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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les demoiselles Goubert - -Author: Jean Moréas - Paul Adam - -Release Date: December 22, 2020 [eBook #64084] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEMOISELLES GOUBERT *** - - - - - JEAN MORÉAS & PAUL ADAM - - LES DEMOISELLES - GOUBERT - - MOEURS DE PARIS - - - PARIS - TRESSE & STOCK, ÉDITEURS - 8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français - 1886 - - _Tous droits réservés_ - - - - -_L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction -et de reproduction._ - -_Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la -librairie), en novembre 1886._ - - -OUVRAGES DES MÊMES AUTEURS: - - LE THÉ CHEZ MIRANDA. - -_En Préparation_: - - LA PARAPHRASE DES SAINTS ÉVANGILES. - - -OUVRAGES DE JEAN MORÉAS: - - LES SYRTES. - LES CANTILÈNES. - -OUVRAGES DE PAUL ADAM: - - CHAIR MOLLE. - SOI. - - -DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE, RUE CHABOT-CHARNY, 65 - - - - -Il a été tiré à part dix exemplaires de cet ouvrage, sur papier de -Hollande, numérotés à la presse. - - - - -I - - -Dans le lit de palissandre à cintres, sous les rideaux cramoisis -retroussés, M. Goubert agonise, tout violâtre des spasmes d'apoplexie. - -Continûment la jambe se meut, et les orteils balancés ondulent le drap. -Un râle monte, un râle gras qui grouille dans la gorge étrécie. - -La lumière cuivrée de la lampe s'éplore vers la tapisserie et ses -fleurages d'or, le glacé des étoffes chères, les cadres étincelants des -miroirs. Sur le désordre des choses, un silencieux effroi, un -recueillement d'attente. Alors le docteur se retourne et, marchant à M. -Freysse qui demeure en un coin de la chambre, il l'entraîne vers la -bibliothèque: - ---Il faut s'attendre à tout. - ---C'est épouvantable. Et ses filles! - -Le docteur étend les bras par un geste vague. Puis la figure angoissée -de M. Freysse l'attentionne. Ce monsieur grisonnant, très correct avec -sa jaquette anglaise et son col droit, paraît soumis à un intime chagrin -rare chez les simples amis des mourants. Les rides fines frissonnent -dans le cadre de son poil gris ramené sur les tempes, aiguisé en -barbiche pointue: - ---Et ses filles? - - * * * * * - -L'une près l'autre, assises. L'aînée fort pâle fixant de ses yeux froids -les rosaces du tapis. La cadette pleure à rondes larmes; et les larmes -emperlent ses cheveux blonds volutant sur sa face mièvre. - ---Ruinées. Leur père était ruiné. C'est cela qui le tue aujourd'hui. - -M. Freysse conte le krach. Il dit comment toute la fortune de son ami -Goubert se perdit. Infatigable, il parle avec des énumérations de -chiffres. Et tout cela s'égrène vite hors ses lèvres tremblées. Du geste -il s'anime, offrant à plat des mains blanches ornées, aux petits doigts, -de larges cercles en or. - -Comme les jeunes filles se refusent absolument à sortir, on les fait -asseoir au bout de la pièce. Une terreur les repousse du lit, une -terreur de la maladie, une appréhension de revoir la face violâtre et -d'en avoir peur. Anxieuse, Marceline, l'aînée, vise les mouvements du -médecin, espérant toujours que ce jeune homme à la douce figure la -rassurera d'un signe. Elle prévoit comme un chaos de calamités. Depuis -la mort de sa mère, elle s'occupait entièrement de l'ordre domestique: -la première, elle sut l'irrémédiable perte de la fortune. Que devenir -seule? Sa soeur, une enfant. - -Et Mme Freysse arrive: petite femme maigrette, laide, très sautillante -dans le bouffant de sa robe noire. Ayant embrassé les deux jeunes -filles, elle parle au docteur. Marceline la voit hausser les épaules et -secouer la tête. - ---Il faut que vous veniez toutes les deux avec moi dans votre chambre. -Vous ne pouvez pas rester ici plus longtemps. - -Les traits anguleux de Mme Freysse se pincent sévèrement. La petite -Henriette s'obstine, pleurant toujours. - ---On va le saigner. Il ne faut pas qu'il soit distrait par vous durant -l'opération. D'abord, vous avez bien confiance en M. Freysse et en moi, -n'est-ce pas, mes petites chéries? - -Toute câline, Mme Freysse les pousse vers la porte. Perçus, la face -boursouflée de l'apoplectique qui hoquète, et ses yeux effroyablement -ternes, exorbités. - -A sept heures du matin, M. Goubert mourut. - -Aussitôt Mme Freysse recouvre la table de serviettes damassées. Elle y -érige un crucifix et des candélabres; dans une conque marine où se lit: -_Souvenir d'Arcachon_, elle verse de l'eau bénite et plonge un rameau de -buis. Aidée par la femme de chambre, elle coud un large volant de -dentelle à un drap chiffré. Les bibelots disparaissent dans les -armoires; on revêt de housses les chaises Henri III; la pièce prend un -air de deuil liturgique avec ses prie-dieu installés tout contre le lit -mortuaire, tout contre les linges qui gardent en leurs ombres les -reflets cramoisis des tentures. Et la tête très blafarde du cadavre -semble dormir sereine sous la dansante illumination des bougies. - -Au jour. On entr'ouvre la fenêtre; et la bise décembrale lèche les -flammes qui parfois se dardent horizontalement. Les doigts gris du mort, -et ses ongles luisants joints, retiennent une croix d'ivoire, et du -buis. Les tableaux voilés de crêpe, grandes taches noires sur les murs -dorés. Une toute jeune religieuse, toute mignonne dans un fauteuil, -murmure des patenôtres. Et souvent elle glisse dans ses larges manches -de bure ses mains qui se glacent. - -Maintenant des souvenirs assiègent Marceline: le rappel des constantes -prévenances et des cadeaux, des appellations plaisantes dont le père -taquinait. Et se greffe de surcroît, en son esprit, l'épouvante de la -ruine: robes laides, travail, patron. - -La religieuse vient lui causer: une voix susurrée et qui l'exhorte au -courage. - -Par les chambres encombrées: des intimes, des personnes à peine vues -autrefois entre deux quadrilles. Des domestiques demandent à Marceline -des ordres qu'elle ne sait plus donner. Et toute embrassade, toute -marque de pitoyante sympathie lui rappelle l'imminente pauvreté. En -sanglots elle éclate. - ---Comme vous avez du chagrin, ma pauvre enfant. - -Déplorer ses biens perdus autant que la mort du père; elle se réprouve. -Et ce lui suscite une crispante rage de ne pouvoir vaincre cette -obsession vile. - - * * * * * - -Marceline choisit un modèle de croix en fleurs. Mme Freysse s'interpose -et prie le fleuriste de revenir une heure plus tard: - ---Elle était bien chère, mon enfant, cette couronne. - ---Non, cent francs. - ---Cent francs; c'est cher. Il faut apprendre à calculer. Votre position -de fortune n'est plus la même. - ---Je sais. Vous avez raison. - -Tout ce qu'on lui voulait apprendre, elle le détaille. Mme Freysse -s'attendrit, constamment répète: - ---Est-elle raisonnable, la pauvre petite, est-elle raisonnable. - ---Elle calcule comme un homme, dit le mari. - ---Papa m'y avait habituée. - ---Alors nous allons pouvoir causer. - -A l'air de M. Freysse, Marceline espère. Elle ne peut chercher recours -hors lui. Les parents de son père, petits rentiers provençaux, elle les -sait incapables de lui prêter aide. Ils ne viendront même pas à -l'enterrement, vu la cherté du voyage. La famille de la mère se trouve -éteinte. - -D'un chiffre le négociant établit la situation. Que Marceline accepte ou -refuse l'héritage, la faillite de l'Union absorbera tout. Pour s'éviter -des tracas, il serait sage de signer un renoncement. - ---Maintenant, il faut que vous viviez, votre soeur et vous. Voici ce que -je propose. Je vais vous prendre dans mon magasin toutes deux. Vous -serez ma caissière à deux cents francs par mois. Henriette procèdera aux -livraisons des marchandises et surveillera les brodeuses. Elle aura cent -francs. Avec trois cents francs vous pouvez vivre. Et, bien entendu, -chez nous, c'est chez vous, vous savez. - ---Oh! ma chérie, tu sais combien je t'aime. - -La dame se jette au cou de la jeune fille. M. Freysse lui serre la main -à l'anglaise. Marceline s'abandonne à leurs caresses et pleure. Elle -pleure le passé, son père, ses domestiques, son landau loutre. Dans la -boutique de l'avenue de l'Opéra elle s'imagine rendant la monnaie sur le -comptoir peluche verte et ébène. - -Eux, prédisent un avenir rose: une association, quand les petites -Freysse seront mariées, dans dix ans. Ou bien il se trouvera des braves -garçons, un voyageur, un caissier, un premier du Louvre, bien contents -d'épouser des femmes comme elles. D'ailleurs les affaires marchent. On -les augmentera, sans doute. Et Mme Freysse revient toujours à son idée -de mariages probables, répétant: «un voyageur, un caissier...» - -La religieuse entre. Elle se déclare transie, et approche du feu ses -mains couleur de cire. Déjà, malgré la froidure, le mort se décompose, à -ce qu'elle dit. M. Freysse va voir. - -Les femmes montent auprès d'Henriette. Marceline veut son avis sur la -proposition des Freysse. - -La petite, éveillée dans son lit de mousseline blanche à faveurs de -satin bleu, garde de grosses larmes aux cils. Sa main gracile saillit de -la chemise large en fine baptiste brodée. Laiteuse la chambre sous la -réfraction de la neige qui, depuis le matin, tombe. L'annonce de la -ruine ne la bouleverse pas outre mesure. Son père mort, il lui paraît -naturel que tout soit changé. Mme Freysse s'explique longuement, -Henriette remercie très contente. Une joie de ses quinze ans avec un peu -l'espoir de jouer à la marchande. Et puis la liberté de ces petites -ouvrières, si rieuses par les rues, la tente. De plus elle gagnerait de -l'argent. Un soudain respect d'elle-même pour cela. - - * * * * * - -Le défilé des personnes ne cesse pas. Des amis de M. Goubert nantis de -mines sinistres et compatissantes, de redingotes neuves. Ils pénètrent -sur la pointe du pied. Ils serrent la main de Marceline avec une -profonde inclinaison; puis, un moment, les mains liées aux bords de -leurs chapeaux, ils contemplent la figure bouffie du mort. Discrètement -ils s'informent de l'heure précise du décès. Quand ils ont jugé -suffisante la longueur de la visite, ils saluent et sortent, muettement. - -Bientôt ce devient une foule, vers cinq heures, après la Bourse. Tous -passent devant Marceline prostrée en sa douleur regrettante. Tous, aux -flammes jaunâtres de la chapelle ardente, autour du voile de la -religieuse, un instant, s'illuminent. Un flot s'écoule. D'autres, -introduits par le domestique en habit noir et ganté de blanc. - -Engaînée de deuil à large ruban de taille, ses grands yeux bleus rouges -un peu, et sa bouche pâle frémissante de pleurs, Henriette paraît. Des -gens l'envisagent et se parlent. - -L'air vif du dehors cingle par lames. - - * * * * * - -Marceline contemple la parure du boudoir où elle se retira. Surtout, en -un angle: le chapeau de feutre blanc et son chevalet d'or, et des soies: -une merveille du confiseur. De fallaces fleurs emplissent la coiffe de -satin rose; et soupçonnées, au fond, des dragées.--Plus jamais de -semblables cadeaux. Des étrennes utiles lui seront servies, maintenant. - -Le lithographe apporte les lettres de faire-part. On s'installe devant -un guéridon. Mme Freysse appellera les noms sur le registre aux -adresses; son mari écrira les suscriptions, selon l'avis de Marceline. - -Mme Freysse, de sa voix bonne appelle: - ---Monsieur et Madame Rondel, 35, rue du Sentier. - ---Oui, soupire la jeune fille. - ---Ça y est, fait M. Freysse. - ---M. et Mme Bressan, rue des Herbes, nº 3, à Limoges. M. et Mme -Laverrière, 44, boulevard Sébastopol. M. Gyval, lieutenant au 7e -zouaves, à Mostaganem, Algérie. - - - - -II - - -Déjà Marceline appose la cravate, un petit plastron blanc, sous -l'échancrure du corsage noir à haut collet de clergyman. - -Dans la pièce vêtue de tapisserie pas chère, bleue et verte, la -somptuosité des meubles contraste, notée par le chapeau de feutre blanc, -merveille du confiseur, et son chevalet d'or, et ses soies, et ses -fleurs peintes. Longue la toilette de marbre blanc où s'asseyent, parmi -les pots et les flacons, les cuvettes évasées. Tombant de la glace une -mousseline l'enserre de ses blancheurs. Blanches aussi les couchettes. - ---Bon, voilà que je ne trouve plus mon démêloir. Où l'as-tu posé, dis un -peu, clame Henriette. - ---Mais non, voyons, je ne me sers pas de tes affaires. Tiens le voilà, -petite sotte. - ---Ah que je suis bête. - -Marceline hausse les épaules. Bien qu'elle les sache sans méchanceté, -ces tracasseries la peinent. Et, comme elle vit dans le regret du passé -meilleur, le moindre ennui, une étourderie de sa soeur, charge sa -mélancolie. - -Vite elle a dilecté cette stagnance de son âme morose; un calme où elle -évoque des joies anciennes et savoure l'amertume de n'en plus pouvoir -espérer. Mais le supplice de s'astreindre au ménage et à ses misérables -détails l'en vient distraire péniblement. - -Sur la table, achetée d'occasion avec les six chaises en faux vieux -chêne, elle étale la nappe maculée. - -Par la fenêtre: la rue de Sèvres et ses murs jaunes de couvent, des -parapluies dans l'averse grise. D'une manière de sympathie le morne -paysage pénètre Marceline. - -La collation finie, les deux soeurs endossent leurs manteaux, se -retroussent la jupe pour le départ. Faute d'autre communication entre la -chambre et la cuisine, la grosse servante passe, riant de son air -protecteur, un balai, un plumeau dans les mains. Henriette s'en égaie. - - * * * * * - -La pluie cesse. Les trottoirs brunis mirent. Elles vont dans la rue du -Bac. Henriette ne lit pas dans le mutisme de sa soeur la tristesse. Elle -suppose que toutes les personnes moins jeunes qu'elle sont naturellement -grondeuses et graves, par morgue. - -Parmi la cohue des employés, il plane un babillage de foule. Des -messieurs parcourent leur journal en marchant; et quelquefois ils -s'arrêtent au bord du trottoir pour approfondir des passages. Des -pantalons larges piqués de boue. Des faces bleuies par le rasoir. Des -mains rouges saillissant pour des explications. L'outrance de la -dernière mode jure aux échines des grandes filles plates. De leurs -croupes dansent les coussins des tournures. - -Marceline souffre d'être l'égale de ce monde qui cause en lâchant des -gestes de plèbe. Avec des esclaffements discrets de petite fille bien -élevée, Henriette se moque. On les dévisage toutes deux en marquant une -vénération hiérarchique pour leurs allures de demoiselles premières, au -moins. - -Passé la rue du Bac, la voie très large bée par les ponts. Les criardes -causeries s'atténuent subitement égarées dans le vide. Entre les quais -jaunes la Seine incurve houle contre les bateaux à persiennes des -lavoirs; de sa peau verte palpitante et semée d'argentures éparses, les -brumes grises, grises et bleuâtres s'épanouissent vers la ville, -emboivent les massives tours de Notre-Dame et du Palais, le pinacle -dentelé de la tour Saint-Jacques. - - * * * * * - -Au loin, la couronne de l'Opéra: quelques dorures parmi la masse -violâtre. Dans les boutiques les commis drapent. - -Marceline et Henriette s'arrêtent au magasin. Peinte de laque noire la -devanture. A la corniche, le nom de Freysse se couche en majuscules -anglaises; des pleins et des déliés d'or mat, simplement. Encore -baissés, derrière la vitrine, les stores de soie écrue signés du nom en -rouge. - -Elles entrent. M. Freysse, très habillé déjà, se lève pour les recevoir. - -A Marceline installée il enseigne. Il parle en articulant avec soin -chaque syllabe. Parfois, de sa jaquette, de sa poche fendue sur le -coeur, il tire un mouchoir fin et se mouche doucement, puis, devant ses -yeux un peu fatigués il replace son binocle sans monture. Lui-même se -baisse pour prendre le lourd grand-livre relié de peau verte et orné de -nickelures aux coins, au dos. Elle se met à écrire de sa calligraphie -ténue, semblable à une broderie sur le vélin. - -Dans l'atelier. Henriette choisit parmi des écheveaux la nuance de -gueules pour une passementerie armoriale. Les quatre brodeuses -travaillent une pièce de velours: l'étoffe, roulée par deux bouts sur -les montants d'un cadre, laisse tendue une bande médiane où elles -pointent quatre oiseaux de paradis. - -Aux racontars drôles d'une rousse dont le geste arrondi se dispense, les -brodeuses rient. - ---Gare au patron, insinue Marguerite enfilant son aiguille. - ---Il n'y a pas de danger qu'il bouge, renseigna Henriette: il établit la -balance avec ma soeur. - ---Ho, ho: il établit la balance avec sa soeur..., s'écria Léontine, une -brune tassée. - -Et des esclaffements. - ---Vous êtes joliment bêtes, vous, d'abord, interrompit Henriette. Vous -ne comprenez rien aux choses de la caisse; alors vous riez comme des -carpes. - - * * * * * - -Afin qu'on lui pardonnât d'inévitables vexations dont, néanmoins, son -autorité de surveillante jouissait, Henriette toléra la liberté des -propos; elle-même s'en amusait, feignant la compréhension des mystères -scellés à son ingénuité; crainte de paraître inférieure en quelque -point. - -La jeune fille s'estimait fière de commander à des dames si bien mises, -vêtues au dernier goût. En noir ou en brun, le cou haut maintenu dans -des cols raides d'empois, elles travaillaient du bout des doigts, par -petits gestes élégants et des mines sucrées, à l'ombre de leurs frisures -régulières. - -L'intimité venue par les confidences, on révéla des parties fines et des -jeunes messieurs donateurs. Ainsi l'amour fut connu d'Henriette par ses -agréments extérieurs: un luxe d'amusettes et de fêtes, des caresses -familiales, des promenades en voiture, des repas au restaurant, des -places de théâtre. - -D'interroger sur certaines locutions, elle s'abstint. On se moquerait. -Mais des mots lui demeuraient en l'esprit, avec un espoir d'en acquérir -le sens. - -M. Freysse entra. Aimablement il alla de l'une à l'autre. La grosse -Léontine le retint, demanda son avis. Elle s'efforçait à des -minauderies; et lui de sourire. - ---Henriette, pria-t-il, voulez-vous venir faire l'étalage? - ---Oui, monsieur. - - * * * * * - -Le garçon à livrée olive amoncela des étoffes sur le divan. Toute une -joaillerie fondue dans les velours, et dans les peluches et dans les -soies; et des ruisselures coulées dans la profondeur des fronces. Des -gris semblables à du plomb terne, des grenats crouteux ainsi que du sang -caillé. - -Crêtes de lumière sous le pouce prompt de M. Freysse. Du bout de ses -bottines pointues il va, vient. Il rectifie. - -Pour Henriette, des saveurs teintées ces étoffes; comme de velouteuses -confiseries. - - * * * * * - ---N'est-ce pas, Madame Henriette, que vous restez sage, demanda -Marguerite? - ---Comment? Sage? - ---Oui! vous n'avez jamais eu d'amoureux? - ---Ah, laissez-moi tranquille: c'est bon pour vous, ces histoires-là. - ---Ben vrai, comme vous êtes fière. - -Clémence rit. Les deux autres, qui tranquillement causaient, relevèrent -la tête. - ---Qu'est-ce qu'elle a encore à rire? - ---Rien. Taisez-vous d'abord, commanda Henriette. Vous savez qu'il faut -finir avant le déjeuner; et il est moins le quart. Après ça, le patron -m'attrapera si vous n'avez pas fini. Quant à vous, Marguerite, vous -verrez. - -Et elle lui montra le doigt en menaçant; puis soudain éclata de rire à -la réminiscence de la question sotte. Elle aurait un amoureux -certainement, un jour; mais pour le mariage, comme Mme Freysse. Et alors -elle possédera une maison de campagne, à Asnières; et son mari sera -l'associé de M. Freysse, du mari de Marceline. - -Jusqu'à midi elle médita cet avenir calme. Elle s'y voyait avec une -ombrelle sur le perron de sa villa et en toilette blanche d'été. Elle -serait riche. On donnerait des bals... dans les lumières. - - * * * * * - -L'après-midi, M. Freysse sorti, Marceline gardait seule le magasin. -Dehors, l'avenue bleuâtre et les équipages bleus. Des gens bien vêtus -circulent, s'arrêtent un instant près l'étalage. Dedans, la bleue -réfraction des hautes vitres grisaille les vibrances des nuances. Une -paix torpide, où sombre le regret de son passé, envahit Marceline. - -Entre trois et cinq, d'aucuns acheteurs arrivaient. Henriette étalait la -marchandise sans la vanter, mais en suggérant des idées d'ornementation. -Des grosses dames, les oreilles diamantées, des messieurs d'âge, très -difficiles et acariâtres, retournaient chaque pièce et voulaient -assortir avec des brins d'étoffes de couleur indiscernable. - -A six heures on allumait le gaz. Souvent un gros garçon blond, le -portefeuille maintenu contre son court paletot mastic, les mollets -crevant presque un pantalon à carreaux clairs, montrait à la vitre sa -face rose, affilée d'une barbe en pointe. Il ne pouvait voir la caisse -ni Marceline qui s'égayait de ses gros yeux, de son profil de cocher. -Rouges ses gants neufs, et le fer à cheval historiant son journal de -sport. Un bambou énorme. - -Sans doute le spectacle des tentures ne lui suffisait pas, car bientôt -il se retirait, haussant les épaules jusque les gigantesques et dures -formes de son chapeau. Tombait de l'oeil le monocle pendillant à un fil. - -Et Marceline percevait ce torse épais, un instant, parmi les lanternes -auriflues des voitures. - - - - -III - - ---Charles! - -Le garçon--gros, brun, les sourcils hérissés sur une face glabre de -capelan--accourut. - ---Mazagran? Môssieu Genès. - -Acquiescement. Le garçon s'éloigne, mais il est aussitôt rappelé par un -formidable - ---Charles! - ---Môssieur? - ---De quoi écrire. - ---Et les journaux du soir, n'est-ce pas, Môssieur Genès? - ---Oui. - ---Je savais. C'est aujourd'hui le jour du courrier de Môssieur. J'ai lu -votre dernier article dans le _Radical de l'Hérault_. Oh, oh: c'est le -gouvernement qui ne va pas être content. - -Genès sourit avec fatuité. - -Au bout de quelques minutes le garçon revint chargé du plateau, de -quatre journaux et d'un buvard. Il rangea le tout sur la table. - -Derrière lui, le verseur, dadais au geste malaisé, surgit et miaula: - ---Crème? - ---Vous savez bien que je n'en prends jamais, hurla Genès. - -Charles intervint: - ---Il faut l'excuser, Môssieur Genès: c'est un nouveau. - ---Ah!--Ces messieurs sont-ils venus dans l'après-midi? - ---Môssieur Albarel est venu avec Môssieur Sicard vers une heure. - ---Sont-ils restés longtemps? - ---Jusqu'à deux heures et demie. Ils ont joué au billard. - -Genès consulte sa montre. - ---Oh, ils ne vont pas tarder d'arriver. Monsieur Sicard a rendez-vous -ici avec sa... dame, fit le garçon en clignant de l'oeil. - -Calvite, bigle, camard, puissant du ventre, une malebosse au front, -Nicolas Genès. Méthodiquement, avec des arabesques calligraphiques, il -écrit: «_Jules Ferry, le Tonkinois..._» - -Blanc et or, sous le gaz, le café. Sur des gens, la lourde porte -s'ouvre, s'ouvre et se referme. Au comptoir, parmi les carafons de -cognac, les soucoupes, les fioles pansues, les hautes bouteilles, -rouges, jaunes, vertes, la caissière trône dans la majesté de ses seins. -Hâtifs, les garçons se croisent, élevant des plateaux où les bocks -moutonnent. Là-bas le patron breloqué de chrysocales s'empresse auprès -de trois exotiques gantés comme des cochers anglais et flanqués de -donzelles ventripotentes. - -Des tentures de moire claire, à petites ondes, prêtent à la salle un air -intime de mauvais lieu. Des hallebardes, des pertuisanes, des lances -dressées en faisceaux supportent les pardessus et les chapeaux des -consommateurs. Des carquois en fils de métal tressés et peinturlurés -reçoivent les parapluies et les cannes. Des heaumes de chevaliers en -fer-blanc crachent de leurs visières levées des torchons pour la -propreté des tables. Au fond, une grotte féerique, que des lampes à -abat-jour de couleur illuminent, bée de sa gueule de carton-pierre; un -mince jet d'eau y clapote, et des mouettes empaillées rêvassent, -suspendues au plafond les ailes écloses, au bruit monotone des -carambolages. - - * * * * * - -Vigilant, le garçon annonce: - ---Ces Messieurs. - ---Bonsoir, Genès. Bonsoir, Albarel. Bonsoir, Sicard. Bonsoir, Castelan. -Bonsoir, Ravasse. - -Maurice Albarel. Au petit peigne, jusque les sourcils, des cheveux noirs -et lisses. De ras favoris en la matité des joues. Des élégances -équivoques de brelandier. - -Francis Sicard. Deuxième clerc chez Me Susse, notaire, rue de la Paix. -Des trottins cristallisent à sa seule vue. - -Castelan. Profil de ghetto. Fait du journalisme. Au Madrid, plus d'un le -salue et il en est fier. - -Ravasse. Carabin réfractaire. La lecture des journaux, son unique -labeur. - ---Hé, scélérat, dit Genès à Sicard en lui tapant amicalement dans le -dos, il paraît que nous attendons ce soir la belle Clémence. - -Avec un geste de dédain, le clerc: - ---Pf! Elle devient bien crampon. - ---Plains-toi; je m'accommoderais volontiers d'un crampon comme ça, -interrompit Albarel. - ---Prends-la, mon cher, je te la cède avec enthousiasme. - ---D'abord il faut lui demander son avis. Et puis j'ai pour principe de -ne jamais prendre la _suite_ de mes amis. - ---J'ai vu l'autre jour avec Clémence une petite blonde chiffonnée, très -chouette: tu pourrais lui faire la cour. Elle travaille dans le même -magasin. - ---C'est une idée ça, je demanderai des renseignements à Clémence. Dis -donc, Genès, si nous trouvions tous des maîtresses dans le même magasin? -Ça serait drôle! - ---Oh! moi, je préfère le bordel. - ---Chiiic!! - -C'était Ravasse qui lançait son cri favori tout en feuilletant des -journaux illustrés. - -Genès alla s'asseoir à côté de Castelan. - ---Je veux vous faire lire ma correspondance. Je crois que ça y est: vous -allez voir. - -Le journaliste prit le manuscrit et le parcourut négligemment. Des -sourires approbatifs et des moues sévères alternent sur sa figure -pendant qu'il lit. - ---Pas mal, mon cher, pas mal: vous faites des progrès. Mais il vous faut -travailler encore, travailler beaucoup. Les incidentes s'embrouillent -parfois. L'adjectif est banal souvent. Cherchez l'adjectif, l'adjectif -qui porte. Tout est là. Croyez ma vieille expérience. - -Genès remit le papier dans sa poche, un peu froissé de ces critiques. - ---Quel cheval joues-tu demain, Albarel? - ---Tabarin. - ---Oh! non, il faut jouer Zuzutte. - ---Zuzutte? Jamais de la vie. - ---Crois-moi: j'ai des renseignements sûrs. - ---Est-il étonnant avec ses tuyaux, ce Sicard! - ---Pourquoi? - ---Parce que tu me fais toujours perdre. - ---Je t'ai fait perdre, moi? quand ça? - ---Mais dimanche dernier, encore, avec Grincheux. - ---Mon cher, c'est la faute du jockey: tout le monde l'a dit. - ---Je la connais cette blague. - ---Alors tu vas jouer Tabarin? - ---Parfaitement. - ---Tant pis pour toi. - ---Nous verrons. - ---Chiiic, hurla l'incorrigible Ravasse. - ---Et notre partie de piquet? interrompit Genès. Combien sommes-nous? -Ravasse, lui, il n'y a pas moyen de le faire sortir de ses journaux. -Monsieur Castelan, jouez-vous? - ---Je regrette. Je suis forcé de rentrer. J'ai un article à finir. - ---Alors nous jouons à trois? - -Après le départ du journaliste, Genès, très vexé au fond de ses -critiques, dit en haussant les épaules: - ---Quel poseur ce Castelan: il a toujours des articles à faire et on ne -les voit