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-The Project Gutenberg eBook of L'image, by Émile Pouvillon
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-using this eBook.
-
-Title: L'image
-
-Author: Émile Pouvillon
-
-Release Date: December 22, 2020 [eBook #64086]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMAGE ***
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- ÉMILE POUVILLON
-
- L'IMAGE
-
-
- PARIS
- PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
- 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
-
- 1897
- Tous droits réservés.
-
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-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Nouvelles réalistes.
- Césette.
- L'Innocent.
- Jean-de-Jeaune.
- Chante-Pleure.
- Les Antibel.
- Petites âmes.
- Bernadette de Lourdes.
- Pays et paysages.
- Mademoiselle Clémence.
-
-
-Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
-y compris la Suède et la Norvège.
-
-S'adresser pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 _bis_, rue de
-Richelieu, Paris.
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-IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
-
-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
-
-NUMÉROTÉS A LA PRESSE
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-
-A
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-MAURICE BEAUBOURG
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-L'IMAGE
-
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-
-I
-
-
-Ce fut à Argelès, à l'hôtel de France, où il dînait ce soir-là, invité
-par mon voisin le garde général, que je rencontrai André Lavernose.
-
-Le repas finissait, la salle autour de nous se vidait peu à peu. Sur un
-air de harpe lointain, un concert d'ambulants qui montait affaibli de
-l'extrémité de la rue, défilaient les longues Anglaises à tête
-chevaline, les clergymens onctueux et boutonnés, les alpinistes
-désinvoltes et barbus, les vieux messieurs bedonnants à la joue laquée
-de vermillon, les valétudinaires en deuil de leur estomac: tout le
-baragouin et le discord cosmopolites. Ils passaient, les yeux allumés du
-feu des nourritures, du frôlement des flirts, de tout ce bas lyrisme que
-suggère la vie des eaux.
-
-Nous nous attardions cependant, à notre coin de table, à discuter une
-menue question d'archéologie locale. La statue de la Vierge Mère en bois
-doré qu'on voit dans l'église romane de Saint-Savin, nichée au-dessus du
-sarcophage du grand ermite, est-elle contemporaine de l'église ou, plus
-ancienne, a-t-elle été, comme le veut la tradition, rapportée de quelque
-basilique d'Orient à l'époque des croisades?
-
-Les avis étaient partagés. Du haut de sa fraise en dentelle mi-partie
-blanche et noire, ma voisine de gauche, miss Héléna, une esthète de
-Dublin retour de Florence, tenait pour l'origine la plus reculée. La
-dureté triste de l'expression, la raideur géométrique de la forme le
-disaient suffisamment. Le roman n'avait pas au même degré ce quelque
-chose de massif, d'impérieux et d'abstrait qui est la caractéristique de
-Byzance. La tradition d'ailleurs l'attestait, et la tradition...
-
---La tradition a bon dos, ripostait le garde général; mais on lui en
-donne quelquefois un peu trop lourd à porter... Qu'en pensez-vous,
-Lavernose?
-
-L'interpellé se tourna vers nous. C'était, non pas peut-être tel que je
-le vis ce soir-là, mais tel qu'il m'apparaît maintenant résumé dans le
-souvenir, une figure encore jeune, à peine flétrie, d'homme de quarante
-ans: une physionomie rompue, nuancée, mobile, des yeux d'enfant étonnés,
-avides de spectacles, une bouche indulgente et lasse de sceptique...
-
-Argelésien et archéologue, ainsi que nous présentait le garde général,
-Lavernose avait double qualité pour conclure. Il s'en défendit d'abord.
-Pourquoi ne pas laisser à la statue le bénéfice du doute, le mystère de
-son origine comme un charme de plus à sa beauté un peu fruste? Cependant
-il tenait pour la date la plus récente. Et il nous donnait ses raisons.
-Plus qu'ailleurs peut-être, en ces provinces reculées, loin des centres
-d'art, des modèles et des maîtres, les styles avaient été lents à
-évoluer. Et il fallait tenir compte aussi de la rudesse de la race
-pyrénéenne, de ce qu'elle avait pu ajouter à la dureté du type. Quelque
-naïf ouvrier, un compagnon passant, qui sait? un menuisier de village se
-haussant pour un jour à une volonté d'art, s'était évertué à sculpter
-cette souche de tilleul, et la raideur de l'image était bien dans son
-idée, mais elle était aussi dans ses doigts, byzantins sans le
-vouloir...
-
-A l'appui de sa thèse, l'archéologue citait le cas d'une sainte Vierge
-destinée au maître-autel de l'église de Vidalos. Le travail, ainsi qu'il
-résultait d'un vieux livre de comptes, avait été fait en plein XVIe
-siècle, et à voir la gaucherie naïve et la lourdeur hiératique de
-l'image, on l'aurait dit d'un gothique commençant...
-
---Vous pourrez vous en convaincre quand vous passerez à Vidalos, ajouta
-M. Lavernose en s'adressant à moi. Mais la course est longue et l'église
-médiocre; si la photographie de la Vierge peut vous suffire, je serai
-heureux de vous la montrer...
-
---Et tant d'autres belles choses avec... un vrai musée, soulignait le
-garde général.
-
-Mais l'archéologue se récriait.
-
---Un musée! quatre ou cinq morceaux de sculpture, un lot de vieilles
-ferrailles et des faïences dont quelques-unes ont eu des malheurs! Non;
-le seul intérêt de ces petites choses pyrénéennes est de raconter les
-déformations des styles à travers le goût et l'imagination d'une
-province. Mais il faut avoir bien du temps à perdre pour s'appliquer à
-ces minuties.
-
-Je le constatai dès le lendemain; André Lavernose avait raison d'être
-modeste pour ses bibelots: cuivres, bois sculptés, orfèvrerie, il n'en
-aurait pas tiré deux cents louis à l'Hôtel des Ventes. Un reliquaire en
-étain excepté, d'un travail gothique assez rare, et encore un fragment
-de vitrail antérieur aux vitraux de la cathédrale d'Auch, une merveille
-où des anges longs vêtus pinçaient du luth en des attitudes alanguies,
-avec des mignardises de doigté d'une grâce presque japonaise, on ne
-voyait là que des objets de petite élégance, de décoration pauvre, des
-meubles ou des ustensiles d'usage, plutôt que d'apparat. Leur mérite
-était d'être en place, pas étalés, en accord intime avec l'honnêteté
-sommeillante et l'aisance discrète du logis où ils semblaient avoir
-toujours vécu.
-
-C'était, ce logis, une des maisons les plus anciennes d'Argelès: une
-façade de plain-pied avec la Grande-Place, l'autre en suspens sur la
-vallée, légère celle-là, avec ses galeries de bois à chaque étage et son
-jardinet en terrasse bâti sur les anciens remparts, qui portaient encore
-à chaque angle des amorces de tourelles... Là fleurissaient, sous la
-garde sévère des buis taillés, les fleurs d'autrefois, les lis, les
-tournesols, les coquelourdes... Détail précieux, les mêmes fleurs
-avaient servi de motifs aux tailleurs de pierre et aux sculpteurs sur
-bois qui avaient travaillé à édifier ou à meubler la maison. Le lis
-simplifié, presque végétal, s'érigeait en relief sur le tympan en marbre
-bleu de la porte d'entrée; il s'épanouissait en écusson au centre des
-cheminées en vieux chêne, il s'étirait aminci aux portes des bahuts...
-Et c'était partout, amplifiant la majesté Louis quatorzième,
-entortillant en de plus compliquées et plus mousseuses volutes les
-élégances du temps de Louis XV, je ne sais quelle invention
-particulière, un goût plus fastueux où passait, franchissant la
-frontière, le souffle héroïque et galant de l'Espagne.
-
-André Lavernose me faisait toucher du doigt ces provincialismes; il
-m'initiait d'un mot, d'un geste, à son esthétique pyrénéenne. Sans
-grande érudition, avec des dessous de lecture assez minces, il avait
-cependant des chemins à lui, des raccourcis imprévus ou des circuits de
-paresseux qui allaient vers la beauté. De système, peu ou point; mais
-des intuitions, des concordances, découvertes par un regard plus
-patient, plus amoureux, fixé sur les spectacles quotidiens.
-
-Comment, par quelle cristallisation, les lignes, les couleurs d'un
-paysage entrent-elles dans l'imagination d'une race, et de là dans la
-forme de ses meubles, effilant les lignes d'une gargoulette, contournant
-le pied d'une table? un album devant lui, chargé de dessins et de notes,
-avec quelquefois une fleur de montagne séchée entre les pages, M.
-Lavernose me dévoilait ce mystère. Ses explications étaient ingénieuses
-et naïves tout ensemble; mais la passion qu'il mettait à la développer
-suppléait aux lacunes de son esthétique. Rien qu'à sa façon de faire
-sonner les noms de son pays, ces noms d'or ou de cristal: Luz, Isaby,
-Bergonz, Boô-Silhen, on sentait que ces syllabes magiques ouvraient pour
-lui comme des portiques de bonheur.
-
---Comme vous les aimez vos Pyrénées, lui dis-je, et comme vous les
-connaissez! Vous n'avez pas dû les quitter souvent...
-
---Une seule fois, mais peu s'en est fallu que ce ne fût pour toujours...
-
-Il me parlait penché à la fenêtre, le visage tourné vers la vallée
-crépusculaire où fumaient déjà les premiers brouillards d'automne. Ses
-yeux tout à coup se voilèrent et il demeura un moment immobile, visité
-par le souvenir.
-
-
-
-
-II
-
-
-André Lavernose m'avait attiré dès le premier jour. Une sympathie se
-dégageait pour moi de cette âme de sous-préfecture, un peu pâle et
-résignée, mais qu'on sentait supérieure à ses limites. Avec la facilité
-que donne la vie désoeuvrée des eaux, nous eûmes bientôt fait de lier
-connaissance. Il ne se passait guère de jours qu'on ne nous vît ensemble
-devisant sur la galerie de sa maison,--et en face de nous alors, le
-spectacle de l'ombre déclinante sur les pelouses du Davantaïgue,--ou,
-bâton en main, gravissant les pentes ombragées, les herbages rocheux de
-Saint-Savin ou de Balandrau.
-
-Septembre cette année-là finissait en beauté dans la montagne. A des
-matins d'argent, ruisselants de soleil et de brume, succédaient des
-après-midi en or, noyés de ces rayons tièdes, épais, languissants, qui
-sont comme les dernières caresses de l'automne. Les bruyères roussies
-par la gelée aurorale mettaient déjà leur pourpre au sommet du
-Davantaïgue, et dans l'air saturé d'humidité, à travers le vide des
-futaies à demi dépouillées, le galoubet des pâtres, les sonnailles des
-troupeaux tintaient plus longuement, vibraient d'un son délicat et
-attendri.
-
-Quand ses occupations d'agriculteur lui avaient pris sa journée, André
-Lavernose venait me chercher le soir à la sortie de la table d'hôte. On
-bavardait un moment, debout sur le seuil, parmi les groupes de robes
-claires agitées et minaudantes. Puis mes voisins de table, le garde
-général et le percepteur, nous quittaient, remontaient la rue vers la
-béatitude du domino quotidien, et nous descendions, mon nouvel ami et
-moi, vers la solitude de la route qui va, coupant les prairies et les
-blés noirs, d'Argelès à Pierrefitte.
-
-Bientôt les maisons s'espaçaient; les noires cascades de sapins qui
-voilent le château d'Ourroust s'abîmaient dans la nuit, puis c'était la
-sous-préfecture moisie dans l'obscurité des acacias-boules. La
-grand'route ensuite. Des peupliers la bordaient, et entre leurs cloisons
-légères, frissonnantes, un peu de ciel pâle reculait, barré au fond par
-la noire pyramide du pic de Soulom.
-
-Nous avancions, et à mesure que nous nous enfoncions dans la vallée, la
-fraîcheur de l'herbe nous gagnait; des vapeurs flottaient au-dessus des
-prés bordés d'eaux vives dont la musique rapide rythmait, pressait notre
-marche. Mais bientôt une voix plus puissante couvrait leur gazouillement
-enfantin. C'était la plainte, plus émouvante dans le silence nocturne,
-du gave d'Arrens, une voix de supplice, de révolte, de fuite éperdue et
-furieuse... Penchés sur le pont, nous regardions s'en aller cette eau
-malheureuse. Sans un reflet, sans un regard, assourdie au fracas de sa
-course, elle se précipitait gémissante sous ses voiles épars, comme
-uniquement attentive à sa destinée, indifférente à ses rivages.
-
-Cette rencontre était l'événement de notre promenade. Après le pont, la
-voix s'affaiblissait; nous retrouvions la paix endormie de l'herbage.
-Avec la nuit vite tombée, la route s'esseulait, plus mince entre les
-montagnes plus hautes. De très loin, nous entendions venir les voitures
-attardées à la descente de Cauterets sur Lourdes. Le tintement des
-grelots nous avertissait; puis brusquement, dans le jet de clarté des
-lanternes, des figures de voyageurs, de voyageuses apparaissaient: faces
-inquiètes de malades racontant les déceptions du traitement thermal,
-attitudes abandonnées de jeunes ménages en voyage. Quelquefois c'était,
-venant vers nous, un piétinement sourd comme un bruit d'eau roulant sur
-une pente: la rumeur s'enflait, et à un tournant de la route, une ramade
-de brebis nous enveloppait tout à coup. Les sonnailles tintaient,
-l'odeur âcre du suint nous montait à la gorge, et pendant des minutes,
-la rivière des toisons coulait à flots égaux et pressés; des bêlements
-d'agneaux planaient au-dessus, en plainte douce, continue, sanglotante.
-Puis tout s'en allait. Pareille à un orage en fuite, la nuée blanche
-disparaissait avec le bruit adouci des sonnailles et les bêlements,
-comme des soupirs légers exhalés vers la nuit...
-
-
-
-
-III
-
-
-Au cours de ces promenades du soir, plus recueillies, plus invitantes à
-l'intime, je connus tout à fait André Lavernose. Timide en commençant,
-défiant peut-être, déshabitué par un trop long silence de faire parler
-sa pensée, il finit par laisser aller vers moi le trop-plein d'une vie
-intérieure jusque-là contenue, obscure à elle-même, et qui ne demandait
-qu'à se répandre. Ses idées, ses sentiments, sa vie, peu à peu, il me
-révéla tout.
-
-Il était né à quelques lieues d'Argelès, au village de Marsous, un des
-derniers de la vallée d'Azun, une bourgade sévère, au bord d'un jeune
-gave, entre des herbages ingénus. Là, dans ce creux si vite empli par
-l'ombre des géants voisins, au plein air de la prairie, le long du gave,
-André avait eu des années de béatitude profonde: des étés lumineux,
-battus du vent, arrosés de soleil dans la compagnie des pâtres aux yeux
-clairs, sculpteurs de jattes et presseurs de fromages, et des hivernages
-recueillis, dans la maison close, avec la douceur de la veillée, la
-clarté dansante des résines sur les visages, et les récits naïfs débités
-brin à brin, en même temps que la laine, par les machinales filandières.
-
-Peu s'en était fallu que cette vie ne fût pour toujours la sienne.
-C'était au moins celle que les Lavernose avaient menée avant lui. Les
-plus importants du pays, presque riches, ils étaient restés longtemps
-pareils aux autres, parqués volontairement dans le même horizon. Le père
-d'André cependant avait dévié de la tradition. De complexion moins
-robuste, de goûts plus raffinés que ses ascendants, il s'était
-embourgeoisé quelque peu; le premier de sa race, il avait endossé la
-redingote le dimanche, il s'était abonné à un journal. Le catéchisme et
-l'almanach ne le contentaient pas; il achetait des livres aux
-colporteurs, les récitait, les commentait à la veillée. Sa tête
-travaillait, il faisait des calculs pour les irrigations, tirait des
-plans, parlait tout seul le long des chemins. Il eut une maladie de foie
-qu'il s'avisa de traiter à sa façon, d'après un manuel de médecine
-pratique. Il mourut, et cette mort fut pour André la fin de bien des
-choses. Sa bonne femme de mère, une montagnarde tout unie, toute simple,
-avait abdiqué dès la première heure aux mains du tuteur, un prêtre, un
-curé de campagne autoritaire et ambitieux. Sans délai, sans appel, ce
-nouveau maître avait décidé de l'avenir de l'orphelin. Ce n'était pas
-assez pour le fils unique, pour l'héritier présomptif des Lavernose, de
-recevoir les leçons du régent de Marsous; il quitterait l'école pour le
-collège, il prendrait ses grades; il étudierait à Toulouse pour être
-avocat ou médecin.
-
-Et ce fut l'exil, les années grises du pensionnat, la sévérité des murs,
-la dureté des âmes, l'indifférence ou l'hostilité, autour du nouveau,
-des êtres et des choses. A Argelès d'abord; mais là, il pouvait encore
-apercevoir, toute proche, la montagne natale; dans le silence de l'étude
-ou du dortoir, il pouvait entendre chanter le gave de son pays; et il
-avait encore cette douceur, une fois par mois, le jour de sortie, de
-retrouver des parents de là-bas, des émigrés de Marsous, une dame veuve
-et sa fille demeurées à la ville après la mort du mari fonctionnaire et
-qui étaient les correspondants du collégien.
-
-C'était trop d'appui pour lui, trop de refuge à ses misères d'écolier;
-le voisinage de chez lui le distrayait, l'attendrissait, l'empêchait de
-se vouer à son travail. Ainsi en jugea du moins, après deux années
-d'épreuve, le terrible oncle abbé. A peine acclimaté, dégrossi à moitié,
-l'apprenti latiniste fut expédié assez loin de là, à Garaison, un autre
-collège de prêtres, un couvent blotti dans la verdure, en pleine
-campagne, à la naissance d'une des vallées qui tombent du grand plateau
-herbeux de Lannemezan. Là, ce fut toute la rigueur de l'internat, la
-claustration définitive, sans l'échappée mensuelle de la sortie, sans le
-rayon de soleil d'une visite au parloir. Un supplice; atténué cependant
-par les douceurs du régime ecclésiastique, consolé par le chant des
-hymnes et des cantiques, apaisé par le voisinage de la nature, par la
-paix des châtaigneraies autour de la maison, et, les jours de promenade
-dans la lande, par le spectacle du Balaïtous, de la montagne natale
-apparue, vision lointaine, par-dessus les champs de bruyère en fleurs.
-
-André changeait, se modifiait peu à peu. Sur le sauvageon de Marsous se
-greffait une nouvelle plante, une plante de jardin transformée par la
-culture et le milieu. Après la petite enfance impulsive et violente,
-l'hérédité paternelle se révélait aussi, et, avec elle, le repliement
-sur soi-même, l'inquiétude de l'esprit, l'éveil de l'imagination. Le
-goût de la nature persistait, mais, dévié par la clôture, il tournait à
-la contemplation, s'alimentait de poésie intérieure. Le peu de
-littérature errant en vague musique autour de l'adolescent, le souffle
-de mysticité respiré sans le savoir, favorisaient cette tendance au rêve
-dont s'accommodait sa paresse. Bientôt, ainsi qu'il arrive à ceux qui
-ont une fois pris goût à ce délicieux poison de l'irréel, la répugnance
-à l'action, l'infirmité du vouloir se développaient chez le pauvre
-imaginaire. Et le travail s'en ressentait. Les thèmes et les versions
-pâtissaient du voisinage de ces belles choses incertaines qui se
-jouaient, flottaient en poussière d'arc-en-ciel entre lui et la réalité.
-
-Une photographie m'aidait à le voir en cette attitude de la seizième
-année, un groupe où il avait posé avec toute sa classe devant l'objectif
-d'un artiste de passage. C'était dans une cour du collège, auprès d'une
-sainte Vierge en plâtre, dominant une table que décoraient une pile de
-livres et une sphère céleste. Le professeur, au milieu, présidait, bras
-croisés, et debout ou assis à côté de lui, les élèves se campaient,
-distribués en symétrie. André s'appuyait d'un coude à la table, pensif,
-l'oeil ardent et vague. Malgré la gaucherie du geste, l'expression
-dénonçait une âme sortie de la tradition paysanne, façonnée par
-l'éducation et par le rêve.
-
-Une autre photographie plus récente de deux ans me le montra à la fin de
-l'évolution, dans son nouveau rôle d'apprenti notaire et de citadin
-récemment installé à Bagnères-de-Bigorre. C'était encore un groupe, une
-cavalcade en partance devant la porte d'un hôtel. En complet d'été, la
-boutonnière fleurie, André était là, coude à coude avec une amazone au
-feutre cavalier, au regard prometteur. Pour ne plus la décrocher,
-peut-être, mon ami suspendait à la cheminée le cadre poussiéreux qu'il
-venait de m'exhiber, et il me disait,--l'image me l'avait racontée avant
-lui,--la vieille, l'éternelle histoire. Elle s'appelait Louise; elle
-était descendue pour quelques jours à l'hôtel où il avait pris pension.
-Et ç'avait été, abrégés par la hâte du voyage, les épisodes du premier
-amour: le billet, le rendez-vous, l'adieu. Rien n'y avait manqué, ni la
-saxifrage cueillie pour elle au péril de la cascade, ni l'étoile du
-Bédat, qu'on devait regarder chaque soir à la même heure, ni le mouchoir
-du départ agité à la portière; rien, pas même la désillusion de l'oubli
-ni l'étonnement d'un nouvel amour. Car, une fois inaugurée, la vie
-sentimentale d'André Lavernose ne devait pas chômer de longtemps. Elle
-s'alimentait d'ailleurs de très peu. Jeune homme et amoureux, il restait
-l'adolescent contemplatif, l'écolier distrait, le nez en l'air, qui
-regardait passer ses rêves. Aussi débiles que ses pensées, ses désirs
-flottaient, se répandaient en caresses molles autour des choses qu'ils
-n'osaient pas étreindre. Et cet effleurement lui suffisait. Imaginer lui
-tenait lieu d'agir. C'était moins de l'amour qu'il avait qu'un certain
-goût d'aimer, une facilité de cristalliser à volonté, de créer de rien
-des délices et des souffrances. Amours de tête. Cela naissait,
-fermentait en une exaltation vague. Et le vague tout à coup s'animait.
-Le hasard d'une image reçue, le choc d'un regard, le timbre d'une voix
-déterminaient la crise.
-
-Le printemps, presque toujours, apportait la contagion. L'ivresse
-montait avec la poussée des plantes, avec l'audace entremetteuse des
-parfums et des couleurs. André tenait bon quelquefois contre les lilas;
-il succombait aux chèvrefeuilles. Une nouvelle image d'amour s'imposait
-à lui; fragile et impérieuse, elle triomphait avec la splendeur rapide
-de l'été pyrénéen. C'était pour Lui, c'était pour Elle la splendeur des
-jours, le mystère des nuits. L'orage en montagne appelait l'intimité des
-refuges; le silence de la forêt invitait aux aveux. Mais elle arrivait
-ensuite, inexorable, la fatalité du déclin. Plus de valses, le casino
-était fermé; plus de cavalcades, la montagne disparaissait dans la
-brume. Soumise à la volonté des saisons, l'image pâlissait, se
-décolorait. Elle s'effaçait enfin, et André, délivré de son obsession,
-sentait lui revenir, avec l'hiver, la conscience de son être moral, le
-souvenir égaré depuis des mois de ses obligations, de son travail. Le
-contemplatif voulait, agissait, faisait pendant quelques mois sa
-fonction d'homme, de stagiaire.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Sept ans ainsi! sept ans à rêver et à aimer, à rêver l'amour et à aimer
-le rêve! Et à mesure que se développait sa vie d'imagination,
-s'atrophiaient en lui les qualités morales, le goût du travail, la
-notion du devoir. Son apprentissage se traînait, se prolongeait d'année
-en année chez le notaire de Bagnères, dans l'étude maussade où il ne
-faisait plus que de brèves apparitions. Le style de pratique lui donnait
-la migraine; l'odeur seule du papier timbré lui soulevait l'estomac. Il
-n'y avait rien à tirer de ce soi-disant clerc qui, au plus décisif
-paragraphe d'une dictée d'acte, ne manquait pas de lever le nez pour un
-chapeau qui passait, rose ou bleu, dans l'entre-bâillement de la
-fenêtre.
-
-Quatre ou cinq photographies de femmes, quelques billets à ordre
-acquittés d'assez mauvaise grâce par l'oncle tuteur, et une pincée de
-poésies: stances, dixains ou sonnets composés pour Elles et publiés dans
-le journal de la localité, c'était tout ce qu'il avait rapporté de
-Bagnères-de-Bigorre. La vie ne l'avait guère changé; c'était, après
-comme avant, une âme moyenne, élégante à la fois et débile, enfermée
-dans une destinée médiocre. Il avait quelque chose en tout d'inemployé,
-d'incomplet. Le tour de son domaine intellectuel ne dépassait guère la
-portée de ce fameux _tour de ville_ où piétinent, les pas du lendemain
-dans les pas de la veille, les désoeuvrés de province. Comme beaucoup de
-sa génération,--on pourrait dire: de son siècle,--il avait laissé des
-lambeaux de son unité morale à toutes les hypothèses, sans pouvoir en
-épouser aucune. Ses doctrines avaient varié d'étape en étape, et c'était
-chaque année une philosophie nouvelle qu'il rapportait aux vacances,
-dans sa malle d'apprenti notaire, avec la valse à la mode et le roman
-nouveau. Ses états d'esprit n'étaient pas devenus des états d'âme.
-Émiettées, usées, ses opinions tenaient à peine debout, incertaines et
-comme étrangères à sa vie.
-
-Le bilan de ses années d'apprentissage n'était pas fait pour contenter
-l'oncle tuteur, encore moins la pauvre maman de là-bas, la montagnarde
-de Marsous. Que faire de ce rêveur? Acheter une étude, risquer une somme
-sur une tête à ce point légère? Il y avait de quoi hésiter, et pourtant
-il était trop tard pour le remettre au train de la vie rurale, à la
-surveillance des fourrages et des troupeaux. Tout bien considéré, la
-solution fut de marier au plus tôt l'enfant prodigue, de le caser dans
-un de ces compartiments étroits et sûrs qui sont comme les concessions à
-perpétuité du bonheur bourgeois.
-
-L'héritière était vite trouvée. C'était une cousine, cette petite
-Cyprienne avec qui André passait ses jours de sortie quand il était
-collégien à Argelès. L'enfant avait grandi, mince et pâle toujours, mais
-le regard plus scrupuleusement voilé, le geste plus sobre, la parole
-plus rare. Elle était dévote maintenant. Elle et sa mère passaient leurs
-journées à l'église, soumises aux prêtres, appliquées aux bonnes
-oeuvres. L'abbé Lavernose n'avait eu qu'un mot à dire pour faire agréer
-son neveu. Et ce furent les fiançailles, les bouquets blancs
-hebdomadaires, les bouquets d'anémones cueillis pour Cyprienne dans les
-bois de Marsous. Avec le mariage, une vie nouvelle s'instituait pour
-André, une vie grave, harmonieuse. Une image encore une fois le
-possédait, plus pure, aussi impérieuse que les autres. Les mauvais
-conseils des chambres garnies, des amitiés de table d'hôte, trop souvent
-écoutés jusque-là, s'évaporaient exorcisés par les regards, par les
-gestes des deux femmes qui mettaient autour de lui comme une sérénité de
-cloître.
-
-La naissance d'un petit Lavernose avait consolidé sa demi-conversion,
-noué d'une plus solide étreinte au cou du père la chaîne du devoir. Et
-les années avaient passé, presque pareilles, nuancées seulement des
-changements imperceptibles qu'amène l'usure, la transformation
-inconsciente des sentiments et des caractères. Les affections se
-faisaient plus calmes, les habitudes plus mécaniques. Cyprienne n'était
-déjà plus l'amoureuse légitime. D'un mouvement insensible, elle
-évoluait, elle émigrait du mari vers l'enfant; elle devenait la mère, la
-ménagère, celle qui de ses doigts fragiles soutient le foyer, prépare
-l'avenir.
-
-Pour André aussi, avait sonné l'heure des diversions utiles, l'heure de
-l'ambition, de la mise en acte de ses fantaisies et de ses rêves. Les
-honneurs le tentaient, la gloire peut-être. Il avait été coup sur coup
-conseiller municipal, trésorier d'un comice agricole, membre de
-plusieurs sociétés savantes. Il avait harangué dans des réunions, il
-avait lu des vers dans des séances académiques. Mais ces velléités
-furent brèves. Il n'avait pas l'estomac du politicien, ni la vanité
-facile à contenter du grand homme de province. Il démissionna, renonça
-aux charges publiques, se voua à la solitude. Le goût des lettres
-persista cependant. Peu ou prou, il les avait toujours cultivées.
-Enfant, il avait noté des impressions, écrit un mémorial de vacances.
-Clerc amateur à Bagnères-de-Bigorre, il avait fréquenté des cénacles,
-collaboré à des journaux. Il passait alors parmi ses camarades pour un
-novateur, et il s'enorgueillissait de son audace. Sa fougue était tombée
-depuis; mais la poésie le sollicitait encore. C'était après quelque
-promenade dans la montagne, ou bien en sortant d'un concert à la saison
-des eaux, à cause d'une sonate de Beethoven, d'une petite pièce de
-Schumann, exécutée par un pianiste de passage. Il s'enfermait alors dans
-son cabinet, il écrivait un titre en tête d'un cahier, jetait quelques
-hémistiches. Mais ce beau feu s'éteignait vite. Au premier obstacle, à
-la première insuffisance de son imagination ou de son dictionnaire des
-rimes, le poète rentrait ses ailes, retombait à son demi-sommeil de
-paresse et de rêverie.
-
-La vraie poésie d'André Lavernose n'était pas dans ses vers quoiqu'il en
-eût écrit d'assez bien venus. Elle était dans une certaine façon de
-sentir la vie, d'en tirer, si grise et si plate fût-elle, de l'émotion
-et de la joie. Un lyrisme discret, presque involontaire, circulait en
-lui, transformait en mélancolies ou en sourires les insignifiances de
-ses journées. Les bonnes fées pyrénéennes lui avaient fait ce cadeau. Il
-y a des pays,--peut-être une douzaine de départements en France,--où le
-plaisir de regarder, la douceur de vivre sont si intenses que c'est
-presque du bonheur: du bonheur physique et qui s'en va en chansons et en
-éclats de rire chez les êtres d'instinct, du bonheur en idée pour les
-délicats, pour ceux chez qui la contemplation épure et multiplie les
-sources de la jouissance.
-
-A une certaine puissance de rêve, la sensation et la vie morale se
-confondent. Nous prêtons nos sentiments à la nature qui à son tour nous
-enveloppe de ses caresses, nous absout de son innocence. Créées par
-nous, nées de notre désir, la pureté des ciels, l'innocence de l'herbe
-pénètrent en nos âmes, y développent presque des vertus concordantes.
-
-André Lavernose avait plus qu'aucun autre le don de s'anéantir, de se
-dissoudre en ces spectacles. Enfant, ses chagrins, ses désespoirs même
-s'évaporaient, promenés au grand air de la montagne; dans
-l'élargissement de l'horizon, sa personnalité s'atténuait, il communiait
-avec l'universalité de l'être. Homme fait et déjà mûr, il trouvait dans
-ce contact, avec un renouvellement de ses émotions premières, une
-facilité d'illusion, une puissance d'imaginer qui colorait des nuances
-délicates du rêve la grisaille définitive de sa vie.
-
-
-
-
-V
-
-
-Octobre cependant finissait. Après une bourrasque de trois jours, un
-plongeon dans l'averse, la haute montagne ressuscitait un matin poudrée
-de neige, comme en capulet blanc. Et le soleil avait bien reparu presque
-aussitôt, la neige avait fondu; mais c'était l'avertissement donné, le
-signe écrit sur le mur annonçant la facticité de la vie des eaux, la
-fragilité du décor éclatant et parfumé qui allait disparaître.
-
-L'hôtel à moitié dégarni déjà finissait de se vider: les corridors
-sonnaient creux; rideaux tirés, volets clos, les chambres se fermaient
-l'une après l'autre. Joueurs de _golf_, alpinistes, demoiselles
-peintres, les _ladies and gentlemen_ de la colonie anglaise étaient
-allés retrouver leurs quartiers d'hiver dans les villas et les hôtels de
-Pau. On n'entendait plus à pointe d'aube dégringoler dans les escaliers
-les souliers ferrés des excursionnistes en partance, ni, la nuit venue,
-résonner au salon la musique à grand renfort de pédales des jeunes
-révélatrices de Brahms et de Tchaikowski. Modeste et brève, d'un timbre
-assourdi par la brume, la cloche du dîner n'appelait plus à la table
-d'hôte, réduite aux proportions d'une table de famille, que de rares
-convives, des passants d'une journée, ou mes voisins, les messieurs de
-l'enregistrement, des forêts et des finances, attristés, eux aussi, par
-la perspective des longs mois d'hiver.
-
-Il était temps de partir.
-
-Le jour même où je devais quitter Argelès, par un après-midi de soleil
-tard levé, pâle d'avoir sommeillé trop longtemps, je voulus, en
-commémoration du paysage et aussi de notre amitié née et grandie dans
-l'espace si souvent parcouru de ce millier de pas, refaire avec André la
-route d'Argelès à Pierrefitte. Nous avions quelques bonnes heures
-d'intimité devant nous, car je devais dîner chez lui et attendre en sa
-compagnie le passage du train.
-
-La conversation, alerte en commençant, prit assez vite un tour grave,
-presque triste. Était-ce les feuilles mortes des frênes et des peupliers
-en bordure qui, détachées par un léger souffle, s'en allaient en nous
-frôlant le visage? était-ce l'aspect navré des prairies riveraines où
-l'herbe d'hiver roussie par la gelée pointait à peine, noyée dans les
-flaques d'eau de pluie? une mélancolie peu à peu nous gagnait. La
-résignation optimiste d'André s'assombrissait; et, moi-même, au moment
-de quitter ce pays si vite aimé et cet ami si vite et peut-être
-incomplètement connu, je n'échappais pas à la tristesse de l'adieu.
-
-Je réagissais cependant; je m'évertuais à fixer les probabilités d'un
-revoir prochain, je m'informais des villas à louer, j'ébauchais des
-projets de courses, d'études en commun pour l'année suivante. Mais la
-musique si changée des ruisseaux près de nous,--chantonnement léger
-quelques jours avant et aujourd'hui sanglots obscurs de
-gouttières,--faisait à mes projets d'été un accompagnement ironique.
-Lavernose me répondait à peine. Et moi je m'entêtais à le réconforter.
-L'hiver n'était-il pas sa saison de travail? Il me l'avait expliqué
-lui-même, il s'était vanté de la fécondité des heures calmes,
-recueillies, qu'illuminait le reflet prestigieux de la neige sur la page
-commencée...
-
-Mais André déchantait ce soir-là. Le travail ne lui disait rien. Ne
-connaissait-il pas mieux que personne, pour les avoir trop souvent
-mesurées, les limites de sa compétence? Travailler! Et après? Pour
-l'honneur d'une lecture à l'Académie de Tarbes, d'une impression dans le
-recueil de la Société archéologique! Le beau succès, vraiment, pour
-convertir un paresseux!
-
-Je me rabattais alors sur la ressource toujours prête pour lui de la
-contemplation, sur le bonheur illimité du rêve.
-
---Poison pour poison, pourquoi ne pas me conseiller la morphine ou
-l'absinthe? ripostait André. L'imagination, le rêve! allez, je sais ce
-qu'en vaut l'aune. Ma pauvre cervelle est épuisée d'ailleurs, j'aurais
-beau la presser maintenant, je n'en tirerais pas une minute d'illusion!
-Il se tut un moment, puis: Tout ça est fini, prononça-t-il. J'ai remisé
-la chimère. L'essentiel est que Jacques ne soit pas malade.
-
---Malade! mais il est superbe cet enfant! à neuf ans on lui en donnerait
-douze; un vrai fils de la montagne, votre Jacques.
-
---Et justement, la montagne! L'esthétique n'est pas tout, cher ami.
-Notre climat est humide et variable. Avez-vous remarqué la quantité de
-capes noires, de manteaux de deuil à nos messes du dimanche? C'est la
-pneumonie qui fait ces veuves. Jacques a toussé tout le printemps
-dernier. Il est guéri maintenant, Dieu merci! mais je suis inquiet quand
-même. Mon Jacques! que deviendrais-je sans lui! Je n'ai plus rien à
-faire dans ce monde qu'à élever cet enfant. Saurai-je seulement?
-Réussirai-je à le sauver de ce piège de l'illusion où je me suis laissé
-prendre? Déjà l'hérédité le travaille. A de certains gestes, à de
-certaines absences du regard quand on lui parle, il me semble me
-reconnaître. Non, vrai, la vie est trop difficile, voyez-vous!
-
-Nous rentrions. Le brouillard un moment soulevé retombait,
-s'appesantissait de nouveau sur la vallée. Une lumière livide
-enveloppait les châtaigneraies et les prairies. L'horizon peu à peu se
-fermait; la coupole et les vergers suspendus de Saint-Savin, les forêts
-d'Arcizan sombraient sous les rideaux mouvants de la pluie. Nous hâtâmes
-le pas et bientôt devant nous, ce fut un Argelès éteint, découronné de
-son horizon de montagnes, réduit à la perspective des toitures
-ruisselantes disparues à cent pas sous un jour fumeux d'éclipse.
-L'accueil de la maison, si gai quelques jours avant dans le soleil et
-dans les fleurs, se ressentait de la tristesse ambiante; le corridor
-humide, le salon sans feu prenaient une signification nouvelle. Ils
-disaient cette fois--et n'était-ce pas leur expression véritable?--la
-vie médiocre de la sous-préfecture, le long carême gris après la fête
-bariolée de la belle et trop rapide saison. Et elles racontaient aussi
-ce dénuement et cette discipline, les figures entrevues seulement
-jusque-là, effacées et discrètes dans l'entre-bâillement d'une porte,
-dans la fuite d'un couloir, pas du tout effacées maintenant que je les
-observais à loisir dans la clarté de la lampe, les figures de la
-belle-mère et de la femme de mon ami. Brunes et sèches toutes les deux,
-plus sèche la mère, plus brune la fille, l'ossature également anguleuse,
-le regard d'émail dans une pâleur uniforme, elles étaient évidemment, et
-cela se trahissait à la stricte observance des rites puérils, elles
-étaient, ces deux femmes, les littérales et les fanatiques de la règle
-bourgeoise élevée à la solennité d'un sacrement. Entre elles et mon ami,
-entre ces êtres, d'instinct et de vouloir traditionnel, et
-l'intellectuel chimérique, l'être d'imagination et de nerfs qu'était
-André Lavernose, comment avait pu s'instituer la vie commune? Problème.
-En admettant même l'abdication de la sentimentalité si longtemps
-débridée de mon ami, en supposant l'indulgente amitié de ces dames, que
-fréquents avaient dû être les chocs entre des âmes si mal assorties.
-L'harmonie, si elle avait existé, avait dû être courte. J'en venais
-après réflexion à douter de la sincérité des confidences d'André. Il ne
-m'avait pas tout dit, le malheureux! Il avait sacrifié une fois de plus
-à son besoin d'idéaliser, d'accommoder la réalité à son avantage. Après
-avoir pris devant moi le personnage d'homme heureux, il avait craint de
-gâter le tableau en me peignant au naturel l'intimité de son ménage.
-
-Des riens d'attitude, des clins d'yeux, des sourires d'intelligence de
-la mère à la fille, échappés pendant le dîner au cours d'une
-conversation qui languissait d'ailleurs, tombait à tout moment,
-renseignèrent et confirmèrent mes soupçons. Évidemment le mari n'avait
-pas le haut bout dans cet intérieur. Y avait-il eu simplement usurpation
-lente des deux femmes liguées contre la suzeraineté masculine? était-ce
-quelque faute commise, quelque manquement à la foi conjugale, qui avait
-mis André Lavernose à la merci d'un pardon qu'on lui faisait acheter
-chaque jour? le fait est qu'on en prenait à son aise avec mon ami. Les
-contradictions pleuvaient sur lui, si vite au bout de la langue, que la
-présence d'un étranger les retenait à peine.
-
-C'était à propos de tout, mais le plus souvent au sujet de Jacques assis
-avec nous à table, au sujet de son travail, de sa tenue, de sa santé,
-que se déclarait le conflit. Jacques était le champ de bataille de ces
-affections rivales. Et le père n'avait pas souvent l'avantage dans ces
-escarmouches, battu s'il défendait l'enfant,--il le gâtait alors,--battu
-encore s'il s'avisait de le reprendre...
-
-La riposte était prête. Rien qu'un sourire, un haussement d'épaules. On
-comprenait ce que cela voulait dire. Jacques étourdi, Jacques paresseux?
-Peut-être; mais il avait de qui tenir.
-
-André n'insistait pas.
-
-J'essayai de faire diversion. Je parlai d'Argelès, de la station de
-printemps qu'on se préparait à organiser alors pour les hivernants de
-Pau. Depuis quelques années déjà des familles anglaises avaient pris
-l'habitude dès les premières tiédeurs de mars de venir s'installer à
-l'hôtel de France. Si cette mode pouvait s'étendre, si la saison de
-printemps arrivait à rejoindre la saison d'été assez courue déjà,
-c'était la fortune assurée de la sous-préfecture.
-
---Que Dieu vous entende! soupirait Mme Lavernose mère. Le pays est
-pauvre, les châtaigniers sont malades; nous aurions bien besoin qu'il
-nous tombe quelque récolte supplémentaire. Et se tournant vers André:
-Dans ce cas, mon gendre, nous faisons retapisser la chambre à donner et
-nous la mettons en location... comme avant... ajouta-t-elle après un
-silence.
-
---En location! mais vous savez bien que j'y ai installé mes papiers et
-mes livres! se récriait André.
-
---Bah! pour ce que vous en faites! ripostait dédaigneusement la
-belle-mère.
-
---J'y suis, j'y reste! protesta encore en souriant mon ami.
-
---Vous tenez donc bien à ce que personne ne l'occupe, cette chambre!
-insinua à son tour Mme Lavernose jeune. Vous avez toujours la clef dans
-votre poche. C'est le cabinet de Barbe-Bleue!
-
---Je n'aime pas qu'on dérange mes papiers, vous le savez bien, expliqua
-André. Et puis, entre nous, cette chambre m'est indispensable: j'y suis
-si bien pour dormir!
-
---Dormir ou rêver? interrogea la jeune femme avec un mauvais sourire.
-
-André haussa les épaules.
-
---En voilà assez! dit-il. Nous reparlerons de ce projet entre nous. Ce
-soir, je demande grâce pour notre hôte!
-
-Le dîner finissait; nous nous levions de table.
-
---Ces messieurs nous excuseront de les quitter, dit assez sèchement la
-belle-mère. Nous suivons depuis huit jours les exercices d'une retraite
-au couvent des Soeurs-Grises, et c'est ce soir la clôture. On sonne
-depuis un moment; nous arriverons juste à temps pour le sermon.
-
---Comme ça, vous causerez plus librement ensemble, ajouta en riant la
-jeune femme.
-
-Je leur fis mes adieux; elles partirent.
-
-Jacques avait déjà tiré ses cahiers et ses livres de son cartable
-d'écolier; il s'installa à son travail.
-
-Son père jeta un coup d'oeil sur la dictée, prit soin de marquer les
-pages et les alinéas des leçons à apprendre.
-
---Je te ferai réciter demain matin, dit-il, en embrassant Jacques; et
-dans le rapprochement des deux figures, leur ressemblance m'apparut plus
-évidente.
-
-Il pleuvait toujours. Dans le silence de la petite ville et de la
-maison, les gouttières chantaient, et leur musique légère, accompagnée
-du grondement des ruisseaux précipités en cascade le long des rues en
-pente, s'aggravait par intervalles de la sonnerie lente des cloches
-appelant les fidèles à l'office.
-
---Si vous voulez, me proposa André, nous monterons dans la chambre en
-question. Nous y serons plus seuls.
-
-Nous montâmes.
-
-La chambre si jalousement occupée et défendue par mon ami n'avait en
-apparence rien d'intime ni de personnel; la chambre à louer; rien de
-plus. Le frêne pyrénéen et la cretonne bourgeoise s'y épousaient en de
-naïves harmonies, en accords montagnards que reprenaient, jetés sur la
-table et sur le lit, les tapis en lainage bariolés de roses paysannes.
-Seule une odeur vague d'ambre et d'iris, un fantôme de parfum resté au
-pli des rideaux révélait la présence ancienne d'une femme.
-
-Laquelle?
-
-André Lavernose tournait autour de moi, agité, nerveux.
-
---J'aurais préféré vous laisser ignorer, me dit-il... Puis après un
-silence: voilà ma vie depuis trois ans, mon pauvre ami. Et c'est tant
-pis pour moi! J'ai perdu le droit de me plaindre. Vous devinez, n'est-ce
-pas? Eh bien! puisque le hasard vous a mis sur la voie, j'aime autant
-que vous sachiez tout. Vous ne m'accuserez pas au moins de vous avoir
-trompé, de ne vous avoir montré qu'aux trois quarts et sous le jour le
-plus favorable l'exemplaire d'humanité que je suis; triste exemplaire
-que vous pourrez, exactement renseigné cette fois, étiqueter et classer
-selon ses mérites, monsieur le psychologue!
-
-Il s'assit en face de moi, de l'autre côté de la cheminée.
-
---Vos malles sont prêtes, n'est-ce pas? Le sermon commence à peine.
-Personne ne nous dérangera jusqu'au passage du train. Voici la chose.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Il y a quatre ans de cela, dans les premier jours de juin, nous reçûmes
-une lettre du docteur Estenave, un compatriote, un parent de ma femme,
-établi à Toulouse.
-
-Il nous envoyait une malade, une convalescente, et c'était autre chose
-que notre chambre à louer,--cette chambre où nous sommes,--qu'il
-demandait pour elle, c'était l'amitié de Cyprienne et de ma belle-mère.
-Sa cliente en était, assurait-il, tout à fait digne. Son père,
-inspecteur de l'enregistrement à Toulouse, était mort en laissant aux
-siens l'apparence et l'habitude d'une vie aisée et pas mal de dettes. La
-liquidation avait été désastreuse. Thérèse Romée était pauvre; les
-leçons de piano qu'elle donnait étaient l'unique ressource d'une mère
-incapable de travailler et d'un jeune frère, écolier de douze ans. Et
-voilà qu'elle était tombée gravement malade. Elle allait mieux
-maintenant; mais ses forces étaient lentes à revenir. Au point où elle
-en était, l'air d'Argelès la remettrait plus vite que toutes les
-drogues. Ah! cet air d'Argelès! Le docteur y croyait autant et plus qu'à
-la médecine. Et il comptait aussi sur la force morale de la malade:
-«C'est une courageuse, écrivait-il; elle veut guérir; elle a hâte de
-reprendre sa tâche, de se dévouer à son petit monde. Vous la verrez
-d'ailleurs, ma chère Cyprienne, et si vous ne l'aimez pas tout de suite,
-à la première heure, c'est que je vous aurai mal jugée l'une ou l'autre,
-et que j'aurai perdu la sûreté de mon diagnostic.»
-
-Un billet de Mme Romée la mère était joint à la lettre du docteur, une
-adjuration pressante où se voyait cependant un reste d'importance
-bourgeoise, le ton semi-protecteur de l'ex-inspectrice habituée à parler
-de haut et dont le malheur n'avait pas corrigé l'attitude.
-
-Vous dire que l'annonce de l'arrivée prochaine de Mlle Romée me ravit
-serait excessif; au moins suis-je certain qu'elle ne me fut pas
-désagréable. Dieu sait pourtant si la perspective de cette location
-annuelle m'avait charmé jusque-là! C'était une nécessité de notre budget
-que je tolérais à contre-coeur, secrètement enchanté, quand, au
-désespoir de ma belle-mère, la chambre du second ne trouvait pas
-d'occupant. Comment se fit-il que cette intrusion d'une étrangère dans
-notre maison me parut, cette fois, à peine importune? Comment? il y a
-ainsi des moments, des époques climatériques où des forces obscures en
-nous et hors de nous semblent conspirer pour nous pousser vers quelque
-orientation nouvelle de notre destinée.
-
-J'étais arrivé à un de ces tournants de la vie. Un besoin de nouveauté
-me tourmentait, me faisait souhaiter une secousse, un changement, quel
-qu'il fût, dans la régularité de mes journées. Mon affection pour
-Cyprienne, après avoir été l'unique aliment de ma vie, tarissait peu à
-peu, sans que je m'en doutasse, laissant à mon imagination la liberté de
-s'exercer ailleurs, de s'employer à la formation d'un autre rêve...
-
-Pour m'achever, mon ami Suchol, le percepteur, un aimable garçon qui
-m'aidait à tuer les heures redoutables de l'après-souper, venait d'être
-nommé à Tarbes. Vous qui avez toujours à qui parler, mon cher Parisien,
-vous auriez peine à vous imaginer le vide que peut laisser le départ
-d'un camarade, la fin d'une liaison dans le dénuement d'une existence de
-sous-préfecture. Ce n'était pas un aigle, ce Suchol; mais enfin il
-causait; il parlait d'autre chose que des événements de l'état civil ou
-des chances de l'avancement; son esprit se haussait à distinguer la
-prose de la poésie autrement que par l'inégalité des lignes, et quand je
-lui avais débité un sonnet de ma composition, il n'exprimait pas le
-regret que le morceau fût trop court. Ça n'a l'air de rien et c'est
-énorme, je vous l'assure. Le départ de ce Suchol avait fini de me
-démoraliser. Et je n'avais même pas la consolation du paysage. Le
-printemps boudait cette année-là; les floraisons avortaient,
-pourrissaient à peine écloses. C'étaient des journées de pluie, sans
-horizon, sans lumière, un chaos de nuages au ciel, en bas, dans la
-vallée, un tourbillon de fumées et de brumes; et du matin au soir, cette
-musique énervante des gouttières, comme ce soir,--écoutez!--ce sanglot
-qui vous poursuit jusque dans le sommeil, jusque dans le rêve!
-
-La lettre du docteur fit diversion à la solitude et à la pluie. Il
-fallait agir, s'occuper de l'installation prochaine. Je laissais
-d'habitude ces corvées à la compétence et à l'activité de ces dames.
-Cette fois je m'offris à les aider; je rangeai, j'organisai un peu à mon
-goût; oh! rien d'extraordinaire, mais tout de même le superflu d'une
-plante verte sur un guéridon, l'offrande d'un bouquet de lilas sur la
-cheminée, le jour où le docteur nous télégraphia l'arrivée de Thérèse.
-
-Cyprienne avait été empêchée au dernier moment d'aller attendre la
-voyageuse à la gare. J'étais là, seul, occupé à faire les cent pas sur
-le quai à peu près désert à cette époque de l'année, guère plus animé à
-l'arrivée du train qu'une cour d'auberge à l'heure de la diligence.
-Distrait, je regardais le ruban léger des rails se perdre en courbe à
-quelques pas de moi à travers les bordures des saules et des peupliers.
-C'était par là que Thérèse Romée allait venir. J'essayais de me la
-représenter. Sur quelques brèves indications du docteur, je m'étais fait
-une image de jeune fille sérieuse, presque grave, grande, blonde, avec
-des bandeaux plats, et des yeux clairs. Et je souriais de ma déception
-probable. Le train s'arrêtait; je vis une jeune fille se pencher à la
-portière d'un compartiment de seconde; c'était elle évidemment; elle
-était pareille en tout cas au portrait que j'avais imaginé, avec moins
-de sérieux peut-être et plus de douceur, et cette douceur était aussi de
-la faiblesse. La fatigue du voyage, un reste de la maladie,
-alanguissaient la grâce, amollissaient le sourire de l'étrangère. Elle
-eut en quittant la voiture une défaillance qui l'obligea à s'appuyer de
-tout son poids sur la main que je lui tendais pour l'aider à descendre,
-et cette minute d'abandon involontaire donna à notre présentation un air
-d'intimité assez étrange. Elle s'excusait en même temps, se plaignait de
-nous arriver si peu guérie, s'inquiétait du mal qu'elle allait nous
-donner. Je la rassurai de mon mieux avec des protestations de
-dévouement, des mots d'amitié qui m'échappaient presque, et j'essayais
-de les atténuer aussitôt, les trouvant peu en rapport avec ma fonction
-d'hôte intéressé, autrement dit de logeur. Le nom de notre ami commun,
-du docteur Estenave, à propos évoqué m'aida à résoudre cette légère
-dissonance.
-
-L'omnibus de la gare nous débarquait entre temps devant notre porte. Et
-c'était le bon accueil, les souhaits de bienvenue, les accolades
-échangées entre ces dames; l'installation enfin.
-
-Le jour tombait quand la voyageuse descendit de sa chambre. Malgré
-l'heure tardive et la pointe de fraîcheur qui montait de la vallée, elle
-voulut respirer un moment au grand air avant de se mettre à table avec
-nous. Appuyée au bras de Cyprienne, elle fit quelques pas sur la
-terrasse. La fièvre du voyage, l'excitation de l'arrivée la quittaient
-peu à peu; son regard se voilait. Devant le pays étranger, la haute
-clôture des montagnes qui se dressaient au-dessus d'elle, l'avertissant
-de son exil, son coeur se serrait sans doute; elle songeait à ceux
-qu'elle avait laissés, à sa mère, à son frère, à un autre encore
-peut-être...
-
-Ses yeux un moment se mouillèrent. Elle s'était accoudée au mur de la
-terrasse, et, penchée en avant, elle regardait vers la vallée. Des
-gouttes d'or tremblaient à la cime des peupliers, et à travers la vapeur
-légère où se dissolvaient les champs de blé noir et les prairies, les
-flaques d'eau, les abreuvoirs au bord des fermes, les vitres des maisons
-dans les hameaux flamboyaient, ressuscitaient la lumière déjà mourante
-au sommet de la montagne. La douceur de la saison attendrissait ces
-éclats, les enveloppait de son charme. Libéré de la froidure et de la
-pluie, le printemps s'épanouissait ce soir-là, inaugurait les
-magnificences de son culte. Les lilas le célébraient dans les jardins,
-sur les terrasses. Et elles le célébraient aussi les plantes lointaines,
-les herbes de la montagne, l'armoise et le lotier doré qui évaporaient à
-l'air du soir leurs cassolettes sauvages. Des musiques d'insectes
-entrecoupées, haletantes, montaient en même temps en un concert obscur
-du fond de la vallée, et sur cette rumeur on entendait par intervalle
-l'appel velouté de la chouette, le son de flûte mystérieux des crapauds.
