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-The Project Gutenberg eBook of L'image, by Émile Pouvillon
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'image
-
-Author: Émile Pouvillon
-
-Release Date: December 22, 2020 [eBook #64086]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMAGE ***
-
-
-
-
-
- ÉMILE POUVILLON
-
- L'IMAGE
-
-
- PARIS
- PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
- 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
-
- 1897
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Nouvelles réalistes.
- Césette.
- L'Innocent.
- Jean-de-Jeaune.
- Chante-Pleure.
- Les Antibel.
- Petites âmes.
- Bernadette de Lourdes.
- Pays et paysages.
- Mademoiselle Clémence.
-
-
-Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
-y compris la Suède et la Norvège.
-
-S'adresser pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 _bis_, rue de
-Richelieu, Paris.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
-
-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
-
-NUMÉROTÉS A LA PRESSE
-
-
-
-
-A
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-MAURICE BEAUBOURG
-
-
-
-
-L'IMAGE
-
-
-
-
-I
-
-
-Ce fut à Argelès, à l'hôtel de France, où il dînait ce soir-là, invité
-par mon voisin le garde général, que je rencontrai André Lavernose.
-
-Le repas finissait, la salle autour de nous se vidait peu à peu. Sur un
-air de harpe lointain, un concert d'ambulants qui montait affaibli de
-l'extrémité de la rue, défilaient les longues Anglaises à tête
-chevaline, les clergymens onctueux et boutonnés, les alpinistes
-désinvoltes et barbus, les vieux messieurs bedonnants à la joue laquée
-de vermillon, les valétudinaires en deuil de leur estomac: tout le
-baragouin et le discord cosmopolites. Ils passaient, les yeux allumés du
-feu des nourritures, du frôlement des flirts, de tout ce bas lyrisme que
-suggère la vie des eaux.
-
-Nous nous attardions cependant, à notre coin de table, à discuter une
-menue question d'archéologie locale. La statue de la Vierge Mère en bois
-doré qu'on voit dans l'église romane de Saint-Savin, nichée au-dessus du
-sarcophage du grand ermite, est-elle contemporaine de l'église ou, plus
-ancienne, a-t-elle été, comme le veut la tradition, rapportée de quelque
-basilique d'Orient à l'époque des croisades?
-
-Les avis étaient partagés. Du haut de sa fraise en dentelle mi-partie
-blanche et noire, ma voisine de gauche, miss Héléna, une esthète de
-Dublin retour de Florence, tenait pour l'origine la plus reculée. La
-dureté triste de l'expression, la raideur géométrique de la forme le
-disaient suffisamment. Le roman n'avait pas au même degré ce quelque
-chose de massif, d'impérieux et d'abstrait qui est la caractéristique de
-Byzance. La tradition d'ailleurs l'attestait, et la tradition...
-
---La tradition a bon dos, ripostait le garde général; mais on lui en
-donne quelquefois un peu trop lourd à porter... Qu'en pensez-vous,
-Lavernose?
-
-L'interpellé se tourna vers nous. C'était, non pas peut-être tel que je
-le vis ce soir-là, mais tel qu'il m'apparaît maintenant résumé dans le
-souvenir, une figure encore jeune, à peine flétrie, d'homme de quarante
-ans: une physionomie rompue, nuancée, mobile, des yeux d'enfant étonnés,
-avides de spectacles, une bouche indulgente et lasse de sceptique...
-
-Argelésien et archéologue, ainsi que nous présentait le garde général,
-Lavernose avait double qualité pour conclure. Il s'en défendit d'abord.
-Pourquoi ne pas laisser à la statue le bénéfice du doute, le mystère de
-son origine comme un charme de plus à sa beauté un peu fruste? Cependant
-il tenait pour la date la plus récente. Et il nous donnait ses raisons.
-Plus qu'ailleurs peut-être, en ces provinces reculées, loin des centres
-d'art, des modèles et des maîtres, les styles avaient été lents à
-évoluer. Et il fallait tenir compte aussi de la rudesse de la race
-pyrénéenne, de ce qu'elle avait pu ajouter à la dureté du type. Quelque
-naïf ouvrier, un compagnon passant, qui sait? un menuisier de village se
-haussant pour un jour à une volonté d'art, s'était évertué à sculpter
-cette souche de tilleul, et la raideur de l'image était bien dans son
-idée, mais elle était aussi dans ses doigts, byzantins sans le
-vouloir...
-
-A l'appui de sa thèse, l'archéologue citait le cas d'une sainte Vierge
-destinée au maître-autel de l'église de Vidalos. Le travail, ainsi qu'il
-résultait d'un vieux livre de comptes, avait été fait en plein XVIe
-siècle, et à voir la gaucherie naïve et la lourdeur hiératique de
-l'image, on l'aurait dit d'un gothique commençant...
-
---Vous pourrez vous en convaincre quand vous passerez à Vidalos, ajouta
-M. Lavernose en s'adressant à moi. Mais la course est longue et l'église
-médiocre; si la photographie de la Vierge peut vous suffire, je serai
-heureux de vous la montrer...
-
---Et tant d'autres belles choses avec... un vrai musée, soulignait le
-garde général.
-
-Mais l'archéologue se récriait.
-
---Un musée! quatre ou cinq morceaux de sculpture, un lot de vieilles
-ferrailles et des faïences dont quelques-unes ont eu des malheurs! Non;
-le seul intérêt de ces petites choses pyrénéennes est de raconter les
-déformations des styles à travers le goût et l'imagination d'une
-province. Mais il faut avoir bien du temps à perdre pour s'appliquer à
-ces minuties.
-
-Je le constatai dès le lendemain; André Lavernose avait raison d'être
-modeste pour ses bibelots: cuivres, bois sculptés, orfèvrerie, il n'en
-aurait pas tiré deux cents louis à l'Hôtel des Ventes. Un reliquaire en
-étain excepté, d'un travail gothique assez rare, et encore un fragment
-de vitrail antérieur aux vitraux de la cathédrale d'Auch, une merveille
-où des anges longs vêtus pinçaient du luth en des attitudes alanguies,
-avec des mignardises de doigté d'une grâce presque japonaise, on ne
-voyait là que des objets de petite élégance, de décoration pauvre, des
-meubles ou des ustensiles d'usage, plutôt que d'apparat. Leur mérite
-était d'être en place, pas étalés, en accord intime avec l'honnêteté
-sommeillante et l'aisance discrète du logis où ils semblaient avoir
-toujours vécu.
-
-C'était, ce logis, une des maisons les plus anciennes d'Argelès: une
-façade de plain-pied avec la Grande-Place, l'autre en suspens sur la
-vallée, légère celle-là, avec ses galeries de bois à chaque étage et son
-jardinet en terrasse bâti sur les anciens remparts, qui portaient encore
-à chaque angle des amorces de tourelles... Là fleurissaient, sous la
-garde sévère des buis taillés, les fleurs d'autrefois, les lis, les
-tournesols, les coquelourdes... Détail précieux, les mêmes fleurs
-avaient servi de motifs aux tailleurs de pierre et aux sculpteurs sur
-bois qui avaient travaillé à édifier ou à meubler la maison. Le lis
-simplifié, presque végétal, s'érigeait en relief sur le tympan en marbre
-bleu de la porte d'entrée; il s'épanouissait en écusson au centre des
-cheminées en vieux chêne, il s'étirait aminci aux portes des bahuts...
-Et c'était partout, amplifiant la majesté Louis quatorzième,
-entortillant en de plus compliquées et plus mousseuses volutes les
-élégances du temps de Louis XV, je ne sais quelle invention
-particulière, un goût plus fastueux où passait, franchissant la
-frontière, le souffle héroïque et galant de l'Espagne.
-
-André Lavernose me faisait toucher du doigt ces provincialismes; il
-m'initiait d'un mot, d'un geste, à son esthétique pyrénéenne. Sans
-grande érudition, avec des dessous de lecture assez minces, il avait
-cependant des chemins à lui, des raccourcis imprévus ou des circuits de
-paresseux qui allaient vers la beauté. De système, peu ou point; mais
-des intuitions, des concordances, découvertes par un regard plus
-patient, plus amoureux, fixé sur les spectacles quotidiens.
-
-Comment, par quelle cristallisation, les lignes, les couleurs d'un
-paysage entrent-elles dans l'imagination d'une race, et de là dans la
-forme de ses meubles, effilant les lignes d'une gargoulette, contournant
-le pied d'une table? un album devant lui, chargé de dessins et de notes,
-avec quelquefois une fleur de montagne séchée entre les pages, M.
-Lavernose me dévoilait ce mystère. Ses explications étaient ingénieuses
-et naïves tout ensemble; mais la passion qu'il mettait à la développer
-suppléait aux lacunes de son esthétique. Rien qu'à sa façon de faire
-sonner les noms de son pays, ces noms d'or ou de cristal: Luz, Isaby,
-Bergonz, Boô-Silhen, on sentait que ces syllabes magiques ouvraient pour
-lui comme des portiques de bonheur.
-
---Comme vous les aimez vos Pyrénées, lui dis-je, et comme vous les
-connaissez! Vous n'avez pas dû les quitter souvent...
-
---Une seule fois, mais peu s'en est fallu que ce ne fût pour toujours...
-
-Il me parlait penché à la fenêtre, le visage tourné vers la vallée
-crépusculaire où fumaient déjà les premiers brouillards d'automne. Ses
-yeux tout à coup se voilèrent et il demeura un moment immobile, visité
-par le souvenir.
-
-
-
-
-II
-
-
-André Lavernose m'avait attiré dès le premier jour. Une sympathie se
-dégageait pour moi de cette âme de sous-préfecture, un peu pâle et
-résignée, mais qu'on sentait supérieure à ses limites. Avec la facilité
-que donne la vie désoeuvrée des eaux, nous eûmes bientôt fait de lier
-connaissance. Il ne se passait guère de jours qu'on ne nous vît ensemble
-devisant sur la galerie de sa maison,--et en face de nous alors, le
-spectacle de l'ombre déclinante sur les pelouses du Davantaïgue,--ou,
-bâton en main, gravissant les pentes ombragées, les herbages rocheux de
-Saint-Savin ou de Balandrau.
-
-Septembre cette année-là finissait en beauté dans la montagne. A des
-matins d'argent, ruisselants de soleil et de brume, succédaient des
-après-midi en or, noyés de ces rayons tièdes, épais, languissants, qui
-sont comme les dernières caresses de l'automne. Les bruyères roussies
-par la gelée aurorale mettaient déjà leur pourpre au sommet du
-Davantaïgue, et dans l'air saturé d'humidité, à travers le vide des
-futaies à demi dépouillées, le galoubet des pâtres, les sonnailles des
-troupeaux tintaient plus longuement, vibraient d'un son délicat et
-attendri.
-
-Quand ses occupations d'agriculteur lui avaient pris sa journée, André
-Lavernose venait me chercher le soir à la sortie de la table d'hôte. On
-bavardait un moment, debout sur le seuil, parmi les groupes de robes
-claires agitées et minaudantes. Puis mes voisins de table, le garde
-général et le percepteur, nous quittaient, remontaient la rue vers la
-béatitude du domino quotidien, et nous descendions, mon nouvel ami et
-moi, vers la solitude de la route qui va, coupant les prairies et les
-blés noirs, d'Argelès à Pierrefitte.
-
-Bientôt les maisons s'espaçaient; les noires cascades de sapins qui
-voilent le château d'Ourroust s'abîmaient dans la nuit, puis c'était la
-sous-préfecture moisie dans l'obscurité des acacias-boules. La
-grand'route ensuite. Des peupliers la bordaient, et entre leurs cloisons
-légères, frissonnantes, un peu de ciel pâle reculait, barré au fond par
-la noire pyramide du pic de Soulom.
-
-Nous avancions, et à mesure que nous nous enfoncions dans la vallée, la
-fraîcheur de l'herbe nous gagnait; des vapeurs flottaient au-dessus des
-prés bordés d'eaux vives dont la musique rapide rythmait, pressait notre
-marche. Mais bientôt une voix plus puissante couvrait leur gazouillement
-enfantin. C'était la plainte, plus émouvante dans le silence nocturne,
-du gave d'Arrens, une voix de supplice, de révolte, de fuite éperdue et
-furieuse... Penchés sur le pont, nous regardions s'en aller cette eau
-malheureuse. Sans un reflet, sans un regard, assourdie au fracas de sa
-course, elle se précipitait gémissante sous ses voiles épars, comme
-uniquement attentive à sa destinée, indifférente à ses rivages.
-
-Cette rencontre était l'événement de notre promenade. Après le pont, la
-voix s'affaiblissait; nous retrouvions la paix endormie de l'herbage.
-Avec la nuit vite tombée, la route s'esseulait, plus mince entre les
-montagnes plus hautes. De très loin, nous entendions venir les voitures
-attardées à la descente de Cauterets sur Lourdes. Le tintement des
-grelots nous avertissait; puis brusquement, dans le jet de clarté des
-lanternes, des figures de voyageurs, de voyageuses apparaissaient: faces
-inquiètes de malades racontant les déceptions du traitement thermal,
-attitudes abandonnées de jeunes ménages en voyage. Quelquefois c'était,
-venant vers nous, un piétinement sourd comme un bruit d'eau roulant sur
-une pente: la rumeur s'enflait, et à un tournant de la route, une ramade
-de brebis nous enveloppait tout à coup. Les sonnailles tintaient,
-l'odeur âcre du suint nous montait à la gorge, et pendant des minutes,
-la rivière des toisons coulait à flots égaux et pressés; des bêlements
-d'agneaux planaient au-dessus, en plainte douce, continue, sanglotante.
-Puis tout s'en allait. Pareille à un orage en fuite, la nuée blanche
-disparaissait avec le bruit adouci des sonnailles et les bêlements,
-comme des soupirs légers exhalés vers la nuit...
-
-
-
-
-III
-
-
-Au cours de ces promenades du soir, plus recueillies, plus invitantes à
-l'intime, je connus tout à fait André Lavernose. Timide en commençant,
-défiant peut-être, déshabitué par un trop long silence de faire parler
-sa pensée, il finit par laisser aller vers moi le trop-plein d'une vie
-intérieure jusque-là contenue, obscure à elle-même, et qui ne demandait
-qu'à se répandre. Ses idées, ses sentiments, sa vie, peu à peu, il me
-révéla tout.
-
-Il était né à quelques lieues d'Argelès, au village de Marsous, un des
-derniers de la vallée d'Azun, une bourgade sévère, au bord d'un jeune
-gave, entre des herbages ingénus. Là, dans ce creux si vite empli par
-l'ombre des géants voisins, au plein air de la prairie, le long du gave,
-André avait eu des années de béatitude profonde: des étés lumineux,
-battus du vent, arrosés de soleil dans la compagnie des pâtres aux yeux
-clairs, sculpteurs de jattes et presseurs de fromages, et des hivernages
-recueillis, dans la maison close, avec la douceur de la veillée, la
-clarté dansante des résines sur les visages, et les récits naïfs débités
-brin à brin, en même temps que la laine, par les machinales filandières.
-
-Peu s'en était fallu que cette vie ne fût pour toujours la sienne.
-C'était au moins celle que les Lavernose avaient menée avant lui. Les
-plus importants du pays, presque riches, ils étaient restés longtemps
-pareils aux autres, parqués volontairement dans le même horizon. Le père
-d'André cependant avait dévié de la tradition. De complexion moins
-robuste, de goûts plus raffinés que ses ascendants, il s'était
-embourgeoisé quelque peu; le premier de sa race, il avait endossé la
-redingote le dimanche, il s'était abonné à un journal. Le catéchisme et
-l'almanach ne le contentaient pas; il achetait des livres aux
-colporteurs, les récitait, les commentait à la veillée. Sa tête
-travaillait, il faisait des calculs pour les irrigations, tirait des
-plans, parlait tout seul le long des chemins. Il eut une maladie de foie
-qu'il s'avisa de traiter à sa façon, d'après un manuel de médecine
-pratique. Il mourut, et cette mort fut pour André la fin de bien des
-choses. Sa bonne femme de mère, une montagnarde tout unie, toute simple,
-avait abdiqué dès la première heure aux mains du tuteur, un prêtre, un
-curé de campagne autoritaire et ambitieux. Sans délai, sans appel, ce
-nouveau maître avait décidé de l'avenir de l'orphelin. Ce n'était pas
-assez pour le fils unique, pour l'héritier présomptif des Lavernose, de
-recevoir les leçons du régent de Marsous; il quitterait l'école pour le
-collège, il prendrait ses grades; il étudierait à Toulouse pour être
-avocat ou médecin.
-
-Et ce fut l'exil, les années grises du pensionnat, la sévérité des murs,
-la dureté des âmes, l'indifférence ou l'hostilité, autour du nouveau,
-des êtres et des choses. A Argelès d'abord; mais là, il pouvait encore
-apercevoir, toute proche, la montagne natale; dans le silence de l'étude
-ou du dortoir, il pouvait entendre chanter le gave de son pays; et il
-avait encore cette douceur, une fois par mois, le jour de sortie, de
-retrouver des parents de là-bas, des émigrés de Marsous, une dame veuve
-et sa fille demeurées à la ville après la mort du mari fonctionnaire et
-qui étaient les correspondants du collégien.
-
-C'était trop d'appui pour lui, trop de refuge à ses misères d'écolier;
-le voisinage de chez lui le distrayait, l'attendrissait, l'empêchait de
-se vouer à son travail. Ainsi en jugea du moins, après deux années
-d'épreuve, le terrible oncle abbé. A peine acclimaté, dégrossi à moitié,
-l'apprenti latiniste fut expédié assez loin de là, à Garaison, un autre
-collège de prêtres, un couvent blotti dans la verdure, en pleine
-campagne, à la naissance d'une des vallées qui tombent du grand plateau
-herbeux de Lannemezan. Là, ce fut toute la rigueur de l'internat, la
-claustration définitive, sans l'échappée mensuelle de la sortie, sans le
-rayon de soleil d'une visite au parloir. Un supplice; atténué cependant
-par les douceurs du régime ecclésiastique, consolé par le chant des
-hymnes et des cantiques, apaisé par le voisinage de la nature, par la
-paix des châtaigneraies autour de la maison, et, les jours de promenade
-dans la lande, par le spectacle du Balaïtous, de la montagne natale
-apparue, vision lointaine, par-dessus les champs de bruyère en fleurs.
-
-André changeait, se modifiait peu à peu. Sur le sauvageon de Marsous se
-greffait une nouvelle plante, une plante de jardin transformée par la
-culture et le milieu. Après la petite enfance impulsive et violente,
-l'hérédité paternelle se révélait aussi, et, avec elle, le repliement
-sur soi-même, l'inquiétude de l'esprit, l'éveil de l'imagination. Le
-goût de la nature persistait, mais, dévié par la clôture, il tournait à
-la contemplation, s'alimentait de poésie intérieure. Le peu de
-littérature errant en vague musique autour de l'adolescent, le souffle
-de mysticité respiré sans le savoir, favorisaient cette tendance au rêve
-dont s'accommodait sa paresse. Bientôt, ainsi qu'il arrive à ceux qui
-ont une fois pris goût à ce délicieux poison de l'irréel, la répugnance
-à l'action, l'infirmité du vouloir se développaient chez le pauvre
-imaginaire. Et le travail s'en ressentait. Les thèmes et les versions
-pâtissaient du voisinage de ces belles choses incertaines qui se
-jouaient, flottaient en poussière d'arc-en-ciel entre lui et la réalité.
-
-Une photographie m'aidait à le voir en cette attitude de la seizième
-année, un groupe où il avait posé avec toute sa classe devant l'objectif
-d'un artiste de passage. C'était dans une cour du collège, auprès d'une
-sainte Vierge en plâtre, dominant une table que décoraient une pile de
-livres et une sphère céleste. Le professeur, au milieu, présidait, bras
-croisés, et debout ou assis à côté de lui, les élèves se campaient,
-distribués en symétrie. André s'appuyait d'un coude à la table, pensif,
-l'oeil ardent et vague. Malgré la gaucherie du geste, l'expression
-dénonçait une âme sortie de la tradition paysanne, façonnée par
-l'éducation et par le rêve.
-
-Une autre photographie plus récente de deux ans me le montra à la fin de
-l'évolution, dans son nouveau rôle d'apprenti notaire et de citadin
-récemment installé à Bagnères-de-Bigorre. C'était encore un groupe, une
-cavalcade en partance devant la porte d'un hôtel. En complet d'été, la
-boutonnière fleurie, André était là, coude à coude avec une amazone au
-feutre cavalier, au regard prometteur. Pour ne plus la décrocher,
-peut-être, mon ami suspendait à la cheminée le cadre poussiéreux qu'il
-venait de m'exhiber, et il me disait,--l'image me l'avait racontée avant
-lui,--la vieille, l'éternelle histoire. Elle s'appelait Louise; elle
-était descendue pour quelques jours à l'hôtel où il avait pris pension.
-Et ç'avait été, abrégés par la hâte du voyage, les épisodes du premier
-amour: le billet, le rendez-vous, l'adieu. Rien n'y avait manqué, ni la
-saxifrage cueillie pour elle au péril de la cascade, ni l'étoile du
-Bédat, qu'on devait regarder chaque soir à la même heure, ni le mouchoir
-du départ agité à la portière; rien, pas même la désillusion de l'oubli
-ni l'étonnement d'un nouvel amour. Car, une fois inaugurée, la vie
-sentimentale d'André Lavernose ne devait pas chômer de longtemps. Elle
-s'alimentait d'ailleurs de très peu. Jeune homme et amoureux, il restait
-l'adolescent contemplatif, l'écolier distrait, le nez en l'air, qui
-regardait passer ses rêves. Aussi débiles que ses pensées, ses désirs
-flottaient, se répandaient en caresses molles autour des choses qu'ils
-n'osaient pas étreindre. Et cet effleurement lui suffisait. Imaginer lui
-tenait lieu d'agir. C'était moins de l'amour qu'il avait qu'un certain
-goût d'aimer, une facilité de cristalliser à volonté, de créer de rien
-des délices et des souffrances. Amours de tête. Cela naissait,
-fermentait en une exaltation vague. Et le vague tout à coup s'animait.
-Le hasard d'une image reçue, le choc d'un regard, le timbre d'une voix
-déterminaient la crise.
-
-Le printemps, presque toujours, apportait la contagion. L'ivresse
-montait avec la poussée des plantes, avec l'audace entremetteuse des
-parfums et des couleurs. André tenait bon quelquefois contre les lilas;
-il succombait aux chèvrefeuilles. Une nouvelle image d'amour s'imposait
-à lui; fragile et impérieuse, elle triomphait avec la splendeur rapide
-de l'été pyrénéen. C'était pour Lui, c'était pour Elle la splendeur des
-jours, le mystère des nuits. L'orage en montagne appelait l'intimité des
-refuges; le silence de la forêt invitait aux aveux. Mais elle arrivait
-ensuite, inexorable, la fatalité du déclin. Plus de valses, le casino
-était fermé; plus de cavalcades, la montagne disparaissait dans la
-brume. Soumise à la volonté des saisons, l'image pâlissait, se
-décolorait. Elle s'effaçait enfin, et André, délivré de son obsession,
-sentait lui revenir, avec l'hiver, la conscience de son être moral, le
-souvenir égaré depuis des mois de ses obligations, de son travail. Le
-contemplatif voulait, agissait, faisait pendant quelques mois sa
-fonction d'homme, de stagiaire.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Sept ans ainsi! sept ans à rêver et à aimer, à rêver l'amour et à aimer
-le rêve! Et à mesure que se développait sa vie d'imagination,
-s'atrophiaient en lui les qualités morales, le goût du travail, la
-notion du devoir. Son apprentissage se traînait, se prolongeait d'année
-en année chez le notaire de Bagnères, dans l'étude maussade où il ne
-faisait plus que de brèves apparitions. Le style de pratique lui donnait
-la migraine; l'odeur seule du papier timbré lui soulevait l'estomac. Il
-n'y avait rien à tirer de ce soi-disant clerc qui, au plus décisif
-paragraphe d'une dictée d'acte, ne manquait pas de lever le nez pour un
-chapeau qui passait, rose ou bleu, dans l'entre-bâillement de la
-fenêtre.
-
-Quatre ou cinq photographies de femmes, quelques billets à ordre
-acquittés d'assez mauvaise grâce par l'oncle tuteur, et une pincée de
-poésies: stances, dixains ou sonnets composés pour Elles et publiés dans
-le journal de la localité, c'était tout ce qu'il avait rapporté de
-Bagnères-de-Bigorre. La vie ne l'avait guère changé; c'était, après
-comme avant, une âme moyenne, élégante à la fois et débile, enfermée
-dans une destinée médiocre. Il avait quelque chose en tout d'inemployé,
-d'incomplet. Le tour de son domaine intellectuel ne dépassait guère la
-portée de ce fameux _tour de ville_ où piétinent, les pas du lendemain
-dans les pas de la veille, les désoeuvrés de province. Comme beaucoup de
-sa génération,--on pourrait dire: de son siècle,--il avait laissé des
-lambeaux de son unité morale à toutes les hypothèses, sans pouvoir en
-épouser aucune. Ses doctrines avaient varié d'étape en étape, et c'était
-chaque année une philosophie nouvelle qu'il rapportait aux vacances,
-dans sa malle d'apprenti notaire, avec la valse à la mode et le roman
-nouveau. Ses états d'esprit n'étaient pas devenus des états d'âme.
-Émiettées, usées, ses opinions tenaient à peine debout, incertaines et
-comme étrangères à sa vie.
-
-Le bilan de ses années d'apprentissage n'était pas fait pour contenter
-l'oncle tuteur, encore moins la pauvre maman de là-bas, la montagnarde
-de Marsous. Que faire de ce rêveur? Acheter une étude, risquer une somme
-sur une tête à ce point légère? Il y avait de quoi hésiter, et pourtant
-il était trop tard pour le remettre au train de la vie rurale, à la
-surveillance des fourrages et des troupeaux. Tout bien considéré, la
-solution fut de marier au plus tôt l'enfant prodigue, de le caser dans
-un de ces compartiments étroits et sûrs qui sont comme les concessions à
-perpétuité du bonheur bourgeois.
-
-L'héritière était vite trouvée. C'était une cousine, cette petite
-Cyprienne avec qui André passait ses jours de sortie quand il était
-collégien à Argelès. L'enfant avait grandi, mince et pâle toujours, mais
-le regard plus scrupuleusement voilé, le geste plus sobre, la parole
-plus rare. Elle était dévote maintenant. Elle et sa mère passaient leurs
-journées à l'église, soumises aux prêtres, appliquées aux bonnes
-oeuvres. L'abbé Lavernose n'avait eu qu'un mot à dire pour faire agréer
-son neveu. Et ce furent les fiançailles, les bouquets blancs
-hebdomadaires, les bouquets d'anémones cueillis pour Cyprienne dans les
-bois de Marsous. Avec le mariage, une vie nouvelle s'instituait pour
-André, une vie grave, harmonieuse. Une image encore une fois le
-possédait, plus pure, aussi impérieuse que les autres. Les mauvais
-conseils des chambres garnies, des amitiés de table d'hôte, trop souvent
-écoutés jusque-là, s'évaporaient exorcisés par les regards, par les
-gestes des deux femmes qui mettaient autour de lui comme une sérénité de
-cloître.
-
-La naissance d'un petit Lavernose avait consolidé sa demi-conversion,
-noué d'une plus solide étreinte au cou du père la chaîne du devoir. Et
-les années avaient passé, presque pareilles, nuancées seulement des
-changements imperceptibles qu'amène l'usure, la transformation
-inconsciente des sentiments et des caractères. Les affections se
-faisaient plus calmes, les habitudes plus mécaniques. Cyprienne n'était
-déjà plus l'amoureuse légitime. D'un mouvement insensible, elle
-évoluait, elle émigrait du mari vers l'enfant; elle devenait la mère, la
-ménagère, celle qui de ses doigts fragiles soutient le foyer, prépare
-l'avenir.
-
-Pour André aussi, avait sonné l'heure des diversions utiles, l'heure de
-l'ambition, de la mise en acte de ses fantaisies et de ses rêves. Les
-honneurs le tentaient, la gloire peut-être. Il avait été coup sur coup
-conseiller municipal, trésorier d'un comice agricole, membre de
-plusieurs sociétés savantes. Il avait harangué dans des réunions, il
-avait lu des vers dans des séances académiques. Mais ces velléités
-furent brèves. Il n'avait pas l'estomac du politicien, ni la vanité
-facile à contenter du grand homme de province. Il démissionna, renonça
-aux charges publiques, se voua à la solitude. Le goût des lettres
-persista cependant. Peu ou prou, il les avait toujours cultivées.
-Enfant, il avait noté des impressions, écrit un mémorial de vacances.
-Clerc amateur à Bagnères-de-Bigorre, il avait fréquenté des cénacles,
-collaboré à des journaux. Il passait alors parmi ses camarades pour un
-novateur, et il s'enorgueillissait de son audace. Sa fougue était tombée
-depuis; mais la poésie le sollicitait encore. C'était après quelque
-promenade dans la montagne, ou bien en sortant d'un concert à la saison
-des eaux, à cause d'une sonate de Beethoven, d'une petite pièce de
-Schumann, exécutée par un pianiste de passage. Il s'enfermait alors dans
-son cabinet, il écrivait un titre en tête d'un cahier, jetait quelques
-hémistiches. Mais ce beau feu s'éteignait vite. Au premier obstacle, à
-la première insuffisance de son imagination ou de son dictionnaire des
-rimes, le poète rentrait ses ailes, retombait à son demi-sommeil de
-paresse et de rêverie.
-
-La vraie poésie d'André Lavernose n'était pas dans ses vers quoiqu'il en
-eût écrit d'assez bien venus. Elle était dans une certaine façon de
-sentir la vie, d'en tirer, si grise et si plate fût-elle, de l'émotion
-et de la joie. Un lyrisme discret, presque involontaire, circulait en
-lui, transformait en mélancolies ou en sourires les insignifiances de
-ses journées. Les bonnes fées pyrénéennes lui avaient fait ce cadeau. Il
-y a des pays,--peut-être une douzaine de départements en France,--où le
-plaisir de regarder, la douceur de vivre sont si intenses que c'est
-presque du bonheur: du bonheur physique et qui s'en va en chansons et en
-éclats de rire chez les êtres d'instinct, du bonheur en idée pour les
-délicats, pour ceux chez qui la contemplation épure et multiplie les
-sources de la jouissance.
-
-A une certaine puissance de rêve, la sensation et la vie morale se
-confondent. Nous prêtons nos sentiments à la nature qui à son tour nous
-enveloppe de ses caresses, nous absout de son innocence. Créées par
-nous, nées de notre désir, la pureté des ciels, l'innocence de l'herbe
-pénètrent en nos âmes, y développent presque des vertus concordantes.
-
-André Lavernose avait plus qu'aucun autre le don de s'anéantir, de se
-dissoudre en ces spectacles. Enfant, ses chagrins, ses désespoirs même
-s'évaporaient, promenés au grand air de la montagne; dans
-l'élargissement de l'horizon, sa personnalité s'atténuait, il communiait
-avec l'universalité de l'être. Homme fait et déjà mûr, il trouvait dans
-ce contact, avec un renouvellement de ses émotions premières, une
-facilité d'illusion, une puissance d'imaginer qui colorait des nuances
-délicates du rêve la grisaille définitive de sa vie.
-
-
-
-
-V
-
-
-Octobre cependant finissait. Après une bourrasque de trois jours, un
-plongeon dans l'averse, la haute montagne ressuscitait un matin poudrée
-de neige, comme en capulet blanc. Et le soleil avait bien reparu presque
-aussitôt, la neige avait fondu; mais c'était l'avertissement donné, le
-signe écrit sur le mur annonçant la facticité de la vie des eaux, la
-fragilité du décor éclatant et parfumé qui allait disparaître.
-
-L'hôtel à moitié dégarni déjà finissait de se vider: les corridors
-sonnaient creux; rideaux tirés, volets clos, les chambres se fermaient
-l'une après l'autre. Joueurs de _golf_, alpinistes, demoiselles
-peintres, les _ladies and gentlemen_ de la colonie anglaise étaient
-allés retrouver leurs quartiers d'hiver dans les villas et les hôtels de
-Pau. On n'entendait plus à pointe d'aube dégringoler dans les escaliers
-les souliers ferrés des excursionnistes en partance, ni, la nuit venue,
-résonner au salon la musique à grand renfort de pédales des jeunes
-révélatrices de Brahms et de Tchaikowski. Modeste et brève, d'un timbre
-assourdi par la brume, la cloche du dîner n'appelait plus à la table
-d'hôte, réduite aux proportions d'une table de famille, que de rares
-convives, des passants d'une journée, ou mes voisins, les messieurs de
-l'enregistrement, des forêts et des finances, attristés, eux aussi, par
-la perspective des longs mois d'hiver.
-
-Il était temps de partir.
-
-Le jour même où je devais quitter Argelès, par un après-midi de soleil
-tard levé, pâle d'avoir sommeillé trop longtemps, je voulus, en
-commémoration du paysage et aussi de notre amitié née et grandie dans
-l'espace si souvent parcouru de ce millier de pas, refaire avec André la
-route d'Argelès à Pierrefitte. Nous avions quelques bonnes heures
-d'intimité devant nous, car je devais dîner chez lui et attendre en sa
-compagnie le passage du train.
-
-La conversation, alerte en commençant, prit assez vite un tour grave,
-presque triste. Était-ce les feuilles mortes des frênes et des peupliers
-en bordure qui, détachées par un léger souffle, s'en allaient en nous
-frôlant le visage? était-ce l'aspect navré des prairies riveraines où
-l'herbe d'hiver roussie par la gelée pointait à peine, noyée dans les
-flaques d'eau de pluie? une mélancolie peu à peu nous gagnait. La
-résignation optimiste d'André s'assombrissait; et, moi-même, au moment
-de quitter ce pays si vite aimé et cet ami si vite et peut-être
-incomplètement connu, je n'échappais pas à la tristesse de l'adieu.
-
-Je réagissais cependant; je m'évertuais à fixer les probabilités d'un
-revoir prochain, je m'informais des villas à louer, j'ébauchais des
-projets de courses, d'études en commun pour l'année suivante. Mais la
-musique si changée des ruisseaux près de nous,--chantonnement léger
-quelques jours avant et aujourd'hui sanglots obscurs de
-gouttières,--faisait à mes projets d'été un accompagnement ironique.
-Lavernose me répondait à peine. Et moi je m'entêtais à le réconforter.
-L'hiver n'était-il pas sa saison de travail? Il me l'avait expliqué
-lui-même, il s'était vanté de la fécondité des heures calmes,
-recueillies, qu'illuminait le reflet prestigieux de la neige sur la page
-commencée...
-
-Mais André déchantait ce soir-là. Le travail ne lui disait rien. Ne
-connaissait-il pas mieux que personne, pour les avoir trop souvent
-mesurées, les limites de sa compétence? Travailler! Et après? Pour
-l'honneur d'une lecture à l'Académie de Tarbes, d'une impression dans le
-recueil de la Société archéologique! Le beau succès, vraiment, pour
-convertir un paresseux!
-
-Je me rabattais alors sur la ressource toujours prête pour lui de la
-contemplation, sur le bonheur illimité du rêve.
-
---Poison pour poison, pourquoi ne pas me conseiller la morphine ou
-l'absinthe? ripostait André. L'imagination, le rêve! allez, je sais ce
-qu'en vaut l'aune. Ma pauvre cervelle est épuisée d'ailleurs, j'aurais
-beau la presser maintenant, je n'en tirerais pas une minute d'illusion!
-Il se tut un moment, puis: Tout ça est fini, prononça-t-il. J'ai remisé
-la chimère. L'essentiel est que Jacques ne soit pas malade.
-
---Malade! mais il est superbe cet enfant! à neuf ans on lui en donnerait
-douze; un vrai fils de la montagne, votre Jacques.
-
---Et justement, la montagne! L'esthétique n'est pas tout, cher ami.
-Notre climat est humide et variable. Avez-vous remarqué la quantité de
-capes noires, de manteaux de deuil à nos messes du dimanche? C'est la
-pneumonie qui fait ces veuves. Jacques a toussé tout le printemps
-dernier. Il est guéri maintenant, Dieu merci! mais je suis inquiet quand
-même. Mon Jacques! que deviendrais-je sans lui! Je n'ai plus rien à
-faire dans ce monde qu'à élever cet enfant. Saurai-je seulement?
-Réussirai-je à le sauver de ce piège de l'illusion où je me suis laissé
-prendre? Déjà l'hérédité le travaille. A de certains gestes, à de
-certaines absences du regard quand on lui parle, il me semble me
-reconnaître. Non, vrai, la vie est trop difficile, voyez-vous!
-
-Nous rentrions. Le brouillard un moment soulevé retombait,
-s'appesantissait de nouveau sur la vallée. Une lumière livide
-enveloppait les châtaigneraies et les prairies. L'horizon peu à peu se
-fermait; la coupole et les vergers suspendus de Saint-Savin, les forêts
-d'Arcizan sombraient sous les rideaux mouvants de la pluie. Nous hâtâmes
-le pas et bientôt devant nous, ce fut un Argelès éteint, découronné de
-son horizon de montagnes, réduit à la perspective des toitures
-ruisselantes disparues à cent pas sous un jour fumeux d'éclipse.
-L'accueil de la maison, si gai quelques jours avant dans le soleil et
-dans les fleurs, se ressentait de la tristesse ambiante; le corridor
-humide, le salon sans feu prenaient une signification nouvelle. Ils
-disaient cette fois--et n'était-ce pas leur expression véritable?--la
-vie médiocre de la sous-préfecture, le long carême gris après la fête
-bariolée de la belle et trop rapide saison. Et elles racontaient aussi
-ce dénuement et cette discipline, les figures entrevues seulement
-jusque-là, effacées et discrètes dans l'entre-bâillement d'une porte,
-dans la fuite d'un couloir, pas du tout effacées maintenant que je les
-observais à loisir dans la clarté de la lampe, les figures de la
-belle-mère et de la femme de mon ami. Brunes et sèches toutes les deux,
-plus sèche la mère, plus brune la fille, l'ossature également anguleuse,
-le regard d'émail dans une pâleur uniforme, elles étaient évidemment, et
-cela se trahissait à la stricte observance des rites puérils, elles
-étaient, ces deux femmes, les littérales et les fanatiques de la règle
-bourgeoise élevée à la solennité d'un sacrement. Entre elles et mon ami,
-entre ces êtres, d'instinct et de vouloir traditionnel, et
-l'intellectuel chimérique, l'être d'imagination et de nerfs qu'était
-André Lavernose, comment avait pu s'instituer la vie commune? Problème.
-En admettant même l'abdication de la sentimentalité si longtemps
-débridée de mon ami, en supposant l'indulgente amitié de ces dames, que
-fréquents avaient dû être les chocs entre des âmes si mal assorties.
-L'harmonie, si elle avait existé, avait dû être courte. J'en venais
-après réflexion à douter de la sincérité des confidences d'André. Il ne
-m'avait pas tout dit, le malheureux! Il avait sacrifié une fois de plus
-à son besoin d'idéaliser, d'accommoder la réalité à son avantage. Après
-avoir pris devant moi le personnage d'homme heureux, il avait craint de
-gâter le tableau en me peignant au naturel l'intimité de son ménage.
-
-Des riens d'attitude, des clins d'yeux, des sourires d'intelligence de
-la mère à la fille, échappés pendant le dîner au cours d'une
-conversation qui languissait d'ailleurs, tombait à tout moment,
-renseignèrent et confirmèrent mes soupçons. Évidemment le mari n'avait
-pas le haut bout dans cet intérieur. Y avait-il eu simplement usurpation
-lente des deux femmes liguées contre la suzeraineté masculine? était-ce
-quelque faute commise, quelque manquement à la foi conjugale, qui avait
-mis André Lavernose à la merci d'un pardon qu'on lui faisait acheter
-chaque jour? le fait est qu'on en prenait à son aise avec mon ami. Les
-contradictions pleuvaient sur lui, si vite au bout de la langue, que la
-présence d'un étranger les retenait à peine.
-
-C'était à propos de tout, mais le plus souvent au sujet de Jacques assis
-avec nous à table, au sujet de son travail, de sa tenue, de sa santé,
-que se déclarait le conflit. Jacques était le champ de bataille de ces
-affections rivales. Et le père n'avait pas souvent l'avantage dans ces
-escarmouches, battu s'il défendait l'enfant,--il le gâtait alors,--battu
-encore s'il s'avisait de le reprendre...
-
-La riposte était prête. Rien qu'un sourire, un haussement d'épaules. On
-comprenait ce que cela voulait dire. Jacques étourdi, Jacques paresseux?
-Peut-être; mais il avait de qui tenir.
-
-André n'insistait pas.
-
-J'essayai de faire diversion. Je parlai d'Argelès, de la station de
-printemps qu'on se préparait à organiser alors pour les hivernants de
-Pau. Depuis quelques années déjà des familles anglaises avaient pris
-l'habitude dès les premières tiédeurs de mars de venir s'installer à
-l'hôtel de France. Si cette mode pouvait s'étendre, si la saison de
-printemps arrivait à rejoindre la saison d'été assez courue déjà,
-c'était la fortune assurée de la sous-préfecture.
-
---Que Dieu vous entende! soupirait Mme Lavernose mère. Le pays est
-pauvre, les châtaigniers sont malades; nous aurions bien besoin qu'il
-nous tombe quelque récolte supplémentaire. Et se tournant vers André:
-Dans ce cas, mon gendre, nous faisons retapisser la chambre à donner et
-nous la mettons en location... comme avant... ajouta-t-elle après un
-silence.
-
---En location! mais vous savez bien que j'y ai installé mes papiers et
-mes livres! se récriait André.
-
---Bah! pour ce que vous en faites! ripostait dédaigneusement la
-belle-mère.
-
---J'y suis, j'y reste! protesta encore en souriant mon ami.
-
---Vous tenez donc bien à ce que personne ne l'occupe, cette chambre!
-insinua à son tour Mme Lavernose jeune. Vous avez toujours la clef dans
-votre poche. C'est le cabinet de Barbe-Bleue!
-
---Je n'aime pas qu'on dérange mes papiers, vous le savez bien, expliqua
-André. Et puis, entre nous, cette chambre m'est indispensable: j'y suis
-si bien pour dormir!
-
---Dormir ou rêver? interrogea la jeune femme avec un mauvais sourire.
-
-André haussa les épaules.
-
---En voilà assez! dit-il. Nous reparlerons de ce projet entre nous. Ce
-soir, je demande grâce pour notre hôte!
-
-Le dîner finissait; nous nous levions de table.
-
---Ces messieurs nous excuseront de les quitter, dit assez sèchement la
-belle-mère. Nous suivons depuis huit jours les exercices d'une retraite
-au couvent des Soeurs-Grises, et c'est ce soir la clôture. On sonne
-depuis un moment; nous arriverons juste à temps pour le sermon.
-
---Comme ça, vous causerez plus librement ensemble, ajouta en riant la
-jeune femme.
-
-Je leur fis mes adieux; elles partirent.
-
-Jacques avait déjà tiré ses cahiers et ses livres de son cartable
-d'écolier; il s'installa à son travail.
-
-Son père jeta un coup d'oeil sur la dictée, prit soin de marquer les
-pages et les alinéas des leçons à apprendre.
-
---Je te ferai réciter demain matin, dit-il, en embrassant Jacques; et
-dans le rapprochement des deux figures, leur ressemblance m'apparut plus
-évidente.
-
-Il pleuvait toujours. Dans le silence de la petite ville et de la
-maison, les gouttières chantaient, et leur musique légère, accompagnée
-du grondement des ruisseaux précipités en cascade le long des rues en
-pente, s'aggravait par intervalles de la sonnerie lente des cloches
-appelant les fidèles à l'office.
-
---Si vous voulez, me proposa André, nous monterons dans la chambre en
-question. Nous y serons plus seuls.
-
-Nous montâmes.
-
-La chambre si jalousement occupée et défendue par mon ami n'avait en
-apparence rien d'intime ni de personnel; la chambre à louer; rien de
-plus. Le frêne pyrénéen et la cretonne bourgeoise s'y épousaient en de
-naïves harmonies, en accords montagnards que reprenaient, jetés sur la
-table et sur le lit, les tapis en lainage bariolés de roses paysannes.
-Seule une odeur vague d'ambre et d'iris, un fantôme de parfum resté au
-pli des rideaux révélait la présence ancienne d'une femme.
-
-Laquelle?
-
-André Lavernose tournait autour de moi, agité, nerveux.
-
---J'aurais préféré vous laisser ignorer, me dit-il... Puis après un
-silence: voilà ma vie depuis trois ans, mon pauvre ami. Et c'est tant
-pis pour moi! J'ai perdu le droit de me plaindre. Vous devinez, n'est-ce
-pas? Eh bien! puisque le hasard vous a mis sur la voie, j'aime autant
-que vous sachiez tout. Vous ne m'accuserez pas au moins de vous avoir
-trompé, de ne vous avoir montré qu'aux trois quarts et sous le jour le
-plus favorable l'exemplaire d'humanité que je suis; triste exemplaire
-que vous pourrez, exactement renseigné cette fois, étiqueter et classer
-selon ses mérites, monsieur le psychologue!
-
-Il s'assit en face de moi, de l'autre côté de la cheminée.
-
---Vos malles sont prêtes, n'est-ce pas? Le sermon commence à peine.
-Personne ne nous dérangera jusqu'au passage du train. Voici la chose.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Il y a quatre ans de cela, dans les premier jours de juin, nous reçûmes
-une lettre du docteur Estenave, un compatriote, un parent de ma femme,
-établi à Toulouse.
-
-Il nous envoyait une malade, une convalescente, et c'était autre chose
-que notre chambre à louer,--cette chambre où nous sommes,--qu'il
-demandait pour elle, c'était l'amitié de Cyprienne et de ma belle-mère.
-Sa cliente en était, assurait-il, tout à fait digne. Son père,
-inspecteur de l'enregistrement à Toulouse, était mort en laissant aux
-siens l'apparence et l'habitude d'une vie aisée et pas mal de dettes. La
-liquidation avait été désastreuse. Thérèse Romée était pauvre; les
-leçons de piano qu'elle donnait étaient l'unique ressource d'une mère
-incapable de travailler et d'un jeune frère, écolier de douze ans. Et
-voilà qu'elle était tombée gravement malade. Elle allait mieux
-maintenant; mais ses forces étaient lentes à revenir. Au point où elle
-en était, l'air d'Argelès la remettrait plus vite que toutes les
-drogues. Ah! cet air d'Argelès! Le docteur y croyait autant et plus qu'à
-la médecine. Et il comptait aussi sur la force morale de la malade:
-«C'est une courageuse, écrivait-il; elle veut guérir; elle a hâte de
-reprendre sa tâche, de se dévouer à son petit monde. Vous la verrez
-d'ailleurs, ma chère Cyprienne, et si vous ne l'aimez pas tout de suite,
-à la première heure, c'est que je vous aurai mal jugée l'une ou l'autre,
-et que j'aurai perdu la sûreté de mon diagnostic.»
-
-Un billet de Mme Romée la mère était joint à la lettre du docteur, une
-adjuration pressante où se voyait cependant un reste d'importance
-bourgeoise, le ton semi-protecteur de l'ex-inspectrice habituée à parler
-de haut et dont le malheur n'avait pas corrigé l'attitude.
-
-Vous dire que l'annonce de l'arrivée prochaine de Mlle Romée me ravit
-serait excessif; au moins suis-je certain qu'elle ne me fut pas
-désagréable. Dieu sait pourtant si la perspective de cette location
-annuelle m'avait charmé jusque-là! C'était une nécessité de notre budget
-que je tolérais à contre-coeur, secrètement enchanté, quand, au
-désespoir de ma belle-mère, la chambre du second ne trouvait pas
-d'occupant. Comment se fit-il que cette intrusion d'une étrangère dans
-notre maison me parut, cette fois, à peine importune? Comment? il y a
-ainsi des moments, des époques climatériques où des forces obscures en
-nous et hors de nous semblent conspirer pour nous pousser vers quelque
-orientation nouvelle de notre destinée.
-
-J'étais arrivé à un de ces tournants de la vie. Un besoin de nouveauté
-me tourmentait, me faisait souhaiter une secousse, un changement, quel
-qu'il fût, dans la régularité de mes journées. Mon affection pour
-Cyprienne, après avoir été l'unique aliment de ma vie, tarissait peu à
-peu, sans que je m'en doutasse, laissant à mon imagination la liberté de
-s'exercer ailleurs, de s'employer à la formation d'un autre rêve...
-
-Pour m'achever, mon ami Suchol, le percepteur, un aimable garçon qui
-m'aidait à tuer les heures redoutables de l'après-souper, venait d'être
-nommé à Tarbes. Vous qui avez toujours à qui parler, mon cher Parisien,
-vous auriez peine à vous imaginer le vide que peut laisser le départ
-d'un camarade, la fin d'une liaison dans le dénuement d'une existence de
-sous-préfecture. Ce n'était pas un aigle, ce Suchol; mais enfin il
-causait; il parlait d'autre chose que des événements de l'état civil ou
-des chances de l'avancement; son esprit se haussait à distinguer la
-prose de la poésie autrement que par l'inégalité des lignes, et quand je
-lui avais débité un sonnet de ma composition, il n'exprimait pas le
-regret que le morceau fût trop court. Ça n'a l'air de rien et c'est
-énorme, je vous l'assure. Le départ de ce Suchol avait fini de me
-démoraliser. Et je n'avais même pas la consolation du paysage. Le
-printemps boudait cette année-là; les floraisons avortaient,
-pourrissaient à peine écloses. C'étaient des journées de pluie, sans
-horizon, sans lumière, un chaos de nuages au ciel, en bas, dans la
-vallée, un tourbillon de fumées et de brumes; et du matin au soir, cette
-musique énervante des gouttières, comme ce soir,--écoutez!--ce sanglot
-qui vous poursuit jusque dans le sommeil, jusque dans le rêve!
-
-La lettre du docteur fit diversion à la solitude et à la pluie. Il
-fallait agir, s'occuper de l'installation prochaine. Je laissais
-d'habitude ces corvées à la compétence et à l'activité de ces dames.
-Cette fois je m'offris à les aider; je rangeai, j'organisai un peu à mon
-goût; oh! rien d'extraordinaire, mais tout de même le superflu d'une
-plante verte sur un guéridon, l'offrande d'un bouquet de lilas sur la
-cheminée, le jour où le docteur nous télégraphia l'arrivée de Thérèse.
-
-Cyprienne avait été empêchée au dernier moment d'aller attendre la
-voyageuse à la gare. J'étais là, seul, occupé à faire les cent pas sur
-le quai à peu près désert à cette époque de l'année, guère plus animé à
-l'arrivée du train qu'une cour d'auberge à l'heure de la diligence.
-Distrait, je regardais le ruban léger des rails se perdre en courbe à
-quelques pas de moi à travers les bordures des saules et des peupliers.
-C'était par là que Thérèse Romée allait venir. J'essayais de me la
-représenter. Sur quelques brèves indications du docteur, je m'étais fait
-une image de jeune fille sérieuse, presque grave, grande, blonde, avec
-des bandeaux plats, et des yeux clairs. Et je souriais de ma déception
-probable. Le train s'arrêtait; je vis une jeune fille se pencher à la
-portière d'un compartiment de seconde; c'était elle évidemment; elle
-était pareille en tout cas au portrait que j'avais imaginé, avec moins
-de sérieux peut-être et plus de douceur, et cette douceur était aussi de
-la faiblesse. La fatigue du voyage, un reste de la maladie,
-alanguissaient la grâce, amollissaient le sourire de l'étrangère. Elle
-eut en quittant la voiture une défaillance qui l'obligea à s'appuyer de
-tout son poids sur la main que je lui tendais pour l'aider à descendre,
-et cette minute d'abandon involontaire donna à notre présentation un air
-d'intimité assez étrange. Elle s'excusait en même temps, se plaignait de
-nous arriver si peu guérie, s'inquiétait du mal qu'elle allait nous
-donner. Je la rassurai de mon mieux avec des protestations de
-dévouement, des mots d'amitié qui m'échappaient presque, et j'essayais
-de les atténuer aussitôt, les trouvant peu en rapport avec ma fonction
-d'hôte intéressé, autrement dit de logeur. Le nom de notre ami commun,
-du docteur Estenave, à propos évoqué m'aida à résoudre cette légère
-dissonance.
-
-L'omnibus de la gare nous débarquait entre temps devant notre porte. Et
-c'était le bon accueil, les souhaits de bienvenue, les accolades
-échangées entre ces dames; l'installation enfin.
-
-Le jour tombait quand la voyageuse descendit de sa chambre. Malgré
-l'heure tardive et la pointe de fraîcheur qui montait de la vallée, elle
-voulut respirer un moment au grand air avant de se mettre à table avec
-nous. Appuyée au bras de Cyprienne, elle fit quelques pas sur la
-terrasse. La fièvre du voyage, l'excitation de l'arrivée la quittaient
-peu à peu; son regard se voilait. Devant le pays étranger, la haute
-clôture des montagnes qui se dressaient au-dessus d'elle, l'avertissant
-de son exil, son coeur se serrait sans doute; elle songeait à ceux
-qu'elle avait laissés, à sa mère, à son frère, à un autre encore
-peut-être...
-
-Ses yeux un moment se mouillèrent. Elle s'était accoudée au mur de la
-terrasse, et, penchée en avant, elle regardait vers la vallée. Des
-gouttes d'or tremblaient à la cime des peupliers, et à travers la vapeur
-légère où se dissolvaient les champs de blé noir et les prairies, les
-flaques d'eau, les abreuvoirs au bord des fermes, les vitres des maisons
-dans les hameaux flamboyaient, ressuscitaient la lumière déjà mourante
-au sommet de la montagne. La douceur de la saison attendrissait ces
-éclats, les enveloppait de son charme. Libéré de la froidure et de la
-pluie, le printemps s'épanouissait ce soir-là, inaugurait les
-magnificences de son culte. Les lilas le célébraient dans les jardins,
-sur les terrasses. Et elles le célébraient aussi les plantes lointaines,
-les herbes de la montagne, l'armoise et le lotier doré qui évaporaient à
-l'air du soir leurs cassolettes sauvages. Des musiques d'insectes
-entrecoupées, haletantes, montaient en même temps en un concert obscur
-du fond de la vallée, et sur cette rumeur on entendait par intervalle
-l'appel velouté de la chouette, le son de flûte mystérieux des crapauds.
-
-Thérèse écoutait, et il me semblait que ces musiques chantaient pour
-elle.
-
-Les sauterelles dans l'herbe et les oiseaux nocturnes dans les branches
-lui disaient la douceur de guérir, la joie de revivre. C'était comme une
-invitation au bonheur qui s'insinuait peu à peu, se prolongeait,--je
-croyais le voir du moins,--dans le rêve de l'étrangère.
-
---Le nord se dégage, signe de beau temps pour demain! fit observer ma
-belle-mère.
-
-Et Cyprienne:
-
---Les nuits sont fraîches, et vous n'avez pas même un fichu sur les
-épaules. Que dirait le docteur?
-
---Je rentre, dit Thérèse. Et la figure tournée vers le mur de la
-montagne, elle lui envoya, comme à une personne, un bonsoir amical du
-bout des doigts.
-
-Ce geste me ravit. Il impliquait des goûts communs à elle et à moi, la
-certitude d'une entente. Tout ce que je voyais d'elle, d'ailleurs,
-m'était un enchantement; j'aimais ses mouvements allongés qu'une
-timidité subite écourtait quelquefois; j'aimais sa voix fraîche,
-enfantine presque dans le rire et qui se brisait à la moindre secousse
-d'émotion. Il n'y avait pas l'ombre de coquetterie en elle, à peine de
-l'élégance, une grâce involontaire qui n'était que le jeu d'un organisme
-souple et délicat. Seules, dans cet ensemble discret, ses mains
-trahissaient la royauté de l'artiste. Quand elle ôta ses gants, au
-moment de se mettre à table, il me sembla voir un bijou sortir de son
-écrin. Nacrées, soyeuses, transparentes, elles avaient une vie à elles,
-une sensibilité qui nuançait, mettait en valeur les poses les plus
-simples. Je ne me lassais pas de les voir agir, et quand elle causait,
-souligner ses paroles.
-
-Elle parlait peu d'ailleurs, et à moins qu'elle n'y fût obligée, elle ne
-parlait jamais d'elle. Elle se tenait plutôt, ce soir-là du moins, en un
-silence attentif et bienveillant, la tête inclinée un peu, comme pour
-mieux saisir ce qui se disait autour d'elle. Mais ces dames ne la
-laissaient pas en repos. Curieuses comme toutes les personnes qui, ne
-lisant pas et ne sortant guère, s'alimentent tant bien que mal des
-propos de leur entourage, Cyprienne et sa mère s'étaient jetées avec
-avidité sur cette occasion de bavardages que leur promettait l'arrivée
-d'une étrangère. Elles harcelaient Thérèse, la pressaient de questions
-sur elle, sur sa mère, sur leurs relations, sur leur ménage.
-
-Elle répondait court, un peu lasse à la fin, énervée de l'enquête. J'en
-souffrais plus qu'elle. Deux ou trois fois j'essayai d'intervenir,
-d'endiguer le flot; sans succès. Elle prit alors le parti de se délivrer
-toute seule; elle invoqua pour se retirer la fatigue du voyage; et ce
-fut fini pour ce soir-là d'entendre la voix de cristal, d'admirer les
-mains de l'innocente magicienne.
-
-On parla d'elle après qu'elle nous eut quittés.
-
---Bonne fille, mais par trop économe de sa langue... fit observer ma
-belle-mère.
-
---As-tu remarqué son corsage? interrogea Cyprienne. Et sa coiffure? ces
-paquets de filasse sur les oreilles; on dirait qu'elle se fait peigner
-par les chats. Quelque mode d'artiste, sans doute...
-
---Ne parlez pas trop haut si vous ne voulez pas qu'elle vous entende,
-conseillai-je, impatienté.
-
-Ma belle-mère et Cyprienne continuèrent leur conversation à voix basse
-pendant que, distrait, je surveillais du coin de l'oeil le travail de
-mon petit Jacques. Il piochait et il écoutait, et de temps en temps,
-sans en demander la permission, il ajoutait une réflexion en marge.
-
---A quoi songes-tu, Jacques? lui demandai-je, comme il s'accoudait, le
-nez en l'air.
-
---Je songeais à Cendrillon, me dit-il. Tu sais, père, l'image, quand le
-fils du roi lui essaie la pantoufle. Eh bien! elle ressemble à Mlle
-Thérèse...
-
-J'embrassai Jacques; et sa mère, intervenant:
-
---Voyez ce qu'il va chercher, ce nigaud, au lieu d'apprendre sa
-grammaire! Il s'agit bien de princes et de princesses. Tu as eu de
-mauvaises notes la semaine dernière. Allons, donne le livre à ton père,
-et récite, paresseux!
-
-
-
-
-VII
-
-
-Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain ni les jours qui suivirent.
-Très fatiguée encore, elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les
-instructions du docteur Estenave, elle faisait sa cure d'air. C'était,
-le matin, de lentes promenades de vingt pas où elle essayait ses forces
-et l'après-midi, aux heures chaudes, quand le soleil vertical inondait
-Argelès, des siestes dans l'ombre immobile du tendelet de coutil, des
-lectures sans suite interrompues à tout moment, distraites par les riens
-de la vie autour d'elle, par le festonnement d'une abeille sur la page
-commencée, par le spectacle d'un nuage glissant en face d'elle, de
-l'autre côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue.
-
-Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun désir de me mêler plus
-étroitement à ses occupations. Mon émotion du premier soir s'était
-calmée. J'allais et je venais dans la maison; j'avais repris mes heures
-de lecture et de promenade. Il me tomba ces jours-là quelques corvées de
-propriétaire, des réparations urgentes à ordonner, et je vaquais à ces
-soins avec une liberté d'esprit, un entrain qui ne m'étaient pas
-coutumiers en pareil cas. Aucun effort ne me coûtait; je sentais en moi
-une plénitude, une surabondance de vie qui me soulevait, me portait
-au-dessus des obstacles. L'arrivée de l'étrangère avait fait ce miracle.
-L'approche seule de la passion m'avait transformé, avait tout transformé
-autour de moi. Jamais Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la
-vie de province et de famille ne m'avait semblé meilleure. Je débordais
-d'optimisme.
-
-Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas Thérèse, ne faisant rien
-ou presque rien pour lui plaire, je me croyais pourtant assuré de ses
-bonnes grâces, je ne doutais pas un instant de notre mutuelle sympathie.
-Non par fatuité, vous me connaissez suffisamment pour que je n'aie pas
-besoin de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se subordonnait à mon
-rêve. Je m'étais créé, d'après mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse
-idéale; et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore plus
-qu'avec la Thérèse vivante.
-
-C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait auprès d'elle...
-
-Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès le premier soir, la
-prenait chaque jour davantage. Entre les lectures et les siestes, ces
-existences devant elle la captivaient. Elle était curieuse de pouvoir
-nommer ces inquiétantes voisines. Et comme ma belle-mère et ma femme
-n'étaient jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais seul en
-état de les lui présenter.
-
-C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des jardins d'Argelès, et
-immédiatement au-dessous, le bariolage des villas et des parcs: un
-horizon d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure entre des
-mamelons étagés en écran, comme pour épargner aux hôtes la sublimité des
-pics, le lyrisme fatiguant de la haute montagne.
-
-Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision d'une nature un peu
-factice, faite pour les yeux à demi fermés de la sieste, pour le
-balancement du rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite pour
-aller vers l'idylle rustique, épanouie en face d'elle sur les pentes du
-Davantaïgue. Là c'était côte à côte, selon les reliefs ou les pentes,
-l'animation des cultures ou le silence visible de la vie bocagère, la
-paix des solitudes rocheuses habitées par les châtaigniers et les
-bouleaux. La verdure des prairies alternait avec la maturité blonde des
-champs de seigle, et la course des gaves se laissait deviner à
-l'abondance de l'herbe et des feuillages qui accompagnaient leurs rives.
-Des clochers naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient à
-travers les bordures; des luisants d'ardoise, des blancheurs de crépi
-éclataient parmi la floraison des jardins; des villages, des hameaux
-s'égrenaient en chapelet au bord des routes.
-
-A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la brèche fauve d'une
-carrière ouverte au-dessus de l'église; plus bas, à droite, c'était,
-presque au niveau du gave, les maisons blanches de Préchac. Le manoir
-lézardé de Couhite cachait un peu plus loin sa déchéance dans l'ombre
-moisie de son vieux parc de marronniers et de cyprès; et tout à fait au
-fond de la vallée, sous les mornes de Soulom, la ruine de Baucens
-grimaçait dans le lierre. Toute la vie humaine, celle de maintenant et
-celle de jadis, était enfermée dans ces limites.
-
-Au-dessus, c'était le royaume de l'herbe; le vêtement des pelouses sur
-les épaules, sur les reins, sur la nudité de la montagne. A peine si la
-vie pastorale faisait trace dans ces solitudes; une fumée verticale
-marquait seule, évaporée dans le calme des soirs, l'emplacement d'un feu
-de pâtre, et tout le parcours d'un troupeau dans un après-midi tenait,
-vu de la terrasse, dans l'écartement de deux branches d'un lilas voisin
-du fauteuil où Thérèse était assise. Mais pendant que la race humaine
-disparaissait humiliée dans l'ampleur du pacage, les montagnes vues de
-loin, dans leurs traits essentiels, prenaient une personnalité étrange.
-
-Indolent, la tête soulevée à peine au-dessus de l'herbage, le
-Davantaïgue était le géant débonnaire, ami de l'églogue, nourricier du
-peuple heureux des vaches et des brebis. Tout autre apparaissait son
-voisin, le Léviste. Isolé,--tel un roi en exil,--au fond d'un cirque
-d'éboulis et de raillères, il portait haut sa couronne barbare à cinq
-pointes où l'aube mettait la splendeur de ses joailleries. Au delà,
-c'était le pic d'Esquerre, un violent qui lardait le ciel des deux
-pointes de sa fourche; plus loin, entrevu comme par la fente d'une
-muraille à travers les sombres défilés qui vont à la vallée de Luz,
-surgissait le Maucapéra,--le mauvais prêtre,--un nom et une figure
-d'épouvante, et plus reculée encore, pâle de son éloignement, pointait
-la pyramide sauvage du Bergonz de Barèges. Là se fermait, gardée par ces
-noirs geôliers, Soulom et Villelongue, la porte bleue du rêve; les
-montagnes plus proches se pressaient échafaudées en escalier
-gigantesque; le Viscos sur le Soulom, le Cabaliros sur les mamelons
-herbeux de Saint-Savin et d'Arcizan-dessus. Et, coupé par l'angle d'un
-toit, le décor s'arrêtait brusquement.
-
-Thérèse se plaisait à voyager en idée à travers ces pays, à les visiter
-en détail. J'étais son guide; je refaisais avec elle,--et elle pouvait
-les suivre des yeux sur la carte vivante étalée devant nous,--mes
-courses d'autrefois: Isaby, le Léviste, Villelongue... Je lui disais les
-départs d'avant l'aube dans la vallée froide où veillent les clartés
-lunaires, et les villages endormis où s'égoutte dans le marbre la
-fontaine monotone; bientôt la montée, l'obscurité des sapinières
-traversées par la fuite blanche des cascades, et plus haut, à l'orée du
-pacage, le réveil des troupeaux secouant la rosée nocturne, l'angélus
-des sonnailles balancées à l'allure lente des vaches, au pas sommeillant
-des brebis; encore la montée, les pentes rases des gazons égratignés par
-les foulées des bêtes, les cirques sans arbres où dans l'eau morte
-fleurit un lis solitaire, les plateaux d'herbe molle où s'alanguit le
-gave, ses bras indolents autour des îles rocheuses habitées par les pins
-rouges, les entrées de vallons avec des buissons de roses en arcades
-comme des portiques de paradis, les iris, les rhododendrons en
-corbeilles dans le jardin des pelouses, les lacs comme des émaux bleus,
-en collier, en agrafe au creux d'une gorge, à la rondeur d'un
-promontoire, et la large échancrure de la brèche, la ligne souple du col
-comme un balcon sur l'abîme subit des précipices.
-
-Je lui disais encore l'approche redoutable des sommets, la fin des
-arbres, la mort de l'herbe, l'exil des couleurs. Je faisais défiler
-devant elle la blancheur funèbre des couloirs de neige entre les
-murailles de granit ou de schiste, la désolation des raillères, et, plus
-haut encore, l'horreur des glaciers, la gueule béante des crevasses.
-Puis c'était l'escalade suprême, l'obstacle décourageant des cheminées,
-des aiguilles verticales, l'orgueil de la victoire enfin, l'enivrement
-de l'espace sans limites, la royauté d'une minute sur le pâle troupeau
-des montagnes en fuite dans l'éther.
-
-Thérèse ouvrait de grands yeux. C'était presque trop de plein air pour
-elle, pour l'enfant des villes qui jusque-là n'avait connu de la
-campagne que la pelouse des dimanches, les fleurs de square, le peu qui
-pénètre du ciel et des saisons dans la fente des rues, dans le corridor
-des promenades publiques.
-
-Ces sublimités la fatiguaient; elle souhaitait redescendre, entrer dans
-les maisons, connaître la vie des gens de la montagne; et pour la
-contenter je lui racontais ma vie à moi, celle que j'avais menée enfant
-au village de Marsous; je lui expliquais les usages anciens et les
-nourritures traditionnelles.
-
-Elle écoutait ravie:
-
---Quand je serai tout à fait guérie, me dit-elle, vous me conduirez à
-Marsous; je veux m'asseoir dans la cheminée, sous la chandelle de
-résine; vous me le promettez, n'est-ce pas? Et nous ferons sauter des
-crêpes de blé noir!
-
---Marsous est loin, et c'est un vilain endroit, intervenait Cyprienne,
-occupée à côté de nous à étendre du linge sur la terrasse. Pas la peine
-de vous déranger pour manger des crêpes de blé noir, mademoiselle Romée!
-Nous en préparerons ici, et nous aurons du bon sucre, pour les
-accommoder au lieu du miel qu'emploient ces sauvages de là-haut.
-
---Et justement, c'est le miel qu'il me faut, riposta Thérèse; et la
-chambre avec les solives noires, la croisée à meneaux et le parquet en
-pierre...
-
---Allons! je vois que vous avez, vous aussi, la manie des antiquailles,
-reprit Cyprienne en haussant les épaules. Chacun son goût: vous vous
-entendriez mieux là-dessus avec André qu'avec moi!
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Le premier regard de Thérèse, chaque fois qu'elle entrait au salon,
-était pour le piano, un Érard hors d'âge, précieusement enveloppé dans
-son fourreau de lustrine. Elle l'avait ouvert une fois, avait essayé un
-accord du bout des doigts, sans s'asseoir, et l'avait refermé aussitôt,
-comme si elle craignait de succomber à la tentation: Quand vous serez
-remise assez pour aller à pied d'Argelès à Pierrefitte, alors, mais
-alors seulement, je vous permets la musique, avait recommandé le
-docteur. Et elle respectait la consigne. Non pas sans ronger son frein,
-cependant.
-
---Avez-vous peur du piano, monsieur Lavernose? me demanda-t-elle un
-jour. Et comme je me récriais: Je veux dire, êtes-vous capable de
-supporter une heure de gamme chaque matin? expliqua-t-elle. Pendant que
-ces dames seront à la messe? Vous comprenez que je ne veux pas leur
-imposer ce supplice. Mais vous? Oh! soyez tranquille; je ne suis pas
-encore assez bien pour commencer!
-
-En attendant de jouer, elle lisait. Avec le roman commencé, elle
-descendait chaque matin un peu de musique, une partition de Wagner, un
-cahier de Schumann ou de Chopin. Et en les étudiant, attentive, la tête
-un peu penchée comme elle en avait l'habitude, elle me montrait une
-figure que je ne connaissais pas encore, une expression différente de
-l'air enjoué, paisible, un peu distrait qui lui était habituel. Les
-sourcils se fronçaient, le regard s'isolait, plongeait dans le texte. Et
-tout à coup, à une secousse d'émotion, d'admiration plus forte, le
-visage changeait, se troublait, bouleversé, animé d'une autre vie, d'une
-vie meilleure. Elle s'arrêtait de lire; son regard allait de la musique
-vers la montagne. La phrase commencée se prolongeait en un plus ample
-accord dans l'universelle harmonie.
-
-Un soir, comme je revenais de la gare,--la journée était orageuse, et
-pour faire plus court, j'avais pris le chemin du rempart qui passe en
-contre-bas de la maison,--une musique de piano vint à ma rencontre. Je
-me hâtai de monter l'escalier pratiqué dans l'épaisseur du vieux mur qui
-donne accès à la terrasse, et arrivé à la dernière marche, je m'arrêtai
-pour écouter. La porte à vitres du salon était grande ouverte et je ne
-perdais pas une note de l'air que jouait Thérèse. C'était un trait
-rapide, saccadé comme un battement de fièvre, qui se précipitait,
-roulait d'octave en octave, apaisé un moment en accords graves et qui,
-après cette brève reprise d'haleine, repartait en une fuite désespérée
-jusqu'à la conclusion solennelle de l'accord final.
-
-Une difficulté de doigté accrochait chaque fois la pianiste à la même
-note; une difficulté choisie à dessein sans doute, pour éprouver ses
-forces de convalescente; et l'épreuve avait l'air de tourner mal. Tantôt
-elle ralentissait la mesure pour mieux étudier l'obstacle, tantôt,
-lancée à toute vitesse, elle essayait de l'emporter; mais comment
-qu'elle l'abordât, c'était chaque fois la même défaillance de sa main
-droite, la même déchirure dans la broderie vertigineuse. A l'angoisse du
-motif se joignait bientôt l'angoisse de l'exécutante. Les doigts étaient
-rouillés; fébriles et raides, ils ne savaient plus obéir. Les tentatives
-se succédaient désordonnées, sans méthode, de plus en plus malheureuses.
-Puis ce fut comme une rature biffant la phrase mal venue, une dissonance
-assénée au clavier. Rien ensuite. Je m'avançai. Thérèse eut un sursaut
-en m'apercevant.
-
---Je vous ai assommé sans le savoir, me dit-elle; excusez-moi. C'est ce
-maudit prélude... J'ai voulu voir; impossible. Il y a là un trait, une
-malheureuse quinte plaquée sur les touches noires; et cette main, cette
-vilaine main ne veut pas marcher...
-
---Elle marchera, lui dis-je. Et nous n'en dirons rien au docteur
-Estenave. Mais en attendant de dompter Chopin, si vous essayiez d'autre
-chose? l'andante de la symphonie à la Reine, par exemple; voilà ce qu'il
-vous faudrait aujourd'hui: de la musique pour convalescente.
-
-Thérèse se récusa d'un geste. Et j'insistai.
-
---Une page de Schumann alors.
-
-J'ouvris le cahier: elle attaqua les premières mesures du _Souvenir_. Et
-ce fut un ravissement. J'avais entendu au casino de Bagnères plusieurs
-des maîtres contemporains, un Planté, un Schuloff, un Ritter. Ce
-jour-là, cependant, il me sembla que j'entendais pour la première fois
-de la musique; je veux dire de la musique pour moi, dans la nuance juste
-de mes sentiments et de mes rêves.
-
-Oh! ce motif du _Souvenir_! Après quatre années écoulées, il chante
-encore en moi, aussi troublant, aussi tendre qu'à la première heure.
-J'entends, je revois. Dans la chaude pénombre du salon, je revois
-Thérèse penchée sur le clavier, je suis le jeu délicat de ses mains,
-l'expression changeante de son visage. Le _Souvenir_! C'est au début
-comme une évocation. Le fantôme gracieux et triste apparaît, si léger
-d'abord! Il fuit, il s'évapore, il revient; il se fixe enfin. La phrase,
-plus longuement modulée, plane un moment, immobile; le sentiment se
-solennise en l'ampleur d'un rite, d'un serment de fidélité éternelle.
-
---N'est-ce pas que c'est beau? me dit Thérèse, le dernier accord expiré;
-et elle relevait la tête.
-
-Ses yeux étaient humides; les miens avaient peine à retenir des larmes.
-Je ne sais pas ce que je lui répondis. Cette émotion éprouvée en commun
-me troublait un peu, je sentis que mon trouble la gagnait à son tour.
-
-Elle tourna la page, joua une pièce à la suite, puis d'autres. Ses
-doigts couraient, déliés, heureux, sûrs de leurs effets. Les avait-elle
-choisis à dessein? C'étaient maintenant des rythmes de danse, des
-broderies légères, des choses ailées et éphémères, vols de libellules
-sur des fleurs, rondes enfantines, glissements vaporeux d'elfes ou
-d'ondines. Mais sous cette avalanche de phrases gracieuses où la
-virtuosité seule s'employait, le motif du _Souvenir_ persistait en moi
-et l'impression de cette rencontre pour la première fois de nos deux
-sensibilités.
-
-Thérèse s'arrêtait, fatiguée. Et des applaudissements éclataient sur la
-dernière mesure.
-
-Cyprienne, entrée derrière nous, sur la pointe du pied, complimentait la
-pianiste.
-
---Cette fois, vous voilà guérie tout à fait, mademoiselle Thérèse. Pour
-tricoter de cette vitesse-là, il faut avoir des doigts et du souffle.
-
---Jésus-Maria! survenait ma belle-mère, notre piano ne s'était pas
-encore trouvé à pareille fête. Quel poignet vous avez, mademoiselle
-Romée! A vous voir, on ne dirait jamais... Les bobèches en tremblaient
-tout à l'heure...
-
---Moi, reprenait Cyprienne, quand je prenais des leçons au couvent, ma
-main gauche était tout le temps en retard. Ce que j'ai attrapé de coups
-de règle sur les doigts! Je me souviens, quand je perfectionnais le
-_Dernier Regret_ de Patrice Valentin, le thème allait encore; mais
-après, impossible; il fallut y renoncer.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Thérèse sortait, maintenant. Des promenades d'une heure, des flâneries
-dans les rues, autour de la ville, au bras de Cyprienne ou de ma
-belle-mère.
-
-Le vieil Argelès l'enchantait. Elle aimait les pignons aigus, les
-galeries à balustres découpés, les ruelles en escaliers, les jardins
-naïfs fleuris de passe-roses et de coquelourdes. Elle s'étonnait comme
-au premier jour du décor des montagnes qui flottait au-dessus des
-maisons, attirant et irréel comme un mirage.
-
-Plus banal, avec la polychromie de ses villas et ses larges avenues
-rayonnantes, pareilles aux rues improvisées de quelque capitale
-exotique, l'Argelès neuf lui donnait l'amusement de la vie des eaux; il
-y avait le mouvement encore bien restreint des baigneurs et des
-baigneuses aux abords des Thermes, la partie de lawn-tennis: des gestes
-blancs sur la pelouse verte d'un parc, et le déballage multicolore de
-quelque porte-balle toulousain costumé en Espagnol.
-
-Mais à mesure que les forces lui revenaient, Thérèse souhaitait
-d'allonger ses parcours. Elle en avait assez des traîneries sur les
-trottoirs, des bavardages au seuil des portes, occupation et agrément
-des promenades bourgeoises. Ces dames, par malheur, n'étaient pas
-grandes marcheuses, excursionnistes encore moins. Sauf un voyage annuel
-à Marsous et quelques déplacements d'une heure pour aller à Lourdes,
-elles ne franchissaient jamais les limites de l'octroi. Au delà, c'était
-le danger ou la fatigue. Cyprienne avait peur des troupeaux de vaches en
-liberté sur les routes; sa mère avait les pieds tendres. Et la montagne
-les intéressait médiocrement. Elles en voyaient un assez joli morceau
-sans se déranger, accoudées au parapet de leur terrasse. D'ailleurs le
-train de la vie quotidienne les retenait: les exercices de piété, les
-lessives, le jardinage. Elles se déchargèrent sur moi du soin
-d'accompagner Thérèse.
-
---André vous suivra, lui proposa Cyprienne; il n'a rien à faire, lui, et
-il connaît par coeur toutes les pierres de la montagne...
-
---Vous avez les mêmes goûts d'ailleurs, ajouta ma belle-mère; vous aimez
-les cailloux et les arbres. Vous pourrez vous enthousiasmer ensemble.
-
-Nous ne sortions pourtant pas seuls. La classe de Jacques finissait à
-quatre heures: nous allions le prendre chaque soir à la sortie du
-collège, nous l'emmenions avec nous.
-
-Le soleil était encore un peu haut; nous cherchions l'ombre du ravin de
-l'Aïroulat, nous montions la pauvre rue du faubourg, le long des logis
-humides, où, dans un jour de cave, travaillent, avec le claquement en
-mesure de la navette ou le ronflement de la roue, des tisserands et des
-tourneurs.
-
-Un sentier continuait la rue, un passage étroit pavé de rochers, bordé
-de noisetiers et de houx. Et tout de suite les cultures commençaient.
-C'étaient dans des clos étroits ceinturés d'arbres, tantôt quelques
-sillons de maïs ou de pommes de terre, tantôt des prairies ombragées de
-châtaigniers ou de hêtres groupés au hasard de la pente. L'herbe était
-alors en pleine maturité. Les clos s'animaient du bruit des fauchaisons,
-des éclats de voix des faucheurs et des faneuses. Les claies étaient
-ouvertes, et dans l'ombre noire des bordures se voyaient les vestes des
-travailleurs posées à terre à côté de la gourde.
-
-Nous montions plus haut, nous arrivions jusqu'à la solitude de la
-châtaigneraie. Là, sous le couvert des hautes arcades de verdure
-bruissant au-dessus de nos têtes, nous cherchions la bonne place,
-l'appui d'un rocher, l'ouverture d'une perspective, d'un morceau de
-vallée lointaine apparu entre deux branches. Jacques, un peu à l'écart,
-tirait un livre du cartable, étudiait sa leçon. Et l'heure passait,
-s'écoulait, légère, en bavardages coupés de contemplations muettes, de
-brusques silences. Nous nous taisions et le printemps parlait à son
-tour; une vague ivresse nous venait avec l'odeur de l'herbe mûre, avec
-les souffles alentis qui soulevaient à peine les feuilles des
-châtaigniers, avec la musique des sources qui, au-dessus, au-dessous de
-nous, couraient, s'épanchaient dans les rigoles d'arrosage.
-
-Jacques, fatigué d'étudier, s'amusait à cueillir des bouquets pour
-Thérèse; il rapportait des fleurs à brassées, et quelquefois, en manière
-de jeu, il les lui jetait, les secouait en pluie sur sa figure, sur ses
-épaules. Les fleurs s'accrochaient en grappes à ses cheveux, aux plis de
-son corsage, et ces guirlandes lui faisaient comme un vêtement de
-symbole, la robe couleur du temps de quelque fée printanière.
-
-Les congés du jeudi et du dimanche nous donnaient un peu plus de large.
-Nous explorions, ces jours-là, les pentes boisées qui dominent Argelès.
-Quittant les routes frayées, nous nous lancions à la découverte dans les
-sentiers de bûcherons ou de pâtres qui grimpent à travers les
-châtaigniers et les hêtres, jusqu'aux premiers mamelons du Gez. Le
-sentier, quelquefois, se trouvait être un ancien chemin d'exploitation
-qui s'arrêtait court devant une charbonnière abandonnée. De l'herbe
-grêle avait poussé sur l'emplacement du fourneau; un léger duvet de
-graminées flottait sur la hutte en décombres, et Thérèse s'attendrissait
-à des restes de vie humaine laissés par les charbonniers: un chiffon
-dans l'herbe, une poupée naïve oubliée dans la litière pourrie qui
-souillait le sol de la cabane.
-
-Nous poussions au delà; nous escaladions un ravin, nous remontions la
-pente d'un ruisseau. Les fleurs déjà flétries, montées en graine dans la
-vallée, s'épanouissaient encore là, retardées par l'obscurité des
-feuilles, entretenues par la fraîcheur de l'eau vive. Les larges
-ombelles de l'angélique s'étalaient au bord des cascatelles en
-miniature; les hampes fleuries des renouées, des épilobes s'érigeaient
-autour des vasques où le ruisseau apaisait un moment sa course; et tout
-le long, entre les pierres, c'étaient des traînées bleues de véroniques,
-des traînées roses de silènes. Thérèse les moissonnait à poignées, en
-emplissait le creux de son ombrelle, pendant que Jacques assauvagi,
-grisé de plein air, bondissait, voltigeait au-dessus des blocs de
-granit, bravait la colère futile du petit gave.
-
-C'étaient des heures d'enchantement, d'accord intime avec la montagne.
-La vie des plantes amusait Thérèse. Elle voulait savoir le secret des
-germinations lentes sous la neige, des éveils subits à la tiédeur des
-avrils. Et les bêtes, les petites existences au ras de terre, que
-devenaient-elles pendant la longue nuit de décembre? La chère âme
-s'apitoyait sur elles, s'intéressait aux industries par où elles se
-défendent contre l'inclémence des saisons; elle s'émerveillait du
-cercueil d'herbe sèche et de feuilles où se pelotonne le hérisson, du
-nid feutré de mousse où hivernent les écureuils. Elle me questionnait
-comme une enfant, avec une belle clarté dans ses prunelles limpides,
-toujours prêtes à s'humecter de tendresse. La nature n'était pas
-seulement pour elle un spectacle; son coeur y prenait part autant que
-ses yeux. Et son coeur choisissait. Végétaux ou animaux, sa préférence
-allait toujours aux plus humbles, aux êtres désarmés, aux enfants. Les
-agneaux la touchaient plus que les brebis, l'hysope plus que le cèdre.
-Et je me souviens encore de son enthousiasme quand je lui racontai le
-sauvetage d'une coccinelle que j'avais recueillie un jour en pleine
-bourrasque de neige, sur le glacier du Vignemale.
-
-Thérèse me questionnait; Jacques folâtrait devant nous, et, en
-accompagnement à notre bavardage, s'activait le babil du ruisseau. Le
-ruisseau se taisait le premier. C'était la source, le lieu du goûter, de
-la sieste sous les verdures plafonnantes des hêtres d'où s'échappaient,
-secouées par moments sur nos têtes, des cascades de lumière. Nous ne
-parlions plus alors; Jacques, surpris par la fatigue en pleine
-effervescence de cris et de gestes, s'assoupissait sur le gazon; Thérèse
-et moi nous poursuivions nos propos interrompus, dans des rêves
-parallèles.
-
-L'air plus vif, l'allongement des ombres sur la pelouse nous
-avertissaient de descendre. Et c'étaient les mélancolies du retour, le
-paysage autrement vu, décoloré en même temps que nos âmes qui se
-repliaient sur elles-mêmes, comme lasses de bonheur.
-
-Au sommet d'un mamelon, à un tournant du sentier, très bas, sous nos
-pieds, apparaissait Argelès. Les ardoises luisaient au soleil, des
-volées blanches de pigeons planaient autour des colombiers, et, dans le
-dédale des rues, à travers les maisons en grappes, comme des têtes dans
-une foule, Thérèse s'amusait à chercher le toit de notre logis.
-
---Voilà chez nous! indiquait-elle du doigt, et en même temps une
-tristesse passait dans son regard... chez vous, se reprenait-elle; dans
-quelques jours je serai loin.
-
-
-
-
-X
-
-
-Peu à peu, par morceaux, Thérèse me racontait sa vie, ses années
-d'apprentissage au Conservatoire de Toulouse, ses débuts de professeur,
-les traverses d'une existence pas bien longue et déjà tourmentée.
-
-Elle en parlait d'ailleurs sans se plaindre. La pensée d'être utile aux
-siens lui rendait ces corvées légères. Active, résignée, elle faisait
-bon visage aux caprices de la clientèle, aux prétentions bourgeoises de
-sa mère, plus exigeante, plus difficile à vivre que sa fille. Thérèse
-prenait son mal en patience. Le malheur ne l'avait pas aigrie, il
-l'avait mûrie à peine. Elle était restée l'enfant soumise, la bonne
-écolière, celle qui obéit et qui accepte.
-
-L'initiation artistique elle-même, si dangereuse aux jeunes filles dont
-elle exalte la sensibilité nerveuse, ne l'avait ni desséchée, ni
-déséquilibrée. Son coeur était resté pur, sa tête sage. Un fond de
-rêverie, un besoin de solitude intérieure l'avaient protégée, avaient
-tout au moins adouci pour elle les duretés de la profession. Contre les
-injustices des maîtresses, contre les jalousies et les trahisons des
-camarades, elle avait eu le refuge de la musique. Avec le commentaire du
-piano, ses souffrances prenaient la douceur d'une mélancolie; elles
-participaient à l'irréalité des mélodies et des rythmes.
-
-Et c'était un peu mon histoire; je me retrouvais, je me reconnaissais en
-Thérèse. Ce que la nature avait été pour moi, la musique l'avait été
-pour mon amie. Au premier éveil, si vague, de la sensibilité
-adolescente, Mozart avait été l'initiateur; les désirs sans objet, les
-fièvres d'une heure de l'apprentie pianiste s'évaporaient dans la grâce
-fluide de ses mélodies. Plus tard Beethoven l'avait remplacé; mais il
-était trop grand celui-là, pas assez à la portée des menus chagrins, des
-légères émotions d'une jeunesse paisible; son règne avait été court. Et
-Schumann était venu. Et il avait été le maître définitif, le confident,
-le consolateur. Ses inspirations si touchantes ennoblissaient les
-besognes quotidiennes; elles étaient comme la giroflée sur la fenêtre de
-l'ouvrière; aux heures troubles, elles donnaient le bon conseil,
-suggéraient la résignation, la fuite dans le rêve. Schumann était l'ami
-et Chopin le tentateur. Il attirait et il inquiétait Thérèse. Ses
-mazurkas, ses préludes, ses nocturnes, c'était l'orage et le vertige,
-c'était l'inconnu de la passion, et la jeune fille hésitait sur le
-seuil.
-
-J'écoutais Thérèse, et, à mesure que ces confidences me faisaient entrer
-dans sa vie, il me semblait y trouver plus de conformité avec la mienne.
-C'était comme une prédestination. D'une sensibilité précoce l'un et
-l'autre, nos enfances avaient subi les mêmes crises, nos jeunesses
-avaient eu les mêmes rêves. Pour elle comme pour moi, les sensations et
-les sentiments étaient étroitement associés. Les odeurs, les musiques
-agissaient fortement sur nous; les odeurs surtout. Des fragments de vie
-ancienne, des états d'âme oubliés, nous revenaient, subitement évoqués
-par un parfum. La religion se résumait dans l'encens, les vacances dans
-l'arome des fruits mûrs, les logis eux-mêmes dans une combinaison de
-senteurs indéfinissable et précise, qui, respirée après de longs
-intervalles, nous rendait nos émotions de jadis.
-
-Ces similitudes nous ravissaient. Ces communions d'une minute, ces
-étreintes d'âme nous donnaient presque le frisson d'une caresse.
-
-Ainsi dévoilée, communiquée dans le plus intime de son être, Thérèse
-m'attirait encore davantage. Sa beauté se complétait, s'ennoblissait du
-reflet de sa vie intérieure. La courbe de ses lèvres, la flamme ou la
-brume de ses yeux s'immatérialisaient, prenaient une valeur morale de
-générosité ou de tendresse. Elle me semblait à la fois plus inaccessible
-et plus digne d'être aimée. Et mon admiration croissait, se haussait à
-sa mesure. Le culte grandissait avec l'idole.
-
-
-
-
-XI
-
-
-J'aurais voulu pouvoir fixer pour vous quelques moments de ce court
-passage, où sans arrêt, par une progression de nuances insensibles,
-notre camaraderie tournait si rapidement à l'amour. Comment
-m'échappèrent à mesure qu'elles se succédaient ces nuances indicatrices,
-je m'en étonne aujourd'hui. Évidemment, pour ce qui me regardait,
-l'amitié était dépassée depuis longtemps. Depuis ma première rencontre
-avec Thérèse, chaque journée qui s'était écoulée, chaque contact, avait
-développé l'impulsion.
-
-Ces contacts, j'ai tenté de les noter plus tard; mais ce recensement
-n'avait, ne pouvait avoir de signification que pour moi. Entre la cause
-et l'effet, entre l'incident et l'émotion, l'écart est si fort, en
-pareil cas, que l'explication n'explique rien. Pour saisir le rapport,
-il faudrait y ajouter certaines harmonies d'heure, de couleur, de
-sentiment, pas faciles à apprécier, et qui, les eût-on définies pour
-soi, resteraient peut-être obscures pour les autres. On dirait vraiment
-que la vie recommence pour chaque amoureux et à chaque fois qu'il aime.
-L'expérience acquise y est inutile. L'amoureux voit et entend autrement
-que les autres et que lui-même.
-
-Essayez de vous rappeler ce que vous avez éprouvé vous-même quand vous
-aimiez; ce sera encore le meilleur moyen de me comprendre. Souvenez-vous
-comment elle vous regarda tel jour, de telle façon, et il vous sembla
-que vous voyiez ses yeux pour la première fois; comment tel autre jour
-elle vous parla,--de quoi? il n'importe guère,--et le timbre de sa voix
-vous remua jusqu'à la dernière fibre.
-
-Les raisons du coeur sont mystérieuses. Et c'est pourquoi nous fûmes si
-tardivement avertis l'un et l'autre de ce qui se passait en nous. Pour
-Thérèse surtout, rien de plus plausible que la tranquillité de sa
-conscience. De quoi se serait-elle alarmée? C'était sa pureté même, son
-ignorance totale du mal qui la mettaient en péril. Sa volonté d'ailleurs
-n'avait eu aucune part à nos fréquentations; les circonstances avaient
-tout fait. Sa maladie, nos relations communes avec le docteur Estenave
-avaient rapproché nos existences. Nos promenades même avaient été
-ordonnées par le docteur, et ce n'était pas Thérèse, c'était Cyprienne
-qui avait exigé que nous les fissions ensemble. Tout cela était fort
-innocent à coup sûr. Et Jacques n'était-il pas là avec nous? Sans doute
-la chère enfant avait du plaisir à se communiquer à moi, à m'écouter.
-Plaisir permis. L'amour, le peu du moins qu'elle en avait vu et entendu,
-ne ressemblait guère à cette intimité. Elle avait surpris ses camarades
-du Conservatoire glissant des billets doux dans leur manchon, elle avait
-entendu sans le vouloir les propos que des messieurs bien mis leur
-soufflaient dans le cou, le soir au coin des rues. Évidemment, il n'y
-avait rien de commun entre moi et les amoureux de ces demoiselles. La
-sécurité de Thérèse était, devait être complète.
-
-La mienne, à vrai dire, était moins excusable. Je me sentais vaguement
-en péril. Mais je pensais m'arrêter à temps, je me fiais à ma prudence
-pour ne pas dépasser certaines limites. Mes précédentes expériences me
-rassuraient plutôt à cet égard; elles ne me laissaient pas prévoir la
-gravité du danger. Elles avaient toutes abouti jusque-là aux dénouements
-les plus faciles. A l'inclination rapide avaient succédé, par des
-transitions régulières et normales, la séparation et l'oubli. Et sans
-doute il n'en serait pas tout à fait de même cette fois. L'attrait plus
-fort, le choix plus motivé entraîneraient d'autres suites; l'amitié
-resterait après la séparation, mais sans honte et sans remords. C'est
-ainsi que d'avance j'avais arrangé les choses.
-
-Et attendant, je n'avais qu'un regret, c'était de voir approcher la fin
-de mon rêve. L'air d'Argelès avait fait merveille; Thérèse se
-rétablissait à vue d'oeil; sa guérison complète n'était plus que
-l'affaire de quelques jours. Chaque matin, en la revoyant, je constatais
-les progrès de sa résurrection, et chacun de ces progrès me disait la
-fragilité de mon bonheur. Encore une semaine, et le docteur signerait sa
-feuille de route à Thérèse.
-
-Les premiers temps après son arrivée à Argelès, elle était pressée de
-repartir, elle comptait les jours, se plaignait de la longueur de la
-cure; puis à mesure que l'échéance se rapprochait, son impatience avait
-fait place à un autre sentiment qu'elle n'exprimait pas, mais qu'elle me
-laissait deviner. D'un commun accord nous écartions autant qu'il
-dépendait de nous l'inévitable perspective, nous ramenions notre pensée
-vers la minute présente, nous bornions nos projets au plus proche
-lendemain. Nous étions comme ceux qui ont, à l'aventure, escaladé un
-sommet et qui se tiennent là étonnés et ravis, n'osant pas risquer un
-mouvement, ni même regarder au delà, de peur d'être précipités dans le
-vide.
-
-Pour moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais éprouvé rien de pareil.
-C'était déjà l'amour évidemment, mais à demi inconscient, encore dans le
-rêve.
-
-Quel moment, cher ami, quel mystère! Et savez-vous, quand j'essaie de
-l'étreindre, ce qui me revient de cette inoubliable époque de ma vie?
-Ceci seulement: un parfum d'ambre et d'iris qui était son parfum à elle,
-l'odeur qu'elle mettait à ses mouchoirs. Et il me semble que c'était
-l'odeur même du bonheur.
-
-
-
-
-XII
-
-
-C'était trop beau, n'est-ce pas, cette idylle promenée à travers le
-jardin en fleurs de la montagne. Hélas! la conscience allait venir et la
-douleur avec elle. Ce fut la jalousie qui m'ouvrit les yeux, qui
-m'obligea de mesurer la violence du sentiment qui m'unissait à Thérèse.
-En me racontant sa vie de famille, elle m'avait nommé, parmi les très
-rares intimes qui fréquentaient dans la maison, un jeune homme, Marc
-Échette, un ami d'enfance retrouvé à Toulouse où il suivait les cours de
-la Faculté des lettres comme boursier d'agrégation. C'était, paraît-il,
-un aimable garçon, d'un caractère énergique et d'une belle intelligence.
-Sans fortune, fils d'un très modeste contrôleur des contributions
-maintenant à la retraite, il avait senti de bonne heure l'aiguillon de
-la nécessité; et il avait poussé droit son sillon, les yeux fixés sur le
-but, sans une distraction, sans une défaillance. Le but approchait.
-Encore un effort, et il allait entrer, la tête haute et le coeur ferme,
-dans la carrière où il s'était assigné la place la plus brillante,
-certain qu'il était de la conquérir.
-
-Thérèse l'avait en très grande estime; elle admirait la noblesse de sa
-vie, la fermeté de son caractère; accoutumée dès son enfance à plier, à
-se subordonner aux autres, elle avait subi l'ascendant de cette
-intelligence et de cette volonté. Et elle n'était pas la seule à s'y
-soumettre. Entre ces deux femmes et cet orphelin, Marc avait eu bientôt
-fait, malgré son jeune âge, de prendre le rôle d'un chef de famille.
-Homme d'affaires, cavalier servant ou directeur de conscience selon les
-heures, il s'était rendu indispensable. C'était lui qui surveillait les
-études du petit collégien, lui qui allait toucher les rentes de Mme
-Romée, lui encore qui fournissait Thérèse de poésies et de romans.
-
-J'étais instruit de tout cela et pourtant je n'en avais eu d'abord aucun
-ombrage. Ne savais-je pas que Thérèse s'était vouée au célibat jusqu'à
-ce qu'elle eût établi Julien? Cela ajournait à une dizaine d'années au
-moins toute espèce de combinaison matrimoniale. Thérèse était libre.
-Rien ne pouvait la contraindre à diminuer la part qu'elle voulait bien
-me donner dans son affection.
-
-Que pouvais-je souhaiter de mieux? Un jour vint cependant où je ne me
-contentai plus de cette place qu'il fallait partager avec un autre.
-Thérèse, à dire vrai, parlait bien souvent de Marc Échette, et avec tant
-d'éloges! Marc avait fait ceci, Marc avait dit cela. Il m'agaçait à la
-fin ce phénix. Et le plus cuisant était son intimité de chaque jour avec
-ces dames. Thérèse à tout moment m'en trahissait quelque nouveau détail;
-à propos d'une représentation de _Carmen_ au Capitole, et Marc y était
-avec elle, ou d'une sonate de Beethoven, et c'était justement la sonate
-préférée de Marc Échette. J'en étais arrivé à connaître à une minute
-près l'horaire de ses visites. Je souffrais de ces constatations et je
-me trouvais absurde de souffrir. C'était une étrange prétention à moi de
-vouloir taxer les amitiés de Thérèse. De quel droit? Qu'étais-je après
-tout pour elle? Un passant qu'on quitte au premier carrefour et qu'on ne
-reverra jamais plus.
-
-Je souffrais cependant, et cette souffrance me donnait à réfléchir. Une
-lueur se faisait dans mon esprit, j'entrevoyais la pente et l'abîme.
-Qu'était-elle au fond et de quel nom fallait-il la nommer cette amitié
-qui en arrivait à me créer de pareils tourments? Hélas! l'éclair de bon
-sens fut vite éteint. Les raisons ne me manquèrent pas pour excuser,
-pour colorer ma folie. Est-ce que j'étais le maître de doser exactement
-l'affection qui m'unissait à Thérèse? qu'elle fût tendre ou passionnée,
-la nuance n'importait guère, pourvu qu'elle fût honnête.
-
-Que vous dirai-je, mon cher ami? Vous connaissez les déguisements et les
-sophismes par où s'insinuent les passions. Je me laissai persuader. Ma
-conscience sans doute ne fut plus aussi tranquille; mais en perdant la
-sécurité, mon sentiment ne fit que gagner en violence. La jalousie, qui
-aurait dû l'arrêter en m'avertissant, ne servit qu'à hâter la crise.
-
-L'arrivée inattendue de Marc à Argelès acheva de me troubler.
-
-Thérèse me lisait quelquefois des passages des lettres qu'elle recevait
-de chez elle; c'était quelque recommandation puérile et touchante de sa
-mère ou bien un bulletin de victoire de Julien; un papier vert attestant
-qu'il avait été le premier en version latine ou en histoire, et Thérèse
-ne manquait pas de me le montrer: «Marc va venir,» me dit-elle un jour
-en me portant une lettre de sa mère, et elle m'obligeait à la lire. Mme
-Romée racontait une promenade qu'ils avaient faite, Marc, Julien et elle
-au bord de la Garonne. Marc et Julien avaient herborisé dans la prairie.
-Marc avait cueilli quelques véroniques: «Il te les enverra demain,
-ajoutait Mme Romée, et peut-être une bonne nouvelle avec. Ce n'est pas
-encore sûr, mais si les cours finissent cette semaine, il partira
-vendredi pour Argelès.»
-
-La lettre arriva en effet, et les véroniques, et la bonne nouvelle. Le
-surlendemain, sauf nouvel avis, Marc devait se mettre en route.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Le lendemain était un jeudi, jour de congé de Jacques. Nous avions
-encore toute une après-midi de tête-à-tête possible si Thérèse
-consentait à sortir. Pour la tenter, j'offris de la conduire aux
-_estibes_ de la haute vallée du Bergonz d'Argelès, un endroit de
-solitude, profondément encaissé entre les forêts du Gez et les
-escarpements de Pibeste.
-
-Thérèse n'eut pas de peine à se laisser entraîner. Une migraine subite
-de Jacques manqua nous retenir au dernier moment; Jacques était condamné
-à garder la chambre, et Cyprienne à garder le malade. Thérèse hésitait à
-partir sans eux. Ce fut Cyprienne elle-même qui la décida.
-
---Ne vous tourmentez pas pour Jacques, ce ne sera rien, affirma-t-elle;
-et au cas où ça deviendrait quelque chose, vous remplirez une fiole à la
-source du Tarantet. Comme ça, nous serons tranquilles.
-
-Il faut vous dire que cette source du Tarantet est renommée dans le pays
-pour couper les fièvres. Elle est en beaucoup de cas le remède unique
-employé par le pauvre monde, et, si puissante est la persuasion du
-merveilleux, que les riches eux-mêmes, à l'insu des médecins, lui
-demandent plus d'une fois leur salut. Cyprienne croyait s'en être bien
-trouvée dans la période critique d'une fluxion de poitrine, et elle
-avait éveillé la curiosité de Thérèse en lui parlant de la beauté des
-rochers et des arbres, gardiens de la source.
-
-Ce but d'utilité donné à notre promenade leva ses derniers scrupules.
-Nous partîmes. La journée était belle à miracle, d'une splendeur de
-lumière et d'une vivacité d'air qu'on ne savoure pleinement ensemble
-qu'à la montagne. Un orage récent avait lavé les verdures, ranimé
-l'herbe des prairies; un souffle du nord-ouest, paisible et régulier,
-tempérait la chaleur estivale. La petite ville semblait en fête avec ses
-tendelets de coutil palpitants aux balcons, et ses rues bigarrées de
-toilettes claires. Ces détails sont encore devant moi; je vois le
-sourire heureux de Thérèse coloré du reflet rose de son ombrelle; je
-vois sur ses doigts fuselés le réseau blanc des mitaines et la vive
-allure de ses brodequins jaunes lancés à la conquête des paysages.
-
-C'est un charme d'Argelès que le subit accès, au sortir des maisons,
-dans les solitudes bocagères. Le faubourg finit et la forêt commence, la
-grande forêt qui monte, coupée de terrasses en culture et de ravins
-herbeux, vers les mamelons du Gez.
-
-Le chemin muletier pratiqué au flanc de la montagne suivait d'un côté la
-lisière des bois, bordait de l'autre les prairies à pente raide qui se
-précipitent vers le gave du Bergonz. Invisible, au pli profond des
-gorges, le torrent faisait sa musique de colère, qui nous arrivait,
-atténuée par la distance, en plainte harmonieuse. Les granges bientôt
-s'espaçaient au long des prairies, la châtaigneraie s'ajourait de
-clairières, et ces clairières élargies se perdaient quelques pas plus
-loin en l'uniformité d'une lande... Plus d'arbres, plus de maisons, plus
-de pâtres dans le pacage, plus de passants sur le chemin. L'heure de la
-montée des bûcherons était passée depuis longtemps, et ils n'étaient pas
-près de redescendre encore. De la solennité se faisait autour de nous
-avec la simplification des lignes de l'horizon, avec la tranquillité de
-l'atmosphère où n'arrivaient plus les bruits de la vallée. Thérèse se
-donnait toute à ce bonheur inaccoutumé de ne rien entendre. La vivacité
-de l'air, l'arome fortifiant des herbes de la montagne l'empêchaient de
-sentir la fatigue de la marche.
-
---Je ne sais pas ce que j'ai, disait-elle: il me semble qu'aujourd'hui
-j'irais jusqu'au bout du monde!
-
-Et c'était bien le bout du monde, en effet, cette vallée extrême où,
-franchissant une dernière barre de rochers, nous abordions enfin. Cette
-barre qui, sans doute, avait été à l'origine la digue naturelle d'un
-lac, fermait comme d'une palissade régulière la gorge tourmentée que
-nous remontions depuis le hameau de Gez. Au delà s'ouvrait un pays tout
-autre, un berceau de verdure, une halte de douceur, posée entre les
-précipices de la vallée basse et la raideur des sommets étagés au-dessus
-en muraille. Harmonieuse, combinée, semblait-il, par une volonté d'art,
-se déployait, au sortir de ces rudesses, la forme de la haute vallée. Le
-travail de la période glaciaire avait nivelé le sol; quelque chose de la
-souplesse de l'eau se voyait encore à la figure régulière du bassin, au
-modelé des roches en bordure. L'herbe plate, sommeillante, ajoutait à
-l'illusion que complétait la caresse délicate du silence. Le gave se
-taisait, ou plutôt il ne parlait pas encore. Sans couleur, sans élan,
-débile et puéril, il reflétait l'innocence environnante. Deux ou trois
-granges étageaient leurs pignons à la lisière des prairies. Quelques
-parcs à moutons dressaient à côté leur clayonnage de bois blanc; et les
-granges, les parcs, l'herbage, tout était désert. Dès la fin de mai, les
-troupeaux avaient quitté la vallée pour les estibes de la haute
-montagne. Il ne restait dans la vaste enceinte d'autre trace visible de
-la vie humaine que, très haut, dans la forêt suspendue au flanc du Gez,
-la fumée de quelques charbonnières,--fumée bleue à travers la fumée
-verte des branches.
-
-Thérèse admirait. Adossée au fût élancé d'un frêne, la tête inclinée
-vers la vallée, elle se tenait là, muette, immobile, pareille à ces
-figures symboliques dont le maître Corot divinise ses aubes et ses
-crépuscules. Elle descendit enfin du rêve où sa pensée était allée se
-perdre. A demi-voix, comme pour ne pas troubler la paix de ce
-sanctuaire, elle me dit sa joie esthétique, le frisson de bonheur qui
-l'avait soulevée, qui la soulevait encore.
-
---Je vous dois une minute exquise, me dit-elle. Vous m'avez arrachée aux
-autres et à moi-même. Quel spectacle! Je ne suis qu'une ouvrière en
-musique, eh bien, devant cette harmonie, j'ai eu un moment l'illusion
-d'être une artiste! Ah! mon ami, vivre ici, loin de tout, avec des êtres
-de son choix!
-
-Elle avait les larmes aux yeux en exprimant ce souhait, et moi, j'étais
-mal disposé à l'entendre. La journée que j'avais si ardemment appelée ne
-tenait pas ce que j'en avais attendu. L'élan de Thérèse, sa gaieté au
-départ, son lyrisme si communicatif, me laissaient soupçonneux, presque
-hostile.
-
-La pensée de Marc Échette m'obsédait. Ce voeu d'intimité que Thérèse
-venait de me confier, l'avait-elle formé en pensant à moi? N'était-il
-pas plutôt dédié à celui qui allait venir, à l'ami essentiel, à Marc?
-
-Cette incertitude me gâtait la félicité du tête-à-tête. Je me refusais à
-un bonheur que peut-être Thérèse ne partageait pas.
-
---Vivre ici, répliquai-je! Vous oubliez l'hiver, trois mois à passer
-sous la neige. Il faudrait pour s'y plaire une dose peu commune
-d'idéalisme. Seul, peut-être, votre ami Marc Échette s'accommoderait de
-cette existence. Mais sans doute cette claustration à deux vous
-suffirait.
-
-Thérèse me dévisagea, étonnée.
-
---Pourquoi Marc? me dit-elle.
-
---N'est-il pas votre meilleur ami, et quelque chose de plus, peut-être?
-insinuai-je méchamment.
-
---Quelque chose de plus? que voulez-vous dire, monsieur Lavernose? Et
-comme j'hésitais à lui répondre: Parlez, expliquez-vous,
-m'ordonna-t-elle, ne me laissez pas douter une seconde de plus de votre
-amitié ou de votre bon sens.
-
---Excusez-moi, dis-je enfin. Que M. Échette soit votre ami seulement ou
-votre fiancé, l'alternative en tout cas n'a rien de blessant pour vous.
-
-Ma réponse déconcerta Thérèse; je vis sa figure s'altérer, se décomposer
-tout d'un coup. Les yeux, un moment allumés par le dépit, se voilèrent
-presque aussitôt; les lèvres reprirent le pli navré que je leur avais vu
-au début de sa convalescence.
-
---Que ce soit un propos en l'air que vous vous soyez permis, ou une
-confidence que vous attendiez de moi, votre procédé est au moins
-étrange, me dit-elle. Qu'avait à faire Marc Échette avec mon admiration
-pour le Bergonz et pour la vie montagnarde? Si j'ai fait tout à l'heure
-un souhait oiseux, vous l'avez orné d'un singulier commentaire. Je ne
-sais pas si Marc consentirait à me tenir compagnie tout un hiver sous la
-neige, mais je comprends que vous vous récusiez d'avance, vous dont
-l'amabilité ne résiste pas à un tête-à-tête de deux heures! Vous me
-boudez, vous vous en prenez à Marc Échette? A quel propos, je vous prie?
-Si vous comptez que, pour rester dans vos bonnes grâces, je vais renier
-un ami d'enfance, un ami de toujours, vous me connaissez mal!
-
-Je me taisais, mécontent de moi, ne sachant comment réparer ma sottise.
-Et Thérèse continuait:
-
---M'avoir gâté une journée pareille, je ne vous le pardonne pas,
-entendez-vous?
-
---C'est vrai, j'ai eu tort, confessai-je. Mais vous ne vous doutez pas
-de ce qui se passe en moi aujourd'hui. Heureux, je le suis autant que
-vous, plus que vous peut-être; mais ce bonheur à deux va finir et cette
-pensée me désole. C'est malgré moi; j'ai toujours été ainsi; écolier, je
-passais mes jours de sortie à pleurer en pensant à la rentrée...
-
---Je ne pars pourtant pas ce soir; nous avons encore deux jours à passer
-ensemble.
-
---Vous ne partez pas, mais votre ami Marc arrive, cela revient au même;
-notre intimité est finie.
-
---Finie, pourquoi donc? répliqua-t-elle. Marc est un aimable compagnon.
-Vous aurez bientôt fait, si peu que vous vous y prêtiez, de vous lier
-avec lui. Et l'intimité à trois ne sera que plus charmante.
-
---Il y a si longtemps que Marc ne vous a vue; il doit avoir beaucoup de
-choses à vous dire; j'aurais mauvaise grâce à me mettre en tiers dans
-vos effusions, répliquai-je dépité. Que suis-je pour vous? Un inconnu
-d'hier qui sera un oublié demain. Je n'ai qu'à céder la place au plus
-digne.
-
---Vous avez donc juré de me faire repentir d'être venue avec vous? dit
-alors Thérèse avec un haussement d'épaules. De quoi vous plaignez-vous
-mon ami! Un mois de causeries, de promenades ensemble, un mois de
-confiance et de sympathie réciproque, n'est-ce donc rien pour vous! Que
-vous faut-il de plus? Le hasard seul a fait que nos existences se sont
-coudoyées; nous avons ajouté à ce hasard le choix de nos esprits et de
-nos coeurs. D'une rencontre fragile nous avons fait une amitié durable.