nulle part. - ---A-t-il du talent? demanda Albarel. - ---Peuh! un simple reporter. - ---Moi je ne le crois pas fort, dit Sicard. Un jour il a prétendu que -Georges Ohnet ne savait pas écrire. - ---Quand il aura fait _Le Maître de Forges_. - ---Oh! oui. - ---Toujours le nez fourré dans vos sales cartes! cria inopinément une -grosse rousse, la gorge en surplomb dans un mantelet de velours grenat. - ---Tiens, voilà Clémence. - -Clémence s'assit à côté de Sicard qu'elle baisa sur le bout de sa barbe -en lui susurrant: - ---Bo'soir chéri. - -Le clerc se laissa câliner en homme que cela embête. - ---Quel type! fit Clémence froissée de cette réception glaciale. Il est -toujours à bouder. - ---Venez vous asseoir près de moi, madame Clémence, j'ai à vous causer, -dit Albarel. - ---Ah! - ---Des renseignements à vous demander. - ---Des renseignements? - ---Oui. - ---Et sur quoi? - ---Sur une petite blonde chiffonnée qui travaille dans votre magasin. - ---Oh, oh: la petite Henriette. - ---Elle s'appelle Henriette? - ---Oui. Elle est d'une bonne famille... ruinée. - -Geste d'Albarel. - ---C'est vrai, monsieur Albarel, c'est pas des blagues. - -Elle raconta tout ce qu'elle savait sur la famille Goubert. - ---Alors elle est sage? - ---Oh! oui. Elle s'embête, la pauvre mignonne, avec sa chipie de soeur, -elle s'embête!... Je l'aime beaucoup, moi, Henriette. Elle est rigolote -et... pas poseuse. - ---Et sa soeur? - ---Sa soeur? En voilà une qui fait sa tête, et des manières. Elle est -très bien avec le patron, par exemple. - ---Ah! - ---Oh! mais très bien. Ils établissent la balance ensemble, tout le -temps. - ---La balance? - ---C'est Henriette qui dit ça. Elle est très rigolote, cette petite: je -l'aime bien, mais c'est sa soeur qui me rase. - ---Et les autres ouvrières, comment sont-elles? - ---Les autres? Peuh! couci, couça. Il y a Léontine qui n'est pas mal. - ---Léontine... - ---Un peu... blette; mais pas mal tout de même. C'est elle qui voudrait -établir la balance avec le patron. - ---Ah! elle voudrait... - ---Mais oui; seulement, le patron ne veut pas. - ---Il ne veut pas... - ---Il aime mieux établir la balance avec Marceline. - ---Marceline? - ---C'est la soeur à Henriette. - ---Alors le patron... ha! ha! ha! - ---Aime beaucoup... hi! hi! hi! - ---Etablir la balance... ho! ho! ho! - ---Avec Marceline... hé! hé! hé! - ---Chiiic, épilogua Ravasse. - -Clémence lampa le verre de kümmel qu'on venait de lui servir. - ---C'est bon, le kümmel, ça pique. J'aime ça, fit-elle en se caressant -complaisamment les seins selon son tic ordinaire. - -Puis à Maurice Albarel: - ---Alors, comme ça, monsieur Maurice, vous êtes amoureux de la petite -Henriette? - ---Amoureux? Je ne la connais pas! - ---Oh! elle est très chic. - ---Voulez-vous vous charger de mes intérêts auprès d'elle? - ---Nous verrons: plus tard, nous verrons. - ---J'y compte, hé? - ---Tiens, voilà mon amoureux platonique, cria, en claquant des mains, -Clémence, qui regardait vers la porte du café. - -Un grand pantin vêtu de noir, maigre, sa figure bonasse et ovine quoique -épouvantablement barbue, surmontée d'un haut-de-forme minuscule aux -reflets de colle forte, s'avançait vers la table des trois amis, pareil -à un vieux corbeau aux ailes coupées. - ---Bonsoir, mon amoureux. - ---Bonsoir, Pirette. - ---Ce cher Pirette! - ---Vive Pirette! - ---Chiic! - -M. Pirette vivait chichement, mais dignement des honoraires de sa place -de comptable. Timide, taciturne, rêveur et sentimental, il avait voué au -beau sexe un culte chevaleresque et désintéressé. - -Clémence se leva, prit une rose à son corsage et la passa à la -boutonnière de Pirette avec des gestes comiques. - ---Hé, hé, monsieur Pirette, je crois que vous faites la cour à ma femme. - ---Quel veinard, ce Pirette! - ---Irrésistible, mon cher. - ---Chiic, chiic. - ---Laissez-les dire, monsieur Pirette: ils sont jaloux, interrompit -Clémence. Mettez-vous en face de moi, là, nous allons faire un petit -écarté. - ---Volontiers, madame. - ---Qu'est-ce que nous jouons? - ---Tout ce que vous voudrez. - ---Un kümmel, pas? - ---Parfaitement. - ---J'aime beaucoup le kümmel. J'aime tout ce qui pique. Et vous, monsieur -Pirette? - - - - -IV - - -Dans l'église Saint-Sulpice, les fidèles se groupent aux côtés du -choeur, sous les piliers de marbre, jusqu'à la table de communion; et, -l'autel d'or s'érige des marches, parmi la candeur de ses nappes. Le -prêtre vénérable prostré en prières; les moires de la chasuble -miroitent, et l'agnel d'or, au centre, brodé. - -Machinalement, Henriette suit l'office. Une piété vague la tient -sérieuse, bien que, depuis deux ans déjà, elle ne pratique plus le -sacrement. M. Goubert plaisantait les curés. Elle en profita pour -s'affranchir de la confession. Au fond de sa mémoire, se perpétue le -soupçon paternel que là n'est qu'espionnage. Comme elle, pense -Marceline. Cependant, par mode, elles ne manquent point au service -dominical, et aussi par une irraisonnée mais tenace conviction que n'y -pas assister serait une grosse faute de bienséance et de morale. Pour -elles, un salon l'église, où, à jour fixe, se rencontrent mêmes visages -et mêmes toilettes. - - * * * * * - -Les deux soeurs descendirent du tramway avec une joie de marcher un peu, -de sentir du frais dans leurs jupes. Place de l'Etoile, se dénoue le -ruban de soulier d'Henriette. Il faut s'arrêter un instant sous la voûte -de l'arc afin de rajuster. Cette ridicule besogne, devant tout le monde, -exaspère la jeune fille. Des indiscrets la regardent faire. -Douloureusement son corset la pince, accroupie. Comme elle se relève, -une commotion de son être: sur le haut-relief, l'enfant colosse saille, -et l'épanouissement de sa virilité nue. A sa honte soudaine de savoir, -le mystère sexuel se révèle. Explicitement, de licencieux propos -entendus contraignent sa mémoire. - -Dans le tramway de Courbevoie, à côté de Marceline, une envie de -confidences incite tout d'abord Henriette. Vite elle se ravise, et, -taciturne, réfléchit. Une réprobation pour l'acte deviné, un doute même -que l'amour sache se réaliser ainsi. Puis, avec la déroute des -scrupules, un désir anxieux de connaître. Si la pudeur morigène, -l'instinct pollue l'imagination. Du mâle: des baisers les lèvres, des -étreintes les bras. - - * * * * * - -Au bois, par les sentiers. Sous la hâte de ses émotions neuves, -Henriette prodigue à sa soeur des vocables tendres, susurrés, qui, -naturellement, lui viennent; de lentes caresses et douces. Peu à peu -l'aînée s'en alanguit. Et, délicieusement, ce fut une après-midi dans -des fraîcheurs où les résines sentaient au vol bourdonné des frelons. - -En une exquise lassitude la fièvre d'Henriette se calma. Une envie -d'être bonne à tous, de s'amollir au repos des divans. - -Elles découvrirent une toute petite violette cachée sous les herbes. -Elles en eurent une joie. Henriette la vola à sa soeur et l'enfouit dans -son corsage entre deux boutons, et plus loin encore, au creux de sa -poitrine. Cette fraîcheur sur sa peau lui fut un extrême délice. Mais -elles en découvrirent d'autres, violettes, d'autres et d'autres. Elles -les mirent à leur bouche; elles arrachèrent leurs pistils avec les dents -et les mangèrent; elles aspirèrent le suc de leurs tiges dans une -impérieuse soif de se froidir les lèvres. Elles riaient pour rien. -Marceline ne se lassait point de poursuivre la petite, si gracieuse dans -sa course avec ses bas violets dans l'envol des jupons; et sa taille si -mince ceinte de large faille, et son dos plat sur jambes longues. - -Chacune fit un gros bouquet où les boutons d'or éclataient parmi les -blancheurs rosées des marguerites et les livrées sombres des violettes. - -Enfin tout essoufflées elles se prirent par les bras. Dans une allée -solitaire elles s'embrassèrent longuement les joues. - ---Quel sale bouquet... On n'en donnerait pas deux sous, crièrent des -femmes qui passaient, en désignant leurs fleurs. - -Et subitement leur joie à toutes deux tomba. Elles se regardèrent avec -une grosse envie de pleurer. La misère impitoyable s'imposait à nouveau, -leur misère et leur servilité. - - - - -V - - -Henriette s'alla vêtir. Quand elle fut prête, elle trouva Clémence -chargée déjà de l'enveloppe en serge qui contenait les étoffes. - -Le patron renseigna: - ---Il est trois heures. Cette dame vous tiendra longtemps, sans doute: -elle est très méticuleuse. Enfin, tâchez d'être revenues à cinq heures. - ---Oui, Monsieur. Au revoir, Monsieur. - ---Au revoir. - -Il referma la porte et, par la vitre, quelque temps, les examina. Elles -marchaient allègres et sveltes dans la blondeur du soleil; un petit vent -leur faisait baisser la nuque, la nuque bien coiffée; et le petit vent -secouait les pans de leurs jaquettes qu'elles ramassaient à la taille, -avec obstination, tout en boutonnant leurs gants. - -Un temps propre, clair, illuminait l'asphalte gris-bleu et les vitres -nettes des lampadaires. Dans les voitures découvertes des dames se -prélassaient. - -Comme les deux jeunes filles gagnaient le coin de la rue des Pyramides, -Sicard les rejoignit. Il salua Henriette d'un grand coup de chapeau et, -tout de suite, il tutoya Clémence. Henriette un peu froissée de ces -allures familières, elle présente, se recula par une discrétion -affectée. Ce monsieur lui paraissait bien insolent. Cependant, à mesure -qu'elle observa davantage ses manières, elle remarqua qu'il ne -s'exprimait point sans une élégance de termes et de formules flatteuses -pour Clémence qui se rengorgeait. La brodeuse aperçut la mine pincée de -sa compagne; elle ne répondit plus que timidement à Sicard et se -rapprocha d'Henriette. Bientôt le jeune homme adressa quelques paroles à -celle-ci qui jugea très digne de ne lui retourner que de froids -monosyllabes. Elle s'attendait à ce que, d'un moment à l'autre, il les -quittât. Et elle visait la statue de Jeanne d'Arc, son oriflamme de -bronze découpé dans le ciel, avec la persuasion que là il tournerait la -rue de Rivoli tandis qu'elles continueraient tout droit. Il manifesta -une telle persistance à ne les point abandonner que Clémence crut devoir -accomplir les formalités de la présentation. - ---Monsieur Sicard, mon ami. Madame Henriette, la première de chez -Freysse. - -Il resalua, découvrant ses cheveux espacés sur un occiput très blanc. - -Il expliqua qu'il était clerc de notaire, rue de la Paix. Il allait -reporter une pièce à un client. Il avait là, dans sa serviette, -vingt-cinq mille francs de titres au porteur. Si on le volait! Et il -entama une récente histoire d'assassinat. - -L'histoire intéressa. Henriette en avait lu le commencement dans le -_Petit Journal_. Il fournit de nouveaux détails et, à l'appui, il montra -le _Figaro_ du matin. Soudain il fit calembour. Clémence s'esclaffa; -Henriette ne put retenir un sourire. Cependant elle craignait la -rencontre d'une personne connue et grave pendant qu'elle se trouvait en -cette compagnie. Anxieusement, elle fouillait l'amas des passants qui -s'écoulaient en la double sente des trottoirs, à chaque côté du pont. La -Seine verte avec des grandes nappes d'argent, et un ciel blanc pâle -derrière le Trocadéro coiffé de dorures. Ensuite Sicard parla de -l'Hippodrome, et décrivit les disloquages extraordinaires d'un clown. Il -prenait à témoin de son dire Clémence qui les séparait. Et, pour se -mieux faire comprendre, il penchait la figure devant la poitrine de son -amie, vers Henriette. A une réponse d'elle, il lui décerna maint -compliment sur son esprit et sa toilette, sur son goût exquis. Elle en -devint confuse, dans une intime joie. Clémence riait jaune. Cependant -Henriette ne trouvait point suffisamment beau le monsieur. Très bien -vêtu d'un pantalon retroussé et d'un court paletot mastic, il était trop -gros, un peu chauve. Des allures d'homme âgé. - -Ainsi, devisant de bagatelles, on atteignit la maison de la commande. -Sicard parla bas à Clémence et s'en fut en saluant. - -Alors Henriette eut comme un regret de cette distraction finie, mais -aussitôt elle se gourmanda d'un pareil sentiment. - - * * * * * - -Près d'une demi-heure chez la dame. A la sortie: - ---Tiens, voilà votre gros monsieur. - -A l'angle du boulevard Saint-Germain, devant la table d'un café, -Henriette venait d'apercevoir Sicard. Clémence, bien qu'elle feignît de -le remarquer seulement sur cette exclamation, s'attendait certes à le -trouver là. Elle simula mal l'étonnement, et Henriette fut prise d'une -folle envie de rire. Elle dit: - ---Vous me croyez donc bien bête? - -Déjà le jeune homme s'avançait. Il les pria de prendre quelque chose -avec lui. Henriette prétexta qu'il était trop tard. Mais un cadran juché -au-dessus d'un magasin indiquait quatre heures. Clémence, tout en -déclinant l'offre avec mollesse, fit cette remarque: on les attendait -seulement au magasin entre cinq heures et cinq heures et demie. Alors il -insista. - -Henriette ne voulait point. Il lui semblait que s'asseoir avec un homme -dans un café serait faire acte de fille. - ---Puisque Mademoiselle ne veut pas, puisque Mademoiselle ne veut pas, -répétait Clémence. - -Henriette craignit qu'on ne la jugeât pimbêche. Elle appréhenda de -blesser ce monsieur aimable, d'être malhonnête gratuitement. Aux -nouvelles instances de Sicard elle se laissa emmener par Clémence qui -lui avait pris le bras. - -Clémence et Sicard devinrent familiers. Henriette se moquait au fond, -estimant très bêtes leurs allures galantes, elle sourit pourtant par -condescendance. Eux s'encouragèrent de ce sourire. Rendez-vous, amitiés, -querelles, brouilles furent étalés devant la jeune fille. Peu à peu leur -conversation s'aigrit. Ils se lancèrent au nez de vieilles rancunes de -six mois et ils prenaient Henriette pour arbitre. - - * * * * * - -Dans la rue du Bac, Clémence dit: - ---Voilà deux ans que nous sommes ensemble tout de même, Sicard et moi. -Au bout de tout, c'est un brave type. - -Un instant, elle songea; puis: - ---Il y a des jours comme ça où il n'est pas aimable. C'est pas étonnant, -il est si préoccupé. Car il est très intelligent. Ça ne fait rien, il a -été bien gentil quand j'ai eu ma fausse-couche, l'été dernier. Il m'a -veillée trois nuits. - -Et elle ne tarit plus ses éloges jusqu'au moment de leur rentrée. Ce fut -le récit exact de leur bon temps, des promenades estivales à la -campagne, des repas sous les gloriettes au son des musiques foraines, et -le champagne, et d'immenses mirlitons, le retour dans le dernier -bateau-mouche, en chantant. Elle dit les trains de banlieue, les -courses, les spectacles, les drames et les opérettes écoutés dans les -loges velours en savourant de délicieux bonbons; les dîners chers aux -restaurants chics, les bals superbes à l'Opéra, les soupers à -l'Américain où on mange du homard en s'éventant, sous les lustres, -toutes bougies allumées. - ---Et puis, il y a des fois où nous restons sans sortir, toute une -journée, chez lui. Il y a un bon petit feu, et du soleil dans ses -rideaux. Nous faisons du café, une salade d'oranges, et il m'embrasse et -je l'embrasse. C'est très bon. Il a un grand divan en belle soie. Nous -restons l'un près l'autre, tout près, tout près, et il me lit des romans -qui font pleurer. Nous nous aimons bien. C'est la seule joie, après -tout. - -Clémence s'attendrit. Dans ses gros yeux bleus des larmes fluctuaient. -Elle tira son mouchoir. L'attendrissement gagnait Henriette aussi. Ces -aveux lui dévoilèrent des sensations exquises, possibles. Si dans une -union aussi désagréablement supportée que celle-ci, de pareils plaisirs -se rencontraient, quels ne seraient-ils point entre une jeune fille -jolie comme elle et un jeune homme mieux que le clerc. La curiosité -d'amour qui, depuis le dimanche, la lancinait, s'augmenta de cette -certitude que l'expérience en était charmante. Et la tortura le désir -irréalisable de tenter ce bonheur. Elle s'attrista, maudissant la ruine -qui l'empêchait du mariage. Et la grosse Clémence, avec sa chevelure -rouge tassée à la diable sur son visage criblé de taches blondes, cette -simple brodeuse aimante et aimée sans obstacles, elle l'envia. - -Au magasin, M. Freysse, assis bas près la grande soeur, lui causait. Par -malice, Clémence tarda à ouvrir la porte. Elles regardèrent à travers la -vitre. Marceline écrivait, et sa face régulière pâle, souriait aux -paroles du patron. Elle releva coquettement la tête, l'appuya dans sa -main et fixa M. Freysse qui, chaleureusement, plaidait. - ---Oh! comme votre soeur lui fait de l'oeil! Mais c'est une déclaration. -Ce que Léontine va rager. - -A cette boutade, Henriette voulut protester: - ---Ce n'est pas bien de dire ça. - - * * * * * - -A la caisse, Marceline, sur une haute banquette, écrit, compulse le -grand-livre, classe des lettres. Sa main blanche furète parmi les -paperasses. Parfois son profil sévère se tourne vers le dehors. Elle -suit dans une rêverie la fuite des passants. Elle songe au moyen -d'acquérir une maison de commerce et de la payer rapidement. Elle se -bâtit un roman de vie triomphante; elle tente des entreprises heureuses; -elle ouvre là, en face, un magasin de décoration, où tout se vendrait, -depuis les bronzes modernes, les Carolus Duran et les Bonnat, jusqu'aux -amphores romaines et aux tessons étrusques. - - - - -VI - - -Il avait plu. L'asphalte réfléchissait en coulées d'or flave les -tremblances des lampadaires. - -Clémence et Henriette marchèrent vite, l'oeil hypnotisé par ces rondes -lueurs qui s'égrenaient en double rang, se joignaient au bout de -l'Avenue droite, comme les gemmes d'un collier flamboyant. Seule lumière -dans la nuit terne. - -Au coin de la rue des Pyramides, deux hommes flânaient en fumant. Ils -s'approchèrent. C'était Sicard et Albarel. - ---Bonsoir, Mademoiselle, dit le clerc à Henriette, le chapeau bas. -Excusez-moi si je ne vous ai pas saluée, cette après-midi, c'était par -discrétion. - ---Vous avez eu raison, Monsieur. - ---Permettez-moi de vous présenter mon ami Maurice Albarel. Mademoiselle -Henriette, la première de Clémence. - -Les deux jeunes gens allèrent ensemble, en se donnant le bras à côté de -Clémence. Henriette, aux moments où l'on passait sous la lueur des -lampadaires, tentait d'apercevoir le joli garçon dont le teint et les -lèvres l'avaient captivée tout de suite. Chaque fois elle rencontrait -l'oeil d'Albarel fixé sur elle et la dévisageant. - -Comme Sicard devenait plus intime avec Clémence, l'autre se rapprocha -d'Henriette. Il lui parla du temps. Et, pendant qu'il parlait, que sa -voix lente coupée par les brusques sauts de l'accent méridional -résonnait à ses oreilles, elle comprit qu'il lui plaisait, qu'elle -vivrait bien avec lui. - -Ils la reconduisirent à trois. Rue du Bac, les deux hommes attendirent -que Clémence l'eût mise à sa porte. Avant de rentrer, la petite Goubert -regarda, pour apercevoir encore. En se couchant, elle rendit actions de -grâce à son amie qui, si discrètement, avait su lui procurer un -amoureux. S'interrogeant sur cette frasque, elle n'y découvrait rien que -de naturel et de convenable. Leur entretien avait été honnête, même -banal. Il s'était conduit en homme bien élevé. - - * * * * * - -Depuis Pâques, les ouvrières veillaient. Seule Marceline partait de -bonne heure. Henriette et Clémence revenaient de compagnie, très tard. -Maurice Albarel put les reconduire, chaque soir. - -Henriette s'amusait énormément du mal qu'il se donnait pour lui paraître -aimable. Elle affectait de dire peu de choses, se bornant à lui répondre -par de brèves phrases. - -Peu à peu, elle se laissait conquérir, inconsciente, par les charmes de -sa conversation, par les prévenances qu'il montrait. - -Ils allèrent au café, tous les quatre, une fois. Elle le vit bien alors, -dans toute la splendeur de son teint mat, de ses pommettes rosées, de -ses joues fines où s'appliquaient des favoris ras et soyeux. Il avait -des yeux noirs, perçants, une main grasse et blanche, des ongles en -amande, et, au petit doigt, un gros cercle d'or sertissant un diamant. - -Il sut commander des bavaroises au chocolat. Ses initiales étaient -gravées sur sa canne. Une femme très bien mise essaya de se faire -reconnaître par lui. Il la toisa avec dédain. Pour cela Henriette -répondit par une furtive pression à la pression constante de son genou -sous la table. Dans la rue, elle ne fit pas trop de résistance pour se -laisser embrasser au moment du départ. Et quand il demanda si elle -l'aimait un peu, elle se sauva sans répondre, plutôt que de dire «non.» - -La trace du baiser lui demeura sur la peau, la brûla longtemps. Elle -conservait et elle goûtait avec d'intimes joies la sensation des lèvres -chaudes collées à sa joue. - -... Et ce n'était pas une faute que s'accommoder de la société -quotidienne d'un jeune homme beau et aimable quand on n'accordait rien -autre qu'un baiser volé. Elle n'était pas encore si coupable que sa -soeur qui, elle-même, après tout, n'avait pas tort. - - - - -VII - - -Sur les premières marches de l'escalier, Henriette s'arrêta, étroitement -accotée à Maurice. Elle regardait, inquiète. - -A ses pieds, la silhouette--noire, rouge et or--d'un municipal; le -dos--brun et menaçant--d'un sergent de ville. Puis, sous les plafonds -gris de perle, aux raies indistinctement vertes ou violettes, par-dessus -un reflux de haut-de-forme, de feutres mous, de chapeaux de femme aux -cimiers de couleurs et qui s'envolent, le flou mirant des glaces, le -halètement du gaz en les globes blanchoyant; un tréteau avec des fronts -chevelus courbés sur des violes, avec un bras qui s'agite en l'air. Et -des bourdonnements sourdent de cette cohue; des cris aigus percent par -intervalle; soudain, des plaintes d'instruments à cordes, des stridences -de cuivres éclatent, montent, montent et le tout se confond un une -clameur qui enfièvre. - ---N'entrons pas; j'ai peur. - ---Vous êtes folle; c'est très amusant, Bullier: vous verrez. - -Albarel entraîne Henriette. - -Très vite elle se fit à ce tumulte, à cet éclaboussement de lumière. Son -insouciance revint et sa causticité en même temps. Elle s'amusa du -mauvais goût des toilettes de ces dames, des allures canailles des unes, -de l'attitude gourmée et prétentieuse des autres, de leurs tics: ce -chapeau fleuri comme une plate-bande; cette grosse blonde engoncée dans -sa poitrine; cette toque d'astrakan; cette grande maigre à pince-nez en -caraco olive; cette fourrure pelée comme un chat galeux; ces pendants -d'oreille; cette agrafe; ces breloques sur ce ventre; ce bracelet dédoré -sur ces gants sales; celle-ci qui gambade; celle-là qui se disloque; une -troisième qui marche comme un canard; une autre qui ajuste à chaque -instant sa tournure. - -Et les messieurs donc! - -Des débraillés, la barbe hirsute, le gilet ouvert, la cravate au vent, -un feutre sur le côté, à l'artiste. Des gommeux étranglés par des -hauts-cols à double écran, le pantalon étriqué sur des souliers pointus -et énormes, les mains gantées brique... De gros messieurs à lunettes -lorgnaient en-dessous les filles, n'osant pas. Des pierreuses mûres -s'étalaient sur les banquettes, un rictus provoquant par leur bouche -édentée. Mais les nègres amusaient surtout. Il y en avait -d'admirablement cirés, avec des yeux ronds et blancs; d'autres étaient -café au lait ou marron, avec une barbiche au poil rare sous un nez épaté -dont les narines s'évasaient, obliques. - ---Ho, ho, les amoureux! - -Une tête de femme saillit au travers des bras liés d'Henriette et -d'Albarel; ébouriffée, aux commissures des lèvres une moue et cordiale -et taquine. - ---Que tu es bête! Tu m'as fait une peur. - -Clémence prit une voix flûtée: - ---Pauvre mignonne: on lui a fait peur. - ---Et puis, nous ne sommes pas des amoureux: nous sommes des amis tout -simplement, reprit Henriette avec dignité. - -Et Clémence sur un ton égrillard: - ---Ça viendra. Et maintenant, mes enfants, allons prendre un kümmel: -c'est bon le kümmel; ça pique. - - * * * * * - -La foule se mouvait dans un coudoiement plus impérieux. On suffoquait. -Et toujours repassaient les mêmes figures: des bouffies flaves, sans -profil, des momifiées aux lamentables thorax; des bohêmes déhanchés -alternent avec des gommeux empalés. De temps à autre, une horizontale de -grande marque surgit, magnifique, au bras d'un cavalier cossu. - -Clémence multipliait les verres de kümmel en répétant, dans une -obstination de saoûlerie, sa phrase: «J'aime le kümmel, ça pique,» avec -accompagnement de son tic ordinaire: la paume des mains rôdant à -l'entour des pointes des seins. Henriette se laissait gagner par le -chatouillis des liqueurs fortes contre le palais et parmi les dents. -Elle avait même essayé de fumoter une cigarette de maryland,--bravade. -Délicieusement ses narines aspiraient des émanations de peaux humaines. -A ses oreilles tintaient, comme des vibrances électriques, les tumultes. -Dans sa robe de faille obscure le col haut ourlé de dentelle, ses -cheveux clairs frisottés sur le front, les joues d'un rose se dégradant, -la pupille dansante sous les cils battants, la jeune fille offrait à -cette heure toute la semblance d'un être prestigieux animé d'une vie -factice. Par moments, des envies de crier, de chanter, de croiser les -jambes dans un retroussis de jupes lui venaient. - -Albarel se rapprochait d'elle, lui serrait les mains, la buvait des -yeux, genou contre genou. - -L'orchestre battit un air de danse. Roidement, d'un coup des reins, -Clémence fut debout. - ---Allons danser, mon chéri, dit-elle à Sicard qui s'exécuta sans -enthousiasme. - -Albarel et Henriette les suivirent pour les voir. - -Déjà des couples tournoyaient. Des danseurs salariés ou de jeunes -étudiants nostalgiques des sauteries familiales de province. Tout à coup -Albarel dit à Henriette: - ---Voulez-vous faire un tour de valse, mademoiselle. - -Elle hésita. Elle trouvait cela inconvenant et même quelque peu -ridicule. Puis elle consentit. Tout d'abord elle éprouva une espèce de -honte à tourner ainsi au milieu d'un cercle d'inconnus; mais, peu à peu, -la perception visuelle devenant confuse dans le tournoiement de la -valse, elle finit par oublier et sa honte et ses scrupules, livrée au -suave et alangui vertige qui la faisait pâmer. - -Lorsqu'ils retournèrent à leur table, la jeune fille haletait, le sang à -la tête et les prunelles noyées. - ---Tu t'amuses, petite friponne, dit Clémence. C'était bien la peine de -faire toutes ces manières quand nous t'avons proposé de venir avec nous. -On ne t'a pas encore mangée, je crois. - -Henriette sourit; elle regarda à la dérobée Albarel qui lui pressait -amoureusement le petit doigt de sa main gauche. - -Attablés en face, cinq ou six étudiants roumains parlaient haut, le -geste prolixe, l'accent gras et guttural. Un d'eux, grand beau garçon -aux cheveux noirs extrêmement pommadés, en biais sur sa chaise, fixait -depuis quelques instants Henriette à travers son monocle avec fatuité. -Albarel remarqua le manège et se mit à fixer à son tour le roumain d'un -air provoquant. Le roumain sourit dédaigneusement sans changer -d'attitude et en rajustant son monocle. Tout à coup Albarel se leva -furieux et dit: - ---Monsieur, je