-
-Thérèse écoutait, et il me semblait que ces musiques chantaient pour
-elle.
-
-Les sauterelles dans l'herbe et les oiseaux nocturnes dans les branches
-lui disaient la douceur de guérir, la joie de revivre. C'était comme une
-invitation au bonheur qui s'insinuait peu à peu, se prolongeait,--je
-croyais le voir du moins,--dans le rêve de l'étrangère.
-
---Le nord se dégage, signe de beau temps pour demain! fit observer ma
-belle-mère.
-
-Et Cyprienne:
-
---Les nuits sont fraîches, et vous n'avez pas même un fichu sur les
-épaules. Que dirait le docteur?
-
---Je rentre, dit Thérèse. Et la figure tournée vers le mur de la
-montagne, elle lui envoya, comme à une personne, un bonsoir amical du
-bout des doigts.
-
-Ce geste me ravit. Il impliquait des goûts communs à elle et à moi, la
-certitude d'une entente. Tout ce que je voyais d'elle, d'ailleurs,
-m'était un enchantement; j'aimais ses mouvements allongés qu'une
-timidité subite écourtait quelquefois; j'aimais sa voix fraîche,
-enfantine presque dans le rire et qui se brisait à la moindre secousse
-d'émotion. Il n'y avait pas l'ombre de coquetterie en elle, à peine de
-l'élégance, une grâce involontaire qui n'était que le jeu d'un organisme
-souple et délicat. Seules, dans cet ensemble discret, ses mains
-trahissaient la royauté de l'artiste. Quand elle ôta ses gants, au
-moment de se mettre à table, il me sembla voir un bijou sortir de son
-écrin. Nacrées, soyeuses, transparentes, elles avaient une vie à elles,
-une sensibilité qui nuançait, mettait en valeur les poses les plus
-simples. Je ne me lassais pas de les voir agir, et quand elle causait,
-souligner ses paroles.
-
-Elle parlait peu d'ailleurs, et à moins qu'elle n'y fût obligée, elle ne
-parlait jamais d'elle. Elle se tenait plutôt, ce soir-là du moins, en un
-silence attentif et bienveillant, la tête inclinée un peu, comme pour
-mieux saisir ce qui se disait autour d'elle. Mais ces dames ne la
-laissaient pas en repos. Curieuses comme toutes les personnes qui, ne
-lisant pas et ne sortant guère, s'alimentent tant bien que mal des
-propos de leur entourage, Cyprienne et sa mère s'étaient jetées avec
-avidité sur cette occasion de bavardages que leur promettait l'arrivée
-d'une étrangère. Elles harcelaient Thérèse, la pressaient de questions
-sur elle, sur sa mère, sur leurs relations, sur leur ménage.
-
-Elle répondait court, un peu lasse à la fin, énervée de l'enquête. J'en
-souffrais plus qu'elle. Deux ou trois fois j'essayai d'intervenir,
-d'endiguer le flot; sans succès. Elle prit alors le parti de se délivrer
-toute seule; elle invoqua pour se retirer la fatigue du voyage; et ce
-fut fini pour ce soir-là d'entendre la voix de cristal, d'admirer les
-mains de l'innocente magicienne.
-
-On parla d'elle après qu'elle nous eut quittés.
-
---Bonne fille, mais par trop économe de sa langue... fit observer ma
-belle-mère.
-
---As-tu remarqué son corsage? interrogea Cyprienne. Et sa coiffure? ces
-paquets de filasse sur les oreilles; on dirait qu'elle se fait peigner
-par les chats. Quelque mode d'artiste, sans doute...
-
---Ne parlez pas trop haut si vous ne voulez pas qu'elle vous entende,
-conseillai-je, impatienté.
-
-Ma belle-mère et Cyprienne continuèrent leur conversation à voix basse
-pendant que, distrait, je surveillais du coin de l'oeil le travail de
-mon petit Jacques. Il piochait et il écoutait, et de temps en temps,
-sans en demander la permission, il ajoutait une réflexion en marge.
-
---A quoi songes-tu, Jacques? lui demandai-je, comme il s'accoudait, le
-nez en l'air.
-
---Je songeais à Cendrillon, me dit-il. Tu sais, père, l'image, quand le
-fils du roi lui essaie la pantoufle. Eh bien! elle ressemble à Mlle
-Thérèse...
-
-J'embrassai Jacques; et sa mère, intervenant:
-
---Voyez ce qu'il va chercher, ce nigaud, au lieu d'apprendre sa
-grammaire! Il s'agit bien de princes et de princesses. Tu as eu de
-mauvaises notes la semaine dernière. Allons, donne le livre à ton père,
-et récite, paresseux!
-
-
-
-
-VII
-
-
-Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain ni les jours qui suivirent.
-Très fatiguée encore, elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les
-instructions du docteur Estenave, elle faisait sa cure d'air. C'était,
-le matin, de lentes promenades de vingt pas où elle essayait ses forces
-et l'après-midi, aux heures chaudes, quand le soleil vertical inondait
-Argelès, des siestes dans l'ombre immobile du tendelet de coutil, des
-lectures sans suite interrompues à tout moment, distraites par les riens
-de la vie autour d'elle, par le festonnement d'une abeille sur la page
-commencée, par le spectacle d'un nuage glissant en face d'elle, de
-l'autre côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue.
-
-Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun désir de me mêler plus
-étroitement à ses occupations. Mon émotion du premier soir s'était
-calmée. J'allais et je venais dans la maison; j'avais repris mes heures
-de lecture et de promenade. Il me tomba ces jours-là quelques corvées de
-propriétaire, des réparations urgentes à ordonner, et je vaquais à ces
-soins avec une liberté d'esprit, un entrain qui ne m'étaient pas
-coutumiers en pareil cas. Aucun effort ne me coûtait; je sentais en moi
-une plénitude, une surabondance de vie qui me soulevait, me portait
-au-dessus des obstacles. L'arrivée de l'étrangère avait fait ce miracle.
-L'approche seule de la passion m'avait transformé, avait tout transformé
-autour de moi. Jamais Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la
-vie de province et de famille ne m'avait semblé meilleure. Je débordais
-d'optimisme.
-
-Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas Thérèse, ne faisant rien
-ou presque rien pour lui plaire, je me croyais pourtant assuré de ses
-bonnes grâces, je ne doutais pas un instant de notre mutuelle sympathie.
-Non par fatuité, vous me connaissez suffisamment pour que je n'aie pas
-besoin de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se subordonnait à mon
-rêve. Je m'étais créé, d'après mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse
-idéale; et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore plus
-qu'avec la Thérèse vivante.
-
-C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait auprès d'elle...
-
-Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès le premier soir, la
-prenait chaque jour davantage. Entre les lectures et les siestes, ces
-existences devant elle la captivaient. Elle était curieuse de pouvoir
-nommer ces inquiétantes voisines. Et comme ma belle-mère et ma femme
-n'étaient jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais seul en
-état de les lui présenter.
-
-C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des jardins d'Argelès, et
-immédiatement au-dessous, le bariolage des villas et des parcs: un
-horizon d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure entre des
-mamelons étagés en écran, comme pour épargner aux hôtes la sublimité des
-pics, le lyrisme fatiguant de la haute montagne.
-
-Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision d'une nature un peu
-factice, faite pour les yeux à demi fermés de la sieste, pour le
-balancement du rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite pour
-aller vers l'idylle rustique, épanouie en face d'elle sur les pentes du
-Davantaïgue. Là c'était côte à côte, selon les reliefs ou les pentes,
-l'animation des cultures ou le silence visible de la vie bocagère, la
-paix des solitudes rocheuses habitées par les châtaigniers et les
-bouleaux. La verdure des prairies alternait avec la maturité blonde des
-champs de seigle, et la course des gaves se laissait deviner à
-l'abondance de l'herbe et des feuillages qui accompagnaient leurs rives.
-Des clochers naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient à
-travers les bordures; des luisants d'ardoise, des blancheurs de crépi
-éclataient parmi la floraison des jardins; des villages, des hameaux
-s'égrenaient en chapelet au bord des routes.
-
-A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la brèche fauve d'une
-carrière ouverte au-dessus de l'église; plus bas, à droite, c'était,
-presque au niveau du gave, les maisons blanches de Préchac. Le manoir
-lézardé de Couhite cachait un peu plus loin sa déchéance dans l'ombre
-moisie de son vieux parc de marronniers et de cyprès; et tout à fait au
-fond de la vallée, sous les mornes de Soulom, la ruine de Baucens
-grimaçait dans le lierre. Toute la vie humaine, celle de maintenant et
-celle de jadis, était enfermée dans ces limites.
-
-Au-dessus, c'était le royaume de l'herbe; le vêtement des pelouses sur
-les épaules, sur les reins, sur la nudité de la montagne. A peine si la
-vie pastorale faisait trace dans ces solitudes; une fumée verticale
-marquait seule, évaporée dans le calme des soirs, l'emplacement d'un feu
-de pâtre, et tout le parcours d'un troupeau dans un après-midi tenait,
-vu de la terrasse, dans l'écartement de deux branches d'un lilas voisin
-du fauteuil où Thérèse était assise. Mais pendant que la race humaine
-disparaissait humiliée dans l'ampleur du pacage, les montagnes vues de
-loin, dans leurs traits essentiels, prenaient une personnalité étrange.
-
-Indolent, la tête soulevée à peine au-dessus de l'herbage, le
-Davantaïgue était le géant débonnaire, ami de l'églogue, nourricier du
-peuple heureux des vaches et des brebis. Tout autre apparaissait son
-voisin, le Léviste. Isolé,--tel un roi en exil,--au fond d'un cirque
-d'éboulis et de raillères, il portait haut sa couronne barbare à cinq
-pointes où l'aube mettait la splendeur de ses joailleries. Au delà,
-c'était le pic d'Esquerre, un violent qui lardait le ciel des deux
-pointes de sa fourche; plus loin, entrevu comme par la fente d'une
-muraille à travers les sombres défilés qui vont à la vallée de Luz,
-surgissait le Maucapéra,--le mauvais prêtre,--un nom et une figure
-d'épouvante, et plus reculée encore, pâle de son éloignement, pointait
-la pyramide sauvage du Bergonz de Barèges. Là se fermait, gardée par ces
-noirs geôliers, Soulom et Villelongue, la porte bleue du rêve; les
-montagnes plus proches se pressaient échafaudées en escalier
-gigantesque; le Viscos sur le Soulom, le Cabaliros sur les mamelons
-herbeux de Saint-Savin et d'Arcizan-dessus. Et, coupé par l'angle d'un
-toit, le décor s'arrêtait brusquement.
-
-Thérèse se plaisait à voyager en idée à travers ces pays, à les visiter
-en détail. J'étais son guide; je refaisais avec elle,--et elle pouvait
-les suivre des yeux sur la carte vivante étalée devant nous,--mes
-courses d'autrefois: Isaby, le Léviste, Villelongue... Je lui disais les
-départs d'avant l'aube dans la vallée froide où veillent les clartés
-lunaires, et les villages endormis où s'égoutte dans le marbre la
-fontaine monotone; bientôt la montée, l'obscurité des sapinières
-traversées par la fuite blanche des cascades, et plus haut, à l'orée du
-pacage, le réveil des troupeaux secouant la rosée nocturne, l'angélus
-des sonnailles balancées à l'allure lente des vaches, au pas sommeillant
-des brebis; encore la montée, les pentes rases des gazons égratignés par
-les foulées des bêtes, les cirques sans arbres où dans l'eau morte
-fleurit un lis solitaire, les plateaux d'herbe molle où s'alanguit le
-gave, ses bras indolents autour des îles rocheuses habitées par les pins
-rouges, les entrées de vallons avec des buissons de roses en arcades
-comme des portiques de paradis, les iris, les rhododendrons en
-corbeilles dans le jardin des pelouses, les lacs comme des émaux bleus,
-en collier, en agrafe au creux d'une gorge, à la rondeur d'un
-promontoire, et la large échancrure de la brèche, la ligne souple du col
-comme un balcon sur l'abîme subit des précipices.
-
-Je lui disais encore l'approche redoutable des sommets, la fin des
-arbres, la mort de l'herbe, l'exil des couleurs. Je faisais défiler
-devant elle la blancheur funèbre des couloirs de neige entre les
-murailles de granit ou de schiste, la désolation des raillères, et, plus
-haut encore, l'horreur des glaciers, la gueule béante des crevasses.
-Puis c'était l'escalade suprême, l'obstacle décourageant des cheminées,
-des aiguilles verticales, l'orgueil de la victoire enfin, l'enivrement
-de l'espace sans limites, la royauté d'une minute sur le pâle troupeau
-des montagnes en fuite dans l'éther.
-
-Thérèse ouvrait de grands yeux. C'était presque trop de plein air pour
-elle, pour l'enfant des villes qui jusque-là n'avait connu de la
-campagne que la pelouse des dimanches, les fleurs de square, le peu qui
-pénètre du ciel et des saisons dans la fente des rues, dans le corridor
-des promenades publiques.
-
-Ces sublimités la fatiguaient; elle souhaitait redescendre, entrer dans
-les maisons, connaître la vie des gens de la montagne; et pour la
-contenter je lui racontais ma vie à moi, celle que j'avais menée enfant
-au village de Marsous; je lui expliquais les usages anciens et les
-nourritures traditionnelles.
-
-Elle écoutait ravie:
-
---Quand je serai tout à fait guérie, me dit-elle, vous me conduirez à
-Marsous; je veux m'asseoir dans la cheminée, sous la chandelle de
-résine; vous me le promettez, n'est-ce pas? Et nous ferons sauter des
-crêpes de blé noir!
-
---Marsous est loin, et c'est un vilain endroit, intervenait Cyprienne,
-occupée à côté de nous à étendre du linge sur la terrasse. Pas la peine
-de vous déranger pour manger des crêpes de blé noir, mademoiselle Romée!
-Nous en préparerons ici, et nous aurons du bon sucre, pour les
-accommoder au lieu du miel qu'emploient ces sauvages de là-haut.
-
---Et justement, c'est le miel qu'il me faut, riposta Thérèse; et la
-chambre avec les solives noires, la croisée à meneaux et le parquet en
-pierre...
-
---Allons! je vois que vous avez, vous aussi, la manie des antiquailles,
-reprit Cyprienne en haussant les épaules. Chacun son goût: vous vous
-entendriez mieux là-dessus avec André qu'avec moi!
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Le premier regard de Thérèse, chaque fois qu'elle entrait au salon,
-était pour le piano, un Érard hors d'âge, précieusement enveloppé dans
-son fourreau de lustrine. Elle l'avait ouvert une fois, avait essayé un
-accord du bout des doigts, sans s'asseoir, et l'avait refermé aussitôt,
-comme si elle craignait de succomber à la tentation: Quand vous serez
-remise assez pour aller à pied d'Argelès à Pierrefitte, alors, mais
-alors seulement, je vous permets la musique, avait recommandé le
-docteur. Et elle respectait la consigne. Non pas sans ronger son frein,
-cependant.
-
---Avez-vous peur du piano, monsieur Lavernose? me demanda-t-elle un
-jour. Et comme je me récriais: Je veux dire, êtes-vous capable de
-supporter une heure de gamme chaque matin? expliqua-t-elle. Pendant que
-ces dames seront à la messe? Vous comprenez que je ne veux pas leur
-imposer ce supplice. Mais vous? Oh! soyez tranquille; je ne suis pas
-encore assez bien pour commencer!
-
-En attendant de jouer, elle lisait. Avec le roman commencé, elle
-descendait chaque matin un peu de musique, une partition de Wagner, un
-cahier de Schumann ou de Chopin. Et en les étudiant, attentive, la tête
-un peu penchée comme elle en avait l'habitude, elle me montrait une
-figure que je ne connaissais pas encore, une expression différente de
-l'air enjoué, paisible, un peu distrait qui lui était habituel. Les
-sourcils se fronçaient, le regard s'isolait, plongeait dans le texte. Et
-tout à coup, à une secousse d'émotion, d'admiration plus forte, le
-visage changeait, se troublait, bouleversé, animé d'une autre vie, d'une
-vie meilleure. Elle s'arrêtait de lire; son regard allait de la musique
-vers la montagne. La phrase commencée se prolongeait en un plus ample
-accord dans l'universelle harmonie.
-
-Un soir, comme je revenais de la gare,--la journée était orageuse, et
-pour faire plus court, j'avais pris le chemin du rempart qui passe en
-contre-bas de la maison,--une musique de piano vint à ma rencontre. Je
-me hâtai de monter l'escalier pratiqué dans l'épaisseur du vieux mur qui
-donne accès à la terrasse, et arrivé à la dernière marche, je m'arrêtai
-pour écouter. La porte à vitres du salon était grande ouverte et je ne
-perdais pas une note de l'air que jouait Thérèse. C'était un trait
-rapide, saccadé comme un battement de fièvre, qui se précipitait,
-roulait d'octave en octave, apaisé un moment en accords graves et qui,
-après cette brève reprise d'haleine, repartait en une fuite désespérée
-jusqu'à la conclusion solennelle de l'accord final.
-
-Une difficulté de doigté accrochait chaque fois la pianiste à la même
-note; une difficulté choisie à dessein sans doute, pour éprouver ses
-forces de convalescente; et l'épreuve avait l'air de tourner mal. Tantôt
-elle ralentissait la mesure pour mieux étudier l'obstacle, tantôt,
-lancée à toute vitesse, elle essayait de l'emporter; mais comment
-qu'elle l'abordât, c'était chaque fois la même défaillance de sa main
-droite, la même déchirure dans la broderie vertigineuse. A l'angoisse du
-motif se joignait bientôt l'angoisse de l'exécutante. Les doigts étaient
-rouillés; fébriles et raides, ils ne savaient plus obéir. Les tentatives
-se succédaient désordonnées, sans méthode, de plus en plus malheureuses.
-Puis ce fut comme une rature biffant la phrase mal venue, une dissonance
-assénée au clavier. Rien ensuite. Je m'avançai. Thérèse eut un sursaut
-en m'apercevant.
-
---Je vous ai assommé sans le savoir, me dit-elle; excusez-moi. C'est ce
-maudit prélude... J'ai voulu voir; impossible. Il y a là un trait, une
-malheureuse quinte plaquée sur les touches noires; et cette main, cette
-vilaine main ne veut pas marcher...
-
---Elle marchera, lui dis-je. Et nous n'en dirons rien au docteur
-Estenave. Mais en attendant de dompter Chopin, si vous essayiez d'autre
-chose? l'andante de la symphonie à la Reine, par exemple; voilà ce qu'il
-vous faudrait aujourd'hui: de la musique pour convalescente.
-
-Thérèse se récusa d'un geste. Et j'insistai.
-
---Une page de Schumann alors.
-
-J'ouvris le cahier: elle attaqua les premières mesures du _Souvenir_. Et
-ce fut un ravissement. J'avais entendu au casino de Bagnères plusieurs
-des maîtres contemporains, un Planté, un Schuloff, un Ritter. Ce
-jour-là, cependant, il me sembla que j'entendais pour la première fois
-de la musique; je veux dire de la musique pour moi, dans la nuance juste
-de mes sentiments et de mes rêves.
-
-Oh! ce motif du _Souvenir_! Après quatre années écoulées, il chante
-encore en moi, aussi troublant, aussi tendre qu'à la première heure.
-J'entends, je revois. Dans la chaude pénombre du salon, je revois
-Thérèse penchée sur le clavier, je suis le jeu délicat de ses mains,
-l'expression changeante de son visage. Le _Souvenir_! C'est au début
-comme une évocation. Le fantôme gracieux et triste apparaît, si léger
-d'abord! Il fuit, il s'évapore, il revient; il se fixe enfin. La phrase,
-plus longuement modulée, plane un moment, immobile; le sentiment se
-solennise en l'ampleur d'un rite, d'un serment de fidélité éternelle.
-
---N'est-ce pas que c'est beau? me dit Thérèse, le dernier accord expiré;
-et elle relevait la tête.
-
-Ses yeux étaient humides; les miens avaient peine à retenir des larmes.
-Je ne sais pas ce que je lui répondis. Cette émotion éprouvée en commun
-me troublait un peu, je sentis que mon trouble la gagnait à son tour.
-
-Elle tourna la page, joua une pièce à la suite, puis d'autres. Ses
-doigts couraient, déliés, heureux, sûrs de leurs effets. Les avait-elle
-choisis à dessein? C'étaient maintenant des rythmes de danse, des
-broderies légères, des choses ailées et éphémères, vols de libellules
-sur des fleurs, rondes enfantines, glissements vaporeux d'elfes ou
-d'ondines. Mais sous cette avalanche de phrases gracieuses où la
-virtuosité seule s'employait, le motif du _Souvenir_ persistait en moi
-et l'impression de cette rencontre pour la première fois de nos deux
-sensibilités.
-
-Thérèse s'arrêtait, fatiguée. Et des applaudissements éclataient sur la
-dernière mesure.
-
-Cyprienne, entrée derrière nous, sur la pointe du pied, complimentait la
-pianiste.
-
---Cette fois, vous voilà guérie tout à fait, mademoiselle Thérèse. Pour
-tricoter de cette vitesse-là, il faut avoir des doigts et du souffle.
-
---Jésus-Maria! survenait ma belle-mère, notre piano ne s'était pas
-encore trouvé à pareille fête. Quel poignet vous avez, mademoiselle
-Romée! A vous voir, on ne dirait jamais... Les bobèches en tremblaient
-tout à l'heure...
-
---Moi, reprenait Cyprienne, quand je prenais des leçons au couvent, ma
-main gauche était tout le temps en retard. Ce que j'ai attrapé de coups
-de règle sur les doigts! Je me souviens, quand je perfectionnais le
-_Dernier Regret_ de Patrice Valentin, le thème allait encore; mais
-après, impossible; il fallut y renoncer.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Thérèse sortait, maintenant. Des promenades d'une heure, des flâneries
-dans les rues, autour de la ville, au bras de Cyprienne ou de ma
-belle-mère.
-
-Le vieil Argelès l'enchantait. Elle aimait les pignons aigus, les
-galeries à balustres découpés, les ruelles en escaliers, les jardins
-naïfs fleuris de passe-roses et de coquelourdes. Elle s'étonnait comme
-au premier jour du décor des montagnes qui flottait au-dessus des
-maisons, attirant et irréel comme un mirage.
-
-Plus banal, avec la polychromie de ses villas et ses larges avenues
-rayonnantes, pareilles aux rues improvisées de quelque capitale
-exotique, l'Argelès neuf lui donnait l'amusement de la vie des eaux; il
-y avait le mouvement encore bien restreint des baigneurs et des
-baigneuses aux abords des Thermes, la partie de lawn-tennis: des gestes
-blancs sur la pelouse verte d'un parc, et le déballage multicolore de
-quelque porte-balle toulousain costumé en Espagnol.
-
-Mais à mesure que les forces lui revenaient, Thérèse souhaitait
-d'allonger ses parcours. Elle en avait assez des traîneries sur les
-trottoirs, des bavardages au seuil des portes, occupation et agrément
-des promenades bourgeoises. Ces dames, par malheur, n'étaient pas
-grandes marcheuses, excursionnistes encore moins. Sauf un voyage annuel
-à Marsous et quelques déplacements d'une heure pour aller à Lourdes,
-elles ne franchissaient jamais les limites de l'octroi. Au delà, c'était
-le danger ou la fatigue. Cyprienne avait peur des troupeaux de vaches en
-liberté sur les routes; sa mère avait les pieds tendres. Et la montagne
-les intéressait médiocrement. Elles en voyaient un assez joli morceau
-sans se déranger, accoudées au parapet de leur terrasse. D'ailleurs le
-train de la vie quotidienne les retenait: les exercices de piété, les
-lessives, le jardinage. Elles se déchargèrent sur moi du soin
-d'accompagner Thérèse.
-
---André vous suivra, lui proposa Cyprienne; il n'a rien à faire, lui, et
-il connaît par coeur toutes les pierres de la montagne...
-
---Vous avez les mêmes goûts d'ailleurs, ajouta ma belle-mère; vous aimez
-les cailloux et les arbres. Vous pourrez vous enthousiasmer ensemble.
-
-Nous ne sortions pourtant pas seuls. La classe de Jacques finissait à
-quatre heures: nous allions le prendre chaque soir à la sortie du
-collège, nous l'emmenions avec nous.
-
-Le soleil était encore un peu haut; nous cherchions l'ombre du ravin de
-l'Aïroulat, nous montions la pauvre rue du faubourg, le long des logis
-humides, où, dans un jour de cave, travaillent, avec le claquement en
-mesure de la navette ou le ronflement de la roue, des tisserands et des
-tourneurs.
-
-Un sentier continuait la rue, un passage étroit pavé de rochers, bordé
-de noisetiers et de houx. Et tout de suite les cultures commençaient.
-C'étaient dans des clos étroits ceinturés d'arbres, tantôt quelques
-sillons de maïs ou de pommes de terre, tantôt des prairies ombragées de
-châtaigniers ou de hêtres groupés au hasard de la pente. L'herbe était
-alors en pleine maturité. Les clos s'animaient du bruit des fauchaisons,
-des éclats de voix des faucheurs et des faneuses. Les claies étaient
-ouvertes, et dans l'ombre noire des bordures se voyaient les vestes des
-travailleurs posées à terre à côté de la gourde.
-
-Nous montions plus haut, nous arrivions jusqu'à la solitude de la
-châtaigneraie. Là, sous le couvert des hautes arcades de verdure
-bruissant au-dessus de nos têtes, nous cherchions la bonne place,
-l'appui d'un rocher, l'ouverture d'une perspective, d'un morceau de
-vallée lointaine apparu entre deux branches. Jacques, un peu à l'écart,
-tirait un livre du cartable, étudiait sa leçon. Et l'heure passait,
-s'écoulait, légère, en bavardages coupés de contemplations muettes, de
-brusques silences. Nous nous taisions et le printemps parlait à son
-tour; une vague ivresse nous venait avec l'odeur de l'herbe mûre, avec
-les souffles alentis qui soulevaient à peine les feuilles des
-châtaigniers, avec la musique des sources qui, au-dessus, au-dessous de
-nous, couraient, s'épanchaient dans les rigoles d'arrosage.
-
-Jacques, fatigué d'étudier, s'amusait à cueillir des bouquets pour
-Thérèse; il rapportait des fleurs à brassées, et quelquefois, en manière
-de jeu, il les lui jetait, les secouait en pluie sur sa figure, sur ses
-épaules. Les fleurs s'accrochaient en grappes à ses cheveux, aux plis de
-son corsage, et ces guirlandes lui faisaient comme un vêtement de
-symbole, la robe couleur du temps de quelque fée printanière.
-
-Les congés du jeudi et du dimanche nous donnaient un peu plus de large.
-Nous explorions, ces jours-là, les pentes boisées qui dominent Argelès.
-Quittant les routes frayées, nous nous lancions à la découverte dans les
-sentiers de bûcherons ou de pâtres qui grimpent à travers les
-châtaigniers et les hêtres, jusqu'aux premiers mamelons du Gez. Le
-sentier, quelquefois, se trouvait être un ancien chemin d'exploitation
-qui s'arrêtait court devant une charbonnière abandonnée. De l'herbe
-grêle avait poussé sur l'emplacement du fourneau; un léger duvet de
-graminées flottait sur la hutte en décombres, et Thérèse s'attendrissait
-à des restes de vie humaine laissés par les charbonniers: un chiffon
-dans l'herbe, une poupée naïve oubliée dans la litière pourrie qui
-souillait le sol de la cabane.
-
-Nous poussions au delà; nous escaladions un ravin, nous remontions la
-pente d'un ruisseau. Les fleurs déjà flétries, montées en graine dans la
-vallée, s'épanouissaient encore là, retardées par l'obscurité des
-feuilles, entretenues par la fraîcheur de l'eau vive. Les larges
-ombelles de l'angélique s'étalaient au bord des cascatelles en
-miniature; les hampes fleuries des renouées, des épilobes s'érigeaient
-autour des vasques où le ruisseau apaisait un moment sa course; et tout
-le long, entre les pierres, c'étaient des traînées bleues de véroniques,
-des traînées roses de silènes. Thérèse les moissonnait à poignées, en
-emplissait le creux de son ombrelle, pendant que Jacques assauvagi,
-grisé de plein air, bondissait, voltigeait au-dessus des blocs de
-granit, bravait la colère futile du petit gave.
-
-C'étaient des heures d'enchantement, d'accord intime avec la montagne.
-La vie des plantes amusait Thérèse. Elle voulait savoir le secret des
-germinations lentes sous la neige, des éveils subits à la tiédeur des
-avrils. Et les bêtes, les petites existences au ras de terre, que
-devenaient-elles pendant la longue nuit de décembre? La chère âme
-s'apitoyait sur elles, s'intéressait aux industries par où elles se
-défendent contre l'inclémence des saisons; elle s'émerveillait du
-cercueil d'herbe sèche et de feuilles où se pelotonne le hérisson, du
-nid feutré de mousse où hivernent les écureuils. Elle me questionnait
-comme une enfant, avec une belle clarté dans ses prunelles limpides,
-toujours prêtes à s'humecter de tendresse. La nature n'était pas
-seulement pour elle un spectacle; son coeur y prenait part autant que
-ses yeux. Et son coeur choisissait. Végétaux ou animaux, sa préférence
-allait toujours aux plus humbles, aux êtres désarmés, aux enfants. Les
-agneaux la touchaient plus que les brebis, l'hysope plus que le cèdre.
-Et je me souviens encore de son enthousiasme quand je lui racontai le
-sauvetage d'une coccinelle que j'avais recueillie un jour en pleine
-bourrasque de neige, sur le glacier du Vignemale.
-
-Thérèse me questionnait; Jacques folâtrait devant nous, et, en
-accompagnement à notre bavardage, s'activait le babil du ruisseau. Le
-ruisseau se taisait le premier. C'était la source, le lieu du goûter, de
-la sieste sous les verdures plafonnantes des hêtres d'où s'échappaient,
-secouées par moments sur nos têtes, des cascades de lumière. Nous ne
-parlions plus alors; Jacques, surpris par la fatigue en pleine
-effervescence de cris et de gestes, s'assoupissait sur le gazon; Thérèse
-et moi nous poursuivions nos propos interrompus, dans des rêves
-parallèles.
-
-L'air plus vif, l'allongement des ombres sur la pelouse nous
-avertissaient de descendre. Et c'étaient les mélancolies du retour, le
-paysage autrement vu, décoloré en même temps que nos âmes qui se
-repliaient sur elles-mêmes, comme lasses de bonheur.
-
-Au sommet d'un mamelon, à un tournant du sentier, très bas, sous nos
-pieds, apparaissait Argelès. Les ardoises luisaient au soleil, des
-volées blanches de pigeons planaient autour des colombiers, et, dans le
-dédale des rues, à travers les maisons en grappes, comme des têtes dans
-une foule, Thérèse s'amusait à chercher le toit de notre logis.
-
---Voilà chez nous! indiquait-elle du doigt, et en même temps une
-tristesse passait dans son regard... chez vous, se reprenait-elle; dans
-quelques jours je serai loin.
-
-
-
-
-X
-
-
-Peu à peu, par morceaux, Thérèse me racontait sa vie, ses années
-d'apprentissage au Conservatoire de Toulouse, ses débuts de professeur,
-les traverses d'une existence pas bien longue et déjà tourmentée.
-
-Elle en parlait d'ailleurs sans se plaindre. La pensée d'être utile aux
-siens lui rendait ces corvées légères. Active, résignée, elle faisait
-bon visage aux caprices de la clientèle, aux prétentions bourgeoises de
-sa mère, plus exigeante, plus difficile à vivre que sa fille. Thérèse
-prenait son mal en patience. Le malheur ne l'avait pas aigrie, il
-l'avait mûrie à peine. Elle était restée l'enfant soumise, la bonne
-écolière, celle qui obéit et qui accepte.
-
-L'initiation artistique elle-même, si dangereuse aux jeunes filles dont
-elle exalte la sensibilité nerveuse, ne l'avait ni desséchée, ni
-déséquilibrée. Son coeur était resté pur, sa tête sage. Un fond de
-rêverie, un besoin de solitude intérieure l'avaient protégée, avaient
-tout au moins adouci pour elle les duretés de la profession. Contre les
-injustices des maîtresses, contre les jalousies et les trahisons des
-camarades, elle avait eu le refuge de la musique. Avec le commentaire du
-piano, ses souffrances prenaient la douceur d'une mélancolie; elles
-participaient à l'irréalité des mélodies et des rythmes.
-
-Et c'était un peu mon histoire; je me retrouvais, je me reconnaissais en
-Thérèse. Ce que la nature avait été pour moi, la musique l'avait été
-pour mon amie. Au premier éveil, si vague, de la sensibilité
-adolescente, Mozart avait été l'initiateur; les désirs sans objet, les
-fièvres d'une heure de l'apprentie pianiste s'évaporaient dans la grâce
-fluide de ses mélodies. Plus tard Beethoven l'avait remplacé; mais il
-était trop grand celui-là, pas assez à la portée des menus chagrins, des
-légères émotions d'une jeunesse paisible; son règne avait été court. Et
-Schumann était venu. Et il avait été le maître définitif, le confident,
-le consolateur. Ses inspirations si touchantes ennoblissaient les
-besognes quotidiennes; elles étaient comme la giroflée sur la fenêtre de
-l'ouvrière; aux heures troubles, elles donnaient le bon conseil,
-suggéraient la résignation, la fuite dans le rêve. Schumann était l'ami
-et Chopin le tentateur. Il attirait et il inquiétait Thérèse. Ses
-mazurkas, ses préludes, ses nocturnes, c'était l'orage et le vertige,
-c'était l'inconnu de la passion, et la jeune fille hésitait sur le
-seuil.
-
-J'écoutais Thérèse, et, à mesure que ces confidences me faisaient entrer
-dans sa vie, il me semblait y trouver plus de conformité avec la mienne.
-C'était comme une prédestination. D'une sensibilité précoce l'un et
-l'autre, nos enfances avaient subi les mêmes crises, nos jeunesses
-avaient eu les mêmes rêves. Pour elle comme pour moi, les sensations et
-les sentiments étaient étroitement associés. Les odeurs, les musiques
-agissaient fortement sur nous; les odeurs surtout. Des fragments de vie
-ancienne, des états d'âme oubliés, nous revenaient, subitement évoqués
-par un parfum. La religion se résumait dans l'encens, les vacances dans
-l'arome des fruits mûrs, les logis eux-mêmes dans une combinaison de
-senteurs indéfinissable et précise, qui, respirée après de longs
-intervalles, nous rendait nos émotions de jadis.
-
-Ces similitudes nous ravissaient. Ces communions d'une minute, ces
-étreintes d'âme nous donnaient presque le frisson d'une caresse.
-
-Ainsi dévoilée, communiquée dans le plus intime de son être, Thérèse
-m'attirait encore davantage. Sa beauté se complétait, s'ennoblissait du
-reflet de sa vie intérieure. La courbe de ses lèvres, la flamme ou la
-brume de ses yeux s'immatérialisaient, prenaient une valeur morale de
-générosité ou de tendresse. Elle me semblait à la fois plus inaccessible
-et plus digne d'être aimée. Et mon admiration croissait, se haussait à
-sa mesure. Le culte grandissait avec l'idole.
-
-
-
-
-XI
-
-
-J'aurais voulu pouvoir fixer pour vous quelques moments de ce court
-passage, où sans arrêt, par une progression de nuances insensibles,
-notre camaraderie tournait si rapidement à l'amour. Comment
-m'échappèrent à mesure qu'elles se succédaient ces nuances indicatrices,
-je m'en étonne aujourd'hui. Évidemment, pour ce qui me regardait,
-l'amitié était dépassée depuis longtemps. Depuis ma première rencontre
-avec Thérèse, chaque journée qui s'était écoulée, chaque contact, avait
-développé l'impulsion.
-
-Ces contacts, j'ai tenté de les noter plus tard; mais ce recensement
-n'avait, ne pouvait avoir de signification que pour moi. Entre la cause
-et l'effet, entre l'incident et l'émotion, l'écart est si fort, en
-pareil cas, que l'explication n'explique rien. Pour saisir le rapport,
-il faudrait y ajouter certaines harmonies d'heure, de couleur, de
-sentiment, pas faciles à apprécier, et qui, les eût-on définies pour
-soi, resteraient peut-être obscures pour les autres. On dirait vraiment
-que la vie recommence pour chaque amoureux et à chaque fois qu'il aime.
-L'expérience acquise y est inutile. L'amoureux voit et entend autrement
-que les autres et que lui-même.
-
-Essayez de vous rappeler ce que vous avez éprouvé vous-même quand vous
-aimiez; ce sera encore le meilleur moyen de me comprendre. Souvenez-vous
-comment elle vous regarda tel jour, de telle façon, et il vous sembla
-que vous voyiez ses yeux pour la première fois; comment tel autre jour
-elle vous parla,--de quoi? il n'importe guère,--et le timbre de sa voix
-vous remua jusqu'à la dernière fibre.
-
-Les raisons du coeur sont mystérieuses. Et c'est pourquoi nous fûmes si
-tardivement avertis l'un et l'autre de ce qui se passait en nous. Pour
-Thérèse surtout, rien de plus plausible que la tranquillité de sa
-conscience. De quoi se serait-elle alarmée? C'était sa pureté même, son
-ignorance totale du mal qui la mettaient en péril. Sa volonté d'ailleurs
-n'avait eu aucune part à nos fréquentations; les circonstances avaient
-tout fait. Sa maladie, nos relations communes avec le docteur Estenave
-avaient rapproché nos existences. Nos promenades même avaient été
-ordonnées par le docteur, et ce n'était pas Thérèse, c'était Cyprienne
-qui avait exigé que nous les fissions ensemble. Tout cela était fort
-innocent à coup sûr. Et Jacques n'était-il pas là avec nous? Sans doute
-la chère enfant avait du plaisir à se communiquer à moi, à m'écouter.
-Plaisir permis. L'amour, le peu du moins qu'elle en avait vu et entendu,
-ne ressemblait guère à cette intimité. Elle avait surpris ses camarades
-du Conservatoire glissant des billets doux dans leur manchon, elle avait
-entendu sans le vouloir les propos que des messieurs bien mis leur
-soufflaient dans le cou, le soir au coin des rues. Évidemment, il n'y
-avait rien de commun entre moi et les amoureux de ces demoiselles. La
-sécurité de Thérèse était, devait être complète.
-
-La mienne, à vrai dire, était moins excusable. Je me sentais vaguement
-en péril. Mais je pensais m'arrêter à temps, je me fiais à ma prudence
-pour ne pas dépasser certaines limites. Mes précédentes expériences me
-rassuraient plutôt à cet égard; elles ne me laissaient pas prévoir la
-gravité du danger. Elles avaient toutes abouti jusque-là aux dénouements
-les plus faciles. A l'inclination rapide avaient succédé, par des
-transitions régulières et normales, la séparation et l'oubli. Et sans
-doute il n'en serait pas tout à fait de même cette fois. L'attrait plus
-fort, le choix plus motivé entraîneraient d'autres suites; l'amitié
-resterait après la séparation, mais sans honte et sans remords. C'est
-ainsi que d'avance j'avais arrangé les choses.
-
-Et attendant, je n'avais qu'un regret, c'était de voir approcher la fin
-de mon rêve. L'air d'Argelès avait fait merveille; Thérèse se
-rétablissait à vue d'oeil; sa guérison complète n'était plus que
-l'affaire de quelques jours. Chaque matin, en la revoyant, je constatais
-les progrès de sa résurrection, et chacun de ces progrès me disait la
-fragilité de mon bonheur. Encore une semaine, et le docteur signerait sa
-feuille de route à Thérèse.
-
-Les premiers temps après son arrivée à Argelès, elle était pressée de
-repartir, elle comptait les jours, se plaignait de la longueur de la
-cure; puis à mesure que l'échéance se rapprochait, son impatience avait
-fait place à un autre sentiment qu'elle n'exprimait pas, mais qu'elle me
-laissait deviner. D'un commun accord nous écartions autant qu'il
-dépendait de nous l'inévitable perspective, nous ramenions notre pensée
-vers la minute présente, nous bornions nos projets au plus proche
-lendemain. Nous étions comme ceux qui ont, à l'aventure, escaladé un
-sommet et qui se tiennent là étonnés et ravis, n'osant pas risquer un
-mouvement, ni même regarder au delà, de peur d'être précipités dans le
-vide.
-
-Pour moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais éprouvé rien de pareil.
-C'était déjà l'amour évidemment, mais à demi inconscient, encore dans le
-rêve.
-
-Quel moment, cher ami, quel mystère! Et savez-vous, quand j'essaie de
-l'étreindre, ce qui me revient de cette inoubliable époque de ma vie?
-Ceci seulement: un parfum d'ambre et d'iris qui était son parfum à elle,
-l'odeur qu'elle mettait à ses mouchoirs. Et il me semble que c'était
-l'odeur même du bonheur.
-
-
-
-
-XII
-
-
-C'était trop beau, n'est-ce pas, cette idylle promenée à travers le
-jardin en fleurs de la montagne. Hélas! la conscience allait venir et la
-douleur avec elle. Ce fut la jalousie qui m'ouvrit les yeux, qui
-m'obligea de mesurer la violence du sentiment qui m'unissait à Thérèse.
-En me racontant sa vie de famille, elle m'avait nommé, parmi les très
-rares intimes qui fréquentaient dans la maison, un jeune homme, Marc
-Échette, un ami d'enfance retrouvé à Toulouse où il suivait les cours de
-la Faculté des lettres comme boursier d'agrégation. C'était, paraît-il,
-un aimable garçon, d'un caractère énergique et d'une belle intelligence.
-Sans fortune, fils d'un très modeste contrôleur des contributions
-maintenant à la retraite, il avait senti de bonne heure l'aiguillon de
-la nécessité; et il avait poussé droit son sillon, les yeux fixés sur le
-but, sans une distraction, sans une défaillance. Le but approchait.
-Encore un effort, et il allait entrer, la tête haute et le coeur ferme,
-dans la carrière où il s'était assigné la place la plus brillante,
-certain qu'il était de la conquérir.
-
-Thérèse l'avait en très grande estime; elle admirait la noblesse de sa
-vie, la fermeté de son caractère; accoutumée dès son enfance à plier, à
-se subordonner aux autres, elle avait subi l'ascendant de cette
-intelligence et de cette volonté. Et elle n'était pas la seule à s'y
-soumettre. Entre ces deux femmes et cet orphelin, Marc avait eu bientôt
-fait, malgré son jeune âge, de prendre le rôle d'un chef de famille.
-Homme d'affaires, cavalier servant ou directeur de conscience selon les
-heures, il s'était rendu indispensable. C'était lui qui surveillait les
-études du petit collégien, lui qui allait toucher les rentes de Mme
-Romée, lui encore qui fournissait Thérèse de poésies et de romans.
-
-J'étais instruit de tout cela et pourtant je n'en avais eu d'abord aucun
-ombrage. Ne savais-je pas que Thérèse s'était vouée au célibat jusqu'à
-ce qu'elle eût établi Julien? Cela ajournait à une dizaine d'années au
-moins toute espèce de combinaison matrimoniale. Thérèse était libre.
-Rien ne pouvait la contraindre à diminuer la part qu'elle voulait bien
-me donner dans son affection.
-
-Que pouvais-je souhaiter de mieux? Un jour vint cependant où je ne me
-contentai plus de cette place qu'il fallait partager avec un autre.
-Thérèse, à dire vrai, parlait bien souvent de Marc Échette, et avec tant
-d'éloges! Marc avait fait ceci, Marc avait dit cela. Il m'agaçait à la
-fin ce phénix. Et le plus cuisant était son intimité de chaque jour avec
-ces dames. Thérèse à tout moment m'en trahissait quelque nouveau détail;
-à propos d'une représentation de _Carmen_ au Capitole, et Marc y était
-avec elle, ou d'une sonate de Beethoven, et c'était justement la sonate
-préférée de Marc Échette. J'en étais arrivé à connaître à une minute
-près l'horaire de ses visites. Je souffrais de ces constatations et je
-me trouvais absurde de souffrir. C'était une étrange prétention à moi de
-vouloir taxer les amitiés de Thérèse. De quel droit? Qu'étais-je après
-tout pour elle? Un passant qu'on quitte au premier carrefour et qu'on ne
-reverra jamais plus.
-
-Je souffrais cependant, et cette souffrance me donnait à réfléchir. Une
-lueur se faisait dans mon esprit, j'entrevoyais la pente et l'abîme.
-Qu'était-elle au fond et de quel nom fallait-il la nommer cette amitié
-qui en arrivait à me créer de pareils tourments? Hélas! l'éclair de bon
-sens fut vite éteint. Les raisons ne me manquèrent pas pour excuser,
-pour colorer ma folie. Est-ce que j'étais le maître de doser exactement
-l'affection qui m'unissait à Thérèse? qu'elle fût tendre ou passionnée,
-la nuance n'importait guère, pourvu qu'elle fût honnête.
-
-Que vous dirai-je, mon cher ami? Vous connaissez les déguisements et les
-sophismes par où s'insinuent les passions. Je me laissai persuader. Ma
-conscience sans doute ne fut plus aussi tranquille; mais en perdant la
-sécurité, mon sentiment ne fit que gagner en violence. La jalousie, qui
-aurait dû l'arrêter en m'avertissant, ne servit qu'à hâter la crise.
-
-L'arrivée inattendue de Marc à Argelès acheva de me troubler.
-
-Thérèse me lisait quelquefois des passages des lettres qu'elle recevait
-de chez elle; c'était quelque recommandation puérile et touchante de sa
-mère ou bien un bulletin de victoire de Julien; un papier vert attestant
-qu'il avait été le premier en version latine ou en histoire, et Thérèse
-ne manquait pas de me le montrer: «Marc va venir,» me dit-elle un jour
-en me portant une lettre de sa mère, et elle m'obligeait à la lire. Mme
-Romée racontait une promenade qu'ils avaient faite, Marc, Julien et elle
-au bord de la Garonne. Marc et Julien avaient herborisé dans la prairie.
-Marc avait cueilli quelques véroniques: «Il te les enverra demain,
-ajoutait Mme Romée, et peut-être une bonne nouvelle avec. Ce n'est pas
-encore sûr, mais si les cours finissent cette semaine, il partira
-vendredi pour Argelès.»
-
-La lettre arriva en effet, et les véroniques, et la bonne nouvelle. Le
-surlendemain, sauf nouvel avis, Marc devait se mettre en route.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Le lendemain était un jeudi, jour de congé de Jacques. Nous avions
-encore toute une après-midi de tête-à-tête possible si Thérèse
-consentait à sortir. Pour la tenter, j'offris de la conduire aux
-_estibes_ de la haute vallée du Bergonz d'Argelès, un endroit de
-solitude, profondément encaissé entre les forêts du Gez et les
-escarpements de Pibeste.
-
-Thérèse n'eut pas de peine à se laisser entraîner. Une migraine subite
-de Jacques manqua nous retenir au dernier moment; Jacques était condamné
-à garder la chambre, et Cyprienne à garder le malade. Thérèse hésitait à
-partir sans eux. Ce fut Cyprienne elle-même qui la décida.
-
---Ne vous tourmentez pas pour Jacques, ce ne sera rien, affirma-t-elle;
-et au cas où ça deviendrait quelque chose, vous remplirez une fiole à la
-source du Tarantet. Comme ça, nous serons tranquilles.
-
-Il faut vous dire que cette source du Tarantet est renommée dans le pays
-pour couper les fièvres. Elle est en beaucoup de cas le remède unique
-employé par le pauvre monde, et, si puissante est la persuasion du
-merveilleux, que les riches eux-mêmes, à l'insu des médecins, lui
-demandent plus d'une fois leur salut. Cyprienne croyait s'en être bien
-trouvée dans la période critique d'une fluxion de poitrine, et elle
-avait éveillé la curiosité de Thérèse en lui parlant de la beauté des
-rochers et des arbres, gardiens de la source.
-
-Ce but d'utilité donné à notre promenade leva ses derniers scrupules.
-Nous partîmes. La journée était belle à miracle, d'une splendeur de
-lumière et d'une vivacité d'air qu'on ne savoure pleinement ensemble
-qu'à la montagne. Un orage récent avait lavé les verdures, ranimé
-l'herbe des prairies; un souffle du nord-ouest, paisible et régulier,
-tempérait la chaleur estivale. La petite ville semblait en fête avec ses
-tendelets de coutil palpitants aux balcons, et ses rues bigarrées de
-toilettes claires. Ces détails sont encore devant moi; je vois le
-sourire heureux de Thérèse coloré du reflet rose de son ombrelle; je
-vois sur ses doigts fuselés le réseau blanc des mitaines et la vive
-allure de ses brodequins jaunes lancés à la conquête des paysages.
-
-C'est un charme d'Argelès que le subit accès, au sortir des maisons,
-dans les solitudes bocagères. Le faubourg finit et la forêt commence, la
-grande forêt qui monte, coupée de terrasses en culture et de ravins
-herbeux, vers les mamelons du Gez.
-
-Le chemin muletier pratiqué au flanc de la montagne suivait d'un côté la
-lisière des bois, bordait de l'autre les prairies à pente raide qui se
-précipitent vers le gave du Bergonz. Invisible, au pli profond des
-gorges, le torrent faisait sa musique de colère, qui nous arrivait,
-atténuée par la distance, en plainte harmonieuse. Les granges bientôt
-s'espaçaient au long des prairies, la châtaigneraie s'ajourait de
-clairières, et ces clairières élargies se perdaient quelques pas plus
-loin en l'uniformité d'une lande... Plus d'arbres, plus de maisons, plus
-de pâtres dans le pacage, plus de passants sur le chemin. L'heure de la
-montée des bûcherons était passée depuis longtemps, et ils n'étaient pas
-près de redescendre encore. De la solennité se faisait autour de nous
-avec la simplification des lignes de l'horizon, avec la tranquillité de
-l'atmosphère où n'arrivaient plus les bruits de la vallée. Thérèse se
-donnait toute à ce bonheur inaccoutumé de ne rien entendre. La vivacité
-de l'air, l'arome fortifiant des herbes de la montagne l'empêchaient de
-sentir la fatigue de la marche.
-
---Je ne sais pas ce que j'ai, disait-elle: il me semble qu'aujourd'hui
-j'irais jusqu'au bout du monde!
-
-Et c'était bien le bout du monde, en effet, cette vallée extrême où,
-franchissant une dernière barre de rochers, nous abordions enfin. Cette
-barre qui, sans doute, avait été à l'origine la digue naturelle d'un
-lac, fermait comme d'une palissade régulière la gorge tourmentée que
-nous remontions depuis le hameau de Gez. Au delà s'ouvrait un pays tout
-autre, un berceau de verdure, une halte de douceur, posée entre les
-précipices de la vallée basse et la raideur des sommets étagés au-dessus
-en muraille. Harmonieuse, combinée, semblait-il, par une volonté d'art,
-se déployait, au sortir de ces rudesses, la forme de la haute vallée. Le
-travail de la période glaciaire avait nivelé le sol; quelque chose de la
-souplesse de l'eau se voyait encore à la figure régulière du bassin, au
-modelé des roches en bordure. L'herbe plate, sommeillante, ajoutait à
-l'illusion que complétait la caresse délicate du silence. Le gave se
-taisait, ou plutôt il ne parlait pas encore. Sans couleur, sans élan,
-débile et puéril, il reflétait l'innocence environnante. Deux ou trois
-granges étageaient leurs pignons à la lisière des prairies. Quelques
-parcs à moutons dressaient à côté leur clayonnage de bois blanc; et les
-granges, les parcs, l'herbage, tout était désert. Dès la fin de mai, les
-troupeaux avaient quitté la vallée pour les estibes de la haute
-montagne. Il ne restait dans la vaste enceinte d'autre trace visible de
-la vie humaine que, très haut, dans la forêt suspendue au flanc du Gez,
-la fumée de quelques charbonnières,--fumée bleue à travers la fumée
-verte des branches.
-
-Thérèse admirait. Adossée au fût élancé d'un frêne, la tête inclinée
-vers la vallée, elle se tenait là, muette, immobile, pareille à ces
-figures symboliques dont le maître Corot divinise ses aubes et ses
-crépuscules. Elle descendit enfin du rêve où sa pensée était allée se
-perdre. A demi-voix, comme pour ne pas troubler la paix de ce
-sanctuaire, elle me dit sa joie esthétique, le frisson de bonheur qui
-l'avait soulevée, qui la soulevait encore.
-
---Je vous dois une minute exquise, me dit-elle. Vous m'avez arrachée aux
-autres et à moi-même. Quel spectacle! Je ne suis qu'une ouvrière en
-musique, eh bien, devant cette harmonie, j'ai eu un moment l'illusion
-d'être une artiste! Ah! mon ami, vivre ici, loin de tout, avec des êtres
-de son choix!
-
-Elle avait les larmes aux yeux en exprimant ce souhait, et moi, j'étais
-mal disposé à l'entendre. La journée que j'avais si ardemment appelée ne
-tenait pas ce que j'en avais attendu. L'élan de Thérèse, sa gaieté au
-départ, son lyrisme si communicatif, me laissaient soupçonneux, presque
-hostile.
-
-La pensée de Marc Échette m'obsédait. Ce voeu d'intimité que Thérèse
-venait de me confier, l'avait-elle formé en pensant à moi? N'était-il
-pas plutôt dédié à celui qui allait venir, à l'ami essentiel, à Marc?
-
-Cette incertitude me gâtait la félicité du tête-à-tête. Je me refusais à
-un bonheur que peut-être Thérèse ne partageait pas.
