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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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-The Project Gutenberg eBook of Les demoiselles Goubert, by Jean Moréas
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les demoiselles Goubert
-
-Author: Jean Moréas
- Paul Adam
-
-Release Date: December 22, 2020 [eBook #64084]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEMOISELLES GOUBERT ***
-
-
-
-
- JEAN MORÉAS & PAUL ADAM
-
- LES DEMOISELLES
- GOUBERT
-
- MOEURS DE PARIS
-
-
- PARIS
- TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
- 8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français
- 1886
-
- _Tous droits réservés_
-
-
-
-
-_L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
-et de reproduction._
-
-_Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la
-librairie), en novembre 1886._
-
-
-OUVRAGES DES MÊMES AUTEURS:
-
- LE THÉ CHEZ MIRANDA.
-
-_En Préparation_:
-
- LA PARAPHRASE DES SAINTS ÉVANGILES.
-
-
-OUVRAGES DE JEAN MORÉAS:
-
- LES SYRTES.
- LES CANTILÈNES.
-
-OUVRAGES DE PAUL ADAM:
-
- CHAIR MOLLE.
- SOI.
-
-
-DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE, RUE CHABOT-CHARNY, 65
-
-
-
-
-Il a été tiré à part dix exemplaires de cet ouvrage, sur papier de
-Hollande, numérotés à la presse.
-
-
-
-
-I
-
-
-Dans le lit de palissandre à cintres, sous les rideaux cramoisis
-retroussés, M. Goubert agonise, tout violâtre des spasmes d'apoplexie.
-
-Continûment la jambe se meut, et les orteils balancés ondulent le drap.
-Un râle monte, un râle gras qui grouille dans la gorge étrécie.
-
-La lumière cuivrée de la lampe s'éplore vers la tapisserie et ses
-fleurages d'or, le glacé des étoffes chères, les cadres étincelants des
-miroirs. Sur le désordre des choses, un silencieux effroi, un
-recueillement d'attente. Alors le docteur se retourne et, marchant à M.
-Freysse qui demeure en un coin de la chambre, il l'entraîne vers la
-bibliothèque:
-
---Il faut s'attendre à tout.
-
---C'est épouvantable. Et ses filles!
-
-Le docteur étend les bras par un geste vague. Puis la figure angoissée
-de M. Freysse l'attentionne. Ce monsieur grisonnant, très correct avec
-sa jaquette anglaise et son col droit, paraît soumis à un intime chagrin
-rare chez les simples amis des mourants. Les rides fines frissonnent
-dans le cadre de son poil gris ramené sur les tempes, aiguisé en
-barbiche pointue:
-
---Et ses filles?
-
- * * * * *
-
-L'une près l'autre, assises. L'aînée fort pâle fixant de ses yeux froids
-les rosaces du tapis. La cadette pleure à rondes larmes; et les larmes
-emperlent ses cheveux blonds volutant sur sa face mièvre.
-
---Ruinées. Leur père était ruiné. C'est cela qui le tue aujourd'hui.
-
-M. Freysse conte le krach. Il dit comment toute la fortune de son ami
-Goubert se perdit. Infatigable, il parle avec des énumérations de
-chiffres. Et tout cela s'égrène vite hors ses lèvres tremblées. Du geste
-il s'anime, offrant à plat des mains blanches ornées, aux petits doigts,
-de larges cercles en or.
-
-Comme les jeunes filles se refusent absolument à sortir, on les fait
-asseoir au bout de la pièce. Une terreur les repousse du lit, une
-terreur de la maladie, une appréhension de revoir la face violâtre et
-d'en avoir peur. Anxieuse, Marceline, l'aînée, vise les mouvements du
-médecin, espérant toujours que ce jeune homme à la douce figure la
-rassurera d'un signe. Elle prévoit comme un chaos de calamités. Depuis
-la mort de sa mère, elle s'occupait entièrement de l'ordre domestique:
-la première, elle sut l'irrémédiable perte de la fortune. Que devenir
-seule? Sa soeur, une enfant.
-
-Et Mme Freysse arrive: petite femme maigrette, laide, très sautillante
-dans le bouffant de sa robe noire. Ayant embrassé les deux jeunes
-filles, elle parle au docteur. Marceline la voit hausser les épaules et
-secouer la tête.
-
---Il faut que vous veniez toutes les deux avec moi dans votre chambre.
-Vous ne pouvez pas rester ici plus longtemps.
-
-Les traits anguleux de Mme Freysse se pincent sévèrement. La petite
-Henriette s'obstine, pleurant toujours.
-
---On va le saigner. Il ne faut pas qu'il soit distrait par vous durant
-l'opération. D'abord, vous avez bien confiance en M. Freysse et en moi,
-n'est-ce pas, mes petites chéries?
-
-Toute câline, Mme Freysse les pousse vers la porte. Perçus, la face
-boursouflée de l'apoplectique qui hoquète, et ses yeux effroyablement
-ternes, exorbités.
-
-A sept heures du matin, M. Goubert mourut.
-
-Aussitôt Mme Freysse recouvre la table de serviettes damassées. Elle y
-érige un crucifix et des candélabres; dans une conque marine où se lit:
-_Souvenir d'Arcachon_, elle verse de l'eau bénite et plonge un rameau de
-buis. Aidée par la femme de chambre, elle coud un large volant de
-dentelle à un drap chiffré. Les bibelots disparaissent dans les
-armoires; on revêt de housses les chaises Henri III; la pièce prend un
-air de deuil liturgique avec ses prie-dieu installés tout contre le lit
-mortuaire, tout contre les linges qui gardent en leurs ombres les
-reflets cramoisis des tentures. Et la tête très blafarde du cadavre
-semble dormir sereine sous la dansante illumination des bougies.
-
-Au jour. On entr'ouvre la fenêtre; et la bise décembrale lèche les
-flammes qui parfois se dardent horizontalement. Les doigts gris du mort,
-et ses ongles luisants joints, retiennent une croix d'ivoire, et du
-buis. Les tableaux voilés de crêpe, grandes taches noires sur les murs
-dorés. Une toute jeune religieuse, toute mignonne dans un fauteuil,
-murmure des patenôtres. Et souvent elle glisse dans ses larges manches
-de bure ses mains qui se glacent.
-
-Maintenant des souvenirs assiègent Marceline: le rappel des constantes
-prévenances et des cadeaux, des appellations plaisantes dont le père
-taquinait. Et se greffe de surcroît, en son esprit, l'épouvante de la
-ruine: robes laides, travail, patron.
-
-La religieuse vient lui causer: une voix susurrée et qui l'exhorte au
-courage.
-
-Par les chambres encombrées: des intimes, des personnes à peine vues
-autrefois entre deux quadrilles. Des domestiques demandent à Marceline
-des ordres qu'elle ne sait plus donner. Et toute embrassade, toute
-marque de pitoyante sympathie lui rappelle l'imminente pauvreté. En
-sanglots elle éclate.
-
---Comme vous avez du chagrin, ma pauvre enfant.
-
-Déplorer ses biens perdus autant que la mort du père; elle se réprouve.
-Et ce lui suscite une crispante rage de ne pouvoir vaincre cette
-obsession vile.
-
- * * * * *
-
-Marceline choisit un modèle de croix en fleurs. Mme Freysse s'interpose
-et prie le fleuriste de revenir une heure plus tard:
-
---Elle était bien chère, mon enfant, cette couronne.
-
---Non, cent francs.
-
---Cent francs; c'est cher. Il faut apprendre à calculer. Votre position
-de fortune n'est plus la même.
-
---Je sais. Vous avez raison.
-
-Tout ce qu'on lui voulait apprendre, elle le détaille. Mme Freysse
-s'attendrit, constamment répète:
-
---Est-elle raisonnable, la pauvre petite, est-elle raisonnable.
-
---Elle calcule comme un homme, dit le mari.
-
---Papa m'y avait habituée.
-
---Alors nous allons pouvoir causer.
-
-A l'air de M. Freysse, Marceline espère. Elle ne peut chercher recours
-hors lui. Les parents de son père, petits rentiers provençaux, elle les
-sait incapables de lui prêter aide. Ils ne viendront même pas à
-l'enterrement, vu la cherté du voyage. La famille de la mère se trouve
-éteinte.
-
-D'un chiffre le négociant établit la situation. Que Marceline accepte ou
-refuse l'héritage, la faillite de l'Union absorbera tout. Pour s'éviter
-des tracas, il serait sage de signer un renoncement.
-
---Maintenant, il faut que vous viviez, votre soeur et vous. Voici ce que
-je propose. Je vais vous prendre dans mon magasin toutes deux. Vous
-serez ma caissière à deux cents francs par mois. Henriette procèdera aux
-livraisons des marchandises et surveillera les brodeuses. Elle aura cent
-francs. Avec trois cents francs vous pouvez vivre. Et, bien entendu,
-chez nous, c'est chez vous, vous savez.
-
---Oh! ma chérie, tu sais combien je t'aime.
-
-La dame se jette au cou de la jeune fille. M. Freysse lui serre la main
-à l'anglaise. Marceline s'abandonne à leurs caresses et pleure. Elle
-pleure le passé, son père, ses domestiques, son landau loutre. Dans la
-boutique de l'avenue de l'Opéra elle s'imagine rendant la monnaie sur le
-comptoir peluche verte et ébène.
-
-Eux, prédisent un avenir rose: une association, quand les petites
-Freysse seront mariées, dans dix ans. Ou bien il se trouvera des braves
-garçons, un voyageur, un caissier, un premier du Louvre, bien contents
-d'épouser des femmes comme elles. D'ailleurs les affaires marchent. On
-les augmentera, sans doute. Et Mme Freysse revient toujours à son idée
-de mariages probables, répétant: «un voyageur, un caissier...»
-
-La religieuse entre. Elle se déclare transie, et approche du feu ses
-mains couleur de cire. Déjà, malgré la froidure, le mort se décompose, à
-ce qu'elle dit. M. Freysse va voir.
-
-Les femmes montent auprès d'Henriette. Marceline veut son avis sur la
-proposition des Freysse.
-
-La petite, éveillée dans son lit de mousseline blanche à faveurs de
-satin bleu, garde de grosses larmes aux cils. Sa main gracile saillit de
-la chemise large en fine baptiste brodée. Laiteuse la chambre sous la
-réfraction de la neige qui, depuis le matin, tombe. L'annonce de la
-ruine ne la bouleverse pas outre mesure. Son père mort, il lui paraît
-naturel que tout soit changé. Mme Freysse s'explique longuement,
-Henriette remercie très contente. Une joie de ses quinze ans avec un peu
-l'espoir de jouer à la marchande. Et puis la liberté de ces petites
-ouvrières, si rieuses par les rues, la tente. De plus elle gagnerait de
-l'argent. Un soudain respect d'elle-même pour cela.
-
- * * * * *
-
-Le défilé des personnes ne cesse pas. Des amis de M. Goubert nantis de
-mines sinistres et compatissantes, de redingotes neuves. Ils pénètrent
-sur la pointe du pied. Ils serrent la main de Marceline avec une
-profonde inclinaison; puis, un moment, les mains liées aux bords de
-leurs chapeaux, ils contemplent la figure bouffie du mort. Discrètement
-ils s'informent de l'heure précise du décès. Quand ils ont jugé
-suffisante la longueur de la visite, ils saluent et sortent, muettement.
-
-Bientôt ce devient une foule, vers cinq heures, après la Bourse. Tous
-passent devant Marceline prostrée en sa douleur regrettante. Tous, aux
-flammes jaunâtres de la chapelle ardente, autour du voile de la
-religieuse, un instant, s'illuminent. Un flot s'écoule. D'autres,
-introduits par le domestique en habit noir et ganté de blanc.
-
-Engaînée de deuil à large ruban de taille, ses grands yeux bleus rouges
-un peu, et sa bouche pâle frémissante de pleurs, Henriette paraît. Des
-gens l'envisagent et se parlent.
-
-L'air vif du dehors cingle par lames.
-
- * * * * *
-
-Marceline contemple la parure du boudoir où elle se retira. Surtout, en
-un angle: le chapeau de feutre blanc et son chevalet d'or, et des soies:
-une merveille du confiseur. De fallaces fleurs emplissent la coiffe de
-satin rose; et soupçonnées, au fond, des dragées.--Plus jamais de
-semblables cadeaux. Des étrennes utiles lui seront servies, maintenant.
-
-Le lithographe apporte les lettres de faire-part. On s'installe devant
-un guéridon. Mme Freysse appellera les noms sur le registre aux
-adresses; son mari écrira les suscriptions, selon l'avis de Marceline.
-
-Mme Freysse, de sa voix bonne appelle:
-
---Monsieur et Madame Rondel, 35, rue du Sentier.
-
---Oui, soupire la jeune fille.
-
---Ça y est, fait M. Freysse.
-
---M. et Mme Bressan, rue des Herbes, nº 3, à Limoges. M. et Mme
-Laverrière, 44, boulevard Sébastopol. M. Gyval, lieutenant au 7e
-zouaves, à Mostaganem, Algérie.
-
-
-
-
-II
-
-
-Déjà Marceline appose la cravate, un petit plastron blanc, sous
-l'échancrure du corsage noir à haut collet de clergyman.
-
-Dans la pièce vêtue de tapisserie pas chère, bleue et verte, la
-somptuosité des meubles contraste, notée par le chapeau de feutre blanc,
-merveille du confiseur, et son chevalet d'or, et ses soies, et ses
-fleurs peintes. Longue la toilette de marbre blanc où s'asseyent, parmi
-les pots et les flacons, les cuvettes évasées. Tombant de la glace une
-mousseline l'enserre de ses blancheurs. Blanches aussi les couchettes.
-
---Bon, voilà que je ne trouve plus mon démêloir. Où l'as-tu posé, dis un
-peu, clame Henriette.
-
---Mais non, voyons, je ne me sers pas de tes affaires. Tiens le voilà,
-petite sotte.
-
---Ah que je suis bête.
-
-Marceline hausse les épaules. Bien qu'elle les sache sans méchanceté,
-ces tracasseries la peinent. Et, comme elle vit dans le regret du passé
-meilleur, le moindre ennui, une étourderie de sa soeur, charge sa
-mélancolie.
-
-Vite elle a dilecté cette stagnance de son âme morose; un calme où elle
-évoque des joies anciennes et savoure l'amertume de n'en plus pouvoir
-espérer. Mais le supplice de s'astreindre au ménage et à ses misérables
-détails l'en vient distraire péniblement.
-
-Sur la table, achetée d'occasion avec les six chaises en faux vieux
-chêne, elle étale la nappe maculée.
-
-Par la fenêtre: la rue de Sèvres et ses murs jaunes de couvent, des
-parapluies dans l'averse grise. D'une manière de sympathie le morne
-paysage pénètre Marceline.
-
-La collation finie, les deux soeurs endossent leurs manteaux, se
-retroussent la jupe pour le départ. Faute d'autre communication entre la
-chambre et la cuisine, la grosse servante passe, riant de son air
-protecteur, un balai, un plumeau dans les mains. Henriette s'en égaie.
-
- * * * * *
-
-La pluie cesse. Les trottoirs brunis mirent. Elles vont dans la rue du
-Bac. Henriette ne lit pas dans le mutisme de sa soeur la tristesse. Elle
-suppose que toutes les personnes moins jeunes qu'elle sont naturellement
-grondeuses et graves, par morgue.
-
-Parmi la cohue des employés, il plane un babillage de foule. Des
-messieurs parcourent leur journal en marchant; et quelquefois ils
-s'arrêtent au bord du trottoir pour approfondir des passages. Des
-pantalons larges piqués de boue. Des faces bleuies par le rasoir. Des
-mains rouges saillissant pour des explications. L'outrance de la
-dernière mode jure aux échines des grandes filles plates. De leurs
-croupes dansent les coussins des tournures.
-
-Marceline souffre d'être l'égale de ce monde qui cause en lâchant des
-gestes de plèbe. Avec des esclaffements discrets de petite fille bien
-élevée, Henriette se moque. On les dévisage toutes deux en marquant une
-vénération hiérarchique pour leurs allures de demoiselles premières, au
-moins.
-
-Passé la rue du Bac, la voie très large bée par les ponts. Les criardes
-causeries s'atténuent subitement égarées dans le vide. Entre les quais
-jaunes la Seine incurve houle contre les bateaux à persiennes des
-lavoirs; de sa peau verte palpitante et semée d'argentures éparses, les
-brumes grises, grises et bleuâtres s'épanouissent vers la ville,
-emboivent les massives tours de Notre-Dame et du Palais, le pinacle
-dentelé de la tour Saint-Jacques.
-
- * * * * *
-
-Au loin, la couronne de l'Opéra: quelques dorures parmi la masse
-violâtre. Dans les boutiques les commis drapent.
-
-Marceline et Henriette s'arrêtent au magasin. Peinte de laque noire la
-devanture. A la corniche, le nom de Freysse se couche en majuscules
-anglaises; des pleins et des déliés d'or mat, simplement. Encore
-baissés, derrière la vitrine, les stores de soie écrue signés du nom en
-rouge.
-
-Elles entrent. M. Freysse, très habillé déjà, se lève pour les recevoir.
-
-A Marceline installée il enseigne. Il parle en articulant avec soin
-chaque syllabe. Parfois, de sa jaquette, de sa poche fendue sur le
-coeur, il tire un mouchoir fin et se mouche doucement, puis, devant ses
-yeux un peu fatigués il replace son binocle sans monture. Lui-même se
-baisse pour prendre le lourd grand-livre relié de peau verte et orné de
-nickelures aux coins, au dos. Elle se met à écrire de sa calligraphie
-ténue, semblable à une broderie sur le vélin.
-
-Dans l'atelier. Henriette choisit parmi des écheveaux la nuance de
-gueules pour une passementerie armoriale. Les quatre brodeuses
-travaillent une pièce de velours: l'étoffe, roulée par deux bouts sur
-les montants d'un cadre, laisse tendue une bande médiane où elles
-pointent quatre oiseaux de paradis.
-
-Aux racontars drôles d'une rousse dont le geste arrondi se dispense, les
-brodeuses rient.
-
---Gare au patron, insinue Marguerite enfilant son aiguille.
-
---Il n'y a pas de danger qu'il bouge, renseigna Henriette: il établit la
-balance avec ma soeur.
-
---Ho, ho: il établit la balance avec sa soeur..., s'écria Léontine, une
-brune tassée.
-
-Et des esclaffements.
-
---Vous êtes joliment bêtes, vous, d'abord, interrompit Henriette. Vous
-ne comprenez rien aux choses de la caisse; alors vous riez comme des
-carpes.
-
- * * * * *
-
-Afin qu'on lui pardonnât d'inévitables vexations dont, néanmoins, son
-autorité de surveillante jouissait, Henriette toléra la liberté des
-propos; elle-même s'en amusait, feignant la compréhension des mystères
-scellés à son ingénuité; crainte de paraître inférieure en quelque
-point.
-
-La jeune fille s'estimait fière de commander à des dames si bien mises,
-vêtues au dernier goût. En noir ou en brun, le cou haut maintenu dans
-des cols raides d'empois, elles travaillaient du bout des doigts, par
-petits gestes élégants et des mines sucrées, à l'ombre de leurs frisures
-régulières.
-
-L'intimité venue par les confidences, on révéla des parties fines et des
-jeunes messieurs donateurs. Ainsi l'amour fut connu d'Henriette par ses
-agréments extérieurs: un luxe d'amusettes et de fêtes, des caresses
-familiales, des promenades en voiture, des repas au restaurant, des
-places de théâtre.
-
-D'interroger sur certaines locutions, elle s'abstint. On se moquerait.
-Mais des mots lui demeuraient en l'esprit, avec un espoir d'en acquérir
-le sens.
-
-M. Freysse entra. Aimablement il alla de l'une à l'autre. La grosse
-Léontine le retint, demanda son avis. Elle s'efforçait à des
-minauderies; et lui de sourire.
-
---Henriette, pria-t-il, voulez-vous venir faire l'étalage?
-
---Oui, monsieur.
-
- * * * * *
-
-Le garçon à livrée olive amoncela des étoffes sur le divan. Toute une
-joaillerie fondue dans les velours, et dans les peluches et dans les
-soies; et des ruisselures coulées dans la profondeur des fronces. Des
-gris semblables à du plomb terne, des grenats crouteux ainsi que du sang
-caillé.
-
-Crêtes de lumière sous le pouce prompt de M. Freysse. Du bout de ses
-bottines pointues il va, vient. Il rectifie.
-
-Pour Henriette, des saveurs teintées ces étoffes; comme de velouteuses
-confiseries.
-
- * * * * *
-
---N'est-ce pas, Madame Henriette, que vous restez sage, demanda
-Marguerite?
-
---Comment? Sage?
-
---Oui! vous n'avez jamais eu d'amoureux?
-
---Ah, laissez-moi tranquille: c'est bon pour vous, ces histoires-là.
-
---Ben vrai, comme vous êtes fière.
-
-Clémence rit. Les deux autres, qui tranquillement causaient, relevèrent
-la tête.
-
---Qu'est-ce qu'elle a encore à rire?
-
---Rien. Taisez-vous d'abord, commanda Henriette. Vous savez qu'il faut
-finir avant le déjeuner; et il est moins le quart. Après ça, le patron
-m'attrapera si vous n'avez pas fini. Quant à vous, Marguerite, vous
-verrez.
-
-Et elle lui montra le doigt en menaçant; puis soudain éclata de rire à
-la réminiscence de la question sotte. Elle aurait un amoureux
-certainement, un jour; mais pour le mariage, comme Mme Freysse. Et alors
-elle possédera une maison de campagne, à Asnières; et son mari sera
-l'associé de M. Freysse, du mari de Marceline.
-
-Jusqu'à midi elle médita cet avenir calme. Elle s'y voyait avec une
-ombrelle sur le perron de sa villa et en toilette blanche d'été. Elle
-serait riche. On donnerait des bals... dans les lumières.
-
- * * * * *
-
-L'après-midi, M. Freysse sorti, Marceline gardait seule le magasin.
-Dehors, l'avenue bleuâtre et les équipages bleus. Des gens bien vêtus
-circulent, s'arrêtent un instant près l'étalage. Dedans, la bleue
-réfraction des hautes vitres grisaille les vibrances des nuances. Une
-paix torpide, où sombre le regret de son passé, envahit Marceline.
-
-Entre trois et cinq, d'aucuns acheteurs arrivaient. Henriette étalait la
-marchandise sans la vanter, mais en suggérant des idées d'ornementation.
-Des grosses dames, les oreilles diamantées, des messieurs d'âge, très
-difficiles et acariâtres, retournaient chaque pièce et voulaient
-assortir avec des brins d'étoffes de couleur indiscernable.
-
-A six heures on allumait le gaz. Souvent un gros garçon blond, le
-portefeuille maintenu contre son court paletot mastic, les mollets
-crevant presque un pantalon à carreaux clairs, montrait à la vitre sa
-face rose, affilée d'une barbe en pointe. Il ne pouvait voir la caisse
-ni Marceline qui s'égayait de ses gros yeux, de son profil de cocher.
-Rouges ses gants neufs, et le fer à cheval historiant son journal de
-sport. Un bambou énorme.
-
-Sans doute le spectacle des tentures ne lui suffisait pas, car bientôt
-il se retirait, haussant les épaules jusque les gigantesques et dures
-formes de son chapeau. Tombait de l'oeil le monocle pendillant à un fil.
-
-Et Marceline percevait ce torse épais, un instant, parmi les lanternes
-auriflues des voitures.
-
-
-
-
-III
-
-
---Charles!
-
-Le garçon--gros, brun, les sourcils hérissés sur une face glabre de
-capelan--accourut.
-
---Mazagran? Môssieu Genès.
-
-Acquiescement. Le garçon s'éloigne, mais il est aussitôt rappelé par un
-formidable
-
---Charles!
-
---Môssieur?
-
---De quoi écrire.
-
---Et les journaux du soir, n'est-ce pas, Môssieur Genès?
-
---Oui.
-
---Je savais. C'est aujourd'hui le jour du courrier de Môssieur. J'ai lu
-votre dernier article dans le _Radical de l'Hérault_. Oh, oh: c'est le
-gouvernement qui ne va pas être content.
-
-Genès sourit avec fatuité.
-
-Au bout de quelques minutes le garçon revint chargé du plateau, de
-quatre journaux et d'un buvard. Il rangea le tout sur la table.
-
-Derrière lui, le verseur, dadais au geste malaisé, surgit et miaula:
-
---Crème?
-
---Vous savez bien que je n'en prends jamais, hurla Genès.
-
-Charles intervint:
-
---Il faut l'excuser, Môssieur Genès: c'est un nouveau.
-
---Ah!--Ces messieurs sont-ils venus dans l'après-midi?
-
---Môssieur Albarel est venu avec Môssieur Sicard vers une heure.
-
---Sont-ils restés longtemps?
-
---Jusqu'à deux heures et demie. Ils ont joué au billard.
-
-Genès consulte sa montre.
-
---Oh, ils ne vont pas tarder d'arriver. Monsieur Sicard a rendez-vous
-ici avec sa... dame, fit le garçon en clignant de l'oeil.
-
-Calvite, bigle, camard, puissant du ventre, une malebosse au front,
-Nicolas Genès. Méthodiquement, avec des arabesques calligraphiques, il
-écrit: «_Jules Ferry, le Tonkinois..._»
-
-Blanc et or, sous le gaz, le café. Sur des gens, la lourde porte
-s'ouvre, s'ouvre et se referme. Au comptoir, parmi les carafons de
-cognac, les soucoupes, les fioles pansues, les hautes bouteilles,
-rouges, jaunes, vertes, la caissière trône dans la majesté de ses seins.
-Hâtifs, les garçons se croisent, élevant des plateaux où les bocks
-moutonnent. Là-bas le patron breloqué de chrysocales s'empresse auprès
-de trois exotiques gantés comme des cochers anglais et flanqués de
-donzelles ventripotentes.
-
-Des tentures de moire claire, à petites ondes, prêtent à la salle un air
-intime de mauvais lieu. Des hallebardes, des pertuisanes, des lances
-dressées en faisceaux supportent les pardessus et les chapeaux des
-consommateurs. Des carquois en fils de métal tressés et peinturlurés
-reçoivent les parapluies et les cannes. Des heaumes de chevaliers en
-fer-blanc crachent de leurs visières levées des torchons pour la
-propreté des tables. Au fond, une grotte féerique, que des lampes à
-abat-jour de couleur illuminent, bée de sa gueule de carton-pierre; un
-mince jet d'eau y clapote, et des mouettes empaillées rêvassent,
-suspendues au plafond les ailes écloses, au bruit monotone des
-carambolages.
-
- * * * * *
-
-Vigilant, le garçon annonce:
-
---Ces Messieurs.
-
---Bonsoir, Genès. Bonsoir, Albarel. Bonsoir, Sicard. Bonsoir, Castelan.
-Bonsoir, Ravasse.
-
-Maurice Albarel. Au petit peigne, jusque les sourcils, des cheveux noirs
-et lisses. De ras favoris en la matité des joues. Des élégances
-équivoques de brelandier.
-
-Francis Sicard. Deuxième clerc chez Me Susse, notaire, rue de la Paix.
-Des trottins cristallisent à sa seule vue.
-
-Castelan. Profil de ghetto. Fait du journalisme. Au Madrid, plus d'un le
-salue et il en est fier.
-
-Ravasse. Carabin réfractaire. La lecture des journaux, son unique
-labeur.
-
---Hé, scélérat, dit Genès à Sicard en lui tapant amicalement dans le
-dos, il paraît que nous attendons ce soir la belle Clémence.
-
-Avec un geste de dédain, le clerc:
-
---Pf! Elle devient bien crampon.
-
---Plains-toi; je m'accommoderais volontiers d'un crampon comme ça,
-interrompit Albarel.
-
---Prends-la, mon cher, je te la cède avec enthousiasme.
-
---D'abord il faut lui demander son avis. Et puis j'ai pour principe de
-ne jamais prendre la _suite_ de mes amis.
-
---J'ai vu l'autre jour avec Clémence une petite blonde chiffonnée, très
-chouette: tu pourrais lui faire la cour. Elle travaille dans le même
-magasin.
-
---C'est une idée ça, je demanderai des renseignements à Clémence. Dis
-donc, Genès, si nous trouvions tous des maîtresses dans le même magasin?
-Ça serait drôle!
-
---Oh! moi, je préfère le bordel.
-
---Chiiic!!
-
-C'était Ravasse qui lançait son cri favori tout en feuilletant des
-journaux illustrés.
-
-Genès alla s'asseoir à côté de Castelan.
-
---Je veux vous faire lire ma correspondance. Je crois que ça y est: vous
-allez voir.
-
-Le journaliste prit le manuscrit et le parcourut négligemment. Des
-sourires approbatifs et des moues sévères alternent sur sa figure
-pendant qu'il lit.
-
---Pas mal, mon cher, pas mal: vous faites des progrès. Mais il vous faut
-travailler encore, travailler beaucoup. Les incidentes s'embrouillent
-parfois. L'adjectif est banal souvent. Cherchez l'adjectif, l'adjectif
-qui porte. Tout est là. Croyez ma vieille expérience.
-
-Genès remit le papier dans sa poche, un peu froissé de ces critiques.
-
---Quel cheval joues-tu demain, Albarel?
-
---Tabarin.
-
---Oh! non, il faut jouer Zuzutte.
-
---Zuzutte? Jamais de la vie.
-
---Crois-moi: j'ai des renseignements sûrs.
-
---Est-il étonnant avec ses tuyaux, ce Sicard!
-
---Pourquoi?
-
---Parce que tu me fais toujours perdre.
-
---Je t'ai fait perdre, moi? quand ça?
-
---Mais dimanche dernier, encore, avec Grincheux.
-
---Mon cher, c'est la faute du jockey: tout le monde l'a dit.
-
---Je la connais cette blague.
-
---Alors tu vas jouer Tabarin?
-
---Parfaitement.
-
---Tant pis pour toi.
-
---Nous verrons.
-
---Chiiic, hurla l'incorrigible Ravasse.
-
---Et notre partie de piquet? interrompit Genès. Combien sommes-nous?
-Ravasse, lui, il n'y a pas moyen de le faire sortir de ses journaux.
-Monsieur Castelan, jouez-vous?
-
---Je regrette. Je suis forcé de rentrer. J'ai un article à finir.
-
---Alors nous jouons à trois?
-
-Après le départ du journaliste, Genès, très vexé au fond de ses
-critiques, dit en haussant les épaules:
-
---Quel poseur ce Castelan: il a toujours des articles à faire et on ne
-les voit nulle part.
-
---A-t-il du talent? demanda Albarel.
-
---Peuh! un simple reporter.
-
---Moi je ne le crois pas fort, dit Sicard. Un jour il a prétendu que
-Georges Ohnet ne savait pas écrire.
-
---Quand il aura fait _Le Maître de Forges_.
-
---Oh! oui.
-
---Toujours le nez fourré dans vos sales cartes! cria inopinément une
-grosse rousse, la gorge en surplomb dans un mantelet de velours grenat.
-
---Tiens, voilà Clémence.
-
-Clémence s'assit à côté de Sicard qu'elle baisa sur le bout de sa barbe
-en lui susurrant:
-
---Bo'soir chéri.
-
-Le clerc se laissa câliner en homme que cela embête.
-
---Quel type! fit Clémence froissée de cette réception glaciale. Il est
-toujours à bouder.
-
---Venez vous asseoir près de moi, madame Clémence, j'ai à vous causer,
-dit Albarel.
-
---Ah!
-
---Des renseignements à vous demander.
-
---Des renseignements?
-
---Oui.
-
---Et sur quoi?
-
---Sur une petite blonde chiffonnée qui travaille dans votre magasin.
-
---Oh, oh: la petite Henriette.
-
---Elle s'appelle Henriette?
-
---Oui. Elle est d'une bonne famille... ruinée.
-
-Geste d'Albarel.
-
---C'est vrai, monsieur Albarel, c'est pas des blagues.
-
-Elle raconta tout ce qu'elle savait sur la famille Goubert.
-
---Alors elle est sage?
-
---Oh! oui. Elle s'embête, la pauvre mignonne, avec sa chipie de soeur,
-elle s'embête!... Je l'aime beaucoup, moi, Henriette. Elle est rigolote
-et... pas poseuse.
-
---Et sa soeur?
-
---Sa soeur? En voilà une qui fait sa tête, et des manières. Elle est
-très bien avec le patron, par exemple.
-
---Ah!
-
---Oh! mais très bien. Ils établissent la balance ensemble, tout le
-temps.
-
---La balance?
-
---C'est Henriette qui dit ça. Elle est très rigolote, cette petite: je
-l'aime bien, mais c'est sa soeur qui me rase.
-
---Et les autres ouvrières, comment sont-elles?
-
---Les autres? Peuh! couci, couça. Il y a Léontine qui n'est pas mal.
-
---Léontine...
-
---Un peu... blette; mais pas mal tout de même. C'est elle qui voudrait
-établir la balance avec le patron.
-
---Ah! elle voudrait...
-
---Mais oui; seulement, le patron ne veut pas.
-
---Il ne veut pas...
-
---Il aime mieux établir la balance avec Marceline.
-
---Marceline?
-
---C'est la soeur à Henriette.
-
---Alors le patron... ha! ha! ha!
-
---Aime beaucoup... hi! hi! hi!
-
---Etablir la balance... ho! ho! ho!
-
---Avec Marceline... hé! hé! hé!
-
---Chiiic, épilogua Ravasse.
-
-Clémence lampa le verre de kümmel qu'on venait de lui servir.
-
---C'est bon, le kümmel, ça pique. J'aime ça, fit-elle en se caressant
-complaisamment les seins selon son tic ordinaire.
-
-Puis à Maurice Albarel:
-
---Alors, comme ça, monsieur Maurice, vous êtes amoureux de la petite
-Henriette?
-
---Amoureux? Je ne la connais pas!
-
---Oh! elle est très chic.
-
---Voulez-vous vous charger de mes intérêts auprès d'elle?
-
---Nous verrons: plus tard, nous verrons.
-
---J'y compte, hé?
-
---Tiens, voilà mon amoureux platonique, cria, en claquant des mains,
-Clémence, qui regardait vers la porte du café.
-
-Un grand pantin vêtu de noir, maigre, sa figure bonasse et ovine quoique
-épouvantablement barbue, surmontée d'un haut-de-forme minuscule aux
-reflets de colle forte, s'avançait vers la table des trois amis, pareil
-à un vieux corbeau aux ailes coupées.
-
---Bonsoir, mon amoureux.
-
---Bonsoir, Pirette.
-
---Ce cher Pirette!
-
---Vive Pirette!
-
---Chiic!
-
-M. Pirette vivait chichement, mais dignement des honoraires de sa place
-de comptable. Timide, taciturne, rêveur et sentimental, il avait voué au
-beau sexe un culte chevaleresque et désintéressé.
-
-Clémence se leva, prit une rose à son corsage et la passa à la
-boutonnière de Pirette avec des gestes comiques.
-
---Hé, hé, monsieur Pirette, je crois que vous faites la cour à ma femme.
-
---Quel veinard, ce Pirette!
-
---Irrésistible, mon cher.
-
---Chiic, chiic.
-
---Laissez-les dire, monsieur Pirette: ils sont jaloux, interrompit
-Clémence. Mettez-vous en face de moi, là, nous allons faire un petit
-écarté.
-
---Volontiers, madame.
-
---Qu'est-ce que nous jouons?
-
---Tout ce que vous voudrez.
-
---Un kümmel, pas?
-
---Parfaitement.
-
---J'aime beaucoup le kümmel. J'aime tout ce qui pique. Et vous, monsieur
-Pirette?
-
-
-
-
-IV
-
-
-Dans l'église Saint-Sulpice, les fidèles se groupent aux côtés du
-choeur, sous les piliers de marbre, jusqu'à la table de communion; et,
-l'autel d'or s'érige des marches, parmi la candeur de ses nappes. Le
-prêtre vénérable prostré en prières; les moires de la chasuble
-miroitent, et l'agnel d'or, au centre, brodé.
-
-Machinalement, Henriette suit l'office. Une piété vague la tient
-sérieuse, bien que, depuis deux ans déjà, elle ne pratique plus le
-sacrement. M. Goubert plaisantait les curés. Elle en profita pour
-s'affranchir de la confession. Au fond de sa mémoire, se perpétue le
-soupçon paternel que là n'est qu'espionnage. Comme elle, pense
-Marceline. Cependant, par mode, elles ne manquent point au service
-dominical, et aussi par une irraisonnée mais tenace conviction que n'y
-pas assister serait une grosse faute de bienséance et de morale. Pour
-elles, un salon l'église, où, à jour fixe, se rencontrent mêmes visages
-et mêmes toilettes.
-
- * * * * *
-
-Les deux soeurs descendirent du tramway avec une joie de marcher un peu,
-de sentir du frais dans leurs jupes. Place de l'Etoile, se dénoue le
-ruban de soulier d'Henriette. Il faut s'arrêter un instant sous la voûte
-de l'arc afin de rajuster. Cette ridicule besogne, devant tout le monde,
-exaspère la jeune fille. Des indiscrets la regardent faire.
-Douloureusement son corset la pince, accroupie. Comme elle se relève,
-une commotion de son être: sur le haut-relief, l'enfant colosse saille,
-et l'épanouissement de sa virilité nue. A sa honte soudaine de savoir,
-le mystère sexuel se révèle. Explicitement, de licencieux propos
-entendus contraignent sa mémoire.
-
-Dans le tramway de Courbevoie, à côté de Marceline, une envie de
-confidences incite tout d'abord Henriette. Vite elle se ravise, et,
-taciturne, réfléchit. Une réprobation pour l'acte deviné, un doute même
-que l'amour sache se réaliser ainsi. Puis, avec la déroute des
-scrupules, un désir anxieux de connaître. Si la pudeur morigène,
-l'instinct pollue l'imagination. Du mâle: des baisers les lèvres, des
-étreintes les bras.
-
- * * * * *
-
-Au bois, par les sentiers. Sous la hâte de ses émotions neuves,
-Henriette prodigue à sa soeur des vocables tendres, susurrés, qui,
-naturellement, lui viennent; de lentes caresses et douces. Peu à peu
-l'aînée s'en alanguit. Et, délicieusement, ce fut une après-midi dans
-des fraîcheurs où les résines sentaient au vol bourdonné des frelons.
-
-En une exquise lassitude la fièvre d'Henriette se calma. Une envie
-d'être bonne à tous, de s'amollir au repos des divans.
-
-Elles découvrirent une toute petite violette cachée sous les herbes.
-Elles en eurent une joie. Henriette la vola à sa soeur et l'enfouit dans
-son corsage entre deux boutons, et plus loin encore, au creux de sa
-poitrine. Cette fraîcheur sur sa peau lui fut un extrême délice. Mais
-elles en découvrirent d'autres, violettes, d'autres et d'autres. Elles
-les mirent à leur bouche; elles arrachèrent leurs pistils avec les dents
-et les mangèrent; elles aspirèrent le suc de leurs tiges dans une
-impérieuse soif de se froidir les lèvres. Elles riaient pour rien.
-Marceline ne se lassait point de poursuivre la petite, si gracieuse dans
-sa course avec ses bas violets dans l'envol des jupons; et sa taille si
-mince ceinte de large faille, et son dos plat sur jambes longues.
-
-Chacune fit un gros bouquet où les boutons d'or éclataient parmi les
-blancheurs rosées des marguerites et les livrées sombres des violettes.
-
-Enfin tout essoufflées elles se prirent par les bras. Dans une allée
-solitaire elles s'embrassèrent longuement les joues.
-
---Quel sale bouquet... On n'en donnerait pas deux sous, crièrent des
-femmes qui passaient, en désignant leurs fleurs.
-
-Et subitement leur joie à toutes deux tomba. Elles se regardèrent avec
-une grosse envie de pleurer. La misère impitoyable s'imposait à nouveau,
-leur misère et leur servilité.
-
-
-
-
-V
-
-
-Henriette s'alla vêtir. Quand elle fut prête, elle trouva Clémence
-chargée déjà de l'enveloppe en serge qui contenait les étoffes.
-
-Le patron renseigna:
-
---Il est trois heures. Cette dame vous tiendra longtemps, sans doute:
-elle est très méticuleuse. Enfin, tâchez d'être revenues à cinq heures.
-
---Oui, Monsieur. Au revoir, Monsieur.
-
---Au revoir.
-
-Il referma la porte et, par la vitre, quelque temps, les examina. Elles
-marchaient allègres et sveltes dans la blondeur du soleil; un petit vent
-leur faisait baisser la nuque, la nuque bien coiffée; et le petit vent
-secouait les pans de leurs jaquettes qu'elles ramassaient à la taille,
-avec obstination, tout en boutonnant leurs gants.
-
-Un temps propre, clair, illuminait l'asphalte gris-bleu et les vitres
-nettes des lampadaires. Dans les voitures découvertes des dames se
-prélassaient.
-
-Comme les deux jeunes filles gagnaient le coin de la rue des Pyramides,
-Sicard les rejoignit. Il salua Henriette d'un grand coup de chapeau et,
-tout de suite, il tutoya Clémence. Henriette un peu froissée de ces
-allures familières, elle présente, se recula par une discrétion
-affectée. Ce monsieur lui paraissait bien insolent. Cependant, à mesure
-qu'elle observa davantage ses manières, elle remarqua qu'il ne
-s'exprimait point sans une élégance de termes et de formules flatteuses
-pour Clémence qui se rengorgeait. La brodeuse aperçut la mine pincée de
-sa compagne; elle ne répondit plus que timidement à Sicard et se
-rapprocha d'Henriette. Bientôt le jeune homme adressa quelques paroles à
-celle-ci qui jugea très digne de ne lui retourner que de froids
-monosyllabes. Elle s'attendait à ce que, d'un moment à l'autre, il les
-quittât. Et elle visait la statue de Jeanne d'Arc, son oriflamme de
-bronze découpé dans le ciel, avec la persuasion que là il tournerait la
-rue de Rivoli tandis qu'elles continueraient tout droit. Il manifesta
-une telle persistance à ne les point abandonner que Clémence crut devoir
-accomplir les formalités de la présentation.
-
---Monsieur Sicard, mon ami. Madame Henriette, la première de chez
-Freysse.
-
-Il resalua, découvrant ses cheveux espacés sur un occiput très blanc.
-
-Il expliqua qu'il était clerc de notaire, rue de la Paix. Il allait
-reporter une pièce à un client. Il avait là, dans sa serviette,
-vingt-cinq mille francs de titres au porteur. Si on le volait! Et il
-entama une récente histoire d'assassinat.
-
-L'histoire intéressa. Henriette en avait lu le commencement dans le
-_Petit Journal_. Il fournit de nouveaux détails et, à l'appui, il montra
-le _Figaro_ du matin. Soudain il fit calembour. Clémence s'esclaffa;
-Henriette ne put retenir un sourire. Cependant elle craignait la
-rencontre d'une personne connue et grave pendant qu'elle se trouvait en
-cette compagnie. Anxieusement, elle fouillait l'amas des passants qui
-s'écoulaient en la double sente des trottoirs, à chaque côté du pont. La
-Seine verte avec des grandes nappes d'argent, et un ciel blanc pâle
-derrière le Trocadéro coiffé de dorures. Ensuite Sicard parla de
-l'Hippodrome, et décrivit les disloquages extraordinaires d'un clown. Il
-prenait à témoin de son dire Clémence qui les séparait. Et, pour se
-mieux faire comprendre, il penchait la figure devant la poitrine de son
-amie, vers Henriette. A une réponse d'elle, il lui décerna maint
-compliment sur son esprit et sa toilette, sur son goût exquis. Elle en
-devint confuse, dans une intime joie. Clémence riait jaune. Cependant
-Henriette ne trouvait point suffisamment beau le monsieur. Très bien
-vêtu d'un pantalon retroussé et d'un court paletot mastic, il était trop
-gros, un peu chauve. Des allures d'homme âgé.
-
-Ainsi, devisant de bagatelles, on atteignit la maison de la commande.
-Sicard parla bas à Clémence et s'en fut en saluant.
-
-Alors Henriette eut comme un regret de cette distraction finie, mais
-aussitôt elle se gourmanda d'un pareil sentiment.
-
- * * * * *
-
-Près d'une demi-heure chez la dame. A la sortie:
-
---Tiens, voilà votre gros monsieur.
-
-A l'angle du boulevard Saint-Germain, devant la table d'un café,
-Henriette venait d'apercevoir Sicard. Clémence, bien qu'elle feignît de
-le remarquer seulement sur cette exclamation, s'attendait certes à le
-trouver là. Elle simula mal l'étonnement, et Henriette fut prise d'une
-folle envie de rire. Elle dit:
-
---Vous me croyez donc bien bête?
-
-Déjà le jeune homme s'avançait. Il les pria de prendre quelque chose
-avec lui. Henriette prétexta qu'il était trop tard. Mais un cadran juché
-au-dessus d'un magasin indiquait quatre heures. Clémence, tout en
-déclinant l'offre avec mollesse, fit cette remarque: on les attendait
-seulement au magasin entre cinq heures et cinq heures et demie. Alors il
-insista.
-
-Henriette ne voulait point. Il lui semblait que s'asseoir avec un homme
-dans un café serait faire acte de fille.
-
---Puisque Mademoiselle ne veut pas, puisque Mademoiselle ne veut pas,
-répétait Clémence.
-
-Henriette craignit qu'on ne la jugeât pimbêche. Elle appréhenda de
-blesser ce monsieur aimable, d'être malhonnête gratuitement. Aux
-nouvelles instances de Sicard elle se laissa emmener par Clémence qui
-lui avait pris le bras.
-
-Clémence et Sicard devinrent familiers. Henriette se moquait au fond,
-estimant très bêtes leurs allures galantes, elle sourit pourtant par
-condescendance. Eux s'encouragèrent de ce sourire. Rendez-vous, amitiés,
-querelles, brouilles furent étalés devant la jeune fille. Peu à peu leur
-conversation s'aigrit. Ils se lancèrent au nez de vieilles rancunes de
-six mois et ils prenaient Henriette pour arbitre.
-
- * * * * *
-
-Dans la rue du Bac, Clémence dit:
-
---Voilà deux ans que nous sommes ensemble tout de même, Sicard et moi.
-Au bout de tout, c'est un brave type.
-
-Un instant, elle songea; puis:
-
---Il y a des jours comme ça où il n'est pas aimable. C'est pas étonnant,
-il est si préoccupé. Car il est très intelligent. Ça ne fait rien, il a
-été bien gentil quand j'ai eu ma fausse-couche, l'été dernier. Il m'a
-veillée trois nuits.
-
-Et elle ne tarit plus ses éloges jusqu'au moment de leur rentrée. Ce fut
-le récit exact de leur bon temps, des promenades estivales à la
-campagne, des repas sous les gloriettes au son des musiques foraines, et
-le champagne, et d'immenses mirlitons, le retour dans le dernier
-bateau-mouche, en chantant. Elle dit les trains de banlieue, les
-courses, les spectacles, les drames et les opérettes écoutés dans les
-loges velours en savourant de délicieux bonbons; les dîners chers aux
-restaurants chics, les bals superbes à l'Opéra, les soupers à
-l'Américain où on mange du homard en s'éventant, sous les lustres,
-toutes bougies allumées.
-
---Et puis, il y a des fois où nous restons sans sortir, toute une
-journée, chez lui. Il y a un bon petit feu, et du soleil dans ses
-rideaux. Nous faisons du café, une salade d'oranges, et il m'embrasse et
-je l'embrasse. C'est très bon. Il a un grand divan en belle soie. Nous
-restons l'un près l'autre, tout près, tout près, et il me lit des romans
-qui font pleurer. Nous nous aimons bien. C'est la seule joie, après
-tout.
-
-Clémence s'attendrit. Dans ses gros yeux bleus des larmes fluctuaient.
-Elle tira son mouchoir. L'attendrissement gagnait Henriette aussi. Ces
-aveux lui dévoilèrent des sensations exquises, possibles. Si dans une
-union aussi désagréablement supportée que celle-ci, de pareils plaisirs
-se rencontraient, quels ne seraient-ils point entre une jeune fille
-jolie comme elle et un jeune homme mieux que le clerc. La curiosité
-d'amour qui, depuis le dimanche, la lancinait, s'augmenta de cette
-certitude que l'expérience en était charmante. Et la tortura le désir
-irréalisable de tenter ce bonheur. Elle s'attrista, maudissant la ruine
-qui l'empêchait du mariage. Et la grosse Clémence, avec sa chevelure
-rouge tassée à la diable sur son visage criblé de taches blondes, cette
-simple brodeuse aimante et aimée sans obstacles, elle l'envia.
-
-Au magasin, M. Freysse, assis bas près la grande soeur, lui causait. Par
-malice, Clémence tarda à ouvrir la porte. Elles regardèrent à travers la
-vitre. Marceline écrivait, et sa face régulière pâle, souriait aux
-paroles du patron. Elle releva coquettement la tête, l'appuya dans sa
-main et fixa M. Freysse qui, chaleureusement, plaidait.
-
---Oh! comme votre soeur lui fait de l'oeil! Mais c'est une déclaration.
-Ce que Léontine va rager.
-
-A cette boutade, Henriette voulut protester:
-
---Ce n'est pas bien de dire ça.
-
- * * * * *
-
-A la caisse, Marceline, sur une haute banquette, écrit, compulse le
-grand-livre, classe des lettres. Sa main blanche furète parmi les
-paperasses. Parfois son profil sévère se tourne vers le dehors. Elle
-suit dans une rêverie la fuite des passants. Elle songe au moyen
-d'acquérir une maison de commerce et de la payer rapidement. Elle se
-bâtit un roman de vie triomphante; elle tente des entreprises heureuses;
-elle ouvre là, en face, un magasin de décoration, où tout se vendrait,
-depuis les bronzes modernes, les Carolus Duran et les Bonnat, jusqu'aux
-amphores romaines et aux tessons étrusques.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Il avait plu. L'asphalte réfléchissait en coulées d'or flave les
-tremblances des lampadaires.
-
-Clémence et Henriette marchèrent vite, l'oeil hypnotisé par ces rondes
-lueurs qui s'égrenaient en double rang, se joignaient au bout de
-l'Avenue droite, comme les gemmes d'un collier flamboyant. Seule lumière
-dans la nuit terne.
-
-Au coin de la rue des Pyramides, deux hommes flânaient en fumant. Ils
-s'approchèrent. C'était Sicard et Albarel.
-
---Bonsoir, Mademoiselle, dit le clerc à Henriette, le chapeau bas.
-Excusez-moi si je ne vous ai pas saluée, cette après-midi, c'était par
-discrétion.
-
---Vous avez eu raison, Monsieur.
-
---Permettez-moi de vous présenter mon ami Maurice Albarel. Mademoiselle
-Henriette, la première de Clémence.
-
-Les deux jeunes gens allèrent ensemble, en se donnant le bras à côté de
-Clémence. Henriette, aux moments où l'on passait sous la lueur des
-lampadaires, tentait d'apercevoir le joli garçon dont le teint et les
-lèvres l'avaient captivée tout de suite. Chaque fois elle rencontrait
-l'oeil d'Albarel fixé sur elle et la dévisageant.
-
-Comme Sicard devenait plus intime avec Clémence, l'autre se rapprocha
-d'Henriette. Il lui parla du temps. Et, pendant qu'il parlait, que sa
-voix lente coupée par les brusques sauts de l'accent méridional
-résonnait à ses oreilles, elle comprit qu'il lui plaisait, qu'elle
-vivrait bien avec lui.
-
-Ils la reconduisirent à trois. Rue du Bac, les deux hommes attendirent
-que Clémence l'eût mise à sa porte. Avant de rentrer, la petite Goubert
-regarda, pour apercevoir encore. En se couchant, elle rendit actions de
-grâce à son amie qui, si discrètement, avait su lui procurer un
-amoureux. S'interrogeant sur cette frasque, elle n'y découvrait rien que
-de naturel et de convenable. Leur entretien avait été honnête, même
-banal. Il s'était conduit en homme bien élevé.
-
- * * * * *
-
-Depuis Pâques, les ouvrières veillaient. Seule Marceline partait de
-bonne heure. Henriette et Clémence revenaient de compagnie, très tard.
-Maurice Albarel put les reconduire, chaque soir.
-
-Henriette s'amusait énormément du mal qu'il se donnait pour lui paraître
-aimable. Elle affectait de dire peu de choses, se bornant à lui répondre
-par de brèves phrases.
-
-Peu à peu, elle se laissait conquérir, inconsciente, par les charmes de
-sa conversation, par les prévenances qu'il montrait.
-
-Ils allèrent au café, tous les quatre, une fois. Elle le vit bien alors,
-dans toute la splendeur de son teint mat, de ses pommettes rosées, de
-ses joues fines où s'appliquaient des favoris ras et soyeux. Il avait
-des yeux noirs, perçants, une main grasse et blanche, des ongles en
-amande, et, au petit doigt, un gros cercle d'or sertissant un diamant.
-
-Il sut commander des bavaroises au chocolat. Ses initiales étaient
-gravées sur sa canne. Une femme très bien mise essaya de se faire
-reconnaître par lui. Il la toisa avec dédain. Pour cela Henriette
-répondit par une furtive pression à la pression constante de son genou
-sous la table. Dans la rue, elle ne fit pas trop de résistance pour se
-laisser embrasser au moment du départ. Et quand il demanda si elle
-l'aimait un peu, elle se sauva sans répondre, plutôt que de dire «non.»
-
-La trace du baiser lui demeura sur la peau, la brûla longtemps. Elle
-conservait et elle goûtait avec d'intimes joies la sensation des lèvres
-chaudes collées à sa joue.
-
-... Et ce n'était pas une faute que s'accommoder de la société
-quotidienne d'un jeune homme beau et aimable quand on n'accordait rien
-autre qu'un baiser volé. Elle n'était pas encore si coupable que sa
-soeur qui, elle-même, après tout, n'avait pas tort.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Sur les premières marches de l'escalier, Henriette s'arrêta, étroitement
-accotée à Maurice. Elle regardait, inquiète.
