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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Paul Ollendorff</span>, éditeur, 28 <i>bis</i>, -rue de Richelieu, Paris.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">IL A ÉTÉ TIRÉ A PART<br /> -DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE<br /> -NUMÉROTÉS A LA PRESSE</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">A<br /> -<span class="large">MAURICE BEAUBOURG</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">L'IMAGE</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>Ce fut à Argelès, à l'hôtel de France, où il dînait -ce soir-là, invité par mon voisin le garde général, -que je rencontrai André Lavernose.</p> - -<p>Le repas finissait, la salle autour de nous se -vidait peu à peu. Sur un air de harpe lointain, un -concert d'ambulants qui montait affaibli de l'extrémité -de la rue, défilaient les longues Anglaises à -tête chevaline, les clergymens onctueux et boutonnés, -les alpinistes désinvoltes et barbus, les -vieux messieurs bedonnants à la joue laquée de -vermillon, les valétudinaires en deuil de leur -estomac : tout le baragouin et le discord cosmopolites. -Ils passaient, les yeux allumés du feu des -nourritures, du frôlement des flirts, de tout ce bas -lyrisme que suggère la vie des eaux.</p> - -<p>Nous nous attardions cependant, à notre coin de -table, à discuter une menue question d'archéologie -locale. La statue de la Vierge Mère en bois doré -qu'on voit dans l'église romane de Saint-Savin, -nichée au-dessus du sarcophage du grand ermite, -est-elle contemporaine de l'église ou, plus ancienne, -a-t-elle été, comme le veut la tradition, rapportée -de quelque basilique d'Orient à l'époque des -croisades?</p> - -<p>Les avis étaient partagés. Du haut de sa fraise -en dentelle mi-partie blanche et noire, ma voisine -de gauche, miss Héléna, une esthète de Dublin -retour de Florence, tenait pour l'origine la plus -reculée. La dureté triste de l'expression, la raideur -géométrique de la forme le disaient suffisamment. -Le roman n'avait pas au même degré ce quelque -chose de massif, d'impérieux et d'abstrait qui est -la caractéristique de Byzance. La tradition d'ailleurs -l'attestait, et la tradition…</p> - -<p>— La tradition a bon dos, ripostait le garde -général ; mais on lui en donne quelquefois un peu -trop lourd à porter… Qu'en pensez-vous, Lavernose?</p> - -<p>L'interpellé se tourna vers nous. C'était, non -pas peut-être tel que je le vis ce soir-là, mais tel -qu'il m'apparaît maintenant résumé dans le souvenir, -une figure encore jeune, à peine flétrie, -d'homme de quarante ans : une physionomie rompue, -nuancée, mobile, des yeux d'enfant étonnés, -avides de spectacles, une bouche indulgente et -lasse de sceptique…</p> - -<p>Argelésien et archéologue, ainsi que nous -présentait le garde général, Lavernose avait double -qualité pour conclure. Il s'en défendit d'abord. -Pourquoi ne pas laisser à la statue le bénéfice du -doute, le mystère de son origine comme un charme -de plus à sa beauté un peu fruste? Cependant il -tenait pour la date la plus récente. Et il nous -donnait ses raisons. Plus qu'ailleurs peut-être, en -ces provinces reculées, loin des centres d'art, des -modèles et des maîtres, les styles avaient été lents -à évoluer. Et il fallait tenir compte aussi de la -rudesse de la race pyrénéenne, de ce qu'elle avait -pu ajouter à la dureté du type. Quelque naïf -ouvrier, un compagnon passant, qui sait? un -menuisier de village se haussant pour un jour à -une volonté d'art, s'était évertué à sculpter cette -souche de tilleul, et la raideur de l'image était bien -dans son idée, mais elle était aussi dans ses doigts, -byzantins sans le vouloir…</p> - -<p>A l'appui de sa thèse, l'archéologue citait le cas -d'une sainte Vierge destinée au maître-autel de -l'église de Vidalos. Le travail, ainsi qu'il résultait -d'un vieux livre de comptes, avait été fait en -plein <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, et à voir la gaucherie naïve et la -lourdeur hiératique de l'image, on l'aurait dit d'un -gothique commençant…</p> - -<p>— Vous pourrez vous en convaincre quand vous -passerez à Vidalos, ajouta M. Lavernose en s'adressant -à moi. Mais la course est longue et l'église -médiocre ; si la photographie de la Vierge peut -vous suffire, je serai heureux de vous la montrer…</p> - -<p>— Et tant d'autres belles choses avec… un vrai -musée, soulignait le garde général.</p> - -<p>Mais l'archéologue se récriait.</p> - -<p>— Un musée! quatre ou cinq morceaux de -sculpture, un lot de vieilles ferrailles et des faïences -dont quelques-unes ont eu des malheurs! Non ; le -seul intérêt de ces petites choses pyrénéennes est -de raconter les déformations des styles à travers le -goût et l'imagination d'une province. Mais il faut -avoir bien du temps à perdre pour s'appliquer à -ces minuties.</p> - -<p>Je le constatai dès le lendemain ; André Lavernose -avait raison d'être modeste pour ses bibelots : -cuivres, bois sculptés, orfèvrerie, il n'en aurait pas -tiré deux cents louis à l'Hôtel des Ventes. Un -reliquaire en étain excepté, d'un travail gothique -assez rare, et encore un fragment de vitrail antérieur -aux vitraux de la cathédrale d'Auch, une -merveille où des anges longs vêtus pinçaient du -luth en des attitudes alanguies, avec des mignardises -de doigté d'une grâce presque japonaise, on -ne voyait là que des objets de petite élégance, de -décoration pauvre, des meubles ou des ustensiles -d'usage, plutôt que d'apparat. Leur mérite était -d'être en place, pas étalés, en accord intime avec -l'honnêteté sommeillante et l'aisance discrète du -logis où ils semblaient avoir toujours vécu.</p> - -<p>C'était, ce logis, une des maisons les plus anciennes -d'Argelès : une façade de plain-pied avec -la Grande-Place, l'autre en suspens sur la vallée, -légère celle-là, avec ses galeries de bois à chaque -étage et son jardinet en terrasse bâti sur les anciens -remparts, qui portaient encore à chaque angle des -amorces de tourelles… Là fleurissaient, sous la -garde sévère des buis taillés, les fleurs d'autrefois, -les lis, les tournesols, les coquelourdes… Détail -précieux, les mêmes fleurs avaient servi de motifs -aux tailleurs de pierre et aux sculpteurs sur bois -qui avaient travaillé à édifier ou à meubler la -maison. Le lis simplifié, presque végétal, s'érigeait -en relief sur le tympan en marbre bleu de la porte -d'entrée ; il s'épanouissait en écusson au centre -des cheminées en vieux chêne, il s'étirait aminci -aux portes des bahuts… Et c'était partout, amplifiant -la majesté Louis quatorzième, entortillant en -de plus compliquées et plus mousseuses volutes -les élégances du temps de Louis XV, je ne sais -quelle invention particulière, un goût plus fastueux -où passait, franchissant la frontière, le souffle -héroïque et galant de l'Espagne.</p> - -<p>André Lavernose me faisait toucher du doigt -ces provincialismes ; il m'initiait d'un mot, d'un -geste, à son esthétique pyrénéenne. Sans grande -érudition, avec des dessous de lecture assez minces, -il avait cependant des chemins à lui, des raccourcis -imprévus ou des circuits de paresseux qui -allaient vers la beauté. De système, peu ou point ; -mais des intuitions, des concordances, découvertes -par un regard plus patient, plus amoureux, fixé -sur les spectacles quotidiens.</p> - -<p>Comment, par quelle cristallisation, les lignes, -les couleurs d'un paysage entrent-elles dans l'imagination -d'une race, et de là dans la forme de ses -meubles, effilant les lignes d'une gargoulette, contournant -le pied d'une table? un album devant -lui, chargé de dessins et de notes, avec quelquefois -une fleur de montagne séchée entre les pages, -M. Lavernose me dévoilait ce mystère. Ses explications -étaient ingénieuses et naïves tout ensemble ; -mais la passion qu'il mettait à la développer suppléait -aux lacunes de son esthétique. Rien qu'à sa -façon de faire sonner les noms de son pays, ces -noms d'or ou de cristal : Luz, Isaby, Bergonz, Boô-Silhen, -on sentait que ces syllabes magiques -ouvraient pour lui comme des portiques de bonheur.</p> - -<p>— Comme vous les aimez vos Pyrénées, lui dis-je, -et comme vous les connaissez! Vous n'avez pas -dû les quitter souvent…</p> - -<p>— Une seule fois, mais peu s'en est fallu que ce -ne fût pour toujours…</p> - -<p>Il me parlait penché à la fenêtre, le visage tourné -vers la vallée crépusculaire où fumaient déjà les -premiers brouillards d'automne. Ses yeux tout à -coup se voilèrent et il demeura un moment immobile, -visité par le souvenir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>André Lavernose m'avait attiré dès le premier -jour. Une sympathie se dégageait pour moi de cette -âme de sous-préfecture, un peu pâle et résignée, -mais qu'on sentait supérieure à ses limites. Avec -la facilité que donne la vie désœuvrée des eaux, -nous eûmes bientôt fait de lier connaissance. Il ne -se passait guère de jours qu'on ne nous vît ensemble -devisant sur la galerie de sa maison, — et en face -de nous alors, le spectacle de l'ombre déclinante -sur les pelouses du Davantaïgue, — ou, bâton en -main, gravissant les pentes ombragées, les herbages -rocheux de Saint-Savin ou de Balandrau.</p> - -<p>Septembre cette année-là finissait en beauté dans -la montagne. A des matins d'argent, ruisselants de -soleil et de brume, succédaient des après-midi en -or, noyés de ces rayons tièdes, épais, languissants, -qui sont comme les dernières caresses de l'automne. -Les bruyères roussies par la gelée aurorale mettaient -déjà leur pourpre au sommet du Davantaïgue, -et dans l'air saturé d'humidité, à travers -le vide des futaies à demi dépouillées, le galoubet -des pâtres, les sonnailles des troupeaux tintaient -plus longuement, vibraient d'un son délicat et -attendri.</p> - -<p>Quand ses occupations d'agriculteur lui avaient -pris sa journée, André Lavernose venait me chercher -le soir à la sortie de la table d'hôte. On bavardait -un moment, debout sur le seuil, parmi les -groupes de robes claires agitées et minaudantes. -Puis mes voisins de table, le garde général et le -percepteur, nous quittaient, remontaient la rue -vers la béatitude du domino quotidien, et nous -descendions, mon nouvel ami et moi, vers la solitude -de la route qui va, coupant les prairies et les -blés noirs, d'Argelès à Pierrefitte.</p> - -<p>Bientôt les maisons s'espaçaient ; les noires cascades -de sapins qui voilent le château d'Ourroust -s'abîmaient dans la nuit, puis c'était la sous-préfecture -moisie dans l'obscurité des acacias-boules. -La grand'route ensuite. Des peupliers la bordaient, -et entre leurs cloisons légères, frissonnantes, un peu -de ciel pâle reculait, barré au fond par la noire -pyramide du pic de Soulom.</p> - -<p>Nous avancions, et à mesure que nous nous -enfoncions dans la vallée, la fraîcheur de l'herbe -nous gagnait ; des vapeurs flottaient au-dessus des -prés bordés d'eaux vives dont la musique rapide -rythmait, pressait notre marche. Mais bientôt une -voix plus puissante couvrait leur gazouillement -enfantin. C'était la plainte, plus émouvante dans -le silence nocturne, du gave d'Arrens, une voix de -supplice, de révolte, de fuite éperdue et furieuse… -Penchés sur le pont, nous regardions s'en aller -cette eau malheureuse. Sans un reflet, sans un -regard, assourdie au fracas de sa course, elle se -précipitait gémissante sous ses voiles épars, comme -uniquement attentive à sa destinée, indifférente à -ses rivages.</p> - -<p>Cette rencontre était l'événement de notre promenade. -Après le pont, la voix s'affaiblissait ; nous -retrouvions la paix endormie de l'herbage. Avec -la nuit vite tombée, la route s'esseulait, plus -mince entre les montagnes plus hautes. De très -loin, nous entendions venir les voitures attardées -à la descente de Cauterets sur Lourdes. Le tintement -des grelots nous avertissait ; puis brusquement, -dans le jet de clarté des lanternes, des -figures de voyageurs, de voyageuses apparaissaient : -faces inquiètes de malades racontant les déceptions -du traitement thermal, attitudes abandonnées de -jeunes ménages en voyage. Quelquefois c'était, -venant vers nous, un piétinement sourd comme un -bruit d'eau roulant sur une pente : la rumeur s'enflait, -et à un tournant de la route, une ramade de -brebis nous enveloppait tout à coup. Les sonnailles -tintaient, l'odeur âcre du suint nous montait à la -gorge, et pendant des minutes, la rivière des toisons -coulait à flots égaux et pressés ; des bêlements -d'agneaux planaient au-dessus, en plainte douce, -continue, sanglotante. Puis tout s'en allait. Pareille -à un orage en fuite, la nuée blanche disparaissait -avec le bruit adouci des sonnailles et les bêlements, -comme des soupirs légers exhalés vers la nuit…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Au cours de ces promenades du soir, plus recueillies, -plus invitantes à l'intime, je connus tout à fait -André Lavernose. Timide en commençant, défiant -peut-être, déshabitué par un trop long silence de -faire parler sa pensée, il finit par laisser aller vers -moi le trop-plein d'une vie intérieure jusque-là -contenue, obscure à elle-même, et qui ne demandait -qu'à se répandre. Ses idées, ses sentiments, -sa vie, peu à peu, il me révéla tout.</p> - -<p>Il était né à quelques lieues d'Argelès, au village -de Marsous, un des derniers de la vallée d'Azun, -une bourgade sévère, au bord d'un jeune gave, -entre des herbages ingénus. Là, dans ce creux si -vite empli par l'ombre des géants voisins, au plein -air de la prairie, le long du gave, André avait eu -des années de béatitude profonde : des étés lumineux, -battus du vent, arrosés de soleil dans la compagnie -des pâtres aux yeux clairs, sculpteurs de -jattes et presseurs de fromages, et des hivernages -recueillis, dans la maison close, avec la douceur -de la veillée, la clarté dansante des résines sur les -visages, et les récits naïfs débités brin à brin, en -même temps que la laine, par les machinales filandières.</p> - -<p>Peu s'en était fallu que cette vie ne fût pour -toujours la sienne. C'était au moins celle que les -Lavernose avaient menée avant lui. Les plus importants -du pays, presque riches, ils étaient restés -longtemps pareils aux autres, parqués volontairement -dans le même horizon. Le père d'André cependant -avait dévié de la tradition. De complexion -moins robuste, de goûts plus raffinés que ses ascendants, -il s'était embourgeoisé quelque peu ; le -premier de sa race, il avait endossé la redingote le -dimanche, il s'était abonné à un journal. Le catéchisme -et l'almanach ne le contentaient pas ; il achetait -des livres aux colporteurs, les récitait, les commentait -à la veillée. Sa tête travaillait, il faisait -des calculs pour les irrigations, tirait des plans, -parlait tout seul le long des chemins. Il eut une -maladie de foie qu'il s'avisa de traiter à sa façon, -d'après un manuel de médecine pratique. Il mourut, -et cette mort fut pour André la fin de bien des -choses. Sa bonne femme de mère, une montagnarde -tout unie, toute simple, avait abdiqué dès la première -heure aux mains du tuteur, un prêtre, un -curé de campagne autoritaire et ambitieux. Sans -délai, sans appel, ce nouveau maître avait décidé -de l'avenir de l'orphelin. Ce n'était pas assez pour -le fils unique, pour l'héritier présomptif des Lavernose, -de recevoir les leçons du régent de Marsous ; -il quitterait l'école pour le collège, il prendrait ses -grades ; il étudierait à Toulouse pour être avocat -ou médecin.</p> - -<p>Et ce fut l'exil, les années grises du pensionnat, -la sévérité des murs, la dureté des âmes, l'indifférence -ou l'hostilité, autour du nouveau, des êtres -et des choses. A Argelès d'abord ; mais là, il pouvait -encore apercevoir, toute proche, la montagne -natale ; dans le silence de l'étude ou du dortoir, il -pouvait entendre chanter le gave de son pays ; et -il avait encore cette douceur, une fois par mois, le -jour de sortie, de retrouver des parents de là-bas, -des émigrés de Marsous, une dame veuve et sa -fille demeurées à la ville après la mort du mari -fonctionnaire et qui étaient les correspondants du -collégien.</p> - -<p>C'était trop d'appui pour lui, trop de refuge à -ses misères d'écolier ; le voisinage de chez lui le -distrayait, l'attendrissait, l'empêchait de se vouer -à son travail. Ainsi en jugea du moins, après deux -années d'épreuve, le terrible oncle abbé. A peine -acclimaté, dégrossi à moitié, l'apprenti latiniste fut -expédié assez loin de là, à Garaison, un autre collège -de prêtres, un couvent blotti dans la verdure, -en pleine campagne, à la naissance d'une des vallées -qui tombent du grand plateau herbeux de Lannemezan. -Là, ce fut toute la rigueur de l'internat, -la claustration définitive, sans l'échappée mensuelle -de la sortie, sans le rayon de soleil d'une visite au -parloir. Un supplice ; atténué cependant par les -douceurs du régime ecclésiastique, consolé par le -chant des hymnes et des cantiques, apaisé par le -voisinage de la nature, par la paix des châtaigneraies -autour de la maison, et, les jours de promenade -dans la lande, par le spectacle du Balaïtous, -de la montagne natale apparue, vision lointaine, -par-dessus les champs de bruyère en fleurs.</p> - -<p>André changeait, se modifiait peu à peu. Sur le -sauvageon de Marsous se greffait une nouvelle -plante, une plante de jardin transformée par la -culture et le milieu. Après la petite enfance impulsive -et violente, l'hérédité paternelle se révélait -aussi, et, avec elle, le repliement sur soi-même, -l'inquiétude de l'esprit, l'éveil de l'imagination. Le -goût de la nature persistait, mais, dévié par la -clôture, il tournait à la contemplation, s'alimentait -de poésie intérieure. Le peu de littérature -errant en vague musique autour de l'adolescent, -le souffle de mysticité respiré sans le savoir, favorisaient -cette tendance au rêve dont s'accommodait -sa paresse. Bientôt, ainsi qu'il arrive à ceux qui -ont une fois pris goût à ce délicieux poison de -l'irréel, la répugnance à l'action, l'infirmité du -vouloir se développaient chez le pauvre imaginaire. -Et le travail s'en ressentait. Les thèmes et les versions -pâtissaient du voisinage de ces belles choses -incertaines qui se jouaient, flottaient en poussière -d'arc-en-ciel entre lui et la réalité.</p> - -<p>Une photographie m'aidait à le voir en cette -attitude de la seizième année, un groupe où il avait -posé avec toute sa classe devant l'objectif d'un -artiste de passage. C'était dans une cour du collège, -auprès d'une sainte Vierge en plâtre, dominant -une table que décoraient une pile de livres et une -sphère céleste. Le professeur, au milieu, présidait, -bras croisés, et debout ou assis à côté de lui, les -élèves se campaient, distribués en symétrie. André -s'appuyait d'un coude à la table, pensif, l'œil -ardent et vague. Malgré la gaucherie du geste, -l'expression dénonçait une âme sortie de la tradition -paysanne, façonnée par l'éducation et par le -rêve.</p> - -<p>Une autre photographie plus récente de deux ans -me le montra à la fin de l'évolution, dans son nouveau -rôle d'apprenti notaire et de citadin récemment -installé à Bagnères-de-Bigorre. C'était encore un -groupe, une cavalcade en partance devant la porte -d'un hôtel. En complet d'été, la boutonnière fleurie, -André était là, coude à coude avec une amazone -au feutre cavalier, au regard prometteur. Pour ne -plus la décrocher, peut-être, mon ami suspendait -à la cheminée le cadre poussiéreux qu'il venait de -m'exhiber, et il me disait, — l'image me l'avait -racontée avant lui, — la vieille, l'éternelle histoire. -Elle s'appelait Louise ; elle était descendue -pour quelques jours à l'hôtel où il avait pris pension. -Et ç'avait été, abrégés par la hâte du voyage, -les épisodes du premier amour : le billet, le rendez-vous, -l'adieu. Rien n'y avait manqué, ni la -saxifrage cueillie pour elle au péril de la cascade, -ni l'étoile du Bédat, qu'on devait regarder chaque -soir à la même heure, ni le mouchoir du départ -agité à la portière ; rien, pas même la désillusion -de l'oubli ni l'étonnement d'un nouvel amour. -Car, une fois inaugurée, la vie sentimentale d'André -Lavernose ne devait pas chômer de longtemps. -Elle s'alimentait d'ailleurs de très peu. -Jeune homme et amoureux, il restait l'adolescent -contemplatif, l'écolier distrait, le nez en l'air, qui -regardait passer ses rêves. Aussi débiles que ses -pensées, ses désirs flottaient, se répandaient en -caresses molles autour des choses qu'ils n'osaient -pas étreindre. Et cet effleurement lui suffisait. -Imaginer lui tenait lieu d'agir. C'était moins de -l'amour qu'il avait qu'un certain goût d'aimer, -une facilité de cristalliser à volonté, de créer de -rien des délices et des souffrances. Amours de -tête. Cela naissait, fermentait en une exaltation -vague. Et le vague tout à coup s'animait. Le hasard -d'une image reçue, le choc d'un regard, le timbre -d'une voix déterminaient la crise.</p> - -<p>Le printemps, presque toujours, apportait la -contagion. L'ivresse montait avec la poussée des -plantes, avec l'audace entremetteuse des parfums -et des couleurs. André tenait bon quelquefois contre -les lilas ; il succombait aux chèvrefeuilles. Une -nouvelle image d'amour s'imposait à lui ; fragile et -impérieuse, elle triomphait avec la splendeur rapide -de l'été pyrénéen. C'était pour Lui, c'était pour Elle -la splendeur des jours, le mystère des nuits. -L'orage en montagne appelait l'intimité des refuges ; -le silence de la forêt invitait aux aveux. Mais elle -arrivait ensuite, inexorable, la fatalité du déclin. -Plus de valses, le casino était fermé ; plus de -cavalcades, la montagne disparaissait dans la brume. -Soumise à la volonté des saisons, l'image pâlissait, -se décolorait. Elle s'effaçait enfin, et André, délivré -de son obsession, sentait lui revenir, avec l'hiver, -la conscience de son être moral, le souvenir égaré -depuis des mois de ses obligations, de son travail. -Le contemplatif voulait, agissait, faisait pendant -quelques mois sa fonction d'homme, de stagiaire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>Sept ans ainsi! sept ans à rêver et à aimer, à -rêver l'amour et à aimer le rêve! Et à mesure que -se développait sa vie d'imagination, s'atrophiaient -en lui les qualités morales, le goût du travail, la -notion du devoir. Son apprentissage se traînait, se -prolongeait d'année en année chez le notaire de -Bagnères, dans l'étude maussade où il ne faisait -plus que de brèves apparitions. Le style de pratique -lui donnait la migraine ; l'odeur seule du papier -timbré lui soulevait l'estomac. Il n'y avait rien à -tirer de ce soi-disant clerc qui, au plus décisif paragraphe -d'une dictée d'acte, ne manquait pas de -lever le nez pour un chapeau qui passait, rose ou -bleu, dans l'entre-bâillement de la fenêtre.</p> - -<p>Quatre ou cinq photographies de femmes, quelques -billets à ordre acquittés d'assez mauvaise -grâce par l'oncle tuteur, et une pincée de poésies : -stances, dixains ou sonnets composés pour Elles -et publiés dans le journal de la localité, c'était -tout ce qu'il avait rapporté de Bagnères-de-Bigorre. -La vie ne l'avait guère changé ; c'était, après -comme avant, une âme moyenne, élégante à la -fois et débile, enfermée dans une destinée médiocre. -Il avait quelque chose en tout d'inemployé, d'incomplet. -Le tour de son domaine intellectuel ne -dépassait guère la portée de ce fameux <i>tour de ville</i> -où piétinent, les pas du lendemain dans les pas de -la veille, les désœuvrés de province. Comme beaucoup -de sa génération, — on pourrait dire : de -son siècle, — il avait laissé des lambeaux de son -unité morale à toutes les hypothèses, sans pouvoir -en épouser aucune. Ses doctrines avaient varié -d'étape en étape, et c'était chaque année une philosophie -nouvelle qu'il rapportait aux vacances, -dans sa malle d'apprenti notaire, avec la valse à la -mode et le roman nouveau. Ses états d'esprit -n'étaient pas devenus des états d'âme. Émiettées, -usées, ses opinions tenaient à peine debout, incertaines -et comme étrangères à sa vie.</p> - -<p>Le bilan de ses années d'apprentissage n'était -pas fait pour contenter l'oncle tuteur, encore moins -la pauvre maman de là-bas, la montagnarde de -Marsous. Que faire de ce rêveur? Acheter une -étude, risquer une somme sur une tête à ce point -légère? Il y avait de quoi hésiter, et pourtant il -était trop tard pour le remettre au train de la vie -rurale, à la surveillance des fourrages et des troupeaux. -Tout bien considéré, la solution fut de -marier au plus tôt l'enfant prodigue, de le caser -dans un de ces compartiments étroits et sûrs qui -sont comme les concessions à perpétuité du bonheur -bourgeois.</p> - -<p>L'héritière était vite trouvée. C'était une cousine, -cette petite Cyprienne avec qui André passait -ses jours de sortie quand il était collégien à Argelès. -L'enfant avait grandi, mince et pâle toujours, -mais le regard plus scrupuleusement voilé, le geste -plus sobre, la parole plus rare. Elle était dévote -maintenant. Elle et sa mère passaient leurs journées -à l'église, soumises aux prêtres, appliquées -aux bonnes œuvres. L'abbé Lavernose n'avait eu -qu'un mot à dire pour faire agréer son neveu. Et -ce furent les fiançailles, les bouquets blancs hebdomadaires, -les bouquets d'anémones cueillis pour -Cyprienne dans les bois de Marsous. Avec le -mariage, une vie nouvelle s'instituait pour André, -une vie grave, harmonieuse. Une image encore -une fois le possédait, plus pure, aussi impérieuse -que les autres. Les mauvais conseils des chambres -garnies, des amitiés de table d'hôte, trop souvent -écoutés jusque-là, s'évaporaient exorcisés par les -regards, par les gestes des deux femmes qui mettaient -autour de lui comme une sérénité de cloître.</p> - -<p>La naissance d'un petit Lavernose avait consolidé -sa demi-conversion, noué d'une plus solide étreinte -au cou du père la chaîne du devoir. Et les années -avaient passé, presque pareilles, nuancées seulement -des changements imperceptibles qu'amène -l'usure, la transformation inconsciente des sentiments -et des caractères. Les affections se faisaient -plus calmes, les habitudes plus mécaniques. Cyprienne -n'était déjà plus l'amoureuse légitime. -D'un mouvement insensible, elle évoluait, elle -émigrait du mari vers l'enfant ; elle devenait la -mère, la ménagère, celle qui de ses doigts fragiles -soutient le foyer, prépare l'avenir.</p> - -<p>Pour André aussi, avait sonné l'heure des diversions -utiles, l'heure de l'ambition, de la mise en -acte de ses fantaisies et de ses rêves. Les honneurs -le tentaient, la gloire peut-être. Il avait été coup -sur coup conseiller municipal, trésorier d'un comice -agricole, membre de plusieurs sociétés savantes. Il -avait harangué dans des réunions, il avait lu des -vers dans des séances académiques. Mais ces velléités -furent brèves. Il n'avait pas l'estomac du -politicien, ni la vanité facile à contenter du grand -homme de province. Il démissionna, renonça aux -charges publiques, se voua à la solitude. Le goût -des lettres persista cependant. Peu ou prou, il les -avait toujours cultivées. Enfant, il avait noté des -impressions, écrit un mémorial de vacances. Clerc -amateur à Bagnères-de-Bigorre, il avait fréquenté -des cénacles, collaboré à des journaux. Il passait -alors parmi ses camarades pour un novateur, et il -s'enorgueillissait de son audace. Sa fougue était -tombée depuis ; mais la poésie le sollicitait encore. -C'était après quelque promenade dans la montagne, -ou bien en sortant d'un concert à la saison des -eaux, à cause d'une sonate de Beethoven, d'une -petite pièce de Schumann, exécutée par un pianiste -de passage. Il s'enfermait alors dans son cabinet, il -écrivait un titre en tête d'un cahier, jetait quelques -hémistiches. Mais ce beau feu s'éteignait vite. Au -premier obstacle, à la première insuffisance de son -imagination ou de son dictionnaire des rimes, le -poète rentrait ses ailes, retombait à son demi-sommeil -de paresse et de rêverie.</p> - -<p>La vraie poésie d'André Lavernose n'était pas -dans ses vers quoiqu'il en eût écrit d'assez bien -venus. Elle était dans une certaine façon de sentir -la vie, d'en tirer, si grise et si plate fût-elle, de -l'émotion et de la joie. Un lyrisme discret, presque -involontaire, circulait en lui, transformait en mélancolies -ou en sourires les insignifiances de ses -journées. Les bonnes fées pyrénéennes lui avaient -fait ce cadeau. Il y a des pays, — peut-être une -douzaine de départements en France, — où le plaisir -de regarder, la douceur de vivre sont si intenses -que c'est presque du bonheur : du bonheur physique -et qui s'en va en chansons et en éclats de -rire chez les êtres d'instinct, du bonheur en idée -pour les délicats, pour ceux chez qui la contemplation -épure et multiplie les sources de la jouissance.</p> - -<p>A une certaine puissance de rêve, la sensation et -la vie morale se confondent. Nous prêtons nos -sentiments à la nature qui à son tour nous enveloppe -de ses caresses, nous absout de son innocence. -Créées par nous, nées de notre désir, la pureté -des ciels, l'innocence de l'herbe pénètrent en -nos âmes, y développent presque des vertus concordantes.</p> - -<p>André Lavernose avait plus qu'aucun autre le -don de s'anéantir, de se dissoudre en ces spectacles. -Enfant, ses chagrins, ses désespoirs même -s'évaporaient, promenés au grand air de la montagne ; -dans l'élargissement de l'horizon, sa personnalité -s'atténuait, il communiait avec l'universalité -de l'être. Homme fait et déjà mûr, il trouvait dans -ce contact, avec un renouvellement de ses émotions -premières, une facilité d'illusion, une puissance -d'imaginer qui colorait des nuances délicates -du rêve la grisaille définitive de sa vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Octobre cependant finissait. Après une bourrasque -de trois jours, un plongeon dans l'averse, -la haute montagne ressuscitait un matin poudrée -de neige, comme en capulet blanc. Et le soleil -avait bien reparu presque aussitôt, la neige avait -fondu ; mais c'était l'avertissement donné, le signe -écrit sur le mur annonçant la facticité de la vie -des eaux, la fragilité du décor éclatant et parfumé -qui allait disparaître.</p> - -<p>L'hôtel à moitié dégarni déjà finissait de se vider : -les corridors sonnaient creux ; rideaux tirés, volets -clos, les chambres se fermaient l'une après l'autre. -Joueurs de <i>golf</i>, alpinistes, demoiselles peintres, -les <i lang="en" xml:lang="en">ladies and gentlemen</i> de la colonie anglaise -étaient allés retrouver leurs quartiers d'hiver dans -les villas et les hôtels de Pau. On n'entendait plus -à pointe d'aube dégringoler dans les escaliers les -souliers ferrés des excursionnistes en partance, ni, -la nuit venue, résonner au salon la musique à -grand renfort de pédales des jeunes révélatrices -de Brahms et de Tchaikowski. Modeste et brève, -d'un timbre assourdi par la brume, la cloche du -dîner n'appelait plus à la table d'hôte, réduite aux -proportions d'une table de famille, que de rares -convives, des passants d'une journée, ou mes voisins, -les messieurs de l'enregistrement, des forêts -et des finances, attristés, eux aussi, par la perspective -des longs mois d'hiver.</p> - -<p>Il était temps de partir.</p> - -<p>Le jour même où je devais quitter Argelès, par -un après-midi de soleil tard levé, pâle d'avoir sommeillé -trop longtemps, je voulus, en commémoration -du paysage et aussi de notre amitié née et -grandie dans l'espace si souvent parcouru de ce -millier de pas, refaire avec André la route d'Argelès -à Pierrefitte. Nous avions quelques bonnes -heures d'intimité devant nous, car je devais dîner -chez lui et attendre en sa compagnie le passage -du train.</p> - -<p>La conversation, alerte en commençant, prit -assez vite un tour grave, presque triste. Était-ce -les feuilles mortes des frênes et des peupliers en -bordure qui, détachées par un léger souffle, s'en -allaient en nous frôlant le visage? était-ce l'aspect -navré des prairies riveraines où l'herbe d'hiver -roussie par la gelée pointait à peine, noyée dans -les flaques d'eau de pluie? une mélancolie peu à -peu nous gagnait. La résignation optimiste d'André -s'assombrissait ; et, moi-même, au moment de -quitter ce pays si vite aimé et cet ami si vite et -peut-être incomplètement connu, je n'échappais -pas à la tristesse de l'adieu.</p> - -<p>Je réagissais cependant ; je m'évertuais à fixer -les probabilités d'un revoir prochain, je m'informais -des villas à louer, j'ébauchais des projets de -courses, d'études en commun pour l'année suivante. -Mais la musique si changée des ruisseaux près de -nous, — chantonnement léger quelques jours avant -et aujourd'hui sanglots obscurs de gouttières, — faisait -à mes projets d'été un accompagnement -ironique. Lavernose me répondait à peine. Et moi -je m'entêtais à le réconforter. L'hiver n'était-il -pas sa saison de travail? Il me l'avait expliqué -lui-même, il s'était vanté de la fécondité des heures -calmes, recueillies, qu'illuminait le reflet prestigieux -de la neige sur la page commencée…</p> - -<p>Mais André déchantait ce soir-là. Le travail ne -lui disait rien. Ne connaissait-il pas mieux que -personne, pour les avoir trop souvent mesurées, -les limites de sa compétence? Travailler! Et après? -Pour l'honneur d'une lecture à l'Académie de -Tarbes, d'une impression dans le recueil de la -Société archéologique! Le beau succès, vraiment, -pour convertir un paresseux!</p> - -<p>Je me rabattais alors sur la ressource toujours -prête pour lui de la contemplation, sur le bonheur -illimité du rêve.</p> - -<p>— Poison pour poison, pourquoi ne pas me conseiller -la morphine ou l'absinthe? ripostait André. -L'imagination, le rêve! allez, je sais ce qu'en vaut -l'aune. Ma pauvre cervelle est épuisée d'ailleurs, -j'aurais beau la presser maintenant, je n'en tirerais -pas une minute d'illusion! Il se tut un moment, -puis : Tout ça est fini, prononça-t-il. J'ai -remisé la chimère. L'essentiel est que Jacques ne -soit pas malade.</p> - -<p>— Malade! mais il est superbe cet enfant! à -neuf ans on lui en donnerait douze ; un vrai fils -de la montagne, votre Jacques.</p> - -<p>— Et justement, la montagne! L'esthétique -n'est pas tout, cher ami. Notre climat est humide -et variable. Avez-vous remarqué la quantité de -capes noires, de manteaux de deuil à nos messes -du dimanche? C'est la pneumonie qui fait ces -veuves. Jacques a toussé tout le printemps dernier. -Il est guéri maintenant, Dieu merci! mais je -suis inquiet quand même. Mon Jacques! que deviendrais-je -sans lui! Je n'ai plus rien à faire dans -ce monde qu'à élever cet enfant. Saurai-je seulement? -Réussirai-je à le sauver de ce piège de -l'illusion où je me suis laissé prendre? Déjà l'hérédité -le travaille. A de certains gestes, à de certaines -absences du regard quand on lui parle, il -me semble me reconnaître. Non, vrai, la vie est -trop difficile, voyez-vous!</p> - -<p>Nous rentrions. Le brouillard un moment soulevé -retombait, s'appesantissait de nouveau sur la -vallée. Une lumière livide enveloppait les châtaigneraies -et les prairies. L'horizon peu à peu se -fermait ; la coupole et les vergers suspendus de -Saint-Savin, les forêts d'Arcizan sombraient sous -les rideaux mouvants de la pluie. Nous hâtâmes le -pas et bientôt devant nous, ce fut un Argelès éteint, -découronné de son horizon de montagnes, réduit -à la perspective des toitures ruisselantes disparues -à cent pas sous un jour fumeux d'éclipse. L'accueil -de la maison, si gai quelques jours avant dans le -soleil et dans les fleurs, se ressentait de la tristesse -ambiante ; le corridor humide, le salon sans feu -prenaient une signification nouvelle. Ils disaient -cette fois — et n'était-ce pas leur expression véritable? — la -vie médiocre de la sous-préfecture, le -long carême gris après la fête bariolée de la belle -et trop rapide saison. Et elles racontaient aussi ce -dénuement et cette discipline, les figures entrevues -seulement jusque-là, effacées et discrètes dans -l'entre-bâillement d'une porte, dans la fuite d'un -couloir, pas du tout effacées maintenant que je -les observais à loisir dans la clarté de la lampe, les -figures de la belle-mère et de la femme de mon -ami. Brunes et sèches toutes les deux, plus sèche -la mère, plus brune la fille, l'ossature également -anguleuse, le regard d'émail dans une pâleur uniforme, -elles étaient évidemment, et cela se trahissait -à la stricte observance des rites puérils, elles -étaient, ces deux femmes, les littérales et les fanatiques -de la règle bourgeoise élevée à la solennité -d'un sacrement. Entre elles et mon ami, entre ces -êtres, d'instinct et de vouloir traditionnel, et l'intellectuel -chimérique, l'être d'imagination et de -nerfs qu'était André Lavernose, comment avait pu -s'instituer la vie commune? Problème. En admettant -même l'abdication de la sentimentalité si longtemps -débridée de mon ami, en supposant l'indulgente -amitié de ces dames, que fréquents avaient -dû être les chocs entre des âmes si mal assorties. -L'harmonie, si elle avait existé, avait dû être -courte. J'en venais après réflexion à douter de la -sincérité des confidences d'André. Il ne m'avait pas -tout dit, le malheureux! Il avait sacrifié une fois -de plus à son besoin d'idéaliser, d'accommoder la -réalité à son avantage. Après avoir pris devant moi -le personnage d'homme heureux, il avait craint de -gâter le tableau en me peignant au naturel l'intimité -de son ménage.</p> - -<p>Des riens d'attitude, des clins d'yeux, des sourires -d'intelligence de la mère à la fille, échappés -pendant le dîner au cours d'une conversation qui -languissait d'ailleurs, tombait à tout moment, renseignèrent -et confirmèrent mes soupçons. Évidemment -le mari n'avait pas le haut bout dans cet -intérieur. Y avait-il eu simplement usurpation lente -des deux femmes liguées contre la suzeraineté masculine? -était-ce quelque faute commise, quelque -manquement à la foi conjugale, qui avait mis -André Lavernose à la merci d'un pardon qu'on lui -faisait acheter chaque jour? le fait est qu'on en -prenait à son aise avec mon ami. Les contradictions -pleuvaient sur lui, si vite au bout de la -langue, que la présence d'un étranger les retenait -à peine.</p> - -<p>C'était à propos de tout, mais le plus souvent au -sujet de Jacques assis avec nous à table, au sujet -de son travail, de sa tenue, de sa santé, que se -déclarait le conflit. Jacques était le champ de -bataille de ces affections rivales. Et le père n'avait -pas souvent l'avantage dans ces escarmouches, -battu s'il défendait l'enfant, — il le gâtait alors, — battu -encore s'il s'avisait de le reprendre…</p> - -<p>La riposte était prête. Rien qu'un sourire, un -haussement d'épaules. On comprenait ce que cela -voulait dire. Jacques étourdi, Jacques paresseux? -Peut-être ; mais il avait de qui tenir.</p> - -<p>André n'insistait pas.</p> - -<p>J'essayai de faire diversion. Je parlai d'Argelès, -de la station de printemps qu'on se préparait à -organiser alors pour les hivernants de Pau. Depuis -quelques années déjà des familles anglaises avaient -pris l'habitude dès les premières tiédeurs de mars -de venir s'installer à l'hôtel de France. Si cette -mode pouvait s'étendre, si la saison de printemps -arrivait à rejoindre la saison d'été assez courue -déjà, c'était la fortune assurée de la sous-préfecture.</p> - -<p>— Que Dieu vous entende! soupirait M<sup>me</sup> Lavernose -mère. Le pays est pauvre, les châtaigniers -sont malades ; nous aurions bien besoin qu'il nous -tombe quelque récolte supplémentaire. Et se tournant -vers André : Dans ce cas, mon gendre, nous -faisons retapisser la chambre à donner et nous la -mettons en location… comme avant… ajouta-t-elle -après un silence.</p> - -<p>— En location! mais vous savez bien que j'y ai -installé mes papiers et mes livres! se récriait -André.</p> - -<p>— Bah! pour ce que vous en faites! ripostait -dédaigneusement la belle-mère.</p> - -<p>— J'y suis, j'y reste! protesta encore en souriant -mon ami.</p> - -<p>— Vous tenez donc bien à ce que personne -ne l'occupe, cette chambre! insinua à son tour -M<sup>me</sup> Lavernose jeune. Vous avez toujours la clef -dans votre poche. C'est le cabinet de Barbe-Bleue!</p> - -<p>— Je n'aime pas qu'on dérange mes papiers, -vous le savez bien, expliqua André. Et puis, entre -nous, cette chambre m'est indispensable : j'y suis -si bien pour dormir!</p> - -<p>— Dormir ou rêver? interrogea la jeune femme -avec un mauvais sourire.</p> - -<p>André haussa les épaules.</p> - -<p>— En voilà assez! dit-il. Nous reparlerons de ce -projet entre nous. Ce soir, je demande grâce pour -notre hôte!</p> - -<p>Le dîner finissait ; nous nous levions de table.</p> - -<p>— Ces messieurs nous excuseront de les quitter, -dit assez sèchement la belle-mère. Nous suivons -depuis huit jours les exercices d'une retraite au -couvent des Sœurs-Grises, et c'est ce soir la clôture. -On sonne depuis un moment ; nous arriverons -juste à temps pour le sermon.</p> - -<p>— Comme ça, vous causerez plus librement ensemble, -ajouta en riant la jeune femme.</p> - -<p>Je leur fis mes adieux ; elles partirent.</p> - -<p>Jacques avait déjà tiré ses cahiers et ses livres -de son cartable d'écolier ; il s'installa à son travail.</p> - -<p>Son père jeta un coup d'œil sur la dictée, prit -soin de marquer les pages et les alinéas des leçons -à apprendre.</p> - -<p>— Je te ferai réciter demain matin, dit-il, en -embrassant Jacques ; et dans le rapprochement des -deux figures, leur ressemblance m'apparut plus -évidente.</p> - -<p>Il pleuvait toujours. Dans le silence de la petite -ville et de la maison, les gouttières chantaient, et -leur musique légère, accompagnée du grondement -des ruisseaux précipités en cascade le long des -rues en pente, s'aggravait par intervalles de la sonnerie -lente des cloches appelant les fidèles à l'office.</p> - -<p>— Si vous voulez, me proposa André, nous -monterons dans la chambre en question. Nous y -serons plus seuls.</p> - -<p>Nous montâmes.</p> - -<p>La chambre si jalousement occupée et défendue -par mon ami n'avait en apparence rien d'intime -ni de personnel ; la chambre à louer ; rien de plus. -Le frêne pyrénéen et la cretonne bourgeoise s'y -épousaient en de naïves harmonies, en accords -montagnards que reprenaient, jetés sur la table et -sur le lit, les tapis en lainage bariolés de roses -paysannes. Seule une odeur vague d'ambre et d'iris, -un fantôme de parfum resté au pli des rideaux -révélait la présence ancienne d'une femme.</p> - -<p>Laquelle?</p> - -<p>André Lavernose tournait autour de moi, agité, -nerveux.</p> - -<p>— J'aurais préféré vous laisser ignorer, me dit-il… -Puis après un silence : voilà ma vie depuis -trois ans, mon pauvre ami. Et c'est tant pis pour -moi! J'ai perdu le droit de me plaindre. Vous -devinez, n'est-ce pas? Eh bien! puisque le hasard -vous a mis sur la voie, j'aime autant que vous -sachiez tout. Vous ne m'accuserez pas au moins -de vous avoir trompé, de ne vous avoir montré -qu'aux trois quarts et sous le jour le plus favorable -l'exemplaire d'humanité que je suis ; triste exemplaire -que vous pourrez, exactement renseigné cette -fois, étiqueter et classer selon ses mérites, monsieur -le psychologue!</p> - -<p>Il s'assit en face de moi, de l'autre côté de la -cheminée.</p> - -<p>— Vos malles sont prêtes, n'est-ce pas? Le sermon -commence à peine. Personne ne nous dérangera -jusqu'au passage du train. Voici la chose.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Il y a quatre ans de cela, dans les premier jours -de juin, nous reçûmes une lettre du docteur Estenave, -un compatriote, un parent de ma femme, -établi à Toulouse.</p> - -<p>Il nous envoyait une malade, une convalescente, -et c'était autre chose que notre chambre à louer, — cette -chambre où nous sommes, — qu'il demandait -pour elle, c'était l'amitié de Cyprienne et de -ma belle-mère. Sa cliente en était, assurait-il, tout -à fait digne. Son père, inspecteur de l'enregistrement -à Toulouse, était mort en laissant aux siens -l'apparence et l'habitude d'une vie aisée et pas mal -de dettes. La liquidation avait été désastreuse. -Thérèse Romée était pauvre ; les leçons de piano -qu'elle donnait étaient l'unique ressource d'une -mère incapable de travailler et d'un jeune frère, -écolier de douze ans. Et voilà qu'elle était tombée -gravement malade. Elle allait mieux maintenant ; -mais ses forces étaient lentes à revenir. Au point -où elle en était, l'air d'Argelès la remettrait plus -vite que toutes les drogues. Ah! cet air d'Argelès! -Le docteur y croyait autant et plus qu'à la médecine. -Et il comptait aussi sur la force morale de la -malade : « C'est une courageuse, écrivait-il ; elle -veut guérir ; elle a hâte de reprendre sa tâche, de -se dévouer à son petit monde. Vous la verrez -d'ailleurs, ma chère Cyprienne, et si vous ne l'aimez -pas tout de suite, à la première heure, c'est -que je vous aurai mal jugée l'une ou l'autre, et que -j'aurai perdu la sûreté de mon diagnostic. »</p> - -<p>Un billet de M<sup>me</sup> Romée la mère était joint à la -lettre du docteur, une adjuration pressante où se -voyait cependant un reste d'importance bourgeoise, -le ton semi-protecteur de l'ex-inspectrice habituée -à parler de haut et dont le malheur n'avait pas -corrigé l'attitude.</p> - -<p>Vous dire que l'annonce de l'arrivée prochaine -de M<sup>lle</sup> Romée me ravit serait excessif ; au moins -suis-je certain qu'elle ne me fut pas désagréable. -Dieu sait pourtant si la perspective de cette location -annuelle m'avait charmé jusque-là! C'était -une nécessité de notre budget que je tolérais à -contre-cœur, secrètement enchanté, quand, au -désespoir de ma belle-mère, la chambre du second -ne trouvait pas d'occupant. Comment se fit-il que -cette intrusion d'une étrangère dans notre maison -me parut, cette fois, à peine importune? Comment? -il y a ainsi des moments, des époques climatériques -où des forces obscures en nous et hors de nous -semblent conspirer pour nous pousser vers quelque -orientation nouvelle de notre destinée.</p> - -<p>J'étais arrivé à un de ces tournants de la vie. Un -besoin de nouveauté me tourmentait, me faisait -souhaiter une secousse, un changement, quel qu'il -fût, dans la régularité de mes journées. Mon affection -pour Cyprienne, après avoir été l'unique aliment -de ma vie, tarissait peu à peu, sans que je -m'en doutasse, laissant à mon imagination la -liberté de s'exercer ailleurs, de s'employer à la formation -d'un autre rêve…</p> - -<p>Pour m'achever, mon ami Suchol, le percepteur, -un aimable garçon qui m'aidait à tuer les heures -redoutables de l'après-souper, venait d'être nommé -à Tarbes. Vous qui avez toujours à qui parler, -mon cher Parisien, vous auriez peine à vous imaginer -le vide que peut laisser le départ d'un camarade, -la fin d'une liaison dans le dénuement d'une -existence de sous-préfecture. Ce n'était pas un -aigle, ce Suchol ; mais enfin il causait ; il parlait -d'autre chose que des événements de l'état civil ou -des chances de l'avancement ; son esprit se haussait -à distinguer la prose de la poésie autrement -que par l'inégalité des lignes, et quand je lui avais -débité un sonnet de ma composition, il n'exprimait -pas le regret que le morceau fût trop court. -Ça n'a l'air de rien et c'est énorme, je vous l'assure. -Le départ de ce Suchol avait fini de me démoraliser. -Et je n'avais même pas la consolation du -paysage. Le printemps boudait cette année-là ; les -floraisons avortaient, pourrissaient à peine écloses. -C'étaient des journées de pluie, sans horizon, sans -lumière, un chaos de nuages au ciel, en bas, dans -la vallée, un tourbillon de fumées et de brumes ; -et du matin au soir, cette musique énervante des -gouttières, comme ce soir, — écoutez! — ce sanglot -qui vous poursuit jusque dans le sommeil, -jusque dans le rêve!</p> - -<p>La lettre du docteur fit diversion à la solitude et -à la pluie. Il fallait agir, s'occuper de l'installation -prochaine. Je laissais d'habitude ces corvées à la -compétence et à l'activité de ces dames. Cette fois -je m'offris à les aider ; je rangeai, j'organisai un -peu à mon goût ; oh! rien d'extraordinaire, mais -tout de même le superflu d'une plante verte sur un -guéridon, l'offrande d'un bouquet de lilas sur la -cheminée, le jour où le docteur nous télégraphia -l'arrivée de Thérèse.</p> - -<p>Cyprienne avait été empêchée au dernier moment -d'aller attendre la voyageuse à la gare. J'étais là, -seul, occupé à faire les cent pas sur le quai à peu -près désert à cette époque de l'année, guère plus -animé à l'arrivée du train qu'une cour d'auberge -à l'heure de la diligence. Distrait, je regardais -le ruban léger des rails se perdre en courbe à -quelques pas de moi à travers les bordures des -saules et des peupliers. C'était par là que Thérèse -Romée allait venir. J'essayais de me la représenter. -Sur quelques brèves indications du docteur, je -m'étais fait une image de jeune fille sérieuse, -presque grave, grande, blonde, avec des bandeaux -plats, et des yeux clairs. Et je souriais de ma -déception probable. Le train s'arrêtait ; je vis une -jeune fille se pencher à la portière d'un compartiment -de seconde ; c'était elle évidemment ; elle -était pareille en tout cas au portrait que j'avais -imaginé, avec moins de sérieux peut-être et plus -de douceur, et cette douceur était aussi de la faiblesse. -La fatigue du voyage, un reste de la maladie, -alanguissaient la grâce, amollissaient le sourire -de l'étrangère. Elle eut en quittant la voiture -une défaillance qui l'obligea à s'appuyer de tout -son poids sur la main que je lui tendais pour -l'aider à descendre, et cette minute d'abandon -involontaire donna à notre présentation un air -d'intimité assez étrange. Elle s'excusait en même -temps, se plaignait de nous arriver si peu guérie, -s'inquiétait du mal qu'elle allait nous donner. Je -la rassurai de mon mieux avec des protestations -de dévouement, des mots d'amitié qui m'échappaient -presque, et j'essayais de les atténuer aussitôt, -les trouvant peu en rapport avec ma fonction -d'hôte intéressé, autrement dit de logeur. Le nom -de notre ami commun, du docteur Estenave, à -propos évoqué m'aida à résoudre cette légère dissonance.</p> - -<p>L'omnibus de la gare nous débarquait entre -temps devant notre porte. Et c'était le bon accueil, -les souhaits de bienvenue, les accolades échangées -entre ces dames ; l'installation enfin.</p> - -<p>Le jour tombait quand la voyageuse descendit -de sa chambre. Malgré l'heure tardive et la pointe -de fraîcheur qui montait de la vallée, elle voulut -respirer un moment au grand air avant de se -mettre à table avec nous. Appuyée au bras de -Cyprienne, elle fit quelques pas sur la terrasse. La -fièvre du voyage, l'excitation de l'arrivée la quittaient -peu à peu ; son regard se voilait. Devant le -pays étranger, la haute clôture des montagnes qui -se dressaient au-dessus d'elle, l'avertissant de son -exil, son cœur se serrait sans doute ; elle songeait -à ceux qu'elle avait laissés, à sa mère, à son frère, -à un autre encore peut-être…</p> - -<p>Ses yeux un moment se mouillèrent. Elle s'était -accoudée au mur de la terrasse, et, penchée en -avant, elle regardait vers la vallée. Des gouttes d'or -tremblaient à la cime des peupliers, et à travers la -vapeur légère où se dissolvaient les champs de blé -noir et les prairies, les flaques d'eau, les abreuvoirs -au bord des fermes, les vitres des maisons dans les -hameaux flamboyaient, ressuscitaient la lumière -déjà mourante au sommet de la montagne. La douceur -de la saison attendrissait ces éclats, les enveloppait -de son charme. Libéré de la froidure et de -la pluie, le printemps s'épanouissait ce soir-là, -inaugurait les magnificences de son culte. Les lilas -le célébraient dans les jardins, sur les terrasses. Et -elles le célébraient aussi les plantes lointaines, les -herbes de la montagne, l'armoise et le lotier doré -qui évaporaient à l'air du soir leurs cassolettes -sauvages. Des musiques d'insectes entrecoupées, -haletantes, montaient en même temps en un concert -obscur du fond de la vallée, et sur cette -rumeur on entendait par intervalle l'appel velouté -de la chouette, le son de flûte mystérieux des crapauds.