-
---Vivre ici, répliquai-je! Vous oubliez l'hiver, trois mois à passer
-sous la neige. Il faudrait pour s'y plaire une dose peu commune
-d'idéalisme. Seul, peut-être, votre ami Marc Échette s'accommoderait de
-cette existence. Mais sans doute cette claustration à deux vous
-suffirait.
-
-Thérèse me dévisagea, étonnée.
-
---Pourquoi Marc? me dit-elle.
-
---N'est-il pas votre meilleur ami, et quelque chose de plus, peut-être?
-insinuai-je méchamment.
-
---Quelque chose de plus? que voulez-vous dire, monsieur Lavernose? Et
-comme j'hésitais à lui répondre: Parlez, expliquez-vous,
-m'ordonna-t-elle, ne me laissez pas douter une seconde de plus de votre
-amitié ou de votre bon sens.
-
---Excusez-moi, dis-je enfin. Que M. Échette soit votre ami seulement ou
-votre fiancé, l'alternative en tout cas n'a rien de blessant pour vous.
-
-Ma réponse déconcerta Thérèse; je vis sa figure s'altérer, se décomposer
-tout d'un coup. Les yeux, un moment allumés par le dépit, se voilèrent
-presque aussitôt; les lèvres reprirent le pli navré que je leur avais vu
-au début de sa convalescence.
-
---Que ce soit un propos en l'air que vous vous soyez permis, ou une
-confidence que vous attendiez de moi, votre procédé est au moins
-étrange, me dit-elle. Qu'avait à faire Marc Échette avec mon admiration
-pour le Bergonz et pour la vie montagnarde? Si j'ai fait tout à l'heure
-un souhait oiseux, vous l'avez orné d'un singulier commentaire. Je ne
-sais pas si Marc consentirait à me tenir compagnie tout un hiver sous la
-neige, mais je comprends que vous vous récusiez d'avance, vous dont
-l'amabilité ne résiste pas à un tête-à-tête de deux heures! Vous me
-boudez, vous vous en prenez à Marc Échette? A quel propos, je vous prie?
-Si vous comptez que, pour rester dans vos bonnes grâces, je vais renier
-un ami d'enfance, un ami de toujours, vous me connaissez mal!
-
-Je me taisais, mécontent de moi, ne sachant comment réparer ma sottise.
-Et Thérèse continuait:
-
---M'avoir gâté une journée pareille, je ne vous le pardonne pas,
-entendez-vous?
-
---C'est vrai, j'ai eu tort, confessai-je. Mais vous ne vous doutez pas
-de ce qui se passe en moi aujourd'hui. Heureux, je le suis autant que
-vous, plus que vous peut-être; mais ce bonheur à deux va finir et cette
-pensée me désole. C'est malgré moi; j'ai toujours été ainsi; écolier, je
-passais mes jours de sortie à pleurer en pensant à la rentrée...
-
---Je ne pars pourtant pas ce soir; nous avons encore deux jours à passer
-ensemble.
-
---Vous ne partez pas, mais votre ami Marc arrive, cela revient au même;
-notre intimité est finie.
-
---Finie, pourquoi donc? répliqua-t-elle. Marc est un aimable compagnon.
-Vous aurez bientôt fait, si peu que vous vous y prêtiez, de vous lier
-avec lui. Et l'intimité à trois ne sera que plus charmante.
-
---Il y a si longtemps que Marc ne vous a vue; il doit avoir beaucoup de
-choses à vous dire; j'aurais mauvaise grâce à me mettre en tiers dans
-vos effusions, répliquai-je dépité. Que suis-je pour vous? Un inconnu
-d'hier qui sera un oublié demain. Je n'ai qu'à céder la place au plus
-digne.
-
---Vous avez donc juré de me faire repentir d'être venue avec vous? dit
-alors Thérèse avec un haussement d'épaules. De quoi vous plaignez-vous
-mon ami! Un mois de causeries, de promenades ensemble, un mois de
-confiance et de sympathie réciproque, n'est-ce donc rien pour vous! Que
-vous faut-il de plus? Le hasard seul a fait que nos existences se sont
-coudoyées; nous avons ajouté à ce hasard le choix de nos esprits et de
-nos coeurs. D'une rencontre fragile nous avons fait une amitié durable.
-Est-ce donc si peu de chose, cette amitié, que vous la rejetiez ainsi de
-gaieté de coeur? Tenez, vous ne mériteriez pas qu'on vous le dise, mais
-je ne me suis jamais trouvée avec personne en aussi parfaite union de
-goûts et d'idées que je l'étais avec vous. Non, pas même avec Marc. Il
-est trop parfait pour moi, Marc; il sait trop de choses et ces choses ne
-sont pas celles qui m'intéressent. Avec vous je me suis entendue dès le
-premier jour, dès la première heure. Ah! les bonnes causeries, les beaux
-enthousiasmes! Depuis longtemps je n'avais pas été à pareille fête.
-Songez combien ma vie est plate et encombrée; au travail du matin au
-soir, et quel travail! Cette vie d'Argelès, c'était le paradis! Et c'est
-vous qui m'exilez!
-
-La semonce n'était que trop méritée; je baissai la tête.
-
---Pardonnez-moi, dis-je à Thérèse. C'est un excès d'amitié qui m'a fait
-un moment douter de vous et de moi. C'est fini maintenant. Oubliez, je
-vous en prie, cette minute d'injustice.
-
---Je l'oublierai si vous me promettez de vous en souvenir, répondit
-Thérèse avec un sourire où elle essaya de mettre un peu de la bonté
-confiante qui lui était habituelle. Et à présent, conclut-elle, il
-s'agit de réparer le temps perdu. Ne m'avez-vous pas annoncé que nous
-arriverions jusqu'à la source du gave, à ce que vous appelez l'OEil du
-Bergonz?
-
---Je vous montrerai la source et, au retour, nous traverserons les
-villages, nous visiterons les vieilles églises et les donjons en ruine.
-Vous verrez si je ne suis pas un bon guide!
-
---En route donc! prononça Thérèse. Déjà le soleil descend; l'ombre nous
-gagne; la fin de la journée va être délicieuse.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Nous repartîmes. Le sentier coupait à travers des prairies rases,
-tondues par les troupeaux. Et cette mollesse de l'herbe en tapis sous
-nos pieds, la facilité d'un sol plat succédant à l'effort de la montée,
-ajoutaient à la paix élyséenne du décor comme une douceur matérielle.
-Unique et paisible obstacle, l'eau muette du gave se promenait en
-méandres, en courbes gracieuses, à travers un archipel d'îles et d'îlots
-que reliaient des chaussées de pierres branlantes. Des bergeronnettes
-s'envolaient en troupe des flaques d'eau morte et c'était quelquefois,
-rapide, à la pointe des joncs, la fuite du merle ou de la bécassine.
-
-Thérèse avançait lentement; uniquement attentive à la traîtrise des
-pierres mal équilibrées qui basculaient sous ses pieds, elle oubliait
-d'admirer le paysage. Je l'entendis jeter un cri de surprise. L'OEil du
-Bergonz était devant nous. C'était au pied de la montagne, à travers un
-éboulis de granit embroussaillé de daphnés et de fougères, non pas le
-jet d'une source unique, mais le bouillonnement d'une infinité de
-sources, un flot subit de blancheurs qui bondissait sur la mousse verte
-des rochers, soulevait le feston des scolopendres et des capillaires
-penchées sur la bouche noire des grottes en miniature. Une musique
-aérienne, comme le gazouillement d'une troupe enfantine, planait
-au-dessus de ce peuple de fontinettes, et les voix frêles, les
-mouvements souples de l'eau--telles des écharpes blanches
-secouées,--tout cela faisait songer à des créatures irréelles, à la vie
-heureuse de quelque troupeau de nymphes occupées à jouer sous la roche
-natale, au seuil mystérieux de la montagne.
-
-L'eau toute neuve, limpide, d'une transparence de cristal donnait envie
-de la goûter. Thérèse se pencha, but une gorgée dans le creux de sa main
-et laissa retomber le reste en pluie de perles dans la source.
-
---Elle est si légère, me dit-elle, on s'en régalerait jusqu'à demain. Et
-c'est amusant de penser qu'elle ne sert qu'aux oiseaux du ciel ou aux
-bêtes de la forêt!
-
---Aux bêtes et aux gens, lui dis-je. Les bonnes sources ne sont pas si
-fréquentes que vous le pensez, dans la montagne. L'eau qui sort des
-glaciers et des champs de neige n'est pas toujours potable. Les
-charbonniers du Gez viennent s'approvisionner ici, les bûcherons qui
-vont faire du bois à la forêt se détournent de leur chemin pour s'y
-abreuver, eux et leurs ânes. C'est comme si l'on buvait de la santé et
-du courage, affirment-ils.
-
---Et du bonheur peut-être, soupira Thérèse.
-
-Depuis notre malentendu de tantôt, je ne reconnaissais plus mon amie. Un
-moment excitée, en dehors, riant et gesticulant sans motif et la minute
-après concentrée, muette, elle ne parvenait pas à reprendre son
-équilibre. Le choc qui l'avait ébranlée, l'éclair qui lui avait dessillé
-les yeux l'avaient laissée ombrageuse, inquiète. Elle parlait pour
-parler, pour le bruit qu'elle faisait en parlant, et je lui répondais de
-la même façon, en pensant à autre chose--et pour tous les deux cette
-chose était la même.
-
-Cependant la vallée se précipitait sous nos pas, s'étranglait en ravin,
-un ravin de prairies, de vergers et de cultures avec des fermes
-blanches, des jardins en terrasse et des champs de blé mûr très pâle sur
-de hautes tiges débiles.
-
-Puis défilèrent les villages: l'église de Salles, une pauvresse toute
-noire à l'extérieur, toute dorée au dedans, peuplée de statues naïves et
-de bas-reliefs brutalement polychromés; Sère, en pendant sur l'autre
-rive du gave, un vieux nid de pierre en ruines, posé dans la jeunesse
-éternelle des châtaigniers et des hêtres.
-
-Le soleil, un moment reparu dans la vallée élargie, sombrait en un
-dernier adieu cette fois derrière le Léviste, à l'heure déjà tardive où
-nous quittions le village de Gez. Nous n'avions que juste le temps
-d'arriver à la fontaine du Tarantet avant la tombée de la nuit. Thérèse
-s'était mise à presser le pas tandis que je prenais par le plus long, ne
-sachant qu'imaginer pour retarder la fin du tête-à-tête. L'ombre du soir
-favorisait ma traîtrise. Le chemin s'enfonçait en pleine châtaigneraie,
-dans la fraîcheur des cépées où descendait le mystère du crépuscule. De
-sveltes écharpes de pourpre flottaient, accrochées, semblait-il, à la
-cime des arbres; et en bas, dans la demi-obscurité de l'herbe,
-éclataient, ensanglantés des feux du couchant, les miroirs de l'eau
-dormante. Un reste de clarté nous montra la fontaine.
-
-Un merisier haut branché, dont l'écorce portait en guise d'ex-voto les
-initiales des pèlerins reconnaissants, m'aida à la retrouver dans le
-vague de l'herbe qui la voilait comme d'un rideau pieux. Je remplis une
-fiole à l'intention de Jacques.
-
---Ne boirez-vous pas, dis-je à Thérèse, en prévision des fièvres
-futures?
-
---Et vous? me demanda-t-elle.
-
---Oh! moi, répondis-je, laissant crever mon émotion, moi, c'est
-différent. La fièvre que j'ai, je ne veux pas en guérir.
-
-Thérèse ne releva pas le propos.
-
---Il n'est que temps de rentrer, dit-elle. Écoutez: l'angélus sonne au
-village de Gez.
-
-J'écoutai. La cloche lente, un peu grêle, tintait dans le silence,
-planait au-dessus de l'imploration confuse des bêtes crépusculaires.
-L'incendie du couchant s'était vite éteint; les étoiles pointaient,
-lointaines, au ciel blême. Du fond des gorges, des vallées basses, des
-vapeurs montaient en même temps, glissaient à la pointe de l'herbe,
-flottaient à l'orée des taillis. Les rochers près de nous, les arbres,
-comme fatigués d'être, se dépouillaient de leur forme, renonçaient à
-leur couleur.
-
-Le sentier à son tour s'atténuait, n'était plus qu'une chose illusoire
-qui fuyait, se dérobait sous nos pieds. Bientôt la marche nous devint
-difficile. Pour arriver au gave d'Arrens que nous devions suivre pour
-regagner Argelès, les pentes se précipitaient, et au lieu de la haute
-futaie où nous avions voyagé jusque-là, c'était un taillis de hêtres
-dont les robustes drageons usurpaient le sentier, nous flagellaient au
-passage.
-
---Où allons-nous, cher ami? me demanda Thérèse au bout de quelques pas.
-Êtes-vous sûr d'être dans la bonne direction? On dirait que nous allons
-tout droit chez la Belle au bois dormant. Le chemin nous repousse,
-avez-vous vu, les arbres ne veulent pas nous laisser passer.
-
-Elle riait; mais son inquiétude se trahissait à la fêlure de son rire.
-Elle avait peur, peur du précipice, peur de moi peut-être; du mauvais
-guide autant que du mauvais chemin.
-
---Le gave est là qui gronde; et la route d'Arrens est au bord du gave,
-lui expliquai-je: encore quelques minutes de patience et vous serez
-délivrée de moi, je vous le promets.
-
-En attendant, la descente se faisait plus laborieuse; l'obstacle des
-rochers nous obligeait à de longs détours, à de rudes escalades. Thérèse
-alors m'appelait à l'aide. Elle se laissait hisser à bout de bras, elle
-se pendait à mon épaule. Et je serrais sa main, je l'attirais à moi plus
-étroitement qu'il n'eût été nécessaire.
-
-Puisque le temps ne m'appartenait pas, puisque la journée allait finir,
-je cherchais à faire meilleures les dernières minutes; je prolongeais
-les délices de ces contacts à mon gré trop rapides; j'abusais de la
-complicité involontaire de sa frayeur qui contraignait Thérèse à
-s'appuyer à moi; je profitais de la nuit qui lui cachait l'emportement
-de mes gestes. Mes lèvres un moment effleurèrent sa main tendue vers
-moi. Elle la retira vivement.
-
---Laissez-moi, m'ordonna-t-elle; vous me gênez au lieu de me porter
-secours. Je m'en tirerai sans vous. Le taillis s'éclaircit, la route est
-là; je n'ai plus besoin de guide.
-
-Je protestai, confus; je dirigeai fraternellement ses derniers pas
-jusqu'à la route.
-
---Dépêchons-nous, maintenant que rien ne nous arrête, dit-elle; il est
-nuit, on doit être inquiet chez vous; et qui sait comment nous allons
-trouver Jacques?
-
---Nous portons le remède, et j'ai idée qu'il sera inutile. Jacques est
-sujet à la migraine; mais il est rare qu'elle le laisse alité tout un
-jour.
-
-Nous touchions déjà le pavé d'Argelès.
-
---Souvenez-vous, me dit Thérèse, que vous m'avez cherché tantôt une
-mauvaise querelle et que vous m'avez promis de ne pas recommencer. Me le
-promettez-vous encore?
-
-Je promis, je jurai d'obéir à toutes ses volontés.
-
-Nous arrivions.
-
---Le Tarantet a opéré à distance, dit Cyprienne, comme nous
-franchissions le seuil de la porte. Jacques est guéri. Et vous,
-qu'êtes-vous devenus là-haut? Nous commencions à croire que les loups
-vous avaient mangés! Les chemins ne sont pas fameux, à ce qu'il paraît,
-ajouta-t-elle en examinant Thérèse. Votre chapeau est tout cabossé, ma
-pauvre amie; et là, qu'est-ce que je vois? un accroc à votre jupe!
-Allons, c'est encore un tour que vous aura joué André. Je parie qu'il
-vous aura fait passer en plein bois. C'est une manie; il ne veut jamais
-prendre le chemin de tout le monde. J'aurais dû vous avertir, c'est ma
-faute; moi qui le connais, j'ai eu tort de vous confier à un pareil
-guide!
-
-Thérèse protesta, et en protestant elle rougit. Sa loyauté s'émut pour
-la première fois en présence de Cyprienne. Elle s'émut de peu, sans
-doute, car enfin elle n'était pas responsable de mon accès de folie.
-Mais elle n'avait pas pu ne pas s'en apercevoir. Son attention était
-éveillée, sa conscience était avertie. L'état de pleine et pure lumière
-où notre amitié était née, où elle s'était développée jusque-là,
-n'existait plus. La rougeur de Thérèse l'accusait. Nous étions tous les
-deux dans la mauvaise voie. J'étais coupable, et Thérèse, l'innocente
-Thérèse, était déjà ma complice.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Je suis un peu embarrassé de ce qui me reste à vous dire, continua
-Lavernose. Quoique tout ait bien fini ou à peu près bien, ma conscience
-ne me reproche pas moins le mal que j'ai fait et celui que j'aurais pu
-faire. Et vous, que penserez-vous de moi, qu'en pensez-vous déjà
-peut-être, mon cher ami? Mais c'est tant pis; j'ai commencé, j'irai
-jusqu'au bout de ma confidence. Mon secret d'ailleurs me pesait depuis
-longtemps; j'éprouve un soulagement à m'en délivrer. Et si mon
-amour-propre en souffre par moments, quelque douceur se mêle à cette
-amertume. Pour avoir été coupables, les heures de ma vie que je vous
-raconte n'en furent pas moins délicieuses. Artiste jusque-là malhabile à
-traduire mes rêves, l'amour m'avait donné le pouvoir de créer des images
-d'une beauté telle que, même affaiblies et reconnaissables à peine, j'ai
-encore un plaisir étrange à les évoquer.
-
-A quel point j'étais alors la victime de mon imagination, l'effet que
-produisit sur moi le contact de Marc Échette aurait pu me le donner à
-comprendre. Sa présence me guérit tout d'abord de l'accès de jalousie
-qu'avait provoqué l'annonce de son arrivée. Il est vrai qu'il était en
-tout peu ressemblant à l'idée que je m'en étais faite. Au lieu du jeune
-monsieur autoritaire et grave que je croyais voir débarquer, ce fut,
-sautant du train, un garçon alerte et vif, avec une figure ouverte, un
-regard limpide et à peine un soupçon de moustache sur le sourire le plus
-cordial. Du même âge que Thérèse, ou peu s'en fallait, il avait l'air
-d'être son frère ou son camarade; un frère dévoué, un camarade
-attentif,--et rien de plus. J'eus beau les dévisager l'un et l'autre,
-épier leurs attitudes et leurs gestes, je n'y découvris pas trace de
-mystère. De l'intimité, des concordances bien naturelles à des
-existences si souvent mêlées, et ces concordances appelaient l'union des
-regards et des sourires; mais tout cela était visiblement innocent.
-L'amitié éclatait par exemple; elle se lisait à plein dans le regard
-attendri que Marc fixait sur la ressuscitée, dans la sollicitude de
-Thérèse inquiète de retrouver Marc un peu fatigué, pâli par le travail.
-
---Ce n'est rien, expliquait-il; une dernière leçon qu'il m'a fallu
-improviser en quelques heures; hier encore je débitais mon affaire à la
-Faculté; ce matin, les malles et les adieux, et me voici. J'ai pris un
-billet circulaire, et c'est par vous que je commence.
-
-Thérèse nous avait présentés l'un à l'autre. C'était elle qui avait
-voulu que je fusse là. Elle avait tenu à me rendre évidente, dès la
-première heure, mon injustice de la veille. Et elle y avait réussi.
-Impressionnable comme toujours, prompt à me porter d'un extrême à
-l'autre, je passai avec Marc, d'un état d'hostilité préventive à une
-sympathie presque immédiate. Il est vrai qu'il me donna l'exemple. Il me
-connaissait déjà, prétendait-il; les lettres de Thérèse à sa mère
-étaient remplies de mes louanges. «Après le docteur Estenave, c'est
-vous, me dit-il, ce sont vos causeries promenées en plein air qui ont
-sauvé notre malade. Elle avait si grand'peur de ne pouvoir pas
-s'accoutumer à vivre sans nous! Et c'est vous qui lui manquerez
-maintenant.»
-
-Était-ce vraiment par gratitude, comme il l'affirmait, ou pour tout
-autre motif, Marc travaillait évidemment à gagner mon amitié. Il m'avait
-pris d'abord par mon faible, par l'amour des montagnes. Ce diable
-d'homme connaissait toutes les nôtres par leur nom et il en parlait, ne
-les ayant jamais visitées, avec les mêmes détails que s'il venait d'en
-faire l'ascension. Pendant qu'on chargeait ses bagages sur l'omnibus, il
-avait trouvé le moyen de s'orienter, et il me désignait du doigt les
-crêtes et les pics avec la sûreté d'un professionnel. Sa science
-cependant, il en convenait lui-même, ne datait que de quelques heures;
-il l'avait acquise en route avec le _Joanne_. Et sur ces données, il
-projetait déjà des excursions, il nous proposait des itinéraires. Il
-n'avait que deux jours à passer à Argelès, et il tenait à les bien
-employer.
-
---Dès demain matin, si vous êtes libre, monsieur Lavernose, je vous mets
-à contribution, disait-il. Nous ferons de l'archéologie ensemble, nous
-fouillerons vos archives municipales; l'après-midi nous nous reposerons
-en voiture; nous irons en compagnie de ces dames visiter les sites de la
-vallée; le soir, musique. Ce programme vous va-t-il, mademoiselle Romée?
-
-Marc Échette n'était pas arrivé depuis une heure et déjà sa présence
-agissait sur moi; sa gaieté détendait mes nerfs; son jeune bon sens
-faisait honte à ma vieille folie. Le travail d'imagination qui avait en
-quelques jours dénaturé mes rapports avec Thérèse s'arrêtait
-brusquement. Pas moyen de rêver à côté de Marc; son activité vous
-emportait comme un tourbillon; mais c'était un tourbillon savamment
-réglé, un mécanisme rapide dont les roues s'engrenaient pour un but
-précis et certain.
-
-Dès le premier repas qu'il prit avec nous, son ascendant se fit sentir à
-toute la maison. Quelques remarques pratiques, quelques interrogations
-déférentes touchant le ménage et la vie matérielle avaient conquis ma
-belle-mère, et l'intérêt qu'il témoignait à Jacques lui avait gagné
-presque aussi vite le coeur de Cyprienne. Jacques lui-même s'était
-trouvé pris. Trois mots d'un étranger avaient eu plus d'effet sur ce
-gamin que mes soins de chaque jour.
-
-Cette soirée ne fut pour lui qu'un triomphe. Il avait l'autorité et il
-avait le charme. Son entrain excitait, déliait les langues; une
-atmosphère d'intellectualité se dégageait de lui, se répandait
-libéralement à son voisinage. Tout l'intéressait d'ailleurs; il semblait
-qu'il n'eût pas assez d'yeux pour voir, assez d'oreilles pour entendre.
-Mais ce curieux était aussi une manière d'apôtre. Il avait le goût de la
-direction, de la propagande. Il l'avait ingénument. La science et
-l'autorité lui étaient comme des attributs naturels dont il ne se
-prévalait pas et qu'on acceptait sans contrainte. Comment se fâcher
-contre un maître qui n'avait pas encore de barbe au menton?
-
-Thérèse jouissait du succès de son ami. Délivrée de l'inquiétude que lui
-avait donnée ma jalousie, heureuse de mon accord avec Marc, elle se
-livrait sans réserve au large courant de sympathie qui nous emportait
-tous.
-
-La musique vint encore exalter notre lyrisme. Thérèse s'était mise au
-piano; elle avait ouvert un cahier de Schumann, une série de pièces
-courtes, variées de thème et de facture, et chacun de nous se laissait
-prendre à son tour par le motif le mieux assonant à son rêve. Pour Marc,
-ce furent les invocations en forme de choral, les larges psaumes, les
-contemplations agrandies jusqu'à l'extase; pour moi, les hymnes de
-tendresse, l'évocation ardente et fraîche des troubles printaniers: des
-fiançailles d'âmes dans des jardins de muguets et de jacinthes.
-
-Cependant Marc réclamait une sonate de Beethoven, j'implorais une
-mazurka de Chopin. Nous n'avions pas la même façon de comprendre ni
-d'aimer la musique. Tandis que je me laissais porter par le rythme sans
-savoir vers où ni comment, heureux uniquement de l'exercice de ma
-sensibilité, Marc n'oubliait jamais de diriger, de raisonner son
-plaisir. L'enchaînement mathématique des accords, la logique puissante
-d'une fugue le contentaient avant tout; il exigeait dans le tissu des
-phrases la suite, le développement d'une idée, et toutes les idées ne
-lui étaient pas bonnes. Ce qui ne s'accordait pas avec sa sagesse, avec
-sa volonté d'héroïsme lui était indifférent ou hostile. Il aimait
-Schumann, il préférait Beethoven; il rejetait comme un inspirateur
-perfide le prestigieux inventeur des mazurkas et des valses, le sensuel,
-le douloureux Chopin.
-
-Nous discutions là-dessus. Je réclamais pour la musique le droit
-illimité de l'expression. Thérèse m'appuyait timidement, s'insurgeait
-avec douceur contre les théories de Marc; elle demandait grâce pour les
-déséquilibrés de génie, pour ceux qui nous fabriquent du plaisir avec
-leurs souffrances. Au fond, les féminins, les ultra-nerveux lui allaient
-mieux que les mâles à trop forte poigne, à trop large envergure. Le
-futur agrégé avait beau déployer sa plus subtile dialectique, Thérèse
-résistait: «Avec toute votre science, mon pauvre ami, vous ne saurez
-jamais ce que c'est qu'un artiste,» lui disait-elle. Et quand elle était
-trop pressée d'arguments, elle se contentait de signifier son refus dans
-un raidissement de toute sa personne, un hochement de tête où
-s'obstinait sa faiblesse victorieuse. Et Marc s'arrêtait alors, navré,
-dépité de sentir à la fois les limites de la raison de son amie et les
-bornes de son empire sur elle.
-
-Ma femme et ma belle-mère s'endormaient au son de notre esthétique. Le
-menuet de Boccherini exécuté à leur intention, enlevé du bout des doigts
-agiles et souriants de la pianiste, les réveilla, et, après le menuet,
-quelques tours d'adresse musicale, l'imitation entre autres d'une valse
-très ancienne, débitée en sons grêles et intermittents comme par une
-boîte à musique.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Ce fut la fin du concert. Thérèse se retira la première, puis Marc prit
-congé de ces dames. Je m'offris à le conduire à la chambre que nous lui
-avions louée dans notre plus proche voisinage. Mais dehors la nuit si
-belle nous tenta, bleue et blanche avec de larges nappes de clarté
-lunaire qui inondaient la place, scintillaient aux ardoises du clocher,
-se brisaient en fils de cristal dans la vasque de la fontaine; nous
-décidâmes de faire le tour de la ville avant de nous mettre au lit.
-
-Argelès d'ailleurs ne dormait pas encore. Toutes les fenêtres étaient
-ouvertes, et c'était devant nous un défilé de rez-de-chaussée bourgeois
-où des éventails palpitaient dans la pénombre, et de salons d'hôtel où
-des quadrilles évoluaient dans l'éblouissement des lustres. Le marché
-avait eu lieu ce jour-là et les auberges n'avaient pas fini de se vider.
-Une musique de danse montait du fond d'une ruelle en pente: un son
-essoufflé d'accordéon que renforçait la cadence d'une voix nazillarde.
-Puis ce fut le silence. Nous laissant aller à la pente de la rue, nous
-avions pris cette route de Pierrefitte, où, si souvent depuis, vous et
-moi, nous avons promené nos conversations de l'après-dîner.
-
-Mais ce soir-là, ce fut moins une conversation qu'un monologue. Marc
-était en train de bavarder: la nouveauté du pays l'excitait, doublait la
-facilité professionnelle qu'il avait de trouver une forme immédiate à sa
-pensée. Il avait à peine entrevu la silhouette vespérale d'Argelès dans
-le trajet de la gare à la maison, et il en exprimait déjà le charme si
-particulier; il l'exprimait même avec une telle abondance qu'il semblait
-le presser, l'épuiser en l'énonçant. Ce n'était d'ailleurs qu'un
-exercice. Les choses l'intéressaient moins en elles-mêmes, que comme une
-occasion de vérifier sa méthode d'observer et de décrire: Le spectacle
-des Pyrénées ne peut pas être indifférent à ceux qui en reçoivent
-l'impression quotidienne, disait-il. Ces reliefs puissants, la masse et
-la solidité de la matière dont est faite le paysage et en même temps la
-grandeur, la noblesse d'expression que lui donne le développement en
-hauteur des contours qui le désignent, doivent nécessairement agir sur
-les âmes, et différemment sans doute selon leurs qualités natives. La
-montagne ne peut que déprimer les faibles et hausser les énergiques. Les
-contemplatifs, les indolents sont écrasés d'avance dans un pays où
-chaque pas est un effort. Mais aux autres, à ceux que la difficulté
-exalte, que l'obstacle enivre, quel stimulant nouveau, quel
-accroissement de force donne l'habitude de lutter et la certitude de
-vaincre! Si j'étais poète, c'est là, concluait-il, sur un de ces sommets
-dont la silhouette nous défie, que je voudrais composer un hymne à la
-Volonté, et je le graverais sur la pierre terminale d'une de ces
-pyramides que les ascensionnistes édifient de leurs mains comme un
-trophée de leur victoire. Mais les hymnes ne sont pas mon affaire,
-souriait-il ensuite, je ne suis qu'un historien. Et que deviendrais-je
-ici? Sans doute cet admirable pays manque de bibliothèques, et sans
-livres, adieu ma thèse!
-
-Marc me confiait le sujet de cette thèse dont il travaillait à réunir
-les matériaux. C'était l'établissement et la chute du premier duché
-d'Aquitaine. Une trouvaille, affirmait-il; toute une civilisation à
-reconstituer, un organisme à faire revivre, et cet organisme avait été
-le nôtre, celui de cette France du sud-ouest où s'étaient fondues en un
-si curieux alliage la tradition latine et la nouveauté barbare. Quel
-beau livre à écrire! s'exaltait-il. Mais il fallait commencer par être
-agrégé. Un an de préparation encore, un an de patience! Et il
-m'expliquait comment il se trouvait retardé dans ses études. C'était la
-faute de ses parents qui, effrayés pour lui de la carrière universitaire
-et de la conquête des diplômes, l'avaient fait débuter dans les
-Contributions. Deux années perdues à gratter le papier du gouvernement,
-à remplir des imprimés, à additionner et à soustraire. Le dégoût à la
-fin avait été plus fort que l'obéissance. Il avait déserté, et tout le
-monde était content--tout le monde et son père. Agrégé à vingt-quatre
-ans, il aurait bientôt fait de rattraper le temps perdu. Il est vrai
-qu'il lui manquerait la culture et la camaraderie de _Normale_, mais il
-ne s'en trouverait peut-être pas plus mal d'avoir respiré le bon air des
-facultés de province. Quant à la camaraderie, il saurait se créer des
-titres qui lui permettraient de s'en passer. Ses protecteurs seraient
-ses livres: le _Duché d'Aquitaine_ et cette _Morale à travers
-l'histoire_, où il voulait condenser en d'irréfutables formules sa haine
-de stoïcien contre le dilettantisme à la mode.
-
-Une certitude profonde, une clarté de plein jour présidaient à ses plans
-de travail, à ses projets d'avenir. Il regardait loin devant lui la
-route à suivre, et l'obscurité de l'étape actuelle s'illuminait du
-rayonnement, visible pour lui, de l'étape finale. Il parlait d'ailleurs
-de ces choses avec une simplicité parfaite. Son but était noble; c'était
-moins un calcul égoïste qui le poussait qu'un besoin de se développer,
-de donner du jeu à ses facultés, de mettre en action ses rêves de savant
-ou de moraliste.
-
-Cependant, après que l'ambitieux qui était en lui et qui y occupait la
-plus large place se fut abondamment épanché, le pédagogue eut son tour.
-
---Et vous, me dit-il, que faites-vous, que comptez-vous faire? Vous êtes
-poète, je le sais, un poète descriptif d'une subtilité rare et qui
-excelle à noter les sensations de la montagne. Vous êtes archéologue
-aussi et je vous ai déjà prévenu que j'aurais recours à vos lumières. Ne
-nous donnerez-vous pas bientôt quelque recueil de poésies pyrénéennes,
-quelque monographie locale? Vos hivers d'Argelès sont sévères et celui
-qui vient vous le paraîtra peut-être davantage. Le vide que laisse après
-elle une amie comme Mlle Romée ne se comble pas aisément. A quoi vous
-occuperez-vous après notre départ?
-
-La question de Marc me touchait au point le plus douloureux de mon être;
-elle raviva brusquement ma jalousie. «Après notre départ...» avait-il
-dit. Et sans doute je savais bien que Thérèse et lui ne devaient pas
-s'en aller ensemble. Mais leurs routes, un moment séparées, ne
-tarderaient pas à se rejoindre; leurs existences recommenceraient côte à
-côte. Et comment espérer qu'elles ne se confondraient pas un jour ou
-l'autre? Peut-être, probablement même, n'y avait-il pas encore d'amour
-déclaré entre eux. Mais plus tard? Si paisible qu'il fût d'imagination
-et absorbé par son travail, Marc ne pouvait pas rester insensible au
-charme de Thérèse, et Thérèse elle-même, si dévouée qu'elle fût à
-l'avenir des siens, comment ferait-elle pour résister à la puissance
-morale, à l'éloquence de Marc, si Marc se décidait à la conquérir?
-
-Cette fatalité plusieurs fois entrevue m'apparut alors avec une telle
-évidence que je m'étonnai d'en avoir douté un moment. Il était là,
-devant moi, l'ami définitif, le futur maître de Thérèse. L'intermède
-d'intimité où s'était amusée la convalescente touchait à sa fin. Je
-n'avais qu'à céder la place à Marc, à me résigner ou à souffrir.
-
---C'est vrai que Mlle Romée va me manquer beaucoup, répondis-je, mais
-j'ai idée que le travail ne me distrairait pas. Pourquoi me distraire,
-d'ailleurs? Il me semble que je trouverai une occupation meilleure à me
-remémorer cette charmante amie.
-
-Cette occupation parut sans doute un peu suspecte à Marc.
-
---Je vous engage aussi, répliqua-t-il, à suivre d'un peu près les études
-de votre fils. Les méthodes de ses maîtres me paraissent défectueuses,
-je dois vous le dire; ils demandent trop à la mémoire, pas assez à la
-raison, à l'initiative de l'enfant. Votre intervention pourrait rétablir
-l'équilibre.
-
---Vous me direz vous-même ce qu'il y aurait à faire pour Jacques,
-répondis-je. Je ne suis pas très au courant des nouvelles méthodes...
-
---Bien volontiers, répartit Marc. Et vous, n'oubliez pas que vous m'avez
-promis de me conduire à vos archives. Êtes-vous matineux? me
-demanda-t-il encore. Alors, venez me prendre demain à sept heures; je
-piocherai mon Cassiodore en vous attendant.
-
-Et comme je m'étonnais de cette façon d'entendre l'emploi de ses
-vacances:
-
---La pire corvée pour moi, me dit-il, serait de ne rien faire. Un peu
-d'archives le matin, une heure de chasse au document, cela vous met en
-joie pour toute la journée. Vous verrez comme c'est amusant,
-affirma-t-il en me serrant la main à la porte de son hôtel. Tout le
-reste peut manquer, voyez-vous; le travail, c'est encore ce qu'il y a de
-meilleur dans la vie.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-A la pointe de huit heures, le lendemain, Marc était à la besogne. Il ne
-s'était pas vanté; c'était bien un amusement pour lui, ce dépouillement
-des papiers municipaux. Pas très fructueux pourtant: beaucoup de
-poussière et peu de résultats. A peine si dans ce fatras de registres,
-flairés plutôt que lus, déchiffrés du bout des doigts en tournant les
-pages, le malheureux chartiste put écumer dix lignes de notes.
-
---Autant de pris! dit-il en se frottant les mains. L'essentiel, à mon
-âge, est de collectionner de l'inédit, d'amasser des matériaux; on
-bâtira plus tard.
-
-Le collecte finie, Marc me demanda de remettre la consultation promise
-sur la direction à donner aux études de Jacques.
-
---Laissez-moi le temps de l'interroger, de l'étudier encore un peu, me
-dit-il. Les méthodes d'éducation pas plus que les traitements des
-malades ne sont invariables; il faut doser la médecine selon les
-tempéraments. Il est étourdi, n'est-il pas vrai, votre Jacques? mais
-étourdi ne veut pas toujours dire inhabile à réfléchir. Les
-contemplatifs sont sujets à distraction autant que les étourneaux, mais
-d'une autre façon. Ils voient moins en surface qu'en profondeur, et cela
-vaut mieux. Évidemment Jacques tient de vous une complexion d'artiste.
-Enfin, nous verrons, conclut-il.
-
-Il avait été convenu que Marc prendrait ses repas avec nous; j'allais
-donc le voir de nouveau à côté de Thérèse, et j'en souffrirais
-peut-être; mais j'étais décidé à n'en rien laisser paraître. Une nuit de
-réflexion, de retour sur moi-même, sans atténuer ma folie, m'avait tout
-au moins confirmé dans ma résolution d'accepter l'inévitable. J'aurais
-seulement souhaité d'être deviné par mon amie; j'aurais voulu qu'elle
-s'aperçût de mon sacrifice, qu'elle en fût même quelque peu malheureuse.
-Et il ne me déplaisait pas, d'autre part, que Marc, devant qui j'étais
-décidé à m'effacer, continuât à s'inquiéter de mon amitié pour Thérèse.
-Car telles sont, vous ne l'ignorez pas, les contradictions de l'amour,
-de cet état bizarre où les plus basses exigences de l'égoïsme côtoient
-les plus sublimes élans de l'abnégation...
-
-Ces alternatives qui se trahissaient à mon insu dans l'agitation de mon
-visage n'échappaient pas à l'attention de Marc. Maître de lui et de sa
-parole, il ne cessait pas de m'observer tout en s'entretenant avec nous.
-Dans cette lutte obscurément commencée, il prenait déjà ses avantages.
-
-Ce fut lui qui fit tous les frais de la conversation pendant le
-déjeuner. Thérèse, assez animée au début, se taisait, alarmée de mon
-silence. Ses regards me cherchaient, affectueux, un peu surpris. Est-ce
-là ce que vous m'aviez promis? disaient-ils. Et elle me secouait
-gentiment, elle m'obligeait à parler, à donner la réplique à Marc
-Échette.
-
-Je m'en tirais assez mal, et la constatation de mon infériorité en
-présence de Thérèse redoublait mon dépit. Je m'emportais alors en des
-contradictions sans motif, en de fâcheuses ripostes.
-
-Et Thérèse intervenait au plus vite; elle émoussait les coups, elle
-mettait son sourire entre mes agressions mal ordonnées et la mansuétude
-irritante de Marc Échette.
-
-Sa partialité bien évidente en ma faveur finit par avoir raison de mon
-aigreur. Je me calmai, je repris assez de sang-froid pour organiser
-l'excursion projetée, installer Thérèse et Marc dans la calèche qui
-devait nous promener tous les trois autour de la vallée.
-
-Vous n'avez pas oublié cette admirable promenade, mon cher ami; plus
-d'une fois, sans doute, vous vous êtes donné la joie de ce voyage d'une
-heure à travers l'idylle pyrénéenne. Je le fis ce jour-là sans trop
-savoir où j'étais. Ces pays si expressifs, ces prairies animées par le
-train des fenaisons, ces vergers de pommiers avec leurs ruchers de
-paille et leurs volières peintes, ces pentes bocagères bruissantes de
-cigales, ces ponts légers sur les eaux bondissantes, ces villages gardés
-par les chapelles naïves où, sous le treillage de fer, apparaît,
-endimanchée et barbare, la madone protectrice, tout ce petit monde aimé
-défilait, indifférent et muet cette fois comme un décor chimérique
-devant lequel se jouait la réalité de ma passion. Mes regards ne
-dépassaient pas l'horizon de la voiture. Quelquefois, cependant, un peu
-de la montagne, neige lointaine ou verdure toute proche, auréolait la
-tête de Thérèse, et il me semblait que ce morceau de paysage se
-solennisait tout à coup, voué désormais au culte de mon amie. Thérèse
-seule existait pour moi, une Thérèse idéale dont la beauté remplissait
-le temps et l'espace. J'essayais de ne pas penser à son départ, je
-m'efforçais de ne pas voir Marc assis à côté d'elle. Je m'absorbais, je
-m'isolais dans la contemplation de son visage. Et à mesure que je le
-contemplais, il me semblait y discerner une expression nouvelle, comme
-une autre moins calme et plus émouvante beauté.
-
-Évidemment quelque chose se passait en elle, un mouvement d'âme qui, par
-moment, apparaissait à la surface. Des signes se montraient que j'osais
-à peine interpréter. On eût dit que la roseur montée à sa joue
-l'avant-veille au retour de notre promenade au Bergonz avait été comme
-une rougeur d'aube, annonciatrice de la lumière nouvelle qui se levait
-sur sa vie. Ma jalousie, en l'avertissant de l'état de mon coeur,
-l'avait obligée sans doute à scruter ses propres sentiments. Et cet
-examen l'avait troublée.
-
-Je l'observais, et la pointe de mes regards sur elle la gênait,
-aggravait son trouble. Elle les fuyait, elle s'appliquait au spectacle
-des prairies et des bois qui défilaient au bord de la route. Mais
-quelque effort qu'ils fissent pour se dérober, ses yeux ne pouvaient pas
-toujours se refuser à l'épreuve. A deux ou trois reprises, sollicités
-par un appel direct, une question que j'adressais à ma chère
-antagoniste, ils se posèrent sur moi et je fus étonné, étonné et ravi,
-de ce que je crus y surprendre. Ils me parlaient et ce qu'ils me
-disaient était si différent des paroles que proféraient en même temps
-les lèvres! Tandis que la bouche docile et l'attitude signifiaient
-l'indifférence, les yeux, dans leurs rapides échanges avec les miens, me
-portaient comme une involontaire caresse; et cette caresse n'était pas
-seulement dans l'expression du regard, elle était dans la flamme plus
-communicative des prunelles, dans la moiteur ardente où leur éclat
-semblait alors se fondre.
-
-Je ne pouvais pas me tromper tout à fait à ces signes et pourtant,
-j'hésitais à y croire. Mon bonheur m'effrayait. Plusieurs expériences
-renouvelées coup sur coup ne suffirent pas à me convaincre. Le
-sang-froid me manquait. A peine reçu le choc où nos âmes s'exerçaient à
-s'étreindre, je défaillais, je baissais les yeux le premier, je n'osais
-pas prolonger ces inespérées délices. Mais je n'avais pas plutôt rompu
-le charme, un aimant, plus fort que ma volonté, m'attirait de nouveau,
-m'obligeait à reprendre le contact. Et chaque fois l'attrait était plus
-vif, la communion plus ardente.
-
-C'était au début de notre promenade; nous traversions le village de
-Préchac, et tout à coup, des souvenirs de mon adolescence se levaient au
-bord du chemin, venaient à ma rencontre. Sur la place, à côté de
-l'église, je revoyais tout enlierré et nimbé du vol des pigeons, le
-porche hospitalier de la maison où je venais avec une troupe d'invités,
-garçons et filles, jouer et danser le jour de la fête patronale. Des
-liaisons rapides, des amourettes d'une heure se nouaient là chaque
-année, entre deux tours de valse, sous le couvert parfumé des tilleuls,
-le long du gave dont la voix tumultueuse étouffait nos chuchotements et
-nos baisers. Oh! ces premières émotions, ces caresses ignorantes, ces
-larmes de l'adieu au bord des cils! Caresses, larmes, aveux, ces
-trophées naïfs de mes jeunes ans, je les vouais en offrandes à ma
-nouvelle, à ma dernière amie. Aucune mélancolie ne me venait à remuer
-ces cendres légères, aucun pressentiment de la caducité de mon bonheur
-actuel. Il me semblait plutôt y voir le développement normal, le plein
-épanouissement de ma faculté d'aimer, don unique et couronne de ma vie.
-C'était pour plus tard mieux adorer Thérèse que j'avais fait cet
-apprentissage. Pour elle encore s'étaient succédé les nombreuses
-expériences où s'était affiné mon goût, où ma sensibilité s'était mûrie
-dans la volupté et dans les pleurs. Thérèse était le but, le mystérieux
-sommet vers lequel je montais sans le savoir, effeuillant sous mes pas
-les roses éphémères de mes éphémères passions.
-
-La calèche maintenant traversait un village.
-
-Des masures enfumées, des granges couvertes de chaume s'étageaient au
-bord du chemin, à l'ombre des merisiers et des frênes. Des jardins de
-tournesols et de coquelourdes s'espaçaient entre les bâtisses, et, parmi
-la verdure et les fleurs, des bouillonnements d'eaux vives épanchées en
-rigoles jetaient d'un clos à l'autre comme de mousseux entrelacs. De
-l'humanité remuait au seuil des portes; une vieille filait sa quenouille
-au soleil, une jeune fille lavait des seilles de bois au ruisseau, des
-enfants pieds nus menaient une ronde sur l'herbe. Thérèse
-s'attendrissait à la vue de cette idylle. Peut-être m'associait-elle au
-rêve d'une existence pareille, au bord du gave, dans une de ces granges
-embaumées de l'odeur du foin nouveau.
-
-Et c'était bientôt un autre rêve, que lui suggérait, versant son ombre
-sur la route, la muraille en surplomb, mutilée et orgueilleuse, du
-château féodal de Baucens. Elle était la châtelaine, la créature frêle
-dans la raideur du brocart, la main longue qui feuillette le missel, le
-front pensif qui s'appuie à la vitre, le regard qui suit, au flanc de la
-montagne, l'ombre en fuite des nuages, qui guette sur le chemin oblique,
-l'arrivée de l'imprévu.
-
-Et c'était moi, l'imprévu, sans doute.
-
-Marc, cependant, commentait ces spectacles; il déterminait l'âge des
-ruines, la nature des terrains. Pauvre Marc! Malgré sa volonté
-d'utiliser la course, d'emmagasiner des documents, d'inventorier des
-pierres, il n'avait pas sa liberté d'esprit habituelle. Il se doutait de
-ce qui se passait entre Thérèse et moi; il nous observait à la dérobée,
-il établissait les données du problème que, depuis son arrivée, il
-cherchait à résoudre; mais ce n'était pas un problème comme les autres.
-Marc, l'infaillible Marc, hésitait, ne savait que penser.
-
-L'inquiétude à la fin eut raison de son bavardage. Il se tut et je
-continuai de rêver. Je planais; la presque certitude d'être aimé me
-soulevait au-dessus de l'existence. Un couple d'amoureux qui nous frôla,
-descendant de Cauterets en calèche découverte, acheva de m'exalter. Les
-mains unies, les joues accolées sur les coussins, ils passaient,
-étrangers à la vie, isolés dans la céleste impudeur de leur ivresse. Ce
-fut le coup de grâce donné à mes derniers scrupules. Tous les voiles
-tombèrent; conscient et impénitent de ma folie, je me vouai aux affres
-et aux délices d'une passion sans espoir.
-
-Je me souviens du lieu et de l'heure. C'était entre Saint-Savin et
-Argelès, un peu avant le déclin du jour. L'air était chaud encore et la
-lumière haute. La splendeur de juillet enveloppait la vallée. Les
-réseaux frissonnants des eaux vives, la feuille lustrée des
-châtaigniers, l'herbe blonde des prairies, tout respirait la joie,
-l'orgueil de la vie au plein de sa maturité. Des pigeons se
-poursuivaient sur le toit d'une grange, des papillons se pâmaient,
-suspendus aux lèvres violettes des sauges. D'un chemin rocailleux qui
-grimpait sous le couvert des arbres, une voix monta tout à coup, une
-voix d'adolescent. Hésitante d'abord, un peu rauque, elle s'affranchit
-bientôt, s'épandit à larges ondes dans la campagne. Elle disait, cette
-voix, la chanson d'amour du pays, la chanson d'âpre désir, de volonté
-supra-terrestre qui attendrit les rochers, qui nivelle les montagnes:
-
- Ces hautes montagnes
- Si hautes, si hautes,
- M'empêchent de voir
- Où sont mes amours.
-
-Le pâtre chantait, et moi je continuais la chanson, je la paraphrasais à
-ma manière: Baissez-vous, disais-je, montagnes du devoir; ouvre-toi,
-jardin mystérieux de la félicité!
-
-La course rapide de la calèche aidait à ce prestigieux essor; c'était
-comme le bercement en plein azur d'un enlèvement, l'illusion d'une fuite
-hors de la vie. Le hasard d'un cahot qui jeta Thérèse sur moi ajouta un
-moment à cette illusion la réalité d'une caresse. Thérèse se recula
-vivement, comme brûlée du contact. Son buste en même temps se cambra, se
-raidit en une attitude de sévérité voulue. Et moi, la dévisageant quand
-même: va, il est trop tard, pensais-je; ton heure est venue; tu
-n'échapperas pas à l'amour. Tes yeux m'évitent et tout ton être
-m'appelle. Tu veux me punir et tu ne t'aperçois pas que tu te fais mal
-en me frappant.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Nous rentrions. Le dîner en commun se ressentit de nos états d'esprit,
-de ce que nous cachions de nous-mêmes les uns aux autres. Marc oubliait
-de parler, Thérèse ne pensait pas à sourire. Ces dames l'obligèrent
-presque à se mettre au piano après le repas. Ses cahiers étaient déjà
-enfermés dans la malle. Elle essaya de jouer de mémoire une mazurka de
-Chopin. Mais à peine le thème posé, à peine les premiers pas faits sur
-ce chemin de la douleur et de la folie, ses forces l'abandonnèrent. Elle
-quitta le piano et bientôt après le salon. La voiture avait ébranlé ses
-nerfs, s'excusait-elle. Mais son regard en s'en allant me donnait une
-autre explication. Évidemment elle avait peur de se trahir, elle était
-impuissante à dissimuler son trouble. Elle avait hâte d'être seule, de
-s'interroger, de regarder en elle-même.
-
-Sans doute elle ne dormit pas mieux que moi cette nuit-là; ce fut pour
-tous les deux comme une veillée des armes avant notre dernière
-rencontre.
-
-Mais ma veillée à moi ne fut qu'un délire continu de bonheur. Elle
-m'aime! elle m'aime! répétais-je. A peine si mon exaltation me
-permettait de penser à ce que pouvait, à ce que devait souffrir Thérèse,
-en tête à tête maintenant avec sa conscience. Peut-être son ignorance en
-lui cachant le danger lui épargnait-elle l'inquiétude. Fût-elle
-tourmentée d'ailleurs, quelque douceur devait se mêler à son supplice.
-Si funeste qu'il soit dans la suite, l'amour ne crée-t-il pas autour de
-lui une atmosphère de félicité? Je m'aveuglais ainsi, et cependant ce
-que je savais de mon amie aurait dû m'avertir que pour elle, dès la
-première atteinte de la passion, ce serait le combat et le martyre.
-
-Si j'avais pu en douter, son visage, quand je la revis le lendemain, eût
-bientôt fait de me renseigner. La fièvre m'avait tiré du lit dès avant
-l'aube; après une fausse sortie dans la rue qui devait assurer la
-liberté de mes mouvements, j'étais rentré par l'escalier de la terrasse,
-et là, blotti derrière un massif de lilas, j'attendais, je guettais
-l'arrivée de mon amie. Peut-être le hasard me ménagerait-il un dernier
-tête-à-tête, et je me tenais prêt à aider le hasard.
-
-Plus d'une heure s'écoula dans l'impatience de mon affût. J'avais
-entendu la servante se lever, remuer dans la maison, ouvrir les
-fenêtres, porter les déjeuners dans les chambres. Puis ma belle-mère et
-ma femme étaient parties à l'heure habituelle, leur paroissien à la
-main; la servante après elles était allée au marché. Nous étions seuls,
-Thérèse et moi, dans la maison. Mais descendrait-elle avant le retour de
-ces dames, avant l'arrivée de Marc? Elle était levée; une ou deux fois
-je l'avais aperçue derrière le rideau un moment écarté de sa fenêtre.
-Elle regardait le temps qu'il faisait sans doute. La matinée était
-sombre, cloîtrée, silencieuse; le brouillard, qui voilait les montagnes
-à mi-corps, ne laissait voir de la vallée que l'horizon le plus intime,
-le cercle habituel de nos promenades, les plus proches hameaux, les clos
-d'herbe au bord du gave, les châtaigneraies au bas des pentes.
-
-Je désespérais de voir Thérèse quand elle parut enfin sur le seuil de la
-porte à vitres du salon. Elle? non pas, mais une autre elle, une figure
-qu'il me semblait n'avoir pas encore vue, tant elle était changée. Une
-nuit de passion, une secousse d'orage avaient repétri ce visage que je
-croyais si bien connaître. Sa beauté restait, mais combien différente!
-Tout ce qu'il y avait encore sur ses traits d'expression enfantine avait
-disparu; à la place des colorations d'aube si délicates, dont elle était
-parée jusque-là, c'étaient dans la cernure des yeux brillantés de
-fièvre, dans la minceur frémissante du sourire, dans le trouble de la
-chair pâlie où montaient de brusques flambées de pourpre, c'étaient
-toutes les évidences de l'amour douloureux, de la passion aux prises
-avec le devoir.
-
-Elle frémit en m'apercevant.
-
---La montagne est en deuil de vous! lui dis-je en lui montrant la vallée
-en pleurs sous les rideaux de brume. Et moi, ajoutai-je, j'aurais voulu
-qu'elle se fit plus belle ce matin, pour que vous en emportiez un
-meilleur souvenir.
-
-L'air de soumission tendre de mes yeux, l'humilité de mon attitude, la
-détendirent.
-
---Un meilleur souvenir? répliqua-t-elle. Pensez-vous que ce fût bien
-nécessaire?