-
-A ses pieds, la silhouette--noire, rouge et or--d'un municipal; le
-dos--brun et menaçant--d'un sergent de ville. Puis, sous les plafonds
-gris de perle, aux raies indistinctement vertes ou violettes, par-dessus
-un reflux de haut-de-forme, de feutres mous, de chapeaux de femme aux
-cimiers de couleurs et qui s'envolent, le flou mirant des glaces, le
-halètement du gaz en les globes blanchoyant; un tréteau avec des fronts
-chevelus courbés sur des violes, avec un bras qui s'agite en l'air. Et
-des bourdonnements sourdent de cette cohue; des cris aigus percent par
-intervalle; soudain, des plaintes d'instruments à cordes, des stridences
-de cuivres éclatent, montent, montent et le tout se confond un une
-clameur qui enfièvre.
-
---N'entrons pas; j'ai peur.
-
---Vous êtes folle; c'est très amusant, Bullier: vous verrez.
-
-Albarel entraîne Henriette.
-
-Très vite elle se fit à ce tumulte, à cet éclaboussement de lumière. Son
-insouciance revint et sa causticité en même temps. Elle s'amusa du
-mauvais goût des toilettes de ces dames, des allures canailles des unes,
-de l'attitude gourmée et prétentieuse des autres, de leurs tics: ce
-chapeau fleuri comme une plate-bande; cette grosse blonde engoncée dans
-sa poitrine; cette toque d'astrakan; cette grande maigre à pince-nez en
-caraco olive; cette fourrure pelée comme un chat galeux; ces pendants
-d'oreille; cette agrafe; ces breloques sur ce ventre; ce bracelet dédoré
-sur ces gants sales; celle-ci qui gambade; celle-là qui se disloque; une
-troisième qui marche comme un canard; une autre qui ajuste à chaque
-instant sa tournure.
-
-Et les messieurs donc!
-
-Des débraillés, la barbe hirsute, le gilet ouvert, la cravate au vent,
-un feutre sur le côté, à l'artiste. Des gommeux étranglés par des
-hauts-cols à double écran, le pantalon étriqué sur des souliers pointus
-et énormes, les mains gantées brique... De gros messieurs à lunettes
-lorgnaient en-dessous les filles, n'osant pas. Des pierreuses mûres
-s'étalaient sur les banquettes, un rictus provoquant par leur bouche
-édentée. Mais les nègres amusaient surtout. Il y en avait
-d'admirablement cirés, avec des yeux ronds et blancs; d'autres étaient
-café au lait ou marron, avec une barbiche au poil rare sous un nez épaté
-dont les narines s'évasaient, obliques.
-
---Ho, ho, les amoureux!
-
-Une tête de femme saillit au travers des bras liés d'Henriette et
-d'Albarel; ébouriffée, aux commissures des lèvres une moue et cordiale
-et taquine.
-
---Que tu es bête! Tu m'as fait une peur.
-
-Clémence prit une voix flûtée:
-
---Pauvre mignonne: on lui a fait peur.
-
---Et puis, nous ne sommes pas des amoureux: nous sommes des amis tout
-simplement, reprit Henriette avec dignité.
-
-Et Clémence sur un ton égrillard:
-
---Ça viendra. Et maintenant, mes enfants, allons prendre un kümmel:
-c'est bon le kümmel; ça pique.
-
- * * * * *
-
-La foule se mouvait dans un coudoiement plus impérieux. On suffoquait.
-Et toujours repassaient les mêmes figures: des bouffies flaves, sans
-profil, des momifiées aux lamentables thorax; des bohêmes déhanchés
-alternent avec des gommeux empalés. De temps à autre, une horizontale de
-grande marque surgit, magnifique, au bras d'un cavalier cossu.
-
-Clémence multipliait les verres de kümmel en répétant, dans une
-obstination de saoûlerie, sa phrase: «J'aime le kümmel, ça pique,» avec
-accompagnement de son tic ordinaire: la paume des mains rôdant à
-l'entour des pointes des seins. Henriette se laissait gagner par le
-chatouillis des liqueurs fortes contre le palais et parmi les dents.
-Elle avait même essayé de fumoter une cigarette de maryland,--bravade.
-Délicieusement ses narines aspiraient des émanations de peaux humaines.
-A ses oreilles tintaient, comme des vibrances électriques, les tumultes.
-Dans sa robe de faille obscure le col haut ourlé de dentelle, ses
-cheveux clairs frisottés sur le front, les joues d'un rose se dégradant,
-la pupille dansante sous les cils battants, la jeune fille offrait à
-cette heure toute la semblance d'un être prestigieux animé d'une vie
-factice. Par moments, des envies de crier, de chanter, de croiser les
-jambes dans un retroussis de jupes lui venaient.
-
-Albarel se rapprochait d'elle, lui serrait les mains, la buvait des
-yeux, genou contre genou.
-
-L'orchestre battit un air de danse. Roidement, d'un coup des reins,
-Clémence fut debout.
-
---Allons danser, mon chéri, dit-elle à Sicard qui s'exécuta sans
-enthousiasme.
-
-Albarel et Henriette les suivirent pour les voir.
-
-Déjà des couples tournoyaient. Des danseurs salariés ou de jeunes
-étudiants nostalgiques des sauteries familiales de province. Tout à coup
-Albarel dit à Henriette:
-
---Voulez-vous faire un tour de valse, mademoiselle.
-
-Elle hésita. Elle trouvait cela inconvenant et même quelque peu
-ridicule. Puis elle consentit. Tout d'abord elle éprouva une espèce de
-honte à tourner ainsi au milieu d'un cercle d'inconnus; mais, peu à peu,
-la perception visuelle devenant confuse dans le tournoiement de la
-valse, elle finit par oublier et sa honte et ses scrupules, livrée au
-suave et alangui vertige qui la faisait pâmer.
-
-Lorsqu'ils retournèrent à leur table, la jeune fille haletait, le sang à
-la tête et les prunelles noyées.
-
---Tu t'amuses, petite friponne, dit Clémence. C'était bien la peine de
-faire toutes ces manières quand nous t'avons proposé de venir avec nous.
-On ne t'a pas encore mangée, je crois.
-
-Henriette sourit; elle regarda à la dérobée Albarel qui lui pressait
-amoureusement le petit doigt de sa main gauche.
-
-Attablés en face, cinq ou six étudiants roumains parlaient haut, le
-geste prolixe, l'accent gras et guttural. Un d'eux, grand beau garçon
-aux cheveux noirs extrêmement pommadés, en biais sur sa chaise, fixait
-depuis quelques instants Henriette à travers son monocle avec fatuité.
-Albarel remarqua le manège et se mit à fixer à son tour le roumain d'un
-air provoquant. Le roumain sourit dédaigneusement sans changer
-d'attitude et en rajustant son monocle. Tout à coup Albarel se leva
-furieux et dit:
-
---Monsieur, je vous défends de fixer mademoiselle de cette façon
-impertinente.
-
---Monsieur, je fais ce qu'il me plaît.
-
---Vous ne continuerez pas.
-
---Nous verrons.
-
---Monsieur!
-
---Monsieur!
-
---Vous êtes un malotru.
-
---Et vous un imbécile.
-
---Vous m'en rendrez raison.
-
---Quand vous voudrez.
-
---Oui, vous m'en rendrez raison.
-
---A pied et à cheval.
-
---Trêve de plaisanteries.
-
---Et même en ballon si ça peut faire votre bonheur...
-
-La foule était accourue au bruit de la querelle. Des cris d'animaux, des
-kiss kiss. Des femmes montées sur les épaules de leurs hommes
-s'esclaffaient.
-
---Voyons, messieurs, soyons corrects. Echangez vos cartes; c'est le plus
-simple.
-
-Celui qui venait se mêler des affaires d'autrui avec cette désinvolture
-cavalière, était un grand garçon blond dont les poings herculéens
-commandaient le respect. Il salua Albarel de la tête. Albarel reconnut
-M. de Saint-Lager. Il l'avait rencontré autrefois dans un cercle.
-
-Les cartes furent échangées: Maurice Albarel. Pierre Coulesko.
-
-Les curieux se dispersèrent désappointés. De Saint-Lager vint s'asseoir
-à la table d'Albarel. Henriette était devenue blanche comme de la craie;
-ses menottes trémulaient.
-
---Mon cher, dans ces affaires, il faut être correct avant tout. Les
-paroles sont inutiles, dit sentencieusement de Saint-Lager.
-
---Vous avez raison.
-
---Je m'y connais. Je me suis battu quatre fois et j'ai servi de témoin
-dans douze ou quinze duels... je ne me rappelle plus exactement, reprit
-de Saint-Lager en frisant sa moustache.
-
---Voulez-vous me rendre un service?
-
---Je devine.
-
---Voulez-vous me servir de témoin?
-
---Avec plaisir.
-
---Merci.
-
---J'ai confiance en votre courage. Quelle est votre force à l'épée?
-
---Oh, fit Albarel qui avait pris trois ou quatre leçons d'escrime en sa
-vie, autrefois j'étais assez fort, mais je suis un peu rouillé.
-
---Ne vous inquiétez pas. Je vous donnerai des conseils. Je connais tous
-les trucs, moi, vous savez.
-
---Je sais que vous êtes une fine lame.
-
---Les salles d'armes du boulevard, c'est de la blague, continua de
-Saint-Lager avec suffisance. Les amateurs dont on parle dans les
-journaux, de simples mazettes, mon cher, je les mettrais capot en douze.
-Voyez-vous, on ne fait de l'escrime que dans l'armée. Je vous
-présenterai à mon maître d'armes, ancien prévôt de la garde, élève du
-vieux Pons. Il la connaît dans les coins, soyez tranquille.
-
---Permettez-moi, mon cher de Saint-Lager, de vous présenter mon ami
-Sicard qui sera mon second témoin. N'est-ce pas, Sicard?
-
-Le clerc n'aimait pas les duels et toutes ces absurdités. Pourtant il ne
-pouvait pas refuser décemment ce service à un vieux camarade. Il
-répondit donc:
-
---Tu me le demandes, mon cher?
-
-Saint-Lager prend la carte de l'adversaire et lit: Pierre Coulesko, 3,
-rue Racine.
-
---Monsieur Sicard, nous irons, si vous voulez, chez ce monsieur demain,
-vers dix heures du matin.
-
---Parfaitement, monsieur.
-
---Nous pouvons nous rencontrer au café Vachette, si vous ne voyez pas
-d'inconvénient.
-
---Aucun, monsieur de Saint-Lager.
-
---Tout ça c'est des bêtises, interrompit Clémence.
-
-Sicard lui fit signe de se taire. Elle haussa les épaules:
-
---Mon petit, il est onze heures passées, il faut nous en aller. Monsieur
-Albarel accompagnera Henriette jusqu'à sa porte.
-
---Comment, nous ne partons pas ensemble? demanda Henriette contrariée.
-
---Ma petite, je ne rentre pas chez moi. Je couche chez Sicard. Monsieur
-Albarel, vous reconduirez Henriette, n'est-ce pas?
-
---Mais c'est mon devoir, un devoir bien agréable, fit Albarel galamment.
-
- * * * * *
-
-Avant de monter en voiture, Albarel donna tout bas au cocher sa propre
-adresse au lieu de celle d'Henriette, puis il prit place à côté de la
-jeune fille. La portière claqua. Le coupé roula avec un bruit sourd sur
-le boulevard.
-
-Il fait dedans une obscurité molle et enlaçante. Dehors, à travers la
-vitre ternie, fragmentairement, à vue d'oeil: des échappées de rues avec
-des becs de gaz filant tremblés et en parallèles qui pourtant semblent
-vouloir converger. Plus près, les troncs nus d'arbres, les colonnes
-Morris plaquées d'affiches, les devantures closes, mornes où parfois
-deux sergents de ville s'adossent. Le vitrail jaune des portes de
-brasseries, tantôt vomissant, tantôt engoulant des masses noires. Et les
-lanternes des fiacres qui se croisent, menaçants; les cous des rosses
-étiques, allongés. Des gens passent en bandes, qui chantent. Et,
-toujours, sur le pavé inégal, le bruit monotone des roues du coupé, en
-des cahots.
-
-Henriette ne perçoit ces choses que confusément. La tête lourde des
-liqueurs bues, toute secouée encore de cette scène de provocation, elle
-pense à son escapade et se désapprouve: pourquoi courir les bals publics
-avec un homme qu'elle connaît à peine? Et on va se battre à cause
-d'elle. Si Albarel allait être tué. Elle croit le voir déjà blessé,
-sanglant, râlant. Décidément elle a eu tort d'écouter cette folle de
-Clémence. Pourtant Albarel a été très convenable toute la soirée, très
-réservé. Mais ce duel, ce duel...--Puis ses idées se brouillent de
-nouveau. Effet du kümmel. Dans des étaux, les tempes; et des crispations
-nerveuses par tout le corps.
-
-Albarel prit doucement la main de la jeune fille.
-
---Comme vous êtes glacée: seriez-vous malade?
-
---Non, mais ce duel, un duel à cause de moi. Je suis bien malheureuse.
-
---Ne craignez rien, mademoiselle Henriette.
-
---Ne vous battez pas, je vous en supplie.
-
---C'est impossible, mais si vous voulez me promettre de penser un peu à
-moi, cela me portera bonheur.
-
---Et il serra plus tendrement la main que la jeune fille lui
-abandonnait.
-
-Henriette répondit d'une voix expirante:
-
---Je vous le promets, monsieur.
-
-Albarel couvrit de longs baisers la main qu'il tenait.
-
-La voiture montait, en ce moment, avec des grincements d'essieux, la rue
-Monge. Henriette, très ignorante de la topographie parisienne, ne
-pouvait pas se douter de la perfidie du jeune homme.
-
---Si vous saviez comme je vous aime, Henriette, soupira Albarel.
-
-Et il débita d'amoureuses hyperboles.
-
-Il essaya de l'enlacer, Henriette se débattit, mais faiblement. Enervée
-par les liqueurs, la danse, et toutes les émotions de cette soirée, elle
-se sentait lasse, incapable de la moindre énergie. Et puis, au fond,
-Albarel lui plaisait. Elle aspirait avec volupté l'haleine que la bouche
-rapprochée du jeune homme lui soufflait au visage. Le contact de sa peau
-lui faisait courir de petits frissons le long de l'épine dorsale.
-
-Tout à coup Albarel chercha les lèvres d'Henriette qu'il scella
-brutalement des siennes. Un instant la jeune fille voulut se dégager;
-puis une neuve sensation de délicieuses torpeurs, comme d'un bain tiède
-et saturé d'aromates, lui coulant de la nuque à la plante des pieds,
-elle se sentit rendre machinalement les baisers.
-
-La voiture s'arrêta au coin de l'avenue des Gobelins et du boulevard
-Arago. Albarel sauta précipitamment sur le trottoir et fit descendre
-Henriette. Le cocher content d'un généreux pourboire, prit avec des
-hilares «hue» la direction de la place d'Italie.
-
-Henriette regardait autour d'elle, ébahie. Elle cherchait en vain
-l'étroite rue de Sèvres. De tous côtés de larges boulevards bayaient
-dans la nuit. De hautes maisons froides et silencieuses montaient. Des
-arbres feuillus projetaient sur la chaussée une ombre inquiétante à la
-clarté falote de réverbères s'alignant à perte de vue.
-
-Albarel, qui flaira le danger, se prit à dire, volubile:
-
---Henriette, n'allez pas vous fâcher. Si je vous ai trompée c'est pour
-avoir le bonheur de me sentir auprès de vous quelques minutes encore.
-
---Monsieur, reprit Henriette sèchement, je vous croyais un homme
-d'honneur; j'avais tort. C'est une leçon que vous me donnez et elle ne
-sera pas perdue.
-
---Henriette, Henriette, reprenait Albarel suppliant, écoutez-moi.
-Henriette... ne me parlez pas aussi durement... je vous aime tant.
-Henriette, si je dois être tué dans ce duel, voulez-vous que je meure
-avec le regret de vous avoir froissée? Pardonnez-moi, Henriette,
-pardonnez-moi... je vous aime tant!... je suis fou!...
-
---Je vous pardonne, monsieur, quoique vous ne le méritiez pas, mais,
-pour l'amour de Dieu, une voiture, trouvez-moi une voiture. Il faut que
-je rentre à l'instant. Ma soeur me croit au théâtre... Il doit être bien
-tard, monsieur Albarel. Il faut que je rentre, que je rentre tout de
-suite.
-
-Au fond, la colère d'Henriette n'était pas excessive, mais la situation
-l'effrayait. Albarel la sentant adoucie, reprit:
-
---Il n'est pas encore onze heures et demie. Il y a des théâtres qui
-finissent tard. Vous direz à votre soeur que vous vous êtes attardée à
-causer avec Clémence... Henriette, ne soyez pas cruelle. Si vous saviez
-comme je suis malheureux loin de vous. Montez chez moi: nous causerons;
-je vous promets d'être raisonnable, très raisonnable. Nous causerons un
-quart d'heure, un quart d'heure seulement. Après, je vous reconduirai
-chez vous, tout de suite, je vous le promets. Henriette, je vous aime...
-je t'aime!...
-
- * * * * *
-
-Dans le noir opaque de l'escalier, bleuie, la large vitre des rares
-fenêtres. Le pied d'Henriette butta contre la première marche tournante.
-
---Prenez mon bras, dit Albarel en faisant craquer une allumette bougie.
-
-Ils grimpèrent jusqu'au second étage péniblement, muettement. Tout à
-coup, un filet d'air qui rôdait par le couloir humide se mit à ballotter
-follement la flamme qui finit par s'éteindre.
-
---Nous n'avons plus qu'un étage à monter, dit encore Albarel en faisant
-craquer une seconde allumette.
-
- * * * * *
-
---Un peu de chartreuse? demanda-t-il en remplissant deux petits verres.
-
---Non, merci; j'ai trop bu ce soir; j'ai déjà la tête qui me tourne.
-
---Un peu, un tout petit peu, pour me faire plaisir.
-
-Et il porta, câlin et attentif, le verre plein aux lèvres de la jeune
-fille. Il alluma une cigarette:
-
---Voulez-vous fumer une cigarette? C'est du levant, du tabac très léger.
-
---Oh! je ne fume jamais. J'ai essayé de fumer à Bullier, pour rire.
-
---Là, nous allons la fumer ensemble cette cigarette. Vous êtes si
-gentille, quand vous lancez la fumée de vos jolies lèvres roses.
-
-Longtemps il parla, perplexe, sa main droite par les genoux d'Henriette,
-qui souriait machinalement, le regard vague en les plis des rideaux. De
-temps en temps, elle répétait:
-
---Il doit être bien tard; il faut que je rentre.
-
-A cette menace, Albarel répondait par de nouvelles caresses plus
-hardies, se serrant contre elle.
-
-On entendit le roulement d'un fiacre sur la chaussée.
-
-Henriette tendit l'oreille et fit mine de se lever.
-
---Un fiacre qui passe, monsieur Albarel, voulez-vous l'appeler? Je vous
-en supplie; il faut que je rentre. Quelle heure est-il? Ma soeur
-m'attend. Il faut que je rentre.
-
-Albarel comprit qu'il s'attardait inutilement. Se laissant crouler aux
-pieds de la jeune fille, sa tête entre ses genoux, il soupira d'une voix
-lamentable:
-
---Je voudrais mourir; je suis si malheureux. Tenez, j'ai envie de me
-faire tuer dans ce duel.
-
---Ne dites pas de bêtises; vous me faites peur, dit Henriette d'une voix
-brève.
-
-Et lui, debout et l'enlaçant:
-
---Henriette, Henriette, je t'aime, je t'aime, je t'aime.
-
-Il cherche à faire sauter les boutons du corsage. Henriette effrayée se
-dégage des bras d'Albarel et court par la chambre. Il la poursuit,
-bousculant les chaises, l'oeil allumé, en une exacerbation de désirs.
-Après une course folle autour du guéridon, il finit par la rejoindre
-dans un angle de la chambre. Alors sa bouche frémissante se mit à pomper
-comme une ventouse la bouche de la jeune fille. Ses doigts fébriles et
-convulsés fourragèrent à travers le corsage et sous les jupes troussées.
-Les cheveux dénoués sur ses épaules à moitié nues, Henriette lutta
-encore. Puis elle se sentit perdue, en allée et virante dans un ressac
-d'inconscience.
-
-
-
-
-VIII
-
-
---D'où viens-tu?
-
---De la Gaieté.
-
---A deux heures du matin?
-
-Toute pâle, Marceline ne livrait point le passage à sa soeur, et
-semblait tenir à ce que la fautive s'expliquât avant de rentrer. De la
-lampe qu'elle élevait, la lumière tombait jaune sur son peignoir, sur
-ses doigts tremblotants; et, parmi l'ombre de l'abat-jour, ses yeux
-agrandis dardaient un regard aigu vers Henriette dont elle s'obstinait à
-éclairer le visage.
-
-Sous l'insistance de cette lueur, la fillette baissait le front en
-répétant: «Laisse-moi passer, voyons.» Elle ne doutait pas que Marceline
-ne découvrît à ses lèvres la trace des baisers et autour de ses
-paupières le bridement qu'elle y ressentait elle-même.
-
---Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit-elle enfin, prise de méchante humeur
-à l'encontre de cette volonté ennemie.
-
---Dis, d'où viens-tu? demanda encore Marceline.
-
-Mais elle s'écarta devant le geste brusque de la petite, au cri de sa
-voix subitement violente:
-
---Je te l'ai déjà dit. Tu m'assommes à la fin.
-
-Une rage la dominait à prévoir des interrogations sévères et minutieuses
-sur sa personne chiffonnée. Elle défit son chapeau et retira son peigne
-afin que ses cheveux épandus ne permissent plus de constater ses
-défrisures. Dans les oreilles lui claquaient encore les assourdissants
-baisers; ses joues ardaient; un chaos d'idées délicieuses et
-terrifiantes lui occupait l'esprit; elle voulait une heure de solitude,
-une heure pendant laquelle il lui eût été possible d'analyser et de
-classer ses dernières sensations. En quelque sorte elle avait le besoin
-de peser l'exquis et le décevant de son escapade afin de la juger
-définitivement et de se fixer une règle future de conduite. Déjà
-Marceline la rejoignait:
-
---Tu as encore été courir, vilaine, avec cette Clémence. Tu n'es pas
-honteuse?
-
-Elle déposa la lampe sur la toilette et s'assit. Ses jambes vacillaient.
-Dans son ignorante pudeur de vierge elle ne comprenait pas. Seulement
-elle pressentait quelque chose d'atroce, des mains de mâles fourrageant
-la toilette de la petite, dont les fripures la désespéraient ainsi que
-des signes de débauche. L'attitude sournoise d'Henriette ne rassurait
-pas. Aux questions, elle se contentait de hausser les épaules. Plutôt
-semblait-elle vouloir affirmer son indépendance que s'innocenter du
-retard.
-
-Marceline attendait en excuse le conte de quelque folle espièglerie. Au
-contraire la fillette gardait une mine boudeuse, et se déshabillait
-lentement, sans dire.
-
-Ce silence accrut l'inquiétude tâtonnante de l'aînée. D'habitude les
-rires et les moqueries appuyaient les raisons d'Henriette et non une
-inertie morose.
-
---Qu'as-tu enfin, que t'est-il arrivé?
-
-La fillette rabattait les couvertures. Aux caresses, aux amabilités
-d'Albarel, elle songeait; et soudain elle se trouva très malheureuse
-parce que tout cela manquait à cet instant difficile. Marceline lui
-parut mauvaise. Et des larmes lourdes lui fluèrent aux joues, des larmes
-de rage qui allèrent mouiller de taches grises les draps.
-
---Qu'est-ce qu'on t'a fait, dis? demandait toujours Marceline.
-
-Voyant ce gros chagrin, elle s'apitoya et voulut l'aider à se mettre au
-lit. Tranquille dans sa couche, peut-être Henriette avouerait-elle le
-malheur. Et des histoires de viol, de proxénétisme lues dans les
-journaux obsédèrent Marceline d'images redoutables. «Si la petite avait
-été victime d'un de ces forfaits.» Comme elle ramassait machinalement la
-robe abandonnée sur une chaise, une forte puanteur de tabagie gagna.
-Alors sa peur lui fut justifiée. Elle réitéra sa question à voix sourde,
-une angoisse lui étreignant la gorge.
-
-Sa menaçante parole épouvantait Henriette souffrant à l'extrême, les
-tempes battant de fièvre, les membres rompus. De cette souffrance elle
-accusa sa soeur. Vaguement elle murmurait: «Je ne sais pas. Il ne m'est
-rien arrivé, tu es agaçante avec tes... questions.» Elle ne pouvait
-pourtant lui dire tout. Une seconde elle pensa lâcher ses aveux d'un
-flot: puisque Marceline aimait M. Freysse, que pourrait-elle objecter?
-Mais elle préféra céler son amour. Un intime plaisir qu'elle ressentait
-d'être la seule à savoir; une supériorité en quelque sorte. Puis elle se
-coucha. Et, pour pleurer, elle se cacha la face dans le traversin.
-
-Ce lui était une douleur cuisante: ne pas goûter un répit. Elle ne
-pardonnait pas à Marceline son obstination. Aimant elle-même, ne
-devait-elle pas deviner la chose et se montrer plus clémente? On la
-harcelait par jalousie, par méchanceté autoritaire, pour l'humilier,
-pour bien faire sentir que l'aînesse imposait des droits. Elle, la plus
-faible, contrainte à tout subir. Une grande envie lui vint de riposter
-par des mots aigres.
-
---Si ma robe sent le tabac c'est que je suis allée au café, tiens!
-
---Comment au café? Toute seule?
-
---Avec Clémence.
-
---Ce n'est pas possible. Vous n'oseriez pas entrer dans un café, seules,
-toutes deux.
-
---Il y avait son... cousin.
-
---Son cousin?
-
---Du moins elle m'a dit que c'était son cousin. Moi je n'en sais rien.
-Va lui demander.
-
-Henriette se redressa résolue à tenir tête. Elle était bien assez grande
-pour devenir maîtresse de sa conduite, sans doute. Ses larmes avaient
-séché. Impudemment elle fixait Marceline. Maintenant qu'elle se trouvait
-femme, une nouvelle dignité, lui semblait-il, convenait.
-
-La grande soeur aussitôt récrimina:
-
---Non vraiment, je n'aurais jamais cru cela de toi. Si notre pauvre père
-vivait encore. Est-ce qu'on va dans les cafés? Quelqu'un vous a-t-il
-vues? Mais c'est fou, c'est fou cela.
-
-Elle se butait contre l'indifférence sardonique d'Henriette. En vain
-répétait-elle les mêmes réprimandes, faisant saillir son visage avec ses
-paroles; les reproches glissaient. Elle s'en exaspéra. La petite sotte
-conservait son sourire triste et une moue ridiculement résignée,
-dédaigneuse.
-
-Mais Henriette ne comprenait rien alors: elle se laisserait compromettre
-par n'importe qui, comme ça, pour faire une farce? Et jusqu'où
-l'imprudence l'avait-elle engagée? elle refusait de le dire. D'ailleurs
-où l'impudeur pouvait-elle conduire? Marceline ne savait. Là encore elle
-choppait à son ignorance de la vie. Et dans cet accul de pensées elle se
-débattit sans résultat, ne trouvant rien qui pût confirmer son
-appréhension d'irréparable chute et rien qui l'y pût soustraire. Muette,
-elle songea longtemps.
-
-Plus que des reproches ce silence navra la petite. Le chagrin que
-Marceline affectait lui pesa comme un blâme cruel. N'était-ce pas rendre
-plus odieuse la faute que jouer cette résignation douce? Vraiment ce
-l'agaça de voir sa soeur pousser d'énormes soupirs en visant le mur. Il
-paraissait qu'elle, la plus petite, la sacrifiée, en somme, martyrisait
-cette grande fille bête, bête à la fin avec ses mines d'agneau qu'on
-égorge.
-
- * * * * *
-
---Va, ce n'est pas moi qui ai perdu notre réputation...
-
-Henriette s'interrompit pour délibérer si elle rapporterait les dires
-des ouvrières. Elle hésita par honte d'outrager. Cependant, Marceline ne
-saurait-elle pas un jour ou l'autre qu'on jasait de ses rapports avec M.
-Freysse? Mieux valait maintenant. Ce lui serait moins pénible
-d'apprendre de sa soeur que d'une personne étrangère qui humilierait.
-Et, surtout, bien qu'elle refusât de l'avouer, Henriette travestissait
-sous ces motifs l'envie de vengeance. Elle la couvait depuis que
-Marceline, ayant compris sa faute, l'empêchait de se recueillir en la
-mémoire de son amour. Bientôt cette envie la conquit toute, et elle se
-décida à reprendre sa révélation. Elle dit, sans regarder Marceline qui,
-silencieuse et triste, pensait.
-
---Va, sois-en bien sûre, ce n'est pas moi qui ai perdu notre réputation.
-Il y a longtemps que c'est fait.
-
---Qu'en sais-tu? Que dis-tu là? Tu parles comme une sotte.
-
- * * * * *
-
-Henriette conta.
-
---Tu ne le crois pas au moins, implora Marceline.
-
---Non, moi je te dis ça...
-
-Exprès elle glissa dans sa réponse une intonation de doute, afin de
-laisser savoir qu'elle ajoutait créance.
-
-Et Marceline sombra dans la désespérance de sa vie. Sans larmes, elle
-gémissait avec des rages froides contre la méchanceté des êtres. A
-établir des projets de réfutation, des circonstances qu'elle ferait
-naître pour fournir les preuves de sa conduite indemne, elle s'évertuait
-en vain. S'ils se réalisaient, tous ses moyens ne serviraient qu'à la
-rendre ridicule et à mieux convaincre encore les gens dans leurs
-mauvaises suspicions. Et des doutes aussi l'assaillirent. Avait-elle
-commis des imprudences? Au fond M. Freysse ne lui était pas indifférent
-comme elle eût voulu le persuader. Voilà ce dont elle s'apercevait à
-présent. Et se navra.
-
- * * * * *
-
-La bougie brûlait à longue flamme.
-
-Tout d'abord Henriette ressentit un triomphe à voir Marceline peinée et
-son insupportable orgueil abattu. Cependant elle jugea suffisante sa
-vengeance. Même elle se reprocha la brusquerie de ses phrases.
-
-Puis elle se complut à la philosophie qu'elle s'était forgée le jour où
-la soeur fut soupçonnée. C'était folie que de vouloir lutter contre la
-situation faite par le hasard. Mieux valait en jouir: tourner à profit
-les inconvénients. D'ailleurs elle préférait l'état présent. Riche, elle
-ne serait pas aujourd'hui la maîtresse adorée d'un charmant garçon, ni
-la cause d'un duel, ainsi qu'une noble héroïne de roman. Des gens
-l'auraient poursuivie en mariage, pour sa dot. Il valait bien mieux être
-aimée pour soi; et cela se présentait autrement honorable et digne que
-d'être prise avec des cent mille francs, par surcroît. Et, tout
-heureuse, dans le silence de la chambre morne, elle évoquait la douceur
-des caresses, la chère voix du jeune homme tremblant à son oreille
-d'émotion amoureuse. Elle ressentait à nouveau le plaisir de se savoir
-fougueusement désirée; un appétit la pénétrait, un appétit de baisers et
-d'embrassements, de suaves étreintes dans l'atmosphère virile de la
-garçonnière.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Dans la vacuité matinale du café; devant un vermouth à moitié bu et des
-journaux qui battent aux tardifs balayages,--de Saint-Lager attend.
-
-Un grand garçon sur la trentaine, au cheveu rare, d'un blond éteint, aux
-yeux gris, ronds, dardant un regard fixe, satisfait et impudent, au nez
-qui se dessine légèrement aquilin sur d'épais cartilages. Des épaules
-carrées, montantes, de larges mains aux courts doigts, des pieds pesants
-et plantigrades. Il se dit d'antique noblesse poitevine, apparenté aux
-plus illustres familles; un peu brouillé--frasques de jeunesse,
-confie-t-il--avec son père, se voit momentanément réduit à une vie quasi
-précaire. Grâce à des tailleurs patients et peut-être aussi grâce aux
-soins de ménagère dont il accable sa garde-robe, de Saint-Lager présente
-l'apparence d'un homme bien mis. Hautains ses chapeaux se recourbent,
-hautement ses hauts cols pointent. Couché tard, levé tard, il passe ses
-après-midi à la salle d'armes et ses nuits autour d'une table de jeu.
-Peut-être un peu ami des dames mûres, peut-être un peu écornifleur,
-mais, en somme, bon diable, jovial compagnon, d'une nullité d'esprit
-tumultueuse et rassérénante.
-
- * * * * *
-
---Mille excuses, monsieur de Saint-Lager: je vous ai fait attendre, dit
-Sicard en arrivant tout essoufflé.
-
---Mais il n'y a pas de quoi, mon très cher.
-
-Il reprit avec un sourire:
-
---Je devine. L'affriolante rousse d'hier soir vous a fait faire la
-grasse matinée.
-
-Contraints les muscles cachinnatoires du clerc jouèrent.
-
---Oh non. Elle est partie de bonne heure pour son magasin... Seulement
-j'ai dû aller jusqu'à l'étude prévenir de mon absence.
-
---Ah.
-
---Il est dix heures vingt. Nous allons partir tout de suite, si vous
-voulez.
-
---Parfaitement.
-
---C'est là, en face.
-
---Rue Racine, 3, n'est-ce pas?
-
---C'est ça.
-
- * * * * *
-
-Hermétiquement boutonnés, roides, par à-coups dorsaux, ils montent dans
-la blafardise de l'escalier.
-
-Pierre Coulesko, très digne, bien que troublé un tantinet, reçoit les
-témoins de son adversaire. En toilette matinale: veston de flanelle
-moulant la chute des reins, chemise de soie mauve; et s'érige l'encolure
-vigoureuse où les nerfs saillent. Il donne l'adresse de ses propres
-témoins d'une voix blanche. Alors c'est, l'espace de deux secondes, des
-convexes de torses piétées sur la tension du jarret; des bras qui se
-ballent en avant, inertes; puis dans l'air, la courbe mordorée des
-chapeaux remis. Un claquement de porte qui se referme.
-
-Dehors.
-
-L'ascendance du boulevard Saint-Michel dans du soleil. Et l'estivale
-viridité des arbres rajeunis poudroie. Les teintes plates des affiches
-versicolores s'allument aux cylindres des colonnes Morris; des fiacres
-se précipitent, comme en aval, des fiacres clopent, comme en amont; les
-cornes des tramways tintamarrent. Aux terrasses des cafés, sous les
-tentes éployées, des adolescents glabres, des donzelles aux corsages
-aoûtés spirent au travers des pailles la frigidité des liqueurs. Devers
-le Luxembourg, parmi la cohue gesticulante, grisaille ou bariolure de
-carême-prenant,--Saint-Lager et Sicard vont.
-
- * * * * *
-
-Dans la chambre de Paul Vraziano, un tout jeune homme adipeux déjà, aux
-yeux étrécis qui, derrière un binocle, cillent. De taille gigantesque,
-de maigreur fantasmatique, un front de tartaglia macabre sous un toupet
-en jube de fauve, le cuir dartreux où, profond, se creuse le pli
-naso-labial,--tel Alexandre Giska, le second témoin de l'adversaire de
-Maurice.
-
-Tous quatre, depuis dix minutes, controversent.
-
---Je propose la frontière belge, reprit de Saint-Lager.
-
---La frontière belge!
-
---Ce me semble prudent. Je connais bien M. Albarel, ce duel ne sera pas
-un jeu; et...
-
---La frontière belge, parfaitement. M. Coulesko a horreur des rencontres
-pour rire; et moi-même...
-
---Oh! nous avons là-dessus les mêmes idées, M. Giska, j'en suis sûr, une
-égratignure...
-
---Ne vaut pas la peine qu'on se dérange.
-
---Assurément.
-
---Je me suis battu trois fois.
-
---J'attends ma cinquième affaire...
-
---Je ne voudrais pas vous avoir pour adversaire.
-
---Croyez que...
-
---Vous devez être une fine lame.
-
---Hé, hé!
-
-Quelque temps encore, de telles rodomontades. Enfin un premier
-procès-verbal de la rencontre est rédigé et signé.
-
-Et sur le pas de la porte:
-
---Ainsi nous partons demain soir par le train de neuf heures.
-
---C'est entendu.
-
-Et des salutations comme d'un geste d'androïde.
-
- * * * * *
-
-Un amas de paperasses sur le secrétaire de vieux chêne. Deux bougies
-clignent tristement par la chambre obombrée. Maurice Albarel, la main
-capricante, trie; par crainte d'une indiscrétion posthume, il trie parmi
-ces billets d'amour aux surannés parfums, ces portraits de femme, ces
-boucles de cheveux; il trie parmi ces lettres familiales, ces cartes
-d'amis, ces quittances niaises...
-
-Bientôt, dans le foyer vide, une subite flamme qui bleuit scelle à
-jamais le secret de maint brimborion.
-
-Debout, devant la cheminée, Albarel songe:
-
---Certes, je ne suis point poltron. Ce duel, une bonne aubaine, en
-somme. Il m'a déjà gagné le coeur d'Henriette. Et puis, ce doit être si
-amusant de raconter plus tard les péripéties d'une affaire d'honneur.
-Mais si j'étais tué? Bah! un dénouement tragique est si rare. Et quand
-même, la vie, une mauvaise blague.
-
-Albarel anticipe en son imagination la scène du combat. Il se voit
-là-bas, dans l'air grivelé du matin, sous les arbres, debout en bras de
-chemise. L'éclair de l'épée adverse lui cingle la vue...
-
-Ce ne sera rien, conclut-il. Pourtant une soudaine appréhension
-l'empoigne: «Si j'allais avoir peur!»
-
-Et de tous les recoins de la partie obscure de la chambre, cette
-obsédante phrase diversement se répercute.
-
-Le tic tac de la pendule semble ânonner: «Si tu allais avoir peur!»
-
-Le masque japonais étire les commissures de ses lèvres exsangues comme
-pour insinuer: «Si tu allais avoir peur!»
-
-On eût dit même que du bleu des écrans les monstrueux cacatois
-caquetassent: «Si tu allais avoir peur!»
-
-Alors Maurice Albarel se sent, la durée de quelques secondes, saisi
-d'une terreur réflexe. Et ses mâchoires claquent.
-
- * * * * *
-
-Dans un très vieux quartier, une ruelle torte aux squames d'herbes. Dans
-une maison à lézardes, au bout d'une allée étroite, donnant sur la cour,
-une salle basse aux carreaux embus. De nombreux fleurets y strient les
-murs; des épées de combat, des sabres de cavalerie, des haches
-d'abordage, des pistolets d'arçon, un heaume ceignent en trophée le
-brevet du maître d'armes, Monsieur Bardille.
-
-Le père Bardille est un vieux troupier ayant dépassé la cinquantaine,
-moyen de taille, solide encore sur la _planche_, malgré l'apparente
-lourdeur de sa démarche. Des yeux gris aux pupilles abonnies, le cuir de
-la face tanné comme son plastron de professeur. De longues moustaches
-d'un blond roussi fluent sur des lèvres de fumeur de pipe. Il parle en
-zézayant.
-
---Monsieur Bardille, dit de Saint-Lager, je vous amène mon ami, M.
-Albarel qui doit se battre demain matin.
-
---Ah!
-
---Vous allez lui montrer une de ces bottes...
-
-Le père Bardille examine à la dérobée Albarel.
-
---Il a fait autrefois des armes, mais il est un peu rouillé.
-
---Nous allons voir ça.
-
-Maurice regarde machinalement autour de lui, le coeur pris d'un malaise
-torpide: lui apparaissent, en une trémulation, les murs striés de
-fleurets et les aciers fourbis du trophée.
-
-Du vestiaire de la salle d'armes, des âcretés de coutil mouillé montent.
-Un jour triste se filtre à travers le ternissement des vitres.
-
-«Une, deuss, fendez-vous.»
-
- * * * * *
-
-En compagnie de ses deux témoins et de Ravasse qui avait bien voulu
-assumer la responsabilité de médecin en cette affaire, Maurice mangea un
-copieux dîner fortement arrosé. Il fut très gai, très loquace, un peu
-nerveux assurément. Le café pris, comme l'heure du train approchait, ils
-montèrent tous quatre en voiture, Saint-Lager à côté de Maurice, Sicard
-sur le strapontin, Ravasse avec le cocher.
-
-Saint-Lager portait les épées soigneusement enveloppées dans un
-pardessus; en les cahots de la voiture leurs gardes vinrent parfois
-heurter la cuisse d'Albarel. Ce contact lui causa de la répulsion.
-
-Une brise fraîche cinglait, avivée par la course rapide du véhicule.
-
-Maurice pensait: maintenant c'était fini. Il ne pourrait pas faire
-autrement. Il allait se battre. Demain il allait sentir devant sa
-poitrine une lame menaçante. Demain il serait grièvement blessé, mort
-peut-être, oui, mort, là-bas, au diable, dans un pays étranger; mort,
-gisant au milieu d'un bois!
-
-Le long du boulevard la vie grouille. Maurice Albarel demeure muet,
-plongé dans une vague inconscience.
-
-Et, sous le clair ciel d'été, au flamboi du gaz, les feuillages épandus
-semblent de la tôle vernissée. Dans les boutiques les panneaux à glaces
-centuplent les globes blafards des girandoles. Les tramways se ruent,
-béhémots aux prunelles incandescentes. Des êtres se meuvent en traînant
-leurs ombres par le trottoir.
-
-La gare du Nord. La lumière électrique: funèbre et bleue sur les dalles
-de l'embarcadère. Des appels, des pas précipités, et le brouhaha de
-toutes les tarrabalations du départ.
-
-Albarel court au guichet.
-
-Près lui, un grand jeune homme cause avec un employé du chemin de fer.
-Il reconnaît son adversaire. Un regard est échangé, furtif, prompt.
-
- * * * * *
-
-En wagon. Sicard s'assoupit dans un coin, de mauvaise humeur malgré ses
-protestations. Ravasse fume, taciturne, coiffé d'un tapabor en drap
-rayé. Saint-Lager donne à Maurice des conseils sur la manière de se
-tenir pendant le duel.
-
-Le train file dans la nuit avec des sifflements aigus. Aux stations des
-portières claquent, la voix des conducteurs chante dans la paix
-nocturne. Parfois des voyageurs montent dans le compartiment des
-duellistes: un monsieur à lunettes ou quelque vieille dame roulée dans
-un châle à grandes palmes.
-
-Albarel se sent très dispos, un jarret d'acier. Ses appréhensions de la
-veille se sont évanouies. Il se dit: «Je n'aurai pas peur,» et il fume
-des cigarettes en causant avec Saint-Lager. Il s'amuse aussi à regarder
-par la portière: des bourgades endormies, avec un clocher pointu dont
-l'ardoise mire la lune; des collines mollement ondulées à l'horizon; les
-méandres d'une rivière bordée de saules; un sous-bois et des troncs
-noueux et des guis hâtifs et des hautes herbes, en une pénombre
-mystérieuse. Des plaines à perte de vue où des moissons javellent.
-
- * * * * *
-
-Mons. Déserte la grande place parmi les matinales grivelures. Un air
-d'ennui béatifie les façades nues des maisons au cordeau. Malgré la
-belle saison la bise point comme dard. Lourdement s'ébranle la cadrature
-de l'antique horloge.
-
- * * * * *
-
-Deux surannées guimbardes roulent avec des grincements d'essieux hors
-Mons. Dans la première, Coulesko et ses témoins, dans la seconde,
-Albarel et les siens.
-
-De Saint-Lager se rengorge. Il répète:
-
---Vous allez voir si je sais diriger un duel.
-
-Ravasse a complètement rabattu son tapabor. Par moments, dans une
-demi-somnolence, il miaule:
-
---Chiiic.
-
-On traverse des villages. Des maisons blanches de chaux. Des carrés de
-betteraves. Sur le pas des portes des paysans en veste de cadis, la face
-rasée et rébarbative. Un coq claironne derrière une haie. Un cheval
-hennit. Des chiens jappent.
-
-La guimbarde roule.
-
-Maurice repasse dans son esprit des coups droits, des parades de tierce,
-des ripostes, des liements, un tas de projets.
-
-Pendant ce temps, Sicard se penche hors la portière, très inquiet.
-
---Nous sommes suivis; nous sommes filés par la police.
-
---Allons donc.
-
---Regardez.
-
-En effet, à une distance de quarante mètres environ deux individus
-semblent suivre les voitures au pas de course.
-
---Ce serait une sale affaire, dit de Saint-Lager sourcilleux.
-
---C'est amusant vos sacrés duels, grommelle Sicard.
-
-Ravasse, sous son tapabor, clame:
-
---Chiic!
-
-Albarel cherche à rassurer tout le monde.
-
-Soudain les voitures font halte devant la lisière d'un petit bois.
-
---Messieurs, dit Saint-Lager, mettant pied à terre, nous sommes suivis.
-Serait-ce la police?
-
---Il faut éclaircir cela, fit Vraziano.
-
---En tous cas, reprit Saint-Lager, commençons par mettre les armes en
-sûreté derrière ce buisson.
-
-Pendant ce colloque, les deux individus, cause du désarroi, arrivaient
-sur la route, tout essoufflés.
-
-C'étaient des bonshommes très adipeux, aux yeux bagués de graisse, aux
-vastes mentons doubles. Ils étaient vêtus uniformément d'un habit de
-drap bleu à boutons de métal, d'un gilet à fleurages et d'un pantalon du
-plus beau nankin.
-
-De Saint-Lager les interpella d'une voix terrible.
-
---Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici?
-
-Les lèvres rasées des deux bonshommes s'étirèrent en un sourire béat:
-
---Oh! monsieur, rassurez-vous, nous ne sommes pas de la police; nous
-sommes de braves bourgeois et nous venons nous amuser, savez-vous?
-
-On rit. Les deux imprévus spectateurs prirent place sur la route auprès
-des voitures. Les duellistes pénétrèrent dans le bois.
-
- * * * * *
-
-Les préparatifs du combat touchent à leur fin. Maurice Albarel regarde
-autour de lui dans une perception légèrement confuse: Giska, en longue
-houppelande râpée, sa jube léonine au vent, essaie la solidité d'une des
-épées en la brandissant. De Saint-Lager cause avec Vraziano.
-
-Plus loin Coulesko patiente en effeuillant des brindilles. Ravasse et le
-médecin de la partie adverse, un barbu gibbeux, après s'être promis
-mutuelle assistance, sont en train d'étaler méthodiquement leurs
-trousses sur le gazon. Et tout cela dans une atmosphère fuligineuse.
-
-Quelques minutes plus tard Albarel se trouva l'épée à la main en face de
-son adversaire.
-
-De Saint-Lager scanda:
-
---Allez, messieurs.
-
-Un cliquetis. Du heurt des lames des étincelles jaillissent. Albarel
-pousse devant lui, presque inconscient. Ses coups sont parés ou ils
-n'arrivent pas. Enfin, après un dégagé, il lui semble que quelque chose
-d'inconsistant a cédé. Tout à coup, témoins et docteurs accourent.
-Coulesko a baissé son arme avec une grimace. Il est blessé au biceps
-droit. Après examen son médecin le déclare dans l'incapacité de
-continuer la lutte.
-
-De Saint-Lager s'approche de Maurice, la mine navrée.
-
---Peuh! une égratignure. C'est bête.
-
-Puis, lui serrant la main:
-
---Enfin, mes compliments: ce n'est pas votre faute. Si j'étais le témoin
-de ce monsieur, je l'aurais forcé de continuer le combat.
-
-
-
-
-X
-
-
-Sur l'absence d'Henriette M. Freysse interrogea Marceline:
-
---Elle est souffrante, elle est si délicate.
-
---Vous ne pensez pas qu'elle s'écoute un peu trop? Peut-être
-abuse-t-elle de votre affection.
-
-En rougissant, elle protesta.
-
-La veille, revenue par hasard de meilleure heure au logis, elle avait
-découvert sa soeur occupée à faire disparaître de ses habits les
-souillures d'une poussière fraîche. Sans doute la fillette espérait
-abolir ainsi les traces d'une sortie clandestine.
-
-Une scène encore les bouleversa. Henriette prétendit avoir été prendre
-l'air, un instant, au Luxembourg afin d'atténuer sa migraine. Pour
-quelle raison alors ces soins de toilette si elle ne tenait pas à taire
-sa promenade, demanda Marceline.
-
---Oh! tu es si drôle, répondit-elle, toi tu vois le mal partout. On est
-obligée de tout te cacher.
-
-Depuis, Marceline certaine de la faute, ne cherchait plus que les moyens
-de céler à tous ces malheurs, à M. Freysse surtout. Elle prit froidement
-la défense d'Henriette, s'attardant à l'excuser et à en faire l'éloge,
-un peu satisfaite au fond de leurrer M. Freysse qu'elle se promettait de
-tenir à distance dorénavant. Elle lui en voulait des racontars émis sur
-leurs communes relations. Lui, avec son expérience d'homme, aurait dû se
-montrer assez délicat pour éviter les allures familières et
-compromettantes.
-
-M. Freysse insistait.
-
---Mais enfin dites-moi quand elle doit venir. D'ici là je la ferai
-remplacer par quelqu'une de ces demoiselles.
-
---Je suis sûre qu'elle arrivera tout à l'heure; elle me l'a promis. Ce
-matin elle souffrait un peu; elle a demandé à rester couchée une heure
-de plus.
-
---Je puis compter sur elle, alors?
-
---Oui, monsieur.
-
-Vers onze heures, la caissière, qui inspectait toujours l'avenue dans
-l'attente de la retardataire, observait machinalement l'omnibus de la
-place Saint-Michel. Quelques mètres avant le magasin, le conducteur fit
-le signal d'arrêt. Mais les chevaux entraînés par leur élan ne cessèrent
-de courir que beaucoup plus loin. Par une instinctive curiosité,
-Marceline voulut voir la dame probable qui allait descendre, et sa
-toilette. Ce fut Henriette. La petite aussitôt se hâta et entra dans le
-magasin en criant à sa soeur:
-
---Tu vois bien que je me suis levée, bougonneuse.
-
-D'un geste gamin elle lui mima les cornes et tout de suite courut à
-l'atelier.
-
-Si vive, cette précipitation, que Marceline ne put lui rien dire.
-Pourtant il l'intriguait de savoir comment l'avait amenée l'omnibus de
-la place Saint-Michel, lorsque cette voiture ne rejoignait pas leur
-itinéraire habituel des rues du Bac et des Pyramides. Certainement
-Henriette avait commis une nouvelle fugue en ce court espace d'heures.
-
-Cette dernière frasque assura Marceline de son impuissance à convertir
-l'absurde petite. En vain avait-elle jusque ce jour gardé quelque espoir
-de l'induire en des sentiments d'honneur propres à garantir pour le plus
-tard une vie calme. A toutes les leçons, comme à toutes les suppliques,
-Henriette se déroba.
-
-Lasse enfin de cette lutte, Marceline se détermina à ne plus tenter de
-conversion. L'autorité nécessaire pour dompter ce tempérament lui
-faillissait. Elle n'osa prier les Freysse de se substituer à elle-même.
-Sa timide honte le lui interdit.
-
-Henriette déjà babillait avec ses compagnes et faisait des confidences à
-l'oreille de Clémence:
-
---Tu sais, lui dit celle-ci, le patron était furieux après toi tout à
-l'heure, tu vas avoir un savon.
-
---Oh! il m'ennuie le patron. D'abord ça commence à me raser de venir
-m'embêter à l'heure, ici, tous les jours, pour quelques malheureux
-francs. On ne gagne seulement pas de quoi prendre un sapin. Il faut
-rouler les omnibus où on éreinte toutes ses jupes.
-
---Pour sûr, c'est bien dégoûtant. Est-ce qu'il a changé de logement, M.
-Albarel?
-
---Oui. Nous avons tout déménagé hier. C'était drôle. Nous nous sommes
-joliment amusés. Ce matin j'ai été encore remettre un peu ses affaires
-en ordre. C'est pour cela que je suis arrivée en retard.
-
-Alors Henriette conta les péripéties du déménagement. Une bonne femme en
-plâtre était tombée sur le trottoir, au moment où on descendait du
-fiacre, et il y avait eu un rassemblement d'au moins vingt personnes
-pour venir regarder les miettes.
-
---Tu penses si j'étais honteuse. J'ai vite filé dans la maison, sans
-même payer le cocher.
-
-Maintenant Albarel habitait un appartement superbe, rue des Ecoles, au
-premier. Du balcon qui saillissait devant les deux portes-fenêtres, on
-voyait jusqu'au boulevard Saint-Michel.
-
---Seulement, si tu savais, c'est plein de grues la maison, mais des
-femmes très chic avec des diamants comme ça.
-
-Avec Albarel, elle avait dernièrement visité tous les magasins de
-japonaiseries pour rafraîchir l'ameublement un peu fané du jeune homme.
-Quelle joie cette course, et la satisfaction de choisir beaucoup.
-
-Elle contait tout à Clémence, sans lassitude de parler. Cette nouvelle
-existence la grisait. Sa mémoire virait d'un objet neuf à un autre objet
-neuf, d'une caresse à une parole aimable, d'une escapade drôle à un
-refrain de café-concert. Cela valsait en rond à l'entour de son esprit
-et lui fixait, sans qu'elle le sût, un sourire aux lèvres et aux yeux.
-
-Cependant qu'elle assortissait les écheveaux multicolores gisant sur la
-petite table ronde, elle se retraçait ses bonheurs récents. De
-voluptueuses images la hantaient. Elle trouvait ça drôle comme des
-culbutes, un jeu d'enfant. Cette impression lui bannissait ses croyances
-anciennes à la solennité de l'amour, à l'importance suprême du don de
-soi. Elle ne comprenait plus qu'on eût si grande appréhension de se
-livrer. Elle voyait la passion en gai et en grotesque; mais elle
-revenait toujours de pensée aux luxueuses joies de sa liaison.
-
-La possédait une adoration du chic. Ce mot, elle le prononçait de toute
-sa personne, avec un effort pour le bien dire.
