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-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of Les demoiselles Goubert, by Jean Moréas and Paul Adam.
-</title>
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-<body>
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of Les demoiselles Goubert, by Jean Moréas</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les demoiselles Goubert</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jean Moréas and Paul Adam</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 22, 2020 [eBook #64084]</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEMOISELLES GOUBERT ***</div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c large top2em"><i>JEAN MORÉAS &amp; PAUL ADAM</i></p>
-
-<h1>LES DEMOISELLES<br />
-<span class="large">GOUBERT</span></h1>
-
-<p class="c">M&OElig;URS DE PARIS</p>
-
-<div class="c"><img src="images/tresse.png" class="w8" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br />
-TRESSE &amp; STOCK, ÉDITEURS<br />
-<span class="small">8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français</span><br />
-1886</p>
-
-<p class="c"><i>Tous droits réservés</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top2em small"><i>L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction.</i></p>
-
-<p class="small"><i>Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la librairie), en
-novembre 1886.</i></p>
-
-
-<p class="c gap">OUVRAGES DES MÊMES AUTEURS :</p>
-
-<ul>
-<li><b class="small">LE THÉ CHEZ MIRANDA.</b></li>
-</ul>
-<p class="c"><i>En Préparation</i> :</p>
-
-<ul>
-<li><b class="small">LA PARAPHRASE DES SAINTS ÉVANGILES.</b></li>
-</ul>
-
-<p class="c ugap"><span class="small">OUVRAGES DE JEAN MORÉAS</span> :</p>
-
-<ul>
-<li><b class="small">LES SYRTES.</b></li>
-<li><b class="small">LES CANTILÈNES.</b></li>
-</ul>
-<p class="c ugap"><span class="small">OUVRAGES DE PAUL ADAM</span> :</p>
-
-<ul>
-<li><b class="small">CHAIR MOLLE.</b></li>
-<li><b class="small">SOI.</b></li>
-</ul>
-
-<p class="c gap xsmall">DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE, RUE CHABOT-CHARNY, 65</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top6em">Il a été tiré à part dix exemplaires de cet ouvrage,
-sur papier de Hollande, numérotés à la presse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Dans le lit de palissandre à cintres,
-sous les rideaux cramoisis retroussés,
-M. Goubert agonise, tout violâtre
-des spasmes d'apoplexie.</p>
-
-<p>Continûment la jambe se meut, et les orteils
-balancés ondulent le drap. Un râle monte, un
-râle gras qui grouille dans la gorge étrécie.</p>
-
-<p>La lumière cuivrée de la lampe s'éplore vers
-la tapisserie et ses fleurages d'or, le glacé des
-étoffes chères, les cadres étincelants des miroirs.
-Sur le désordre des choses, un silencieux effroi,
-un recueillement d'attente. Alors le docteur se
-retourne et, marchant à M. Freysse qui demeure
-en un coin de la chambre, il l'entraîne vers la
-bibliothèque :</p>
-
-<p>&mdash; Il faut s'attendre à tout.</p>
-
-<p>&mdash; C'est épouvantable. Et ses filles!</p>
-
-<p>Le docteur étend les bras par un geste vague.
-Puis la figure angoissée de M. Freysse l'attentionne.
-Ce monsieur grisonnant, très correct
-avec sa jaquette anglaise et son col droit, paraît
-soumis à un intime chagrin rare chez les simples
-amis des mourants. Les rides fines frissonnent dans
-le cadre de son poil gris ramené sur les tempes,
-aiguisé en barbiche pointue :</p>
-
-<p>&mdash; Et ses filles?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L'une près l'autre, assises. L'aînée fort pâle
-fixant de ses yeux froids les rosaces du tapis. La
-cadette pleure à rondes larmes ; et les larmes
-emperlent ses cheveux blonds volutant sur sa
-face mièvre.</p>
-
-<p>&mdash; Ruinées. Leur père était ruiné. C'est cela
-qui le tue aujourd'hui.</p>
-
-<p>M. Freysse conte le krach. Il dit comment
-toute la fortune de son ami Goubert se perdit.
-Infatigable, il parle avec des énumérations de
-chiffres. Et tout cela s'égrène vite hors ses lèvres
-tremblées. Du geste il s'anime, offrant à plat
-des mains blanches ornées, aux petits doigts,
-de larges cercles en or.</p>
-
-<p>Comme les jeunes filles se refusent absolument
-à sortir, on les fait asseoir au bout de
-la pièce. Une terreur les repousse du lit, une
-terreur de la maladie, une appréhension de
-revoir la face violâtre et d'en avoir peur. Anxieuse,
-Marceline, l'aînée, vise les mouvements
-du médecin, espérant toujours que ce jeune
-homme à la douce figure la rassurera d'un signe.
-Elle prévoit comme un chaos de calamités. Depuis
-la mort de sa mère, elle s'occupait entièrement
-de l'ordre domestique : la première, elle
-sut l'irrémédiable perte de la fortune. Que
-devenir seule? Sa s&oelig;ur, une enfant.</p>
-
-<p>Et M<sup>me</sup> Freysse arrive : petite femme maigrette,
-laide, très sautillante dans le bouffant de
-sa robe noire. Ayant embrassé les deux jeunes
-filles, elle parle au docteur. Marceline la voit
-hausser les épaules et secouer la tête.</p>
-
-<p>&mdash; Il faut que vous veniez toutes les deux
-avec moi dans votre chambre. Vous ne pouvez
-pas rester ici plus longtemps.</p>
-
-<p>Les traits anguleux de M<sup>me</sup> Freysse se pincent
-sévèrement. La petite Henriette s'obstine, pleurant
-toujours.</p>
-
-<p>&mdash; On va le saigner. Il ne faut pas qu'il soit
-distrait par vous durant l'opération. D'abord,
-vous avez bien confiance en M. Freysse et en
-moi, n'est-ce pas, mes petites chéries?</p>
-
-<p>Toute câline, M<sup>me</sup> Freysse les pousse vers la
-porte. Perçus, la face boursouflée de l'apoplectique
-qui hoquète, et ses yeux effroyablement
-ternes, exorbités.</p>
-
-<p>A sept heures du matin, M. Goubert mourut.</p>
-
-<p>Aussitôt M<sup>me</sup> Freysse recouvre la table de serviettes
-damassées. Elle y érige un crucifix et
-des candélabres ; dans une conque marine où se
-lit : <i>Souvenir d'Arcachon</i>, elle verse de l'eau bénite
-et plonge un rameau de buis. Aidée par la femme
-de chambre, elle coud un large volant de dentelle
-à un drap chiffré. Les bibelots disparaissent
-dans les armoires ; on revêt de housses les chaises
-Henri III ; la pièce prend un air de deuil
-liturgique avec ses prie-dieu installés tout contre
-le lit mortuaire, tout contre les linges qui gardent
-en leurs ombres les reflets cramoisis des
-tentures. Et la tête très blafarde du cadavre
-semble dormir sereine sous la dansante illumination
-des bougies.</p>
-
-<p>Au jour. On entr'ouvre la fenêtre ; et la bise
-décembrale lèche les flammes qui parfois se
-dardent horizontalement. Les doigts gris du
-mort, et ses ongles luisants joints, retiennent
-une croix d'ivoire, et du buis. Les tableaux voilés
-de crêpe, grandes taches noires sur les murs
-dorés. Une toute jeune religieuse, toute mignonne
-dans un fauteuil, murmure des patenôtres.
-Et souvent elle glisse dans ses larges
-manches de bure ses mains qui se glacent.</p>
-
-<p>Maintenant des souvenirs assiègent Marceline :
-le rappel des constantes prévenances et des
-cadeaux, des appellations plaisantes dont le père
-taquinait. Et se greffe de surcroît, en son esprit,
-l'épouvante de la ruine : robes laides, travail,
-patron.</p>
-
-<p>La religieuse vient lui causer : une voix susurrée
-et qui l'exhorte au courage.</p>
-
-<p>Par les chambres encombrées : des intimes,
-des personnes à peine vues autrefois entre deux
-quadrilles. Des domestiques demandent à Marceline
-des ordres qu'elle ne sait plus donner.
-Et toute embrassade, toute marque de pitoyante
-sympathie lui rappelle l'imminente pauvreté.
-En sanglots elle éclate.</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous avez du chagrin, ma pauvre
-enfant.</p>
-
-<p>Déplorer ses biens perdus autant que la mort
-du père ; elle se réprouve. Et ce lui suscite une
-crispante rage de ne pouvoir vaincre cette obsession
-vile.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Marceline choisit un modèle de croix en fleurs.
-M<sup>me</sup> Freysse s'interpose et prie le fleuriste de
-revenir une heure plus tard :</p>
-
-<p>&mdash; Elle était bien chère, mon enfant, cette
-couronne.</p>
-
-<p>&mdash; Non, cent francs.</p>
-
-<p>&mdash; Cent francs ; c'est cher. Il faut apprendre
-à calculer. Votre position de fortune n'est plus
-la même.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais. Vous avez raison.</p>
-
-<p>Tout ce qu'on lui voulait apprendre, elle le
-détaille. M<sup>me</sup> Freysse s'attendrit, constamment
-répète :</p>
-
-<p>&mdash; Est-elle raisonnable, la pauvre petite, est-elle
-raisonnable.</p>
-
-<p>&mdash; Elle calcule comme un homme, dit le
-mari.</p>
-
-<p>&mdash; Papa m'y avait habituée.</p>
-
-<p>&mdash; Alors nous allons pouvoir causer.</p>
-
-<p>A l'air de M. Freysse, Marceline espère. Elle
-ne peut chercher recours hors lui. Les parents
-de son père, petits rentiers provençaux, elle les
-sait incapables de lui prêter aide. Ils ne viendront
-même pas à l'enterrement, vu la cherté
-du voyage. La famille de la mère se trouve
-éteinte.</p>
-
-<p>D'un chiffre le négociant établit la situation.
-Que Marceline accepte ou refuse l'héritage, la
-faillite de l'Union absorbera tout. Pour s'éviter
-des tracas, il serait sage de signer un renoncement.</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant, il faut que vous viviez, votre
-s&oelig;ur et vous. Voici ce que je propose. Je vais
-vous prendre dans mon magasin toutes deux.
-Vous serez ma caissière à deux cents francs par
-mois. Henriette procèdera aux livraisons des
-marchandises et surveillera les brodeuses. Elle
-aura cent francs. Avec trois cents francs vous
-pouvez vivre. Et, bien entendu, chez nous, c'est
-chez vous, vous savez.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ma chérie, tu sais combien je t'aime.</p>
-
-<p>La dame se jette au cou de la jeune fille.
-M. Freysse lui serre la main à l'anglaise. Marceline
-s'abandonne à leurs caresses et pleure.
-Elle pleure le passé, son père, ses domestiques,
-son landau loutre. Dans la boutique de l'avenue
-de l'Opéra elle s'imagine rendant la monnaie
-sur le comptoir peluche verte et ébène.</p>
-
-<p>Eux, prédisent un avenir rose : une association,
-quand les petites Freysse seront mariées,
-dans dix ans. Ou bien il se trouvera des
-braves garçons, un voyageur, un caissier, un
-premier du Louvre, bien contents d'épouser des
-femmes comme elles. D'ailleurs les affaires
-marchent. On les augmentera, sans doute. Et
-M<sup>me</sup> Freysse revient toujours à son idée de mariages
-probables, répétant : «&nbsp;un voyageur, un
-caissier&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>La religieuse entre. Elle se déclare transie, et
-approche du feu ses mains couleur de cire.
-Déjà, malgré la froidure, le mort se décompose,
-à ce qu'elle dit. M. Freysse va voir.</p>
-
-<p>Les femmes montent auprès d'Henriette. Marceline
-veut son avis sur la proposition des
-Freysse.</p>
-
-<p>La petite, éveillée dans son lit de mousseline
-blanche à faveurs de satin bleu, garde de grosses
-larmes aux cils. Sa main gracile saillit de la
-chemise large en fine baptiste brodée. Laiteuse
-la chambre sous la réfraction de la neige qui,
-depuis le matin, tombe. L'annonce de la ruine
-ne la bouleverse pas outre mesure. Son père
-mort, il lui paraît naturel que tout soit
-changé. M<sup>me</sup> Freysse s'explique longuement,
-Henriette remercie très contente. Une joie de
-ses quinze ans avec un peu l'espoir de jouer
-à la marchande. Et puis la liberté de ces petites
-ouvrières, si rieuses par les rues, la tente.
-De plus elle gagnerait de l'argent. Un soudain
-respect d'elle-même pour cela.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le défilé des personnes ne cesse pas. Des
-amis de M. Goubert nantis de mines sinistres
-et compatissantes, de redingotes neuves. Ils pénètrent
-sur la pointe du pied. Ils serrent la
-main de Marceline avec une profonde inclinaison ;
-puis, un moment, les mains liées aux
-bords de leurs chapeaux, ils contemplent la
-figure bouffie du mort. Discrètement ils s'informent
-de l'heure précise du décès. Quand ils
-ont jugé suffisante la longueur de la visite, ils
-saluent et sortent, muettement.</p>
-
-<p>Bientôt ce devient une foule, vers cinq heures,
-après la Bourse. Tous passent devant Marceline
-prostrée en sa douleur regrettante. Tous,
-aux flammes jaunâtres de la chapelle ardente,
-autour du voile de la religieuse, un instant,
-s'illuminent. Un flot s'écoule. D'autres, introduits
-par le domestique en habit noir et ganté
-de blanc.</p>
-
-<p>Engaînée de deuil à large ruban de taille, ses
-grands yeux bleus rouges un peu, et sa bouche
-pâle frémissante de pleurs, Henriette paraît.
-Des gens l'envisagent et se parlent.</p>
-
-<p>L'air vif du dehors cingle par lames.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Marceline contemple la parure du boudoir
-où elle se retira. Surtout, en un angle : le chapeau
-de feutre blanc et son chevalet d'or, et
-des soies : une merveille du confiseur. De fallaces
-fleurs emplissent la coiffe de satin rose ;
-et soupçonnées, au fond, des dragées. &mdash; Plus
-jamais de semblables cadeaux. Des étrennes
-utiles lui seront servies, maintenant.</p>
-
-<p>Le lithographe apporte les lettres de faire-part.
-On s'installe devant un guéridon.
-M<sup>me</sup> Freysse appellera les noms sur le registre
-aux adresses ; son mari écrira les suscriptions,
-selon l'avis de Marceline.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Freysse, de sa voix bonne appelle :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur et Madame Rondel, 35, rue du
-Sentier.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, soupire la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash; Ça y est, fait M. Freysse.</p>
-
-<p>&mdash; M. et M<sup>me</sup> Bressan, rue des Herbes, n<sup>o</sup> 3,
-à Limoges. M. et M<sup>me</sup> Laverrière, 44, boulevard
-Sébastopol. M. Gyval, lieutenant au
-7<sup>e</sup> zouaves, à Mostaganem, Algérie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Déjà Marceline appose la cravate, un
-petit plastron blanc, sous l'échancrure
-du corsage noir à haut collet
-de clergyman.</p>
-
-<p>Dans la pièce vêtue de tapisserie pas chère,
-bleue et verte, la somptuosité des meubles contraste,
-notée par le chapeau de feutre blanc,
-merveille du confiseur, et son chevalet d'or, et
-ses soies, et ses fleurs peintes. Longue la toilette
-de marbre blanc où s'asseyent, parmi les pots
-et les flacons, les cuvettes évasées. Tombant de
-la glace une mousseline l'enserre de ses blancheurs.
-Blanches aussi les couchettes.</p>
-
-<p>&mdash; Bon, voilà que je ne trouve plus mon démêloir.
-Où l'as-tu posé, dis un peu, clame Henriette.</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, voyons, je ne me sers pas de
-tes affaires. Tiens le voilà, petite sotte.</p>
-
-<p>&mdash; Ah que je suis bête.</p>
-
-<p>Marceline hausse les épaules. Bien qu'elle les
-sache sans méchanceté, ces tracasseries la peinent.
-Et, comme elle vit dans le regret du passé
-meilleur, le moindre ennui, une étourderie de
-sa s&oelig;ur, charge sa mélancolie.</p>
-
-<p>Vite elle a dilecté cette stagnance de son
-âme morose ; un calme où elle évoque des joies
-anciennes et savoure l'amertume de n'en plus
-pouvoir espérer. Mais le supplice de s'astreindre
-au ménage et à ses misérables détails l'en vient
-distraire péniblement.</p>
-
-<p>Sur la table, achetée d'occasion avec les six
-chaises en faux vieux chêne, elle étale la nappe
-maculée.</p>
-
-<p>Par la fenêtre : la rue de Sèvres et ses murs
-jaunes de couvent, des parapluies dans l'averse
-grise. D'une manière de sympathie le morne
-paysage pénètre Marceline.</p>
-
-<p>La collation finie, les deux s&oelig;urs endossent
-leurs manteaux, se retroussent la jupe pour le
-départ. Faute d'autre communication entre la
-chambre et la cuisine, la grosse servante passe,
-riant de son air protecteur, un balai, un plumeau
-dans les mains. Henriette s'en égaie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La pluie cesse. Les trottoirs brunis mirent.
-Elles vont dans la rue du Bac. Henriette ne lit
-pas dans le mutisme de sa s&oelig;ur la tristesse. Elle
-suppose que toutes les personnes moins jeunes
-qu'elle sont naturellement grondeuses et graves,
-par morgue.</p>
-
-<p>Parmi la cohue des employés, il plane un
-babillage de foule. Des messieurs parcourent leur
-journal en marchant ; et quelquefois ils s'arrêtent
-au bord du trottoir pour approfondir des passages.
-Des pantalons larges piqués de boue. Des faces
-bleuies par le rasoir. Des mains rouges saillissant
-pour des explications. L'outrance de la
-dernière mode jure aux échines des grandes
-filles plates. De leurs croupes dansent les coussins
-des tournures.</p>
-
-<p>Marceline souffre d'être l'égale de ce monde
-qui cause en lâchant des gestes de plèbe. Avec des
-esclaffements discrets de petite fille bien élevée,
-Henriette se moque. On les dévisage toutes deux
-en marquant une vénération hiérarchique pour
-leurs allures de demoiselles premières, au moins.</p>
-
-<p>Passé la rue du Bac, la voie très large bée par
-les ponts. Les criardes causeries s'atténuent subitement
-égarées dans le vide. Entre les quais
-jaunes la Seine incurve houle contre les bateaux
-à persiennes des lavoirs ; de sa peau verte palpitante
-et semée d'argentures éparses, les brumes
-grises, grises et bleuâtres s'épanouissent
-vers la ville, emboivent les massives tours de
-Notre-Dame et du Palais, le pinacle dentelé de
-la tour Saint-Jacques.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au loin, la couronne de l'Opéra : quelques
-dorures parmi la masse violâtre. Dans les boutiques
-les commis drapent.</p>
-
-<p>Marceline et Henriette s'arrêtent au magasin.
-Peinte de laque noire la devanture. A la corniche,
-le nom de Freysse se couche en majuscules
-anglaises ; des pleins et des déliés d'or mat, simplement.
-Encore baissés, derrière la vitrine, les
-stores de soie écrue signés du nom en rouge.</p>
-
-<p>Elles entrent. M. Freysse, très habillé déjà, se
-lève pour les recevoir.</p>
-
-<p>A Marceline installée il enseigne. Il parle en
-articulant avec soin chaque syllabe. Parfois, de
-sa jaquette, de sa poche fendue sur le c&oelig;ur, il
-tire un mouchoir fin et se mouche doucement,
-puis, devant ses yeux un peu fatigués il replace
-son binocle sans monture. Lui-même se baisse
-pour prendre le lourd grand-livre relié de peau
-verte et orné de nickelures aux coins, au dos.
-Elle se met à écrire de sa calligraphie ténue, semblable
-à une broderie sur le vélin.</p>
-
-<p>Dans l'atelier. Henriette choisit parmi des
-écheveaux la nuance de gueules pour une passementerie
-armoriale. Les quatre brodeuses travaillent
-une pièce de velours : l'étoffe, roulée
-par deux bouts sur les montants d'un cadre,
-laisse tendue une bande médiane où elles pointent
-quatre oiseaux de paradis.</p>
-
-<p>Aux racontars drôles d'une rousse dont le geste
-arrondi se dispense, les brodeuses rient.</p>
-
-<p>&mdash; Gare au patron, insinue Marguerite enfilant
-son aiguille.</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a pas de danger qu'il bouge, renseigna
-Henriette : il établit la balance avec ma
-s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; Ho, ho : il établit la balance avec sa
-s&oelig;ur&hellip;, s'écria Léontine, une brune tassée.</p>
-
-<p>Et des esclaffements.</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes joliment bêtes, vous, d'abord,
-interrompit Henriette. Vous ne comprenez rien
-aux choses de la caisse ; alors vous riez comme
-des carpes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Afin qu'on lui pardonnât d'inévitables vexations
-dont, néanmoins, son autorité de surveillante
-jouissait, Henriette toléra la liberté des
-propos ; elle-même s'en amusait, feignant la
-compréhension des mystères scellés à son ingénuité ;
-crainte de paraître inférieure en quelque
-point.</p>
-
-<p>La jeune fille s'estimait fière de commander à
-des dames si bien mises, vêtues au dernier goût.
-En noir ou en brun, le cou haut maintenu dans
-des cols raides d'empois, elles travaillaient du
-bout des doigts, par petits gestes élégants et des
-mines sucrées, à l'ombre de leurs frisures régulières.</p>
-
-<p>L'intimité venue par les confidences, on révéla
-des parties fines et des jeunes messieurs donateurs.
-Ainsi l'amour fut connu d'Henriette par
-ses agréments extérieurs : un luxe d'amusettes et
-de fêtes, des caresses familiales, des promenades
-en voiture, des repas au restaurant, des places
-de théâtre.</p>
-
-<p>D'interroger sur certaines locutions, elle s'abstint.
-On se moquerait. Mais des mots lui demeuraient
-en l'esprit, avec un espoir d'en acquérir
-le sens.</p>
-
-<p>M. Freysse entra. Aimablement il alla de l'une
-à l'autre. La grosse Léontine le retint, demanda
-son avis. Elle s'efforçait à des minauderies ; et
-lui de sourire.</p>
-
-<p>&mdash; Henriette, pria-t-il, voulez-vous venir faire
-l'étalage?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monsieur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le garçon à livrée olive amoncela des étoffes
-sur le divan. Toute une joaillerie fondue dans
-les velours, et dans les peluches et dans les soies ;
-et des ruisselures coulées dans la profondeur
-des fronces. Des gris semblables à du plomb
-terne, des grenats crouteux ainsi que du sang
-caillé.</p>
-
-<p>Crêtes de lumière sous le pouce prompt de
-M. Freysse. Du bout de ses bottines pointues
-il va, vient. Il rectifie.</p>
-
-<p>Pour Henriette, des saveurs teintées ces étoffes ;
-comme de velouteuses confiseries.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas, Madame Henriette, que vous
-restez sage, demanda Marguerite?</p>
-
-<p>&mdash; Comment? Sage?</p>
-
-<p>&mdash; Oui! vous n'avez jamais eu d'amoureux?</p>
-
-<p>&mdash; Ah, laissez-moi tranquille : c'est bon pour
-vous, ces histoires-là.</p>
-
-<p>&mdash; Ben vrai, comme vous êtes fière.</p>
-
-<p>Clémence rit. Les deux autres, qui tranquillement
-causaient, relevèrent la tête.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'elle a encore à rire?</p>
-
-<p>&mdash; Rien. Taisez-vous d'abord, commanda
-Henriette. Vous savez qu'il faut finir avant le
-déjeuner ; et il est moins le quart. Après ça, le
-patron m'attrapera si vous n'avez pas fini.
-Quant à vous, Marguerite, vous verrez.</p>
-
-<p>Et elle lui montra le doigt en menaçant ; puis
-soudain éclata de rire à la réminiscence de la
-question sotte. Elle aurait un amoureux certainement,
-un jour ; mais pour le mariage, comme
-M<sup>me</sup> Freysse. Et alors elle possédera une maison
-de campagne, à Asnières ; et son mari sera
-l'associé de M. Freysse, du mari de Marceline.</p>
-
-<p>Jusqu'à midi elle médita cet avenir calme.
-Elle s'y voyait avec une ombrelle sur le perron
-de sa villa et en toilette blanche d'été. Elle serait
-riche. On donnerait des bals&hellip; dans les lumières.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L'après-midi, M. Freysse sorti, Marceline
-gardait seule le magasin. Dehors, l'avenue bleuâtre
-et les équipages bleus. Des gens bien vêtus
-circulent, s'arrêtent un instant près l'étalage.
-Dedans, la bleue réfraction des hautes vitres
-grisaille les vibrances des nuances. Une paix
-torpide, où sombre le regret de son passé, envahit
-Marceline.</p>
-
-<p>Entre trois et cinq, d'aucuns acheteurs arrivaient.
-Henriette étalait la marchandise sans
-la vanter, mais en suggérant des idées d'ornementation.
-Des grosses dames, les oreilles diamantées,
-des messieurs d'âge, très difficiles et
-acariâtres, retournaient chaque pièce et voulaient
-assortir avec des brins d'étoffes de couleur
-indiscernable.</p>
-
-<p>A six heures on allumait le gaz. Souvent un
-gros garçon blond, le portefeuille maintenu contre
-son court paletot mastic, les mollets crevant
-presque un pantalon à carreaux clairs,
-montrait à la vitre sa face rose, affilée d'une
-barbe en pointe. Il ne pouvait voir la caisse
-ni Marceline qui s'égayait de ses gros yeux, de
-son profil de cocher. Rouges ses gants neufs,
-et le fer à cheval historiant son journal de sport.
-Un bambou énorme.</p>
-
-<p>Sans doute le spectacle des tentures ne lui
-suffisait pas, car bientôt il se retirait, haussant
-les épaules jusque les gigantesques et dures formes
-de son chapeau. Tombait de l'&oelig;il le monocle
-pendillant à un fil.</p>
-
-<p>Et Marceline percevait ce torse épais, un instant,
-parmi les lanternes auriflues des voitures.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>&mdash; Charles!</p>
-
-<p>Le garçon &mdash; gros, brun, les sourcils
-hérissés sur une face glabre de
-capelan &mdash; accourut.</p>
-
-<p>&mdash; Mazagran? Môssieu Genès.</p>
-
-<p>Acquiescement. Le garçon s'éloigne, mais il
-est aussitôt rappelé par un formidable</p>
-
-<p>&mdash; Charles!</p>
-
-<p>&mdash; Môssieur?</p>
-
-<p>&mdash; De quoi écrire.</p>
-
-<p>&mdash; Et les journaux du soir, n'est-ce pas,
-Môssieur Genès?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Je savais. C'est aujourd'hui le jour du
-courrier de Môssieur. J'ai lu votre dernier article
-dans le <i>Radical de l'Hérault</i>. Oh, oh : c'est
-le gouvernement qui ne va pas être content.</p>
-
-<p>Genès sourit avec fatuité.</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes le garçon revint
-chargé du plateau, de quatre journaux et d'un
-buvard. Il rangea le tout sur la table.</p>
-
-<p>Derrière lui, le verseur, dadais au geste malaisé,
-surgit et miaula :</p>
-
-<p>&mdash; Crème?</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez bien que je n'en prends jamais,
-hurla Genès.</p>
-
-<p>Charles intervint :</p>
-
-<p>&mdash; Il faut l'excuser, Môssieur Genès : c'est un
-nouveau.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! &mdash; Ces messieurs sont-ils venus dans
-l'après-midi?</p>
-
-<p>&mdash; Môssieur Albarel est venu avec Môssieur
-Sicard vers une heure.</p>
-
-<p>&mdash; Sont-ils restés longtemps?</p>
-
-<p>&mdash; Jusqu'à deux heures et demie. Ils ont joué
-au billard.</p>
-
-<p>Genès consulte sa montre.</p>
-
-<p>&mdash; Oh, ils ne vont pas tarder d'arriver.
-Monsieur Sicard a rendez-vous ici avec sa&hellip;
-dame, fit le garçon en clignant de l'&oelig;il.</p>
-
-<p>Calvite, bigle, camard, puissant du ventre,
-une malebosse au front, Nicolas Genès. Méthodiquement,
-avec des arabesques calligraphiques,
-il écrit : «&nbsp;<i>Jules Ferry, le Tonkinois&hellip;</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>Blanc et or, sous le gaz, le café. Sur des
-gens, la lourde porte s'ouvre, s'ouvre et se referme.