-Est-ce donc si peu de chose, cette amitié, que vous la rejetiez ainsi de
-gaieté de coeur? Tenez, vous ne mériteriez pas qu'on vous le dise, mais
-je ne me suis jamais trouvée avec personne en aussi parfaite union de
-goûts et d'idées que je l'étais avec vous. Non, pas même avec Marc. Il
-est trop parfait pour moi, Marc; il sait trop de choses et ces choses ne
-sont pas celles qui m'intéressent. Avec vous je me suis entendue dès le
-premier jour, dès la première heure. Ah! les bonnes causeries, les beaux
-enthousiasmes! Depuis longtemps je n'avais pas été à pareille fête.
-Songez combien ma vie est plate et encombrée; au travail du matin au
-soir, et quel travail! Cette vie d'Argelès, c'était le paradis! Et c'est
-vous qui m'exilez!
-
-La semonce n'était que trop méritée; je baissai la tête.
-
---Pardonnez-moi, dis-je à Thérèse. C'est un excès d'amitié qui m'a fait
-un moment douter de vous et de moi. C'est fini maintenant. Oubliez, je
-vous en prie, cette minute d'injustice.
-
---Je l'oublierai si vous me promettez de vous en souvenir, répondit
-Thérèse avec un sourire où elle essaya de mettre un peu de la bonté
-confiante qui lui était habituelle. Et à présent, conclut-elle, il
-s'agit de réparer le temps perdu. Ne m'avez-vous pas annoncé que nous
-arriverions jusqu'à la source du gave, à ce que vous appelez l'OEil du
-Bergonz?
-
---Je vous montrerai la source et, au retour, nous traverserons les
-villages, nous visiterons les vieilles églises et les donjons en ruine.
-Vous verrez si je ne suis pas un bon guide!
-
---En route donc! prononça Thérèse. Déjà le soleil descend; l'ombre nous
-gagne; la fin de la journée va être délicieuse.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Nous repartîmes. Le sentier coupait à travers des prairies rases,
-tondues par les troupeaux. Et cette mollesse de l'herbe en tapis sous
-nos pieds, la facilité d'un sol plat succédant à l'effort de la montée,
-ajoutaient à la paix élyséenne du décor comme une douceur matérielle.
-Unique et paisible obstacle, l'eau muette du gave se promenait en
-méandres, en courbes gracieuses, à travers un archipel d'îles et d'îlots
-que reliaient des chaussées de pierres branlantes. Des bergeronnettes
-s'envolaient en troupe des flaques d'eau morte et c'était quelquefois,
-rapide, à la pointe des joncs, la fuite du merle ou de la bécassine.
-
-Thérèse avançait lentement; uniquement attentive à la traîtrise des
-pierres mal équilibrées qui basculaient sous ses pieds, elle oubliait
-d'admirer le paysage. Je l'entendis jeter un cri de surprise. L'OEil du
-Bergonz était devant nous. C'était au pied de la montagne, à travers un
-éboulis de granit embroussaillé de daphnés et de fougères, non pas le
-jet d'une source unique, mais le bouillonnement d'une infinité de
-sources, un flot subit de blancheurs qui bondissait sur la mousse verte
-des rochers, soulevait le feston des scolopendres et des capillaires
-penchées sur la bouche noire des grottes en miniature. Une musique
-aérienne, comme le gazouillement d'une troupe enfantine, planait
-au-dessus de ce peuple de fontinettes, et les voix frêles, les
-mouvements souples de l'eau--telles des écharpes blanches
-secouées,--tout cela faisait songer à des créatures irréelles, à la vie
-heureuse de quelque troupeau de nymphes occupées à jouer sous la roche
-natale, au seuil mystérieux de la montagne.
-
-L'eau toute neuve, limpide, d'une transparence de cristal donnait envie
-de la goûter. Thérèse se pencha, but une gorgée dans le creux de sa main
-et laissa retomber le reste en pluie de perles dans la source.
-
---Elle est si légère, me dit-elle, on s'en régalerait jusqu'à demain. Et
-c'est amusant de penser qu'elle ne sert qu'aux oiseaux du ciel ou aux
-bêtes de la forêt!
-
---Aux bêtes et aux gens, lui dis-je. Les bonnes sources ne sont pas si
-fréquentes que vous le pensez, dans la montagne. L'eau qui sort des
-glaciers et des champs de neige n'est pas toujours potable. Les
-charbonniers du Gez viennent s'approvisionner ici, les bûcherons qui
-vont faire du bois à la forêt se détournent de leur chemin pour s'y
-abreuver, eux et leurs ânes. C'est comme si l'on buvait de la santé et
-du courage, affirment-ils.
-
---Et du bonheur peut-être, soupira Thérèse.
-
-Depuis notre malentendu de tantôt, je ne reconnaissais plus mon amie. Un
-moment excitée, en dehors, riant et gesticulant sans motif et la minute
-après concentrée, muette, elle ne parvenait pas à reprendre son
-équilibre. Le choc qui l'avait ébranlée, l'éclair qui lui avait dessillé
-les yeux l'avaient laissée ombrageuse, inquiète. Elle parlait pour
-parler, pour le bruit qu'elle faisait en parlant, et je lui répondais de
-la même façon, en pensant à autre chose--et pour tous les deux cette
-chose était la même.
-
-Cependant la vallée se précipitait sous nos pas, s'étranglait en ravin,
-un ravin de prairies, de vergers et de cultures avec des fermes
-blanches, des jardins en terrasse et des champs de blé mûr très pâle sur
-de hautes tiges débiles.
-
-Puis défilèrent les villages: l'église de Salles, une pauvresse toute
-noire à l'extérieur, toute dorée au dedans, peuplée de statues naïves et
-de bas-reliefs brutalement polychromés; Sère, en pendant sur l'autre
-rive du gave, un vieux nid de pierre en ruines, posé dans la jeunesse
-éternelle des châtaigniers et des hêtres.
-
-Le soleil, un moment reparu dans la vallée élargie, sombrait en un
-dernier adieu cette fois derrière le Léviste, à l'heure déjà tardive où
-nous quittions le village de Gez. Nous n'avions que juste le temps
-d'arriver à la fontaine du Tarantet avant la tombée de la nuit. Thérèse
-s'était mise à presser le pas tandis que je prenais par le plus long, ne
-sachant qu'imaginer pour retarder la fin du tête-à-tête. L'ombre du soir
-favorisait ma traîtrise. Le chemin s'enfonçait en pleine châtaigneraie,
-dans la fraîcheur des cépées où descendait le mystère du crépuscule. De
-sveltes écharpes de pourpre flottaient, accrochées, semblait-il, à la
-cime des arbres; et en bas, dans la demi-obscurité de l'herbe,
-éclataient, ensanglantés des feux du couchant, les miroirs de l'eau
-dormante. Un reste de clarté nous montra la fontaine.
-
-Un merisier haut branché, dont l'écorce portait en guise d'ex-voto les
-initiales des pèlerins reconnaissants, m'aida à la retrouver dans le
-vague de l'herbe qui la voilait comme d'un rideau pieux. Je remplis une
-fiole à l'intention de Jacques.
-
---Ne boirez-vous pas, dis-je à Thérèse, en prévision des fièvres
-futures?
-
---Et vous? me demanda-t-elle.
-
---Oh! moi, répondis-je, laissant crever mon émotion, moi, c'est
-différent. La fièvre que j'ai, je ne veux pas en guérir.
-
-Thérèse ne releva pas le propos.
-
---Il n'est que temps de rentrer, dit-elle. Écoutez: l'angélus sonne au
-village de Gez.
-
-J'écoutai. La cloche lente, un peu grêle, tintait dans le silence,
-planait au-dessus de l'imploration confuse des bêtes crépusculaires.
-L'incendie du couchant s'était vite éteint; les étoiles pointaient,
-lointaines, au ciel blême. Du fond des gorges, des vallées basses, des
-vapeurs montaient en même temps, glissaient à la pointe de l'herbe,
-flottaient à l'orée des taillis. Les rochers près de nous, les arbres,
-comme fatigués d'être, se dépouillaient de leur forme, renonçaient à
-leur couleur.
-
-Le sentier à son tour s'atténuait, n'était plus qu'une chose illusoire
-qui fuyait, se dérobait sous nos pieds. Bientôt la marche nous devint
-difficile. Pour arriver au gave d'Arrens que nous devions suivre pour
-regagner Argelès, les pentes se précipitaient, et au lieu de la haute
-futaie où nous avions voyagé jusque-là, c'était un taillis de hêtres
-dont les robustes drageons usurpaient le sentier, nous flagellaient au
-passage.
-
---Où allons-nous, cher ami? me demanda Thérèse au bout de quelques pas.
-Êtes-vous sûr d'être dans la bonne direction? On dirait que nous allons
-tout droit chez la Belle au bois dormant. Le chemin nous repousse,
-avez-vous vu, les arbres ne veulent pas nous laisser passer.
-
-Elle riait; mais son inquiétude se trahissait à la fêlure de son rire.
-Elle avait peur, peur du précipice, peur de moi peut-être; du mauvais
-guide autant que du mauvais chemin.
-
---Le gave est là qui gronde; et la route d'Arrens est au bord du gave,
-lui expliquai-je: encore quelques minutes de patience et vous serez
-délivrée de moi, je vous le promets.
-
-En attendant, la descente se faisait plus laborieuse; l'obstacle des
-rochers nous obligeait à de longs détours, à de rudes escalades. Thérèse
-alors m'appelait à l'aide. Elle se laissait hisser à bout de bras, elle
-se pendait à mon épaule. Et je serrais sa main, je l'attirais à moi plus
-étroitement qu'il n'eût été nécessaire.
-
-Puisque le temps ne m'appartenait pas, puisque la journée allait finir,
-je cherchais à faire meilleures les dernières minutes; je prolongeais
-les délices de ces contacts à mon gré trop rapides; j'abusais de la
-complicité involontaire de sa frayeur qui contraignait Thérèse à
-s'appuyer à moi; je profitais de la nuit qui lui cachait l'emportement
-de mes gestes. Mes lèvres un moment effleurèrent sa main tendue vers
-moi. Elle la retira vivement.
-
---Laissez-moi, m'ordonna-t-elle; vous me gênez au lieu de me porter
-secours. Je m'en tirerai sans vous. Le taillis s'éclaircit, la route est
-là; je n'ai plus besoin de guide.
-
-Je protestai, confus; je dirigeai fraternellement ses derniers pas
-jusqu'à la route.
-
---Dépêchons-nous, maintenant que rien ne nous arrête, dit-elle; il est
-nuit, on doit être inquiet chez vous; et qui sait comment nous allons
-trouver Jacques?
-
---Nous portons le remède, et j'ai idée qu'il sera inutile. Jacques est
-sujet à la migraine; mais il est rare qu'elle le laisse alité tout un
-jour.
-
-Nous touchions déjà le pavé d'Argelès.
-
---Souvenez-vous, me dit Thérèse, que vous m'avez cherché tantôt une
-mauvaise querelle et que vous m'avez promis de ne pas recommencer. Me le
-promettez-vous encore?
-
-Je promis, je jurai d'obéir à toutes ses volontés.
-
-Nous arrivions.
-
---Le Tarantet a opéré à distance, dit Cyprienne, comme nous
-franchissions le seuil de la porte. Jacques est guéri. Et vous,
-qu'êtes-vous devenus là-haut? Nous commencions à croire que les loups
-vous avaient mangés! Les chemins ne sont pas fameux, à ce qu'il paraît,
-ajouta-t-elle en examinant Thérèse. Votre chapeau est tout cabossé, ma
-pauvre amie; et là, qu'est-ce que je vois? un accroc à votre jupe!
-Allons, c'est encore un tour que vous aura joué André. Je parie qu'il
-vous aura fait passer en plein bois. C'est une manie; il ne veut jamais
-prendre le chemin de tout le monde. J'aurais dû vous avertir, c'est ma
-faute; moi qui le connais, j'ai eu tort de vous confier à un pareil
-guide!
-
-Thérèse protesta, et en protestant elle rougit. Sa loyauté s'émut pour
-la première fois en présence de Cyprienne. Elle s'émut de peu, sans
-doute, car enfin elle n'était pas responsable de mon accès de folie.
-Mais elle n'avait pas pu ne pas s'en apercevoir. Son attention était
-éveillée, sa conscience était avertie. L'état de pleine et pure lumière
-où notre amitié était née, où elle s'était développée jusque-là,
-n'existait plus. La rougeur de Thérèse l'accusait. Nous étions tous les
-deux dans la mauvaise voie. J'étais coupable, et Thérèse, l'innocente
-Thérèse, était déjà ma complice.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Je suis un peu embarrassé de ce qui me reste à vous dire, continua
-Lavernose. Quoique tout ait bien fini ou à peu près bien, ma conscience
-ne me reproche pas moins le mal que j'ai fait et celui que j'aurais pu
-faire. Et vous, que penserez-vous de moi, qu'en pensez-vous déjà
-peut-être, mon cher ami? Mais c'est tant pis; j'ai commencé, j'irai
-jusqu'au bout de ma confidence. Mon secret d'ailleurs me pesait depuis
-longtemps; j'éprouve un soulagement à m'en délivrer. Et si mon
-amour-propre en souffre par moments, quelque douceur se mêle à cette
-amertume. Pour avoir été coupables, les heures de ma vie que je vous
-raconte n'en furent pas moins délicieuses. Artiste jusque-là malhabile à
-traduire mes rêves, l'amour m'avait donné le pouvoir de créer des images
-d'une beauté telle que, même affaiblies et reconnaissables à peine, j'ai
-encore un plaisir étrange à les évoquer.
-
-A quel point j'étais alors la victime de mon imagination, l'effet que
-produisit sur moi le contact de Marc Échette aurait pu me le donner à
-comprendre. Sa présence me guérit tout d'abord de l'accès de jalousie
-qu'avait provoqué l'annonce de son arrivée. Il est vrai qu'il était en
-tout peu ressemblant à l'idée que je m'en étais faite. Au lieu du jeune
-monsieur autoritaire et grave que je croyais voir débarquer, ce fut,
-sautant du train, un garçon alerte et vif, avec une figure ouverte, un
-regard limpide et à peine un soupçon de moustache sur le sourire le plus
-cordial. Du même âge que Thérèse, ou peu s'en fallait, il avait l'air
-d'être son frère ou son camarade; un frère dévoué, un camarade
-attentif,--et rien de plus. J'eus beau les dévisager l'un et l'autre,
-épier leurs attitudes et leurs gestes, je n'y découvris pas trace de
-mystère. De l'intimité, des concordances bien naturelles à des
-existences si souvent mêlées, et ces concordances appelaient l'union des
-regards et des sourires; mais tout cela était visiblement innocent.
-L'amitié éclatait par exemple; elle se lisait à plein dans le regard
-attendri que Marc fixait sur la ressuscitée, dans la sollicitude de
-Thérèse inquiète de retrouver Marc un peu fatigué, pâli par le travail.
-
---Ce n'est rien, expliquait-il; une dernière leçon qu'il m'a fallu
-improviser en quelques heures; hier encore je débitais mon affaire à la
-Faculté; ce matin, les malles et les adieux, et me voici. J'ai pris un
-billet circulaire, et c'est par vous que je commence.
-
-Thérèse nous avait présentés l'un à l'autre. C'était elle qui avait
-voulu que je fusse là. Elle avait tenu à me rendre évidente, dès la
-première heure, mon injustice de la veille. Et elle y avait réussi.
-Impressionnable comme toujours, prompt à me porter d'un extrême à
-l'autre, je passai avec Marc, d'un état d'hostilité préventive à une
-sympathie presque immédiate. Il est vrai qu'il me donna l'exemple. Il me
-connaissait déjà, prétendait-il; les lettres de Thérèse à sa mère
-étaient remplies de mes louanges. «Après le docteur Estenave, c'est
-vous, me dit-il, ce sont vos causeries promenées en plein air qui ont
-sauvé notre malade. Elle avait si grand'peur de ne pouvoir pas
-s'accoutumer à vivre sans nous! Et c'est vous qui lui manquerez
-maintenant.»
-
-Était-ce vraiment par gratitude, comme il l'affirmait, ou pour tout
-autre motif, Marc travaillait évidemment à gagner mon amitié. Il m'avait
-pris d'abord par mon faible, par l'amour des montagnes. Ce diable
-d'homme connaissait toutes les nôtres par leur nom et il en parlait, ne
-les ayant jamais visitées, avec les mêmes détails que s'il venait d'en
-faire l'ascension. Pendant qu'on chargeait ses bagages sur l'omnibus, il
-avait trouvé le moyen de s'orienter, et il me désignait du doigt les
-crêtes et les pics avec la sûreté d'un professionnel. Sa science
-cependant, il en convenait lui-même, ne datait que de quelques heures;
-il l'avait acquise en route avec le _Joanne_. Et sur ces données, il
-projetait déjà des excursions, il nous proposait des itinéraires. Il
-n'avait que deux jours à passer à Argelès, et il tenait à les bien
-employer.
-
---Dès demain matin, si vous êtes libre, monsieur Lavernose, je vous mets
-à contribution, disait-il. Nous ferons de l'archéologie ensemble, nous
-fouillerons vos archives municipales; l'après-midi nous nous reposerons
-en voiture; nous irons en compagnie de ces dames visiter les sites de la
-vallée; le soir, musique. Ce programme vous va-t-il, mademoiselle Romée?
-
-Marc Échette n'était pas arrivé depuis une heure et déjà sa présence
-agissait sur moi; sa gaieté détendait mes nerfs; son jeune bon sens
-faisait honte à ma vieille folie. Le travail d'imagination qui avait en
-quelques jours dénaturé mes rapports avec Thérèse s'arrêtait
-brusquement. Pas moyen de rêver à côté de Marc; son activité vous
-emportait comme un tourbillon; mais c'était un tourbillon savamment
-réglé, un mécanisme rapide dont les roues s'engrenaient pour un but
-précis et certain.
-
-Dès le premier repas qu'il prit avec nous, son ascendant se fit sentir à
-toute la maison. Quelques remarques pratiques, quelques interrogations
-déférentes touchant le ménage et la vie matérielle avaient conquis ma
-belle-mère, et l'intérêt qu'il témoignait à Jacques lui avait gagné
-presque aussi vite le coeur de Cyprienne. Jacques lui-même s'était
-trouvé pris. Trois mots d'un étranger avaient eu plus d'effet sur ce
-gamin que mes soins de chaque jour.
-
-Cette soirée ne fut pour lui qu'un triomphe. Il avait l'autorité et il
-avait le charme. Son entrain excitait, déliait les langues; une
-atmosphère d'intellectualité se dégageait de lui, se répandait
-libéralement à son voisinage. Tout l'intéressait d'ailleurs; il semblait
-qu'il n'eût pas assez d'yeux pour voir, assez d'oreilles pour entendre.
-Mais ce curieux était aussi une manière d'apôtre. Il avait le goût de la
-direction, de la propagande. Il l'avait ingénument. La science et
-l'autorité lui étaient comme des attributs naturels dont il ne se
-prévalait pas et qu'on acceptait sans contrainte. Comment se fâcher
-contre un maître qui n'avait pas encore de barbe au menton?
-
-Thérèse jouissait du succès de son ami. Délivrée de l'inquiétude que lui
-avait donnée ma jalousie, heureuse de mon accord avec Marc, elle se
-livrait sans réserve au large courant de sympathie qui nous emportait
-tous.
-
-La musique vint encore exalter notre lyrisme. Thérèse s'était mise au
-piano; elle avait ouvert un cahier de Schumann, une série de pièces
-courtes, variées de thème et de facture, et chacun de nous se laissait
-prendre à son tour par le motif le mieux assonant à son rêve. Pour Marc,
-ce furent les invocations en forme de choral, les larges psaumes, les
-contemplations agrandies jusqu'à l'extase; pour moi, les hymnes de
-tendresse, l'évocation ardente et fraîche des troubles printaniers: des
-fiançailles d'âmes dans des jardins de muguets et de jacinthes.
-
-Cependant Marc réclamait une sonate de Beethoven, j'implorais une
-mazurka de Chopin. Nous n'avions pas la même façon de comprendre ni
-d'aimer la musique. Tandis que je me laissais porter par le rythme sans
-savoir vers où ni comment, heureux uniquement de l'exercice de ma
-sensibilité, Marc n'oubliait jamais de diriger, de raisonner son
-plaisir. L'enchaînement mathématique des accords, la logique puissante
-d'une fugue le contentaient avant tout; il exigeait dans le tissu des
-phrases la suite, le développement d'une idée, et toutes les idées ne
-lui étaient pas bonnes. Ce qui ne s'accordait pas avec sa sagesse, avec
-sa volonté d'héroïsme lui était indifférent ou hostile. Il aimait
-Schumann, il préférait Beethoven; il rejetait comme un inspirateur
-perfide le prestigieux inventeur des mazurkas et des valses, le sensuel,
-le douloureux Chopin.
-
-Nous discutions là-dessus. Je réclamais pour la musique le droit
-illimité de l'expression. Thérèse m'appuyait timidement, s'insurgeait
-avec douceur contre les théories de Marc; elle demandait grâce pour les
-déséquilibrés de génie, pour ceux qui nous fabriquent du plaisir avec
-leurs souffrances. Au fond, les féminins, les ultra-nerveux lui allaient
-mieux que les mâles à trop forte poigne, à trop large envergure. Le
-futur agrégé avait beau déployer sa plus subtile dialectique, Thérèse
-résistait: «Avec toute votre science, mon pauvre ami, vous ne saurez
-jamais ce que c'est qu'un artiste,» lui disait-elle. Et quand elle était
-trop pressée d'arguments, elle se contentait de signifier son refus dans
-un raidissement de toute sa personne, un hochement de tête où
-s'obstinait sa faiblesse victorieuse. Et Marc s'arrêtait alors, navré,
-dépité de sentir à la fois les limites de la raison de son amie et les
-bornes de son empire sur elle.
-
-Ma femme et ma belle-mère s'endormaient au son de notre esthétique. Le
-menuet de Boccherini exécuté à leur intention, enlevé du bout des doigts
-agiles et souriants de la pianiste, les réveilla, et, après le menuet,
-quelques tours d'adresse musicale, l'imitation entre autres d'une valse
-très ancienne, débitée en sons grêles et intermittents comme par une
-boîte à musique.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Ce fut la fin du concert. Thérèse se retira la première, puis Marc prit
-congé de ces dames. Je m'offris à le conduire à la chambre que nous lui
-avions louée dans notre plus proche voisinage. Mais dehors la nuit si
-belle nous tenta, bleue et blanche avec de larges nappes de clarté
-lunaire qui inondaient la place, scintillaient aux ardoises du clocher,
-se brisaient en fils de cristal dans la vasque de la fontaine; nous
-décidâmes de faire le tour de la ville avant de nous mettre au lit.
-
-Argelès d'ailleurs ne dormait pas encore. Toutes les fenêtres étaient
-ouvertes, et c'était devant nous un défilé de rez-de-chaussée bourgeois
-où des éventails palpitaient dans la pénombre, et de salons d'hôtel où
-des quadrilles évoluaient dans l'éblouissement des lustres. Le marché
-avait eu lieu ce jour-là et les auberges n'avaient pas fini de se vider.
-Une musique de danse montait du fond d'une ruelle en pente: un son
-essoufflé d'accordéon que renforçait la cadence d'une voix nazillarde.
-Puis ce fut le silence. Nous laissant aller à la pente de la rue, nous
-avions pris cette route de Pierrefitte, où, si souvent depuis, vous et
-moi, nous avons promené nos conversations de l'après-dîner.
-
-Mais ce soir-là, ce fut moins une conversation qu'un monologue. Marc
-était en train de bavarder: la nouveauté du pays l'excitait, doublait la
-facilité professionnelle qu'il avait de trouver une forme immédiate à sa
-pensée. Il avait à peine entrevu la silhouette vespérale d'Argelès dans
-le trajet de la gare à la maison, et il en exprimait déjà le charme si
-particulier; il l'exprimait même avec une telle abondance qu'il semblait
-le presser, l'épuiser en l'énonçant. Ce n'était d'ailleurs qu'un
-exercice. Les choses l'intéressaient moins en elles-mêmes, que comme une
-occasion de vérifier sa méthode d'observer et de décrire: Le spectacle
-des Pyrénées ne peut pas être indifférent à ceux qui en reçoivent
-l'impression quotidienne, disait-il. Ces reliefs puissants, la masse et
-la solidité de la matière dont est faite le paysage et en même temps la
-grandeur, la noblesse d'expression que lui donne le développement en
-hauteur des contours qui le désignent, doivent nécessairement agir sur
-les âmes, et différemment sans doute selon leurs qualités natives. La
-montagne ne peut que déprimer les faibles et hausser les énergiques. Les
-contemplatifs, les indolents sont écrasés d'avance dans un pays où
-chaque pas est un effort. Mais aux autres, à ceux que la difficulté
-exalte, que l'obstacle enivre, quel stimulant nouveau, quel
-accroissement de force donne l'habitude de lutter et la certitude de
-vaincre! Si j'étais poète, c'est là, concluait-il, sur un de ces sommets
-dont la silhouette nous défie, que je voudrais composer un hymne à la
-Volonté, et je le graverais sur la pierre terminale d'une de ces
-pyramides que les ascensionnistes édifient de leurs mains comme un
-trophée de leur victoire. Mais les hymnes ne sont pas mon affaire,
-souriait-il ensuite, je ne suis qu'un historien. Et que deviendrais-je
-ici? Sans doute cet admirable pays manque de bibliothèques, et sans
-livres, adieu ma thèse!
-
-Marc me confiait le sujet de cette thèse dont il travaillait à réunir
-les matériaux. C'était l'établissement et la chute du premier duché
-d'Aquitaine. Une trouvaille, affirmait-il; toute une civilisation à
-reconstituer, un organisme à faire revivre, et cet organisme avait été
-le nôtre, celui de cette France du sud-ouest où s'étaient fondues en un
-si curieux alliage la tradition latine et la nouveauté barbare. Quel
-beau livre à écrire! s'exaltait-il. Mais il fallait commencer par être
-agrégé. Un an de préparation encore, un an de patience! Et il
-m'expliquait comment il se trouvait retardé dans ses études. C'était la
-faute de ses parents qui, effrayés pour lui de la carrière universitaire
-et de la conquête des diplômes, l'avaient fait débuter dans les
-Contributions. Deux années perdues à gratter le papier du gouvernement,
-à remplir des imprimés, à additionner et à soustraire. Le dégoût à la
-fin avait été plus fort que l'obéissance. Il avait déserté, et tout le
-monde était content--tout le monde et son père. Agrégé à vingt-quatre
-ans, il aurait bientôt fait de rattraper le temps perdu. Il est vrai
-qu'il lui manquerait la culture et la camaraderie de _Normale_, mais il
-ne s'en trouverait peut-être pas plus mal d'avoir respiré le bon air des
-facultés de province. Quant à la camaraderie, il saurait se créer des
-titres qui lui permettraient de s'en passer. Ses protecteurs seraient
-ses livres: le _Duché d'Aquitaine_ et cette _Morale à travers
-l'histoire_, où il voulait condenser en d'irréfutables formules sa haine
-de stoïcien contre le dilettantisme à la mode.
-
-Une certitude profonde, une clarté de plein jour présidaient à ses plans
-de travail, à ses projets d'avenir. Il regardait loin devant lui la
-route à suivre, et l'obscurité de l'étape actuelle s'illuminait du
-rayonnement, visible pour lui, de l'étape finale. Il parlait d'ailleurs
-de ces choses avec une simplicité parfaite. Son but était noble; c'était
-moins un calcul égoïste qui le poussait qu'un besoin de se développer,
-de donner du jeu à ses facultés, de mettre en action ses rêves de savant
-ou de moraliste.
-
-Cependant, après que l'ambitieux qui était en lui et qui y occupait la
-plus large place se fut abondamment épanché, le pédagogue eut son tour.
-
---Et vous, me dit-il, que faites-vous, que comptez-vous faire? Vous êtes
-poète, je le sais, un poète descriptif d'une subtilité rare et qui
-excelle à noter les sensations de la montagne. Vous êtes archéologue
-aussi et je vous ai déjà prévenu que j'aurais recours à vos lumières. Ne
-nous donnerez-vous pas bientôt quelque recueil de poésies pyrénéennes,
-quelque monographie locale? Vos hivers d'Argelès sont sévères et celui
-qui vient vous le paraîtra peut-être davantage. Le vide que laisse après
-elle une amie comme Mlle Romée ne se comble pas aisément. A quoi vous
-occuperez-vous après notre départ?
-
-La question de Marc me touchait au point le plus douloureux de mon être;
-elle raviva brusquement ma jalousie. «Après notre départ...» avait-il
-dit. Et sans doute je savais bien que Thérèse et lui ne devaient pas
-s'en aller ensemble. Mais leurs routes, un moment séparées, ne
-tarderaient pas à se rejoindre; leurs existences recommenceraient côte à
-côte. Et comment espérer qu'elles ne se confondraient pas un jour ou
-l'autre? Peut-être, probablement même, n'y avait-il pas encore d'amour
-déclaré entre eux. Mais plus tard? Si paisible qu'il fût d'imagination
-et absorbé par son travail, Marc ne pouvait pas rester insensible au
-charme de Thérèse, et Thérèse elle-même, si dévouée qu'elle fût à
-l'avenir des siens, comment ferait-elle pour résister à la puissance
-morale, à l'éloquence de Marc, si Marc se décidait à la conquérir?
-
-Cette fatalité plusieurs fois entrevue m'apparut alors avec une telle
-évidence que je m'étonnai d'en avoir douté un moment. Il était là,
-devant moi, l'ami définitif, le futur maître de Thérèse. L'intermède
-d'intimité où s'était amusée la convalescente touchait à sa fin. Je
-n'avais qu'à céder la place à Marc, à me résigner ou à souffrir.
-
---C'est vrai que Mlle Romée va me manquer beaucoup, répondis-je, mais
-j'ai idée que le travail ne me distrairait pas. Pourquoi me distraire,
-d'ailleurs? Il me semble que je trouverai une occupation meilleure à me
-remémorer cette charmante amie.
-
-Cette occupation parut sans doute un peu suspecte à Marc.
-
---Je vous engage aussi, répliqua-t-il, à suivre d'un peu près les études
-de votre fils. Les méthodes de ses maîtres me paraissent défectueuses,
-je dois vous le dire; ils demandent trop à la mémoire, pas assez à la
-raison, à l'initiative de l'enfant. Votre intervention pourrait rétablir
-l'équilibre.
-
---Vous me direz vous-même ce qu'il y aurait à faire pour Jacques,
-répondis-je. Je ne suis pas très au courant des nouvelles méthodes...
-
---Bien volontiers, répartit Marc. Et vous, n'oubliez pas que vous m'avez
-promis de me conduire à vos archives. Êtes-vous matineux? me
-demanda-t-il encore. Alors, venez me prendre demain à sept heures; je
-piocherai mon Cassiodore en vous attendant.
-
-Et comme je m'étonnais de cette façon d'entendre l'emploi de ses
-vacances:
-
---La pire corvée pour moi, me dit-il, serait de ne rien faire. Un peu
-d'archives le matin, une heure de chasse au document, cela vous met en
-joie pour toute la journée. Vous verrez comme c'est amusant,
-affirma-t-il en me serrant la main à la porte de son hôtel. Tout le
-reste peut manquer, voyez-vous; le travail, c'est encore ce qu'il y a de
-meilleur dans la vie.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-A la pointe de huit heures, le lendemain, Marc était à la besogne. Il ne
-s'était pas vanté; c'était bien un amusement pour lui, ce dépouillement
-des papiers municipaux. Pas très fructueux pourtant: beaucoup de
-poussière et peu de résultats. A peine si dans ce fatras de registres,
-flairés plutôt que lus, déchiffrés du bout des doigts en tournant les
-pages, le malheureux chartiste put écumer dix lignes de notes.
-
---Autant de pris! dit-il en se frottant les mains. L'essentiel, à mon
-âge, est de collectionner de l'inédit, d'amasser des matériaux; on
-bâtira plus tard.
-
-Le collecte finie, Marc me demanda de remettre la consultation promise
-sur la direction à donner aux études de Jacques.
-
---Laissez-moi le temps de l'interroger, de l'étudier encore un peu, me
-dit-il. Les méthodes d'éducation pas plus que les traitements des
-malades ne sont invariables; il faut doser la médecine selon les
-tempéraments. Il est étourdi, n'est-il pas vrai, votre Jacques? mais
-étourdi ne veut pas toujours dire inhabile à réfléchir. Les
-contemplatifs sont sujets à distraction autant que les étourneaux, mais
-d'une autre façon. Ils voient moins en surface qu'en profondeur, et cela
-vaut mieux. Évidemment Jacques tient de vous une complexion d'artiste.
-Enfin, nous verrons, conclut-il.
-
-Il avait été convenu que Marc prendrait ses repas avec nous; j'allais
-donc le voir de nouveau à côté de Thérèse, et j'en souffrirais
-peut-être; mais j'étais décidé à n'en rien laisser paraître. Une nuit de
-réflexion, de retour sur moi-même, sans atténuer ma folie, m'avait tout
-au moins confirmé dans ma résolution d'accepter l'inévitable. J'aurais
-seulement souhaité d'être deviné par mon amie; j'aurais voulu qu'elle
-s'aperçût de mon sacrifice, qu'elle en fût même quelque peu malheureuse.
-Et il ne me déplaisait pas, d'autre part, que Marc, devant qui j'étais
-décidé à m'effacer, continuât à s'inquiéter de mon amitié pour Thérèse.
-Car telles sont, vous ne l'ignorez pas, les contradictions de l'amour,
-de cet état bizarre où les plus basses exigences de l'égoïsme côtoient
-les plus sublimes élans de l'abnégation...
-
-Ces alternatives qui se trahissaient à mon insu dans l'agitation de mon
-visage n'échappaient pas à l'attention de Marc. Maître de lui et de sa
-parole, il ne cessait pas de m'observer tout en s'entretenant avec nous.
-Dans cette lutte obscurément commencée, il prenait déjà ses avantages.
-
-Ce fut lui qui fit tous les frais de la conversation pendant le
-déjeuner. Thérèse, assez animée au début, se taisait, alarmée de mon
-silence. Ses regards me cherchaient, affectueux, un peu surpris. Est-ce
-là ce que vous m'aviez promis? disaient-ils. Et elle me secouait
-gentiment, elle m'obligeait à parler, à donner la réplique à Marc
-Échette.
-
-Je m'en tirais assez mal, et la constatation de mon infériorité en
-présence de Thérèse redoublait mon dépit. Je m'emportais alors en des
-contradictions sans motif, en de fâcheuses ripostes.
-
-Et Thérèse intervenait au plus vite; elle émoussait les coups, elle
-mettait son sourire entre mes agressions mal ordonnées et la mansuétude
-irritante de Marc Échette.
-
-Sa partialité bien évidente en ma faveur finit par avoir raison de mon
-aigreur. Je me calmai, je repris assez de sang-froid pour organiser
-l'excursion projetée, installer Thérèse et Marc dans la calèche qui
-devait nous promener tous les trois autour de la vallée.
-
-Vous n'avez pas oublié cette admirable promenade, mon cher ami; plus
-d'une fois, sans doute, vous vous êtes donné la joie de ce voyage d'une
-heure à travers l'idylle pyrénéenne. Je le fis ce jour-là sans trop
-savoir où j'étais. Ces pays si expressifs, ces prairies animées par le
-train des fenaisons, ces vergers de pommiers avec leurs ruchers de
-paille et leurs volières peintes, ces pentes bocagères bruissantes de
-cigales, ces ponts légers sur les eaux bondissantes, ces villages gardés
-par les chapelles naïves où, sous le treillage de fer, apparaît,
-endimanchée et barbare, la madone protectrice, tout ce petit monde aimé
-défilait, indifférent et muet cette fois comme un décor chimérique
-devant lequel se jouait la réalité de ma passion. Mes regards ne
-dépassaient pas l'horizon de la voiture. Quelquefois, cependant, un peu
-de la montagne, neige lointaine ou verdure toute proche, auréolait la
-tête de Thérèse, et il me semblait que ce morceau de paysage se
-solennisait tout à coup, voué désormais au culte de mon amie. Thérèse
-seule existait pour moi, une Thérèse idéale dont la beauté remplissait
-le temps et l'espace. J'essayais de ne pas penser à son départ, je
-m'efforçais de ne pas voir Marc assis à côté d'elle. Je m'absorbais, je
-m'isolais dans la contemplation de son visage. Et à mesure que je le
-contemplais, il me semblait y discerner une expression nouvelle, comme
-une autre moins calme et plus émouvante beauté.
-
-Évidemment quelque chose se passait en elle, un mouvement d'âme qui, par
-moment, apparaissait à la surface. Des signes se montraient que j'osais
-à peine interpréter. On eût dit que la roseur montée à sa joue
-l'avant-veille au retour de notre promenade au Bergonz avait été comme
-une rougeur d'aube, annonciatrice de la lumière nouvelle qui se levait
-sur sa vie. Ma jalousie, en l'avertissant de l'état de mon coeur,
-l'avait obligée sans doute à scruter ses propres sentiments. Et cet
-examen l'avait troublée.
-
-Je l'observais, et la pointe de mes regards sur elle la gênait,
-aggravait son trouble. Elle les fuyait, elle s'appliquait au spectacle
-des prairies et des bois qui défilaient au bord de la route. Mais
-quelque effort qu'ils fissent pour se dérober, ses yeux ne pouvaient pas
-toujours se refuser à l'épreuve. A deux ou trois reprises, sollicités
-par un appel direct, une question que j'adressais à ma chère
-antagoniste, ils se posèrent sur moi et je fus étonné, étonné et ravi,
-de ce que je crus y surprendre. Ils me parlaient et ce qu'ils me
-disaient était si différent des paroles que proféraient en même temps
-les lèvres! Tandis que la bouche docile et l'attitude signifiaient
-l'indifférence, les yeux, dans leurs rapides échanges avec les miens, me
-portaient comme une involontaire caresse; et cette caresse n'était pas
-seulement dans l'expression du regard, elle était dans la flamme plus
-communicative des prunelles, dans la moiteur ardente où leur éclat
-semblait alors se fondre.
-
-Je ne pouvais pas me tromper tout à fait à ces signes et pourtant,
-j'hésitais à y croire. Mon bonheur m'effrayait. Plusieurs expériences
-renouvelées coup sur coup ne suffirent pas à me convaincre. Le
-sang-froid me manquait. A peine reçu le choc où nos âmes s'exerçaient à
-s'étreindre, je défaillais, je baissais les yeux le premier, je n'osais
-pas prolonger ces inespérées délices. Mais je n'avais pas plutôt rompu
-le charme, un aimant, plus fort que ma volonté, m'attirait de nouveau,
-m'obligeait à reprendre le contact. Et chaque fois l'attrait était plus
-vif, la communion plus ardente.
-
-C'était au début de notre promenade; nous traversions le village de
-Préchac, et tout à coup, des souvenirs de mon adolescence se levaient au
-bord du chemin, venaient à ma rencontre. Sur la place, à côté de
-l'église, je revoyais tout enlierré et nimbé du vol des pigeons, le
-porche hospitalier de la maison où je venais avec une troupe d'invités,
-garçons et filles, jouer et danser le jour de la fête patronale. Des
-liaisons rapides, des amourettes d'une heure se nouaient là chaque
-année, entre deux tours de valse, sous le couvert parfumé des tilleuls,
-le long du gave dont la voix tumultueuse étouffait nos chuchotements et
-nos baisers. Oh! ces premières émotions, ces caresses ignorantes, ces
-larmes de l'adieu au bord des cils! Caresses, larmes, aveux, ces
-trophées naïfs de mes jeunes ans, je les vouais en offrandes à ma
-nouvelle, à ma dernière amie. Aucune mélancolie ne me venait à remuer
-ces cendres légères, aucun pressentiment de la caducité de mon bonheur
-actuel. Il me semblait plutôt y voir le développement normal, le plein
-épanouissement de ma faculté d'aimer, don unique et couronne de ma vie.
-C'était pour plus tard mieux adorer Thérèse que j'avais fait cet
-apprentissage. Pour elle encore s'étaient succédé les nombreuses
-expériences où s'était affiné mon goût, où ma sensibilité s'était mûrie
-dans la volupté et dans les pleurs. Thérèse était le but, le mystérieux
-sommet vers lequel je montais sans le savoir, effeuillant sous mes pas
-les roses éphémères de mes éphémères passions.
-
-La calèche maintenant traversait un village.
-
-Des masures enfumées, des granges couvertes de chaume s'étageaient au
-bord du chemin, à l'ombre des merisiers et des frênes. Des jardins de
-tournesols et de coquelourdes s'espaçaient entre les bâtisses, et, parmi
-la verdure et les fleurs, des bouillonnements d'eaux vives épanchées en
-rigoles jetaient d'un clos à l'autre comme de mousseux entrelacs. De
-l'humanité remuait au seuil des portes; une vieille filait sa quenouille
-au soleil, une jeune fille lavait des seilles de bois au ruisseau, des
-enfants pieds nus menaient une ronde sur l'herbe. Thérèse
-s'attendrissait à la vue de cette idylle. Peut-être m'associait-elle au
-rêve d'une existence pareille, au bord du gave, dans une de ces granges
-embaumées de l'odeur du foin nouveau.
-
-Et c'était bientôt un autre rêve, que lui suggérait, versant son ombre
-sur la route, la muraille en surplomb, mutilée et orgueilleuse, du
-château féodal de Baucens. Elle était la châtelaine, la créature frêle
-dans la raideur du brocart, la main longue qui feuillette le missel, le
-front pensif qui s'appuie à la vitre, le regard qui suit, au flanc de la
-montagne, l'ombre en fuite des nuages, qui guette sur le chemin oblique,
-l'arrivée de l'imprévu.
-
-Et c'était moi, l'imprévu, sans doute.
-
-Marc, cependant, commentait ces spectacles; il déterminait l'âge des
-ruines, la nature des terrains. Pauvre Marc! Malgré sa volonté
-d'utiliser la course, d'emmagasiner des documents, d'inventorier des
-pierres, il n'avait pas sa liberté d'esprit habituelle. Il se doutait de
-ce qui se passait entre Thérèse et moi; il nous observait à la dérobée,
-il établissait les données du problème que, depuis son arrivée, il
-cherchait à résoudre; mais ce n'était pas un problème comme les autres.
-Marc, l'infaillible Marc, hésitait, ne savait que penser.
-
-L'inquiétude à la fin eut raison de son bavardage. Il se tut et je
-continuai de rêver. Je planais; la presque certitude d'être aimé me
-soulevait au-dessus de l'existence. Un couple d'amoureux qui nous frôla,
-descendant de Cauterets en calèche découverte, acheva de m'exalter. Les
-mains unies, les joues accolées sur les coussins, ils passaient,
-étrangers à la vie, isolés dans la céleste impudeur de leur ivresse. Ce
-fut le coup de grâce donné à mes derniers scrupules. Tous les voiles
-tombèrent; conscient et impénitent de ma folie, je me vouai aux affres
-et aux délices d'une passion sans espoir.
-
-Je me souviens du lieu et de l'heure. C'était entre Saint-Savin et
-Argelès, un peu avant le déclin du jour. L'air était chaud encore et la
-lumière haute. La splendeur de juillet enveloppait la vallée. Les
-réseaux frissonnants des eaux vives, la feuille lustrée des
-châtaigniers, l'herbe blonde des prairies, tout respirait la joie,
-l'orgueil de la vie au plein de sa maturité. Des pigeons se
-poursuivaient sur le toit d'une grange, des papillons se pâmaient,
-suspendus aux lèvres violettes des sauges. D'un chemin rocailleux qui
-grimpait sous le couvert des arbres, une voix monta tout à coup, une
-voix d'adolescent. Hésitante d'abord, un peu rauque, elle s'affranchit
-bientôt, s'épandit à larges ondes dans la campagne. Elle disait, cette
-voix, la chanson d'amour du pays, la chanson d'âpre désir, de volonté
-supra-terrestre qui attendrit les rochers, qui nivelle les montagnes:
-
- Ces hautes montagnes
- Si hautes, si hautes,
- M'empêchent de voir
- Où sont mes amours.
-
-Le pâtre chantait, et moi je continuais la chanson, je la paraphrasais à
-ma manière: Baissez-vous, disais-je, montagnes du devoir; ouvre-toi,
-jardin mystérieux de la félicité!
-
-La course rapide de la calèche aidait à ce prestigieux essor; c'était
-comme le bercement en plein azur d'un enlèvement, l'illusion d'une fuite
-hors de la vie. Le hasard d'un cahot qui jeta Thérèse sur moi ajouta un
-moment à cette illusion la réalité d'une caresse. Thérèse se recula
-vivement, comme brûlée du contact. Son buste en même temps se cambra, se
-raidit en une attitude de sévérité voulue. Et moi, la dévisageant quand
-même: va, il est trop tard, pensais-je; ton heure est venue; tu
-n'échapperas pas à l'amour. Tes yeux m'évitent et tout ton être
-m'appelle. Tu veux me punir et tu ne t'aperçois pas que tu te fais mal
-en me frappant.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Nous rentrions. Le dîner en commun se ressentit de nos états d'esprit,
-de ce que nous cachions de nous-mêmes les uns aux autres. Marc oubliait
-de parler, Thérèse ne pensait pas à sourire. Ces dames l'obligèrent
-presque à se mettre au piano après le repas. Ses cahiers étaient déjà
-enfermés dans la malle. Elle essaya de jouer de mémoire une mazurka de
-Chopin. Mais à peine le thème posé, à peine les premiers pas faits sur
-ce chemin de la douleur et de la folie, ses forces l'abandonnèrent. Elle
-quitta le piano et bientôt après le salon. La voiture avait ébranlé ses
-nerfs, s'excusait-elle. Mais son regard en s'en allant me donnait une
-autre explication. Évidemment elle avait peur de se trahir, elle était
-impuissante à dissimuler son trouble. Elle avait hâte d'être seule, de
-s'interroger, de regarder en elle-même.
-
-Sans doute elle ne dormit pas mieux que moi cette nuit-là; ce fut pour
-tous les deux comme une veillée des armes avant notre dernière
-rencontre.
-
-Mais ma veillée à moi ne fut qu'un délire continu de bonheur. Elle
-m'aime! elle m'aime! répétais-je. A peine si mon exaltation me
-permettait de penser à ce que pouvait, à ce que devait souffrir Thérèse,
-en tête à tête maintenant avec sa conscience. Peut-être son ignorance en
-lui cachant le danger lui épargnait-elle l'inquiétude. Fût-elle
-tourmentée d'ailleurs, quelque douceur devait se mêler à son supplice.
-Si funeste qu'il soit dans la suite, l'amour ne crée-t-il pas autour de
-lui une atmosphère de félicité? Je m'aveuglais ainsi, et cependant ce
-que je savais de mon amie aurait dû m'avertir que pour elle, dès la
-première atteinte de la passion, ce serait le combat et le martyre.
-
-Si j'avais pu en douter, son visage, quand je la revis le lendemain, eût
-bientôt fait de me renseigner. La fièvre m'avait tiré du lit dès avant
-l'aube; après une fausse sortie dans la rue qui devait assurer la
-liberté de mes mouvements, j'étais rentré par l'escalier de la terrasse,
-et là, blotti derrière un massif de lilas, j'attendais, je guettais
-l'arrivée de mon amie. Peut-être le hasard me ménagerait-il un dernier
-tête-à-tête, et je me tenais prêt à aider le hasard.
-
-Plus d'une heure s'écoula dans l'impatience de mon affût. J'avais
-entendu la servante se lever, remuer dans la maison, ouvrir les
-fenêtres, porter les déjeuners dans les chambres. Puis ma belle-mère et
-ma femme étaient parties à l'heure habituelle, leur paroissien à la
-main; la servante après elles était allée au marché. Nous étions seuls,
-Thérèse et moi, dans la maison. Mais descendrait-elle avant le retour de
-ces dames, avant l'arrivée de Marc? Elle était levée; une ou deux fois
-je l'avais aperçue derrière le rideau un moment écarté de sa fenêtre.
-Elle regardait le temps qu'il faisait sans doute. La matinée était
-sombre, cloîtrée, silencieuse; le brouillard, qui voilait les montagnes
-à mi-corps, ne laissait voir de la vallée que l'horizon le plus intime,
-le cercle habituel de nos promenades, les plus proches hameaux, les clos
-d'herbe au bord du gave, les châtaigneraies au bas des pentes.
-
-Je désespérais de voir Thérèse quand elle parut enfin sur le seuil de la
-porte à vitres du salon. Elle? non pas, mais une autre elle, une figure
-qu'il me semblait n'avoir pas encore vue, tant elle était changée. Une
-nuit de passion, une secousse d'orage avaient repétri ce visage que je
-croyais si bien connaître. Sa beauté restait, mais combien différente!
-Tout ce qu'il y avait encore sur ses traits d'expression enfantine avait
-disparu; à la place des colorations d'aube si délicates, dont elle était
-parée jusque-là, c'étaient dans la cernure des yeux brillantés de
-fièvre, dans la minceur frémissante du sourire, dans le trouble de la
-chair pâlie où montaient de brusques flambées de pourpre, c'étaient
-toutes les évidences de l'amour douloureux, de la passion aux prises
-avec le devoir.
-
-Elle frémit en m'apercevant.
-
---La montagne est en deuil de vous! lui dis-je en lui montrant la vallée
-en pleurs sous les rideaux de brume. Et moi, ajoutai-je, j'aurais voulu
-qu'elle se fit plus belle ce matin, pour que vous en emportiez un
-meilleur souvenir.
-
-L'air de soumission tendre de mes yeux, l'humilité de mon attitude, la
-détendirent.
-
---Un meilleur souvenir? répliqua-t-elle. Pensez-vous que ce fût bien
-nécessaire?
-
-Sa tristesse me fendait le coeur. Je ne sus pas plus longtemps me
-contraindre.
-
---C'est donc fini, balbutiai-je; nous ne nous verrons plus, mademoiselle
-Thérèse!
-
---Sans doute, et c'est mieux ainsi, dit-elle en détournant les yeux. Je
-ne suis restée que trop longtemps à Argelès. On m'attend là-bas, on me
-réclame. J'ai autre chose à faire dans la vie, vous le savez bien, que
-de me promener et de causer,--même avec vous! Mes doigts se rouillent
-ici, et sans mes doigts, que deviendrait ma mère, que deviendrait mon
-frère? Et puis... elle hésita un moment, comme si elle avait quelque
-chose à ajouter, et conclut d'un geste vague en secouant la tête.
-
---Je sais tout cela, lui répondis-je; je ne suis ni un égoïste ni un
-ingrat. Permettez-moi seulement de toujours penser à vous comme à la
-plus chère, à la meilleure des amies.
-
---Si je vous le défendais, vous ne manqueriez pas de me désobéir,
-sourit-elle. D'ailleurs ni vous ni moi ne sommes tout à fait les maîtres
-de nos pensées ni de nos rêves. Nos volontés nous appartiennent
-heureusement; et c'est assez, n'est-il pas vrai?
-
---Hélas! lui dis-je, combien l'accord est difficile quelquefois entre la
-volonté et le coeur!
-
---On lutte, répondit-elle, avec une dureté d'orgueil dans le timbre de
-sa voix.
-
-Nous nous taisions. Un coup de sifflet montant de la gare nous rappela
-brusquement à l'un et à l'autre l'heure prochaine de l'adieu. Thérèse
-s'attendrit.
-
---Mme Lavernose m'a fait promettre de lui écrire; vous aurez souvent de
-mes nouvelles,--si elles vous intéressent encore, dit-elle, avec une
-nuance de coquetterie.
-
---Que vous êtes bonne! m'écriai-je en un élan de tout mon être; et que
-je vous aime! ajoutai-je à voix plus basse.
-
-Sa pâleur m'avertit de ne pas continuer.
-
-Elle s'appuyait au mur de la terrasse prête à défaillir. Et moi j'étais
-là, balbutiant des paroles d'excuses, avec une envie folle de la
-prendre, de la serrer dans mes bras, d'aller chercher mon pardon avec
-mes lèvres sur ses lèvres. Car nous en étions déjà à ce point où l'amour
-seul peut guérir les blessures de l'amour.
-
-L'arrivée de Cyprienne et de ma belle-mère sur la terrasse mit fin à mon
-embarras et à l'angoisse de Thérèse. Presque au même moment, Marc
-faisait son entrée. Et ce furent les préliminaires du départ, les
-derniers préparatifs, le bruit triste des malles traînées sur le
-plancher comme d'un cercueil qu'on emporte, et les adieux à la maison,
-la caresse du doigt aux touches du piano, le regard au jardin, à la
-vallée. Thérèse pleurait, et elle avait honte de ses larmes, honte de me
-les montrer, honte de laisser croire aux autres, à ma femme et à ma
-belle-mère, qu'elle les versait pour elles. La nécessité de mentir la
-révoltait; d'autant qu'à ses marques de regret répondaient de vrais
-témoignages de sympathie. Notre petit monde pleurait Thérèse: Cyprienne,
-ma belle-mère, tous. Jacques sanglotait depuis la veille et, la petite
-servante, avec le beau geste des pleureuses antiques, ramenait sur sa
-figure un pan de son tablier. Jusqu'au docteur qui allongeait une
-poignée de main à sa malade du haut de son cheval barbe, compagnon
-inséparable de ses tournées; jusqu'aux gens de la rue qui s'attroupaient
-pour la voir passer, au seuil des portes.
-
-Elles approchaient, elles sonnaient enfin, les minutes brutales;
-l'omnibus, la gare, le wagon.
-
-Thérèse était montée dans son compartiment; penchée à la portière, avec
-un bouquet de roses à la main, offert par Cyprienne, elle me regardait.
-Oh! ce dernier regard, ce sourire pâle dans les roses! Que voulait-elle
-dire? Quel ordre, quelle promesse me léguait-elle en s'en allant? Le
-train se mettait en marche et elle me regardait, elle me souriait
-encore. Puis peu à peu ses yeux perdirent le regard, ses lèvres le
-sourire. Une seconde encore, et je ne vis plus de Thérèse qu'un peu de
-pâleur dans du rose. Et tout disparut.
-
-
-
-
-XIX
-
-
---Bonne journée pour voyager! déclara Cyprienne; le temps doit être
-couvert en plaine. Mlle Romée ne souffrira pas trop de la chaleur.
-
---La pauvre enfant est encore faible, ajouta ma belle-mère, l'émotion
-l'a brisée; elle avait l'estomac fermé ce matin.
-
-J'écoutais naître et mourir ces propos sans sortir de mon rêve. La voix
-de Marc me réveilla.
-
---Et bien, m'interrogeait-il, que pronostiquez-vous? Pensez-vous que le
-brouillard se lève? Avons-nous chance de voir quelque chose, si nous
-montons à Pibeste?
-
-J'avais oublié ce projet d'ascension arrêté la veille avec l'ami de
-Thérèse. Et la journée à vrai dire n'était pas engageante. Mais au point
-où nous en étions avec Marc, je ne voulais pas avoir l'air de reculer
-devant un tête-à-tête.
-
---Le brouillard se lèvera peut-être, lui dis-je; il remue déjà; le
-Léviste tantôt laissait voir sa couronne; bon signe; ce serait parfait
-si nous pouvions arriver là-haut avant l'invasion du soleil.
-
-Une demi-heure après nous nous mettions en route. Vous avez sûrement vu
-Pibeste, mon cher ami; de la pointe de l'hôtel on vous l'a montré
-dressant sa corne, au-dessus du clocher d'Argelès, dans le ciel
-oriental. C'est une montagne de médiocre altitude, assez pauvrement
-boisée, dont le seul mérite est de pointer en avant de la chaîne, de
-façon à laisser voir, par-dessus la tête des pics voisins, l'immensité
-des plaines de la Bigorre et du Béarn.
-
-A la croix d'Ost, près de la fontaine miraculeuse de Saint-Sesthé, nous
-quittâmes la route de Lourdes pour attaquer la montée, une montée tout
-de suite assez raide dans la pierraille calcaire, à travers des paysages
-calcinés, abandonnés par les troupeaux. Les mornes gris de Lias et de
-Géü s'érigeaient, en face de nous, sur la rive opposée du gave qui
-fuyait en des méandres d'un vert pâle enguirlandés de saulaies et de
-vergnes. Des ardoisières, des carrières de marbre déchiraient çà et là
-l'uniformité des pentes; des éboulis de rocaille s'en échappaient comme
-des ruisseaux tristes, et des villages pauvres étalaient leur nudité
-pouilleuse au pied d'un médiocre clocher.
-
-L'épaisseur d'un taillis nous dérobait bientôt ce spectacle. Nous
-voyagions à travers des cépées en croissance qui s'étreignaient
-au-dessus du sentier. Et la monotonie de cette prison de feuilles nous
-obligeait à causer. Par quelles transitions insensibles, ou, qui sait,
-adroitement ménagées par mon interlocuteur, en vînmes-nous à parler de
-l'amour? Marc le trouvait mal compris et singulièrement rabaissé par la
-littérature contemporaine. Romanciers ou poètes, presque tous avaient
-raconté ou chanté la passion; or la passion, expliquait-il, n'est qu'un
-élément ou un passage de l'amour: l'état de fièvre créé par l'obstacle.
-Dans la littérature comme dans la vie, la tendresse est la forme la plus
-haute, la plus complète de l'amour.
-
---Peut-être avez-vous raison au point de vue social, lui répondis-je,
-mais votre esthétique est bien étroite. Hors de la tendresse, pas de
-beauté? Allons donc! Comme si Phèdre n'avait pas les mêmes droits à
-l'éternité que Bérénice! Commencez donc pas réformer l'humanité, cher
-Monsieur, avant de régenter la littérature.
-
---C'est qu'elles ont partie liée, répliqua Marc. La morale du
-littérateur ne peut pas différer de celle de l'honnête homme.
-
---Je le veux bien, si vous m'accordez que l'idéal de l'honnête homme a
-varié de siècle en siècle et même d'une génération à la suivante dans ce
-siècle-ci qui va plus vite que les autres. Décrétez l'unité des esprits,
-fixez le symbole des croyances, bâtissez le temple où abjureront les
-hérésies et les schismes, et nous verrons après. Car il vous resterait
-encore à uniformiser les tempéraments et les caractères. Imposer le même
-idéal de l'amour à un bilieux ou à un sanguin, à un nerveux ou à un
-lymphatique, la tâche n'est pas facile. Et les déséquilibrés, qu'en
-ferez-vous? les déséquilibrés, c'est-à-dire presque tous les artistes et
-les poètes. Comment s'y prendront-ils pour commander à leurs sentiments,
-pour les incliner du côté de la tendresse et du sacrifice, eux dont la
-tête est toujours prise avant le coeur!
-
---Eux comme les autres; je n'admets pas d'irresponsables. Et sans doute,
-une fois déchaînées, les forces de la passion se font aveugles et
-sourdes; elles ont une vie parasitaire, ennemie de la nôtre; c'est à
-nous d'arrêter leur éclosion, de les étouffer dans l'oeuf.
-
---Je voudrais vous y voir, Monsieur le moraliste, répliquai-je; je
-voudrais voir votre machine à raisonner aux prises avec votre
-imagination. Exorciser le rêve est facile à dire à qui ne rêve pas; mais
-quand c'est le rêve qui mène la vie, quand la sensibilité vibrant au
-moindre choc vous met à la merci d'une odeur, d'une musique, d'une
-image, que faire et comment résister?
-
---Fermez les yeux, bouchez-vous le nez ou les oreilles!
-
---Pauvres précautions, mon cher, contre les fatalités de l'instinct.
-Songez que les êtres d'imagination sont tous, ou peu s'en faut, des
-enfants ou des sauvages, des impulsifs, des inconscients.
-
---Inconscients, donc innocents, n'est-il pas vrai? c'est-à-dire que
-vous, par exemple, qui avez l'âme d'un poète, s'il vous plaisait, sous
-prétexte de musique ou d'image, de faire une infidélité à votre femme,
-vous seriez tout prêt à vous absoudre. Laissez-moi croire que vous
-hésiteriez le cas échéant.
-
---Peut-être en effet reculerais-je devant l'infidélité matérielle ou
-même devant la trahison du coeur qui briserait le lien affectueux; mais
-l'infidélité du rêve, la trahison des yeux qui se tournent, comme les
-plantes amoureuses du soleil, vers une beauté supérieure, celle-là,
-pourquoi me l'interdirais-je? Que j'aie l'imagination occupée d'un
-rythme vivant ou d'un rythme d'art, où est le mal et à qui ma dévotion
-pourrait-elle nuire? Quand j'en serai là d'ailleurs, je ne manquerai pas
-d'avoir recours à vos lumières. En attendant, je vous permets de
-supposer tout ce qu'il vous plaira sur mon compte, même le pire.
-
---Vos _distinguo_ me paraissent bien un peu perfides, mon cher monsieur
-Lavernose; mais vous aurez beau essayer de m'en faire accroire, vous ne
-réussirez pas à changer la bonne opinion que j'ai de vous, conclut Marc.
-
-Évidemment il n'avait aucune envie de se brouiller avec moi; il lui
-suffisait de m'avoir averti.
-
-Le paysage nous reprenait d'ailleurs, faisait diversion presque au même
-instant. Nous sortions, nous nous évadions enfin de l'interminable
-taillis où nous dialoguions depuis une heure. Et le brouillard nous
-quittait. C'était devant nous la fête de l'été, la splendeur du ciel
-pyrénéen, la délicatesse de l'azur autour des rochers et des arbres. Des
-bouquets de hêtres s'espaçaient à travers un éboulis de masses
-calcaires. Et au-dessus de cette pente rocailleuse, s'évasait la coupe
-verte d'une étroite vallée de pâturages, cernée par les pointes
-terminales de Pibeste. Des troupeaux de vaches, des ramades de brebis
-tondaient l'herbe au bord des sources, ou ruminaient, couchés à l'ombre
-des roches surplombantes, observés par les cabanes de bergers qui se
-groupaient au sommet d'un mamelon de daphnés et de bruyères. Et c'était,
-plus haut encore, la facilité d'un pâturage en pente douce, d'où les
-quenouilles d'asphodèles se levaient en moisson blanche. Tout le revers
-de la montagne en était habillé, et l'odeur qui s'en émanait était si
-forte que les papillons engourdis se pâmaient, se laissaient prendre sur
-les fleurs.
-
-Le sommet pointait au-dessus, défendu comme d'une dernière barricade par
-une cépée de hêtres. Marc y arriva le premier. Cet élan l'avait mis hors
-de lui. Debout sur le roc, il triomphait, prenait possession des
-paysages étalés confusément devant lui.
-
-Le brouillard du matin s'était épaissi en montant; il s'interposait par
-endroits, flottait entre la plaine et la montagne, et ces intervalles de
-néant donnaient à l'espace démesuré qui reculait sous nos regards, un
-aspect de chaos, de planète en formation. Plus près cependant, à la base
-de Pibeste, des morceaux de pays se précisaient; on distinguait un
-village, un lac, un tournant de route, un moulin sur le gave. Et cela
-était chétif, sans beauté, sans intérêt. Le moulin avait l'air d'un
-jouet d'enfant, le lac d'un bijou naïf, la route d'un fil blanc où se
-trémoussait une humanité minuscule.
-
-La plaine fuyait au delà, oscillante, monstrueuse, d'une vastitude aussi
-pénible au regard que l'infini peut l'être à la pensée. Une traînée
-blanche apparaissait au bord d'une ondulation de cette mer, comme un peu
-d'écume à la crête d'une vague. Je nommai Pau. Tarbes, plus près, se
-cachait derrière le massif du Léviste, mais des détonations sourdes,
-irrégulièrement espacées, nous orientaient, trahissaient sa présence.
-C'était l'arsenal qui essayait ses canons.
-
-Marc ne se lassait pas de questionner. Tandis que je subissais, écrasé,
-la fascination, la nausée de l'immense, le futur agrégé, aux prises avec
-le décourageant horizon, poursuivait méthodiquement sa conquête. La
-plaine une fois soumise, il se tournait vers les montagnes. Elles nous
-dominaient, nous enfermaient dans un cercle de figures hostiles. Sous
-leurs casques de neige, à travers la fumée tourbillonnante des nuages
-suspendus à leur cime, les plus lointaines apparaissaient comme
-détachées de la terre, en essor vers l'azur. Je les désignai à Marc.
-C'était par-dessus la crête allongée de la Pène de Lhéris, la pyramide
-bleue du pic d'Arize, le colosse qui veille au seuil des Pyrénées. Plus
-reculé, jaillissant du dédale obscur de la chaîne, le mont Perdu
-s'exhaussait, formidable, avec sa couronne blanche de glaciers comme le
-roi de la mort. Géométrique et noir, le Cylindre, à côté, faisait
-l'effet de quelque monument funéraire, d'un hypogée barbare pour une
-dynastie d'avant l'histoire. Le Vignemale et le Balaïtous fermaient le
-cercle: le Vignemale cuirassé d'argent, avec sa Piquelongue en arrêt,
-crevant le ciel de sa pointe aiguisée comme une flèche barbare, le
-Balaïtous hérissé, crevassé, fracassé, pareil à une citadelle en ruine
-vaincue par les éléments.
-
-Pibeste s'humiliait au pied de ces despotes, et j'imitais Pibeste. Marc
-exultait, au contraire, son humanité semblait accrue, sa personnalité
-exagérée par le défi des cimes.
-
-L'ascension de Pibeste l'avait mise en goût, il parlait de monter le
-lendemain au Vignemale. Puis sa pensée se porta vers une autre tâche,
-vers une autre victoire. Un large morceau de l'Aquitaine était là,
-devant son futur historien; Marc recevait l'hommage du duché sur lequel
-il avait fondé sa fortune.
-
-Il me parla de sa thèse et de la carrière qu'elle pourrait lui ouvrir.
-C'était la certitude d'un poste dans une faculté, d'une situation de
-maître de conférences, de chargé de cours peut-être: la vie matérielle
-largement assurée, et l'autre du même coup, le bonheur dans le mariage.
-Encore un an, deux ans au plus d'épreuves, et ce serait la sécurité dans
-une fonction honorable et indépendante, à côté d'une compagne choisie
-par lui, d'une épouse aimable et sage, ornement de son foyer, fidèle
-appui de son coeur. Et il ne s'agissait pas d'un roman en l'air; Marc
-connaissait cette perfection, il était en relations quotidiennes avec sa
-famille; il avait tout lieu de croire que sa demande, quand il jugerait
-à propos de la faire, recevrait un bon accueil. Il n'attendait que
-l'assurance d'une place et d'un traitement pour conclure.--Mais,
-ajouta-t-il, d'ici là, j'ai peur. Sans doute ma jeune amie n'ignore pas
-que j'ai de l'affection pour elle, mais le reste, le sentiment plus
-tendre, le projet d'union intime, je me suis interdit de le lui dire.
-Peut-être l'a-t-elle deviné, mais je ne vois pas qu'elle y réponde
-autrement que par de l'amitié, et c'est bien quelque chose, c'est même
-tout ce que je souhaite provisoirement; mais si l'amour allait venir,
-l'amour pour un autre! Elle est libre après tout, libre pour le mariage,
-libre même,--il faut tout envisager,--libre pour la passion.
-
-Sur ce mot de passion, Marc, qui avait baissé les yeux en même temps que
-la voix pour m'expliquer ses craintes, les leva sur moi brusquement:
-
---Voyons, cher Monsieur, continua-t-il, nos relations si récentes ne
-m'autorisent peut-être pas à vous ennuyer de mes affaires, mais nous
-sommes situés ici à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau des
-conventions sociales. Permettez-moi d'avoir recours à votre expérience.
-Vous devez connaître les femmes mieux que moi. Moi, je n'en ai jamais
-regardé qu'une, et celle-là je l'aime trop pour la juger de sang-froid.
-Mais vous la connaissez, vous aussi, cette jeune fille dont je vous
-parle, cette fiancée sans le savoir; vous venez de passer un mois avec
-elle, elle vous a parlé de moi, sans doute; croyez-vous qu'elle m'aime
-un peu, qu'elle m'aime assez pour me garder son coeur? C'est que,
-voyez-vous, je n'ai aucune illusion sur mon compte; ni mon caractère, ni
-mes goûts n'ont rien qui parle à l'imagination d'une jeune fille. Aimer
-n'est pas tout, il faut savoir aimer. Mlle Romée me comprendra-t-elle?
-Je l'espère quelquefois. Il y a des jours où je la vois si paisible, si
-raisonnable, si laborieuse, il me semble que nous sommes nés l'un pour
-l'autre; et ces jours-là sont les plus nombreux. Mais quelquefois tout
-change, tout se gâte; c'est l'inquiétude, c'est le caprice. Alors, je ne
-sais plus que croire, j'hésite. Vous me rendriez un vrai service, cher
-monsieur André, si vous pouviez m'éclairer là-dessus. Que feriez-vous à
-ma place? Conseillez-moi. Est-il prudent de laisser aller les choses?
-Vaut-il mieux demander à Mlle Romée un engagement formel?
-
-La confidence de Marc ne m'avait rien appris. Peut-être en aurais-je
-souffert cependant, peut-être me serais-je révolté quelques jours plus
-tôt, quand, amoureux sans espoir, je n'osais pas compter sur Thérèse.
-Mais la certitude d'être aimé avait purifié mon amour, l'avait
-agenouillé devant elle. Elle planait si haut que le rêve seul, comme une
-fumée d'encens, pouvait désormais l'atteindre. Que m'importaient dès
-lors les projets infra-terrestres de mon rival, son programme de
-félicité bourgeoise? A quelque titre qu'il fût auprès de Thérèse, ami
-désintéressé ou futur époux, j'avais conclu avec elle des fiançailles
-supérieures aux droits qu'il pouvait prendre. M'oubliât-elle même, son
-image me resterait; et au point d'exaltation où j'étais arrivé, je me
-sentais capable de me contenter de cette union malgré elle.
-
-Marc, cependant, attendait ma réponse. Elle fut aussi ambiguë qu'un
-oracle. Je m'excusai d'abord de mon peu d'habileté à débrouiller les
-ressorts de l'âme féminine. Et qui pouvait se flatter de la bien
-connaître? Mlle Romée était certes une personne de grand sens et de
-grand coeur, et elle m'avait toujours parlé de Marc dans les meilleurs
-termes; quant à décider si elle se contenterait de ce que Marc avait à
-lui offrir, quant à pronostiquer l'avenir de ses rêves, vraiment on m'en
-demandait trop; je me récusais. En ménage comme pour l'autre vie, c'est
-la foi qui sauve. Thérèse avait-elle foi en Marc? Marc avait-il foi en
-Thérèse? A cette question, elle et lui pouvaient seuls répondre.
-
-Marc se taisait. Peut-être n'ajoutait-il pas grande importance à une
-consultation qui n'avait été qu'un prétexte à me faire parler. Peut-être
-aussi s'interrogeait-il, se livrait-il à l'enquête sur lui-même que je
-venais de lui conseiller: première et douloureuse épreuve de son amour.
-Pour un esprit avide autant que le sien de lumière et de certitude,
-l'ombre où il se débattait, le doute sur la durée possible du lien qui
-l'unissait à Thérèse devaient être bien pénibles. Thérèse l'avait-elle
-compris, l'aimait-elle assez pour l'attendre? Lui-même avait-il assez de
-confiance en son amie pour ne pas la troubler de son inquiétude? Il me
-semblait lire cette perplexité dans ses yeux, dans l'hésitation même de
-sa démarche.
-
-Depuis un moment déjà nous avions commencé à descendre. Le brouillard
-nous talonnait. Les cimes, peu à peu, s'étaient voilées, l'horizon se
-fermait; la muraille mouvante se rapprochait de nous. Bientôt elle nous
-enveloppa de ses réseaux humides. A peine si, dans l'incertitude de
-cette nuit grise, subitement tombée, nous pouvions reconnaître le bon
-chemin. Le grondement du gave, qui se heurtait, quelques centaines de
-mètres plus bas, aux contreforts de Pibeste, nous avertit une ou deux
-fois du danger où nous avait mis une fausse piste. Le sentier
-contournait la crête de la montagne, assez mollement inclinée du côté
-par où nous étions venus, mais qui, de l'autre côté, vers Lugagnan,
-tombait brusquement en précipices. Le brouillard, d'abord sec, s'était
-mis à couler, et la mouillure des pierres aggravait la difficulté de la
-descente.
-
-Arrivés au niveau des pâturages, nous décidâmes de nous abriter un
-moment et de nous sécher dans la cabane des pâtres. Le gîte était
-misérable; une hutte de pierres sans porte, sans fenêtres, avec un toit
-intermittent d'esquilles calcaires que rejointaient mal des mottes de
-gazon. Les bergers nous firent place sur le banc de sapin où ils
-s'allongent, roulés dans leurs couvertures pour dormir; ils allumèrent
-en notre honneur, devant l'ouverture de la cabane, un feu de souches de
-genévriers; ils nous offrirent tout ce qu'ils avaient: du pain, du lait
-et du fromage.
-
-C'étaient des gens de Vidalos qui gardaient pour le compte de quelques
-propriétaires du village. Ils étaient montés avec leurs bêtes à la fin
-de mai, dès que la neige avait eu fini de fondre; ils ne devaient
-descendre que vers la mi-octobre. Ils ne se plaignaient pas du salaire
-ni du gîte. Ces pacages de moyenne altitude sont assez sûrs. Les bêtes
-et les gens y sont moins exposés que dans les hautes estibes; les sautes
-de temps y sont moins fréquentes, plus rares les bourrasques de neige et
-les glissements de terrain causés par les pluies d'orage; et la nuit, si
-les chiens aboient, il n'est pas utile d'armer le fusil pour faire peur
-à l'ours. La proximité du village leur était d'ailleurs avantageuse; ils
-avaient le pain et le sel à deux heures de marche de la cabane, et le
-dimanche, en grimpant à une brèche qu'ils nous indiquaient de la pointe
-de leur bâton ferré, ils pouvaient voir le clocher de leur paroisse et
-s'unir aux prières annoncées par les carillons légers qui invitent à la
-messe, par les sonneries lentes qui promulguent la bénédiction.
-
-Marc s'informait de leurs familles. Un des bergers était marié depuis
-six mois: un autre était fiancé; sa promise était servante à Cauterets;
-ils devaient _épouser_ après la saison.
-
---Et ça ne vous inquiète pas de la savoir loin de vous, avec tous ces
-hommes, ces étrangers, ces garçons d'hôtel autour d'elle? interrogeait
-Marc.
-
---A quoi ça me servirait de me tourmenter? répondit le garçon en
-finissant d'écumer une jatte de lait. D'ailleurs, ajouta-t-il, je
-connais Méniquette depuis longtemps; j'ai confiance.
-
---Et vous faites bien, approuva Marc. Puis se tournant de mon côté: vous
-l'avez entendu, me dit-il; cet homme a répondu pour moi. Moi aussi, j'ai
-confiance.
-
-Allègre et dispos, il reprenait en même temps son bâton de route, et
-nous repartions à la descente. Nous ne nous parlions plus. A quoi bon?
-Lui m'avait dit ce qu'il avait à me dire; il m'avait prévenu, il avait
-pris sa position de combat. Et moi j'avais hâte de l'embarquer, de me
-délivrer de lui, pour me donner tout entier au souvenir de Thérèse.
-
-Le futur agrégé devait nous quitter le soir même pour aller à Cauterets.
-Je remplis jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité; je le conduisis à
-la gare. En chemin il s'était mis à me parler de mes travaux
-d'archéologie commencés. Il me traçait tout un plan d'études pour
-Jacques. Il craignait de m'avoir blessé tantôt, et quoiqu'il se trouvât
-en état de légitime défense, il s'efforçait de guérir ma blessure.
-L'ennemi redevenait l'apôtre. Il s'offrait à me donner de loin, si peu
-que je les crus utiles, son appui et ses conseils: Si vous avez besoin
-d'un document, d'une recherche pour vos études ou pour celles de
-Jacques, ne craignez pas de vous adresser à moi. Je suis au courant des
-bibliothèques et des catalogues; vous pouvez vous fier à mon exactitude.
-D'ailleurs j'aurai peut-être recours à vos bons offices pour ma thèse.
-Ce ne sera qu'un échange, concluait-il.
-
-Le train partait; Marc me tendit la main. J'étais seul. Je pris pour
-rentrer chez nous par le plus long et par le plus désert. J'errai dans
-les avenues à moitié habitées qui s'ouvrent à gauche de la gare, entre
-le gave et la route de Pierrefitte. Des villas en construction, des
-jardinets récents, de grêles massifs, s'espaçaient des deux côtés avec
-des intervalles de prairies, des ouvertures d'allées qui finissaient en
-sentiers, perdues à dix pas dans les cultures. La nuit était tombée; des
-flambées de gaz luisaient à travers les avenues, et, dans la paix de la
-vallée, se propageaient, en même temps que les musiques lointaines du
-casino, la frêle crécelle des sauterelles.
-
-Je m'abandonnai à la nuit; je la laissai tisser autour de moi ses voiles
-de solitude et de silence. J'étais délivré de l'action, délivré des
-responsabilités et des angoisses du vouloir, en accord avec les autres
-et avec moi-même. Le départ de Thérèse avait tout harmonisé. Plus de
-désirs, partant plus de remords. Au lieu des ivresses et des tourments
-de la passion vivante, c'était désormais devant moi la douceur continue,
-la sérénité du rêve.
-
-Dans le dédale du parc inachevé où s'attardait ma flânerie, au bord des
-massifs de lilas, sur les blocs de rocher le long du gave, je frôlai
-plusieurs fois des couples d'amoureux; les voix se taisaient à mon
-approche, et c'était, dans l'ombre, la fuite légère d'une robe. Et je
-les plaignais de fuir, je les dédaignais de se cacher. Que ne
-s'affranchissaient-ils eux aussi du servage de la chair?
-
-
-
-
-XX
-
-
-Ce fut comme une autre vie qui commença pour moi le lendemain; une vie
-en arrière, dans le souvenir. La réalité présente ne me touchait plus;
-pas même la réalité qui se rapportait à Thérèse. Elle écrivait
-régulièrement à ma femme, et ses lettres, longuement commentées, étaient
-l'événement de la semaine. On lisait cette chère écriture, on en parlait
-devant moi; je la lisais, j'en parlais aussi; mais cette Thérèse récente
-n'ajoutait rien à la Thérèse qui vivait en moi, à celle dont ma piété
-entretenait l'image.
-
-C'était à cette Thérèse-là que j'appartenais désormais. Toute autre
-société m'était devenue odieuse. Je m'étais emparé de sa chambre; je m'y
-enfermais avec elle pendant des journées entières. La saison s'avançait,
-et il y avait des chances pour que nous ne trouvions pas de nouveaux
-hôtes; j'étais d'ailleurs résolu à les écarter. Je passai là dans une
-claustration à peu près complète, comme dans une maison mortuaire après
-la disparition d'un parent proche, les premiers jours qui suivirent son
-départ. Assis dans son fauteuil, enveloppé de l'odeur légère laissée par
-ses cheveux et qui me rendait la sensation de sa présence, j'évoquais
-heure par heure les semaines précieuses que j'avais passées avec
-Thérèse. Ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait fait, la couleur de ses
-robes, la nuances de ses sourires, je revoyais, je réentendais tout.
-
-Comédien sincère, pour mieux entrer dans la réalité, je me donnais la
-représentation minutieuse de nos conversations, de nos attitudes. Ce
-furent de prodigieux enfantillages, et je ne vous les confesserais
-peut-être pas, s'ils n'avaient pas contribué à la formation d'un état
-d'âme qui devait m'être si funeste!
-
-L'idolâtrie n'est pas une forme exceptionnelle de l'amour; peut-être
-même n'est-il pas de passion un peu forte qui n'arrive à ce paroxysme.
-Tout amoureux suppose plus ou moins un lyrique. Moi comme les autres, un
-peu plus peut-être, j'eus le pouvoir d'idéaliser, de transformer tout ce
-qui se rapportait à l'aimée. C'est ce qu'en exégèse amoureuse on appelle
-cristalliser, et l'inventeur du mot et de la théorie l'applique, je
-crois, aux débuts de la passion; mais cette faculté ne se développa chez
-moi dans son plein qu'à la seconde période, quand le départ de Thérèse
-m'obligea de chercher des consolations ou des compléments à son absence.
-
-Bientôt le souvenir ne me suffit plus. Je voulus de nouveau fouler les
-sentiers qu'elle avait parcourus. Les arbres qui avaient ombragé nos
-haltes, les pierres sur lesquelles elle s'était assise, me devinrent
-autant de buts de pèlerinage. Quand j'avais dépassé les dernières
-masures du faubourg de l'Aïroulat et que je touchais aux grands espaces
-libres, habités par les châtaigniers, je m'arrêtais, aussi ému qu'un
-dévot au seuil de l'église. Ces pentes gazonnées, ces abris de rochers,
-ces frondaisons éparses balayant les pelouses, c'était le sanctuaire de
-mon culte. Je m'asseyais à l'une des places où mon amie et moi nous
-avions accoutumé de nous asseoir, et, autant que je pouvais m'en
-souvenir, dans la posture exacte où je m'étais trouvé à côté d'elle. Je
-lui parlais, j'écoutais chanter dans le silence l'écho affaibli, l'écho
-charmant de ses paroles. La châtaigneraie, à cette époque de l'année,
-était déserte; les feuilles mortes sur les sentiers empêchaient
-d'entendre le sabot des passants, du petit pâtre meneur de chèvres, de
-la vieille en capulet déteint qui filait sa quenouille en gardant sa
-vache le long des bordures. Ils m'épiaient de loin, s'étonnaient de me
-rencontrer chaque jour, s'inquiétaient de me voir parler tout seul,
-interpeller comme un sorcier les rochers ou les plantes.
-
-Un de ces bergers, un boiteux à qui Thérèse avait fait quelquefois
-l'aumône, m'accosta un jour, s'informa de celle qu'il ne voyait plus
-avec moi. Il avait trouvé dans l'herbe, en promenant ses chèvres,
-quelque chose qui lui appartenait peut-être, et il m'exhibait, gâté par
-la rosée et la pluie, un gant en peau de Suède que Thérèse avait perdu
-en effet et que nous avions inutilement cherché ensemble. Cette relique
-ne me quitta plus désormais.
-
-Mais mon idolâtrie en était arrivée bientôt à se passer d'objets
-matériels; elle s'exerçait en esprit sur les perfections de Thérèse.
-Comme le dévot qui médite sur une parole ou sur un acte de son Dieu, je
-me dilatais, je me fondais dans la contemplation de mon amie. Pour
-entrer plus avant dans la possession de sa beauté, pour en atteindre la
-définition totale, je travaillais à me la représenter en détail; je
-restreignais mon adoration pendant tout un jour à ses yeux ou à ses
-lèvres; je m'appliquais à analyser les nuances les plus fugitives de ses
-regards ou de son sourire. Et c'était tout un paradis que m'offrait
-ainsi cette Thérèse une et multiple, que mon investigation patiente et
-enflammée diversifiait à l'infini.
-
-A force d'analyser le charme de mon amie, de la célébrer, de la chanter,
-j'étais arrivé à un état d'hypnose chronique tout à fait étrange. Les
-pratiques de méditation et de contemplation par où j'avais travaillé
-d'abord à me procurer l'illusion de sa présence m'étaient devenues
-inutiles. Dès que cessaient les soins matériels, les occupations de ma
-vie, dès que je m'arrêtais de parler ou d'agir, et quelquefois même à
-travers mes paroles et mes actes, Thérèse m'apparaissait; j'étais avec
-elle. Ainsi qu'il arrive aux âmes élues dans l'état d'oraison, quelque
-chose m'enlevait doucement à moi-même; je me sentais porté dans un autre
-et meilleur élément, vers la Beauté et vers l'Amour. Et la source de
-cette félicité paraissait inépuisable; les ondes de bonheur où je me
-répandais naissaient, se développaient d'un mouvement toujours égal.
-
-J'ai peur de mal m'expliquer et que mes expressions vous paraissent trop
-fortes. Et moi, je les juge insuffisantes à traduire le paroxysme
-heureux où je me trouvais ravi. Ce don de moi-même à une autre avait
-presque la douceur d'un évanouissement, mais d'un évanouissement sans
-vertige et qui me laissait la pleine conscience de mon acte. Je mourais
-à moi-même, je mourais de minute en minute avec un sentiment toujours
-nouveau de repos, de quiétude, de concordance avec les aspirations, avec
-les lois de ma vie. Je me donnais sans fin, et ce pouvoir croissait de
-jour en jour; j'avais franchi les limites du possible; la porte du
-jardin mystique s'ouvrait devant moi; devant moi, s'étendait, illimité,
-le Paradis de l'Extase. J'étais arrivé à une possession continue de
-Thérèse qui ne laissait presque rien à envier à la réalité. Je n'avais
-plus besoin d'évoquer son image; elle habitait ma pensée; elle
-s'imposait à mon sommeil. Je la voyais debout, en marche; sa robe claire
-ondulait au rythme de son pas silencieux; la tête un peu tournée de mon
-côté, elle m'invitait à la suivre; ou bien elle se reposait assise dans
-son fauteuil de convalescente, songeuse, le menton incliné, dans son
-attitude familière. Et il me semblait saisir le mouvement de ses lèvres
-qui me parlaient, le son de sa voix, la tiédeur de sa main dans la
-mienne.
-
-C'était dans le recueillement de sa chambre, de cette chambre où nous
-sommes, qu'elle m'apparaissait le plus nettement. En plein air, les
-contours s'atténuaient. Les bruits trop rapprochés, les mouvements de la
-vie l'écartaient, et une fois enfuie, décomposée, elle était quelquefois
-lente à revenir. Mais ici l'illusion était complète, et,--détail étrange
-qui aurait dû me mettre en garde,--les sens même y avaient une part, une
-part de plus en plus marquée.
-
-Ainsi déviait peu à peu la tentative d'amour mystique où je m'étais
-engagé et que j'avais sans doute poussée au delà des limites humaines.
-L'excès de spiritualité me ramenait à la matière. Pour avoir voulu
-perfectionner la vision de Thérèse, mon idolâtrie avait fini par la trop
-matérialiser. Thérèse, ressuscitée âme et corps par mon extase,
-redevenait ainsi devant les yeux de mon esprit la Thérèse vivante, la
-Thérèse douloureusement, orageusement aimée, disputée par ma passion aux
-fatalités qui me la rendaient inaccessible. Je retombais dans mes
-anciennes misères et ma chute était plus profonde. J'éprouvais pour
-l'absente des regrets et des désirs que sa présence même n'avait pas
-suggérés, des désirs et des regrets plus violents parce qu'ils étaient
-moins purs. Plus libre avec l'image de Thérèse qu'avec Thérèse
-elle-même, j'avais laissé sans y prendre garde la volupté enflammer peu
-à peu et corrompre mon amour. Le mal était fait; c'était fini de mon
-union psychique avec Thérèse. La vision avait appelé la réalité. C'était
-la réalité que j'appelais maintenant, que je voulais à tout prix.
-
-Inefficaces à partir de ce moment, dérisoires, me parurent les
-suppléances par où j'avais réussi un moment à tromper ma passion. La
-force déchaînée du désir emportait comme de fragiles obstacles les
-trompe-l'oeil, les artifices délicats où s'était attardé mon rêve. Et
-quoi! quelques lieues à peine me séparaient de celle que j'adorais, de
-la créature nécessaire à ma vie, et tandis qu'elle pensait à moi,
-qu'elle m'appelait peut-être, je restais là occupé à me leurrer de
-vaines apparences, à presser dans mes bras un fantôme! Je m'accusais
-alors, je méprisais mon idéalisme intempestif, je maudissais mes
-hésitations et ma faiblesse. Ma conscience se taisait, débordée. Seules,
-des considérations d'intérêt, la peur d'un casse-cou final m'arrêtaient
-encore. J'évitais de penser à une conclusion quelconque; je fermais les
-yeux pour ne pas voir le précipice auquel je me trouvais acculé. Ma
-passion se démenait derrière cette vague frayeur, frêle obstacle qui me
-séparait de l'irréparable.
-
-A défaut de Thérèse, c'étaient ses reliques, que je portais à mes
-lèvres; c'était son gant, c'était la place de son corps sur le fauteuil,
-dans le lit, que je brûlais de mes caresses. Et ces folies en appelaient
-d'autres. J'écrivais à l'absente, je l'implorais en des lettres qu'un
-reste de sang-froid m'empêchait de porter à la poste; je formais de
-vains projets de réunion avec elle; j'en venais à souhaiter quelque
-malheur immédiat, une rechute de sa maladie, qui l'obligeât à retourner
-à Argelès. Une séance récréative de magnétisme à laquelle j'assistai par
-désoeuvrement au Casino m'induisit à essayer le pouvoir de mon fluide
-pour l'influencer à distance, la contraindre à revenir. Plusieurs fois,
-et, le plus sérieusement du monde, je tentai l'expérience, je concentrai
-ma volonté pour l'envoyer à Thérèse en victorieux effluves. Et pendant
-des heures, pendant des journées entières, après ces tentatives,
-j'espérais, j'attendais son arrivée; je calculais le temps nécessaire,
-les retards possibles des trains, et le coeur me battait chaque fois que
-l'omnibus de la gare roulait le long des rues, traversait la place. Je
-voyais Thérèse, je la rencontrais partout; je me laissais prendre aux
-plus légères ressemblances. Une première fois au Casino, dans la salle
-du concert, une autre fois à Pierrefitte dans une calèche qui descendait
-de Cauterets, il me sembla la reconnaître et, dupe volontaire, je suivis
-pendant toute une semaine, jusqu'à me faire remarquer d'elle et des
-autres, une étrangère de l'hôtel de France qui avait un peu la tournure
-de mon amie.
-
-Les lettres qu'elle continuait à écrire régulièrement à Cyprienne
-fournissaient une matière inépuisable à mes inquiétudes. Une dernière,
-qui me parut plus froide, me donna à réfléchir: elle m'oublie!
-pensai-je, et là-dessus ce fut toute une construction d'hypothèses. La
-jalousie me reprit; la figure un moment écartée de Marc Échette me hanta
-de nouveau, plus haïssable. En même temps que mon amour pour Thérèse, ma
-rivalité contre Marc avait pris un caractère matériel. J'enrageais de
-ses contacts quotidiens avec mon amie, et si je n'allais pas jusqu'à
-soupçonner leur vertu, c'était assez pour me bouleverser, de penser aux
-rapprochements permis, aux poignées de mains, au bras offert et accepté,
-aux effleurements innocents du piano ou de la table. Mais peut-être y
-avait-il autre chose entre eux maintenant; je le craignais du moins.
-Peut-être Marc l'avait-il pressée de se marier avec lui, et elle avait
-consenti; les bans étaient publiés, le mariage consommé, qui sait?
-Chaque jour, pendant toute une semaine, je ne manquai pas d'aller au
-Cercle relever dans les journaux de Toulouse les communications de
-l'état civil.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Je ne me souviens plus au juste du temps que dura cette crise. J'étais
-perdu; seul l'instinct de la conservation luttait obscurément en moi,
-retardait la solution inévitable. Partir, revoir Thérèse! Cette
-nécessité s'imposait, et je sentais bien que je n'y échapperais pas.
-J'évitais seulement de penser à la date, j'ajournais de semaine en
-semaine. J'espérais toujours je ne sais quelle intervention, quelle
-poussée du hasard, qui me rendrait à moi-même, m'épargnerait cette
-suprême folie.
-
-La poussée vint, me sauva provisoirement, me donna quelques semaines de
-répit... Ce fut à la distribution des prix de Jacques, circonstance
-minime à coup sûr; mais dans l'état de déséquilibre où j'étais, le plus
-léger choc devait suffire à donner l'impulsion, à me jeter à la mer ou à
-me rejeter vers le rivage.
-
-La cérémonie s'était accomplie selon les rites: un discours que j'avais
-négligé d'écouter, des fanfares que j'avais été obligé d'entendre, la
-récitation d'un palmarès coupée d'applaudissements qui escortaient
-l'ascension vers l'estrade des collégiens émus dont le front discordait
-aux couronnes de papier trop étroites ou trop larges. Tout à coup
-Jacques était dans mes bras, son bout de laurier à la main, radieux.
-Cyprienne pleurait; nos voisins battaient des mains. Je pleurai aussi;
-Jacques reparti, je sentis se rouvrir dans mon coeur la source depuis
-quelques jours fermée de la tendresse paternelle. Jacques! Ma vie de ces
-dix dernières années me revenait brusquement: joies et malheurs, tous
-les événements du ménage. Et c'était Jacques les malheurs, les joies
-c'était encore Jacques. Je me rappelais des riens de sa petite enfance,
-le miracle de son premier pas, de ses premiers balbutiements; je
-retrouvais la saveur de ses caresses, la douceur de sa joue sur ma joue,
-la pureté de son haleine sur mes lèvres. Je revoyais ces coupes de
-vêtement, ces nuances de cheveux si vite passées qui font à chaque
-enfant comme une série de brèves existences! Et j'avais failli oublier
-tout cela, oublier tous ces petits Jacques lointains, et le Jacques
-vivant, le petit camarade et le grand ami, Jacques enfin, Jacques!
-
-Ma folie tout à coup m'épouvanta. Je reculai, je me rejetai en arrière.
-Cette Thérèse idéalisée par mon culte, je la vis un moment telle que je
-me l'étais créée: idole monstrueuse à laquelle j'allais sacrifier mon
-honneur et ma vie! Insensé, j'avais voulu jouer avec ces forces
-redoutables: l'imagination et le rêve! j'avais tenté, mage orgueilleux
-et naïf, de modifier au gré de mon caprice la loi de la nature et de la
-vie. La vie s'était vengée; le mage s'était pris à ses artifices;
-l'évocateur était devenu l'obsédé.
-
-Il n'était que temps de réagir. Je m'y employai sans délai. Tout
-jusque-là, par bonheur, s'était passé dans ma tête. Pendant qu'une
-moitié de moi-même s'enfonçait dans l'absurde, l'autre figurait les
-gestes du bourgeois, du père de famille. Il n'y avait qu'à rentrer dans
-la sincérité de mon rôle, à le jouer pour tout de bon. Personne à la
-maison n'avait pris garde à ma folie; ma réputation de distrait avait
-donné le change; un peu plus, un peu moins, ni ma belle-mère, ni ma
-femme ne s'étaient rendu compte de la différence. D'autant que mon
-détachement de tout me rendait de composition facile, d'humeur paisible
-et débonnaire. Jamais nous n'avions fait meilleur ménage avec Cyprienne
-que depuis le divorce de nos coeurs.
-
-Les vacances de Jacques devaient faciliter ma conversion. La maison
-était plus vivante, plus animée alors; le sévère intérieur se déridait;
-une contagion de gaieté, d'insouciance se répandait, rompait la
-régularité par trop mécanique des journées et des heures.
-
-Jacques ne me quittait pas. J'étais son compagnon de courses et son
-camarade d'études. Sa curiosité m'amusait, ses idées vives et courtes,
-ses questions insatiables. Il avait une jolie petite âme légère et
-vibrante que j'avais plaisir à manier.
-
-Mon Jacques! Je m'attachai à lui, cette fois, comme le noyé à l'épave.
-Rien que de tenir cette petite main fraîche dans ma main fiévreuse, il
-me semblait que j'étais guéri. Et j'allai mieux en effet pendant
-quelques jours. L'image de Thérèse pâlit, se recula de moi; je crus
-qu'elle allait s'effacer.
-
-Hélas! mon illusion ne fut pas longue. Le vif élan qui m'avait ramené
-vers la vie de famille ne tarda guère à s'alentir, à se changer en
-effort. Les affections qui avaient rempli ma vie subsistaient bien
-encore, mais machinales, inefficaces, vidées de leur substance. Oui,
-même mon affection pour Jacques. Je l'aimais assez pour me dévouer à
-lui, pour me sacrifier s'il l'avait fallu; ma volonté était libre; mais
-d'elle-même, au bout de quelque temps, ma pensée était revenue à
-Thérèse.
-
-Je ne désespérai pourtant pas tout de suite. Comme les incroyants qui
-prient pour mériter de croire, je continuai de témoigner à Jacques cet
-amour qui, hélas! n'était plus tout à fait dans mon coeur. Je me serrais
-contre mon enfant, comme s'il y avait eu dans ce contact quelque vertu
-curative de ma folie; je l'embrassais quelquefois sans motif, j'attirais
-sa tête sur mon coeur, sur ce coeur que je n'avais pas su lui garder
-tout entier. Il me semblait que ses baisers à lui, plus sincères, plus
-ardents, allaient ressusciter la ferveur de mes caresses.
-
-L'enfant s'étonnait de ces étreintes passionnées et muettes, presque
-douloureuses. Il s'y dérobait, ne sachant comment y répondre. Ma société
-commençait à lui peser; son babil se lassait de s'épancher sans écho. Il
-avait tiré de ma libéralité,--compensation trop facile,--quelques
-jouets: une montre, un cerf-volant qu'il avait hâte de montrer à ses
-camarades. Il ne tarda pas à me fausser compagnie. Et moi je n'eus pas
-le courage de le retenir. A quoi bon?
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Ce fut de nouveau la solitude autour de moi, mais une solitude assiégée,
-investie par l'image de Thérèse. Que faire contre elle maintenant? A
-quelle conjuration, à quel remède avoir recours? La médication psychique
-avait échoué; valait-il la peine d'essayer autre chose? Cependant je
-m'étais quelquefois bien trouvé de la marche pour assoupir mes nerfs,
-pour mater mes rêves. Plus chanceuse cette fois, l'expérience ne valait
-pas moins d'être tentée.
-
-Je pris prétexte d'une visite de quelques jours à Marsous; je bouclai
-mon sac et je partis. Mais je ne fis que toucher barre à la maison de
-mes parents. Le bavardage affectueux de ma mère, avide des nouvelles de
-la famille et de la vallée, ses préoccupations de récolte et d'argent,
-si peu concordantes à mon état d'esprit, ne parvenaient pas à
-m'intéresser. La bonne femme et moi ne parlions plus la même langue;
-j'étais devenu comme un étranger dans ma maison. Pauvre mère!
-qu'aurait-elle dit si elle avait pu deviner mes misères, soupçonner la
-détresse, où je me débattais, affolé? Où était-il hélas! le sauvageon de
-jadis, la petite âme qui s'était épanouie là, si fraîche, entre ces
-vieilles murailles? Ah! qu'il aurait mieux valu ne pas changer, vivre et
-mourir où avaient vécu, où étaient morts les miens, pareil à ceux
-d'avant comme à ceux d'après, surgeon du même arbre et cet arbre soudé
-au roc, enraciné dans les traditions ancestrales! Mais il était trop
-tard, j'avais sucé le virus de l'éducation sentimentale; déserteur du
-foyer rustique, je devais penser, je devais souffrir en bourgeois!
-
-Dès le lendemain de mon arrivée à Marsous, à l'aube, je communiai une
-dernière fois, sous les espèces du pain bis et du lait encore fumant,
-avec ma mère, je reçus de ses lèvres un baiser rude et cordial, le
-baiser coutumier de nos adieux, et je m'enfonçai résolument dans l'âpre
-et tortueux massif qui garde la source du gave d'Azun. Je partis seul. A
-quoi bon un guide quand on n'a d'autre but que la fatigue? J'avais
-d'ailleurs une suffisante habitude de la montagne et de la vie
-montagnarde pour m'y aventurer sans péril.
-
-Je savais le chemin des cabanes de berger où je pourrais au besoin
-trouver un gîte pour la nuit, un abri pendant l'orage; ces bergers, j'en
-connaissais quelques-uns; les plus âgés m'avaient servi de guide
-autrefois; les plus jeunes avaient été mes camarades. Les chiens même,
-peu hospitaliers aux passants, me faisaient bon accueil; j'avais appris
-les paroles et les gestes qui désarment leur colère. Je les évitais
-d'ailleurs, eux et leurs maîtres, autant que me le permettaient les
-ressources de mon havresac. Un surplomb de rocher suffisait à protéger
-mon sommeil, une poignée de bruyères mortes ou de rhododendrons me
-donnait la flamme nécessaire à sécher mes vêtements arrosés par une
-averse.
-
-Je marchais sans presque m'arrêter, de la pointe du jour à la nuit
-noire. Pour me fatiguer, pour m'absorber davantage, je choisissais les
-plus mauvais chemins, les lacets les plus abrupts, les corniches les
-plus vertigineuses. Que ma pensée fût bornée en même temps que mon
-regard aux rocailles où heurtaient mes pieds, aux périls qui bordaient
-ma route, c'était ce que je cherchais, et ce n'était pas difficile à
-trouver dans ce méchant dédale d'éboulis, de crêtes et de pics qui se
-hérissent, se cassent ou s'aiguisent entre le Balaïtous et le port de
-Marcadau. Je me jouais à l'aise dans ces rudes passages, bercé par le
-vent des cimes, fouetté par l'haleine froide qui monte de l'obscurité
-des abîmes.
-
-Le crépuscule me surprenait quelquefois à l'entrée d'une estibe
-suspendue comme une écharpe de verdure entre deux précipices. Les
-troupeaux rentraient, les clarines des vaches tintaient longuement; les
-abois des chiens montaient vers le ciel avec la fumée des cuisines de
-pâtres. Je m'anuitais dans leurs cabanes. La tête appuyée au sac de sel,
-en guise d'oreiller, je sentais se poser sur mon front, à travers les
-trous de la toiture, le regard inquiet des étoiles. D'autres fois,
-surpris par l'invasion subite du brouillard, je cherchais quelque
-saillie de rocher, le creux d'un sapin, et j'y demeurais blotti, n'osant
-pas risquer un mouvement jusqu'à la prime clarté de l'aube. A la
-descente de Cambalès, une bourrasque de neige m'obligea un soir à
-m'abriter au plus près, sous l'étroit avancement d'un bloc de granit.
-Une brebis égarée dans l'estibe vint partager mon gîte; je m'écartai
-pour lui faire place, et je dormis d'un bon sommeil cette nuit-là, mêlé
-à la tiédeur de sa toison, à la douceur de son innocence.
-
-Les journées passaient ainsi: huit, dix? j'en avais perdu le compte. Les
-journées passaient, et l'oubli ne venait pas. L'image de Thérèse ne
-cessait pas de me poursuivre. La vie élémentaire que je menais, celle,
-plus élémentaire encore, autour de moi, des gens et des bêtes,
-favorisaient, innocentaient mon rêve. La volonté des astres plus
-proches, le jeu plus visible des forces premières, me conseillaient la
-soumission aveugle à la destinée, la docilité aux impulsions de
-l'instinct. Et quel plus beau cadre pour la figure aimée que ce jardin
-de la haute montagne, ce paradis d'herbe et de fleurs gardé par les
-précipices! C'étaient, pour Thérèse, les urnes bleues penchées vers le
-gazon des gentianes, pour Thérèse, le long des sentiers, en cortège, le
-flambeau triomphal des iris. Elle était là, partout; elle m'attendait le
-soir, assise, accoudée au granit, elle me précédait le matin, légère au
-bord des abîmes.
-
-La fatigue de la marche enfiévrait encore mes visions, les animait d'une
-ardeur plus voluptueuse. Comme les ascètes au désert, les tentations
-rôdaient autour de moi, plus hardies à mesure que les privations me
-rendaient plus faible. Hélas! tout mon effort de conversion
-n'aboutissait qu'à profaner l'image de Thérèse, à la faire descendre à
-la portée de mon désir.
-
-Mon courage était à bout; mes forces défaillaient. Ce train de marche,
-soutenu seulement d'un peu de lait et de pain achetés aux bergers, avait
-fini par m'épuiser. Mes jambes avaient peine à me porter, ma tête à
-garder l'équilibre. A la montée de Splumouse, le pied me manqua au bord
-d'un rocher lavé par les vapeurs de la cascade; je glissai, je roulai
-dans le précipice. Des pâtres qui, la saison du pacage terminée,
-ramenaient leurs troupeaux aux herbages de la vallée d'Argelès, me
-ramassèrent meurtri, grelottant de fièvre et de froid, au bord du gave.
-Ils me hissèrent sur la barde de l'âne qui portait leur léger bagage, et
-ce fut en ce rude équipage que je fis, le soir même, ma rentrée au
-logis.
-
-J'étais, je m'avouai vaincu. Je cédai à ma douce ennemie, je me livrai
-tout entier au pouvoir de l'Image. Et cette démission ne fut pas d'abord
-sans douceur. Après la lutte, il y avait quelque plaisir à fermer les
-yeux, à se confier au vertige. Ma conscience n'agissait plus; l'instinct
-de la conservation lui-même s'était endormi. Il ne me restait plus que
-le pouvoir d'imaginer et de sentir; mais imaginer ne me suffisait plus,
-et la réalité me demeurait inaccessible. Ma vie désormais était vouée à
-cette impasse. Ni projet, ni rêve. Je descendais d'un pas lent et sûr,
-je m'enfonçais dans le néant.
-
-La chute précipitée à noires rafales ou alentie en soleillées tardives
-du bienveillant automne, s'accordait avec la décomposition très douce de
-ma vie sentimentale. Quelque chose pleurait, s'attendrissait autour de
-moi, avec moi me semblait-il. Larmes de pluie, caresses des feuilles
-mortes, fatigue de l'herbe qui se couchait pour mourir, tout se prêtait,
-s'accommodait à mon deuil.
-
-La saison des eaux était finie, les vacances terminées. Les villas
-avaient fermé leurs persiennes, le Casino avait replié ses oriflammes;
-le décor de joie fléchissait, s'effilochait dans le brouillard.
-J'errais, pauvre âme en peine à travers ces déchéances, et d'eux-mêmes
-mes pieds reprenaient les chemins voués au souvenir. Mais je n'étais
-déjà plus le pèlerin ardent et pieux qui recense et qui recueille;
-j'étais le désespéré qui fuit, traqué par l'idée fixe, l'être machinal
-qui s'abandonne au destin. Comme les nids du printemps aux squelettes
-nus des branches, je retrouvais des parcelles de ma vie accrochées aux
-ronces flétries, mêlées à la litière des pourritures végétales. Et
-tantôt je rejetais du pied ces vestiges, je souhaitais de les voir
-s'anéantir avec ma passion au creuset de la mort universelle, tantôt je
-me prosternais sur ces traces, je collais mes lèvres à l'écorce des
-arbres, à la boue des chemins.
-
-Depuis une semaine déjà, Jacques avait repris ses occupations d'écolier;
-dans le rond de la lampe, chaque soir, il feuilletait ses livres,
-compulsait ses dictionnaires, tandis que, à côté de lui, ces dames
-travaillaient à broder de fleurs et d'attributs symboliques un tapis
-d'autel destiné à la paroisse. La ronde familière des heures tournait de
-nouveau, menée par l'habitude, dans la maison automnale. Et j'étais là
-moi aussi, identique en apparence et si différent, hélas! J'étais là,
-prisonnier d'un devoir insipide, m'excitant sourdement à la révolte;
-combinant des plans d'évasion qui m'épouvantaient, aussitôt ébauchés, et
-que je laissais en suspens.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Cyprienne fut la première à s'apercevoir de la discordance.
-
---Qu'avez-vous, André? m'interrogea-t-elle; que se passe-t-il dans votre
-tête? Voilà plus de huit jours que vous ne m'avez pas dit un mot
-d'amitié. Bonjour, bonsoir, vous nous traitez, ma mère et moi, comme des
-étrangères. Rien ne vous intéresse d'ailleurs; vous ne vous occupez de
-rien. Qu'avez-vous? Vous paraissez souffrant; si vous l'êtes, dites-le;
-on vous guérira; vous savez que je m'entends à soigner les malades.
-
---Un peu de fatigue simplement, répondis-je.
-
---Ce sont vos courses à pied qui vous ont fait mal, reprit Cyprienne.
-Mais quelle idée aussi! Comme si vous ne pouviez pas rester tranquille!
-
---Tranquille? Et je ne le suis que trop. Vous ne voyez donc pas que
-c'est le désoeuvrement qui me tue! Oh! si j'avais un métier!
-
---N'êtes-vous pas poète, archéologue, que sais-je encore?
-répliqua-t-elle.
-
---Ce n'est pas un amusement, c'est une fonction qu'il me faudrait.
-
-La vérité était que je commençais à tourner autour d'un prétexte
-plausible d'aller à Toulouse. Et ce prétexte était déjà trouvé. Il
-s'agissait d'acheter une étude de notaire, et d'abord de terminer mes
-études de droit à la faculté de Toulouse où j'avais pris mes premières
-inscriptions. Comment justifier ce projet aux yeux de Cyprienne et de ma
-belle-mère? Je suis honteux de l'avouer, mais l'envie de partir me donna
-l'ingéniosité nécessaire. Les bonnes raisons d'ailleurs ne me manquaient
-pas. Je fis valoir les dangers d'une oisiveté prolongée, les tentations
-du Casino et du Cercle. Et je citais des noms à l'appui; j'énumérais de
-récentes catastrophes.
-
-Ma belle-mère secouait la tête. Tout cela était bon à dire, mais j'étais
-bien vieux pour prendre un état.
-
---Vieux, soit, répliquais-je; cependant je suis déjà à moitié notaire.
-Avec quelques mois de stage chez un confrère et quelques inscriptions de
-plus à Toulouse, afin d'avoir un diplôme, je serai prêt à exercer.
-
---A Toulouse! s'exclamait Cyprienne. Alors me voilà veuve et vous voilà
-étudiant!
-
-Je rassurai Cyprienne. J'expliquai qu'on m'autoriserait à préparer mes
-examens à Argelès. J'en serais quitte avec deux on trois voyages. Peu de
-chose en somme pour un résultat de cette importance. Et comme je les
-jugeai un peu ébranlées, la fille et la mère, je ne poussai pas plus
-loin ce premier avantage.
-
---Réfléchissez, leur dis-je, rien ne presse. Ce que j'en ferais, ce
-serait autant pour vous que pour moi, pour Jacques surtout dont
-l'éducation, si nous voulons la pousser un peu loin, sera une charge un
-peu lourde.
-
-Ces dames y pensèrent si bien que ce fut ma belle-mère qui m'en reparla
-la première.
-
---Si ça ne devait pas vous éloigner trop souvent de nous, me dit-elle,
-et s'il y avait une étude à acheter à Argelès, on pourrait voir.
-
-Justement il y avait une étude à acheter. Notre voisin, M. Dartigue,
-pensait à prendre sa retraite. Il m'en avait encore parlé la veille au
-Cercle. L'étude n'était pas des plus importantes, mais si peu que l'on
-continuât à bâtir près de la gare, et à spéculer sur les terrains, il y
-aurait des actes fructueux à passer.
-
-Ma belle-mère était amorcée. Cyprienne résistait encore. Cette
-perspective de changement la déroutait. Elle se préoccupait de ce qu'on
-en penserait en ville. Il lui en coûtait de renoncer à notre façon de
-vivre, fermée et obscure, pour prendre un train de cérémonies et de
-visites.
-
-Je lui laissai le temps de s'accoutumer à cette idée. Je feignais
-d'hésiter moi-même; je poussais l'hypocrisie jusqu'à me plaindre des
-ennuis que me donneraient mes déplacements obligés à Toulouse. Je
-déplorais le supplice des restaurants, la tristesse de la chambre
-d'hôtel. Et j'invitais ces dames à m'accompagner, sachant bien qu'elles
-se refuseraient à ce supplément de dépenses. Une catastrophe imprévue,
-un trou de quelques milliers de francs creusé tout à coup dans les
-finances de ma belle-mère, trop crédule aux valeurs à gros intérêts,
-précipita la crise. Le notariat seul pouvait réparer la brèche. Il fut
-convenu que j'irais à Toulouse m'entendre avec ces messieurs de la
-Faculté pour mes examens. Après quoi, l'on ferait des ouvertures à Me
-Dartigue.