</p> - -<p>Thérèse écoutait, et il me semblait que ces -musiques chantaient pour elle.</p> - -<p>Les sauterelles dans l'herbe et les oiseaux nocturnes -dans les branches lui disaient la douceur de -guérir, la joie de revivre. C'était comme une invitation -au bonheur qui s'insinuait peu à peu, se prolongeait, — je -croyais le voir du moins, — dans -le rêve de l'étrangère.</p> - -<p>— Le nord se dégage, signe de beau temps pour -demain! fit observer ma belle-mère.</p> - -<p>Et Cyprienne :</p> - -<p>— Les nuits sont fraîches, et vous n'avez pas -même un fichu sur les épaules. Que dirait le -docteur?</p> - -<p>— Je rentre, dit Thérèse. Et la figure tournée -vers le mur de la montagne, elle lui envoya, comme -à une personne, un bonsoir amical du bout des -doigts.</p> - -<p>Ce geste me ravit. Il impliquait des goûts communs -à elle et à moi, la certitude d'une entente. -Tout ce que je voyais d'elle, d'ailleurs, m'était un -enchantement ; j'aimais ses mouvements allongés -qu'une timidité subite écourtait quelquefois ; j'aimais -sa voix fraîche, enfantine presque dans le -rire et qui se brisait à la moindre secousse d'émotion. -Il n'y avait pas l'ombre de coquetterie en -elle, à peine de l'élégance, une grâce involontaire -qui n'était que le jeu d'un organisme souple et -délicat. Seules, dans cet ensemble discret, ses -mains trahissaient la royauté de l'artiste. Quand -elle ôta ses gants, au moment de se mettre à table, -il me sembla voir un bijou sortir de son écrin. -Nacrées, soyeuses, transparentes, elles avaient une -vie à elles, une sensibilité qui nuançait, mettait en -valeur les poses les plus simples. Je ne me lassais -pas de les voir agir, et quand elle causait, souligner -ses paroles.</p> - -<p>Elle parlait peu d'ailleurs, et à moins qu'elle -n'y fût obligée, elle ne parlait jamais d'elle. Elle -se tenait plutôt, ce soir-là du moins, en un silence -attentif et bienveillant, la tête inclinée un peu, -comme pour mieux saisir ce qui se disait autour -d'elle. Mais ces dames ne la laissaient pas en repos. -Curieuses comme toutes les personnes qui, ne -lisant pas et ne sortant guère, s'alimentent tant -bien que mal des propos de leur entourage, -Cyprienne et sa mère s'étaient jetées avec avidité -sur cette occasion de bavardages que leur promettait -l'arrivée d'une étrangère. Elles harcelaient -Thérèse, la pressaient de questions sur elle, sur sa -mère, sur leurs relations, sur leur ménage.</p> - -<p>Elle répondait court, un peu lasse à la fin, énervée -de l'enquête. J'en souffrais plus qu'elle. Deux -ou trois fois j'essayai d'intervenir, d'endiguer le -flot ; sans succès. Elle prit alors le parti de se -délivrer toute seule ; elle invoqua pour se retirer -la fatigue du voyage ; et ce fut fini pour ce soir-là -d'entendre la voix de cristal, d'admirer les mains -de l'innocente magicienne.</p> - -<p>On parla d'elle après qu'elle nous eut quittés.</p> - -<p>— Bonne fille, mais par trop économe de sa -langue… fit observer ma belle-mère.</p> - -<p>— As-tu remarqué son corsage? interrogea -Cyprienne. Et sa coiffure? ces paquets de filasse -sur les oreilles ; on dirait qu'elle se fait peigner -par les chats. Quelque mode d'artiste, sans doute…</p> - -<p>— Ne parlez pas trop haut si vous ne voulez pas -qu'elle vous entende, conseillai-je, impatienté.</p> - -<p>Ma belle-mère et Cyprienne continuèrent leur -conversation à voix basse pendant que, distrait, je -surveillais du coin de l'œil le travail de mon petit -Jacques. Il piochait et il écoutait, et de temps en -temps, sans en demander la permission, il ajoutait -une réflexion en marge.</p> - -<p>— A quoi songes-tu, Jacques? lui demandai-je, -comme il s'accoudait, le nez en l'air.</p> - -<p>— Je songeais à Cendrillon, me dit-il. Tu sais, -père, l'image, quand le fils du roi lui essaie la -pantoufle. Eh bien! elle ressemble à M<sup>lle</sup> Thérèse…</p> - -<p>J'embrassai Jacques ; et sa mère, intervenant :</p> - -<p>— Voyez ce qu'il va chercher, ce nigaud, au -lieu d'apprendre sa grammaire! Il s'agit bien de -princes et de princesses. Tu as eu de mauvaises -notes la semaine dernière. Allons, donne le livre à -ton père, et récite, paresseux!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain -ni les jours qui suivirent. Très fatiguée encore, -elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les -instructions du docteur Estenave, elle faisait sa -cure d'air. C'était, le matin, de lentes promenades -de vingt pas où elle essayait ses forces et l'après-midi, -aux heures chaudes, quand le soleil vertical -inondait Argelès, des siestes dans l'ombre immobile -du tendelet de coutil, des lectures sans suite -interrompues à tout moment, distraites par les -riens de la vie autour d'elle, par le festonnement -d'une abeille sur la page commencée, par le spectacle -d'un nuage glissant en face d'elle, de l'autre -côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue.</p> - -<p>Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun -désir de me mêler plus étroitement à ses occupations. -Mon émotion du premier soir s'était calmée. -J'allais et je venais dans la maison ; j'avais repris -mes heures de lecture et de promenade. Il me -tomba ces jours-là quelques corvées de propriétaire, -des réparations urgentes à ordonner, et je -vaquais à ces soins avec une liberté d'esprit, un -entrain qui ne m'étaient pas coutumiers en pareil -cas. Aucun effort ne me coûtait ; je sentais en moi -une plénitude, une surabondance de vie qui me -soulevait, me portait au-dessus des obstacles. L'arrivée -de l'étrangère avait fait ce miracle. L'approche -seule de la passion m'avait transformé, -avait tout transformé autour de moi. Jamais -Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la -vie de province et de famille ne m'avait semblé -meilleure. Je débordais d'optimisme.</p> - -<p>Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas -Thérèse, ne faisant rien ou presque rien pour lui -plaire, je me croyais pourtant assuré de ses bonnes -grâces, je ne doutais pas un instant de notre -mutuelle sympathie. Non par fatuité, vous me connaissez -suffisamment pour que je n'aie pas besoin -de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se -subordonnait à mon rêve. Je m'étais créé, d'après -mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse idéale ; -et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore -plus qu'avec la Thérèse vivante.</p> - -<p>C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait -auprès d'elle…</p> - -<p>Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès -le premier soir, la prenait chaque jour davantage. -Entre les lectures et les siestes, ces existences -devant elle la captivaient. Elle était curieuse de -pouvoir nommer ces inquiétantes voisines. Et -comme ma belle-mère et ma femme n'étaient -jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais -seul en état de les lui présenter.</p> - -<p>C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des -jardins d'Argelès, et immédiatement au-dessous, -le bariolage des villas et des parcs : un horizon -d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure -entre des mamelons étagés en écran, comme -pour épargner aux hôtes la sublimité des pics, le -lyrisme fatiguant de la haute montagne.</p> - -<p>Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision -d'une nature un peu factice, faite pour les yeux à -demi fermés de la sieste, pour le balancement du -rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite -pour aller vers l'idylle rustique, épanouie en face -d'elle sur les pentes du Davantaïgue. Là c'était -côte à côte, selon les reliefs ou les pentes, l'animation -des cultures ou le silence visible de la vie -bocagère, la paix des solitudes rocheuses habitées -par les châtaigniers et les bouleaux. La verdure -des prairies alternait avec la maturité blonde des -champs de seigle, et la course des gaves se laissait -deviner à l'abondance de l'herbe et des feuillages -qui accompagnaient leurs rives. Des clochers -naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient -à travers les bordures ; des luisants d'ardoise, des -blancheurs de crépi éclataient parmi la floraison -des jardins ; des villages, des hameaux s'égrenaient -en chapelet au bord des routes.</p> - -<p>A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la -brèche fauve d'une carrière ouverte au-dessus de -l'église ; plus bas, à droite, c'était, presque au -niveau du gave, les maisons blanches de Préchac. -Le manoir lézardé de Couhite cachait un peu plus -loin sa déchéance dans l'ombre moisie de son -vieux parc de marronniers et de cyprès ; et tout à -fait au fond de la vallée, sous les mornes de Soulom, -la ruine de Baucens grimaçait dans le lierre. -Toute la vie humaine, celle de maintenant et celle -de jadis, était enfermée dans ces limites.</p> - -<p>Au-dessus, c'était le royaume de l'herbe ; le -vêtement des pelouses sur les épaules, sur les -reins, sur la nudité de la montagne. A peine si la -vie pastorale faisait trace dans ces solitudes ; une -fumée verticale marquait seule, évaporée dans le -calme des soirs, l'emplacement d'un feu de pâtre, -et tout le parcours d'un troupeau dans un après-midi -tenait, vu de la terrasse, dans l'écartement de -deux branches d'un lilas voisin du fauteuil où -Thérèse était assise. Mais pendant que la race -humaine disparaissait humiliée dans l'ampleur du -pacage, les montagnes vues de loin, dans leurs -traits essentiels, prenaient une personnalité étrange.</p> - -<p>Indolent, la tête soulevée à peine au-dessus de -l'herbage, le Davantaïgue était le géant débonnaire, -ami de l'églogue, nourricier du peuple heureux -des vaches et des brebis. Tout autre apparaissait -son voisin, le Léviste. Isolé, — tel un roi en exil, — au -fond d'un cirque d'éboulis et de raillères, il -portait haut sa couronne barbare à cinq pointes -où l'aube mettait la splendeur de ses joailleries. -Au delà, c'était le pic d'Esquerre, un violent qui -lardait le ciel des deux pointes de sa fourche ; plus -loin, entrevu comme par la fente d'une muraille à -travers les sombres défilés qui vont à la vallée de -Luz, surgissait le Maucapéra, — le mauvais prêtre, — un -nom et une figure d'épouvante, et plus -reculée encore, pâle de son éloignement, pointait -la pyramide sauvage du Bergonz de Barèges. Là -se fermait, gardée par ces noirs geôliers, Soulom -et Villelongue, la porte bleue du rêve ; les montagnes -plus proches se pressaient échafaudées en -escalier gigantesque ; le Viscos sur le Soulom, le -Cabaliros sur les mamelons herbeux de Saint-Savin -et d'Arcizan-dessus. Et, coupé par l'angle d'un toit, -le décor s'arrêtait brusquement.</p> - -<p>Thérèse se plaisait à voyager en idée à travers -ces pays, à les visiter en détail. J'étais son guide ; -je refaisais avec elle, — et elle pouvait les suivre -des yeux sur la carte vivante étalée devant nous, — mes -courses d'autrefois : Isaby, le Léviste, -Villelongue… Je lui disais les départs d'avant -l'aube dans la vallée froide où veillent les clartés -lunaires, et les villages endormis où s'égoutte -dans le marbre la fontaine monotone ; bientôt la -montée, l'obscurité des sapinières traversées par -la fuite blanche des cascades, et plus haut, à -l'orée du pacage, le réveil des troupeaux secouant -la rosée nocturne, l'angélus des sonnailles balancées -à l'allure lente des vaches, au pas sommeillant -des brebis ; encore la montée, les pentes rases des -gazons égratignés par les foulées des bêtes, les -cirques sans arbres où dans l'eau morte fleurit un -lis solitaire, les plateaux d'herbe molle où s'alanguit -le gave, ses bras indolents autour des îles -rocheuses habitées par les pins rouges, les entrées -de vallons avec des buissons de roses en arcades -comme des portiques de paradis, les iris, les rhododendrons -en corbeilles dans le jardin des pelouses, -les lacs comme des émaux bleus, en collier, en -agrafe au creux d'une gorge, à la rondeur d'un -promontoire, et la large échancrure de la brèche, -la ligne souple du col comme un balcon sur -l'abîme subit des précipices.</p> - -<p>Je lui disais encore l'approche redoutable des -sommets, la fin des arbres, la mort de l'herbe, -l'exil des couleurs. Je faisais défiler devant elle la -blancheur funèbre des couloirs de neige entre les -murailles de granit ou de schiste, la désolation -des raillères, et, plus haut encore, l'horreur des -glaciers, la gueule béante des crevasses. Puis -c'était l'escalade suprême, l'obstacle décourageant -des cheminées, des aiguilles verticales, l'orgueil -de la victoire enfin, l'enivrement de l'espace sans -limites, la royauté d'une minute sur le pâle troupeau -des montagnes en fuite dans l'éther.</p> - -<p>Thérèse ouvrait de grands yeux. C'était presque -trop de plein air pour elle, pour l'enfant des villes -qui jusque-là n'avait connu de la campagne que la -pelouse des dimanches, les fleurs de square, le peu -qui pénètre du ciel et des saisons dans la fente des -rues, dans le corridor des promenades publiques.</p> - -<p>Ces sublimités la fatiguaient ; elle souhaitait -redescendre, entrer dans les maisons, connaître la -vie des gens de la montagne ; et pour la contenter -je lui racontais ma vie à moi, celle que j'avais -menée enfant au village de Marsous ; je lui expliquais -les usages anciens et les nourritures traditionnelles.</p> - -<p>Elle écoutait ravie :</p> - -<p>— Quand je serai tout à fait guérie, me dit-elle, -vous me conduirez à Marsous ; je veux m'asseoir -dans la cheminée, sous la chandelle de résine ; -vous me le promettez, n'est-ce pas? Et nous ferons -sauter des crêpes de blé noir!</p> - -<p>— Marsous est loin, et c'est un vilain endroit, -intervenait Cyprienne, occupée à côté de nous à -étendre du linge sur la terrasse. Pas la peine de -vous déranger pour manger des crêpes de blé noir, -mademoiselle Romée! Nous en préparerons ici, et -nous aurons du bon sucre, pour les accommoder -au lieu du miel qu'emploient ces sauvages de là-haut.</p> - -<p>— Et justement, c'est le miel qu'il me faut, -riposta Thérèse ; et la chambre avec les solives -noires, la croisée à meneaux et le parquet en -pierre…</p> - -<p>— Allons! je vois que vous avez, vous aussi, la -manie des antiquailles, reprit Cyprienne en haussant -les épaules. Chacun son goût : vous vous -entendriez mieux là-dessus avec André qu'avec -moi!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Le premier regard de Thérèse, chaque fois -qu'elle entrait au salon, était pour le piano, un -Érard hors d'âge, précieusement enveloppé dans -son fourreau de lustrine. Elle l'avait ouvert une -fois, avait essayé un accord du bout des doigts, -sans s'asseoir, et l'avait refermé aussitôt, comme -si elle craignait de succomber à la tentation : -Quand vous serez remise assez pour aller à pied -d'Argelès à Pierrefitte, alors, mais alors seulement, -je vous permets la musique, avait recommandé le -docteur. Et elle respectait la consigne. Non pas -sans ronger son frein, cependant.</p> - -<p>— Avez-vous peur du piano, monsieur Lavernose? -me demanda-t-elle un jour. Et comme je -me récriais : Je veux dire, êtes-vous capable de -supporter une heure de gamme chaque matin? -expliqua-t-elle. Pendant que ces dames seront à la -messe? Vous comprenez que je ne veux pas leur -imposer ce supplice. Mais vous? Oh! soyez tranquille ; -je ne suis pas encore assez bien pour commencer!</p> - -<p>En attendant de jouer, elle lisait. Avec le roman -commencé, elle descendait chaque matin un peu -de musique, une partition de Wagner, un cahier -de Schumann ou de Chopin. Et en les étudiant, -attentive, la tête un peu penchée comme elle en -avait l'habitude, elle me montrait une figure que -je ne connaissais pas encore, une expression différente -de l'air enjoué, paisible, un peu distrait qui -lui était habituel. Les sourcils se fronçaient, le -regard s'isolait, plongeait dans le texte. Et tout à -coup, à une secousse d'émotion, d'admiration plus -forte, le visage changeait, se troublait, bouleversé, -animé d'une autre vie, d'une vie meilleure. Elle -s'arrêtait de lire ; son regard allait de la musique -vers la montagne. La phrase commencée se prolongeait -en un plus ample accord dans l'universelle -harmonie.</p> - -<p>Un soir, comme je revenais de la gare, — la -journée était orageuse, et pour faire plus court, -j'avais pris le chemin du rempart qui passe en -contre-bas de la maison, — une musique de piano -vint à ma rencontre. Je me hâtai de monter l'escalier -pratiqué dans l'épaisseur du vieux mur qui -donne accès à la terrasse, et arrivé à la dernière -marche, je m'arrêtai pour écouter. La porte à -vitres du salon était grande ouverte et je ne perdais -pas une note de l'air que jouait Thérèse. -C'était un trait rapide, saccadé comme un battement -de fièvre, qui se précipitait, roulait d'octave -en octave, apaisé un moment en accords graves et -qui, après cette brève reprise d'haleine, repartait -en une fuite désespérée jusqu'à la conclusion -solennelle de l'accord final.</p> - -<p>Une difficulté de doigté accrochait chaque fois -la pianiste à la même note ; une difficulté choisie -à dessein sans doute, pour éprouver ses forces de -convalescente ; et l'épreuve avait l'air de tourner -mal. Tantôt elle ralentissait la mesure pour mieux -étudier l'obstacle, tantôt, lancée à toute vitesse, -elle essayait de l'emporter ; mais comment qu'elle -l'abordât, c'était chaque fois la même défaillance -de sa main droite, la même déchirure dans la broderie -vertigineuse. A l'angoisse du motif se joignait -bientôt l'angoisse de l'exécutante. Les doigts -étaient rouillés ; fébriles et raides, ils ne savaient -plus obéir. Les tentatives se succédaient désordonnées, -sans méthode, de plus en plus malheureuses. -Puis ce fut comme une rature biffant la phrase mal -venue, une dissonance assénée au clavier. Rien -ensuite. Je m'avançai. Thérèse eut un sursaut en -m'apercevant.</p> - -<p>— Je vous ai assommé sans le savoir, me dit-elle ; -excusez-moi. C'est ce maudit prélude… J'ai -voulu voir ; impossible. Il y a là un trait, une malheureuse -quinte plaquée sur les touches noires ; -et cette main, cette vilaine main ne veut pas marcher…</p> - -<p>— Elle marchera, lui dis-je. Et nous n'en dirons -rien au docteur Estenave. Mais en attendant de -dompter Chopin, si vous essayiez d'autre chose? -l'andante de la symphonie à la Reine, par exemple ; -voilà ce qu'il vous faudrait aujourd'hui : de la musique -pour convalescente.</p> - -<p>Thérèse se récusa d'un geste. Et j'insistai.</p> - -<p>— Une page de Schumann alors.</p> - -<p>J'ouvris le cahier : elle attaqua les premières -mesures du <i>Souvenir</i>. Et ce fut un ravissement. -J'avais entendu au casino de Bagnères plusieurs -des maîtres contemporains, un Planté, un Schuloff, -un Ritter. Ce jour-là, cependant, il me sembla que -j'entendais pour la première fois de la musique ; -je veux dire de la musique pour moi, dans la -nuance juste de mes sentiments et de mes rêves.</p> - -<p>Oh! ce motif du <i>Souvenir</i>! Après quatre années -écoulées, il chante encore en moi, aussi troublant, -aussi tendre qu'à la première heure. J'entends, je -revois. Dans la chaude pénombre du salon, je -revois Thérèse penchée sur le clavier, je suis le -jeu délicat de ses mains, l'expression changeante -de son visage. Le <i>Souvenir</i>! C'est au début comme -une évocation. Le fantôme gracieux et triste apparaît, -si léger d'abord! Il fuit, il s'évapore, il -revient ; il se fixe enfin. La phrase, plus longuement -modulée, plane un moment, immobile ; le -sentiment se solennise en l'ampleur d'un rite, d'un -serment de fidélité éternelle.</p> - -<p>— N'est-ce pas que c'est beau? me dit Thérèse, -le dernier accord expiré ; et elle relevait la tête.</p> - -<p>Ses yeux étaient humides ; les miens avaient -peine à retenir des larmes. Je ne sais pas ce que -je lui répondis. Cette émotion éprouvée en commun -me troublait un peu, je sentis que mon trouble -la gagnait à son tour.</p> - -<p>Elle tourna la page, joua une pièce à la suite, -puis d'autres. Ses doigts couraient, déliés, heureux, -sûrs de leurs effets. Les avait-elle choisis à dessein? -C'étaient maintenant des rythmes de danse, des -broderies légères, des choses ailées et éphémères, -vols de libellules sur des fleurs, rondes enfantines, -glissements vaporeux d'elfes ou d'ondines. Mais -sous cette avalanche de phrases gracieuses où la -virtuosité seule s'employait, le motif du <i>Souvenir</i> -persistait en moi et l'impression de cette rencontre -pour la première fois de nos deux sensibilités.</p> - -<p>Thérèse s'arrêtait, fatiguée. Et des applaudissements -éclataient sur la dernière mesure.</p> - -<p>Cyprienne, entrée derrière nous, sur la pointe -du pied, complimentait la pianiste.</p> - -<p>— Cette fois, vous voilà guérie tout à fait, mademoiselle -Thérèse. Pour tricoter de cette vitesse-là, -il faut avoir des doigts et du souffle.</p> - -<p>— Jésus-Maria! survenait ma belle-mère, notre -piano ne s'était pas encore trouvé à pareille fête. -Quel poignet vous avez, mademoiselle Romée! A -vous voir, on ne dirait jamais… Les bobèches en -tremblaient tout à l'heure…</p> - -<p>— Moi, reprenait Cyprienne, quand je prenais -des leçons au couvent, ma main gauche était tout -le temps en retard. Ce que j'ai attrapé de coups de -règle sur les doigts! Je me souviens, quand je -perfectionnais le <i>Dernier Regret</i> de Patrice Valentin, -le thème allait encore ; mais après, impossible ; -il fallut y renoncer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Thérèse sortait, maintenant. Des promenades -d'une heure, des flâneries dans les rues, autour de -la ville, au bras de Cyprienne ou de ma belle-mère.</p> - -<p>Le vieil Argelès l'enchantait. Elle aimait les -pignons aigus, les galeries à balustres découpés, -les ruelles en escaliers, les jardins naïfs fleuris de -passe-roses et de coquelourdes. Elle s'étonnait -comme au premier jour du décor des montagnes -qui flottait au-dessus des maisons, attirant et irréel -comme un mirage.</p> - -<p>Plus banal, avec la polychromie de ses villas et -ses larges avenues rayonnantes, pareilles aux rues -improvisées de quelque capitale exotique, l'Argelès -neuf lui donnait l'amusement de la vie des eaux ; -il y avait le mouvement encore bien restreint des -baigneurs et des baigneuses aux abords des -Thermes, la partie de lawn-tennis : des gestes -blancs sur la pelouse verte d'un parc, et le déballage -multicolore de quelque porte-balle toulousain -costumé en Espagnol.</p> - -<p>Mais à mesure que les forces lui revenaient, -Thérèse souhaitait d'allonger ses parcours. Elle en -avait assez des traîneries sur les trottoirs, des -bavardages au seuil des portes, occupation et -agrément des promenades bourgeoises. Ces dames, -par malheur, n'étaient pas grandes marcheuses, -excursionnistes encore moins. Sauf un voyage -annuel à Marsous et quelques déplacements d'une -heure pour aller à Lourdes, elles ne franchissaient -jamais les limites de l'octroi. Au delà, c'était le -danger ou la fatigue. Cyprienne avait peur des -troupeaux de vaches en liberté sur les routes ; sa -mère avait les pieds tendres. Et la montagne les -intéressait médiocrement. Elles en voyaient un -assez joli morceau sans se déranger, accoudées au -parapet de leur terrasse. D'ailleurs le train de la -vie quotidienne les retenait : les exercices de piété, -les lessives, le jardinage. Elles se déchargèrent sur -moi du soin d'accompagner Thérèse.</p> - -<p>— André vous suivra, lui proposa Cyprienne ; il -n'a rien à faire, lui, et il connaît par cœur toutes -les pierres de la montagne…</p> - -<p>— Vous avez les mêmes goûts d'ailleurs, ajouta -ma belle-mère ; vous aimez les cailloux et les -arbres. Vous pourrez vous enthousiasmer ensemble.</p> - -<p>Nous ne sortions pourtant pas seuls. La classe -de Jacques finissait à quatre heures : nous allions -le prendre chaque soir à la sortie du collège, nous -l'emmenions avec nous.</p> - -<p>Le soleil était encore un peu haut ; nous cherchions -l'ombre du ravin de l'Aïroulat, nous -montions la pauvre rue du faubourg, le long des -logis humides, où, dans un jour de cave, travaillent, -avec le claquement en mesure de la -navette ou le ronflement de la roue, des tisserands -et des tourneurs.</p> - -<p>Un sentier continuait la rue, un passage étroit -pavé de rochers, bordé de noisetiers et de houx. -Et tout de suite les cultures commençaient. C'étaient -dans des clos étroits ceinturés d'arbres, tantôt -quelques sillons de maïs ou de pommes de terre, -tantôt des prairies ombragées de châtaigniers ou de -hêtres groupés au hasard de la pente. L'herbe -était alors en pleine maturité. Les clos s'animaient -du bruit des fauchaisons, des éclats de voix des -faucheurs et des faneuses. Les claies étaient ouvertes, -et dans l'ombre noire des bordures se -voyaient les vestes des travailleurs posées à terre -à côté de la gourde.</p> - -<p>Nous montions plus haut, nous arrivions jusqu'à -la solitude de la châtaigneraie. Là, sous le couvert -des hautes arcades de verdure bruissant au-dessus -de nos têtes, nous cherchions la bonne place, -l'appui d'un rocher, l'ouverture d'une perspective, -d'un morceau de vallée lointaine apparu entre -deux branches. Jacques, un peu à l'écart, tirait -un livre du cartable, étudiait sa leçon. Et l'heure -passait, s'écoulait, légère, en bavardages coupés -de contemplations muettes, de brusques silences. -Nous nous taisions et le printemps parlait à son -tour ; une vague ivresse nous venait avec l'odeur -de l'herbe mûre, avec les souffles alentis qui soulevaient -à peine les feuilles des châtaigniers, avec -la musique des sources qui, au-dessus, au-dessous -de nous, couraient, s'épanchaient dans les rigoles -d'arrosage.</p> - -<p>Jacques, fatigué d'étudier, s'amusait à cueillir -des bouquets pour Thérèse ; il rapportait des fleurs -à brassées, et quelquefois, en manière de jeu, il les -lui jetait, les secouait en pluie sur sa figure, sur -ses épaules. Les fleurs s'accrochaient en grappes -à ses cheveux, aux plis de son corsage, et ces -guirlandes lui faisaient comme un vêtement de -symbole, la robe couleur du temps de quelque fée -printanière.</p> - -<p>Les congés du jeudi et du dimanche nous donnaient -un peu plus de large. Nous explorions, ces -jours-là, les pentes boisées qui dominent Argelès. -Quittant les routes frayées, nous nous lancions à la -découverte dans les sentiers de bûcherons ou de -pâtres qui grimpent à travers les châtaigniers et -les hêtres, jusqu'aux premiers mamelons du Gez. -Le sentier, quelquefois, se trouvait être un ancien -chemin d'exploitation qui s'arrêtait court devant -une charbonnière abandonnée. De l'herbe grêle -avait poussé sur l'emplacement du fourneau ; un -léger duvet de graminées flottait sur la hutte en -décombres, et Thérèse s'attendrissait à des restes -de vie humaine laissés par les charbonniers : un -chiffon dans l'herbe, une poupée naïve oubliée -dans la litière pourrie qui souillait le sol de la -cabane.</p> - -<p>Nous poussions au delà ; nous escaladions un -ravin, nous remontions la pente d'un ruisseau. -Les fleurs déjà flétries, montées en graine dans la -vallée, s'épanouissaient encore là, retardées par -l'obscurité des feuilles, entretenues par la fraîcheur -de l'eau vive. Les larges ombelles de l'angélique -s'étalaient au bord des cascatelles en miniature ; -les hampes fleuries des renouées, des épilobes -s'érigeaient autour des vasques où le ruisseau apaisait -un moment sa course ; et tout le long, entre -les pierres, c'étaient des traînées bleues de véroniques, -des traînées roses de silènes. Thérèse les -moissonnait à poignées, en emplissait le creux de -son ombrelle, pendant que Jacques assauvagi, -grisé de plein air, bondissait, voltigeait au-dessus -des blocs de granit, bravait la colère futile du petit -gave.</p> - -<p>C'étaient des heures d'enchantement, d'accord -intime avec la montagne. La vie des plantes amusait -Thérèse. Elle voulait savoir le secret des -germinations lentes sous la neige, des éveils subits -à la tiédeur des avrils. Et les bêtes, les petites -existences au ras de terre, que devenaient-elles -pendant la longue nuit de décembre? La chère -âme s'apitoyait sur elles, s'intéressait aux industries -par où elles se défendent contre l'inclémence des -saisons ; elle s'émerveillait du cercueil d'herbe -sèche et de feuilles où se pelotonne le hérisson, du -nid feutré de mousse où hivernent les écureuils. -Elle me questionnait comme une enfant, avec une -belle clarté dans ses prunelles limpides, toujours -prêtes à s'humecter de tendresse. La nature n'était -pas seulement pour elle un spectacle ; son cœur y -prenait part autant que ses yeux. Et son cœur -choisissait. Végétaux ou animaux, sa préférence -allait toujours aux plus humbles, aux êtres désarmés, -aux enfants. Les agneaux la touchaient plus -que les brebis, l'hysope plus que le cèdre. Et je me -souviens encore de son enthousiasme quand je lui -racontai le sauvetage d'une coccinelle que j'avais -recueillie un jour en pleine bourrasque de neige, -sur le glacier du Vignemale.</p> - -<p>Thérèse me questionnait ; Jacques folâtrait devant -nous, et, en accompagnement à notre bavardage, -s'activait le babil du ruisseau. Le ruisseau -se taisait le premier. C'était la source, le lieu du -goûter, de la sieste sous les verdures plafonnantes -des hêtres d'où s'échappaient, secouées par moments -sur nos têtes, des cascades de lumière. Nous ne -parlions plus alors ; Jacques, surpris par la fatigue -en pleine effervescence de cris et de gestes, s'assoupissait -sur le gazon ; Thérèse et moi nous poursuivions -nos propos interrompus, dans des rêves -parallèles.</p> - -<p>L'air plus vif, l'allongement des ombres sur la -pelouse nous avertissaient de descendre. Et c'étaient -les mélancolies du retour, le paysage autrement -vu, décoloré en même temps que nos âmes qui se -repliaient sur elles-mêmes, comme lasses de bonheur.</p> - -<p>Au sommet d'un mamelon, à un tournant du -sentier, très bas, sous nos pieds, apparaissait Argelès. -Les ardoises luisaient au soleil, des volées -blanches de pigeons planaient autour des colombiers, -et, dans le dédale des rues, à travers les -maisons en grappes, comme des têtes dans une -foule, Thérèse s'amusait à chercher le toit de notre -logis.</p> - -<p>— Voilà chez nous! indiquait-elle du doigt, et -en même temps une tristesse passait dans son -regard… chez vous, se reprenait-elle ; dans quelques -jours je serai loin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Peu à peu, par morceaux, Thérèse me racontait -sa vie, ses années d'apprentissage au Conservatoire -de Toulouse, ses débuts de professeur, les -traverses d'une existence pas bien longue et déjà -tourmentée.</p> - -<p>Elle en parlait d'ailleurs sans se plaindre. La -pensée d'être utile aux siens lui rendait ces corvées -légères. Active, résignée, elle faisait bon visage aux -caprices de la clientèle, aux prétentions bourgeoises -de sa mère, plus exigeante, plus difficile à vivre -que sa fille. Thérèse prenait son mal en patience. -Le malheur ne l'avait pas aigrie, il l'avait mûrie à -peine. Elle était restée l'enfant soumise, la bonne -écolière, celle qui obéit et qui accepte.</p> - -<p>L'initiation artistique elle-même, si dangereuse -aux jeunes filles dont elle exalte la sensibilité nerveuse, -ne l'avait ni desséchée, ni déséquilibrée. -Son cœur était resté pur, sa tête sage. Un fond de -rêverie, un besoin de solitude intérieure l'avaient -protégée, avaient tout au moins adouci pour elle -les duretés de la profession. Contre les injustices -des maîtresses, contre les jalousies et les trahisons -des camarades, elle avait eu le refuge de la musique. -Avec le commentaire du piano, ses souffrances -prenaient la douceur d'une mélancolie ; -elles participaient à l'irréalité des mélodies et des -rythmes.</p> - -<p>Et c'était un peu mon histoire ; je me retrouvais, -je me reconnaissais en Thérèse. Ce que la nature -avait été pour moi, la musique l'avait été pour -mon amie. Au premier éveil, si vague, de la sensibilité -adolescente, Mozart avait été l'initiateur ; -les désirs sans objet, les fièvres d'une heure de -l'apprentie pianiste s'évaporaient dans la grâce -fluide de ses mélodies. Plus tard Beethoven l'avait -remplacé ; mais il était trop grand celui-là, pas -assez à la portée des menus chagrins, des légères -émotions d'une jeunesse paisible ; son règne avait -été court. Et Schumann était venu. Et il avait été -le maître définitif, le confident, le consolateur. Ses -inspirations si touchantes ennoblissaient les besognes -quotidiennes ; elles étaient comme la giroflée -sur la fenêtre de l'ouvrière ; aux heures troubles, -elles donnaient le bon conseil, suggéraient la résignation, -la fuite dans le rêve. Schumann était -l'ami et Chopin le tentateur. Il attirait et il inquiétait -Thérèse. Ses mazurkas, ses préludes, ses -nocturnes, c'était l'orage et le vertige, c'était l'inconnu -de la passion, et la jeune fille hésitait sur -le seuil.</p> - -<p>J'écoutais Thérèse, et, à mesure que ces confidences -me faisaient entrer dans sa vie, il me semblait -y trouver plus de conformité avec la mienne. -C'était comme une prédestination. D'une sensibilité -précoce l'un et l'autre, nos enfances avaient subi -les mêmes crises, nos jeunesses avaient eu les -mêmes rêves. Pour elle comme pour moi, les sensations -et les sentiments étaient étroitement associés. -Les odeurs, les musiques agissaient fortement -sur nous ; les odeurs surtout. Des fragments de vie -ancienne, des états d'âme oubliés, nous revenaient, -subitement évoqués par un parfum. La religion se -résumait dans l'encens, les vacances dans l'arome -des fruits mûrs, les logis eux-mêmes dans une combinaison -de senteurs indéfinissable et précise, qui, -respirée après de longs intervalles, nous rendait -nos émotions de jadis.</p> - -<p>Ces similitudes nous ravissaient. Ces communions -d'une minute, ces étreintes d'âme nous -donnaient presque le frisson d'une caresse.</p> - -<p>Ainsi dévoilée, communiquée dans le plus intime -de son être, Thérèse m'attirait encore davantage. -Sa beauté se complétait, s'ennoblissait du reflet -de sa vie intérieure. La courbe de ses lèvres, la -flamme ou la brume de ses yeux s'immatérialisaient, -prenaient une valeur morale de générosité ou de -tendresse. Elle me semblait à la fois plus inaccessible -et plus digne d'être aimée. Et mon admiration -croissait, se haussait à sa mesure. Le culte -grandissait avec l'idole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>J'aurais voulu pouvoir fixer pour vous quelques -moments de ce court passage, où sans arrêt, par -une progression de nuances insensibles, notre -camaraderie tournait si rapidement à l'amour. -Comment m'échappèrent à mesure qu'elles se succédaient -ces nuances indicatrices, je m'en étonne -aujourd'hui. Évidemment, pour ce qui me regardait, -l'amitié était dépassée depuis longtemps. -Depuis ma première rencontre avec Thérèse, -chaque journée qui s'était écoulée, chaque contact, -avait développé l'impulsion.</p> - -<p>Ces contacts, j'ai tenté de les noter plus tard ; -mais ce recensement n'avait, ne pouvait avoir de -signification que pour moi. Entre la cause et l'effet, -entre l'incident et l'émotion, l'écart est si fort, en -pareil cas, que l'explication n'explique rien. Pour -saisir le rapport, il faudrait y ajouter certaines -harmonies d'heure, de couleur, de sentiment, pas -faciles à apprécier, et qui, les eût-on définies pour -soi, resteraient peut-être obscures pour les autres. -On dirait vraiment que la vie recommence pour -chaque amoureux et à chaque fois qu'il aime. L'expérience -acquise y est inutile. L'amoureux voit et -entend autrement que les autres et que lui-même.</p> - -<p>Essayez de vous rappeler ce que vous avez -éprouvé vous-même quand vous aimiez ; ce sera -encore le meilleur moyen de me comprendre. Souvenez-vous -comment elle vous regarda tel jour, de -telle façon, et il vous sembla que vous voyiez ses -yeux pour la première fois ; comment tel autre -jour elle vous parla, — de quoi? il n'importe guère, — et -le timbre de sa voix vous remua jusqu'à la -dernière fibre.</p> - -<p>Les raisons du cœur sont mystérieuses. Et c'est -pourquoi nous fûmes si tardivement avertis l'un -et l'autre de ce qui se passait en nous. Pour Thérèse -surtout, rien de plus plausible que la tranquillité -de sa conscience. De quoi se serait-elle alarmée? -C'était sa pureté même, son ignorance totale -du mal qui la mettaient en péril. Sa volonté d'ailleurs -n'avait eu aucune part à nos fréquentations ; -les circonstances avaient tout fait. Sa maladie, nos -relations communes avec le docteur Estenave -avaient rapproché nos existences. Nos promenades -même avaient été ordonnées par le docteur, et ce -n'était pas Thérèse, c'était Cyprienne qui avait -exigé que nous les fissions ensemble. Tout cela -était fort innocent à coup sûr. Et Jacques n'était-il -pas là avec nous? Sans doute la chère enfant avait -du plaisir à se communiquer à moi, à m'écouter. -Plaisir permis. L'amour, le peu du moins qu'elle -en avait vu et entendu, ne ressemblait guère à -cette intimité. Elle avait surpris ses camarades du -Conservatoire glissant des billets doux dans leur -manchon, elle avait entendu sans le vouloir les propos -que des messieurs bien mis leur soufflaient -dans le cou, le soir au coin des rues. Évidemment, -il n'y avait rien de commun entre moi et les amoureux -de ces demoiselles. La sécurité de Thérèse -était, devait être complète.</p> - -<p>La mienne, à vrai dire, était moins excusable. Je -me sentais vaguement en péril. Mais je pensais -m'arrêter à temps, je me fiais à ma prudence pour -ne pas dépasser certaines limites. Mes précédentes -expériences me rassuraient plutôt à cet égard ; elles -ne me laissaient pas prévoir la gravité du danger. -Elles avaient toutes abouti jusque-là aux dénouements -les plus faciles. A l'inclination rapide avaient -succédé, par des transitions régulières et normales, -la séparation et l'oubli. Et sans doute il n'en serait -pas tout à fait de même cette fois. L'attrait plus -fort, le choix plus motivé entraîneraient d'autres -suites ; l'amitié resterait après la séparation, mais -sans honte et sans remords. C'est ainsi que -d'avance j'avais arrangé les choses.</p> - -<p>Et attendant, je n'avais qu'un regret, c'était de -voir approcher la fin de mon rêve. L'air d'Argelès -avait fait merveille ; Thérèse se rétablissait à vue -d'œil ; sa guérison complète n'était plus que l'affaire -de quelques jours. Chaque matin, en la -revoyant, je constatais les progrès de sa résurrection, -et chacun de ces progrès me disait la fragilité -de mon bonheur. Encore une semaine, et le docteur -signerait sa feuille de route à Thérèse.</p> - -<p>Les premiers temps après son arrivée à Argelès, -elle était pressée de repartir, elle comptait les jours, -se plaignait de la longueur de la cure ; puis à -mesure que l'échéance se rapprochait, son impatience -avait fait place à un autre sentiment qu'elle -n'exprimait pas, mais qu'elle me laissait deviner. -D'un commun accord nous écartions autant qu'il -dépendait de nous l'inévitable perspective, nous -ramenions notre pensée vers la minute présente, -nous bornions nos projets au plus proche lendemain. -Nous étions comme ceux qui ont, à l'aventure, -escaladé un sommet et qui se tiennent là -étonnés et ravis, n'osant pas risquer un mouvement, -ni même regarder au delà, de peur d'être précipités -dans le vide.</p> - -<p>Pour moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais -éprouvé rien de pareil. C'était déjà l'amour évidemment, -mais à demi inconscient, encore dans le -rêve.</p> - -<p>Quel moment, cher ami, quel mystère! Et savez-vous, -quand j'essaie de l'étreindre, ce qui me -revient de cette inoubliable époque de ma vie? -Ceci seulement : un parfum d'ambre et d'iris qui -était son parfum à elle, l'odeur qu'elle mettait à -ses mouchoirs. Et il me semble que c'était l'odeur -même du bonheur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>C'était trop beau, n'est-ce pas, cette idylle promenée -à travers le jardin en fleurs de la montagne. -Hélas! la conscience allait venir et la douleur avec -elle. Ce fut la jalousie qui m'ouvrit les yeux, qui -m'obligea de mesurer la violence du sentiment qui -m'unissait à Thérèse. En me racontant sa vie de -famille, elle m'avait nommé, parmi les très rares -intimes qui fréquentaient dans la maison, un jeune -homme, Marc Échette, un ami d'enfance retrouvé -à Toulouse où il suivait les cours de la Faculté -des lettres comme boursier d'agrégation. C'était, -paraît-il, un aimable garçon, d'un caractère énergique -et d'une belle intelligence. Sans fortune, -fils d'un très modeste contrôleur des contributions -maintenant à la retraite, il avait senti de bonne -heure l'aiguillon de la nécessité ; et il avait poussé -droit son sillon, les yeux fixés sur le but, sans -une distraction, sans une défaillance. Le but approchait. -Encore un effort, et il allait entrer, la tête -haute et le cœur ferme, dans la carrière où il s'était -assigné la place la plus brillante, certain qu'il -était de la conquérir.</p> - -<p>Thérèse l'avait en très grande estime ; elle admirait -la noblesse de sa vie, la fermeté de son caractère ; -accoutumée dès son enfance à plier, à se -subordonner aux autres, elle avait subi l'ascendant -de cette intelligence et de cette volonté. Et elle -n'était pas la seule à s'y soumettre. Entre ces deux -femmes et cet orphelin, Marc avait eu bientôt fait, -malgré son jeune âge, de prendre le rôle d'un chef -de famille. Homme d'affaires, cavalier servant ou -directeur de conscience selon les heures, il s'était -rendu indispensable. C'était lui qui surveillait les -études du petit collégien, lui qui allait toucher les -rentes de M<sup>me</sup> Romée, lui encore qui fournissait -Thérèse de poésies et de romans.</p> - -<p>J'étais instruit de tout cela et pourtant je n'en -avais eu d'abord aucun ombrage. Ne savais-je pas -que Thérèse s'était vouée au célibat jusqu'à ce -qu'elle eût établi Julien? Cela ajournait à une -dizaine d'années au moins toute espèce de combinaison -matrimoniale. Thérèse était libre. Rien ne -pouvait la contraindre à diminuer la part qu'elle -voulait bien me donner dans son affection.</p> - -<p>Que pouvais-je souhaiter de mieux? Un jour vint -cependant où je ne me contentai plus de cette -place qu'il fallait partager avec un autre. Thérèse, -à dire vrai, parlait bien souvent de Marc Échette, -et avec tant d'éloges! Marc avait fait ceci, Marc -avait dit cela. Il m'agaçait à la fin ce phénix. Et le -plus cuisant était son intimité de chaque jour avec -ces dames. Thérèse à tout moment m'en trahissait -quelque nouveau détail ; à propos d'une représentation -de <i>Carmen</i> au Capitole, et Marc y était avec -elle, ou d'une sonate de Beethoven, et c'était justement -la sonate préférée de Marc Échette. J'en -étais arrivé à connaître à une minute près l'horaire -de ses visites. Je souffrais de ces constatations et -je me trouvais absurde de souffrir. C'était une -étrange prétention à moi de vouloir taxer les amitiés -de Thérèse. De quel droit? Qu'étais-je après -tout pour elle? Un passant qu'on quitte au premier -carrefour et qu'on ne reverra jamais plus.</p> - -<p>Je souffrais cependant, et cette souffrance me -donnait à réfléchir. Une lueur se faisait dans mon -esprit, j'entrevoyais la pente et l'abîme. Qu'était-elle -au fond et de quel nom fallait-il la nommer cette -amitié qui en arrivait à me créer de pareils tourments? -Hélas! l'éclair de bon sens fut vite éteint. -Les raisons ne me manquèrent pas pour excuser, -pour colorer ma folie. Est-ce que j'étais le maître de -doser exactement l'affection qui m'unissait à Thérèse? -qu'elle fût tendre ou passionnée, la nuance -n'importait guère, pourvu qu'elle fût honnête.</p> - -<p>Que vous dirai-je, mon cher ami? Vous connaissez -les déguisements et les sophismes par où s'insinuent -les passions. Je me laissai persuader. Ma -conscience sans doute ne fut plus aussi tranquille ; -mais en perdant la sécurité, mon sentiment ne fit -que gagner en violence. La jalousie, qui aurait dû -l'arrêter en m'avertissant, ne servit qu'à hâter la -crise.</p> - -<p>L'arrivée inattendue de Marc à Argelès acheva -de me troubler.</p> - -<p>Thérèse me lisait quelquefois des passages des -lettres qu'elle recevait de chez elle ; c'était quelque -recommandation puérile et touchante de sa mère -ou bien un bulletin de victoire de Julien ; un papier -vert attestant qu'il avait été le premier en version -latine ou en histoire, et Thérèse ne manquait pas -de me le montrer : « Marc va venir, » me dit-elle -un jour en me portant une lettre de sa mère, et -elle m'obligeait à la lire. M<sup>me</sup> Romée racontait une -promenade qu'ils avaient faite, Marc, Julien et elle -au bord de la Garonne. Marc et Julien avaient herborisé -dans la prairie. Marc avait cueilli quelques -véroniques : « Il te les enverra demain, ajoutait -M<sup>me</sup> Romée, et peut-être une bonne nouvelle avec. -Ce n'est pas encore sûr, mais si les cours finissent -cette semaine, il partira vendredi pour Argelès. »</p> - -<p>La lettre arriva en effet, et les véroniques, et la -bonne nouvelle. Le surlendemain, sauf nouvel avis, -Marc devait se mettre en route.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Le lendemain était un jeudi, jour de congé de -Jacques. Nous avions encore toute une après-midi -de tête-à-tête possible si Thérèse consentait à -sortir. Pour la tenter, j'offris de la conduire aux -<i>estibes</i> de la haute vallée du Bergonz d'Argelès, -un endroit de solitude, profondément encaissé -entre les forêts du Gez et les escarpements de -Pibeste.</p> - -<p>Thérèse n'eut pas de peine à se laisser entraîner. -Une migraine subite de Jacques manqua nous -retenir au dernier moment ; Jacques était condamné -à garder la chambre, et Cyprienne à garder -le malade. Thérèse hésitait à partir sans eux. Ce -fut Cyprienne elle-même qui la décida.</p> - -<p>— Ne vous tourmentez pas pour Jacques, ce ne -sera rien, affirma-t-elle ; et au cas où ça deviendrait -quelque chose, vous remplirez une fiole à la -source du Tarantet. Comme ça, nous serons tranquilles.</p> - -<p>Il faut vous dire que cette source du Tarantet -est renommée dans le pays pour couper les fièvres. -Elle est en beaucoup de cas le remède unique -employé par le pauvre monde, et, si puissante est -la persuasion du merveilleux, que les riches eux-mêmes, -à l'insu des médecins, lui demandent plus -d'une fois leur salut. Cyprienne croyait s'en être -bien trouvée dans la période critique d'une fluxion -de poitrine, et elle avait éveillé la curiosité de -Thérèse en lui parlant de la beauté des rochers et -des arbres, gardiens de la source.</p> - -<p>Ce but d'utilité donné à notre promenade leva -ses derniers scrupules. Nous partîmes. La journée -était belle à miracle, d'une splendeur de lumière -et d'une vivacité d'air qu'on ne savoure pleinement -ensemble qu'à la montagne. Un orage récent -avait lavé les verdures, ranimé l'herbe des prairies ; -un souffle du nord-ouest, paisible et régulier, -tempérait la chaleur estivale. La petite ville semblait -en fête avec ses tendelets de coutil palpitants -aux balcons, et ses rues bigarrées de toilettes -claires. Ces détails sont encore devant moi ; je -vois le sourire heureux de Thérèse coloré du reflet -rose de son ombrelle ; je vois sur ses doigts fuselés -le réseau blanc des mitaines et la vive allure de -ses brodequins jaunes lancés à la conquête des -paysages.</p> - -<p>C'est un charme d'Argelès que le subit accès, -au sortir des maisons, dans les solitudes bocagères. -Le faubourg finit et la forêt commence, la -grande forêt qui monte, coupée de terrasses en -culture et de ravins herbeux, vers les mamelons -du Gez.</p> - -<p>Le chemin muletier pratiqué au flanc de la -montagne suivait d'un côté la lisière des bois, -bordait de l'autre les prairies à pente raide qui se -précipitent vers le gave du Bergonz. Invisible, au -pli profond des gorges, le torrent faisait sa musique -de colère, qui nous arrivait, atténuée par la distance, -en plainte harmonieuse. Les granges bientôt -s'espaçaient au long des prairies, la châtaigneraie -s'ajourait de clairières, et ces clairières -élargies se perdaient quelques pas plus loin en -l'uniformité d'une lande… Plus d'arbres, plus de -maisons, plus de pâtres dans le pacage, plus de -passants sur le chemin. L'heure de la montée -des bûcherons était passée depuis longtemps, et -ils n'étaient pas près de redescendre encore. De -la solennité se faisait autour de nous avec la simplification -des lignes de l'horizon, avec la tranquillité -de l'atmosphère où n'arrivaient plus les bruits -de la vallée. Thérèse se donnait toute à ce bonheur -inaccoutumé de ne rien entendre. La vivacité -de l'air, l'arome fortifiant des herbes de la montagne -l'empêchaient de sentir la fatigue de la -marche.</p> - -<p>— Je ne sais pas ce que j'ai, disait-elle : il me -semble qu'aujourd'hui j'irais jusqu'au bout du -monde!</p> - -<p>Et c'était bien le bout du monde, en effet, cette -vallée extrême où, franchissant une dernière barre -de rochers, nous abordions enfin. Cette barre qui, -sans doute, avait été à l'origine la digue naturelle -d'un lac, fermait comme d'une palissade régulière -la gorge tourmentée que nous remontions depuis -le hameau de Gez. Au delà s'ouvrait un pays tout -autre, un berceau de verdure, une halte de douceur, -posée entre les précipices de la vallée basse -et la raideur des sommets étagés au-dessus en -muraille. Harmonieuse, combinée, semblait-il, par -une volonté d'art, se déployait, au sortir de ces -rudesses, la forme de la haute vallée. Le travail -de la période glaciaire avait nivelé le sol ; quelque -chose de la souplesse de l'eau se voyait encore à -la figure régulière du bassin, au modelé des roches -en bordure. L'herbe plate, sommeillante, ajoutait -à l'illusion que complétait la caresse délicate du -silence. Le gave se taisait, ou plutôt il ne parlait -pas encore. Sans couleur, sans élan, débile et -puéril, il reflétait l'innocence environnante. Deux -ou trois granges étageaient leurs pignons à la -lisière des prairies. Quelques parcs à moutons -dressaient à côté leur clayonnage de bois blanc ; -et les granges, les parcs, l'herbage, tout était -désert. Dès la fin de mai, les troupeaux avaient -quitté la vallée pour les estibes de la haute montagne. -Il ne restait dans la vaste enceinte d'autre -trace visible de la vie humaine que, très haut, dans -la forêt suspendue au flanc du Gez, la fumée de -quelques charbonnières, — fumée bleue à travers -la fumée verte des branches.</p> - -<p>Thérèse admirait. Adossée au fût élancé d'un -frêne, la tête inclinée vers la vallée, elle se tenait -là, muette, immobile, pareille à ces figures symboliques -dont le maître Corot divinise ses aubes -et ses crépuscules. Elle descendit enfin du rêve -où sa pensée était allée se perdre. A demi-voix, -comme pour ne pas troubler la paix de ce sanctuaire, -elle me dit sa joie esthétique, le frisson -de bonheur qui l'avait soulevée, qui la soulevait -encore.</p> - -<p>— Je vous dois une minute exquise, me dit-elle. -Vous m'avez arrachée aux autres et à moi-même. -Quel spectacle! Je ne suis qu'une ouvrière en -musique, eh bien, devant cette harmonie, j'ai eu -un moment l'illusion d'être une artiste! Ah! mon -ami, vivre ici, loin de tout, avec des êtres de son -choix!</p> - -<p>Elle avait les larmes aux yeux en exprimant -ce souhait, et moi, j'étais mal disposé à l'entendre. -La journée que j'avais si ardemment -appelée ne tenait pas ce que j'en avais attendu. -L'élan de Thérèse, sa gaieté au départ, son lyrisme -si communicatif, me laissaient soupçonneux, presque -hostile.