-Au comptoir, parmi les carafons de cognac,
-les soucoupes, les fioles pansues, les hautes
-bouteilles, rouges, jaunes, vertes, la
-caissière trône dans la majesté de ses seins.
-Hâtifs, les garçons se croisent, élevant des plateaux
-où les bocks moutonnent. Là-bas le patron
-breloqué de chrysocales s'empresse auprès
-de trois exotiques gantés comme des cochers
-anglais et flanqués de donzelles ventripotentes.</p>
-
-<p>Des tentures de moire claire, à petites ondes,
-prêtent à la salle un air intime de mauvais lieu.
-Des hallebardes, des pertuisanes, des lances
-dressées en faisceaux supportent les pardessus et
-les chapeaux des consommateurs. Des carquois en
-fils de métal tressés et peinturlurés reçoivent les
-parapluies et les cannes. Des heaumes de chevaliers
-en fer-blanc crachent de leurs visières levées
-des torchons pour la propreté des tables. Au
-fond, une grotte féerique, que des lampes à abat-jour
-de couleur illuminent, bée de sa gueule de
-carton-pierre ; un mince jet d'eau y clapote, et
-des mouettes empaillées rêvassent, suspendues
-au plafond les ailes écloses, au bruit monotone
-des carambolages.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vigilant, le garçon annonce :</p>
-
-<p>&mdash; Ces Messieurs.</p>
-
-<p>&mdash; Bonsoir, Genès. Bonsoir, Albarel. Bonsoir,
-Sicard. Bonsoir, Castelan. Bonsoir, Ravasse.</p>
-
-<p>Maurice Albarel. Au petit peigne, jusque les
-sourcils, des cheveux noirs et lisses. De ras favoris
-en la matité des joues. Des élégances équivoques
-de brelandier.</p>
-
-<p>Francis Sicard. Deuxième clerc chez M<sup>e</sup> Susse,
-notaire, rue de la Paix. Des trottins cristallisent
-à sa seule vue.</p>
-
-<p>Castelan. Profil de ghetto. Fait du journalisme.
-Au Madrid, plus d'un le salue et il en
-est fier.</p>
-
-<p>Ravasse. Carabin réfractaire. La lecture des
-journaux, son unique labeur.</p>
-
-<p>&mdash; Hé, scélérat, dit Genès à Sicard en lui
-tapant amicalement dans le dos, il paraît que
-nous attendons ce soir la belle Clémence.</p>
-
-<p>Avec un geste de dédain, le clerc :</p>
-
-<p>&mdash; Pf! Elle devient bien crampon.</p>
-
-<p>&mdash; Plains-toi ; je m'accommoderais volontiers
-d'un crampon comme ça, interrompit Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Prends-la, mon cher, je te la cède avec
-enthousiasme.</p>
-
-<p>&mdash; D'abord il faut lui demander son avis. Et
-puis j'ai pour principe de ne jamais prendre la
-<i>suite</i> de mes amis.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai vu l'autre jour avec Clémence une
-petite blonde chiffonnée, très chouette : tu pourrais
-lui faire la cour. Elle travaille dans le même
-magasin.</p>
-
-<p>&mdash; C'est une idée ça, je demanderai des renseignements
-à Clémence. Dis donc, Genès, si
-nous trouvions tous des maîtresses dans le même
-magasin? Ça serait drôle!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! moi, je préfère le bordel.</p>
-
-<p>&mdash; Chiiic!!</p>
-
-<p>C'était Ravasse qui lançait son cri favori tout
-en feuilletant des journaux illustrés.</p>
-
-<p>Genès alla s'asseoir à côté de Castelan.</p>
-
-<p>&mdash; Je veux vous faire lire ma correspondance.
-Je crois que ça y est : vous allez voir.</p>
-
-<p>Le journaliste prit le manuscrit et le parcourut
-négligemment. Des sourires approbatifs et des
-moues sévères alternent sur sa figure pendant
-qu'il lit.</p>
-
-<p>&mdash; Pas mal, mon cher, pas mal : vous faites des
-progrès. Mais il vous faut travailler encore, travailler
-beaucoup. Les incidentes s'embrouillent
-parfois. L'adjectif est banal souvent. Cherchez
-l'adjectif, l'adjectif qui porte. Tout est là. Croyez
-ma vieille expérience.</p>
-
-<p>Genès remit le papier dans sa poche, un peu
-froissé de ces critiques.</p>
-
-<p>&mdash; Quel cheval joues-tu demain, Albarel?</p>
-
-<p>&mdash; Tabarin.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non, il faut jouer Zuzutte.</p>
-
-<p>&mdash; Zuzutte? Jamais de la vie.</p>
-
-<p>&mdash; Crois-moi : j'ai des renseignements sûrs.</p>
-
-<p>&mdash; Est-il étonnant avec ses tuyaux, ce Sicard!</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash; Parce que tu me fais toujours perdre.</p>
-
-<p>&mdash; Je t'ai fait perdre, moi? quand ça?</p>
-
-<p>&mdash; Mais dimanche dernier, encore, avec Grincheux.</p>
-
-<p>&mdash; Mon cher, c'est la faute du jockey : tout
-le monde l'a dit.</p>
-
-<p>&mdash; Je la connais cette blague.</p>
-
-<p>&mdash; Alors tu vas jouer Tabarin?</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash; Tant pis pour toi.</p>
-
-<p>&mdash; Nous verrons.</p>
-
-<p>&mdash; Chiiic, hurla l'incorrigible Ravasse.</p>
-
-<p>&mdash; Et notre partie de piquet? interrompit
-Genès. Combien sommes-nous? Ravasse, lui, il
-n'y a pas moyen de le faire sortir de ses journaux.
-Monsieur Castelan, jouez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Je regrette. Je suis forcé de rentrer. J'ai un
-article à finir.</p>
-
-<p>&mdash; Alors nous jouons à trois?</p>
-
-<p>Après le départ du journaliste, Genès, très
-vexé au fond de ses critiques, dit en haussant les
-épaules :</p>
-
-<p>&mdash; Quel poseur ce Castelan : il a toujours des
-articles à faire et on ne les voit nulle part.</p>
-
-<p>&mdash; A-t-il du talent? demanda Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Peuh! un simple reporter.</p>
-
-<p>&mdash; Moi je ne le crois pas fort, dit Sicard. Un
-jour il a prétendu que Georges Ohnet ne savait
-pas écrire.</p>
-
-<p>&mdash; Quand il aura fait <i>Le Maître de Forges</i>.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! oui.</p>
-
-<p>&mdash; Toujours le nez fourré dans vos sales cartes!
-cria inopinément une grosse rousse, la
-gorge en surplomb dans un mantelet de velours
-grenat.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, voilà Clémence.</p>
-
-<p>Clémence s'assit à côté de Sicard qu'elle baisa
-sur le bout de sa barbe en lui susurrant :</p>
-
-<p>&mdash; Bo'soir chéri.</p>
-
-<p>Le clerc se laissa câliner en homme que cela
-embête.</p>
-
-<p>&mdash; Quel type! fit Clémence froissée de cette
-réception glaciale. Il est toujours à bouder.</p>
-
-<p>&mdash; Venez vous asseoir près de moi, madame
-Clémence, j'ai à vous causer, dit Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>&mdash; Des renseignements à vous demander.</p>
-
-<p>&mdash; Des renseignements?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Et sur quoi?</p>
-
-<p>&mdash; Sur une petite blonde chiffonnée qui travaille
-dans votre magasin.</p>
-
-<p>&mdash; Oh, oh : la petite Henriette.</p>
-
-<p>&mdash; Elle s'appelle Henriette?</p>
-
-<p>&mdash; Oui. Elle est d'une bonne famille&hellip; ruinée.</p>
-
-<p>Geste d'Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai, monsieur Albarel, c'est pas des
-blagues.</p>
-
-<p>Elle raconta tout ce qu'elle savait sur la famille
-Goubert.</p>
-
-<p>&mdash; Alors elle est sage?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! oui. Elle s'embête, la pauvre mignonne,
-avec sa chipie de s&oelig;ur, elle s'embête!&hellip;
-Je l'aime beaucoup, moi, Henriette. Elle est
-rigolote et&hellip; pas poseuse.</p>
-
-<p>&mdash; Et sa s&oelig;ur?</p>
-
-<p>&mdash; Sa s&oelig;ur? En voilà une qui fait sa tête, et
-des manières. Elle est très bien avec le patron,
-par exemple.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! mais très bien. Ils établissent la balance
-ensemble, tout le temps.</p>
-
-<p>&mdash; La balance?</p>
-
-<p>&mdash; C'est Henriette qui dit ça. Elle est très
-rigolote, cette petite : je l'aime bien, mais c'est
-sa s&oelig;ur qui me rase.</p>
-
-<p>&mdash; Et les autres ouvrières, comment sont-elles?</p>
-
-<p>&mdash; Les autres? Peuh! couci, couça. Il y a
-Léontine qui n'est pas mal.</p>
-
-<p>&mdash; Léontine&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Un peu&hellip; blette ; mais pas mal tout de
-même. C'est elle qui voudrait établir la balance
-avec le patron.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! elle voudrait&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui ; seulement, le patron ne veut
-pas.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne veut pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il aime mieux établir la balance avec Marceline.</p>
-
-<p>&mdash; Marceline?</p>
-
-<p>&mdash; C'est la s&oelig;ur à Henriette.</p>
-
-<p>&mdash; Alors le patron&hellip; ha! ha! ha!</p>
-
-<p>&mdash; Aime beaucoup&hellip; hi! hi! hi!</p>
-
-<p>&mdash; Etablir la balance&hellip; ho! ho! ho!</p>
-
-<p>&mdash; Avec Marceline&hellip; hé! hé! hé!</p>
-
-<p>&mdash; Chiiic, épilogua Ravasse.</p>
-
-<p>Clémence lampa le verre de kümmel qu'on
-venait de lui servir.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bon, le kümmel, ça pique. J'aime ça,
-fit-elle en se caressant complaisamment les seins
-selon son tic ordinaire.</p>
-
-<p>Puis à Maurice Albarel :</p>
-
-<p>&mdash; Alors, comme ça, monsieur Maurice, vous
-êtes amoureux de la petite Henriette?</p>
-
-<p>&mdash; Amoureux? Je ne la connais pas!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! elle est très chic.</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous vous charger de mes intérêts
-auprès d'elle?</p>
-
-<p>&mdash; Nous verrons : plus tard, nous verrons.</p>
-
-<p>&mdash; J'y compte, hé?</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, voilà mon amoureux platonique,
-cria, en claquant des mains, Clémence, qui regardait
-vers la porte du café.</p>
-
-<p>Un grand pantin vêtu de noir, maigre, sa
-figure bonasse et ovine quoique épouvantablement
-barbue, surmontée d'un haut-de-forme
-minuscule aux reflets de colle forte, s'avançait
-vers la table des trois amis, pareil à un vieux
-corbeau aux ailes coupées.</p>
-
-<p>&mdash; Bonsoir, mon amoureux.</p>
-
-<p>&mdash; Bonsoir, Pirette.</p>
-
-<p>&mdash; Ce cher Pirette!</p>
-
-<p>&mdash; Vive Pirette!</p>
-
-<p>&mdash; Chiic!</p>
-
-<p>M. Pirette vivait chichement, mais dignement
-des honoraires de sa place de comptable. Timide,
-taciturne, rêveur et sentimental, il avait voué
-au beau sexe un culte chevaleresque et désintéressé.</p>
-
-<p>Clémence se leva, prit une rose à son corsage
-et la passa à la boutonnière de Pirette avec des
-gestes comiques.</p>
-
-<p>&mdash; Hé, hé, monsieur Pirette, je crois que
-vous faites la cour à ma femme.</p>
-
-<p>&mdash; Quel veinard, ce Pirette!</p>
-
-<p>&mdash; Irrésistible, mon cher.</p>
-
-<p>&mdash; Chiic, chiic.</p>
-
-<p>&mdash; Laissez-les dire, monsieur Pirette : ils sont
-jaloux, interrompit Clémence. Mettez-vous en
-face de moi, là, nous allons faire un petit
-écarté.</p>
-
-<p>&mdash; Volontiers, madame.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que nous jouons?</p>
-
-<p>&mdash; Tout ce que vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash; Un kümmel, pas?</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash; J'aime beaucoup le kümmel. J'aime tout
-ce qui pique. Et vous, monsieur Pirette?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Dans l'église Saint-Sulpice, les fidèles
-se groupent aux côtés du ch&oelig;ur, sous
-les piliers de marbre, jusqu'à la table
-de communion ; et, l'autel d'or s'érige des marches,
-parmi la candeur de ses nappes. Le prêtre
-vénérable prostré en prières ; les moires de la
-chasuble miroitent, et l'agnel d'or, au centre,
-brodé.</p>
-
-<p>Machinalement, Henriette suit l'office. Une
-piété vague la tient sérieuse, bien que, depuis
-deux ans déjà, elle ne pratique plus le sacrement.
-M. Goubert plaisantait les curés. Elle en
-profita pour s'affranchir de la confession. Au
-fond de sa mémoire, se perpétue le soupçon
-paternel que là n'est qu'espionnage. Comme elle,
-pense Marceline. Cependant, par mode, elles ne
-manquent point au service dominical, et aussi
-par une irraisonnée mais tenace conviction que
-n'y pas assister serait une grosse faute de bienséance
-et de morale. Pour elles, un salon l'église,
-où, à jour fixe, se rencontrent mêmes visages et
-mêmes toilettes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les deux s&oelig;urs descendirent du tramway avec
-une joie de marcher un peu, de sentir du frais
-dans leurs jupes. Place de l'Etoile, se dénoue
-le ruban de soulier d'Henriette. Il faut s'arrêter
-un instant sous la voûte de l'arc afin de rajuster.
-Cette ridicule besogne, devant tout le monde,
-exaspère la jeune fille. Des indiscrets la regardent
-faire. Douloureusement son corset la pince, accroupie.
-Comme elle se relève, une commotion
-de son être : sur le haut-relief, l'enfant colosse
-saille, et l'épanouissement de sa virilité nue. A
-sa honte soudaine de savoir, le mystère sexuel se
-révèle. Explicitement, de licencieux propos entendus
-contraignent sa mémoire.</p>
-
-<p>Dans le tramway de Courbevoie, à côté de
-Marceline, une envie de confidences incite tout
-d'abord Henriette. Vite elle se ravise, et, taciturne,
-réfléchit. Une réprobation pour l'acte deviné,
-un doute même que l'amour sache se
-réaliser ainsi. Puis, avec la déroute des scrupules,
-un désir anxieux de connaître. Si la pudeur
-morigène, l'instinct pollue l'imagination. Du
-mâle : des baisers les lèvres, des étreintes les
-bras.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au bois, par les sentiers. Sous la hâte de ses
-émotions neuves, Henriette prodigue à sa s&oelig;ur
-des vocables tendres, susurrés, qui, naturellement,
-lui viennent ; de lentes caresses et douces.
-Peu à peu l'aînée s'en alanguit. Et, délicieusement,
-ce fut une après-midi dans des fraîcheurs
-où les résines sentaient au vol bourdonné des
-frelons.</p>
-
-<p>En une exquise lassitude la fièvre d'Henriette
-se calma. Une envie d'être bonne à tous, de
-s'amollir au repos des divans.</p>
-
-<p>Elles découvrirent une toute petite violette
-cachée sous les herbes. Elles en eurent une joie.
-Henriette la vola à sa s&oelig;ur et l'enfouit dans son
-corsage entre deux boutons, et plus loin encore,
-au creux de sa poitrine. Cette fraîcheur sur sa peau
-lui fut un extrême délice. Mais elles en découvrirent
-d'autres, violettes, d'autres et d'autres.
-Elles les mirent à leur bouche ; elles arrachèrent
-leurs pistils avec les dents et les mangèrent ;
-elles aspirèrent le suc de leurs tiges dans une
-impérieuse soif de se froidir les lèvres. Elles
-riaient pour rien. Marceline ne se lassait point
-de poursuivre la petite, si gracieuse dans sa course
-avec ses bas violets dans l'envol des jupons ;
-et sa taille si mince ceinte de large faille, et son
-dos plat sur jambes longues.</p>
-
-<p>Chacune fit un gros bouquet où les boutons
-d'or éclataient parmi les blancheurs rosées des
-marguerites et les livrées sombres des violettes.</p>
-
-<p>Enfin tout essoufflées elles se prirent par les
-bras. Dans une allée solitaire elles s'embrassèrent
-longuement les joues.</p>
-
-<p>&mdash; Quel sale bouquet&hellip; On n'en donnerait
-pas deux sous, crièrent des femmes qui passaient,
-en désignant leurs fleurs.</p>
-
-<p>Et subitement leur joie à toutes deux tomba.
-Elles se regardèrent avec une grosse envie de
-pleurer. La misère impitoyable s'imposait à nouveau,
-leur misère et leur servilité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>Henriette s'alla vêtir. Quand elle fut
-prête, elle trouva Clémence chargée
-déjà de l'enveloppe en serge qui contenait
-les étoffes.</p>
-
-<p>Le patron renseigna :</p>
-
-<p>&mdash; Il est trois heures. Cette dame vous tiendra
-longtemps, sans doute : elle est très méticuleuse.
-Enfin, tâchez d'être revenues à cinq heures.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, Monsieur. Au revoir, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash; Au revoir.</p>
-
-<p>Il referma la porte et, par la vitre, quelque
-temps, les examina. Elles marchaient allègres et
-sveltes dans la blondeur du soleil ; un petit vent
-leur faisait baisser la nuque, la nuque bien coiffée ;
-et le petit vent secouait les pans de leurs
-jaquettes qu'elles ramassaient à la taille, avec
-obstination, tout en boutonnant leurs gants.</p>
-
-<p>Un temps propre, clair, illuminait l'asphalte
-gris-bleu et les vitres nettes des lampadaires.
-Dans les voitures découvertes des dames se
-prélassaient.</p>
-
-<p>Comme les deux jeunes filles gagnaient le
-coin de la rue des Pyramides, Sicard les rejoignit.
-Il salua Henriette d'un grand coup de
-chapeau et, tout de suite, il tutoya Clémence.
-Henriette un peu froissée de ces allures
-familières, elle présente, se recula par une
-discrétion affectée. Ce monsieur lui paraissait
-bien insolent. Cependant, à mesure qu'elle
-observa davantage ses manières, elle remarqua
-qu'il ne s'exprimait point sans une élégance
-de termes et de formules flatteuses pour
-Clémence qui se rengorgeait. La brodeuse aperçut
-la mine pincée de sa compagne ; elle ne
-répondit plus que timidement à Sicard et se
-rapprocha d'Henriette. Bientôt le jeune homme
-adressa quelques paroles à celle-ci qui jugea très
-digne de ne lui retourner que de froids monosyllabes.
-Elle s'attendait à ce que, d'un moment
-à l'autre, il les quittât. Et elle visait la statue de
-Jeanne d'Arc, son oriflamme de bronze découpé
-dans le ciel, avec la persuasion que là il
-tournerait la rue de Rivoli tandis qu'elles continueraient
-tout droit. Il manifesta une telle
-persistance à ne les point abandonner que Clémence
-crut devoir accomplir les formalités de la
-présentation.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Sicard, mon ami. Madame
-Henriette, la première de chez Freysse.</p>
-
-<p>Il resalua, découvrant ses cheveux espacés sur
-un occiput très blanc.</p>
-
-<p>Il expliqua qu'il était clerc de notaire, rue de
-la Paix. Il allait reporter une pièce à un client.
-Il avait là, dans sa serviette, vingt-cinq mille
-francs de titres au porteur. Si on le volait! Et il
-entama une récente histoire d'assassinat.</p>
-
-<p>L'histoire intéressa. Henriette en avait lu le
-commencement dans le <i>Petit Journal</i>. Il fournit
-de nouveaux détails et, à l'appui, il montra le
-<i>Figaro</i> du matin. Soudain il fit calembour. Clémence
-s'esclaffa ; Henriette ne put retenir un
-sourire. Cependant elle craignait la rencontre
-d'une personne connue et grave pendant qu'elle
-se trouvait en cette compagnie. Anxieusement,
-elle fouillait l'amas des passants qui s'écoulaient
-en la double sente des trottoirs, à chaque côté
-du pont. La Seine verte avec des grandes nappes
-d'argent, et un ciel blanc pâle derrière le
-Trocadéro coiffé de dorures. Ensuite Sicard
-parla de l'Hippodrome, et décrivit les disloquages
-extraordinaires d'un clown. Il prenait à témoin
-de son dire Clémence qui les séparait. Et,
-pour se mieux faire comprendre, il penchait la
-figure devant la poitrine de son amie, vers
-Henriette. A une réponse d'elle, il lui décerna
-maint compliment sur son esprit et sa toilette,
-sur son goût exquis. Elle en devint confuse,
-dans une intime joie. Clémence riait jaune.
-Cependant Henriette ne trouvait point suffisamment
-beau le monsieur. Très bien vêtu d'un
-pantalon retroussé et d'un court paletot mastic,
-il était trop gros, un peu chauve. Des allures
-d'homme âgé.</p>
-
-<p>Ainsi, devisant de bagatelles, on atteignit la
-maison de la commande. Sicard parla bas à
-Clémence et s'en fut en saluant.</p>
-
-<p>Alors Henriette eut comme un regret de cette
-distraction finie, mais aussitôt elle se gourmanda
-d'un pareil sentiment.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Près d'une demi-heure chez la dame. A la
-sortie :</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, voilà votre gros monsieur.</p>
-
-<p>A l'angle du boulevard Saint-Germain, devant
-la table d'un café, Henriette venait d'apercevoir
-Sicard. Clémence, bien qu'elle feignît de le
-remarquer seulement sur cette exclamation, s'attendait
-certes à le trouver là. Elle simula mal
-l'étonnement, et Henriette fut prise d'une folle
-envie de rire. Elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Vous me croyez donc bien bête?</p>
-
-<p>Déjà le jeune homme s'avançait. Il les pria
-de prendre quelque chose avec lui. Henriette
-prétexta qu'il était trop tard. Mais un cadran
-juché au-dessus d'un magasin indiquait quatre
-heures. Clémence, tout en déclinant l'offre avec
-mollesse, fit cette remarque : on les attendait
-seulement au magasin entre cinq heures et cinq
-heures et demie. Alors il insista.</p>
-
-<p>Henriette ne voulait point. Il lui semblait
-que s'asseoir avec un homme dans un café serait
-faire acte de fille.</p>
-
-<p>&mdash; Puisque Mademoiselle ne veut pas, puisque
-Mademoiselle ne veut pas, répétait Clémence.</p>
-
-<p>Henriette craignit qu'on ne la jugeât pimbêche.
-Elle appréhenda de blesser ce monsieur
-aimable, d'être malhonnête gratuitement. Aux
-nouvelles instances de Sicard elle se laissa emmener
-par Clémence qui lui avait pris le bras.</p>
-
-<p>Clémence et Sicard devinrent familiers. Henriette
-se moquait au fond, estimant très bêtes
-leurs allures galantes, elle sourit pourtant par
-condescendance. Eux s'encouragèrent de ce sourire.
-Rendez-vous, amitiés, querelles, brouilles
-furent étalés devant la jeune fille. Peu à peu
-leur conversation s'aigrit. Ils se lancèrent au
-nez de vieilles rancunes de six mois et ils prenaient
-Henriette pour arbitre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans la rue du Bac, Clémence dit :</p>
-
-<p>&mdash; Voilà deux ans que nous sommes ensemble
-tout de même, Sicard et moi. Au bout de
-tout, c'est un brave type.</p>
-
-<p>Un instant, elle songea ; puis :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a des jours comme ça où il n'est pas
-aimable. C'est pas étonnant, il est si préoccupé.
-Car il est très intelligent. Ça ne fait rien, il a
-été bien gentil quand j'ai eu ma fausse-couche,
-l'été dernier. Il m'a veillée trois nuits.</p>
-
-<p>Et elle ne tarit plus ses éloges jusqu'au moment
-de leur rentrée. Ce fut le récit exact de
-leur bon temps, des promenades estivales à la
-campagne, des repas sous les gloriettes au son
-des musiques foraines, et le champagne, et d'immenses
-mirlitons, le retour dans le dernier bateau-mouche,
-en chantant. Elle dit les trains de
-banlieue, les courses, les spectacles, les drames et
-les opérettes écoutés dans les loges velours en savourant
-de délicieux bonbons ; les dîners chers
-aux restaurants chics, les bals superbes à l'Opéra,
-les soupers à l'Américain où on mange du homard
-en s'éventant, sous les lustres, toutes
-bougies allumées.</p>
-
-<p>&mdash; Et puis, il y a des fois où nous restons
-sans sortir, toute une journée, chez lui. Il y a
-un bon petit feu, et du soleil dans ses rideaux.
-Nous faisons du café, une salade d'oranges, et il
-m'embrasse et je l'embrasse. C'est très bon. Il
-a un grand divan en belle soie. Nous restons
-l'un près l'autre, tout près, tout près, et il me
-lit des romans qui font pleurer. Nous nous
-aimons bien. C'est la seule joie, après tout.</p>
-
-<p>Clémence s'attendrit. Dans ses gros yeux
-bleus des larmes fluctuaient. Elle tira son mouchoir.
-L'attendrissement gagnait Henriette aussi.
-Ces aveux lui dévoilèrent des sensations exquises,
-possibles. Si dans une union aussi désagréablement
-supportée que celle-ci, de pareils plaisirs
-se rencontraient, quels ne seraient-ils point entre
-une jeune fille jolie comme elle et un jeune
-homme mieux que le clerc. La curiosité d'amour
-qui, depuis le dimanche, la lancinait, s'augmenta
-de cette certitude que l'expérience en
-était charmante. Et la tortura le désir irréalisable
-de tenter ce bonheur. Elle s'attrista, maudissant
-la ruine qui l'empêchait du mariage. Et
-la grosse Clémence, avec sa chevelure rouge
-tassée à la diable sur son visage criblé de taches
-blondes, cette simple brodeuse aimante et aimée
-sans obstacles, elle l'envia.</p>
-
-<p>Au magasin, M. Freysse, assis bas près la
-grande s&oelig;ur, lui causait. Par malice, Clémence
-tarda à ouvrir la porte. Elles regardèrent à travers
-la vitre. Marceline écrivait, et sa face régulière
-pâle, souriait aux paroles du patron. Elle releva
-coquettement la tête, l'appuya dans sa main et
-fixa M. Freysse qui, chaleureusement, plaidait.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! comme votre s&oelig;ur lui fait de l'&oelig;il!
-Mais c'est une déclaration. Ce que Léontine va
-rager.</p>
-
-<p>A cette boutade, Henriette voulut protester :</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas bien de dire ça.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la caisse, Marceline, sur une haute banquette,
-écrit, compulse le grand-livre, classe
-des lettres. Sa main blanche furète parmi les
-paperasses. Parfois son profil sévère se tourne
-vers le dehors. Elle suit dans une rêverie la
-fuite des passants. Elle songe au moyen d'acquérir
-une maison de commerce et de la payer
-rapidement. Elle se bâtit un roman de vie
-triomphante ; elle tente des entreprises heureuses ;
-elle ouvre là, en face, un magasin de décoration,
-où tout se vendrait, depuis les bronzes modernes,
-les Carolus Duran et les Bonnat, jusqu'aux
-amphores romaines et aux tessons étrusques.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Il avait plu. L'asphalte réfléchissait en
-coulées d'or flave les tremblances des
-lampadaires.</p>
-
-<p>Clémence et Henriette marchèrent vite, l'&oelig;il
-hypnotisé par ces rondes lueurs qui s'égrenaient
-en double rang, se joignaient au bout de l'Avenue
-droite, comme les gemmes d'un collier
-flamboyant. Seule lumière dans la nuit terne.</p>
-
-<p>Au coin de la rue des Pyramides, deux hommes
-flânaient en fumant. Ils s'approchèrent.