-
-La Toussaint approchait et l'hiver. Ces dames m'engagèrent à presser mon
-départ. Une fois entrées dans la combinaison, elles pointaient en avant,
-s'animaient à décréter l'avenir; et, tout en calculant et en projetant,
-elles travaillaient à la réfection de ma garde-robe, elles inspectaient
-soigneusement le linge et les habits destinés au voyage. On m'avait
-donné des commissions pour Thérèse. On avait préparé des cadeaux. Il y
-avait entre autres souvenirs indigènes un pot de miel de Marsous et une
-provision de farine de blé noir pour faire des crêpes. J'y avais joint
-en mon nom une clarine de vache de fabrication ancienne et encore une de
-ces quenouilles en bois de frêne que les pâtres pyrénéens décorent de
-dessins rose vif et bleu pâle dans le goût arabe le plus pur.
-
-Tout était prêt. C'était moi maintenant qui retardais le départ. Tant
-qu'il s'était agi de machiner ou de manoeuvrer le piège où devaient
-tomber ma femme et ma belle-mère, mon ardeur scélérate ne s'était pas
-démentie. Mais aussitôt le succès de ma mauvaise action assuré, le
-remords m'était venu, le dégoût de ce que j'avais fait, la peur de ce
-que j'allais faire. J'avais pitié des innocents que je sacrifiais: pitié
-de Jacques, pitié de Cyprienne. Pauvre femme! Tous mes griefs contre
-elle, si légers d'ailleurs, ne m'étaient plus rien; je ne voyais que ses
-qualités d'ordre, de fidélité, de dévouement. Ce lien entre nous, que je
-croyais si relâché, me tirait à elle au moment où je me décidais à le
-rompre.
-
-Dix fois je fus au moment de renoncer à mon projet, de demander pardon à
-ma dupe. Je m'y serais décidé peut-être si mon secret n'eût
-appartenu qu'à moi seul. Chaque marque d'affection--même la plus
-insignifiante--que je recevais de Cyprienne, chacune des recommandations
-puériles et touchantes qu'elle me prodiguait au sujet de mon voyage me
-mettait le rouge à la figure. Je me détournais d'elle et de mon fils; je
-n'osais pas les regarder en face.
-
-Puis venait un nouvel assaut de l'Image et mes remords disparaissaient;
-je ne pensais plus qu'au départ.
-
-Je me souviens de la dernière journée.
-
-C'était au commencement de novembre, un après-midi triste et doux
-infiniment. Jacques était là, en congé du jeudi. Il me donnait ses
-commissions pour Toulouse.
-
---Vous embrasserez Thérèse pour moi! me recommandait-il.
-
-Cyprienne souriait. C'était affreux. Peut-être ne les reverrai-je
-jamais, pensais-je. Qui sait à quel désastre je cours. Et je me figurais
-ce qui se passerait après la catastrophe, la maison sans moi, sans rien
-qui rappelât que j'avais existé, sans un portrait au mur, sans un mot de
-souvenir sur les lèvres. Mon coeur se serrait. L'intimité des choses
-autour de moi, la cordialité des meubles, faisaient la désertion plus
-coupable, la séparation plus cruelle. Ils disaient, ces meubles choisis
-par moi, ces papiers aux couleurs déjà flétries, ils disaient l'illusion
-de l'entrée en ménage, le château de bonheur, le château fragile
-construit hier et sitôt détruit de mes propres mains. Un rayon du soleil
-couchant, un rayon jaune caressait les lilas déjà dépouillés de la
-terrasse; par la porte à vitres, entr'ouverte, l'odeur de la saison nous
-arrivait, une odeur de feuilles mortes et de fleurs mourantes.
-
-Quelque chose aussi se mourait en moi. Mes yeux se mouillèrent. Et, ce
-n'était pas seulement mon bonheur conjugal que je pleurais, mais encore
-mon amour pour Thérèse, ou du moins la première fleur de cet amour, le
-fantôme léger de la jeune étrangère, une Thérèse déjà disparue avec la
-tendresse voilée, la pudeur aurorale de ma passion naissante.
-
-L'ombre du soir cachait mon trouble.
-
-L'omnibus était là; j'abrégeai les adieux.
-
---Télégraphie-nous en arrivant, recommanda Cyprienne. Et Jacques:
-
---N'oublie pas que tu m'a promis une arbalète.
-
-Mon Jacques! ma Cyprienne!
-
-Je partais et un Argelès crépusculaire défilait devant moi, un Argelès
-déformé par l'émotion de l'adieu; les maisons, les jardins, la montagne
-au-dessus, m'apparaissaient avec les raccourcis ou les prolongements du
-souvenir, l'Argelès d'autrefois mêlé à l'Argelès d'aujourd'hui: une
-chose illimitée, vacillante dans le trouble et dans le rêve.
-
-Mais une autre vision bientôt s'interposait, comme jalouse. Et, aussitôt
-revenue, elle me reprenait, me remplissait tout entier. Calculs,
-hésitations, regrets, s'évanouirent encore une fois. Triste jouet de la
-force imprudemment appelée par l'incantation de mon désir, frénétique et
-passif, je me laissai porter vers l'Image.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-J'étais à Toulouse; quelques pas à peine me séparaient de mon amie. Et
-au moment de la revoir, dans sa rue déjà, presque à sa porte,
-j'hésitais, je n'osais plus avancer. Pour la première fois, depuis mon
-départ d'Argelès, des doutes me venaient. Quel accueil allais-je
-recevoir? Malgré mon application à lire entre les lignes des lettres que
-Thérèse adressait à Cyprienne, je n'y avais jamais rien découvert qui
-confirmât les demi-aveux qu'elle avait laissé échapper en quittant
-Argelès. Pas plus après qu'avant la nouvelle communiquée par ma femme de
-mon prochain voyage, elle n'avait écrit un mot que je ne pusse
-interpréter comme un encouragement à la rejoindre. Était-ce oubli,
-était-ce excès de prudence? Je ne savais trop qu'en penser. J'avais beau
-m'échauffer sur le passé, évoquer les paroles, les attitudes les plus
-significatives, je ne parvenais pas à me rassurer tout à fait. Ce qui
-avait été pouvait très bien ne plus être; et, m'aimât-elle encore, il se
-pouvait que calmée par quatre mois d'absence Thérèse vît avec peine,
-avec terreur peut-être, revenir l'auteur de la blessure que le temps
-commençait à cicatriser. Plus d'une fois, en d'autres circonstances de
-ma vie, j'avais eu l'occasion de constater à mes dépens les brusques
-variations, les reniements subits de l'âme féminine; plus d'une fois,
-j'avais retrouvé glacé par l'indifférence, froncé par le dédain, le
-visage que j'avais quitté la veille enfiévré de mes caresses, baigné des
-larmes de la volupté reconnaissante: trahisons à demi involontaires d'un
-être d'instinct que sa légèreté seule défend contre les suites de ses
-faiblesses. Qu'aurais-je à m'étonner si la vertu en péril se servait des
-mêmes armes que la prudence égoïste?
-
-Plus j'y réfléchissais et plus s'aggravaient mes craintes. Le coeur me
-manquait pour aborder Thérèse. Elle habitait alors rue du
-Pont-de-Tounis,--une petite rue qui relie Toulouse avec l'île formée par
-la Garonne et le canal de fuite du moulin du Château, qu'on appelle
-aussi la Garonnette. Sa maison était à côté du pont. Je la
-reconnaissais, telle qu'elle me l'avait décrite, à la véranda qu'elle
-portait en encorbellement sur ce diminutif de fleuve qui s'en allait,
-rapide comme un gave, bordé de jardins en terrasse dont les saules
-laissaient pendre par endroits leurs branches au fil de l'eau. Des
-détails d'intérieur, des couleurs de tentures, des dorures de cadres se
-révélaient à travers les larges baies vitrées; des silhouettes se
-mouvaient; une fenêtre s'ouvrit, une figure se pencha: Thérèse. Je me
-retournai vivement, je m'enfuis. Je remontai la rue de la Fonderie, je
-longeai des façades de vieux hôtels, des rez-de-chaussée obscurs, des
-portes de couvents. Une cloche se mit à sonner les vêpres. C'était un
-dimanche. Le trottoir devant moi s'animait, se peuplait peu à peu. Au
-bout de la rue, je me heurtai à de la foule. Des éventaires errants
-charriaient des gâteaux et des confiseries populaires; des roues de
-moulin en papier multicolore viraient aux mains des tout petits, et, de
-loin, à larges ondées de cuivre, arrivait l'écho d'une musique
-militaire. Je me mêlai à la cohue; je me laissai porter vers la grille
-ouverte du Grand-Rond. Là, des couples de bourgeois somptueux, des dames
-caparaçonnées, des brochettes de jeunes filles rieuses, le nez dans la
-tiédeur du manchon, tournaient sous les ormeaux effeuillés, autour du
-jet d'eau. Un rayon de soleil mouillé glissait entre les nuages, et, à
-travers la vapeur diffuse de novembre, des blancheurs de statues se
-levaient de la perspective verte des pelouses.
-
-Après un intervalle de repos, la musique allait reprendre. Des cuivres
-étincelaient, rangés en cercle sur la plate-forme du kiosque. Les
-promeneurs en même temps ralentissaient le pas; des groupes
-s'arrêtaient; un moment oscillante, la foule se fixait, attentive.
-Brusquement, sur un motif de fanfare orgueilleux et brutal éclata
-l'introduction de _Carmen_, et le rêve aussitôt jeta son décor
-d'illusion sur la vie. La sensation de l'hiver s'abolit; les colorations
-espagnoles s'épanouirent ardentes, sur la grisaille du ciel toulousain;
-reléguant les frivolités de la parade mondaine, la passion s'affirma, la
-folie d'aimer insinua son vertige. Des rythmes de danses exotiques, avec
-le retour de leur cadence voluptueuse endormaient les volontés; des
-appels exaltés au bonheur, à l'ivresse de l'instinct brisaient les
-résistances, tandis qu'en une plainte haletante,--tel l'éclair rouge
-d'un coup de poignard asséné par le destin,--la tragédie se déchaînait,
-le châtiment allongeait sa main sur les coupables. Et le drame expirait.
-Un sanglot final allait le long des voûtes d'arbres vers la ville,
-porter aux coeurs troublés la suggestion de l'amour.
-
-Déjà les groupes d'écouteurs se dispersaient, la rumeur des paroles et
-des rires montait de nouveau, confuse.
-
-Je me remis à marcher, moi aussi, mais rapidement cette fois, au plus
-court, vers Thérèse. Au souffle de la musique, mes hésitations avaient
-fondu, l'Image m'avait ressaisi. J'étais José; plus coupable déserteur,
-transfuge de la famille et du devoir, je me rendais au rendez-vous
-assigné par la passion.
-
-Rue du Pont-de-Tounis, ce fut Thérèse qui vint m'ouvrir. La petite
-servante était à vêpres; Julien était sorti avec Marc qui vouait ses
-après-midi du dimanche à lui montrer les musées ou à le promener au bon
-air de la campagne. Thérèse, qui les accompagnait quelquefois, était
-restée ce jour-là auprès de sa mère un peu souffrante.
-
---Enfin! s'exclama-t-elle en m'apercevant. Depuis quand à Toulouse? Et
-Cyprienne? et Jacques? et Mme Lavernose? Cyprienne aurait dû vous
-accompagner. Elle n'aime pas voyager, n'est-ce pas? Tant pis; vous
-auriez dû l'emmener de force. Mais je bavarde, conclut-elle, et maman
-s'impatiente peut-être. Il lui tarde tant de vous voir!
-
-Je regardais, j'écoutais Thérèse, et il me semblait que ce n'était plus
-elle. Confrontée avec l'image que je m'étais fabriquée de mémoire et que
-l'excès de mon adoration avait déformée sans doute, elle me déroutait;
-et je restais hésitant entre les deux, paralysé par la nécessité de
-mettre d'accord la réalité et le rêve. Cette minute du revoir, si
-souvent vécue par moi en pensée, si passionnément attendue, commençait
-par un mécompte. Les puissances de mon être qui auraient dû chanceler,
-tressaillaient, à peine, effleurées par la secousse. Thérèse d'ailleurs
-n'avait pas l'air plus bouleversé que moi. La nuance même de son
-contentement excluait toute idée de trouble. Ainsi manifestée, cette
-joie me navrait, elle confirmait mes mauvais pressentiments. Thérèse
-était en train de m'oublier.
-
---Cyprienne vous avait annoncé; nous vous espérions depuis huit jours,
-me dit-elle. D'ailleurs vous savez bien que même arrivant chez nous à
-l'improviste, vous auriez été attendu. Venez, ma mère sera si heureuse
-de vous rendre un peu des bontés que vous avez eues pour sa fille!
-
---Des bontés! me récriai-je, et j'allais en dire davantage; mais Thérèse
-avait ouvert une porte intérieure; j'étais en présence de Mme Romée.
-
---M. Lavernose, annonça Thérèse.
-
-La dame se souleva de son fauteuil. Sur des épaules copieuses, alourdies
-de fichus et de châles, se balançait parmi les fanfreluches une tête,
-majestueuse, éclairée de deux yeux fureteurs et d'un sourire où
-l'aménité se faisait condescendante.
-
---Cher monsieur André! s'exclama-t-elle en me tendant une main
-chatoyante de bagues, quel bonheur de vous avoir, de vous dire toute
-notre reconnaissance. D'un geste épanoui elle me montrait Thérèse
-debout, appuyée à son fauteuil. Et bien, comment la trouvez-vous, notre
-malade, ajouta-t-elle. Superbe, n'est-ce pas? Et elle n'a jamais tant
-travaillé. Dix leçons par jour! Si je n'y veillais, elle ne prendrait
-pas le temps de manger, ni de dormir. L'air d'Argelès nous l'a
-transformée. Seulement elle se fatigue trop, voyez-vous. Elle n'est pas
-raisonnable. Vous nous aiderez à la distraire, monsieur Lavernose; elle
-vous écoutera peut-être. Une soirée au théâtre, un tour de promenade le
-dimanche. Il faut bien se montrer un peu, tenir son rang. Le malheur
-nous a forcés à sortir de notre monde; mais ma fille y rentrera un jour
-ou l'autre. Avec son nom et sa figure on n'est pas en peine de
-s'établir.
-
---Laissez donc, mère, interrompit Thérèse; vous savez bien que je n'ai
-aucune envie de vous quitter.
-
---Ni moi de te voir partir, reprit Mme Romée. C'est égal, à ton âge, je
-ne me serais pas arrangée d'une vie aussi triste que la tienne. Quand je
-pense qu'en arrivant à Toulouse, ton père et moi, nous fîmes plus de
-cent cinquante visites. Encore ne voyions-nous que les chefs de service
-et les officiers supérieurs. Il y a des situations qui obligent! se
-rengorgea-t-elle. A dix-sept ans, Thérèse avait déjà fait son entrée
-dans le monde, à un bal blanc chez notre directeur. Elle était
-d'ailleurs aussi grande qu'aujourd'hui, et encore plus jolie, si c'est
-possible!
-
---Maman! gronda doucement Thérèse.
-
---Eh bien, quoi? maman! Ne faudrait-il pas qu'on te trouve laide pour
-ménager ta modestie! C'est M. Lavernose qui protesterait alors! Puis,
-avisant mon chapeau que j'avais gardé à la main: Ah çà! dit-elle, vous
-pensiez donc nous quitter au bout d'un quart d'heure? Posez-moi ça, s'il
-vous plaît, installez-vous; vous savez que vous dînez ici. Oh! sans
-façon, Marc et vous et mes enfants: un dîner de famille. Oui, comme vous
-êtes, répondit-elle à une vague excuse de mon geste indiquant
-l'incorrection de ma tenue. Votre veston autorisera ma robe de chambre
-de malade. Vous n'êtes pas à vous gêner avec Thérèse, et quant à Marc,
-vous n'ignorez pas son mépris pour ces futilités. Voulez-vous le menu
-pour vous décider? Poule au pot, filet de boeuf... Un coup de sonnette
-interrompit l'énumération. Thérèse, qui était allée ouvrir revint avec
-un paquet.
-
---De la part de M. Lavernose, dit-elle, en l'offrant à sa mère.
-
---C'est le dessert qui arrive, expliquai-je; une idée de ma femme, elle
-a voulu vous faire goûter nos friandises locales. Devinez, mademoiselle
-Romée, dis-je, en déficelant le colis que j'avais donné l'ordre, en
-quittant l'hôtel, de porter à l'adresse de ces dames. Thérèse battait
-des mains:
-
---Du miel de Marsous, de la farine de blé noir. Bravo! nous allons faire
-des crêpes. Et ceci? interrogea-t-elle en déballant la clarine de
-cuivre.
-
---Une sonnette pour la salle à manger, expliquai-je.
-
---Dites plutôt un outil de magicien pour évoquer la montagne. Écoutez!
-Elle secouait la clochette, et comme par une écluse ouverte le carillon
-bondissait: une cascade de sons rauques d'une fêlure tout à fait
-suggestive. Vous souvenez-vous de notre promenade au Bergonz, monsieur
-Lavernose?
-
---Et de votre souhait d'hiverner dans la grange? Parfaitement, je n'ai
-rien oublié, mademoiselle. Et s'il vous prenait jamais fantaisie de
-réaliser votre rêve, voici, lui dis-je, de quoi occuper vos veillées.
-
-J'avais démailloté la quenouille de frêne. Thérèse s'extasia sur les
-peintures dont elle était décorée; elle avait vu les mêmes couleurs, les
-mêmes dessins sur de la faïence persane, et c'était bien sans doute la
-même origine; une tradition d'art oriental léguée par les pâtres arabes
-aux bergers celtibériens, et qui s'était transmise fidèlement jusqu'à
-nos gardeurs de moutons.
-
-Mme Romée examina l'objet à son tour, mais pas au même point de vue.
-
---Oh! le joli manche d'ombrelle! s'exclama-t-elle; avec de la soie à
-mille raies, style directoire, ce serait d'un effet!
-
---Une ombrelle! merci bien; quenouille elle restera, protesta Thérèse.
-Je veux la charger d'étoupes et m'exercer à filer cet hiver. En
-attendant, je vais la suspendre dans mon atelier. Venez-vous m'aider,
-monsieur Lavernose?
-
---C'est ça, allez, insista Mme Romée. Thérèse vous montrera notre
-appartement. Oh! rien de beau à voir. Ce n'est pas comme il y a six ans,
-quand nous habitions rue d'Alsace! Là, par exemple, nous aurions eu de
-la place pour vous recevoir: dix croisées de façade sur la rue! Ah! qui
-m'aurait dit alors qu'un jour viendrait où je me contenterais d'un petit
-logement rue du Pont-de-Tounis!
-
---Ne dites pas de mal de notre rue, reprit Thérèse. Croyez-vous que je
-n'aime pas mieux voir passer de la belle eau vive sous mes fenêtres que
-vos tramways de la rue d'Alsace! Et notre appartement n'est pas si mal.
-Vous allez en juger, monsieur Lavernose. Dites-moi si cet atelier ne
-donne pas l'envie de travailler?
-
-C'était la véranda vitrée qui servait d'atelier à Thérèse. Son bureau,
-très petit, en acajou bruni par l'âge, un vieux serviteur, occupait un
-angle du côté de la rivière. Quelques romans à couverture jaune, un ou
-deux volumes de poésie, un bouquet d'héliotropes d'hiver dans un cornet
-de cristal, meublaient ce coin préféré où l'artiste venait se délasser
-des assauts donnés aux touches blanches et noires, des corps à corps
-avec Liszt ou avec Chopin.
-
-En bonne place, juste au-dessus du bureau, s'étalait une vue d'Argelès,
-prise de la gare. La petite ville s'y trouvait reproduite assez
-minutieusement pour qu'on pût lire les enseignes des hôtels, désigner
-l'emplacement de chaque maison. La nôtre s'y reconnaissait au berceau de
-clématite planté à l'angle de la terrasse, au tendelet de coutil qui
-barrait la façade blanche d'une mince ligne d'ombre.
-
---Vous voyez que votre pays est toujours resté devant mes yeux, me fit
-remarquer Thérèse. Avec une loupe, on arriverait peut-être à vous
-retrouver dans ce point noir qui bouche la porte à vitres de votre
-salon.
-
-C'était dit d'un air aisé, sans embarras, sans mystère, et l'attitude
-était d'accord avec la parole. Il fallait bien me rendre à l'évidence.
-De la Thérèse qui m'était apparue un matin à Argelès, de la figure
-bouleversée par la passion naissante, il ne restait plus rien. La
-distance, le temps, la réflexion avaient fait leur oeuvre. La guérison
-avait peut-être été lente, mais elle paraissait complète. Thérèse avait
-cessé d'être à moi. J'arrivais trop tard; j'avais laissé passer l'heure;
-celle que je venais chercher n'y était plus. Je n'avais qu'à chercher un
-prétexte honnête pour abréger mon séjour à Toulouse et à me donner une
-contenance jusqu'au moment du départ.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Thérèse s'était-elle aperçue de ma déception? Elle tournait autour de
-moi, caquetait, affectueuse et gaie; il me semblait maintenant qu'elle
-s'évertuait à parer ce rôle un peu sévère de l'amie qu'elle avait pris
-et qu'elle aurait voulu, sans doute, que j'agrée de bon coeur. A défaut
-d'une explication qu'elle n'aurait eu garde d'aborder, son attitude me
-laissait deviner son désir. Ne pouvant pas être tout pour moi, elle
-tenait cependant à être quelque chose; elle s'efforçait de reculer
-jusqu'aux limites permises la place qu'elle s'était assignée dans ma vie
-et dans mon coeur. Tout ce qu'elle me disait en témoignait, et jusqu'à
-sa façon de le dire. Jamais elle n'avait été plus libre avec moi, plus
-confiante; jamais elle ne m'avait plus ouvertement initié aux détails de
-sa vie, aux secrets de sa pensée. C'était d'elle à moi un abandon
-charmant, une sécurité parfaite. Son geste m'invitait à la suivre dans
-ce chemin de l'amitié par où nous étions passés au début de notre
-liaison. L'amitié actuelle était seulement plus intime.
-
-Thérèse me parlait de sa mère, de son frère comme à un proche, avec des
-familiarités, des particularités sur leur santé, sur leur caractère, qui
-supposaient de ma part, pour que je m'y intéresse, un attachement déjà
-ancien. Elle insistait de manière à m'émouvoir, à me mettre de moitié
-dans son dévouement, sur la faiblesse, l'incapacité à gouverner de sa
-mère. Surtout elle travaillait à écarter de mon esprit l'idée d'une
-rivalité possible de Marc et d'une rivalité heureuse. Cela à demi-mot,
-en sous-entendus; mais si adroitement qu'elle la déguisât, son
-application à me rassurer ne m'échappait pas; et je l'expliquais à ma
-manière. Marc allait arriver; à tout prix il fallait éviter un choc, une
-reprise de mes préventions, de mon hostilité contre lui.
-
-J'étais loin de lui faciliter sa tâche. Blessé par elle, j'essayais de
-la blesser à mon tour. Je trompais ses habiletés, je déroutais ses
-stratagèmes. Je faisais celui qui ne comprend pas, qui ne veut pas
-comprendre. J'allais au delà du sacrifice qu'elle me demandait, je
-dédaignais ce rôle d'ami où elle s'évertuait à me cantonner; je jouais
-l'indifférence, je m'éloignais d'elle, je devenais le visiteur,
-l'invité, je me condamnais,--et elle avec moi,--aux banalités de la
-conversation mondaine. Elle se dépitait alors, elle aussi. Elle me
-boudait, et des silences se prolongeaient entre nous dont la
-signification s'aggravait de minute en minute. Évidemment elle avait
-tout dit, elle avait épuisé ses ressources. Il fallait renoncer à mon
-amitié ou courir avec moi les risques de l'amour. Mon entêtement ne lui
-laissait pas d'autre alternative. Le temps lui manquait d'ailleurs pour
-se retourner, pour chercher une meilleure issue. La brave fille se
-désespérait et moi je prenais une joie mauvaise à son désespoir.
-
-Cependant sa souffrance constatée m'amenait bientôt à une conclusion
-consolante, encourageante même pour mon amour-propre. Tout n'était pas
-fini. Thérèse tenait encore à moi, et, dès lors, que m'importait le
-caractère qu'il lui plaisait de donner à son sentiment? Étais-je assez
-dépravé d'esprit, assez gâté de coeur, pour faire un crime à la chère
-créature de vouloir accorder son affection avec ses devoirs? Cette
-passion qui avait été pour moi un jeu, un exercice d'imagination, une
-entreprise de platonisme suspect, bientôt dégénéré en exaltation
-voluptueuse, elle essayait, elle, de la purifier, de la transformer en
-un lien bienfaisant à nous deux, innocent aux autres, et je lui en
-aurais voulu, et j'aurais opposé à sa noble tentative la résistance de
-mon égoïsme déçu!
-
-Je me soumis, je dépouillai cette apparence de raideur qui la
-suppliciait; je fis assaut avec elle de gaieté, de tendre enjouement.
-Notre visite à l'appartement finit en éclats de rire... La petite bonne
-venait de rentrer. Il s'agissait d'organiser avec elle, sous les ordres
-de Thérèse et d'après mes souvenirs de Marsous, la confection des
-fameuses crêpes de blé noir. Mes souvenirs n'étaient malheureusement pas
-très précis, et la compétence de Thérèse se trouvait un peu courte. La
-naïveté de nos combinaisons, jointe à l'ahurissement de la trop jeune
-cuisinière, nous furent une occasion de bouffonneries intarissables.
-
-Marc arriva à propos pour nous tirer d'embarras. De notre vague
-empirisme il déduisit une recette pratique; il indiqua les proportions
-et les doses et la durée plausible de la cuisson. Un historien devait
-être bon à tout, affirmait-il. Malgré sa gaieté apparente et son égalité
-d'humeur, je le trouvai changé, cet inaltérable Marc. Sa philosophie, je
-le sus un peu plus tard, avait été mise à une dure épreuve. Sa santé,
-outil précieux dont il avait abusé peut-être, s'était gâtée tout à coup.
-Sa vue était menacée; on le lui avait donné à comprendre, et cet
-avertissement l'obligeait à des ménagements, à des repos contrariants
-pour un laborieux comme lui et qui avait besoin pour réussir de tout
-l'effort de son travail. Marc n'avait d'ailleurs remisé aucune de ses
-ambitions; mais si le but était le même et la certitude de l'atteindre,
-il ne pouvait pas se dissimuler que l'étape serait plus longue. Le
-bonheur s'éloignait, le mariage prévu, combiné, devenait, pour quelque
-temps encore, irréalisable. Ainsi la sagesse de Marc se trouvait logée à
-la même enseigne que ma folie; sa tendresse légitime pour Thérèse, aussi
-bien que ma passion coupable, était réduite à s'alimenter de rêves.
-Est-il nécessaire d'ajouter que mon voyage à Toulouse, dont le but
-véritable ne pouvait pas échapper à sa clairvoyance, n'était pas pour le
-rasséréner, encore moins pour le disposer à me faire fête. Il eut la
-poignée de mains correcte et l'abord bienséant. Je ne pouvais pas lui en
-demander davantage.
-
-Je le négligeai d'ailleurs pour m'occuper de Julien qui rentrait avec
-son mentor. C'était un enfant délicat, une figure fine et mobile avec
-des yeux de fièvre et un sourire féminin d'une grâce presque morbide. Il
-me fit un accueil à la fois timide et fier, calin et inquiet. Tout de
-suite, aux premiers mots échangés, à son attitude avec sa soeur et avec
-sa mère, j'eus la révélation d'une nature vibrante et sèche, égoïste
-sous une enveloppe de séductions et de caresses. Sa mère le gâtait; elle
-était flattée de sa joliesse, de ses élégances précoces; leurs goûts
-s'associaient, leurs vanités se portaient secours. Je les devinais en
-lutte tous les deux contre Thérèse: la grande soeur prêchant la raison
-et le travail à Julien, la mère toujours prête à excuser ses
-étourderies, à favoriser ses caprices. Marc encore plus que Thérèse
-était leur bête noire. Trop faibles pour secouer l'autorité qu'il avait
-pris dans la maison, ils soulageaient leur antipathie en une guerre à
-coups d'épingles.
-
-Ce fut, ce soir-là, à propos d'un léger mal à la tête dont se plaignait
-l'enfant, et Mme Romée ne manquait pas de l'attribuer à la visite au
-musée qu'il venait de faire sous la conduite de Marc.
-
---Quelle idée d'aller lui montrer des tableaux le dimanche, après qu'il
-a passé toute la semaine le nez dans ses livres. Il aurait été plus
-simple et plus hygiénique de le conduire au Grand-Rond.
-
---Tourner comme au manège pendant une heure! riposta Marc; voilà un
-genre de distraction auquel je n'aurais jamais songé. D'ailleurs ce
-n'est sûrement pas le musée qui a fatigué Julien. Nous nous sommes
-contentés de faire un tour de cloître; nous avons examiné quelques
-bustes d'empereurs romains, deux ou trois autels votifs, une stèle
-funéraire. Je voudrais qu'il voie les choses en même temps qu'on les lui
-enseigne; c'est le bon moyen pour les fixer dans la mémoire.
-
---Et quand il se sera fourré tout ça dans la tête, il sera bien avancé,
-le pauvre petit, si toutes ces acquisitions se réalisent aux dépens de
-sa santé.
-
---Monsieur Échette, intervins-je, n'a peut-être pas assez de temps à lui
-pour faire promener votre fils. Si vous le voulez bien, je serai son
-compagnon de route. Nous visiterons ensemble la banlieue de Toulouse que
-je ne connais pas très bien. Au besoin, s'il veut accepter mes leçons,
-je lui ferai un cours de bicyclette. Les jours de congé, nous pédalerons
-ensemble... Qu'en dites-vous, monsieur Julien?
-
---Julien se fâchera si vous lui donnez du monsieur, répondit Thérèse en
-m'envoyant son frère qui me sauta au cou au lieu de me répondre.
-
---A la bonne heure! prononça Mme Romée. Vive le grand air et l'exercice!
-Il n'y a rien de tel pour les enfants. Cependant, vous le sortirez bien
-quelquefois en ville, n'est-ce pas, monsieur Lavernose? Il n'est jamais
-trop tôt pour s'habituer à se bien tenir, à marcher, à saluer comme tout
-le monde. Et vous me permettrez de vous accompagner quelquefois, quand
-il y aura quelque chose à voir, une tombola, un concert de charité, une
-de ces réunions où l'on est sûr de se rencontrer avec des gens comme il
-faut. Marc aussi viendra avec nous; nous les convertirons, Thérèse et
-lui; nous les empêcherons de s'encroûter dans leur sauvagerie.
-
---Mlle Thérèse se convertira peut-être, répondit Marc avec un sourire un
-peu amer; mais moi! Avant que vous m'ayez appris à nouer ma cravate!...
-Il s'interrompit pour regarder l'heure à la pendule et, faisant signe à
-Julien: nous avons encore une heure avant le dîner pour repasser tes
-verbes grecs, dit-il. Allons, viens.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
---Comment trouvez-vous notre ami Marc? me demanda Mme Romée, à peine
-Julien avait-il refermé la porte.
-
-Thérèse m'implorait du regard.
-
---C'est un garçon de mérite, répondis-je; il a de l'intelligence, de la
-volonté et du coeur...
-
---De la volonté surtout, riposta Mme Romée; il est parfait, mais il a la
-perfection ennuyeuse; il pontifie du matin au soir et du soir au matin,
-car il doit sûrement régenter quelqu'un en dormant. C'est une manie, et
-une manie qui s'aggrave. J'ai vu le temps où il riait quelquefois, où il
-daignait avoir de l'esprit à l'occasion. Maintenant, c'est fini; le
-devoir, la raison, la raison, le devoir, il ne sort pas de là. Sa figure
-s'allonge en même temps que ses discours, et ses discours sont
-interminables. Ah! quel homme!
-
---Maman! maman! réclama Thérèse. Comment peux-tu oublier ce que Marc a
-été pour nous, ce qu'il fait tous les jours pour Julien?
-
---Pour Julien ou pour Thérèse? S'il n'y avait que ton frère et moi ici,
-j'ai bien peur qu'on ne l'y verrait pas si souvent. Dévoué, certes, il
-l'est, je n'y contredis point; mais c'est du dévouement à gros intérêts,
-un bon placement; et il compte un jour ou l'autre rentrer dans ses
-débours. Seulement...
-
---Assez! assez! supplia Thérèse. Vous voulez donc que M. Lavernose nous
-prenne pour des ingrats. Ne croyez pas un mot de ce que dit maman, me
-recommanda-t-elle; elle ne le pense pas. Marc l'agace quelquefois, c'est
-vrai, il n'est pas assez homme du monde pour elle; mais elle l'aime bien
-au fond; elle a pour lui toute l'estime et l'affection qu'il mérite. Pas
-vrai, maman?
-
-Maman s'inclina avec un sourire plein de réticences.
-
-Le dîner qu'on vint annoncer un moment après la délivra du danger de
-parler et de la contrainte de se taire. La bonne dame était gourmande.
-Pendant qu'elle se donnait tout entière à son occupation favorite, et
-que Julien s'animait à conter à Marc la chronique du lycée, les charges
-des pions, les caricatures de condisciples, Thérèse et moi nous causions
-d'Argelès, de nos promenades sous les châtaigniers de l'Aïroulat, le
-long des ruisseaux, à travers les prairies en fleurs qui bordent le
-gave. On eût dit que la chère enfant cherchait à me ramener doucement en
-arrière, à me rendre, avec le souvenir de ces belles journées, la
-tranquillité d'esprit, la pureté de coeur qui avaient enchanté le début
-de notre liaison. Oublions, avait-elle l'air de penser, oublions,
-voulez-vous? les heures mauvaises, oublions les pas que nous avons faits
-ensemble sur le chemin de l'impossible. Je ne veux pas savoir,--je ne le
-devine que trop,--pourquoi vous êtes ici; je vous défends de me le dire.
-Ce vent de folie qui vous a poussé vers moi, je ne veux pas en sentir le
-souffle sur mon visage. Nous avons été imprudents tous les deux, mon
-pauvre ami, tous les deux nous avons souffert. Aidons-nous maintenant à
-guérir. Puisque ce répit nous est donné, puisque cette douceur nous est
-permise de vivre encore quelques jours côte à côte, goûtons cette
-douceur, savourons ce répit. Savourons-le en tremblant; prenons garde de
-dire un mot, de faire un geste qui puisse rompre le charme.
-
-Tel fut le discours muet de Thérèse, et mes yeux s'unirent aux siens
-pour conclure le pacte. Sous les espèces symboliques des crêpes de
-Marsous, nous communiâmes tous les deux dans le Souvenir. Mme Romée, qui
-n'avait pas les mêmes raisons que nous de les trouver bonnes, fit la
-grimace en goûtant au plat pyrénéen. Julien, en revanche, demanda à y
-revenir, et Marc lui-même ne fut pas insensible à la poésie de cette
-nourriture virgilienne.
-
---Quand je reviendrai au pays, lui dis-je, je porterai vos remerciements
-à nos abeilles. Ce sont elles, c'est le miel qu'elles tirent des fleurs
-de la montagne qui font tout le mérite de nos crêpes.
-
---Les abeilles de Marsous dorment sans doute maintenant sous la neige;
-et vous n'êtes pas pressé de les réveiller pour vous acquitter de ma
-commission, répondit Marc. Si, comme me l'ont annoncé ces dames, vous
-avez l'intention de terminer vos études de droit à Toulouse, vous en
-avez pour quelques jours avant de revenir au pays.
-
---Je ne fais que reprendre langue à la Faculté et je repars,
-affirmai-je, heureux de cette occasion de rassurer le pauvre garçon, de
-désarmer, si je le pouvais, sa jalousie.
-
-Marc se détendit en effet. Il s'offrit à me piloter à la Faculté, à me
-faciliter mes démarches au secrétariat, à m'initier au Toulouse
-universitaire où il avait ses grandes et ses petites entrées.
-
-Un sourire de Thérèse me récompensa de ma diplomatie. Mais la musique
-lui fournit bientôt après un moyen plus efficace de communiquer avec
-moi. Mme Romée n'était pas trop d'avis qu'elle se mît au piano. C'était
-beaucoup de fatigue pour elle: Après une semaine de leçons, il me semble
-que tu pourrais bien te reposer le dimanche, disait-elle. Ce que la
-bonne dame ne disait pas, c'est que le concert la priverait d'une partie
-de cartes, plus intéressante pour elle que la musique; elle s'entendait
-mieux aux finesses du bésigue qu'aux inventions de Chopin.
-
-Mais Thérèse insista:
-
---Je ne me suis jamais sentie plus en train, affirma-t-elle. C'est bien
-le moins, puisque je suis condamnée à faire du métier,--et quel
-métier!--mes huit heures par jour comme un manoeuvre, que je me repose
-le soir en faisant de la musique. D'ailleurs, je n'oblige personne à
-m'écouter, ajouta-t-elle; Marc lira, s'il veut, et maman s'absorbera
-dans ses réussites. Ce sont des plaisirs qui peuvent aller ensemble.
-Toi, dit-elle, en s'adressant à Julien, tu vas me tourner les pages? ça
-te forcera à déchiffrer un peu.
-
-Je m'étais installé de façon à dévisager en plein l'exécutante. Mais
-elle m'exila impitoyablement à l'autre bout de l'atelier.
-
---Impossible de jouer si je sens un regard sur moi, s'excusa-t-elle.
-J'ai besoin de me figurer que je suis seule.
-
-Je n'insistai pas; à quoi bon? n'était-ce pas la voir encore, et la voir
-mieux, que de l'entendre? L'imprudente! Elle prétendait me dérober son
-visage et c'était son âme, toute son âme qu'elle allait me dévoiler
-maintenant à travers la pensée de Schumann et de Chopin.
-
-Thérèse reprenait, à mon intention évidemment, son répertoire d'Argelès.
-Le _Souvenir_ de Schumann servait de leitmotif, et à la suite se
-développaient les chansons, les romances, les fantaisies du maître.
-
-C'était la même musique et la même main, mais pas tout à fait la même
-sensibilité. Sur le texte, cependant obéi, l'artiste mettait maintenant
-la palpitation d'une vie personnelle, l'émotion d'un coeur qui avait
-souffert.
-
-Déjà, dans les pièces de Schumann, la transformation était sensible;
-elle se manifestait à plein dans l'interprétation de Chopin. Mais pas
-plus ce soir-là que la veille de son départ, à Argelès, elle n'eut la
-force d'aller jusqu'au bout de la mazurka en si bémol mineur. Elle
-s'arrêta brusquement, effrayée sans doute de son émotion et de la
-mienne. Après une pause de quelques minutes, elle reprit pour conclure
-le thème inaugural du _Souvenir_, en développant encore l'intention de
-mélancolie qui s'en dégage, solennisée cette fois en une expression de
-rêverie harmonieuse.
-
-Et pour mieux attester sa volonté d'en rester là, de ne pas dépasser
-cette limite, elle souffla les bougies et ferma le piano.
-
---Avec votre permission, madame et messieurs, dit-elle, le concert est
-terminé. Pardonnez-moi de vous mettre à la porte, monsieur Lavernose;
-mais c'est ici la maison du travail. Je dois donner ma première leçon
-demain matin, à sept heures, et Julien a son devoir à copier avant de
-partir pour le lycée.
-
---Et moi un cours à préparer... approuva Marc.
-
-Nous nous retirâmes ensemble. Comme nous l'avions fait à Argelès, le
-soir de notre première rencontre, nous traversâmes la ville nocturne.
-Mais la conversation, cette fois, tardait à s'engager.
-
---Vous m'avez trouvé changé, n'est-ce pas? m'interrogea Marc après
-quelques minutes de silence.
-
---Changé? vous voulez rire; les hommes comme vous ne changent pas.
-
---De caractère sans doute, ni d'idées; mais de figure? Vous avez dû me
-trouver maigri, avouez-le. C'est que j'ai été touché sérieusement. Les
-yeux! Je suis puni par où j'ai péché. J'ai voulu profiter de la fin des
-vacances pour avancer la documentation de ma thèse; je me suis fatigué:
-une congestion de la rétine; rien de douloureux encore, ni de grave;
-mais la menace est là, et au moindre excès, la tache lumineuse qui
-jaillit, le ruban de feu qui danse. Ce n'est pas drôle, allez! je dose
-mon travail, j'économise mes lectures. C'est un retard de six mois,
-peut-être d'un an pour mes études. Ah! vrai, l'année scolaire a mal
-commencé pour nous. Car Mlle Romée a été éprouvée aussi en rentrant
-d'Argelès.
-
---Nous ne l'avons pas su... répondis-je.
-
---Oh! ce n'était pas proprement une maladie, ni même un état localisé.
-Son mal était dans sa tête. Elle ne nous l'a jamais dit, mais je crois
-bien qu'elle avait la nostalgie de la montagne. Ça s'est dissipé peu à
-peu; elle a repris son aplomb...
-
-Marc s'arrêta de parler, chemina un moment, la tête basse. Puis
-brusquement: Pourvu que vous ne lui rapportiez pas la contagion dans vos
-bagages! s'exclama-t-il en riant d'un rire qui sonnait faux. Prenez
-garde! ajouta-t-il en posant la main sur ma manche. La pauvre enfant a
-besoin de tout son courage. Vous avez vu comme elle est secondée chez
-elle. La mère, une égoïste, le frère, un étourdi. Vous les avez jugés.
-Je fais ce que je peux pour leur être utile. Julien me craint un peu,
-Mme Romée me supporte. Vous m'aiderez, n'est-ce pas? vous aiderez Mlle
-Romée.
-
---Soyez tranquille, lui dis-je. Je travaillerai pour elle... et pour
-vous, ajoutai-je en riant.
-
---Il ne s'agit pas de moi, répliqua Marc vivement. Dans l'état de santé
-où je suis, j'ai ajourné tous mes projets,--tous, insista-t-il. Il
-s'agit d'elle, uniquement d'elle. Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi
-rire.
-
---Je vous promets donc sérieusement mon concours.
-
---C'est bien, conclut Marc, je prends acte de votre promesse.
-
-Nous étions arrivés devant la porte de mon hôtel. Marc me quitta.
-
---Si vous avez besoin de moi, me dit-il, venez me chercher, 2, place
-Saint-Raymond. Je ne bougerai pas de la matinée.
-
-Il me tendit la main. Et moi, pouvais-je faire autrement que de la
-prendre? Après tout, pensais-je, je ne lui ai pas menti; je suis de
-bonne foi. J'aime Thérèse, c'est vrai; mais mon amour est désintéressé.
-Je ne suis pas encore indigne de la poignée de main d'un honnête homme.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Si j'avais à déterminer mon état d'âme dans les journées qui suivirent,
-je dirais que ce fut un passage du rêve à l'action, de l'image à la
-réalité. J'arrivais d'Argelès saturé de lyrisme, desséché de vaine
-rhétorique. L'humanité reprit ses droits. Le contact de Thérèse, la
-caresse de ses yeux, la tendresse de ses sourires effacèrent les
-figurations artificielles par où j'avais tâché de suppléer à son
-absence. La beauté vivante triompha de l'idole. Je vécus mon amour au
-lieu de l'imaginer.
-
-Je ne me rassasiais pas de voir, d'écouter Thérèse. J'habitais, à vrai
-dire, chez elle autant que chez moi. Dès les premiers jours, j'avais
-pris l'habitude de venir chercher des nouvelles de ces dames tout de
-suite après leur déjeuner, avant que mon amie repartît pour donner ses
-leçons. A cette heure-là, j'étais à peu près sûr de ne pas rencontrer
-Marc; et cette certitude ne m'était pas déplaisante. Si innocents que
-fussent mes rapports avec Thérèse, je n'en sentais pas moins, quand il
-était là, la gêne d'un contrôle. Sa conscience éveillait la mienne,
-l'obligeait à des retours sur moi-même qui me gâtaient mon plaisir. Le
-reproche de ses yeux, l'amertume quelquefois de ses paroles suffisaient
-à me paralyser, ou, si je faisais semblant de ne pas l'entendre,
-donnaient à ma conduite un arrière-goût fâcheux d'hypocrisie.
-
-Quand j'arrivais assez tôt, rue du Pont-de-Tounis, j'étais engagé à
-prendre le café en famille.
-
---Vous pourrez vous croire encore à Argelès, entre Cyprienne et Jacques,
-me disait Mme Romée. Moi, je serai votre belle-mère, Julien sera
-Jacques.
-
---Et la Garonnette vous donnera l'illusion du gave! ajoutait Thérèse.
-
-Cela se passait dans la véranda, dans la grande cage de verre où se
-jouait la pâle lumière de novembre. Je me plaisais dans cette pièce plus
-imprégnée que les autres de Thérèse, plus animée de sa vie, de ses
-habitudes. Sa plume sur le bureau, une lettre commencée, des billets
-d'élèves qui traînaient, ouverts, sur la table, le cahier d'écolier où
-elle inscrivait chaque jour les dépenses du ménage, tout y parlait
-d'elle, tout y racontait l'harmonie heureuse de son âme avec sa vie.
-J'avais un sentiment de bien-être exquis à la voir agir devant moi, pour
-moi, à suivre ses gestes d'hôtesse, de ménagère. Pendant qu'elle nous
-versait, qu'elle nous offrait le café, Mme Romée me confiait les rêves
-qu'elle avait eus la nuit précédente. C'était l'événement de ses
-matinées: Fruits hors de saison, trahison! avait-elle coutume de dire
-quand il lui était arrivé de rêver cerises en décembre; et, ainsi
-avertie, elle se préparait à déjouer un complot de la petite bonne ou de
-la concierge!
-
-Thérèse plaisantait doucement sa superstition. Mais la dame n'entendait
-pas raillerie sur ce chapitre.
-
---Oh toi! je sais bien, tu ne rêves pas, répliquait-elle à Thérèse.
-Comment la trouvez-vous, monsieur Lavernose? Raisonnable jusque dans le
-sommeil!
-
-Les jours où ses songes manquaient d'intérêt, Mme Romée mettait
-volontiers la conversation sur les élèves de Thérèse; elle cherchait à
-faire parler sa fille. Sa curiosité ne se rassasiait jamais de détails
-sur les intérieurs où l'introduisaient ses leçons: inventaires de
-mobiliers, procès-verbaux de toilettes, ce qu'on entend derrière les
-portes, ce qu'on voit par le trou de la serrure. Et devant la discrétion
-de Thérèse, elle avait des indignations comiques...
-
---Comment es-tu fabriquée? lui demandait-elle. Rien ne t'intéresse, rien
-ne t'amuse. Ce que tu dois les assommer tes élèves! Je te vois d'ici.
-Pas une minute de conversation: des gammes, des gammes, et encore des
-gammes! Si tu crois qu'elles y tiennent tant que ça, à la musique!
-
---Soyez tranquille, mère; si je les ennuie, mes élèves, elles me le
-rendent bien... au moins quelques-unes, plaisantait Thérèse. Et déjà
-elle mettait son chapeau pour sortir. Mais il fallait attendre Julien
-qui s'oubliait devant un miroir, occupé à rectifier son noeud de
-cravate: tu es assez beau comme ça, je te l'assure! lui disait-elle.
-Elle me tendait la main: à ce soir, monsieur Lavernose.
-
-J'allais sortir à mon tour. Mme Romée me forçait à me rasseoir.
-
---Qu'avez-vous de si pressé? me disait-elle. Votre cours à deux heures?
-Et bien, vous le manquerez, votre cours. A votre âge, vous n'avez pas
-peur qu'on vous mette en pénitence! Vous n'êtes pas à la chaîne comme ce
-pauvre Marc! S'en fait-il du mauvais sang, celui-là! et pour aboutir à
-quoi? à s'abîmer les yeux. Joli résultat. Laissez-le marcher, et allez
-votre train, croyez-moi. Prenez-en un peu et laissez-en beaucoup. Ce ne
-serait vraiment pas la peine d'être venu à Toulouse pour y mener la même
-vie qu'à Argelès... Je protestais faiblement. Il y a temps pour tout,
-continuait la dame. Aujourd'hui, par exemple, une si belle journée, ce
-serait un péché de vous enfermer. Je vous emmène avec moi: une course
-d'une heure. Et je vous montrerai toutes les belles dames de Toulouse.
-Ça ne vous tente pas? Il s'agit d'une vente au profit des pauvres, et je
-suis obligée de m'y montrer. Il y a là comme vendeuses presque toute la
-clientèle de Thérèse, et ma visite est attendue. Allons, courez vite
-vous habiller, et venez me prendre à quatre heures.
-
-Quand Mme Romée ou Julien ne me réclamaient pas, je ne savais trop que
-faire de mes journées. Ma chambre, là-bas, sur le quai était triste, et
-les rues étaient vides de figures de connaissance. Que devenir? J'avais
-tenté les premiers jours de prendre au sérieux mes occupations
-d'étudiant; j'avais suivi des cours, j'avais pris des notes; le
-spectacle de cette vie jeune autour de moi m'avait un moment amusé. Marc
-avait quelques camarades à la Faculté de droit à qui il m'avait
-présenté: des lauréats, des forts en thème comme lui, avec qui
-j'échangeais quelques mots en faisant les cent pas sous le portique,
-avant l'arrivée des professeurs. Mais ces agrégés en herbe étaient trop
-graves pour moi, et les autres, ceux qui venaient dormir sur leur
-pupitre après avoir passé la nuit au tripot, ne m'agréaient pas
-davantage. Je me sentais emprunté, dépaysé, avec ces étranges camarades.
-Après quelques expériences malheureuses, je renonçai à mes velléités de
-vie écolière, je ne mis plus les pieds à la Faculté.
-
-En dehors de Marc que j'évitais d'ailleurs avec soin, et du docteur
-Estenave que je ne recherchais pas davantage, craignant pour mon état
-d'âme la pénétration de son diagnostic, il ne me restait pas d'autre
-société que celle des arbres des promenades publiques: des ormeaux du
-Grand-Rond, des érables du Jardin des Plantes. Je m'attardais jusqu'au
-soir en leur compagnie. La nuit venait, rôdait autour des massifs; la
-corne avertisseuse des gardiens me décidait seule à sortir. Je laissais
-les statues grelottantes, les aigles en sommeil, les plates-bandes du
-jardin botanique, cimetière d'herbes, hérissé d'étiquettes noires et
-blanches comme des croix sur des tombes de pauvres. Le portique de
-marbre franchi, un reste de clarté m'accueillait au seuil de l'allée
-Saint-Michel. J'aimais, j'ai toujours aimé la beauté trouble de cette
-heure. Des carillons lointains, comme des fumées de bruit, tombaient du
-haut des clochers dont la silhouette se perdait dans l'incertitude
-crépusculaire. Du haut du pont j'écoutais leurs dernières vibrations
-expirer, ondes aériennes, sur le réseau mouvant de l'eau mystérieuse où
-les feux blancs de l'électricité se mêlaient au reflet balancé des
-premières étoiles. J'errais dans les solitudes qui accompagnent la
-course du fleuve jusqu'à l'heure du dîner, un dîner à prix fixe dans un
-restaurant médiocre, et j'expédiais les plats, je mettais les bouchées
-doubles, impatient d'arriver chez les Romée et d'y arriver avant Marc.
-J'entrais là comme dans le pays du bonheur. Thérèse me parlait, et le
-timbre seul de sa voix suffisait à m'enchanter.
-
-La présence de Marc contrariait mon lyrisme. Avec lui, l'illusion s'en
-allait, les choses reprenaient leurs limites. La raison triomphait. Il
-l'appliquait à tout et à tous, aux commérages de Mme Romée, aux boutades
-de Julien. Il se donnait autant de mal pour corriger les erreurs de ces
-cerveaux légers qu'il en aurait pris à argumenter devant le tapis vert
-d'une soutenance de thèse. Sa patience à discuter était inépuisable, et
-Mme Romée avec une mauvaise foi inconsciente, Julien avec sa verve
-taquine et sa logique anarchiste d'enfant gâté, en abusaient pour lui
-tenir tête. Thérèse était obligée d'intervenir. Le moyen le plus sûr
-qu'elle eût de les mettre d'accord était d'ouvrir le piano.
-
-Le silence régnait aussitôt; le rêve un moment interrompu reprenait son
-essor. Comme dans ces jeux de gazes colorées où s'apothéosent les
-danseuses, Thérèse m'apparaissait alors divinisée à travers le réseau
-souple des harmonies. Le monde n'existait plus. La musique nous créait
-un autre univers. Elle était une atmosphère et un langage, un langage
-plus souple, plus libre. Je l'imaginais au moins. J'interprétais dans ce
-sens le choix des morceaux que Thérèse jouait et les nuances
-d'expression qu'elle leur donnait en les jouant. La proportion seule des
-emprunts faits à Schumann ou à Beethoven plutôt qu'à Chopin, marquait
-pour moi un certain étiage de ses sentiments. La préférence donnée à
-Schumann marquait une tendance à l'apaisement, à la mélancolie paisible
-d'un renoncement accepté; accordée à Chopin elle signifiait au contraire
-le progrès de la passion en lutte avec le devoir.
-
-A force d'analyser, de définir, la musique m'était devenue comme une
-écriture à clé où je lisais la confession quotidienne de Thérèse. Et
-cette confession suffisait à ma vie sentimentale. Ma journée tenait
-toute dans cette illusion d'une heure.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, paisibles, souriantes. Après le
-coup de folie qui m'avait exilé d'Argelès, j'avais trouvé, grâce à la
-sagesse de Thérèse suggérant et ordonnant ma prudence, la douceur d'une
-halte inattendue où se complaisait ma faiblesse. Ma sécurité était à peu
-près complète. J'écrivais régulièrement à Argelès, et j'en recevais
-régulièrement des nouvelles, des relations minutieuses où Cyprienne
-enregistrait les événements de la famille et du voisinage. Les rhumes de
-Jacques y figuraient à côté d'un changement de vicaire ou d'un mécompte
-agricole, d'un règlement désastreux avec nos fermiers de Marsous.
-Quelques lignes de mon fils remplissaient les blancs laissés sur le
-papier par l'écriture de sa mère. Ces dames étaient avides de détails
-sur ma vie toulousaine, sur mes occupations d'étudiant, sur l'intérieur
-des Romée. Je n'en mettais jamais assez sur le compte de nos amies. Des
-photographies avaient été échangées entre Thérèse et Cyprienne avec des
-promesses de prochain revoir. Ma femme et ma belle-mère avaient pris
-l'engagement de venir me chercher quand je me trouverais assez savant
-pour quitter Toulouse, c'est-à-dire vers Pâques, limite extrême que
-j'avais fixée à mon séjour. Plus tard, aux grandes vacances, les trois
-Romée feraient une visite de reconnaissance à Argelès. De ma mère, je
-n'avais eu en tout qu'une lettre: quelques lignes ingénues tracées d'une
-main pesante. La brave femme s'étonnait de mon changement de vie. Une
-avalanche récente avait emporté le mur qui soutenait le verger au-dessus
-de la maison. Elle me consultait sur l'opportunité de la réparation à
-entreprendre. Et tout cela me paraissait si loin! presque étranger! Je
-répondais cependant comme si j'avais été l'absent d'une heure; je
-faisais semblant de discuter le devis des travaux à exécuter à Marsous,
-je ripostais par d'autres histoires aux histoires de Cyprienne. Je
-m'évertuais à donner une apparence de réalité, de vraisemblance, au
-mensonge où j'étais forcé de vivre. Je ne désespérais même pas de le
-prolonger indéfiniment, de concilier l'égoïsme de mon rêve avec le repos
-de ma femme et l'honneur de mon amie.
-
-Je réussis pendant quelques jours à garder ce périlleux équilibre. La
-prudence de Thérèse se démentit la première. Mon obéissance à des
-volontés qu'elle n'avait pas eu la peine de me signifier, en lui
-attestant la force de son empire sur moi, l'avait trop rassurée. Plus
-confiante, elle se surveillait moins, elle ne pensait plus à déguiser
-l'attrait qui la rapprochait de moi; elle négligeait la grimace de
-froideur, le manège d'indifférence par où, jusque-là, elle ne manquait
-pas de couper mes élans, de me contraindre à d'humiliantes retraites. Au
-lieu de calculer, de doser ses paroles comme elle avait soin de le faire
-quand Marc était là, attentive à nous distribuer son amitié par portions
-égales, elle s'oubliait à des apartés avec moi; elle livrait Marc aux
-taquineries de Julien, aux commérages de Mme Romée. Un regard, un pli au
-front de l'abandonné l'avertissaient de son étourderie, et elle se
-dépêchait de la réparer, mais d'autres fois la distraction se
-prolongeait, et quand elle s'en apercevait, il était trop tard; Marc
-boudait, affectait de s'écarter de nous, de s'enfermer dans un silence
-amer, que les humilités de la coupable avaient peine à rompre.
-
-Thérèse se repentait, Marc pardonnait, et, aussitôt pardonnée, Thérèse
-retombait dans son injustice. Nous en arrivions, elle et moi, à ne plus
-pouvoir nous passer une minute l'un de l'autre. Nous souffrions dès que
-nous perdions le contact. Malgré nous, malgré moi surtout qui voyais
-mieux le danger, l'amour nous isolait visiblement, nous mettait à part
-des autres.
-
-Ce fut le besoin de nous voir, la douleur de nous quitter et la joie de
-nous reprendre, qui nous fit dévier insensiblement de la réserve
-inaugurée par Thérèse et scrupuleusement observée par moi depuis mon
-arrivée à Toulouse. Bientôt toutes les occasions, tous les prétextes
-nous furent bons pour nous retrouver, pour multiplier, pour prolonger
-nos rencontres. Après le déjeuner de ces dames, quand Mme Romée ne me
-réclamait pas, je sortais en même temps que Thérèse et que son frère, je
-les accompagnais. Julien, pressé par l'heure de la classe, prenait les
-devants; Thérèse et moi, nous faisions route ensemble jusqu'à la porte
-d'une de ses élèves,--et c'était loin quelquefois, à l'autre extrémité
-de Toulouse.
-
-J'aimais ce tête-à-tête dans la foule, le mystère innocent de nos propos
-perdus dans la rumeur du trottoir.
-
-Nous marchions et nous causions; et nos itinéraires changeaient avec la
-direction de nos causeries. Les jours d'intimité, sans nous être donné
-le mot, nous quittions les rues encombrées pour suivre,--tels des
-sentiers au bord de la grand'route,--les ruelles noires, les passages
-obscurs du vieux Toulouse. Nous longions des boutiques silencieuses, des
-magasins sans étalage, ou bien, dans le quartier noble, des
-rez-de-chaussée à fenêtres grillagées, des alignements de façades
-solennelles avec des linteaux de porte armoriés et des balcons en fer
-chargés d'écussons. Et c'était trop de solitude quelquefois au gré de
-Thérèse, qui fuyait alors, en gagnant des rues plus vivantes, le danger
-d'une conversation tournée peu à peu à la tendresse.
-
-L'heure de la leçon était toujours trop vite arrivée; et c'était si dur,
-alors, de s'ajourner jusqu'au soir! Cette faveur d'accompagner un moment
-Thérèse, au lieu de me contenter, me mettait en goût d'en demander
-davantage. Mon amie avait des moments de répit entre ses leçons: des
-quarts d'heure, des demi-heures et quelquefois plus, quand une élève
-s'était fait excuser. Elle profitait de ces loisirs pour réciter sa
-prière ou dire son chapelet dans l'église la plus proche.
-
-Je la surpris, plongée dans ses dévotions, un après-midi où le
-désoeuvrement, joint au désir d'admirer les jeux de la lumière vespérale
-à travers les joailleries des vitraux anciens, m'avait conduit à
-Saint-Étienne. Nous sortîmes ensemble. L'hiver était doux cette
-année-là; les rosiers du Bengale ne finissaient pas de fleurir dans les
-massifs du Boulingrin, et, le long des murs, dans les jardinets du
-faubourg, les plates-bandes s'embaumaient du parfum léger des
-tussilages. J'emmenai Thérèse au delà du Grand-Rond, au bord du canal.
-La colonnade grise des platanes s'allongeait, doublée au reflet de
-l'eau. Vision calme. Une barque passait, une lourde gabarre
-languedocienne, et nous rêvions, Thérèse et moi, d'un voyage dans une
-barque pareille, entre les faïences vernies et les oranges mûres: un
-voyage silencieux sur l'eau muette, un voyage lent escorté de la course
-lente des charrues dans les sillons, un voyage sans autre événement que
-la halte obligée de l'écluse, sans autre musique que la chanson du pâtre
-ou la sonnerie lointaine des angélus annonçant les clochers de village,
-mâts de nefs immobiles ancrées dans l'uniformité des plaines.
-
-Telle fut la douceur de cette promenade imprévue que Thérèse me voua
-désormais tous ses moments de liberté. Elle m'avertissait la veille, et
-j'allais la prendre au rendez-vous qu'elle m'avait assigné. C'était
-presque toujours hors des rues fréquentées, au seuil des quartiers
-populaires. La durée du temps dont elle pouvait disposer limitait nos
-courses. Nous nous contentions souvent de franchir le canal sur un de
-ces ponts qui relient la ville aux faubourgs. Nous gravissions au hasard
-devant nous une de ces voies à pente raide qui vont, par des transitions
-assez brusques, de la foule à la solitude, du tumulte de la vie ouvrière
-à la paix des campagnes. Arrivés au sommet de la montée, nous nous
-arrêtions un moment en suspens, nous laissions nos regards planer de la
-ville à la vallée hivernale où la jeune verdure des blés se révélait à
-demi sous les voiles de la brume.
-
-Un jour, en gagnant la campagne par la rue des Récollets, nous eûmes la
-fantaisie de visiter la chapelle des Pères missionnaires et le calvaire
-dont les croix monumentales envoient leur ombre jusque sur la route. La
-chapelle était restée fermée depuis l'exécution des décrets; la porte
-antique par où étaient entrés tant de malheureux et sortis tant de
-consolés était encore scellée de la cire rouge des cachets officiels.
-Mais l'accès du jardin était libre; des buis taillés, des bassins d'eau
-vive disaient l'ordre et le goût d'une plaisance de couvent; les
-feuilles pourries dans l'herbe des pelouses, les mousses dans le vivier,
-disaient aussi l'exil des maîtres, la déchéance des arbustes et des
-plantes abandonnés à eux-mêmes. Cependant l'enclos n'était pas tout à
-fait désert; des pensionnats du quartier y jouaient les jours de
-promenade; des amoureux, l'été, y cherchaient l'ombre des allées
-couvertes; des dévotes venaient y faire leur chemin de croix en plein
-air, agenouillées devant les stations qui s'espaçaient autour de
-l'enclos. L'endroit était hospitalier et recueilli. Le calvaire y
-suggérait des pensées graves tempérées aussitôt par les sensations de
-nature, par l'odeur des buis, par la musique gazouillante des mésanges
-suspendues aux branches mortes. Ce fut un de nos refuges préférés.
-
-D'autres fois, quand les leçons de Thérèse nous obligeaient à nous
-rapprocher des quais, nous allions chercher de l'autre côté de l'eau, au
-bout du pont Saint-Pierre, l'abri d'un square infréquenté, posé en
-terrasse au-dessus de la berge. Un vieux cèdre nous accueillait sous le
-porche de ses branches inclinées. L'autan, qui arrivait du large
-par-dessus la nappe de la Garonne, les soulevait parfois, leur faisait
-rendre--tel l'archet sur la corde,--une musique de tristesse. Blottis
-sur un banc, serrés l'un contre l'autre comme des oiseaux bercés par
-l'orage, nous écoutions venir l'assaut du vent et la plainte de l'arbre.
-Près de nous, en contre-bas, un jardin d'hôpital alignait ses
-plates-bandes défleuries; plus près encore, des fenêtres nous révélaient
-des intérieurs de maisons pauvres, le long d'une ruelle déserte, tandis
-que, en face, la Garonne s'en allait pressée entre les murailles roses
-des quais, bornée en amont par les arches massives du pont de pierre, en
-aval par les architectures grêles du pont suspendu qui filait à notre
-gauche porté sur la courbe légère des câbles en fil de fer. L'ampleur du
-fleuve, la vastitude du ciel, en contraste avec l'exiguïté du nid où
-s'isolait notre tête-à-tête, nous invitaient à goûter plus pieusement la
-minute d'intimité paisible dérobée par nous à la fuite des jours, au
-tumulte de la vie.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Ce fut un heureux, un miraculeux décembre: un mois d'oubli,
-d'insouciance au seuil du malheur, d'innocence au bord du péché. La
-compagnie presque continuelle de Thérèse, la certitude de jour en jour
-plus évidente de sa tendresse, avaient modéré mon exaltation. Et Thérèse
-m'était reconnaissante de ce triomphe sur moi-même. La substitution de
-l'amitié à l'amour, d'ailleurs purement fictive, et qui n'avait exigé de
-nous qu'un changement de vocabulaire, suffisait à la rassurer. L'épreuve
-de nos tête-à-tête avait ajouté à sa confiance. Aussi dédaigneuse que
-moi, et plus ignorante encore de la réalité, elle ne doutait pas de la
-durée d'un bonheur qu'elle avait trouvé le moyen de mettre en règle avec
-sa conscience.
-
-Hélas! ce bonheur allait finir. Le mystère de nos promenades ne pouvait
-pas tarder à être découvert. Que Thérèse n'en eût jamais confessé le
-secret à sa mère, il y avait déjà dans cette dissimulation comme l'aveu
-d'une faute. Et cette faute devait sortir de l'ombre où nous la cachions
-aux autres et presque à nous-mêmes.
-
-En attendant nous multipliions nos rendez-vous. En dehors des heures de
-leçons, nous passions presque tous nos après-midi ensemble. Nous
-utilisions les quarts d'heure et même les minutes de liberté; nous
-marchions côte à côte; nous asseyions nos causeries sur un banc de
-square ou de promenade.
-
-Nous bavardions ainsi un jour, sur un banc du Jardin Royal, et, comme
-une ondée légère arrivait, j'avais ouvert un parapluie qui resserrait
-notre tête-à-tête. Un passant nous frôla tout à coup et s'arrêta, cloué
-sur place par la surprise. C'était Marc. Nous nous levâmes, confus,
-essayant une explication qu'il eut l'air de ne pas entendre.
-
---J'ai eu la chance de rencontrer à temps le parapluie de M. Lavernose,
-dit Thérèse. Nous attendions la fin de l'averse. Je vais donner ma leçon
-chez les Martel. Venez-vous m'accompagner?
-
---Bien fâché, Mademoiselle; mais on m'attend à l'Académie, et je n'ai
-pas une minute à perdre.
-
---Le secrétariat ne ferme pas encore, et ça ne vous fera pas de mal de
-marcher un peu avec nous, lui dis-je. Depuis quand n'avez-vous pas fait
-l'école buissonnière?
-
---L'école buissonnière! riposta Marc avec un mauvais sourire, c'est bon
-pour les étudiants en droit, mon cher monsieur Lavernose. Bonne
-promenade, et à tantôt, conclut-il en nous quittant.
-
-Nous nous séparâmes presque aussitôt, Thérèse et moi, contrariés l'un et
-l'autre et empêchés de nous communiquer nos craintes.
-
-Ce soir-là, Marc ne parut pas rue du Pont-de-Tounis.
-
---Marc en retard! que se passe-t-il, grand Dieu? s'exclama Mme Romée
-après une heure d'attente. Une barricade en travers de la rue? La chute
-du gouvernement, ou la dégringolade d'une cheminée sur le trottoir?
-
---M. Échette a dû s'enfermer pour travailler à sa thèse, expliquait
-Thérèse. Mais elle ne croyait guère à son explication. Le malheur était
-là; nous le sentions venir. L'angoisse nous fermait la bouche.
-
---Qu'avez-vous tous les trois? interrogeait Mme Romée. M. Lavernose a la
-lèvre cousue, Thérèse n'a pas l'air de songer à son piano, et Julien n'a
-pas encore commencé d'apprendre ses leçons. On dirait que rien ne marche
-ici quand Marc n'y est pas. On ne peut donc pas travailler ou s'amuser
-sans la permission de ce monsieur!
-
-Et c'était vrai. Marc absent, la maison n'était plus la même. Il était
-le régulateur et l'excitateur, celui qui met en train la mécanique, et
-fait s'accorder ensemble les rouages. Mme Romée avait besoin de lui, ne
-fût-ce que pour le contredire; sans lui Julien était comme infirme; la
-plume lui pesait, le livre tombait de ses mains. Thérèse elle-même
-puisait dans la fermeté de son ami une partie de sa force morale.
-L'approbation de Marc, le sourire fraternel de ses yeux,
-l'encourageaient au travail, la récompensaient de ses sacrifices. Le
-reproche de son absence la navrait. Elle sentait bien qu'elle ne pouvait
-pas se passer de son affection.
-
-Je voyais tout cela, je mesurais la profondeur du mal qu'avait causé mon
-intrusion chez les Romée. Mais je n'avais pas le courage de conclure. La
-passion menacée se raidissait en moi, me poussait à la révolte. Marc se
-fâche, me suggérait-elle. De quel droit se fâche-t-il? Marc est jaloux?
-eh bien, tant pis pour lui! Marc se retire sous sa tente? eh bien, qu'il
-y reste!
-
-Je m'endurcissais ainsi dans mon égoïsme. J'en voulais presque à Thérèse
-de son inquiétude, de ses regards désespérés à la pendule, de son air
-désolé, plus tard, quand elle dut renoncer à voir arriver Marc. Nos
-adieux furent embarrassés, troublés de pensées discordantes et confuses.
-
---Je vous porterai des nouvelles de notre ami après votre déjeuner, lui
-dis-je. J'irai le surprendre au saut du lit.
-
---Au saut du lit! se moqua Mme Romée; dans ce cas, cher monsieur, le
-mieux est de ne pas vous coucher. Marc est debout avant le jour.
-
-Je n'eus pas la peine de me lever le lendemain. Marc m'avait prévenu. Il
-faisait à peine jour quand il frappa à ma porte. Il s'excusa de l'heure
-indue. Il avait deux cours à suivre avant son déjeuner, et le reste de
-sa journée était pris. Il aurait fallu remettre au lendemain ce qu'il
-avait à me dire, et le délai lui avait paru long.
-
---C'est donc bien urgent? lui dis-je en essayant de sourire.
-
---Urgent et grave, me répondit-il. Une explication entre nous est
-nécessaire. Il y a deux mois que je la remets de jour en jour; mais
-après ce que j'ai constaté hier, si je restais le témoin muet de ce qui
-se passe entre Mlle Romée et vous, je deviendrais votre complice. C'est
-un rôle qui ne peut pas me convenir.
-
---Les scrupules d'un homme à jeun sont une terrible chose!
-plaisantai-je. Mais n'êtes-vous pas sorti trop tôt? Êtes-vous sûr d'y
-voir clair? Pour moi, je me demande en vous écoutant si je rêve ou si je
-veille? Que voulez-vous dire, monsieur Échette, et que se passe-t-il
-entre Mlle Romée et moi? Je vous serais obligé de me le dire avec
-précision.
-
---Ce qui se passe n'est malheureusement pas d'hier. Vous n'avez pas
-oublié, n'est-ce pas, notre conversation de Pibeste? Je vous donnai ce
-jour-là un avertissement inutile. Le mal était fait; vous aimiez Mlle
-Romée, et Mlle Romée vous aimait. Oh! je sais bien que ce ne fut pas de
-votre part une entreprise de séduction préméditée; en bien, comme en
-mal, je vous crois incapable d'un effort quelconque. Vous avez commencé
-par céder à un attrait. Vous vous êtes trouvé pris, et à votre tour vous
-avez essayé de prendre. Vous n'y avez que trop aisément réussi. Entre
-une ignorante et vous, la lutte était inégale. Certaines lettres de Mlle
-Romée à sa mère m'avaient donné l'éveil. Je voulus voir; je vis. La
-malheureuse enfant ne se doutait pas encore de ce qui lui arrivait. Ma
-présence, votre jalousie, le déchirement de l'adieu, l'avertirent sans
-doute. Elle partit avec sa flèche au coeur. Je ne désespérai pourtant
-pas de sa guérison. Séparés, vous finiriez par oublier tous les deux.
-J'y comptais. Pour mieux vous tenir, pour vous sauver de vous-même, je
-m'adressai à votre loyauté. En vous livrant le secret de ma vie, je
-croyais avoir mis Mlle Romée à l'abri de vos poursuites. Elle, de son
-côté, vous oubliait déjà. Rentrée à Toulouse, dans son milieu, soutenue
-par le travail et par le sacrifice, elle s'était ressaisie, elle avait
-secoué le mauvais rêve. Après quelques semaines de lutte que je suivais
-d'heure en heure,--vous devinez avec quelle angoisse!--elle avait
-retrouvé le calme, l'équilibre, la gaieté presque. C'était le salut;
-c'eût été bientôt le bonheur. Il y a deux mois de cela, et aujourd'hui
-tout est compromis de nouveau, tout est perdu. Vous êtes revenu, vous
-vous êtes imposé. Oui, imposé, car, l'eût-elle voulu, comment Mlle Romée
-pouvait-elle vous empêcher de vous présenter chez elle, à moins de tout
-révéler à votre femme, de tout confesser à sa mère? Vous le saviez, vous
-avez calculé sur sa générosité pour lui forcer la main. Votre victime
-vous avait échappé, vous êtes venu la reprendre chez elle. Un moment
-j'ai cru que vous reculeriez devant votre mauvaise action; j'ai espéré
-que l'hospitalité reçue, le contact de la mère, du frère de Mlle Romée,
-changeraient votre coeur, que vous hésiteriez à les immoler à votre
-passion. Souvenez-vous: le soir de votre arrivée, en rentrant à l'hôtel,
-vous m'aviez promis d'avoir pitié d'eux. Vous n'avez pas tenu parole,
-monsieur Lavernose.
-
-Marc se taisait. Il s'attendait sans doute à des dénégations de ma part,
-à une lutte; mon sang-froid le déconcertait. Je m'étais assis sur mon
-lit, j'avais relevé mon oreiller; je roulais une cigarette.
-
---Vous permettez? lui dis-je. C'est au cas où vous en auriez encore long
-à me dire.
-
---A quoi sert de railler? répliqua Marc. J'ai fini; rassurez-vous. Tant
-que j'ai été seul à m'apercevoir de votre intrigue, tant que j'ai pu
-espérer qu'elle se dénouerait d'elle-même sans scandale, et qu'il n'y
-aurait que moi à en souffrir, je me suis tu. J'ai assisté sans
-sourciller à vos manoeuvres. Mlle Romée vous revenait; elle allait où
-l'attirait son penchant; elle ne voyait pas la main que je lui tendais
-pour la retenir. Pendant des semaines, j'ai enduré ce supplice. Mais
-depuis hier, tout est changé. L'honneur de Mlle Romée est en jeu. Que
-voulez-vous que pensent les gens qui vous ont rencontrés ensemble? Et ce
-n'est pas la première fois, n'est-il pas vrai? Moi je ne suppose rien,
-je ne soupçonne rien. Évidemment ce n'était pas un rendez-vous; le
-hasard a tout fait. Je le crois, j'en suis sûr. Mais les autres, le
-croiront-ils? Vous ignorez donc ce que c'est que la réputation d'une
-jeune fille, monsieur Lavernose? Vous oubliez qu'il suffit d'un mot pour
-la perdre, d'une histoire qui court,--et on ne sait jamais qui l'a
-lancée. Des explications après coup, des preuves? Inutile. C'est comme
-un acquittement en cour d'assises. Il en reste toujours quelque chose.
-Vous n'aviez pas pensé à ça sans doute; Argelès est un pays idyllique où
-ces misères sont inconnues. A Toulouse il faut tenir compte des
-mauvaises langues.
-
-Marc avait débité son affaire à la volée, en marchant à grands pas. Au
-moment de conclure, il s'arrêta devant mon lit, me fixa longuement.
-
---Tenez, monsieur Lavernose, continua-t-il, dans l'intérêt de Mlle Romée
-aussi bien que dans le vôtre,--car je ne vous suppose pas assez perverti
-pour ne pas souffrir un jour ou l'autre du mal que vous êtes en train de
-lui faire,--il serait temps pour vous de reprendre le chemin d'Argelès.
-Grâce à Dieu, il n'y a rien encore d'irréparable; vous pouvez rentrer
-chez vous la tête haute. La satisfaction du sacrifice accompli vous
-adoucira l'amertume des adieux. Pensez-y; mettez les courtes joies de la
-passion en balance avec l'horreur de l'inévitable catastrophe. Voyez et
-décidez. Je ne vous en dis pas davantage. J'aime mieux vous laisser le
-mérite d'une résolution que votre intérêt vous conseille aussi bien que
-votre conscience.
-
---C'est tout vu, tout décidé, répondis-je. N'eût été le plaisir de vous
-entendre, il y a longtemps que j'aurais pu couper court à votre
-harangue. Vous parlez bien, monsieur Échette; mais pour un historien
-vous avez une singulière façon d'écrire l'histoire. Que ne
-m'interrogiez-vous d'abord? Que ne vous documentiez-vous auprès de moi?
-Je vous aurais évité la douleur d'effleurer de vos soupçons une
-réputation que vous êtes seul à mettre en doute. Je ne vous parle pas de
-mon honneur à moi; je l'estime au-dessus de vos atteintes. Je vous parle
-uniquement de Mlle Romée, et je vous trouve singulièrement hardi de
-l'avoir mise en cause. A quoi vous sert donc de l'avoir connue depuis
-son enfance, si vous la connaissez si mal? Comment? parce que nous nous
-sommes assis côte à côte, dans un jardin public, elle serait perdue! A
-qui espérez-vous le faire croire? Il y a des mauvaises langues à
-Toulouse comme à Argelès; je le savais: je le constate. Et où en
-serions-nous, grand Dieu! s'il nous fallait doser nos amitiés, mesurer
-nos paroles et nos gestes sur le qu'en dira-t-on des inconnus? Mlle
-Romée a vingt-quatre ans; ce n'est plus tout à fait une pensionnaire;
-elle n'a pas attendu votre permission pour sortir seule; et si par
-hasard elle me rencontre dans la rue, voudriez-vous qu'elle eut l'air de
-ne pas me voir? Tout cela est misérable, monsieur Échette, et je suis
-bien bon de vous répondre. Vous me cherchez une mauvaise querelle, voilà
-tout. Ce n'est pas vous, c'est votre jalousie qui parle. Vous laissez
-trop voir le bout de l'oreille, mon cher monsieur. Je vous gêne, c'est
-clair, il vous tarde que je vous cède la place. Voilà le fin mot de
-votre visite matinale. Eh bien, franchement, vous auriez aussi bien fait
-de rester au lit. Mlle Romée est libre. Vous n'êtes ni son fiancé, ni
-son frère, son ami seulement, son ami comme moi, ni plus ni moins. Au
-nom de qui, au nom de quoi prétendez-vous intervenir?
-
-Marc avait pâli sous ma riposte; son poing se crispait; une colère
-froide passait dans ses yeux.
-
---Je protégerai Mlle Romée; je la sauverai malgré vous et même malgré
-elle, me dit-il.
-
---Sauvez-la donc au risque de la compromettre! lui dis-je. Allez, jouez
-votre jeu; moi je jouerai le mien.
-
---Je n'aurais qu'une ligne à écrire à Mme Lavernose, pour vous rabattre
-le caquet, répliqua Marc; mais ce sont des moyens qui me répugnent. Je
-m'adresserai donc à Mlle Romée. Je sais qu'elle vous aime, mais je sais
-aussi qu'elle est honnête. C'est elle qui décidera entre nous.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Le coeur me battait presque aussi fort que le jour où je m'y présentai
-pour la première fois, quand, quelques heures plus tard, je sonnai à la
-porte de Mlle Romée. Était-ce ma condamnation ou mon triomphe que
-j'allais trouver dans les yeux de Thérèse? je n'en savais rien; ce que
-je savais, c'était que, d'une façon ou d'une autre, notre situation
-avait changé. Les derniers voiles allaient tomber entre nous; nos âmes
-désormais se regarderaient face à face. Pour elle comme pour moi, ce
-serait, avec tous ses périls, avec toutes ses délices, la réalité de la
-passion.
-
-Le visage de Mme Romée, que je rencontrai d'abord, ne m'apprit rien.
-Mais Thérèse? Oh, Thérèse avait vu Marc. Ses yeux le disaient et sa
-poignée de mains: des mains et des yeux de fièvre. Elle sortait. Elle
-eut tout juste le sang-froid et l'adresse nécessaires à entrer dans ses
-gants, à épingler le chapeau sur sa tête. Elle ne se ressaisit un peu
-qu'après avoir assujetti la voilette comme un masque sur sa figure. Au
-moins on ne la verrait pas pleurer! Je la suivis. Nous fîmes quelques
-pas côte à côte sans rien nous dire. Elle marchait courbée en avant,
-comme poursuivie. Nous avions descendu la rue des Couteliers; mais,
-arrivée à la rue de Metz, au moment d'entrer dans la foule, le courage
-lui manqua.
-
---Je ne peux pas me montrer dans l'état où je suis, balbutia-t-elle.
-Tout à l'heure, quand je serai plus calme... Et, se tournant vers moi:
-Marc est venu, dit-elle.
-
---Marc est venu, ajoutai-je, et il vous a grondée?
-
-Elle fit: oui, d'un signe de tête.
-
---Et vous pleurez pour ça? repris-je. Ah, il me le paiera, votre Marc!
-Vous n'avez donc pas su lui répondre? Que vous a-t-il reproché, voyons?
-
-Les sanglots l'étouffaient.
-
---Je ne peux pas... je ne peux pas... articula-t-elle.
-
---Eh bien, ne parlez pas, marchons; l'air vous fera du bien.
-
-Elle me suivit comme une enfant. Au cours Dillon, la solitude des allées
-la rassura. Elle consentit à s'asseoir sur un banc, le dos tourné à la
-promenade. Ses sanglots s'alentissaient. Elle put parler enfin:
-
---Marc est venu ce matin, me dit-elle. Maman avait accompagné la bonne
-au marché, Julien n'était pas encore rentré du collège. Il s'est
-expliqué; pauvre Marc!
-
-Je l'interrompis d'un geste d'impatience. Mais elle l'arrêta de la main:
-
---Ne vous fâchez pas, me dit-elle. Marc a raison; et il a été si bon
-avec moi! Il pleurait lui aussi.
-
---Ses larmes ne rachètent pas les vôtres! répliquai-je. Marc est jaloux;
-il veut m'éloigner à tout prix. C'est un égoïste.
-
---Oh! ne dites pas ça! je vous en prie, répondit Thérèse. Marc vaut
-mieux que nous. C'est le plus délicat, le plus généreux des amis. Si
-vous saviez! je l'ai mal reçu d'abord. Ça me révoltait qu'il eût l'air
-de me soupçonner. Au lieu de m'excuser, je me déclarais prête à
-recommencer, à me promener avec vous quand et comme il me plairait. Et
-lui me suppliait de réfléchir; il m'adjurait de rompre avec vous: Ça
-finira mal, répétait-il toujours. Je ne voulais rien entendre: Alors, me
-dit-il, si vous refusez de vous séparer de M. Lavernose, c'est moi qui
-m'en irai. J'en ai assez vu comme ça. Je vous aime et je suis prêt à me
-dévouer pour vous; mais à condition que ma dignité soit sauve. Je ne
-veux avoir à rougir ni de vous ni de moi. Je trouverai un prétexte pour
-expliquer mon absence à madame votre mère; je ne remettrai plus les
-pieds chez vous. Ce fut à mon tour de supplier. Vous ne me quitterez
-pas, lui dis-je; c'est impossible. Grondez-moi, malmenez-moi, je ne me
-brouillerai jamais avec vous. Et comme il s'obstinait, comme il secouait
-la tête: C'est donc, ajoutai-je, que vous n'avez pas confiance en moi,
-que vous me croyez coupable? Eh bien, c'est affreux, cela. Vous dites
-que vous m'aimez et vous ne m'estimez seulement pas! Je suffoquais de
-honte et de colère. Marc se rendit: Soit, je resterai, dit-il, mais si
-je consens à revoir M. Lavernose, vous allez, vous, me promettre de ne
-jamais le revoir seule, en tête à tête, ni dans la rue, ni chez vous!
-J'ai promis, je me suis réservé seulement de vous avertir. Et maintenant
-c'est dit. Il faut nous séparer, mon ami!
-
-Thérèse s'était levée. Je l'obligeai à se rasseoir.
-
---Déjà? lui dis-je. Avez-vous donc convenu avec M. Échette du nombre
-exact des minutes nécessaires à notre dernier entretien? Et que
-faisons-nous de mauvais, je vous prie? En quoi notre amitié peut-elle
-porter ombrage à personne?
-
---Ne me parlez plus d'amitié, répondit Thérèse. Ce mensonge ne m'a été
-que trop funeste. Si nous étions raisonnables, nous renoncerions à nous
-voir tout à fait. Quand Marc essayait de m'y contraindre, tout à
-l'heure, j'ai résisté, j'ai demandé grâce; je regrette presque de
-l'avoir obtenue. Nous retrouver en sa présence! à quoi bon? Il
-souffrira; nous souffrirons aussi; sa vue nous sera un continuel
-reproche. Il faudra calculer nos paroles, éviter nos regards. Un
-supplice! et au bout, la séparation quand même. N'est-il pas vrai qu'il
-vaudrait mieux en finir?
-
---Jamais! repris-je; je vous admire de pouvoir changer si vite. Nous
-quitter! Et après? Pensez-vous que pour ne plus aller chez vous, je
-cesserai de vous aimer? Vous quitter! mais vous ne savez donc pas que
-depuis le premier jour où je vous ai vue, présente ou absente, je n'ai
-jamais cessé de vous voir. Vous oublier! quel blasphème! Vous avez mis
-en moi une puissance d'aimer dont je ne suis plus le maître. Vous seule,
-quand vous êtes là, pouvez la discipliner un peu. Le bonheur m'assagit;
-le désespoir m'exalte. Ne me désespérez pas, mon amie. Si vous m'aviez
-vu il y a deux mois, à Argelès, je vous aurais fait peur. J'étais à bout
-de raison, à bout d'énergie. La folie me guettait ou la mort. Je vous en
-supplie, ne me soumettez pas une seconde fois à cette épreuve de
-l'absence. Puisqu'il faut souffrir, souffrons ensemble. Avec vous je
-serai sage, je serai fort. Sans vous je ne réponds de rien!
-
---Vous le voulez, j'y consens donc, me dit Thérèse. J'ai tort; je le
-sens bien. Après ce que je vous ai dit aujourd'hui, après ce que je vous
-ai laissé comprendre, j'aurais dû rompre sur l'heure, coûte que coûte.
-Je sais maintenant où je vais, et je marche quand même. C'est mal. Mais
-vous, promettez-moi au moins de ne pas me faire repentir de ma
-faiblesse. Jamais plus, entendez-vous? nous ne parlerons de ces choses.
-Ce qui est dit est dit, mais que nos bouches désormais soient muettes.
-Si nous manquions à cette promesse, si Marc avait le droit de m'adresser
-de nouveaux reproches, ah! mon ami, j'en juge par ce que j'ai éprouvé ce
-matin, ma vie n'y résisterait pas! Elle me tendit la main: Allons,
-dit-elle; mon coeur n'a pas changé, mais il est mort; il n'y a plus de
-vivant en moi que la pitié. C'est le seul sentiment que nous puissions
-sans rougir garder l'un pour l'autre...
-
-Je pressai sa main, je la mouillai furtivement de mes baisers et de mes
-larmes.
-
---Il sera fait ainsi que vous le souhaitez, lui dis-je. Je ne vous
-réponds pas de la sagesse de mon coeur; je mentirais en m'engageant pour
-lui; mais je vous réponds du silence de mes lèvres. Ne vous inquiétez
-pas de moi si je souffre. Souffrir c'est vivre, et mon amour ne consent
-pas à mourir.
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Thérèse m'avait quitté; j'étais seul sur le banc; je songeais. Et
-j'étais étonné, presque honteux, de ce que je trouvais au fond de ma
-pensée. Les amoureux, quels égoïstes! après tout, je n'étais pas
-mécontent de ma journée. L'intervention de Marc m'avait obtenu ce que je
-n'aurais jamais osé solliciter: l'aveu formel de Thérèse. Chez une jeune
-fille sage, réservée, d'une honnêteté scrupuleuse, cet aveu, même avec
-toutes les restrictions dont il avait été suivi, révélait un état d'âme
-que je n'aurais jamais soupçonné. Il fallait que la passion eût déjà
-profondément entamé les énergies de cet être délicat et fier pour que
-même dans le trouble d'un orage qui l'avait jeté hors de ses limites,
-elle eût répudié l'équivoque où sa pudeur s'abritait. Que de luttes elle
-avait dû soutenir, que de triomphes partiels j'avais dû remporter à mon
-insu avant qu'elle en fût arrivée là! Et cette victoire ne serait pas la
-dernière. L'antagonisme déclaré de Marc avait fait taire mes scrupules.
-Puisqu'il m'accusait, puisqu'il suspectait ma loyauté, à quoi me
-servirait de ne pas user de mes avantages? Il avait tenté de mettre
-l'ami à la porte; tant pis pour lui, si l'amoureux rentrait par la
-fenêtre!
-
-J'avais promis à Thérèse de ne plus lui parler de ma passion, je ne
-m'étais pas engagé à ne pas lui écrire. Aussitôt rentré chez moi, je me
-mis à l'oeuvre: Pardonnez-moi, l'implorai-je, avec l'inconsciente
-rouerie habituelle aux amoureux, pardonnez-moi de m'adresser une
-dernière fois à vous. Le trouble où j'étais ce matin, l'égarement où
-m'avait jeté le spectacle d'une douleur dont je me reprochais d'être la
-cause, m'avaient ôté ma liberté d'esprit. L'excès de ma sensibilité a dû
-vous laisser croire que j'étais insensible. Vous pleuriez! Ah, qu'ai-je
-fait, malheureux et que ferai-je maintenant pour expier ces larmes?
-Hélas! je ne peux rien, et cette impuissance à vous consoler est mon
-plus cruel châtiment. Oh! pourquoi vous a-t-on bouleversée ainsi? de
-quel droit a-t-on essayé de désunir deux coeurs qui ne peuvent pas vivre
-l'un sans l'autre? Nous séparer? Mais la persécution est un lien de plus
-entre nous. Que nous importent les mauvais propos des indifférents, les
-calomnies des envieux, les sévérités des pédants et des cuistres?
-N'avons-nous pas pour nous le témoignage de notre conscience? Courage
-donc, chère amie, ne vous laissez pas abattre par l'épreuve. Les
-préventions injustes s'effaceront, vous retrouverez le calme et la
-dignité de votre vie. Celui qui vous a offensée est déjà prêt à vous
-demander pardon de son erreur. Marc me déteste; mais il a intérêt à vous
-ménager. Marc est votre ami, et moi je suis votre esclave. Qu'avez-vous
-à craindre? L'excès seul de mon amour pourrait être un danger pour vous;
-mais si je m'oubliais, un signe de vous, une parole suffiraient pour me
-rendre la raison. Je vous en prie, ma chère Thérèse, revenez à vous, ne
-vous tourmentez pas d'un incident où il n'y a de grave que votre
-souffrance. Faites-moi cette grâce de me laisser voir de nouveau sur vos
-lèvres ce sourire qui est devenu nécessaire à ma vie!
-
-A ce soir, Thérèse! à demain! à toujours!
-
-La lettre composée, je m'ingéniai à la copier en tout petits caractères
-sur un papier assez mince pour qu'il me fût possible de le glisser dans
-la main de Thérèse.
-
-Je n'étais pas tout à fait novice dans cette manoeuvre; mais je
-redoutais l'ingénuité de ma complice. Comment l'avertir, ou, si je ne
-l'avertissais pas, comment éviter l'explosion de sa surprise?
-
-La nécessité de me tenir prêt à ce geste menu et redoutable, m'empêcha,
-le soir venu, de sentir la gêne de me retrouver en présence de Marc chez
-les Romée. Marc était d'ailleurs plus troublé que moi. Le pauvre garçon
-était encore tout endolori du coup qu'il avait été contraint de porter à
-Thérèse. Et vraiment, elle était ce soir-là pâle et défaite à un point
-qui aurait dû m'apitoyer sur elle, me faire renoncer à mes mauvais
-desseins. Mais cette pensée ne me vint même pas. Mon coeur était fermé;
-mes facultés, mes sens étaient tendus uniquement vers l'action. Je ne
-voyais de Thérèse que la main qui devait prendre le billet. Le reste
-n'existait pas.
-
-Je guettais l'occasion, je préparais le piège, et, chaque fois, Thérèse
-déjouait innocemment mes stratagèmes. Je ne parvins à glisser le papier
-dans ses doigts qu'en lui donnant la poignée de mains du départ. Et peu
-s'en fallut qu'on ne nous prît. Elle hésitait; je dus y revenir à deux
-fois pour l'obliger à garder mon écriture.
-
-Marc avait pris congé une minute avant. Je le rejoignis dans la rue. Je
-tenais à fixer nos nouveaux rapports, à les ramener au pied de paix
-autant qu'il me serait possible.
-
-Je m'excusai d'abord de la façon dont je l'avais accueilli le matin. La
-communication qu'il venait me faire était de celles qu'un honnête homme
-ne peut pas écouter de sang-froid. Plus tard, cependant, à la réflexion,
-j'avais mieux jugé son initiative, et Mlle Romée, avec qui j'en avais
-causé ensuite, avait achevé de me convertir. L'honneur de notre amie
-devait passer avant tout. Je ne me défendais certes pas de l'aimer;
-elle-même, depuis que Marc lui avait ouvert les yeux, n'ignorait pas la
-nature du sentiment que j'avais pour elle. Mais ce sentiment était assez
-désintéressé, assez pur, pour se soumettre à toutes les convenances, à
-tous les sacrifices. Je n'avais pas la prétention de supplanter Marc
-auprès de Mlle Romée; je ne réclamais qu'un droit égal au sien à me
-dévouer pour elle.
-
-Marc m'avait écouté jusqu'au bout sans objection, mais sans
-enthousiasme. Ma soumission trop prompte, trop complète peut-être à son
-gré, le laissait méfiant. La transaction qu'il n'avait pas osé refuser
-aux larmes de Thérèse, n'était pas de son goût. Il ne se donna pas la
-peine de me le cacher.
-
---Vous dévouer à Mlle Romée? me dit-il, mais il me semble que vous ne
-vous appartenez pas tout à fait. Non, tout cela est faux, convenez-en,
-tout cela est absurde. Il aurait mieux valu que vous partiez. Pour Mlle
-Romée comme pour vous, c'était la solution la plus digne, j'ajouterai
-que c'était la seule efficace. En restant à Toulouse, en revoyant tous
-les jours celle que vous aimez, vous vous exposez et vous l'exposez du
-même coup à de nouveaux périls. Je n'ai pas autant d'expérience que vous
-de l'amour; j'en ai vu assez cependant pour savoir qu'il est, de sa
-nature, irréductible. Je crois à la sincérité de vos résolutions, à la
-loyauté de votre parole; mais devant l'entraînement de la passion, que
-peuvent ces obstacles? Mes conseils vous sont suspects, je le sais;
-c'est un rival qui vous les donne, je n'en disconviens pas; pourtant ce
-rival est un honnête homme; son bonheur fût-il au bout d'un mensonge, il
-est incapable de mentir. J'ai peur de vous, c'est vrai, mais j'ai peur
-pour vous aussi.
-
-Marc réfléchit un moment; puis, se tournant vers moi:
-
---Avez-vous la foi, monsieur Lavernose? me demanda-t-il.
-
---Je l'ai eue, lui dis-je.
-
---C'est un grand malheur que vous ne l'ayez plus, me répondit-il. La
-religion est la force des faibles. Si je n'avais pas confiance en moi,
-si je ne croyais pas à l'efficacité de mes principes, je n'hésiterais
-pas à recourir à la discipline catholique. Allez voir les prêtres,
-monsieur Lavernose, agenouillez-vous dans un confessionnal,
-prosternez-vous au pied d'un autel. La foi vous reviendra peut-être.
-Essayez!
-
---Vous vous exagérez le danger, cher monsieur, répliquai-je. Pourquoi
-serais-je plus tendre à la tentation aujourd'hui qu'hier? Il y a amour
-et amour. Le mien n'est peut-être pas tel que vous l'imaginez.
-Rassurez-vous donc et comptez sur moi. Le jour où je m'apercevrais d'un
-danger à courir pour Mlle Romée, je n'hésiterais pas une minute; je
-partirais sans retourner la tête, je prononcerais contre moi-même la
-sentence d'exil.
-
---A la bonne heure, répondit Marc. Seulement, dans le cas où votre
-illusionnisme chronique troublerait la netteté de votre jugement,
-permettez-moi d'ajouter ma clairvoyance à la vôtre. Ce sera peut-être
-plus sûr.
-
-Je ne jugeai pas à propos de relever la menace.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Je songeais déjà au second billet que j'allais écrire à Thérèse. Dans le
-cas où elle l'accepterait, il ne fallait pas laisser prescrire d'un seul
-jour cet unique moyen de communiquer avec elle.
-
-Mais accepterait-elle? Le sourire qu'elle m'envoya le soir, à mon
-arrivée chez elle, me rassura sur le succès de ma première démarche. Ce
-n'était pourtant qu'un demi-sourire. La souffrance s'y exprimait encore
-autant que la joie de revivre; mais c'était assez pour me renseigner,
-assez pour me donner bon espoir. Thérèse me pardonnait. Ce pas franchi,
-je n'avais qu'à aller de l'avant.
-
-Mes journées, désormais, se trouvèrent divisées en deux parts. La
-matinée était consacrée à préparer le billet du jour; la soirée à
-constater, à développer l'effet du billet que Thérèse avait reçu la
-veille. C'était la fonction régulière de ma vie, et jamais elle ne me
-parut mieux ni plus pleinement employée. Rêver d'amour avait été de tout
-temps mon occupation naturelle, l'exercice favori de mon imagination,
-l'indulgente issue de ma paresseuse esthétique. Mais quand l'écriture
-venait à s'ajouter au rêve, ma satisfaction était complète. Ne vous
-ai-je pas dit que, dans ma jeunesse, faute d'objectif personnel, pendant
-les vacances de mon coeur, je trompais ma fringale d'aimer en épousant
-les passions ou les passionnettes de mes camarades, jusqu'à me charger
-de leur correspondance amoureuse, acrostiches et rondeaux compris? Je me
-remis, dans d'autres conditions et avec l'ardeur que me donnait un but
-ardemment poursuivi, à ce genre de rhétorique. Le romantique naïf et
-grandiloquent que je portais en moi se donna carrière. Ce fut la mise en
-poésie, le grandissement par l'adjectif ou par le symbole des menus
-incidents de ma vie passionnelle.
-
-Invitations aux voyages, rendez-vous dans le rêve, toute une existence
-en essor se substituait ainsi à la contrainte où notre intimité était
-réduite. Et pour l'un comme pour l'autre, ces suppléances étaient
-malsaines, dangereux ces artifices. Ils amollissaient nos volontés, ils
-ajouraient d'un semblant d'azur le noir de l'impasse où nous étions
-enfermés.
-
-Les regards de Thérèse, l'étreinte de sa main, la qualité de ses
-sourires quand j'arrivais et quand je la quittais chaque soir, me
-renseignaient sur les progrès du travail qui se faisait en elle,
-m'attestaient le succès de ma littérature. Des éclairs de fièvre
-s'allumaient par moments dans ses yeux, sa voix s'altérait quand elle me
-parlait; des timbres inconnus y vibraient alors, céleste musique! Avec
-Marc, au contraire, on eût dit qu'elle perdait le don de l'expression;
-ses regards s'éteignaient, sa voix oubliait de chanter, ses gestes mêmes
-prenaient une signification banale. La vie semblait se retirer de toute
-sa personne, et cette contre-épreuve confirmait ma certitude.
-
-Son caractère avait changé d'ailleurs. Elle, si attentive aux siens,
-d'une affection si câline avec sa mère, avec son frère, elle s'occupait
-à peine d'eux maintenant, et si l'habitude l'invitait encore à quelque
-caresse, cette caresse était machinale. Son coeur s'absentait. Elle
-était l'obsédée en attendant d'être la possédée. Elle ne s'appartenait
-déjà plus.
-
-Je n'étais pas seul à m'apercevoir de ces nuances. Marc les notait sans
-doute, les analysait à mesure: la douleur de les constater ajoutait
-plutôt à la sagacité de son coup d'oeil. Je le voyais s'assombrir peu à
-peu. Son enjouement avait depuis longtemps disparu; la gravité triste où
-il s'était fixé, tournait à l'hypocondrie. La crainte des pires
-catastrophes s'ajoutait, pour le martyriser, aux blessures de son coeur.
-La souffrance par moments le mettait hors de lui. A la plus légère
-contradiction de ma part, il s'emportait en des violences de langage qui
-dissonaient avec sa grisaille habituelle. Il ne pouvait plus me voir. Ce
-fut au point que je dus avertir Thérèse. Je lui recommandai de ménager
-l'amour-propre de son ami, d'éviter tout ce qui risquerait de l'animer
-contre moi. Et Thérèse s'efforçait de suivre mes instructions;
-inutilement; son effort était visible et elle était bientôt lasse de son
-rôle. Elle plaignait Marc, elle s'accusait de son supplice; mais c'était
-une pitié sans tendresse, un remords sans contrition. Elle aussi,
-l'amour l'avait rendue égoïste; elle n'avait de pitié que pour moi, pour
-le demi-exil que m'avait infligé Marc; son unique remords était
-peut-être d'avoir cédé à ses exigences. Pauvre Marc! Il eût fallu qu'il
-fût aveugle pour se prendre aux manèges d'amitié superficielle où elle
-se contraignait encore quelquefois avec lui. Elle me regardait en lui
-parlant; elle ne pouvait plus même pour une seconde se séparer de moi,
-perdre le contact.
-
-Quand elle était par trop fatiguée de mentir, de réprimer les élans de
-tendresse qui la soulevaient vers moi, elle se réfugiait au piano. Là,
-du moins, elle pouvait soulager ses nerfs, vider le trop-plein de son
-coeur. Dès le premier accord, la communication s'établissait entre nous;
-nos êtres vibraient, tressaillaient à l'unisson... A la fin d'une
-mazurka ou d'un nocturne, elle tournait rapidement de mon côté son
-visage baigné de larmes; nos regards s'épousaient, allumés de la même
-fièvre, amollis de la même langueur; nos lèvres frémissaient, se
-crispaient, unies dans la volupté d'une caresse immatérielle. Marc, le
-raisonnable Marc, tordu par la jalousie, pleurait aussi quelquefois. Et
-Mme Romée s'étonnait.
-
---Vous avez une singulière façon de vous amuser, vous autres! se
-moquait-elle. Mais c'est ta faute aussi, Thérèse. Tu nous joues de la
-musique bonne à porter les gens en terre. Ça vous fait pleurer, et moi,
-ça me fait dormir. En voilà assez pour ce soir. Je réclame ma partie de
-loto.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Depuis quelques jours je pressais Thérèse de me donner son portrait.
-Inutile de vous dire les raisons invoquées à l'appui de ma supplique;
-vous voyez d'ici le thème et les variations. Le format de la
-photographie la rendait gênante à passer de la main à la main; Thérèse,
-si elle consentait à me l'envoyer, devait forcément me l'adresser par la
-poste. Et pourrait-elle le faire sans y joindre quelques lignes de son
-écriture? Ce serait une première réponse à mes lettres; les autres
-suivraient, sans doute, et cet échange serait plus intéressant pour moi
-que le monologue auquel j'étais condamné. Je ne fus donc pas surpris,
-mais délicieusement ému en trouvant un matin dans ma boîte une enveloppe
-où je reconnus la main de Thérèse.
-
-C'était le portrait souhaité et une lettre avec, non pas un simple
-billet mais une lettre de huit pages. J'emportai le paquet chez moi
-comme un trophée; je couvris de baisers la photographie et l'écriture de
-mon amie. Mais en parcourant les premières lignes, je commençai de
-déchanter.
-
-La lettre était un adieu:
-
-C'est bien fini cette fois, mon pauvre ami, m'écrivait-elle. Le malheur
-qui nous menaçait,--je devrais dire le châtiment,--ne s'est pas fait
-attendre. Tout à l'heure, en rentrant chez nous entre deux leçons, j'ai
-trouvé ma mère en larmes. Le docteur Estenave était avec elle. Maman
-était comme folle. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si le docteur ne
-s'était pas mis entre nous: Malheureuse enfant! s'écriait-elle, tu m'as
-trompée; M. Lavernose est ton amant! Et comme je secouais la tête, trop
-troublée pour répondre: Ne mens pas, c'est inutile, disait-elle; on vous
-a vus ensemble. Tout Toulouse en parle; tu es perdue! Ce billet d'hier
-où Mme Durieu te priait, sous prétexte de santé, de suspendre tes leçons
-à sa fille... eh bien, sa fille n'est pas malade; elle a pris un autre
-professeur, voilà tout. Et les autres vont en faire autant. D'ici à huit
-jours, tu n'auras plus une élève. Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous
-devenir? Le docteur l'a calmée, il s'est porté fort de mon innocence:
-Thérèse a pu être imprudente; elle n'est pas coupable, a-t-il dit.
-D'ailleurs le mal n'est pas si grand que vous le craignez. Mme Durieu
-est ma cliente; je la verrai; je lui parlerai. Je me charge de la
-ramener... Et vous, maintenant, me dit-il en m'obligeant avec des gestes
-délicats à desserrer les doigts que la honte tenait crispés sur mon
-visage, vous, mon enfant, vous allez me raconter votre petite histoire.
-Que pouvais-je répondre? je me confessai; je dis tout. Et quand j'eus
-fini: Je le savais bien, dit le docteur à maman, qu'elle n'avait rien de
-grave à se reprocher, votre Thérèse. Allons, ma chère amie, remerciez
-Dieu, et embrassez l'enfant prodigue... La voilà sauvée maintenant.
-Seulement vous comprenez, ma petite, ajouta-t-il en se tournant vers
-moi, il ne faut pas que vous soyez exposée à le revoir, ce grand fou qui
-a failli gâter à jamais votre vie et la sienne. C'est moi qui vous l'ai
-donné; il est juste que je vous en débarrasse. Soyez tranquille; on ne
-lui fera pas de mal; une simple expulsion. D'ici à demain André filera
-sur Argelès. Mais pour aboutir, il est indispensable que j'agisse en
-votre nom; c'est de votre part que je dois lui donner sa feuille de
-route. M'y autorisez-vous? Ma mère me regardait anxieuse, j'entendais
-monter dans l'escalier le pas insouciant de Julien qui revenait du
-lycée. Je sentais ces deux existences suspendues à ma réponse.
-Pouvais-je seulement hésiter? Soit, dis-je au docteur en me jetant dans
-les bras de ma mère. La pauvre femme m'embrassait à m'étouffer. Ah!
-méchante tête, disait-elle, on vous serrera si fort que vous ne pourrez
-plus nous échapper. Le docteur était déjà parti. Il sera chez vous
-sûrement avant ce soir. Soyez raisonnable, mon ami; soumettez-vous comme
-je me suis soumise. Hélas! c'est moi la plus coupable, je le sens bien.
-Si je ne vous y avais pas encouragé, vous n'auriez jamais songé à moi.
-Ah! pourquoi nous sommes-nous rencontrés? Pourquoi avons-nous connu
-cette douceur d'être ensemble. Et comment y renoncer après l'avoir
-connue? Il le faut cependant. Ni vous ni moi ne sommes capables de
-goûter un bonheur qui serait fait avec le malheur des autres. Du
-courage, mon cher André. Songez qu'être près l'un de l'autre et ne plus
-nous voir serait le pire des supplices. Partez. Je ne vous demande pas
-de m'oublier; je ne le crois pas possible. Quand vous regarderez ce
-portrait que je vous envoie,--dernière imprudence!--vous vous
-souviendrez que vous avez eu une amie, une amie qui vous aimait bien, et
-qui est morte!
-
-Je finissais à peine de lire quand on frappa à ma porte. C'était le
-docteur. J'écoutai sa communication sans broncher. Il parla d'ailleurs
-rondement, de la façon bourrue et cordiale qui lui était habituelle.
-
-Je protestai naturellement de la pureté de mes intentions, et le docteur
-en tomba d'accord avec moi.
-
---C'est l'imagination qui vous a joué le tour, me dit-il. La figure de
-Mlle Romée vous a tourné la tête. Vous avez poétisé sur elle, vous vous
-êtes grisé de vos épithètes. Je vous comprends, je vous excuse même, à
-condition que cela finisse. Il n'est que temps. Tout le monde n'est pas
-obligé de savoir que vous versifiez, d'autant que vous êtes inédit, je
-crois. Les bonnes âmes qui vous ont rencontré à la brune avec votre amie
-n'ont pas supposé que vous cherchiez auprès d'elle des motifs de
-sonnets. Vous l'avez compromise, la pauvre enfant; j'ai bien essayé de
-les rassurer tout à l'heure, elle et sa mère; mais quoi que nous
-fassions, vous et moi, c'est un genre de préjudice malaisément
-réparable. Vous n'avez, vous, qu'une façon d'aider au sauvetage: c'est
-de partir. Ça n'a pas l'air de vous aller; il vous en coûte de renoncer
-au personnage de roman que vous jouez ici pour reprendre le rôle un peu
-terne qui vous attend à Argelès. Bien fâché, mon cher, mais vous n'avez
-pas le choix. Si vous voulez qu'on soit indulgent pour votre faiblesse,
-soyez faible jusqu'au bout; ne résistez pas quand le salut de votre
-victime exige que vous cédiez.
-
---Mais mon diplôme? objectai-je. Vous ignorez peut-être que j'ai obtenu
-la faveur de passer mon examen avant Pâques?
-
---A d'autres, mon jeune ami! Vos examens! on sait ce qu'en vaut l'aune
-et quelle carrière vous êtes venu poursuivre à Toulouse. Laissons cela.
-Auriez-vous d'ailleurs un intérêt sérieux à rester, vous devriez être
-trop heureux d'en faire le sacrifice. Allons, un bon mouvement,
-exécutez-vous. Tâchez qu'à défaut d'estime pour votre caractère, on
-puisse au moins garder quelque illusion sur la bonté de votre coeur.
-Vraiment, mon cher monsieur André, vous oubliez trop que je suis le
-cousin de Cyprienne. Et Jacques? Est-ce que ce nom-là ne vous dit plus
-rien? Vous n'ignorez pourtant pas que cet enfant a besoin de vous; il
-est délicat, et, au lieu de le fortifier, on exagère les soins, les
-précautions. Si j'ai bonne mémoire, quand je l'ai vu, il y a deux ans,
-je vous avais recommandé pour lui un traitement à l'eau froide au lieu
-du régime des cache-nez, véritables nids à rhumes, dont l'enveloppe la
-sollicitude maternelle. Et son instruction? Qui s'en occupe? Prenez
-garde, monsieur Lavernose. Cet enfant saura plus tard, il comprendra; il
-vous jugera. Quelle opinion souhaitez-vous qu'il ait de son père quand
-il aura vingt ans?
-
-La lettre de Thérèse m'avait déraciné; tout m'échappait, je ne tenais
-plus à rien. L'attaque du docteur me trouvait désarmé, à la merci d'une
-impulsion, d'une volonté énergique. Je consentis à partir. Je réclamai
-seulement un délai, le temps de régler mes affaires, de payer ma
-chambre, ma pension. Un reste d'espoir, de lâche égoïsme me poussait à
-solliciter ce répit; mais le docteur voyait clair dans mon jeu; il fut
-inflexible.
-
---Je me charge de votre liquidation, me dit-il; vous pouvez compter sur
-moi, nous règlerons plus tard. Puisque nous sommes d'accord, il n'y a
-pas une minute à perdre. Pendant que vous travaillerez à faire votre
-malle, j'irai jusqu'à la rue Vélane voir un malade. Dans une demi-heure,
-je serai là avec ma voiture et je vous mettrai à la gare. Oh! je ne me
-méfie pas de vos résolutions, sourit-il, mais enfin, avec les amoureux,
-deux sûretés valent mieux qu'une.
-
-Et il le fit comme il l'avait dit, cet impitoyable docteur.
-
-Ce fut lui qui m'aida à boucler la malle, à préparer la courroie.