-
-Elle se persuada que n'étant pas supérieure par la fortune à ses
-semblables, elle devait au moins les dominer par l'élégance; et cela en
-cette manière unique qui fait retourner les passants vers soi et excite
-les plaisanteries faciles de la populace. Les très pointus souliers à
-talons plats et les cols hauts à deux écrous, les manches contournés des
-ombrelles, les agrafes en fer à cheval, une mine impassible furent les
-apparences dont elle revêtit son rêve. Cela trônait pour elle dans
-Paris. Elle cherchait ces marques sur les costumes des gens. S'ils ne
-les portaient pas, elle les méprisait. A cet apparat corroboraient, lui
-semblait-il, certaines occupations exclusives aux riches. Tel le
-spectacle versicolore des jockeys volant par essaim au ras des pelouses.
-
-Une partie aux courses d'Auteuil était convenue avec Albarel pour le
-lendemain. D'avance, Henriette se promettait là des joies extrêmes et
-une attitude très guindée de miss. Mais il lui fallut penser aux
-prétextes possibles pour s'absenter ce jour encore. Elle ne pouvait plus
-se feindre malade, d'autant que Marceline savait ses fuites du logis. Le
-calme et le silence de la grande soeur l'inquiétait. Que cachait-elle
-sous cette mine sournoise, et ces regards obliques où se devinaient des
-colères? Lui demeuraient encore à la mémoire les reproches haineux
-d'avoir compromis l'avenir commun; elle craignait que subitement une
-hostilité n'éclatât, une révélation à M. Freysse de ses découchées et un
-exil peut-être en province chez ces parents du midi très pauvres, qui
-n'avaient pu venir à l'enterrement de M. Goubert. Quelle vie affreuse
-elle prévoyait là, loin de Paris, de l'Opéra. Jamais elle ne tolèrera
-cette mesure; même devrait-elle rompre avec sa soeur et les Freysse.
-D'ailleurs les Freysse lui importaient peu: monsieur était poseur,
-madame si bégueule, et les insupportables petites filles qui adressaient
-des questions sur tous les objets. D'autres magasins existaient dans
-Paris où elle trouverait emploi; elle était si bonne étalagiste qu'on la
-paierait certes plus cher. Vraiment, sous prétexte d'amitié, ces Freysse
-servaient bien leur avarice.
-
-Depuis quelque temps Marceline affectait un mépris qui perçait ses plus
-futiles paroles et ses gestes les plus ordinaires. Ceci devenait
-intolérable pour Henriette. Sincèrement elle se mit à détester la grande
-soeur; elle eut le rappel de toutes ses injustices et des affronts. Aux
-repas, on reléguait Henriette à l'autre bout de la table; sans lui dire
-merci on en recevait les plats; on s'obstinait à ne point lui répondre.
-Au fond, Marceline avait fini par ressentir envers sa soeur une
-véritable répulsion.
-
-Alors Henriette ne médita plus que les moyens d'amener Albarel à redire
-sa proposition de vie commune; et, bien que Clémence s'efforçât de l'en
-détourner, elle se complaisait de plus en plus à l'espoir de s'offrir du
-bon temps, quelques mois, quitte à reprendre du travail ensuite,
-l'hiver.
-
-
-
-
-L'INTERMÈDE
-
-
-
-
-LE JUBILÉ DES ESPRITS ILLUSOIRES
-
-
-La lande odorante s'exhale par la nuit cave, tous astres enfouis.
-
-Devers les ombres gourdes des cyprès titille le mélodique Présage du
-Jubilé: Falot, grêle;--invisibles ailes de cristal qui s'émient,
-choient:--Bruits petits, malices d'arpèges; musiques aquatiques
-d'ocarina. Et brisures.
-
-Des silences glacent les bourrasques lamentées. Verte, la Larve flotte
-sur les replis de sa croupe torte, en un halo de Puissance violette.
-Elle signifie.
-
-Sons de cristal et de cymbales. Les lémures chauves en linceuls
-translucides, les doigts unis pardevant leurs diaphanes carcasses,
-planent méditatifs, et s'irradient de luisances héliotropes. Sons de
-cristal et de cymbales.
-
-Sourdent les parfums du musc pénétratif, du musc érotique; des chants
-comme voix de cors en déroute.
-
-Gestes évocateurs des lémures; et se trace la Région Factice en
-violâtres moirures. Puis montent les décors illustres tandis que
-s'éclipse la lune troublée jusqu'à se teindre de santal.
-
-Alors.
-
-Au centre des cataractes limitantes, la larve trône, et ses yeux d'eau,
-et sa couronne de belladones.
-
-Croulent les flots mauves autour d'Elle, depuis le ciel d'or battu
-jusques au sol de cuivre.
-
-Avec des aspects de verreries, des fleurs riveraines opalines aux mains,
-la légion des lémures s'aligne sur les rocs d'ivoire vierge.
-
-Les buccins clangorent la gloire des Puissances. Des accords de lyre
-s'expirent en vibrations de dernier spasme. Les chants supérieurs des
-harpes hiératiques s'éployent par-dessus les eaux stridentes; les chants
-hiératiques s'éployent. Ascension.
-
-En simarre d'orfroi où les Signes s'inscrivent, le Mage à barbe astrale
-paraît au milieu de son cortège de Kobolds et de Sylphides. Sa dextre
-élève le sceptre de cinabre à sept pointes d'améthyste. La tiare à neuf
-couronnes d'or, à neuf bandelettes, à neuf serpents blancs charge son
-front incolore, son visage incolore. Et dans ses yeux d'Au-delà, les
-peuples passent en longues traînées gémissantes.
-
-Longtemps, avec sa majestueuse attitude de montagne, il demeure dans
-l'extase sacrée sous le halo violet de la Larve contemplée. Et les
-musiques déclinent en modulations susurrantes qui défaillent puis
-ondulent, se relèvent vers les corps des sylphides voletant, les corps
-nus et bleus, fuselés: hanches creuses, maigres seins, bouches
-émaillées, muettes, et les nappes des cheveux céruléens.
-
-Le Mage s'éveille de l'extase, le sceptre vers les Kobolds gibbeux et
-claudicants qui se prosternent et touchent le sol de cuivre de leurs
-crânes ridés, de leurs barbes touffues et grises. Et les voilà traçant
-les cercles médiateurs et les ellipses de force, les caractères
-vocatoires, les signes aux spirales complexes qui unissent les vigueurs
-occultes des mondes. Hors leurs barbes touffues et grises les paroles de
-l'Incantation s'exaltent, les paroles révélatrices, essentielles dont
-les syllabes font surgir des lueurs.
-
-Vapeurs incarnadines qui émanent des cercles et des signes; elles se
-massent en colonnes, en fronton de temple, qui, vite, jusqu'aux
-blancheurs du Paros s'apâlit. Vapeurs qui courent basses vers les
-cataractes; elles les noient de flots blanchoyants:--une mer. Une mer
-qui se fonce, et se lisse, et se paillette de madrures argentées, et
-reflète un invisible soleil d'Orient sur son eau bleue, plane. Un soleil
-d'Orient terni par le halo de Puissance violette et les irradiations
-héliotrope des lémures.
-
-LE CHOEUR DES KOBOLDS.
-
-Esprits illusoires! O vous, leurres décevants à l'homme, ô vous qui du
-Nirvâna suprême chassez la Vie.
-
-LE CHOEUR DES SYLPHIDES.
-
-Esprits robustes, esprits actifs, qui Lui ravissez la Parfaite
-Contemplation, la Divine Ataraxie.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Voiles incertaines au détour des fleuves, fantômes gemmés, corolles des
-fleurs mortes.
-
-LE CHOEUR DES KOBOLDS.
-
-Esprits forts qui voilez à l'Ennemi les Normes Conquérantes.
-
-LE CHOEUR DES SYLPHIDES.
-
-Ailes des oiseaux aveugles; sons dans la campagne plate; fanaux de la
-nef éperdue.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Vous qu'Il aime; mirages vôtres où il s'exténue.
-
-LE CHOEUR DES KOBOLDS.
-
-Allées longues par la forêt vers les lueurs finales chues dans les
-crépuscules empressés.
-
-LE CHOEUR DES SYLPHIDES.
-
-Esprits défenseurs qui tuez l'Intelligence Ennemie et nous gardez la
-possession des Rhythmes inviolables.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Volutes de la vague enflée; crotales titillantes; voix de filles.
-
-LE CHOEUR DES KOBOLDS.
-
-Sous les formes que vous prêta le délire des poètes et des bardes;
-
-LE CHOEUR DES SYLPHIDES.
-
-Au Jubilé des Dominateurs;
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Aux sacrifices propices, à la vue propice de la Larve, aux paroles
-propices du Mage; Pardevers les Supériorités, et les OEuvres, et les
-Intentions;
-
-TOUS.
-
-Soyez en vision.
-
-
-Comme une plainte éloignée halète le chant des rameurs, une plainte
-éloignée dans le soleil d'Orient et dans la mer volutante. Gonflée des
-vents la pourpre triangulaire de la trirème glisse aux flots argentés;
-les boucliers suspendus contre la carène resplendissent, et les avirons
-battent d'une triple salve les ondes épaisses. Puis le chant des
-matelots domine le tumulte fraîchissant du flot qui s'abat au péristyle
-sacré. L'hippogriffe de la proue galope dans les eaux crêtées d'or. Du
-bord les trompes sonnent les triomphes, et les fleurs jetées, et les
-baisers de femmes, et les enthousiasmes poudroyants.
-
-Successivement descendent de la trirème:
-
-ACHILLE; ses cheveux blonds croulent sur sa cuirasse aveuglante; il
-darde furieusement des regards verts et frappe le sol de son talon
-sanglant, impatienté; ses bras forts sont liés de chaînes; il est
-maintenu par ULYSSE qui s'avance en la figure d'un vieillard robuste
-dissimulant des armes sous son ample manteau; SPARTACUS coiffé de rouge,
-brandissant un glaive; puis le groupe d'EPONINE et de LUCRÈCE, en longs
-vêtements blancs, celle-ci brune et sévère, celle-là blonde et timide;
-les SOEURS BACCHIS, la poitrine nue, ceintes de bandelettes dorées, des
-parfums dans les mains, les lèvres ouvertes et le geste inviteur; HORACE
-hirsute chargé de dépouilles; ROLAND invulnérable, proclamant des défis;
-le DOCTEUR FAUST marche absorbé dans la lecture d'un antique manuscrit
-dont il suit les lignes avec un compas; ALCESTE; HARPAGON couronné de la
-mitre de Toutes-Puissances. Puis une foule de guerriers et de femmes
-qui, peu à peu, quittent la luisance du soleil pour entrer dans la
-lumière violette où se fardent les tuniques flottantes et l'azur des
-armures.
-
-Des murmures, des lamentations et des cris de rage sortent de cette
-multitude que les Kobolds poussent vers les degrés du temple.
-
-Alors LE MAGE.
-
- Clos mes yeux intérieurs
- Aux belliqueuses crinières
- Dans la bravoure des aspides et des tacles;
- Aux crinières de paix et de caresses
- Dans la bravoure des paresses,
- Aux crinières à templettes
- Violettes: clos,
- Aux formes exilées des nombres et des normes: clos
- Mes yeux intérieurs.
-
-ACHILLE.
-
-Je suis le simulacre de la Force. Au commencement je guidais seul les
-Hommes; j'ai fait tout le prestige des premiers chefs et des premiers
-rois. Mes décisions étaient la Justice. Le Droit fut créé pour consacrer
-mes actes et mes vouloirs. Mon bras s'abattait sur les peuples, et les
-peuples devenaient esclaves pour des siècles. On les appelait les
-manants, les serfs; on nous appelait les nobles. Vois: mes pareils Ajax
-et Agamemnon pasteurs des peuples, et Diomède, et Nestor, et Ménélas
-comme moi enchaînés. Celui-ci, cet esprit de Ruse et de Dol nous a liés
-avec sa parole fleurie, avec son or, et il nous a relégués dans la
-plèbe; nous ne triomphons plus que sur les tréteaux, dans l'emblémature
-des bateleurs et des athlètes, pour amuser ses loisirs.
-
-ULYSSE (_le frappant_).
-
-Qu'elle se taise, cette brute bavarde, cette cervelle vide. J'ai
-surpassé les forts par ma lente et patiente habileté, j'ai miné l'oeuvre
-des plus célèbres conquérants et des brûleurs de citadelles. C'est moi
-qui inspirai les peuples industrieux des villes, c'est moi qui inventai
-les riches tissus et les hanaps précieux, l'art complexe des procédures,
-l'opulence. Ceux-ci ont voulu boire à mes pièges et ils ont abandonné
-tout leur pouvoir pour un peu de ma babiole.
-
-SPARTACUS.
-
-Liberté! Liberté! Les peuples s'égorgent et crient: aux tyrans! On pille
-les Palais, on détruit les aristotechnies. Les prétoriens se ruent au
-meurtre et souillent les vierges. Les murailles flambent. Liberté!
-Liberté! Et j'abuse les hordes des mortels, car elles n'ont encore
-deviné la risible contradiction du lien social et des aspirations
-libres.
-
-HORACE (_l'embrassant_).
-
-Je suis le simulacre de la Patrie. Par ce nom les Ames avides font se
-massacrer les plèbes pour la jouissance de leurs grands désirs. J'excite
-au carnage l'idiote multitude; et je l'emmaillotte dans le sang; et je
-la berce dans les Désespérances. La Famine austère, la Prostitution
-austère suivent les Combats. Viens. Nous sommes les Frères Dérisoires.
-
-(_Ils rient aux éclats_).
-
-EPONINE ET LUCRÈCE.
-
-Dans l'honneur, dans la vertu conjugales nous endormons les sèves et les
-ruts; nous sommes le Gynécée. Nous nivelons la hardiesse des esprits
-jeunes, nous sommes le Gynécée.
-
-LES BACCHIS.
-
-A nos lèvres les vieillards viennent humer l'illusion de l'amour que
-leur refuseraient les vierges et les femmes: nous sommes infâmes. A nos
-seins les éphèbes versent l'affolante rumeur de leur sang; ils sortent
-de nos bras repus et plus forts pour la lutte: nous sommes infâmes. A
-nos flancs, à nos lignes les initiateurs comprennent des beautés et des
-harmonies: nous sommes infâmes.
-
-ROLAND.
-
-L'invulnérable spadassin! L'honneur! Les hommes s'invectivent et se
-pourfendent. Les Préjugés et la vie leur scellent l'Impassibilité.
-
-LE DOCTEUR FAUST.
-
-Par la Science, par ses spéculations, les mortels devinent comment
-pourraient ravir extatiquement les délices de la Connaissance. Vers ces
-félicités entrevues à peine ils se précipitent fous d'allégresse et de
-désir. Alors, avec l'Autorité des choses écrites par les primitifs dans
-l'enfance du monde, j'étreins l'essor des imaginations. Les foules
-effarées de savoir hurlent et menacent, et les chercheurs errent parmi
-les Ambiguités et les Contradictions. Sous ces bandeaux lourds, vers la
-Lumière indistincte, ils errent en de navrances infinies, vers la
-Lumière, vers la connaissance à jamais close. ET ILS LE RECONNAISSENT.
-
-ALCESTE.
-
-Je suis le simulacre de l'honnête; je drape la Ruse et la Richesse de
-longues attitudes pudiques et moroses, mais infrangibles.
-
-HARPAGON (_à sa parole tous s'inclinent_).
-
-Obéissez. Et fêtez pour l'exaltation de nos sens, pour l'exaltation de
-notre esprit, pour l'exaltation de notre exclusif bien-être. Mais où
-fuirent les Entités Jolies, esprits volages et futiles que la _Commedia
-dell' Arte_ créa?
-
-LE MAGE.
-
- Apparaissez,
- Entités au néant du réel condamnées par votre félonie.
- Apparaissez.
- Pour une trêve, sauvées de vos entraves humaines, sous les arceaux
- royaux des Rites,
- Apparaissez.
-
-
-Surgissent dans le ciel d'or battu, par-dessus le fronton limpide du
-temple, Henriette, Marceline, Albarel. Tous trois chevauchent un
-monstrueux phallus d'asémon.
-
-Quelque temps ils planent, puis s'abattent au centre de la fête ainsi
-que des étoiles filantes.
-
-Rumeur. Des rires unanimes frissonnent dans la foule. Les Kobolds
-courent aux arrivants et les battent. Les Sylphides les giflent avec des
-palmes.
-
-Des fleurs riveraines opalines agitées, de leur vol circuitant autour
-des Enchantés, les translucides Lémures atténuent le charme pénal. Des
-teintes de ciel au couchant illuminent les faces blêmes et ardent dans
-les yeux voilés par l'atone de l'existence réelle. L'émail des sourires
-commence à briller comme des lunes jeunes; les gestes évoluent avec
-l'ampleur rhythmique des périodes sidérales.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Fiorinetta!
-
-Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes
-pures de l'Idée, viens.
-
-HENRIETTE-FIORINETTA.
-
-(Gracieusement ses blonds cheveux s'affolent; des colliers au cou; et la
-jupe courte de satin blanc est lignée de lilas et de rose).
-
-Je suis la gentillesse des Amourettes. Aux pans de ma jupe, aux pleins
-de mes bas, à l'agacis de mon sourire troussé les sages et les sots se
-hâtent. Pour étreindre le rire fantoche de mon coeur, ils se hâtent.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Léandre!
-
-Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes
-pures de l'Idée, viens.
-
-ALBAREL-LÉANDRE.
-
-(Un pourpoint de satin bleu-ciel lui ceint la poitrine; gantée de blanc,
-sa main s'appuie sur la poignée d'une rapière à fourreau de velours
-blanc; des senteurs fines émanent de ses hardes opulentes, de son feutre
-gris galonné d'argent).
-
-Je suis le prestigieux mannequin des Elégances, des Manières exquises,
-des Diplomaties, des Luxes et des Chamarres. A mes éperons, je traîne
-les yeux énamourés. Pour moi les femmes se prostituent, les énergies
-peinent durant la vie des peuples, l'ambition hallucinée par mes Ordres
-et mes Toisons d'Or, et mes Cordons, et mes Commandements et mes
-Ministères.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Silvia!
-
-Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes
-pures de l'Idée, Viens.
-
-MARCELINE-SILVIA.
-
-(Poudrée en longue mante de satin gris).
-
-Dans la stagnante mélancolie, dans les langueurs, dans les torpeurs de
-la mort, dans le Souverain Ennui et l'Envie expectante, les imaginations
-meurent pour les immédiates et impossibles Réalités. Et j'offre
-l'apparence de la Sagesse.
-
-Ils rentrent dans la foule.
-
-LE MAGE.
-
- Chaos lucide,
- Chaos rationnel,
- Chaos de latescences, où,
- Parmi les Transfigurations,
- Parmi les Glorifications
- Des architraves et des ogives,
- Passent en laticlave
- De pourpre,
- Passent, passent et demeurent:
- Les surfaces, les angles égaux,
- Les surfaces et les lignes,
- Les angles, les angles égaux.
- Chaos, rationnel Chaos.--
-
- Les barbes limoneuses des fleuves
- Battent comme des élytres,
- Au remuement sempiternel
- Des crocodiles.
- Sous les frondaisons
- Qui jamais ne perdent
- Ni feuilles ni pétales
- Se pavanent les bisons,
- Les onocrotales.
- Et les dolentes proboscides
- Des éléphants,
- Se ceignent de guirlandes de roses
- De guirlandes et de festons
- De roses.
-
- Sous les rosiers,
- Sur les roses,
- Les taureaux
- Meuglent aux chairs novales
- Des pythonisses;
- Et le Centaure fait hennir les cavales,
- Cependant que
- Des vierges d'Idumée mordent
- La queue des léopards.
-
- Les serpents sifflent et râlent.
- Les serpents râlent sur la tête de la Gorgone.
- Le Héros conçu d'or,
- Conçu d'or fluide;
- Le Héros arbore la tête de la Gorgone à la pointe ensanglantée de
- son glaive,
- Et la lune qui se lève hule,
- La lune hule à la tête horrible.
-
- Sur la croisée-de-quatre-chemins, les mystes
- Tracent des pentalphes;
- Et leurs mitres
- Mirent la lune rétrograde.
-
- Et, là-bas,
- Là-bas, près des remparts sous les barbacanes,
- Près des remparts où ruent les bombardes,
- Vêtus de hauberts légers combattent
- Les soldats de Charles;
- Et la princesse Hélène leur sourit,
- Du haut des remparts où ruent les bombardes la princesse sourit aux
- chevaliers
- Qui portent ses couleurs aux plumes de leurs casques.
-
- Chaos lucide,
- Chaos rationnel,
- Chaos de latescences, où,
- Parmi les Transfigurations,
- Parmi les Glorifications
- Des architraves et des ogives,
- Passent en laticlave
- De pourpre,
- Passent, passent et demeurent:
- Les surfaces, les angles égaux,
- Les surfaces et les lignes;
- Les angles, les angles égaux.
- Chaos, rationnel Chaos.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Sous les hauts chapeaux mirant le fauve crépuscule, leurs visages mats
-et sertis de barbes rases culminaient le dur col à écrou d'or, les
-sombres costumes britanniques qui sanglent.
-
-Les jeunes filles ralentirent l'allure inconsciemment afin de les mieux
-voir: pour quelque explication, les joncs à pommes précieuses
-tranchaient l'air au bout de leurs mains gantées brique. Fixes au
-sourcil, les monocles dardaient des lueurs de métal, et sur l'asphalte
-grise, glissaient les bottines à la poulaine minces, et noires, et
-longues.
-
-La double file des demeures à balcon s'angulait vers les touffes vertes
-des Tuileries jusque la silhouette équestre de la Pucelle élevant son
-oriflamme de bronze. Dans le vent doux, dans la lumière fauve,
-bruissaient les fiacres et leurs toits luisants comme de convexes
-glaces, et leurs lanternes nettes. De là se dressait un ciel de satin
-vert fané, piqué de l'astre unique et minuscule qui devance.
-
-Soudain des sourires blancs illuminèrent les faces des amoureux. Elles
-répondirent du geste et des lèvres avec des salutations affectées. Ils
-se rejoignirent. Tout de suite Sicard héla:
-
---Sapin!
-
-Un cocher dirigea vers eux sa victoria qui vint raser le trottoir.
-
---A l'Horloge, commanda Maurice.
-
- * * * * *
-
-Ils suivent les quais. Les moirures scintillantes du fleuve bercent le
-pers du ciel. Les bateaux massifs y pèsent avec leurs fanaux ronds
-semblables à de gros rubis. Bruns sur les pourpres de l'extrême horizon,
-se groupent les monuments et les toits des faubourgs. Les minarets du
-Trocadéro gardent encore une goutte d'or à leurs cimes. Plus loin le
-quadrige de l'Arc triomphal galope tumultueusement dans les dégradations
-citrines du couchant éteint.
-
-Ils ne parlent pas. Dans le cadre de ses cheveux roux Clémence semble
-une figure de sépia. Henriette réfléchit gravement. De gestes menus et
-distraits elle défripe les plis de sa jupe.
-
-C'était en somme une sérieuse détermination que celle prise de rester
-complètement avec Albarel. Ce joli garçon, brun et gommeux, sera-t-il
-sien toujours? Sa richesse l'écartera peut-être d'une trop grande union.
-Alors Henriette seule. Ou non. Adroite, elle saura, par de savantes
-prévenances, lui devenir tout à fait indispensable; elle finira par
-tenir une part de lui, de son intelligence, de ses espoirs. Longtemps
-ils resteront amants jusque le jour où, persuadé de ne pouvoir conquérir
-meilleure fiancée, il l'épousera. Au pis, s'il la quitte, elle reprendra
-son travail. Après ces quelques mois de plaisirs, plus aimable lui
-semblera l'existence ainsi pailletée de souvenirs luxueux et joviaux.
-
-D'ailleurs quand elle délibérait si elle serait persévérante en son
-actuelle façon de vivre, l'image de Marceline vicieuse et sévère lui
-imposait le rappel de toutes les insultes subies. Ce la déterminait
-aussitôt.
-
-Par contre sa liaison de six semaines ne lui laissait que des
-réminiscences heureuses. Les lèvres épaisses et rouges de Maurice, ses
-lèvres chaudes et duveteuses; les consommations succulentes des
-somptueuses tavernes; l'orgueil de s'étendre dans les coussins des
-voitures et d'abaisser son regard vers la foule hâtive qui piétine.
-
- * * * * *
-
-Au concert. Parmi les verdures du feuillage blanchi de gaz les pîtres à
-faces crayeuses, grattent les cordes imaginaires de fallaces mandolines,
-et esbaudissent par les sursauts capricants de leurs maigreurs
-maillotées en noir.
-
-Ils n'y restèrent point longtemps. Henriette fit remarquer que bientôt
-sonnerait l'heure où il lui faudrait rejoindre son logis. Malgré les
-dénégations d'Albarel, elle insista. En son _plan_, forcer les prières
-du jeune homme jusqu'aux plus humbles et aux plus pressantes expressions
-afin de n'avoir l'air de céder que par apitoiement, c'était l'essentiel.
-On laissa Clémence et Sicard devant leurs chartreuses. Au départ elle se
-fit exigeante et désagréable: dans la suite, eux pourraient,
-pensa-t-elle, témoigner de ce médiocre empressement.
-
-Mais, une fois seuls dans la voiture, elle fut câline; puis simula une
-langueur d'extase, la taille dans les bras d'Albarel, un continuel
-sourire à mi-dents, des réponses silencieuses, par signes, comme si elle
-ne voulait rompre un charme intime qui la noyait d'aise.
-
-Lui, transporté par ces mines, ne la quittait pas des yeux; il
-multipliait les frôlements doux de ses mains, de sa joue. Elle le
-sentait vibrant près de sa poitrine. Bientôt la gagna cette émotion. A
-son tour une sorte d'ivresse la saisit, lui crispa les phalanges sur la
-main du jeune homme. D'indomptables spasmes la secouèrent des chevilles
-aux paupières.
-
-Par le soir rose ils roulaient sous le mol balancement des feuilles
-entre les trottoirs bleuissants.
-
-Et, dans la chambre japonaise, ils se possédèrent sous le ciel de
-parasols où sinuaient des dames à éventail parmi des paysages indigo et
-des saules d'or. Toute folle, Henriette ne songeait plus au _plan_.
-C'était le bruissement de la chemise en soie sur ses membres fiévreux,
-des jeux pareils à ceux des amours renversés contre le mur et qui,
-dessinés pour quelques projets de trumeau, culbutaient sur des roses en
-compagnie d'un faune.
-
-Vint ensuite la lassitude; avec elle la réminiscence des résolutions. Un
-instant la fillette demeura sans rien dire, la tête dans l'épaule de son
-amant assoupi. Tous les motifs favorables ou contraires à sa fugue
-définitive, elle se les dénombrait une dernière fois. Elle se leva
-doucement.
-
-La lueur de la lampe, sous le globe incarnadin se projetait en cercle
-vers ses jupons effondrés. Souriant à elle-même, la malicieuse entama la
-comédie dont elle avait construit le scénisme.
-
-Et tout se passa ainsi qu'elle avait prévu.
-
---Tu t'habilles? Tu t'en vas déjà? gémit-il.
-
-Protestations, suppliques. «Encore une heure, une heure seulement.»
-
---Non, non.
-
-Des petits «non» secs et fermes.
-
-Lentement elle remit ses bas; puis sa chemise de batiste; pudiquement
-elle l'enfila au-dessus de l'autre qu'elle laissa couler ensuite. Il se
-précipita sur cette soie tiède de ses sueurs. Un illuminisme dans ses
-yeux noirs et profonds tout humides de désir.
-
-«Reste, reste.»
-
-Une à une s'agrafèrent les boucles du corset noir. Il la reprit ainsi
-mi-vêtue dans la batiste fraîche et parfumée. A peine si elle se
-défendit de l'étreinte victorieuse parmi l'enveloppante caresse des
-édredons. Elle perdit la tête encore... Puis comme il lui murmurait ses
-supplications d'existence commune, elle nia toujours.
-
---Pourquoi? Tu seras bien plus heureuse!
-
---Non. Parce que...
-
-Boudeuse elle se feignit avec une moue de demoiselle offensée par cette
-proposition de collage. Lui se crut obligé à lui établir des théories
-capables de lever les scrupules. De cet effort démonstratif, où sa
-patience s'évertua, Henriette s'éjouit, l'oeil indifférent vers la
-mousmé qui, au plafond, flairait un lotus, gênée un peu d'être si haute
-sur ses patins.
-
-Deux fois encore elle voulut se lever et deux fois encore elle se laissa
-retenir. Puis, de lassitude, elle somnola. A son réveil il faisait grand
-jour.
-
-Alors elle pleura. Tout était fini. Plus elle ne rentrerait maintenant
-rue de Sèvres. C'était l'existence nouvelle de liberté et aussi
-d'abandon. Seule, toute seule, elle supportera la vie. Car elle
-pressentait, dans une intuition vague encore, mais affirmée par les
-anciennes révélations de Clémence, que l'amant deviendrait pire que
-l'ennemi, l'allié faux prêt toujours à trahir et à quitter.
-
-Il la consolait avec des paroles tendres, des choses dites déjà. La
-certitude d'avoir entendu de lui plusieurs fois ces mêmes protestations
-la navra davantage. Le souvenir de diatribes prêchées contre les hommes
-par les ouvrières, lui mit la crainte de s'être trompée et de passer de
-main en main comme un jouet et d'être méprisée par eux, brutalisée,
-cachée. Par contre le calme de sa vie antérieure, les joies d'espérer
-une richesse possible en travaillant avec Marceline lui parurent
-chérissables subitement.
-
-Maurice humait les larmes sur ses paupières; il disait à voix douce
-comme ils allaient avoir du bonheur ensemble. Pour commencer ils iraient
-dès le lendemain acheter des toilettes. Bientôt ils partiraient à Dieppe
-ou à Trouville, comme il lui plairait le mieux.
-
-Le jour se versait à flots dans la chambre, entre les rideaux bleus
-retroussés.
-
-A mesure que parlait le jeune homme, Henriette laissait se rosir ses
-pensées moroses. Elle songea, malgré sa raison gourmandeuse, aux
-toilettes promises. L'idée de seoir à la plage de Trouville avec les
-grandes dames la ravit. Toute la rancoeur de la routine ouvrière et
-familiale l'envahit à nouveau. Et le charme de se sentir pressée par cet
-éphèbe beau qui, à cause d'elle, risqua la mort. Pour le retenir
-toujours elle prit confiance en sa joliesse, en son gracieux babil, en
-l'ardeur de ses baisers; car, hors toute préoccupation des nécessités
-journalières, il lui paraissait que le perdre lui serait maintenant une
-grande douleur.
-
-Le goût de sa lèvre duveteuse ne la quitte pas, non plus que le souvenir
-tactile de son derme fin et l'influence de son regard brun. D'ailleurs
-elle lui sait reconnaissance pour le complet asservissement qu'il montre
-à ses désirs, il ne la régit pas impérieusement, au contraire de Sicard,
-dont la mauvaise humeur habituelle et l'air d'ennui gâtaient les joies
-de Clémence trop bonne pour se regimber.
-
- * * * * *
-
-Au Louvre. Comptoir de parfumerie.
-
-Elle ne put se décider parmi les flacons casqués de peau blanche et les
-boîtes en carton rose à plombs sigillaires. L'odeur de musc s'essore des
-fioles et des étiquettes, des houppes et des sachets. Puis la tête
-obséquieuse du commis mal rasé et aux dents mauvaises l'occupait toute,
-empêchant d'induire des préférences. Comme il semble affreux ce pauvre,
-en jaquette verdie, parmi ces fraîcheurs de cygne, ces blancheurs
-d'écrins, ces piles de pots luisants et ornementés bleu-ciel. Elle
-flaire. Son regard butine sur l'une, sur l'autre de ces choses; elle
-interroge. Indécise. Maurice la conseille. Il a des raisons
-péremptoires: «c'est pschutt, ce n'est pas pschutt.»
-
-Mais, seule, elle choisit son trousseau et sa lingerie. Une joie, faire
-étaler les guipures, les pantalons angulaires, les matinées à jabots de
-dentelles; tout lui est trop large. Et, comme il faut se résigner à
-prendre des hardes de fillette, elle prie Maurice de l'aller attendre
-dans le fiacre:--il doit être las--afin qu'il ignore la décision.
-Peut-être l'idée lui prendrait-il de la traiter en petite et de l'aimer
-moins sérieusement. Car elle redouterait une tutelle encore de cet
-autre.
-
- * * * * *
-
-Jupe crêmeuse de guipure sur robe havane, col et poignets de velours
-grenat; et ce grand parasol écarlate à flots de rubans, à pomme ciselée;
-et les bas noirs florés d'argent. Ainsi, de la chambre, sort Henriette
-transfigurée. Vite elle a descendu l'escalier où froufroutèrent ses
-seyances neuves. Elle éploie son ombrelle au soleil exorbitant qui
-violace les trottoirs. Dans les luisances des devantures, elle se mire:
-des teintes atténuées et profondes qui s'incurvent aux sveltesses de sa
-taille et se renflent sur le pouf. Et s'envolent au sautillement de la
-marche les crêmeuses guipures.
-
-Sous les auvents de toile; la terrasse du café Vachette bondée de jeunes
-hommes corrects et scrupuleusement semblables de mise, de barbe, de
-posture. Ils posent près le décor brun et or des boiseries, devant les
-tables de marbre et la diaprure des apéritifs irisée dans le cristal.
-
-Par-dessus son absinthe Maurice sourit à Henriette:
-
---Tu es charmante, exquise.
-
-Il lui ploie son ombrelle et commande du madère, pour elle. Les
-consommateurs voisins se retournent en oeillades. Par politesse ils
-détournent un instant leurs faces curieuses. Très fière Henriette
-récapitule ses dépenses: cinq cents francs y passèrent sans que Maurice
-objectât. Cette largesse après la parcimonie de Marceline! Le
-ressouvenir de sa soeur lui verse la mélancolie et la crainte. Si on
-envoyait M. Freysse pour la venir reprendre! Et quel chagrin l'aînée dut
-avoir la nuit, le matin. Mais surtout elle a peur qu'on ne veuille une
-détermination sévère. Le marchand va se montrer. Elle confie sa terreur
-à son amant. Mais avec des rires espiègles pour lui laisser croire
-qu'elle s'en moque.
-
---N'aie pas peur, répondit-il, ne suis-je point là? Il trouvera à qui
-parler.
-
---Penses-tu? S'il arrivait tout à coup.
-
---D'ailleurs il est facile de connaître ses intentions: il n'y a qu'à
-lui écrire.
-
-Elle n'osait pas. Cependant il lui composa sur-le-champ une lettre dont
-l'éloquence la charma. Tout s'expliquait en des termes nets et francs
-qui ne permettaient plus le doute sur l'actuelle position d'Henriette,
-bien que la chose ne fût pas crûment exprimée: elle ne retournerait plus
-à l'atelier parce que le salaire ne suffisait pas à ses besoins. Des
-dissentiments continuels et sans fin probable étant nés entre elle et
-Marceline, il appartenait à la plus jeune de céder la place. Elle
-vivrait seule désormais. M. Freysse ne devait plus compter sur ses
-services. Une phrase aimable et remerciante pour l'affabilité dont il
-avait fait preuve terminait. Albarel demanda un buvard et tout de suite
-rédigea un brouillon. Après quelques hésitations, elle le recopia, très
-contente, au fond, de savoir que M. Freysse et sa soeur liraient d'elle
-une lettre si bien écrite et si noble, exempte de récriminations. Elle
-s'étonna qu'on pût dire tant de choses en si peu de mots. Le tout tenait
-à peine une demi-page. Avant de fermer l'enveloppe, elle hésita encore.
-Albarel parcourait le _Gil Blas_ tout en remuant son absinthe avec la
-cuiller, d'un mouvement lent, où miroitait sa grosse bague. Sous les
-platanes des étudiants marchaient. Il frémissait parmi l'atmosphère une
-fraîcheur de matin. La lance de l'arroseur poussait dans le soleil une
-gerbe de gouttes gemmées, bleuissantes et rubescentes. Des senteurs
-d'eau montaient jusques aux feuilles. Soudain, à grand bruit de grelots
-et de jantes, une voiture de courses, par la chaussée. Les quatre
-chevaux s'arrêtèrent contre le trottoir aux cris de l'obèse postillon.
-
---Après déjeuner nous monterons dans une de ces machines-là, dit
-Albarel.
-
-Munie de banquettes en velours jaunâtre, la voiture était haute sur
-roues, longue, couverte d'une toile parasol à franges, et dorée aux
-panneaux de fers à cheval en écusson. Une bande de femmes diamantées et
-dentellées y prit place en compagnie de gommeux. Les éventails
-s'agitèrent devant des visages peints. Elles eurent des gestes élégants
-de leurs mains gantées gris perle à piqûres noires. Enfin le postillon
-s'installa, la poitrine saillante sous les revers écarlates de sa veste.
-Il fit claquer son fouet et la voiture descendit dans une nappe de
-soleil où les toilettes s'illuminèrent. Des rires se perçurent encore
-longtemps parmi les pleurnicheries des grelots secoués.
-
-Décidée, Henriette ferma l'enveloppe d'impatience de marcher sur la
-piste verte. Elle n'osa sinon elle eût refusé de déjeuner.
-
-Au restaurant Boulant, dans la salle du haut, elle choisit une table
-faisant face aux glaces. Le soin de garantir sa toilette neuve des
-taches la prit toute; cependant elle dispose sa serviette de façon à ne
-point laisser paraître cette préoccupation bourgeoise.
-
---Du caviar? interrogea Maurice.
-
---Oui.
-
-Elle mangea peu. Le miroir lui offrait sa figure blonde haut colletée de
-linge à gros pois rouges. Une antique médaille à demi effacée y formait
-broche. Sa poitrine mince se bombait en deux orbes distincts; puis le
-cadre de la glace coupait l'image. Mais elle revenait toujours à son
-chapeau de paille, un chapeau d'homme, plat et rond avec un large ruban
-de soie blanche. De là ses frisures blondes s'échappaient, se
-dispersaient, devenaient des fils d'or ténu vers la fenêtre. Ce lui
-donnait un air crâne et plaisant. Albarel projetait des choses pour leur
-vie commune. Ils parlaient aussi de Marceline, de Freysse, elle avec des
-mines enjouées mais fort inquiète en somme. Lui plaisantant et
-ridiculisant ces bourgeois. Très aimable il s'évertuait à lui plaire, à
-distendre la moue qui contractait toujours le sourire de la fillette.
-Des craintes la harcelaient: s'il la quittait trop vite, dans quelques
-jours, quelle honte!
-
-Et quel chagrin aussi, car elle se paraissait éprise. L'appréhension
-vague d'une maternité qui tuerait son bonheur, autre motif encore
-d'abandon. Pour mater cet homme, elle s'établissait des règles de
-conduite. En se gardant de laisser connaître son affection, elle se
-l'attacherait mieux, sans doute. Et voilà que subitement, Maurice lui
-devenait un ennemi, un ennemi à espionner sans trêves, à asservir par de
-constantes batailles. Déjà ne fixait-il pas avec plaisir cette grande
-brune?
-
-Elle se prévit revenue penaude au magasin des Freysse et demandant qu'on
-la reprît.
-
-Des larmes fluctuèrent en ses yeux; les fleurs de lis d'or se
-brouillèrent sur la tapisserie verte. Tout dansa dans le débordement de
-ses larmes.
-
---Qu'as-tu, voyons, demanda-t-il, tu es folle? Parce que tu as quitté ta
-petite soeur?
-
-Elle se força à sourire, elle étancha ses cils. Des curieux la
-dévisageaient déjà en se moquant. Un monsieur myope ajusta son binocle
-pour l'examiner. Albarel dut lancer des regards féroces dans cette
-direction.
-
---Oh n'ayez pas l'air terrible comme ça; vous me faites peur, dit-elle.
-
-Ils se reprirent à causer du duel. Maurice se disait peu endurant de
-nature. D'elle seule il supporterait tout. Ensuite il l'initia à la
-pratique du sport. Il tira de sa poche une foule de journaux et consulta
-les pronostics. Son porte-mine biffait des noms, en notait d'autres par
-une croix. Choisis ses chevaux, il enferma la liste dans l'étui de sa
-lorgnette. Ils se levèrent de table.
-
-Dans la glace elle s'aperçut. Et cette vision lui prêta plus de
-confiance en le pouvoir de ses beautés. Elle enfila ses gants longs,
-prit son parasol et son éventail brodé d'oisels. Ils sortirent.
-
-Au bureau de tabac voisin, Maurice, tout en palpant des cigares, parlait
-à un cocher de livrée irréprochable.
-
-Henriette l'attendit au bord du trottoir, près une victoria neuve dont
-le vernis reflétait sa toilette. Un minuscule groom de houppelande
-pareille à celle du cocher gardait un très beau cheval qui piaffait et
-tentait des cabrures en faisant scintiller les nickelures de son
-harnachement. De frais boutons de roses fixés aux oeillères.
-
-Avec le cocher Albarel s'avança, le cigare aux lèvres.
-
---Monte, dit-il à Henriette, en indiquant la Victoria.
-
---Comment?
-
-Du geste il lui confirma sa parole.
-
-Elle s'étale sur les coussins bleus. Lui s'assit à côté; jeta dans la
-capote son paletot et sa lorgnette.
-
---Comment, c'est à vous cet équipage?
-
---Non. Mais j'ai pensé qu'on serait mieux ici que dans ces grandes
-guimbardes bonnes au plus à trimballer des touristes anglais.
-
-Elle éploya son ombrelle. Le vent doux faisait claquer les rubans du
-manche et lui mettait au visage une caresse qui, capricieuse, se
-reprenait, puis revenait.
-
-Vers l'Arc-de-Triomphe on monta. Des gens assis aux Champs-Elysées les
-regardaient fuir et les suivaient de leurs yeux admirants. Bientôt ils
-furent pris parmi l'enchevêtrement des équipages. Toute une famille sise
-dans un landau; des babys, des petits garçons, une dame mûre, les
-accompagna longtemps, leur souriant presque.
-
---Charmant, ce jeune ménage, fit la dame.
-
-A cet éloge gratuit ils se rapprochèrent, et leur doigts s'étreignirent.
-Henriette sentait la prendre une ivresse de joie. Sa poitrine vibrait
-étrangement.
-
-Devant elle, s'imposaient les verdures du bois et les trouées claires
-des chemins étrécis par les perspectives.
-
-C'était sa vie d'autrefois, sa vie de petite fille riche. Ainsi elle
-était venue aux courses, avec son père et sa soeur, elles toutes jeunes.
-Il lui parut que ces deux périodes de son existence se reliaient enfin.
-L'atelier, le travail chez Freysse, c'était l'interruption maligne
-dissipée maintenant. Elle songea que Marceline écrivassait, avenue de
-l'Opéra, que Clémence brodait avec Léontine et Marguerite. Sa lettre
-arriverait tout à l'heure pour effarer ce monde. Quelles têtes ils
-feraient!
-
-Mais elle-même ne subira-t-elle pas leurs colères? Bah! Maurice la
-défendra.
-
-Il ne disait rien, content de ne point distraire d'elle son regard. Si
-amoureux se montrait-il qu'elle commençait à le croire sincère, au moins
-pour un temps.
-
-Le soleil transparaissait dans les feuilles. Au bout de l'avenue, il se
-voilait de buées grises et bleuâtres. Les équipages s'efforçaient vers
-cette lumineuse fin de la route verte.
-
-Apparut Longchamps, la pelouse où il grouillait noir depuis le moulin de
-lierre jusqu'aux tribunes panachées de drapeaux.
-
-Au loin, ceintes d'arbres effrangeant le ciel, des étendues de gazon
-lisse se courbaient.
-
-La cascade bruissait de son pleur large et diaphane dans le lac, sur les
-roches polies.
-
-Lentes, les voitures se pressaient comme des vaisseaux dans le bassin
-d'un port; les aigrettes des cochers et les bossettes des mors
-s'irradiaient parmi l'entremêlement des fouets grêles.
-
-Au fil de la pente, la masse des équipages insensiblement glissait vers
-le moulin.
-
-Henriette s'appliquait à se tenir raide sous l'auréole écarlate de son
-ombrelle. Maurice essayait à connaître avec sa lorgnette les chiffres
-indicateurs aux poteaux du départ.
-
-Ils ne parleraient plus que de sport.
-
-Et l'après-midi se passa dans l'enfièvrement des paris.
-
-Après la deuxième course, comme Henriette portait la main à sa poche,
-elle trouva une bourse pleine de louis mise là par Albarel sans qu'elle
-le sût.
-
---Pourquoi ne paries-tu pas? lui demanda-t-il.
-
-Elle gagna, elle perdit, elle regagna. Sa poitrine tressautait à suivre
-le vol circulaire des jockeys jaunes, noirs, rouges. Droite, sur la
-banquette de la victoria, elle virait avec eux; et les palpitations se
-précipitaient lorsque, disparus dans la houle des têtes spectatrices,
-seules les désignaient encore les casquettes multicolores, et les remous
-des gens subitement retournés à leur passage.
-
---Fini, dit Albarel, je gagne quatre cents.
-
---Et moi je perds douze francs.
-
---Parbleu, tu n'as pas voulu m'écouter.
-
-Il regarda sa montre:
-
---Dis donc, elle y est maintenant, la lettre.
-
---Flûte pour eux, ils me laisseront peut-être tranquille à la fin.
-
-Elle se jugeait très brave de sa détermination. La lourdeur de l'or dans
-sa poche la rendait fière. Que ne ferait-elle pas avec? Une parmi les
-mille reines qui commandent la mode. Peut-être des princes en
-villégiature l'aimeraient-ils. Quitterait-elle Maurice, dans ce cas?
-Elle n'osa s'interroger et derrière son éventail étendu, pour payer son
-amant de cette ingratitude intentionnelle, elle lui mit sur les lèvres
-un long, un pitoyant baiser.
-
-Elle s'en voulut de cette idée mauvaise qui la hanta.
-
- * * * * *
-
-Dans un cabinet de chez Sylvain, ils dînèrent à deux au champagne. Elle
-l'embrassa d'elle-même à chaque instant, pour goûter ses lèvres chaudes
-dont son appétit ne se lassait. Et puis le voyant joyeux de ces
-caresses, elle crut pallier ainsi sa fautive prévision; mais la
-certitude qu'elle le quitterait forcément un jour ne s'en affermit pas
-moins, sans motif, «pour ça.» Il lui semblait que là n'était qu'un
-premier degré du chic. D'autres plus riches, des comtes, la mèneraient
-aux cimes. Et cela lui rendait Maurice pitoyable. Elle eût pleuré de cet
-abandon fatal. Cependant que faire contre la force des choses? Le chic:
-sa mission, son but, son devoir. Elle entrevoyait cela comme une
-carrière, la célébrité au bout, son nom dans les journaux, un hôtel, des
-hivernages à Nice.
-
-Les oeillades humantes qui la visèrent sur le turf, elle les possède
-encore classées dans son cerveau avec la mine des messieurs. Sur tous,
-un à cheval, beau, tirait de l'or de sa culotte et donnait, sans
-attention, à des bookmakers; sur la pomme de sa courte canne des
-armoiries compliquées.
-
-A cheval lui siérait la longue amazone sombre et le chapeau à haute
-forme sans même de voile.
-
- * * * * *
-
-Ils flânent par le promenoir de l'Eden. Entre les bulbes rouges des
-monstrueuses colonnes qui repoussent les caissons lourds des ciels, de
-circuitantes hétaïres et leur factice visage où voguent des yeux en
-appeaux parmi les blancs et les cernes des crayonnages. A l'intense lune
-des flambes électriques, d'autres plus effacées encore dans les nacrures
-des fards, les indécisions des soies et les blonds des teintures,
-culminent aux bars. Des instants, elles semblent sans relief, linéaments
-flous d'apparitions qui terrifieraient les songes. Immobiles en des
-costumes de deuil se voilent des faces cireuses et sévères de chastes
-trépassés.
-
---Enfin vous voilà, vous autres, dit Maurice à Sicard et à Clémence.
-
-Tout de suite la rousse parle:
-
---Oh! tu ne sais pas, Henriette, quand ta lettre est arrivée, monsieur
-Freysse l'a montrée à Marceline. Alors elle s'est mise à pleurer. Mme
-Freysse a dû venir la chercher et la faire monter chez elle.
-
---Ah. Et Freysse qu'est-ce qu'il a dit?
-
---Il est venu me trouver. Il m'a dit que, comme j'étais ton amie, il
-fallait que je te parle. Est-ce que je sais? Un tas d'histoires
-naturellement. Il a dit que c'était très mal ce que tu faisais.
-
---Tiens, pourquoi aussi m'ennuyait-elle tout le temps.
-
---Voilà. Moi, tu sais, je n'ai rien à te dire, tu feras ce que tu
-voudras.
-
---Oh, pour maintenant, je ne peux plus y rentrer.
-
-Instinctivement ils allèrent tous quatre s'asseoir loin de la cohue,
-près d'un jet d'eau.
-
-Henriette souffrit d'apprendre si grand le chagrin de sa soeur. Une
-lourdeur lui pesa dans la poitrine. Et lui vint une envie de pleurer.
-
---Allez, il ne faut rien regretter, lui prêcha Sicard. Un jour ou
-l'autre vous auriez toujours quitté votre soeur.
-
---J'espère que tu as une jolie robe, fit Clémence.
-
-Elle la lui vanta pli par pli. Bientôt Henriette dut expliquer des
-arrangements de pinces et de fronces. Elle en vint à décrire les
-emplettes du matin. Comme Albarel parlait des courses, elle plaça son
-mot, avoua sa perte. Et, tout au triomphe de narrer ses aventures
-distinguées du jour, elle reprit sa joie.
-
-Sicard commanda du champagne. La vendeuse du bar s'assit près d'eux, et
-débita ses banalités qui la décelèrent stupide dès les premières
-paroles. Des remarques sur la foule, des appréciations quelconques sur
-les autres lieux de plaisir comparés à l'Eden. Elle se mirait, rajustant
-ses frisures rouges, ou ramenant les dentelles de son corsage vers ses
-seins moites.
-
-Sicard se montra froidement malhonnête. Il lui proféra des choses
-désobligeantes sur ses charmes blets. Elle lui répondit aigrement, lui,
-sans se troubler, étendu sur sa chaise, la fixait de son monocle,
-impassible, lui servait des injures dont les deux jeunes filles
-pouffaient derrière leurs éventails.
-
---Ça suffit, madame, conclut Sicard, je vous ai donné mon appréciation
-sur votre tenue. Vous devriez me remercier et en profiter. Assez,
-n'est-ce pas, voici l'écot.
-
-Ils quittèrent le bar. Henriette et Clémence ne cessèrent de redire les
-injures adressées à la femme pour s'exciter à rire encore. Le sérieux du
-clerc quand il avait débité ses sottises les enthousiasmait. Entre elles
-seulement elles causaient. Les amants discutaient des performances
-tenacement et répondaient à peine, d'un monosyllabe, aux questions
-intruses. La satisfaction de honnir les décatissures de la fille consola
-de cette indifférence, bien qu'Henriette secrètement se froissât. Mais
-elles affectèrent ne plus s'occuper d'eux. D'ailleurs chaque fois
-qu'Albarel appelait sa maîtresse, Sicard le plaisantait, lui tirait le
-bras et l'emmenait en avant pour lui servir ses bavardages exclusifs.
-
-Henriette lui en eut rancune; quelques instants même elle médita une
-adroite remontrance. Mais un dédain absolu pour ces manoeuvres lui
-sembla plus digne.
-
-Elles s'accoudèrent au circulaire balcon.
-
-En leur velours obscur, où se figent des toilettes et des messieurs
-épars, les rangs des loges dégradent vers la rampe. Et surgit la haute
-clarté scénique, la clarté rose qui ensoleille les colonnes palatiales.
-Rose et verte la profondeur lumineuse du décor ligné par les quadrilles
-des danseuses. A leurs mentons, aux sourires incarnadins, aux yeux
-creux,--des lueurs. Rose et verte la profondeur lumineuse. Indigo les
-jambes tendues des ballerines, les jambes tendues en file, hors les
-rondes gazes.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Le lendemain fut un dimanche pluvieux. Maurice et Henriette
-s'attardèrent au lit pour causer.
-
-Il lui fit dire sa vie. De ce récit qui la montrait anciennement riche,
-il parut attristé.
-
---Pauvre petite, tu as dû bien souffrir de travailler.
-
-De même il dépeignit sa vie d'enfance et ses jeux; puis la longue
-torture au bagne universitaire, les pions lâches et cruels, les
-professeurs imbéciles toujours punissants, soigneux de s'éviter la
-besogne d'instruire. Dix ans vécus entre des murs noirs de prison,
-derrière grilles et barreaux; et le malheureux battu par les plus
-robustes, abruti de pensums et d'incompréhensibles devoirs, sortait
-enfin ignorant et bête.
-
-De ces temps lugubres il parlait avec une haine. Henriette s'apitoya.
-Elle ne pouvait croire.
-
-La jeunesse d'Albarel: des joies. Un héritage mangé au quartier latin;
-un temps où il possédait des chevaux. Des folies, des séjours dans les
-villes d'eaux, le trente et quarante. Et un beau jour des dettes. La
-famille les soldait à condition qu'il habitât près elle. On l'associait
-au commerce paternel; une des plus solides maisons de Béziers. Là il
-triomphait, coq de petite ville. Il organisait un tir aux pigeons, des
-bals par souscriptions, un cercle, une société de gymnastique, une
-fanfare, _la Lyre Commerciale_. Les affaires lui plaisant, aux bureaux
-paternels il joignit une banque. On donnait des galas. Des aventures
-scandaleuses avec la femme d'un hobereau lui faisaient rompre un
-mariage. De retour à Paris, il hantait la Bourse pour le compte de son
-père; sa mère, une pieuse, ne le voulant plus revoir.
-
-A mesure qu'il narrait, Henriette se sentait prise d'une croissante
-affection. Elle s'attachait au conte de ses infortunes, elle s'exaltait
-au chic de sa prime jeunesse, elle se moquait de cette petite ville où
-il régna.