-C'était Sicard et Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Bonsoir, Mademoiselle, dit le clerc à Henriette,
-le chapeau bas. Excusez-moi si je ne vous
-ai pas saluée, cette après-midi, c'était par discrétion.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez eu raison, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash; Permettez-moi de vous présenter mon ami
-Maurice Albarel. Mademoiselle Henriette, la
-première de Clémence.</p>
-
-<p>Les deux jeunes gens allèrent ensemble, en
-se donnant le bras à côté de Clémence. Henriette,
-aux moments où l'on passait sous la
-lueur des lampadaires, tentait d'apercevoir le joli
-garçon dont le teint et les lèvres l'avaient captivée
-tout de suite. Chaque fois elle rencontrait
-l'&oelig;il d'Albarel fixé sur elle et la dévisageant.</p>
-
-<p>Comme Sicard devenait plus intime avec
-Clémence, l'autre se rapprocha d'Henriette. Il
-lui parla du temps. Et, pendant qu'il parlait,
-que sa voix lente coupée par les brusques sauts
-de l'accent méridional résonnait à ses oreilles,
-elle comprit qu'il lui plaisait, qu'elle vivrait bien
-avec lui.</p>
-
-<p>Ils la reconduisirent à trois. Rue du Bac, les
-deux hommes attendirent que Clémence l'eût
-mise à sa porte. Avant de rentrer, la petite
-Goubert regarda, pour apercevoir encore. En
-se couchant, elle rendit actions de grâce à son
-amie qui, si discrètement, avait su lui procurer
-un amoureux. S'interrogeant sur cette frasque,
-elle n'y découvrait rien que de naturel et de
-convenable. Leur entretien avait été honnête,
-même banal. Il s'était conduit en homme bien
-élevé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Depuis Pâques, les ouvrières veillaient. Seule
-Marceline partait de bonne heure. Henriette et
-Clémence revenaient de compagnie, très tard.
-Maurice Albarel put les reconduire, chaque soir.</p>
-
-<p>Henriette s'amusait énormément du mal qu'il
-se donnait pour lui paraître aimable. Elle affectait
-de dire peu de choses, se bornant à lui répondre
-par de brèves phrases.</p>
-
-<p>Peu à peu, elle se laissait conquérir, inconsciente,
-par les charmes de sa conversation, par
-les prévenances qu'il montrait.</p>
-
-<p>Ils allèrent au café, tous les quatre, une fois.
-Elle le vit bien alors, dans toute la splendeur
-de son teint mat, de ses pommettes rosées, de
-ses joues fines où s'appliquaient des favoris ras
-et soyeux. Il avait des yeux noirs, perçants, une
-main grasse et blanche, des ongles en amande,
-et, au petit doigt, un gros cercle d'or sertissant
-un diamant.</p>
-
-<p>Il sut commander des bavaroises au chocolat.
-Ses initiales étaient gravées sur sa canne. Une
-femme très bien mise essaya de se faire reconnaître
-par lui. Il la toisa avec dédain. Pour cela
-Henriette répondit par une furtive pression à la
-pression constante de son genou sous la table.
-Dans la rue, elle ne fit pas trop de résistance
-pour se laisser embrasser au moment du départ.
-Et quand il demanda si elle l'aimait un peu, elle
-se sauva sans répondre, plutôt que de dire
-«&nbsp;non.&nbsp;»</p>
-
-<p>La trace du baiser lui demeura sur la peau, la
-brûla longtemps. Elle conservait et elle goûtait
-avec d'intimes joies la sensation des lèvres chaudes
-collées à sa joue.</p>
-
-<p>&hellip; Et ce n'était pas une faute que s'accommoder
-de la société quotidienne d'un jeune homme
-beau et aimable quand on n'accordait rien autre
-qu'un baiser volé. Elle n'était pas encore si coupable
-que sa s&oelig;ur qui, elle-même, après tout,
-n'avait pas tort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Sur les premières marches de l'escalier,
-Henriette s'arrêta, étroitement accotée
-à Maurice. Elle regardait, inquiète.</p>
-
-<p>A ses pieds, la silhouette &mdash; noire, rouge et
-or &mdash; d'un municipal ; le dos &mdash; brun et menaçant &mdash; d'un
-sergent de ville. Puis, sous les plafonds
-gris de perle, aux raies indistinctement
-vertes ou violettes, par-dessus un reflux de haut-de-forme,
-de feutres mous, de chapeaux de
-femme aux cimiers de couleurs et qui s'envolent,
-le flou mirant des glaces, le halètement du gaz
-en les globes blanchoyant ; un tréteau avec des
-fronts chevelus courbés sur des violes, avec un
-bras qui s'agite en l'air. Et des bourdonnements
-sourdent de cette cohue ; des cris aigus percent
-par intervalle ; soudain, des plaintes d'instruments
-à cordes, des stridences de cuivres éclatent,
-montent, montent et le tout se confond
-un une clameur qui enfièvre.</p>
-
-<p>&mdash; N'entrons pas ; j'ai peur.</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes folle ; c'est très amusant, Bullier :
-vous verrez.</p>
-
-<p>Albarel entraîne Henriette.</p>
-
-<p>Très vite elle se fit à ce tumulte, à cet éclaboussement
-de lumière. Son insouciance revint
-et sa causticité en même temps. Elle s'amusa
-du mauvais goût des toilettes de ces dames, des
-allures canailles des unes, de l'attitude gourmée
-et prétentieuse des autres, de leurs tics : ce
-chapeau fleuri comme une plate-bande ; cette
-grosse blonde engoncée dans sa poitrine ; cette
-toque d'astrakan ; cette grande maigre à pince-nez
-en caraco olive ; cette fourrure pelée comme
-un chat galeux ; ces pendants d'oreille ; cette
-agrafe ; ces breloques sur ce ventre ; ce bracelet
-dédoré sur ces gants sales ; celle-ci qui gambade ;
-celle-là qui se disloque ; une troisième qui marche
-comme un canard ; une autre qui ajuste à
-chaque instant sa tournure.</p>
-
-<p>Et les messieurs donc!</p>
-
-<p>Des débraillés, la barbe hirsute, le gilet ouvert,
-la cravate au vent, un feutre sur le côté,
-à l'artiste. Des gommeux étranglés par des
-hauts-cols à double écran, le pantalon étriqué
-sur des souliers pointus et énormes, les mains
-gantées brique&hellip; De gros messieurs à lunettes
-lorgnaient en-dessous les filles, n'osant pas. Des
-pierreuses mûres s'étalaient sur les banquettes,
-un rictus provoquant par leur bouche édentée.
-Mais les nègres amusaient surtout. Il y en avait
-d'admirablement cirés, avec des yeux ronds et
-blancs ; d'autres étaient café au lait ou marron,
-avec une barbiche au poil rare sous un nez
-épaté dont les narines s'évasaient, obliques.</p>
-
-<p>&mdash; Ho, ho, les amoureux!</p>
-
-<p>Une tête de femme saillit au travers des bras
-liés d'Henriette et d'Albarel ; ébouriffée, aux
-commissures des lèvres une moue et cordiale
-et taquine.</p>
-
-<p>&mdash; Que tu es bête! Tu m'as fait une peur.</p>
-
-<p>Clémence prit une voix flûtée :</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre mignonne : on lui a fait peur.</p>
-
-<p>&mdash; Et puis, nous ne sommes pas des amoureux :
-nous sommes des amis tout simplement,
-reprit Henriette avec dignité.</p>
-
-<p>Et Clémence sur un ton égrillard :</p>
-
-<p>&mdash; Ça viendra. Et maintenant, mes enfants,
-allons prendre un kümmel : c'est bon le kümmel ;
-ça pique.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La foule se mouvait dans un coudoiement
-plus impérieux. On suffoquait. Et toujours repassaient
-les mêmes figures : des bouffies flaves,
-sans profil, des momifiées aux lamentables thorax ;
-des bohêmes déhanchés alternent avec des
-gommeux empalés. De temps à autre, une horizontale
-de grande marque surgit, magnifique,
-au bras d'un cavalier cossu.</p>
-
-<p>Clémence multipliait les verres de kümmel en
-répétant, dans une obstination de saoûlerie, sa
-phrase : «&nbsp;J'aime le kümmel, ça pique,&nbsp;» avec
-accompagnement de son tic ordinaire : la paume
-des mains rôdant à l'entour des pointes des seins.
-Henriette se laissait gagner par le chatouillis des
-liqueurs fortes contre le palais et parmi les dents.
-Elle avait même essayé de fumoter une cigarette
-de maryland, &mdash; bravade. Délicieusement ses narines
-aspiraient des émanations de peaux humaines.
-A ses oreilles tintaient, comme des vibrances
-électriques, les tumultes. Dans sa robe de faille
-obscure le col haut ourlé de dentelle, ses cheveux
-clairs frisottés sur le front, les joues d'un rose
-se dégradant, la pupille dansante sous les cils
-battants, la jeune fille offrait à cette heure toute
-la semblance d'un être prestigieux animé d'une
-vie factice. Par moments, des envies de crier, de
-chanter, de croiser les jambes dans un retroussis
-de jupes lui venaient.</p>
-
-<p>Albarel se rapprochait d'elle, lui serrait les
-mains, la buvait des yeux, genou contre genou.</p>
-
-<p>L'orchestre battit un air de danse. Roidement,
-d'un coup des reins, Clémence fut debout.</p>
-
-<p>&mdash; Allons danser, mon chéri, dit-elle à Sicard
-qui s'exécuta sans enthousiasme.</p>
-
-<p>Albarel et Henriette les suivirent pour les
-voir.</p>
-
-<p>Déjà des couples tournoyaient. Des danseurs
-salariés ou de jeunes étudiants nostalgiques des
-sauteries familiales de province. Tout à coup
-Albarel dit à Henriette :</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous faire un tour de valse, mademoiselle.</p>
-
-<p>Elle hésita. Elle trouvait cela inconvenant et
-même quelque peu ridicule. Puis elle consentit.
-Tout d'abord elle éprouva une espèce de honte
-à tourner ainsi au milieu d'un cercle d'inconnus ;
-mais, peu à peu, la perception visuelle
-devenant confuse dans le tournoiement de la
-valse, elle finit par oublier et sa honte et ses
-scrupules, livrée au suave et alangui vertige qui
-la faisait pâmer.</p>
-
-<p>Lorsqu'ils retournèrent à leur table, la jeune
-fille haletait, le sang à la tête et les prunelles
-noyées.</p>
-
-<p>&mdash; Tu t'amuses, petite friponne, dit Clémence.
-C'était bien la peine de faire toutes ces manières
-quand nous t'avons proposé de venir avec nous.
-On ne t'a pas encore mangée, je crois.</p>
-
-<p>Henriette sourit ; elle regarda à la dérobée
-Albarel qui lui pressait amoureusement le petit
-doigt de sa main gauche.</p>
-
-<p>Attablés en face, cinq ou six étudiants roumains
-parlaient haut, le geste prolixe, l'accent
-gras et guttural. Un d'eux, grand beau garçon
-aux cheveux noirs extrêmement pommadés, en
-biais sur sa chaise, fixait depuis quelques instants
-Henriette à travers son monocle avec fatuité.
-Albarel remarqua le manège et se mit à fixer à
-son tour le roumain d'un air provoquant. Le
-roumain sourit dédaigneusement sans changer
-d'attitude et en rajustant son monocle. Tout à
-coup Albarel se leva furieux et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, je vous défends de fixer mademoiselle
-de cette façon impertinente.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, je fais ce qu'il me plaît.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne continuerez pas.</p>
-
-<p>&mdash; Nous verrons.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur!</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur!</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes un malotru.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous un imbécile.</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'en rendrez raison.</p>
-
-<p>&mdash; Quand vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, vous m'en rendrez raison.</p>
-
-<p>&mdash; A pied et à cheval.</p>
-
-<p>&mdash; Trêve de plaisanteries.</p>
-
-<p>&mdash; Et même en ballon si ça peut faire votre
-bonheur&hellip;</p>
-
-<p>La foule était accourue au bruit de la querelle.
-Des cris d'animaux, des kiss kiss. Des femmes
-montées sur les épaules de leurs hommes s'esclaffaient.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, messieurs, soyons corrects. Echangez
-vos cartes ; c'est le plus simple.</p>
-
-<p>Celui qui venait se mêler des affaires d'autrui
-avec cette désinvolture cavalière, était un grand
-garçon blond dont les poings herculéens commandaient
-le respect. Il salua Albarel de la tête.
-Albarel reconnut M. de Saint-Lager. Il l'avait
-rencontré autrefois dans un cercle.</p>
-
-<p>Les cartes furent échangées : Maurice Albarel.
-Pierre Coulesko.</p>
-
-<p>Les curieux se dispersèrent désappointés. De
-Saint-Lager vint s'asseoir à la table d'Albarel.
-Henriette était devenue blanche comme de la
-craie ; ses menottes trémulaient.</p>
-
-<p>&mdash; Mon cher, dans ces affaires, il faut être
-correct avant tout. Les paroles sont inutiles, dit
-sentencieusement de Saint-Lager.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez raison.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'y connais. Je me suis battu quatre
-fois et j'ai servi de témoin dans douze ou quinze
-duels&hellip; je ne me rappelle plus exactement, reprit
-de Saint-Lager en frisant sa moustache.</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous me rendre un service?</p>
-
-<p>&mdash; Je devine.</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous me servir de témoin?</p>
-
-<p>&mdash; Avec plaisir.</p>
-
-<p>&mdash; Merci.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai confiance en votre courage. Quelle est
-votre force à l'épée?</p>
-
-<p>&mdash; Oh, fit Albarel qui avait pris trois ou quatre
-leçons d'escrime en sa vie, autrefois j'étais assez
-fort, mais je suis un peu rouillé.</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous inquiétez pas. Je vous donnerai
-des conseils. Je connais tous les trucs, moi, vous
-savez.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais que vous êtes une fine lame.</p>
-
-<p>&mdash; Les salles d'armes du boulevard, c'est de
-la blague, continua de Saint-Lager avec suffisance.
-Les amateurs dont on parle dans les journaux,
-de simples mazettes, mon cher, je les
-mettrais capot en douze. Voyez-vous, on ne fait
-de l'escrime que dans l'armée. Je vous présenterai
-à mon maître d'armes, ancien prévôt de la
-garde, élève du vieux Pons. Il la connaît dans
-les coins, soyez tranquille.</p>
-
-<p>&mdash; Permettez-moi, mon cher de Saint-Lager,
-de vous présenter mon ami Sicard qui sera mon
-second témoin. N'est-ce pas, Sicard?</p>
-
-<p>Le clerc n'aimait pas les duels et toutes ces
-absurdités. Pourtant il ne pouvait pas refuser
-décemment ce service à un vieux camarade. Il
-répondit donc :</p>
-
-<p>&mdash; Tu me le demandes, mon cher?</p>
-
-<p>Saint-Lager prend la carte de l'adversaire et
-lit : Pierre Coulesko, 3, rue Racine.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Sicard, nous irons, si vous
-voulez, chez ce monsieur demain, vers dix
-heures du matin.</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash; Nous pouvons nous rencontrer au café
-Vachette, si vous ne voyez pas d'inconvénient.</p>
-
-<p>&mdash; Aucun, monsieur de Saint-Lager.</p>
-
-<p>&mdash; Tout ça c'est des bêtises, interrompit Clémence.</p>
-
-<p>Sicard lui fit signe de se taire. Elle haussa les
-épaules :</p>
-
-<p>&mdash; Mon petit, il est onze heures passées, il
-faut nous en aller. Monsieur Albarel accompagnera
-Henriette jusqu'à sa porte.</p>
-
-<p>&mdash; Comment, nous ne partons pas ensemble?
-demanda Henriette contrariée.</p>
-
-<p>&mdash; Ma petite, je ne rentre pas chez moi. Je
-couche chez Sicard. Monsieur Albarel, vous
-reconduirez Henriette, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'est mon devoir, un devoir bien
-agréable, fit Albarel galamment.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Avant de monter en voiture, Albarel donna
-tout bas au cocher sa propre adresse au lieu de
-celle d'Henriette, puis il prit place à côté de la
-jeune fille. La portière claqua. Le coupé roula
-avec un bruit sourd sur le boulevard.</p>
-
-<p>Il fait dedans une obscurité molle et enlaçante.
-Dehors, à travers la vitre ternie, fragmentairement,
-à vue d'&oelig;il : des échappées de rues avec
-des becs de gaz filant tremblés et en parallèles
-qui pourtant semblent vouloir converger. Plus
-près, les troncs nus d'arbres, les colonnes Morris
-plaquées d'affiches, les devantures closes,
-mornes où parfois deux sergents de ville s'adossent.
-Le vitrail jaune des portes de brasseries,
-tantôt vomissant, tantôt engoulant des masses
-noires. Et les lanternes des fiacres qui se croisent,
-menaçants ; les cous des rosses étiques,
-allongés. Des gens passent en bandes, qui chantent.
-Et, toujours, sur le pavé inégal, le bruit
-monotone des roues du coupé, en des cahots.</p>
-
-<p>Henriette ne perçoit ces choses que confusément.
-La tête lourde des liqueurs bues, toute
-secouée encore de cette scène de provocation,
-elle pense à son escapade et se désapprouve :
-pourquoi courir les bals publics avec un homme
-qu'elle connaît à peine? Et on va se battre à
-cause d'elle. Si Albarel allait être tué. Elle croit
-le voir déjà blessé, sanglant, râlant. Décidément
-elle a eu tort d'écouter cette folle de Clémence.
-Pourtant Albarel a été très convenable toute la
-soirée, très réservé. Mais ce duel, ce duel&hellip; &mdash; Puis
-ses idées se brouillent de nouveau. Effet du
-kümmel. Dans des étaux, les tempes ; et des
-crispations nerveuses par tout le corps.</p>
-
-<p>Albarel prit doucement la main de la jeune
-fille.</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous êtes glacée : seriez-vous
-malade?</p>
-
-<p>&mdash; Non, mais ce duel, un duel à cause de
-moi. Je suis bien malheureuse.</p>
-
-<p>&mdash; Ne craignez rien, mademoiselle Henriette.</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous battez pas, je vous en supplie.</p>
-
-<p>&mdash; C'est impossible, mais si vous voulez me
-promettre de penser un peu à moi, cela me
-portera bonheur.</p>
-
-<p>&mdash; Et il serra plus tendrement la main que la
-jeune fille lui abandonnait.</p>
-
-<p>Henriette répondit d'une voix expirante :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous le promets, monsieur.</p>
-
-<p>Albarel couvrit de longs baisers la main qu'il
-tenait.</p>
-
-<p>La voiture montait, en ce moment, avec des
-grincements d'essieux, la rue Monge. Henriette,
-très ignorante de la topographie parisienne, ne
-pouvait pas se douter de la perfidie du jeune
-homme.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous saviez comme je vous aime, Henriette,
-soupira Albarel.</p>
-
-<p>Et il débita d'amoureuses hyperboles.</p>
-
-<p>Il essaya de l'enlacer, Henriette se débattit,
-mais faiblement. Enervée par les liqueurs, la
-danse, et toutes les émotions de cette soirée,
-elle se sentait lasse, incapable de la moindre
-énergie. Et puis, au fond, Albarel lui plaisait.
-Elle aspirait avec volupté l'haleine que la bouche
-rapprochée du jeune homme lui soufflait
-au visage. Le contact de sa peau lui faisait
-courir de petits frissons le long de l'épine dorsale.</p>
-
-<p>Tout à coup Albarel chercha les lèvres d'Henriette
-qu'il scella brutalement des siennes. Un
-instant la jeune fille voulut se dégager ; puis une
-neuve sensation de délicieuses torpeurs, comme
-d'un bain tiède et saturé d'aromates, lui coulant
-de la nuque à la plante des pieds, elle se sentit
-rendre machinalement les baisers.</p>
-
-<p>La voiture s'arrêta au coin de l'avenue des
-Gobelins et du boulevard Arago. Albarel sauta
-précipitamment sur le trottoir et fit descendre
-Henriette. Le cocher content d'un généreux
-pourboire, prit avec des hilares «&nbsp;hue&nbsp;» la direction
-de la place d'Italie.</p>
-
-<p>Henriette regardait autour d'elle, ébahie. Elle
-cherchait en vain l'étroite rue de Sèvres. De
-tous côtés de larges boulevards bayaient dans
-la nuit. De hautes maisons froides et silencieuses
-montaient. Des arbres feuillus projetaient sur la
-chaussée une ombre inquiétante à la clarté falote
-de réverbères s'alignant à perte de vue.</p>
-
-<p>Albarel, qui flaira le danger, se prit à dire,
-volubile :</p>
-
-<p>&mdash; Henriette, n'allez pas vous fâcher. Si je
-vous ai trompée c'est pour avoir le bonheur
-de me sentir auprès de vous quelques minutes
-encore.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, reprit Henriette sèchement, je
-vous croyais un homme d'honneur ; j'avais tort.
-C'est une leçon que vous me donnez et elle ne
-sera pas perdue.</p>
-
-<p>&mdash; Henriette, Henriette, reprenait Albarel
-suppliant, écoutez-moi. Henriette&hellip; ne me
-parlez pas aussi durement&hellip; je vous aime tant.
-Henriette, si je dois être tué dans ce duel, voulez-vous
-que je meure avec le regret de vous avoir
-froissée? Pardonnez-moi, Henriette, pardonnez-moi&hellip;
-je vous aime tant!&hellip; je suis fou!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous pardonne, monsieur, quoique vous
-ne le méritiez pas, mais, pour l'amour de Dieu,
-une voiture, trouvez-moi une voiture. Il faut
-que je rentre à l'instant. Ma s&oelig;ur me croit au
-théâtre&hellip; Il doit être bien tard, monsieur Albarel.
-Il faut que je rentre, que je rentre tout de suite.</p>
-
-<p>Au fond, la colère d'Henriette n'était pas
-excessive, mais la situation l'effrayait. Albarel la
-sentant adoucie, reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Il n'est pas encore onze heures et demie.
-Il y a des théâtres qui finissent tard. Vous direz
-à votre s&oelig;ur que vous vous êtes attardée à
-causer avec Clémence&hellip; Henriette, ne soyez
-pas cruelle. Si vous saviez comme je suis malheureux
-loin de vous. Montez chez moi : nous
-causerons ; je vous promets d'être raisonnable,
-très raisonnable. Nous causerons un quart
-d'heure, un quart d'heure seulement. Après, je
-vous reconduirai chez vous, tout de suite, je
-vous le promets. Henriette, je vous aime&hellip; je
-t'aime!&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans le noir opaque de l'escalier, bleuie, la
-large vitre des rares fenêtres. Le pied d'Henriette
-butta contre la première marche tournante.</p>
-
-<p>&mdash; Prenez mon bras, dit Albarel en faisant
-craquer une allumette bougie.</p>
-
-<p>Ils grimpèrent jusqu'au second étage péniblement,
-muettement. Tout à coup, un filet
-d'air qui rôdait par le couloir humide se mit à
-ballotter follement la flamme qui finit par
-s'éteindre.</p>
-
-<p>&mdash; Nous n'avons plus qu'un étage à monter,
-dit encore Albarel en faisant craquer une seconde
-allumette.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash; Un peu de chartreuse? demanda-t-il en
-remplissant deux petits verres.</p>
-
-<p>&mdash; Non, merci ; j'ai trop bu ce soir ; j'ai déjà
-la tête qui me tourne.</p>
-
-<p>&mdash; Un peu, un tout petit peu, pour me faire
-plaisir.</p>
-
-<p>Et il porta, câlin et attentif, le verre plein aux
-lèvres de la jeune fille. Il alluma une cigarette :</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous fumer une cigarette? C'est
-du levant, du tabac très léger.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! je ne fume jamais. J'ai essayé de
-fumer à Bullier, pour rire.</p>
-
-<p>&mdash; Là, nous allons la fumer ensemble cette
-cigarette. Vous êtes si gentille, quand vous lancez
-la fumée de vos jolies lèvres roses.</p>
-
-<p>Longtemps il parla, perplexe, sa main droite par
-les genoux d'Henriette, qui souriait machinalement,
-le regard vague en les plis des rideaux.
-De temps en temps, elle répétait :</p>
-
-<p>&mdash; Il doit être bien tard ; il faut que je
-rentre.</p>
-
-<p>A cette menace, Albarel répondait par de
-nouvelles caresses plus hardies, se serrant contre
-elle.</p>
-
-<p>On entendit le roulement d'un fiacre sur la
-chaussée.</p>
-
-<p>Henriette tendit l'oreille et fit mine de se lever.</p>
-
-<p>&mdash; Un fiacre qui passe, monsieur Albarel,
-voulez-vous l'appeler? Je vous en supplie ; il
-faut que je rentre. Quelle heure est-il? Ma s&oelig;ur
-m'attend. Il faut que je rentre.</p>
-
-<p>Albarel comprit qu'il s'attardait inutilement.
-Se laissant crouler aux pieds de la jeune fille,
-sa tête entre ses genoux, il soupira d'une voix
-lamentable :</p>
-
-<p>&mdash; Je voudrais mourir ; je suis si malheureux.
-Tenez, j'ai envie de me faire tuer dans ce duel.</p>
-
-<p>&mdash; Ne dites pas de bêtises ; vous me faites peur,
-dit Henriette d'une voix brève.</p>
-
-<p>Et lui, debout et l'enlaçant :</p>
-
-<p>&mdash; Henriette, Henriette, je t'aime, je t'aime,
-je t'aime.</p>
-
-<p>Il cherche à faire sauter les boutons du corsage.
-Henriette effrayée se dégage des bras d'Albarel
-et court par la chambre. Il la poursuit,
-bousculant les chaises, l'&oelig;il allumé, en une
-exacerbation de désirs. Après une course folle
-autour du guéridon, il finit par la rejoindre
-dans un angle de la chambre. Alors sa bouche
-frémissante se mit à pomper comme une ventouse
-la bouche de la jeune fille. Ses doigts fébriles
-et convulsés fourragèrent à travers le corsage
-et sous les jupes troussées. Les cheveux
-dénoués sur ses épaules à moitié nues, Henriette
-lutta encore. Puis elle se sentit perdue, en allée
-et virante dans un ressac d'inconscience.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>&mdash; D'où viens-tu?</p>
-
-<p>&mdash; De la Gaieté.</p>
-
-<p>&mdash; A deux heures du matin?</p>
-
-<p>Toute pâle, Marceline ne livrait point le passage
-à sa s&oelig;ur, et semblait tenir à ce que la fautive
-s'expliquât avant de rentrer. De la lampe
-qu'elle élevait, la lumière tombait jaune sur son
-peignoir, sur ses doigts tremblotants ; et, parmi
-l'ombre de l'abat-jour, ses yeux agrandis dardaient
-un regard aigu vers Henriette dont elle
-s'obstinait à éclairer le visage.</p>
-
-<p>Sous l'insistance de cette lueur, la fillette
-baissait le front en répétant : «&nbsp;Laisse-moi
-passer, voyons.&nbsp;» Elle ne doutait pas que Marceline
-ne découvrît à ses lèvres la trace des baisers
-et autour de ses paupières le bridement
-qu'elle y ressentait elle-même.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit-elle enfin,
-prise de méchante humeur à l'encontre de cette
-volonté ennemie.</p>
-
-<p>&mdash; Dis, d'où viens-tu? demanda encore Marceline.</p>
-
-<p>Mais elle s'écarta devant le geste brusque de
-la petite, au cri de sa voix subitement violente :</p>
-
-<p>&mdash; Je te l'ai déjà dit. Tu m'assommes à la fin.</p>
-
-<p>Une rage la dominait à prévoir des interrogations
-sévères et minutieuses sur sa personne
-chiffonnée. Elle défit son chapeau et retira son
-peigne afin que ses cheveux épandus ne permissent
-plus de constater ses défrisures. Dans les
-oreilles lui claquaient encore les assourdissants
-baisers ; ses joues ardaient ; un chaos d'idées
-délicieuses et terrifiantes lui occupait l'esprit ;
-elle voulait une heure de solitude, une heure
-pendant laquelle il lui eût été possible d'analyser
-et de classer ses dernières sensations. En quelque
-sorte elle avait le besoin de peser l'exquis et le
-décevant de son escapade afin de la juger définitivement
-et de se fixer une règle future de
-conduite. Déjà Marceline la rejoignait :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as encore été courir, vilaine, avec cette
-Clémence. Tu n'es pas honteuse?</p>
-
-<p>Elle déposa la lampe sur la toilette et s'assit.
-Ses jambes vacillaient. Dans son ignorante
-pudeur de vierge elle ne comprenait pas. Seulement
-elle pressentait quelque chose d'atroce,
-des mains de mâles fourrageant la toilette de la
-petite, dont les fripures la désespéraient ainsi
-que des signes de débauche. L'attitude sournoise
-d'Henriette ne rassurait pas. Aux questions,
-elle se contentait de hausser les épaules.