-J'avais les doigts fiévreux et les jambes molles; le docteur, lui,
-pliait, empaquetait avec la maîtrise paisible et le fin doigté d'un
-chirurgien en exercice. Et en opérant, il se moquait de ma maladresse:
-Quand j'aurai un bras à couper, je ne vous demanderai pas de m'assister,
-me disait-il.
-
-L'heure passait. A la gare, nous eûmes à peine le temps de faire
-enregistrer mes bagages.
-
---Vous embrasserez Cyprienne et Jacques pour moi, me recommanda le
-docteur, debout sur le marchepied de la voiture. Et plus bas: Si vous
-êtes trop malheureux, écrivez-moi, mon pauvre enfant; je ne suis pas si
-mauvais que j'en ai l'air, je vous ferai passer des nouvelles en
-contrebande!
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Le train partait. La bonne figure rougeaude du docteur, avec son grand
-nez montagnard et la broussaille blanche de ses sourcils, se reculait
-dans des gesticulations affectueuses. Des talus tristes, des envers de
-maisons défilaient à la portière; puis ce fut, après un tunnel, l'allée
-de platanes au bord du canal où Thérèse et moi nous avions inauguré nos
-promenades toulousaines, puis le faubourg Saint-Michel et le calvaire
-témoin de nos rendez-vous; puis encore, dans le lointain, sur la plaine
-grise, le grand voisin de Thérèse, le clocher de la Dalbade. Et à un
-tournant de la voie, derrière un rideau d'arbres, Toulouse disparut.
-J'étais seul, seul dans le compartiment et seul dans la vie. Pas d'autre
-camarade de route, pas d'autre ami pour m'attendre à l'arrivée que le
-devoir, le devoir sans attrait, le devoir sans conviction. Triste
-compagnie! J'avais beau me tâter, je ne sentais plus à mon coeur aucun
-point d'attache avec Argelès. Et mes autres liens, mes liens coupables,
-étaient rompus aussi; mais, mal arrachés, ils tenaient par des lambeaux
-vivants, ils communiquaient par des fibres encore résistantes au plus
-intime de mon être. Évidemment je n'avais pas fini de souffrir.
-
-La fuite autour de moi de la plaine dépouillée, le déroulement à perte
-de vue, sous le ciel bas, des guérets et des vignobles, les aspects
-sévères de l'hiver assombris par l'agonie de la lumière déclinante,
-s'accordaient, en l'aggravant, avec la tristesse découragée de mon rêve.
-Noir sur noir; je sombrais. Le souvenir m'apparut alors comme ma
-dernière ressource. J'invoquai Thérèse, j'embrassai sa photographie, je
-relus sa lettre, et en la relisant il me semblait que je l'avais mal
-comprise. La catastrophe, les adieux, tout ce qui m'avait le plus frappé
-d'abord, passait au second plan. Ce qui me sautait aux yeux maintenant,
-c'était l'amour, l'amour malgré tout et toujours, qui s'échappait du
-tumulte de ces lignes. Le reste venait des autres, le reste lui avait
-été imposé par la fatalité des circonstances. Elle n'était pas libre.
-Mais pendant qu'elle écrivait, docile à sa conscience, qui sait si son
-coeur ne protestait pas? Qui sait si elle tenait tant que ça à ce que
-ses ordres fussent exécutés? En tout cas, je m'étais trop pressé
-d'obéir. Mon soi-disant sacrifice n'était peut-être au fond qu'une
-lâcheté ajoutée à d'autres, une façon commode d'échapper aux
-conséquences de ma faute. Au point où j'en étais avec Thérèse, je
-n'avais pas le droit de l'abandonner. Je devais au moins lui laisser le
-temps de réfléchir, de choisir librement entre sa tranquillité et son
-amour. Après l'avoir emportée avec moi hors du monde réel, jusqu'aux
-sommets de la passion, je ne pouvais pas la laisser retomber, malgré
-elle peut-être, dans la médiocrité de la vie bourgeoise.
-
-La photographie de l'aimée était là, devant moi; je lui parlais: non,
-lui disais-je, non, mon amie, je te le jure, je ne te quitterai jamais!
-Des baisers, des caresses de fièvre et de folie entrecoupaient ces
-serments. Mon exaltation croissait, et avec mon exaltation, le désir,
-l'impatience du revoir. Entre le monde de la passion, le monde ardent et
-coloré où je vivais depuis trois mois, et le monde du devoir, le rivage
-glacé où j'allais aborder tout à l'heure, mon hésitation ne pouvait pas
-être longue.
-
-Une circonstance futile aggrava subitement, précipita la crise. En
-replaçant la lettre de Thérèse sous son enveloppe, je m'aperçus que
-cette enveloppe ne portait aucun timbre. Thérèse probablement l'avait
-mise elle-même dans ma boîte. L'heure pressait sans doute, et elle
-n'avait personne à qui confier le papier. Elle était donc venue chez
-moi; peut-être avait-elle frappé à la porte de ma chambre. Comme il
-fallait qu'elle m'aimât pour s'être risquée à une pareille démarche! Et
-c'était juste à ce moment, quand le désespoir l'affolait, la jetait dans
-mes bras, que je me retirais d'elle, que je reprenais ma prudence et ma
-raison! Que doit-elle penser de moi? me disais-je.
-
-Un arrêt du train me tira brusquement de mes réflexions.
-
---Montréjeau, six minutes! criait un employé.
-
-Mon parti était pris. Je descendis, on débarqua mes bagages. Je
-m'informai du premier train en partance pour Toulouse. Je n'avais qu'une
-petite heure à attendre. Je l'employai à écrire au docteur Estenave.
-Qu'il en fût informé par une lettre de Cyprienne à Thérèse, ou qu'il eût
-la curiosité de s'en enquérir lui-même, il pouvait très bien apprendre
-que je n'étais pas arrivé à Argelès. Il était prudent de lui faire
-perdre ma trace:
-
-Le courage me manque pour rentrer chez moi directement, lui
-expliquai-je. Je vais chercher à Luchon ou à Bagnères la solitude
-indispensable à un bon examen de conscience. Quand j'aurai fait la paix
-avec moi-même, mais alors seulement je retournerai à Argelès. Vous en
-serez averti.
-
-Quant à Cyprienne, je n'avais, pour rester en communication avec elle,
-qu'à donner à la poste ma nouvelle adresse toulousaine, si, comme il
-était probable, je me décidais à changer de logement.
-
-En route, j'achevai de combiner mon affaire. Le plus pressé était de me
-cacher en arrivant, de trouver un gîte sûr, un gîte situé et avoisiné de
-telle sorte que Thérèse, que je ne pouvais pas aborder dans la rue, pût
-y venir sans craindre d'être surprise. Un quartier retiré, une maison
-dont je fus l'unique locataire étaient les conditions indispensables de
-mon nouveau chez-moi. Je m'étais rappelé tout de suite un écriteau
-aperçu en passant à la porte d'une petite chartreuse, tout en haut d'une
-des rues qui grimpent vers la Colonne, vers le monument commémoratif de
-la bataille de Toulouse. Ni Thérèse ni moi ne risquions de rencontrer
-des figures de connaissance dans ce faubourg populaire, animé seulement
-aux heures de la sortie des ateliers, et le dimanche, quand la foule des
-ménages ouvriers montent de la ville vers les guinguettes semées au
-penchant de la colline.
-
-Dès le lendemain, après une nuit passée dans un petit hôtel voisin de la
-gare, je courus à la chartreuse. L'écriteau pendait encore au mur; les
-fenêtres bâillaient grandes ouvertes aux souffles du matin. La
-propriétaire, une voisine, était venue donner de l'air à son immeuble,
-épousseter les chambres, râtisser les allées du jardin. Elle me vanta
-les avantages de la maison, le silence discret de la rue et du quartier.
-Un clin d'oeil en commentaire me laissa comprendre que la chartreuse
-était vouée aux faux ménages. A voix basse et sous le sceau du secret,
-la bonne dame me nomma le dernier occupant, un homme grave, un négociant
-bien posé, l'honneur de la magistrature consulaire: C'est lui, me
-dit-elle, qui a transplanté ces rosiers de Bengale le long de la façade,
-à l'abri du nord. Voyez, les fleurs sont déjà en bouton; c'est vous qui
-cueillerez les roses!
-
-Le mobilier d'ailleurs n'avait rien de suspect: des capitonnages
-économiques, des gravures sentimentales, des cretonnes réfrigérantes; et
-le jardin était assorti, un jardinet d'arbustes prétentieux que
-visitaient des allées exiguës, d'une complication puérile.
-
-J'eus bientôt fait de traiter avec la dame et d'emménager. Un
-restaurateur voisin s'était chargé de ma table et de mon ménage.
-
-Il n'y avait plus qu'à mettre un bouquet de violettes sur la cheminée en
-hommage devant la photographie de l'aimée; tout était prêt; Thérèse
-pouvait venir.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Il n'est rien de tel que les contemplatifs, les irrésolus, s'ils sortent
-par hasard de l'hésitation et du rêve, pour aller jusqu'au bout de leurs
-folies, pour se lancer à fond dans les pires aventures. Je n'arrivai
-pourtant pas à ces extrémités sans quelques transitions d'inquiétude et
-de souffrance. Sans doute les premiers pas étaient faits depuis
-longtemps. Mon départ d'Argelès en désorientant ma vie, en m'enlevant la
-tutelle de l'habitude, m'avait mis hors d'état de lutter contre
-moi-même. La passion me tenait, je n'avais pas cessé de lui céder un peu
-chaque jour. Seule, la nécessité de sauver les apparences avait ralenti
-ma chute. En mentant aux autres, je me mentais un peu à moi-même, et,
-grâce à l'illusion de ce mensonge, certains restes de délicatesse, des
-retours intermittents de scrupules, enrayaient encore par moment la
-force supérieure dont je subissais l'impulsion.
-
-Ce léger obstacle n'existait plus désormais. Pour la première fois, je
-me trouvais nu et désarmé en face de la passion. Ce tête-à-tête me
-déroutait quelque peu. Le cas était nouveau pour moi; il m'obligeait à
-réfléchir. Je ne m'étais pas trop ressenti jusqu'à ce moment-là, dans la
-conduite de ma vie, de la banqueroute déjà ancienne de ma foi
-religieuse, ni de la pauvreté des idées philosophiques par où j'avais
-tenté d'y suppléer. A défaut de règles certaines, une sorte de
-correction naturelle m'avait préservé des écarts graves. Un caractère
-plutôt timide, un tempérament sans exigence avaient favorisé cet
-équilibre. Quoique tendre aux tentations, j'avais été un célibataire
-assez rangé en somme, et un mari irréprochable. Même dans l'aventure où
-je me trouvais actuellement engagé, malgré les imprudences déjà
-commises, je ne m'étais pas encore avancé au point de ne pouvoir pas
-battre en retraite.
-
-Maintenant je touchais à la limite extrême. Un pas de plus, et je
-devenais un réfractaire, un irrégulier du monde et de la famille, je me
-déclassais. Terrible affaire pour un égoïste. J'hésitai. Ce n'était déjà
-plus l'honnête homme qui luttait en moi, c'était le civilisé. Toutes les
-forces de résistance accumulées par la tradition, par l'hérédité, se
-débattaient confusément, faisaient tête à la barbarie, au retour
-offensif de l'instinct. Avant de céder, avant d'agir, je voulus regarder
-jusqu'au fond de mon acte, l'examiner jusqu'aux dernières conséquences.
-
-Je vous ai dit quels projets j'avais formés en choisissant mon nouveau
-domicile. L'image d'une Thérèse en délire, désertant le devoir pour se
-réfugier dans mes bras, m'avait entraîné. Et la tentation durait encore.
-Cependant il fallait prévoir les heures qui suivraient cette minute
-sublime. Avec un être de fierté et de droiture comme mon amie, je ne
-pouvais pas compter sur un de ces compromis qui mettent le respect
-humain d'accord avec le plaisir. Si Thérèse se donnait, elle se
-donnerait toute et je devrais, à mon tour, me donner tout à elle.
-C'était l'enlèvement, l'expatriation, l'exil. Grosse histoire! Ici la
-question morale se compliquait d'une question matérielle. Ce n'était pas
-tout de fuir; il fallait vivre. Je ne pouvais pas m'en aller comme un
-voleur, les mains garnies des dépouilles de ma femme et de mon fils. Et
-alors, quel gagne-pain chercher, quel métier prendre? Avec ma pauvre
-tête de songe-creux, avec mon incapacité chronique de vouloir et d'agir,
-c'était la misère à bref délai. J'en serais réduit à me faire nourrir
-par ma maîtresse, à vivre de ses leçons. Belle perspective! Ah! oui,
-certes, il valait la peine d'y réfléchir.
-
-Je me souviens encore du lieu et de l'heure de ma délibération. C'était
-le surlendemain de mon retour à Toulouse, après le premier repas pris
-dans mon nouveau logement. La tristesse des plats réchauffés qu'on
-m'avait portés du restaurant, l'hostilité de la fumée qu'exhalait à
-rebours la cheminée récalcitrante, et, plus persuasive encore, l'âme
-imprégnée aux étoffes, l'âme discordante et mélancolique des ménages
-illégitimes campés là avant moi, tout me conseillait le retour à
-Argelès, la reprise de la vie familiale. Il était temps encore. Thérèse
-m'avait délié, Cyprienne ne savait rien. J'étais libre. Mais, plus
-éloquente que la paresse, la passion parlait à son tour; l'orgueil de la
-vie, la luxure, me tiraient en avant, vers l'accomplissement intégral de
-mon rêve. L'image de Thérèse m'appelait, ardente et douloureuse, et dans
-ses yeux meurtris, sur ses lèvres crispées, m'apparaissaient les
-stigmates du supplice qu'elle endurait à cause de moi, des tortures de
-l'absence! Sollicité en sens contraire par ces deux formes de mon
-égoïsme: la passion et la prudence, je ne savais à quoi me résoudre. Je
-sortis. Marcher soulage les indécis; c'est comme un acte de volonté plus
-facile, en attendant l'autre.
-
-Mon habitation touchait presque au sommet du coteau qui fait un premier
-socle à la Colonne. De là-haut, la vue s'amplifiait tout à coup,
-embrassait une étendue immense. Au delà de Toulouse, au delà des
-faubourgs et des banlieues, les campagnes s'étalaient en un ordonnance
-panoramique; une rivière, un canal, un fleuve les sillonnaient; les
-rubans blancs des routes, la ligne inflexible des railways, le linéament
-imperceptible des chemins, emmaillaient de leurs réseaux la monotonie
-verte des emblavures. Des îlots de maisons, des silhouettes de clochers
-désignaient les hameaux et les villages. Des départements, des provinces
-tenaient dans le vague fourmillement de l'horizon. Et c'était tout un
-royaume étranger qu'appelait, dressée comme sur des fumées de songes, la
-barre tumultueuse des Pyrénées.
-
-Je regardais, et l'écrasement de la comparaison ramenait à de plus
-justes limites mon être que la passion avait enflé et dilaté outre
-mesure. La large tranche d'humanité en spectacle devant mes yeux, et
-l'humanité morte, en recul, évoquée par les monuments de l'autrefois,
-tout ce grouillement d'existences, rapetissait l'importance de ma
-destinée, épave après tant d'autres, emportée dans la course de ce flot
-sans rivages. L'exemple des violences pour toujours refroidies,
-m'invitait, par la certitude de l'inévitable apaisement final, à modérer
-l'exaltation de mes sentiments actuels. L'à quoi bon de la souffrance et
-du bonheur et de tout, se posait en face du nivellement universel, et la
-leçon devenait plus éloquente encore, administrée par les cyprès et les
-marbres du cimetière étagé près de moi sur la pente de la colline: ville
-du sommeil tassée et silencieuse, opposée à la cité vivante qui étalait
-au-dessous l'orgueil de ses clochers, la rumeur de ses carrefours.
-
-C'était une après-midi de février presque tiède avec des percées d'un
-soleil languissant dans un ciel laiteux, fumant de vapeurs et de brumes.
-Les souffles espacés de l'autan me portaient par bouffées les voix
-éparses de Toulouse: roulement des voitures, grondement des chaussées
-lointaines. Un merle près de moi s'était mis à chanter; ce n'était pas
-encore sa chanson de printemps, le son de flûte ardent et velouté qui
-dit si bien l'ivresse de la saison amoureuse, mais un appel timide, un
-balbutiement d'une tendresse ingénue, jeté peureusement à la lisière
-d'un bosquet. Un air de danse sortait en même temps d'une guinguette
-voisine où festoyait une noce pauvre; des couples d'invités s'ébattaient
-au jardin dans les entr'actes du quadrille; on entendait le grincement
-d'une balançoire, le choc des palets de bronze dégringolant dans les
-trappes d'un jeu de tonneau. Puis ce fut, autour de l'obélisque de
-brique, la promenade à pas distraits, ignorants de l'histoire, de
-quelques fantassins désoeuvrés. La claquette d'un marchand de plaisirs
-résonna un moment en appel, et s'éloigna presque aussitôt comme effrayée
-de la solitude environnante; le violon de la noce grinça ensuite en
-mesure le long de la rue penchante et disparut avec le mince cortège à
-l'entrée du faubourg.
-
-Et la vie humaine fit silence.
-
-Le soir tombait. Les cloches parlèrent à leur tour. Par-dessus la houle
-des maisons naufragées dans l'obscur, les églises entrèrent en colloque.
-Pareils à des oiseaux nocturnes, les carillons prirent leur essor,
-planèrent un moment sur la ville. Bientôt leurs voix se mêlèrent; le
-gazouillement fêlé des cloches de couvent sonneuses de cantiques
-s'éparpilla en bruine, traversé par les lentes, les graves prières, que
-versaient à larges ondes les basiliques énormes agenouillées dans la
-paix crépusculaire: Saint-Étienne, Saint-Sernin. Et ces bouches l'une
-après l'autre se fermèrent. Les cloches se turent ayant annoncé le
-mystère. Et le mystère commença.
-
-Très vite, les lointains s'effacèrent; les linéaments des choses
-s'anéantirent de proche en proche, se perdirent en de vagues fumées. La
-ville et la campagne, la colline et la plaine se fondirent en l'unité
-abstraite de l'espace. Seul, un moment, dans cette déroute universelle
-de la vie, le cimetière garda sa figure. Plus rigides maintenant, plus
-expressifs, sur la lividité du ciel, les cyprès s'érigeaient, noire
-armée, gardienne des blancs sépulcres. Un versant de la colline funèbre
-me regardait, penchait vers moi ses sillons de verdure et de pierre.
-C'était une enclave nouvellement ajoutée au grand enclos; les tombes
-neuves se pressaient, s'étouffaient, appuyées l'une à l'autre comme une
-foule attentive.
-
-Et voilà que cette vision commençait à me troubler. Ma méditation
-finissait en angoisse. La solitude nocturne me serrait le coeur. Et tout
-mon effort de la journée vers la retraite et vers la sagesse se
-résolvait en un appel impérieux à la vie, en un recours immédiat à
-l'amour. De cet abîme de la douleur humaine sur lequel je venais de me
-pencher, une seule douleur me revenait et c'était la mienne; de tous les
-souvenirs, de toutes les images évoquées, je n'avais plus dans la
-pensée, devant les yeux, que le souvenir, que l'image de Thérèse. Ce fut
-une subite, une inarrêtable déroute. Les objections fuyaient, les
-résistances s'effondraient sous l'assaut des regrets et des désirs.
-Qu'avais-je à calculer? Thérèse était là, à quelques pas de moi, et je
-délibérais! Oh! la voir, la voir d'abord! Après il serait temps de
-prendre un parti.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Six heures sonnaient à une horloge lointaine: Elle donne sa leçon chez
-les de Vore, pensai-je; tout à l'heure elle rentrera par la rue de Metz.
-Elle en pleine lumière des boutiques, moi dans l'ombre d'une porte
-cochère, je pourrai peut-être l'apercevoir sans me trahir. Allons!
-
-J'étais déjà en route. Je savais les habitudes de Marc Échette assez
-pour être certain de ne pas le rencontrer, et il n'y avait guère de
-chances que le docteur Estenave pût me reconnaître la nuit à travers les
-glaces de sa voiture. J'étais à peu près rassuré de ce côté; mais je
-m'inquiétais de ce que j'allais découvrir sur la figure de Thérèse.
-Tristesse, abattement? Et qui sait si déjà lasse, découragée de la
-lutte, résignée à me perdre, elle n'aurait pas retrouvé sa tranquillité
-d'esprit habituelle?
-
-Du poste que j'avais choisi au seuil d'un corridor, je ne tardai pas à
-la voir venir. Drapée dans un manteau d'hiver très ample qui
-l'enlinceulait tout entière, elle allait droit devant elle, sans une
-déviation de curiosité vers les étalages, sans un arrêt de songerie.
-Elle portait la tête un peu basse, et, sa voilette très épaisse ne
-m'ayant pas laissé voir l'expression de son visage, je n'eus pour
-interpréter son état d'âme que le renseignement un peu sommaire de son
-attitude. Sa manche en passant me frôla, mais ce contact ne l'avertit de
-rien. Elle poursuivit son chemin, inattentive, absorbée en elle-même. Je
-la laissai prendre l'avance et quand je la jugeai assez loin, je me mis
-à la suivre. Arrivée au coin de la rue des Couteliers, elle ralentit le
-pas. L'obscurité où elle entrait, le calme du quartier, l'invitaient
-sans doute à se détendre, à dépouiller le masque imposé jusque-là par le
-coudoiement de la foule. Je le pensai du moins. Le changement d'allures
-impliquait le changement de pensée. Elle allait maintenant d'une marche
-inégale, tantôt pressée et tantôt lente, telle que l'ordonnaient les
-nuances fugitives de son rêve. Au tournant de la rue du Pont-de-Tounis,
-elle s'arrêta. Il lui en coûtait peut-être de rentrer, de revoir des
-visages, d'écouter des propos qui m'étaient devenus hostiles. A l'entrée
-du pont, nouvel arrêt, nouvelle défaillance. Elle s'était penchée sur le
-parapet comme attirée par l'énigme de l'eau tourbillonnante. A un
-mouvement plus brusque qu'elle fit, je crus que le vertige la prenait;
-je faillis m'élancer à son secours. Mais, quelle qu'eût été son
-intention, le geste fut court. Elle se redressa presque aussitôt, et,
-comme si elle avait peur de céder à une tentation mauvaise, elle courut
-s'enfermer chez elle.
-
-La porte se referma. J'étais seul de nouveau; mais cette fois avec le
-dégoût, avec l'horreur de la solitude. J'observai la maison de Thérèse.
-La façade du côté de la rivière était obscure. Un léger reflet dansait
-aux vitres de la véranda, venu par la porte, sans doute ouverte, de la
-salle à manger. Je m'éloignai; je marchai au hasard devant moi. Où
-allais-je? Tout à coup sans savoir au juste par quel chemin j'y étais
-revenu, je me retrouvai à mon point de départ. Une demie sonna au
-clocher de la Dalbade, la demie après huit heures. C'était le signal de
-la réunion quotidienne; Marc Échette allait arriver. Blotti dans les
-décombres d'une bâtisse qu'on reconstruisait de l'autre côté du pont, je
-le vis, à la minute exacte, déboucher dans la rue, de son pas régulier
-et ferme; je l'entendis sonner à la porte de ces dames. Bientôt de la
-lumière parut aux vitres de la véranda, des ombres remuèrent, noires sur
-la mousseline des rideaux. Je reconnus la silhouette de Thérèse; Marc
-était à côté d'elle; Thérèse s'assit et Marc resta debout; un livre à la
-main gauche il lisait, et les gestes de la main droite dont il
-soulignait sa lecture, ses attitudes dont la raideur s'exagérait dans le
-jeu des ombres chinoises, me parurent ridicules.
-
-Il s'assit, et Thérèse se leva à son tour, vint se mettre au piano. Le
-haut de son buste m'apparaissait en profil, nettement découpé par la
-lumière de la lampe. Et je ne fis plus attention qu'à elle. Ce fut
-malgré la distance, malgré l'obstacle des murs et des volontés entre
-nous, comme la douceur d'un tête-à-tête. Aux premiers accords qui
-jaillirent du piano, projetés comme de tièdes rayons dans le froid de la
-nuit, mon coeur s'émut, des larmes s'échappèrent de mes yeux. C'était,
-joué pour moi certainement, voué à la commémoration de notre bonheur
-perdu, le _Souvenir_ de Schumann. Je n'avais jamais entendu la série des
-morceaux qu'elle joua ensuite; c'étaient, autant que j'en pus juger, des
-pages de Chopin, et l'artiste les avait choisies parmi les plus
-désespérées, les plus angoissantes. Une surtout, la dernière, un
-prélude, je crois, âpre, grinçant, monotone, avec des chocs répétés qui
-évoquaient des coups de marteau dans le bois d'un cercueil, le
-cahotement d'un char funèbre oscillant dans des ornières de pierre,
-avait l'air de célébrer les funérailles de notre amour. Une courte
-prière le terminait; une phrase d'apaisement suprême, de chute douce
-dans le néant.
-
-Cette fin de tout fut aussi la fin du concert. Comme si elles
-obéissaient à l'ordre de la musique, les lumières s'éteignirent. De son
-pas toujours égal, toujours résolu, Marc descendit l'escalier, se perdit
-au lointain de la rue. Je quittai à mon tour ma cachette.
-
-La tête perdue, le coeur malade, je traversai la ville à moitié
-sommeillante. Je longeai les façades lumineuses des casinos et des
-théâtres, phares du plaisir qui éclataient dans le désert des promenades
-publiques, je frôlai dans le noir des carrefours les tristes appels de
-la débauche. Solitaire, je grimpai à mon logis de hasard, là-haut, entre
-les étoiles et les tombes.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Et ce fut une suite de journées pareilles: des matinées lentes de
-rêvasserie sous les couvertures, des après-midi d'attente, traînés comme
-un boulet au pied, usés tant bien que mal en des flâneries maussades, en
-des visites minutieuses et indifférentes à mon jardin, en
-d'interminables étapes sur les grand'routes, vers quelque auberge de
-village. Comme les voleurs ou les gens de mauvaise vie, j'épiais
-avidement la tombée de l'ombre, le retour du crépuscule. Je descendais
-alors vers l'embuscade. Thérèse allait venir. Sur les légers indices
-rapportés de ma rencontre de la veille, sur les menus changements que
-j'avais cru saisir dans sa démarche, dans son attitude, j'avais, pendant
-mes insomnies de la nuit, pendant mes demi-sommeils de la journée,
-imaginé des états d'âme, supposé une progression d'abattement, de
-désespoir, que j'avais hâte de vérifier, de soumettre à un nouveau
-contrôle. Quand je verrais mon amie à bout de forces, prête à succomber,
-j'interviendrais, je lui tendrais la main. Mais l'heure tardait. Après
-quelques semaines d'enquête, il me sembla même, un certain soir, que les
-mauvais symptômes s'atténuaient au lieu de s'aggraver. Il y avait moins
-d'inharmonie dans les mouvements, moins de disgrâce ou de lassitude dans
-la démarche de Thérèse. Je la suivis, et m'étonnai de la voir s'arrêter
-un moment devant un étalage de modiste. Plus loin ce fut une autre
-surprise. Au lieu de rentrer au plus court par la rue, elle alla devant
-elle jusqu'au Pont-de-Pierre, et tourna vers le quai. Un reste de
-crépuscule flottait au couchant sur les ramiers,--les plantations de
-peupliers,--qui bordent la Garonne. Il faisait doux; un souffle presque
-tiède agitait la flamme des becs de gaz dont la clarté se prolongeait,
-reflétée au fil de l'eau. Les ateliers de la manufacture de tabac se
-vidaient, jetaient sur le quai des troupes bavardantes de cigarières,
-et, dans les saules, au bord du fleuve, une chouette chantait. Il y
-avait quelque chose de mystérieux en l'air, un frisson précurseur de la
-saison nouvelle. Et il me semblait que Thérèse, en arrêt devant
-l'horizon du fleuve, écoutait ces conseils chuchotés à voix basse, cette
-invitation à revivre, à se préparer à la fête de l'imminent avril.
-
-Elle m'oubliait déjà peut-être. Et n'était-ce pas ce qui pouvait arriver
-de mieux dans l'intérêt de notre avenir à tous les deux? N'était-ce pas
-ce que j'aurais dû souhaiter? Oui, sans doute, mais c'était aussi le
-triomphe de Marc; et c'est à quoi ma jalousie ne pouvait pas se
-résoudre. Je consentais bien à rendre Thérèse à elle-même; la rendre à
-Marc, jamais!
-
-Jugez de mon saisissement quand je le vis arriver par le quai et aborder
-mon amie. L'attendait-elle? J'eus un tel coup au coeur que je faillis me
-trahir. Ils étaient tout près de moi, mais si animés à leur colloque,
-qu'ils ne se doutèrent pas de ma présence. Leurs voix presque mêlées
-m'arrivaient ensemble; mon trouble seul m'empêcha de saisir le sens de
-leurs paroles. Ils remontaient le quai. Je les suivis. Une ou deux fois,
-je vis Marc se pencher vers Thérèse; leurs têtes se touchaient. Que lui
-disait-il? C'était comme un débat entre eux; Thérèse avait des
-hochements de refus, Marc des gestes d'impatience. Au coin de la rue du
-Pont-de-Tounis, Thérèse tendit la main à Marc qui revint sur ses pas, me
-croisa sans me voir. Et moi, sans me donner le temps de réfléchir, je me
-jetai à la poursuite de Thérèse.
-
-Qu'allais-je lui dire? Je n'en savais rien, mais il fallait que je lui
-parle.
-
---Vous? dit-elle en m'apercevant; et elle se reculait, tremblante.
-
---Oui, c'est moi, lui dis-je. Est-ce que je vous ferais peur maintenant?
-
-Et elle:
-
---Malheureux! Pourquoi êtes-vous revenu? Que voulez-vous de moi? Thérèse
-est morte.
-
---Morte pour moi, lui répondis-je, mais pas pour Marc. Il me semble que
-vous étiez assez vivante avec lui, tout à l'heure. Je vous dérange,
-n'est-ce pas?
-
---Taisez-vous! taisez-vous! me commanda Thérèse. Mon Dieu! est-ce vous
-qui me parlez ainsi?
-
-Elle marchait en me répondant, elle essayait de fuir, d'échapper à mes
-mains tendues vers elle. L'obscurité me cachait son visage; je ne la
-voyais pas, je l'entendais; et cette voix me bouleversait comme une voix
-d'outre-tombe.
-
---Thérèse, lui disais-je, Thérèse, pardonnez-moi; mais j'ai cru mourir
-en vous rencontrant avec Marc! Pardonnez-moi; je me suis trompé, ce
-n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous me trahissiez? Vous m'aimez
-encore? Oh! dites-le-moi, je vous en prie, parlez si vous voulez que je
-vous quitte!
-
-Elle ne me répondait pas. Elle s'obstinait à passer, à m'écarter de son
-chemin.
-
---Pardonnez-moi! insistai-je; j'ai manqué de parole; j'ai eu tort, je
-n'aurais pas dû revenir. Je n'ai pas pu m'en empêcher. Depuis quinze
-jours je vous suis, je vous guette, je suis là dans la rue quand vous
-passez, le soir quand vous faites de la musique, je suis là encore.
-Pardonnez-moi, Thérèse, ne me renvoyez pas, je vous en supplie. Un mot,
-que j'entende encore votre voix. Après je m'en irai.
-
---Mais c'est odieux, ce que vous faites, me dit-elle; on peut nous voir;
-partez! Ne vous acharnez pas après moi, c'est inutile; tout est fini
-entre nous.
-
---Ne me dénoncez pas au moins; jurez-moi de ne dire à personne que vous
-m'avez rencontré. Je ne vous tourmenterai plus, je n'essaierai pas de
-vous revoir, je vous le promets.
-
---Soit; mais partez, dit-elle.
-
-Des gens venaient vers nous. Je la quittai, je disparus dans la nuit.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Je ne me montrai pas le lendemain, je me terrai prudemment dans mon
-gîte. Après ce premier coup porté à Thérèse, il fallait lui laisser le
-temps de se calmer, de s'habituer à l'idée de ma présence à Toulouse.
-J'avais d'ailleurs de quoi occuper ma solitude. L'image de mon amie ne
-me quittait plus. Celle de Marc l'accompagnait quelquefois; mais j'avais
-cessé de le craindre. Thérèse avait eu beau me malmener en paroles, elle
-m'aimait, j'en étais sûr; je l'avais sentie frémir à mon contact; elle
-était effrayée et fascinée. Le choc de cette rencontre imprévue l'avait
-mise à la limite des sentiments extrêmes. Elle était également prête à
-me détester et à se donner à moi.
-
-Qu'allais-je faire? Ma délibération cette fois ne fut pas longue. A tout
-prix et quoi qu'il en pût arriver, je résolus de revoir Thérèse, de
-l'attirer chez moi. Mais ce n'était pas verbalement, dans la minute d'un
-tête-à-tête aussi troublé que celui de la veille, que je pouvais la
-décider à y venir. L'écriture offrait plus de ressources. La résistance,
-qu'une première lettre aurait entamée, céderait peut-être à la seconde.
-Sur ce terrain d'ailleurs je me sentais plus à l'aise. J'écrivis. Vous
-comprenez dans quel sens, et avec quelles précautions. Je dois dire
-cependant que mes artifices à mesure qu'ils se présentaient à mon esprit
-y prenaient une ardeur de sincérité incontestable. Je vivais ma passion
-à mesure que je la composais:
-
-Dans quel état vous ai-je abordée hier soir, chère amie, disais-je à
-Thérèse. Vous avez dû me croire fou. Et je l'étais en effet. Je le suis
-encore. Je vous attends, je vous appelle, je me consume de regrets et de
-désirs. Ah! c'est trop souffrir vraiment. Votre absence me tue. Vous
-quitter! Comment avez-vous cru que je m'y résignerais jamais? J'ai
-essayé une fois; je ne recommencerai pas. Vous pouvez me repousser, vous
-pouvez me chasser; vous ne pourrez pas empêcher mes yeux de chercher vos
-yeux, mes pas de s'attacher à vos pas. Quoi que vous fassiez, ma vie
-restera mêlée à votre vie. Je vous ai promis de ne plus vous tourmenter,
-et je tiendrai parole. Mais ne me demandez pas davantage. Soyez bonne si
-je suis sage. Ayez pitié de moi, ne me laissez pas tout à fait seul, ne
-m'abandonnez pas aux mauvais conseils du désespoir. Si je dois renoncer
-à vous voir, à vous parler dans la rue, faites-moi l'aumône de m'écrire.
-Une ligne de vous suffira à me réconforter, m'aidera à supporter des
-privations qui me sont encore trop douloureuses. Quoi que vous en
-pensiez, même séparés, nous sommes solidaires l'un de l'autre. Vous avez
-intérêt à ce que je ne sois pas trop malheureux. Songez que j'ai tout
-quitté, que je n'ai plus de famille, plus d'amis, plus rien qui m'oblige
-à vivre. La mort me tente. Prêchez-moi, raisonnez-moi. Tout me sera bon
-venant de vous. Et quand je serai un peu plus fort, un peu plus calme,
-eh bien, alors, nous nous dirons un adieu définitif.
-
-Je terminais en donnant mon adresse à Thérèse et en lui promettant de ne
-pas me montrer. Il n'y avait plus qu'à lui remettre mon billet. Je
-l'abordai le soir même au passage le plus obscur de la rue des
-Couteliers, et, sans un mot d'explication, profitant de son trouble, je
-glissai, presque de force, le papier dans sa main.
-
-La réponse arriva le lendemain.
-
-Qu'espérez-vous, que prétendez-vous, mon pauvre ami? m'écrivait Thérèse.
-Sous prétexte de pitié, d'aide à nous porter l'un à l'autre, vous ne
-faites qu'envenimer notre mal à tous les deux. Et, au fond, c'est bien
-ce que vous cherchez, j'en ai peur. Vous m'avez crue consolée, vous
-m'avez crue guérie, et vous en avez eu du dépit contre moi. Vous avez
-pris pour une souffrance infligée à votre amour, une blessure qui ne
-touchait qu'à votre amour-propre. Votre conquête vous échappait,
-pensiez-vous; coûte que coûte il fallait remettre la main sur elle. Et,
-sans remords du mal que vous m'aviez déjà fait, sans souci du mal que
-vous alliez me faire, vous êtes revenu, vous m'avez accostée au risque
-de me compromettre encore une fois, de me perdre tout à fait. Et vous
-dites que vous m'aimez, et vous exigez que je m'attendrisse sur votre
-malheur! Vous me tuez, et il faut que je vous donne la force de vivre!
-Ah! je commence à vous connaître, je commence à voir clair en vous. Je
-vous aime pourtant,--à quoi servirait de le nier?--mais je ne m'abuse
-plus sur votre compte; je vous aime malgré moi; je vous hais presque
-d'être obligée de vous aimer!
-
-Ne vous hâtez pas d'ailleurs de triompher de mon aveu. Je vous jure que
-je n'ai pas cessé de penser à vous, mais je vous jure aussi que vous
-n'obtiendrez rien de moi. Vous avez pu briser ma vie; je vous défie de
-la déshonorer.
-
-Oh! injuste, oh! ingrat ami! Vous m'avez pris mon repos, mon bonheur;
-vous vous êtes emparé de moi au point que je ne puis plus être à
-personne, et vous gâtez le seul bien qui me reste, l'image que je
-m'étais faite de vous, le souvenir de l'ami tendre, désintéressé,
-fidèle, à qui je m'étais donnée. Mais non; je suis injuste à mon tour.
-Un accès de folle jalousie vous a un moment égaré; parce que vous aviez
-cessé de croire en moi, vous avez cessé un moment d'être vous. C'est
-passé maintenant; vous reconnaissez quelle folie ce serait, et quel
-crime, de tenter de quelque façon que ce soit un rapprochement
-impossible. C'est aujourd'hui, mon ami, que je vous dis cet adieu que
-vous me demandez de retarder et qui, plus attendu, ne serait que plus
-cruel. Si vous m'aimez réellement, vous aurez pitié de moi; vous ne
-jouerez pas plus longtemps avec l'honneur, avec la vie d'une
-malheureuse. Tout est fini cette fois et bien fini, mon pauvre André.
-Vous n'aurez plus de moi, ni une ligne, ni une parole, pas même un
-regard. Je me mettrai plutôt entre les mains de Marc Échette, je
-quitterai Toulouse, si vous vous acharnez à me poursuivre. Je vous aime,
-André, et je vous dis un éternel adieu!
-
-Il n'y avait pas à s'y tromper. La violence de mon émotion pendant que
-je lisais cette lettre aurait suffi à m'en convaincre: Thérèse avait
-pris son parti; sa conscience plus droite, sa volonté plus ferme que la
-mienne, l'appui du docteur et de Marc, la présence de Julien et de sa
-mère, la mettaient hors de mes atteintes. C'était la fin. Je lus, je
-relus ces lignes; je n'y trouvai pas trace d'une défaillance. La
-tendresse et la vertu y brillaient du même éclat, aussi évidentes, aussi
-désespérantes l'une que l'autre.
-
-Un découragement me prit alors, une lassitude de tout et de moi-même,
-une agonie sans secousse où sombraient mes dernières énergies. Je ne
-voyais plus rien devant moi. Argelès, quand j'essayais d'y penser,
-m'apparaissait comme un pays très lointain, indéfiniment reculé dans le
-temps et dans l'espace. Cyprienne et Jacques étaient des personnes que
-j'avais connues, que j'avais aimées autrefois. Leurs visages mêmes
-s'effaçaient comme les visages des morts sur des photographies
-anciennes. Seule dans l'effondrement de tout le reste, l'image de
-Thérèse survivait, planait, meurtrière idole, sur les ruines qu'elle
-avait faites. Mais, loin de m'apporter quelque soulagement, sa
-contemplation ne servait, en irritant mon désir, qu'à exaspérer mon
-supplice. J'aimais, j'étais aimé, et je devais renoncer au bonheur!
-Était-ce possible?
-
-Cependant, de cette impossibilité même, une solution se dégageait peu à
-peu; écartée, elle revenait, elle s'insinuait, bienfaisante et
-redoutable; elle s'imposait enfin: la mort. Mourir arrangeait tout,
-facilitait tout. C'était la fin du désir et du regret; c'était peut-être
-la continuation plus libre du rêve, l'apothéose de l'inachevé dans
-l'éternel. Plus j'y réfléchissais et plus impérieux se fixait dans mon
-esprit le dénouement libérateur. Mais au seuil du renoncement définitif,
-l'amour, prêt à se sacrifier, demandait, exigeait encore. Je voulais
-revoir Thérèse, m'en aller dans les délices d'un dernier regard,
-confondre dans un geste suprême mes adieux à la beauté et à la vie.
-J'écrivis à mon amie et lui remis le soir même ma supplique de la même
-façon violente et muette qui m'avait réussi déjà.
-
-Oui, vous avez raison, lui disais-je. Il faut nous quitter et pour
-toujours. Je ne veux pas être la honte et le malheur de votre vie. Vous
-m'aimez! que puis-je demander de plus? Pour ce don, pour cet aveu, je
-n'aurai jamais assez de reconnaissance. Mais puisque je suis monté par
-vous et avec vous jusqu'au sommet du bonheur, vous ne m'en voudrez pas
-si je refuse d'en descendre. Vivre avec vous, hélas! je ne le peux pas;
-vivre sans vous, je ne le peux pas davantage. Pardonnez-moi de vous
-donner encore un chagrin; celui-là au moins sera le dernier. Ne me
-plaignez pas, si je m'en vais plus loin que vous ne me l'aviez ordonné.
-Revenir chez moi? mais je n'ai plus de chez-moi! Me dévouer aux miens?
-mais je n'ai plus que vous au monde. Adieu, Thérèse! Soyez sans remords
-comme vous êtes sans reproche. Je mourrai heureux puisque je mourrai
-avec la certitude que je suis aimé; et, qui sait s'il en serait toujours
-ainsi? Ne vous inquiétez de rien; je brûlerai votre photographie et vos
-lettres, et j'arrangerai mon grand départ de manière à ne pas en laisser
-soupçonner le motif. Adieu, Thérèse! Si pourtant,--je n'ose pas vous le
-demander!--mais enfin, si vous vouliez me faire une dernière visite, je
-vous attendrai demain jusqu'à six heures. Après, nous serons si
-longtemps sans nous revoir!
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Étais-je sérieusement résolu à me tuer? Le seul fait de me poser cette
-question quatre ans après implique bien un peu la réponse. Et cependant
-je suis sûr d'avoir été sincère, au moins pendant quelques heures. Mon
-imagination m'avait montré la vie sous des couleurs telles, que je
-m'évadais vers la mort comme vers la délivrance. Et puis, en me séparant
-pour toujours de Thérèse, mon projet de suicide avait encore cet
-avantage de me rapprocher peut-être d'elle pour une minute, puisqu'il
-fournissait le prétexte à un dernier rendez-vous. Dès lors les images
-funèbres s'écartaient, s'attendrissaient tout au moins. L'amour et la
-mort se jouaient autour de moi, s'enlaçaient en de nobles attitudes.
-Après être venue chez moi, après m'avoir accompagné au seuil du mystère,
-comment Thérèse pourrait-elle se refuser à la violence de ma passion?
-Les transports du désespoir finiraient d'eux-mêmes en transports de
-bonheur; les bras noués par l'adieu s'étreindraient pour une caresse
-suprême.
-
-Grâce à cette perspective, je pouvais, affranchi de la peur, de cette
-peur brutale qui vide le coeur et paralyse la pensée, me livrer sans
-trop d'angoisse à mes préparatifs de mort. Les heures passaient, les
-dernières, et il me semblait, à mesure que se rapprochait l'échéance,
-que mon humanité s'allégeait, qu'elle flottait déjà au bord de
-l'inconnu. Mes impressions étaient d'une acuité singulière. Des
-souvenirs me traversaient, lucides et brefs à la façon de ces paysages
-qui jaillissent brusquement dans la flambée d'un éclair. C'était une
-couleur de ciel, une odeur de saison: des lambeaux de vie incohérents et
-intenses. Et à chacun des morceaux de ce moi disparu, j'envoyais le
-salut de celui qui les résumait, de l'unité passagère qui allait
-disparaître, s'évanouir volontairement à son tour.
-
-Les heures passaient; la dorure triomphale du couchant s'était éteinte
-aux carreaux de la chambre que gagnait insensiblement le doute du
-crépuscule.
-
-L'ombre secourable enveloppait d'un voile la réalité méchante du flacon
-préparé pour l'acte suprême, un flacon de laudanum à étiquette rouge,
-couleur de nuit et couleur de sang. Accessoire de théâtre pour une scène
-à jouer ou véritable engin de mort, qui sait? La minute finale ne
-s'offrait encore à moi que par échappées et, aussitôt entrevue, précisée
-à peine, je détournais la tête, décidé à ne pas la regarder en face.
-J'eus même une hésitation à allumer la lampe; il me semblait que la
-lumière allait se faire en moi du même coup, illuminant ce que je ne
-voulais pas voir, dessinant dans leur relief les attitudes du meurtre,
-de l'agonie. Mais Thérèse allait venir sans doute, et j'étais avide de
-sa figure à peine entrevue et si mal, depuis un mois, dans nos brèves
-rencontres. Pour lui faciliter l'accès de la maison, pour assurer le
-secret de sa visite, j'entr'ouvris la porte du jardin, je fermai les
-volets.
-
-Et ce furent, oh! combien longues, combien fiévreuses, les minutes de
-l'attente. J'avais des intervalles de prostration où je m'étendais sur
-le divan, la figure écrasée aux coussins, et des élans d'impatience qui
-me jetaient au jardin, au seuil de la porte. Là, penché vers la descente
-de la rue, je scrutais longuement l'obscurité. Des roulements de fiacre
-montaient, approchaient quelquefois, puis décroissaient dans un vague
-lointain, ou bien c'était la rentrée à pas lents, essoufflés, d'un
-voisin, d'une voisine, qui refermaient leur porte. Je rentrais alors,
-moi aussi, je consultais ma montre. Cinq heures et demie; six heures
-moins un quart. Six heures! C'est fini! elle ne viendra pas, me
-disais-je. J'écoutais de nouveau malgré moi. Mes nerfs trop tendus
-grossissaient, dénaturaient les bruits; le craquement d'un meuble à côté
-de moi, le coup de lime d'un insecte dans le bois de la table, c'était
-la porte de la rue qui s'ouvrait, c'était quelqu'un qui marchait dans le
-jardin.
-
---André? André?
-
-C'était Thérèse, cette fois. Je me jetai à sa rencontre. Elle me
-repoussa doucement, mais pour chercher aussitôt de la main l'appui du
-mur, le secours de la table.
-
---Thérèse! l'implorai-je en m'agenouillant devant elle.
-
-Elle se recula, inquiète, regarda autour d'elle. Un manteau
-l'empaquetait, l'épais grillage d'une voilette masquait son visage. Ses
-yeux seuls parlaient au travers. Muette et raidie, elle observait
-furtivement, inspectait le mobilier, jusqu'à ce qu'elle eût aperçu la
-fiole de laudanum sur la cheminée. Elle s'en empara vivement, la brisa
-sur la pierre de l'âtre. Et aussitôt ses forces l'abandonnèrent; elle se
-laissa tomber dans un fauteuil. Ses mains tremblaient; des sanglots
-étouffés soulevaient sa poitrine. Ils éclatèrent enfin. Je ne savais
-comment la calmer. Elle me fit signe de ne pas intervenir.
-
-Et quand la crise fut un peu apaisée:
-
---Promettez-moi que c'est fini, me dit-elle; jurez-moi de ne pas
-recommencer! Ne me donnez plus une pareille émotion! Savez-vous que j'ai
-failli en mourir? Oui, j'étais si malade ce matin, que j'ai craint de
-n'avoir pas la force d'arriver jusqu'ici. Je m'y suis traînée. Tout à
-l'heure, en passant sur le pont du chemin de fer, il m'a semblé que
-quelqu'un me suivait. J'ai couru, je me suis perdue dans ces rues
-noires. Je ne pouvais pas achever de monter chez vous. J'avais des
-éblouissements, des vertiges; j'en ai encore. Jurez! ordonna-t-elle de
-nouveau, ou je vous quitte à l'instant.
-
---Je vous obéirai donc, lui dis-je. Mais pourquoi m'imposer ce supplice
-de vivre sans vous?
-
---Je souffrirai bien, moi! Pourquoi serais-je seule à souffrir?
-
---Oh! vous, votre orgueil vous viendra en aide. Si j'étais sûr de n'être
-pas plus malheureux que vous!
-
---Vous enviez ma tranquillité, n'est-ce pas? Je suis trop raisonnable!
-Et c'est vous qui me le reprochez! Raisonnable? Et je suis seule ici,
-chez vous. Et je suis perdue si quelqu'un m'a vue entrer, si quelqu'un
-me voit sortir. Quelqu'un? Marc peut-être; il sait que vous êtes à
-Toulouse; il nous surveille, il est là, qui me guette. Perdue! C'est
-vrai que je l'étais déjà avant de venir. Et ce qui reste de mon honneur
-ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Si vous saviez les affronts que
-j'ai endurés depuis quinze jours, les portes qu'on m'a refusées. Tout le
-monde pleure à la maison; c'est la ruine. Mais que vous importe à vous?
-Ah! mauvais, mauvais ami! Vous ne voyez donc rien? Vous ne voyez pas que
-je n'en peux plus? Tenez, tâtez mes mains, insista-t-elle en venant à
-moi. N'est-ce pas que j'ai la peau fraîche et le pouls tranquille?
-
-Ma réponse fut d'abord de serrer la main, la main brûlante et sèche
-qu'elle avait mise dans la mienne.
-
---Thérèse, lui dis-je, ma chère Thérèse! Ah! si vous le vouliez, comme
-nous serions forts, comme nous serions heureux encore.
-
-Mon geste qui l'obligeait presque à se pencher vers moi, achevait de lui
-signifier ma pensée. Elle était debout, et moi devant elle, sur le
-divan, où je l'invitais à s'asseoir à mon côté. Sans me répondre, elle
-dégagea sa main. Plus pressant alors, j'entourai sa taille qui se
-raidissait, se dérobait à mon étreinte. Tout à coup, je la sentis
-fléchir; ses yeux se fermèrent, et, comme une masse, elle s'abattit dans
-mes bras. Elle était évanouie. Je l'allongeai sur le divan, je
-désépinglai son chapeau, je dégrafai le col de sa robe, je baignai ses
-tempes d'eau froide, je frappai dans le creux de ses mains. C'était tout
-ce que j'avais vu faire, tout ce que je savais faire, en pareil cas. Et
-ce n'était pas assez sans doute, puisque la malade ne se réveillait pas.
-Inerte, la figure blanche, les bras morts, elle était là, étendue,
-voilée à demi de ses cheveux, dans l'attitude du dernier sommeil.
-
-Ah! il n'était plus question d'amour, maintenant, je vous le jure;
-c'était la peur qui me tenait, l'angoisse d'un malheur possible, d'un
-malheur tel que je n'osais pas y penser. Imprudent, j'avais joué avec la
-mort, et la mort appelée était venue. Ma tête se perdait. Agenouillé
-devant Thérèse, je répétais machinalement mes gestes de secours.
-Respirait-elle au moins? Oui; le pouls battait, la poitrine se soulevait
-à de longs intervalles. C'était la vie. Je me désangoissai alors, le
-sang-froid me revint. Je regardai Thérèse plus attentivement que je ne
-l'avais fait jusque-là.
-
-Pauvre Thérèse! c'est vrai qu'elle était bien changée. La malade que
-j'avais là sous les yeux n'avait presque plus rien de l'image avec
-laquelle je vivais depuis un mois. Le malheur qui embellit en les
-humanisant certains visages d'un éclat trop vif,--effigies d'héroïnes ou
-de déesses,--le malheur avait gâté les harmonies discrètes, le charme
-délicat, de cette figure toute en nuances. Le galbe, l'enveloppe,
-l'expression, tout était altéré. Les roses et les lis étaient fauchés;
-la cernure des yeux, le pli amer de la bouche, l'ombre grise, comme un
-peu de nuit déjà, amassée au creux des joues amaigries, tout dénonçait
-la détresse profonde d'un être dévoré par une passion sans espoir.
-
-Je la regardais, et cette constatation qui aurait dû, en me montrant la
-profondeur de sa blessure, exalter mon adoration pour elle, la
-déconcertait au lieu de l'accroître. J'étais ému, bouleversé, mais d'une
-émotion qui m'était tout à fait nouvelle. Le choc qui ébranlait ma
-sensibilité, la modifiait en même temps. L'amour descendait de la tête
-au coeur. Du désir éteint, la pitié jaillissait, la tendresse. Et non
-pas seulement la tendresse égoïste, limitée, de l'aimée à l'amant.
-C'était quelque chose de mieux, quelque chose de plus haut, de plus
-large: l'humanité. Pour la première fois peut-être, depuis le
-commencement de ma liaison avec Thérèse, elle m'apparaissait détachée de
-moi, distincte, dans l'unité de son être, dans l'intégrité de sa
-destinée à elle, dans la réalité de sa douleur. Le prisme, la belle
-prison d'amour où mon imagination l'avait enfermée, se brisait enfin.
-Elle n'était plus l'idole, l'image de rêve, la chose monstrueuse et
-illusoire, peu à peu substituée à sa chair et à son sang; elle était
-Thérèse, une créature pareille aux autres, plus malheureuse que les
-autres, et c'était moi qui avais fait son malheur.
-
-Ainsi le mystère sacré de la vie s'ouvrait subitement devant moi;
-j'entendais monter, du fond de l'abîme où se débattent les existences
-humaines, son cri à elle, le cri de cette détresse dont j'étais
-responsable. Pauvre Thérèse! Ah! s'il en était temps encore! Le remords
-me poignait; un mouvement de dégoût me soulevait contre moi, contre le
-piège où j'avais attiré mon amie, contre la demi-violence que je lui
-avais faite. Ah! Qu'il était loin, le désir! Je maudissais ma faute,
-j'implorais ma victime. J'avais hâte qu'elle se réveillât pour me
-repentir, pour m'humilier devant elle.
-
-Je l'épiais. Sa main frémit enfin, le rideau des paupières remonta, le
-regard apparut. Elle revenait. Elle se souleva, regarda autour d'elle,
-étonnée. Cette chambre, ce divan... où était-elle? Elle se souvint et,
-tout de suite, elle se mit sur pied, pressée de partir. Mais ses forces
-la trahirent. Elle serait tombée si je ne l'avais pas soutenue. Des
-frissons la secouaient, ses mains étaient glacées. Je la portai devant
-le feu, je posai une couverture sur ses épaules. La chaleur la remit:
-
---Je vais mieux, me dit-elle. Mais son regard s'arrêta sur la pendule.
-Six heures et demie! se plaignit-elle. Mon Dieu! je suis en retard.
-Vite, aidez-moi. Elle agrafait le col de sa robe, rattachait ses
-cheveux, piquait des épingles dans sa coiffure. La fièvre, maintenant,
-la soutenait, activait ses gestes, multipliait ses paroles: Que je
-puisse rentrer seulement! disait-elle. C'est tout ce que je demande.
-Après, tant pis! Je n'ai pas peur de la maladie, ni du reste. Quoi qu'il
-arrive, je ne souffrirai jamais autant que j'ai souffert! Elle avait
-fini d'ajuster sa voilette. Elle me tendit la main: Adieu! me dit-elle.
-Vous savez ce que vous m'avez promis. Puisque j'ai été assez folle pour
-venir chez vous, que cette folie au moins serve à quelque chose. Adieu
-pour toujours!
-
-Je n'essayai pas de la retenir, je ne protestai pas contre l'éternité de
-son adieu. Je laissai agir la fatalité; il me semblait qu'elle savait
-mieux que moi ce qu'il y avait à faire.
-
---N'appelez pas folie un acte de dévouement qui nous a sauvés tous les
-deux, répliquai-je cependant. Pardonnez-moi. Vous êtes un ange, et moi
-un misérable. Ah! j'avais bien un peu raison de vouloir me tuer; je me
-rendais justice. Mais rassurez-vous; tout cela est fini. Vous pouvez
-être heureuse encore, vous guérirez et vous m'oublierez. Si vous vous
-souveniez de moi plus tard, ce serait peut-être pour me haïr!
-
-Nous étions au jardin, elle chancela encore avant d'arriver à la grille.
-Je me portai à son aide.
-
---Rentrez, lui dis-je; je vais chercher une voiture, ou bien
-appuyez-vous sur moi, je vous accompagnerai jusqu'au bas de la descente.
-
-Elle ne voulait pas, j'insistai:
-
---Je vous ai fait assez de mal avec mon amour; laissez-moi maintenant
-m'occuper de vous comme un frère.
-
---Ni frère, ni amoureux, répliqua Thérèse. C'est le châtiment de notre
-faute, qu'elle nous rende désormais étrangers l'un à l'autre.
-
---Pourquoi parler de faute? Vous savez bien que vous n'avez rien fait de
-mal... lui dis-je.
-
---Rien de mal? croyez-vous? Et n'est-ce pas déjà trop que de donner son
-coeur à qui n'a pas le droit de le prendre? répondit-elle. Adieu, André.
-Laissez-moi. Il faut que je m'habitue à m'en aller seule dans la vie...
-
-Je ne sais ce que j'allais répondre. Ce fut Marc qui répondit à ma
-place. Il sortit rapidement de l'ombre d'un massif, et s'avança vers
-Thérèse.
-
---Tant que je vivrai, vous ne serez jamais seule, mademoiselle Romée,
-dit-il simplement. Et comme elle hésitait, étonnée de le voir là:
-Pardonnez-moi d'être venu vous chercher jusqu'ici, ajouta-t-il; je n'ai
-pas douté de vous, croyez-le bien; j'ai pensé seulement que vous pouviez
-avoir besoin de moi...
-
---En venant chez moi, réclamai-je, Mlle Romée savait qu'elle n'avait
-rien à craindre.
-
-Marc ne se donna pas la peine de me répondre. Thérèse avait pris son
-bras. J'entendis la porte de la grille se refermer sur eux. Dans la
-traînée d'un bec de gaz, sous la bruine qui tombait, je les vis
-disparaître lentement.
-
-Je sortis, je descendis après eux vers la ville. La mortification que
-m'avait infligée Marc, sa prise de possession de la malade,
-n'allégeaient pas la responsabilité que j'avais encourue. Thérèse avait
-l'air d'être gravement atteinte; tant que je ne la saurais pas en voie
-de guérison, ma vie à moi demeurait en suspens. J'allai droit à la rue
-du Pont-de-Tounis. Du même coin d'ombre où je m'étais blotti pendant
-quelques soirs, témoin indiscret des concerts de Thérèse,--mais
-qu'étaient mes fièvres d'alors, mes transports de jalousie auprès de mes
-angoisses de maintenant?--j'épiais l'appartement des Romée, les allées
-et venues autour du drame commencé chez moi, et dont je voulais à tout
-prix connaître la suite. Je fus assez longtemps sans rien découvrir. Les
-fenêtres du côté de la rue et du pont étaient fermées, la véranda était
-obscure. Tout le monde était réuni dans la chambre de Thérèse qui
-donnait à l'opposé, sur le jardin. Sans doute, Marc, après avoir ramené
-la malade, n'avait pas voulu la laisser seule avec sa mère; la femme de
-ménage était restée aussi, puisque je ne l'avais pas vue sortir. Il
-était tard déjà quand le docteur Estenave, appelé probablement dès la
-première heure, sonna à la porte de ces dames. Sa visite fut longue;
-elle me parut interminable. Que se passait-il là-haut? Il descendit
-enfin, et je me jetai à sa rencontre.
-
-Il eut un haut-le-corps en m'apercevant.
-
---Encore vous? dit-il.
-
---Oui, moi. Comment va Thérèse?
-
---Mlle Romée va mieux, me répondit-il. Vous ne l'avez pas tuée tout à
-fait. Elle a passé un mauvais quart d'heure; j'ai craint un moment une
-complication du côté des méninges; ça n'a été qu'une alerte. La fatigue
-est extrême, mais l'équilibre revient; les phénomènes nerveux
-disparaissent l'un après l'autre. Le bromhydrate de quinine achèvera de
-la calmer, à moins d'une nouvelle imprudence de sa part ou d'une seconde
-tentative d'assassinat.
-
---Vous pouvez m'injurier à votre aise, lui dis-je. Thérèse est sauvée,
-c'est tout ce que je voulais savoir.
-
-Je m'éloignais; le docteur m'empoigna le bras, rudement:
-
---Minute, monsieur Lavernose, me dit-il. J'ai encore un mot à vous dire.
-Je vous défends, entendez-vous? je vous défends de vous occuper en bien
-ou en mal de Mlle Romée. Je vous en avais prié l'autre jour, et vous
-aviez consenti à rentrer à Argelès. Vous m'avez joué indignement. Cette
-fois, je ne vous demande rien; j'exige. Mlle Romée est ma cliente,
-Cyprienne est ma cousine. J'ai le droit de les protéger toutes les deux
-contre vous. Ce n'est pas une menace en l'air que je vous fais,
-songez-y. Je vous ai traité une première fois comme un gamin, comme un
-inconscient, si vous aimez mieux. Si vous récidivez, je vous traiterai
-comme un malfaiteur.
-
---Peut-être me jugeriez-vous moins sévèrement si vous vous souveniez
-d'avoir été amoureux, me contentai-je de répondre. Au surplus votre
-opinion m'importe peu, et encore moins votre menace. Vous n'avez rien à
-m'interdire et je n'ai rien à vous promettre. Je tiendrai les
-engagements que j'ai pris avec Mlle Romée. C'est à elle que je remets le
-soin de me disculper auprès de vous.
-
-Je quittai le docteur là-dessus. Thérèse était hors de danger; je
-respirais. Elle d'abord. Demain il serait temps de penser à moi,
-d'aviser à mon salut.
-
-
-
-
-XL
-
-
-Si vous me demandiez ce que je devins le lendemain et les jours après,
-comment j'employai les heures qui suivirent ma séparation définitive
-avec Thérèse, je serais bien obligé, pour être véridique, de vous
-répondre que je les employai à dormir; ce fut un sommeil de quinze
-jours, une somnolence plutôt, une hébétude complète. Mes ressorts
-étaient brisés, ma force nerveuse, dépensée jusqu'au dernier effluve.
-Toutes les sources de ma vie semblaient s'être taries à la fois. Je
-n'avais pas plus de courage à vouloir que de goût à imaginer. Ni action,
-ni rêve; c'était une vague torpeur où je m'enfonçais, où je m'allongeais
-délicieusement comme le vagabond dans la paille tiède de l'étable.
-
-Je ne sortais plus; je marchais à peine; juste les mouvements
-indispensables pour aller du lit au fauteuil, du fauteuil à la table:
-des mouvements de somnambule, des gestes mécaniques d'où la pensée était
-absente. Si j'essayais de prendre un livre, il me tombait des mains à la
-première ligne; de songer, mes idées refusaient de s'enchaîner,
-flottaient dans un demi-rêve, et, si je tentais de les poursuivre,
-s'immobilisaient, se figeaient dans un inéluctable néant. Je n'avais
-plus conscience du jour ni de l'heure. La saison y aidait, cette saison
-entre l'hiver et le printemps, sommeillante, elle aussi, engourdie sous
-les voiles de la brume, comme la chrysalide dans le nuage du cocon qui
-va s'ouvrir. La montée tardive du matin et la chute lente du crépuscule
-se rejoignaient presque pour moi, se confondaient dans la grisaille de
-mon inconscience.
-
-Mon amour aussi participait à ce non-être. La pensée de Thérèse,
-toujours présente autrefois, ne m'arrivait plus que par secousses.
-J'avais presque le même effort à faire pour la retenir que j'en avais eu
-pour m'en délivrer.
-
-L'Image, cette reine despotique de ma vie, avait perdu, avec sa netteté
-ancienne, une partie de son pouvoir. L'Image changeait. Sous la figure
-idéale que ma fantaisie avait créée pour l'amour, une figure de maladie
-et de douleur transparaissait, appelait uniquement la pitié. Et c'était
-obscurément, en moi, le conflit entre les deux images. Mais, plus
-récente, plus réelle, l'image de pitié prenait de jour en jour plus de
-relief, plus de triste et attendrissant prestige, tandis que l'ancienne
-image avec sa grâce légère et sa parure de sourires, s'atténuait en fine
-poussière de pastel, s'évanouissait aux lointains de ma mémoire.
-
-Je m'apercevais à peine de ce travail de substitution qui se faisait
-sans moi, pour ainsi dire, puisque mon anémie d'esprit et de coeur me
-livrait pour le moment, sans initiative et sans défense, au jeu des
-forces élémentaires. Je ne me rendis compte du changement que le jour où
-je reçus la visite du docteur Estenave. Deux semaines s'étaient écoulées
-depuis notre dernière rencontre, quand il vint frapper à ma porte. Il
-avait eu le temps de se calmer dans l'intervalle, de s'informer aussi;
-une plus juste appréciation des choses l'avait incliné à plus
-d'indulgence. D'ailleurs je m'étais tenu tranquille pendant ces quinze
-jours, et quel qu'en pût être le mobile, il fallait bien me tenir compte
-de ma sagesse. Sans en arriver à des excuses, le docteur me témoigna
-cependant quelque regret de sa vivacité de l'autre soir.
-
---J'avais eu peur pour Thérèse, et comme elle était trop souffrante pour
-que je pusse m'en prendre à elle, c'est vous qui avez attrapé le paquet,
-me dit-il. J'ai su depuis comment les choses s'étaient passées, et je
-vous condamne toujours, mais je vous comprends mieux. Vous avez été fou
-plus encore que criminel, n'est-il pas vrai? Tout cela est loin,
-d'ailleurs. Je suppose que vous n'êtes plus d'humeur à perpétrer aucune
-espèce d'attentat. Deux semaines de réflexion ont dû vous châtier
-suffisamment. C'est pourquoi je viens, en messager de paix, vous
-annoncer la fin de votre épreuve. Mlle Romée est guérie, et de toute
-façon; comprenez-vous? Le mal a disparu et la cause du mal également. La
-chère enfant voudrait vous voir guéri comme elle: Qu'il me pardonne et
-qu'il m'oublie, m'a-t-elle dit, c'est mon souhait le plus ardent. Et ce
-souhait est son testament de jeune fille. Mlle Romée se marie; vous
-devinez avec qui. Marc Échette ne fait que presser, selon le désir de
-Mme Romée et de sa fille, la conclusion d'un projet arrêté depuis
-longtemps dans l'esprit de tous. Vous connaissez Marc. Peut-être
-êtes-vous en mauvaise posture pour le juger équitablement aujourd'hui.
-Plus tard vous rendrez hommage à la noblesse de son caractère. Ce petit
-garçon est décidément un héros... Et voilà tout ce que j'avais à vous
-communiquer, termina le docteur. Je ne vous demande pas de me donner vos
-commissions en retour. Il vaut mieux, n'est-ce pas, rompre une fois pour
-toutes.
-
---En effet, répondis-je; et je n'ai qu'à vous remercier de vous être
-chargé de pratiquer la rupture. Mais si je ne dois plus correspondre
-avec Mlle Thérèse, rien ne s'oppose à ce que vous transmettiez mes
-félicitations à M. Échette. Je suis vraiment enchanté d'avoir
-travaillé,--sans m'en douter il est vrai, et cela diminue un peu mon
-mérite,--à avancer de quelques mois la date de son bonheur.
-
---Si vous avez rendu service à Marc, avouez qu'il vous tire d'un bien
-mauvais pas, répondit le docteur. Au surplus, je livre la chose à vos
-réflexions. Vous en jugerez mieux quand vous serez à Argelès... Car vous
-allez bientôt rentrer, j'espère. L'air de Toulouse ne vous vaut rien,
-mon pauvre ami, et si vous aviez un peu de courage... Vous avez assez
-rêvé, assez flâné, que diable! Quelle vie! Au lit à une heure de
-l'après-midi, comme les joueurs et les filles. Savez-vous à quelle heure
-je me suis levé ce matin? A six heures; et depuis je trotte. Allons,
-paresseux, au travail! Allez planter vos choux et surveiller l'éducation
-de Jacques... Et comme je secouais la tête en signe de vague
-protestation: Vous avez beau vous révolter, faire la mauvaise tête, vous
-y viendrez! conclut le docteur. Je ne désespère pas de vous voir finir
-dans la peau d'un brave homme!
-
-Le docteur était parti, et, resté seul, je me tâtais, je m'analysais,
-étonné du calme avec lequel j'avais écouté, accepté ces notifications
-étranges. Eh quoi? Thérèse se mariait, elle se mariait avec Marc, et
-j'étais là tranquille, sans un mouvement de colère dans le coeur! Le
-malheur que ma jalousie avait tant redouté me frappait, et je ne
-trouvais pas trace de la blessure. Le coup de poignard s'était changé en
-coup d'épingle. Je n'en revenais pas. Cet amour dont je vivais depuis
-bientôt un an, cet amour dont j'avais failli mourir il n'y avait pas
-quinze jours, cet amour n'existait donc plus! Je me refusais à
-l'admettre. Non, ce que je prenais pour de l'indifférence n'était que la
-prostration physique. Les émotions de ces derniers temps, trop violentes
-pour mon endurance, m'avaient laissé sans énergie, même pour souffrir.
-Mais cette léthargie de mon coeur ne pouvait pas se prolonger. Je n'en
-étais pas quitte avec la passion. Mes forces revenues me rendraient sans
-doute le sentiment de mon malheur. J'attendis. Mes forces en effet se
-rétablirent peu à peu; je recommençai à penser, à rêver. Mais je ne
-pensais plus, je ne rêvais plus à Thérèse. L'amour invoqué se refusait à
-mon appel.
-
-Je n'acceptai pourtant pas immédiatement cette faillite. L'amour se
-dérobait, je courus après lui.
-
-Je recueillis les restes de mon ardeur; j'allai chercher sous la cendre
-encore tiède les braises du foyer éteint, j'essayai de les ranimer de
-mon haleine. Ce que j'avais fait une première fois pour fixer l'image de
-Thérèse absente, je le tentai de nouveau; je mis en oeuvre toutes les
-ressources de mon esprit pour sensibiliser l'image morte. Peut-être la
-retrouverais-je, là où je l'avais laissée, le long des rues où nous
-étions passés ensemble? Selon la méthode que j'avais pratiquée à Argelès
-pour nos courses de montagne, je résolus de suivre pas à pas, dans
-Toulouse, les itinéraires encore récents de ma passion. Un jour sous les
-platanes, au bord du canal, je cherchais dans l'eau paisible la trace du
-reflet adoré qui s'y était posé un moment avec le mien; le lendemain, au
-jardin du couvent, je recensais les empreintes de ses pas dans les
-allées molles, sous la litière des feuilles que soulevait déjà la
-poussée des premières violettes. Pèlerin scrupuleux, je m'enquis de
-l'écho de ses paroles aux bancs des promenades sur lesquels nous nous
-étions assis côte à côte; dans le square suspendu comme un nid de
-verdure au bord de la Garonne, je demandai à la musique de l'autan à
-travers les rameaux du cèdre, de me suggérer la musique de sa voix. Mais
-c'était, à chaque tentative, la même impossibilité de ressaisir dans sa
-forme, dans son expression des anciens jours, l'image de l'aimée;
-c'était la même obsession de l'image nouvelle, de l'image douloureuse et
-triste d'une Thérèse malade, évanouie dans mes bras. J'avais beau
-m'évertuer, m'entêter à une résurrection de plus en plus laborieuse, mes
-artifices rataient, mon imagination travaillait dans le vide. L'amour
-était mort.
-
-Vous entendez bien, n'est-ce pas, que je vous raconte tout cela en gros,
-sans les transitions insensibles dont, après quatre années écoulées, il
-me serait impossible de retrouver le minutieux enchaînement. Le
-changement que je vous explique en quelques mots s'opéra lentement
-pendant des semaines, avant que j'en eusse acquis la notion exacte. Une
-circonstance inattendue m'aida à faire cette précision. Rue d'Alsace, en
-plein jour, sans préméditation aucune de ma part,--j'aurais plutôt
-cherché à l'éviter,--je rencontrai Thérèse. Elle arrivait par une rue
-adjacente qui coupait mon chemin à angle droit, et si vite, qu'elle
-n'eut pas le temps de fuir le choc. Il fut affreux pour elle. Rouge de
-honte, les paupières battantes, elle passa devant moi, raidie en une
-volonté de ne pas me voir. Mais cet effort d'une seconde l'avait
-anéantie; quelques pas plus loin, je la vis chanceler, entrer à la hâte
-dans un magasin où sa frayeur cherchait un refuge. Cette confrontation
-me laissa une tristesse que la réflexion fit plus amère encore. Voilà
-donc où nous avait conduits, Thérèse et moi, ce grand essor, cette
-exaltation folle de nos coeurs! à nous rendre l'un pour l'autre un objet
-d'effroi. Oh! cette figure d'une Thérèse épeurée, fuyant devant moi!
-J'en gardai longtemps comme une impression de dégoût pour moi-même, une
-horreur pour mes expériences de résurrection sentimentale. Il me
-semblait que j'étais coupable d'une profanation, de l'exhumation brutale
-d'une morte. Et c'était cette fois, signifiée par le remords, la fin de
-mes illusoires tentatives.
-
-Je touchai alors au plus bas de ma détresse. Tout me manquait. La
-passion en s'en allant me laissait le coeur à sec, l'imagination
-fourbue, sans ressource aucune de camaraderie ou d'amitié, sans même cet
-enveloppement secourable des habitudes qui est, autour de nos malheurs,
-comme la pitié des choses. Ma vie était sans but, mon esprit sans
-aliment. Rien ne m'intéressait du dehors, et chaque fois que ma pensée
-m'y ramenait, je me détournais de moi-même, comme du plus misérable, du
-plus insipide spectacle. Je m'abandonnais. Le hasard était le maître de
-mes heures. Il voulait pour moi, il agissait à ma place. La poussée d'un
-grain de sable sous mon pied décidait de la direction de mes pas,
-déterminait le cours de mes errances. Ici ou là m'étaient pareils. Je me
-surprenais quelquefois absorbé en des contemplations stupides, occupé à
-de ces riens qui passionnent les tout petits et les très vieux. Je
-passais des après-midi allongé dans l'herbe de mon jardin, mon attention
-en affût sur les manèges d'une bestiole, et l'intérêt de mon réveil,
-chaque matin, était d'examiner le dépliement des pétales d'une grappe de
-glycine suspendue au mur de la maison. Quand ces menus drames ne me
-retenaient pas à la surface de la vie, je perdais la notion de l'être,
-je me laissais couler à fond, dans des abîmes d'indifférence. Des
-espaces gris, des déserts immobiles et muets m'enveloppaient de leurs
-limbes.
-
-Il m'arrivait rarement de songer à Argelès, à celui d'hier pas plus qu'à
-celui de demain. L'avenir me semblait mort autant que le passé. Tout ce
-qui m'arrivait de là-bas avait un son grêle, sans écho. Depuis plus d'un
-mois, j'étais sans nouvelles de Cyprienne, et cet oubli, qui aurait dû
-m'inquiéter, ne me troublait pas autrement. Que le docteur ou Marc,
-pressés de se débarrasser de moi, m'eussent dénoncé à ma femme, la chose
-n'avait rien d'invraisemblable, et je n'y attachais aucune importance.
-Seuls, de tous les miens, ma mère et Jacques m'intéressaient encore.
-Mais la différence de nos âges mettait d'eux à moi une distance presque
-infranchissable. Dans l'impasse où je me trouvais, l'un pas plus que
-l'autre ne pouvaient m'être d'aucun secours. Et moi-même, avec mon état
-d'esprit actuel, à quoi pouvais-je leur être utile? Non, tant que mon
-coeur n'aurait pas changé, tant que ma vie n'aurait pas repris son
-équilibre, ce que j'avais de mieux à faire était encore de me terrer et
-d'attendre.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-Un matin,--nous étions aux premiers jours de mars,--comme je rentrais
-d'une flânerie d'une heure autour de la Colonne, j'aperçus de loin une
-vieille femme assise sur le seuil de la porte de mon jardin. Affalée,
-les coudes aux genoux, elle avait l'attitude résignée et lasse d'une
-mendiante. C'était sans doute,--la couleur de son fichu en pointe, noué
-sous le menton et la façon de sa robe de serge le racontaient,--une de
-ces émigrantes que nos pauvres vallées envoient l'hiver quêter leur pain
-sur les grandes routes. Elle me tournait le dos; son visage qu'elle
-portait dans la paume de sa main regardait vers la ville. Elle releva la
-tête au bruit de mon pas sur le gravier. C'était ma mère. Elle avait
-sonné à la grille et, n'ayant pas eu de réponse, elle était restée là,
-sûre de cette façon de ne pas me manquer.
-
---C'est donc toi, méchant garçon! proféra-t-elle après une longue, une
-violente étreinte. C'est toi! Et à mesure que son anxiété se calmait,
-que se dissipaient ses craintes, aggravées sans doute de tous les
-mauvais rêves qu'elle avait dû faire en chemin, l'air de reproche
-s'accentuait, la réprobation de la chrétienne, de la femme de religion
-et de devoir remplaçait dans ses yeux la tendresse de la mère. Toi! toi!
-répétait-elle, effarée, comme si elle avait de la peine à accorder la
-réalité de ma figure avec la réalité de ma faute. Mais en me
-dévisageant, elle s'apercevait de l'état de fatigue, de flétrissure où
-m'avait laissé la passion. Et la pitié reprenait le dessus. Elle me
-palpait, m'obligeait à lever la tête, à la regarder en face: Tu sais que
-l'air de Toulouse ne t'a pas donné des couleurs, petit! te voilà pâle
-comme si tu relevais de quelque grosse fièvre; et ces cheveux blancs,
-sur tes tempes, c'est la neige de cet hiver qui s'y est oubliée,
-n'est-il pas vrai? Elle soupirait. Ah! pauvre fou, quelle inquiétude tu
-nous as donnée, quel tourment! Et si loin de nous, si loin! Cyprienne en
-a été tournée. Et moi! je n'avais pas besoin de ça, tu penses. Un
-chagrin pareil à mon âge! Il te tarde donc bien d'hériter, malheureux
-enfant!
-
-Nous étions entrés. Elle m'avait repris à bras-le-corps; elle
-m'étouffait de ses baisers: Je parie, disait-elle, qu'au milieu de
-toutes ces histoires, tu n'as pas pensé à moi une minute. Si tu y avais
-pensé!... Et ta mère, encore passe! mais Jacques, ton petit Jacques! Et
-lui, le cher petit, il ne cessait pas de parler de toi, paraît-il. Il
-t'a écrit au jour de l'an et tu ne lui as même pas répondu. C'est donc
-vrai que tu voulais nous quitter! Oh! j'ai tort de te parler comme ça;
-je suis trop faible; j'aurais dû te mépriser, te faire pâtir un peu. Je
-ne peux pas. Te rappelles-tu? quand tu étais petit, je ne sais pas ce
-qui s'était passé avec la vieille Mette, notre servante, vous aviez eu
-des paroles ensemble: alors tu as mis un morceau de pain dans ta poche
-et tu t'es sauvé; tu avais décidé de ne plus nous voir. Ton père vivait
-alors, et il te reçut mal le lendemain quand on te ramena de force à la
-maison. Et moi je me mis entre vous deux. Tu avais déjà mauvaise tête,
-et moi j'étais déjà trop faible. Ah! je suis bien châtiée, maintenant!»
-
-Elle pleurait, je mêlai mes larmes aux siennes. Pour la première fois,
-depuis que j'avais cessé d'aimer Thérèse, je sentis que j'avais un
-coeur.
-
---Cyprienne est fâchée contre toi, continua ma mère. Et elle a raison.
-Elle n'est pas obligée de te pardonner comme moi. Il paraît que tu avais
-écrit des choses sur un cahier qui avaient rapport à cette demoiselle;
-elle a trouvé ça dans un placard fermé à clef, en rangeant ta chambre.
-Ça lui a donné l'éveil, et le docteur Estenave a fini de l'instruire. Tu
-devines comment elle l'a pris. Et moi, que lui répondre? Pas moins qu'il
-est le père de Jacques, lui disais-je toujours.--Eh bien soit, qu'il
-rentre, m'a-t-elle dit, je ne lui ferme pas la porte; mais qu'il reste
-là-bas ou qu'il revienne, c'est fini entre nous. Elle a dit comme ça;
-mais ce ne sont que des paroles. Elle est pieuse; son confesseur lui
-remémorera son devoir. Et puis, si on te fait la vie trop dure à
-Argelès, tu n'auras qu'à venir me retrouver à Marsous. Je ne veux pas te
-le reprocher aujourd'hui, mais on ne t'y voit pas trop souvent. Ce n'est
-pas si beau que chez ta belle-mère; mais c'est ta maison de naissance.
-Et plût à Dieu que tu ne l'eusses jamais quittée! Si tu avais travaillé
-de tes mains comme moi, si tu n'avais pas été dans les collèges, rien de
-ce qui t'arrive ne te serait peut-être arrivé. Ce sont toutes ces
-histoires qu'on a fait entrer dans ta tête qui ont été cause de ton
-malheur. Mais laissons ça; ce qui est passé est passé. C'est une affaire
-à régler entre ton confesseur et toi, quand tu feras tes pâques. En
-attendant, occupons-nous de ce qui presse. A quelle heure partons-nous?
-
-Je n'eus pas la moindre velléité de résister, je ne songeai pas même à
-retarder le départ. Dans l'état d'apathie, de démoralisation profonde où
-j'étais, ce me fut un soulagement de trouver quelqu'un qui voulût pour
-moi. L'obéissance était déjà un commencement d'action. Nous eûmes
-bientôt terminé les préparatifs. Le loyer réglé, la malle prête, en
-attendant l'heure du train, j'offris à ma mère de la promener dans
-Toulouse. Mais la vieille paysanne ne se soucia pas de l'admirer de plus
-près. Elle gardait rancune à la grande ville d'avoir abrité, qui sait?
-protégé ma faute. Son étonnement des clochers et des dômes en
-perspective se nuançait d'une vague frayeur. Dans son ignorance des
-choses, elle flairait, dans cet abîme de maisons et de rues, des pièges
-tendus, de nouveaux pièges où je pourrais me prendre au dernier moment.
-
-Elle ne retrouva de sécurité qu'en montant dans le train qui nous
-ramenait à la montagne. Et même là encore, c'était, attentive à mes
-moindres gestes, une surveillance où je me sentais étroitement gardé,
-défendu contre moi-même. J'étais, par ma déchéance, redevenu pour elle
-le petit enfant d'autrefois, le mauvais petit enfant, dont elle avait
-repris la charge. Elle me choyait, et ses prévenances étaient comme
-autant de liens très doux où elle me tenait emprisonné. Cependant le
-sommeil vint bientôt la délivrer de son souci. La secousse de notre
-revoir, plus encore que la fatigue de la nuit blanche en chemin de fer,
-l'avait sans doute anéantie. Et moi, penché sur elle, je la regardais
-dormir. Je la regardais, et je ne la retrouvais plus. Dans mes brèves
-montées à Marsous, dans ses rapides descentes à Argelès, je n'avais pas
-eu depuis longtemps le loisir ni peut-être la pensée de l'observer d'un
-peu près. Sous le hâle uniforme qui fardait son visage, dans la lenteur
-grave de son allure paysanne, elle me semblait toujours pareille. Mais
-ici, dans la détente du sommeil, les bras pesants, le regard éteint sous
-le couvercle des paupières, comme elle me parut changée! Les rides que
-ne plissait plus le jeu des muscles se creusaient largement en sillons,
-labouraient ses tempes, rayonnaient au coin de ses lèvres, comme les
-fentes d'une écorce. A la peau des mains, les veines se gonflaient en
-paquets, tandis que les paumes calleuses luisaient comme le bois des
-outils, polis par l'usure du travail. Hélas! ces mains, ce visage, cette
-lassitude, tout me dénonçait, tout me criait la décrépitude toute
-proche, la ruine imminente. Et j'avais travaillé, fils ingrat, à hâter
-cette décadence, à précipiter cette chute! La leçon était dure. Elle
-avait au moins cet avantage de me rendre docile d'avance aux affronts
-qui, sans doute, m'attendaient à Argelès. La contrition me préparait au
-châtiment.
-
-Notre voyage touchait à son terme. La montagne, déjà voisine, signifiait
-son approche. Une croix des rogations qui veillait, haut dressée sur un
-socle de pierre, au seuil d'un carrefour, le toit fortement incliné
-d'une grange, un frisson d'eau courante dans l'herbe d'une prairie,
-disaient les habitudes, les nécessités d'un autre climat. Bientôt, à un
-tournant de la vallée de la Garonne, dans un recul subit de l'horizon,
-les hauts sommets apparurent. Et ce fut, parlant à mes yeux et à mon
-coeur, l'appel d'une autre maternité. La terre natale se plaignait de ma
-désertion; elle m'invitait à reprendre le contact avec elle, depuis trop
-longtemps interrompu. Un moment voilé par l'écran des collines
-immédiates, le pays bleu, couleur de rêve, reparut, mais plus proche
-cette fois, avec des éblouissements de glaciers, des audaces de pics,
-des souplesses délicates de cols en festons sur le ciel. A mesure que je
-les contemplais, je sentais mon injustice à avoir négligé pour une
-liaison fragile mes rapports d'amitié avec la terre. Et sans doute cette
-amitié était illusoire. Mais, même en amour, ne trouvons-nous pas le
-même obstacle, la même impossibilité à nous fondre dans une autre
-existence?
-
-Le soir tombait quand nous descendîmes à Argelès. La gare était à peu
-près déserte. Mon arrivée avait chance de ne pas ameuter la curiosité de
-mes concitoyens. Pour la dépister, j'avais eu le soin de rabattre mon
-chapeau sur les yeux, et de relever le col de mon pardessus. Précaution
-inutile. On me reconnut, on me salua; mais évidemment mon retour ne
-faisait pas événement dans ma ville natale. A la maison même, je fus
-frappé de l'aspect quotidien des choses. Cyprienne et ma belle-mère
-m'accueillirent comme si je rentrais d'une promenade de quelques heures
-à Lourdes ou à Marsous. Et ce fut, avec un peu plus de bavardage chez
-mon fils, un peu plus de silence chez ma femme, une soirée comme toutes
-celles de jadis, comme celle d'aujourd'hui.
-
-Ma pauvre mère tout heureuse de me revoir essaya bien de communiquer sa
-joie à ses voisines, mais ses tentatives ne réussirent pas à dégeler la
-dignité revêche de ces dames.
-
-Elles s'en tenaient à leur idée; la forme de leur accueil, la mesure
-exacte de leur pardon avaient été délibérées et réglées avec la
-précision d'un protocole. Un peu de respect humain, beaucoup de
-religion, avaient décidé Cyprienne à reprendre la vie commune avec moi.
-A cause du monde et à cause de Jacques, elle avait consenti à la paix,
-mais c'était une paix forcée. Le coeur n'y était pour rien. Qu'y faire?
-Plaider ma cause, combattre les préventions trop justifiées de ma femme
-contre moi? la tâche était peut-être au-dessus de mes forces. Jacques me
-restait, et c'était l'essentiel. Cyprienne et sa mère étaient trop
-étrangères à la vie, enfermées dans des limites trop étroites pour qu'il
-fût possible de les amener à me comprendre, à excuser ma faute. Il était
-trop tard d'ailleurs. Bien avant que je leur en eusse fourni le
-prétexte, ces dames avaient perdu leurs illusions sur mon compte.
-J'étais un artiste, autrement dit un pas grand'chose. Mon aventure
-n'avait fait que les confirmer dans leur mauvaise opinion. J'acceptai ma
-déchéance. Elle me fut signifiée le soir même et de la façon la moins
-équivoque. Au moment où, la veillée finie, nous remontions dans nos
-chambres, Cyprienne m'offrit un bougeoir:
-
---Votre lit est installé au second, me dit-elle. Depuis votre départ ma
-mère couche dans ma chambre; elle est un peu souffrante; avec votre
-permission, je la garderai auprès de moi. Là-haut d'ailleurs, vous vous
-trouverez mieux à portée pour surveiller votre fils.
-
-Ainsi le mari de Cyprienne était mort; il ne restait plus que le père de
-Jacques.
-
-
-
-
-XLII
-
-
-André se taisait. Dans le silence de la maison endormie, la pluie, qui
-n'avait pas cessé de tomber depuis le dîner, faisait entendre sa
-musique. Elle redoublait par moments; l'averse fouettait les murs,
-cinglait les volets. Tout près de nous, le long de la façade, un tuyau
-de conduite engorgé sanglotait, et, au plafond, au-dessus de nos têtes,
-le trop-plein d'une dalle s'égouttait, s'écrasait en une chute molle sur
-le plâtre... Et ces rumeurs ajoutaient à la tranquillité de notre
-refuge; elles rendaient plus intense l'habituelle impression de
-dénuement calme, qui se dégageait pour moi de cette vie de province,
-dont mon ami venait de me conter un épisode.
-
---Et après? lui demandai-je; fûtes-vous délivré pour toujours du
-souvenir de Thérèse? N'y eut-il pas quelque revie, quelque bout de l'an
-de votre amour?
-
---Aucun, au moins à l'état conscient. Car, puisque vous êtes curieux de
-ces analyses, je vous avouerai qu'une ou deux fois, deux fois pour
-préciser, et à d'assez longs intervalles, j'ai cru sentir comme une
-vague et très brève reprise de ma passion. Quelle en fut l'occasion
-immédiate? je serais en peine de vous le dire. Peut-être une simple
-concordance de saison, de lumière, d'odeur, le rappel d'une sensation
-éprouvée l'année avant à la même heure, dans le même paysage, en
-compagnie de Thérèse; mais de cela je ne puis pas être sûr, parce que le
-point initial de chacune de ces crises a été un de ces états de vague
-hébétude, où la pensée perd pied, flotte sans direction, noyée dans un
-chaos de rêves.
-
-Tout à coup, et sans que j'aie jamais pu ensuite remonter la chaîne de
-mes impressions, une émotion me souleva, un frisson de volupté, de
-félicité intense. C'était l'amour, mais l'amour indéterminé, quelque
-chose de pénétrant et de confus, où il y avait à la fois du trouble de
-l'aveu et de la fièvre du désir; une émotion si forte, si violente, que
-je me mis sur pied, d'un élan, comme si quelqu'un m'appelait. Qui?
-Hélas! personne ne m'attendait; je n'aimais personne. L'élan fut court.
-Il ne me resta bientôt de cette étrange secousse que le sentiment du
-vide affreux qui la suivit, le dégoût des minutes à passer après cette
-minute.
-
-Cependant le miracle pouvait se renouveler. Le lendemain et pendant
-quelques jours encore, j'en espérai le retour. Rien ne vint, et, fatigué
-d'attendre, las de ma vaine poursuite, je pensai à autre chose.
-Plusieurs mois s'écoulèrent. Un après-midi,--c'était en hiver,--j'étais
-assis là, au coin du feu, dans ce fauteuil, assoupi à moitié, rêvassant,
-la même émotion me revint, le même délicieux frisson de mes nerfs tendus
-par le plus vague, le plus décevant des désirs; et, à peine née,
-l'émotion s'en allait, plus rapide encore que la première fois, plus
-inconsistante. Et ce fut le même regret ensuite, la même insipidité
-d'une vie qui ne me semblait plus valoir la peine d'être vécue.
-
-J'usai des heures, des nuits d'insomnie à pénétrer ce mystère. Était-ce
-un tressaillement de ma mécanique à aimer, de mes nerfs et de mes lobes
-cérébraux, fonctionnant à vide par un reste d'habitude, ou se détendant
-en une vibration dernière comme une guitare qui se désaccorde? était-ce
-quelque influence de télépathie, la pensée de Thérèse plus fidèle, moins
-oublieuse que la mienne, venant à moi de loin, onde supraterrestre qui
-arrivait pour y mourir au rivage de mon coeur? Quelle qu'en pût être la
-cause, le phénomène ne se reproduisit jamais plus.
-
-André Lavernose se tut une seconde fois. Une horloge sonnait au loin,
-dans la rafale.
-
---Neuf heures; l'omnibus va être là, lui dis-je; il va falloir nous dire
-adieu... jusqu'à l'année prochaine, ajoutai-je. Il secoua la tête.
-
---Si vous le permettez, me dit-il, j'aime mieux ne pas trop y compter.
-Ce serait beaucoup de fidélité, pour un nomade comme vous, de passer
-deux étés de suite à Argelès. Le pays est gracieux, mais je ne m'en
-exagère pas le charme. Peut-être l'avez-vous épuisé dans une première
-visite.
-
---Il y a les Pyrénées, et il y a vous... insistai-je.
-
---Oh! moi! fit André avec un de ces claquements de doigts où s'exprimait
-son découragement habituel... moi!... dans le dénuement de cette fin de
-saison, vous avez pu vous intéresser au peu que je suis; peut-être même,
-faute d'objet de comparaison, m'avez-vous apprécié au-dessus de mon
-mérite. Vous en reviendrez, et je ne vous en voudrai pas, croyez-le
-bien. Grâce à vous, j'ai eu un grand mois de conversation, de vie
-intellectuelle. Pour un résigné qui ne vit plus qu'au jour le jour, un
-mois, c'est énorme, et je serai votre obligé, quoi qu'il arrive.
-
-Je protestai, je lui dis tout le bien que je pensais de lui, de son
-esprit, de la tournure de son imagination.
-
---Vous m'avez, lui dis-je, révélé un exemplaire de l'âme provinciale,
-vous m'avez enseigné une nuance de l'amour de tête.
-
---Avec figures et décors assortis... sourit Lavernose. Et justement,
-vous savez maintenant tout ce que j'avais à vous apprendre.
-
---Et Marc, votre ennemi Marc, qu'est-il devenu? demandai-je après un
-silence.
-
---Marc? Il est chargé de cours à la Faculté de Toulouse, me répondit
-André; c'est lui peut-être qui fera passer le baccalauréat à mon fils...
-
-L'omnibus stoppait à grand bruit de grelots devant la porte. André
-Lavernose m'accompagna jusqu'au seuil de sa maison.
-
---Après tout, me disait-il en traversant le corridor, Marc aurait tort
-de m'en vouloir. Mon intervention aura mis dans sa vie un élément
-d'intérêt qu'il était incapable d'y introduire de lui-même. C'est grâce
-à moi qu'il aura connu le prix de Thérèse. D'un mariage de simple
-inclination, la jalousie aura fait un mariage d'amour... On a bien
-raison de dire que dans la vie on ne doit rien prendre au tragique, au
-sérieux tout au plus; et encore, à y bien réfléchir, le sérieux est
-peut-être de trop!
-
-Nous passions devant la chambre de Jacques.
-
---Ne parlez pas si haut, lui répondis-je. Votre fils pourrait vous
-entendre.
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
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- The Project Gutenberg eBook of L'image, by Émile Pouvillon.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of L'image, by Émile Pouvillon</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: L'image</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Émile Pouvillon</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 22, 2020 [eBook #64086]</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMAGE ***</div>
-<p class="c large">ÉMILE POUVILLON</p>
-
-<h1>L'IMAGE</h1>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR<br />
-28 <i>bis</i>, <span class="small">RUE DE RICHELIEU</span>, 28 <i>bis</i></p>
-
-<p class="c">1897<br />
-<span class="small">Tous droits réservés.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<ul>
-<li><b>Nouvelles réalistes.</b></li>
-<li><b>Césette.</b></li>
-<li><b>L'Innocent.</b></li>
-<li><b>Jean-de-Jeaune.</b></li>
-<li><b>Chante-Pleure.</b></li>
-<li><b>Les Antibel.</b></li>
-<li><b>Petites âmes.</b></li>
-<li><b>Bernadette de Lourdes.</b></li>
-<li><b>Pays et paysages.</b></li>
-<li><b>Mademoiselle Clémence.</b></li>
-</ul>
-
-<p class="drap gap small">Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous
-les pays y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<p class="drap small">S'adresser pour traiter, à <span class="sc">M. Paul Ollendorff</span>, éditeur, 28 <i>bis</i>,
-rue de Richelieu, Paris.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">IL A ÉTÉ TIRÉ A PART<br />
-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE<br />
-NUMÉROTÉS A LA PRESSE</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">A<br />
-<span class="large">MAURICE BEAUBOURG</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">L'IMAGE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Ce fut à Argelès, à l'hôtel de France, où il dînait
-ce soir-là, invité par mon voisin le garde général,
-que je rencontrai André Lavernose.</p>
-
-<p>Le repas finissait, la salle autour de nous se
-vidait peu à peu. Sur un air de harpe lointain, un
-concert d'ambulants qui montait affaibli de l'extrémité
-de la rue, défilaient les longues Anglaises à
-tête chevaline, les clergymens onctueux et boutonnés,
-les alpinistes désinvoltes et barbus, les
-vieux messieurs bedonnants à la joue laquée de
-vermillon, les valétudinaires en deuil de leur
-estomac : tout le baragouin et le discord cosmopolites.
-Ils passaient, les yeux allumés du feu des
-nourritures, du frôlement des flirts, de tout ce bas
-lyrisme que suggère la vie des eaux.</p>
-
-<p>Nous nous attardions cependant, à notre coin de
-table, à discuter une menue question d'archéologie
-locale. La statue de la Vierge Mère en bois doré
-qu'on voit dans l'église romane de Saint-Savin,
-nichée au-dessus du sarcophage du grand ermite,
-est-elle contemporaine de l'église ou, plus ancienne,
-a-t-elle été, comme le veut la tradition, rapportée
-de quelque basilique d'Orient à l'époque des
-croisades?</p>
-
-<p>Les avis étaient partagés. Du haut de sa fraise
-en dentelle mi-partie blanche et noire, ma voisine
-de gauche, miss Héléna, une esthète de Dublin
-retour de Florence, tenait pour l'origine la plus
-reculée. La dureté triste de l'expression, la raideur
-géométrique de la forme le disaient suffisamment.
-Le roman n'avait pas au même degré ce quelque
-chose de massif, d'impérieux et d'abstrait qui est
-la caractéristique de Byzance. La tradition d'ailleurs
-l'attestait, et la tradition&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; La tradition a bon dos, ripostait le garde
-général ; mais on lui en donne quelquefois un peu
-trop lourd à porter&hellip; Qu'en pensez-vous, Lavernose?</p>
-
-<p>L'interpellé se tourna vers nous. C'était, non
-pas peut-être tel que je le vis ce soir-là, mais tel
-qu'il m'apparaît maintenant résumé dans le souvenir,
-une figure encore jeune, à peine flétrie,
-d'homme de quarante ans : une physionomie rompue,
-nuancée, mobile, des yeux d'enfant étonnés,
-avides de spectacles, une bouche indulgente et
-lasse de sceptique&hellip;</p>
-
-<p>Argelésien et archéologue, ainsi que nous
-présentait le garde général, Lavernose avait double
-qualité pour conclure. Il s'en défendit d'abord.
-Pourquoi ne pas laisser à la statue le bénéfice du
-doute, le mystère de son origine comme un charme
-de plus à sa beauté un peu fruste? Cependant il
-tenait pour la date la plus récente. Et il nous
-donnait ses raisons. Plus qu'ailleurs peut-être, en
-ces provinces reculées, loin des centres d'art, des
-modèles et des maîtres, les styles avaient été lents
-à évoluer. Et il fallait tenir compte aussi de la
-rudesse de la race pyrénéenne, de ce qu'elle avait
-pu ajouter à la dureté du type. Quelque naïf
-ouvrier, un compagnon passant, qui sait? un
-menuisier de village se haussant pour un jour à
-une volonté d'art, s'était évertué à sculpter cette
-souche de tilleul, et la raideur de l'image était bien
-dans son idée, mais elle était aussi dans ses doigts,
-byzantins sans le vouloir&hellip;</p>
-
-<p>A l'appui de sa thèse, l'archéologue citait le cas
-d'une sainte Vierge destinée au maître-autel de
-l'église de Vidalos. Le travail, ainsi qu'il résultait
-d'un vieux livre de comptes, avait été fait en
-plein <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, et à voir la gaucherie naïve et la
-lourdeur hiératique de l'image, on l'aurait dit d'un
-gothique commençant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous pourrez vous en convaincre quand vous
-passerez à Vidalos, ajouta M. Lavernose en s'adressant
-à moi. Mais la course est longue et l'église
-médiocre ; si la photographie de la Vierge peut
-vous suffire, je serai heureux de vous la montrer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et tant d'autres belles choses avec&hellip; un vrai
-musée, soulignait le garde général.</p>
-
-<p>Mais l'archéologue se récriait.</p>
-
-<p>&mdash; Un musée! quatre ou cinq morceaux de
-sculpture, un lot de vieilles ferrailles et des faïences
-dont quelques-unes ont eu des malheurs! Non ; le
-seul intérêt de ces petites choses pyrénéennes est
-de raconter les déformations des styles à travers le
-goût et l'imagination d'une province. Mais il faut
-avoir bien du temps à perdre pour s'appliquer à
-ces minuties.</p>
-
-<p>Je le constatai dès le lendemain ; André Lavernose
-avait raison d'être modeste pour ses bibelots :
-cuivres, bois sculptés, orfèvrerie, il n'en aurait pas
-tiré deux cents louis à l'Hôtel des Ventes. Un
-reliquaire en étain excepté, d'un travail gothique
-assez rare, et encore un fragment de vitrail antérieur
-aux vitraux de la cathédrale d'Auch, une
-merveille où des anges longs vêtus pinçaient du
-luth en des attitudes alanguies, avec des mignardises
-de doigté d'une grâce presque japonaise, on
-ne voyait là que des objets de petite élégance, de
-décoration pauvre, des meubles ou des ustensiles
-d'usage, plutôt que d'apparat. Leur mérite était
-d'être en place, pas étalés, en accord intime avec
-l'honnêteté sommeillante et l'aisance discrète du
-logis où ils semblaient avoir toujours vécu.</p>
-
-<p>C'était, ce logis, une des maisons les plus anciennes
-d'Argelès : une façade de plain-pied avec
-la Grande-Place, l'autre en suspens sur la vallée,
-légère celle-là, avec ses galeries de bois à chaque
-étage et son jardinet en terrasse bâti sur les anciens
-remparts, qui portaient encore à chaque angle des
-amorces de tourelles&hellip; Là fleurissaient, sous la
-garde sévère des buis taillés, les fleurs d'autrefois,
-les lis, les tournesols, les coquelourdes&hellip; Détail
-précieux, les mêmes fleurs avaient servi de motifs
-aux tailleurs de pierre et aux sculpteurs sur bois
-qui avaient travaillé à édifier ou à meubler la
-maison. Le lis simplifié, presque végétal, s'érigeait
-en relief sur le tympan en marbre bleu de la porte
-d'entrée ; il s'épanouissait en écusson au centre
-des cheminées en vieux chêne, il s'étirait aminci
-aux portes des bahuts&hellip; Et c'était partout, amplifiant
-la majesté Louis quatorzième, entortillant en
-de plus compliquées et plus mousseuses volutes
-les élégances du temps de Louis XV, je ne sais
-quelle invention particulière, un goût plus fastueux
-où passait, franchissant la frontière, le souffle
-héroïque et galant de l'Espagne.</p>
-
-<p>André Lavernose me faisait toucher du doigt
-ces provincialismes ; il m'initiait d'un mot, d'un
-geste, à son esthétique pyrénéenne. Sans grande
-érudition, avec des dessous de lecture assez minces,
-il avait cependant des chemins à lui, des raccourcis
-imprévus ou des circuits de paresseux qui
-allaient vers la beauté. De système, peu ou point ;
-mais des intuitions, des concordances, découvertes
-par un regard plus patient, plus amoureux, fixé
-sur les spectacles quotidiens.</p>
-
-<p>Comment, par quelle cristallisation, les lignes,
-les couleurs d'un paysage entrent-elles dans l'imagination
-d'une race, et de là dans la forme de ses
-meubles, effilant les lignes d'une gargoulette, contournant
-le pied d'une table? un album devant
-lui, chargé de dessins et de notes, avec quelquefois
-une fleur de montagne séchée entre les pages,
-M. Lavernose me dévoilait ce mystère. Ses explications
-étaient ingénieuses et naïves tout ensemble ;
-mais la passion qu'il mettait à la développer suppléait
-aux lacunes de son esthétique. Rien qu'à sa
-façon de faire sonner les noms de son pays, ces
-noms d'or ou de cristal : Luz, Isaby, Bergonz, Boô-Silhen,
-on sentait que ces syllabes magiques
-ouvraient pour lui comme des portiques de bonheur.</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous les aimez vos Pyrénées, lui dis-je,
-et comme vous les connaissez! Vous n'avez pas
-dû les quitter souvent&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Une seule fois, mais peu s'en est fallu que ce
-ne fût pour toujours&hellip;</p>
-
-<p>Il me parlait penché à la fenêtre, le visage tourné
-vers la vallée crépusculaire où fumaient déjà les
-premiers brouillards d'automne. Ses yeux tout à
-coup se voilèrent et il demeura un moment immobile,
-visité par le souvenir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>André Lavernose m'avait attiré dès le premier
-jour. Une sympathie se dégageait pour moi de cette
-âme de sous-préfecture, un peu pâle et résignée,
-mais qu'on sentait supérieure à ses limites. Avec
-la facilité que donne la vie dés&oelig;uvrée des eaux,
-nous eûmes bientôt fait de lier connaissance. Il ne
-se passait guère de jours qu'on ne nous vît ensemble
-devisant sur la galerie de sa maison, &mdash; et en face
-de nous alors, le spectacle de l'ombre déclinante
-sur les pelouses du Davantaïgue, &mdash; ou, bâton en
-main, gravissant les pentes ombragées, les herbages
-rocheux de Saint-Savin ou de Balandrau.</p>
-
-<p>Septembre cette année-là finissait en beauté dans
-la montagne. A des matins d'argent, ruisselants de
-soleil et de brume, succédaient des après-midi en
-or, noyés de ces rayons tièdes, épais, languissants,
-qui sont comme les dernières caresses de l'automne.
-Les bruyères roussies par la gelée aurorale mettaient
-déjà leur pourpre au sommet du Davantaïgue,
-et dans l'air saturé d'humidité, à travers
-le vide des futaies à demi dépouillées, le galoubet
-des pâtres, les sonnailles des troupeaux tintaient
-plus longuement, vibraient d'un son délicat et
-attendri.</p>
-
-<p>Quand ses occupations d'agriculteur lui avaient
-pris sa journée, André Lavernose venait me chercher
-le soir à la sortie de la table d'hôte. On bavardait
-un moment, debout sur le seuil, parmi les
-groupes de robes claires agitées et minaudantes.
-Puis mes voisins de table, le garde général et le
-percepteur, nous quittaient, remontaient la rue
-vers la béatitude du domino quotidien, et nous
-descendions, mon nouvel ami et moi, vers la solitude
-de la route qui va, coupant les prairies et les
-blés noirs, d'Argelès à Pierrefitte.</p>
-
-<p>Bientôt les maisons s'espaçaient ; les noires cascades
-de sapins qui voilent le château d'Ourroust
-s'abîmaient dans la nuit, puis c'était la sous-préfecture
-moisie dans l'obscurité des acacias-boules.
-La grand'route ensuite. Des peupliers la bordaient,
-et entre leurs cloisons légères, frissonnantes, un peu
-de ciel pâle reculait, barré au fond par la noire
-pyramide du pic de Soulom.</p>
-
-<p>Nous avancions, et à mesure que nous nous
-enfoncions dans la vallée, la fraîcheur de l'herbe
-nous gagnait ; des vapeurs flottaient au-dessus des
-prés bordés d'eaux vives dont la musique rapide
-rythmait, pressait notre marche. Mais bientôt une
-voix plus puissante couvrait leur gazouillement
-enfantin. C'était la plainte, plus émouvante dans
-le silence nocturne, du gave d'Arrens, une voix de
-supplice, de révolte, de fuite éperdue et furieuse&hellip;
-Penchés sur le pont, nous regardions s'en aller
-cette eau malheureuse. Sans un reflet, sans un
-regard, assourdie au fracas de sa course, elle se
-précipitait gémissante sous ses voiles épars, comme
-uniquement attentive à sa destinée, indifférente à
-ses rivages.</p>
-
-<p>Cette rencontre était l'événement de notre promenade.
-Après le pont, la voix s'affaiblissait ; nous
-retrouvions la paix endormie de l'herbage. Avec
-la nuit vite tombée, la route s'esseulait, plus
-mince entre les montagnes plus hautes. De très
-loin, nous entendions venir les voitures attardées
-à la descente de Cauterets sur Lourdes. Le tintement
-des grelots nous avertissait ; puis brusquement,
-dans le jet de clarté des lanternes, des
-figures de voyageurs, de voyageuses apparaissaient :
-faces inquiètes de malades racontant les déceptions
-du traitement thermal, attitudes abandonnées de
-jeunes ménages en voyage. Quelquefois c'était,
-venant vers nous, un piétinement sourd comme un
-bruit d'eau roulant sur une pente : la rumeur s'enflait,
-et à un tournant de la route, une ramade de
-brebis nous enveloppait tout à coup. Les sonnailles
-tintaient, l'odeur âcre du suint nous montait à la
-gorge, et pendant des minutes, la rivière des toisons
-coulait à flots égaux et pressés ; des bêlements
-d'agneaux planaient au-dessus, en plainte douce,
-continue, sanglotante. Puis tout s'en allait. Pareille
-à un orage en fuite, la nuée blanche disparaissait
-avec le bruit adouci des sonnailles et les bêlements,
-comme des soupirs légers exhalés vers la nuit&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Au cours de ces promenades du soir, plus recueillies,
-plus invitantes à l'intime, je connus tout à fait
-André Lavernose. Timide en commençant, défiant
-peut-être, déshabitué par un trop long silence de
-faire parler sa pensée, il finit par laisser aller vers
-moi le trop-plein d'une vie intérieure jusque-là
-contenue, obscure à elle-même, et qui ne demandait
-qu'à se répandre. Ses idées, ses sentiments,
-sa vie, peu à peu, il me révéla tout.</p>
-
-<p>Il était né à quelques lieues d'Argelès, au village
-de Marsous, un des derniers de la vallée d'Azun,
-une bourgade sévère, au bord d'un jeune gave,
-entre des herbages ingénus. Là, dans ce creux si
-vite empli par l'ombre des géants voisins, au plein
-air de la prairie, le long du gave, André avait eu
-des années de béatitude profonde : des étés lumineux,
-battus du vent, arrosés de soleil dans la compagnie
-des pâtres aux yeux clairs, sculpteurs de
-jattes et presseurs de fromages, et des hivernages
-recueillis, dans la maison close, avec la douceur
-de la veillée, la clarté dansante des résines sur les
-visages, et les récits naïfs débités brin à brin, en
-même temps que la laine, par les machinales filandières.</p>
-
-<p>Peu s'en était fallu que cette vie ne fût pour
-toujours la sienne. C'était au moins celle que les
-Lavernose avaient menée avant lui. Les plus importants
-du pays, presque riches, ils étaient restés
-longtemps pareils aux autres, parqués volontairement
-dans le même horizon. Le père d'André cependant
-avait dévié de la tradition. De complexion
-moins robuste, de goûts plus raffinés que ses ascendants,
-il s'était embourgeoisé quelque peu ; le
-premier de sa race, il avait endossé la redingote le
-dimanche, il s'était abonné à un journal. Le catéchisme
-et l'almanach ne le contentaient pas ; il achetait
-des livres aux colporteurs, les récitait, les commentait
-à la veillée. Sa tête travaillait, il faisait
-des calculs pour les irrigations, tirait des plans,
-parlait tout seul le long des chemins. Il eut une
-maladie de foie qu'il s'avisa de traiter à sa façon,
-d'après un manuel de médecine pratique. Il mourut,
-et cette mort fut pour André la fin de bien des
-choses. Sa bonne femme de mère, une montagnarde
-tout unie, toute simple, avait abdiqué dès la première
-heure aux mains du tuteur, un prêtre, un
-curé de campagne autoritaire et ambitieux. Sans
-délai, sans appel, ce nouveau maître avait décidé
-de l'avenir de l'orphelin. Ce n'était pas assez pour
-le fils unique, pour l'héritier présomptif des Lavernose,
-de recevoir les leçons du régent de Marsous ;
-il quitterait l'école pour le collège, il prendrait ses
-grades ; il étudierait à Toulouse pour être avocat
-ou médecin.</p>
-
-<p>Et ce fut l'exil, les années grises du pensionnat,
-la sévérité des murs, la dureté des âmes, l'indifférence
-ou l'hostilité, autour du nouveau, des êtres
-et des choses. A Argelès d'abord ; mais là, il pouvait
-encore apercevoir, toute proche, la montagne
-natale ; dans le silence de l'étude ou du dortoir, il
-pouvait entendre chanter le gave de son pays ; et
-il avait encore cette douceur, une fois par mois, le
-jour de sortie, de retrouver des parents de là-bas,
-des émigrés de Marsous, une dame veuve et sa
-fille demeurées à la ville après la mort du mari
-fonctionnaire et qui étaient les correspondants du
-collégien.</p>
-
-<p>C'était trop d'appui pour lui, trop de refuge à
-ses misères d'écolier ; le voisinage de chez lui le
-distrayait, l'attendrissait, l'empêchait de se vouer
-à son travail. Ainsi en jugea du moins, après deux
-années d'épreuve, le terrible oncle abbé. A peine
-acclimaté, dégrossi à moitié, l'apprenti latiniste fut
-expédié assez loin de là, à Garaison, un autre collège
-de prêtres, un couvent blotti dans la verdure,
-en pleine campagne, à la naissance d'une des vallées
-qui tombent du grand plateau herbeux de Lannemezan.