</p> - -<p>La pensée de Marc Échette m'obsédait. Ce vœu -d'intimité que Thérèse venait de me confier, l'avait-elle -formé en pensant à moi? N'était-il pas plutôt -dédié à celui qui allait venir, à l'ami essentiel, à -Marc?</p> - -<p>Cette incertitude me gâtait la félicité du tête-à-tête. -Je me refusais à un bonheur que peut-être -Thérèse ne partageait pas.</p> - -<p>— Vivre ici, répliquai-je! Vous oubliez l'hiver, -trois mois à passer sous la neige. Il faudrait pour -s'y plaire une dose peu commune d'idéalisme. -Seul, peut-être, votre ami Marc Échette s'accommoderait -de cette existence. Mais sans doute cette -claustration à deux vous suffirait.</p> - -<p>Thérèse me dévisagea, étonnée.</p> - -<p>— Pourquoi Marc? me dit-elle.</p> - -<p>— N'est-il pas votre meilleur ami, et quelque -chose de plus, peut-être? insinuai-je méchamment.</p> - -<p>— Quelque chose de plus? que voulez-vous -dire, monsieur Lavernose? Et comme j'hésitais à -lui répondre : Parlez, expliquez-vous, m'ordonna-t-elle, -ne me laissez pas douter une seconde de plus -de votre amitié ou de votre bon sens.</p> - -<p>— Excusez-moi, dis-je enfin. Que M. Échette -soit votre ami seulement ou votre fiancé, l'alternative -en tout cas n'a rien de blessant pour vous.</p> - -<p>Ma réponse déconcerta Thérèse ; je vis sa figure -s'altérer, se décomposer tout d'un coup. Les yeux, -un moment allumés par le dépit, se voilèrent -presque aussitôt ; les lèvres reprirent le pli navré -que je leur avais vu au début de sa convalescence.</p> - -<p>— Que ce soit un propos en l'air que vous vous -soyez permis, ou une confidence que vous attendiez -de moi, votre procédé est au moins étrange, -me dit-elle. Qu'avait à faire Marc Échette avec -mon admiration pour le Bergonz et pour la vie -montagnarde? Si j'ai fait tout à l'heure un souhait -oiseux, vous l'avez orné d'un singulier commentaire. -Je ne sais pas si Marc consentirait à me -tenir compagnie tout un hiver sous la neige, mais -je comprends que vous vous récusiez d'avance, -vous dont l'amabilité ne résiste pas à un tête-à-tête -de deux heures! Vous me boudez, vous vous -en prenez à Marc Échette? A quel propos, je vous -prie? Si vous comptez que, pour rester dans vos -bonnes grâces, je vais renier un ami d'enfance, -un ami de toujours, vous me connaissez mal!</p> - -<p>Je me taisais, mécontent de moi, ne sachant comment -réparer ma sottise. Et Thérèse continuait :</p> - -<p>— M'avoir gâté une journée pareille, je ne -vous le pardonne pas, entendez-vous?</p> - -<p>— C'est vrai, j'ai eu tort, confessai-je. Mais -vous ne vous doutez pas de ce qui se passe en -moi aujourd'hui. Heureux, je le suis autant que -vous, plus que vous peut-être ; mais ce bonheur à -deux va finir et cette pensée me désole. C'est -malgré moi ; j'ai toujours été ainsi ; écolier, je -passais mes jours de sortie à pleurer en pensant à -la rentrée…</p> - -<p>— Je ne pars pourtant pas ce soir ; nous avons -encore deux jours à passer ensemble.</p> - -<p>— Vous ne partez pas, mais votre ami Marc -arrive, cela revient au même ; notre intimité est -finie.</p> - -<p>— Finie, pourquoi donc? répliqua-t-elle. Marc -est un aimable compagnon. Vous aurez bientôt -fait, si peu que vous vous y prêtiez, de vous lier -avec lui. Et l'intimité à trois ne sera que plus -charmante.</p> - -<p>— Il y a si longtemps que Marc ne vous a vue ; -il doit avoir beaucoup de choses à vous dire ; -j'aurais mauvaise grâce à me mettre en tiers dans -vos effusions, répliquai-je dépité. Que suis-je pour -vous? Un inconnu d'hier qui sera un oublié -demain. Je n'ai qu'à céder la place au plus digne.</p> - -<p>— Vous avez donc juré de me faire repentir -d'être venue avec vous? dit alors Thérèse avec un -haussement d'épaules. De quoi vous plaignez-vous -mon ami! Un mois de causeries, de promenades -ensemble, un mois de confiance et de sympathie -réciproque, n'est-ce donc rien pour vous! Que -vous faut-il de plus? Le hasard seul a fait que nos -existences se sont coudoyées ; nous avons ajouté à -ce hasard le choix de nos esprits et de nos cœurs. -D'une rencontre fragile nous avons fait une amitié -durable. Est-ce donc si peu de chose, cette amitié, -que vous la rejetiez ainsi de gaieté de cœur? Tenez, -vous ne mériteriez pas qu'on vous le dise, mais je -ne me suis jamais trouvée avec personne en aussi -parfaite union de goûts et d'idées que je l'étais avec -vous. Non, pas même avec Marc. Il est trop parfait -pour moi, Marc ; il sait trop de choses et ces -choses ne sont pas celles qui m'intéressent. Avec -vous je me suis entendue dès le premier jour, dès -la première heure. Ah! les bonnes causeries, les -beaux enthousiasmes! Depuis longtemps je n'avais -pas été à pareille fête. Songez combien ma vie est -plate et encombrée ; au travail du matin au soir, et -quel travail! Cette vie d'Argelès, c'était le paradis! -Et c'est vous qui m'exilez!</p> - -<p>La semonce n'était que trop méritée ; je baissai -la tête.</p> - -<p>— Pardonnez-moi, dis-je à Thérèse. C'est un -excès d'amitié qui m'a fait un moment douter de -vous et de moi. C'est fini maintenant. Oubliez, je -vous en prie, cette minute d'injustice.</p> - -<p>— Je l'oublierai si vous me promettez de vous -en souvenir, répondit Thérèse avec un sourire où -elle essaya de mettre un peu de la bonté confiante -qui lui était habituelle. Et à présent, conclut-elle, -il s'agit de réparer le temps perdu. Ne m'avez-vous -pas annoncé que nous arriverions jusqu'à la source -du gave, à ce que vous appelez l'Œil du Bergonz?</p> - -<p>— Je vous montrerai la source et, au retour, -nous traverserons les villages, nous visiterons les -vieilles églises et les donjons en ruine. Vous verrez -si je ne suis pas un bon guide!</p> - -<p>— En route donc! prononça Thérèse. Déjà le -soleil descend ; l'ombre nous gagne ; la fin de la -journée va être délicieuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Nous repartîmes. Le sentier coupait à travers -des prairies rases, tondues par les troupeaux. Et -cette mollesse de l'herbe en tapis sous nos pieds, -la facilité d'un sol plat succédant à l'effort de la -montée, ajoutaient à la paix élyséenne du décor -comme une douceur matérielle. Unique et paisible -obstacle, l'eau muette du gave se promenait en -méandres, en courbes gracieuses, à travers un -archipel d'îles et d'îlots que reliaient des chaussées -de pierres branlantes. Des bergeronnettes s'envolaient -en troupe des flaques d'eau morte et c'était -quelquefois, rapide, à la pointe des joncs, la fuite -du merle ou de la bécassine.</p> - -<p>Thérèse avançait lentement ; uniquement attentive -à la traîtrise des pierres mal équilibrées qui -basculaient sous ses pieds, elle oubliait d'admirer -le paysage. Je l'entendis jeter un cri de surprise. -L'Œil du Bergonz était devant nous. C'était au -pied de la montagne, à travers un éboulis de granit -embroussaillé de daphnés et de fougères, non -pas le jet d'une source unique, mais le bouillonnement -d'une infinité de sources, un flot subit de -blancheurs qui bondissait sur la mousse verte des -rochers, soulevait le feston des scolopendres et des -capillaires penchées sur la bouche noire des grottes -en miniature. Une musique aérienne, comme le -gazouillement d'une troupe enfantine, planait au-dessus -de ce peuple de fontinettes, et les voix -frêles, les mouvements souples de l'eau — telles -des écharpes blanches secouées, — tout cela faisait -songer à des créatures irréelles, à la vie heureuse -de quelque troupeau de nymphes occupées à jouer -sous la roche natale, au seuil mystérieux de la -montagne.</p> - -<p>L'eau toute neuve, limpide, d'une transparence -de cristal donnait envie de la goûter. Thérèse se -pencha, but une gorgée dans le creux de sa main -et laissa retomber le reste en pluie de perles dans -la source.</p> - -<p>— Elle est si légère, me dit-elle, on s'en régalerait -jusqu'à demain. Et c'est amusant de penser -qu'elle ne sert qu'aux oiseaux du ciel ou aux bêtes -de la forêt!</p> - -<p>— Aux bêtes et aux gens, lui dis-je. Les bonnes -sources ne sont pas si fréquentes que vous le pensez, -dans la montagne. L'eau qui sort des glaciers -et des champs de neige n'est pas toujours potable. -Les charbonniers du Gez viennent s'approvisionner -ici, les bûcherons qui vont faire du bois à la forêt -se détournent de leur chemin pour s'y abreuver, -eux et leurs ânes. C'est comme si l'on buvait de -la santé et du courage, affirment-ils.</p> - -<p>— Et du bonheur peut-être, soupira Thérèse.</p> - -<p>Depuis notre malentendu de tantôt, je ne reconnaissais -plus mon amie. Un moment excitée, en -dehors, riant et gesticulant sans motif et la minute -après concentrée, muette, elle ne parvenait pas à -reprendre son équilibre. Le choc qui l'avait ébranlée, -l'éclair qui lui avait dessillé les yeux l'avaient -laissée ombrageuse, inquiète. Elle parlait pour parler, -pour le bruit qu'elle faisait en parlant, et je lui -répondais de la même façon, en pensant à autre -chose — et pour tous les deux cette chose était -la même.</p> - -<p>Cependant la vallée se précipitait sous nos pas, -s'étranglait en ravin, un ravin de prairies, de vergers -et de cultures avec des fermes blanches, des -jardins en terrasse et des champs de blé mûr très -pâle sur de hautes tiges débiles.</p> - -<p>Puis défilèrent les villages : l'église de Salles, -une pauvresse toute noire à l'extérieur, toute dorée -au dedans, peuplée de statues naïves et de bas-reliefs -brutalement polychromés ; Sère, en pendant -sur l'autre rive du gave, un vieux nid de pierre en -ruines, posé dans la jeunesse éternelle des châtaigniers -et des hêtres.</p> - -<p>Le soleil, un moment reparu dans la vallée -élargie, sombrait en un dernier adieu cette fois -derrière le Léviste, à l'heure déjà tardive où nous -quittions le village de Gez. Nous n'avions que juste -le temps d'arriver à la fontaine du Tarantet avant -la tombée de la nuit. Thérèse s'était mise à presser -le pas tandis que je prenais par le plus long, ne -sachant qu'imaginer pour retarder la fin du tête-à-tête. -L'ombre du soir favorisait ma traîtrise. Le -chemin s'enfonçait en pleine châtaigneraie, dans la -fraîcheur des cépées où descendait le mystère du -crépuscule. De sveltes écharpes de pourpre flottaient, -accrochées, semblait-il, à la cime des arbres ; -et en bas, dans la demi-obscurité de l'herbe, éclataient, -ensanglantés des feux du couchant, les miroirs -de l'eau dormante. Un reste de clarté nous -montra la fontaine.</p> - -<p>Un merisier haut branché, dont l'écorce portait -en guise d'ex-voto les initiales des pèlerins reconnaissants, -m'aida à la retrouver dans le vague de -l'herbe qui la voilait comme d'un rideau pieux. -Je remplis une fiole à l'intention de Jacques.</p> - -<p>— Ne boirez-vous pas, dis-je à Thérèse, en prévision -des fièvres futures?</p> - -<p>— Et vous? me demanda-t-elle.</p> - -<p>— Oh! moi, répondis-je, laissant crever mon -émotion, moi, c'est différent. La fièvre que j'ai, je -ne veux pas en guérir.</p> - -<p>Thérèse ne releva pas le propos.</p> - -<p>— Il n'est que temps de rentrer, dit-elle. Écoutez : -l'angélus sonne au village de Gez.</p> - -<p>J'écoutai. La cloche lente, un peu grêle, tintait -dans le silence, planait au-dessus de l'imploration -confuse des bêtes crépusculaires. L'incendie du -couchant s'était vite éteint ; les étoiles pointaient, -lointaines, au ciel blême. Du fond des gorges, des -vallées basses, des vapeurs montaient en même -temps, glissaient à la pointe de l'herbe, flottaient -à l'orée des taillis. Les rochers près de nous, les -arbres, comme fatigués d'être, se dépouillaient de -leur forme, renonçaient à leur couleur.</p> - -<p>Le sentier à son tour s'atténuait, n'était plus -qu'une chose illusoire qui fuyait, se dérobait sous -nos pieds. Bientôt la marche nous devint difficile. -Pour arriver au gave d'Arrens que nous devions -suivre pour regagner Argelès, les pentes se précipitaient, -et au lieu de la haute futaie où nous -avions voyagé jusque-là, c'était un taillis de hêtres -dont les robustes drageons usurpaient le sentier, -nous flagellaient au passage.</p> - -<p>— Où allons-nous, cher ami? me demanda -Thérèse au bout de quelques pas. Êtes-vous sûr -d'être dans la bonne direction? On dirait que nous -allons tout droit chez la Belle au bois dormant. Le -chemin nous repousse, avez-vous vu, les arbres ne -veulent pas nous laisser passer.</p> - -<p>Elle riait ; mais son inquiétude se trahissait à la -fêlure de son rire. Elle avait peur, peur du précipice, -peur de moi peut-être ; du mauvais guide -autant que du mauvais chemin.</p> - -<p>— Le gave est là qui gronde ; et la route d'Arrens -est au bord du gave, lui expliquai-je : encore -quelques minutes de patience et vous serez délivrée -de moi, je vous le promets.</p> - -<p>En attendant, la descente se faisait plus laborieuse ; -l'obstacle des rochers nous obligeait à de -longs détours, à de rudes escalades. Thérèse alors -m'appelait à l'aide. Elle se laissait hisser à bout -de bras, elle se pendait à mon épaule. Et je serrais -sa main, je l'attirais à moi plus étroitement qu'il -n'eût été nécessaire.</p> - -<p>Puisque le temps ne m'appartenait pas, puisque la -journée allait finir, je cherchais à faire meilleures -les dernières minutes ; je prolongeais les délices -de ces contacts à mon gré trop rapides ; j'abusais -de la complicité involontaire de sa frayeur qui contraignait -Thérèse à s'appuyer à moi ; je profitais -de la nuit qui lui cachait l'emportement de mes -gestes. Mes lèvres un moment effleurèrent sa main -tendue vers moi. Elle la retira vivement.</p> - -<p>— Laissez-moi, m'ordonna-t-elle ; vous me gênez -au lieu de me porter secours. Je m'en tirerai sans -vous. Le taillis s'éclaircit, la route est là ; je n'ai -plus besoin de guide.</p> - -<p>Je protestai, confus ; je dirigeai fraternellement -ses derniers pas jusqu'à la route.</p> - -<p>— Dépêchons-nous, maintenant que rien ne -nous arrête, dit-elle ; il est nuit, on doit être inquiet -chez vous ; et qui sait comment nous allons trouver -Jacques?</p> - -<p>— Nous portons le remède, et j'ai idée qu'il -sera inutile. Jacques est sujet à la migraine ; mais -il est rare qu'elle le laisse alité tout un jour.</p> - -<p>Nous touchions déjà le pavé d'Argelès.</p> - -<p>— Souvenez-vous, me dit Thérèse, que vous -m'avez cherché tantôt une mauvaise querelle et -que vous m'avez promis de ne pas recommencer. -Me le promettez-vous encore?</p> - -<p>Je promis, je jurai d'obéir à toutes ses volontés.</p> - -<p>Nous arrivions.</p> - -<p>— Le Tarantet a opéré à distance, dit Cyprienne, -comme nous franchissions le seuil de la porte. -Jacques est guéri. Et vous, qu'êtes-vous devenus -là-haut? Nous commencions à croire que les loups -vous avaient mangés! Les chemins ne sont pas -fameux, à ce qu'il paraît, ajouta-t-elle en examinant -Thérèse. Votre chapeau est tout cabossé, ma -pauvre amie ; et là, qu'est-ce que je vois? un accroc -à votre jupe! Allons, c'est encore un tour que -vous aura joué André. Je parie qu'il vous aura fait -passer en plein bois. C'est une manie ; il ne veut -jamais prendre le chemin de tout le monde. J'aurais -dû vous avertir, c'est ma faute ; moi qui le -connais, j'ai eu tort de vous confier à un pareil -guide!</p> - -<p>Thérèse protesta, et en protestant elle rougit. -Sa loyauté s'émut pour la première fois en présence -de Cyprienne. Elle s'émut de peu, sans doute, car -enfin elle n'était pas responsable de mon accès de -folie. Mais elle n'avait pas pu ne pas s'en apercevoir. -Son attention était éveillée, sa conscience -était avertie. L'état de pleine et pure lumière où -notre amitié était née, où elle s'était développée -jusque-là, n'existait plus. La rougeur de Thérèse -l'accusait. Nous étions tous les deux dans la mauvaise -voie. J'étais coupable, et Thérèse, l'innocente -Thérèse, était déjà ma complice.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>Je suis un peu embarrassé de ce qui me reste -à vous dire, continua Lavernose. Quoique tout ait -bien fini ou à peu près bien, ma conscience ne me -reproche pas moins le mal que j'ai fait et celui -que j'aurais pu faire. Et vous, que penserez-vous -de moi, qu'en pensez-vous déjà peut-être, mon -cher ami? Mais c'est tant pis ; j'ai commencé, -j'irai jusqu'au bout de ma confidence. Mon secret -d'ailleurs me pesait depuis longtemps ; j'éprouve -un soulagement à m'en délivrer. Et si mon amour-propre -en souffre par moments, quelque douceur -se mêle à cette amertume. Pour avoir été coupables, -les heures de ma vie que je vous raconte n'en -furent pas moins délicieuses. Artiste jusque-là -malhabile à traduire mes rêves, l'amour m'avait -donné le pouvoir de créer des images d'une beauté -telle que, même affaiblies et reconnaissables à -peine, j'ai encore un plaisir étrange à les évoquer.</p> - -<p>A quel point j'étais alors la victime de mon imagination, -l'effet que produisit sur moi le contact -de Marc Échette aurait pu me le donner à comprendre. -Sa présence me guérit tout d'abord de -l'accès de jalousie qu'avait provoqué l'annonce de -son arrivée. Il est vrai qu'il était en tout peu ressemblant -à l'idée que je m'en étais faite. Au lieu du -jeune monsieur autoritaire et grave que je croyais -voir débarquer, ce fut, sautant du train, un garçon -alerte et vif, avec une figure ouverte, un regard -limpide et à peine un soupçon de moustache sur le -sourire le plus cordial. Du même âge que Thérèse, -ou peu s'en fallait, il avait l'air d'être son frère -ou son camarade ; un frère dévoué, un camarade -attentif, — et rien de plus. J'eus beau les dévisager -l'un et l'autre, épier leurs attitudes et leurs gestes, -je n'y découvris pas trace de mystère. De l'intimité, -des concordances bien naturelles à des existences -si souvent mêlées, et ces concordances -appelaient l'union des regards et des sourires ; -mais tout cela était visiblement innocent. L'amitié -éclatait par exemple ; elle se lisait à plein dans le -regard attendri que Marc fixait sur la ressuscitée, -dans la sollicitude de Thérèse inquiète de retrouver -Marc un peu fatigué, pâli par le travail.</p> - -<p>— Ce n'est rien, expliquait-il ; une dernière -leçon qu'il m'a fallu improviser en quelques heures ; -hier encore je débitais mon affaire à la Faculté ; -ce matin, les malles et les adieux, et me voici. -J'ai pris un billet circulaire, et c'est par vous que -je commence.</p> - -<p>Thérèse nous avait présentés l'un à l'autre. C'était -elle qui avait voulu que je fusse là. Elle avait -tenu à me rendre évidente, dès la première heure, -mon injustice de la veille. Et elle y avait réussi. -Impressionnable comme toujours, prompt à me -porter d'un extrême à l'autre, je passai avec Marc, -d'un état d'hostilité préventive à une sympathie -presque immédiate. Il est vrai qu'il me donna -l'exemple. Il me connaissait déjà, prétendait-il ; -les lettres de Thérèse à sa mère étaient remplies -de mes louanges. « Après le docteur Estenave, -c'est vous, me dit-il, ce sont vos causeries promenées -en plein air qui ont sauvé notre malade. Elle -avait si grand'peur de ne pouvoir pas s'accoutumer -à vivre sans nous! Et c'est vous qui lui manquerez -maintenant. »</p> - -<p>Était-ce vraiment par gratitude, comme il l'affirmait, -ou pour tout autre motif, Marc travaillait -évidemment à gagner mon amitié. Il m'avait pris -d'abord par mon faible, par l'amour des montagnes. -Ce diable d'homme connaissait toutes les -nôtres par leur nom et il en parlait, ne les ayant -jamais visitées, avec les mêmes détails que s'il -venait d'en faire l'ascension. Pendant qu'on chargeait -ses bagages sur l'omnibus, il avait trouvé le -moyen de s'orienter, et il me désignait du doigt -les crêtes et les pics avec la sûreté d'un professionnel. -Sa science cependant, il en convenait lui-même, -ne datait que de quelques heures ; il l'avait -acquise en route avec le <i>Joanne</i>. Et sur ces données, -il projetait déjà des excursions, il nous proposait -des itinéraires. Il n'avait que deux jours à -passer à Argelès, et il tenait à les bien employer.</p> - -<p>— Dès demain matin, si vous êtes libre, monsieur -Lavernose, je vous mets à contribution, -disait-il. Nous ferons de l'archéologie ensemble, -nous fouillerons vos archives municipales ; l'après-midi -nous nous reposerons en voiture ; nous irons -en compagnie de ces dames visiter les sites de la -vallée ; le soir, musique. Ce programme vous va-t-il, -mademoiselle Romée?</p> - -<p>Marc Échette n'était pas arrivé depuis une heure -et déjà sa présence agissait sur moi ; sa gaieté -détendait mes nerfs ; son jeune bon sens faisait -honte à ma vieille folie. Le travail d'imagination -qui avait en quelques jours dénaturé mes rapports -avec Thérèse s'arrêtait brusquement. Pas moyen -de rêver à côté de Marc ; son activité vous emportait -comme un tourbillon ; mais c'était un tourbillon -savamment réglé, un mécanisme rapide dont -les roues s'engrenaient pour un but précis et certain.</p> - -<p>Dès le premier repas qu'il prit avec nous, son -ascendant se fit sentir à toute la maison. Quelques -remarques pratiques, quelques interrogations déférentes -touchant le ménage et la vie matérielle -avaient conquis ma belle-mère, et l'intérêt qu'il -témoignait à Jacques lui avait gagné presque aussi -vite le cœur de Cyprienne. Jacques lui-même -s'était trouvé pris. Trois mots d'un étranger avaient -eu plus d'effet sur ce gamin que mes soins de -chaque jour.</p> - -<p>Cette soirée ne fut pour lui qu'un triomphe. Il -avait l'autorité et il avait le charme. Son entrain -excitait, déliait les langues ; une atmosphère d'intellectualité -se dégageait de lui, se répandait libéralement -à son voisinage. Tout l'intéressait d'ailleurs ; -il semblait qu'il n'eût pas assez d'yeux pour voir, -assez d'oreilles pour entendre. Mais ce curieux était -aussi une manière d'apôtre. Il avait le goût de la -direction, de la propagande. Il l'avait ingénument. -La science et l'autorité lui étaient comme des attributs -naturels dont il ne se prévalait pas et qu'on -acceptait sans contrainte. Comment se fâcher contre -un maître qui n'avait pas encore de barbe au menton?</p> - -<p>Thérèse jouissait du succès de son ami. Délivrée -de l'inquiétude que lui avait donnée ma jalousie, -heureuse de mon accord avec Marc, elle se livrait -sans réserve au large courant de sympathie qui -nous emportait tous.</p> - -<p>La musique vint encore exalter notre lyrisme. -Thérèse s'était mise au piano ; elle avait ouvert un -cahier de Schumann, une série de pièces courtes, -variées de thème et de facture, et chacun de nous -se laissait prendre à son tour par le motif le mieux -assonant à son rêve. Pour Marc, ce furent les -invocations en forme de choral, les larges psaumes, -les contemplations agrandies jusqu'à l'extase ; pour -moi, les hymnes de tendresse, l'évocation ardente -et fraîche des troubles printaniers : des fiançailles -d'âmes dans des jardins de muguets et de jacinthes.</p> - -<p>Cependant Marc réclamait une sonate de Beethoven, -j'implorais une mazurka de Chopin. Nous -n'avions pas la même façon de comprendre ni -d'aimer la musique. Tandis que je me laissais porter -par le rythme sans savoir vers où ni comment, -heureux uniquement de l'exercice de ma sensibilité, -Marc n'oubliait jamais de diriger, de raisonner -son plaisir. L'enchaînement mathématique des -accords, la logique puissante d'une fugue le contentaient -avant tout ; il exigeait dans le tissu des -phrases la suite, le développement d'une idée, et -toutes les idées ne lui étaient pas bonnes. Ce qui -ne s'accordait pas avec sa sagesse, avec sa volonté -d'héroïsme lui était indifférent ou hostile. Il aimait -Schumann, il préférait Beethoven ; il rejetait -comme un inspirateur perfide le prestigieux inventeur -des mazurkas et des valses, le sensuel, le douloureux -Chopin.</p> - -<p>Nous discutions là-dessus. Je réclamais pour la -musique le droit illimité de l'expression. Thérèse -m'appuyait timidement, s'insurgeait avec douceur -contre les théories de Marc ; elle demandait -grâce pour les déséquilibrés de génie, pour ceux -qui nous fabriquent du plaisir avec leurs souffrances. -Au fond, les féminins, les ultra-nerveux -lui allaient mieux que les mâles à trop forte poigne, -à trop large envergure. Le futur agrégé avait beau -déployer sa plus subtile dialectique, Thérèse résistait : -« Avec toute votre science, mon pauvre ami, -vous ne saurez jamais ce que c'est qu'un artiste, » -lui disait-elle. Et quand elle était trop pressée -d'arguments, elle se contentait de signifier son -refus dans un raidissement de toute sa personne, -un hochement de tête où s'obstinait sa faiblesse -victorieuse. Et Marc s'arrêtait alors, navré, dépité -de sentir à la fois les limites de la raison de son -amie et les bornes de son empire sur elle.</p> - -<p>Ma femme et ma belle-mère s'endormaient au -son de notre esthétique. Le menuet de Boccherini -exécuté à leur intention, enlevé du bout des doigts -agiles et souriants de la pianiste, les réveilla, et, -après le menuet, quelques tours d'adresse musicale, -l'imitation entre autres d'une valse très ancienne, -débitée en sons grêles et intermittents comme par -une boîte à musique.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>Ce fut la fin du concert. Thérèse se retira la -première, puis Marc prit congé de ces dames. Je -m'offris à le conduire à la chambre que nous lui -avions louée dans notre plus proche voisinage. -Mais dehors la nuit si belle nous tenta, bleue et -blanche avec de larges nappes de clarté lunaire -qui inondaient la place, scintillaient aux ardoises -du clocher, se brisaient en fils de cristal dans la -vasque de la fontaine ; nous décidâmes de faire le -tour de la ville avant de nous mettre au lit.</p> - -<p>Argelès d'ailleurs ne dormait pas encore. Toutes -les fenêtres étaient ouvertes, et c'était devant nous -un défilé de rez-de-chaussée bourgeois où des éventails -palpitaient dans la pénombre, et de salons -d'hôtel où des quadrilles évoluaient dans l'éblouissement -des lustres. Le marché avait eu lieu ce -jour-là et les auberges n'avaient pas fini de se -vider. Une musique de danse montait du fond d'une -ruelle en pente : un son essoufflé d'accordéon que -renforçait la cadence d'une voix nazillarde. Puis -ce fut le silence. Nous laissant aller à la pente de -la rue, nous avions pris cette route de Pierrefitte, -où, si souvent depuis, vous et moi, nous avons -promené nos conversations de l'après-dîner.</p> - -<p>Mais ce soir-là, ce fut moins une conversation -qu'un monologue. Marc était en train de bavarder : -la nouveauté du pays l'excitait, doublait la facilité -professionnelle qu'il avait de trouver une forme -immédiate à sa pensée. Il avait à peine entrevu -la silhouette vespérale d'Argelès dans le trajet de -la gare à la maison, et il en exprimait déjà le -charme si particulier ; il l'exprimait même avec -une telle abondance qu'il semblait le presser, -l'épuiser en l'énonçant. Ce n'était d'ailleurs qu'un -exercice. Les choses l'intéressaient moins en elles-mêmes, -que comme une occasion de vérifier sa -méthode d'observer et de décrire : Le spectacle -des Pyrénées ne peut pas être indifférent à ceux -qui en reçoivent l'impression quotidienne, disait-il. -Ces reliefs puissants, la masse et la solidité de la -matière dont est faite le paysage et en même temps -la grandeur, la noblesse d'expression que lui donne -le développement en hauteur des contours qui le -désignent, doivent nécessairement agir sur les -âmes, et différemment sans doute selon leurs qualités -natives. La montagne ne peut que déprimer -les faibles et hausser les énergiques. Les contemplatifs, -les indolents sont écrasés d'avance dans un -pays où chaque pas est un effort. Mais aux autres, -à ceux que la difficulté exalte, que l'obstacle -enivre, quel stimulant nouveau, quel accroissement -de force donne l'habitude de lutter et la certitude -de vaincre! Si j'étais poète, c'est là, concluait-il, -sur un de ces sommets dont la silhouette -nous défie, que je voudrais composer un hymne -à la Volonté, et je le graverais sur la pierre terminale -d'une de ces pyramides que les ascensionnistes -édifient de leurs mains comme un trophée -de leur victoire. Mais les hymnes ne sont pas mon -affaire, souriait-il ensuite, je ne suis qu'un historien. -Et que deviendrais-je ici? Sans doute cet -admirable pays manque de bibliothèques, et sans -livres, adieu ma thèse!</p> - -<p>Marc me confiait le sujet de cette thèse dont il -travaillait à réunir les matériaux. C'était l'établissement -et la chute du premier duché d'Aquitaine. -Une trouvaille, affirmait-il ; toute une civilisation à -reconstituer, un organisme à faire revivre, et cet -organisme avait été le nôtre, celui de cette France -du sud-ouest où s'étaient fondues en un si curieux -alliage la tradition latine et la nouveauté barbare. -Quel beau livre à écrire! s'exaltait-il. Mais il -fallait commencer par être agrégé. Un an de préparation -encore, un an de patience! Et il m'expliquait -comment il se trouvait retardé dans ses -études. C'était la faute de ses parents qui, effrayés -pour lui de la carrière universitaire et de la conquête -des diplômes, l'avaient fait débuter dans les -Contributions. Deux années perdues à gratter le -papier du gouvernement, à remplir des imprimés, -à additionner et à soustraire. Le dégoût à la fin -avait été plus fort que l'obéissance. Il avait déserté, -et tout le monde était content — tout le monde et -son père. Agrégé à vingt-quatre ans, il aurait -bientôt fait de rattraper le temps perdu. Il est vrai -qu'il lui manquerait la culture et la camaraderie de -<i>Normale</i>, mais il ne s'en trouverait peut-être pas -plus mal d'avoir respiré le bon air des facultés de -province. Quant à la camaraderie, il saurait se -créer des titres qui lui permettraient de s'en -passer. Ses protecteurs seraient ses livres : le -<i>Duché d'Aquitaine</i> et cette <i>Morale à travers l'histoire</i>, -où il voulait condenser en d'irréfutables -formules sa haine de stoïcien contre le dilettantisme -à la mode.</p> - -<p>Une certitude profonde, une clarté de plein -jour présidaient à ses plans de travail, à ses projets -d'avenir. Il regardait loin devant lui la route à -suivre, et l'obscurité de l'étape actuelle s'illuminait -du rayonnement, visible pour lui, de l'étape finale. -Il parlait d'ailleurs de ces choses avec une simplicité -parfaite. Son but était noble ; c'était moins -un calcul égoïste qui le poussait qu'un besoin de -se développer, de donner du jeu à ses facultés, -de mettre en action ses rêves de savant ou de -moraliste.</p> - -<p>Cependant, après que l'ambitieux qui était en -lui et qui y occupait la plus large place se fut -abondamment épanché, le pédagogue eut son tour.</p> - -<p>— Et vous, me dit-il, que faites-vous, que -comptez-vous faire? Vous êtes poète, je le sais, -un poète descriptif d'une subtilité rare et qui -excelle à noter les sensations de la montagne. Vous -êtes archéologue aussi et je vous ai déjà prévenu -que j'aurais recours à vos lumières. Ne nous donnerez-vous -pas bientôt quelque recueil de poésies -pyrénéennes, quelque monographie locale? Vos -hivers d'Argelès sont sévères et celui qui vient -vous le paraîtra peut-être davantage. Le vide que -laisse après elle une amie comme M<sup>lle</sup> Romée ne se -comble pas aisément. A quoi vous occuperez-vous -après notre départ?</p> - -<p>La question de Marc me touchait au point le plus -douloureux de mon être ; elle raviva brusquement -ma jalousie. « Après notre départ… » avait-il dit. -Et sans doute je savais bien que Thérèse et lui ne -devaient pas s'en aller ensemble. Mais leurs routes, -un moment séparées, ne tarderaient pas à se -rejoindre ; leurs existences recommenceraient côte -à côte. Et comment espérer qu'elles ne se confondraient -pas un jour ou l'autre? Peut-être, probablement -même, n'y avait-il pas encore d'amour -déclaré entre eux. Mais plus tard? Si paisible qu'il -fût d'imagination et absorbé par son travail, Marc -ne pouvait pas rester insensible au charme de -Thérèse, et Thérèse elle-même, si dévouée qu'elle -fût à l'avenir des siens, comment ferait-elle pour -résister à la puissance morale, à l'éloquence de -Marc, si Marc se décidait à la conquérir?</p> - -<p>Cette fatalité plusieurs fois entrevue m'apparut -alors avec une telle évidence que je m'étonnai -d'en avoir douté un moment. Il était là, devant -moi, l'ami définitif, le futur maître de Thérèse. -L'intermède d'intimité où s'était amusée la convalescente -touchait à sa fin. Je n'avais qu'à céder la -place à Marc, à me résigner ou à souffrir.</p> - -<p>— C'est vrai que M<sup>lle</sup> Romée va me manquer -beaucoup, répondis-je, mais j'ai idée que le travail -ne me distrairait pas. Pourquoi me distraire, -d'ailleurs? Il me semble que je trouverai une -occupation meilleure à me remémorer cette charmante -amie.</p> - -<p>Cette occupation parut sans doute un peu suspecte -à Marc.</p> - -<p>— Je vous engage aussi, répliqua-t-il, à suivre -d'un peu près les études de votre fils. Les méthodes -de ses maîtres me paraissent défectueuses, je dois -vous le dire ; ils demandent trop à la mémoire, -pas assez à la raison, à l'initiative de l'enfant. -Votre intervention pourrait rétablir l'équilibre.</p> - -<p>— Vous me direz vous-même ce qu'il y aurait à -faire pour Jacques, répondis-je. Je ne suis pas très -au courant des nouvelles méthodes…</p> - -<p>— Bien volontiers, répartit Marc. Et vous, -n'oubliez pas que vous m'avez promis de me conduire -à vos archives. Êtes-vous matineux? me -demanda-t-il encore. Alors, venez me prendre -demain à sept heures ; je piocherai mon Cassiodore -en vous attendant.</p> - -<p>Et comme je m'étonnais de cette façon d'entendre -l'emploi de ses vacances :</p> - -<p>— La pire corvée pour moi, me dit-il, serait -de ne rien faire. Un peu d'archives le matin, une -heure de chasse au document, cela vous met en -joie pour toute la journée. Vous verrez comme -c'est amusant, affirma-t-il en me serrant la main à -la porte de son hôtel. Tout le reste peut manquer, -voyez-vous ; le travail, c'est encore ce qu'il y a de -meilleur dans la vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>A la pointe de huit heures, le lendemain, Marc -était à la besogne. Il ne s'était pas vanté ; c'était -bien un amusement pour lui, ce dépouillement des -papiers municipaux. Pas très fructueux pourtant : -beaucoup de poussière et peu de résultats. A peine -si dans ce fatras de registres, flairés plutôt que lus, -déchiffrés du bout des doigts en tournant les pages, -le malheureux chartiste put écumer dix lignes de -notes.</p> - -<p>— Autant de pris! dit-il en se frottant les mains. -L'essentiel, à mon âge, est de collectionner de l'inédit, -d'amasser des matériaux ; on bâtira plus tard.</p> - -<p>Le collecte finie, Marc me demanda de remettre -la consultation promise sur la direction à donner -aux études de Jacques.</p> - -<p>— Laissez-moi le temps de l'interroger, de l'étudier -encore un peu, me dit-il. Les méthodes d'éducation -pas plus que les traitements des malades ne -sont invariables ; il faut doser la médecine selon -les tempéraments. Il est étourdi, n'est-il pas vrai, -votre Jacques? mais étourdi ne veut pas toujours -dire inhabile à réfléchir. Les contemplatifs sont -sujets à distraction autant que les étourneaux, mais -d'une autre façon. Ils voient moins en surface -qu'en profondeur, et cela vaut mieux. Évidemment -Jacques tient de vous une complexion d'artiste. -Enfin, nous verrons, conclut-il.</p> - -<p>Il avait été convenu que Marc prendrait ses -repas avec nous ; j'allais donc le voir de nouveau -à côté de Thérèse, et j'en souffrirais peut-être ; -mais j'étais décidé à n'en rien laisser paraître. Une -nuit de réflexion, de retour sur moi-même, sans -atténuer ma folie, m'avait tout au moins confirmé -dans ma résolution d'accepter l'inévitable. J'aurais -seulement souhaité d'être deviné par mon amie ; -j'aurais voulu qu'elle s'aperçût de mon sacrifice, -qu'elle en fût même quelque peu malheureuse. Et -il ne me déplaisait pas, d'autre part, que Marc, -devant qui j'étais décidé à m'effacer, continuât à -s'inquiéter de mon amitié pour Thérèse. Car telles -sont, vous ne l'ignorez pas, les contradictions de -l'amour, de cet état bizarre où les plus basses exigences -de l'égoïsme côtoient les plus sublimes -élans de l'abnégation…</p> - -<p>Ces alternatives qui se trahissaient à mon insu -dans l'agitation de mon visage n'échappaient pas -à l'attention de Marc. Maître de lui et de sa parole, -il ne cessait pas de m'observer tout en s'entretenant -avec nous. Dans cette lutte obscurément -commencée, il prenait déjà ses avantages.</p> - -<p>Ce fut lui qui fit tous les frais de la conversation -pendant le déjeuner. Thérèse, assez animée au -début, se taisait, alarmée de mon silence. Ses -regards me cherchaient, affectueux, un peu surpris. -Est-ce là ce que vous m'aviez promis? disaient-ils. -Et elle me secouait gentiment, elle m'obligeait à -parler, à donner la réplique à Marc Échette.</p> - -<p>Je m'en tirais assez mal, et la constatation de -mon infériorité en présence de Thérèse redoublait -mon dépit. Je m'emportais alors en des contradictions -sans motif, en de fâcheuses ripostes.</p> - -<p>Et Thérèse intervenait au plus vite ; elle émoussait -les coups, elle mettait son sourire entre mes -agressions mal ordonnées et la mansuétude irritante -de Marc Échette.</p> - -<p>Sa partialité bien évidente en ma faveur finit -par avoir raison de mon aigreur. Je me calmai, je -repris assez de sang-froid pour organiser l'excursion -projetée, installer Thérèse et Marc dans la -calèche qui devait nous promener tous les trois -autour de la vallée.</p> - -<p>Vous n'avez pas oublié cette admirable promenade, -mon cher ami ; plus d'une fois, sans doute, -vous vous êtes donné la joie de ce voyage d'une -heure à travers l'idylle pyrénéenne. Je le fis ce -jour-là sans trop savoir où j'étais. Ces pays si -expressifs, ces prairies animées par le train des -fenaisons, ces vergers de pommiers avec leurs -ruchers de paille et leurs volières peintes, ces pentes -bocagères bruissantes de cigales, ces ponts légers -sur les eaux bondissantes, ces villages gardés par -les chapelles naïves où, sous le treillage de fer, -apparaît, endimanchée et barbare, la madone protectrice, -tout ce petit monde aimé défilait, indifférent -et muet cette fois comme un décor chimérique -devant lequel se jouait la réalité de ma passion. -Mes regards ne dépassaient pas l'horizon de la voiture. -Quelquefois, cependant, un peu de la montagne, -neige lointaine ou verdure toute proche, -auréolait la tête de Thérèse, et il me semblait que -ce morceau de paysage se solennisait tout à coup, -voué désormais au culte de mon amie. Thérèse -seule existait pour moi, une Thérèse idéale dont la -beauté remplissait le temps et l'espace. J'essayais -de ne pas penser à son départ, je m'efforçais de ne -pas voir Marc assis à côté d'elle. Je m'absorbais, -je m'isolais dans la contemplation de son visage. -Et à mesure que je le contemplais, il me semblait -y discerner une expression nouvelle, comme une -autre moins calme et plus émouvante beauté.</p> - -<p>Évidemment quelque chose se passait en elle, -un mouvement d'âme qui, par moment, apparaissait -à la surface. Des signes se montraient que -j'osais à peine interpréter. On eût dit que la roseur -montée à sa joue l'avant-veille au retour de notre -promenade au Bergonz avait été comme une rougeur -d'aube, annonciatrice de la lumière nouvelle -qui se levait sur sa vie. Ma jalousie, en l'avertissant -de l'état de mon cœur, l'avait obligée sans doute à -scruter ses propres sentiments. Et cet examen -l'avait troublée.</p> - -<p>Je l'observais, et la pointe de mes regards sur -elle la gênait, aggravait son trouble. Elle les fuyait, -elle s'appliquait au spectacle des prairies et des -bois qui défilaient au bord de la route. Mais quelque -effort qu'ils fissent pour se dérober, ses yeux ne -pouvaient pas toujours se refuser à l'épreuve. A -deux ou trois reprises, sollicités par un appel -direct, une question que j'adressais à ma chère -antagoniste, ils se posèrent sur moi et je fus étonné, -étonné et ravi, de ce que je crus y surprendre. -Ils me parlaient et ce qu'ils me disaient était si -différent des paroles que proféraient en même -temps les lèvres! Tandis que la bouche docile et -l'attitude signifiaient l'indifférence, les yeux, dans -leurs rapides échanges avec les miens, me portaient -comme une involontaire caresse ; et cette -caresse n'était pas seulement dans l'expression du -regard, elle était dans la flamme plus communicative -des prunelles, dans la moiteur ardente où leur -éclat semblait alors se fondre.</p> - -<p>Je ne pouvais pas me tromper tout à fait à ces -signes et pourtant, j'hésitais à y croire. Mon -bonheur m'effrayait. Plusieurs expériences renouvelées -coup sur coup ne suffirent pas à me convaincre. -Le sang-froid me manquait. A peine reçu -le choc où nos âmes s'exerçaient à s'étreindre, je -défaillais, je baissais les yeux le premier, je n'osais -pas prolonger ces inespérées délices. Mais je -n'avais pas plutôt rompu le charme, un aimant, -plus fort que ma volonté, m'attirait de nouveau, -m'obligeait à reprendre le contact. Et chaque -fois l'attrait était plus vif, la communion plus -ardente.</p> - -<p>C'était au début de notre promenade ; nous traversions -le village de Préchac, et tout à coup, des -souvenirs de mon adolescence se levaient au bord -du chemin, venaient à ma rencontre. Sur la place, -à côté de l'église, je revoyais tout enlierré et -nimbé du vol des pigeons, le porche hospitalier de -la maison où je venais avec une troupe d'invités, -garçons et filles, jouer et danser le jour de la fête -patronale. Des liaisons rapides, des amourettes -d'une heure se nouaient là chaque année, entre -deux tours de valse, sous le couvert parfumé des -tilleuls, le long du gave dont la voix tumultueuse -étouffait nos chuchotements et nos baisers. Oh! -ces premières émotions, ces caresses ignorantes, -ces larmes de l'adieu au bord des cils! Caresses, -larmes, aveux, ces trophées naïfs de mes jeunes -ans, je les vouais en offrandes à ma nouvelle, à -ma dernière amie. Aucune mélancolie ne me venait -à remuer ces cendres légères, aucun pressentiment -de la caducité de mon bonheur actuel. Il me -semblait plutôt y voir le développement normal, -le plein épanouissement de ma faculté d'aimer, don -unique et couronne de ma vie. C'était pour plus -tard mieux adorer Thérèse que j'avais fait cet -apprentissage. Pour elle encore s'étaient succédé -les nombreuses expériences où s'était affiné mon -goût, où ma sensibilité s'était mûrie dans la volupté -et dans les pleurs. Thérèse était le but, le -mystérieux sommet vers lequel je montais sans le -savoir, effeuillant sous mes pas les roses éphémères -de mes éphémères passions.</p> - -<p>La calèche maintenant traversait un village.</p> - -<p>Des masures enfumées, des granges couvertes -de chaume s'étageaient au bord du chemin, à -l'ombre des merisiers et des frênes. Des jardins de -tournesols et de coquelourdes s'espaçaient entre les -bâtisses, et, parmi la verdure et les fleurs, des -bouillonnements d'eaux vives épanchées en rigoles -jetaient d'un clos à l'autre comme de mousseux -entrelacs. De l'humanité remuait au seuil des -portes ; une vieille filait sa quenouille au soleil, -une jeune fille lavait des seilles de bois au ruisseau, -des enfants pieds nus menaient une ronde -sur l'herbe. Thérèse s'attendrissait à la vue de cette -idylle. Peut-être m'associait-elle au rêve d'une -existence pareille, au bord du gave, dans une de -ces granges embaumées de l'odeur du foin nouveau.</p> - -<p>Et c'était bientôt un autre rêve, que lui suggérait, -versant son ombre sur la route, la muraille -en surplomb, mutilée et orgueilleuse, du château -féodal de Baucens. Elle était la châtelaine, la créature -frêle dans la raideur du brocart, la main -longue qui feuillette le missel, le front pensif qui -s'appuie à la vitre, le regard qui suit, au flanc de -la montagne, l'ombre en fuite des nuages, qui -guette sur le chemin oblique, l'arrivée de l'imprévu.</p> - -<p>Et c'était moi, l'imprévu, sans doute.</p> - -<p>Marc, cependant, commentait ces spectacles ; il -déterminait l'âge des ruines, la nature des terrains. -Pauvre Marc! Malgré sa volonté d'utiliser -la course, d'emmagasiner des documents, d'inventorier -des pierres, il n'avait pas sa liberté d'esprit -habituelle. Il se doutait de ce qui se passait entre -Thérèse et moi ; il nous observait à la dérobée, il -établissait les données du problème que, depuis -son arrivée, il cherchait à résoudre ; mais ce n'était -pas un problème comme les autres. Marc, l'infaillible -Marc, hésitait, ne savait que penser.</p> - -<p>L'inquiétude à la fin eut raison de son bavardage. -Il se tut et je continuai de rêver. Je planais ; -la presque certitude d'être aimé me soulevait au-dessus -de l'existence. Un couple d'amoureux qui -nous frôla, descendant de Cauterets en calèche -découverte, acheva de m'exalter. Les mains unies, -les joues accolées sur les coussins, ils passaient, -étrangers à la vie, isolés dans la céleste impudeur -de leur ivresse. Ce fut le coup de grâce donné à -mes derniers scrupules. Tous les voiles tombèrent ; -conscient et impénitent de ma folie, je me vouai -aux affres et aux délices d'une passion sans -espoir.</p> - -<p>Je me souviens du lieu et de l'heure. C'était -entre Saint-Savin et Argelès, un peu avant le -déclin du jour. L'air était chaud encore et la -lumière haute. La splendeur de juillet enveloppait -la vallée. Les réseaux frissonnants des eaux vives, -la feuille lustrée des châtaigniers, l'herbe blonde -des prairies, tout respirait la joie, l'orgueil de la -vie au plein de sa maturité. Des pigeons se poursuivaient -sur le toit d'une grange, des papillons se -pâmaient, suspendus aux lèvres violettes des sauges. -D'un chemin rocailleux qui grimpait sous le couvert -des arbres, une voix monta tout à coup, une -voix d'adolescent. Hésitante d'abord, un peu rauque, -elle s'affranchit bientôt, s'épandit à larges ondes -dans la campagne. Elle disait, cette voix, la chanson -d'amour du pays, la chanson d'âpre désir, de -volonté supra-terrestre qui attendrit les rochers, -qui nivelle les montagnes :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ces hautes montagnes</div> -<div class="verse">Si hautes, si hautes,</div> -<div class="verse">M'empêchent de voir</div> -<div class="verse">Où sont mes amours.</div> -</div> - -<p>Le pâtre chantait, et moi je continuais la chanson, -je la paraphrasais à ma manière : Baissez-vous, -disais-je, montagnes du devoir ; ouvre-toi, jardin -mystérieux de la félicité!</p> - -<p>La course rapide de la calèche aidait à ce prestigieux -essor ; c'était comme le bercement en -plein azur d'un enlèvement, l'illusion d'une fuite -hors de la vie. Le hasard d'un cahot qui jeta Thérèse -sur moi ajouta un moment à cette illusion la -réalité d'une caresse. Thérèse se recula vivement, -comme brûlée du contact. Son buste en même -temps se cambra, se raidit en une attitude de sévérité -voulue. Et moi, la dévisageant quand même : -va, il est trop tard, pensais-je ; ton heure est -venue ; tu n'échapperas pas à l'amour. Tes yeux -m'évitent et tout ton être m'appelle. Tu veux me -punir et tu ne t'aperçois pas que tu te fais mal en -me frappant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>Nous rentrions. Le dîner en commun se ressentit -de nos états d'esprit, de ce que nous cachions -de nous-mêmes les uns aux autres. Marc oubliait -de parler, Thérèse ne pensait pas à sourire. Ces -dames l'obligèrent presque à se mettre au piano -après le repas. Ses cahiers étaient déjà enfermés -dans la malle. Elle essaya de jouer de mémoire une -mazurka de Chopin. Mais à peine le thème posé, -à peine les premiers pas faits sur ce chemin de la -douleur et de la folie, ses forces l'abandonnèrent. -Elle quitta le piano et bientôt après le salon. La -voiture avait ébranlé ses nerfs, s'excusait-elle. Mais -son regard en s'en allant me donnait une autre -explication. Évidemment elle avait peur de se -trahir, elle était impuissante à dissimuler son -trouble. Elle avait hâte d'être seule, de s'interroger, -de regarder en elle-même.</p> - -<p>Sans doute elle ne dormit pas mieux que moi -cette nuit-là ; ce fut pour tous les deux comme une -veillée des armes avant notre dernière rencontre.</p> - -<p>Mais ma veillée à moi ne fut qu'un délire continu -de bonheur. Elle m'aime! elle m'aime! répétais-je. -A peine si mon exaltation me permettait -de penser à ce que pouvait, à ce que devait souffrir -Thérèse, en tête à tête maintenant avec sa conscience. -Peut-être son ignorance en lui cachant le -danger lui épargnait-elle l'inquiétude. Fût-elle -tourmentée d'ailleurs, quelque douceur devait se -mêler à son supplice. Si funeste qu'il soit dans la -suite, l'amour ne crée-t-il pas autour de lui une -atmosphère de félicité? Je m'aveuglais ainsi, et -cependant ce que je savais de mon amie aurait dû -m'avertir que pour elle, dès la première atteinte -de la passion, ce serait le combat et le martyre.</p> - -<p>Si j'avais pu en douter, son visage, quand je la -revis le lendemain, eût bientôt fait de me renseigner. -La fièvre m'avait tiré du lit dès avant -l'aube ; après une fausse sortie dans la rue qui -devait assurer la liberté de mes mouvements, -j'étais rentré par l'escalier de la terrasse, et là, -blotti derrière un massif de lilas, j'attendais, je -guettais l'arrivée de mon amie. Peut-être le hasard -me ménagerait-il un dernier tête-à-tête, et je me -tenais prêt à aider le hasard.</p> - -<p>Plus d'une heure s'écoula dans l'impatience de -mon affût. J'avais entendu la servante se lever, -remuer dans la maison, ouvrir les fenêtres, porter -les déjeuners dans les chambres. Puis ma belle-mère -et ma femme étaient parties à l'heure habituelle, -leur paroissien à la main ; la servante après -elles était allée au marché. Nous étions seuls, Thérèse -et moi, dans la maison. Mais descendrait-elle -avant le retour de ces dames, avant l'arrivée de -Marc? Elle était levée ; une ou deux fois je l'avais -aperçue derrière le rideau un moment écarté de sa -fenêtre. Elle regardait le temps qu'il faisait sans -doute. La matinée était sombre, cloîtrée, silencieuse ; -le brouillard, qui voilait les montagnes à -mi-corps, ne laissait voir de la vallée que l'horizon -le plus intime, le cercle habituel de nos promenades, -les plus proches hameaux, les clos d'herbe -au bord du gave, les châtaigneraies au bas des -pentes.</p> - -<p>Je désespérais de voir Thérèse quand elle parut -enfin sur le seuil de la porte à vitres du salon. -Elle? non pas, mais une autre elle, une figure qu'il -me semblait n'avoir pas encore vue, tant elle était -changée. Une nuit de passion, une secousse d'orage -avaient repétri ce visage que je croyais si bien -connaître. Sa beauté restait, mais combien différente! -Tout ce qu'il y avait encore sur ses traits -d'expression enfantine avait disparu ; à la place des -colorations d'aube si délicates, dont elle était parée -jusque-là, c'étaient dans la cernure des yeux -brillantés de fièvre, dans la minceur frémissante -du sourire, dans le trouble de la chair pâlie où -montaient de brusques flambées de pourpre, -c'étaient toutes les évidences de l'amour douloureux, -de la passion aux prises avec le devoir.</p> - -<p>Elle frémit en m'apercevant.</p> - -<p>— La montagne est en deuil de vous! lui dis-je -en lui montrant la vallée en pleurs sous les rideaux -de brume. Et moi, ajoutai-je, j'aurais voulu qu'elle -se fit plus belle ce matin, pour que vous en emportiez -un meilleur souvenir.</p> - -<p>L'air de soumission tendre de mes yeux, l'humilité -de mon attitude, la détendirent.</p> - -<p>— Un meilleur souvenir? répliqua-t-elle. Pensez-vous -que ce fût bien nécessaire?</p> - -<p>Sa tristesse me fendait le cœur. Je ne sus pas -plus longtemps me contraindre.</p> - -<p>— C'est donc fini, balbutiai-je ; nous ne nous -verrons plus, mademoiselle Thérèse!