-
-Le connaissant ainsi, dans son passé, il lui parut tout autre, avec un
-attrait plus intime, familial presque, distinct de ses qualités de mâle
-et d'élégant. Elle souhaita une existence calme à deux, dans cet
-appartement, vers un but de repos bourgeois.--Il eût ainsi remplacé
-Marceline.--Ses habitudes d'autrefois, elle les reprendrait, avec plus
-de bien-être, plus de brillant.
-
-Elle se leva, elle se mit à ranger des choses. Lui déplia un journal
-anglais glissé sous la porte par la concierge, et, s'emparant d'un
-dictionnaire, il s'astreignit, péniblement, à traduire des articles.
-
-Elle étouffa les bruits, en garde de le distraire. Dans le petit salon,
-alla s'asseoir pour coudre d'autres boutons à son corsage.
-
-La pluie tombait doucement et fine vers les parapluies et la chaussée
-boueuse.
-
-L'impériale du tramway glissait contre les plus basses vitres de la
-fenêtre, avec le cocher enfoui dans ses carricks, et, debout contre la
-balustrade, un garçon de café, la tête protégée d'une serviette blanche.
-
---Nous allons à Auteuil, proclama Maurice qui entrait, la figure
-savonneuse, un rasoir à la main.
-
---Par ce temps?
-
---Je suis obligé, vois-tu; Palmarsa court dans la troisième. Et je viens
-de lire des renseignements sur elle. C'est peut-être une affaire de
-mille francs.
-
---Comment?
-
---Oui.
-
---Tu es sûr? hein! Ça te passionne fort les chevaux?
-
---Il faut bien: c'est la galette, cela.
-
-Comment, pensa-t-elle, le sport ne lui était pas un simple amusement?
-
-De lui-même, il expliqua: ses parents, en somme, l'abandonnaient. Il ne
-retirait qu'une maigre commission sur les trafics de la bourse. Au pays,
-le phylloxera avait tué le commerce. D'ailleurs, tout le monde se
-trouvait dans le même cas. Les deux cents francs que Sicard recevait
-chaque mois de son père, et les quinze cents francs d'appointements
-perçus comme clerc de notaire n'eussent point suffi à payer ses repas,
-son loyer, son tailleur et la couturière de Clémence. Les paris heureux
-comblaient le déficit.
-
-Il acheva de s'habiller.
-
-Ses aveux surprirent Henriette. Sûrement s'atténueraient les dépenses
-ainsi qu'elle avait craint. Sicard et Clémence les vinrent prendre.
-
-Après déjeuner, ils montèrent dans une grande voiture de courses. La
-pluie cessait par instants; par instants le vent la poussait sous la
-bâche protectrice et Albarel ouvrait son parapluie de côté pour en
-garantir leur banquette. A Auteuil, les jeunes gens placèrent leurs
-maîtresses dans les tribunes, puis, revêtus de longs paletots anglais
-qui couvraient leurs talons, ils coururent aux drapeaux des bookmakers.
-Entre les averses, les courses se succédaient, sans intérêt pour elles.
-
-Clémence parla d'amour. Elle cita les aventures de toutes les ouvrières
-travaillant chez Freysse. A deux, elles étaient encore les mieux
-partagées. Le ciel violâtre roulait au-dessus des bois sombres.
-
-Elles ne virent plus les jeunes gens avant la fin de l'après-midi. Ils
-revinrent furieux et trempés. Au dernier moment Palmarsa révélée était
-montée à des cotes invraisemblables. A peine gagnaient-ils quatre cents
-francs.
-
---C'est déplorable, s'écria Sicard; la seule affaire du mois ratée
-ainsi! jusqu'au 20 il ne courra plus que de vieilles biques
-archi-connues.
-
---Peut-être pourra-t-on tenter quelque chose avec Chrysanthème, le 17:
-je verrai Delwart.
-
---En tous cas, nous voici avec quatre cents francs jusque-là. Mesdames,
-il va falloir faire des économies.
-
-Ce mot resta dans l'esprit d'Henriette tout le trajet.
-
-A nouveau elle retombait dans les préoccupations d'argent. La gêne
-bourgeoise la pourchassait, même en cette vie folle. «Economie,» cela
-lui sonnait comme une injure, un rappel constant de misère.
-
-Au Boulant, il y avait la foule du dimanche. Des lycéens et des
-Saint-Cyriens, des calicots gesticulants.
-
-Ils hâtèrent le repas autour de la table étroite, les hanches percées
-par des coudes voisins. Dans le café c'était la même cohue augmentée
-encore par les flâneurs, dégoûtés de la pluie, et qui s'abritaient
-devant un éternel bock.
-
-Une grosse dame fit des réflexions déplaisantes sur elles--des
-filles!--et interrogea son mari pour savoir comment des jeunes gens bien
-élevés pouvaient se perdre avec ces petites pestes.
-
-Dehors, la pluie tombait à flots. Toute brune, la cité, d'un brun vide
-où seules paraissaient les éclaboussures d'or des lampadaires: et l'or
-coulait sur les trottoirs en longs fuseaux perdus.
-
---Allons chez toi, dit Sicard à Albarel, j'ai plein le dos des épiciers
-et des potaches.
-
-Le temps se passa à jouer aux cartes et à boire du thé. Henriette
-s'ennuya beaucoup plus que les soirs de dimanche passés chez les
-Freysse. Et la nouvelle existence coula, monotone bientôt.
-
-Des théâtres, elle n'aima que les drôleries. On sortait de là très
-joyeux, un peu lascifs; on s'amusait huit jours à refaire les
-intonations de Lassouche et de Baron. Malheureusement la même pièce se
-jouait trois cents fois de suite. De même les opérettes. Quant au reste,
-des choses ennuyeuses pleines de démonstrations, ainsi que des cours
-d'institutrices.
-
-Ce devint la routine grise de chaque jour. Des levers à dix heures dans
-la chambre en désordre, parmi les cuvettes traînant. Tout un ménage à
-faire avant la toilette. La concierge nettoie le petit salon. On entend
-les heurts de son balai contre les plinthes et les frôlements secs du
-plumeau. Et la femme apporte l'eau chaude et les bottines cirées, avec
-une mine discrète, grave de vertueuse offensée par l'appareil du vice.
-
-Cette première ablution délasse Henriette de sa courbature amoureuse.
-Elle lui débride les paupières et les commissures des lèvres. Oh!
-s'oindre longtemps de cette eau ruisselante, odorante de vétyver.
-
---Vite, vite, petite, crie Maurice; midi moins le quart! tu n'en finis
-pas.
-
-Lui, en une minute, se trouve prêt. A peine hors le lit, déjà il a son
-pantalon et ses chaussures. Deux coups de rasoir sur la joue droite,
-deux coups sur la joue gauche, deux autres sous le menton et il frotte
-sa figure avec sa main blanche de savon. Sa tête entière disparaît sous
-la mousse floconneuse. Henriette ne peut se défendre de le regarder
-faire. Les bras musculeux et lisses du sportsman se contractent en
-bosses tandis qu'il se frotte vigoureusement; et, sous la flanelle
-étroite, percent les pointes dures de ses mamelles.
-
-Plus vite encore il s'essuie. Les brosses virent dans ses cheveux noirs
-avec un bruit de mécanique. Soudain il les jette sur le lavabo, et
-apparaît sa face rectiligne cadrée de cheveux aplatis, de favoris courts
-et ras.
-
-Henriette le contemple, le coeur battant. A la lime il se polit les
-ongles et le soleil glisse rose à travers sa main fine.
-
-Alors ils veulent s'étreindre dans la bonne odeur de leurs dermes
-propres et parfumés. La roulant sur le lit, il lui découvre les seins et
-les chauffe de ses lèvres. Sonne la demie. Henriette saute. Elle a peine
-à sauver sa poitrine des mains luxurieuses pendant qu'elle boucle son
-corset.
-
-Habillés enfin, ils passent au salon se mirer à la psyché grande. Elle
-lui met la main sur son bras. Longtemps ils s'admirent et s'embrassent,
-heureux de se voir.
-
---Nous sommes très chic, hein?
-
---Oh oui, nous sommes très chic, tu sais.
-
-Chaque matin ce jugement les éjouit. Ils descendent gaîment.
-
-Cependant que la servante du restaurant étale devant eux la serviette et
-les couverts, ils discutent la carte.
-
-Jamais l'appétit n'invite Henriette à choisir un plat plutôt qu'un
-autre. Les choses dont elle goûta peu l'attirent. Elle recherche la
-surprise. Des passions pour le caviar, les crevettes, les huîtres et les
-écrevisses. Elle déjeûne surtout par cause d'habitude. Et puis l'attraye
-la joie de cette grande pièce verte et or où luisent les cristaux et les
-faïences, où se filtre le soleil; les servantes vont, viennent avec
-leurs tabliers à bavette, leurs manches de toile, le petit bonnet de
-gaze juché tout en haut des cheveux sur le faîte de la torsade où il
-semble ne pas tenir.
-
-Des étudiants et des femmes. Parfois un jeune homme vient serrer la main
-d'Albarel.
-
---Venez-vous au cours?
-
---Cet après-midi?
-
---Oui.
-
---Qu'est-ce qu'il y a?
-
---La leçon de Bejard. Il parlera sur les fouilles d'Assur et il fera la
-reconstitution. Une explication des cunéiformes sur barillet.
-
---Bon; j'irai.
-
---Ah, vous savez, le cours d'arabe ferme le 15.
-
---Pas possible, et l'examen?
-
---Le premier septembre.
-
---Il va falloir que je bûche. L'examen fera concours, n'est-ce pas, pour
-l'expédition Dutramel.
-
---Je crois que oui. Au revoir.
-
---Au revoir.
-
-Un léger coup de chapeau du monsieur à l'adresse d'Henriette, et il va
-s'asseoir plus loin.
-
- * * * * *
-
-Que tristes ces après-midi passés seule, pendant les heures de cours.
-
-Le petit salon, son divan de velours bleu, l'osier des fauteuils-bascule
-grenus de pompons rouges, allure de médiocre aisance, qui, au soleil,
-s'alanguit. Sur la table entassés, les livres, les brochures
-d'archéologie. Si Henriette les ouvre, ce n'est que planches
-architecturales pour elle insignifiantes; quelquefois une reproduction
-de terre cuite cypriote, bonshommes rosés à barbes en boucles, à mitres
-pointues, chevauchant de fantastiques montures. Vite fermés ces ennuyeux
-volumes.
-
-De ce travail Albarel espère pour le plus tard une mission du
-gouvernement en Asie. On le décorerait ensuite. Vers cela son ambition
-halète.
-
-D'un bleu jauni les rideaux en reps ouverts sur le balcon où Henriette
-monte et s'accoude; le regard vers la rue. Passent les filles de
-brasserie en tabliers brodés, la sacoche au flanc, et la chevelure
-chrômée. Des polytechniciens peinent à mettre leurs gants; et leurs
-épées, ils les rejettent d'un ingracieux mouvement de jambe. Vers elle
-ils lèvent leurs figures imberbes et rieuses. Un geste, si elle voulait,
-et ils seraient heureux. Avec des si jeunes quelles parties drôles! Mais
-elle détourne la tête. Elle ne doit.
-
-Tout à coup, parmi la foule, elle reconnaît Albarel, qui lui montre un
-gros bouquet de camélias pour elle acheté. Et le voici à la porte où
-elle a couru, et la voici à ses lèvres où il la lève.
-
- * * * * *
-
-Au soir, dans l'entresol du café, distraitement, Henriette butine du
-regard parmi les images des périodiques.
-
-Des femmes pénètrent dans la salle, et leurs toilettes. A l'entour des
-tables, des groupes se tassent et s'emboivent en la fumée des cigares.
-
-Claires les figures des jeunes femmes qui se dressent contre la
-tapisserie où des licornes rampent, écarlates. Claires sous le faîte
-aigu des chapeaux dentellés. Et des épaules effacées, gracieusement
-tombent leurs bras minces, leurs bras minces et ronds, contre les orbes
-des poitrines grasses. Vers ci, vers là, se dardent leurs yeux d'acier;
-vers ci, vers là sourient leurs bouches flories.
-
-Aux carcans blancs superposées les brunes faces des orientaux fumèlent.
-Sans paroles. Et des traits immobiles sous les cheveux bleus. Chamoisée
-la tapisserie où rampent les licornes écarlates.
-
-Dans les froides et profondes mirances des glaces, se glauquent les
-femmes, les orientaux, les licornes écarlates, parmi le poudroiement du
-gaz éparpillé.
-
-Des orientaux les teints lisses et les gestes graves de maîtres,
-extasient Henriette.
-
---Ecoute un peu, dit Albarel en la poussant vers un coin et se disposant
-à lui parler très bas. A voix douce il lui reproche ses regards
-attentifs aux hommes. Souvent déjà il lui découvrit cette tendance à les
-examiner. Pourquoi? Si elle ne les aime on ne l'en croira pas moins
-fille facile; suivront des désagréments pour elle et pour lui.
-
-Elle se regimbe et se froisse avec des paroles aigres, des moues
-boudeuses. Une colère d'être surprise et devinée au moment même de la
-faute. Là se révèle une supériorité de son amant qu'elle ne pardonne
-point. Il la domine, l'espionne et la sait jusque dans ses pensées
-muettes. Ainsi qu'une lâche indiscrétion, un viol de conscience, elle
-lui reprocherait cette trop perspicace surveillance.
-
---Pour qui me prenez-vous? Oh! mais ça ne durera pas ainsi.
-
-Alors la voix de l'amant se transforme et devient dure. Il ne se
-laissera point jouer. Du jour où il la prit, une responsabilité morale
-lui incomba. Il a le droit et le devoir de réprimander. Pour lui
-d'ailleurs, il ne souffrira jamais le ridicule. Si leur commune liaison
-lui pèse, qu'elle dise un seul mot et il lui rend sa liberté avec de
-l'argent...
-
-Puis il se prend les tempes dans les poings. Sans faire attention aux
-dédaigneuses mines d'Henriette, il s'accoude au-dessus d'une revue.
-
-Comme la souffleta cette promesse d'argent. Catin, elle était catin.
-Albarel parlait comme Marceline et plus brutalement encore.
-
-Tout devant elle tremblotait et fluctuait à travers ses larmes, retenues
-par un suprême effort de fierté au bord des cils.
-
---Pourquoi es-tu triste comme ça, Henriette?
-
-A cette bonne Clémence elle confie ses chagrins. L'autre aussi énumère
-les siens. Elles subissent les mêmes hontes, la même gêne, la même envie
-d'être et non de vivoter, de ramper parmi la foule des entretenues
-vagues. Clémence voudrait une belle boutique, des ouvrières, des
-clientes, une belle boutique rue de la Paix ou boulevard Malesherbes.
-Tout en se moquant de ces appétits modestes, Henriette l'approuve. Elles
-causent et se communiquent des désirs dans la navrance de les craindre à
-jamais irréalisables. Albarel et Sicard parlent politique; Castelan d'un
-mot jeté, pendant qu'il écrit, les réfute.
-
-Et subitement Henriette et Clémence entament l'éloge du journaliste tout
-bas. Il est si intelligent. Un garçon d'avenir. Celle qu'il aimera sera
-heureuse.
-
---Oui, mais il ne se collera jamais, reprend la rousse; il est trop
-ambitieux. Une femme le gênerait.
-
---Et Hortense pourtant.
-
---Oh! une fille de brasserie. Elle va avec trente-six autres. Il s'en
-moque.
-
-Survint Hortense. Aussitôt Castelan abandonna ses écritures. A paraître
-affables les hommes s'efforcèrent. De ses lèvres peintes elle riait aux
-galantises. Par gestes brefs elle ordonnait l'édifice de sa chevelure
-teinte en jaune; et des mines vers les glaces. Très proches d'Hortense,
-Albarel et Sicard commencent à jouer des mains avec elle, une envie
-luxurieuse aux yeux, aux doigts.
-
-A l'écart demeurent Clémence et Henriette. Loin de leurs amants qui
-affectent ne les point voir, elles reprennent leurs récriminations. La
-fillette sent battre son coeur, des larmes lui poindre, à mesure que
-s'affirme plus voulue l'indifférence de Maurice. Mais son amie:
-
---Va, ils reviennent toujours à nous. Au fond ils y tiennent. Il ne faut
-pas te désoler comme ça.
-
-A Henriette il semble qu'une vengeance complète de la honte subie
-s'accomplirait, si, quittant Albarel qui la néglige, elle parvenait à
-jouir d'un luxe spécial et grandiose, d'une joie publique au bras d'un
-autre plus beau, plus riche et qu'il jalouserait. Ce serait
-l'abaissement de sa morgue d'homme, l'affirmation d'une infériorité: il
-a pu plaire quelques instants par erreur et parce qu'on était très
-jeune.
-
-Castelan récite à Hortense un sonnet pour elle écrit. Les rimes sonnent
-hors sa bouche diserte, aimable et souriante. Ses doigts blancs scandent
-les vers avec un mouvement mol et rhythmique. Henriette l'admire encore.
-Elle aimerait fort que ces vers lui fussent adressés.
-
-Le poète sans doute s'aperçut de cette contemplation: maintenant, à
-chaque fin de vers, il la fixe.
-
-Henriette rougit et se tourne vers Clémence.
-
- * * * * *
-
-Sur les murs du cabaret à filles.--En les tentures vertes de haute lice
-s'embranchent des arbres touffus; les plats bleus réfléchissent la
-lumière en orbes; les tambourins rutilent, illustrés par les peintures
-écolières d'habitués; les naïades en plâtre nu sourient sur les murs du
-cabaret à filles. Et des hommes de guerre à la mode d'antan chevauchent
-emmi les vitraux entre des colonnes à devises. Du lustre en fer le gaz
-diffus fuit, et ses lueurs chaudes plongent dans les mirances des tables
-cirées. La fumée des cigares stagne.
-
-Et l'ivresse gagne, l'ivresse de gens qui se vautrent sur les femmes.
-
-Henriette lape le champagne. Hortense l'embrasse. Castelan lui lit dans
-la main, et ses ongles soignés la chatouillent, la chatouillent
-jusqu'aux épaules.
-
-Le gaz diffus, et ses lueurs chaudes, et la fumée stagnante où des
-dentures de femmes miroitent, s'éteignent.
-
- * * * * *
-
-Cette nuit-là, la réconciliation des deux amants se fit.
-
-Il eut des prières et des protestations très tendres; il la supplia de
-ne le point faire souffrir. S'il lui disait des reproches, c'est qu'il
-l'adorait entière, c'est que tout entière il la voulait sienne. A ces
-délicatesses de passion, elle, très bonne, n'est-ce pas, saurait
-compatir.
-
-Dans le lacis de ses bras doux, elle pleure repentante, s'avouant à
-elle-même plus coupable qu'il ne la croit. Une fatalité la pousse, lui
-semble-t-il, vers les caresses illicites. Inéluctablement elle se
-prévoit dans les dentelles et les perles par sa chair payées.
-
- * * * * *
-
-Une fois, en passant devant la brasserie où servait Hortense, elle la
-trouva sur la porte.
-
---Entrez donc: il n'y a personne; si vous saviez ce que je m'embête!
-
-Elles causèrent.
-
-Henriette, incitée à la confiance par des aveux francs, émit ses désirs
-de vie plus officielle, plus luxueuse surtout. Alors l'autre donna des
-conseils, traça un mode de conduite suivant l'âge et l'allure des
-hommes.
-
-Souvent revint Henriette.
-
-Albarel subissait sur le turf une déveine noire. Hortense proposa de la
-mettre en rapport avec un monsieur sûr. La chose peut-être se fût faite.
-A l'heure décisive quelle folle peur la surprit, une larmoyante crainte
-de quitter Maurice et de ne plus goûter à ses lèvres. Un repentir par
-avance de la honte et du désespoir qu'elle eût causés.
-
- * * * * *
-
-Une après-midi la blanchisseuse ayant rapporté les peignoirs, elle se
-vêt de dentelles blanches, le seul luxe qu'elle possède encore.
-Longtemps, longtemps elle se coiffe, et sur le balcon, elle s'installe,
-un livre aux mains.
-
-Dans la rue, Castelan, de son fiacre, salue; et, par signes, interroge
-s'il peut la rejoindre. Un instant elle hésite, rougissante. Elle
-acquiesce enfin. Et le temps qu'il monte, elle soupçonne un viol, une
-faute, Hortense et Albarel trompés, toutes les émotions d'un crime
-passionnel.
-
---Vous ne savez pas, Henriette, lui crie-t-il; Albarel est reçu. Je
-viens de l'entendre répondre très bien aux trois parties de l'examen.
-Vite habillez-vous. Nous allons le chercher. Son père est arrivé. Il lui
-donne deux mille francs et il repart ce soir. Quelle noce!
-
-A se munir de toilettes neuves, les primes joies de sa liaison
-renaquirent.
-
-Le surlendemain, Maurice et Henriette partirent pour Dieppe avec trois
-malles.
-
- * * * * *
-
-Galets bleuis qui, sous les pas, s'effondrent. Ourlet blanc de la mer;
-il croît, se cave, bave et puis croule.
-
-Plaine d'eaux intensément bleue, et qui, dans le ciel, se perpétue, dans
-le ciel couleur d'eau pâlie. Et le ciel s'infléchit, revient s'effranger
-aux pavillons du casino, au grouillement de la foule, aux cabanes
-blanches.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Dans la chambre de Castelan. Des bougies halètent parmi des potiches à
-bas prix, parmi des livres en tas.
-
-Sur le canapé. Roide, le buste piété du sacrum, les jambes tendues en
-forme de compas éclos, Henriette rêvasse. Des scrupules et des après
-tout alternés tiraillent sa conscience: ce pauvre Maurice, elle va donc
-le tromper, pendant qu'il se morfond là-bas dans sa province. Que c'est
-mal. Pourtant sa curiosité de jusqu'ici monogame s'exacerbe en le
-souhait de caresses neuves et illicites.
-
-Castelan vers elle se hausse avec des paroles d'amour, des lèvres
-offertes. Et, lui rire au nez, d'un craqueté rire, c'est le caprice
-subit de la jeune fille.
-
---Qu'est-ce qu'il vous prend? demande-t-il déconcerté.
-
---Moi? Rien.
-
- * * * * *
-
-Et dans sa rêvasserie Henriette se replonge. Lui tente de l'enlacer;
-mais, en de significatives rebuffades, elle:
-
---Non, non, laissez-moi.
-
-Castelan boudeur va près la croisée entr'ouverte; y fume en regardant la
-lune. Alors Henriette prend sur la table de travail un dictionnaire de
-rimes, et, d'une voix de tête, ânonnante, elle lit: _Vauban, Laban,
-Liban, Montauban... Amadis, Cadedis, Cadix, De Profundis..._
-
-Le journaliste se met à rire, s'approche, la soulève, à pleine bouche
-l'embrasse. Très lourdement, comme inerte, entre les bras de l'amoureux,
-Henriette se laisse choir, les paupières closes, un taquin sourire par
-les commissures de ses lèvres faisant la grosse lippe.
-
-Les jupes susurrant s'écrasent sur le tapis. Le corsage est dégrafé.
-Hors les entraves d'écailles, parmi les seins aigus où le busc a mis des
-tavelures, les cheveux se coulent d'or: d'experts doigts Castelan a
-dévêtu Henriette. La porte au lit. Ils se connaissent.
-
- * * * * *
-
-Deux heures tintent au proche campanile. Sur le coude, tournant le dos à
-son amant, Henriette s'absorbe en la lecture de certain livre,
-semble-t-il. Effectivement elle songe: vrai, ce ne valait pas de tromper
-Maurice. Quelle désillusion. Jamais elle n'aimera cet homme. Un caprice,
-à peine. Le littéraire bagou du journaliste faisait espérer des
-révélations. Quelle erreur! même, maintenant, elle le juge insipide.
-
-Castelan s'impatiente de cette froideur. En de timides câlineries, il se
-hasarde.
-
-«Non, non,» grommelle Henriette, et, des lombes elle rue.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Depuis des semaines, Henriette se trouve intimement liée avec Mme
-Gandon.
-
-Trente-trois ans, petite avec un torse d'androgyne; et l'épiderme facial
-mati, et des yeux comme deux grosses perles noires, et des narines qui
-battent, et des oreilles à la fine volute, et sa bouche équivoque,--la
-galante dame Iphigénie Gandon.
-
-Son appartement: un entresol aux bas plafonds inviteurs. Les murs
-couverts d'étoffes à bouquets obscurs; et des coussins par les tapis de
-doux poil, et des coussins sur les fauteuils déclos ainsi que des bras
-érotiques, et des coussins dressés aux mols divans attentatoires.
-
-Là. Parmi les fioles à liqueurs fortes et les assiettes de friandises,
-la gouvernante Gudule vague. L'accort perruquier Léopold vante ses
-thériaques de beauté.
-
-Le banquier juif Jacobi avec son menton de talmache; lord Sinclair
-torcol et cravaté d'incarnadin; le ci-devant bourgmestre hollandais Van
-Der Vott et sa face saure; Roger de Silly, sigisbée jamais las--les
-assidus d'Henriette.
-
-Mais, les fleurs tantôt marcescentes de son amie, madame Gandon les
-voudrait cueillir.
-
-
-
-
-XV
-
-
-En faveur de M. Freysse, Marceline eût failli. Tant la possédait le
-dégoût des choses, des gens, de soi. Tant la navrait cette honte. La
-déchéance d'Henriette, si prompte, lui ôtait toute foi en sa propre
-vertu. Une personne élevée comme elle, asservie d'intelligence aux mêmes
-principes, pouvait donc choir au rang des prostituées par un coup
-imprévu de démence. Certainement leur sort d'ouvrières pauvres les
-destinait à paraître entretenues et à le devenir.
-
-Rien ne la put dégager de cette hantise. Les brodeuses, elle les voyait,
-le soir, rejoindre des amants, au bout du trottoir. Elle en vint à se
-traiter d'imbécile: pourquoi au courant de la vie résister seule;
-maintenant surtout: qui l'épouserait, soeur de fille?
-
-M. Freysse s'efforça davantage à lui convenir. Il eut même des
-familiarités que, d'instinct elle repoussa. Ensuite elle couvait le
-repentir de ses rebuffades, car la bienveillance patronale semblait
-avant tout précieuse: au premier effarement de son chagrin, elle avait
-craint de la perdre. Remerciée alors au moindre prétexte, l'atroce
-misère lui serait échue. Mieux valait, au prix de son corps, conquérir
-l'association certaine, la richesse. Et puis quelque chose
-d'inexplicable l'attirait vers cet homme. Elle lui sut grâces de sa
-mansuétude qui excusait Henriette. Muettement elle se répétait les
-sordides reproches exprimables avec justice. Vers elle aurait rejailli
-la honte. Mme Freysse, moins bonne, ne taisait pas ses rancunes pour la
-«vilaine fille.» Mais la voix de son mari s'émouvait tout de suite, et,
-triste, murmurait de vagues accusations contre le séducteur. Puis:
-
---Au reste, peut-être l'aime-t-il sincèrement. Ils pourraient s'épouser
-un jour. Cela s'est vu. La petite est distinguée, instruite. L'amour,
-voyez-vous, c'est encore une des meilleures choses de la vie. Une bêtise
-d'enfant ce qu'ils font là.
-
-Bientôt, par discrétion, on n'évoqua plus cette aventure devant
-Marceline. Elle-même se surprit à rêver des heures entières sans que son
-esprit y courût. Les projets d'association lui furent à nouveau
-confirmés, tout le secret des affaires produit. La maison prospérait. On
-ajouta au traitement de la caissière celui de sa soeur. Léontine,
-devenue surveillante, ne retira de cette haute situation qu'un titre
-honorifique, le droit de gourmander les ouvrières, et le prétexte de
-rejoindre souvent le patron pour requérir des conseils. Comme il
-énervait Marceline de voir cette grosse fille tendre sa joue poudrerizée
-sous la figure de M. Freysse, avec la mine de vouloir connaître
-exactement le grain de l'étoffe qu'il examinait. Comme une taquinerie
-tenace que la jeune fille se jura de vaincre. Elle accepta mieux les
-avances et les compliments.
-
-Mme Freysse s'occupait entièrement de ses petites filles malades. Pour
-l'automne, elle dut les emmener en Algérie où leurs oncles dirigeaient
-une plantation d'alfa. Il fut convenu que, vers cette époque, Marceline
-aurait une chambre au magasin, puis que, définitivement, elle
-s'installerait avenue de l'Opéra. Elle dirigerait le ménage pendant
-cette absence peut-être fort longue.
-
---Comme ça, vous seriez notre fille tout à fait, ajouta Mme Freysse un
-soir à la fin du dîner.
-
-La conclusion de ce speech intimida le mari. Ses regards, après s'être
-fixés un instant sur la jeune fille, se détournèrent vite.
-
-Mme Freysse embrassa Marceline. Lui:
-
---Je vous aime beaucoup, voyez-vous, et je vous estime autant. Je ferai
-tout mon possible pour que vous soyez heureuse, que vous épousiez un
-brave garçon qui vous rende la vie facile.
-
-Il dit cela tout blême d'une pâleur subite. Marceline s'en troubla. Elle
-sentit qu'il faisait un effort terrible pour parler de telles choses. Sa
-voix basse et tremblante l'avouait jaloux par avance de ce futur qu'il
-proposait.
-
-Sa femme lui demanda s'il n'était point malade.
-
---Je ne me sens pas bien. Je vais fumer un cigare dehors.
-
-Il sortit.
-
-Sur la nappe jaunie de gaz les verres à liqueur et les tasses avaient un
-miroitement doux. Le tapage bruyait infiniment dans l'avenue.
-
-Les petites un peu endormies, avec des sourires mous de leurs lèvres
-rosâtres, s'allongeaient sur les genoux, sur les bras de leur amie. Les
-longs cheveux si pâles et si clairs et les robes blanches faisaient une
-grande tache de linceul parmi la pièce sombre aux tentures de draps
-verts.
-
-Mme Freysse compta les petites cuillers de vermeil et ferma le tiroir.
-Puis, assise, elle se mit à réciter ses malheurs, non sans avoir rempli
-de curaçao deux minuscules hanaps.
-
---Oui, elles tiennent de moi, les pauvres chéries. J'ai toujours été
-palotte comme ça et souffrante, au couvent on me traitait par le fer. Ce
-ne m'a point guéri. Cependant j'étais devenue assez forte quand je me
-suis mariée. Mais ma première couche me rendit fort malade et longtemps.
-Depuis la seconde j'ai, au ventre, un mal qu'il faut opérer deux fois
-l'an.
-
-Elle louangea son mari. Avec une sollicitude admirable il la soignait.
-Et pourtant ce ne devait pas le ravir, si jeune encore, de posséder une
-femme maladive. Elle avoua trente-cinq ans. Marceline l'avait crue
-vieille. Elle continua.
-
---Nous avons eu nos enfants très tard. Emile voulait un garçon. Je ne
-lui ai donné que ces pauvres chétives.
-
-Perdue en ses rêveries, Marceline cessa d'écouter. Cet éloge de M.
-Freysse l'émut à l'extrême. Il lui occupait l'esprit de son geste propre
-et vite, de sa barbe pointue à la manière des seigneurs d'autrefois, de
-ses yeux gris où elle lisait pour elle une passion franche. Voici que
-son coeur de femme se pinçait à la faire souffrir. Ensuite le désir de
-vaincre en influence cette grosse Léontine, de triompher, d'assurer son
-avenir riche; prévues aussi de très tendres caresses d'âme, d'épidermes
-lisses où ils se mêleraient... et une lacune; son ignorance de chaste
-l'arrêta. Mais tout n'annonçait-il pas un mystère plus heureux encore
-qui, une fois connu, liait avec le charme de délices nouvelles et
-suaves?
-
-Le prochain départ de Mme Freysse lui apparut comme une espérance. Elle,
-s'en gourmanda. Et cependant parmi les diverses conjectures les plus
-raisonnablement édifiables en but de bonheur, elle revint toujours à la
-persuasion de se donner pour acquérir l'indispensable pouvoir. Au moins
-fardait-elle de ce motif pratique la grande envie d'amour qui l'ardait.
-Puis, s'apercevant qu'elle se mentait à elle-même, des rages pleurantes
-la terrassèrent. Elle ne se consolait point de sa faiblesse d'âme, cette
-faiblesse qui avait perdu Henriette, cette faiblesse qui la perdait
-aussi.
-
-La famille partie, M. Freysse ne s'empressa point davantage auprès de
-Marceline. Plutôt il semblait la fuir. A table, il maintint la
-conversation sur les affaires, même il pria la caissière de prendre
-cette heure pour lui expliquer les événements commerciaux survenus.
-
-De Jacques Plowert, son voyageur en Orient, il lui parla, non sans
-insistance, et lut ses lettres éloquemment descriptives des pays
-levantins où cet homme colligeait des tapis anciens et des soies lamées.
-
-Jacques Plowert, engagé fort jeune dans l'artillerie, était parvenu
-rapidement au grade de sous-officier; un malheur, la culasse d'un canon
-éclatant à l'essai de la pièce, l'avait rendu manchot du bras gauche. M.
-Freysse montra sa photographie: une figure ovale, de grands yeux, des
-cheveux drus, un col rabattu, une barbe jolie et frisée. Il laissa
-entendre qu'un intérêt dans la maison était acquis au voyageur depuis
-trois ans déjà. De même Marceline possédait une part. On la doterait en
-doublant cette part, si elle voulait l'alliance de cet intelligent
-garçon. Calculés les bénéfices probables en la proportion de leur
-apport, on transformerait la raison sociale sous deux ans au plus. Tous
-ensemble alors travailleraient à parfaire la fortune commune, qui, vu
-l'actuel mouvement des idées et du luxe, ne tarderait pas à devenir très
-importante.
-
-Toujours enthousiaste le marchand explique et jette les chiffres en
-l'air d'un geste hardi. Il sourit, marche, s'avance et se recule. De
-temps à autre il se passe le mouchoir sur les lèvres et rajuste son
-binocle.
-
---Encore il faudrait savoir si M. Plowert... objecte Marceline
-interloquée.
-
-Elle hait M. Freysse pour cette persistance à lui offrir la vie d'un
-autre. Alors il la dédaigne. Comme elle voudrait lui dire qu'il cesse
-cette feinte, et qu'il la torture. Elle n'ose. Et son coeur tressaute
-sous la griffure de la douleur. Les empressements, les attentions, cela
-n'était que leurre. Un fou désir de tomber dans l'étreinte de cet amant
-et de laisser fuir ces pleurs qui lacèrent ses paupières, ces pleurs qui
-avoueraient.
-
-Pourtant elle mime une froideur. Lui continue ses explications. Elle
-regarde la lumière blanchâtre de l'avenue où clignote le défilé rapide
-des équipages. Elle répète:
-
---Lui plairai-je au moins? Qu'en savez-vous?
-
---Mais vous plairez à qui vous voudrez plaire, Marceline; moi, un homme
-marié, un père de famille, j'ai failli commettre des sottises pour vous.
-Vous ne vous en doutiez pas, hein, avec votre mine froide et simple.
-Oui, oui, riez; je me suis traité de vieux fou. C'est passé. Je me suis
-dompté moi-même. Je ne vous aime plus que comme on doit aimer sa propre
-fille. Je voudrais vous rendre heureuse; vous ôter de l'esprit la
-vilaine tristesse qu'y a mise cette galopine d'Henriette. Croyez-moi,
-épousez Plowert. Sapristi, je comprends que vous n'avez jamais eu l'air
-de vous émouvoir pour moi, mais que diable! pour un beau garçon comme
-Jacques.
-
---Il a un bras en moins votre beau garçon.
-
---Oh! que vous êtes méchante.
-
-Et il partit. Elle le suivit du regard dans le lacis des promeneurs. Un
-instant il s'arrêta sous un réverbère, et, tirant un carnet de sa poche,
-le consulta. Puis sa tête fine apparut en pleine lumière avec des lueurs
-dans les verres du binocle. Il héla un fiacre, monta. Et le fiacre
-disparut par la brume violette.
-
- * * * * *
-
-Des jours et des nuits, Marceline songea. Elle revécut tout son amour si
-fatalement méconnu, à cause de cette froideur. Des regrets, des
-souvenances. Si, telle heure, elle eût souri à telle parole, peut-être
-tout s'en fût suivi. Quand donc lui naquit la prime idée de cette
-passion? Elle fouilla sa mémoire. Navrée, elle découvrit de viles
-origines: l'avarice, la vanité, la lassitude. Insensiblement l'idée
-s'était promue maîtresse. Les mérites évidents de M. Freysse l'avaient
-conquise; et puis, au moment où les reproches d'Henriette lui
-dénoncèrent les racontars des brodeuses; cet amour, brusquement, elle
-l'avait su.
-
-Tant que, obstinée, en son austère vertu, elle s'était prémunie contre
-les tentatives, M. Freysse avait ourdi des tendresses pour la séduire.
-Au contraire, à l'instant où elle eût enfreint l'honneur, de subits
-scrupules le retenaient, lui.
-
-Car elle comprend la délicatesse de l'homme qui, la voyant seule, sans
-protection, chez lui, après le départ de Mme Freysse, ne l'a voulu
-flétrir.
-
- * * * * *
-
-Puis, en elle, la douleur s'habitue et s'assoupit. Elle s'estime de
-n'avoir point laissé connaître les arcanes misérables de son âme,
-d'avoir souffert en soi et triomphé.
-
-Acquise la certitude que Léontine va atteindre ou peut-être atteint déjà
-les intimités charnelles du marchand, ses regrets et ses désespoirs
-amoureux succombent. Elle se remercie de sa prudence. Au même titre que
-cette grossière, elle eût servi de jouet et M. Freysse lui semble un
-futile débauché inexcusable s'il ne possédait cet art du commerce.
-
- * * * * *
-
-Elle attendit Jacques Plowert.
-
-Comme une échéance favorable, une date commerciale qui changerait la
-routine de la maison et donnerait aux affaires une direction neuve. Le
-parti convenable.
-
-Pour l'intelligence elle le savait bachelier, écrivain habile,
-descripteur éloquent, homme de goût,--ses envois charmaient toujours les
-clients et ne restaient pas en magasin.--Pour le physique, ses
-photographies montraient un garçon robuste, aux traits féminins, où se
-devinait une peau lisse, où s'arrondissaient des yeux clairs. L'idée
-martiale de sa blessure palliait l'odieux de la difformité. Un mâle
-plastique, en définitive grand et tel, disait M. Freysse, que les dieux
-en pierre du Louvre. Le parti convenable.
-
-Même elle ne goûta point la curiosité des étreintes suprêmes. De là elle
-détournait son esprit, très calme, se disant qu'elle saurait à date
-fixe, que cela d'ailleurs ne devait apprendre rien de bien étrange,
-puisque toute femme, sans peine, s'y conformait.
-
-Mais l'étude des hautes spéculations commerciales l'accapara. Elle lut
-des traités économiques, elle compléta ses connaissances sur la banque
-et les systèmes de crédit. Ce mariage lui promet l'essor d'une richesse
-sûre, richesse où elle vivra, au balancement des luxueux équipages, en
-vénération parmi les financiers et les ingénieurs. Par l'argent elle
-forcera un ruiné quelconque à épouser cette misérable Henriette. Ensuite
-rien ne sera plus à souhaiter.
-
- * * * * *
-
-Jacques Plowert vint.
-
-Il vint, une après-midi. Elle le reconnut tout de suite avant qu'il
-entrât et bien qu'il n'offrît d'abord à la vue que son côté droit. Plus
-maigre seulement que le représentaient les photographies. Le son de sa
-voix, elle l'avait prévu. Il dit des choses particulières et
-intéressantes. A table on parla commerce. Aussitôt les fiancés se
-plurent. Elle se sentit à l'aise comme s'ils étaient unis depuis des
-ans.
-
-Très habilement, de sa main unique, il coupait les morceaux avec un
-couteau de poche à lame courbe. Soudain il éclata de rire. Alors son
-moignon sautilla dans la manche trop large: une chose pointue qui plissa
-l'étoffe de la redingote. Pour la première fois, Marceline subit une
-répulsion, l'envie de voir frissonner à nu ce bout de membre, de s'en
-dégoûter et de fuir.
-
-Et l'obséda cette pensée: quelle attitude prendre afin que son regard,
-jamais n'y heurtât. Elle n'osa plus lever les yeux par crainte de voir
-cette chose pointue qui frissonnait de rire. Comme une bête vivante,
-distincte de la personne, et nantie d'une existence à part, alanguie
-parfois, immobile en des torpeurs tristes, ou frétillante d'une horrible
-danse.
-
-De la fantastique vision elle ne se put distraire. Toutes les paroles
-lui furent muettes jusqu'au départ de Jacques. Lui absent, elle garda
-dans la mémoire l'aspect remuant et immonde.
-
-Ce l'empêcha du sommeil, pendant des heures. Lorsqu'elle s'endormit,
-elle rêva que ce moignon la poursuivait, mettait à ses lèvres un baiser
-visqueux et chaud, tandis que Jacques éclatait d'un rire atroce, de ses
-blanches dents. La terreur. Elle n'osait plus demeurer seule.
-L'hallucination grandissait, lui suggérant les mille ridicules des
-manchots, l'horreur des chaires découpées et saigneuses. Si Jacques
-arrivait, cette horreur diminuait un peu. A ne point découvrir les
-affreuses apparences prévues par ses cauchemars, elle se rassurait et
-son esprit se reposait en une aise relative.
-
-Le drap soyeux et neuf du vêtement drapait de noir la chose.
-
-Pour fuir la hantise ridicule, elle tenta de concevoir le jeune homme
-tel qu'il devait paraître avant l'accident. Jamais elle ne put rétablir
-l'allure martiale de l'artilleur en son uniforme, toujours s'imposait la
-manche vide et flottante, la manche noire.
-
-Elle ne put se résoudre à consentir ce mariage. La seule appréhension
-que _cela_ frôlerait sa chair, que _cela_ elle le verrait un jour à nu
-lui donnait épouvantes et frissons. Comme M. Freysse la questionnait,
-elle répondit non fermement. Puis elle avoua ses dégoûts,
-l'insupportable malaise que cet homme lui boutait.
-
---Je sais bien que c'est imbécile, que c'est fou, mais c'est plus fort
-que moi: je ne puis.
-
-M. Freysse se dit très malheureux de ce refus. Toutefois il ne renouvela
-point sa demande.
-
-A quelques jours de là, Jacques Plowert partit pour l'Inde. Il ne
-paraissait point autrement triste. A Marceline il présenta des adieux
-très aimables.
-
-Au fond, la jeune fille le regretta. Il eût si bien rempli ses espoirs.
-Longtemps elle s'en voulut de la bête imagination qui l'avait prise.
-Cependant, à de nouvelles instances, sa réponse n'eût point varié.
-
- * * * * *
-
-Par l'avenue les pluies d'automne s'éplorent. Aux balcons luit l'éternel
-rire des enseignes d'or. Les fiacres louvoient vers les trottoirs
-laqués. Le ciel cendreux s'effiloque aux toitures glauques.
-
-Marceline guette les blanches poussières d'eau qui volent au ras de
-l'asphalte, et fuient, et meurent; les blancheurs d'eau qui passent dans
-les interstices des gens sombres, qui sèchent aux soies des parapluies,
-qui s'effilent en minces luisures sur les vitres des lampadaires.
-
-Assise derrière la caisse d'ébène, elle guette les blanches poussières
-d'eau, tandis que ses doigts caressent le doux vélin du registre.
-
-
-Dijon. Imp. Darantiere, rue Chabot-Charny, 65.
-
-
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- The Project Gutenberg eBook of Les demoiselles Goubert, by Jean Moréas and Paul Adam.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of Les demoiselles Goubert, by Jean Moréas</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les demoiselles Goubert</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jean Moréas and Paul Adam</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 22, 2020 [eBook #64084]</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEMOISELLES GOUBERT ***</div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c large top2em"><i>JEAN MORÉAS &amp; PAUL ADAM</i></p>
-
-<h1>LES DEMOISELLES<br />
-<span class="large">GOUBERT</span></h1>
-
-<p class="c">M&OElig;URS DE PARIS</p>
-
-<div class="c"><img src="images/tresse.png" class="w8" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br />
-TRESSE &amp; STOCK, ÉDITEURS<br />
-<span class="small">8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français</span><br />
-1886</p>
-
-<p class="c"><i>Tous droits réservés</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top2em small"><i>L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction.</i></p>
-
-<p class="small"><i>Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la librairie), en
-novembre 1886.</i></p>
-
-
-<p class="c gap">OUVRAGES DES MÊMES AUTEURS :</p>
-
-<ul>
-<li><b class="small">LE THÉ CHEZ MIRANDA.</b></li>
-</ul>
-<p class="c"><i>En Préparation</i> :</p>
-
-<ul>
-<li><b class="small">LA PARAPHRASE DES SAINTS ÉVANGILES.</b></li>
-</ul>
-
-<p class="c ugap"><span class="small">OUVRAGES DE JEAN MORÉAS</span> :</p>
-
-<ul>
-<li><b class="small">LES SYRTES.</b></li>
-<li><b class="small">LES CANTILÈNES.</b></li>
-</ul>
-<p class="c ugap"><span class="small">OUVRAGES DE PAUL ADAM</span> :</p>
-
-<ul>
-<li><b class="small">CHAIR MOLLE.</b></li>
-<li><b class="small">SOI.</b></li>
-</ul>
-
-<p class="c gap xsmall">DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE, RUE CHABOT-CHARNY, 65</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top6em">Il a été tiré à part dix exemplaires de cet ouvrage,
-sur papier de Hollande, numérotés à la presse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Dans le lit de palissandre à cintres,
-sous les rideaux cramoisis retroussés,
-M. Goubert agonise, tout violâtre
-des spasmes d'apoplexie.</p>
-
-<p>Continûment la jambe se meut, et les orteils
-balancés ondulent le drap. Un râle monte, un
-râle gras qui grouille dans la gorge étrécie.</p>
-
-<p>La lumière cuivrée de la lampe s'éplore vers
-la tapisserie et ses fleurages d'or, le glacé des
-étoffes chères, les cadres étincelants des miroirs.
-Sur le désordre des choses, un silencieux effroi,
-un recueillement d'attente. Alors le docteur se
-retourne et, marchant à M. Freysse qui demeure
-en un coin de la chambre, il l'entraîne vers la
-bibliothèque :</p>
-
-<p>&mdash; Il faut s'attendre à tout.</p>
-
-<p>&mdash; C'est épouvantable. Et ses filles!</p>
-
-<p>Le docteur étend les bras par un geste vague.
-Puis la figure angoissée de M. Freysse l'attentionne.
-Ce monsieur grisonnant, très correct
-avec sa jaquette anglaise et son col droit, paraît
-soumis à un intime chagrin rare chez les simples
-amis des mourants. Les rides fines frissonnent dans
-le cadre de son poil gris ramené sur les tempes,
-aiguisé en barbiche pointue :</p>
-
-<p>&mdash; Et ses filles?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L'une près l'autre, assises. L'aînée fort pâle
-fixant de ses yeux froids les rosaces du tapis. La
-cadette pleure à rondes larmes ; et les larmes
-emperlent ses cheveux blonds volutant sur sa
-face mièvre.</p>
-
-<p>&mdash; Ruinées. Leur père était ruiné. C'est cela
-qui le tue aujourd'hui.</p>
-
-<p>M. Freysse conte le krach. Il dit comment
-toute la fortune de son ami Goubert se perdit.
-Infatigable, il parle avec des énumérations de
-chiffres. Et tout cela s'égrène vite hors ses lèvres
-tremblées. Du geste il s'anime, offrant à plat
-des mains blanches ornées, aux petits doigts,
-de larges cercles en or.</p>
-
-<p>Comme les jeunes filles se refusent absolument
-à sortir, on les fait asseoir au bout de
-la pièce. Une terreur les repousse du lit, une
-terreur de la maladie, une appréhension de
-revoir la face violâtre et d'en avoir peur. Anxieuse,
-Marceline, l'aînée, vise les mouvements
-du médecin, espérant toujours que ce jeune
-homme à la douce figure la rassurera d'un signe.
-Elle prévoit comme un chaos de calamités. Depuis
-la mort de sa mère, elle s'occupait entièrement
-de l'ordre domestique : la première, elle
-sut l'irrémédiable perte de la fortune. Que
-devenir seule? Sa s&oelig;ur, une enfant.</p>
-
-<p>Et M<sup>me</sup> Freysse arrive : petite femme maigrette,
-laide, très sautillante dans le bouffant de
-sa robe noire. Ayant embrassé les deux jeunes
-filles, elle parle au docteur. Marceline la voit
-hausser les épaules et secouer la tête.</p>
-
-<p>&mdash; Il faut que vous veniez toutes les deux
-avec moi dans votre chambre. Vous ne pouvez
-pas rester ici plus longtemps.</p>
-
-<p>Les traits anguleux de M<sup>me</sup> Freysse se pincent
-sévèrement. La petite Henriette s'obstine, pleurant
-toujours.</p>
-
-<p>&mdash; On va le saigner. Il ne faut pas qu'il soit
-distrait par vous durant l'opération. D'abord,
-vous avez bien confiance en M. Freysse et en
-moi, n'est-ce pas, mes petites chéries?</p>
-
-<p>Toute câline, M<sup>me</sup> Freysse les pousse vers la
-porte. Perçus, la face boursouflée de l'apoplectique
-qui hoquète, et ses yeux effroyablement
-ternes, exorbités.</p>
-
-<p>A sept heures du matin, M. Goubert mourut.</p>
-
-<p>Aussitôt M<sup>me</sup> Freysse recouvre la table de serviettes
-damassées. Elle y érige un crucifix et
-des candélabres ; dans une conque marine où se
-lit : <i>Souvenir d'Arcachon</i>, elle verse de l'eau bénite
-et plonge un rameau de buis. Aidée par la femme
-de chambre, elle coud un large volant de dentelle
-à un drap chiffré. Les bibelots disparaissent
-dans les armoires ; on revêt de housses les chaises
-Henri III ; la pièce prend un air de deuil
-liturgique avec ses prie-dieu installés tout contre
-le lit mortuaire, tout contre les linges qui gardent
-en leurs ombres les reflets cramoisis des
-tentures. Et la tête très blafarde du cadavre
-semble dormir sereine sous la dansante illumination
-des bougies.</p>
-
-<p>Au jour. On entr'ouvre la fenêtre ; et la bise
-décembrale lèche les flammes qui parfois se
-dardent horizontalement. Les doigts gris du
-mort, et ses ongles luisants joints, retiennent
-une croix d'ivoire, et du buis. Les tableaux voilés
-de crêpe, grandes taches noires sur les murs
-dorés. Une toute jeune religieuse, toute mignonne
-dans un fauteuil, murmure des patenôtres.
-Et souvent elle glisse dans ses larges
-manches de bure ses mains qui se glacent.</p>
-
-<p>Maintenant des souvenirs assiègent Marceline :
-le rappel des constantes prévenances et des
-cadeaux, des appellations plaisantes dont le père
-taquinait. Et se greffe de surcroît, en son esprit,
-l'épouvante de la ruine : robes laides, travail,
-patron.</p>
-
-<p>La religieuse vient lui causer : une voix susurrée
-et qui l'exhorte au courage.</p>
-
-<p>Par les chambres encombrées : des intimes,
-des personnes à peine vues autrefois entre deux
-quadrilles. Des domestiques demandent à Marceline
-des ordres qu'elle ne sait plus donner.
-Et toute embrassade, toute marque de pitoyante
-sympathie lui rappelle l'imminente pauvreté.
-En sanglots elle éclate.</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous avez du chagrin, ma pauvre
-enfant.</p>
-
-<p>Déplorer ses biens perdus autant que la mort
-du père ; elle se réprouve. Et ce lui suscite une
-crispante rage de ne pouvoir vaincre cette obsession
-vile.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Marceline choisit un modèle de croix en fleurs.
-M<sup>me</sup> Freysse s'interpose et prie le fleuriste de
-revenir une heure plus tard :</p>
-
-<p>&mdash; Elle était bien chère, mon enfant, cette
-couronne.</p>
-
-<p>&mdash; Non, cent francs.</p>
-
-<p>&mdash; Cent francs ; c'est cher. Il faut apprendre
-à calculer. Votre position de fortune n'est plus
-la même.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais. Vous avez raison.</p>
-
-<p>Tout ce qu'on lui voulait apprendre, elle le
-détaille. M<sup>me</sup> Freysse s'attendrit, constamment
-répète :</p>
-
-<p>&mdash; Est-elle raisonnable, la pauvre petite, est-elle
-raisonnable.</p>
-
-<p>&mdash; Elle calcule comme un homme, dit le
-mari.</p>
-
-<p>&mdash; Papa m'y avait habituée.</p>
-
-<p>&mdash; Alors nous allons pouvoir causer.</p>
-
-<p>A l'air de M. Freysse, Marceline espère. Elle
-ne peut chercher recours hors lui. Les parents
-de son père, petits rentiers provençaux, elle les
-sait incapables de lui prêter aide. Ils ne viendront
-même pas à l'enterrement, vu la cherté
-du voyage. La famille de la mère se trouve
-éteinte.</p>
-
-<p>D'un chiffre le négociant établit la situation.
-Que Marceline accepte ou refuse l'héritage, la
-faillite de l'Union absorbera tout. Pour s'éviter
-des tracas, il serait sage de signer un renoncement.</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant, il faut que vous viviez, votre
-s&oelig;ur et vous. Voici ce que je propose. Je vais
-vous prendre dans mon magasin toutes deux.
-Vous serez ma caissière à deux cents francs par
-mois. Henriette procèdera aux livraisons des
-marchandises et surveillera les brodeuses. Elle
-aura cent francs. Avec trois cents francs vous
-pouvez vivre. Et, bien entendu, chez nous, c'est
-chez vous, vous savez.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ma chérie, tu sais combien je t'aime.</p>
-
-<p>La dame se jette au cou de la jeune fille.
-M. Freysse lui serre la main à l'anglaise. Marceline
-s'abandonne à leurs caresses et pleure.