-
-Sa tristesse me fendait le coeur. Je ne sus pas plus longtemps me
-contraindre.
-
---C'est donc fini, balbutiai-je; nous ne nous verrons plus, mademoiselle
-Thérèse!
-
---Sans doute, et c'est mieux ainsi, dit-elle en détournant les yeux. Je
-ne suis restée que trop longtemps à Argelès. On m'attend là-bas, on me
-réclame. J'ai autre chose à faire dans la vie, vous le savez bien, que
-de me promener et de causer,--même avec vous! Mes doigts se rouillent
-ici, et sans mes doigts, que deviendrait ma mère, que deviendrait mon
-frère? Et puis... elle hésita un moment, comme si elle avait quelque
-chose à ajouter, et conclut d'un geste vague en secouant la tête.
-
---Je sais tout cela, lui répondis-je; je ne suis ni un égoïste ni un
-ingrat. Permettez-moi seulement de toujours penser à vous comme à la
-plus chère, à la meilleure des amies.
-
---Si je vous le défendais, vous ne manqueriez pas de me désobéir,
-sourit-elle. D'ailleurs ni vous ni moi ne sommes tout à fait les maîtres
-de nos pensées ni de nos rêves. Nos volontés nous appartiennent
-heureusement; et c'est assez, n'est-il pas vrai?
-
---Hélas! lui dis-je, combien l'accord est difficile quelquefois entre la
-volonté et le coeur!
-
---On lutte, répondit-elle, avec une dureté d'orgueil dans le timbre de
-sa voix.
-
-Nous nous taisions. Un coup de sifflet montant de la gare nous rappela
-brusquement à l'un et à l'autre l'heure prochaine de l'adieu. Thérèse
-s'attendrit.
-
---Mme Lavernose m'a fait promettre de lui écrire; vous aurez souvent de
-mes nouvelles,--si elles vous intéressent encore, dit-elle, avec une
-nuance de coquetterie.
-
---Que vous êtes bonne! m'écriai-je en un élan de tout mon être; et que
-je vous aime! ajoutai-je à voix plus basse.
-
-Sa pâleur m'avertit de ne pas continuer.
-
-Elle s'appuyait au mur de la terrasse prête à défaillir. Et moi j'étais
-là, balbutiant des paroles d'excuses, avec une envie folle de la
-prendre, de la serrer dans mes bras, d'aller chercher mon pardon avec
-mes lèvres sur ses lèvres. Car nous en étions déjà à ce point où l'amour
-seul peut guérir les blessures de l'amour.
-
-L'arrivée de Cyprienne et de ma belle-mère sur la terrasse mit fin à mon
-embarras et à l'angoisse de Thérèse. Presque au même moment, Marc
-faisait son entrée. Et ce furent les préliminaires du départ, les
-derniers préparatifs, le bruit triste des malles traînées sur le
-plancher comme d'un cercueil qu'on emporte, et les adieux à la maison,
-la caresse du doigt aux touches du piano, le regard au jardin, à la
-vallée. Thérèse pleurait, et elle avait honte de ses larmes, honte de me
-les montrer, honte de laisser croire aux autres, à ma femme et à ma
-belle-mère, qu'elle les versait pour elles. La nécessité de mentir la
-révoltait; d'autant qu'à ses marques de regret répondaient de vrais
-témoignages de sympathie. Notre petit monde pleurait Thérèse: Cyprienne,
-ma belle-mère, tous. Jacques sanglotait depuis la veille et, la petite
-servante, avec le beau geste des pleureuses antiques, ramenait sur sa
-figure un pan de son tablier. Jusqu'au docteur qui allongeait une
-poignée de main à sa malade du haut de son cheval barbe, compagnon
-inséparable de ses tournées; jusqu'aux gens de la rue qui s'attroupaient
-pour la voir passer, au seuil des portes.
-
-Elles approchaient, elles sonnaient enfin, les minutes brutales;
-l'omnibus, la gare, le wagon.
-
-Thérèse était montée dans son compartiment; penchée à la portière, avec
-un bouquet de roses à la main, offert par Cyprienne, elle me regardait.
-Oh! ce dernier regard, ce sourire pâle dans les roses! Que voulait-elle
-dire? Quel ordre, quelle promesse me léguait-elle en s'en allant? Le
-train se mettait en marche et elle me regardait, elle me souriait
-encore. Puis peu à peu ses yeux perdirent le regard, ses lèvres le
-sourire. Une seconde encore, et je ne vis plus de Thérèse qu'un peu de
-pâleur dans du rose. Et tout disparut.
-
-
-
-
-XIX
-
-
---Bonne journée pour voyager! déclara Cyprienne; le temps doit être
-couvert en plaine. Mlle Romée ne souffrira pas trop de la chaleur.
-
---La pauvre enfant est encore faible, ajouta ma belle-mère, l'émotion
-l'a brisée; elle avait l'estomac fermé ce matin.
-
-J'écoutais naître et mourir ces propos sans sortir de mon rêve. La voix
-de Marc me réveilla.
-
---Et bien, m'interrogeait-il, que pronostiquez-vous? Pensez-vous que le
-brouillard se lève? Avons-nous chance de voir quelque chose, si nous
-montons à Pibeste?
-
-J'avais oublié ce projet d'ascension arrêté la veille avec l'ami de
-Thérèse. Et la journée à vrai dire n'était pas engageante. Mais au point
-où nous en étions avec Marc, je ne voulais pas avoir l'air de reculer
-devant un tête-à-tête.
-
---Le brouillard se lèvera peut-être, lui dis-je; il remue déjà; le
-Léviste tantôt laissait voir sa couronne; bon signe; ce serait parfait
-si nous pouvions arriver là-haut avant l'invasion du soleil.
-
-Une demi-heure après nous nous mettions en route. Vous avez sûrement vu
-Pibeste, mon cher ami; de la pointe de l'hôtel on vous l'a montré
-dressant sa corne, au-dessus du clocher d'Argelès, dans le ciel
-oriental. C'est une montagne de médiocre altitude, assez pauvrement
-boisée, dont le seul mérite est de pointer en avant de la chaîne, de
-façon à laisser voir, par-dessus la tête des pics voisins, l'immensité
-des plaines de la Bigorre et du Béarn.
-
-A la croix d'Ost, près de la fontaine miraculeuse de Saint-Sesthé, nous
-quittâmes la route de Lourdes pour attaquer la montée, une montée tout
-de suite assez raide dans la pierraille calcaire, à travers des paysages
-calcinés, abandonnés par les troupeaux. Les mornes gris de Lias et de
-Géü s'érigeaient, en face de nous, sur la rive opposée du gave qui
-fuyait en des méandres d'un vert pâle enguirlandés de saulaies et de
-vergnes. Des ardoisières, des carrières de marbre déchiraient çà et là
-l'uniformité des pentes; des éboulis de rocaille s'en échappaient comme
-des ruisseaux tristes, et des villages pauvres étalaient leur nudité
-pouilleuse au pied d'un médiocre clocher.
-
-L'épaisseur d'un taillis nous dérobait bientôt ce spectacle. Nous
-voyagions à travers des cépées en croissance qui s'étreignaient
-au-dessus du sentier. Et la monotonie de cette prison de feuilles nous
-obligeait à causer. Par quelles transitions insensibles, ou, qui sait,
-adroitement ménagées par mon interlocuteur, en vînmes-nous à parler de
-l'amour? Marc le trouvait mal compris et singulièrement rabaissé par la
-littérature contemporaine. Romanciers ou poètes, presque tous avaient
-raconté ou chanté la passion; or la passion, expliquait-il, n'est qu'un
-élément ou un passage de l'amour: l'état de fièvre créé par l'obstacle.
-Dans la littérature comme dans la vie, la tendresse est la forme la plus
-haute, la plus complète de l'amour.
-
---Peut-être avez-vous raison au point de vue social, lui répondis-je,
-mais votre esthétique est bien étroite. Hors de la tendresse, pas de
-beauté? Allons donc! Comme si Phèdre n'avait pas les mêmes droits à
-l'éternité que Bérénice! Commencez donc pas réformer l'humanité, cher
-Monsieur, avant de régenter la littérature.
-
---C'est qu'elles ont partie liée, répliqua Marc. La morale du
-littérateur ne peut pas différer de celle de l'honnête homme.
-
---Je le veux bien, si vous m'accordez que l'idéal de l'honnête homme a
-varié de siècle en siècle et même d'une génération à la suivante dans ce
-siècle-ci qui va plus vite que les autres. Décrétez l'unité des esprits,
-fixez le symbole des croyances, bâtissez le temple où abjureront les
-hérésies et les schismes, et nous verrons après. Car il vous resterait
-encore à uniformiser les tempéraments et les caractères. Imposer le même
-idéal de l'amour à un bilieux ou à un sanguin, à un nerveux ou à un
-lymphatique, la tâche n'est pas facile. Et les déséquilibrés, qu'en
-ferez-vous? les déséquilibrés, c'est-à-dire presque tous les artistes et
-les poètes. Comment s'y prendront-ils pour commander à leurs sentiments,
-pour les incliner du côté de la tendresse et du sacrifice, eux dont la
-tête est toujours prise avant le coeur!
-
---Eux comme les autres; je n'admets pas d'irresponsables. Et sans doute,
-une fois déchaînées, les forces de la passion se font aveugles et
-sourdes; elles ont une vie parasitaire, ennemie de la nôtre; c'est à
-nous d'arrêter leur éclosion, de les étouffer dans l'oeuf.
-
---Je voudrais vous y voir, Monsieur le moraliste, répliquai-je; je
-voudrais voir votre machine à raisonner aux prises avec votre
-imagination. Exorciser le rêve est facile à dire à qui ne rêve pas; mais
-quand c'est le rêve qui mène la vie, quand la sensibilité vibrant au
-moindre choc vous met à la merci d'une odeur, d'une musique, d'une
-image, que faire et comment résister?
-
---Fermez les yeux, bouchez-vous le nez ou les oreilles!
-
---Pauvres précautions, mon cher, contre les fatalités de l'instinct.
-Songez que les êtres d'imagination sont tous, ou peu s'en faut, des
-enfants ou des sauvages, des impulsifs, des inconscients.
-
---Inconscients, donc innocents, n'est-il pas vrai? c'est-à-dire que
-vous, par exemple, qui avez l'âme d'un poète, s'il vous plaisait, sous
-prétexte de musique ou d'image, de faire une infidélité à votre femme,
-vous seriez tout prêt à vous absoudre. Laissez-moi croire que vous
-hésiteriez le cas échéant.
-
---Peut-être en effet reculerais-je devant l'infidélité matérielle ou
-même devant la trahison du coeur qui briserait le lien affectueux; mais
-l'infidélité du rêve, la trahison des yeux qui se tournent, comme les
-plantes amoureuses du soleil, vers une beauté supérieure, celle-là,
-pourquoi me l'interdirais-je? Que j'aie l'imagination occupée d'un
-rythme vivant ou d'un rythme d'art, où est le mal et à qui ma dévotion
-pourrait-elle nuire? Quand j'en serai là d'ailleurs, je ne manquerai pas
-d'avoir recours à vos lumières. En attendant, je vous permets de
-supposer tout ce qu'il vous plaira sur mon compte, même le pire.
-
---Vos _distinguo_ me paraissent bien un peu perfides, mon cher monsieur
-Lavernose; mais vous aurez beau essayer de m'en faire accroire, vous ne
-réussirez pas à changer la bonne opinion que j'ai de vous, conclut Marc.
-
-Évidemment il n'avait aucune envie de se brouiller avec moi; il lui
-suffisait de m'avoir averti.
-
-Le paysage nous reprenait d'ailleurs, faisait diversion presque au même
-instant. Nous sortions, nous nous évadions enfin de l'interminable
-taillis où nous dialoguions depuis une heure. Et le brouillard nous
-quittait. C'était devant nous la fête de l'été, la splendeur du ciel
-pyrénéen, la délicatesse de l'azur autour des rochers et des arbres. Des
-bouquets de hêtres s'espaçaient à travers un éboulis de masses
-calcaires. Et au-dessus de cette pente rocailleuse, s'évasait la coupe
-verte d'une étroite vallée de pâturages, cernée par les pointes
-terminales de Pibeste. Des troupeaux de vaches, des ramades de brebis
-tondaient l'herbe au bord des sources, ou ruminaient, couchés à l'ombre
-des roches surplombantes, observés par les cabanes de bergers qui se
-groupaient au sommet d'un mamelon de daphnés et de bruyères. Et c'était,
-plus haut encore, la facilité d'un pâturage en pente douce, d'où les
-quenouilles d'asphodèles se levaient en moisson blanche. Tout le revers
-de la montagne en était habillé, et l'odeur qui s'en émanait était si
-forte que les papillons engourdis se pâmaient, se laissaient prendre sur
-les fleurs.
-
-Le sommet pointait au-dessus, défendu comme d'une dernière barricade par
-une cépée de hêtres. Marc y arriva le premier. Cet élan l'avait mis hors
-de lui. Debout sur le roc, il triomphait, prenait possession des
-paysages étalés confusément devant lui.
-
-Le brouillard du matin s'était épaissi en montant; il s'interposait par
-endroits, flottait entre la plaine et la montagne, et ces intervalles de
-néant donnaient à l'espace démesuré qui reculait sous nos regards, un
-aspect de chaos, de planète en formation. Plus près cependant, à la base
-de Pibeste, des morceaux de pays se précisaient; on distinguait un
-village, un lac, un tournant de route, un moulin sur le gave. Et cela
-était chétif, sans beauté, sans intérêt. Le moulin avait l'air d'un
-jouet d'enfant, le lac d'un bijou naïf, la route d'un fil blanc où se
-trémoussait une humanité minuscule.
-
-La plaine fuyait au delà, oscillante, monstrueuse, d'une vastitude aussi
-pénible au regard que l'infini peut l'être à la pensée. Une traînée
-blanche apparaissait au bord d'une ondulation de cette mer, comme un peu
-d'écume à la crête d'une vague. Je nommai Pau. Tarbes, plus près, se
-cachait derrière le massif du Léviste, mais des détonations sourdes,
-irrégulièrement espacées, nous orientaient, trahissaient sa présence.
-C'était l'arsenal qui essayait ses canons.
-
-Marc ne se lassait pas de questionner. Tandis que je subissais, écrasé,
-la fascination, la nausée de l'immense, le futur agrégé, aux prises avec
-le décourageant horizon, poursuivait méthodiquement sa conquête. La
-plaine une fois soumise, il se tournait vers les montagnes. Elles nous
-dominaient, nous enfermaient dans un cercle de figures hostiles. Sous
-leurs casques de neige, à travers la fumée tourbillonnante des nuages
-suspendus à leur cime, les plus lointaines apparaissaient comme
-détachées de la terre, en essor vers l'azur. Je les désignai à Marc.
-C'était par-dessus la crête allongée de la Pène de Lhéris, la pyramide
-bleue du pic d'Arize, le colosse qui veille au seuil des Pyrénées. Plus
-reculé, jaillissant du dédale obscur de la chaîne, le mont Perdu
-s'exhaussait, formidable, avec sa couronne blanche de glaciers comme le
-roi de la mort. Géométrique et noir, le Cylindre, à côté, faisait
-l'effet de quelque monument funéraire, d'un hypogée barbare pour une
-dynastie d'avant l'histoire. Le Vignemale et le Balaïtous fermaient le
-cercle: le Vignemale cuirassé d'argent, avec sa Piquelongue en arrêt,
-crevant le ciel de sa pointe aiguisée comme une flèche barbare, le
-Balaïtous hérissé, crevassé, fracassé, pareil à une citadelle en ruine
-vaincue par les éléments.
-
-Pibeste s'humiliait au pied de ces despotes, et j'imitais Pibeste. Marc
-exultait, au contraire, son humanité semblait accrue, sa personnalité
-exagérée par le défi des cimes.
-
-L'ascension de Pibeste l'avait mise en goût, il parlait de monter le
-lendemain au Vignemale. Puis sa pensée se porta vers une autre tâche,
-vers une autre victoire. Un large morceau de l'Aquitaine était là,
-devant son futur historien; Marc recevait l'hommage du duché sur lequel
-il avait fondé sa fortune.
-
-Il me parla de sa thèse et de la carrière qu'elle pourrait lui ouvrir.
-C'était la certitude d'un poste dans une faculté, d'une situation de
-maître de conférences, de chargé de cours peut-être: la vie matérielle
-largement assurée, et l'autre du même coup, le bonheur dans le mariage.
-Encore un an, deux ans au plus d'épreuves, et ce serait la sécurité dans
-une fonction honorable et indépendante, à côté d'une compagne choisie
-par lui, d'une épouse aimable et sage, ornement de son foyer, fidèle
-appui de son coeur. Et il ne s'agissait pas d'un roman en l'air; Marc
-connaissait cette perfection, il était en relations quotidiennes avec sa
-famille; il avait tout lieu de croire que sa demande, quand il jugerait
-à propos de la faire, recevrait un bon accueil. Il n'attendait que
-l'assurance d'une place et d'un traitement pour conclure.--Mais,
-ajouta-t-il, d'ici là, j'ai peur. Sans doute ma jeune amie n'ignore pas
-que j'ai de l'affection pour elle, mais le reste, le sentiment plus
-tendre, le projet d'union intime, je me suis interdit de le lui dire.
-Peut-être l'a-t-elle deviné, mais je ne vois pas qu'elle y réponde
-autrement que par de l'amitié, et c'est bien quelque chose, c'est même
-tout ce que je souhaite provisoirement; mais si l'amour allait venir,
-l'amour pour un autre! Elle est libre après tout, libre pour le mariage,
-libre même,--il faut tout envisager,--libre pour la passion.
-
-Sur ce mot de passion, Marc, qui avait baissé les yeux en même temps que
-la voix pour m'expliquer ses craintes, les leva sur moi brusquement:
-
---Voyons, cher Monsieur, continua-t-il, nos relations si récentes ne
-m'autorisent peut-être pas à vous ennuyer de mes affaires, mais nous
-sommes situés ici à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau des
-conventions sociales. Permettez-moi d'avoir recours à votre expérience.
-Vous devez connaître les femmes mieux que moi. Moi, je n'en ai jamais
-regardé qu'une, et celle-là je l'aime trop pour la juger de sang-froid.
-Mais vous la connaissez, vous aussi, cette jeune fille dont je vous
-parle, cette fiancée sans le savoir; vous venez de passer un mois avec
-elle, elle vous a parlé de moi, sans doute; croyez-vous qu'elle m'aime
-un peu, qu'elle m'aime assez pour me garder son coeur? C'est que,
-voyez-vous, je n'ai aucune illusion sur mon compte; ni mon caractère, ni
-mes goûts n'ont rien qui parle à l'imagination d'une jeune fille. Aimer
-n'est pas tout, il faut savoir aimer. Mlle Romée me comprendra-t-elle?
-Je l'espère quelquefois. Il y a des jours où je la vois si paisible, si
-raisonnable, si laborieuse, il me semble que nous sommes nés l'un pour
-l'autre; et ces jours-là sont les plus nombreux. Mais quelquefois tout
-change, tout se gâte; c'est l'inquiétude, c'est le caprice. Alors, je ne
-sais plus que croire, j'hésite. Vous me rendriez un vrai service, cher
-monsieur André, si vous pouviez m'éclairer là-dessus. Que feriez-vous à
-ma place? Conseillez-moi. Est-il prudent de laisser aller les choses?
-Vaut-il mieux demander à Mlle Romée un engagement formel?
-
-La confidence de Marc ne m'avait rien appris. Peut-être en aurais-je
-souffert cependant, peut-être me serais-je révolté quelques jours plus
-tôt, quand, amoureux sans espoir, je n'osais pas compter sur Thérèse.
-Mais la certitude d'être aimé avait purifié mon amour, l'avait
-agenouillé devant elle. Elle planait si haut que le rêve seul, comme une
-fumée d'encens, pouvait désormais l'atteindre. Que m'importaient dès
-lors les projets infra-terrestres de mon rival, son programme de
-félicité bourgeoise? A quelque titre qu'il fût auprès de Thérèse, ami
-désintéressé ou futur époux, j'avais conclu avec elle des fiançailles
-supérieures aux droits qu'il pouvait prendre. M'oubliât-elle même, son
-image me resterait; et au point d'exaltation où j'étais arrivé, je me
-sentais capable de me contenter de cette union malgré elle.
-
-Marc, cependant, attendait ma réponse. Elle fut aussi ambiguë qu'un
-oracle. Je m'excusai d'abord de mon peu d'habileté à débrouiller les
-ressorts de l'âme féminine. Et qui pouvait se flatter de la bien
-connaître? Mlle Romée était certes une personne de grand sens et de
-grand coeur, et elle m'avait toujours parlé de Marc dans les meilleurs
-termes; quant à décider si elle se contenterait de ce que Marc avait à
-lui offrir, quant à pronostiquer l'avenir de ses rêves, vraiment on m'en
-demandait trop; je me récusais. En ménage comme pour l'autre vie, c'est
-la foi qui sauve. Thérèse avait-elle foi en Marc? Marc avait-il foi en
-Thérèse? A cette question, elle et lui pouvaient seuls répondre.
-
-Marc se taisait. Peut-être n'ajoutait-il pas grande importance à une
-consultation qui n'avait été qu'un prétexte à me faire parler. Peut-être
-aussi s'interrogeait-il, se livrait-il à l'enquête sur lui-même que je
-venais de lui conseiller: première et douloureuse épreuve de son amour.
-Pour un esprit avide autant que le sien de lumière et de certitude,
-l'ombre où il se débattait, le doute sur la durée possible du lien qui
-l'unissait à Thérèse devaient être bien pénibles. Thérèse l'avait-elle
-compris, l'aimait-elle assez pour l'attendre? Lui-même avait-il assez de
-confiance en son amie pour ne pas la troubler de son inquiétude? Il me
-semblait lire cette perplexité dans ses yeux, dans l'hésitation même de
-sa démarche.
-
-Depuis un moment déjà nous avions commencé à descendre. Le brouillard
-nous talonnait. Les cimes, peu à peu, s'étaient voilées, l'horizon se
-fermait; la muraille mouvante se rapprochait de nous. Bientôt elle nous
-enveloppa de ses réseaux humides. A peine si, dans l'incertitude de
-cette nuit grise, subitement tombée, nous pouvions reconnaître le bon
-chemin. Le grondement du gave, qui se heurtait, quelques centaines de
-mètres plus bas, aux contreforts de Pibeste, nous avertit une ou deux
-fois du danger où nous avait mis une fausse piste. Le sentier
-contournait la crête de la montagne, assez mollement inclinée du côté
-par où nous étions venus, mais qui, de l'autre côté, vers Lugagnan,
-tombait brusquement en précipices. Le brouillard, d'abord sec, s'était
-mis à couler, et la mouillure des pierres aggravait la difficulté de la
-descente.
-
-Arrivés au niveau des pâturages, nous décidâmes de nous abriter un
-moment et de nous sécher dans la cabane des pâtres. Le gîte était
-misérable; une hutte de pierres sans porte, sans fenêtres, avec un toit
-intermittent d'esquilles calcaires que rejointaient mal des mottes de
-gazon. Les bergers nous firent place sur le banc de sapin où ils
-s'allongent, roulés dans leurs couvertures pour dormir; ils allumèrent
-en notre honneur, devant l'ouverture de la cabane, un feu de souches de
-genévriers; ils nous offrirent tout ce qu'ils avaient: du pain, du lait
-et du fromage.
-
-C'étaient des gens de Vidalos qui gardaient pour le compte de quelques
-propriétaires du village. Ils étaient montés avec leurs bêtes à la fin
-de mai, dès que la neige avait eu fini de fondre; ils ne devaient
-descendre que vers la mi-octobre. Ils ne se plaignaient pas du salaire
-ni du gîte. Ces pacages de moyenne altitude sont assez sûrs. Les bêtes
-et les gens y sont moins exposés que dans les hautes estibes; les sautes
-de temps y sont moins fréquentes, plus rares les bourrasques de neige et
-les glissements de terrain causés par les pluies d'orage; et la nuit, si
-les chiens aboient, il n'est pas utile d'armer le fusil pour faire peur
-à l'ours. La proximité du village leur était d'ailleurs avantageuse; ils
-avaient le pain et le sel à deux heures de marche de la cabane, et le
-dimanche, en grimpant à une brèche qu'ils nous indiquaient de la pointe
-de leur bâton ferré, ils pouvaient voir le clocher de leur paroisse et
-s'unir aux prières annoncées par les carillons légers qui invitent à la
-messe, par les sonneries lentes qui promulguent la bénédiction.
-
-Marc s'informait de leurs familles. Un des bergers était marié depuis
-six mois: un autre était fiancé; sa promise était servante à Cauterets;
-ils devaient _épouser_ après la saison.
-
---Et ça ne vous inquiète pas de la savoir loin de vous, avec tous ces
-hommes, ces étrangers, ces garçons d'hôtel autour d'elle? interrogeait
-Marc.
-
---A quoi ça me servirait de me tourmenter? répondit le garçon en
-finissant d'écumer une jatte de lait. D'ailleurs, ajouta-t-il, je
-connais Méniquette depuis longtemps; j'ai confiance.
-
---Et vous faites bien, approuva Marc. Puis se tournant de mon côté: vous
-l'avez entendu, me dit-il; cet homme a répondu pour moi. Moi aussi, j'ai
-confiance.
-
-Allègre et dispos, il reprenait en même temps son bâton de route, et
-nous repartions à la descente. Nous ne nous parlions plus. A quoi bon?
-Lui m'avait dit ce qu'il avait à me dire; il m'avait prévenu, il avait
-pris sa position de combat. Et moi j'avais hâte de l'embarquer, de me
-délivrer de lui, pour me donner tout entier au souvenir de Thérèse.
-
-Le futur agrégé devait nous quitter le soir même pour aller à Cauterets.
-Je remplis jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité; je le conduisis à
-la gare. En chemin il s'était mis à me parler de mes travaux
-d'archéologie commencés. Il me traçait tout un plan d'études pour
-Jacques. Il craignait de m'avoir blessé tantôt, et quoiqu'il se trouvât
-en état de légitime défense, il s'efforçait de guérir ma blessure.
-L'ennemi redevenait l'apôtre. Il s'offrait à me donner de loin, si peu
-que je les crus utiles, son appui et ses conseils: Si vous avez besoin
-d'un document, d'une recherche pour vos études ou pour celles de
-Jacques, ne craignez pas de vous adresser à moi. Je suis au courant des
-bibliothèques et des catalogues; vous pouvez vous fier à mon exactitude.
-D'ailleurs j'aurai peut-être recours à vos bons offices pour ma thèse.
-Ce ne sera qu'un échange, concluait-il.
-
-Le train partait; Marc me tendit la main. J'étais seul. Je pris pour
-rentrer chez nous par le plus long et par le plus désert. J'errai dans
-les avenues à moitié habitées qui s'ouvrent à gauche de la gare, entre
-le gave et la route de Pierrefitte. Des villas en construction, des
-jardinets récents, de grêles massifs, s'espaçaient des deux côtés avec
-des intervalles de prairies, des ouvertures d'allées qui finissaient en
-sentiers, perdues à dix pas dans les cultures. La nuit était tombée; des
-flambées de gaz luisaient à travers les avenues, et, dans la paix de la
-vallée, se propageaient, en même temps que les musiques lointaines du
-casino, la frêle crécelle des sauterelles.
-
-Je m'abandonnai à la nuit; je la laissai tisser autour de moi ses voiles
-de solitude et de silence. J'étais délivré de l'action, délivré des
-responsabilités et des angoisses du vouloir, en accord avec les autres
-et avec moi-même. Le départ de Thérèse avait tout harmonisé. Plus de
-désirs, partant plus de remords. Au lieu des ivresses et des tourments
-de la passion vivante, c'était désormais devant moi la douceur continue,
-la sérénité du rêve.
-
-Dans le dédale du parc inachevé où s'attardait ma flânerie, au bord des
-massifs de lilas, sur les blocs de rocher le long du gave, je frôlai
-plusieurs fois des couples d'amoureux; les voix se taisaient à mon
-approche, et c'était, dans l'ombre, la fuite légère d'une robe. Et je
-les plaignais de fuir, je les dédaignais de se cacher. Que ne
-s'affranchissaient-ils eux aussi du servage de la chair?
-
-
-
-
-XX
-
-
-Ce fut comme une autre vie qui commença pour moi le lendemain; une vie
-en arrière, dans le souvenir. La réalité présente ne me touchait plus;
-pas même la réalité qui se rapportait à Thérèse. Elle écrivait
-régulièrement à ma femme, et ses lettres, longuement commentées, étaient
-l'événement de la semaine. On lisait cette chère écriture, on en parlait
-devant moi; je la lisais, j'en parlais aussi; mais cette Thérèse récente
-n'ajoutait rien à la Thérèse qui vivait en moi, à celle dont ma piété
-entretenait l'image.
-
-C'était à cette Thérèse-là que j'appartenais désormais. Toute autre
-société m'était devenue odieuse. Je m'étais emparé de sa chambre; je m'y
-enfermais avec elle pendant des journées entières. La saison s'avançait,
-et il y avait des chances pour que nous ne trouvions pas de nouveaux
-hôtes; j'étais d'ailleurs résolu à les écarter. Je passai là dans une
-claustration à peu près complète, comme dans une maison mortuaire après
-la disparition d'un parent proche, les premiers jours qui suivirent son
-départ. Assis dans son fauteuil, enveloppé de l'odeur légère laissée par
-ses cheveux et qui me rendait la sensation de sa présence, j'évoquais
-heure par heure les semaines précieuses que j'avais passées avec
-Thérèse. Ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait fait, la couleur de ses
-robes, la nuances de ses sourires, je revoyais, je réentendais tout.
-
-Comédien sincère, pour mieux entrer dans la réalité, je me donnais la
-représentation minutieuse de nos conversations, de nos attitudes. Ce
-furent de prodigieux enfantillages, et je ne vous les confesserais
-peut-être pas, s'ils n'avaient pas contribué à la formation d'un état
-d'âme qui devait m'être si funeste!
-
-L'idolâtrie n'est pas une forme exceptionnelle de l'amour; peut-être
-même n'est-il pas de passion un peu forte qui n'arrive à ce paroxysme.
-Tout amoureux suppose plus ou moins un lyrique. Moi comme les autres, un
-peu plus peut-être, j'eus le pouvoir d'idéaliser, de transformer tout ce
-qui se rapportait à l'aimée. C'est ce qu'en exégèse amoureuse on appelle
-cristalliser, et l'inventeur du mot et de la théorie l'applique, je
-crois, aux débuts de la passion; mais cette faculté ne se développa chez
-moi dans son plein qu'à la seconde période, quand le départ de Thérèse
-m'obligea de chercher des consolations ou des compléments à son absence.
-
-Bientôt le souvenir ne me suffit plus. Je voulus de nouveau fouler les
-sentiers qu'elle avait parcourus. Les arbres qui avaient ombragé nos
-haltes, les pierres sur lesquelles elle s'était assise, me devinrent
-autant de buts de pèlerinage. Quand j'avais dépassé les dernières
-masures du faubourg de l'Aïroulat et que je touchais aux grands espaces
-libres, habités par les châtaigniers, je m'arrêtais, aussi ému qu'un
-dévot au seuil de l'église. Ces pentes gazonnées, ces abris de rochers,
-ces frondaisons éparses balayant les pelouses, c'était le sanctuaire de
-mon culte. Je m'asseyais à l'une des places où mon amie et moi nous
-avions accoutumé de nous asseoir, et, autant que je pouvais m'en
-souvenir, dans la posture exacte où je m'étais trouvé à côté d'elle. Je
-lui parlais, j'écoutais chanter dans le silence l'écho affaibli, l'écho
-charmant de ses paroles. La châtaigneraie, à cette époque de l'année,
-était déserte; les feuilles mortes sur les sentiers empêchaient
-d'entendre le sabot des passants, du petit pâtre meneur de chèvres, de
-la vieille en capulet déteint qui filait sa quenouille en gardant sa
-vache le long des bordures. Ils m'épiaient de loin, s'étonnaient de me
-rencontrer chaque jour, s'inquiétaient de me voir parler tout seul,
-interpeller comme un sorcier les rochers ou les plantes.
-
-Un de ces bergers, un boiteux à qui Thérèse avait fait quelquefois
-l'aumône, m'accosta un jour, s'informa de celle qu'il ne voyait plus
-avec moi. Il avait trouvé dans l'herbe, en promenant ses chèvres,
-quelque chose qui lui appartenait peut-être, et il m'exhibait, gâté par
-la rosée et la pluie, un gant en peau de Suède que Thérèse avait perdu
-en effet et que nous avions inutilement cherché ensemble. Cette relique
-ne me quitta plus désormais.
-
-Mais mon idolâtrie en était arrivée bientôt à se passer d'objets
-matériels; elle s'exerçait en esprit sur les perfections de Thérèse.
-Comme le dévot qui médite sur une parole ou sur un acte de son Dieu, je
-me dilatais, je me fondais dans la contemplation de mon amie. Pour
-entrer plus avant dans la possession de sa beauté, pour en atteindre la
-définition totale, je travaillais à me la représenter en détail; je
-restreignais mon adoration pendant tout un jour à ses yeux ou à ses
-lèvres; je m'appliquais à analyser les nuances les plus fugitives de ses
-regards ou de son sourire. Et c'était tout un paradis que m'offrait
-ainsi cette Thérèse une et multiple, que mon investigation patiente et
-enflammée diversifiait à l'infini.
-
-A force d'analyser le charme de mon amie, de la célébrer, de la chanter,
-j'étais arrivé à un état d'hypnose chronique tout à fait étrange. Les
-pratiques de méditation et de contemplation par où j'avais travaillé
-d'abord à me procurer l'illusion de sa présence m'étaient devenues
-inutiles. Dès que cessaient les soins matériels, les occupations de ma
-vie, dès que je m'arrêtais de parler ou d'agir, et quelquefois même à
-travers mes paroles et mes actes, Thérèse m'apparaissait; j'étais avec
-elle. Ainsi qu'il arrive aux âmes élues dans l'état d'oraison, quelque
-chose m'enlevait doucement à moi-même; je me sentais porté dans un autre
-et meilleur élément, vers la Beauté et vers l'Amour. Et la source de
-cette félicité paraissait inépuisable; les ondes de bonheur où je me
-répandais naissaient, se développaient d'un mouvement toujours égal.
-
-J'ai peur de mal m'expliquer et que mes expressions vous paraissent trop
-fortes. Et moi, je les juge insuffisantes à traduire le paroxysme
-heureux où je me trouvais ravi. Ce don de moi-même à une autre avait
-presque la douceur d'un évanouissement, mais d'un évanouissement sans
-vertige et qui me laissait la pleine conscience de mon acte. Je mourais
-à moi-même, je mourais de minute en minute avec un sentiment toujours
-nouveau de repos, de quiétude, de concordance avec les aspirations, avec
-les lois de ma vie. Je me donnais sans fin, et ce pouvoir croissait de
-jour en jour; j'avais franchi les limites du possible; la porte du
-jardin mystique s'ouvrait devant moi; devant moi, s'étendait, illimité,
-le Paradis de l'Extase. J'étais arrivé à une possession continue de
-Thérèse qui ne laissait presque rien à envier à la réalité. Je n'avais
-plus besoin d'évoquer son image; elle habitait ma pensée; elle
-s'imposait à mon sommeil. Je la voyais debout, en marche; sa robe claire
-ondulait au rythme de son pas silencieux; la tête un peu tournée de mon
-côté, elle m'invitait à la suivre; ou bien elle se reposait assise dans
-son fauteuil de convalescente, songeuse, le menton incliné, dans son
-attitude familière. Et il me semblait saisir le mouvement de ses lèvres
-qui me parlaient, le son de sa voix, la tiédeur de sa main dans la
-mienne.
-
-C'était dans le recueillement de sa chambre, de cette chambre où nous
-sommes, qu'elle m'apparaissait le plus nettement. En plein air, les
-contours s'atténuaient. Les bruits trop rapprochés, les mouvements de la
-vie l'écartaient, et une fois enfuie, décomposée, elle était quelquefois
-lente à revenir. Mais ici l'illusion était complète, et,--détail étrange
-qui aurait dû me mettre en garde,--les sens même y avaient une part, une
-part de plus en plus marquée.
-
-Ainsi déviait peu à peu la tentative d'amour mystique où je m'étais
-engagé et que j'avais sans doute poussée au delà des limites humaines.
-L'excès de spiritualité me ramenait à la matière. Pour avoir voulu
-perfectionner la vision de Thérèse, mon idolâtrie avait fini par la trop
-matérialiser. Thérèse, ressuscitée âme et corps par mon extase,
-redevenait ainsi devant les yeux de mon esprit la Thérèse vivante, la
-Thérèse douloureusement, orageusement aimée, disputée par ma passion aux
-fatalités qui me la rendaient inaccessible. Je retombais dans mes
-anciennes misères et ma chute était plus profonde. J'éprouvais pour
-l'absente des regrets et des désirs que sa présence même n'avait pas
-suggérés, des désirs et des regrets plus violents parce qu'ils étaient
-moins purs. Plus libre avec l'image de Thérèse qu'avec Thérèse
-elle-même, j'avais laissé sans y prendre garde la volupté enflammer peu
-à peu et corrompre mon amour. Le mal était fait; c'était fini de mon
-union psychique avec Thérèse. La vision avait appelé la réalité. C'était
-la réalité que j'appelais maintenant, que je voulais à tout prix.
-
-Inefficaces à partir de ce moment, dérisoires, me parurent les
-suppléances par où j'avais réussi un moment à tromper ma passion. La
-force déchaînée du désir emportait comme de fragiles obstacles les
-trompe-l'oeil, les artifices délicats où s'était attardé mon rêve. Et
-quoi! quelques lieues à peine me séparaient de celle que j'adorais, de
-la créature nécessaire à ma vie, et tandis qu'elle pensait à moi,
-qu'elle m'appelait peut-être, je restais là occupé à me leurrer de
-vaines apparences, à presser dans mes bras un fantôme! Je m'accusais
-alors, je méprisais mon idéalisme intempestif, je maudissais mes
-hésitations et ma faiblesse. Ma conscience se taisait, débordée. Seules,
-des considérations d'intérêt, la peur d'un casse-cou final m'arrêtaient
-encore. J'évitais de penser à une conclusion quelconque; je fermais les
-yeux pour ne pas voir le précipice auquel je me trouvais acculé. Ma
-passion se démenait derrière cette vague frayeur, frêle obstacle qui me
-séparait de l'irréparable.
-
-A défaut de Thérèse, c'étaient ses reliques, que je portais à mes
-lèvres; c'était son gant, c'était la place de son corps sur le fauteuil,
-dans le lit, que je brûlais de mes caresses. Et ces folies en appelaient
-d'autres. J'écrivais à l'absente, je l'implorais en des lettres qu'un
-reste de sang-froid m'empêchait de porter à la poste; je formais de
-vains projets de réunion avec elle; j'en venais à souhaiter quelque
-malheur immédiat, une rechute de sa maladie, qui l'obligeât à retourner
-à Argelès. Une séance récréative de magnétisme à laquelle j'assistai par
-désoeuvrement au Casino m'induisit à essayer le pouvoir de mon fluide
-pour l'influencer à distance, la contraindre à revenir. Plusieurs fois,
-et, le plus sérieusement du monde, je tentai l'expérience, je concentrai
-ma volonté pour l'envoyer à Thérèse en victorieux effluves. Et pendant
-des heures, pendant des journées entières, après ces tentatives,
-j'espérais, j'attendais son arrivée; je calculais le temps nécessaire,
-les retards possibles des trains, et le coeur me battait chaque fois que
-l'omnibus de la gare roulait le long des rues, traversait la place. Je
-voyais Thérèse, je la rencontrais partout; je me laissais prendre aux
-plus légères ressemblances. Une première fois au Casino, dans la salle
-du concert, une autre fois à Pierrefitte dans une calèche qui descendait
-de Cauterets, il me sembla la reconnaître et, dupe volontaire, je suivis
-pendant toute une semaine, jusqu'à me faire remarquer d'elle et des
-autres, une étrangère de l'hôtel de France qui avait un peu la tournure
-de mon amie.
-
-Les lettres qu'elle continuait à écrire régulièrement à Cyprienne
-fournissaient une matière inépuisable à mes inquiétudes. Une dernière,
-qui me parut plus froide, me donna à réfléchir: elle m'oublie!
-pensai-je, et là-dessus ce fut toute une construction d'hypothèses. La
-jalousie me reprit; la figure un moment écartée de Marc Échette me hanta
-de nouveau, plus haïssable. En même temps que mon amour pour Thérèse, ma
-rivalité contre Marc avait pris un caractère matériel. J'enrageais de
-ses contacts quotidiens avec mon amie, et si je n'allais pas jusqu'à
-soupçonner leur vertu, c'était assez pour me bouleverser, de penser aux
-rapprochements permis, aux poignées de mains, au bras offert et accepté,
-aux effleurements innocents du piano ou de la table. Mais peut-être y
-avait-il autre chose entre eux maintenant; je le craignais du moins.
-Peut-être Marc l'avait-il pressée de se marier avec lui, et elle avait
-consenti; les bans étaient publiés, le mariage consommé, qui sait?
-Chaque jour, pendant toute une semaine, je ne manquai pas d'aller au
-Cercle relever dans les journaux de Toulouse les communications de
-l'état civil.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Je ne me souviens plus au juste du temps que dura cette crise. J'étais
-perdu; seul l'instinct de la conservation luttait obscurément en moi,
-retardait la solution inévitable. Partir, revoir Thérèse! Cette
-nécessité s'imposait, et je sentais bien que je n'y échapperais pas.
-J'évitais seulement de penser à la date, j'ajournais de semaine en
-semaine. J'espérais toujours je ne sais quelle intervention, quelle
-poussée du hasard, qui me rendrait à moi-même, m'épargnerait cette
-suprême folie.
-
-La poussée vint, me sauva provisoirement, me donna quelques semaines de
-répit... Ce fut à la distribution des prix de Jacques, circonstance
-minime à coup sûr; mais dans l'état de déséquilibre où j'étais, le plus
-léger choc devait suffire à donner l'impulsion, à me jeter à la mer ou à
-me rejeter vers le rivage.
-
-La cérémonie s'était accomplie selon les rites: un discours que j'avais
-négligé d'écouter, des fanfares que j'avais été obligé d'entendre, la
-récitation d'un palmarès coupée d'applaudissements qui escortaient
-l'ascension vers l'estrade des collégiens émus dont le front discordait
-aux couronnes de papier trop étroites ou trop larges. Tout à coup
-Jacques était dans mes bras, son bout de laurier à la main, radieux.
-Cyprienne pleurait; nos voisins battaient des mains. Je pleurai aussi;
-Jacques reparti, je sentis se rouvrir dans mon coeur la source depuis
-quelques jours fermée de la tendresse paternelle. Jacques! Ma vie de ces
-dix dernières années me revenait brusquement: joies et malheurs, tous
-les événements du ménage. Et c'était Jacques les malheurs, les joies
-c'était encore Jacques. Je me rappelais des riens de sa petite enfance,
-le miracle de son premier pas, de ses premiers balbutiements; je
-retrouvais la saveur de ses caresses, la douceur de sa joue sur ma joue,
-la pureté de son haleine sur mes lèvres. Je revoyais ces coupes de
-vêtement, ces nuances de cheveux si vite passées qui font à chaque
-enfant comme une série de brèves existences! Et j'avais failli oublier
-tout cela, oublier tous ces petits Jacques lointains, et le Jacques
-vivant, le petit camarade et le grand ami, Jacques enfin, Jacques!
-
-Ma folie tout à coup m'épouvanta. Je reculai, je me rejetai en arrière.
-Cette Thérèse idéalisée par mon culte, je la vis un moment telle que je
-me l'étais créée: idole monstrueuse à laquelle j'allais sacrifier mon
-honneur et ma vie! Insensé, j'avais voulu jouer avec ces forces
-redoutables: l'imagination et le rêve! j'avais tenté, mage orgueilleux
-et naïf, de modifier au gré de mon caprice la loi de la nature et de la
-vie. La vie s'était vengée; le mage s'était pris à ses artifices;
-l'évocateur était devenu l'obsédé.
-
-Il n'était que temps de réagir. Je m'y employai sans délai. Tout
-jusque-là, par bonheur, s'était passé dans ma tête. Pendant qu'une
-moitié de moi-même s'enfonçait dans l'absurde, l'autre figurait les
-gestes du bourgeois, du père de famille. Il n'y avait qu'à rentrer dans
-la sincérité de mon rôle, à le jouer pour tout de bon. Personne à la
-maison n'avait pris garde à ma folie; ma réputation de distrait avait
-donné le change; un peu plus, un peu moins, ni ma belle-mère, ni ma
-femme ne s'étaient rendu compte de la différence. D'autant que mon
-détachement de tout me rendait de composition facile, d'humeur paisible
-et débonnaire. Jamais nous n'avions fait meilleur ménage avec Cyprienne
-que depuis le divorce de nos coeurs.
-
-Les vacances de Jacques devaient faciliter ma conversion. La maison
-était plus vivante, plus animée alors; le sévère intérieur se déridait;
-une contagion de gaieté, d'insouciance se répandait, rompait la
-régularité par trop mécanique des journées et des heures.
-
-Jacques ne me quittait pas. J'étais son compagnon de courses et son
-camarade d'études. Sa curiosité m'amusait, ses idées vives et courtes,
-ses questions insatiables. Il avait une jolie petite âme légère et
-vibrante que j'avais plaisir à manier.
-
-Mon Jacques! Je m'attachai à lui, cette fois, comme le noyé à l'épave.
-Rien que de tenir cette petite main fraîche dans ma main fiévreuse, il
-me semblait que j'étais guéri. Et j'allai mieux en effet pendant
-quelques jours. L'image de Thérèse pâlit, se recula de moi; je crus
-qu'elle allait s'effacer.
-
-Hélas! mon illusion ne fut pas longue. Le vif élan qui m'avait ramené
-vers la vie de famille ne tarda guère à s'alentir, à se changer en
-effort. Les affections qui avaient rempli ma vie subsistaient bien
-encore, mais machinales, inefficaces, vidées de leur substance. Oui,
-même mon affection pour Jacques. Je l'aimais assez pour me dévouer à
-lui, pour me sacrifier s'il l'avait fallu; ma volonté était libre; mais
-d'elle-même, au bout de quelque temps, ma pensée était revenue à
-Thérèse.
-
-Je ne désespérai pourtant pas tout de suite. Comme les incroyants qui
-prient pour mériter de croire, je continuai de témoigner à Jacques cet
-amour qui, hélas! n'était plus tout à fait dans mon coeur. Je me serrais
-contre mon enfant, comme s'il y avait eu dans ce contact quelque vertu
-curative de ma folie; je l'embrassais quelquefois sans motif, j'attirais
-sa tête sur mon coeur, sur ce coeur que je n'avais pas su lui garder
-tout entier. Il me semblait que ses baisers à lui, plus sincères, plus
-ardents, allaient ressusciter la ferveur de mes caresses.
-
-L'enfant s'étonnait de ces étreintes passionnées et muettes, presque
-douloureuses. Il s'y dérobait, ne sachant comment y répondre. Ma société
-commençait à lui peser; son babil se lassait de s'épancher sans écho. Il
-avait tiré de ma libéralité,--compensation trop facile,--quelques
-jouets: une montre, un cerf-volant qu'il avait hâte de montrer à ses
-camarades. Il ne tarda pas à me fausser compagnie. Et moi je n'eus pas
-le courage de le retenir. A quoi bon?
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Ce fut de nouveau la solitude autour de moi, mais une solitude assiégée,
-investie par l'image de Thérèse. Que faire contre elle maintenant? A
-quelle conjuration, à quel remède avoir recours? La médication psychique
-avait échoué; valait-il la peine d'essayer autre chose? Cependant je
-m'étais quelquefois bien trouvé de la marche pour assoupir mes nerfs,
-pour mater mes rêves. Plus chanceuse cette fois, l'expérience ne valait
-pas moins d'être tentée.
-
-Je pris prétexte d'une visite de quelques jours à Marsous; je bouclai
-mon sac et je partis. Mais je ne fis que toucher barre à la maison de
-mes parents. Le bavardage affectueux de ma mère, avide des nouvelles de
-la famille et de la vallée, ses préoccupations de récolte et d'argent,
-si peu concordantes à mon état d'esprit, ne parvenaient pas à
-m'intéresser. La bonne femme et moi ne parlions plus la même langue;
-j'étais devenu comme un étranger dans ma maison. Pauvre mère!
-qu'aurait-elle dit si elle avait pu deviner mes misères, soupçonner la
-détresse, où je me débattais, affolé? Où était-il hélas! le sauvageon de
-jadis, la petite âme qui s'était épanouie là, si fraîche, entre ces
-vieilles murailles? Ah! qu'il aurait mieux valu ne pas changer, vivre et
-mourir où avaient vécu, où étaient morts les miens, pareil à ceux
-d'avant comme à ceux d'après, surgeon du même arbre et cet arbre soudé
-au roc, enraciné dans les traditions ancestrales! Mais il était trop
-tard, j'avais sucé le virus de l'éducation sentimentale; déserteur du
-foyer rustique, je devais penser, je devais souffrir en bourgeois!
-
-Dès le lendemain de mon arrivée à Marsous, à l'aube, je communiai une
-dernière fois, sous les espèces du pain bis et du lait encore fumant,
-avec ma mère, je reçus de ses lèvres un baiser rude et cordial, le
-baiser coutumier de nos adieux, et je m'enfonçai résolument dans l'âpre
-et tortueux massif qui garde la source du gave d'Azun. Je partis seul. A
-quoi bon un guide quand on n'a d'autre but que la fatigue? J'avais
-d'ailleurs une suffisante habitude de la montagne et de la vie
-montagnarde pour m'y aventurer sans péril.
-
-Je savais le chemin des cabanes de berger où je pourrais au besoin
-trouver un gîte pour la nuit, un abri pendant l'orage; ces bergers, j'en
-connaissais quelques-uns; les plus âgés m'avaient servi de guide
-autrefois; les plus jeunes avaient été mes camarades. Les chiens même,
-peu hospitaliers aux passants, me faisaient bon accueil; j'avais appris
-les paroles et les gestes qui désarment leur colère. Je les évitais
-d'ailleurs, eux et leurs maîtres, autant que me le permettaient les
-ressources de mon havresac. Un surplomb de rocher suffisait à protéger
-mon sommeil, une poignée de bruyères mortes ou de rhododendrons me
-donnait la flamme nécessaire à sécher mes vêtements arrosés par une
-averse.
-
-Je marchais sans presque m'arrêter, de la pointe du jour à la nuit
-noire. Pour me fatiguer, pour m'absorber davantage, je choisissais les
-plus mauvais chemins, les lacets les plus abrupts, les corniches les
-plus vertigineuses. Que ma pensée fût bornée en même temps que mon
-regard aux rocailles où heurtaient mes pieds, aux périls qui bordaient
-ma route, c'était ce que je cherchais, et ce n'était pas difficile à
-trouver dans ce méchant dédale d'éboulis, de crêtes et de pics qui se
-hérissent, se cassent ou s'aiguisent entre le Balaïtous et le port de
-Marcadau. Je me jouais à l'aise dans ces rudes passages, bercé par le
-vent des cimes, fouetté par l'haleine froide qui monte de l'obscurité
-des abîmes.
-
-Le crépuscule me surprenait quelquefois à l'entrée d'une estibe
-suspendue comme une écharpe de verdure entre deux précipices. Les
-troupeaux rentraient, les clarines des vaches tintaient longuement; les
-abois des chiens montaient vers le ciel avec la fumée des cuisines de
-pâtres. Je m'anuitais dans leurs cabanes. La tête appuyée au sac de sel,
-en guise d'oreiller, je sentais se poser sur mon front, à travers les
-trous de la toiture, le regard inquiet des étoiles. D'autres fois,
-surpris par l'invasion subite du brouillard, je cherchais quelque
-saillie de rocher, le creux d'un sapin, et j'y demeurais blotti, n'osant
-pas risquer un mouvement jusqu'à la prime clarté de l'aube. A la
-descente de Cambalès, une bourrasque de neige m'obligea un soir à
-m'abriter au plus près, sous l'étroit avancement d'un bloc de granit.
-Une brebis égarée dans l'estibe vint partager mon gîte; je m'écartai
-pour lui faire place, et je dormis d'un bon sommeil cette nuit-là, mêlé
-à la tiédeur de sa toison, à la douceur de son innocence.
-
-Les journées passaient ainsi: huit, dix? j'en avais perdu le compte. Les
-journées passaient, et l'oubli ne venait pas. L'image de Thérèse ne
-cessait pas de me poursuivre. La vie élémentaire que je menais, celle,
-plus élémentaire encore, autour de moi, des gens et des bêtes,
-favorisaient, innocentaient mon rêve. La volonté des astres plus
-proches, le jeu plus visible des forces premières, me conseillaient la
-soumission aveugle à la destinée, la docilité aux impulsions de
-l'instinct. Et quel plus beau cadre pour la figure aimée que ce jardin
-de la haute montagne, ce paradis d'herbe et de fleurs gardé par les
-précipices! C'étaient, pour Thérèse, les urnes bleues penchées vers le
-gazon des gentianes, pour Thérèse, le long des sentiers, en cortège, le
-flambeau triomphal des iris. Elle était là, partout; elle m'attendait le
-soir, assise, accoudée au granit, elle me précédait le matin, légère au
-bord des abîmes.
-
-La fatigue de la marche enfiévrait encore mes visions, les animait d'une
-ardeur plus voluptueuse. Comme les ascètes au désert, les tentations
-rôdaient autour de moi, plus hardies à mesure que les privations me
-rendaient plus faible. Hélas! tout mon effort de conversion
-n'aboutissait qu'à profaner l'image de Thérèse, à la faire descendre à
-la portée de mon désir.