</p> - -<p>— Sans doute, et c'est mieux ainsi, dit-elle en -détournant les yeux. Je ne suis restée que trop -longtemps à Argelès. On m'attend là-bas, on me -réclame. J'ai autre chose à faire dans la vie, vous -le savez bien, que de me promener et de causer, — même -avec vous! Mes doigts se rouillent ici, -et sans mes doigts, que deviendrait ma mère, que -deviendrait mon frère? Et puis… elle hésita un -moment, comme si elle avait quelque chose à ajouter, -et conclut d'un geste vague en secouant la tête.</p> - -<p>— Je sais tout cela, lui répondis-je ; je ne suis -ni un égoïste ni un ingrat. Permettez-moi seulement -de toujours penser à vous comme à la plus -chère, à la meilleure des amies.</p> - -<p>— Si je vous le défendais, vous ne manqueriez -pas de me désobéir, sourit-elle. D'ailleurs ni vous -ni moi ne sommes tout à fait les maîtres de nos -pensées ni de nos rêves. Nos volontés nous appartiennent -heureusement ; et c'est assez, n'est-il pas -vrai?</p> - -<p>— Hélas! lui dis-je, combien l'accord est difficile -quelquefois entre la volonté et le cœur!</p> - -<p>— On lutte, répondit-elle, avec une dureté -d'orgueil dans le timbre de sa voix.</p> - -<p>Nous nous taisions. Un coup de sifflet montant -de la gare nous rappela brusquement à l'un et à -l'autre l'heure prochaine de l'adieu. Thérèse s'attendrit.</p> - -<p>— M<sup>me</sup> Lavernose m'a fait promettre de lui -écrire ; vous aurez souvent de mes nouvelles, — si -elles vous intéressent encore, dit-elle, avec une -nuance de coquetterie.</p> - -<p>— Que vous êtes bonne! m'écriai-je en un élan -de tout mon être ; et que je vous aime! ajoutai-je -à voix plus basse.</p> - -<p>Sa pâleur m'avertit de ne pas continuer.</p> - -<p>Elle s'appuyait au mur de la terrasse prête à -défaillir. Et moi j'étais là, balbutiant des paroles -d'excuses, avec une envie folle de la prendre, de la -serrer dans mes bras, d'aller chercher mon pardon -avec mes lèvres sur ses lèvres. Car nous en étions -déjà à ce point où l'amour seul peut guérir les -blessures de l'amour.</p> - -<p>L'arrivée de Cyprienne et de ma belle-mère sur -la terrasse mit fin à mon embarras et à l'angoisse -de Thérèse. Presque au même moment, Marc faisait -son entrée. Et ce furent les préliminaires du -départ, les derniers préparatifs, le bruit triste des -malles traînées sur le plancher comme d'un cercueil -qu'on emporte, et les adieux à la maison, la caresse -du doigt aux touches du piano, le regard au jardin, -à la vallée. Thérèse pleurait, et elle avait honte -de ses larmes, honte de me les montrer, honte de -laisser croire aux autres, à ma femme et à ma -belle-mère, qu'elle les versait pour elles. La -nécessité de mentir la révoltait ; d'autant qu'à ses -marques de regret répondaient de vrais témoignages -de sympathie. Notre petit monde pleurait -Thérèse : Cyprienne, ma belle-mère, tous. Jacques -sanglotait depuis la veille et, la petite servante, avec -le beau geste des pleureuses antiques, ramenait sur -sa figure un pan de son tablier. Jusqu'au docteur -qui allongeait une poignée de main à sa malade du -haut de son cheval barbe, compagnon inséparable -de ses tournées ; jusqu'aux gens de la rue qui s'attroupaient -pour la voir passer, au seuil des portes.</p> - -<p>Elles approchaient, elles sonnaient enfin, les -minutes brutales ; l'omnibus, la gare, le wagon.</p> - -<p>Thérèse était montée dans son compartiment ; -penchée à la portière, avec un bouquet de roses -à la main, offert par Cyprienne, elle me regardait. -Oh! ce dernier regard, ce sourire pâle dans les -roses! Que voulait-elle dire? Quel ordre, quelle -promesse me léguait-elle en s'en allant? Le train -se mettait en marche et elle me regardait, elle me -souriait encore. Puis peu à peu ses yeux perdirent -le regard, ses lèvres le sourire. Une seconde -encore, et je ne vis plus de Thérèse qu'un peu de -pâleur dans du rose. Et tout disparut.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>— Bonne journée pour voyager! déclara Cyprienne ; -le temps doit être couvert en plaine. -M<sup>lle</sup> Romée ne souffrira pas trop de la chaleur.</p> - -<p>— La pauvre enfant est encore faible, ajouta -ma belle-mère, l'émotion l'a brisée ; elle avait l'estomac -fermé ce matin.</p> - -<p>J'écoutais naître et mourir ces propos sans sortir -de mon rêve. La voix de Marc me réveilla.</p> - -<p>— Et bien, m'interrogeait-il, que pronostiquez-vous? -Pensez-vous que le brouillard se lève? -Avons-nous chance de voir quelque chose, si nous -montons à Pibeste?</p> - -<p>J'avais oublié ce projet d'ascension arrêté la -veille avec l'ami de Thérèse. Et la journée à vrai -dire n'était pas engageante. Mais au point où nous -en étions avec Marc, je ne voulais pas avoir l'air -de reculer devant un tête-à-tête.</p> - -<p>— Le brouillard se lèvera peut-être, lui dis-je ; -il remue déjà ; le Léviste tantôt laissait voir sa -couronne ; bon signe ; ce serait parfait si nous pouvions -arriver là-haut avant l'invasion du soleil.</p> - -<p>Une demi-heure après nous nous mettions en -route. Vous avez sûrement vu Pibeste, mon cher -ami ; de la pointe de l'hôtel on vous l'a montré -dressant sa corne, au-dessus du clocher d'Argelès, -dans le ciel oriental. C'est une montagne de médiocre -altitude, assez pauvrement boisée, dont le -seul mérite est de pointer en avant de la chaîne, -de façon à laisser voir, par-dessus la tête des pics -voisins, l'immensité des plaines de la Bigorre et du -Béarn.</p> - -<p>A la croix d'Ost, près de la fontaine miraculeuse -de Saint-Sesthé, nous quittâmes la route de Lourdes -pour attaquer la montée, une montée tout de suite -assez raide dans la pierraille calcaire, à travers -des paysages calcinés, abandonnés par les troupeaux. -Les mornes gris de Lias et de Géü s'érigeaient, -en face de nous, sur la rive opposée du -gave qui fuyait en des méandres d'un vert pâle -enguirlandés de saulaies et de vergnes. Des ardoisières, -des carrières de marbre déchiraient çà et -là l'uniformité des pentes ; des éboulis de rocaille -s'en échappaient comme des ruisseaux tristes, et -des villages pauvres étalaient leur nudité pouilleuse -au pied d'un médiocre clocher.</p> - -<p>L'épaisseur d'un taillis nous dérobait bientôt ce -spectacle. Nous voyagions à travers des cépées en -croissance qui s'étreignaient au-dessus du sentier. -Et la monotonie de cette prison de feuilles nous -obligeait à causer. Par quelles transitions insensibles, -ou, qui sait, adroitement ménagées par mon -interlocuteur, en vînmes-nous à parler de l'amour? -Marc le trouvait mal compris et singulièrement -rabaissé par la littérature contemporaine. Romanciers -ou poètes, presque tous avaient raconté ou -chanté la passion ; or la passion, expliquait-il, n'est -qu'un élément ou un passage de l'amour : l'état -de fièvre créé par l'obstacle. Dans la littérature -comme dans la vie, la tendresse est la forme la -plus haute, la plus complète de l'amour.</p> - -<p>— Peut-être avez-vous raison au point de vue -social, lui répondis-je, mais votre esthétique est -bien étroite. Hors de la tendresse, pas de beauté? -Allons donc! Comme si Phèdre n'avait pas les -mêmes droits à l'éternité que Bérénice! Commencez -donc pas réformer l'humanité, cher Monsieur, -avant de régenter la littérature.</p> - -<p>— C'est qu'elles ont partie liée, répliqua Marc. La -morale du littérateur ne peut pas différer de celle -de l'honnête homme.</p> - -<p>— Je le veux bien, si vous m'accordez que l'idéal -de l'honnête homme a varié de siècle en siècle et -même d'une génération à la suivante dans ce siècle-ci -qui va plus vite que les autres. Décrétez l'unité -des esprits, fixez le symbole des croyances, bâtissez -le temple où abjureront les hérésies et les -schismes, et nous verrons après. Car il vous resterait -encore à uniformiser les tempéraments et -les caractères. Imposer le même idéal de l'amour à -un bilieux ou à un sanguin, à un nerveux ou à un -lymphatique, la tâche n'est pas facile. Et les déséquilibrés, -qu'en ferez-vous? les déséquilibrés, c'est-à-dire -presque tous les artistes et les poètes. -Comment s'y prendront-ils pour commander à -leurs sentiments, pour les incliner du côté de la -tendresse et du sacrifice, eux dont la tête est -toujours prise avant le cœur!</p> - -<p>— Eux comme les autres ; je n'admets pas d'irresponsables. -Et sans doute, une fois déchaînées, -les forces de la passion se font aveugles et sourdes ; -elles ont une vie parasitaire, ennemie de la nôtre ; -c'est à nous d'arrêter leur éclosion, de les étouffer -dans l'œuf.</p> - -<p>— Je voudrais vous y voir, Monsieur le moraliste, -répliquai-je ; je voudrais voir votre machine -à raisonner aux prises avec votre imagination. -Exorciser le rêve est facile à dire à qui ne rêve pas ; -mais quand c'est le rêve qui mène la vie, quand -la sensibilité vibrant au moindre choc vous met à -la merci d'une odeur, d'une musique, d'une image, -que faire et comment résister?</p> - -<p>— Fermez les yeux, bouchez-vous le nez ou les -oreilles!</p> - -<p>— Pauvres précautions, mon cher, contre les -fatalités de l'instinct. Songez que les êtres d'imagination -sont tous, ou peu s'en faut, des enfants ou -des sauvages, des impulsifs, des inconscients.</p> - -<p>— Inconscients, donc innocents, n'est-il pas vrai? -c'est-à-dire que vous, par exemple, qui avez l'âme -d'un poète, s'il vous plaisait, sous prétexte de -musique ou d'image, de faire une infidélité à votre -femme, vous seriez tout prêt à vous absoudre. Laissez-moi -croire que vous hésiteriez le cas échéant.</p> - -<p>— Peut-être en effet reculerais-je devant l'infidélité -matérielle ou même devant la trahison du -cœur qui briserait le lien affectueux ; mais l'infidélité -du rêve, la trahison des yeux qui se tournent, -comme les plantes amoureuses du soleil, vers une -beauté supérieure, celle-là, pourquoi me l'interdirais-je? -Que j'aie l'imagination occupée d'un rythme -vivant ou d'un rythme d'art, où est le mal et à qui -ma dévotion pourrait-elle nuire? Quand j'en serai -là d'ailleurs, je ne manquerai pas d'avoir recours -à vos lumières. En attendant, je vous permets de -supposer tout ce qu'il vous plaira sur mon compte, -même le pire.</p> - -<p>— Vos <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> me paraissent bien un peu perfides, -mon cher monsieur Lavernose ; mais vous -aurez beau essayer de m'en faire accroire, vous ne -réussirez pas à changer la bonne opinion que j'ai -de vous, conclut Marc.</p> - -<p>Évidemment il n'avait aucune envie de se -brouiller avec moi ; il lui suffisait de m'avoir -averti.</p> - -<p>Le paysage nous reprenait d'ailleurs, faisait diversion -presque au même instant. Nous sortions, -nous nous évadions enfin de l'interminable taillis -où nous dialoguions depuis une heure. Et le -brouillard nous quittait. C'était devant nous la fête -de l'été, la splendeur du ciel pyrénéen, la délicatesse -de l'azur autour des rochers et des arbres. -Des bouquets de hêtres s'espaçaient à travers un -éboulis de masses calcaires. Et au-dessus de cette -pente rocailleuse, s'évasait la coupe verte d'une -étroite vallée de pâturages, cernée par les pointes -terminales de Pibeste. Des troupeaux de vaches, -des ramades de brebis tondaient l'herbe au bord -des sources, ou ruminaient, couchés à l'ombre des -roches surplombantes, observés par les cabanes -de bergers qui se groupaient au sommet d'un mamelon -de daphnés et de bruyères. Et c'était, plus -haut encore, la facilité d'un pâturage en pente -douce, d'où les quenouilles d'asphodèles se levaient -en moisson blanche. Tout le revers de la montagne -en était habillé, et l'odeur qui s'en émanait était si -forte que les papillons engourdis se pâmaient, se -laissaient prendre sur les fleurs.</p> - -<p>Le sommet pointait au-dessus, défendu comme -d'une dernière barricade par une cépée de hêtres. -Marc y arriva le premier. Cet élan l'avait mis hors -de lui. Debout sur le roc, il triomphait, prenait -possession des paysages étalés confusément devant -lui.</p> - -<p>Le brouillard du matin s'était épaissi en montant ; -il s'interposait par endroits, flottait entre la -plaine et la montagne, et ces intervalles de néant -donnaient à l'espace démesuré qui reculait sous -nos regards, un aspect de chaos, de planète en formation. -Plus près cependant, à la base de Pibeste, -des morceaux de pays se précisaient ; on distinguait -un village, un lac, un tournant de route, un -moulin sur le gave. Et cela était chétif, sans beauté, -sans intérêt. Le moulin avait l'air d'un jouet d'enfant, -le lac d'un bijou naïf, la route d'un fil blanc -où se trémoussait une humanité minuscule.</p> - -<p>La plaine fuyait au delà, oscillante, monstrueuse, -d'une vastitude aussi pénible au regard que l'infini -peut l'être à la pensée. Une traînée blanche apparaissait -au bord d'une ondulation de cette mer, -comme un peu d'écume à la crête d'une vague. Je -nommai Pau. Tarbes, plus près, se cachait derrière -le massif du Léviste, mais des détonations sourdes, -irrégulièrement espacées, nous orientaient, trahissaient -sa présence. C'était l'arsenal qui essayait -ses canons.</p> - -<p>Marc ne se lassait pas de questionner. Tandis que -je subissais, écrasé, la fascination, la nausée de -l'immense, le futur agrégé, aux prises avec le décourageant -horizon, poursuivait méthodiquement sa -conquête. La plaine une fois soumise, il se tournait -vers les montagnes. Elles nous dominaient, nous -enfermaient dans un cercle de figures hostiles. Sous -leurs casques de neige, à travers la fumée tourbillonnante -des nuages suspendus à leur cime, les plus -lointaines apparaissaient comme détachées de la -terre, en essor vers l'azur. Je les désignai à Marc. -C'était par-dessus la crête allongée de la Pène de -Lhéris, la pyramide bleue du pic d'Arize, le colosse -qui veille au seuil des Pyrénées. Plus reculé, jaillissant -du dédale obscur de la chaîne, le mont -Perdu s'exhaussait, formidable, avec sa couronne -blanche de glaciers comme le roi de la mort. Géométrique -et noir, le Cylindre, à côté, faisait l'effet -de quelque monument funéraire, d'un hypogée -barbare pour une dynastie d'avant l'histoire. Le -Vignemale et le Balaïtous fermaient le cercle : le -Vignemale cuirassé d'argent, avec sa Piquelongue -en arrêt, crevant le ciel de sa pointe aiguisée -comme une flèche barbare, le Balaïtous hérissé, -crevassé, fracassé, pareil à une citadelle en ruine -vaincue par les éléments.</p> - -<p>Pibeste s'humiliait au pied de ces despotes, et -j'imitais Pibeste. Marc exultait, au contraire, son -humanité semblait accrue, sa personnalité exagérée -par le défi des cimes.</p> - -<p>L'ascension de Pibeste l'avait mise en goût, il -parlait de monter le lendemain au Vignemale. -Puis sa pensée se porta vers une autre tâche, vers -une autre victoire. Un large morceau de l'Aquitaine -était là, devant son futur historien ; Marc recevait -l'hommage du duché sur lequel il avait fondé sa -fortune.</p> - -<p>Il me parla de sa thèse et de la carrière qu'elle -pourrait lui ouvrir. C'était la certitude d'un poste -dans une faculté, d'une situation de maître de -conférences, de chargé de cours peut-être : la vie -matérielle largement assurée, et l'autre du même -coup, le bonheur dans le mariage. Encore un an, -deux ans au plus d'épreuves, et ce serait la sécurité -dans une fonction honorable et indépendante, à -côté d'une compagne choisie par lui, d'une épouse -aimable et sage, ornement de son foyer, fidèle appui -de son cœur. Et il ne s'agissait pas d'un roman en -l'air ; Marc connaissait cette perfection, il était en -relations quotidiennes avec sa famille ; il avait tout -lieu de croire que sa demande, quand il jugerait à -propos de la faire, recevrait un bon accueil. Il -n'attendait que l'assurance d'une place et d'un traitement -pour conclure. — Mais, ajouta-t-il, d'ici -là, j'ai peur. Sans doute ma jeune amie n'ignore -pas que j'ai de l'affection pour elle, mais le reste, -le sentiment plus tendre, le projet d'union intime, -je me suis interdit de le lui dire. Peut-être l'a-t-elle -deviné, mais je ne vois pas qu'elle y réponde -autrement que par de l'amitié, et c'est bien quelque -chose, c'est même tout ce que je souhaite provisoirement ; -mais si l'amour allait venir, l'amour -pour un autre! Elle est libre après tout, libre pour -le mariage, libre même, — il faut tout envisager, — libre -pour la passion.</p> - -<p>Sur ce mot de passion, Marc, qui avait baissé les -yeux en même temps que la voix pour m'expliquer -ses craintes, les leva sur moi brusquement :</p> - -<p>— Voyons, cher Monsieur, continua-t-il, nos -relations si récentes ne m'autorisent peut-être pas -à vous ennuyer de mes affaires, mais nous sommes -situés ici à quelques centaines de mètres au-dessus -du niveau des conventions sociales. Permettez-moi -d'avoir recours à votre expérience. Vous devez connaître -les femmes mieux que moi. Moi, je n'en ai -jamais regardé qu'une, et celle-là je l'aime trop -pour la juger de sang-froid. Mais vous la connaissez, -vous aussi, cette jeune fille dont je vous parle, -cette fiancée sans le savoir ; vous venez de passer -un mois avec elle, elle vous a parlé de moi, sans -doute ; croyez-vous qu'elle m'aime un peu, qu'elle -m'aime assez pour me garder son cœur? C'est -que, voyez-vous, je n'ai aucune illusion sur mon -compte ; ni mon caractère, ni mes goûts n'ont rien -qui parle à l'imagination d'une jeune fille. Aimer -n'est pas tout, il faut savoir aimer. M<sup>lle</sup> Romée -me comprendra-t-elle? Je l'espère quelquefois. -Il y a des jours où je la vois si paisible, si raisonnable, -si laborieuse, il me semble que nous -sommes nés l'un pour l'autre ; et ces jours-là -sont les plus nombreux. Mais quelquefois tout -change, tout se gâte ; c'est l'inquiétude, c'est le -caprice. Alors, je ne sais plus que croire, j'hésite. -Vous me rendriez un vrai service, cher monsieur -André, si vous pouviez m'éclairer là-dessus. -Que feriez-vous à ma place? Conseillez-moi. Est-il -prudent de laisser aller les choses? Vaut-il -mieux demander à M<sup>lle</sup> Romée un engagement -formel?</p> - -<p>La confidence de Marc ne m'avait rien appris. -Peut-être en aurais-je souffert cependant, peut-être -me serais-je révolté quelques jours plus tôt, quand, -amoureux sans espoir, je n'osais pas compter sur -Thérèse. Mais la certitude d'être aimé avait purifié -mon amour, l'avait agenouillé devant elle. Elle -planait si haut que le rêve seul, comme une fumée -d'encens, pouvait désormais l'atteindre. Que m'importaient -dès lors les projets infra-terrestres de mon -rival, son programme de félicité bourgeoise? A -quelque titre qu'il fût auprès de Thérèse, ami -désintéressé ou futur époux, j'avais conclu avec -elle des fiançailles supérieures aux droits qu'il -pouvait prendre. M'oubliât-elle même, son image -me resterait ; et au point d'exaltation où j'étais -arrivé, je me sentais capable de me contenter de -cette union malgré elle.</p> - -<p>Marc, cependant, attendait ma réponse. Elle fut -aussi ambiguë qu'un oracle. Je m'excusai d'abord -de mon peu d'habileté à débrouiller les ressorts de -l'âme féminine. Et qui pouvait se flatter de la bien -connaître? M<sup>lle</sup> Romée était certes une personne de -grand sens et de grand cœur, et elle m'avait toujours -parlé de Marc dans les meilleurs termes ; -quant à décider si elle se contenterait de ce que -Marc avait à lui offrir, quant à pronostiquer l'avenir -de ses rêves, vraiment on m'en demandait -trop ; je me récusais. En ménage comme pour -l'autre vie, c'est la foi qui sauve. Thérèse avait-elle -foi en Marc? Marc avait-il foi en Thérèse? A cette -question, elle et lui pouvaient seuls répondre.</p> - -<p>Marc se taisait. Peut-être n'ajoutait-il pas grande -importance à une consultation qui n'avait été qu'un -prétexte à me faire parler. Peut-être aussi s'interrogeait-il, -se livrait-il à l'enquête sur lui-même que -je venais de lui conseiller : première et douloureuse -épreuve de son amour. Pour un esprit avide autant -que le sien de lumière et de certitude, l'ombre -où il se débattait, le doute sur la durée possible -du lien qui l'unissait à Thérèse devaient être bien -pénibles. Thérèse l'avait-elle compris, l'aimait-elle -assez pour l'attendre? Lui-même avait-il assez -de confiance en son amie pour ne pas la troubler -de son inquiétude? Il me semblait lire cette perplexité -dans ses yeux, dans l'hésitation même de -sa démarche.</p> - -<p>Depuis un moment déjà nous avions commencé -à descendre. Le brouillard nous talonnait. Les -cimes, peu à peu, s'étaient voilées, l'horizon se fermait ; -la muraille mouvante se rapprochait de -nous. Bientôt elle nous enveloppa de ses réseaux -humides. A peine si, dans l'incertitude de cette -nuit grise, subitement tombée, nous pouvions -reconnaître le bon chemin. Le grondement du gave, -qui se heurtait, quelques centaines de mètres plus -bas, aux contreforts de Pibeste, nous avertit une -ou deux fois du danger où nous avait mis une -fausse piste. Le sentier contournait la crête de la -montagne, assez mollement inclinée du côté par où -nous étions venus, mais qui, de l'autre côté, vers -Lugagnan, tombait brusquement en précipices. Le -brouillard, d'abord sec, s'était mis à couler, et la -mouillure des pierres aggravait la difficulté de la -descente.</p> - -<p>Arrivés au niveau des pâturages, nous décidâmes -de nous abriter un moment et de nous sécher -dans la cabane des pâtres. Le gîte était misérable ; -une hutte de pierres sans porte, sans -fenêtres, avec un toit intermittent d'esquilles calcaires -que rejointaient mal des mottes de gazon. -Les bergers nous firent place sur le banc de sapin -où ils s'allongent, roulés dans leurs couvertures -pour dormir ; ils allumèrent en notre honneur, -devant l'ouverture de la cabane, un feu de souches -de genévriers ; ils nous offrirent tout ce qu'ils -avaient : du pain, du lait et du fromage.</p> - -<p>C'étaient des gens de Vidalos qui gardaient -pour le compte de quelques propriétaires du village. -Ils étaient montés avec leurs bêtes à la fin de -mai, dès que la neige avait eu fini de fondre ; ils -ne devaient descendre que vers la mi-octobre. Ils -ne se plaignaient pas du salaire ni du gîte. Ces -pacages de moyenne altitude sont assez sûrs. Les -bêtes et les gens y sont moins exposés que dans les -hautes estibes ; les sautes de temps y sont moins -fréquentes, plus rares les bourrasques de neige et -les glissements de terrain causés par les pluies -d'orage ; et la nuit, si les chiens aboient, il n'est -pas utile d'armer le fusil pour faire peur à l'ours. -La proximité du village leur était d'ailleurs avantageuse ; -ils avaient le pain et le sel à deux heures -de marche de la cabane, et le dimanche, en grimpant -à une brèche qu'ils nous indiquaient de la -pointe de leur bâton ferré, ils pouvaient voir le clocher -de leur paroisse et s'unir aux prières annoncées -par les carillons légers qui invitent à la messe, -par les sonneries lentes qui promulguent la bénédiction.</p> - -<p>Marc s'informait de leurs familles. Un des bergers -était marié depuis six mois : un autre était -fiancé ; sa promise était servante à Cauterets ; ils -devaient <i>épouser</i> après la saison.</p> - -<p>— Et ça ne vous inquiète pas de la savoir loin -de vous, avec tous ces hommes, ces étrangers, ces -garçons d'hôtel autour d'elle? interrogeait Marc.</p> - -<p>— A quoi ça me servirait de me tourmenter? -répondit le garçon en finissant d'écumer une jatte -de lait. D'ailleurs, ajouta-t-il, je connais Méniquette -depuis longtemps ; j'ai confiance.</p> - -<p>— Et vous faites bien, approuva Marc. Puis se -tournant de mon côté : vous l'avez entendu, me dit-il ; -cet homme a répondu pour moi. Moi aussi, j'ai -confiance.</p> - -<p>Allègre et dispos, il reprenait en même temps -son bâton de route, et nous repartions à la descente. -Nous ne nous parlions plus. A quoi bon? Lui -m'avait dit ce qu'il avait à me dire ; il m'avait prévenu, -il avait pris sa position de combat. Et moi -j'avais hâte de l'embarquer, de me délivrer de lui, -pour me donner tout entier au souvenir de Thérèse.</p> - -<p>Le futur agrégé devait nous quitter le soir -même pour aller à Cauterets. Je remplis jusqu'au -bout les devoirs de l'hospitalité ; je le conduisis à -la gare. En chemin il s'était mis à me parler de -mes travaux d'archéologie commencés. Il me traçait -tout un plan d'études pour Jacques. Il craignait -de m'avoir blessé tantôt, et quoiqu'il se trouvât -en état de légitime défense, il s'efforçait de -guérir ma blessure. L'ennemi redevenait l'apôtre. -Il s'offrait à me donner de loin, si peu que je les -crus utiles, son appui et ses conseils : Si vous -avez besoin d'un document, d'une recherche pour -vos études ou pour celles de Jacques, ne craignez -pas de vous adresser à moi. Je suis au courant des -bibliothèques et des catalogues ; vous pouvez vous -fier à mon exactitude. D'ailleurs j'aurai peut-être -recours à vos bons offices pour ma thèse. Ce ne -sera qu'un échange, concluait-il.</p> - -<p>Le train partait ; Marc me tendit la main. J'étais -seul. Je pris pour rentrer chez nous par le plus -long et par le plus désert. J'errai dans les avenues -à moitié habitées qui s'ouvrent à gauche de la gare, -entre le gave et la route de Pierrefitte. Des villas -en construction, des jardinets récents, de grêles -massifs, s'espaçaient des deux côtés avec des intervalles -de prairies, des ouvertures d'allées qui finissaient -en sentiers, perdues à dix pas dans les cultures. -La nuit était tombée ; des flambées de gaz -luisaient à travers les avenues, et, dans la paix de la -vallée, se propageaient, en même temps que les -musiques lointaines du casino, la frêle crécelle des -sauterelles.</p> - -<p>Je m'abandonnai à la nuit ; je la laissai tisser -autour de moi ses voiles de solitude et de silence. -J'étais délivré de l'action, délivré des responsabilités -et des angoisses du vouloir, en accord avec -les autres et avec moi-même. Le départ de Thérèse -avait tout harmonisé. Plus de désirs, partant plus -de remords. Au lieu des ivresses et des tourments -de la passion vivante, c'était désormais devant -moi la douceur continue, la sérénité du rêve.</p> - -<p>Dans le dédale du parc inachevé où s'attardait -ma flânerie, au bord des massifs de lilas, sur les -blocs de rocher le long du gave, je frôlai plusieurs -fois des couples d'amoureux ; les voix se taisaient à -mon approche, et c'était, dans l'ombre, la fuite -légère d'une robe. Et je les plaignais de fuir, je -les dédaignais de se cacher. Que ne s'affranchissaient-ils -eux aussi du servage de la chair?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>Ce fut comme une autre vie qui commença pour -moi le lendemain ; une vie en arrière, dans le souvenir. -La réalité présente ne me touchait plus ; -pas même la réalité qui se rapportait à Thérèse. -Elle écrivait régulièrement à ma femme, et ses -lettres, longuement commentées, étaient l'événement -de la semaine. On lisait cette chère écriture, -on en parlait devant moi ; je la lisais, j'en parlais -aussi ; mais cette Thérèse récente n'ajoutait rien à -la Thérèse qui vivait en moi, à celle dont ma piété -entretenait l'image.</p> - -<p>C'était à cette Thérèse-là que j'appartenais désormais. -Toute autre société m'était devenue odieuse. -Je m'étais emparé de sa chambre ; je m'y enfermais -avec elle pendant des journées entières. La saison -s'avançait, et il y avait des chances pour que nous -ne trouvions pas de nouveaux hôtes ; j'étais d'ailleurs -résolu à les écarter. Je passai là dans une -claustration à peu près complète, comme dans une -maison mortuaire après la disparition d'un parent -proche, les premiers jours qui suivirent son départ. -Assis dans son fauteuil, enveloppé de l'odeur légère -laissée par ses cheveux et qui me rendait la sensation -de sa présence, j'évoquais heure par heure les -semaines précieuses que j'avais passées avec Thérèse. -Ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait fait, la -couleur de ses robes, la nuances de ses sourires, je -revoyais, je réentendais tout.</p> - -<p>Comédien sincère, pour mieux entrer dans la -réalité, je me donnais la représentation minutieuse -de nos conversations, de nos attitudes. Ce furent -de prodigieux enfantillages, et je ne vous les confesserais -peut-être pas, s'ils n'avaient pas contribué -à la formation d'un état d'âme qui devait m'être si -funeste!</p> - -<p>L'idolâtrie n'est pas une forme exceptionnelle de -l'amour ; peut-être même n'est-il pas de passion -un peu forte qui n'arrive à ce paroxysme. Tout -amoureux suppose plus ou moins un lyrique. Moi -comme les autres, un peu plus peut-être, j'eus le -pouvoir d'idéaliser, de transformer tout ce qui se -rapportait à l'aimée. C'est ce qu'en exégèse amoureuse -on appelle cristalliser, et l'inventeur du mot -et de la théorie l'applique, je crois, aux débuts de -la passion ; mais cette faculté ne se développa chez -moi dans son plein qu'à la seconde période, quand -le départ de Thérèse m'obligea de chercher des -consolations ou des compléments à son absence.</p> - -<p>Bientôt le souvenir ne me suffit plus. Je voulus -de nouveau fouler les sentiers qu'elle avait parcourus. -Les arbres qui avaient ombragé nos haltes, -les pierres sur lesquelles elle s'était assise, me -devinrent autant de buts de pèlerinage. Quand -j'avais dépassé les dernières masures du faubourg -de l'Aïroulat et que je touchais aux grands -espaces libres, habités par les châtaigniers, je -m'arrêtais, aussi ému qu'un dévot au seuil de -l'église. Ces pentes gazonnées, ces abris de rochers, -ces frondaisons éparses balayant les pelouses, c'était -le sanctuaire de mon culte. Je m'asseyais à l'une -des places où mon amie et moi nous avions accoutumé -de nous asseoir, et, autant que je pouvais -m'en souvenir, dans la posture exacte où je m'étais -trouvé à côté d'elle. Je lui parlais, j'écoutais -chanter dans le silence l'écho affaibli, l'écho charmant -de ses paroles. La châtaigneraie, à cette -époque de l'année, était déserte ; les feuilles mortes -sur les sentiers empêchaient d'entendre le sabot -des passants, du petit pâtre meneur de chèvres, de -la vieille en capulet déteint qui filait sa quenouille -en gardant sa vache le long des bordures. Ils m'épiaient -de loin, s'étonnaient de me rencontrer -chaque jour, s'inquiétaient de me voir parler tout -seul, interpeller comme un sorcier les rochers ou -les plantes.</p> - -<p>Un de ces bergers, un boiteux à qui Thérèse -avait fait quelquefois l'aumône, m'accosta un jour, -s'informa de celle qu'il ne voyait plus avec moi. Il -avait trouvé dans l'herbe, en promenant ses chèvres, -quelque chose qui lui appartenait peut-être, et il -m'exhibait, gâté par la rosée et la pluie, un gant en -peau de Suède que Thérèse avait perdu en effet et -que nous avions inutilement cherché ensemble. -Cette relique ne me quitta plus désormais.</p> - -<p>Mais mon idolâtrie en était arrivée bientôt à se -passer d'objets matériels ; elle s'exerçait en esprit -sur les perfections de Thérèse. Comme le dévot -qui médite sur une parole ou sur un acte de son -Dieu, je me dilatais, je me fondais dans la contemplation -de mon amie. Pour entrer plus avant dans -la possession de sa beauté, pour en atteindre la -définition totale, je travaillais à me la représenter -en détail ; je restreignais mon adoration pendant -tout un jour à ses yeux ou à ses lèvres ; je m'appliquais -à analyser les nuances les plus fugitives de -ses regards ou de son sourire. Et c'était tout un -paradis que m'offrait ainsi cette Thérèse une et -multiple, que mon investigation patiente et enflammée -diversifiait à l'infini.</p> - -<p>A force d'analyser le charme de mon amie, de la -célébrer, de la chanter, j'étais arrivé à un état d'hypnose -chronique tout à fait étrange. Les pratiques -de méditation et de contemplation par où j'avais -travaillé d'abord à me procurer l'illusion de sa -présence m'étaient devenues inutiles. Dès que cessaient -les soins matériels, les occupations de ma -vie, dès que je m'arrêtais de parler ou d'agir, et -quelquefois même à travers mes paroles et mes -actes, Thérèse m'apparaissait ; j'étais avec elle. -Ainsi qu'il arrive aux âmes élues dans l'état -d'oraison, quelque chose m'enlevait doucement -à moi-même ; je me sentais porté dans un autre -et meilleur élément, vers la Beauté et vers l'Amour. -Et la source de cette félicité paraissait inépuisable ; -les ondes de bonheur où je me répandais naissaient, -se développaient d'un mouvement toujours égal.</p> - -<p>J'ai peur de mal m'expliquer et que mes expressions -vous paraissent trop fortes. Et moi, je les -juge insuffisantes à traduire le paroxysme heureux -où je me trouvais ravi. Ce don de moi-même -à une autre avait presque la douceur d'un évanouissement, -mais d'un évanouissement sans vertige -et qui me laissait la pleine conscience de mon acte. -Je mourais à moi-même, je mourais de minute en -minute avec un sentiment toujours nouveau de -repos, de quiétude, de concordance avec les aspirations, -avec les lois de ma vie. Je me donnais sans -fin, et ce pouvoir croissait de jour en jour ; j'avais -franchi les limites du possible ; la porte du jardin -mystique s'ouvrait devant moi ; devant moi, s'étendait, -illimité, le Paradis de l'Extase. J'étais arrivé à -une possession continue de Thérèse qui ne laissait -presque rien à envier à la réalité. Je n'avais plus -besoin d'évoquer son image ; elle habitait ma -pensée ; elle s'imposait à mon sommeil. Je la -voyais debout, en marche ; sa robe claire ondulait -au rythme de son pas silencieux ; la tête un peu -tournée de mon côté, elle m'invitait à la suivre ; ou -bien elle se reposait assise dans son fauteuil de -convalescente, songeuse, le menton incliné, dans -son attitude familière. Et il me semblait saisir le -mouvement de ses lèvres qui me parlaient, le son -de sa voix, la tiédeur de sa main dans la mienne.</p> - -<p>C'était dans le recueillement de sa chambre, de -cette chambre où nous sommes, qu'elle m'apparaissait -le plus nettement. En plein air, les contours -s'atténuaient. Les bruits trop rapprochés, les -mouvements de la vie l'écartaient, et une fois -enfuie, décomposée, elle était quelquefois lente à -revenir. Mais ici l'illusion était complète, et, — détail -étrange qui aurait dû me mettre en garde, — les -sens même y avaient une part, une part de plus -en plus marquée.</p> - -<p>Ainsi déviait peu à peu la tentative d'amour -mystique où je m'étais engagé et que j'avais sans -doute poussée au delà des limites humaines. L'excès -de spiritualité me ramenait à la matière. Pour -avoir voulu perfectionner la vision de Thérèse, -mon idolâtrie avait fini par la trop matérialiser. -Thérèse, ressuscitée âme et corps par mon extase, -redevenait ainsi devant les yeux de mon esprit la -Thérèse vivante, la Thérèse douloureusement, orageusement -aimée, disputée par ma passion aux -fatalités qui me la rendaient inaccessible. Je -retombais dans mes anciennes misères et ma chute -était plus profonde. J'éprouvais pour l'absente des -regrets et des désirs que sa présence même n'avait -pas suggérés, des désirs et des regrets plus violents -parce qu'ils étaient moins purs. Plus libre -avec l'image de Thérèse qu'avec Thérèse elle-même, -j'avais laissé sans y prendre garde la volupté -enflammer peu à peu et corrompre mon amour. -Le mal était fait ; c'était fini de mon union psychique -avec Thérèse. La vision avait appelé la réalité. -C'était la réalité que j'appelais maintenant, que je -voulais à tout prix.</p> - -<p>Inefficaces à partir de ce moment, dérisoires, -me parurent les suppléances par où j'avais réussi -un moment à tromper ma passion. La force -déchaînée du désir emportait comme de fragiles -obstacles les trompe-l'œil, les artifices délicats où -s'était attardé mon rêve. Et quoi! quelques lieues -à peine me séparaient de celle que j'adorais, de -la créature nécessaire à ma vie, et tandis qu'elle -pensait à moi, qu'elle m'appelait peut-être, je restais -là occupé à me leurrer de vaines apparences, -à presser dans mes bras un fantôme! Je m'accusais -alors, je méprisais mon idéalisme intempestif, -je maudissais mes hésitations et ma faiblesse. Ma -conscience se taisait, débordée. Seules, des considérations -d'intérêt, la peur d'un casse-cou final -m'arrêtaient encore. J'évitais de penser à une -conclusion quelconque ; je fermais les yeux pour -ne pas voir le précipice auquel je me trouvais -acculé. Ma passion se démenait derrière cette vague -frayeur, frêle obstacle qui me séparait de l'irréparable.</p> - -<p>A défaut de Thérèse, c'étaient ses reliques, que je -portais à mes lèvres ; c'était son gant, c'était la -place de son corps sur le fauteuil, dans le lit, que -je brûlais de mes caresses. Et ces folies en appelaient -d'autres. J'écrivais à l'absente, je l'implorais -en des lettres qu'un reste de sang-froid m'empêchait -de porter à la poste ; je formais de vains -projets de réunion avec elle ; j'en venais à souhaiter -quelque malheur immédiat, une rechute de sa -maladie, qui l'obligeât à retourner à Argelès. Une -séance récréative de magnétisme à laquelle j'assistai -par désœuvrement au Casino m'induisit à -essayer le pouvoir de mon fluide pour l'influencer à -distance, la contraindre à revenir. Plusieurs fois, -et, le plus sérieusement du monde, je tentai l'expérience, -je concentrai ma volonté pour l'envoyer à -Thérèse en victorieux effluves. Et pendant des -heures, pendant des journées entières, après ces -tentatives, j'espérais, j'attendais son arrivée ; je -calculais le temps nécessaire, les retards possibles -des trains, et le cœur me battait chaque fois que -l'omnibus de la gare roulait le long des rues, traversait -la place. Je voyais Thérèse, je la rencontrais -partout ; je me laissais prendre aux plus -légères ressemblances. Une première fois au Casino, -dans la salle du concert, une autre fois à Pierrefitte -dans une calèche qui descendait de Cauterets, -il me sembla la reconnaître et, dupe volontaire, -je suivis pendant toute une semaine, jusqu'à me -faire remarquer d'elle et des autres, une étrangère -de l'hôtel de France qui avait un peu la tournure -de mon amie.</p> - -<p>Les lettres qu'elle continuait à écrire régulièrement -à Cyprienne fournissaient une matière inépuisable -à mes inquiétudes. Une dernière, qui me -parut plus froide, me donna à réfléchir : elle m'oublie! -pensai-je, et là-dessus ce fut toute une construction -d'hypothèses. La jalousie me reprit ; la -figure un moment écartée de Marc Échette me -hanta de nouveau, plus haïssable. En même temps -que mon amour pour Thérèse, ma rivalité contre -Marc avait pris un caractère matériel. J'enrageais -de ses contacts quotidiens avec mon amie, et si je -n'allais pas jusqu'à soupçonner leur vertu, c'était -assez pour me bouleverser, de penser aux rapprochements -permis, aux poignées de mains, au -bras offert et accepté, aux effleurements innocents -du piano ou de la table. Mais peut-être y avait-il -autre chose entre eux maintenant ; je le craignais -du moins. Peut-être Marc l'avait-il pressée de se -marier avec lui, et elle avait consenti ; les bans -étaient publiés, le mariage consommé, qui sait? -Chaque jour, pendant toute une semaine, je ne -manquai pas d'aller au Cercle relever dans les -journaux de Toulouse les communications de l'état -civil.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p>Je ne me souviens plus au juste du temps que -dura cette crise. J'étais perdu ; seul l'instinct de la -conservation luttait obscurément en moi, retardait -la solution inévitable. Partir, revoir Thérèse! -Cette nécessité s'imposait, et je sentais bien que je -n'y échapperais pas. J'évitais seulement de penser -à la date, j'ajournais de semaine en semaine. J'espérais -toujours je ne sais quelle intervention, quelle -poussée du hasard, qui me rendrait à moi-même, -m'épargnerait cette suprême folie.</p> - -<p>La poussée vint, me sauva provisoirement, me -donna quelques semaines de répit… Ce fut à la -distribution des prix de Jacques, circonstance minime -à coup sûr ; mais dans l'état de déséquilibre -où j'étais, le plus léger choc devait suffire à donner -l'impulsion, à me jeter à la mer ou à me rejeter -vers le rivage.</p> - -<p>La cérémonie s'était accomplie selon les rites : -un discours que j'avais négligé d'écouter, des fanfares -que j'avais été obligé d'entendre, la récitation -d'un palmarès coupée d'applaudissements qui -escortaient l'ascension vers l'estrade des collégiens -émus dont le front discordait aux couronnes -de papier trop étroites ou trop larges. Tout à coup -Jacques était dans mes bras, son bout de laurier à -la main, radieux. Cyprienne pleurait ; nos voisins -battaient des mains. Je pleurai aussi ; Jacques -reparti, je sentis se rouvrir dans mon cœur la -source depuis quelques jours fermée de la tendresse -paternelle. Jacques! Ma vie de ces dix dernières -années me revenait brusquement : joies et malheurs, -tous les événements du ménage. Et c'était Jacques -les malheurs, les joies c'était encore Jacques. Je me -rappelais des riens de sa petite enfance, le miracle de -son premier pas, de ses premiers balbutiements ; je -retrouvais la saveur de ses caresses, la douceur de -sa joue sur ma joue, la pureté de son haleine sur -mes lèvres. Je revoyais ces coupes de vêtement, -ces nuances de cheveux si vite passées qui font à -chaque enfant comme une série de brèves existences! -Et j'avais failli oublier tout cela, oublier -tous ces petits Jacques lointains, et le Jacques -vivant, le petit camarade et le grand ami, Jacques -enfin, Jacques!</p> - -<p>Ma folie tout à coup m'épouvanta. Je reculai, -je me rejetai en arrière. Cette Thérèse idéalisée par -mon culte, je la vis un moment telle que je me l'étais -créée : idole monstrueuse à laquelle j'allais sacrifier -mon honneur et ma vie! Insensé, j'avais voulu -jouer avec ces forces redoutables : l'imagination et -le rêve! j'avais tenté, mage orgueilleux et naïf, de -modifier au gré de mon caprice la loi de la nature -et de la vie. La vie s'était vengée ; le mage s'était -pris à ses artifices ; l'évocateur était devenu l'obsédé.</p> - -<p>Il n'était que temps de réagir. Je m'y employai -sans délai. Tout jusque-là, par bonheur, s'était -passé dans ma tête. Pendant qu'une moitié de moi-même -s'enfonçait dans l'absurde, l'autre figurait -les gestes du bourgeois, du père de famille. Il n'y -avait qu'à rentrer dans la sincérité de mon rôle, à -le jouer pour tout de bon. Personne à la maison -n'avait pris garde à ma folie ; ma réputation de -distrait avait donné le change ; un peu plus, un -peu moins, ni ma belle-mère, ni ma femme ne -s'étaient rendu compte de la différence. D'autant -que mon détachement de tout me rendait de composition -facile, d'humeur paisible et débonnaire. -Jamais nous n'avions fait meilleur ménage avec -Cyprienne que depuis le divorce de nos cœurs.</p> - -<p>Les vacances de Jacques devaient faciliter ma -conversion. La maison était plus vivante, plus -animée alors ; le sévère intérieur se déridait ; une -contagion de gaieté, d'insouciance se répandait, -rompait la régularité par trop mécanique des -journées et des heures.</p> - -<p>Jacques ne me quittait pas. J'étais son compagnon -de courses et son camarade d'études. Sa -curiosité m'amusait, ses idées vives et courtes, ses -questions insatiables. Il avait une jolie petite âme -légère et vibrante que j'avais plaisir à manier.</p> - -<p>Mon Jacques! Je m'attachai à lui, cette fois, -comme le noyé à l'épave. Rien que de tenir cette -petite main fraîche dans ma main fiévreuse, il me -semblait que j'étais guéri. Et j'allai mieux en effet -pendant quelques jours. L'image de Thérèse pâlit, -se recula de moi ; je crus qu'elle allait s'effacer.</p> - -<p>Hélas! mon illusion ne fut pas longue. Le vif -élan qui m'avait ramené vers la vie de famille ne -tarda guère à s'alentir, à se changer en effort. -Les affections qui avaient rempli ma vie subsistaient -bien encore, mais machinales, inefficaces, -vidées de leur substance. Oui, même mon affection -pour Jacques. Je l'aimais assez pour me dévouer à -lui, pour me sacrifier s'il l'avait fallu ; ma volonté -était libre ; mais d'elle-même, au bout de quelque -temps, ma pensée était revenue à Thérèse.</p> - -<p>Je ne désespérai pourtant pas tout de suite. -Comme les incroyants qui prient pour mériter de -croire, je continuai de témoigner à Jacques cet -amour qui, hélas! n'était plus tout à fait dans mon -cœur. Je me serrais contre mon enfant, comme -s'il y avait eu dans ce contact quelque vertu curative -de ma folie ; je l'embrassais quelquefois sans -motif, j'attirais sa tête sur mon cœur, sur ce cœur -que je n'avais pas su lui garder tout entier. Il me -semblait que ses baisers à lui, plus sincères, plus -ardents, allaient ressusciter la ferveur de mes -caresses.</p> - -<p>L'enfant s'étonnait de ces étreintes passionnées -et muettes, presque douloureuses. Il s'y dérobait, -ne sachant comment y répondre. Ma société commençait -à lui peser ; son babil se lassait de s'épancher -sans écho. Il avait tiré de ma libéralité, — compensation -trop facile, — quelques jouets : une -montre, un cerf-volant qu'il avait hâte de montrer à -ses camarades. Il ne tarda pas à me fausser compagnie. -Et moi je n'eus pas le courage de le retenir. -A quoi bon?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>Ce fut de nouveau la solitude autour de moi, -mais une solitude assiégée, investie par l'image -de Thérèse. Que faire contre elle maintenant? A -quelle conjuration, à quel remède avoir recours? -La médication psychique avait échoué ; valait-il la -peine d'essayer autre chose? Cependant je m'étais -quelquefois bien trouvé de la marche pour assoupir -mes nerfs, pour mater mes rêves. Plus chanceuse -cette fois, l'expérience ne valait pas moins d'être -tentée.</p> - -<p>Je pris prétexte d'une visite de quelques jours à -Marsous ; je bouclai mon sac et je partis. Mais je -ne fis que toucher barre à la maison de mes -parents. Le bavardage affectueux de ma mère, -avide des nouvelles de la famille et de la vallée, -ses préoccupations de récolte et d'argent, si peu -concordantes à mon état d'esprit, ne parvenaient -pas à m'intéresser. La bonne femme et moi ne -parlions plus la même langue ; j'étais devenu comme -un étranger dans ma maison. Pauvre mère! qu'aurait-elle -dit si elle avait pu deviner mes misères, -soupçonner la détresse, où je me débattais, affolé? -Où était-il hélas! le sauvageon de jadis, la petite -âme qui s'était épanouie là, si fraîche, entre ces -vieilles murailles? Ah! qu'il aurait mieux valu ne -pas changer, vivre et mourir où avaient vécu, où -étaient morts les miens, pareil à ceux d'avant -comme à ceux d'après, surgeon du même arbre et -cet arbre soudé au roc, enraciné dans les traditions -ancestrales! Mais il était trop tard, j'avais sucé le -virus de l'éducation sentimentale ; déserteur du -foyer rustique, je devais penser, je devais souffrir -en bourgeois!</p> - -<p>Dès le lendemain de mon arrivée à Marsous, à -l'aube, je communiai une dernière fois, sous les -espèces du pain bis et du lait encore fumant, -avec ma mère, je reçus de ses lèvres un baiser -rude et cordial, le baiser coutumier de nos adieux, -et je m'enfonçai résolument dans l'âpre et tortueux -massif qui garde la source du gave d'Azun. -Je partis seul. A quoi bon un guide quand on n'a -d'autre but que la fatigue? J'avais d'ailleurs une -suffisante habitude de la montagne et de la vie -montagnarde pour m'y aventurer sans péril.</p> - -<p>Je savais le chemin des cabanes de berger où je -pourrais au besoin trouver un gîte pour la nuit, -un abri pendant l'orage ; ces bergers, j'en connaissais -quelques-uns ; les plus âgés m'avaient servi de -guide autrefois ; les plus jeunes avaient été mes -camarades. Les chiens même, peu hospitaliers aux -passants, me faisaient bon accueil ; j'avais appris -les paroles et les gestes qui désarment leur colère. -Je les évitais d'ailleurs, eux et leurs maîtres, -autant que me le permettaient les ressources de -mon havresac. Un surplomb de rocher suffisait à -protéger mon sommeil, une poignée de bruyères -mortes ou de rhododendrons me donnait la flamme -nécessaire à sécher mes vêtements arrosés par une -averse.</p> - -<p>Je marchais sans presque m'arrêter, de la pointe -du jour à la nuit noire. Pour me fatiguer, pour -m'absorber davantage, je choisissais les plus mauvais -chemins, les lacets les plus abrupts, les corniches -les plus vertigineuses. Que ma pensée fût -bornée en même temps que mon regard aux -rocailles où heurtaient mes pieds, aux périls qui -bordaient ma route, c'était ce que je cherchais, et -ce n'était pas difficile à trouver dans ce méchant -dédale d'éboulis, de crêtes et de pics qui se hérissent, -se cassent ou s'aiguisent entre le Balaïtous et le -port de Marcadau. Je me jouais à l'aise dans ces -rudes passages, bercé par le vent des cimes, fouetté -par l'haleine froide qui monte de l'obscurité des -abîmes.</p> - -<p>Le crépuscule me surprenait quelquefois à l'entrée -d'une estibe suspendue comme une écharpe de verdure -entre deux précipices. Les troupeaux rentraient, -les clarines des vaches tintaient longuement ; -les abois des chiens montaient vers le ciel avec la -fumée des cuisines de pâtres. Je m'anuitais dans -leurs cabanes. La tête appuyée au sac de sel, en -guise d'oreiller, je sentais se poser sur mon front, -à travers les trous de la toiture, le regard inquiet -des étoiles. D'autres fois, surpris par l'invasion -subite du brouillard, je cherchais quelque saillie de -rocher, le creux d'un sapin, et j'y demeurais blotti, -n'osant pas risquer un mouvement jusqu'à la prime -clarté de l'aube. A la descente de Cambalès, une -bourrasque de neige m'obligea un soir à m'abriter -au plus près, sous l'étroit avancement d'un bloc de -granit. Une brebis égarée dans l'estibe vint partager -mon gîte ; je m'écartai pour lui faire place, et je -dormis d'un bon sommeil cette nuit-là, mêlé à la -tiédeur de sa toison, à la douceur de son innocence.</p> - -<p>Les journées passaient ainsi : huit, dix? j'en -avais perdu le compte. Les journées passaient, et -l'oubli ne venait pas. L'image de Thérèse ne cessait -pas de me poursuivre. La vie élémentaire que -je menais, celle, plus élémentaire encore, autour de -moi, des gens et des bêtes, favorisaient, innocentaient -mon rêve. La volonté des astres plus proches, -le jeu plus visible des forces premières, me conseillaient -la soumission aveugle à la destinée, la -docilité aux impulsions de l'instinct. Et quel plus -beau cadre pour la figure aimée que ce jardin de -la haute montagne, ce paradis d'herbe et de fleurs -gardé par les précipices! C'étaient, pour Thérèse, les -urnes bleues penchées vers le gazon des gentianes, -pour Thérèse, le long des sentiers, en cortège, le -flambeau triomphal des iris. Elle était là, partout ; -elle m'attendait le soir, assise, accoudée au granit, -elle me précédait le matin, légère au bord des -abîmes.</p> - -<p>La fatigue de la marche enfiévrait encore mes -visions, les animait d'une ardeur plus voluptueuse. -Comme les ascètes au désert, les tentations rôdaient -autour de moi, plus hardies à mesure que les privations -me rendaient plus faible. Hélas! tout mon -effort de conversion n'aboutissait qu'à profaner -l'image de Thérèse, à la faire descendre à la portée -de mon désir.</p> - -<p>Mon courage était à bout ; mes forces défaillaient. -Ce train de marche, soutenu seulement d'un peu de -lait et de pain achetés aux bergers, avait fini par -m'épuiser. Mes jambes avaient peine à me porter, -ma tête à garder l'équilibre. A la montée de Splumouse, -le pied me manqua au bord d'un rocher -lavé par les vapeurs de la cascade ; je glissai, je -roulai dans le précipice. Des pâtres qui, la saison du -pacage terminée, ramenaient leurs troupeaux aux -herbages de la vallée d'Argelès, me ramassèrent -meurtri, grelottant de fièvre et de froid, au bord du -gave. Ils me hissèrent sur la barde de l'âne qui portait -leur léger bagage, et ce fut en ce rude équipage -que je fis, le soir même, ma rentrée au logis.