vous défends de fixer mademoiselle de cette façon -impertinente. - ---Monsieur, je fais ce qu'il me plaît. - ---Vous ne continuerez pas. - ---Nous verrons. - ---Monsieur! - ---Monsieur! - ---Vous êtes un malotru. - ---Et vous un imbécile. - ---Vous m'en rendrez raison. - ---Quand vous voudrez. - ---Oui, vous m'en rendrez raison. - ---A pied et à cheval. - ---Trêve de plaisanteries. - ---Et même en ballon si ça peut faire votre bonheur... - -La foule était accourue au bruit de la querelle. Des cris d'animaux, des -kiss kiss. Des femmes montées sur les épaules de leurs hommes -s'esclaffaient. - ---Voyons, messieurs, soyons corrects. Echangez vos cartes; c'est le plus -simple. - -Celui qui venait se mêler des affaires d'autrui avec cette désinvolture -cavalière, était un grand garçon blond dont les poings herculéens -commandaient le respect. Il salua Albarel de la tête. Albarel reconnut -M. de Saint-Lager. Il l'avait rencontré autrefois dans un cercle. - -Les cartes furent échangées: Maurice Albarel. Pierre Coulesko. - -Les curieux se dispersèrent désappointés. De Saint-Lager vint s'asseoir -à la table d'Albarel. Henriette était devenue blanche comme de la craie; -ses menottes trémulaient. - ---Mon cher, dans ces affaires, il faut être correct avant tout. Les -paroles sont inutiles, dit sentencieusement de Saint-Lager. - ---Vous avez raison. - ---Je m'y connais. Je me suis battu quatre fois et j'ai servi de témoin -dans douze ou quinze duels... je ne me rappelle plus exactement, reprit -de Saint-Lager en frisant sa moustache. - ---Voulez-vous me rendre un service? - ---Je devine. - ---Voulez-vous me servir de témoin? - ---Avec plaisir. - ---Merci. - ---J'ai confiance en votre courage. Quelle est votre force à l'épée? - ---Oh, fit Albarel qui avait pris trois ou quatre leçons d'escrime en sa -vie, autrefois j'étais assez fort, mais je suis un peu rouillé. - ---Ne vous inquiétez pas. Je vous donnerai des conseils. Je connais tous -les trucs, moi, vous savez. - ---Je sais que vous êtes une fine lame. - ---Les salles d'armes du boulevard, c'est de la blague, continua de -Saint-Lager avec suffisance. Les amateurs dont on parle dans les -journaux, de simples mazettes, mon cher, je les mettrais capot en douze. -Voyez-vous, on ne fait de l'escrime que dans l'armée. Je vous -présenterai à mon maître d'armes, ancien prévôt de la garde, élève du -vieux Pons. Il la connaît dans les coins, soyez tranquille. - ---Permettez-moi, mon cher de Saint-Lager, de vous présenter mon ami -Sicard qui sera mon second témoin. N'est-ce pas, Sicard? - -Le clerc n'aimait pas les duels et toutes ces absurdités. Pourtant il ne -pouvait pas refuser décemment ce service à un vieux camarade. Il -répondit donc: - ---Tu me le demandes, mon cher? - -Saint-Lager prend la carte de l'adversaire et lit: Pierre Coulesko, 3, -rue Racine. - ---Monsieur Sicard, nous irons, si vous voulez, chez ce monsieur demain, -vers dix heures du matin. - ---Parfaitement, monsieur. - ---Nous pouvons nous rencontrer au café Vachette, si vous ne voyez pas -d'inconvénient. - ---Aucun, monsieur de Saint-Lager. - ---Tout ça c'est des bêtises, interrompit Clémence. - -Sicard lui fit signe de se taire. Elle haussa les épaules: - ---Mon petit, il est onze heures passées, il faut nous en aller. Monsieur -Albarel accompagnera Henriette jusqu'à sa porte. - ---Comment, nous ne partons pas ensemble? demanda Henriette contrariée. - ---Ma petite, je ne rentre pas chez moi. Je couche chez Sicard. Monsieur -Albarel, vous reconduirez Henriette, n'est-ce pas? - ---Mais c'est mon devoir, un devoir bien agréable, fit Albarel galamment. - - * * * * * - -Avant de monter en voiture, Albarel donna tout bas au cocher sa propre -adresse au lieu de celle d'Henriette, puis il prit place à côté de la -jeune fille. La portière claqua. Le coupé roula avec un bruit sourd sur -le boulevard. - -Il fait dedans une obscurité molle et enlaçante. Dehors, à travers la -vitre ternie, fragmentairement, à vue d'oeil: des échappées de rues avec -des becs de gaz filant tremblés et en parallèles qui pourtant semblent -vouloir converger. Plus près, les troncs nus d'arbres, les colonnes -Morris plaquées d'affiches, les devantures closes, mornes où parfois -deux sergents de ville s'adossent. Le vitrail jaune des portes de -brasseries, tantôt vomissant, tantôt engoulant des masses noires. Et les -lanternes des fiacres qui se croisent, menaçants; les cous des rosses -étiques, allongés. Des gens passent en bandes, qui chantent. Et, -toujours, sur le pavé inégal, le bruit monotone des roues du coupé, en -des cahots. - -Henriette ne perçoit ces choses que confusément. La tête lourde des -liqueurs bues, toute secouée encore de cette scène de provocation, elle -pense à son escapade et se désapprouve: pourquoi courir les bals publics -avec un homme qu'elle connaît à peine? Et on va se battre à cause -d'elle. Si Albarel allait être tué. Elle croit le voir déjà blessé, -sanglant, râlant. Décidément elle a eu tort d'écouter cette folle de -Clémence. Pourtant Albarel a été très convenable toute la soirée, très -réservé. Mais ce duel, ce duel...--Puis ses idées se brouillent de -nouveau. Effet du kümmel. Dans des étaux, les tempes; et des crispations -nerveuses par tout le corps. - -Albarel prit doucement la main de la jeune fille. - ---Comme vous êtes glacée: seriez-vous malade? - ---Non, mais ce duel, un duel à cause de moi. Je suis bien malheureuse. - ---Ne craignez rien, mademoiselle Henriette. - ---Ne vous battez pas, je vous en supplie. - ---C'est impossible, mais si vous voulez me promettre de penser un peu à -moi, cela me portera bonheur. - ---Et il serra plus tendrement la main que la jeune fille lui -abandonnait. - -Henriette répondit d'une voix expirante: - ---Je vous le promets, monsieur. - -Albarel couvrit de longs baisers la main qu'il tenait. - -La voiture montait, en ce moment, avec des grincements d'essieux, la rue -Monge. Henriette, très ignorante de la topographie parisienne, ne -pouvait pas se douter de la perfidie du jeune homme. - ---Si vous saviez comme je vous aime, Henriette, soupira Albarel. - -Et il débita d'amoureuses hyperboles. - -Il essaya de l'enlacer, Henriette se débattit, mais faiblement. Enervée -par les liqueurs, la danse, et toutes les émotions de cette soirée, elle -se sentait lasse, incapable de la moindre énergie. Et puis, au fond, -Albarel lui plaisait. Elle aspirait avec volupté l'haleine que la bouche -rapprochée du jeune homme lui soufflait au visage. Le contact de sa peau -lui faisait courir de petits frissons le long de l'épine dorsale. - -Tout à coup Albarel chercha les lèvres d'Henriette qu'il scella -brutalement des siennes. Un instant la jeune fille voulut se dégager; -puis une neuve sensation de délicieuses torpeurs, comme d'un bain tiède -et saturé d'aromates, lui coulant de la nuque à la plante des pieds, -elle se sentit rendre machinalement les baisers. - -La voiture s'arrêta au coin de l'avenue des Gobelins et du boulevard -Arago. Albarel sauta précipitamment sur le trottoir et fit descendre -Henriette. Le cocher content d'un généreux pourboire, prit avec des -hilares «hue» la direction de la place d'Italie. - -Henriette regardait autour d'elle, ébahie. Elle cherchait en vain -l'étroite rue de Sèvres. De tous côtés de larges boulevards bayaient -dans la nuit. De hautes maisons froides et silencieuses montaient. Des -arbres feuillus projetaient sur la chaussée une ombre inquiétante à la -clarté falote de réverbères s'alignant à perte de vue. - -Albarel, qui flaira le danger, se prit à dire, volubile: - ---Henriette, n'allez pas vous fâcher. Si je vous ai trompée c'est pour -avoir le bonheur de me sentir auprès de vous quelques minutes encore. - ---Monsieur, reprit Henriette sèchement, je vous croyais un homme -d'honneur; j'avais tort. C'est une leçon que vous me donnez et elle ne -sera pas perdue. - ---Henriette, Henriette, reprenait Albarel suppliant, écoutez-moi. -Henriette... ne me parlez pas aussi durement... je vous aime tant. -Henriette, si je dois être tué dans ce duel, voulez-vous que je meure -avec le regret de vous avoir froissée? Pardonnez-moi, Henriette, -pardonnez-moi... je vous aime tant!... je suis fou!... - ---Je vous pardonne, monsieur, quoique vous ne le méritiez pas, mais, -pour l'amour de Dieu, une voiture, trouvez-moi une voiture. Il faut que -je rentre à l'instant. Ma soeur me croit au théâtre... Il doit être bien -tard, monsieur Albarel. Il faut que je rentre, que je rentre tout de -suite. - -Au fond, la colère d'Henriette n'était pas excessive, mais la situation -l'effrayait. Albarel la sentant adoucie, reprit: - ---Il n'est pas encore onze heures et demie. Il y a des théâtres qui -finissent tard. Vous direz à votre soeur que vous vous êtes attardée à -causer avec Clémence... Henriette, ne soyez pas cruelle. Si vous saviez -comme je suis malheureux loin de vous. Montez chez moi: nous causerons; -je vous promets d'être raisonnable, très raisonnable. Nous causerons un -quart d'heure, un quart d'heure seulement. Après, je vous reconduirai -chez vous, tout de suite, je vous le promets. Henriette, je vous aime... -je t'aime!... - - * * * * * - -Dans le noir opaque de l'escalier, bleuie, la large vitre des rares -fenêtres. Le pied d'Henriette butta contre la première marche tournante. - ---Prenez mon bras, dit Albarel en faisant craquer une allumette bougie. - -Ils grimpèrent jusqu'au second étage péniblement, muettement. Tout à -coup, un filet d'air qui rôdait par le couloir humide se mit à ballotter -follement la flamme qui finit par s'éteindre. - ---Nous n'avons plus qu'un étage à monter, dit encore Albarel en faisant -craquer une seconde allumette. - - * * * * * - ---Un peu de chartreuse? demanda-t-il en remplissant deux petits verres. - ---Non, merci; j'ai trop bu ce soir; j'ai déjà la tête qui me tourne. - ---Un peu, un tout petit peu, pour me faire plaisir. - -Et il porta, câlin et attentif, le verre plein aux lèvres de la jeune -fille. Il alluma une cigarette: - ---Voulez-vous fumer une cigarette? C'est du levant, du tabac très léger. - ---Oh! je ne fume jamais. J'ai essayé de fumer à Bullier, pour rire. - ---Là, nous allons la fumer ensemble cette cigarette. Vous êtes si -gentille, quand vous lancez la fumée de vos jolies lèvres roses. - -Longtemps il parla, perplexe, sa main droite par les genoux d'Henriette, -qui souriait machinalement, le regard vague en les plis des rideaux. De -temps en temps, elle répétait: - ---Il doit être bien tard; il faut que je rentre. - -A cette menace, Albarel répondait par de nouvelles caresses plus -hardies, se serrant contre elle. - -On entendit le roulement d'un fiacre sur la chaussée. - -Henriette tendit l'oreille et fit mine de se lever. - ---Un fiacre qui passe, monsieur Albarel, voulez-vous l'appeler? Je vous -en supplie; il faut que je rentre. Quelle heure est-il? Ma soeur -m'attend. Il faut que je rentre. - -Albarel comprit qu'il s'attardait inutilement. Se laissant crouler aux -pieds de la jeune fille, sa tête entre ses genoux, il soupira d'une voix -lamentable: - ---Je voudrais mourir; je suis si malheureux. Tenez, j'ai envie de me -faire tuer dans ce duel. - ---Ne dites pas de bêtises; vous me faites peur, dit Henriette d'une voix -brève. - -Et lui, debout et l'enlaçant: - ---Henriette, Henriette, je t'aime, je t'aime, je t'aime. - -Il cherche à faire sauter les boutons du corsage. Henriette effrayée se -dégage des bras d'Albarel et court par la chambre. Il la poursuit, -bousculant les chaises, l'oeil allumé, en une exacerbation de désirs. -Après une course folle autour du guéridon, il finit par la rejoindre -dans un angle de la chambre. Alors sa bouche frémissante se mit à pomper -comme une ventouse la bouche de la jeune fille. Ses doigts fébriles et -convulsés fourragèrent à travers le corsage et sous les jupes troussées. -Les cheveux dénoués sur ses épaules à moitié nues, Henriette lutta -encore. Puis elle se sentit perdue, en allée et virante dans un ressac -d'inconscience. - - - - -VIII - - ---D'où viens-tu? - ---De la Gaieté. - ---A deux heures du matin? - -Toute pâle, Marceline ne livrait point le passage à sa soeur, et -semblait tenir à ce que la fautive s'expliquât avant de rentrer. De la -lampe qu'elle élevait, la lumière tombait jaune sur son peignoir, sur -ses doigts tremblotants; et, parmi l'ombre de l'abat-jour, ses yeux -agrandis dardaient un regard aigu vers Henriette dont elle s'obstinait à -éclairer le visage. - -Sous l'insistance de cette lueur, la fillette baissait le front en -répétant: «Laisse-moi passer, voyons.» Elle ne doutait pas que Marceline -ne découvrît à ses lèvres la trace des baisers et autour de ses -paupières le bridement qu'elle y ressentait elle-même. - ---Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit-elle enfin, prise de méchante humeur -à l'encontre de cette volonté ennemie. - ---Dis, d'où viens-tu? demanda encore Marceline. - -Mais elle s'écarta devant le geste brusque de la petite, au cri de sa -voix subitement violente: - ---Je te l'ai déjà dit. Tu m'assommes à la fin. - -Une rage la dominait à prévoir des interrogations sévères et minutieuses -sur sa personne chiffonnée. Elle défit son chapeau et retira son peigne -afin que ses cheveux épandus ne permissent plus de constater ses -défrisures. Dans les oreilles lui claquaient encore les assourdissants -baisers; ses joues ardaient; un chaos d'idées délicieuses et -terrifiantes lui occupait l'esprit; elle voulait une heure de solitude, -une heure pendant laquelle il lui eût été possible d'analyser et de -classer ses dernières sensations. En quelque sorte elle avait le besoin -de peser l'exquis et le décevant de son escapade afin de la juger -définitivement et de se fixer une règle future de conduite. Déjà -Marceline la rejoignait: - ---Tu as encore été courir, vilaine, avec cette Clémence. Tu n'es pas -honteuse? - -Elle déposa la lampe sur la toilette et s'assit. Ses jambes vacillaient. -Dans son ignorante pudeur de vierge elle ne comprenait pas. Seulement -elle pressentait quelque chose d'atroce, des mains de mâles fourrageant -la toilette de la petite, dont les fripures la désespéraient ainsi que -des signes de débauche. L'attitude sournoise d'Henriette ne rassurait -pas. Aux questions, elle se contentait de hausser les épaules. Plutôt -semblait-elle vouloir affirmer son indépendance que s'innocenter du -retard. - -Marceline attendait en excuse le conte de quelque folle espièglerie. Au -contraire la fillette gardait une mine boudeuse, et se déshabillait -lentement, sans dire. - -Ce silence accrut l'inquiétude tâtonnante de l'aînée. D'habitude les -rires et les moqueries appuyaient les raisons d'Henriette et non une -inertie morose. - ---Qu'as-tu enfin, que t'est-il arrivé? - -La fillette rabattait les couvertures. Aux caresses, aux amabilités -d'Albarel, elle songeait; et soudain elle se trouva très malheureuse -parce que tout cela manquait à cet instant difficile. Marceline lui -parut mauvaise. Et des larmes lourdes lui fluèrent aux joues, des larmes -de rage qui allèrent mouiller de taches grises les draps. - ---Qu'est-ce qu'on t'a fait, dis? demandait toujours Marceline. - -Voyant ce gros chagrin, elle s'apitoya et voulut l'aider à se mettre au -lit. Tranquille dans sa couche, peut-être Henriette avouerait-elle le -malheur. Et des histoires de viol, de proxénétisme lues dans les -journaux obsédèrent Marceline d'images redoutables. «Si la petite avait -été victime d'un de ces forfaits.» Comme elle ramassait machinalement la -robe abandonnée sur une chaise, une forte puanteur de tabagie gagna. -Alors sa peur lui fut justifiée. Elle réitéra sa question à voix sourde, -une angoisse lui étreignant la gorge. - -Sa menaçante parole épouvantait Henriette souffrant à l'extrême, les -tempes battant de fièvre, les membres rompus. De cette souffrance elle -accusa sa soeur. Vaguement elle murmurait: «Je ne sais pas. Il ne m'est -rien arrivé, tu es agaçante avec tes... questions.» Elle ne pouvait -pourtant lui dire tout. Une seconde elle pensa lâcher ses aveux d'un -flot: puisque Marceline aimait M. Freysse, que pourrait-elle objecter? -Mais elle préféra céler son amour. Un intime plaisir qu'elle ressentait -d'être la seule à savoir; une supériorité en quelque sorte. Puis elle se -coucha. Et, pour pleurer, elle se cacha la face dans le traversin. - -Ce lui était une douleur cuisante: ne pas goûter un répit. Elle ne -pardonnait pas à Marceline son obstination. Aimant elle-même, ne -devait-elle pas deviner la chose et se montrer plus clémente? On la -harcelait par jalousie, par méchanceté autoritaire, pour l'humilier, -pour bien faire sentir que l'aînesse imposait des droits. Elle, la plus -faible, contrainte à tout subir. Une grande envie lui vint de riposter -par des mots aigres. - ---Si ma robe sent le tabac c'est que je suis allée au café, tiens! - ---Comment au café? Toute seule? - ---Avec Clémence. - ---Ce n'est pas possible. Vous n'oseriez pas entrer dans un café, seules, -toutes deux. - ---Il y avait son... cousin. - ---Son cousin? - ---Du moins elle m'a dit que c'était son cousin. Moi je n'en sais rien. -Va lui demander. - -Henriette se redressa résolue à tenir tête. Elle était bien assez grande -pour devenir maîtresse de sa conduite, sans doute. Ses larmes avaient -séché. Impudemment elle fixait Marceline. Maintenant qu'elle se trouvait -femme, une nouvelle dignité, lui semblait-il, convenait. - -La grande soeur aussitôt récrimina: - ---Non vraiment, je n'aurais jamais cru cela de toi. Si notre pauvre père -vivait encore. Est-ce qu'on va dans les cafés? Quelqu'un vous a-t-il -vues? Mais c'est fou, c'est fou cela. - -Elle se butait contre l'indifférence sardonique d'Henriette. En vain -répétait-elle les mêmes réprimandes, faisant saillir son visage avec ses -paroles; les reproches glissaient. Elle s'en exaspéra. La petite sotte -conservait son sourire triste et une moue ridiculement résignée, -dédaigneuse. - -Mais Henriette ne comprenait rien alors: elle se laisserait compromettre -par n'importe qui, comme ça, pour faire une farce? Et jusqu'où -l'imprudence l'avait-elle engagée? elle refusait de le dire. D'ailleurs -où l'impudeur pouvait-elle conduire? Marceline ne savait. Là encore elle -choppait à son ignorance de la vie. Et dans cet accul de pensées elle se -débattit sans résultat, ne trouvant rien qui pût confirmer son -appréhension d'irréparable chute et rien qui l'y pût soustraire. Muette, -elle songea longtemps. - -Plus que des reproches ce silence navra la petite. Le chagrin que -Marceline affectait lui pesa comme un blâme cruel. N'était-ce pas rendre -plus odieuse la faute que jouer cette résignation douce? Vraiment ce -l'agaça de voir sa soeur pousser d'énormes soupirs en visant le mur. Il -paraissait qu'elle, la plus petite, la sacrifiée, en somme, martyrisait -cette grande fille bête, bête à la fin avec ses mines d'agneau qu'on -égorge. - - * * * * * - ---Va, ce n'est pas moi qui ai perdu notre réputation... - -Henriette s'interrompit pour délibérer si elle rapporterait les dires -des ouvrières. Elle hésita par honte d'outrager. Cependant, Marceline ne -saurait-elle pas un jour ou l'autre qu'on jasait de ses rapports avec M. -Freysse? Mieux valait maintenant. Ce lui serait moins pénible -d'apprendre de sa soeur que d'une personne étrangère qui humilierait. -Et, surtout, bien qu'elle refusât de l'avouer, Henriette travestissait -sous ces motifs l'envie de vengeance. Elle la couvait depuis que -Marceline, ayant compris sa faute, l'empêchait de se recueillir en la -mémoire de son amour. Bientôt cette envie la conquit toute, et elle se -décida à reprendre sa révélation. Elle dit, sans regarder Marceline qui, -silencieuse et triste, pensait. - ---Va, sois-en bien sûre, ce n'est pas moi qui ai perdu notre réputation. -Il y a longtemps que c'est fait. - ---Qu'en sais-tu? Que dis-tu là? Tu parles comme une sotte. - - * * * * * - -Henriette conta. - ---Tu ne le crois pas au moins, implora Marceline. - ---Non, moi je te dis ça... - -Exprès elle glissa dans sa réponse une intonation de doute, afin de -laisser savoir qu'elle ajoutait créance. - -Et Marceline sombra dans la désespérance de sa vie. Sans larmes, elle -gémissait avec des rages froides contre la méchanceté des êtres. A -établir des projets de réfutation, des circonstances qu'elle ferait -naître pour fournir les preuves de sa conduite indemne, elle s'évertuait -en vain. S'ils se réalisaient, tous ses moyens ne serviraient qu'à la -rendre ridicule et à mieux convaincre encore les gens dans leurs -mauvaises suspicions. Et des doutes aussi l'assaillirent. Avait-elle -commis des imprudences? Au fond M. Freysse ne lui était pas indifférent -comme elle eût voulu le persuader. Voilà ce dont elle s'apercevait à -présent. Et se navra. - - * * * * * - -La bougie brûlait à longue flamme. - -Tout d'abord Henriette ressentit un triomphe à voir Marceline peinée et -son insupportable orgueil abattu. Cependant elle jugea suffisante sa -vengeance. Même elle se reprocha la brusquerie de ses phrases. - -Puis elle se complut à la philosophie qu'elle s'était forgée le jour où -la soeur fut soupçonnée. C'était folie que de vouloir lutter contre la -situation faite par le hasard. Mieux valait en jouir: tourner à profit -les inconvénients. D'ailleurs elle préférait l'état présent. Riche, elle -ne serait pas aujourd'hui la maîtresse adorée d'un charmant garçon, ni -la cause d'un duel, ainsi qu'une noble héroïne de roman. Des gens -l'auraient poursuivie en mariage, pour sa dot. Il valait bien mieux être -aimée pour soi; et cela se présentait autrement honorable et digne que -d'être prise avec des cent mille francs, par surcroît. Et, tout -heureuse, dans le silence de la chambre morne, elle évoquait la douceur -des caresses, la chère voix du jeune homme tremblant à son oreille -d'émotion amoureuse. Elle ressentait à nouveau le plaisir de se savoir -fougueusement désirée; un appétit la pénétrait, un appétit de baisers et -d'embrassements, de suaves étreintes dans l'atmosphère virile de la -garçonnière. - - - - -IX - - -Dans la vacuité matinale du café; devant un vermouth à moitié bu et des -journaux qui battent aux tardifs balayages,--de Saint-Lager attend. - -Un grand garçon sur la trentaine, au cheveu rare, d'un blond éteint, aux -yeux gris, ronds, dardant un regard fixe, satisfait et impudent, au nez -qui se dessine légèrement aquilin sur d'épais cartilages. Des épaules -carrées, montantes, de larges mains aux courts doigts, des pieds pesants -et plantigrades. Il se dit d'antique noblesse poitevine, apparenté aux -plus illustres familles; un peu brouillé--frasques de jeunesse, -confie-t-il--avec son père, se voit momentanément réduit à une vie quasi -précaire. Grâce à des tailleurs patients et peut-être aussi grâce aux -soins de ménagère dont il accable sa garde-robe, de Saint-Lager présente -l'apparence d'un homme bien mis. Hautains ses chapeaux se recourbent, -hautement ses hauts cols pointent. Couché tard, levé tard, il passe ses -après-midi à la salle d'armes et ses nuits autour d'une table de jeu. -Peut-être un peu ami des dames mûres, peut-être un peu écornifleur, -mais, en somme, bon diable, jovial compagnon, d'une nullité d'esprit -tumultueuse et rassérénante. - - * * * * * - ---Mille excuses, monsieur de Saint-Lager: je vous ai fait attendre, dit -Sicard en arrivant tout essoufflé. - ---Mais il n'y a pas de quoi, mon très cher. - -Il reprit avec un sourire: - ---Je devine. L'affriolante rousse d'hier soir vous a fait faire la -grasse matinée. - -Contraints les muscles cachinnatoires du clerc jouèrent. - ---Oh non. Elle est partie de bonne heure pour son magasin... Seulement -j'ai dû aller jusqu'à l'étude prévenir de mon absence. - ---Ah. - ---Il est dix heures vingt. Nous allons partir tout de suite, si vous -voulez. - ---Parfaitement. - ---C'est là, en face. - ---Rue Racine, 3, n'est-ce pas? - ---C'est ça. - - * * * * * - -Hermétiquement boutonnés, roides, par à-coups dorsaux, ils montent dans -la blafardise de l'escalier. - -Pierre Coulesko, très digne, bien que troublé un tantinet, reçoit les -témoins de son adversaire. En toilette matinale: veston de flanelle -moulant la chute des reins, chemise de soie mauve; et s'érige l'encolure -vigoureuse où les nerfs saillent. Il donne l'adresse de ses propres -témoins d'une voix blanche. Alors c'est, l'espace de deux secondes, des -convexes de torses piétées sur la tension du jarret; des bras qui se -ballent en avant, inertes; puis dans l'air, la courbe mordorée des -chapeaux remis. Un claquement de porte qui se referme. - -Dehors. - -L'ascendance du boulevard Saint-Michel dans du soleil. Et l'estivale -viridité des arbres rajeunis poudroie. Les teintes plates des affiches -versicolores s'allument aux cylindres des colonnes Morris; des fiacres -se précipitent, comme en aval, des fiacres clopent, comme en amont; les -cornes des tramways tintamarrent. Aux terrasses des cafés, sous les -tentes éployées, des adolescents glabres, des donzelles aux corsages -aoûtés spirent au travers des pailles la frigidité des liqueurs. Devers -le Luxembourg, parmi la cohue gesticulante, grisaille ou bariolure de -carême-prenant,--Saint-Lager et Sicard vont. - - * * * * * - -Dans la chambre de Paul Vraziano, un tout jeune homme adipeux déjà, aux -yeux étrécis qui, derrière un binocle, cillent. De taille gigantesque, -de maigreur fantasmatique, un front de tartaglia macabre sous un toupet -en jube de fauve, le cuir dartreux où, profond, se creuse le pli -naso-labial,--tel Alexandre Giska, le second témoin de l'adversaire de -Maurice. - -Tous quatre, depuis dix minutes, controversent. - ---Je propose la frontière belge, reprit de Saint-Lager. - ---La frontière belge! - ---Ce me semble prudent. Je connais bien M. Albarel, ce duel ne sera pas -un jeu; et... - ---La frontière belge, parfaitement. M. Coulesko a horreur des rencontres -pour rire; et moi-même... - ---Oh! nous avons là-dessus les mêmes idées, M. Giska, j'en suis sûr, une -égratignure... - ---Ne vaut pas la peine qu'on se dérange. - ---Assurément. - ---Je me suis battu trois fois. - ---J'attends ma cinquième affaire... - ---Je ne voudrais pas vous avoir pour adversaire. - ---Croyez que... - ---Vous devez être une fine lame. - ---Hé, hé! - -Quelque temps encore, de telles rodomontades. Enfin un premier -procès-verbal de la rencontre est rédigé et signé. - -Et sur le pas de la porte: - ---Ainsi nous partons demain soir par le train de neuf heures. - ---C'est entendu. - -Et des salutations comme d'un geste d'androïde. - - * * * * * - -Un amas de paperasses sur le secrétaire de vieux chêne. Deux bougies -clignent tristement par la chambre obombrée. Maurice Albarel, la main -capricante, trie; par crainte d'une indiscrétion posthume, il trie parmi -ces billets d'amour aux surannés parfums, ces portraits de femme, ces -boucles de cheveux; il trie parmi ces lettres familiales, ces cartes -d'amis, ces quittances niaises... - -Bientôt, dans le foyer vide, une subite flamme qui bleuit scelle à -jamais le secret de maint brimborion. - -Debout, devant la cheminée, Albarel songe: - ---Certes, je ne suis point poltron. Ce duel, une bonne