-
-Mon courage était à bout; mes forces défaillaient. Ce train de marche,
-soutenu seulement d'un peu de lait et de pain achetés aux bergers, avait
-fini par m'épuiser. Mes jambes avaient peine à me porter, ma tête à
-garder l'équilibre. A la montée de Splumouse, le pied me manqua au bord
-d'un rocher lavé par les vapeurs de la cascade; je glissai, je roulai
-dans le précipice. Des pâtres qui, la saison du pacage terminée,
-ramenaient leurs troupeaux aux herbages de la vallée d'Argelès, me
-ramassèrent meurtri, grelottant de fièvre et de froid, au bord du gave.
-Ils me hissèrent sur la barde de l'âne qui portait leur léger bagage, et
-ce fut en ce rude équipage que je fis, le soir même, ma rentrée au
-logis.
-
-J'étais, je m'avouai vaincu. Je cédai à ma douce ennemie, je me livrai
-tout entier au pouvoir de l'Image. Et cette démission ne fut pas d'abord
-sans douceur. Après la lutte, il y avait quelque plaisir à fermer les
-yeux, à se confier au vertige. Ma conscience n'agissait plus; l'instinct
-de la conservation lui-même s'était endormi. Il ne me restait plus que
-le pouvoir d'imaginer et de sentir; mais imaginer ne me suffisait plus,
-et la réalité me demeurait inaccessible. Ma vie désormais était vouée à
-cette impasse. Ni projet, ni rêve. Je descendais d'un pas lent et sûr,
-je m'enfonçais dans le néant.
-
-La chute précipitée à noires rafales ou alentie en soleillées tardives
-du bienveillant automne, s'accordait avec la décomposition très douce de
-ma vie sentimentale. Quelque chose pleurait, s'attendrissait autour de
-moi, avec moi me semblait-il. Larmes de pluie, caresses des feuilles
-mortes, fatigue de l'herbe qui se couchait pour mourir, tout se prêtait,
-s'accommodait à mon deuil.
-
-La saison des eaux était finie, les vacances terminées. Les villas
-avaient fermé leurs persiennes, le Casino avait replié ses oriflammes;
-le décor de joie fléchissait, s'effilochait dans le brouillard.
-J'errais, pauvre âme en peine à travers ces déchéances, et d'eux-mêmes
-mes pieds reprenaient les chemins voués au souvenir. Mais je n'étais
-déjà plus le pèlerin ardent et pieux qui recense et qui recueille;
-j'étais le désespéré qui fuit, traqué par l'idée fixe, l'être machinal
-qui s'abandonne au destin. Comme les nids du printemps aux squelettes
-nus des branches, je retrouvais des parcelles de ma vie accrochées aux
-ronces flétries, mêlées à la litière des pourritures végétales. Et
-tantôt je rejetais du pied ces vestiges, je souhaitais de les voir
-s'anéantir avec ma passion au creuset de la mort universelle, tantôt je
-me prosternais sur ces traces, je collais mes lèvres à l'écorce des
-arbres, à la boue des chemins.
-
-Depuis une semaine déjà, Jacques avait repris ses occupations d'écolier;
-dans le rond de la lampe, chaque soir, il feuilletait ses livres,
-compulsait ses dictionnaires, tandis que, à côté de lui, ces dames
-travaillaient à broder de fleurs et d'attributs symboliques un tapis
-d'autel destiné à la paroisse. La ronde familière des heures tournait de
-nouveau, menée par l'habitude, dans la maison automnale. Et j'étais là
-moi aussi, identique en apparence et si différent, hélas! J'étais là,
-prisonnier d'un devoir insipide, m'excitant sourdement à la révolte;
-combinant des plans d'évasion qui m'épouvantaient, aussitôt ébauchés, et
-que je laissais en suspens.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Cyprienne fut la première à s'apercevoir de la discordance.
-
---Qu'avez-vous, André? m'interrogea-t-elle; que se passe-t-il dans votre
-tête? Voilà plus de huit jours que vous ne m'avez pas dit un mot
-d'amitié. Bonjour, bonsoir, vous nous traitez, ma mère et moi, comme des
-étrangères. Rien ne vous intéresse d'ailleurs; vous ne vous occupez de
-rien. Qu'avez-vous? Vous paraissez souffrant; si vous l'êtes, dites-le;
-on vous guérira; vous savez que je m'entends à soigner les malades.
-
---Un peu de fatigue simplement, répondis-je.
-
---Ce sont vos courses à pied qui vous ont fait mal, reprit Cyprienne.
-Mais quelle idée aussi! Comme si vous ne pouviez pas rester tranquille!
-
---Tranquille? Et je ne le suis que trop. Vous ne voyez donc pas que
-c'est le désoeuvrement qui me tue! Oh! si j'avais un métier!
-
---N'êtes-vous pas poète, archéologue, que sais-je encore?
-répliqua-t-elle.
-
---Ce n'est pas un amusement, c'est une fonction qu'il me faudrait.
-
-La vérité était que je commençais à tourner autour d'un prétexte
-plausible d'aller à Toulouse. Et ce prétexte était déjà trouvé. Il
-s'agissait d'acheter une étude de notaire, et d'abord de terminer mes
-études de droit à la faculté de Toulouse où j'avais pris mes premières
-inscriptions. Comment justifier ce projet aux yeux de Cyprienne et de ma
-belle-mère? Je suis honteux de l'avouer, mais l'envie de partir me donna
-l'ingéniosité nécessaire. Les bonnes raisons d'ailleurs ne me manquaient
-pas. Je fis valoir les dangers d'une oisiveté prolongée, les tentations
-du Casino et du Cercle. Et je citais des noms à l'appui; j'énumérais de
-récentes catastrophes.
-
-Ma belle-mère secouait la tête. Tout cela était bon à dire, mais j'étais
-bien vieux pour prendre un état.
-
---Vieux, soit, répliquais-je; cependant je suis déjà à moitié notaire.
-Avec quelques mois de stage chez un confrère et quelques inscriptions de
-plus à Toulouse, afin d'avoir un diplôme, je serai prêt à exercer.
-
---A Toulouse! s'exclamait Cyprienne. Alors me voilà veuve et vous voilà
-étudiant!
-
-Je rassurai Cyprienne. J'expliquai qu'on m'autoriserait à préparer mes
-examens à Argelès. J'en serais quitte avec deux on trois voyages. Peu de
-chose en somme pour un résultat de cette importance. Et comme je les
-jugeai un peu ébranlées, la fille et la mère, je ne poussai pas plus
-loin ce premier avantage.
-
---Réfléchissez, leur dis-je, rien ne presse. Ce que j'en ferais, ce
-serait autant pour vous que pour moi, pour Jacques surtout dont
-l'éducation, si nous voulons la pousser un peu loin, sera une charge un
-peu lourde.
-
-Ces dames y pensèrent si bien que ce fut ma belle-mère qui m'en reparla
-la première.
-
---Si ça ne devait pas vous éloigner trop souvent de nous, me dit-elle,
-et s'il y avait une étude à acheter à Argelès, on pourrait voir.
-
-Justement il y avait une étude à acheter. Notre voisin, M. Dartigue,
-pensait à prendre sa retraite. Il m'en avait encore parlé la veille au
-Cercle. L'étude n'était pas des plus importantes, mais si peu que l'on
-continuât à bâtir près de la gare, et à spéculer sur les terrains, il y
-aurait des actes fructueux à passer.
-
-Ma belle-mère était amorcée. Cyprienne résistait encore. Cette
-perspective de changement la déroutait. Elle se préoccupait de ce qu'on
-en penserait en ville. Il lui en coûtait de renoncer à notre façon de
-vivre, fermée et obscure, pour prendre un train de cérémonies et de
-visites.
-
-Je lui laissai le temps de s'accoutumer à cette idée. Je feignais
-d'hésiter moi-même; je poussais l'hypocrisie jusqu'à me plaindre des
-ennuis que me donneraient mes déplacements obligés à Toulouse. Je
-déplorais le supplice des restaurants, la tristesse de la chambre
-d'hôtel. Et j'invitais ces dames à m'accompagner, sachant bien qu'elles
-se refuseraient à ce supplément de dépenses. Une catastrophe imprévue,
-un trou de quelques milliers de francs creusé tout à coup dans les
-finances de ma belle-mère, trop crédule aux valeurs à gros intérêts,
-précipita la crise. Le notariat seul pouvait réparer la brèche. Il fut
-convenu que j'irais à Toulouse m'entendre avec ces messieurs de la
-Faculté pour mes examens. Après quoi, l'on ferait des ouvertures à Me
-Dartigue.
-
-La Toussaint approchait et l'hiver. Ces dames m'engagèrent à presser mon
-départ. Une fois entrées dans la combinaison, elles pointaient en avant,
-s'animaient à décréter l'avenir; et, tout en calculant et en projetant,
-elles travaillaient à la réfection de ma garde-robe, elles inspectaient
-soigneusement le linge et les habits destinés au voyage. On m'avait
-donné des commissions pour Thérèse. On avait préparé des cadeaux. Il y
-avait entre autres souvenirs indigènes un pot de miel de Marsous et une
-provision de farine de blé noir pour faire des crêpes. J'y avais joint
-en mon nom une clarine de vache de fabrication ancienne et encore une de
-ces quenouilles en bois de frêne que les pâtres pyrénéens décorent de
-dessins rose vif et bleu pâle dans le goût arabe le plus pur.
-
-Tout était prêt. C'était moi maintenant qui retardais le départ. Tant
-qu'il s'était agi de machiner ou de manoeuvrer le piège où devaient
-tomber ma femme et ma belle-mère, mon ardeur scélérate ne s'était pas
-démentie. Mais aussitôt le succès de ma mauvaise action assuré, le
-remords m'était venu, le dégoût de ce que j'avais fait, la peur de ce
-que j'allais faire. J'avais pitié des innocents que je sacrifiais: pitié
-de Jacques, pitié de Cyprienne. Pauvre femme! Tous mes griefs contre
-elle, si légers d'ailleurs, ne m'étaient plus rien; je ne voyais que ses
-qualités d'ordre, de fidélité, de dévouement. Ce lien entre nous, que je
-croyais si relâché, me tirait à elle au moment où je me décidais à le
-rompre.
-
-Dix fois je fus au moment de renoncer à mon projet, de demander pardon à
-ma dupe. Je m'y serais décidé peut-être si mon secret n'eût
-appartenu qu'à moi seul. Chaque marque d'affection--même la plus
-insignifiante--que je recevais de Cyprienne, chacune des recommandations
-puériles et touchantes qu'elle me prodiguait au sujet de mon voyage me
-mettait le rouge à la figure. Je me détournais d'elle et de mon fils; je
-n'osais pas les regarder en face.
-
-Puis venait un nouvel assaut de l'Image et mes remords disparaissaient;
-je ne pensais plus qu'au départ.
-
-Je me souviens de la dernière journée.
-
-C'était au commencement de novembre, un après-midi triste et doux
-infiniment. Jacques était là, en congé du jeudi. Il me donnait ses
-commissions pour Toulouse.
-
---Vous embrasserez Thérèse pour moi! me recommandait-il.
-
-Cyprienne souriait. C'était affreux. Peut-être ne les reverrai-je
-jamais, pensais-je. Qui sait à quel désastre je cours. Et je me figurais
-ce qui se passerait après la catastrophe, la maison sans moi, sans rien
-qui rappelât que j'avais existé, sans un portrait au mur, sans un mot de
-souvenir sur les lèvres. Mon coeur se serrait. L'intimité des choses
-autour de moi, la cordialité des meubles, faisaient la désertion plus
-coupable, la séparation plus cruelle. Ils disaient, ces meubles choisis
-par moi, ces papiers aux couleurs déjà flétries, ils disaient l'illusion
-de l'entrée en ménage, le château de bonheur, le château fragile
-construit hier et sitôt détruit de mes propres mains. Un rayon du soleil
-couchant, un rayon jaune caressait les lilas déjà dépouillés de la
-terrasse; par la porte à vitres, entr'ouverte, l'odeur de la saison nous
-arrivait, une odeur de feuilles mortes et de fleurs mourantes.
-
-Quelque chose aussi se mourait en moi. Mes yeux se mouillèrent. Et, ce
-n'était pas seulement mon bonheur conjugal que je pleurais, mais encore
-mon amour pour Thérèse, ou du moins la première fleur de cet amour, le
-fantôme léger de la jeune étrangère, une Thérèse déjà disparue avec la
-tendresse voilée, la pudeur aurorale de ma passion naissante.
-
-L'ombre du soir cachait mon trouble.
-
-L'omnibus était là; j'abrégeai les adieux.
-
---Télégraphie-nous en arrivant, recommanda Cyprienne. Et Jacques:
-
---N'oublie pas que tu m'a promis une arbalète.
-
-Mon Jacques! ma Cyprienne!
-
-Je partais et un Argelès crépusculaire défilait devant moi, un Argelès
-déformé par l'émotion de l'adieu; les maisons, les jardins, la montagne
-au-dessus, m'apparaissaient avec les raccourcis ou les prolongements du
-souvenir, l'Argelès d'autrefois mêlé à l'Argelès d'aujourd'hui: une
-chose illimitée, vacillante dans le trouble et dans le rêve.
-
-Mais une autre vision bientôt s'interposait, comme jalouse. Et, aussitôt
-revenue, elle me reprenait, me remplissait tout entier. Calculs,
-hésitations, regrets, s'évanouirent encore une fois. Triste jouet de la
-force imprudemment appelée par l'incantation de mon désir, frénétique et
-passif, je me laissai porter vers l'Image.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-J'étais à Toulouse; quelques pas à peine me séparaient de mon amie. Et
-au moment de la revoir, dans sa rue déjà, presque à sa porte,
-j'hésitais, je n'osais plus avancer. Pour la première fois, depuis mon
-départ d'Argelès, des doutes me venaient. Quel accueil allais-je
-recevoir? Malgré mon application à lire entre les lignes des lettres que
-Thérèse adressait à Cyprienne, je n'y avais jamais rien découvert qui
-confirmât les demi-aveux qu'elle avait laissé échapper en quittant
-Argelès. Pas plus après qu'avant la nouvelle communiquée par ma femme de
-mon prochain voyage, elle n'avait écrit un mot que je ne pusse
-interpréter comme un encouragement à la rejoindre. Était-ce oubli,
-était-ce excès de prudence? Je ne savais trop qu'en penser. J'avais beau
-m'échauffer sur le passé, évoquer les paroles, les attitudes les plus
-significatives, je ne parvenais pas à me rassurer tout à fait. Ce qui
-avait été pouvait très bien ne plus être; et, m'aimât-elle encore, il se
-pouvait que calmée par quatre mois d'absence Thérèse vît avec peine,
-avec terreur peut-être, revenir l'auteur de la blessure que le temps
-commençait à cicatriser. Plus d'une fois, en d'autres circonstances de
-ma vie, j'avais eu l'occasion de constater à mes dépens les brusques
-variations, les reniements subits de l'âme féminine; plus d'une fois,
-j'avais retrouvé glacé par l'indifférence, froncé par le dédain, le
-visage que j'avais quitté la veille enfiévré de mes caresses, baigné des
-larmes de la volupté reconnaissante: trahisons à demi involontaires d'un
-être d'instinct que sa légèreté seule défend contre les suites de ses
-faiblesses. Qu'aurais-je à m'étonner si la vertu en péril se servait des
-mêmes armes que la prudence égoïste?
-
-Plus j'y réfléchissais et plus s'aggravaient mes craintes. Le coeur me
-manquait pour aborder Thérèse. Elle habitait alors rue du
-Pont-de-Tounis,--une petite rue qui relie Toulouse avec l'île formée par
-la Garonne et le canal de fuite du moulin du Château, qu'on appelle
-aussi la Garonnette. Sa maison était à côté du pont. Je la
-reconnaissais, telle qu'elle me l'avait décrite, à la véranda qu'elle
-portait en encorbellement sur ce diminutif de fleuve qui s'en allait,
-rapide comme un gave, bordé de jardins en terrasse dont les saules
-laissaient pendre par endroits leurs branches au fil de l'eau. Des
-détails d'intérieur, des couleurs de tentures, des dorures de cadres se
-révélaient à travers les larges baies vitrées; des silhouettes se
-mouvaient; une fenêtre s'ouvrit, une figure se pencha: Thérèse. Je me
-retournai vivement, je m'enfuis. Je remontai la rue de la Fonderie, je
-longeai des façades de vieux hôtels, des rez-de-chaussée obscurs, des
-portes de couvents. Une cloche se mit à sonner les vêpres. C'était un
-dimanche. Le trottoir devant moi s'animait, se peuplait peu à peu. Au
-bout de la rue, je me heurtai à de la foule. Des éventaires errants
-charriaient des gâteaux et des confiseries populaires; des roues de
-moulin en papier multicolore viraient aux mains des tout petits, et, de
-loin, à larges ondées de cuivre, arrivait l'écho d'une musique
-militaire. Je me mêlai à la cohue; je me laissai porter vers la grille
-ouverte du Grand-Rond. Là, des couples de bourgeois somptueux, des dames
-caparaçonnées, des brochettes de jeunes filles rieuses, le nez dans la
-tiédeur du manchon, tournaient sous les ormeaux effeuillés, autour du
-jet d'eau. Un rayon de soleil mouillé glissait entre les nuages, et, à
-travers la vapeur diffuse de novembre, des blancheurs de statues se
-levaient de la perspective verte des pelouses.
-
-Après un intervalle de repos, la musique allait reprendre. Des cuivres
-étincelaient, rangés en cercle sur la plate-forme du kiosque. Les
-promeneurs en même temps ralentissaient le pas; des groupes
-s'arrêtaient; un moment oscillante, la foule se fixait, attentive.
-Brusquement, sur un motif de fanfare orgueilleux et brutal éclata
-l'introduction de _Carmen_, et le rêve aussitôt jeta son décor
-d'illusion sur la vie. La sensation de l'hiver s'abolit; les colorations
-espagnoles s'épanouirent ardentes, sur la grisaille du ciel toulousain;
-reléguant les frivolités de la parade mondaine, la passion s'affirma, la
-folie d'aimer insinua son vertige. Des rythmes de danses exotiques, avec
-le retour de leur cadence voluptueuse endormaient les volontés; des
-appels exaltés au bonheur, à l'ivresse de l'instinct brisaient les
-résistances, tandis qu'en une plainte haletante,--tel l'éclair rouge
-d'un coup de poignard asséné par le destin,--la tragédie se déchaînait,
-le châtiment allongeait sa main sur les coupables. Et le drame expirait.
-Un sanglot final allait le long des voûtes d'arbres vers la ville,
-porter aux coeurs troublés la suggestion de l'amour.
-
-Déjà les groupes d'écouteurs se dispersaient, la rumeur des paroles et
-des rires montait de nouveau, confuse.
-
-Je me remis à marcher, moi aussi, mais rapidement cette fois, au plus
-court, vers Thérèse. Au souffle de la musique, mes hésitations avaient
-fondu, l'Image m'avait ressaisi. J'étais José; plus coupable déserteur,
-transfuge de la famille et du devoir, je me rendais au rendez-vous
-assigné par la passion.
-
-Rue du Pont-de-Tounis, ce fut Thérèse qui vint m'ouvrir. La petite
-servante était à vêpres; Julien était sorti avec Marc qui vouait ses
-après-midi du dimanche à lui montrer les musées ou à le promener au bon
-air de la campagne. Thérèse, qui les accompagnait quelquefois, était
-restée ce jour-là auprès de sa mère un peu souffrante.
-
---Enfin! s'exclama-t-elle en m'apercevant. Depuis quand à Toulouse? Et
-Cyprienne? et Jacques? et Mme Lavernose? Cyprienne aurait dû vous
-accompagner. Elle n'aime pas voyager, n'est-ce pas? Tant pis; vous
-auriez dû l'emmener de force. Mais je bavarde, conclut-elle, et maman
-s'impatiente peut-être. Il lui tarde tant de vous voir!
-
-Je regardais, j'écoutais Thérèse, et il me semblait que ce n'était plus
-elle. Confrontée avec l'image que je m'étais fabriquée de mémoire et que
-l'excès de mon adoration avait déformée sans doute, elle me déroutait;
-et je restais hésitant entre les deux, paralysé par la nécessité de
-mettre d'accord la réalité et le rêve. Cette minute du revoir, si
-souvent vécue par moi en pensée, si passionnément attendue, commençait
-par un mécompte. Les puissances de mon être qui auraient dû chanceler,
-tressaillaient, à peine, effleurées par la secousse. Thérèse d'ailleurs
-n'avait pas l'air plus bouleversé que moi. La nuance même de son
-contentement excluait toute idée de trouble. Ainsi manifestée, cette
-joie me navrait, elle confirmait mes mauvais pressentiments. Thérèse
-était en train de m'oublier.
-
---Cyprienne vous avait annoncé; nous vous espérions depuis huit jours,
-me dit-elle. D'ailleurs vous savez bien que même arrivant chez nous à
-l'improviste, vous auriez été attendu. Venez, ma mère sera si heureuse
-de vous rendre un peu des bontés que vous avez eues pour sa fille!
-
---Des bontés! me récriai-je, et j'allais en dire davantage; mais Thérèse
-avait ouvert une porte intérieure; j'étais en présence de Mme Romée.
-
---M. Lavernose, annonça Thérèse.
-
-La dame se souleva de son fauteuil. Sur des épaules copieuses, alourdies
-de fichus et de châles, se balançait parmi les fanfreluches une tête,
-majestueuse, éclairée de deux yeux fureteurs et d'un sourire où
-l'aménité se faisait condescendante.
-
---Cher monsieur André! s'exclama-t-elle en me tendant une main
-chatoyante de bagues, quel bonheur de vous avoir, de vous dire toute
-notre reconnaissance. D'un geste épanoui elle me montrait Thérèse
-debout, appuyée à son fauteuil. Et bien, comment la trouvez-vous, notre
-malade, ajouta-t-elle. Superbe, n'est-ce pas? Et elle n'a jamais tant
-travaillé. Dix leçons par jour! Si je n'y veillais, elle ne prendrait
-pas le temps de manger, ni de dormir. L'air d'Argelès nous l'a
-transformée. Seulement elle se fatigue trop, voyez-vous. Elle n'est pas
-raisonnable. Vous nous aiderez à la distraire, monsieur Lavernose; elle
-vous écoutera peut-être. Une soirée au théâtre, un tour de promenade le
-dimanche. Il faut bien se montrer un peu, tenir son rang. Le malheur
-nous a forcés à sortir de notre monde; mais ma fille y rentrera un jour
-ou l'autre. Avec son nom et sa figure on n'est pas en peine de
-s'établir.
-
---Laissez donc, mère, interrompit Thérèse; vous savez bien que je n'ai
-aucune envie de vous quitter.
-
---Ni moi de te voir partir, reprit Mme Romée. C'est égal, à ton âge, je
-ne me serais pas arrangée d'une vie aussi triste que la tienne. Quand je
-pense qu'en arrivant à Toulouse, ton père et moi, nous fîmes plus de
-cent cinquante visites. Encore ne voyions-nous que les chefs de service
-et les officiers supérieurs. Il y a des situations qui obligent! se
-rengorgea-t-elle. A dix-sept ans, Thérèse avait déjà fait son entrée
-dans le monde, à un bal blanc chez notre directeur. Elle était
-d'ailleurs aussi grande qu'aujourd'hui, et encore plus jolie, si c'est
-possible!
-
---Maman! gronda doucement Thérèse.
-
---Eh bien, quoi? maman! Ne faudrait-il pas qu'on te trouve laide pour
-ménager ta modestie! C'est M. Lavernose qui protesterait alors! Puis,
-avisant mon chapeau que j'avais gardé à la main: Ah çà! dit-elle, vous
-pensiez donc nous quitter au bout d'un quart d'heure? Posez-moi ça, s'il
-vous plaît, installez-vous; vous savez que vous dînez ici. Oh! sans
-façon, Marc et vous et mes enfants: un dîner de famille. Oui, comme vous
-êtes, répondit-elle à une vague excuse de mon geste indiquant
-l'incorrection de ma tenue. Votre veston autorisera ma robe de chambre
-de malade. Vous n'êtes pas à vous gêner avec Thérèse, et quant à Marc,
-vous n'ignorez pas son mépris pour ces futilités. Voulez-vous le menu
-pour vous décider? Poule au pot, filet de boeuf... Un coup de sonnette
-interrompit l'énumération. Thérèse, qui était allée ouvrir revint avec
-un paquet.
-
---De la part de M. Lavernose, dit-elle, en l'offrant à sa mère.
-
---C'est le dessert qui arrive, expliquai-je; une idée de ma femme, elle
-a voulu vous faire goûter nos friandises locales. Devinez, mademoiselle
-Romée, dis-je, en déficelant le colis que j'avais donné l'ordre, en
-quittant l'hôtel, de porter à l'adresse de ces dames. Thérèse battait
-des mains:
-
---Du miel de Marsous, de la farine de blé noir. Bravo! nous allons faire
-des crêpes. Et ceci? interrogea-t-elle en déballant la clarine de
-cuivre.
-
---Une sonnette pour la salle à manger, expliquai-je.
-
---Dites plutôt un outil de magicien pour évoquer la montagne. Écoutez!
-Elle secouait la clochette, et comme par une écluse ouverte le carillon
-bondissait: une cascade de sons rauques d'une fêlure tout à fait
-suggestive. Vous souvenez-vous de notre promenade au Bergonz, monsieur
-Lavernose?
-
---Et de votre souhait d'hiverner dans la grange? Parfaitement, je n'ai
-rien oublié, mademoiselle. Et s'il vous prenait jamais fantaisie de
-réaliser votre rêve, voici, lui dis-je, de quoi occuper vos veillées.
-
-J'avais démailloté la quenouille de frêne. Thérèse s'extasia sur les
-peintures dont elle était décorée; elle avait vu les mêmes couleurs, les
-mêmes dessins sur de la faïence persane, et c'était bien sans doute la
-même origine; une tradition d'art oriental léguée par les pâtres arabes
-aux bergers celtibériens, et qui s'était transmise fidèlement jusqu'à
-nos gardeurs de moutons.
-
-Mme Romée examina l'objet à son tour, mais pas au même point de vue.
-
---Oh! le joli manche d'ombrelle! s'exclama-t-elle; avec de la soie à
-mille raies, style directoire, ce serait d'un effet!
-
---Une ombrelle! merci bien; quenouille elle restera, protesta Thérèse.
-Je veux la charger d'étoupes et m'exercer à filer cet hiver. En
-attendant, je vais la suspendre dans mon atelier. Venez-vous m'aider,
-monsieur Lavernose?
-
---C'est ça, allez, insista Mme Romée. Thérèse vous montrera notre
-appartement. Oh! rien de beau à voir. Ce n'est pas comme il y a six ans,
-quand nous habitions rue d'Alsace! Là, par exemple, nous aurions eu de
-la place pour vous recevoir: dix croisées de façade sur la rue! Ah! qui
-m'aurait dit alors qu'un jour viendrait où je me contenterais d'un petit
-logement rue du Pont-de-Tounis!
-
---Ne dites pas de mal de notre rue, reprit Thérèse. Croyez-vous que je
-n'aime pas mieux voir passer de la belle eau vive sous mes fenêtres que
-vos tramways de la rue d'Alsace! Et notre appartement n'est pas si mal.
-Vous allez en juger, monsieur Lavernose. Dites-moi si cet atelier ne
-donne pas l'envie de travailler?
-
-C'était la véranda vitrée qui servait d'atelier à Thérèse. Son bureau,
-très petit, en acajou bruni par l'âge, un vieux serviteur, occupait un
-angle du côté de la rivière. Quelques romans à couverture jaune, un ou
-deux volumes de poésie, un bouquet d'héliotropes d'hiver dans un cornet
-de cristal, meublaient ce coin préféré où l'artiste venait se délasser
-des assauts donnés aux touches blanches et noires, des corps à corps
-avec Liszt ou avec Chopin.
-
-En bonne place, juste au-dessus du bureau, s'étalait une vue d'Argelès,
-prise de la gare. La petite ville s'y trouvait reproduite assez
-minutieusement pour qu'on pût lire les enseignes des hôtels, désigner
-l'emplacement de chaque maison. La nôtre s'y reconnaissait au berceau de
-clématite planté à l'angle de la terrasse, au tendelet de coutil qui
-barrait la façade blanche d'une mince ligne d'ombre.
-
---Vous voyez que votre pays est toujours resté devant mes yeux, me fit
-remarquer Thérèse. Avec une loupe, on arriverait peut-être à vous
-retrouver dans ce point noir qui bouche la porte à vitres de votre
-salon.
-
-C'était dit d'un air aisé, sans embarras, sans mystère, et l'attitude
-était d'accord avec la parole. Il fallait bien me rendre à l'évidence.
-De la Thérèse qui m'était apparue un matin à Argelès, de la figure
-bouleversée par la passion naissante, il ne restait plus rien. La
-distance, le temps, la réflexion avaient fait leur oeuvre. La guérison
-avait peut-être été lente, mais elle paraissait complète. Thérèse avait
-cessé d'être à moi. J'arrivais trop tard; j'avais laissé passer l'heure;
-celle que je venais chercher n'y était plus. Je n'avais qu'à chercher un
-prétexte honnête pour abréger mon séjour à Toulouse et à me donner une
-contenance jusqu'au moment du départ.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Thérèse s'était-elle aperçue de ma déception? Elle tournait autour de
-moi, caquetait, affectueuse et gaie; il me semblait maintenant qu'elle
-s'évertuait à parer ce rôle un peu sévère de l'amie qu'elle avait pris
-et qu'elle aurait voulu, sans doute, que j'agrée de bon coeur. A défaut
-d'une explication qu'elle n'aurait eu garde d'aborder, son attitude me
-laissait deviner son désir. Ne pouvant pas être tout pour moi, elle
-tenait cependant à être quelque chose; elle s'efforçait de reculer
-jusqu'aux limites permises la place qu'elle s'était assignée dans ma vie
-et dans mon coeur. Tout ce qu'elle me disait en témoignait, et jusqu'à
-sa façon de le dire. Jamais elle n'avait été plus libre avec moi, plus
-confiante; jamais elle ne m'avait plus ouvertement initié aux détails de
-sa vie, aux secrets de sa pensée. C'était d'elle à moi un abandon
-charmant, une sécurité parfaite. Son geste m'invitait à la suivre dans
-ce chemin de l'amitié par où nous étions passés au début de notre
-liaison. L'amitié actuelle était seulement plus intime.
-
-Thérèse me parlait de sa mère, de son frère comme à un proche, avec des
-familiarités, des particularités sur leur santé, sur leur caractère, qui
-supposaient de ma part, pour que je m'y intéresse, un attachement déjà
-ancien. Elle insistait de manière à m'émouvoir, à me mettre de moitié
-dans son dévouement, sur la faiblesse, l'incapacité à gouverner de sa
-mère. Surtout elle travaillait à écarter de mon esprit l'idée d'une
-rivalité possible de Marc et d'une rivalité heureuse. Cela à demi-mot,
-en sous-entendus; mais si adroitement qu'elle la déguisât, son
-application à me rassurer ne m'échappait pas; et je l'expliquais à ma
-manière. Marc allait arriver; à tout prix il fallait éviter un choc, une
-reprise de mes préventions, de mon hostilité contre lui.
-
-J'étais loin de lui faciliter sa tâche. Blessé par elle, j'essayais de
-la blesser à mon tour. Je trompais ses habiletés, je déroutais ses
-stratagèmes. Je faisais celui qui ne comprend pas, qui ne veut pas
-comprendre. J'allais au delà du sacrifice qu'elle me demandait, je
-dédaignais ce rôle d'ami où elle s'évertuait à me cantonner; je jouais
-l'indifférence, je m'éloignais d'elle, je devenais le visiteur,
-l'invité, je me condamnais,--et elle avec moi,--aux banalités de la
-conversation mondaine. Elle se dépitait alors, elle aussi. Elle me
-boudait, et des silences se prolongeaient entre nous dont la
-signification s'aggravait de minute en minute. Évidemment elle avait
-tout dit, elle avait épuisé ses ressources. Il fallait renoncer à mon
-amitié ou courir avec moi les risques de l'amour. Mon entêtement ne lui
-laissait pas d'autre alternative. Le temps lui manquait d'ailleurs pour
-se retourner, pour chercher une meilleure issue. La brave fille se
-désespérait et moi je prenais une joie mauvaise à son désespoir.
-
-Cependant sa souffrance constatée m'amenait bientôt à une conclusion
-consolante, encourageante même pour mon amour-propre. Tout n'était pas
-fini. Thérèse tenait encore à moi, et, dès lors, que m'importait le
-caractère qu'il lui plaisait de donner à son sentiment? Étais-je assez
-dépravé d'esprit, assez gâté de coeur, pour faire un crime à la chère
-créature de vouloir accorder son affection avec ses devoirs? Cette
-passion qui avait été pour moi un jeu, un exercice d'imagination, une
-entreprise de platonisme suspect, bientôt dégénéré en exaltation
-voluptueuse, elle essayait, elle, de la purifier, de la transformer en
-un lien bienfaisant à nous deux, innocent aux autres, et je lui en
-aurais voulu, et j'aurais opposé à sa noble tentative la résistance de
-mon égoïsme déçu!
-
-Je me soumis, je dépouillai cette apparence de raideur qui la
-suppliciait; je fis assaut avec elle de gaieté, de tendre enjouement.
-Notre visite à l'appartement finit en éclats de rire... La petite bonne
-venait de rentrer. Il s'agissait d'organiser avec elle, sous les ordres
-de Thérèse et d'après mes souvenirs de Marsous, la confection des
-fameuses crêpes de blé noir. Mes souvenirs n'étaient malheureusement pas
-très précis, et la compétence de Thérèse se trouvait un peu courte. La
-naïveté de nos combinaisons, jointe à l'ahurissement de la trop jeune
-cuisinière, nous furent une occasion de bouffonneries intarissables.
-
-Marc arriva à propos pour nous tirer d'embarras. De notre vague
-empirisme il déduisit une recette pratique; il indiqua les proportions
-et les doses et la durée plausible de la cuisson. Un historien devait
-être bon à tout, affirmait-il. Malgré sa gaieté apparente et son égalité
-d'humeur, je le trouvai changé, cet inaltérable Marc. Sa philosophie, je
-le sus un peu plus tard, avait été mise à une dure épreuve. Sa santé,
-outil précieux dont il avait abusé peut-être, s'était gâtée tout à coup.
-Sa vue était menacée; on le lui avait donné à comprendre, et cet
-avertissement l'obligeait à des ménagements, à des repos contrariants
-pour un laborieux comme lui et qui avait besoin pour réussir de tout
-l'effort de son travail. Marc n'avait d'ailleurs remisé aucune de ses
-ambitions; mais si le but était le même et la certitude de l'atteindre,
-il ne pouvait pas se dissimuler que l'étape serait plus longue. Le
-bonheur s'éloignait, le mariage prévu, combiné, devenait, pour quelque
-temps encore, irréalisable. Ainsi la sagesse de Marc se trouvait logée à
-la même enseigne que ma folie; sa tendresse légitime pour Thérèse, aussi
-bien que ma passion coupable, était réduite à s'alimenter de rêves.
-Est-il nécessaire d'ajouter que mon voyage à Toulouse, dont le but
-véritable ne pouvait pas échapper à sa clairvoyance, n'était pas pour le
-rasséréner, encore moins pour le disposer à me faire fête. Il eut la
-poignée de mains correcte et l'abord bienséant. Je ne pouvais pas lui en
-demander davantage.
-
-Je le négligeai d'ailleurs pour m'occuper de Julien qui rentrait avec
-son mentor. C'était un enfant délicat, une figure fine et mobile avec
-des yeux de fièvre et un sourire féminin d'une grâce presque morbide. Il
-me fit un accueil à la fois timide et fier, calin et inquiet. Tout de
-suite, aux premiers mots échangés, à son attitude avec sa soeur et avec
-sa mère, j'eus la révélation d'une nature vibrante et sèche, égoïste
-sous une enveloppe de séductions et de caresses. Sa mère le gâtait; elle
-était flattée de sa joliesse, de ses élégances précoces; leurs goûts
-s'associaient, leurs vanités se portaient secours. Je les devinais en
-lutte tous les deux contre Thérèse: la grande soeur prêchant la raison
-et le travail à Julien, la mère toujours prête à excuser ses
-étourderies, à favoriser ses caprices. Marc encore plus que Thérèse
-était leur bête noire. Trop faibles pour secouer l'autorité qu'il avait
-pris dans la maison, ils soulageaient leur antipathie en une guerre à
-coups d'épingles.
-
-Ce fut, ce soir-là, à propos d'un léger mal à la tête dont se plaignait
-l'enfant, et Mme Romée ne manquait pas de l'attribuer à la visite au
-musée qu'il venait de faire sous la conduite de Marc.
-
---Quelle idée d'aller lui montrer des tableaux le dimanche, après qu'il
-a passé toute la semaine le nez dans ses livres. Il aurait été plus
-simple et plus hygiénique de le conduire au Grand-Rond.
-
---Tourner comme au manège pendant une heure! riposta Marc; voilà un
-genre de distraction auquel je n'aurais jamais songé. D'ailleurs ce
-n'est sûrement pas le musée qui a fatigué Julien. Nous nous sommes
-contentés de faire un tour de cloître; nous avons examiné quelques
-bustes d'empereurs romains, deux ou trois autels votifs, une stèle
-funéraire. Je voudrais qu'il voie les choses en même temps qu'on les lui
-enseigne; c'est le bon moyen pour les fixer dans la mémoire.
-
---Et quand il se sera fourré tout ça dans la tête, il sera bien avancé,
-le pauvre petit, si toutes ces acquisitions se réalisent aux dépens de
-sa santé.
-
---Monsieur Échette, intervins-je, n'a peut-être pas assez de temps à lui
-pour faire promener votre fils. Si vous le voulez bien, je serai son
-compagnon de route. Nous visiterons ensemble la banlieue de Toulouse que
-je ne connais pas très bien. Au besoin, s'il veut accepter mes leçons,
-je lui ferai un cours de bicyclette. Les jours de congé, nous pédalerons
-ensemble... Qu'en dites-vous, monsieur Julien?
-
---Julien se fâchera si vous lui donnez du monsieur, répondit Thérèse en
-m'envoyant son frère qui me sauta au cou au lieu de me répondre.
-
---A la bonne heure! prononça Mme Romée. Vive le grand air et l'exercice!
-Il n'y a rien de tel pour les enfants. Cependant, vous le sortirez bien
-quelquefois en ville, n'est-ce pas, monsieur Lavernose? Il n'est jamais
-trop tôt pour s'habituer à se bien tenir, à marcher, à saluer comme tout
-le monde. Et vous me permettrez de vous accompagner quelquefois, quand
-il y aura quelque chose à voir, une tombola, un concert de charité, une
-de ces réunions où l'on est sûr de se rencontrer avec des gens comme il
-faut. Marc aussi viendra avec nous; nous les convertirons, Thérèse et
-lui; nous les empêcherons de s'encroûter dans leur sauvagerie.
-
---Mlle Thérèse se convertira peut-être, répondit Marc avec un sourire un
-peu amer; mais moi! Avant que vous m'ayez appris à nouer ma cravate!...
-Il s'interrompit pour regarder l'heure à la pendule et, faisant signe à
-Julien: nous avons encore une heure avant le dîner pour repasser tes
-verbes grecs, dit-il. Allons, viens.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
---Comment trouvez-vous notre ami Marc? me demanda Mme Romée, à peine
-Julien avait-il refermé la porte.
-
-Thérèse m'implorait du regard.
-
---C'est un garçon de mérite, répondis-je; il a de l'intelligence, de la
-volonté et du coeur...
-
---De la volonté surtout, riposta Mme Romée; il est parfait, mais il a la
-perfection ennuyeuse; il pontifie du matin au soir et du soir au matin,
-car il doit sûrement régenter quelqu'un en dormant. C'est une manie, et
-une manie qui s'aggrave. J'ai vu le temps où il riait quelquefois, où il
-daignait avoir de l'esprit à l'occasion. Maintenant, c'est fini; le
-devoir, la raison, la raison, le devoir, il ne sort pas de là. Sa figure
-s'allonge en même temps que ses discours, et ses discours sont
-interminables. Ah! quel homme!
-
---Maman! maman! réclama Thérèse. Comment peux-tu oublier ce que Marc a
-été pour nous, ce qu'il fait tous les jours pour Julien?
-
---Pour Julien ou pour Thérèse? S'il n'y avait que ton frère et moi ici,
-j'ai bien peur qu'on ne l'y verrait pas si souvent. Dévoué, certes, il
-l'est, je n'y contredis point; mais c'est du dévouement à gros intérêts,
-un bon placement; et il compte un jour ou l'autre rentrer dans ses
-débours. Seulement...
-
---Assez! assez! supplia Thérèse. Vous voulez donc que M. Lavernose nous
-prenne pour des ingrats. Ne croyez pas un mot de ce que dit maman, me
-recommanda-t-elle; elle ne le pense pas. Marc l'agace quelquefois, c'est
-vrai, il n'est pas assez homme du monde pour elle; mais elle l'aime bien
-au fond; elle a pour lui toute l'estime et l'affection qu'il mérite. Pas
-vrai, maman?
-
-Maman s'inclina avec un sourire plein de réticences.
-
-Le dîner qu'on vint annoncer un moment après la délivra du danger de
-parler et de la contrainte de se taire. La bonne dame était gourmande.
-Pendant qu'elle se donnait tout entière à son occupation favorite, et
-que Julien s'animait à conter à Marc la chronique du lycée, les charges
-des pions, les caricatures de condisciples, Thérèse et moi nous causions
-d'Argelès, de nos promenades sous les châtaigniers de l'Aïroulat, le
-long des ruisseaux, à travers les prairies en fleurs qui bordent le
-gave. On eût dit que la chère enfant cherchait à me ramener doucement en
-arrière, à me rendre, avec le souvenir de ces belles journées, la
-tranquillité d'esprit, la pureté de coeur qui avaient enchanté le début
-de notre liaison. Oublions, avait-elle l'air de penser, oublions,
-voulez-vous? les heures mauvaises, oublions les pas que nous avons faits
-ensemble sur le chemin de l'impossible. Je ne veux pas savoir,--je ne le
-devine que trop,--pourquoi vous êtes ici; je vous défends de me le dire.
-Ce vent de folie qui vous a poussé vers moi, je ne veux pas en sentir le
-souffle sur mon visage. Nous avons été imprudents tous les deux, mon
-pauvre ami, tous les deux nous avons souffert. Aidons-nous maintenant à
-guérir. Puisque ce répit nous est donné, puisque cette douceur nous est
-permise de vivre encore quelques jours côte à côte, goûtons cette
-douceur, savourons ce répit. Savourons-le en tremblant; prenons garde de
-dire un mot, de faire un geste qui puisse rompre le charme.
-
-Tel fut le discours muet de Thérèse, et mes yeux s'unirent aux siens
-pour conclure le pacte. Sous les espèces symboliques des crêpes de
-Marsous, nous communiâmes tous les deux dans le Souvenir. Mme Romée, qui
-n'avait pas les mêmes raisons que nous de les trouver bonnes, fit la
-grimace en goûtant au plat pyrénéen. Julien, en revanche, demanda à y
-revenir, et Marc lui-même ne fut pas insensible à la poésie de cette
-nourriture virgilienne.
-
---Quand je reviendrai au pays, lui dis-je, je porterai vos remerciements
-à nos abeilles. Ce sont elles, c'est le miel qu'elles tirent des fleurs
-de la montagne qui font tout le mérite de nos crêpes.
-
---Les abeilles de Marsous dorment sans doute maintenant sous la neige;
-et vous n'êtes pas pressé de les réveiller pour vous acquitter de ma
-commission, répondit Marc. Si, comme me l'ont annoncé ces dames, vous
-avez l'intention de terminer vos études de droit à Toulouse, vous en
-avez pour quelques jours avant de revenir au pays.
-
---Je ne fais que reprendre langue à la Faculté et je repars,
-affirmai-je, heureux de cette occasion de rassurer le pauvre garçon, de
-désarmer, si je le pouvais, sa jalousie.
-
-Marc se détendit en effet. Il s'offrit à me piloter à la Faculté, à me
-faciliter mes démarches au secrétariat, à m'initier au Toulouse
-universitaire où il avait ses grandes et ses petites entrées.
-
-Un sourire de Thérèse me récompensa de ma diplomatie. Mais la musique
-lui fournit bientôt après un moyen plus efficace de communiquer avec
-moi. Mme Romée n'était pas trop d'avis qu'elle se mît au piano. C'était
-beaucoup de fatigue pour elle: Après une semaine de leçons, il me semble
-que tu pourrais bien te reposer le dimanche, disait-elle. Ce que la
-bonne dame ne disait pas, c'est que le concert la priverait d'une partie
-de cartes, plus intéressante pour elle que la musique; elle s'entendait
-mieux aux finesses du bésigue qu'aux inventions de Chopin.
-
-Mais Thérèse insista:
-
---Je ne me suis jamais sentie plus en train, affirma-t-elle. C'est bien
-le moins, puisque je suis condamnée à faire du métier,--et quel
-métier!--mes huit heures par jour comme un manoeuvre, que je me repose
-le soir en faisant de la musique. D'ailleurs, je n'oblige personne à
-m'écouter, ajouta-t-elle; Marc lira, s'il veut, et maman s'absorbera
-dans ses réussites. Ce sont des plaisirs qui peuvent aller ensemble.
-Toi, dit-elle, en s'adressant à Julien, tu vas me tourner les pages? ça
-te forcera à déchiffrer un peu.
-
-Je m'étais installé de façon à dévisager en plein l'exécutante. Mais
-elle m'exila impitoyablement à l'autre bout de l'atelier.
-
---Impossible de jouer si je sens un regard sur moi, s'excusa-t-elle.
-J'ai besoin de me figurer que je suis seule.
-
-Je n'insistai pas; à quoi bon? n'était-ce pas la voir encore, et la voir
-mieux, que de l'entendre? L'imprudente! Elle prétendait me dérober son
-visage et c'était son âme, toute son âme qu'elle allait me dévoiler
-maintenant à travers la pensée de Schumann et de Chopin.
-
-Thérèse reprenait, à mon intention évidemment, son répertoire d'Argelès.
-Le _Souvenir_ de Schumann servait de leitmotif, et à la suite se
-développaient les chansons, les romances, les fantaisies du maître.
-
-C'était la même musique et la même main, mais pas tout à fait la même
-sensibilité. Sur le texte, cependant obéi, l'artiste mettait maintenant
-la palpitation d'une vie personnelle, l'émotion d'un coeur qui avait
-souffert.
-
-Déjà, dans les pièces de Schumann, la transformation était sensible;
-elle se manifestait à plein dans l'interprétation de Chopin. Mais pas
-plus ce soir-là que la veille de son départ, à Argelès, elle n'eut la
-force d'aller jusqu'au bout de la mazurka en si bémol mineur. Elle
-s'arrêta brusquement, effrayée sans doute de son émotion et de la
-mienne. Après une pause de quelques minutes, elle reprit pour conclure
-le thème inaugural du _Souvenir_, en développant encore l'intention de
-mélancolie qui s'en dégage, solennisée cette fois en une expression de
-rêverie harmonieuse.
-
-Et pour mieux attester sa volonté d'en rester là, de ne pas dépasser
-cette limite, elle souffla les bougies et ferma le piano.
-
---Avec votre permission, madame et messieurs, dit-elle, le concert est
-terminé. Pardonnez-moi de vous mettre à la porte, monsieur Lavernose;
-mais c'est ici la maison du travail. Je dois donner ma première leçon
-demain matin, à sept heures, et Julien a son devoir à copier avant de
-partir pour le lycée.
-
---Et moi un cours à préparer... approuva Marc.
-
-Nous nous retirâmes ensemble. Comme nous l'avions fait à Argelès, le
-soir de notre première rencontre, nous traversâmes la ville nocturne.
-Mais la conversation, cette fois, tardait à s'engager.
-
---Vous m'avez trouvé changé, n'est-ce pas? m'interrogea Marc après
-quelques minutes de silence.
-
---Changé? vous voulez rire; les hommes comme vous ne changent pas.
-
---De caractère sans doute, ni d'idées; mais de figure? Vous avez dû me
-trouver maigri, avouez-le. C'est que j'ai été touché sérieusement. Les
-yeux! Je suis puni par où j'ai péché. J'ai voulu profiter de la fin des
-vacances pour avancer la documentation de ma thèse; je me suis fatigué:
-une congestion de la rétine; rien de douloureux encore, ni de grave;
-mais la menace est là, et au moindre excès, la tache lumineuse qui
-jaillit, le ruban de feu qui danse. Ce n'est pas drôle, allez! je dose
-mon travail, j'économise mes lectures. C'est un retard de six mois,
-peut-être d'un an pour mes études. Ah! vrai, l'année scolaire a mal
-commencé pour nous. Car Mlle Romée a été éprouvée aussi en rentrant
-d'Argelès.
-
---Nous ne l'avons pas su... répondis-je.
-
---Oh! ce n'était pas proprement une maladie, ni même un état localisé.
-Son mal était dans sa tête. Elle ne nous l'a jamais dit, mais je crois
-bien qu'elle avait la nostalgie de la montagne. Ça s'est dissipé peu à
-peu; elle a repris son aplomb...
-
-Marc s'arrêta de parler, chemina un moment, la tête basse. Puis
-brusquement: Pourvu que vous ne lui rapportiez pas la contagion dans vos
-bagages! s'exclama-t-il en riant d'un rire qui sonnait faux. Prenez
-garde! ajouta-t-il en posant la main sur ma manche. La pauvre enfant a
-besoin de tout son courage. Vous avez vu comme elle est secondée chez
-elle. La mère, une égoïste, le frère, un étourdi. Vous les avez jugés.
-Je fais ce que je peux pour leur être utile. Julien me craint un peu,
-Mme Romée me supporte. Vous m'aiderez, n'est-ce pas? vous aiderez Mlle
-Romée.
-
---Soyez tranquille, lui dis-je. Je travaillerai pour elle... et pour
-vous, ajoutai-je en riant.
-
---Il ne s'agit pas de moi, répliqua Marc vivement. Dans l'état de santé
-où je suis, j'ai ajourné tous mes projets,--tous, insista-t-il. Il
-s'agit d'elle, uniquement d'elle. Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi
-rire.
-
---Je vous promets donc sérieusement mon concours.
-
---C'est bien, conclut Marc, je prends acte de votre promesse.
-
-Nous étions arrivés devant la porte de mon hôtel. Marc me quitta.
-
---Si vous avez besoin de moi, me dit-il, venez me chercher, 2, place
-Saint-Raymond. Je ne bougerai pas de la matinée.
-
-Il me tendit la main. Et moi, pouvais-je faire autrement que de la
-prendre? Après tout, pensais-je, je ne lui ai pas menti; je suis de
-bonne foi. J'aime Thérèse, c'est vrai; mais mon amour est désintéressé.
-Je ne suis pas encore indigne de la poignée de main d'un honnête homme.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Si j'avais à déterminer mon état d'âme dans les journées qui suivirent,
-je dirais que ce fut un passage du rêve à l'action, de l'image à la
-réalité. J'arrivais d'Argelès saturé de lyrisme, desséché de vaine
-rhétorique. L'humanité reprit ses droits. Le contact de Thérèse, la
-caresse de ses yeux, la tendresse de ses sourires effacèrent les
-figurations artificielles par où j'avais tâché de suppléer à son
-absence. La beauté vivante triompha de l'idole. Je vécus mon amour au
-lieu de l'imaginer.
-
-Je ne me rassasiais pas de voir, d'écouter Thérèse. J'habitais, à vrai
-dire, chez elle autant que chez moi. Dès les premiers jours, j'avais
-pris l'habitude de venir chercher des nouvelles de ces dames tout de
-suite après leur déjeuner, avant que mon amie repartît pour donner ses
-leçons. A cette heure-là, j'étais à peu près sûr de ne pas rencontrer
-Marc; et cette certitude ne m'était pas déplaisante. Si innocents que
-fussent mes rapports avec Thérèse, je n'en sentais pas moins, quand il
-était là, la gêne d'un contrôle. Sa conscience éveillait la mienne,
-l'obligeait à des retours sur moi-même qui me gâtaient mon plaisir. Le
-reproche de ses yeux, l'amertume quelquefois de ses paroles suffisaient
-à me paralyser, ou, si je faisais semblant de ne pas l'entendre,
-donnaient à ma conduite un arrière-goût fâcheux d'hypocrisie.
-
-Quand j'arrivais assez tôt, rue du Pont-de-Tounis, j'étais engagé à
-prendre le café en famille.
-
---Vous pourrez vous croire encore à Argelès, entre Cyprienne et Jacques,
-me disait Mme Romée. Moi, je serai votre belle-mère, Julien sera
-Jacques.
-
---Et la Garonnette vous donnera l'illusion du gave! ajoutait Thérèse.
-
-Cela se passait dans la véranda, dans la grande cage de verre où se
-jouait la pâle lumière de novembre. Je me plaisais dans cette pièce plus
-imprégnée que les autres de Thérèse, plus animée de sa vie, de ses
-habitudes. Sa plume sur le bureau, une lettre commencée, des billets
-d'élèves qui traînaient, ouverts, sur la table, le cahier d'écolier où
-elle inscrivait chaque jour les dépenses du ménage, tout y parlait
-d'elle, tout y racontait l'harmonie heureuse de son âme avec sa vie.
-J'avais un sentiment de bien-être exquis à la voir agir devant moi, pour
-moi, à suivre ses gestes d'hôtesse, de ménagère. Pendant qu'elle nous
-versait, qu'elle nous offrait le café, Mme Romée me confiait les rêves
-qu'elle avait eus la nuit précédente. C'était l'événement de ses
-matinées: Fruits hors de saison, trahison! avait-elle coutume de dire
-quand il lui était arrivé de rêver cerises en décembre; et, ainsi
-avertie, elle se préparait à déjouer un complot de la petite bonne ou de
-la concierge!
-
-Thérèse plaisantait doucement sa superstition. Mais la dame n'entendait
-pas raillerie sur ce chapitre.