-Plutôt semblait-elle vouloir affirmer son indépendance
-que s'innocenter du retard.</p>
-
-<p>Marceline attendait en excuse le conte de
-quelque folle espièglerie. Au contraire la fillette
-gardait une mine boudeuse, et se déshabillait
-lentement, sans dire.</p>
-
-<p>Ce silence accrut l'inquiétude tâtonnante de
-l'aînée. D'habitude les rires et les moqueries
-appuyaient les raisons d'Henriette et non une
-inertie morose.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'as-tu enfin, que t'est-il arrivé?</p>
-
-<p>La fillette rabattait les couvertures. Aux
-caresses, aux amabilités d'Albarel, elle songeait ;
-et soudain elle se trouva très malheureuse parce
-que tout cela manquait à cet instant difficile.
-Marceline lui parut mauvaise. Et des larmes
-lourdes lui fluèrent aux joues, des larmes de
-rage qui allèrent mouiller de taches grises les
-draps.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'on t'a fait, dis? demandait
-toujours Marceline.</p>
-
-<p>Voyant ce gros chagrin, elle s'apitoya et
-voulut l'aider à se mettre au lit. Tranquille dans
-sa couche, peut-être Henriette avouerait-elle le
-malheur. Et des histoires de viol, de proxénétisme
-lues dans les journaux obsédèrent Marceline
-d'images redoutables. «&nbsp;Si la petite avait
-été victime d'un de ces forfaits.&nbsp;» Comme elle
-ramassait machinalement la robe abandonnée
-sur une chaise, une forte puanteur de tabagie
-gagna. Alors sa peur lui fut justifiée. Elle réitéra
-sa question à voix sourde, une angoisse lui
-étreignant la gorge.</p>
-
-<p>Sa menaçante parole épouvantait Henriette
-souffrant à l'extrême, les tempes battant de
-fièvre, les membres rompus. De cette souffrance
-elle accusa sa s&oelig;ur. Vaguement elle murmurait :
-«&nbsp;Je ne sais pas. Il ne m'est rien arrivé, tu es
-agaçante avec tes&hellip; questions.&nbsp;» Elle ne pouvait
-pourtant lui dire tout. Une seconde elle pensa
-lâcher ses aveux d'un flot : puisque Marceline
-aimait M. Freysse, que pourrait-elle objecter?
-Mais elle préféra céler son amour. Un intime
-plaisir qu'elle ressentait d'être la seule à savoir ;
-une supériorité en quelque sorte. Puis elle se
-coucha. Et, pour pleurer, elle se cacha la face
-dans le traversin.</p>
-
-<p>Ce lui était une douleur cuisante : ne pas goûter
-un répit. Elle ne pardonnait pas à Marceline son
-obstination. Aimant elle-même, ne devait-elle
-pas deviner la chose et se montrer plus clémente?
-On la harcelait par jalousie, par méchanceté
-autoritaire, pour l'humilier, pour bien
-faire sentir que l'aînesse imposait des droits.
-Elle, la plus faible, contrainte à tout subir.
-Une grande envie lui vint de riposter par des
-mots aigres.</p>
-
-<p>&mdash; Si ma robe sent le tabac c'est que je suis
-allée au café, tiens!</p>
-
-<p>&mdash; Comment au café? Toute seule?</p>
-
-<p>&mdash; Avec Clémence.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas possible. Vous n'oseriez pas
-entrer dans un café, seules, toutes deux.</p>
-
-<p>&mdash; Il y avait son&hellip; cousin.</p>
-
-<p>&mdash; Son cousin?</p>
-
-<p>&mdash; Du moins elle m'a dit que c'était son
-cousin. Moi je n'en sais rien. Va lui demander.</p>
-
-<p>Henriette se redressa résolue à tenir tête.
-Elle était bien assez grande pour devenir maîtresse
-de sa conduite, sans doute. Ses larmes
-avaient séché. Impudemment elle fixait Marceline.
-Maintenant qu'elle se trouvait femme, une
-nouvelle dignité, lui semblait-il, convenait.</p>
-
-<p>La grande s&oelig;ur aussitôt récrimina :</p>
-
-<p>&mdash; Non vraiment, je n'aurais jamais cru cela
-de toi. Si notre pauvre père vivait encore.
-Est-ce qu'on va dans les cafés? Quelqu'un vous
-a-t-il vues? Mais c'est fou, c'est fou cela.</p>
-
-<p>Elle se butait contre l'indifférence sardonique
-d'Henriette. En vain répétait-elle les mêmes
-réprimandes, faisant saillir son visage avec ses
-paroles ; les reproches glissaient. Elle s'en exaspéra.
-La petite sotte conservait son sourire
-triste et une moue ridiculement résignée,
-dédaigneuse.</p>
-
-<p>Mais Henriette ne comprenait rien alors :
-elle se laisserait compromettre par n'importe
-qui, comme ça, pour faire une farce? Et jusqu'où
-l'imprudence l'avait-elle engagée? elle
-refusait de le dire. D'ailleurs où l'impudeur
-pouvait-elle conduire? Marceline ne savait. Là
-encore elle choppait à son ignorance de la vie.
-Et dans cet accul de pensées elle se débattit sans
-résultat, ne trouvant rien qui pût confirmer son
-appréhension d'irréparable chute et rien qui l'y
-pût soustraire. Muette, elle songea longtemps.</p>
-
-<p>Plus que des reproches ce silence navra la
-petite. Le chagrin que Marceline affectait lui
-pesa comme un blâme cruel. N'était-ce pas
-rendre plus odieuse la faute que jouer cette résignation
-douce? Vraiment ce l'agaça de voir sa
-s&oelig;ur pousser d'énormes soupirs en visant le
-mur. Il paraissait qu'elle, la plus petite, la
-sacrifiée, en somme, martyrisait cette grande
-fille bête, bête à la fin avec ses mines d'agneau
-qu'on égorge.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash; Va, ce n'est pas moi qui ai perdu notre
-réputation&hellip;</p>
-
-<p>Henriette s'interrompit pour délibérer si elle
-rapporterait les dires des ouvrières. Elle hésita
-par honte d'outrager. Cependant, Marceline ne
-saurait-elle pas un jour ou l'autre qu'on jasait
-de ses rapports avec M. Freysse? Mieux valait
-maintenant. Ce lui serait moins pénible d'apprendre
-de sa s&oelig;ur que d'une personne étrangère
-qui humilierait. Et, surtout, bien qu'elle
-refusât de l'avouer, Henriette travestissait sous
-ces motifs l'envie de vengeance. Elle la couvait
-depuis que Marceline, ayant compris sa faute,
-l'empêchait de se recueillir en la mémoire de
-son amour. Bientôt cette envie la conquit toute,
-et elle se décida à reprendre sa révélation. Elle
-dit, sans regarder Marceline qui, silencieuse et
-triste, pensait.</p>
-
-<p>&mdash; Va, sois-en bien sûre, ce n'est pas moi
-qui ai perdu notre réputation. Il y a longtemps
-que c'est fait.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'en sais-tu? Que dis-tu là? Tu parles
-comme une sotte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Henriette conta.</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne le crois pas au moins, implora Marceline.</p>
-
-<p>&mdash; Non, moi je te dis ça&hellip;</p>
-
-<p>Exprès elle glissa dans sa réponse une intonation
-de doute, afin de laisser savoir qu'elle
-ajoutait créance.</p>
-
-<p>Et Marceline sombra dans la désespérance de
-sa vie. Sans larmes, elle gémissait avec des rages
-froides contre la méchanceté des êtres. A établir
-des projets de réfutation, des circonstances
-qu'elle ferait naître pour fournir les preuves de
-sa conduite indemne, elle s'évertuait en vain.
-S'ils se réalisaient, tous ses moyens ne serviraient
-qu'à la rendre ridicule et à mieux convaincre
-encore les gens dans leurs mauvaises suspicions.
-Et des doutes aussi l'assaillirent. Avait-elle commis
-des imprudences? Au fond M. Freysse ne
-lui était pas indifférent comme elle eût voulu
-le persuader. Voilà ce dont elle s'apercevait à
-présent. Et se navra.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La bougie brûlait à longue flamme.</p>
-
-<p>Tout d'abord Henriette ressentit un triomphe
-à voir Marceline peinée et son insupportable
-orgueil abattu. Cependant elle jugea suffisante
-sa vengeance. Même elle se reprocha la brusquerie
-de ses phrases.</p>
-
-<p>Puis elle se complut à la philosophie qu'elle
-s'était forgée le jour où la s&oelig;ur fut soupçonnée.
-C'était folie que de vouloir lutter contre la situation
-faite par le hasard. Mieux valait en jouir :
-tourner à profit les inconvénients. D'ailleurs elle
-préférait l'état présent. Riche, elle ne serait
-pas aujourd'hui la maîtresse adorée d'un charmant
-garçon, ni la cause d'un duel, ainsi qu'une
-noble héroïne de roman. Des gens l'auraient
-poursuivie en mariage, pour sa dot. Il valait
-bien mieux être aimée pour soi ; et cela se
-présentait autrement honorable et digne que
-d'être prise avec des cent mille francs, par
-surcroît. Et, tout heureuse, dans le silence de
-la chambre morne, elle évoquait la douceur des
-caresses, la chère voix du jeune homme tremblant
-à son oreille d'émotion amoureuse. Elle
-ressentait à nouveau le plaisir de se savoir fougueusement
-désirée ; un appétit la pénétrait, un
-appétit de baisers et d'embrassements, de suaves
-étreintes dans l'atmosphère virile de la garçonnière.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Dans la vacuité matinale du café ; devant
-un vermouth à moitié bu et des
-journaux qui battent aux tardifs balayages, &mdash; de
-Saint-Lager attend.</p>
-
-<p>Un grand garçon sur la trentaine, au cheveu
-rare, d'un blond éteint, aux yeux gris, ronds,
-dardant un regard fixe, satisfait et impudent,
-au nez qui se dessine légèrement aquilin sur
-d'épais cartilages. Des épaules carrées, montantes,
-de larges mains aux courts doigts, des
-pieds pesants et plantigrades. Il se dit d'antique
-noblesse poitevine, apparenté aux plus illustres
-familles ; un peu brouillé &mdash; frasques de jeunesse,
-confie-t-il &mdash; avec son père, se voit momentanément
-réduit à une vie quasi précaire.
-Grâce à des tailleurs patients et peut-être aussi
-grâce aux soins de ménagère dont il accable sa
-garde-robe, de Saint-Lager présente l'apparence
-d'un homme bien mis. Hautains ses chapeaux
-se recourbent, hautement ses hauts cols pointent.
-Couché tard, levé tard, il passe ses après-midi
-à la salle d'armes et ses nuits autour d'une
-table de jeu. Peut-être un peu ami des dames
-mûres, peut-être un peu écornifleur, mais, en
-somme, bon diable, jovial compagnon, d'une
-nullité d'esprit tumultueuse et rassérénante.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash; Mille excuses, monsieur de Saint-Lager :
-je vous ai fait attendre, dit Sicard en arrivant
-tout essoufflé.</p>
-
-<p>&mdash; Mais il n'y a pas de quoi, mon très cher.</p>
-
-<p>Il reprit avec un sourire :</p>
-
-<p>&mdash; Je devine. L'affriolante rousse d'hier soir
-vous a fait faire la grasse matinée.</p>
-
-<p>Contraints les muscles cachinnatoires du clerc
-jouèrent.</p>
-
-<p>&mdash; Oh non. Elle est partie de bonne heure
-pour son magasin&hellip; Seulement j'ai dû aller
-jusqu'à l'étude prévenir de mon absence.</p>
-
-<p>&mdash; Ah.</p>
-
-<p>&mdash; Il est dix heures vingt. Nous allons partir
-tout de suite, si vous voulez.</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash; C'est là, en face.</p>
-
-<p>&mdash; Rue Racine, 3, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash; C'est ça.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Hermétiquement boutonnés, roides, par à-coups
-dorsaux, ils montent dans la blafardise de
-l'escalier.</p>
-
-<p>Pierre Coulesko, très digne, bien que troublé
-un tantinet, reçoit les témoins de son adversaire.
-En toilette matinale : veston de flanelle moulant
-la chute des reins, chemise de soie mauve ;
-et s'érige l'encolure vigoureuse où les nerfs
-saillent. Il donne l'adresse de ses propres témoins
-d'une voix blanche. Alors c'est, l'espace de
-deux secondes, des convexes de torses piétées
-sur la tension du jarret ; des bras qui se ballent
-en avant, inertes ; puis dans l'air, la courbe
-mordorée des chapeaux remis. Un claquement
-de porte qui se referme.</p>
-
-<p>Dehors.</p>
-
-<p>L'ascendance du boulevard Saint-Michel dans
-du soleil. Et l'estivale viridité des arbres rajeunis
-poudroie. Les teintes plates des affiches versicolores
-s'allument aux cylindres des colonnes
-Morris ; des fiacres se précipitent, comme en
-aval, des fiacres clopent, comme en amont ; les
-cornes des tramways tintamarrent. Aux terrasses
-des cafés, sous les tentes éployées, des
-adolescents glabres, des donzelles aux corsages
-aoûtés spirent au travers des pailles la frigidité
-des liqueurs. Devers le Luxembourg, parmi la
-cohue gesticulante, grisaille ou bariolure de
-carême-prenant, &mdash; Saint-Lager et Sicard vont.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans la chambre de Paul Vraziano, un tout
-jeune homme adipeux déjà, aux yeux étrécis qui,
-derrière un binocle, cillent. De taille gigantesque,
-de maigreur fantasmatique, un front de tartaglia
-macabre sous un toupet en jube de fauve, le
-cuir dartreux où, profond, se creuse le pli naso-labial, &mdash; tel
-Alexandre Giska, le second témoin
-de l'adversaire de Maurice.</p>
-
-<p>Tous quatre, depuis dix minutes, controversent.</p>
-
-<p>&mdash; Je propose la frontière belge, reprit de
-Saint-Lager.</p>
-
-<p>&mdash; La frontière belge!</p>
-
-<p>&mdash; Ce me semble prudent. Je connais bien
-M. Albarel, ce duel ne sera pas un jeu ; et&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; La frontière belge, parfaitement. M. Coulesko
-a horreur des rencontres pour rire ; et
-moi-même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! nous avons là-dessus les mêmes idées,
-M. Giska, j'en suis sûr, une égratignure&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ne vaut pas la peine qu'on se dérange.</p>
-
-<p>&mdash; Assurément.</p>
-
-<p>&mdash; Je me suis battu trois fois.</p>
-
-<p>&mdash; J'attends ma cinquième affaire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne voudrais pas vous avoir pour adversaire.</p>
-
-<p>&mdash; Croyez que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous devez être une fine lame.</p>
-
-<p>&mdash; Hé, hé!</p>
-
-<p>Quelque temps encore, de telles rodomontades.
-Enfin un premier procès-verbal de la rencontre
-est rédigé et signé.</p>
-
-<p>Et sur le pas de la porte :</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi nous partons demain soir par le train
-de neuf heures.</p>
-
-<p>&mdash; C'est entendu.</p>
-
-<p>Et des salutations comme d'un geste d'androïde.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un amas de paperasses sur le secrétaire de
-vieux chêne. Deux bougies clignent tristement
-par la chambre obombrée. Maurice Albarel, la
-main capricante, trie ; par crainte d'une indiscrétion
-posthume, il trie parmi ces billets d'amour
-aux surannés parfums, ces portraits de femme,
-ces boucles de cheveux ; il trie parmi ces lettres
-familiales, ces cartes d'amis, ces quittances niaises&hellip;</p>
-
-<p>Bientôt, dans le foyer vide, une subite flamme
-qui bleuit scelle à jamais le secret de maint
-brimborion.</p>
-
-<p>Debout, devant la cheminée, Albarel songe :</p>
-
-<p>&mdash; Certes, je ne suis point poltron. Ce duel,
-une bonne aubaine, en somme. Il m'a déjà
-gagné le c&oelig;ur d'Henriette. Et puis, ce doit être
-si amusant de raconter plus tard les péripéties
-d'une affaire d'honneur. Mais si j'étais tué? Bah!
-un dénouement tragique est si rare. Et quand
-même, la vie, une mauvaise blague.</p>
-
-<p>Albarel anticipe en son imagination la scène
-du combat. Il se voit là-bas, dans l'air grivelé
-du matin, sous les arbres, debout en bras de chemise.
-L'éclair de l'épée adverse lui cingle la vue&hellip;</p>
-
-<p>Ce ne sera rien, conclut-il. Pourtant une soudaine
-appréhension l'empoigne : «&nbsp;Si j'allais avoir
-peur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et de tous les recoins de la partie obscure de
-la chambre, cette obsédante phrase diversement
-se répercute.</p>
-
-<p>Le tic tac de la pendule semble ânonner :
-«&nbsp;Si tu allais avoir peur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le masque japonais étire les commissures de
-ses lèvres exsangues comme pour insinuer : «&nbsp;Si
-tu allais avoir peur!&nbsp;»</p>
-
-<p>On eût dit même que du bleu des écrans les
-monstrueux cacatois caquetassent : «&nbsp;Si tu allais
-avoir peur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Alors Maurice Albarel se sent, la durée de
-quelques secondes, saisi d'une terreur réflexe.
-Et ses mâchoires claquent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans un très vieux quartier, une ruelle torte
-aux squames d'herbes. Dans une maison à lézardes,
-au bout d'une allée étroite, donnant sur
-la cour, une salle basse aux carreaux embus. De
-nombreux fleurets y strient les murs ; des épées
-de combat, des sabres de cavalerie, des haches
-d'abordage, des pistolets d'arçon, un heaume
-ceignent en trophée le brevet du maître d'armes,
-Monsieur Bardille.</p>
-
-<p>Le père Bardille est un vieux troupier ayant
-dépassé la cinquantaine, moyen de taille, solide
-encore sur la <i>planche</i>, malgré l'apparente lourdeur
-de sa démarche. Des yeux gris aux pupilles
-abonnies, le cuir de la face tanné comme son
-plastron de professeur. De longues moustaches
-d'un blond roussi fluent sur des lèvres de fumeur
-de pipe. Il parle en zézayant.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Bardille, dit de Saint-Lager, je
-vous amène mon ami, M. Albarel qui doit se
-battre demain matin.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>&mdash; Vous allez lui montrer une de ces bottes&hellip;</p>
-
-<p>Le père Bardille examine à la dérobée Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Il a fait autrefois des armes, mais il est un
-peu rouillé.</p>
-
-<p>&mdash; Nous allons voir ça.</p>
-
-<p>Maurice regarde machinalement autour de
-lui, le c&oelig;ur pris d'un malaise torpide : lui apparaissent,
-en une trémulation, les murs striés
-de fleurets et les aciers fourbis du trophée.</p>
-
-<p>Du vestiaire de la salle d'armes, des âcretés
-de coutil mouillé montent. Un jour triste se
-filtre à travers le ternissement des vitres.</p>
-
-<p>«&nbsp;Une, deuss, fendez-vous.&nbsp;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En compagnie de ses deux témoins et de
-Ravasse qui avait bien voulu assumer la responsabilité
-de médecin en cette affaire, Maurice
-mangea un copieux dîner fortement arrosé. Il
-fut très gai, très loquace, un peu nerveux assurément.
-Le café pris, comme l'heure du train
-approchait, ils montèrent tous quatre en voiture,
-Saint-Lager à côté de Maurice, Sicard sur
-le strapontin, Ravasse avec le cocher.</p>
-
-<p>Saint-Lager portait les épées soigneusement
-enveloppées dans un pardessus ; en les cahots de
-la voiture leurs gardes vinrent parfois heurter
-la cuisse d'Albarel. Ce contact lui causa de la
-répulsion.</p>
-
-<p>Une brise fraîche cinglait, avivée par la course
-rapide du véhicule.</p>
-
-<p>Maurice pensait : maintenant c'était fini. Il
-ne pourrait pas faire autrement. Il allait se
-battre. Demain il allait sentir devant sa poitrine
-une lame menaçante. Demain il serait
-grièvement blessé, mort peut-être, oui, mort,
-là-bas, au diable, dans un pays étranger ; mort,
-gisant au milieu d'un bois!</p>
-
-<p>Le long du boulevard la vie grouille. Maurice
-Albarel demeure muet, plongé dans une vague
-inconscience.</p>
-
-<p>Et, sous le clair ciel d'été, au flamboi du gaz,
-les feuillages épandus semblent de la tôle vernissée.
-Dans les boutiques les panneaux à glaces
-centuplent les globes blafards des girandoles.
-Les tramways se ruent, béhémots aux prunelles
-incandescentes. Des êtres se meuvent en traînant
-leurs ombres par le trottoir.</p>
-
-<p>La gare du Nord. La lumière électrique :
-funèbre et bleue sur les dalles de l'embarcadère.
-Des appels, des pas précipités, et le brouhaha
-de toutes les tarrabalations du départ.</p>
-
-<p>Albarel court au guichet.</p>
-
-<p>Près lui, un grand jeune homme cause avec
-un employé du chemin de fer. Il reconnaît son
-adversaire. Un regard est échangé, furtif,
-prompt.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En wagon. Sicard s'assoupit dans un coin, de
-mauvaise humeur malgré ses protestations.
-Ravasse fume, taciturne, coiffé d'un tapabor en
-drap rayé. Saint-Lager donne à Maurice des
-conseils sur la manière de se tenir pendant le
-duel.</p>
-
-<p>Le train file dans la nuit avec des sifflements
-aigus. Aux stations des portières claquent, la
-voix des conducteurs chante dans la paix nocturne.
-Parfois des voyageurs montent dans le
-compartiment des duellistes : un monsieur à
-lunettes ou quelque vieille dame roulée dans un
-châle à grandes palmes.</p>
-
-<p>Albarel se sent très dispos, un jarret d'acier.
-Ses appréhensions de la veille se sont évanouies.
-Il se dit : «&nbsp;Je n'aurai pas peur,&nbsp;» et il fume des
-cigarettes en causant avec Saint-Lager. Il s'amuse
-aussi à regarder par la portière : des bourgades
-endormies, avec un clocher pointu dont l'ardoise
-mire la lune ; des collines mollement ondulées
-à l'horizon ; les méandres d'une rivière bordée
-de saules ; un sous-bois et des troncs noueux
-et des guis hâtifs et des hautes herbes, en une
-pénombre mystérieuse. Des plaines à perte de
-vue où des moissons javellent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mons. Déserte la grande place parmi les
-matinales grivelures. Un air d'ennui béatifie les
-façades nues des maisons au cordeau. Malgré la
-belle saison la bise point comme dard. Lourdement
-s'ébranle la cadrature de l'antique horloge.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Deux surannées guimbardes roulent avec des
-grincements d'essieux hors Mons. Dans la première,
-Coulesko et ses témoins, dans la seconde,
-Albarel et les siens.</p>
-
-<p>De Saint-Lager se rengorge. Il répète :</p>
-
-<p>&mdash; Vous allez voir si je sais diriger un duel.</p>
-
-<p>Ravasse a complètement rabattu son tapabor.
-Par moments, dans une demi-somnolence, il
-miaule :</p>
-
-<p>&mdash; Chiiic.</p>
-
-<p>On traverse des villages. Des maisons blanches
-de chaux. Des carrés de betteraves. Sur le
-pas des portes des paysans en veste de cadis,
-la face rasée et rébarbative. Un coq claironne
-derrière une haie. Un cheval hennit. Des chiens
-jappent.</p>
-
-<p>La guimbarde roule.</p>
-
-<p>Maurice repasse dans son esprit des coups
-droits, des parades de tierce, des ripostes, des
-liements, un tas de projets.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Sicard se penche hors la
-portière, très inquiet.</p>
-
-<p>&mdash; Nous sommes suivis ; nous sommes filés
-par la police.</p>
-
-<p>&mdash; Allons donc.</p>
-
-<p>&mdash; Regardez.</p>
-
-<p>En effet, à une distance de quarante mètres
-environ deux individus semblent suivre les voitures
-au pas de course.</p>
-
-<p>&mdash; Ce serait une sale affaire, dit de Saint-Lager
-sourcilleux.</p>
-
-<p>&mdash; C'est amusant vos sacrés duels, grommelle
-Sicard.</p>
-
-<p>Ravasse, sous son tapabor, clame :</p>
-
-<p>&mdash; Chiic!</p>
-
-<p>Albarel cherche à rassurer tout le monde.</p>
-
-<p>Soudain les voitures font halte devant la
-lisière d'un petit bois.</p>
-
-<p>&mdash; Messieurs, dit Saint-Lager, mettant pied
-à terre, nous sommes suivis. Serait-ce la police?</p>
-
-<p>&mdash; Il faut éclaircir cela, fit Vraziano.</p>
-
-<p>&mdash; En tous cas, reprit Saint-Lager, commençons
-par mettre les armes en sûreté derrière ce
-buisson.</p>
-
-<p>Pendant ce colloque, les deux individus,
-cause du désarroi, arrivaient sur la route, tout
-essoufflés.</p>
-
-<p>C'étaient des bonshommes très adipeux, aux
-yeux bagués de graisse, aux vastes mentons
-doubles. Ils étaient vêtus uniformément d'un
-habit de drap bleu à boutons de métal, d'un
-gilet à fleurages et d'un pantalon du plus beau
-nankin.</p>
-
-<p>De Saint-Lager les interpella d'une voix terrible.</p>
-
-<p>&mdash; Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici?</p>
-
-<p>Les lèvres rasées des deux bonshommes s'étirèrent
-en un sourire béat :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, rassurez-vous, nous ne
-sommes pas de la police ; nous sommes de
-braves bourgeois et nous venons nous amuser,
-savez-vous?</p>
-
-<p>On rit. Les deux imprévus spectateurs prirent
-place sur la route auprès des voitures. Les
-duellistes pénétrèrent dans le bois.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les préparatifs du combat touchent à leur fin.
-Maurice Albarel regarde autour de lui dans une
-perception légèrement confuse : Giska, en longue
-houppelande râpée, sa jube léonine au vent,
-essaie la solidité d'une des épées en la brandissant.
-De Saint-Lager cause avec Vraziano.</p>
-
-<p>Plus loin Coulesko patiente en effeuillant des
-brindilles. Ravasse et le médecin de la partie
-adverse, un barbu gibbeux, après s'être promis
-mutuelle assistance, sont en train d'étaler
-méthodiquement leurs trousses sur le gazon. Et
-tout cela dans une atmosphère fuligineuse.</p>
-
-<p>Quelques minutes plus tard Albarel se trouva
-l'épée à la main en face de son adversaire.</p>
-
-<p>De Saint-Lager scanda :</p>
-
-<p>&mdash; Allez, messieurs.</p>
-
-<p>Un cliquetis. Du heurt des lames des étincelles
-jaillissent. Albarel pousse devant lui, presque
-inconscient. Ses coups sont parés ou ils n'arrivent
-pas. Enfin, après un dégagé, il lui semble
-que quelque chose d'inconsistant a cédé. Tout
-à coup, témoins et docteurs accourent. Coulesko
-a baissé son arme avec une grimace. Il est blessé
-au biceps droit. Après examen son médecin le
-déclare dans l'incapacité de continuer la lutte.</p>
-
-<p>De Saint-Lager s'approche de Maurice, la mine
-navrée.</p>
-
-<p>&mdash; Peuh! une égratignure. C'est bête.</p>
-
-<p>Puis, lui serrant la main :</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, mes compliments : ce n'est pas
-votre faute. Si j'étais le témoin de ce monsieur,
-je l'aurais forcé de continuer le combat.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Sur l'absence d'Henriette M. Freysse
-interrogea Marceline :</p>
-
-<p>&mdash; Elle est souffrante, elle est si
-délicate.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne pensez pas qu'elle s'écoute un
-peu trop? Peut-être abuse-t-elle de votre affection.</p>
-
-<p>En rougissant, elle protesta.</p>
-
-<p>La veille, revenue par hasard de meilleure
-heure au logis, elle avait découvert sa s&oelig;ur
-occupée à faire disparaître de ses habits les souillures
-d'une poussière fraîche. Sans doute la fillette
-espérait abolir ainsi les traces d'une sortie
-clandestine.</p>
-
-<p>Une scène encore les bouleversa. Henriette
-prétendit avoir été prendre l'air, un instant,
-au Luxembourg afin d'atténuer sa migraine.