-Elle pleure le passé, son père, ses domestiques,
-son landau loutre. Dans la boutique de l'avenue
-de l'Opéra elle s'imagine rendant la monnaie
-sur le comptoir peluche verte et ébène.</p>
-
-<p>Eux, prédisent un avenir rose : une association,
-quand les petites Freysse seront mariées,
-dans dix ans. Ou bien il se trouvera des
-braves garçons, un voyageur, un caissier, un
-premier du Louvre, bien contents d'épouser des
-femmes comme elles. D'ailleurs les affaires
-marchent. On les augmentera, sans doute. Et
-M<sup>me</sup> Freysse revient toujours à son idée de mariages
-probables, répétant : «&nbsp;un voyageur, un
-caissier&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>La religieuse entre. Elle se déclare transie, et
-approche du feu ses mains couleur de cire.
-Déjà, malgré la froidure, le mort se décompose,
-à ce qu'elle dit. M. Freysse va voir.</p>
-
-<p>Les femmes montent auprès d'Henriette. Marceline
-veut son avis sur la proposition des
-Freysse.</p>
-
-<p>La petite, éveillée dans son lit de mousseline
-blanche à faveurs de satin bleu, garde de grosses
-larmes aux cils. Sa main gracile saillit de la
-chemise large en fine baptiste brodée. Laiteuse
-la chambre sous la réfraction de la neige qui,
-depuis le matin, tombe. L'annonce de la ruine
-ne la bouleverse pas outre mesure. Son père
-mort, il lui paraît naturel que tout soit
-changé. M<sup>me</sup> Freysse s'explique longuement,
-Henriette remercie très contente. Une joie de
-ses quinze ans avec un peu l'espoir de jouer
-à la marchande. Et puis la liberté de ces petites
-ouvrières, si rieuses par les rues, la tente.
-De plus elle gagnerait de l'argent. Un soudain
-respect d'elle-même pour cela.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le défilé des personnes ne cesse pas. Des
-amis de M. Goubert nantis de mines sinistres
-et compatissantes, de redingotes neuves. Ils pénètrent
-sur la pointe du pied. Ils serrent la
-main de Marceline avec une profonde inclinaison ;
-puis, un moment, les mains liées aux
-bords de leurs chapeaux, ils contemplent la
-figure bouffie du mort. Discrètement ils s'informent
-de l'heure précise du décès. Quand ils
-ont jugé suffisante la longueur de la visite, ils
-saluent et sortent, muettement.</p>
-
-<p>Bientôt ce devient une foule, vers cinq heures,
-après la Bourse. Tous passent devant Marceline
-prostrée en sa douleur regrettante. Tous,
-aux flammes jaunâtres de la chapelle ardente,
-autour du voile de la religieuse, un instant,
-s'illuminent. Un flot s'écoule. D'autres, introduits
-par le domestique en habit noir et ganté
-de blanc.</p>
-
-<p>Engaînée de deuil à large ruban de taille, ses
-grands yeux bleus rouges un peu, et sa bouche
-pâle frémissante de pleurs, Henriette paraît.
-Des gens l'envisagent et se parlent.</p>
-
-<p>L'air vif du dehors cingle par lames.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Marceline contemple la parure du boudoir
-où elle se retira. Surtout, en un angle : le chapeau
-de feutre blanc et son chevalet d'or, et
-des soies : une merveille du confiseur. De fallaces
-fleurs emplissent la coiffe de satin rose ;
-et soupçonnées, au fond, des dragées. &mdash; Plus
-jamais de semblables cadeaux. Des étrennes
-utiles lui seront servies, maintenant.</p>
-
-<p>Le lithographe apporte les lettres de faire-part.
-On s'installe devant un guéridon.
-M<sup>me</sup> Freysse appellera les noms sur le registre
-aux adresses ; son mari écrira les suscriptions,
-selon l'avis de Marceline.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Freysse, de sa voix bonne appelle :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur et Madame Rondel, 35, rue du
-Sentier.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, soupire la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash; Ça y est, fait M. Freysse.</p>
-
-<p>&mdash; M. et M<sup>me</sup> Bressan, rue des Herbes, n<sup>o</sup> 3,
-à Limoges. M. et M<sup>me</sup> Laverrière, 44, boulevard
-Sébastopol. M. Gyval, lieutenant au
-7<sup>e</sup> zouaves, à Mostaganem, Algérie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Déjà Marceline appose la cravate, un
-petit plastron blanc, sous l'échancrure
-du corsage noir à haut collet
-de clergyman.</p>
-
-<p>Dans la pièce vêtue de tapisserie pas chère,
-bleue et verte, la somptuosité des meubles contraste,
-notée par le chapeau de feutre blanc,
-merveille du confiseur, et son chevalet d'or, et
-ses soies, et ses fleurs peintes. Longue la toilette
-de marbre blanc où s'asseyent, parmi les pots
-et les flacons, les cuvettes évasées. Tombant de
-la glace une mousseline l'enserre de ses blancheurs.
-Blanches aussi les couchettes.</p>
-
-<p>&mdash; Bon, voilà que je ne trouve plus mon démêloir.
-Où l'as-tu posé, dis un peu, clame Henriette.</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, voyons, je ne me sers pas de
-tes affaires. Tiens le voilà, petite sotte.</p>
-
-<p>&mdash; Ah que je suis bête.</p>
-
-<p>Marceline hausse les épaules. Bien qu'elle les
-sache sans méchanceté, ces tracasseries la peinent.
-Et, comme elle vit dans le regret du passé
-meilleur, le moindre ennui, une étourderie de
-sa s&oelig;ur, charge sa mélancolie.</p>
-
-<p>Vite elle a dilecté cette stagnance de son
-âme morose ; un calme où elle évoque des joies
-anciennes et savoure l'amertume de n'en plus
-pouvoir espérer. Mais le supplice de s'astreindre
-au ménage et à ses misérables détails l'en vient
-distraire péniblement.</p>
-
-<p>Sur la table, achetée d'occasion avec les six
-chaises en faux vieux chêne, elle étale la nappe
-maculée.</p>
-
-<p>Par la fenêtre : la rue de Sèvres et ses murs
-jaunes de couvent, des parapluies dans l'averse
-grise. D'une manière de sympathie le morne
-paysage pénètre Marceline.</p>
-
-<p>La collation finie, les deux s&oelig;urs endossent
-leurs manteaux, se retroussent la jupe pour le
-départ. Faute d'autre communication entre la
-chambre et la cuisine, la grosse servante passe,
-riant de son air protecteur, un balai, un plumeau
-dans les mains. Henriette s'en égaie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La pluie cesse. Les trottoirs brunis mirent.
-Elles vont dans la rue du Bac. Henriette ne lit
-pas dans le mutisme de sa s&oelig;ur la tristesse. Elle
-suppose que toutes les personnes moins jeunes
-qu'elle sont naturellement grondeuses et graves,
-par morgue.</p>
-
-<p>Parmi la cohue des employés, il plane un
-babillage de foule. Des messieurs parcourent leur
-journal en marchant ; et quelquefois ils s'arrêtent
-au bord du trottoir pour approfondir des passages.
-Des pantalons larges piqués de boue. Des faces
-bleuies par le rasoir. Des mains rouges saillissant
-pour des explications. L'outrance de la
-dernière mode jure aux échines des grandes
-filles plates. De leurs croupes dansent les coussins
-des tournures.</p>
-
-<p>Marceline souffre d'être l'égale de ce monde
-qui cause en lâchant des gestes de plèbe. Avec des
-esclaffements discrets de petite fille bien élevée,
-Henriette se moque. On les dévisage toutes deux
-en marquant une vénération hiérarchique pour
-leurs allures de demoiselles premières, au moins.</p>
-
-<p>Passé la rue du Bac, la voie très large bée par
-les ponts. Les criardes causeries s'atténuent subitement
-égarées dans le vide. Entre les quais
-jaunes la Seine incurve houle contre les bateaux
-à persiennes des lavoirs ; de sa peau verte palpitante
-et semée d'argentures éparses, les brumes
-grises, grises et bleuâtres s'épanouissent
-vers la ville, emboivent les massives tours de
-Notre-Dame et du Palais, le pinacle dentelé de
-la tour Saint-Jacques.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au loin, la couronne de l'Opéra : quelques
-dorures parmi la masse violâtre. Dans les boutiques
-les commis drapent.</p>
-
-<p>Marceline et Henriette s'arrêtent au magasin.
-Peinte de laque noire la devanture. A la corniche,
-le nom de Freysse se couche en majuscules
-anglaises ; des pleins et des déliés d'or mat, simplement.
-Encore baissés, derrière la vitrine, les
-stores de soie écrue signés du nom en rouge.</p>
-
-<p>Elles entrent. M. Freysse, très habillé déjà, se
-lève pour les recevoir.</p>
-
-<p>A Marceline installée il enseigne. Il parle en
-articulant avec soin chaque syllabe. Parfois, de
-sa jaquette, de sa poche fendue sur le c&oelig;ur, il
-tire un mouchoir fin et se mouche doucement,
-puis, devant ses yeux un peu fatigués il replace
-son binocle sans monture. Lui-même se baisse
-pour prendre le lourd grand-livre relié de peau
-verte et orné de nickelures aux coins, au dos.
-Elle se met à écrire de sa calligraphie ténue, semblable
-à une broderie sur le vélin.</p>
-
-<p>Dans l'atelier. Henriette choisit parmi des
-écheveaux la nuance de gueules pour une passementerie
-armoriale. Les quatre brodeuses travaillent
-une pièce de velours : l'étoffe, roulée
-par deux bouts sur les montants d'un cadre,
-laisse tendue une bande médiane où elles pointent
-quatre oiseaux de paradis.</p>
-
-<p>Aux racontars drôles d'une rousse dont le geste
-arrondi se dispense, les brodeuses rient.</p>
-
-<p>&mdash; Gare au patron, insinue Marguerite enfilant
-son aiguille.</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a pas de danger qu'il bouge, renseigna
-Henriette : il établit la balance avec ma
-s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; Ho, ho : il établit la balance avec sa
-s&oelig;ur&hellip;, s'écria Léontine, une brune tassée.</p>
-
-<p>Et des esclaffements.</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes joliment bêtes, vous, d'abord,
-interrompit Henriette. Vous ne comprenez rien
-aux choses de la caisse ; alors vous riez comme
-des carpes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Afin qu'on lui pardonnât d'inévitables vexations
-dont, néanmoins, son autorité de surveillante
-jouissait, Henriette toléra la liberté des
-propos ; elle-même s'en amusait, feignant la
-compréhension des mystères scellés à son ingénuité ;
-crainte de paraître inférieure en quelque
-point.</p>
-
-<p>La jeune fille s'estimait fière de commander à
-des dames si bien mises, vêtues au dernier goût.
-En noir ou en brun, le cou haut maintenu dans
-des cols raides d'empois, elles travaillaient du
-bout des doigts, par petits gestes élégants et des
-mines sucrées, à l'ombre de leurs frisures régulières.</p>
-
-<p>L'intimité venue par les confidences, on révéla
-des parties fines et des jeunes messieurs donateurs.
-Ainsi l'amour fut connu d'Henriette par
-ses agréments extérieurs : un luxe d'amusettes et
-de fêtes, des caresses familiales, des promenades
-en voiture, des repas au restaurant, des places
-de théâtre.</p>
-
-<p>D'interroger sur certaines locutions, elle s'abstint.
-On se moquerait. Mais des mots lui demeuraient
-en l'esprit, avec un espoir d'en acquérir
-le sens.</p>
-
-<p>M. Freysse entra. Aimablement il alla de l'une
-à l'autre. La grosse Léontine le retint, demanda
-son avis. Elle s'efforçait à des minauderies ; et
-lui de sourire.</p>
-
-<p>&mdash; Henriette, pria-t-il, voulez-vous venir faire
-l'étalage?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monsieur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le garçon à livrée olive amoncela des étoffes
-sur le divan. Toute une joaillerie fondue dans
-les velours, et dans les peluches et dans les soies ;
-et des ruisselures coulées dans la profondeur
-des fronces. Des gris semblables à du plomb
-terne, des grenats crouteux ainsi que du sang
-caillé.</p>
-
-<p>Crêtes de lumière sous le pouce prompt de
-M. Freysse. Du bout de ses bottines pointues
-il va, vient. Il rectifie.</p>
-
-<p>Pour Henriette, des saveurs teintées ces étoffes ;
-comme de velouteuses confiseries.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas, Madame Henriette, que vous
-restez sage, demanda Marguerite?</p>
-
-<p>&mdash; Comment? Sage?</p>
-
-<p>&mdash; Oui! vous n'avez jamais eu d'amoureux?</p>
-
-<p>&mdash; Ah, laissez-moi tranquille : c'est bon pour
-vous, ces histoires-là.</p>
-
-<p>&mdash; Ben vrai, comme vous êtes fière.</p>
-
-<p>Clémence rit. Les deux autres, qui tranquillement
-causaient, relevèrent la tête.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'elle a encore à rire?</p>
-
-<p>&mdash; Rien. Taisez-vous d'abord, commanda
-Henriette. Vous savez qu'il faut finir avant le
-déjeuner ; et il est moins le quart. Après ça, le
-patron m'attrapera si vous n'avez pas fini.
-Quant à vous, Marguerite, vous verrez.</p>
-
-<p>Et elle lui montra le doigt en menaçant ; puis
-soudain éclata de rire à la réminiscence de la
-question sotte. Elle aurait un amoureux certainement,
-un jour ; mais pour le mariage, comme
-M<sup>me</sup> Freysse. Et alors elle possédera une maison
-de campagne, à Asnières ; et son mari sera
-l'associé de M. Freysse, du mari de Marceline.</p>
-
-<p>Jusqu'à midi elle médita cet avenir calme.
-Elle s'y voyait avec une ombrelle sur le perron
-de sa villa et en toilette blanche d'été. Elle serait
-riche. On donnerait des bals&hellip; dans les lumières.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L'après-midi, M. Freysse sorti, Marceline
-gardait seule le magasin. Dehors, l'avenue bleuâtre
-et les équipages bleus. Des gens bien vêtus
-circulent, s'arrêtent un instant près l'étalage.
-Dedans, la bleue réfraction des hautes vitres
-grisaille les vibrances des nuances. Une paix
-torpide, où sombre le regret de son passé, envahit
-Marceline.</p>
-
-<p>Entre trois et cinq, d'aucuns acheteurs arrivaient.
-Henriette étalait la marchandise sans
-la vanter, mais en suggérant des idées d'ornementation.
-Des grosses dames, les oreilles diamantées,
-des messieurs d'âge, très difficiles et
-acariâtres, retournaient chaque pièce et voulaient
-assortir avec des brins d'étoffes de couleur
-indiscernable.</p>
-
-<p>A six heures on allumait le gaz. Souvent un
-gros garçon blond, le portefeuille maintenu contre
-son court paletot mastic, les mollets crevant
-presque un pantalon à carreaux clairs,
-montrait à la vitre sa face rose, affilée d'une
-barbe en pointe. Il ne pouvait voir la caisse
-ni Marceline qui s'égayait de ses gros yeux, de
-son profil de cocher. Rouges ses gants neufs,
-et le fer à cheval historiant son journal de sport.
-Un bambou énorme.</p>
-
-<p>Sans doute le spectacle des tentures ne lui
-suffisait pas, car bientôt il se retirait, haussant
-les épaules jusque les gigantesques et dures formes
-de son chapeau. Tombait de l'&oelig;il le monocle
-pendillant à un fil.</p>
-
-<p>Et Marceline percevait ce torse épais, un instant,
-parmi les lanternes auriflues des voitures.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>&mdash; Charles!</p>
-
-<p>Le garçon &mdash; gros, brun, les sourcils
-hérissés sur une face glabre de
-capelan &mdash; accourut.</p>
-
-<p>&mdash; Mazagran? Môssieu Genès.</p>
-
-<p>Acquiescement. Le garçon s'éloigne, mais il
-est aussitôt rappelé par un formidable</p>
-
-<p>&mdash; Charles!</p>
-
-<p>&mdash; Môssieur?</p>
-
-<p>&mdash; De quoi écrire.</p>
-
-<p>&mdash; Et les journaux du soir, n'est-ce pas,
-Môssieur Genès?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Je savais. C'est aujourd'hui le jour du
-courrier de Môssieur. J'ai lu votre dernier article
-dans le <i>Radical de l'Hérault</i>. Oh, oh : c'est
-le gouvernement qui ne va pas être content.</p>
-
-<p>Genès sourit avec fatuité.</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes le garçon revint
-chargé du plateau, de quatre journaux et d'un
-buvard. Il rangea le tout sur la table.</p>
-
-<p>Derrière lui, le verseur, dadais au geste malaisé,
-surgit et miaula :</p>
-
-<p>&mdash; Crème?</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez bien que je n'en prends jamais,
-hurla Genès.</p>
-
-<p>Charles intervint :</p>
-
-<p>&mdash; Il faut l'excuser, Môssieur Genès : c'est un
-nouveau.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! &mdash; Ces messieurs sont-ils venus dans
-l'après-midi?</p>
-
-<p>&mdash; Môssieur Albarel est venu avec Môssieur
-Sicard vers une heure.</p>
-
-<p>&mdash; Sont-ils restés longtemps?</p>
-
-<p>&mdash; Jusqu'à deux heures et demie. Ils ont joué
-au billard.</p>
-
-<p>Genès consulte sa montre.</p>
-
-<p>&mdash; Oh, ils ne vont pas tarder d'arriver.
-Monsieur Sicard a rendez-vous ici avec sa&hellip;
-dame, fit le garçon en clignant de l'&oelig;il.</p>
-
-<p>Calvite, bigle, camard, puissant du ventre,
-une malebosse au front, Nicolas Genès. Méthodiquement,
-avec des arabesques calligraphiques,
-il écrit : «&nbsp;<i>Jules Ferry, le Tonkinois&hellip;</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>Blanc et or, sous le gaz, le café. Sur des
-gens, la lourde porte s'ouvre, s'ouvre et se referme.
-Au comptoir, parmi les carafons de cognac,
-les soucoupes, les fioles pansues, les hautes
-bouteilles, rouges, jaunes, vertes, la
-caissière trône dans la majesté de ses seins.
-Hâtifs, les garçons se croisent, élevant des plateaux
-où les bocks moutonnent. Là-bas le patron
-breloqué de chrysocales s'empresse auprès
-de trois exotiques gantés comme des cochers
-anglais et flanqués de donzelles ventripotentes.</p>
-
-<p>Des tentures de moire claire, à petites ondes,
-prêtent à la salle un air intime de mauvais lieu.
-Des hallebardes, des pertuisanes, des lances
-dressées en faisceaux supportent les pardessus et
-les chapeaux des consommateurs. Des carquois en
-fils de métal tressés et peinturlurés reçoivent les
-parapluies et les cannes. Des heaumes de chevaliers
-en fer-blanc crachent de leurs visières levées
-des torchons pour la propreté des tables. Au
-fond, une grotte féerique, que des lampes à abat-jour
-de couleur illuminent, bée de sa gueule de
-carton-pierre ; un mince jet d'eau y clapote, et
-des mouettes empaillées rêvassent, suspendues
-au plafond les ailes écloses, au bruit monotone
-des carambolages.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vigilant, le garçon annonce :</p>
-
-<p>&mdash; Ces Messieurs.</p>
-
-<p>&mdash; Bonsoir, Genès. Bonsoir, Albarel. Bonsoir,
-Sicard. Bonsoir, Castelan. Bonsoir, Ravasse.</p>
-
-<p>Maurice Albarel. Au petit peigne, jusque les
-sourcils, des cheveux noirs et lisses. De ras favoris
-en la matité des joues. Des élégances équivoques
-de brelandier.</p>
-
-<p>Francis Sicard. Deuxième clerc chez M<sup>e</sup> Susse,
-notaire, rue de la Paix. Des trottins cristallisent
-à sa seule vue.</p>
-
-<p>Castelan. Profil de ghetto. Fait du journalisme.
-Au Madrid, plus d'un le salue et il en
-est fier.</p>
-
-<p>Ravasse. Carabin réfractaire. La lecture des
-journaux, son unique labeur.</p>
-
-<p>&mdash; Hé, scélérat, dit Genès à Sicard en lui
-tapant amicalement dans le dos, il paraît que
-nous attendons ce soir la belle Clémence.</p>
-
-<p>Avec un geste de dédain, le clerc :</p>
-
-<p>&mdash; Pf! Elle devient bien crampon.</p>
-
-<p>&mdash; Plains-toi ; je m'accommoderais volontiers
-d'un crampon comme ça, interrompit Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Prends-la, mon cher, je te la cède avec
-enthousiasme.</p>
-
-<p>&mdash; D'abord il faut lui demander son avis. Et
-puis j'ai pour principe de ne jamais prendre la
-<i>suite</i> de mes amis.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai vu l'autre jour avec Clémence une
-petite blonde chiffonnée, très chouette : tu pourrais
-lui faire la cour. Elle travaille dans le même
-magasin.</p>
-
-<p>&mdash; C'est une idée ça, je demanderai des renseignements
-à Clémence. Dis donc, Genès, si
-nous trouvions tous des maîtresses dans le même
-magasin? Ça serait drôle!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! moi, je préfère le bordel.</p>
-
-<p>&mdash; Chiiic!!</p>
-
-<p>C'était Ravasse qui lançait son cri favori tout
-en feuilletant des journaux illustrés.</p>
-
-<p>Genès alla s'asseoir à côté de Castelan.</p>
-
-<p>&mdash; Je veux vous faire lire ma correspondance.
-Je crois que ça y est : vous allez voir.</p>
-
-<p>Le journaliste prit le manuscrit et le parcourut
-négligemment. Des sourires approbatifs et des
-moues sévères alternent sur sa figure pendant
-qu'il lit.</p>
-
-<p>&mdash; Pas mal, mon cher, pas mal : vous faites des
-progrès. Mais il vous faut travailler encore, travailler
-beaucoup. Les incidentes s'embrouillent
-parfois. L'adjectif est banal souvent. Cherchez
-l'adjectif, l'adjectif qui porte. Tout est là. Croyez
-ma vieille expérience.</p>
-
-<p>Genès remit le papier dans sa poche, un peu
-froissé de ces critiques.</p>
-
-<p>&mdash; Quel cheval joues-tu demain, Albarel?</p>
-
-<p>&mdash; Tabarin.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non, il faut jouer Zuzutte.</p>
-
-<p>&mdash; Zuzutte? Jamais de la vie.</p>
-
-<p>&mdash; Crois-moi : j'ai des renseignements sûrs.</p>
-
-<p>&mdash; Est-il étonnant avec ses tuyaux, ce Sicard!</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash; Parce que tu me fais toujours perdre.</p>
-
-<p>&mdash; Je t'ai fait perdre, moi? quand ça?</p>
-
-<p>&mdash; Mais dimanche dernier, encore, avec Grincheux.</p>
-
-<p>&mdash; Mon cher, c'est la faute du jockey : tout
-le monde l'a dit.</p>
-
-<p>&mdash; Je la connais cette blague.</p>
-
-<p>&mdash; Alors tu vas jouer Tabarin?</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash; Tant pis pour toi.</p>
-
-<p>&mdash; Nous verrons.</p>
-
-<p>&mdash; Chiiic, hurla l'incorrigible Ravasse.</p>
-
-<p>&mdash; Et notre partie de piquet? interrompit
-Genès. Combien sommes-nous? Ravasse, lui, il
-n'y a pas moyen de le faire sortir de ses journaux.
-Monsieur Castelan, jouez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Je regrette. Je suis forcé de rentrer. J'ai un
-article à finir.</p>
-
-<p>&mdash; Alors nous jouons à trois?</p>
-
-<p>Après le départ du journaliste, Genès, très
-vexé au fond de ses critiques, dit en haussant les
-épaules :</p>
-
-<p>&mdash; Quel poseur ce Castelan : il a toujours des
-articles à faire et on ne les voit nulle part.</p>
-
-<p>&mdash; A-t-il du talent? demanda Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Peuh! un simple reporter.</p>
-
-<p>&mdash; Moi je ne le crois pas fort, dit Sicard. Un
-jour il a prétendu que Georges Ohnet ne savait
-pas écrire.</p>
-
-<p>&mdash; Quand il aura fait <i>Le Maître de Forges</i>.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! oui.</p>
-
-<p>&mdash; Toujours le nez fourré dans vos sales cartes!
-cria inopinément une grosse rousse, la
-gorge en surplomb dans un mantelet de velours
-grenat.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, voilà Clémence.</p>
-
-<p>Clémence s'assit à côté de Sicard qu'elle baisa
-sur le bout de sa barbe en lui susurrant :</p>
-
-<p>&mdash; Bo'soir chéri.</p>
-
-<p>Le clerc se laissa câliner en homme que cela
-embête.</p>
-
-<p>&mdash; Quel type! fit Clémence froissée de cette
-réception glaciale. Il est toujours à bouder.</p>
-
-<p>&mdash; Venez vous asseoir près de moi, madame
-Clémence, j'ai à vous causer, dit Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>&mdash; Des renseignements à vous demander.</p>
-
-<p>&mdash; Des renseignements?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Et sur quoi?</p>
-
-<p>&mdash; Sur une petite blonde chiffonnée qui travaille
-dans votre magasin.</p>
-
-<p>&mdash; Oh, oh : la petite Henriette.</p>
-
-<p>&mdash; Elle s'appelle Henriette?</p>
-
-<p>&mdash; Oui. Elle est d'une bonne famille&hellip; ruinée.</p>
-
-<p>Geste d'Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai, monsieur Albarel, c'est pas des
-blagues.</p>
-
-<p>Elle raconta tout ce qu'elle savait sur la famille
-Goubert.</p>
-
-<p>&mdash; Alors elle est sage?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! oui. Elle s'embête, la pauvre mignonne,
-avec sa chipie de s&oelig;ur, elle s'embête!&hellip;
-Je l'aime beaucoup, moi, Henriette. Elle est
-rigolote et&hellip; pas poseuse.</p>
-
-<p>&mdash; Et sa s&oelig;ur?</p>
-
-<p>&mdash; Sa s&oelig;ur? En voilà une qui fait sa tête, et
-des manières. Elle est très bien avec le patron,
-par exemple.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! mais très bien. Ils établissent la balance
-ensemble, tout le temps.</p>
-
-<p>&mdash; La balance?</p>
-
-<p>&mdash; C'est Henriette qui dit ça. Elle est très
-rigolote, cette petite : je l'aime bien, mais c'est
-sa s&oelig;ur qui me rase.</p>
-
-<p>&mdash; Et les autres ouvrières, comment sont-elles?</p>
-
-<p>&mdash; Les autres? Peuh! couci, couça. Il y a
-Léontine qui n'est pas mal.</p>
-
-<p>&mdash; Léontine&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Un peu&hellip; blette ; mais pas mal tout de
-même. C'est elle qui voudrait établir la balance
-avec le patron.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! elle voudrait&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui ; seulement, le patron ne veut
-pas.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne veut pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il aime mieux établir la balance avec Marceline.</p>
-
-<p>&mdash; Marceline?</p>
-
-<p>&mdash; C'est la s&oelig;ur à Henriette.</p>
-
-<p>&mdash; Alors le patron&hellip; ha! ha! ha!</p>
-
-<p>&mdash; Aime beaucoup&hellip; hi! hi! hi!</p>
-
-<p>&mdash; Etablir la balance&hellip; ho! ho! ho!</p>
-
-<p>&mdash; Avec Marceline&hellip; hé! hé! hé!</p>
-
-<p>&mdash; Chiiic, épilogua Ravasse.</p>
-
-<p>Clémence lampa le verre de kümmel qu'on
-venait de lui servir.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bon, le kümmel, ça pique. J'aime ça,
-fit-elle en se caressant complaisamment les seins
-selon son tic ordinaire.</p>
-
-<p>Puis à Maurice Albarel :</p>
-
-<p>&mdash; Alors, comme ça, monsieur Maurice, vous
-êtes amoureux de la petite Henriette?</p>
-
-<p>&mdash; Amoureux? Je ne la connais pas!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! elle est très chic.</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous vous charger de mes intérêts
-auprès d'elle?</p>
-
-<p>&mdash; Nous verrons : plus tard, nous verrons.</p>
-
-<p>&mdash; J'y compte, hé?</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, voilà mon amoureux platonique,
-cria, en claquant des mains, Clémence, qui regardait
-vers la porte du café.</p>
-
-<p>Un grand pantin vêtu de noir, maigre, sa
-figure bonasse et ovine quoique épouvantablement
-barbue, surmontée d'un haut-de-forme
-minuscule aux reflets de colle forte, s'avançait
-vers la table des trois amis, pareil à un vieux
-corbeau aux ailes coupées.</p>
-
-<p>&mdash; Bonsoir, mon amoureux.</p>
-
-<p>&mdash; Bonsoir, Pirette.</p>
-
-<p>&mdash; Ce cher Pirette!</p>
-
-<p>&mdash; Vive Pirette!</p>
-
-<p>&mdash; Chiic!</p>
-
-<p>M. Pirette vivait chichement, mais dignement
-des honoraires de sa place de comptable. Timide,
-taciturne, rêveur et sentimental, il avait voué
-au beau sexe un culte chevaleresque et désintéressé.</p>
-
-<p>Clémence se leva, prit une rose à son corsage
-et la passa à la boutonnière de Pirette avec des
-gestes comiques.</p>
-
-<p>&mdash; Hé, hé, monsieur Pirette, je crois que
-vous faites la cour à ma femme.</p>
-
-<p>&mdash; Quel veinard, ce Pirette!</p>
-
-<p>&mdash; Irrésistible, mon cher.</p>
-
-<p>&mdash; Chiic, chiic.</p>
-
-<p>&mdash; Laissez-les dire, monsieur Pirette : ils sont
-jaloux, interrompit Clémence. Mettez-vous en
-face de moi, là, nous allons faire un petit
-écarté.</p>
-
-<p>&mdash; Volontiers, madame.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que nous jouons?</p>
-
-<p>&mdash; Tout ce que vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash; Un kümmel, pas?</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash; J'aime beaucoup le kümmel. J'aime tout
-ce qui pique. Et vous, monsieur Pirette?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Dans l'église Saint-Sulpice, les fidèles
-se groupent aux côtés du ch&oelig;ur, sous
-les piliers de marbre, jusqu'à la table
-de communion ; et, l'autel d'or s'érige des marches,
-parmi la candeur de ses nappes. Le prêtre
-vénérable prostré en prières ; les moires de la
-chasuble miroitent, et l'agnel d'or, au centre,
-brodé.</p>
-
-<p>Machinalement, Henriette suit l'office. Une
-piété vague la tient sérieuse, bien que, depuis
-deux ans déjà, elle ne pratique plus le sacrement.
-M. Goubert plaisantait les curés. Elle en
-profita pour s'affranchir de la confession. Au
-fond de sa mémoire, se perpétue le soupçon
-paternel que là n'est qu'espionnage. Comme elle,
-pense Marceline. Cependant, par mode, elles ne
-manquent point au service dominical, et aussi
-par une irraisonnée mais tenace conviction que
-n'y pas assister serait une grosse faute de bienséance
-et de morale. Pour elles, un salon l'église,
-où, à jour fixe, se rencontrent mêmes visages et
-mêmes toilettes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les deux s&oelig;urs descendirent du tramway avec
-une joie de marcher un peu, de sentir du frais
-dans leurs jupes. Place de l'Etoile, se dénoue
-le ruban de soulier d'Henriette. Il faut s'arrêter
-un instant sous la voûte de l'arc afin de rajuster.
-Cette ridicule besogne, devant tout le monde,
-exaspère la jeune fille. Des indiscrets la regardent
-faire. Douloureusement son corset la pince, accroupie.
-Comme elle se relève, une commotion
-de son être : sur le haut-relief, l'enfant colosse
-saille, et l'épanouissement de sa virilité nue. A
-sa honte soudaine de savoir, le mystère sexuel se
-révèle. Explicitement, de licencieux propos entendus
-contraignent sa mémoire.</p>
-
-<p>Dans le tramway de Courbevoie, à côté de
-Marceline, une envie de confidences incite tout
-d'abord Henriette. Vite elle se ravise, et, taciturne,
-réfléchit. Une réprobation pour l'acte deviné,
-un doute même que l'amour sache se
-réaliser ainsi. Puis, avec la déroute des scrupules,
-un désir anxieux de connaître. Si la pudeur
-morigène, l'instinct pollue l'imagination. Du
-mâle : des baisers les lèvres, des étreintes les
-bras.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au bois, par les sentiers. Sous la hâte de ses
-émotions neuves, Henriette prodigue à sa s&oelig;ur
-des vocables tendres, susurrés, qui, naturellement,
-lui viennent ; de lentes caresses et douces.
-Peu à peu l'aînée s'en alanguit. Et, délicieusement,
-ce fut une après-midi dans des fraîcheurs
-où les résines sentaient au vol bourdonné des
-frelons.</p>
-
-<p>En une exquise lassitude la fièvre d'Henriette
-se calma. Une envie d'être bonne à tous, de
-s'amollir au repos des divans.</p>
-
-<p>Elles découvrirent une toute petite violette
-cachée sous les herbes. Elles en eurent une joie.
-Henriette la vola à sa s&oelig;ur et l'enfouit dans son
-corsage entre deux boutons, et plus loin encore,
-au creux de sa poitrine. Cette fraîcheur sur sa peau
-lui fut un extrême délice. Mais elles en découvrirent
-d'autres, violettes, d'autres et d'autres.
-Elles les mirent à leur bouche ; elles arrachèrent
-leurs pistils avec les dents et les mangèrent ;
-elles aspirèrent le suc de leurs tiges dans une
-impérieuse soif de se froidir les lèvres. Elles
-riaient pour rien. Marceline ne se lassait point
-de poursuivre la petite, si gracieuse dans sa course
-avec ses bas violets dans l'envol des jupons ;
-et sa taille si mince ceinte de large faille, et son
-dos plat sur jambes longues.</p>
-
-<p>Chacune fit un gros bouquet où les boutons
-d'or éclataient parmi les blancheurs rosées des
-marguerites et les livrées sombres des violettes.</p>
-
-<p>Enfin tout essoufflées elles se prirent par les
-bras. Dans une allée solitaire elles s'embrassèrent
-longuement les joues.</p>
-
-<p>&mdash; Quel sale bouquet&hellip; On n'en donnerait
-pas deux sous, crièrent des femmes qui passaient,
-en désignant leurs fleurs.</p>
-
-<p>Et subitement leur joie à toutes deux tomba.
-Elles se regardèrent avec une grosse envie de
-pleurer. La misère impitoyable s'imposait à nouveau,
-leur misère et leur servilité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>Henriette s'alla vêtir. Quand elle fut
-prête, elle trouva Clémence chargée
-déjà de l'enveloppe en serge qui contenait
-les étoffes.</p>
-
-<p>Le patron renseigna :</p>
-
-<p>&mdash; Il est trois heures. Cette dame vous tiendra
-longtemps, sans doute : elle est très méticuleuse.
-Enfin, tâchez d'être revenues à cinq heures.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, Monsieur. Au revoir, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash; Au revoir.</p>
-
-<p>Il referma la porte et, par la vitre, quelque
-temps, les examina. Elles marchaient allègres et
-sveltes dans la blondeur du soleil ; un petit vent
-leur faisait baisser la nuque, la nuque bien coiffée ;
-et le petit vent secouait les pans de leurs
-jaquettes qu'elles ramassaient à la taille, avec
-obstination, tout en boutonnant leurs gants.</p>
-
-<p>Un temps propre, clair, illuminait l'asphalte
-gris-bleu et les vitres nettes des lampadaires.
-Dans les voitures découvertes des dames se
-prélassaient.</p>
-
-<p>Comme les deux jeunes filles gagnaient le
-coin de la rue des Pyramides, Sicard les rejoignit.
-Il salua Henriette d'un grand coup de
-chapeau et, tout de suite, il tutoya Clémence.
-Henriette un peu froissée de ces allures
-familières, elle présente, se recula par une
-discrétion affectée. Ce monsieur lui paraissait
-bien insolent. Cependant, à mesure qu'elle
-observa davantage ses manières, elle remarqua
-qu'il ne s'exprimait point sans une élégance
-de termes et de formules flatteuses pour
-Clémence qui se rengorgeait. La brodeuse aperçut
-la mine pincée de sa compagne ; elle ne
-répondit plus que timidement à Sicard et se
-rapprocha d'Henriette. Bientôt le jeune homme
-adressa quelques paroles à celle-ci qui jugea très
-digne de ne lui retourner que de froids monosyllabes.
-Elle s'attendait à ce que, d'un moment
-à l'autre, il les quittât. Et elle visait la statue de
-Jeanne d'Arc, son oriflamme de bronze découpé
-dans le ciel, avec la persuasion que là il
-tournerait la rue de Rivoli tandis qu'elles continueraient
-tout droit. Il manifesta une telle
-persistance à ne les point abandonner que Clémence
-crut devoir accomplir les formalités de la
-présentation.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Sicard, mon ami. Madame
-Henriette, la première de chez Freysse.</p>
-
-<p>Il resalua, découvrant ses cheveux espacés sur
-un occiput très blanc.</p>
-
-<p>Il expliqua qu'il était clerc de notaire, rue de
-la Paix. Il allait reporter une pièce à un client.
-Il avait là, dans sa serviette, vingt-cinq mille
-francs de titres au porteur. Si on le volait! Et il
-entama une récente histoire d'assassinat.</p>
-
-<p>L'histoire intéressa. Henriette en avait lu le
-commencement dans le <i>Petit Journal</i>. Il fournit
-de nouveaux détails et, à l'appui, il montra le
-<i>Figaro</i> du matin. Soudain il fit calembour. Clémence
-s'esclaffa ; Henriette ne put retenir un
-sourire. Cependant elle craignait la rencontre
-d'une personne connue et grave pendant qu'elle
-se trouvait en cette compagnie. Anxieusement,
-elle fouillait l'amas des passants qui s'écoulaient
-en la double sente des trottoirs, à chaque côté
-du pont. La Seine verte avec des grandes nappes
-d'argent, et un ciel blanc pâle derrière le
-Trocadéro coiffé de dorures. Ensuite Sicard
-parla de l'Hippodrome, et décrivit les disloquages
-extraordinaires d'un clown. Il prenait à témoin
-de son dire Clémence qui les séparait. Et,
-pour se mieux faire comprendre, il penchait la
-figure devant la poitrine de son amie, vers
-Henriette. A une réponse d'elle, il lui décerna
-maint compliment sur son esprit et sa toilette,
-sur son goût exquis. Elle en devint confuse,
-dans une intime joie. Clémence riait jaune.
-Cependant Henriette ne trouvait point suffisamment
-beau le monsieur. Très bien vêtu d'un
-pantalon retroussé et d'un court paletot mastic,
-il était trop gros, un peu chauve. Des allures
-d'homme âgé.</p>
-
-<p>Ainsi, devisant de bagatelles, on atteignit la
-maison de la commande. Sicard parla bas à
-Clémence et s'en fut en saluant.</p>
-
-<p>Alors Henriette eut comme un regret de cette
-distraction finie, mais aussitôt elle se gourmanda
-d'un pareil sentiment.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Près d'une demi-heure chez la dame. A la
-sortie :</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, voilà votre gros monsieur.</p>
-
-<p>A l'angle du boulevard Saint-Germain, devant
-la table d'un café, Henriette venait d'apercevoir
-Sicard. Clémence, bien qu'elle feignît de le
-remarquer seulement sur cette exclamation, s'attendait
-certes à le trouver là. Elle simula mal
-l'étonnement, et Henriette fut prise d'une folle
-envie de rire. Elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Vous me croyez donc bien bête?</p>
-
-<p>Déjà le jeune homme s'avançait. Il les pria
-de prendre quelque chose avec lui. Henriette
-prétexta qu'il était trop tard. Mais un cadran
-juché au-dessus d'un magasin indiquait quatre
-heures. Clémence, tout en déclinant l'offre avec
-mollesse, fit cette remarque : on les attendait
-seulement au magasin entre cinq heures et cinq
-heures et demie. Alors il insista.</p>
-
-<p>Henriette ne voulait point. Il lui semblait
-que s'asseoir avec un homme dans un café serait
-faire acte de fille.</p>
-
-<p>&mdash; Puisque Mademoiselle ne veut pas, puisque
-Mademoiselle ne veut pas, répétait Clémence.</p>
-
-<p>Henriette craignit qu'on ne la jugeât pimbêche.
-Elle appréhenda de blesser ce monsieur
-aimable, d'être malhonnête gratuitement. Aux
-nouvelles instances de Sicard elle se laissa emmener
-par Clémence qui lui avait pris le bras.</p>
-
-<p>Clémence et Sicard devinrent familiers. Henriette
-se moquait au fond, estimant très bêtes
-leurs allures galantes, elle sourit pourtant par
-condescendance. Eux s'encouragèrent de ce sourire.
-Rendez-vous, amitiés, querelles, brouilles
-furent étalés devant la jeune fille. Peu à peu
-leur conversation s'aigrit. Ils se lancèrent au
-nez de vieilles rancunes de six mois et ils prenaient
-Henriette pour arbitre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans la rue du Bac, Clémence dit :</p>
-
-<p>&mdash; Voilà deux ans que nous sommes ensemble
-tout de même, Sicard et moi. Au bout de
-tout, c'est un brave type.</p>
-
-<p>Un instant, elle songea ; puis :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a des jours comme ça où il n'est pas
-aimable. C'est pas étonnant, il est si préoccupé.
-Car il est très intelligent. Ça ne fait rien, il a
-été bien gentil quand j'ai eu ma fausse-couche,
-l'été dernier. Il m'a veillée trois nuits.</p>
-
-<p>Et elle ne tarit plus ses éloges jusqu'au moment
-de leur rentrée. Ce fut le récit exact de
-leur bon temps, des promenades estivales à la
-campagne, des repas sous les gloriettes au son
-des musiques foraines, et le champagne, et d'immenses
-mirlitons, le retour dans le dernier bateau-mouche,
-en chantant. Elle dit les trains de
-banlieue, les courses, les spectacles, les drames et
-les opérettes écoutés dans les loges velours en savourant
-de délicieux bonbons ; les dîners chers
-aux restaurants chics, les bals superbes à l'Opéra,
-les soupers à l'Américain où on mange du homard
-en s'éventant, sous les lustres, toutes
-bougies allumées.</p>
-
-<p>&mdash; Et puis, il y a des fois où nous restons
-sans sortir, toute une journée, chez lui. Il y a
-un bon petit feu, et du soleil dans ses rideaux.
-Nous faisons du café, une salade d'oranges, et il
-m'embrasse et je l'embrasse. C'est très bon. Il
-a un grand divan en belle soie. Nous restons
-l'un près l'autre, tout près, tout près, et il me
-lit des romans qui font pleurer. Nous nous
-aimons bien. C'est la seule joie, après tout.</p>
-
-<p>Clémence s'attendrit. Dans ses gros yeux
-bleus des larmes fluctuaient. Elle tira son mouchoir.
-L'attendrissement gagnait Henriette aussi.
-Ces aveux lui dévoilèrent des sensations exquises,
-possibles. Si dans une union aussi désagréablement
-supportée que celle-ci, de pareils plaisirs
-se rencontraient, quels ne seraient-ils point entre
-une jeune fille jolie comme elle et un jeune
-homme mieux que le clerc. La curiosité d'amour
-qui, depuis le dimanche, la lancinait, s'augmenta
-de cette certitude que l'expérience en
-était charmante. Et la tortura le désir irréalisable
-de tenter ce bonheur. Elle s'attrista, maudissant
-la ruine qui l'empêchait du mariage. Et
-la grosse Clémence, avec sa chevelure rouge
-tassée à la diable sur son visage criblé de taches
-blondes, cette simple brodeuse aimante et aimée
-sans obstacles, elle l'envia.</p>
-
-<p>Au magasin, M. Freysse, assis bas près la
-grande s&oelig;ur, lui causait. Par malice, Clémence
-tarda à ouvrir la porte. Elles regardèrent à travers
-la vitre. Marceline écrivait, et sa face régulière
-pâle, souriait aux paroles du patron. Elle releva
-coquettement la tête, l'appuya dans sa main et
-fixa M. Freysse qui, chaleureusement, plaidait.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! comme votre s&oelig;ur lui fait de l'&oelig;il!
-Mais c'est une déclaration. Ce que Léontine va
-rager.</p>
-
-<p>A cette boutade, Henriette voulut protester :</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas bien de dire ça.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la caisse, Marceline, sur une haute banquette,
-écrit, compulse le grand-livre, classe
-des lettres. Sa main blanche furète parmi les
-paperasses. Parfois son profil sévère se tourne
-vers le dehors. Elle suit dans une rêverie la
-fuite des passants. Elle songe au moyen d'acquérir
-une maison de commerce et de la payer
-rapidement. Elle se bâtit un roman de vie
-triomphante ; elle tente des entreprises heureuses ;
-elle ouvre là, en face, un magasin de décoration,
-où tout se vendrait, depuis les bronzes modernes,
-les Carolus Duran et les Bonnat, jusqu'aux
-amphores romaines et aux tessons étrusques.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Il avait plu. L'asphalte réfléchissait en
-coulées d'or flave les tremblances des
-lampadaires.</p>
-
-<p>Clémence et Henriette marchèrent vite, l'&oelig;il
-hypnotisé par ces rondes lueurs qui s'égrenaient
-en double rang, se joignaient au bout de l'Avenue
-droite, comme les gemmes d'un collier
-flamboyant. Seule lumière dans la nuit terne.</p>
-
-<p>Au coin de la rue des Pyramides, deux hommes
-flânaient en fumant. Ils s'approchèrent.
-C'était Sicard et Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Bonsoir, Mademoiselle, dit le clerc à Henriette,
-le chapeau bas. Excusez-moi si je ne vous
-ai pas saluée, cette après-midi, c'était par discrétion.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez eu raison, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash; Permettez-moi de vous présenter mon ami
-Maurice Albarel. Mademoiselle Henriette, la
-première de Clémence.</p>
-
-<p>Les deux jeunes gens allèrent ensemble, en
-se donnant le bras à côté de Clémence. Henriette,
-aux moments où l'on passait sous la
-lueur des lampadaires, tentait d'apercevoir le joli
-garçon dont le teint et les lèvres l'avaient captivée
-tout de suite. Chaque fois elle rencontrait
-l'&oelig;il d'Albarel fixé sur elle et la dévisageant.</p>
-
-<p>Comme Sicard devenait plus intime avec
-Clémence, l'autre se rapprocha d'Henriette. Il
-lui parla du temps. Et, pendant qu'il parlait,
-que sa voix lente coupée par les brusques sauts
-de l'accent méridional résonnait à ses oreilles,
-elle comprit qu'il lui plaisait, qu'elle vivrait bien
-avec lui.</p>
-
-<p>Ils la reconduisirent à trois. Rue du Bac, les
-deux hommes attendirent que Clémence l'eût
-mise à sa porte. Avant de rentrer, la petite
-Goubert regarda, pour apercevoir encore. En
-se couchant, elle rendit actions de grâce à son
-amie qui, si discrètement, avait su lui procurer
-un amoureux. S'interrogeant sur cette frasque,
-elle n'y découvrait rien que de naturel et de
-convenable. Leur entretien avait été honnête,
-même banal. Il s'était conduit en homme bien
-élevé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Depuis Pâques, les ouvrières veillaient. Seule
-Marceline partait de bonne heure. Henriette et
-Clémence revenaient de compagnie, très tard.
-Maurice Albarel put les reconduire, chaque soir.</p>
-
-<p>Henriette s'amusait énormément du mal qu'il
-se donnait pour lui paraître aimable. Elle affectait
-de dire peu de choses, se bornant à lui répondre
-par de brèves phrases.</p>
-
-<p>Peu à peu, elle se laissait conquérir, inconsciente,
-par les charmes de sa conversation, par
-les prévenances qu'il montrait.</p>
-
-<p>Ils allèrent au café, tous les quatre, une fois.
-Elle le vit bien alors, dans toute la splendeur
-de son teint mat, de ses pommettes rosées, de
-ses joues fines où s'appliquaient des favoris ras
-et soyeux. Il avait des yeux noirs, perçants, une
-main grasse et blanche, des ongles en amande,
-et, au petit doigt, un gros cercle d'or sertissant
-un diamant.</p>
-
-<p>Il sut commander des bavaroises au chocolat.
-Ses initiales étaient gravées sur sa canne. Une
-femme très bien mise essaya de se faire reconnaître
-par lui. Il la toisa avec dédain. Pour cela
-Henriette répondit par une furtive pression à la
-pression constante de son genou sous la table.
-Dans la rue, elle ne fit pas trop de résistance
-pour se laisser embrasser au moment du départ.
-Et quand il demanda si elle l'aimait un peu, elle
-se sauva sans répondre, plutôt que de dire
-«&nbsp;non.&nbsp;»</p>
-
-<p>La trace du baiser lui demeura sur la peau, la
-brûla longtemps. Elle conservait et elle goûtait
-avec d'intimes joies la sensation des lèvres chaudes
-collées à sa joue.</p>
-
-<p>&hellip; Et ce n'était pas une faute que s'accommoder
-de la société quotidienne d'un jeune homme
-beau et aimable quand on n'accordait rien autre
-qu'un baiser volé. Elle n'était pas encore si coupable
-que sa s&oelig;ur qui, elle-même, après tout,
-n'avait pas tort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Sur les premières marches de l'escalier,
-Henriette s'arrêta, étroitement accotée
-à Maurice. Elle regardait, inquiète.</p>
-
-<p>A ses pieds, la silhouette &mdash; noire, rouge et
-or &mdash; d'un municipal ; le dos &mdash; brun et menaçant &mdash; d'un
-sergent de ville. Puis, sous les plafonds
-gris de perle, aux raies indistinctement
-vertes ou violettes, par-dessus un reflux de haut-de-forme,
-de feutres mous, de chapeaux de
-femme aux cimiers de couleurs et qui s'envolent,
-le flou mirant des glaces, le halètement du gaz
-en les globes blanchoyant ; un tréteau avec des
-fronts chevelus courbés sur des violes, avec un
-bras qui s'agite en l'air. Et des bourdonnements
-sourdent de cette cohue ; des cris aigus percent
-par intervalle ; soudain, des plaintes d'instruments
-à cordes, des stridences de cuivres éclatent,
-montent, montent et le tout se confond
-un une clameur qui enfièvre.</p>
-
-<p>&mdash; N'entrons pas ; j'ai peur.</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes folle ; c'est très amusant, Bullier :
-vous verrez.</p>
-
-<p>Albarel entraîne Henriette.</p>
-
-<p>Très vite elle se fit à ce tumulte, à cet éclaboussement
-de lumière. Son insouciance revint
-et sa causticité en même temps. Elle s'amusa
-du mauvais goût des toilettes de ces dames, des
-allures canailles des unes, de l'attitude gourmée
-et prétentieuse des autres, de leurs tics : ce
-chapeau fleuri comme une plate-bande ; cette
-grosse blonde engoncée dans sa poitrine ; cette
-toque d'astrakan ; cette grande maigre à pince-nez
-en caraco olive ; cette fourrure pelée comme
-un chat galeux ; ces pendants d'oreille ; cette
-agrafe ; ces breloques sur ce ventre ; ce bracelet
-dédoré sur ces gants sales ; celle-ci qui gambade ;
-celle-là qui se disloque ; une troisième qui marche
-comme un canard ; une autre qui ajuste à
-chaque instant sa tournure.</p>
-
-<p>Et les messieurs donc!</p>
-
-<p>Des débraillés, la barbe hirsute, le gilet ouvert,
-la cravate au vent, un feutre sur le côté,
-à l'artiste. Des gommeux étranglés par des
-hauts-cols à double écran, le pantalon étriqué
-sur des souliers pointus et énormes, les mains
-gantées brique&hellip; De gros messieurs à lunettes
-lorgnaient en-dessous les filles, n'osant pas. Des
-pierreuses mûres s'étalaient sur les banquettes,
-un rictus provoquant par leur bouche édentée.
-Mais les nègres amusaient surtout. Il y en avait
-d'admirablement cirés, avec des yeux ronds et
-blancs ; d'autres étaient café au lait ou marron,
-avec une barbiche au poil rare sous un nez
-épaté dont les narines s'évasaient, obliques.</p>
-
-<p>&mdash; Ho, ho, les amoureux!</p>
-
-<p>Une tête de femme saillit au travers des bras
-liés d'Henriette et d'Albarel ; ébouriffée, aux
-commissures des lèvres une moue et cordiale
-et taquine.</p>
-
-<p>&mdash; Que tu es bête! Tu m'as fait une peur.</p>
-
-<p>Clémence prit une voix flûtée :</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre mignonne : on lui a fait peur.</p>
-
-<p>&mdash; Et puis, nous ne sommes pas des amoureux :
-nous sommes des amis tout simplement,
-reprit Henriette avec dignité.</p>
-
-<p>Et Clémence sur un ton égrillard :</p>
-
-<p>&mdash; Ça viendra. Et maintenant, mes enfants,
-allons prendre un kümmel : c'est bon le kümmel ;
-ça pique.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La foule se mouvait dans un coudoiement
-plus impérieux. On suffoquait. Et toujours repassaient
-les mêmes figures : des bouffies flaves,
-sans profil, des momifiées aux lamentables thorax ;
-des bohêmes déhanchés alternent avec des
-gommeux empalés. De temps à autre, une horizontale
-de grande marque surgit, magnifique,
-au bras d'un cavalier cossu.</p>
-
-<p>Clémence multipliait les verres de kümmel en
-répétant, dans une obstination de saoûlerie, sa
-phrase : «&nbsp;J'aime le kümmel, ça pique,&nbsp;» avec
-accompagnement de son tic ordinaire : la paume
-des mains rôdant à l'entour des pointes des seins.
-Henriette se laissait gagner par le chatouillis des
-liqueurs fortes contre le palais et parmi les dents.
-Elle avait même essayé de fumoter une cigarette
-de maryland, &mdash; bravade. Délicieusement ses narines
-aspiraient des émanations de peaux humaines.