-
---Oh toi! je sais bien, tu ne rêves pas, répliquait-elle à Thérèse.
-Comment la trouvez-vous, monsieur Lavernose? Raisonnable jusque dans le
-sommeil!
-
-Les jours où ses songes manquaient d'intérêt, Mme Romée mettait
-volontiers la conversation sur les élèves de Thérèse; elle cherchait à
-faire parler sa fille. Sa curiosité ne se rassasiait jamais de détails
-sur les intérieurs où l'introduisaient ses leçons: inventaires de
-mobiliers, procès-verbaux de toilettes, ce qu'on entend derrière les
-portes, ce qu'on voit par le trou de la serrure. Et devant la discrétion
-de Thérèse, elle avait des indignations comiques...
-
---Comment es-tu fabriquée? lui demandait-elle. Rien ne t'intéresse, rien
-ne t'amuse. Ce que tu dois les assommer tes élèves! Je te vois d'ici.
-Pas une minute de conversation: des gammes, des gammes, et encore des
-gammes! Si tu crois qu'elles y tiennent tant que ça, à la musique!
-
---Soyez tranquille, mère; si je les ennuie, mes élèves, elles me le
-rendent bien... au moins quelques-unes, plaisantait Thérèse. Et déjà
-elle mettait son chapeau pour sortir. Mais il fallait attendre Julien
-qui s'oubliait devant un miroir, occupé à rectifier son noeud de
-cravate: tu es assez beau comme ça, je te l'assure! lui disait-elle.
-Elle me tendait la main: à ce soir, monsieur Lavernose.
-
-J'allais sortir à mon tour. Mme Romée me forçait à me rasseoir.
-
---Qu'avez-vous de si pressé? me disait-elle. Votre cours à deux heures?
-Et bien, vous le manquerez, votre cours. A votre âge, vous n'avez pas
-peur qu'on vous mette en pénitence! Vous n'êtes pas à la chaîne comme ce
-pauvre Marc! S'en fait-il du mauvais sang, celui-là! et pour aboutir à
-quoi? à s'abîmer les yeux. Joli résultat. Laissez-le marcher, et allez
-votre train, croyez-moi. Prenez-en un peu et laissez-en beaucoup. Ce ne
-serait vraiment pas la peine d'être venu à Toulouse pour y mener la même
-vie qu'à Argelès... Je protestais faiblement. Il y a temps pour tout,
-continuait la dame. Aujourd'hui, par exemple, une si belle journée, ce
-serait un péché de vous enfermer. Je vous emmène avec moi: une course
-d'une heure. Et je vous montrerai toutes les belles dames de Toulouse.
-Ça ne vous tente pas? Il s'agit d'une vente au profit des pauvres, et je
-suis obligée de m'y montrer. Il y a là comme vendeuses presque toute la
-clientèle de Thérèse, et ma visite est attendue. Allons, courez vite
-vous habiller, et venez me prendre à quatre heures.
-
-Quand Mme Romée ou Julien ne me réclamaient pas, je ne savais trop que
-faire de mes journées. Ma chambre, là-bas, sur le quai était triste, et
-les rues étaient vides de figures de connaissance. Que devenir? J'avais
-tenté les premiers jours de prendre au sérieux mes occupations
-d'étudiant; j'avais suivi des cours, j'avais pris des notes; le
-spectacle de cette vie jeune autour de moi m'avait un moment amusé. Marc
-avait quelques camarades à la Faculté de droit à qui il m'avait
-présenté: des lauréats, des forts en thème comme lui, avec qui
-j'échangeais quelques mots en faisant les cent pas sous le portique,
-avant l'arrivée des professeurs. Mais ces agrégés en herbe étaient trop
-graves pour moi, et les autres, ceux qui venaient dormir sur leur
-pupitre après avoir passé la nuit au tripot, ne m'agréaient pas
-davantage. Je me sentais emprunté, dépaysé, avec ces étranges camarades.
-Après quelques expériences malheureuses, je renonçai à mes velléités de
-vie écolière, je ne mis plus les pieds à la Faculté.
-
-En dehors de Marc que j'évitais d'ailleurs avec soin, et du docteur
-Estenave que je ne recherchais pas davantage, craignant pour mon état
-d'âme la pénétration de son diagnostic, il ne me restait pas d'autre
-société que celle des arbres des promenades publiques: des ormeaux du
-Grand-Rond, des érables du Jardin des Plantes. Je m'attardais jusqu'au
-soir en leur compagnie. La nuit venait, rôdait autour des massifs; la
-corne avertisseuse des gardiens me décidait seule à sortir. Je laissais
-les statues grelottantes, les aigles en sommeil, les plates-bandes du
-jardin botanique, cimetière d'herbes, hérissé d'étiquettes noires et
-blanches comme des croix sur des tombes de pauvres. Le portique de
-marbre franchi, un reste de clarté m'accueillait au seuil de l'allée
-Saint-Michel. J'aimais, j'ai toujours aimé la beauté trouble de cette
-heure. Des carillons lointains, comme des fumées de bruit, tombaient du
-haut des clochers dont la silhouette se perdait dans l'incertitude
-crépusculaire. Du haut du pont j'écoutais leurs dernières vibrations
-expirer, ondes aériennes, sur le réseau mouvant de l'eau mystérieuse où
-les feux blancs de l'électricité se mêlaient au reflet balancé des
-premières étoiles. J'errais dans les solitudes qui accompagnent la
-course du fleuve jusqu'à l'heure du dîner, un dîner à prix fixe dans un
-restaurant médiocre, et j'expédiais les plats, je mettais les bouchées
-doubles, impatient d'arriver chez les Romée et d'y arriver avant Marc.
-J'entrais là comme dans le pays du bonheur. Thérèse me parlait, et le
-timbre seul de sa voix suffisait à m'enchanter.
-
-La présence de Marc contrariait mon lyrisme. Avec lui, l'illusion s'en
-allait, les choses reprenaient leurs limites. La raison triomphait. Il
-l'appliquait à tout et à tous, aux commérages de Mme Romée, aux boutades
-de Julien. Il se donnait autant de mal pour corriger les erreurs de ces
-cerveaux légers qu'il en aurait pris à argumenter devant le tapis vert
-d'une soutenance de thèse. Sa patience à discuter était inépuisable, et
-Mme Romée avec une mauvaise foi inconsciente, Julien avec sa verve
-taquine et sa logique anarchiste d'enfant gâté, en abusaient pour lui
-tenir tête. Thérèse était obligée d'intervenir. Le moyen le plus sûr
-qu'elle eût de les mettre d'accord était d'ouvrir le piano.
-
-Le silence régnait aussitôt; le rêve un moment interrompu reprenait son
-essor. Comme dans ces jeux de gazes colorées où s'apothéosent les
-danseuses, Thérèse m'apparaissait alors divinisée à travers le réseau
-souple des harmonies. Le monde n'existait plus. La musique nous créait
-un autre univers. Elle était une atmosphère et un langage, un langage
-plus souple, plus libre. Je l'imaginais au moins. J'interprétais dans ce
-sens le choix des morceaux que Thérèse jouait et les nuances
-d'expression qu'elle leur donnait en les jouant. La proportion seule des
-emprunts faits à Schumann ou à Beethoven plutôt qu'à Chopin, marquait
-pour moi un certain étiage de ses sentiments. La préférence donnée à
-Schumann marquait une tendance à l'apaisement, à la mélancolie paisible
-d'un renoncement accepté; accordée à Chopin elle signifiait au contraire
-le progrès de la passion en lutte avec le devoir.
-
-A force d'analyser, de définir, la musique m'était devenue comme une
-écriture à clé où je lisais la confession quotidienne de Thérèse. Et
-cette confession suffisait à ma vie sentimentale. Ma journée tenait
-toute dans cette illusion d'une heure.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, paisibles, souriantes. Après le
-coup de folie qui m'avait exilé d'Argelès, j'avais trouvé, grâce à la
-sagesse de Thérèse suggérant et ordonnant ma prudence, la douceur d'une
-halte inattendue où se complaisait ma faiblesse. Ma sécurité était à peu
-près complète. J'écrivais régulièrement à Argelès, et j'en recevais
-régulièrement des nouvelles, des relations minutieuses où Cyprienne
-enregistrait les événements de la famille et du voisinage. Les rhumes de
-Jacques y figuraient à côté d'un changement de vicaire ou d'un mécompte
-agricole, d'un règlement désastreux avec nos fermiers de Marsous.
-Quelques lignes de mon fils remplissaient les blancs laissés sur le
-papier par l'écriture de sa mère. Ces dames étaient avides de détails
-sur ma vie toulousaine, sur mes occupations d'étudiant, sur l'intérieur
-des Romée. Je n'en mettais jamais assez sur le compte de nos amies. Des
-photographies avaient été échangées entre Thérèse et Cyprienne avec des
-promesses de prochain revoir. Ma femme et ma belle-mère avaient pris
-l'engagement de venir me chercher quand je me trouverais assez savant
-pour quitter Toulouse, c'est-à-dire vers Pâques, limite extrême que
-j'avais fixée à mon séjour. Plus tard, aux grandes vacances, les trois
-Romée feraient une visite de reconnaissance à Argelès. De ma mère, je
-n'avais eu en tout qu'une lettre: quelques lignes ingénues tracées d'une
-main pesante. La brave femme s'étonnait de mon changement de vie. Une
-avalanche récente avait emporté le mur qui soutenait le verger au-dessus
-de la maison. Elle me consultait sur l'opportunité de la réparation à
-entreprendre. Et tout cela me paraissait si loin! presque étranger! Je
-répondais cependant comme si j'avais été l'absent d'une heure; je
-faisais semblant de discuter le devis des travaux à exécuter à Marsous,
-je ripostais par d'autres histoires aux histoires de Cyprienne. Je
-m'évertuais à donner une apparence de réalité, de vraisemblance, au
-mensonge où j'étais forcé de vivre. Je ne désespérais même pas de le
-prolonger indéfiniment, de concilier l'égoïsme de mon rêve avec le repos
-de ma femme et l'honneur de mon amie.
-
-Je réussis pendant quelques jours à garder ce périlleux équilibre. La
-prudence de Thérèse se démentit la première. Mon obéissance à des
-volontés qu'elle n'avait pas eu la peine de me signifier, en lui
-attestant la force de son empire sur moi, l'avait trop rassurée. Plus
-confiante, elle se surveillait moins, elle ne pensait plus à déguiser
-l'attrait qui la rapprochait de moi; elle négligeait la grimace de
-froideur, le manège d'indifférence par où, jusque-là, elle ne manquait
-pas de couper mes élans, de me contraindre à d'humiliantes retraites. Au
-lieu de calculer, de doser ses paroles comme elle avait soin de le faire
-quand Marc était là, attentive à nous distribuer son amitié par portions
-égales, elle s'oubliait à des apartés avec moi; elle livrait Marc aux
-taquineries de Julien, aux commérages de Mme Romée. Un regard, un pli au
-front de l'abandonné l'avertissaient de son étourderie, et elle se
-dépêchait de la réparer, mais d'autres fois la distraction se
-prolongeait, et quand elle s'en apercevait, il était trop tard; Marc
-boudait, affectait de s'écarter de nous, de s'enfermer dans un silence
-amer, que les humilités de la coupable avaient peine à rompre.
-
-Thérèse se repentait, Marc pardonnait, et, aussitôt pardonnée, Thérèse
-retombait dans son injustice. Nous en arrivions, elle et moi, à ne plus
-pouvoir nous passer une minute l'un de l'autre. Nous souffrions dès que
-nous perdions le contact. Malgré nous, malgré moi surtout qui voyais
-mieux le danger, l'amour nous isolait visiblement, nous mettait à part
-des autres.
-
-Ce fut le besoin de nous voir, la douleur de nous quitter et la joie de
-nous reprendre, qui nous fit dévier insensiblement de la réserve
-inaugurée par Thérèse et scrupuleusement observée par moi depuis mon
-arrivée à Toulouse. Bientôt toutes les occasions, tous les prétextes
-nous furent bons pour nous retrouver, pour multiplier, pour prolonger
-nos rencontres. Après le déjeuner de ces dames, quand Mme Romée ne me
-réclamait pas, je sortais en même temps que Thérèse et que son frère, je
-les accompagnais. Julien, pressé par l'heure de la classe, prenait les
-devants; Thérèse et moi, nous faisions route ensemble jusqu'à la porte
-d'une de ses élèves,--et c'était loin quelquefois, à l'autre extrémité
-de Toulouse.
-
-J'aimais ce tête-à-tête dans la foule, le mystère innocent de nos propos
-perdus dans la rumeur du trottoir.
-
-Nous marchions et nous causions; et nos itinéraires changeaient avec la
-direction de nos causeries. Les jours d'intimité, sans nous être donné
-le mot, nous quittions les rues encombrées pour suivre,--tels des
-sentiers au bord de la grand'route,--les ruelles noires, les passages
-obscurs du vieux Toulouse. Nous longions des boutiques silencieuses, des
-magasins sans étalage, ou bien, dans le quartier noble, des
-rez-de-chaussée à fenêtres grillagées, des alignements de façades
-solennelles avec des linteaux de porte armoriés et des balcons en fer
-chargés d'écussons. Et c'était trop de solitude quelquefois au gré de
-Thérèse, qui fuyait alors, en gagnant des rues plus vivantes, le danger
-d'une conversation tournée peu à peu à la tendresse.
-
-L'heure de la leçon était toujours trop vite arrivée; et c'était si dur,
-alors, de s'ajourner jusqu'au soir! Cette faveur d'accompagner un moment
-Thérèse, au lieu de me contenter, me mettait en goût d'en demander
-davantage. Mon amie avait des moments de répit entre ses leçons: des
-quarts d'heure, des demi-heures et quelquefois plus, quand une élève
-s'était fait excuser. Elle profitait de ces loisirs pour réciter sa
-prière ou dire son chapelet dans l'église la plus proche.
-
-Je la surpris, plongée dans ses dévotions, un après-midi où le
-désoeuvrement, joint au désir d'admirer les jeux de la lumière vespérale
-à travers les joailleries des vitraux anciens, m'avait conduit à
-Saint-Étienne. Nous sortîmes ensemble. L'hiver était doux cette
-année-là; les rosiers du Bengale ne finissaient pas de fleurir dans les
-massifs du Boulingrin, et, le long des murs, dans les jardinets du
-faubourg, les plates-bandes s'embaumaient du parfum léger des
-tussilages. J'emmenai Thérèse au delà du Grand-Rond, au bord du canal.
-La colonnade grise des platanes s'allongeait, doublée au reflet de
-l'eau. Vision calme. Une barque passait, une lourde gabarre
-languedocienne, et nous rêvions, Thérèse et moi, d'un voyage dans une
-barque pareille, entre les faïences vernies et les oranges mûres: un
-voyage silencieux sur l'eau muette, un voyage lent escorté de la course
-lente des charrues dans les sillons, un voyage sans autre événement que
-la halte obligée de l'écluse, sans autre musique que la chanson du pâtre
-ou la sonnerie lointaine des angélus annonçant les clochers de village,
-mâts de nefs immobiles ancrées dans l'uniformité des plaines.
-
-Telle fut la douceur de cette promenade imprévue que Thérèse me voua
-désormais tous ses moments de liberté. Elle m'avertissait la veille, et
-j'allais la prendre au rendez-vous qu'elle m'avait assigné. C'était
-presque toujours hors des rues fréquentées, au seuil des quartiers
-populaires. La durée du temps dont elle pouvait disposer limitait nos
-courses. Nous nous contentions souvent de franchir le canal sur un de
-ces ponts qui relient la ville aux faubourgs. Nous gravissions au hasard
-devant nous une de ces voies à pente raide qui vont, par des transitions
-assez brusques, de la foule à la solitude, du tumulte de la vie ouvrière
-à la paix des campagnes. Arrivés au sommet de la montée, nous nous
-arrêtions un moment en suspens, nous laissions nos regards planer de la
-ville à la vallée hivernale où la jeune verdure des blés se révélait à
-demi sous les voiles de la brume.
-
-Un jour, en gagnant la campagne par la rue des Récollets, nous eûmes la
-fantaisie de visiter la chapelle des Pères missionnaires et le calvaire
-dont les croix monumentales envoient leur ombre jusque sur la route. La
-chapelle était restée fermée depuis l'exécution des décrets; la porte
-antique par où étaient entrés tant de malheureux et sortis tant de
-consolés était encore scellée de la cire rouge des cachets officiels.
-Mais l'accès du jardin était libre; des buis taillés, des bassins d'eau
-vive disaient l'ordre et le goût d'une plaisance de couvent; les
-feuilles pourries dans l'herbe des pelouses, les mousses dans le vivier,
-disaient aussi l'exil des maîtres, la déchéance des arbustes et des
-plantes abandonnés à eux-mêmes. Cependant l'enclos n'était pas tout à
-fait désert; des pensionnats du quartier y jouaient les jours de
-promenade; des amoureux, l'été, y cherchaient l'ombre des allées
-couvertes; des dévotes venaient y faire leur chemin de croix en plein
-air, agenouillées devant les stations qui s'espaçaient autour de
-l'enclos. L'endroit était hospitalier et recueilli. Le calvaire y
-suggérait des pensées graves tempérées aussitôt par les sensations de
-nature, par l'odeur des buis, par la musique gazouillante des mésanges
-suspendues aux branches mortes. Ce fut un de nos refuges préférés.
-
-D'autres fois, quand les leçons de Thérèse nous obligeaient à nous
-rapprocher des quais, nous allions chercher de l'autre côté de l'eau, au
-bout du pont Saint-Pierre, l'abri d'un square infréquenté, posé en
-terrasse au-dessus de la berge. Un vieux cèdre nous accueillait sous le
-porche de ses branches inclinées. L'autan, qui arrivait du large
-par-dessus la nappe de la Garonne, les soulevait parfois, leur faisait
-rendre--tel l'archet sur la corde,--une musique de tristesse. Blottis
-sur un banc, serrés l'un contre l'autre comme des oiseaux bercés par
-l'orage, nous écoutions venir l'assaut du vent et la plainte de l'arbre.
-Près de nous, en contre-bas, un jardin d'hôpital alignait ses
-plates-bandes défleuries; plus près encore, des fenêtres nous révélaient
-des intérieurs de maisons pauvres, le long d'une ruelle déserte, tandis
-que, en face, la Garonne s'en allait pressée entre les murailles roses
-des quais, bornée en amont par les arches massives du pont de pierre, en
-aval par les architectures grêles du pont suspendu qui filait à notre
-gauche porté sur la courbe légère des câbles en fil de fer. L'ampleur du
-fleuve, la vastitude du ciel, en contraste avec l'exiguïté du nid où
-s'isolait notre tête-à-tête, nous invitaient à goûter plus pieusement la
-minute d'intimité paisible dérobée par nous à la fuite des jours, au
-tumulte de la vie.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Ce fut un heureux, un miraculeux décembre: un mois d'oubli,
-d'insouciance au seuil du malheur, d'innocence au bord du péché. La
-compagnie presque continuelle de Thérèse, la certitude de jour en jour
-plus évidente de sa tendresse, avaient modéré mon exaltation. Et Thérèse
-m'était reconnaissante de ce triomphe sur moi-même. La substitution de
-l'amitié à l'amour, d'ailleurs purement fictive, et qui n'avait exigé de
-nous qu'un changement de vocabulaire, suffisait à la rassurer. L'épreuve
-de nos tête-à-tête avait ajouté à sa confiance. Aussi dédaigneuse que
-moi, et plus ignorante encore de la réalité, elle ne doutait pas de la
-durée d'un bonheur qu'elle avait trouvé le moyen de mettre en règle avec
-sa conscience.
-
-Hélas! ce bonheur allait finir. Le mystère de nos promenades ne pouvait
-pas tarder à être découvert. Que Thérèse n'en eût jamais confessé le
-secret à sa mère, il y avait déjà dans cette dissimulation comme l'aveu
-d'une faute. Et cette faute devait sortir de l'ombre où nous la cachions
-aux autres et presque à nous-mêmes.
-
-En attendant nous multipliions nos rendez-vous. En dehors des heures de
-leçons, nous passions presque tous nos après-midi ensemble. Nous
-utilisions les quarts d'heure et même les minutes de liberté; nous
-marchions côte à côte; nous asseyions nos causeries sur un banc de
-square ou de promenade.
-
-Nous bavardions ainsi un jour, sur un banc du Jardin Royal, et, comme
-une ondée légère arrivait, j'avais ouvert un parapluie qui resserrait
-notre tête-à-tête. Un passant nous frôla tout à coup et s'arrêta, cloué
-sur place par la surprise. C'était Marc. Nous nous levâmes, confus,
-essayant une explication qu'il eut l'air de ne pas entendre.
-
---J'ai eu la chance de rencontrer à temps le parapluie de M. Lavernose,
-dit Thérèse. Nous attendions la fin de l'averse. Je vais donner ma leçon
-chez les Martel. Venez-vous m'accompagner?
-
---Bien fâché, Mademoiselle; mais on m'attend à l'Académie, et je n'ai
-pas une minute à perdre.
-
---Le secrétariat ne ferme pas encore, et ça ne vous fera pas de mal de
-marcher un peu avec nous, lui dis-je. Depuis quand n'avez-vous pas fait
-l'école buissonnière?
-
---L'école buissonnière! riposta Marc avec un mauvais sourire, c'est bon
-pour les étudiants en droit, mon cher monsieur Lavernose. Bonne
-promenade, et à tantôt, conclut-il en nous quittant.
-
-Nous nous séparâmes presque aussitôt, Thérèse et moi, contrariés l'un et
-l'autre et empêchés de nous communiquer nos craintes.
-
-Ce soir-là, Marc ne parut pas rue du Pont-de-Tounis.
-
---Marc en retard! que se passe-t-il, grand Dieu? s'exclama Mme Romée
-après une heure d'attente. Une barricade en travers de la rue? La chute
-du gouvernement, ou la dégringolade d'une cheminée sur le trottoir?
-
---M. Échette a dû s'enfermer pour travailler à sa thèse, expliquait
-Thérèse. Mais elle ne croyait guère à son explication. Le malheur était
-là; nous le sentions venir. L'angoisse nous fermait la bouche.
-
---Qu'avez-vous tous les trois? interrogeait Mme Romée. M. Lavernose a la
-lèvre cousue, Thérèse n'a pas l'air de songer à son piano, et Julien n'a
-pas encore commencé d'apprendre ses leçons. On dirait que rien ne marche
-ici quand Marc n'y est pas. On ne peut donc pas travailler ou s'amuser
-sans la permission de ce monsieur!
-
-Et c'était vrai. Marc absent, la maison n'était plus la même. Il était
-le régulateur et l'excitateur, celui qui met en train la mécanique, et
-fait s'accorder ensemble les rouages. Mme Romée avait besoin de lui, ne
-fût-ce que pour le contredire; sans lui Julien était comme infirme; la
-plume lui pesait, le livre tombait de ses mains. Thérèse elle-même
-puisait dans la fermeté de son ami une partie de sa force morale.
-L'approbation de Marc, le sourire fraternel de ses yeux,
-l'encourageaient au travail, la récompensaient de ses sacrifices. Le
-reproche de son absence la navrait. Elle sentait bien qu'elle ne pouvait
-pas se passer de son affection.
-
-Je voyais tout cela, je mesurais la profondeur du mal qu'avait causé mon
-intrusion chez les Romée. Mais je n'avais pas le courage de conclure. La
-passion menacée se raidissait en moi, me poussait à la révolte. Marc se
-fâche, me suggérait-elle. De quel droit se fâche-t-il? Marc est jaloux?
-eh bien, tant pis pour lui! Marc se retire sous sa tente? eh bien, qu'il
-y reste!
-
-Je m'endurcissais ainsi dans mon égoïsme. J'en voulais presque à Thérèse
-de son inquiétude, de ses regards désespérés à la pendule, de son air
-désolé, plus tard, quand elle dut renoncer à voir arriver Marc. Nos
-adieux furent embarrassés, troublés de pensées discordantes et confuses.
-
---Je vous porterai des nouvelles de notre ami après votre déjeuner, lui
-dis-je. J'irai le surprendre au saut du lit.
-
---Au saut du lit! se moqua Mme Romée; dans ce cas, cher monsieur, le
-mieux est de ne pas vous coucher. Marc est debout avant le jour.
-
-Je n'eus pas la peine de me lever le lendemain. Marc m'avait prévenu. Il
-faisait à peine jour quand il frappa à ma porte. Il s'excusa de l'heure
-indue. Il avait deux cours à suivre avant son déjeuner, et le reste de
-sa journée était pris. Il aurait fallu remettre au lendemain ce qu'il
-avait à me dire, et le délai lui avait paru long.
-
---C'est donc bien urgent? lui dis-je en essayant de sourire.
-
---Urgent et grave, me répondit-il. Une explication entre nous est
-nécessaire. Il y a deux mois que je la remets de jour en jour; mais
-après ce que j'ai constaté hier, si je restais le témoin muet de ce qui
-se passe entre Mlle Romée et vous, je deviendrais votre complice. C'est
-un rôle qui ne peut pas me convenir.
-
---Les scrupules d'un homme à jeun sont une terrible chose!
-plaisantai-je. Mais n'êtes-vous pas sorti trop tôt? Êtes-vous sûr d'y
-voir clair? Pour moi, je me demande en vous écoutant si je rêve ou si je
-veille? Que voulez-vous dire, monsieur Échette, et que se passe-t-il
-entre Mlle Romée et moi? Je vous serais obligé de me le dire avec
-précision.
-
---Ce qui se passe n'est malheureusement pas d'hier. Vous n'avez pas
-oublié, n'est-ce pas, notre conversation de Pibeste? Je vous donnai ce
-jour-là un avertissement inutile. Le mal était fait; vous aimiez Mlle
-Romée, et Mlle Romée vous aimait. Oh! je sais bien que ce ne fut pas de
-votre part une entreprise de séduction préméditée; en bien, comme en
-mal, je vous crois incapable d'un effort quelconque. Vous avez commencé
-par céder à un attrait. Vous vous êtes trouvé pris, et à votre tour vous
-avez essayé de prendre. Vous n'y avez que trop aisément réussi. Entre
-une ignorante et vous, la lutte était inégale. Certaines lettres de Mlle
-Romée à sa mère m'avaient donné l'éveil. Je voulus voir; je vis. La
-malheureuse enfant ne se doutait pas encore de ce qui lui arrivait. Ma
-présence, votre jalousie, le déchirement de l'adieu, l'avertirent sans
-doute. Elle partit avec sa flèche au coeur. Je ne désespérai pourtant
-pas de sa guérison. Séparés, vous finiriez par oublier tous les deux.
-J'y comptais. Pour mieux vous tenir, pour vous sauver de vous-même, je
-m'adressai à votre loyauté. En vous livrant le secret de ma vie, je
-croyais avoir mis Mlle Romée à l'abri de vos poursuites. Elle, de son
-côté, vous oubliait déjà. Rentrée à Toulouse, dans son milieu, soutenue
-par le travail et par le sacrifice, elle s'était ressaisie, elle avait
-secoué le mauvais rêve. Après quelques semaines de lutte que je suivais
-d'heure en heure,--vous devinez avec quelle angoisse!--elle avait
-retrouvé le calme, l'équilibre, la gaieté presque. C'était le salut;
-c'eût été bientôt le bonheur. Il y a deux mois de cela, et aujourd'hui
-tout est compromis de nouveau, tout est perdu. Vous êtes revenu, vous
-vous êtes imposé. Oui, imposé, car, l'eût-elle voulu, comment Mlle Romée
-pouvait-elle vous empêcher de vous présenter chez elle, à moins de tout
-révéler à votre femme, de tout confesser à sa mère? Vous le saviez, vous
-avez calculé sur sa générosité pour lui forcer la main. Votre victime
-vous avait échappé, vous êtes venu la reprendre chez elle. Un moment
-j'ai cru que vous reculeriez devant votre mauvaise action; j'ai espéré
-que l'hospitalité reçue, le contact de la mère, du frère de Mlle Romée,
-changeraient votre coeur, que vous hésiteriez à les immoler à votre
-passion. Souvenez-vous: le soir de votre arrivée, en rentrant à l'hôtel,
-vous m'aviez promis d'avoir pitié d'eux. Vous n'avez pas tenu parole,
-monsieur Lavernose.
-
-Marc se taisait. Il s'attendait sans doute à des dénégations de ma part,
-à une lutte; mon sang-froid le déconcertait. Je m'étais assis sur mon
-lit, j'avais relevé mon oreiller; je roulais une cigarette.
-
---Vous permettez? lui dis-je. C'est au cas où vous en auriez encore long
-à me dire.
-
---A quoi sert de railler? répliqua Marc. J'ai fini; rassurez-vous. Tant
-que j'ai été seul à m'apercevoir de votre intrigue, tant que j'ai pu
-espérer qu'elle se dénouerait d'elle-même sans scandale, et qu'il n'y
-aurait que moi à en souffrir, je me suis tu. J'ai assisté sans
-sourciller à vos manoeuvres. Mlle Romée vous revenait; elle allait où
-l'attirait son penchant; elle ne voyait pas la main que je lui tendais
-pour la retenir. Pendant des semaines, j'ai enduré ce supplice. Mais
-depuis hier, tout est changé. L'honneur de Mlle Romée est en jeu. Que
-voulez-vous que pensent les gens qui vous ont rencontrés ensemble? Et ce
-n'est pas la première fois, n'est-il pas vrai? Moi je ne suppose rien,
-je ne soupçonne rien. Évidemment ce n'était pas un rendez-vous; le
-hasard a tout fait. Je le crois, j'en suis sûr. Mais les autres, le
-croiront-ils? Vous ignorez donc ce que c'est que la réputation d'une
-jeune fille, monsieur Lavernose? Vous oubliez qu'il suffit d'un mot pour
-la perdre, d'une histoire qui court,--et on ne sait jamais qui l'a
-lancée. Des explications après coup, des preuves? Inutile. C'est comme
-un acquittement en cour d'assises. Il en reste toujours quelque chose.
-Vous n'aviez pas pensé à ça sans doute; Argelès est un pays idyllique où
-ces misères sont inconnues. A Toulouse il faut tenir compte des
-mauvaises langues.
-
-Marc avait débité son affaire à la volée, en marchant à grands pas. Au
-moment de conclure, il s'arrêta devant mon lit, me fixa longuement.
-
---Tenez, monsieur Lavernose, continua-t-il, dans l'intérêt de Mlle Romée
-aussi bien que dans le vôtre,--car je ne vous suppose pas assez perverti
-pour ne pas souffrir un jour ou l'autre du mal que vous êtes en train de
-lui faire,--il serait temps pour vous de reprendre le chemin d'Argelès.
-Grâce à Dieu, il n'y a rien encore d'irréparable; vous pouvez rentrer
-chez vous la tête haute. La satisfaction du sacrifice accompli vous
-adoucira l'amertume des adieux. Pensez-y; mettez les courtes joies de la
-passion en balance avec l'horreur de l'inévitable catastrophe. Voyez et
-décidez. Je ne vous en dis pas davantage. J'aime mieux vous laisser le
-mérite d'une résolution que votre intérêt vous conseille aussi bien que
-votre conscience.
-
---C'est tout vu, tout décidé, répondis-je. N'eût été le plaisir de vous
-entendre, il y a longtemps que j'aurais pu couper court à votre
-harangue. Vous parlez bien, monsieur Échette; mais pour un historien
-vous avez une singulière façon d'écrire l'histoire. Que ne
-m'interrogiez-vous d'abord? Que ne vous documentiez-vous auprès de moi?
-Je vous aurais évité la douleur d'effleurer de vos soupçons une
-réputation que vous êtes seul à mettre en doute. Je ne vous parle pas de
-mon honneur à moi; je l'estime au-dessus de vos atteintes. Je vous parle
-uniquement de Mlle Romée, et je vous trouve singulièrement hardi de
-l'avoir mise en cause. A quoi vous sert donc de l'avoir connue depuis
-son enfance, si vous la connaissez si mal? Comment? parce que nous nous
-sommes assis côte à côte, dans un jardin public, elle serait perdue! A
-qui espérez-vous le faire croire? Il y a des mauvaises langues à
-Toulouse comme à Argelès; je le savais: je le constate. Et où en
-serions-nous, grand Dieu! s'il nous fallait doser nos amitiés, mesurer
-nos paroles et nos gestes sur le qu'en dira-t-on des inconnus? Mlle
-Romée a vingt-quatre ans; ce n'est plus tout à fait une pensionnaire;
-elle n'a pas attendu votre permission pour sortir seule; et si par
-hasard elle me rencontre dans la rue, voudriez-vous qu'elle eut l'air de
-ne pas me voir? Tout cela est misérable, monsieur Échette, et je suis
-bien bon de vous répondre. Vous me cherchez une mauvaise querelle, voilà
-tout. Ce n'est pas vous, c'est votre jalousie qui parle. Vous laissez
-trop voir le bout de l'oreille, mon cher monsieur. Je vous gêne, c'est
-clair, il vous tarde que je vous cède la place. Voilà le fin mot de
-votre visite matinale. Eh bien, franchement, vous auriez aussi bien fait
-de rester au lit. Mlle Romée est libre. Vous n'êtes ni son fiancé, ni
-son frère, son ami seulement, son ami comme moi, ni plus ni moins. Au
-nom de qui, au nom de quoi prétendez-vous intervenir?
-
-Marc avait pâli sous ma riposte; son poing se crispait; une colère
-froide passait dans ses yeux.
-
---Je protégerai Mlle Romée; je la sauverai malgré vous et même malgré
-elle, me dit-il.
-
---Sauvez-la donc au risque de la compromettre! lui dis-je. Allez, jouez
-votre jeu; moi je jouerai le mien.
-
---Je n'aurais qu'une ligne à écrire à Mme Lavernose, pour vous rabattre
-le caquet, répliqua Marc; mais ce sont des moyens qui me répugnent. Je
-m'adresserai donc à Mlle Romée. Je sais qu'elle vous aime, mais je sais
-aussi qu'elle est honnête. C'est elle qui décidera entre nous.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Le coeur me battait presque aussi fort que le jour où je m'y présentai
-pour la première fois, quand, quelques heures plus tard, je sonnai à la
-porte de Mlle Romée. Était-ce ma condamnation ou mon triomphe que
-j'allais trouver dans les yeux de Thérèse? je n'en savais rien; ce que
-je savais, c'était que, d'une façon ou d'une autre, notre situation
-avait changé. Les derniers voiles allaient tomber entre nous; nos âmes
-désormais se regarderaient face à face. Pour elle comme pour moi, ce
-serait, avec tous ses périls, avec toutes ses délices, la réalité de la
-passion.
-
-Le visage de Mme Romée, que je rencontrai d'abord, ne m'apprit rien.
-Mais Thérèse? Oh, Thérèse avait vu Marc. Ses yeux le disaient et sa
-poignée de mains: des mains et des yeux de fièvre. Elle sortait. Elle
-eut tout juste le sang-froid et l'adresse nécessaires à entrer dans ses
-gants, à épingler le chapeau sur sa tête. Elle ne se ressaisit un peu
-qu'après avoir assujetti la voilette comme un masque sur sa figure. Au
-moins on ne la verrait pas pleurer! Je la suivis. Nous fîmes quelques
-pas côte à côte sans rien nous dire. Elle marchait courbée en avant,
-comme poursuivie. Nous avions descendu la rue des Couteliers; mais,
-arrivée à la rue de Metz, au moment d'entrer dans la foule, le courage
-lui manqua.
-
---Je ne peux pas me montrer dans l'état où je suis, balbutia-t-elle.
-Tout à l'heure, quand je serai plus calme... Et, se tournant vers moi:
-Marc est venu, dit-elle.
-
---Marc est venu, ajoutai-je, et il vous a grondée?
-
-Elle fit: oui, d'un signe de tête.
-
---Et vous pleurez pour ça? repris-je. Ah, il me le paiera, votre Marc!
-Vous n'avez donc pas su lui répondre? Que vous a-t-il reproché, voyons?
-
-Les sanglots l'étouffaient.
-
---Je ne peux pas... je ne peux pas... articula-t-elle.
-
---Eh bien, ne parlez pas, marchons; l'air vous fera du bien.
-
-Elle me suivit comme une enfant. Au cours Dillon, la solitude des allées
-la rassura. Elle consentit à s'asseoir sur un banc, le dos tourné à la
-promenade. Ses sanglots s'alentissaient. Elle put parler enfin:
-
---Marc est venu ce matin, me dit-elle. Maman avait accompagné la bonne
-au marché, Julien n'était pas encore rentré du collège. Il s'est
-expliqué; pauvre Marc!
-
-Je l'interrompis d'un geste d'impatience. Mais elle l'arrêta de la main:
-
---Ne vous fâchez pas, me dit-elle. Marc a raison; et il a été si bon
-avec moi! Il pleurait lui aussi.
-
---Ses larmes ne rachètent pas les vôtres! répliquai-je. Marc est jaloux;
-il veut m'éloigner à tout prix. C'est un égoïste.
-
---Oh! ne dites pas ça! je vous en prie, répondit Thérèse. Marc vaut
-mieux que nous. C'est le plus délicat, le plus généreux des amis. Si
-vous saviez! je l'ai mal reçu d'abord. Ça me révoltait qu'il eût l'air
-de me soupçonner. Au lieu de m'excuser, je me déclarais prête à
-recommencer, à me promener avec vous quand et comme il me plairait. Et
-lui me suppliait de réfléchir; il m'adjurait de rompre avec vous: Ça
-finira mal, répétait-il toujours. Je ne voulais rien entendre: Alors, me
-dit-il, si vous refusez de vous séparer de M. Lavernose, c'est moi qui
-m'en irai. J'en ai assez vu comme ça. Je vous aime et je suis prêt à me
-dévouer pour vous; mais à condition que ma dignité soit sauve. Je ne
-veux avoir à rougir ni de vous ni de moi. Je trouverai un prétexte pour
-expliquer mon absence à madame votre mère; je ne remettrai plus les
-pieds chez vous. Ce fut à mon tour de supplier. Vous ne me quitterez
-pas, lui dis-je; c'est impossible. Grondez-moi, malmenez-moi, je ne me
-brouillerai jamais avec vous. Et comme il s'obstinait, comme il secouait
-la tête: C'est donc, ajoutai-je, que vous n'avez pas confiance en moi,
-que vous me croyez coupable? Eh bien, c'est affreux, cela. Vous dites
-que vous m'aimez et vous ne m'estimez seulement pas! Je suffoquais de
-honte et de colère. Marc se rendit: Soit, je resterai, dit-il, mais si
-je consens à revoir M. Lavernose, vous allez, vous, me promettre de ne
-jamais le revoir seule, en tête à tête, ni dans la rue, ni chez vous!
-J'ai promis, je me suis réservé seulement de vous avertir. Et maintenant
-c'est dit. Il faut nous séparer, mon ami!
-
-Thérèse s'était levée. Je l'obligeai à se rasseoir.
-
---Déjà? lui dis-je. Avez-vous donc convenu avec M. Échette du nombre
-exact des minutes nécessaires à notre dernier entretien? Et que
-faisons-nous de mauvais, je vous prie? En quoi notre amitié peut-elle
-porter ombrage à personne?
-
---Ne me parlez plus d'amitié, répondit Thérèse. Ce mensonge ne m'a été
-que trop funeste. Si nous étions raisonnables, nous renoncerions à nous
-voir tout à fait. Quand Marc essayait de m'y contraindre, tout à
-l'heure, j'ai résisté, j'ai demandé grâce; je regrette presque de
-l'avoir obtenue. Nous retrouver en sa présence! à quoi bon? Il
-souffrira; nous souffrirons aussi; sa vue nous sera un continuel
-reproche. Il faudra calculer nos paroles, éviter nos regards. Un
-supplice! et au bout, la séparation quand même. N'est-il pas vrai qu'il
-vaudrait mieux en finir?
-
---Jamais! repris-je; je vous admire de pouvoir changer si vite. Nous
-quitter! Et après? Pensez-vous que pour ne plus aller chez vous, je
-cesserai de vous aimer? Vous quitter! mais vous ne savez donc pas que
-depuis le premier jour où je vous ai vue, présente ou absente, je n'ai
-jamais cessé de vous voir. Vous oublier! quel blasphème! Vous avez mis
-en moi une puissance d'aimer dont je ne suis plus le maître. Vous seule,
-quand vous êtes là, pouvez la discipliner un peu. Le bonheur m'assagit;
-le désespoir m'exalte. Ne me désespérez pas, mon amie. Si vous m'aviez
-vu il y a deux mois, à Argelès, je vous aurais fait peur. J'étais à bout
-de raison, à bout d'énergie. La folie me guettait ou la mort. Je vous en
-supplie, ne me soumettez pas une seconde fois à cette épreuve de
-l'absence. Puisqu'il faut souffrir, souffrons ensemble. Avec vous je
-serai sage, je serai fort. Sans vous je ne réponds de rien!
-
---Vous le voulez, j'y consens donc, me dit Thérèse. J'ai tort; je le
-sens bien. Après ce que je vous ai dit aujourd'hui, après ce que je vous
-ai laissé comprendre, j'aurais dû rompre sur l'heure, coûte que coûte.
-Je sais maintenant où je vais, et je marche quand même. C'est mal. Mais
-vous, promettez-moi au moins de ne pas me faire repentir de ma
-faiblesse. Jamais plus, entendez-vous? nous ne parlerons de ces choses.
-Ce qui est dit est dit, mais que nos bouches désormais soient muettes.
-Si nous manquions à cette promesse, si Marc avait le droit de m'adresser
-de nouveaux reproches, ah! mon ami, j'en juge par ce que j'ai éprouvé ce
-matin, ma vie n'y résisterait pas! Elle me tendit la main: Allons,
-dit-elle; mon coeur n'a pas changé, mais il est mort; il n'y a plus de
-vivant en moi que la pitié. C'est le seul sentiment que nous puissions
-sans rougir garder l'un pour l'autre...
-
-Je pressai sa main, je la mouillai furtivement de mes baisers et de mes
-larmes.
-
---Il sera fait ainsi que vous le souhaitez, lui dis-je. Je ne vous
-réponds pas de la sagesse de mon coeur; je mentirais en m'engageant pour
-lui; mais je vous réponds du silence de mes lèvres. Ne vous inquiétez
-pas de moi si je souffre. Souffrir c'est vivre, et mon amour ne consent
-pas à mourir.
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Thérèse m'avait quitté; j'étais seul sur le banc; je songeais. Et
-j'étais étonné, presque honteux, de ce que je trouvais au fond de ma
-pensée. Les amoureux, quels égoïstes! après tout, je n'étais pas
-mécontent de ma journée. L'intervention de Marc m'avait obtenu ce que je
-n'aurais jamais osé solliciter: l'aveu formel de Thérèse. Chez une jeune
-fille sage, réservée, d'une honnêteté scrupuleuse, cet aveu, même avec
-toutes les restrictions dont il avait été suivi, révélait un état d'âme
-que je n'aurais jamais soupçonné. Il fallait que la passion eût déjà
-profondément entamé les énergies de cet être délicat et fier pour que
-même dans le trouble d'un orage qui l'avait jeté hors de ses limites,
-elle eût répudié l'équivoque où sa pudeur s'abritait. Que de luttes elle
-avait dû soutenir, que de triomphes partiels j'avais dû remporter à mon
-insu avant qu'elle en fût arrivée là! Et cette victoire ne serait pas la
-dernière. L'antagonisme déclaré de Marc avait fait taire mes scrupules.
-Puisqu'il m'accusait, puisqu'il suspectait ma loyauté, à quoi me
-servirait de ne pas user de mes avantages? Il avait tenté de mettre
-l'ami à la porte; tant pis pour lui, si l'amoureux rentrait par la
-fenêtre!
-
-J'avais promis à Thérèse de ne plus lui parler de ma passion, je ne
-m'étais pas engagé à ne pas lui écrire. Aussitôt rentré chez moi, je me
-mis à l'oeuvre: Pardonnez-moi, l'implorai-je, avec l'inconsciente
-rouerie habituelle aux amoureux, pardonnez-moi de m'adresser une
-dernière fois à vous. Le trouble où j'étais ce matin, l'égarement où
-m'avait jeté le spectacle d'une douleur dont je me reprochais d'être la
-cause, m'avaient ôté ma liberté d'esprit. L'excès de ma sensibilité a dû
-vous laisser croire que j'étais insensible. Vous pleuriez! Ah, qu'ai-je
-fait, malheureux et que ferai-je maintenant pour expier ces larmes?
-Hélas! je ne peux rien, et cette impuissance à vous consoler est mon
-plus cruel châtiment. Oh! pourquoi vous a-t-on bouleversée ainsi? de
-quel droit a-t-on essayé de désunir deux coeurs qui ne peuvent pas vivre
-l'un sans l'autre? Nous séparer? Mais la persécution est un lien de plus
-entre nous. Que nous importent les mauvais propos des indifférents, les
-calomnies des envieux, les sévérités des pédants et des cuistres?
-N'avons-nous pas pour nous le témoignage de notre conscience? Courage
-donc, chère amie, ne vous laissez pas abattre par l'épreuve. Les
-préventions injustes s'effaceront, vous retrouverez le calme et la
-dignité de votre vie. Celui qui vous a offensée est déjà prêt à vous
-demander pardon de son erreur. Marc me déteste; mais il a intérêt à vous
-ménager. Marc est votre ami, et moi je suis votre esclave. Qu'avez-vous
-à craindre? L'excès seul de mon amour pourrait être un danger pour vous;
-mais si je m'oubliais, un signe de vous, une parole suffiraient pour me
-rendre la raison. Je vous en prie, ma chère Thérèse, revenez à vous, ne
-vous tourmentez pas d'un incident où il n'y a de grave que votre
-souffrance. Faites-moi cette grâce de me laisser voir de nouveau sur vos
-lèvres ce sourire qui est devenu nécessaire à ma vie!
-
-A ce soir, Thérèse! à demain! à toujours!
-
-La lettre composée, je m'ingéniai à la copier en tout petits caractères
-sur un papier assez mince pour qu'il me fût possible de le glisser dans
-la main de Thérèse.
-
-Je n'étais pas tout à fait novice dans cette manoeuvre; mais je
-redoutais l'ingénuité de ma complice. Comment l'avertir, ou, si je ne
-l'avertissais pas, comment éviter l'explosion de sa surprise?
-
-La nécessité de me tenir prêt à ce geste menu et redoutable, m'empêcha,
-le soir venu, de sentir la gêne de me retrouver en présence de Marc chez
-les Romée. Marc était d'ailleurs plus troublé que moi. Le pauvre garçon
-était encore tout endolori du coup qu'il avait été contraint de porter à
-Thérèse. Et vraiment, elle était ce soir-là pâle et défaite à un point
-qui aurait dû m'apitoyer sur elle, me faire renoncer à mes mauvais
-desseins. Mais cette pensée ne me vint même pas. Mon coeur était fermé;
-mes facultés, mes sens étaient tendus uniquement vers l'action. Je ne
-voyais de Thérèse que la main qui devait prendre le billet. Le reste
-n'existait pas.
-
-Je guettais l'occasion, je préparais le piège, et, chaque fois, Thérèse
-déjouait innocemment mes stratagèmes. Je ne parvins à glisser le papier
-dans ses doigts qu'en lui donnant la poignée de mains du départ. Et peu
-s'en fallut qu'on ne nous prît. Elle hésitait; je dus y revenir à deux
-fois pour l'obliger à garder mon écriture.
-
-Marc avait pris congé une minute avant. Je le rejoignis dans la rue. Je
-tenais à fixer nos nouveaux rapports, à les ramener au pied de paix
-autant qu'il me serait possible.
-
-Je m'excusai d'abord de la façon dont je l'avais accueilli le matin. La
-communication qu'il venait me faire était de celles qu'un honnête homme
-ne peut pas écouter de sang-froid. Plus tard, cependant, à la réflexion,
-j'avais mieux jugé son initiative, et Mlle Romée, avec qui j'en avais
-causé ensuite, avait achevé de me convertir. L'honneur de notre amie
-devait passer avant tout. Je ne me défendais certes pas de l'aimer;
-elle-même, depuis que Marc lui avait ouvert les yeux, n'ignorait pas la
-nature du sentiment que j'avais pour elle. Mais ce sentiment était assez
-désintéressé, assez pur, pour se soumettre à toutes les convenances, à
-tous les sacrifices. Je n'avais pas la prétention de supplanter Marc
-auprès de Mlle Romée; je ne réclamais qu'un droit égal au sien à me
-dévouer pour elle.
-
-Marc m'avait écouté jusqu'au bout sans objection, mais sans
-enthousiasme. Ma soumission trop prompte, trop complète peut-être à son
-gré, le laissait méfiant. La transaction qu'il n'avait pas osé refuser
-aux larmes de Thérèse, n'était pas de son goût. Il ne se donna pas la
-peine de me le cacher.
-
---Vous dévouer à Mlle Romée? me dit-il, mais il me semble que vous ne
-vous appartenez pas tout à fait. Non, tout cela est faux, convenez-en,
-tout cela est absurde. Il aurait mieux valu que vous partiez. Pour Mlle
-Romée comme pour vous, c'était la solution la plus digne, j'ajouterai
-que c'était la seule efficace. En restant à Toulouse, en revoyant tous
-les jours celle que vous aimez, vous vous exposez et vous l'exposez du
-même coup à de nouveaux périls. Je n'ai pas autant d'expérience que vous
-de l'amour; j'en ai vu assez cependant pour savoir qu'il est, de sa
-nature, irréductible. Je crois à la sincérité de vos résolutions, à la
-loyauté de votre parole; mais devant l'entraînement de la passion, que
-peuvent ces obstacles? Mes conseils vous sont suspects, je le sais;
-c'est un rival qui vous les donne, je n'en disconviens pas; pourtant ce
-rival est un honnête homme; son bonheur fût-il au bout d'un mensonge, il
-est incapable de mentir. J'ai peur de vous, c'est vrai, mais j'ai peur
-pour vous aussi.
-
-Marc réfléchit un moment; puis, se tournant vers moi:
-
---Avez-vous la foi, monsieur Lavernose? me demanda-t-il.
-
---Je l'ai eue, lui dis-je.
-
---C'est un grand malheur que vous ne l'ayez plus, me répondit-il. La
-religion est la force des faibles. Si je n'avais pas confiance en moi,
-si je ne croyais pas à l'efficacité de mes principes, je n'hésiterais
-pas à recourir à la discipline catholique. Allez voir les prêtres,
-monsieur Lavernose, agenouillez-vous dans un confessionnal,
-prosternez-vous au pied d'un autel. La foi vous reviendra peut-être.
-Essayez!
-
---Vous vous exagérez le danger, cher monsieur, répliquai-je. Pourquoi
-serais-je plus tendre à la tentation aujourd'hui qu'hier? Il y a amour
-et amour. Le mien n'est peut-être pas tel que vous l'imaginez.
-Rassurez-vous donc et comptez sur moi. Le jour où je m'apercevrais d'un
-danger à courir pour Mlle Romée, je n'hésiterais pas une minute; je
-partirais sans retourner la tête, je prononcerais contre moi-même la
-sentence d'exil.
-
---A la bonne heure, répondit Marc. Seulement, dans le cas où votre
-illusionnisme chronique troublerait la netteté de votre jugement,
-permettez-moi d'ajouter ma clairvoyance à la vôtre. Ce sera peut-être
-plus sûr.
-
-Je ne jugeai pas à propos de relever la menace.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Je songeais déjà au second billet que j'allais écrire à Thérèse. Dans le
-cas où elle l'accepterait, il ne fallait pas laisser prescrire d'un seul
-jour cet unique moyen de communiquer avec elle.
-
-Mais accepterait-elle? Le sourire qu'elle m'envoya le soir, à mon
-arrivée chez elle, me rassura sur le succès de ma première démarche. Ce
-n'était pourtant qu'un demi-sourire. La souffrance s'y exprimait encore
-autant que la joie de revivre; mais c'était assez pour me renseigner,
-assez pour me donner bon espoir. Thérèse me pardonnait. Ce pas franchi,
-je n'avais qu'à aller de l'avant.
-
-Mes journées, désormais, se trouvèrent divisées en deux parts. La
-matinée était consacrée à préparer le billet du jour; la soirée à
-constater, à développer l'effet du billet que Thérèse avait reçu la
-veille. C'était la fonction régulière de ma vie, et jamais elle ne me
-parut mieux ni plus pleinement employée. Rêver d'amour avait été de tout
-temps mon occupation naturelle, l'exercice favori de mon imagination,
-l'indulgente issue de ma paresseuse esthétique. Mais quand l'écriture
-venait à s'ajouter au rêve, ma satisfaction était complète. Ne vous
-ai-je pas dit que, dans ma jeunesse, faute d'objectif personnel, pendant
-les vacances de mon coeur, je trompais ma fringale d'aimer en épousant
-les passions ou les passionnettes de mes camarades, jusqu'à me charger
-de leur correspondance amoureuse, acrostiches et rondeaux compris? Je me
-remis, dans d'autres conditions et avec l'ardeur que me donnait un but
-ardemment poursuivi, à ce genre de rhétorique. Le romantique naïf et
-grandiloquent que je portais en moi se donna carrière. Ce fut la mise en
-poésie, le grandissement par l'adjectif ou par le symbole des menus
-incidents de ma vie passionnelle.
-
-Invitations aux voyages, rendez-vous dans le rêve, toute une existence
-en essor se substituait ainsi à la contrainte où notre intimité était
-réduite. Et pour l'un comme pour l'autre, ces suppléances étaient
-malsaines, dangereux ces artifices. Ils amollissaient nos volontés, ils
-ajouraient d'un semblant d'azur le noir de l'impasse où nous étions
-enfermés.
-
-Les regards de Thérèse, l'étreinte de sa main, la qualité de ses
-sourires quand j'arrivais et quand je la quittais chaque soir, me
-renseignaient sur les progrès du travail qui se faisait en elle,
-m'attestaient le succès de ma littérature. Des éclairs de fièvre
-s'allumaient par moments dans ses yeux, sa voix s'altérait quand elle me
-parlait; des timbres inconnus y vibraient alors, céleste musique! Avec
-Marc, au contraire, on eût dit qu'elle perdait le don de l'expression;
-ses regards s'éteignaient, sa voix oubliait de chanter, ses gestes mêmes
-prenaient une signification banale. La vie semblait se retirer de toute
-sa personne, et cette contre-épreuve confirmait ma certitude.