-Pour quelle raison alors ces soins de toilette si
-elle ne tenait pas à taire sa promenade, demanda
-Marceline.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! tu es si drôle, répondit-elle, toi tu
-vois le mal partout. On est obligée de tout te
-cacher.</p>
-
-<p>Depuis, Marceline certaine de la faute, ne
-cherchait plus que les moyens de céler à tous
-ces malheurs, à M. Freysse surtout. Elle prit
-froidement la défense d'Henriette, s'attardant à
-l'excuser et à en faire l'éloge, un peu satisfaite
-au fond de leurrer M. Freysse qu'elle se promettait
-de tenir à distance dorénavant. Elle lui en
-voulait des racontars émis sur leurs communes
-relations. Lui, avec son expérience d'homme,
-aurait dû se montrer assez délicat pour éviter
-les allures familières et compromettantes.</p>
-
-<p>M. Freysse insistait.</p>
-
-<p>&mdash; Mais enfin dites-moi quand elle doit venir.
-D'ici là je la ferai remplacer par quelqu'une de
-ces demoiselles.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis sûre qu'elle arrivera tout à l'heure ;
-elle me l'a promis. Ce matin elle souffrait un peu ;
-elle a demandé à rester couchée une heure de plus.</p>
-
-<p>&mdash; Je puis compter sur elle, alors?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monsieur.</p>
-
-<p>Vers onze heures, la caissière, qui inspectait
-toujours l'avenue dans l'attente de la retardataire,
-observait machinalement l'omnibus de la place
-Saint-Michel. Quelques mètres avant le magasin,
-le conducteur fit le signal d'arrêt. Mais les chevaux
-entraînés par leur élan ne cessèrent de courir
-que beaucoup plus loin. Par une instinctive curiosité,
-Marceline voulut voir la dame probable
-qui allait descendre, et sa toilette. Ce fut Henriette.
-La petite aussitôt se hâta et entra dans le
-magasin en criant à sa s&oelig;ur :</p>
-
-<p>&mdash; Tu vois bien que je me suis levée, bougonneuse.</p>
-
-<p>D'un geste gamin elle lui mima les cornes et
-tout de suite courut à l'atelier.</p>
-
-<p>Si vive, cette précipitation, que Marceline ne
-put lui rien dire. Pourtant il l'intriguait de savoir
-comment l'avait amenée l'omnibus de la place
-Saint-Michel, lorsque cette voiture ne rejoignait
-pas leur itinéraire habituel des rues du Bac et des
-Pyramides. Certainement Henriette avait commis
-une nouvelle fugue en ce court espace d'heures.</p>
-
-<p>Cette dernière frasque assura Marceline de
-son impuissance à convertir l'absurde petite. En
-vain avait-elle jusque ce jour gardé quelque
-espoir de l'induire en des sentiments d'honneur
-propres à garantir pour le plus tard une vie calme.
-A toutes les leçons, comme à toutes les suppliques,
-Henriette se déroba.</p>
-
-<p>Lasse enfin de cette lutte, Marceline se détermina
-à ne plus tenter de conversion. L'autorité
-nécessaire pour dompter ce tempérament lui
-faillissait. Elle n'osa prier les Freysse de se
-substituer à elle-même. Sa timide honte le lui
-interdit.</p>
-
-<p>Henriette déjà babillait avec ses compagnes et
-faisait des confidences à l'oreille de Clémence :</p>
-
-<p>&mdash; Tu sais, lui dit celle-ci, le patron était
-furieux après toi tout à l'heure, tu vas avoir un
-savon.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! il m'ennuie le patron. D'abord ça
-commence à me raser de venir m'embêter à
-l'heure, ici, tous les jours, pour quelques malheureux
-francs. On ne gagne seulement pas de
-quoi prendre un sapin. Il faut rouler les omnibus
-où on éreinte toutes ses jupes.</p>
-
-<p>&mdash; Pour sûr, c'est bien dégoûtant. Est-ce qu'il
-a changé de logement, M. Albarel?</p>
-
-<p>&mdash; Oui. Nous avons tout déménagé hier. C'était
-drôle. Nous nous sommes joliment amusés. Ce
-matin j'ai été encore remettre un peu ses affaires
-en ordre. C'est pour cela que je suis arrivée en
-retard.</p>
-
-<p>Alors Henriette conta les péripéties du déménagement.
-Une bonne femme en plâtre était
-tombée sur le trottoir, au moment où on descendait
-du fiacre, et il y avait eu un rassemblement
-d'au moins vingt personnes pour venir
-regarder les miettes.</p>
-
-<p>&mdash; Tu penses si j'étais honteuse. J'ai vite filé
-dans la maison, sans même payer le cocher.</p>
-
-<p>Maintenant Albarel habitait un appartement
-superbe, rue des Ecoles, au premier. Du balcon
-qui saillissait devant les deux portes-fenêtres, on
-voyait jusqu'au boulevard Saint-Michel.</p>
-
-<p>&mdash; Seulement, si tu savais, c'est plein de grues
-la maison, mais des femmes très chic avec des
-diamants comme ça.</p>
-
-<p>Avec Albarel, elle avait dernièrement visité
-tous les magasins de japonaiseries pour rafraîchir
-l'ameublement un peu fané du jeune homme.
-Quelle joie cette course, et la satisfaction de
-choisir beaucoup.</p>
-
-<p>Elle contait tout à Clémence, sans lassitude
-de parler. Cette nouvelle existence la grisait. Sa
-mémoire virait d'un objet neuf à un autre objet
-neuf, d'une caresse à une parole aimable, d'une
-escapade drôle à un refrain de café-concert. Cela
-valsait en rond à l'entour de son esprit et lui
-fixait, sans qu'elle le sût, un sourire aux lèvres
-et aux yeux.</p>
-
-<p>Cependant qu'elle assortissait les écheveaux
-multicolores gisant sur la petite table ronde, elle
-se retraçait ses bonheurs récents. De voluptueuses
-images la hantaient. Elle trouvait ça drôle comme
-des culbutes, un jeu d'enfant. Cette impression
-lui bannissait ses croyances anciennes à la solennité
-de l'amour, à l'importance suprême du don
-de soi. Elle ne comprenait plus qu'on eût si grande
-appréhension de se livrer. Elle voyait la passion
-en gai et en grotesque ; mais elle revenait toujours
-de pensée aux luxueuses joies de sa liaison.</p>
-
-<p>La possédait une adoration du chic. Ce mot,
-elle le prononçait de toute sa personne, avec un
-effort pour le bien dire.</p>
-
-<p>Elle se persuada que n'étant pas supérieure
-par la fortune à ses semblables, elle devait au
-moins les dominer par l'élégance ; et cela en
-cette manière unique qui fait retourner les passants
-vers soi et excite les plaisanteries faciles de
-la populace. Les très pointus souliers à talons plats
-et les cols hauts à deux écrous, les manches contournés
-des ombrelles, les agrafes en fer à cheval,
-une mine impassible furent les apparences dont
-elle revêtit son rêve. Cela trônait pour elle dans
-Paris. Elle cherchait ces marques sur les costumes
-des gens. S'ils ne les portaient pas, elle les méprisait.
-A cet apparat corroboraient, lui semblait-il,
-certaines occupations exclusives aux riches. Tel
-le spectacle versicolore des jockeys volant par
-essaim au ras des pelouses.</p>
-
-<p>Une partie aux courses d'Auteuil était convenue
-avec Albarel pour le lendemain. D'avance,
-Henriette se promettait là des joies extrêmes et
-une attitude très guindée de miss. Mais il lui
-fallut penser aux prétextes possibles pour s'absenter
-ce jour encore. Elle ne pouvait plus se
-feindre malade, d'autant que Marceline savait ses
-fuites du logis. Le calme et le silence de la
-grande s&oelig;ur l'inquiétait. Que cachait-elle sous
-cette mine sournoise, et ces regards obliques où
-se devinaient des colères? Lui demeuraient encore
-à la mémoire les reproches haineux d'avoir compromis
-l'avenir commun ; elle craignait que
-subitement une hostilité n'éclatât, une révélation
-à M. Freysse de ses découchées et un exil
-peut-être en province chez ces parents du midi
-très pauvres, qui n'avaient pu venir à l'enterrement
-de M. Goubert. Quelle vie affreuse elle
-prévoyait là, loin de Paris, de l'Opéra. Jamais
-elle ne tolèrera cette mesure ; même devrait-elle
-rompre avec sa s&oelig;ur et les Freysse. D'ailleurs
-les Freysse lui importaient peu : monsieur
-était poseur, madame si bégueule, et
-les insupportables petites filles qui adressaient
-des questions sur tous les objets. D'autres magasins
-existaient dans Paris où elle trouverait
-emploi ; elle était si bonne étalagiste qu'on la
-paierait certes plus cher. Vraiment, sous prétexte
-d'amitié, ces Freysse servaient bien leur
-avarice.</p>
-
-<p>Depuis quelque temps Marceline affectait un
-mépris qui perçait ses plus futiles paroles et
-ses gestes les plus ordinaires. Ceci devenait intolérable
-pour Henriette. Sincèrement elle se mit
-à détester la grande s&oelig;ur ; elle eut le rappel de
-toutes ses injustices et des affronts. Aux repas,
-on reléguait Henriette à l'autre bout de la table ;
-sans lui dire merci on en recevait les plats ; on
-s'obstinait à ne point lui répondre. Au fond,
-Marceline avait fini par ressentir envers sa s&oelig;ur
-une véritable répulsion.</p>
-
-<p>Alors Henriette ne médita plus que les moyens
-d'amener Albarel à redire sa proposition de vie
-commune ; et, bien que Clémence s'efforçât de
-l'en détourner, elle se complaisait de plus en
-plus à l'espoir de s'offrir du bon temps, quelques
-mois, quitte à reprendre du travail ensuite,
-l'hiver.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large top4em">L'INTERMÈDE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LE JUBILÉ DES ESPRITS ILLUSOIRES</h2>
-
-
-<p>La lande odorante s'exhale par la nuit cave,
-tous astres enfouis.</p>
-
-<p>Devers les ombres gourdes des cyprès
-titille le mélodique Présage du Jubilé :
-Falot, grêle ; &mdash; invisibles ailes de cristal qui s'émient,
-choient : &mdash; Bruits petits, malices d'arpèges ; musiques
-aquatiques d'ocarina. Et brisures.</p>
-
-<p>Des silences glacent les bourrasques lamentées.
-Verte, la Larve flotte sur les replis de sa croupe torte,
-en un halo de Puissance violette. Elle signifie.</p>
-
-<p>Sons de cristal et de cymbales. Les lémures chauves
-en linceuls translucides, les doigts unis pardevant
-leurs diaphanes carcasses, planent méditatifs, et s'irradient
-de luisances héliotropes. Sons de cristal et de
-cymbales.</p>
-
-<p>Sourdent les parfums du musc pénétratif, du musc
-érotique ; des chants comme voix de cors en déroute.</p>
-
-<p>Gestes évocateurs des lémures ; et se trace la Région
-Factice en violâtres moirures. Puis montent les
-décors illustres tandis que s'éclipse la lune troublée
-jusqu'à se teindre de santal.</p>
-
-<p>Alors.</p>
-
-<p>Au centre des cataractes limitantes, la larve trône,
-et ses yeux d'eau, et sa couronne de belladones.</p>
-
-<p>Croulent les flots mauves autour d'Elle, depuis le
-ciel d'or battu jusques au sol de cuivre.</p>
-
-<p>Avec des aspects de verreries, des fleurs riveraines
-opalines aux mains, la légion des lémures s'aligne
-sur les rocs d'ivoire vierge.</p>
-
-<p>Les buccins clangorent la gloire des Puissances.
-Des accords de lyre s'expirent en vibrations de dernier
-spasme. Les chants supérieurs des harpes hiératiques
-s'éployent par-dessus les eaux stridentes ; les
-chants hiératiques s'éployent. Ascension.</p>
-
-<p>En simarre d'orfroi où les Signes s'inscrivent, le
-Mage à barbe astrale paraît au milieu de son cortège
-de Kobolds et de Sylphides. Sa dextre élève le sceptre
-de cinabre à sept pointes d'améthyste. La tiare à
-neuf couronnes d'or, à neuf bandelettes, à neuf serpents
-blancs charge son front incolore, son visage
-incolore. Et dans ses yeux d'Au-delà, les peuples
-passent en longues traînées gémissantes.</p>
-
-<p>Longtemps, avec sa majestueuse attitude de montagne,
-il demeure dans l'extase sacrée sous le halo
-violet de la Larve contemplée. Et les musiques déclinent
-en modulations susurrantes qui défaillent
-puis ondulent, se relèvent vers les corps des sylphides
-voletant, les corps nus et bleus, fuselés : hanches
-creuses, maigres seins, bouches émaillées, muettes,
-et les nappes des cheveux céruléens.</p>
-
-<p>Le Mage s'éveille de l'extase, le sceptre vers les
-Kobolds gibbeux et claudicants qui se prosternent et
-touchent le sol de cuivre de leurs crânes ridés, de
-leurs barbes touffues et grises. Et les voilà traçant
-les cercles médiateurs et les ellipses de force, les caractères
-vocatoires, les signes aux spirales complexes
-qui unissent les vigueurs occultes des mondes. Hors
-leurs barbes touffues et grises les paroles de l'Incantation
-s'exaltent, les paroles révélatrices, essentielles
-dont les syllabes font surgir des lueurs.</p>
-
-<p>Vapeurs incarnadines qui émanent des cercles et
-des signes ; elles se massent en colonnes, en fronton
-de temple, qui, vite, jusqu'aux blancheurs du Paros
-s'apâlit. Vapeurs qui courent basses vers les cataractes ;
-elles les noient de flots blanchoyants : &mdash; une
-mer. Une mer qui se fonce, et se lisse, et se paillette
-de madrures argentées, et reflète un invisible soleil
-d'Orient sur son eau bleue, plane. Un soleil d'Orient
-terni par le halo de Puissance violette et les irradiations
-héliotrope des lémures.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Kobolds.</span></p>
-
-<p>Esprits illusoires! O vous, leurres décevants à
-l'homme, ô vous qui du Nirvâna suprême chassez
-la Vie.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Sylphides.</span></p>
-
-<p>Esprits robustes, esprits actifs, qui Lui ravissez la
-Parfaite Contemplation, la Divine Ataraxie.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Voiles incertaines au détour des fleuves, fantômes
-gemmés, corolles des fleurs mortes.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Kobolds.</span></p>
-
-<p>Esprits forts qui voilez à l'Ennemi les Normes Conquérantes.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Sylphides.</span></p>
-
-<p>Ailes des oiseaux aveugles ; sons dans la campagne
-plate ; fanaux de la nef éperdue.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Vous qu'Il aime ; mirages vôtres où il s'exténue.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Kobolds.</span></p>
-
-<p>Allées longues par la forêt vers les lueurs finales
-chues dans les crépuscules empressés.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Sylphides.</span></p>
-
-<p>Esprits défenseurs qui tuez l'Intelligence Ennemie
-et nous gardez la possession des Rhythmes inviolables.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Volutes de la vague enflée ; crotales titillantes ;
-voix de filles.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Kobolds.</span></p>
-
-<p>Sous les formes que vous prêta le délire des poètes
-et des bardes ;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Sylphides.</span></p>
-
-<p>Au Jubilé des Dominateurs ;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Aux sacrifices propices, à la vue propice de la
-Larve, aux paroles propices du Mage ; Pardevers les
-Supériorités, et les &OElig;uvres, et les Intentions ;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Tous.</span></p>
-
-<p>Soyez en vision.</p>
-
-
-<p class="gap">Comme une plainte éloignée halète le chant des
-rameurs, une plainte éloignée dans le soleil d'Orient
-et dans la mer volutante. Gonflée des vents la pourpre
-triangulaire de la trirème glisse aux flots argentés ;
-les boucliers suspendus contre la carène resplendissent,
-et les avirons battent d'une triple salve
-les ondes épaisses. Puis le chant des matelots domine
-le tumulte fraîchissant du flot qui s'abat au péristyle
-sacré. L'hippogriffe de la proue galope dans les eaux
-crêtées d'or. Du bord les trompes sonnent les triomphes,
-et les fleurs jetées, et les baisers de femmes, et
-les enthousiasmes poudroyants.</p>
-
-<p>Successivement descendent de la trirème :</p>
-
-<p><span class="sc">Achille</span> ; ses cheveux blonds croulent sur sa cuirasse
-aveuglante ; il darde furieusement des regards
-verts et frappe le sol de son talon sanglant, impatienté ;
-ses bras forts sont liés de chaînes ; il est
-maintenu par <span class="sc">Ulysse</span> qui s'avance en la figure d'un
-vieillard robuste dissimulant des armes sous son
-ample manteau ; <span class="sc">Spartacus</span> coiffé de rouge, brandissant
-un glaive ; puis le groupe d'<span class="sc">Eponine</span> et de
-<span class="sc">Lucrèce</span>, en longs vêtements blancs, celle-ci brune
-et sévère, celle-là blonde et timide ; les <span class="sc">s&oelig;urs Bacchis</span>,
-la poitrine nue, ceintes de bandelettes dorées,
-des parfums dans les mains, les lèvres ouvertes et le
-geste inviteur ; <span class="sc">Horace</span> hirsute chargé de dépouilles ;
-<span class="sc">Roland</span> invulnérable, proclamant des défis ; le <span class="sc">Docteur
-Faust</span> marche absorbé dans la lecture d'un
-antique manuscrit dont il suit les lignes avec un
-compas ; <span class="sc">Alceste</span> ; <span class="sc">Harpagon</span> couronné de la mitre
-de Toutes-Puissances. Puis une foule de guerriers et
-de femmes qui, peu à peu, quittent la luisance du
-soleil pour entrer dans la lumière violette où se
-fardent les tuniques flottantes et l'azur des armures.</p>
-
-<p>Des murmures, des lamentations et des cris de
-rage sortent de cette multitude que les Kobolds
-poussent vers les degrés du temple.</p>
-
-<p class="c">Alors <span class="sc">le Mage</span>.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Clos mes yeux intérieurs</div>
-<div class="verse">Aux belliqueuses crinières</div>
-<div class="verse">Dans la bravoure des aspides et des tacles ;</div>
-<div class="verse">Aux crinières de paix et de caresses</div>
-<div class="verse">Dans la bravoure des paresses,</div>
-<div class="verse">Aux crinières à templettes</div>
-<div class="verse">Violettes : clos,</div>
-<div class="verse">Aux formes exilées des nombres et des normes : clos</div>
-<div class="verse">Mes yeux intérieurs.</div>
-</div>
-
-<p class="c"><span class="sc">Achille.</span></p>
-
-<p>Je suis le simulacre de la Force. Au commencement
-je guidais seul les Hommes ; j'ai fait tout le
-prestige des premiers chefs et des premiers rois. Mes
-décisions étaient la Justice. Le Droit fut créé pour
-consacrer mes actes et mes vouloirs. Mon bras s'abattait
-sur les peuples, et les peuples devenaient esclaves
-pour des siècles. On les appelait les manants,
-les serfs ; on nous appelait les nobles. Vois :
-mes pareils Ajax et Agamemnon pasteurs des peuples,
-et Diomède, et Nestor, et Ménélas comme moi
-enchaînés. Celui-ci, cet esprit de Ruse et de Dol
-nous a liés avec sa parole fleurie, avec son or, et il
-nous a relégués dans la plèbe ; nous ne triomphons
-plus que sur les tréteaux, dans l'emblémature des
-bateleurs et des athlètes, pour amuser ses loisirs.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Ulysse</span> (<i>le frappant</i>).</p>
-
-<p>Qu'elle se taise, cette brute bavarde, cette cervelle
-vide. J'ai surpassé les forts par ma lente et patiente
-habileté, j'ai miné l'&oelig;uvre des plus célèbres conquérants
-et des brûleurs de citadelles. C'est moi qui inspirai
-les peuples industrieux des villes, c'est moi qui
-inventai les riches tissus et les hanaps précieux, l'art
-complexe des procédures, l'opulence. Ceux-ci ont
-voulu boire à mes pièges et ils ont abandonné tout
-leur pouvoir pour un peu de ma babiole.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Spartacus.</span></p>
-
-<p>Liberté! Liberté! Les peuples s'égorgent et crient :
-aux tyrans! On pille les Palais, on détruit les aristotechnies.
-Les prétoriens se ruent au meurtre et
-souillent les vierges. Les murailles flambent. Liberté!
-Liberté! Et j'abuse les hordes des mortels, car elles
-n'ont encore deviné la risible contradiction du lien
-social et des aspirations libres.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Horace</span> (<i>l'embrassant</i>).</p>
-
-<p>Je suis le simulacre de la Patrie. Par ce nom les
-Ames avides font se massacrer les plèbes pour la jouissance
-de leurs grands désirs. J'excite au carnage
-l'idiote multitude ; et je l'emmaillotte dans le sang ;
-et je la berce dans les Désespérances. La Famine
-austère, la Prostitution austère suivent les Combats.
-Viens. Nous sommes les Frères Dérisoires.</p>
-
-<p class="sign">(<i>Ils rient aux éclats</i>).</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Eponine et Lucrèce.</span></p>
-
-<p>Dans l'honneur, dans la vertu conjugales nous endormons
-les sèves et les ruts ; nous sommes le Gynécée.
-Nous nivelons la hardiesse des esprits jeunes,
-nous sommes le Gynécée.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Les Bacchis.</span></p>
-
-<p>A nos lèvres les vieillards viennent humer l'illusion
-de l'amour que leur refuseraient les vierges et les
-femmes : nous sommes infâmes. A nos seins les
-éphèbes versent l'affolante rumeur de leur sang ; ils
-sortent de nos bras repus et plus forts pour la lutte :
-nous sommes infâmes. A nos flancs, à nos lignes les
-initiateurs comprennent des beautés et des harmonies :
-nous sommes infâmes.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Roland.</span></p>
-
-<p>L'invulnérable spadassin! L'honneur! Les hommes
-s'invectivent et se pourfendent. Les Préjugés et la
-vie leur scellent l'Impassibilité.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Faust.</span></p>
-
-<p>Par la Science, par ses spéculations, les mortels
-devinent comment pourraient ravir extatiquement
-les délices de la Connaissance. Vers ces félicités entrevues
-à peine ils se précipitent fous d'allégresse et
-de désir. Alors, avec l'Autorité des choses écrites par
-les primitifs dans l'enfance du monde, j'étreins l'essor
-des imaginations. Les foules effarées de savoir
-hurlent et menacent, et les chercheurs errent parmi
-les Ambiguités et les Contradictions. Sous ces bandeaux
-lourds, vers la Lumière indistincte, ils errent
-en de navrances infinies, vers la Lumière, vers la
-connaissance à jamais close. <span class="sc">Et ils le reconnaissent.</span></p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Alceste.</span></p>
-
-<p>Je suis le simulacre de l'honnête ; je drape la Ruse
-et la Richesse de longues attitudes pudiques et moroses,
-mais infrangibles.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Harpagon</span> (<i>à sa parole tous s'inclinent</i>).</p>
-
-<p>Obéissez. Et fêtez pour l'exaltation de nos sens,
-pour l'exaltation de notre esprit, pour l'exaltation
-de notre exclusif bien-être. Mais où fuirent les Entités
-Jolies, esprits volages et futiles que la <i lang="it" xml:lang="it">Commedia
-dell' Arte</i> créa?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Mage.</span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Apparaissez,</div>
-<div class="verse">Entités au néant du réel condamnées par votre félonie.</div>
-<div class="verse">Apparaissez.</div>
-<div class="verse">Pour une trêve, sauvées de vos entraves humaines, sous les arceaux royaux des Rites,</div>
-<div class="verse">Apparaissez.</div>
-</div>
-
-
-<p class="gap">Surgissent dans le ciel d'or battu, par-dessus le
-fronton limpide du temple, Henriette, Marceline,
-Albarel. Tous trois chevauchent un monstrueux
-phallus d'asémon.</p>
-
-<p>Quelque temps ils planent, puis s'abattent au centre
-de la fête ainsi que des étoiles filantes.</p>
-
-<p>Rumeur. Des rires unanimes frissonnent dans la
-foule. Les Kobolds courent aux arrivants et les battent.
-Les Sylphides les giflent avec des palmes.</p>
-
-<p>Des fleurs riveraines opalines agitées, de leur vol
-circuitant autour des Enchantés, les translucides
-Lémures atténuent le charme pénal. Des teintes de
-ciel au couchant illuminent les faces blêmes et ardent
-dans les yeux voilés par l'atone de l'existence réelle.
-L'émail des sourires commence à briller comme des
-lunes jeunes ; les gestes évoluent avec l'ampleur
-rhythmique des périodes sidérales.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Fiorinetta!</p>
-
-<p>Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre,
-vers les formes pures de l'Idée, viens.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Henriette-Fiorinetta.</span></p>
-
-<p>(Gracieusement ses blonds cheveux s'affolent ;
-des colliers au cou ; et la jupe courte de satin blanc
-est lignée de lilas et de rose).</p>
-
-<p>Je suis la gentillesse des Amourettes. Aux pans de
-ma jupe, aux pleins de mes bas, à l'agacis de mon
-sourire troussé les sages et les sots se hâtent. Pour
-étreindre le rire fantoche de mon c&oelig;ur, ils se hâtent.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Léandre!</p>
-
-<p>Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre,
-vers les formes pures de l'Idée, viens.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Albarel-Léandre.</span></p>
-
-<p>(Un pourpoint de satin bleu-ciel lui ceint la poitrine ;
-gantée de blanc, sa main s'appuie sur la poignée
-d'une rapière à fourreau de velours blanc ; des
-senteurs fines émanent de ses hardes opulentes, de
-son feutre gris galonné d'argent).</p>
-
-<p>Je suis le prestigieux mannequin des Elégances,
-des Manières exquises, des Diplomaties, des Luxes
-et des Chamarres. A mes éperons, je traîne les yeux
-énamourés. Pour moi les femmes se prostituent, les
-énergies peinent durant la vie des peuples, l'ambition
-hallucinée par mes Ordres et mes Toisons d'Or, et
-mes Cordons, et mes Commandements et mes Ministères.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le ch&oelig;ur des Lémures.</span></p>
-
-<p>Silvia!</p>
-
-<p>Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre,
-vers les formes pures de l'Idée, Viens.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Marceline-Silvia.</span></p>
-
-<p>(Poudrée en longue mante de satin gris).</p>
-
-<p>Dans la stagnante mélancolie, dans les langueurs,
-dans les torpeurs de la mort, dans le Souverain Ennui
-et l'Envie expectante, les imaginations meurent
-pour les immédiates et impossibles Réalités. Et j'offre
-l'apparence de la Sagesse.</p>
-
-<p class="ugap">Ils rentrent dans la foule.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Mage.</span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chaos lucide,</div>
-<div class="verse">Chaos rationnel,</div>
-<div class="verse">Chaos de latescences, où,</div>
-<div class="verse">Parmi les Transfigurations,</div>
-<div class="verse">Parmi les Glorifications</div>
-<div class="verse">Des architraves et des ogives,</div>
-<div class="verse">Passent en laticlave</div>
-<div class="verse">De pourpre,</div>
-<div class="verse">Passent, passent et demeurent :</div>
-<div class="verse">Les surfaces, les angles égaux,</div>
-<div class="verse">Les surfaces et les lignes,</div>
-<div class="verse">Les angles, les angles égaux.</div>
-<div class="verse">Chaos, rationnel Chaos. &mdash;</div>
-
-<div class="verse stanza">Les barbes limoneuses des fleuves</div>
-<div class="verse">Battent comme des élytres,</div>
-<div class="verse">Au remuement sempiternel</div>
-<div class="verse">Des crocodiles.</div>
-<div class="verse">Sous les frondaisons</div>
-<div class="verse">Qui jamais ne perdent</div>
-<div class="verse">Ni feuilles ni pétales</div>
-<div class="verse">Se pavanent les bisons,</div>
-<div class="verse">Les onocrotales.</div>
-<div class="verse">Et les dolentes proboscides</div>
-<div class="verse">Des éléphants,</div>
-<div class="verse">Se ceignent de guirlandes de roses</div>
-<div class="verse">De guirlandes et de festons</div>
-<div class="verse">De roses.</div>
-
-<div class="verse stanza">Sous les rosiers,</div>
-<div class="verse">Sur les roses,</div>
-<div class="verse">Les taureaux</div>
-<div class="verse">Meuglent aux chairs novales</div>
-<div class="verse">Des pythonisses ;</div>
-<div class="verse">Et le Centaure fait hennir les cavales,</div>
-<div class="verse">Cependant que</div>
-<div class="verse">Des vierges d'Idumée mordent</div>
-<div class="verse">La queue des léopards.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les serpents sifflent et râlent.</div>
-<div class="verse">Les serpents râlent sur la tête de la Gorgone.</div>
-<div class="verse">Le Héros conçu d'or,</div>
-<div class="verse">Conçu d'or fluide ;</div>
-<div class="verse">Le Héros arbore la tête de la Gorgone à la pointe ensanglantée de son glaive,</div>
-<div class="verse">Et la lune qui se lève hule,</div>
-<div class="verse">La lune hule à la tête horrible.</div>
-
-<div class="verse stanza">Sur la croisée-de-quatre-chemins, les mystes</div>
-<div class="verse">Tracent des pentalphes ;</div>
-<div class="verse">Et leurs mitres</div>
-<div class="verse">Mirent la lune rétrograde.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et, là-bas,</div>
-<div class="verse">Là-bas, près des remparts sous les barbacanes,</div>
-<div class="verse">Près des remparts où ruent les bombardes,</div>
-<div class="verse">Vêtus de hauberts légers combattent</div>
-<div class="verse">Les soldats de Charles ;</div>
-<div class="verse">Et la princesse Hélène leur sourit,</div>
-<div class="verse">Du haut des remparts où ruent les bombardes la princesse sourit aux chevaliers</div>
-<div class="verse">Qui portent ses couleurs aux plumes de leurs casques.</div>
-
-<div class="verse stanza">Chaos lucide,</div>
-<div class="verse">Chaos rationnel,</div>
-<div class="verse">Chaos de latescences, où,</div>
-<div class="verse">Parmi les Transfigurations,</div>
-<div class="verse">Parmi les Glorifications</div>
-<div class="verse">Des architraves et des ogives,</div>
-<div class="verse">Passent en laticlave</div>
-<div class="verse">De pourpre,</div>
-<div class="verse">Passent, passent et demeurent :</div>
-<div class="verse">Les surfaces, les angles égaux,</div>
-<div class="verse">Les surfaces et les lignes ;</div>
-<div class="verse">Les angles, les angles égaux.</div>
-<div class="verse">Chaos, rationnel Chaos.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Sous les hauts chapeaux mirant le fauve
-crépuscule, leurs visages mats et sertis
-de barbes rases culminaient le dur col
-à écrou d'or, les sombres costumes britanniques
-qui sanglent.</p>
-
-<p>Les jeunes filles ralentirent l'allure inconsciemment
-afin de les mieux voir : pour quelque explication,
-les joncs à pommes précieuses tranchaient
-l'air au bout de leurs mains gantées
-brique. Fixes au sourcil, les monocles dardaient
-des lueurs de métal, et sur l'asphalte grise, glissaient
-les bottines à la poulaine minces, et noires,
-et longues.</p>
-
-<p>La double file des demeures à balcon s'angulait
-vers les touffes vertes des Tuileries jusque la
-silhouette équestre de la Pucelle élevant son
-oriflamme de bronze. Dans le vent doux, dans
-la lumière fauve, bruissaient les fiacres et leurs
-toits luisants comme de convexes glaces, et leurs
-lanternes nettes. De là se dressait un ciel de
-satin vert fané, piqué de l'astre unique et minuscule
-qui devance.</p>
-
-<p>Soudain des sourires blancs illuminèrent les
-faces des amoureux. Elles répondirent du geste
-et des lèvres avec des salutations affectées. Ils
-se rejoignirent. Tout de suite Sicard héla :</p>
-
-<p>&mdash; Sapin!</p>
-
-<p>Un cocher dirigea vers eux sa victoria qui vint
-raser le trottoir.</p>
-
-<p>&mdash; A l'Horloge, commanda Maurice.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ils suivent les quais. Les moirures scintillantes
-du fleuve bercent le pers du ciel. Les bateaux
-massifs y pèsent avec leurs fanaux ronds semblables
-à de gros rubis. Bruns sur les pourpres
-de l'extrême horizon, se groupent les monuments
-et les toits des faubourgs. Les minarets du
-Trocadéro gardent encore une goutte d'or à
-leurs cimes. Plus loin le quadrige de l'Arc triomphal
-galope tumultueusement dans les dégradations
-citrines du couchant éteint.</p>
-
-<p>Ils ne parlent pas. Dans le cadre de ses cheveux
-roux Clémence semble une figure de sépia.