</p> - -<p>J'étais, je m'avouai vaincu. Je cédai à ma douce -ennemie, je me livrai tout entier au pouvoir de -l'Image. Et cette démission ne fut pas d'abord sans -douceur. Après la lutte, il y avait quelque plaisir à -fermer les yeux, à se confier au vertige. Ma conscience -n'agissait plus ; l'instinct de la conservation -lui-même s'était endormi. Il ne me restait plus que -le pouvoir d'imaginer et de sentir ; mais imaginer -ne me suffisait plus, et la réalité me demeurait -inaccessible. Ma vie désormais était vouée à cette -impasse. Ni projet, ni rêve. Je descendais d'un pas -lent et sûr, je m'enfonçais dans le néant.</p> - -<p>La chute précipitée à noires rafales ou alentie -en soleillées tardives du bienveillant automne, -s'accordait avec la décomposition très douce de ma -vie sentimentale. Quelque chose pleurait, s'attendrissait -autour de moi, avec moi me semblait-il. -Larmes de pluie, caresses des feuilles mortes, fatigue -de l'herbe qui se couchait pour mourir, tout -se prêtait, s'accommodait à mon deuil.</p> - -<p>La saison des eaux était finie, les vacances terminées. -Les villas avaient fermé leurs persiennes, -le Casino avait replié ses oriflammes ; le décor de -joie fléchissait, s'effilochait dans le brouillard. -J'errais, pauvre âme en peine à travers ces déchéances, -et d'eux-mêmes mes pieds reprenaient les -chemins voués au souvenir. Mais je n'étais déjà -plus le pèlerin ardent et pieux qui recense et qui -recueille ; j'étais le désespéré qui fuit, traqué par -l'idée fixe, l'être machinal qui s'abandonne au destin. -Comme les nids du printemps aux squelettes -nus des branches, je retrouvais des parcelles de -ma vie accrochées aux ronces flétries, mêlées à la -litière des pourritures végétales. Et tantôt je rejetais -du pied ces vestiges, je souhaitais de les voir -s'anéantir avec ma passion au creuset de la mort -universelle, tantôt je me prosternais sur ces traces, -je collais mes lèvres à l'écorce des arbres, à la -boue des chemins.</p> - -<p>Depuis une semaine déjà, Jacques avait repris -ses occupations d'écolier ; dans le rond de la lampe, -chaque soir, il feuilletait ses livres, compulsait ses -dictionnaires, tandis que, à côté de lui, ces dames -travaillaient à broder de fleurs et d'attributs symboliques -un tapis d'autel destiné à la paroisse. La -ronde familière des heures tournait de nouveau, -menée par l'habitude, dans la maison automnale. -Et j'étais là moi aussi, identique en apparence et -si différent, hélas! J'étais là, prisonnier d'un devoir -insipide, m'excitant sourdement à la révolte ; combinant -des plans d'évasion qui m'épouvantaient, -aussitôt ébauchés, et que je laissais en suspens.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>Cyprienne fut la première à s'apercevoir de la -discordance.</p> - -<p>— Qu'avez-vous, André? m'interrogea-t-elle ; que -se passe-t-il dans votre tête? Voilà plus de huit -jours que vous ne m'avez pas dit un mot d'amitié. -Bonjour, bonsoir, vous nous traitez, ma mère et -moi, comme des étrangères. Rien ne vous intéresse -d'ailleurs ; vous ne vous occupez de rien. Qu'avez-vous? -Vous paraissez souffrant ; si vous l'êtes, -dites-le ; on vous guérira ; vous savez que je m'entends -à soigner les malades.</p> - -<p>— Un peu de fatigue simplement, répondis-je.</p> - -<p>— Ce sont vos courses à pied qui vous ont fait -mal, reprit Cyprienne. Mais quelle idée aussi! -Comme si vous ne pouviez pas rester tranquille!</p> - -<p>— Tranquille? Et je ne le suis que trop. Vous -ne voyez donc pas que c'est le désœuvrement qui -me tue! Oh! si j'avais un métier!</p> - -<p>— N'êtes-vous pas poète, archéologue, que sais-je -encore? répliqua-t-elle.</p> - -<p>— Ce n'est pas un amusement, c'est une fonction -qu'il me faudrait.</p> - -<p>La vérité était que je commençais à tourner autour -d'un prétexte plausible d'aller à Toulouse. Et -ce prétexte était déjà trouvé. Il s'agissait d'acheter -une étude de notaire, et d'abord de terminer mes -études de droit à la faculté de Toulouse où j'avais -pris mes premières inscriptions. Comment justifier -ce projet aux yeux de Cyprienne et de ma belle-mère? -Je suis honteux de l'avouer, mais l'envie de -partir me donna l'ingéniosité nécessaire. Les bonnes -raisons d'ailleurs ne me manquaient pas. Je fis valoir -les dangers d'une oisiveté prolongée, les tentations -du Casino et du Cercle. Et je citais des noms à -l'appui ; j'énumérais de récentes catastrophes.</p> - -<p>Ma belle-mère secouait la tête. Tout cela était -bon à dire, mais j'étais bien vieux pour prendre un -état.</p> - -<p>— Vieux, soit, répliquais-je ; cependant je suis -déjà à moitié notaire. Avec quelques mois de stage -chez un confrère et quelques inscriptions de plus à -Toulouse, afin d'avoir un diplôme, je serai prêt à -exercer.</p> - -<p>— A Toulouse! s'exclamait Cyprienne. Alors me -voilà veuve et vous voilà étudiant!</p> - -<p>Je rassurai Cyprienne. J'expliquai qu'on m'autoriserait -à préparer mes examens à Argelès. J'en -serais quitte avec deux on trois voyages. Peu de -chose en somme pour un résultat de cette importance. -Et comme je les jugeai un peu ébranlées, -la fille et la mère, je ne poussai pas plus loin ce -premier avantage.</p> - -<p>— Réfléchissez, leur dis-je, rien ne presse. Ce -que j'en ferais, ce serait autant pour vous que -pour moi, pour Jacques surtout dont l'éducation, -si nous voulons la pousser un peu loin, sera une -charge un peu lourde.</p> - -<p>Ces dames y pensèrent si bien que ce fut ma -belle-mère qui m'en reparla la première.</p> - -<p>— Si ça ne devait pas vous éloigner trop souvent -de nous, me dit-elle, et s'il y avait une étude à -acheter à Argelès, on pourrait voir.</p> - -<p>Justement il y avait une étude à acheter. Notre -voisin, M. Dartigue, pensait à prendre sa retraite. -Il m'en avait encore parlé la veille au Cercle. L'étude -n'était pas des plus importantes, mais si peu que -l'on continuât à bâtir près de la gare, et à spéculer -sur les terrains, il y aurait des actes fructueux à -passer.</p> - -<p>Ma belle-mère était amorcée. Cyprienne résistait -encore. Cette perspective de changement la déroutait. -Elle se préoccupait de ce qu'on en penserait en -ville. Il lui en coûtait de renoncer à notre façon de -vivre, fermée et obscure, pour prendre un train de -cérémonies et de visites.</p> - -<p>Je lui laissai le temps de s'accoutumer à cette -idée. Je feignais d'hésiter moi-même ; je poussais -l'hypocrisie jusqu'à me plaindre des ennuis que me -donneraient mes déplacements obligés à Toulouse. -Je déplorais le supplice des restaurants, la tristesse -de la chambre d'hôtel. Et j'invitais ces dames à -m'accompagner, sachant bien qu'elles se refuseraient -à ce supplément de dépenses. Une catastrophe -imprévue, un trou de quelques milliers de -francs creusé tout à coup dans les finances de ma -belle-mère, trop crédule aux valeurs à gros intérêts, -précipita la crise. Le notariat seul pouvait réparer -la brèche. Il fut convenu que j'irais à Toulouse -m'entendre avec ces messieurs de la Faculté pour -mes examens. Après quoi, l'on ferait des ouvertures -à M<sup>e</sup> Dartigue.</p> - -<p>La Toussaint approchait et l'hiver. Ces dames -m'engagèrent à presser mon départ. Une fois entrées -dans la combinaison, elles pointaient en avant, -s'animaient à décréter l'avenir ; et, tout en calculant -et en projetant, elles travaillaient à la réfection -de ma garde-robe, elles inspectaient soigneusement -le linge et les habits destinés au voyage. -On m'avait donné des commissions pour Thérèse. -On avait préparé des cadeaux. Il y avait entre -autres souvenirs indigènes un pot de miel de Marsous -et une provision de farine de blé noir pour -faire des crêpes. J'y avais joint en mon nom une -clarine de vache de fabrication ancienne et encore -une de ces quenouilles en bois de frêne que les -pâtres pyrénéens décorent de dessins rose vif et bleu -pâle dans le goût arabe le plus pur.</p> - -<p>Tout était prêt. C'était moi maintenant qui -retardais le départ. Tant qu'il s'était agi de machiner -ou de manœuvrer le piège où devaient tomber ma -femme et ma belle-mère, mon ardeur scélérate ne -s'était pas démentie. Mais aussitôt le succès de ma -mauvaise action assuré, le remords m'était venu, -le dégoût de ce que j'avais fait, la peur de ce que -j'allais faire. J'avais pitié des innocents que je -sacrifiais : pitié de Jacques, pitié de Cyprienne. -Pauvre femme! Tous mes griefs contre elle, si -légers d'ailleurs, ne m'étaient plus rien ; je ne -voyais que ses qualités d'ordre, de fidélité, de -dévouement. Ce lien entre nous, que je croyais si -relâché, me tirait à elle au moment où je me décidais -à le rompre.</p> - -<p>Dix fois je fus au moment de renoncer à mon -projet, de demander pardon à ma dupe. Je m'y serais -décidé peut-être si mon secret n'eût appartenu qu'à -moi seul. Chaque marque d'affection — même la -plus insignifiante — que je recevais de Cyprienne, -chacune des recommandations puériles et touchantes -qu'elle me prodiguait au sujet de mon -voyage me mettait le rouge à la figure. Je me -détournais d'elle et de mon fils ; je n'osais pas les -regarder en face.</p> - -<p>Puis venait un nouvel assaut de l'Image et mes -remords disparaissaient ; je ne pensais plus qu'au -départ.</p> - -<p>Je me souviens de la dernière journée.</p> - -<p>C'était au commencement de novembre, un après-midi -triste et doux infiniment. Jacques était là, en -congé du jeudi. Il me donnait ses commissions pour -Toulouse.</p> - -<p>— Vous embrasserez Thérèse pour moi! me -recommandait-il.</p> - -<p>Cyprienne souriait. C'était affreux. Peut-être ne -les reverrai-je jamais, pensais-je. Qui sait à quel -désastre je cours. Et je me figurais ce qui se passerait -après la catastrophe, la maison sans moi, -sans rien qui rappelât que j'avais existé, sans un -portrait au mur, sans un mot de souvenir sur les -lèvres. Mon cœur se serrait. L'intimité des choses -autour de moi, la cordialité des meubles, faisaient -la désertion plus coupable, la séparation plus -cruelle. Ils disaient, ces meubles choisis par moi, -ces papiers aux couleurs déjà flétries, ils disaient -l'illusion de l'entrée en ménage, le château de bonheur, -le château fragile construit hier et sitôt -détruit de mes propres mains. Un rayon du soleil -couchant, un rayon jaune caressait les lilas déjà -dépouillés de la terrasse ; par la porte à vitres, -entr'ouverte, l'odeur de la saison nous arrivait, -une odeur de feuilles mortes et de fleurs mourantes.</p> - -<p>Quelque chose aussi se mourait en moi. Mes -yeux se mouillèrent. Et, ce n'était pas seulement -mon bonheur conjugal que je pleurais, mais encore -mon amour pour Thérèse, ou du moins la première -fleur de cet amour, le fantôme léger de la jeune -étrangère, une Thérèse déjà disparue avec la tendresse -voilée, la pudeur aurorale de ma passion -naissante.</p> - -<p>L'ombre du soir cachait mon trouble.</p> - -<p>L'omnibus était là ; j'abrégeai les adieux.</p> - -<p>— Télégraphie-nous en arrivant, recommanda -Cyprienne. Et Jacques :</p> - -<p>— N'oublie pas que tu m'a promis une arbalète.</p> - -<p>Mon Jacques! ma Cyprienne!</p> - -<p>Je partais et un Argelès crépusculaire défilait -devant moi, un Argelès déformé par l'émotion de -l'adieu ; les maisons, les jardins, la montagne -au-dessus, m'apparaissaient avec les raccourcis ou -les prolongements du souvenir, l'Argelès d'autrefois -mêlé à l'Argelès d'aujourd'hui : une chose -illimitée, vacillante dans le trouble et dans le rêve.</p> - -<p>Mais une autre vision bientôt s'interposait, comme -jalouse. Et, aussitôt revenue, elle me reprenait, -me remplissait tout entier. Calculs, hésitations, -regrets, s'évanouirent encore une fois. Triste jouet -de la force imprudemment appelée par l'incantation -de mon désir, frénétique et passif, je me laissai -porter vers l'Image.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>J'étais à Toulouse ; quelques pas à peine me -séparaient de mon amie. Et au moment de la -revoir, dans sa rue déjà, presque à sa porte, j'hésitais, -je n'osais plus avancer. Pour la première -fois, depuis mon départ d'Argelès, des doutes me -venaient. Quel accueil allais-je recevoir? Malgré -mon application à lire entre les lignes des lettres -que Thérèse adressait à Cyprienne, je n'y avais -jamais rien découvert qui confirmât les demi-aveux -qu'elle avait laissé échapper en quittant -Argelès. Pas plus après qu'avant la nouvelle communiquée -par ma femme de mon prochain voyage, -elle n'avait écrit un mot que je ne pusse interpréter -comme un encouragement à la rejoindre. Était-ce -oubli, était-ce excès de prudence? Je ne savais -trop qu'en penser. J'avais beau m'échauffer sur le -passé, évoquer les paroles, les attitudes les plus -significatives, je ne parvenais pas à me rassurer -tout à fait. Ce qui avait été pouvait très bien ne -plus être ; et, m'aimât-elle encore, il se pouvait -que calmée par quatre mois d'absence Thérèse vît -avec peine, avec terreur peut-être, revenir l'auteur -de la blessure que le temps commençait à cicatriser. -Plus d'une fois, en d'autres circonstances de -ma vie, j'avais eu l'occasion de constater à mes -dépens les brusques variations, les reniements -subits de l'âme féminine ; plus d'une fois, j'avais -retrouvé glacé par l'indifférence, froncé par le -dédain, le visage que j'avais quitté la veille enfiévré -de mes caresses, baigné des larmes de la -volupté reconnaissante : trahisons à demi involontaires -d'un être d'instinct que sa légèreté seule -défend contre les suites de ses faiblesses. Qu'aurais-je -à m'étonner si la vertu en péril se servait -des mêmes armes que la prudence égoïste?</p> - -<p>Plus j'y réfléchissais et plus s'aggravaient mes -craintes. Le cœur me manquait pour aborder -Thérèse. Elle habitait alors rue du Pont-de-Tounis, — une -petite rue qui relie Toulouse avec l'île -formée par la Garonne et le canal de fuite du -moulin du Château, qu'on appelle aussi la Garonnette. -Sa maison était à côté du pont. Je la reconnaissais, -telle qu'elle me l'avait décrite, à la véranda -qu'elle portait en encorbellement sur ce diminutif -de fleuve qui s'en allait, rapide comme un gave, -bordé de jardins en terrasse dont les saules laissaient -pendre par endroits leurs branches au fil de -l'eau. Des détails d'intérieur, des couleurs de tentures, -des dorures de cadres se révélaient à travers -les larges baies vitrées ; des silhouettes se -mouvaient ; une fenêtre s'ouvrit, une figure -se pencha : Thérèse. Je me retournai vivement, -je m'enfuis. Je remontai la rue de la Fonderie, je -longeai des façades de vieux hôtels, des rez-de-chaussée -obscurs, des portes de couvents. Une -cloche se mit à sonner les vêpres. C'était un -dimanche. Le trottoir devant moi s'animait, se -peuplait peu à peu. Au bout de la rue, je me -heurtai à de la foule. Des éventaires errants charriaient -des gâteaux et des confiseries populaires ; -des roues de moulin en papier multicolore viraient -aux mains des tout petits, et, de loin, à larges -ondées de cuivre, arrivait l'écho d'une musique -militaire. Je me mêlai à la cohue ; je me laissai -porter vers la grille ouverte du Grand-Rond. Là, -des couples de bourgeois somptueux, des dames -caparaçonnées, des brochettes de jeunes filles -rieuses, le nez dans la tiédeur du manchon, tournaient -sous les ormeaux effeuillés, autour du jet -d'eau. Un rayon de soleil mouillé glissait entre -les nuages, et, à travers la vapeur diffuse de -novembre, des blancheurs de statues se levaient de -la perspective verte des pelouses.</p> - -<p>Après un intervalle de repos, la musique allait -reprendre. Des cuivres étincelaient, rangés en -cercle sur la plate-forme du kiosque. Les promeneurs -en même temps ralentissaient le pas ; des -groupes s'arrêtaient ; un moment oscillante, la -foule se fixait, attentive. Brusquement, sur un -motif de fanfare orgueilleux et brutal éclata l'introduction -de <i>Carmen</i>, et le rêve aussitôt jeta son -décor d'illusion sur la vie. La sensation de l'hiver -s'abolit ; les colorations espagnoles s'épanouirent -ardentes, sur la grisaille du ciel toulousain ; reléguant -les frivolités de la parade mondaine, la passion -s'affirma, la folie d'aimer insinua son vertige. -Des rythmes de danses exotiques, avec le retour de -leur cadence voluptueuse endormaient les volontés ; -des appels exaltés au bonheur, à l'ivresse de -l'instinct brisaient les résistances, tandis qu'en -une plainte haletante, — tel l'éclair rouge d'un -coup de poignard asséné par le destin, — la tragédie -se déchaînait, le châtiment allongeait sa -main sur les coupables. Et le drame expirait. Un -sanglot final allait le long des voûtes d'arbres vers -la ville, porter aux cœurs troublés la suggestion de -l'amour.</p> - -<p>Déjà les groupes d'écouteurs se dispersaient, la -rumeur des paroles et des rires montait de nouveau, -confuse.</p> - -<p>Je me remis à marcher, moi aussi, mais rapidement -cette fois, au plus court, vers Thérèse. Au -souffle de la musique, mes hésitations avaient -fondu, l'Image m'avait ressaisi. J'étais José ; plus -coupable déserteur, transfuge de la famille et du -devoir, je me rendais au rendez-vous assigné par -la passion.</p> - -<p>Rue du Pont-de-Tounis, ce fut Thérèse qui vint -m'ouvrir. La petite servante était à vêpres ; Julien -était sorti avec Marc qui vouait ses après-midi du -dimanche à lui montrer les musées ou à le promener -au bon air de la campagne. Thérèse, qui les -accompagnait quelquefois, était restée ce jour-là -auprès de sa mère un peu souffrante.</p> - -<p>— Enfin! s'exclama-t-elle en m'apercevant. -Depuis quand à Toulouse? Et Cyprienne? et -Jacques? et M<sup>me</sup> Lavernose? Cyprienne aurait dû -vous accompagner. Elle n'aime pas voyager, n'est-ce -pas? Tant pis ; vous auriez dû l'emmener de -force. Mais je bavarde, conclut-elle, et maman -s'impatiente peut-être. Il lui tarde tant de vous -voir!</p> - -<p>Je regardais, j'écoutais Thérèse, et il me semblait -que ce n'était plus elle. Confrontée avec -l'image que je m'étais fabriquée de mémoire et -que l'excès de mon adoration avait déformée sans -doute, elle me déroutait ; et je restais hésitant -entre les deux, paralysé par la nécessité de mettre -d'accord la réalité et le rêve. Cette minute du -revoir, si souvent vécue par moi en pensée, si -passionnément attendue, commençait par un -mécompte. Les puissances de mon être qui auraient -dû chanceler, tressaillaient, à peine, effleurées par -la secousse. Thérèse d'ailleurs n'avait pas l'air plus -bouleversé que moi. La nuance même de son contentement -excluait toute idée de trouble. Ainsi -manifestée, cette joie me navrait, elle confirmait -mes mauvais pressentiments. Thérèse était en train -de m'oublier.</p> - -<p>— Cyprienne vous avait annoncé ; nous vous -espérions depuis huit jours, me dit-elle. D'ailleurs -vous savez bien que même arrivant chez nous à -l'improviste, vous auriez été attendu. Venez, ma -mère sera si heureuse de vous rendre un peu des -bontés que vous avez eues pour sa fille!</p> - -<p>— Des bontés! me récriai-je, et j'allais en -dire davantage ; mais Thérèse avait ouvert une -porte intérieure ; j'étais en présence de M<sup>me</sup> Romée.</p> - -<p>— M. Lavernose, annonça Thérèse.</p> - -<p>La dame se souleva de son fauteuil. Sur des -épaules copieuses, alourdies de fichus et de châles, -se balançait parmi les fanfreluches une tête, majestueuse, -éclairée de deux yeux fureteurs et d'un -sourire où l'aménité se faisait condescendante.</p> - -<p>— Cher monsieur André! s'exclama-t-elle en -me tendant une main chatoyante de bagues, quel -bonheur de vous avoir, de vous dire toute notre -reconnaissance. D'un geste épanoui elle me montrait -Thérèse debout, appuyée à son fauteuil. Et -bien, comment la trouvez-vous, notre malade, -ajouta-t-elle. Superbe, n'est-ce pas? Et elle n'a -jamais tant travaillé. Dix leçons par jour! Si je -n'y veillais, elle ne prendrait pas le temps de manger, -ni de dormir. L'air d'Argelès nous l'a transformée. -Seulement elle se fatigue trop, voyez-vous. -Elle n'est pas raisonnable. Vous nous aiderez à la -distraire, monsieur Lavernose ; elle vous écoutera -peut-être. Une soirée au théâtre, un tour de promenade -le dimanche. Il faut bien se montrer un -peu, tenir son rang. Le malheur nous a forcés à -sortir de notre monde ; mais ma fille y rentrera un -jour ou l'autre. Avec son nom et sa figure on n'est -pas en peine de s'établir.</p> - -<p>— Laissez donc, mère, interrompit Thérèse ; -vous savez bien que je n'ai aucune envie de vous -quitter.</p> - -<p>— Ni moi de te voir partir, reprit M<sup>me</sup> Romée. -C'est égal, à ton âge, je ne me serais pas arrangée -d'une vie aussi triste que la tienne. Quand je -pense qu'en arrivant à Toulouse, ton père et moi, -nous fîmes plus de cent cinquante visites. Encore -ne voyions-nous que les chefs de service et les -officiers supérieurs. Il y a des situations qui -obligent! se rengorgea-t-elle. A dix-sept ans, Thérèse -avait déjà fait son entrée dans le monde, à -un bal blanc chez notre directeur. Elle était d'ailleurs -aussi grande qu'aujourd'hui, et encore plus -jolie, si c'est possible!</p> - -<p>— Maman! gronda doucement Thérèse.</p> - -<p>— Eh bien, quoi? maman! Ne faudrait-il pas -qu'on te trouve laide pour ménager ta modestie! -C'est M. Lavernose qui protesterait alors! Puis, -avisant mon chapeau que j'avais gardé à la main : -Ah çà! dit-elle, vous pensiez donc nous quitter au -bout d'un quart d'heure? Posez-moi ça, s'il vous -plaît, installez-vous ; vous savez que vous dînez -ici. Oh! sans façon, Marc et vous et mes enfants : -un dîner de famille. Oui, comme vous êtes, répondit-elle -à une vague excuse de mon geste indiquant -l'incorrection de ma tenue. Votre veston autorisera -ma robe de chambre de malade. Vous n'êtes pas -à vous gêner avec Thérèse, et quant à Marc, -vous n'ignorez pas son mépris pour ces futilités. -Voulez-vous le menu pour vous décider? Poule -au pot, filet de bœuf… Un coup de sonnette interrompit -l'énumération. Thérèse, qui était allée ouvrir -revint avec un paquet.</p> - -<p>— De la part de M. Lavernose, dit-elle, en l'offrant -à sa mère.</p> - -<p>— C'est le dessert qui arrive, expliquai-je ; une -idée de ma femme, elle a voulu vous faire goûter -nos friandises locales. Devinez, mademoiselle -Romée, dis-je, en déficelant le colis que j'avais -donné l'ordre, en quittant l'hôtel, de porter à -l'adresse de ces dames. Thérèse battait des mains :</p> - -<p>— Du miel de Marsous, de la farine de blé noir. -Bravo! nous allons faire des crêpes. Et ceci? interrogea-t-elle -en déballant la clarine de cuivre.</p> - -<p>— Une sonnette pour la salle à manger, expliquai-je.</p> - -<p>— Dites plutôt un outil de magicien pour évoquer -la montagne. Écoutez! Elle secouait la clochette, -et comme par une écluse ouverte le carillon -bondissait : une cascade de sons rauques d'une -fêlure tout à fait suggestive. Vous souvenez-vous -de notre promenade au Bergonz, monsieur Lavernose?</p> - -<p>— Et de votre souhait d'hiverner dans la -grange? Parfaitement, je n'ai rien oublié, mademoiselle. -Et s'il vous prenait jamais fantaisie de -réaliser votre rêve, voici, lui dis-je, de quoi occuper -vos veillées.</p> - -<p>J'avais démailloté la quenouille de frêne. Thérèse -s'extasia sur les peintures dont elle était décorée ; -elle avait vu les mêmes couleurs, les mêmes -dessins sur de la faïence persane, et c'était bien -sans doute la même origine ; une tradition d'art -oriental léguée par les pâtres arabes aux bergers -celtibériens, et qui s'était transmise fidèlement jusqu'à -nos gardeurs de moutons.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Romée examina l'objet à son tour, mais pas -au même point de vue.</p> - -<p>— Oh! le joli manche d'ombrelle! s'exclama-t-elle ; -avec de la soie à mille raies, style directoire, -ce serait d'un effet!</p> - -<p>— Une ombrelle! merci bien ; quenouille elle -restera, protesta Thérèse. Je veux la charger -d'étoupes et m'exercer à filer cet hiver. En attendant, -je vais la suspendre dans mon atelier. Venez-vous -m'aider, monsieur Lavernose?</p> - -<p>— C'est ça, allez, insista M<sup>me</sup> Romée. Thérèse -vous montrera notre appartement. Oh! rien de -beau à voir. Ce n'est pas comme il y a six ans, -quand nous habitions rue d'Alsace! Là, par -exemple, nous aurions eu de la place pour vous -recevoir : dix croisées de façade sur la rue! Ah! -qui m'aurait dit alors qu'un jour viendrait où je me -contenterais d'un petit logement rue du Pont-de-Tounis!</p> - -<p>— Ne dites pas de mal de notre rue, reprit Thérèse. -Croyez-vous que je n'aime pas mieux voir -passer de la belle eau vive sous mes fenêtres que -vos tramways de la rue d'Alsace! Et notre appartement -n'est pas si mal. Vous allez en juger, monsieur -Lavernose. Dites-moi si cet atelier ne donne -pas l'envie de travailler?</p> - -<p>C'était la véranda vitrée qui servait d'atelier à -Thérèse. Son bureau, très petit, en acajou bruni -par l'âge, un vieux serviteur, occupait un angle du -côté de la rivière. Quelques romans à couverture -jaune, un ou deux volumes de poésie, un bouquet -d'héliotropes d'hiver dans un cornet de cristal, -meublaient ce coin préféré où l'artiste venait se -délasser des assauts donnés aux touches blanches -et noires, des corps à corps avec Liszt ou avec -Chopin.</p> - -<p>En bonne place, juste au-dessus du bureau, -s'étalait une vue d'Argelès, prise de la gare. La -petite ville s'y trouvait reproduite assez minutieusement -pour qu'on pût lire les enseignes des hôtels, -désigner l'emplacement de chaque maison. La nôtre -s'y reconnaissait au berceau de clématite planté à -l'angle de la terrasse, au tendelet de coutil qui -barrait la façade blanche d'une mince ligne d'ombre.</p> - -<p>— Vous voyez que votre pays est toujours resté -devant mes yeux, me fit remarquer Thérèse. Avec -une loupe, on arriverait peut-être à vous retrouver -dans ce point noir qui bouche la porte à vitres -de votre salon.</p> - -<p>C'était dit d'un air aisé, sans embarras, sans -mystère, et l'attitude était d'accord avec la parole. -Il fallait bien me rendre à l'évidence. De la Thérèse -qui m'était apparue un matin à Argelès, de la -figure bouleversée par la passion naissante, il ne -restait plus rien. La distance, le temps, la réflexion -avaient fait leur œuvre. La guérison avait peut-être -été lente, mais elle paraissait complète. Thérèse -avait cessé d'être à moi. J'arrivais trop tard ; -j'avais laissé passer l'heure ; celle que je venais -chercher n'y était plus. Je n'avais qu'à chercher un -prétexte honnête pour abréger mon séjour à Toulouse -et à me donner une contenance jusqu'au -moment du départ.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Thérèse s'était-elle aperçue de ma déception? -Elle tournait autour de moi, caquetait, affectueuse -et gaie ; il me semblait maintenant qu'elle s'évertuait -à parer ce rôle un peu sévère de l'amie qu'elle -avait pris et qu'elle aurait voulu, sans doute, que -j'agrée de bon cœur. A défaut d'une explication -qu'elle n'aurait eu garde d'aborder, son attitude me -laissait deviner son désir. Ne pouvant pas être -tout pour moi, elle tenait cependant à être quelque -chose ; elle s'efforçait de reculer jusqu'aux limites -permises la place qu'elle s'était assignée dans ma -vie et dans mon cœur. Tout ce qu'elle me disait -en témoignait, et jusqu'à sa façon de le dire. Jamais -elle n'avait été plus libre avec moi, plus confiante ; -jamais elle ne m'avait plus ouvertement initié aux -détails de sa vie, aux secrets de sa pensée. C'était -d'elle à moi un abandon charmant, une sécurité -parfaite. Son geste m'invitait à la suivre dans ce -chemin de l'amitié par où nous étions passés au -début de notre liaison. L'amitié actuelle était seulement -plus intime.</p> - -<p>Thérèse me parlait de sa mère, de son frère -comme à un proche, avec des familiarités, des particularités -sur leur santé, sur leur caractère, qui -supposaient de ma part, pour que je m'y intéresse, -un attachement déjà ancien. Elle insistait de -manière à m'émouvoir, à me mettre de moitié -dans son dévouement, sur la faiblesse, l'incapacité -à gouverner de sa mère. Surtout elle travaillait à -écarter de mon esprit l'idée d'une rivalité possible -de Marc et d'une rivalité heureuse. Cela à demi-mot, -en sous-entendus ; mais si adroitement qu'elle -la déguisât, son application à me rassurer ne -m'échappait pas ; et je l'expliquais à ma manière. -Marc allait arriver ; à tout prix il fallait éviter un -choc, une reprise de mes préventions, de mon hostilité -contre lui.</p> - -<p>J'étais loin de lui faciliter sa tâche. Blessé par -elle, j'essayais de la blesser à mon tour. Je trompais -ses habiletés, je déroutais ses stratagèmes. Je -faisais celui qui ne comprend pas, qui ne veut pas -comprendre. J'allais au delà du sacrifice qu'elle me -demandait, je dédaignais ce rôle d'ami où elle -s'évertuait à me cantonner ; je jouais l'indifférence, -je m'éloignais d'elle, je devenais le visiteur, l'invité, -je me condamnais, — et elle avec moi, — aux -banalités de la conversation mondaine. Elle se -dépitait alors, elle aussi. Elle me boudait, et des -silences se prolongeaient entre nous dont la signification -s'aggravait de minute en minute. Évidemment -elle avait tout dit, elle avait épuisé ses ressources. -Il fallait renoncer à mon amitié ou courir -avec moi les risques de l'amour. Mon entêtement -ne lui laissait pas d'autre alternative. Le temps lui -manquait d'ailleurs pour se retourner, pour chercher -une meilleure issue. La brave fille se désespérait -et moi je prenais une joie mauvaise à son -désespoir.</p> - -<p>Cependant sa souffrance constatée m'amenait -bientôt à une conclusion consolante, encourageante -même pour mon amour-propre. Tout n'était pas -fini. Thérèse tenait encore à moi, et, dès lors, -que m'importait le caractère qu'il lui plaisait de -donner à son sentiment? Étais-je assez dépravé -d'esprit, assez gâté de cœur, pour faire un crime -à la chère créature de vouloir accorder son affection -avec ses devoirs? Cette passion qui avait été -pour moi un jeu, un exercice d'imagination, une -entreprise de platonisme suspect, bientôt dégénéré -en exaltation voluptueuse, elle essayait, elle, de la -purifier, de la transformer en un lien bienfaisant à -nous deux, innocent aux autres, et je lui en aurais -voulu, et j'aurais opposé à sa noble tentative la -résistance de mon égoïsme déçu!</p> - -<p>Je me soumis, je dépouillai cette apparence de -raideur qui la suppliciait ; je fis assaut avec elle de -gaieté, de tendre enjouement. Notre visite à l'appartement -finit en éclats de rire… La petite bonne -venait de rentrer. Il s'agissait d'organiser avec elle, -sous les ordres de Thérèse et d'après mes souvenirs -de Marsous, la confection des fameuses crêpes -de blé noir. Mes souvenirs n'étaient malheureusement -pas très précis, et la compétence de Thérèse -se trouvait un peu courte. La naïveté de nos combinaisons, -jointe à l'ahurissement de la trop jeune -cuisinière, nous furent une occasion de bouffonneries -intarissables.</p> - -<p>Marc arriva à propos pour nous tirer d'embarras. -De notre vague empirisme il déduisit une -recette pratique ; il indiqua les proportions et les -doses et la durée plausible de la cuisson. Un historien -devait être bon à tout, affirmait-il. Malgré sa -gaieté apparente et son égalité d'humeur, je le -trouvai changé, cet inaltérable Marc. Sa philosophie, -je le sus un peu plus tard, avait été mise à -une dure épreuve. Sa santé, outil précieux dont -il avait abusé peut-être, s'était gâtée tout à coup. -Sa vue était menacée ; on le lui avait donné à comprendre, -et cet avertissement l'obligeait à des ménagements, -à des repos contrariants pour un laborieux -comme lui et qui avait besoin pour réussir -de tout l'effort de son travail. Marc n'avait d'ailleurs -remisé aucune de ses ambitions ; mais si le -but était le même et la certitude de l'atteindre, il -ne pouvait pas se dissimuler que l'étape serait plus -longue. Le bonheur s'éloignait, le mariage prévu, -combiné, devenait, pour quelque temps encore, -irréalisable. Ainsi la sagesse de Marc se trouvait -logée à la même enseigne que ma folie ; sa tendresse -légitime pour Thérèse, aussi bien que ma -passion coupable, était réduite à s'alimenter de -rêves. Est-il nécessaire d'ajouter que mon voyage -à Toulouse, dont le but véritable ne pouvait pas -échapper à sa clairvoyance, n'était pas pour le rasséréner, -encore moins pour le disposer à me faire -fête. Il eut la poignée de mains correcte et l'abord -bienséant. Je ne pouvais pas lui en demander -davantage.</p> - -<p>Je le négligeai d'ailleurs pour m'occuper de Julien -qui rentrait avec son mentor. C'était un enfant délicat, -une figure fine et mobile avec des yeux de -fièvre et un sourire féminin d'une grâce presque -morbide. Il me fit un accueil à la fois timide et -fier, calin et inquiet. Tout de suite, aux premiers -mots échangés, à son attitude avec sa sœur et avec -sa mère, j'eus la révélation d'une nature vibrante -et sèche, égoïste sous une enveloppe de séductions -et de caresses. Sa mère le gâtait ; elle était flattée -de sa joliesse, de ses élégances précoces ; leurs -goûts s'associaient, leurs vanités se portaient -secours. Je les devinais en lutte tous les deux -contre Thérèse : la grande sœur prêchant la raison -et le travail à Julien, la mère toujours prête à excuser -ses étourderies, à favoriser ses caprices. Marc -encore plus que Thérèse était leur bête noire. Trop -faibles pour secouer l'autorité qu'il avait pris dans -la maison, ils soulageaient leur antipathie en une -guerre à coups d'épingles.</p> - -<p>Ce fut, ce soir-là, à propos d'un léger mal à la -tête dont se plaignait l'enfant, et M<sup>me</sup> Romée ne -manquait pas de l'attribuer à la visite au musée -qu'il venait de faire sous la conduite de Marc.</p> - -<p>— Quelle idée d'aller lui montrer des tableaux -le dimanche, après qu'il a passé toute la semaine -le nez dans ses livres. Il aurait été plus simple et -plus hygiénique de le conduire au Grand-Rond.</p> - -<p>— Tourner comme au manège pendant une -heure! riposta Marc ; voilà un genre de distraction -auquel je n'aurais jamais songé. D'ailleurs ce n'est -sûrement pas le musée qui a fatigué Julien. Nous -nous sommes contentés de faire un tour de cloître ; -nous avons examiné quelques bustes d'empereurs -romains, deux ou trois autels votifs, une stèle -funéraire. Je voudrais qu'il voie les choses en -même temps qu'on les lui enseigne ; c'est le bon -moyen pour les fixer dans la mémoire.</p> - -<p>— Et quand il se sera fourré tout ça dans la -tête, il sera bien avancé, le pauvre petit, si toutes -ces acquisitions se réalisent aux dépens de sa santé.</p> - -<p>— Monsieur Échette, intervins-je, n'a peut-être -pas assez de temps à lui pour faire promener votre -fils. Si vous le voulez bien, je serai son compagnon -de route. Nous visiterons ensemble la banlieue -de Toulouse que je ne connais pas très bien. -Au besoin, s'il veut accepter mes leçons, je lui ferai -un cours de bicyclette. Les jours de congé, nous -pédalerons ensemble… Qu'en dites-vous, monsieur -Julien?</p> - -<p>— Julien se fâchera si vous lui donnez du monsieur, -répondit Thérèse en m'envoyant son frère -qui me sauta au cou au lieu de me répondre.</p> - -<p>— A la bonne heure! prononça M<sup>me</sup> Romée. -Vive le grand air et l'exercice! Il n'y a rien de tel -pour les enfants. Cependant, vous le sortirez bien -quelquefois en ville, n'est-ce pas, monsieur Lavernose? -Il n'est jamais trop tôt pour s'habituer à se -bien tenir, à marcher, à saluer comme tout le -monde. Et vous me permettrez de vous accompagner -quelquefois, quand il y aura quelque chose à -voir, une tombola, un concert de charité, une de -ces réunions où l'on est sûr de se rencontrer avec -des gens comme il faut. Marc aussi viendra avec -nous ; nous les convertirons, Thérèse et lui ; nous -les empêcherons de s'encroûter dans leur sauvagerie.</p> - -<p>— M<sup>lle</sup> Thérèse se convertira peut-être, répondit -Marc avec un sourire un peu amer ; mais moi! -Avant que vous m'ayez appris à nouer ma cravate!… -Il s'interrompit pour regarder l'heure à -la pendule et, faisant signe à Julien : nous avons -encore une heure avant le dîner pour repasser tes -verbes grecs, dit-il. Allons, viens.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI</h2> - - -<p>— Comment trouvez-vous notre ami Marc? me -demanda M<sup>me</sup> Romée, à peine Julien avait-il refermé -la porte.</p> - -<p>Thérèse m'implorait du regard.</p> - -<p>— C'est un garçon de mérite, répondis-je ; il a -de l'intelligence, de la volonté et du cœur…</p> - -<p>— De la volonté surtout, riposta M<sup>me</sup> Romée ; il -est parfait, mais il a la perfection ennuyeuse ; il -pontifie du matin au soir et du soir au matin, car -il doit sûrement régenter quelqu'un en dormant. -C'est une manie, et une manie qui s'aggrave. J'ai -vu le temps où il riait quelquefois, où il daignait -avoir de l'esprit à l'occasion. Maintenant, c'est fini ; -le devoir, la raison, la raison, le devoir, il ne sort -pas de là. Sa figure s'allonge en même temps que -ses discours, et ses discours sont interminables. -Ah! quel homme!</p> - -<p>— Maman! maman! réclama Thérèse. Comment -peux-tu oublier ce que Marc a été pour nous, ce -qu'il fait tous les jours pour Julien?</p> - -<p>— Pour Julien ou pour Thérèse? S'il n'y avait -que ton frère et moi ici, j'ai bien peur qu'on ne -l'y verrait pas si souvent. Dévoué, certes, il l'est, -je n'y contredis point ; mais c'est du dévouement -à gros intérêts, un bon placement ; et il compte -un jour ou l'autre rentrer dans ses débours. Seulement…</p> - -<p>— Assez! assez! supplia Thérèse. Vous voulez -donc que M. Lavernose nous prenne pour des -ingrats. Ne croyez pas un mot de ce que dit -maman, me recommanda-t-elle ; elle ne le pense -pas. Marc l'agace quelquefois, c'est vrai, il n'est -pas assez homme du monde pour elle ; mais elle -l'aime bien au fond ; elle a pour lui toute l'estime -et l'affection qu'il mérite. Pas vrai, maman?</p> - -<p>Maman s'inclina avec un sourire plein de réticences.</p> - -<p>Le dîner qu'on vint annoncer un moment après -la délivra du danger de parler et de la contrainte -de se taire. La bonne dame était gourmande. Pendant -qu'elle se donnait tout entière à son occupation -favorite, et que Julien s'animait à conter à Marc -la chronique du lycée, les charges des pions, -les caricatures de condisciples, Thérèse et moi -nous causions d'Argelès, de nos promenades sous -les châtaigniers de l'Aïroulat, le long des ruisseaux, -à travers les prairies en fleurs qui bordent -le gave. On eût dit que la chère enfant cherchait à -me ramener doucement en arrière, à me rendre, -avec le souvenir de ces belles journées, la tranquillité -d'esprit, la pureté de cœur qui avaient -enchanté le début de notre liaison. Oublions, avait-elle -l'air de penser, oublions, voulez-vous? les -heures mauvaises, oublions les pas que nous avons -faits ensemble sur le chemin de l'impossible. Je -ne veux pas savoir, — je ne le devine que trop, — pourquoi -vous êtes ici ; je vous défends de me -le dire. Ce vent de folie qui vous a poussé vers -moi, je ne veux pas en sentir le souffle sur mon -visage. Nous avons été imprudents tous les deux, -mon pauvre ami, tous les deux nous avons souffert. -Aidons-nous maintenant à guérir. Puisque ce -répit nous est donné, puisque cette douceur -nous est permise de vivre encore quelques jours -côte à côte, goûtons cette douceur, savourons ce -répit. Savourons-le en tremblant ; prenons garde -de dire un mot, de faire un geste qui puisse rompre -le charme.</p> - -<p>Tel fut le discours muet de Thérèse, et mes -yeux s'unirent aux siens pour conclure le pacte. -Sous les espèces symboliques des crêpes de Marsous, -nous communiâmes tous les deux dans le -Souvenir. M<sup>me</sup> Romée, qui n'avait pas les mêmes -raisons que nous de les trouver bonnes, fit la grimace -en goûtant au plat pyrénéen. Julien, en -revanche, demanda à y revenir, et Marc lui-même -ne fut pas insensible à la poésie de cette nourriture -virgilienne.</p> - -<p>— Quand je reviendrai au pays, lui dis-je, -je porterai vos remerciements à nos abeilles. Ce -sont elles, c'est le miel qu'elles tirent des fleurs -de la montagne qui font tout le mérite de nos -crêpes.</p> - -<p>— Les abeilles de Marsous dorment sans doute -maintenant sous la neige ; et vous n'êtes pas pressé -de les réveiller pour vous acquitter de ma commission, -répondit Marc. Si, comme me l'ont annoncé -ces dames, vous avez l'intention de terminer vos -études de droit à Toulouse, vous en avez pour -quelques jours avant de revenir au pays.</p> - -<p>— Je ne fais que reprendre langue à la Faculté -et je repars, affirmai-je, heureux de cette occasion -de rassurer le pauvre garçon, de désarmer, si je le -pouvais, sa jalousie.</p> - -<p>Marc se détendit en effet. Il s'offrit à me piloter -à la Faculté, à me faciliter mes démarches au -secrétariat, à m'initier au Toulouse universitaire -où il avait ses grandes et ses petites entrées.</p> - -<p>Un sourire de Thérèse me récompensa de ma -diplomatie. Mais la musique lui fournit bientôt -après un moyen plus efficace de communiquer -avec moi. M<sup>me</sup> Romée n'était pas trop d'avis qu'elle -se mît au piano. C'était beaucoup de fatigue pour -elle : Après une semaine de leçons, il me semble -que tu pourrais bien te reposer le dimanche, disait-elle. -Ce que la bonne dame ne disait pas, c'est -que le concert la priverait d'une partie de cartes, -plus intéressante pour elle que la musique ; elle -s'entendait mieux aux finesses du bésigue qu'aux -inventions de Chopin.</p> - -<p>Mais Thérèse insista :</p> - -<p>— Je ne me suis jamais sentie plus en train, -affirma-t-elle. C'est bien le moins, puisque je suis -condamnée à faire du métier, — et quel métier! — mes -huit heures par jour comme un manœuvre, -que je me repose le soir en faisant de la musique. -D'ailleurs, je n'oblige personne à m'écouter, ajouta-t-elle ; -Marc lira, s'il veut, et maman s'absorbera -dans ses réussites. Ce sont des plaisirs qui peuvent -aller ensemble. Toi, dit-elle, en s'adressant à Julien, -tu vas me tourner les pages? ça te forcera à déchiffrer -un peu.</p> - -<p>Je m'étais installé de façon à dévisager en plein -l'exécutante. Mais elle m'exila impitoyablement à -l'autre bout de l'atelier.</p> - -<p>— Impossible de jouer si je sens un regard sur -moi, s'excusa-t-elle. J'ai besoin de me figurer que -je suis seule.</p> - -<p>Je n'insistai pas ; à quoi bon? n'était-ce pas la -voir encore, et la voir mieux, que de l'entendre? -L'imprudente! Elle prétendait me dérober son -visage et c'était son âme, toute son âme qu'elle -allait me dévoiler maintenant à travers la pensée -de Schumann et de Chopin.</p> - -<p>Thérèse reprenait, à mon intention évidemment, -son répertoire d'Argelès. Le <i>Souvenir</i> de Schumann -servait de leitmotif, et à la suite se développaient -les chansons, les romances, les fantaisies du -maître.</p> - -<p>C'était la même musique et la même main, mais -pas tout à fait la même sensibilité. Sur le texte, -cependant obéi, l'artiste mettait maintenant la palpitation -d'une vie personnelle, l'émotion d'un cœur -qui avait souffert.</p> - -<p>Déjà, dans les pièces de Schumann, la transformation -était sensible ; elle se manifestait à plein -dans l'interprétation de Chopin. Mais pas plus ce -soir-là que la veille de son départ, à Argelès, elle -n'eut la force d'aller jusqu'au bout de la mazurka -en si bémol mineur. Elle s'arrêta brusquement, -effrayée sans doute de son émotion et de la -mienne. Après une pause de quelques minutes, -elle reprit pour conclure le thème inaugural du -<i>Souvenir</i>, en développant encore l'intention de -mélancolie qui s'en dégage, solennisée cette fois -en une expression de rêverie harmonieuse.</p> - -<p>Et pour mieux attester sa volonté d'en rester là, -de ne pas dépasser cette limite, elle souffla les bougies -et ferma le piano.</p> - -<p>— Avec votre permission, madame et messieurs, -dit-elle, le concert est terminé. Pardonnez-moi de -vous mettre à la porte, monsieur Lavernose ; mais -c'est ici la maison du travail. Je dois donner ma -première leçon demain matin, à sept heures, et -Julien a son devoir à copier avant de partir pour -le lycée.</p> - -<p>— Et moi un cours à préparer… approuva Marc.</p> - -<p>Nous nous retirâmes ensemble. Comme nous -l'avions fait à Argelès, le soir de notre première -rencontre, nous traversâmes la ville nocturne. Mais -la conversation, cette fois, tardait à s'engager.</p> - -<p>— Vous m'avez trouvé changé, n'est-ce pas? -m'interrogea Marc après quelques minutes de silence.</p> - -<p>— Changé? vous voulez rire ; les hommes -comme vous ne changent pas.</p> - -<p>— De caractère sans doute, ni d'idées ; mais de -figure? Vous avez dû me trouver maigri, avouez-le. -C'est que j'ai été touché sérieusement. Les -yeux! Je suis puni par où j'ai péché. J'ai voulu -profiter de la fin des vacances pour avancer la -documentation de ma thèse ; je me suis fatigué : -une congestion de la rétine ; rien de douloureux -encore, ni de grave ; mais la menace est là, et au -moindre excès, la tache lumineuse qui jaillit, le -ruban de feu qui danse. Ce n'est pas drôle, allez! -je dose mon travail, j'économise mes lectures. -C'est un retard de six mois, peut-être d'un an -pour mes études. Ah! vrai, l'année scolaire a mal -commencé pour nous. Car M<sup>lle</sup> Romée a été éprouvée -aussi en rentrant d'Argelès.</p> - -<p>— Nous ne l'avons pas su… répondis-je.</p> - -<p>— Oh! ce n'était pas proprement une maladie, -ni même un état localisé. Son mal était dans sa -tête. Elle ne nous l'a jamais dit, mais je crois -bien qu'elle avait la nostalgie de la montagne. Ça -s'est dissipé peu à peu ; elle a repris son aplomb…</p> - -<p>Marc s'arrêta de parler, chemina un moment, -la tête basse. Puis brusquement : Pourvu que vous -ne lui rapportiez pas la contagion dans vos bagages! -s'exclama-t-il en riant d'un rire qui sonnait -faux. Prenez garde! ajouta-t-il en posant la -main sur ma manche. La pauvre enfant a besoin -de tout son courage. Vous avez vu comme elle -est secondée chez elle. La mère, une égoïste, le -frère, un étourdi. Vous les avez jugés. Je fais ce -que je peux pour leur être utile. Julien me craint -un peu, M<sup>me</sup> Romée me supporte. Vous m'aiderez, -n'est-ce pas? vous aiderez M<sup>lle</sup> Romée.</p> - -<p>— Soyez tranquille, lui dis-je. Je travaillerai -pour elle… et pour vous, ajoutai-je en riant.</p> - -<p>— Il ne s'agit pas de moi, répliqua Marc vivement. -Dans l'état de santé où je suis, j'ai ajourné -tous mes projets, — tous, insista-t-il. Il s'agit -d'elle, uniquement d'elle. Vous voyez qu'il n'y a -pas de quoi rire.</p> - -<p>— Je vous promets donc sérieusement mon concours.</p> - -<p>— C'est bien, conclut Marc, je prends acte de -votre promesse.</p> - -<p>Nous étions arrivés devant la porte de mon -hôtel. Marc me quitta.</p> - -<p>— Si vous avez besoin de moi, me dit-il, venez -me chercher, 2, place Saint-Raymond. Je ne bougerai -pas de la matinée.</p> - -<p>Il me tendit la main. Et moi, pouvais-je faire -autrement que de la prendre? Après tout, pensais-je, -je ne lui ai pas menti ; je suis de bonne -foi. J'aime Thérèse, c'est vrai ; mais mon amour -est désintéressé. Je ne suis pas encore indigne de -la poignée de main d'un honnête homme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII</h2> - - -<p>Si j'avais à déterminer mon état d'âme dans les -journées qui suivirent, je dirais que ce fut un -passage du rêve à l'action, de l'image à la réalité. -J'arrivais d'Argelès saturé de lyrisme, desséché de -vaine rhétorique. L'humanité reprit ses droits. Le -contact de Thérèse, la caresse de ses yeux, la tendresse -de ses sourires effacèrent les figurations -artificielles par où j'avais tâché de suppléer à son -absence. La beauté vivante triompha de l'idole. Je -vécus mon amour au lieu de l'imaginer.</p> - -<p>Je ne me rassasiais pas de voir, d'écouter Thérèse. -J'habitais, à vrai dire, chez elle autant que -chez moi. Dès les premiers jours, j'avais pris -l'habitude de venir chercher des nouvelles de ces -dames tout de suite après leur déjeuner, avant que -mon amie repartît pour donner ses leçons. A cette -heure-là, j'étais à peu près sûr de ne pas rencontrer -Marc ; et cette certitude ne m'était pas -déplaisante. Si innocents que fussent mes rapports -avec Thérèse, je n'en sentais pas moins, quand il -était là, la gêne d'un contrôle. Sa conscience -éveillait la mienne, l'obligeait à des retours sur -moi-même qui me gâtaient mon plaisir. Le reproche -de ses yeux, l'amertume quelquefois de ses -paroles suffisaient à me paralyser, ou, si je faisais -semblant de ne pas l'entendre, donnaient à ma -conduite un arrière-goût fâcheux d'hypocrisie.</p> - -<p>Quand j'arrivais assez tôt, rue du Pont-de-Tounis, -j'étais engagé à prendre le café en famille.</p> - -<p>— Vous pourrez vous croire encore à Argelès, -entre Cyprienne et Jacques, me disait M<sup>me</sup> Romée. -Moi, je serai votre belle-mère, Julien sera Jacques.</p> - -<p>— Et la Garonnette vous donnera l'illusion du -gave! ajoutait Thérèse.</p> - -<p>Cela se passait dans la véranda, dans la grande -cage de verre où se jouait la pâle lumière de -novembre. Je me plaisais dans cette pièce plus -imprégnée que les autres de Thérèse, plus animée -de sa vie, de ses habitudes. Sa plume sur le bureau, -une lettre commencée, des billets d'élèves qui traînaient, -ouverts, sur la table, le cahier d'écolier où -elle inscrivait chaque jour les dépenses du ménage, -tout y parlait d'elle, tout y racontait l'harmonie -heureuse de son âme avec sa vie. J'avais un sentiment -de bien-être exquis à la voir agir devant -moi, pour moi, à suivre ses gestes d'hôtesse, de -ménagère. Pendant qu'elle nous versait, qu'elle -nous offrait le café, M<sup>me</sup> Romée me confiait les -rêves qu'elle avait eus la nuit précédente. C'était -l'événement de ses matinées : Fruits hors de saison, -trahison! avait-elle coutume de dire quand -il lui était arrivé de rêver cerises en décembre ; et, -ainsi avertie, elle se préparait à déjouer un complot -de la petite bonne ou de la concierge!</p> - -<p>Thérèse plaisantait doucement sa superstition. -Mais la dame n'entendait pas raillerie sur ce chapitre.</p> - -<p>— Oh toi! je sais bien, tu ne rêves pas, répliquait-elle -à Thérèse. Comment la trouvez-vous, -monsieur Lavernose? Raisonnable jusque dans le -sommeil!</p> - -<p>Les jours où ses songes manquaient d'intérêt, -M<sup>me</sup> Romée mettait volontiers la conversation sur -les élèves de Thérèse ; elle cherchait à faire parler -sa fille. Sa curiosité ne se rassasiait jamais de -détails sur les intérieurs où l'introduisaient ses -leçons : inventaires de mobiliers, procès-verbaux -de toilettes, ce qu'on entend derrière les portes, ce -qu'on voit par le trou de la serrure. Et devant la -discrétion de Thérèse, elle avait des indignations -comiques…</p> - -<p>— Comment es-tu fabriquée? lui demandait-elle. -Rien ne t'intéresse, rien ne t'amuse. Ce que tu -dois les assommer tes élèves! Je te vois d'ici. Pas -une minute de conversation : des gammes, des -gammes, et encore des gammes! Si tu crois -qu'elles y tiennent tant que ça, à la musique!</p> - -<p>— Soyez tranquille, mère ; si je les ennuie, mes -élèves, elles me le rendent bien… au moins quelques-unes, -plaisantait Thérèse. Et déjà elle mettait -son chapeau pour sortir. Mais il fallait attendre -Julien qui s'oubliait devant un miroir, occupé à -rectifier son nœud de cravate : tu es assez beau -comme ça, je te l'assure! lui disait-elle. Elle me -tendait la main : à ce soir, monsieur Lavernose.</p> - -<p>J'allais sortir à mon tour. M<sup>me</sup> Romée me forçait -à me rasseoir.</p> - -<p>— Qu'avez-vous de si pressé? me disait-elle. -Votre cours à deux heures? Et bien, vous le manquerez, -votre cours. A votre âge, vous n'avez pas -peur qu'on vous mette en pénitence! Vous n'êtes -pas à la chaîne comme ce pauvre Marc! S'en fait-il -du mauvais sang, celui-là! et pour aboutir à -quoi? à s'abîmer les yeux. Joli résultat. Laissez-le -marcher, et allez votre train, croyez-moi. Prenez-en -un peu et laissez-en beaucoup. Ce ne serait vraiment -pas la peine d'être venu à Toulouse pour y -mener la même vie qu'à Argelès… Je protestais -faiblement. Il y a temps pour tout, continuait la -dame. Aujourd'hui, par exemple, une si belle journée, -ce serait un péché de vous enfermer. Je vous -emmène avec moi : une course d'une heure. Et je -vous montrerai toutes les belles dames de Toulouse. -Ça ne vous tente pas? Il s'agit d'une vente au profit -des pauvres, et je suis obligée de m'y montrer. -Il y a là comme vendeuses presque toute la clientèle -de Thérèse, et ma visite est attendue. Allons, -courez vite vous habiller, et venez me prendre à -quatre heures.