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-The Project Gutenberg eBook of Les demoiselles Goubert, by Jean Moréas
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les demoiselles Goubert
-
-Author: Jean Moréas
- Paul Adam
-
-Release Date: December 22, 2020 [eBook #64084]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEMOISELLES GOUBERT ***
-
-
-
-
- JEAN MORÉAS & PAUL ADAM
-
- LES DEMOISELLES
- GOUBERT
-
- MOEURS DE PARIS
-
-
- PARIS
- TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
- 8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français
- 1886
-
- _Tous droits réservés_
-
-
-
-
-_L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
-et de reproduction._
-
-_Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la
-librairie), en novembre 1886._
-
-
-OUVRAGES DES MÊMES AUTEURS:
-
- LE THÉ CHEZ MIRANDA.
-
-_En Préparation_:
-
- LA PARAPHRASE DES SAINTS ÉVANGILES.
-
-
-OUVRAGES DE JEAN MORÉAS:
-
- LES SYRTES.
- LES CANTILÈNES.
-
-OUVRAGES DE PAUL ADAM:
-
- CHAIR MOLLE.
- SOI.
-
-
-DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE, RUE CHABOT-CHARNY, 65
-
-
-
-
-Il a été tiré à part dix exemplaires de cet ouvrage, sur papier de
-Hollande, numérotés à la presse.
-
-
-
-
-I
-
-
-Dans le lit de palissandre à cintres, sous les rideaux cramoisis
-retroussés, M. Goubert agonise, tout violâtre des spasmes d'apoplexie.
-
-Continûment la jambe se meut, et les orteils balancés ondulent le drap.
-Un râle monte, un râle gras qui grouille dans la gorge étrécie.
-
-La lumière cuivrée de la lampe s'éplore vers la tapisserie et ses
-fleurages d'or, le glacé des étoffes chères, les cadres étincelants des
-miroirs. Sur le désordre des choses, un silencieux effroi, un
-recueillement d'attente. Alors le docteur se retourne et, marchant à M.
-Freysse qui demeure en un coin de la chambre, il l'entraîne vers la
-bibliothèque:
-
---Il faut s'attendre à tout.
-
---C'est épouvantable. Et ses filles!
-
-Le docteur étend les bras par un geste vague. Puis la figure angoissée
-de M. Freysse l'attentionne. Ce monsieur grisonnant, très correct avec
-sa jaquette anglaise et son col droit, paraît soumis à un intime chagrin
-rare chez les simples amis des mourants. Les rides fines frissonnent
-dans le cadre de son poil gris ramené sur les tempes, aiguisé en
-barbiche pointue:
-
---Et ses filles?
-
- * * * * *
-
-L'une près l'autre, assises. L'aînée fort pâle fixant de ses yeux froids
-les rosaces du tapis. La cadette pleure à rondes larmes; et les larmes
-emperlent ses cheveux blonds volutant sur sa face mièvre.
-
---Ruinées. Leur père était ruiné. C'est cela qui le tue aujourd'hui.
-
-M. Freysse conte le krach. Il dit comment toute la fortune de son ami
-Goubert se perdit. Infatigable, il parle avec des énumérations de
-chiffres. Et tout cela s'égrène vite hors ses lèvres tremblées. Du geste
-il s'anime, offrant à plat des mains blanches ornées, aux petits doigts,
-de larges cercles en or.
-
-Comme les jeunes filles se refusent absolument à sortir, on les fait
-asseoir au bout de la pièce. Une terreur les repousse du lit, une
-terreur de la maladie, une appréhension de revoir la face violâtre et
-d'en avoir peur. Anxieuse, Marceline, l'aînée, vise les mouvements du
-médecin, espérant toujours que ce jeune homme à la douce figure la
-rassurera d'un signe. Elle prévoit comme un chaos de calamités. Depuis
-la mort de sa mère, elle s'occupait entièrement de l'ordre domestique:
-la première, elle sut l'irrémédiable perte de la fortune. Que devenir
-seule? Sa soeur, une enfant.
-
-Et Mme Freysse arrive: petite femme maigrette, laide, très sautillante
-dans le bouffant de sa robe noire. Ayant embrassé les deux jeunes
-filles, elle parle au docteur. Marceline la voit hausser les épaules et
-secouer la tête.
-
---Il faut que vous veniez toutes les deux avec moi dans votre chambre.
-Vous ne pouvez pas rester ici plus longtemps.
-
-Les traits anguleux de Mme Freysse se pincent sévèrement. La petite
-Henriette s'obstine, pleurant toujours.
-
---On va le saigner. Il ne faut pas qu'il soit distrait par vous durant
-l'opération. D'abord, vous avez bien confiance en M. Freysse et en moi,
-n'est-ce pas, mes petites chéries?
-
-Toute câline, Mme Freysse les pousse vers la porte. Perçus, la face
-boursouflée de l'apoplectique qui hoquète, et ses yeux effroyablement
-ternes, exorbités.
-
-A sept heures du matin, M. Goubert mourut.
-
-Aussitôt Mme Freysse recouvre la table de serviettes damassées. Elle y
-érige un crucifix et des candélabres; dans une conque marine où se lit:
-_Souvenir d'Arcachon_, elle verse de l'eau bénite et plonge un rameau de
-buis. Aidée par la femme de chambre, elle coud un large volant de
-dentelle à un drap chiffré. Les bibelots disparaissent dans les
-armoires; on revêt de housses les chaises Henri III; la pièce prend un
-air de deuil liturgique avec ses prie-dieu installés tout contre le lit
-mortuaire, tout contre les linges qui gardent en leurs ombres les
-reflets cramoisis des tentures. Et la tête très blafarde du cadavre
-semble dormir sereine sous la dansante illumination des bougies.
-
-Au jour. On entr'ouvre la fenêtre; et la bise décembrale lèche les
-flammes qui parfois se dardent horizontalement. Les doigts gris du mort,
-et ses ongles luisants joints, retiennent une croix d'ivoire, et du
-buis. Les tableaux voilés de crêpe, grandes taches noires sur les murs
-dorés. Une toute jeune religieuse, toute mignonne dans un fauteuil,
-murmure des patenôtres. Et souvent elle glisse dans ses larges manches
-de bure ses mains qui se glacent.
-
-Maintenant des souvenirs assiègent Marceline: le rappel des constantes
-prévenances et des cadeaux, des appellations plaisantes dont le père
-taquinait. Et se greffe de surcroît, en son esprit, l'épouvante de la
-ruine: robes laides, travail, patron.
-
-La religieuse vient lui causer: une voix susurrée et qui l'exhorte au
-courage.
-
-Par les chambres encombrées: des intimes, des personnes à peine vues
-autrefois entre deux quadrilles. Des domestiques demandent à Marceline
-des ordres qu'elle ne sait plus donner. Et toute embrassade, toute
-marque de pitoyante sympathie lui rappelle l'imminente pauvreté. En
-sanglots elle éclate.
-
---Comme vous avez du chagrin, ma pauvre enfant.
-
-Déplorer ses biens perdus autant que la mort du père; elle se réprouve.
-Et ce lui suscite une crispante rage de ne pouvoir vaincre cette
-obsession vile.
-
- * * * * *
-
-Marceline choisit un modèle de croix en fleurs. Mme Freysse s'interpose
-et prie le fleuriste de revenir une heure plus tard:
-
---Elle était bien chère, mon enfant, cette couronne.
-
---Non, cent francs.
-
---Cent francs; c'est cher. Il faut apprendre à calculer. Votre position
-de fortune n'est plus la même.
-
---Je sais. Vous avez raison.
-
-Tout ce qu'on lui voulait apprendre, elle le détaille. Mme Freysse
-s'attendrit, constamment répète:
-
---Est-elle raisonnable, la pauvre petite, est-elle raisonnable.
-
---Elle calcule comme un homme, dit le mari.
-
---Papa m'y avait habituée.
-
---Alors nous allons pouvoir causer.
-
-A l'air de M. Freysse, Marceline espère. Elle ne peut chercher recours
-hors lui. Les parents de son père, petits rentiers provençaux, elle les
-sait incapables de lui prêter aide. Ils ne viendront même pas à
-l'enterrement, vu la cherté du voyage. La famille de la mère se trouve
-éteinte.
-
-D'un chiffre le négociant établit la situation. Que Marceline accepte ou
-refuse l'héritage, la faillite de l'Union absorbera tout. Pour s'éviter
-des tracas, il serait sage de signer un renoncement.
-
---Maintenant, il faut que vous viviez, votre soeur et vous. Voici ce que
-je propose. Je vais vous prendre dans mon magasin toutes deux. Vous
-serez ma caissière à deux cents francs par mois. Henriette procèdera aux
-livraisons des marchandises et surveillera les brodeuses. Elle aura cent
-francs. Avec trois cents francs vous pouvez vivre. Et, bien entendu,
-chez nous, c'est chez vous, vous savez.
-
---Oh! ma chérie, tu sais combien je t'aime.
-
-La dame se jette au cou de la jeune fille. M. Freysse lui serre la main
-à l'anglaise. Marceline s'abandonne à leurs caresses et pleure. Elle
-pleure le passé, son père, ses domestiques, son landau loutre. Dans la
-boutique de l'avenue de l'Opéra elle s'imagine rendant la monnaie sur le
-comptoir peluche verte et ébène.
-
-Eux, prédisent un avenir rose: une association, quand les petites
-Freysse seront mariées, dans dix ans. Ou bien il se trouvera des braves
-garçons, un voyageur, un caissier, un premier du Louvre, bien contents
-d'épouser des femmes comme elles. D'ailleurs les affaires marchent. On
-les augmentera, sans doute. Et Mme Freysse revient toujours à son idée
-de mariages probables, répétant: «un voyageur, un caissier...»
-
-La religieuse entre. Elle se déclare transie, et approche du feu ses
-mains couleur de cire. Déjà, malgré la froidure, le mort se décompose, à
-ce qu'elle dit. M. Freysse va voir.
-
-Les femmes montent auprès d'Henriette. Marceline veut son avis sur la
-proposition des Freysse.
-
-La petite, éveillée dans son lit de mousseline blanche à faveurs de
-satin bleu, garde de grosses larmes aux cils. Sa main gracile saillit de
-la chemise large en fine baptiste brodée. Laiteuse la chambre sous la
-réfraction de la neige qui, depuis le matin, tombe. L'annonce de la
-ruine ne la bouleverse pas outre mesure. Son père mort, il lui paraît
-naturel que tout soit changé. Mme Freysse s'explique longuement,
-Henriette remercie très contente. Une joie de ses quinze ans avec un peu
-l'espoir de jouer à la marchande. Et puis la liberté de ces petites
-ouvrières, si rieuses par les rues, la tente. De plus elle gagnerait de
-l'argent. Un soudain respect d'elle-même pour cela.
-
- * * * * *
-
-Le défilé des personnes ne cesse pas. Des amis de M. Goubert nantis de
-mines sinistres et compatissantes, de redingotes neuves. Ils pénètrent
-sur la pointe du pied. Ils serrent la main de Marceline avec une
-profonde inclinaison; puis, un moment, les mains liées aux bords de
-leurs chapeaux, ils contemplent la figure bouffie du mort. Discrètement
-ils s'informent de l'heure précise du décès. Quand ils ont jugé
-suffisante la longueur de la visite, ils saluent et sortent, muettement.
-
-Bientôt ce devient une foule, vers cinq heures, après la Bourse. Tous
-passent devant Marceline prostrée en sa douleur regrettante. Tous, aux
-flammes jaunâtres de la chapelle ardente, autour du voile de la
-religieuse, un instant, s'illuminent. Un flot s'écoule. D'autres,
-introduits par le domestique en habit noir et ganté de blanc.
-
-Engaînée de deuil à large ruban de taille, ses grands yeux bleus rouges
-un peu, et sa bouche pâle frémissante de pleurs, Henriette paraît. Des
-gens l'envisagent et se parlent.
-
-L'air vif du dehors cingle par lames.
-
- * * * * *
-
-Marceline contemple la parure du boudoir où elle se retira. Surtout, en
-un angle: le chapeau de feutre blanc et son chevalet d'or, et des soies:
-une merveille du confiseur. De fallaces fleurs emplissent la coiffe de
-satin rose; et soupçonnées, au fond, des dragées.--Plus jamais de
-semblables cadeaux. Des étrennes utiles lui seront servies, maintenant.
-
-Le lithographe apporte les lettres de faire-part. On s'installe devant
-un guéridon. Mme Freysse appellera les noms sur le registre aux
-adresses; son mari écrira les suscriptions, selon l'avis de Marceline.
-
-Mme Freysse, de sa voix bonne appelle:
-
---Monsieur et Madame Rondel, 35, rue du Sentier.
-
---Oui, soupire la jeune fille.
-
---Ça y est, fait M. Freysse.
-
---M. et Mme Bressan, rue des Herbes, nº 3, à Limoges. M. et Mme
-Laverrière, 44, boulevard Sébastopol. M. Gyval, lieutenant au 7e
-zouaves, à Mostaganem, Algérie.
-
-
-
-
-II
-
-
-Déjà Marceline appose la cravate, un petit plastron blanc, sous
-l'échancrure du corsage noir à haut collet de clergyman.
-
-Dans la pièce vêtue de tapisserie pas chère, bleue et verte, la
-somptuosité des meubles contraste, notée par le chapeau de feutre blanc,
-merveille du confiseur, et son chevalet d'or, et ses soies, et ses
-fleurs peintes. Longue la toilette de marbre blanc où s'asseyent, parmi
-les pots et les flacons, les cuvettes évasées. Tombant de la glace une
-mousseline l'enserre de ses blancheurs. Blanches aussi les couchettes.
-
---Bon, voilà que je ne trouve plus mon démêloir. Où l'as-tu posé, dis un
-peu, clame Henriette.
-
---Mais non, voyons, je ne me sers pas de tes affaires. Tiens le voilà,
-petite sotte.
-
---Ah que je suis bête.
-
-Marceline hausse les épaules. Bien qu'elle les sache sans méchanceté,
-ces tracasseries la peinent. Et, comme elle vit dans le regret du passé
-meilleur, le moindre ennui, une étourderie de sa soeur, charge sa
-mélancolie.
-
-Vite elle a dilecté cette stagnance de son âme morose; un calme où elle
-évoque des joies anciennes et savoure l'amertume de n'en plus pouvoir
-espérer. Mais le supplice de s'astreindre au ménage et à ses misérables
-détails l'en vient distraire péniblement.
-
-Sur la table, achetée d'occasion avec les six chaises en faux vieux
-chêne, elle étale la nappe maculée.
-
-Par la fenêtre: la rue de Sèvres et ses murs jaunes de couvent, des
-parapluies dans l'averse grise. D'une manière de sympathie le morne
-paysage pénètre Marceline.
-
-La collation finie, les deux soeurs endossent leurs manteaux, se
-retroussent la jupe pour le départ. Faute d'autre communication entre la
-chambre et la cuisine, la grosse servante passe, riant de son air
-protecteur, un balai, un plumeau dans les mains. Henriette s'en égaie.
-
- * * * * *
-
-La pluie cesse. Les trottoirs brunis mirent. Elles vont dans la rue du
-Bac. Henriette ne lit pas dans le mutisme de sa soeur la tristesse. Elle
-suppose que toutes les personnes moins jeunes qu'elle sont naturellement
-grondeuses et graves, par morgue.
-
-Parmi la cohue des employés, il plane un babillage de foule. Des
-messieurs parcourent leur journal en marchant; et quelquefois ils
-s'arrêtent au bord du trottoir pour approfondir des passages. Des
-pantalons larges piqués de boue. Des faces bleuies par le rasoir. Des
-mains rouges saillissant pour des explications. L'outrance de la
-dernière mode jure aux échines des grandes filles plates. De leurs
-croupes dansent les coussins des tournures.
-
-Marceline souffre d'être l'égale de ce monde qui cause en lâchant des
-gestes de plèbe. Avec des esclaffements discrets de petite fille bien
-élevée, Henriette se moque. On les dévisage toutes deux en marquant une
-vénération hiérarchique pour leurs allures de demoiselles premières, au
-moins.
-
-Passé la rue du Bac, la voie très large bée par les ponts. Les criardes
-causeries s'atténuent subitement égarées dans le vide. Entre les quais
-jaunes la Seine incurve houle contre les bateaux à persiennes des
-lavoirs; de sa peau verte palpitante et semée d'argentures éparses, les
-brumes grises, grises et bleuâtres s'épanouissent vers la ville,
-emboivent les massives tours de Notre-Dame et du Palais, le pinacle
-dentelé de la tour Saint-Jacques.
-
- * * * * *
-
-Au loin, la couronne de l'Opéra: quelques dorures parmi la masse
-violâtre. Dans les boutiques les commis drapent.
-
-Marceline et Henriette s'arrêtent au magasin. Peinte de laque noire la
-devanture. A la corniche, le nom de Freysse se couche en majuscules
-anglaises; des pleins et des déliés d'or mat, simplement. Encore
-baissés, derrière la vitrine, les stores de soie écrue signés du nom en
-rouge.
-
-Elles entrent. M. Freysse, très habillé déjà, se lève pour les recevoir.
-
-A Marceline installée il enseigne. Il parle en articulant avec soin
-chaque syllabe. Parfois, de sa jaquette, de sa poche fendue sur le
-coeur, il tire un mouchoir fin et se mouche doucement, puis, devant ses
-yeux un peu fatigués il replace son binocle sans monture. Lui-même se
-baisse pour prendre le lourd grand-livre relié de peau verte et orné de
-nickelures aux coins, au dos. Elle se met à écrire de sa calligraphie
-ténue, semblable à une broderie sur le vélin.
-
-Dans l'atelier. Henriette choisit parmi des écheveaux la nuance de
-gueules pour une passementerie armoriale. Les quatre brodeuses
-travaillent une pièce de velours: l'étoffe, roulée par deux bouts sur
-les montants d'un cadre, laisse tendue une bande médiane où elles
-pointent quatre oiseaux de paradis.
-
-Aux racontars drôles d'une rousse dont le geste arrondi se dispense, les
-brodeuses rient.
-
---Gare au patron, insinue Marguerite enfilant son aiguille.
-
---Il n'y a pas de danger qu'il bouge, renseigna Henriette: il établit la
-balance avec ma soeur.
-
---Ho, ho: il établit la balance avec sa soeur..., s'écria Léontine, une
-brune tassée.
-
-Et des esclaffements.
-
---Vous êtes joliment bêtes, vous, d'abord, interrompit Henriette. Vous
-ne comprenez rien aux choses de la caisse; alors vous riez comme des
-carpes.
-
- * * * * *
-
-Afin qu'on lui pardonnât d'inévitables vexations dont, néanmoins, son
-autorité de surveillante jouissait, Henriette toléra la liberté des
-propos; elle-même s'en amusait, feignant la compréhension des mystères
-scellés à son ingénuité; crainte de paraître inférieure en quelque
-point.
-
-La jeune fille s'estimait fière de commander à des dames si bien mises,
-vêtues au dernier goût. En noir ou en brun, le cou haut maintenu dans
-des cols raides d'empois, elles travaillaient du bout des doigts, par
-petits gestes élégants et des mines sucrées, à l'ombre de leurs frisures
-régulières.
-
-L'intimité venue par les confidences, on révéla des parties fines et des
-jeunes messieurs donateurs. Ainsi l'amour fut connu d'Henriette par ses
-agréments extérieurs: un luxe d'amusettes et de fêtes, des caresses
-familiales, des promenades en voiture, des repas au restaurant, des
-places de théâtre.
-
-D'interroger sur certaines locutions, elle s'abstint. On se moquerait.
-Mais des mots lui demeuraient en l'esprit, avec un espoir d'en acquérir
-le sens.
-
-M. Freysse entra. Aimablement il alla de l'une à l'autre. La grosse
-Léontine le retint, demanda son avis. Elle s'efforçait à des
-minauderies; et lui de sourire.
-
---Henriette, pria-t-il, voulez-vous venir faire l'étalage?
-
---Oui, monsieur.
-
- * * * * *
-
-Le garçon à livrée olive amoncela des étoffes sur le divan. Toute une
-joaillerie fondue dans les velours, et dans les peluches et dans les
-soies; et des ruisselures coulées dans la profondeur des fronces. Des
-gris semblables à du plomb terne, des grenats crouteux ainsi que du sang
-caillé.
-
-Crêtes de lumière sous le pouce prompt de M. Freysse. Du bout de ses
-bottines pointues il va, vient. Il rectifie.
-
-Pour Henriette, des saveurs teintées ces étoffes; comme de velouteuses
-confiseries.
-
- * * * * *
-
---N'est-ce pas, Madame Henriette, que vous restez sage, demanda
-Marguerite?
-
---Comment? Sage?
-
---Oui! vous n'avez jamais eu d'amoureux?
-
---Ah, laissez-moi tranquille: c'est bon pour vous, ces histoires-là.
-
---Ben vrai, comme vous êtes fière.
-
-Clémence rit. Les deux autres, qui tranquillement causaient, relevèrent
-la tête.
-
---Qu'est-ce qu'elle a encore à rire?
-
---Rien. Taisez-vous d'abord, commanda Henriette. Vous savez qu'il faut
-finir avant le déjeuner; et il est moins le quart. Après ça, le patron
-m'attrapera si vous n'avez pas fini. Quant à vous, Marguerite, vous
-verrez.
-
-Et elle lui montra le doigt en menaçant; puis soudain éclata de rire à
-la réminiscence de la question sotte. Elle aurait un amoureux
-certainement, un jour; mais pour le mariage, comme Mme Freysse. Et alors
-elle possédera une maison de campagne, à Asnières; et son mari sera
-l'associé de M. Freysse, du mari de Marceline.
-
-Jusqu'à midi elle médita cet avenir calme. Elle s'y voyait avec une
-ombrelle sur le perron de sa villa et en toilette blanche d'été. Elle
-serait riche. On donnerait des bals... dans les lumières.
-
- * * * * *
-
-L'après-midi, M. Freysse sorti, Marceline gardait seule le magasin.
-Dehors, l'avenue bleuâtre et les équipages bleus. Des gens bien vêtus
-circulent, s'arrêtent un instant près l'étalage. Dedans, la bleue
-réfraction des hautes vitres grisaille les vibrances des nuances. Une
-paix torpide, où sombre le regret de son passé, envahit Marceline.
-
-Entre trois et cinq, d'aucuns acheteurs arrivaient. Henriette étalait la
-marchandise sans la vanter, mais en suggérant des idées d'ornementation.
-Des grosses dames, les oreilles diamantées, des messieurs d'âge, très
-difficiles et acariâtres, retournaient chaque pièce et voulaient
-assortir avec des brins d'étoffes de couleur indiscernable.
-
-A six heures on allumait le gaz. Souvent un gros garçon blond, le
-portefeuille maintenu contre son court paletot mastic, les mollets
-crevant presque un pantalon à carreaux clairs, montrait à la vitre sa
-face rose, affilée d'une barbe en pointe. Il ne pouvait voir la caisse
-ni Marceline qui s'égayait de ses gros yeux, de son profil de cocher.
-Rouges ses gants neufs, et le fer à cheval historiant son journal de
-sport. Un bambou énorme.
-
-Sans doute le spectacle des tentures ne lui suffisait pas, car bientôt
-il se retirait, haussant les épaules jusque les gigantesques et dures
-formes de son chapeau. Tombait de l'oeil le monocle pendillant à un fil.
-
-Et Marceline percevait ce torse épais, un instant, parmi les lanternes
-auriflues des voitures.
-
-
-
-
-III
-
-
---Charles!
-
-Le garçon--gros, brun, les sourcils hérissés sur une face glabre de
-capelan--accourut.
-
---Mazagran? Môssieu Genès.
-
-Acquiescement. Le garçon s'éloigne, mais il est aussitôt rappelé par un
-formidable
-
---Charles!
-
---Môssieur?
-
---De quoi écrire.
-
---Et les journaux du soir, n'est-ce pas, Môssieur Genès?
-
---Oui.
-
---Je savais. C'est aujourd'hui le jour du courrier de Môssieur. J'ai lu
-votre dernier article dans le _Radical de l'Hérault_. Oh, oh: c'est le
-gouvernement qui ne va pas être content.
-
-Genès sourit avec fatuité.
-
-Au bout de quelques minutes le garçon revint chargé du plateau, de
-quatre journaux et d'un buvard. Il rangea le tout sur la table.
-
-Derrière lui, le verseur, dadais au geste malaisé, surgit et miaula:
-
---Crème?
-
---Vous savez bien que je n'en prends jamais, hurla Genès.
-
-Charles intervint:
-
---Il faut l'excuser, Môssieur Genès: c'est un nouveau.
-
---Ah!--Ces messieurs sont-ils venus dans l'après-midi?
-
---Môssieur Albarel est venu avec Môssieur Sicard vers une heure.
-
---Sont-ils restés longtemps?
-
---Jusqu'à deux heures et demie. Ils ont joué au billard.
-
-Genès consulte sa montre.
-
---Oh, ils ne vont pas tarder d'arriver. Monsieur Sicard a rendez-vous
-ici avec sa... dame, fit le garçon en clignant de l'oeil.
-
-Calvite, bigle, camard, puissant du ventre, une malebosse au front,
-Nicolas Genès. Méthodiquement, avec des arabesques calligraphiques, il
-écrit: «_Jules Ferry, le Tonkinois..._»
-
-Blanc et or, sous le gaz, le café. Sur des gens, la lourde porte
-s'ouvre, s'ouvre et se referme. Au comptoir, parmi les carafons de
-cognac, les soucoupes, les fioles pansues, les hautes bouteilles,
-rouges, jaunes, vertes, la caissière trône dans la majesté de ses seins.
-Hâtifs, les garçons se croisent, élevant des plateaux où les bocks
-moutonnent. Là-bas le patron breloqué de chrysocales s'empresse auprès
-de trois exotiques gantés comme des cochers anglais et flanqués de
-donzelles ventripotentes.