-Henriette réfléchit gravement. De gestes menus
-et distraits elle défripe les plis de sa jupe.</p>
-
-<p>C'était en somme une sérieuse détermination
-que celle prise de rester complètement avec
-Albarel. Ce joli garçon, brun et gommeux, sera-t-il
-sien toujours? Sa richesse l'écartera peut-être
-d'une trop grande union. Alors Henriette
-seule. Ou non. Adroite, elle saura, par de savantes
-prévenances, lui devenir tout à fait indispensable ;
-elle finira par tenir une part de lui,
-de son intelligence, de ses espoirs. Longtemps
-ils resteront amants jusque le jour où, persuadé
-de ne pouvoir conquérir meilleure fiancée, il
-l'épousera. Au pis, s'il la quitte, elle reprendra
-son travail. Après ces quelques mois de plaisirs,
-plus aimable lui semblera l'existence ainsi pailletée
-de souvenirs luxueux et joviaux.</p>
-
-<p>D'ailleurs quand elle délibérait si elle serait
-persévérante en son actuelle façon de vivre,
-l'image de Marceline vicieuse et sévère lui imposait
-le rappel de toutes les insultes subies. Ce
-la déterminait aussitôt.</p>
-
-<p>Par contre sa liaison de six semaines ne lui
-laissait que des réminiscences heureuses. Les
-lèvres épaisses et rouges de Maurice, ses lèvres
-chaudes et duveteuses ; les consommations succulentes
-des somptueuses tavernes ; l'orgueil de
-s'étendre dans les coussins des voitures et
-d'abaisser son regard vers la foule hâtive qui
-piétine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au concert. Parmi les verdures du feuillage
-blanchi de gaz les pîtres à faces crayeuses, grattent
-les cordes imaginaires de fallaces mandolines,
-et esbaudissent par les sursauts capricants
-de leurs maigreurs maillotées en noir.</p>
-
-<p>Ils n'y restèrent point longtemps. Henriette
-fit remarquer que bientôt sonnerait l'heure où il
-lui faudrait rejoindre son logis. Malgré les dénégations
-d'Albarel, elle insista. En son <i>plan</i>,
-forcer les prières du jeune homme jusqu'aux
-plus humbles et aux plus pressantes expressions
-afin de n'avoir l'air de céder que par apitoiement,
-c'était l'essentiel. On laissa Clémence et Sicard
-devant leurs chartreuses. Au départ elle se fit
-exigeante et désagréable : dans la suite, eux
-pourraient, pensa-t-elle, témoigner de ce médiocre
-empressement.</p>
-
-<p>Mais, une fois seuls dans la voiture, elle fut
-câline ; puis simula une langueur d'extase, la
-taille dans les bras d'Albarel, un continuel sourire
-à mi-dents, des réponses silencieuses, par
-signes, comme si elle ne voulait rompre un
-charme intime qui la noyait d'aise.</p>
-
-<p>Lui, transporté par ces mines, ne la quittait
-pas des yeux ; il multipliait les frôlements doux
-de ses mains, de sa joue. Elle le sentait vibrant
-près de sa poitrine. Bientôt la gagna cette émotion.
-A son tour une sorte d'ivresse la saisit, lui
-crispa les phalanges sur la main du jeune homme.
-D'indomptables spasmes la secouèrent des chevilles
-aux paupières.</p>
-
-<p>Par le soir rose ils roulaient sous le mol balancement
-des feuilles entre les trottoirs bleuissants.</p>
-
-<p>Et, dans la chambre japonaise, ils se possédèrent
-sous le ciel de parasols où sinuaient des
-dames à éventail parmi des paysages indigo et
-des saules d'or. Toute folle, Henriette ne songeait
-plus au <i>plan</i>. C'était le bruissement de la
-chemise en soie sur ses membres fiévreux, des
-jeux pareils à ceux des amours renversés contre
-le mur et qui, dessinés pour quelques projets de
-trumeau, culbutaient sur des roses en compagnie
-d'un faune.</p>
-
-<p>Vint ensuite la lassitude ; avec elle la réminiscence
-des résolutions. Un instant la fillette
-demeura sans rien dire, la tête dans l'épaule de
-son amant assoupi. Tous les motifs favorables
-ou contraires à sa fugue définitive, elle se les
-dénombrait une dernière fois. Elle se leva doucement.</p>
-
-<p>La lueur de la lampe, sous le globe incarnadin
-se projetait en cercle vers ses jupons effondrés.
-Souriant à elle-même, la malicieuse entama
-la comédie dont elle avait construit le scénisme.</p>
-
-<p>Et tout se passa ainsi qu'elle avait prévu.</p>
-
-<p>&mdash; Tu t'habilles? Tu t'en vas déjà? gémit-il.</p>
-
-<p>Protestations, suppliques. «&nbsp;Encore une heure,
-une heure seulement.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Non, non.</p>
-
-<p>Des petits «&nbsp;non&nbsp;» secs et fermes.</p>
-
-<p>Lentement elle remit ses bas ; puis sa chemise
-de batiste ; pudiquement elle l'enfila au-dessus
-de l'autre qu'elle laissa couler ensuite. Il se précipita
-sur cette soie tiède de ses sueurs. Un
-illuminisme dans ses yeux noirs et profonds
-tout humides de désir.</p>
-
-<p>«&nbsp;Reste, reste.&nbsp;»</p>
-
-<p>Une à une s'agrafèrent les boucles du corset
-noir. Il la reprit ainsi mi-vêtue dans la batiste
-fraîche et parfumée. A peine si elle se défendit
-de l'étreinte victorieuse parmi l'enveloppante
-caresse des édredons. Elle perdit la tête encore&hellip;
-Puis comme il lui murmurait ses supplications
-d'existence commune, elle nia toujours.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi? Tu seras bien plus heureuse!</p>
-
-<p>&mdash; Non. Parce que&hellip;</p>
-
-<p>Boudeuse elle se feignit avec une moue de
-demoiselle offensée par cette proposition de collage.
-Lui se crut obligé à lui établir des théories
-capables de lever les scrupules. De cet effort
-démonstratif, où sa patience s'évertua, Henriette
-s'éjouit, l'&oelig;il indifférent vers la mousmé qui,
-au plafond, flairait un lotus, gênée un peu d'être
-si haute sur ses patins.</p>
-
-<p>Deux fois encore elle voulut se lever et deux
-fois encore elle se laissa retenir. Puis, de lassitude,
-elle somnola. A son réveil il faisait grand
-jour.</p>
-
-<p>Alors elle pleura. Tout était fini. Plus elle ne
-rentrerait maintenant rue de Sèvres. C'était l'existence
-nouvelle de liberté et aussi d'abandon.
-Seule, toute seule, elle supportera la vie. Car
-elle pressentait, dans une intuition vague encore,
-mais affirmée par les anciennes révélations de
-Clémence, que l'amant deviendrait pire que l'ennemi,
-l'allié faux prêt toujours à trahir et à
-quitter.</p>
-
-<p>Il la consolait avec des paroles tendres, des
-choses dites déjà. La certitude d'avoir entendu
-de lui plusieurs fois ces mêmes protestations la
-navra davantage. Le souvenir de diatribes prêchées
-contre les hommes par les ouvrières, lui
-mit la crainte de s'être trompée et de passer de
-main en main comme un jouet et d'être méprisée
-par eux, brutalisée, cachée. Par contre le
-calme de sa vie antérieure, les joies d'espérer
-une richesse possible en travaillant avec Marceline
-lui parurent chérissables subitement.</p>
-
-<p>Maurice humait les larmes sur ses paupières ;
-il disait à voix douce comme ils allaient avoir
-du bonheur ensemble. Pour commencer ils
-iraient dès le lendemain acheter des toilettes.
-Bientôt ils partiraient à Dieppe ou à Trouville,
-comme il lui plairait le mieux.</p>
-
-<p>Le jour se versait à flots dans la chambre,
-entre les rideaux bleus retroussés.</p>
-
-<p>A mesure que parlait le jeune homme, Henriette
-laissait se rosir ses pensées moroses. Elle
-songea, malgré sa raison gourmandeuse, aux
-toilettes promises. L'idée de seoir à la plage de
-Trouville avec les grandes dames la ravit. Toute
-la ranc&oelig;ur de la routine ouvrière et familiale
-l'envahit à nouveau. Et le charme de se sentir
-pressée par cet éphèbe beau qui, à cause d'elle,
-risqua la mort. Pour le retenir toujours elle
-prit confiance en sa joliesse, en son gracieux
-babil, en l'ardeur de ses baisers ; car, hors toute
-préoccupation des nécessités journalières, il lui
-paraissait que le perdre lui serait maintenant
-une grande douleur.</p>
-
-<p>Le goût de sa lèvre duveteuse ne la quitte
-pas, non plus que le souvenir tactile de son
-derme fin et l'influence de son regard brun.
-D'ailleurs elle lui sait reconnaissance pour le
-complet asservissement qu'il montre à ses désirs,
-il ne la régit pas impérieusement, au contraire
-de Sicard, dont la mauvaise humeur habituelle et
-l'air d'ennui gâtaient les joies de Clémence trop
-bonne pour se regimber.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au Louvre. Comptoir de parfumerie.</p>
-
-<p>Elle ne put se décider parmi les flacons casqués
-de peau blanche et les boîtes en carton rose
-à plombs sigillaires. L'odeur de musc s'essore
-des fioles et des étiquettes, des houppes et des
-sachets. Puis la tête obséquieuse du commis
-mal rasé et aux dents mauvaises l'occupait
-toute, empêchant d'induire des préférences.
-Comme il semble affreux ce pauvre, en jaquette
-verdie, parmi ces fraîcheurs de cygne, ces blancheurs
-d'écrins, ces piles de pots luisants et ornementés
-bleu-ciel. Elle flaire. Son regard butine
-sur l'une, sur l'autre de ces choses ; elle interroge.
-Indécise. Maurice la conseille. Il a des
-raisons péremptoires : «&nbsp;c'est pschutt, ce n'est
-pas pschutt.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais, seule, elle choisit son trousseau et sa
-lingerie. Une joie, faire étaler les guipures, les
-pantalons angulaires, les matinées à jabots de
-dentelles ; tout lui est trop large. Et, comme
-il faut se résigner à prendre des hardes de fillette,
-elle prie Maurice de l'aller attendre dans
-le fiacre : &mdash; il doit être las &mdash; afin qu'il
-ignore la décision. Peut-être l'idée lui prendrait-il
-de la traiter en petite et de l'aimer moins sérieusement.
-Car elle redouterait une tutelle
-encore de cet autre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Jupe crêmeuse de guipure sur robe havane, col
-et poignets de velours grenat ; et ce grand parasol
-écarlate à flots de rubans, à pomme ciselée ;
-et les bas noirs florés d'argent. Ainsi, de la
-chambre, sort Henriette transfigurée. Vite elle
-a descendu l'escalier où froufroutèrent ses
-seyances neuves. Elle éploie son ombrelle au
-soleil exorbitant qui violace les trottoirs. Dans
-les luisances des devantures, elle se mire : des
-teintes atténuées et profondes qui s'incurvent
-aux sveltesses de sa taille et se renflent sur le
-pouf. Et s'envolent au sautillement de la marche
-les crêmeuses guipures.</p>
-
-<p>Sous les auvents de toile ; la terrasse du café
-Vachette bondée de jeunes hommes corrects et
-scrupuleusement semblables de mise, de barbe,
-de posture. Ils posent près le décor brun et or
-des boiseries, devant les tables de marbre et la
-diaprure des apéritifs irisée dans le cristal.</p>
-
-<p>Par-dessus son absinthe Maurice sourit à
-Henriette :</p>
-
-<p>&mdash; Tu es charmante, exquise.</p>
-
-<p>Il lui ploie son ombrelle et commande du
-madère, pour elle. Les consommateurs voisins
-se retournent en &oelig;illades. Par politesse ils détournent
-un instant leurs faces curieuses. Très
-fière Henriette récapitule ses dépenses : cinq
-cents francs y passèrent sans que Maurice objectât.
-Cette largesse après la parcimonie de Marceline!
-Le ressouvenir de sa s&oelig;ur lui verse la
-mélancolie et la crainte. Si on envoyait
-M. Freysse pour la venir reprendre! Et quel
-chagrin l'aînée dut avoir la nuit, le matin.
-Mais surtout elle a peur qu'on ne veuille une
-détermination sévère. Le marchand va se montrer.
-Elle confie sa terreur à son amant. Mais
-avec des rires espiègles pour lui laisser croire
-qu'elle s'en moque.</p>
-
-<p>&mdash; N'aie pas peur, répondit-il, ne suis-je
-point là? Il trouvera à qui parler.</p>
-
-<p>&mdash; Penses-tu? S'il arrivait tout à coup.</p>
-
-<p>&mdash; D'ailleurs il est facile de connaître ses
-intentions : il n'y a qu'à lui écrire.</p>
-
-<p>Elle n'osait pas. Cependant il lui composa
-sur-le-champ une lettre dont l'éloquence la
-charma. Tout s'expliquait en des termes nets et
-francs qui ne permettaient plus le doute sur
-l'actuelle position d'Henriette, bien que la chose
-ne fût pas crûment exprimée : elle ne retournerait
-plus à l'atelier parce que le salaire ne suffisait
-pas à ses besoins. Des dissentiments continuels
-et sans fin probable étant nés entre elle et
-Marceline, il appartenait à la plus jeune de céder
-la place. Elle vivrait seule désormais. M. Freysse
-ne devait plus compter sur ses services. Une
-phrase aimable et remerciante pour l'affabilité
-dont il avait fait preuve terminait. Albarel demanda
-un buvard et tout de suite rédigea un
-brouillon. Après quelques hésitations, elle le
-recopia, très contente, au fond, de savoir que
-M. Freysse et sa s&oelig;ur liraient d'elle une lettre
-si bien écrite et si noble, exempte de récriminations.
-Elle s'étonna qu'on pût dire tant de
-choses en si peu de mots. Le tout tenait à peine
-une demi-page. Avant de fermer l'enveloppe,
-elle hésita encore. Albarel parcourait le <i>Gil Blas</i>
-tout en remuant son absinthe avec la cuiller,
-d'un mouvement lent, où miroitait sa grosse
-bague. Sous les platanes des étudiants marchaient.
-Il frémissait parmi l'atmosphère une
-fraîcheur de matin. La lance de l'arroseur poussait
-dans le soleil une gerbe de gouttes gemmées,
-bleuissantes et rubescentes. Des senteurs
-d'eau montaient jusques aux feuilles. Soudain,
-à grand bruit de grelots et de jantes, une voiture
-de courses, par la chaussée. Les quatre chevaux
-s'arrêtèrent contre le trottoir aux cris de
-l'obèse postillon.</p>
-
-<p>&mdash; Après déjeuner nous monterons dans une
-de ces machines-là, dit Albarel.</p>
-
-<p>Munie de banquettes en velours jaunâtre, la
-voiture était haute sur roues, longue, couverte
-d'une toile parasol à franges, et dorée aux panneaux
-de fers à cheval en écusson. Une bande
-de femmes diamantées et dentellées y prit place
-en compagnie de gommeux. Les éventails s'agitèrent
-devant des visages peints. Elles eurent
-des gestes élégants de leurs mains gantées gris
-perle à piqûres noires. Enfin le postillon s'installa,
-la poitrine saillante sous les revers écarlates
-de sa veste. Il fit claquer son fouet et la
-voiture descendit dans une nappe de soleil où
-les toilettes s'illuminèrent. Des rires se perçurent
-encore longtemps parmi les pleurnicheries des
-grelots secoués.</p>
-
-<p>Décidée, Henriette ferma l'enveloppe d'impatience
-de marcher sur la piste verte. Elle n'osa
-sinon elle eût refusé de déjeuner.</p>
-
-<p>Au restaurant Boulant, dans la salle du haut,
-elle choisit une table faisant face aux glaces. Le
-soin de garantir sa toilette neuve des taches la
-prit toute ; cependant elle dispose sa serviette
-de façon à ne point laisser paraître cette préoccupation
-bourgeoise.</p>
-
-<p>&mdash; Du caviar? interrogea Maurice.</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>Elle mangea peu. Le miroir lui offrait sa
-figure blonde haut colletée de linge à gros pois
-rouges. Une antique médaille à demi effacée y
-formait broche. Sa poitrine mince se bombait
-en deux orbes distincts ; puis le cadre de la glace
-coupait l'image. Mais elle revenait toujours
-à son chapeau de paille, un chapeau d'homme,
-plat et rond avec un large ruban de soie
-blanche. De là ses frisures blondes s'échappaient,
-se dispersaient, devenaient des fils d'or ténu vers
-la fenêtre. Ce lui donnait un air crâne et plaisant.
-Albarel projetait des choses pour leur vie
-commune. Ils parlaient aussi de Marceline, de
-Freysse, elle avec des mines enjouées mais fort
-inquiète en somme. Lui plaisantant et ridiculisant
-ces bourgeois. Très aimable il s'évertuait
-à lui plaire, à distendre la moue qui contractait
-toujours le sourire de la fillette. Des craintes la
-harcelaient : s'il la quittait trop vite, dans quelques
-jours, quelle honte!</p>
-
-<p>Et quel chagrin aussi, car elle se paraissait
-éprise. L'appréhension vague d'une maternité
-qui tuerait son bonheur, autre motif encore
-d'abandon. Pour mater cet homme, elle s'établissait
-des règles de conduite. En se gardant de
-laisser connaître son affection, elle se l'attacherait
-mieux, sans doute. Et voilà que subitement,
-Maurice lui devenait un ennemi, un ennemi à
-espionner sans trêves, à asservir par de constantes
-batailles. Déjà ne fixait-il pas avec plaisir
-cette grande brune?</p>
-
-<p>Elle se prévit revenue penaude au magasin
-des Freysse et demandant qu'on la reprît.</p>
-
-<p>Des larmes fluctuèrent en ses yeux ; les fleurs
-de lis d'or se brouillèrent sur la tapisserie verte.
-Tout dansa dans le débordement de ses larmes.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'as-tu, voyons, demanda-t-il, tu es
-folle? Parce que tu as quitté ta petite s&oelig;ur?</p>
-
-<p>Elle se força à sourire, elle étancha ses cils. Des
-curieux la dévisageaient déjà en se moquant. Un
-monsieur myope ajusta son binocle pour l'examiner.
-Albarel dut lancer des regards féroces
-dans cette direction.</p>
-
-<p>&mdash; Oh n'ayez pas l'air terrible comme ça ;
-vous me faites peur, dit-elle.</p>
-
-<p>Ils se reprirent à causer du duel. Maurice se
-disait peu endurant de nature. D'elle seule il
-supporterait tout. Ensuite il l'initia à la pratique
-du sport. Il tira de sa poche une foule de journaux
-et consulta les pronostics. Son porte-mine
-biffait des noms, en notait d'autres par une
-croix. Choisis ses chevaux, il enferma la liste
-dans l'étui de sa lorgnette. Ils se levèrent de
-table.</p>
-
-<p>Dans la glace elle s'aperçut. Et cette vision
-lui prêta plus de confiance en le pouvoir de ses
-beautés. Elle enfila ses gants longs, prit son
-parasol et son éventail brodé d'oisels. Ils sortirent.</p>
-
-<p>Au bureau de tabac voisin, Maurice, tout en
-palpant des cigares, parlait à un cocher de livrée
-irréprochable.</p>
-
-<p>Henriette l'attendit au bord du trottoir, près
-une victoria neuve dont le vernis reflétait sa
-toilette. Un minuscule groom de houppelande
-pareille à celle du cocher gardait un très beau
-cheval qui piaffait et tentait des cabrures en
-faisant scintiller les nickelures de son harnachement.
-De frais boutons de roses fixés aux &oelig;illères.</p>
-
-<p>Avec le cocher Albarel s'avança, le cigare aux
-lèvres.</p>
-
-<p>&mdash; Monte, dit-il à Henriette, en indiquant la
-Victoria.</p>
-
-<p>&mdash; Comment?</p>
-
-<p>Du geste il lui confirma sa parole.</p>
-
-<p>Elle s'étale sur les coussins bleus. Lui s'assit
-à côté ; jeta dans la capote son paletot et sa lorgnette.</p>
-
-<p>&mdash; Comment, c'est à vous cet équipage?</p>
-
-<p>&mdash; Non. Mais j'ai pensé qu'on serait mieux
-ici que dans ces grandes guimbardes bonnes au
-plus à trimballer des touristes anglais.</p>
-
-<p>Elle éploya son ombrelle. Le vent doux faisait
-claquer les rubans du manche et lui mettait au
-visage une caresse qui, capricieuse, se reprenait,
-puis revenait.</p>
-
-<p>Vers l'Arc-de-Triomphe on monta. Des gens
-assis aux Champs-Elysées les regardaient fuir et
-les suivaient de leurs yeux admirants. Bientôt
-ils furent pris parmi l'enchevêtrement des équipages.
-Toute une famille sise dans un landau ;
-des babys, des petits garçons, une dame mûre,
-les accompagna longtemps, leur souriant presque.</p>
-
-<p>&mdash; Charmant, ce jeune ménage, fit la dame.</p>
-
-<p>A cet éloge gratuit ils se rapprochèrent, et
-leur doigts s'étreignirent. Henriette sentait la
-prendre une ivresse de joie. Sa poitrine vibrait
-étrangement.</p>
-
-<p>Devant elle, s'imposaient les verdures du bois
-et les trouées claires des chemins étrécis par les
-perspectives.</p>
-
-<p>C'était sa vie d'autrefois, sa vie de petite fille
-riche. Ainsi elle était venue aux courses, avec
-son père et sa s&oelig;ur, elles toutes jeunes. Il lui
-parut que ces deux périodes de son existence se
-reliaient enfin. L'atelier, le travail chez Freysse,
-c'était l'interruption maligne dissipée maintenant.
-Elle songea que Marceline écrivassait, avenue
-de l'Opéra, que Clémence brodait avec
-Léontine et Marguerite. Sa lettre arriverait tout
-à l'heure pour effarer ce monde. Quelles têtes ils
-feraient!</p>
-
-<p>Mais elle-même ne subira-t-elle pas leurs
-colères? Bah! Maurice la défendra.</p>
-
-<p>Il ne disait rien, content de ne point distraire
-d'elle son regard. Si amoureux se montrait-il
-qu'elle commençait à le croire sincère, au moins
-pour un temps.</p>
-
-<p>Le soleil transparaissait dans les feuilles. Au
-bout de l'avenue, il se voilait de buées grises et
-bleuâtres. Les équipages s'efforçaient vers cette
-lumineuse fin de la route verte.</p>
-
-<p>Apparut Longchamps, la pelouse où il grouillait
-noir depuis le moulin de lierre jusqu'aux
-tribunes panachées de drapeaux.</p>
-
-<p>Au loin, ceintes d'arbres effrangeant le ciel,
-des étendues de gazon lisse se courbaient.</p>
-
-<p>La cascade bruissait de son pleur large et diaphane
-dans le lac, sur les roches polies.</p>
-
-<p>Lentes, les voitures se pressaient comme des
-vaisseaux dans le bassin d'un port ; les aigrettes
-des cochers et les bossettes des mors s'irradiaient
-parmi l'entremêlement des fouets grêles.</p>
-
-<p>Au fil de la pente, la masse des équipages insensiblement
-glissait vers le moulin.</p>
-
-<p>Henriette s'appliquait à se tenir raide sous
-l'auréole écarlate de son ombrelle. Maurice
-essayait à connaître avec sa lorgnette les chiffres
-indicateurs aux poteaux du départ.</p>
-
-<p>Ils ne parleraient plus que de sport.</p>
-
-<p>Et l'après-midi se passa dans l'enfièvrement
-des paris.</p>
-
-<p>Après la deuxième course, comme Henriette
-portait la main à sa poche, elle trouva une bourse
-pleine de louis mise là par Albarel sans qu'elle
-le sût.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi ne paries-tu pas? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>Elle gagna, elle perdit, elle regagna. Sa poitrine
-tressautait à suivre le vol circulaire des
-jockeys jaunes, noirs, rouges. Droite, sur la
-banquette de la victoria, elle virait avec eux ;
-et les palpitations se précipitaient lorsque, disparus
-dans la houle des têtes spectatrices, seules
-les désignaient encore les casquettes multicolores,
-et les remous des gens subitement retournés à
-leur passage.</p>
-
-<p>&mdash; Fini, dit Albarel, je gagne quatre cents.</p>
-
-<p>&mdash; Et moi je perds douze francs.</p>
-
-<p>&mdash; Parbleu, tu n'as pas voulu m'écouter.</p>
-
-<p>Il regarda sa montre :</p>
-
-<p>&mdash; Dis donc, elle y est maintenant, la lettre.</p>
-
-<p>&mdash; Flûte pour eux, ils me laisseront peut-être
-tranquille à la fin.</p>
-
-<p>Elle se jugeait très brave de sa détermination.