aubaine, en -somme. Il m'a déjà gagné le coeur d'Henriette. Et puis, ce doit être si -amusant de raconter plus tard les péripéties d'une affaire d'honneur. -Mais si j'étais tué? Bah! un dénouement tragique est si rare. Et quand -même, la vie, une mauvaise blague. - -Albarel anticipe en son imagination la scène du combat. Il se voit -là-bas, dans l'air grivelé du matin, sous les arbres, debout en bras de -chemise. L'éclair de l'épée adverse lui cingle la vue... - -Ce ne sera rien, conclut-il. Pourtant une soudaine appréhension -l'empoigne: «Si j'allais avoir peur!» - -Et de tous les recoins de la partie obscure de la chambre, cette -obsédante phrase diversement se répercute. - -Le tic tac de la pendule semble ânonner: «Si tu allais avoir peur!» - -Le masque japonais étire les commissures de ses lèvres exsangues comme -pour insinuer: «Si tu allais avoir peur!» - -On eût dit même que du bleu des écrans les monstrueux cacatois -caquetassent: «Si tu allais avoir peur!» - -Alors Maurice Albarel se sent, la durée de quelques secondes, saisi -d'une terreur réflexe. Et ses mâchoires claquent. - - * * * * * - -Dans un très vieux quartier, une ruelle torte aux squames d'herbes. Dans -une maison à lézardes, au bout d'une allée étroite, donnant sur la cour, -une salle basse aux carreaux embus. De nombreux fleurets y strient les -murs; des épées de combat, des sabres de cavalerie, des haches -d'abordage, des pistolets d'arçon, un heaume ceignent en trophée le -brevet du maître d'armes, Monsieur Bardille. - -Le père Bardille est un vieux troupier ayant dépassé la cinquantaine, -moyen de taille, solide encore sur la _planche_, malgré l'apparente -lourdeur de sa démarche. Des yeux gris aux pupilles abonnies, le cuir de -la face tanné comme son plastron de professeur. De longues moustaches -d'un blond roussi fluent sur des lèvres de fumeur de pipe. Il parle en -zézayant. - ---Monsieur Bardille, dit de Saint-Lager, je vous amène mon ami, M. -Albarel qui doit se battre demain matin. - ---Ah! - ---Vous allez lui montrer une de ces bottes... - -Le père Bardille examine à la dérobée Albarel. - ---Il a fait autrefois des armes, mais il est un peu rouillé. - ---Nous allons voir ça. - -Maurice regarde machinalement autour de lui, le coeur pris d'un malaise -torpide: lui apparaissent, en une trémulation, les murs striés de -fleurets et les aciers fourbis du trophée. - -Du vestiaire de la salle d'armes, des âcretés de coutil mouillé montent. -Un jour triste se filtre à travers le ternissement des vitres. - -«Une, deuss, fendez-vous.» - - * * * * * - -En compagnie de ses deux témoins et de Ravasse qui avait bien voulu -assumer la responsabilité de médecin en cette affaire, Maurice mangea un -copieux dîner fortement arrosé. Il fut très gai, très loquace, un peu -nerveux assurément. Le café pris, comme l'heure du train approchait, ils -montèrent tous quatre en voiture, Saint-Lager à côté de Maurice, Sicard -sur le strapontin, Ravasse avec le cocher. - -Saint-Lager portait les épées soigneusement enveloppées dans un -pardessus; en les cahots de la voiture leurs gardes vinrent parfois -heurter la cuisse d'Albarel. Ce contact lui causa de la répulsion. - -Une brise fraîche cinglait, avivée par la course rapide du véhicule. - -Maurice pensait: maintenant c'était fini. Il ne pourrait pas faire -autrement. Il allait se battre. Demain il allait sentir devant sa -poitrine une lame menaçante. Demain il serait grièvement blessé, mort -peut-être, oui, mort, là-bas, au diable, dans un pays étranger; mort, -gisant au milieu d'un bois! - -Le long du boulevard la vie grouille. Maurice Albarel demeure muet, -plongé dans une vague inconscience. - -Et, sous le clair ciel d'été, au flamboi du gaz, les feuillages épandus -semblent de la tôle vernissée. Dans les boutiques les panneaux à glaces -centuplent les globes blafards des girandoles. Les tramways se ruent, -béhémots aux prunelles incandescentes. Des êtres se meuvent en traînant -leurs ombres par le trottoir. - -La gare du Nord. La lumière électrique: funèbre et bleue sur les dalles -de l'embarcadère. Des appels, des pas précipités, et le brouhaha de -toutes les tarrabalations du départ. - -Albarel court au guichet. - -Près lui, un grand jeune homme cause avec un employé du chemin de fer. -Il reconnaît son adversaire. Un regard est échangé, furtif, prompt. - - * * * * * - -En wagon. Sicard s'assoupit dans un coin, de mauvaise humeur malgré ses -protestations. Ravasse fume, taciturne, coiffé d'un tapabor en drap -rayé. Saint-Lager donne à Maurice des conseils sur la manière de se -tenir pendant le duel. - -Le train file dans la nuit avec des sifflements aigus. Aux stations des -portières claquent, la voix des conducteurs chante dans la paix -nocturne. Parfois des voyageurs montent dans le compartiment des -duellistes: un monsieur à lunettes ou quelque vieille dame roulée dans -un châle à grandes palmes. - -Albarel se sent très dispos, un jarret d'acier. Ses appréhensions de la -veille se sont évanouies. Il se dit: «Je n'aurai pas peur,» et il fume -des cigarettes en causant avec Saint-Lager. Il s'amuse aussi à regarder -par la portière: des bourgades endormies, avec un clocher pointu dont -l'ardoise mire la lune; des collines mollement ondulées à l'horizon; les -méandres d'une rivière bordée de saules; un sous-bois et des troncs -noueux et des guis hâtifs et des hautes herbes, en une pénombre -mystérieuse. Des plaines à perte de vue où des moissons javellent. - - * * * * * - -Mons. Déserte la grande place parmi les matinales grivelures. Un air -d'ennui béatifie les façades nues des maisons au cordeau. Malgré la -belle saison la bise point comme dard. Lourdement s'ébranle la cadrature -de l'antique horloge. - - * * * * * - -Deux surannées guimbardes roulent avec des grincements d'essieux hors -Mons. Dans la première, Coulesko et ses témoins, dans la seconde, -Albarel et les siens. - -De Saint-Lager se rengorge. Il répète: - ---Vous allez voir si je sais diriger un duel. - -Ravasse a complètement rabattu son tapabor. Par moments, dans une -demi-somnolence, il miaule: - ---Chiiic. - -On traverse des villages. Des maisons blanches de chaux. Des carrés de -betteraves. Sur le pas des portes des paysans en veste de cadis, la face -rasée et rébarbative. Un coq claironne derrière une haie. Un cheval -hennit. Des chiens jappent. - -La guimbarde roule. - -Maurice repasse dans son esprit des coups droits, des parades de tierce, -des ripostes, des liements, un tas de projets. - -Pendant ce temps, Sicard se penche hors la portière, très inquiet. - ---Nous sommes suivis; nous sommes filés par la police. - ---Allons donc. - ---Regardez. - -En effet, à une distance de quarante mètres environ deux individus -semblent suivre les voitures au pas de course. - ---Ce serait une sale affaire, dit de Saint-Lager sourcilleux. - ---C'est amusant vos sacrés duels, grommelle Sicard. - -Ravasse, sous son tapabor, clame: - ---Chiic! - -Albarel cherche à rassurer tout le monde. - -Soudain les voitures font halte devant la lisière d'un petit bois. - ---Messieurs, dit Saint-Lager, mettant pied à terre, nous sommes suivis. -Serait-ce la police? - ---Il faut éclaircir cela, fit Vraziano. - ---En tous cas, reprit Saint-Lager, commençons par mettre les armes en -sûreté derrière ce buisson. - -Pendant ce colloque, les deux individus, cause du désarroi, arrivaient -sur la route, tout essoufflés. - -C'étaient des bonshommes très adipeux, aux yeux bagués de graisse, aux -vastes mentons doubles. Ils étaient vêtus uniformément d'un habit de -drap bleu à boutons de métal, d'un gilet à fleurages et d'un pantalon du -plus beau nankin. - -De Saint-Lager les interpella d'une voix terrible. - ---Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici? - -Les lèvres rasées des deux bonshommes s'étirèrent en un sourire béat: - ---Oh! monsieur, rassurez-vous, nous ne sommes pas de la police; nous -sommes de braves bourgeois et nous venons nous amuser, savez-vous? - -On rit. Les deux imprévus spectateurs prirent place sur la route auprès -des voitures. Les duellistes pénétrèrent dans le bois. - - * * * * * - -Les préparatifs du combat touchent à leur fin. Maurice Albarel regarde -autour de lui dans une perception légèrement confuse: Giska, en longue -houppelande râpée, sa jube léonine au vent, essaie la solidité d'une des -épées en la brandissant. De Saint-Lager cause avec Vraziano. - -Plus loin Coulesko patiente en effeuillant des brindilles. Ravasse et le -médecin de la partie adverse, un barbu gibbeux, après s'être promis -mutuelle assistance, sont en train d'étaler méthodiquement leurs -trousses sur le gazon. Et tout cela dans une atmosphère fuligineuse. - -Quelques minutes plus tard Albarel se trouva l'épée à la main en face de -son adversaire. - -De Saint-Lager scanda: - ---Allez, messieurs. - -Un cliquetis. Du heurt des lames des étincelles jaillissent. Albarel -pousse devant lui, presque inconscient. Ses coups sont parés ou ils -n'arrivent pas. Enfin, après un dégagé, il lui semble que quelque chose -d'inconsistant a cédé. Tout à coup, témoins et docteurs accourent. -Coulesko a baissé son arme avec une grimace. Il est blessé au biceps -droit. Après examen son médecin le déclare dans l'incapacité de -continuer la lutte. - -De Saint-Lager s'approche de Maurice, la mine navrée. - ---Peuh! une égratignure. C'est bête. - -Puis, lui serrant la main: - ---Enfin, mes compliments: ce n'est pas votre faute. Si j'étais le témoin -de ce monsieur, je l'aurais forcé de continuer le combat. - - - - -X - - -Sur l'absence d'Henriette M. Freysse interrogea Marceline: - ---Elle est souffrante, elle est si délicate. - ---Vous ne pensez pas qu'elle s'écoute un peu trop? Peut-être -abuse-t-elle de votre affection. - -En rougissant, elle protesta. - -La veille, revenue par hasard de meilleure heure au logis, elle avait -découvert sa soeur occupée à faire disparaître de ses habits les -souillures d'une poussière fraîche. Sans doute la fillette espérait -abolir ainsi les traces d'une sortie clandestine. - -Une scène encore les bouleversa. Henriette prétendit avoir été prendre -l'air, un instant, au Luxembourg afin d'atténuer sa migraine. Pour -quelle raison alors ces soins de toilette si elle ne tenait pas à taire -sa promenade, demanda Marceline. - ---Oh! tu es si drôle, répondit-elle, toi tu vois le mal partout. On est -obligée de tout te cacher. - -Depuis, Marceline certaine de la faute, ne cherchait plus que les moyens -de céler à tous ces malheurs, à M. Freysse surtout. Elle prit froidement -la défense d'Henriette, s'attardant à l'excuser et à en faire l'éloge, -un peu satisfaite au fond de leurrer M. Freysse qu'elle se promettait de -tenir à distance dorénavant. Elle lui en voulait des racontars émis sur -leurs communes relations. Lui, avec son expérience d'homme, aurait dû se -montrer assez délicat pour éviter les allures familières et -compromettantes. - -M. Freysse insistait. - ---Mais enfin dites-moi quand elle doit venir. D'ici là je la ferai -remplacer par quelqu'une de ces demoiselles. - ---Je suis sûre qu'elle arrivera tout à l'heure; elle me l'a promis. Ce -matin elle souffrait un peu; elle a demandé à rester couchée une heure -de plus. - ---Je puis compter sur elle, alors? - ---Oui, monsieur. - -Vers onze heures, la caissière, qui inspectait toujours l'avenue dans -l'attente de la retardataire, observait machinalement l'omnibus de la -place Saint-Michel. Quelques mètres avant le magasin, le conducteur fit -le signal d'arrêt. Mais les chevaux entraînés par leur élan ne cessèrent -de courir que beaucoup plus loin. Par une instinctive curiosité, -Marceline voulut voir la dame probable qui allait descendre, et sa -toilette. Ce fut Henriette. La petite aussitôt se hâta et entra dans le -magasin en criant à sa soeur: - ---Tu vois bien que je me suis levée, bougonneuse. - -D'un geste gamin elle lui mima les cornes et tout de suite courut à -l'atelier. - -Si vive, cette précipitation, que Marceline ne put lui rien dire. -Pourtant il l'intriguait de savoir comment l'avait amenée l'omnibus de -la place Saint-Michel, lorsque cette voiture ne rejoignait pas leur -itinéraire habituel des rues du Bac et des Pyramides. Certainement -Henriette avait commis une nouvelle fugue en ce court espace d'heures. - -Cette dernière frasque assura Marceline de son impuissance à convertir -l'absurde petite. En vain avait-elle jusque ce jour gardé quelque espoir -de l'induire en des sentiments d'honneur propres à garantir pour le plus -tard une vie calme. A toutes les leçons, comme à toutes les suppliques, -Henriette se déroba. - -Lasse enfin de cette lutte, Marceline se détermina à ne plus tenter de -conversion. L'autorité nécessaire pour dompter ce tempérament lui -faillissait. Elle n'osa prier les Freysse de se substituer à elle-même. -Sa timide honte le lui interdit. - -Henriette déjà babillait avec ses compagnes et faisait des confidences à -l'oreille de Clémence: - ---Tu sais, lui dit celle-ci, le patron était furieux après toi tout à -l'heure, tu vas avoir un savon. - ---Oh! il m'ennuie le patron. D'abord ça commence à me raser de venir -m'embêter à l'heure, ici, tous les jours, pour quelques malheureux -francs. On ne gagne seulement pas de quoi prendre un sapin. Il faut -rouler les omnibus où on éreinte toutes ses jupes. - ---Pour sûr, c'est bien dégoûtant. Est-ce qu'il a changé de logement, M. -Albarel? - ---Oui. Nous avons tout déménagé hier. C'était drôle. Nous nous sommes -joliment amusés. Ce matin j'ai été encore remettre un peu ses affaires -en ordre. C'est pour cela que je suis arrivée en retard. - -Alors Henriette conta les péripéties du déménagement. Une bonne femme en -plâtre était tombée sur le trottoir, au moment où on descendait du -fiacre, et il y avait eu un rassemblement d'au moins vingt personnes -pour venir regarder les miettes. - ---Tu penses si j'étais honteuse. J'ai vite filé dans la maison, sans -même payer le cocher. - -Maintenant Albarel habitait un appartement superbe, rue des Ecoles, au -premier. Du balcon qui saillissait devant les deux portes-fenêtres, on -voyait jusqu'au boulevard Saint-Michel. - ---Seulement, si tu savais, c'est plein de grues la maison, mais des -femmes très chic avec des diamants comme ça. - -Avec Albarel, elle avait dernièrement visité tous les magasins de -japonaiseries pour rafraîchir l'ameublement un peu fané du jeune homme. -Quelle joie cette course, et la satisfaction de choisir beaucoup. - -Elle contait tout à Clémence, sans lassitude de parler. Cette nouvelle -existence la grisait. Sa mémoire virait d'un objet neuf à un autre objet -neuf, d'une caresse à une parole aimable, d'une escapade drôle à un -refrain de café-concert. Cela valsait en rond à l'entour de son esprit -et lui fixait, sans qu'elle le sût, un sourire aux lèvres et aux yeux. - -Cependant qu'elle assortissait les écheveaux multicolores gisant sur la -petite table ronde, elle se retraçait ses bonheurs récents. De -voluptueuses images la hantaient. Elle trouvait ça drôle comme des -culbutes, un jeu d'enfant. Cette impression lui bannissait ses croyances -anciennes à la solennité de l'amour, à l'importance suprême du don de -soi. Elle ne comprenait plus qu'on eût si grande appréhension de se -livrer. Elle voyait la passion en gai et en grotesque; mais elle -revenait toujours de pensée aux luxueuses joies de sa liaison. - -La possédait une adoration du chic. Ce mot, elle le prononçait de toute -sa personne, avec un effort pour le bien dire. - -Elle se persuada que n'étant pas supérieure par la fortune à ses -semblables, elle devait au moins les dominer par l'élégance; et cela en -cette manière unique qui fait retourner les passants vers soi et excite -les plaisanteries faciles de la populace. Les très pointus souliers à -talons plats et les cols hauts à deux écrous, les manches contournés des -ombrelles, les agrafes en fer à cheval, une mine impassible furent les -apparences dont elle revêtit son rêve. Cela trônait pour elle dans -Paris. Elle cherchait ces marques sur les costumes des gens. S'ils ne -les portaient pas, elle les méprisait. A cet apparat corroboraient, lui -semblait-il, certaines occupations exclusives aux riches. Tel le -spectacle versicolore des jockeys volant par essaim au ras des pelouses. - -Une partie aux courses d'Auteuil était convenue avec Albarel pour le -lendemain. D'avance, Henriette se promettait là des joies extrêmes et -une attitude très guindée de miss. Mais il lui fallut penser aux -prétextes possibles pour s'absenter ce jour encore. Elle ne pouvait plus -se feindre malade, d'autant que Marceline savait ses fuites du logis. Le -calme et le silence de la grande soeur l'inquiétait. Que cachait-elle -sous cette mine sournoise, et ces regards obliques où se devinaient des -colères? Lui demeuraient encore à la mémoire les reproches haineux -d'avoir compromis l'avenir commun; elle craignait que subitement une -hostilité n'éclatât, une révélation à M. Freysse de ses découchées et un -exil peut-être en province chez ces parents du midi très pauvres, qui -n'avaient pu venir à l'enterrement de M. Goubert. Quelle vie affreuse -elle prévoyait là, loin de Paris, de l'Opéra. Jamais elle ne tolèrera -cette mesure; même devrait-elle rompre avec sa soeur et les Freysse. -D'ailleurs les Freysse lui importaient peu: monsieur était poseur, -madame si bégueule, et les insupportables petites filles qui adressaient -des questions sur tous les objets. D'autres magasins existaient dans -Paris où elle trouverait emploi; elle était si bonne étalagiste qu'on la -paierait certes plus cher. Vraiment, sous prétexte d'amitié, ces Freysse -servaient bien leur avarice. - -Depuis quelque temps Marceline affectait un mépris qui perçait ses plus -futiles paroles et ses gestes les plus ordinaires. Ceci devenait -intolérable pour Henriette. Sincèrement elle se mit à détester la grande -soeur; elle eut le rappel de toutes ses injustices et des affronts. Aux -repas, on reléguait Henriette à l'autre bout de la table; sans lui dire -merci on en recevait les plats; on s'obstinait à ne point lui répondre. -Au fond, Marceline avait fini par ressentir envers sa soeur une -véritable répulsion. - -Alors Henriette ne médita plus que les moyens d'amener Albarel à redire -sa proposition de vie commune; et, bien que Clémence s'efforçât de l'en -détourner, elle se complaisait de plus en plus à l'espoir de s'offrir du -bon temps, quelques mois, quitte à reprendre du travail ensuite, -l'hiver. - - - - -L'INTERMÈDE - - - - -LE JUBILÉ DES ESPRITS ILLUSOIRES - - -La lande odorante s'exhale par la nuit cave, tous astres enfouis. - -Devers les ombres gourdes des cyprès titille le mélodique Présage du -Jubilé: Falot, grêle;--invisibles ailes de cristal qui s'émient, -choient:--Bruits petits, malices d'arpèges; musiques aquatiques -d'ocarina. Et brisures. - -Des silences glacent les bourrasques lamentées. Verte, la Larve flotte -sur les replis de sa croupe torte, en un halo de Puissance violette. -Elle signifie. - -Sons de cristal et de cymbales. Les lémures chauves en linceuls -translucides, les doigts unis pardevant leurs diaphanes carcasses, -planent méditatifs, et s'irradient de luisances héliotropes. Sons de -cristal et de cymbales. - -Sourdent les parfums du musc pénétratif, du musc érotique; des chants -comme voix de cors en déroute. - -Gestes évocateurs des lémures; et se trace la Région Factice en -violâtres moirures. Puis montent les décors illustres tandis que -s'éclipse la lune troublée jusqu'à se teindre de santal. - -Alors. - -Au centre des cataractes limitantes, la larve trône, et ses yeux d'eau, -et sa couronne de belladones. - -Croulent les flots mauves autour d'Elle, depuis le ciel d'or battu -jusques au sol de cuivre. - -Avec des aspects de verreries, des fleurs riveraines opalines aux mains, -la légion des lémures s'aligne sur les rocs d'ivoire vierge. - -Les buccins clangorent la gloire des Puissances. Des accords de lyre -s'expirent en vibrations de dernier spasme. Les chants supérieurs des -harpes hiératiques s'éployent par-dessus les eaux stridentes; les chants -hiératiques s'éployent. Ascension. - -En simarre d'orfroi où les Signes s'inscrivent, le Mage à barbe astrale -paraît au milieu de son cortège de Kobolds et de Sylphides. Sa dextre -élève le sceptre de cinabre à sept pointes d'améthyste. La tiare à neuf -couronnes d'or, à neuf bandelettes, à neuf serpents blancs charge son -front incolore, son visage incolore. Et dans ses yeux d'Au-delà, les -peuples passent en longues traînées gémissantes. - -Longtemps, avec sa majestueuse attitude de montagne, il demeure dans -l'extase sacrée sous le halo violet de la Larve contemplée. Et les -musiques déclinent en modulations susurrantes qui défaillent puis -ondulent, se relèvent vers les corps des sylphides voletant, les corps -nus et bleus, fuselés: hanches creuses, maigres seins, bouches -émaillées, muettes, et les nappes des cheveux céruléens. - -Le Mage s'éveille de l'extase, le sceptre vers les Kobolds gibbeux et -claudicants qui se prosternent et touchent le sol de cuivre de leurs -crânes ridés, de leurs barbes touffues et grises. Et les voilà traçant -les cercles médiateurs et les ellipses de force, les caractères -vocatoires, les signes aux spirales complexes qui unissent les vigueurs -occultes des mondes. Hors leurs barbes touffues et grises les paroles de -l'Incantation s'exaltent, les paroles révélatrices, essentielles dont -les syllabes font surgir des lueurs. - -Vapeurs incarnadines qui émanent des cercles et des signes; elles se -massent en colonnes, en fronton de temple, qui, vite, jusqu'aux -blancheurs du Paros s'apâlit. Vapeurs qui courent basses vers les -cataractes; elles les noient de flots blanchoyants:--une mer. Une mer -qui se fonce, et se lisse, et se paillette de madrures argentées, et -reflète un invisible soleil d'Orient sur son eau bleue, plane. Un soleil -d'Orient terni par le halo de Puissance violette et les irradiations -héliotrope des lémures. - -LE CHOEUR DES KOBOLDS. - -Esprits illusoires! O vous, leurres décevants à l'homme, ô vous qui du -Nirvâna suprême chassez la Vie. - -LE CHOEUR DES SYLPHIDES. - -Esprits robustes, esprits actifs, qui Lui ravissez la Parfaite -Contemplation, la Divine Ataraxie. - -LE CHOEUR DES LÉMURES. - -Voiles incertaines au détour des fleuves, fantômes gemmés, corolles des -fleurs mortes. - -LE CHOEUR DES KOBOLDS. - -Esprits forts qui voilez à l'Ennemi les Normes Conquérantes. - -LE CHOEUR DES SYLPHIDES. - -Ailes des oiseaux aveugles; sons dans la campagne plate; fanaux de la -nef éperdue. - -LE CHOEUR DES LÉMURES. - -Vous qu'Il aime; mirages vôtres où il s'exténue. - -LE CHOEUR DES KOBOLDS. - -Allées longues par la forêt vers les lueurs finales chues dans les -crépuscules empressés. - -LE CHOEUR DES SYLPHIDES. - -Esprits défenseurs qui tuez l'Intelligence Ennemie et nous gardez la -possession des Rhythmes inviolables. - -LE CHOEUR DES LÉMURES. - -Volutes de la vague enflée; crotales titillantes; voix de filles. - -LE CHOEUR DES KOBOLDS. - -Sous les formes que vous prêta le délire des poètes et des bardes; - -LE CHOEUR DES SYLPHIDES. - -Au Jubilé des Dominateurs; - -LE CHOEUR DES LÉMURES. - -Aux sacrifices propices, à la vue propice de la Larve, aux paroles -propices du Mage; Pardevers les Supériorités, et les OEuvres, et les -Intentions; - -TOUS. - -Soyez en vision. - - -Comme une plainte éloignée halète le chant des rameurs, une plainte -éloignée dans le soleil d'Orient et dans la mer volutante. Gonflée des -vents la pourpre triangulaire de la trirème glisse aux flots argentés; -les boucliers suspendus contre la carène resplendissent, et les avirons -battent d'une triple salve les ondes épaisses. Puis le chant des -matelots domine le tumulte fraîchissant du flot qui s'abat au péristyle -sacré. L'hippogriffe de la proue galope dans les eaux crêtées d'or. Du -bord les trompes sonnent les triomphes, et les fleurs jetées, et les -baisers de femmes, et les enthousiasmes poudroyants. - -Successivement descendent de la trirème: - -ACHILLE; ses cheveux blonds croulent sur sa cuirasse aveuglante; il -darde furieusement des regards verts et frappe le sol de son talon -sanglant, impatienté; ses bras forts sont liés de chaînes; il est -maintenu par ULYSSE qui s'avance en la figure d'un vieillard robuste -dissimulant des armes sous son ample manteau; SPARTACUS coiffé de rouge, -brandissant un glaive; puis le groupe d'EPONINE et de LUCRÈCE, en longs -vêtements blancs, celle-ci brune et sévère, celle-là blonde et timide; -les SOEURS BACCHIS, la poitrine nue, ceintes de bandelettes dorées, des -parfums dans les mains, les lèvres ouvertes et le geste inviteur; HORACE -hirsute chargé de dépouilles; ROLAND invulnérable, proclamant des défis; -le DOCTEUR FAUST marche absorbé dans la lecture d'un antique manuscrit -dont il suit les lignes avec un compas; ALCESTE; HARPAGON couronné de la -mitre de Toutes-Puissances. Puis une foule de guerriers et de femmes -qui, peu à peu, quittent la luisance du soleil pour entrer dans la -lumière violette où se fardent les tuniques flottantes et l'azur des -armures. - -Des murmures, des lamentations et des cris de rage sortent de cette -multitude que les Kobolds poussent vers les degrés du temple. - -Alors LE MAGE. - - Clos mes yeux intérieurs - Aux belliqueuses crinières - Dans la bravoure des aspides et des tacles; - Aux crinières de paix et de caresses - Dans la bravoure des paresses, - Aux crinières à templettes - Violettes: clos, - Aux formes exilées des nombres et des normes: clos - Mes yeux intérieurs. - -ACHILLE. - -Je suis le simulacre de la Force. Au commencement je guidais seul les -Hommes; j'ai fait tout le prestige des premiers chefs et des premiers -rois. Mes décisions étaient la Justice. Le Droit fut créé pour consacrer -mes actes et mes vouloirs. Mon bras s'abattait sur les peuples, et les -peuples devenaient esclaves pour des siècles. On les appelait les -manants, les serfs; on nous appelait les nobles. Vois: mes pareils Ajax -et Agamemnon pasteurs des peuples, et Diomède, et Nestor, et Ménélas -comme moi enchaînés. Celui-ci, cet esprit de Ruse et de Dol nous a liés -avec sa parole fleurie, avec son or, et il nous a relégués dans la -plèbe; nous ne triomphons plus que sur les tréteaux, dans l'emblémature -des bateleurs et des athlètes, pour amuser ses loisirs. - -ULYSSE (_le frappant_). - -Qu'elle se taise, cette brute bavarde, cette cervelle vide. J'ai -surpassé les forts par ma lente et patiente habileté, j'ai miné l'oeuvre -des plus célèbres conquérants et des brûleurs de citadelles. C'est moi -qui inspirai les peuples industrieux des villes, c'est moi qui inventai -les riches tissus et les hanaps précieux, l'art complexe des procédures, -l'opulence. Ceux-ci ont voulu boire à mes pièges et ils ont abandonné -tout leur pouvoir pour un peu de ma babiole. - -SPARTACUS. - -Liberté! Liberté! Les peuples s'égorgent et crient: aux tyrans! On pille -les Palais, on détruit les aristotechnies. Les prétoriens se ruent au -meurtre et souillent les vierges. Les murailles flambent. Liberté! -Liberté! Et j'abuse les hordes des mortels, car elles n'ont encore -deviné la risible