-
-Des tentures de moire claire, à petites ondes, prêtent à la salle un air
-intime de mauvais lieu. Des hallebardes, des pertuisanes, des lances
-dressées en faisceaux supportent les pardessus et les chapeaux des
-consommateurs. Des carquois en fils de métal tressés et peinturlurés
-reçoivent les parapluies et les cannes. Des heaumes de chevaliers en
-fer-blanc crachent de leurs visières levées des torchons pour la
-propreté des tables. Au fond, une grotte féerique, que des lampes à
-abat-jour de couleur illuminent, bée de sa gueule de carton-pierre; un
-mince jet d'eau y clapote, et des mouettes empaillées rêvassent,
-suspendues au plafond les ailes écloses, au bruit monotone des
-carambolages.
-
- * * * * *
-
-Vigilant, le garçon annonce:
-
---Ces Messieurs.
-
---Bonsoir, Genès. Bonsoir, Albarel. Bonsoir, Sicard. Bonsoir, Castelan.
-Bonsoir, Ravasse.
-
-Maurice Albarel. Au petit peigne, jusque les sourcils, des cheveux noirs
-et lisses. De ras favoris en la matité des joues. Des élégances
-équivoques de brelandier.
-
-Francis Sicard. Deuxième clerc chez Me Susse, notaire, rue de la Paix.
-Des trottins cristallisent à sa seule vue.
-
-Castelan. Profil de ghetto. Fait du journalisme. Au Madrid, plus d'un le
-salue et il en est fier.
-
-Ravasse. Carabin réfractaire. La lecture des journaux, son unique
-labeur.
-
---Hé, scélérat, dit Genès à Sicard en lui tapant amicalement dans le
-dos, il paraît que nous attendons ce soir la belle Clémence.
-
-Avec un geste de dédain, le clerc:
-
---Pf! Elle devient bien crampon.
-
---Plains-toi; je m'accommoderais volontiers d'un crampon comme ça,
-interrompit Albarel.
-
---Prends-la, mon cher, je te la cède avec enthousiasme.
-
---D'abord il faut lui demander son avis. Et puis j'ai pour principe de
-ne jamais prendre la _suite_ de mes amis.
-
---J'ai vu l'autre jour avec Clémence une petite blonde chiffonnée, très
-chouette: tu pourrais lui faire la cour. Elle travaille dans le même
-magasin.
-
---C'est une idée ça, je demanderai des renseignements à Clémence. Dis
-donc, Genès, si nous trouvions tous des maîtresses dans le même magasin?
-Ça serait drôle!
-
---Oh! moi, je préfère le bordel.
-
---Chiiic!!
-
-C'était Ravasse qui lançait son cri favori tout en feuilletant des
-journaux illustrés.
-
-Genès alla s'asseoir à côté de Castelan.
-
---Je veux vous faire lire ma correspondance. Je crois que ça y est: vous
-allez voir.
-
-Le journaliste prit le manuscrit et le parcourut négligemment. Des
-sourires approbatifs et des moues sévères alternent sur sa figure
-pendant qu'il lit.
-
---Pas mal, mon cher, pas mal: vous faites des progrès. Mais il vous faut
-travailler encore, travailler beaucoup. Les incidentes s'embrouillent
-parfois. L'adjectif est banal souvent. Cherchez l'adjectif, l'adjectif
-qui porte. Tout est là. Croyez ma vieille expérience.
-
-Genès remit le papier dans sa poche, un peu froissé de ces critiques.
-
---Quel cheval joues-tu demain, Albarel?
-
---Tabarin.
-
---Oh! non, il faut jouer Zuzutte.
-
---Zuzutte? Jamais de la vie.
-
---Crois-moi: j'ai des renseignements sûrs.
-
---Est-il étonnant avec ses tuyaux, ce Sicard!
-
---Pourquoi?
-
---Parce que tu me fais toujours perdre.
-
---Je t'ai fait perdre, moi? quand ça?
-
---Mais dimanche dernier, encore, avec Grincheux.
-
---Mon cher, c'est la faute du jockey: tout le monde l'a dit.
-
---Je la connais cette blague.
-
---Alors tu vas jouer Tabarin?
-
---Parfaitement.
-
---Tant pis pour toi.
-
---Nous verrons.
-
---Chiiic, hurla l'incorrigible Ravasse.
-
---Et notre partie de piquet? interrompit Genès. Combien sommes-nous?
-Ravasse, lui, il n'y a pas moyen de le faire sortir de ses journaux.
-Monsieur Castelan, jouez-vous?
-
---Je regrette. Je suis forcé de rentrer. J'ai un article à finir.
-
---Alors nous jouons à trois?
-
-Après le départ du journaliste, Genès, très vexé au fond de ses
-critiques, dit en haussant les épaules:
-
---Quel poseur ce Castelan: il a toujours des articles à faire et on ne
-les voit nulle part.
-
---A-t-il du talent? demanda Albarel.
-
---Peuh! un simple reporter.
-
---Moi je ne le crois pas fort, dit Sicard. Un jour il a prétendu que
-Georges Ohnet ne savait pas écrire.
-
---Quand il aura fait _Le Maître de Forges_.
-
---Oh! oui.
-
---Toujours le nez fourré dans vos sales cartes! cria inopinément une
-grosse rousse, la gorge en surplomb dans un mantelet de velours grenat.
-
---Tiens, voilà Clémence.
-
-Clémence s'assit à côté de Sicard qu'elle baisa sur le bout de sa barbe
-en lui susurrant:
-
---Bo'soir chéri.
-
-Le clerc se laissa câliner en homme que cela embête.
-
---Quel type! fit Clémence froissée de cette réception glaciale. Il est
-toujours à bouder.
-
---Venez vous asseoir près de moi, madame Clémence, j'ai à vous causer,
-dit Albarel.
-
---Ah!
-
---Des renseignements à vous demander.
-
---Des renseignements?
-
---Oui.
-
---Et sur quoi?
-
---Sur une petite blonde chiffonnée qui travaille dans votre magasin.
-
---Oh, oh: la petite Henriette.
-
---Elle s'appelle Henriette?
-
---Oui. Elle est d'une bonne famille... ruinée.
-
-Geste d'Albarel.
-
---C'est vrai, monsieur Albarel, c'est pas des blagues.
-
-Elle raconta tout ce qu'elle savait sur la famille Goubert.
-
---Alors elle est sage?
-
---Oh! oui. Elle s'embête, la pauvre mignonne, avec sa chipie de soeur,
-elle s'embête!... Je l'aime beaucoup, moi, Henriette. Elle est rigolote
-et... pas poseuse.
-
---Et sa soeur?
-
---Sa soeur? En voilà une qui fait sa tête, et des manières. Elle est
-très bien avec le patron, par exemple.
-
---Ah!
-
---Oh! mais très bien. Ils établissent la balance ensemble, tout le
-temps.
-
---La balance?
-
---C'est Henriette qui dit ça. Elle est très rigolote, cette petite: je
-l'aime bien, mais c'est sa soeur qui me rase.
-
---Et les autres ouvrières, comment sont-elles?
-
---Les autres? Peuh! couci, couça. Il y a Léontine qui n'est pas mal.
-
---Léontine...
-
---Un peu... blette; mais pas mal tout de même. C'est elle qui voudrait
-établir la balance avec le patron.
-
---Ah! elle voudrait...
-
---Mais oui; seulement, le patron ne veut pas.
-
---Il ne veut pas...
-
---Il aime mieux établir la balance avec Marceline.
-
---Marceline?
-
---C'est la soeur à Henriette.
-
---Alors le patron... ha! ha! ha!
-
---Aime beaucoup... hi! hi! hi!
-
---Etablir la balance... ho! ho! ho!
-
---Avec Marceline... hé! hé! hé!
-
---Chiiic, épilogua Ravasse.
-
-Clémence lampa le verre de kümmel qu'on venait de lui servir.
-
---C'est bon, le kümmel, ça pique. J'aime ça, fit-elle en se caressant
-complaisamment les seins selon son tic ordinaire.
-
-Puis à Maurice Albarel:
-
---Alors, comme ça, monsieur Maurice, vous êtes amoureux de la petite
-Henriette?
-
---Amoureux? Je ne la connais pas!
-
---Oh! elle est très chic.
-
---Voulez-vous vous charger de mes intérêts auprès d'elle?
-
---Nous verrons: plus tard, nous verrons.
-
---J'y compte, hé?
-
---Tiens, voilà mon amoureux platonique, cria, en claquant des mains,
-Clémence, qui regardait vers la porte du café.
-
-Un grand pantin vêtu de noir, maigre, sa figure bonasse et ovine quoique
-épouvantablement barbue, surmontée d'un haut-de-forme minuscule aux
-reflets de colle forte, s'avançait vers la table des trois amis, pareil
-à un vieux corbeau aux ailes coupées.
-
---Bonsoir, mon amoureux.
-
---Bonsoir, Pirette.
-
---Ce cher Pirette!
-
---Vive Pirette!
-
---Chiic!
-
-M. Pirette vivait chichement, mais dignement des honoraires de sa place
-de comptable. Timide, taciturne, rêveur et sentimental, il avait voué au
-beau sexe un culte chevaleresque et désintéressé.
-
-Clémence se leva, prit une rose à son corsage et la passa à la
-boutonnière de Pirette avec des gestes comiques.
-
---Hé, hé, monsieur Pirette, je crois que vous faites la cour à ma femme.
-
---Quel veinard, ce Pirette!
-
---Irrésistible, mon cher.
-
---Chiic, chiic.
-
---Laissez-les dire, monsieur Pirette: ils sont jaloux, interrompit
-Clémence. Mettez-vous en face de moi, là, nous allons faire un petit
-écarté.
-
---Volontiers, madame.
-
---Qu'est-ce que nous jouons?
-
---Tout ce que vous voudrez.
-
---Un kümmel, pas?
-
---Parfaitement.
-
---J'aime beaucoup le kümmel. J'aime tout ce qui pique. Et vous, monsieur
-Pirette?
-
-
-
-
-IV
-
-
-Dans l'église Saint-Sulpice, les fidèles se groupent aux côtés du
-choeur, sous les piliers de marbre, jusqu'à la table de communion; et,
-l'autel d'or s'érige des marches, parmi la candeur de ses nappes. Le
-prêtre vénérable prostré en prières; les moires de la chasuble
-miroitent, et l'agnel d'or, au centre, brodé.
-
-Machinalement, Henriette suit l'office. Une piété vague la tient
-sérieuse, bien que, depuis deux ans déjà, elle ne pratique plus le
-sacrement. M. Goubert plaisantait les curés. Elle en profita pour
-s'affranchir de la confession. Au fond de sa mémoire, se perpétue le
-soupçon paternel que là n'est qu'espionnage. Comme elle, pense
-Marceline. Cependant, par mode, elles ne manquent point au service
-dominical, et aussi par une irraisonnée mais tenace conviction que n'y
-pas assister serait une grosse faute de bienséance et de morale. Pour
-elles, un salon l'église, où, à jour fixe, se rencontrent mêmes visages
-et mêmes toilettes.
-
- * * * * *
-
-Les deux soeurs descendirent du tramway avec une joie de marcher un peu,
-de sentir du frais dans leurs jupes. Place de l'Etoile, se dénoue le
-ruban de soulier d'Henriette. Il faut s'arrêter un instant sous la voûte
-de l'arc afin de rajuster. Cette ridicule besogne, devant tout le monde,
-exaspère la jeune fille. Des indiscrets la regardent faire.
-Douloureusement son corset la pince, accroupie. Comme elle se relève,
-une commotion de son être: sur le haut-relief, l'enfant colosse saille,
-et l'épanouissement de sa virilité nue. A sa honte soudaine de savoir,
-le mystère sexuel se révèle. Explicitement, de licencieux propos
-entendus contraignent sa mémoire.
-
-Dans le tramway de Courbevoie, à côté de Marceline, une envie de
-confidences incite tout d'abord Henriette. Vite elle se ravise, et,
-taciturne, réfléchit. Une réprobation pour l'acte deviné, un doute même
-que l'amour sache se réaliser ainsi. Puis, avec la déroute des
-scrupules, un désir anxieux de connaître. Si la pudeur morigène,
-l'instinct pollue l'imagination. Du mâle: des baisers les lèvres, des
-étreintes les bras.
-
- * * * * *
-
-Au bois, par les sentiers. Sous la hâte de ses émotions neuves,
-Henriette prodigue à sa soeur des vocables tendres, susurrés, qui,
-naturellement, lui viennent; de lentes caresses et douces. Peu à peu
-l'aînée s'en alanguit. Et, délicieusement, ce fut une après-midi dans
-des fraîcheurs où les résines sentaient au vol bourdonné des frelons.
-
-En une exquise lassitude la fièvre d'Henriette se calma. Une envie
-d'être bonne à tous, de s'amollir au repos des divans.
-
-Elles découvrirent une toute petite violette cachée sous les herbes.
-Elles en eurent une joie. Henriette la vola à sa soeur et l'enfouit dans
-son corsage entre deux boutons, et plus loin encore, au creux de sa
-poitrine. Cette fraîcheur sur sa peau lui fut un extrême délice. Mais
-elles en découvrirent d'autres, violettes, d'autres et d'autres. Elles
-les mirent à leur bouche; elles arrachèrent leurs pistils avec les dents
-et les mangèrent; elles aspirèrent le suc de leurs tiges dans une
-impérieuse soif de se froidir les lèvres. Elles riaient pour rien.
-Marceline ne se lassait point de poursuivre la petite, si gracieuse dans
-sa course avec ses bas violets dans l'envol des jupons; et sa taille si
-mince ceinte de large faille, et son dos plat sur jambes longues.
-
-Chacune fit un gros bouquet où les boutons d'or éclataient parmi les
-blancheurs rosées des marguerites et les livrées sombres des violettes.
-
-Enfin tout essoufflées elles se prirent par les bras. Dans une allée
-solitaire elles s'embrassèrent longuement les joues.
-
---Quel sale bouquet... On n'en donnerait pas deux sous, crièrent des
-femmes qui passaient, en désignant leurs fleurs.
-
-Et subitement leur joie à toutes deux tomba. Elles se regardèrent avec
-une grosse envie de pleurer. La misère impitoyable s'imposait à nouveau,
-leur misère et leur servilité.
-
-
-
-
-V
-
-
-Henriette s'alla vêtir. Quand elle fut prête, elle trouva Clémence
-chargée déjà de l'enveloppe en serge qui contenait les étoffes.
-
-Le patron renseigna:
-
---Il est trois heures. Cette dame vous tiendra longtemps, sans doute:
-elle est très méticuleuse. Enfin, tâchez d'être revenues à cinq heures.
-
---Oui, Monsieur. Au revoir, Monsieur.
-
---Au revoir.
-
-Il referma la porte et, par la vitre, quelque temps, les examina. Elles
-marchaient allègres et sveltes dans la blondeur du soleil; un petit vent
-leur faisait baisser la nuque, la nuque bien coiffée; et le petit vent
-secouait les pans de leurs jaquettes qu'elles ramassaient à la taille,
-avec obstination, tout en boutonnant leurs gants.
-
-Un temps propre, clair, illuminait l'asphalte gris-bleu et les vitres
-nettes des lampadaires. Dans les voitures découvertes des dames se
-prélassaient.
-
-Comme les deux jeunes filles gagnaient le coin de la rue des Pyramides,
-Sicard les rejoignit. Il salua Henriette d'un grand coup de chapeau et,
-tout de suite, il tutoya Clémence. Henriette un peu froissée de ces
-allures familières, elle présente, se recula par une discrétion
-affectée. Ce monsieur lui paraissait bien insolent. Cependant, à mesure
-qu'elle observa davantage ses manières, elle remarqua qu'il ne
-s'exprimait point sans une élégance de termes et de formules flatteuses
-pour Clémence qui se rengorgeait. La brodeuse aperçut la mine pincée de
-sa compagne; elle ne répondit plus que timidement à Sicard et se
-rapprocha d'Henriette. Bientôt le jeune homme adressa quelques paroles à
-celle-ci qui jugea très digne de ne lui retourner que de froids
-monosyllabes. Elle s'attendait à ce que, d'un moment à l'autre, il les
-quittât. Et elle visait la statue de Jeanne d'Arc, son oriflamme de
-bronze découpé dans le ciel, avec la persuasion que là il tournerait la
-rue de Rivoli tandis qu'elles continueraient tout droit. Il manifesta
-une telle persistance à ne les point abandonner que Clémence crut devoir
-accomplir les formalités de la présentation.
-
---Monsieur Sicard, mon ami. Madame Henriette, la première de chez
-Freysse.
-
-Il resalua, découvrant ses cheveux espacés sur un occiput très blanc.
-
-Il expliqua qu'il était clerc de notaire, rue de la Paix. Il allait
-reporter une pièce à un client. Il avait là, dans sa serviette,
-vingt-cinq mille francs de titres au porteur. Si on le volait! Et il
-entama une récente histoire d'assassinat.
-
-L'histoire intéressa. Henriette en avait lu le commencement dans le
-_Petit Journal_. Il fournit de nouveaux détails et, à l'appui, il montra
-le _Figaro_ du matin. Soudain il fit calembour. Clémence s'esclaffa;
-Henriette ne put retenir un sourire. Cependant elle craignait la
-rencontre d'une personne connue et grave pendant qu'elle se trouvait en
-cette compagnie. Anxieusement, elle fouillait l'amas des passants qui
-s'écoulaient en la double sente des trottoirs, à chaque côté du pont. La
-Seine verte avec des grandes nappes d'argent, et un ciel blanc pâle
-derrière le Trocadéro coiffé de dorures. Ensuite Sicard parla de
-l'Hippodrome, et décrivit les disloquages extraordinaires d'un clown. Il
-prenait à témoin de son dire Clémence qui les séparait. Et, pour se
-mieux faire comprendre, il penchait la figure devant la poitrine de son
-amie, vers Henriette. A une réponse d'elle, il lui décerna maint
-compliment sur son esprit et sa toilette, sur son goût exquis. Elle en
-devint confuse, dans une intime joie. Clémence riait jaune. Cependant
-Henriette ne trouvait point suffisamment beau le monsieur. Très bien
-vêtu d'un pantalon retroussé et d'un court paletot mastic, il était trop
-gros, un peu chauve. Des allures d'homme âgé.
-
-Ainsi, devisant de bagatelles, on atteignit la maison de la commande.
-Sicard parla bas à Clémence et s'en fut en saluant.
-
-Alors Henriette eut comme un regret de cette distraction finie, mais
-aussitôt elle se gourmanda d'un pareil sentiment.
-
- * * * * *
-
-Près d'une demi-heure chez la dame. A la sortie:
-
---Tiens, voilà votre gros monsieur.
-
-A l'angle du boulevard Saint-Germain, devant la table d'un café,
-Henriette venait d'apercevoir Sicard. Clémence, bien qu'elle feignît de
-le remarquer seulement sur cette exclamation, s'attendait certes à le
-trouver là. Elle simula mal l'étonnement, et Henriette fut prise d'une
-folle envie de rire. Elle dit:
-
---Vous me croyez donc bien bête?
-
-Déjà le jeune homme s'avançait. Il les pria de prendre quelque chose
-avec lui. Henriette prétexta qu'il était trop tard. Mais un cadran juché
-au-dessus d'un magasin indiquait quatre heures. Clémence, tout en
-déclinant l'offre avec mollesse, fit cette remarque: on les attendait
-seulement au magasin entre cinq heures et cinq heures et demie. Alors il
-insista.
-
-Henriette ne voulait point. Il lui semblait que s'asseoir avec un homme
-dans un café serait faire acte de fille.
-
---Puisque Mademoiselle ne veut pas, puisque Mademoiselle ne veut pas,
-répétait Clémence.
-
-Henriette craignit qu'on ne la jugeât pimbêche. Elle appréhenda de
-blesser ce monsieur aimable, d'être malhonnête gratuitement. Aux
-nouvelles instances de Sicard elle se laissa emmener par Clémence qui
-lui avait pris le bras.
-
-Clémence et Sicard devinrent familiers. Henriette se moquait au fond,
-estimant très bêtes leurs allures galantes, elle sourit pourtant par
-condescendance. Eux s'encouragèrent de ce sourire. Rendez-vous, amitiés,
-querelles, brouilles furent étalés devant la jeune fille. Peu à peu leur
-conversation s'aigrit. Ils se lancèrent au nez de vieilles rancunes de
-six mois et ils prenaient Henriette pour arbitre.
-
- * * * * *
-
-Dans la rue du Bac, Clémence dit:
-
---Voilà deux ans que nous sommes ensemble tout de même, Sicard et moi.
-Au bout de tout, c'est un brave type.
-
-Un instant, elle songea; puis:
-
---Il y a des jours comme ça où il n'est pas aimable. C'est pas étonnant,
-il est si préoccupé. Car il est très intelligent. Ça ne fait rien, il a
-été bien gentil quand j'ai eu ma fausse-couche, l'été dernier. Il m'a
-veillée trois nuits.
-
-Et elle ne tarit plus ses éloges jusqu'au moment de leur rentrée. Ce fut
-le récit exact de leur bon temps, des promenades estivales à la
-campagne, des repas sous les gloriettes au son des musiques foraines, et
-le champagne, et d'immenses mirlitons, le retour dans le dernier
-bateau-mouche, en chantant. Elle dit les trains de banlieue, les
-courses, les spectacles, les drames et les opérettes écoutés dans les
-loges velours en savourant de délicieux bonbons; les dîners chers aux
-restaurants chics, les bals superbes à l'Opéra, les soupers à
-l'Américain où on mange du homard en s'éventant, sous les lustres,
-toutes bougies allumées.
-
---Et puis, il y a des fois où nous restons sans sortir, toute une
-journée, chez lui. Il y a un bon petit feu, et du soleil dans ses
-rideaux. Nous faisons du café, une salade d'oranges, et il m'embrasse et
-je l'embrasse. C'est très bon. Il a un grand divan en belle soie. Nous
-restons l'un près l'autre, tout près, tout près, et il me lit des romans
-qui font pleurer. Nous nous aimons bien. C'est la seule joie, après
-tout.
-
-Clémence s'attendrit. Dans ses gros yeux bleus des larmes fluctuaient.
-Elle tira son mouchoir. L'attendrissement gagnait Henriette aussi. Ces
-aveux lui dévoilèrent des sensations exquises, possibles. Si dans une
-union aussi désagréablement supportée que celle-ci, de pareils plaisirs
-se rencontraient, quels ne seraient-ils point entre une jeune fille
-jolie comme elle et un jeune homme mieux que le clerc. La curiosité
-d'amour qui, depuis le dimanche, la lancinait, s'augmenta de cette
-certitude que l'expérience en était charmante. Et la tortura le désir
-irréalisable de tenter ce bonheur. Elle s'attrista, maudissant la ruine
-qui l'empêchait du mariage. Et la grosse Clémence, avec sa chevelure
-rouge tassée à la diable sur son visage criblé de taches blondes, cette
-simple brodeuse aimante et aimée sans obstacles, elle l'envia.
-
-Au magasin, M. Freysse, assis bas près la grande soeur, lui causait. Par
-malice, Clémence tarda à ouvrir la porte. Elles regardèrent à travers la
-vitre. Marceline écrivait, et sa face régulière pâle, souriait aux
-paroles du patron. Elle releva coquettement la tête, l'appuya dans sa
-main et fixa M. Freysse qui, chaleureusement, plaidait.
-
---Oh! comme votre soeur lui fait de l'oeil! Mais c'est une déclaration.
-Ce que Léontine va rager.
-
-A cette boutade, Henriette voulut protester:
-
---Ce n'est pas bien de dire ça.
-
- * * * * *
-
-A la caisse, Marceline, sur une haute banquette, écrit, compulse le
-grand-livre, classe des lettres. Sa main blanche furète parmi les
-paperasses. Parfois son profil sévère se tourne vers le dehors. Elle
-suit dans une rêverie la fuite des passants. Elle songe au moyen
-d'acquérir une maison de commerce et de la payer rapidement. Elle se
-bâtit un roman de vie triomphante; elle tente des entreprises heureuses;
-elle ouvre là, en face, un magasin de décoration, où tout se vendrait,
-depuis les bronzes modernes, les Carolus Duran et les Bonnat, jusqu'aux
-amphores romaines et aux tessons étrusques.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Il avait plu. L'asphalte réfléchissait en coulées d'or flave les
-tremblances des lampadaires.
-
-Clémence et Henriette marchèrent vite, l'oeil hypnotisé par ces rondes
-lueurs qui s'égrenaient en double rang, se joignaient au bout de
-l'Avenue droite, comme les gemmes d'un collier flamboyant. Seule lumière
-dans la nuit terne.
-
-Au coin de la rue des Pyramides, deux hommes flânaient en fumant. Ils
-s'approchèrent. C'était Sicard et Albarel.
-
---Bonsoir, Mademoiselle, dit le clerc à Henriette, le chapeau bas.
-Excusez-moi si je ne vous ai pas saluée, cette après-midi, c'était par
-discrétion.
-
---Vous avez eu raison, Monsieur.
-
---Permettez-moi de vous présenter mon ami Maurice Albarel. Mademoiselle
-Henriette, la première de Clémence.
-
-Les deux jeunes gens allèrent ensemble, en se donnant le bras à côté de
-Clémence. Henriette, aux moments où l'on passait sous la lueur des
-lampadaires, tentait d'apercevoir le joli garçon dont le teint et les
-lèvres l'avaient captivée tout de suite. Chaque fois elle rencontrait
-l'oeil d'Albarel fixé sur elle et la dévisageant.
-
-Comme Sicard devenait plus intime avec Clémence, l'autre se rapprocha
-d'Henriette. Il lui parla du temps. Et, pendant qu'il parlait, que sa
-voix lente coupée par les brusques sauts de l'accent méridional
-résonnait à ses oreilles, elle comprit qu'il lui plaisait, qu'elle
-vivrait bien avec lui.