-Là, ce fut toute la rigueur de l'internat,
-la claustration définitive, sans l'échappée mensuelle
-de la sortie, sans le rayon de soleil d'une visite au
-parloir. Un supplice ; atténué cependant par les
-douceurs du régime ecclésiastique, consolé par le
-chant des hymnes et des cantiques, apaisé par le
-voisinage de la nature, par la paix des châtaigneraies
-autour de la maison, et, les jours de promenade
-dans la lande, par le spectacle du Balaïtous,
-de la montagne natale apparue, vision lointaine,
-par-dessus les champs de bruyère en fleurs.</p>
-
-<p>André changeait, se modifiait peu à peu. Sur le
-sauvageon de Marsous se greffait une nouvelle
-plante, une plante de jardin transformée par la
-culture et le milieu. Après la petite enfance impulsive
-et violente, l'hérédité paternelle se révélait
-aussi, et, avec elle, le repliement sur soi-même,
-l'inquiétude de l'esprit, l'éveil de l'imagination. Le
-goût de la nature persistait, mais, dévié par la
-clôture, il tournait à la contemplation, s'alimentait
-de poésie intérieure. Le peu de littérature
-errant en vague musique autour de l'adolescent,
-le souffle de mysticité respiré sans le savoir, favorisaient
-cette tendance au rêve dont s'accommodait
-sa paresse. Bientôt, ainsi qu'il arrive à ceux qui
-ont une fois pris goût à ce délicieux poison de
-l'irréel, la répugnance à l'action, l'infirmité du
-vouloir se développaient chez le pauvre imaginaire.
-Et le travail s'en ressentait. Les thèmes et les versions
-pâtissaient du voisinage de ces belles choses
-incertaines qui se jouaient, flottaient en poussière
-d'arc-en-ciel entre lui et la réalité.</p>
-
-<p>Une photographie m'aidait à le voir en cette
-attitude de la seizième année, un groupe où il avait
-posé avec toute sa classe devant l'objectif d'un
-artiste de passage. C'était dans une cour du collège,
-auprès d'une sainte Vierge en plâtre, dominant
-une table que décoraient une pile de livres et une
-sphère céleste. Le professeur, au milieu, présidait,
-bras croisés, et debout ou assis à côté de lui, les
-élèves se campaient, distribués en symétrie. André
-s'appuyait d'un coude à la table, pensif, l'&oelig;il
-ardent et vague. Malgré la gaucherie du geste,
-l'expression dénonçait une âme sortie de la tradition
-paysanne, façonnée par l'éducation et par le
-rêve.</p>
-
-<p>Une autre photographie plus récente de deux ans
-me le montra à la fin de l'évolution, dans son nouveau
-rôle d'apprenti notaire et de citadin récemment
-installé à Bagnères-de-Bigorre. C'était encore un
-groupe, une cavalcade en partance devant la porte
-d'un hôtel. En complet d'été, la boutonnière fleurie,
-André était là, coude à coude avec une amazone
-au feutre cavalier, au regard prometteur. Pour ne
-plus la décrocher, peut-être, mon ami suspendait
-à la cheminée le cadre poussiéreux qu'il venait de
-m'exhiber, et il me disait, &mdash; l'image me l'avait
-racontée avant lui, &mdash; la vieille, l'éternelle histoire.
-Elle s'appelait Louise ; elle était descendue
-pour quelques jours à l'hôtel où il avait pris pension.
-Et ç'avait été, abrégés par la hâte du voyage,
-les épisodes du premier amour : le billet, le rendez-vous,
-l'adieu. Rien n'y avait manqué, ni la
-saxifrage cueillie pour elle au péril de la cascade,
-ni l'étoile du Bédat, qu'on devait regarder chaque
-soir à la même heure, ni le mouchoir du départ
-agité à la portière ; rien, pas même la désillusion
-de l'oubli ni l'étonnement d'un nouvel amour.
-Car, une fois inaugurée, la vie sentimentale d'André
-Lavernose ne devait pas chômer de longtemps.
-Elle s'alimentait d'ailleurs de très peu.
-Jeune homme et amoureux, il restait l'adolescent
-contemplatif, l'écolier distrait, le nez en l'air, qui
-regardait passer ses rêves. Aussi débiles que ses
-pensées, ses désirs flottaient, se répandaient en
-caresses molles autour des choses qu'ils n'osaient
-pas étreindre. Et cet effleurement lui suffisait.
-Imaginer lui tenait lieu d'agir. C'était moins de
-l'amour qu'il avait qu'un certain goût d'aimer,
-une facilité de cristalliser à volonté, de créer de
-rien des délices et des souffrances. Amours de
-tête. Cela naissait, fermentait en une exaltation
-vague. Et le vague tout à coup s'animait. Le hasard
-d'une image reçue, le choc d'un regard, le timbre
-d'une voix déterminaient la crise.</p>
-
-<p>Le printemps, presque toujours, apportait la
-contagion. L'ivresse montait avec la poussée des
-plantes, avec l'audace entremetteuse des parfums
-et des couleurs. André tenait bon quelquefois contre
-les lilas ; il succombait aux chèvrefeuilles. Une
-nouvelle image d'amour s'imposait à lui ; fragile et
-impérieuse, elle triomphait avec la splendeur rapide
-de l'été pyrénéen. C'était pour Lui, c'était pour Elle
-la splendeur des jours, le mystère des nuits.
-L'orage en montagne appelait l'intimité des refuges ;
-le silence de la forêt invitait aux aveux. Mais elle
-arrivait ensuite, inexorable, la fatalité du déclin.
-Plus de valses, le casino était fermé ; plus de
-cavalcades, la montagne disparaissait dans la brume.
-Soumise à la volonté des saisons, l'image pâlissait,
-se décolorait. Elle s'effaçait enfin, et André, délivré
-de son obsession, sentait lui revenir, avec l'hiver,
-la conscience de son être moral, le souvenir égaré
-depuis des mois de ses obligations, de son travail.
-Le contemplatif voulait, agissait, faisait pendant
-quelques mois sa fonction d'homme, de stagiaire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Sept ans ainsi! sept ans à rêver et à aimer, à
-rêver l'amour et à aimer le rêve! Et à mesure que
-se développait sa vie d'imagination, s'atrophiaient
-en lui les qualités morales, le goût du travail, la
-notion du devoir. Son apprentissage se traînait, se
-prolongeait d'année en année chez le notaire de
-Bagnères, dans l'étude maussade où il ne faisait
-plus que de brèves apparitions. Le style de pratique
-lui donnait la migraine ; l'odeur seule du papier
-timbré lui soulevait l'estomac. Il n'y avait rien à
-tirer de ce soi-disant clerc qui, au plus décisif paragraphe
-d'une dictée d'acte, ne manquait pas de
-lever le nez pour un chapeau qui passait, rose ou
-bleu, dans l'entre-bâillement de la fenêtre.</p>
-
-<p>Quatre ou cinq photographies de femmes, quelques
-billets à ordre acquittés d'assez mauvaise
-grâce par l'oncle tuteur, et une pincée de poésies :
-stances, dixains ou sonnets composés pour Elles
-et publiés dans le journal de la localité, c'était
-tout ce qu'il avait rapporté de Bagnères-de-Bigorre.
-La vie ne l'avait guère changé ; c'était, après
-comme avant, une âme moyenne, élégante à la
-fois et débile, enfermée dans une destinée médiocre.
-Il avait quelque chose en tout d'inemployé, d'incomplet.
-Le tour de son domaine intellectuel ne
-dépassait guère la portée de ce fameux <i>tour de ville</i>
-où piétinent, les pas du lendemain dans les pas de
-la veille, les dés&oelig;uvrés de province. Comme beaucoup
-de sa génération, &mdash; on pourrait dire : de
-son siècle, &mdash; il avait laissé des lambeaux de son
-unité morale à toutes les hypothèses, sans pouvoir
-en épouser aucune. Ses doctrines avaient varié
-d'étape en étape, et c'était chaque année une philosophie
-nouvelle qu'il rapportait aux vacances,
-dans sa malle d'apprenti notaire, avec la valse à la
-mode et le roman nouveau. Ses états d'esprit
-n'étaient pas devenus des états d'âme. Émiettées,
-usées, ses opinions tenaient à peine debout, incertaines
-et comme étrangères à sa vie.</p>
-
-<p>Le bilan de ses années d'apprentissage n'était
-pas fait pour contenter l'oncle tuteur, encore moins
-la pauvre maman de là-bas, la montagnarde de
-Marsous. Que faire de ce rêveur? Acheter une
-étude, risquer une somme sur une tête à ce point
-légère? Il y avait de quoi hésiter, et pourtant il
-était trop tard pour le remettre au train de la vie
-rurale, à la surveillance des fourrages et des troupeaux.
-Tout bien considéré, la solution fut de
-marier au plus tôt l'enfant prodigue, de le caser
-dans un de ces compartiments étroits et sûrs qui
-sont comme les concessions à perpétuité du bonheur
-bourgeois.</p>
-
-<p>L'héritière était vite trouvée. C'était une cousine,
-cette petite Cyprienne avec qui André passait
-ses jours de sortie quand il était collégien à Argelès.
-L'enfant avait grandi, mince et pâle toujours,
-mais le regard plus scrupuleusement voilé, le geste
-plus sobre, la parole plus rare. Elle était dévote
-maintenant. Elle et sa mère passaient leurs journées
-à l'église, soumises aux prêtres, appliquées
-aux bonnes &oelig;uvres. L'abbé Lavernose n'avait eu
-qu'un mot à dire pour faire agréer son neveu. Et
-ce furent les fiançailles, les bouquets blancs hebdomadaires,
-les bouquets d'anémones cueillis pour
-Cyprienne dans les bois de Marsous. Avec le
-mariage, une vie nouvelle s'instituait pour André,
-une vie grave, harmonieuse. Une image encore
-une fois le possédait, plus pure, aussi impérieuse
-que les autres. Les mauvais conseils des chambres
-garnies, des amitiés de table d'hôte, trop souvent
-écoutés jusque-là, s'évaporaient exorcisés par les
-regards, par les gestes des deux femmes qui mettaient
-autour de lui comme une sérénité de cloître.</p>
-
-<p>La naissance d'un petit Lavernose avait consolidé
-sa demi-conversion, noué d'une plus solide étreinte
-au cou du père la chaîne du devoir. Et les années
-avaient passé, presque pareilles, nuancées seulement
-des changements imperceptibles qu'amène
-l'usure, la transformation inconsciente des sentiments
-et des caractères. Les affections se faisaient
-plus calmes, les habitudes plus mécaniques. Cyprienne
-n'était déjà plus l'amoureuse légitime.
-D'un mouvement insensible, elle évoluait, elle
-émigrait du mari vers l'enfant ; elle devenait la
-mère, la ménagère, celle qui de ses doigts fragiles
-soutient le foyer, prépare l'avenir.</p>
-
-<p>Pour André aussi, avait sonné l'heure des diversions
-utiles, l'heure de l'ambition, de la mise en
-acte de ses fantaisies et de ses rêves. Les honneurs
-le tentaient, la gloire peut-être. Il avait été coup
-sur coup conseiller municipal, trésorier d'un comice
-agricole, membre de plusieurs sociétés savantes. Il
-avait harangué dans des réunions, il avait lu des
-vers dans des séances académiques. Mais ces velléités
-furent brèves. Il n'avait pas l'estomac du
-politicien, ni la vanité facile à contenter du grand
-homme de province. Il démissionna, renonça aux
-charges publiques, se voua à la solitude. Le goût
-des lettres persista cependant. Peu ou prou, il les
-avait toujours cultivées. Enfant, il avait noté des
-impressions, écrit un mémorial de vacances. Clerc
-amateur à Bagnères-de-Bigorre, il avait fréquenté
-des cénacles, collaboré à des journaux. Il passait
-alors parmi ses camarades pour un novateur, et il
-s'enorgueillissait de son audace. Sa fougue était
-tombée depuis ; mais la poésie le sollicitait encore.
-C'était après quelque promenade dans la montagne,
-ou bien en sortant d'un concert à la saison des
-eaux, à cause d'une sonate de Beethoven, d'une
-petite pièce de Schumann, exécutée par un pianiste
-de passage. Il s'enfermait alors dans son cabinet, il
-écrivait un titre en tête d'un cahier, jetait quelques
-hémistiches. Mais ce beau feu s'éteignait vite. Au
-premier obstacle, à la première insuffisance de son
-imagination ou de son dictionnaire des rimes, le
-poète rentrait ses ailes, retombait à son demi-sommeil
-de paresse et de rêverie.</p>
-
-<p>La vraie poésie d'André Lavernose n'était pas
-dans ses vers quoiqu'il en eût écrit d'assez bien
-venus. Elle était dans une certaine façon de sentir
-la vie, d'en tirer, si grise et si plate fût-elle, de
-l'émotion et de la joie. Un lyrisme discret, presque
-involontaire, circulait en lui, transformait en mélancolies
-ou en sourires les insignifiances de ses
-journées. Les bonnes fées pyrénéennes lui avaient
-fait ce cadeau. Il y a des pays, &mdash; peut-être une
-douzaine de départements en France, &mdash; où le plaisir
-de regarder, la douceur de vivre sont si intenses
-que c'est presque du bonheur : du bonheur physique
-et qui s'en va en chansons et en éclats de
-rire chez les êtres d'instinct, du bonheur en idée
-pour les délicats, pour ceux chez qui la contemplation
-épure et multiplie les sources de la jouissance.</p>
-
-<p>A une certaine puissance de rêve, la sensation et
-la vie morale se confondent. Nous prêtons nos
-sentiments à la nature qui à son tour nous enveloppe
-de ses caresses, nous absout de son innocence.
-Créées par nous, nées de notre désir, la pureté
-des ciels, l'innocence de l'herbe pénètrent en
-nos âmes, y développent presque des vertus concordantes.</p>
-
-<p>André Lavernose avait plus qu'aucun autre le
-don de s'anéantir, de se dissoudre en ces spectacles.
-Enfant, ses chagrins, ses désespoirs même
-s'évaporaient, promenés au grand air de la montagne ;
-dans l'élargissement de l'horizon, sa personnalité
-s'atténuait, il communiait avec l'universalité
-de l'être. Homme fait et déjà mûr, il trouvait dans
-ce contact, avec un renouvellement de ses émotions
-premières, une facilité d'illusion, une puissance
-d'imaginer qui colorait des nuances délicates
-du rêve la grisaille définitive de sa vie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>Octobre cependant finissait. Après une bourrasque
-de trois jours, un plongeon dans l'averse,
-la haute montagne ressuscitait un matin poudrée
-de neige, comme en capulet blanc. Et le soleil
-avait bien reparu presque aussitôt, la neige avait
-fondu ; mais c'était l'avertissement donné, le signe
-écrit sur le mur annonçant la facticité de la vie
-des eaux, la fragilité du décor éclatant et parfumé
-qui allait disparaître.</p>
-
-<p>L'hôtel à moitié dégarni déjà finissait de se vider :
-les corridors sonnaient creux ; rideaux tirés, volets
-clos, les chambres se fermaient l'une après l'autre.
-Joueurs de <i>golf</i>, alpinistes, demoiselles peintres,
-les <i lang="en" xml:lang="en">ladies and gentlemen</i> de la colonie anglaise
-étaient allés retrouver leurs quartiers d'hiver dans
-les villas et les hôtels de Pau. On n'entendait plus
-à pointe d'aube dégringoler dans les escaliers les
-souliers ferrés des excursionnistes en partance, ni,
-la nuit venue, résonner au salon la musique à
-grand renfort de pédales des jeunes révélatrices
-de Brahms et de Tchaikowski. Modeste et brève,
-d'un timbre assourdi par la brume, la cloche du
-dîner n'appelait plus à la table d'hôte, réduite aux
-proportions d'une table de famille, que de rares
-convives, des passants d'une journée, ou mes voisins,
-les messieurs de l'enregistrement, des forêts
-et des finances, attristés, eux aussi, par la perspective
-des longs mois d'hiver.</p>
-
-<p>Il était temps de partir.</p>
-
-<p>Le jour même où je devais quitter Argelès, par
-un après-midi de soleil tard levé, pâle d'avoir sommeillé
-trop longtemps, je voulus, en commémoration
-du paysage et aussi de notre amitié née et
-grandie dans l'espace si souvent parcouru de ce
-millier de pas, refaire avec André la route d'Argelès
-à Pierrefitte. Nous avions quelques bonnes
-heures d'intimité devant nous, car je devais dîner
-chez lui et attendre en sa compagnie le passage
-du train.</p>
-
-<p>La conversation, alerte en commençant, prit
-assez vite un tour grave, presque triste. Était-ce
-les feuilles mortes des frênes et des peupliers en
-bordure qui, détachées par un léger souffle, s'en
-allaient en nous frôlant le visage? était-ce l'aspect
-navré des prairies riveraines où l'herbe d'hiver
-roussie par la gelée pointait à peine, noyée dans
-les flaques d'eau de pluie? une mélancolie peu à
-peu nous gagnait. La résignation optimiste d'André
-s'assombrissait ; et, moi-même, au moment de
-quitter ce pays si vite aimé et cet ami si vite et
-peut-être incomplètement connu, je n'échappais
-pas à la tristesse de l'adieu.</p>
-
-<p>Je réagissais cependant ; je m'évertuais à fixer
-les probabilités d'un revoir prochain, je m'informais
-des villas à louer, j'ébauchais des projets de
-courses, d'études en commun pour l'année suivante.
-Mais la musique si changée des ruisseaux près de
-nous, &mdash; chantonnement léger quelques jours avant
-et aujourd'hui sanglots obscurs de gouttières, &mdash; faisait
-à mes projets d'été un accompagnement
-ironique. Lavernose me répondait à peine. Et moi
-je m'entêtais à le réconforter. L'hiver n'était-il
-pas sa saison de travail? Il me l'avait expliqué
-lui-même, il s'était vanté de la fécondité des heures
-calmes, recueillies, qu'illuminait le reflet prestigieux
-de la neige sur la page commencée&hellip;</p>
-
-<p>Mais André déchantait ce soir-là. Le travail ne
-lui disait rien. Ne connaissait-il pas mieux que
-personne, pour les avoir trop souvent mesurées,
-les limites de sa compétence? Travailler! Et après?
-Pour l'honneur d'une lecture à l'Académie de
-Tarbes, d'une impression dans le recueil de la
-Société archéologique! Le beau succès, vraiment,
-pour convertir un paresseux!</p>
-
-<p>Je me rabattais alors sur la ressource toujours
-prête pour lui de la contemplation, sur le bonheur
-illimité du rêve.</p>
-
-<p>&mdash; Poison pour poison, pourquoi ne pas me conseiller
-la morphine ou l'absinthe? ripostait André.
-L'imagination, le rêve! allez, je sais ce qu'en vaut
-l'aune. Ma pauvre cervelle est épuisée d'ailleurs,
-j'aurais beau la presser maintenant, je n'en tirerais
-pas une minute d'illusion! Il se tut un moment,
-puis : Tout ça est fini, prononça-t-il. J'ai
-remisé la chimère. L'essentiel est que Jacques ne
-soit pas malade.</p>
-
-<p>&mdash; Malade! mais il est superbe cet enfant! à
-neuf ans on lui en donnerait douze ; un vrai fils
-de la montagne, votre Jacques.</p>
-
-<p>&mdash; Et justement, la montagne! L'esthétique
-n'est pas tout, cher ami. Notre climat est humide
-et variable. Avez-vous remarqué la quantité de
-capes noires, de manteaux de deuil à nos messes
-du dimanche? C'est la pneumonie qui fait ces
-veuves. Jacques a toussé tout le printemps dernier.
-Il est guéri maintenant, Dieu merci! mais je
-suis inquiet quand même. Mon Jacques! que deviendrais-je
-sans lui! Je n'ai plus rien à faire dans
-ce monde qu'à élever cet enfant. Saurai-je seulement?
-Réussirai-je à le sauver de ce piège de
-l'illusion où je me suis laissé prendre? Déjà l'hérédité
-le travaille. A de certains gestes, à de certaines
-absences du regard quand on lui parle, il
-me semble me reconnaître. Non, vrai, la vie est
-trop difficile, voyez-vous!</p>
-
-<p>Nous rentrions. Le brouillard un moment soulevé
-retombait, s'appesantissait de nouveau sur la
-vallée. Une lumière livide enveloppait les châtaigneraies
-et les prairies. L'horizon peu à peu se
-fermait ; la coupole et les vergers suspendus de
-Saint-Savin, les forêts d'Arcizan sombraient sous
-les rideaux mouvants de la pluie. Nous hâtâmes le
-pas et bientôt devant nous, ce fut un Argelès éteint,
-découronné de son horizon de montagnes, réduit
-à la perspective des toitures ruisselantes disparues
-à cent pas sous un jour fumeux d'éclipse. L'accueil
-de la maison, si gai quelques jours avant dans le
-soleil et dans les fleurs, se ressentait de la tristesse
-ambiante ; le corridor humide, le salon sans feu
-prenaient une signification nouvelle. Ils disaient
-cette fois &mdash; et n'était-ce pas leur expression véritable? &mdash; la
-vie médiocre de la sous-préfecture, le
-long carême gris après la fête bariolée de la belle
-et trop rapide saison. Et elles racontaient aussi ce
-dénuement et cette discipline, les figures entrevues
-seulement jusque-là, effacées et discrètes dans
-l'entre-bâillement d'une porte, dans la fuite d'un
-couloir, pas du tout effacées maintenant que je
-les observais à loisir dans la clarté de la lampe, les
-figures de la belle-mère et de la femme de mon
-ami. Brunes et sèches toutes les deux, plus sèche
-la mère, plus brune la fille, l'ossature également
-anguleuse, le regard d'émail dans une pâleur uniforme,
-elles étaient évidemment, et cela se trahissait
-à la stricte observance des rites puérils, elles
-étaient, ces deux femmes, les littérales et les fanatiques
-de la règle bourgeoise élevée à la solennité
-d'un sacrement. Entre elles et mon ami, entre ces
-êtres, d'instinct et de vouloir traditionnel, et l'intellectuel
-chimérique, l'être d'imagination et de
-nerfs qu'était André Lavernose, comment avait pu
-s'instituer la vie commune? Problème. En admettant
-même l'abdication de la sentimentalité si longtemps
-débridée de mon ami, en supposant l'indulgente
-amitié de ces dames, que fréquents avaient
-dû être les chocs entre des âmes si mal assorties.
-L'harmonie, si elle avait existé, avait dû être
-courte. J'en venais après réflexion à douter de la
-sincérité des confidences d'André. Il ne m'avait pas
-tout dit, le malheureux! Il avait sacrifié une fois
-de plus à son besoin d'idéaliser, d'accommoder la
-réalité à son avantage. Après avoir pris devant moi
-le personnage d'homme heureux, il avait craint de
-gâter le tableau en me peignant au naturel l'intimité
-de son ménage.</p>
-
-<p>Des riens d'attitude, des clins d'yeux, des sourires
-d'intelligence de la mère à la fille, échappés
-pendant le dîner au cours d'une conversation qui
-languissait d'ailleurs, tombait à tout moment, renseignèrent
-et confirmèrent mes soupçons. Évidemment
-le mari n'avait pas le haut bout dans cet
-intérieur. Y avait-il eu simplement usurpation lente
-des deux femmes liguées contre la suzeraineté masculine?
-était-ce quelque faute commise, quelque
-manquement à la foi conjugale, qui avait mis
-André Lavernose à la merci d'un pardon qu'on lui
-faisait acheter chaque jour? le fait est qu'on en
-prenait à son aise avec mon ami. Les contradictions
-pleuvaient sur lui, si vite au bout de la
-langue, que la présence d'un étranger les retenait
-à peine.</p>
-
-<p>C'était à propos de tout, mais le plus souvent au
-sujet de Jacques assis avec nous à table, au sujet
-de son travail, de sa tenue, de sa santé, que se
-déclarait le conflit. Jacques était le champ de
-bataille de ces affections rivales. Et le père n'avait
-pas souvent l'avantage dans ces escarmouches,
-battu s'il défendait l'enfant, &mdash; il le gâtait alors, &mdash; battu
-encore s'il s'avisait de le reprendre&hellip;</p>
-
-<p>La riposte était prête. Rien qu'un sourire, un
-haussement d'épaules. On comprenait ce que cela
-voulait dire. Jacques étourdi, Jacques paresseux?
-Peut-être ; mais il avait de qui tenir.</p>
-
-<p>André n'insistait pas.</p>
-
-<p>J'essayai de faire diversion. Je parlai d'Argelès,
-de la station de printemps qu'on se préparait à
-organiser alors pour les hivernants de Pau. Depuis
-quelques années déjà des familles anglaises avaient
-pris l'habitude dès les premières tiédeurs de mars
-de venir s'installer à l'hôtel de France. Si cette
-mode pouvait s'étendre, si la saison de printemps
-arrivait à rejoindre la saison d'été assez courue
-déjà, c'était la fortune assurée de la sous-préfecture.</p>
-
-<p>&mdash; Que Dieu vous entende! soupirait M<sup>me</sup> Lavernose
-mère. Le pays est pauvre, les châtaigniers
-sont malades ; nous aurions bien besoin qu'il nous
-tombe quelque récolte supplémentaire. Et se tournant
-vers André : Dans ce cas, mon gendre, nous
-faisons retapisser la chambre à donner et nous la
-mettons en location&hellip; comme avant&hellip; ajouta-t-elle
-après un silence.</p>
-
-<p>&mdash; En location! mais vous savez bien que j'y ai
-installé mes papiers et mes livres! se récriait
-André.</p>
-
-<p>&mdash; Bah! pour ce que vous en faites! ripostait
-dédaigneusement la belle-mère.</p>
-
-<p>&mdash; J'y suis, j'y reste! protesta encore en souriant
-mon ami.</p>
-
-<p>&mdash; Vous tenez donc bien à ce que personne
-ne l'occupe, cette chambre! insinua à son tour
-M<sup>me</sup> Lavernose jeune. Vous avez toujours la clef
-dans votre poche. C'est le cabinet de Barbe-Bleue!</p>
-
-<p>&mdash; Je n'aime pas qu'on dérange mes papiers,
-vous le savez bien, expliqua André. Et puis, entre
-nous, cette chambre m'est indispensable : j'y suis
-si bien pour dormir!</p>
-
-<p>&mdash; Dormir ou rêver? interrogea la jeune femme
-avec un mauvais sourire.</p>
-
-<p>André haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash; En voilà assez! dit-il. Nous reparlerons de ce
-projet entre nous. Ce soir, je demande grâce pour
-notre hôte!</p>
-
-<p>Le dîner finissait ; nous nous levions de table.</p>
-
-<p>&mdash; Ces messieurs nous excuseront de les quitter,
-dit assez sèchement la belle-mère. Nous suivons
-depuis huit jours les exercices d'une retraite au
-couvent des S&oelig;urs-Grises, et c'est ce soir la clôture.
-On sonne depuis un moment ; nous arriverons
-juste à temps pour le sermon.</p>
-
-<p>&mdash; Comme ça, vous causerez plus librement ensemble,
-ajouta en riant la jeune femme.</p>
-
-<p>Je leur fis mes adieux ; elles partirent.</p>
-
-<p>Jacques avait déjà tiré ses cahiers et ses livres
-de son cartable d'écolier ; il s'installa à son travail.</p>
-
-<p>Son père jeta un coup d'&oelig;il sur la dictée, prit
-soin de marquer les pages et les alinéas des leçons
-à apprendre.</p>
-
-<p>&mdash; Je te ferai réciter demain matin, dit-il, en
-embrassant Jacques ; et dans le rapprochement des
-deux figures, leur ressemblance m'apparut plus
-évidente.</p>
-
-<p>Il pleuvait toujours. Dans le silence de la petite
-ville et de la maison, les gouttières chantaient, et
-leur musique légère, accompagnée du grondement
-des ruisseaux précipités en cascade le long des
-rues en pente, s'aggravait par intervalles de la sonnerie
-lente des cloches appelant les fidèles à l'office.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous voulez, me proposa André, nous
-monterons dans la chambre en question. Nous y
-serons plus seuls.</p>
-
-<p>Nous montâmes.</p>
-
-<p>La chambre si jalousement occupée et défendue
-par mon ami n'avait en apparence rien d'intime
-ni de personnel ; la chambre à louer ; rien de plus.
-Le frêne pyrénéen et la cretonne bourgeoise s'y
-épousaient en de naïves harmonies, en accords
-montagnards que reprenaient, jetés sur la table et
-sur le lit, les tapis en lainage bariolés de roses
-paysannes. Seule une odeur vague d'ambre et d'iris,
-un fantôme de parfum resté au pli des rideaux
-révélait la présence ancienne d'une femme.</p>
-
-<p>Laquelle?</p>
-
-<p>André Lavernose tournait autour de moi, agité,
-nerveux.</p>
-
-<p>&mdash; J'aurais préféré vous laisser ignorer, me dit-il&hellip;
-Puis après un silence : voilà ma vie depuis
-trois ans, mon pauvre ami. Et c'est tant pis pour
-moi! J'ai perdu le droit de me plaindre. Vous
-devinez, n'est-ce pas? Eh bien! puisque le hasard
-vous a mis sur la voie, j'aime autant que vous
-sachiez tout. Vous ne m'accuserez pas au moins
-de vous avoir trompé, de ne vous avoir montré
-qu'aux trois quarts et sous le jour le plus favorable
-l'exemplaire d'humanité que je suis ; triste exemplaire
-que vous pourrez, exactement renseigné cette
-fois, étiqueter et classer selon ses mérites, monsieur
-le psychologue!</p>
-
-<p>Il s'assit en face de moi, de l'autre côté de la
-cheminée.</p>
-
-<p>&mdash; Vos malles sont prêtes, n'est-ce pas? Le sermon
-commence à peine. Personne ne nous dérangera
-jusqu'au passage du train. Voici la chose.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Il y a quatre ans de cela, dans les premier jours
-de juin, nous reçûmes une lettre du docteur Estenave,
-un compatriote, un parent de ma femme,
-établi à Toulouse.</p>
-
-<p>Il nous envoyait une malade, une convalescente,
-et c'était autre chose que notre chambre à louer, &mdash; cette
-chambre où nous sommes, &mdash; qu'il demandait
-pour elle, c'était l'amitié de Cyprienne et de
-ma belle-mère. Sa cliente en était, assurait-il, tout
-à fait digne. Son père, inspecteur de l'enregistrement
-à Toulouse, était mort en laissant aux siens
-l'apparence et l'habitude d'une vie aisée et pas mal
-de dettes. La liquidation avait été désastreuse.
-Thérèse Romée était pauvre ; les leçons de piano
-qu'elle donnait étaient l'unique ressource d'une
-mère incapable de travailler et d'un jeune frère,
-écolier de douze ans. Et voilà qu'elle était tombée
-gravement malade. Elle allait mieux maintenant ;
-mais ses forces étaient lentes à revenir. Au point
-où elle en était, l'air d'Argelès la remettrait plus
-vite que toutes les drogues. Ah! cet air d'Argelès!
-Le docteur y croyait autant et plus qu'à la médecine.
-Et il comptait aussi sur la force morale de la
-malade : «&nbsp;C'est une courageuse, écrivait-il ; elle
-veut guérir ; elle a hâte de reprendre sa tâche, de
-se dévouer à son petit monde. Vous la verrez
-d'ailleurs, ma chère Cyprienne, et si vous ne l'aimez
-pas tout de suite, à la première heure, c'est
-que je vous aurai mal jugée l'une ou l'autre, et que
-j'aurai perdu la sûreté de mon diagnostic.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un billet de M<sup>me</sup> Romée la mère était joint à la
-lettre du docteur, une adjuration pressante où se
-voyait cependant un reste d'importance bourgeoise,
-le ton semi-protecteur de l'ex-inspectrice habituée
-à parler de haut et dont le malheur n'avait pas
-corrigé l'attitude.</p>
-
-<p>Vous dire que l'annonce de l'arrivée prochaine
-de M<sup>lle</sup> Romée me ravit serait excessif ; au moins
-suis-je certain qu'elle ne me fut pas désagréable.
-Dieu sait pourtant si la perspective de cette location
-annuelle m'avait charmé jusque-là! C'était
-une nécessité de notre budget que je tolérais à
-contre-c&oelig;ur, secrètement enchanté, quand, au
-désespoir de ma belle-mère, la chambre du second
-ne trouvait pas d'occupant. Comment se fit-il que
-cette intrusion d'une étrangère dans notre maison
-me parut, cette fois, à peine importune? Comment?
-il y a ainsi des moments, des époques climatériques
-où des forces obscures en nous et hors de nous
-semblent conspirer pour nous pousser vers quelque
-orientation nouvelle de notre destinée.</p>
-
-<p>J'étais arrivé à un de ces tournants de la vie. Un
-besoin de nouveauté me tourmentait, me faisait
-souhaiter une secousse, un changement, quel qu'il
-fût, dans la régularité de mes journées. Mon affection
-pour Cyprienne, après avoir été l'unique aliment
-de ma vie, tarissait peu à peu, sans que je
-m'en doutasse, laissant à mon imagination la
-liberté de s'exercer ailleurs, de s'employer à la formation
-d'un autre rêve&hellip;</p>
-
-<p>Pour m'achever, mon ami Suchol, le percepteur,
-un aimable garçon qui m'aidait à tuer les heures
-redoutables de l'après-souper, venait d'être nommé
-à Tarbes. Vous qui avez toujours à qui parler,
-mon cher Parisien, vous auriez peine à vous imaginer
-le vide que peut laisser le départ d'un camarade,
-la fin d'une liaison dans le dénuement d'une
-existence de sous-préfecture. Ce n'était pas un
-aigle, ce Suchol ; mais enfin il causait ; il parlait
-d'autre chose que des événements de l'état civil ou
-des chances de l'avancement ; son esprit se haussait
-à distinguer la prose de la poésie autrement
-que par l'inégalité des lignes, et quand je lui avais
-débité un sonnet de ma composition, il n'exprimait
-pas le regret que le morceau fût trop court.
-Ça n'a l'air de rien et c'est énorme, je vous l'assure.
-Le départ de ce Suchol avait fini de me démoraliser.
-Et je n'avais même pas la consolation du
-paysage. Le printemps boudait cette année-là ; les
-floraisons avortaient, pourrissaient à peine écloses.
-C'étaient des journées de pluie, sans horizon, sans
-lumière, un chaos de nuages au ciel, en bas, dans
-la vallée, un tourbillon de fumées et de brumes ;
-et du matin au soir, cette musique énervante des
-gouttières, comme ce soir, &mdash; écoutez! &mdash; ce sanglot
-qui vous poursuit jusque dans le sommeil,
-jusque dans le rêve!</p>
-
-<p>La lettre du docteur fit diversion à la solitude et
-à la pluie. Il fallait agir, s'occuper de l'installation
-prochaine. Je laissais d'habitude ces corvées à la
-compétence et à l'activité de ces dames. Cette fois
-je m'offris à les aider ; je rangeai, j'organisai un
-peu à mon goût ; oh! rien d'extraordinaire, mais
-tout de même le superflu d'une plante verte sur un
-guéridon, l'offrande d'un bouquet de lilas sur la
-cheminée, le jour où le docteur nous télégraphia
-l'arrivée de Thérèse.</p>
-
-<p>Cyprienne avait été empêchée au dernier moment
-d'aller attendre la voyageuse à la gare. J'étais là,
-seul, occupé à faire les cent pas sur le quai à peu
-près désert à cette époque de l'année, guère plus
-animé à l'arrivée du train qu'une cour d'auberge
-à l'heure de la diligence. Distrait, je regardais
-le ruban léger des rails se perdre en courbe à
-quelques pas de moi à travers les bordures des
-saules et des peupliers. C'était par là que Thérèse
-Romée allait venir. J'essayais de me la représenter.
-Sur quelques brèves indications du docteur, je
-m'étais fait une image de jeune fille sérieuse,
-presque grave, grande, blonde, avec des bandeaux
-plats, et des yeux clairs. Et je souriais de ma
-déception probable. Le train s'arrêtait ; je vis une
-jeune fille se pencher à la portière d'un compartiment
-de seconde ; c'était elle évidemment ; elle
-était pareille en tout cas au portrait que j'avais
-imaginé, avec moins de sérieux peut-être et plus
-de douceur, et cette douceur était aussi de la faiblesse.
-La fatigue du voyage, un reste de la maladie,
-alanguissaient la grâce, amollissaient le sourire
-de l'étrangère. Elle eut en quittant la voiture
-une défaillance qui l'obligea à s'appuyer de tout
-son poids sur la main que je lui tendais pour
-l'aider à descendre, et cette minute d'abandon
-involontaire donna à notre présentation un air
-d'intimité assez étrange. Elle s'excusait en même
-temps, se plaignait de nous arriver si peu guérie,
-s'inquiétait du mal qu'elle allait nous donner. Je
-la rassurai de mon mieux avec des protestations
-de dévouement, des mots d'amitié qui m'échappaient
-presque, et j'essayais de les atténuer aussitôt,
-les trouvant peu en rapport avec ma fonction
-d'hôte intéressé, autrement dit de logeur. Le nom
-de notre ami commun, du docteur Estenave, à
-propos évoqué m'aida à résoudre cette légère dissonance.</p>
-
-<p>L'omnibus de la gare nous débarquait entre
-temps devant notre porte. Et c'était le bon accueil,
-les souhaits de bienvenue, les accolades échangées
-entre ces dames ; l'installation enfin.</p>
-
-<p>Le jour tombait quand la voyageuse descendit
-de sa chambre. Malgré l'heure tardive et la pointe
-de fraîcheur qui montait de la vallée, elle voulut
-respirer un moment au grand air avant de se
-mettre à table avec nous. Appuyée au bras de
-Cyprienne, elle fit quelques pas sur la terrasse. La
-fièvre du voyage, l'excitation de l'arrivée la quittaient
-peu à peu ; son regard se voilait. Devant le
-pays étranger, la haute clôture des montagnes qui
-se dressaient au-dessus d'elle, l'avertissant de son
-exil, son c&oelig;ur se serrait sans doute ; elle songeait
-à ceux qu'elle avait laissés, à sa mère, à son frère,
-à un autre encore peut-être&hellip;</p>
-
-<p>Ses yeux un moment se mouillèrent. Elle s'était
-accoudée au mur de la terrasse, et, penchée en
-avant, elle regardait vers la vallée. Des gouttes d'or
-tremblaient à la cime des peupliers, et à travers la
-vapeur légère où se dissolvaient les champs de blé
-noir et les prairies, les flaques d'eau, les abreuvoirs
-au bord des fermes, les vitres des maisons dans les
-hameaux flamboyaient, ressuscitaient la lumière
-déjà mourante au sommet de la montagne. La douceur
-de la saison attendrissait ces éclats, les enveloppait
-de son charme. Libéré de la froidure et de
-la pluie, le printemps s'épanouissait ce soir-là,
-inaugurait les magnificences de son culte. Les lilas
-le célébraient dans les jardins, sur les terrasses. Et
-elles le célébraient aussi les plantes lointaines, les
-herbes de la montagne, l'armoise et le lotier doré
-qui évaporaient à l'air du soir leurs cassolettes
-sauvages. Des musiques d'insectes entrecoupées,
-haletantes, montaient en même temps en un concert
-obscur du fond de la vallée, et sur cette
-rumeur on entendait par intervalle l'appel velouté
-de la chouette, le son de flûte mystérieux des crapauds.</p>
-
-<p>Thérèse écoutait, et il me semblait que ces
-musiques chantaient pour elle.</p>
-
-<p>Les sauterelles dans l'herbe et les oiseaux nocturnes
-dans les branches lui disaient la douceur de
-guérir, la joie de revivre. C'était comme une invitation
-au bonheur qui s'insinuait peu à peu, se prolongeait, &mdash; je
-croyais le voir du moins, &mdash; dans
-le rêve de l'étrangère.</p>
-
-<p>&mdash; Le nord se dégage, signe de beau temps pour
-demain! fit observer ma belle-mère.</p>
-
-<p>Et Cyprienne :</p>
-
-<p>&mdash; Les nuits sont fraîches, et vous n'avez pas
-même un fichu sur les épaules. Que dirait le
-docteur?</p>
-
-<p>&mdash; Je rentre, dit Thérèse. Et la figure tournée
-vers le mur de la montagne, elle lui envoya, comme
-à une personne, un bonsoir amical du bout des
-doigts.</p>
-
-<p>Ce geste me ravit. Il impliquait des goûts communs
-à elle et à moi, la certitude d'une entente.
-Tout ce que je voyais d'elle, d'ailleurs, m'était un
-enchantement ; j'aimais ses mouvements allongés
-qu'une timidité subite écourtait quelquefois ; j'aimais
-sa voix fraîche, enfantine presque dans le
-rire et qui se brisait à la moindre secousse d'émotion.
-Il n'y avait pas l'ombre de coquetterie en
-elle, à peine de l'élégance, une grâce involontaire
-qui n'était que le jeu d'un organisme souple et
-délicat. Seules, dans cet ensemble discret, ses
-mains trahissaient la royauté de l'artiste. Quand
-elle ôta ses gants, au moment de se mettre à table,
-il me sembla voir un bijou sortir de son écrin.
-Nacrées, soyeuses, transparentes, elles avaient une
-vie à elles, une sensibilité qui nuançait, mettait en
-valeur les poses les plus simples. Je ne me lassais
-pas de les voir agir, et quand elle causait, souligner
-ses paroles.</p>
-
-<p>Elle parlait peu d'ailleurs, et à moins qu'elle
-n'y fût obligée, elle ne parlait jamais d'elle. Elle
-se tenait plutôt, ce soir-là du moins, en un silence
-attentif et bienveillant, la tête inclinée un peu,
-comme pour mieux saisir ce qui se disait autour
-d'elle. Mais ces dames ne la laissaient pas en repos.
-Curieuses comme toutes les personnes qui, ne
-lisant pas et ne sortant guère, s'alimentent tant
-bien que mal des propos de leur entourage,
-Cyprienne et sa mère s'étaient jetées avec avidité
-sur cette occasion de bavardages que leur promettait
-l'arrivée d'une étrangère. Elles harcelaient
-Thérèse, la pressaient de questions sur elle, sur sa
-mère, sur leurs relations, sur leur ménage.</p>
-
-<p>Elle répondait court, un peu lasse à la fin, énervée
-de l'enquête. J'en souffrais plus qu'elle. Deux
-ou trois fois j'essayai d'intervenir, d'endiguer le
-flot ; sans succès. Elle prit alors le parti de se
-délivrer toute seule ; elle invoqua pour se retirer
-la fatigue du voyage ; et ce fut fini pour ce soir-là
-d'entendre la voix de cristal, d'admirer les mains
-de l'innocente magicienne.</p>
-
-<p>On parla d'elle après qu'elle nous eut quittés.</p>
-
-<p>&mdash; Bonne fille, mais par trop économe de sa
-langue&hellip; fit observer ma belle-mère.</p>
-
-<p>&mdash; As-tu remarqué son corsage? interrogea
-Cyprienne. Et sa coiffure? ces paquets de filasse
-sur les oreilles ; on dirait qu'elle se fait peigner
-par les chats. Quelque mode d'artiste, sans doute&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ne parlez pas trop haut si vous ne voulez pas
-qu'elle vous entende, conseillai-je, impatienté.</p>
-
-<p>Ma belle-mère et Cyprienne continuèrent leur
-conversation à voix basse pendant que, distrait, je
-surveillais du coin de l'&oelig;il le travail de mon petit
-Jacques. Il piochait et il écoutait, et de temps en
-temps, sans en demander la permission, il ajoutait
-une réflexion en marge.</p>
-
-<p>&mdash; A quoi songes-tu, Jacques? lui demandai-je,
-comme il s'accoudait, le nez en l'air.</p>
-
-<p>&mdash; Je songeais à Cendrillon, me dit-il. Tu sais,
-père, l'image, quand le fils du roi lui essaie la
-pantoufle. Eh bien! elle ressemble à M<sup>lle</sup> Thérèse&hellip;</p>
-
-<p>J'embrassai Jacques ; et sa mère, intervenant :</p>
-
-<p>&mdash; Voyez ce qu'il va chercher, ce nigaud, au
-lieu d'apprendre sa grammaire! Il s'agit bien de
-princes et de princesses. Tu as eu de mauvaises
-notes la semaine dernière. Allons, donne le livre à
-ton père, et récite, paresseux!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain
-ni les jours qui suivirent. Très fatiguée encore,
-elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les
-instructions du docteur Estenave, elle faisait sa
-cure d'air. C'était, le matin, de lentes promenades
-de vingt pas où elle essayait ses forces et l'après-midi,
-aux heures chaudes, quand le soleil vertical
-inondait Argelès, des siestes dans l'ombre immobile
-du tendelet de coutil, des lectures sans suite
-interrompues à tout moment, distraites par les
-riens de la vie autour d'elle, par le festonnement
-d'une abeille sur la page commencée, par le spectacle
-d'un nuage glissant en face d'elle, de l'autre
-côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue.</p>
-
-<p>Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun
-désir de me mêler plus étroitement à ses occupations.
-Mon émotion du premier soir s'était calmée.
-J'allais et je venais dans la maison ; j'avais repris
-mes heures de lecture et de promenade. Il me
-tomba ces jours-là quelques corvées de propriétaire,
-des réparations urgentes à ordonner, et je
-vaquais à ces soins avec une liberté d'esprit, un
-entrain qui ne m'étaient pas coutumiers en pareil
-cas. Aucun effort ne me coûtait ; je sentais en moi
-une plénitude, une surabondance de vie qui me
-soulevait, me portait au-dessus des obstacles. L'arrivée
-de l'étrangère avait fait ce miracle. L'approche
-seule de la passion m'avait transformé,
-avait tout transformé autour de moi. Jamais
-Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la
-vie de province et de famille ne m'avait semblé
-meilleure. Je débordais d'optimisme.</p>
-
-<p>Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas
-Thérèse, ne faisant rien ou presque rien pour lui
-plaire, je me croyais pourtant assuré de ses bonnes
-grâces, je ne doutais pas un instant de notre
-mutuelle sympathie. Non par fatuité, vous me connaissez
-suffisamment pour que je n'aie pas besoin
-de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se
-subordonnait à mon rêve. Je m'étais créé, d'après
-mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse idéale ;
-et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore
-plus qu'avec la Thérèse vivante.</p>
-
-<p>C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait
-auprès d'elle&hellip;</p>
-
-<p>Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès
-le premier soir, la prenait chaque jour davantage.
-Entre les lectures et les siestes, ces existences
-devant elle la captivaient. Elle était curieuse de
-pouvoir nommer ces inquiétantes voisines. Et
-comme ma belle-mère et ma femme n'étaient
-jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais
-seul en état de les lui présenter.</p>
-
-<p>C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des
-jardins d'Argelès, et immédiatement au-dessous,
-le bariolage des villas et des parcs : un horizon
-d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure
-entre des mamelons étagés en écran, comme
-pour épargner aux hôtes la sublimité des pics, le
-lyrisme fatiguant de la haute montagne.</p>
-
-<p>Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision
-d'une nature un peu factice, faite pour les yeux à
-demi fermés de la sieste, pour le balancement du
-rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite
-pour aller vers l'idylle rustique, épanouie en face
-d'elle sur les pentes du Davantaïgue. Là c'était
-côte à côte, selon les reliefs ou les pentes, l'animation
-des cultures ou le silence visible de la vie
-bocagère, la paix des solitudes rocheuses habitées
-par les châtaigniers et les bouleaux. La verdure
-des prairies alternait avec la maturité blonde des
-champs de seigle, et la course des gaves se laissait
-deviner à l'abondance de l'herbe et des feuillages
-qui accompagnaient leurs rives. Des clochers
-naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient
-à travers les bordures ; des luisants d'ardoise, des
-blancheurs de crépi éclataient parmi la floraison
-des jardins ; des villages, des hameaux s'égrenaient
-en chapelet au bord des routes.</p>
-
-<p>A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la
-brèche fauve d'une carrière ouverte au-dessus de
-l'église ; plus bas, à droite, c'était, presque au
-niveau du gave, les maisons blanches de Préchac.
-Le manoir lézardé de Couhite cachait un peu plus
-loin sa déchéance dans l'ombre moisie de son
-vieux parc de marronniers et de cyprès ; et tout à
-fait au fond de la vallée, sous les mornes de Soulom,
-la ruine de Baucens grimaçait dans le lierre.
-Toute la vie humaine, celle de maintenant et celle
-de jadis, était enfermée dans ces limites.</p>
-
-<p>Au-dessus, c'était le royaume de l'herbe ; le
-vêtement des pelouses sur les épaules, sur les
-reins, sur la nudité de la montagne. A peine si la
-vie pastorale faisait trace dans ces solitudes ; une
-fumée verticale marquait seule, évaporée dans le
-calme des soirs, l'emplacement d'un feu de pâtre,
-et tout le parcours d'un troupeau dans un après-midi
-tenait, vu de la terrasse, dans l'écartement de
-deux branches d'un lilas voisin du fauteuil où
-Thérèse était assise. Mais pendant que la race
-humaine disparaissait humiliée dans l'ampleur du
-pacage, les montagnes vues de loin, dans leurs
-traits essentiels, prenaient une personnalité étrange.</p>
-
-<p>Indolent, la tête soulevée à peine au-dessus de
-l'herbage, le Davantaïgue était le géant débonnaire,
-ami de l'églogue, nourricier du peuple heureux
-des vaches et des brebis. Tout autre apparaissait
-son voisin, le Léviste. Isolé, &mdash; tel un roi en exil, &mdash; au
-fond d'un cirque d'éboulis et de raillères, il
-portait haut sa couronne barbare à cinq pointes
-où l'aube mettait la splendeur de ses joailleries.
-Au delà, c'était le pic d'Esquerre, un violent qui
-lardait le ciel des deux pointes de sa fourche ; plus
-loin, entrevu comme par la fente d'une muraille à
-travers les sombres défilés qui vont à la vallée de
-Luz, surgissait le Maucapéra, &mdash; le mauvais prêtre, &mdash; un
-nom et une figure d'épouvante, et plus
-reculée encore, pâle de son éloignement, pointait
-la pyramide sauvage du Bergonz de Barèges. Là
-se fermait, gardée par ces noirs geôliers, Soulom
-et Villelongue, la porte bleue du rêve ; les montagnes
-plus proches se pressaient échafaudées en
-escalier gigantesque ; le Viscos sur le Soulom, le
-Cabaliros sur les mamelons herbeux de Saint-Savin
-et d'Arcizan-dessus. Et, coupé par l'angle d'un toit,
-le décor s'arrêtait brusquement.</p>
-
-<p>Thérèse se plaisait à voyager en idée à travers
-ces pays, à les visiter en détail. J'étais son guide ;
-je refaisais avec elle, &mdash; et elle pouvait les suivre
-des yeux sur la carte vivante étalée devant nous, &mdash; mes
-courses d'autrefois : Isaby, le Léviste,
-Villelongue&hellip; Je lui disais les départs d'avant
-l'aube dans la vallée froide où veillent les clartés
-lunaires, et les villages endormis où s'égoutte
-dans le marbre la fontaine monotone ; bientôt la
-montée, l'obscurité des sapinières traversées par
-la fuite blanche des cascades, et plus haut, à
-l'orée du pacage, le réveil des troupeaux secouant
-la rosée nocturne, l'angélus des sonnailles balancées
-à l'allure lente des vaches, au pas sommeillant
-des brebis ; encore la montée, les pentes rases des
-gazons égratignés par les foulées des bêtes, les
-cirques sans arbres où dans l'eau morte fleurit un
-lis solitaire, les plateaux d'herbe molle où s'alanguit
-le gave, ses bras indolents autour des îles
-rocheuses habitées par les pins rouges, les entrées
-de vallons avec des buissons de roses en arcades
-comme des portiques de paradis, les iris, les rhododendrons
-en corbeilles dans le jardin des pelouses,
-les lacs comme des émaux bleus, en collier, en
-agrafe au creux d'une gorge, à la rondeur d'un
-promontoire, et la large échancrure de la brèche,
-la ligne souple du col comme un balcon sur
-l'abîme subit des précipices.</p>
-
-<p>Je lui disais encore l'approche redoutable des
-sommets, la fin des arbres, la mort de l'herbe,
-l'exil des couleurs. Je faisais défiler devant elle la
-blancheur funèbre des couloirs de neige entre les
-murailles de granit ou de schiste, la désolation
-des raillères, et, plus haut encore, l'horreur des
-glaciers, la gueule béante des crevasses. Puis
-c'était l'escalade suprême, l'obstacle décourageant
-des cheminées, des aiguilles verticales, l'orgueil
-de la victoire enfin, l'enivrement de l'espace sans
-limites, la royauté d'une minute sur le pâle troupeau
-des montagnes en fuite dans l'éther.</p>
-
-<p>Thérèse ouvrait de grands yeux. C'était presque
-trop de plein air pour elle, pour l'enfant des villes
-qui jusque-là n'avait connu de la campagne que la
-pelouse des dimanches, les fleurs de square, le peu
-qui pénètre du ciel et des saisons dans la fente des
-rues, dans le corridor des promenades publiques.</p>
-
-<p>Ces sublimités la fatiguaient ; elle souhaitait
-redescendre, entrer dans les maisons, connaître la
-vie des gens de la montagne ; et pour la contenter
-je lui racontais ma vie à moi, celle que j'avais
-menée enfant au village de Marsous ; je lui expliquais
-les usages anciens et les nourritures traditionnelles.</p>
-
-<p>Elle écoutait ravie :</p>
-
-<p>&mdash; Quand je serai tout à fait guérie, me dit-elle,
-vous me conduirez à Marsous ; je veux m'asseoir
-dans la cheminée, sous la chandelle de résine ;
-vous me le promettez, n'est-ce pas? Et nous ferons
-sauter des crêpes de blé noir!</p>
-
-<p>&mdash; Marsous est loin, et c'est un vilain endroit,
-intervenait Cyprienne, occupée à côté de nous à
-étendre du linge sur la terrasse. Pas la peine de
-vous déranger pour manger des crêpes de blé noir,
-mademoiselle Romée! Nous en préparerons ici, et
-nous aurons du bon sucre, pour les accommoder
-au lieu du miel qu'emploient ces sauvages de là-haut.</p>
-
-<p>&mdash; Et justement, c'est le miel qu'il me faut,
-riposta Thérèse ; et la chambre avec les solives
-noires, la croisée à meneaux et le parquet en
-pierre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons! je vois que vous avez, vous aussi, la
-manie des antiquailles, reprit Cyprienne en haussant
-les épaules. Chacun son goût : vous vous
-entendriez mieux là-dessus avec André qu'avec
-moi!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Le premier regard de Thérèse, chaque fois
-qu'elle entrait au salon, était pour le piano, un
-Érard hors d'âge, précieusement enveloppé dans
-son fourreau de lustrine. Elle l'avait ouvert une
-fois, avait essayé un accord du bout des doigts,
-sans s'asseoir, et l'avait refermé aussitôt, comme
-si elle craignait de succomber à la tentation :
-Quand vous serez remise assez pour aller à pied
-d'Argelès à Pierrefitte, alors, mais alors seulement,
-je vous permets la musique, avait recommandé le
-docteur. Et elle respectait la consigne. Non pas
-sans ronger son frein, cependant.</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous peur du piano, monsieur Lavernose?
-me demanda-t-elle un jour. Et comme je
-me récriais : Je veux dire, êtes-vous capable de
-supporter une heure de gamme chaque matin?
-expliqua-t-elle. Pendant que ces dames seront à la
-messe? Vous comprenez que je ne veux pas leur
-imposer ce supplice. Mais vous? Oh! soyez tranquille ;
-je ne suis pas encore assez bien pour commencer!</p>
-
-<p>En attendant de jouer, elle lisait. Avec le roman
-commencé, elle descendait chaque matin un peu
-de musique, une partition de Wagner, un cahier
-de Schumann ou de Chopin. Et en les étudiant,
-attentive, la tête un peu penchée comme elle en
-avait l'habitude, elle me montrait une figure que
-je ne connaissais pas encore, une expression différente
-de l'air enjoué, paisible, un peu distrait qui
-lui était habituel. Les sourcils se fronçaient, le
-regard s'isolait, plongeait dans le texte. Et tout à
-coup, à une secousse d'émotion, d'admiration plus
-forte, le visage changeait, se troublait, bouleversé,
-animé d'une autre vie, d'une vie meilleure. Elle
-s'arrêtait de lire ; son regard allait de la musique
-vers la montagne. La phrase commencée se prolongeait
-en un plus ample accord dans l'universelle
-harmonie.</p>
-
-<p>Un soir, comme je revenais de la gare, &mdash; la
-journée était orageuse, et pour faire plus court,
-j'avais pris le chemin du rempart qui passe en
-contre-bas de la maison, &mdash; une musique de piano
-vint à ma rencontre. Je me hâtai de monter l'escalier
-pratiqué dans l'épaisseur du vieux mur qui
-donne accès à la terrasse, et arrivé à la dernière
-marche, je m'arrêtai pour écouter. La porte à
-vitres du salon était grande ouverte et je ne perdais
-pas une note de l'air que jouait Thérèse.
-C'était un trait rapide, saccadé comme un battement
-de fièvre, qui se précipitait, roulait d'octave
-en octave, apaisé un moment en accords graves et
-qui, après cette brève reprise d'haleine, repartait
-en une fuite désespérée jusqu'à la conclusion
-solennelle de l'accord final.</p>
-
-<p>Une difficulté de doigté accrochait chaque fois
-la pianiste à la même note ; une difficulté choisie
-à dessein sans doute, pour éprouver ses forces de
-convalescente ; et l'épreuve avait l'air de tourner
-mal. Tantôt elle ralentissait la mesure pour mieux
-étudier l'obstacle, tantôt, lancée à toute vitesse,
-elle essayait de l'emporter ; mais comment qu'elle
-l'abordât, c'était chaque fois la même défaillance
-de sa main droite, la même déchirure dans la broderie
-vertigineuse. A l'angoisse du motif se joignait
-bientôt l'angoisse de l'exécutante. Les doigts
-étaient rouillés ; fébriles et raides, ils ne savaient
-plus obéir. Les tentatives se succédaient désordonnées,
-sans méthode, de plus en plus malheureuses.
-Puis ce fut comme une rature biffant la phrase mal
-venue, une dissonance assénée au clavier. Rien
-ensuite. Je m'avançai. Thérèse eut un sursaut en
-m'apercevant.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous ai assommé sans le savoir, me dit-elle ;
-excusez-moi. C'est ce maudit prélude&hellip; J'ai
-voulu voir ; impossible. Il y a là un trait, une malheureuse
-quinte plaquée sur les touches noires ;
-et cette main, cette vilaine main ne veut pas marcher&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle marchera, lui dis-je. Et nous n'en dirons
-rien au docteur Estenave. Mais en attendant de
-dompter Chopin, si vous essayiez d'autre chose?
-l'andante de la symphonie à la Reine, par exemple ;
-voilà ce qu'il vous faudrait aujourd'hui : de la musique
-pour convalescente.</p>
-
-<p>Thérèse se récusa d'un geste. Et j'insistai.</p>
-
-<p>&mdash; Une page de Schumann alors.</p>
-
-<p>J'ouvris le cahier : elle attaqua les premières
-mesures du <i>Souvenir</i>. Et ce fut un ravissement.
-J'avais entendu au casino de Bagnères plusieurs
-des maîtres contemporains, un Planté, un Schuloff,
-un Ritter. Ce jour-là, cependant, il me sembla que
-j'entendais pour la première fois de la musique ;
-je veux dire de la musique pour moi, dans la
-nuance juste de mes sentiments et de mes rêves.</p>
-
-<p>Oh! ce motif du <i>Souvenir</i>! Après quatre années
-écoulées, il chante encore en moi, aussi troublant,
-aussi tendre qu'à la première heure. J'entends, je
-revois. Dans la chaude pénombre du salon, je
-revois Thérèse penchée sur le clavier, je suis le
-jeu délicat de ses mains, l'expression changeante
-de son visage. Le <i>Souvenir</i>! C'est au début comme
-une évocation. Le fantôme gracieux et triste apparaît,
-si léger d'abord! Il fuit, il s'évapore, il
-revient ; il se fixe enfin. La phrase, plus longuement
-modulée, plane un moment, immobile ; le
-sentiment se solennise en l'ampleur d'un rite, d'un
-serment de fidélité éternelle.</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas que c'est beau? me dit Thérèse,
-le dernier accord expiré ; et elle relevait la tête.</p>
-
-<p>Ses yeux étaient humides ; les miens avaient
-peine à retenir des larmes. Je ne sais pas ce que
-je lui répondis. Cette émotion éprouvée en commun
-me troublait un peu, je sentis que mon trouble
-la gagnait à son tour.</p>
-
-<p>Elle tourna la page, joua une pièce à la suite,
-puis d'autres. Ses doigts couraient, déliés, heureux,
-sûrs de leurs effets. Les avait-elle choisis à dessein?
-C'étaient maintenant des rythmes de danse, des
-broderies légères, des choses ailées et éphémères,
-vols de libellules sur des fleurs, rondes enfantines,
-glissements vaporeux d'elfes ou d'ondines. Mais
-sous cette avalanche de phrases gracieuses où la
-virtuosité seule s'employait, le motif du <i>Souvenir</i>
-persistait en moi et l'impression de cette rencontre
-pour la première fois de nos deux sensibilités.</p>
-
-<p>Thérèse s'arrêtait, fatiguée. Et des applaudissements
-éclataient sur la dernière mesure.</p>
-
-<p>Cyprienne, entrée derrière nous, sur la pointe
-du pied, complimentait la pianiste.</p>
-
-<p>&mdash; Cette fois, vous voilà guérie tout à fait, mademoiselle
-Thérèse. Pour tricoter de cette vitesse-là,
-il faut avoir des doigts et du souffle.</p>
-
-<p>&mdash; Jésus-Maria! survenait ma belle-mère, notre
-piano ne s'était pas encore trouvé à pareille fête.
-Quel poignet vous avez, mademoiselle Romée! A
-vous voir, on ne dirait jamais&hellip; Les bobèches en
-tremblaient tout à l'heure&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Moi, reprenait Cyprienne, quand je prenais
-des leçons au couvent, ma main gauche était tout
-le temps en retard. Ce que j'ai attrapé de coups de
-règle sur les doigts! Je me souviens, quand je
-perfectionnais le <i>Dernier Regret</i> de Patrice Valentin,
-le thème allait encore ; mais après, impossible ;
-il fallut y renoncer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Thérèse sortait, maintenant. Des promenades
-d'une heure, des flâneries dans les rues, autour de
-la ville, au bras de Cyprienne ou de ma belle-mère.</p>
-
-<p>Le vieil Argelès l'enchantait. Elle aimait les
-pignons aigus, les galeries à balustres découpés,
-les ruelles en escaliers, les jardins naïfs fleuris de
-passe-roses et de coquelourdes. Elle s'étonnait
-comme au premier jour du décor des montagnes
-qui flottait au-dessus des maisons, attirant et irréel
-comme un mirage.</p>
-
-<p>Plus banal, avec la polychromie de ses villas et
-ses larges avenues rayonnantes, pareilles aux rues
-improvisées de quelque capitale exotique, l'Argelès
-neuf lui donnait l'amusement de la vie des eaux ;
-il y avait le mouvement encore bien restreint des
-baigneurs et des baigneuses aux abords des
-Thermes, la partie de lawn-tennis : des gestes
-blancs sur la pelouse verte d'un parc, et le déballage
-multicolore de quelque porte-balle toulousain
-costumé en Espagnol.</p>
-
-<p>Mais à mesure que les forces lui revenaient,
-Thérèse souhaitait d'allonger ses parcours. Elle en
-avait assez des traîneries sur les trottoirs, des
-bavardages au seuil des portes, occupation et
-agrément des promenades bourgeoises. Ces dames,
-par malheur, n'étaient pas grandes marcheuses,
-excursionnistes encore moins. Sauf un voyage
-annuel à Marsous et quelques déplacements d'une
-heure pour aller à Lourdes, elles ne franchissaient
-jamais les limites de l'octroi. Au delà, c'était le
-danger ou la fatigue. Cyprienne avait peur des
-troupeaux de vaches en liberté sur les routes ; sa
-mère avait les pieds tendres. Et la montagne les
-intéressait médiocrement. Elles en voyaient un
-assez joli morceau sans se déranger, accoudées au
-parapet de leur terrasse. D'ailleurs le train de la
-vie quotidienne les retenait : les exercices de piété,
-les lessives, le jardinage. Elles se déchargèrent sur
-moi du soin d'accompagner Thérèse.</p>
-
-<p>&mdash; André vous suivra, lui proposa Cyprienne ; il
-n'a rien à faire, lui, et il connaît par c&oelig;ur toutes
-les pierres de la montagne&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez les mêmes goûts d'ailleurs, ajouta
-ma belle-mère ; vous aimez les cailloux et les
-arbres. Vous pourrez vous enthousiasmer ensemble.</p>
-
-<p>Nous ne sortions pourtant pas seuls. La classe
-de Jacques finissait à quatre heures : nous allions
-le prendre chaque soir à la sortie du collège, nous
-l'emmenions avec nous.</p>
-
-<p>Le soleil était encore un peu haut ; nous cherchions
-l'ombre du ravin de l'Aïroulat, nous
-montions la pauvre rue du faubourg, le long des
-logis humides, où, dans un jour de cave, travaillent,
-avec le claquement en mesure de la
-navette ou le ronflement de la roue, des tisserands
-et des tourneurs.</p>
-
-<p>Un sentier continuait la rue, un passage étroit
-pavé de rochers, bordé de noisetiers et de houx.
-Et tout de suite les cultures commençaient. C'étaient
-dans des clos étroits ceinturés d'arbres, tantôt
-quelques sillons de maïs ou de pommes de terre,
-tantôt des prairies ombragées de châtaigniers ou de
-hêtres groupés au hasard de la pente. L'herbe
-était alors en pleine maturité. Les clos s'animaient
-du bruit des fauchaisons, des éclats de voix des
-faucheurs et des faneuses. Les claies étaient ouvertes,
-et dans l'ombre noire des bordures se
-voyaient les vestes des travailleurs posées à terre
-à côté de la gourde.</p>
-
-<p>Nous montions plus haut, nous arrivions jusqu'à
-la solitude de la châtaigneraie. Là, sous le couvert
-des hautes arcades de verdure bruissant au-dessus
-de nos têtes, nous cherchions la bonne place,
-l'appui d'un rocher, l'ouverture d'une perspective,
-d'un morceau de vallée lointaine apparu entre
-deux branches. Jacques, un peu à l'écart, tirait
-un livre du cartable, étudiait sa leçon. Et l'heure
-passait, s'écoulait, légère, en bavardages coupés
-de contemplations muettes, de brusques silences.
-Nous nous taisions et le printemps parlait à son
-tour ; une vague ivresse nous venait avec l'odeur
-de l'herbe mûre, avec les souffles alentis qui soulevaient
-à peine les feuilles des châtaigniers, avec
-la musique des sources qui, au-dessus, au-dessous
-de nous, couraient, s'épanchaient dans les rigoles
-d'arrosage.</p>
-
-<p>Jacques, fatigué d'étudier, s'amusait à cueillir
-des bouquets pour Thérèse ; il rapportait des fleurs
-à brassées, et quelquefois, en manière de jeu, il les
-lui jetait, les secouait en pluie sur sa figure, sur
-ses épaules. Les fleurs s'accrochaient en grappes
-à ses cheveux, aux plis de son corsage, et ces
-guirlandes lui faisaient comme un vêtement de
-symbole, la robe couleur du temps de quelque fée
-printanière.</p>
-
-<p>Les congés du jeudi et du dimanche nous donnaient
-un peu plus de large. Nous explorions, ces
-jours-là, les pentes boisées qui dominent Argelès.
-Quittant les routes frayées, nous nous lancions à la
-découverte dans les sentiers de bûcherons ou de
-pâtres qui grimpent à travers les châtaigniers et
-les hêtres, jusqu'aux premiers mamelons du Gez.
-Le sentier, quelquefois, se trouvait être un ancien
-chemin d'exploitation qui s'arrêtait court devant
-une charbonnière abandonnée. De l'herbe grêle
-avait poussé sur l'emplacement du fourneau ; un
-léger duvet de graminées flottait sur la hutte en
-décombres, et Thérèse s'attendrissait à des restes
-de vie humaine laissés par les charbonniers : un
-chiffon dans l'herbe, une poupée naïve oubliée
-dans la litière pourrie qui souillait le sol de la
-cabane.</p>
-
-<p>Nous poussions au delà ; nous escaladions un
-ravin, nous remontions la pente d'un ruisseau.
-Les fleurs déjà flétries, montées en graine dans la
-vallée, s'épanouissaient encore là, retardées par
-l'obscurité des feuilles, entretenues par la fraîcheur
-de l'eau vive. Les larges ombelles de l'angélique
-s'étalaient au bord des cascatelles en miniature ;
-les hampes fleuries des renouées, des épilobes
-s'érigeaient autour des vasques où le ruisseau apaisait
-un moment sa course ; et tout le long, entre
-les pierres, c'étaient des traînées bleues de véroniques,
-des traînées roses de silènes. Thérèse les
-moissonnait à poignées, en emplissait le creux de
-son ombrelle, pendant que Jacques assauvagi,
-grisé de plein air, bondissait, voltigeait au-dessus
-des blocs de granit, bravait la colère futile du petit
-gave.</p>
-
-<p>C'étaient des heures d'enchantement, d'accord
-intime avec la montagne. La vie des plantes amusait
-Thérèse. Elle voulait savoir le secret des
-germinations lentes sous la neige, des éveils subits
-à la tiédeur des avrils. Et les bêtes, les petites
-existences au ras de terre, que devenaient-elles
-pendant la longue nuit de décembre? La chère
-âme s'apitoyait sur elles, s'intéressait aux industries
-par où elles se défendent contre l'inclémence des
-saisons ; elle s'émerveillait du cercueil d'herbe
-sèche et de feuilles où se pelotonne le hérisson, du
-nid feutré de mousse où hivernent les écureuils.
-Elle me questionnait comme une enfant, avec une
-belle clarté dans ses prunelles limpides, toujours
-prêtes à s'humecter de tendresse. La nature n'était
-pas seulement pour elle un spectacle ; son c&oelig;ur y
-prenait part autant que ses yeux. Et son c&oelig;ur
-choisissait. Végétaux ou animaux, sa préférence
-allait toujours aux plus humbles, aux êtres désarmés,
-aux enfants. Les agneaux la touchaient plus
-que les brebis, l'hysope plus que le cèdre. Et je me
-souviens encore de son enthousiasme quand je lui
-racontai le sauvetage d'une coccinelle que j'avais
-recueillie un jour en pleine bourrasque de neige,
-sur le glacier du Vignemale.</p>
-
-<p>Thérèse me questionnait ; Jacques folâtrait devant
-nous, et, en accompagnement à notre bavardage,
-s'activait le babil du ruisseau. Le ruisseau
-se taisait le premier. C'était la source, le lieu du
-goûter, de la sieste sous les verdures plafonnantes
-des hêtres d'où s'échappaient, secouées par moments
-sur nos têtes, des cascades de lumière. Nous ne
-parlions plus alors ; Jacques, surpris par la fatigue
-en pleine effervescence de cris et de gestes, s'assoupissait
-sur le gazon ; Thérèse et moi nous poursuivions
-nos propos interrompus, dans des rêves
-parallèles.</p>
-
-<p>L'air plus vif, l'allongement des ombres sur la
-pelouse nous avertissaient de descendre. Et c'étaient
-les mélancolies du retour, le paysage autrement
-vu, décoloré en même temps que nos âmes qui se
-repliaient sur elles-mêmes, comme lasses de bonheur.</p>
-
-<p>Au sommet d'un mamelon, à un tournant du
-sentier, très bas, sous nos pieds, apparaissait Argelès.
-Les ardoises luisaient au soleil, des volées
-blanches de pigeons planaient autour des colombiers,
-et, dans le dédale des rues, à travers les
-maisons en grappes, comme des têtes dans une
-foule, Thérèse s'amusait à chercher le toit de notre
-logis.</p>
-
-<p>&mdash; Voilà chez nous! indiquait-elle du doigt, et
-en même temps une tristesse passait dans son
-regard&hellip; chez vous, se reprenait-elle ; dans quelques
-jours je serai loin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Peu à peu, par morceaux, Thérèse me racontait
-sa vie, ses années d'apprentissage au Conservatoire
-de Toulouse, ses débuts de professeur, les
-traverses d'une existence pas bien longue et déjà
-tourmentée.</p>
-
-<p>Elle en parlait d'ailleurs sans se plaindre. La
-pensée d'être utile aux siens lui rendait ces corvées
-légères. Active, résignée, elle faisait bon visage aux
-caprices de la clientèle, aux prétentions bourgeoises
-de sa mère, plus exigeante, plus difficile à vivre
-que sa fille. Thérèse prenait son mal en patience.
-Le malheur ne l'avait pas aigrie, il l'avait mûrie à
-peine. Elle était restée l'enfant soumise, la bonne
-écolière, celle qui obéit et qui accepte.</p>
-
-<p>L'initiation artistique elle-même, si dangereuse
-aux jeunes filles dont elle exalte la sensibilité nerveuse,
-ne l'avait ni desséchée, ni déséquilibrée.
-Son c&oelig;ur était resté pur, sa tête sage. Un fond de
-rêverie, un besoin de solitude intérieure l'avaient
-protégée, avaient tout au moins adouci pour elle
-les duretés de la profession. Contre les injustices
-des maîtresses, contre les jalousies et les trahisons
-des camarades, elle avait eu le refuge de la musique.
-Avec le commentaire du piano, ses souffrances
-prenaient la douceur d'une mélancolie ;
-elles participaient à l'irréalité des mélodies et des
-rythmes.</p>
-
-<p>Et c'était un peu mon histoire ; je me retrouvais,
-je me reconnaissais en Thérèse. Ce que la nature
-avait été pour moi, la musique l'avait été pour
-mon amie. Au premier éveil, si vague, de la sensibilité
-adolescente, Mozart avait été l'initiateur ;
-les désirs sans objet, les fièvres d'une heure de
-l'apprentie pianiste s'évaporaient dans la grâce
-fluide de ses mélodies. Plus tard Beethoven l'avait
-remplacé ; mais il était trop grand celui-là, pas
-assez à la portée des menus chagrins, des légères
-émotions d'une jeunesse paisible ; son règne avait
-été court. Et Schumann était venu. Et il avait été
-le maître définitif, le confident, le consolateur. Ses
-inspirations si touchantes ennoblissaient les besognes
-quotidiennes ; elles étaient comme la giroflée
-sur la fenêtre de l'ouvrière ; aux heures troubles,
-elles donnaient le bon conseil, suggéraient la résignation,
-la fuite dans le rêve. Schumann était
-l'ami et Chopin le tentateur. Il attirait et il inquiétait
-Thérèse. Ses mazurkas, ses préludes, ses
-nocturnes, c'était l'orage et le vertige, c'était l'inconnu
-de la passion, et la jeune fille hésitait sur
-le seuil.</p>
-
-<p>J'écoutais Thérèse, et, à mesure que ces confidences
-me faisaient entrer dans sa vie, il me semblait
-y trouver plus de conformité avec la mienne.
-C'était comme une prédestination. D'une sensibilité
-précoce l'un et l'autre, nos enfances avaient subi
-les mêmes crises, nos jeunesses avaient eu les
-mêmes rêves. Pour elle comme pour moi, les sensations
-et les sentiments étaient étroitement associés.
-Les odeurs, les musiques agissaient fortement
-sur nous ; les odeurs surtout. Des fragments de vie
-ancienne, des états d'âme oubliés, nous revenaient,
-subitement évoqués par un parfum. La religion se
-résumait dans l'encens, les vacances dans l'arome
-des fruits mûrs, les logis eux-mêmes dans une combinaison
-de senteurs indéfinissable et précise, qui,
-respirée après de longs intervalles, nous rendait
-nos émotions de jadis.</p>
-
-<p>Ces similitudes nous ravissaient. Ces communions
-d'une minute, ces étreintes d'âme nous
-donnaient presque le frisson d'une caresse.</p>
-
-<p>Ainsi dévoilée, communiquée dans le plus intime
-de son être, Thérèse m'attirait encore davantage.
-Sa beauté se complétait, s'ennoblissait du reflet
-de sa vie intérieure. La courbe de ses lèvres, la
-flamme ou la brume de ses yeux s'immatérialisaient,
-prenaient une valeur morale de générosité ou de
-tendresse. Elle me semblait à la fois plus inaccessible
-et plus digne d'être aimée. Et mon admiration
-croissait, se haussait à sa mesure. Le culte
-grandissait avec l'idole.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>J'aurais voulu pouvoir fixer pour vous quelques
-moments de ce court passage, où sans arrêt, par
-une progression de nuances insensibles, notre
-camaraderie tournait si rapidement à l'amour.
-Comment m'échappèrent à mesure qu'elles se succédaient
-ces nuances indicatrices, je m'en étonne
-aujourd'hui. Évidemment, pour ce qui me regardait,
-l'amitié était dépassée depuis longtemps.
-Depuis ma première rencontre avec Thérèse,
-chaque journée qui s'était écoulée, chaque contact,
-avait développé l'impulsion.</p>
-
-<p>Ces contacts, j'ai tenté de les noter plus tard ;
-mais ce recensement n'avait, ne pouvait avoir de
-signification que pour moi. Entre la cause et l'effet,
-entre l'incident et l'émotion, l'écart est si fort, en
-pareil cas, que l'explication n'explique rien. Pour
-saisir le rapport, il faudrait y ajouter certaines
-harmonies d'heure, de couleur, de sentiment, pas
-faciles à apprécier, et qui, les eût-on définies pour
-soi, resteraient peut-être obscures pour les autres.
-On dirait vraiment que la vie recommence pour
-chaque amoureux et à chaque fois qu'il aime. L'expérience
-acquise y est inutile. L'amoureux voit et
-entend autrement que les autres et que lui-même.</p>
-
-<p>Essayez de vous rappeler ce que vous avez
-éprouvé vous-même quand vous aimiez ; ce sera
-encore le meilleur moyen de me comprendre. Souvenez-vous
-comment elle vous regarda tel jour, de
-telle façon, et il vous sembla que vous voyiez ses
-yeux pour la première fois ; comment tel autre
-jour elle vous parla, &mdash; de quoi? il n'importe guère, &mdash; et
-le timbre de sa voix vous remua jusqu'à la
-dernière fibre.</p>
-
-<p>Les raisons du c&oelig;ur sont mystérieuses. Et c'est
-pourquoi nous fûmes si tardivement avertis l'un
-et l'autre de ce qui se passait en nous. Pour Thérèse
-surtout, rien de plus plausible que la tranquillité
-de sa conscience. De quoi se serait-elle alarmée?
-C'était sa pureté même, son ignorance totale
-du mal qui la mettaient en péril. Sa volonté d'ailleurs
-n'avait eu aucune part à nos fréquentations ;
-les circonstances avaient tout fait. Sa maladie, nos
-relations communes avec le docteur Estenave
-avaient rapproché nos existences. Nos promenades
-même avaient été ordonnées par le docteur, et ce
-n'était pas Thérèse, c'était Cyprienne qui avait
-exigé que nous les fissions ensemble. Tout cela
-était fort innocent à coup sûr. Et Jacques n'était-il
-pas là avec nous? Sans doute la chère enfant avait
-du plaisir à se communiquer à moi, à m'écouter.
-Plaisir permis. L'amour, le peu du moins qu'elle
-en avait vu et entendu, ne ressemblait guère à
-cette intimité. Elle avait surpris ses camarades du
-Conservatoire glissant des billets doux dans leur
-manchon, elle avait entendu sans le vouloir les propos
-que des messieurs bien mis leur soufflaient
-dans le cou, le soir au coin des rues. Évidemment,
-il n'y avait rien de commun entre moi et les amoureux
-de ces demoiselles. La sécurité de Thérèse
-était, devait être complète.</p>
-
-<p>La mienne, à vrai dire, était moins excusable. Je
-me sentais vaguement en péril. Mais je pensais
-m'arrêter à temps, je me fiais à ma prudence pour
-ne pas dépasser certaines limites. Mes précédentes
-expériences me rassuraient plutôt à cet égard ; elles
-ne me laissaient pas prévoir la gravité du danger.
-Elles avaient toutes abouti jusque-là aux dénouements
-les plus faciles. A l'inclination rapide avaient
-succédé, par des transitions régulières et normales,
-la séparation et l'oubli. Et sans doute il n'en serait
-pas tout à fait de même cette fois. L'attrait plus
-fort, le choix plus motivé entraîneraient d'autres
-suites ; l'amitié resterait après la séparation, mais
-sans honte et sans remords. C'est ainsi que
-d'avance j'avais arrangé les choses.</p>
-
-<p>Et attendant, je n'avais qu'un regret, c'était de
-voir approcher la fin de mon rêve. L'air d'Argelès
-avait fait merveille ; Thérèse se rétablissait à vue
-d'&oelig;il ; sa guérison complète n'était plus que l'affaire
-de quelques jours. Chaque matin, en la
-revoyant, je constatais les progrès de sa résurrection,
-et chacun de ces progrès me disait la fragilité
-de mon bonheur. Encore une semaine, et le docteur
-signerait sa feuille de route à Thérèse.</p>
-
-<p>Les premiers temps après son arrivée à Argelès,
-elle était pressée de repartir, elle comptait les jours,
-se plaignait de la longueur de la cure ; puis à
-mesure que l'échéance se rapprochait, son impatience
-avait fait place à un autre sentiment qu'elle
-n'exprimait pas, mais qu'elle me laissait deviner.
-D'un commun accord nous écartions autant qu'il
-dépendait de nous l'inévitable perspective, nous
-ramenions notre pensée vers la minute présente,
-nous bornions nos projets au plus proche lendemain.
-Nous étions comme ceux qui ont, à l'aventure,
-escaladé un sommet et qui se tiennent là
-étonnés et ravis, n'osant pas risquer un mouvement,
-ni même regarder au delà, de peur d'être précipités
-dans le vide.</p>
-
-<p>Pour moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais
-éprouvé rien de pareil. C'était déjà l'amour évidemment,
-mais à demi inconscient, encore dans le
-rêve.</p>
-
-<p>Quel moment, cher ami, quel mystère! Et savez-vous,
-quand j'essaie de l'étreindre, ce qui me
-revient de cette inoubliable époque de ma vie?
-Ceci seulement : un parfum d'ambre et d'iris qui
-était son parfum à elle, l'odeur qu'elle mettait à
-ses mouchoirs. Et il me semble que c'était l'odeur
-même du bonheur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>C'était trop beau, n'est-ce pas, cette idylle promenée
-à travers le jardin en fleurs de la montagne.
-Hélas! la conscience allait venir et la douleur avec
-elle. Ce fut la jalousie qui m'ouvrit les yeux, qui
-m'obligea de mesurer la violence du sentiment qui
-m'unissait à Thérèse. En me racontant sa vie de
-famille, elle m'avait nommé, parmi les très rares
-intimes qui fréquentaient dans la maison, un jeune
-homme, Marc Échette, un ami d'enfance retrouvé
-à Toulouse où il suivait les cours de la Faculté
-des lettres comme boursier d'agrégation. C'était,
-paraît-il, un aimable garçon, d'un caractère énergique
-et d'une belle intelligence. Sans fortune,
-fils d'un très modeste contrôleur des contributions
-maintenant à la retraite, il avait senti de bonne
-heure l'aiguillon de la nécessité ; et il avait poussé
-droit son sillon, les yeux fixés sur le but, sans
-une distraction, sans une défaillance. Le but approchait.
-Encore un effort, et il allait entrer, la tête
-haute et le c&oelig;ur ferme, dans la carrière où il s'était
-assigné la place la plus brillante, certain qu'il
-était de la conquérir.</p>
-
-<p>Thérèse l'avait en très grande estime ; elle admirait
-la noblesse de sa vie, la fermeté de son caractère ;
-accoutumée dès son enfance à plier, à se
-subordonner aux autres, elle avait subi l'ascendant
-de cette intelligence et de cette volonté. Et elle
-n'était pas la seule à s'y soumettre. Entre ces deux
-femmes et cet orphelin, Marc avait eu bientôt fait,
-malgré son jeune âge, de prendre le rôle d'un chef
-de famille. Homme d'affaires, cavalier servant ou
-directeur de conscience selon les heures, il s'était
-rendu indispensable. C'était lui qui surveillait les
-études du petit collégien, lui qui allait toucher les
-rentes de M<sup>me</sup> Romée, lui encore qui fournissait
-Thérèse de poésies et de romans.</p>
-
-<p>J'étais instruit de tout cela et pourtant je n'en
-avais eu d'abord aucun ombrage. Ne savais-je pas
-que Thérèse s'était vouée au célibat jusqu'à ce
-qu'elle eût établi Julien? Cela ajournait à une
-dizaine d'années au moins toute espèce de combinaison
-matrimoniale. Thérèse était libre. Rien ne
-pouvait la contraindre à diminuer la part qu'elle
-voulait bien me donner dans son affection.</p>
-
-<p>Que pouvais-je souhaiter de mieux? Un jour vint
-cependant où je ne me contentai plus de cette
-place qu'il fallait partager avec un autre. Thérèse,
-à dire vrai, parlait bien souvent de Marc Échette,
-et avec tant d'éloges! Marc avait fait ceci, Marc
-avait dit cela. Il m'agaçait à la fin ce phénix. Et le
-plus cuisant était son intimité de chaque jour avec
-ces dames. Thérèse à tout moment m'en trahissait
-quelque nouveau détail ; à propos d'une représentation
-de <i>Carmen</i> au Capitole, et Marc y était avec
-elle, ou d'une sonate de Beethoven, et c'était justement
-la sonate préférée de Marc Échette. J'en
-étais arrivé à connaître à une minute près l'horaire
-de ses visites. Je souffrais de ces constatations et
-je me trouvais absurde de souffrir. C'était une
-étrange prétention à moi de vouloir taxer les amitiés
-de Thérèse. De quel droit? Qu'étais-je après
-tout pour elle? Un passant qu'on quitte au premier
-carrefour et qu'on ne reverra jamais plus.</p>
-
-<p>Je souffrais cependant, et cette souffrance me
-donnait à réfléchir. Une lueur se faisait dans mon
-esprit, j'entrevoyais la pente et l'abîme. Qu'était-elle
-au fond et de quel nom fallait-il la nommer cette
-amitié qui en arrivait à me créer de pareils tourments?
-Hélas! l'éclair de bon sens fut vite éteint.
-Les raisons ne me manquèrent pas pour excuser,
-pour colorer ma folie. Est-ce que j'étais le maître de
-doser exactement l'affection qui m'unissait à Thérèse?
-qu'elle fût tendre ou passionnée, la nuance
-n'importait guère, pourvu qu'elle fût honnête.</p>
-
-<p>Que vous dirai-je, mon cher ami? Vous connaissez
-les déguisements et les sophismes par où s'insinuent
-les passions. Je me laissai persuader. Ma
-conscience sans doute ne fut plus aussi tranquille ;
-mais en perdant la sécurité, mon sentiment ne fit
-que gagner en violence. La jalousie, qui aurait dû
-l'arrêter en m'avertissant, ne servit qu'à hâter la
-crise.</p>
-
-<p>L'arrivée inattendue de Marc à Argelès acheva
-de me troubler.</p>
-
-<p>Thérèse me lisait quelquefois des passages des
-lettres qu'elle recevait de chez elle ; c'était quelque
-recommandation puérile et touchante de sa mère
-ou bien un bulletin de victoire de Julien ; un papier
-vert attestant qu'il avait été le premier en version
-latine ou en histoire, et Thérèse ne manquait pas
-de me le montrer : «&nbsp;Marc va venir,&nbsp;» me dit-elle
-un jour en me portant une lettre de sa mère, et
-elle m'obligeait à la lire. M<sup>me</sup> Romée racontait une
-promenade qu'ils avaient faite, Marc, Julien et elle
-au bord de la Garonne. Marc et Julien avaient herborisé
-dans la prairie. Marc avait cueilli quelques
-véroniques : «&nbsp;Il te les enverra demain, ajoutait
-M<sup>me</sup> Romée, et peut-être une bonne nouvelle avec.
-Ce n'est pas encore sûr, mais si les cours finissent
-cette semaine, il partira vendredi pour Argelès.&nbsp;»</p>
-
-<p>La lettre arriva en effet, et les véroniques, et la
-bonne nouvelle. Le surlendemain, sauf nouvel avis,
-Marc devait se mettre en route.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Le lendemain était un jeudi, jour de congé de
-Jacques. Nous avions encore toute une après-midi
-de tête-à-tête possible si Thérèse consentait à
-sortir. Pour la tenter, j'offris de la conduire aux
-<i>estibes</i> de la haute vallée du Bergonz d'Argelès,
-un endroit de solitude, profondément encaissé
-entre les forêts du Gez et les escarpements de
-Pibeste.</p>
-
-<p>Thérèse n'eut pas de peine à se laisser entraîner.
-Une migraine subite de Jacques manqua nous
-retenir au dernier moment ; Jacques était condamné
-à garder la chambre, et Cyprienne à garder
-le malade. Thérèse hésitait à partir sans eux. Ce
-fut Cyprienne elle-même qui la décida.</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous tourmentez pas pour Jacques, ce ne
-sera rien, affirma-t-elle ; et au cas où ça deviendrait
-quelque chose, vous remplirez une fiole à la
-source du Tarantet. Comme ça, nous serons tranquilles.</p>
-
-<p>Il faut vous dire que cette source du Tarantet
-est renommée dans le pays pour couper les fièvres.
-Elle est en beaucoup de cas le remède unique
-employé par le pauvre monde, et, si puissante est
-la persuasion du merveilleux, que les riches eux-mêmes,
-à l'insu des médecins, lui demandent plus
-d'une fois leur salut. Cyprienne croyait s'en être
-bien trouvée dans la période critique d'une fluxion
-de poitrine, et elle avait éveillé la curiosité de
-Thérèse en lui parlant de la beauté des rochers et
-des arbres, gardiens de la source.</p>
-
-<p>Ce but d'utilité donné à notre promenade leva
-ses derniers scrupules. Nous partîmes. La journée
-était belle à miracle, d'une splendeur de lumière
-et d'une vivacité d'air qu'on ne savoure pleinement
-ensemble qu'à la montagne. Un orage récent
-avait lavé les verdures, ranimé l'herbe des prairies ;
-un souffle du nord-ouest, paisible et régulier,
-tempérait la chaleur estivale. La petite ville semblait
-en fête avec ses tendelets de coutil palpitants
-aux balcons, et ses rues bigarrées de toilettes
-claires. Ces détails sont encore devant moi ; je
-vois le sourire heureux de Thérèse coloré du reflet
-rose de son ombrelle ; je vois sur ses doigts fuselés
-le réseau blanc des mitaines et la vive allure de
-ses brodequins jaunes lancés à la conquête des
-paysages.</p>
-
-<p>C'est un charme d'Argelès que le subit accès,
-au sortir des maisons, dans les solitudes bocagères.
-Le faubourg finit et la forêt commence, la
-grande forêt qui monte, coupée de terrasses en
-culture et de ravins herbeux, vers les mamelons
-du Gez.</p>
-
-<p>Le chemin muletier pratiqué au flanc de la
-montagne suivait d'un côté la lisière des bois,
-bordait de l'autre les prairies à pente raide qui se
-précipitent vers le gave du Bergonz. Invisible, au
-pli profond des gorges, le torrent faisait sa musique
-de colère, qui nous arrivait, atténuée par la distance,
-en plainte harmonieuse. Les granges bientôt
-s'espaçaient au long des prairies, la châtaigneraie
-s'ajourait de clairières, et ces clairières
-élargies se perdaient quelques pas plus loin en
-l'uniformité d'une lande&hellip; Plus d'arbres, plus de
-maisons, plus de pâtres dans le pacage, plus de
-passants sur le chemin. L'heure de la montée
-des bûcherons était passée depuis longtemps, et
-ils n'étaient pas près de redescendre encore. De
-la solennité se faisait autour de nous avec la simplification
-des lignes de l'horizon, avec la tranquillité
-de l'atmosphère où n'arrivaient plus les bruits
-de la vallée. Thérèse se donnait toute à ce bonheur
-inaccoutumé de ne rien entendre. La vivacité
-de l'air, l'arome fortifiant des herbes de la montagne
-l'empêchaient de sentir la fatigue de la
-marche.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas ce que j'ai, disait-elle : il me
-semble qu'aujourd'hui j'irais jusqu'au bout du
-monde!</p>
-
-<p>Et c'était bien le bout du monde, en effet, cette
-vallée extrême où, franchissant une dernière barre
-de rochers, nous abordions enfin. Cette barre qui,
-sans doute, avait été à l'origine la digue naturelle
-d'un lac, fermait comme d'une palissade régulière
-la gorge tourmentée que nous remontions depuis
-le hameau de Gez. Au delà s'ouvrait un pays tout
-autre, un berceau de verdure, une halte de douceur,
-posée entre les précipices de la vallée basse
-et la raideur des sommets étagés au-dessus en
-muraille. Harmonieuse, combinée, semblait-il, par
-une volonté d'art, se déployait, au sortir de ces
-rudesses, la forme de la haute vallée. Le travail
-de la période glaciaire avait nivelé le sol ; quelque
-chose de la souplesse de l'eau se voyait encore à
-la figure régulière du bassin, au modelé des roches
-en bordure. L'herbe plate, sommeillante, ajoutait
-à l'illusion que complétait la caresse délicate du
-silence. Le gave se taisait, ou plutôt il ne parlait
-pas encore. Sans couleur, sans élan, débile et
-puéril, il reflétait l'innocence environnante. Deux
-ou trois granges étageaient leurs pignons à la
-lisière des prairies. Quelques parcs à moutons
-dressaient à côté leur clayonnage de bois blanc ;
-et les granges, les parcs, l'herbage, tout était
-désert. Dès la fin de mai, les troupeaux avaient
-quitté la vallée pour les estibes de la haute montagne.
-Il ne restait dans la vaste enceinte d'autre
-trace visible de la vie humaine que, très haut, dans
-la forêt suspendue au flanc du Gez, la fumée de
-quelques charbonnières, &mdash; fumée bleue à travers
-la fumée verte des branches.</p>
-
-<p>Thérèse admirait. Adossée au fût élancé d'un
-frêne, la tête inclinée vers la vallée, elle se tenait
-là, muette, immobile, pareille à ces figures symboliques
-dont le maître Corot divinise ses aubes
-et ses crépuscules. Elle descendit enfin du rêve
-où sa pensée était allée se perdre. A demi-voix,
-comme pour ne pas troubler la paix de ce sanctuaire,
-elle me dit sa joie esthétique, le frisson
-de bonheur qui l'avait soulevée, qui la soulevait
-encore.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous dois une minute exquise, me dit-elle.
-Vous m'avez arrachée aux autres et à moi-même.
-Quel spectacle! Je ne suis qu'une ouvrière en
-musique, eh bien, devant cette harmonie, j'ai eu
-un moment l'illusion d'être une artiste! Ah! mon
-ami, vivre ici, loin de tout, avec des êtres de son
-choix!</p>
-
-<p>Elle avait les larmes aux yeux en exprimant
-ce souhait, et moi, j'étais mal disposé à l'entendre.
-La journée que j'avais si ardemment
-appelée ne tenait pas ce que j'en avais attendu.
-L'élan de Thérèse, sa gaieté au départ, son lyrisme
-si communicatif, me laissaient soupçonneux, presque
-hostile.</p>
-
-<p>La pensée de Marc Échette m'obsédait. Ce v&oelig;u
-d'intimité que Thérèse venait de me confier, l'avait-elle
-formé en pensant à moi? N'était-il pas plutôt
-dédié à celui qui allait venir, à l'ami essentiel, à
-Marc?</p>
-
-<p>Cette incertitude me gâtait la félicité du tête-à-tête.
-Je me refusais à un bonheur que peut-être
-Thérèse ne partageait pas.</p>
-
-<p>&mdash; Vivre ici, répliquai-je! Vous oubliez l'hiver,
-trois mois à passer sous la neige. Il faudrait pour
-s'y plaire une dose peu commune d'idéalisme.
-Seul, peut-être, votre ami Marc Échette s'accommoderait
-de cette existence. Mais sans doute cette
-claustration à deux vous suffirait.</p>
-
-<p>Thérèse me dévisagea, étonnée.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi Marc? me dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; N'est-il pas votre meilleur ami, et quelque
-chose de plus, peut-être? insinuai-je méchamment.</p>
-
-<p>&mdash; Quelque chose de plus? que voulez-vous
-dire, monsieur Lavernose? Et comme j'hésitais à
-lui répondre : Parlez, expliquez-vous, m'ordonna-t-elle,
-ne me laissez pas douter une seconde de plus
-de votre amitié ou de votre bon sens.</p>
-
-<p>&mdash; Excusez-moi, dis-je enfin. Que M. Échette
-soit votre ami seulement ou votre fiancé, l'alternative
-en tout cas n'a rien de blessant pour vous.</p>
-
-<p>Ma réponse déconcerta Thérèse ; je vis sa figure
-s'altérer, se décomposer tout d'un coup. Les yeux,
-un moment allumés par le dépit, se voilèrent
-presque aussitôt ; les lèvres reprirent le pli navré
-que je leur avais vu au début de sa convalescence.</p>
-
-<p>&mdash; Que ce soit un propos en l'air que vous vous
-soyez permis, ou une confidence que vous attendiez
-de moi, votre procédé est au moins étrange,
-me dit-elle. Qu'avait à faire Marc Échette avec
-mon admiration pour le Bergonz et pour la vie
-montagnarde? Si j'ai fait tout à l'heure un souhait
-oiseux, vous l'avez orné d'un singulier commentaire.
-Je ne sais pas si Marc consentirait à me
-tenir compagnie tout un hiver sous la neige, mais
-je comprends que vous vous récusiez d'avance,
-vous dont l'amabilité ne résiste pas à un tête-à-tête
-de deux heures! Vous me boudez, vous vous
-en prenez à Marc Échette? A quel propos, je vous
-prie? Si vous comptez que, pour rester dans vos
-bonnes grâces, je vais renier un ami d'enfance,
-un ami de toujours, vous me connaissez mal!</p>
-
-<p>Je me taisais, mécontent de moi, ne sachant comment
-réparer ma sottise. Et Thérèse continuait :</p>
-
-<p>&mdash; M'avoir gâté une journée pareille, je ne
-vous le pardonne pas, entendez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai, j'ai eu tort, confessai-je. Mais
-vous ne vous doutez pas de ce qui se passe en
-moi aujourd'hui. Heureux, je le suis autant que
-vous, plus que vous peut-être ; mais ce bonheur à
-deux va finir et cette pensée me désole. C'est
-malgré moi ; j'ai toujours été ainsi ; écolier, je
-passais mes jours de sortie à pleurer en pensant à
-la rentrée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne pars pourtant pas ce soir ; nous avons
-encore deux jours à passer ensemble.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne partez pas, mais votre ami Marc
-arrive, cela revient au même ; notre intimité est
-finie.</p>
-
-<p>&mdash; Finie, pourquoi donc? répliqua-t-elle. Marc
-est un aimable compagnon. Vous aurez bientôt
-fait, si peu que vous vous y prêtiez, de vous lier
-avec lui. Et l'intimité à trois ne sera que plus
-charmante.</p>
-
-<p>&mdash; Il y a si longtemps que Marc ne vous a vue ;
-il doit avoir beaucoup de choses à vous dire ;
-j'aurais mauvaise grâce à me mettre en tiers dans
-vos effusions, répliquai-je dépité. Que suis-je pour
-vous? Un inconnu d'hier qui sera un oublié
-demain. Je n'ai qu'à céder la place au plus digne.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez donc juré de me faire repentir
-d'être venue avec vous? dit alors Thérèse avec un
-haussement d'épaules. De quoi vous plaignez-vous
-mon ami! Un mois de causeries, de promenades
-ensemble, un mois de confiance et de sympathie
-réciproque, n'est-ce donc rien pour vous! Que
-vous faut-il de plus? Le hasard seul a fait que nos
-existences se sont coudoyées ; nous avons ajouté à
-ce hasard le choix de nos esprits et de nos c&oelig;urs.
-D'une rencontre fragile nous avons fait une amitié
-durable. Est-ce donc si peu de chose, cette amitié,
-que vous la rejetiez ainsi de gaieté de c&oelig;ur? Tenez,
-vous ne mériteriez pas qu'on vous le dise, mais je
-ne me suis jamais trouvée avec personne en aussi
-parfaite union de goûts et d'idées que je l'étais avec
-vous. Non, pas même avec Marc. Il est trop parfait
-pour moi, Marc ; il sait trop de choses et ces
-choses ne sont pas celles qui m'intéressent. Avec
-vous je me suis entendue dès le premier jour, dès
-la première heure. Ah! les bonnes causeries, les
-beaux enthousiasmes! Depuis longtemps je n'avais
-pas été à pareille fête. Songez combien ma vie est
-plate et encombrée ; au travail du matin au soir, et
-quel travail! Cette vie d'Argelès, c'était le paradis!
-Et c'est vous qui m'exilez!</p>
-
-<p>La semonce n'était que trop méritée ; je baissai
-la tête.</p>
-
-<p>&mdash; Pardonnez-moi, dis-je à Thérèse. C'est un
-excès d'amitié qui m'a fait un moment douter de
-vous et de moi. C'est fini maintenant. Oubliez, je
-vous en prie, cette minute d'injustice.</p>
-
-<p>&mdash; Je l'oublierai si vous me promettez de vous
-en souvenir, répondit Thérèse avec un sourire où
-elle essaya de mettre un peu de la bonté confiante
-qui lui était habituelle. Et à présent, conclut-elle,
-il s'agit de réparer le temps perdu. Ne m'avez-vous
-pas annoncé que nous arriverions jusqu'à la source
-du gave, à ce que vous appelez l'&OElig;il du Bergonz?</p>
-
-<p>&mdash; Je vous montrerai la source et, au retour,
-nous traverserons les villages, nous visiterons les
-vieilles églises et les donjons en ruine. Vous verrez
-si je ne suis pas un bon guide!</p>
-
-<p>&mdash; En route donc! prononça Thérèse. Déjà le
-soleil descend ; l'ombre nous gagne ; la fin de la
-journée va être délicieuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Nous repartîmes. Le sentier coupait à travers
-des prairies rases, tondues par les troupeaux. Et
-cette mollesse de l'herbe en tapis sous nos pieds,
-la facilité d'un sol plat succédant à l'effort de la
-montée, ajoutaient à la paix élyséenne du décor
-comme une douceur matérielle. Unique et paisible
-obstacle, l'eau muette du gave se promenait en
-méandres, en courbes gracieuses, à travers un
-archipel d'îles et d'îlots que reliaient des chaussées
-de pierres branlantes. Des bergeronnettes s'envolaient
-en troupe des flaques d'eau morte et c'était
-quelquefois, rapide, à la pointe des joncs, la fuite
-du merle ou de la bécassine.</p>
-
-<p>Thérèse avançait lentement ; uniquement attentive
-à la traîtrise des pierres mal équilibrées qui
-basculaient sous ses pieds, elle oubliait d'admirer
-le paysage. Je l'entendis jeter un cri de surprise.
-L'&OElig;il du Bergonz était devant nous. C'était au
-pied de la montagne, à travers un éboulis de granit
-embroussaillé de daphnés et de fougères, non
-pas le jet d'une source unique, mais le bouillonnement
-d'une infinité de sources, un flot subit de
-blancheurs qui bondissait sur la mousse verte des
-rochers, soulevait le feston des scolopendres et des
-capillaires penchées sur la bouche noire des grottes
-en miniature. Une musique aérienne, comme le
-gazouillement d'une troupe enfantine, planait au-dessus
-de ce peuple de fontinettes, et les voix
-frêles, les mouvements souples de l'eau &mdash; telles
-des écharpes blanches secouées, &mdash; tout cela faisait
-songer à des créatures irréelles, à la vie heureuse
-de quelque troupeau de nymphes occupées à jouer
-sous la roche natale, au seuil mystérieux de la
-montagne.</p>
-
-<p>L'eau toute neuve, limpide, d'une transparence
-de cristal donnait envie de la goûter. Thérèse se
-pencha, but une gorgée dans le creux de sa main
-et laissa retomber le reste en pluie de perles dans
-la source.</p>
-
-<p>&mdash; Elle est si légère, me dit-elle, on s'en régalerait
-jusqu'à demain. Et c'est amusant de penser
-qu'elle ne sert qu'aux oiseaux du ciel ou aux bêtes
-de la forêt!</p>
-
-<p>&mdash; Aux bêtes et aux gens, lui dis-je. Les bonnes
-sources ne sont pas si fréquentes que vous le pensez,
-dans la montagne. L'eau qui sort des glaciers
-et des champs de neige n'est pas toujours potable.
-Les charbonniers du Gez viennent s'approvisionner
-ici, les bûcherons qui vont faire du bois à la forêt
-se détournent de leur chemin pour s'y abreuver,
-eux et leurs ânes. C'est comme si l'on buvait de
-la santé et du courage, affirment-ils.</p>
-
-<p>&mdash; Et du bonheur peut-être, soupira Thérèse.</p>
-
-<p>Depuis notre malentendu de tantôt, je ne reconnaissais
-plus mon amie. Un moment excitée, en
-dehors, riant et gesticulant sans motif et la minute
-après concentrée, muette, elle ne parvenait pas à
-reprendre son équilibre. Le choc qui l'avait ébranlée,
-l'éclair qui lui avait dessillé les yeux l'avaient
-laissée ombrageuse, inquiète. Elle parlait pour parler,
-pour le bruit qu'elle faisait en parlant, et je lui
-répondais de la même façon, en pensant à autre
-chose &mdash; et pour tous les deux cette chose était
-la même.</p>
-
-<p>Cependant la vallée se précipitait sous nos pas,
-s'étranglait en ravin, un ravin de prairies, de vergers
-et de cultures avec des fermes blanches, des
-jardins en terrasse et des champs de blé mûr très
-pâle sur de hautes tiges débiles.</p>
-
-<p>Puis défilèrent les villages : l'église de Salles,
-une pauvresse toute noire à l'extérieur, toute dorée
-au dedans, peuplée de statues naïves et de bas-reliefs
-brutalement polychromés ; Sère, en pendant
-sur l'autre rive du gave, un vieux nid de pierre en
-ruines, posé dans la jeunesse éternelle des châtaigniers
-et des hêtres.</p>
-
-<p>Le soleil, un moment reparu dans la vallée
-élargie, sombrait en un dernier adieu cette fois
-derrière le Léviste, à l'heure déjà tardive où nous
-quittions le village de Gez. Nous n'avions que juste
-le temps d'arriver à la fontaine du Tarantet avant
-la tombée de la nuit. Thérèse s'était mise à presser
-le pas tandis que je prenais par le plus long, ne
-sachant qu'imaginer pour retarder la fin du tête-à-tête.
-L'ombre du soir favorisait ma traîtrise. Le
-chemin s'enfonçait en pleine châtaigneraie, dans la
-fraîcheur des cépées où descendait le mystère du
-crépuscule. De sveltes écharpes de pourpre flottaient,
-accrochées, semblait-il, à la cime des arbres ;
-et en bas, dans la demi-obscurité de l'herbe, éclataient,
-ensanglantés des feux du couchant, les miroirs
-de l'eau dormante. Un reste de clarté nous
-montra la fontaine.</p>
-
-<p>Un merisier haut branché, dont l'écorce portait
-en guise d'ex-voto les initiales des pèlerins reconnaissants,
-m'aida à la retrouver dans le vague de
-l'herbe qui la voilait comme d'un rideau pieux.
-Je remplis une fiole à l'intention de Jacques.</p>
-
-<p>&mdash; Ne boirez-vous pas, dis-je à Thérèse, en prévision
-des fièvres futures?</p>
-
-<p>&mdash; Et vous? me demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! moi, répondis-je, laissant crever mon
-émotion, moi, c'est différent. La fièvre que j'ai, je
-ne veux pas en guérir.</p>
-
-<p>Thérèse ne releva pas le propos.</p>
-
-<p>&mdash; Il n'est que temps de rentrer, dit-elle. Écoutez :
-l'angélus sonne au village de Gez.</p>
-
-<p>J'écoutai. La cloche lente, un peu grêle, tintait
-dans le silence, planait au-dessus de l'imploration
-confuse des bêtes crépusculaires. L'incendie du
-couchant s'était vite éteint ; les étoiles pointaient,
-lointaines, au ciel blême. Du fond des gorges, des
-vallées basses, des vapeurs montaient en même
-temps, glissaient à la pointe de l'herbe, flottaient
-à l'orée des taillis. Les rochers près de nous, les
-arbres, comme fatigués d'être, se dépouillaient de
-leur forme, renonçaient à leur couleur.</p>
-
-<p>Le sentier à son tour s'atténuait, n'était plus
-qu'une chose illusoire qui fuyait, se dérobait sous
-nos pieds. Bientôt la marche nous devint difficile.