-
-Son caractère avait changé d'ailleurs. Elle, si attentive aux siens,
-d'une affection si câline avec sa mère, avec son frère, elle s'occupait
-à peine d'eux maintenant, et si l'habitude l'invitait encore à quelque
-caresse, cette caresse était machinale. Son coeur s'absentait. Elle
-était l'obsédée en attendant d'être la possédée. Elle ne s'appartenait
-déjà plus.
-
-Je n'étais pas seul à m'apercevoir de ces nuances. Marc les notait sans
-doute, les analysait à mesure: la douleur de les constater ajoutait
-plutôt à la sagacité de son coup d'oeil. Je le voyais s'assombrir peu à
-peu. Son enjouement avait depuis longtemps disparu; la gravité triste où
-il s'était fixé, tournait à l'hypocondrie. La crainte des pires
-catastrophes s'ajoutait, pour le martyriser, aux blessures de son coeur.
-La souffrance par moments le mettait hors de lui. A la plus légère
-contradiction de ma part, il s'emportait en des violences de langage qui
-dissonaient avec sa grisaille habituelle. Il ne pouvait plus me voir. Ce
-fut au point que je dus avertir Thérèse. Je lui recommandai de ménager
-l'amour-propre de son ami, d'éviter tout ce qui risquerait de l'animer
-contre moi. Et Thérèse s'efforçait de suivre mes instructions;
-inutilement; son effort était visible et elle était bientôt lasse de son
-rôle. Elle plaignait Marc, elle s'accusait de son supplice; mais c'était
-une pitié sans tendresse, un remords sans contrition. Elle aussi,
-l'amour l'avait rendue égoïste; elle n'avait de pitié que pour moi, pour
-le demi-exil que m'avait infligé Marc; son unique remords était
-peut-être d'avoir cédé à ses exigences. Pauvre Marc! Il eût fallu qu'il
-fût aveugle pour se prendre aux manèges d'amitié superficielle où elle
-se contraignait encore quelquefois avec lui. Elle me regardait en lui
-parlant; elle ne pouvait plus même pour une seconde se séparer de moi,
-perdre le contact.
-
-Quand elle était par trop fatiguée de mentir, de réprimer les élans de
-tendresse qui la soulevaient vers moi, elle se réfugiait au piano. Là,
-du moins, elle pouvait soulager ses nerfs, vider le trop-plein de son
-coeur. Dès le premier accord, la communication s'établissait entre nous;
-nos êtres vibraient, tressaillaient à l'unisson... A la fin d'une
-mazurka ou d'un nocturne, elle tournait rapidement de mon côté son
-visage baigné de larmes; nos regards s'épousaient, allumés de la même
-fièvre, amollis de la même langueur; nos lèvres frémissaient, se
-crispaient, unies dans la volupté d'une caresse immatérielle. Marc, le
-raisonnable Marc, tordu par la jalousie, pleurait aussi quelquefois. Et
-Mme Romée s'étonnait.
-
---Vous avez une singulière façon de vous amuser, vous autres! se
-moquait-elle. Mais c'est ta faute aussi, Thérèse. Tu nous joues de la
-musique bonne à porter les gens en terre. Ça vous fait pleurer, et moi,
-ça me fait dormir. En voilà assez pour ce soir. Je réclame ma partie de
-loto.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Depuis quelques jours je pressais Thérèse de me donner son portrait.
-Inutile de vous dire les raisons invoquées à l'appui de ma supplique;
-vous voyez d'ici le thème et les variations. Le format de la
-photographie la rendait gênante à passer de la main à la main; Thérèse,
-si elle consentait à me l'envoyer, devait forcément me l'adresser par la
-poste. Et pourrait-elle le faire sans y joindre quelques lignes de son
-écriture? Ce serait une première réponse à mes lettres; les autres
-suivraient, sans doute, et cet échange serait plus intéressant pour moi
-que le monologue auquel j'étais condamné. Je ne fus donc pas surpris,
-mais délicieusement ému en trouvant un matin dans ma boîte une enveloppe
-où je reconnus la main de Thérèse.
-
-C'était le portrait souhaité et une lettre avec, non pas un simple
-billet mais une lettre de huit pages. J'emportai le paquet chez moi
-comme un trophée; je couvris de baisers la photographie et l'écriture de
-mon amie. Mais en parcourant les premières lignes, je commençai de
-déchanter.
-
-La lettre était un adieu:
-
-C'est bien fini cette fois, mon pauvre ami, m'écrivait-elle. Le malheur
-qui nous menaçait,--je devrais dire le châtiment,--ne s'est pas fait
-attendre. Tout à l'heure, en rentrant chez nous entre deux leçons, j'ai
-trouvé ma mère en larmes. Le docteur Estenave était avec elle. Maman
-était comme folle. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si le docteur ne
-s'était pas mis entre nous: Malheureuse enfant! s'écriait-elle, tu m'as
-trompée; M. Lavernose est ton amant! Et comme je secouais la tête, trop
-troublée pour répondre: Ne mens pas, c'est inutile, disait-elle; on vous
-a vus ensemble. Tout Toulouse en parle; tu es perdue! Ce billet d'hier
-où Mme Durieu te priait, sous prétexte de santé, de suspendre tes leçons
-à sa fille... eh bien, sa fille n'est pas malade; elle a pris un autre
-professeur, voilà tout. Et les autres vont en faire autant. D'ici à huit
-jours, tu n'auras plus une élève. Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous
-devenir? Le docteur l'a calmée, il s'est porté fort de mon innocence:
-Thérèse a pu être imprudente; elle n'est pas coupable, a-t-il dit.
-D'ailleurs le mal n'est pas si grand que vous le craignez. Mme Durieu
-est ma cliente; je la verrai; je lui parlerai. Je me charge de la
-ramener... Et vous, maintenant, me dit-il en m'obligeant avec des gestes
-délicats à desserrer les doigts que la honte tenait crispés sur mon
-visage, vous, mon enfant, vous allez me raconter votre petite histoire.
-Que pouvais-je répondre? je me confessai; je dis tout. Et quand j'eus
-fini: Je le savais bien, dit le docteur à maman, qu'elle n'avait rien de
-grave à se reprocher, votre Thérèse. Allons, ma chère amie, remerciez
-Dieu, et embrassez l'enfant prodigue... La voilà sauvée maintenant.
-Seulement vous comprenez, ma petite, ajouta-t-il en se tournant vers
-moi, il ne faut pas que vous soyez exposée à le revoir, ce grand fou qui
-a failli gâter à jamais votre vie et la sienne. C'est moi qui vous l'ai
-donné; il est juste que je vous en débarrasse. Soyez tranquille; on ne
-lui fera pas de mal; une simple expulsion. D'ici à demain André filera
-sur Argelès. Mais pour aboutir, il est indispensable que j'agisse en
-votre nom; c'est de votre part que je dois lui donner sa feuille de
-route. M'y autorisez-vous? Ma mère me regardait anxieuse, j'entendais
-monter dans l'escalier le pas insouciant de Julien qui revenait du
-lycée. Je sentais ces deux existences suspendues à ma réponse.
-Pouvais-je seulement hésiter? Soit, dis-je au docteur en me jetant dans
-les bras de ma mère. La pauvre femme m'embrassait à m'étouffer. Ah!
-méchante tête, disait-elle, on vous serrera si fort que vous ne pourrez
-plus nous échapper. Le docteur était déjà parti. Il sera chez vous
-sûrement avant ce soir. Soyez raisonnable, mon ami; soumettez-vous comme
-je me suis soumise. Hélas! c'est moi la plus coupable, je le sens bien.
-Si je ne vous y avais pas encouragé, vous n'auriez jamais songé à moi.
-Ah! pourquoi nous sommes-nous rencontrés? Pourquoi avons-nous connu
-cette douceur d'être ensemble. Et comment y renoncer après l'avoir
-connue? Il le faut cependant. Ni vous ni moi ne sommes capables de
-goûter un bonheur qui serait fait avec le malheur des autres. Du
-courage, mon cher André. Songez qu'être près l'un de l'autre et ne plus
-nous voir serait le pire des supplices. Partez. Je ne vous demande pas
-de m'oublier; je ne le crois pas possible. Quand vous regarderez ce
-portrait que je vous envoie,--dernière imprudence!--vous vous
-souviendrez que vous avez eu une amie, une amie qui vous aimait bien, et
-qui est morte!
-
-Je finissais à peine de lire quand on frappa à ma porte. C'était le
-docteur. J'écoutai sa communication sans broncher. Il parla d'ailleurs
-rondement, de la façon bourrue et cordiale qui lui était habituelle.
-
-Je protestai naturellement de la pureté de mes intentions, et le docteur
-en tomba d'accord avec moi.
-
---C'est l'imagination qui vous a joué le tour, me dit-il. La figure de
-Mlle Romée vous a tourné la tête. Vous avez poétisé sur elle, vous vous
-êtes grisé de vos épithètes. Je vous comprends, je vous excuse même, à
-condition que cela finisse. Il n'est que temps. Tout le monde n'est pas
-obligé de savoir que vous versifiez, d'autant que vous êtes inédit, je
-crois. Les bonnes âmes qui vous ont rencontré à la brune avec votre amie
-n'ont pas supposé que vous cherchiez auprès d'elle des motifs de
-sonnets. Vous l'avez compromise, la pauvre enfant; j'ai bien essayé de
-les rassurer tout à l'heure, elle et sa mère; mais quoi que nous
-fassions, vous et moi, c'est un genre de préjudice malaisément
-réparable. Vous n'avez, vous, qu'une façon d'aider au sauvetage: c'est
-de partir. Ça n'a pas l'air de vous aller; il vous en coûte de renoncer
-au personnage de roman que vous jouez ici pour reprendre le rôle un peu
-terne qui vous attend à Argelès. Bien fâché, mon cher, mais vous n'avez
-pas le choix. Si vous voulez qu'on soit indulgent pour votre faiblesse,
-soyez faible jusqu'au bout; ne résistez pas quand le salut de votre
-victime exige que vous cédiez.
-
---Mais mon diplôme? objectai-je. Vous ignorez peut-être que j'ai obtenu
-la faveur de passer mon examen avant Pâques?
-
---A d'autres, mon jeune ami! Vos examens! on sait ce qu'en vaut l'aune
-et quelle carrière vous êtes venu poursuivre à Toulouse. Laissons cela.
-Auriez-vous d'ailleurs un intérêt sérieux à rester, vous devriez être
-trop heureux d'en faire le sacrifice. Allons, un bon mouvement,
-exécutez-vous. Tâchez qu'à défaut d'estime pour votre caractère, on
-puisse au moins garder quelque illusion sur la bonté de votre coeur.
-Vraiment, mon cher monsieur André, vous oubliez trop que je suis le
-cousin de Cyprienne. Et Jacques? Est-ce que ce nom-là ne vous dit plus
-rien? Vous n'ignorez pourtant pas que cet enfant a besoin de vous; il
-est délicat, et, au lieu de le fortifier, on exagère les soins, les
-précautions. Si j'ai bonne mémoire, quand je l'ai vu, il y a deux ans,
-je vous avais recommandé pour lui un traitement à l'eau froide au lieu
-du régime des cache-nez, véritables nids à rhumes, dont l'enveloppe la
-sollicitude maternelle. Et son instruction? Qui s'en occupe? Prenez
-garde, monsieur Lavernose. Cet enfant saura plus tard, il comprendra; il
-vous jugera. Quelle opinion souhaitez-vous qu'il ait de son père quand
-il aura vingt ans?
-
-La lettre de Thérèse m'avait déraciné; tout m'échappait, je ne tenais
-plus à rien. L'attaque du docteur me trouvait désarmé, à la merci d'une
-impulsion, d'une volonté énergique. Je consentis à partir. Je réclamai
-seulement un délai, le temps de régler mes affaires, de payer ma
-chambre, ma pension. Un reste d'espoir, de lâche égoïsme me poussait à
-solliciter ce répit; mais le docteur voyait clair dans mon jeu; il fut
-inflexible.
-
---Je me charge de votre liquidation, me dit-il; vous pouvez compter sur
-moi, nous règlerons plus tard. Puisque nous sommes d'accord, il n'y a
-pas une minute à perdre. Pendant que vous travaillerez à faire votre
-malle, j'irai jusqu'à la rue Vélane voir un malade. Dans une demi-heure,
-je serai là avec ma voiture et je vous mettrai à la gare. Oh! je ne me
-méfie pas de vos résolutions, sourit-il, mais enfin, avec les amoureux,
-deux sûretés valent mieux qu'une.
-
-Et il le fit comme il l'avait dit, cet impitoyable docteur.
-
-Ce fut lui qui m'aida à boucler la malle, à préparer la courroie.
-J'avais les doigts fiévreux et les jambes molles; le docteur, lui,
-pliait, empaquetait avec la maîtrise paisible et le fin doigté d'un
-chirurgien en exercice. Et en opérant, il se moquait de ma maladresse:
-Quand j'aurai un bras à couper, je ne vous demanderai pas de m'assister,
-me disait-il.
-
-L'heure passait. A la gare, nous eûmes à peine le temps de faire
-enregistrer mes bagages.
-
---Vous embrasserez Cyprienne et Jacques pour moi, me recommanda le
-docteur, debout sur le marchepied de la voiture. Et plus bas: Si vous
-êtes trop malheureux, écrivez-moi, mon pauvre enfant; je ne suis pas si
-mauvais que j'en ai l'air, je vous ferai passer des nouvelles en
-contrebande!
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Le train partait. La bonne figure rougeaude du docteur, avec son grand
-nez montagnard et la broussaille blanche de ses sourcils, se reculait
-dans des gesticulations affectueuses. Des talus tristes, des envers de
-maisons défilaient à la portière; puis ce fut, après un tunnel, l'allée
-de platanes au bord du canal où Thérèse et moi nous avions inauguré nos
-promenades toulousaines, puis le faubourg Saint-Michel et le calvaire
-témoin de nos rendez-vous; puis encore, dans le lointain, sur la plaine
-grise, le grand voisin de Thérèse, le clocher de la Dalbade. Et à un
-tournant de la voie, derrière un rideau d'arbres, Toulouse disparut.
-J'étais seul, seul dans le compartiment et seul dans la vie. Pas d'autre
-camarade de route, pas d'autre ami pour m'attendre à l'arrivée que le
-devoir, le devoir sans attrait, le devoir sans conviction. Triste
-compagnie! J'avais beau me tâter, je ne sentais plus à mon coeur aucun
-point d'attache avec Argelès. Et mes autres liens, mes liens coupables,
-étaient rompus aussi; mais, mal arrachés, ils tenaient par des lambeaux
-vivants, ils communiquaient par des fibres encore résistantes au plus
-intime de mon être. Évidemment je n'avais pas fini de souffrir.
-
-La fuite autour de moi de la plaine dépouillée, le déroulement à perte
-de vue, sous le ciel bas, des guérets et des vignobles, les aspects
-sévères de l'hiver assombris par l'agonie de la lumière déclinante,
-s'accordaient, en l'aggravant, avec la tristesse découragée de mon rêve.
-Noir sur noir; je sombrais. Le souvenir m'apparut alors comme ma
-dernière ressource. J'invoquai Thérèse, j'embrassai sa photographie, je
-relus sa lettre, et en la relisant il me semblait que je l'avais mal
-comprise. La catastrophe, les adieux, tout ce qui m'avait le plus frappé
-d'abord, passait au second plan. Ce qui me sautait aux yeux maintenant,
-c'était l'amour, l'amour malgré tout et toujours, qui s'échappait du
-tumulte de ces lignes. Le reste venait des autres, le reste lui avait
-été imposé par la fatalité des circonstances. Elle n'était pas libre.
-Mais pendant qu'elle écrivait, docile à sa conscience, qui sait si son
-coeur ne protestait pas? Qui sait si elle tenait tant que ça à ce que
-ses ordres fussent exécutés? En tout cas, je m'étais trop pressé
-d'obéir. Mon soi-disant sacrifice n'était peut-être au fond qu'une
-lâcheté ajoutée à d'autres, une façon commode d'échapper aux
-conséquences de ma faute. Au point où j'en étais avec Thérèse, je
-n'avais pas le droit de l'abandonner. Je devais au moins lui laisser le
-temps de réfléchir, de choisir librement entre sa tranquillité et son
-amour. Après l'avoir emportée avec moi hors du monde réel, jusqu'aux
-sommets de la passion, je ne pouvais pas la laisser retomber, malgré
-elle peut-être, dans la médiocrité de la vie bourgeoise.
-
-La photographie de l'aimée était là, devant moi; je lui parlais: non,
-lui disais-je, non, mon amie, je te le jure, je ne te quitterai jamais!
-Des baisers, des caresses de fièvre et de folie entrecoupaient ces
-serments. Mon exaltation croissait, et avec mon exaltation, le désir,
-l'impatience du revoir. Entre le monde de la passion, le monde ardent et
-coloré où je vivais depuis trois mois, et le monde du devoir, le rivage
-glacé où j'allais aborder tout à l'heure, mon hésitation ne pouvait pas
-être longue.
-
-Une circonstance futile aggrava subitement, précipita la crise. En
-replaçant la lettre de Thérèse sous son enveloppe, je m'aperçus que
-cette enveloppe ne portait aucun timbre. Thérèse probablement l'avait
-mise elle-même dans ma boîte. L'heure pressait sans doute, et elle
-n'avait personne à qui confier le papier. Elle était donc venue chez
-moi; peut-être avait-elle frappé à la porte de ma chambre. Comme il
-fallait qu'elle m'aimât pour s'être risquée à une pareille démarche! Et
-c'était juste à ce moment, quand le désespoir l'affolait, la jetait dans
-mes bras, que je me retirais d'elle, que je reprenais ma prudence et ma
-raison! Que doit-elle penser de moi? me disais-je.
-
-Un arrêt du train me tira brusquement de mes réflexions.
-
---Montréjeau, six minutes! criait un employé.
-
-Mon parti était pris. Je descendis, on débarqua mes bagages. Je
-m'informai du premier train en partance pour Toulouse. Je n'avais qu'une
-petite heure à attendre. Je l'employai à écrire au docteur Estenave.
-Qu'il en fût informé par une lettre de Cyprienne à Thérèse, ou qu'il eût
-la curiosité de s'en enquérir lui-même, il pouvait très bien apprendre
-que je n'étais pas arrivé à Argelès. Il était prudent de lui faire
-perdre ma trace:
-
-Le courage me manque pour rentrer chez moi directement, lui
-expliquai-je. Je vais chercher à Luchon ou à Bagnères la solitude
-indispensable à un bon examen de conscience. Quand j'aurai fait la paix
-avec moi-même, mais alors seulement je retournerai à Argelès. Vous en
-serez averti.
-
-Quant à Cyprienne, je n'avais, pour rester en communication avec elle,
-qu'à donner à la poste ma nouvelle adresse toulousaine, si, comme il
-était probable, je me décidais à changer de logement.
-
-En route, j'achevai de combiner mon affaire. Le plus pressé était de me
-cacher en arrivant, de trouver un gîte sûr, un gîte situé et avoisiné de
-telle sorte que Thérèse, que je ne pouvais pas aborder dans la rue, pût
-y venir sans craindre d'être surprise. Un quartier retiré, une maison
-dont je fus l'unique locataire étaient les conditions indispensables de
-mon nouveau chez-moi. Je m'étais rappelé tout de suite un écriteau
-aperçu en passant à la porte d'une petite chartreuse, tout en haut d'une
-des rues qui grimpent vers la Colonne, vers le monument commémoratif de
-la bataille de Toulouse. Ni Thérèse ni moi ne risquions de rencontrer
-des figures de connaissance dans ce faubourg populaire, animé seulement
-aux heures de la sortie des ateliers, et le dimanche, quand la foule des
-ménages ouvriers montent de la ville vers les guinguettes semées au
-penchant de la colline.
-
-Dès le lendemain, après une nuit passée dans un petit hôtel voisin de la
-gare, je courus à la chartreuse. L'écriteau pendait encore au mur; les
-fenêtres bâillaient grandes ouvertes aux souffles du matin. La
-propriétaire, une voisine, était venue donner de l'air à son immeuble,
-épousseter les chambres, râtisser les allées du jardin. Elle me vanta
-les avantages de la maison, le silence discret de la rue et du quartier.
-Un clin d'oeil en commentaire me laissa comprendre que la chartreuse
-était vouée aux faux ménages. A voix basse et sous le sceau du secret,
-la bonne dame me nomma le dernier occupant, un homme grave, un négociant
-bien posé, l'honneur de la magistrature consulaire: C'est lui, me
-dit-elle, qui a transplanté ces rosiers de Bengale le long de la façade,
-à l'abri du nord. Voyez, les fleurs sont déjà en bouton; c'est vous qui
-cueillerez les roses!
-
-Le mobilier d'ailleurs n'avait rien de suspect: des capitonnages
-économiques, des gravures sentimentales, des cretonnes réfrigérantes; et
-le jardin était assorti, un jardinet d'arbustes prétentieux que
-visitaient des allées exiguës, d'une complication puérile.
-
-J'eus bientôt fait de traiter avec la dame et d'emménager. Un
-restaurateur voisin s'était chargé de ma table et de mon ménage.
-
-Il n'y avait plus qu'à mettre un bouquet de violettes sur la cheminée en
-hommage devant la photographie de l'aimée; tout était prêt; Thérèse
-pouvait venir.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Il n'est rien de tel que les contemplatifs, les irrésolus, s'ils sortent
-par hasard de l'hésitation et du rêve, pour aller jusqu'au bout de leurs
-folies, pour se lancer à fond dans les pires aventures. Je n'arrivai
-pourtant pas à ces extrémités sans quelques transitions d'inquiétude et
-de souffrance. Sans doute les premiers pas étaient faits depuis
-longtemps. Mon départ d'Argelès en désorientant ma vie, en m'enlevant la
-tutelle de l'habitude, m'avait mis hors d'état de lutter contre
-moi-même. La passion me tenait, je n'avais pas cessé de lui céder un peu
-chaque jour. Seule, la nécessité de sauver les apparences avait ralenti
-ma chute. En mentant aux autres, je me mentais un peu à moi-même, et,
-grâce à l'illusion de ce mensonge, certains restes de délicatesse, des
-retours intermittents de scrupules, enrayaient encore par moment la
-force supérieure dont je subissais l'impulsion.
-
-Ce léger obstacle n'existait plus désormais. Pour la première fois, je
-me trouvais nu et désarmé en face de la passion. Ce tête-à-tête me
-déroutait quelque peu. Le cas était nouveau pour moi; il m'obligeait à
-réfléchir. Je ne m'étais pas trop ressenti jusqu'à ce moment-là, dans la
-conduite de ma vie, de la banqueroute déjà ancienne de ma foi
-religieuse, ni de la pauvreté des idées philosophiques par où j'avais
-tenté d'y suppléer. A défaut de règles certaines, une sorte de
-correction naturelle m'avait préservé des écarts graves. Un caractère
-plutôt timide, un tempérament sans exigence avaient favorisé cet
-équilibre. Quoique tendre aux tentations, j'avais été un célibataire
-assez rangé en somme, et un mari irréprochable. Même dans l'aventure où
-je me trouvais actuellement engagé, malgré les imprudences déjà
-commises, je ne m'étais pas encore avancé au point de ne pouvoir pas
-battre en retraite.
-
-Maintenant je touchais à la limite extrême. Un pas de plus, et je
-devenais un réfractaire, un irrégulier du monde et de la famille, je me
-déclassais. Terrible affaire pour un égoïste. J'hésitai. Ce n'était déjà
-plus l'honnête homme qui luttait en moi, c'était le civilisé. Toutes les
-forces de résistance accumulées par la tradition, par l'hérédité, se
-débattaient confusément, faisaient tête à la barbarie, au retour
-offensif de l'instinct. Avant de céder, avant d'agir, je voulus regarder
-jusqu'au fond de mon acte, l'examiner jusqu'aux dernières conséquences.
-
-Je vous ai dit quels projets j'avais formés en choisissant mon nouveau
-domicile. L'image d'une Thérèse en délire, désertant le devoir pour se
-réfugier dans mes bras, m'avait entraîné. Et la tentation durait encore.
-Cependant il fallait prévoir les heures qui suivraient cette minute
-sublime. Avec un être de fierté et de droiture comme mon amie, je ne
-pouvais pas compter sur un de ces compromis qui mettent le respect
-humain d'accord avec le plaisir. Si Thérèse se donnait, elle se
-donnerait toute et je devrais, à mon tour, me donner tout à elle.
-C'était l'enlèvement, l'expatriation, l'exil. Grosse histoire! Ici la
-question morale se compliquait d'une question matérielle. Ce n'était pas
-tout de fuir; il fallait vivre. Je ne pouvais pas m'en aller comme un
-voleur, les mains garnies des dépouilles de ma femme et de mon fils. Et
-alors, quel gagne-pain chercher, quel métier prendre? Avec ma pauvre
-tête de songe-creux, avec mon incapacité chronique de vouloir et d'agir,
-c'était la misère à bref délai. J'en serais réduit à me faire nourrir
-par ma maîtresse, à vivre de ses leçons. Belle perspective! Ah! oui,
-certes, il valait la peine d'y réfléchir.
-
-Je me souviens encore du lieu et de l'heure de ma délibération. C'était
-le surlendemain de mon retour à Toulouse, après le premier repas pris
-dans mon nouveau logement. La tristesse des plats réchauffés qu'on
-m'avait portés du restaurant, l'hostilité de la fumée qu'exhalait à
-rebours la cheminée récalcitrante, et, plus persuasive encore, l'âme
-imprégnée aux étoffes, l'âme discordante et mélancolique des ménages
-illégitimes campés là avant moi, tout me conseillait le retour à
-Argelès, la reprise de la vie familiale. Il était temps encore. Thérèse
-m'avait délié, Cyprienne ne savait rien. J'étais libre. Mais, plus
-éloquente que la paresse, la passion parlait à son tour; l'orgueil de la
-vie, la luxure, me tiraient en avant, vers l'accomplissement intégral de
-mon rêve. L'image de Thérèse m'appelait, ardente et douloureuse, et dans
-ses yeux meurtris, sur ses lèvres crispées, m'apparaissaient les
-stigmates du supplice qu'elle endurait à cause de moi, des tortures de
-l'absence! Sollicité en sens contraire par ces deux formes de mon
-égoïsme: la passion et la prudence, je ne savais à quoi me résoudre. Je
-sortis. Marcher soulage les indécis; c'est comme un acte de volonté plus
-facile, en attendant l'autre.
-
-Mon habitation touchait presque au sommet du coteau qui fait un premier
-socle à la Colonne. De là-haut, la vue s'amplifiait tout à coup,
-embrassait une étendue immense. Au delà de Toulouse, au delà des
-faubourgs et des banlieues, les campagnes s'étalaient en un ordonnance
-panoramique; une rivière, un canal, un fleuve les sillonnaient; les
-rubans blancs des routes, la ligne inflexible des railways, le linéament
-imperceptible des chemins, emmaillaient de leurs réseaux la monotonie
-verte des emblavures. Des îlots de maisons, des silhouettes de clochers
-désignaient les hameaux et les villages. Des départements, des provinces
-tenaient dans le vague fourmillement de l'horizon. Et c'était tout un
-royaume étranger qu'appelait, dressée comme sur des fumées de songes, la
-barre tumultueuse des Pyrénées.
-
-Je regardais, et l'écrasement de la comparaison ramenait à de plus
-justes limites mon être que la passion avait enflé et dilaté outre
-mesure. La large tranche d'humanité en spectacle devant mes yeux, et
-l'humanité morte, en recul, évoquée par les monuments de l'autrefois,
-tout ce grouillement d'existences, rapetissait l'importance de ma
-destinée, épave après tant d'autres, emportée dans la course de ce flot
-sans rivages. L'exemple des violences pour toujours refroidies,
-m'invitait, par la certitude de l'inévitable apaisement final, à modérer
-l'exaltation de mes sentiments actuels. L'à quoi bon de la souffrance et
-du bonheur et de tout, se posait en face du nivellement universel, et la
-leçon devenait plus éloquente encore, administrée par les cyprès et les
-marbres du cimetière étagé près de moi sur la pente de la colline: ville
-du sommeil tassée et silencieuse, opposée à la cité vivante qui étalait
-au-dessous l'orgueil de ses clochers, la rumeur de ses carrefours.
-
-C'était une après-midi de février presque tiède avec des percées d'un
-soleil languissant dans un ciel laiteux, fumant de vapeurs et de brumes.
-Les souffles espacés de l'autan me portaient par bouffées les voix
-éparses de Toulouse: roulement des voitures, grondement des chaussées
-lointaines. Un merle près de moi s'était mis à chanter; ce n'était pas
-encore sa chanson de printemps, le son de flûte ardent et velouté qui
-dit si bien l'ivresse de la saison amoureuse, mais un appel timide, un
-balbutiement d'une tendresse ingénue, jeté peureusement à la lisière
-d'un bosquet. Un air de danse sortait en même temps d'une guinguette
-voisine où festoyait une noce pauvre; des couples d'invités s'ébattaient
-au jardin dans les entr'actes du quadrille; on entendait le grincement
-d'une balançoire, le choc des palets de bronze dégringolant dans les
-trappes d'un jeu de tonneau. Puis ce fut, autour de l'obélisque de
-brique, la promenade à pas distraits, ignorants de l'histoire, de
-quelques fantassins désoeuvrés. La claquette d'un marchand de plaisirs
-résonna un moment en appel, et s'éloigna presque aussitôt comme effrayée
-de la solitude environnante; le violon de la noce grinça ensuite en
-mesure le long de la rue penchante et disparut avec le mince cortège à
-l'entrée du faubourg.
-
-Et la vie humaine fit silence.
-
-Le soir tombait. Les cloches parlèrent à leur tour. Par-dessus la houle
-des maisons naufragées dans l'obscur, les églises entrèrent en colloque.
-Pareils à des oiseaux nocturnes, les carillons prirent leur essor,
-planèrent un moment sur la ville. Bientôt leurs voix se mêlèrent; le
-gazouillement fêlé des cloches de couvent sonneuses de cantiques
-s'éparpilla en bruine, traversé par les lentes, les graves prières, que
-versaient à larges ondes les basiliques énormes agenouillées dans la
-paix crépusculaire: Saint-Étienne, Saint-Sernin. Et ces bouches l'une
-après l'autre se fermèrent. Les cloches se turent ayant annoncé le
-mystère. Et le mystère commença.
-
-Très vite, les lointains s'effacèrent; les linéaments des choses
-s'anéantirent de proche en proche, se perdirent en de vagues fumées. La
-ville et la campagne, la colline et la plaine se fondirent en l'unité
-abstraite de l'espace. Seul, un moment, dans cette déroute universelle
-de la vie, le cimetière garda sa figure. Plus rigides maintenant, plus
-expressifs, sur la lividité du ciel, les cyprès s'érigeaient, noire
-armée, gardienne des blancs sépulcres. Un versant de la colline funèbre
-me regardait, penchait vers moi ses sillons de verdure et de pierre.
-C'était une enclave nouvellement ajoutée au grand enclos; les tombes
-neuves se pressaient, s'étouffaient, appuyées l'une à l'autre comme une
-foule attentive.
-
-Et voilà que cette vision commençait à me troubler. Ma méditation
-finissait en angoisse. La solitude nocturne me serrait le coeur. Et tout
-mon effort de la journée vers la retraite et vers la sagesse se
-résolvait en un appel impérieux à la vie, en un recours immédiat à
-l'amour. De cet abîme de la douleur humaine sur lequel je venais de me
-pencher, une seule douleur me revenait et c'était la mienne; de tous les
-souvenirs, de toutes les images évoquées, je n'avais plus dans la
-pensée, devant les yeux, que le souvenir, que l'image de Thérèse. Ce fut
-une subite, une inarrêtable déroute. Les objections fuyaient, les
-résistances s'effondraient sous l'assaut des regrets et des désirs.
-Qu'avais-je à calculer? Thérèse était là, à quelques pas de moi, et je
-délibérais! Oh! la voir, la voir d'abord! Après il serait temps de
-prendre un parti.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Six heures sonnaient à une horloge lointaine: Elle donne sa leçon chez
-les de Vore, pensai-je; tout à l'heure elle rentrera par la rue de Metz.
-Elle en pleine lumière des boutiques, moi dans l'ombre d'une porte
-cochère, je pourrai peut-être l'apercevoir sans me trahir. Allons!
-
-J'étais déjà en route. Je savais les habitudes de Marc Échette assez
-pour être certain de ne pas le rencontrer, et il n'y avait guère de
-chances que le docteur Estenave pût me reconnaître la nuit à travers les
-glaces de sa voiture. J'étais à peu près rassuré de ce côté; mais je
-m'inquiétais de ce que j'allais découvrir sur la figure de Thérèse.
-Tristesse, abattement? Et qui sait si déjà lasse, découragée de la
-lutte, résignée à me perdre, elle n'aurait pas retrouvé sa tranquillité
-d'esprit habituelle?
-
-Du poste que j'avais choisi au seuil d'un corridor, je ne tardai pas à
-la voir venir. Drapée dans un manteau d'hiver très ample qui
-l'enlinceulait tout entière, elle allait droit devant elle, sans une
-déviation de curiosité vers les étalages, sans un arrêt de songerie.
-Elle portait la tête un peu basse, et, sa voilette très épaisse ne
-m'ayant pas laissé voir l'expression de son visage, je n'eus pour
-interpréter son état d'âme que le renseignement un peu sommaire de son
-attitude. Sa manche en passant me frôla, mais ce contact ne l'avertit de
-rien. Elle poursuivit son chemin, inattentive, absorbée en elle-même. Je
-la laissai prendre l'avance et quand je la jugeai assez loin, je me mis
-à la suivre. Arrivée au coin de la rue des Couteliers, elle ralentit le
-pas. L'obscurité où elle entrait, le calme du quartier, l'invitaient
-sans doute à se détendre, à dépouiller le masque imposé jusque-là par le
-coudoiement de la foule. Je le pensai du moins. Le changement d'allures
-impliquait le changement de pensée. Elle allait maintenant d'une marche
-inégale, tantôt pressée et tantôt lente, telle que l'ordonnaient les
-nuances fugitives de son rêve. Au tournant de la rue du Pont-de-Tounis,
-elle s'arrêta. Il lui en coûtait peut-être de rentrer, de revoir des
-visages, d'écouter des propos qui m'étaient devenus hostiles. A l'entrée
-du pont, nouvel arrêt, nouvelle défaillance. Elle s'était penchée sur le
-parapet comme attirée par l'énigme de l'eau tourbillonnante. A un
-mouvement plus brusque qu'elle fit, je crus que le vertige la prenait;
-je faillis m'élancer à son secours. Mais, quelle qu'eût été son
-intention, le geste fut court. Elle se redressa presque aussitôt, et,
-comme si elle avait peur de céder à une tentation mauvaise, elle courut
-s'enfermer chez elle.
-
-La porte se referma. J'étais seul de nouveau; mais cette fois avec le
-dégoût, avec l'horreur de la solitude. J'observai la maison de Thérèse.
-La façade du côté de la rivière était obscure. Un léger reflet dansait
-aux vitres de la véranda, venu par la porte, sans doute ouverte, de la
-salle à manger. Je m'éloignai; je marchai au hasard devant moi. Où
-allais-je? Tout à coup sans savoir au juste par quel chemin j'y étais
-revenu, je me retrouvai à mon point de départ. Une demie sonna au
-clocher de la Dalbade, la demie après huit heures. C'était le signal de
-la réunion quotidienne; Marc Échette allait arriver. Blotti dans les
-décombres d'une bâtisse qu'on reconstruisait de l'autre côté du pont, je
-le vis, à la minute exacte, déboucher dans la rue, de son pas régulier
-et ferme; je l'entendis sonner à la porte de ces dames. Bientôt de la
-lumière parut aux vitres de la véranda, des ombres remuèrent, noires sur
-la mousseline des rideaux. Je reconnus la silhouette de Thérèse; Marc
-était à côté d'elle; Thérèse s'assit et Marc resta debout; un livre à la
-main gauche il lisait, et les gestes de la main droite dont il
-soulignait sa lecture, ses attitudes dont la raideur s'exagérait dans le
-jeu des ombres chinoises, me parurent ridicules.
-
-Il s'assit, et Thérèse se leva à son tour, vint se mettre au piano. Le
-haut de son buste m'apparaissait en profil, nettement découpé par la
-lumière de la lampe. Et je ne fis plus attention qu'à elle. Ce fut
-malgré la distance, malgré l'obstacle des murs et des volontés entre
-nous, comme la douceur d'un tête-à-tête. Aux premiers accords qui
-jaillirent du piano, projetés comme de tièdes rayons dans le froid de la
-nuit, mon coeur s'émut, des larmes s'échappèrent de mes yeux. C'était,
-joué pour moi certainement, voué à la commémoration de notre bonheur
-perdu, le _Souvenir_ de Schumann. Je n'avais jamais entendu la série des
-morceaux qu'elle joua ensuite; c'étaient, autant que j'en pus juger, des
-pages de Chopin, et l'artiste les avait choisies parmi les plus
-désespérées, les plus angoissantes. Une surtout, la dernière, un
-prélude, je crois, âpre, grinçant, monotone, avec des chocs répétés qui
-évoquaient des coups de marteau dans le bois d'un cercueil, le
-cahotement d'un char funèbre oscillant dans des ornières de pierre,
-avait l'air de célébrer les funérailles de notre amour. Une courte
-prière le terminait; une phrase d'apaisement suprême, de chute douce
-dans le néant.
-
-Cette fin de tout fut aussi la fin du concert. Comme si elles
-obéissaient à l'ordre de la musique, les lumières s'éteignirent. De son
-pas toujours égal, toujours résolu, Marc descendit l'escalier, se perdit
-au lointain de la rue. Je quittai à mon tour ma cachette.
-
-La tête perdue, le coeur malade, je traversai la ville à moitié
-sommeillante. Je longeai les façades lumineuses des casinos et des
-théâtres, phares du plaisir qui éclataient dans le désert des promenades
-publiques, je frôlai dans le noir des carrefours les tristes appels de
-la débauche. Solitaire, je grimpai à mon logis de hasard, là-haut, entre
-les étoiles et les tombes.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Et ce fut une suite de journées pareilles: des matinées lentes de
-rêvasserie sous les couvertures, des après-midi d'attente, traînés comme
-un boulet au pied, usés tant bien que mal en des flâneries maussades, en
-des visites minutieuses et indifférentes à mon jardin, en
-d'interminables étapes sur les grand'routes, vers quelque auberge de
-village. Comme les voleurs ou les gens de mauvaise vie, j'épiais
-avidement la tombée de l'ombre, le retour du crépuscule. Je descendais
-alors vers l'embuscade. Thérèse allait venir. Sur les légers indices
-rapportés de ma rencontre de la veille, sur les menus changements que
-j'avais cru saisir dans sa démarche, dans son attitude, j'avais, pendant
-mes insomnies de la nuit, pendant mes demi-sommeils de la journée,
-imaginé des états d'âme, supposé une progression d'abattement, de
-désespoir, que j'avais hâte de vérifier, de soumettre à un nouveau
-contrôle. Quand je verrais mon amie à bout de forces, prête à succomber,
-j'interviendrais, je lui tendrais la main. Mais l'heure tardait. Après
-quelques semaines d'enquête, il me sembla même, un certain soir, que les
-mauvais symptômes s'atténuaient au lieu de s'aggraver. Il y avait moins
-d'inharmonie dans les mouvements, moins de disgrâce ou de lassitude dans
-la démarche de Thérèse. Je la suivis, et m'étonnai de la voir s'arrêter
-un moment devant un étalage de modiste. Plus loin ce fut une autre
-surprise. Au lieu de rentrer au plus court par la rue, elle alla devant
-elle jusqu'au Pont-de-Pierre, et tourna vers le quai. Un reste de
-crépuscule flottait au couchant sur les ramiers,--les plantations de
-peupliers,--qui bordent la Garonne. Il faisait doux; un souffle presque
-tiède agitait la flamme des becs de gaz dont la clarté se prolongeait,
-reflétée au fil de l'eau. Les ateliers de la manufacture de tabac se
-vidaient, jetaient sur le quai des troupes bavardantes de cigarières,
-et, dans les saules, au bord du fleuve, une chouette chantait. Il y
-avait quelque chose de mystérieux en l'air, un frisson précurseur de la
-saison nouvelle. Et il me semblait que Thérèse, en arrêt devant
-l'horizon du fleuve, écoutait ces conseils chuchotés à voix basse, cette
-invitation à revivre, à se préparer à la fête de l'imminent avril.
-
-Elle m'oubliait déjà peut-être. Et n'était-ce pas ce qui pouvait arriver
-de mieux dans l'intérêt de notre avenir à tous les deux? N'était-ce pas
-ce que j'aurais dû souhaiter? Oui, sans doute, mais c'était aussi le
-triomphe de Marc; et c'est à quoi ma jalousie ne pouvait pas se
-résoudre. Je consentais bien à rendre Thérèse à elle-même; la rendre à
-Marc, jamais!
-
-Jugez de mon saisissement quand je le vis arriver par le quai et aborder
-mon amie. L'attendait-elle? J'eus un tel coup au coeur que je faillis me
-trahir. Ils étaient tout près de moi, mais si animés à leur colloque,
-qu'ils ne se doutèrent pas de ma présence. Leurs voix presque mêlées
-m'arrivaient ensemble; mon trouble seul m'empêcha de saisir le sens de
-leurs paroles. Ils remontaient le quai. Je les suivis. Une ou deux fois,
-je vis Marc se pencher vers Thérèse; leurs têtes se touchaient. Que lui
-disait-il? C'était comme un débat entre eux; Thérèse avait des
-hochements de refus, Marc des gestes d'impatience. Au coin de la rue du
-Pont-de-Tounis, Thérèse tendit la main à Marc qui revint sur ses pas, me
-croisa sans me voir. Et moi, sans me donner le temps de réfléchir, je me
-jetai à la poursuite de Thérèse.
-
-Qu'allais-je lui dire? Je n'en savais rien, mais il fallait que je lui
-parle.
-
---Vous? dit-elle en m'apercevant; et elle se reculait, tremblante.
-
---Oui, c'est moi, lui dis-je. Est-ce que je vous ferais peur maintenant?
-
-Et elle:
-
---Malheureux! Pourquoi êtes-vous revenu? Que voulez-vous de moi? Thérèse
-est morte.
-
---Morte pour moi, lui répondis-je, mais pas pour Marc. Il me semble que
-vous étiez assez vivante avec lui, tout à l'heure. Je vous dérange,
-n'est-ce pas?
-
---Taisez-vous! taisez-vous! me commanda Thérèse. Mon Dieu! est-ce vous
-qui me parlez ainsi?
-
-Elle marchait en me répondant, elle essayait de fuir, d'échapper à mes
-mains tendues vers elle. L'obscurité me cachait son visage; je ne la
-voyais pas, je l'entendais; et cette voix me bouleversait comme une voix
-d'outre-tombe.
-
---Thérèse, lui disais-je, Thérèse, pardonnez-moi; mais j'ai cru mourir
-en vous rencontrant avec Marc! Pardonnez-moi; je me suis trompé, ce
-n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous me trahissiez? Vous m'aimez
-encore? Oh! dites-le-moi, je vous en prie, parlez si vous voulez que je
-vous quitte!
-
-Elle ne me répondait pas. Elle s'obstinait à passer, à m'écarter de son
-chemin.
-
---Pardonnez-moi! insistai-je; j'ai manqué de parole; j'ai eu tort, je
-n'aurais pas dû revenir. Je n'ai pas pu m'en empêcher. Depuis quinze
-jours je vous suis, je vous guette, je suis là dans la rue quand vous
-passez, le soir quand vous faites de la musique, je suis là encore.
-Pardonnez-moi, Thérèse, ne me renvoyez pas, je vous en supplie. Un mot,
-que j'entende encore votre voix. Après je m'en irai.
-
---Mais c'est odieux, ce que vous faites, me dit-elle; on peut nous voir;
-partez! Ne vous acharnez pas après moi, c'est inutile; tout est fini
-entre nous.
-
---Ne me dénoncez pas au moins; jurez-moi de ne dire à personne que vous
-m'avez rencontré. Je ne vous tourmenterai plus, je n'essaierai pas de
-vous revoir, je vous le promets.
-
---Soit; mais partez, dit-elle.
-
-Des gens venaient vers nous. Je la quittai, je disparus dans la nuit.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Je ne me montrai pas le lendemain, je me terrai prudemment dans mon
-gîte. Après ce premier coup porté à Thérèse, il fallait lui laisser le
-temps de se calmer, de s'habituer à l'idée de ma présence à Toulouse.
-J'avais d'ailleurs de quoi occuper ma solitude. L'image de mon amie ne
-me quittait plus. Celle de Marc l'accompagnait quelquefois; mais j'avais
-cessé de le craindre. Thérèse avait eu beau me malmener en paroles, elle
-m'aimait, j'en étais sûr; je l'avais sentie frémir à mon contact; elle
-était effrayée et fascinée. Le choc de cette rencontre imprévue l'avait
-mise à la limite des sentiments extrêmes. Elle était également prête à
-me détester et à se donner à moi.
-
-Qu'allais-je faire? Ma délibération cette fois ne fut pas longue. A tout
-prix et quoi qu'il en pût arriver, je résolus de revoir Thérèse, de
-l'attirer chez moi. Mais ce n'était pas verbalement, dans la minute d'un
-tête-à-tête aussi troublé que celui de la veille, que je pouvais la
-décider à y venir. L'écriture offrait plus de ressources. La résistance,
-qu'une première lettre aurait entamée, céderait peut-être à la seconde.
-Sur ce terrain d'ailleurs je me sentais plus à l'aise. J'écrivis. Vous
-comprenez dans quel sens, et avec quelles précautions. Je dois dire
-cependant que mes artifices à mesure qu'ils se présentaient à mon esprit
-y prenaient une ardeur de sincérité incontestable. Je vivais ma passion
-à mesure que je la composais:
-
-Dans quel état vous ai-je abordée hier soir, chère amie, disais-je à
-Thérèse. Vous avez dû me croire fou. Et je l'étais en effet. Je le suis
-encore. Je vous attends, je vous appelle, je me consume de regrets et de
-désirs. Ah! c'est trop souffrir vraiment. Votre absence me tue. Vous
-quitter! Comment avez-vous cru que je m'y résignerais jamais? J'ai
-essayé une fois; je ne recommencerai pas. Vous pouvez me repousser, vous
-pouvez me chasser; vous ne pourrez pas empêcher mes yeux de chercher vos
-yeux, mes pas de s'attacher à vos pas. Quoi que vous fassiez, ma vie
-restera mêlée à votre vie. Je vous ai promis de ne plus vous tourmenter,
-et je tiendrai parole. Mais ne me demandez pas davantage. Soyez bonne si
-je suis sage. Ayez pitié de moi, ne me laissez pas tout à fait seul, ne
-m'abandonnez pas aux mauvais conseils du désespoir. Si je dois renoncer
-à vous voir, à vous parler dans la rue, faites-moi l'aumône de m'écrire.
-Une ligne de vous suffira à me réconforter, m'aidera à supporter des
-privations qui me sont encore trop douloureuses. Quoi que vous en
-pensiez, même séparés, nous sommes solidaires l'un de l'autre. Vous avez
-intérêt à ce que je ne sois pas trop malheureux. Songez que j'ai tout
-quitté, que je n'ai plus de famille, plus d'amis, plus rien qui m'oblige
-à vivre. La mort me tente. Prêchez-moi, raisonnez-moi. Tout me sera bon
-venant de vous. Et quand je serai un peu plus fort, un peu plus calme,
-eh bien, alors, nous nous dirons un adieu définitif.
-
-Je terminais en donnant mon adresse à Thérèse et en lui promettant de ne
-pas me montrer. Il n'y avait plus qu'à lui remettre mon billet. Je
-l'abordai le soir même au passage le plus obscur de la rue des
-Couteliers, et, sans un mot d'explication, profitant de son trouble, je
-glissai, presque de force, le papier dans sa main.
-
-La réponse arriva le lendemain.
-
-Qu'espérez-vous, que prétendez-vous, mon pauvre ami? m'écrivait Thérèse.
-Sous prétexte de pitié, d'aide à nous porter l'un à l'autre, vous ne
-faites qu'envenimer notre mal à tous les deux. Et, au fond, c'est bien
-ce que vous cherchez, j'en ai peur. Vous m'avez crue consolée, vous
-m'avez crue guérie, et vous en avez eu du dépit contre moi. Vous avez
-pris pour une souffrance infligée à votre amour, une blessure qui ne
-touchait qu'à votre amour-propre. Votre conquête vous échappait,
-pensiez-vous; coûte que coûte il fallait remettre la main sur elle. Et,
-sans remords du mal que vous m'aviez déjà fait, sans souci du mal que
-vous alliez me faire, vous êtes revenu, vous m'avez accostée au risque
-de me compromettre encore une fois, de me perdre tout à fait. Et vous
-dites que vous m'aimez, et vous exigez que je m'attendrisse sur votre
-malheur! Vous me tuez, et il faut que je vous donne la force de vivre!
-Ah! je commence à vous connaître, je commence à voir clair en vous. Je
-vous aime pourtant,--à quoi servirait de le nier?--mais je ne m'abuse
-plus sur votre compte; je vous aime malgré moi; je vous hais presque
-d'être obligée de vous aimer!
-
-Ne vous hâtez pas d'ailleurs de triompher de mon aveu. Je vous jure que
-je n'ai pas cessé de penser à vous, mais je vous jure aussi que vous
-n'obtiendrez rien de moi. Vous avez pu briser ma vie; je vous défie de
-la déshonorer.
-
-Oh! injuste, oh! ingrat ami! Vous m'avez pris mon repos, mon bonheur;
-vous vous êtes emparé de moi au point que je ne puis plus être à
-personne, et vous gâtez le seul bien qui me reste, l'image que je
-m'étais faite de vous, le souvenir de l'ami tendre, désintéressé,
-fidèle, à qui je m'étais donnée. Mais non; je suis injuste à mon tour.
-Un accès de folle jalousie vous a un moment égaré; parce que vous aviez
-cessé de croire en moi, vous avez cessé un moment d'être vous. C'est
-passé maintenant; vous reconnaissez quelle folie ce serait, et quel
-crime, de tenter de quelque façon que ce soit un rapprochement
-impossible. C'est aujourd'hui, mon ami, que je vous dis cet adieu que
-vous me demandez de retarder et qui, plus attendu, ne serait que plus
-cruel. Si vous m'aimez réellement, vous aurez pitié de moi; vous ne
-jouerez pas plus longtemps avec l'honneur, avec la vie d'une
-malheureuse. Tout est fini cette fois et bien fini, mon pauvre André.
-Vous n'aurez plus de moi, ni une ligne, ni une parole, pas même un
-regard. Je me mettrai plutôt entre les mains de Marc Échette, je
-quitterai Toulouse, si vous vous acharnez à me poursuivre. Je vous aime,
-André, et je vous dis un éternel adieu!
-
-Il n'y avait pas à s'y tromper. La violence de mon émotion pendant que
-je lisais cette lettre aurait suffi à m'en convaincre: Thérèse avait
-pris son parti; sa conscience plus droite, sa volonté plus ferme que la
-mienne, l'appui du docteur et de Marc, la présence de Julien et de sa
-mère, la mettaient hors de mes atteintes. C'était la fin. Je lus, je
-relus ces lignes; je n'y trouvai pas trace d'une défaillance. La
-tendresse et la vertu y brillaient du même éclat, aussi évidentes, aussi
-désespérantes l'une que l'autre.
-
-Un découragement me prit alors, une lassitude de tout et de moi-même,
-une agonie sans secousse où sombraient mes dernières énergies. Je ne
-voyais plus rien devant moi. Argelès, quand j'essayais d'y penser,
-m'apparaissait comme un pays très lointain, indéfiniment reculé dans le
-temps et dans l'espace. Cyprienne et Jacques étaient des personnes que
-j'avais connues, que j'avais aimées autrefois. Leurs visages mêmes
-s'effaçaient comme les visages des morts sur des photographies
-anciennes. Seule dans l'effondrement de tout le reste, l'image de
-Thérèse survivait, planait, meurtrière idole, sur les ruines qu'elle
-avait faites. Mais, loin de m'apporter quelque soulagement, sa
-contemplation ne servait, en irritant mon désir, qu'à exaspérer mon
-supplice. J'aimais, j'étais aimé, et je devais renoncer au bonheur!
-Était-ce possible?
-
-Cependant, de cette impossibilité même, une solution se dégageait peu à
-peu; écartée, elle revenait, elle s'insinuait, bienfaisante et
-redoutable; elle s'imposait enfin: la mort. Mourir arrangeait tout,
-facilitait tout. C'était la fin du désir et du regret; c'était peut-être
-la continuation plus libre du rêve, l'apothéose de l'inachevé dans
-l'éternel. Plus j'y réfléchissais et plus impérieux se fixait dans mon
-esprit le dénouement libérateur. Mais au seuil du renoncement définitif,
-l'amour, prêt à se sacrifier, demandait, exigeait encore. Je voulais
-revoir Thérèse, m'en aller dans les délices d'un dernier regard,
-confondre dans un geste suprême mes adieux à la beauté et à la vie.
-J'écrivis à mon amie et lui remis le soir même ma supplique de la même
-façon violente et muette qui m'avait réussi déjà.