-
-Ils la reconduisirent à trois. Rue du Bac, les deux hommes attendirent
-que Clémence l'eût mise à sa porte. Avant de rentrer, la petite Goubert
-regarda, pour apercevoir encore. En se couchant, elle rendit actions de
-grâce à son amie qui, si discrètement, avait su lui procurer un
-amoureux. S'interrogeant sur cette frasque, elle n'y découvrait rien que
-de naturel et de convenable. Leur entretien avait été honnête, même
-banal. Il s'était conduit en homme bien élevé.
-
- * * * * *
-
-Depuis Pâques, les ouvrières veillaient. Seule Marceline partait de
-bonne heure. Henriette et Clémence revenaient de compagnie, très tard.
-Maurice Albarel put les reconduire, chaque soir.
-
-Henriette s'amusait énormément du mal qu'il se donnait pour lui paraître
-aimable. Elle affectait de dire peu de choses, se bornant à lui répondre
-par de brèves phrases.
-
-Peu à peu, elle se laissait conquérir, inconsciente, par les charmes de
-sa conversation, par les prévenances qu'il montrait.
-
-Ils allèrent au café, tous les quatre, une fois. Elle le vit bien alors,
-dans toute la splendeur de son teint mat, de ses pommettes rosées, de
-ses joues fines où s'appliquaient des favoris ras et soyeux. Il avait
-des yeux noirs, perçants, une main grasse et blanche, des ongles en
-amande, et, au petit doigt, un gros cercle d'or sertissant un diamant.
-
-Il sut commander des bavaroises au chocolat. Ses initiales étaient
-gravées sur sa canne. Une femme très bien mise essaya de se faire
-reconnaître par lui. Il la toisa avec dédain. Pour cela Henriette
-répondit par une furtive pression à la pression constante de son genou
-sous la table. Dans la rue, elle ne fit pas trop de résistance pour se
-laisser embrasser au moment du départ. Et quand il demanda si elle
-l'aimait un peu, elle se sauva sans répondre, plutôt que de dire «non.»
-
-La trace du baiser lui demeura sur la peau, la brûla longtemps. Elle
-conservait et elle goûtait avec d'intimes joies la sensation des lèvres
-chaudes collées à sa joue.
-
-... Et ce n'était pas une faute que s'accommoder de la société
-quotidienne d'un jeune homme beau et aimable quand on n'accordait rien
-autre qu'un baiser volé. Elle n'était pas encore si coupable que sa
-soeur qui, elle-même, après tout, n'avait pas tort.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Sur les premières marches de l'escalier, Henriette s'arrêta, étroitement
-accotée à Maurice. Elle regardait, inquiète.
-
-A ses pieds, la silhouette--noire, rouge et or--d'un municipal; le
-dos--brun et menaçant--d'un sergent de ville. Puis, sous les plafonds
-gris de perle, aux raies indistinctement vertes ou violettes, par-dessus
-un reflux de haut-de-forme, de feutres mous, de chapeaux de femme aux
-cimiers de couleurs et qui s'envolent, le flou mirant des glaces, le
-halètement du gaz en les globes blanchoyant; un tréteau avec des fronts
-chevelus courbés sur des violes, avec un bras qui s'agite en l'air. Et
-des bourdonnements sourdent de cette cohue; des cris aigus percent par
-intervalle; soudain, des plaintes d'instruments à cordes, des stridences
-de cuivres éclatent, montent, montent et le tout se confond un une
-clameur qui enfièvre.
-
---N'entrons pas; j'ai peur.
-
---Vous êtes folle; c'est très amusant, Bullier: vous verrez.
-
-Albarel entraîne Henriette.
-
-Très vite elle se fit à ce tumulte, à cet éclaboussement de lumière. Son
-insouciance revint et sa causticité en même temps. Elle s'amusa du
-mauvais goût des toilettes de ces dames, des allures canailles des unes,
-de l'attitude gourmée et prétentieuse des autres, de leurs tics: ce
-chapeau fleuri comme une plate-bande; cette grosse blonde engoncée dans
-sa poitrine; cette toque d'astrakan; cette grande maigre à pince-nez en
-caraco olive; cette fourrure pelée comme un chat galeux; ces pendants
-d'oreille; cette agrafe; ces breloques sur ce ventre; ce bracelet dédoré
-sur ces gants sales; celle-ci qui gambade; celle-là qui se disloque; une
-troisième qui marche comme un canard; une autre qui ajuste à chaque
-instant sa tournure.
-
-Et les messieurs donc!
-
-Des débraillés, la barbe hirsute, le gilet ouvert, la cravate au vent,
-un feutre sur le côté, à l'artiste. Des gommeux étranglés par des
-hauts-cols à double écran, le pantalon étriqué sur des souliers pointus
-et énormes, les mains gantées brique... De gros messieurs à lunettes
-lorgnaient en-dessous les filles, n'osant pas. Des pierreuses mûres
-s'étalaient sur les banquettes, un rictus provoquant par leur bouche
-édentée. Mais les nègres amusaient surtout. Il y en avait
-d'admirablement cirés, avec des yeux ronds et blancs; d'autres étaient
-café au lait ou marron, avec une barbiche au poil rare sous un nez épaté
-dont les narines s'évasaient, obliques.
-
---Ho, ho, les amoureux!
-
-Une tête de femme saillit au travers des bras liés d'Henriette et
-d'Albarel; ébouriffée, aux commissures des lèvres une moue et cordiale
-et taquine.
-
---Que tu es bête! Tu m'as fait une peur.
-
-Clémence prit une voix flûtée:
-
---Pauvre mignonne: on lui a fait peur.
-
---Et puis, nous ne sommes pas des amoureux: nous sommes des amis tout
-simplement, reprit Henriette avec dignité.
-
-Et Clémence sur un ton égrillard:
-
---Ça viendra. Et maintenant, mes enfants, allons prendre un kümmel:
-c'est bon le kümmel; ça pique.
-
- * * * * *
-
-La foule se mouvait dans un coudoiement plus impérieux. On suffoquait.
-Et toujours repassaient les mêmes figures: des bouffies flaves, sans
-profil, des momifiées aux lamentables thorax; des bohêmes déhanchés
-alternent avec des gommeux empalés. De temps à autre, une horizontale de
-grande marque surgit, magnifique, au bras d'un cavalier cossu.
-
-Clémence multipliait les verres de kümmel en répétant, dans une
-obstination de saoûlerie, sa phrase: «J'aime le kümmel, ça pique,» avec
-accompagnement de son tic ordinaire: la paume des mains rôdant à
-l'entour des pointes des seins. Henriette se laissait gagner par le
-chatouillis des liqueurs fortes contre le palais et parmi les dents.
-Elle avait même essayé de fumoter une cigarette de maryland,--bravade.
-Délicieusement ses narines aspiraient des émanations de peaux humaines.
-A ses oreilles tintaient, comme des vibrances électriques, les tumultes.
-Dans sa robe de faille obscure le col haut ourlé de dentelle, ses
-cheveux clairs frisottés sur le front, les joues d'un rose se dégradant,
-la pupille dansante sous les cils battants, la jeune fille offrait à
-cette heure toute la semblance d'un être prestigieux animé d'une vie
-factice. Par moments, des envies de crier, de chanter, de croiser les
-jambes dans un retroussis de jupes lui venaient.
-
-Albarel se rapprochait d'elle, lui serrait les mains, la buvait des
-yeux, genou contre genou.
-
-L'orchestre battit un air de danse. Roidement, d'un coup des reins,
-Clémence fut debout.
-
---Allons danser, mon chéri, dit-elle à Sicard qui s'exécuta sans
-enthousiasme.
-
-Albarel et Henriette les suivirent pour les voir.
-
-Déjà des couples tournoyaient. Des danseurs salariés ou de jeunes
-étudiants nostalgiques des sauteries familiales de province. Tout à coup
-Albarel dit à Henriette:
-
---Voulez-vous faire un tour de valse, mademoiselle.
-
-Elle hésita. Elle trouvait cela inconvenant et même quelque peu
-ridicule. Puis elle consentit. Tout d'abord elle éprouva une espèce de
-honte à tourner ainsi au milieu d'un cercle d'inconnus; mais, peu à peu,
-la perception visuelle devenant confuse dans le tournoiement de la
-valse, elle finit par oublier et sa honte et ses scrupules, livrée au
-suave et alangui vertige qui la faisait pâmer.
-
-Lorsqu'ils retournèrent à leur table, la jeune fille haletait, le sang à
-la tête et les prunelles noyées.
-
---Tu t'amuses, petite friponne, dit Clémence. C'était bien la peine de
-faire toutes ces manières quand nous t'avons proposé de venir avec nous.
-On ne t'a pas encore mangée, je crois.
-
-Henriette sourit; elle regarda à la dérobée Albarel qui lui pressait
-amoureusement le petit doigt de sa main gauche.
-
-Attablés en face, cinq ou six étudiants roumains parlaient haut, le
-geste prolixe, l'accent gras et guttural. Un d'eux, grand beau garçon
-aux cheveux noirs extrêmement pommadés, en biais sur sa chaise, fixait
-depuis quelques instants Henriette à travers son monocle avec fatuité.
-Albarel remarqua le manège et se mit à fixer à son tour le roumain d'un
-air provoquant. Le roumain sourit dédaigneusement sans changer
-d'attitude et en rajustant son monocle. Tout à coup Albarel se leva
-furieux et dit:
-
---Monsieur, je vous défends de fixer mademoiselle de cette façon
-impertinente.
-
---Monsieur, je fais ce qu'il me plaît.
-
---Vous ne continuerez pas.
-
---Nous verrons.
-
---Monsieur!
-
---Monsieur!
-
---Vous êtes un malotru.
-
---Et vous un imbécile.
-
---Vous m'en rendrez raison.
-
---Quand vous voudrez.
-
---Oui, vous m'en rendrez raison.
-
---A pied et à cheval.
-
---Trêve de plaisanteries.
-
---Et même en ballon si ça peut faire votre bonheur...
-
-La foule était accourue au bruit de la querelle. Des cris d'animaux, des
-kiss kiss. Des femmes montées sur les épaules de leurs hommes
-s'esclaffaient.
-
---Voyons, messieurs, soyons corrects. Echangez vos cartes; c'est le plus
-simple.
-
-Celui qui venait se mêler des affaires d'autrui avec cette désinvolture
-cavalière, était un grand garçon blond dont les poings herculéens
-commandaient le respect. Il salua Albarel de la tête. Albarel reconnut
-M. de Saint-Lager. Il l'avait rencontré autrefois dans un cercle.
-
-Les cartes furent échangées: Maurice Albarel. Pierre Coulesko.
-
-Les curieux se dispersèrent désappointés. De Saint-Lager vint s'asseoir
-à la table d'Albarel. Henriette était devenue blanche comme de la craie;
-ses menottes trémulaient.
-
---Mon cher, dans ces affaires, il faut être correct avant tout. Les
-paroles sont inutiles, dit sentencieusement de Saint-Lager.
-
---Vous avez raison.
-
---Je m'y connais. Je me suis battu quatre fois et j'ai servi de témoin
-dans douze ou quinze duels... je ne me rappelle plus exactement, reprit
-de Saint-Lager en frisant sa moustache.
-
---Voulez-vous me rendre un service?
-
---Je devine.
-
---Voulez-vous me servir de témoin?
-
---Avec plaisir.
-
---Merci.
-
---J'ai confiance en votre courage. Quelle est votre force à l'épée?
-
---Oh, fit Albarel qui avait pris trois ou quatre leçons d'escrime en sa
-vie, autrefois j'étais assez fort, mais je suis un peu rouillé.
-
---Ne vous inquiétez pas. Je vous donnerai des conseils. Je connais tous
-les trucs, moi, vous savez.
-
---Je sais que vous êtes une fine lame.
-
---Les salles d'armes du boulevard, c'est de la blague, continua de
-Saint-Lager avec suffisance. Les amateurs dont on parle dans les
-journaux, de simples mazettes, mon cher, je les mettrais capot en douze.
-Voyez-vous, on ne fait de l'escrime que dans l'armée. Je vous
-présenterai à mon maître d'armes, ancien prévôt de la garde, élève du
-vieux Pons. Il la connaît dans les coins, soyez tranquille.
-
---Permettez-moi, mon cher de Saint-Lager, de vous présenter mon ami
-Sicard qui sera mon second témoin. N'est-ce pas, Sicard?
-
-Le clerc n'aimait pas les duels et toutes ces absurdités. Pourtant il ne
-pouvait pas refuser décemment ce service à un vieux camarade. Il
-répondit donc:
-
---Tu me le demandes, mon cher?
-
-Saint-Lager prend la carte de l'adversaire et lit: Pierre Coulesko, 3,
-rue Racine.
-
---Monsieur Sicard, nous irons, si vous voulez, chez ce monsieur demain,
-vers dix heures du matin.
-
---Parfaitement, monsieur.
-
---Nous pouvons nous rencontrer au café Vachette, si vous ne voyez pas
-d'inconvénient.
-
---Aucun, monsieur de Saint-Lager.
-
---Tout ça c'est des bêtises, interrompit Clémence.
-
-Sicard lui fit signe de se taire. Elle haussa les épaules:
-
---Mon petit, il est onze heures passées, il faut nous en aller. Monsieur
-Albarel accompagnera Henriette jusqu'à sa porte.
-
---Comment, nous ne partons pas ensemble? demanda Henriette contrariée.
-
---Ma petite, je ne rentre pas chez moi. Je couche chez Sicard. Monsieur
-Albarel, vous reconduirez Henriette, n'est-ce pas?
-
---Mais c'est mon devoir, un devoir bien agréable, fit Albarel galamment.
-
- * * * * *
-
-Avant de monter en voiture, Albarel donna tout bas au cocher sa propre
-adresse au lieu de celle d'Henriette, puis il prit place à côté de la
-jeune fille. La portière claqua. Le coupé roula avec un bruit sourd sur
-le boulevard.
-
-Il fait dedans une obscurité molle et enlaçante. Dehors, à travers la
-vitre ternie, fragmentairement, à vue d'oeil: des échappées de rues avec
-des becs de gaz filant tremblés et en parallèles qui pourtant semblent
-vouloir converger. Plus près, les troncs nus d'arbres, les colonnes
-Morris plaquées d'affiches, les devantures closes, mornes où parfois
-deux sergents de ville s'adossent. Le vitrail jaune des portes de
-brasseries, tantôt vomissant, tantôt engoulant des masses noires. Et les
-lanternes des fiacres qui se croisent, menaçants; les cous des rosses
-étiques, allongés. Des gens passent en bandes, qui chantent. Et,
-toujours, sur le pavé inégal, le bruit monotone des roues du coupé, en
-des cahots.
-
-Henriette ne perçoit ces choses que confusément. La tête lourde des
-liqueurs bues, toute secouée encore de cette scène de provocation, elle
-pense à son escapade et se désapprouve: pourquoi courir les bals publics
-avec un homme qu'elle connaît à peine? Et on va se battre à cause
-d'elle. Si Albarel allait être tué. Elle croit le voir déjà blessé,
-sanglant, râlant. Décidément elle a eu tort d'écouter cette folle de
-Clémence. Pourtant Albarel a été très convenable toute la soirée, très
-réservé. Mais ce duel, ce duel...--Puis ses idées se brouillent de
-nouveau. Effet du kümmel. Dans des étaux, les tempes; et des crispations
-nerveuses par tout le corps.
-
-Albarel prit doucement la main de la jeune fille.
-
---Comme vous êtes glacée: seriez-vous malade?
-
---Non, mais ce duel, un duel à cause de moi. Je suis bien malheureuse.
-
---Ne craignez rien, mademoiselle Henriette.
-
---Ne vous battez pas, je vous en supplie.
-
---C'est impossible, mais si vous voulez me promettre de penser un peu à
-moi, cela me portera bonheur.
-
---Et il serra plus tendrement la main que la jeune fille lui
-abandonnait.
-
-Henriette répondit d'une voix expirante:
-
---Je vous le promets, monsieur.
-
-Albarel couvrit de longs baisers la main qu'il tenait.
-
-La voiture montait, en ce moment, avec des grincements d'essieux, la rue
-Monge. Henriette, très ignorante de la topographie parisienne, ne
-pouvait pas se douter de la perfidie du jeune homme.
-
---Si vous saviez comme je vous aime, Henriette, soupira Albarel.
-
-Et il débita d'amoureuses hyperboles.
-
-Il essaya de l'enlacer, Henriette se débattit, mais faiblement. Enervée
-par les liqueurs, la danse, et toutes les émotions de cette soirée, elle
-se sentait lasse, incapable de la moindre énergie. Et puis, au fond,
-Albarel lui plaisait. Elle aspirait avec volupté l'haleine que la bouche
-rapprochée du jeune homme lui soufflait au visage. Le contact de sa peau
-lui faisait courir de petits frissons le long de l'épine dorsale.
-
-Tout à coup Albarel chercha les lèvres d'Henriette qu'il scella
-brutalement des siennes. Un instant la jeune fille voulut se dégager;
-puis une neuve sensation de délicieuses torpeurs, comme d'un bain tiède
-et saturé d'aromates, lui coulant de la nuque à la plante des pieds,
-elle se sentit rendre machinalement les baisers.
-
-La voiture s'arrêta au coin de l'avenue des Gobelins et du boulevard
-Arago. Albarel sauta précipitamment sur le trottoir et fit descendre
-Henriette. Le cocher content d'un généreux pourboire, prit avec des
-hilares «hue» la direction de la place d'Italie.
-
-Henriette regardait autour d'elle, ébahie. Elle cherchait en vain
-l'étroite rue de Sèvres. De tous côtés de larges boulevards bayaient
-dans la nuit. De hautes maisons froides et silencieuses montaient. Des
-arbres feuillus projetaient sur la chaussée une ombre inquiétante à la
-clarté falote de réverbères s'alignant à perte de vue.
-
-Albarel, qui flaira le danger, se prit à dire, volubile:
-
---Henriette, n'allez pas vous fâcher. Si je vous ai trompée c'est pour
-avoir le bonheur de me sentir auprès de vous quelques minutes encore.
-
---Monsieur, reprit Henriette sèchement, je vous croyais un homme
-d'honneur; j'avais tort. C'est une leçon que vous me donnez et elle ne
-sera pas perdue.
-
---Henriette, Henriette, reprenait Albarel suppliant, écoutez-moi.
-Henriette... ne me parlez pas aussi durement... je vous aime tant.
-Henriette, si je dois être tué dans ce duel, voulez-vous que je meure
-avec le regret de vous avoir froissée? Pardonnez-moi, Henriette,
-pardonnez-moi... je vous aime tant!... je suis fou!...
-
---Je vous pardonne, monsieur, quoique vous ne le méritiez pas, mais,
-pour l'amour de Dieu, une voiture, trouvez-moi une voiture. Il faut que
-je rentre à l'instant. Ma soeur me croit au théâtre... Il doit être bien
-tard, monsieur Albarel. Il faut que je rentre, que je rentre tout de
-suite.
-
-Au fond, la colère d'Henriette n'était pas excessive, mais la situation
-l'effrayait. Albarel la sentant adoucie, reprit:
-
---Il n'est pas encore onze heures et demie. Il y a des théâtres qui
-finissent tard. Vous direz à votre soeur que vous vous êtes attardée à
-causer avec Clémence... Henriette, ne soyez pas cruelle. Si vous saviez
-comme je suis malheureux loin de vous. Montez chez moi: nous causerons;
-je vous promets d'être raisonnable, très raisonnable. Nous causerons un
-quart d'heure, un quart d'heure seulement. Après, je vous reconduirai
-chez vous, tout de suite, je vous le promets. Henriette, je vous aime...
-je t'aime!...
-
- * * * * *
-
-Dans le noir opaque de l'escalier, bleuie, la large vitre des rares
-fenêtres. Le pied d'Henriette butta contre la première marche tournante.
-
---Prenez mon bras, dit Albarel en faisant craquer une allumette bougie.
-
-Ils grimpèrent jusqu'au second étage péniblement, muettement. Tout à
-coup, un filet d'air qui rôdait par le couloir humide se mit à ballotter
-follement la flamme qui finit par s'éteindre.
-
---Nous n'avons plus qu'un étage à monter, dit encore Albarel en faisant
-craquer une seconde allumette.
-
- * * * * *
-
---Un peu de chartreuse? demanda-t-il en remplissant deux petits verres.
-
---Non, merci; j'ai trop bu ce soir; j'ai déjà la tête qui me tourne.
-
---Un peu, un tout petit peu, pour me faire plaisir.
-
-Et il porta, câlin et attentif, le verre plein aux lèvres de la jeune
-fille. Il alluma une cigarette:
-
---Voulez-vous fumer une cigarette? C'est du levant, du tabac très léger.
-
---Oh! je ne fume jamais. J'ai essayé de fumer à Bullier, pour rire.
-
---Là, nous allons la fumer ensemble cette cigarette. Vous êtes si
-gentille, quand vous lancez la fumée de vos jolies lèvres roses.
-
-Longtemps il parla, perplexe, sa main droite par les genoux d'Henriette,
-qui souriait machinalement, le regard vague en les plis des rideaux. De
-temps en temps, elle répétait:
-
---Il doit être bien tard; il faut que je rentre.
-
-A cette menace, Albarel répondait par de nouvelles caresses plus
-hardies, se serrant contre elle.
-
-On entendit le roulement d'un fiacre sur la chaussée.
-
-Henriette tendit l'oreille et fit mine de se lever.
-
---Un fiacre qui passe, monsieur Albarel, voulez-vous l'appeler? Je vous
-en supplie; il faut que je rentre. Quelle heure est-il? Ma soeur
-m'attend. Il faut que je rentre.
-
-Albarel comprit qu'il s'attardait inutilement. Se laissant crouler aux
-pieds de la jeune fille, sa tête entre ses genoux, il soupira d'une voix
-lamentable:
-
---Je voudrais mourir; je suis si malheureux. Tenez, j'ai envie de me
-faire tuer dans ce duel.
-
---Ne dites pas de bêtises; vous me faites peur, dit Henriette d'une voix
-brève.
-
-Et lui, debout et l'enlaçant:
-
---Henriette, Henriette, je t'aime, je t'aime, je t'aime.
-
-Il cherche à faire sauter les boutons du corsage. Henriette effrayée se
-dégage des bras d'Albarel et court par la chambre. Il la poursuit,
-bousculant les chaises, l'oeil allumé, en une exacerbation de désirs.
-Après une course folle autour du guéridon, il finit par la rejoindre
-dans un angle de la chambre. Alors sa bouche frémissante se mit à pomper
-comme une ventouse la bouche de la jeune fille. Ses doigts fébriles et
-convulsés fourragèrent à travers le corsage et sous les jupes troussées.
-Les cheveux dénoués sur ses épaules à moitié nues, Henriette lutta
-encore. Puis elle se sentit perdue, en allée et virante dans un ressac
-d'inconscience.
-
-
-
-
-VIII
-
-
---D'où viens-tu?
-
---De la Gaieté.
-
---A deux heures du matin?
-
-Toute pâle, Marceline ne livrait point le passage à sa soeur, et
-semblait tenir à ce que la fautive s'expliquât avant de rentrer. De la
-lampe qu'elle élevait, la lumière tombait jaune sur son peignoir, sur
-ses doigts tremblotants; et, parmi l'ombre de l'abat-jour, ses yeux
-agrandis dardaient un regard aigu vers Henriette dont elle s'obstinait à
-éclairer le visage.
-
-Sous l'insistance de cette lueur, la fillette baissait le front en
-répétant: «Laisse-moi passer, voyons.» Elle ne doutait pas que Marceline
-ne découvrît à ses lèvres la trace des baisers et autour de ses
-paupières le bridement qu'elle y ressentait elle-même.
-
---Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit-elle enfin, prise de méchante humeur
-à l'encontre de cette volonté ennemie.
-
---Dis, d'où viens-tu? demanda encore Marceline.
-
-Mais elle s'écarta devant le geste brusque de la petite, au cri de sa
-voix subitement violente:
-
---Je te l'ai déjà dit. Tu m'assommes à la fin.
-
-Une rage la dominait à prévoir des interrogations sévères et minutieuses
-sur sa personne chiffonnée. Elle défit son chapeau et retira son peigne
-afin que ses cheveux épandus ne permissent plus de constater ses
-défrisures. Dans les oreilles lui claquaient encore les assourdissants
-baisers; ses joues ardaient; un chaos d'idées délicieuses et
-terrifiantes lui occupait l'esprit; elle voulait une heure de solitude,
-une heure pendant laquelle il lui eût été possible d'analyser et de
-classer ses dernières sensations. En quelque sorte elle avait le besoin
-de peser l'exquis et le décevant de son escapade afin de la juger
-définitivement et de se fixer une règle future de conduite. Déjà
-Marceline la rejoignait:
-
---Tu as encore été courir, vilaine, avec cette Clémence. Tu n'es pas
-honteuse?
-
-Elle déposa la lampe sur la toilette et s'assit. Ses jambes vacillaient.
-Dans son ignorante pudeur de vierge elle ne comprenait pas. Seulement
-elle pressentait quelque chose d'atroce, des mains de mâles fourrageant
-la toilette de la petite, dont les fripures la désespéraient ainsi que
-des signes de débauche. L'attitude sournoise d'Henriette ne rassurait
-pas. Aux questions, elle se contentait de hausser les épaules. Plutôt
-semblait-elle vouloir affirmer son indépendance que s'innocenter du
-retard.
-
-Marceline attendait en excuse le conte de quelque folle espièglerie. Au
-contraire la fillette gardait une mine boudeuse, et se déshabillait
-lentement, sans dire.
-
-Ce silence accrut l'inquiétude tâtonnante de l'aînée. D'habitude les
-rires et les moqueries appuyaient les raisons d'Henriette et non une
-inertie morose.
-
---Qu'as-tu enfin, que t'est-il arrivé?