-Pour arriver au gave d'Arrens que nous devions
-suivre pour regagner Argelès, les pentes se précipitaient,
-et au lieu de la haute futaie où nous
-avions voyagé jusque-là, c'était un taillis de hêtres
-dont les robustes drageons usurpaient le sentier,
-nous flagellaient au passage.</p>
-
-<p>&mdash; Où allons-nous, cher ami? me demanda
-Thérèse au bout de quelques pas. Êtes-vous sûr
-d'être dans la bonne direction? On dirait que nous
-allons tout droit chez la Belle au bois dormant. Le
-chemin nous repousse, avez-vous vu, les arbres ne
-veulent pas nous laisser passer.</p>
-
-<p>Elle riait ; mais son inquiétude se trahissait à la
-fêlure de son rire. Elle avait peur, peur du précipice,
-peur de moi peut-être ; du mauvais guide
-autant que du mauvais chemin.</p>
-
-<p>&mdash; Le gave est là qui gronde ; et la route d'Arrens
-est au bord du gave, lui expliquai-je : encore
-quelques minutes de patience et vous serez délivrée
-de moi, je vous le promets.</p>
-
-<p>En attendant, la descente se faisait plus laborieuse ;
-l'obstacle des rochers nous obligeait à de
-longs détours, à de rudes escalades. Thérèse alors
-m'appelait à l'aide. Elle se laissait hisser à bout
-de bras, elle se pendait à mon épaule. Et je serrais
-sa main, je l'attirais à moi plus étroitement qu'il
-n'eût été nécessaire.</p>
-
-<p>Puisque le temps ne m'appartenait pas, puisque la
-journée allait finir, je cherchais à faire meilleures
-les dernières minutes ; je prolongeais les délices
-de ces contacts à mon gré trop rapides ; j'abusais
-de la complicité involontaire de sa frayeur qui contraignait
-Thérèse à s'appuyer à moi ; je profitais
-de la nuit qui lui cachait l'emportement de mes
-gestes. Mes lèvres un moment effleurèrent sa main
-tendue vers moi. Elle la retira vivement.</p>
-
-<p>&mdash; Laissez-moi, m'ordonna-t-elle ; vous me gênez
-au lieu de me porter secours. Je m'en tirerai sans
-vous. Le taillis s'éclaircit, la route est là ; je n'ai
-plus besoin de guide.</p>
-
-<p>Je protestai, confus ; je dirigeai fraternellement
-ses derniers pas jusqu'à la route.</p>
-
-<p>&mdash; Dépêchons-nous, maintenant que rien ne
-nous arrête, dit-elle ; il est nuit, on doit être inquiet
-chez vous ; et qui sait comment nous allons trouver
-Jacques?</p>
-
-<p>&mdash; Nous portons le remède, et j'ai idée qu'il
-sera inutile. Jacques est sujet à la migraine ; mais
-il est rare qu'elle le laisse alité tout un jour.</p>
-
-<p>Nous touchions déjà le pavé d'Argelès.</p>
-
-<p>&mdash; Souvenez-vous, me dit Thérèse, que vous
-m'avez cherché tantôt une mauvaise querelle et
-que vous m'avez promis de ne pas recommencer.
-Me le promettez-vous encore?</p>
-
-<p>Je promis, je jurai d'obéir à toutes ses volontés.</p>
-
-<p>Nous arrivions.</p>
-
-<p>&mdash; Le Tarantet a opéré à distance, dit Cyprienne,
-comme nous franchissions le seuil de la porte.
-Jacques est guéri. Et vous, qu'êtes-vous devenus
-là-haut? Nous commencions à croire que les loups
-vous avaient mangés! Les chemins ne sont pas
-fameux, à ce qu'il paraît, ajouta-t-elle en examinant
-Thérèse. Votre chapeau est tout cabossé, ma
-pauvre amie ; et là, qu'est-ce que je vois? un accroc
-à votre jupe! Allons, c'est encore un tour que
-vous aura joué André. Je parie qu'il vous aura fait
-passer en plein bois. C'est une manie ; il ne veut
-jamais prendre le chemin de tout le monde. J'aurais
-dû vous avertir, c'est ma faute ; moi qui le
-connais, j'ai eu tort de vous confier à un pareil
-guide!</p>
-
-<p>Thérèse protesta, et en protestant elle rougit.
-Sa loyauté s'émut pour la première fois en présence
-de Cyprienne. Elle s'émut de peu, sans doute, car
-enfin elle n'était pas responsable de mon accès de
-folie. Mais elle n'avait pas pu ne pas s'en apercevoir.
-Son attention était éveillée, sa conscience
-était avertie. L'état de pleine et pure lumière où
-notre amitié était née, où elle s'était développée
-jusque-là, n'existait plus. La rougeur de Thérèse
-l'accusait. Nous étions tous les deux dans la mauvaise
-voie. J'étais coupable, et Thérèse, l'innocente
-Thérèse, était déjà ma complice.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>Je suis un peu embarrassé de ce qui me reste
-à vous dire, continua Lavernose. Quoique tout ait
-bien fini ou à peu près bien, ma conscience ne me
-reproche pas moins le mal que j'ai fait et celui
-que j'aurais pu faire. Et vous, que penserez-vous
-de moi, qu'en pensez-vous déjà peut-être, mon
-cher ami? Mais c'est tant pis ; j'ai commencé,
-j'irai jusqu'au bout de ma confidence. Mon secret
-d'ailleurs me pesait depuis longtemps ; j'éprouve
-un soulagement à m'en délivrer. Et si mon amour-propre
-en souffre par moments, quelque douceur
-se mêle à cette amertume. Pour avoir été coupables,
-les heures de ma vie que je vous raconte n'en
-furent pas moins délicieuses. Artiste jusque-là
-malhabile à traduire mes rêves, l'amour m'avait
-donné le pouvoir de créer des images d'une beauté
-telle que, même affaiblies et reconnaissables à
-peine, j'ai encore un plaisir étrange à les évoquer.</p>
-
-<p>A quel point j'étais alors la victime de mon imagination,
-l'effet que produisit sur moi le contact
-de Marc Échette aurait pu me le donner à comprendre.
-Sa présence me guérit tout d'abord de
-l'accès de jalousie qu'avait provoqué l'annonce de
-son arrivée. Il est vrai qu'il était en tout peu ressemblant
-à l'idée que je m'en étais faite. Au lieu du
-jeune monsieur autoritaire et grave que je croyais
-voir débarquer, ce fut, sautant du train, un garçon
-alerte et vif, avec une figure ouverte, un regard
-limpide et à peine un soupçon de moustache sur le
-sourire le plus cordial. Du même âge que Thérèse,
-ou peu s'en fallait, il avait l'air d'être son frère
-ou son camarade ; un frère dévoué, un camarade
-attentif, &mdash; et rien de plus. J'eus beau les dévisager
-l'un et l'autre, épier leurs attitudes et leurs gestes,
-je n'y découvris pas trace de mystère. De l'intimité,
-des concordances bien naturelles à des existences
-si souvent mêlées, et ces concordances
-appelaient l'union des regards et des sourires ;
-mais tout cela était visiblement innocent. L'amitié
-éclatait par exemple ; elle se lisait à plein dans le
-regard attendri que Marc fixait sur la ressuscitée,
-dans la sollicitude de Thérèse inquiète de retrouver
-Marc un peu fatigué, pâli par le travail.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est rien, expliquait-il ; une dernière
-leçon qu'il m'a fallu improviser en quelques heures ;
-hier encore je débitais mon affaire à la Faculté ;
-ce matin, les malles et les adieux, et me voici.
-J'ai pris un billet circulaire, et c'est par vous que
-je commence.</p>
-
-<p>Thérèse nous avait présentés l'un à l'autre. C'était
-elle qui avait voulu que je fusse là. Elle avait
-tenu à me rendre évidente, dès la première heure,
-mon injustice de la veille. Et elle y avait réussi.
-Impressionnable comme toujours, prompt à me
-porter d'un extrême à l'autre, je passai avec Marc,
-d'un état d'hostilité préventive à une sympathie
-presque immédiate. Il est vrai qu'il me donna
-l'exemple. Il me connaissait déjà, prétendait-il ;
-les lettres de Thérèse à sa mère étaient remplies
-de mes louanges. «&nbsp;Après le docteur Estenave,
-c'est vous, me dit-il, ce sont vos causeries promenées
-en plein air qui ont sauvé notre malade. Elle
-avait si grand'peur de ne pouvoir pas s'accoutumer
-à vivre sans nous! Et c'est vous qui lui manquerez
-maintenant.&nbsp;»</p>
-
-<p>Était-ce vraiment par gratitude, comme il l'affirmait,
-ou pour tout autre motif, Marc travaillait
-évidemment à gagner mon amitié. Il m'avait pris
-d'abord par mon faible, par l'amour des montagnes.
-Ce diable d'homme connaissait toutes les
-nôtres par leur nom et il en parlait, ne les ayant
-jamais visitées, avec les mêmes détails que s'il
-venait d'en faire l'ascension. Pendant qu'on chargeait
-ses bagages sur l'omnibus, il avait trouvé le
-moyen de s'orienter, et il me désignait du doigt
-les crêtes et les pics avec la sûreté d'un professionnel.
-Sa science cependant, il en convenait lui-même,
-ne datait que de quelques heures ; il l'avait
-acquise en route avec le <i>Joanne</i>. Et sur ces données,
-il projetait déjà des excursions, il nous proposait
-des itinéraires. Il n'avait que deux jours à
-passer à Argelès, et il tenait à les bien employer.</p>
-
-<p>&mdash; Dès demain matin, si vous êtes libre, monsieur
-Lavernose, je vous mets à contribution,
-disait-il. Nous ferons de l'archéologie ensemble,
-nous fouillerons vos archives municipales ; l'après-midi
-nous nous reposerons en voiture ; nous irons
-en compagnie de ces dames visiter les sites de la
-vallée ; le soir, musique. Ce programme vous va-t-il,
-mademoiselle Romée?</p>
-
-<p>Marc Échette n'était pas arrivé depuis une heure
-et déjà sa présence agissait sur moi ; sa gaieté
-détendait mes nerfs ; son jeune bon sens faisait
-honte à ma vieille folie. Le travail d'imagination
-qui avait en quelques jours dénaturé mes rapports
-avec Thérèse s'arrêtait brusquement. Pas moyen
-de rêver à côté de Marc ; son activité vous emportait
-comme un tourbillon ; mais c'était un tourbillon
-savamment réglé, un mécanisme rapide dont
-les roues s'engrenaient pour un but précis et certain.</p>
-
-<p>Dès le premier repas qu'il prit avec nous, son
-ascendant se fit sentir à toute la maison. Quelques
-remarques pratiques, quelques interrogations déférentes
-touchant le ménage et la vie matérielle
-avaient conquis ma belle-mère, et l'intérêt qu'il
-témoignait à Jacques lui avait gagné presque aussi
-vite le c&oelig;ur de Cyprienne. Jacques lui-même
-s'était trouvé pris. Trois mots d'un étranger avaient
-eu plus d'effet sur ce gamin que mes soins de
-chaque jour.</p>
-
-<p>Cette soirée ne fut pour lui qu'un triomphe. Il
-avait l'autorité et il avait le charme. Son entrain
-excitait, déliait les langues ; une atmosphère d'intellectualité
-se dégageait de lui, se répandait libéralement
-à son voisinage. Tout l'intéressait d'ailleurs ;
-il semblait qu'il n'eût pas assez d'yeux pour voir,
-assez d'oreilles pour entendre. Mais ce curieux était
-aussi une manière d'apôtre. Il avait le goût de la
-direction, de la propagande. Il l'avait ingénument.
-La science et l'autorité lui étaient comme des attributs
-naturels dont il ne se prévalait pas et qu'on
-acceptait sans contrainte. Comment se fâcher contre
-un maître qui n'avait pas encore de barbe au menton?</p>
-
-<p>Thérèse jouissait du succès de son ami. Délivrée
-de l'inquiétude que lui avait donnée ma jalousie,
-heureuse de mon accord avec Marc, elle se livrait
-sans réserve au large courant de sympathie qui
-nous emportait tous.</p>
-
-<p>La musique vint encore exalter notre lyrisme.
-Thérèse s'était mise au piano ; elle avait ouvert un
-cahier de Schumann, une série de pièces courtes,
-variées de thème et de facture, et chacun de nous
-se laissait prendre à son tour par le motif le mieux
-assonant à son rêve. Pour Marc, ce furent les
-invocations en forme de choral, les larges psaumes,
-les contemplations agrandies jusqu'à l'extase ; pour
-moi, les hymnes de tendresse, l'évocation ardente
-et fraîche des troubles printaniers : des fiançailles
-d'âmes dans des jardins de muguets et de jacinthes.</p>
-
-<p>Cependant Marc réclamait une sonate de Beethoven,
-j'implorais une mazurka de Chopin. Nous
-n'avions pas la même façon de comprendre ni
-d'aimer la musique. Tandis que je me laissais porter
-par le rythme sans savoir vers où ni comment,
-heureux uniquement de l'exercice de ma sensibilité,
-Marc n'oubliait jamais de diriger, de raisonner
-son plaisir. L'enchaînement mathématique des
-accords, la logique puissante d'une fugue le contentaient
-avant tout ; il exigeait dans le tissu des
-phrases la suite, le développement d'une idée, et
-toutes les idées ne lui étaient pas bonnes. Ce qui
-ne s'accordait pas avec sa sagesse, avec sa volonté
-d'héroïsme lui était indifférent ou hostile. Il aimait
-Schumann, il préférait Beethoven ; il rejetait
-comme un inspirateur perfide le prestigieux inventeur
-des mazurkas et des valses, le sensuel, le douloureux
-Chopin.</p>
-
-<p>Nous discutions là-dessus. Je réclamais pour la
-musique le droit illimité de l'expression. Thérèse
-m'appuyait timidement, s'insurgeait avec douceur
-contre les théories de Marc ; elle demandait
-grâce pour les déséquilibrés de génie, pour ceux
-qui nous fabriquent du plaisir avec leurs souffrances.
-Au fond, les féminins, les ultra-nerveux
-lui allaient mieux que les mâles à trop forte poigne,
-à trop large envergure. Le futur agrégé avait beau
-déployer sa plus subtile dialectique, Thérèse résistait :
-«&nbsp;Avec toute votre science, mon pauvre ami,
-vous ne saurez jamais ce que c'est qu'un artiste,&nbsp;»
-lui disait-elle. Et quand elle était trop pressée
-d'arguments, elle se contentait de signifier son
-refus dans un raidissement de toute sa personne,
-un hochement de tête où s'obstinait sa faiblesse
-victorieuse. Et Marc s'arrêtait alors, navré, dépité
-de sentir à la fois les limites de la raison de son
-amie et les bornes de son empire sur elle.</p>
-
-<p>Ma femme et ma belle-mère s'endormaient au
-son de notre esthétique. Le menuet de Boccherini
-exécuté à leur intention, enlevé du bout des doigts
-agiles et souriants de la pianiste, les réveilla, et,
-après le menuet, quelques tours d'adresse musicale,
-l'imitation entre autres d'une valse très ancienne,
-débitée en sons grêles et intermittents comme par
-une boîte à musique.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>Ce fut la fin du concert. Thérèse se retira la
-première, puis Marc prit congé de ces dames. Je
-m'offris à le conduire à la chambre que nous lui
-avions louée dans notre plus proche voisinage.
-Mais dehors la nuit si belle nous tenta, bleue et
-blanche avec de larges nappes de clarté lunaire
-qui inondaient la place, scintillaient aux ardoises
-du clocher, se brisaient en fils de cristal dans la
-vasque de la fontaine ; nous décidâmes de faire le
-tour de la ville avant de nous mettre au lit.</p>
-
-<p>Argelès d'ailleurs ne dormait pas encore. Toutes
-les fenêtres étaient ouvertes, et c'était devant nous
-un défilé de rez-de-chaussée bourgeois où des éventails
-palpitaient dans la pénombre, et de salons
-d'hôtel où des quadrilles évoluaient dans l'éblouissement
-des lustres. Le marché avait eu lieu ce
-jour-là et les auberges n'avaient pas fini de se
-vider. Une musique de danse montait du fond d'une
-ruelle en pente : un son essoufflé d'accordéon que
-renforçait la cadence d'une voix nazillarde. Puis
-ce fut le silence. Nous laissant aller à la pente de
-la rue, nous avions pris cette route de Pierrefitte,
-où, si souvent depuis, vous et moi, nous avons
-promené nos conversations de l'après-dîner.</p>
-
-<p>Mais ce soir-là, ce fut moins une conversation
-qu'un monologue. Marc était en train de bavarder :
-la nouveauté du pays l'excitait, doublait la facilité
-professionnelle qu'il avait de trouver une forme
-immédiate à sa pensée. Il avait à peine entrevu
-la silhouette vespérale d'Argelès dans le trajet de
-la gare à la maison, et il en exprimait déjà le
-charme si particulier ; il l'exprimait même avec
-une telle abondance qu'il semblait le presser,
-l'épuiser en l'énonçant. Ce n'était d'ailleurs qu'un
-exercice. Les choses l'intéressaient moins en elles-mêmes,
-que comme une occasion de vérifier sa
-méthode d'observer et de décrire : Le spectacle
-des Pyrénées ne peut pas être indifférent à ceux
-qui en reçoivent l'impression quotidienne, disait-il.
-Ces reliefs puissants, la masse et la solidité de la
-matière dont est faite le paysage et en même temps
-la grandeur, la noblesse d'expression que lui donne
-le développement en hauteur des contours qui le
-désignent, doivent nécessairement agir sur les
-âmes, et différemment sans doute selon leurs qualités
-natives. La montagne ne peut que déprimer
-les faibles et hausser les énergiques. Les contemplatifs,
-les indolents sont écrasés d'avance dans un
-pays où chaque pas est un effort. Mais aux autres,
-à ceux que la difficulté exalte, que l'obstacle
-enivre, quel stimulant nouveau, quel accroissement
-de force donne l'habitude de lutter et la certitude
-de vaincre! Si j'étais poète, c'est là, concluait-il,
-sur un de ces sommets dont la silhouette
-nous défie, que je voudrais composer un hymne
-à la Volonté, et je le graverais sur la pierre terminale
-d'une de ces pyramides que les ascensionnistes
-édifient de leurs mains comme un trophée
-de leur victoire. Mais les hymnes ne sont pas mon
-affaire, souriait-il ensuite, je ne suis qu'un historien.
-Et que deviendrais-je ici? Sans doute cet
-admirable pays manque de bibliothèques, et sans
-livres, adieu ma thèse!</p>
-
-<p>Marc me confiait le sujet de cette thèse dont il
-travaillait à réunir les matériaux. C'était l'établissement
-et la chute du premier duché d'Aquitaine.
-Une trouvaille, affirmait-il ; toute une civilisation à
-reconstituer, un organisme à faire revivre, et cet
-organisme avait été le nôtre, celui de cette France
-du sud-ouest où s'étaient fondues en un si curieux
-alliage la tradition latine et la nouveauté barbare.
-Quel beau livre à écrire! s'exaltait-il. Mais il
-fallait commencer par être agrégé. Un an de préparation
-encore, un an de patience! Et il m'expliquait
-comment il se trouvait retardé dans ses
-études. C'était la faute de ses parents qui, effrayés
-pour lui de la carrière universitaire et de la conquête
-des diplômes, l'avaient fait débuter dans les
-Contributions. Deux années perdues à gratter le
-papier du gouvernement, à remplir des imprimés,
-à additionner et à soustraire. Le dégoût à la fin
-avait été plus fort que l'obéissance. Il avait déserté,
-et tout le monde était content &mdash; tout le monde et
-son père. Agrégé à vingt-quatre ans, il aurait
-bientôt fait de rattraper le temps perdu. Il est vrai
-qu'il lui manquerait la culture et la camaraderie de
-<i>Normale</i>, mais il ne s'en trouverait peut-être pas
-plus mal d'avoir respiré le bon air des facultés de
-province. Quant à la camaraderie, il saurait se
-créer des titres qui lui permettraient de s'en
-passer. Ses protecteurs seraient ses livres : le
-<i>Duché d'Aquitaine</i> et cette <i>Morale à travers l'histoire</i>,
-où il voulait condenser en d'irréfutables
-formules sa haine de stoïcien contre le dilettantisme
-à la mode.</p>
-
-<p>Une certitude profonde, une clarté de plein
-jour présidaient à ses plans de travail, à ses projets
-d'avenir. Il regardait loin devant lui la route à
-suivre, et l'obscurité de l'étape actuelle s'illuminait
-du rayonnement, visible pour lui, de l'étape finale.
-Il parlait d'ailleurs de ces choses avec une simplicité
-parfaite. Son but était noble ; c'était moins
-un calcul égoïste qui le poussait qu'un besoin de
-se développer, de donner du jeu à ses facultés,
-de mettre en action ses rêves de savant ou de
-moraliste.</p>
-
-<p>Cependant, après que l'ambitieux qui était en
-lui et qui y occupait la plus large place se fut
-abondamment épanché, le pédagogue eut son tour.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous, me dit-il, que faites-vous, que
-comptez-vous faire? Vous êtes poète, je le sais,
-un poète descriptif d'une subtilité rare et qui
-excelle à noter les sensations de la montagne. Vous
-êtes archéologue aussi et je vous ai déjà prévenu
-que j'aurais recours à vos lumières. Ne nous donnerez-vous
-pas bientôt quelque recueil de poésies
-pyrénéennes, quelque monographie locale? Vos
-hivers d'Argelès sont sévères et celui qui vient
-vous le paraîtra peut-être davantage. Le vide que
-laisse après elle une amie comme M<sup>lle</sup> Romée ne se
-comble pas aisément. A quoi vous occuperez-vous
-après notre départ?</p>
-
-<p>La question de Marc me touchait au point le plus
-douloureux de mon être ; elle raviva brusquement
-ma jalousie. «&nbsp;Après notre départ&hellip;&nbsp;» avait-il dit.
-Et sans doute je savais bien que Thérèse et lui ne
-devaient pas s'en aller ensemble. Mais leurs routes,
-un moment séparées, ne tarderaient pas à se
-rejoindre ; leurs existences recommenceraient côte
-à côte. Et comment espérer qu'elles ne se confondraient
-pas un jour ou l'autre? Peut-être, probablement
-même, n'y avait-il pas encore d'amour
-déclaré entre eux. Mais plus tard? Si paisible qu'il
-fût d'imagination et absorbé par son travail, Marc
-ne pouvait pas rester insensible au charme de
-Thérèse, et Thérèse elle-même, si dévouée qu'elle
-fût à l'avenir des siens, comment ferait-elle pour
-résister à la puissance morale, à l'éloquence de
-Marc, si Marc se décidait à la conquérir?</p>
-
-<p>Cette fatalité plusieurs fois entrevue m'apparut
-alors avec une telle évidence que je m'étonnai
-d'en avoir douté un moment. Il était là, devant
-moi, l'ami définitif, le futur maître de Thérèse.
-L'intermède d'intimité où s'était amusée la convalescente
-touchait à sa fin. Je n'avais qu'à céder la
-place à Marc, à me résigner ou à souffrir.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai que M<sup>lle</sup> Romée va me manquer
-beaucoup, répondis-je, mais j'ai idée que le travail
-ne me distrairait pas. Pourquoi me distraire,
-d'ailleurs? Il me semble que je trouverai une
-occupation meilleure à me remémorer cette charmante
-amie.</p>
-
-<p>Cette occupation parut sans doute un peu suspecte
-à Marc.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous engage aussi, répliqua-t-il, à suivre
-d'un peu près les études de votre fils. Les méthodes
-de ses maîtres me paraissent défectueuses, je dois
-vous le dire ; ils demandent trop à la mémoire,
-pas assez à la raison, à l'initiative de l'enfant.
-Votre intervention pourrait rétablir l'équilibre.</p>
-
-<p>&mdash; Vous me direz vous-même ce qu'il y aurait à
-faire pour Jacques, répondis-je. Je ne suis pas très
-au courant des nouvelles méthodes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Bien volontiers, répartit Marc. Et vous,
-n'oubliez pas que vous m'avez promis de me conduire
-à vos archives. Êtes-vous matineux? me
-demanda-t-il encore. Alors, venez me prendre
-demain à sept heures ; je piocherai mon Cassiodore
-en vous attendant.</p>
-
-<p>Et comme je m'étonnais de cette façon d'entendre
-l'emploi de ses vacances :</p>
-
-<p>&mdash; La pire corvée pour moi, me dit-il, serait
-de ne rien faire. Un peu d'archives le matin, une
-heure de chasse au document, cela vous met en
-joie pour toute la journée. Vous verrez comme
-c'est amusant, affirma-t-il en me serrant la main à
-la porte de son hôtel. Tout le reste peut manquer,
-voyez-vous ; le travail, c'est encore ce qu'il y a de
-meilleur dans la vie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVII</h2>
-
-
-<p>A la pointe de huit heures, le lendemain, Marc
-était à la besogne. Il ne s'était pas vanté ; c'était
-bien un amusement pour lui, ce dépouillement des
-papiers municipaux. Pas très fructueux pourtant :
-beaucoup de poussière et peu de résultats. A peine
-si dans ce fatras de registres, flairés plutôt que lus,
-déchiffrés du bout des doigts en tournant les pages,
-le malheureux chartiste put écumer dix lignes de
-notes.</p>
-
-<p>&mdash; Autant de pris! dit-il en se frottant les mains.
-L'essentiel, à mon âge, est de collectionner de l'inédit,
-d'amasser des matériaux ; on bâtira plus tard.</p>
-
-<p>Le collecte finie, Marc me demanda de remettre
-la consultation promise sur la direction à donner
-aux études de Jacques.</p>
-
-<p>&mdash; Laissez-moi le temps de l'interroger, de l'étudier
-encore un peu, me dit-il. Les méthodes d'éducation
-pas plus que les traitements des malades ne
-sont invariables ; il faut doser la médecine selon
-les tempéraments. Il est étourdi, n'est-il pas vrai,
-votre Jacques? mais étourdi ne veut pas toujours
-dire inhabile à réfléchir. Les contemplatifs sont
-sujets à distraction autant que les étourneaux, mais
-d'une autre façon. Ils voient moins en surface
-qu'en profondeur, et cela vaut mieux. Évidemment
-Jacques tient de vous une complexion d'artiste.
-Enfin, nous verrons, conclut-il.</p>
-
-<p>Il avait été convenu que Marc prendrait ses
-repas avec nous ; j'allais donc le voir de nouveau
-à côté de Thérèse, et j'en souffrirais peut-être ;
-mais j'étais décidé à n'en rien laisser paraître. Une
-nuit de réflexion, de retour sur moi-même, sans
-atténuer ma folie, m'avait tout au moins confirmé
-dans ma résolution d'accepter l'inévitable. J'aurais
-seulement souhaité d'être deviné par mon amie ;
-j'aurais voulu qu'elle s'aperçût de mon sacrifice,
-qu'elle en fût même quelque peu malheureuse. Et
-il ne me déplaisait pas, d'autre part, que Marc,
-devant qui j'étais décidé à m'effacer, continuât à
-s'inquiéter de mon amitié pour Thérèse. Car telles
-sont, vous ne l'ignorez pas, les contradictions de
-l'amour, de cet état bizarre où les plus basses exigences
-de l'égoïsme côtoient les plus sublimes
-élans de l'abnégation&hellip;</p>
-
-<p>Ces alternatives qui se trahissaient à mon insu
-dans l'agitation de mon visage n'échappaient pas
-à l'attention de Marc. Maître de lui et de sa parole,
-il ne cessait pas de m'observer tout en s'entretenant
-avec nous. Dans cette lutte obscurément
-commencée, il prenait déjà ses avantages.</p>
-
-<p>Ce fut lui qui fit tous les frais de la conversation
-pendant le déjeuner. Thérèse, assez animée au
-début, se taisait, alarmée de mon silence. Ses
-regards me cherchaient, affectueux, un peu surpris.
-Est-ce là ce que vous m'aviez promis? disaient-ils.
-Et elle me secouait gentiment, elle m'obligeait à
-parler, à donner la réplique à Marc Échette.</p>
-
-<p>Je m'en tirais assez mal, et la constatation de
-mon infériorité en présence de Thérèse redoublait
-mon dépit. Je m'emportais alors en des contradictions
-sans motif, en de fâcheuses ripostes.</p>
-
-<p>Et Thérèse intervenait au plus vite ; elle émoussait
-les coups, elle mettait son sourire entre mes
-agressions mal ordonnées et la mansuétude irritante
-de Marc Échette.</p>
-
-<p>Sa partialité bien évidente en ma faveur finit
-par avoir raison de mon aigreur. Je me calmai, je
-repris assez de sang-froid pour organiser l'excursion
-projetée, installer Thérèse et Marc dans la
-calèche qui devait nous promener tous les trois
-autour de la vallée.</p>
-
-<p>Vous n'avez pas oublié cette admirable promenade,
-mon cher ami ; plus d'une fois, sans doute,
-vous vous êtes donné la joie de ce voyage d'une
-heure à travers l'idylle pyrénéenne. Je le fis ce
-jour-là sans trop savoir où j'étais. Ces pays si
-expressifs, ces prairies animées par le train des
-fenaisons, ces vergers de pommiers avec leurs
-ruchers de paille et leurs volières peintes, ces pentes
-bocagères bruissantes de cigales, ces ponts légers
-sur les eaux bondissantes, ces villages gardés par
-les chapelles naïves où, sous le treillage de fer,
-apparaît, endimanchée et barbare, la madone protectrice,
-tout ce petit monde aimé défilait, indifférent
-et muet cette fois comme un décor chimérique
-devant lequel se jouait la réalité de ma passion.
-Mes regards ne dépassaient pas l'horizon de la voiture.
-Quelquefois, cependant, un peu de la montagne,
-neige lointaine ou verdure toute proche,
-auréolait la tête de Thérèse, et il me semblait que
-ce morceau de paysage se solennisait tout à coup,
-voué désormais au culte de mon amie. Thérèse
-seule existait pour moi, une Thérèse idéale dont la
-beauté remplissait le temps et l'espace. J'essayais
-de ne pas penser à son départ, je m'efforçais de ne
-pas voir Marc assis à côté d'elle. Je m'absorbais,
-je m'isolais dans la contemplation de son visage.
-Et à mesure que je le contemplais, il me semblait
-y discerner une expression nouvelle, comme une
-autre moins calme et plus émouvante beauté.</p>
-
-<p>Évidemment quelque chose se passait en elle,
-un mouvement d'âme qui, par moment, apparaissait
-à la surface. Des signes se montraient que
-j'osais à peine interpréter. On eût dit que la roseur
-montée à sa joue l'avant-veille au retour de notre
-promenade au Bergonz avait été comme une rougeur
-d'aube, annonciatrice de la lumière nouvelle
-qui se levait sur sa vie. Ma jalousie, en l'avertissant
-de l'état de mon c&oelig;ur, l'avait obligée sans doute à
-scruter ses propres sentiments. Et cet examen
-l'avait troublée.</p>
-
-<p>Je l'observais, et la pointe de mes regards sur
-elle la gênait, aggravait son trouble. Elle les fuyait,
-elle s'appliquait au spectacle des prairies et des
-bois qui défilaient au bord de la route. Mais quelque
-effort qu'ils fissent pour se dérober, ses yeux ne
-pouvaient pas toujours se refuser à l'épreuve. A
-deux ou trois reprises, sollicités par un appel
-direct, une question que j'adressais à ma chère
-antagoniste, ils se posèrent sur moi et je fus étonné,
-étonné et ravi, de ce que je crus y surprendre.
-Ils me parlaient et ce qu'ils me disaient était si
-différent des paroles que proféraient en même
-temps les lèvres! Tandis que la bouche docile et
-l'attitude signifiaient l'indifférence, les yeux, dans
-leurs rapides échanges avec les miens, me portaient
-comme une involontaire caresse ; et cette
-caresse n'était pas seulement dans l'expression du
-regard, elle était dans la flamme plus communicative
-des prunelles, dans la moiteur ardente où leur
-éclat semblait alors se fondre.</p>
-
-<p>Je ne pouvais pas me tromper tout à fait à ces
-signes et pourtant, j'hésitais à y croire. Mon
-bonheur m'effrayait. Plusieurs expériences renouvelées
-coup sur coup ne suffirent pas à me convaincre.
-Le sang-froid me manquait. A peine reçu
-le choc où nos âmes s'exerçaient à s'étreindre, je
-défaillais, je baissais les yeux le premier, je n'osais
-pas prolonger ces inespérées délices. Mais je
-n'avais pas plutôt rompu le charme, un aimant,
-plus fort que ma volonté, m'attirait de nouveau,
-m'obligeait à reprendre le contact. Et chaque
-fois l'attrait était plus vif, la communion plus
-ardente.</p>
-
-<p>C'était au début de notre promenade ; nous traversions
-le village de Préchac, et tout à coup, des
-souvenirs de mon adolescence se levaient au bord
-du chemin, venaient à ma rencontre. Sur la place,
-à côté de l'église, je revoyais tout enlierré et
-nimbé du vol des pigeons, le porche hospitalier de
-la maison où je venais avec une troupe d'invités,
-garçons et filles, jouer et danser le jour de la fête
-patronale. Des liaisons rapides, des amourettes
-d'une heure se nouaient là chaque année, entre
-deux tours de valse, sous le couvert parfumé des
-tilleuls, le long du gave dont la voix tumultueuse
-étouffait nos chuchotements et nos baisers. Oh!
-ces premières émotions, ces caresses ignorantes,
-ces larmes de l'adieu au bord des cils! Caresses,
-larmes, aveux, ces trophées naïfs de mes jeunes
-ans, je les vouais en offrandes à ma nouvelle, à
-ma dernière amie. Aucune mélancolie ne me venait
-à remuer ces cendres légères, aucun pressentiment
-de la caducité de mon bonheur actuel. Il me
-semblait plutôt y voir le développement normal,
-le plein épanouissement de ma faculté d'aimer, don
-unique et couronne de ma vie. C'était pour plus
-tard mieux adorer Thérèse que j'avais fait cet
-apprentissage. Pour elle encore s'étaient succédé
-les nombreuses expériences où s'était affiné mon
-goût, où ma sensibilité s'était mûrie dans la volupté
-et dans les pleurs. Thérèse était le but, le
-mystérieux sommet vers lequel je montais sans le
-savoir, effeuillant sous mes pas les roses éphémères
-de mes éphémères passions.</p>
-
-<p>La calèche maintenant traversait un village.</p>
-
-<p>Des masures enfumées, des granges couvertes
-de chaume s'étageaient au bord du chemin, à
-l'ombre des merisiers et des frênes. Des jardins de
-tournesols et de coquelourdes s'espaçaient entre les
-bâtisses, et, parmi la verdure et les fleurs, des
-bouillonnements d'eaux vives épanchées en rigoles
-jetaient d'un clos à l'autre comme de mousseux
-entrelacs. De l'humanité remuait au seuil des
-portes ; une vieille filait sa quenouille au soleil,
-une jeune fille lavait des seilles de bois au ruisseau,
-des enfants pieds nus menaient une ronde
-sur l'herbe. Thérèse s'attendrissait à la vue de cette
-idylle. Peut-être m'associait-elle au rêve d'une
-existence pareille, au bord du gave, dans une de
-ces granges embaumées de l'odeur du foin nouveau.</p>
-
-<p>Et c'était bientôt un autre rêve, que lui suggérait,
-versant son ombre sur la route, la muraille
-en surplomb, mutilée et orgueilleuse, du château
-féodal de Baucens. Elle était la châtelaine, la créature
-frêle dans la raideur du brocart, la main
-longue qui feuillette le missel, le front pensif qui
-s'appuie à la vitre, le regard qui suit, au flanc de
-la montagne, l'ombre en fuite des nuages, qui
-guette sur le chemin oblique, l'arrivée de l'imprévu.</p>
-
-<p>Et c'était moi, l'imprévu, sans doute.</p>
-
-<p>Marc, cependant, commentait ces spectacles ; il
-déterminait l'âge des ruines, la nature des terrains.
-Pauvre Marc! Malgré sa volonté d'utiliser
-la course, d'emmagasiner des documents, d'inventorier
-des pierres, il n'avait pas sa liberté d'esprit
-habituelle. Il se doutait de ce qui se passait entre
-Thérèse et moi ; il nous observait à la dérobée, il
-établissait les données du problème que, depuis
-son arrivée, il cherchait à résoudre ; mais ce n'était
-pas un problème comme les autres. Marc, l'infaillible
-Marc, hésitait, ne savait que penser.</p>
-
-<p>L'inquiétude à la fin eut raison de son bavardage.
-Il se tut et je continuai de rêver. Je planais ;
-la presque certitude d'être aimé me soulevait au-dessus
-de l'existence. Un couple d'amoureux qui
-nous frôla, descendant de Cauterets en calèche
-découverte, acheva de m'exalter. Les mains unies,
-les joues accolées sur les coussins, ils passaient,
-étrangers à la vie, isolés dans la céleste impudeur
-de leur ivresse. Ce fut le coup de grâce donné à
-mes derniers scrupules. Tous les voiles tombèrent ;
-conscient et impénitent de ma folie, je me vouai
-aux affres et aux délices d'une passion sans
-espoir.</p>
-
-<p>Je me souviens du lieu et de l'heure. C'était
-entre Saint-Savin et Argelès, un peu avant le
-déclin du jour. L'air était chaud encore et la
-lumière haute. La splendeur de juillet enveloppait
-la vallée. Les réseaux frissonnants des eaux vives,
-la feuille lustrée des châtaigniers, l'herbe blonde
-des prairies, tout respirait la joie, l'orgueil de la
-vie au plein de sa maturité. Des pigeons se poursuivaient
-sur le toit d'une grange, des papillons se
-pâmaient, suspendus aux lèvres violettes des sauges.
-D'un chemin rocailleux qui grimpait sous le couvert
-des arbres, une voix monta tout à coup, une
-voix d'adolescent. Hésitante d'abord, un peu rauque,
-elle s'affranchit bientôt, s'épandit à larges ondes
-dans la campagne. Elle disait, cette voix, la chanson
-d'amour du pays, la chanson d'âpre désir, de
-volonté supra-terrestre qui attendrit les rochers,
-qui nivelle les montagnes :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ces hautes montagnes</div>
-<div class="verse">Si hautes, si hautes,</div>
-<div class="verse">M'empêchent de voir</div>
-<div class="verse">Où sont mes amours.</div>
-</div>
-
-<p>Le pâtre chantait, et moi je continuais la chanson,
-je la paraphrasais à ma manière : Baissez-vous,
-disais-je, montagnes du devoir ; ouvre-toi, jardin
-mystérieux de la félicité!</p>
-
-<p>La course rapide de la calèche aidait à ce prestigieux
-essor ; c'était comme le bercement en
-plein azur d'un enlèvement, l'illusion d'une fuite
-hors de la vie. Le hasard d'un cahot qui jeta Thérèse
-sur moi ajouta un moment à cette illusion la
-réalité d'une caresse. Thérèse se recula vivement,
-comme brûlée du contact. Son buste en même
-temps se cambra, se raidit en une attitude de sévérité
-voulue. Et moi, la dévisageant quand même :
-va, il est trop tard, pensais-je ; ton heure est
-venue ; tu n'échapperas pas à l'amour. Tes yeux
-m'évitent et tout ton être m'appelle. Tu veux me
-punir et tu ne t'aperçois pas que tu te fais mal en
-me frappant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
-
-
-<p>Nous rentrions. Le dîner en commun se ressentit
-de nos états d'esprit, de ce que nous cachions
-de nous-mêmes les uns aux autres. Marc oubliait
-de parler, Thérèse ne pensait pas à sourire. Ces
-dames l'obligèrent presque à se mettre au piano
-après le repas. Ses cahiers étaient déjà enfermés
-dans la malle. Elle essaya de jouer de mémoire une
-mazurka de Chopin. Mais à peine le thème posé,
-à peine les premiers pas faits sur ce chemin de la
-douleur et de la folie, ses forces l'abandonnèrent.
-Elle quitta le piano et bientôt après le salon. La
-voiture avait ébranlé ses nerfs, s'excusait-elle. Mais
-son regard en s'en allant me donnait une autre
-explication. Évidemment elle avait peur de se
-trahir, elle était impuissante à dissimuler son
-trouble. Elle avait hâte d'être seule, de s'interroger,
-de regarder en elle-même.</p>
-
-<p>Sans doute elle ne dormit pas mieux que moi
-cette nuit-là ; ce fut pour tous les deux comme une
-veillée des armes avant notre dernière rencontre.</p>
-
-<p>Mais ma veillée à moi ne fut qu'un délire continu
-de bonheur. Elle m'aime! elle m'aime! répétais-je.
-A peine si mon exaltation me permettait
-de penser à ce que pouvait, à ce que devait souffrir
-Thérèse, en tête à tête maintenant avec sa conscience.
-Peut-être son ignorance en lui cachant le
-danger lui épargnait-elle l'inquiétude. Fût-elle
-tourmentée d'ailleurs, quelque douceur devait se
-mêler à son supplice. Si funeste qu'il soit dans la
-suite, l'amour ne crée-t-il pas autour de lui une
-atmosphère de félicité? Je m'aveuglais ainsi, et
-cependant ce que je savais de mon amie aurait dû
-m'avertir que pour elle, dès la première atteinte
-de la passion, ce serait le combat et le martyre.</p>
-
-<p>Si j'avais pu en douter, son visage, quand je la
-revis le lendemain, eût bientôt fait de me renseigner.
-La fièvre m'avait tiré du lit dès avant
-l'aube ; après une fausse sortie dans la rue qui
-devait assurer la liberté de mes mouvements,
-j'étais rentré par l'escalier de la terrasse, et là,
-blotti derrière un massif de lilas, j'attendais, je
-guettais l'arrivée de mon amie. Peut-être le hasard
-me ménagerait-il un dernier tête-à-tête, et je me
-tenais prêt à aider le hasard.</p>
-
-<p>Plus d'une heure s'écoula dans l'impatience de
-mon affût. J'avais entendu la servante se lever,
-remuer dans la maison, ouvrir les fenêtres, porter
-les déjeuners dans les chambres. Puis ma belle-mère
-et ma femme étaient parties à l'heure habituelle,
-leur paroissien à la main ; la servante après
-elles était allée au marché. Nous étions seuls, Thérèse
-et moi, dans la maison. Mais descendrait-elle
-avant le retour de ces dames, avant l'arrivée de
-Marc? Elle était levée ; une ou deux fois je l'avais
-aperçue derrière le rideau un moment écarté de sa
-fenêtre. Elle regardait le temps qu'il faisait sans
-doute. La matinée était sombre, cloîtrée, silencieuse ;
-le brouillard, qui voilait les montagnes à
-mi-corps, ne laissait voir de la vallée que l'horizon
-le plus intime, le cercle habituel de nos promenades,
-les plus proches hameaux, les clos d'herbe
-au bord du gave, les châtaigneraies au bas des
-pentes.</p>
-
-<p>Je désespérais de voir Thérèse quand elle parut
-enfin sur le seuil de la porte à vitres du salon.
-Elle? non pas, mais une autre elle, une figure qu'il
-me semblait n'avoir pas encore vue, tant elle était
-changée. Une nuit de passion, une secousse d'orage
-avaient repétri ce visage que je croyais si bien
-connaître. Sa beauté restait, mais combien différente!
-Tout ce qu'il y avait encore sur ses traits
-d'expression enfantine avait disparu ; à la place des
-colorations d'aube si délicates, dont elle était parée
-jusque-là, c'étaient dans la cernure des yeux
-brillantés de fièvre, dans la minceur frémissante
-du sourire, dans le trouble de la chair pâlie où
-montaient de brusques flambées de pourpre,
-c'étaient toutes les évidences de l'amour douloureux,
-de la passion aux prises avec le devoir.</p>
-
-<p>Elle frémit en m'apercevant.</p>
-
-<p>&mdash; La montagne est en deuil de vous! lui dis-je
-en lui montrant la vallée en pleurs sous les rideaux
-de brume. Et moi, ajoutai-je, j'aurais voulu qu'elle
-se fit plus belle ce matin, pour que vous en emportiez
-un meilleur souvenir.</p>
-
-<p>L'air de soumission tendre de mes yeux, l'humilité
-de mon attitude, la détendirent.</p>
-
-<p>&mdash; Un meilleur souvenir? répliqua-t-elle. Pensez-vous
-que ce fût bien nécessaire?</p>
-
-<p>Sa tristesse me fendait le c&oelig;ur. Je ne sus pas
-plus longtemps me contraindre.</p>
-
-<p>&mdash; C'est donc fini, balbutiai-je ; nous ne nous
-verrons plus, mademoiselle Thérèse!</p>
-
-<p>&mdash; Sans doute, et c'est mieux ainsi, dit-elle en
-détournant les yeux. Je ne suis restée que trop
-longtemps à Argelès. On m'attend là-bas, on me
-réclame. J'ai autre chose à faire dans la vie, vous
-le savez bien, que de me promener et de causer, &mdash; même
-avec vous! Mes doigts se rouillent ici,
-et sans mes doigts, que deviendrait ma mère, que
-deviendrait mon frère? Et puis&hellip; elle hésita un
-moment, comme si elle avait quelque chose à ajouter,
-et conclut d'un geste vague en secouant la tête.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais tout cela, lui répondis-je ; je ne suis
-ni un égoïste ni un ingrat. Permettez-moi seulement
-de toujours penser à vous comme à la plus
-chère, à la meilleure des amies.</p>
-
-<p>&mdash; Si je vous le défendais, vous ne manqueriez
-pas de me désobéir, sourit-elle. D'ailleurs ni vous
-ni moi ne sommes tout à fait les maîtres de nos
-pensées ni de nos rêves. Nos volontés nous appartiennent
-heureusement ; et c'est assez, n'est-il pas
-vrai?</p>
-
-<p>&mdash; Hélas! lui dis-je, combien l'accord est difficile
-quelquefois entre la volonté et le c&oelig;ur!</p>
-
-<p>&mdash; On lutte, répondit-elle, avec une dureté
-d'orgueil dans le timbre de sa voix.</p>
-
-<p>Nous nous taisions. Un coup de sifflet montant
-de la gare nous rappela brusquement à l'un et à
-l'autre l'heure prochaine de l'adieu. Thérèse s'attendrit.</p>
-
-<p>&mdash; M<sup>me</sup> Lavernose m'a fait promettre de lui
-écrire ; vous aurez souvent de mes nouvelles, &mdash; si
-elles vous intéressent encore, dit-elle, avec une
-nuance de coquetterie.</p>
-
-<p>&mdash; Que vous êtes bonne! m'écriai-je en un élan
-de tout mon être ; et que je vous aime! ajoutai-je
-à voix plus basse.</p>
-
-<p>Sa pâleur m'avertit de ne pas continuer.</p>
-
-<p>Elle s'appuyait au mur de la terrasse prête à
-défaillir. Et moi j'étais là, balbutiant des paroles
-d'excuses, avec une envie folle de la prendre, de la
-serrer dans mes bras, d'aller chercher mon pardon
-avec mes lèvres sur ses lèvres. Car nous en étions
-déjà à ce point où l'amour seul peut guérir les
-blessures de l'amour.</p>
-
-<p>L'arrivée de Cyprienne et de ma belle-mère sur
-la terrasse mit fin à mon embarras et à l'angoisse
-de Thérèse. Presque au même moment, Marc faisait
-son entrée. Et ce furent les préliminaires du
-départ, les derniers préparatifs, le bruit triste des
-malles traînées sur le plancher comme d'un cercueil
-qu'on emporte, et les adieux à la maison, la caresse
-du doigt aux touches du piano, le regard au jardin,
-à la vallée. Thérèse pleurait, et elle avait honte
-de ses larmes, honte de me les montrer, honte de
-laisser croire aux autres, à ma femme et à ma
-belle-mère, qu'elle les versait pour elles. La
-nécessité de mentir la révoltait ; d'autant qu'à ses
-marques de regret répondaient de vrais témoignages
-de sympathie. Notre petit monde pleurait
-Thérèse : Cyprienne, ma belle-mère, tous. Jacques
-sanglotait depuis la veille et, la petite servante, avec
-le beau geste des pleureuses antiques, ramenait sur
-sa figure un pan de son tablier. Jusqu'au docteur
-qui allongeait une poignée de main à sa malade du
-haut de son cheval barbe, compagnon inséparable
-de ses tournées ; jusqu'aux gens de la rue qui s'attroupaient
-pour la voir passer, au seuil des portes.</p>
-
-<p>Elles approchaient, elles sonnaient enfin, les
-minutes brutales ; l'omnibus, la gare, le wagon.</p>
-
-<p>Thérèse était montée dans son compartiment ;
-penchée à la portière, avec un bouquet de roses
-à la main, offert par Cyprienne, elle me regardait.
-Oh! ce dernier regard, ce sourire pâle dans les
-roses! Que voulait-elle dire? Quel ordre, quelle
-promesse me léguait-elle en s'en allant? Le train
-se mettait en marche et elle me regardait, elle me
-souriait encore. Puis peu à peu ses yeux perdirent
-le regard, ses lèvres le sourire. Une seconde
-encore, et je ne vis plus de Thérèse qu'un peu de
-pâleur dans du rose. Et tout disparut.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIX</h2>
-
-
-<p>&mdash; Bonne journée pour voyager! déclara Cyprienne ;
-le temps doit être couvert en plaine.
-M<sup>lle</sup> Romée ne souffrira pas trop de la chaleur.</p>
-
-<p>&mdash; La pauvre enfant est encore faible, ajouta
-ma belle-mère, l'émotion l'a brisée ; elle avait l'estomac
-fermé ce matin.</p>
-
-<p>J'écoutais naître et mourir ces propos sans sortir
-de mon rêve. La voix de Marc me réveilla.</p>
-
-<p>&mdash; Et bien, m'interrogeait-il, que pronostiquez-vous?
-Pensez-vous que le brouillard se lève?
-Avons-nous chance de voir quelque chose, si nous
-montons à Pibeste?</p>
-
-<p>J'avais oublié ce projet d'ascension arrêté la
-veille avec l'ami de Thérèse. Et la journée à vrai
-dire n'était pas engageante. Mais au point où nous
-en étions avec Marc, je ne voulais pas avoir l'air
-de reculer devant un tête-à-tête.</p>
-
-<p>&mdash; Le brouillard se lèvera peut-être, lui dis-je ;
-il remue déjà ; le Léviste tantôt laissait voir sa
-couronne ; bon signe ; ce serait parfait si nous pouvions
-arriver là-haut avant l'invasion du soleil.</p>
-
-<p>Une demi-heure après nous nous mettions en
-route. Vous avez sûrement vu Pibeste, mon cher
-ami ; de la pointe de l'hôtel on vous l'a montré
-dressant sa corne, au-dessus du clocher d'Argelès,
-dans le ciel oriental. C'est une montagne de médiocre
-altitude, assez pauvrement boisée, dont le
-seul mérite est de pointer en avant de la chaîne,
-de façon à laisser voir, par-dessus la tête des pics
-voisins, l'immensité des plaines de la Bigorre et du
-Béarn.</p>
-
-<p>A la croix d'Ost, près de la fontaine miraculeuse
-de Saint-Sesthé, nous quittâmes la route de Lourdes
-pour attaquer la montée, une montée tout de suite
-assez raide dans la pierraille calcaire, à travers
-des paysages calcinés, abandonnés par les troupeaux.
-Les mornes gris de Lias et de Géü s'érigeaient,
-en face de nous, sur la rive opposée du
-gave qui fuyait en des méandres d'un vert pâle
-enguirlandés de saulaies et de vergnes. Des ardoisières,
-des carrières de marbre déchiraient çà et
-là l'uniformité des pentes ; des éboulis de rocaille
-s'en échappaient comme des ruisseaux tristes, et
-des villages pauvres étalaient leur nudité pouilleuse
-au pied d'un médiocre clocher.</p>
-
-<p>L'épaisseur d'un taillis nous dérobait bientôt ce
-spectacle. Nous voyagions à travers des cépées en
-croissance qui s'étreignaient au-dessus du sentier.
-Et la monotonie de cette prison de feuilles nous
-obligeait à causer. Par quelles transitions insensibles,
-ou, qui sait, adroitement ménagées par mon
-interlocuteur, en vînmes-nous à parler de l'amour?
-Marc le trouvait mal compris et singulièrement
-rabaissé par la littérature contemporaine. Romanciers
-ou poètes, presque tous avaient raconté ou
-chanté la passion ; or la passion, expliquait-il, n'est
-qu'un élément ou un passage de l'amour : l'état
-de fièvre créé par l'obstacle. Dans la littérature
-comme dans la vie, la tendresse est la forme la
-plus haute, la plus complète de l'amour.</p>
-
-<p>&mdash; Peut-être avez-vous raison au point de vue
-social, lui répondis-je, mais votre esthétique est
-bien étroite. Hors de la tendresse, pas de beauté?
-Allons donc! Comme si Phèdre n'avait pas les
-mêmes droits à l'éternité que Bérénice! Commencez
-donc pas réformer l'humanité, cher Monsieur,
-avant de régenter la littérature.</p>
-
-<p>&mdash; C'est qu'elles ont partie liée, répliqua Marc. La
-morale du littérateur ne peut pas différer de celle
-de l'honnête homme.</p>
-
-<p>&mdash; Je le veux bien, si vous m'accordez que l'idéal
-de l'honnête homme a varié de siècle en siècle et
-même d'une génération à la suivante dans ce siècle-ci
-qui va plus vite que les autres. Décrétez l'unité
-des esprits, fixez le symbole des croyances, bâtissez
-le temple où abjureront les hérésies et les
-schismes, et nous verrons après. Car il vous resterait
-encore à uniformiser les tempéraments et
-les caractères. Imposer le même idéal de l'amour à
-un bilieux ou à un sanguin, à un nerveux ou à un
-lymphatique, la tâche n'est pas facile. Et les déséquilibrés,
-qu'en ferez-vous? les déséquilibrés, c'est-à-dire
-presque tous les artistes et les poètes.
-Comment s'y prendront-ils pour commander à
-leurs sentiments, pour les incliner du côté de la
-tendresse et du sacrifice, eux dont la tête est
-toujours prise avant le c&oelig;ur!</p>
-
-<p>&mdash; Eux comme les autres ; je n'admets pas d'irresponsables.
-Et sans doute, une fois déchaînées,
-les forces de la passion se font aveugles et sourdes ;
-elles ont une vie parasitaire, ennemie de la nôtre ;
-c'est à nous d'arrêter leur éclosion, de les étouffer
-dans l'&oelig;uf.</p>
-
-<p>&mdash; Je voudrais vous y voir, Monsieur le moraliste,
-répliquai-je ; je voudrais voir votre machine
-à raisonner aux prises avec votre imagination.
-Exorciser le rêve est facile à dire à qui ne rêve pas ;
-mais quand c'est le rêve qui mène la vie, quand
-la sensibilité vibrant au moindre choc vous met à
-la merci d'une odeur, d'une musique, d'une image,
-que faire et comment résister?</p>
-
-<p>&mdash; Fermez les yeux, bouchez-vous le nez ou les
-oreilles!</p>
-
-<p>&mdash; Pauvres précautions, mon cher, contre les
-fatalités de l'instinct. Songez que les êtres d'imagination
-sont tous, ou peu s'en faut, des enfants ou
-des sauvages, des impulsifs, des inconscients.</p>
-
-<p>&mdash; Inconscients, donc innocents, n'est-il pas vrai?
-c'est-à-dire que vous, par exemple, qui avez l'âme
-d'un poète, s'il vous plaisait, sous prétexte de
-musique ou d'image, de faire une infidélité à votre
-femme, vous seriez tout prêt à vous absoudre. Laissez-moi
-croire que vous hésiteriez le cas échéant.</p>
-
-<p>&mdash; Peut-être en effet reculerais-je devant l'infidélité
-matérielle ou même devant la trahison du
-c&oelig;ur qui briserait le lien affectueux ; mais l'infidélité
-du rêve, la trahison des yeux qui se tournent,
-comme les plantes amoureuses du soleil, vers une
-beauté supérieure, celle-là, pourquoi me l'interdirais-je?
-Que j'aie l'imagination occupée d'un rythme
-vivant ou d'un rythme d'art, où est le mal et à qui
-ma dévotion pourrait-elle nuire? Quand j'en serai
-là d'ailleurs, je ne manquerai pas d'avoir recours
-à vos lumières. En attendant, je vous permets de
-supposer tout ce qu'il vous plaira sur mon compte,
-même le pire.</p>
-
-<p>&mdash; Vos <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> me paraissent bien un peu perfides,
-mon cher monsieur Lavernose ; mais vous
-aurez beau essayer de m'en faire accroire, vous ne
-réussirez pas à changer la bonne opinion que j'ai
-de vous, conclut Marc.</p>
-
-<p>Évidemment il n'avait aucune envie de se
-brouiller avec moi ; il lui suffisait de m'avoir
-averti.</p>
-
-<p>Le paysage nous reprenait d'ailleurs, faisait diversion
-presque au même instant. Nous sortions,
-nous nous évadions enfin de l'interminable taillis
-où nous dialoguions depuis une heure. Et le
-brouillard nous quittait. C'était devant nous la fête
-de l'été, la splendeur du ciel pyrénéen, la délicatesse
-de l'azur autour des rochers et des arbres.
-Des bouquets de hêtres s'espaçaient à travers un
-éboulis de masses calcaires. Et au-dessus de cette
-pente rocailleuse, s'évasait la coupe verte d'une
-étroite vallée de pâturages, cernée par les pointes
-terminales de Pibeste. Des troupeaux de vaches,
-des ramades de brebis tondaient l'herbe au bord
-des sources, ou ruminaient, couchés à l'ombre des
-roches surplombantes, observés par les cabanes
-de bergers qui se groupaient au sommet d'un mamelon
-de daphnés et de bruyères. Et c'était, plus
-haut encore, la facilité d'un pâturage en pente
-douce, d'où les quenouilles d'asphodèles se levaient
-en moisson blanche. Tout le revers de la montagne
-en était habillé, et l'odeur qui s'en émanait était si
-forte que les papillons engourdis se pâmaient, se
-laissaient prendre sur les fleurs.</p>
-
-<p>Le sommet pointait au-dessus, défendu comme
-d'une dernière barricade par une cépée de hêtres.
-Marc y arriva le premier. Cet élan l'avait mis hors
-de lui. Debout sur le roc, il triomphait, prenait
-possession des paysages étalés confusément devant
-lui.</p>
-
-<p>Le brouillard du matin s'était épaissi en montant ;
-il s'interposait par endroits, flottait entre la
-plaine et la montagne, et ces intervalles de néant
-donnaient à l'espace démesuré qui reculait sous
-nos regards, un aspect de chaos, de planète en formation.
-Plus près cependant, à la base de Pibeste,
-des morceaux de pays se précisaient ; on distinguait
-un village, un lac, un tournant de route, un
-moulin sur le gave. Et cela était chétif, sans beauté,
-sans intérêt. Le moulin avait l'air d'un jouet d'enfant,
-le lac d'un bijou naïf, la route d'un fil blanc
-où se trémoussait une humanité minuscule.</p>
-
-<p>La plaine fuyait au delà, oscillante, monstrueuse,
-d'une vastitude aussi pénible au regard que l'infini
-peut l'être à la pensée. Une traînée blanche apparaissait
-au bord d'une ondulation de cette mer,
-comme un peu d'écume à la crête d'une vague. Je
-nommai Pau. Tarbes, plus près, se cachait derrière
-le massif du Léviste, mais des détonations sourdes,
-irrégulièrement espacées, nous orientaient, trahissaient
-sa présence. C'était l'arsenal qui essayait
-ses canons.</p>
-
-<p>Marc ne se lassait pas de questionner. Tandis que
-je subissais, écrasé, la fascination, la nausée de
-l'immense, le futur agrégé, aux prises avec le décourageant
-horizon, poursuivait méthodiquement sa
-conquête. La plaine une fois soumise, il se tournait
-vers les montagnes. Elles nous dominaient, nous
-enfermaient dans un cercle de figures hostiles. Sous
-leurs casques de neige, à travers la fumée tourbillonnante
-des nuages suspendus à leur cime, les plus
-lointaines apparaissaient comme détachées de la
-terre, en essor vers l'azur. Je les désignai à Marc.
-C'était par-dessus la crête allongée de la Pène de
-Lhéris, la pyramide bleue du pic d'Arize, le colosse
-qui veille au seuil des Pyrénées. Plus reculé, jaillissant
-du dédale obscur de la chaîne, le mont
-Perdu s'exhaussait, formidable, avec sa couronne
-blanche de glaciers comme le roi de la mort. Géométrique
-et noir, le Cylindre, à côté, faisait l'effet
-de quelque monument funéraire, d'un hypogée
-barbare pour une dynastie d'avant l'histoire. Le
-Vignemale et le Balaïtous fermaient le cercle : le
-Vignemale cuirassé d'argent, avec sa Piquelongue
-en arrêt, crevant le ciel de sa pointe aiguisée
-comme une flèche barbare, le Balaïtous hérissé,
-crevassé, fracassé, pareil à une citadelle en ruine
-vaincue par les éléments.</p>
-
-<p>Pibeste s'humiliait au pied de ces despotes, et
-j'imitais Pibeste. Marc exultait, au contraire, son
-humanité semblait accrue, sa personnalité exagérée
-par le défi des cimes.</p>
-
-<p>L'ascension de Pibeste l'avait mise en goût, il
-parlait de monter le lendemain au Vignemale.
-Puis sa pensée se porta vers une autre tâche, vers
-une autre victoire. Un large morceau de l'Aquitaine
-était là, devant son futur historien ; Marc recevait
-l'hommage du duché sur lequel il avait fondé sa
-fortune.</p>
-
-<p>Il me parla de sa thèse et de la carrière qu'elle
-pourrait lui ouvrir. C'était la certitude d'un poste
-dans une faculté, d'une situation de maître de
-conférences, de chargé de cours peut-être : la vie
-matérielle largement assurée, et l'autre du même
-coup, le bonheur dans le mariage. Encore un an,
-deux ans au plus d'épreuves, et ce serait la sécurité
-dans une fonction honorable et indépendante, à
-côté d'une compagne choisie par lui, d'une épouse
-aimable et sage, ornement de son foyer, fidèle appui
-de son c&oelig;ur. Et il ne s'agissait pas d'un roman en
-l'air ; Marc connaissait cette perfection, il était en
-relations quotidiennes avec sa famille ; il avait tout
-lieu de croire que sa demande, quand il jugerait à
-propos de la faire, recevrait un bon accueil. Il
-n'attendait que l'assurance d'une place et d'un traitement
-pour conclure. &mdash; Mais, ajouta-t-il, d'ici
-là, j'ai peur. Sans doute ma jeune amie n'ignore
-pas que j'ai de l'affection pour elle, mais le reste,
-le sentiment plus tendre, le projet d'union intime,
-je me suis interdit de le lui dire. Peut-être l'a-t-elle
-deviné, mais je ne vois pas qu'elle y réponde
-autrement que par de l'amitié, et c'est bien quelque
-chose, c'est même tout ce que je souhaite provisoirement ;
-mais si l'amour allait venir, l'amour
-pour un autre! Elle est libre après tout, libre pour
-le mariage, libre même, &mdash; il faut tout envisager, &mdash; libre
-pour la passion.</p>
-
-<p>Sur ce mot de passion, Marc, qui avait baissé les
-yeux en même temps que la voix pour m'expliquer
-ses craintes, les leva sur moi brusquement :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, cher Monsieur, continua-t-il, nos
-relations si récentes ne m'autorisent peut-être pas
-à vous ennuyer de mes affaires, mais nous sommes
-situés ici à quelques centaines de mètres au-dessus
-du niveau des conventions sociales. Permettez-moi
-d'avoir recours à votre expérience. Vous devez connaître
-les femmes mieux que moi. Moi, je n'en ai
-jamais regardé qu'une, et celle-là je l'aime trop
-pour la juger de sang-froid. Mais vous la connaissez,
-vous aussi, cette jeune fille dont je vous parle,
-cette fiancée sans le savoir ; vous venez de passer
-un mois avec elle, elle vous a parlé de moi, sans
-doute ; croyez-vous qu'elle m'aime un peu, qu'elle
-m'aime assez pour me garder son c&oelig;ur? C'est
-que, voyez-vous, je n'ai aucune illusion sur mon
-compte ; ni mon caractère, ni mes goûts n'ont rien
-qui parle à l'imagination d'une jeune fille. Aimer
-n'est pas tout, il faut savoir aimer. M<sup>lle</sup> Romée
-me comprendra-t-elle? Je l'espère quelquefois.
-Il y a des jours où je la vois si paisible, si raisonnable,
-si laborieuse, il me semble que nous
-sommes nés l'un pour l'autre ; et ces jours-là
-sont les plus nombreux. Mais quelquefois tout
-change, tout se gâte ; c'est l'inquiétude, c'est le
-caprice. Alors, je ne sais plus que croire, j'hésite.
-Vous me rendriez un vrai service, cher monsieur
-André, si vous pouviez m'éclairer là-dessus.
-Que feriez-vous à ma place? Conseillez-moi. Est-il
-prudent de laisser aller les choses? Vaut-il
-mieux demander à M<sup>lle</sup> Romée un engagement
-formel?</p>
-
-<p>La confidence de Marc ne m'avait rien appris.
-Peut-être en aurais-je souffert cependant, peut-être
-me serais-je révolté quelques jours plus tôt, quand,
-amoureux sans espoir, je n'osais pas compter sur
-Thérèse. Mais la certitude d'être aimé avait purifié
-mon amour, l'avait agenouillé devant elle. Elle
-planait si haut que le rêve seul, comme une fumée
-d'encens, pouvait désormais l'atteindre. Que m'importaient
-dès lors les projets infra-terrestres de mon
-rival, son programme de félicité bourgeoise? A
-quelque titre qu'il fût auprès de Thérèse, ami
-désintéressé ou futur époux, j'avais conclu avec
-elle des fiançailles supérieures aux droits qu'il
-pouvait prendre. M'oubliât-elle même, son image
-me resterait ; et au point d'exaltation où j'étais
-arrivé, je me sentais capable de me contenter de
-cette union malgré elle.</p>
-
-<p>Marc, cependant, attendait ma réponse. Elle fut
-aussi ambiguë qu'un oracle. Je m'excusai d'abord
-de mon peu d'habileté à débrouiller les ressorts de
-l'âme féminine. Et qui pouvait se flatter de la bien
-connaître? M<sup>lle</sup> Romée était certes une personne de
-grand sens et de grand c&oelig;ur, et elle m'avait toujours
-parlé de Marc dans les meilleurs termes ;
-quant à décider si elle se contenterait de ce que
-Marc avait à lui offrir, quant à pronostiquer l'avenir
-de ses rêves, vraiment on m'en demandait
-trop ; je me récusais. En ménage comme pour
-l'autre vie, c'est la foi qui sauve. Thérèse avait-elle
-foi en Marc? Marc avait-il foi en Thérèse? A cette
-question, elle et lui pouvaient seuls répondre.</p>
-
-<p>Marc se taisait. Peut-être n'ajoutait-il pas grande
-importance à une consultation qui n'avait été qu'un
-prétexte à me faire parler. Peut-être aussi s'interrogeait-il,
-se livrait-il à l'enquête sur lui-même que
-je venais de lui conseiller : première et douloureuse
-épreuve de son amour. Pour un esprit avide autant
-que le sien de lumière et de certitude, l'ombre
-où il se débattait, le doute sur la durée possible
-du lien qui l'unissait à Thérèse devaient être bien
-pénibles. Thérèse l'avait-elle compris, l'aimait-elle
-assez pour l'attendre? Lui-même avait-il assez
-de confiance en son amie pour ne pas la troubler
-de son inquiétude? Il me semblait lire cette perplexité
-dans ses yeux, dans l'hésitation même de
-sa démarche.</p>
-
-<p>Depuis un moment déjà nous avions commencé
-à descendre. Le brouillard nous talonnait. Les
-cimes, peu à peu, s'étaient voilées, l'horizon se fermait ;
-la muraille mouvante se rapprochait de
-nous. Bientôt elle nous enveloppa de ses réseaux
-humides. A peine si, dans l'incertitude de cette
-nuit grise, subitement tombée, nous pouvions
-reconnaître le bon chemin. Le grondement du gave,
-qui se heurtait, quelques centaines de mètres plus
-bas, aux contreforts de Pibeste, nous avertit une
-ou deux fois du danger où nous avait mis une
-fausse piste. Le sentier contournait la crête de la
-montagne, assez mollement inclinée du côté par où
-nous étions venus, mais qui, de l'autre côté, vers
-Lugagnan, tombait brusquement en précipices. Le
-brouillard, d'abord sec, s'était mis à couler, et la
-mouillure des pierres aggravait la difficulté de la
-descente.</p>
-
-<p>Arrivés au niveau des pâturages, nous décidâmes
-de nous abriter un moment et de nous sécher
-dans la cabane des pâtres. Le gîte était misérable ;
-une hutte de pierres sans porte, sans
-fenêtres, avec un toit intermittent d'esquilles calcaires
-que rejointaient mal des mottes de gazon.
-Les bergers nous firent place sur le banc de sapin
-où ils s'allongent, roulés dans leurs couvertures
-pour dormir ; ils allumèrent en notre honneur,
-devant l'ouverture de la cabane, un feu de souches
-de genévriers ; ils nous offrirent tout ce qu'ils
-avaient : du pain, du lait et du fromage.</p>
-
-<p>C'étaient des gens de Vidalos qui gardaient
-pour le compte de quelques propriétaires du village.
-Ils étaient montés avec leurs bêtes à la fin de
-mai, dès que la neige avait eu fini de fondre ; ils
-ne devaient descendre que vers la mi-octobre. Ils
-ne se plaignaient pas du salaire ni du gîte. Ces
-pacages de moyenne altitude sont assez sûrs. Les
-bêtes et les gens y sont moins exposés que dans les
-hautes estibes ; les sautes de temps y sont moins
-fréquentes, plus rares les bourrasques de neige et
-les glissements de terrain causés par les pluies
-d'orage ; et la nuit, si les chiens aboient, il n'est
-pas utile d'armer le fusil pour faire peur à l'ours.
-La proximité du village leur était d'ailleurs avantageuse ;
-ils avaient le pain et le sel à deux heures
-de marche de la cabane, et le dimanche, en grimpant
-à une brèche qu'ils nous indiquaient de la
-pointe de leur bâton ferré, ils pouvaient voir le clocher
-de leur paroisse et s'unir aux prières annoncées
-par les carillons légers qui invitent à la messe,
-par les sonneries lentes qui promulguent la bénédiction.</p>
-
-<p>Marc s'informait de leurs familles. Un des bergers
-était marié depuis six mois : un autre était
-fiancé ; sa promise était servante à Cauterets ; ils
-devaient <i>épouser</i> après la saison.</p>
-
-<p>&mdash; Et ça ne vous inquiète pas de la savoir loin
-de vous, avec tous ces hommes, ces étrangers, ces
-garçons d'hôtel autour d'elle? interrogeait Marc.</p>
-
-<p>&mdash; A quoi ça me servirait de me tourmenter?
-répondit le garçon en finissant d'écumer une jatte
-de lait. D'ailleurs, ajouta-t-il, je connais Méniquette
-depuis longtemps ; j'ai confiance.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous faites bien, approuva Marc. Puis se
-tournant de mon côté : vous l'avez entendu, me dit-il ;
-cet homme a répondu pour moi. Moi aussi, j'ai
-confiance.</p>
-
-<p>Allègre et dispos, il reprenait en même temps
-son bâton de route, et nous repartions à la descente.
-Nous ne nous parlions plus. A quoi bon? Lui
-m'avait dit ce qu'il avait à me dire ; il m'avait prévenu,
-il avait pris sa position de combat. Et moi
-j'avais hâte de l'embarquer, de me délivrer de lui,
-pour me donner tout entier au souvenir de Thérèse.</p>
-
-<p>Le futur agrégé devait nous quitter le soir
-même pour aller à Cauterets. Je remplis jusqu'au
-bout les devoirs de l'hospitalité ; je le conduisis à
-la gare. En chemin il s'était mis à me parler de
-mes travaux d'archéologie commencés. Il me traçait
-tout un plan d'études pour Jacques. Il craignait
-de m'avoir blessé tantôt, et quoiqu'il se trouvât
-en état de légitime défense, il s'efforçait de
-guérir ma blessure. L'ennemi redevenait l'apôtre.
-Il s'offrait à me donner de loin, si peu que je les
-crus utiles, son appui et ses conseils : Si vous
-avez besoin d'un document, d'une recherche pour
-vos études ou pour celles de Jacques, ne craignez
-pas de vous adresser à moi. Je suis au courant des
-bibliothèques et des catalogues ; vous pouvez vous
-fier à mon exactitude. D'ailleurs j'aurai peut-être
-recours à vos bons offices pour ma thèse. Ce ne
-sera qu'un échange, concluait-il.</p>
-
-<p>Le train partait ; Marc me tendit la main. J'étais
-seul. Je pris pour rentrer chez nous par le plus
-long et par le plus désert. J'errai dans les avenues
-à moitié habitées qui s'ouvrent à gauche de la gare,
-entre le gave et la route de Pierrefitte. Des villas
-en construction, des jardinets récents, de grêles
-massifs, s'espaçaient des deux côtés avec des intervalles
-de prairies, des ouvertures d'allées qui finissaient
-en sentiers, perdues à dix pas dans les cultures.
-La nuit était tombée ; des flambées de gaz
-luisaient à travers les avenues, et, dans la paix de la
-vallée, se propageaient, en même temps que les
-musiques lointaines du casino, la frêle crécelle des
-sauterelles.</p>
-
-<p>Je m'abandonnai à la nuit ; je la laissai tisser
-autour de moi ses voiles de solitude et de silence.
-J'étais délivré de l'action, délivré des responsabilités
-et des angoisses du vouloir, en accord avec
-les autres et avec moi-même. Le départ de Thérèse
-avait tout harmonisé. Plus de désirs, partant plus
-de remords. Au lieu des ivresses et des tourments
-de la passion vivante, c'était désormais devant
-moi la douceur continue, la sérénité du rêve.</p>
-
-<p>Dans le dédale du parc inachevé où s'attardait
-ma flânerie, au bord des massifs de lilas, sur les
-blocs de rocher le long du gave, je frôlai plusieurs
-fois des couples d'amoureux ; les voix se taisaient à
-mon approche, et c'était, dans l'ombre, la fuite
-légère d'une robe. Et je les plaignais de fuir, je
-les dédaignais de se cacher. Que ne s'affranchissaient-ils
-eux aussi du servage de la chair?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XX</h2>
-
-
-<p>Ce fut comme une autre vie qui commença pour
-moi le lendemain ; une vie en arrière, dans le souvenir.
-La réalité présente ne me touchait plus ;
-pas même la réalité qui se rapportait à Thérèse.
-Elle écrivait régulièrement à ma femme, et ses
-lettres, longuement commentées, étaient l'événement
-de la semaine. On lisait cette chère écriture,
-on en parlait devant moi ; je la lisais, j'en parlais
-aussi ; mais cette Thérèse récente n'ajoutait rien à
-la Thérèse qui vivait en moi, à celle dont ma piété
-entretenait l'image.</p>
-
-<p>C'était à cette Thérèse-là que j'appartenais désormais.
-Toute autre société m'était devenue odieuse.
-Je m'étais emparé de sa chambre ; je m'y enfermais
-avec elle pendant des journées entières. La saison
-s'avançait, et il y avait des chances pour que nous
-ne trouvions pas de nouveaux hôtes ; j'étais d'ailleurs
-résolu à les écarter. Je passai là dans une
-claustration à peu près complète, comme dans une
-maison mortuaire après la disparition d'un parent
-proche, les premiers jours qui suivirent son départ.
-Assis dans son fauteuil, enveloppé de l'odeur légère
-laissée par ses cheveux et qui me rendait la sensation
-de sa présence, j'évoquais heure par heure les
-semaines précieuses que j'avais passées avec Thérèse.
-Ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait fait, la
-couleur de ses robes, la nuances de ses sourires, je
-revoyais, je réentendais tout.</p>
-
-<p>Comédien sincère, pour mieux entrer dans la
-réalité, je me donnais la représentation minutieuse
-de nos conversations, de nos attitudes. Ce furent
-de prodigieux enfantillages, et je ne vous les confesserais
-peut-être pas, s'ils n'avaient pas contribué
-à la formation d'un état d'âme qui devait m'être si
-funeste!</p>
-
-<p>L'idolâtrie n'est pas une forme exceptionnelle de
-l'amour ; peut-être même n'est-il pas de passion
-un peu forte qui n'arrive à ce paroxysme. Tout
-amoureux suppose plus ou moins un lyrique. Moi
-comme les autres, un peu plus peut-être, j'eus le
-pouvoir d'idéaliser, de transformer tout ce qui se
-rapportait à l'aimée. C'est ce qu'en exégèse amoureuse
-on appelle cristalliser, et l'inventeur du mot
-et de la théorie l'applique, je crois, aux débuts de
-la passion ; mais cette faculté ne se développa chez
-moi dans son plein qu'à la seconde période, quand
-le départ de Thérèse m'obligea de chercher des
-consolations ou des compléments à son absence.</p>
-
-<p>Bientôt le souvenir ne me suffit plus. Je voulus
-de nouveau fouler les sentiers qu'elle avait parcourus.
-Les arbres qui avaient ombragé nos haltes,
-les pierres sur lesquelles elle s'était assise, me
-devinrent autant de buts de pèlerinage. Quand
-j'avais dépassé les dernières masures du faubourg
-de l'Aïroulat et que je touchais aux grands
-espaces libres, habités par les châtaigniers, je
-m'arrêtais, aussi ému qu'un dévot au seuil de
-l'église. Ces pentes gazonnées, ces abris de rochers,
-ces frondaisons éparses balayant les pelouses, c'était
-le sanctuaire de mon culte. Je m'asseyais à l'une
-des places où mon amie et moi nous avions accoutumé
-de nous asseoir, et, autant que je pouvais
-m'en souvenir, dans la posture exacte où je m'étais
-trouvé à côté d'elle. Je lui parlais, j'écoutais
-chanter dans le silence l'écho affaibli, l'écho charmant
-de ses paroles. La châtaigneraie, à cette
-époque de l'année, était déserte ; les feuilles mortes
-sur les sentiers empêchaient d'entendre le sabot
-des passants, du petit pâtre meneur de chèvres, de
-la vieille en capulet déteint qui filait sa quenouille
-en gardant sa vache le long des bordures. Ils m'épiaient
-de loin, s'étonnaient de me rencontrer
-chaque jour, s'inquiétaient de me voir parler tout
-seul, interpeller comme un sorcier les rochers ou
-les plantes.</p>
-
-<p>Un de ces bergers, un boiteux à qui Thérèse
-avait fait quelquefois l'aumône, m'accosta un jour,
-s'informa de celle qu'il ne voyait plus avec moi. Il
-avait trouvé dans l'herbe, en promenant ses chèvres,
-quelque chose qui lui appartenait peut-être, et il
-m'exhibait, gâté par la rosée et la pluie, un gant en
-peau de Suède que Thérèse avait perdu en effet et
-que nous avions inutilement cherché ensemble.
-Cette relique ne me quitta plus désormais.</p>
-
-<p>Mais mon idolâtrie en était arrivée bientôt à se
-passer d'objets matériels ; elle s'exerçait en esprit
-sur les perfections de Thérèse. Comme le dévot
-qui médite sur une parole ou sur un acte de son
-Dieu, je me dilatais, je me fondais dans la contemplation
-de mon amie. Pour entrer plus avant dans
-la possession de sa beauté, pour en atteindre la
-définition totale, je travaillais à me la représenter
-en détail ; je restreignais mon adoration pendant
-tout un jour à ses yeux ou à ses lèvres ; je m'appliquais
-à analyser les nuances les plus fugitives de
-ses regards ou de son sourire. Et c'était tout un
-paradis que m'offrait ainsi cette Thérèse une et
-multiple, que mon investigation patiente et enflammée
-diversifiait à l'infini.</p>
-
-<p>A force d'analyser le charme de mon amie, de la
-célébrer, de la chanter, j'étais arrivé à un état d'hypnose
-chronique tout à fait étrange. Les pratiques
-de méditation et de contemplation par où j'avais
-travaillé d'abord à me procurer l'illusion de sa
-présence m'étaient devenues inutiles. Dès que cessaient
-les soins matériels, les occupations de ma
-vie, dès que je m'arrêtais de parler ou d'agir, et
-quelquefois même à travers mes paroles et mes
-actes, Thérèse m'apparaissait ; j'étais avec elle.
-Ainsi qu'il arrive aux âmes élues dans l'état
-d'oraison, quelque chose m'enlevait doucement
-à moi-même ; je me sentais porté dans un autre
-et meilleur élément, vers la Beauté et vers l'Amour.
-Et la source de cette félicité paraissait inépuisable ;
-les ondes de bonheur où je me répandais naissaient,
-se développaient d'un mouvement toujours égal.</p>
-
-<p>J'ai peur de mal m'expliquer et que mes expressions
-vous paraissent trop fortes. Et moi, je les
-juge insuffisantes à traduire le paroxysme heureux
-où je me trouvais ravi. Ce don de moi-même
-à une autre avait presque la douceur d'un évanouissement,
-mais d'un évanouissement sans vertige
-et qui me laissait la pleine conscience de mon acte.
-Je mourais à moi-même, je mourais de minute en
-minute avec un sentiment toujours nouveau de
-repos, de quiétude, de concordance avec les aspirations,
-avec les lois de ma vie. Je me donnais sans
-fin, et ce pouvoir croissait de jour en jour ; j'avais
-franchi les limites du possible ; la porte du jardin
-mystique s'ouvrait devant moi ; devant moi, s'étendait,
-illimité, le Paradis de l'Extase. J'étais arrivé à
-une possession continue de Thérèse qui ne laissait
-presque rien à envier à la réalité. Je n'avais plus
-besoin d'évoquer son image ; elle habitait ma
-pensée ; elle s'imposait à mon sommeil. Je la
-voyais debout, en marche ; sa robe claire ondulait
-au rythme de son pas silencieux ; la tête un peu
-tournée de mon côté, elle m'invitait à la suivre ; ou
-bien elle se reposait assise dans son fauteuil de
-convalescente, songeuse, le menton incliné, dans
-son attitude familière. Et il me semblait saisir le
-mouvement de ses lèvres qui me parlaient, le son
-de sa voix, la tiédeur de sa main dans la mienne.</p>
-
-<p>C'était dans le recueillement de sa chambre, de
-cette chambre où nous sommes, qu'elle m'apparaissait
-le plus nettement. En plein air, les contours
-s'atténuaient. Les bruits trop rapprochés, les
-mouvements de la vie l'écartaient, et une fois
-enfuie, décomposée, elle était quelquefois lente à
-revenir. Mais ici l'illusion était complète, et, &mdash; détail
-étrange qui aurait dû me mettre en garde, &mdash; les
-sens même y avaient une part, une part de plus
-en plus marquée.</p>
-
-<p>Ainsi déviait peu à peu la tentative d'amour
-mystique où je m'étais engagé et que j'avais sans
-doute poussée au delà des limites humaines. L'excès
-de spiritualité me ramenait à la matière. Pour
-avoir voulu perfectionner la vision de Thérèse,
-mon idolâtrie avait fini par la trop matérialiser.
-Thérèse, ressuscitée âme et corps par mon extase,
-redevenait ainsi devant les yeux de mon esprit la
-Thérèse vivante, la Thérèse douloureusement, orageusement
-aimée, disputée par ma passion aux
-fatalités qui me la rendaient inaccessible. Je
-retombais dans mes anciennes misères et ma chute
-était plus profonde. J'éprouvais pour l'absente des
-regrets et des désirs que sa présence même n'avait
-pas suggérés, des désirs et des regrets plus violents
-parce qu'ils étaient moins purs. Plus libre
-avec l'image de Thérèse qu'avec Thérèse elle-même,
-j'avais laissé sans y prendre garde la volupté
-enflammer peu à peu et corrompre mon amour.
-Le mal était fait ; c'était fini de mon union psychique
-avec Thérèse. La vision avait appelé la réalité.
-C'était la réalité que j'appelais maintenant, que je
-voulais à tout prix.</p>
-
-<p>Inefficaces à partir de ce moment, dérisoires,
-me parurent les suppléances par où j'avais réussi
-un moment à tromper ma passion. La force
-déchaînée du désir emportait comme de fragiles
-obstacles les trompe-l'&oelig;il, les artifices délicats où
-s'était attardé mon rêve. Et quoi! quelques lieues
-à peine me séparaient de celle que j'adorais, de
-la créature nécessaire à ma vie, et tandis qu'elle
-pensait à moi, qu'elle m'appelait peut-être, je restais
-là occupé à me leurrer de vaines apparences,
-à presser dans mes bras un fantôme! Je m'accusais
-alors, je méprisais mon idéalisme intempestif,
-je maudissais mes hésitations et ma faiblesse. Ma
-conscience se taisait, débordée. Seules, des considérations
-d'intérêt, la peur d'un casse-cou final
-m'arrêtaient encore. J'évitais de penser à une
-conclusion quelconque ; je fermais les yeux pour
-ne pas voir le précipice auquel je me trouvais
-acculé. Ma passion se démenait derrière cette vague
-frayeur, frêle obstacle qui me séparait de l'irréparable.</p>
-
-<p>A défaut de Thérèse, c'étaient ses reliques, que je
-portais à mes lèvres ; c'était son gant, c'était la
-place de son corps sur le fauteuil, dans le lit, que
-je brûlais de mes caresses. Et ces folies en appelaient
-d'autres. J'écrivais à l'absente, je l'implorais
-en des lettres qu'un reste de sang-froid m'empêchait
-de porter à la poste ; je formais de vains
-projets de réunion avec elle ; j'en venais à souhaiter
-quelque malheur immédiat, une rechute de sa
-maladie, qui l'obligeât à retourner à Argelès. Une
-séance récréative de magnétisme à laquelle j'assistai
-par dés&oelig;uvrement au Casino m'induisit à
-essayer le pouvoir de mon fluide pour l'influencer à
-distance, la contraindre à revenir. Plusieurs fois,
-et, le plus sérieusement du monde, je tentai l'expérience,
-je concentrai ma volonté pour l'envoyer à
-Thérèse en victorieux effluves. Et pendant des
-heures, pendant des journées entières, après ces
-tentatives, j'espérais, j'attendais son arrivée ; je
-calculais le temps nécessaire, les retards possibles
-des trains, et le c&oelig;ur me battait chaque fois que
-l'omnibus de la gare roulait le long des rues, traversait
-la place. Je voyais Thérèse, je la rencontrais
-partout ; je me laissais prendre aux plus
-légères ressemblances. Une première fois au Casino,
-dans la salle du concert, une autre fois à Pierrefitte
-dans une calèche qui descendait de Cauterets,
-il me sembla la reconnaître et, dupe volontaire,
-je suivis pendant toute une semaine, jusqu'à me
-faire remarquer d'elle et des autres, une étrangère
-de l'hôtel de France qui avait un peu la tournure
-de mon amie.</p>
-
-<p>Les lettres qu'elle continuait à écrire régulièrement
-à Cyprienne fournissaient une matière inépuisable
-à mes inquiétudes. Une dernière, qui me
-parut plus froide, me donna à réfléchir : elle m'oublie!
-pensai-je, et là-dessus ce fut toute une construction
-d'hypothèses. La jalousie me reprit ; la
-figure un moment écartée de Marc Échette me
-hanta de nouveau, plus haïssable. En même temps
-que mon amour pour Thérèse, ma rivalité contre
-Marc avait pris un caractère matériel. J'enrageais
-de ses contacts quotidiens avec mon amie, et si je
-n'allais pas jusqu'à soupçonner leur vertu, c'était
-assez pour me bouleverser, de penser aux rapprochements
-permis, aux poignées de mains, au
-bras offert et accepté, aux effleurements innocents
-du piano ou de la table. Mais peut-être y avait-il
-autre chose entre eux maintenant ; je le craignais
-du moins. Peut-être Marc l'avait-il pressée de se
-marier avec lui, et elle avait consenti ; les bans
-étaient publiés, le mariage consommé, qui sait?
-Chaque jour, pendant toute une semaine, je ne
-manquai pas d'aller au Cercle relever dans les
-journaux de Toulouse les communications de l'état
-civil.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXI</h2>
-
-
-<p>Je ne me souviens plus au juste du temps que
-dura cette crise. J'étais perdu ; seul l'instinct de la
-conservation luttait obscurément en moi, retardait
-la solution inévitable. Partir, revoir Thérèse!
-Cette nécessité s'imposait, et je sentais bien que je
-n'y échapperais pas. J'évitais seulement de penser
-à la date, j'ajournais de semaine en semaine. J'espérais
-toujours je ne sais quelle intervention, quelle
-poussée du hasard, qui me rendrait à moi-même,
-m'épargnerait cette suprême folie.</p>
-
-<p>La poussée vint, me sauva provisoirement, me
-donna quelques semaines de répit&hellip; Ce fut à la
-distribution des prix de Jacques, circonstance minime
-à coup sûr ; mais dans l'état de déséquilibre
-où j'étais, le plus léger choc devait suffire à donner
-l'impulsion, à me jeter à la mer ou à me rejeter
-vers le rivage.</p>
-
-<p>La cérémonie s'était accomplie selon les rites :
-un discours que j'avais négligé d'écouter, des fanfares
-que j'avais été obligé d'entendre, la récitation
-d'un palmarès coupée d'applaudissements qui
-escortaient l'ascension vers l'estrade des collégiens
-émus dont le front discordait aux couronnes
-de papier trop étroites ou trop larges. Tout à coup
-Jacques était dans mes bras, son bout de laurier à
-la main, radieux. Cyprienne pleurait ; nos voisins
-battaient des mains. Je pleurai aussi ; Jacques
-reparti, je sentis se rouvrir dans mon c&oelig;ur la
-source depuis quelques jours fermée de la tendresse
-paternelle. Jacques! Ma vie de ces dix dernières
-années me revenait brusquement : joies et malheurs,
-tous les événements du ménage. Et c'était Jacques
-les malheurs, les joies c'était encore Jacques. Je me
-rappelais des riens de sa petite enfance, le miracle de
-son premier pas, de ses premiers balbutiements ; je
-retrouvais la saveur de ses caresses, la douceur de
-sa joue sur ma joue, la pureté de son haleine sur
-mes lèvres. Je revoyais ces coupes de vêtement,
-ces nuances de cheveux si vite passées qui font à
-chaque enfant comme une série de brèves existences!
-Et j'avais failli oublier tout cela, oublier
-tous ces petits Jacques lointains, et le Jacques
-vivant, le petit camarade et le grand ami, Jacques
-enfin, Jacques!</p>
-
-<p>Ma folie tout à coup m'épouvanta. Je reculai,
-je me rejetai en arrière. Cette Thérèse idéalisée par
-mon culte, je la vis un moment telle que je me l'étais
-créée : idole monstrueuse à laquelle j'allais sacrifier
-mon honneur et ma vie! Insensé, j'avais voulu
-jouer avec ces forces redoutables : l'imagination et
-le rêve! j'avais tenté, mage orgueilleux et naïf, de
-modifier au gré de mon caprice la loi de la nature
-et de la vie. La vie s'était vengée ; le mage s'était
-pris à ses artifices ; l'évocateur était devenu l'obsédé.</p>
-
-<p>Il n'était que temps de réagir. Je m'y employai
-sans délai. Tout jusque-là, par bonheur, s'était
-passé dans ma tête. Pendant qu'une moitié de moi-même
-s'enfonçait dans l'absurde, l'autre figurait
-les gestes du bourgeois, du père de famille. Il n'y
-avait qu'à rentrer dans la sincérité de mon rôle, à
-le jouer pour tout de bon. Personne à la maison
-n'avait pris garde à ma folie ; ma réputation de
-distrait avait donné le change ; un peu plus, un
-peu moins, ni ma belle-mère, ni ma femme ne
-s'étaient rendu compte de la différence. D'autant
-que mon détachement de tout me rendait de composition
-facile, d'humeur paisible et débonnaire.
-Jamais nous n'avions fait meilleur ménage avec
-Cyprienne que depuis le divorce de nos c&oelig;urs.</p>
-
-<p>Les vacances de Jacques devaient faciliter ma
-conversion. La maison était plus vivante, plus
-animée alors ; le sévère intérieur se déridait ; une
-contagion de gaieté, d'insouciance se répandait,
-rompait la régularité par trop mécanique des
-journées et des heures.</p>
-
-<p>Jacques ne me quittait pas. J'étais son compagnon
-de courses et son camarade d'études. Sa
-curiosité m'amusait, ses idées vives et courtes, ses
-questions insatiables. Il avait une jolie petite âme
-légère et vibrante que j'avais plaisir à manier.</p>
-
-<p>Mon Jacques! Je m'attachai à lui, cette fois,
-comme le noyé à l'épave. Rien que de tenir cette
-petite main fraîche dans ma main fiévreuse, il me
-semblait que j'étais guéri. Et j'allai mieux en effet
-pendant quelques jours. L'image de Thérèse pâlit,
-se recula de moi ; je crus qu'elle allait s'effacer.</p>
-
-<p>Hélas! mon illusion ne fut pas longue. Le vif
-élan qui m'avait ramené vers la vie de famille ne
-tarda guère à s'alentir, à se changer en effort.
-Les affections qui avaient rempli ma vie subsistaient
-bien encore, mais machinales, inefficaces,
-vidées de leur substance. Oui, même mon affection
-pour Jacques. Je l'aimais assez pour me dévouer à
-lui, pour me sacrifier s'il l'avait fallu ; ma volonté
-était libre ; mais d'elle-même, au bout de quelque
-temps, ma pensée était revenue à Thérèse.</p>
-
-<p>Je ne désespérai pourtant pas tout de suite.
-Comme les incroyants qui prient pour mériter de
-croire, je continuai de témoigner à Jacques cet
-amour qui, hélas! n'était plus tout à fait dans mon
-c&oelig;ur. Je me serrais contre mon enfant, comme
-s'il y avait eu dans ce contact quelque vertu curative
-de ma folie ; je l'embrassais quelquefois sans
-motif, j'attirais sa tête sur mon c&oelig;ur, sur ce c&oelig;ur
-que je n'avais pas su lui garder tout entier. Il me
-semblait que ses baisers à lui, plus sincères, plus
-ardents, allaient ressusciter la ferveur de mes
-caresses.</p>
-
-<p>L'enfant s'étonnait de ces étreintes passionnées
-et muettes, presque douloureuses. Il s'y dérobait,
-ne sachant comment y répondre. Ma société commençait
-à lui peser ; son babil se lassait de s'épancher
-sans écho. Il avait tiré de ma libéralité, &mdash; compensation
-trop facile, &mdash; quelques jouets : une
-montre, un cerf-volant qu'il avait hâte de montrer à
-ses camarades. Il ne tarda pas à me fausser compagnie.
-Et moi je n'eus pas le courage de le retenir.
-A quoi bon?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXII</h2>
-
-
-<p>Ce fut de nouveau la solitude autour de moi,
-mais une solitude assiégée, investie par l'image
-de Thérèse. Que faire contre elle maintenant? A
-quelle conjuration, à quel remède avoir recours?
-La médication psychique avait échoué ; valait-il la
-peine d'essayer autre chose? Cependant je m'étais
-quelquefois bien trouvé de la marche pour assoupir
-mes nerfs, pour mater mes rêves. Plus chanceuse
-cette fois, l'expérience ne valait pas moins d'être
-tentée.</p>
-
-<p>Je pris prétexte d'une visite de quelques jours à
-Marsous ; je bouclai mon sac et je partis. Mais je
-ne fis que toucher barre à la maison de mes
-parents. Le bavardage affectueux de ma mère,
-avide des nouvelles de la famille et de la vallée,
-ses préoccupations de récolte et d'argent, si peu
-concordantes à mon état d'esprit, ne parvenaient
-pas à m'intéresser. La bonne femme et moi ne
-parlions plus la même langue ; j'étais devenu comme
-un étranger dans ma maison. Pauvre mère! qu'aurait-elle
-dit si elle avait pu deviner mes misères,
-soupçonner la détresse, où je me débattais, affolé?
-Où était-il hélas! le sauvageon de jadis, la petite
-âme qui s'était épanouie là, si fraîche, entre ces
-vieilles murailles? Ah! qu'il aurait mieux valu ne
-pas changer, vivre et mourir où avaient vécu, où
-étaient morts les miens, pareil à ceux d'avant
-comme à ceux d'après, surgeon du même arbre et
-cet arbre soudé au roc, enraciné dans les traditions
-ancestrales! Mais il était trop tard, j'avais sucé le
-virus de l'éducation sentimentale ; déserteur du
-foyer rustique, je devais penser, je devais souffrir
-en bourgeois!</p>
-
-<p>Dès le lendemain de mon arrivée à Marsous, à
-l'aube, je communiai une dernière fois, sous les
-espèces du pain bis et du lait encore fumant,
-avec ma mère, je reçus de ses lèvres un baiser
-rude et cordial, le baiser coutumier de nos adieux,
-et je m'enfonçai résolument dans l'âpre et tortueux
-massif qui garde la source du gave d'Azun.
-Je partis seul. A quoi bon un guide quand on n'a
-d'autre but que la fatigue? J'avais d'ailleurs une
-suffisante habitude de la montagne et de la vie
-montagnarde pour m'y aventurer sans péril.</p>
-
-<p>Je savais le chemin des cabanes de berger où je
-pourrais au besoin trouver un gîte pour la nuit,
-un abri pendant l'orage ; ces bergers, j'en connaissais
-quelques-uns ; les plus âgés m'avaient servi de
-guide autrefois ; les plus jeunes avaient été mes
-camarades. Les chiens même, peu hospitaliers aux
-passants, me faisaient bon accueil ; j'avais appris
-les paroles et les gestes qui désarment leur colère.
-Je les évitais d'ailleurs, eux et leurs maîtres,
-autant que me le permettaient les ressources de
-mon havresac. Un surplomb de rocher suffisait à
-protéger mon sommeil, une poignée de bruyères
-mortes ou de rhododendrons me donnait la flamme
-nécessaire à sécher mes vêtements arrosés par une
-averse.</p>
-
-<p>Je marchais sans presque m'arrêter, de la pointe
-du jour à la nuit noire. Pour me fatiguer, pour
-m'absorber davantage, je choisissais les plus mauvais
-chemins, les lacets les plus abrupts, les corniches
-les plus vertigineuses. Que ma pensée fût
-bornée en même temps que mon regard aux
-rocailles où heurtaient mes pieds, aux périls qui
-bordaient ma route, c'était ce que je cherchais, et
-ce n'était pas difficile à trouver dans ce méchant
-dédale d'éboulis, de crêtes et de pics qui se hérissent,
-se cassent ou s'aiguisent entre le Balaïtous et le
-port de Marcadau. Je me jouais à l'aise dans ces
-rudes passages, bercé par le vent des cimes, fouetté
-par l'haleine froide qui monte de l'obscurité des
-abîmes.</p>
-
-<p>Le crépuscule me surprenait quelquefois à l'entrée
-d'une estibe suspendue comme une écharpe de verdure
-entre deux précipices. Les troupeaux rentraient,
-les clarines des vaches tintaient longuement ;
-les abois des chiens montaient vers le ciel avec la
-fumée des cuisines de pâtres. Je m'anuitais dans
-leurs cabanes. La tête appuyée au sac de sel, en
-guise d'oreiller, je sentais se poser sur mon front,
-à travers les trous de la toiture, le regard inquiet
-des étoiles. D'autres fois, surpris par l'invasion
-subite du brouillard, je cherchais quelque saillie de
-rocher, le creux d'un sapin, et j'y demeurais blotti,
-n'osant pas risquer un mouvement jusqu'à la prime
-clarté de l'aube. A la descente de Cambalès, une
-bourrasque de neige m'obligea un soir à m'abriter
-au plus près, sous l'étroit avancement d'un bloc de
-granit. Une brebis égarée dans l'estibe vint partager
-mon gîte ; je m'écartai pour lui faire place, et je
-dormis d'un bon sommeil cette nuit-là, mêlé à la
-tiédeur de sa toison, à la douceur de son innocence.</p>
-
-<p>Les journées passaient ainsi : huit, dix? j'en
-avais perdu le compte. Les journées passaient, et
-l'oubli ne venait pas. L'image de Thérèse ne cessait
-pas de me poursuivre. La vie élémentaire que
-je menais, celle, plus élémentaire encore, autour de
-moi, des gens et des bêtes, favorisaient, innocentaient
-mon rêve. La volonté des astres plus proches,
-le jeu plus visible des forces premières, me conseillaient
-la soumission aveugle à la destinée, la
-docilité aux impulsions de l'instinct. Et quel plus
-beau cadre pour la figure aimée que ce jardin de
-la haute montagne, ce paradis d'herbe et de fleurs
-gardé par les précipices! C'étaient, pour Thérèse, les
-urnes bleues penchées vers le gazon des gentianes,
-pour Thérèse, le long des sentiers, en cortège, le
-flambeau triomphal des iris. Elle était là, partout ;
-elle m'attendait le soir, assise, accoudée au granit,
-elle me précédait le matin, légère au bord des
-abîmes.</p>
-
-<p>La fatigue de la marche enfiévrait encore mes
-visions, les animait d'une ardeur plus voluptueuse.
-Comme les ascètes au désert, les tentations rôdaient
-autour de moi, plus hardies à mesure que les privations
-me rendaient plus faible. Hélas! tout mon
-effort de conversion n'aboutissait qu'à profaner
-l'image de Thérèse, à la faire descendre à la portée
-de mon désir.</p>
-
-<p>Mon courage était à bout ; mes forces défaillaient.
-Ce train de marche, soutenu seulement d'un peu de
-lait et de pain achetés aux bergers, avait fini par
-m'épuiser. Mes jambes avaient peine à me porter,
-ma tête à garder l'équilibre. A la montée de Splumouse,
-le pied me manqua au bord d'un rocher
-lavé par les vapeurs de la cascade ; je glissai, je
-roulai dans le précipice. Des pâtres qui, la saison du
-pacage terminée, ramenaient leurs troupeaux aux
-herbages de la vallée d'Argelès, me ramassèrent
-meurtri, grelottant de fièvre et de froid, au bord du
-gave. Ils me hissèrent sur la barde de l'âne qui portait
-leur léger bagage, et ce fut en ce rude équipage
-que je fis, le soir même, ma rentrée au logis.</p>
-
-<p>J'étais, je m'avouai vaincu. Je cédai à ma douce
-ennemie, je me livrai tout entier au pouvoir de
-l'Image. Et cette démission ne fut pas d'abord sans
-douceur. Après la lutte, il y avait quelque plaisir à
-fermer les yeux, à se confier au vertige. Ma conscience
-n'agissait plus ; l'instinct de la conservation
-lui-même s'était endormi. Il ne me restait plus que
-le pouvoir d'imaginer et de sentir ; mais imaginer
-ne me suffisait plus, et la réalité me demeurait
-inaccessible. Ma vie désormais était vouée à cette
-impasse. Ni projet, ni rêve. Je descendais d'un pas
-lent et sûr, je m'enfonçais dans le néant.</p>
-
-<p>La chute précipitée à noires rafales ou alentie
-en soleillées tardives du bienveillant automne,
-s'accordait avec la décomposition très douce de ma
-vie sentimentale. Quelque chose pleurait, s'attendrissait
-autour de moi, avec moi me semblait-il.
-Larmes de pluie, caresses des feuilles mortes, fatigue
-de l'herbe qui se couchait pour mourir, tout
-se prêtait, s'accommodait à mon deuil.</p>
-
-<p>La saison des eaux était finie, les vacances terminées.
-Les villas avaient fermé leurs persiennes,
-le Casino avait replié ses oriflammes ; le décor de
-joie fléchissait, s'effilochait dans le brouillard.
-J'errais, pauvre âme en peine à travers ces déchéances,
-et d'eux-mêmes mes pieds reprenaient les
-chemins voués au souvenir. Mais je n'étais déjà
-plus le pèlerin ardent et pieux qui recense et qui
-recueille ; j'étais le désespéré qui fuit, traqué par
-l'idée fixe, l'être machinal qui s'abandonne au destin.
-Comme les nids du printemps aux squelettes
-nus des branches, je retrouvais des parcelles de
-ma vie accrochées aux ronces flétries, mêlées à la
-litière des pourritures végétales. Et tantôt je rejetais
-du pied ces vestiges, je souhaitais de les voir
-s'anéantir avec ma passion au creuset de la mort
-universelle, tantôt je me prosternais sur ces traces,
-je collais mes lèvres à l'écorce des arbres, à la
-boue des chemins.</p>
-
-<p>Depuis une semaine déjà, Jacques avait repris
-ses occupations d'écolier ; dans le rond de la lampe,
-chaque soir, il feuilletait ses livres, compulsait ses
-dictionnaires, tandis que, à côté de lui, ces dames
-travaillaient à broder de fleurs et d'attributs symboliques
-un tapis d'autel destiné à la paroisse. La
-ronde familière des heures tournait de nouveau,
-menée par l'habitude, dans la maison automnale.
-Et j'étais là moi aussi, identique en apparence et
-si différent, hélas! J'étais là, prisonnier d'un devoir
-insipide, m'excitant sourdement à la révolte ; combinant
-des plans d'évasion qui m'épouvantaient,
-aussitôt ébauchés, et que je laissais en suspens.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
-
-
-<p>Cyprienne fut la première à s'apercevoir de la
-discordance.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'avez-vous, André? m'interrogea-t-elle ; que
-se passe-t-il dans votre tête? Voilà plus de huit
-jours que vous ne m'avez pas dit un mot d'amitié.
-Bonjour, bonsoir, vous nous traitez, ma mère et
-moi, comme des étrangères. Rien ne vous intéresse
-d'ailleurs ; vous ne vous occupez de rien. Qu'avez-vous?
-Vous paraissez souffrant ; si vous l'êtes,
-dites-le ; on vous guérira ; vous savez que je m'entends
-à soigner les malades.</p>
-
-<p>&mdash; Un peu de fatigue simplement, répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash; Ce sont vos courses à pied qui vous ont fait
-mal, reprit Cyprienne. Mais quelle idée aussi!
-Comme si vous ne pouviez pas rester tranquille!</p>
-
-<p>&mdash; Tranquille? Et je ne le suis que trop. Vous
-ne voyez donc pas que c'est le dés&oelig;uvrement qui
-me tue! Oh! si j'avais un métier!</p>
-
-<p>&mdash; N'êtes-vous pas poète, archéologue, que sais-je
-encore? répliqua-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas un amusement, c'est une fonction
-qu'il me faudrait.</p>
-
-<p>La vérité était que je commençais à tourner autour
-d'un prétexte plausible d'aller à Toulouse. Et
-ce prétexte était déjà trouvé. Il s'agissait d'acheter
-une étude de notaire, et d'abord de terminer mes
-études de droit à la faculté de Toulouse où j'avais
-pris mes premières inscriptions. Comment justifier
-ce projet aux yeux de Cyprienne et de ma belle-mère?
-Je suis honteux de l'avouer, mais l'envie de
-partir me donna l'ingéniosité nécessaire. Les bonnes
-raisons d'ailleurs ne me manquaient pas. Je fis valoir
-les dangers d'une oisiveté prolongée, les tentations
-du Casino et du Cercle. Et je citais des noms à
-l'appui ; j'énumérais de récentes catastrophes.</p>
-
-<p>Ma belle-mère secouait la tête. Tout cela était
-bon à dire, mais j'étais bien vieux pour prendre un
-état.</p>
-
-<p>&mdash; Vieux, soit, répliquais-je ; cependant je suis
-déjà à moitié notaire. Avec quelques mois de stage
-chez un confrère et quelques inscriptions de plus à
-Toulouse, afin d'avoir un diplôme, je serai prêt à
-exercer.</p>
-
-<p>&mdash; A Toulouse! s'exclamait Cyprienne. Alors me
-voilà veuve et vous voilà étudiant!</p>
-
-<p>Je rassurai Cyprienne. J'expliquai qu'on m'autoriserait
-à préparer mes examens à Argelès. J'en
-serais quitte avec deux on trois voyages. Peu de
-chose en somme pour un résultat de cette importance.
-Et comme je les jugeai un peu ébranlées,
-la fille et la mère, je ne poussai pas plus loin ce
-premier avantage.</p>
-
-<p>&mdash; Réfléchissez, leur dis-je, rien ne presse. Ce
-que j'en ferais, ce serait autant pour vous que
-pour moi, pour Jacques surtout dont l'éducation,
-si nous voulons la pousser un peu loin, sera une
-charge un peu lourde.</p>
-
-<p>Ces dames y pensèrent si bien que ce fut ma
-belle-mère qui m'en reparla la première.</p>
-
-<p>&mdash; Si ça ne devait pas vous éloigner trop souvent
-de nous, me dit-elle, et s'il y avait une étude à
-acheter à Argelès, on pourrait voir.</p>
-
-<p>Justement il y avait une étude à acheter. Notre
-voisin, M. Dartigue, pensait à prendre sa retraite.
-Il m'en avait encore parlé la veille au Cercle. L'étude
-n'était pas des plus importantes, mais si peu que
-l'on continuât à bâtir près de la gare, et à spéculer
-sur les terrains, il y aurait des actes fructueux à
-passer.</p>
-
-<p>Ma belle-mère était amorcée. Cyprienne résistait
-encore. Cette perspective de changement la déroutait.
-Elle se préoccupait de ce qu'on en penserait en
-ville. Il lui en coûtait de renoncer à notre façon de
-vivre, fermée et obscure, pour prendre un train de
-cérémonies et de visites.</p>
-
-<p>Je lui laissai le temps de s'accoutumer à cette
-idée. Je feignais d'hésiter moi-même ; je poussais
-l'hypocrisie jusqu'à me plaindre des ennuis que me
-donneraient mes déplacements obligés à Toulouse.
-Je déplorais le supplice des restaurants, la tristesse
-de la chambre d'hôtel. Et j'invitais ces dames à
-m'accompagner, sachant bien qu'elles se refuseraient
-à ce supplément de dépenses. Une catastrophe
-imprévue, un trou de quelques milliers de
-francs creusé tout à coup dans les finances de ma
-belle-mère, trop crédule aux valeurs à gros intérêts,
-précipita la crise. Le notariat seul pouvait réparer
-la brèche. Il fut convenu que j'irais à Toulouse
-m'entendre avec ces messieurs de la Faculté pour
-mes examens. Après quoi, l'on ferait des ouvertures
-à M<sup>e</sup> Dartigue.</p>
-
-<p>La Toussaint approchait et l'hiver. Ces dames
-m'engagèrent à presser mon départ. Une fois entrées
-dans la combinaison, elles pointaient en avant,
-s'animaient à décréter l'avenir ; et, tout en calculant
-et en projetant, elles travaillaient à la réfection
-de ma garde-robe, elles inspectaient soigneusement
-le linge et les habits destinés au voyage.
-On m'avait donné des commissions pour Thérèse.
-On avait préparé des cadeaux. Il y avait entre
-autres souvenirs indigènes un pot de miel de Marsous
-et une provision de farine de blé noir pour
-faire des crêpes. J'y avais joint en mon nom une
-clarine de vache de fabrication ancienne et encore
-une de ces quenouilles en bois de frêne que les
-pâtres pyrénéens décorent de dessins rose vif et bleu
-pâle dans le goût arabe le plus pur.</p>
-
-<p>Tout était prêt. C'était moi maintenant qui
-retardais le départ. Tant qu'il s'était agi de machiner
-ou de man&oelig;uvrer le piège où devaient tomber ma
-femme et ma belle-mère, mon ardeur scélérate ne
-s'était pas démentie. Mais aussitôt le succès de ma
-mauvaise action assuré, le remords m'était venu,
-le dégoût de ce que j'avais fait, la peur de ce que
-j'allais faire. J'avais pitié des innocents que je
-sacrifiais : pitié de Jacques, pitié de Cyprienne.