-A ses oreilles tintaient, comme des vibrances
-électriques, les tumultes. Dans sa robe de faille
-obscure le col haut ourlé de dentelle, ses cheveux
-clairs frisottés sur le front, les joues d'un rose
-se dégradant, la pupille dansante sous les cils
-battants, la jeune fille offrait à cette heure toute
-la semblance d'un être prestigieux animé d'une
-vie factice. Par moments, des envies de crier, de
-chanter, de croiser les jambes dans un retroussis
-de jupes lui venaient.</p>
-
-<p>Albarel se rapprochait d'elle, lui serrait les
-mains, la buvait des yeux, genou contre genou.</p>
-
-<p>L'orchestre battit un air de danse. Roidement,
-d'un coup des reins, Clémence fut debout.</p>
-
-<p>&mdash; Allons danser, mon chéri, dit-elle à Sicard
-qui s'exécuta sans enthousiasme.</p>
-
-<p>Albarel et Henriette les suivirent pour les
-voir.</p>
-
-<p>Déjà des couples tournoyaient. Des danseurs
-salariés ou de jeunes étudiants nostalgiques des
-sauteries familiales de province. Tout à coup
-Albarel dit à Henriette :</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous faire un tour de valse, mademoiselle.</p>
-
-<p>Elle hésita. Elle trouvait cela inconvenant et
-même quelque peu ridicule. Puis elle consentit.
-Tout d'abord elle éprouva une espèce de honte
-à tourner ainsi au milieu d'un cercle d'inconnus ;
-mais, peu à peu, la perception visuelle
-devenant confuse dans le tournoiement de la
-valse, elle finit par oublier et sa honte et ses
-scrupules, livrée au suave et alangui vertige qui
-la faisait pâmer.</p>
-
-<p>Lorsqu'ils retournèrent à leur table, la jeune
-fille haletait, le sang à la tête et les prunelles
-noyées.</p>
-
-<p>&mdash; Tu t'amuses, petite friponne, dit Clémence.
-C'était bien la peine de faire toutes ces manières
-quand nous t'avons proposé de venir avec nous.
-On ne t'a pas encore mangée, je crois.</p>
-
-<p>Henriette sourit ; elle regarda à la dérobée
-Albarel qui lui pressait amoureusement le petit
-doigt de sa main gauche.</p>
-
-<p>Attablés en face, cinq ou six étudiants roumains
-parlaient haut, le geste prolixe, l'accent
-gras et guttural. Un d'eux, grand beau garçon
-aux cheveux noirs extrêmement pommadés, en
-biais sur sa chaise, fixait depuis quelques instants
-Henriette à travers son monocle avec fatuité.
-Albarel remarqua le manège et se mit à fixer à
-son tour le roumain d'un air provoquant. Le
-roumain sourit dédaigneusement sans changer
-d'attitude et en rajustant son monocle. Tout à
-coup Albarel se leva furieux et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, je vous défends de fixer mademoiselle
-de cette façon impertinente.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, je fais ce qu'il me plaît.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne continuerez pas.</p>
-
-<p>&mdash; Nous verrons.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur!</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur!</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes un malotru.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous un imbécile.</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'en rendrez raison.</p>
-
-<p>&mdash; Quand vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, vous m'en rendrez raison.</p>
-
-<p>&mdash; A pied et à cheval.</p>
-
-<p>&mdash; Trêve de plaisanteries.</p>
-
-<p>&mdash; Et même en ballon si ça peut faire votre
-bonheur&hellip;</p>
-
-<p>La foule était accourue au bruit de la querelle.
-Des cris d'animaux, des kiss kiss. Des femmes
-montées sur les épaules de leurs hommes s'esclaffaient.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, messieurs, soyons corrects. Echangez
-vos cartes ; c'est le plus simple.</p>
-
-<p>Celui qui venait se mêler des affaires d'autrui
-avec cette désinvolture cavalière, était un grand
-garçon blond dont les poings herculéens commandaient
-le respect. Il salua Albarel de la tête.
-Albarel reconnut M. de Saint-Lager. Il l'avait
-rencontré autrefois dans un cercle.</p>
-
-<p>Les cartes furent échangées : Maurice Albarel.
-Pierre Coulesko.</p>
-
-<p>Les curieux se dispersèrent désappointés. De
-Saint-Lager vint s'asseoir à la table d'Albarel.
-Henriette était devenue blanche comme de la
-craie ; ses menottes trémulaient.</p>
-
-<p>&mdash; Mon cher, dans ces affaires, il faut être
-correct avant tout. Les paroles sont inutiles, dit
-sentencieusement de Saint-Lager.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez raison.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'y connais. Je me suis battu quatre
-fois et j'ai servi de témoin dans douze ou quinze
-duels&hellip; je ne me rappelle plus exactement, reprit
-de Saint-Lager en frisant sa moustache.</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous me rendre un service?</p>
-
-<p>&mdash; Je devine.</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous me servir de témoin?</p>
-
-<p>&mdash; Avec plaisir.</p>
-
-<p>&mdash; Merci.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai confiance en votre courage. Quelle est
-votre force à l'épée?</p>
-
-<p>&mdash; Oh, fit Albarel qui avait pris trois ou quatre
-leçons d'escrime en sa vie, autrefois j'étais assez
-fort, mais je suis un peu rouillé.</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous inquiétez pas. Je vous donnerai
-des conseils. Je connais tous les trucs, moi, vous
-savez.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais que vous êtes une fine lame.</p>
-
-<p>&mdash; Les salles d'armes du boulevard, c'est de
-la blague, continua de Saint-Lager avec suffisance.
-Les amateurs dont on parle dans les journaux,
-de simples mazettes, mon cher, je les
-mettrais capot en douze. Voyez-vous, on ne fait
-de l'escrime que dans l'armée. Je vous présenterai
-à mon maître d'armes, ancien prévôt de la
-garde, élève du vieux Pons. Il la connaît dans
-les coins, soyez tranquille.</p>
-
-<p>&mdash; Permettez-moi, mon cher de Saint-Lager,
-de vous présenter mon ami Sicard qui sera mon
-second témoin. N'est-ce pas, Sicard?</p>
-
-<p>Le clerc n'aimait pas les duels et toutes ces
-absurdités. Pourtant il ne pouvait pas refuser
-décemment ce service à un vieux camarade. Il
-répondit donc :</p>
-
-<p>&mdash; Tu me le demandes, mon cher?</p>
-
-<p>Saint-Lager prend la carte de l'adversaire et
-lit : Pierre Coulesko, 3, rue Racine.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Sicard, nous irons, si vous
-voulez, chez ce monsieur demain, vers dix
-heures du matin.</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash; Nous pouvons nous rencontrer au café
-Vachette, si vous ne voyez pas d'inconvénient.</p>
-
-<p>&mdash; Aucun, monsieur de Saint-Lager.</p>
-
-<p>&mdash; Tout ça c'est des bêtises, interrompit Clémence.</p>
-
-<p>Sicard lui fit signe de se taire. Elle haussa les
-épaules :</p>
-
-<p>&mdash; Mon petit, il est onze heures passées, il
-faut nous en aller. Monsieur Albarel accompagnera
-Henriette jusqu'à sa porte.</p>
-
-<p>&mdash; Comment, nous ne partons pas ensemble?
-demanda Henriette contrariée.</p>
-
-<p>&mdash; Ma petite, je ne rentre pas chez moi. Je
-couche chez Sicard. Monsieur Albarel, vous
-reconduirez Henriette, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'est mon devoir, un devoir bien
-agréable, fit Albarel galamment.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Avant de monter en voiture, Albarel donna
-tout bas au cocher sa propre adresse au lieu de
-celle d'Henriette, puis il prit place à côté de la
-jeune fille. La portière claqua. Le coupé roula
-avec un bruit sourd sur le boulevard.</p>
-
-<p>Il fait dedans une obscurité molle et enlaçante.
-Dehors, à travers la vitre ternie, fragmentairement,
-à vue d'&oelig;il : des échappées de rues avec
-des becs de gaz filant tremblés et en parallèles
-qui pourtant semblent vouloir converger. Plus
-près, les troncs nus d'arbres, les colonnes Morris
-plaquées d'affiches, les devantures closes,
-mornes où parfois deux sergents de ville s'adossent.
-Le vitrail jaune des portes de brasseries,
-tantôt vomissant, tantôt engoulant des masses
-noires. Et les lanternes des fiacres qui se croisent,
-menaçants ; les cous des rosses étiques,
-allongés. Des gens passent en bandes, qui chantent.
-Et, toujours, sur le pavé inégal, le bruit
-monotone des roues du coupé, en des cahots.</p>
-
-<p>Henriette ne perçoit ces choses que confusément.
-La tête lourde des liqueurs bues, toute
-secouée encore de cette scène de provocation,
-elle pense à son escapade et se désapprouve :
-pourquoi courir les bals publics avec un homme
-qu'elle connaît à peine? Et on va se battre à
-cause d'elle. Si Albarel allait être tué. Elle croit
-le voir déjà blessé, sanglant, râlant. Décidément
-elle a eu tort d'écouter cette folle de Clémence.
-Pourtant Albarel a été très convenable toute la
-soirée, très réservé. Mais ce duel, ce duel&hellip; &mdash; Puis
-ses idées se brouillent de nouveau. Effet du
-kümmel. Dans des étaux, les tempes ; et des
-crispations nerveuses par tout le corps.</p>
-
-<p>Albarel prit doucement la main de la jeune
-fille.</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous êtes glacée : seriez-vous
-malade?</p>
-
-<p>&mdash; Non, mais ce duel, un duel à cause de
-moi. Je suis bien malheureuse.</p>
-
-<p>&mdash; Ne craignez rien, mademoiselle Henriette.</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous battez pas, je vous en supplie.</p>
-
-<p>&mdash; C'est impossible, mais si vous voulez me
-promettre de penser un peu à moi, cela me
-portera bonheur.</p>
-
-<p>&mdash; Et il serra plus tendrement la main que la
-jeune fille lui abandonnait.</p>
-
-<p>Henriette répondit d'une voix expirante :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous le promets, monsieur.</p>
-
-<p>Albarel couvrit de longs baisers la main qu'il
-tenait.</p>
-
-<p>La voiture montait, en ce moment, avec des
-grincements d'essieux, la rue Monge. Henriette,
-très ignorante de la topographie parisienne, ne
-pouvait pas se douter de la perfidie du jeune
-homme.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous saviez comme je vous aime, Henriette,
-soupira Albarel.</p>
-
-<p>Et il débita d'amoureuses hyperboles.</p>
-
-<p>Il essaya de l'enlacer, Henriette se débattit,
-mais faiblement. Enervée par les liqueurs, la
-danse, et toutes les émotions de cette soirée,
-elle se sentait lasse, incapable de la moindre
-énergie. Et puis, au fond, Albarel lui plaisait.
-Elle aspirait avec volupté l'haleine que la bouche
-rapprochée du jeune homme lui soufflait
-au visage. Le contact de sa peau lui faisait
-courir de petits frissons le long de l'épine dorsale.</p>
-
-<p>Tout à coup Albarel chercha les lèvres d'Henriette
-qu'il scella brutalement des siennes. Un
-instant la jeune fille voulut se dégager ; puis une
-neuve sensation de délicieuses torpeurs, comme
-d'un bain tiède et saturé d'aromates, lui coulant
-de la nuque à la plante des pieds, elle se sentit
-rendre machinalement les baisers.</p>
-
-<p>La voiture s'arrêta au coin de l'avenue des
-Gobelins et du boulevard Arago. Albarel sauta
-précipitamment sur le trottoir et fit descendre
-Henriette. Le cocher content d'un généreux
-pourboire, prit avec des hilares «&nbsp;hue&nbsp;» la direction
-de la place d'Italie.</p>
-
-<p>Henriette regardait autour d'elle, ébahie. Elle
-cherchait en vain l'étroite rue de Sèvres. De
-tous côtés de larges boulevards bayaient dans
-la nuit. De hautes maisons froides et silencieuses
-montaient. Des arbres feuillus projetaient sur la
-chaussée une ombre inquiétante à la clarté falote
-de réverbères s'alignant à perte de vue.</p>
-
-<p>Albarel, qui flaira le danger, se prit à dire,
-volubile :</p>
-
-<p>&mdash; Henriette, n'allez pas vous fâcher. Si je
-vous ai trompée c'est pour avoir le bonheur
-de me sentir auprès de vous quelques minutes
-encore.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, reprit Henriette sèchement, je
-vous croyais un homme d'honneur ; j'avais tort.
-C'est une leçon que vous me donnez et elle ne
-sera pas perdue.</p>
-
-<p>&mdash; Henriette, Henriette, reprenait Albarel
-suppliant, écoutez-moi. Henriette&hellip; ne me
-parlez pas aussi durement&hellip; je vous aime tant.
-Henriette, si je dois être tué dans ce duel, voulez-vous
-que je meure avec le regret de vous avoir
-froissée? Pardonnez-moi, Henriette, pardonnez-moi&hellip;
-je vous aime tant!&hellip; je suis fou!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous pardonne, monsieur, quoique vous
-ne le méritiez pas, mais, pour l'amour de Dieu,
-une voiture, trouvez-moi une voiture. Il faut
-que je rentre à l'instant. Ma s&oelig;ur me croit au
-théâtre&hellip; Il doit être bien tard, monsieur Albarel.
-Il faut que je rentre, que je rentre tout de suite.</p>
-
-<p>Au fond, la colère d'Henriette n'était pas
-excessive, mais la situation l'effrayait. Albarel la
-sentant adoucie, reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Il n'est pas encore onze heures et demie.
-Il y a des théâtres qui finissent tard. Vous direz
-à votre s&oelig;ur que vous vous êtes attardée à
-causer avec Clémence&hellip; Henriette, ne soyez
-pas cruelle. Si vous saviez comme je suis malheureux
-loin de vous. Montez chez moi : nous
-causerons ; je vous promets d'être raisonnable,
-très raisonnable. Nous causerons un quart
-d'heure, un quart d'heure seulement. Après, je
-vous reconduirai chez vous, tout de suite, je
-vous le promets. Henriette, je vous aime&hellip; je
-t'aime!&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans le noir opaque de l'escalier, bleuie, la
-large vitre des rares fenêtres. Le pied d'Henriette
-butta contre la première marche tournante.</p>
-
-<p>&mdash; Prenez mon bras, dit Albarel en faisant
-craquer une allumette bougie.</p>
-
-<p>Ils grimpèrent jusqu'au second étage péniblement,
-muettement. Tout à coup, un filet
-d'air qui rôdait par le couloir humide se mit à
-ballotter follement la flamme qui finit par
-s'éteindre.</p>
-
-<p>&mdash; Nous n'avons plus qu'un étage à monter,
-dit encore Albarel en faisant craquer une seconde
-allumette.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash; Un peu de chartreuse? demanda-t-il en
-remplissant deux petits verres.</p>
-
-<p>&mdash; Non, merci ; j'ai trop bu ce soir ; j'ai déjà
-la tête qui me tourne.</p>
-
-<p>&mdash; Un peu, un tout petit peu, pour me faire
-plaisir.</p>
-
-<p>Et il porta, câlin et attentif, le verre plein aux
-lèvres de la jeune fille. Il alluma une cigarette :</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous fumer une cigarette? C'est
-du levant, du tabac très léger.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! je ne fume jamais. J'ai essayé de
-fumer à Bullier, pour rire.</p>
-
-<p>&mdash; Là, nous allons la fumer ensemble cette
-cigarette. Vous êtes si gentille, quand vous lancez
-la fumée de vos jolies lèvres roses.</p>
-
-<p>Longtemps il parla, perplexe, sa main droite par
-les genoux d'Henriette, qui souriait machinalement,
-le regard vague en les plis des rideaux.
-De temps en temps, elle répétait :</p>
-
-<p>&mdash; Il doit être bien tard ; il faut que je
-rentre.</p>
-
-<p>A cette menace, Albarel répondait par de
-nouvelles caresses plus hardies, se serrant contre
-elle.</p>
-
-<p>On entendit le roulement d'un fiacre sur la
-chaussée.</p>
-
-<p>Henriette tendit l'oreille et fit mine de se lever.</p>
-
-<p>&mdash; Un fiacre qui passe, monsieur Albarel,
-voulez-vous l'appeler? Je vous en supplie ; il
-faut que je rentre. Quelle heure est-il? Ma s&oelig;ur
-m'attend. Il faut que je rentre.</p>
-
-<p>Albarel comprit qu'il s'attardait inutilement.
-Se laissant crouler aux pieds de la jeune fille,
-sa tête entre ses genoux, il soupira d'une voix
-lamentable :</p>
-
-<p>&mdash; Je voudrais mourir ; je suis si malheureux.
-Tenez, j'ai envie de me faire tuer dans ce duel.</p>
-
-<p>&mdash; Ne dites pas de bêtises ; vous me faites peur,
-dit Henriette d'une voix brève.</p>
-
-<p>Et lui, debout et l'enlaçant :</p>
-
-<p>&mdash; Henriette, Henriette, je t'aime, je t'aime,
-je t'aime.</p>
-
-<p>Il cherche à faire sauter les boutons du corsage.
-Henriette effrayée se dégage des bras d'Albarel
-et court par la chambre. Il la poursuit,
-bousculant les chaises, l'&oelig;il allumé, en une
-exacerbation de désirs. Après une course folle
-autour du guéridon, il finit par la rejoindre
-dans un angle de la chambre. Alors sa bouche
-frémissante se mit à pomper comme une ventouse
-la bouche de la jeune fille. Ses doigts fébriles
-et convulsés fourragèrent à travers le corsage
-et sous les jupes troussées. Les cheveux
-dénoués sur ses épaules à moitié nues, Henriette
-lutta encore. Puis elle se sentit perdue, en allée
-et virante dans un ressac d'inconscience.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>&mdash; D'où viens-tu?</p>
-
-<p>&mdash; De la Gaieté.</p>
-
-<p>&mdash; A deux heures du matin?</p>
-
-<p>Toute pâle, Marceline ne livrait point le passage
-à sa s&oelig;ur, et semblait tenir à ce que la fautive
-s'expliquât avant de rentrer. De la lampe
-qu'elle élevait, la lumière tombait jaune sur son
-peignoir, sur ses doigts tremblotants ; et, parmi
-l'ombre de l'abat-jour, ses yeux agrandis dardaient
-un regard aigu vers Henriette dont elle
-s'obstinait à éclairer le visage.</p>
-
-<p>Sous l'insistance de cette lueur, la fillette
-baissait le front en répétant : «&nbsp;Laisse-moi
-passer, voyons.&nbsp;» Elle ne doutait pas que Marceline
-ne découvrît à ses lèvres la trace des baisers
-et autour de ses paupières le bridement
-qu'elle y ressentait elle-même.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit-elle enfin,
-prise de méchante humeur à l'encontre de cette
-volonté ennemie.</p>
-
-<p>&mdash; Dis, d'où viens-tu? demanda encore Marceline.</p>
-
-<p>Mais elle s'écarta devant le geste brusque de
-la petite, au cri de sa voix subitement violente :</p>
-
-<p>&mdash; Je te l'ai déjà dit. Tu m'assommes à la fin.</p>
-
-<p>Une rage la dominait à prévoir des interrogations
-sévères et minutieuses sur sa personne
-chiffonnée. Elle défit son chapeau et retira son
-peigne afin que ses cheveux épandus ne permissent
-plus de constater ses défrisures. Dans les
-oreilles lui claquaient encore les assourdissants
-baisers ; ses joues ardaient ; un chaos d'idées
-délicieuses et terrifiantes lui occupait l'esprit ;
-elle voulait une heure de solitude, une heure
-pendant laquelle il lui eût été possible d'analyser
-et de classer ses dernières sensations. En quelque
-sorte elle avait le besoin de peser l'exquis et le
-décevant de son escapade afin de la juger définitivement
-et de se fixer une règle future de
-conduite. Déjà Marceline la rejoignait :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as encore été courir, vilaine, avec cette
-Clémence. Tu n'es pas honteuse?</p>
-
-<p>Elle déposa la lampe sur la toilette et s'assit.
-Ses jambes vacillaient. Dans son ignorante
-pudeur de vierge elle ne comprenait pas. Seulement
-elle pressentait quelque chose d'atroce,
-des mains de mâles fourrageant la toilette de la
-petite, dont les fripures la désespéraient ainsi
-que des signes de débauche. L'attitude sournoise
-d'Henriette ne rassurait pas. Aux questions,
-elle se contentait de hausser les épaules.
-Plutôt semblait-elle vouloir affirmer son indépendance
-que s'innocenter du retard.</p>
-
-<p>Marceline attendait en excuse le conte de
-quelque folle espièglerie. Au contraire la fillette
-gardait une mine boudeuse, et se déshabillait
-lentement, sans dire.</p>
-
-<p>Ce silence accrut l'inquiétude tâtonnante de
-l'aînée. D'habitude les rires et les moqueries
-appuyaient les raisons d'Henriette et non une
-inertie morose.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'as-tu enfin, que t'est-il arrivé?</p>
-
-<p>La fillette rabattait les couvertures. Aux
-caresses, aux amabilités d'Albarel, elle songeait ;
-et soudain elle se trouva très malheureuse parce
-que tout cela manquait à cet instant difficile.
-Marceline lui parut mauvaise. Et des larmes
-lourdes lui fluèrent aux joues, des larmes de
-rage qui allèrent mouiller de taches grises les
-draps.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'on t'a fait, dis? demandait
-toujours Marceline.</p>
-
-<p>Voyant ce gros chagrin, elle s'apitoya et
-voulut l'aider à se mettre au lit. Tranquille dans
-sa couche, peut-être Henriette avouerait-elle le
-malheur. Et des histoires de viol, de proxénétisme
-lues dans les journaux obsédèrent Marceline
-d'images redoutables. «&nbsp;Si la petite avait
-été victime d'un de ces forfaits.&nbsp;» Comme elle
-ramassait machinalement la robe abandonnée
-sur une chaise, une forte puanteur de tabagie
-gagna. Alors sa peur lui fut justifiée. Elle réitéra
-sa question à voix sourde, une angoisse lui
-étreignant la gorge.</p>
-
-<p>Sa menaçante parole épouvantait Henriette
-souffrant à l'extrême, les tempes battant de
-fièvre, les membres rompus. De cette souffrance
-elle accusa sa s&oelig;ur. Vaguement elle murmurait :
-«&nbsp;Je ne sais pas. Il ne m'est rien arrivé, tu es
-agaçante avec tes&hellip; questions.&nbsp;» Elle ne pouvait
-pourtant lui dire tout. Une seconde elle pensa
-lâcher ses aveux d'un flot : puisque Marceline
-aimait M. Freysse, que pourrait-elle objecter?
-Mais elle préféra céler son amour. Un intime
-plaisir qu'elle ressentait d'être la seule à savoir ;
-une supériorité en quelque sorte. Puis elle se
-coucha. Et, pour pleurer, elle se cacha la face
-dans le traversin.</p>
-
-<p>Ce lui était une douleur cuisante : ne pas goûter
-un répit. Elle ne pardonnait pas à Marceline son
-obstination. Aimant elle-même, ne devait-elle
-pas deviner la chose et se montrer plus clémente?
-On la harcelait par jalousie, par méchanceté
-autoritaire, pour l'humilier, pour bien
-faire sentir que l'aînesse imposait des droits.
-Elle, la plus faible, contrainte à tout subir.
-Une grande envie lui vint de riposter par des
-mots aigres.</p>
-
-<p>&mdash; Si ma robe sent le tabac c'est que je suis
-allée au café, tiens!</p>
-
-<p>&mdash; Comment au café? Toute seule?</p>
-
-<p>&mdash; Avec Clémence.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas possible. Vous n'oseriez pas
-entrer dans un café, seules, toutes deux.</p>
-
-<p>&mdash; Il y avait son&hellip; cousin.</p>
-
-<p>&mdash; Son cousin?</p>
-
-<p>&mdash; Du moins elle m'a dit que c'était son
-cousin. Moi je n'en sais rien. Va lui demander.</p>
-
-<p>Henriette se redressa résolue à tenir tête.
-Elle était bien assez grande pour devenir maîtresse
-de sa conduite, sans doute. Ses larmes
-avaient séché. Impudemment elle fixait Marceline.
-Maintenant qu'elle se trouvait femme, une
-nouvelle dignité, lui semblait-il, convenait.</p>
-
-<p>La grande s&oelig;ur aussitôt récrimina :</p>
-
-<p>&mdash; Non vraiment, je n'aurais jamais cru cela
-de toi. Si notre pauvre père vivait encore.
-Est-ce qu'on va dans les cafés? Quelqu'un vous
-a-t-il vues? Mais c'est fou, c'est fou cela.</p>
-
-<p>Elle se butait contre l'indifférence sardonique
-d'Henriette. En vain répétait-elle les mêmes
-réprimandes, faisant saillir son visage avec ses
-paroles ; les reproches glissaient. Elle s'en exaspéra.
-La petite sotte conservait son sourire
-triste et une moue ridiculement résignée,
-dédaigneuse.</p>
-
-<p>Mais Henriette ne comprenait rien alors :
-elle se laisserait compromettre par n'importe
-qui, comme ça, pour faire une farce? Et jusqu'où
-l'imprudence l'avait-elle engagée? elle
-refusait de le dire. D'ailleurs où l'impudeur
-pouvait-elle conduire? Marceline ne savait. Là
-encore elle choppait à son ignorance de la vie.
-Et dans cet accul de pensées elle se débattit sans
-résultat, ne trouvant rien qui pût confirmer son
-appréhension d'irréparable chute et rien qui l'y
-pût soustraire. Muette, elle songea longtemps.</p>
-
-<p>Plus que des reproches ce silence navra la
-petite. Le chagrin que Marceline affectait lui
-pesa comme un blâme cruel. N'était-ce pas
-rendre plus odieuse la faute que jouer cette résignation
-douce? Vraiment ce l'agaça de voir sa
-s&oelig;ur pousser d'énormes soupirs en visant le
-mur. Il paraissait qu'elle, la plus petite, la
-sacrifiée, en somme, martyrisait cette grande
-fille bête, bête à la fin avec ses mines d'agneau
-qu'on égorge.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash; Va, ce n'est pas moi qui ai perdu notre
-réputation&hellip;</p>
-
-<p>Henriette s'interrompit pour délibérer si elle
-rapporterait les dires des ouvrières. Elle hésita
-par honte d'outrager. Cependant, Marceline ne
-saurait-elle pas un jour ou l'autre qu'on jasait
-de ses rapports avec M. Freysse? Mieux valait
-maintenant. Ce lui serait moins pénible d'apprendre
-de sa s&oelig;ur que d'une personne étrangère
-qui humilierait. Et, surtout, bien qu'elle
-refusât de l'avouer, Henriette travestissait sous
-ces motifs l'envie de vengeance. Elle la couvait
-depuis que Marceline, ayant compris sa faute,
-l'empêchait de se recueillir en la mémoire de
-son amour. Bientôt cette envie la conquit toute,
-et elle se décida à reprendre sa révélation. Elle
-dit, sans regarder Marceline qui, silencieuse et
-triste, pensait.</p>
-
-<p>&mdash; Va, sois-en bien sûre, ce n'est pas moi
-qui ai perdu notre réputation. Il y a longtemps
-que c'est fait.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'en sais-tu? Que dis-tu là? Tu parles
-comme une sotte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Henriette conta.</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne le crois pas au moins, implora Marceline.</p>
-
-<p>&mdash; Non, moi je te dis ça&hellip;</p>
-
-<p>Exprès elle glissa dans sa réponse une intonation
-de doute, afin de laisser savoir qu'elle
-ajoutait créance.</p>
-
-<p>Et Marceline sombra dans la désespérance de
-sa vie. Sans larmes, elle gémissait avec des rages
-froides contre la méchanceté des êtres. A établir
-des projets de réfutation, des circonstances
-qu'elle ferait naître pour fournir les preuves de
-sa conduite indemne, elle s'évertuait en vain.
-S'ils se réalisaient, tous ses moyens ne serviraient
-qu'à la rendre ridicule et à mieux convaincre
-encore les gens dans leurs mauvaises suspicions.
-Et des doutes aussi l'assaillirent. Avait-elle commis
-des imprudences? Au fond M. Freysse ne
-lui était pas indifférent comme elle eût voulu
-le persuader. Voilà ce dont elle s'apercevait à
-présent. Et se navra.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La bougie brûlait à longue flamme.</p>
-
-<p>Tout d'abord Henriette ressentit un triomphe
-à voir Marceline peinée et son insupportable
-orgueil abattu. Cependant elle jugea suffisante
-sa vengeance. Même elle se reprocha la brusquerie
-de ses phrases.</p>
-
-<p>Puis elle se complut à la philosophie qu'elle
-s'était forgée le jour où la s&oelig;ur fut soupçonnée.
-C'était folie que de vouloir lutter contre la situation
-faite par le hasard. Mieux valait en jouir :
-tourner à profit les inconvénients. D'ailleurs elle
-préférait l'état présent. Riche, elle ne serait
-pas aujourd'hui la maîtresse adorée d'un charmant
-garçon, ni la cause d'un duel, ainsi qu'une
-noble héroïne de roman. Des gens l'auraient
-poursuivie en mariage, pour sa dot. Il valait
-bien mieux être aimée pour soi ; et cela se
-présentait autrement honorable et digne que
-d'être prise avec des cent mille francs, par
-surcroît. Et, tout heureuse, dans le silence de
-la chambre morne, elle évoquait la douceur des
-caresses, la chère voix du jeune homme tremblant
-à son oreille d'émotion amoureuse. Elle
-ressentait à nouveau le plaisir de se savoir fougueusement
-désirée ; un appétit la pénétrait, un
-appétit de baisers et d'embrassements, de suaves
-étreintes dans l'atmosphère virile de la garçonnière.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Dans la vacuité matinale du café ; devant
-un vermouth à moitié bu et des
-journaux qui battent aux tardifs balayages, &mdash; de
-Saint-Lager attend.</p>
-
-<p>Un grand garçon sur la trentaine, au cheveu
-rare, d'un blond éteint, aux yeux gris, ronds,
-dardant un regard fixe, satisfait et impudent,
-au nez qui se dessine légèrement aquilin sur
-d'épais cartilages. Des épaules carrées, montantes,
-de larges mains aux courts doigts, des
-pieds pesants et plantigrades. Il se dit d'antique
-noblesse poitevine, apparenté aux plus illustres
-familles ; un peu brouillé &mdash; frasques de jeunesse,
-confie-t-il &mdash; avec son père, se voit momentanément
-réduit à une vie quasi précaire.
-Grâce à des tailleurs patients et peut-être aussi
-grâce aux soins de ménagère dont il accable sa
-garde-robe, de Saint-Lager présente l'apparence
-d'un homme bien mis. Hautains ses chapeaux
-se recourbent, hautement ses hauts cols pointent.
-Couché tard, levé tard, il passe ses après-midi
-à la salle d'armes et ses nuits autour d'une
-table de jeu. Peut-être un peu ami des dames
-mûres, peut-être un peu écornifleur, mais, en
-somme, bon diable, jovial compagnon, d'une
-nullité d'esprit tumultueuse et rassérénante.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash; Mille excuses, monsieur de Saint-Lager :
-je vous ai fait attendre, dit Sicard en arrivant
-tout essoufflé.</p>
-
-<p>&mdash; Mais il n'y a pas de quoi, mon très cher.</p>
-
-<p>Il reprit avec un sourire :</p>
-
-<p>&mdash; Je devine. L'affriolante rousse d'hier soir
-vous a fait faire la grasse matinée.</p>
-
-<p>Contraints les muscles cachinnatoires du clerc
-jouèrent.</p>
-
-<p>&mdash; Oh non. Elle est partie de bonne heure
-pour son magasin&hellip; Seulement j'ai dû aller
-jusqu'à l'étude prévenir de mon absence.</p>
-
-<p>&mdash; Ah.</p>
-
-<p>&mdash; Il est dix heures vingt. Nous allons partir
-tout de suite, si vous voulez.</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash; C'est là, en face.</p>
-
-<p>&mdash; Rue Racine, 3, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash; C'est ça.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Hermétiquement boutonnés, roides, par à-coups
-dorsaux, ils montent dans la blafardise de
-l'escalier.</p>
-
-<p>Pierre Coulesko, très digne, bien que troublé
-un tantinet, reçoit les témoins de son adversaire.
-En toilette matinale : veston de flanelle moulant
-la chute des reins, chemise de soie mauve ;
-et s'érige l'encolure vigoureuse où les nerfs
-saillent. Il donne l'adresse de ses propres témoins
-d'une voix blanche. Alors c'est, l'espace de
-deux secondes, des convexes de torses piétées
-sur la tension du jarret ; des bras qui se ballent
-en avant, inertes ; puis dans l'air, la courbe
-mordorée des chapeaux remis. Un claquement
-de porte qui se referme.</p>
-
-<p>Dehors.</p>
-
-<p>L'ascendance du boulevard Saint-Michel dans
-du soleil. Et l'estivale viridité des arbres rajeunis
-poudroie. Les teintes plates des affiches versicolores
-s'allument aux cylindres des colonnes
-Morris ; des fiacres se précipitent, comme en
-aval, des fiacres clopent, comme en amont ; les
-cornes des tramways tintamarrent. Aux terrasses
-des cafés, sous les tentes éployées, des
-adolescents glabres, des donzelles aux corsages
-aoûtés spirent au travers des pailles la frigidité
-des liqueurs. Devers le Luxembourg, parmi la
-cohue gesticulante, grisaille ou bariolure de
-carême-prenant, &mdash; Saint-Lager et Sicard vont.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans la chambre de Paul Vraziano, un tout
-jeune homme adipeux déjà, aux yeux étrécis qui,
-derrière un binocle, cillent. De taille gigantesque,
-de maigreur fantasmatique, un front de tartaglia
-macabre sous un toupet en jube de fauve, le
-cuir dartreux où, profond, se creuse le pli naso-labial, &mdash; tel
-Alexandre Giska, le second témoin
-de l'adversaire de Maurice.</p>
-
-<p>Tous quatre, depuis dix minutes, controversent.</p>
-
-<p>&mdash; Je propose la frontière belge, reprit de
-Saint-Lager.</p>
-
-<p>&mdash; La frontière belge!</p>
-
-<p>&mdash; Ce me semble prudent. Je connais bien
-M. Albarel, ce duel ne sera pas un jeu ; et&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; La frontière belge, parfaitement. M. Coulesko
-a horreur des rencontres pour rire ; et
-moi-même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! nous avons là-dessus les mêmes idées,
-M. Giska, j'en suis sûr, une égratignure&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ne vaut pas la peine qu'on se dérange.</p>
-
-<p>&mdash; Assurément.</p>
-
-<p>&mdash; Je me suis battu trois fois.</p>
-
-<p>&mdash; J'attends ma cinquième affaire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne voudrais pas vous avoir pour adversaire.</p>
-
-<p>&mdash; Croyez que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous devez être une fine lame.</p>
-
-<p>&mdash; Hé, hé!</p>
-
-<p>Quelque temps encore, de telles rodomontades.
-Enfin un premier procès-verbal de la rencontre
-est rédigé et signé.</p>
-
-<p>Et sur le pas de la porte :</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi nous partons demain soir par le train
-de neuf heures.</p>
-
-<p>&mdash; C'est entendu.</p>
-
-<p>Et des salutations comme d'un geste d'androïde.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un amas de paperasses sur le secrétaire de
-vieux chêne. Deux bougies clignent tristement
-par la chambre obombrée. Maurice Albarel, la
-main capricante, trie ; par crainte d'une indiscrétion
-posthume, il trie parmi ces billets d'amour
-aux surannés parfums, ces portraits de femme,
-ces boucles de cheveux ; il trie parmi ces lettres
-familiales, ces cartes d'amis, ces quittances niaises&hellip;</p>
-
-<p>Bientôt, dans le foyer vide, une subite flamme
-qui bleuit scelle à jamais le secret de maint
-brimborion.</p>
-
-<p>Debout, devant la cheminée, Albarel songe :</p>
-
-<p>&mdash; Certes, je ne suis point poltron. Ce duel,
-une bonne aubaine, en somme. Il m'a déjà
-gagné le c&oelig;ur d'Henriette. Et puis, ce doit être
-si amusant de raconter plus tard les péripéties
-d'une affaire d'honneur. Mais si j'étais tué? Bah!
-un dénouement tragique est si rare. Et quand
-même, la vie, une mauvaise blague.</p>
-
-<p>Albarel anticipe en son imagination la scène
-du combat. Il se voit là-bas, dans l'air grivelé
-du matin, sous les arbres, debout en bras de chemise.
-L'éclair de l'épée adverse lui cingle la vue&hellip;</p>
-
-<p>Ce ne sera rien, conclut-il. Pourtant une soudaine
-appréhension l'empoigne : «&nbsp;Si j'allais avoir
-peur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et de tous les recoins de la partie obscure de
-la chambre, cette obsédante phrase diversement
-se répercute.</p>
-
-<p>Le tic tac de la pendule semble ânonner :
-«&nbsp;Si tu allais avoir peur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le masque japonais étire les commissures de
-ses lèvres exsangues comme pour insinuer : «&nbsp;Si
-tu allais avoir peur!&nbsp;»</p>
-
-<p>On eût dit même que du bleu des écrans les
-monstrueux cacatois caquetassent : «&nbsp;Si tu allais
-avoir peur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Alors Maurice Albarel se sent, la durée de
-quelques secondes, saisi d'une terreur réflexe.
-Et ses mâchoires claquent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans un très vieux quartier, une ruelle torte
-aux squames d'herbes. Dans une maison à lézardes,
-au bout d'une allée étroite, donnant sur
-la cour, une salle basse aux carreaux embus. De
-nombreux fleurets y strient les murs ; des épées
-de combat, des sabres de cavalerie, des haches
-d'abordage, des pistolets d'arçon, un heaume
-ceignent en trophée le brevet du maître d'armes,
-Monsieur Bardille.</p>
-
-<p>Le père Bardille est un vieux troupier ayant
-dépassé la cinquantaine, moyen de taille, solide
-encore sur la <i>planche</i>, malgré l'apparente lourdeur
-de sa démarche. Des yeux gris aux pupilles
-abonnies, le cuir de la face tanné comme son
-plastron de professeur. De longues moustaches
-d'un blond roussi fluent sur des lèvres de fumeur
-de pipe. Il parle en zézayant.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Bardille, dit de Saint-Lager, je
-vous amène mon ami, M. Albarel qui doit se
-battre demain matin.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>&mdash; Vous allez lui montrer une de ces bottes&hellip;</p>
-
-<p>Le père Bardille examine à la dérobée Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Il a fait autrefois des armes, mais il est un
-peu rouillé.</p>
-
-<p>&mdash; Nous allons voir ça.</p>
-
-<p>Maurice regarde machinalement autour de
-lui, le c&oelig;ur pris d'un malaise torpide : lui apparaissent,
-en une trémulation, les murs striés
-de fleurets et les aciers fourbis du trophée.</p>
-
-<p>Du vestiaire de la salle d'armes, des âcretés
-de coutil mouillé montent. Un jour triste se
-filtre à travers le ternissement des vitres.</p>
-
-<p>«&nbsp;Une, deuss, fendez-vous.&nbsp;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En compagnie de ses deux témoins et de
-Ravasse qui avait bien voulu assumer la responsabilité
-de médecin en cette affaire, Maurice
-mangea un copieux dîner fortement arrosé. Il
-fut très gai, très loquace, un peu nerveux assurément.
-Le café pris, comme l'heure du train
-approchait, ils montèrent tous quatre en voiture,
-Saint-Lager à côté de Maurice, Sicard sur
-le strapontin, Ravasse avec le cocher.</p>
-
-<p>Saint-Lager portait les épées soigneusement
-enveloppées dans un pardessus ; en les cahots de
-la voiture leurs gardes vinrent parfois heurter
-la cuisse d'Albarel. Ce contact lui causa de la
-répulsion.</p>
-
-<p>Une brise fraîche cinglait, avivée par la course
-rapide du véhicule.</p>
-
-<p>Maurice pensait : maintenant c'était fini. Il
-ne pourrait pas faire autrement. Il allait se
-battre. Demain il allait sentir devant sa poitrine
-une lame menaçante. Demain il serait
-grièvement blessé, mort peut-être, oui, mort,
-là-bas, au diable, dans un pays étranger ; mort,
-gisant au milieu d'un bois!</p>
-
-<p>Le long du boulevard la vie grouille. Maurice
-Albarel demeure muet, plongé dans une vague
-inconscience.</p>
-
-<p>Et, sous le clair ciel d'été, au flamboi du gaz,
-les feuillages épandus semblent de la tôle vernissée.
-Dans les boutiques les panneaux à glaces
-centuplent les globes blafards des girandoles.
-Les tramways se ruent, béhémots aux prunelles
-incandescentes. Des êtres se meuvent en traînant
-leurs ombres par le trottoir.</p>
-
-<p>La gare du Nord. La lumière électrique :
-funèbre et bleue sur les dalles de l'embarcadère.
-Des appels, des pas précipités, et le brouhaha
-de toutes les tarrabalations du départ.</p>
-
-<p>Albarel court au guichet.</p>
-
-<p>Près lui, un grand jeune homme cause avec
-un employé du chemin de fer. Il reconnaît son
-adversaire. Un regard est échangé, furtif,
-prompt.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En wagon. Sicard s'assoupit dans un coin, de
-mauvaise humeur malgré ses protestations.
-Ravasse fume, taciturne, coiffé d'un tapabor en
-drap rayé. Saint-Lager donne à Maurice des
-conseils sur la manière de se tenir pendant le
-duel.</p>
-
-<p>Le train file dans la nuit avec des sifflements
-aigus. Aux stations des portières claquent, la
-voix des conducteurs chante dans la paix nocturne.
-Parfois des voyageurs montent dans le
-compartiment des duellistes : un monsieur à
-lunettes ou quelque vieille dame roulée dans un
-châle à grandes palmes.</p>
-
-<p>Albarel se sent très dispos, un jarret d'acier.
-Ses appréhensions de la veille se sont évanouies.
-Il se dit : «&nbsp;Je n'aurai pas peur,&nbsp;» et il fume des
-cigarettes en causant avec Saint-Lager. Il s'amuse
-aussi à regarder par la portière : des bourgades
-endormies, avec un clocher pointu dont l'ardoise
-mire la lune ; des collines mollement ondulées
-à l'horizon ; les méandres d'une rivière bordée
-de saules ; un sous-bois et des troncs noueux
-et des guis hâtifs et des hautes herbes, en une
-pénombre mystérieuse. Des plaines à perte de
-vue où des moissons javellent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mons. Déserte la grande place parmi les
-matinales grivelures. Un air d'ennui béatifie les
-façades nues des maisons au cordeau. Malgré la
-belle saison la bise point comme dard. Lourdement
-s'ébranle la cadrature de l'antique horloge.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Deux surannées guimbardes roulent avec des
-grincements d'essieux hors Mons. Dans la première,
-Coulesko et ses témoins, dans la seconde,
-Albarel et les siens.</p>
-
-<p>De Saint-Lager se rengorge. Il répète :</p>
-
-<p>&mdash; Vous allez voir si je sais diriger un duel.</p>
-
-<p>Ravasse a complètement rabattu son tapabor.
-Par moments, dans une demi-somnolence, il
-miaule :</p>
-
-<p>&mdash; Chiiic.</p>
-
-<p>On traverse des villages. Des maisons blanches
-de chaux. Des carrés de betteraves. Sur le
-pas des portes des paysans en veste de cadis,
-la face rasée et rébarbative. Un coq claironne
-derrière une haie. Un cheval hennit. Des chiens
-jappent.</p>
-
-<p>La guimbarde roule.</p>
-
-<p>Maurice repasse dans son esprit des coups
-droits, des parades de tierce, des ripostes, des
-liements, un tas de projets.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Sicard se penche hors la
-portière, très inquiet.</p>
-
-<p>&mdash; Nous sommes suivis ; nous sommes filés
-par la police.</p>
-
-<p>&mdash; Allons donc.</p>
-
-<p>&mdash; Regardez.</p>
-
-<p>En effet, à une distance de quarante mètres
-environ deux individus semblent suivre les voitures
-au pas de course.</p>
-
-<p>&mdash; Ce serait une sale affaire, dit de Saint-Lager
-sourcilleux.</p>
-
-<p>&mdash; C'est amusant vos sacrés duels, grommelle
-Sicard.</p>
-
-<p>Ravasse, sous son tapabor, clame :</p>
-
-<p>&mdash; Chiic!</p>
-
-<p>Albarel cherche à rassurer tout le monde.</p>
-
-<p>Soudain les voitures font halte devant la
-lisière d'un petit bois.</p>
-
-<p>&mdash; Messieurs, dit Saint-Lager, mettant pied
-à terre, nous sommes suivis. Serait-ce la police?</p>
-
-<p>&mdash; Il faut éclaircir cela, fit Vraziano.</p>
-
-<p>&mdash; En tous cas, reprit Saint-Lager, commençons
-par mettre les armes en sûreté derrière ce
-buisson.</p>
-
-<p>Pendant ce colloque, les deux individus,
-cause du désarroi, arrivaient sur la route, tout
-essoufflés.</p>
-
-<p>C'étaient des bonshommes très adipeux, aux
-yeux bagués de graisse, aux vastes mentons
-doubles. Ils étaient vêtus uniformément d'un
-habit de drap bleu à boutons de métal, d'un
-gilet à fleurages et d'un pantalon du plus beau
-nankin.</p>
-
-<p>De Saint-Lager les interpella d'une voix terrible.</p>
-
-<p>&mdash; Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici?</p>
-
-<p>Les lèvres rasées des deux bonshommes s'étirèrent
-en un sourire béat :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, rassurez-vous, nous ne
-sommes pas de la police ; nous sommes de
-braves bourgeois et nous venons nous amuser,
-savez-vous?</p>
-
-<p>On rit. Les deux imprévus spectateurs prirent
-place sur la route auprès des voitures. Les
-duellistes pénétrèrent dans le bois.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les préparatifs du combat touchent à leur fin.
-Maurice Albarel regarde autour de lui dans une
-perception légèrement confuse : Giska, en longue
-houppelande râpée, sa jube léonine au vent,
-essaie la solidité d'une des épées en la brandissant.
-De Saint-Lager cause avec Vraziano.</p>
-
-<p>Plus loin Coulesko patiente en effeuillant des
-brindilles. Ravasse et le médecin de la partie
-adverse, un barbu gibbeux, après s'être promis
-mutuelle assistance, sont en train d'étaler
-méthodiquement leurs trousses sur le gazon. Et
-tout cela dans une atmosphère fuligineuse.</p>
-
-<p>Quelques minutes plus tard Albarel se trouva
-l'épée à la main en face de son adversaire.</p>
-
-<p>De Saint-Lager scanda :</p>
-
-<p>&mdash; Allez, messieurs.</p>
-
-<p>Un cliquetis. Du heurt des lames des étincelles
-jaillissent. Albarel pousse devant lui, presque
-inconscient. Ses coups sont parés ou ils n'arrivent
-pas. Enfin, après un dégagé, il lui semble
-que quelque chose d'inconsistant a cédé. Tout
-à coup, témoins et docteurs accourent. Coulesko
-a baissé son arme avec une grimace. Il est blessé
-au biceps droit. Après examen son médecin le
-déclare dans l'incapacité de continuer la lutte.</p>
-
-<p>De Saint-Lager s'approche de Maurice, la mine
-navrée.</p>
-
-<p>&mdash; Peuh! une égratignure. C'est bête.</p>
-
-<p>Puis, lui serrant la main :</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, mes compliments : ce n'est pas
-votre faute. Si j'étais le témoin de ce monsieur,
-je l'aurais forcé de continuer le combat.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Sur l'absence d'Henriette M. Freysse
-interrogea Marceline :</p>
-
-<p>&mdash; Elle est souffrante, elle est si
-délicate.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne pensez pas qu'elle s'écoute un
-peu trop? Peut-être abuse-t-elle de votre affection.</p>
-
-<p>En rougissant, elle protesta.</p>
-
-<p>La veille, revenue par hasard de meilleure
-heure au logis, elle avait découvert sa s&oelig;ur
-occupée à faire disparaître de ses habits les souillures
-d'une poussière fraîche. Sans doute la fillette
-espérait abolir ainsi les traces d'une sortie
-clandestine.</p>
-
-<p>Une scène encore les bouleversa. Henriette
-prétendit avoir été prendre l'air, un instant,
-au Luxembourg afin d'atténuer sa migraine.
-Pour quelle raison alors ces soins de toilette si
-elle ne tenait pas à taire sa promenade, demanda
-Marceline.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! tu es si drôle, répondit-elle, toi tu
-vois le mal partout. On est obligée de tout te
-cacher.</p>
-
-<p>Depuis, Marceline certaine de la faute, ne
-cherchait plus que les moyens de céler à tous
-ces malheurs, à M. Freysse surtout. Elle prit
-froidement la défense d'Henriette, s'attardant à
-l'excuser et à en faire l'éloge, un peu satisfaite
-au fond de leurrer M. Freysse qu'elle se promettait
-de tenir à distance dorénavant. Elle lui en
-voulait des racontars émis sur leurs communes
-relations. Lui, avec son expérience d'homme,
-aurait dû se montrer assez délicat pour éviter
-les allures familières et compromettantes.</p>
-
-<p>M. Freysse insistait.</p>
-
-<p>&mdash; Mais enfin dites-moi quand elle doit venir.
-D'ici là je la ferai remplacer par quelqu'une de
-ces demoiselles.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis sûre qu'elle arrivera tout à l'heure ;
-elle me l'a promis. Ce matin elle souffrait un peu ;
-elle a demandé à rester couchée une heure de plus.</p>
-
-<p>&mdash; Je puis compter sur elle, alors?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monsieur.</p>
-
-<p>Vers onze heures, la caissière, qui inspectait
-toujours l'avenue dans l'attente de la retardataire,
-observait machinalement l'omnibus de la place
-Saint-Michel. Quelques mètres avant le magasin,
-le conducteur fit le signal d'arrêt. Mais les chevaux
-entraînés par leur élan ne cessèrent de courir
-que beaucoup plus loin. Par une instinctive curiosité,
-Marceline voulut voir la dame probable
-qui allait descendre, et sa toilette. Ce fut Henriette.
-La petite aussitôt se hâta et entra dans le
-magasin en criant à sa s&oelig;ur :</p>
-
-<p>&mdash; Tu vois bien que je me suis levée, bougonneuse.</p>
-
-<p>D'un geste gamin elle lui mima les cornes et
-tout de suite courut à l'atelier.</p>
-
-<p>Si vive, cette précipitation, que Marceline ne
-put lui rien dire. Pourtant il l'intriguait de savoir
-comment l'avait amenée l'omnibus de la place
-Saint-Michel, lorsque cette voiture ne rejoignait
-pas leur itinéraire habituel des rues du Bac et des
-Pyramides. Certainement Henriette avait commis
-une nouvelle fugue en ce court espace d'heures.</p>
-
-<p>Cette dernière frasque assura Marceline de
-son impuissance à convertir l'absurde petite. En
-vain avait-elle jusque ce jour gardé quelque
-espoir de l'induire en des sentiments d'honneur
-propres à garantir pour le plus tard une vie calme.
-A toutes les leçons, comme à toutes les suppliques,
-Henriette se déroba.</p>
-
-<p>Lasse enfin de cette lutte, Marceline se détermina
-à ne plus tenter de conversion. L'autorité
-nécessaire pour dompter ce tempérament lui
-faillissait. Elle n'osa prier les Freysse de se
-substituer à elle-même. Sa timide honte le lui
-interdit.</p>
-
-<p>Henriette déjà babillait avec ses compagnes et
-faisait des confidences à l'oreille de Clémence :</p>
-
-<p>&mdash; Tu sais, lui dit celle-ci, le patron était
-furieux après toi tout à l'heure, tu vas avoir un
-savon.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! il m'ennuie le patron. D'abord ça
-commence à me raser de venir m'embêter à
-l'heure, ici, tous les jours, pour quelques malheureux
-francs. On ne gagne seulement pas de
-quoi prendre un sapin. Il faut rouler les omnibus
-où on éreinte toutes ses jupes.</p>
-
-<p>&mdash; Pour sûr, c'est bien dégoûtant. Est-ce qu'il
-a changé de logement, M. Albarel?</p>
-
-<p>&mdash; Oui. Nous avons tout déménagé hier. C'était
-drôle. Nous nous sommes joliment amusés. Ce
-matin j'ai été encore remettre un peu ses affaires
-en ordre. C'est pour cela que je suis arrivée en
-retard.</p>
-
-<p>Alors Henriette conta les péripéties du déménagement.
-Une bonne femme en plâtre était
-tombée sur le trottoir, au moment où on descendait
-du fiacre, et il y avait eu un rassemblement
-d'au moins vingt personnes pour venir
-regarder les miettes.</p>
-
-<p>&mdash; Tu penses si j'étais honteuse. J'ai vite filé
-dans la maison, sans même payer le cocher.</p>
-
-<p>Maintenant Albarel habitait un appartement
-superbe, rue des Ecoles, au premier. Du balcon
-qui saillissait devant les deux portes-fenêtres, on
-voyait jusqu'au boulevard Saint-Michel.</p>
-
-<p>&mdash; Seulement, si tu savais, c'est plein de grues
-la maison, mais des femmes très chic avec des
-diamants comme ça.</p>
-
-<p>Avec Albarel, elle avait dernièrement visité
-tous les magasins de japonaiseries pour rafraîchir
-l'ameublement un peu fané du jeune homme.