-
-La fillette rabattait les couvertures. Aux caresses, aux amabilités
-d'Albarel, elle songeait; et soudain elle se trouva très malheureuse
-parce que tout cela manquait à cet instant difficile. Marceline lui
-parut mauvaise. Et des larmes lourdes lui fluèrent aux joues, des larmes
-de rage qui allèrent mouiller de taches grises les draps.
-
---Qu'est-ce qu'on t'a fait, dis? demandait toujours Marceline.
-
-Voyant ce gros chagrin, elle s'apitoya et voulut l'aider à se mettre au
-lit. Tranquille dans sa couche, peut-être Henriette avouerait-elle le
-malheur. Et des histoires de viol, de proxénétisme lues dans les
-journaux obsédèrent Marceline d'images redoutables. «Si la petite avait
-été victime d'un de ces forfaits.» Comme elle ramassait machinalement la
-robe abandonnée sur une chaise, une forte puanteur de tabagie gagna.
-Alors sa peur lui fut justifiée. Elle réitéra sa question à voix sourde,
-une angoisse lui étreignant la gorge.
-
-Sa menaçante parole épouvantait Henriette souffrant à l'extrême, les
-tempes battant de fièvre, les membres rompus. De cette souffrance elle
-accusa sa soeur. Vaguement elle murmurait: «Je ne sais pas. Il ne m'est
-rien arrivé, tu es agaçante avec tes... questions.» Elle ne pouvait
-pourtant lui dire tout. Une seconde elle pensa lâcher ses aveux d'un
-flot: puisque Marceline aimait M. Freysse, que pourrait-elle objecter?
-Mais elle préféra céler son amour. Un intime plaisir qu'elle ressentait
-d'être la seule à savoir; une supériorité en quelque sorte. Puis elle se
-coucha. Et, pour pleurer, elle se cacha la face dans le traversin.
-
-Ce lui était une douleur cuisante: ne pas goûter un répit. Elle ne
-pardonnait pas à Marceline son obstination. Aimant elle-même, ne
-devait-elle pas deviner la chose et se montrer plus clémente? On la
-harcelait par jalousie, par méchanceté autoritaire, pour l'humilier,
-pour bien faire sentir que l'aînesse imposait des droits. Elle, la plus
-faible, contrainte à tout subir. Une grande envie lui vint de riposter
-par des mots aigres.
-
---Si ma robe sent le tabac c'est que je suis allée au café, tiens!
-
---Comment au café? Toute seule?
-
---Avec Clémence.
-
---Ce n'est pas possible. Vous n'oseriez pas entrer dans un café, seules,
-toutes deux.
-
---Il y avait son... cousin.
-
---Son cousin?
-
---Du moins elle m'a dit que c'était son cousin. Moi je n'en sais rien.
-Va lui demander.
-
-Henriette se redressa résolue à tenir tête. Elle était bien assez grande
-pour devenir maîtresse de sa conduite, sans doute. Ses larmes avaient
-séché. Impudemment elle fixait Marceline. Maintenant qu'elle se trouvait
-femme, une nouvelle dignité, lui semblait-il, convenait.
-
-La grande soeur aussitôt récrimina:
-
---Non vraiment, je n'aurais jamais cru cela de toi. Si notre pauvre père
-vivait encore. Est-ce qu'on va dans les cafés? Quelqu'un vous a-t-il
-vues? Mais c'est fou, c'est fou cela.
-
-Elle se butait contre l'indifférence sardonique d'Henriette. En vain
-répétait-elle les mêmes réprimandes, faisant saillir son visage avec ses
-paroles; les reproches glissaient. Elle s'en exaspéra. La petite sotte
-conservait son sourire triste et une moue ridiculement résignée,
-dédaigneuse.
-
-Mais Henriette ne comprenait rien alors: elle se laisserait compromettre
-par n'importe qui, comme ça, pour faire une farce? Et jusqu'où
-l'imprudence l'avait-elle engagée? elle refusait de le dire. D'ailleurs
-où l'impudeur pouvait-elle conduire? Marceline ne savait. Là encore elle
-choppait à son ignorance de la vie. Et dans cet accul de pensées elle se
-débattit sans résultat, ne trouvant rien qui pût confirmer son
-appréhension d'irréparable chute et rien qui l'y pût soustraire. Muette,
-elle songea longtemps.
-
-Plus que des reproches ce silence navra la petite. Le chagrin que
-Marceline affectait lui pesa comme un blâme cruel. N'était-ce pas rendre
-plus odieuse la faute que jouer cette résignation douce? Vraiment ce
-l'agaça de voir sa soeur pousser d'énormes soupirs en visant le mur. Il
-paraissait qu'elle, la plus petite, la sacrifiée, en somme, martyrisait
-cette grande fille bête, bête à la fin avec ses mines d'agneau qu'on
-égorge.
-
- * * * * *
-
---Va, ce n'est pas moi qui ai perdu notre réputation...
-
-Henriette s'interrompit pour délibérer si elle rapporterait les dires
-des ouvrières. Elle hésita par honte d'outrager. Cependant, Marceline ne
-saurait-elle pas un jour ou l'autre qu'on jasait de ses rapports avec M.
-Freysse? Mieux valait maintenant. Ce lui serait moins pénible
-d'apprendre de sa soeur que d'une personne étrangère qui humilierait.
-Et, surtout, bien qu'elle refusât de l'avouer, Henriette travestissait
-sous ces motifs l'envie de vengeance. Elle la couvait depuis que
-Marceline, ayant compris sa faute, l'empêchait de se recueillir en la
-mémoire de son amour. Bientôt cette envie la conquit toute, et elle se
-décida à reprendre sa révélation. Elle dit, sans regarder Marceline qui,
-silencieuse et triste, pensait.
-
---Va, sois-en bien sûre, ce n'est pas moi qui ai perdu notre réputation.
-Il y a longtemps que c'est fait.
-
---Qu'en sais-tu? Que dis-tu là? Tu parles comme une sotte.
-
- * * * * *
-
-Henriette conta.
-
---Tu ne le crois pas au moins, implora Marceline.
-
---Non, moi je te dis ça...
-
-Exprès elle glissa dans sa réponse une intonation de doute, afin de
-laisser savoir qu'elle ajoutait créance.
-
-Et Marceline sombra dans la désespérance de sa vie. Sans larmes, elle
-gémissait avec des rages froides contre la méchanceté des êtres. A
-établir des projets de réfutation, des circonstances qu'elle ferait
-naître pour fournir les preuves de sa conduite indemne, elle s'évertuait
-en vain. S'ils se réalisaient, tous ses moyens ne serviraient qu'à la
-rendre ridicule et à mieux convaincre encore les gens dans leurs
-mauvaises suspicions. Et des doutes aussi l'assaillirent. Avait-elle
-commis des imprudences? Au fond M. Freysse ne lui était pas indifférent
-comme elle eût voulu le persuader. Voilà ce dont elle s'apercevait à
-présent. Et se navra.
-
- * * * * *
-
-La bougie brûlait à longue flamme.
-
-Tout d'abord Henriette ressentit un triomphe à voir Marceline peinée et
-son insupportable orgueil abattu. Cependant elle jugea suffisante sa
-vengeance. Même elle se reprocha la brusquerie de ses phrases.
-
-Puis elle se complut à la philosophie qu'elle s'était forgée le jour où
-la soeur fut soupçonnée. C'était folie que de vouloir lutter contre la
-situation faite par le hasard. Mieux valait en jouir: tourner à profit
-les inconvénients. D'ailleurs elle préférait l'état présent. Riche, elle
-ne serait pas aujourd'hui la maîtresse adorée d'un charmant garçon, ni
-la cause d'un duel, ainsi qu'une noble héroïne de roman. Des gens
-l'auraient poursuivie en mariage, pour sa dot. Il valait bien mieux être
-aimée pour soi; et cela se présentait autrement honorable et digne que
-d'être prise avec des cent mille francs, par surcroît. Et, tout
-heureuse, dans le silence de la chambre morne, elle évoquait la douceur
-des caresses, la chère voix du jeune homme tremblant à son oreille
-d'émotion amoureuse. Elle ressentait à nouveau le plaisir de se savoir
-fougueusement désirée; un appétit la pénétrait, un appétit de baisers et
-d'embrassements, de suaves étreintes dans l'atmosphère virile de la
-garçonnière.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Dans la vacuité matinale du café; devant un vermouth à moitié bu et des
-journaux qui battent aux tardifs balayages,--de Saint-Lager attend.
-
-Un grand garçon sur la trentaine, au cheveu rare, d'un blond éteint, aux
-yeux gris, ronds, dardant un regard fixe, satisfait et impudent, au nez
-qui se dessine légèrement aquilin sur d'épais cartilages. Des épaules
-carrées, montantes, de larges mains aux courts doigts, des pieds pesants
-et plantigrades. Il se dit d'antique noblesse poitevine, apparenté aux
-plus illustres familles; un peu brouillé--frasques de jeunesse,
-confie-t-il--avec son père, se voit momentanément réduit à une vie quasi
-précaire. Grâce à des tailleurs patients et peut-être aussi grâce aux
-soins de ménagère dont il accable sa garde-robe, de Saint-Lager présente
-l'apparence d'un homme bien mis. Hautains ses chapeaux se recourbent,
-hautement ses hauts cols pointent. Couché tard, levé tard, il passe ses
-après-midi à la salle d'armes et ses nuits autour d'une table de jeu.
-Peut-être un peu ami des dames mûres, peut-être un peu écornifleur,
-mais, en somme, bon diable, jovial compagnon, d'une nullité d'esprit
-tumultueuse et rassérénante.
-
- * * * * *
-
---Mille excuses, monsieur de Saint-Lager: je vous ai fait attendre, dit
-Sicard en arrivant tout essoufflé.
-
---Mais il n'y a pas de quoi, mon très cher.
-
-Il reprit avec un sourire:
-
---Je devine. L'affriolante rousse d'hier soir vous a fait faire la
-grasse matinée.
-
-Contraints les muscles cachinnatoires du clerc jouèrent.
-
---Oh non. Elle est partie de bonne heure pour son magasin... Seulement
-j'ai dû aller jusqu'à l'étude prévenir de mon absence.
-
---Ah.
-
---Il est dix heures vingt. Nous allons partir tout de suite, si vous
-voulez.
-
---Parfaitement.
-
---C'est là, en face.
-
---Rue Racine, 3, n'est-ce pas?
-
---C'est ça.
-
- * * * * *
-
-Hermétiquement boutonnés, roides, par à-coups dorsaux, ils montent dans
-la blafardise de l'escalier.
-
-Pierre Coulesko, très digne, bien que troublé un tantinet, reçoit les
-témoins de son adversaire. En toilette matinale: veston de flanelle
-moulant la chute des reins, chemise de soie mauve; et s'érige l'encolure
-vigoureuse où les nerfs saillent. Il donne l'adresse de ses propres
-témoins d'une voix blanche. Alors c'est, l'espace de deux secondes, des
-convexes de torses piétées sur la tension du jarret; des bras qui se
-ballent en avant, inertes; puis dans l'air, la courbe mordorée des
-chapeaux remis. Un claquement de porte qui se referme.
-
-Dehors.
-
-L'ascendance du boulevard Saint-Michel dans du soleil. Et l'estivale
-viridité des arbres rajeunis poudroie. Les teintes plates des affiches
-versicolores s'allument aux cylindres des colonnes Morris; des fiacres
-se précipitent, comme en aval, des fiacres clopent, comme en amont; les
-cornes des tramways tintamarrent. Aux terrasses des cafés, sous les
-tentes éployées, des adolescents glabres, des donzelles aux corsages
-aoûtés spirent au travers des pailles la frigidité des liqueurs. Devers
-le Luxembourg, parmi la cohue gesticulante, grisaille ou bariolure de
-carême-prenant,--Saint-Lager et Sicard vont.
-
- * * * * *
-
-Dans la chambre de Paul Vraziano, un tout jeune homme adipeux déjà, aux
-yeux étrécis qui, derrière un binocle, cillent. De taille gigantesque,
-de maigreur fantasmatique, un front de tartaglia macabre sous un toupet
-en jube de fauve, le cuir dartreux où, profond, se creuse le pli
-naso-labial,--tel Alexandre Giska, le second témoin de l'adversaire de
-Maurice.
-
-Tous quatre, depuis dix minutes, controversent.
-
---Je propose la frontière belge, reprit de Saint-Lager.
-
---La frontière belge!
-
---Ce me semble prudent. Je connais bien M. Albarel, ce duel ne sera pas
-un jeu; et...
-
---La frontière belge, parfaitement. M. Coulesko a horreur des rencontres
-pour rire; et moi-même...
-
---Oh! nous avons là-dessus les mêmes idées, M. Giska, j'en suis sûr, une
-égratignure...
-
---Ne vaut pas la peine qu'on se dérange.
-
---Assurément.
-
---Je me suis battu trois fois.
-
---J'attends ma cinquième affaire...
-
---Je ne voudrais pas vous avoir pour adversaire.
-
---Croyez que...
-
---Vous devez être une fine lame.
-
---Hé, hé!
-
-Quelque temps encore, de telles rodomontades. Enfin un premier
-procès-verbal de la rencontre est rédigé et signé.
-
-Et sur le pas de la porte:
-
---Ainsi nous partons demain soir par le train de neuf heures.
-
---C'est entendu.
-
-Et des salutations comme d'un geste d'androïde.
-
- * * * * *
-
-Un amas de paperasses sur le secrétaire de vieux chêne. Deux bougies
-clignent tristement par la chambre obombrée. Maurice Albarel, la main
-capricante, trie; par crainte d'une indiscrétion posthume, il trie parmi
-ces billets d'amour aux surannés parfums, ces portraits de femme, ces
-boucles de cheveux; il trie parmi ces lettres familiales, ces cartes
-d'amis, ces quittances niaises...
-
-Bientôt, dans le foyer vide, une subite flamme qui bleuit scelle à
-jamais le secret de maint brimborion.
-
-Debout, devant la cheminée, Albarel songe:
-
---Certes, je ne suis point poltron. Ce duel, une bonne aubaine, en
-somme. Il m'a déjà gagné le coeur d'Henriette. Et puis, ce doit être si
-amusant de raconter plus tard les péripéties d'une affaire d'honneur.
-Mais si j'étais tué? Bah! un dénouement tragique est si rare. Et quand
-même, la vie, une mauvaise blague.
-
-Albarel anticipe en son imagination la scène du combat. Il se voit
-là-bas, dans l'air grivelé du matin, sous les arbres, debout en bras de
-chemise. L'éclair de l'épée adverse lui cingle la vue...
-
-Ce ne sera rien, conclut-il. Pourtant une soudaine appréhension
-l'empoigne: «Si j'allais avoir peur!»
-
-Et de tous les recoins de la partie obscure de la chambre, cette
-obsédante phrase diversement se répercute.
-
-Le tic tac de la pendule semble ânonner: «Si tu allais avoir peur!»
-
-Le masque japonais étire les commissures de ses lèvres exsangues comme
-pour insinuer: «Si tu allais avoir peur!»
-
-On eût dit même que du bleu des écrans les monstrueux cacatois
-caquetassent: «Si tu allais avoir peur!»
-
-Alors Maurice Albarel se sent, la durée de quelques secondes, saisi
-d'une terreur réflexe. Et ses mâchoires claquent.
-
- * * * * *
-
-Dans un très vieux quartier, une ruelle torte aux squames d'herbes. Dans
-une maison à lézardes, au bout d'une allée étroite, donnant sur la cour,
-une salle basse aux carreaux embus. De nombreux fleurets y strient les
-murs; des épées de combat, des sabres de cavalerie, des haches
-d'abordage, des pistolets d'arçon, un heaume ceignent en trophée le
-brevet du maître d'armes, Monsieur Bardille.
-
-Le père Bardille est un vieux troupier ayant dépassé la cinquantaine,
-moyen de taille, solide encore sur la _planche_, malgré l'apparente
-lourdeur de sa démarche. Des yeux gris aux pupilles abonnies, le cuir de
-la face tanné comme son plastron de professeur. De longues moustaches
-d'un blond roussi fluent sur des lèvres de fumeur de pipe. Il parle en
-zézayant.
-
---Monsieur Bardille, dit de Saint-Lager, je vous amène mon ami, M.
-Albarel qui doit se battre demain matin.
-
---Ah!
-
---Vous allez lui montrer une de ces bottes...
-
-Le père Bardille examine à la dérobée Albarel.
-
---Il a fait autrefois des armes, mais il est un peu rouillé.
-
---Nous allons voir ça.
-
-Maurice regarde machinalement autour de lui, le coeur pris d'un malaise
-torpide: lui apparaissent, en une trémulation, les murs striés de
-fleurets et les aciers fourbis du trophée.
-
-Du vestiaire de la salle d'armes, des âcretés de coutil mouillé montent.
-Un jour triste se filtre à travers le ternissement des vitres.
-
-«Une, deuss, fendez-vous.»
-
- * * * * *
-
-En compagnie de ses deux témoins et de Ravasse qui avait bien voulu
-assumer la responsabilité de médecin en cette affaire, Maurice mangea un
-copieux dîner fortement arrosé. Il fut très gai, très loquace, un peu
-nerveux assurément. Le café pris, comme l'heure du train approchait, ils
-montèrent tous quatre en voiture, Saint-Lager à côté de Maurice, Sicard
-sur le strapontin, Ravasse avec le cocher.
-
-Saint-Lager portait les épées soigneusement enveloppées dans un
-pardessus; en les cahots de la voiture leurs gardes vinrent parfois
-heurter la cuisse d'Albarel. Ce contact lui causa de la répulsion.
-
-Une brise fraîche cinglait, avivée par la course rapide du véhicule.
-
-Maurice pensait: maintenant c'était fini. Il ne pourrait pas faire
-autrement. Il allait se battre. Demain il allait sentir devant sa
-poitrine une lame menaçante. Demain il serait grièvement blessé, mort
-peut-être, oui, mort, là-bas, au diable, dans un pays étranger; mort,
-gisant au milieu d'un bois!
-
-Le long du boulevard la vie grouille. Maurice Albarel demeure muet,
-plongé dans une vague inconscience.
-
-Et, sous le clair ciel d'été, au flamboi du gaz, les feuillages épandus
-semblent de la tôle vernissée. Dans les boutiques les panneaux à glaces
-centuplent les globes blafards des girandoles. Les tramways se ruent,
-béhémots aux prunelles incandescentes. Des êtres se meuvent en traînant
-leurs ombres par le trottoir.
-
-La gare du Nord. La lumière électrique: funèbre et bleue sur les dalles
-de l'embarcadère. Des appels, des pas précipités, et le brouhaha de
-toutes les tarrabalations du départ.
-
-Albarel court au guichet.
-
-Près lui, un grand jeune homme cause avec un employé du chemin de fer.
-Il reconnaît son adversaire. Un regard est échangé, furtif, prompt.
-
- * * * * *
-
-En wagon. Sicard s'assoupit dans un coin, de mauvaise humeur malgré ses
-protestations. Ravasse fume, taciturne, coiffé d'un tapabor en drap
-rayé. Saint-Lager donne à Maurice des conseils sur la manière de se
-tenir pendant le duel.
-
-Le train file dans la nuit avec des sifflements aigus. Aux stations des
-portières claquent, la voix des conducteurs chante dans la paix
-nocturne. Parfois des voyageurs montent dans le compartiment des
-duellistes: un monsieur à lunettes ou quelque vieille dame roulée dans
-un châle à grandes palmes.
-
-Albarel se sent très dispos, un jarret d'acier. Ses appréhensions de la
-veille se sont évanouies. Il se dit: «Je n'aurai pas peur,» et il fume
-des cigarettes en causant avec Saint-Lager. Il s'amuse aussi à regarder
-par la portière: des bourgades endormies, avec un clocher pointu dont
-l'ardoise mire la lune; des collines mollement ondulées à l'horizon; les
-méandres d'une rivière bordée de saules; un sous-bois et des troncs
-noueux et des guis hâtifs et des hautes herbes, en une pénombre
-mystérieuse. Des plaines à perte de vue où des moissons javellent.
-
- * * * * *
-
-Mons. Déserte la grande place parmi les matinales grivelures. Un air
-d'ennui béatifie les façades nues des maisons au cordeau. Malgré la
-belle saison la bise point comme dard. Lourdement s'ébranle la cadrature
-de l'antique horloge.
-
- * * * * *
-
-Deux surannées guimbardes roulent avec des grincements d'essieux hors
-Mons. Dans la première, Coulesko et ses témoins, dans la seconde,
-Albarel et les siens.
-
-De Saint-Lager se rengorge. Il répète:
-
---Vous allez voir si je sais diriger un duel.
-
-Ravasse a complètement rabattu son tapabor. Par moments, dans une
-demi-somnolence, il miaule:
-
---Chiiic.
-
-On traverse des villages. Des maisons blanches de chaux. Des carrés de
-betteraves. Sur le pas des portes des paysans en veste de cadis, la face
-rasée et rébarbative. Un coq claironne derrière une haie. Un cheval
-hennit. Des chiens jappent.
-
-La guimbarde roule.
-
-Maurice repasse dans son esprit des coups droits, des parades de tierce,
-des ripostes, des liements, un tas de projets.
-
-Pendant ce temps, Sicard se penche hors la portière, très inquiet.
-
---Nous sommes suivis; nous sommes filés par la police.
-
---Allons donc.
-
---Regardez.
-
-En effet, à une distance de quarante mètres environ deux individus
-semblent suivre les voitures au pas de course.
-
---Ce serait une sale affaire, dit de Saint-Lager sourcilleux.
-
---C'est amusant vos sacrés duels, grommelle Sicard.
-
-Ravasse, sous son tapabor, clame:
-
---Chiic!
-
-Albarel cherche à rassurer tout le monde.
-
-Soudain les voitures font halte devant la lisière d'un petit bois.
-
---Messieurs, dit Saint-Lager, mettant pied à terre, nous sommes suivis.
-Serait-ce la police?
-
---Il faut éclaircir cela, fit Vraziano.
-
---En tous cas, reprit Saint-Lager, commençons par mettre les armes en
-sûreté derrière ce buisson.
-
-Pendant ce colloque, les deux individus, cause du désarroi, arrivaient
-sur la route, tout essoufflés.
-
-C'étaient des bonshommes très adipeux, aux yeux bagués de graisse, aux
-vastes mentons doubles. Ils étaient vêtus uniformément d'un habit de
-drap bleu à boutons de métal, d'un gilet à fleurages et d'un pantalon du
-plus beau nankin.
-
-De Saint-Lager les interpella d'une voix terrible.
-
---Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici?
-
-Les lèvres rasées des deux bonshommes s'étirèrent en un sourire béat:
-
---Oh! monsieur, rassurez-vous, nous ne sommes pas de la police; nous
-sommes de braves bourgeois et nous venons nous amuser, savez-vous?
-
-On rit. Les deux imprévus spectateurs prirent place sur la route auprès
-des voitures. Les duellistes pénétrèrent dans le bois.
-
- * * * * *
-
-Les préparatifs du combat touchent à leur fin. Maurice Albarel regarde
-autour de lui dans une perception légèrement confuse: Giska, en longue
-houppelande râpée, sa jube léonine au vent, essaie la solidité d'une des
-épées en la brandissant. De Saint-Lager cause avec Vraziano.
-
-Plus loin Coulesko patiente en effeuillant des brindilles. Ravasse et le
-médecin de la partie adverse, un barbu gibbeux, après s'être promis
-mutuelle assistance, sont en train d'étaler méthodiquement leurs
-trousses sur le gazon. Et tout cela dans une atmosphère fuligineuse.
-
-Quelques minutes plus tard Albarel se trouva l'épée à la main en face de
-son adversaire.
-
-De Saint-Lager scanda:
-
---Allez, messieurs.
-
-Un cliquetis. Du heurt des lames des étincelles jaillissent. Albarel
-pousse devant lui, presque inconscient. Ses coups sont parés ou ils
-n'arrivent pas. Enfin, après un dégagé, il lui semble que quelque chose
-d'inconsistant a cédé. Tout à coup, témoins et docteurs accourent.
-Coulesko a baissé son arme avec une grimace. Il est blessé au biceps
-droit. Après examen son médecin le déclare dans l'incapacité de
-continuer la lutte.
-
-De Saint-Lager s'approche de Maurice, la mine navrée.
-
---Peuh! une égratignure. C'est bête.
-
-Puis, lui serrant la main:
-
---Enfin, mes compliments: ce n'est pas votre faute. Si j'étais le témoin
-de ce monsieur, je l'aurais forcé de continuer le combat.
-
-
-
-
-X
-
-
-Sur l'absence d'Henriette M. Freysse interrogea Marceline:
-
---Elle est souffrante, elle est si délicate.
-
---Vous ne pensez pas qu'elle s'écoute un peu trop? Peut-être
-abuse-t-elle de votre affection.
-
-En rougissant, elle protesta.
-
-La veille, revenue par hasard de meilleure heure au logis, elle avait
-découvert sa soeur occupée à faire disparaître de ses habits les
-souillures d'une poussière fraîche. Sans doute la fillette espérait
-abolir ainsi les traces d'une sortie clandestine.
-
-Une scène encore les bouleversa. Henriette prétendit avoir été prendre
-l'air, un instant, au Luxembourg afin d'atténuer sa migraine. Pour
-quelle raison alors ces soins de toilette si elle ne tenait pas à taire
-sa promenade, demanda Marceline.
-
---Oh! tu es si drôle, répondit-elle, toi tu vois le mal partout. On est
-obligée de tout te cacher.
-
-Depuis, Marceline certaine de la faute, ne cherchait plus que les moyens
-de céler à tous ces malheurs, à M. Freysse surtout. Elle prit froidement
-la défense d'Henriette, s'attardant à l'excuser et à en faire l'éloge,
-un peu satisfaite au fond de leurrer M. Freysse qu'elle se promettait de
-tenir à distance dorénavant. Elle lui en voulait des racontars émis sur
-leurs communes relations. Lui, avec son expérience d'homme, aurait dû se
-montrer assez délicat pour éviter les allures familières et
-compromettantes.