-Pauvre femme! Tous mes griefs contre elle, si
-légers d'ailleurs, ne m'étaient plus rien ; je ne
-voyais que ses qualités d'ordre, de fidélité, de
-dévouement. Ce lien entre nous, que je croyais si
-relâché, me tirait à elle au moment où je me décidais
-à le rompre.</p>
-
-<p>Dix fois je fus au moment de renoncer à mon
-projet, de demander pardon à ma dupe. Je m'y serais
-décidé peut-être si mon secret n'eût appartenu qu'à
-moi seul. Chaque marque d'affection &mdash; même la
-plus insignifiante &mdash; que je recevais de Cyprienne,
-chacune des recommandations puériles et touchantes
-qu'elle me prodiguait au sujet de mon
-voyage me mettait le rouge à la figure. Je me
-détournais d'elle et de mon fils ; je n'osais pas les
-regarder en face.</p>
-
-<p>Puis venait un nouvel assaut de l'Image et mes
-remords disparaissaient ; je ne pensais plus qu'au
-départ.</p>
-
-<p>Je me souviens de la dernière journée.</p>
-
-<p>C'était au commencement de novembre, un après-midi
-triste et doux infiniment. Jacques était là, en
-congé du jeudi. Il me donnait ses commissions pour
-Toulouse.</p>
-
-<p>&mdash; Vous embrasserez Thérèse pour moi! me
-recommandait-il.</p>
-
-<p>Cyprienne souriait. C'était affreux. Peut-être ne
-les reverrai-je jamais, pensais-je. Qui sait à quel
-désastre je cours. Et je me figurais ce qui se passerait
-après la catastrophe, la maison sans moi,
-sans rien qui rappelât que j'avais existé, sans un
-portrait au mur, sans un mot de souvenir sur les
-lèvres. Mon c&oelig;ur se serrait. L'intimité des choses
-autour de moi, la cordialité des meubles, faisaient
-la désertion plus coupable, la séparation plus
-cruelle. Ils disaient, ces meubles choisis par moi,
-ces papiers aux couleurs déjà flétries, ils disaient
-l'illusion de l'entrée en ménage, le château de bonheur,
-le château fragile construit hier et sitôt
-détruit de mes propres mains. Un rayon du soleil
-couchant, un rayon jaune caressait les lilas déjà
-dépouillés de la terrasse ; par la porte à vitres,
-entr'ouverte, l'odeur de la saison nous arrivait,
-une odeur de feuilles mortes et de fleurs mourantes.</p>
-
-<p>Quelque chose aussi se mourait en moi. Mes
-yeux se mouillèrent. Et, ce n'était pas seulement
-mon bonheur conjugal que je pleurais, mais encore
-mon amour pour Thérèse, ou du moins la première
-fleur de cet amour, le fantôme léger de la jeune
-étrangère, une Thérèse déjà disparue avec la tendresse
-voilée, la pudeur aurorale de ma passion
-naissante.</p>
-
-<p>L'ombre du soir cachait mon trouble.</p>
-
-<p>L'omnibus était là ; j'abrégeai les adieux.</p>
-
-<p>&mdash; Télégraphie-nous en arrivant, recommanda
-Cyprienne. Et Jacques :</p>
-
-<p>&mdash; N'oublie pas que tu m'a promis une arbalète.</p>
-
-<p>Mon Jacques! ma Cyprienne!</p>
-
-<p>Je partais et un Argelès crépusculaire défilait
-devant moi, un Argelès déformé par l'émotion de
-l'adieu ; les maisons, les jardins, la montagne
-au-dessus, m'apparaissaient avec les raccourcis ou
-les prolongements du souvenir, l'Argelès d'autrefois
-mêlé à l'Argelès d'aujourd'hui : une chose
-illimitée, vacillante dans le trouble et dans le rêve.</p>
-
-<p>Mais une autre vision bientôt s'interposait, comme
-jalouse. Et, aussitôt revenue, elle me reprenait,
-me remplissait tout entier. Calculs, hésitations,
-regrets, s'évanouirent encore une fois. Triste jouet
-de la force imprudemment appelée par l'incantation
-de mon désir, frénétique et passif, je me laissai
-porter vers l'Image.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
-
-
-<p>J'étais à Toulouse ; quelques pas à peine me
-séparaient de mon amie. Et au moment de la
-revoir, dans sa rue déjà, presque à sa porte, j'hésitais,
-je n'osais plus avancer. Pour la première
-fois, depuis mon départ d'Argelès, des doutes me
-venaient. Quel accueil allais-je recevoir? Malgré
-mon application à lire entre les lignes des lettres
-que Thérèse adressait à Cyprienne, je n'y avais
-jamais rien découvert qui confirmât les demi-aveux
-qu'elle avait laissé échapper en quittant
-Argelès. Pas plus après qu'avant la nouvelle communiquée
-par ma femme de mon prochain voyage,
-elle n'avait écrit un mot que je ne pusse interpréter
-comme un encouragement à la rejoindre. Était-ce
-oubli, était-ce excès de prudence? Je ne savais
-trop qu'en penser. J'avais beau m'échauffer sur le
-passé, évoquer les paroles, les attitudes les plus
-significatives, je ne parvenais pas à me rassurer
-tout à fait. Ce qui avait été pouvait très bien ne
-plus être ; et, m'aimât-elle encore, il se pouvait
-que calmée par quatre mois d'absence Thérèse vît
-avec peine, avec terreur peut-être, revenir l'auteur
-de la blessure que le temps commençait à cicatriser.
-Plus d'une fois, en d'autres circonstances de
-ma vie, j'avais eu l'occasion de constater à mes
-dépens les brusques variations, les reniements
-subits de l'âme féminine ; plus d'une fois, j'avais
-retrouvé glacé par l'indifférence, froncé par le
-dédain, le visage que j'avais quitté la veille enfiévré
-de mes caresses, baigné des larmes de la
-volupté reconnaissante : trahisons à demi involontaires
-d'un être d'instinct que sa légèreté seule
-défend contre les suites de ses faiblesses. Qu'aurais-je
-à m'étonner si la vertu en péril se servait
-des mêmes armes que la prudence égoïste?</p>
-
-<p>Plus j'y réfléchissais et plus s'aggravaient mes
-craintes. Le c&oelig;ur me manquait pour aborder
-Thérèse. Elle habitait alors rue du Pont-de-Tounis, &mdash; une
-petite rue qui relie Toulouse avec l'île
-formée par la Garonne et le canal de fuite du
-moulin du Château, qu'on appelle aussi la Garonnette.
-Sa maison était à côté du pont. Je la reconnaissais,
-telle qu'elle me l'avait décrite, à la véranda
-qu'elle portait en encorbellement sur ce diminutif
-de fleuve qui s'en allait, rapide comme un gave,
-bordé de jardins en terrasse dont les saules laissaient
-pendre par endroits leurs branches au fil de
-l'eau. Des détails d'intérieur, des couleurs de tentures,
-des dorures de cadres se révélaient à travers
-les larges baies vitrées ; des silhouettes se
-mouvaient ; une fenêtre s'ouvrit, une figure
-se pencha : Thérèse. Je me retournai vivement,
-je m'enfuis. Je remontai la rue de la Fonderie, je
-longeai des façades de vieux hôtels, des rez-de-chaussée
-obscurs, des portes de couvents. Une
-cloche se mit à sonner les vêpres. C'était un
-dimanche. Le trottoir devant moi s'animait, se
-peuplait peu à peu. Au bout de la rue, je me
-heurtai à de la foule. Des éventaires errants charriaient
-des gâteaux et des confiseries populaires ;
-des roues de moulin en papier multicolore viraient
-aux mains des tout petits, et, de loin, à larges
-ondées de cuivre, arrivait l'écho d'une musique
-militaire. Je me mêlai à la cohue ; je me laissai
-porter vers la grille ouverte du Grand-Rond. Là,
-des couples de bourgeois somptueux, des dames
-caparaçonnées, des brochettes de jeunes filles
-rieuses, le nez dans la tiédeur du manchon, tournaient
-sous les ormeaux effeuillés, autour du jet
-d'eau. Un rayon de soleil mouillé glissait entre
-les nuages, et, à travers la vapeur diffuse de
-novembre, des blancheurs de statues se levaient de
-la perspective verte des pelouses.</p>
-
-<p>Après un intervalle de repos, la musique allait
-reprendre. Des cuivres étincelaient, rangés en
-cercle sur la plate-forme du kiosque. Les promeneurs
-en même temps ralentissaient le pas ; des
-groupes s'arrêtaient ; un moment oscillante, la
-foule se fixait, attentive. Brusquement, sur un
-motif de fanfare orgueilleux et brutal éclata l'introduction
-de <i>Carmen</i>, et le rêve aussitôt jeta son
-décor d'illusion sur la vie. La sensation de l'hiver
-s'abolit ; les colorations espagnoles s'épanouirent
-ardentes, sur la grisaille du ciel toulousain ; reléguant
-les frivolités de la parade mondaine, la passion
-s'affirma, la folie d'aimer insinua son vertige.
-Des rythmes de danses exotiques, avec le retour de
-leur cadence voluptueuse endormaient les volontés ;
-des appels exaltés au bonheur, à l'ivresse de
-l'instinct brisaient les résistances, tandis qu'en
-une plainte haletante, &mdash; tel l'éclair rouge d'un
-coup de poignard asséné par le destin, &mdash; la tragédie
-se déchaînait, le châtiment allongeait sa
-main sur les coupables. Et le drame expirait. Un
-sanglot final allait le long des voûtes d'arbres vers
-la ville, porter aux c&oelig;urs troublés la suggestion de
-l'amour.</p>
-
-<p>Déjà les groupes d'écouteurs se dispersaient, la
-rumeur des paroles et des rires montait de nouveau,
-confuse.</p>
-
-<p>Je me remis à marcher, moi aussi, mais rapidement
-cette fois, au plus court, vers Thérèse. Au
-souffle de la musique, mes hésitations avaient
-fondu, l'Image m'avait ressaisi. J'étais José ; plus
-coupable déserteur, transfuge de la famille et du
-devoir, je me rendais au rendez-vous assigné par
-la passion.</p>
-
-<p>Rue du Pont-de-Tounis, ce fut Thérèse qui vint
-m'ouvrir. La petite servante était à vêpres ; Julien
-était sorti avec Marc qui vouait ses après-midi du
-dimanche à lui montrer les musées ou à le promener
-au bon air de la campagne. Thérèse, qui les
-accompagnait quelquefois, était restée ce jour-là
-auprès de sa mère un peu souffrante.</p>
-
-<p>&mdash; Enfin! s'exclama-t-elle en m'apercevant.
-Depuis quand à Toulouse? Et Cyprienne? et
-Jacques? et M<sup>me</sup> Lavernose? Cyprienne aurait dû
-vous accompagner. Elle n'aime pas voyager, n'est-ce
-pas? Tant pis ; vous auriez dû l'emmener de
-force. Mais je bavarde, conclut-elle, et maman
-s'impatiente peut-être. Il lui tarde tant de vous
-voir!</p>
-
-<p>Je regardais, j'écoutais Thérèse, et il me semblait
-que ce n'était plus elle. Confrontée avec
-l'image que je m'étais fabriquée de mémoire et
-que l'excès de mon adoration avait déformée sans
-doute, elle me déroutait ; et je restais hésitant
-entre les deux, paralysé par la nécessité de mettre
-d'accord la réalité et le rêve. Cette minute du
-revoir, si souvent vécue par moi en pensée, si
-passionnément attendue, commençait par un
-mécompte. Les puissances de mon être qui auraient
-dû chanceler, tressaillaient, à peine, effleurées par
-la secousse. Thérèse d'ailleurs n'avait pas l'air plus
-bouleversé que moi. La nuance même de son contentement
-excluait toute idée de trouble. Ainsi
-manifestée, cette joie me navrait, elle confirmait
-mes mauvais pressentiments. Thérèse était en train
-de m'oublier.</p>
-
-<p>&mdash; Cyprienne vous avait annoncé ; nous vous
-espérions depuis huit jours, me dit-elle. D'ailleurs
-vous savez bien que même arrivant chez nous à
-l'improviste, vous auriez été attendu. Venez, ma
-mère sera si heureuse de vous rendre un peu des
-bontés que vous avez eues pour sa fille!</p>
-
-<p>&mdash; Des bontés! me récriai-je, et j'allais en
-dire davantage ; mais Thérèse avait ouvert une
-porte intérieure ; j'étais en présence de M<sup>me</sup> Romée.</p>
-
-<p>&mdash; M. Lavernose, annonça Thérèse.</p>
-
-<p>La dame se souleva de son fauteuil. Sur des
-épaules copieuses, alourdies de fichus et de châles,
-se balançait parmi les fanfreluches une tête, majestueuse,
-éclairée de deux yeux fureteurs et d'un
-sourire où l'aménité se faisait condescendante.</p>
-
-<p>&mdash; Cher monsieur André! s'exclama-t-elle en
-me tendant une main chatoyante de bagues, quel
-bonheur de vous avoir, de vous dire toute notre
-reconnaissance. D'un geste épanoui elle me montrait
-Thérèse debout, appuyée à son fauteuil. Et
-bien, comment la trouvez-vous, notre malade,
-ajouta-t-elle. Superbe, n'est-ce pas? Et elle n'a
-jamais tant travaillé. Dix leçons par jour! Si je
-n'y veillais, elle ne prendrait pas le temps de manger,
-ni de dormir. L'air d'Argelès nous l'a transformée.
-Seulement elle se fatigue trop, voyez-vous.
-Elle n'est pas raisonnable. Vous nous aiderez à la
-distraire, monsieur Lavernose ; elle vous écoutera
-peut-être. Une soirée au théâtre, un tour de promenade
-le dimanche. Il faut bien se montrer un
-peu, tenir son rang. Le malheur nous a forcés à
-sortir de notre monde ; mais ma fille y rentrera un
-jour ou l'autre. Avec son nom et sa figure on n'est
-pas en peine de s'établir.</p>
-
-<p>&mdash; Laissez donc, mère, interrompit Thérèse ;
-vous savez bien que je n'ai aucune envie de vous
-quitter.</p>
-
-<p>&mdash; Ni moi de te voir partir, reprit M<sup>me</sup> Romée.
-C'est égal, à ton âge, je ne me serais pas arrangée
-d'une vie aussi triste que la tienne. Quand je
-pense qu'en arrivant à Toulouse, ton père et moi,
-nous fîmes plus de cent cinquante visites. Encore
-ne voyions-nous que les chefs de service et les
-officiers supérieurs. Il y a des situations qui
-obligent! se rengorgea-t-elle. A dix-sept ans, Thérèse
-avait déjà fait son entrée dans le monde, à
-un bal blanc chez notre directeur. Elle était d'ailleurs
-aussi grande qu'aujourd'hui, et encore plus
-jolie, si c'est possible!</p>
-
-<p>&mdash; Maman! gronda doucement Thérèse.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, quoi? maman! Ne faudrait-il pas
-qu'on te trouve laide pour ménager ta modestie!
-C'est M. Lavernose qui protesterait alors! Puis,
-avisant mon chapeau que j'avais gardé à la main :
-Ah çà! dit-elle, vous pensiez donc nous quitter au
-bout d'un quart d'heure? Posez-moi ça, s'il vous
-plaît, installez-vous ; vous savez que vous dînez
-ici. Oh! sans façon, Marc et vous et mes enfants :
-un dîner de famille. Oui, comme vous êtes, répondit-elle
-à une vague excuse de mon geste indiquant
-l'incorrection de ma tenue. Votre veston autorisera
-ma robe de chambre de malade. Vous n'êtes pas
-à vous gêner avec Thérèse, et quant à Marc,
-vous n'ignorez pas son mépris pour ces futilités.
-Voulez-vous le menu pour vous décider? Poule
-au pot, filet de b&oelig;uf&hellip; Un coup de sonnette interrompit
-l'énumération. Thérèse, qui était allée ouvrir
-revint avec un paquet.</p>
-
-<p>&mdash; De la part de M. Lavernose, dit-elle, en l'offrant
-à sa mère.</p>
-
-<p>&mdash; C'est le dessert qui arrive, expliquai-je ; une
-idée de ma femme, elle a voulu vous faire goûter
-nos friandises locales. Devinez, mademoiselle
-Romée, dis-je, en déficelant le colis que j'avais
-donné l'ordre, en quittant l'hôtel, de porter à
-l'adresse de ces dames. Thérèse battait des mains :</p>
-
-<p>&mdash; Du miel de Marsous, de la farine de blé noir.
-Bravo! nous allons faire des crêpes. Et ceci? interrogea-t-elle
-en déballant la clarine de cuivre.</p>
-
-<p>&mdash; Une sonnette pour la salle à manger, expliquai-je.</p>
-
-<p>&mdash; Dites plutôt un outil de magicien pour évoquer
-la montagne. Écoutez! Elle secouait la clochette,
-et comme par une écluse ouverte le carillon
-bondissait : une cascade de sons rauques d'une
-fêlure tout à fait suggestive. Vous souvenez-vous
-de notre promenade au Bergonz, monsieur Lavernose?</p>
-
-<p>&mdash; Et de votre souhait d'hiverner dans la
-grange? Parfaitement, je n'ai rien oublié, mademoiselle.
-Et s'il vous prenait jamais fantaisie de
-réaliser votre rêve, voici, lui dis-je, de quoi occuper
-vos veillées.</p>
-
-<p>J'avais démailloté la quenouille de frêne. Thérèse
-s'extasia sur les peintures dont elle était décorée ;
-elle avait vu les mêmes couleurs, les mêmes
-dessins sur de la faïence persane, et c'était bien
-sans doute la même origine ; une tradition d'art
-oriental léguée par les pâtres arabes aux bergers
-celtibériens, et qui s'était transmise fidèlement jusqu'à
-nos gardeurs de moutons.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Romée examina l'objet à son tour, mais pas
-au même point de vue.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! le joli manche d'ombrelle! s'exclama-t-elle ;
-avec de la soie à mille raies, style directoire,
-ce serait d'un effet!</p>
-
-<p>&mdash; Une ombrelle! merci bien ; quenouille elle
-restera, protesta Thérèse. Je veux la charger
-d'étoupes et m'exercer à filer cet hiver. En attendant,
-je vais la suspendre dans mon atelier. Venez-vous
-m'aider, monsieur Lavernose?</p>
-
-<p>&mdash; C'est ça, allez, insista M<sup>me</sup> Romée. Thérèse
-vous montrera notre appartement. Oh! rien de
-beau à voir. Ce n'est pas comme il y a six ans,
-quand nous habitions rue d'Alsace! Là, par
-exemple, nous aurions eu de la place pour vous
-recevoir : dix croisées de façade sur la rue! Ah!
-qui m'aurait dit alors qu'un jour viendrait où je me
-contenterais d'un petit logement rue du Pont-de-Tounis!</p>
-
-<p>&mdash; Ne dites pas de mal de notre rue, reprit Thérèse.
-Croyez-vous que je n'aime pas mieux voir
-passer de la belle eau vive sous mes fenêtres que
-vos tramways de la rue d'Alsace! Et notre appartement
-n'est pas si mal. Vous allez en juger, monsieur
-Lavernose. Dites-moi si cet atelier ne donne
-pas l'envie de travailler?</p>
-
-<p>C'était la véranda vitrée qui servait d'atelier à
-Thérèse. Son bureau, très petit, en acajou bruni
-par l'âge, un vieux serviteur, occupait un angle du
-côté de la rivière. Quelques romans à couverture
-jaune, un ou deux volumes de poésie, un bouquet
-d'héliotropes d'hiver dans un cornet de cristal,
-meublaient ce coin préféré où l'artiste venait se
-délasser des assauts donnés aux touches blanches
-et noires, des corps à corps avec Liszt ou avec
-Chopin.</p>
-
-<p>En bonne place, juste au-dessus du bureau,
-s'étalait une vue d'Argelès, prise de la gare. La
-petite ville s'y trouvait reproduite assez minutieusement
-pour qu'on pût lire les enseignes des hôtels,
-désigner l'emplacement de chaque maison. La nôtre
-s'y reconnaissait au berceau de clématite planté à
-l'angle de la terrasse, au tendelet de coutil qui
-barrait la façade blanche d'une mince ligne d'ombre.</p>
-
-<p>&mdash; Vous voyez que votre pays est toujours resté
-devant mes yeux, me fit remarquer Thérèse. Avec
-une loupe, on arriverait peut-être à vous retrouver
-dans ce point noir qui bouche la porte à vitres
-de votre salon.</p>
-
-<p>C'était dit d'un air aisé, sans embarras, sans
-mystère, et l'attitude était d'accord avec la parole.
-Il fallait bien me rendre à l'évidence. De la Thérèse
-qui m'était apparue un matin à Argelès, de la
-figure bouleversée par la passion naissante, il ne
-restait plus rien. La distance, le temps, la réflexion
-avaient fait leur &oelig;uvre. La guérison avait peut-être
-été lente, mais elle paraissait complète. Thérèse
-avait cessé d'être à moi. J'arrivais trop tard ;
-j'avais laissé passer l'heure ; celle que je venais
-chercher n'y était plus. Je n'avais qu'à chercher un
-prétexte honnête pour abréger mon séjour à Toulouse
-et à me donner une contenance jusqu'au
-moment du départ.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXV</h2>
-
-
-<p>Thérèse s'était-elle aperçue de ma déception?
-Elle tournait autour de moi, caquetait, affectueuse
-et gaie ; il me semblait maintenant qu'elle s'évertuait
-à parer ce rôle un peu sévère de l'amie qu'elle
-avait pris et qu'elle aurait voulu, sans doute, que
-j'agrée de bon c&oelig;ur. A défaut d'une explication
-qu'elle n'aurait eu garde d'aborder, son attitude me
-laissait deviner son désir. Ne pouvant pas être
-tout pour moi, elle tenait cependant à être quelque
-chose ; elle s'efforçait de reculer jusqu'aux limites
-permises la place qu'elle s'était assignée dans ma
-vie et dans mon c&oelig;ur. Tout ce qu'elle me disait
-en témoignait, et jusqu'à sa façon de le dire. Jamais
-elle n'avait été plus libre avec moi, plus confiante ;
-jamais elle ne m'avait plus ouvertement initié aux
-détails de sa vie, aux secrets de sa pensée. C'était
-d'elle à moi un abandon charmant, une sécurité
-parfaite. Son geste m'invitait à la suivre dans ce
-chemin de l'amitié par où nous étions passés au
-début de notre liaison. L'amitié actuelle était seulement
-plus intime.</p>
-
-<p>Thérèse me parlait de sa mère, de son frère
-comme à un proche, avec des familiarités, des particularités
-sur leur santé, sur leur caractère, qui
-supposaient de ma part, pour que je m'y intéresse,
-un attachement déjà ancien. Elle insistait de
-manière à m'émouvoir, à me mettre de moitié
-dans son dévouement, sur la faiblesse, l'incapacité
-à gouverner de sa mère. Surtout elle travaillait à
-écarter de mon esprit l'idée d'une rivalité possible
-de Marc et d'une rivalité heureuse. Cela à demi-mot,
-en sous-entendus ; mais si adroitement qu'elle
-la déguisât, son application à me rassurer ne
-m'échappait pas ; et je l'expliquais à ma manière.
-Marc allait arriver ; à tout prix il fallait éviter un
-choc, une reprise de mes préventions, de mon hostilité
-contre lui.</p>
-
-<p>J'étais loin de lui faciliter sa tâche. Blessé par
-elle, j'essayais de la blesser à mon tour. Je trompais
-ses habiletés, je déroutais ses stratagèmes. Je
-faisais celui qui ne comprend pas, qui ne veut pas
-comprendre. J'allais au delà du sacrifice qu'elle me
-demandait, je dédaignais ce rôle d'ami où elle
-s'évertuait à me cantonner ; je jouais l'indifférence,
-je m'éloignais d'elle, je devenais le visiteur, l'invité,
-je me condamnais, &mdash; et elle avec moi, &mdash; aux
-banalités de la conversation mondaine. Elle se
-dépitait alors, elle aussi. Elle me boudait, et des
-silences se prolongeaient entre nous dont la signification
-s'aggravait de minute en minute. Évidemment
-elle avait tout dit, elle avait épuisé ses ressources.
-Il fallait renoncer à mon amitié ou courir
-avec moi les risques de l'amour. Mon entêtement
-ne lui laissait pas d'autre alternative. Le temps lui
-manquait d'ailleurs pour se retourner, pour chercher
-une meilleure issue. La brave fille se désespérait
-et moi je prenais une joie mauvaise à son
-désespoir.</p>
-
-<p>Cependant sa souffrance constatée m'amenait
-bientôt à une conclusion consolante, encourageante
-même pour mon amour-propre. Tout n'était pas
-fini. Thérèse tenait encore à moi, et, dès lors,
-que m'importait le caractère qu'il lui plaisait de
-donner à son sentiment? Étais-je assez dépravé
-d'esprit, assez gâté de c&oelig;ur, pour faire un crime
-à la chère créature de vouloir accorder son affection
-avec ses devoirs? Cette passion qui avait été
-pour moi un jeu, un exercice d'imagination, une
-entreprise de platonisme suspect, bientôt dégénéré
-en exaltation voluptueuse, elle essayait, elle, de la
-purifier, de la transformer en un lien bienfaisant à
-nous deux, innocent aux autres, et je lui en aurais
-voulu, et j'aurais opposé à sa noble tentative la
-résistance de mon égoïsme déçu!</p>
-
-<p>Je me soumis, je dépouillai cette apparence de
-raideur qui la suppliciait ; je fis assaut avec elle de
-gaieté, de tendre enjouement. Notre visite à l'appartement
-finit en éclats de rire&hellip; La petite bonne
-venait de rentrer. Il s'agissait d'organiser avec elle,
-sous les ordres de Thérèse et d'après mes souvenirs
-de Marsous, la confection des fameuses crêpes
-de blé noir. Mes souvenirs n'étaient malheureusement
-pas très précis, et la compétence de Thérèse
-se trouvait un peu courte. La naïveté de nos combinaisons,
-jointe à l'ahurissement de la trop jeune
-cuisinière, nous furent une occasion de bouffonneries
-intarissables.</p>
-
-<p>Marc arriva à propos pour nous tirer d'embarras.
-De notre vague empirisme il déduisit une
-recette pratique ; il indiqua les proportions et les
-doses et la durée plausible de la cuisson. Un historien
-devait être bon à tout, affirmait-il. Malgré sa
-gaieté apparente et son égalité d'humeur, je le
-trouvai changé, cet inaltérable Marc. Sa philosophie,
-je le sus un peu plus tard, avait été mise à
-une dure épreuve. Sa santé, outil précieux dont
-il avait abusé peut-être, s'était gâtée tout à coup.
-Sa vue était menacée ; on le lui avait donné à comprendre,
-et cet avertissement l'obligeait à des ménagements,
-à des repos contrariants pour un laborieux
-comme lui et qui avait besoin pour réussir
-de tout l'effort de son travail. Marc n'avait d'ailleurs
-remisé aucune de ses ambitions ; mais si le
-but était le même et la certitude de l'atteindre, il
-ne pouvait pas se dissimuler que l'étape serait plus
-longue. Le bonheur s'éloignait, le mariage prévu,
-combiné, devenait, pour quelque temps encore,
-irréalisable. Ainsi la sagesse de Marc se trouvait
-logée à la même enseigne que ma folie ; sa tendresse
-légitime pour Thérèse, aussi bien que ma
-passion coupable, était réduite à s'alimenter de
-rêves. Est-il nécessaire d'ajouter que mon voyage
-à Toulouse, dont le but véritable ne pouvait pas
-échapper à sa clairvoyance, n'était pas pour le rasséréner,
-encore moins pour le disposer à me faire
-fête. Il eut la poignée de mains correcte et l'abord
-bienséant. Je ne pouvais pas lui en demander
-davantage.</p>
-
-<p>Je le négligeai d'ailleurs pour m'occuper de Julien
-qui rentrait avec son mentor. C'était un enfant délicat,
-une figure fine et mobile avec des yeux de
-fièvre et un sourire féminin d'une grâce presque
-morbide. Il me fit un accueil à la fois timide et
-fier, calin et inquiet. Tout de suite, aux premiers
-mots échangés, à son attitude avec sa s&oelig;ur et avec
-sa mère, j'eus la révélation d'une nature vibrante
-et sèche, égoïste sous une enveloppe de séductions
-et de caresses. Sa mère le gâtait ; elle était flattée
-de sa joliesse, de ses élégances précoces ; leurs
-goûts s'associaient, leurs vanités se portaient
-secours. Je les devinais en lutte tous les deux
-contre Thérèse : la grande s&oelig;ur prêchant la raison
-et le travail à Julien, la mère toujours prête à excuser
-ses étourderies, à favoriser ses caprices. Marc
-encore plus que Thérèse était leur bête noire. Trop
-faibles pour secouer l'autorité qu'il avait pris dans
-la maison, ils soulageaient leur antipathie en une
-guerre à coups d'épingles.</p>
-
-<p>Ce fut, ce soir-là, à propos d'un léger mal à la
-tête dont se plaignait l'enfant, et M<sup>me</sup> Romée ne
-manquait pas de l'attribuer à la visite au musée
-qu'il venait de faire sous la conduite de Marc.</p>
-
-<p>&mdash; Quelle idée d'aller lui montrer des tableaux
-le dimanche, après qu'il a passé toute la semaine
-le nez dans ses livres. Il aurait été plus simple et
-plus hygiénique de le conduire au Grand-Rond.</p>
-
-<p>&mdash; Tourner comme au manège pendant une
-heure! riposta Marc ; voilà un genre de distraction
-auquel je n'aurais jamais songé. D'ailleurs ce n'est
-sûrement pas le musée qui a fatigué Julien. Nous
-nous sommes contentés de faire un tour de cloître ;
-nous avons examiné quelques bustes d'empereurs
-romains, deux ou trois autels votifs, une stèle
-funéraire. Je voudrais qu'il voie les choses en
-même temps qu'on les lui enseigne ; c'est le bon
-moyen pour les fixer dans la mémoire.</p>
-
-<p>&mdash; Et quand il se sera fourré tout ça dans la
-tête, il sera bien avancé, le pauvre petit, si toutes
-ces acquisitions se réalisent aux dépens de sa santé.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Échette, intervins-je, n'a peut-être
-pas assez de temps à lui pour faire promener votre
-fils. Si vous le voulez bien, je serai son compagnon
-de route. Nous visiterons ensemble la banlieue
-de Toulouse que je ne connais pas très bien.
-Au besoin, s'il veut accepter mes leçons, je lui ferai
-un cours de bicyclette. Les jours de congé, nous
-pédalerons ensemble&hellip; Qu'en dites-vous, monsieur
-Julien?</p>
-
-<p>&mdash; Julien se fâchera si vous lui donnez du monsieur,
-répondit Thérèse en m'envoyant son frère
-qui me sauta au cou au lieu de me répondre.</p>
-
-<p>&mdash; A la bonne heure! prononça M<sup>me</sup> Romée.
-Vive le grand air et l'exercice! Il n'y a rien de tel
-pour les enfants. Cependant, vous le sortirez bien
-quelquefois en ville, n'est-ce pas, monsieur Lavernose?
-Il n'est jamais trop tôt pour s'habituer à se
-bien tenir, à marcher, à saluer comme tout le
-monde. Et vous me permettrez de vous accompagner
-quelquefois, quand il y aura quelque chose à
-voir, une tombola, un concert de charité, une de
-ces réunions où l'on est sûr de se rencontrer avec
-des gens comme il faut. Marc aussi viendra avec
-nous ; nous les convertirons, Thérèse et lui ; nous
-les empêcherons de s'encroûter dans leur sauvagerie.</p>
-
-<p>&mdash; M<sup>lle</sup> Thérèse se convertira peut-être, répondit
-Marc avec un sourire un peu amer ; mais moi!
-Avant que vous m'ayez appris à nouer ma cravate!&hellip;
-Il s'interrompit pour regarder l'heure à
-la pendule et, faisant signe à Julien : nous avons
-encore une heure avant le dîner pour repasser tes
-verbes grecs, dit-il. Allons, viens.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
-
-
-<p>&mdash; Comment trouvez-vous notre ami Marc? me
-demanda M<sup>me</sup> Romée, à peine Julien avait-il refermé
-la porte.</p>
-
-<p>Thérèse m'implorait du regard.</p>
-
-<p>&mdash; C'est un garçon de mérite, répondis-je ; il a
-de l'intelligence, de la volonté et du c&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De la volonté surtout, riposta M<sup>me</sup> Romée ; il
-est parfait, mais il a la perfection ennuyeuse ; il
-pontifie du matin au soir et du soir au matin, car
-il doit sûrement régenter quelqu'un en dormant.
-C'est une manie, et une manie qui s'aggrave. J'ai
-vu le temps où il riait quelquefois, où il daignait
-avoir de l'esprit à l'occasion. Maintenant, c'est fini ;
-le devoir, la raison, la raison, le devoir, il ne sort
-pas de là. Sa figure s'allonge en même temps que
-ses discours, et ses discours sont interminables.
-Ah! quel homme!</p>
-
-<p>&mdash; Maman! maman! réclama Thérèse. Comment
-peux-tu oublier ce que Marc a été pour nous, ce
-qu'il fait tous les jours pour Julien?</p>
-
-<p>&mdash; Pour Julien ou pour Thérèse? S'il n'y avait
-que ton frère et moi ici, j'ai bien peur qu'on ne
-l'y verrait pas si souvent. Dévoué, certes, il l'est,
-je n'y contredis point ; mais c'est du dévouement
-à gros intérêts, un bon placement ; et il compte
-un jour ou l'autre rentrer dans ses débours. Seulement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Assez! assez! supplia Thérèse. Vous voulez
-donc que M. Lavernose nous prenne pour des
-ingrats. Ne croyez pas un mot de ce que dit
-maman, me recommanda-t-elle ; elle ne le pense
-pas. Marc l'agace quelquefois, c'est vrai, il n'est
-pas assez homme du monde pour elle ; mais elle
-l'aime bien au fond ; elle a pour lui toute l'estime
-et l'affection qu'il mérite. Pas vrai, maman?</p>
-
-<p>Maman s'inclina avec un sourire plein de réticences.</p>
-
-<p>Le dîner qu'on vint annoncer un moment après
-la délivra du danger de parler et de la contrainte
-de se taire. La bonne dame était gourmande. Pendant
-qu'elle se donnait tout entière à son occupation
-favorite, et que Julien s'animait à conter à Marc
-la chronique du lycée, les charges des pions,
-les caricatures de condisciples, Thérèse et moi
-nous causions d'Argelès, de nos promenades sous
-les châtaigniers de l'Aïroulat, le long des ruisseaux,
-à travers les prairies en fleurs qui bordent
-le gave. On eût dit que la chère enfant cherchait à
-me ramener doucement en arrière, à me rendre,
-avec le souvenir de ces belles journées, la tranquillité
-d'esprit, la pureté de c&oelig;ur qui avaient
-enchanté le début de notre liaison. Oublions, avait-elle
-l'air de penser, oublions, voulez-vous? les
-heures mauvaises, oublions les pas que nous avons
-faits ensemble sur le chemin de l'impossible. Je
-ne veux pas savoir, &mdash; je ne le devine que trop, &mdash; pourquoi
-vous êtes ici ; je vous défends de me
-le dire. Ce vent de folie qui vous a poussé vers
-moi, je ne veux pas en sentir le souffle sur mon
-visage. Nous avons été imprudents tous les deux,
-mon pauvre ami, tous les deux nous avons souffert.
-Aidons-nous maintenant à guérir. Puisque ce
-répit nous est donné, puisque cette douceur
-nous est permise de vivre encore quelques jours
-côte à côte, goûtons cette douceur, savourons ce
-répit. Savourons-le en tremblant ; prenons garde
-de dire un mot, de faire un geste qui puisse rompre
-le charme.</p>
-
-<p>Tel fut le discours muet de Thérèse, et mes
-yeux s'unirent aux siens pour conclure le pacte.
-Sous les espèces symboliques des crêpes de Marsous,
-nous communiâmes tous les deux dans le
-Souvenir. M<sup>me</sup> Romée, qui n'avait pas les mêmes
-raisons que nous de les trouver bonnes, fit la grimace
-en goûtant au plat pyrénéen. Julien, en
-revanche, demanda à y revenir, et Marc lui-même
-ne fut pas insensible à la poésie de cette nourriture
-virgilienne.</p>
-
-<p>&mdash; Quand je reviendrai au pays, lui dis-je,
-je porterai vos remerciements à nos abeilles. Ce
-sont elles, c'est le miel qu'elles tirent des fleurs
-de la montagne qui font tout le mérite de nos
-crêpes.</p>
-
-<p>&mdash; Les abeilles de Marsous dorment sans doute
-maintenant sous la neige ; et vous n'êtes pas pressé
-de les réveiller pour vous acquitter de ma commission,
-répondit Marc. Si, comme me l'ont annoncé
-ces dames, vous avez l'intention de terminer vos
-études de droit à Toulouse, vous en avez pour
-quelques jours avant de revenir au pays.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne fais que reprendre langue à la Faculté
-et je repars, affirmai-je, heureux de cette occasion
-de rassurer le pauvre garçon, de désarmer, si je le
-pouvais, sa jalousie.</p>
-
-<p>Marc se détendit en effet. Il s'offrit à me piloter
-à la Faculté, à me faciliter mes démarches au
-secrétariat, à m'initier au Toulouse universitaire
-où il avait ses grandes et ses petites entrées.</p>
-
-<p>Un sourire de Thérèse me récompensa de ma
-diplomatie. Mais la musique lui fournit bientôt
-après un moyen plus efficace de communiquer
-avec moi. M<sup>me</sup> Romée n'était pas trop d'avis qu'elle
-se mît au piano. C'était beaucoup de fatigue pour
-elle : Après une semaine de leçons, il me semble
-que tu pourrais bien te reposer le dimanche, disait-elle.
-Ce que la bonne dame ne disait pas, c'est
-que le concert la priverait d'une partie de cartes,
-plus intéressante pour elle que la musique ; elle
-s'entendait mieux aux finesses du bésigue qu'aux
-inventions de Chopin.</p>
-
-<p>Mais Thérèse insista :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne me suis jamais sentie plus en train,
-affirma-t-elle. C'est bien le moins, puisque je suis
-condamnée à faire du métier, &mdash; et quel métier! &mdash; mes
-huit heures par jour comme un man&oelig;uvre,
-que je me repose le soir en faisant de la musique.
-D'ailleurs, je n'oblige personne à m'écouter, ajouta-t-elle ;
-Marc lira, s'il veut, et maman s'absorbera
-dans ses réussites. Ce sont des plaisirs qui peuvent
-aller ensemble. Toi, dit-elle, en s'adressant à Julien,
-tu vas me tourner les pages? ça te forcera à déchiffrer
-un peu.</p>
-
-<p>Je m'étais installé de façon à dévisager en plein
-l'exécutante. Mais elle m'exila impitoyablement à
-l'autre bout de l'atelier.</p>
-
-<p>&mdash; Impossible de jouer si je sens un regard sur
-moi, s'excusa-t-elle. J'ai besoin de me figurer que
-je suis seule.</p>
-
-<p>Je n'insistai pas ; à quoi bon? n'était-ce pas la
-voir encore, et la voir mieux, que de l'entendre?
-L'imprudente! Elle prétendait me dérober son
-visage et c'était son âme, toute son âme qu'elle
-allait me dévoiler maintenant à travers la pensée
-de Schumann et de Chopin.</p>
-
-<p>Thérèse reprenait, à mon intention évidemment,
-son répertoire d'Argelès. Le <i>Souvenir</i> de Schumann
-servait de leitmotif, et à la suite se développaient
-les chansons, les romances, les fantaisies du
-maître.</p>
-
-<p>C'était la même musique et la même main, mais
-pas tout à fait la même sensibilité. Sur le texte,
-cependant obéi, l'artiste mettait maintenant la palpitation
-d'une vie personnelle, l'émotion d'un c&oelig;ur
-qui avait souffert.</p>
-
-<p>Déjà, dans les pièces de Schumann, la transformation
-était sensible ; elle se manifestait à plein
-dans l'interprétation de Chopin. Mais pas plus ce
-soir-là que la veille de son départ, à Argelès, elle
-n'eut la force d'aller jusqu'au bout de la mazurka
-en si bémol mineur. Elle s'arrêta brusquement,
-effrayée sans doute de son émotion et de la
-mienne. Après une pause de quelques minutes,
-elle reprit pour conclure le thème inaugural du
-<i>Souvenir</i>, en développant encore l'intention de
-mélancolie qui s'en dégage, solennisée cette fois
-en une expression de rêverie harmonieuse.</p>
-
-<p>Et pour mieux attester sa volonté d'en rester là,
-de ne pas dépasser cette limite, elle souffla les bougies
-et ferma le piano.</p>
-
-<p>&mdash; Avec votre permission, madame et messieurs,
-dit-elle, le concert est terminé. Pardonnez-moi de
-vous mettre à la porte, monsieur Lavernose ; mais
-c'est ici la maison du travail. Je dois donner ma
-première leçon demain matin, à sept heures, et
-Julien a son devoir à copier avant de partir pour
-le lycée.</p>
-
-<p>&mdash; Et moi un cours à préparer&hellip; approuva Marc.</p>
-
-<p>Nous nous retirâmes ensemble. Comme nous
-l'avions fait à Argelès, le soir de notre première
-rencontre, nous traversâmes la ville nocturne. Mais
-la conversation, cette fois, tardait à s'engager.</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'avez trouvé changé, n'est-ce pas?
-m'interrogea Marc après quelques minutes de silence.</p>
-
-<p>&mdash; Changé? vous voulez rire ; les hommes
-comme vous ne changent pas.</p>
-
-<p>&mdash; De caractère sans doute, ni d'idées ; mais de
-figure? Vous avez dû me trouver maigri, avouez-le.
-C'est que j'ai été touché sérieusement. Les
-yeux! Je suis puni par où j'ai péché. J'ai voulu
-profiter de la fin des vacances pour avancer la
-documentation de ma thèse ; je me suis fatigué :
-une congestion de la rétine ; rien de douloureux
-encore, ni de grave ; mais la menace est là, et au
-moindre excès, la tache lumineuse qui jaillit, le
-ruban de feu qui danse. Ce n'est pas drôle, allez!
-je dose mon travail, j'économise mes lectures.
-C'est un retard de six mois, peut-être d'un an
-pour mes études. Ah! vrai, l'année scolaire a mal
-commencé pour nous. Car M<sup>lle</sup> Romée a été éprouvée
-aussi en rentrant d'Argelès.</p>
-
-<p>&mdash; Nous ne l'avons pas su&hellip; répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ce n'était pas proprement une maladie,
-ni même un état localisé. Son mal était dans sa
-tête. Elle ne nous l'a jamais dit, mais je crois
-bien qu'elle avait la nostalgie de la montagne. Ça
-s'est dissipé peu à peu ; elle a repris son aplomb&hellip;</p>
-
-<p>Marc s'arrêta de parler, chemina un moment,
-la tête basse. Puis brusquement : Pourvu que vous
-ne lui rapportiez pas la contagion dans vos bagages!
-s'exclama-t-il en riant d'un rire qui sonnait
-faux. Prenez garde! ajouta-t-il en posant la
-main sur ma manche. La pauvre enfant a besoin
-de tout son courage. Vous avez vu comme elle
-est secondée chez elle. La mère, une égoïste, le
-frère, un étourdi. Vous les avez jugés. Je fais ce
-que je peux pour leur être utile. Julien me craint
-un peu, M<sup>me</sup> Romée me supporte. Vous m'aiderez,
-n'est-ce pas? vous aiderez M<sup>lle</sup> Romée.</p>
-
-<p>&mdash; Soyez tranquille, lui dis-je. Je travaillerai
-pour elle&hellip; et pour vous, ajoutai-je en riant.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne s'agit pas de moi, répliqua Marc vivement.
-Dans l'état de santé où je suis, j'ai ajourné
-tous mes projets, &mdash; tous, insista-t-il. Il s'agit
-d'elle, uniquement d'elle. Vous voyez qu'il n'y a
-pas de quoi rire.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous promets donc sérieusement mon concours.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien, conclut Marc, je prends acte de
-votre promesse.</p>
-
-<p>Nous étions arrivés devant la porte de mon
-hôtel. Marc me quitta.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous avez besoin de moi, me dit-il, venez
-me chercher, 2, place Saint-Raymond. Je ne bougerai
-pas de la matinée.</p>
-
-<p>Il me tendit la main. Et moi, pouvais-je faire
-autrement que de la prendre? Après tout, pensais-je,
-je ne lui ai pas menti ; je suis de bonne
-foi. J'aime Thérèse, c'est vrai ; mais mon amour
-est désintéressé. Je ne suis pas encore indigne de
-la poignée de main d'un honnête homme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
-
-
-<p>Si j'avais à déterminer mon état d'âme dans les
-journées qui suivirent, je dirais que ce fut un
-passage du rêve à l'action, de l'image à la réalité.
-J'arrivais d'Argelès saturé de lyrisme, desséché de
-vaine rhétorique. L'humanité reprit ses droits. Le
-contact de Thérèse, la caresse de ses yeux, la tendresse
-de ses sourires effacèrent les figurations
-artificielles par où j'avais tâché de suppléer à son
-absence. La beauté vivante triompha de l'idole. Je
-vécus mon amour au lieu de l'imaginer.</p>
-
-<p>Je ne me rassasiais pas de voir, d'écouter Thérèse.
-J'habitais, à vrai dire, chez elle autant que
-chez moi. Dès les premiers jours, j'avais pris
-l'habitude de venir chercher des nouvelles de ces
-dames tout de suite après leur déjeuner, avant que
-mon amie repartît pour donner ses leçons. A cette
-heure-là, j'étais à peu près sûr de ne pas rencontrer
-Marc ; et cette certitude ne m'était pas
-déplaisante. Si innocents que fussent mes rapports
-avec Thérèse, je n'en sentais pas moins, quand il
-était là, la gêne d'un contrôle. Sa conscience
-éveillait la mienne, l'obligeait à des retours sur
-moi-même qui me gâtaient mon plaisir. Le reproche
-de ses yeux, l'amertume quelquefois de ses
-paroles suffisaient à me paralyser, ou, si je faisais
-semblant de ne pas l'entendre, donnaient à ma
-conduite un arrière-goût fâcheux d'hypocrisie.</p>
-
-<p>Quand j'arrivais assez tôt, rue du Pont-de-Tounis,
-j'étais engagé à prendre le café en famille.</p>
-
-<p>&mdash; Vous pourrez vous croire encore à Argelès,
-entre Cyprienne et Jacques, me disait M<sup>me</sup> Romée.
-Moi, je serai votre belle-mère, Julien sera Jacques.</p>
-
-<p>&mdash; Et la Garonnette vous donnera l'illusion du
-gave! ajoutait Thérèse.</p>
-
-<p>Cela se passait dans la véranda, dans la grande
-cage de verre où se jouait la pâle lumière de
-novembre. Je me plaisais dans cette pièce plus
-imprégnée que les autres de Thérèse, plus animée
-de sa vie, de ses habitudes. Sa plume sur le bureau,
-une lettre commencée, des billets d'élèves qui traînaient,
-ouverts, sur la table, le cahier d'écolier où
-elle inscrivait chaque jour les dépenses du ménage,
-tout y parlait d'elle, tout y racontait l'harmonie
-heureuse de son âme avec sa vie. J'avais un sentiment
-de bien-être exquis à la voir agir devant
-moi, pour moi, à suivre ses gestes d'hôtesse, de
-ménagère. Pendant qu'elle nous versait, qu'elle
-nous offrait le café, M<sup>me</sup> Romée me confiait les
-rêves qu'elle avait eus la nuit précédente. C'était
-l'événement de ses matinées : Fruits hors de saison,
-trahison! avait-elle coutume de dire quand
-il lui était arrivé de rêver cerises en décembre ; et,
-ainsi avertie, elle se préparait à déjouer un complot
-de la petite bonne ou de la concierge!</p>
-
-<p>Thérèse plaisantait doucement sa superstition.
-Mais la dame n'entendait pas raillerie sur ce chapitre.</p>
-
-<p>&mdash; Oh toi! je sais bien, tu ne rêves pas, répliquait-elle
-à Thérèse. Comment la trouvez-vous,
-monsieur Lavernose? Raisonnable jusque dans le
-sommeil!</p>
-
-<p>Les jours où ses songes manquaient d'intérêt,
-M<sup>me</sup> Romée mettait volontiers la conversation sur
-les élèves de Thérèse ; elle cherchait à faire parler
-sa fille. Sa curiosité ne se rassasiait jamais de
-détails sur les intérieurs où l'introduisaient ses
-leçons : inventaires de mobiliers, procès-verbaux
-de toilettes, ce qu'on entend derrière les portes, ce
-qu'on voit par le trou de la serrure. Et devant la
-discrétion de Thérèse, elle avait des indignations
-comiques&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment es-tu fabriquée? lui demandait-elle.
-Rien ne t'intéresse, rien ne t'amuse. Ce que tu
-dois les assommer tes élèves! Je te vois d'ici. Pas
-une minute de conversation : des gammes, des
-gammes, et encore des gammes! Si tu crois
-qu'elles y tiennent tant que ça, à la musique!</p>
-
-<p>&mdash; Soyez tranquille, mère ; si je les ennuie, mes
-élèves, elles me le rendent bien&hellip; au moins quelques-unes,
-plaisantait Thérèse. Et déjà elle mettait
-son chapeau pour sortir. Mais il fallait attendre
-Julien qui s'oubliait devant un miroir, occupé à
-rectifier son n&oelig;ud de cravate : tu es assez beau
-comme ça, je te l'assure! lui disait-elle. Elle me
-tendait la main : à ce soir, monsieur Lavernose.</p>
-
-<p>J'allais sortir à mon tour. M<sup>me</sup> Romée me forçait
-à me rasseoir.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'avez-vous de si pressé? me disait-elle.
-Votre cours à deux heures? Et bien, vous le manquerez,
-votre cours. A votre âge, vous n'avez pas
-peur qu'on vous mette en pénitence! Vous n'êtes
-pas à la chaîne comme ce pauvre Marc! S'en fait-il
-du mauvais sang, celui-là! et pour aboutir à
-quoi? à s'abîmer les yeux. Joli résultat. Laissez-le
-marcher, et allez votre train, croyez-moi. Prenez-en
-un peu et laissez-en beaucoup. Ce ne serait vraiment
-pas la peine d'être venu à Toulouse pour y
-mener la même vie qu'à Argelès&hellip; Je protestais
-faiblement. Il y a temps pour tout, continuait la
-dame. Aujourd'hui, par exemple, une si belle journée,
-ce serait un péché de vous enfermer. Je vous
-emmène avec moi : une course d'une heure. Et je
-vous montrerai toutes les belles dames de Toulouse.
-Ça ne vous tente pas? Il s'agit d'une vente au profit
-des pauvres, et je suis obligée de m'y montrer.
-Il y a là comme vendeuses presque toute la clientèle
-de Thérèse, et ma visite est attendue. Allons,
-courez vite vous habiller, et venez me prendre à
-quatre heures.</p>
-
-<p>Quand M<sup>me</sup> Romée ou Julien ne me réclamaient
-pas, je ne savais trop que faire de mes journées.
-Ma chambre, là-bas, sur le quai était triste, et
-les rues étaient vides de figures de connaissance.
-Que devenir? J'avais tenté les premiers jours de
-prendre au sérieux mes occupations d'étudiant ;
-j'avais suivi des cours, j'avais pris des notes ; le
-spectacle de cette vie jeune autour de moi m'avait
-un moment amusé. Marc avait quelques camarades
-à la Faculté de droit à qui il m'avait présenté :
-des lauréats, des forts en thème comme lui, avec
-qui j'échangeais quelques mots en faisant les cent
-pas sous le portique, avant l'arrivée des professeurs.
-Mais ces agrégés en herbe étaient trop
-graves pour moi, et les autres, ceux qui venaient
-dormir sur leur pupitre après avoir passé la nuit
-au tripot, ne m'agréaient pas davantage. Je me
-sentais emprunté, dépaysé, avec ces étranges camarades.
-Après quelques expériences malheureuses,
-je renonçai à mes velléités de vie écolière,
-je ne mis plus les pieds à la Faculté.</p>
-
-<p>En dehors de Marc que j'évitais d'ailleurs avec
-soin, et du docteur Estenave que je ne recherchais
-pas davantage, craignant pour mon état d'âme la
-pénétration de son diagnostic, il ne me restait pas
-d'autre société que celle des arbres des promenades
-publiques : des ormeaux du Grand-Rond, des
-érables du Jardin des Plantes. Je m'attardais jusqu'au
-soir en leur compagnie. La nuit venait,
-rôdait autour des massifs ; la corne avertisseuse
-des gardiens me décidait seule à sortir. Je laissais
-les statues grelottantes, les aigles en sommeil,
-les plates-bandes du jardin botanique, cimetière
-d'herbes, hérissé d'étiquettes noires et blanches
-comme des croix sur des tombes de pauvres. Le
-portique de marbre franchi, un reste de clarté
-m'accueillait au seuil de l'allée Saint-Michel. J'aimais,
-j'ai toujours aimé la beauté trouble de cette
-heure. Des carillons lointains, comme des fumées
-de bruit, tombaient du haut des clochers dont la
-silhouette se perdait dans l'incertitude crépusculaire.
-Du haut du pont j'écoutais leurs dernières
-vibrations expirer, ondes aériennes, sur le réseau
-mouvant de l'eau mystérieuse où les feux blancs
-de l'électricité se mêlaient au reflet balancé des
-premières étoiles. J'errais dans les solitudes qui
-accompagnent la course du fleuve jusqu'à l'heure
-du dîner, un dîner à prix fixe dans un restaurant
-médiocre, et j'expédiais les plats, je mettais les
-bouchées doubles, impatient d'arriver chez les
-Romée et d'y arriver avant Marc. J'entrais là
-comme dans le pays du bonheur. Thérèse me
-parlait, et le timbre seul de sa voix suffisait à
-m'enchanter.</p>
-
-<p>La présence de Marc contrariait mon lyrisme.
-Avec lui, l'illusion s'en allait, les choses reprenaient
-leurs limites. La raison triomphait. Il l'appliquait à
-tout et à tous, aux commérages de M<sup>me</sup> Romée,
-aux boutades de Julien. Il se donnait autant de
-mal pour corriger les erreurs de ces cerveaux légers
-qu'il en aurait pris à argumenter devant le tapis
-vert d'une soutenance de thèse. Sa patience à discuter
-était inépuisable, et M<sup>me</sup> Romée avec une mauvaise
-foi inconsciente, Julien avec sa verve taquine
-et sa logique anarchiste d'enfant gâté, en abusaient
-pour lui tenir tête. Thérèse était obligée d'intervenir.
-Le moyen le plus sûr qu'elle eût de les mettre
-d'accord était d'ouvrir le piano.</p>
-
-<p>Le silence régnait aussitôt ; le rêve un moment
-interrompu reprenait son essor. Comme dans ces
-jeux de gazes colorées où s'apothéosent les danseuses,
-Thérèse m'apparaissait alors divinisée à
-travers le réseau souple des harmonies. Le monde
-n'existait plus. La musique nous créait un autre
-univers. Elle était une atmosphère et un langage,
-un langage plus souple, plus libre. Je l'imaginais
-au moins. J'interprétais dans ce sens le choix des
-morceaux que Thérèse jouait et les nuances d'expression
-qu'elle leur donnait en les jouant. La proportion
-seule des emprunts faits à Schumann ou
-à Beethoven plutôt qu'à Chopin, marquait pour
-moi un certain étiage de ses sentiments. La préférence
-donnée à Schumann marquait une tendance
-à l'apaisement, à la mélancolie paisible d'un renoncement
-accepté ; accordée à Chopin elle signifiait
-au contraire le progrès de la passion en lutte avec
-le devoir.</p>
-
-<p>A force d'analyser, de définir, la musique m'était
-devenue comme une écriture à clé où je lisais la
-confession quotidienne de Thérèse. Et cette confession
-suffisait à ma vie sentimentale. Ma journée
-tenait toute dans cette illusion d'une heure.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
-
-
-<p>Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, paisibles,
-souriantes. Après le coup de folie qui m'avait exilé
-d'Argelès, j'avais trouvé, grâce à la sagesse de Thérèse
-suggérant et ordonnant ma prudence, la douceur
-d'une halte inattendue où se complaisait ma
-faiblesse. Ma sécurité était à peu près complète.
-J'écrivais régulièrement à Argelès, et j'en recevais
-régulièrement des nouvelles, des relations minutieuses
-où Cyprienne enregistrait les événements
-de la famille et du voisinage. Les rhumes de Jacques
-y figuraient à côté d'un changement de vicaire ou
-d'un mécompte agricole, d'un règlement désastreux
-avec nos fermiers de Marsous. Quelques lignes de
-mon fils remplissaient les blancs laissés sur le papier
-par l'écriture de sa mère. Ces dames étaient avides
-de détails sur ma vie toulousaine, sur mes occupations
-d'étudiant, sur l'intérieur des Romée. Je
-n'en mettais jamais assez sur le compte de nos
-amies. Des photographies avaient été échangées
-entre Thérèse et Cyprienne avec des promesses de
-prochain revoir. Ma femme et ma belle-mère avaient
-pris l'engagement de venir me chercher quand je
-me trouverais assez savant pour quitter Toulouse,
-c'est-à-dire vers Pâques, limite extrême que j'avais
-fixée à mon séjour. Plus tard, aux grandes
-vacances, les trois Romée feraient une visite de
-reconnaissance à Argelès. De ma mère, je n'avais
-eu en tout qu'une lettre : quelques lignes ingénues
-tracées d'une main pesante. La brave femme s'étonnait
-de mon changement de vie. Une avalanche
-récente avait emporté le mur qui soutenait le verger
-au-dessus de la maison. Elle me consultait sur
-l'opportunité de la réparation à entreprendre. Et
-tout cela me paraissait si loin! presque étranger!
-Je répondais cependant comme si j'avais été l'absent
-d'une heure ; je faisais semblant de discuter
-le devis des travaux à exécuter à Marsous, je
-ripostais par d'autres histoires aux histoires de
-Cyprienne. Je m'évertuais à donner une apparence
-de réalité, de vraisemblance, au mensonge où j'étais
-forcé de vivre. Je ne désespérais même pas de le
-prolonger indéfiniment, de concilier l'égoïsme de
-mon rêve avec le repos de ma femme et l'honneur
-de mon amie.</p>
-
-<p>Je réussis pendant quelques jours à garder ce
-périlleux équilibre. La prudence de Thérèse se
-démentit la première. Mon obéissance à des volontés
-qu'elle n'avait pas eu la peine de me signifier,
-en lui attestant la force de son empire sur moi,
-l'avait trop rassurée. Plus confiante, elle se surveillait
-moins, elle ne pensait plus à déguiser l'attrait
-qui la rapprochait de moi ; elle négligeait la
-grimace de froideur, le manège d'indifférence par
-où, jusque-là, elle ne manquait pas de couper mes
-élans, de me contraindre à d'humiliantes retraites.
-Au lieu de calculer, de doser ses paroles comme
-elle avait soin de le faire quand Marc était là, attentive
-à nous distribuer son amitié par portions égales,
-elle s'oubliait à des apartés avec moi ; elle livrait
-Marc aux taquineries de Julien, aux commérages
-de M<sup>me</sup> Romée. Un regard, un pli au front de
-l'abandonné l'avertissaient de son étourderie, et
-elle se dépêchait de la réparer, mais d'autres fois
-la distraction se prolongeait, et quand elle s'en
-apercevait, il était trop tard ; Marc boudait, affectait
-de s'écarter de nous, de s'enfermer dans un silence
-amer, que les humilités de la coupable avaient
-peine à rompre.</p>
-
-<p>Thérèse se repentait, Marc pardonnait, et, aussitôt
-pardonnée, Thérèse retombait dans son injustice.
-Nous en arrivions, elle et moi, à ne plus pouvoir
-nous passer une minute l'un de l'autre. Nous
-souffrions dès que nous perdions le contact. Malgré
-nous, malgré moi surtout qui voyais mieux le
-danger, l'amour nous isolait visiblement, nous
-mettait à part des autres.</p>
-
-<p>Ce fut le besoin de nous voir, la douleur de nous
-quitter et la joie de nous reprendre, qui nous fit
-dévier insensiblement de la réserve inaugurée par
-Thérèse et scrupuleusement observée par moi
-depuis mon arrivée à Toulouse. Bientôt toutes les
-occasions, tous les prétextes nous furent bons pour
-nous retrouver, pour multiplier, pour prolonger
-nos rencontres. Après le déjeuner de ces dames,
-quand M<sup>me</sup> Romée ne me réclamait pas, je sortais
-en même temps que Thérèse et que son frère, je
-les accompagnais. Julien, pressé par l'heure de la
-classe, prenait les devants ; Thérèse et moi, nous
-faisions route ensemble jusqu'à la porte d'une de
-ses élèves, &mdash; et c'était loin quelquefois, à l'autre
-extrémité de Toulouse.</p>
-
-<p>J'aimais ce tête-à-tête dans la foule, le mystère
-innocent de nos propos perdus dans la rumeur du
-trottoir.</p>
-
-<p>Nous marchions et nous causions ; et nos itinéraires
-changeaient avec la direction de nos causeries.
-Les jours d'intimité, sans nous être donné
-le mot, nous quittions les rues encombrées pour
-suivre, &mdash; tels des sentiers au bord de la grand'route, &mdash; les
-ruelles noires, les passages obscurs
-du vieux Toulouse. Nous longions des boutiques
-silencieuses, des magasins sans étalage, ou bien,
-dans le quartier noble, des rez-de-chaussée à fenêtres
-grillagées, des alignements de façades solennelles
-avec des linteaux de porte armoriés et des
-balcons en fer chargés d'écussons. Et c'était trop
-de solitude quelquefois au gré de Thérèse, qui
-fuyait alors, en gagnant des rues plus vivantes, le
-danger d'une conversation tournée peu à peu à la
-tendresse.</p>
-
-<p>L'heure de la leçon était toujours trop vite
-arrivée ; et c'était si dur, alors, de s'ajourner jusqu'au
-soir! Cette faveur d'accompagner un moment
-Thérèse, au lieu de me contenter, me mettait en
-goût d'en demander davantage. Mon amie avait
-des moments de répit entre ses leçons : des quarts
-d'heure, des demi-heures et quelquefois plus,
-quand une élève s'était fait excuser. Elle profitait
-de ces loisirs pour réciter sa prière ou dire son
-chapelet dans l'église la plus proche.</p>
-
-<p>Je la surpris, plongée dans ses dévotions, un
-après-midi où le dés&oelig;uvrement, joint au désir
-d'admirer les jeux de la lumière vespérale à travers
-les joailleries des vitraux anciens, m'avait conduit
-à Saint-Étienne. Nous sortîmes ensemble.
-L'hiver était doux cette année-là ; les rosiers du
-Bengale ne finissaient pas de fleurir dans les
-massifs du Boulingrin, et, le long des murs, dans
-les jardinets du faubourg, les plates-bandes s'embaumaient
-du parfum léger des tussilages. J'emmenai
-Thérèse au delà du Grand-Rond, au bord
-du canal. La colonnade grise des platanes s'allongeait,
-doublée au reflet de l'eau. Vision calme.
-Une barque passait, une lourde gabarre languedocienne,
-et nous rêvions, Thérèse et moi, d'un
-voyage dans une barque pareille, entre les faïences
-vernies et les oranges mûres : un voyage silencieux
-sur l'eau muette, un voyage lent escorté de
-la course lente des charrues dans les sillons, un
-voyage sans autre événement que la halte obligée
-de l'écluse, sans autre musique que la chanson du
-pâtre ou la sonnerie lointaine des angélus annonçant
-les clochers de village, mâts de nefs immobiles
-ancrées dans l'uniformité des plaines.</p>
-
-<p>Telle fut la douceur de cette promenade imprévue
-que Thérèse me voua désormais tous ses
-moments de liberté. Elle m'avertissait la veille, et
-j'allais la prendre au rendez-vous qu'elle m'avait
-assigné. C'était presque toujours hors des rues fréquentées,
-au seuil des quartiers populaires. La
-durée du temps dont elle pouvait disposer limitait
-nos courses. Nous nous contentions souvent de
-franchir le canal sur un de ces ponts qui relient
-la ville aux faubourgs. Nous gravissions au hasard
-devant nous une de ces voies à pente raide qui
-vont, par des transitions assez brusques, de la
-foule à la solitude, du tumulte de la vie ouvrière à
-la paix des campagnes. Arrivés au sommet de la
-montée, nous nous arrêtions un moment en suspens,
-nous laissions nos regards planer de la ville
-à la vallée hivernale où la jeune verdure des blés
-se révélait à demi sous les voiles de la brume.</p>
-
-<p>Un jour, en gagnant la campagne par la rue des
-Récollets, nous eûmes la fantaisie de visiter la
-chapelle des Pères missionnaires et le calvaire
-dont les croix monumentales envoient leur ombre
-jusque sur la route. La chapelle était restée fermée
-depuis l'exécution des décrets ; la porte antique
-par où étaient entrés tant de malheureux et sortis
-tant de consolés était encore scellée de la cire
-rouge des cachets officiels. Mais l'accès du jardin
-était libre ; des buis taillés, des bassins d'eau vive
-disaient l'ordre et le goût d'une plaisance de couvent ;
-les feuilles pourries dans l'herbe des pelouses,
-les mousses dans le vivier, disaient aussi
-l'exil des maîtres, la déchéance des arbustes et des
-plantes abandonnés à eux-mêmes. Cependant l'enclos
-n'était pas tout à fait désert ; des pensionnats
-du quartier y jouaient les jours de promenade ; des
-amoureux, l'été, y cherchaient l'ombre des allées
-couvertes ; des dévotes venaient y faire leur chemin
-de croix en plein air, agenouillées devant les stations
-qui s'espaçaient autour de l'enclos. L'endroit
-était hospitalier et recueilli. Le calvaire y suggérait
-des pensées graves tempérées aussitôt par les sensations
-de nature, par l'odeur des buis, par la musique
-gazouillante des mésanges suspendues aux
-branches mortes. Ce fut un de nos refuges préférés.</p>
-
-<p>D'autres fois, quand les leçons de Thérèse nous
-obligeaient à nous rapprocher des quais, nous
-allions chercher de l'autre côté de l'eau, au bout
-du pont Saint-Pierre, l'abri d'un square infréquenté,
-posé en terrasse au-dessus de la berge.
-Un vieux cèdre nous accueillait sous le porche de
-ses branches inclinées. L'autan, qui arrivait du
-large par-dessus la nappe de la Garonne, les soulevait
-parfois, leur faisait rendre &mdash; tel l'archet sur
-la corde, &mdash; une musique de tristesse. Blottis sur un
-banc, serrés l'un contre l'autre comme des oiseaux
-bercés par l'orage, nous écoutions venir l'assaut
-du vent et la plainte de l'arbre. Près de nous, en
-contre-bas, un jardin d'hôpital alignait ses plates-bandes
-défleuries ; plus près encore, des fenêtres
-nous révélaient des intérieurs de maisons pauvres,
-le long d'une ruelle déserte, tandis que,
-en face, la Garonne s'en allait pressée entre les
-murailles roses des quais, bornée en amont par
-les arches massives du pont de pierre, en aval
-par les architectures grêles du pont suspendu qui
-filait à notre gauche porté sur la courbe légère
-des câbles en fil de fer. L'ampleur du fleuve, la
-vastitude du ciel, en contraste avec l'exiguïté du
-nid où s'isolait notre tête-à-tête, nous invitaient
-à goûter plus pieusement la minute d'intimité paisible
-dérobée par nous à la fuite des jours, au
-tumulte de la vie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIX</h2>
-
-
-<p>Ce fut un heureux, un miraculeux décembre :
-un mois d'oubli, d'insouciance au seuil du malheur,
-d'innocence au bord du péché. La compagnie
-presque continuelle de Thérèse, la certitude
-de jour en jour plus évidente de sa tendresse,
-avaient modéré mon exaltation. Et Thérèse m'était
-reconnaissante de ce triomphe sur moi-même. La
-substitution de l'amitié à l'amour, d'ailleurs purement
-fictive, et qui n'avait exigé de nous qu'un
-changement de vocabulaire, suffisait à la rassurer.
-L'épreuve de nos tête-à-tête avait ajouté à sa confiance.
-Aussi dédaigneuse que moi, et plus ignorante
-encore de la réalité, elle ne doutait pas de la
-durée d'un bonheur qu'elle avait trouvé le moyen
-de mettre en règle avec sa conscience.</p>
-
-<p>Hélas! ce bonheur allait finir. Le mystère de
-nos promenades ne pouvait pas tarder à être découvert.
-Que Thérèse n'en eût jamais confessé le
-secret à sa mère, il y avait déjà dans cette dissimulation
-comme l'aveu d'une faute. Et cette faute
-devait sortir de l'ombre où nous la cachions aux
-autres et presque à nous-mêmes.</p>
-
-<p>En attendant nous multipliions nos rendez-vous.
-En dehors des heures de leçons, nous passions
-presque tous nos après-midi ensemble. Nous utilisions
-les quarts d'heure et même les minutes
-de liberté ; nous marchions côte à côte ; nous
-asseyions nos causeries sur un banc de square ou
-de promenade.</p>
-
-<p>Nous bavardions ainsi un jour, sur un banc du
-Jardin Royal, et, comme une ondée légère arrivait,
-j'avais ouvert un parapluie qui resserrait notre
-tête-à-tête. Un passant nous frôla tout à coup et
-s'arrêta, cloué sur place par la surprise. C'était
-Marc. Nous nous levâmes, confus, essayant une
-explication qu'il eut l'air de ne pas entendre.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai eu la chance de rencontrer à temps le
-parapluie de M. Lavernose, dit Thérèse. Nous
-attendions la fin de l'averse. Je vais donner ma
-leçon chez les Martel. Venez-vous m'accompagner?</p>
-
-<p>&mdash; Bien fâché, Mademoiselle ; mais on m'attend
-à l'Académie, et je n'ai pas une minute à perdre.</p>
-
-<p>&mdash; Le secrétariat ne ferme pas encore, et ça ne
-vous fera pas de mal de marcher un peu avec
-nous, lui dis-je. Depuis quand n'avez-vous pas fait
-l'école buissonnière?</p>
-
-<p>&mdash; L'école buissonnière! riposta Marc avec un
-mauvais sourire, c'est bon pour les étudiants en
-droit, mon cher monsieur Lavernose. Bonne promenade,
-et à tantôt, conclut-il en nous quittant.</p>
-
-<p>Nous nous séparâmes presque aussitôt, Thérèse
-et moi, contrariés l'un et l'autre et empêchés de
-nous communiquer nos craintes.</p>
-
-<p>Ce soir-là, Marc ne parut pas rue du Pont-de-Tounis.</p>
-
-<p>&mdash; Marc en retard! que se passe-t-il, grand Dieu?
-s'exclama M<sup>me</sup> Romée après une heure d'attente.
-Une barricade en travers de la rue? La chute du
-gouvernement, ou la dégringolade d'une cheminée
-sur le trottoir?</p>
-
-<p>&mdash; M. Échette a dû s'enfermer pour travailler à
-sa thèse, expliquait Thérèse. Mais elle ne croyait
-guère à son explication. Le malheur était là ; nous
-le sentions venir. L'angoisse nous fermait la
-bouche.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'avez-vous tous les trois? interrogeait
-M<sup>me</sup> Romée. M. Lavernose a la lèvre cousue, Thérèse
-n'a pas l'air de songer à son piano, et Julien
-n'a pas encore commencé d'apprendre ses leçons.
-On dirait que rien ne marche ici quand Marc n'y
-est pas. On ne peut donc pas travailler ou s'amuser
-sans la permission de ce monsieur!</p>
-
-<p>Et c'était vrai. Marc absent, la maison n'était
-plus la même. Il était le régulateur et l'excitateur,
-celui qui met en train la mécanique, et fait s'accorder
-ensemble les rouages. M<sup>me</sup> Romée avait besoin
-de lui, ne fût-ce que pour le contredire ; sans lui
-Julien était comme infirme ; la plume lui pesait,
-le livre tombait de ses mains. Thérèse elle-même
-puisait dans la fermeté de son ami une partie de
-sa force morale. L'approbation de Marc, le sourire
-fraternel de ses yeux, l'encourageaient au travail,
-la récompensaient de ses sacrifices. Le reproche
-de son absence la navrait. Elle sentait bien qu'elle
-ne pouvait pas se passer de son affection.</p>
-
-<p>Je voyais tout cela, je mesurais la profondeur
-du mal qu'avait causé mon intrusion chez les Romée.
-Mais je n'avais pas le courage de conclure. La passion
-menacée se raidissait en moi, me poussait à
-la révolte. Marc se fâche, me suggérait-elle. De
-quel droit se fâche-t-il? Marc est jaloux? eh bien,
-tant pis pour lui! Marc se retire sous sa tente? eh
-bien, qu'il y reste!</p>
-
-<p>Je m'endurcissais ainsi dans mon égoïsme. J'en
-voulais presque à Thérèse de son inquiétude, de
-ses regards désespérés à la pendule, de son air
-désolé, plus tard, quand elle dut renoncer à voir
-arriver Marc. Nos adieux furent embarrassés, troublés
-de pensées discordantes et confuses.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous porterai des nouvelles de notre ami
-après votre déjeuner, lui dis-je. J'irai le surprendre
-au saut du lit.</p>
-
-<p>&mdash; Au saut du lit! se moqua M<sup>me</sup> Romée ; dans
-ce cas, cher monsieur, le mieux est de ne pas
-vous coucher. Marc est debout avant le jour.</p>
-
-<p>Je n'eus pas la peine de me lever le lendemain.
-Marc m'avait prévenu. Il faisait à peine jour
-quand il frappa à ma porte. Il s'excusa de l'heure
-indue. Il avait deux cours à suivre avant son
-déjeuner, et le reste de sa journée était pris. Il
-aurait fallu remettre au lendemain ce qu'il avait à
-me dire, et le délai lui avait paru long.</p>
-
-<p>&mdash; C'est donc bien urgent? lui dis-je en essayant
-de sourire.</p>
-
-<p>&mdash; Urgent et grave, me répondit-il. Une explication
-entre nous est nécessaire. Il y a deux mois
-que je la remets de jour en jour ; mais après ce
-que j'ai constaté hier, si je restais le témoin muet
-de ce qui se passe entre M<sup>lle</sup> Romée et vous, je
-deviendrais votre complice. C'est un rôle qui ne
-peut pas me convenir.</p>
-
-<p>&mdash; Les scrupules d'un homme à jeun sont une
-terrible chose! plaisantai-je. Mais n'êtes-vous pas
-sorti trop tôt? Êtes-vous sûr d'y voir clair? Pour
-moi, je me demande en vous écoutant si je rêve
-ou si je veille? Que voulez-vous dire, monsieur
-Échette, et que se passe-t-il entre M<sup>lle</sup> Romée et
-moi? Je vous serais obligé de me le dire avec précision.</p>
-
-<p>&mdash; Ce qui se passe n'est malheureusement pas
-d'hier. Vous n'avez pas oublié, n'est-ce pas, notre
-conversation de Pibeste? Je vous donnai ce jour-là
-un avertissement inutile. Le mal était fait ; vous
-aimiez M<sup>lle</sup> Romée, et M<sup>lle</sup> Romée vous aimait. Oh!
-je sais bien que ce ne fut pas de votre part une
-entreprise de séduction préméditée ; en bien,
-comme en mal, je vous crois incapable d'un effort
-quelconque. Vous avez commencé par céder à
-un attrait. Vous vous êtes trouvé pris, et à votre
-tour vous avez essayé de prendre. Vous n'y avez
-que trop aisément réussi. Entre une ignorante et
-vous, la lutte était inégale. Certaines lettres de
-M<sup>lle</sup> Romée à sa mère m'avaient donné l'éveil. Je
-voulus voir ; je vis. La malheureuse enfant ne se
-doutait pas encore de ce qui lui arrivait. Ma présence,
-votre jalousie, le déchirement de l'adieu,
-l'avertirent sans doute. Elle partit avec sa flèche
-au c&oelig;ur. Je ne désespérai pourtant pas de sa guérison.
-Séparés, vous finiriez par oublier tous les
-deux. J'y comptais. Pour mieux vous tenir, pour
-vous sauver de vous-même, je m'adressai à votre
-loyauté. En vous livrant le secret de ma vie, je
-croyais avoir mis M<sup>lle</sup> Romée à l'abri de vos poursuites.
-Elle, de son côté, vous oubliait déjà. Rentrée
-à Toulouse, dans son milieu, soutenue par le
-travail et par le sacrifice, elle s'était ressaisie, elle
-avait secoué le mauvais rêve. Après quelques
-semaines de lutte que je suivais d'heure en heure, &mdash; vous
-devinez avec quelle angoisse! &mdash; elle avait
-retrouvé le calme, l'équilibre, la gaieté presque.
-C'était le salut ; c'eût été bientôt le bonheur. Il y a
-deux mois de cela, et aujourd'hui tout est compromis
-de nouveau, tout est perdu. Vous êtes revenu, vous
-vous êtes imposé. Oui, imposé, car, l'eût-elle voulu,
-comment M<sup>lle</sup> Romée pouvait-elle vous empêcher
-de vous présenter chez elle, à moins de tout révéler
-à votre femme, de tout confesser à sa mère?
-Vous le saviez, vous avez calculé sur sa générosité
-pour lui forcer la main. Votre victime vous
-avait échappé, vous êtes venu la reprendre chez
-elle. Un moment j'ai cru que vous reculeriez
-devant votre mauvaise action ; j'ai espéré que
-l'hospitalité reçue, le contact de la mère, du frère
-de M<sup>lle</sup> Romée, changeraient votre c&oelig;ur, que vous
-hésiteriez à les immoler à votre passion. Souvenez-vous :
-le soir de votre arrivée, en rentrant à
-l'hôtel, vous m'aviez promis d'avoir pitié d'eux.
-Vous n'avez pas tenu parole, monsieur Lavernose.</p>
-
-<p>Marc se taisait. Il s'attendait sans doute à des
-dénégations de ma part, à une lutte ; mon sang-froid
-le déconcertait. Je m'étais assis sur mon lit,
-j'avais relevé mon oreiller ; je roulais une cigarette.</p>
-
-<p>&mdash; Vous permettez? lui dis-je. C'est au cas où
-vous en auriez encore long à me dire.</p>
-
-<p>&mdash; A quoi sert de railler? répliqua Marc. J'ai fini ;
-rassurez-vous. Tant que j'ai été seul à m'apercevoir
-de votre intrigue, tant que j'ai pu espérer qu'elle
-se dénouerait d'elle-même sans scandale, et qu'il
-n'y aurait que moi à en souffrir, je me suis tu. J'ai
-assisté sans sourciller à vos man&oelig;uvres. M<sup>lle</sup> Romée
-vous revenait ; elle allait où l'attirait son penchant ;
-elle ne voyait pas la main que je lui tendais pour
-la retenir. Pendant des semaines, j'ai enduré ce
-supplice. Mais depuis hier, tout est changé. L'honneur
-de M<sup>lle</sup> Romée est en jeu. Que voulez-vous que
-pensent les gens qui vous ont rencontrés ensemble?
-Et ce n'est pas la première fois, n'est-il
-pas vrai? Moi je ne suppose rien, je ne soupçonne
-rien. Évidemment ce n'était pas un rendez-vous ; le
-hasard a tout fait. Je le crois, j'en suis sûr. Mais
-les autres, le croiront-ils? Vous ignorez donc ce que
-c'est que la réputation d'une jeune fille, monsieur
-Lavernose? Vous oubliez qu'il suffit d'un mot
-pour la perdre, d'une histoire qui court, &mdash; et on
-ne sait jamais qui l'a lancée. Des explications après
-coup, des preuves? Inutile. C'est comme un acquittement
-en cour d'assises. Il en reste toujours
-quelque chose. Vous n'aviez pas pensé à ça sans
-doute ; Argelès est un pays idyllique où ces misères
-sont inconnues. A Toulouse il faut tenir compte des
-mauvaises langues.</p>
-
-<p>Marc avait débité son affaire à la volée, en marchant
-à grands pas. Au moment de conclure, il
-s'arrêta devant mon lit, me fixa longuement.</p>
-
-<p>&mdash; Tenez, monsieur Lavernose, continua-t-il,
-dans l'intérêt de M<sup>lle</sup> Romée aussi bien que dans le
-vôtre, &mdash; car je ne vous suppose pas assez perverti
-pour ne pas souffrir un jour ou l'autre du mal
-que vous êtes en train de lui faire, &mdash; il serait temps
-pour vous de reprendre le chemin d'Argelès. Grâce
-à Dieu, il n'y a rien encore d'irréparable ; vous
-pouvez rentrer chez vous la tête haute. La satisfaction
-du sacrifice accompli vous adoucira l'amertume
-des adieux. Pensez-y ; mettez les courtes joies
-de la passion en balance avec l'horreur de l'inévitable
-catastrophe. Voyez et décidez. Je ne vous en
-dis pas davantage. J'aime mieux vous laisser le
-mérite d'une résolution que votre intérêt vous conseille
-aussi bien que votre conscience.</p>
-
-<p>&mdash; C'est tout vu, tout décidé, répondis-je. N'eût
-été le plaisir de vous entendre, il y a longtemps
-que j'aurais pu couper court à votre harangue.
-Vous parlez bien, monsieur Échette ; mais pour un
-historien vous avez une singulière façon d'écrire l'histoire.
-Que ne m'interrogiez-vous d'abord? Que ne
-vous documentiez-vous auprès de moi? Je vous
-aurais évité la douleur d'effleurer de vos soupçons
-une réputation que vous êtes seul à mettre en
-doute. Je ne vous parle pas de mon honneur à
-moi ; je l'estime au-dessus de vos atteintes. Je
-vous parle uniquement de M<sup>lle</sup> Romée, et je vous
-trouve singulièrement hardi de l'avoir mise en
-cause. A quoi vous sert donc de l'avoir connue
-depuis son enfance, si vous la connaissez si mal?
-Comment? parce que nous nous sommes assis
-côte à côte, dans un jardin public, elle serait perdue!
-A qui espérez-vous le faire croire? Il y a des
-mauvaises langues à Toulouse comme à Argelès ;
-je le savais : je le constate. Et où en serions-nous,
-grand Dieu! s'il nous fallait doser nos amitiés,
-mesurer nos paroles et nos gestes sur le qu'en
-dira-t-on des inconnus? M<sup>lle</sup> Romée a vingt-quatre
-ans ; ce n'est plus tout à fait une pensionnaire ;
-elle n'a pas attendu votre permission pour sortir
-seule ; et si par hasard elle me rencontre dans
-la rue, voudriez-vous qu'elle eut l'air de ne
-pas me voir? Tout cela est misérable, monsieur
-Échette, et je suis bien bon de vous répondre. Vous
-me cherchez une mauvaise querelle, voilà tout. Ce
-n'est pas vous, c'est votre jalousie qui parle. Vous
-laissez trop voir le bout de l'oreille, mon cher
-monsieur. Je vous gêne, c'est clair, il vous tarde
-que je vous cède la place. Voilà le fin mot de
-votre visite matinale. Eh bien, franchement, vous
-auriez aussi bien fait de rester au lit. M<sup>lle</sup> Romée
-est libre. Vous n'êtes ni son fiancé, ni son frère,
-son ami seulement, son ami comme moi, ni plus
-ni moins. Au nom de qui, au nom de quoi prétendez-vous
-intervenir?</p>
-
-<p>Marc avait pâli sous ma riposte ; son poing se
-crispait ; une colère froide passait dans ses yeux.</p>
-
-<p>&mdash; Je protégerai M<sup>lle</sup> Romée ; je la sauverai malgré
-vous et même malgré elle, me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash; Sauvez-la donc au risque de la compromettre!
-lui dis-je. Allez, jouez votre jeu ; moi je jouerai
-le mien.</p>
-
-<p>&mdash; Je n'aurais qu'une ligne à écrire à M<sup>me</sup> Lavernose,
-pour vous rabattre le caquet, répliqua Marc ;
-mais ce sont des moyens qui me répugnent. Je
-m'adresserai donc à M<sup>lle</sup> Romée. Je sais qu'elle
-vous aime, mais je sais aussi qu'elle est honnête.
-C'est elle qui décidera entre nous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXX</h2>
-
-
-<p>Le c&oelig;ur me battait presque aussi fort que le
-jour où je m'y présentai pour la première fois,
-quand, quelques heures plus tard, je sonnai à la
-porte de M<sup>lle</sup> Romée. Était-ce ma condamnation
-ou mon triomphe que j'allais trouver dans les
-yeux de Thérèse? je n'en savais rien ; ce que je
-savais, c'était que, d'une façon ou d'une autre,
-notre situation avait changé. Les derniers voiles
-allaient tomber entre nous ; nos âmes désormais
-se regarderaient face à face. Pour elle comme pour
-moi, ce serait, avec tous ses périls, avec toutes ses
-délices, la réalité de la passion.</p>
-
-<p>Le visage de M<sup>me</sup> Romée, que je rencontrai d'abord,
-ne m'apprit rien. Mais Thérèse? Oh, Thérèse
-avait vu Marc. Ses yeux le disaient et sa poignée
-de mains : des mains et des yeux de fièvre. Elle
-sortait. Elle eut tout juste le sang-froid et l'adresse
-nécessaires à entrer dans ses gants, à épingler le
-chapeau sur sa tête. Elle ne se ressaisit un peu
-qu'après avoir assujetti la voilette comme un
-masque sur sa figure. Au moins on ne la verrait
-pas pleurer! Je la suivis. Nous fîmes quelques pas
-côte à côte sans rien nous dire. Elle marchait
-courbée en avant, comme poursuivie. Nous avions
-descendu la rue des Couteliers ; mais, arrivée à la
-rue de Metz, au moment d'entrer dans la foule, le
-courage lui manqua.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne peux pas me montrer dans l'état où je
-suis, balbutia-t-elle. Tout à l'heure, quand je serai
-plus calme&hellip; Et, se tournant vers moi : Marc est
-venu, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Marc est venu, ajoutai-je, et il vous a grondée?</p>
-
-<p>Elle fit : oui, d'un signe de tête.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous pleurez pour ça? repris-je. Ah, il me
-le paiera, votre Marc! Vous n'avez donc pas su
-lui répondre? Que vous a-t-il reproché, voyons?</p>
-
-<p>Les sanglots l'étouffaient.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne peux pas&hellip; je ne peux pas&hellip; articula-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, ne parlez pas, marchons ; l'air vous
-fera du bien.</p>
-
-<p>Elle me suivit comme une enfant. Au cours
-Dillon, la solitude des allées la rassura. Elle consentit
-à s'asseoir sur un banc, le dos tourné à la
-promenade. Ses sanglots s'alentissaient. Elle put
-parler enfin :</p>
-
-<p>&mdash; Marc est venu ce matin, me dit-elle. Maman
-avait accompagné la bonne au marché, Julien
-n'était pas encore rentré du collège. Il s'est expliqué ;
-pauvre Marc!</p>
-
-<p>Je l'interrompis d'un geste d'impatience. Mais
-elle l'arrêta de la main :</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous fâchez pas, me dit-elle. Marc a raison ;
-et il a été si bon avec moi! Il pleurait lui
-aussi.</p>
-
-<p>&mdash; Ses larmes ne rachètent pas les vôtres! répliquai-je.
-Marc est jaloux ; il veut m'éloigner à
-tout prix. C'est un égoïste.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ne dites pas ça! je vous en prie, répondit
-Thérèse. Marc vaut mieux que nous. C'est le plus
-délicat, le plus généreux des amis. Si vous saviez!
-je l'ai mal reçu d'abord. Ça me révoltait qu'il eût
-l'air de me soupçonner. Au lieu de m'excuser, je
-me déclarais prête à recommencer, à me promener
-avec vous quand et comme il me plairait. Et lui
-me suppliait de réfléchir ; il m'adjurait de rompre
-avec vous : Ça finira mal, répétait-il toujours. Je
-ne voulais rien entendre : Alors, me dit-il, si
-vous refusez de vous séparer de M. Lavernose, c'est
-moi qui m'en irai. J'en ai assez vu comme ça. Je
-vous aime et je suis prêt à me dévouer pour vous ;
-mais à condition que ma dignité soit sauve. Je ne
-veux avoir à rougir ni de vous ni de moi. Je
-trouverai un prétexte pour expliquer mon absence
-à madame votre mère ; je ne remettrai plus les
-pieds chez vous. Ce fut à mon tour de supplier.
-Vous ne me quitterez pas, lui dis-je ; c'est impossible.
-Grondez-moi, malmenez-moi, je ne me brouillerai
-jamais avec vous. Et comme il s'obstinait,
-comme il secouait la tête : C'est donc, ajoutai-je,
-que vous n'avez pas confiance en moi, que vous
-me croyez coupable? Eh bien, c'est affreux, cela.
-Vous dites que vous m'aimez et vous ne m'estimez
-seulement pas! Je suffoquais de honte et de colère.
-Marc se rendit : Soit, je resterai, dit-il, mais si
-je consens à revoir M. Lavernose, vous allez, vous,
-me promettre de ne jamais le revoir seule, en
-tête à tête, ni dans la rue, ni chez vous! J'ai
-promis, je me suis réservé seulement de vous
-avertir. Et maintenant c'est dit. Il faut nous
-séparer, mon ami!</p>
-
-<p>Thérèse s'était levée. Je l'obligeai à se rasseoir.</p>
-
-<p>&mdash; Déjà? lui dis-je. Avez-vous donc convenu
-avec M. Échette du nombre exact des minutes nécessaires
-à notre dernier entretien? Et que faisons-nous
-de mauvais, je vous prie? En quoi notre
-amitié peut-elle porter ombrage à personne?</p>
-
-<p>&mdash; Ne me parlez plus d'amitié, répondit Thérèse.
-Ce mensonge ne m'a été que trop funeste. Si nous
-étions raisonnables, nous renoncerions à nous voir
-tout à fait. Quand Marc essayait de m'y contraindre,
-tout à l'heure, j'ai résisté, j'ai demandé
-grâce ; je regrette presque de l'avoir obtenue.
-Nous retrouver en sa présence! à quoi bon? Il
-souffrira ; nous souffrirons aussi ; sa vue nous sera
-un continuel reproche. Il faudra calculer nos
-paroles, éviter nos regards. Un supplice! et au
-bout, la séparation quand même. N'est-il pas vrai
-qu'il vaudrait mieux en finir?</p>
-
-<p>&mdash; Jamais! repris-je ; je vous admire de pouvoir
-changer si vite. Nous quitter! Et après? Pensez-vous
-que pour ne plus aller chez vous, je cesserai
-de vous aimer? Vous quitter! mais vous ne savez
-donc pas que depuis le premier jour où je vous ai
-vue, présente ou absente, je n'ai jamais cessé de
-vous voir. Vous oublier! quel blasphème! Vous
-avez mis en moi une puissance d'aimer dont je ne
-suis plus le maître. Vous seule, quand vous êtes
-là, pouvez la discipliner un peu. Le bonheur m'assagit ;
-le désespoir m'exalte. Ne me désespérez pas,
-mon amie. Si vous m'aviez vu il y a deux mois, à
-Argelès, je vous aurais fait peur. J'étais à bout de
-raison, à bout d'énergie. La folie me guettait ou la
-mort. Je vous en supplie, ne me soumettez pas une
-seconde fois à cette épreuve de l'absence. Puisqu'il
-faut souffrir, souffrons ensemble. Avec vous je serai
-sage, je serai fort. Sans vous je ne réponds de
-rien!</p>
-
-<p>&mdash; Vous le voulez, j'y consens donc, me dit
-Thérèse. J'ai tort ; je le sens bien. Après ce que je
-vous ai dit aujourd'hui, après ce que je vous ai
-laissé comprendre, j'aurais dû rompre sur l'heure,
-coûte que coûte. Je sais maintenant où je vais, et
-je marche quand même. C'est mal. Mais vous,
-promettez-moi au moins de ne pas me faire repentir
-de ma faiblesse. Jamais plus, entendez-vous?
-nous ne parlerons de ces choses. Ce qui est dit
-est dit, mais que nos bouches désormais soient
-muettes. Si nous manquions à cette promesse, si
-Marc avait le droit de m'adresser de nouveaux
-reproches, ah! mon ami, j'en juge par ce que
-j'ai éprouvé ce matin, ma vie n'y résisterait pas!
-Elle me tendit la main : Allons, dit-elle ; mon
-c&oelig;ur n'a pas changé, mais il est mort ; il n'y a
-plus de vivant en moi que la pitié. C'est le seul
-sentiment que nous puissions sans rougir garder
-l'un pour l'autre&hellip;</p>
-
-<p>Je pressai sa main, je la mouillai furtivement de
-mes baisers et de mes larmes.</p>
-
-<p>&mdash; Il sera fait ainsi que vous le souhaitez, lui
-dis-je. Je ne vous réponds pas de la sagesse
-de mon c&oelig;ur ; je mentirais en m'engageant pour
-lui ; mais je vous réponds du silence de mes
-lèvres. Ne vous inquiétez pas de moi si je souffre.
-Souffrir c'est vivre, et mon amour ne consent pas
-à mourir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXI</h2>
-
-
-<p>Thérèse m'avait quitté ; j'étais seul sur le banc ;
-je songeais. Et j'étais étonné, presque honteux,
-de ce que je trouvais au fond de ma pensée.
-Les amoureux, quels égoïstes! après tout, je
-n'étais pas mécontent de ma journée. L'intervention
-de Marc m'avait obtenu ce que je n'aurais
-jamais osé solliciter : l'aveu formel de Thérèse.
-Chez une jeune fille sage, réservée, d'une honnêteté
-scrupuleuse, cet aveu, même avec toutes les
-restrictions dont il avait été suivi, révélait un
-état d'âme que je n'aurais jamais soupçonné. Il
-fallait que la passion eût déjà profondément entamé
-les énergies de cet être délicat et fier pour que
-même dans le trouble d'un orage qui l'avait jeté
-hors de ses limites, elle eût répudié l'équivoque
-où sa pudeur s'abritait. Que de luttes elle avait dû
-soutenir, que de triomphes partiels j'avais dû remporter
-à mon insu avant qu'elle en fût arrivée là!
-Et cette victoire ne serait pas la dernière. L'antagonisme
-déclaré de Marc avait fait taire mes scrupules.
-Puisqu'il m'accusait, puisqu'il suspectait ma
-loyauté, à quoi me servirait de ne pas user de mes
-avantages? Il avait tenté de mettre l'ami à la porte ;
-tant pis pour lui, si l'amoureux rentrait par la
-fenêtre!</p>
-
-<p>J'avais promis à Thérèse de ne plus lui parler
-de ma passion, je ne m'étais pas engagé à ne pas
-lui écrire. Aussitôt rentré chez moi, je me mis à
-l'&oelig;uvre : Pardonnez-moi, l'implorai-je, avec l'inconsciente
-rouerie habituelle aux amoureux, pardonnez-moi
-de m'adresser une dernière fois à
-vous. Le trouble où j'étais ce matin, l'égarement
-où m'avait jeté le spectacle d'une douleur
-dont je me reprochais d'être la cause, m'avaient
-ôté ma liberté d'esprit. L'excès de ma sensibilité
-a dû vous laisser croire que j'étais insensible.
-Vous pleuriez! Ah, qu'ai-je fait, malheureux
-et que ferai-je maintenant pour expier ces
-larmes? Hélas! je ne peux rien, et cette impuissance
-à vous consoler est mon plus cruel châtiment.
-Oh! pourquoi vous a-t-on bouleversée ainsi?
-de quel droit a-t-on essayé de désunir deux
-c&oelig;urs qui ne peuvent pas vivre l'un sans l'autre?
-Nous séparer? Mais la persécution est un lien
-de plus entre nous. Que nous importent les
-mauvais propos des indifférents, les calomnies
-des envieux, les sévérités des pédants et des
-cuistres? N'avons-nous pas pour nous le témoignage
-de notre conscience? Courage donc, chère
-amie, ne vous laissez pas abattre par l'épreuve.
-Les préventions injustes s'effaceront, vous retrouverez
-le calme et la dignité de votre vie.
-Celui qui vous a offensée est déjà prêt à vous
-demander pardon de son erreur. Marc me déteste ;
-mais il a intérêt à vous ménager. Marc est votre
-ami, et moi je suis votre esclave. Qu'avez-vous à
-craindre? L'excès seul de mon amour pourrait être
-un danger pour vous ; mais si je m'oubliais, un
-signe de vous, une parole suffiraient pour me
-rendre la raison. Je vous en prie, ma chère Thérèse,
-revenez à vous, ne vous tourmentez pas d'un
-incident où il n'y a de grave que votre souffrance.
-Faites-moi cette grâce de me laisser voir de nouveau
-sur vos lèvres ce sourire qui est devenu
-nécessaire à ma vie!</p>
-
-<p>A ce soir, Thérèse! à demain! à toujours!</p>
-
-<p>La lettre composée, je m'ingéniai à la copier en
-tout petits caractères sur un papier assez mince
-pour qu'il me fût possible de le glisser dans la
-main de Thérèse.</p>
-
-<p>Je n'étais pas tout à fait novice dans cette man&oelig;uvre ;
-mais je redoutais l'ingénuité de ma complice.
-Comment l'avertir, ou, si je ne l'avertissais
-pas, comment éviter l'explosion de sa surprise?</p>
-
-<p>La nécessité de me tenir prêt à ce geste menu et
-redoutable, m'empêcha, le soir venu, de sentir la
-gêne de me retrouver en présence de Marc chez
-les Romée. Marc était d'ailleurs plus troublé que
-moi. Le pauvre garçon était encore tout endolori
-du coup qu'il avait été contraint de porter à Thérèse.
-Et vraiment, elle était ce soir-là pâle et
-défaite à un point qui aurait dû m'apitoyer sur
-elle, me faire renoncer à mes mauvais desseins.
-Mais cette pensée ne me vint même pas. Mon c&oelig;ur
-était fermé ; mes facultés, mes sens étaient tendus
-uniquement vers l'action. Je ne voyais de Thérèse
-que la main qui devait prendre le billet. Le
-reste n'existait pas.</p>
-
-<p>Je guettais l'occasion, je préparais le piège, et,
-chaque fois, Thérèse déjouait innocemment mes
-stratagèmes. Je ne parvins à glisser le papier dans
-ses doigts qu'en lui donnant la poignée de mains du
-départ. Et peu s'en fallut qu'on ne nous prît. Elle
-hésitait ; je dus y revenir à deux fois pour l'obliger
-à garder mon écriture.</p>
-
-<p>Marc avait pris congé une minute avant. Je le
-rejoignis dans la rue. Je tenais à fixer nos nouveaux
-rapports, à les ramener au pied de paix
-autant qu'il me serait possible.</p>
-
-<p>Je m'excusai d'abord de la façon dont je l'avais
-accueilli le matin. La communication qu'il venait
-me faire était de celles qu'un honnête homme ne
-peut pas écouter de sang-froid. Plus tard, cependant,
-à la réflexion, j'avais mieux jugé son initiative,
-et M<sup>lle</sup> Romée, avec qui j'en avais causé
-ensuite, avait achevé de me convertir. L'honneur
-de notre amie devait passer avant tout. Je ne me
-défendais certes pas de l'aimer ; elle-même, depuis
-que Marc lui avait ouvert les yeux, n'ignorait pas la
-nature du sentiment que j'avais pour elle. Mais ce
-sentiment était assez désintéressé, assez pur, pour
-se soumettre à toutes les convenances, à tous les
-sacrifices. Je n'avais pas la prétention de supplanter
-Marc auprès de M<sup>lle</sup> Romée ; je ne réclamais
-qu'un droit égal au sien à me dévouer pour
-elle.</p>
-
-<p>Marc m'avait écouté jusqu'au bout sans objection,
-mais sans enthousiasme. Ma soumission trop
-prompte, trop complète peut-être à son gré, le
-laissait méfiant. La transaction qu'il n'avait pas
-osé refuser aux larmes de Thérèse, n'était pas de
-son goût. Il ne se donna pas la peine de me le
-cacher.</p>
-
-<p>&mdash; Vous dévouer à M<sup>lle</sup> Romée? me dit-il, mais
-il me semble que vous ne vous appartenez pas tout
-à fait. Non, tout cela est faux, convenez-en, tout
-cela est absurde. Il aurait mieux valu que vous
-partiez. Pour M<sup>lle</sup> Romée comme pour vous, c'était
-la solution la plus digne, j'ajouterai que c'était la
-seule efficace. En restant à Toulouse, en revoyant
-tous les jours celle que vous aimez, vous vous
-exposez et vous l'exposez du même coup à de
-nouveaux périls. Je n'ai pas autant d'expérience
-que vous de l'amour ; j'en ai vu assez cependant
-pour savoir qu'il est, de sa nature, irréductible. Je
-crois à la sincérité de vos résolutions, à la loyauté
-de votre parole ; mais devant l'entraînement de la
-passion, que peuvent ces obstacles? Mes conseils
-vous sont suspects, je le sais ; c'est un rival qui
-vous les donne, je n'en disconviens pas ; pourtant ce
-rival est un honnête homme ; son bonheur fût-il
-au bout d'un mensonge, il est incapable de mentir.
-J'ai peur de vous, c'est vrai, mais j'ai peur pour
-vous aussi.</p>
-
-<p>Marc réfléchit un moment ; puis, se tournant
-vers moi :</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous la foi, monsieur Lavernose? me
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash; Je l'ai eue, lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash; C'est un grand malheur que vous ne l'ayez
-plus, me répondit-il. La religion est la force des
-faibles. Si je n'avais pas confiance en moi, si je ne
-croyais pas à l'efficacité de mes principes, je n'hésiterais
-pas à recourir à la discipline catholique.
-Allez voir les prêtres, monsieur Lavernose, agenouillez-vous
-dans un confessionnal, prosternez-vous
-au pied d'un autel. La foi vous reviendra peut-être.
-Essayez!</p>
-
-<p>&mdash; Vous vous exagérez le danger, cher monsieur,
-répliquai-je. Pourquoi serais-je plus tendre
-à la tentation aujourd'hui qu'hier? Il y a amour
-et amour. Le mien n'est peut-être pas tel que vous
-l'imaginez. Rassurez-vous donc et comptez sur moi.
-Le jour où je m'apercevrais d'un danger à courir
-pour M<sup>lle</sup> Romée, je n'hésiterais pas une minute ;
-je partirais sans retourner la tête, je prononcerais
-contre moi-même la sentence d'exil.</p>
-
-<p>&mdash; A la bonne heure, répondit Marc. Seulement,
-dans le cas où votre illusionnisme chronique troublerait
-la netteté de votre jugement, permettez-moi
-d'ajouter ma clairvoyance à la vôtre. Ce sera peut-être
-plus sûr.</p>
-
-<p>Je ne jugeai pas à propos de relever la menace.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXII</h2>
-
-
-<p>Je songeais déjà au second billet que j'allais
-écrire à Thérèse. Dans le cas où elle l'accepterait,
-il ne fallait pas laisser prescrire d'un seul jour cet
-unique moyen de communiquer avec elle.</p>
-
-<p>Mais accepterait-elle? Le sourire qu'elle m'envoya
-le soir, à mon arrivée chez elle, me rassura
-sur le succès de ma première démarche. Ce n'était
-pourtant qu'un demi-sourire. La souffrance s'y
-exprimait encore autant que la joie de revivre ;
-mais c'était assez pour me renseigner, assez pour
-me donner bon espoir. Thérèse me pardonnait. Ce
-pas franchi, je n'avais qu'à aller de l'avant.</p>
-
-<p>Mes journées, désormais, se trouvèrent divisées
-en deux parts. La matinée était consacrée à préparer
-le billet du jour ; la soirée à constater, à développer
-l'effet du billet que Thérèse avait reçu la
-veille. C'était la fonction régulière de ma vie, et
-jamais elle ne me parut mieux ni plus pleinement
-employée. Rêver d'amour avait été de tout temps
-mon occupation naturelle, l'exercice favori de mon
-imagination, l'indulgente issue de ma paresseuse
-esthétique. Mais quand l'écriture venait à s'ajouter
-au rêve, ma satisfaction était complète. Ne vous
-ai-je pas dit que, dans ma jeunesse, faute d'objectif
-personnel, pendant les vacances de mon c&oelig;ur,
-je trompais ma fringale d'aimer en épousant les
-passions ou les passionnettes de mes camarades,
-jusqu'à me charger de leur correspondance amoureuse,
-acrostiches et rondeaux compris? Je me
-remis, dans d'autres conditions et avec l'ardeur que
-me donnait un but ardemment poursuivi, à ce
-genre de rhétorique. Le romantique naïf et grandiloquent
-que je portais en moi se donna carrière.
-Ce fut la mise en poésie, le grandissement par l'adjectif
-ou par le symbole des menus incidents de
-ma vie passionnelle.</p>
-
-<p>Invitations aux voyages, rendez-vous dans le
-rêve, toute une existence en essor se substituait
-ainsi à la contrainte où notre intimité était réduite.
-Et pour l'un comme pour l'autre, ces suppléances
-étaient malsaines, dangereux ces artifices. Ils amollissaient
-nos volontés, ils ajouraient d'un semblant
-d'azur le noir de l'impasse où nous étions enfermés.</p>
-
-<p>Les regards de Thérèse, l'étreinte de sa main,
-la qualité de ses sourires quand j'arrivais et quand
-je la quittais chaque soir, me renseignaient sur les
-progrès du travail qui se faisait en elle, m'attestaient
-le succès de ma littérature. Des éclairs de fièvre s'allumaient
-par moments dans ses yeux, sa voix s'altérait
-quand elle me parlait ; des timbres inconnus
-y vibraient alors, céleste musique! Avec Marc, au
-contraire, on eût dit qu'elle perdait le don de l'expression ;
-ses regards s'éteignaient, sa voix oubliait
-de chanter, ses gestes mêmes prenaient une signification
-banale. La vie semblait se retirer de toute
-sa personne, et cette contre-épreuve confirmait
-ma certitude.</p>
-
-<p>Son caractère avait changé d'ailleurs. Elle, si
-attentive aux siens, d'une affection si câline avec
-sa mère, avec son frère, elle s'occupait à peine
-d'eux maintenant, et si l'habitude l'invitait encore
-à quelque caresse, cette caresse était machinale.
-Son c&oelig;ur s'absentait. Elle était l'obsédée en attendant
-d'être la possédée. Elle ne s'appartenait déjà
-plus.</p>
-
-<p>Je n'étais pas seul à m'apercevoir de ces nuances.
-Marc les notait sans doute, les analysait à mesure :
-la douleur de les constater ajoutait plutôt à la
-sagacité de son coup d'&oelig;il. Je le voyais s'assombrir
-peu à peu. Son enjouement avait depuis longtemps
-disparu ; la gravité triste où il s'était fixé,
-tournait à l'hypocondrie. La crainte des pires
-catastrophes s'ajoutait, pour le martyriser, aux blessures
-de son c&oelig;ur. La souffrance par moments le
-mettait hors de lui. A la plus légère contradiction
-de ma part, il s'emportait en des violences de langage
-qui dissonaient avec sa grisaille habituelle. Il
-ne pouvait plus me voir. Ce fut au point que je dus
-avertir Thérèse. Je lui recommandai de ménager
-l'amour-propre de son ami, d'éviter tout ce qui
-risquerait de l'animer contre moi. Et Thérèse s'efforçait
-de suivre mes instructions ; inutilement ; son effort
-était visible et elle était bientôt lasse de son rôle.
-Elle plaignait Marc, elle s'accusait de son supplice ;
-mais c'était une pitié sans tendresse, un remords
-sans contrition. Elle aussi, l'amour l'avait rendue
-égoïste ; elle n'avait de pitié que pour moi, pour le
-demi-exil que m'avait infligé Marc ; son unique
-remords était peut-être d'avoir cédé à ses exigences.
-Pauvre Marc! Il eût fallu qu'il fût aveugle pour se
-prendre aux manèges d'amitié superficielle où elle
-se contraignait encore quelquefois avec lui. Elle
-me regardait en lui parlant ; elle ne pouvait plus
-même pour une seconde se séparer de moi, perdre
-le contact.</p>
-
-<p>Quand elle était par trop fatiguée de mentir, de
-réprimer les élans de tendresse qui la soulevaient
-vers moi, elle se réfugiait au piano. Là, du moins,
-elle pouvait soulager ses nerfs, vider le trop-plein
-de son c&oelig;ur. Dès le premier accord, la communication
-s'établissait entre nous ; nos êtres vibraient,
-tressaillaient à l'unisson&hellip; A la fin d'une mazurka
-ou d'un nocturne, elle tournait rapidement de
-mon côté son visage baigné de larmes ; nos regards
-s'épousaient, allumés de la même fièvre, amollis
-de la même langueur ; nos lèvres frémissaient, se
-crispaient, unies dans la volupté d'une caresse
-immatérielle. Marc, le raisonnable Marc, tordu par
-la jalousie, pleurait aussi quelquefois. Et M<sup>me</sup> Romée
-s'étonnait.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez une singulière façon de vous amuser,
-vous autres! se moquait-elle. Mais c'est ta faute
-aussi, Thérèse. Tu nous joues de la musique bonne
-à porter les gens en terre. Ça vous fait pleurer, et
-moi, ça me fait dormir. En voilà assez pour ce soir.
-Je réclame ma partie de loto.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIII</h2>
-
-
-<p>Depuis quelques jours je pressais Thérèse de
-me donner son portrait. Inutile de vous dire les
-raisons invoquées à l'appui de ma supplique ; vous
-voyez d'ici le thème et les variations. Le format
-de la photographie la rendait gênante à passer
-de la main à la main ; Thérèse, si elle consentait
-à me l'envoyer, devait forcément me l'adresser
-par la poste. Et pourrait-elle le faire sans y
-joindre quelques lignes de son écriture? Ce
-serait une première réponse à mes lettres ; les
-autres suivraient, sans doute, et cet échange serait
-plus intéressant pour moi que le monologue auquel
-j'étais condamné. Je ne fus donc pas surpris, mais
-délicieusement ému en trouvant un matin dans ma
-boîte une enveloppe où je reconnus la main de
-Thérèse.</p>
-
-<p>C'était le portrait souhaité et une lettre avec,
-non pas un simple billet mais une lettre de huit
-pages. J'emportai le paquet chez moi comme un
-trophée ; je couvris de baisers la photographie et
-l'écriture de mon amie. Mais en parcourant les
-premières lignes, je commençai de déchanter.</p>
-
-<p>La lettre était un adieu :</p>
-
-<p>C'est bien fini cette fois, mon pauvre ami,
-m'écrivait-elle. Le malheur qui nous menaçait, &mdash; je
-devrais dire le châtiment, &mdash; ne s'est pas fait
-attendre. Tout à l'heure, en rentrant chez nous
-entre deux leçons, j'ai trouvé ma mère en larmes.
-Le docteur Estenave était avec elle. Maman était
-comme folle. Je ne sais pas ce qui serait arrivé
-si le docteur ne s'était pas mis entre nous :
-Malheureuse enfant! s'écriait-elle, tu m'as trompée ;
-M. Lavernose est ton amant! Et comme
-je secouais la tête, trop troublée pour répondre :
-Ne mens pas, c'est inutile, disait-elle ; on vous
-a vus ensemble. Tout Toulouse en parle ; tu es
-perdue! Ce billet d'hier où M<sup>me</sup> Durieu te priait,
-sous prétexte de santé, de suspendre tes leçons à
-sa fille&hellip; eh bien, sa fille n'est pas malade ; elle a
-pris un autre professeur, voilà tout. Et les autres
-vont en faire autant. D'ici à huit jours, tu n'auras
-plus une élève. Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous
-devenir? Le docteur l'a calmée, il s'est
-porté fort de mon innocence : Thérèse a pu être
-imprudente ; elle n'est pas coupable, a-t-il dit.
-D'ailleurs le mal n'est pas si grand que vous le
-craignez. M<sup>me</sup> Durieu est ma cliente ; je la verrai ;
-je lui parlerai. Je me charge de la ramener&hellip;
-Et vous, maintenant, me dit-il en m'obligeant
-avec des gestes délicats à desserrer les doigts que
-la honte tenait crispés sur mon visage, vous, mon
-enfant, vous allez me raconter votre petite histoire.
-Que pouvais-je répondre? je me confessai ; je
-dis tout. Et quand j'eus fini : Je le savais bien, dit
-le docteur à maman, qu'elle n'avait rien de grave à
-se reprocher, votre Thérèse. Allons, ma chère amie,
-remerciez Dieu, et embrassez l'enfant prodigue&hellip; La
-voilà sauvée maintenant. Seulement vous comprenez,
-ma petite, ajouta-t-il en se tournant
-vers moi, il ne faut pas que vous soyez exposée
-à le revoir, ce grand fou qui a failli gâter à
-jamais votre vie et la sienne. C'est moi qui vous
-l'ai donné ; il est juste que je vous en débarrasse.