</p> - -<p>Quand M<sup>me</sup> Romée ou Julien ne me réclamaient -pas, je ne savais trop que faire de mes journées. -Ma chambre, là-bas, sur le quai était triste, et -les rues étaient vides de figures de connaissance. -Que devenir? J'avais tenté les premiers jours de -prendre au sérieux mes occupations d'étudiant ; -j'avais suivi des cours, j'avais pris des notes ; le -spectacle de cette vie jeune autour de moi m'avait -un moment amusé. Marc avait quelques camarades -à la Faculté de droit à qui il m'avait présenté : -des lauréats, des forts en thème comme lui, avec -qui j'échangeais quelques mots en faisant les cent -pas sous le portique, avant l'arrivée des professeurs. -Mais ces agrégés en herbe étaient trop -graves pour moi, et les autres, ceux qui venaient -dormir sur leur pupitre après avoir passé la nuit -au tripot, ne m'agréaient pas davantage. Je me -sentais emprunté, dépaysé, avec ces étranges camarades. -Après quelques expériences malheureuses, -je renonçai à mes velléités de vie écolière, -je ne mis plus les pieds à la Faculté.</p> - -<p>En dehors de Marc que j'évitais d'ailleurs avec -soin, et du docteur Estenave que je ne recherchais -pas davantage, craignant pour mon état d'âme la -pénétration de son diagnostic, il ne me restait pas -d'autre société que celle des arbres des promenades -publiques : des ormeaux du Grand-Rond, des -érables du Jardin des Plantes. Je m'attardais jusqu'au -soir en leur compagnie. La nuit venait, -rôdait autour des massifs ; la corne avertisseuse -des gardiens me décidait seule à sortir. Je laissais -les statues grelottantes, les aigles en sommeil, -les plates-bandes du jardin botanique, cimetière -d'herbes, hérissé d'étiquettes noires et blanches -comme des croix sur des tombes de pauvres. Le -portique de marbre franchi, un reste de clarté -m'accueillait au seuil de l'allée Saint-Michel. J'aimais, -j'ai toujours aimé la beauté trouble de cette -heure. Des carillons lointains, comme des fumées -de bruit, tombaient du haut des clochers dont la -silhouette se perdait dans l'incertitude crépusculaire. -Du haut du pont j'écoutais leurs dernières -vibrations expirer, ondes aériennes, sur le réseau -mouvant de l'eau mystérieuse où les feux blancs -de l'électricité se mêlaient au reflet balancé des -premières étoiles. J'errais dans les solitudes qui -accompagnent la course du fleuve jusqu'à l'heure -du dîner, un dîner à prix fixe dans un restaurant -médiocre, et j'expédiais les plats, je mettais les -bouchées doubles, impatient d'arriver chez les -Romée et d'y arriver avant Marc. J'entrais là -comme dans le pays du bonheur. Thérèse me -parlait, et le timbre seul de sa voix suffisait à -m'enchanter.</p> - -<p>La présence de Marc contrariait mon lyrisme. -Avec lui, l'illusion s'en allait, les choses reprenaient -leurs limites. La raison triomphait. Il l'appliquait à -tout et à tous, aux commérages de M<sup>me</sup> Romée, -aux boutades de Julien. Il se donnait autant de -mal pour corriger les erreurs de ces cerveaux légers -qu'il en aurait pris à argumenter devant le tapis -vert d'une soutenance de thèse. Sa patience à discuter -était inépuisable, et M<sup>me</sup> Romée avec une mauvaise -foi inconsciente, Julien avec sa verve taquine -et sa logique anarchiste d'enfant gâté, en abusaient -pour lui tenir tête. Thérèse était obligée d'intervenir. -Le moyen le plus sûr qu'elle eût de les mettre -d'accord était d'ouvrir le piano.</p> - -<p>Le silence régnait aussitôt ; le rêve un moment -interrompu reprenait son essor. Comme dans ces -jeux de gazes colorées où s'apothéosent les danseuses, -Thérèse m'apparaissait alors divinisée à -travers le réseau souple des harmonies. Le monde -n'existait plus. La musique nous créait un autre -univers. Elle était une atmosphère et un langage, -un langage plus souple, plus libre. Je l'imaginais -au moins. J'interprétais dans ce sens le choix des -morceaux que Thérèse jouait et les nuances d'expression -qu'elle leur donnait en les jouant. La proportion -seule des emprunts faits à Schumann ou -à Beethoven plutôt qu'à Chopin, marquait pour -moi un certain étiage de ses sentiments. La préférence -donnée à Schumann marquait une tendance -à l'apaisement, à la mélancolie paisible d'un renoncement -accepté ; accordée à Chopin elle signifiait -au contraire le progrès de la passion en lutte avec -le devoir.</p> - -<p>A force d'analyser, de définir, la musique m'était -devenue comme une écriture à clé où je lisais la -confession quotidienne de Thérèse. Et cette confession -suffisait à ma vie sentimentale. Ma journée -tenait toute dans cette illusion d'une heure.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> - - -<p>Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, paisibles, -souriantes. Après le coup de folie qui m'avait exilé -d'Argelès, j'avais trouvé, grâce à la sagesse de Thérèse -suggérant et ordonnant ma prudence, la douceur -d'une halte inattendue où se complaisait ma -faiblesse. Ma sécurité était à peu près complète. -J'écrivais régulièrement à Argelès, et j'en recevais -régulièrement des nouvelles, des relations minutieuses -où Cyprienne enregistrait les événements -de la famille et du voisinage. Les rhumes de Jacques -y figuraient à côté d'un changement de vicaire ou -d'un mécompte agricole, d'un règlement désastreux -avec nos fermiers de Marsous. Quelques lignes de -mon fils remplissaient les blancs laissés sur le papier -par l'écriture de sa mère. Ces dames étaient avides -de détails sur ma vie toulousaine, sur mes occupations -d'étudiant, sur l'intérieur des Romée. Je -n'en mettais jamais assez sur le compte de nos -amies. Des photographies avaient été échangées -entre Thérèse et Cyprienne avec des promesses de -prochain revoir. Ma femme et ma belle-mère avaient -pris l'engagement de venir me chercher quand je -me trouverais assez savant pour quitter Toulouse, -c'est-à-dire vers Pâques, limite extrême que j'avais -fixée à mon séjour. Plus tard, aux grandes -vacances, les trois Romée feraient une visite de -reconnaissance à Argelès. De ma mère, je n'avais -eu en tout qu'une lettre : quelques lignes ingénues -tracées d'une main pesante. La brave femme s'étonnait -de mon changement de vie. Une avalanche -récente avait emporté le mur qui soutenait le verger -au-dessus de la maison. Elle me consultait sur -l'opportunité de la réparation à entreprendre. Et -tout cela me paraissait si loin! presque étranger! -Je répondais cependant comme si j'avais été l'absent -d'une heure ; je faisais semblant de discuter -le devis des travaux à exécuter à Marsous, je -ripostais par d'autres histoires aux histoires de -Cyprienne. Je m'évertuais à donner une apparence -de réalité, de vraisemblance, au mensonge où j'étais -forcé de vivre. Je ne désespérais même pas de le -prolonger indéfiniment, de concilier l'égoïsme de -mon rêve avec le repos de ma femme et l'honneur -de mon amie.</p> - -<p>Je réussis pendant quelques jours à garder ce -périlleux équilibre. La prudence de Thérèse se -démentit la première. Mon obéissance à des volontés -qu'elle n'avait pas eu la peine de me signifier, -en lui attestant la force de son empire sur moi, -l'avait trop rassurée. Plus confiante, elle se surveillait -moins, elle ne pensait plus à déguiser l'attrait -qui la rapprochait de moi ; elle négligeait la -grimace de froideur, le manège d'indifférence par -où, jusque-là, elle ne manquait pas de couper mes -élans, de me contraindre à d'humiliantes retraites. -Au lieu de calculer, de doser ses paroles comme -elle avait soin de le faire quand Marc était là, attentive -à nous distribuer son amitié par portions égales, -elle s'oubliait à des apartés avec moi ; elle livrait -Marc aux taquineries de Julien, aux commérages -de M<sup>me</sup> Romée. Un regard, un pli au front de -l'abandonné l'avertissaient de son étourderie, et -elle se dépêchait de la réparer, mais d'autres fois -la distraction se prolongeait, et quand elle s'en -apercevait, il était trop tard ; Marc boudait, affectait -de s'écarter de nous, de s'enfermer dans un silence -amer, que les humilités de la coupable avaient -peine à rompre.</p> - -<p>Thérèse se repentait, Marc pardonnait, et, aussitôt -pardonnée, Thérèse retombait dans son injustice. -Nous en arrivions, elle et moi, à ne plus pouvoir -nous passer une minute l'un de l'autre. Nous -souffrions dès que nous perdions le contact. Malgré -nous, malgré moi surtout qui voyais mieux le -danger, l'amour nous isolait visiblement, nous -mettait à part des autres.</p> - -<p>Ce fut le besoin de nous voir, la douleur de nous -quitter et la joie de nous reprendre, qui nous fit -dévier insensiblement de la réserve inaugurée par -Thérèse et scrupuleusement observée par moi -depuis mon arrivée à Toulouse. Bientôt toutes les -occasions, tous les prétextes nous furent bons pour -nous retrouver, pour multiplier, pour prolonger -nos rencontres. Après le déjeuner de ces dames, -quand M<sup>me</sup> Romée ne me réclamait pas, je sortais -en même temps que Thérèse et que son frère, je -les accompagnais. Julien, pressé par l'heure de la -classe, prenait les devants ; Thérèse et moi, nous -faisions route ensemble jusqu'à la porte d'une de -ses élèves, — et c'était loin quelquefois, à l'autre -extrémité de Toulouse.</p> - -<p>J'aimais ce tête-à-tête dans la foule, le mystère -innocent de nos propos perdus dans la rumeur du -trottoir.</p> - -<p>Nous marchions et nous causions ; et nos itinéraires -changeaient avec la direction de nos causeries. -Les jours d'intimité, sans nous être donné -le mot, nous quittions les rues encombrées pour -suivre, — tels des sentiers au bord de la grand'route, — les -ruelles noires, les passages obscurs -du vieux Toulouse. Nous longions des boutiques -silencieuses, des magasins sans étalage, ou bien, -dans le quartier noble, des rez-de-chaussée à fenêtres -grillagées, des alignements de façades solennelles -avec des linteaux de porte armoriés et des -balcons en fer chargés d'écussons. Et c'était trop -de solitude quelquefois au gré de Thérèse, qui -fuyait alors, en gagnant des rues plus vivantes, le -danger d'une conversation tournée peu à peu à la -tendresse.</p> - -<p>L'heure de la leçon était toujours trop vite -arrivée ; et c'était si dur, alors, de s'ajourner jusqu'au -soir! Cette faveur d'accompagner un moment -Thérèse, au lieu de me contenter, me mettait en -goût d'en demander davantage. Mon amie avait -des moments de répit entre ses leçons : des quarts -d'heure, des demi-heures et quelquefois plus, -quand une élève s'était fait excuser. Elle profitait -de ces loisirs pour réciter sa prière ou dire son -chapelet dans l'église la plus proche.</p> - -<p>Je la surpris, plongée dans ses dévotions, un -après-midi où le désœuvrement, joint au désir -d'admirer les jeux de la lumière vespérale à travers -les joailleries des vitraux anciens, m'avait conduit -à Saint-Étienne. Nous sortîmes ensemble. -L'hiver était doux cette année-là ; les rosiers du -Bengale ne finissaient pas de fleurir dans les -massifs du Boulingrin, et, le long des murs, dans -les jardinets du faubourg, les plates-bandes s'embaumaient -du parfum léger des tussilages. J'emmenai -Thérèse au delà du Grand-Rond, au bord -du canal. La colonnade grise des platanes s'allongeait, -doublée au reflet de l'eau. Vision calme. -Une barque passait, une lourde gabarre languedocienne, -et nous rêvions, Thérèse et moi, d'un -voyage dans une barque pareille, entre les faïences -vernies et les oranges mûres : un voyage silencieux -sur l'eau muette, un voyage lent escorté de -la course lente des charrues dans les sillons, un -voyage sans autre événement que la halte obligée -de l'écluse, sans autre musique que la chanson du -pâtre ou la sonnerie lointaine des angélus annonçant -les clochers de village, mâts de nefs immobiles -ancrées dans l'uniformité des plaines.</p> - -<p>Telle fut la douceur de cette promenade imprévue -que Thérèse me voua désormais tous ses -moments de liberté. Elle m'avertissait la veille, et -j'allais la prendre au rendez-vous qu'elle m'avait -assigné. C'était presque toujours hors des rues fréquentées, -au seuil des quartiers populaires. La -durée du temps dont elle pouvait disposer limitait -nos courses. Nous nous contentions souvent de -franchir le canal sur un de ces ponts qui relient -la ville aux faubourgs. Nous gravissions au hasard -devant nous une de ces voies à pente raide qui -vont, par des transitions assez brusques, de la -foule à la solitude, du tumulte de la vie ouvrière à -la paix des campagnes. Arrivés au sommet de la -montée, nous nous arrêtions un moment en suspens, -nous laissions nos regards planer de la ville -à la vallée hivernale où la jeune verdure des blés -se révélait à demi sous les voiles de la brume.</p> - -<p>Un jour, en gagnant la campagne par la rue des -Récollets, nous eûmes la fantaisie de visiter la -chapelle des Pères missionnaires et le calvaire -dont les croix monumentales envoient leur ombre -jusque sur la route. La chapelle était restée fermée -depuis l'exécution des décrets ; la porte antique -par où étaient entrés tant de malheureux et sortis -tant de consolés était encore scellée de la cire -rouge des cachets officiels. Mais l'accès du jardin -était libre ; des buis taillés, des bassins d'eau vive -disaient l'ordre et le goût d'une plaisance de couvent ; -les feuilles pourries dans l'herbe des pelouses, -les mousses dans le vivier, disaient aussi -l'exil des maîtres, la déchéance des arbustes et des -plantes abandonnés à eux-mêmes. Cependant l'enclos -n'était pas tout à fait désert ; des pensionnats -du quartier y jouaient les jours de promenade ; des -amoureux, l'été, y cherchaient l'ombre des allées -couvertes ; des dévotes venaient y faire leur chemin -de croix en plein air, agenouillées devant les stations -qui s'espaçaient autour de l'enclos. L'endroit -était hospitalier et recueilli. Le calvaire y suggérait -des pensées graves tempérées aussitôt par les sensations -de nature, par l'odeur des buis, par la musique -gazouillante des mésanges suspendues aux -branches mortes. Ce fut un de nos refuges préférés.</p> - -<p>D'autres fois, quand les leçons de Thérèse nous -obligeaient à nous rapprocher des quais, nous -allions chercher de l'autre côté de l'eau, au bout -du pont Saint-Pierre, l'abri d'un square infréquenté, -posé en terrasse au-dessus de la berge. -Un vieux cèdre nous accueillait sous le porche de -ses branches inclinées. L'autan, qui arrivait du -large par-dessus la nappe de la Garonne, les soulevait -parfois, leur faisait rendre — tel l'archet sur -la corde, — une musique de tristesse. Blottis sur un -banc, serrés l'un contre l'autre comme des oiseaux -bercés par l'orage, nous écoutions venir l'assaut -du vent et la plainte de l'arbre. Près de nous, en -contre-bas, un jardin d'hôpital alignait ses plates-bandes -défleuries ; plus près encore, des fenêtres -nous révélaient des intérieurs de maisons pauvres, -le long d'une ruelle déserte, tandis que, -en face, la Garonne s'en allait pressée entre les -murailles roses des quais, bornée en amont par -les arches massives du pont de pierre, en aval -par les architectures grêles du pont suspendu qui -filait à notre gauche porté sur la courbe légère -des câbles en fil de fer. L'ampleur du fleuve, la -vastitude du ciel, en contraste avec l'exiguïté du -nid où s'isolait notre tête-à-tête, nous invitaient -à goûter plus pieusement la minute d'intimité paisible -dérobée par nous à la fuite des jours, au -tumulte de la vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIX</h2> - - -<p>Ce fut un heureux, un miraculeux décembre : -un mois d'oubli, d'insouciance au seuil du malheur, -d'innocence au bord du péché. La compagnie -presque continuelle de Thérèse, la certitude -de jour en jour plus évidente de sa tendresse, -avaient modéré mon exaltation. Et Thérèse m'était -reconnaissante de ce triomphe sur moi-même. La -substitution de l'amitié à l'amour, d'ailleurs purement -fictive, et qui n'avait exigé de nous qu'un -changement de vocabulaire, suffisait à la rassurer. -L'épreuve de nos tête-à-tête avait ajouté à sa confiance. -Aussi dédaigneuse que moi, et plus ignorante -encore de la réalité, elle ne doutait pas de la -durée d'un bonheur qu'elle avait trouvé le moyen -de mettre en règle avec sa conscience.</p> - -<p>Hélas! ce bonheur allait finir. Le mystère de -nos promenades ne pouvait pas tarder à être découvert. -Que Thérèse n'en eût jamais confessé le -secret à sa mère, il y avait déjà dans cette dissimulation -comme l'aveu d'une faute. Et cette faute -devait sortir de l'ombre où nous la cachions aux -autres et presque à nous-mêmes.</p> - -<p>En attendant nous multipliions nos rendez-vous. -En dehors des heures de leçons, nous passions -presque tous nos après-midi ensemble. Nous utilisions -les quarts d'heure et même les minutes -de liberté ; nous marchions côte à côte ; nous -asseyions nos causeries sur un banc de square ou -de promenade.</p> - -<p>Nous bavardions ainsi un jour, sur un banc du -Jardin Royal, et, comme une ondée légère arrivait, -j'avais ouvert un parapluie qui resserrait notre -tête-à-tête. Un passant nous frôla tout à coup et -s'arrêta, cloué sur place par la surprise. C'était -Marc. Nous nous levâmes, confus, essayant une -explication qu'il eut l'air de ne pas entendre.</p> - -<p>— J'ai eu la chance de rencontrer à temps le -parapluie de M. Lavernose, dit Thérèse. Nous -attendions la fin de l'averse. Je vais donner ma -leçon chez les Martel. Venez-vous m'accompagner?</p> - -<p>— Bien fâché, Mademoiselle ; mais on m'attend -à l'Académie, et je n'ai pas une minute à perdre.</p> - -<p>— Le secrétariat ne ferme pas encore, et ça ne -vous fera pas de mal de marcher un peu avec -nous, lui dis-je. Depuis quand n'avez-vous pas fait -l'école buissonnière?</p> - -<p>— L'école buissonnière! riposta Marc avec un -mauvais sourire, c'est bon pour les étudiants en -droit, mon cher monsieur Lavernose. Bonne promenade, -et à tantôt, conclut-il en nous quittant.</p> - -<p>Nous nous séparâmes presque aussitôt, Thérèse -et moi, contrariés l'un et l'autre et empêchés de -nous communiquer nos craintes.</p> - -<p>Ce soir-là, Marc ne parut pas rue du Pont-de-Tounis.</p> - -<p>— Marc en retard! que se passe-t-il, grand Dieu? -s'exclama M<sup>me</sup> Romée après une heure d'attente. -Une barricade en travers de la rue? La chute du -gouvernement, ou la dégringolade d'une cheminée -sur le trottoir?</p> - -<p>— M. Échette a dû s'enfermer pour travailler à -sa thèse, expliquait Thérèse. Mais elle ne croyait -guère à son explication. Le malheur était là ; nous -le sentions venir. L'angoisse nous fermait la -bouche.</p> - -<p>— Qu'avez-vous tous les trois? interrogeait -M<sup>me</sup> Romée. M. Lavernose a la lèvre cousue, Thérèse -n'a pas l'air de songer à son piano, et Julien -n'a pas encore commencé d'apprendre ses leçons. -On dirait que rien ne marche ici quand Marc n'y -est pas. On ne peut donc pas travailler ou s'amuser -sans la permission de ce monsieur!</p> - -<p>Et c'était vrai. Marc absent, la maison n'était -plus la même. Il était le régulateur et l'excitateur, -celui qui met en train la mécanique, et fait s'accorder -ensemble les rouages. M<sup>me</sup> Romée avait besoin -de lui, ne fût-ce que pour le contredire ; sans lui -Julien était comme infirme ; la plume lui pesait, -le livre tombait de ses mains. Thérèse elle-même -puisait dans la fermeté de son ami une partie de -sa force morale. L'approbation de Marc, le sourire -fraternel de ses yeux, l'encourageaient au travail, -la récompensaient de ses sacrifices. Le reproche -de son absence la navrait. Elle sentait bien qu'elle -ne pouvait pas se passer de son affection.</p> - -<p>Je voyais tout cela, je mesurais la profondeur -du mal qu'avait causé mon intrusion chez les Romée. -Mais je n'avais pas le courage de conclure. La passion -menacée se raidissait en moi, me poussait à -la révolte. Marc se fâche, me suggérait-elle. De -quel droit se fâche-t-il? Marc est jaloux? eh bien, -tant pis pour lui! Marc se retire sous sa tente? eh -bien, qu'il y reste!</p> - -<p>Je m'endurcissais ainsi dans mon égoïsme. J'en -voulais presque à Thérèse de son inquiétude, de -ses regards désespérés à la pendule, de son air -désolé, plus tard, quand elle dut renoncer à voir -arriver Marc. Nos adieux furent embarrassés, troublés -de pensées discordantes et confuses.</p> - -<p>— Je vous porterai des nouvelles de notre ami -après votre déjeuner, lui dis-je. J'irai le surprendre -au saut du lit.</p> - -<p>— Au saut du lit! se moqua M<sup>me</sup> Romée ; dans -ce cas, cher monsieur, le mieux est de ne pas -vous coucher. Marc est debout avant le jour.</p> - -<p>Je n'eus pas la peine de me lever le lendemain. -Marc m'avait prévenu. Il faisait à peine jour -quand il frappa à ma porte. Il s'excusa de l'heure -indue. Il avait deux cours à suivre avant son -déjeuner, et le reste de sa journée était pris. Il -aurait fallu remettre au lendemain ce qu'il avait à -me dire, et le délai lui avait paru long.</p> - -<p>— C'est donc bien urgent? lui dis-je en essayant -de sourire.</p> - -<p>— Urgent et grave, me répondit-il. Une explication -entre nous est nécessaire. Il y a deux mois -que je la remets de jour en jour ; mais après ce -que j'ai constaté hier, si je restais le témoin muet -de ce qui se passe entre M<sup>lle</sup> Romée et vous, je -deviendrais votre complice. C'est un rôle qui ne -peut pas me convenir.</p> - -<p>— Les scrupules d'un homme à jeun sont une -terrible chose! plaisantai-je. Mais n'êtes-vous pas -sorti trop tôt? Êtes-vous sûr d'y voir clair? Pour -moi, je me demande en vous écoutant si je rêve -ou si je veille? Que voulez-vous dire, monsieur -Échette, et que se passe-t-il entre M<sup>lle</sup> Romée et -moi? Je vous serais obligé de me le dire avec précision.</p> - -<p>— Ce qui se passe n'est malheureusement pas -d'hier. Vous n'avez pas oublié, n'est-ce pas, notre -conversation de Pibeste? Je vous donnai ce jour-là -un avertissement inutile. Le mal était fait ; vous -aimiez M<sup>lle</sup> Romée, et M<sup>lle</sup> Romée vous aimait. Oh! -je sais bien que ce ne fut pas de votre part une -entreprise de séduction préméditée ; en bien, -comme en mal, je vous crois incapable d'un effort -quelconque. Vous avez commencé par céder à -un attrait. Vous vous êtes trouvé pris, et à votre -tour vous avez essayé de prendre. Vous n'y avez -que trop aisément réussi. Entre une ignorante et -vous, la lutte était inégale. Certaines lettres de -M<sup>lle</sup> Romée à sa mère m'avaient donné l'éveil. Je -voulus voir ; je vis. La malheureuse enfant ne se -doutait pas encore de ce qui lui arrivait. Ma présence, -votre jalousie, le déchirement de l'adieu, -l'avertirent sans doute. Elle partit avec sa flèche -au cœur. Je ne désespérai pourtant pas de sa guérison. -Séparés, vous finiriez par oublier tous les -deux. J'y comptais. Pour mieux vous tenir, pour -vous sauver de vous-même, je m'adressai à votre -loyauté. En vous livrant le secret de ma vie, je -croyais avoir mis M<sup>lle</sup> Romée à l'abri de vos poursuites. -Elle, de son côté, vous oubliait déjà. Rentrée -à Toulouse, dans son milieu, soutenue par le -travail et par le sacrifice, elle s'était ressaisie, elle -avait secoué le mauvais rêve. Après quelques -semaines de lutte que je suivais d'heure en heure, — vous -devinez avec quelle angoisse! — elle avait -retrouvé le calme, l'équilibre, la gaieté presque. -C'était le salut ; c'eût été bientôt le bonheur. Il y a -deux mois de cela, et aujourd'hui tout est compromis -de nouveau, tout est perdu. Vous êtes revenu, vous -vous êtes imposé. Oui, imposé, car, l'eût-elle voulu, -comment M<sup>lle</sup> Romée pouvait-elle vous empêcher -de vous présenter chez elle, à moins de tout révéler -à votre femme, de tout confesser à sa mère? -Vous le saviez, vous avez calculé sur sa générosité -pour lui forcer la main. Votre victime vous -avait échappé, vous êtes venu la reprendre chez -elle. Un moment j'ai cru que vous reculeriez -devant votre mauvaise action ; j'ai espéré que -l'hospitalité reçue, le contact de la mère, du frère -de M<sup>lle</sup> Romée, changeraient votre cœur, que vous -hésiteriez à les immoler à votre passion. Souvenez-vous : -le soir de votre arrivée, en rentrant à -l'hôtel, vous m'aviez promis d'avoir pitié d'eux. -Vous n'avez pas tenu parole, monsieur Lavernose.</p> - -<p>Marc se taisait. Il s'attendait sans doute à des -dénégations de ma part, à une lutte ; mon sang-froid -le déconcertait. Je m'étais assis sur mon lit, -j'avais relevé mon oreiller ; je roulais une cigarette.</p> - -<p>— Vous permettez? lui dis-je. C'est au cas où -vous en auriez encore long à me dire.</p> - -<p>— A quoi sert de railler? répliqua Marc. J'ai fini ; -rassurez-vous. Tant que j'ai été seul à m'apercevoir -de votre intrigue, tant que j'ai pu espérer qu'elle -se dénouerait d'elle-même sans scandale, et qu'il -n'y aurait que moi à en souffrir, je me suis tu. J'ai -assisté sans sourciller à vos manœuvres. M<sup>lle</sup> Romée -vous revenait ; elle allait où l'attirait son penchant ; -elle ne voyait pas la main que je lui tendais pour -la retenir. Pendant des semaines, j'ai enduré ce -supplice. Mais depuis hier, tout est changé. L'honneur -de M<sup>lle</sup> Romée est en jeu. Que voulez-vous que -pensent les gens qui vous ont rencontrés ensemble? -Et ce n'est pas la première fois, n'est-il -pas vrai? Moi je ne suppose rien, je ne soupçonne -rien. Évidemment ce n'était pas un rendez-vous ; le -hasard a tout fait. Je le crois, j'en suis sûr. Mais -les autres, le croiront-ils? Vous ignorez donc ce que -c'est que la réputation d'une jeune fille, monsieur -Lavernose? Vous oubliez qu'il suffit d'un mot -pour la perdre, d'une histoire qui court, — et on -ne sait jamais qui l'a lancée. Des explications après -coup, des preuves? Inutile. C'est comme un acquittement -en cour d'assises. Il en reste toujours -quelque chose. Vous n'aviez pas pensé à ça sans -doute ; Argelès est un pays idyllique où ces misères -sont inconnues. A Toulouse il faut tenir compte des -mauvaises langues.</p> - -<p>Marc avait débité son affaire à la volée, en marchant -à grands pas. Au moment de conclure, il -s'arrêta devant mon lit, me fixa longuement.</p> - -<p>— Tenez, monsieur Lavernose, continua-t-il, -dans l'intérêt de M<sup>lle</sup> Romée aussi bien que dans le -vôtre, — car je ne vous suppose pas assez perverti -pour ne pas souffrir un jour ou l'autre du mal -que vous êtes en train de lui faire, — il serait temps -pour vous de reprendre le chemin d'Argelès. Grâce -à Dieu, il n'y a rien encore d'irréparable ; vous -pouvez rentrer chez vous la tête haute. La satisfaction -du sacrifice accompli vous adoucira l'amertume -des adieux. Pensez-y ; mettez les courtes joies -de la passion en balance avec l'horreur de l'inévitable -catastrophe. Voyez et décidez. Je ne vous en -dis pas davantage. J'aime mieux vous laisser le -mérite d'une résolution que votre intérêt vous conseille -aussi bien que votre conscience.</p> - -<p>— C'est tout vu, tout décidé, répondis-je. N'eût -été le plaisir de vous entendre, il y a longtemps -que j'aurais pu couper court à votre harangue. -Vous parlez bien, monsieur Échette ; mais pour un -historien vous avez une singulière façon d'écrire l'histoire. -Que ne m'interrogiez-vous d'abord? Que ne -vous documentiez-vous auprès de moi? Je vous -aurais évité la douleur d'effleurer de vos soupçons -une réputation que vous êtes seul à mettre en -doute. Je ne vous parle pas de mon honneur à -moi ; je l'estime au-dessus de vos atteintes. Je -vous parle uniquement de M<sup>lle</sup> Romée, et je vous -trouve singulièrement hardi de l'avoir mise en -cause. A quoi vous sert donc de l'avoir connue -depuis son enfance, si vous la connaissez si mal? -Comment? parce que nous nous sommes assis -côte à côte, dans un jardin public, elle serait perdue! -A qui espérez-vous le faire croire? Il y a des -mauvaises langues à Toulouse comme à Argelès ; -je le savais : je le constate. Et où en serions-nous, -grand Dieu! s'il nous fallait doser nos amitiés, -mesurer nos paroles et nos gestes sur le qu'en -dira-t-on des inconnus? M<sup>lle</sup> Romée a vingt-quatre -ans ; ce n'est plus tout à fait une pensionnaire ; -elle n'a pas attendu votre permission pour sortir -seule ; et si par hasard elle me rencontre dans -la rue, voudriez-vous qu'elle eut l'air de ne -pas me voir? Tout cela est misérable, monsieur -Échette, et je suis bien bon de vous répondre. Vous -me cherchez une mauvaise querelle, voilà tout. Ce -n'est pas vous, c'est votre jalousie qui parle. Vous -laissez trop voir le bout de l'oreille, mon cher -monsieur. Je vous gêne, c'est clair, il vous tarde -que je vous cède la place. Voilà le fin mot de -votre visite matinale. Eh bien, franchement, vous -auriez aussi bien fait de rester au lit. M<sup>lle</sup> Romée -est libre. Vous n'êtes ni son fiancé, ni son frère, -son ami seulement, son ami comme moi, ni plus -ni moins. Au nom de qui, au nom de quoi prétendez-vous -intervenir?</p> - -<p>Marc avait pâli sous ma riposte ; son poing se -crispait ; une colère froide passait dans ses yeux.</p> - -<p>— Je protégerai M<sup>lle</sup> Romée ; je la sauverai malgré -vous et même malgré elle, me dit-il.</p> - -<p>— Sauvez-la donc au risque de la compromettre! -lui dis-je. Allez, jouez votre jeu ; moi je jouerai -le mien.</p> - -<p>— Je n'aurais qu'une ligne à écrire à M<sup>me</sup> Lavernose, -pour vous rabattre le caquet, répliqua Marc ; -mais ce sont des moyens qui me répugnent. Je -m'adresserai donc à M<sup>lle</sup> Romée. Je sais qu'elle -vous aime, mais je sais aussi qu'elle est honnête. -C'est elle qui décidera entre nous.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXX</h2> - - -<p>Le cœur me battait presque aussi fort que le -jour où je m'y présentai pour la première fois, -quand, quelques heures plus tard, je sonnai à la -porte de M<sup>lle</sup> Romée. Était-ce ma condamnation -ou mon triomphe que j'allais trouver dans les -yeux de Thérèse? je n'en savais rien ; ce que je -savais, c'était que, d'une façon ou d'une autre, -notre situation avait changé. Les derniers voiles -allaient tomber entre nous ; nos âmes désormais -se regarderaient face à face. Pour elle comme pour -moi, ce serait, avec tous ses périls, avec toutes ses -délices, la réalité de la passion.</p> - -<p>Le visage de M<sup>me</sup> Romée, que je rencontrai d'abord, -ne m'apprit rien. Mais Thérèse? Oh, Thérèse -avait vu Marc. Ses yeux le disaient et sa poignée -de mains : des mains et des yeux de fièvre. Elle -sortait. Elle eut tout juste le sang-froid et l'adresse -nécessaires à entrer dans ses gants, à épingler le -chapeau sur sa tête. Elle ne se ressaisit un peu -qu'après avoir assujetti la voilette comme un -masque sur sa figure. Au moins on ne la verrait -pas pleurer! Je la suivis. Nous fîmes quelques pas -côte à côte sans rien nous dire. Elle marchait -courbée en avant, comme poursuivie. Nous avions -descendu la rue des Couteliers ; mais, arrivée à la -rue de Metz, au moment d'entrer dans la foule, le -courage lui manqua.</p> - -<p>— Je ne peux pas me montrer dans l'état où je -suis, balbutia-t-elle. Tout à l'heure, quand je serai -plus calme… Et, se tournant vers moi : Marc est -venu, dit-elle.</p> - -<p>— Marc est venu, ajoutai-je, et il vous a grondée?</p> - -<p>Elle fit : oui, d'un signe de tête.</p> - -<p>— Et vous pleurez pour ça? repris-je. Ah, il me -le paiera, votre Marc! Vous n'avez donc pas su -lui répondre? Que vous a-t-il reproché, voyons?</p> - -<p>Les sanglots l'étouffaient.</p> - -<p>— Je ne peux pas… je ne peux pas… articula-t-elle.</p> - -<p>— Eh bien, ne parlez pas, marchons ; l'air vous -fera du bien.</p> - -<p>Elle me suivit comme une enfant. Au cours -Dillon, la solitude des allées la rassura. Elle consentit -à s'asseoir sur un banc, le dos tourné à la -promenade. Ses sanglots s'alentissaient. Elle put -parler enfin :</p> - -<p>— Marc est venu ce matin, me dit-elle. Maman -avait accompagné la bonne au marché, Julien -n'était pas encore rentré du collège. Il s'est expliqué ; -pauvre Marc!</p> - -<p>Je l'interrompis d'un geste d'impatience. Mais -elle l'arrêta de la main :</p> - -<p>— Ne vous fâchez pas, me dit-elle. Marc a raison ; -et il a été si bon avec moi! Il pleurait lui -aussi.</p> - -<p>— Ses larmes ne rachètent pas les vôtres! répliquai-je. -Marc est jaloux ; il veut m'éloigner à -tout prix. C'est un égoïste.</p> - -<p>— Oh! ne dites pas ça! je vous en prie, répondit -Thérèse. Marc vaut mieux que nous. C'est le plus -délicat, le plus généreux des amis. Si vous saviez! -je l'ai mal reçu d'abord. Ça me révoltait qu'il eût -l'air de me soupçonner. Au lieu de m'excuser, je -me déclarais prête à recommencer, à me promener -avec vous quand et comme il me plairait. Et lui -me suppliait de réfléchir ; il m'adjurait de rompre -avec vous : Ça finira mal, répétait-il toujours. Je -ne voulais rien entendre : Alors, me dit-il, si -vous refusez de vous séparer de M. Lavernose, c'est -moi qui m'en irai. J'en ai assez vu comme ça. Je -vous aime et je suis prêt à me dévouer pour vous ; -mais à condition que ma dignité soit sauve. Je ne -veux avoir à rougir ni de vous ni de moi. Je -trouverai un prétexte pour expliquer mon absence -à madame votre mère ; je ne remettrai plus les -pieds chez vous. Ce fut à mon tour de supplier. -Vous ne me quitterez pas, lui dis-je ; c'est impossible. -Grondez-moi, malmenez-moi, je ne me brouillerai -jamais avec vous. Et comme il s'obstinait, -comme il secouait la tête : C'est donc, ajoutai-je, -que vous n'avez pas confiance en moi, que vous -me croyez coupable? Eh bien, c'est affreux, cela. -Vous dites que vous m'aimez et vous ne m'estimez -seulement pas! Je suffoquais de honte et de colère. -Marc se rendit : Soit, je resterai, dit-il, mais si -je consens à revoir M. Lavernose, vous allez, vous, -me promettre de ne jamais le revoir seule, en -tête à tête, ni dans la rue, ni chez vous! J'ai -promis, je me suis réservé seulement de vous -avertir. Et maintenant c'est dit. Il faut nous -séparer, mon ami!</p> - -<p>Thérèse s'était levée. Je l'obligeai à se rasseoir.</p> - -<p>— Déjà? lui dis-je. Avez-vous donc convenu -avec M. Échette du nombre exact des minutes nécessaires -à notre dernier entretien? Et que faisons-nous -de mauvais, je vous prie? En quoi notre -amitié peut-elle porter ombrage à personne?</p> - -<p>— Ne me parlez plus d'amitié, répondit Thérèse. -Ce mensonge ne m'a été que trop funeste. Si nous -étions raisonnables, nous renoncerions à nous voir -tout à fait. Quand Marc essayait de m'y contraindre, -tout à l'heure, j'ai résisté, j'ai demandé -grâce ; je regrette presque de l'avoir obtenue. -Nous retrouver en sa présence! à quoi bon? Il -souffrira ; nous souffrirons aussi ; sa vue nous sera -un continuel reproche. Il faudra calculer nos -paroles, éviter nos regards. Un supplice! et au -bout, la séparation quand même. N'est-il pas vrai -qu'il vaudrait mieux en finir?</p> - -<p>— Jamais! repris-je ; je vous admire de pouvoir -changer si vite. Nous quitter! Et après? Pensez-vous -que pour ne plus aller chez vous, je cesserai -de vous aimer? Vous quitter! mais vous ne savez -donc pas que depuis le premier jour où je vous ai -vue, présente ou absente, je n'ai jamais cessé de -vous voir. Vous oublier! quel blasphème! Vous -avez mis en moi une puissance d'aimer dont je ne -suis plus le maître. Vous seule, quand vous êtes -là, pouvez la discipliner un peu. Le bonheur m'assagit ; -le désespoir m'exalte. Ne me désespérez pas, -mon amie. Si vous m'aviez vu il y a deux mois, à -Argelès, je vous aurais fait peur. J'étais à bout de -raison, à bout d'énergie. La folie me guettait ou la -mort. Je vous en supplie, ne me soumettez pas une -seconde fois à cette épreuve de l'absence. Puisqu'il -faut souffrir, souffrons ensemble. Avec vous je serai -sage, je serai fort. Sans vous je ne réponds de -rien!</p> - -<p>— Vous le voulez, j'y consens donc, me dit -Thérèse. J'ai tort ; je le sens bien. Après ce que je -vous ai dit aujourd'hui, après ce que je vous ai -laissé comprendre, j'aurais dû rompre sur l'heure, -coûte que coûte. Je sais maintenant où je vais, et -je marche quand même. C'est mal. Mais vous, -promettez-moi au moins de ne pas me faire repentir -de ma faiblesse. Jamais plus, entendez-vous? -nous ne parlerons de ces choses. Ce qui est dit -est dit, mais que nos bouches désormais soient -muettes. Si nous manquions à cette promesse, si -Marc avait le droit de m'adresser de nouveaux -reproches, ah! mon ami, j'en juge par ce que -j'ai éprouvé ce matin, ma vie n'y résisterait pas! -Elle me tendit la main : Allons, dit-elle ; mon -cœur n'a pas changé, mais il est mort ; il n'y a -plus de vivant en moi que la pitié. C'est le seul -sentiment que nous puissions sans rougir garder -l'un pour l'autre…</p> - -<p>Je pressai sa main, je la mouillai furtivement de -mes baisers et de mes larmes.</p> - -<p>— Il sera fait ainsi que vous le souhaitez, lui -dis-je. Je ne vous réponds pas de la sagesse -de mon cœur ; je mentirais en m'engageant pour -lui ; mais je vous réponds du silence de mes -lèvres. Ne vous inquiétez pas de moi si je souffre. -Souffrir c'est vivre, et mon amour ne consent pas -à mourir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXI</h2> - - -<p>Thérèse m'avait quitté ; j'étais seul sur le banc ; -je songeais. Et j'étais étonné, presque honteux, -de ce que je trouvais au fond de ma pensée. -Les amoureux, quels égoïstes! après tout, je -n'étais pas mécontent de ma journée. L'intervention -de Marc m'avait obtenu ce que je n'aurais -jamais osé solliciter : l'aveu formel de Thérèse. -Chez une jeune fille sage, réservée, d'une honnêteté -scrupuleuse, cet aveu, même avec toutes les -restrictions dont il avait été suivi, révélait un -état d'âme que je n'aurais jamais soupçonné. Il -fallait que la passion eût déjà profondément entamé -les énergies de cet être délicat et fier pour que -même dans le trouble d'un orage qui l'avait jeté -hors de ses limites, elle eût répudié l'équivoque -où sa pudeur s'abritait. Que de luttes elle avait dû -soutenir, que de triomphes partiels j'avais dû remporter -à mon insu avant qu'elle en fût arrivée là! -Et cette victoire ne serait pas la dernière. L'antagonisme -déclaré de Marc avait fait taire mes scrupules. -Puisqu'il m'accusait, puisqu'il suspectait ma -loyauté, à quoi me servirait de ne pas user de mes -avantages? Il avait tenté de mettre l'ami à la porte ; -tant pis pour lui, si l'amoureux rentrait par la -fenêtre!</p> - -<p>J'avais promis à Thérèse de ne plus lui parler -de ma passion, je ne m'étais pas engagé à ne pas -lui écrire. Aussitôt rentré chez moi, je me mis à -l'œuvre : Pardonnez-moi, l'implorai-je, avec l'inconsciente -rouerie habituelle aux amoureux, pardonnez-moi -de m'adresser une dernière fois à -vous. Le trouble où j'étais ce matin, l'égarement -où m'avait jeté le spectacle d'une douleur -dont je me reprochais d'être la cause, m'avaient -ôté ma liberté d'esprit. L'excès de ma sensibilité -a dû vous laisser croire que j'étais insensible. -Vous pleuriez! Ah, qu'ai-je fait, malheureux -et que ferai-je maintenant pour expier ces -larmes? Hélas! je ne peux rien, et cette impuissance -à vous consoler est mon plus cruel châtiment. -Oh! pourquoi vous a-t-on bouleversée ainsi? -de quel droit a-t-on essayé de désunir deux -cœurs qui ne peuvent pas vivre l'un sans l'autre? -Nous séparer? Mais la persécution est un lien -de plus entre nous. Que nous importent les -mauvais propos des indifférents, les calomnies -des envieux, les sévérités des pédants et des -cuistres? N'avons-nous pas pour nous le témoignage -de notre conscience? Courage donc, chère -amie, ne vous laissez pas abattre par l'épreuve. -Les préventions injustes s'effaceront, vous retrouverez -le calme et la dignité de votre vie. -Celui qui vous a offensée est déjà prêt à vous -demander pardon de son erreur. Marc me déteste ; -mais il a intérêt à vous ménager. Marc est votre -ami, et moi je suis votre esclave. Qu'avez-vous à -craindre? L'excès seul de mon amour pourrait être -un danger pour vous ; mais si je m'oubliais, un -signe de vous, une parole suffiraient pour me -rendre la raison. Je vous en prie, ma chère Thérèse, -revenez à vous, ne vous tourmentez pas d'un -incident où il n'y a de grave que votre souffrance. -Faites-moi cette grâce de me laisser voir de nouveau -sur vos lèvres ce sourire qui est devenu -nécessaire à ma vie!</p> - -<p>A ce soir, Thérèse! à demain! à toujours!</p> - -<p>La lettre composée, je m'ingéniai à la copier en -tout petits caractères sur un papier assez mince -pour qu'il me fût possible de le glisser dans la -main de Thérèse.</p> - -<p>Je n'étais pas tout à fait novice dans cette manœuvre ; -mais je redoutais l'ingénuité de ma complice. -Comment l'avertir, ou, si je ne l'avertissais -pas, comment éviter l'explosion de sa surprise?</p> - -<p>La nécessité de me tenir prêt à ce geste menu et -redoutable, m'empêcha, le soir venu, de sentir la -gêne de me retrouver en présence de Marc chez -les Romée. Marc était d'ailleurs plus troublé que -moi. Le pauvre garçon était encore tout endolori -du coup qu'il avait été contraint de porter à Thérèse. -Et vraiment, elle était ce soir-là pâle et -défaite à un point qui aurait dû m'apitoyer sur -elle, me faire renoncer à mes mauvais desseins. -Mais cette pensée ne me vint même pas. Mon cœur -était fermé ; mes facultés, mes sens étaient tendus -uniquement vers l'action. Je ne voyais de Thérèse -que la main qui devait prendre le billet. Le -reste n'existait pas.</p> - -<p>Je guettais l'occasion, je préparais le piège, et, -chaque fois, Thérèse déjouait innocemment mes -stratagèmes. Je ne parvins à glisser le papier dans -ses doigts qu'en lui donnant la poignée de mains du -départ. Et peu s'en fallut qu'on ne nous prît. Elle -hésitait ; je dus y revenir à deux fois pour l'obliger -à garder mon écriture.</p> - -<p>Marc avait pris congé une minute avant. Je le -rejoignis dans la rue. Je tenais à fixer nos nouveaux -rapports, à les ramener au pied de paix -autant qu'il me serait possible.</p> - -<p>Je m'excusai d'abord de la façon dont je l'avais -accueilli le matin. La communication qu'il venait -me faire était de celles qu'un honnête homme ne -peut pas écouter de sang-froid. Plus tard, cependant, -à la réflexion, j'avais mieux jugé son initiative, -et M<sup>lle</sup> Romée, avec qui j'en avais causé -ensuite, avait achevé de me convertir. L'honneur -de notre amie devait passer avant tout. Je ne me -défendais certes pas de l'aimer ; elle-même, depuis -que Marc lui avait ouvert les yeux, n'ignorait pas la -nature du sentiment que j'avais pour elle. Mais ce -sentiment était assez désintéressé, assez pur, pour -se soumettre à toutes les convenances, à tous les -sacrifices. Je n'avais pas la prétention de supplanter -Marc auprès de M<sup>lle</sup> Romée ; je ne réclamais -qu'un droit égal au sien à me dévouer pour -elle.</p> - -<p>Marc m'avait écouté jusqu'au bout sans objection, -mais sans enthousiasme. Ma soumission trop -prompte, trop complète peut-être à son gré, le -laissait méfiant. La transaction qu'il n'avait pas -osé refuser aux larmes de Thérèse, n'était pas de -son goût. Il ne se donna pas la peine de me le -cacher.</p> - -<p>— Vous dévouer à M<sup>lle</sup> Romée? me dit-il, mais -il me semble que vous ne vous appartenez pas tout -à fait. Non, tout cela est faux, convenez-en, tout -cela est absurde. Il aurait mieux valu que vous -partiez. Pour M<sup>lle</sup> Romée comme pour vous, c'était -la solution la plus digne, j'ajouterai que c'était la -seule efficace. En restant à Toulouse, en revoyant -tous les jours celle que vous aimez, vous vous -exposez et vous l'exposez du même coup à de -nouveaux périls. Je n'ai pas autant d'expérience -que vous de l'amour ; j'en ai vu assez cependant -pour savoir qu'il est, de sa nature, irréductible. Je -crois à la sincérité de vos résolutions, à la loyauté -de votre parole ; mais devant l'entraînement de la -passion, que peuvent ces obstacles? Mes conseils -vous sont suspects, je le sais ; c'est un rival qui -vous les donne, je n'en disconviens pas ; pourtant ce -rival est un honnête homme ; son bonheur fût-il -au bout d'un mensonge, il est incapable de mentir. -J'ai peur de vous, c'est vrai, mais j'ai peur pour -vous aussi.</p> - -<p>Marc réfléchit un moment ; puis, se tournant -vers moi :</p> - -<p>— Avez-vous la foi, monsieur Lavernose? me -demanda-t-il.</p> - -<p>— Je l'ai eue, lui dis-je.</p> - -<p>— C'est un grand malheur que vous ne l'ayez -plus, me répondit-il. La religion est la force des -faibles. Si je n'avais pas confiance en moi, si je ne -croyais pas à l'efficacité de mes principes, je n'hésiterais -pas à recourir à la discipline catholique. -Allez voir les prêtres, monsieur Lavernose, agenouillez-vous -dans un confessionnal, prosternez-vous -au pied d'un autel. La foi vous reviendra peut-être. -Essayez!</p> - -<p>— Vous vous exagérez le danger, cher monsieur, -répliquai-je. Pourquoi serais-je plus tendre -à la tentation aujourd'hui qu'hier? Il y a amour -et amour. Le mien n'est peut-être pas tel que vous -l'imaginez. Rassurez-vous donc et comptez sur moi. -Le jour où je m'apercevrais d'un danger à courir -pour M<sup>lle</sup> Romée, je n'hésiterais pas une minute ; -je partirais sans retourner la tête, je prononcerais -contre moi-même la sentence d'exil.</p> - -<p>— A la bonne heure, répondit Marc. Seulement, -dans le cas où votre illusionnisme chronique troublerait -la netteté de votre jugement, permettez-moi -d'ajouter ma clairvoyance à la vôtre. Ce sera peut-être -plus sûr.</p> - -<p>Je ne jugeai pas à propos de relever la menace.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXII</h2> - - -<p>Je songeais déjà au second billet que j'allais -écrire à Thérèse. Dans le cas où elle l'accepterait, -il ne fallait pas laisser prescrire d'un seul jour cet -unique moyen de communiquer avec elle.</p> - -<p>Mais accepterait-elle? Le sourire qu'elle m'envoya -le soir, à mon arrivée chez elle, me rassura -sur le succès de ma première démarche. Ce n'était -pourtant qu'un demi-sourire. La souffrance s'y -exprimait encore autant que la joie de revivre ; -mais c'était assez pour me renseigner, assez pour -me donner bon espoir. Thérèse me pardonnait. Ce -pas franchi, je n'avais qu'à aller de l'avant.</p> - -<p>Mes journées, désormais, se trouvèrent divisées -en deux parts. La matinée était consacrée à préparer -le billet du jour ; la soirée à constater, à développer -l'effet du billet que Thérèse avait reçu la -veille. C'était la fonction régulière de ma vie, et -jamais elle ne me parut mieux ni plus pleinement -employée. Rêver d'amour avait été de tout temps -mon occupation naturelle, l'exercice favori de mon -imagination, l'indulgente issue de ma paresseuse -esthétique. Mais quand l'écriture venait à s'ajouter -au rêve, ma satisfaction était complète. Ne vous -ai-je pas dit que, dans ma jeunesse, faute d'objectif -personnel, pendant les vacances de mon cœur, -je trompais ma fringale d'aimer en épousant les -passions ou les passionnettes de mes camarades, -jusqu'à me charger de leur correspondance amoureuse, -acrostiches et rondeaux compris? Je me -remis, dans d'autres conditions et avec l'ardeur que -me donnait un but ardemment poursuivi, à ce -genre de rhétorique. Le romantique naïf et grandiloquent -que je portais en moi se donna carrière. -Ce fut la mise en poésie, le grandissement par l'adjectif -ou par le symbole des menus incidents de -ma vie passionnelle.</p> - -<p>Invitations aux voyages, rendez-vous dans le -rêve, toute une existence en essor se substituait -ainsi à la contrainte où notre intimité était réduite. -Et pour l'un comme pour l'autre, ces suppléances -étaient malsaines, dangereux ces artifices. Ils amollissaient -nos volontés, ils ajouraient d'un semblant -d'azur le noir de l'impasse où nous étions enfermés.</p> - -<p>Les regards de Thérèse, l'étreinte de sa main, -la qualité de ses sourires quand j'arrivais et quand -je la quittais chaque soir, me renseignaient sur les -progrès du travail qui se faisait en elle, m'attestaient -le succès de ma littérature. Des éclairs de fièvre s'allumaient -par moments dans ses yeux, sa voix s'altérait -quand elle me parlait ; des timbres inconnus -y vibraient alors, céleste musique! Avec Marc, au -contraire, on eût dit qu'elle perdait le don de l'expression ; -ses regards s'éteignaient, sa voix oubliait -de chanter, ses gestes mêmes prenaient une signification -banale. La vie semblait se retirer de toute -sa personne, et cette contre-épreuve confirmait -ma certitude.</p> - -<p>Son caractère avait changé d'ailleurs. Elle, si -attentive aux siens, d'une affection si câline avec -sa mère, avec son frère, elle s'occupait à peine -d'eux maintenant, et si l'habitude l'invitait encore -à quelque caresse, cette caresse était machinale. -Son cœur s'absentait. Elle était l'obsédée en attendant -d'être la possédée. Elle ne s'appartenait déjà -plus.</p> - -<p>Je n'étais pas seul à m'apercevoir de ces nuances. -Marc les notait sans doute, les analysait à mesure : -la douleur de les constater ajoutait plutôt à la -sagacité de son coup d'œil. Je le voyais s'assombrir -peu à peu. Son enjouement avait depuis longtemps -disparu ; la gravité triste où il s'était fixé, -tournait à l'hypocondrie. La crainte des pires -catastrophes s'ajoutait, pour le martyriser, aux blessures -de son cœur. La souffrance par moments le -mettait hors de lui. A la plus légère contradiction -de ma part, il s'emportait en des violences de langage -qui dissonaient avec sa grisaille habituelle. Il -ne pouvait plus me voir. Ce fut au point que je dus -avertir Thérèse. Je lui recommandai de ménager -l'amour-propre de son ami, d'éviter tout ce qui -risquerait de l'animer contre moi. Et Thérèse s'efforçait -de suivre mes instructions ; inutilement ; son effort -était visible et elle était bientôt lasse de son rôle. -Elle plaignait Marc, elle s'accusait de son supplice ; -mais c'était une pitié sans tendresse, un remords -sans contrition. Elle aussi, l'amour l'avait rendue -égoïste ; elle n'avait de pitié que pour moi, pour le -demi-exil que m'avait infligé Marc ; son unique -remords était peut-être d'avoir cédé à ses exigences. -Pauvre Marc! Il eût fallu qu'il fût aveugle pour se -prendre aux manèges d'amitié superficielle où elle -se contraignait encore quelquefois avec lui. Elle -me regardait en lui parlant ; elle ne pouvait plus -même pour une seconde se séparer de moi, perdre -le contact.</p> - -<p>Quand elle était par trop fatiguée de mentir, de -réprimer les élans de tendresse qui la soulevaient -vers moi, elle se réfugiait au piano. Là, du moins, -elle pouvait soulager ses nerfs, vider le trop-plein -de son cœur. Dès le premier accord, la communication -s'établissait entre nous ; nos êtres vibraient, -tressaillaient à l'unisson… A la fin d'une mazurka -ou d'un nocturne, elle tournait rapidement de -mon côté son visage baigné de larmes ; nos regards -s'épousaient, allumés de la même fièvre, amollis -de la même langueur ; nos lèvres frémissaient, se -crispaient, unies dans la volupté d'une caresse -immatérielle. Marc, le raisonnable Marc, tordu par -la jalousie, pleurait aussi quelquefois. Et M<sup>me</sup> Romée -s'étonnait.</p> - -<p>— Vous avez une singulière façon de vous amuser, -vous autres! se moquait-elle. Mais c'est ta faute -aussi, Thérèse. Tu nous joues de la musique bonne -à porter les gens en terre. Ça vous fait pleurer, et -moi, ça me fait dormir. En voilà assez pour ce soir. -Je réclame ma partie de loto.