-
-M. Freysse insistait.
-
---Mais enfin dites-moi quand elle doit venir. D'ici là je la ferai
-remplacer par quelqu'une de ces demoiselles.
-
---Je suis sûre qu'elle arrivera tout à l'heure; elle me l'a promis. Ce
-matin elle souffrait un peu; elle a demandé à rester couchée une heure
-de plus.
-
---Je puis compter sur elle, alors?
-
---Oui, monsieur.
-
-Vers onze heures, la caissière, qui inspectait toujours l'avenue dans
-l'attente de la retardataire, observait machinalement l'omnibus de la
-place Saint-Michel. Quelques mètres avant le magasin, le conducteur fit
-le signal d'arrêt. Mais les chevaux entraînés par leur élan ne cessèrent
-de courir que beaucoup plus loin. Par une instinctive curiosité,
-Marceline voulut voir la dame probable qui allait descendre, et sa
-toilette. Ce fut Henriette. La petite aussitôt se hâta et entra dans le
-magasin en criant à sa soeur:
-
---Tu vois bien que je me suis levée, bougonneuse.
-
-D'un geste gamin elle lui mima les cornes et tout de suite courut à
-l'atelier.
-
-Si vive, cette précipitation, que Marceline ne put lui rien dire.
-Pourtant il l'intriguait de savoir comment l'avait amenée l'omnibus de
-la place Saint-Michel, lorsque cette voiture ne rejoignait pas leur
-itinéraire habituel des rues du Bac et des Pyramides. Certainement
-Henriette avait commis une nouvelle fugue en ce court espace d'heures.
-
-Cette dernière frasque assura Marceline de son impuissance à convertir
-l'absurde petite. En vain avait-elle jusque ce jour gardé quelque espoir
-de l'induire en des sentiments d'honneur propres à garantir pour le plus
-tard une vie calme. A toutes les leçons, comme à toutes les suppliques,
-Henriette se déroba.
-
-Lasse enfin de cette lutte, Marceline se détermina à ne plus tenter de
-conversion. L'autorité nécessaire pour dompter ce tempérament lui
-faillissait. Elle n'osa prier les Freysse de se substituer à elle-même.
-Sa timide honte le lui interdit.
-
-Henriette déjà babillait avec ses compagnes et faisait des confidences à
-l'oreille de Clémence:
-
---Tu sais, lui dit celle-ci, le patron était furieux après toi tout à
-l'heure, tu vas avoir un savon.
-
---Oh! il m'ennuie le patron. D'abord ça commence à me raser de venir
-m'embêter à l'heure, ici, tous les jours, pour quelques malheureux
-francs. On ne gagne seulement pas de quoi prendre un sapin. Il faut
-rouler les omnibus où on éreinte toutes ses jupes.
-
---Pour sûr, c'est bien dégoûtant. Est-ce qu'il a changé de logement, M.
-Albarel?
-
---Oui. Nous avons tout déménagé hier. C'était drôle. Nous nous sommes
-joliment amusés. Ce matin j'ai été encore remettre un peu ses affaires
-en ordre. C'est pour cela que je suis arrivée en retard.
-
-Alors Henriette conta les péripéties du déménagement. Une bonne femme en
-plâtre était tombée sur le trottoir, au moment où on descendait du
-fiacre, et il y avait eu un rassemblement d'au moins vingt personnes
-pour venir regarder les miettes.
-
---Tu penses si j'étais honteuse. J'ai vite filé dans la maison, sans
-même payer le cocher.
-
-Maintenant Albarel habitait un appartement superbe, rue des Ecoles, au
-premier. Du balcon qui saillissait devant les deux portes-fenêtres, on
-voyait jusqu'au boulevard Saint-Michel.
-
---Seulement, si tu savais, c'est plein de grues la maison, mais des
-femmes très chic avec des diamants comme ça.
-
-Avec Albarel, elle avait dernièrement visité tous les magasins de
-japonaiseries pour rafraîchir l'ameublement un peu fané du jeune homme.
-Quelle joie cette course, et la satisfaction de choisir beaucoup.
-
-Elle contait tout à Clémence, sans lassitude de parler. Cette nouvelle
-existence la grisait. Sa mémoire virait d'un objet neuf à un autre objet
-neuf, d'une caresse à une parole aimable, d'une escapade drôle à un
-refrain de café-concert. Cela valsait en rond à l'entour de son esprit
-et lui fixait, sans qu'elle le sût, un sourire aux lèvres et aux yeux.
-
-Cependant qu'elle assortissait les écheveaux multicolores gisant sur la
-petite table ronde, elle se retraçait ses bonheurs récents. De
-voluptueuses images la hantaient. Elle trouvait ça drôle comme des
-culbutes, un jeu d'enfant. Cette impression lui bannissait ses croyances
-anciennes à la solennité de l'amour, à l'importance suprême du don de
-soi. Elle ne comprenait plus qu'on eût si grande appréhension de se
-livrer. Elle voyait la passion en gai et en grotesque; mais elle
-revenait toujours de pensée aux luxueuses joies de sa liaison.
-
-La possédait une adoration du chic. Ce mot, elle le prononçait de toute
-sa personne, avec un effort pour le bien dire.
-
-Elle se persuada que n'étant pas supérieure par la fortune à ses
-semblables, elle devait au moins les dominer par l'élégance; et cela en
-cette manière unique qui fait retourner les passants vers soi et excite
-les plaisanteries faciles de la populace. Les très pointus souliers à
-talons plats et les cols hauts à deux écrous, les manches contournés des
-ombrelles, les agrafes en fer à cheval, une mine impassible furent les
-apparences dont elle revêtit son rêve. Cela trônait pour elle dans
-Paris. Elle cherchait ces marques sur les costumes des gens. S'ils ne
-les portaient pas, elle les méprisait. A cet apparat corroboraient, lui
-semblait-il, certaines occupations exclusives aux riches. Tel le
-spectacle versicolore des jockeys volant par essaim au ras des pelouses.
-
-Une partie aux courses d'Auteuil était convenue avec Albarel pour le
-lendemain. D'avance, Henriette se promettait là des joies extrêmes et
-une attitude très guindée de miss. Mais il lui fallut penser aux
-prétextes possibles pour s'absenter ce jour encore. Elle ne pouvait plus
-se feindre malade, d'autant que Marceline savait ses fuites du logis. Le
-calme et le silence de la grande soeur l'inquiétait. Que cachait-elle
-sous cette mine sournoise, et ces regards obliques où se devinaient des
-colères? Lui demeuraient encore à la mémoire les reproches haineux
-d'avoir compromis l'avenir commun; elle craignait que subitement une
-hostilité n'éclatât, une révélation à M. Freysse de ses découchées et un
-exil peut-être en province chez ces parents du midi très pauvres, qui
-n'avaient pu venir à l'enterrement de M. Goubert. Quelle vie affreuse
-elle prévoyait là, loin de Paris, de l'Opéra. Jamais elle ne tolèrera
-cette mesure; même devrait-elle rompre avec sa soeur et les Freysse.
-D'ailleurs les Freysse lui importaient peu: monsieur était poseur,
-madame si bégueule, et les insupportables petites filles qui adressaient
-des questions sur tous les objets. D'autres magasins existaient dans
-Paris où elle trouverait emploi; elle était si bonne étalagiste qu'on la
-paierait certes plus cher. Vraiment, sous prétexte d'amitié, ces Freysse
-servaient bien leur avarice.
-
-Depuis quelque temps Marceline affectait un mépris qui perçait ses plus
-futiles paroles et ses gestes les plus ordinaires. Ceci devenait
-intolérable pour Henriette. Sincèrement elle se mit à détester la grande
-soeur; elle eut le rappel de toutes ses injustices et des affronts. Aux
-repas, on reléguait Henriette à l'autre bout de la table; sans lui dire
-merci on en recevait les plats; on s'obstinait à ne point lui répondre.
-Au fond, Marceline avait fini par ressentir envers sa soeur une
-véritable répulsion.
-
-Alors Henriette ne médita plus que les moyens d'amener Albarel à redire
-sa proposition de vie commune; et, bien que Clémence s'efforçât de l'en
-détourner, elle se complaisait de plus en plus à l'espoir de s'offrir du
-bon temps, quelques mois, quitte à reprendre du travail ensuite,
-l'hiver.
-
-
-
-
-L'INTERMÈDE
-
-
-
-
-LE JUBILÉ DES ESPRITS ILLUSOIRES
-
-
-La lande odorante s'exhale par la nuit cave, tous astres enfouis.
-
-Devers les ombres gourdes des cyprès titille le mélodique Présage du
-Jubilé: Falot, grêle;--invisibles ailes de cristal qui s'émient,
-choient:--Bruits petits, malices d'arpèges; musiques aquatiques
-d'ocarina. Et brisures.
-
-Des silences glacent les bourrasques lamentées. Verte, la Larve flotte
-sur les replis de sa croupe torte, en un halo de Puissance violette.
-Elle signifie.
-
-Sons de cristal et de cymbales. Les lémures chauves en linceuls
-translucides, les doigts unis pardevant leurs diaphanes carcasses,
-planent méditatifs, et s'irradient de luisances héliotropes. Sons de
-cristal et de cymbales.
-
-Sourdent les parfums du musc pénétratif, du musc érotique; des chants
-comme voix de cors en déroute.
-
-Gestes évocateurs des lémures; et se trace la Région Factice en
-violâtres moirures. Puis montent les décors illustres tandis que
-s'éclipse la lune troublée jusqu'à se teindre de santal.
-
-Alors.
-
-Au centre des cataractes limitantes, la larve trône, et ses yeux d'eau,
-et sa couronne de belladones.
-
-Croulent les flots mauves autour d'Elle, depuis le ciel d'or battu
-jusques au sol de cuivre.
-
-Avec des aspects de verreries, des fleurs riveraines opalines aux mains,
-la légion des lémures s'aligne sur les rocs d'ivoire vierge.
-
-Les buccins clangorent la gloire des Puissances. Des accords de lyre
-s'expirent en vibrations de dernier spasme. Les chants supérieurs des
-harpes hiératiques s'éployent par-dessus les eaux stridentes; les chants
-hiératiques s'éployent. Ascension.
-
-En simarre d'orfroi où les Signes s'inscrivent, le Mage à barbe astrale
-paraît au milieu de son cortège de Kobolds et de Sylphides. Sa dextre
-élève le sceptre de cinabre à sept pointes d'améthyste. La tiare à neuf
-couronnes d'or, à neuf bandelettes, à neuf serpents blancs charge son
-front incolore, son visage incolore. Et dans ses yeux d'Au-delà, les
-peuples passent en longues traînées gémissantes.
-
-Longtemps, avec sa majestueuse attitude de montagne, il demeure dans
-l'extase sacrée sous le halo violet de la Larve contemplée. Et les
-musiques déclinent en modulations susurrantes qui défaillent puis
-ondulent, se relèvent vers les corps des sylphides voletant, les corps
-nus et bleus, fuselés: hanches creuses, maigres seins, bouches
-émaillées, muettes, et les nappes des cheveux céruléens.
-
-Le Mage s'éveille de l'extase, le sceptre vers les Kobolds gibbeux et
-claudicants qui se prosternent et touchent le sol de cuivre de leurs
-crânes ridés, de leurs barbes touffues et grises. Et les voilà traçant
-les cercles médiateurs et les ellipses de force, les caractères
-vocatoires, les signes aux spirales complexes qui unissent les vigueurs
-occultes des mondes. Hors leurs barbes touffues et grises les paroles de
-l'Incantation s'exaltent, les paroles révélatrices, essentielles dont
-les syllabes font surgir des lueurs.
-
-Vapeurs incarnadines qui émanent des cercles et des signes; elles se
-massent en colonnes, en fronton de temple, qui, vite, jusqu'aux
-blancheurs du Paros s'apâlit. Vapeurs qui courent basses vers les
-cataractes; elles les noient de flots blanchoyants:--une mer. Une mer
-qui se fonce, et se lisse, et se paillette de madrures argentées, et
-reflète un invisible soleil d'Orient sur son eau bleue, plane. Un soleil
-d'Orient terni par le halo de Puissance violette et les irradiations
-héliotrope des lémures.
-
-LE CHOEUR DES KOBOLDS.
-
-Esprits illusoires! O vous, leurres décevants à l'homme, ô vous qui du
-Nirvâna suprême chassez la Vie.
-
-LE CHOEUR DES SYLPHIDES.
-
-Esprits robustes, esprits actifs, qui Lui ravissez la Parfaite
-Contemplation, la Divine Ataraxie.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Voiles incertaines au détour des fleuves, fantômes gemmés, corolles des
-fleurs mortes.
-
-LE CHOEUR DES KOBOLDS.
-
-Esprits forts qui voilez à l'Ennemi les Normes Conquérantes.
-
-LE CHOEUR DES SYLPHIDES.
-
-Ailes des oiseaux aveugles; sons dans la campagne plate; fanaux de la
-nef éperdue.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Vous qu'Il aime; mirages vôtres où il s'exténue.
-
-LE CHOEUR DES KOBOLDS.
-
-Allées longues par la forêt vers les lueurs finales chues dans les
-crépuscules empressés.
-
-LE CHOEUR DES SYLPHIDES.
-
-Esprits défenseurs qui tuez l'Intelligence Ennemie et nous gardez la
-possession des Rhythmes inviolables.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Volutes de la vague enflée; crotales titillantes; voix de filles.
-
-LE CHOEUR DES KOBOLDS.
-
-Sous les formes que vous prêta le délire des poètes et des bardes;
-
-LE CHOEUR DES SYLPHIDES.
-
-Au Jubilé des Dominateurs;
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Aux sacrifices propices, à la vue propice de la Larve, aux paroles
-propices du Mage; Pardevers les Supériorités, et les OEuvres, et les
-Intentions;
-
-TOUS.
-
-Soyez en vision.
-
-
-Comme une plainte éloignée halète le chant des rameurs, une plainte
-éloignée dans le soleil d'Orient et dans la mer volutante. Gonflée des
-vents la pourpre triangulaire de la trirème glisse aux flots argentés;
-les boucliers suspendus contre la carène resplendissent, et les avirons
-battent d'une triple salve les ondes épaisses. Puis le chant des
-matelots domine le tumulte fraîchissant du flot qui s'abat au péristyle
-sacré. L'hippogriffe de la proue galope dans les eaux crêtées d'or. Du
-bord les trompes sonnent les triomphes, et les fleurs jetées, et les
-baisers de femmes, et les enthousiasmes poudroyants.
-
-Successivement descendent de la trirème:
-
-ACHILLE; ses cheveux blonds croulent sur sa cuirasse aveuglante; il
-darde furieusement des regards verts et frappe le sol de son talon
-sanglant, impatienté; ses bras forts sont liés de chaînes; il est
-maintenu par ULYSSE qui s'avance en la figure d'un vieillard robuste
-dissimulant des armes sous son ample manteau; SPARTACUS coiffé de rouge,
-brandissant un glaive; puis le groupe d'EPONINE et de LUCRÈCE, en longs
-vêtements blancs, celle-ci brune et sévère, celle-là blonde et timide;
-les SOEURS BACCHIS, la poitrine nue, ceintes de bandelettes dorées, des
-parfums dans les mains, les lèvres ouvertes et le geste inviteur; HORACE
-hirsute chargé de dépouilles; ROLAND invulnérable, proclamant des défis;
-le DOCTEUR FAUST marche absorbé dans la lecture d'un antique manuscrit
-dont il suit les lignes avec un compas; ALCESTE; HARPAGON couronné de la
-mitre de Toutes-Puissances. Puis une foule de guerriers et de femmes
-qui, peu à peu, quittent la luisance du soleil pour entrer dans la
-lumière violette où se fardent les tuniques flottantes et l'azur des
-armures.
-
-Des murmures, des lamentations et des cris de rage sortent de cette
-multitude que les Kobolds poussent vers les degrés du temple.
-
-Alors LE MAGE.
-
- Clos mes yeux intérieurs
- Aux belliqueuses crinières
- Dans la bravoure des aspides et des tacles;
- Aux crinières de paix et de caresses
- Dans la bravoure des paresses,
- Aux crinières à templettes
- Violettes: clos,
- Aux formes exilées des nombres et des normes: clos
- Mes yeux intérieurs.
-
-ACHILLE.
-
-Je suis le simulacre de la Force. Au commencement je guidais seul les
-Hommes; j'ai fait tout le prestige des premiers chefs et des premiers
-rois. Mes décisions étaient la Justice. Le Droit fut créé pour consacrer
-mes actes et mes vouloirs. Mon bras s'abattait sur les peuples, et les
-peuples devenaient esclaves pour des siècles. On les appelait les
-manants, les serfs; on nous appelait les nobles. Vois: mes pareils Ajax
-et Agamemnon pasteurs des peuples, et Diomède, et Nestor, et Ménélas
-comme moi enchaînés. Celui-ci, cet esprit de Ruse et de Dol nous a liés
-avec sa parole fleurie, avec son or, et il nous a relégués dans la
-plèbe; nous ne triomphons plus que sur les tréteaux, dans l'emblémature
-des bateleurs et des athlètes, pour amuser ses loisirs.
-
-ULYSSE (_le frappant_).
-
-Qu'elle se taise, cette brute bavarde, cette cervelle vide. J'ai
-surpassé les forts par ma lente et patiente habileté, j'ai miné l'oeuvre
-des plus célèbres conquérants et des brûleurs de citadelles. C'est moi
-qui inspirai les peuples industrieux des villes, c'est moi qui inventai
-les riches tissus et les hanaps précieux, l'art complexe des procédures,
-l'opulence. Ceux-ci ont voulu boire à mes pièges et ils ont abandonné
-tout leur pouvoir pour un peu de ma babiole.
-
-SPARTACUS.
-
-Liberté! Liberté! Les peuples s'égorgent et crient: aux tyrans! On pille
-les Palais, on détruit les aristotechnies. Les prétoriens se ruent au
-meurtre et souillent les vierges. Les murailles flambent. Liberté!
-Liberté! Et j'abuse les hordes des mortels, car elles n'ont encore
-deviné la risible contradiction du lien social et des aspirations
-libres.
-
-HORACE (_l'embrassant_).
-
-Je suis le simulacre de la Patrie. Par ce nom les Ames avides font se
-massacrer les plèbes pour la jouissance de leurs grands désirs. J'excite
-au carnage l'idiote multitude; et je l'emmaillotte dans le sang; et je
-la berce dans les Désespérances. La Famine austère, la Prostitution
-austère suivent les Combats. Viens. Nous sommes les Frères Dérisoires.
-
-(_Ils rient aux éclats_).
-
-EPONINE ET LUCRÈCE.
-
-Dans l'honneur, dans la vertu conjugales nous endormons les sèves et les
-ruts; nous sommes le Gynécée. Nous nivelons la hardiesse des esprits
-jeunes, nous sommes le Gynécée.
-
-LES BACCHIS.
-
-A nos lèvres les vieillards viennent humer l'illusion de l'amour que
-leur refuseraient les vierges et les femmes: nous sommes infâmes. A nos
-seins les éphèbes versent l'affolante rumeur de leur sang; ils sortent
-de nos bras repus et plus forts pour la lutte: nous sommes infâmes. A
-nos flancs, à nos lignes les initiateurs comprennent des beautés et des
-harmonies: nous sommes infâmes.
-
-ROLAND.
-
-L'invulnérable spadassin! L'honneur! Les hommes s'invectivent et se
-pourfendent. Les Préjugés et la vie leur scellent l'Impassibilité.
-
-LE DOCTEUR FAUST.
-
-Par la Science, par ses spéculations, les mortels devinent comment
-pourraient ravir extatiquement les délices de la Connaissance. Vers ces
-félicités entrevues à peine ils se précipitent fous d'allégresse et de
-désir. Alors, avec l'Autorité des choses écrites par les primitifs dans
-l'enfance du monde, j'étreins l'essor des imaginations. Les foules
-effarées de savoir hurlent et menacent, et les chercheurs errent parmi
-les Ambiguités et les Contradictions. Sous ces bandeaux lourds, vers la
-Lumière indistincte, ils errent en de navrances infinies, vers la
-Lumière, vers la connaissance à jamais close. ET ILS LE RECONNAISSENT.
-
-ALCESTE.
-
-Je suis le simulacre de l'honnête; je drape la Ruse et la Richesse de
-longues attitudes pudiques et moroses, mais infrangibles.
-
-HARPAGON (_à sa parole tous s'inclinent_).
-
-Obéissez. Et fêtez pour l'exaltation de nos sens, pour l'exaltation de
-notre esprit, pour l'exaltation de notre exclusif bien-être. Mais où
-fuirent les Entités Jolies, esprits volages et futiles que la _Commedia
-dell' Arte_ créa?
-
-LE MAGE.
-
- Apparaissez,
- Entités au néant du réel condamnées par votre félonie.
- Apparaissez.
- Pour une trêve, sauvées de vos entraves humaines, sous les arceaux
- royaux des Rites,
- Apparaissez.
-
-
-Surgissent dans le ciel d'or battu, par-dessus le fronton limpide du
-temple, Henriette, Marceline, Albarel. Tous trois chevauchent un
-monstrueux phallus d'asémon.
-
-Quelque temps ils planent, puis s'abattent au centre de la fête ainsi
-que des étoiles filantes.
-
-Rumeur. Des rires unanimes frissonnent dans la foule. Les Kobolds
-courent aux arrivants et les battent. Les Sylphides les giflent avec des
-palmes.
-
-Des fleurs riveraines opalines agitées, de leur vol circuitant autour
-des Enchantés, les translucides Lémures atténuent le charme pénal. Des
-teintes de ciel au couchant illuminent les faces blêmes et ardent dans
-les yeux voilés par l'atone de l'existence réelle. L'émail des sourires
-commence à briller comme des lunes jeunes; les gestes évoluent avec
-l'ampleur rhythmique des périodes sidérales.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Fiorinetta!
-
-Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes
-pures de l'Idée, viens.
-
-HENRIETTE-FIORINETTA.
-
-(Gracieusement ses blonds cheveux s'affolent; des colliers au cou; et la
-jupe courte de satin blanc est lignée de lilas et de rose).
-
-Je suis la gentillesse des Amourettes. Aux pans de ma jupe, aux pleins
-de mes bas, à l'agacis de mon sourire troussé les sages et les sots se
-hâtent. Pour étreindre le rire fantoche de mon coeur, ils se hâtent.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Léandre!
-
-Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes
-pures de l'Idée, viens.
-
-ALBAREL-LÉANDRE.
-
-(Un pourpoint de satin bleu-ciel lui ceint la poitrine; gantée de blanc,
-sa main s'appuie sur la poignée d'une rapière à fourreau de velours
-blanc; des senteurs fines émanent de ses hardes opulentes, de son feutre
-gris galonné d'argent).
-
-Je suis le prestigieux mannequin des Elégances, des Manières exquises,
-des Diplomaties, des Luxes et des Chamarres. A mes éperons, je traîne
-les yeux énamourés. Pour moi les femmes se prostituent, les énergies
-peinent durant la vie des peuples, l'ambition hallucinée par mes Ordres
-et mes Toisons d'Or, et mes Cordons, et mes Commandements et mes
-Ministères.
-
-LE CHOEUR DES LÉMURES.
-
-Silvia!
-
-Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes
-pures de l'Idée, Viens.
-
-MARCELINE-SILVIA.
-
-(Poudrée en longue mante de satin gris).
-
-Dans la stagnante mélancolie, dans les langueurs, dans les torpeurs de
-la mort, dans le Souverain Ennui et l'Envie expectante, les imaginations
-meurent pour les immédiates et impossibles Réalités. Et j'offre
-l'apparence de la Sagesse.
-
-Ils rentrent dans la foule.
-
-LE MAGE.
-
- Chaos lucide,
- Chaos rationnel,
- Chaos de latescences, où,
- Parmi les Transfigurations,
- Parmi les Glorifications
- Des architraves et des ogives,
- Passent en laticlave
- De pourpre,
- Passent, passent et demeurent:
- Les surfaces, les angles égaux,
- Les surfaces et les lignes,
- Les angles, les angles égaux.
- Chaos, rationnel Chaos.--
-
- Les barbes limoneuses des fleuves
- Battent comme des élytres,
- Au remuement sempiternel
- Des crocodiles.
- Sous les frondaisons
- Qui jamais ne perdent
- Ni feuilles ni pétales
- Se pavanent les bisons,
- Les onocrotales.
- Et les dolentes proboscides
- Des éléphants,
- Se ceignent de guirlandes de roses
- De guirlandes et de festons
- De roses.
-
- Sous les rosiers,
- Sur les roses,
- Les taureaux
- Meuglent aux chairs novales
- Des pythonisses;
- Et le Centaure fait hennir les cavales,
- Cependant que
- Des vierges d'Idumée mordent
- La queue des léopards.
-
- Les serpents sifflent et râlent.
- Les serpents râlent sur la tête de la Gorgone.
- Le Héros conçu d'or,
- Conçu d'or fluide;
- Le Héros arbore la tête de la Gorgone à la pointe ensanglantée de
- son glaive,
- Et la lune qui se lève hule,
- La lune hule à la tête horrible.
-
- Sur la croisée-de-quatre-chemins, les mystes
- Tracent des pentalphes;
- Et leurs mitres
- Mirent la lune rétrograde.
-
- Et, là-bas,
- Là-bas, près des remparts sous les barbacanes,
- Près des remparts où ruent les bombardes,
- Vêtus de hauberts légers combattent
- Les soldats de Charles;
- Et la princesse Hélène leur sourit,
- Du haut des remparts où ruent les bombardes la princesse sourit aux
- chevaliers
- Qui portent ses couleurs aux plumes de leurs casques.