-La lourdeur de l'or dans sa poche la rendait
-fière. Que ne ferait-elle pas avec? Une parmi
-les mille reines qui commandent la mode.
-Peut-être des princes en villégiature l'aimeraient-ils.
-Quitterait-elle Maurice, dans ce cas?
-Elle n'osa s'interroger et derrière son éventail
-étendu, pour payer son amant de cette ingratitude
-intentionnelle, elle lui mit sur les lèvres
-un long, un pitoyant baiser.</p>
-
-<p>Elle s'en voulut de cette idée mauvaise qui la
-hanta.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans un cabinet de chez Sylvain, ils dînèrent
-à deux au champagne. Elle l'embrassa d'elle-même
-à chaque instant, pour goûter ses lèvres
-chaudes dont son appétit ne se lassait. Et puis
-le voyant joyeux de ces caresses, elle crut pallier
-ainsi sa fautive prévision ; mais la certitude
-qu'elle le quitterait forcément un jour ne s'en
-affermit pas moins, sans motif, «&nbsp;pour ça.&nbsp;» Il
-lui semblait que là n'était qu'un premier degré
-du chic. D'autres plus riches, des comtes, la
-mèneraient aux cimes. Et cela lui rendait Maurice
-pitoyable. Elle eût pleuré de cet abandon
-fatal. Cependant que faire contre la force des
-choses? Le chic : sa mission, son but, son devoir.
-Elle entrevoyait cela comme une carrière,
-la célébrité au bout, son nom dans les journaux,
-un hôtel, des hivernages à Nice.</p>
-
-<p>Les &oelig;illades humantes qui la visèrent sur le
-turf, elle les possède encore classées dans son
-cerveau avec la mine des messieurs. Sur tous,
-un à cheval, beau, tirait de l'or de sa culotte
-et donnait, sans attention, à des bookmakers ;
-sur la pomme de sa courte canne des armoiries
-compliquées.</p>
-
-<p>A cheval lui siérait la longue amazone sombre
-et le chapeau à haute forme sans même de
-voile.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ils flânent par le promenoir de l'Eden. Entre
-les bulbes rouges des monstrueuses colonnes
-qui repoussent les caissons lourds des ciels, de
-circuitantes hétaïres et leur factice visage où
-voguent des yeux en appeaux parmi les blancs
-et les cernes des crayonnages. A l'intense lune
-des flambes électriques, d'autres plus effacées
-encore dans les nacrures des fards, les indécisions
-des soies et les blonds des teintures, culminent
-aux bars. Des instants, elles semblent sans
-relief, linéaments flous d'apparitions qui terrifieraient
-les songes. Immobiles en des costumes
-de deuil se voilent des faces cireuses et sévères
-de chastes trépassés.</p>
-
-<p>&mdash; Enfin vous voilà, vous autres, dit Maurice
-à Sicard et à Clémence.</p>
-
-<p>Tout de suite la rousse parle :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! tu ne sais pas, Henriette, quand ta
-lettre est arrivée, monsieur Freysse l'a montrée
-à Marceline. Alors elle s'est mise à pleurer.
-M<sup>me</sup> Freysse a dû venir la chercher et la faire
-monter chez elle.</p>
-
-<p>&mdash; Ah. Et Freysse qu'est-ce qu'il a dit?</p>
-
-<p>&mdash; Il est venu me trouver. Il m'a dit que,
-comme j'étais ton amie, il fallait que je te
-parle. Est-ce que je sais? Un tas d'histoires naturellement.
-Il a dit que c'était très mal ce que
-tu faisais.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, pourquoi aussi m'ennuyait-elle
-tout le temps.</p>
-
-<p>&mdash; Voilà. Moi, tu sais, je n'ai rien à te dire,
-tu feras ce que tu voudras.</p>
-
-<p>&mdash; Oh, pour maintenant, je ne peux plus y
-rentrer.</p>
-
-<p>Instinctivement ils allèrent tous quatre s'asseoir
-loin de la cohue, près d'un jet d'eau.</p>
-
-<p>Henriette souffrit d'apprendre si grand le
-chagrin de sa s&oelig;ur. Une lourdeur lui pesa dans
-la poitrine. Et lui vint une envie de pleurer.</p>
-
-<p>&mdash; Allez, il ne faut rien regretter, lui prêcha
-Sicard. Un jour ou l'autre vous auriez toujours
-quitté votre s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; J'espère que tu as une jolie robe, fit Clémence.</p>
-
-<p>Elle la lui vanta pli par pli. Bientôt Henriette
-dut expliquer des arrangements de pinces et de
-fronces. Elle en vint à décrire les emplettes du
-matin. Comme Albarel parlait des courses, elle
-plaça son mot, avoua sa perte. Et, tout au
-triomphe de narrer ses aventures distinguées du
-jour, elle reprit sa joie.</p>
-
-<p>Sicard commanda du champagne. La vendeuse
-du bar s'assit près d'eux, et débita ses banalités
-qui la décelèrent stupide dès les premières paroles.
-Des remarques sur la foule, des appréciations
-quelconques sur les autres lieux de plaisir
-comparés à l'Eden. Elle se mirait, rajustant ses
-frisures rouges, ou ramenant les dentelles de
-son corsage vers ses seins moites.</p>
-
-<p>Sicard se montra froidement malhonnête. Il
-lui proféra des choses désobligeantes sur ses
-charmes blets. Elle lui répondit aigrement, lui,
-sans se troubler, étendu sur sa chaise, la fixait
-de son monocle, impassible, lui servait des
-injures dont les deux jeunes filles pouffaient
-derrière leurs éventails.</p>
-
-<p>&mdash; Ça suffit, madame, conclut Sicard, je vous
-ai donné mon appréciation sur votre tenue.
-Vous devriez me remercier et en profiter. Assez,
-n'est-ce pas, voici l'écot.</p>
-
-<p>Ils quittèrent le bar. Henriette et Clémence
-ne cessèrent de redire les injures adressées à la
-femme pour s'exciter à rire encore. Le sérieux
-du clerc quand il avait débité ses sottises les
-enthousiasmait. Entre elles seulement elles causaient.
-Les amants discutaient des performances
-tenacement et répondaient à peine, d'un monosyllabe,
-aux questions intruses. La satisfaction
-de honnir les décatissures de la fille consola de
-cette indifférence, bien qu'Henriette secrètement
-se froissât. Mais elles affectèrent ne plus s'occuper
-d'eux. D'ailleurs chaque fois qu'Albarel
-appelait sa maîtresse, Sicard le plaisantait, lui
-tirait le bras et l'emmenait en avant pour lui
-servir ses bavardages exclusifs.</p>
-
-<p>Henriette lui en eut rancune ; quelques instants
-même elle médita une adroite remontrance.
-Mais un dédain absolu pour ces man&oelig;uvres
-lui sembla plus digne.</p>
-
-<p>Elles s'accoudèrent au circulaire balcon.</p>
-
-<p>En leur velours obscur, où se figent des toilettes
-et des messieurs épars, les rangs des loges
-dégradent vers la rampe. Et surgit la haute
-clarté scénique, la clarté rose qui ensoleille les
-colonnes palatiales. Rose et verte la profondeur
-lumineuse du décor ligné par les quadrilles des
-danseuses. A leurs mentons, aux sourires incarnadins,
-aux yeux creux, &mdash; des lueurs. Rose
-et verte la profondeur lumineuse. Indigo les
-jambes tendues des ballerines, les jambes tendues
-en file, hors les rondes gazes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Le lendemain fut un dimanche pluvieux.
-Maurice et Henriette s'attardèrent au
-lit pour causer.</p>
-
-<p>Il lui fit dire sa vie. De ce récit qui la montrait
-anciennement riche, il parut attristé.</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre petite, tu as dû bien souffrir de
-travailler.</p>
-
-<p>De même il dépeignit sa vie d'enfance et ses
-jeux ; puis la longue torture au bagne universitaire,
-les pions lâches et cruels, les professeurs
-imbéciles toujours punissants, soigneux de s'éviter
-la besogne d'instruire. Dix ans vécus entre
-des murs noirs de prison, derrière grilles et
-barreaux ; et le malheureux battu par les plus
-robustes, abruti de pensums et d'incompréhensibles
-devoirs, sortait enfin ignorant et bête.</p>
-
-<p>De ces temps lugubres il parlait avec une
-haine. Henriette s'apitoya. Elle ne pouvait croire.</p>
-
-<p>La jeunesse d'Albarel : des joies. Un héritage
-mangé au quartier latin ; un temps où il possédait
-des chevaux. Des folies, des séjours dans
-les villes d'eaux, le trente et quarante. Et un
-beau jour des dettes. La famille les soldait à
-condition qu'il habitât près elle. On l'associait
-au commerce paternel ; une des plus solides
-maisons de Béziers. Là il triomphait, coq de
-petite ville. Il organisait un tir aux pigeons, des
-bals par souscriptions, un cercle, une société
-de gymnastique, une fanfare, <i>la Lyre Commerciale</i>.
-Les affaires lui plaisant, aux bureaux paternels
-il joignit une banque. On donnait des
-galas. Des aventures scandaleuses avec la femme
-d'un hobereau lui faisaient rompre un mariage.
-De retour à Paris, il hantait la Bourse pour le
-compte de son père ; sa mère, une pieuse, ne le
-voulant plus revoir.</p>
-
-<p>A mesure qu'il narrait, Henriette se sentait
-prise d'une croissante affection. Elle s'attachait
-au conte de ses infortunes, elle s'exaltait au
-chic de sa prime jeunesse, elle se moquait de
-cette petite ville où il régna.</p>
-
-<p>Le connaissant ainsi, dans son passé, il lui
-parut tout autre, avec un attrait plus intime,
-familial presque, distinct de ses qualités de mâle
-et d'élégant. Elle souhaita une existence calme
-à deux, dans cet appartement, vers un but de
-repos bourgeois. &mdash; Il eût ainsi remplacé Marceline. &mdash; Ses
-habitudes d'autrefois, elle les
-reprendrait, avec plus de bien-être, plus de
-brillant.</p>
-
-<p>Elle se leva, elle se mit à ranger des choses.
-Lui déplia un journal anglais glissé sous la porte
-par la concierge, et, s'emparant d'un dictionnaire,
-il s'astreignit, péniblement, à traduire des
-articles.</p>
-
-<p>Elle étouffa les bruits, en garde de le distraire.
-Dans le petit salon, alla s'asseoir pour
-coudre d'autres boutons à son corsage.</p>
-
-<p>La pluie tombait doucement et fine vers les
-parapluies et la chaussée boueuse.</p>
-
-<p>L'impériale du tramway glissait contre les plus
-basses vitres de la fenêtre, avec le cocher enfoui
-dans ses carricks, et, debout contre la balustrade,
-un garçon de café, la tête protégée d'une serviette
-blanche.</p>
-
-<p>&mdash; Nous allons à Auteuil, proclama Maurice
-qui entrait, la figure savonneuse, un rasoir à la
-main.</p>
-
-<p>&mdash; Par ce temps?</p>
-
-<p>&mdash; Je suis obligé, vois-tu ; Palmarsa court
-dans la troisième. Et je viens de lire des renseignements
-sur elle. C'est peut-être une affaire de
-mille francs.</p>
-
-<p>&mdash; Comment?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Tu es sûr? hein! Ça te passionne fort les
-chevaux?</p>
-
-<p>&mdash; Il faut bien : c'est la galette, cela.</p>
-
-<p>Comment, pensa-t-elle, le sport ne lui était
-pas un simple amusement?</p>
-
-<p>De lui-même, il expliqua : ses parents, en
-somme, l'abandonnaient. Il ne retirait qu'une
-maigre commission sur les trafics de la bourse.
-Au pays, le phylloxera avait tué le commerce.
-D'ailleurs, tout le monde se trouvait dans le même
-cas. Les deux cents francs que Sicard recevait
-chaque mois de son père, et les quinze cents
-francs d'appointements perçus comme clerc
-de notaire n'eussent point suffi à payer ses repas,
-son loyer, son tailleur et la couturière de
-Clémence. Les paris heureux comblaient le déficit.</p>
-
-<p>Il acheva de s'habiller.</p>
-
-<p>Ses aveux surprirent Henriette. Sûrement
-s'atténueraient les dépenses ainsi qu'elle avait
-craint. Sicard et Clémence les vinrent prendre.</p>
-
-<p>Après déjeuner, ils montèrent dans une grande
-voiture de courses. La pluie cessait par instants ;
-par instants le vent la poussait sous la bâche
-protectrice et Albarel ouvrait son parapluie de
-côté pour en garantir leur banquette. A Auteuil,
-les jeunes gens placèrent leurs maîtresses dans
-les tribunes, puis, revêtus de longs paletots anglais
-qui couvraient leurs talons, ils coururent
-aux drapeaux des bookmakers. Entre les averses,
-les courses se succédaient, sans intérêt pour
-elles.</p>
-
-<p>Clémence parla d'amour. Elle cita les aventures
-de toutes les ouvrières travaillant chez
-Freysse. A deux, elles étaient encore les mieux
-partagées. Le ciel violâtre roulait au-dessus des
-bois sombres.</p>
-
-<p>Elles ne virent plus les jeunes gens avant
-la fin de l'après-midi. Ils revinrent furieux et
-trempés. Au dernier moment Palmarsa révélée
-était montée à des cotes invraisemblables. A
-peine gagnaient-ils quatre cents francs.</p>
-
-<p>&mdash; C'est déplorable, s'écria Sicard ; la seule
-affaire du mois ratée ainsi! jusqu'au 20 il ne
-courra plus que de vieilles biques archi-connues.</p>
-
-<p>&mdash; Peut-être pourra-t-on tenter quelque chose
-avec Chrysanthème, le 17 : je verrai Delwart.</p>
-
-<p>&mdash; En tous cas, nous voici avec quatre cents
-francs jusque-là. Mesdames, il va falloir faire
-des économies.</p>
-
-<p>Ce mot resta dans l'esprit d'Henriette tout
-le trajet.</p>
-
-<p>A nouveau elle retombait dans les préoccupations
-d'argent. La gêne bourgeoise la pourchassait,
-même en cette vie folle. «&nbsp;Economie,&nbsp;»
-cela lui sonnait comme une injure, un rappel
-constant de misère.</p>
-
-<p>Au Boulant, il y avait la foule du dimanche.
-Des lycéens et des Saint-Cyriens, des calicots
-gesticulants.</p>
-
-<p>Ils hâtèrent le repas autour de la table étroite,
-les hanches percées par des coudes voisins. Dans
-le café c'était la même cohue augmentée encore
-par les flâneurs, dégoûtés de la pluie, et qui
-s'abritaient devant un éternel bock.</p>
-
-<p>Une grosse dame fit des réflexions déplaisantes
-sur elles &mdash; des filles! &mdash; et interrogea son
-mari pour savoir comment des jeunes gens bien
-élevés pouvaient se perdre avec ces petites pestes.</p>
-
-<p>Dehors, la pluie tombait à flots. Toute brune,
-la cité, d'un brun vide où seules paraissaient les éclaboussures
-d'or des lampadaires : et l'or coulait
-sur les trottoirs en longs fuseaux perdus.</p>
-
-<p>&mdash; Allons chez toi, dit Sicard à Albarel, j'ai
-plein le dos des épiciers et des potaches.</p>
-
-<p>Le temps se passa à jouer aux cartes et à boire
-du thé. Henriette s'ennuya beaucoup plus que
-les soirs de dimanche passés chez les Freysse. Et
-la nouvelle existence coula, monotone bientôt.</p>
-
-<p>Des théâtres, elle n'aima que les drôleries.
-On sortait de là très joyeux, un peu lascifs ; on
-s'amusait huit jours à refaire les intonations de
-Lassouche et de Baron. Malheureusement la
-même pièce se jouait trois cents fois de suite.
-De même les opérettes. Quant au reste, des
-choses ennuyeuses pleines de démonstrations,
-ainsi que des cours d'institutrices.</p>
-
-<p>Ce devint la routine grise de chaque jour.
-Des levers à dix heures dans la chambre en désordre,
-parmi les cuvettes traînant. Tout un
-ménage à faire avant la toilette. La concierge
-nettoie le petit salon. On entend les heurts de
-son balai contre les plinthes et les frôlements
-secs du plumeau. Et la femme apporte l'eau
-chaude et les bottines cirées, avec une mine
-discrète, grave de vertueuse offensée par l'appareil
-du vice.</p>
-
-<p>Cette première ablution délasse Henriette de
-sa courbature amoureuse. Elle lui débride les
-paupières et les commissures des lèvres. Oh!
-s'oindre longtemps de cette eau ruisselante, odorante
-de vétyver.</p>
-
-<p>&mdash; Vite, vite, petite, crie Maurice ; midi moins
-le quart! tu n'en finis pas.</p>
-
-<p>Lui, en une minute, se trouve prêt. A peine
-hors le lit, déjà il a son pantalon et ses chaussures.
-Deux coups de rasoir sur la joue droite,
-deux coups sur la joue gauche, deux autres
-sous le menton et il frotte sa figure avec sa
-main blanche de savon. Sa tête entière disparaît
-sous la mousse floconneuse. Henriette ne
-peut se défendre de le regarder faire. Les bras
-musculeux et lisses du sportsman se contractent
-en bosses tandis qu'il se frotte vigoureusement ;
-et, sous la flanelle étroite, percent les pointes
-dures de ses mamelles.</p>
-
-<p>Plus vite encore il s'essuie. Les brosses virent
-dans ses cheveux noirs avec un bruit de
-mécanique. Soudain il les jette sur le lavabo, et
-apparaît sa face rectiligne cadrée de cheveux
-aplatis, de favoris courts et ras.</p>
-
-<p>Henriette le contemple, le c&oelig;ur battant. A la
-lime il se polit les ongles et le soleil glisse rose
-à travers sa main fine.</p>
-
-<p>Alors ils veulent s'étreindre dans la bonne
-odeur de leurs dermes propres et parfumés. La
-roulant sur le lit, il lui découvre les seins et les
-chauffe de ses lèvres. Sonne la demie. Henriette
-saute. Elle a peine à sauver sa poitrine des
-mains luxurieuses pendant qu'elle boucle son
-corset.</p>
-
-<p>Habillés enfin, ils passent au salon se mirer
-à la psyché grande. Elle lui met la main sur
-son bras. Longtemps ils s'admirent et s'embrassent,
-heureux de se voir.</p>
-
-<p>&mdash; Nous sommes très chic, hein?</p>
-
-<p>&mdash; Oh oui, nous sommes très chic, tu sais.</p>
-
-<p>Chaque matin ce jugement les éjouit. Ils descendent
-gaîment.</p>
-
-<p>Cependant que la servante du restaurant
-étale devant eux la serviette et les couverts, ils
-discutent la carte.</p>
-
-<p>Jamais l'appétit n'invite Henriette à choisir
-un plat plutôt qu'un autre. Les choses dont elle
-goûta peu l'attirent. Elle recherche la surprise.
-Des passions pour le caviar, les crevettes, les
-huîtres et les écrevisses. Elle déjeûne surtout
-par cause d'habitude. Et puis l'attraye la joie
-de cette grande pièce verte et or où luisent les
-cristaux et les faïences, où se filtre le soleil ; les
-servantes vont, viennent avec leurs tabliers à
-bavette, leurs manches de toile, le petit bonnet
-de gaze juché tout en haut des cheveux sur le
-faîte de la torsade où il semble ne pas tenir.</p>
-
-<p>Des étudiants et des femmes. Parfois un jeune
-homme vient serrer la main d'Albarel.</p>
-
-<p>&mdash; Venez-vous au cours?</p>
-
-<p>&mdash; Cet après-midi?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'il y a?</p>
-
-<p>&mdash; La leçon de Bejard. Il parlera sur les
-fouilles d'Assur et il fera la reconstitution. Une
-explication des cunéiformes sur barillet.</p>
-
-<p>&mdash; Bon ; j'irai.</p>
-
-<p>&mdash; Ah, vous savez, le cours d'arabe ferme
-le 15.</p>
-
-<p>&mdash; Pas possible, et l'examen?</p>
-
-<p>&mdash; Le premier septembre.</p>
-
-<p>&mdash; Il va falloir que je bûche. L'examen fera
-concours, n'est-ce pas, pour l'expédition Dutramel.</p>
-
-<p>&mdash; Je crois que oui. Au revoir.</p>
-
-<p>&mdash; Au revoir.</p>
-
-<p>Un léger coup de chapeau du monsieur à
-l'adresse d'Henriette, et il va s'asseoir plus loin.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Que tristes ces après-midi passés seule, pendant
-les heures de cours.</p>
-
-<p>Le petit salon, son divan de velours bleu, l'osier
-des fauteuils-bascule grenus de pompons rouges,
-allure de médiocre aisance, qui, au soleil,
-s'alanguit. Sur la table entassés, les livres, les
-brochures d'archéologie. Si Henriette les ouvre,
-ce n'est que planches architecturales pour elle
-insignifiantes ; quelquefois une reproduction de
-terre cuite cypriote, bonshommes rosés à barbes
-en boucles, à mitres pointues, chevauchant
-de fantastiques montures. Vite fermés ces ennuyeux
-volumes.</p>
-
-<p>De ce travail Albarel espère pour le plus
-tard une mission du gouvernement en Asie.
-On le décorerait ensuite. Vers cela son ambition
-halète.</p>
-
-<p>D'un bleu jauni les rideaux en reps ouverts
-sur le balcon où Henriette monte et s'accoude ;
-le regard vers la rue. Passent les filles de brasserie
-en tabliers brodés, la sacoche au flanc, et
-la chevelure chrômée. Des polytechniciens peinent
-à mettre leurs gants ; et leurs épées, ils les
-rejettent d'un ingracieux mouvement de jambe.
-Vers elle ils lèvent leurs figures imberbes et
-rieuses. Un geste, si elle voulait, et ils seraient
-heureux. Avec des si jeunes quelles parties
-drôles! Mais elle détourne la tête. Elle ne doit.</p>
-
-<p>Tout à coup, parmi la foule, elle reconnaît
-Albarel, qui lui montre un gros bouquet de camélias
-pour elle acheté. Et le voici à la porte où
-elle a couru, et la voici à ses lèvres où il la lève.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au soir, dans l'entresol du café, distraitement,
-Henriette butine du regard parmi les
-images des périodiques.</p>
-
-<p>Des femmes pénètrent dans la salle, et leurs
-toilettes. A l'entour des tables, des groupes se
-tassent et s'emboivent en la fumée des cigares.</p>
-
-<p>Claires les figures des jeunes femmes qui se
-dressent contre la tapisserie où des licornes
-rampent, écarlates. Claires sous le faîte aigu des
-chapeaux dentellés. Et des épaules effacées,
-gracieusement tombent leurs bras minces, leurs
-bras minces et ronds, contre les orbes des poitrines
-grasses. Vers ci, vers là, se dardent leurs
-yeux d'acier ; vers ci, vers là sourient leurs
-bouches flories.</p>
-
-<p>Aux carcans blancs superposées les brunes
-faces des orientaux fumèlent. Sans paroles. Et
-des traits immobiles sous les cheveux bleus.
-Chamoisée la tapisserie où rampent les licornes
-écarlates.</p>
-
-<p>Dans les froides et profondes mirances des
-glaces, se glauquent les femmes, les orientaux,
-les licornes écarlates, parmi le poudroiement
-du gaz éparpillé.</p>
-
-<p>Des orientaux les teints lisses et les gestes
-graves de maîtres, extasient Henriette.</p>
-
-<p>&mdash; Ecoute un peu, dit Albarel en la poussant
-vers un coin et se disposant à lui parler très
-bas. A voix douce il lui reproche ses regards
-attentifs aux hommes. Souvent déjà il lui découvrit
-cette tendance à les examiner. Pourquoi?
-Si elle ne les aime on ne l'en croira pas
-moins fille facile ; suivront des désagréments
-pour elle et pour lui.</p>
-
-<p>Elle se regimbe et se froisse avec des paroles
-aigres, des moues boudeuses. Une colère d'être
-surprise et devinée au moment même de la
-faute. Là se révèle une supériorité de son
-amant qu'elle ne pardonne point. Il la domine,
-l'espionne et la sait jusque dans ses pensées
-muettes. Ainsi qu'une lâche indiscrétion, un
-viol de conscience, elle lui reprocherait cette
-trop perspicace surveillance.</p>
-
-<p>&mdash; Pour qui me prenez-vous? Oh! mais ça
-ne durera pas ainsi.</p>
-
-<p>Alors la voix de l'amant se transforme et
-devient dure. Il ne se laissera point jouer. Du
-jour où il la prit, une responsabilité morale lui
-incomba. Il a le droit et le devoir de réprimander.
-Pour lui d'ailleurs, il ne souffrira
-jamais le ridicule. Si leur commune liaison lui
-pèse, qu'elle dise un seul mot et il lui rend sa
-liberté avec de l'argent&hellip;</p>
-
-<p>Puis il se prend les tempes dans les poings.
-Sans faire attention aux dédaigneuses mines
-d'Henriette, il s'accoude au-dessus d'une revue.</p>
-
-<p>Comme la souffleta cette promesse d'argent.
-Catin, elle était catin. Albarel parlait comme
-Marceline et plus brutalement encore.</p>
-
-<p>Tout devant elle tremblotait et fluctuait à
-travers ses larmes, retenues par un suprême
-effort de fierté au bord des cils.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi es-tu triste comme ça, Henriette?</p>
-
-<p>A cette bonne Clémence elle confie ses chagrins.
-L'autre aussi énumère les siens. Elles subissent
-les mêmes hontes, la même gêne, la
-même envie d'être et non de vivoter, de ramper
-parmi la foule des entretenues vagues. Clémence
-voudrait une belle boutique, des ouvrières,
-des clientes, une belle boutique rue de la Paix
-ou boulevard Malesherbes. Tout en se moquant
-de ces appétits modestes, Henriette l'approuve.
-Elles causent et se communiquent des désirs
-dans la navrance de les craindre à jamais irréalisables.
-Albarel et Sicard parlent politique ; Castelan
-d'un mot jeté, pendant qu'il écrit, les réfute.</p>
-
-<p>Et subitement Henriette et Clémence entament
-l'éloge du journaliste tout bas. Il est si intelligent.
-Un garçon d'avenir. Celle qu'il aimera sera heureuse.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais il ne se collera jamais, reprend
-la rousse ; il est trop ambitieux. Une femme le
-gênerait.</p>
-
-<p>&mdash; Et Hortense pourtant.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! une fille de brasserie. Elle va avec
-trente-six autres. Il s'en moque.</p>
-
-<p>Survint Hortense. Aussitôt Castelan abandonna
-ses écritures. A paraître affables les hommes
-s'efforcèrent. De ses lèvres peintes elle riait aux
-galantises. Par gestes brefs elle ordonnait l'édifice
-de sa chevelure teinte en jaune ; et des mines
-vers les glaces. Très proches d'Hortense, Albarel
-et Sicard commencent à jouer des mains avec
-elle, une envie luxurieuse aux yeux, aux doigts.</p>
-
-<p>A l'écart demeurent Clémence et Henriette.
-Loin de leurs amants qui affectent ne les point
-voir, elles reprennent leurs récriminations. La
-fillette sent battre son c&oelig;ur, des larmes lui
-poindre, à mesure que s'affirme plus voulue
-l'indifférence de Maurice. Mais son amie :</p>
-
-<p>&mdash; Va, ils reviennent toujours à nous. Au fond
-ils y tiennent. Il ne faut pas te désoler comme ça.</p>
-
-<p>A Henriette il semble qu'une vengeance
-complète de la honte subie s'accomplirait, si,
-quittant Albarel qui la néglige, elle parvenait
-à jouir d'un luxe spécial et grandiose, d'une joie
-publique au bras d'un autre plus beau, plus
-riche et qu'il jalouserait. Ce serait l'abaissement
-de sa morgue d'homme, l'affirmation d'une infériorité :
-il a pu plaire quelques instants par erreur
-et parce qu'on était très jeune.</p>
-
-<p>Castelan récite à Hortense un sonnet pour
-elle écrit. Les rimes sonnent hors sa bouche
-diserte, aimable et souriante. Ses doigts blancs
-scandent les vers avec un mouvement mol et
-rhythmique. Henriette l'admire encore. Elle
-aimerait fort que ces vers lui fussent adressés.</p>
-
-<p>Le poète sans doute s'aperçut de cette contemplation :
-maintenant, à chaque fin de vers, il la fixe.</p>
-
-<p>Henriette rougit et se tourne vers Clémence.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sur les murs du cabaret à filles. &mdash; En les
-tentures vertes de haute lice s'embranchent des
-arbres touffus ; les plats bleus réfléchissent la
-lumière en orbes ; les tambourins rutilent,
-illustrés par les peintures écolières d'habitués ;
-les naïades en plâtre nu sourient sur les murs
-du cabaret à filles. Et des hommes de guerre
-à la mode d'antan chevauchent emmi les vitraux
-entre des colonnes à devises. Du lustre en fer
-le gaz diffus fuit, et ses lueurs chaudes plongent
-dans les mirances des tables cirées. La
-fumée des cigares stagne.</p>
-
-<p>Et l'ivresse gagne, l'ivresse de gens qui se
-vautrent sur les femmes.</p>
-
-<p>Henriette lape le champagne. Hortense l'embrasse.