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIII</h2> - - -<p>Depuis quelques jours je pressais Thérèse de -me donner son portrait. Inutile de vous dire les -raisons invoquées à l'appui de ma supplique ; vous -voyez d'ici le thème et les variations. Le format -de la photographie la rendait gênante à passer -de la main à la main ; Thérèse, si elle consentait -à me l'envoyer, devait forcément me l'adresser -par la poste. Et pourrait-elle le faire sans y -joindre quelques lignes de son écriture? Ce -serait une première réponse à mes lettres ; les -autres suivraient, sans doute, et cet échange serait -plus intéressant pour moi que le monologue auquel -j'étais condamné. Je ne fus donc pas surpris, mais -délicieusement ému en trouvant un matin dans ma -boîte une enveloppe où je reconnus la main de -Thérèse.</p> - -<p>C'était le portrait souhaité et une lettre avec, -non pas un simple billet mais une lettre de huit -pages. J'emportai le paquet chez moi comme un -trophée ; je couvris de baisers la photographie et -l'écriture de mon amie. Mais en parcourant les -premières lignes, je commençai de déchanter.</p> - -<p>La lettre était un adieu :</p> - -<p>C'est bien fini cette fois, mon pauvre ami, -m'écrivait-elle. Le malheur qui nous menaçait, — je -devrais dire le châtiment, — ne s'est pas fait -attendre. Tout à l'heure, en rentrant chez nous -entre deux leçons, j'ai trouvé ma mère en larmes. -Le docteur Estenave était avec elle. Maman était -comme folle. Je ne sais pas ce qui serait arrivé -si le docteur ne s'était pas mis entre nous : -Malheureuse enfant! s'écriait-elle, tu m'as trompée ; -M. Lavernose est ton amant! Et comme -je secouais la tête, trop troublée pour répondre : -Ne mens pas, c'est inutile, disait-elle ; on vous -a vus ensemble. Tout Toulouse en parle ; tu es -perdue! Ce billet d'hier où M<sup>me</sup> Durieu te priait, -sous prétexte de santé, de suspendre tes leçons à -sa fille… eh bien, sa fille n'est pas malade ; elle a -pris un autre professeur, voilà tout. Et les autres -vont en faire autant. D'ici à huit jours, tu n'auras -plus une élève. Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous -devenir? Le docteur l'a calmée, il s'est -porté fort de mon innocence : Thérèse a pu être -imprudente ; elle n'est pas coupable, a-t-il dit. -D'ailleurs le mal n'est pas si grand que vous le -craignez. M<sup>me</sup> Durieu est ma cliente ; je la verrai ; -je lui parlerai. Je me charge de la ramener… -Et vous, maintenant, me dit-il en m'obligeant -avec des gestes délicats à desserrer les doigts que -la honte tenait crispés sur mon visage, vous, mon -enfant, vous allez me raconter votre petite histoire. -Que pouvais-je répondre? je me confessai ; je -dis tout. Et quand j'eus fini : Je le savais bien, dit -le docteur à maman, qu'elle n'avait rien de grave à -se reprocher, votre Thérèse. Allons, ma chère amie, -remerciez Dieu, et embrassez l'enfant prodigue… La -voilà sauvée maintenant. Seulement vous comprenez, -ma petite, ajouta-t-il en se tournant -vers moi, il ne faut pas que vous soyez exposée -à le revoir, ce grand fou qui a failli gâter à -jamais votre vie et la sienne. C'est moi qui vous -l'ai donné ; il est juste que je vous en débarrasse. -Soyez tranquille ; on ne lui fera pas de mal ; une -simple expulsion. D'ici à demain André filera sur -Argelès. Mais pour aboutir, il est indispensable -que j'agisse en votre nom ; c'est de votre part que -je dois lui donner sa feuille de route. M'y autorisez-vous? -Ma mère me regardait anxieuse, j'entendais -monter dans l'escalier le pas insouciant de -Julien qui revenait du lycée. Je sentais ces deux -existences suspendues à ma réponse. Pouvais-je -seulement hésiter? Soit, dis-je au docteur en -me jetant dans les bras de ma mère. La pauvre -femme m'embrassait à m'étouffer. Ah! méchante -tête, disait-elle, on vous serrera si fort que vous -ne pourrez plus nous échapper. Le docteur était -déjà parti. Il sera chez vous sûrement avant ce -soir. Soyez raisonnable, mon ami ; soumettez-vous -comme je me suis soumise. Hélas! c'est moi -la plus coupable, je le sens bien. Si je ne vous y -avais pas encouragé, vous n'auriez jamais songé à -moi. Ah! pourquoi nous sommes-nous rencontrés? -Pourquoi avons-nous connu cette douceur d'être -ensemble. Et comment y renoncer après l'avoir -connue? Il le faut cependant. Ni vous ni moi ne -sommes capables de goûter un bonheur qui serait -fait avec le malheur des autres. Du courage, mon -cher André. Songez qu'être près l'un de l'autre et -ne plus nous voir serait le pire des supplices. -Partez. Je ne vous demande pas de m'oublier ; je -ne le crois pas possible. Quand vous regarderez ce -portrait que je vous envoie, — dernière imprudence! — vous -vous souviendrez que vous avez eu -une amie, une amie qui vous aimait bien, et qui -est morte!</p> - -<p>Je finissais à peine de lire quand on frappa à ma -porte. C'était le docteur. J'écoutai sa communication -sans broncher. Il parla d'ailleurs rondement, -de la façon bourrue et cordiale qui lui était habituelle.</p> - -<p>Je protestai naturellement de la pureté de mes -intentions, et le docteur en tomba d'accord avec moi.</p> - -<p>— C'est l'imagination qui vous a joué le tour, -me dit-il. La figure de M<sup>lle</sup> Romée vous a tourné -la tête. Vous avez poétisé sur elle, vous vous êtes -grisé de vos épithètes. Je vous comprends, je vous -excuse même, à condition que cela finisse. Il n'est -que temps. Tout le monde n'est pas obligé de -savoir que vous versifiez, d'autant que vous êtes -inédit, je crois. Les bonnes âmes qui vous ont -rencontré à la brune avec votre amie n'ont pas -supposé que vous cherchiez auprès d'elle des -motifs de sonnets. Vous l'avez compromise, la -pauvre enfant ; j'ai bien essayé de les rassurer tout -à l'heure, elle et sa mère ; mais quoi que nous -fassions, vous et moi, c'est un genre de préjudice -malaisément réparable. Vous n'avez, vous, qu'une -façon d'aider au sauvetage : c'est de partir. Ça n'a -pas l'air de vous aller ; il vous en coûte de renoncer -au personnage de roman que vous jouez ici pour -reprendre le rôle un peu terne qui vous attend à -Argelès. Bien fâché, mon cher, mais vous n'avez -pas le choix. Si vous voulez qu'on soit indulgent -pour votre faiblesse, soyez faible jusqu'au bout ; ne -résistez pas quand le salut de votre victime exige -que vous cédiez.</p> - -<p>— Mais mon diplôme? objectai-je. Vous ignorez -peut-être que j'ai obtenu la faveur de passer -mon examen avant Pâques?</p> - -<p>— A d'autres, mon jeune ami! Vos examens! on -sait ce qu'en vaut l'aune et quelle carrière vous -êtes venu poursuivre à Toulouse. Laissons cela. -Auriez-vous d'ailleurs un intérêt sérieux à rester, -vous devriez être trop heureux d'en faire le -sacrifice. Allons, un bon mouvement, exécutez-vous. -Tâchez qu'à défaut d'estime pour votre -caractère, on puisse au moins garder quelque -illusion sur la bonté de votre cœur. Vraiment, -mon cher monsieur André, vous oubliez trop -que je suis le cousin de Cyprienne. Et Jacques? -Est-ce que ce nom-là ne vous dit plus rien? Vous -n'ignorez pourtant pas que cet enfant a besoin de -vous ; il est délicat, et, au lieu de le fortifier, on -exagère les soins, les précautions. Si j'ai bonne -mémoire, quand je l'ai vu, il y a deux ans, je vous -avais recommandé pour lui un traitement à l'eau -froide au lieu du régime des cache-nez, véritables -nids à rhumes, dont l'enveloppe la sollicitude -maternelle. Et son instruction? Qui s'en occupe? -Prenez garde, monsieur Lavernose. Cet enfant -saura plus tard, il comprendra ; il vous jugera. -Quelle opinion souhaitez-vous qu'il ait de son père -quand il aura vingt ans?</p> - -<p>La lettre de Thérèse m'avait déraciné ; tout -m'échappait, je ne tenais plus à rien. L'attaque -du docteur me trouvait désarmé, à la merci d'une -impulsion, d'une volonté énergique. Je consentis à -partir. Je réclamai seulement un délai, le temps -de régler mes affaires, de payer ma chambre, ma -pension. Un reste d'espoir, de lâche égoïsme me -poussait à solliciter ce répit ; mais le docteur voyait -clair dans mon jeu ; il fut inflexible.</p> - -<p>— Je me charge de votre liquidation, me dit-il ; -vous pouvez compter sur moi, nous règlerons plus -tard. Puisque nous sommes d'accord, il n'y a pas -une minute à perdre. Pendant que vous travaillerez -à faire votre malle, j'irai jusqu'à la rue Vélane -voir un malade. Dans une demi-heure, je serai là -avec ma voiture et je vous mettrai à la gare. Oh! -je ne me méfie pas de vos résolutions, sourit-il, -mais enfin, avec les amoureux, deux sûretés valent -mieux qu'une.</p> - -<p>Et il le fit comme il l'avait dit, cet impitoyable -docteur.</p> - -<p>Ce fut lui qui m'aida à boucler la malle, à préparer -la courroie. J'avais les doigts fiévreux et les -jambes molles ; le docteur, lui, pliait, empaquetait -avec la maîtrise paisible et le fin doigté d'un chirurgien -en exercice. Et en opérant, il se moquait -de ma maladresse : Quand j'aurai un bras à -couper, je ne vous demanderai pas de m'assister, -me disait-il.</p> - -<p>L'heure passait. A la gare, nous eûmes à peine -le temps de faire enregistrer mes bagages.</p> - -<p>— Vous embrasserez Cyprienne et Jacques pour -moi, me recommanda le docteur, debout sur le -marchepied de la voiture. Et plus bas : Si vous -êtes trop malheureux, écrivez-moi, mon pauvre -enfant ; je ne suis pas si mauvais que j'en ai l'air, -je vous ferai passer des nouvelles en contrebande!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIV</h2> - - -<p>Le train partait. La bonne figure rougeaude du -docteur, avec son grand nez montagnard et la -broussaille blanche de ses sourcils, se reculait dans -des gesticulations affectueuses. Des talus tristes, -des envers de maisons défilaient à la portière ; puis -ce fut, après un tunnel, l'allée de platanes au bord -du canal où Thérèse et moi nous avions inauguré -nos promenades toulousaines, puis le faubourg -Saint-Michel et le calvaire témoin de nos rendez-vous ; -puis encore, dans le lointain, sur la plaine -grise, le grand voisin de Thérèse, le clocher de la -Dalbade. Et à un tournant de la voie, derrière un -rideau d'arbres, Toulouse disparut. J'étais seul, -seul dans le compartiment et seul dans la vie. Pas -d'autre camarade de route, pas d'autre ami pour -m'attendre à l'arrivée que le devoir, le devoir sans -attrait, le devoir sans conviction. Triste compagnie! -J'avais beau me tâter, je ne sentais plus à -mon cœur aucun point d'attache avec Argelès. Et -mes autres liens, mes liens coupables, étaient -rompus aussi ; mais, mal arrachés, ils tenaient par -des lambeaux vivants, ils communiquaient par des -fibres encore résistantes au plus intime de mon -être. Évidemment je n'avais pas fini de souffrir.</p> - -<p>La fuite autour de moi de la plaine dépouillée, -le déroulement à perte de vue, sous le ciel bas, -des guérets et des vignobles, les aspects sévères -de l'hiver assombris par l'agonie de la lumière -déclinante, s'accordaient, en l'aggravant, avec la -tristesse découragée de mon rêve. Noir sur noir ; -je sombrais. Le souvenir m'apparut alors comme -ma dernière ressource. J'invoquai Thérèse, j'embrassai -sa photographie, je relus sa lettre, et en la -relisant il me semblait que je l'avais mal comprise. -La catastrophe, les adieux, tout ce qui m'avait le -plus frappé d'abord, passait au second plan. Ce qui -me sautait aux yeux maintenant, c'était l'amour, -l'amour malgré tout et toujours, qui s'échappait du -tumulte de ces lignes. Le reste venait des autres, -le reste lui avait été imposé par la fatalité des circonstances. -Elle n'était pas libre. Mais pendant -qu'elle écrivait, docile à sa conscience, qui sait si -son cœur ne protestait pas? Qui sait si elle tenait -tant que ça à ce que ses ordres fussent exécutés? -En tout cas, je m'étais trop pressé d'obéir. Mon -soi-disant sacrifice n'était peut-être au fond qu'une -lâcheté ajoutée à d'autres, une façon commode -d'échapper aux conséquences de ma faute. Au point -où j'en étais avec Thérèse, je n'avais pas le droit -de l'abandonner. Je devais au moins lui laisser le -temps de réfléchir, de choisir librement entre sa -tranquillité et son amour. Après l'avoir emportée -avec moi hors du monde réel, jusqu'aux sommets -de la passion, je ne pouvais pas la laisser retomber, -malgré elle peut-être, dans la médiocrité de la vie -bourgeoise.</p> - -<p>La photographie de l'aimée était là, devant moi ; -je lui parlais : non, lui disais-je, non, mon amie, -je te le jure, je ne te quitterai jamais! Des baisers, -des caresses de fièvre et de folie entrecoupaient -ces serments. Mon exaltation croissait, et avec mon -exaltation, le désir, l'impatience du revoir. Entre -le monde de la passion, le monde ardent et coloré -où je vivais depuis trois mois, et le monde du -devoir, le rivage glacé où j'allais aborder tout à -l'heure, mon hésitation ne pouvait pas être longue.</p> - -<p>Une circonstance futile aggrava subitement, précipita -la crise. En replaçant la lettre de Thérèse -sous son enveloppe, je m'aperçus que cette enveloppe -ne portait aucun timbre. Thérèse probablement -l'avait mise elle-même dans ma boîte. L'heure -pressait sans doute, et elle n'avait personne à qui -confier le papier. Elle était donc venue chez moi ; -peut-être avait-elle frappé à la porte de ma chambre. -Comme il fallait qu'elle m'aimât pour s'être risquée -à une pareille démarche! Et c'était juste à ce -moment, quand le désespoir l'affolait, la jetait dans -mes bras, que je me retirais d'elle, que je reprenais -ma prudence et ma raison! Que doit-elle -penser de moi? me disais-je.</p> - -<p>Un arrêt du train me tira brusquement de mes -réflexions.</p> - -<p>— Montréjeau, six minutes! criait un employé.</p> - -<p>Mon parti était pris. Je descendis, on débarqua -mes bagages. Je m'informai du premier train -en partance pour Toulouse. Je n'avais qu'une -petite heure à attendre. Je l'employai à écrire au -docteur Estenave. Qu'il en fût informé par une -lettre de Cyprienne à Thérèse, ou qu'il eût la curiosité -de s'en enquérir lui-même, il pouvait très -bien apprendre que je n'étais pas arrivé à Argelès. -Il était prudent de lui faire perdre ma trace :</p> - -<p>Le courage me manque pour rentrer chez moi -directement, lui expliquai-je. Je vais chercher à -Luchon ou à Bagnères la solitude indispensable à -un bon examen de conscience. Quand j'aurai fait -la paix avec moi-même, mais alors seulement je -retournerai à Argelès. Vous en serez averti.</p> - -<p>Quant à Cyprienne, je n'avais, pour rester en -communication avec elle, qu'à donner à la poste -ma nouvelle adresse toulousaine, si, comme il était -probable, je me décidais à changer de logement.</p> - -<p>En route, j'achevai de combiner mon affaire. Le -plus pressé était de me cacher en arrivant, de trouver -un gîte sûr, un gîte situé et avoisiné de telle sorte -que Thérèse, que je ne pouvais pas aborder dans -la rue, pût y venir sans craindre d'être surprise. -Un quartier retiré, une maison dont je fus l'unique -locataire étaient les conditions indispensables de -mon nouveau chez-moi. Je m'étais rappelé tout -de suite un écriteau aperçu en passant à la porte -d'une petite chartreuse, tout en haut d'une des -rues qui grimpent vers la Colonne, vers le monument -commémoratif de la bataille de Toulouse. -Ni Thérèse ni moi ne risquions de rencontrer des -figures de connaissance dans ce faubourg populaire, -animé seulement aux heures de la sortie -des ateliers, et le dimanche, quand la foule des -ménages ouvriers montent de la ville vers les guinguettes -semées au penchant de la colline.</p> - -<p>Dès le lendemain, après une nuit passée dans un -petit hôtel voisin de la gare, je courus à la chartreuse. -L'écriteau pendait encore au mur ; les fenêtres -bâillaient grandes ouvertes aux souffles du -matin. La propriétaire, une voisine, était venue -donner de l'air à son immeuble, épousseter les -chambres, râtisser les allées du jardin. Elle me -vanta les avantages de la maison, le silence discret -de la rue et du quartier. Un clin d'œil en commentaire -me laissa comprendre que la chartreuse -était vouée aux faux ménages. A voix basse et sous -le sceau du secret, la bonne dame me nomma le -dernier occupant, un homme grave, un négociant -bien posé, l'honneur de la magistrature consulaire : -C'est lui, me dit-elle, qui a transplanté ces rosiers -de Bengale le long de la façade, à l'abri du nord. -Voyez, les fleurs sont déjà en bouton ; c'est vous -qui cueillerez les roses!</p> - -<p>Le mobilier d'ailleurs n'avait rien de suspect : -des capitonnages économiques, des gravures sentimentales, -des cretonnes réfrigérantes ; et le jardin -était assorti, un jardinet d'arbustes prétentieux -que visitaient des allées exiguës, d'une complication -puérile.</p> - -<p>J'eus bientôt fait de traiter avec la dame et -d'emménager. Un restaurateur voisin s'était chargé -de ma table et de mon ménage.</p> - -<p>Il n'y avait plus qu'à mettre un bouquet de violettes -sur la cheminée en hommage devant la photographie -de l'aimée ; tout était prêt ; Thérèse -pouvait venir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXV</h2> - - -<p>Il n'est rien de tel que les contemplatifs, les -irrésolus, s'ils sortent par hasard de l'hésitation et -du rêve, pour aller jusqu'au bout de leurs folies, -pour se lancer à fond dans les pires aventures. Je -n'arrivai pourtant pas à ces extrémités sans -quelques transitions d'inquiétude et de souffrance. -Sans doute les premiers pas étaient faits depuis -longtemps. Mon départ d'Argelès en désorientant -ma vie, en m'enlevant la tutelle de l'habitude, -m'avait mis hors d'état de lutter contre moi-même. -La passion me tenait, je n'avais pas cessé -de lui céder un peu chaque jour. Seule, la nécessité -de sauver les apparences avait ralenti ma -chute. En mentant aux autres, je me mentais un -peu à moi-même, et, grâce à l'illusion de ce mensonge, -certains restes de délicatesse, des retours -intermittents de scrupules, enrayaient encore par -moment la force supérieure dont je subissais l'impulsion.</p> - -<p>Ce léger obstacle n'existait plus désormais. Pour -la première fois, je me trouvais nu et désarmé en -face de la passion. Ce tête-à-tête me déroutait -quelque peu. Le cas était nouveau pour moi ; il -m'obligeait à réfléchir. Je ne m'étais pas trop ressenti -jusqu'à ce moment-là, dans la conduite de ma -vie, de la banqueroute déjà ancienne de ma foi -religieuse, ni de la pauvreté des idées philosophiques -par où j'avais tenté d'y suppléer. A défaut -de règles certaines, une sorte de correction naturelle -m'avait préservé des écarts graves. Un caractère -plutôt timide, un tempérament sans exigence -avaient favorisé cet équilibre. Quoique tendre aux -tentations, j'avais été un célibataire assez rangé en -somme, et un mari irréprochable. Même dans -l'aventure où je me trouvais actuellement engagé, -malgré les imprudences déjà commises, je ne -m'étais pas encore avancé au point de ne pouvoir -pas battre en retraite.</p> - -<p>Maintenant je touchais à la limite extrême. Un -pas de plus, et je devenais un réfractaire, un irrégulier -du monde et de la famille, je me déclassais. -Terrible affaire pour un égoïste. J'hésitai. Ce n'était -déjà plus l'honnête homme qui luttait en moi, -c'était le civilisé. Toutes les forces de résistance -accumulées par la tradition, par l'hérédité, se -débattaient confusément, faisaient tête à la barbarie, -au retour offensif de l'instinct. Avant de céder, -avant d'agir, je voulus regarder jusqu'au fond de -mon acte, l'examiner jusqu'aux dernières conséquences.</p> - -<p>Je vous ai dit quels projets j'avais formés en -choisissant mon nouveau domicile. L'image d'une -Thérèse en délire, désertant le devoir pour se réfugier -dans mes bras, m'avait entraîné. Et la tentation -durait encore. Cependant il fallait prévoir les -heures qui suivraient cette minute sublime. Avec -un être de fierté et de droiture comme mon amie, -je ne pouvais pas compter sur un de ces compromis -qui mettent le respect humain d'accord avec le -plaisir. Si Thérèse se donnait, elle se donnerait -toute et je devrais, à mon tour, me donner tout à -elle. C'était l'enlèvement, l'expatriation, l'exil. -Grosse histoire! Ici la question morale se compliquait -d'une question matérielle. Ce n'était pas tout -de fuir ; il fallait vivre. Je ne pouvais pas m'en -aller comme un voleur, les mains garnies des -dépouilles de ma femme et de mon fils. Et alors, -quel gagne-pain chercher, quel métier prendre? -Avec ma pauvre tête de songe-creux, avec mon -incapacité chronique de vouloir et d'agir, c'était la -misère à bref délai. J'en serais réduit à me faire -nourrir par ma maîtresse, à vivre de ses leçons. -Belle perspective! Ah! oui, certes, il valait la peine -d'y réfléchir.</p> - -<p>Je me souviens encore du lieu et de l'heure de -ma délibération. C'était le surlendemain de mon -retour à Toulouse, après le premier repas pris dans -mon nouveau logement. La tristesse des plats -réchauffés qu'on m'avait portés du restaurant, -l'hostilité de la fumée qu'exhalait à rebours la -cheminée récalcitrante, et, plus persuasive encore, -l'âme imprégnée aux étoffes, l'âme discordante et -mélancolique des ménages illégitimes campés là -avant moi, tout me conseillait le retour à Argelès, -la reprise de la vie familiale. Il était temps encore. -Thérèse m'avait délié, Cyprienne ne savait rien. -J'étais libre. Mais, plus éloquente que la paresse, -la passion parlait à son tour ; l'orgueil de la vie, -la luxure, me tiraient en avant, vers l'accomplissement -intégral de mon rêve. L'image de Thérèse -m'appelait, ardente et douloureuse, et dans ses -yeux meurtris, sur ses lèvres crispées, m'apparaissaient -les stigmates du supplice qu'elle endurait -à cause de moi, des tortures de l'absence! -Sollicité en sens contraire par ces deux formes de -mon égoïsme : la passion et la prudence, je ne -savais à quoi me résoudre. Je sortis. Marcher soulage -les indécis ; c'est comme un acte de volonté -plus facile, en attendant l'autre.</p> - -<p>Mon habitation touchait presque au sommet du -coteau qui fait un premier socle à la Colonne. De -là-haut, la vue s'amplifiait tout à coup, embrassait -une étendue immense. Au delà de Toulouse, au delà -des faubourgs et des banlieues, les campagnes -s'étalaient en un ordonnance panoramique ; une -rivière, un canal, un fleuve les sillonnaient ; les -rubans blancs des routes, la ligne inflexible des -<span lang="en" xml:lang="en">railways</span>, le linéament imperceptible des chemins, -emmaillaient de leurs réseaux la monotonie verte -des emblavures. Des îlots de maisons, des silhouettes -de clochers désignaient les hameaux et les villages. -Des départements, des provinces tenaient dans le -vague fourmillement de l'horizon. Et c'était tout -un royaume étranger qu'appelait, dressée comme -sur des fumées de songes, la barre tumultueuse des -Pyrénées.</p> - -<p>Je regardais, et l'écrasement de la comparaison -ramenait à de plus justes limites mon -être que la passion avait enflé et dilaté outre -mesure. La large tranche d'humanité en spectacle -devant mes yeux, et l'humanité morte, en recul, -évoquée par les monuments de l'autrefois, tout ce -grouillement d'existences, rapetissait l'importance -de ma destinée, épave après tant d'autres, emportée -dans la course de ce flot sans rivages. L'exemple -des violences pour toujours refroidies, m'invitait, -par la certitude de l'inévitable apaisement final, à -modérer l'exaltation de mes sentiments actuels. L'à -quoi bon de la souffrance et du bonheur et de tout, -se posait en face du nivellement universel, et la -leçon devenait plus éloquente encore, administrée -par les cyprès et les marbres du cimetière étagé près -de moi sur la pente de la colline : ville du sommeil -tassée et silencieuse, opposée à la cité vivante -qui étalait au-dessous l'orgueil de ses clochers, la -rumeur de ses carrefours.</p> - -<p>C'était une après-midi de février presque tiède -avec des percées d'un soleil languissant dans un -ciel laiteux, fumant de vapeurs et de brumes. Les -souffles espacés de l'autan me portaient par bouffées -les voix éparses de Toulouse : roulement des voitures, -grondement des chaussées lointaines. Un -merle près de moi s'était mis à chanter ; ce n'était pas -encore sa chanson de printemps, le son de flûte ardent -et velouté qui dit si bien l'ivresse de la saison amoureuse, -mais un appel timide, un balbutiement d'une -tendresse ingénue, jeté peureusement à la lisière -d'un bosquet. Un air de danse sortait en même -temps d'une guinguette voisine où festoyait une -noce pauvre ; des couples d'invités s'ébattaient au -jardin dans les entr'actes du quadrille ; on entendait -le grincement d'une balançoire, le choc des -palets de bronze dégringolant dans les trappes d'un -jeu de tonneau. Puis ce fut, autour de l'obélisque -de brique, la promenade à pas distraits, ignorants -de l'histoire, de quelques fantassins désœuvrés. La -claquette d'un marchand de plaisirs résonna un -moment en appel, et s'éloigna presque aussitôt -comme effrayée de la solitude environnante ; le -violon de la noce grinça ensuite en mesure le long -de la rue penchante et disparut avec le mince cortège -à l'entrée du faubourg.</p> - -<p>Et la vie humaine fit silence.</p> - -<p>Le soir tombait. Les cloches parlèrent à leur -tour. Par-dessus la houle des maisons naufragées -dans l'obscur, les églises entrèrent en colloque. -Pareils à des oiseaux nocturnes, les carillons prirent -leur essor, planèrent un moment sur la ville. -Bientôt leurs voix se mêlèrent ; le gazouillement -fêlé des cloches de couvent sonneuses de cantiques -s'éparpilla en bruine, traversé par les lentes, les -graves prières, que versaient à larges ondes les -basiliques énormes agenouillées dans la paix crépusculaire : -Saint-Étienne, Saint-Sernin. Et ces -bouches l'une après l'autre se fermèrent. Les -cloches se turent ayant annoncé le mystère. Et le -mystère commença.</p> - -<p>Très vite, les lointains s'effacèrent ; les linéaments -des choses s'anéantirent de proche en proche, -se perdirent en de vagues fumées. La ville et la -campagne, la colline et la plaine se fondirent en -l'unité abstraite de l'espace. Seul, un moment, dans -cette déroute universelle de la vie, le cimetière -garda sa figure. Plus rigides maintenant, plus -expressifs, sur la lividité du ciel, les cyprès s'érigeaient, -noire armée, gardienne des blancs sépulcres. -Un versant de la colline funèbre me regardait, -penchait vers moi ses sillons de verdure et de -pierre. C'était une enclave nouvellement ajoutée -au grand enclos ; les tombes neuves se pressaient, -s'étouffaient, appuyées l'une à l'autre comme une -foule attentive.</p> - -<p>Et voilà que cette vision commençait à me troubler. -Ma méditation finissait en angoisse. La solitude -nocturne me serrait le cœur. Et tout mon -effort de la journée vers la retraite et vers la sagesse -se résolvait en un appel impérieux à la vie, -en un recours immédiat à l'amour. De cet abîme de -la douleur humaine sur lequel je venais de me -pencher, une seule douleur me revenait et c'était la -mienne ; de tous les souvenirs, de toutes les -images évoquées, je n'avais plus dans la pensée, -devant les yeux, que le souvenir, que l'image de -Thérèse. Ce fut une subite, une inarrêtable déroute. -Les objections fuyaient, les résistances s'effondraient -sous l'assaut des regrets et des désirs. -Qu'avais-je à calculer? Thérèse était là, à quelques -pas de moi, et je délibérais! Oh! la voir, la voir -d'abord! Après il serait temps de prendre un parti.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVI</h2> - - -<p>Six heures sonnaient à une horloge lointaine : -Elle donne sa leçon chez les de Vore, pensai-je ; -tout à l'heure elle rentrera par la rue de Metz. Elle -en pleine lumière des boutiques, moi dans l'ombre -d'une porte cochère, je pourrai peut-être l'apercevoir -sans me trahir. Allons!</p> - -<p>J'étais déjà en route. Je savais les habitudes -de Marc Échette assez pour être certain de ne pas -le rencontrer, et il n'y avait guère de chances -que le docteur Estenave pût me reconnaître la -nuit à travers les glaces de sa voiture. J'étais -à peu près rassuré de ce côté ; mais je m'inquiétais -de ce que j'allais découvrir sur la figure de -Thérèse. Tristesse, abattement? Et qui sait si déjà -lasse, découragée de la lutte, résignée à me perdre, -elle n'aurait pas retrouvé sa tranquillité d'esprit -habituelle?</p> - -<p>Du poste que j'avais choisi au seuil d'un corridor, -je ne tardai pas à la voir venir. Drapée -dans un manteau d'hiver très ample qui l'enlinceulait -tout entière, elle allait droit devant elle, -sans une déviation de curiosité vers les étalages, -sans un arrêt de songerie. Elle portait la tête un -peu basse, et, sa voilette très épaisse ne m'ayant pas -laissé voir l'expression de son visage, je n'eus pour -interpréter son état d'âme que le renseignement -un peu sommaire de son attitude. Sa manche en -passant me frôla, mais ce contact ne l'avertit de -rien. Elle poursuivit son chemin, inattentive, absorbée -en elle-même. Je la laissai prendre l'avance -et quand je la jugeai assez loin, je me mis à la -suivre. Arrivée au coin de la rue des Couteliers, -elle ralentit le pas. L'obscurité où elle entrait, le -calme du quartier, l'invitaient sans doute à se -détendre, à dépouiller le masque imposé jusque-là -par le coudoiement de la foule. Je le pensai du -moins. Le changement d'allures impliquait le changement -de pensée. Elle allait maintenant d'une -marche inégale, tantôt pressée et tantôt lente, telle -que l'ordonnaient les nuances fugitives de son rêve. -Au tournant de la rue du Pont-de-Tounis, elle -s'arrêta. Il lui en coûtait peut-être de rentrer, de -revoir des visages, d'écouter des propos qui m'étaient -devenus hostiles. A l'entrée du pont, nouvel -arrêt, nouvelle défaillance. Elle s'était penchée sur -le parapet comme attirée par l'énigme de l'eau -tourbillonnante. A un mouvement plus brusque -qu'elle fit, je crus que le vertige la prenait ; je -faillis m'élancer à son secours. Mais, quelle qu'eût -été son intention, le geste fut court. Elle se -redressa presque aussitôt, et, comme si elle avait -peur de céder à une tentation mauvaise, elle courut -s'enfermer chez elle.</p> - -<p>La porte se referma. J'étais seul de nouveau ; -mais cette fois avec le dégoût, avec l'horreur de la -solitude. J'observai la maison de Thérèse. La façade -du côté de la rivière était obscure. Un léger -reflet dansait aux vitres de la véranda, venu par -la porte, sans doute ouverte, de la salle à manger. -Je m'éloignai ; je marchai au hasard devant moi. -Où allais-je? Tout à coup sans savoir au juste par -quel chemin j'y étais revenu, je me retrouvai à -mon point de départ. Une demie sonna au clocher -de la Dalbade, la demie après huit heures. C'était -le signal de la réunion quotidienne ; Marc Échette -allait arriver. Blotti dans les décombres d'une -bâtisse qu'on reconstruisait de l'autre côté du pont, -je le vis, à la minute exacte, déboucher dans la -rue, de son pas régulier et ferme ; je l'entendis -sonner à la porte de ces dames. Bientôt de la lumière -parut aux vitres de la véranda, des ombres -remuèrent, noires sur la mousseline des rideaux. -Je reconnus la silhouette de Thérèse ; Marc était à -côté d'elle ; Thérèse s'assit et Marc resta debout ; -un livre à la main gauche il lisait, et les gestes de -la main droite dont il soulignait sa lecture, ses -attitudes dont la raideur s'exagérait dans le jeu des -ombres chinoises, me parurent ridicules.</p> - -<p>Il s'assit, et Thérèse se leva à son tour, vint se -mettre au piano. Le haut de son buste m'apparaissait -en profil, nettement découpé par la lumière -de la lampe. Et je ne fis plus attention qu'à elle. -Ce fut malgré la distance, malgré l'obstacle des -murs et des volontés entre nous, comme la douceur -d'un tête-à-tête. Aux premiers accords qui jaillirent -du piano, projetés comme de tièdes rayons -dans le froid de la nuit, mon cœur s'émut, des -larmes s'échappèrent de mes yeux. C'était, joué -pour moi certainement, voué à la commémoration -de notre bonheur perdu, le <i>Souvenir</i> de Schumann. -Je n'avais jamais entendu la série des morceaux -qu'elle joua ensuite ; c'étaient, autant que j'en pus -juger, des pages de Chopin, et l'artiste les avait -choisies parmi les plus désespérées, les plus angoissantes. -Une surtout, la dernière, un prélude, je -crois, âpre, grinçant, monotone, avec des chocs -répétés qui évoquaient des coups de marteau dans le -bois d'un cercueil, le cahotement d'un char funèbre -oscillant dans des ornières de pierre, avait l'air de -célébrer les funérailles de notre amour. Une courte -prière le terminait ; une phrase d'apaisement suprême, -de chute douce dans le néant.</p> - -<p>Cette fin de tout fut aussi la fin du concert. -Comme si elles obéissaient à l'ordre de la musique, -les lumières s'éteignirent. De son pas toujours égal, -toujours résolu, Marc descendit l'escalier, se perdit -au lointain de la rue. Je quittai à mon tour ma -cachette.</p> - -<p>La tête perdue, le cœur malade, je traversai la -ville à moitié sommeillante. Je longeai les façades -lumineuses des casinos et des théâtres, phares du -plaisir qui éclataient dans le désert des promenades -publiques, je frôlai dans le noir des carrefours -les tristes appels de la débauche. Solitaire, -je grimpai à mon logis de hasard, là-haut, entre -les étoiles et les tombes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVII</h2> - - -<p>Et ce fut une suite de journées pareilles : des -matinées lentes de rêvasserie sous les couvertures, -des après-midi d'attente, traînés comme un boulet -au pied, usés tant bien que mal en des flâneries -maussades, en des visites minutieuses et indifférentes -à mon jardin, en d'interminables étapes sur les -grand'routes, vers quelque auberge de village. -Comme les voleurs ou les gens de mauvaise vie, -j'épiais avidement la tombée de l'ombre, le retour -du crépuscule. Je descendais alors vers l'embuscade. -Thérèse allait venir. Sur les légers indices -rapportés de ma rencontre de la veille, sur les -menus changements que j'avais cru saisir dans sa -démarche, dans son attitude, j'avais, pendant mes -insomnies de la nuit, pendant mes demi-sommeils -de la journée, imaginé des états d'âme, supposé -une progression d'abattement, de désespoir, que -j'avais hâte de vérifier, de soumettre à un nouveau -contrôle. Quand je verrais mon amie à bout -de forces, prête à succomber, j'interviendrais, je -lui tendrais la main. Mais l'heure tardait. Après -quelques semaines d'enquête, il me sembla même, -un certain soir, que les mauvais symptômes s'atténuaient -au lieu de s'aggraver. Il y avait moins -d'inharmonie dans les mouvements, moins de disgrâce -ou de lassitude dans la démarche de Thérèse. -Je la suivis, et m'étonnai de la voir s'arrêter un moment -devant un étalage de modiste. Plus loin ce fut -une autre surprise. Au lieu de rentrer au plus court -par la rue, elle alla devant elle jusqu'au Pont-de-Pierre, -et tourna vers le quai. Un reste de crépuscule -flottait au couchant sur les ramiers, — les plantations -de peupliers, — qui bordent la Garonne. Il -faisait doux ; un souffle presque tiède agitait la -flamme des becs de gaz dont la clarté se prolongeait, -reflétée au fil de l'eau. Les ateliers de la -manufacture de tabac se vidaient, jetaient sur le -quai des troupes bavardantes de cigarières, et, dans -les saules, au bord du fleuve, une chouette chantait. -Il y avait quelque chose de mystérieux en -l'air, un frisson précurseur de la saison nouvelle. -Et il me semblait que Thérèse, en arrêt devant -l'horizon du fleuve, écoutait ces conseils chuchotés -à voix basse, cette invitation à revivre, à se préparer -à la fête de l'imminent avril.</p> - -<p>Elle m'oubliait déjà peut-être. Et n'était-ce pas -ce qui pouvait arriver de mieux dans l'intérêt de -notre avenir à tous les deux? N'était-ce pas ce que -j'aurais dû souhaiter? Oui, sans doute, mais -c'était aussi le triomphe de Marc ; et c'est à quoi -ma jalousie ne pouvait pas se résoudre. Je consentais -bien à rendre Thérèse à elle-même ; la rendre -à Marc, jamais!</p> - -<p>Jugez de mon saisissement quand je le vis arriver -par le quai et aborder mon amie. L'attendait-elle? -J'eus un tel coup au cœur que je faillis me -trahir. Ils étaient tout près de moi, mais si animés -à leur colloque, qu'ils ne se doutèrent pas -de ma présence. Leurs voix presque mêlées m'arrivaient -ensemble ; mon trouble seul m'empêcha -de saisir le sens de leurs paroles. Ils remontaient -le quai. Je les suivis. Une ou deux fois, je vis -Marc se pencher vers Thérèse ; leurs têtes se touchaient. -Que lui disait-il? C'était comme un débat -entre eux ; Thérèse avait des hochements de refus, -Marc des gestes d'impatience. Au coin de la rue du -Pont-de-Tounis, Thérèse tendit la main à Marc qui -revint sur ses pas, me croisa sans me voir. Et moi, -sans me donner le temps de réfléchir, je me jetai à -la poursuite de Thérèse.</p> - -<p>Qu'allais-je lui dire? Je n'en savais rien, mais -il fallait que je lui parle.</p> - -<p>— Vous? dit-elle en m'apercevant ; et elle se -reculait, tremblante.</p> - -<p>— Oui, c'est moi, lui dis-je. Est-ce que je vous -ferais peur maintenant?</p> - -<p>Et elle :</p> - -<p>— Malheureux! Pourquoi êtes-vous revenu? -Que voulez-vous de moi? Thérèse est morte.</p> - -<p>— Morte pour moi, lui répondis-je, mais pas -pour Marc. Il me semble que vous étiez assez -vivante avec lui, tout à l'heure. Je vous dérange, -n'est-ce pas?</p> - -<p>— Taisez-vous! taisez-vous! me commanda -Thérèse. Mon Dieu! est-ce vous qui me parlez -ainsi?</p> - -<p>Elle marchait en me répondant, elle essayait de -fuir, d'échapper à mes mains tendues vers elle. -L'obscurité me cachait son visage ; je ne la voyais -pas, je l'entendais ; et cette voix me bouleversait -comme une voix d'outre-tombe.</p> - -<p>— Thérèse, lui disais-je, Thérèse, pardonnez-moi ; -mais j'ai cru mourir en vous rencontrant -avec Marc! Pardonnez-moi ; je me suis trompé, -ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous me trahissiez? -Vous m'aimez encore? Oh! dites-le-moi, je -vous en prie, parlez si vous voulez que je vous quitte!</p> - -<p>Elle ne me répondait pas. Elle s'obstinait à passer, -à m'écarter de son chemin.</p> - -<p>— Pardonnez-moi! insistai-je ; j'ai manqué de -parole ; j'ai eu tort, je n'aurais pas dû revenir. Je -n'ai pas pu m'en empêcher. Depuis quinze jours -je vous suis, je vous guette, je suis là dans la rue -quand vous passez, le soir quand vous faites de la -musique, je suis là encore. Pardonnez-moi, Thérèse, -ne me renvoyez pas, je vous en supplie. -Un mot, que j'entende encore votre voix. Après -je m'en irai.</p> - -<p>— Mais c'est odieux, ce que vous faites, me dit-elle ; -on peut nous voir ; partez! Ne vous acharnez -pas après moi, c'est inutile ; tout est fini entre -nous.</p> - -<p>— Ne me dénoncez pas au moins ; jurez-moi de -ne dire à personne que vous m'avez rencontré. Je -ne vous tourmenterai plus, je n'essaierai pas de -vous revoir, je vous le promets.</p> - -<p>— Soit ; mais partez, dit-elle.</p> - -<p>Des gens venaient vers nous. Je la quittai, je -disparus dans la nuit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2> - - -<p>Je ne me montrai pas le lendemain, je me terrai -prudemment dans mon gîte. Après ce premier -coup porté à Thérèse, il fallait lui laisser le temps -de se calmer, de s'habituer à l'idée de ma présence -à Toulouse. J'avais d'ailleurs de quoi occuper ma -solitude. L'image de mon amie ne me quittait plus. -Celle de Marc l'accompagnait quelquefois ; mais -j'avais cessé de le craindre. Thérèse avait eu beau -me malmener en paroles, elle m'aimait, j'en étais -sûr ; je l'avais sentie frémir à mon contact ; elle -était effrayée et fascinée. Le choc de cette rencontre -imprévue l'avait mise à la limite des sentiments -extrêmes. Elle était également prête à me détester -et à se donner à moi.</p> - -<p>Qu'allais-je faire? Ma délibération cette fois ne -fut pas longue. A tout prix et quoi qu'il en pût -arriver, je résolus de revoir Thérèse, de l'attirer -chez moi. Mais ce n'était pas verbalement, dans la -minute d'un tête-à-tête aussi troublé que celui de -la veille, que je pouvais la décider à y venir. L'écriture -offrait plus de ressources. La résistance, qu'une -première lettre aurait entamée, céderait peut-être -à la seconde. Sur ce terrain d'ailleurs je me sentais -plus à l'aise. J'écrivis. Vous comprenez dans quel -sens, et avec quelles précautions. Je dois dire -cependant que mes artifices à mesure qu'ils se présentaient -à mon esprit y prenaient une ardeur de -sincérité incontestable. Je vivais ma passion à -mesure que je la composais :</p> - -<p>Dans quel état vous ai-je abordée hier soir, -chère amie, disais-je à Thérèse. Vous avez dû me -croire fou. Et je l'étais en effet. Je le suis encore. -Je vous attends, je vous appelle, je me consume -de regrets et de désirs. Ah! c'est trop souffrir -vraiment. Votre absence me tue. Vous quitter! -Comment avez-vous cru que je m'y résignerais -jamais? J'ai essayé une fois ; je ne recommencerai -pas. Vous pouvez me repousser, vous -pouvez me chasser ; vous ne pourrez pas empêcher -mes yeux de chercher vos yeux, mes pas -de s'attacher à vos pas. Quoi que vous fassiez, -ma vie restera mêlée à votre vie. Je vous ai -promis de ne plus vous tourmenter, et je tiendrai -parole. Mais ne me demandez pas davantage. -Soyez bonne si je suis sage. Ayez pitié de -moi, ne me laissez pas tout à fait seul, ne -m'abandonnez pas aux mauvais conseils du désespoir. -Si je dois renoncer à vous voir, à vous parler -dans la rue, faites-moi l'aumône de m'écrire. Une -ligne de vous suffira à me réconforter, m'aidera à -supporter des privations qui me sont encore trop -douloureuses. Quoi que vous en pensiez, même -séparés, nous sommes solidaires l'un de l'autre. -Vous avez intérêt à ce que je ne sois pas trop malheureux. -Songez que j'ai tout quitté, que je n'ai -plus de famille, plus d'amis, plus rien qui m'oblige -à vivre. La mort me tente. Prêchez-moi, raisonnez-moi. -Tout me sera bon venant de vous. Et -quand je serai un peu plus fort, un peu plus calme, -eh bien, alors, nous nous dirons un adieu définitif.</p> - -<p>Je terminais en donnant mon adresse à Thérèse -et en lui promettant de ne pas me montrer. Il n'y -avait plus qu'à lui remettre mon billet. Je l'abordai -le soir même au passage le plus obscur de la -rue des Couteliers, et, sans un mot d'explication, -profitant de son trouble, je glissai, presque de -force, le papier dans sa main.</p> - -<p>La réponse arriva le lendemain.</p> - -<p>Qu'espérez-vous, que prétendez-vous, mon pauvre -ami? m'écrivait Thérèse. Sous prétexte de -pitié, d'aide à nous porter l'un à l'autre, vous ne -faites qu'envenimer notre mal à tous les deux. Et, -au fond, c'est bien ce que vous cherchez, j'en ai -peur. Vous m'avez crue consolée, vous m'avez crue -guérie, et vous en avez eu du dépit contre moi. Vous -avez pris pour une souffrance infligée à votre amour, -une blessure qui ne touchait qu'à votre amour-propre. -Votre conquête vous échappait, pensiez-vous ; -coûte que coûte il fallait remettre la main sur -elle. Et, sans remords du mal que vous m'aviez déjà -fait, sans souci du mal que vous alliez me faire, -vous êtes revenu, vous m'avez accostée au risque -de me compromettre encore une fois, de me perdre -tout à fait. Et vous dites que vous m'aimez, et vous -exigez que je m'attendrisse sur votre malheur! -Vous me tuez, et il faut que je vous donne la force -de vivre! Ah! je commence à vous connaître, je -commence à voir clair en vous. Je vous aime pourtant, — à -quoi servirait de le nier? — mais je ne -m'abuse plus sur votre compte ; je vous aime malgré -moi ; je vous hais presque d'être obligée de -vous aimer!</p> - -<p>Ne vous hâtez pas d'ailleurs de triompher de -mon aveu. Je vous jure que je n'ai pas cessé de -penser à vous, mais je vous jure aussi que vous -n'obtiendrez rien de moi. Vous avez pu briser ma -vie ; je vous défie de la déshonorer.</p> - -<p>Oh! injuste, oh! ingrat ami! Vous m'avez pris -mon repos, mon bonheur ; vous vous êtes emparé -de moi au point que je ne puis plus être à personne, -et vous gâtez le seul bien qui me reste, -l'image que je m'étais faite de vous, le souvenir de -l'ami tendre, désintéressé, fidèle, à qui je m'étais -donnée. Mais non ; je suis injuste à mon tour. Un -accès de folle jalousie vous a un moment égaré ; -parce que vous aviez cessé de croire en moi, vous -avez cessé un moment d'être vous. C'est passé -maintenant ; vous reconnaissez quelle folie ce serait, -et quel crime, de tenter de quelque façon que ce -soit un rapprochement impossible. C'est aujourd'hui, -mon ami, que je vous dis cet adieu que vous -me demandez de retarder et qui, plus attendu, ne -serait que plus cruel. Si vous m'aimez réellement, -vous aurez pitié de moi ; vous ne jouerez pas plus -longtemps avec l'honneur, avec la vie d'une malheureuse. -Tout est fini cette fois et bien fini, mon -pauvre André. Vous n'aurez plus de moi, ni une -ligne, ni une parole, pas même un regard. Je me -mettrai plutôt entre les mains de Marc Échette, je -quitterai Toulouse, si vous vous acharnez à me -poursuivre. Je vous aime, André, et je vous dis un -éternel adieu!</p> - -<p>Il n'y avait pas à s'y tromper. La violence de -mon émotion pendant que je lisais cette lettre -aurait suffi à m'en convaincre : Thérèse avait pris -son parti ; sa conscience plus droite, sa volonté -plus ferme que la mienne, l'appui du docteur et -de Marc, la présence de Julien et de sa mère, la -mettaient hors de mes atteintes. C'était la fin. Je -lus, je relus ces lignes ; je n'y trouvai pas trace -d'une défaillance. La tendresse et la vertu y brillaient -du même éclat, aussi évidentes, aussi désespérantes -l'une que l'autre.</p> - -<p>Un découragement me prit alors, une lassitude -de tout et de moi-même, une agonie sans secousse -où sombraient mes dernières énergies. Je ne -voyais plus rien devant moi. Argelès, quand j'essayais -d'y penser, m'apparaissait comme un pays -très lointain, indéfiniment reculé dans le temps et -dans l'espace. Cyprienne et Jacques étaient des -personnes que j'avais connues, que j'avais aimées -autrefois. Leurs visages mêmes s'effaçaient comme -les visages des morts sur des photographies -anciennes. Seule dans l'effondrement de tout le -reste, l'image de Thérèse survivait, planait, meurtrière -idole, sur les ruines qu'elle avait faites. Mais, -loin de m'apporter quelque soulagement, sa contemplation -ne servait, en irritant mon désir, qu'à -exaspérer mon supplice. J'aimais, j'étais aimé, et -je devais renoncer au bonheur! Était-ce possible?</p> - -<p>Cependant, de cette impossibilité même, une -solution se dégageait peu à peu ; écartée, elle revenait, -elle s'insinuait, bienfaisante et redoutable ; -elle s'imposait enfin : la mort. Mourir arrangeait -tout, facilitait tout. C'était la fin du désir et du -regret ; c'était peut-être la continuation plus libre -du rêve, l'apothéose de l'inachevé dans l'éternel. -Plus j'y réfléchissais et plus impérieux se fixait -dans mon esprit le dénouement libérateur. Mais au -seuil du renoncement définitif, l'amour, prêt à se -sacrifier, demandait, exigeait encore. Je voulais -revoir Thérèse, m'en aller dans les délices d'un -dernier regard, confondre dans un geste suprême -mes adieux à la beauté et à la vie. J'écrivis à mon -amie et lui remis le soir même ma supplique de la -même façon violente et muette qui m'avait réussi -déjà.</p> - -<p>Oui, vous avez raison, lui disais-je. Il faut nous -quitter et pour toujours. Je ne veux pas être la -honte et le malheur de votre vie. Vous m'aimez! -que puis-je demander de plus? Pour ce don, pour -cet aveu, je n'aurai jamais assez de reconnaissance. -Mais puisque je suis monté par vous et avec vous -jusqu'au sommet du bonheur, vous ne m'en voudrez -pas si je refuse d'en descendre. Vivre avec -vous, hélas! je ne le peux pas ; vivre sans vous, -je ne le peux pas davantage. Pardonnez-moi de -vous donner encore un chagrin ; celui-là au moins -sera le dernier. Ne me plaignez pas, si je m'en vais -plus loin que vous ne me l'aviez ordonné. Revenir -chez moi? mais je n'ai plus de chez-moi! Me -dévouer aux miens? mais je n'ai plus que vous au -monde. Adieu, Thérèse! Soyez sans remords comme -vous êtes sans reproche. Je mourrai heureux -puisque je mourrai avec la certitude que je suis -aimé ; et, qui sait s'il en serait toujours ainsi? Ne -vous inquiétez de rien ; je brûlerai votre photographie -et vos lettres, et j'arrangerai mon grand départ -de manière à ne pas en laisser soupçonner le -motif. Adieu, Thérèse! Si pourtant, — je n'ose -pas vous le demander! — mais enfin, si vous vouliez -me faire une dernière visite, je vous attendrai -demain jusqu'à six heures. Après, nous serons si -longtemps sans nous revoir!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIX</h2> - - -<p>Étais-je sérieusement résolu à me tuer? Le seul -fait de me poser cette question quatre ans après -implique bien un peu la réponse. Et cependant je -suis sûr d'avoir été sincère, au moins pendant -quelques heures. Mon imagination m'avait montré -la vie sous des couleurs telles, que je m'évadais -vers la mort comme vers la délivrance. Et puis, en -me séparant pour toujours de Thérèse, mon projet -de suicide avait encore cet avantage de me rapprocher -peut-être d'elle pour une minute, puisqu'il -fournissait le prétexte à un dernier rendez-vous. -Dès lors les images funèbres s'écartaient, s'attendrissaient -tout au moins. L'amour et la mort se -jouaient autour de moi, s'enlaçaient en de nobles -attitudes. Après être venue chez moi, après m'avoir -accompagné au seuil du mystère, comment Thérèse -pourrait-elle se refuser à la violence de ma passion? -Les transports du désespoir finiraient d'eux-mêmes -en transports de bonheur ; les bras noués -par l'adieu s'étreindraient pour une caresse suprême.</p> - -<p>Grâce à cette perspective, je pouvais, affranchi -de la peur, de cette peur brutale qui vide le cœur -et paralyse la pensée, me livrer sans trop d'angoisse -à mes préparatifs de mort. Les heures passaient, -les dernières, et il me semblait, à mesure que se -rapprochait l'échéance, que mon humanité s'allégeait, -qu'elle flottait déjà au bord de l'inconnu. -Mes impressions étaient d'une acuité singulière. -Des souvenirs me traversaient, lucides et brefs à -la façon de ces paysages qui jaillissent brusquement -dans la flambée d'un éclair. C'était une couleur de -ciel, une odeur de saison : des lambeaux de vie -incohérents et intenses. Et à chacun des morceaux -de ce moi disparu, j'envoyais le salut de celui qui -les résumait, de l'unité passagère qui allait disparaître, -s'évanouir volontairement à son tour.</p> - -<p>Les heures passaient ; la dorure triomphale du -couchant s'était éteinte aux carreaux de la chambre -que gagnait insensiblement le doute du crépuscule.</p> - -<p>L'ombre secourable enveloppait d'un voile la réalité -méchante du flacon préparé pour l'acte suprême, -un flacon de laudanum à étiquette rouge, couleur -de nuit et couleur de sang. Accessoire de théâtre -pour une scène à jouer ou véritable engin de -mort, qui sait? La minute finale ne s'offrait encore -à moi que par échappées et, aussitôt entrevue, -précisée à peine, je détournais la tête, décidé à ne -pas la regarder en face. J'eus même une hésitation -à allumer la lampe ; il me semblait que la lumière -allait se faire en moi du même coup, illuminant -ce que je ne voulais pas voir, dessinant dans leur -relief les attitudes du meurtre, de l'agonie. Mais -Thérèse allait venir sans doute, et j'étais avide de -sa figure à peine entrevue et si mal, depuis un mois, -dans nos brèves rencontres. Pour lui faciliter l'accès -de la maison, pour assurer le secret de sa -visite, j'entr'ouvris la porte du jardin, je fermai -les volets.