-
- Chaos lucide,
- Chaos rationnel,
- Chaos de latescences, où,
- Parmi les Transfigurations,
- Parmi les Glorifications
- Des architraves et des ogives,
- Passent en laticlave
- De pourpre,
- Passent, passent et demeurent:
- Les surfaces, les angles égaux,
- Les surfaces et les lignes;
- Les angles, les angles égaux.
- Chaos, rationnel Chaos.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Sous les hauts chapeaux mirant le fauve crépuscule, leurs visages mats
-et sertis de barbes rases culminaient le dur col à écrou d'or, les
-sombres costumes britanniques qui sanglent.
-
-Les jeunes filles ralentirent l'allure inconsciemment afin de les mieux
-voir: pour quelque explication, les joncs à pommes précieuses
-tranchaient l'air au bout de leurs mains gantées brique. Fixes au
-sourcil, les monocles dardaient des lueurs de métal, et sur l'asphalte
-grise, glissaient les bottines à la poulaine minces, et noires, et
-longues.
-
-La double file des demeures à balcon s'angulait vers les touffes vertes
-des Tuileries jusque la silhouette équestre de la Pucelle élevant son
-oriflamme de bronze. Dans le vent doux, dans la lumière fauve,
-bruissaient les fiacres et leurs toits luisants comme de convexes
-glaces, et leurs lanternes nettes. De là se dressait un ciel de satin
-vert fané, piqué de l'astre unique et minuscule qui devance.
-
-Soudain des sourires blancs illuminèrent les faces des amoureux. Elles
-répondirent du geste et des lèvres avec des salutations affectées. Ils
-se rejoignirent. Tout de suite Sicard héla:
-
---Sapin!
-
-Un cocher dirigea vers eux sa victoria qui vint raser le trottoir.
-
---A l'Horloge, commanda Maurice.
-
- * * * * *
-
-Ils suivent les quais. Les moirures scintillantes du fleuve bercent le
-pers du ciel. Les bateaux massifs y pèsent avec leurs fanaux ronds
-semblables à de gros rubis. Bruns sur les pourpres de l'extrême horizon,
-se groupent les monuments et les toits des faubourgs. Les minarets du
-Trocadéro gardent encore une goutte d'or à leurs cimes. Plus loin le
-quadrige de l'Arc triomphal galope tumultueusement dans les dégradations
-citrines du couchant éteint.
-
-Ils ne parlent pas. Dans le cadre de ses cheveux roux Clémence semble
-une figure de sépia. Henriette réfléchit gravement. De gestes menus et
-distraits elle défripe les plis de sa jupe.
-
-C'était en somme une sérieuse détermination que celle prise de rester
-complètement avec Albarel. Ce joli garçon, brun et gommeux, sera-t-il
-sien toujours? Sa richesse l'écartera peut-être d'une trop grande union.
-Alors Henriette seule. Ou non. Adroite, elle saura, par de savantes
-prévenances, lui devenir tout à fait indispensable; elle finira par
-tenir une part de lui, de son intelligence, de ses espoirs. Longtemps
-ils resteront amants jusque le jour où, persuadé de ne pouvoir conquérir
-meilleure fiancée, il l'épousera. Au pis, s'il la quitte, elle reprendra
-son travail. Après ces quelques mois de plaisirs, plus aimable lui
-semblera l'existence ainsi pailletée de souvenirs luxueux et joviaux.
-
-D'ailleurs quand elle délibérait si elle serait persévérante en son
-actuelle façon de vivre, l'image de Marceline vicieuse et sévère lui
-imposait le rappel de toutes les insultes subies. Ce la déterminait
-aussitôt.
-
-Par contre sa liaison de six semaines ne lui laissait que des
-réminiscences heureuses. Les lèvres épaisses et rouges de Maurice, ses
-lèvres chaudes et duveteuses; les consommations succulentes des
-somptueuses tavernes; l'orgueil de s'étendre dans les coussins des
-voitures et d'abaisser son regard vers la foule hâtive qui piétine.
-
- * * * * *
-
-Au concert. Parmi les verdures du feuillage blanchi de gaz les pîtres à
-faces crayeuses, grattent les cordes imaginaires de fallaces mandolines,
-et esbaudissent par les sursauts capricants de leurs maigreurs
-maillotées en noir.
-
-Ils n'y restèrent point longtemps. Henriette fit remarquer que bientôt
-sonnerait l'heure où il lui faudrait rejoindre son logis. Malgré les
-dénégations d'Albarel, elle insista. En son _plan_, forcer les prières
-du jeune homme jusqu'aux plus humbles et aux plus pressantes expressions
-afin de n'avoir l'air de céder que par apitoiement, c'était l'essentiel.
-On laissa Clémence et Sicard devant leurs chartreuses. Au départ elle se
-fit exigeante et désagréable: dans la suite, eux pourraient,
-pensa-t-elle, témoigner de ce médiocre empressement.
-
-Mais, une fois seuls dans la voiture, elle fut câline; puis simula une
-langueur d'extase, la taille dans les bras d'Albarel, un continuel
-sourire à mi-dents, des réponses silencieuses, par signes, comme si elle
-ne voulait rompre un charme intime qui la noyait d'aise.
-
-Lui, transporté par ces mines, ne la quittait pas des yeux; il
-multipliait les frôlements doux de ses mains, de sa joue. Elle le
-sentait vibrant près de sa poitrine. Bientôt la gagna cette émotion. A
-son tour une sorte d'ivresse la saisit, lui crispa les phalanges sur la
-main du jeune homme. D'indomptables spasmes la secouèrent des chevilles
-aux paupières.
-
-Par le soir rose ils roulaient sous le mol balancement des feuilles
-entre les trottoirs bleuissants.
-
-Et, dans la chambre japonaise, ils se possédèrent sous le ciel de
-parasols où sinuaient des dames à éventail parmi des paysages indigo et
-des saules d'or. Toute folle, Henriette ne songeait plus au _plan_.
-C'était le bruissement de la chemise en soie sur ses membres fiévreux,
-des jeux pareils à ceux des amours renversés contre le mur et qui,
-dessinés pour quelques projets de trumeau, culbutaient sur des roses en
-compagnie d'un faune.
-
-Vint ensuite la lassitude; avec elle la réminiscence des résolutions. Un
-instant la fillette demeura sans rien dire, la tête dans l'épaule de son
-amant assoupi. Tous les motifs favorables ou contraires à sa fugue
-définitive, elle se les dénombrait une dernière fois. Elle se leva
-doucement.
-
-La lueur de la lampe, sous le globe incarnadin se projetait en cercle
-vers ses jupons effondrés. Souriant à elle-même, la malicieuse entama la
-comédie dont elle avait construit le scénisme.
-
-Et tout se passa ainsi qu'elle avait prévu.
-
---Tu t'habilles? Tu t'en vas déjà? gémit-il.
-
-Protestations, suppliques. «Encore une heure, une heure seulement.»
-
---Non, non.
-
-Des petits «non» secs et fermes.
-
-Lentement elle remit ses bas; puis sa chemise de batiste; pudiquement
-elle l'enfila au-dessus de l'autre qu'elle laissa couler ensuite. Il se
-précipita sur cette soie tiède de ses sueurs. Un illuminisme dans ses
-yeux noirs et profonds tout humides de désir.
-
-«Reste, reste.»
-
-Une à une s'agrafèrent les boucles du corset noir. Il la reprit ainsi
-mi-vêtue dans la batiste fraîche et parfumée. A peine si elle se
-défendit de l'étreinte victorieuse parmi l'enveloppante caresse des
-édredons. Elle perdit la tête encore... Puis comme il lui murmurait ses
-supplications d'existence commune, elle nia toujours.
-
---Pourquoi? Tu seras bien plus heureuse!
-
---Non. Parce que...
-
-Boudeuse elle se feignit avec une moue de demoiselle offensée par cette
-proposition de collage. Lui se crut obligé à lui établir des théories
-capables de lever les scrupules. De cet effort démonstratif, où sa
-patience s'évertua, Henriette s'éjouit, l'oeil indifférent vers la
-mousmé qui, au plafond, flairait un lotus, gênée un peu d'être si haute
-sur ses patins.
-
-Deux fois encore elle voulut se lever et deux fois encore elle se laissa
-retenir. Puis, de lassitude, elle somnola. A son réveil il faisait grand
-jour.
-
-Alors elle pleura. Tout était fini. Plus elle ne rentrerait maintenant
-rue de Sèvres. C'était l'existence nouvelle de liberté et aussi
-d'abandon. Seule, toute seule, elle supportera la vie. Car elle
-pressentait, dans une intuition vague encore, mais affirmée par les
-anciennes révélations de Clémence, que l'amant deviendrait pire que
-l'ennemi, l'allié faux prêt toujours à trahir et à quitter.
-
-Il la consolait avec des paroles tendres, des choses dites déjà. La
-certitude d'avoir entendu de lui plusieurs fois ces mêmes protestations
-la navra davantage. Le souvenir de diatribes prêchées contre les hommes
-par les ouvrières, lui mit la crainte de s'être trompée et de passer de
-main en main comme un jouet et d'être méprisée par eux, brutalisée,
-cachée. Par contre le calme de sa vie antérieure, les joies d'espérer
-une richesse possible en travaillant avec Marceline lui parurent
-chérissables subitement.
-
-Maurice humait les larmes sur ses paupières; il disait à voix douce
-comme ils allaient avoir du bonheur ensemble. Pour commencer ils iraient
-dès le lendemain acheter des toilettes. Bientôt ils partiraient à Dieppe
-ou à Trouville, comme il lui plairait le mieux.
-
-Le jour se versait à flots dans la chambre, entre les rideaux bleus
-retroussés.
-
-A mesure que parlait le jeune homme, Henriette laissait se rosir ses
-pensées moroses. Elle songea, malgré sa raison gourmandeuse, aux
-toilettes promises. L'idée de seoir à la plage de Trouville avec les
-grandes dames la ravit. Toute la rancoeur de la routine ouvrière et
-familiale l'envahit à nouveau. Et le charme de se sentir pressée par cet
-éphèbe beau qui, à cause d'elle, risqua la mort. Pour le retenir
-toujours elle prit confiance en sa joliesse, en son gracieux babil, en
-l'ardeur de ses baisers; car, hors toute préoccupation des nécessités
-journalières, il lui paraissait que le perdre lui serait maintenant une
-grande douleur.
-
-Le goût de sa lèvre duveteuse ne la quitte pas, non plus que le souvenir
-tactile de son derme fin et l'influence de son regard brun. D'ailleurs
-elle lui sait reconnaissance pour le complet asservissement qu'il montre
-à ses désirs, il ne la régit pas impérieusement, au contraire de Sicard,
-dont la mauvaise humeur habituelle et l'air d'ennui gâtaient les joies
-de Clémence trop bonne pour se regimber.
-
- * * * * *
-
-Au Louvre. Comptoir de parfumerie.
-
-Elle ne put se décider parmi les flacons casqués de peau blanche et les
-boîtes en carton rose à plombs sigillaires. L'odeur de musc s'essore des
-fioles et des étiquettes, des houppes et des sachets. Puis la tête
-obséquieuse du commis mal rasé et aux dents mauvaises l'occupait toute,
-empêchant d'induire des préférences. Comme il semble affreux ce pauvre,
-en jaquette verdie, parmi ces fraîcheurs de cygne, ces blancheurs
-d'écrins, ces piles de pots luisants et ornementés bleu-ciel. Elle
-flaire. Son regard butine sur l'une, sur l'autre de ces choses; elle
-interroge. Indécise. Maurice la conseille. Il a des raisons
-péremptoires: «c'est pschutt, ce n'est pas pschutt.»
-
-Mais, seule, elle choisit son trousseau et sa lingerie. Une joie, faire
-étaler les guipures, les pantalons angulaires, les matinées à jabots de
-dentelles; tout lui est trop large. Et, comme il faut se résigner à
-prendre des hardes de fillette, elle prie Maurice de l'aller attendre
-dans le fiacre:--il doit être las--afin qu'il ignore la décision.
-Peut-être l'idée lui prendrait-il de la traiter en petite et de l'aimer
-moins sérieusement. Car elle redouterait une tutelle encore de cet
-autre.
-
- * * * * *
-
-Jupe crêmeuse de guipure sur robe havane, col et poignets de velours
-grenat; et ce grand parasol écarlate à flots de rubans, à pomme ciselée;
-et les bas noirs florés d'argent. Ainsi, de la chambre, sort Henriette
-transfigurée. Vite elle a descendu l'escalier où froufroutèrent ses
-seyances neuves. Elle éploie son ombrelle au soleil exorbitant qui
-violace les trottoirs. Dans les luisances des devantures, elle se mire:
-des teintes atténuées et profondes qui s'incurvent aux sveltesses de sa
-taille et se renflent sur le pouf. Et s'envolent au sautillement de la
-marche les crêmeuses guipures.
-
-Sous les auvents de toile; la terrasse du café Vachette bondée de jeunes
-hommes corrects et scrupuleusement semblables de mise, de barbe, de
-posture. Ils posent près le décor brun et or des boiseries, devant les
-tables de marbre et la diaprure des apéritifs irisée dans le cristal.
-
-Par-dessus son absinthe Maurice sourit à Henriette:
-
---Tu es charmante, exquise.
-
-Il lui ploie son ombrelle et commande du madère, pour elle. Les
-consommateurs voisins se retournent en oeillades. Par politesse ils
-détournent un instant leurs faces curieuses. Très fière Henriette
-récapitule ses dépenses: cinq cents francs y passèrent sans que Maurice
-objectât. Cette largesse après la parcimonie de Marceline! Le
-ressouvenir de sa soeur lui verse la mélancolie et la crainte. Si on
-envoyait M. Freysse pour la venir reprendre! Et quel chagrin l'aînée dut
-avoir la nuit, le matin. Mais surtout elle a peur qu'on ne veuille une
-détermination sévère. Le marchand va se montrer. Elle confie sa terreur
-à son amant. Mais avec des rires espiègles pour lui laisser croire
-qu'elle s'en moque.
-
---N'aie pas peur, répondit-il, ne suis-je point là? Il trouvera à qui
-parler.
-
---Penses-tu? S'il arrivait tout à coup.
-
---D'ailleurs il est facile de connaître ses intentions: il n'y a qu'à
-lui écrire.
-
-Elle n'osait pas. Cependant il lui composa sur-le-champ une lettre dont
-l'éloquence la charma. Tout s'expliquait en des termes nets et francs
-qui ne permettaient plus le doute sur l'actuelle position d'Henriette,
-bien que la chose ne fût pas crûment exprimée: elle ne retournerait plus
-à l'atelier parce que le salaire ne suffisait pas à ses besoins. Des
-dissentiments continuels et sans fin probable étant nés entre elle et
-Marceline, il appartenait à la plus jeune de céder la place. Elle
-vivrait seule désormais. M. Freysse ne devait plus compter sur ses
-services. Une phrase aimable et remerciante pour l'affabilité dont il
-avait fait preuve terminait. Albarel demanda un buvard et tout de suite
-rédigea un brouillon. Après quelques hésitations, elle le recopia, très
-contente, au fond, de savoir que M. Freysse et sa soeur liraient d'elle
-une lettre si bien écrite et si noble, exempte de récriminations. Elle
-s'étonna qu'on pût dire tant de choses en si peu de mots. Le tout tenait
-à peine une demi-page. Avant de fermer l'enveloppe, elle hésita encore.
-Albarel parcourait le _Gil Blas_ tout en remuant son absinthe avec la
-cuiller, d'un mouvement lent, où miroitait sa grosse bague. Sous les
-platanes des étudiants marchaient. Il frémissait parmi l'atmosphère une
-fraîcheur de matin. La lance de l'arroseur poussait dans le soleil une
-gerbe de gouttes gemmées, bleuissantes et rubescentes. Des senteurs
-d'eau montaient jusques aux feuilles. Soudain, à grand bruit de grelots
-et de jantes, une voiture de courses, par la chaussée. Les quatre
-chevaux s'arrêtèrent contre le trottoir aux cris de l'obèse postillon.
-
---Après déjeuner nous monterons dans une de ces machines-là, dit
-Albarel.
-
-Munie de banquettes en velours jaunâtre, la voiture était haute sur
-roues, longue, couverte d'une toile parasol à franges, et dorée aux
-panneaux de fers à cheval en écusson. Une bande de femmes diamantées et
-dentellées y prit place en compagnie de gommeux. Les éventails
-s'agitèrent devant des visages peints. Elles eurent des gestes élégants
-de leurs mains gantées gris perle à piqûres noires. Enfin le postillon
-s'installa, la poitrine saillante sous les revers écarlates de sa veste.
-Il fit claquer son fouet et la voiture descendit dans une nappe de
-soleil où les toilettes s'illuminèrent. Des rires se perçurent encore
-longtemps parmi les pleurnicheries des grelots secoués.
-
-Décidée, Henriette ferma l'enveloppe d'impatience de marcher sur la
-piste verte. Elle n'osa sinon elle eût refusé de déjeuner.
-
-Au restaurant Boulant, dans la salle du haut, elle choisit une table
-faisant face aux glaces. Le soin de garantir sa toilette neuve des
-taches la prit toute; cependant elle dispose sa serviette de façon à ne
-point laisser paraître cette préoccupation bourgeoise.
-
---Du caviar? interrogea Maurice.
-
---Oui.
-
-Elle mangea peu. Le miroir lui offrait sa figure blonde haut colletée de
-linge à gros pois rouges. Une antique médaille à demi effacée y formait
-broche. Sa poitrine mince se bombait en deux orbes distincts; puis le
-cadre de la glace coupait l'image. Mais elle revenait toujours à son
-chapeau de paille, un chapeau d'homme, plat et rond avec un large ruban
-de soie blanche. De là ses frisures blondes s'échappaient, se
-dispersaient, devenaient des fils d'or ténu vers la fenêtre. Ce lui
-donnait un air crâne et plaisant. Albarel projetait des choses pour leur
-vie commune. Ils parlaient aussi de Marceline, de Freysse, elle avec des
-mines enjouées mais fort inquiète en somme. Lui plaisantant et
-ridiculisant ces bourgeois. Très aimable il s'évertuait à lui plaire, à
-distendre la moue qui contractait toujours le sourire de la fillette.
-Des craintes la harcelaient: s'il la quittait trop vite, dans quelques
-jours, quelle honte!
-
-Et quel chagrin aussi, car elle se paraissait éprise. L'appréhension
-vague d'une maternité qui tuerait son bonheur, autre motif encore
-d'abandon. Pour mater cet homme, elle s'établissait des règles de
-conduite. En se gardant de laisser connaître son affection, elle se
-l'attacherait mieux, sans doute. Et voilà que subitement, Maurice lui
-devenait un ennemi, un ennemi à espionner sans trêves, à asservir par de
-constantes batailles. Déjà ne fixait-il pas avec plaisir cette grande
-brune?
-
-Elle se prévit revenue penaude au magasin des Freysse et demandant qu'on
-la reprît.
-
-Des larmes fluctuèrent en ses yeux; les fleurs de lis d'or se
-brouillèrent sur la tapisserie verte. Tout dansa dans le débordement de
-ses larmes.
-
---Qu'as-tu, voyons, demanda-t-il, tu es folle? Parce que tu as quitté ta
-petite soeur?
-
-Elle se força à sourire, elle étancha ses cils. Des curieux la
-dévisageaient déjà en se moquant. Un monsieur myope ajusta son binocle
-pour l'examiner. Albarel dut lancer des regards féroces dans cette
-direction.
-
---Oh n'ayez pas l'air terrible comme ça; vous me faites peur, dit-elle.
-
-Ils se reprirent à causer du duel. Maurice se disait peu endurant de
-nature. D'elle seule il supporterait tout. Ensuite il l'initia à la
-pratique du sport. Il tira de sa poche une foule de journaux et consulta
-les pronostics. Son porte-mine biffait des noms, en notait d'autres par
-une croix. Choisis ses chevaux, il enferma la liste dans l'étui de sa
-lorgnette. Ils se levèrent de table.
-
-Dans la glace elle s'aperçut. Et cette vision lui prêta plus de
-confiance en le pouvoir de ses beautés. Elle enfila ses gants longs,
-prit son parasol et son éventail brodé d'oisels. Ils sortirent.
-
-Au bureau de tabac voisin, Maurice, tout en palpant des cigares, parlait
-à un cocher de livrée irréprochable.
-
-Henriette l'attendit au bord du trottoir, près une victoria neuve dont
-le vernis reflétait sa toilette. Un minuscule groom de houppelande
-pareille à celle du cocher gardait un très beau cheval qui piaffait et
-tentait des cabrures en faisant scintiller les nickelures de son
-harnachement. De frais boutons de roses fixés aux oeillères.
-
-Avec le cocher Albarel s'avança, le cigare aux lèvres.
-
---Monte, dit-il à Henriette, en indiquant la Victoria.
-
---Comment?
-
-Du geste il lui confirma sa parole.
-
-Elle s'étale sur les coussins bleus. Lui s'assit à côté; jeta dans la
-capote son paletot et sa lorgnette.
-
---Comment, c'est à vous cet équipage?
-
---Non. Mais j'ai pensé qu'on serait mieux ici que dans ces grandes
-guimbardes bonnes au plus à trimballer des touristes anglais.
-
-Elle éploya son ombrelle. Le vent doux faisait claquer les rubans du
-manche et lui mettait au visage une caresse qui, capricieuse, se
-reprenait, puis revenait.
-
-Vers l'Arc-de-Triomphe on monta. Des gens assis aux Champs-Elysées les
-regardaient fuir et les suivaient de leurs yeux admirants. Bientôt ils
-furent pris parmi l'enchevêtrement des équipages. Toute une famille sise
-dans un landau; des babys, des petits garçons, une dame mûre, les
-accompagna longtemps, leur souriant presque.
-
---Charmant, ce jeune ménage, fit la dame.
-
-A cet éloge gratuit ils se rapprochèrent, et leur doigts s'étreignirent.
-Henriette sentait la prendre une ivresse de joie. Sa poitrine vibrait
-étrangement.
-
-Devant elle, s'imposaient les verdures du bois et les trouées claires
-des chemins étrécis par les perspectives.
-
-C'était sa vie d'autrefois, sa vie de petite fille riche. Ainsi elle
-était venue aux courses, avec son père et sa soeur, elles toutes jeunes.
-Il lui parut que ces deux périodes de son existence se reliaient enfin.
-L'atelier, le travail chez Freysse, c'était l'interruption maligne
-dissipée maintenant. Elle songea que Marceline écrivassait, avenue de
-l'Opéra, que Clémence brodait avec Léontine et Marguerite. Sa lettre
-arriverait tout à l'heure pour effarer ce monde. Quelles têtes ils
-feraient!
-
-Mais elle-même ne subira-t-elle pas leurs colères? Bah! Maurice la
-défendra.
-
-Il ne disait rien, content de ne point distraire d'elle son regard. Si
-amoureux se montrait-il qu'elle commençait à le croire sincère, au moins
-pour un temps.
-
-Le soleil transparaissait dans les feuilles. Au bout de l'avenue, il se
-voilait de buées grises et bleuâtres. Les équipages s'efforçaient vers
-cette lumineuse fin de la route verte.
-
-Apparut Longchamps, la pelouse où il grouillait noir depuis le moulin de
-lierre jusqu'aux tribunes panachées de drapeaux.
-
-Au loin, ceintes d'arbres effrangeant le ciel, des étendues de gazon
-lisse se courbaient.
-
-La cascade bruissait de son pleur large et diaphane dans le lac, sur les
-roches polies.
-
-Lentes, les voitures se pressaient comme des vaisseaux dans le bassin
-d'un port; les aigrettes des cochers et les bossettes des mors
-s'irradiaient parmi l'entremêlement des fouets grêles.
-
-Au fil de la pente, la masse des équipages insensiblement glissait vers
-le moulin.
-
-Henriette s'appliquait à se tenir raide sous l'auréole écarlate de son
-ombrelle. Maurice essayait à connaître avec sa lorgnette les chiffres
-indicateurs aux poteaux du départ.
-
-Ils ne parleraient plus que de sport.
-
-Et l'après-midi se passa dans l'enfièvrement des paris.
-
-Après la deuxième course, comme Henriette portait la main à sa poche,
-elle trouva une bourse pleine de louis mise là par Albarel sans qu'elle
-le sût.
-
---Pourquoi ne paries-tu pas? lui demanda-t-il.
-
-Elle gagna, elle perdit, elle regagna. Sa poitrine tressautait à suivre
-le vol circulaire des jockeys jaunes, noirs, rouges. Droite, sur la
-banquette de la victoria, elle virait avec eux; et les palpitations se
-précipitaient lorsque, disparus dans la houle des têtes spectatrices,
-seules les désignaient encore les casquettes multicolores, et les remous
-des gens subitement retournés à leur passage.
-
---Fini, dit Albarel, je gagne quatre cents.
-
---Et moi je perds douze francs.
-
---Parbleu, tu n'as pas voulu m'écouter.
-
-Il regarda sa montre:
-
---Dis donc, elle y est maintenant, la lettre.
-
---Flûte pour eux, ils me laisseront peut-être tranquille à la fin.
-
-Elle se jugeait très brave de sa détermination. La lourdeur de l'or dans
-sa poche la rendait fière. Que ne ferait-elle pas avec? Une parmi les
-mille reines qui commandent la mode. Peut-être des princes en
-villégiature l'aimeraient-ils. Quitterait-elle Maurice, dans ce cas?
-Elle n'osa s'interroger et derrière son éventail étendu, pour payer son
-amant de cette ingratitude intentionnelle, elle lui mit sur les lèvres
-un long, un pitoyant baiser.
-
-Elle s'en voulut de cette idée mauvaise qui la hanta.