-Castelan lui lit dans la main, et ses ongles
-soignés la chatouillent, la chatouillent jusqu'aux
-épaules.</p>
-
-<p>Le gaz diffus, et ses lueurs chaudes, et la
-fumée stagnante où des dentures de femmes
-miroitent, s'éteignent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cette nuit-là, la réconciliation des deux amants
-se fit.</p>
-
-<p>Il eut des prières et des protestations très
-tendres ; il la supplia de ne le point faire souffrir.
-S'il lui disait des reproches, c'est qu'il l'adorait
-entière, c'est que tout entière il la voulait sienne.
-A ces délicatesses de passion, elle, très bonne,
-n'est-ce pas, saurait compatir.</p>
-
-<p>Dans le lacis de ses bras doux, elle pleure
-repentante, s'avouant à elle-même plus coupable
-qu'il ne la croit. Une fatalité la pousse, lui
-semble-t-il, vers les caresses illicites. Inéluctablement
-elle se prévoit dans les dentelles et les
-perles par sa chair payées.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une fois, en passant devant la brasserie où
-servait Hortense, elle la trouva sur la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Entrez donc : il n'y a personne ; si vous
-saviez ce que je m'embête!</p>
-
-<p>Elles causèrent.</p>
-
-<p>Henriette, incitée à la confiance par des aveux
-francs, émit ses désirs de vie plus officielle, plus
-luxueuse surtout. Alors l'autre donna des conseils,
-traça un mode de conduite suivant l'âge et l'allure
-des hommes.</p>
-
-<p>Souvent revint Henriette.</p>
-
-<p>Albarel subissait sur le turf une déveine noire.
-Hortense proposa de la mettre en rapport avec
-un monsieur sûr. La chose peut-être se fût faite.
-A l'heure décisive quelle folle peur la surprit,
-une larmoyante crainte de quitter Maurice et de
-ne plus goûter à ses lèvres. Un repentir par
-avance de la honte et du désespoir qu'elle eût
-causés.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une après-midi la blanchisseuse ayant rapporté
-les peignoirs, elle se vêt de dentelles blanches,
-le seul luxe qu'elle possède encore. Longtemps,
-longtemps elle se coiffe, et sur le balcon, elle
-s'installe, un livre aux mains.</p>
-
-<p>Dans la rue, Castelan, de son fiacre, salue ; et,
-par signes, interroge s'il peut la rejoindre. Un
-instant elle hésite, rougissante. Elle acquiesce
-enfin. Et le temps qu'il monte, elle soupçonne
-un viol, une faute, Hortense et Albarel trompés,
-toutes les émotions d'un crime passionnel.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne savez pas, Henriette, lui crie-t-il ;
-Albarel est reçu. Je viens de l'entendre répondre
-très bien aux trois parties de l'examen. Vite
-habillez-vous. Nous allons le chercher. Son père
-est arrivé. Il lui donne deux mille francs et il
-repart ce soir. Quelle noce!</p>
-
-<p>A se munir de toilettes neuves, les primes
-joies de sa liaison renaquirent.</p>
-
-<p>Le surlendemain, Maurice et Henriette partirent
-pour Dieppe avec trois malles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Galets bleuis qui, sous les pas, s'effondrent.
-Ourlet blanc de la mer ; il croît, se cave, bave et
-puis croule.</p>
-
-<p>Plaine d'eaux intensément bleue, et qui, dans
-le ciel, se perpétue, dans le ciel couleur d'eau
-pâlie. Et le ciel s'infléchit, revient s'effranger aux
-pavillons du casino, au grouillement de la foule,
-aux cabanes blanches.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Dans la chambre de Castelan. Des bougies
-halètent parmi des potiches à bas
-prix, parmi des livres en tas.</p>
-
-<p>Sur le canapé. Roide, le buste piété du sacrum,
-les jambes tendues en forme de compas éclos,
-Henriette rêvasse. Des scrupules et des après tout
-alternés tiraillent sa conscience : ce pauvre
-Maurice, elle va donc le tromper, pendant qu'il
-se morfond là-bas dans sa province. Que c'est
-mal. Pourtant sa curiosité de jusqu'ici monogame
-s'exacerbe en le souhait de caresses neuves et
-illicites.</p>
-
-<p>Castelan vers elle se hausse avec des paroles
-d'amour, des lèvres offertes. Et, lui rire au nez,
-d'un craqueté rire, c'est le caprice subit de la
-jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'il vous prend? demande-t-il
-déconcerté.</p>
-
-<p>&mdash; Moi? Rien.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et dans sa rêvasserie Henriette se replonge.
-Lui tente de l'enlacer ; mais, en de significatives
-rebuffades, elle :</p>
-
-<p>&mdash; Non, non, laissez-moi.</p>
-
-<p>Castelan boudeur va près la croisée entr'ouverte ;
-y fume en regardant la lune. Alors Henriette
-prend sur la table de travail un dictionnaire
-de rimes, et, d'une voix de tête, ânonnante,
-elle lit : <i>Vauban, Laban, Liban, Montauban&hellip;
-Amadis, Cadedis, Cadix, <span lang="la" xml:lang="la">De Profundis</span>&hellip;</i></p>
-
-<p>Le journaliste se met à rire, s'approche, la
-soulève, à pleine bouche l'embrasse. Très lourdement,
-comme inerte, entre les bras de l'amoureux,
-Henriette se laisse choir, les paupières
-closes, un taquin sourire par les commissures
-de ses lèvres faisant la grosse lippe.</p>
-
-<p>Les jupes susurrant s'écrasent sur le tapis.
-Le corsage est dégrafé. Hors les entraves d'écailles,
-parmi les seins aigus où le busc a mis
-des tavelures, les cheveux se coulent d'or :
-d'experts doigts Castelan a dévêtu Henriette.
-La porte au lit. Ils se connaissent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Deux heures tintent au proche campanile.
-Sur le coude, tournant le dos à son amant,
-Henriette s'absorbe en la lecture de certain
-livre, semble-t-il. Effectivement elle songe : vrai,
-ce ne valait pas de tromper Maurice. Quelle
-désillusion. Jamais elle n'aimera cet homme. Un
-caprice, à peine. Le littéraire bagou du journaliste
-faisait espérer des révélations. Quelle
-erreur! même, maintenant, elle le juge insipide.</p>
-
-<p>Castelan s'impatiente de cette froideur. En
-de timides câlineries, il se hasarde.</p>
-
-<p>«&nbsp;Non, non,&nbsp;» grommelle Henriette, et,
-des lombes elle rue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Depuis des semaines, Henriette se trouve
-intimement liée avec M<sup>me</sup> Gandon.</p>
-
-<p>Trente-trois ans, petite avec un
-torse d'androgyne ; et l'épiderme facial mati, et
-des yeux comme deux grosses perles noires, et
-des narines qui battent, et des oreilles à la fine
-volute, et sa bouche équivoque, &mdash; la galante
-dame Iphigénie Gandon.</p>
-
-<p>Son appartement : un entresol aux bas plafonds
-inviteurs. Les murs couverts d'étoffes à
-bouquets obscurs ; et des coussins par les tapis
-de doux poil, et des coussins sur les fauteuils
-déclos ainsi que des bras érotiques, et des coussins
-dressés aux mols divans attentatoires.</p>
-
-<p>Là. Parmi les fioles à liqueurs fortes et les
-assiettes de friandises, la gouvernante Gudule
-vague. L'accort perruquier Léopold vante ses
-thériaques de beauté.</p>
-
-<p>Le banquier juif Jacobi avec son menton de
-talmache ; lord Sinclair torcol et cravaté d'incarnadin ;
-le ci-devant bourgmestre hollandais
-Van Der Vott et sa face saure ; Roger de Silly,
-sigisbée jamais las &mdash; les assidus d'Henriette.</p>
-
-<p>Mais, les fleurs tantôt marcescentes de son
-amie, madame Gandon les voudrait cueillir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>En faveur de M. Freysse, Marceline eût
-failli. Tant la possédait le dégoût des
-choses, des gens, de soi. Tant la navrait
-cette honte. La déchéance d'Henriette, si
-prompte, lui ôtait toute foi en sa propre vertu.
-Une personne élevée comme elle, asservie d'intelligence
-aux mêmes principes, pouvait donc
-choir au rang des prostituées par un coup imprévu
-de démence. Certainement leur sort d'ouvrières
-pauvres les destinait à paraître entretenues
-et à le devenir.</p>
-
-<p>Rien ne la put dégager de cette hantise. Les
-brodeuses, elle les voyait, le soir, rejoindre des
-amants, au bout du trottoir. Elle en vint à se
-traiter d'imbécile : pourquoi au courant de la
-vie résister seule ; maintenant surtout : qui
-l'épouserait, s&oelig;ur de fille?</p>
-
-<p>M. Freysse s'efforça davantage à lui convenir.
-Il eut même des familiarités que, d'instinct elle
-repoussa. Ensuite elle couvait le repentir de ses
-rebuffades, car la bienveillance patronale semblait
-avant tout précieuse : au premier effarement de
-son chagrin, elle avait craint de la perdre. Remerciée
-alors au moindre prétexte, l'atroce misère lui
-serait échue. Mieux valait, au prix de son corps,
-conquérir l'association certaine, la richesse. Et
-puis quelque chose d'inexplicable l'attirait vers
-cet homme. Elle lui sut grâces de sa mansuétude
-qui excusait Henriette. Muettement elle se répétait
-les sordides reproches exprimables avec justice.
-Vers elle aurait rejailli la honte. M<sup>me</sup> Freysse,
-moins bonne, ne taisait pas ses rancunes pour la
-«&nbsp;vilaine fille.&nbsp;» Mais la voix de son mari s'émouvait
-tout de suite, et, triste, murmurait de vagues
-accusations contre le séducteur. Puis :</p>
-
-<p>&mdash; Au reste, peut-être l'aime-t-il sincèrement.
-Ils pourraient s'épouser un jour. Cela s'est vu.
-La petite est distinguée, instruite. L'amour,
-voyez-vous, c'est encore une des meilleures
-choses de la vie. Une bêtise d'enfant ce qu'ils
-font là.</p>
-
-<p>Bientôt, par discrétion, on n'évoqua plus cette
-aventure devant Marceline. Elle-même se surprit
-à rêver des heures entières sans que son
-esprit y courût. Les projets d'association lui
-furent à nouveau confirmés, tout le secret des
-affaires produit. La maison prospérait. On
-ajouta au traitement de la caissière celui de sa
-s&oelig;ur. Léontine, devenue surveillante, ne retira
-de cette haute situation qu'un titre honorifique,
-le droit de gourmander les ouvrières, et le prétexte
-de rejoindre souvent le patron pour requérir
-des conseils. Comme il énervait Marceline
-de voir cette grosse fille tendre sa joue poudrerizée
-sous la figure de M. Freysse, avec la mine
-de vouloir connaître exactement le grain de
-l'étoffe qu'il examinait. Comme une taquinerie
-tenace que la jeune fille se jura de vaincre. Elle
-accepta mieux les avances et les compliments.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Freysse s'occupait entièrement de ses
-petites filles malades. Pour l'automne, elle dut
-les emmener en Algérie où leurs oncles dirigeaient
-une plantation d'alfa. Il fut convenu que,
-vers cette époque, Marceline aurait une chambre
-au magasin, puis que, définitivement, elle s'installerait
-avenue de l'Opéra. Elle dirigerait le ménage
-pendant cette absence peut-être fort longue.</p>
-
-<p>&mdash; Comme ça, vous seriez notre fille tout à
-fait, ajouta M<sup>me</sup> Freysse un soir à la fin du dîner.</p>
-
-<p>La conclusion de ce <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> intimida le mari.
-Ses regards, après s'être fixés un instant sur la
-jeune fille, se détournèrent vite.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Freysse embrassa Marceline. Lui :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous aime beaucoup, voyez-vous, et je
-vous estime autant. Je ferai tout mon possible
-pour que vous soyez heureuse, que vous épousiez
-un brave garçon qui vous rende la vie facile.</p>
-
-<p>Il dit cela tout blême d'une pâleur subite. Marceline
-s'en troubla. Elle sentit qu'il faisait un
-effort terrible pour parler de telles choses. Sa
-voix basse et tremblante l'avouait jaloux par
-avance de ce futur qu'il proposait.</p>
-
-<p>Sa femme lui demanda s'il n'était point malade.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne me sens pas bien. Je vais fumer un
-cigare dehors.</p>
-
-<p>Il sortit.</p>
-
-<p>Sur la nappe jaunie de gaz les verres à liqueur
-et les tasses avaient un miroitement doux. Le
-tapage bruyait infiniment dans l'avenue.</p>
-
-<p>Les petites un peu endormies, avec des sourires
-mous de leurs lèvres rosâtres, s'allongeaient sur
-les genoux, sur les bras de leur amie. Les longs
-cheveux si pâles et si clairs et les robes blanches
-faisaient une grande tache de linceul parmi la
-pièce sombre aux tentures de draps verts.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Freysse compta les petites cuillers de
-vermeil et ferma le tiroir. Puis, assise, elle
-se mit à réciter ses malheurs, non sans avoir
-rempli de curaçao deux minuscules hanaps.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, elles tiennent de moi, les pauvres
-chéries. J'ai toujours été palotte comme ça et
-souffrante, au couvent on me traitait par le
-fer. Ce ne m'a point guéri. Cependant j'étais
-devenue assez forte quand je me suis mariée.
-Mais ma première couche me rendit fort malade
-et longtemps. Depuis la seconde j'ai, au
-ventre, un mal qu'il faut opérer deux fois
-l'an.</p>
-
-<p>Elle louangea son mari. Avec une sollicitude
-admirable il la soignait. Et pourtant ce ne devait
-pas le ravir, si jeune encore, de posséder
-une femme maladive. Elle avoua trente-cinq
-ans. Marceline l'avait crue vieille. Elle continua.</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons eu nos enfants très tard.
-Emile voulait un garçon. Je ne lui ai donné
-que ces pauvres chétives.</p>
-
-<p>Perdue en ses rêveries, Marceline cessa d'écouter.
-Cet éloge de M. Freysse l'émut à l'extrême.
-Il lui occupait l'esprit de son geste propre
-et vite, de sa barbe pointue à la manière
-des seigneurs d'autrefois, de ses yeux gris où
-elle lisait pour elle une passion franche. Voici
-que son c&oelig;ur de femme se pinçait à la faire
-souffrir. Ensuite le désir de vaincre en influence
-cette grosse Léontine, de triompher,
-d'assurer son avenir riche ; prévues aussi de
-très tendres caresses d'âme, d'épidermes lisses
-où ils se mêleraient&hellip; et une lacune ; son ignorance
-de chaste l'arrêta. Mais tout n'annonçait-il
-pas un mystère plus heureux encore qui,
-une fois connu, liait avec le charme de délices
-nouvelles et suaves?</p>
-
-<p>Le prochain départ de M<sup>me</sup> Freysse lui apparut
-comme une espérance. Elle, s'en gourmanda.
-Et cependant parmi les diverses conjectures les
-plus raisonnablement édifiables en but de bonheur,
-elle revint toujours à la persuasion de se
-donner pour acquérir l'indispensable pouvoir.
-Au moins fardait-elle de ce motif pratique la
-grande envie d'amour qui l'ardait. Puis, s'apercevant
-qu'elle se mentait à elle-même, des rages
-pleurantes la terrassèrent. Elle ne se consolait
-point de sa faiblesse d'âme, cette faiblesse
-qui avait perdu Henriette, cette faiblesse qui
-la perdait aussi.</p>
-
-<p>La famille partie, M. Freysse ne s'empressa
-point davantage auprès de Marceline. Plutôt il
-semblait la fuir. A table, il maintint la conversation
-sur les affaires, même il pria la caissière
-de prendre cette heure pour lui expliquer les
-événements commerciaux survenus.</p>
-
-<p>De Jacques Plowert, son voyageur en Orient,
-il lui parla, non sans insistance, et lut ses
-lettres éloquemment descriptives des pays levantins
-où cet homme colligeait des tapis anciens
-et des soies lamées.</p>
-
-<p>Jacques Plowert, engagé fort jeune dans l'artillerie,
-était parvenu rapidement au grade de
-sous-officier ; un malheur, la culasse d'un canon
-éclatant à l'essai de la pièce, l'avait
-rendu manchot du bras gauche. M. Freysse
-montra sa photographie : une figure ovale, de
-grands yeux, des cheveux drus, un col rabattu,
-une barbe jolie et frisée. Il laissa entendre
-qu'un intérêt dans la maison était acquis au
-voyageur depuis trois ans déjà. De même
-Marceline possédait une part. On la doterait
-en doublant cette part, si elle voulait l'alliance
-de cet intelligent garçon. Calculés les bénéfices
-probables en la proportion de leur apport,
-on transformerait la raison sociale sous deux
-ans au plus. Tous ensemble alors travailleraient
-à parfaire la fortune commune, qui, vu l'actuel
-mouvement des idées et du luxe, ne tarderait
-pas à devenir très importante.</p>
-
-<p>Toujours enthousiaste le marchand explique
-et jette les chiffres en l'air d'un geste hardi. Il sourit,
-marche, s'avance et se recule. De temps à
-autre il se passe le mouchoir sur les lèvres et
-rajuste son binocle.</p>
-
-<p>&mdash; Encore il faudrait savoir si M. Plowert&hellip;
-objecte Marceline interloquée.</p>
-
-<p>Elle hait M. Freysse pour cette persistance à
-lui offrir la vie d'un autre. Alors il la dédaigne.
-Comme elle voudrait lui dire qu'il cesse cette
-feinte, et qu'il la torture. Elle n'ose. Et son
-c&oelig;ur tressaute sous la griffure de la douleur.
-Les empressements, les attentions, cela
-n'était que leurre. Un fou désir de tomber dans
-l'étreinte de cet amant et de laisser fuir ces
-pleurs qui lacèrent ses paupières, ces pleurs qui
-avoueraient.</p>
-
-<p>Pourtant elle mime une froideur. Lui continue
-ses explications. Elle regarde la lumière
-blanchâtre de l'avenue où clignote le défilé
-rapide des équipages. Elle répète :</p>
-
-<p>&mdash; Lui plairai-je au moins? Qu'en savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous plairez à qui vous voudrez
-plaire, Marceline ; moi, un homme marié, un
-père de famille, j'ai failli commettre des sottises
-pour vous. Vous ne vous en doutiez pas,
-hein, avec votre mine froide et simple. Oui,
-oui, riez ; je me suis traité de vieux fou. C'est
-passé. Je me suis dompté moi-même. Je ne
-vous aime plus que comme on doit aimer sa
-propre fille. Je voudrais vous rendre heureuse ;
-vous ôter de l'esprit la vilaine tristesse qu'y a
-mise cette galopine d'Henriette. Croyez-moi,
-épousez Plowert. Sapristi, je comprends que
-vous n'avez jamais eu l'air de vous émouvoir
-pour moi, mais que diable! pour un beau
-garçon comme Jacques.</p>
-
-<p>&mdash; Il a un bras en moins votre beau garçon.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! que vous êtes méchante.</p>
-
-<p>Et il partit. Elle le suivit du regard dans le
-lacis des promeneurs. Un instant il s'arrêta
-sous un réverbère, et, tirant un carnet de sa
-poche, le consulta. Puis sa tête fine apparut en
-pleine lumière avec des lueurs dans les verres
-du binocle. Il héla un fiacre, monta. Et le fiacre
-disparut par la brume violette.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Des jours et des nuits, Marceline songea.
-Elle revécut tout son amour si fatalement méconnu,
-à cause de cette froideur. Des regrets,
-des souvenances. Si, telle heure, elle eût souri
-à telle parole, peut-être tout s'en fût suivi.
-Quand donc lui naquit la prime idée de cette
-passion? Elle fouilla sa mémoire. Navrée, elle
-découvrit de viles origines : l'avarice, la vanité,
-la lassitude. Insensiblement l'idée s'était promue
-maîtresse. Les mérites évidents de M. Freysse
-l'avaient conquise ; et puis, au moment où les
-reproches d'Henriette lui dénoncèrent les racontars
-des brodeuses ; cet amour, brusquement,
-elle l'avait su.</p>
-
-<p>Tant que, obstinée, en son austère vertu, elle
-s'était prémunie contre les tentatives, M. Freysse
-avait ourdi des tendresses pour la séduire. Au
-contraire, à l'instant où elle eût enfreint l'honneur,
-de subits scrupules le retenaient, lui.</p>
-
-<p>Car elle comprend la délicatesse de l'homme
-qui, la voyant seule, sans protection, chez lui,
-après le départ de M<sup>me</sup> Freysse, ne l'a voulu
-flétrir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Puis, en elle, la douleur s'habitue et s'assoupit.
-Elle s'estime de n'avoir point laissé connaître
-les arcanes misérables de son âme, d'avoir
-souffert en soi et triomphé.</p>
-
-<p>Acquise la certitude que Léontine va atteindre
-ou peut-être atteint déjà les intimités charnelles
-du marchand, ses regrets et ses désespoirs
-amoureux succombent. Elle se remercie
-de sa prudence. Au même titre que cette grossière,
-elle eût servi de jouet et M. Freysse lui
-semble un futile débauché inexcusable s'il ne
-possédait cet art du commerce.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle attendit Jacques Plowert.</p>
-
-<p>Comme une échéance favorable, une date
-commerciale qui changerait la routine de la
-maison et donnerait aux affaires une direction
-neuve. Le parti convenable.</p>
-
-<p>Pour l'intelligence elle le savait bachelier, écrivain
-habile, descripteur éloquent, homme de
-goût, &mdash; ses envois charmaient toujours les clients
-et ne restaient pas en magasin. &mdash; Pour le physique,
-ses photographies montraient un garçon
-robuste, aux traits féminins, où se devinait une
-peau lisse, où s'arrondissaient des yeux clairs.
-L'idée martiale de sa blessure palliait l'odieux
-de la difformité. Un mâle plastique, en définitive
-grand et tel, disait M. Freysse, que les
-dieux en pierre du Louvre. Le parti convenable.</p>
-
-<p>Même elle ne goûta point la curiosité des
-étreintes suprêmes. De là elle détournait son
-esprit, très calme, se disant qu'elle saurait à
-date fixe, que cela d'ailleurs ne devait apprendre
-rien de bien étrange, puisque toute femme,
-sans peine, s'y conformait.</p>
-
-<p>Mais l'étude des hautes spéculations commerciales
-l'accapara. Elle lut des traités économiques,
-elle compléta ses connaissances sur la
-banque et les systèmes de crédit. Ce mariage lui
-promet l'essor d'une richesse sûre, richesse où
-elle vivra, au balancement des luxueux équipages,
-en vénération parmi les financiers et les
-ingénieurs. Par l'argent elle forcera un ruiné
-quelconque à épouser cette misérable Henriette.
-Ensuite rien ne sera plus à souhaiter.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Jacques Plowert vint.</p>
-
-<p>Il vint, une après-midi. Elle le reconnut tout
-de suite avant qu'il entrât et bien qu'il n'offrît
-d'abord à la vue que son côté droit. Plus maigre
-seulement que le représentaient les photographies.
-Le son de sa voix, elle l'avait prévu. Il
-dit des choses particulières et intéressantes. A
-table on parla commerce. Aussitôt les fiancés
-se plurent. Elle se sentit à l'aise comme s'ils
-étaient unis depuis des ans.</p>
-
-<p>Très habilement, de sa main unique, il coupait
-les morceaux avec un couteau de poche à
-lame courbe. Soudain il éclata de rire. Alors
-son moignon sautilla dans la manche trop
-large : une chose pointue qui plissa l'étoffe de
-la redingote. Pour la première fois, Marceline
-subit une répulsion, l'envie de voir frissonner
-à nu ce bout de membre, de s'en dégoûter et
-de fuir.</p>
-
-<p>Et l'obséda cette pensée : quelle attitude
-prendre afin que son regard, jamais n'y heurtât.
-Elle n'osa plus lever les yeux par crainte
-de voir cette chose pointue qui frissonnait de
-rire. Comme une bête vivante, distincte de la
-personne, et nantie d'une existence à part,
-alanguie parfois, immobile en des torpeurs
-tristes, ou frétillante d'une horrible danse.</p>
-
-<p>De la fantastique vision elle ne se put distraire.
-Toutes les paroles lui furent muettes
-jusqu'au départ de Jacques. Lui absent, elle
-garda dans la mémoire l'aspect remuant et immonde.</p>
-
-<p>Ce l'empêcha du sommeil, pendant des
-heures. Lorsqu'elle s'endormit, elle rêva que ce
-moignon la poursuivait, mettait à ses lèvres
-un baiser visqueux et chaud, tandis que
-Jacques éclatait d'un rire atroce, de ses blanches
-dents. La terreur. Elle n'osait plus demeurer
-seule. L'hallucination grandissait, lui
-suggérant les mille ridicules des manchots,
-l'horreur des chaires découpées et saigneuses.
-Si Jacques arrivait, cette horreur diminuait un
-peu. A ne point découvrir les affreuses apparences
-prévues par ses cauchemars, elle se rassurait
-et son esprit se reposait en une aise relative.</p>
-
-<p>Le drap soyeux et neuf du vêtement drapait
-de noir la chose.</p>
-
-<p>Pour fuir la hantise ridicule, elle tenta de concevoir
-le jeune homme tel qu'il devait paraître
-avant l'accident. Jamais elle ne put rétablir l'allure
-martiale de l'artilleur en son uniforme,
-toujours s'imposait la manche vide et flottante,
-la manche noire.</p>
-
-<p>Elle ne put se résoudre à consentir ce mariage.
-La seule appréhension que <i>cela</i> frôlerait sa chair,
-que <i>cela</i> elle le verrait un jour à nu lui donnait
-épouvantes et frissons. Comme M. Freysse la
-questionnait, elle répondit non fermement. Puis
-elle avoua ses dégoûts, l'insupportable malaise
-que cet homme lui boutait.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais bien que c'est imbécile, que c'est
-fou, mais c'est plus fort que moi : je ne puis.</p>
-
-<p>M. Freysse se dit très malheureux de ce refus.
-Toutefois il ne renouvela point sa demande.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, Jacques Plowert partit
-pour l'Inde. Il ne paraissait point autrement
-triste. A Marceline il présenta des adieux très
-aimables.</p>
-
-<p>Au fond, la jeune fille le regretta. Il eût si
-bien rempli ses espoirs. Longtemps elle s'en
-voulut de la bête imagination qui l'avait prise.
-Cependant, à de nouvelles instances, sa réponse
-n'eût point varié.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Par l'avenue les pluies d'automne s'éplorent.
-Aux balcons luit l'éternel rire des enseignes
-d'or. Les fiacres louvoient vers les trottoirs
-laqués. Le ciel cendreux s'effiloque aux toitures
-glauques.</p>
-
-<p>Marceline guette les blanches poussières d'eau
-qui volent au ras de l'asphalte, et fuient, et
-meurent ; les blancheurs d'eau qui passent dans
-les interstices des gens sombres, qui sèchent
-aux soies des parapluies, qui s'effilent en minces
-luisures sur les vitres des lampadaires.</p>
-
-<p>Assise derrière la caisse d'ébène, elle guette
-les blanches poussières d'eau, tandis que ses
-doigts caressent le doux vélin du registre.</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">Dijon. Imp. Darantiere, rue Chabot-Charny, 65.</p>
-
-
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&trade; electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&trade; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&trade; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg&trade; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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