-
-Oui, vous avez raison, lui disais-je. Il faut nous quitter et pour
-toujours. Je ne veux pas être la honte et le malheur de votre vie. Vous
-m'aimez! que puis-je demander de plus? Pour ce don, pour cet aveu, je
-n'aurai jamais assez de reconnaissance. Mais puisque je suis monté par
-vous et avec vous jusqu'au sommet du bonheur, vous ne m'en voudrez pas
-si je refuse d'en descendre. Vivre avec vous, hélas! je ne le peux pas;
-vivre sans vous, je ne le peux pas davantage. Pardonnez-moi de vous
-donner encore un chagrin; celui-là au moins sera le dernier. Ne me
-plaignez pas, si je m'en vais plus loin que vous ne me l'aviez ordonné.
-Revenir chez moi? mais je n'ai plus de chez-moi! Me dévouer aux miens?
-mais je n'ai plus que vous au monde. Adieu, Thérèse! Soyez sans remords
-comme vous êtes sans reproche. Je mourrai heureux puisque je mourrai
-avec la certitude que je suis aimé; et, qui sait s'il en serait toujours
-ainsi? Ne vous inquiétez de rien; je brûlerai votre photographie et vos
-lettres, et j'arrangerai mon grand départ de manière à ne pas en laisser
-soupçonner le motif. Adieu, Thérèse! Si pourtant,--je n'ose pas vous le
-demander!--mais enfin, si vous vouliez me faire une dernière visite, je
-vous attendrai demain jusqu'à six heures. Après, nous serons si
-longtemps sans nous revoir!
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Étais-je sérieusement résolu à me tuer? Le seul fait de me poser cette
-question quatre ans après implique bien un peu la réponse. Et cependant
-je suis sûr d'avoir été sincère, au moins pendant quelques heures. Mon
-imagination m'avait montré la vie sous des couleurs telles, que je
-m'évadais vers la mort comme vers la délivrance. Et puis, en me séparant
-pour toujours de Thérèse, mon projet de suicide avait encore cet
-avantage de me rapprocher peut-être d'elle pour une minute, puisqu'il
-fournissait le prétexte à un dernier rendez-vous. Dès lors les images
-funèbres s'écartaient, s'attendrissaient tout au moins. L'amour et la
-mort se jouaient autour de moi, s'enlaçaient en de nobles attitudes.
-Après être venue chez moi, après m'avoir accompagné au seuil du mystère,
-comment Thérèse pourrait-elle se refuser à la violence de ma passion?
-Les transports du désespoir finiraient d'eux-mêmes en transports de
-bonheur; les bras noués par l'adieu s'étreindraient pour une caresse
-suprême.
-
-Grâce à cette perspective, je pouvais, affranchi de la peur, de cette
-peur brutale qui vide le coeur et paralyse la pensée, me livrer sans
-trop d'angoisse à mes préparatifs de mort. Les heures passaient, les
-dernières, et il me semblait, à mesure que se rapprochait l'échéance,
-que mon humanité s'allégeait, qu'elle flottait déjà au bord de
-l'inconnu. Mes impressions étaient d'une acuité singulière. Des
-souvenirs me traversaient, lucides et brefs à la façon de ces paysages
-qui jaillissent brusquement dans la flambée d'un éclair. C'était une
-couleur de ciel, une odeur de saison: des lambeaux de vie incohérents et
-intenses. Et à chacun des morceaux de ce moi disparu, j'envoyais le
-salut de celui qui les résumait, de l'unité passagère qui allait
-disparaître, s'évanouir volontairement à son tour.
-
-Les heures passaient; la dorure triomphale du couchant s'était éteinte
-aux carreaux de la chambre que gagnait insensiblement le doute du
-crépuscule.
-
-L'ombre secourable enveloppait d'un voile la réalité méchante du flacon
-préparé pour l'acte suprême, un flacon de laudanum à étiquette rouge,
-couleur de nuit et couleur de sang. Accessoire de théâtre pour une scène
-à jouer ou véritable engin de mort, qui sait? La minute finale ne
-s'offrait encore à moi que par échappées et, aussitôt entrevue, précisée
-à peine, je détournais la tête, décidé à ne pas la regarder en face.
-J'eus même une hésitation à allumer la lampe; il me semblait que la
-lumière allait se faire en moi du même coup, illuminant ce que je ne
-voulais pas voir, dessinant dans leur relief les attitudes du meurtre,
-de l'agonie. Mais Thérèse allait venir sans doute, et j'étais avide de
-sa figure à peine entrevue et si mal, depuis un mois, dans nos brèves
-rencontres. Pour lui faciliter l'accès de la maison, pour assurer le
-secret de sa visite, j'entr'ouvris la porte du jardin, je fermai les
-volets.
-
-Et ce furent, oh! combien longues, combien fiévreuses, les minutes de
-l'attente. J'avais des intervalles de prostration où je m'étendais sur
-le divan, la figure écrasée aux coussins, et des élans d'impatience qui
-me jetaient au jardin, au seuil de la porte. Là, penché vers la descente
-de la rue, je scrutais longuement l'obscurité. Des roulements de fiacre
-montaient, approchaient quelquefois, puis décroissaient dans un vague
-lointain, ou bien c'était la rentrée à pas lents, essoufflés, d'un
-voisin, d'une voisine, qui refermaient leur porte. Je rentrais alors,
-moi aussi, je consultais ma montre. Cinq heures et demie; six heures
-moins un quart. Six heures! C'est fini! elle ne viendra pas, me
-disais-je. J'écoutais de nouveau malgré moi. Mes nerfs trop tendus
-grossissaient, dénaturaient les bruits; le craquement d'un meuble à côté
-de moi, le coup de lime d'un insecte dans le bois de la table, c'était
-la porte de la rue qui s'ouvrait, c'était quelqu'un qui marchait dans le
-jardin.
-
---André? André?
-
-C'était Thérèse, cette fois. Je me jetai à sa rencontre. Elle me
-repoussa doucement, mais pour chercher aussitôt de la main l'appui du
-mur, le secours de la table.
-
---Thérèse! l'implorai-je en m'agenouillant devant elle.
-
-Elle se recula, inquiète, regarda autour d'elle. Un manteau
-l'empaquetait, l'épais grillage d'une voilette masquait son visage. Ses
-yeux seuls parlaient au travers. Muette et raidie, elle observait
-furtivement, inspectait le mobilier, jusqu'à ce qu'elle eût aperçu la
-fiole de laudanum sur la cheminée. Elle s'en empara vivement, la brisa
-sur la pierre de l'âtre. Et aussitôt ses forces l'abandonnèrent; elle se
-laissa tomber dans un fauteuil. Ses mains tremblaient; des sanglots
-étouffés soulevaient sa poitrine. Ils éclatèrent enfin. Je ne savais
-comment la calmer. Elle me fit signe de ne pas intervenir.
-
-Et quand la crise fut un peu apaisée:
-
---Promettez-moi que c'est fini, me dit-elle; jurez-moi de ne pas
-recommencer! Ne me donnez plus une pareille émotion! Savez-vous que j'ai
-failli en mourir? Oui, j'étais si malade ce matin, que j'ai craint de
-n'avoir pas la force d'arriver jusqu'ici. Je m'y suis traînée. Tout à
-l'heure, en passant sur le pont du chemin de fer, il m'a semblé que
-quelqu'un me suivait. J'ai couru, je me suis perdue dans ces rues
-noires. Je ne pouvais pas achever de monter chez vous. J'avais des
-éblouissements, des vertiges; j'en ai encore. Jurez! ordonna-t-elle de
-nouveau, ou je vous quitte à l'instant.
-
---Je vous obéirai donc, lui dis-je. Mais pourquoi m'imposer ce supplice
-de vivre sans vous?
-
---Je souffrirai bien, moi! Pourquoi serais-je seule à souffrir?
-
---Oh! vous, votre orgueil vous viendra en aide. Si j'étais sûr de n'être
-pas plus malheureux que vous!
-
---Vous enviez ma tranquillité, n'est-ce pas? Je suis trop raisonnable!
-Et c'est vous qui me le reprochez! Raisonnable? Et je suis seule ici,
-chez vous. Et je suis perdue si quelqu'un m'a vue entrer, si quelqu'un
-me voit sortir. Quelqu'un? Marc peut-être; il sait que vous êtes à
-Toulouse; il nous surveille, il est là, qui me guette. Perdue! C'est
-vrai que je l'étais déjà avant de venir. Et ce qui reste de mon honneur
-ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Si vous saviez les affronts que
-j'ai endurés depuis quinze jours, les portes qu'on m'a refusées. Tout le
-monde pleure à la maison; c'est la ruine. Mais que vous importe à vous?
-Ah! mauvais, mauvais ami! Vous ne voyez donc rien? Vous ne voyez pas que
-je n'en peux plus? Tenez, tâtez mes mains, insista-t-elle en venant à
-moi. N'est-ce pas que j'ai la peau fraîche et le pouls tranquille?
-
-Ma réponse fut d'abord de serrer la main, la main brûlante et sèche
-qu'elle avait mise dans la mienne.
-
---Thérèse, lui dis-je, ma chère Thérèse! Ah! si vous le vouliez, comme
-nous serions forts, comme nous serions heureux encore.
-
-Mon geste qui l'obligeait presque à se pencher vers moi, achevait de lui
-signifier ma pensée. Elle était debout, et moi devant elle, sur le
-divan, où je l'invitais à s'asseoir à mon côté. Sans me répondre, elle
-dégagea sa main. Plus pressant alors, j'entourai sa taille qui se
-raidissait, se dérobait à mon étreinte. Tout à coup, je la sentis
-fléchir; ses yeux se fermèrent, et, comme une masse, elle s'abattit dans
-mes bras. Elle était évanouie. Je l'allongeai sur le divan, je
-désépinglai son chapeau, je dégrafai le col de sa robe, je baignai ses
-tempes d'eau froide, je frappai dans le creux de ses mains. C'était tout
-ce que j'avais vu faire, tout ce que je savais faire, en pareil cas. Et
-ce n'était pas assez sans doute, puisque la malade ne se réveillait pas.
-Inerte, la figure blanche, les bras morts, elle était là, étendue,
-voilée à demi de ses cheveux, dans l'attitude du dernier sommeil.
-
-Ah! il n'était plus question d'amour, maintenant, je vous le jure;
-c'était la peur qui me tenait, l'angoisse d'un malheur possible, d'un
-malheur tel que je n'osais pas y penser. Imprudent, j'avais joué avec la
-mort, et la mort appelée était venue. Ma tête se perdait. Agenouillé
-devant Thérèse, je répétais machinalement mes gestes de secours.
-Respirait-elle au moins? Oui; le pouls battait, la poitrine se soulevait
-à de longs intervalles. C'était la vie. Je me désangoissai alors, le
-sang-froid me revint. Je regardai Thérèse plus attentivement que je ne
-l'avais fait jusque-là.
-
-Pauvre Thérèse! c'est vrai qu'elle était bien changée. La malade que
-j'avais là sous les yeux n'avait presque plus rien de l'image avec
-laquelle je vivais depuis un mois. Le malheur qui embellit en les
-humanisant certains visages d'un éclat trop vif,--effigies d'héroïnes ou
-de déesses,--le malheur avait gâté les harmonies discrètes, le charme
-délicat, de cette figure toute en nuances. Le galbe, l'enveloppe,
-l'expression, tout était altéré. Les roses et les lis étaient fauchés;
-la cernure des yeux, le pli amer de la bouche, l'ombre grise, comme un
-peu de nuit déjà, amassée au creux des joues amaigries, tout dénonçait
-la détresse profonde d'un être dévoré par une passion sans espoir.
-
-Je la regardais, et cette constatation qui aurait dû, en me montrant la
-profondeur de sa blessure, exalter mon adoration pour elle, la
-déconcertait au lieu de l'accroître. J'étais ému, bouleversé, mais d'une
-émotion qui m'était tout à fait nouvelle. Le choc qui ébranlait ma
-sensibilité, la modifiait en même temps. L'amour descendait de la tête
-au coeur. Du désir éteint, la pitié jaillissait, la tendresse. Et non
-pas seulement la tendresse égoïste, limitée, de l'aimée à l'amant.
-C'était quelque chose de mieux, quelque chose de plus haut, de plus
-large: l'humanité. Pour la première fois peut-être, depuis le
-commencement de ma liaison avec Thérèse, elle m'apparaissait détachée de
-moi, distincte, dans l'unité de son être, dans l'intégrité de sa
-destinée à elle, dans la réalité de sa douleur. Le prisme, la belle
-prison d'amour où mon imagination l'avait enfermée, se brisait enfin.
-Elle n'était plus l'idole, l'image de rêve, la chose monstrueuse et
-illusoire, peu à peu substituée à sa chair et à son sang; elle était
-Thérèse, une créature pareille aux autres, plus malheureuse que les
-autres, et c'était moi qui avais fait son malheur.
-
-Ainsi le mystère sacré de la vie s'ouvrait subitement devant moi;
-j'entendais monter, du fond de l'abîme où se débattent les existences
-humaines, son cri à elle, le cri de cette détresse dont j'étais
-responsable. Pauvre Thérèse! Ah! s'il en était temps encore! Le remords
-me poignait; un mouvement de dégoût me soulevait contre moi, contre le
-piège où j'avais attiré mon amie, contre la demi-violence que je lui
-avais faite. Ah! Qu'il était loin, le désir! Je maudissais ma faute,
-j'implorais ma victime. J'avais hâte qu'elle se réveillât pour me
-repentir, pour m'humilier devant elle.
-
-Je l'épiais. Sa main frémit enfin, le rideau des paupières remonta, le
-regard apparut. Elle revenait. Elle se souleva, regarda autour d'elle,
-étonnée. Cette chambre, ce divan... où était-elle? Elle se souvint et,
-tout de suite, elle se mit sur pied, pressée de partir. Mais ses forces
-la trahirent. Elle serait tombée si je ne l'avais pas soutenue. Des
-frissons la secouaient, ses mains étaient glacées. Je la portai devant
-le feu, je posai une couverture sur ses épaules. La chaleur la remit:
-
---Je vais mieux, me dit-elle. Mais son regard s'arrêta sur la pendule.
-Six heures et demie! se plaignit-elle. Mon Dieu! je suis en retard.
-Vite, aidez-moi. Elle agrafait le col de sa robe, rattachait ses
-cheveux, piquait des épingles dans sa coiffure. La fièvre, maintenant,
-la soutenait, activait ses gestes, multipliait ses paroles: Que je
-puisse rentrer seulement! disait-elle. C'est tout ce que je demande.
-Après, tant pis! Je n'ai pas peur de la maladie, ni du reste. Quoi qu'il
-arrive, je ne souffrirai jamais autant que j'ai souffert! Elle avait
-fini d'ajuster sa voilette. Elle me tendit la main: Adieu! me dit-elle.
-Vous savez ce que vous m'avez promis. Puisque j'ai été assez folle pour
-venir chez vous, que cette folie au moins serve à quelque chose. Adieu
-pour toujours!
-
-Je n'essayai pas de la retenir, je ne protestai pas contre l'éternité de
-son adieu. Je laissai agir la fatalité; il me semblait qu'elle savait
-mieux que moi ce qu'il y avait à faire.
-
---N'appelez pas folie un acte de dévouement qui nous a sauvés tous les
-deux, répliquai-je cependant. Pardonnez-moi. Vous êtes un ange, et moi
-un misérable. Ah! j'avais bien un peu raison de vouloir me tuer; je me
-rendais justice. Mais rassurez-vous; tout cela est fini. Vous pouvez
-être heureuse encore, vous guérirez et vous m'oublierez. Si vous vous
-souveniez de moi plus tard, ce serait peut-être pour me haïr!
-
-Nous étions au jardin, elle chancela encore avant d'arriver à la grille.
-Je me portai à son aide.
-
---Rentrez, lui dis-je; je vais chercher une voiture, ou bien
-appuyez-vous sur moi, je vous accompagnerai jusqu'au bas de la descente.
-
-Elle ne voulait pas, j'insistai:
-
---Je vous ai fait assez de mal avec mon amour; laissez-moi maintenant
-m'occuper de vous comme un frère.
-
---Ni frère, ni amoureux, répliqua Thérèse. C'est le châtiment de notre
-faute, qu'elle nous rende désormais étrangers l'un à l'autre.
-
---Pourquoi parler de faute? Vous savez bien que vous n'avez rien fait de
-mal... lui dis-je.
-
---Rien de mal? croyez-vous? Et n'est-ce pas déjà trop que de donner son
-coeur à qui n'a pas le droit de le prendre? répondit-elle. Adieu, André.
-Laissez-moi. Il faut que je m'habitue à m'en aller seule dans la vie...
-
-Je ne sais ce que j'allais répondre. Ce fut Marc qui répondit à ma
-place. Il sortit rapidement de l'ombre d'un massif, et s'avança vers
-Thérèse.
-
---Tant que je vivrai, vous ne serez jamais seule, mademoiselle Romée,
-dit-il simplement. Et comme elle hésitait, étonnée de le voir là:
-Pardonnez-moi d'être venu vous chercher jusqu'ici, ajouta-t-il; je n'ai
-pas douté de vous, croyez-le bien; j'ai pensé seulement que vous pouviez
-avoir besoin de moi...
-
---En venant chez moi, réclamai-je, Mlle Romée savait qu'elle n'avait
-rien à craindre.
-
-Marc ne se donna pas la peine de me répondre. Thérèse avait pris son
-bras. J'entendis la porte de la grille se refermer sur eux. Dans la
-traînée d'un bec de gaz, sous la bruine qui tombait, je les vis
-disparaître lentement.
-
-Je sortis, je descendis après eux vers la ville. La mortification que
-m'avait infligée Marc, sa prise de possession de la malade,
-n'allégeaient pas la responsabilité que j'avais encourue. Thérèse avait
-l'air d'être gravement atteinte; tant que je ne la saurais pas en voie
-de guérison, ma vie à moi demeurait en suspens. J'allai droit à la rue
-du Pont-de-Tounis. Du même coin d'ombre où je m'étais blotti pendant
-quelques soirs, témoin indiscret des concerts de Thérèse,--mais
-qu'étaient mes fièvres d'alors, mes transports de jalousie auprès de mes
-angoisses de maintenant?--j'épiais l'appartement des Romée, les allées
-et venues autour du drame commencé chez moi, et dont je voulais à tout
-prix connaître la suite. Je fus assez longtemps sans rien découvrir. Les
-fenêtres du côté de la rue et du pont étaient fermées, la véranda était
-obscure. Tout le monde était réuni dans la chambre de Thérèse qui
-donnait à l'opposé, sur le jardin. Sans doute, Marc, après avoir ramené
-la malade, n'avait pas voulu la laisser seule avec sa mère; la femme de
-ménage était restée aussi, puisque je ne l'avais pas vue sortir. Il
-était tard déjà quand le docteur Estenave, appelé probablement dès la
-première heure, sonna à la porte de ces dames. Sa visite fut longue;
-elle me parut interminable. Que se passait-il là-haut? Il descendit
-enfin, et je me jetai à sa rencontre.
-
-Il eut un haut-le-corps en m'apercevant.
-
---Encore vous? dit-il.
-
---Oui, moi. Comment va Thérèse?
-
---Mlle Romée va mieux, me répondit-il. Vous ne l'avez pas tuée tout à
-fait. Elle a passé un mauvais quart d'heure; j'ai craint un moment une
-complication du côté des méninges; ça n'a été qu'une alerte. La fatigue
-est extrême, mais l'équilibre revient; les phénomènes nerveux
-disparaissent l'un après l'autre. Le bromhydrate de quinine achèvera de
-la calmer, à moins d'une nouvelle imprudence de sa part ou d'une seconde
-tentative d'assassinat.
-
---Vous pouvez m'injurier à votre aise, lui dis-je. Thérèse est sauvée,
-c'est tout ce que je voulais savoir.
-
-Je m'éloignais; le docteur m'empoigna le bras, rudement:
-
---Minute, monsieur Lavernose, me dit-il. J'ai encore un mot à vous dire.
-Je vous défends, entendez-vous? je vous défends de vous occuper en bien
-ou en mal de Mlle Romée. Je vous en avais prié l'autre jour, et vous
-aviez consenti à rentrer à Argelès. Vous m'avez joué indignement. Cette
-fois, je ne vous demande rien; j'exige. Mlle Romée est ma cliente,
-Cyprienne est ma cousine. J'ai le droit de les protéger toutes les deux
-contre vous. Ce n'est pas une menace en l'air que je vous fais,
-songez-y. Je vous ai traité une première fois comme un gamin, comme un
-inconscient, si vous aimez mieux. Si vous récidivez, je vous traiterai
-comme un malfaiteur.
-
---Peut-être me jugeriez-vous moins sévèrement si vous vous souveniez
-d'avoir été amoureux, me contentai-je de répondre. Au surplus votre
-opinion m'importe peu, et encore moins votre menace. Vous n'avez rien à
-m'interdire et je n'ai rien à vous promettre. Je tiendrai les
-engagements que j'ai pris avec Mlle Romée. C'est à elle que je remets le
-soin de me disculper auprès de vous.
-
-Je quittai le docteur là-dessus. Thérèse était hors de danger; je
-respirais. Elle d'abord. Demain il serait temps de penser à moi,
-d'aviser à mon salut.
-
-
-
-
-XL
-
-
-Si vous me demandiez ce que je devins le lendemain et les jours après,
-comment j'employai les heures qui suivirent ma séparation définitive
-avec Thérèse, je serais bien obligé, pour être véridique, de vous
-répondre que je les employai à dormir; ce fut un sommeil de quinze
-jours, une somnolence plutôt, une hébétude complète. Mes ressorts
-étaient brisés, ma force nerveuse, dépensée jusqu'au dernier effluve.
-Toutes les sources de ma vie semblaient s'être taries à la fois. Je
-n'avais pas plus de courage à vouloir que de goût à imaginer. Ni action,
-ni rêve; c'était une vague torpeur où je m'enfonçais, où je m'allongeais
-délicieusement comme le vagabond dans la paille tiède de l'étable.
-
-Je ne sortais plus; je marchais à peine; juste les mouvements
-indispensables pour aller du lit au fauteuil, du fauteuil à la table:
-des mouvements de somnambule, des gestes mécaniques d'où la pensée était
-absente. Si j'essayais de prendre un livre, il me tombait des mains à la
-première ligne; de songer, mes idées refusaient de s'enchaîner,
-flottaient dans un demi-rêve, et, si je tentais de les poursuivre,
-s'immobilisaient, se figeaient dans un inéluctable néant. Je n'avais
-plus conscience du jour ni de l'heure. La saison y aidait, cette saison
-entre l'hiver et le printemps, sommeillante, elle aussi, engourdie sous
-les voiles de la brume, comme la chrysalide dans le nuage du cocon qui
-va s'ouvrir. La montée tardive du matin et la chute lente du crépuscule
-se rejoignaient presque pour moi, se confondaient dans la grisaille de
-mon inconscience.
-
-Mon amour aussi participait à ce non-être. La pensée de Thérèse,
-toujours présente autrefois, ne m'arrivait plus que par secousses.
-J'avais presque le même effort à faire pour la retenir que j'en avais eu
-pour m'en délivrer.
-
-L'Image, cette reine despotique de ma vie, avait perdu, avec sa netteté
-ancienne, une partie de son pouvoir. L'Image changeait. Sous la figure
-idéale que ma fantaisie avait créée pour l'amour, une figure de maladie
-et de douleur transparaissait, appelait uniquement la pitié. Et c'était
-obscurément, en moi, le conflit entre les deux images. Mais, plus
-récente, plus réelle, l'image de pitié prenait de jour en jour plus de
-relief, plus de triste et attendrissant prestige, tandis que l'ancienne
-image avec sa grâce légère et sa parure de sourires, s'atténuait en fine
-poussière de pastel, s'évanouissait aux lointains de ma mémoire.
-
-Je m'apercevais à peine de ce travail de substitution qui se faisait
-sans moi, pour ainsi dire, puisque mon anémie d'esprit et de coeur me
-livrait pour le moment, sans initiative et sans défense, au jeu des
-forces élémentaires. Je ne me rendis compte du changement que le jour où
-je reçus la visite du docteur Estenave. Deux semaines s'étaient écoulées
-depuis notre dernière rencontre, quand il vint frapper à ma porte. Il
-avait eu le temps de se calmer dans l'intervalle, de s'informer aussi;
-une plus juste appréciation des choses l'avait incliné à plus
-d'indulgence. D'ailleurs je m'étais tenu tranquille pendant ces quinze
-jours, et quel qu'en pût être le mobile, il fallait bien me tenir compte
-de ma sagesse. Sans en arriver à des excuses, le docteur me témoigna
-cependant quelque regret de sa vivacité de l'autre soir.
-
---J'avais eu peur pour Thérèse, et comme elle était trop souffrante pour
-que je pusse m'en prendre à elle, c'est vous qui avez attrapé le paquet,
-me dit-il. J'ai su depuis comment les choses s'étaient passées, et je
-vous condamne toujours, mais je vous comprends mieux. Vous avez été fou
-plus encore que criminel, n'est-il pas vrai? Tout cela est loin,
-d'ailleurs. Je suppose que vous n'êtes plus d'humeur à perpétrer aucune
-espèce d'attentat. Deux semaines de réflexion ont dû vous châtier
-suffisamment. C'est pourquoi je viens, en messager de paix, vous
-annoncer la fin de votre épreuve. Mlle Romée est guérie, et de toute
-façon; comprenez-vous? Le mal a disparu et la cause du mal également. La
-chère enfant voudrait vous voir guéri comme elle: Qu'il me pardonne et
-qu'il m'oublie, m'a-t-elle dit, c'est mon souhait le plus ardent. Et ce
-souhait est son testament de jeune fille. Mlle Romée se marie; vous
-devinez avec qui. Marc Échette ne fait que presser, selon le désir de
-Mme Romée et de sa fille, la conclusion d'un projet arrêté depuis
-longtemps dans l'esprit de tous. Vous connaissez Marc. Peut-être
-êtes-vous en mauvaise posture pour le juger équitablement aujourd'hui.
-Plus tard vous rendrez hommage à la noblesse de son caractère. Ce petit
-garçon est décidément un héros... Et voilà tout ce que j'avais à vous
-communiquer, termina le docteur. Je ne vous demande pas de me donner vos
-commissions en retour. Il vaut mieux, n'est-ce pas, rompre une fois pour
-toutes.
-
---En effet, répondis-je; et je n'ai qu'à vous remercier de vous être
-chargé de pratiquer la rupture. Mais si je ne dois plus correspondre
-avec Mlle Thérèse, rien ne s'oppose à ce que vous transmettiez mes
-félicitations à M. Échette. Je suis vraiment enchanté d'avoir
-travaillé,--sans m'en douter il est vrai, et cela diminue un peu mon
-mérite,--à avancer de quelques mois la date de son bonheur.
-
---Si vous avez rendu service à Marc, avouez qu'il vous tire d'un bien
-mauvais pas, répondit le docteur. Au surplus, je livre la chose à vos
-réflexions. Vous en jugerez mieux quand vous serez à Argelès... Car vous
-allez bientôt rentrer, j'espère. L'air de Toulouse ne vous vaut rien,
-mon pauvre ami, et si vous aviez un peu de courage... Vous avez assez
-rêvé, assez flâné, que diable! Quelle vie! Au lit à une heure de
-l'après-midi, comme les joueurs et les filles. Savez-vous à quelle heure
-je me suis levé ce matin? A six heures; et depuis je trotte. Allons,
-paresseux, au travail! Allez planter vos choux et surveiller l'éducation
-de Jacques... Et comme je secouais la tête en signe de vague
-protestation: Vous avez beau vous révolter, faire la mauvaise tête, vous
-y viendrez! conclut le docteur. Je ne désespère pas de vous voir finir
-dans la peau d'un brave homme!
-
-Le docteur était parti, et, resté seul, je me tâtais, je m'analysais,
-étonné du calme avec lequel j'avais écouté, accepté ces notifications
-étranges. Eh quoi? Thérèse se mariait, elle se mariait avec Marc, et
-j'étais là tranquille, sans un mouvement de colère dans le coeur! Le
-malheur que ma jalousie avait tant redouté me frappait, et je ne
-trouvais pas trace de la blessure. Le coup de poignard s'était changé en
-coup d'épingle. Je n'en revenais pas. Cet amour dont je vivais depuis
-bientôt un an, cet amour dont j'avais failli mourir il n'y avait pas
-quinze jours, cet amour n'existait donc plus! Je me refusais à
-l'admettre. Non, ce que je prenais pour de l'indifférence n'était que la
-prostration physique. Les émotions de ces derniers temps, trop violentes
-pour mon endurance, m'avaient laissé sans énergie, même pour souffrir.
-Mais cette léthargie de mon coeur ne pouvait pas se prolonger. Je n'en
-étais pas quitte avec la passion. Mes forces revenues me rendraient sans
-doute le sentiment de mon malheur. J'attendis. Mes forces en effet se
-rétablirent peu à peu; je recommençai à penser, à rêver. Mais je ne
-pensais plus, je ne rêvais plus à Thérèse. L'amour invoqué se refusait à
-mon appel.
-
-Je n'acceptai pourtant pas immédiatement cette faillite. L'amour se
-dérobait, je courus après lui.
-
-Je recueillis les restes de mon ardeur; j'allai chercher sous la cendre
-encore tiède les braises du foyer éteint, j'essayai de les ranimer de
-mon haleine. Ce que j'avais fait une première fois pour fixer l'image de
-Thérèse absente, je le tentai de nouveau; je mis en oeuvre toutes les
-ressources de mon esprit pour sensibiliser l'image morte. Peut-être la
-retrouverais-je, là où je l'avais laissée, le long des rues où nous
-étions passés ensemble? Selon la méthode que j'avais pratiquée à Argelès
-pour nos courses de montagne, je résolus de suivre pas à pas, dans
-Toulouse, les itinéraires encore récents de ma passion. Un jour sous les
-platanes, au bord du canal, je cherchais dans l'eau paisible la trace du
-reflet adoré qui s'y était posé un moment avec le mien; le lendemain, au
-jardin du couvent, je recensais les empreintes de ses pas dans les
-allées molles, sous la litière des feuilles que soulevait déjà la
-poussée des premières violettes. Pèlerin scrupuleux, je m'enquis de
-l'écho de ses paroles aux bancs des promenades sur lesquels nous nous
-étions assis côte à côte; dans le square suspendu comme un nid de
-verdure au bord de la Garonne, je demandai à la musique de l'autan à
-travers les rameaux du cèdre, de me suggérer la musique de sa voix. Mais
-c'était, à chaque tentative, la même impossibilité de ressaisir dans sa
-forme, dans son expression des anciens jours, l'image de l'aimée;
-c'était la même obsession de l'image nouvelle, de l'image douloureuse et
-triste d'une Thérèse malade, évanouie dans mes bras. J'avais beau
-m'évertuer, m'entêter à une résurrection de plus en plus laborieuse, mes
-artifices rataient, mon imagination travaillait dans le vide. L'amour
-était mort.
-
-Vous entendez bien, n'est-ce pas, que je vous raconte tout cela en gros,
-sans les transitions insensibles dont, après quatre années écoulées, il
-me serait impossible de retrouver le minutieux enchaînement. Le
-changement que je vous explique en quelques mots s'opéra lentement
-pendant des semaines, avant que j'en eusse acquis la notion exacte. Une
-circonstance inattendue m'aida à faire cette précision. Rue d'Alsace, en
-plein jour, sans préméditation aucune de ma part,--j'aurais plutôt
-cherché à l'éviter,--je rencontrai Thérèse. Elle arrivait par une rue
-adjacente qui coupait mon chemin à angle droit, et si vite, qu'elle
-n'eut pas le temps de fuir le choc. Il fut affreux pour elle. Rouge de
-honte, les paupières battantes, elle passa devant moi, raidie en une
-volonté de ne pas me voir. Mais cet effort d'une seconde l'avait
-anéantie; quelques pas plus loin, je la vis chanceler, entrer à la hâte
-dans un magasin où sa frayeur cherchait un refuge. Cette confrontation
-me laissa une tristesse que la réflexion fit plus amère encore. Voilà
-donc où nous avait conduits, Thérèse et moi, ce grand essor, cette
-exaltation folle de nos coeurs! à nous rendre l'un pour l'autre un objet
-d'effroi. Oh! cette figure d'une Thérèse épeurée, fuyant devant moi!
-J'en gardai longtemps comme une impression de dégoût pour moi-même, une
-horreur pour mes expériences de résurrection sentimentale. Il me
-semblait que j'étais coupable d'une profanation, de l'exhumation brutale
-d'une morte. Et c'était cette fois, signifiée par le remords, la fin de
-mes illusoires tentatives.
-
-Je touchai alors au plus bas de ma détresse. Tout me manquait. La
-passion en s'en allant me laissait le coeur à sec, l'imagination
-fourbue, sans ressource aucune de camaraderie ou d'amitié, sans même cet
-enveloppement secourable des habitudes qui est, autour de nos malheurs,
-comme la pitié des choses. Ma vie était sans but, mon esprit sans
-aliment. Rien ne m'intéressait du dehors, et chaque fois que ma pensée
-m'y ramenait, je me détournais de moi-même, comme du plus misérable, du
-plus insipide spectacle. Je m'abandonnais. Le hasard était le maître de
-mes heures. Il voulait pour moi, il agissait à ma place. La poussée d'un
-grain de sable sous mon pied décidait de la direction de mes pas,
-déterminait le cours de mes errances. Ici ou là m'étaient pareils. Je me
-surprenais quelquefois absorbé en des contemplations stupides, occupé à
-de ces riens qui passionnent les tout petits et les très vieux. Je
-passais des après-midi allongé dans l'herbe de mon jardin, mon attention
-en affût sur les manèges d'une bestiole, et l'intérêt de mon réveil,
-chaque matin, était d'examiner le dépliement des pétales d'une grappe de
-glycine suspendue au mur de la maison. Quand ces menus drames ne me
-retenaient pas à la surface de la vie, je perdais la notion de l'être,
-je me laissais couler à fond, dans des abîmes d'indifférence. Des
-espaces gris, des déserts immobiles et muets m'enveloppaient de leurs
-limbes.
-
-Il m'arrivait rarement de songer à Argelès, à celui d'hier pas plus qu'à
-celui de demain. L'avenir me semblait mort autant que le passé. Tout ce
-qui m'arrivait de là-bas avait un son grêle, sans écho. Depuis plus d'un
-mois, j'étais sans nouvelles de Cyprienne, et cet oubli, qui aurait dû
-m'inquiéter, ne me troublait pas autrement. Que le docteur ou Marc,
-pressés de se débarrasser de moi, m'eussent dénoncé à ma femme, la chose
-n'avait rien d'invraisemblable, et je n'y attachais aucune importance.
-Seuls, de tous les miens, ma mère et Jacques m'intéressaient encore.
-Mais la différence de nos âges mettait d'eux à moi une distance presque
-infranchissable. Dans l'impasse où je me trouvais, l'un pas plus que
-l'autre ne pouvaient m'être d'aucun secours. Et moi-même, avec mon état
-d'esprit actuel, à quoi pouvais-je leur être utile? Non, tant que mon
-coeur n'aurait pas changé, tant que ma vie n'aurait pas repris son
-équilibre, ce que j'avais de mieux à faire était encore de me terrer et
-d'attendre.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-Un matin,--nous étions aux premiers jours de mars,--comme je rentrais
-d'une flânerie d'une heure autour de la Colonne, j'aperçus de loin une
-vieille femme assise sur le seuil de la porte de mon jardin. Affalée,
-les coudes aux genoux, elle avait l'attitude résignée et lasse d'une
-mendiante. C'était sans doute,--la couleur de son fichu en pointe, noué
-sous le menton et la façon de sa robe de serge le racontaient,--une de
-ces émigrantes que nos pauvres vallées envoient l'hiver quêter leur pain
-sur les grandes routes. Elle me tournait le dos; son visage qu'elle
-portait dans la paume de sa main regardait vers la ville. Elle releva la
-tête au bruit de mon pas sur le gravier. C'était ma mère. Elle avait
-sonné à la grille et, n'ayant pas eu de réponse, elle était restée là,
-sûre de cette façon de ne pas me manquer.
-
---C'est donc toi, méchant garçon! proféra-t-elle après une longue, une
-violente étreinte. C'est toi! Et à mesure que son anxiété se calmait,
-que se dissipaient ses craintes, aggravées sans doute de tous les
-mauvais rêves qu'elle avait dû faire en chemin, l'air de reproche
-s'accentuait, la réprobation de la chrétienne, de la femme de religion
-et de devoir remplaçait dans ses yeux la tendresse de la mère. Toi! toi!
-répétait-elle, effarée, comme si elle avait de la peine à accorder la
-réalité de ma figure avec la réalité de ma faute. Mais en me
-dévisageant, elle s'apercevait de l'état de fatigue, de flétrissure où
-m'avait laissé la passion. Et la pitié reprenait le dessus. Elle me
-palpait, m'obligeait à lever la tête, à la regarder en face: Tu sais que
-l'air de Toulouse ne t'a pas donné des couleurs, petit! te voilà pâle
-comme si tu relevais de quelque grosse fièvre; et ces cheveux blancs,
-sur tes tempes, c'est la neige de cet hiver qui s'y est oubliée,
-n'est-il pas vrai? Elle soupirait. Ah! pauvre fou, quelle inquiétude tu
-nous as donnée, quel tourment! Et si loin de nous, si loin! Cyprienne en
-a été tournée. Et moi! je n'avais pas besoin de ça, tu penses. Un
-chagrin pareil à mon âge! Il te tarde donc bien d'hériter, malheureux
-enfant!
-
-Nous étions entrés. Elle m'avait repris à bras-le-corps; elle
-m'étouffait de ses baisers: Je parie, disait-elle, qu'au milieu de
-toutes ces histoires, tu n'as pas pensé à moi une minute. Si tu y avais
-pensé!... Et ta mère, encore passe! mais Jacques, ton petit Jacques! Et
-lui, le cher petit, il ne cessait pas de parler de toi, paraît-il. Il
-t'a écrit au jour de l'an et tu ne lui as même pas répondu. C'est donc
-vrai que tu voulais nous quitter! Oh! j'ai tort de te parler comme ça;
-je suis trop faible; j'aurais dû te mépriser, te faire pâtir un peu. Je
-ne peux pas. Te rappelles-tu? quand tu étais petit, je ne sais pas ce
-qui s'était passé avec la vieille Mette, notre servante, vous aviez eu
-des paroles ensemble: alors tu as mis un morceau de pain dans ta poche
-et tu t'es sauvé; tu avais décidé de ne plus nous voir. Ton père vivait
-alors, et il te reçut mal le lendemain quand on te ramena de force à la
-maison. Et moi je me mis entre vous deux. Tu avais déjà mauvaise tête,
-et moi j'étais déjà trop faible. Ah! je suis bien châtiée, maintenant!»
-
-Elle pleurait, je mêlai mes larmes aux siennes. Pour la première fois,
-depuis que j'avais cessé d'aimer Thérèse, je sentis que j'avais un
-coeur.
-
---Cyprienne est fâchée contre toi, continua ma mère. Et elle a raison.
-Elle n'est pas obligée de te pardonner comme moi. Il paraît que tu avais
-écrit des choses sur un cahier qui avaient rapport à cette demoiselle;
-elle a trouvé ça dans un placard fermé à clef, en rangeant ta chambre.
-Ça lui a donné l'éveil, et le docteur Estenave a fini de l'instruire. Tu
-devines comment elle l'a pris. Et moi, que lui répondre? Pas moins qu'il
-est le père de Jacques, lui disais-je toujours.--Eh bien soit, qu'il
-rentre, m'a-t-elle dit, je ne lui ferme pas la porte; mais qu'il reste
-là-bas ou qu'il revienne, c'est fini entre nous. Elle a dit comme ça;
-mais ce ne sont que des paroles. Elle est pieuse; son confesseur lui
-remémorera son devoir. Et puis, si on te fait la vie trop dure à
-Argelès, tu n'auras qu'à venir me retrouver à Marsous. Je ne veux pas te
-le reprocher aujourd'hui, mais on ne t'y voit pas trop souvent. Ce n'est
-pas si beau que chez ta belle-mère; mais c'est ta maison de naissance.
-Et plût à Dieu que tu ne l'eusses jamais quittée! Si tu avais travaillé
-de tes mains comme moi, si tu n'avais pas été dans les collèges, rien de
-ce qui t'arrive ne te serait peut-être arrivé. Ce sont toutes ces
-histoires qu'on a fait entrer dans ta tête qui ont été cause de ton
-malheur. Mais laissons ça; ce qui est passé est passé. C'est une affaire
-à régler entre ton confesseur et toi, quand tu feras tes pâques. En
-attendant, occupons-nous de ce qui presse. A quelle heure partons-nous?
-
-Je n'eus pas la moindre velléité de résister, je ne songeai pas même à
-retarder le départ. Dans l'état d'apathie, de démoralisation profonde où
-j'étais, ce me fut un soulagement de trouver quelqu'un qui voulût pour
-moi. L'obéissance était déjà un commencement d'action. Nous eûmes
-bientôt terminé les préparatifs. Le loyer réglé, la malle prête, en
-attendant l'heure du train, j'offris à ma mère de la promener dans
-Toulouse. Mais la vieille paysanne ne se soucia pas de l'admirer de plus
-près. Elle gardait rancune à la grande ville d'avoir abrité, qui sait?
-protégé ma faute. Son étonnement des clochers et des dômes en
-perspective se nuançait d'une vague frayeur. Dans son ignorance des
-choses, elle flairait, dans cet abîme de maisons et de rues, des pièges
-tendus, de nouveaux pièges où je pourrais me prendre au dernier moment.
-
-Elle ne retrouva de sécurité qu'en montant dans le train qui nous
-ramenait à la montagne. Et même là encore, c'était, attentive à mes
-moindres gestes, une surveillance où je me sentais étroitement gardé,
-défendu contre moi-même. J'étais, par ma déchéance, redevenu pour elle
-le petit enfant d'autrefois, le mauvais petit enfant, dont elle avait
-repris la charge. Elle me choyait, et ses prévenances étaient comme
-autant de liens très doux où elle me tenait emprisonné. Cependant le
-sommeil vint bientôt la délivrer de son souci. La secousse de notre
-revoir, plus encore que la fatigue de la nuit blanche en chemin de fer,
-l'avait sans doute anéantie. Et moi, penché sur elle, je la regardais
-dormir. Je la regardais, et je ne la retrouvais plus. Dans mes brèves
-montées à Marsous, dans ses rapides descentes à Argelès, je n'avais pas
-eu depuis longtemps le loisir ni peut-être la pensée de l'observer d'un
-peu près. Sous le hâle uniforme qui fardait son visage, dans la lenteur
-grave de son allure paysanne, elle me semblait toujours pareille. Mais
-ici, dans la détente du sommeil, les bras pesants, le regard éteint sous
-le couvercle des paupières, comme elle me parut changée! Les rides que
-ne plissait plus le jeu des muscles se creusaient largement en sillons,
-labouraient ses tempes, rayonnaient au coin de ses lèvres, comme les
-fentes d'une écorce. A la peau des mains, les veines se gonflaient en
-paquets, tandis que les paumes calleuses luisaient comme le bois des
-outils, polis par l'usure du travail. Hélas! ces mains, ce visage, cette
-lassitude, tout me dénonçait, tout me criait la décrépitude toute
-proche, la ruine imminente. Et j'avais travaillé, fils ingrat, à hâter
-cette décadence, à précipiter cette chute! La leçon était dure. Elle
-avait au moins cet avantage de me rendre docile d'avance aux affronts
-qui, sans doute, m'attendaient à Argelès. La contrition me préparait au
-châtiment.
-
-Notre voyage touchait à son terme. La montagne, déjà voisine, signifiait
-son approche. Une croix des rogations qui veillait, haut dressée sur un
-socle de pierre, au seuil d'un carrefour, le toit fortement incliné
-d'une grange, un frisson d'eau courante dans l'herbe d'une prairie,
-disaient les habitudes, les nécessités d'un autre climat. Bientôt, à un
-tournant de la vallée de la Garonne, dans un recul subit de l'horizon,
-les hauts sommets apparurent. Et ce fut, parlant à mes yeux et à mon
-coeur, l'appel d'une autre maternité. La terre natale se plaignait de ma
-désertion; elle m'invitait à reprendre le contact avec elle, depuis trop
-longtemps interrompu. Un moment voilé par l'écran des collines
-immédiates, le pays bleu, couleur de rêve, reparut, mais plus proche
-cette fois, avec des éblouissements de glaciers, des audaces de pics,
-des souplesses délicates de cols en festons sur le ciel. A mesure que je
-les contemplais, je sentais mon injustice à avoir négligé pour une
-liaison fragile mes rapports d'amitié avec la terre. Et sans doute cette
-amitié était illusoire. Mais, même en amour, ne trouvons-nous pas le
-même obstacle, la même impossibilité à nous fondre dans une autre
-existence?
-
-Le soir tombait quand nous descendîmes à Argelès. La gare était à peu
-près déserte. Mon arrivée avait chance de ne pas ameuter la curiosité de
-mes concitoyens. Pour la dépister, j'avais eu le soin de rabattre mon
-chapeau sur les yeux, et de relever le col de mon pardessus. Précaution
-inutile. On me reconnut, on me salua; mais évidemment mon retour ne
-faisait pas événement dans ma ville natale. A la maison même, je fus
-frappé de l'aspect quotidien des choses. Cyprienne et ma belle-mère
-m'accueillirent comme si je rentrais d'une promenade de quelques heures
-à Lourdes ou à Marsous. Et ce fut, avec un peu plus de bavardage chez
-mon fils, un peu plus de silence chez ma femme, une soirée comme toutes
-celles de jadis, comme celle d'aujourd'hui.
-
-Ma pauvre mère tout heureuse de me revoir essaya bien de communiquer sa
-joie à ses voisines, mais ses tentatives ne réussirent pas à dégeler la
-dignité revêche de ces dames.
-
-Elles s'en tenaient à leur idée; la forme de leur accueil, la mesure
-exacte de leur pardon avaient été délibérées et réglées avec la
-précision d'un protocole. Un peu de respect humain, beaucoup de
-religion, avaient décidé Cyprienne à reprendre la vie commune avec moi.
-A cause du monde et à cause de Jacques, elle avait consenti à la paix,
-mais c'était une paix forcée. Le coeur n'y était pour rien. Qu'y faire?
-Plaider ma cause, combattre les préventions trop justifiées de ma femme
-contre moi? la tâche était peut-être au-dessus de mes forces. Jacques me
-restait, et c'était l'essentiel. Cyprienne et sa mère étaient trop
-étrangères à la vie, enfermées dans des limites trop étroites pour qu'il
-fût possible de les amener à me comprendre, à excuser ma faute. Il était
-trop tard d'ailleurs. Bien avant que je leur en eusse fourni le
-prétexte, ces dames avaient perdu leurs illusions sur mon compte.
-J'étais un artiste, autrement dit un pas grand'chose. Mon aventure
-n'avait fait que les confirmer dans leur mauvaise opinion. J'acceptai ma
-déchéance. Elle me fut signifiée le soir même et de la façon la moins
-équivoque. Au moment où, la veillée finie, nous remontions dans nos
-chambres, Cyprienne m'offrit un bougeoir:
-
---Votre lit est installé au second, me dit-elle. Depuis votre départ ma
-mère couche dans ma chambre; elle est un peu souffrante; avec votre
-permission, je la garderai auprès de moi. Là-haut d'ailleurs, vous vous
-trouverez mieux à portée pour surveiller votre fils.
-
-Ainsi le mari de Cyprienne était mort; il ne restait plus que le père de
-Jacques.
-
-
-
-
-XLII
-
-
-André se taisait. Dans le silence de la maison endormie, la pluie, qui
-n'avait pas cessé de tomber depuis le dîner, faisait entendre sa
-musique. Elle redoublait par moments; l'averse fouettait les murs,
-cinglait les volets. Tout près de nous, le long de la façade, un tuyau
-de conduite engorgé sanglotait, et, au plafond, au-dessus de nos têtes,
-le trop-plein d'une dalle s'égouttait, s'écrasait en une chute molle sur
-le plâtre... Et ces rumeurs ajoutaient à la tranquillité de notre
-refuge; elles rendaient plus intense l'habituelle impression de
-dénuement calme, qui se dégageait pour moi de cette vie de province,
-dont mon ami venait de me conter un épisode.
-
---Et après? lui demandai-je; fûtes-vous délivré pour toujours du
-souvenir de Thérèse? N'y eut-il pas quelque revie, quelque bout de l'an
-de votre amour?
-
---Aucun, au moins à l'état conscient. Car, puisque vous êtes curieux de
-ces analyses, je vous avouerai qu'une ou deux fois, deux fois pour
-préciser, et à d'assez longs intervalles, j'ai cru sentir comme une
-vague et très brève reprise de ma passion. Quelle en fut l'occasion
-immédiate? je serais en peine de vous le dire. Peut-être une simple
-concordance de saison, de lumière, d'odeur, le rappel d'une sensation
-éprouvée l'année avant à la même heure, dans le même paysage, en
-compagnie de Thérèse; mais de cela je ne puis pas être sûr, parce que le
-point initial de chacune de ces crises a été un de ces états de vague
-hébétude, où la pensée perd pied, flotte sans direction, noyée dans un
-chaos de rêves.
-
-Tout à coup, et sans que j'aie jamais pu ensuite remonter la chaîne de
-mes impressions, une émotion me souleva, un frisson de volupté, de
-félicité intense. C'était l'amour, mais l'amour indéterminé, quelque
-chose de pénétrant et de confus, où il y avait à la fois du trouble de
-l'aveu et de la fièvre du désir; une émotion si forte, si violente, que
-je me mis sur pied, d'un élan, comme si quelqu'un m'appelait. Qui?
-Hélas! personne ne m'attendait; je n'aimais personne. L'élan fut court.
-Il ne me resta bientôt de cette étrange secousse que le sentiment du
-vide affreux qui la suivit, le dégoût des minutes à passer après cette
-minute.
-
-Cependant le miracle pouvait se renouveler. Le lendemain et pendant
-quelques jours encore, j'en espérai le retour. Rien ne vint, et, fatigué
-d'attendre, las de ma vaine poursuite, je pensai à autre chose.
-Plusieurs mois s'écoulèrent. Un après-midi,--c'était en hiver,--j'étais
-assis là, au coin du feu, dans ce fauteuil, assoupi à moitié, rêvassant,
-la même émotion me revint, le même délicieux frisson de mes nerfs tendus
-par le plus vague, le plus décevant des désirs; et, à peine née,
-l'émotion s'en allait, plus rapide encore que la première fois, plus
-inconsistante. Et ce fut le même regret ensuite, la même insipidité
-d'une vie qui ne me semblait plus valoir la peine d'être vécue.
-
-J'usai des heures, des nuits d'insomnie à pénétrer ce mystère. Était-ce
-un tressaillement de ma mécanique à aimer, de mes nerfs et de mes lobes
-cérébraux, fonctionnant à vide par un reste d'habitude, ou se détendant
-en une vibration dernière comme une guitare qui se désaccorde? était-ce
-quelque influence de télépathie, la pensée de Thérèse plus fidèle, moins
-oublieuse que la mienne, venant à moi de loin, onde supraterrestre qui
-arrivait pour y mourir au rivage de mon coeur? Quelle qu'en pût être la
-cause, le phénomène ne se reproduisit jamais plus.
-
-André Lavernose se tut une seconde fois. Une horloge sonnait au loin,
-dans la rafale.
-
---Neuf heures; l'omnibus va être là, lui dis-je; il va falloir nous dire
-adieu... jusqu'à l'année prochaine, ajoutai-je. Il secoua la tête.
-
---Si vous le permettez, me dit-il, j'aime mieux ne pas trop y compter.
-Ce serait beaucoup de fidélité, pour un nomade comme vous, de passer
-deux étés de suite à Argelès. Le pays est gracieux, mais je ne m'en
-exagère pas le charme. Peut-être l'avez-vous épuisé dans une première
-visite.
-
---Il y a les Pyrénées, et il y a vous... insistai-je.
-
---Oh! moi! fit André avec un de ces claquements de doigts où s'exprimait
-son découragement habituel... moi!... dans le dénuement de cette fin de
-saison, vous avez pu vous intéresser au peu que je suis; peut-être même,
-faute d'objet de comparaison, m'avez-vous apprécié au-dessus de mon
-mérite. Vous en reviendrez, et je ne vous en voudrai pas, croyez-le
-bien. Grâce à vous, j'ai eu un grand mois de conversation, de vie
-intellectuelle. Pour un résigné qui ne vit plus qu'au jour le jour, un
-mois, c'est énorme, et je serai votre obligé, quoi qu'il arrive.
-
-Je protestai, je lui dis tout le bien que je pensais de lui, de son
-esprit, de la tournure de son imagination.
-
---Vous m'avez, lui dis-je, révélé un exemplaire de l'âme provinciale,
-vous m'avez enseigné une nuance de l'amour de tête.
-
---Avec figures et décors assortis... sourit Lavernose. Et justement,
-vous savez maintenant tout ce que j'avais à vous apprendre.
-
---Et Marc, votre ennemi Marc, qu'est-il devenu? demandai-je après un
-silence.
-
---Marc? Il est chargé de cours à la Faculté de Toulouse, me répondit
-André; c'est lui peut-être qui fera passer le baccalauréat à mon fils...
-
-L'omnibus stoppait à grand bruit de grelots devant la porte. André
-Lavernose m'accompagna jusqu'au seuil de sa maison.
-
---Après tout, me disait-il en traversant le corridor, Marc aurait tort
-de m'en vouloir. Mon intervention aura mis dans sa vie un élément
-d'intérêt qu'il était incapable d'y introduire de lui-même. C'est grâce
-à moi qu'il aura connu le prix de Thérèse. D'un mariage de simple
-inclination, la jalousie aura fait un mariage d'amour... On a bien
-raison de dire que dans la vie on ne doit rien prendre au tragique, au
-sérieux tout au plus; et encore, à y bien réfléchir, le sérieux est
-peut-être de trop!
-
-Nous passions devant la chambre de Jacques.
-
---Ne parlez pas si haut, lui répondis-je. Votre fils pourrait vous
-entendre.
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
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-28 _bis_, rue de Richelieu, Paris.
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-www.gutenberg.org
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-Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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