-Quelle joie cette course, et la satisfaction de
-choisir beaucoup.</p>
-
-<p>Elle contait tout à Clémence, sans lassitude
-de parler. Cette nouvelle existence la grisait. Sa
-mémoire virait d'un objet neuf à un autre objet
-neuf, d'une caresse à une parole aimable, d'une
-escapade drôle à un refrain de café-concert. Cela
-valsait en rond à l'entour de son esprit et lui
-fixait, sans qu'elle le sût, un sourire aux lèvres
-et aux yeux.</p>
-
-<p>Cependant qu'elle assortissait les écheveaux
-multicolores gisant sur la petite table ronde, elle
-se retraçait ses bonheurs récents. De voluptueuses
-images la hantaient. Elle trouvait ça drôle comme
-des culbutes, un jeu d'enfant. Cette impression
-lui bannissait ses croyances anciennes à la solennité
-de l'amour, à l'importance suprême du don
-de soi. Elle ne comprenait plus qu'on eût si grande
-appréhension de se livrer. Elle voyait la passion
-en gai et en grotesque ; mais elle revenait toujours
-de pensée aux luxueuses joies de sa liaison.</p>
-
-<p>La possédait une adoration du chic. Ce mot,
-elle le prononçait de toute sa personne, avec un
-effort pour le bien dire.</p>
-
-<p>Elle se persuada que n'étant pas supérieure
-par la fortune à ses semblables, elle devait au
-moins les dominer par l'élégance ; et cela en
-cette manière unique qui fait retourner les passants
-vers soi et excite les plaisanteries faciles de
-la populace. Les très pointus souliers à talons plats
-et les cols hauts à deux écrous, les manches contournés
-des ombrelles, les agrafes en fer à cheval,
-une mine impassible furent les apparences dont
-elle revêtit son rêve. Cela trônait pour elle dans
-Paris. Elle cherchait ces marques sur les costumes
-des gens. S'ils ne les portaient pas, elle les méprisait.
-A cet apparat corroboraient, lui semblait-il,
-certaines occupations exclusives aux riches. Tel
-le spectacle versicolore des jockeys volant par
-essaim au ras des pelouses.</p>
-
-<p>Une partie aux courses d'Auteuil était convenue
-avec Albarel pour le lendemain. D'avance,
-Henriette se promettait là des joies extrêmes et
-une attitude très guindée de miss. Mais il lui
-fallut penser aux prétextes possibles pour s'absenter
-ce jour encore. Elle ne pouvait plus se
-feindre malade, d'autant que Marceline savait ses
-fuites du logis. Le calme et le silence de la
-grande s&oelig;ur l'inquiétait. Que cachait-elle sous
-cette mine sournoise, et ces regards obliques où
-se devinaient des colères? Lui demeuraient encore
-à la mémoire les reproches haineux d'avoir compromis
-l'avenir commun ; elle craignait que
-subitement une hostilité n'éclatât, une révélation
-à M. Freysse de ses découchées et un exil
-peut-être en province chez ces parents du midi
-très pauvres, qui n'avaient pu venir à l'enterrement
-de M. Goubert. Quelle vie affreuse elle
-prévoyait là, loin de Paris, de l'Opéra. Jamais
-elle ne tolèrera cette mesure ; même devrait-elle
-rompre avec sa s&oelig;ur et les Freysse. D'ailleurs
-les Freysse lui importaient peu : monsieur
-était poseur, madame si bégueule, et
-les insupportables petites filles qui adressaient
-des questions sur tous les objets. D'autres magasins
-existaient dans Paris où elle trouverait
-emploi ; elle était si bonne étalagiste qu'on la
-paierait certes plus cher. Vraiment, sous prétexte
-d'amitié, ces Freysse servaient bien leur
-avarice.</p>
-
-<p>Depuis quelque temps Marceline affectait un
-mépris qui perçait ses plus futiles paroles et
-ses gestes les plus ordinaires. Ceci devenait intolérable
-pour Henriette. Sincèrement elle se mit
-à détester la grande s&oelig;ur ; elle eut le rappel de
-toutes ses injustices et des affronts. Aux repas,
-on reléguait Henriette à l'autre bout de la table ;
-sans lui dire merci on en recevait les plats ; on
-s'obstinait à ne point lui répondre. Au fond,
-Marceline avait fini par ressentir envers sa s&oelig;ur
-une véritable répulsion.</p>
-
-<p>Alors Henriette ne médita plus que les moyens
-d'amener Albarel à redire sa proposition de vie
-commune ; et, bien que Clémence s'efforçât de
-l'en détourner, elle se complaisait de plus en
-plus à l'espoir de s'offrir du bon temps, quelques
-mois, quitte à reprendre du travail ensuite,
-l'hiver.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large top4em">L'INTERMÈDE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LE JUBILÉ DES ESPRITS ILLUSOIRES</h2>
-
-
-<p>La lande odorante s'exhale par la nuit cave,
-tous astres enfouis.</p>
-
-<p>Devers les ombres gourdes des cyprès
-titille le mélodique Présage du Jubilé :
-Falot, grêle ; &mdash; invisibles ailes de cristal qui s'émient,
-choient : &mdash; Bruits petits, malices d'arpèges ; musiques
-aquatiques d'ocarina. Et brisures.</p>
-
-<p>Des silences glacent les bourrasques lamentées.
-Verte, la Larve flotte sur les replis de sa croupe torte,
-en un halo de Puissance violette. Elle signifie.</p>
-
-<p>Sons de cristal et de cymbales. Les lémures chauves
-en linceuls translucides, les doigts unis pardevant
-leurs diaphanes carcasses, planent méditatifs, et s'irradient
-de luisances héliotropes. Sons de cristal et de
-cymbales.</p>
-
-<p>Sourdent les parfums du musc pénétratif, du musc
-érotique ; des chants comme voix de cors en déroute.</p>
-
-<p>Gestes évocateurs des lémures ; et se trace la Région
-Factice en violâtres moirures. Puis montent les
-décors illustres tandis que s'éclipse la lune troublée
-jusqu'à se teindre de santal.</p>
-
-<p>Alors.</p>
-
-<p>Au centre des cataractes limitantes, la larve trône,
-et ses yeux d'eau, et sa couronne de belladones.</p>
-
-<p>Croulent les flots mauves autour d'Elle, depuis le
-ciel d'or battu jusques au sol de cuivre.</p>
-
-<p>Avec des aspects de verreries, des fleurs riveraines
-opalines aux mains, la légion des lémures s'aligne
-sur les rocs d'ivoire vierge.</p>
-
-<p>Les buccins clangorent la gloire des Puissances.
-Des accords de lyre s'expirent en vibrations de dernier
-spasme. Les chants supérieurs des harpes hiératiques
-s'éployent par-dessus les eaux stridentes ; les
-chants hiératiques s'éployent. Ascension.</p>
-
-<p>En simarre d'orfroi où les Signes s'inscrivent, le
-Mage à barbe astrale paraît au milieu de son cortège
-de Kobolds et de Sylphides. Sa dextre élève le sceptre
-de cinabre à sept pointes d'améthyste. La tiare à
-neuf couronnes d'or, à neuf bandelettes, à neuf serpents
-blancs charge son front incolore, son visage
-incolore. Et dans ses yeux d'Au-delà, les peuples
-passent en longues traînées gémissantes.</p>
-
-<p>Longtemps, avec sa majestueuse attitude de montagne,
-il demeure dans l'extase sacrée sous le halo
-violet de la Larve contemplée. Et les musiques déclinent
-en modulations susurrantes qui défaillent
-puis ondulent, se relèvent vers les corps des sylphides
-voletant, les corps nus et bleus, fuselés : hanches
-creuses, maigres seins, bouches émaillées, muettes,
-et les nappes des cheveux céruléens.</p>
-
-<p>Le Mage s'éveille de l'extase, le sceptre vers les
-Kobolds gibbeux et claudicants qui se prosternent et
-touchent le sol de cuivre de leurs crânes ridés, de
-leurs barbes touffues et grises. Et les voilà traçant
-les cercles médiateurs et les ellipses de force, les caractères
-vocatoires, les signes aux spirales complexes
-qui unissent les vigueurs occultes des mondes. Hors
-leurs barbes touffues et grises les paroles de l'Incantation
-s'exaltent, les paroles révélatrices, essentielles
-dont les syllabes font surgir des lueurs.</p>
-
-<p>Vapeurs incarnadines qui émanent des cercles et
-des signes ; elles se massent en colonnes, en fronton
-de temple, qui, vite, jusqu'aux blancheurs du Paros
-s'apâlit. Vapeurs qui courent basses vers les cataractes ;
-elles les noient de flots blanchoyants : &mdash; une
-mer. Une mer qui se fonce, et se lisse, et se paillette
-de madrures argentées, et reflète un invisible soleil
-d'Orient sur son eau bleue, plane. Un soleil d'Orient
-terni par le halo de Puissance violette et les irradiations
-héliotrope des lémures.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Kobolds.</span></p>
-
-<p>Esprits illusoires! O vous, leurres décevants à
-l'homme, ô vous qui du Nirvâna suprême chassez
-la Vie.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Sylphides.</span></p>
-
-<p>Esprits robustes, esprits actifs, qui Lui ravissez la
-Parfaite Contemplation, la Divine Ataraxie.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Voiles incertaines au détour des fleuves, fantômes
-gemmés, corolles des fleurs mortes.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Kobolds.</span></p>
-
-<p>Esprits forts qui voilez à l'Ennemi les Normes Conquérantes.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Sylphides.</span></p>
-
-<p>Ailes des oiseaux aveugles ; sons dans la campagne
-plate ; fanaux de la nef éperdue.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Vous qu'Il aime ; mirages vôtres où il s'exténue.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Kobolds.</span></p>
-
-<p>Allées longues par la forêt vers les lueurs finales
-chues dans les crépuscules empressés.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Sylphides.</span></p>
-
-<p>Esprits défenseurs qui tuez l'Intelligence Ennemie
-et nous gardez la possession des Rhythmes inviolables.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Volutes de la vague enflée ; crotales titillantes ;
-voix de filles.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Kobolds.</span></p>
-
-<p>Sous les formes que vous prêta le délire des poètes
-et des bardes ;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Sylphides.</span></p>
-
-<p>Au Jubilé des Dominateurs ;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Aux sacrifices propices, à la vue propice de la
-Larve, aux paroles propices du Mage ; Pardevers les
-Supériorités, et les &OElig;uvres, et les Intentions ;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Tous.</span></p>
-
-<p>Soyez en vision.</p>
-
-
-<p class="gap">Comme une plainte éloignée halète le chant des
-rameurs, une plainte éloignée dans le soleil d'Orient
-et dans la mer volutante. Gonflée des vents la pourpre
-triangulaire de la trirème glisse aux flots argentés ;
-les boucliers suspendus contre la carène resplendissent,
-et les avirons battent d'une triple salve
-les ondes épaisses. Puis le chant des matelots domine
-le tumulte fraîchissant du flot qui s'abat au péristyle
-sacré. L'hippogriffe de la proue galope dans les eaux
-crêtées d'or. Du bord les trompes sonnent les triomphes,
-et les fleurs jetées, et les baisers de femmes, et
-les enthousiasmes poudroyants.</p>
-
-<p>Successivement descendent de la trirème :</p>
-
-<p><span class="sc">Achille</span> ; ses cheveux blonds croulent sur sa cuirasse
-aveuglante ; il darde furieusement des regards
-verts et frappe le sol de son talon sanglant, impatienté ;
-ses bras forts sont liés de chaînes ; il est
-maintenu par <span class="sc">Ulysse</span> qui s'avance en la figure d'un
-vieillard robuste dissimulant des armes sous son
-ample manteau ; <span class="sc">Spartacus</span> coiffé de rouge, brandissant
-un glaive ; puis le groupe d'<span class="sc">Eponine</span> et de
-<span class="sc">Lucrèce</span>, en longs vêtements blancs, celle-ci brune
-et sévère, celle-là blonde et timide ; les <span class="sc">s&oelig;urs Bacchis</span>,
-la poitrine nue, ceintes de bandelettes dorées,
-des parfums dans les mains, les lèvres ouvertes et le
-geste inviteur ; <span class="sc">Horace</span> hirsute chargé de dépouilles ;
-<span class="sc">Roland</span> invulnérable, proclamant des défis ; le <span class="sc">Docteur
-Faust</span> marche absorbé dans la lecture d'un
-antique manuscrit dont il suit les lignes avec un
-compas ; <span class="sc">Alceste</span> ; <span class="sc">Harpagon</span> couronné de la mitre
-de Toutes-Puissances. Puis une foule de guerriers et
-de femmes qui, peu à peu, quittent la luisance du
-soleil pour entrer dans la lumière violette où se
-fardent les tuniques flottantes et l'azur des armures.</p>
-
-<p>Des murmures, des lamentations et des cris de
-rage sortent de cette multitude que les Kobolds
-poussent vers les degrés du temple.</p>
-
-<p class="c">Alors <span class="sc">le Mage</span>.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Clos mes yeux intérieurs</div>
-<div class="verse">Aux belliqueuses crinières</div>
-<div class="verse">Dans la bravoure des aspides et des tacles ;</div>
-<div class="verse">Aux crinières de paix et de caresses</div>
-<div class="verse">Dans la bravoure des paresses,</div>
-<div class="verse">Aux crinières à templettes</div>
-<div class="verse">Violettes : clos,</div>
-<div class="verse">Aux formes exilées des nombres et des normes : clos</div>
-<div class="verse">Mes yeux intérieurs.</div>
-</div>
-
-<p class="c"><span class="sc">Achille.</span></p>
-
-<p>Je suis le simulacre de la Force. Au commencement
-je guidais seul les Hommes ; j'ai fait tout le
-prestige des premiers chefs et des premiers rois. Mes
-décisions étaient la Justice. Le Droit fut créé pour
-consacrer mes actes et mes vouloirs. Mon bras s'abattait
-sur les peuples, et les peuples devenaient esclaves
-pour des siècles. On les appelait les manants,
-les serfs ; on nous appelait les nobles. Vois :
-mes pareils Ajax et Agamemnon pasteurs des peuples,
-et Diomède, et Nestor, et Ménélas comme moi
-enchaînés. Celui-ci, cet esprit de Ruse et de Dol
-nous a liés avec sa parole fleurie, avec son or, et il
-nous a relégués dans la plèbe ; nous ne triomphons
-plus que sur les tréteaux, dans l'emblémature des
-bateleurs et des athlètes, pour amuser ses loisirs.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Ulysse</span> (<i>le frappant</i>).</p>
-
-<p>Qu'elle se taise, cette brute bavarde, cette cervelle
-vide. J'ai surpassé les forts par ma lente et patiente
-habileté, j'ai miné l'&oelig;uvre des plus célèbres conquérants
-et des brûleurs de citadelles. C'est moi qui inspirai
-les peuples industrieux des villes, c'est moi qui
-inventai les riches tissus et les hanaps précieux, l'art
-complexe des procédures, l'opulence. Ceux-ci ont
-voulu boire à mes pièges et ils ont abandonné tout
-leur pouvoir pour un peu de ma babiole.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Spartacus.</span></p>
-
-<p>Liberté! Liberté! Les peuples s'égorgent et crient :
-aux tyrans! On pille les Palais, on détruit les aristotechnies.
-Les prétoriens se ruent au meurtre et
-souillent les vierges. Les murailles flambent. Liberté!
-Liberté! Et j'abuse les hordes des mortels, car elles
-n'ont encore deviné la risible contradiction du lien
-social et des aspirations libres.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Horace</span> (<i>l'embrassant</i>).</p>
-
-<p>Je suis le simulacre de la Patrie. Par ce nom les
-Ames avides font se massacrer les plèbes pour la jouissance
-de leurs grands désirs. J'excite au carnage
-l'idiote multitude ; et je l'emmaillotte dans le sang ;
-et je la berce dans les Désespérances. La Famine
-austère, la Prostitution austère suivent les Combats.
-Viens. Nous sommes les Frères Dérisoires.</p>
-
-<p class="sign">(<i>Ils rient aux éclats</i>).</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Eponine et Lucrèce.</span></p>
-
-<p>Dans l'honneur, dans la vertu conjugales nous endormons
-les sèves et les ruts ; nous sommes le Gynécée.
-Nous nivelons la hardiesse des esprits jeunes,
-nous sommes le Gynécée.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Les Bacchis.</span></p>
-
-<p>A nos lèvres les vieillards viennent humer l'illusion
-de l'amour que leur refuseraient les vierges et les
-femmes : nous sommes infâmes. A nos seins les
-éphèbes versent l'affolante rumeur de leur sang ; ils
-sortent de nos bras repus et plus forts pour la lutte :
-nous sommes infâmes. A nos flancs, à nos lignes les
-initiateurs comprennent des beautés et des harmonies :
-nous sommes infâmes.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Roland.</span></p>
-
-<p>L'invulnérable spadassin! L'honneur! Les hommes
-s'invectivent et se pourfendent. Les Préjugés et la
-vie leur scellent l'Impassibilité.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Faust.</span></p>
-
-<p>Par la Science, par ses spéculations, les mortels
-devinent comment pourraient ravir extatiquement
-les délices de la Connaissance. Vers ces félicités entrevues
-à peine ils se précipitent fous d'allégresse et
-de désir. Alors, avec l'Autorité des choses écrites par
-les primitifs dans l'enfance du monde, j'étreins l'essor
-des imaginations. Les foules effarées de savoir
-hurlent et menacent, et les chercheurs errent parmi
-les Ambiguités et les Contradictions. Sous ces bandeaux
-lourds, vers la Lumière indistincte, ils errent
-en de navrances infinies, vers la Lumière, vers la
-connaissance à jamais close. <span class="sc">Et ils le reconnaissent.</span></p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Alceste.</span></p>
-
-<p>Je suis le simulacre de l'honnête ; je drape la Ruse
-et la Richesse de longues attitudes pudiques et moroses,
-mais infrangibles.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Harpagon</span> (<i>à sa parole tous s'inclinent</i>).</p>
-
-<p>Obéissez. Et fêtez pour l'exaltation de nos sens,
-pour l'exaltation de notre esprit, pour l'exaltation
-de notre exclusif bien-être. Mais où fuirent les Entités
-Jolies, esprits volages et futiles que la <i lang="it" xml:lang="it">Commedia
-dell' Arte</i> créa?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Mage.</span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Apparaissez,</div>
-<div class="verse">Entités au néant du réel condamnées par votre félonie.</div>
-<div class="verse">Apparaissez.</div>
-<div class="verse">Pour une trêve, sauvées de vos entraves humaines, sous les arceaux royaux des Rites,</div>
-<div class="verse">Apparaissez.</div>
-</div>
-
-
-<p class="gap">Surgissent dans le ciel d'or battu, par-dessus le
-fronton limpide du temple, Henriette, Marceline,
-Albarel. Tous trois chevauchent un monstrueux
-phallus d'asémon.</p>
-
-<p>Quelque temps ils planent, puis s'abattent au centre
-de la fête ainsi que des étoiles filantes.</p>
-
-<p>Rumeur. Des rires unanimes frissonnent dans la
-foule. Les Kobolds courent aux arrivants et les battent.
-Les Sylphides les giflent avec des palmes.</p>
-
-<p>Des fleurs riveraines opalines agitées, de leur vol
-circuitant autour des Enchantés, les translucides
-Lémures atténuent le charme pénal. Des teintes de
-ciel au couchant illuminent les faces blêmes et ardent
-dans les yeux voilés par l'atone de l'existence réelle.
-L'émail des sourires commence à briller comme des
-lunes jeunes ; les gestes évoluent avec l'ampleur
-rhythmique des périodes sidérales.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Fiorinetta!</p>
-
-<p>Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre,
-vers les formes pures de l'Idée, viens.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Henriette-Fiorinetta.</span></p>
-
-<p>(Gracieusement ses blonds cheveux s'affolent ;
-des colliers au cou ; et la jupe courte de satin blanc
-est lignée de lilas et de rose).</p>
-
-<p>Je suis la gentillesse des Amourettes. Aux pans de
-ma jupe, aux pleins de mes bas, à l'agacis de mon
-sourire troussé les sages et les sots se hâtent. Pour
-étreindre le rire fantoche de mon c&oelig;ur, ils se hâtent.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Léandre!</p>
-
-<p>Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre,
-vers les formes pures de l'Idée, viens.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Albarel-Léandre.</span></p>
-
-<p>(Un pourpoint de satin bleu-ciel lui ceint la poitrine ;
-gantée de blanc, sa main s'appuie sur la poignée
-d'une rapière à fourreau de velours blanc ; des
-senteurs fines émanent de ses hardes opulentes, de
-son feutre gris galonné d'argent).</p>
-
-<p>Je suis le prestigieux mannequin des Elégances,
-des Manières exquises, des Diplomaties, des Luxes
-et des Chamarres. A mes éperons, je traîne les yeux
-énamourés. Pour moi les femmes se prostituent, les
-énergies peinent durant la vie des peuples, l'ambition
-hallucinée par mes Ordres et mes Toisons d'Or, et
-mes Cordons, et mes Commandements et mes Ministères.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Silvia!</p>
-
-<p>Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre,
-vers les formes pures de l'Idée, Viens.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Marceline-Silvia.</span></p>
-
-<p>(Poudrée en longue mante de satin gris).</p>
-
-<p>Dans la stagnante mélancolie, dans les langueurs,
-dans les torpeurs de la mort, dans le Souverain Ennui
-et l'Envie expectante, les imaginations meurent
-pour les immédiates et impossibles Réalités. Et j'offre
-l'apparence de la Sagesse.</p>
-
-<p class="ugap">Ils rentrent dans la foule.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Mage.</span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chaos lucide,</div>
-<div class="verse">Chaos rationnel,</div>
-<div class="verse">Chaos de latescences, où,</div>
-<div class="verse">Parmi les Transfigurations,</div>
-<div class="verse">Parmi les Glorifications</div>
-<div class="verse">Des architraves et des ogives,</div>
-<div class="verse">Passent en laticlave</div>
-<div class="verse">De pourpre,</div>
-<div class="verse">Passent, passent et demeurent :</div>
-<div class="verse">Les surfaces, les angles égaux,</div>
-<div class="verse">Les surfaces et les lignes,</div>
-<div class="verse">Les angles, les angles égaux.</div>
-<div class="verse">Chaos, rationnel Chaos. &mdash;</div>
-
-<div class="verse stanza">Les barbes limoneuses des fleuves</div>
-<div class="verse">Battent comme des élytres,</div>
-<div class="verse">Au remuement sempiternel</div>
-<div class="verse">Des crocodiles.</div>
-<div class="verse">Sous les frondaisons</div>
-<div class="verse">Qui jamais ne perdent</div>
-<div class="verse">Ni feuilles ni pétales</div>
-<div class="verse">Se pavanent les bisons,</div>
-<div class="verse">Les onocrotales.</div>
-<div class="verse">Et les dolentes proboscides</div>
-<div class="verse">Des éléphants,</div>
-<div class="verse">Se ceignent de guirlandes de roses</div>
-<div class="verse">De guirlandes et de festons</div>
-<div class="verse">De roses.</div>
-
-<div class="verse stanza">Sous les rosiers,</div>
-<div class="verse">Sur les roses,</div>
-<div class="verse">Les taureaux</div>
-<div class="verse">Meuglent aux chairs novales</div>
-<div class="verse">Des pythonisses ;</div>
-<div class="verse">Et le Centaure fait hennir les cavales,</div>
-<div class="verse">Cependant que</div>
-<div class="verse">Des vierges d'Idumée mordent</div>
-<div class="verse">La queue des léopards.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les serpents sifflent et râlent.</div>
-<div class="verse">Les serpents râlent sur la tête de la Gorgone.</div>
-<div class="verse">Le Héros conçu d'or,</div>
-<div class="verse">Conçu d'or fluide ;</div>
-<div class="verse">Le Héros arbore la tête de la Gorgone à la pointe ensanglantée de son glaive,</div>
-<div class="verse">Et la lune qui se lève hule,</div>
-<div class="verse">La lune hule à la tête horrible.</div>
-
-<div class="verse stanza">Sur la croisée-de-quatre-chemins, les mystes</div>
-<div class="verse">Tracent des pentalphes ;</div>
-<div class="verse">Et leurs mitres</div>
-<div class="verse">Mirent la lune rétrograde.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et, là-bas,</div>
-<div class="verse">Là-bas, près des remparts sous les barbacanes,</div>
-<div class="verse">Près des remparts où ruent les bombardes,</div>
-<div class="verse">Vêtus de hauberts légers combattent</div>
-<div class="verse">Les soldats de Charles ;</div>
-<div class="verse">Et la princesse Hélène leur sourit,</div>
-<div class="verse">Du haut des remparts où ruent les bombardes la princesse sourit aux chevaliers</div>
-<div class="verse">Qui portent ses couleurs aux plumes de leurs casques.</div>
-
-<div class="verse stanza">Chaos lucide,</div>
-<div class="verse">Chaos rationnel,</div>
-<div class="verse">Chaos de latescences, où,</div>
-<div class="verse">Parmi les Transfigurations,</div>
-<div class="verse">Parmi les Glorifications</div>
-<div class="verse">Des architraves et des ogives,</div>
-<div class="verse">Passent en laticlave</div>
-<div class="verse">De pourpre,</div>
-<div class="verse">Passent, passent et demeurent :</div>
-<div class="verse">Les surfaces, les angles égaux,</div>
-<div class="verse">Les surfaces et les lignes ;</div>
-<div class="verse">Les angles, les angles égaux.</div>
-<div class="verse">Chaos, rationnel Chaos.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Sous les hauts chapeaux mirant le fauve
-crépuscule, leurs visages mats et sertis
-de barbes rases culminaient le dur col
-à écrou d'or, les sombres costumes britanniques
-qui sanglent.</p>
-
-<p>Les jeunes filles ralentirent l'allure inconsciemment
-afin de les mieux voir : pour quelque explication,
-les joncs à pommes précieuses tranchaient
-l'air au bout de leurs mains gantées
-brique. Fixes au sourcil, les monocles dardaient
-des lueurs de métal, et sur l'asphalte grise, glissaient
-les bottines à la poulaine minces, et noires,
-et longues.</p>
-
-<p>La double file des demeures à balcon s'angulait
-vers les touffes vertes des Tuileries jusque la
-silhouette équestre de la Pucelle élevant son
-oriflamme de bronze. Dans le vent doux, dans
-la lumière fauve, bruissaient les fiacres et leurs
-toits luisants comme de convexes glaces, et leurs
-lanternes nettes. De là se dressait un ciel de
-satin vert fané, piqué de l'astre unique et minuscule
-qui devance.</p>
-
-<p>Soudain des sourires blancs illuminèrent les
-faces des amoureux. Elles répondirent du geste
-et des lèvres avec des salutations affectées. Ils
-se rejoignirent. Tout de suite Sicard héla :</p>
-
-<p>&mdash; Sapin!</p>
-
-<p>Un cocher dirigea vers eux sa victoria qui vint
-raser le trottoir.</p>
-
-<p>&mdash; A l'Horloge, commanda Maurice.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ils suivent les quais. Les moirures scintillantes
-du fleuve bercent le pers du ciel. Les bateaux
-massifs y pèsent avec leurs fanaux ronds semblables
-à de gros rubis. Bruns sur les pourpres
-de l'extrême horizon, se groupent les monuments
-et les toits des faubourgs. Les minarets du
-Trocadéro gardent encore une goutte d'or à
-leurs cimes. Plus loin le quadrige de l'Arc triomphal
-galope tumultueusement dans les dégradations
-citrines du couchant éteint.</p>
-
-<p>Ils ne parlent pas. Dans le cadre de ses cheveux
-roux Clémence semble une figure de sépia.
-Henriette réfléchit gravement. De gestes menus
-et distraits elle défripe les plis de sa jupe.</p>
-
-<p>C'était en somme une sérieuse détermination
-que celle prise de rester complètement avec
-Albarel. Ce joli garçon, brun et gommeux, sera-t-il
-sien toujours? Sa richesse l'écartera peut-être
-d'une trop grande union. Alors Henriette
-seule. Ou non. Adroite, elle saura, par de savantes
-prévenances, lui devenir tout à fait indispensable ;
-elle finira par tenir une part de lui,
-de son intelligence, de ses espoirs. Longtemps
-ils resteront amants jusque le jour où, persuadé
-de ne pouvoir conquérir meilleure fiancée, il
-l'épousera. Au pis, s'il la quitte, elle reprendra
-son travail. Après ces quelques mois de plaisirs,
-plus aimable lui semblera l'existence ainsi pailletée
-de souvenirs luxueux et joviaux.</p>
-
-<p>D'ailleurs quand elle délibérait si elle serait
-persévérante en son actuelle façon de vivre,
-l'image de Marceline vicieuse et sévère lui imposait
-le rappel de toutes les insultes subies. Ce
-la déterminait aussitôt.</p>
-
-<p>Par contre sa liaison de six semaines ne lui
-laissait que des réminiscences heureuses. Les
-lèvres épaisses et rouges de Maurice, ses lèvres
-chaudes et duveteuses ; les consommations succulentes
-des somptueuses tavernes ; l'orgueil de
-s'étendre dans les coussins des voitures et
-d'abaisser son regard vers la foule hâtive qui
-piétine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au concert. Parmi les verdures du feuillage
-blanchi de gaz les pîtres à faces crayeuses, grattent
-les cordes imaginaires de fallaces mandolines,
-et esbaudissent par les sursauts capricants
-de leurs maigreurs maillotées en noir.</p>
-
-<p>Ils n'y restèrent point longtemps. Henriette
-fit remarquer que bientôt sonnerait l'heure où il
-lui faudrait rejoindre son logis. Malgré les dénégations
-d'Albarel, elle insista. En son <i>plan</i>,
-forcer les prières du jeune homme jusqu'aux
-plus humbles et aux plus pressantes expressions
-afin de n'avoir l'air de céder que par apitoiement,
-c'était l'essentiel. On laissa Clémence et Sicard
-devant leurs chartreuses. Au départ elle se fit
-exigeante et désagréable : dans la suite, eux
-pourraient, pensa-t-elle, témoigner de ce médiocre
-empressement.</p>
-
-<p>Mais, une fois seuls dans la voiture, elle fut
-câline ; puis simula une langueur d'extase, la
-taille dans les bras d'Albarel, un continuel sourire
-à mi-dents, des réponses silencieuses, par
-signes, comme si elle ne voulait rompre un
-charme intime qui la noyait d'aise.</p>
-
-<p>Lui, transporté par ces mines, ne la quittait
-pas des yeux ; il multipliait les frôlements doux
-de ses mains, de sa joue. Elle le sentait vibrant
-près de sa poitrine. Bientôt la gagna cette émotion.
-A son tour une sorte d'ivresse la saisit, lui
-crispa les phalanges sur la main du jeune homme.
-D'indomptables spasmes la secouèrent des chevilles
-aux paupières.</p>
-
-<p>Par le soir rose ils roulaient sous le mol balancement
-des feuilles entre les trottoirs bleuissants.</p>
-
-<p>Et, dans la chambre japonaise, ils se possédèrent
-sous le ciel de parasols où sinuaient des
-dames à éventail parmi des paysages indigo et
-des saules d'or. Toute folle, Henriette ne songeait
-plus au <i>plan</i>. C'était le bruissement de la
-chemise en soie sur ses membres fiévreux, des
-jeux pareils à ceux des amours renversés contre
-le mur et qui, dessinés pour quelques projets de
-trumeau, culbutaient sur des roses en compagnie
-d'un faune.</p>
-
-<p>Vint ensuite la lassitude ; avec elle la réminiscence
-des résolutions. Un instant la fillette
-demeura sans rien dire, la tête dans l'épaule de
-son amant assoupi. Tous les motifs favorables
-ou contraires à sa fugue définitive, elle se les
-dénombrait une dernière fois. Elle se leva doucement.</p>
-
-<p>La lueur de la lampe, sous le globe incarnadin
-se projetait en cercle vers ses jupons effondrés.
-Souriant à elle-même, la malicieuse entama
-la comédie dont elle avait construit le scénisme.</p>
-
-<p>Et tout se passa ainsi qu'elle avait prévu.</p>
-
-<p>&mdash; Tu t'habilles? Tu t'en vas déjà? gémit-il.</p>
-
-<p>Protestations, suppliques. «&nbsp;Encore une heure,
-une heure seulement.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Non, non.</p>
-
-<p>Des petits «&nbsp;non&nbsp;» secs et fermes.</p>
-
-<p>Lentement elle remit ses bas ; puis sa chemise
-de batiste ; pudiquement elle l'enfila au-dessus
-de l'autre qu'elle laissa couler ensuite. Il se précipita
-sur cette soie tiède de ses sueurs. Un
-illuminisme dans ses yeux noirs et profonds
-tout humides de désir.</p>
-
-<p>«&nbsp;Reste, reste.&nbsp;»</p>
-
-<p>Une à une s'agrafèrent les boucles du corset
-noir. Il la reprit ainsi mi-vêtue dans la batiste
-fraîche et parfumée. A peine si elle se défendit
-de l'étreinte victorieuse parmi l'enveloppante
-caresse des édredons. Elle perdit la tête encore&hellip;
-Puis comme il lui murmurait ses supplications
-d'existence commune, elle nia toujours.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi? Tu seras bien plus heureuse!</p>
-
-<p>&mdash; Non. Parce que&hellip;</p>
-
-<p>Boudeuse elle se feignit avec une moue de
-demoiselle offensée par cette proposition de collage.
-Lui se crut obligé à lui établir des théories
-capables de lever les scrupules. De cet effort
-démonstratif, où sa patience s'évertua, Henriette
-s'éjouit, l'&oelig;il indifférent vers la mousmé qui,
-au plafond, flairait un lotus, gênée un peu d'être
-si haute sur ses patins.</p>
-
-<p>Deux fois encore elle voulut se lever et deux
-fois encore elle se laissa retenir. Puis, de lassitude,
-elle somnola. A son réveil il faisait grand
-jour.</p>
-
-<p>Alors elle pleura. Tout était fini. Plus elle ne
-rentrerait maintenant rue de Sèvres. C'était l'existence
-nouvelle de liberté et aussi d'abandon.
-Seule, toute seule, elle supportera la vie. Car
-elle pressentait, dans une intuition vague encore,
-mais affirmée par les anciennes révélations de
-Clémence, que l'amant deviendrait pire que l'ennemi,
-l'allié faux prêt toujours à trahir et à
-quitter.</p>
-
-<p>Il la consolait avec des paroles tendres, des
-choses dites déjà. La certitude d'avoir entendu
-de lui plusieurs fois ces mêmes protestations la
-navra davantage. Le souvenir de diatribes prêchées
-contre les hommes par les ouvrières, lui
-mit la crainte de s'être trompée et de passer de
-main en main comme un jouet et d'être méprisée
-par eux, brutalisée, cachée. Par contre le
-calme de sa vie antérieure, les joies d'espérer
-une richesse possible en travaillant avec Marceline
-lui parurent chérissables subitement.</p>
-
-<p>Maurice humait les larmes sur ses paupières ;
-il disait à voix douce comme ils allaient avoir
-du bonheur ensemble. Pour commencer ils
-iraient dès le lendemain acheter des toilettes.
-Bientôt ils partiraient à Dieppe ou à Trouville,
-comme il lui plairait le mieux.</p>
-
-<p>Le jour se versait à flots dans la chambre,
-entre les rideaux bleus retroussés.</p>
-
-<p>A mesure que parlait le jeune homme, Henriette
-laissait se rosir ses pensées moroses. Elle
-songea, malgré sa raison gourmandeuse, aux
-toilettes promises. L'idée de seoir à la plage de
-Trouville avec les grandes dames la ravit. Toute
-la ranc&oelig;ur de la routine ouvrière et familiale
-l'envahit à nouveau. Et le charme de se sentir
-pressée par cet éphèbe beau qui, à cause d'elle,
-risqua la mort. Pour le retenir toujours elle
-prit confiance en sa joliesse, en son gracieux
-babil, en l'ardeur de ses baisers ; car, hors toute
-préoccupation des nécessités journalières, il lui
-paraissait que le perdre lui serait maintenant
-une grande douleur.</p>
-
-<p>Le goût de sa lèvre duveteuse ne la quitte
-pas, non plus que le souvenir tactile de son
-derme fin et l'influence de son regard brun.
-D'ailleurs elle lui sait reconnaissance pour le
-complet asservissement qu'il montre à ses désirs,
-il ne la régit pas impérieusement, au contraire
-de Sicard, dont la mauvaise humeur habituelle et
-l'air d'ennui gâtaient les joies de Clémence trop
-bonne pour se regimber.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au Louvre. Comptoir de parfumerie.</p>
-
-<p>Elle ne put se décider parmi les flacons casqués
-de peau blanche et les boîtes en carton rose
-à plombs sigillaires. L'odeur de musc s'essore
-des fioles et des étiquettes, des houppes et des
-sachets. Puis la tête obséquieuse du commis
-mal rasé et aux dents mauvaises l'occupait
-toute, empêchant d'induire des préférences.
-Comme il semble affreux ce pauvre, en jaquette
-verdie, parmi ces fraîcheurs de cygne, ces blancheurs
-d'écrins, ces piles de pots luisants et ornementés
-bleu-ciel. Elle flaire. Son regard butine
-sur l'une, sur l'autre de ces choses ; elle interroge.
-Indécise. Maurice la conseille. Il a des
-raisons péremptoires : «&nbsp;c'est pschutt, ce n'est
-pas pschutt.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais, seule, elle choisit son trousseau et sa
-lingerie. Une joie, faire étaler les guipures, les
-pantalons angulaires, les matinées à jabots de
-dentelles ; tout lui est trop large. Et, comme
-il faut se résigner à prendre des hardes de fillette,
-elle prie Maurice de l'aller attendre dans
-le fiacre : &mdash; il doit être las &mdash; afin qu'il
-ignore la décision. Peut-être l'idée lui prendrait-il
-de la traiter en petite et de l'aimer moins sérieusement.
-Car elle redouterait une tutelle
-encore de cet autre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Jupe crêmeuse de guipure sur robe havane, col
-et poignets de velours grenat ; et ce grand parasol
-écarlate à flots de rubans, à pomme ciselée ;
-et les bas noirs florés d'argent. Ainsi, de la
-chambre, sort Henriette transfigurée. Vite elle
-a descendu l'escalier où froufroutèrent ses
-seyances neuves. Elle éploie son ombrelle au
-soleil exorbitant qui violace les trottoirs. Dans
-les luisances des devantures, elle se mire : des
-teintes atténuées et profondes qui s'incurvent
-aux sveltesses de sa taille et se renflent sur le
-pouf. Et s'envolent au sautillement de la marche
-les crêmeuses guipures.</p>
-
-<p>Sous les auvents de toile ; la terrasse du café
-Vachette bondée de jeunes hommes corrects et
-scrupuleusement semblables de mise, de barbe,
-de posture. Ils posent près le décor brun et or
-des boiseries, devant les tables de marbre et la
-diaprure des apéritifs irisée dans le cristal.</p>
-
-<p>Par-dessus son absinthe Maurice sourit à
-Henriette :</p>
-
-<p>&mdash; Tu es charmante, exquise.</p>
-
-<p>Il lui ploie son ombrelle et commande du
-madère, pour elle. Les consommateurs voisins
-se retournent en &oelig;illades. Par politesse ils détournent
-un instant leurs faces curieuses. Très
-fière Henriette récapitule ses dépenses : cinq
-cents francs y passèrent sans que Maurice objectât.
-Cette largesse après la parcimonie de Marceline!
-Le ressouvenir de sa s&oelig;ur lui verse la
-mélancolie et la crainte. Si on envoyait
-M. Freysse pour la venir reprendre! Et quel
-chagrin l'aînée dut avoir la nuit, le matin.
-Mais surtout elle a peur qu'on ne veuille une
-détermination sévère. Le marchand va se montrer.
-Elle confie sa terreur à son amant. Mais
-avec des rires espiègles pour lui laisser croire
-qu'elle s'en moque.</p>
-
-<p>&mdash; N'aie pas peur, répondit-il, ne suis-je
-point là? Il trouvera à qui parler.</p>
-
-<p>&mdash; Penses-tu? S'il arrivait tout à coup.</p>
-
-<p>&mdash; D'ailleurs il est facile de connaître ses
-intentions : il n'y a qu'à lui écrire.</p>
-
-<p>Elle n'osait pas. Cependant il lui composa
-sur-le-champ une lettre dont l'éloquence la
-charma. Tout s'expliquait en des termes nets et
-francs qui ne permettaient plus le doute sur
-l'actuelle position d'Henriette, bien que la chose
-ne fût pas crûment exprimée : elle ne retournerait
-plus à l'atelier parce que le salaire ne suffisait
-pas à ses besoins. Des dissentiments continuels
-et sans fin probable étant nés entre elle et
-Marceline, il appartenait à la plus jeune de céder
-la place. Elle vivrait seule désormais. M. Freysse
-ne devait plus compter sur ses services. Une
-phrase aimable et remerciante pour l'affabilité
-dont il avait fait preuve terminait. Albarel demanda
-un buvard et tout de suite rédigea un
-brouillon. Après quelques hésitations, elle le
-recopia, très contente, au fond, de savoir que
-M. Freysse et sa s&oelig;ur liraient d'elle une lettre
-si bien écrite et si noble, exempte de récriminations.
-Elle s'étonna qu'on pût dire tant de
-choses en si peu de mots. Le tout tenait à peine
-une demi-page. Avant de fermer l'enveloppe,
-elle hésita encore. Albarel parcourait le <i>Gil Blas</i>
-tout en remuant son absinthe avec la cuiller,
-d'un mouvement lent, où miroitait sa grosse
-bague. Sous les platanes des étudiants marchaient.
-Il frémissait parmi l'atmosphère une
-fraîcheur de matin. La lance de l'arroseur poussait
-dans le soleil une gerbe de gouttes gemmées,
-bleuissantes et rubescentes. Des senteurs
-d'eau montaient jusques aux feuilles. Soudain,
-à grand bruit de grelots et de jantes, une voiture
-de courses, par la chaussée. Les quatre chevaux
-s'arrêtèrent contre le trottoir aux cris de
-l'obèse postillon.</p>
-
-<p>&mdash; Après déjeuner nous monterons dans une
-de ces machines-là, dit Albarel.</p>
-
-<p>Munie de banquettes en velours jaunâtre, la
-voiture était haute sur roues, longue, couverte
-d'une toile parasol à franges, et dorée aux panneaux
-de fers à cheval en écusson. Une bande
-de femmes diamantées et dentellées y prit place
-en compagnie de gommeux. Les éventails s'agitèrent
-devant des visages peints. Elles eurent
-des gestes élégants de leurs mains gantées gris
-perle à piqûres noires. Enfin le postillon s'installa,
-la poitrine saillante sous les revers écarlates
-de sa veste. Il fit claquer son fouet et la
-voiture descendit dans une nappe de soleil où
-les toilettes s'illuminèrent. Des rires se perçurent
-encore longtemps parmi les pleurnicheries des
-grelots secoués.</p>
-
-<p>Décidée, Henriette ferma l'enveloppe d'impatience
-de marcher sur la piste verte. Elle n'osa
-sinon elle eût refusé de déjeuner.</p>
-
-<p>Au restaurant Boulant, dans la salle du haut,
-elle choisit une table faisant face aux glaces. Le
-soin de garantir sa toilette neuve des taches la
-prit toute ; cependant elle dispose sa serviette
-de façon à ne point laisser paraître cette préoccupation
-bourgeoise.</p>
-
-<p>&mdash; Du caviar? interrogea Maurice.</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>Elle mangea peu. Le miroir lui offrait sa
-figure blonde haut colletée de linge à gros pois
-rouges. Une antique médaille à demi effacée y
-formait broche. Sa poitrine mince se bombait
-en deux orbes distincts ; puis le cadre de la glace
-coupait l'image. Mais elle revenait toujours
-à son chapeau de paille, un chapeau d'homme,
-plat et rond avec un large ruban de soie
-blanche. De là ses frisures blondes s'échappaient,
-se dispersaient, devenaient des fils d'or ténu vers
-la fenêtre. Ce lui donnait un air crâne et plaisant.
-Albarel projetait des choses pour leur vie
-commune. Ils parlaient aussi de Marceline, de
-Freysse, elle avec des mines enjouées mais fort
-inquiète en somme. Lui plaisantant et ridiculisant
-ces bourgeois. Très aimable il s'évertuait
-à lui plaire, à distendre la moue qui contractait
-toujours le sourire de la fillette. Des craintes la
-harcelaient : s'il la quittait trop vite, dans quelques
-jours, quelle honte!</p>
-
-<p>Et quel chagrin aussi, car elle se paraissait
-éprise. L'appréhension vague d'une maternité
-qui tuerait son bonheur, autre motif encore
-d'abandon. Pour mater cet homme, elle s'établissait
-des règles de conduite. En se gardant de
-laisser connaître son affection, elle se l'attacherait
-mieux, sans doute. Et voilà que subitement,
-Maurice lui devenait un ennemi, un ennemi à
-espionner sans trêves, à asservir par de constantes
-batailles. Déjà ne fixait-il pas avec plaisir
-cette grande brune?</p>
-
-<p>Elle se prévit revenue penaude au magasin
-des Freysse et demandant qu'on la reprît.</p>
-
-<p>Des larmes fluctuèrent en ses yeux ; les fleurs
-de lis d'or se brouillèrent sur la tapisserie verte.
-Tout dansa dans le débordement de ses larmes.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'as-tu, voyons, demanda-t-il, tu es
-folle? Parce que tu as quitté ta petite s&oelig;ur?</p>
-
-<p>Elle se força à sourire, elle étancha ses cils. Des
-curieux la dévisageaient déjà en se moquant. Un
-monsieur myope ajusta son binocle pour l'examiner.
-Albarel dut lancer des regards féroces
-dans cette direction.</p>
-
-<p>&mdash; Oh n'ayez pas l'air terrible comme ça ;
-vous me faites peur, dit-elle.</p>
-
-<p>Ils se reprirent à causer du duel. Maurice se
-disait peu endurant de nature. D'elle seule il
-supporterait tout. Ensuite il l'initia à la pratique
-du sport. Il tira de sa poche une foule de journaux
-et consulta les pronostics. Son porte-mine
-biffait des noms, en notait d'autres par une
-croix. Choisis ses chevaux, il enferma la liste
-dans l'étui de sa lorgnette. Ils se levèrent de
-table.</p>
-
-<p>Dans la glace elle s'aperçut. Et cette vision
-lui prêta plus de confiance en le pouvoir de ses
-beautés. Elle enfila ses gants longs, prit son
-parasol et son éventail brodé d'oisels. Ils sortirent.</p>
-
-<p>Au bureau de tabac voisin, Maurice, tout en
-palpant des cigares, parlait à un cocher de livrée
-irréprochable.</p>
-
-<p>Henriette l'attendit au bord du trottoir, près
-une victoria neuve dont le vernis reflétait sa
-toilette. Un minuscule groom de houppelande
-pareille à celle du cocher gardait un très beau
-cheval qui piaffait et tentait des cabrures en
-faisant scintiller les nickelures de son harnachement.
-De frais boutons de roses fixés aux &oelig;illères.</p>
-
-<p>Avec le cocher Albarel s'avança, le cigare aux
-lèvres.</p>
-
-<p>&mdash; Monte, dit-il à Henriette, en indiquant la
-Victoria.</p>
-
-<p>&mdash; Comment?</p>
-
-<p>Du geste il lui confirma sa parole.</p>
-
-<p>Elle s'étale sur les coussins bleus. Lui s'assit
-à côté ; jeta dans la capote son paletot et sa lorgnette.</p>
-
-<p>&mdash; Comment, c'est à vous cet équipage?</p>
-
-<p>&mdash; Non. Mais j'ai pensé qu'on serait mieux
-ici que dans ces grandes guimbardes bonnes au
-plus à trimballer des touristes anglais.</p>
-
-<p>Elle éploya son ombrelle. Le vent doux faisait
-claquer les rubans du manche et lui mettait au
-visage une caresse qui, capricieuse, se reprenait,
-puis revenait.</p>
-
-<p>Vers l'Arc-de-Triomphe on monta. Des gens
-assis aux Champs-Elysées les regardaient fuir et
-les suivaient de leurs yeux admirants. Bientôt
-ils furent pris parmi l'enchevêtrement des équipages.
-Toute une famille sise dans un landau ;
-des babys, des petits garçons, une dame mûre,
-les accompagna longtemps, leur souriant presque.</p>
-
-<p>&mdash; Charmant, ce jeune ménage, fit la dame.</p>
-
-<p>A cet éloge gratuit ils se rapprochèrent, et
-leur doigts s'étreignirent. Henriette sentait la
-prendre une ivresse de joie. Sa poitrine vibrait
-étrangement.</p>
-
-<p>Devant elle, s'imposaient les verdures du bois
-et les trouées claires des chemins étrécis par les
-perspectives.</p>
-
-<p>C'était sa vie d'autrefois, sa vie de petite fille
-riche. Ainsi elle était venue aux courses, avec
-son père et sa s&oelig;ur, elles toutes jeunes. Il lui
-parut que ces deux périodes de son existence se
-reliaient enfin. L'atelier, le travail chez Freysse,
-c'était l'interruption maligne dissipée maintenant.
-Elle songea que Marceline écrivassait, avenue
-de l'Opéra, que Clémence brodait avec
-Léontine et Marguerite. Sa lettre arriverait tout
-à l'heure pour effarer ce monde. Quelles têtes ils
-feraient!</p>
-
-<p>Mais elle-même ne subira-t-elle pas leurs
-colères? Bah! Maurice la défendra.</p>
-
-<p>Il ne disait rien, content de ne point distraire
-d'elle son regard. Si amoureux se montrait-il
-qu'elle commençait à le croire sincère, au moins
-pour un temps.</p>
-
-<p>Le soleil transparaissait dans les feuilles. Au
-bout de l'avenue, il se voilait de buées grises et
-bleuâtres. Les équipages s'efforçaient vers cette
-lumineuse fin de la route verte.</p>
-
-<p>Apparut Longchamps, la pelouse où il grouillait
-noir depuis le moulin de lierre jusqu'aux
-tribunes panachées de drapeaux.</p>
-
-<p>Au loin, ceintes d'arbres effrangeant le ciel,
-des étendues de gazon lisse se courbaient.</p>
-
-<p>La cascade bruissait de son pleur large et diaphane
-dans le lac, sur les roches polies.</p>
-
-<p>Lentes, les voitures se pressaient comme des
-vaisseaux dans le bassin d'un port ; les aigrettes
-des cochers et les bossettes des mors s'irradiaient
-parmi l'entremêlement des fouets grêles.</p>
-
-<p>Au fil de la pente, la masse des équipages insensiblement
-glissait vers le moulin.</p>
-
-<p>Henriette s'appliquait à se tenir raide sous
-l'auréole écarlate de son ombrelle. Maurice
-essayait à connaître avec sa lorgnette les chiffres
-indicateurs aux poteaux du départ.</p>
-
-<p>Ils ne parleraient plus que de sport.</p>
-
-<p>Et l'après-midi se passa dans l'enfièvrement
-des paris.</p>
-
-<p>Après la deuxième course, comme Henriette
-portait la main à sa poche, elle trouva une bourse
-pleine de louis mise là par Albarel sans qu'elle
-le sût.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi ne paries-tu pas? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>Elle gagna, elle perdit, elle regagna. Sa poitrine
-tressautait à suivre le vol circulaire des
-jockeys jaunes, noirs, rouges. Droite, sur la
-banquette de la victoria, elle virait avec eux ;
-et les palpitations se précipitaient lorsque, disparus
-dans la houle des têtes spectatrices, seules
-les désignaient encore les casquettes multicolores,
-et les remous des gens subitement retournés à
-leur passage.</p>
-
-<p>&mdash; Fini, dit Albarel, je gagne quatre cents.</p>
-
-<p>&mdash; Et moi je perds douze francs.</p>
-
-<p>&mdash; Parbleu, tu n'as pas voulu m'écouter.</p>
-
-<p>Il regarda sa montre :</p>
-
-<p>&mdash; Dis donc, elle y est maintenant, la lettre.</p>
-
-<p>&mdash; Flûte pour eux, ils me laisseront peut-être
-tranquille à la fin.</p>
-
-<p>Elle se jugeait très brave de sa détermination.
-La lourdeur de l'or dans sa poche la rendait
-fière. Que ne ferait-elle pas avec? Une parmi
-les mille reines qui commandent la mode.
-Peut-être des princes en villégiature l'aimeraient-ils.
-Quitterait-elle Maurice, dans ce cas?
-Elle n'osa s'interroger et derrière son éventail
-étendu, pour payer son amant de cette ingratitude
-intentionnelle, elle lui mit sur les lèvres
-un long, un pitoyant baiser.</p>
-
-<p>Elle s'en voulut de cette idée mauvaise qui la
-hanta.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans un cabinet de chez Sylvain, ils dînèrent
-à deux au champagne. Elle l'embrassa d'elle-même
-à chaque instant, pour goûter ses lèvres
-chaudes dont son appétit ne se lassait. Et puis
-le voyant joyeux de ces caresses, elle crut pallier
-ainsi sa fautive prévision ; mais la certitude
-qu'elle le quitterait forcément un jour ne s'en
-affermit pas moins, sans motif, «&nbsp;pour ça.&nbsp;» Il
-lui semblait que là n'était qu'un premier degré
-du chic. D'autres plus riches, des comtes, la
-mèneraient aux cimes. Et cela lui rendait Maurice
-pitoyable. Elle eût pleuré de cet abandon
-fatal. Cependant que faire contre la force des
-choses? Le chic : sa mission, son but, son devoir.
-Elle entrevoyait cela comme une carrière,
-la célébrité au bout, son nom dans les journaux,
-un hôtel, des hivernages à Nice.</p>
-
-<p>Les &oelig;illades humantes qui la visèrent sur le
-turf, elle les possède encore classées dans son
-cerveau avec la mine des messieurs. Sur tous,
-un à cheval, beau, tirait de l'or de sa culotte
-et donnait, sans attention, à des bookmakers ;
-sur la pomme de sa courte canne des armoiries
-compliquées.</p>
-
-<p>A cheval lui siérait la longue amazone sombre
-et le chapeau à haute forme sans même de
-voile.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ils flânent par le promenoir de l'Eden. Entre
-les bulbes rouges des monstrueuses colonnes
-qui repoussent les caissons lourds des ciels, de
-circuitantes hétaïres et leur factice visage où
-voguent des yeux en appeaux parmi les blancs
-et les cernes des crayonnages. A l'intense lune
-des flambes électriques, d'autres plus effacées
-encore dans les nacrures des fards, les indécisions
-des soies et les blonds des teintures, culminent
-aux bars. Des instants, elles semblent sans
-relief, linéaments flous d'apparitions qui terrifieraient
-les songes. Immobiles en des costumes
-de deuil se voilent des faces cireuses et sévères
-de chastes trépassés.</p>
-
-<p>&mdash; Enfin vous voilà, vous autres, dit Maurice
-à Sicard et à Clémence.</p>
-
-<p>Tout de suite la rousse parle :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! tu ne sais pas, Henriette, quand ta
-lettre est arrivée, monsieur Freysse l'a montrée
-à Marceline. Alors elle s'est mise à pleurer.