</p> - -<p>Et ce furent, oh! combien longues, combien -fiévreuses, les minutes de l'attente. J'avais des -intervalles de prostration où je m'étendais sur le -divan, la figure écrasée aux coussins, et des élans -d'impatience qui me jetaient au jardin, au seuil -de la porte. Là, penché vers la descente de la -rue, je scrutais longuement l'obscurité. Des roulements -de fiacre montaient, approchaient quelquefois, -puis décroissaient dans un vague lointain, -ou bien c'était la rentrée à pas lents, essoufflés, -d'un voisin, d'une voisine, qui refermaient leur -porte. Je rentrais alors, moi aussi, je consultais -ma montre. Cinq heures et demie ; six heures -moins un quart. Six heures! C'est fini! elle ne -viendra pas, me disais-je. J'écoutais de nouveau -malgré moi. Mes nerfs trop tendus grossissaient, -dénaturaient les bruits ; le craquement d'un -meuble à côté de moi, le coup de lime d'un insecte -dans le bois de la table, c'était la porte de la rue -qui s'ouvrait, c'était quelqu'un qui marchait dans -le jardin.</p> - -<p>— André? André?</p> - -<p>C'était Thérèse, cette fois. Je me jetai à sa rencontre. -Elle me repoussa doucement, mais pour -chercher aussitôt de la main l'appui du mur, le -secours de la table.</p> - -<p>— Thérèse! l'implorai-je en m'agenouillant devant -elle.</p> - -<p>Elle se recula, inquiète, regarda autour d'elle. Un -manteau l'empaquetait, l'épais grillage d'une voilette -masquait son visage. Ses yeux seuls parlaient au -travers. Muette et raidie, elle observait furtivement, -inspectait le mobilier, jusqu'à ce qu'elle eût aperçu -la fiole de laudanum sur la cheminée. Elle s'en empara -vivement, la brisa sur la pierre de l'âtre. Et -aussitôt ses forces l'abandonnèrent ; elle se laissa -tomber dans un fauteuil. Ses mains tremblaient ; -des sanglots étouffés soulevaient sa poitrine. Ils -éclatèrent enfin. Je ne savais comment la calmer. -Elle me fit signe de ne pas intervenir.</p> - -<p>Et quand la crise fut un peu apaisée :</p> - -<p>— Promettez-moi que c'est fini, me dit-elle ; -jurez-moi de ne pas recommencer! Ne me donnez -plus une pareille émotion! Savez-vous que j'ai failli -en mourir? Oui, j'étais si malade ce matin, que j'ai -craint de n'avoir pas la force d'arriver jusqu'ici. Je -m'y suis traînée. Tout à l'heure, en passant sur le -pont du chemin de fer, il m'a semblé que quelqu'un -me suivait. J'ai couru, je me suis perdue dans -ces rues noires. Je ne pouvais pas achever de monter -chez vous. J'avais des éblouissements, des vertiges ; -j'en ai encore. Jurez! ordonna-t-elle de nouveau, -ou je vous quitte à l'instant.</p> - -<p>— Je vous obéirai donc, lui dis-je. Mais pourquoi -m'imposer ce supplice de vivre sans vous?</p> - -<p>— Je souffrirai bien, moi! Pourquoi serais-je -seule à souffrir?</p> - -<p>— Oh! vous, votre orgueil vous viendra en -aide. Si j'étais sûr de n'être pas plus malheureux -que vous!</p> - -<p>— Vous enviez ma tranquillité, n'est-ce pas? Je -suis trop raisonnable! Et c'est vous qui me le -reprochez! Raisonnable? Et je suis seule ici, chez -vous. Et je suis perdue si quelqu'un m'a vue entrer, -si quelqu'un me voit sortir. Quelqu'un? Marc -peut-être ; il sait que vous êtes à Toulouse ; il nous -surveille, il est là, qui me guette. Perdue! C'est -vrai que je l'étais déjà avant de venir. Et ce qui -reste de mon honneur ne vaut pas la peine qu'on -s'en occupe. Si vous saviez les affronts que j'ai -endurés depuis quinze jours, les portes qu'on m'a -refusées. Tout le monde pleure à la maison ; c'est -la ruine. Mais que vous importe à vous? Ah! mauvais, -mauvais ami! Vous ne voyez donc rien? Vous -ne voyez pas que je n'en peux plus? Tenez, tâtez -mes mains, insista-t-elle en venant à moi. N'est-ce -pas que j'ai la peau fraîche et le pouls tranquille?</p> - -<p>Ma réponse fut d'abord de serrer la main, la -main brûlante et sèche qu'elle avait mise dans la -mienne.</p> - -<p>— Thérèse, lui dis-je, ma chère Thérèse! Ah! -si vous le vouliez, comme nous serions forts, -comme nous serions heureux encore.</p> - -<p>Mon geste qui l'obligeait presque à se pencher -vers moi, achevait de lui signifier ma pensée. -Elle était debout, et moi devant elle, sur le divan, -où je l'invitais à s'asseoir à mon côté. Sans me -répondre, elle dégagea sa main. Plus pressant -alors, j'entourai sa taille qui se raidissait, se dérobait -à mon étreinte. Tout à coup, je la sentis fléchir ; -ses yeux se fermèrent, et, comme une masse, -elle s'abattit dans mes bras. Elle était évanouie. -Je l'allongeai sur le divan, je désépinglai son chapeau, -je dégrafai le col de sa robe, je baignai ses -tempes d'eau froide, je frappai dans le creux de -ses mains. C'était tout ce que j'avais vu faire, tout -ce que je savais faire, en pareil cas. Et ce n'était -pas assez sans doute, puisque la malade ne se réveillait -pas. Inerte, la figure blanche, les bras -morts, elle était là, étendue, voilée à demi de ses -cheveux, dans l'attitude du dernier sommeil.</p> - -<p>Ah! il n'était plus question d'amour, maintenant, -je vous le jure ; c'était la peur qui me tenait, l'angoisse -d'un malheur possible, d'un malheur tel que -je n'osais pas y penser. Imprudent, j'avais joué -avec la mort, et la mort appelée était venue. Ma -tête se perdait. Agenouillé devant Thérèse, je répétais -machinalement mes gestes de secours. Respirait-elle -au moins? Oui ; le pouls battait, la poitrine -se soulevait à de longs intervalles. C'était la vie. -Je me désangoissai alors, le sang-froid me revint. -Je regardai Thérèse plus attentivement que je ne -l'avais fait jusque-là.</p> - -<p>Pauvre Thérèse! c'est vrai qu'elle était bien -changée. La malade que j'avais là sous les yeux -n'avait presque plus rien de l'image avec laquelle -je vivais depuis un mois. Le malheur qui embellit -en les humanisant certains visages d'un éclat trop -vif, — effigies d'héroïnes ou de déesses, — le -malheur avait gâté les harmonies discrètes, le -charme délicat, de cette figure toute en nuances. -Le galbe, l'enveloppe, l'expression, tout était -altéré. Les roses et les lis étaient fauchés ; la cernure -des yeux, le pli amer de la bouche, l'ombre -grise, comme un peu de nuit déjà, amassée au -creux des joues amaigries, tout dénonçait la détresse -profonde d'un être dévoré par une passion -sans espoir.</p> - -<p>Je la regardais, et cette constatation qui aurait -dû, en me montrant la profondeur de sa blessure, -exalter mon adoration pour elle, la déconcertait au -lieu de l'accroître. J'étais ému, bouleversé, mais -d'une émotion qui m'était tout à fait nouvelle. Le -choc qui ébranlait ma sensibilité, la modifiait en -même temps. L'amour descendait de la tête au -cœur. Du désir éteint, la pitié jaillissait, la tendresse. -Et non pas seulement la tendresse égoïste, -limitée, de l'aimée à l'amant. C'était quelque chose -de mieux, quelque chose de plus haut, de plus -large : l'humanité. Pour la première fois peut-être, -depuis le commencement de ma liaison avec Thérèse, -elle m'apparaissait détachée de moi, distincte, -dans l'unité de son être, dans l'intégrité de sa destinée -à elle, dans la réalité de sa douleur. Le -prisme, la belle prison d'amour où mon imagination -l'avait enfermée, se brisait enfin. Elle n'était -plus l'idole, l'image de rêve, la chose monstrueuse -et illusoire, peu à peu substituée à sa chair et à -son sang ; elle était Thérèse, une créature pareille -aux autres, plus malheureuse que les autres, et -c'était moi qui avais fait son malheur.</p> - -<p>Ainsi le mystère sacré de la vie s'ouvrait subitement -devant moi ; j'entendais monter, du fond -de l'abîme où se débattent les existences humaines, -son cri à elle, le cri de cette détresse dont j'étais -responsable. Pauvre Thérèse! Ah! s'il en était -temps encore! Le remords me poignait ; un mouvement -de dégoût me soulevait contre moi, contre -le piège où j'avais attiré mon amie, contre la -demi-violence que je lui avais faite. Ah! Qu'il -était loin, le désir! Je maudissais ma faute, j'implorais -ma victime. J'avais hâte qu'elle se réveillât -pour me repentir, pour m'humilier devant elle.</p> - -<p>Je l'épiais. Sa main frémit enfin, le rideau des -paupières remonta, le regard apparut. Elle revenait. -Elle se souleva, regarda autour d'elle, étonnée. -Cette chambre, ce divan… où était-elle? Elle se -souvint et, tout de suite, elle se mit sur pied, -pressée de partir. Mais ses forces la trahirent. Elle -serait tombée si je ne l'avais pas soutenue. Des -frissons la secouaient, ses mains étaient glacées. -Je la portai devant le feu, je posai une couverture -sur ses épaules. La chaleur la remit :</p> - -<p>— Je vais mieux, me dit-elle. Mais son regard -s'arrêta sur la pendule. Six heures et demie! se -plaignit-elle. Mon Dieu! je suis en retard. Vite, -aidez-moi. Elle agrafait le col de sa robe, rattachait -ses cheveux, piquait des épingles dans sa -coiffure. La fièvre, maintenant, la soutenait, activait -ses gestes, multipliait ses paroles : Que je -puisse rentrer seulement! disait-elle. C'est tout ce -que je demande. Après, tant pis! Je n'ai pas peur -de la maladie, ni du reste. Quoi qu'il arrive, je ne -souffrirai jamais autant que j'ai souffert! Elle -avait fini d'ajuster sa voilette. Elle me tendit la -main : Adieu! me dit-elle. Vous savez ce que -vous m'avez promis. Puisque j'ai été assez folle pour -venir chez vous, que cette folie au moins serve à -quelque chose. Adieu pour toujours!</p> - -<p>Je n'essayai pas de la retenir, je ne protestai pas -contre l'éternité de son adieu. Je laissai agir la -fatalité ; il me semblait qu'elle savait mieux que -moi ce qu'il y avait à faire.</p> - -<p>— N'appelez pas folie un acte de dévouement qui -nous a sauvés tous les deux, répliquai-je cependant. -Pardonnez-moi. Vous êtes un ange, et moi un misérable. -Ah! j'avais bien un peu raison de vouloir -me tuer ; je me rendais justice. Mais rassurez-vous ; -tout cela est fini. Vous pouvez être heureuse -encore, vous guérirez et vous m'oublierez. Si vous -vous souveniez de moi plus tard, ce serait peut-être -pour me haïr!</p> - -<p>Nous étions au jardin, elle chancela encore -avant d'arriver à la grille. Je me portai à son -aide.</p> - -<p>— Rentrez, lui dis-je ; je vais chercher une voiture, -ou bien appuyez-vous sur moi, je vous accompagnerai -jusqu'au bas de la descente.</p> - -<p>Elle ne voulait pas, j'insistai :</p> - -<p>— Je vous ai fait assez de mal avec mon amour ; -laissez-moi maintenant m'occuper de vous comme -un frère.</p> - -<p>— Ni frère, ni amoureux, répliqua Thérèse. -C'est le châtiment de notre faute, qu'elle nous -rende désormais étrangers l'un à l'autre.</p> - -<p>— Pourquoi parler de faute? Vous savez bien -que vous n'avez rien fait de mal… lui dis-je.</p> - -<p>— Rien de mal? croyez-vous? Et n'est-ce pas -déjà trop que de donner son cœur à qui n'a pas le droit -de le prendre? répondit-elle. Adieu, André. Laissez-moi. -Il faut que je m'habitue à m'en aller seule dans -la vie…</p> - -<p>Je ne sais ce que j'allais répondre. Ce fut Marc -qui répondit à ma place. Il sortit rapidement de -l'ombre d'un massif, et s'avança vers Thérèse.</p> - -<p>— Tant que je vivrai, vous ne serez jamais seule, -mademoiselle Romée, dit-il simplement. Et comme -elle hésitait, étonnée de le voir là : Pardonnez-moi -d'être venu vous chercher jusqu'ici, ajouta-t-il ; je -n'ai pas douté de vous, croyez-le bien ; j'ai pensé -seulement que vous pouviez avoir besoin de moi…</p> - -<p>— En venant chez moi, réclamai-je, M<sup>lle</sup> Romée -savait qu'elle n'avait rien à craindre.</p> - -<p>Marc ne se donna pas la peine de me répondre. -Thérèse avait pris son bras. J'entendis la porte de -la grille se refermer sur eux. Dans la traînée d'un -bec de gaz, sous la bruine qui tombait, je les vis -disparaître lentement.</p> - -<p>Je sortis, je descendis après eux vers la ville. La -mortification que m'avait infligée Marc, sa prise de -possession de la malade, n'allégeaient pas la responsabilité -que j'avais encourue. Thérèse avait -l'air d'être gravement atteinte ; tant que je ne la -saurais pas en voie de guérison, ma vie à moi demeurait -en suspens. J'allai droit à la rue du Pont-de-Tounis. -Du même coin d'ombre où je m'étais -blotti pendant quelques soirs, témoin indiscret des -concerts de Thérèse, — mais qu'étaient mes fièvres -d'alors, mes transports de jalousie auprès de mes -angoisses de maintenant? — j'épiais l'appartement -des Romée, les allées et venues autour du drame -commencé chez moi, et dont je voulais à tout prix -connaître la suite. Je fus assez longtemps sans -rien découvrir. Les fenêtres du côté de la rue et -du pont étaient fermées, la véranda était obscure. -Tout le monde était réuni dans la chambre de Thérèse -qui donnait à l'opposé, sur le jardin. Sans -doute, Marc, après avoir ramené la malade, n'avait -pas voulu la laisser seule avec sa mère ; la femme -de ménage était restée aussi, puisque je ne l'avais -pas vue sortir. Il était tard déjà quand le docteur -Estenave, appelé probablement dès la première -heure, sonna à la porte de ces dames. Sa visite fut -longue ; elle me parut interminable. Que se passait-il -là-haut? Il descendit enfin, et je me jetai à sa -rencontre.</p> - -<p>Il eut un haut-le-corps en m'apercevant.</p> - -<p>— Encore vous? dit-il.</p> - -<p>— Oui, moi. Comment va Thérèse?</p> - -<p>— M<sup>lle</sup> Romée va mieux, me répondit-il. Vous ne -l'avez pas tuée tout à fait. Elle a passé un mauvais -quart d'heure ; j'ai craint un moment une complication -du côté des méninges ; ça n'a été qu'une -alerte. La fatigue est extrême, mais l'équilibre -revient ; les phénomènes nerveux disparaissent l'un -après l'autre. Le bromhydrate de quinine achèvera -de la calmer, à moins d'une nouvelle imprudence -de sa part ou d'une seconde tentative d'assassinat.</p> - -<p>— Vous pouvez m'injurier à votre aise, lui dis-je. -Thérèse est sauvée, c'est tout ce que je voulais -savoir.</p> - -<p>Je m'éloignais ; le docteur m'empoigna le bras, -rudement :</p> - -<p>— Minute, monsieur Lavernose, me dit-il. J'ai -encore un mot à vous dire. Je vous défends, entendez-vous? -je vous défends de vous occuper en bien -ou en mal de M<sup>lle</sup> Romée. Je vous en avais prié -l'autre jour, et vous aviez consenti à rentrer à Argelès. -Vous m'avez joué indignement. Cette fois, -je ne vous demande rien ; j'exige. M<sup>lle</sup> Romée est -ma cliente, Cyprienne est ma cousine. J'ai le droit -de les protéger toutes les deux contre vous. Ce -n'est pas une menace en l'air que je vous fais, songez-y. -Je vous ai traité une première fois comme -un gamin, comme un inconscient, si vous aimez -mieux. Si vous récidivez, je vous traiterai comme -un malfaiteur.</p> - -<p>— Peut-être me jugeriez-vous moins sévèrement -si vous vous souveniez d'avoir été amoureux, me -contentai-je de répondre. Au surplus votre opinion -m'importe peu, et encore moins votre menace. -Vous n'avez rien à m'interdire et je n'ai rien à vous -promettre. Je tiendrai les engagements que j'ai -pris avec M<sup>lle</sup> Romée. C'est à elle que je remets le -soin de me disculper auprès de vous.</p> - -<p>Je quittai le docteur là-dessus. Thérèse était hors -de danger ; je respirais. Elle d'abord. Demain il -serait temps de penser à moi, d'aviser à mon salut.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XL</h2> - - -<p>Si vous me demandiez ce que je devins le lendemain -et les jours après, comment j'employai les -heures qui suivirent ma séparation définitive avec -Thérèse, je serais bien obligé, pour être véridique, -de vous répondre que je les employai à dormir ; -ce fut un sommeil de quinze jours, une somnolence -plutôt, une hébétude complète. Mes ressorts étaient -brisés, ma force nerveuse, dépensée jusqu'au dernier -effluve. Toutes les sources de ma vie semblaient -s'être taries à la fois. Je n'avais pas plus de courage -à vouloir que de goût à imaginer. Ni action, ni -rêve ; c'était une vague torpeur où je m'enfonçais, -où je m'allongeais délicieusement comme le vagabond -dans la paille tiède de l'étable.</p> - -<p>Je ne sortais plus ; je marchais à peine ; juste -les mouvements indispensables pour aller du lit au -fauteuil, du fauteuil à la table : des mouvements de -somnambule, des gestes mécaniques d'où la pensée -était absente. Si j'essayais de prendre un livre, il -me tombait des mains à la première ligne ; de songer, -mes idées refusaient de s'enchaîner, flottaient dans -un demi-rêve, et, si je tentais de les poursuivre, -s'immobilisaient, se figeaient dans un inéluctable -néant. Je n'avais plus conscience du jour ni de -l'heure. La saison y aidait, cette saison entre l'hiver -et le printemps, sommeillante, elle aussi, engourdie -sous les voiles de la brume, comme la chrysalide -dans le nuage du cocon qui va s'ouvrir. La montée -tardive du matin et la chute lente du crépuscule -se rejoignaient presque pour moi, se confondaient -dans la grisaille de mon inconscience.</p> - -<p>Mon amour aussi participait à ce non-être. La -pensée de Thérèse, toujours présente autrefois, ne -m'arrivait plus que par secousses. J'avais presque -le même effort à faire pour la retenir que j'en -avais eu pour m'en délivrer.</p> - -<p>L'Image, cette reine despotique de ma vie, avait -perdu, avec sa netteté ancienne, une partie de son -pouvoir. L'Image changeait. Sous la figure idéale -que ma fantaisie avait créée pour l'amour, une -figure de maladie et de douleur transparaissait, -appelait uniquement la pitié. Et c'était obscurément, -en moi, le conflit entre les deux images. Mais, -plus récente, plus réelle, l'image de pitié prenait -de jour en jour plus de relief, plus de triste et attendrissant -prestige, tandis que l'ancienne image avec -sa grâce légère et sa parure de sourires, s'atténuait -en fine poussière de pastel, s'évanouissait aux lointains -de ma mémoire.</p> - -<p>Je m'apercevais à peine de ce travail de substitution -qui se faisait sans moi, pour ainsi dire, -puisque mon anémie d'esprit et de cœur me livrait -pour le moment, sans initiative et sans défense, au -jeu des forces élémentaires. Je ne me rendis compte -du changement que le jour où je reçus la visite du -docteur Estenave. Deux semaines s'étaient écoulées -depuis notre dernière rencontre, quand il vint -frapper à ma porte. Il avait eu le temps de se -calmer dans l'intervalle, de s'informer aussi ; une -plus juste appréciation des choses l'avait incliné à -plus d'indulgence. D'ailleurs je m'étais tenu tranquille -pendant ces quinze jours, et quel qu'en pût -être le mobile, il fallait bien me tenir compte de -ma sagesse. Sans en arriver à des excuses, le -docteur me témoigna cependant quelque regret de -sa vivacité de l'autre soir.</p> - -<p>— J'avais eu peur pour Thérèse, et comme elle -était trop souffrante pour que je pusse m'en prendre -à elle, c'est vous qui avez attrapé le paquet, me -dit-il. J'ai su depuis comment les choses s'étaient -passées, et je vous condamne toujours, mais je -vous comprends mieux. Vous avez été fou plus -encore que criminel, n'est-il pas vrai? Tout cela -est loin, d'ailleurs. Je suppose que vous n'êtes plus -d'humeur à perpétrer aucune espèce d'attentat. -Deux semaines de réflexion ont dû vous châtier -suffisamment. C'est pourquoi je viens, en messager -de paix, vous annoncer la fin de votre épreuve. -M<sup>lle</sup> Romée est guérie, et de toute façon ; comprenez-vous? -Le mal a disparu et la cause du mal -également. La chère enfant voudrait vous voir -guéri comme elle : Qu'il me pardonne et qu'il -m'oublie, m'a-t-elle dit, c'est mon souhait le plus -ardent. Et ce souhait est son testament de jeune -fille. M<sup>lle</sup> Romée se marie ; vous devinez avec qui. -Marc Échette ne fait que presser, selon le désir de -M<sup>me</sup> Romée et de sa fille, la conclusion d'un projet -arrêté depuis longtemps dans l'esprit de tous. Vous -connaissez Marc. Peut-être êtes-vous en mauvaise -posture pour le juger équitablement aujourd'hui. -Plus tard vous rendrez hommage à la noblesse de -son caractère. Ce petit garçon est décidément un -héros… Et voilà tout ce que j'avais à vous communiquer, -termina le docteur. Je ne vous demande -pas de me donner vos commissions en retour. Il -vaut mieux, n'est-ce pas, rompre une fois pour -toutes.</p> - -<p>— En effet, répondis-je ; et je n'ai qu'à vous -remercier de vous être chargé de pratiquer la rupture. -Mais si je ne dois plus correspondre avec -M<sup>lle</sup> Thérèse, rien ne s'oppose à ce que vous transmettiez -mes félicitations à M. Échette. Je suis -vraiment enchanté d'avoir travaillé, — sans m'en -douter il est vrai, et cela diminue un peu mon -mérite, — à avancer de quelques mois la date de -son bonheur.</p> - -<p>— Si vous avez rendu service à Marc, avouez -qu'il vous tire d'un bien mauvais pas, répondit le -docteur. Au surplus, je livre la chose à vos réflexions. -Vous en jugerez mieux quand vous serez -à Argelès… Car vous allez bientôt rentrer, j'espère. -L'air de Toulouse ne vous vaut rien, mon pauvre -ami, et si vous aviez un peu de courage… Vous -avez assez rêvé, assez flâné, que diable! Quelle -vie! Au lit à une heure de l'après-midi, comme -les joueurs et les filles. Savez-vous à quelle heure -je me suis levé ce matin? A six heures ; et depuis -je trotte. Allons, paresseux, au travail! Allez planter -vos choux et surveiller l'éducation de Jacques… -Et comme je secouais la tête en signe de vague -protestation : Vous avez beau vous révolter, faire la -mauvaise tête, vous y viendrez! conclut le docteur. -Je ne désespère pas de vous voir finir dans la peau -d'un brave homme!</p> - -<p>Le docteur était parti, et, resté seul, je me tâtais, -je m'analysais, étonné du calme avec lequel j'avais -écouté, accepté ces notifications étranges. Eh quoi? -Thérèse se mariait, elle se mariait avec Marc, et -j'étais là tranquille, sans un mouvement de colère -dans le cœur! Le malheur que ma jalousie avait -tant redouté me frappait, et je ne trouvais pas trace -de la blessure. Le coup de poignard s'était changé -en coup d'épingle. Je n'en revenais pas. Cet amour -dont je vivais depuis bientôt un an, cet amour -dont j'avais failli mourir il n'y avait pas quinze -jours, cet amour n'existait donc plus! Je me refusais -à l'admettre. Non, ce que je prenais pour de -l'indifférence n'était que la prostration physique. -Les émotions de ces derniers temps, trop violentes -pour mon endurance, m'avaient laissé sans énergie, -même pour souffrir. Mais cette léthargie de -mon cœur ne pouvait pas se prolonger. Je n'en -étais pas quitte avec la passion. Mes forces revenues -me rendraient sans doute le sentiment de -mon malheur. J'attendis. Mes forces en effet se -rétablirent peu à peu ; je recommençai à penser, à -rêver. Mais je ne pensais plus, je ne rêvais plus -à Thérèse. L'amour invoqué se refusait à mon -appel.</p> - -<p>Je n'acceptai pourtant pas immédiatement cette -faillite. L'amour se dérobait, je courus après lui.</p> - -<p>Je recueillis les restes de mon ardeur ; j'allai -chercher sous la cendre encore tiède les braises -du foyer éteint, j'essayai de les ranimer de mon -haleine. Ce que j'avais fait une première fois pour -fixer l'image de Thérèse absente, je le tentai de -nouveau ; je mis en œuvre toutes les ressources de -mon esprit pour sensibiliser l'image morte. Peut-être -la retrouverais-je, là où je l'avais laissée, le long -des rues où nous étions passés ensemble? Selon la -méthode que j'avais pratiquée à Argelès pour nos -courses de montagne, je résolus de suivre pas à -pas, dans Toulouse, les itinéraires encore récents -de ma passion. Un jour sous les platanes, au bord -du canal, je cherchais dans l'eau paisible la trace -du reflet adoré qui s'y était posé un moment avec -le mien ; le lendemain, au jardin du couvent, je -recensais les empreintes de ses pas dans les allées -molles, sous la litière des feuilles que soulevait -déjà la poussée des premières violettes. Pèlerin -scrupuleux, je m'enquis de l'écho de ses paroles -aux bancs des promenades sur lesquels nous nous -étions assis côte à côte ; dans le square suspendu -comme un nid de verdure au bord de la Garonne, -je demandai à la musique de l'autan à travers les -rameaux du cèdre, de me suggérer la musique de -sa voix. Mais c'était, à chaque tentative, la même -impossibilité de ressaisir dans sa forme, dans son -expression des anciens jours, l'image de l'aimée ; -c'était la même obsession de l'image nouvelle, de -l'image douloureuse et triste d'une Thérèse malade, -évanouie dans mes bras. J'avais beau m'évertuer, -m'entêter à une résurrection de plus en plus laborieuse, -mes artifices rataient, mon imagination -travaillait dans le vide. L'amour était mort.</p> - -<p>Vous entendez bien, n'est-ce pas, que je vous -raconte tout cela en gros, sans les transitions -insensibles dont, après quatre années écoulées, il me -serait impossible de retrouver le minutieux enchaînement. -Le changement que je vous explique en -quelques mots s'opéra lentement pendant des -semaines, avant que j'en eusse acquis la notion -exacte. Une circonstance inattendue m'aida à faire -cette précision. Rue d'Alsace, en plein jour, sans -préméditation aucune de ma part, — j'aurais plutôt -cherché à l'éviter, — je rencontrai Thérèse. -Elle arrivait par une rue adjacente qui coupait mon -chemin à angle droit, et si vite, qu'elle n'eut pas -le temps de fuir le choc. Il fut affreux pour elle. -Rouge de honte, les paupières battantes, elle passa -devant moi, raidie en une volonté de ne pas me -voir. Mais cet effort d'une seconde l'avait anéantie ; -quelques pas plus loin, je la vis chanceler, entrer -à la hâte dans un magasin où sa frayeur cherchait -un refuge. Cette confrontation me laissa une tristesse -que la réflexion fit plus amère encore. Voilà -donc où nous avait conduits, Thérèse et moi, ce -grand essor, cette exaltation folle de nos cœurs! à -nous rendre l'un pour l'autre un objet d'effroi. Oh! -cette figure d'une Thérèse épeurée, fuyant devant -moi! J'en gardai longtemps comme une impression -de dégoût pour moi-même, une horreur pour mes -expériences de résurrection sentimentale. Il me -semblait que j'étais coupable d'une profanation, -de l'exhumation brutale d'une morte. Et c'était -cette fois, signifiée par le remords, la fin de mes -illusoires tentatives.</p> - -<p>Je touchai alors au plus bas de ma détresse. -Tout me manquait. La passion en s'en allant me -laissait le cœur à sec, l'imagination fourbue, sans -ressource aucune de camaraderie ou d'amitié, sans -même cet enveloppement secourable des habitudes -qui est, autour de nos malheurs, comme la -pitié des choses. Ma vie était sans but, mon esprit -sans aliment. Rien ne m'intéressait du dehors, et -chaque fois que ma pensée m'y ramenait, je me -détournais de moi-même, comme du plus misérable, -du plus insipide spectacle. Je m'abandonnais. -Le hasard était le maître de mes heures. Il voulait -pour moi, il agissait à ma place. La poussée d'un -grain de sable sous mon pied décidait de la direction -de mes pas, déterminait le cours de mes -errances. Ici ou là m'étaient pareils. Je me surprenais -quelquefois absorbé en des contemplations -stupides, occupé à de ces riens qui passionnent -les tout petits et les très vieux. Je passais des après-midi -allongé dans l'herbe de mon jardin, mon -attention en affût sur les manèges d'une bestiole, -et l'intérêt de mon réveil, chaque matin, était -d'examiner le dépliement des pétales d'une grappe -de glycine suspendue au mur de la maison. Quand -ces menus drames ne me retenaient pas à la surface -de la vie, je perdais la notion de l'être, je me -laissais couler à fond, dans des abîmes d'indifférence. -Des espaces gris, des déserts immobiles et muets -m'enveloppaient de leurs limbes.</p> - -<p>Il m'arrivait rarement de songer à Argelès, à -celui d'hier pas plus qu'à celui de demain. L'avenir -me semblait mort autant que le passé. Tout ce qui -m'arrivait de là-bas avait un son grêle, sans écho. -Depuis plus d'un mois, j'étais sans nouvelles de -Cyprienne, et cet oubli, qui aurait dû m'inquiéter, -ne me troublait pas autrement. Que le docteur ou -Marc, pressés de se débarrasser de moi, m'eussent -dénoncé à ma femme, la chose n'avait rien d'invraisemblable, -et je n'y attachais aucune importance. -Seuls, de tous les miens, ma mère et -Jacques m'intéressaient encore. Mais la différence -de nos âges mettait d'eux à moi une distance presque -infranchissable. Dans l'impasse où je me trouvais, -l'un pas plus que l'autre ne pouvaient m'être -d'aucun secours. Et moi-même, avec mon état -d'esprit actuel, à quoi pouvais-je leur être utile? -Non, tant que mon cœur n'aurait pas changé, -tant que ma vie n'aurait pas repris son équilibre, -ce que j'avais de mieux à faire était encore de me -terrer et d'attendre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLI</h2> - - -<p>Un matin, — nous étions aux premiers jours de -mars, — comme je rentrais d'une flânerie d'une -heure autour de la Colonne, j'aperçus de loin une -vieille femme assise sur le seuil de la porte de -mon jardin. Affalée, les coudes aux genoux, elle -avait l'attitude résignée et lasse d'une mendiante. -C'était sans doute, — la couleur de son fichu en -pointe, noué sous le menton et la façon de sa robe -de serge le racontaient, — une de ces émigrantes -que nos pauvres vallées envoient l'hiver quêter -leur pain sur les grandes routes. Elle me tournait -le dos ; son visage qu'elle portait dans la -paume de sa main regardait vers la ville. Elle -releva la tête au bruit de mon pas sur le gravier. -C'était ma mère. Elle avait sonné à la grille et, -n'ayant pas eu de réponse, elle était restée là, sûre -de cette façon de ne pas me manquer.</p> - -<p>— C'est donc toi, méchant garçon! proféra-t-elle -après une longue, une violente étreinte. C'est -toi! Et à mesure que son anxiété se calmait, que -se dissipaient ses craintes, aggravées sans doute de -tous les mauvais rêves qu'elle avait dû faire en -chemin, l'air de reproche s'accentuait, la réprobation -de la chrétienne, de la femme de religion et de -devoir remplaçait dans ses yeux la tendresse de la -mère. Toi! toi! répétait-elle, effarée, comme si -elle avait de la peine à accorder la réalité de ma -figure avec la réalité de ma faute. Mais en me dévisageant, -elle s'apercevait de l'état de fatigue, -de flétrissure où m'avait laissé la passion. Et la -pitié reprenait le dessus. Elle me palpait, m'obligeait -à lever la tête, à la regarder en face : Tu sais -que l'air de Toulouse ne t'a pas donné des couleurs, -petit! te voilà pâle comme si tu relevais de quelque -grosse fièvre ; et ces cheveux blancs, sur tes tempes, -c'est la neige de cet hiver qui s'y est oubliée, -n'est-il pas vrai? Elle soupirait. Ah! pauvre fou, -quelle inquiétude tu nous as donnée, quel tourment! -Et si loin de nous, si loin! Cyprienne en a été -tournée. Et moi! je n'avais pas besoin de ça, tu -penses. Un chagrin pareil à mon âge! Il te tarde -donc bien d'hériter, malheureux enfant!</p> - -<p>Nous étions entrés. Elle m'avait repris à bras-le-corps ; -elle m'étouffait de ses baisers : Je parie, -disait-elle, qu'au milieu de toutes ces histoires, tu -n'as pas pensé à moi une minute. Si tu y avais -pensé!… Et ta mère, encore passe! mais Jacques, -ton petit Jacques! Et lui, le cher petit, il ne cessait -pas de parler de toi, paraît-il. Il t'a écrit au -jour de l'an et tu ne lui as même pas répondu. -C'est donc vrai que tu voulais nous quitter! Oh! -j'ai tort de te parler comme ça ; je suis trop faible ; -j'aurais dû te mépriser, te faire pâtir un peu. Je ne -peux pas. Te rappelles-tu? quand tu étais petit, je ne -sais pas ce qui s'était passé avec la vieille Mette, -notre servante, vous aviez eu des paroles ensemble : -alors tu as mis un morceau de pain dans ta poche -et tu t'es sauvé ; tu avais décidé de ne plus nous -voir. Ton père vivait alors, et il te reçut mal le -lendemain quand on te ramena de force à la maison. -Et moi je me mis entre vous deux. Tu avais -déjà mauvaise tête, et moi j'étais déjà trop faible. -Ah! je suis bien châtiée, maintenant! »</p> - -<p>Elle pleurait, je mêlai mes larmes aux siennes. -Pour la première fois, depuis que j'avais cessé d'aimer -Thérèse, je sentis que j'avais un cœur.</p> - -<p>— Cyprienne est fâchée contre toi, continua ma -mère. Et elle a raison. Elle n'est pas obligée de te -pardonner comme moi. Il paraît que tu avais écrit -des choses sur un cahier qui avaient rapport à cette -demoiselle ; elle a trouvé ça dans un placard fermé -à clef, en rangeant ta chambre. Ça lui a donné -l'éveil, et le docteur Estenave a fini de l'instruire. -Tu devines comment elle l'a pris. Et moi, que lui -répondre? Pas moins qu'il est le père de Jacques, -lui disais-je toujours. — Eh bien soit, qu'il rentre, -m'a-t-elle dit, je ne lui ferme pas la porte ; -mais qu'il reste là-bas ou qu'il revienne, c'est fini -entre nous. Elle a dit comme ça ; mais ce ne -sont que des paroles. Elle est pieuse ; son confesseur -lui remémorera son devoir. Et puis, si on -te fait la vie trop dure à Argelès, tu n'auras qu'à -venir me retrouver à Marsous. Je ne veux pas te -le reprocher aujourd'hui, mais on ne t'y voit -pas trop souvent. Ce n'est pas si beau que chez ta -belle-mère ; mais c'est ta maison de naissance. Et -plût à Dieu que tu ne l'eusses jamais quittée! Si -tu avais travaillé de tes mains comme moi, si tu -n'avais pas été dans les collèges, rien de ce qui -t'arrive ne te serait peut-être arrivé. Ce sont toutes -ces histoires qu'on a fait entrer dans ta tête qui -ont été cause de ton malheur. Mais laissons ça ; ce -qui est passé est passé. C'est une affaire à régler -entre ton confesseur et toi, quand tu feras tes -pâques. En attendant, occupons-nous de ce qui -presse. A quelle heure partons-nous?</p> - -<p>Je n'eus pas la moindre velléité de résister, je -ne songeai pas même à retarder le départ. Dans -l'état d'apathie, de démoralisation profonde où -j'étais, ce me fut un soulagement de trouver quelqu'un -qui voulût pour moi. L'obéissance était déjà -un commencement d'action. Nous eûmes bientôt -terminé les préparatifs. Le loyer réglé, la malle -prête, en attendant l'heure du train, j'offris à ma -mère de la promener dans Toulouse. Mais la vieille -paysanne ne se soucia pas de l'admirer de plus près. -Elle gardait rancune à la grande ville d'avoir abrité, -qui sait? protégé ma faute. Son étonnement des clochers -et des dômes en perspective se nuançait -d'une vague frayeur. Dans son ignorance des -choses, elle flairait, dans cet abîme de maisons et -de rues, des pièges tendus, de nouveaux pièges où -je pourrais me prendre au dernier moment.</p> - -<p>Elle ne retrouva de sécurité qu'en montant dans -le train qui nous ramenait à la montagne. Et -même là encore, c'était, attentive à mes moindres -gestes, une surveillance où je me sentais étroitement -gardé, défendu contre moi-même. J'étais, -par ma déchéance, redevenu pour elle le petit -enfant d'autrefois, le mauvais petit enfant, dont elle -avait repris la charge. Elle me choyait, et ses prévenances -étaient comme autant de liens très doux -où elle me tenait emprisonné. Cependant le sommeil -vint bientôt la délivrer de son souci. La -secousse de notre revoir, plus encore que la fatigue -de la nuit blanche en chemin de fer, l'avait sans -doute anéantie. Et moi, penché sur elle, je la -regardais dormir. Je la regardais, et je ne la retrouvais -plus. Dans mes brèves montées à Marsous, -dans ses rapides descentes à Argelès, je n'avais -pas eu depuis longtemps le loisir ni peut-être la -pensée de l'observer d'un peu près. Sous le hâle -uniforme qui fardait son visage, dans la lenteur -grave de son allure paysanne, elle me semblait -toujours pareille. Mais ici, dans la détente du sommeil, -les bras pesants, le regard éteint sous le couvercle -des paupières, comme elle me parut changée! -Les rides que ne plissait plus le jeu des -muscles se creusaient largement en sillons, labouraient -ses tempes, rayonnaient au coin de ses lèvres, -comme les fentes d'une écorce. A la peau des -mains, les veines se gonflaient en paquets, tandis -que les paumes calleuses luisaient comme le bois -des outils, polis par l'usure du travail. Hélas! ces -mains, ce visage, cette lassitude, tout me dénonçait, -tout me criait la décrépitude toute proche, la -ruine imminente. Et j'avais travaillé, fils ingrat, à -hâter cette décadence, à précipiter cette chute! La -leçon était dure. Elle avait au moins cet avantage -de me rendre docile d'avance aux affronts qui, sans -doute, m'attendaient à Argelès. La contrition me -préparait au châtiment.</p> - -<p>Notre voyage touchait à son terme. La montagne, -déjà voisine, signifiait son approche. Une croix -des rogations qui veillait, haut dressée sur un -socle de pierre, au seuil d'un carrefour, le toit -fortement incliné d'une grange, un frisson d'eau -courante dans l'herbe d'une prairie, disaient les -habitudes, les nécessités d'un autre climat. Bientôt, -à un tournant de la vallée de la Garonne, dans -un recul subit de l'horizon, les hauts sommets -apparurent. Et ce fut, parlant à mes yeux et à -mon cœur, l'appel d'une autre maternité. La -terre natale se plaignait de ma désertion ; elle -m'invitait à reprendre le contact avec elle, depuis -trop longtemps interrompu. Un moment voilé -par l'écran des collines immédiates, le pays bleu, -couleur de rêve, reparut, mais plus proche cette -fois, avec des éblouissements de glaciers, des -audaces de pics, des souplesses délicates de cols en -festons sur le ciel. A mesure que je les contemplais, -je sentais mon injustice à avoir négligé pour -une liaison fragile mes rapports d'amitié avec la -terre. Et sans doute cette amitié était illusoire. -Mais, même en amour, ne trouvons-nous pas le -même obstacle, la même impossibilité à nous -fondre dans une autre existence?</p> - -<p>Le soir tombait quand nous descendîmes à Argelès. -La gare était à peu près déserte. Mon arrivée -avait chance de ne pas ameuter la curiosité de mes -concitoyens. Pour la dépister, j'avais eu le soin de -rabattre mon chapeau sur les yeux, et de relever le -col de mon pardessus. Précaution inutile. On me -reconnut, on me salua ; mais évidemment mon -retour ne faisait pas événement dans ma ville -natale. A la maison même, je fus frappé de l'aspect -quotidien des choses. Cyprienne et ma belle-mère -m'accueillirent comme si je rentrais d'une -promenade de quelques heures à Lourdes ou à -Marsous. Et ce fut, avec un peu plus de bavardage -chez mon fils, un peu plus de silence chez ma -femme, une soirée comme toutes celles de jadis, -comme celle d'aujourd'hui.</p> - -<p>Ma pauvre mère tout heureuse de me revoir -essaya bien de communiquer sa joie à ses voisines, -mais ses tentatives ne réussirent pas à dégeler la -dignité revêche de ces dames.</p> - -<p>Elles s'en tenaient à leur idée ; la forme de -leur accueil, la mesure exacte de leur pardon -avaient été délibérées et réglées avec la précision -d'un protocole. Un peu de respect humain, beaucoup -de religion, avaient décidé Cyprienne à -reprendre la vie commune avec moi. A cause du -monde et à cause de Jacques, elle avait consenti à -la paix, mais c'était une paix forcée. Le cœur n'y -était pour rien. Qu'y faire? Plaider ma cause, -combattre les préventions trop justifiées de ma -femme contre moi? la tâche était peut-être au-dessus -de mes forces. Jacques me restait, et -c'était l'essentiel. Cyprienne et sa mère étaient -trop étrangères à la vie, enfermées dans des -limites trop étroites pour qu'il fût possible de -les amener à me comprendre, à excuser ma faute. -Il était trop tard d'ailleurs. Bien avant que je leur -en eusse fourni le prétexte, ces dames avaient -perdu leurs illusions sur mon compte. J'étais un -artiste, autrement dit un pas grand'chose. Mon -aventure n'avait fait que les confirmer dans leur -mauvaise opinion. J'acceptai ma déchéance. Elle -me fut signifiée le soir même et de la façon la -moins équivoque. Au moment où, la veillée finie, -nous remontions dans nos chambres, Cyprienne -m'offrit un bougeoir :</p> - -<p>— Votre lit est installé au second, me dit-elle. -Depuis votre départ ma mère couche dans ma -chambre ; elle est un peu souffrante ; avec votre -permission, je la garderai auprès de moi. Là-haut -d'ailleurs, vous vous trouverez mieux à portée pour -surveiller votre fils.</p> - -<p>Ainsi le mari de Cyprienne était mort ; il ne -restait plus que le père de Jacques.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLII</h2> - - -<p>André se taisait. Dans le silence de la maison -endormie, la pluie, qui n'avait pas cessé de tomber -depuis le dîner, faisait entendre sa musique. Elle -redoublait par moments ; l'averse fouettait les murs, -cinglait les volets. Tout près de nous, le long de -la façade, un tuyau de conduite engorgé sanglotait, -et, au plafond, au-dessus de nos têtes, le trop-plein -d'une dalle s'égouttait, s'écrasait en une chute molle -sur le plâtre… Et ces rumeurs ajoutaient à la -tranquillité de notre refuge ; elles rendaient plus -intense l'habituelle impression de dénuement -calme, qui se dégageait pour moi de cette vie de -province, dont mon ami venait de me conter un -épisode.</p> - -<p>— Et après? lui demandai-je ; fûtes-vous délivré -pour toujours du souvenir de Thérèse? N'y eut-il -pas quelque revie, quelque bout de l'an de votre -amour?</p> - -<p>— Aucun, au moins à l'état conscient. Car, -puisque vous êtes curieux de ces analyses, je vous -avouerai qu'une ou deux fois, deux fois pour préciser, -et à d'assez longs intervalles, j'ai cru sentir -comme une vague et très brève reprise de ma passion. -Quelle en fut l'occasion immédiate? je serais -en peine de vous le dire. Peut-être une simple concordance -de saison, de lumière, d'odeur, le rappel -d'une sensation éprouvée l'année avant à la même -heure, dans le même paysage, en compagnie de -Thérèse ; mais de cela je ne puis pas être sûr, parce -que le point initial de chacune de ces crises a été -un de ces états de vague hébétude, où la pensée -perd pied, flotte sans direction, noyée dans un -chaos de rêves.</p> - -<p>Tout à coup, et sans que j'aie jamais pu ensuite -remonter la chaîne de mes impressions, une émotion -me souleva, un frisson de volupté, de félicité -intense. C'était l'amour, mais l'amour indéterminé, -quelque chose de pénétrant et de confus, où -il y avait à la fois du trouble de l'aveu et de la -fièvre du désir ; une émotion si forte, si violente, que -je me mis sur pied, d'un élan, comme si quelqu'un -m'appelait. Qui? Hélas! personne ne m'attendait ; -je n'aimais personne. L'élan fut court. Il ne me -resta bientôt de cette étrange secousse que le sentiment -du vide affreux qui la suivit, le dégoût des -minutes à passer après cette minute.</p> - -<p>Cependant le miracle pouvait se renouveler. Le -lendemain et pendant quelques jours encore, j'en -espérai le retour. Rien ne vint, et, fatigué d'attendre, -las de ma vaine poursuite, je pensai à autre -chose. Plusieurs mois s'écoulèrent. Un après-midi, — c'était -en hiver, — j'étais assis là, au -coin du feu, dans ce fauteuil, assoupi à moitié, -rêvassant, la même émotion me revint, le même -délicieux frisson de mes nerfs tendus par le plus -vague, le plus décevant des désirs ; et, à peine née, -l'émotion s'en allait, plus rapide encore que la première -fois, plus inconsistante. Et ce fut le même -regret ensuite, la même insipidité d'une vie qui ne -me semblait plus valoir la peine d'être vécue.</p> - -<p>J'usai des heures, des nuits d'insomnie à pénétrer -ce mystère. Était-ce un tressaillement de ma -mécanique à aimer, de mes nerfs et de mes lobes -cérébraux, fonctionnant à vide par un reste d'habitude, -ou se détendant en une vibration dernière -comme une guitare qui se désaccorde? était-ce -quelque influence de télépathie, la pensée de Thérèse -plus fidèle, moins oublieuse que la mienne, -venant à moi de loin, onde supraterrestre qui arrivait -pour y mourir au rivage de mon cœur? -Quelle qu'en pût être la cause, le phénomène ne -se reproduisit jamais plus.</p> - -<p>André Lavernose se tut une seconde fois. Une -horloge sonnait au loin, dans la rafale.</p> - -<p>— Neuf heures ; l'omnibus va être là, lui dis-je ; -il va falloir nous dire adieu… jusqu'à l'année prochaine, -ajoutai-je. Il secoua la tête.</p> - -<p>— Si vous le permettez, me dit-il, j'aime mieux -ne pas trop y compter. Ce serait beaucoup de -fidélité, pour un nomade comme vous, de passer -deux étés de suite à Argelès. Le pays est gracieux, -mais je ne m'en exagère pas le charme. Peut-être -l'avez-vous épuisé dans une première visite.</p> - -<p>— Il y a les Pyrénées, et il y a vous… insistai-je.</p> - -<p>— Oh! moi! fit André avec un de ces claquements -de doigts où s'exprimait son découragement habituel… -moi!… dans le dénuement de cette fin de -saison, vous avez pu vous intéresser au peu que je -suis ; peut-être même, faute d'objet de comparaison, -m'avez-vous apprécié au-dessus de mon mérite. -Vous en reviendrez, et je ne vous en voudrai pas, -croyez-le bien. Grâce à vous, j'ai eu un grand -mois de conversation, de vie intellectuelle. Pour -un résigné qui ne vit plus qu'au jour le jour, un -mois, c'est énorme, et je serai votre obligé, quoi -qu'il arrive.</p> - -<p>Je protestai, je lui dis tout le bien que je pensais -de lui, de son esprit, de la tournure de son imagination.</p> - -<p>— Vous m'avez, lui dis-je, révélé un exemplaire -de l'âme provinciale, vous m'avez enseigné une -nuance de l'amour de tête.</p> - -<p>— Avec figures et décors assortis… sourit Lavernose. -Et justement, vous savez maintenant tout -ce que j'avais à vous apprendre.</p> - -<p>— Et Marc, votre ennemi Marc, qu'est-il -devenu? demandai-je après un silence.</p> - -<p>— Marc? Il est chargé de cours à la Faculté de -Toulouse, me répondit André ; c'est lui peut-être -qui fera passer le baccalauréat à mon fils…</p> - -<p>L'omnibus stoppait à grand bruit de grelots -devant la porte. André Lavernose m'accompagna -jusqu'au seuil de sa maison.</p> - -<p>— Après tout, me disait-il en traversant le corridor, -Marc aurait tort de m'en vouloir. Mon intervention -aura mis dans sa vie un élément d'intérêt -qu'il était incapable d'y introduire de lui-même. -C'est grâce à moi qu'il aura connu le prix de Thérèse. -D'un mariage de simple inclination, la jalousie -aura fait un mariage d'amour… On a bien -raison de dire que dans la vie on ne doit rien -prendre au tragique, au sérieux tout au plus ; et -encore, à y bien réfléchir, le sérieux est peut-être -de trop!</p> - -<p>Nous passions devant la chambre de Jacques.</p> - -<p>— Ne parlez pas si haut, lui répondis-je. Votre -fils pourrait vous entendre.</p> - - -<p class="c gap small">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em"><b class="sans-serif">LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF</b><br /> -28 <i>bis</i>, rue de Richelieu, Paris.</p> - - -<p class="c large">DERNIÈRES NOUVEAUTÉS</p> - - -<p class="c">Collection grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.</p> - -<table summary=""> -<tr><td>Paul <span class="sc">Adam</span></td> -<td class="drap"><i>Les Cœurs nouveaux</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Alphonse <span class="sc">Allais</span></td> -<td class="drap"><i>On n'est pas des bœufs</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Emile <span class="sc">Antoine</span></td> -<td class="drap"><i>Chansons de Cœur</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Baude <span class="sc">de Maurceley</span></td> -<td class="drap"><i>Le Triomphe du cœur</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Robert <span class="sc">de Bonnières</span></td> -<td class="drap"><i>Lord Hyland</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Emile <span class="sc">Bergerat</span></td> -<td class="drap"><i>La Vierge</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>René <span class="sc">Boylesve</span></td> -<td class="drap"><i>Le Médecin des Dames de Néans</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Jean <span class="sc">Carol</span></td> -<td class="drap"><i>Sœur Jeanne</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Jules <span class="sc">Case</span></td> -<td class="drap"><i>L'Etranger</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Théodore <span class="sc">Cahu</span></td> -<td class="drap"><i>L'Oasis</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Catulle <span class="sc">Mendès</span></td> -<td class="drap"><i>Le Chemin du cœur</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Félicien <span class="sc">Champsaur</span></td> -<td class="drap"><i>Le Mandarin</i></td> -<td class="bot">3 vol.</td></tr> -<tr><td>Paul <span class="sc">Cunisset</span></td> -<td class="drap"><i>Etrange Fortune</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Maurice <span class="sc">Donnay</span></td> -<td class="drap"><i>Chères Madames</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Charles <span class="sc">Epheyre</span></td> -<td class="drap"><i>La Douleur des Autres</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Paul <span class="sc">Féval Fils</span></td> -<td class="drap"><i>Les Jumeaux de Nevers</i></td> -<td class="bot">2 vol.</td></tr> -<tr><td>Charles <span class="sc">Foley</span></td> -<td class="drap"><i>La Dame aux Millions</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Joseph <span class="sc">Galtier</span></td> -<td class="drap"><i>Misères de la Vie militaire en Allemagne</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Paul <span class="sc">Gaulot</span></td> -<td class="drap"><i>L'Epingle verte</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Abel <span class="sc">Hermant</span></td> -<td class="drap"><i>La Meute</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Maurice <span class="sc">Leblanc</span></td> -<td class="drap"><i>Les Heures de Mystère</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Pierre <span class="sc">Maël</span></td> -<td class="drap"><i>Le drame de Rosmeur</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>René <span class="sc">Maizeroy</span></td> -<td class="drap"><i>Journal d'une Rupture</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>J. <span class="sc">Marni</span></td> -<td class="drap"><i>Comment elles nous lâchent</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Catulle <span class="sc">Mendès</span></td> -<td class="drap"><i>L'Homme Orchestre</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Gabriel <span class="sc">Mourey</span></td> -<td class="drap"><i>Les Brisants</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Georges <span class="sc">Ohnet</span></td> -<td class="drap"><i>L'Inutile Richesse</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Guy <span class="sc">de Pasillé</span></td> -<td class="drap"><i>Histoire d'un Gentilhomme de Province</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Paul <span class="sc">Perret</span></td> -<td class="drap"><i>Les Demoiselles de Lire</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Georges <span class="sc">de Peyrebrune</span></td> -<td class="drap"><i>Les Aimées</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Jean <span class="sc">Rameau</span></td> -<td class="drap"><i>Le Cœur de Régine</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>André <span class="sc">Theuriet</span></td> -<td class="drap"><i>Fleur de Nice</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Pierre <span class="sc">Valdagne</span></td> -<td class="drap"><i>Variations sur le même air</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Fernand <span class="sc">Vandérem</span></td> -<td class="drap"><i>Le Chemin de Velours</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Pierre <span class="sc">Veber</span></td> -<td class="drap"><i>Chez les Snobs</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -</table> - -<p class="c gap">Envoi franco du Catalogue complet de la Librairie Paul Ollendorff</p> - - -<p class="c gap small">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p> - - -<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMAGE ***</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64086-h.htm or 64086-h.zip</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/0/8/64086/</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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