contradiction du lien social et des aspirations -libres. - -HORACE (_l'embrassant_). - -Je suis le simulacre de la Patrie. Par ce nom les Ames avides font se -massacrer les plèbes pour la jouissance de leurs grands désirs. J'excite -au carnage l'idiote multitude; et je l'emmaillotte dans le sang; et je -la berce dans les Désespérances. La Famine austère, la Prostitution -austère suivent les Combats. Viens. Nous sommes les Frères Dérisoires. - -(_Ils rient aux éclats_). - -EPONINE ET LUCRÈCE. - -Dans l'honneur, dans la vertu conjugales nous endormons les sèves et les -ruts; nous sommes le Gynécée. Nous nivelons la hardiesse des esprits -jeunes, nous sommes le Gynécée. - -LES BACCHIS. - -A nos lèvres les vieillards viennent humer l'illusion de l'amour que -leur refuseraient les vierges et les femmes: nous sommes infâmes. A nos -seins les éphèbes versent l'affolante rumeur de leur sang; ils sortent -de nos bras repus et plus forts pour la lutte: nous sommes infâmes. A -nos flancs, à nos lignes les initiateurs comprennent des beautés et des -harmonies: nous sommes infâmes. - -ROLAND. - -L'invulnérable spadassin! L'honneur! Les hommes s'invectivent et se -pourfendent. Les Préjugés et la vie leur scellent l'Impassibilité. - -LE DOCTEUR FAUST. - -Par la Science, par ses spéculations, les mortels devinent comment -pourraient ravir extatiquement les délices de la Connaissance. Vers ces -félicités entrevues à peine ils se précipitent fous d'allégresse et de -désir. Alors, avec l'Autorité des choses écrites par les primitifs dans -l'enfance du monde, j'étreins l'essor des imaginations. Les foules -effarées de savoir hurlent et menacent, et les chercheurs errent parmi -les Ambiguités et les Contradictions. Sous ces bandeaux lourds, vers la -Lumière indistincte, ils errent en de navrances infinies, vers la -Lumière, vers la connaissance à jamais close. ET ILS LE RECONNAISSENT. - -ALCESTE. - -Je suis le simulacre de l'honnête; je drape la Ruse et la Richesse de -longues attitudes pudiques et moroses, mais infrangibles. - -HARPAGON (_à sa parole tous s'inclinent_). - -Obéissez. Et fêtez pour l'exaltation de nos sens, pour l'exaltation de -notre esprit, pour l'exaltation de notre exclusif bien-être. Mais où -fuirent les Entités Jolies, esprits volages et futiles que la _Commedia -dell' Arte_ créa? - -LE MAGE. - - Apparaissez, - Entités au néant du réel condamnées par votre félonie. - Apparaissez. - Pour une trêve, sauvées de vos entraves humaines, sous les arceaux - royaux des Rites, - Apparaissez. - - -Surgissent dans le ciel d'or battu, par-dessus le fronton limpide du -temple, Henriette, Marceline, Albarel. Tous trois chevauchent un -monstrueux phallus d'asémon. - -Quelque temps ils planent, puis s'abattent au centre de la fête ainsi -que des étoiles filantes. - -Rumeur. Des rires unanimes frissonnent dans la foule. Les Kobolds -courent aux arrivants et les battent. Les Sylphides les giflent avec des -palmes. - -Des fleurs riveraines opalines agitées, de leur vol circuitant autour -des Enchantés, les translucides Lémures atténuent le charme pénal. Des -teintes de ciel au couchant illuminent les faces blêmes et ardent dans -les yeux voilés par l'atone de l'existence réelle. L'émail des sourires -commence à briller comme des lunes jeunes; les gestes évoluent avec -l'ampleur rhythmique des périodes sidérales. - -LE CHOEUR DES LÉMURES. - -Fiorinetta! - -Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes -pures de l'Idée, viens. - -HENRIETTE-FIORINETTA. - -(Gracieusement ses blonds cheveux s'affolent; des colliers au cou; et la -jupe courte de satin blanc est lignée de lilas et de rose). - -Je suis la gentillesse des Amourettes. Aux pans de ma jupe, aux pleins -de mes bas, à l'agacis de mon sourire troussé les sages et les sots se -hâtent. Pour étreindre le rire fantoche de mon coeur, ils se hâtent. - -LE CHOEUR DES LÉMURES. - -Léandre! - -Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes -pures de l'Idée, viens. - -ALBAREL-LÉANDRE. - -(Un pourpoint de satin bleu-ciel lui ceint la poitrine; gantée de blanc, -sa main s'appuie sur la poignée d'une rapière à fourreau de velours -blanc; des senteurs fines émanent de ses hardes opulentes, de son feutre -gris galonné d'argent). - -Je suis le prestigieux mannequin des Elégances, des Manières exquises, -des Diplomaties, des Luxes et des Chamarres. A mes éperons, je traîne -les yeux énamourés. Pour moi les femmes se prostituent, les énergies -peinent durant la vie des peuples, l'ambition hallucinée par mes Ordres -et mes Toisons d'Or, et mes Cordons, et mes Commandements et mes -Ministères. - -LE CHOEUR DES LÉMURES. - -Silvia! - -Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes -pures de l'Idée, Viens. - -MARCELINE-SILVIA. - -(Poudrée en longue mante de satin gris). - -Dans la stagnante mélancolie, dans les langueurs, dans les torpeurs de -la mort, dans le Souverain Ennui et l'Envie expectante, les imaginations -meurent pour les immédiates et impossibles Réalités. Et j'offre -l'apparence de la Sagesse. - -Ils rentrent dans la foule. - -LE MAGE. - - Chaos lucide, - Chaos rationnel, - Chaos de latescences, où, - Parmi les Transfigurations, - Parmi les Glorifications - Des architraves et des ogives, - Passent en laticlave - De pourpre, - Passent, passent et demeurent: - Les surfaces, les angles égaux, - Les surfaces et les lignes, - Les angles, les angles égaux. - Chaos, rationnel Chaos.-- - - Les barbes limoneuses des fleuves - Battent comme des élytres, - Au remuement sempiternel - Des crocodiles. - Sous les frondaisons - Qui jamais ne perdent - Ni feuilles ni pétales - Se pavanent les bisons, - Les onocrotales. - Et les dolentes proboscides - Des éléphants, - Se ceignent de guirlandes de roses - De guirlandes et de festons - De roses. - - Sous les rosiers, - Sur les roses, - Les taureaux - Meuglent aux chairs novales - Des pythonisses; - Et le Centaure fait hennir les cavales, - Cependant que - Des vierges d'Idumée mordent - La queue des léopards. - - Les serpents sifflent et râlent. - Les serpents râlent sur la tête de la Gorgone. - Le Héros conçu d'or, - Conçu d'or fluide; - Le Héros arbore la tête de la Gorgone à la pointe ensanglantée de - son glaive, - Et la lune qui se lève hule, - La lune hule à la tête horrible. - - Sur la croisée-de-quatre-chemins, les mystes - Tracent des pentalphes; - Et leurs mitres - Mirent la lune rétrograde. - - Et, là-bas, - Là-bas, près des remparts sous les barbacanes, - Près des remparts où ruent les bombardes, - Vêtus de hauberts légers combattent - Les soldats de Charles; - Et la princesse Hélène leur sourit, - Du haut des remparts où ruent les bombardes la princesse sourit aux - chevaliers - Qui portent ses couleurs aux plumes de leurs casques. - - Chaos lucide, - Chaos rationnel, - Chaos de latescences, où, - Parmi les Transfigurations, - Parmi les Glorifications - Des architraves et des ogives, - Passent en laticlave - De pourpre, - Passent, passent et demeurent: - Les surfaces, les angles égaux, - Les surfaces et les lignes; - Les angles, les angles égaux. - Chaos, rationnel Chaos. - - - - -XI - - -Sous les hauts chapeaux mirant le fauve crépuscule, leurs visages mats -et sertis de barbes rases culminaient le dur col à écrou d'or, les -sombres costumes britanniques qui sanglent. - -Les jeunes filles ralentirent l'allure inconsciemment afin de les mieux -voir: pour quelque explication, les joncs à pommes précieuses -tranchaient l'air au bout de leurs mains gantées brique. Fixes au -sourcil, les monocles dardaient des lueurs de métal, et sur l'asphalte -grise, glissaient les bottines à la poulaine minces, et noires, et -longues. - -La double file des demeures à balcon s'angulait vers les touffes vertes -des Tuileries jusque la silhouette équestre de la Pucelle élevant son -oriflamme de bronze. Dans le vent doux, dans la lumière fauve, -bruissaient les fiacres et leurs toits luisants comme de convexes -glaces, et leurs lanternes nettes. De là se dressait un ciel de satin -vert fané, piqué de l'astre unique et minuscule qui devance. - -Soudain des sourires blancs illuminèrent les faces des amoureux. Elles -répondirent du geste et des lèvres avec des salutations affectées. Ils -se rejoignirent. Tout de suite Sicard héla: - ---Sapin! - -Un cocher dirigea vers eux sa victoria qui vint raser le trottoir. - ---A l'Horloge, commanda Maurice. - - * * * * * - -Ils suivent les quais. Les moirures scintillantes du fleuve bercent le -pers du ciel. Les bateaux massifs y pèsent avec leurs fanaux ronds -semblables à de gros rubis. Bruns sur les pourpres de l'extrême horizon, -se groupent les monuments et les toits des faubourgs. Les minarets du -Trocadéro gardent encore une goutte d'or à leurs cimes. Plus loin le -quadrige de l'Arc triomphal galope tumultueusement dans les dégradations -citrines du couchant éteint. - -Ils ne parlent pas. Dans le cadre de ses cheveux roux Clémence semble -une figure de sépia. Henriette réfléchit gravement. De gestes menus et -distraits elle défripe les plis de sa jupe. - -C'était en somme une sérieuse détermination que celle prise de rester -complètement avec Albarel. Ce joli garçon, brun et gommeux, sera-t-il -sien toujours? Sa richesse l'écartera peut-être d'une trop grande union. -Alors Henriette seule. Ou non. Adroite, elle saura, par de savantes -prévenances, lui devenir tout à fait indispensable; elle finira par -tenir une part de lui, de son intelligence, de ses espoirs. Longtemps -ils resteront amants jusque le jour où, persuadé de ne pouvoir conquérir -meilleure fiancée, il l'épousera. Au pis, s'il la quitte, elle reprendra -son travail. Après ces quelques mois de plaisirs, plus aimable lui -semblera l'existence ainsi pailletée de souvenirs luxueux et joviaux. - -D'ailleurs quand elle délibérait si elle serait persévérante en son -actuelle façon de vivre, l'image de Marceline vicieuse et sévère lui -imposait le rappel de toutes les insultes subies. Ce la déterminait -aussitôt. - -Par contre sa liaison de six semaines ne lui laissait que des -réminiscences heureuses. Les lèvres épaisses et rouges de Maurice, ses -lèvres chaudes et duveteuses; les consommations succulentes des -somptueuses tavernes; l'orgueil de s'étendre dans les coussins des -voitures et d'abaisser son regard vers la foule hâtive qui piétine. - - * * * * * - -Au concert. Parmi les verdures du feuillage blanchi de gaz les pîtres à -faces crayeuses, grattent les cordes imaginaires de fallaces mandolines, -et esbaudissent par les sursauts capricants de leurs maigreurs -maillotées en noir. - -Ils n'y restèrent point longtemps. Henriette fit remarquer que bientôt -sonnerait l'heure où il lui faudrait rejoindre son logis. Malgré les -dénégations d'Albarel, elle insista. En son _plan_, forcer les prières -du jeune homme jusqu'aux plus humbles et aux plus pressantes expressions -afin de n'avoir l'air de céder que par apitoiement, c'était l'essentiel. -On laissa Clémence et Sicard devant leurs chartreuses. Au départ elle se -fit exigeante et désagréable: dans la suite, eux pourraient, -pensa-t-elle, témoigner de ce médiocre empressement. - -Mais, une fois seuls dans la voiture, elle fut câline; puis simula une -langueur d'extase, la taille dans les bras d'Albarel, un continuel -sourire à mi-dents, des réponses silencieuses, par signes, comme si elle -ne voulait rompre un charme intime qui la noyait d'aise. - -Lui, transporté par ces mines, ne la quittait pas des yeux; il -multipliait les frôlements doux de ses mains, de sa joue. Elle le -sentait vibrant près de sa poitrine. Bientôt la gagna cette émotion. A -son tour une sorte d'ivresse la saisit, lui crispa les phalanges sur la -main du jeune homme. D'indomptables spasmes la secouèrent des chevilles -aux paupières. - -Par le soir rose ils roulaient sous le mol balancement des feuilles -entre les trottoirs bleuissants. - -Et, dans la chambre japonaise, ils se possédèrent sous le ciel de -parasols où sinuaient des dames à éventail parmi des paysages indigo et -des saules d'or. Toute folle, Henriette ne songeait plus au _plan_. -C'était le bruissement de la chemise en soie sur ses membres fiévreux, -des jeux pareils à ceux des amours renversés contre le mur et qui, -dessinés pour quelques projets de trumeau, culbutaient sur des roses en -compagnie d'un faune. - -Vint ensuite la lassitude; avec elle la réminiscence des résolutions. Un -instant la fillette demeura sans rien dire, la tête dans l'épaule de son -amant assoupi. Tous les motifs favorables ou contraires à sa fugue -définitive, elle se les dénombrait une dernière fois. Elle se leva -doucement. - -La lueur de la lampe, sous le globe incarnadin se projetait en cercle -vers ses jupons effondrés. Souriant à elle-même, la malicieuse entama la -comédie dont elle avait construit le scénisme. - -Et tout se passa ainsi qu'elle avait prévu. - ---Tu t'habilles? Tu t'en vas déjà? gémit-il. - -Protestations, suppliques. «Encore une heure, une heure seulement.» - ---Non, non. - -Des petits «non» secs et fermes. - -Lentement elle remit ses bas; puis sa chemise de batiste; pudiquement -elle l'enfila au-dessus de l'autre qu'elle laissa couler ensuite. Il se -précipita sur cette soie tiède de ses sueurs. Un illuminisme dans ses -yeux noirs et profonds tout humides de désir. - -«Reste, reste.» - -Une à une s'agrafèrent les boucles du corset noir. Il la reprit ainsi -mi-vêtue dans la batiste fraîche et parfumée. A peine si elle se -défendit de l'étreinte victorieuse parmi l'enveloppante caresse des -édredons. Elle perdit la tête encore... Puis comme il lui murmurait ses -supplications d'existence commune, elle nia toujours. - ---Pourquoi? Tu seras bien plus heureuse! - ---Non. Parce que... - -Boudeuse elle se feignit avec une moue de demoiselle offensée par cette -proposition de collage. Lui se crut obligé à lui établir des théories -capables de lever les scrupules. De cet effort démonstratif, où sa -patience s'évertua, Henriette s'éjouit, l'oeil indifférent vers la -mousmé qui, au plafond, flairait un lotus, gênée un peu d'être si haute -sur ses patins. - -Deux fois encore elle voulut se lever et deux fois encore elle se laissa -retenir. Puis, de lassitude, elle somnola. A son réveil il faisait grand -jour. - -Alors elle pleura. Tout était fini. Plus elle ne rentrerait maintenant -rue de Sèvres. C'était l'existence nouvelle de liberté et aussi -d'abandon. Seule, toute seule, elle supportera la vie. Car elle -pressentait, dans une intuition vague encore, mais affirmée par les -anciennes révélations de Clémence, que l'amant deviendrait pire que -l'ennemi, l'allié faux prêt toujours à trahir et à quitter. - -Il la consolait avec des paroles tendres, des choses dites déjà. La -certitude d'avoir entendu de lui plusieurs fois ces mêmes protestations -la navra davantage. Le souvenir de diatribes prêchées contre les hommes -par les ouvrières, lui mit la crainte de s'être trompée et de passer de -main en main comme un jouet et d'être méprisée par eux, brutalisée, -cachée. Par contre le calme de sa vie antérieure, les joies d'espérer -une richesse possible en travaillant avec Marceline lui parurent -chérissables subitement. - -Maurice humait les larmes sur ses paupières; il disait à voix douce -comme ils allaient avoir du bonheur ensemble. Pour commencer ils iraient -dès le lendemain acheter des toilettes. Bientôt ils partiraient à Dieppe -ou à Trouville, comme il lui plairait le mieux. - -Le jour se versait à flots dans la chambre, entre les rideaux bleus -retroussés. - -A mesure que parlait le jeune homme, Henriette laissait se rosir ses -pensées moroses. Elle songea, malgré sa raison gourmandeuse, aux -toilettes promises. L'idée de seoir à la plage de Trouville avec les -grandes dames la ravit. Toute la rancoeur de la routine ouvrière et -familiale l'envahit à nouveau. Et le charme de se sentir pressée par cet -éphèbe beau qui, à cause d'elle, risqua la mort. Pour le retenir -toujours elle prit confiance en sa joliesse, en son gracieux babil, en -l'ardeur de ses baisers; car, hors toute préoccupation des nécessités -journalières, il lui paraissait que le perdre lui serait maintenant une -grande douleur. - -Le goût de sa lèvre duveteuse ne la quitte pas, non plus que le souvenir -tactile de son derme fin et l'influence de son regard brun. D'ailleurs -elle lui sait reconnaissance pour le complet asservissement qu'il montre -à ses désirs, il ne la régit pas impérieusement, au contraire de Sicard, -dont la mauvaise humeur habituelle et l'air d'ennui gâtaient les joies -de Clémence trop bonne pour se regimber. - - * * * * * - -Au Louvre. Comptoir de parfumerie. - -Elle ne put se décider parmi les flacons casqués de peau blanche et les -boîtes en carton rose à plombs sigillaires. L'odeur de musc s'essore des -fioles et des étiquettes, des houppes et des sachets. Puis la tête -obséquieuse du commis mal rasé et aux dents mauvaises l'occupait toute, -empêchant d'induire des préférences. Comme il semble affreux ce pauvre, -en jaquette verdie, parmi ces fraîcheurs de cygne, ces blancheurs -d'écrins, ces piles de pots luisants et ornementés bleu-ciel. Elle -flaire. Son regard butine sur l'une, sur l'autre de ces choses; elle -interroge. Indécise. Maurice la conseille. Il a des raisons -péremptoires: «c'est pschutt, ce n'est pas pschutt.» - -Mais, seule, elle choisit son trousseau et sa lingerie. Une joie, faire -étaler les guipures, les pantalons angulaires, les matinées à jabots de -dentelles; tout lui est trop large. Et, comme il faut se résigner à -prendre des hardes de fillette, elle prie Maurice de l'aller attendre -dans le fiacre:--il doit être las--afin qu'il ignore la décision. -Peut-être l'idée lui prendrait-il de la traiter en petite et de l'aimer -moins sérieusement. Car elle redouterait une tutelle encore de cet -autre. - - * * * * * - -Jupe crêmeuse de guipure sur robe havane, col et poignets de velours -grenat; et ce grand parasol écarlate à flots de rubans, à pomme ciselée; -et les bas noirs florés d'argent. Ainsi, de la chambre, sort Henriette -transfigurée. Vite elle a descendu l'escalier où froufroutèrent ses -seyances neuves. Elle éploie son ombrelle au soleil exorbitant qui -violace les trottoirs. Dans les luisances des devantures, elle se mire: -des teintes atténuées et profondes qui s'incurvent aux sveltesses de sa -taille et se renflent sur le pouf. Et s'envolent au sautillement de la -marche les crêmeuses guipures. - -Sous les auvents de toile; la terrasse du café Vachette bondée de jeunes -hommes corrects et scrupuleusement semblables de mise, de barbe, de -posture. Ils posent près le décor brun et or des boiseries, devant les -tables de marbre et la diaprure des apéritifs irisée dans le cristal. - -Par-dessus son absinthe Maurice sourit à Henriette: - ---Tu es charmante, exquise. - -Il lui ploie son ombrelle et commande du madère, pour elle. Les -consommateurs voisins se retournent en oeillades. Par politesse ils -détournent un instant leurs faces curieuses. Très fière Henriette -récapitule ses dépenses: cinq cents francs y passèrent sans que Maurice -objectât. Cette largesse après la parcimonie de Marceline! Le -ressouvenir de sa soeur lui verse la mélancolie et la crainte. Si on -envoyait M. Freysse pour la venir reprendre! Et quel chagrin l'aînée dut -avoir la nuit, le matin. Mais surtout elle a peur qu'on ne veuille une -détermination sévère. Le marchand va se montrer. Elle confie sa terreur -à son amant. Mais avec des rires espiègles pour lui laisser croire -qu'elle s'en moque. - ---N'aie pas peur, répondit-il, ne suis-je point là? Il trouvera à qui -parler. - ---Penses-tu? S'il arrivait tout à coup. - ---D'ailleurs il est facile de connaître ses intentions: il n'y a qu'à -lui écrire. - -Elle n'osait pas. Cependant il lui composa sur-le-champ une lettre dont -l'éloquence la charma. Tout s'expliquait en des termes nets et francs -qui ne permettaient plus le doute sur l'actuelle position d'Henriette, -bien que la chose ne fût pas crûment exprimée: elle ne retournerait plus -à l'atelier parce que le salaire ne suffisait pas à ses besoins. Des -dissentiments continuels et sans fin probable étant nés entre elle et -Marceline, il appartenait à la plus jeune de céder la place. Elle -vivrait seule désormais. M. Freysse ne devait plus compter sur ses -services. Une phrase aimable et remerciante pour l'affabilité dont il -avait fait preuve terminait. Albarel demanda un buvard et tout de suite -rédigea un brouillon. Après quelques hésitations, elle le recopia, très -contente, au fond, de savoir que M. Freysse et sa soeur liraient d'elle -une lettre si bien écrite et si noble, exempte de récriminations. Elle -s'étonna qu'on pût dire tant de choses en si peu de mots. Le tout tenait -à peine une demi-page. Avant de fermer l'enveloppe, elle hésita encore. -Albarel parcourait le _Gil Blas_ tout en remuant son absinthe avec la -cuiller, d'un mouvement lent, où miroitait sa grosse bague. Sous les -platanes des étudiants marchaient. Il frémissait parmi l'atmosphère une -fraîcheur de matin. La lance de l'arroseur poussait dans le soleil une -gerbe de gouttes gemmées, bleuissantes et rubescentes. Des senteurs -d'eau montaient jusques aux feuilles. Soudain, à grand bruit de grelots -et de jantes, une voiture de courses, par la chaussée. Les quatre -chevaux s'arrêtèrent contre le trottoir aux cris de l'obèse postillon. - ---Après déjeuner nous monterons dans une de ces machines-là, dit -Albarel. - -Munie de banquettes en velours jaunâtre, la voiture était haute sur -roues, longue, couverte d'une toile parasol à franges, et dorée aux -panneaux de fers à cheval en écusson. Une bande de femmes diamantées et -dentellées y prit place en compagnie de gommeux. Les éventails -s'agitèrent devant des visages peints. Elles eurent des gestes élégants -de leurs mains gantées gris perle à piqûres noires. Enfin le postillon -s'installa, la poitrine saillante sous les revers écarlates de sa veste. -Il fit claquer son fouet et la voiture descendit dans une nappe de -soleil où les toilettes s'illuminèrent. Des rires se perçurent encore -longtemps parmi les pleurnicheries des grelots secoués. - -Décidée, Henriette ferma l'enveloppe d'impatience de marcher sur la -piste verte. Elle n'osa sinon elle eût refusé de déjeuner. - -Au restaurant Boulant, dans la salle du haut, elle choisit une table -faisant face aux glaces. Le soin de garantir sa toilette neuve des -taches la prit toute; cependant elle dispose sa serviette de façon à ne -point laisser paraître cette préoccupation bourgeoise. - ---Du caviar? interrogea Maurice. - ---Oui. - -Elle mangea peu. Le miroir lui offrait sa figure blonde haut colletée de -linge à gros pois rouges. Une antique médaille à demi effacée y formait -broche. Sa poitrine mince se bombait en deux orbes distincts; puis le -cadre de la glace coupait l'image. Mais elle revenait toujours à son -chapeau de paille, un chapeau d'homme, plat et rond avec un large ruban -de soie blanche. De là ses frisures blondes s'échappaient, se -dispersaient, devenaient des fils d'or ténu vers la fenêtre. Ce lui -donnait un air crâne et plaisant. Albarel projetait des choses pour leur -vie commune. Ils parlaient aussi de Marceline, de Freysse, elle avec des -mines enjouées mais fort inquiète en somme. Lui plaisantant et -ridiculisant ces bourgeois. Très aimable il s'évertuait à lui plaire, à -distendre la moue qui contractait toujours le sourire de la fillette. -Des craintes la harcelaient: s'il la quittait trop vite, dans quelques -jours, quelle honte! - -Et quel chagrin aussi, car elle se paraissait éprise. L'appréhension -vague d'une maternité qui tuerait son bonheur, autre motif encore -d'abandon. Pour mater cet homme, elle s'établissait des règles de -conduite. En se gardant de laisser connaître son affection, elle se -l'attacherait mieux, sans doute. Et voilà que subitement, Maurice lui -devenait un ennemi, un ennemi à espionner sans trêves, à asservir par de -constantes batailles. Déjà ne fixait-il pas avec plaisir cette grande -brune? - -Elle se prévit revenue penaude au magasin des Freysse et demandant qu'on -la reprît. - -Des larmes fluctuèrent en ses yeux; les fleurs de lis d'or se -brouillèrent sur la tapisserie verte. Tout dansa dans le débordement de -ses larmes. - ---Qu'as-tu, voyons, demanda-t-il, tu es folle? Parce que tu as quitté ta -petite soeur? - -Elle se força à sourire, elle étancha ses cils. Des curieux la -dévisageaient déjà en se moquant. Un monsieur myope ajusta son binocle -pour l'examiner. Albarel dut lancer des regards féroces dans cette -direction. - ---Oh n'ayez pas l'air terrible comme ça; vous me faites peur, dit-elle. - -Ils se reprirent à causer du duel. Maurice se disait peu endurant de -nature. D'elle seule il supporterait tout. Ensuite il l'initia à la -pratique du sport. Il tira de sa poche une foule de journaux et consulta -les pronostics. Son porte-mine biffait des noms, en notait d'autres par -une croix. Choisis ses chevaux, il enferma la liste dans l'étui de sa -lorgnette. Ils se levèrent de table. - -Dans la glace elle s'aperçut. Et cette vision lui prêta plus de -confiance en le pouvoir de ses beautés. Elle enfila ses gants longs, -prit son parasol et son éventail brodé d'oisels. Ils sortirent. - -Au bureau de tabac voisin, Maurice, tout en palpant des cigares, parlait -à un cocher de livrée irréprochable. - -Henriette l'attendit au bord du trottoir, près une victoria neuve dont -le vernis reflétait sa toilette. Un minuscule groom de houppelande -pareille à celle du cocher gardait un très beau cheval qui piaffait et -tentait des cabrures en faisant scintiller les nickelures de son -harnachement. De frais boutons de roses fixés aux oeillères. - -Avec le cocher Albarel s'avança, le cigare aux lèvres. - ---Monte, dit-il à Henriette, en indiquant la Victoria. - ---Comment? - -Du geste il lui confirma sa parole. - -Elle s'étale sur les coussins bleus. Lui s'assit à côté; jeta dans la -capote son paletot et sa lorgnette. - ---Comment, c'est à vous cet équipage? - ---Non. Mais j'ai pensé qu'on serait mieux ici que dans ces grandes -guimbardes bonnes au plus à trimballer des touristes anglais. - -Elle éploya son ombrelle. Le vent doux faisait claquer les rubans du -manche et lui mettait au visage une caresse qui, capricieuse, se -reprenait, puis revenait. - -Vers l'Arc-de-Triomphe on monta. Des gens assis aux Champs-Elysées les -regardaient fuir et les suivaient de leurs yeux admirants. Bientôt ils -furent pris parmi l'enchevêtrement des équipages. Toute une famille sise -dans un landau; des babys, des petits garçons, une dame mûre, les -accompagna longtemps, leur souriant presque. - ---Charmant, ce jeune ménage, fit la dame. - -A cet éloge gratuit ils se rapprochèrent, et leur doigts s'étreignirent. -Henriette sentait la prendre une ivresse de joie. Sa poitrine vibrait -étrangement. - -Devant elle, s'imposaient les verdures du bois et les trouées claires -des chemins étrécis par les perspectives. - -C'était sa vie d'autrefois, sa vie de petite fille riche. Ainsi elle -était venue aux courses, avec son père et sa soeur, elles toutes jeunes. -Il lui parut que ces deux périodes