-
- * * * * *
-
-Dans un cabinet de chez Sylvain, ils dînèrent à deux au champagne. Elle
-l'embrassa d'elle-même à chaque instant, pour goûter ses lèvres chaudes
-dont son appétit ne se lassait. Et puis le voyant joyeux de ces
-caresses, elle crut pallier ainsi sa fautive prévision; mais la
-certitude qu'elle le quitterait forcément un jour ne s'en affermit pas
-moins, sans motif, «pour ça.» Il lui semblait que là n'était qu'un
-premier degré du chic. D'autres plus riches, des comtes, la mèneraient
-aux cimes. Et cela lui rendait Maurice pitoyable. Elle eût pleuré de cet
-abandon fatal. Cependant que faire contre la force des choses? Le chic:
-sa mission, son but, son devoir. Elle entrevoyait cela comme une
-carrière, la célébrité au bout, son nom dans les journaux, un hôtel, des
-hivernages à Nice.
-
-Les oeillades humantes qui la visèrent sur le turf, elle les possède
-encore classées dans son cerveau avec la mine des messieurs. Sur tous,
-un à cheval, beau, tirait de l'or de sa culotte et donnait, sans
-attention, à des bookmakers; sur la pomme de sa courte canne des
-armoiries compliquées.
-
-A cheval lui siérait la longue amazone sombre et le chapeau à haute
-forme sans même de voile.
-
- * * * * *
-
-Ils flânent par le promenoir de l'Eden. Entre les bulbes rouges des
-monstrueuses colonnes qui repoussent les caissons lourds des ciels, de
-circuitantes hétaïres et leur factice visage où voguent des yeux en
-appeaux parmi les blancs et les cernes des crayonnages. A l'intense lune
-des flambes électriques, d'autres plus effacées encore dans les nacrures
-des fards, les indécisions des soies et les blonds des teintures,
-culminent aux bars. Des instants, elles semblent sans relief, linéaments
-flous d'apparitions qui terrifieraient les songes. Immobiles en des
-costumes de deuil se voilent des faces cireuses et sévères de chastes
-trépassés.
-
---Enfin vous voilà, vous autres, dit Maurice à Sicard et à Clémence.
-
-Tout de suite la rousse parle:
-
---Oh! tu ne sais pas, Henriette, quand ta lettre est arrivée, monsieur
-Freysse l'a montrée à Marceline. Alors elle s'est mise à pleurer. Mme
-Freysse a dû venir la chercher et la faire monter chez elle.
-
---Ah. Et Freysse qu'est-ce qu'il a dit?
-
---Il est venu me trouver. Il m'a dit que, comme j'étais ton amie, il
-fallait que je te parle. Est-ce que je sais? Un tas d'histoires
-naturellement. Il a dit que c'était très mal ce que tu faisais.
-
---Tiens, pourquoi aussi m'ennuyait-elle tout le temps.
-
---Voilà. Moi, tu sais, je n'ai rien à te dire, tu feras ce que tu
-voudras.
-
---Oh, pour maintenant, je ne peux plus y rentrer.
-
-Instinctivement ils allèrent tous quatre s'asseoir loin de la cohue,
-près d'un jet d'eau.
-
-Henriette souffrit d'apprendre si grand le chagrin de sa soeur. Une
-lourdeur lui pesa dans la poitrine. Et lui vint une envie de pleurer.
-
---Allez, il ne faut rien regretter, lui prêcha Sicard. Un jour ou
-l'autre vous auriez toujours quitté votre soeur.
-
---J'espère que tu as une jolie robe, fit Clémence.
-
-Elle la lui vanta pli par pli. Bientôt Henriette dut expliquer des
-arrangements de pinces et de fronces. Elle en vint à décrire les
-emplettes du matin. Comme Albarel parlait des courses, elle plaça son
-mot, avoua sa perte. Et, tout au triomphe de narrer ses aventures
-distinguées du jour, elle reprit sa joie.
-
-Sicard commanda du champagne. La vendeuse du bar s'assit près d'eux, et
-débita ses banalités qui la décelèrent stupide dès les premières
-paroles. Des remarques sur la foule, des appréciations quelconques sur
-les autres lieux de plaisir comparés à l'Eden. Elle se mirait, rajustant
-ses frisures rouges, ou ramenant les dentelles de son corsage vers ses
-seins moites.
-
-Sicard se montra froidement malhonnête. Il lui proféra des choses
-désobligeantes sur ses charmes blets. Elle lui répondit aigrement, lui,
-sans se troubler, étendu sur sa chaise, la fixait de son monocle,
-impassible, lui servait des injures dont les deux jeunes filles
-pouffaient derrière leurs éventails.
-
---Ça suffit, madame, conclut Sicard, je vous ai donné mon appréciation
-sur votre tenue. Vous devriez me remercier et en profiter. Assez,
-n'est-ce pas, voici l'écot.
-
-Ils quittèrent le bar. Henriette et Clémence ne cessèrent de redire les
-injures adressées à la femme pour s'exciter à rire encore. Le sérieux du
-clerc quand il avait débité ses sottises les enthousiasmait. Entre elles
-seulement elles causaient. Les amants discutaient des performances
-tenacement et répondaient à peine, d'un monosyllabe, aux questions
-intruses. La satisfaction de honnir les décatissures de la fille consola
-de cette indifférence, bien qu'Henriette secrètement se froissât. Mais
-elles affectèrent ne plus s'occuper d'eux. D'ailleurs chaque fois
-qu'Albarel appelait sa maîtresse, Sicard le plaisantait, lui tirait le
-bras et l'emmenait en avant pour lui servir ses bavardages exclusifs.
-
-Henriette lui en eut rancune; quelques instants même elle médita une
-adroite remontrance. Mais un dédain absolu pour ces manoeuvres lui
-sembla plus digne.
-
-Elles s'accoudèrent au circulaire balcon.
-
-En leur velours obscur, où se figent des toilettes et des messieurs
-épars, les rangs des loges dégradent vers la rampe. Et surgit la haute
-clarté scénique, la clarté rose qui ensoleille les colonnes palatiales.
-Rose et verte la profondeur lumineuse du décor ligné par les quadrilles
-des danseuses. A leurs mentons, aux sourires incarnadins, aux yeux
-creux,--des lueurs. Rose et verte la profondeur lumineuse. Indigo les
-jambes tendues des ballerines, les jambes tendues en file, hors les
-rondes gazes.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Le lendemain fut un dimanche pluvieux. Maurice et Henriette
-s'attardèrent au lit pour causer.
-
-Il lui fit dire sa vie. De ce récit qui la montrait anciennement riche,
-il parut attristé.
-
---Pauvre petite, tu as dû bien souffrir de travailler.
-
-De même il dépeignit sa vie d'enfance et ses jeux; puis la longue
-torture au bagne universitaire, les pions lâches et cruels, les
-professeurs imbéciles toujours punissants, soigneux de s'éviter la
-besogne d'instruire. Dix ans vécus entre des murs noirs de prison,
-derrière grilles et barreaux; et le malheureux battu par les plus
-robustes, abruti de pensums et d'incompréhensibles devoirs, sortait
-enfin ignorant et bête.
-
-De ces temps lugubres il parlait avec une haine. Henriette s'apitoya.
-Elle ne pouvait croire.
-
-La jeunesse d'Albarel: des joies. Un héritage mangé au quartier latin;
-un temps où il possédait des chevaux. Des folies, des séjours dans les
-villes d'eaux, le trente et quarante. Et un beau jour des dettes. La
-famille les soldait à condition qu'il habitât près elle. On l'associait
-au commerce paternel; une des plus solides maisons de Béziers. Là il
-triomphait, coq de petite ville. Il organisait un tir aux pigeons, des
-bals par souscriptions, un cercle, une société de gymnastique, une
-fanfare, _la Lyre Commerciale_. Les affaires lui plaisant, aux bureaux
-paternels il joignit une banque. On donnait des galas. Des aventures
-scandaleuses avec la femme d'un hobereau lui faisaient rompre un
-mariage. De retour à Paris, il hantait la Bourse pour le compte de son
-père; sa mère, une pieuse, ne le voulant plus revoir.
-
-A mesure qu'il narrait, Henriette se sentait prise d'une croissante
-affection. Elle s'attachait au conte de ses infortunes, elle s'exaltait
-au chic de sa prime jeunesse, elle se moquait de cette petite ville où
-il régna.
-
-Le connaissant ainsi, dans son passé, il lui parut tout autre, avec un
-attrait plus intime, familial presque, distinct de ses qualités de mâle
-et d'élégant. Elle souhaita une existence calme à deux, dans cet
-appartement, vers un but de repos bourgeois.--Il eût ainsi remplacé
-Marceline.--Ses habitudes d'autrefois, elle les reprendrait, avec plus
-de bien-être, plus de brillant.
-
-Elle se leva, elle se mit à ranger des choses. Lui déplia un journal
-anglais glissé sous la porte par la concierge, et, s'emparant d'un
-dictionnaire, il s'astreignit, péniblement, à traduire des articles.
-
-Elle étouffa les bruits, en garde de le distraire. Dans le petit salon,
-alla s'asseoir pour coudre d'autres boutons à son corsage.
-
-La pluie tombait doucement et fine vers les parapluies et la chaussée
-boueuse.
-
-L'impériale du tramway glissait contre les plus basses vitres de la
-fenêtre, avec le cocher enfoui dans ses carricks, et, debout contre la
-balustrade, un garçon de café, la tête protégée d'une serviette blanche.
-
---Nous allons à Auteuil, proclama Maurice qui entrait, la figure
-savonneuse, un rasoir à la main.
-
---Par ce temps?
-
---Je suis obligé, vois-tu; Palmarsa court dans la troisième. Et je viens
-de lire des renseignements sur elle. C'est peut-être une affaire de
-mille francs.
-
---Comment?
-
---Oui.
-
---Tu es sûr? hein! Ça te passionne fort les chevaux?
-
---Il faut bien: c'est la galette, cela.
-
-Comment, pensa-t-elle, le sport ne lui était pas un simple amusement?
-
-De lui-même, il expliqua: ses parents, en somme, l'abandonnaient. Il ne
-retirait qu'une maigre commission sur les trafics de la bourse. Au pays,
-le phylloxera avait tué le commerce. D'ailleurs, tout le monde se
-trouvait dans le même cas. Les deux cents francs que Sicard recevait
-chaque mois de son père, et les quinze cents francs d'appointements
-perçus comme clerc de notaire n'eussent point suffi à payer ses repas,
-son loyer, son tailleur et la couturière de Clémence. Les paris heureux
-comblaient le déficit.
-
-Il acheva de s'habiller.
-
-Ses aveux surprirent Henriette. Sûrement s'atténueraient les dépenses
-ainsi qu'elle avait craint. Sicard et Clémence les vinrent prendre.
-
-Après déjeuner, ils montèrent dans une grande voiture de courses. La
-pluie cessait par instants; par instants le vent la poussait sous la
-bâche protectrice et Albarel ouvrait son parapluie de côté pour en
-garantir leur banquette. A Auteuil, les jeunes gens placèrent leurs
-maîtresses dans les tribunes, puis, revêtus de longs paletots anglais
-qui couvraient leurs talons, ils coururent aux drapeaux des bookmakers.
-Entre les averses, les courses se succédaient, sans intérêt pour elles.
-
-Clémence parla d'amour. Elle cita les aventures de toutes les ouvrières
-travaillant chez Freysse. A deux, elles étaient encore les mieux
-partagées. Le ciel violâtre roulait au-dessus des bois sombres.
-
-Elles ne virent plus les jeunes gens avant la fin de l'après-midi. Ils
-revinrent furieux et trempés. Au dernier moment Palmarsa révélée était
-montée à des cotes invraisemblables. A peine gagnaient-ils quatre cents
-francs.
-
---C'est déplorable, s'écria Sicard; la seule affaire du mois ratée
-ainsi! jusqu'au 20 il ne courra plus que de vieilles biques
-archi-connues.
-
---Peut-être pourra-t-on tenter quelque chose avec Chrysanthème, le 17:
-je verrai Delwart.
-
---En tous cas, nous voici avec quatre cents francs jusque-là. Mesdames,
-il va falloir faire des économies.
-
-Ce mot resta dans l'esprit d'Henriette tout le trajet.
-
-A nouveau elle retombait dans les préoccupations d'argent. La gêne
-bourgeoise la pourchassait, même en cette vie folle. «Economie,» cela
-lui sonnait comme une injure, un rappel constant de misère.
-
-Au Boulant, il y avait la foule du dimanche. Des lycéens et des
-Saint-Cyriens, des calicots gesticulants.
-
-Ils hâtèrent le repas autour de la table étroite, les hanches percées
-par des coudes voisins. Dans le café c'était la même cohue augmentée
-encore par les flâneurs, dégoûtés de la pluie, et qui s'abritaient
-devant un éternel bock.
-
-Une grosse dame fit des réflexions déplaisantes sur elles--des
-filles!--et interrogea son mari pour savoir comment des jeunes gens bien
-élevés pouvaient se perdre avec ces petites pestes.
-
-Dehors, la pluie tombait à flots. Toute brune, la cité, d'un brun vide
-où seules paraissaient les éclaboussures d'or des lampadaires: et l'or
-coulait sur les trottoirs en longs fuseaux perdus.
-
---Allons chez toi, dit Sicard à Albarel, j'ai plein le dos des épiciers
-et des potaches.
-
-Le temps se passa à jouer aux cartes et à boire du thé. Henriette
-s'ennuya beaucoup plus que les soirs de dimanche passés chez les
-Freysse. Et la nouvelle existence coula, monotone bientôt.
-
-Des théâtres, elle n'aima que les drôleries. On sortait de là très
-joyeux, un peu lascifs; on s'amusait huit jours à refaire les
-intonations de Lassouche et de Baron. Malheureusement la même pièce se
-jouait trois cents fois de suite. De même les opérettes. Quant au reste,
-des choses ennuyeuses pleines de démonstrations, ainsi que des cours
-d'institutrices.
-
-Ce devint la routine grise de chaque jour. Des levers à dix heures dans
-la chambre en désordre, parmi les cuvettes traînant. Tout un ménage à
-faire avant la toilette. La concierge nettoie le petit salon. On entend
-les heurts de son balai contre les plinthes et les frôlements secs du
-plumeau. Et la femme apporte l'eau chaude et les bottines cirées, avec
-une mine discrète, grave de vertueuse offensée par l'appareil du vice.
-
-Cette première ablution délasse Henriette de sa courbature amoureuse.
-Elle lui débride les paupières et les commissures des lèvres. Oh!
-s'oindre longtemps de cette eau ruisselante, odorante de vétyver.
-
---Vite, vite, petite, crie Maurice; midi moins le quart! tu n'en finis
-pas.
-
-Lui, en une minute, se trouve prêt. A peine hors le lit, déjà il a son
-pantalon et ses chaussures. Deux coups de rasoir sur la joue droite,
-deux coups sur la joue gauche, deux autres sous le menton et il frotte
-sa figure avec sa main blanche de savon. Sa tête entière disparaît sous
-la mousse floconneuse. Henriette ne peut se défendre de le regarder
-faire. Les bras musculeux et lisses du sportsman se contractent en
-bosses tandis qu'il se frotte vigoureusement; et, sous la flanelle
-étroite, percent les pointes dures de ses mamelles.
-
-Plus vite encore il s'essuie. Les brosses virent dans ses cheveux noirs
-avec un bruit de mécanique. Soudain il les jette sur le lavabo, et
-apparaît sa face rectiligne cadrée de cheveux aplatis, de favoris courts
-et ras.
-
-Henriette le contemple, le coeur battant. A la lime il se polit les
-ongles et le soleil glisse rose à travers sa main fine.
-
-Alors ils veulent s'étreindre dans la bonne odeur de leurs dermes
-propres et parfumés. La roulant sur le lit, il lui découvre les seins et
-les chauffe de ses lèvres. Sonne la demie. Henriette saute. Elle a peine
-à sauver sa poitrine des mains luxurieuses pendant qu'elle boucle son
-corset.
-
-Habillés enfin, ils passent au salon se mirer à la psyché grande. Elle
-lui met la main sur son bras. Longtemps ils s'admirent et s'embrassent,
-heureux de se voir.
-
---Nous sommes très chic, hein?
-
---Oh oui, nous sommes très chic, tu sais.
-
-Chaque matin ce jugement les éjouit. Ils descendent gaîment.
-
-Cependant que la servante du restaurant étale devant eux la serviette et
-les couverts, ils discutent la carte.
-
-Jamais l'appétit n'invite Henriette à choisir un plat plutôt qu'un
-autre. Les choses dont elle goûta peu l'attirent. Elle recherche la
-surprise. Des passions pour le caviar, les crevettes, les huîtres et les
-écrevisses. Elle déjeûne surtout par cause d'habitude. Et puis l'attraye
-la joie de cette grande pièce verte et or où luisent les cristaux et les
-faïences, où se filtre le soleil; les servantes vont, viennent avec
-leurs tabliers à bavette, leurs manches de toile, le petit bonnet de
-gaze juché tout en haut des cheveux sur le faîte de la torsade où il
-semble ne pas tenir.
-
-Des étudiants et des femmes. Parfois un jeune homme vient serrer la main
-d'Albarel.
-
---Venez-vous au cours?
-
---Cet après-midi?
-
---Oui.
-
---Qu'est-ce qu'il y a?
-
---La leçon de Bejard. Il parlera sur les fouilles d'Assur et il fera la
-reconstitution. Une explication des cunéiformes sur barillet.
-
---Bon; j'irai.
-
---Ah, vous savez, le cours d'arabe ferme le 15.
-
---Pas possible, et l'examen?
-
---Le premier septembre.
-
---Il va falloir que je bûche. L'examen fera concours, n'est-ce pas, pour
-l'expédition Dutramel.
-
---Je crois que oui. Au revoir.
-
---Au revoir.
-
-Un léger coup de chapeau du monsieur à l'adresse d'Henriette, et il va
-s'asseoir plus loin.
-
- * * * * *
-
-Que tristes ces après-midi passés seule, pendant les heures de cours.
-
-Le petit salon, son divan de velours bleu, l'osier des fauteuils-bascule
-grenus de pompons rouges, allure de médiocre aisance, qui, au soleil,
-s'alanguit. Sur la table entassés, les livres, les brochures
-d'archéologie. Si Henriette les ouvre, ce n'est que planches
-architecturales pour elle insignifiantes; quelquefois une reproduction
-de terre cuite cypriote, bonshommes rosés à barbes en boucles, à mitres
-pointues, chevauchant de fantastiques montures. Vite fermés ces ennuyeux
-volumes.
-
-De ce travail Albarel espère pour le plus tard une mission du
-gouvernement en Asie. On le décorerait ensuite. Vers cela son ambition
-halète.
-
-D'un bleu jauni les rideaux en reps ouverts sur le balcon où Henriette
-monte et s'accoude; le regard vers la rue. Passent les filles de
-brasserie en tabliers brodés, la sacoche au flanc, et la chevelure
-chrômée. Des polytechniciens peinent à mettre leurs gants; et leurs
-épées, ils les rejettent d'un ingracieux mouvement de jambe. Vers elle
-ils lèvent leurs figures imberbes et rieuses. Un geste, si elle voulait,
-et ils seraient heureux. Avec des si jeunes quelles parties drôles! Mais
-elle détourne la tête. Elle ne doit.
-
-Tout à coup, parmi la foule, elle reconnaît Albarel, qui lui montre un
-gros bouquet de camélias pour elle acheté. Et le voici à la porte où
-elle a couru, et la voici à ses lèvres où il la lève.
-
- * * * * *
-
-Au soir, dans l'entresol du café, distraitement, Henriette butine du
-regard parmi les images des périodiques.
-
-Des femmes pénètrent dans la salle, et leurs toilettes. A l'entour des
-tables, des groupes se tassent et s'emboivent en la fumée des cigares.
-
-Claires les figures des jeunes femmes qui se dressent contre la
-tapisserie où des licornes rampent, écarlates. Claires sous le faîte
-aigu des chapeaux dentellés. Et des épaules effacées, gracieusement
-tombent leurs bras minces, leurs bras minces et ronds, contre les orbes
-des poitrines grasses. Vers ci, vers là, se dardent leurs yeux d'acier;
-vers ci, vers là sourient leurs bouches flories.
-
-Aux carcans blancs superposées les brunes faces des orientaux fumèlent.
-Sans paroles. Et des traits immobiles sous les cheveux bleus. Chamoisée
-la tapisserie où rampent les licornes écarlates.
-
-Dans les froides et profondes mirances des glaces, se glauquent les
-femmes, les orientaux, les licornes écarlates, parmi le poudroiement du
-gaz éparpillé.
-
-Des orientaux les teints lisses et les gestes graves de maîtres,
-extasient Henriette.
-
---Ecoute un peu, dit Albarel en la poussant vers un coin et se disposant
-à lui parler très bas. A voix douce il lui reproche ses regards
-attentifs aux hommes. Souvent déjà il lui découvrit cette tendance à les
-examiner. Pourquoi? Si elle ne les aime on ne l'en croira pas moins
-fille facile; suivront des désagréments pour elle et pour lui.
-
-Elle se regimbe et se froisse avec des paroles aigres, des moues
-boudeuses. Une colère d'être surprise et devinée au moment même de la
-faute. Là se révèle une supériorité de son amant qu'elle ne pardonne
-point. Il la domine, l'espionne et la sait jusque dans ses pensées
-muettes. Ainsi qu'une lâche indiscrétion, un viol de conscience, elle
-lui reprocherait cette trop perspicace surveillance.
-
---Pour qui me prenez-vous? Oh! mais ça ne durera pas ainsi.
-
-Alors la voix de l'amant se transforme et devient dure. Il ne se
-laissera point jouer. Du jour où il la prit, une responsabilité morale
-lui incomba. Il a le droit et le devoir de réprimander. Pour lui
-d'ailleurs, il ne souffrira jamais le ridicule. Si leur commune liaison
-lui pèse, qu'elle dise un seul mot et il lui rend sa liberté avec de
-l'argent...
-
-Puis il se prend les tempes dans les poings. Sans faire attention aux
-dédaigneuses mines d'Henriette, il s'accoude au-dessus d'une revue.
-
-Comme la souffleta cette promesse d'argent. Catin, elle était catin.
-Albarel parlait comme Marceline et plus brutalement encore.
-
-Tout devant elle tremblotait et fluctuait à travers ses larmes, retenues
-par un suprême effort de fierté au bord des cils.
-
---Pourquoi es-tu triste comme ça, Henriette?
-
-A cette bonne Clémence elle confie ses chagrins. L'autre aussi énumère
-les siens. Elles subissent les mêmes hontes, la même gêne, la même envie
-d'être et non de vivoter, de ramper parmi la foule des entretenues
-vagues. Clémence voudrait une belle boutique, des ouvrières, des
-clientes, une belle boutique rue de la Paix ou boulevard Malesherbes.
-Tout en se moquant de ces appétits modestes, Henriette l'approuve. Elles
-causent et se communiquent des désirs dans la navrance de les craindre à
-jamais irréalisables. Albarel et Sicard parlent politique; Castelan d'un
-mot jeté, pendant qu'il écrit, les réfute.
-
-Et subitement Henriette et Clémence entament l'éloge du journaliste tout
-bas. Il est si intelligent. Un garçon d'avenir. Celle qu'il aimera sera
-heureuse.
-
---Oui, mais il ne se collera jamais, reprend la rousse; il est trop
-ambitieux. Une femme le gênerait.
-
---Et Hortense pourtant.
-
---Oh! une fille de brasserie. Elle va avec trente-six autres. Il s'en
-moque.
-
-Survint Hortense. Aussitôt Castelan abandonna ses écritures. A paraître
-affables les hommes s'efforcèrent. De ses lèvres peintes elle riait aux
-galantises. Par gestes brefs elle ordonnait l'édifice de sa chevelure
-teinte en jaune; et des mines vers les glaces. Très proches d'Hortense,
-Albarel et Sicard commencent à jouer des mains avec elle, une envie
-luxurieuse aux yeux, aux doigts.
-
-A l'écart demeurent Clémence et Henriette. Loin de leurs amants qui
-affectent ne les point voir, elles reprennent leurs récriminations. La
-fillette sent battre son coeur, des larmes lui poindre, à mesure que
-s'affirme plus voulue l'indifférence de Maurice. Mais son amie:
-
---Va, ils reviennent toujours à nous. Au fond ils y tiennent. Il ne faut
-pas te désoler comme ça.
-
-A Henriette il semble qu'une vengeance complète de la honte subie
-s'accomplirait, si, quittant Albarel qui la néglige, elle parvenait à
-jouir d'un luxe spécial et grandiose, d'une joie publique au bras d'un
-autre plus beau, plus riche et qu'il jalouserait. Ce serait
-l'abaissement de sa morgue d'homme, l'affirmation d'une infériorité: il
-a pu plaire quelques instants par erreur et parce qu'on était très
-jeune.
-
-Castelan récite à Hortense un sonnet pour elle écrit. Les rimes sonnent
-hors sa bouche diserte, aimable et souriante. Ses doigts blancs scandent
-les vers avec un mouvement mol et rhythmique. Henriette l'admire encore.
-Elle aimerait fort que ces vers lui fussent adressés.
-
-Le poète sans doute s'aperçut de cette contemplation: maintenant, à
-chaque fin de vers, il la fixe.
-
-Henriette rougit et se tourne vers Clémence.
-
- * * * * *
-
-Sur les murs du cabaret à filles.--En les tentures vertes de haute lice
-s'embranchent des arbres touffus; les plats bleus réfléchissent la
-lumière en orbes; les tambourins rutilent, illustrés par les peintures
-écolières d'habitués; les naïades en plâtre nu sourient sur les murs du
-cabaret à filles. Et des hommes de guerre à la mode d'antan chevauchent
-emmi les vitraux entre des colonnes à devises. Du lustre en fer le gaz
-diffus fuit, et ses lueurs chaudes plongent dans les mirances des tables
-cirées. La fumée des cigares stagne.
-
-Et l'ivresse gagne, l'ivresse de gens qui se vautrent sur les femmes.