-M<sup>me</sup> Freysse a dû venir la chercher et la faire
-monter chez elle.</p>
-
-<p>&mdash; Ah. Et Freysse qu'est-ce qu'il a dit?</p>
-
-<p>&mdash; Il est venu me trouver. Il m'a dit que,
-comme j'étais ton amie, il fallait que je te
-parle. Est-ce que je sais? Un tas d'histoires naturellement.
-Il a dit que c'était très mal ce que
-tu faisais.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, pourquoi aussi m'ennuyait-elle
-tout le temps.</p>
-
-<p>&mdash; Voilà. Moi, tu sais, je n'ai rien à te dire,
-tu feras ce que tu voudras.</p>
-
-<p>&mdash; Oh, pour maintenant, je ne peux plus y
-rentrer.</p>
-
-<p>Instinctivement ils allèrent tous quatre s'asseoir
-loin de la cohue, près d'un jet d'eau.</p>
-
-<p>Henriette souffrit d'apprendre si grand le
-chagrin de sa s&oelig;ur. Une lourdeur lui pesa dans
-la poitrine. Et lui vint une envie de pleurer.</p>
-
-<p>&mdash; Allez, il ne faut rien regretter, lui prêcha
-Sicard. Un jour ou l'autre vous auriez toujours
-quitté votre s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; J'espère que tu as une jolie robe, fit Clémence.</p>
-
-<p>Elle la lui vanta pli par pli. Bientôt Henriette
-dut expliquer des arrangements de pinces et de
-fronces. Elle en vint à décrire les emplettes du
-matin. Comme Albarel parlait des courses, elle
-plaça son mot, avoua sa perte. Et, tout au
-triomphe de narrer ses aventures distinguées du
-jour, elle reprit sa joie.</p>
-
-<p>Sicard commanda du champagne. La vendeuse
-du bar s'assit près d'eux, et débita ses banalités
-qui la décelèrent stupide dès les premières paroles.
-Des remarques sur la foule, des appréciations
-quelconques sur les autres lieux de plaisir
-comparés à l'Eden. Elle se mirait, rajustant ses
-frisures rouges, ou ramenant les dentelles de
-son corsage vers ses seins moites.</p>
-
-<p>Sicard se montra froidement malhonnête. Il
-lui proféra des choses désobligeantes sur ses
-charmes blets. Elle lui répondit aigrement, lui,
-sans se troubler, étendu sur sa chaise, la fixait
-de son monocle, impassible, lui servait des
-injures dont les deux jeunes filles pouffaient
-derrière leurs éventails.</p>
-
-<p>&mdash; Ça suffit, madame, conclut Sicard, je vous
-ai donné mon appréciation sur votre tenue.
-Vous devriez me remercier et en profiter. Assez,
-n'est-ce pas, voici l'écot.</p>
-
-<p>Ils quittèrent le bar. Henriette et Clémence
-ne cessèrent de redire les injures adressées à la
-femme pour s'exciter à rire encore. Le sérieux
-du clerc quand il avait débité ses sottises les
-enthousiasmait. Entre elles seulement elles causaient.
-Les amants discutaient des performances
-tenacement et répondaient à peine, d'un monosyllabe,
-aux questions intruses. La satisfaction
-de honnir les décatissures de la fille consola de
-cette indifférence, bien qu'Henriette secrètement
-se froissât. Mais elles affectèrent ne plus s'occuper
-d'eux. D'ailleurs chaque fois qu'Albarel
-appelait sa maîtresse, Sicard le plaisantait, lui
-tirait le bras et l'emmenait en avant pour lui
-servir ses bavardages exclusifs.</p>
-
-<p>Henriette lui en eut rancune ; quelques instants
-même elle médita une adroite remontrance.
-Mais un dédain absolu pour ces man&oelig;uvres
-lui sembla plus digne.</p>
-
-<p>Elles s'accoudèrent au circulaire balcon.</p>
-
-<p>En leur velours obscur, où se figent des toilettes
-et des messieurs épars, les rangs des loges
-dégradent vers la rampe. Et surgit la haute
-clarté scénique, la clarté rose qui ensoleille les
-colonnes palatiales. Rose et verte la profondeur
-lumineuse du décor ligné par les quadrilles des
-danseuses. A leurs mentons, aux sourires incarnadins,
-aux yeux creux, &mdash; des lueurs. Rose
-et verte la profondeur lumineuse. Indigo les
-jambes tendues des ballerines, les jambes tendues
-en file, hors les rondes gazes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Le lendemain fut un dimanche pluvieux.
-Maurice et Henriette s'attardèrent au
-lit pour causer.</p>
-
-<p>Il lui fit dire sa vie. De ce récit qui la montrait
-anciennement riche, il parut attristé.</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre petite, tu as dû bien souffrir de
-travailler.</p>
-
-<p>De même il dépeignit sa vie d'enfance et ses
-jeux ; puis la longue torture au bagne universitaire,
-les pions lâches et cruels, les professeurs
-imbéciles toujours punissants, soigneux de s'éviter
-la besogne d'instruire. Dix ans vécus entre
-des murs noirs de prison, derrière grilles et
-barreaux ; et le malheureux battu par les plus
-robustes, abruti de pensums et d'incompréhensibles
-devoirs, sortait enfin ignorant et bête.</p>
-
-<p>De ces temps lugubres il parlait avec une
-haine. Henriette s'apitoya. Elle ne pouvait croire.</p>
-
-<p>La jeunesse d'Albarel : des joies. Un héritage
-mangé au quartier latin ; un temps où il possédait
-des chevaux. Des folies, des séjours dans
-les villes d'eaux, le trente et quarante. Et un
-beau jour des dettes. La famille les soldait à
-condition qu'il habitât près elle. On l'associait
-au commerce paternel ; une des plus solides
-maisons de Béziers. Là il triomphait, coq de
-petite ville. Il organisait un tir aux pigeons, des
-bals par souscriptions, un cercle, une société
-de gymnastique, une fanfare, <i>la Lyre Commerciale</i>.
-Les affaires lui plaisant, aux bureaux paternels
-il joignit une banque. On donnait des
-galas. Des aventures scandaleuses avec la femme
-d'un hobereau lui faisaient rompre un mariage.
-De retour à Paris, il hantait la Bourse pour le
-compte de son père ; sa mère, une pieuse, ne le
-voulant plus revoir.</p>
-
-<p>A mesure qu'il narrait, Henriette se sentait
-prise d'une croissante affection. Elle s'attachait
-au conte de ses infortunes, elle s'exaltait au
-chic de sa prime jeunesse, elle se moquait de
-cette petite ville où il régna.</p>
-
-<p>Le connaissant ainsi, dans son passé, il lui
-parut tout autre, avec un attrait plus intime,
-familial presque, distinct de ses qualités de mâle
-et d'élégant. Elle souhaita une existence calme
-à deux, dans cet appartement, vers un but de
-repos bourgeois. &mdash; Il eût ainsi remplacé Marceline. &mdash; Ses
-habitudes d'autrefois, elle les
-reprendrait, avec plus de bien-être, plus de
-brillant.</p>
-
-<p>Elle se leva, elle se mit à ranger des choses.
-Lui déplia un journal anglais glissé sous la porte
-par la concierge, et, s'emparant d'un dictionnaire,
-il s'astreignit, péniblement, à traduire des
-articles.</p>
-
-<p>Elle étouffa les bruits, en garde de le distraire.
-Dans le petit salon, alla s'asseoir pour
-coudre d'autres boutons à son corsage.</p>
-
-<p>La pluie tombait doucement et fine vers les
-parapluies et la chaussée boueuse.</p>
-
-<p>L'impériale du tramway glissait contre les plus
-basses vitres de la fenêtre, avec le cocher enfoui
-dans ses carricks, et, debout contre la balustrade,
-un garçon de café, la tête protégée d'une serviette
-blanche.</p>
-
-<p>&mdash; Nous allons à Auteuil, proclama Maurice
-qui entrait, la figure savonneuse, un rasoir à la
-main.</p>
-
-<p>&mdash; Par ce temps?</p>
-
-<p>&mdash; Je suis obligé, vois-tu ; Palmarsa court
-dans la troisième. Et je viens de lire des renseignements
-sur elle. C'est peut-être une affaire de
-mille francs.</p>
-
-<p>&mdash; Comment?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Tu es sûr? hein! Ça te passionne fort les
-chevaux?</p>
-
-<p>&mdash; Il faut bien : c'est la galette, cela.</p>
-
-<p>Comment, pensa-t-elle, le sport ne lui était
-pas un simple amusement?</p>
-
-<p>De lui-même, il expliqua : ses parents, en
-somme, l'abandonnaient. Il ne retirait qu'une
-maigre commission sur les trafics de la bourse.
-Au pays, le phylloxera avait tué le commerce.
-D'ailleurs, tout le monde se trouvait dans le même
-cas. Les deux cents francs que Sicard recevait
-chaque mois de son père, et les quinze cents
-francs d'appointements perçus comme clerc
-de notaire n'eussent point suffi à payer ses repas,
-son loyer, son tailleur et la couturière de
-Clémence. Les paris heureux comblaient le déficit.</p>
-
-<p>Il acheva de s'habiller.</p>
-
-<p>Ses aveux surprirent Henriette. Sûrement
-s'atténueraient les dépenses ainsi qu'elle avait
-craint. Sicard et Clémence les vinrent prendre.</p>
-
-<p>Après déjeuner, ils montèrent dans une grande
-voiture de courses. La pluie cessait par instants ;
-par instants le vent la poussait sous la bâche
-protectrice et Albarel ouvrait son parapluie de
-côté pour en garantir leur banquette. A Auteuil,
-les jeunes gens placèrent leurs maîtresses dans
-les tribunes, puis, revêtus de longs paletots anglais
-qui couvraient leurs talons, ils coururent
-aux drapeaux des bookmakers. Entre les averses,
-les courses se succédaient, sans intérêt pour
-elles.</p>
-
-<p>Clémence parla d'amour. Elle cita les aventures
-de toutes les ouvrières travaillant chez
-Freysse. A deux, elles étaient encore les mieux
-partagées. Le ciel violâtre roulait au-dessus des
-bois sombres.</p>
-
-<p>Elles ne virent plus les jeunes gens avant
-la fin de l'après-midi. Ils revinrent furieux et
-trempés. Au dernier moment Palmarsa révélée
-était montée à des cotes invraisemblables. A
-peine gagnaient-ils quatre cents francs.</p>
-
-<p>&mdash; C'est déplorable, s'écria Sicard ; la seule
-affaire du mois ratée ainsi! jusqu'au 20 il ne
-courra plus que de vieilles biques archi-connues.</p>
-
-<p>&mdash; Peut-être pourra-t-on tenter quelque chose
-avec Chrysanthème, le 17 : je verrai Delwart.</p>
-
-<p>&mdash; En tous cas, nous voici avec quatre cents
-francs jusque-là. Mesdames, il va falloir faire
-des économies.</p>
-
-<p>Ce mot resta dans l'esprit d'Henriette tout
-le trajet.</p>
-
-<p>A nouveau elle retombait dans les préoccupations
-d'argent. La gêne bourgeoise la pourchassait,
-même en cette vie folle. «&nbsp;Economie,&nbsp;»
-cela lui sonnait comme une injure, un rappel
-constant de misère.</p>
-
-<p>Au Boulant, il y avait la foule du dimanche.
-Des lycéens et des Saint-Cyriens, des calicots
-gesticulants.</p>
-
-<p>Ils hâtèrent le repas autour de la table étroite,
-les hanches percées par des coudes voisins. Dans
-le café c'était la même cohue augmentée encore
-par les flâneurs, dégoûtés de la pluie, et qui
-s'abritaient devant un éternel bock.</p>
-
-<p>Une grosse dame fit des réflexions déplaisantes
-sur elles &mdash; des filles! &mdash; et interrogea son
-mari pour savoir comment des jeunes gens bien
-élevés pouvaient se perdre avec ces petites pestes.</p>
-
-<p>Dehors, la pluie tombait à flots. Toute brune,
-la cité, d'un brun vide où seules paraissaient les éclaboussures
-d'or des lampadaires : et l'or coulait
-sur les trottoirs en longs fuseaux perdus.</p>
-
-<p>&mdash; Allons chez toi, dit Sicard à Albarel, j'ai
-plein le dos des épiciers et des potaches.</p>
-
-<p>Le temps se passa à jouer aux cartes et à boire
-du thé. Henriette s'ennuya beaucoup plus que
-les soirs de dimanche passés chez les Freysse. Et
-la nouvelle existence coula, monotone bientôt.</p>
-
-<p>Des théâtres, elle n'aima que les drôleries.
-On sortait de là très joyeux, un peu lascifs ; on
-s'amusait huit jours à refaire les intonations de
-Lassouche et de Baron. Malheureusement la
-même pièce se jouait trois cents fois de suite.
-De même les opérettes. Quant au reste, des
-choses ennuyeuses pleines de démonstrations,
-ainsi que des cours d'institutrices.</p>
-
-<p>Ce devint la routine grise de chaque jour.
-Des levers à dix heures dans la chambre en désordre,
-parmi les cuvettes traînant. Tout un
-ménage à faire avant la toilette. La concierge
-nettoie le petit salon. On entend les heurts de
-son balai contre les plinthes et les frôlements
-secs du plumeau. Et la femme apporte l'eau
-chaude et les bottines cirées, avec une mine
-discrète, grave de vertueuse offensée par l'appareil
-du vice.</p>
-
-<p>Cette première ablution délasse Henriette de
-sa courbature amoureuse. Elle lui débride les
-paupières et les commissures des lèvres. Oh!
-s'oindre longtemps de cette eau ruisselante, odorante
-de vétyver.</p>
-
-<p>&mdash; Vite, vite, petite, crie Maurice ; midi moins
-le quart! tu n'en finis pas.</p>
-
-<p>Lui, en une minute, se trouve prêt. A peine
-hors le lit, déjà il a son pantalon et ses chaussures.
-Deux coups de rasoir sur la joue droite,
-deux coups sur la joue gauche, deux autres
-sous le menton et il frotte sa figure avec sa
-main blanche de savon. Sa tête entière disparaît
-sous la mousse floconneuse. Henriette ne
-peut se défendre de le regarder faire. Les bras
-musculeux et lisses du sportsman se contractent
-en bosses tandis qu'il se frotte vigoureusement ;
-et, sous la flanelle étroite, percent les pointes
-dures de ses mamelles.</p>
-
-<p>Plus vite encore il s'essuie. Les brosses virent
-dans ses cheveux noirs avec un bruit de
-mécanique. Soudain il les jette sur le lavabo, et
-apparaît sa face rectiligne cadrée de cheveux
-aplatis, de favoris courts et ras.</p>
-
-<p>Henriette le contemple, le c&oelig;ur battant. A la
-lime il se polit les ongles et le soleil glisse rose
-à travers sa main fine.</p>
-
-<p>Alors ils veulent s'étreindre dans la bonne
-odeur de leurs dermes propres et parfumés. La
-roulant sur le lit, il lui découvre les seins et les
-chauffe de ses lèvres. Sonne la demie. Henriette
-saute. Elle a peine à sauver sa poitrine des
-mains luxurieuses pendant qu'elle boucle son
-corset.</p>
-
-<p>Habillés enfin, ils passent au salon se mirer
-à la psyché grande. Elle lui met la main sur
-son bras. Longtemps ils s'admirent et s'embrassent,
-heureux de se voir.</p>
-
-<p>&mdash; Nous sommes très chic, hein?</p>
-
-<p>&mdash; Oh oui, nous sommes très chic, tu sais.</p>
-
-<p>Chaque matin ce jugement les éjouit. Ils descendent
-gaîment.</p>
-
-<p>Cependant que la servante du restaurant
-étale devant eux la serviette et les couverts, ils
-discutent la carte.</p>
-
-<p>Jamais l'appétit n'invite Henriette à choisir
-un plat plutôt qu'un autre. Les choses dont elle
-goûta peu l'attirent. Elle recherche la surprise.
-Des passions pour le caviar, les crevettes, les
-huîtres et les écrevisses. Elle déjeûne surtout
-par cause d'habitude. Et puis l'attraye la joie
-de cette grande pièce verte et or où luisent les
-cristaux et les faïences, où se filtre le soleil ; les
-servantes vont, viennent avec leurs tabliers à
-bavette, leurs manches de toile, le petit bonnet
-de gaze juché tout en haut des cheveux sur le
-faîte de la torsade où il semble ne pas tenir.</p>
-
-<p>Des étudiants et des femmes. Parfois un jeune
-homme vient serrer la main d'Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Venez-vous au cours?</p>
-
-<p>&mdash; Cet après-midi?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'il y a?</p>
-
-<p>&mdash; La leçon de Bejard. Il parlera sur les
-fouilles d'Assur et il fera la reconstitution. Une
-explication des cunéiformes sur barillet.</p>
-
-<p>&mdash; Bon ; j'irai.</p>
-
-<p>&mdash; Ah, vous savez, le cours d'arabe ferme
-le 15.</p>
-
-<p>&mdash; Pas possible, et l'examen?</p>
-
-<p>&mdash; Le premier septembre.</p>
-
-<p>&mdash; Il va falloir que je bûche. L'examen fera
-concours, n'est-ce pas, pour l'expédition Dutramel.</p>
-
-<p>&mdash; Je crois que oui. Au revoir.</p>
-
-<p>&mdash; Au revoir.</p>
-
-<p>Un léger coup de chapeau du monsieur à
-l'adresse d'Henriette, et il va s'asseoir plus loin.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Que tristes ces après-midi passés seule, pendant
-les heures de cours.</p>
-
-<p>Le petit salon, son divan de velours bleu, l'osier
-des fauteuils-bascule grenus de pompons rouges,
-allure de médiocre aisance, qui, au soleil,
-s'alanguit. Sur la table entassés, les livres, les
-brochures d'archéologie. Si Henriette les ouvre,
-ce n'est que planches architecturales pour elle
-insignifiantes ; quelquefois une reproduction de
-terre cuite cypriote, bonshommes rosés à barbes
-en boucles, à mitres pointues, chevauchant
-de fantastiques montures. Vite fermés ces ennuyeux
-volumes.</p>
-
-<p>De ce travail Albarel espère pour le plus
-tard une mission du gouvernement en Asie.
-On le décorerait ensuite. Vers cela son ambition
-halète.</p>
-
-<p>D'un bleu jauni les rideaux en reps ouverts
-sur le balcon où Henriette monte et s'accoude ;
-le regard vers la rue. Passent les filles de brasserie
-en tabliers brodés, la sacoche au flanc, et
-la chevelure chrômée. Des polytechniciens peinent
-à mettre leurs gants ; et leurs épées, ils les
-rejettent d'un ingracieux mouvement de jambe.
-Vers elle ils lèvent leurs figures imberbes et
-rieuses. Un geste, si elle voulait, et ils seraient
-heureux. Avec des si jeunes quelles parties
-drôles! Mais elle détourne la tête. Elle ne doit.</p>
-
-<p>Tout à coup, parmi la foule, elle reconnaît
-Albarel, qui lui montre un gros bouquet de camélias
-pour elle acheté. Et le voici à la porte où
-elle a couru, et la voici à ses lèvres où il la lève.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au soir, dans l'entresol du café, distraitement,
-Henriette butine du regard parmi les
-images des périodiques.</p>
-
-<p>Des femmes pénètrent dans la salle, et leurs
-toilettes. A l'entour des tables, des groupes se
-tassent et s'emboivent en la fumée des cigares.</p>
-
-<p>Claires les figures des jeunes femmes qui se
-dressent contre la tapisserie où des licornes
-rampent, écarlates. Claires sous le faîte aigu des
-chapeaux dentellés. Et des épaules effacées,
-gracieusement tombent leurs bras minces, leurs
-bras minces et ronds, contre les orbes des poitrines
-grasses. Vers ci, vers là, se dardent leurs
-yeux d'acier ; vers ci, vers là sourient leurs
-bouches flories.</p>
-
-<p>Aux carcans blancs superposées les brunes
-faces des orientaux fumèlent. Sans paroles. Et
-des traits immobiles sous les cheveux bleus.
-Chamoisée la tapisserie où rampent les licornes
-écarlates.</p>
-
-<p>Dans les froides et profondes mirances des
-glaces, se glauquent les femmes, les orientaux,
-les licornes écarlates, parmi le poudroiement
-du gaz éparpillé.</p>
-
-<p>Des orientaux les teints lisses et les gestes
-graves de maîtres, extasient Henriette.</p>
-
-<p>&mdash; Ecoute un peu, dit Albarel en la poussant
-vers un coin et se disposant à lui parler très
-bas. A voix douce il lui reproche ses regards
-attentifs aux hommes. Souvent déjà il lui découvrit
-cette tendance à les examiner. Pourquoi?
-Si elle ne les aime on ne l'en croira pas
-moins fille facile ; suivront des désagréments
-pour elle et pour lui.</p>
-
-<p>Elle se regimbe et se froisse avec des paroles
-aigres, des moues boudeuses. Une colère d'être
-surprise et devinée au moment même de la
-faute. Là se révèle une supériorité de son
-amant qu'elle ne pardonne point. Il la domine,
-l'espionne et la sait jusque dans ses pensées
-muettes. Ainsi qu'une lâche indiscrétion, un
-viol de conscience, elle lui reprocherait cette
-trop perspicace surveillance.</p>
-
-<p>&mdash; Pour qui me prenez-vous? Oh! mais ça
-ne durera pas ainsi.</p>
-
-<p>Alors la voix de l'amant se transforme et
-devient dure. Il ne se laissera point jouer. Du
-jour où il la prit, une responsabilité morale lui
-incomba. Il a le droit et le devoir de réprimander.
-Pour lui d'ailleurs, il ne souffrira
-jamais le ridicule. Si leur commune liaison lui
-pèse, qu'elle dise un seul mot et il lui rend sa
-liberté avec de l'argent&hellip;</p>
-
-<p>Puis il se prend les tempes dans les poings.
-Sans faire attention aux dédaigneuses mines
-d'Henriette, il s'accoude au-dessus d'une revue.</p>
-
-<p>Comme la souffleta cette promesse d'argent.
-Catin, elle était catin. Albarel parlait comme
-Marceline et plus brutalement encore.</p>
-
-<p>Tout devant elle tremblotait et fluctuait à
-travers ses larmes, retenues par un suprême
-effort de fierté au bord des cils.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi es-tu triste comme ça, Henriette?</p>
-
-<p>A cette bonne Clémence elle confie ses chagrins.
-L'autre aussi énumère les siens. Elles subissent
-les mêmes hontes, la même gêne, la
-même envie d'être et non de vivoter, de ramper
-parmi la foule des entretenues vagues. Clémence
-voudrait une belle boutique, des ouvrières,
-des clientes, une belle boutique rue de la Paix
-ou boulevard Malesherbes. Tout en se moquant
-de ces appétits modestes, Henriette l'approuve.
-Elles causent et se communiquent des désirs
-dans la navrance de les craindre à jamais irréalisables.
-Albarel et Sicard parlent politique ; Castelan
-d'un mot jeté, pendant qu'il écrit, les réfute.</p>
-
-<p>Et subitement Henriette et Clémence entament
-l'éloge du journaliste tout bas. Il est si intelligent.
-Un garçon d'avenir. Celle qu'il aimera sera heureuse.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais il ne se collera jamais, reprend
-la rousse ; il est trop ambitieux. Une femme le
-gênerait.</p>
-
-<p>&mdash; Et Hortense pourtant.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! une fille de brasserie. Elle va avec
-trente-six autres. Il s'en moque.</p>
-
-<p>Survint Hortense. Aussitôt Castelan abandonna
-ses écritures. A paraître affables les hommes
-s'efforcèrent. De ses lèvres peintes elle riait aux
-galantises. Par gestes brefs elle ordonnait l'édifice
-de sa chevelure teinte en jaune ; et des mines
-vers les glaces. Très proches d'Hortense, Albarel
-et Sicard commencent à jouer des mains avec
-elle, une envie luxurieuse aux yeux, aux doigts.</p>
-
-<p>A l'écart demeurent Clémence et Henriette.
-Loin de leurs amants qui affectent ne les point
-voir, elles reprennent leurs récriminations. La
-fillette sent battre son c&oelig;ur, des larmes lui
-poindre, à mesure que s'affirme plus voulue
-l'indifférence de Maurice. Mais son amie :</p>
-
-<p>&mdash; Va, ils reviennent toujours à nous. Au fond
-ils y tiennent. Il ne faut pas te désoler comme ça.</p>
-
-<p>A Henriette il semble qu'une vengeance
-complète de la honte subie s'accomplirait, si,
-quittant Albarel qui la néglige, elle parvenait
-à jouir d'un luxe spécial et grandiose, d'une joie
-publique au bras d'un autre plus beau, plus
-riche et qu'il jalouserait. Ce serait l'abaissement
-de sa morgue d'homme, l'affirmation d'une infériorité :
-il a pu plaire quelques instants par erreur
-et parce qu'on était très jeune.</p>
-
-<p>Castelan récite à Hortense un sonnet pour
-elle écrit. Les rimes sonnent hors sa bouche
-diserte, aimable et souriante. Ses doigts blancs
-scandent les vers avec un mouvement mol et
-rhythmique. Henriette l'admire encore. Elle
-aimerait fort que ces vers lui fussent adressés.</p>
-
-<p>Le poète sans doute s'aperçut de cette contemplation :
-maintenant, à chaque fin de vers, il la fixe.</p>
-
-<p>Henriette rougit et se tourne vers Clémence.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sur les murs du cabaret à filles. &mdash; En les
-tentures vertes de haute lice s'embranchent des
-arbres touffus ; les plats bleus réfléchissent la
-lumière en orbes ; les tambourins rutilent,
-illustrés par les peintures écolières d'habitués ;
-les naïades en plâtre nu sourient sur les murs
-du cabaret à filles. Et des hommes de guerre
-à la mode d'antan chevauchent emmi les vitraux
-entre des colonnes à devises. Du lustre en fer
-le gaz diffus fuit, et ses lueurs chaudes plongent
-dans les mirances des tables cirées. La
-fumée des cigares stagne.</p>
-
-<p>Et l'ivresse gagne, l'ivresse de gens qui se
-vautrent sur les femmes.</p>
-
-<p>Henriette lape le champagne. Hortense l'embrasse.
-Castelan lui lit dans la main, et ses ongles
-soignés la chatouillent, la chatouillent jusqu'aux
-épaules.</p>
-
-<p>Le gaz diffus, et ses lueurs chaudes, et la
-fumée stagnante où des dentures de femmes
-miroitent, s'éteignent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cette nuit-là, la réconciliation des deux amants
-se fit.</p>
-
-<p>Il eut des prières et des protestations très
-tendres ; il la supplia de ne le point faire souffrir.
-S'il lui disait des reproches, c'est qu'il l'adorait
-entière, c'est que tout entière il la voulait sienne.
-A ces délicatesses de passion, elle, très bonne,
-n'est-ce pas, saurait compatir.</p>
-
-<p>Dans le lacis de ses bras doux, elle pleure
-repentante, s'avouant à elle-même plus coupable
-qu'il ne la croit. Une fatalité la pousse, lui
-semble-t-il, vers les caresses illicites. Inéluctablement
-elle se prévoit dans les dentelles et les
-perles par sa chair payées.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une fois, en passant devant la brasserie où
-servait Hortense, elle la trouva sur la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Entrez donc : il n'y a personne ; si vous
-saviez ce que je m'embête!</p>
-
-<p>Elles causèrent.</p>
-
-<p>Henriette, incitée à la confiance par des aveux
-francs, émit ses désirs de vie plus officielle, plus
-luxueuse surtout. Alors l'autre donna des conseils,
-traça un mode de conduite suivant l'âge et l'allure
-des hommes.</p>
-
-<p>Souvent revint Henriette.</p>
-
-<p>Albarel subissait sur le turf une déveine noire.
-Hortense proposa de la mettre en rapport avec
-un monsieur sûr. La chose peut-être se fût faite.
-A l'heure décisive quelle folle peur la surprit,
-une larmoyante crainte de quitter Maurice et de
-ne plus goûter à ses lèvres. Un repentir par
-avance de la honte et du désespoir qu'elle eût
-causés.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une après-midi la blanchisseuse ayant rapporté
-les peignoirs, elle se vêt de dentelles blanches,
-le seul luxe qu'elle possède encore. Longtemps,
-longtemps elle se coiffe, et sur le balcon, elle
-s'installe, un livre aux mains.</p>
-
-<p>Dans la rue, Castelan, de son fiacre, salue ; et,
-par signes, interroge s'il peut la rejoindre. Un
-instant elle hésite, rougissante. Elle acquiesce
-enfin. Et le temps qu'il monte, elle soupçonne
-un viol, une faute, Hortense et Albarel trompés,
-toutes les émotions d'un crime passionnel.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne savez pas, Henriette, lui crie-t-il ;
-Albarel est reçu. Je viens de l'entendre répondre
-très bien aux trois parties de l'examen. Vite
-habillez-vous. Nous allons le chercher. Son père
-est arrivé. Il lui donne deux mille francs et il
-repart ce soir. Quelle noce!</p>
-
-<p>A se munir de toilettes neuves, les primes
-joies de sa liaison renaquirent.</p>
-
-<p>Le surlendemain, Maurice et Henriette partirent
-pour Dieppe avec trois malles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Galets bleuis qui, sous les pas, s'effondrent.
-Ourlet blanc de la mer ; il croît, se cave, bave et
-puis croule.</p>
-
-<p>Plaine d'eaux intensément bleue, et qui, dans
-le ciel, se perpétue, dans le ciel couleur d'eau
-pâlie. Et le ciel s'infléchit, revient s'effranger aux
-pavillons du casino, au grouillement de la foule,
-aux cabanes blanches.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Dans la chambre de Castelan. Des bougies
-halètent parmi des potiches à bas
-prix, parmi des livres en tas.</p>
-
-<p>Sur le canapé. Roide, le buste piété du sacrum,
-les jambes tendues en forme de compas éclos,
-Henriette rêvasse. Des scrupules et des après tout
-alternés tiraillent sa conscience : ce pauvre
-Maurice, elle va donc le tromper, pendant qu'il
-se morfond là-bas dans sa province. Que c'est
-mal. Pourtant sa curiosité de jusqu'ici monogame
-s'exacerbe en le souhait de caresses neuves et
-illicites.</p>
-
-<p>Castelan vers elle se hausse avec des paroles
-d'amour, des lèvres offertes. Et, lui rire au nez,
-d'un craqueté rire, c'est le caprice subit de la
-jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'il vous prend? demande-t-il
-déconcerté.</p>
-
-<p>&mdash; Moi? Rien.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et dans sa rêvasserie Henriette se replonge.
-Lui tente de l'enlacer ; mais, en de significatives
-rebuffades, elle :</p>
-
-<p>&mdash; Non, non, laissez-moi.</p>
-
-<p>Castelan boudeur va près la croisée entr'ouverte ;
-y fume en regardant la lune. Alors Henriette
-prend sur la table de travail un dictionnaire
-de rimes, et, d'une voix de tête, ânonnante,
-elle lit : <i>Vauban, Laban, Liban, Montauban&hellip;
-Amadis, Cadedis, Cadix, <span lang="la" xml:lang="la">De Profundis</span>&hellip;</i></p>
-
-<p>Le journaliste se met à rire, s'approche, la
-soulève, à pleine bouche l'embrasse. Très lourdement,
-comme inerte, entre les bras de l'amoureux,
-Henriette se laisse choir, les paupières
-closes, un taquin sourire par les commissures
-de ses lèvres faisant la grosse lippe.</p>
-
-<p>Les jupes susurrant s'écrasent sur le tapis.
-Le corsage est dégrafé. Hors les entraves d'écailles,
-parmi les seins aigus où le busc a mis
-des tavelures, les cheveux se coulent d'or :
-d'experts doigts Castelan a dévêtu Henriette.
-La porte au lit. Ils se connaissent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Deux heures tintent au proche campanile.
-Sur le coude, tournant le dos à son amant,
-Henriette s'absorbe en la lecture de certain
-livre, semble-t-il. Effectivement elle songe : vrai,
-ce ne valait pas de tromper Maurice. Quelle
-désillusion. Jamais elle n'aimera cet homme. Un
-caprice, à peine. Le littéraire bagou du journaliste
-faisait espérer des révélations. Quelle
-erreur! même, maintenant, elle le juge insipide.</p>
-
-<p>Castelan s'impatiente de cette froideur. En
-de timides câlineries, il se hasarde.</p>
-
-<p>«&nbsp;Non, non,&nbsp;» grommelle Henriette, et,
-des lombes elle rue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Depuis des semaines, Henriette se trouve
-intimement liée avec M<sup>me</sup> Gandon.</p>
-
-<p>Trente-trois ans, petite avec un
-torse d'androgyne ; et l'épiderme facial mati, et
-des yeux comme deux grosses perles noires, et
-des narines qui battent, et des oreilles à la fine
-volute, et sa bouche équivoque, &mdash; la galante
-dame Iphigénie Gandon.</p>
-
-<p>Son appartement : un entresol aux bas plafonds
-inviteurs. Les murs couverts d'étoffes à
-bouquets obscurs ; et des coussins par les tapis
-de doux poil, et des coussins sur les fauteuils
-déclos ainsi que des bras érotiques, et des coussins
-dressés aux mols divans attentatoires.</p>
-
-<p>Là. Parmi les fioles à liqueurs fortes et les
-assiettes de friandises, la gouvernante Gudule
-vague. L'accort perruquier Léopold vante ses
-thériaques de beauté.</p>
-
-<p>Le banquier juif Jacobi avec son menton de
-talmache ; lord Sinclair torcol et cravaté d'incarnadin ;
-le ci-devant bourgmestre hollandais
-Van Der Vott et sa face saure ; Roger de Silly,
-sigisbée jamais las &mdash; les assidus d'Henriette.</p>
-
-<p>Mais, les fleurs tantôt marcescentes de son
-amie, madame Gandon les voudrait cueillir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>En faveur de M. Freysse, Marceline eût
-failli. Tant la possédait le dégoût des
-choses, des gens, de soi. Tant la navrait
-cette honte. La déchéance d'Henriette, si
-prompte, lui ôtait toute foi en sa propre vertu.
-Une personne élevée comme elle, asservie d'intelligence
-aux mêmes principes, pouvait donc
-choir au rang des prostituées par un coup imprévu
-de démence. Certainement leur sort d'ouvrières
-pauvres les destinait à paraître entretenues
-et à le devenir.</p>
-
-<p>Rien ne la put dégager de cette hantise. Les
-brodeuses, elle les voyait, le soir, rejoindre des
-amants, au bout du trottoir. Elle en vint à se
-traiter d'imbécile : pourquoi au courant de la
-vie résister seule ; maintenant surtout : qui
-l'épouserait, s&oelig;ur de fille?</p>
-
-<p>M. Freysse s'efforça davantage à lui convenir.
-Il eut même des familiarités que, d'instinct elle
-repoussa. Ensuite elle couvait le repentir de ses
-rebuffades, car la bienveillance patronale semblait
-avant tout précieuse : au premier effarement de
-son chagrin, elle avait craint de la perdre. Remerciée
-alors au moindre prétexte, l'atroce misère lui
-serait échue. Mieux valait, au prix de son corps,
-conquérir l'association certaine, la richesse. Et
-puis quelque chose d'inexplicable l'attirait vers
-cet homme. Elle lui sut grâces de sa mansuétude
-qui excusait Henriette. Muettement elle se répétait
-les sordides reproches exprimables avec justice.
-Vers elle aurait rejailli la honte. M<sup>me</sup> Freysse,
-moins bonne, ne taisait pas ses rancunes pour la
-«&nbsp;vilaine fille.&nbsp;» Mais la voix de son mari s'émouvait
-tout de suite, et, triste, murmurait de vagues
-accusations contre le séducteur. Puis :</p>
-
-<p>&mdash; Au reste, peut-être l'aime-t-il sincèrement.
-Ils pourraient s'épouser un jour. Cela s'est vu.
-La petite est distinguée, instruite. L'amour,
-voyez-vous, c'est encore une des meilleures
-choses de la vie. Une bêtise d'enfant ce qu'ils
-font là.</p>
-
-<p>Bientôt, par discrétion, on n'évoqua plus cette
-aventure devant Marceline. Elle-même se surprit
-à rêver des heures entières sans que son
-esprit y courût. Les projets d'association lui
-furent à nouveau confirmés, tout le secret des
-affaires produit. La maison prospérait. On
-ajouta au traitement de la caissière celui de sa
-s&oelig;ur. Léontine, devenue surveillante, ne retira
-de cette haute situation qu'un titre honorifique,
-le droit de gourmander les ouvrières, et le prétexte
-de rejoindre souvent le patron pour requérir
-des conseils. Comme il énervait Marceline
-de voir cette grosse fille tendre sa joue poudrerizée
-sous la figure de M. Freysse, avec la mine
-de vouloir connaître exactement le grain de
-l'étoffe qu'il examinait. Comme une taquinerie
-tenace que la jeune fille se jura de vaincre. Elle
-accepta mieux les avances et les compliments.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Freysse s'occupait entièrement de ses
-petites filles malades. Pour l'automne, elle dut
-les emmener en Algérie où leurs oncles dirigeaient
-une plantation d'alfa. Il fut convenu que,
-vers cette époque, Marceline aurait une chambre
-au magasin, puis que, définitivement, elle s'installerait
-avenue de l'Opéra. Elle dirigerait le ménage
-pendant cette absence peut-être fort longue.</p>
-
-<p>&mdash; Comme ça, vous seriez notre fille tout à
-fait, ajouta M<sup>me</sup> Freysse un soir à la fin du dîner.</p>
-
-<p>La conclusion de ce <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> intimida le mari.
-Ses regards, après s'être fixés un instant sur la
-jeune fille, se détournèrent vite.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Freysse embrassa Marceline. Lui :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous aime beaucoup, voyez-vous, et je
-vous estime autant. Je ferai tout mon possible
-pour que vous soyez heureuse, que vous épousiez
-un brave garçon qui vous rende la vie facile.</p>
-
-<p>Il dit cela tout blême d'une pâleur subite. Marceline
-s'en troubla. Elle sentit qu'il faisait un
-effort terrible pour parler de telles choses. Sa
-voix basse et tremblante l'avouait jaloux par
-avance de ce futur qu'il proposait.</p>
-
-<p>Sa femme lui demanda s'il n'était point malade.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne me sens pas bien. Je vais fumer un
-cigare dehors.</p>
-
-<p>Il sortit.</p>
-
-<p>Sur la nappe jaunie de gaz les verres à liqueur
-et les tasses avaient un miroitement doux. Le
-tapage bruyait infiniment dans l'avenue.</p>
-
-<p>Les petites un peu endormies, avec des sourires
-mous de leurs lèvres rosâtres, s'allongeaient sur
-les genoux, sur les bras de leur amie. Les longs
-cheveux si pâles et si clairs et les robes blanches
-faisaient une grande tache de linceul parmi la
-pièce sombre aux tentures de draps verts.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Freysse compta les petites cuillers de
-vermeil et ferma le tiroir. Puis, assise, elle
-se mit à réciter ses malheurs, non sans avoir
-rempli de curaçao deux minuscules hanaps.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, elles tiennent de moi, les pauvres
-chéries. J'ai toujours été palotte comme ça et
-souffrante, au couvent on me traitait par le
-fer. Ce ne m'a point guéri. Cependant j'étais
-devenue assez forte quand je me suis mariée.
-Mais ma première couche me rendit fort malade
-et longtemps. Depuis la seconde j'ai, au
-ventre, un mal qu'il faut opérer deux fois
-l'an.</p>
-
-<p>Elle louangea son mari. Avec une sollicitude
-admirable il la soignait. Et pourtant ce ne devait
-pas le ravir, si jeune encore, de posséder
-une femme maladive. Elle avoua trente-cinq
-ans. Marceline l'avait crue vieille. Elle continua.</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons eu nos enfants très tard.
-Emile voulait un garçon. Je ne lui ai donné
-que ces pauvres chétives.</p>
-
-<p>Perdue en ses rêveries, Marceline cessa d'écouter.
-Cet éloge de M. Freysse l'émut à l'extrême.
-Il lui occupait l'esprit de son geste propre
-et vite, de sa barbe pointue à la manière
-des seigneurs d'autrefois, de ses yeux gris où
-elle lisait pour elle une passion franche. Voici
-que son c&oelig;ur de femme se pinçait à la faire
-souffrir. Ensuite le désir de vaincre en influence
-cette grosse Léontine, de triompher,
-d'assurer son avenir riche ; prévues aussi de
-très tendres caresses d'âme, d'épidermes lisses
-où ils se mêleraient&hellip; et une lacune ; son ignorance
-de chaste l'arrêta. Mais tout n'annonçait-il
-pas un mystère plus heureux encore qui,
-une fois connu, liait avec le charme de délices
-nouvelles et suaves?</p>
-
-<p>Le prochain départ de M<sup>me</sup> Freysse lui apparut
-comme une espérance. Elle, s'en gourmanda.
-Et cependant parmi les diverses conjectures les
-plus raisonnablement édifiables en but de bonheur,
-elle revint toujours à la persuasion de se
-donner pour acquérir l'indispensable pouvoir.
-Au moins fardait-elle de ce motif pratique la
-grande envie d'amour qui l'ardait. Puis, s'apercevant
-qu'elle se mentait à elle-même, des rages
-pleurantes la terrassèrent. Elle ne se consolait
-point de sa faiblesse d'âme, cette faiblesse
-qui avait perdu Henriette, cette faiblesse qui
-la perdait aussi.</p>
-
-<p>La famille partie, M. Freysse ne s'empressa
-point davantage auprès de Marceline. Plutôt il
-semblait la fuir. A table, il maintint la conversation
-sur les affaires, même il pria la caissière
-de prendre cette heure pour lui expliquer les
-événements commerciaux survenus.</p>
-
-<p>De Jacques Plowert, son voyageur en Orient,
-il lui parla, non sans insistance, et lut ses
-lettres éloquemment descriptives des pays levantins
-où cet homme colligeait des tapis anciens
-et des soies lamées.</p>
-
-<p>Jacques Plowert, engagé fort jeune dans l'artillerie,
-était parvenu rapidement au grade de
-sous-officier ; un malheur, la culasse d'un canon
-éclatant à l'essai de la pièce, l'avait
-rendu manchot du bras gauche. M. Freysse
-montra sa photographie : une figure ovale, de
-grands yeux, des cheveux drus, un col rabattu,
-une barbe jolie et frisée. Il laissa entendre
-qu'un intérêt dans la maison était acquis au
-voyageur depuis trois ans déjà. De même
-Marceline possédait une part. On la doterait
-en doublant cette part, si elle voulait l'alliance
-de cet intelligent garçon. Calculés les bénéfices
-probables en la proportion de leur apport,
-on transformerait la raison sociale sous deux
-ans au plus. Tous ensemble alors travailleraient
-à parfaire la fortune commune, qui, vu l'actuel
-mouvement des idées et du luxe, ne tarderait
-pas à devenir très importante.</p>
-
-<p>Toujours enthousiaste le marchand explique
-et jette les chiffres en l'air d'un geste hardi. Il sourit,
-marche, s'avance et se recule. De temps à
-autre il se passe le mouchoir sur les lèvres et
-rajuste son binocle.</p>
-
-<p>&mdash; Encore il faudrait savoir si M. Plowert&hellip;
-objecte Marceline interloquée.</p>
-
-<p>Elle hait M. Freysse pour cette persistance à
-lui offrir la vie d'un autre. Alors il la dédaigne.
-Comme elle voudrait lui dire qu'il cesse cette
-feinte, et qu'il la torture. Elle n'ose. Et son
-c&oelig;ur tressaute sous la griffure de la douleur.
-Les empressements, les attentions, cela
-n'était que leurre. Un fou désir de tomber dans
-l'étreinte de cet amant et de laisser fuir ces
-pleurs qui lacèrent ses paupières, ces pleurs qui
-avoueraient.</p>
-
-<p>Pourtant elle mime une froideur. Lui continue
-ses explications. Elle regarde la lumière
-blanchâtre de l'avenue où clignote le défilé
-rapide des équipages. Elle répète :</p>
-
-<p>&mdash; Lui plairai-je au moins? Qu'en savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous plairez à qui vous voudrez
-plaire, Marceline ; moi, un homme marié, un
-père de famille, j'ai failli commettre des sottises
-pour vous. Vous ne vous en doutiez pas,
-hein, avec votre mine froide et simple. Oui,
-oui, riez ; je me suis traité de vieux fou. C'est
-passé. Je me suis dompté moi-même. Je ne
-vous aime plus que comme on doit aimer sa
-propre fille. Je voudrais vous rendre heureuse ;
-vous ôter de l'esprit la vilaine tristesse qu'y a
-mise cette galopine d'Henriette. Croyez-moi,
-épousez Plowert. Sapristi, je comprends que
-vous n'avez jamais eu l'air de vous émouvoir
-pour moi, mais que diable! pour un beau
-garçon comme Jacques.</p>
-
-<p>&mdash; Il a un bras en moins votre beau garçon.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! que vous êtes méchante.</p>
-
-<p>Et il partit. Elle le suivit du regard dans le
-lacis des promeneurs. Un instant il s'arrêta
-sous un réverbère, et, tirant un carnet de sa
-poche, le consulta. Puis sa tête fine apparut en
-pleine lumière avec des lueurs dans les verres
-du binocle. Il héla un fiacre, monta. Et le fiacre
-disparut par la brume violette.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Des jours et des nuits, Marceline songea.
-Elle revécut tout son amour si fatalement méconnu,
-à cause de cette froideur. Des regrets,
-des souvenances. Si, telle heure, elle eût souri
-à telle parole, peut-être tout s'en fût suivi.
-Quand donc lui naquit la prime idée de cette
-passion? Elle fouilla sa mémoire. Navrée, elle
-découvrit de viles origines : l'avarice, la vanité,
-la lassitude. Insensiblement l'idée s'était promue
-maîtresse. Les mérites évidents de M. Freysse
-l'avaient conquise ; et puis, au moment où les
-reproches d'Henriette lui dénoncèrent les racontars
-des brodeuses ; cet amour, brusquement,
-elle l'avait su.</p>
-
-<p>Tant que, obstinée, en son austère vertu, elle
-s'était prémunie contre les tentatives, M. Freysse
-avait ourdi des tendresses pour la séduire. Au
-contraire, à l'instant où elle eût enfreint l'honneur,
-de subits scrupules le retenaient, lui.</p>
-
-<p>Car elle comprend la délicatesse de l'homme
-qui, la voyant seule, sans protection, chez lui,
-après le départ de M<sup>me</sup> Freysse, ne l'a voulu
-flétrir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Puis, en elle, la douleur s'habitue et s'assoupit.
-Elle s'estime de n'avoir point laissé connaître
-les arcanes misérables de son âme, d'avoir
-souffert en soi et triomphé.</p>
-
-<p>Acquise la certitude que Léontine va atteindre
-ou peut-être atteint déjà les intimités charnelles
-du marchand, ses regrets et ses désespoirs
-amoureux succombent. Elle se remercie
-de sa prudence. Au même titre que cette grossière,
-elle eût servi de jouet et M. Freysse lui
-semble un futile débauché inexcusable s'il ne
-possédait cet art du commerce.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle attendit Jacques Plowert.</p>
-
-<p>Comme une échéance favorable, une date
-commerciale qui changerait la routine de la
-maison et donnerait aux affaires une direction
-neuve. Le parti convenable.</p>
-
-<p>Pour l'intelligence elle le savait bachelier, écrivain
-habile, descripteur éloquent, homme de
-goût, &mdash; ses envois charmaient toujours les clients
-et ne restaient pas en magasin. &mdash; Pour le physique,
-ses photographies montraient un garçon
-robuste, aux traits féminins, où se devinait une
-peau lisse, où s'arrondissaient des yeux clairs.
-L'idée martiale de sa blessure palliait l'odieux
-de la difformité. Un mâle plastique, en définitive
-grand et tel, disait M. Freysse, que les
-dieux en pierre du Louvre. Le parti convenable.</p>
-
-<p>Même elle ne goûta point la curiosité des
-étreintes suprêmes. De là elle détournait son
-esprit, très calme, se disant qu'elle saurait à
-date fixe, que cela d'ailleurs ne devait apprendre
-rien de bien étrange, puisque toute femme,
-sans peine, s'y conformait.</p>
-
-<p>Mais l'étude des hautes spéculations commerciales
-l'accapara. Elle lut des traités économiques,
-elle compléta ses connaissances sur la
-banque et les systèmes de crédit. Ce mariage lui
-promet l'essor d'une richesse sûre, richesse où
-elle vivra, au balancement des luxueux équipages,
-en vénération parmi les financiers et les
-ingénieurs. Par l'argent elle forcera un ruiné
-quelconque à épouser cette misérable Henriette.
-Ensuite rien ne sera plus à souhaiter.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Jacques Plowert vint.</p>
-
-<p>Il vint, une après-midi. Elle le reconnut tout
-de suite avant qu'il entrât et bien qu'il n'offrît
-d'abord à la vue que son côté droit. Plus maigre
-seulement que le représentaient les photographies.
-Le son de sa voix, elle l'avait prévu. Il
-dit des choses particulières et intéressantes. A
-table on parla commerce. Aussitôt les fiancés
-se plurent. Elle se sentit à l'aise comme s'ils
-étaient unis depuis des ans.</p>
-
-<p>Très habilement, de sa main unique, il coupait
-les morceaux avec un couteau de poche à
-lame courbe. Soudain il éclata de rire. Alors
-son moignon sautilla dans la manche trop
-large : une chose pointue qui plissa l'étoffe de
-la redingote. Pour la première fois, Marceline
-subit une répulsion, l'envie de voir frissonner
-à nu ce bout de membre, de s'en dégoûter et
-de fuir.</p>
-
-<p>Et l'obséda cette pensée : quelle attitude
-prendre afin que son regard, jamais n'y heurtât.
-Elle n'osa plus lever les yeux par crainte
-de voir cette chose pointue qui frissonnait de
-rire. Comme une bête vivante, distincte de la
-personne, et nantie d'une existence à part,
-alanguie parfois, immobile en des torpeurs
-tristes, ou frétillante d'une horrible danse.</p>
-
-<p>De la fantastique vision elle ne se put distraire.
-Toutes les paroles lui furent muettes
-jusqu'au départ de Jacques. Lui absent, elle
-garda dans la mémoire l'aspect remuant et immonde.</p>
-
-<p>Ce l'empêcha du sommeil, pendant des
-heures. Lorsqu'elle s'endormit, elle rêva que ce
-moignon la poursuivait, mettait à ses lèvres
-un baiser visqueux et chaud, tandis que
-Jacques éclatait d'un rire atroce, de ses blanches
-dents. La terreur. Elle n'osait plus demeurer
-seule. L'hallucination grandissait, lui
-suggérant les mille ridicules des manchots,
-l'horreur des chaires découpées et saigneuses.
-Si Jacques arrivait, cette horreur diminuait un
-peu. A ne point découvrir les affreuses apparences
-prévues par ses cauchemars, elle se rassurait
-et son esprit se reposait en une aise relative.</p>
-
-<p>Le drap soyeux et neuf du vêtement drapait
-de noir la chose.</p>
-
-<p>Pour fuir la hantise ridicule, elle tenta de concevoir
-le jeune homme tel qu'il devait paraître
-avant l'accident. Jamais elle ne put rétablir l'allure
-martiale de l'artilleur en son uniforme,
-toujours s'imposait la manche vide et flottante,
-la manche noire.</p>
-
-<p>Elle ne put se résoudre à consentir ce mariage.
-La seule appréhension que <i>cela</i> frôlerait sa chair,
-que <i>cela</i> elle le verrait un jour à nu lui donnait
-épouvantes et frissons. Comme M. Freysse la
-questionnait, elle répondit non fermement. Puis
-elle avoua ses dégoûts, l'insupportable malaise
-que cet homme lui boutait.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais bien que c'est imbécile, que c'est
-fou, mais c'est plus fort que moi : je ne puis.</p>
-
-<p>M. Freysse se dit très malheureux de ce refus.
-Toutefois il ne renouvela point sa demande.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, Jacques Plowert partit
-pour l'Inde. Il ne paraissait point autrement
-triste. A Marceline il présenta des adieux très
-aimables.</p>
-
-<p>Au fond, la jeune fille le regretta. Il eût si
-bien rempli ses espoirs. Longtemps elle s'en
-voulut de la bête imagination qui l'avait prise.
-Cependant, à de nouvelles instances, sa réponse
-n'eût point varié.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Par l'avenue les pluies d'automne s'éplorent.
-Aux balcons luit l'éternel rire des enseignes
-d'or. Les fiacres louvoient vers les trottoirs
-laqués. Le ciel cendreux s'effiloque aux toitures
-glauques.</p>
-
-<p>Marceline guette les blanches poussières d'eau
-qui volent au ras de l'asphalte, et fuient, et
-meurent ; les blancheurs d'eau qui passent dans
-les interstices des gens sombres, qui sèchent
-aux soies des parapluies, qui s'effilent en minces
-luisures sur les vitres des lampadaires.</p>
-
-<p>Assise derrière la caisse d'ébène, elle guette
-les blanches poussières d'eau, tandis que ses
-doigts caressent le doux vélin du registre.</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">Dijon. Imp. Darantiere, rue Chabot-Charny, 65.</p>
-
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-</div>
-
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-Dr. Gregory B. Newby<br />
-Chief Executive and Director<br />
-gbnewby@pglaf.org
-</div>
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
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-</div>
-
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