de son existence se reliaient enfin. -L'atelier, le travail chez Freysse, c'était l'interruption maligne -dissipée maintenant. Elle songea que Marceline écrivassait, avenue de -l'Opéra, que Clémence brodait avec Léontine et Marguerite. Sa lettre -arriverait tout à l'heure pour effarer ce monde. Quelles têtes ils -feraient! - -Mais elle-même ne subira-t-elle pas leurs colères? Bah! Maurice la -défendra. - -Il ne disait rien, content de ne point distraire d'elle son regard. Si -amoureux se montrait-il qu'elle commençait à le croire sincère, au moins -pour un temps. - -Le soleil transparaissait dans les feuilles. Au bout de l'avenue, il se -voilait de buées grises et bleuâtres. Les équipages s'efforçaient vers -cette lumineuse fin de la route verte. - -Apparut Longchamps, la pelouse où il grouillait noir depuis le moulin de -lierre jusqu'aux tribunes panachées de drapeaux. - -Au loin, ceintes d'arbres effrangeant le ciel, des étendues de gazon -lisse se courbaient. - -La cascade bruissait de son pleur large et diaphane dans le lac, sur les -roches polies. - -Lentes, les voitures se pressaient comme des vaisseaux dans le bassin -d'un port; les aigrettes des cochers et les bossettes des mors -s'irradiaient parmi l'entremêlement des fouets grêles. - -Au fil de la pente, la masse des équipages insensiblement glissait vers -le moulin. - -Henriette s'appliquait à se tenir raide sous l'auréole écarlate de son -ombrelle. Maurice essayait à connaître avec sa lorgnette les chiffres -indicateurs aux poteaux du départ. - -Ils ne parleraient plus que de sport. - -Et l'après-midi se passa dans l'enfièvrement des paris. - -Après la deuxième course, comme Henriette portait la main à sa poche, -elle trouva une bourse pleine de louis mise là par Albarel sans qu'elle -le sût. - ---Pourquoi ne paries-tu pas? lui demanda-t-il. - -Elle gagna, elle perdit, elle regagna. Sa poitrine tressautait à suivre -le vol circulaire des jockeys jaunes, noirs, rouges. Droite, sur la -banquette de la victoria, elle virait avec eux; et les palpitations se -précipitaient lorsque, disparus dans la houle des têtes spectatrices, -seules les désignaient encore les casquettes multicolores, et les remous -des gens subitement retournés à leur passage. - ---Fini, dit Albarel, je gagne quatre cents. - ---Et moi je perds douze francs. - ---Parbleu, tu n'as pas voulu m'écouter. - -Il regarda sa montre: - ---Dis donc, elle y est maintenant, la lettre. - ---Flûte pour eux, ils me laisseront peut-être tranquille à la fin. - -Elle se jugeait très brave de sa détermination. La lourdeur de l'or dans -sa poche la rendait fière. Que ne ferait-elle pas avec? Une parmi les -mille reines qui commandent la mode. Peut-être des princes en -villégiature l'aimeraient-ils. Quitterait-elle Maurice, dans ce cas? -Elle n'osa s'interroger et derrière son éventail étendu, pour payer son -amant de cette ingratitude intentionnelle, elle lui mit sur les lèvres -un long, un pitoyant baiser. - -Elle s'en voulut de cette idée mauvaise qui la hanta. - - * * * * * - -Dans un cabinet de chez Sylvain, ils dînèrent à deux au champagne. Elle -l'embrassa d'elle-même à chaque instant, pour goûter ses lèvres chaudes -dont son appétit ne se lassait. Et puis le voyant joyeux de ces -caresses, elle crut pallier ainsi sa fautive prévision; mais la -certitude qu'elle le quitterait forcément un jour ne s'en affermit pas -moins, sans motif, «pour ça.» Il lui semblait que là n'était qu'un -premier degré du chic. D'autres plus riches, des comtes, la mèneraient -aux cimes. Et cela lui rendait Maurice pitoyable. Elle eût pleuré de cet -abandon fatal. Cependant que faire contre la force des choses? Le chic: -sa mission, son but, son devoir. Elle entrevoyait cela comme une -carrière, la célébrité au bout, son nom dans les journaux, un hôtel, des -hivernages à Nice. - -Les oeillades humantes qui la visèrent sur le turf, elle les possède -encore classées dans son cerveau avec la mine des messieurs. Sur tous, -un à cheval, beau, tirait de l'or de sa culotte et donnait, sans -attention, à des bookmakers; sur la pomme de sa courte canne des -armoiries compliquées. - -A cheval lui siérait la longue amazone sombre et le chapeau à haute -forme sans même de voile. - - * * * * * - -Ils flânent par le promenoir de l'Eden. Entre les bulbes rouges des -monstrueuses colonnes qui repoussent les caissons lourds des ciels, de -circuitantes hétaïres et leur factice visage où voguent des yeux en -appeaux parmi les blancs et les cernes des crayonnages. A l'intense lune -des flambes électriques, d'autres plus effacées encore dans les nacrures -des fards, les indécisions des soies et les blonds des teintures, -culminent aux bars. Des instants, elles semblent sans relief, linéaments -flous d'apparitions qui terrifieraient les songes. Immobiles en des -costumes de deuil se voilent des faces cireuses et sévères de chastes -trépassés. - ---Enfin vous voilà, vous autres, dit Maurice à Sicard et à Clémence. - -Tout de suite la rousse parle: - ---Oh! tu ne sais pas, Henriette, quand ta lettre est arrivée, monsieur -Freysse l'a montrée à Marceline. Alors elle s'est mise à pleurer. Mme -Freysse a dû venir la chercher et la faire monter chez elle. - ---Ah. Et Freysse qu'est-ce qu'il a dit? - ---Il est venu me trouver. Il m'a dit que, comme j'étais ton amie, il -fallait que je te parle. Est-ce que je sais? Un tas d'histoires -naturellement. Il a dit que c'était très mal ce que tu faisais. - ---Tiens, pourquoi aussi m'ennuyait-elle tout le temps. - ---Voilà. Moi, tu sais, je n'ai rien à te dire, tu feras ce que tu -voudras. - ---Oh, pour maintenant, je ne peux plus y rentrer. - -Instinctivement ils allèrent tous quatre s'asseoir loin de la cohue, -près d'un jet d'eau. - -Henriette souffrit d'apprendre si grand le chagrin de sa soeur. Une -lourdeur lui pesa dans la poitrine. Et lui vint une envie de pleurer. - ---Allez, il ne faut rien regretter, lui prêcha Sicard. Un jour ou -l'autre vous auriez toujours quitté votre soeur. - ---J'espère que tu as une jolie robe, fit Clémence. - -Elle la lui vanta pli par pli. Bientôt Henriette dut expliquer des -arrangements de pinces et de fronces. Elle en vint à décrire les -emplettes du matin. Comme Albarel parlait des courses, elle plaça son -mot, avoua sa perte. Et, tout au triomphe de narrer ses aventures -distinguées du jour, elle reprit sa joie. - -Sicard commanda du champagne. La vendeuse du bar s'assit près d'eux, et -débita ses banalités qui la décelèrent stupide dès les premières -paroles. Des remarques sur la foule, des appréciations quelconques sur -les autres lieux de plaisir comparés à l'Eden. Elle se mirait, rajustant -ses frisures rouges, ou ramenant les dentelles de son corsage vers ses -seins moites. - -Sicard se montra froidement malhonnête. Il lui proféra des choses -désobligeantes sur ses charmes blets. Elle lui répondit aigrement, lui, -sans se troubler, étendu sur sa chaise, la fixait de son monocle, -impassible, lui servait des injures dont les deux jeunes filles -pouffaient derrière leurs éventails. - ---Ça suffit, madame, conclut Sicard, je vous ai donné mon appréciation -sur votre tenue. Vous devriez me remercier et en profiter. Assez, -n'est-ce pas, voici l'écot. - -Ils quittèrent le bar. Henriette et Clémence ne cessèrent de redire les -injures adressées à la femme pour s'exciter à rire encore. Le sérieux du -clerc quand il avait débité ses sottises les enthousiasmait. Entre elles -seulement elles causaient. Les amants discutaient des performances -tenacement et répondaient à peine, d'un monosyllabe, aux questions -intruses. La satisfaction de honnir les décatissures de la fille consola -de cette indifférence, bien qu'Henriette secrètement se froissât. Mais -elles affectèrent ne plus s'occuper d'eux. D'ailleurs chaque fois -qu'Albarel appelait sa maîtresse, Sicard le plaisantait, lui tirait le -bras et l'emmenait en avant pour lui servir ses bavardages exclusifs. - -Henriette lui en eut rancune; quelques instants même elle médita une -adroite remontrance. Mais un dédain absolu pour ces manoeuvres lui -sembla plus digne. - -Elles s'accoudèrent au circulaire balcon. - -En leur velours obscur, où se figent des toilettes et des messieurs -épars, les rangs des loges dégradent vers la rampe. Et surgit la haute -clarté scénique, la clarté rose qui ensoleille les colonnes palatiales. -Rose et verte la profondeur lumineuse du décor ligné par les quadrilles -des danseuses. A leurs mentons, aux sourires incarnadins, aux yeux -creux,--des lueurs. Rose et verte la profondeur lumineuse. Indigo les -jambes tendues des ballerines, les jambes tendues en file, hors les -rondes gazes. - - - - -XII - - -Le lendemain fut un dimanche pluvieux. Maurice et Henriette -s'attardèrent au lit pour causer. - -Il lui fit dire sa vie. De ce récit qui la montrait anciennement riche, -il parut attristé. - ---Pauvre petite, tu as dû bien souffrir de travailler. - -De même il dépeignit sa vie d'enfance et ses jeux; puis la longue -torture au bagne universitaire, les pions lâches et cruels, les -professeurs imbéciles toujours punissants, soigneux de s'éviter la -besogne d'instruire. Dix ans vécus entre des murs noirs de prison, -derrière grilles et barreaux; et le malheureux battu par les plus -robustes, abruti de pensums et d'incompréhensibles devoirs, sortait -enfin ignorant et bête. - -De ces temps lugubres il parlait avec une haine. Henriette s'apitoya. -Elle ne pouvait croire. - -La jeunesse d'Albarel: des joies. Un héritage mangé au quartier latin; -un temps où il possédait des chevaux. Des folies, des séjours dans les -villes d'eaux, le trente et quarante. Et un beau jour des dettes. La -famille les soldait à condition qu'il habitât près elle. On l'associait -au commerce paternel; une des plus solides maisons de Béziers. Là il -triomphait, coq de petite ville. Il organisait un tir aux pigeons, des -bals par souscriptions, un cercle, une société de gymnastique, une -fanfare, _la Lyre Commerciale_. Les affaires lui plaisant, aux bureaux -paternels il joignit une banque. On donnait des galas. Des aventures -scandaleuses avec la femme d'un hobereau lui faisaient rompre un -mariage. De retour à Paris, il hantait la Bourse pour le compte de son -père; sa mère, une pieuse, ne le voulant plus revoir. - -A mesure qu'il narrait, Henriette se sentait prise d'une croissante -affection. Elle s'attachait au conte de ses infortunes, elle s'exaltait -au chic de sa prime jeunesse, elle se moquait de cette petite ville où -il régna. - -Le connaissant ainsi, dans son passé, il lui parut tout autre, avec un -attrait plus intime, familial presque, distinct de ses qualités de mâle -et d'élégant. Elle souhaita une existence calme à deux, dans cet -appartement, vers un but de repos bourgeois.--Il eût ainsi remplacé -Marceline.--Ses habitudes d'autrefois, elle les reprendrait, avec plus -de bien-être, plus de brillant. - -Elle se leva, elle se mit à ranger des choses. Lui déplia un journal -anglais glissé sous la porte par la concierge, et, s'emparant d'un -dictionnaire, il s'astreignit, péniblement, à traduire des articles. - -Elle étouffa les bruits, en garde de le distraire. Dans le petit salon, -alla s'asseoir pour coudre d'autres boutons à son corsage. - -La pluie tombait doucement et fine vers les parapluies et la chaussée -boueuse. - -L'impériale du tramway glissait contre les plus basses vitres de la -fenêtre, avec le cocher enfoui dans ses carricks, et, debout contre la -balustrade, un garçon de café, la tête protégée d'une serviette blanche. - ---Nous allons à Auteuil, proclama Maurice qui entrait, la figure -savonneuse, un rasoir à la main. - ---Par ce temps? - ---Je suis obligé, vois-tu; Palmarsa court dans la troisième. Et je viens -de lire des renseignements sur elle. C'est peut-être une affaire de -mille francs. - ---Comment? - ---Oui. - ---Tu es sûr? hein! Ça te passionne fort les chevaux? - ---Il faut bien: c'est la galette, cela. - -Comment, pensa-t-elle, le sport ne lui était pas un simple amusement? - -De lui-même, il expliqua: ses parents, en somme, l'abandonnaient. Il ne -retirait qu'une maigre commission sur les trafics de la bourse. Au pays, -le phylloxera avait tué le commerce. D'ailleurs, tout le monde se -trouvait dans le même cas. Les deux cents francs que Sicard recevait -chaque mois de son père, et les quinze cents francs d'appointements -perçus comme clerc de notaire n'eussent point suffi à payer ses repas, -son loyer, son tailleur et la couturière de Clémence. Les paris heureux -comblaient le déficit. - -Il acheva de s'habiller. - -Ses aveux surprirent Henriette. Sûrement s'atténueraient les dépenses -ainsi qu'elle avait craint. Sicard et Clémence les vinrent prendre. - -Après déjeuner, ils montèrent dans une grande voiture de courses. La -pluie cessait par instants; par instants le vent la poussait sous la -bâche protectrice et Albarel ouvrait son parapluie de côté pour en -garantir leur banquette. A Auteuil, les jeunes gens placèrent leurs -maîtresses dans les tribunes, puis, revêtus de longs paletots anglais -qui couvraient leurs talons, ils coururent aux drapeaux des bookmakers. -Entre les averses, les courses se succédaient, sans intérêt pour elles. - -Clémence parla d'amour. Elle cita les aventures de toutes les ouvrières -travaillant chez Freysse. A deux, elles étaient encore les mieux -partagées. Le ciel violâtre roulait au-dessus des bois sombres. - -Elles ne virent plus les jeunes gens avant la fin de l'après-midi. Ils -revinrent furieux et trempés. Au dernier moment Palmarsa révélée était -montée à des cotes invraisemblables. A peine gagnaient-ils quatre cents -francs. - ---C'est déplorable, s'écria Sicard; la seule affaire du mois ratée -ainsi! jusqu'au 20 il ne courra plus que de vieilles biques -archi-connues. - ---Peut-être pourra-t-on tenter quelque chose avec Chrysanthème, le 17: -je verrai Delwart. - ---En tous cas, nous voici avec quatre cents francs jusque-là. Mesdames, -il va falloir faire des économies. - -Ce mot resta dans l'esprit d'Henriette tout le trajet. - -A nouveau elle retombait dans les préoccupations d'argent. La gêne -bourgeoise la pourchassait, même en cette vie folle. «Economie,» cela -lui sonnait comme une injure, un rappel constant de misère. - -Au Boulant, il y avait la foule du dimanche. Des lycéens et des -Saint-Cyriens, des calicots gesticulants. - -Ils hâtèrent le repas autour de la table étroite, les hanches percées -par des coudes voisins. Dans le café c'était la même cohue augmentée -encore par les flâneurs, dégoûtés de la pluie, et qui s'abritaient -devant un éternel bock. - -Une grosse dame fit des réflexions déplaisantes sur elles--des -filles!--et interrogea son mari pour savoir comment des jeunes gens bien -élevés pouvaient se perdre avec ces petites pestes. - -Dehors, la pluie tombait à flots. Toute brune, la cité, d'un brun vide -où seules paraissaient les éclaboussures d'or des lampadaires: et l'or -coulait sur les trottoirs en longs fuseaux perdus. - ---Allons chez toi, dit Sicard à Albarel, j'ai plein le dos des épiciers -et des potaches. - -Le temps se passa à jouer aux cartes et à boire du thé. Henriette -s'ennuya beaucoup plus que les soirs de dimanche passés chez les -Freysse. Et la nouvelle existence coula, monotone bientôt. - -Des théâtres, elle n'aima que les drôleries. On sortait de là très -joyeux, un peu lascifs; on s'amusait huit jours à refaire les -intonations de Lassouche et de Baron. Malheureusement la même pièce se -jouait trois cents fois de suite. De même les opérettes. Quant au reste, -des choses ennuyeuses pleines de démonstrations, ainsi que des cours -d'institutrices. - -Ce devint la routine grise de chaque jour. Des levers à dix heures dans -la chambre en désordre, parmi les cuvettes traînant. Tout un ménage à -faire avant la toilette. La concierge nettoie le petit salon. On entend -les heurts de son balai contre les plinthes et les frôlements secs du -plumeau. Et la femme apporte l'eau chaude et les bottines cirées, avec -une mine discrète, grave de vertueuse offensée par l'appareil du vice. - -Cette première ablution délasse Henriette de sa courbature amoureuse. -Elle lui débride les paupières et les commissures des lèvres. Oh! -s'oindre longtemps de cette eau ruisselante, odorante de vétyver. - ---Vite, vite, petite, crie Maurice; midi moins le quart! tu n'en finis -pas. - -Lui, en une minute, se trouve prêt. A peine hors le lit, déjà il a son -pantalon et ses chaussures. Deux coups de rasoir sur la joue droite, -deux coups sur la joue gauche, deux autres sous le menton et il frotte -sa figure avec sa main blanche de savon. Sa tête entière disparaît sous -la mousse floconneuse. Henriette ne peut se défendre de le regarder -faire. Les bras musculeux et lisses du sportsman se contractent en -bosses tandis qu'il se frotte vigoureusement; et, sous la flanelle -étroite, percent les pointes dures de ses mamelles. - -Plus vite encore il s'essuie. Les brosses virent dans ses cheveux noirs -avec un bruit de mécanique. Soudain il les jette sur le lavabo, et -apparaît sa face rectiligne cadrée de cheveux aplatis, de favoris courts -et ras. - -Henriette le contemple, le coeur battant. A la lime il se polit les -ongles et le soleil glisse rose à travers sa main fine. - -Alors ils veulent s'étreindre dans la bonne odeur de leurs dermes -propres et parfumés. La roulant sur le lit, il lui découvre les seins et -les chauffe de ses lèvres. Sonne la demie. Henriette saute. Elle a peine -à sauver sa poitrine des mains luxurieuses pendant qu'elle boucle son -corset. - -Habillés enfin, ils passent au salon se mirer à la psyché grande. Elle -lui met la main sur son bras. Longtemps ils s'admirent et s'embrassent, -heureux de se voir. - ---Nous sommes très chic, hein? - ---Oh oui, nous sommes très chic, tu sais. - -Chaque matin ce jugement les éjouit. Ils descendent gaîment. - -Cependant que la servante du restaurant étale devant eux la serviette et -les couverts, ils discutent la carte. - -Jamais l'appétit n'invite Henriette à choisir un plat plutôt qu'un -autre. Les choses dont elle goûta peu l'attirent. Elle recherche la -surprise. Des passions pour le caviar, les crevettes, les huîtres et les -écrevisses. Elle déjeûne surtout par cause d'habitude. Et puis l'attraye -la joie de cette grande pièce verte et or où luisent les cristaux et les -faïences, où se filtre le soleil; les servantes vont, viennent avec -leurs tabliers à bavette, leurs manches de toile, le petit bonnet de -gaze juché tout en haut des cheveux sur le faîte de la torsade où il -semble ne pas tenir. - -Des étudiants et des femmes. Parfois un jeune homme vient serrer la main -d'Albarel. - ---Venez-vous au cours? - ---Cet après-midi? - ---Oui. - ---Qu'est-ce qu'il y a? - ---La leçon de Bejard. Il parlera sur les fouilles d'Assur et il fera la -reconstitution. Une explication des cunéiformes sur barillet. - ---Bon; j'irai. - ---Ah, vous savez, le cours d'arabe ferme le 15. - ---Pas possible, et l'examen? - ---Le premier septembre. - ---Il va falloir que je bûche. L'examen fera concours, n'est-ce pas, pour -l'expédition Dutramel. - ---Je crois que oui. Au revoir. - ---Au revoir. - -Un léger coup de chapeau du monsieur à l'adresse d'Henriette, et il va -s'asseoir plus loin. - - * * * * * - -Que tristes ces après-midi passés seule, pendant les heures de cours. - -Le petit salon, son divan de velours bleu, l'osier des fauteuils-bascule -grenus de pompons rouges, allure de médiocre aisance, qui, au soleil, -s'alanguit. Sur la table entassés, les livres, les brochures -d'archéologie. Si Henriette les ouvre, ce n'est que planches -architecturales pour elle insignifiantes; quelquefois une reproduction -de terre cuite cypriote, bonshommes rosés à barbes en boucles, à mitres -pointues, chevauchant de fantastiques montures. Vite fermés ces ennuyeux -volumes. - -De ce travail Albarel espère pour le plus tard une mission du -gouvernement en Asie. On le décorerait ensuite. Vers cela son ambition -halète. - -D'un bleu jauni les rideaux en reps ouverts sur le balcon où Henriette -monte et s'accoude; le regard vers la rue. Passent les filles de -brasserie en tabliers brodés, la sacoche au flanc, et la chevelure -chrômée. Des polytechniciens peinent à mettre leurs gants; et leurs -épées, ils les rejettent d'un ingracieux mouvement de jambe. Vers elle -ils lèvent leurs figures imberbes et rieuses. Un geste, si elle voulait, -et ils seraient heureux. Avec des si jeunes quelles parties drôles! Mais -elle détourne la tête. Elle ne doit. - -Tout à coup, parmi la foule, elle reconnaît Albarel, qui lui montre un -gros bouquet de camélias pour elle acheté. Et le voici à la porte où -elle a couru, et la voici à ses lèvres où il la lève. - - * * * * * - -Au soir, dans l'entresol du café, distraitement, Henriette butine du -regard parmi les images des périodiques. - -Des femmes pénètrent dans la salle, et leurs toilettes. A l'entour des -tables, des groupes se tassent et s'emboivent en la fumée des cigares. - -Claires les figures des jeunes femmes qui se dressent contre la -tapisserie où des licornes rampent, écarlates. Claires sous le faîte -aigu des chapeaux dentellés. Et des épaules effacées, gracieusement -tombent leurs bras minces, leurs bras minces et ronds, contre les orbes -des poitrines grasses. Vers ci, vers là, se dardent leurs yeux d'acier; -vers ci, vers là sourient leurs bouches flories. - -Aux carcans blancs superposées les brunes faces des orientaux fumèlent. -Sans paroles. Et des traits immobiles sous les cheveux bleus. Chamoisée -la tapisserie où rampent les licornes écarlates. - -Dans les froides et profondes mirances des glaces, se glauquent les -femmes, les orientaux, les licornes écarlates, parmi le poudroiement du -gaz éparpillé. - -Des orientaux les teints lisses et les gestes graves de maîtres, -extasient Henriette. - ---Ecoute un peu, dit Albarel en la poussant vers un coin et se disposant -à lui parler très bas. A voix douce il lui reproche ses regards -attentifs aux hommes. Souvent déjà il lui découvrit cette tendance à les -examiner. Pourquoi? Si elle ne les aime on ne l'en croira pas moins -fille facile; suivront des désagréments pour elle et pour lui. - -Elle se regimbe et se froisse avec des paroles aigres, des moues -boudeuses. Une colère d'être surprise et devinée au moment même de la -faute. Là se révèle une supériorité de son amant qu'elle ne pardonne -point. Il la domine, l'espionne et la sait jusque dans ses pensées -muettes. Ainsi qu'une lâche indiscrétion, un viol de conscience, elle -lui reprocherait cette trop perspicace surveillance. - ---Pour qui me prenez-vous? Oh! mais ça ne durera pas ainsi. - -Alors la voix de l'amant se transforme et devient dure. Il ne se -laissera point jouer. Du jour où il la prit, une responsabilité morale -lui incomba. Il a le droit et le devoir de réprimander. Pour lui -d'ailleurs, il ne souffrira jamais le ridicule. Si leur commune liaison -lui pèse, qu'elle dise un seul mot et il lui rend sa liberté avec de -l'argent... - -Puis il se prend les tempes dans les poings. Sans faire attention aux -dédaigneuses mines d'Henriette, il s'accoude au-dessus d'une revue. - -Comme la souffleta cette promesse d'argent. Catin, elle était catin. -Albarel parlait comme Marceline et plus brutalement encore. - -Tout devant elle tremblotait et fluctuait à travers ses larmes, retenues -par un suprême effort de fierté au bord des cils. - ---Pourquoi es-tu triste comme ça, Henriette? - -A cette bonne Clémence elle confie ses chagrins. L'autre aussi énumère -les siens. Elles subissent les mêmes hontes, la même gêne, la même envie -d'être et non de vivoter, de ramper parmi la foule des entretenues -vagues. Clémence voudrait une belle boutique, des ouvrières, des -clientes, une belle boutique rue de la Paix ou boulevard Malesherbes. -Tout en se moquant de ces appétits modestes, Henriette l'approuve. Elles -causent et se communiquent des désirs dans la navrance de les craindre à -jamais irréalisables. Albarel et Sicard parlent politique; Castelan d'un -mot jeté, pendant qu'il écrit, les réfute. - -Et subitement Henriette et Clémence entament l'éloge du journaliste tout -bas. Il est si intelligent. Un garçon d'avenir. Celle qu'il aimera sera -heureuse. - ---Oui, mais il ne se collera jamais, reprend la rousse; il est trop -ambitieux. Une femme le gênerait. - ---Et Hortense pourtant. - ---Oh! une fille de brasserie. Elle va avec trente-six autres. Il s'en -moque. - -Survint Hortense. Aussitôt Castelan abandonna ses écritures. A paraître -affables les hommes s'efforcèrent. De ses lèvres peintes elle riait aux -galantises. Par gestes brefs elle ordonnait l'édifice de sa chevelure -teinte en jaune; et des mines vers les glaces. Très proches d'Hortense, -Albarel et Sicard commencent à jouer des mains avec elle, une envie -luxurieuse aux yeux, aux doigts. - -A l'écart demeurent Clémence et Henriette. Loin de leurs amants qui -affectent ne les point voir, elles reprennent leurs récriminations. La -fillette sent battre son coeur, des larmes lui poindre, à mesure que -s'affirme plus voulue l'indifférence de Maurice. Mais son amie: - ---Va, ils reviennent toujours à nous. Au fond ils y tiennent. Il ne faut -pas te désoler comme ça. - -A Henriette il semble qu'une vengeance complète de la honte subie -s'accomplirait, si, quittant Albarel qui la néglige, elle parvenait à -jouir d'un luxe spécial et grandiose, d'une joie publique au bras d'un -autre plus beau, plus riche et qu'il jalouserait. Ce serait -l'abaissement de sa morgue d'homme, l'affirmation d'une infériorité: il -a pu plaire quelques instants par erreur et parce qu'on était très -jeune. - -Castelan récite à Hortense un sonnet pour elle écrit. Les rimes sonnent -hors sa bouche diserte, aimable et souriante. Ses doigts blancs scandent -les vers avec un mouvement mol et rhythmique. Henriette l'admire encore. -Elle aimerait fort que ces vers lui fussent adressés. - -Le poète sans doute s'aperçut de cette contemplation: maintenant, à -chaque fin de vers, il la fixe. - -Henriette rougit et se tourne vers Clémence. - - * * * * * - -Sur les murs du cabaret à filles.