-Soyez tranquille ; on ne lui fera pas de mal ; une
-simple expulsion. D'ici à demain André filera sur
-Argelès. Mais pour aboutir, il est indispensable
-que j'agisse en votre nom ; c'est de votre part que
-je dois lui donner sa feuille de route. M'y autorisez-vous?
-Ma mère me regardait anxieuse, j'entendais
-monter dans l'escalier le pas insouciant de
-Julien qui revenait du lycée. Je sentais ces deux
-existences suspendues à ma réponse. Pouvais-je
-seulement hésiter? Soit, dis-je au docteur en
-me jetant dans les bras de ma mère. La pauvre
-femme m'embrassait à m'étouffer. Ah! méchante
-tête, disait-elle, on vous serrera si fort que vous
-ne pourrez plus nous échapper. Le docteur était
-déjà parti. Il sera chez vous sûrement avant ce
-soir. Soyez raisonnable, mon ami ; soumettez-vous
-comme je me suis soumise. Hélas! c'est moi
-la plus coupable, je le sens bien. Si je ne vous y
-avais pas encouragé, vous n'auriez jamais songé à
-moi. Ah! pourquoi nous sommes-nous rencontrés?
-Pourquoi avons-nous connu cette douceur d'être
-ensemble. Et comment y renoncer après l'avoir
-connue? Il le faut cependant. Ni vous ni moi ne
-sommes capables de goûter un bonheur qui serait
-fait avec le malheur des autres. Du courage, mon
-cher André. Songez qu'être près l'un de l'autre et
-ne plus nous voir serait le pire des supplices.
-Partez. Je ne vous demande pas de m'oublier ; je
-ne le crois pas possible. Quand vous regarderez ce
-portrait que je vous envoie, &mdash; dernière imprudence! &mdash; vous
-vous souviendrez que vous avez eu
-une amie, une amie qui vous aimait bien, et qui
-est morte!</p>
-
-<p>Je finissais à peine de lire quand on frappa à ma
-porte. C'était le docteur. J'écoutai sa communication
-sans broncher. Il parla d'ailleurs rondement,
-de la façon bourrue et cordiale qui lui était habituelle.</p>
-
-<p>Je protestai naturellement de la pureté de mes
-intentions, et le docteur en tomba d'accord avec moi.</p>
-
-<p>&mdash; C'est l'imagination qui vous a joué le tour,
-me dit-il. La figure de M<sup>lle</sup> Romée vous a tourné
-la tête. Vous avez poétisé sur elle, vous vous êtes
-grisé de vos épithètes. Je vous comprends, je vous
-excuse même, à condition que cela finisse. Il n'est
-que temps. Tout le monde n'est pas obligé de
-savoir que vous versifiez, d'autant que vous êtes
-inédit, je crois. Les bonnes âmes qui vous ont
-rencontré à la brune avec votre amie n'ont pas
-supposé que vous cherchiez auprès d'elle des
-motifs de sonnets. Vous l'avez compromise, la
-pauvre enfant ; j'ai bien essayé de les rassurer tout
-à l'heure, elle et sa mère ; mais quoi que nous
-fassions, vous et moi, c'est un genre de préjudice
-malaisément réparable. Vous n'avez, vous, qu'une
-façon d'aider au sauvetage : c'est de partir. Ça n'a
-pas l'air de vous aller ; il vous en coûte de renoncer
-au personnage de roman que vous jouez ici pour
-reprendre le rôle un peu terne qui vous attend à
-Argelès. Bien fâché, mon cher, mais vous n'avez
-pas le choix. Si vous voulez qu'on soit indulgent
-pour votre faiblesse, soyez faible jusqu'au bout ; ne
-résistez pas quand le salut de votre victime exige
-que vous cédiez.</p>
-
-<p>&mdash; Mais mon diplôme? objectai-je. Vous ignorez
-peut-être que j'ai obtenu la faveur de passer
-mon examen avant Pâques?</p>
-
-<p>&mdash; A d'autres, mon jeune ami! Vos examens! on
-sait ce qu'en vaut l'aune et quelle carrière vous
-êtes venu poursuivre à Toulouse. Laissons cela.
-Auriez-vous d'ailleurs un intérêt sérieux à rester,
-vous devriez être trop heureux d'en faire le
-sacrifice. Allons, un bon mouvement, exécutez-vous.
-Tâchez qu'à défaut d'estime pour votre
-caractère, on puisse au moins garder quelque
-illusion sur la bonté de votre c&oelig;ur. Vraiment,
-mon cher monsieur André, vous oubliez trop
-que je suis le cousin de Cyprienne. Et Jacques?
-Est-ce que ce nom-là ne vous dit plus rien? Vous
-n'ignorez pourtant pas que cet enfant a besoin de
-vous ; il est délicat, et, au lieu de le fortifier, on
-exagère les soins, les précautions. Si j'ai bonne
-mémoire, quand je l'ai vu, il y a deux ans, je vous
-avais recommandé pour lui un traitement à l'eau
-froide au lieu du régime des cache-nez, véritables
-nids à rhumes, dont l'enveloppe la sollicitude
-maternelle. Et son instruction? Qui s'en occupe?
-Prenez garde, monsieur Lavernose. Cet enfant
-saura plus tard, il comprendra ; il vous jugera.
-Quelle opinion souhaitez-vous qu'il ait de son père
-quand il aura vingt ans?</p>
-
-<p>La lettre de Thérèse m'avait déraciné ; tout
-m'échappait, je ne tenais plus à rien. L'attaque
-du docteur me trouvait désarmé, à la merci d'une
-impulsion, d'une volonté énergique. Je consentis à
-partir. Je réclamai seulement un délai, le temps
-de régler mes affaires, de payer ma chambre, ma
-pension. Un reste d'espoir, de lâche égoïsme me
-poussait à solliciter ce répit ; mais le docteur voyait
-clair dans mon jeu ; il fut inflexible.</p>
-
-<p>&mdash; Je me charge de votre liquidation, me dit-il ;
-vous pouvez compter sur moi, nous règlerons plus
-tard. Puisque nous sommes d'accord, il n'y a pas
-une minute à perdre. Pendant que vous travaillerez
-à faire votre malle, j'irai jusqu'à la rue Vélane
-voir un malade. Dans une demi-heure, je serai là
-avec ma voiture et je vous mettrai à la gare. Oh!
-je ne me méfie pas de vos résolutions, sourit-il,
-mais enfin, avec les amoureux, deux sûretés valent
-mieux qu'une.</p>
-
-<p>Et il le fit comme il l'avait dit, cet impitoyable
-docteur.</p>
-
-<p>Ce fut lui qui m'aida à boucler la malle, à préparer
-la courroie. J'avais les doigts fiévreux et les
-jambes molles ; le docteur, lui, pliait, empaquetait
-avec la maîtrise paisible et le fin doigté d'un chirurgien
-en exercice. Et en opérant, il se moquait
-de ma maladresse : Quand j'aurai un bras à
-couper, je ne vous demanderai pas de m'assister,
-me disait-il.</p>
-
-<p>L'heure passait. A la gare, nous eûmes à peine
-le temps de faire enregistrer mes bagages.</p>
-
-<p>&mdash; Vous embrasserez Cyprienne et Jacques pour
-moi, me recommanda le docteur, debout sur le
-marchepied de la voiture. Et plus bas : Si vous
-êtes trop malheureux, écrivez-moi, mon pauvre
-enfant ; je ne suis pas si mauvais que j'en ai l'air,
-je vous ferai passer des nouvelles en contrebande!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIV</h2>
-
-
-<p>Le train partait. La bonne figure rougeaude du
-docteur, avec son grand nez montagnard et la
-broussaille blanche de ses sourcils, se reculait dans
-des gesticulations affectueuses. Des talus tristes,
-des envers de maisons défilaient à la portière ; puis
-ce fut, après un tunnel, l'allée de platanes au bord
-du canal où Thérèse et moi nous avions inauguré
-nos promenades toulousaines, puis le faubourg
-Saint-Michel et le calvaire témoin de nos rendez-vous ;
-puis encore, dans le lointain, sur la plaine
-grise, le grand voisin de Thérèse, le clocher de la
-Dalbade. Et à un tournant de la voie, derrière un
-rideau d'arbres, Toulouse disparut. J'étais seul,
-seul dans le compartiment et seul dans la vie. Pas
-d'autre camarade de route, pas d'autre ami pour
-m'attendre à l'arrivée que le devoir, le devoir sans
-attrait, le devoir sans conviction. Triste compagnie!
-J'avais beau me tâter, je ne sentais plus à
-mon c&oelig;ur aucun point d'attache avec Argelès. Et
-mes autres liens, mes liens coupables, étaient
-rompus aussi ; mais, mal arrachés, ils tenaient par
-des lambeaux vivants, ils communiquaient par des
-fibres encore résistantes au plus intime de mon
-être. Évidemment je n'avais pas fini de souffrir.</p>
-
-<p>La fuite autour de moi de la plaine dépouillée,
-le déroulement à perte de vue, sous le ciel bas,
-des guérets et des vignobles, les aspects sévères
-de l'hiver assombris par l'agonie de la lumière
-déclinante, s'accordaient, en l'aggravant, avec la
-tristesse découragée de mon rêve. Noir sur noir ;
-je sombrais. Le souvenir m'apparut alors comme
-ma dernière ressource. J'invoquai Thérèse, j'embrassai
-sa photographie, je relus sa lettre, et en la
-relisant il me semblait que je l'avais mal comprise.
-La catastrophe, les adieux, tout ce qui m'avait le
-plus frappé d'abord, passait au second plan. Ce qui
-me sautait aux yeux maintenant, c'était l'amour,
-l'amour malgré tout et toujours, qui s'échappait du
-tumulte de ces lignes. Le reste venait des autres,
-le reste lui avait été imposé par la fatalité des circonstances.
-Elle n'était pas libre. Mais pendant
-qu'elle écrivait, docile à sa conscience, qui sait si
-son c&oelig;ur ne protestait pas? Qui sait si elle tenait
-tant que ça à ce que ses ordres fussent exécutés?
-En tout cas, je m'étais trop pressé d'obéir. Mon
-soi-disant sacrifice n'était peut-être au fond qu'une
-lâcheté ajoutée à d'autres, une façon commode
-d'échapper aux conséquences de ma faute. Au point
-où j'en étais avec Thérèse, je n'avais pas le droit
-de l'abandonner. Je devais au moins lui laisser le
-temps de réfléchir, de choisir librement entre sa
-tranquillité et son amour. Après l'avoir emportée
-avec moi hors du monde réel, jusqu'aux sommets
-de la passion, je ne pouvais pas la laisser retomber,
-malgré elle peut-être, dans la médiocrité de la vie
-bourgeoise.</p>
-
-<p>La photographie de l'aimée était là, devant moi ;
-je lui parlais : non, lui disais-je, non, mon amie,
-je te le jure, je ne te quitterai jamais! Des baisers,
-des caresses de fièvre et de folie entrecoupaient
-ces serments. Mon exaltation croissait, et avec mon
-exaltation, le désir, l'impatience du revoir. Entre
-le monde de la passion, le monde ardent et coloré
-où je vivais depuis trois mois, et le monde du
-devoir, le rivage glacé où j'allais aborder tout à
-l'heure, mon hésitation ne pouvait pas être longue.</p>
-
-<p>Une circonstance futile aggrava subitement, précipita
-la crise. En replaçant la lettre de Thérèse
-sous son enveloppe, je m'aperçus que cette enveloppe
-ne portait aucun timbre. Thérèse probablement
-l'avait mise elle-même dans ma boîte. L'heure
-pressait sans doute, et elle n'avait personne à qui
-confier le papier. Elle était donc venue chez moi ;
-peut-être avait-elle frappé à la porte de ma chambre.
-Comme il fallait qu'elle m'aimât pour s'être risquée
-à une pareille démarche! Et c'était juste à ce
-moment, quand le désespoir l'affolait, la jetait dans
-mes bras, que je me retirais d'elle, que je reprenais
-ma prudence et ma raison! Que doit-elle
-penser de moi? me disais-je.</p>
-
-<p>Un arrêt du train me tira brusquement de mes
-réflexions.</p>
-
-<p>&mdash; Montréjeau, six minutes! criait un employé.</p>
-
-<p>Mon parti était pris. Je descendis, on débarqua
-mes bagages. Je m'informai du premier train
-en partance pour Toulouse. Je n'avais qu'une
-petite heure à attendre. Je l'employai à écrire au
-docteur Estenave. Qu'il en fût informé par une
-lettre de Cyprienne à Thérèse, ou qu'il eût la curiosité
-de s'en enquérir lui-même, il pouvait très
-bien apprendre que je n'étais pas arrivé à Argelès.
-Il était prudent de lui faire perdre ma trace :</p>
-
-<p>Le courage me manque pour rentrer chez moi
-directement, lui expliquai-je. Je vais chercher à
-Luchon ou à Bagnères la solitude indispensable à
-un bon examen de conscience. Quand j'aurai fait
-la paix avec moi-même, mais alors seulement je
-retournerai à Argelès. Vous en serez averti.</p>
-
-<p>Quant à Cyprienne, je n'avais, pour rester en
-communication avec elle, qu'à donner à la poste
-ma nouvelle adresse toulousaine, si, comme il était
-probable, je me décidais à changer de logement.</p>
-
-<p>En route, j'achevai de combiner mon affaire. Le
-plus pressé était de me cacher en arrivant, de trouver
-un gîte sûr, un gîte situé et avoisiné de telle sorte
-que Thérèse, que je ne pouvais pas aborder dans
-la rue, pût y venir sans craindre d'être surprise.
-Un quartier retiré, une maison dont je fus l'unique
-locataire étaient les conditions indispensables de
-mon nouveau chez-moi. Je m'étais rappelé tout
-de suite un écriteau aperçu en passant à la porte
-d'une petite chartreuse, tout en haut d'une des
-rues qui grimpent vers la Colonne, vers le monument
-commémoratif de la bataille de Toulouse.
-Ni Thérèse ni moi ne risquions de rencontrer des
-figures de connaissance dans ce faubourg populaire,
-animé seulement aux heures de la sortie
-des ateliers, et le dimanche, quand la foule des
-ménages ouvriers montent de la ville vers les guinguettes
-semées au penchant de la colline.</p>
-
-<p>Dès le lendemain, après une nuit passée dans un
-petit hôtel voisin de la gare, je courus à la chartreuse.
-L'écriteau pendait encore au mur ; les fenêtres
-bâillaient grandes ouvertes aux souffles du
-matin. La propriétaire, une voisine, était venue
-donner de l'air à son immeuble, épousseter les
-chambres, râtisser les allées du jardin. Elle me
-vanta les avantages de la maison, le silence discret
-de la rue et du quartier. Un clin d'&oelig;il en commentaire
-me laissa comprendre que la chartreuse
-était vouée aux faux ménages. A voix basse et sous
-le sceau du secret, la bonne dame me nomma le
-dernier occupant, un homme grave, un négociant
-bien posé, l'honneur de la magistrature consulaire :
-C'est lui, me dit-elle, qui a transplanté ces rosiers
-de Bengale le long de la façade, à l'abri du nord.
-Voyez, les fleurs sont déjà en bouton ; c'est vous
-qui cueillerez les roses!</p>
-
-<p>Le mobilier d'ailleurs n'avait rien de suspect :
-des capitonnages économiques, des gravures sentimentales,
-des cretonnes réfrigérantes ; et le jardin
-était assorti, un jardinet d'arbustes prétentieux
-que visitaient des allées exiguës, d'une complication
-puérile.</p>
-
-<p>J'eus bientôt fait de traiter avec la dame et
-d'emménager. Un restaurateur voisin s'était chargé
-de ma table et de mon ménage.</p>
-
-<p>Il n'y avait plus qu'à mettre un bouquet de violettes
-sur la cheminée en hommage devant la photographie
-de l'aimée ; tout était prêt ; Thérèse
-pouvait venir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXV</h2>
-
-
-<p>Il n'est rien de tel que les contemplatifs, les
-irrésolus, s'ils sortent par hasard de l'hésitation et
-du rêve, pour aller jusqu'au bout de leurs folies,
-pour se lancer à fond dans les pires aventures. Je
-n'arrivai pourtant pas à ces extrémités sans
-quelques transitions d'inquiétude et de souffrance.
-Sans doute les premiers pas étaient faits depuis
-longtemps. Mon départ d'Argelès en désorientant
-ma vie, en m'enlevant la tutelle de l'habitude,
-m'avait mis hors d'état de lutter contre moi-même.
-La passion me tenait, je n'avais pas cessé
-de lui céder un peu chaque jour. Seule, la nécessité
-de sauver les apparences avait ralenti ma
-chute. En mentant aux autres, je me mentais un
-peu à moi-même, et, grâce à l'illusion de ce mensonge,
-certains restes de délicatesse, des retours
-intermittents de scrupules, enrayaient encore par
-moment la force supérieure dont je subissais l'impulsion.</p>
-
-<p>Ce léger obstacle n'existait plus désormais. Pour
-la première fois, je me trouvais nu et désarmé en
-face de la passion. Ce tête-à-tête me déroutait
-quelque peu. Le cas était nouveau pour moi ; il
-m'obligeait à réfléchir. Je ne m'étais pas trop ressenti
-jusqu'à ce moment-là, dans la conduite de ma
-vie, de la banqueroute déjà ancienne de ma foi
-religieuse, ni de la pauvreté des idées philosophiques
-par où j'avais tenté d'y suppléer. A défaut
-de règles certaines, une sorte de correction naturelle
-m'avait préservé des écarts graves. Un caractère
-plutôt timide, un tempérament sans exigence
-avaient favorisé cet équilibre. Quoique tendre aux
-tentations, j'avais été un célibataire assez rangé en
-somme, et un mari irréprochable. Même dans
-l'aventure où je me trouvais actuellement engagé,
-malgré les imprudences déjà commises, je ne
-m'étais pas encore avancé au point de ne pouvoir
-pas battre en retraite.</p>
-
-<p>Maintenant je touchais à la limite extrême. Un
-pas de plus, et je devenais un réfractaire, un irrégulier
-du monde et de la famille, je me déclassais.
-Terrible affaire pour un égoïste. J'hésitai. Ce n'était
-déjà plus l'honnête homme qui luttait en moi,
-c'était le civilisé. Toutes les forces de résistance
-accumulées par la tradition, par l'hérédité, se
-débattaient confusément, faisaient tête à la barbarie,
-au retour offensif de l'instinct. Avant de céder,
-avant d'agir, je voulus regarder jusqu'au fond de
-mon acte, l'examiner jusqu'aux dernières conséquences.</p>
-
-<p>Je vous ai dit quels projets j'avais formés en
-choisissant mon nouveau domicile. L'image d'une
-Thérèse en délire, désertant le devoir pour se réfugier
-dans mes bras, m'avait entraîné. Et la tentation
-durait encore. Cependant il fallait prévoir les
-heures qui suivraient cette minute sublime. Avec
-un être de fierté et de droiture comme mon amie,
-je ne pouvais pas compter sur un de ces compromis
-qui mettent le respect humain d'accord avec le
-plaisir. Si Thérèse se donnait, elle se donnerait
-toute et je devrais, à mon tour, me donner tout à
-elle. C'était l'enlèvement, l'expatriation, l'exil.
-Grosse histoire! Ici la question morale se compliquait
-d'une question matérielle. Ce n'était pas tout
-de fuir ; il fallait vivre. Je ne pouvais pas m'en
-aller comme un voleur, les mains garnies des
-dépouilles de ma femme et de mon fils. Et alors,
-quel gagne-pain chercher, quel métier prendre?
-Avec ma pauvre tête de songe-creux, avec mon
-incapacité chronique de vouloir et d'agir, c'était la
-misère à bref délai. J'en serais réduit à me faire
-nourrir par ma maîtresse, à vivre de ses leçons.
-Belle perspective! Ah! oui, certes, il valait la peine
-d'y réfléchir.</p>
-
-<p>Je me souviens encore du lieu et de l'heure de
-ma délibération. C'était le surlendemain de mon
-retour à Toulouse, après le premier repas pris dans
-mon nouveau logement. La tristesse des plats
-réchauffés qu'on m'avait portés du restaurant,
-l'hostilité de la fumée qu'exhalait à rebours la
-cheminée récalcitrante, et, plus persuasive encore,
-l'âme imprégnée aux étoffes, l'âme discordante et
-mélancolique des ménages illégitimes campés là
-avant moi, tout me conseillait le retour à Argelès,
-la reprise de la vie familiale. Il était temps encore.
-Thérèse m'avait délié, Cyprienne ne savait rien.
-J'étais libre. Mais, plus éloquente que la paresse,
-la passion parlait à son tour ; l'orgueil de la vie,
-la luxure, me tiraient en avant, vers l'accomplissement
-intégral de mon rêve. L'image de Thérèse
-m'appelait, ardente et douloureuse, et dans ses
-yeux meurtris, sur ses lèvres crispées, m'apparaissaient
-les stigmates du supplice qu'elle endurait
-à cause de moi, des tortures de l'absence!
-Sollicité en sens contraire par ces deux formes de
-mon égoïsme : la passion et la prudence, je ne
-savais à quoi me résoudre. Je sortis. Marcher soulage
-les indécis ; c'est comme un acte de volonté
-plus facile, en attendant l'autre.</p>
-
-<p>Mon habitation touchait presque au sommet du
-coteau qui fait un premier socle à la Colonne. De
-là-haut, la vue s'amplifiait tout à coup, embrassait
-une étendue immense. Au delà de Toulouse, au delà
-des faubourgs et des banlieues, les campagnes
-s'étalaient en un ordonnance panoramique ; une
-rivière, un canal, un fleuve les sillonnaient ; les
-rubans blancs des routes, la ligne inflexible des
-<span lang="en" xml:lang="en">railways</span>, le linéament imperceptible des chemins,
-emmaillaient de leurs réseaux la monotonie verte
-des emblavures. Des îlots de maisons, des silhouettes
-de clochers désignaient les hameaux et les villages.
-Des départements, des provinces tenaient dans le
-vague fourmillement de l'horizon. Et c'était tout
-un royaume étranger qu'appelait, dressée comme
-sur des fumées de songes, la barre tumultueuse des
-Pyrénées.</p>
-
-<p>Je regardais, et l'écrasement de la comparaison
-ramenait à de plus justes limites mon
-être que la passion avait enflé et dilaté outre
-mesure. La large tranche d'humanité en spectacle
-devant mes yeux, et l'humanité morte, en recul,
-évoquée par les monuments de l'autrefois, tout ce
-grouillement d'existences, rapetissait l'importance
-de ma destinée, épave après tant d'autres, emportée
-dans la course de ce flot sans rivages. L'exemple
-des violences pour toujours refroidies, m'invitait,
-par la certitude de l'inévitable apaisement final, à
-modérer l'exaltation de mes sentiments actuels. L'à
-quoi bon de la souffrance et du bonheur et de tout,
-se posait en face du nivellement universel, et la
-leçon devenait plus éloquente encore, administrée
-par les cyprès et les marbres du cimetière étagé près
-de moi sur la pente de la colline : ville du sommeil
-tassée et silencieuse, opposée à la cité vivante
-qui étalait au-dessous l'orgueil de ses clochers, la
-rumeur de ses carrefours.</p>
-
-<p>C'était une après-midi de février presque tiède
-avec des percées d'un soleil languissant dans un
-ciel laiteux, fumant de vapeurs et de brumes. Les
-souffles espacés de l'autan me portaient par bouffées
-les voix éparses de Toulouse : roulement des voitures,
-grondement des chaussées lointaines. Un
-merle près de moi s'était mis à chanter ; ce n'était pas
-encore sa chanson de printemps, le son de flûte ardent
-et velouté qui dit si bien l'ivresse de la saison amoureuse,
-mais un appel timide, un balbutiement d'une
-tendresse ingénue, jeté peureusement à la lisière
-d'un bosquet. Un air de danse sortait en même
-temps d'une guinguette voisine où festoyait une
-noce pauvre ; des couples d'invités s'ébattaient au
-jardin dans les entr'actes du quadrille ; on entendait
-le grincement d'une balançoire, le choc des
-palets de bronze dégringolant dans les trappes d'un
-jeu de tonneau. Puis ce fut, autour de l'obélisque
-de brique, la promenade à pas distraits, ignorants
-de l'histoire, de quelques fantassins dés&oelig;uvrés. La
-claquette d'un marchand de plaisirs résonna un
-moment en appel, et s'éloigna presque aussitôt
-comme effrayée de la solitude environnante ; le
-violon de la noce grinça ensuite en mesure le long
-de la rue penchante et disparut avec le mince cortège
-à l'entrée du faubourg.</p>
-
-<p>Et la vie humaine fit silence.</p>
-
-<p>Le soir tombait. Les cloches parlèrent à leur
-tour. Par-dessus la houle des maisons naufragées
-dans l'obscur, les églises entrèrent en colloque.
-Pareils à des oiseaux nocturnes, les carillons prirent
-leur essor, planèrent un moment sur la ville.
-Bientôt leurs voix se mêlèrent ; le gazouillement
-fêlé des cloches de couvent sonneuses de cantiques
-s'éparpilla en bruine, traversé par les lentes, les
-graves prières, que versaient à larges ondes les
-basiliques énormes agenouillées dans la paix crépusculaire :
-Saint-Étienne, Saint-Sernin. Et ces
-bouches l'une après l'autre se fermèrent. Les
-cloches se turent ayant annoncé le mystère. Et le
-mystère commença.</p>
-
-<p>Très vite, les lointains s'effacèrent ; les linéaments
-des choses s'anéantirent de proche en proche,
-se perdirent en de vagues fumées. La ville et la
-campagne, la colline et la plaine se fondirent en
-l'unité abstraite de l'espace. Seul, un moment, dans
-cette déroute universelle de la vie, le cimetière
-garda sa figure. Plus rigides maintenant, plus
-expressifs, sur la lividité du ciel, les cyprès s'érigeaient,
-noire armée, gardienne des blancs sépulcres.
-Un versant de la colline funèbre me regardait,
-penchait vers moi ses sillons de verdure et de
-pierre. C'était une enclave nouvellement ajoutée
-au grand enclos ; les tombes neuves se pressaient,
-s'étouffaient, appuyées l'une à l'autre comme une
-foule attentive.</p>
-
-<p>Et voilà que cette vision commençait à me troubler.
-Ma méditation finissait en angoisse. La solitude
-nocturne me serrait le c&oelig;ur. Et tout mon
-effort de la journée vers la retraite et vers la sagesse
-se résolvait en un appel impérieux à la vie,
-en un recours immédiat à l'amour. De cet abîme de
-la douleur humaine sur lequel je venais de me
-pencher, une seule douleur me revenait et c'était la
-mienne ; de tous les souvenirs, de toutes les
-images évoquées, je n'avais plus dans la pensée,
-devant les yeux, que le souvenir, que l'image de
-Thérèse. Ce fut une subite, une inarrêtable déroute.
-Les objections fuyaient, les résistances s'effondraient
-sous l'assaut des regrets et des désirs.
-Qu'avais-je à calculer? Thérèse était là, à quelques
-pas de moi, et je délibérais! Oh! la voir, la voir
-d'abord! Après il serait temps de prendre un parti.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVI</h2>
-
-
-<p>Six heures sonnaient à une horloge lointaine :
-Elle donne sa leçon chez les de Vore, pensai-je ;
-tout à l'heure elle rentrera par la rue de Metz. Elle
-en pleine lumière des boutiques, moi dans l'ombre
-d'une porte cochère, je pourrai peut-être l'apercevoir
-sans me trahir. Allons!</p>
-
-<p>J'étais déjà en route. Je savais les habitudes
-de Marc Échette assez pour être certain de ne pas
-le rencontrer, et il n'y avait guère de chances
-que le docteur Estenave pût me reconnaître la
-nuit à travers les glaces de sa voiture. J'étais
-à peu près rassuré de ce côté ; mais je m'inquiétais
-de ce que j'allais découvrir sur la figure de
-Thérèse. Tristesse, abattement? Et qui sait si déjà
-lasse, découragée de la lutte, résignée à me perdre,
-elle n'aurait pas retrouvé sa tranquillité d'esprit
-habituelle?</p>
-
-<p>Du poste que j'avais choisi au seuil d'un corridor,
-je ne tardai pas à la voir venir. Drapée
-dans un manteau d'hiver très ample qui l'enlinceulait
-tout entière, elle allait droit devant elle,
-sans une déviation de curiosité vers les étalages,
-sans un arrêt de songerie. Elle portait la tête un
-peu basse, et, sa voilette très épaisse ne m'ayant pas
-laissé voir l'expression de son visage, je n'eus pour
-interpréter son état d'âme que le renseignement
-un peu sommaire de son attitude. Sa manche en
-passant me frôla, mais ce contact ne l'avertit de
-rien. Elle poursuivit son chemin, inattentive, absorbée
-en elle-même. Je la laissai prendre l'avance
-et quand je la jugeai assez loin, je me mis à la
-suivre. Arrivée au coin de la rue des Couteliers,
-elle ralentit le pas. L'obscurité où elle entrait, le
-calme du quartier, l'invitaient sans doute à se
-détendre, à dépouiller le masque imposé jusque-là
-par le coudoiement de la foule. Je le pensai du
-moins. Le changement d'allures impliquait le changement
-de pensée. Elle allait maintenant d'une
-marche inégale, tantôt pressée et tantôt lente, telle
-que l'ordonnaient les nuances fugitives de son rêve.
-Au tournant de la rue du Pont-de-Tounis, elle
-s'arrêta. Il lui en coûtait peut-être de rentrer, de
-revoir des visages, d'écouter des propos qui m'étaient
-devenus hostiles. A l'entrée du pont, nouvel
-arrêt, nouvelle défaillance. Elle s'était penchée sur
-le parapet comme attirée par l'énigme de l'eau
-tourbillonnante. A un mouvement plus brusque
-qu'elle fit, je crus que le vertige la prenait ; je
-faillis m'élancer à son secours. Mais, quelle qu'eût
-été son intention, le geste fut court. Elle se
-redressa presque aussitôt, et, comme si elle avait
-peur de céder à une tentation mauvaise, elle courut
-s'enfermer chez elle.</p>
-
-<p>La porte se referma. J'étais seul de nouveau ;
-mais cette fois avec le dégoût, avec l'horreur de la
-solitude. J'observai la maison de Thérèse. La façade
-du côté de la rivière était obscure. Un léger
-reflet dansait aux vitres de la véranda, venu par
-la porte, sans doute ouverte, de la salle à manger.
-Je m'éloignai ; je marchai au hasard devant moi.
-Où allais-je? Tout à coup sans savoir au juste par
-quel chemin j'y étais revenu, je me retrouvai à
-mon point de départ. Une demie sonna au clocher
-de la Dalbade, la demie après huit heures. C'était
-le signal de la réunion quotidienne ; Marc Échette
-allait arriver. Blotti dans les décombres d'une
-bâtisse qu'on reconstruisait de l'autre côté du pont,
-je le vis, à la minute exacte, déboucher dans la
-rue, de son pas régulier et ferme ; je l'entendis
-sonner à la porte de ces dames. Bientôt de la lumière
-parut aux vitres de la véranda, des ombres
-remuèrent, noires sur la mousseline des rideaux.
-Je reconnus la silhouette de Thérèse ; Marc était à
-côté d'elle ; Thérèse s'assit et Marc resta debout ;
-un livre à la main gauche il lisait, et les gestes de
-la main droite dont il soulignait sa lecture, ses
-attitudes dont la raideur s'exagérait dans le jeu des
-ombres chinoises, me parurent ridicules.</p>
-
-<p>Il s'assit, et Thérèse se leva à son tour, vint se
-mettre au piano. Le haut de son buste m'apparaissait
-en profil, nettement découpé par la lumière
-de la lampe. Et je ne fis plus attention qu'à elle.
-Ce fut malgré la distance, malgré l'obstacle des
-murs et des volontés entre nous, comme la douceur
-d'un tête-à-tête. Aux premiers accords qui jaillirent
-du piano, projetés comme de tièdes rayons
-dans le froid de la nuit, mon c&oelig;ur s'émut, des
-larmes s'échappèrent de mes yeux. C'était, joué
-pour moi certainement, voué à la commémoration
-de notre bonheur perdu, le <i>Souvenir</i> de Schumann.
-Je n'avais jamais entendu la série des morceaux
-qu'elle joua ensuite ; c'étaient, autant que j'en pus
-juger, des pages de Chopin, et l'artiste les avait
-choisies parmi les plus désespérées, les plus angoissantes.
-Une surtout, la dernière, un prélude, je
-crois, âpre, grinçant, monotone, avec des chocs
-répétés qui évoquaient des coups de marteau dans le
-bois d'un cercueil, le cahotement d'un char funèbre
-oscillant dans des ornières de pierre, avait l'air de
-célébrer les funérailles de notre amour. Une courte
-prière le terminait ; une phrase d'apaisement suprême,
-de chute douce dans le néant.</p>
-
-<p>Cette fin de tout fut aussi la fin du concert.
-Comme si elles obéissaient à l'ordre de la musique,
-les lumières s'éteignirent. De son pas toujours égal,
-toujours résolu, Marc descendit l'escalier, se perdit
-au lointain de la rue. Je quittai à mon tour ma
-cachette.</p>
-
-<p>La tête perdue, le c&oelig;ur malade, je traversai la
-ville à moitié sommeillante. Je longeai les façades
-lumineuses des casinos et des théâtres, phares du
-plaisir qui éclataient dans le désert des promenades
-publiques, je frôlai dans le noir des carrefours
-les tristes appels de la débauche. Solitaire,
-je grimpai à mon logis de hasard, là-haut, entre
-les étoiles et les tombes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVII</h2>
-
-
-<p>Et ce fut une suite de journées pareilles : des
-matinées lentes de rêvasserie sous les couvertures,
-des après-midi d'attente, traînés comme un boulet
-au pied, usés tant bien que mal en des flâneries
-maussades, en des visites minutieuses et indifférentes
-à mon jardin, en d'interminables étapes sur les
-grand'routes, vers quelque auberge de village.
-Comme les voleurs ou les gens de mauvaise vie,
-j'épiais avidement la tombée de l'ombre, le retour
-du crépuscule. Je descendais alors vers l'embuscade.
-Thérèse allait venir. Sur les légers indices
-rapportés de ma rencontre de la veille, sur les
-menus changements que j'avais cru saisir dans sa
-démarche, dans son attitude, j'avais, pendant mes
-insomnies de la nuit, pendant mes demi-sommeils
-de la journée, imaginé des états d'âme, supposé
-une progression d'abattement, de désespoir, que
-j'avais hâte de vérifier, de soumettre à un nouveau
-contrôle. Quand je verrais mon amie à bout
-de forces, prête à succomber, j'interviendrais, je
-lui tendrais la main. Mais l'heure tardait. Après
-quelques semaines d'enquête, il me sembla même,
-un certain soir, que les mauvais symptômes s'atténuaient
-au lieu de s'aggraver. Il y avait moins
-d'inharmonie dans les mouvements, moins de disgrâce
-ou de lassitude dans la démarche de Thérèse.
-Je la suivis, et m'étonnai de la voir s'arrêter un moment
-devant un étalage de modiste. Plus loin ce fut
-une autre surprise. Au lieu de rentrer au plus court
-par la rue, elle alla devant elle jusqu'au Pont-de-Pierre,
-et tourna vers le quai. Un reste de crépuscule
-flottait au couchant sur les ramiers, &mdash; les plantations
-de peupliers, &mdash; qui bordent la Garonne. Il
-faisait doux ; un souffle presque tiède agitait la
-flamme des becs de gaz dont la clarté se prolongeait,
-reflétée au fil de l'eau. Les ateliers de la
-manufacture de tabac se vidaient, jetaient sur le
-quai des troupes bavardantes de cigarières, et, dans
-les saules, au bord du fleuve, une chouette chantait.
-Il y avait quelque chose de mystérieux en
-l'air, un frisson précurseur de la saison nouvelle.
-Et il me semblait que Thérèse, en arrêt devant
-l'horizon du fleuve, écoutait ces conseils chuchotés
-à voix basse, cette invitation à revivre, à se préparer
-à la fête de l'imminent avril.</p>
-
-<p>Elle m'oubliait déjà peut-être. Et n'était-ce pas
-ce qui pouvait arriver de mieux dans l'intérêt de
-notre avenir à tous les deux? N'était-ce pas ce que
-j'aurais dû souhaiter? Oui, sans doute, mais
-c'était aussi le triomphe de Marc ; et c'est à quoi
-ma jalousie ne pouvait pas se résoudre. Je consentais
-bien à rendre Thérèse à elle-même ; la rendre
-à Marc, jamais!</p>
-
-<p>Jugez de mon saisissement quand je le vis arriver
-par le quai et aborder mon amie. L'attendait-elle?
-J'eus un tel coup au c&oelig;ur que je faillis me
-trahir. Ils étaient tout près de moi, mais si animés
-à leur colloque, qu'ils ne se doutèrent pas
-de ma présence. Leurs voix presque mêlées m'arrivaient
-ensemble ; mon trouble seul m'empêcha
-de saisir le sens de leurs paroles. Ils remontaient
-le quai. Je les suivis. Une ou deux fois, je vis
-Marc se pencher vers Thérèse ; leurs têtes se touchaient.
-Que lui disait-il? C'était comme un débat
-entre eux ; Thérèse avait des hochements de refus,
-Marc des gestes d'impatience. Au coin de la rue du
-Pont-de-Tounis, Thérèse tendit la main à Marc qui
-revint sur ses pas, me croisa sans me voir. Et moi,
-sans me donner le temps de réfléchir, je me jetai à
-la poursuite de Thérèse.</p>
-
-<p>Qu'allais-je lui dire? Je n'en savais rien, mais
-il fallait que je lui parle.</p>
-
-<p>&mdash; Vous? dit-elle en m'apercevant ; et elle se
-reculait, tremblante.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, c'est moi, lui dis-je. Est-ce que je vous
-ferais peur maintenant?</p>
-
-<p>Et elle :</p>
-
-<p>&mdash; Malheureux! Pourquoi êtes-vous revenu?
-Que voulez-vous de moi? Thérèse est morte.</p>
-
-<p>&mdash; Morte pour moi, lui répondis-je, mais pas
-pour Marc. Il me semble que vous étiez assez
-vivante avec lui, tout à l'heure. Je vous dérange,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash; Taisez-vous! taisez-vous! me commanda
-Thérèse. Mon Dieu! est-ce vous qui me parlez
-ainsi?</p>
-
-<p>Elle marchait en me répondant, elle essayait de
-fuir, d'échapper à mes mains tendues vers elle.
-L'obscurité me cachait son visage ; je ne la voyais
-pas, je l'entendais ; et cette voix me bouleversait
-comme une voix d'outre-tombe.</p>
-
-<p>&mdash; Thérèse, lui disais-je, Thérèse, pardonnez-moi ;
-mais j'ai cru mourir en vous rencontrant
-avec Marc! Pardonnez-moi ; je me suis trompé,
-ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous me trahissiez?
-Vous m'aimez encore? Oh! dites-le-moi, je
-vous en prie, parlez si vous voulez que je vous quitte!</p>
-
-<p>Elle ne me répondait pas. Elle s'obstinait à passer,
-à m'écarter de son chemin.</p>
-
-<p>&mdash; Pardonnez-moi! insistai-je ; j'ai manqué de
-parole ; j'ai eu tort, je n'aurais pas dû revenir. Je
-n'ai pas pu m'en empêcher. Depuis quinze jours
-je vous suis, je vous guette, je suis là dans la rue
-quand vous passez, le soir quand vous faites de la
-musique, je suis là encore. Pardonnez-moi, Thérèse,
-ne me renvoyez pas, je vous en supplie.
-Un mot, que j'entende encore votre voix. Après
-je m'en irai.</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'est odieux, ce que vous faites, me dit-elle ;
-on peut nous voir ; partez! Ne vous acharnez
-pas après moi, c'est inutile ; tout est fini entre
-nous.</p>
-
-<p>&mdash; Ne me dénoncez pas au moins ; jurez-moi de
-ne dire à personne que vous m'avez rencontré. Je
-ne vous tourmenterai plus, je n'essaierai pas de
-vous revoir, je vous le promets.</p>
-
-<p>&mdash; Soit ; mais partez, dit-elle.</p>
-
-<p>Des gens venaient vers nous. Je la quittai, je
-disparus dans la nuit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2>
-
-
-<p>Je ne me montrai pas le lendemain, je me terrai
-prudemment dans mon gîte. Après ce premier
-coup porté à Thérèse, il fallait lui laisser le temps
-de se calmer, de s'habituer à l'idée de ma présence
-à Toulouse. J'avais d'ailleurs de quoi occuper ma
-solitude. L'image de mon amie ne me quittait plus.
-Celle de Marc l'accompagnait quelquefois ; mais
-j'avais cessé de le craindre. Thérèse avait eu beau
-me malmener en paroles, elle m'aimait, j'en étais
-sûr ; je l'avais sentie frémir à mon contact ; elle
-était effrayée et fascinée. Le choc de cette rencontre
-imprévue l'avait mise à la limite des sentiments
-extrêmes. Elle était également prête à me détester
-et à se donner à moi.</p>
-
-<p>Qu'allais-je faire? Ma délibération cette fois ne
-fut pas longue. A tout prix et quoi qu'il en pût
-arriver, je résolus de revoir Thérèse, de l'attirer
-chez moi. Mais ce n'était pas verbalement, dans la
-minute d'un tête-à-tête aussi troublé que celui de
-la veille, que je pouvais la décider à y venir. L'écriture
-offrait plus de ressources. La résistance, qu'une
-première lettre aurait entamée, céderait peut-être
-à la seconde. Sur ce terrain d'ailleurs je me sentais
-plus à l'aise. J'écrivis. Vous comprenez dans quel
-sens, et avec quelles précautions. Je dois dire
-cependant que mes artifices à mesure qu'ils se présentaient
-à mon esprit y prenaient une ardeur de
-sincérité incontestable. Je vivais ma passion à
-mesure que je la composais :</p>
-
-<p>Dans quel état vous ai-je abordée hier soir,
-chère amie, disais-je à Thérèse. Vous avez dû me
-croire fou. Et je l'étais en effet. Je le suis encore.
-Je vous attends, je vous appelle, je me consume
-de regrets et de désirs. Ah! c'est trop souffrir
-vraiment. Votre absence me tue. Vous quitter!
-Comment avez-vous cru que je m'y résignerais
-jamais? J'ai essayé une fois ; je ne recommencerai
-pas. Vous pouvez me repousser, vous
-pouvez me chasser ; vous ne pourrez pas empêcher
-mes yeux de chercher vos yeux, mes pas
-de s'attacher à vos pas. Quoi que vous fassiez,
-ma vie restera mêlée à votre vie. Je vous ai
-promis de ne plus vous tourmenter, et je tiendrai
-parole. Mais ne me demandez pas davantage.
-Soyez bonne si je suis sage. Ayez pitié de
-moi, ne me laissez pas tout à fait seul, ne
-m'abandonnez pas aux mauvais conseils du désespoir.
-Si je dois renoncer à vous voir, à vous parler
-dans la rue, faites-moi l'aumône de m'écrire. Une
-ligne de vous suffira à me réconforter, m'aidera à
-supporter des privations qui me sont encore trop
-douloureuses. Quoi que vous en pensiez, même
-séparés, nous sommes solidaires l'un de l'autre.
-Vous avez intérêt à ce que je ne sois pas trop malheureux.
-Songez que j'ai tout quitté, que je n'ai
-plus de famille, plus d'amis, plus rien qui m'oblige
-à vivre. La mort me tente. Prêchez-moi, raisonnez-moi.
-Tout me sera bon venant de vous. Et
-quand je serai un peu plus fort, un peu plus calme,
-eh bien, alors, nous nous dirons un adieu définitif.</p>
-
-<p>Je terminais en donnant mon adresse à Thérèse
-et en lui promettant de ne pas me montrer. Il n'y
-avait plus qu'à lui remettre mon billet. Je l'abordai
-le soir même au passage le plus obscur de la
-rue des Couteliers, et, sans un mot d'explication,
-profitant de son trouble, je glissai, presque de
-force, le papier dans sa main.</p>
-
-<p>La réponse arriva le lendemain.</p>
-
-<p>Qu'espérez-vous, que prétendez-vous, mon pauvre
-ami? m'écrivait Thérèse. Sous prétexte de
-pitié, d'aide à nous porter l'un à l'autre, vous ne
-faites qu'envenimer notre mal à tous les deux. Et,
-au fond, c'est bien ce que vous cherchez, j'en ai
-peur. Vous m'avez crue consolée, vous m'avez crue
-guérie, et vous en avez eu du dépit contre moi. Vous
-avez pris pour une souffrance infligée à votre amour,
-une blessure qui ne touchait qu'à votre amour-propre.
-Votre conquête vous échappait, pensiez-vous ;
-coûte que coûte il fallait remettre la main sur
-elle. Et, sans remords du mal que vous m'aviez déjà
-fait, sans souci du mal que vous alliez me faire,
-vous êtes revenu, vous m'avez accostée au risque
-de me compromettre encore une fois, de me perdre
-tout à fait. Et vous dites que vous m'aimez, et vous
-exigez que je m'attendrisse sur votre malheur!
-Vous me tuez, et il faut que je vous donne la force
-de vivre! Ah! je commence à vous connaître, je
-commence à voir clair en vous. Je vous aime pourtant, &mdash; à
-quoi servirait de le nier? &mdash; mais je ne
-m'abuse plus sur votre compte ; je vous aime malgré
-moi ; je vous hais presque d'être obligée de
-vous aimer!</p>
-
-<p>Ne vous hâtez pas d'ailleurs de triompher de
-mon aveu. Je vous jure que je n'ai pas cessé de
-penser à vous, mais je vous jure aussi que vous
-n'obtiendrez rien de moi. Vous avez pu briser ma
-vie ; je vous défie de la déshonorer.</p>
-
-<p>Oh! injuste, oh! ingrat ami! Vous m'avez pris
-mon repos, mon bonheur ; vous vous êtes emparé
-de moi au point que je ne puis plus être à personne,
-et vous gâtez le seul bien qui me reste,
-l'image que je m'étais faite de vous, le souvenir de
-l'ami tendre, désintéressé, fidèle, à qui je m'étais
-donnée. Mais non ; je suis injuste à mon tour. Un
-accès de folle jalousie vous a un moment égaré ;
-parce que vous aviez cessé de croire en moi, vous
-avez cessé un moment d'être vous. C'est passé
-maintenant ; vous reconnaissez quelle folie ce serait,
-et quel crime, de tenter de quelque façon que ce
-soit un rapprochement impossible. C'est aujourd'hui,
-mon ami, que je vous dis cet adieu que vous
-me demandez de retarder et qui, plus attendu, ne
-serait que plus cruel. Si vous m'aimez réellement,
-vous aurez pitié de moi ; vous ne jouerez pas plus
-longtemps avec l'honneur, avec la vie d'une malheureuse.
-Tout est fini cette fois et bien fini, mon
-pauvre André. Vous n'aurez plus de moi, ni une
-ligne, ni une parole, pas même un regard. Je me
-mettrai plutôt entre les mains de Marc Échette, je
-quitterai Toulouse, si vous vous acharnez à me
-poursuivre. Je vous aime, André, et je vous dis un
-éternel adieu!</p>
-
-<p>Il n'y avait pas à s'y tromper. La violence de
-mon émotion pendant que je lisais cette lettre
-aurait suffi à m'en convaincre : Thérèse avait pris
-son parti ; sa conscience plus droite, sa volonté
-plus ferme que la mienne, l'appui du docteur et
-de Marc, la présence de Julien et de sa mère, la
-mettaient hors de mes atteintes. C'était la fin. Je
-lus, je relus ces lignes ; je n'y trouvai pas trace
-d'une défaillance. La tendresse et la vertu y brillaient
-du même éclat, aussi évidentes, aussi désespérantes
-l'une que l'autre.</p>
-
-<p>Un découragement me prit alors, une lassitude
-de tout et de moi-même, une agonie sans secousse
-où sombraient mes dernières énergies. Je ne
-voyais plus rien devant moi. Argelès, quand j'essayais
-d'y penser, m'apparaissait comme un pays
-très lointain, indéfiniment reculé dans le temps et
-dans l'espace. Cyprienne et Jacques étaient des
-personnes que j'avais connues, que j'avais aimées
-autrefois. Leurs visages mêmes s'effaçaient comme
-les visages des morts sur des photographies
-anciennes. Seule dans l'effondrement de tout le
-reste, l'image de Thérèse survivait, planait, meurtrière
-idole, sur les ruines qu'elle avait faites. Mais,
-loin de m'apporter quelque soulagement, sa contemplation
-ne servait, en irritant mon désir, qu'à
-exaspérer mon supplice. J'aimais, j'étais aimé, et
-je devais renoncer au bonheur! Était-ce possible?</p>
-
-<p>Cependant, de cette impossibilité même, une
-solution se dégageait peu à peu ; écartée, elle revenait,
-elle s'insinuait, bienfaisante et redoutable ;
-elle s'imposait enfin : la mort. Mourir arrangeait
-tout, facilitait tout. C'était la fin du désir et du
-regret ; c'était peut-être la continuation plus libre
-du rêve, l'apothéose de l'inachevé dans l'éternel.
-Plus j'y réfléchissais et plus impérieux se fixait
-dans mon esprit le dénouement libérateur. Mais au
-seuil du renoncement définitif, l'amour, prêt à se
-sacrifier, demandait, exigeait encore. Je voulais
-revoir Thérèse, m'en aller dans les délices d'un
-dernier regard, confondre dans un geste suprême
-mes adieux à la beauté et à la vie. J'écrivis à mon
-amie et lui remis le soir même ma supplique de la
-même façon violente et muette qui m'avait réussi
-déjà.</p>
-
-<p>Oui, vous avez raison, lui disais-je. Il faut nous
-quitter et pour toujours. Je ne veux pas être la
-honte et le malheur de votre vie. Vous m'aimez!
-que puis-je demander de plus? Pour ce don, pour
-cet aveu, je n'aurai jamais assez de reconnaissance.
-Mais puisque je suis monté par vous et avec vous
-jusqu'au sommet du bonheur, vous ne m'en voudrez
-pas si je refuse d'en descendre. Vivre avec
-vous, hélas! je ne le peux pas ; vivre sans vous,
-je ne le peux pas davantage. Pardonnez-moi de
-vous donner encore un chagrin ; celui-là au moins
-sera le dernier. Ne me plaignez pas, si je m'en vais
-plus loin que vous ne me l'aviez ordonné. Revenir
-chez moi? mais je n'ai plus de chez-moi! Me
-dévouer aux miens? mais je n'ai plus que vous au
-monde. Adieu, Thérèse! Soyez sans remords comme
-vous êtes sans reproche. Je mourrai heureux
-puisque je mourrai avec la certitude que je suis
-aimé ; et, qui sait s'il en serait toujours ainsi? Ne
-vous inquiétez de rien ; je brûlerai votre photographie
-et vos lettres, et j'arrangerai mon grand départ
-de manière à ne pas en laisser soupçonner le
-motif. Adieu, Thérèse! Si pourtant, &mdash; je n'ose
-pas vous le demander! &mdash; mais enfin, si vous vouliez
-me faire une dernière visite, je vous attendrai
-demain jusqu'à six heures. Après, nous serons si
-longtemps sans nous revoir!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIX</h2>
-
-
-<p>Étais-je sérieusement résolu à me tuer? Le seul
-fait de me poser cette question quatre ans après
-implique bien un peu la réponse. Et cependant je
-suis sûr d'avoir été sincère, au moins pendant
-quelques heures. Mon imagination m'avait montré
-la vie sous des couleurs telles, que je m'évadais
-vers la mort comme vers la délivrance. Et puis, en
-me séparant pour toujours de Thérèse, mon projet
-de suicide avait encore cet avantage de me rapprocher
-peut-être d'elle pour une minute, puisqu'il
-fournissait le prétexte à un dernier rendez-vous.
-Dès lors les images funèbres s'écartaient, s'attendrissaient
-tout au moins. L'amour et la mort se
-jouaient autour de moi, s'enlaçaient en de nobles
-attitudes. Après être venue chez moi, après m'avoir
-accompagné au seuil du mystère, comment Thérèse
-pourrait-elle se refuser à la violence de ma passion?
-Les transports du désespoir finiraient d'eux-mêmes
-en transports de bonheur ; les bras noués
-par l'adieu s'étreindraient pour une caresse suprême.</p>
-
-<p>Grâce à cette perspective, je pouvais, affranchi
-de la peur, de cette peur brutale qui vide le c&oelig;ur
-et paralyse la pensée, me livrer sans trop d'angoisse
-à mes préparatifs de mort. Les heures passaient,
-les dernières, et il me semblait, à mesure que se
-rapprochait l'échéance, que mon humanité s'allégeait,
-qu'elle flottait déjà au bord de l'inconnu.
-Mes impressions étaient d'une acuité singulière.
-Des souvenirs me traversaient, lucides et brefs à
-la façon de ces paysages qui jaillissent brusquement
-dans la flambée d'un éclair. C'était une couleur de
-ciel, une odeur de saison : des lambeaux de vie
-incohérents et intenses. Et à chacun des morceaux
-de ce moi disparu, j'envoyais le salut de celui qui
-les résumait, de l'unité passagère qui allait disparaître,
-s'évanouir volontairement à son tour.</p>
-
-<p>Les heures passaient ; la dorure triomphale du
-couchant s'était éteinte aux carreaux de la chambre
-que gagnait insensiblement le doute du crépuscule.</p>
-
-<p>L'ombre secourable enveloppait d'un voile la réalité
-méchante du flacon préparé pour l'acte suprême,
-un flacon de laudanum à étiquette rouge, couleur
-de nuit et couleur de sang. Accessoire de théâtre
-pour une scène à jouer ou véritable engin de
-mort, qui sait? La minute finale ne s'offrait encore
-à moi que par échappées et, aussitôt entrevue,
-précisée à peine, je détournais la tête, décidé à ne
-pas la regarder en face. J'eus même une hésitation
-à allumer la lampe ; il me semblait que la lumière
-allait se faire en moi du même coup, illuminant
-ce que je ne voulais pas voir, dessinant dans leur
-relief les attitudes du meurtre, de l'agonie. Mais
-Thérèse allait venir sans doute, et j'étais avide de
-sa figure à peine entrevue et si mal, depuis un mois,
-dans nos brèves rencontres. Pour lui faciliter l'accès
-de la maison, pour assurer le secret de sa
-visite, j'entr'ouvris la porte du jardin, je fermai
-les volets.</p>
-
-<p>Et ce furent, oh! combien longues, combien
-fiévreuses, les minutes de l'attente. J'avais des
-intervalles de prostration où je m'étendais sur le
-divan, la figure écrasée aux coussins, et des élans
-d'impatience qui me jetaient au jardin, au seuil
-de la porte. Là, penché vers la descente de la
-rue, je scrutais longuement l'obscurité. Des roulements
-de fiacre montaient, approchaient quelquefois,
-puis décroissaient dans un vague lointain,
-ou bien c'était la rentrée à pas lents, essoufflés,
-d'un voisin, d'une voisine, qui refermaient leur
-porte. Je rentrais alors, moi aussi, je consultais
-ma montre. Cinq heures et demie ; six heures
-moins un quart. Six heures! C'est fini! elle ne
-viendra pas, me disais-je. J'écoutais de nouveau
-malgré moi. Mes nerfs trop tendus grossissaient,
-dénaturaient les bruits ; le craquement d'un
-meuble à côté de moi, le coup de lime d'un insecte
-dans le bois de la table, c'était la porte de la rue
-qui s'ouvrait, c'était quelqu'un qui marchait dans
-le jardin.</p>
-
-<p>&mdash; André? André?</p>
-
-<p>C'était Thérèse, cette fois. Je me jetai à sa rencontre.
-Elle me repoussa doucement, mais pour
-chercher aussitôt de la main l'appui du mur, le
-secours de la table.</p>
-
-<p>&mdash; Thérèse! l'implorai-je en m'agenouillant devant
-elle.</p>
-
-<p>Elle se recula, inquiète, regarda autour d'elle. Un
-manteau l'empaquetait, l'épais grillage d'une voilette
-masquait son visage. Ses yeux seuls parlaient au
-travers. Muette et raidie, elle observait furtivement,
-inspectait le mobilier, jusqu'à ce qu'elle eût aperçu
-la fiole de laudanum sur la cheminée. Elle s'en empara
-vivement, la brisa sur la pierre de l'âtre. Et
-aussitôt ses forces l'abandonnèrent ; elle se laissa
-tomber dans un fauteuil. Ses mains tremblaient ;
-des sanglots étouffés soulevaient sa poitrine. Ils
-éclatèrent enfin. Je ne savais comment la calmer.
-Elle me fit signe de ne pas intervenir.</p>
-
-<p>Et quand la crise fut un peu apaisée :</p>
-
-<p>&mdash; Promettez-moi que c'est fini, me dit-elle ;
-jurez-moi de ne pas recommencer! Ne me donnez
-plus une pareille émotion! Savez-vous que j'ai failli
-en mourir? Oui, j'étais si malade ce matin, que j'ai
-craint de n'avoir pas la force d'arriver jusqu'ici. Je
-m'y suis traînée. Tout à l'heure, en passant sur le
-pont du chemin de fer, il m'a semblé que quelqu'un
-me suivait. J'ai couru, je me suis perdue dans
-ces rues noires. Je ne pouvais pas achever de monter
-chez vous. J'avais des éblouissements, des vertiges ;
-j'en ai encore. Jurez! ordonna-t-elle de nouveau,
-ou je vous quitte à l'instant.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous obéirai donc, lui dis-je. Mais pourquoi
-m'imposer ce supplice de vivre sans vous?</p>
-
-<p>&mdash; Je souffrirai bien, moi! Pourquoi serais-je
-seule à souffrir?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! vous, votre orgueil vous viendra en
-aide. Si j'étais sûr de n'être pas plus malheureux
-que vous!</p>
-
-<p>&mdash; Vous enviez ma tranquillité, n'est-ce pas? Je
-suis trop raisonnable! Et c'est vous qui me le
-reprochez! Raisonnable? Et je suis seule ici, chez
-vous. Et je suis perdue si quelqu'un m'a vue entrer,
-si quelqu'un me voit sortir. Quelqu'un? Marc
-peut-être ; il sait que vous êtes à Toulouse ; il nous
-surveille, il est là, qui me guette. Perdue! C'est
-vrai que je l'étais déjà avant de venir. Et ce qui
-reste de mon honneur ne vaut pas la peine qu'on
-s'en occupe. Si vous saviez les affronts que j'ai
-endurés depuis quinze jours, les portes qu'on m'a
-refusées. Tout le monde pleure à la maison ; c'est
-la ruine. Mais que vous importe à vous? Ah! mauvais,
-mauvais ami! Vous ne voyez donc rien? Vous
-ne voyez pas que je n'en peux plus? Tenez, tâtez
-mes mains, insista-t-elle en venant à moi. N'est-ce
-pas que j'ai la peau fraîche et le pouls tranquille?</p>
-
-<p>Ma réponse fut d'abord de serrer la main, la
-main brûlante et sèche qu'elle avait mise dans la
-mienne.</p>
-
-<p>&mdash; Thérèse, lui dis-je, ma chère Thérèse! Ah!
-si vous le vouliez, comme nous serions forts,
-comme nous serions heureux encore.</p>
-
-<p>Mon geste qui l'obligeait presque à se pencher
-vers moi, achevait de lui signifier ma pensée.
-Elle était debout, et moi devant elle, sur le divan,
-où je l'invitais à s'asseoir à mon côté. Sans me
-répondre, elle dégagea sa main. Plus pressant
-alors, j'entourai sa taille qui se raidissait, se dérobait
-à mon étreinte. Tout à coup, je la sentis fléchir ;
-ses yeux se fermèrent, et, comme une masse,
-elle s'abattit dans mes bras. Elle était évanouie.
-Je l'allongeai sur le divan, je désépinglai son chapeau,
-je dégrafai le col de sa robe, je baignai ses
-tempes d'eau froide, je frappai dans le creux de
-ses mains. C'était tout ce que j'avais vu faire, tout
-ce que je savais faire, en pareil cas. Et ce n'était
-pas assez sans doute, puisque la malade ne se réveillait
-pas. Inerte, la figure blanche, les bras
-morts, elle était là, étendue, voilée à demi de ses
-cheveux, dans l'attitude du dernier sommeil.</p>
-
-<p>Ah! il n'était plus question d'amour, maintenant,
-je vous le jure ; c'était la peur qui me tenait, l'angoisse
-d'un malheur possible, d'un malheur tel que
-je n'osais pas y penser. Imprudent, j'avais joué
-avec la mort, et la mort appelée était venue. Ma
-tête se perdait. Agenouillé devant Thérèse, je répétais
-machinalement mes gestes de secours. Respirait-elle
-au moins? Oui ; le pouls battait, la poitrine
-se soulevait à de longs intervalles. C'était la vie.
-Je me désangoissai alors, le sang-froid me revint.
-Je regardai Thérèse plus attentivement que je ne
-l'avais fait jusque-là.</p>
-
-<p>Pauvre Thérèse! c'est vrai qu'elle était bien
-changée. La malade que j'avais là sous les yeux
-n'avait presque plus rien de l'image avec laquelle
-je vivais depuis un mois. Le malheur qui embellit
-en les humanisant certains visages d'un éclat trop
-vif, &mdash; effigies d'héroïnes ou de déesses, &mdash; le
-malheur avait gâté les harmonies discrètes, le
-charme délicat, de cette figure toute en nuances.
-Le galbe, l'enveloppe, l'expression, tout était
-altéré. Les roses et les lis étaient fauchés ; la cernure
-des yeux, le pli amer de la bouche, l'ombre
-grise, comme un peu de nuit déjà, amassée au
-creux des joues amaigries, tout dénonçait la détresse
-profonde d'un être dévoré par une passion
-sans espoir.</p>
-
-<p>Je la regardais, et cette constatation qui aurait
-dû, en me montrant la profondeur de sa blessure,
-exalter mon adoration pour elle, la déconcertait au
-lieu de l'accroître. J'étais ému, bouleversé, mais
-d'une émotion qui m'était tout à fait nouvelle. Le
-choc qui ébranlait ma sensibilité, la modifiait en
-même temps. L'amour descendait de la tête au
-c&oelig;ur. Du désir éteint, la pitié jaillissait, la tendresse.
-Et non pas seulement la tendresse égoïste,
-limitée, de l'aimée à l'amant. C'était quelque chose
-de mieux, quelque chose de plus haut, de plus
-large : l'humanité. Pour la première fois peut-être,
-depuis le commencement de ma liaison avec Thérèse,
-elle m'apparaissait détachée de moi, distincte,
-dans l'unité de son être, dans l'intégrité de sa destinée
-à elle, dans la réalité de sa douleur. Le
-prisme, la belle prison d'amour où mon imagination
-l'avait enfermée, se brisait enfin. Elle n'était
-plus l'idole, l'image de rêve, la chose monstrueuse
-et illusoire, peu à peu substituée à sa chair et à
-son sang ; elle était Thérèse, une créature pareille
-aux autres, plus malheureuse que les autres, et
-c'était moi qui avais fait son malheur.</p>
-
-<p>Ainsi le mystère sacré de la vie s'ouvrait subitement
-devant moi ; j'entendais monter, du fond
-de l'abîme où se débattent les existences humaines,
-son cri à elle, le cri de cette détresse dont j'étais
-responsable. Pauvre Thérèse! Ah! s'il en était
-temps encore! Le remords me poignait ; un mouvement
-de dégoût me soulevait contre moi, contre
-le piège où j'avais attiré mon amie, contre la
-demi-violence que je lui avais faite. Ah! Qu'il
-était loin, le désir! Je maudissais ma faute, j'implorais
-ma victime. J'avais hâte qu'elle se réveillât
-pour me repentir, pour m'humilier devant elle.</p>
-
-<p>Je l'épiais. Sa main frémit enfin, le rideau des
-paupières remonta, le regard apparut. Elle revenait.
-Elle se souleva, regarda autour d'elle, étonnée.
-Cette chambre, ce divan&hellip; où était-elle? Elle se
-souvint et, tout de suite, elle se mit sur pied,
-pressée de partir. Mais ses forces la trahirent. Elle
-serait tombée si je ne l'avais pas soutenue. Des
-frissons la secouaient, ses mains étaient glacées.
-Je la portai devant le feu, je posai une couverture
-sur ses épaules. La chaleur la remit :</p>
-
-<p>&mdash; Je vais mieux, me dit-elle. Mais son regard
-s'arrêta sur la pendule. Six heures et demie! se
-plaignit-elle. Mon Dieu! je suis en retard. Vite,
-aidez-moi. Elle agrafait le col de sa robe, rattachait
-ses cheveux, piquait des épingles dans sa
-coiffure. La fièvre, maintenant, la soutenait, activait
-ses gestes, multipliait ses paroles : Que je
-puisse rentrer seulement! disait-elle. C'est tout ce
-que je demande. Après, tant pis! Je n'ai pas peur
-de la maladie, ni du reste. Quoi qu'il arrive, je ne
-souffrirai jamais autant que j'ai souffert! Elle
-avait fini d'ajuster sa voilette. Elle me tendit la
-main : Adieu! me dit-elle. Vous savez ce que
-vous m'avez promis. Puisque j'ai été assez folle pour
-venir chez vous, que cette folie au moins serve à
-quelque chose. Adieu pour toujours!</p>
-
-<p>Je n'essayai pas de la retenir, je ne protestai pas
-contre l'éternité de son adieu. Je laissai agir la
-fatalité ; il me semblait qu'elle savait mieux que
-moi ce qu'il y avait à faire.</p>
-
-<p>&mdash; N'appelez pas folie un acte de dévouement qui
-nous a sauvés tous les deux, répliquai-je cependant.
-Pardonnez-moi. Vous êtes un ange, et moi un misérable.
-Ah! j'avais bien un peu raison de vouloir
-me tuer ; je me rendais justice. Mais rassurez-vous ;
-tout cela est fini. Vous pouvez être heureuse
-encore, vous guérirez et vous m'oublierez. Si vous
-vous souveniez de moi plus tard, ce serait peut-être
-pour me haïr!</p>
-
-<p>Nous étions au jardin, elle chancela encore
-avant d'arriver à la grille. Je me portai à son
-aide.</p>
-
-<p>&mdash; Rentrez, lui dis-je ; je vais chercher une voiture,
-ou bien appuyez-vous sur moi, je vous accompagnerai
-jusqu'au bas de la descente.</p>
-
-<p>Elle ne voulait pas, j'insistai :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous ai fait assez de mal avec mon amour ;
-laissez-moi maintenant m'occuper de vous comme
-un frère.</p>
-
-<p>&mdash; Ni frère, ni amoureux, répliqua Thérèse.
-C'est le châtiment de notre faute, qu'elle nous
-rende désormais étrangers l'un à l'autre.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi parler de faute? Vous savez bien
-que vous n'avez rien fait de mal&hellip; lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash; Rien de mal? croyez-vous? Et n'est-ce pas
-déjà trop que de donner son c&oelig;ur à qui n'a pas le droit
-de le prendre? répondit-elle. Adieu, André. Laissez-moi.
-Il faut que je m'habitue à m'en aller seule dans
-la vie&hellip;</p>
-
-<p>Je ne sais ce que j'allais répondre. Ce fut Marc
-qui répondit à ma place. Il sortit rapidement de
-l'ombre d'un massif, et s'avança vers Thérèse.</p>
-
-<p>&mdash; Tant que je vivrai, vous ne serez jamais seule,
-mademoiselle Romée, dit-il simplement. Et comme
-elle hésitait, étonnée de le voir là : Pardonnez-moi
-d'être venu vous chercher jusqu'ici, ajouta-t-il ; je
-n'ai pas douté de vous, croyez-le bien ; j'ai pensé
-seulement que vous pouviez avoir besoin de moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; En venant chez moi, réclamai-je, M<sup>lle</sup> Romée
-savait qu'elle n'avait rien à craindre.</p>
-
-<p>Marc ne se donna pas la peine de me répondre.
-Thérèse avait pris son bras. J'entendis la porte de
-la grille se refermer sur eux. Dans la traînée d'un
-bec de gaz, sous la bruine qui tombait, je les vis
-disparaître lentement.</p>
-
-<p>Je sortis, je descendis après eux vers la ville. La
-mortification que m'avait infligée Marc, sa prise de
-possession de la malade, n'allégeaient pas la responsabilité
-que j'avais encourue. Thérèse avait
-l'air d'être gravement atteinte ; tant que je ne la
-saurais pas en voie de guérison, ma vie à moi demeurait
-en suspens. J'allai droit à la rue du Pont-de-Tounis.
-Du même coin d'ombre où je m'étais
-blotti pendant quelques soirs, témoin indiscret des
-concerts de Thérèse, &mdash; mais qu'étaient mes fièvres
-d'alors, mes transports de jalousie auprès de mes
-angoisses de maintenant? &mdash; j'épiais l'appartement
-des Romée, les allées et venues autour du drame
-commencé chez moi, et dont je voulais à tout prix
-connaître la suite. Je fus assez longtemps sans
-rien découvrir. Les fenêtres du côté de la rue et
-du pont étaient fermées, la véranda était obscure.
-Tout le monde était réuni dans la chambre de Thérèse
-qui donnait à l'opposé, sur le jardin. Sans
-doute, Marc, après avoir ramené la malade, n'avait
-pas voulu la laisser seule avec sa mère ; la femme
-de ménage était restée aussi, puisque je ne l'avais
-pas vue sortir. Il était tard déjà quand le docteur
-Estenave, appelé probablement dès la première
-heure, sonna à la porte de ces dames. Sa visite fut
-longue ; elle me parut interminable. Que se passait-il
-là-haut? Il descendit enfin, et je me jetai à sa
-rencontre.</p>
-
-<p>Il eut un haut-le-corps en m'apercevant.</p>
-
-<p>&mdash; Encore vous? dit-il.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, moi. Comment va Thérèse?</p>
-
-<p>&mdash; M<sup>lle</sup> Romée va mieux, me répondit-il. Vous ne
-l'avez pas tuée tout à fait. Elle a passé un mauvais
-quart d'heure ; j'ai craint un moment une complication
-du côté des méninges ; ça n'a été qu'une
-alerte. La fatigue est extrême, mais l'équilibre
-revient ; les phénomènes nerveux disparaissent l'un
-après l'autre. Le bromhydrate de quinine achèvera
-de la calmer, à moins d'une nouvelle imprudence
-de sa part ou d'une seconde tentative d'assassinat.</p>
-
-<p>&mdash; Vous pouvez m'injurier à votre aise, lui dis-je.
-Thérèse est sauvée, c'est tout ce que je voulais
-savoir.</p>
-
-<p>Je m'éloignais ; le docteur m'empoigna le bras,
-rudement :</p>
-
-<p>&mdash; Minute, monsieur Lavernose, me dit-il. J'ai
-encore un mot à vous dire. Je vous défends, entendez-vous?
-je vous défends de vous occuper en bien
-ou en mal de M<sup>lle</sup> Romée. Je vous en avais prié
-l'autre jour, et vous aviez consenti à rentrer à Argelès.
-Vous m'avez joué indignement. Cette fois,
-je ne vous demande rien ; j'exige. M<sup>lle</sup> Romée est
-ma cliente, Cyprienne est ma cousine. J'ai le droit
-de les protéger toutes les deux contre vous. Ce
-n'est pas une menace en l'air que je vous fais, songez-y.
-Je vous ai traité une première fois comme
-un gamin, comme un inconscient, si vous aimez
-mieux. Si vous récidivez, je vous traiterai comme
-un malfaiteur.</p>
-
-<p>&mdash; Peut-être me jugeriez-vous moins sévèrement
-si vous vous souveniez d'avoir été amoureux, me
-contentai-je de répondre. Au surplus votre opinion
-m'importe peu, et encore moins votre menace.
-Vous n'avez rien à m'interdire et je n'ai rien à vous
-promettre. Je tiendrai les engagements que j'ai
-pris avec M<sup>lle</sup> Romée. C'est à elle que je remets le
-soin de me disculper auprès de vous.</p>
-
-<p>Je quittai le docteur là-dessus. Thérèse était hors
-de danger ; je respirais. Elle d'abord. Demain il
-serait temps de penser à moi, d'aviser à mon salut.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XL</h2>
-
-
-<p>Si vous me demandiez ce que je devins le lendemain
-et les jours après, comment j'employai les
-heures qui suivirent ma séparation définitive avec
-Thérèse, je serais bien obligé, pour être véridique,
-de vous répondre que je les employai à dormir ;
-ce fut un sommeil de quinze jours, une somnolence
-plutôt, une hébétude complète. Mes ressorts étaient
-brisés, ma force nerveuse, dépensée jusqu'au dernier
-effluve. Toutes les sources de ma vie semblaient
-s'être taries à la fois. Je n'avais pas plus de courage
-à vouloir que de goût à imaginer. Ni action, ni
-rêve ; c'était une vague torpeur où je m'enfonçais,
-où je m'allongeais délicieusement comme le vagabond
-dans la paille tiède de l'étable.</p>
-
-<p>Je ne sortais plus ; je marchais à peine ; juste
-les mouvements indispensables pour aller du lit au
-fauteuil, du fauteuil à la table : des mouvements de
-somnambule, des gestes mécaniques d'où la pensée
-était absente. Si j'essayais de prendre un livre, il
-me tombait des mains à la première ligne ; de songer,
-mes idées refusaient de s'enchaîner, flottaient dans
-un demi-rêve, et, si je tentais de les poursuivre,
-s'immobilisaient, se figeaient dans un inéluctable
-néant. Je n'avais plus conscience du jour ni de
-l'heure. La saison y aidait, cette saison entre l'hiver
-et le printemps, sommeillante, elle aussi, engourdie
-sous les voiles de la brume, comme la chrysalide
-dans le nuage du cocon qui va s'ouvrir. La montée
-tardive du matin et la chute lente du crépuscule
-se rejoignaient presque pour moi, se confondaient
-dans la grisaille de mon inconscience.</p>
-
-<p>Mon amour aussi participait à ce non-être. La
-pensée de Thérèse, toujours présente autrefois, ne
-m'arrivait plus que par secousses. J'avais presque
-le même effort à faire pour la retenir que j'en
-avais eu pour m'en délivrer.</p>
-
-<p>L'Image, cette reine despotique de ma vie, avait
-perdu, avec sa netteté ancienne, une partie de son
-pouvoir. L'Image changeait. Sous la figure idéale
-que ma fantaisie avait créée pour l'amour, une
-figure de maladie et de douleur transparaissait,
-appelait uniquement la pitié. Et c'était obscurément,
-en moi, le conflit entre les deux images. Mais,
-plus récente, plus réelle, l'image de pitié prenait
-de jour en jour plus de relief, plus de triste et attendrissant
-prestige, tandis que l'ancienne image avec
-sa grâce légère et sa parure de sourires, s'atténuait
-en fine poussière de pastel, s'évanouissait aux lointains
-de ma mémoire.</p>
-
-<p>Je m'apercevais à peine de ce travail de substitution
-qui se faisait sans moi, pour ainsi dire,
-puisque mon anémie d'esprit et de c&oelig;ur me livrait
-pour le moment, sans initiative et sans défense, au
-jeu des forces élémentaires. Je ne me rendis compte
-du changement que le jour où je reçus la visite du
-docteur Estenave. Deux semaines s'étaient écoulées
-depuis notre dernière rencontre, quand il vint
-frapper à ma porte. Il avait eu le temps de se
-calmer dans l'intervalle, de s'informer aussi ; une
-plus juste appréciation des choses l'avait incliné à
-plus d'indulgence. D'ailleurs je m'étais tenu tranquille
-pendant ces quinze jours, et quel qu'en pût
-être le mobile, il fallait bien me tenir compte de
-ma sagesse. Sans en arriver à des excuses, le
-docteur me témoigna cependant quelque regret de
-sa vivacité de l'autre soir.</p>
-
-<p>&mdash; J'avais eu peur pour Thérèse, et comme elle
-était trop souffrante pour que je pusse m'en prendre
-à elle, c'est vous qui avez attrapé le paquet, me
-dit-il. J'ai su depuis comment les choses s'étaient
-passées, et je vous condamne toujours, mais je
-vous comprends mieux. Vous avez été fou plus
-encore que criminel, n'est-il pas vrai? Tout cela
-est loin, d'ailleurs. Je suppose que vous n'êtes plus
-d'humeur à perpétrer aucune espèce d'attentat.
-Deux semaines de réflexion ont dû vous châtier
-suffisamment. C'est pourquoi je viens, en messager
-de paix, vous annoncer la fin de votre épreuve.
-M<sup>lle</sup> Romée est guérie, et de toute façon ; comprenez-vous?
-Le mal a disparu et la cause du mal
-également. La chère enfant voudrait vous voir
-guéri comme elle : Qu'il me pardonne et qu'il
-m'oublie, m'a-t-elle dit, c'est mon souhait le plus
-ardent. Et ce souhait est son testament de jeune
-fille. M<sup>lle</sup> Romée se marie ; vous devinez avec qui.
-Marc Échette ne fait que presser, selon le désir de
-M<sup>me</sup> Romée et de sa fille, la conclusion d'un projet
-arrêté depuis longtemps dans l'esprit de tous. Vous
-connaissez Marc. Peut-être êtes-vous en mauvaise
-posture pour le juger équitablement aujourd'hui.
-Plus tard vous rendrez hommage à la noblesse de
-son caractère. Ce petit garçon est décidément un
-héros&hellip; Et voilà tout ce que j'avais à vous communiquer,
-termina le docteur. Je ne vous demande
-pas de me donner vos commissions en retour. Il
-vaut mieux, n'est-ce pas, rompre une fois pour
-toutes.</p>
-
-<p>&mdash; En effet, répondis-je ; et je n'ai qu'à vous
-remercier de vous être chargé de pratiquer la rupture.
-Mais si je ne dois plus correspondre avec
-M<sup>lle</sup> Thérèse, rien ne s'oppose à ce que vous transmettiez
-mes félicitations à M. Échette. Je suis
-vraiment enchanté d'avoir travaillé, &mdash; sans m'en
-douter il est vrai, et cela diminue un peu mon
-mérite, &mdash; à avancer de quelques mois la date de
-son bonheur.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous avez rendu service à Marc, avouez
-qu'il vous tire d'un bien mauvais pas, répondit le
-docteur. Au surplus, je livre la chose à vos réflexions.
-Vous en jugerez mieux quand vous serez
-à Argelès&hellip; Car vous allez bientôt rentrer, j'espère.
-L'air de Toulouse ne vous vaut rien, mon pauvre
-ami, et si vous aviez un peu de courage&hellip; Vous
-avez assez rêvé, assez flâné, que diable! Quelle
-vie! Au lit à une heure de l'après-midi, comme
-les joueurs et les filles. Savez-vous à quelle heure
-je me suis levé ce matin? A six heures ; et depuis
-je trotte. Allons, paresseux, au travail! Allez planter
-vos choux et surveiller l'éducation de Jacques&hellip;
-Et comme je secouais la tête en signe de vague
-protestation : Vous avez beau vous révolter, faire la
-mauvaise tête, vous y viendrez! conclut le docteur.
-Je ne désespère pas de vous voir finir dans la peau
-d'un brave homme!</p>
-
-<p>Le docteur était parti, et, resté seul, je me tâtais,
-je m'analysais, étonné du calme avec lequel j'avais
-écouté, accepté ces notifications étranges. Eh quoi?
-Thérèse se mariait, elle se mariait avec Marc, et
-j'étais là tranquille, sans un mouvement de colère
-dans le c&oelig;ur! Le malheur que ma jalousie avait
-tant redouté me frappait, et je ne trouvais pas trace
-de la blessure. Le coup de poignard s'était changé
-en coup d'épingle. Je n'en revenais pas. Cet amour
-dont je vivais depuis bientôt un an, cet amour
-dont j'avais failli mourir il n'y avait pas quinze
-jours, cet amour n'existait donc plus! Je me refusais
-à l'admettre. Non, ce que je prenais pour de
-l'indifférence n'était que la prostration physique.
-Les émotions de ces derniers temps, trop violentes
-pour mon endurance, m'avaient laissé sans énergie,
-même pour souffrir. Mais cette léthargie de
-mon c&oelig;ur ne pouvait pas se prolonger. Je n'en
-étais pas quitte avec la passion. Mes forces revenues
-me rendraient sans doute le sentiment de
-mon malheur. J'attendis. Mes forces en effet se
-rétablirent peu à peu ; je recommençai à penser, à
-rêver. Mais je ne pensais plus, je ne rêvais plus
-à Thérèse. L'amour invoqué se refusait à mon
-appel.</p>
-
-<p>Je n'acceptai pourtant pas immédiatement cette
-faillite. L'amour se dérobait, je courus après lui.</p>
-
-<p>Je recueillis les restes de mon ardeur ; j'allai
-chercher sous la cendre encore tiède les braises
-du foyer éteint, j'essayai de les ranimer de mon
-haleine. Ce que j'avais fait une première fois pour
-fixer l'image de Thérèse absente, je le tentai de
-nouveau ; je mis en &oelig;uvre toutes les ressources de
-mon esprit pour sensibiliser l'image morte. Peut-être
-la retrouverais-je, là où je l'avais laissée, le long
-des rues où nous étions passés ensemble? Selon la
-méthode que j'avais pratiquée à Argelès pour nos
-courses de montagne, je résolus de suivre pas à
-pas, dans Toulouse, les itinéraires encore récents
-de ma passion. Un jour sous les platanes, au bord
-du canal, je cherchais dans l'eau paisible la trace
-du reflet adoré qui s'y était posé un moment avec
-le mien ; le lendemain, au jardin du couvent, je
-recensais les empreintes de ses pas dans les allées
-molles, sous la litière des feuilles que soulevait
-déjà la poussée des premières violettes. Pèlerin
-scrupuleux, je m'enquis de l'écho de ses paroles
-aux bancs des promenades sur lesquels nous nous
-étions assis côte à côte ; dans le square suspendu
-comme un nid de verdure au bord de la Garonne,
-je demandai à la musique de l'autan à travers les
-rameaux du cèdre, de me suggérer la musique de
-sa voix. Mais c'était, à chaque tentative, la même
-impossibilité de ressaisir dans sa forme, dans son
-expression des anciens jours, l'image de l'aimée ;
-c'était la même obsession de l'image nouvelle, de
-l'image douloureuse et triste d'une Thérèse malade,
-évanouie dans mes bras. J'avais beau m'évertuer,
-m'entêter à une résurrection de plus en plus laborieuse,
-mes artifices rataient, mon imagination
-travaillait dans le vide. L'amour était mort.</p>
-
-<p>Vous entendez bien, n'est-ce pas, que je vous
-raconte tout cela en gros, sans les transitions
-insensibles dont, après quatre années écoulées, il me
-serait impossible de retrouver le minutieux enchaînement.
-Le changement que je vous explique en
-quelques mots s'opéra lentement pendant des
-semaines, avant que j'en eusse acquis la notion
-exacte. Une circonstance inattendue m'aida à faire
-cette précision. Rue d'Alsace, en plein jour, sans
-préméditation aucune de ma part, &mdash; j'aurais plutôt
-cherché à l'éviter, &mdash; je rencontrai Thérèse.
-Elle arrivait par une rue adjacente qui coupait mon
-chemin à angle droit, et si vite, qu'elle n'eut pas
-le temps de fuir le choc. Il fut affreux pour elle.
-Rouge de honte, les paupières battantes, elle passa
-devant moi, raidie en une volonté de ne pas me
-voir. Mais cet effort d'une seconde l'avait anéantie ;
-quelques pas plus loin, je la vis chanceler, entrer
-à la hâte dans un magasin où sa frayeur cherchait
-un refuge. Cette confrontation me laissa une tristesse
-que la réflexion fit plus amère encore. Voilà
-donc où nous avait conduits, Thérèse et moi, ce
-grand essor, cette exaltation folle de nos c&oelig;urs! à
-nous rendre l'un pour l'autre un objet d'effroi. Oh!
-cette figure d'une Thérèse épeurée, fuyant devant
-moi! J'en gardai longtemps comme une impression
-de dégoût pour moi-même, une horreur pour mes
-expériences de résurrection sentimentale. Il me
-semblait que j'étais coupable d'une profanation,
-de l'exhumation brutale d'une morte. Et c'était
-cette fois, signifiée par le remords, la fin de mes
-illusoires tentatives.</p>
-
-<p>Je touchai alors au plus bas de ma détresse.
-Tout me manquait. La passion en s'en allant me
-laissait le c&oelig;ur à sec, l'imagination fourbue, sans
-ressource aucune de camaraderie ou d'amitié, sans
-même cet enveloppement secourable des habitudes
-qui est, autour de nos malheurs, comme la
-pitié des choses. Ma vie était sans but, mon esprit
-sans aliment. Rien ne m'intéressait du dehors, et
-chaque fois que ma pensée m'y ramenait, je me
-détournais de moi-même, comme du plus misérable,
-du plus insipide spectacle. Je m'abandonnais.
-Le hasard était le maître de mes heures. Il voulait
-pour moi, il agissait à ma place. La poussée d'un
-grain de sable sous mon pied décidait de la direction
-de mes pas, déterminait le cours de mes
-errances. Ici ou là m'étaient pareils. Je me surprenais
-quelquefois absorbé en des contemplations
-stupides, occupé à de ces riens qui passionnent
-les tout petits et les très vieux. Je passais des après-midi
-allongé dans l'herbe de mon jardin, mon
-attention en affût sur les manèges d'une bestiole,
-et l'intérêt de mon réveil, chaque matin, était
-d'examiner le dépliement des pétales d'une grappe
-de glycine suspendue au mur de la maison. Quand
-ces menus drames ne me retenaient pas à la surface
-de la vie, je perdais la notion de l'être, je me
-laissais couler à fond, dans des abîmes d'indifférence.
-Des espaces gris, des déserts immobiles et muets
-m'enveloppaient de leurs limbes.</p>
-
-<p>Il m'arrivait rarement de songer à Argelès, à
-celui d'hier pas plus qu'à celui de demain. L'avenir
-me semblait mort autant que le passé. Tout ce qui
-m'arrivait de là-bas avait un son grêle, sans écho.
-Depuis plus d'un mois, j'étais sans nouvelles de
-Cyprienne, et cet oubli, qui aurait dû m'inquiéter,
-ne me troublait pas autrement. Que le docteur ou
-Marc, pressés de se débarrasser de moi, m'eussent
-dénoncé à ma femme, la chose n'avait rien d'invraisemblable,
-et je n'y attachais aucune importance.
-Seuls, de tous les miens, ma mère et
-Jacques m'intéressaient encore. Mais la différence
-de nos âges mettait d'eux à moi une distance presque
-infranchissable. Dans l'impasse où je me trouvais,
-l'un pas plus que l'autre ne pouvaient m'être
-d'aucun secours. Et moi-même, avec mon état
-d'esprit actuel, à quoi pouvais-je leur être utile?
-Non, tant que mon c&oelig;ur n'aurait pas changé,
-tant que ma vie n'aurait pas repris son équilibre,
-ce que j'avais de mieux à faire était encore de me
-terrer et d'attendre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLI</h2>
-
-
-<p>Un matin, &mdash; nous étions aux premiers jours de
-mars, &mdash; comme je rentrais d'une flânerie d'une
-heure autour de la Colonne, j'aperçus de loin une
-vieille femme assise sur le seuil de la porte de
-mon jardin. Affalée, les coudes aux genoux, elle
-avait l'attitude résignée et lasse d'une mendiante.
-C'était sans doute, &mdash; la couleur de son fichu en
-pointe, noué sous le menton et la façon de sa robe
-de serge le racontaient, &mdash; une de ces émigrantes
-que nos pauvres vallées envoient l'hiver quêter
-leur pain sur les grandes routes. Elle me tournait
-le dos ; son visage qu'elle portait dans la
-paume de sa main regardait vers la ville. Elle
-releva la tête au bruit de mon pas sur le gravier.
-C'était ma mère. Elle avait sonné à la grille et,
-n'ayant pas eu de réponse, elle était restée là, sûre
-de cette façon de ne pas me manquer.</p>
-
-<p>&mdash; C'est donc toi, méchant garçon! proféra-t-elle
-après une longue, une violente étreinte. C'est
-toi! Et à mesure que son anxiété se calmait, que
-se dissipaient ses craintes, aggravées sans doute de
-tous les mauvais rêves qu'elle avait dû faire en
-chemin, l'air de reproche s'accentuait, la réprobation
-de la chrétienne, de la femme de religion et de
-devoir remplaçait dans ses yeux la tendresse de la
-mère. Toi! toi! répétait-elle, effarée, comme si
-elle avait de la peine à accorder la réalité de ma
-figure avec la réalité de ma faute. Mais en me dévisageant,
-elle s'apercevait de l'état de fatigue,
-de flétrissure où m'avait laissé la passion. Et la
-pitié reprenait le dessus. Elle me palpait, m'obligeait
-à lever la tête, à la regarder en face : Tu sais
-que l'air de Toulouse ne t'a pas donné des couleurs,
-petit! te voilà pâle comme si tu relevais de quelque
-grosse fièvre ; et ces cheveux blancs, sur tes tempes,
-c'est la neige de cet hiver qui s'y est oubliée,
-n'est-il pas vrai? Elle soupirait. Ah! pauvre fou,
-quelle inquiétude tu nous as donnée, quel tourment!
-Et si loin de nous, si loin! Cyprienne en a été
-tournée. Et moi! je n'avais pas besoin de ça, tu
-penses. Un chagrin pareil à mon âge! Il te tarde
-donc bien d'hériter, malheureux enfant!</p>
-
-<p>Nous étions entrés. Elle m'avait repris à bras-le-corps ;
-elle m'étouffait de ses baisers : Je parie,
-disait-elle, qu'au milieu de toutes ces histoires, tu
-n'as pas pensé à moi une minute. Si tu y avais
-pensé!&hellip; Et ta mère, encore passe! mais Jacques,
-ton petit Jacques! Et lui, le cher petit, il ne cessait
-pas de parler de toi, paraît-il. Il t'a écrit au
-jour de l'an et tu ne lui as même pas répondu.
-C'est donc vrai que tu voulais nous quitter! Oh!
-j'ai tort de te parler comme ça ; je suis trop faible ;
-j'aurais dû te mépriser, te faire pâtir un peu. Je ne
-peux pas. Te rappelles-tu? quand tu étais petit, je ne
-sais pas ce qui s'était passé avec la vieille Mette,
-notre servante, vous aviez eu des paroles ensemble :
-alors tu as mis un morceau de pain dans ta poche
-et tu t'es sauvé ; tu avais décidé de ne plus nous
-voir. Ton père vivait alors, et il te reçut mal le
-lendemain quand on te ramena de force à la maison.
-Et moi je me mis entre vous deux. Tu avais
-déjà mauvaise tête, et moi j'étais déjà trop faible.
-Ah! je suis bien châtiée, maintenant!&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle pleurait, je mêlai mes larmes aux siennes.
-Pour la première fois, depuis que j'avais cessé d'aimer
-Thérèse, je sentis que j'avais un c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; Cyprienne est fâchée contre toi, continua ma
-mère. Et elle a raison. Elle n'est pas obligée de te
-pardonner comme moi. Il paraît que tu avais écrit
-des choses sur un cahier qui avaient rapport à cette
-demoiselle ; elle a trouvé ça dans un placard fermé
-à clef, en rangeant ta chambre. Ça lui a donné
-l'éveil, et le docteur Estenave a fini de l'instruire.
-Tu devines comment elle l'a pris. Et moi, que lui
-répondre? Pas moins qu'il est le père de Jacques,
-lui disais-je toujours. &mdash; Eh bien soit, qu'il rentre,
-m'a-t-elle dit, je ne lui ferme pas la porte ;
-mais qu'il reste là-bas ou qu'il revienne, c'est fini
-entre nous. Elle a dit comme ça ; mais ce ne
-sont que des paroles. Elle est pieuse ; son confesseur
-lui remémorera son devoir. Et puis, si on
-te fait la vie trop dure à Argelès, tu n'auras qu'à
-venir me retrouver à Marsous. Je ne veux pas te
-le reprocher aujourd'hui, mais on ne t'y voit
-pas trop souvent. Ce n'est pas si beau que chez ta
-belle-mère ; mais c'est ta maison de naissance. Et
-plût à Dieu que tu ne l'eusses jamais quittée! Si
-tu avais travaillé de tes mains comme moi, si tu
-n'avais pas été dans les collèges, rien de ce qui
-t'arrive ne te serait peut-être arrivé. Ce sont toutes
-ces histoires qu'on a fait entrer dans ta tête qui
-ont été cause de ton malheur. Mais laissons ça ; ce
-qui est passé est passé. C'est une affaire à régler
-entre ton confesseur et toi, quand tu feras tes
-pâques. En attendant, occupons-nous de ce qui
-presse. A quelle heure partons-nous?</p>
-
-<p>Je n'eus pas la moindre velléité de résister, je
-ne songeai pas même à retarder le départ. Dans
-l'état d'apathie, de démoralisation profonde où
-j'étais, ce me fut un soulagement de trouver quelqu'un
-qui voulût pour moi. L'obéissance était déjà
-un commencement d'action. Nous eûmes bientôt
-terminé les préparatifs. Le loyer réglé, la malle
-prête, en attendant l'heure du train, j'offris à ma
-mère de la promener dans Toulouse. Mais la vieille
-paysanne ne se soucia pas de l'admirer de plus près.
-Elle gardait rancune à la grande ville d'avoir abrité,
-qui sait? protégé ma faute. Son étonnement des clochers
-et des dômes en perspective se nuançait
-d'une vague frayeur. Dans son ignorance des
-choses, elle flairait, dans cet abîme de maisons et
-de rues, des pièges tendus, de nouveaux pièges où
-je pourrais me prendre au dernier moment.</p>
-
-<p>Elle ne retrouva de sécurité qu'en montant dans
-le train qui nous ramenait à la montagne. Et
-même là encore, c'était, attentive à mes moindres
-gestes, une surveillance où je me sentais étroitement
-gardé, défendu contre moi-même. J'étais,
-par ma déchéance, redevenu pour elle le petit
-enfant d'autrefois, le mauvais petit enfant, dont elle
-avait repris la charge. Elle me choyait, et ses prévenances
-étaient comme autant de liens très doux
-où elle me tenait emprisonné. Cependant le sommeil
-vint bientôt la délivrer de son souci. La
-secousse de notre revoir, plus encore que la fatigue
-de la nuit blanche en chemin de fer, l'avait sans
-doute anéantie. Et moi, penché sur elle, je la
-regardais dormir. Je la regardais, et je ne la retrouvais
-plus. Dans mes brèves montées à Marsous,
-dans ses rapides descentes à Argelès, je n'avais
-pas eu depuis longtemps le loisir ni peut-être la
-pensée de l'observer d'un peu près. Sous le hâle
-uniforme qui fardait son visage, dans la lenteur
-grave de son allure paysanne, elle me semblait
-toujours pareille. Mais ici, dans la détente du sommeil,
-les bras pesants, le regard éteint sous le couvercle
-des paupières, comme elle me parut changée!
-Les rides que ne plissait plus le jeu des
-muscles se creusaient largement en sillons, labouraient
-ses tempes, rayonnaient au coin de ses lèvres,
-comme les fentes d'une écorce. A la peau des
-mains, les veines se gonflaient en paquets, tandis
-que les paumes calleuses luisaient comme le bois
-des outils, polis par l'usure du travail. Hélas! ces
-mains, ce visage, cette lassitude, tout me dénonçait,
-tout me criait la décrépitude toute proche, la
-ruine imminente. Et j'avais travaillé, fils ingrat, à
-hâter cette décadence, à précipiter cette chute! La
-leçon était dure. Elle avait au moins cet avantage
-de me rendre docile d'avance aux affronts qui, sans
-doute, m'attendaient à Argelès. La contrition me
-préparait au châtiment.</p>
-
-<p>Notre voyage touchait à son terme. La montagne,
-déjà voisine, signifiait son approche. Une croix
-des rogations qui veillait, haut dressée sur un
-socle de pierre, au seuil d'un carrefour, le toit
-fortement incliné d'une grange, un frisson d'eau
-courante dans l'herbe d'une prairie, disaient les
-habitudes, les nécessités d'un autre climat. Bientôt,
-à un tournant de la vallée de la Garonne, dans
-un recul subit de l'horizon, les hauts sommets
-apparurent. Et ce fut, parlant à mes yeux et à
-mon c&oelig;ur, l'appel d'une autre maternité. La
-terre natale se plaignait de ma désertion ; elle
-m'invitait à reprendre le contact avec elle, depuis
-trop longtemps interrompu. Un moment voilé
-par l'écran des collines immédiates, le pays bleu,
-couleur de rêve, reparut, mais plus proche cette
-fois, avec des éblouissements de glaciers, des
-audaces de pics, des souplesses délicates de cols en
-festons sur le ciel. A mesure que je les contemplais,
-je sentais mon injustice à avoir négligé pour
-une liaison fragile mes rapports d'amitié avec la
-terre. Et sans doute cette amitié était illusoire.
-Mais, même en amour, ne trouvons-nous pas le
-même obstacle, la même impossibilité à nous
-fondre dans une autre existence?</p>
-
-<p>Le soir tombait quand nous descendîmes à Argelès.
-La gare était à peu près déserte. Mon arrivée
-avait chance de ne pas ameuter la curiosité de mes
-concitoyens. Pour la dépister, j'avais eu le soin de
-rabattre mon chapeau sur les yeux, et de relever le
-col de mon pardessus. Précaution inutile. On me
-reconnut, on me salua ; mais évidemment mon
-retour ne faisait pas événement dans ma ville
-natale. A la maison même, je fus frappé de l'aspect
-quotidien des choses. Cyprienne et ma belle-mère
-m'accueillirent comme si je rentrais d'une
-promenade de quelques heures à Lourdes ou à
-Marsous. Et ce fut, avec un peu plus de bavardage
-chez mon fils, un peu plus de silence chez ma
-femme, une soirée comme toutes celles de jadis,
-comme celle d'aujourd'hui.</p>
-
-<p>Ma pauvre mère tout heureuse de me revoir
-essaya bien de communiquer sa joie à ses voisines,
-mais ses tentatives ne réussirent pas à dégeler la
-dignité revêche de ces dames.</p>
-
-<p>Elles s'en tenaient à leur idée ; la forme de
-leur accueil, la mesure exacte de leur pardon
-avaient été délibérées et réglées avec la précision
-d'un protocole. Un peu de respect humain, beaucoup
-de religion, avaient décidé Cyprienne à
-reprendre la vie commune avec moi. A cause du
-monde et à cause de Jacques, elle avait consenti à
-la paix, mais c'était une paix forcée. Le c&oelig;ur n'y
-était pour rien. Qu'y faire? Plaider ma cause,
-combattre les préventions trop justifiées de ma
-femme contre moi? la tâche était peut-être au-dessus
-de mes forces. Jacques me restait, et
-c'était l'essentiel. Cyprienne et sa mère étaient
-trop étrangères à la vie, enfermées dans des
-limites trop étroites pour qu'il fût possible de
-les amener à me comprendre, à excuser ma faute.
-Il était trop tard d'ailleurs. Bien avant que je leur
-en eusse fourni le prétexte, ces dames avaient
-perdu leurs illusions sur mon compte. J'étais un
-artiste, autrement dit un pas grand'chose. Mon
-aventure n'avait fait que les confirmer dans leur
-mauvaise opinion. J'acceptai ma déchéance. Elle
-me fut signifiée le soir même et de la façon la
-moins équivoque. Au moment où, la veillée finie,
-nous remontions dans nos chambres, Cyprienne
-m'offrit un bougeoir :</p>
-
-<p>&mdash; Votre lit est installé au second, me dit-elle.
-Depuis votre départ ma mère couche dans ma
-chambre ; elle est un peu souffrante ; avec votre
-permission, je la garderai auprès de moi. Là-haut
-d'ailleurs, vous vous trouverez mieux à portée pour
-surveiller votre fils.</p>
-
-<p>Ainsi le mari de Cyprienne était mort ; il ne
-restait plus que le père de Jacques.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLII</h2>
-
-
-<p>André se taisait. Dans le silence de la maison
-endormie, la pluie, qui n'avait pas cessé de tomber
-depuis le dîner, faisait entendre sa musique. Elle
-redoublait par moments ; l'averse fouettait les murs,
-cinglait les volets. Tout près de nous, le long de
-la façade, un tuyau de conduite engorgé sanglotait,
-et, au plafond, au-dessus de nos têtes, le trop-plein
-d'une dalle s'égouttait, s'écrasait en une chute molle
-sur le plâtre&hellip; Et ces rumeurs ajoutaient à la
-tranquillité de notre refuge ; elles rendaient plus
-intense l'habituelle impression de dénuement
-calme, qui se dégageait pour moi de cette vie de
-province, dont mon ami venait de me conter un
-épisode.</p>
-
-<p>&mdash; Et après? lui demandai-je ; fûtes-vous délivré
-pour toujours du souvenir de Thérèse? N'y eut-il
-pas quelque revie, quelque bout de l'an de votre
-amour?</p>
-
-<p>&mdash; Aucun, au moins à l'état conscient. Car,
-puisque vous êtes curieux de ces analyses, je vous
-avouerai qu'une ou deux fois, deux fois pour préciser,
-et à d'assez longs intervalles, j'ai cru sentir
-comme une vague et très brève reprise de ma passion.
-Quelle en fut l'occasion immédiate? je serais
-en peine de vous le dire. Peut-être une simple concordance
-de saison, de lumière, d'odeur, le rappel
-d'une sensation éprouvée l'année avant à la même
-heure, dans le même paysage, en compagnie de
-Thérèse ; mais de cela je ne puis pas être sûr, parce
-que le point initial de chacune de ces crises a été
-un de ces états de vague hébétude, où la pensée
-perd pied, flotte sans direction, noyée dans un
-chaos de rêves.</p>
-
-<p>Tout à coup, et sans que j'aie jamais pu ensuite
-remonter la chaîne de mes impressions, une émotion
-me souleva, un frisson de volupté, de félicité
-intense. C'était l'amour, mais l'amour indéterminé,
-quelque chose de pénétrant et de confus, où
-il y avait à la fois du trouble de l'aveu et de la
-fièvre du désir ; une émotion si forte, si violente, que
-je me mis sur pied, d'un élan, comme si quelqu'un
-m'appelait. Qui? Hélas! personne ne m'attendait ;
-je n'aimais personne. L'élan fut court. Il ne me
-resta bientôt de cette étrange secousse que le sentiment
-du vide affreux qui la suivit, le dégoût des
-minutes à passer après cette minute.</p>
-
-<p>Cependant le miracle pouvait se renouveler. Le
-lendemain et pendant quelques jours encore, j'en
-espérai le retour. Rien ne vint, et, fatigué d'attendre,
-las de ma vaine poursuite, je pensai à autre
-chose. Plusieurs mois s'écoulèrent. Un après-midi, &mdash; c'était
-en hiver, &mdash; j'étais assis là, au
-coin du feu, dans ce fauteuil, assoupi à moitié,
-rêvassant, la même émotion me revint, le même
-délicieux frisson de mes nerfs tendus par le plus
-vague, le plus décevant des désirs ; et, à peine née,
-l'émotion s'en allait, plus rapide encore que la première
-fois, plus inconsistante. Et ce fut le même
-regret ensuite, la même insipidité d'une vie qui ne
-me semblait plus valoir la peine d'être vécue.</p>
-
-<p>J'usai des heures, des nuits d'insomnie à pénétrer
-ce mystère. Était-ce un tressaillement de ma
-mécanique à aimer, de mes nerfs et de mes lobes
-cérébraux, fonctionnant à vide par un reste d'habitude,
-ou se détendant en une vibration dernière
-comme une guitare qui se désaccorde? était-ce
-quelque influence de télépathie, la pensée de Thérèse
-plus fidèle, moins oublieuse que la mienne,
-venant à moi de loin, onde supraterrestre qui arrivait
-pour y mourir au rivage de mon c&oelig;ur?
-Quelle qu'en pût être la cause, le phénomène ne
-se reproduisit jamais plus.</p>
-
-<p>André Lavernose se tut une seconde fois. Une
-horloge sonnait au loin, dans la rafale.</p>
-
-<p>&mdash; Neuf heures ; l'omnibus va être là, lui dis-je ;
-il va falloir nous dire adieu&hellip; jusqu'à l'année prochaine,
-ajoutai-je. Il secoua la tête.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous le permettez, me dit-il, j'aime mieux
-ne pas trop y compter. Ce serait beaucoup de
-fidélité, pour un nomade comme vous, de passer
-deux étés de suite à Argelès. Le pays est gracieux,
-mais je ne m'en exagère pas le charme. Peut-être
-l'avez-vous épuisé dans une première visite.</p>
-
-<p>&mdash; Il y a les Pyrénées, et il y a vous&hellip; insistai-je.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! moi! fit André avec un de ces claquements
-de doigts où s'exprimait son découragement habituel&hellip;
-moi!&hellip; dans le dénuement de cette fin de
-saison, vous avez pu vous intéresser au peu que je
-suis ; peut-être même, faute d'objet de comparaison,
-m'avez-vous apprécié au-dessus de mon mérite.
-Vous en reviendrez, et je ne vous en voudrai pas,
-croyez-le bien. Grâce à vous, j'ai eu un grand
-mois de conversation, de vie intellectuelle. Pour
-un résigné qui ne vit plus qu'au jour le jour, un
-mois, c'est énorme, et je serai votre obligé, quoi
-qu'il arrive.</p>
-
-<p>Je protestai, je lui dis tout le bien que je pensais
-de lui, de son esprit, de la tournure de son imagination.</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'avez, lui dis-je, révélé un exemplaire
-de l'âme provinciale, vous m'avez enseigné une
-nuance de l'amour de tête.</p>
-
-<p>&mdash; Avec figures et décors assortis&hellip; sourit Lavernose.
-Et justement, vous savez maintenant tout
-ce que j'avais à vous apprendre.</p>
-
-<p>&mdash; Et Marc, votre ennemi Marc, qu'est-il
-devenu? demandai-je après un silence.</p>
-
-<p>&mdash; Marc? Il est chargé de cours à la Faculté de
-Toulouse, me répondit André ; c'est lui peut-être
-qui fera passer le baccalauréat à mon fils&hellip;</p>
-
-<p>L'omnibus stoppait à grand bruit de grelots
-devant la porte. André Lavernose m'accompagna
-jusqu'au seuil de sa maison.</p>
-
-<p>&mdash; Après tout, me disait-il en traversant le corridor,
-Marc aurait tort de m'en vouloir. Mon intervention
-aura mis dans sa vie un élément d'intérêt
-qu'il était incapable d'y introduire de lui-même.
-C'est grâce à moi qu'il aura connu le prix de Thérèse.
-D'un mariage de simple inclination, la jalousie
-aura fait un mariage d'amour&hellip; On a bien
-raison de dire que dans la vie on ne doit rien
-prendre au tragique, au sérieux tout au plus ; et
-encore, à y bien réfléchir, le sérieux est peut-être
-de trop!</p>
-
-<p>Nous passions devant la chambre de Jacques.</p>
-
-<p>&mdash; Ne parlez pas si haut, lui répondis-je. Votre
-fils pourrait vous entendre.</p>
-
-
-<p class="c gap small">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em"><b class="sans-serif">LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF</b><br />
-28 <i>bis</i>, rue de Richelieu, Paris.</p>
-
-
-<p class="c large">DERNIÈRES NOUVEAUTÉS</p>
-
-
-<p class="c">Collection grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td>Paul <span class="sc">Adam</span></td>
-<td class="drap"><i>Les C&oelig;urs nouveaux</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Alphonse <span class="sc">Allais</span></td>
-<td class="drap"><i>On n'est pas des b&oelig;ufs</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Emile <span class="sc">Antoine</span></td>
-<td class="drap"><i>Chansons de C&oelig;ur</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Baude <span class="sc">de Maurceley</span></td>
-<td class="drap"><i>Le Triomphe du c&oelig;ur</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Robert <span class="sc">de Bonnières</span></td>
-<td class="drap"><i>Lord Hyland</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Emile <span class="sc">Bergerat</span></td>
-<td class="drap"><i>La Vierge</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>René <span class="sc">Boylesve</span></td>
-<td class="drap"><i>Le Médecin des Dames de Néans</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Jean <span class="sc">Carol</span></td>
-<td class="drap"><i>S&oelig;ur Jeanne</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Jules <span class="sc">Case</span></td>
-<td class="drap"><i>L'Etranger</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Théodore <span class="sc">Cahu</span></td>
-<td class="drap"><i>L'Oasis</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Catulle <span class="sc">Mendès</span></td>
-<td class="drap"><i>Le Chemin du c&oelig;ur</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Félicien <span class="sc">Champsaur</span></td>
-<td class="drap"><i>Le Mandarin</i></td>
-<td class="bot">3 vol.</td></tr>
-<tr><td>Paul <span class="sc">Cunisset</span></td>
-<td class="drap"><i>Etrange Fortune</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Maurice <span class="sc">Donnay</span></td>
-<td class="drap"><i>Chères Madames</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Charles <span class="sc">Epheyre</span></td>
-<td class="drap"><i>La Douleur des Autres</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Paul <span class="sc">Féval Fils</span></td>
-<td class="drap"><i>Les Jumeaux de Nevers</i></td>
-<td class="bot">2 vol.</td></tr>
-<tr><td>Charles <span class="sc">Foley</span></td>
-<td class="drap"><i>La Dame aux Millions</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Joseph <span class="sc">Galtier</span></td>
-<td class="drap"><i>Misères de la Vie militaire en Allemagne</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Paul <span class="sc">Gaulot</span></td>
-<td class="drap"><i>L'Epingle verte</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Abel <span class="sc">Hermant</span></td>
-<td class="drap"><i>La Meute</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Maurice <span class="sc">Leblanc</span></td>
-<td class="drap"><i>Les Heures de Mystère</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Pierre <span class="sc">Maël</span></td>
-<td class="drap"><i>Le drame de Rosmeur</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>René <span class="sc">Maizeroy</span></td>
-<td class="drap"><i>Journal d'une Rupture</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>J. <span class="sc">Marni</span></td>
-<td class="drap"><i>Comment elles nous lâchent</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Catulle <span class="sc">Mendès</span></td>
-<td class="drap"><i>L'Homme Orchestre</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Gabriel <span class="sc">Mourey</span></td>
-<td class="drap"><i>Les Brisants</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Georges <span class="sc">Ohnet</span></td>
-<td class="drap"><i>L'Inutile Richesse</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Guy <span class="sc">de Pasillé</span></td>
-<td class="drap"><i>Histoire d'un Gentilhomme de Province</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Paul <span class="sc">Perret</span></td>
-<td class="drap"><i>Les Demoiselles de Lire</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Georges <span class="sc">de Peyrebrune</span></td>
-<td class="drap"><i>Les Aimées</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Jean <span class="sc">Rameau</span></td>
-<td class="drap"><i>Le C&oelig;ur de Régine</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>André <span class="sc">Theuriet</span></td>
-<td class="drap"><i>Fleur de Nice</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Pierre <span class="sc">Valdagne</span></td>
-<td class="drap"><i>Variations sur le même air</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Fernand <span class="sc">Vandérem</span></td>
-<td class="drap"><i>Le Chemin de Velours</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td>Pierre <span class="sc">Veber</span></td>
-<td class="drap"><i>Chez les Snobs</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap">Envoi franco du Catalogue complet de la Librairie Paul Ollendorff</p>
-
-
-<p class="c gap small">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p>
-
-
-<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMAGE ***</div>
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-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&trade;
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&trade;&rsquo;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&trade; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&trade; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&rsquo;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&rsquo;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Foundation&rsquo;s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation&rsquo;s web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-For additional contact information:
-</div>
-
-<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'>
-Dr. Gregory B. Newby<br />
-Chief Executive and Director<br />
-gbnewby@pglaf.org
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&trade; electronic works.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&trade; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&trade; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
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-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Most people start at our Web site which has the main PG search
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-</div>
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