-
-Henriette lape le champagne. Hortense l'embrasse. Castelan lui lit dans
-la main, et ses ongles soignés la chatouillent, la chatouillent
-jusqu'aux épaules.
-
-Le gaz diffus, et ses lueurs chaudes, et la fumée stagnante où des
-dentures de femmes miroitent, s'éteignent.
-
- * * * * *
-
-Cette nuit-là, la réconciliation des deux amants se fit.
-
-Il eut des prières et des protestations très tendres; il la supplia de
-ne le point faire souffrir. S'il lui disait des reproches, c'est qu'il
-l'adorait entière, c'est que tout entière il la voulait sienne. A ces
-délicatesses de passion, elle, très bonne, n'est-ce pas, saurait
-compatir.
-
-Dans le lacis de ses bras doux, elle pleure repentante, s'avouant à
-elle-même plus coupable qu'il ne la croit. Une fatalité la pousse, lui
-semble-t-il, vers les caresses illicites. Inéluctablement elle se
-prévoit dans les dentelles et les perles par sa chair payées.
-
- * * * * *
-
-Une fois, en passant devant la brasserie où servait Hortense, elle la
-trouva sur la porte.
-
---Entrez donc: il n'y a personne; si vous saviez ce que je m'embête!
-
-Elles causèrent.
-
-Henriette, incitée à la confiance par des aveux francs, émit ses désirs
-de vie plus officielle, plus luxueuse surtout. Alors l'autre donna des
-conseils, traça un mode de conduite suivant l'âge et l'allure des
-hommes.
-
-Souvent revint Henriette.
-
-Albarel subissait sur le turf une déveine noire. Hortense proposa de la
-mettre en rapport avec un monsieur sûr. La chose peut-être se fût faite.
-A l'heure décisive quelle folle peur la surprit, une larmoyante crainte
-de quitter Maurice et de ne plus goûter à ses lèvres. Un repentir par
-avance de la honte et du désespoir qu'elle eût causés.
-
- * * * * *
-
-Une après-midi la blanchisseuse ayant rapporté les peignoirs, elle se
-vêt de dentelles blanches, le seul luxe qu'elle possède encore.
-Longtemps, longtemps elle se coiffe, et sur le balcon, elle s'installe,
-un livre aux mains.
-
-Dans la rue, Castelan, de son fiacre, salue; et, par signes, interroge
-s'il peut la rejoindre. Un instant elle hésite, rougissante. Elle
-acquiesce enfin. Et le temps qu'il monte, elle soupçonne un viol, une
-faute, Hortense et Albarel trompés, toutes les émotions d'un crime
-passionnel.
-
---Vous ne savez pas, Henriette, lui crie-t-il; Albarel est reçu. Je
-viens de l'entendre répondre très bien aux trois parties de l'examen.
-Vite habillez-vous. Nous allons le chercher. Son père est arrivé. Il lui
-donne deux mille francs et il repart ce soir. Quelle noce!
-
-A se munir de toilettes neuves, les primes joies de sa liaison
-renaquirent.
-
-Le surlendemain, Maurice et Henriette partirent pour Dieppe avec trois
-malles.
-
- * * * * *
-
-Galets bleuis qui, sous les pas, s'effondrent. Ourlet blanc de la mer;
-il croît, se cave, bave et puis croule.
-
-Plaine d'eaux intensément bleue, et qui, dans le ciel, se perpétue, dans
-le ciel couleur d'eau pâlie. Et le ciel s'infléchit, revient s'effranger
-aux pavillons du casino, au grouillement de la foule, aux cabanes
-blanches.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Dans la chambre de Castelan. Des bougies halètent parmi des potiches à
-bas prix, parmi des livres en tas.
-
-Sur le canapé. Roide, le buste piété du sacrum, les jambes tendues en
-forme de compas éclos, Henriette rêvasse. Des scrupules et des après
-tout alternés tiraillent sa conscience: ce pauvre Maurice, elle va donc
-le tromper, pendant qu'il se morfond là-bas dans sa province. Que c'est
-mal. Pourtant sa curiosité de jusqu'ici monogame s'exacerbe en le
-souhait de caresses neuves et illicites.
-
-Castelan vers elle se hausse avec des paroles d'amour, des lèvres
-offertes. Et, lui rire au nez, d'un craqueté rire, c'est le caprice
-subit de la jeune fille.
-
---Qu'est-ce qu'il vous prend? demande-t-il déconcerté.
-
---Moi? Rien.
-
- * * * * *
-
-Et dans sa rêvasserie Henriette se replonge. Lui tente de l'enlacer;
-mais, en de significatives rebuffades, elle:
-
---Non, non, laissez-moi.
-
-Castelan boudeur va près la croisée entr'ouverte; y fume en regardant la
-lune. Alors Henriette prend sur la table de travail un dictionnaire de
-rimes, et, d'une voix de tête, ânonnante, elle lit: _Vauban, Laban,
-Liban, Montauban... Amadis, Cadedis, Cadix, De Profundis..._
-
-Le journaliste se met à rire, s'approche, la soulève, à pleine bouche
-l'embrasse. Très lourdement, comme inerte, entre les bras de l'amoureux,
-Henriette se laisse choir, les paupières closes, un taquin sourire par
-les commissures de ses lèvres faisant la grosse lippe.
-
-Les jupes susurrant s'écrasent sur le tapis. Le corsage est dégrafé.
-Hors les entraves d'écailles, parmi les seins aigus où le busc a mis des
-tavelures, les cheveux se coulent d'or: d'experts doigts Castelan a
-dévêtu Henriette. La porte au lit. Ils se connaissent.
-
- * * * * *
-
-Deux heures tintent au proche campanile. Sur le coude, tournant le dos à
-son amant, Henriette s'absorbe en la lecture de certain livre,
-semble-t-il. Effectivement elle songe: vrai, ce ne valait pas de tromper
-Maurice. Quelle désillusion. Jamais elle n'aimera cet homme. Un caprice,
-à peine. Le littéraire bagou du journaliste faisait espérer des
-révélations. Quelle erreur! même, maintenant, elle le juge insipide.
-
-Castelan s'impatiente de cette froideur. En de timides câlineries, il se
-hasarde.
-
-«Non, non,» grommelle Henriette, et, des lombes elle rue.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Depuis des semaines, Henriette se trouve intimement liée avec Mme
-Gandon.
-
-Trente-trois ans, petite avec un torse d'androgyne; et l'épiderme facial
-mati, et des yeux comme deux grosses perles noires, et des narines qui
-battent, et des oreilles à la fine volute, et sa bouche équivoque,--la
-galante dame Iphigénie Gandon.
-
-Son appartement: un entresol aux bas plafonds inviteurs. Les murs
-couverts d'étoffes à bouquets obscurs; et des coussins par les tapis de
-doux poil, et des coussins sur les fauteuils déclos ainsi que des bras
-érotiques, et des coussins dressés aux mols divans attentatoires.
-
-Là. Parmi les fioles à liqueurs fortes et les assiettes de friandises,
-la gouvernante Gudule vague. L'accort perruquier Léopold vante ses
-thériaques de beauté.
-
-Le banquier juif Jacobi avec son menton de talmache; lord Sinclair
-torcol et cravaté d'incarnadin; le ci-devant bourgmestre hollandais Van
-Der Vott et sa face saure; Roger de Silly, sigisbée jamais las--les
-assidus d'Henriette.
-
-Mais, les fleurs tantôt marcescentes de son amie, madame Gandon les
-voudrait cueillir.
-
-
-
-
-XV
-
-
-En faveur de M. Freysse, Marceline eût failli. Tant la possédait le
-dégoût des choses, des gens, de soi. Tant la navrait cette honte. La
-déchéance d'Henriette, si prompte, lui ôtait toute foi en sa propre
-vertu. Une personne élevée comme elle, asservie d'intelligence aux mêmes
-principes, pouvait donc choir au rang des prostituées par un coup
-imprévu de démence. Certainement leur sort d'ouvrières pauvres les
-destinait à paraître entretenues et à le devenir.
-
-Rien ne la put dégager de cette hantise. Les brodeuses, elle les voyait,
-le soir, rejoindre des amants, au bout du trottoir. Elle en vint à se
-traiter d'imbécile: pourquoi au courant de la vie résister seule;
-maintenant surtout: qui l'épouserait, soeur de fille?
-
-M. Freysse s'efforça davantage à lui convenir. Il eut même des
-familiarités que, d'instinct elle repoussa. Ensuite elle couvait le
-repentir de ses rebuffades, car la bienveillance patronale semblait
-avant tout précieuse: au premier effarement de son chagrin, elle avait
-craint de la perdre. Remerciée alors au moindre prétexte, l'atroce
-misère lui serait échue. Mieux valait, au prix de son corps, conquérir
-l'association certaine, la richesse. Et puis quelque chose
-d'inexplicable l'attirait vers cet homme. Elle lui sut grâces de sa
-mansuétude qui excusait Henriette. Muettement elle se répétait les
-sordides reproches exprimables avec justice. Vers elle aurait rejailli
-la honte. Mme Freysse, moins bonne, ne taisait pas ses rancunes pour la
-«vilaine fille.» Mais la voix de son mari s'émouvait tout de suite, et,
-triste, murmurait de vagues accusations contre le séducteur. Puis:
-
---Au reste, peut-être l'aime-t-il sincèrement. Ils pourraient s'épouser
-un jour. Cela s'est vu. La petite est distinguée, instruite. L'amour,
-voyez-vous, c'est encore une des meilleures choses de la vie. Une bêtise
-d'enfant ce qu'ils font là.
-
-Bientôt, par discrétion, on n'évoqua plus cette aventure devant
-Marceline. Elle-même se surprit à rêver des heures entières sans que son
-esprit y courût. Les projets d'association lui furent à nouveau
-confirmés, tout le secret des affaires produit. La maison prospérait. On
-ajouta au traitement de la caissière celui de sa soeur. Léontine,
-devenue surveillante, ne retira de cette haute situation qu'un titre
-honorifique, le droit de gourmander les ouvrières, et le prétexte de
-rejoindre souvent le patron pour requérir des conseils. Comme il
-énervait Marceline de voir cette grosse fille tendre sa joue poudrerizée
-sous la figure de M. Freysse, avec la mine de vouloir connaître
-exactement le grain de l'étoffe qu'il examinait. Comme une taquinerie
-tenace que la jeune fille se jura de vaincre. Elle accepta mieux les
-avances et les compliments.
-
-Mme Freysse s'occupait entièrement de ses petites filles malades. Pour
-l'automne, elle dut les emmener en Algérie où leurs oncles dirigeaient
-une plantation d'alfa. Il fut convenu que, vers cette époque, Marceline
-aurait une chambre au magasin, puis que, définitivement, elle
-s'installerait avenue de l'Opéra. Elle dirigerait le ménage pendant
-cette absence peut-être fort longue.
-
---Comme ça, vous seriez notre fille tout à fait, ajouta Mme Freysse un
-soir à la fin du dîner.
-
-La conclusion de ce speech intimida le mari. Ses regards, après s'être
-fixés un instant sur la jeune fille, se détournèrent vite.
-
-Mme Freysse embrassa Marceline. Lui:
-
---Je vous aime beaucoup, voyez-vous, et je vous estime autant. Je ferai
-tout mon possible pour que vous soyez heureuse, que vous épousiez un
-brave garçon qui vous rende la vie facile.
-
-Il dit cela tout blême d'une pâleur subite. Marceline s'en troubla. Elle
-sentit qu'il faisait un effort terrible pour parler de telles choses. Sa
-voix basse et tremblante l'avouait jaloux par avance de ce futur qu'il
-proposait.
-
-Sa femme lui demanda s'il n'était point malade.
-
---Je ne me sens pas bien. Je vais fumer un cigare dehors.
-
-Il sortit.
-
-Sur la nappe jaunie de gaz les verres à liqueur et les tasses avaient un
-miroitement doux. Le tapage bruyait infiniment dans l'avenue.
-
-Les petites un peu endormies, avec des sourires mous de leurs lèvres
-rosâtres, s'allongeaient sur les genoux, sur les bras de leur amie. Les
-longs cheveux si pâles et si clairs et les robes blanches faisaient une
-grande tache de linceul parmi la pièce sombre aux tentures de draps
-verts.
-
-Mme Freysse compta les petites cuillers de vermeil et ferma le tiroir.
-Puis, assise, elle se mit à réciter ses malheurs, non sans avoir rempli
-de curaçao deux minuscules hanaps.
-
---Oui, elles tiennent de moi, les pauvres chéries. J'ai toujours été
-palotte comme ça et souffrante, au couvent on me traitait par le fer. Ce
-ne m'a point guéri. Cependant j'étais devenue assez forte quand je me
-suis mariée. Mais ma première couche me rendit fort malade et longtemps.
-Depuis la seconde j'ai, au ventre, un mal qu'il faut opérer deux fois
-l'an.
-
-Elle louangea son mari. Avec une sollicitude admirable il la soignait.
-Et pourtant ce ne devait pas le ravir, si jeune encore, de posséder une
-femme maladive. Elle avoua trente-cinq ans. Marceline l'avait crue
-vieille. Elle continua.
-
---Nous avons eu nos enfants très tard. Emile voulait un garçon. Je ne
-lui ai donné que ces pauvres chétives.
-
-Perdue en ses rêveries, Marceline cessa d'écouter. Cet éloge de M.
-Freysse l'émut à l'extrême. Il lui occupait l'esprit de son geste propre
-et vite, de sa barbe pointue à la manière des seigneurs d'autrefois, de
-ses yeux gris où elle lisait pour elle une passion franche. Voici que
-son coeur de femme se pinçait à la faire souffrir. Ensuite le désir de
-vaincre en influence cette grosse Léontine, de triompher, d'assurer son
-avenir riche; prévues aussi de très tendres caresses d'âme, d'épidermes
-lisses où ils se mêleraient... et une lacune; son ignorance de chaste
-l'arrêta. Mais tout n'annonçait-il pas un mystère plus heureux encore
-qui, une fois connu, liait avec le charme de délices nouvelles et
-suaves?
-
-Le prochain départ de Mme Freysse lui apparut comme une espérance. Elle,
-s'en gourmanda. Et cependant parmi les diverses conjectures les plus
-raisonnablement édifiables en but de bonheur, elle revint toujours à la
-persuasion de se donner pour acquérir l'indispensable pouvoir. Au moins
-fardait-elle de ce motif pratique la grande envie d'amour qui l'ardait.
-Puis, s'apercevant qu'elle se mentait à elle-même, des rages pleurantes
-la terrassèrent. Elle ne se consolait point de sa faiblesse d'âme, cette
-faiblesse qui avait perdu Henriette, cette faiblesse qui la perdait
-aussi.
-
-La famille partie, M. Freysse ne s'empressa point davantage auprès de
-Marceline. Plutôt il semblait la fuir. A table, il maintint la
-conversation sur les affaires, même il pria la caissière de prendre
-cette heure pour lui expliquer les événements commerciaux survenus.
-
-De Jacques Plowert, son voyageur en Orient, il lui parla, non sans
-insistance, et lut ses lettres éloquemment descriptives des pays
-levantins où cet homme colligeait des tapis anciens et des soies lamées.
-
-Jacques Plowert, engagé fort jeune dans l'artillerie, était parvenu
-rapidement au grade de sous-officier; un malheur, la culasse d'un canon
-éclatant à l'essai de la pièce, l'avait rendu manchot du bras gauche. M.
-Freysse montra sa photographie: une figure ovale, de grands yeux, des
-cheveux drus, un col rabattu, une barbe jolie et frisée. Il laissa
-entendre qu'un intérêt dans la maison était acquis au voyageur depuis
-trois ans déjà. De même Marceline possédait une part. On la doterait en
-doublant cette part, si elle voulait l'alliance de cet intelligent
-garçon. Calculés les bénéfices probables en la proportion de leur
-apport, on transformerait la raison sociale sous deux ans au plus. Tous
-ensemble alors travailleraient à parfaire la fortune commune, qui, vu
-l'actuel mouvement des idées et du luxe, ne tarderait pas à devenir très
-importante.
-
-Toujours enthousiaste le marchand explique et jette les chiffres en
-l'air d'un geste hardi. Il sourit, marche, s'avance et se recule. De
-temps à autre il se passe le mouchoir sur les lèvres et rajuste son
-binocle.
-
---Encore il faudrait savoir si M. Plowert... objecte Marceline
-interloquée.
-
-Elle hait M. Freysse pour cette persistance à lui offrir la vie d'un
-autre. Alors il la dédaigne. Comme elle voudrait lui dire qu'il cesse
-cette feinte, et qu'il la torture. Elle n'ose. Et son coeur tressaute
-sous la griffure de la douleur. Les empressements, les attentions, cela
-n'était que leurre. Un fou désir de tomber dans l'étreinte de cet amant
-et de laisser fuir ces pleurs qui lacèrent ses paupières, ces pleurs qui
-avoueraient.
-
-Pourtant elle mime une froideur. Lui continue ses explications. Elle
-regarde la lumière blanchâtre de l'avenue où clignote le défilé rapide
-des équipages. Elle répète:
-
---Lui plairai-je au moins? Qu'en savez-vous?
-
---Mais vous plairez à qui vous voudrez plaire, Marceline; moi, un homme
-marié, un père de famille, j'ai failli commettre des sottises pour vous.
-Vous ne vous en doutiez pas, hein, avec votre mine froide et simple.
-Oui, oui, riez; je me suis traité de vieux fou. C'est passé. Je me suis
-dompté moi-même. Je ne vous aime plus que comme on doit aimer sa propre
-fille. Je voudrais vous rendre heureuse; vous ôter de l'esprit la
-vilaine tristesse qu'y a mise cette galopine d'Henriette. Croyez-moi,
-épousez Plowert. Sapristi, je comprends que vous n'avez jamais eu l'air
-de vous émouvoir pour moi, mais que diable! pour un beau garçon comme
-Jacques.
-
---Il a un bras en moins votre beau garçon.
-
---Oh! que vous êtes méchante.
-
-Et il partit. Elle le suivit du regard dans le lacis des promeneurs. Un
-instant il s'arrêta sous un réverbère, et, tirant un carnet de sa poche,
-le consulta. Puis sa tête fine apparut en pleine lumière avec des lueurs
-dans les verres du binocle. Il héla un fiacre, monta. Et le fiacre
-disparut par la brume violette.
-
- * * * * *
-
-Des jours et des nuits, Marceline songea. Elle revécut tout son amour si
-fatalement méconnu, à cause de cette froideur. Des regrets, des
-souvenances. Si, telle heure, elle eût souri à telle parole, peut-être
-tout s'en fût suivi. Quand donc lui naquit la prime idée de cette
-passion? Elle fouilla sa mémoire. Navrée, elle découvrit de viles
-origines: l'avarice, la vanité, la lassitude. Insensiblement l'idée
-s'était promue maîtresse. Les mérites évidents de M. Freysse l'avaient
-conquise; et puis, au moment où les reproches d'Henriette lui
-dénoncèrent les racontars des brodeuses; cet amour, brusquement, elle
-l'avait su.
-
-Tant que, obstinée, en son austère vertu, elle s'était prémunie contre
-les tentatives, M. Freysse avait ourdi des tendresses pour la séduire.
-Au contraire, à l'instant où elle eût enfreint l'honneur, de subits
-scrupules le retenaient, lui.
-
-Car elle comprend la délicatesse de l'homme qui, la voyant seule, sans
-protection, chez lui, après le départ de Mme Freysse, ne l'a voulu
-flétrir.
-
- * * * * *
-
-Puis, en elle, la douleur s'habitue et s'assoupit. Elle s'estime de
-n'avoir point laissé connaître les arcanes misérables de son âme,
-d'avoir souffert en soi et triomphé.
-
-Acquise la certitude que Léontine va atteindre ou peut-être atteint déjà
-les intimités charnelles du marchand, ses regrets et ses désespoirs
-amoureux succombent. Elle se remercie de sa prudence. Au même titre que
-cette grossière, elle eût servi de jouet et M. Freysse lui semble un
-futile débauché inexcusable s'il ne possédait cet art du commerce.
-
- * * * * *
-
-Elle attendit Jacques Plowert.
-
-Comme une échéance favorable, une date commerciale qui changerait la
-routine de la maison et donnerait aux affaires une direction neuve. Le
-parti convenable.
-
-Pour l'intelligence elle le savait bachelier, écrivain habile,
-descripteur éloquent, homme de goût,--ses envois charmaient toujours les
-clients et ne restaient pas en magasin.--Pour le physique, ses
-photographies montraient un garçon robuste, aux traits féminins, où se
-devinait une peau lisse, où s'arrondissaient des yeux clairs. L'idée
-martiale de sa blessure palliait l'odieux de la difformité. Un mâle
-plastique, en définitive grand et tel, disait M. Freysse, que les dieux
-en pierre du Louvre. Le parti convenable.
-
-Même elle ne goûta point la curiosité des étreintes suprêmes. De là elle
-détournait son esprit, très calme, se disant qu'elle saurait à date
-fixe, que cela d'ailleurs ne devait apprendre rien de bien étrange,
-puisque toute femme, sans peine, s'y conformait.
-
-Mais l'étude des hautes spéculations commerciales l'accapara. Elle lut
-des traités économiques, elle compléta ses connaissances sur la banque
-et les systèmes de crédit. Ce mariage lui promet l'essor d'une richesse
-sûre, richesse où elle vivra, au balancement des luxueux équipages, en
-vénération parmi les financiers et les ingénieurs. Par l'argent elle
-forcera un ruiné quelconque à épouser cette misérable Henriette. Ensuite
-rien ne sera plus à souhaiter.
-
- * * * * *
-
-Jacques Plowert vint.
-
-Il vint, une après-midi. Elle le reconnut tout de suite avant qu'il
-entrât et bien qu'il n'offrît d'abord à la vue que son côté droit. Plus
-maigre seulement que le représentaient les photographies. Le son de sa
-voix, elle l'avait prévu. Il dit des choses particulières et
-intéressantes. A table on parla commerce. Aussitôt les fiancés se
-plurent. Elle se sentit à l'aise comme s'ils étaient unis depuis des
-ans.
-
-Très habilement, de sa main unique, il coupait les morceaux avec un
-couteau de poche à lame courbe. Soudain il éclata de rire. Alors son
-moignon sautilla dans la manche trop large: une chose pointue qui plissa
-l'étoffe de la redingote. Pour la première fois, Marceline subit une
-répulsion, l'envie de voir frissonner à nu ce bout de membre, de s'en
-dégoûter et de fuir.
-
-Et l'obséda cette pensée: quelle attitude prendre afin que son regard,
-jamais n'y heurtât. Elle n'osa plus lever les yeux par crainte de voir
-cette chose pointue qui frissonnait de rire. Comme une bête vivante,
-distincte de la personne, et nantie d'une existence à part, alanguie
-parfois, immobile en des torpeurs tristes, ou frétillante d'une horrible
-danse.
-
-De la fantastique vision elle ne se put distraire. Toutes les paroles
-lui furent muettes jusqu'au départ de Jacques. Lui absent, elle garda
-dans la mémoire l'aspect remuant et immonde.
-
-Ce l'empêcha du sommeil, pendant des heures. Lorsqu'elle s'endormit,
-elle rêva que ce moignon la poursuivait, mettait à ses lèvres un baiser
-visqueux et chaud, tandis que Jacques éclatait d'un rire atroce, de ses
-blanches dents. La terreur. Elle n'osait plus demeurer seule.
-L'hallucination grandissait, lui suggérant les mille ridicules des
-manchots, l'horreur des chaires découpées et saigneuses. Si Jacques
-arrivait, cette horreur diminuait un peu. A ne point découvrir les
-affreuses apparences prévues par ses cauchemars, elle se rassurait et
-son esprit se reposait en une aise relative.
-
-Le drap soyeux et neuf du vêtement drapait de noir la chose.
-
-Pour fuir la hantise ridicule, elle tenta de concevoir le jeune homme
-tel qu'il devait paraître avant l'accident. Jamais elle ne put rétablir
-l'allure martiale de l'artilleur en son uniforme, toujours s'imposait la
-manche vide et flottante, la manche noire.
-
-Elle ne put se résoudre à consentir ce mariage. La seule appréhension
-que _cela_ frôlerait sa chair, que _cela_ elle le verrait un jour à nu
-lui donnait épouvantes et frissons. Comme M. Freysse la questionnait,
-elle répondit non fermement. Puis elle avoua ses dégoûts,
-l'insupportable malaise que cet homme lui boutait.
-
---Je sais bien que c'est imbécile, que c'est fou, mais c'est plus fort
-que moi: je ne puis.
-
-M. Freysse se dit très malheureux de ce refus. Toutefois il ne renouvela
-point sa demande.
-
-A quelques jours de là, Jacques Plowert partit pour l'Inde. Il ne
-paraissait point autrement triste. A Marceline il présenta des adieux
-très aimables.
-
-Au fond, la jeune fille le regretta. Il eût si bien rempli ses espoirs.
-Longtemps elle s'en voulut de la bête imagination qui l'avait prise.
-Cependant, à de nouvelles instances, sa réponse n'eût point varié.
-
- * * * * *
-
-Par l'avenue les pluies d'automne s'éplorent. Aux balcons luit l'éternel
-rire des enseignes d'or. Les fiacres louvoient vers les trottoirs
-laqués. Le ciel cendreux s'effiloque aux toitures glauques.
-
-Marceline guette les blanches poussières d'eau qui volent au ras de
-l'asphalte, et fuient, et meurent; les blancheurs d'eau qui passent dans
-les interstices des gens sombres, qui sèchent aux soies des parapluies,
-qui s'effilent en minces luisures sur les vitres des lampadaires.
-
-Assise derrière la caisse d'ébène, elle guette les blanches poussières
-d'eau, tandis que ses doigts caressent le doux vélin du registre.
-
-
-Dijon. Imp. Darantiere, rue Chabot-Charny, 65.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEMOISELLES GOUBERT ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-
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