--En les tentures vertes de haute lice -s'embranchent des arbres touffus; les plats bleus réfléchissent la -lumière en orbes; les tambourins rutilent, illustrés par les peintures -écolières d'habitués; les naïades en plâtre nu sourient sur les murs du -cabaret à filles. Et des hommes de guerre à la mode d'antan chevauchent -emmi les vitraux entre des colonnes à devises. Du lustre en fer le gaz -diffus fuit, et ses lueurs chaudes plongent dans les mirances des tables -cirées. La fumée des cigares stagne. - -Et l'ivresse gagne, l'ivresse de gens qui se vautrent sur les femmes. - -Henriette lape le champagne. Hortense l'embrasse. Castelan lui lit dans -la main, et ses ongles soignés la chatouillent, la chatouillent -jusqu'aux épaules. - -Le gaz diffus, et ses lueurs chaudes, et la fumée stagnante où des -dentures de femmes miroitent, s'éteignent. - - * * * * * - -Cette nuit-là, la réconciliation des deux amants se fit. - -Il eut des prières et des protestations très tendres; il la supplia de -ne le point faire souffrir. S'il lui disait des reproches, c'est qu'il -l'adorait entière, c'est que tout entière il la voulait sienne. A ces -délicatesses de passion, elle, très bonne, n'est-ce pas, saurait -compatir. - -Dans le lacis de ses bras doux, elle pleure repentante, s'avouant à -elle-même plus coupable qu'il ne la croit. Une fatalité la pousse, lui -semble-t-il, vers les caresses illicites. Inéluctablement elle se -prévoit dans les dentelles et les perles par sa chair payées. - - * * * * * - -Une fois, en passant devant la brasserie où servait Hortense, elle la -trouva sur la porte. - ---Entrez donc: il n'y a personne; si vous saviez ce que je m'embête! - -Elles causèrent. - -Henriette, incitée à la confiance par des aveux francs, émit ses désirs -de vie plus officielle, plus luxueuse surtout. Alors l'autre donna des -conseils, traça un mode de conduite suivant l'âge et l'allure des -hommes. - -Souvent revint Henriette. - -Albarel subissait sur le turf une déveine noire. Hortense proposa de la -mettre en rapport avec un monsieur sûr. La chose peut-être se fût faite. -A l'heure décisive quelle folle peur la surprit, une larmoyante crainte -de quitter Maurice et de ne plus goûter à ses lèvres. Un repentir par -avance de la honte et du désespoir qu'elle eût causés. - - * * * * * - -Une après-midi la blanchisseuse ayant rapporté les peignoirs, elle se -vêt de dentelles blanches, le seul luxe qu'elle possède encore. -Longtemps, longtemps elle se coiffe, et sur le balcon, elle s'installe, -un livre aux mains. - -Dans la rue, Castelan, de son fiacre, salue; et, par signes, interroge -s'il peut la rejoindre. Un instant elle hésite, rougissante. Elle -acquiesce enfin. Et le temps qu'il monte, elle soupçonne un viol, une -faute, Hortense et Albarel trompés, toutes les émotions d'un crime -passionnel. - ---Vous ne savez pas, Henriette, lui crie-t-il; Albarel est reçu. Je -viens de l'entendre répondre très bien aux trois parties de l'examen. -Vite habillez-vous. Nous allons le chercher. Son père est arrivé. Il lui -donne deux mille francs et il repart ce soir. Quelle noce! - -A se munir de toilettes neuves, les primes joies de sa liaison -renaquirent. - -Le surlendemain, Maurice et Henriette partirent pour Dieppe avec trois -malles. - - * * * * * - -Galets bleuis qui, sous les pas, s'effondrent. Ourlet blanc de la mer; -il croît, se cave, bave et puis croule. - -Plaine d'eaux intensément bleue, et qui, dans le ciel, se perpétue, dans -le ciel couleur d'eau pâlie. Et le ciel s'infléchit, revient s'effranger -aux pavillons du casino, au grouillement de la foule, aux cabanes -blanches. - - - - -XIII - - -Dans la chambre de Castelan. Des bougies halètent parmi des potiches à -bas prix, parmi des livres en tas. - -Sur le canapé. Roide, le buste piété du sacrum, les jambes tendues en -forme de compas éclos, Henriette rêvasse. Des scrupules et des après -tout alternés tiraillent sa conscience: ce pauvre Maurice, elle va donc -le tromper, pendant qu'il se morfond là-bas dans sa province. Que c'est -mal. Pourtant sa curiosité de jusqu'ici monogame s'exacerbe en le -souhait de caresses neuves et illicites. - -Castelan vers elle se hausse avec des paroles d'amour, des lèvres -offertes. Et, lui rire au nez, d'un craqueté rire, c'est le caprice -subit de la jeune fille. - ---Qu'est-ce qu'il vous prend? demande-t-il déconcerté. - ---Moi? Rien. - - * * * * * - -Et dans sa rêvasserie Henriette se replonge. Lui tente de l'enlacer; -mais, en de significatives rebuffades, elle: - ---Non, non, laissez-moi. - -Castelan boudeur va près la croisée entr'ouverte; y fume en regardant la -lune. Alors Henriette prend sur la table de travail un dictionnaire de -rimes, et, d'une voix de tête, ânonnante, elle lit: _Vauban, Laban, -Liban, Montauban... Amadis, Cadedis, Cadix, De Profundis..._ - -Le journaliste se met à rire, s'approche, la soulève, à pleine bouche -l'embrasse. Très lourdement, comme inerte, entre les bras de l'amoureux, -Henriette se laisse choir, les paupières closes, un taquin sourire par -les commissures de ses lèvres faisant la grosse lippe. - -Les jupes susurrant s'écrasent sur le tapis. Le corsage est dégrafé. -Hors les entraves d'écailles, parmi les seins aigus où le busc a mis des -tavelures, les cheveux se coulent d'or: d'experts doigts Castelan a -dévêtu Henriette. La porte au lit. Ils se connaissent. - - * * * * * - -Deux heures tintent au proche campanile. Sur le coude, tournant le dos à -son amant, Henriette s'absorbe en la lecture de certain livre, -semble-t-il. Effectivement elle songe: vrai, ce ne valait pas de tromper -Maurice. Quelle désillusion. Jamais elle n'aimera cet homme. Un caprice, -à peine. Le littéraire bagou du journaliste faisait espérer des -révélations. Quelle erreur! même, maintenant, elle le juge insipide. - -Castelan s'impatiente de cette froideur. En de timides câlineries, il se -hasarde. - -«Non, non,» grommelle Henriette, et, des lombes elle rue. - - - - -XIV - - -Depuis des semaines, Henriette se trouve intimement liée avec Mme -Gandon. - -Trente-trois ans, petite avec un torse d'androgyne; et l'épiderme facial -mati, et des yeux comme deux grosses perles noires, et des narines qui -battent, et des oreilles à la fine volute, et sa bouche équivoque,--la -galante dame Iphigénie Gandon. - -Son appartement: un entresol aux bas plafonds inviteurs. Les murs -couverts d'étoffes à bouquets obscurs; et des coussins par les tapis de -doux poil, et des coussins sur les fauteuils déclos ainsi que des bras -érotiques, et des coussins dressés aux mols divans attentatoires. - -Là. Parmi les fioles à liqueurs fortes et les assiettes de friandises, -la gouvernante Gudule vague. L'accort perruquier Léopold vante ses -thériaques de beauté. - -Le banquier juif Jacobi avec son menton de talmache; lord Sinclair -torcol et cravaté d'incarnadin; le ci-devant bourgmestre hollandais Van -Der Vott et sa face saure; Roger de Silly, sigisbée jamais las--les -assidus d'Henriette. - -Mais, les fleurs tantôt marcescentes de son amie, madame Gandon les -voudrait cueillir. - - - - -XV - - -En faveur de M. Freysse, Marceline eût failli. Tant la possédait le -dégoût des choses, des gens, de soi. Tant la navrait cette honte. La -déchéance d'Henriette, si prompte, lui ôtait toute foi en sa propre -vertu. Une personne élevée comme elle, asservie d'intelligence aux mêmes -principes, pouvait donc choir au rang des prostituées par un coup -imprévu de démence. Certainement leur sort d'ouvrières pauvres les -destinait à paraître entretenues et à le devenir. - -Rien ne la put dégager de cette hantise. Les brodeuses, elle les voyait, -le soir, rejoindre des amants, au bout du trottoir. Elle en vint à se -traiter d'imbécile: pourquoi au courant de la vie résister seule; -maintenant surtout: qui l'épouserait, soeur de fille? - -M. Freysse s'efforça davantage à lui convenir. Il eut même des -familiarités que, d'instinct elle repoussa. Ensuite elle couvait le -repentir de ses rebuffades, car la bienveillance patronale semblait -avant tout précieuse: au premier effarement de son chagrin, elle avait -craint de la perdre. Remerciée alors au moindre prétexte, l'atroce -misère lui serait échue. Mieux valait, au prix de son corps, conquérir -l'association certaine, la richesse. Et puis quelque chose -d'inexplicable l'attirait vers cet homme. Elle lui sut grâces de sa -mansuétude qui excusait Henriette. Muettement elle se répétait les -sordides reproches exprimables avec justice. Vers elle aurait rejailli -la honte. Mme Freysse, moins bonne, ne taisait pas ses rancunes pour la -«vilaine fille.» Mais la voix de son mari s'émouvait tout de suite, et, -triste, murmurait de vagues accusations contre le séducteur. Puis: - ---Au reste, peut-être l'aime-t-il sincèrement. Ils pourraient s'épouser -un jour. Cela s'est vu. La petite est distinguée, instruite. L'amour, -voyez-vous, c'est encore une des meilleures choses de la vie. Une bêtise -d'enfant ce qu'ils font là. - -Bientôt, par discrétion, on n'évoqua plus cette aventure devant -Marceline. Elle-même se surprit à rêver des heures entières sans que son -esprit y courût. Les projets d'association lui furent à nouveau -confirmés, tout le secret des affaires produit. La maison prospérait. On -ajouta au traitement de la caissière celui de sa soeur. Léontine, -devenue surveillante, ne retira de cette haute situation qu'un titre -honorifique, le droit de gourmander les ouvrières, et le prétexte de -rejoindre souvent le patron pour requérir des conseils. Comme il -énervait Marceline de voir cette grosse fille tendre sa joue poudrerizée -sous la figure de M. Freysse, avec la mine de vouloir connaître -exactement le grain de l'étoffe qu'il examinait. Comme une taquinerie -tenace que la jeune fille se jura de vaincre. Elle accepta mieux les -avances et les compliments. - -Mme Freysse s'occupait entièrement de ses petites filles malades. Pour -l'automne, elle dut les emmener en Algérie où leurs oncles dirigeaient -une plantation d'alfa. Il fut convenu que, vers cette époque, Marceline -aurait une chambre au magasin, puis que, définitivement, elle -s'installerait avenue de l'Opéra. Elle dirigerait le ménage pendant -cette absence peut-être fort longue. - ---Comme ça, vous seriez notre fille tout à fait, ajouta Mme Freysse un -soir à la fin du dîner. - -La conclusion de ce speech intimida le mari. Ses regards, après s'être -fixés un instant sur la jeune fille, se détournèrent vite. - -Mme Freysse embrassa Marceline. Lui: - ---Je vous aime beaucoup, voyez-vous, et je vous estime autant. Je ferai -tout mon possible pour que vous soyez heureuse, que vous épousiez un -brave garçon qui vous rende la vie facile. - -Il dit cela tout blême d'une pâleur subite. Marceline s'en troubla. Elle -sentit qu'il faisait un effort terrible pour parler de telles choses. Sa -voix basse et tremblante l'avouait jaloux par avance de ce futur qu'il -proposait. - -Sa femme lui demanda s'il n'était point malade. - ---Je ne me sens pas bien. Je vais fumer un cigare dehors. - -Il sortit. - -Sur la nappe jaunie de gaz les verres à liqueur et les tasses avaient un -miroitement doux. Le tapage bruyait infiniment dans l'avenue. - -Les petites un peu endormies, avec des sourires mous de leurs lèvres -rosâtres, s'allongeaient sur les genoux, sur les bras de leur amie. Les -longs cheveux si pâles et si clairs et les robes blanches faisaient une -grande tache de linceul parmi la pièce sombre aux tentures de draps -verts. - -Mme Freysse compta les petites cuillers de vermeil et ferma le tiroir. -Puis, assise, elle se mit à réciter ses malheurs, non sans avoir rempli -de curaçao deux minuscules hanaps. - ---Oui, elles tiennent de moi, les pauvres chéries. J'ai toujours été -palotte comme ça et souffrante, au couvent on me traitait par le fer. Ce -ne m'a point guéri. Cependant j'étais devenue assez forte quand je me -suis mariée. Mais ma première couche me rendit fort malade et longtemps. -Depuis la seconde j'ai, au ventre, un mal qu'il faut opérer deux fois -l'an. - -Elle louangea son mari. Avec une sollicitude admirable il la soignait. -Et pourtant ce ne devait pas le ravir, si jeune encore, de posséder une -femme maladive. Elle avoua trente-cinq ans. Marceline l'avait crue -vieille. Elle continua. - ---Nous avons eu nos enfants très tard. Emile voulait un garçon. Je ne -lui ai donné que ces pauvres chétives. - -Perdue en ses rêveries, Marceline cessa d'écouter. Cet éloge de M. -Freysse l'émut à l'extrême. Il lui occupait l'esprit de son geste propre -et vite, de sa barbe pointue à la manière des seigneurs d'autrefois, de -ses yeux gris où elle lisait pour elle une passion franche. Voici que -son coeur de femme se pinçait à la faire souffrir. Ensuite le désir de -vaincre en influence cette grosse Léontine, de triompher, d'assurer son -avenir riche; prévues aussi de très tendres caresses d'âme, d'épidermes -lisses où ils se mêleraient... et une lacune; son ignorance de chaste -l'arrêta. Mais tout n'annonçait-il pas un mystère plus heureux encore -qui, une fois connu, liait avec le charme de délices nouvelles et -suaves? - -Le prochain départ de Mme Freysse lui apparut comme une espérance. Elle, -s'en gourmanda. Et cependant parmi les diverses conjectures les plus -raisonnablement édifiables en but de bonheur, elle revint toujours à la -persuasion de se donner pour acquérir l'indispensable pouvoir. Au moins -fardait-elle de ce motif pratique la grande envie d'amour qui l'ardait. -Puis, s'apercevant qu'elle se mentait à elle-même, des rages pleurantes -la terrassèrent. Elle ne se consolait point de sa faiblesse d'âme, cette -faiblesse qui avait perdu Henriette, cette faiblesse qui la perdait -aussi. - -La famille partie, M. Freysse ne s'empressa point davantage auprès de -Marceline. Plutôt il semblait la fuir. A table, il maintint la -conversation sur les affaires, même il pria la caissière de prendre -cette heure pour lui expliquer les événements commerciaux survenus. - -De Jacques Plowert, son voyageur en Orient, il lui parla, non sans -insistance, et lut ses lettres éloquemment descriptives des pays -levantins où cet homme colligeait des tapis anciens et des soies lamées. - -Jacques Plowert, engagé fort jeune dans l'artillerie, était parvenu -rapidement au grade de sous-officier; un malheur, la culasse d'un canon -éclatant à l'essai de la pièce, l'avait rendu manchot du bras gauche. M. -Freysse montra sa photographie: une figure ovale, de grands yeux, des -cheveux drus, un col rabattu, une barbe jolie et frisée. Il laissa -entendre qu'un intérêt dans la maison était acquis au voyageur depuis -trois ans déjà. De même Marceline possédait une part. On la doterait en -doublant cette part, si elle voulait l'alliance de cet intelligent -garçon. Calculés les bénéfices probables en la proportion de leur -apport, on transformerait la raison sociale sous deux ans au plus. Tous -ensemble alors travailleraient à parfaire la fortune commune, qui, vu -l'actuel mouvement des idées et du luxe, ne tarderait pas à devenir très -importante. - -Toujours enthousiaste le marchand explique et jette les chiffres en -l'air d'un geste hardi. Il sourit, marche, s'avance et se recule. De -temps à autre il se passe le mouchoir sur les lèvres et rajuste son -binocle. - ---Encore il faudrait savoir si M. Plowert... objecte Marceline -interloquée. - -Elle hait M. Freysse pour cette persistance à lui offrir la vie d'un -autre. Alors il la dédaigne. Comme elle voudrait lui dire qu'il cesse -cette feinte, et qu'il la torture. Elle n'ose. Et son coeur tressaute -sous la griffure de la douleur. Les empressements, les attentions, cela -n'était que leurre. Un fou désir de tomber dans l'étreinte de cet amant -et de laisser fuir ces pleurs qui lacèrent ses paupières, ces pleurs qui -avoueraient. - -Pourtant elle mime une froideur. Lui continue ses explications. Elle -regarde la lumière blanchâtre de l'avenue où clignote le défilé rapide -des équipages. Elle répète: - ---Lui plairai-je au moins? Qu'en savez-vous? - ---Mais vous plairez à qui vous voudrez plaire, Marceline; moi, un homme -marié, un père de famille, j'ai failli commettre des sottises pour vous. -Vous ne vous en doutiez pas, hein, avec votre mine froide et simple. -Oui, oui, riez; je me suis traité de vieux fou. C'est passé. Je me suis -dompté moi-même. Je ne vous aime plus que comme on doit aimer sa propre -fille. Je voudrais vous rendre heureuse; vous ôter de l'esprit la -vilaine tristesse qu'y a mise cette galopine d'Henriette. Croyez-moi, -épousez Plowert. Sapristi, je comprends que vous n'avez jamais eu l'air -de vous émouvoir pour moi, mais que diable! pour un beau garçon comme -Jacques. - ---Il a un bras en moins votre beau garçon. - ---Oh! que vous êtes méchante. - -Et il partit. Elle le suivit du regard dans le lacis des promeneurs. Un -instant il s'arrêta sous un réverbère, et, tirant un carnet de sa poche, -le consulta. Puis sa tête fine apparut en pleine lumière avec des lueurs -dans les verres du binocle. Il héla un fiacre, monta. Et le fiacre -disparut par la brume violette. - - * * * * * - -Des jours et des nuits, Marceline songea. Elle revécut tout son amour si -fatalement méconnu, à cause de cette froideur. Des regrets, des -souvenances. Si, telle heure, elle eût souri à telle parole, peut-être -tout s'en fût suivi. Quand donc lui naquit la prime idée de cette -passion? Elle fouilla sa mémoire. Navrée, elle découvrit de viles -origines: l'avarice, la vanité, la lassitude. Insensiblement l'idée -s'était promue maîtresse. Les mérites évidents de M. Freysse l'avaient -conquise; et puis, au moment où les reproches d'Henriette lui -dénoncèrent les racontars des brodeuses; cet amour, brusquement, elle -l'avait su. - -Tant que, obstinée, en son austère vertu, elle s'était prémunie contre -les tentatives, M. Freysse avait ourdi des tendresses pour la séduire. -Au contraire, à l'instant où elle eût enfreint l'honneur, de subits -scrupules le retenaient, lui. - -Car elle comprend la délicatesse de l'homme qui, la voyant seule, sans -protection, chez lui, après le départ de Mme Freysse, ne l'a voulu -flétrir. - - * * * * * - -Puis, en elle, la douleur s'habitue et s'assoupit. Elle s'estime de -n'avoir point laissé connaître les arcanes misérables de son âme, -d'avoir souffert en soi et triomphé. - -Acquise la certitude que Léontine va atteindre ou peut-être atteint déjà -les intimités charnelles du marchand, ses regrets et ses désespoirs -amoureux succombent. Elle se remercie de sa prudence. Au même titre que -cette grossière, elle eût servi de jouet et M. Freysse lui semble un -futile débauché inexcusable s'il ne possédait cet art du commerce. - - * * * * * - -Elle attendit Jacques Plowert. - -Comme une échéance favorable, une date commerciale qui changerait la -routine de la maison et donnerait aux affaires une direction neuve. Le -parti convenable. - -Pour l'intelligence elle le savait bachelier, écrivain habile, -descripteur éloquent, homme de goût,--ses envois charmaient toujours les -clients et ne restaient pas en magasin.--Pour le physique, ses -photographies montraient un garçon robuste, aux traits féminins, où se -devinait une peau lisse, où s'arrondissaient des yeux clairs. L'idée -martiale de sa blessure palliait l'odieux de la difformité. Un mâle -plastique, en définitive grand et tel, disait M. Freysse, que les dieux -en pierre du Louvre. Le parti convenable. - -Même elle ne goûta point la curiosité des étreintes suprêmes. De là elle -détournait son esprit, très calme, se disant qu'elle saurait à date -fixe, que cela d'ailleurs ne devait apprendre rien de bien étrange, -puisque toute femme, sans peine, s'y conformait. - -Mais l'étude des hautes spéculations commerciales l'accapara. Elle lut -des traités économiques, elle compléta ses connaissances sur la banque -et les systèmes de crédit. Ce mariage lui promet l'essor d'une richesse -sûre, richesse où elle vivra, au balancement des luxueux équipages, en -vénération parmi les financiers et les ingénieurs. Par l'argent elle -forcera un ruiné quelconque à épouser cette misérable Henriette. Ensuite -rien ne sera plus à souhaiter. - - * * * * * - -Jacques Plowert vint. - -Il vint, une après-midi. Elle le reconnut tout de suite avant qu'il -entrât et bien qu'il n'offrît d'abord à la vue que son côté droit. Plus -maigre seulement que le représentaient les photographies. Le son de sa -voix, elle l'avait prévu. Il dit des choses particulières et -intéressantes. A table on parla commerce. Aussitôt les fiancés se -plurent. Elle se sentit à l'aise comme s'ils étaient unis depuis des -ans. - -Très habilement, de sa main unique, il coupait les morceaux avec un -couteau de poche à lame courbe. Soudain il éclata de rire. Alors son -moignon sautilla dans la manche trop large: une chose pointue qui plissa -l'étoffe de la redingote. Pour la première fois, Marceline subit une -répulsion, l'envie de voir frissonner à nu ce bout de membre, de s'en -dégoûter et de fuir. - -Et l'obséda cette pensée: quelle attitude prendre afin que son regard, -jamais n'y heurtât. Elle n'osa plus lever les yeux par crainte de voir -cette chose pointue qui frissonnait de rire. Comme une bête vivante, -distincte de la personne, et nantie d'une existence à part, alanguie -parfois, immobile en des torpeurs tristes, ou frétillante d'une horrible -danse. - -De la fantastique vision elle ne se put distraire. Toutes les paroles -lui furent muettes jusqu'au départ de Jacques. Lui absent, elle garda -dans la mémoire l'aspect remuant et immonde. - -Ce l'empêcha du sommeil, pendant des heures. Lorsqu'elle s'endormit, -elle rêva que ce moignon la poursuivait, mettait à ses lèvres un baiser -visqueux et chaud, tandis que Jacques éclatait d'un rire atroce, de ses -blanches dents. La terreur. Elle n'osait plus demeurer seule. -L'hallucination grandissait, lui suggérant les mille ridicules des -manchots, l'horreur des chaires découpées et saigneuses. Si Jacques -arrivait, cette horreur diminuait un peu. A ne point découvrir les -affreuses apparences prévues par ses cauchemars, elle se rassurait et -son esprit se reposait en une aise relative. - -Le drap soyeux et neuf du vêtement drapait de noir la chose. - -Pour fuir la hantise ridicule, elle tenta de concevoir le jeune homme -tel qu'il devait paraître avant l'accident. Jamais elle ne put rétablir -l'allure martiale de l'artilleur en son uniforme, toujours s'imposait la -manche vide et flottante, la manche noire. - -Elle ne put se résoudre à consentir ce mariage. La seule appréhension -que _cela_ frôlerait sa chair, que _cela_ elle le verrait un jour à nu -lui donnait épouvantes et frissons. Comme M. Freysse la questionnait, -elle répondit non fermement. Puis elle avoua ses dégoûts, -l'insupportable malaise que cet homme lui boutait. - ---Je sais bien que c'est imbécile, que c'est fou, mais c'est plus fort -que moi: je ne puis. - -M. Freysse se dit très malheureux de ce refus. Toutefois il ne renouvela -point sa demande. - -A quelques jours de là, Jacques Plowert partit pour l'Inde. Il ne -paraissait point autrement triste. A Marceline il présenta des adieux -très aimables. - -Au fond, la jeune fille le regretta. Il eût si bien rempli ses espoirs. -Longtemps elle s'en voulut de la bête imagination qui l'avait prise. -Cependant, à de nouvelles instances, sa réponse n'eût point varié. - - * * * * * - -Par l'avenue les pluies d'automne s'éplorent. Aux balcons luit l'éternel -rire des enseignes d'or. Les fiacres louvoient vers les trottoirs -laqués. Le ciel cendreux s'effiloque aux toitures glauques. - -Marceline guette les blanches poussières d'eau qui volent au ras de -l'asphalte, et fuient, et meurent; les blancheurs d'eau qui passent dans -les interstices des gens sombres, qui sèchent aux soies des parapluies, -qui s'effilent en minces luisures sur les vitres des lampadaires. - -Assise derrière la caisse d'ébène, elle guette les blanches poussières -d'eau, tandis que ses doigts caressent le doux vélin du registre. - - -Dijon. Imp. Darantiere, rue Chabot-Charny, 65. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEMOISELLES GOUBERT *** - -***** This file should be named 64084-0.txt or 64084-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/0/8/64084/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les demoiselles Goubert</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jean Moréas and Paul Adam</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 22, 2020 [eBook #64084]</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div> -<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEMOISELLES GOUBERT ***</div> -<div class="break"></div> -<p class="c large top2em"><i>JEAN MORÉAS & PAUL ADAM</i></p> - -<h1>LES DEMOISELLES<br /> -<span class="large">GOUBERT</span></h1> - -<p class="c">MŒURS DE PARIS</p> - -<div class="c"><img src="images/tresse.png" class="w8" alt="" /></div> -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -TRESSE & STOCK, ÉDITEURS<br /> -<span class="small">8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français</span><br /> -1886</p> - -<p class="c"><i>Tous droits réservés</i></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="top2em small"><i>L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction.</i></p> - -<p class="small"><i>Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la librairie), en -novembre 1886.</i></p> - - -<p class="c gap">OUVRAGES DES MÊMES AUTEURS :</p> - -<ul> -<li><b class="small">LE THÉ CHEZ MIRANDA.</b></li> -</ul> -<p class="c"><i>En Préparation</i> :</p> - -<ul> -<li><b class="small">LA PARAPHRASE DES SAINTS ÉVANGILES.</b></li> -</ul> - -<p class="c ugap"><span class="small">OUVRAGES DE JEAN MORÉAS</span> :</p> - -<ul> -<li><b class="small">LES SYRTES.</b></li> -<li><b class="small">LES CANTILÈNES.</b></li> -</ul> -<p class="c ugap"><span class="small">OUVRAGES DE PAUL ADAM</span> :</p> - -<ul> -<li><b class="small">CHAIR MOLLE.</b></li> -<li><b class="small">SOI.</b></li> -</ul> - -<p class="c gap xsmall">DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE, RUE CHABOT-CHARNY, 65</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="top6em">Il a été tiré à part dix exemplaires de cet ouvrage, -sur papier de Hollande, numérotés à la presse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>Dans le lit de palissandre à cintres, -sous les rideaux cramoisis retroussés, -M. Goubert agonise, tout violâtre -des spasmes d'apoplexie.</p> - -<p>Continûment la jambe se meut, et les orteils -balancés ondulent le drap. Un râle monte, un -râle gras qui grouille dans la gorge étrécie.</p> - -<p>La lumière cuivrée de la lampe s'éplore vers -la tapisserie et ses fleurages d'or, le glacé des -étoffes chères, les cadres étincelants des miroirs. -Sur le désordre des choses, un silencieux effroi, -un recueillement d'attente. Alors le docteur se -retourne et, marchant à M. Freysse qui demeure -en un coin de la chambre, il l'entraîne vers la -bibliothèque :</p> - -<p>— Il faut s'attendre à tout.</p> - -<p>— C'est épouvantable. Et ses filles!</p> - -<p>Le docteur étend les bras par un geste vague. -Puis la figure angoissée de M. Freysse l'attentionne. -Ce monsieur grisonnant, très correct -avec sa jaquette anglaise et son col droit, paraît -soumis à un intime chagrin rare chez les simples -amis des mourants. Les rides fines frissonnent dans -le cadre de son poil gris ramené sur les tempes, -aiguisé en barbiche pointue :</p> - -<p>— Et ses filles?</p> - -<hr /> - - -<p>L'une près l'autre, assises. L'aînée fort pâle -fixant de ses yeux froids les rosaces du tapis. La -cadette pleure à rondes larmes ; et les larmes -emperlent ses cheveux blonds volutant sur sa -face mièvre.</p> - -<p>— Ruinées. Leur père était ruiné. C'est cela -qui le tue aujourd'hui.</p> - -<p>M. Freysse conte le krach. Il dit comment -toute la fortune de son ami Goubert se perdit. -Infatigable, il parle avec des énumérations de -chiffres. Et tout cela s'égrène vite hors ses lèvres -tremblées. Du geste il s'anime, offrant à plat -des mains blanches ornées, aux petits doigts, -de larges cercles en or.</p> - -<p>Comme les jeunes filles se refusent absolument -à sortir, on les fait asseoir au bout de -la pièce. Une terreur les repousse du lit, une -terreur de la maladie, une appréhension de -revoir la face violâtre et d'en avoir peur. Anxieuse, -Marceline, l'aînée, vise les mouvements -du médecin, espérant toujours que ce jeune -homme à la douce figure la rassurera d'un signe. -Elle prévoit comme un chaos de calamités. Depuis -la mort de sa mère, elle s'occupait entièrement -de l'ordre domestique : la première, elle -sut l'irrémédiable perte de la fortune. Que -devenir seule? Sa sœur, une enfant.</p> - -<p>Et M<sup>me</sup> Freysse arrive : petite femme maigrette, -laide, très sautillante dans le bouffant de -sa robe noire. Ayant embrassé les deux jeunes -filles, elle parle au docteur. Marceline la voit -hausser les épaules et secouer la tête.</p> - -<p>— Il faut que vous veniez toutes les deux -avec moi dans votre chambre. Vous ne pouvez -pas rester ici plus longtemps.</p> - -<p>Les traits anguleux de M<sup>me</sup> Freysse se pincent -sévèrement. La petite Henriette s'obstine, pleurant -toujours.</p> - -<p>— On va le saigner. Il ne faut pas qu'il soit -distrait par vous durant l'opération. D'abord, -vous avez bien confiance en M. Freysse et en -moi, n'est-ce pas, mes petites chéries?</p> - -<p>Toute câline, M<sup>me</sup> Freysse les pousse vers la -porte. Perçus, la face boursouflée de l'apoplectique -qui hoquète, et ses yeux effroyablement -ternes, exorbités.</p> - -<p>A sept heures du matin, M. Goubert mourut.</p> - -<p>Aussitôt M<sup>me</sup> Freysse recouvre la table de serviettes -damassées. Elle y érige un crucifix et -des candélabres ; dans une conque marine où se -lit : <i>Souvenir d'Arcachon</i>, elle verse de l'eau bénite -et plonge un rameau de buis. Aidée par la femme -de chambre, elle coud un large volant de dentelle -à un drap chiffré. Les bibelots disparaissent -dans les armoires ; on revêt de housses les chaises -Henri III ; la pièce prend un air de deuil -liturgique avec ses prie-dieu installés tout contre -le lit mortuaire, tout contre les linges qui gardent -en leurs ombres les reflets cramoisis des -tentures. Et la tête très blafarde du cadavre -semble dormir sereine sous la dansante illumination -des bougies.</p> - -<p>Au jour. On entr'ouvre la fenêtre ; et la bise -décembrale lèche les flammes qui parfois se -dardent horizontalement. Les doigts gris du -mort, et ses ongles luisants joints, retiennent -une croix d'ivoire, et du buis. Les tableaux voilés -de crêpe, grandes taches noires sur les murs -dorés. Une toute jeune religieuse, toute mignonne -dans un fauteuil, murmure des patenôtres. -Et souvent elle glisse dans ses larges -manches de bure ses mains qui se glacent.</p> - -<p>Maintenant des souvenirs assiègent Marceline : -le rappel des constantes prévenances et des -cadeaux, des appellations plaisantes dont le père -taquinait. Et se greffe de surcroît, en son esprit, -l'épouvante de la ruine : robes laides, travail, -patron.</p> - -<p>La religieuse vient lui causer : une voix susurrée -et qui l'exhorte au courage.</p> - -<p>Par les chambres encombrées : des intimes, -des personnes à peine vues autrefois entre deux -quadrilles. Des domestiques demandent à Marceline -des ordres qu'elle ne sait plus donner. -Et toute embrassade, toute marque de pitoyante -sympathie lui rappelle l'imminente pauvreté. -En sanglots elle éclate.</p> - -<p>— Comme vous avez du chagrin, ma pauvre -enfant.</p> - -<p>Déplorer ses biens perdus autant que la mort -du père ; elle se réprouve. Et ce lui suscite une -crispante rage de ne pouvoir vaincre cette obsession -vile.</p> - -<hr /> - - -<p>Marceline choisit un modèle de croix en fleurs. -M<sup>me</sup> Freysse s'interpose et prie le fleuriste de -revenir une heure plus tard :</p> - -<p>— Elle était bien chère, mon enfant, cette -couronne.</p> - -<p>— Non, cent francs.</p> - -<p>— Cent francs ; c'est cher. Il faut apprendre -à calculer. Votre position de fortune n'est plus -la même.</p> - -<p>— Je sais. Vous avez raison.</p> - -<p>Tout ce qu'on lui voulait apprendre, elle le -détaille. M<sup>me</sup> Freysse s'attendrit, constamment -répète :</p> - -<p>— Est-elle raisonnable, la pauvre petite, est-elle -raisonnable.</p> - -<p>— Elle calcule comme un homme, dit le -mari.</p> - -<p>— Papa m'y avait habituée.</p> - -<p>— Alors nous allons pouvoir causer.</p> - -<p>A l'air de M. Freysse, Marceline espère. Elle -ne peut chercher recours hors lui. Les parents -de son père, petits rentiers provençaux, elle les -sait incapables de lui prêter aide. Ils ne viendront -même pas à l'enterrement, vu la cherté -du voyage. La famille de la mère se trouve -éteinte.</p> - -<p>D'un chiffre le négociant établit la situation. -Que Marceline accepte ou refuse l'héritage, la -faillite de l'Union absorbera tout. Pour s'éviter -des tracas, il serait sage de signer un renoncement.</p> - -<p>— Maintenant, il faut que vous viviez, votre -sœur et vous. Voici ce que je propose. Je vais -vous prendre dans mon magasin toutes deux. -Vous serez ma caissière à deux cents francs par -mois. Henriette procèdera aux livraisons des -marchandises et surveillera les brodeuses. Elle -aura cent francs. Avec trois cents francs vous -pouvez vivre. Et, bien entendu, chez nous, c'est -chez vous, vous savez.</p> - -<p>— Oh! ma chérie, tu sais combien je t'aime.</p> - -<p>La dame se jette au cou de la jeune fille. -M. Freysse lui serre la main à l'anglaise. Marceline -s'abandonne à leurs caresses et pleure. -Elle pleure le passé, son père, ses domestiques, -son landau loutre. Dans la boutique de l'avenue -de l'Opéra elle s'imagine rendant la monnaie -sur le comptoir peluche verte et ébène.</p> - -<p>Eux, prédisent un avenir rose : une association, -quand les petites Freysse seront mariées, -dans dix ans. Ou bien il se trouvera des -braves garçons, un voyageur, un caissier, un -premier du Louvre, bien contents d'épouser des -femmes comme elles. D'ailleurs les affaires -marchent. On les augmentera, sans doute. Et -M<sup>me</sup> Freysse revient toujours à son idée de mariages -probables, répétant : « un voyageur, un -caissier… »</p> - -<p>La religieuse entre. Elle se déclare transie, et -approche du feu ses mains couleur de cire. -Déjà, malgré la froidure, le mort se décompose, -à ce qu'elle dit. M. Freysse va voir.</p> - -<p>Les femmes montent auprès d'Henriette. Marceline -veut son avis sur la proposition des -Freysse.</p> - -<p>La petite, éveillée dans son lit de mousseline -blanche à faveurs de satin bleu, garde de grosses -larmes aux cils. Sa main gracile saillit de la -chemise large en fine baptiste brodée. Laiteuse -la chambre sous la réfraction de la neige qui, -depuis le matin, tombe. L'annonce de la ruine -ne la bouleverse pas outre mesure. Son père -mort, il lui paraît naturel que tout soit -changé. M<sup>me</sup> Freysse s'explique longuement, -Henriette remercie très contente. Une joie de -ses quinze ans avec un peu l'espoir de jouer -à la marchande. Et puis la liberté de ces petites -ouvrières, si rieuses par les rues, la tente. -De plus elle gagnerait de l'argent. Un soudain -respect d'elle-même pour cela.</p> - -<hr /> - - -<p>Le défilé des personnes ne cesse pas. Des -amis de M. Goubert nantis de mines sinistres -et compatissantes, de redingotes neuves. Ils pénètrent -sur la pointe du pied. Ils serrent la -main de Marceline avec une profonde inclinaison ; -puis, un moment, les mains liées aux -bords de leurs chapeaux, ils contemplent la -figure bouffie du mort. Discrètement ils s'informent -de l'heure précise du décès. Quand ils -ont jugé suffisante la longueur de la visite, ils -saluent et sortent, muettement.</p> - -<p>Bientôt ce devient une foule, vers cinq heures, -après la Bourse. Tous passent devant Marceline -prostrée en sa douleur regrettante. Tous, -aux flammes jaunâtres de la chapelle ardente, -autour du voile de la religieuse, un instant, -s'illuminent. Un flot s'écoule. D'autres, introduits -par le domestique en habit noir et ganté -de blanc.</p> - -<p>Engaînée de deuil à large ruban de taille, ses -grands yeux bleus rouges un peu, et sa bouche -pâle frémissante de pleurs, Henriette paraît. -Des gens l'envisagent et se parlent.</p> - -<p>L'air vif du dehors cingle par lames.</p> - -<hr /> - - -<p>Marceline contemple la parure du boudoir -où elle se retira. Surtout, en un angle : le chapeau -de feutre blanc et son chevalet d'or, et -des soies : une merveille du confiseur. De fallaces -fleurs emplissent la coiffe de satin rose ; -et soupçonnées, au fond, des dragées. — Plus -jamais de semblables cadeaux. Des étrennes -utiles lui seront servies, maintenant.</p> - -<p>Le lithographe apporte les lettres de faire-part. -On s'installe devant un guéridon. -M<sup>me</sup> Freysse appellera les noms sur le registre -aux adresses ; son mari écrira les suscriptions, -selon l'avis de Marceline.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Freysse, de sa voix bonne appelle :</p> - -<p>— Monsieur et Madame Rondel, 35, rue du -Sentier.</p> - -<p>— Oui, soupire la jeune fille.</p> - -<p>— Ça y est, fait M. Freysse.</p> - -<p>— M. et M<sup>me</sup> Bressan, rue des Herbes, n<sup>o</sup> 3, -à Limoges. M. et M<sup>me</sup> Laverrière, 44, boulevard -Sébastopol. M. Gyval, lieutenant au -7<sup>e</sup> zouaves, à Mostaganem, Algérie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Déjà Marceline appose la cravate, un -petit plastron blanc, sous l'échancrure -du corsage noir à haut collet -de clergyman.</p> - -<p>Dans la pièce vêtue de tapisserie pas chère, -bleue et verte, la somptuosité des meubles contraste, -notée par le chapeau de feutre blanc, -merveille du confiseur, et son chevalet d'or, et -ses soies, et ses fleurs peintes. Longue la toilette -de marbre blanc où s'asseyent, parmi les pots -et les flacons, les cuvettes évasées. Tombant de -la glace une mousseline l'enserre de ses blancheurs. -Blanches aussi les couchettes.</p> - -<p>— Bon, voilà que je ne trouve plus mon démêloir. -Où l'as-tu posé, dis un peu, clame Henriette.</p> - -<p>— Mais non, voyons, je ne me sers pas de -tes affaires. Tiens le voilà, petite sotte.</p> - -<p>— Ah que je suis bête.</p> - -<p>Marceline hausse les épaules. Bien qu'elle les -sache sans méchanceté, ces tracasseries la peinent. -Et, comme elle vit dans le regret du passé -meilleur, le moindre ennui, une étourderie de -sa sœur, charge sa mélancolie.</p> - -<p>Vite elle a dilecté cette stagnance de son -âme morose ; un calme où elle évoque des joies -anciennes et savoure l'amertume de n'en plus -pouvoir espérer. Mais le supplice de s'astreindre -au ménage et à ses misérables détails l'en vient -distraire péniblement.</p> - -<p>Sur la table, achetée d'occasion avec les six -chaises en faux vieux chêne, elle étale la nappe -maculée.</p> - -<p>Par la fenêtre : la rue de Sèvres et ses murs -jaunes de couvent, des parapluies dans l'averse -grise. D'une manière de sympathie le morne -paysage pénètre Marceline.</p> - -<p>La collation finie, les deux sœurs endossent -leurs manteaux, se retroussent la jupe pour le -départ. Faute d'autre communication entre la -chambre et la cuisine, la grosse servante passe, -riant de son air protecteur, un balai, un plumeau -dans les mains. Henriette s'en égaie.</p> - -<hr /> - - -<p>La pluie cesse. Les trottoirs brunis mirent. -Elles vont dans la rue du Bac. Henriette ne lit -pas dans le mutisme de sa sœur la tristesse. Elle -suppose que toutes les personnes moins jeunes -qu'elle sont naturellement grondeuses et graves, -par morgue.</p> - -<p>Parmi la cohue des employés, il plane un -babillage de foule. Des messieurs parcourent leur -journal en marchant ; et quelquefois ils s'arrêtent -au bord du trottoir pour approfondir des passages. -Des pantalons larges piqués de boue. Des faces -bleuies par le rasoir. Des mains rouges saillissant -pour des explications. L'outrance de la -dernière mode jure aux échines des grandes -filles plates. De leurs croupes dansent les coussins -des tournures.</p> - -<p>Marceline souffre d'être l'égale de ce monde -qui cause en lâchant des gestes de plèbe. Avec des -esclaffements discrets de petite fille bien élevée, -Henriette se moque. On les dévisage toutes deux -en marquant une vénération hiérarchique pour -leurs allures de demoiselles premières, au moins.</p> - -<p>Passé la rue du Bac, la voie très large bée par -les ponts. Les criardes causeries s'atténuent subitement -égarées dans le vide. Entre les quais -jaunes la Seine incurve houle contre les bateaux -à persiennes des lavoirs ; de sa peau verte palpitante -et semée d'argentures éparses, les brumes -grises, grises et bleuâtres s'épanouissent -vers la ville, emboivent les massives tours de -Notre-Dame et du Palais, le pinacle dentelé de -la tour Saint-Jacques.</p> - -<hr /> - - -<p>Au loin, la couronne de l'Opéra : quelques -dorures parmi la masse violâtre. Dans les boutiques -les commis drapent.</p> - -<p>Marceline et Henriette s'arrêtent au magasin. -Peinte de laque noire la devanture. A la corniche, -le nom de Freysse se couche en majuscules -anglaises ; des pleins et des déliés d'or mat, simplement. -Encore baissés, derrière la vitrine, les -stores de soie écrue signés du nom en rouge.</p> - -<p>Elles entrent. M. Freysse, très habillé déjà, se -lève pour les recevoir.</p> - -<p>A Marceline installée il enseigne. Il parle en -articulant avec soin chaque syllabe. Parfois, de -sa jaquette, de sa poche fendue sur le cœur, il -tire un mouchoir fin et se mouche doucement, -puis, devant ses yeux un peu fatigués il replace -son binocle sans monture. Lui-même se baisse -pour prendre le lourd grand-livre relié de peau -verte et orné de nickelures aux coins, au dos. -Elle se met à écrire de sa calligraphie ténue, semblable -à une broderie sur le vélin.</p> - -<p>Dans l'atelier. Henriette choisit parmi des -écheveaux la nuance de gueules pour une passementerie -armoriale. Les quatre brodeuses travaillent -une pièce de velours : l'étoffe, roulée -par deux bouts sur les montants d'un cadre, -laisse tendue une bande médiane où elles pointent -quatre oiseaux de paradis.</p> - -<p>Aux racontars drôles d'une rousse dont le geste -arrondi se dispense, les brodeuses rient.</p> - -<p>— Gare au patron, insinue Marguerite enfilant -son aiguille.</p> - -<p>— Il n'y a pas de danger qu'il bouge, renseigna -Henriette : il établit la balance avec ma -sœur.</p> - -<p>— Ho, ho : il établit la balance avec sa -sœur…, s'écria Léontine, une brune tassée.</p> - -<p>Et des esclaffements.</p> - -<p>— Vous êtes joliment bêtes, vous, d'abord, -interrompit Henriette. Vous ne comprenez rien -aux choses de la caisse ; alors vous riez comme -des carpes.</p> - -<hr /> - - -<p>Afin qu'on lui pardonnât d'inévitables vexations -dont, néanmoins, son autorité de surveillante -jouissait, Henriette toléra la liberté des -propos ; elle-même s'en amusait, feignant la -compréhension des mystères scellés à son ingénuité ; -crainte de paraître inférieure en quelque -point.</p> - -<p>La jeune fille s'estimait fière de commander à -des dames si bien mises, vêtues au dernier goût. -En noir ou en brun, le cou haut maintenu dans -des cols raides d'empois, elles travaillaient du -bout des doigts, par petits gestes élégants et des -mines sucrées, à l'ombre de leurs frisures régulières.</p> - -<p>L'intimité venue par les confidences, on révéla -des parties fines et des jeunes messieurs donateurs. -Ainsi l'amour fut connu d'Henriette par -ses agréments extérieurs : un luxe d'amusettes et -de fêtes, des caresses familiales, des promenades -en voiture, des repas au restaurant, des places -de théâtre.</p> - -<p>D'interroger sur certaines locutions, elle s'abstint. -On se moquerait. Mais des mots lui demeuraient -en l'esprit, avec un espoir d'en acquérir -le sens.</p> - -<p>M. Freysse entra. Aimablement il alla de l'une -à l'autre. La grosse Léontine le retint, demanda -son avis. Elle s'efforçait à des minauderies ; et -lui de sourire.</p> - -<p>— Henriette, pria-t-il, voulez-vous venir faire -l'étalage?</p> - -<p>— Oui, monsieur.</p> - -<hr /> - - -<p>Le garçon à livrée olive amoncela des étoffes -sur le divan. Toute une joaillerie fondue dans -les velours, et dans les peluches et dans les soies ; -et des ruisselures coulées dans la profondeur -des fronces. Des gris semblables à du plomb -terne, des grenats crouteux ainsi que du sang -caillé.</p> - -<p>Crêtes de lumière sous le pouce prompt de -M. Freysse. Du bout de ses bottines pointues -il va, vient. Il rectifie.</p> - -<p>Pour Henriette, des saveurs teintées ces étoffes ; -comme de velouteuses confiseries.</p> - -<hr /> - - -<p>— N'est-ce pas, Madame Henriette, que vous -restez sage, demanda Marguerite?</p> - -<p>— Comment? Sage?</p> - -<p>— Oui! vous n'avez jamais eu d'amoureux?</p> - -<p>— Ah, laissez-moi tranquille : c'est bon pour -vous, ces histoires-là.</p> - -<p>— Ben vrai, comme vous êtes fière.</p> - -<p>Clémence rit. Les deux autres, qui tranquillement -causaient, relevèrent la tête.</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'elle a encore à rire?</p> - -<p>— Rien. Taisez-vous d'abord, commanda -Henriette. Vous savez qu'il faut finir avant le -déjeuner ; et il est moins le quart. Après ça, le -patron m'attrapera si vous n'avez pas fini. -Quant à vous, Marguerite, vous verrez.</p> - -<p>Et elle lui montra le doigt en menaçant ; puis -soudain éclata de rire à la réminiscence de la -question sotte. Elle aurait un amoureux certainement, -un jour ; mais pour le mariage, comme -M<sup>me</sup> Freysse. Et alors elle possédera une maison -de campagne, à Asnières ; et son mari sera -l'associé de M. Freysse, du mari de Marceline.</p> - -<p>Jusqu'à midi elle médita cet avenir calme. -Elle s'y voyait avec une ombrelle sur le perron -de sa villa et en toilette blanche d'été. Elle serait -riche. On donnerait des bals… dans les lumières.</p> - -<hr /> - - -<p>L'après-midi, M. Freysse sorti, Marceline -gardait seule le magasin. Dehors, l'avenue bleuâtre -et les équipages bleus. Des gens bien vêtus -circulent, s'arrêtent un instant près l'étalage. -Dedans, la bleue réfraction des hautes vitres -grisaille les vibrances des nuances. Une paix -torpide, où sombre le regret de son passé, envahit -Marceline.</p> - -<p>Entre trois et cinq, d'aucuns acheteurs arrivaient. -Henriette étalait la marchandise sans -la vanter, mais en suggérant des idées d'ornementation. -Des grosses dames, les oreilles diamantées, -des messieurs d'âge, très difficiles et -acariâtres, retournaient chaque pièce et voulaient -assortir avec des brins d'étoffes de couleur -indiscernable.</p> - -<p>A six heures on allumait le gaz. Souvent un -gros garçon blond, le portefeuille maintenu contre -son court paletot mastic, les mollets crevant -presque un pantalon à carreaux clairs, -montrait à la vitre sa face rose, affilée d'une -barbe en pointe. Il ne pouvait voir la caisse -ni Marceline qui s'égayait de ses gros yeux, de -son profil de cocher. Rouges ses gants neufs, -et le fer à cheval historiant son journal de sport. -Un bambou énorme.</p> - -<p>Sans doute le spectacle des tentures ne lui -suffisait pas, car bientôt il se retirait, haussant -les épaules jusque les gigantesques et dures formes -de son chapeau. Tombait de l'œil le monocle -pendillant à un fil.</p> - -<p>Et Marceline percevait ce torse épais, un instant, -parmi les lanternes auriflues des voitures.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>— Charles!</p> - -<p>Le garçon — gros, brun, les sourcils -hérissés sur une face glabre de -capelan — accourut.</p> - -<p>— Mazagran? Môssieu Genès.</p> - -<p>Acquiescement. Le garçon s'éloigne, mais il -est aussitôt rappelé par un formidable</p> - -<p>— Charles!</p> - -<p>— Môssieur?</p> - -<p>— De quoi écrire.</p> - -<p>— Et les journaux du soir, n'est-ce pas, -Môssieur Genès?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Je savais. C'est aujourd'hui le jour du -courrier de Môssieur. J'ai lu votre dernier article -dans le <i>Radical de l'Hérault</i>. Oh, oh : c'est -le gouvernement qui ne va pas être content.</p> - -<p>Genès sourit avec fatuité.</p> - -<p>Au bout de quelques minutes le garçon revint -chargé du plateau, de quatre journaux et d'un -buvard. Il rangea le tout sur la table.</p> - -<p>Derrière lui, le verseur, dadais au geste malaisé, -surgit et miaula :</p> - -<p>— Crème?</p> - -<p>— Vous savez bien que je n'en prends jamais, -hurla Genès.</p> - -<p>Charles intervint :</p> - -<p>— Il faut l'excuser, Môssieur Genès : c'est un -nouveau.</p> - -<p>— Ah! — Ces messieurs sont-ils venus dans -l'après-midi?</p> - -<p>— Môssieur Albarel est venu avec Môssieur -Sicard vers une heure.</p> - -<p>— Sont-ils restés longtemps?</p> - -<p>— Jusqu'à deux heures et demie. Ils ont joué -au billard.</p> - -<p>Genès consulte sa montre.</p> - -<p>— Oh, ils ne vont pas tarder d'arriver. -Monsieur Sicard a rendez-vous ici avec sa… -dame, fit le garçon en clignant de l'œil.</p> - -<p>Calvite, bigle, camard, puissant du ventre, -une malebosse au front, Nicolas Genès. Méthodiquement, -avec des arabesques calligraphiques, -il écrit : « <i>Jules Ferry, le Tonkinois…</i> »</p> - -<p>Blanc et or, sous le gaz, le café. Sur des -gens, la lourde porte s'ouvre, s'ouvre et se referme. -Au comptoir, parmi les carafons de cognac, -les soucoupes, les fioles pansues, les hautes -bouteilles, rouges, jaunes, vertes, la -caissière trône dans la majesté de ses seins. -Hâtifs, les garçons se croisent, élevant des plateaux -où les bocks moutonnent. Là-bas le patron -breloqué de chrysocales s'empresse auprès -de trois exotiques gantés comme des cochers -anglais et flanqués de donzelles ventripotentes.</p> - -<p>Des tentures de moire claire, à petites ondes, -prêtent à la salle un air intime de mauvais lieu. -Des hallebardes, des pertuisanes, des lances -dressées en faisceaux supportent les pardessus et -les chapeaux des consommateurs. Des carquois en -fils de métal tressés et peinturlurés reçoivent les -parapluies et les cannes. Des heaumes de chevaliers -en fer-blanc crachent de leurs visières levées -des torchons pour la propreté des tables. Au -fond, une grotte féerique, que des lampes à abat-jour -de couleur illuminent, bée de sa gueule de -carton-pierre ; un mince jet d'eau y clapote, et -des mouettes empaillées rêvassent, suspendues -au plafond les ailes écloses, au bruit monotone -des carambolages.</p> - -<hr /> - - -<p>Vigilant, le garçon annonce :</p> - -<p>— Ces Messieurs.</p> - -<p>— Bonsoir, Genès. Bonsoir, Albarel. Bonsoir, -Sicard. Bonsoir, Castelan. Bonsoir, Ravasse.</p> - -<p>Maurice Albarel. Au petit peigne, jusque les -sourcils, des cheveux noirs et lisses. De ras favoris -en la matité des joues. Des élégances équivoques -de brelandier.</p> - -<p>Francis Sicard. Deuxième clerc chez M<sup>e</sup> Susse, -notaire, rue de la Paix. Des trottins cristallisent -à sa seule vue.</p> - -<p>Castelan. Profil de ghetto. Fait du journalisme. -Au Madrid, plus d'un le salue et il en -est fier.</p> - -<p>Ravasse. Carabin réfractaire. La lecture des -journaux, son unique labeur.</p> - -<p>— Hé, scélérat, dit Genès à Sicard en lui -tapant amicalement dans le dos, il paraît que -nous attendons ce soir la belle Clémence.</p> - -<p>Avec un geste de dédain, le clerc :</p> - -<p>— Pf! Elle devient bien crampon.</p> - -<p>— Plains-toi ; je m'accommoderais volontiers -d'un crampon comme ça, interrompit Albarel.</p> - -<p>— Prends-la, mon cher, je te la cède avec -enthousiasme.</p> - -<p>— D'abord il faut lui demander son avis. Et -puis j'ai pour principe de ne jamais prendre la -<i>suite</i> de mes amis.</p> - -<p>— J'ai vu l'autre jour avec Clémence une -petite blonde chiffonnée, très chouette : tu pourrais -lui faire la cour. Elle travaille dans le même -magasin.</p> - -<p>— C'est une idée ça, je demanderai des renseignements -à Clémence. Dis donc, Genès, si -nous trouvions tous des maîtresses dans le même -magasin? Ça serait drôle!</p> - -<p>— Oh! moi, je préfère le bordel.</p> - -<p>— Chiiic!!</p> - -<p>C'était Ravasse qui lançait son cri favori tout -en feuilletant des journaux illustrés.</p> - -<p>Genès alla s'asseoir à côté de Castelan.</p> - -<p>— Je veux vous faire lire ma correspondance. -Je crois que ça y est : vous allez voir.</p> - -<p>Le journaliste prit le manuscrit et le parcourut -négligemment. Des sourires approbatifs et des -moues sévères alternent sur sa figure pendant -qu'il lit.</p> - -<p>— Pas mal, mon cher, pas mal : vous faites des -progrès. Mais il vous faut travailler encore, travailler -beaucoup. Les incidentes s'embrouillent -parfois. L'adjectif est banal souvent. Cherchez -l'adjectif, l'adjectif qui porte. Tout est là. Croyez -ma vieille expérience.</p> - -<p>Genès remit le papier dans sa poche, un peu -froissé de ces critiques.</p> - -<p>— Quel cheval joues-tu demain, Albarel?</p> - -<p>— Tabarin.</p> - -<p>— Oh! non, il faut jouer Zuzutte.</p> - -<p>— Zuzutte? Jamais de la vie.</p> - -<p>— Crois-moi : j'ai des renseignements sûrs.</p> - -<p>— Est-il étonnant avec ses tuyaux, ce Sicard!</p> - -<p>— Pourquoi?</p> - -<p>— Parce que tu me fais toujours perdre.</p> - -<p>— Je t'ai fait perdre, moi? quand ça?</p> - -<p>— Mais dimanche dernier, encore, avec Grincheux.</p> - -<p>— Mon cher, c'est la faute du jockey : tout -le monde l'a dit.</p> - -<p>— Je la connais cette blague.</p> - -<p>— Alors tu vas jouer Tabarin?</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— Tant pis pour toi.</p> - -<p>— Nous verrons.</p> - -<p>— Chiiic, hurla l'incorrigible Ravasse.</p> - -<p>— Et notre partie de piquet? interrompit -Genès. Combien sommes-nous? Ravasse, lui, il -n'y a pas moyen de le faire sortir de ses journaux. -Monsieur Castelan, jouez-vous?</p> - -<p>— Je regrette. Je suis forcé de rentrer. J'ai un -article à finir.</p> - -<p>— Alors nous jouons à trois?</p> - -<p>Après le départ du journaliste, Genès, très -vexé au fond de ses critiques, dit en haussant les -épaules :</p> - -<p>— Quel poseur ce Castelan : il a toujours des -articles à faire et on ne les voit nulle part.</p> - -<p>— A-t-il du talent? demanda Albarel.</p> - -<p>— Peuh! un simple reporter.</p> - -<p>— Moi je ne le crois pas fort, dit Sicard. Un -jour il a prétendu que Georges Ohnet ne savait -pas écrire.</p> - -<p>— Quand il aura fait <i>Le Maître de Forges</i>.</p> - -<p>— Oh! oui.</p> - -<p>— Toujours le nez fourré dans vos sales cartes! -cria inopinément une grosse rousse, la -gorge en surplomb dans un mantelet de velours -grenat.</p> - -<p>— Tiens, voilà Clémence.</p> - -<p>Clémence s'assit à côté de Sicard qu'elle baisa -sur le bout de sa barbe en lui susurrant :</p> - -<p>— Bo'soir chéri.</p> - -<p>Le clerc se laissa câliner en homme que cela -embête.</p> - -<p>— Quel type! fit Clémence froissée de cette -réception glaciale. Il est toujours à bouder.</p> - -<p>— Venez vous asseoir près de moi, madame -Clémence, j'ai à vous causer, dit Albarel.</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>— Des renseignements à vous demander.</p> - -<p>— Des renseignements?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Et sur quoi?</p> - -<p>— Sur une petite blonde chiffonnée qui travaille -dans votre magasin.</p> - -<p>— Oh, oh : la petite Henriette.</p> - -<p>— Elle s'appelle Henriette?</p> - -<p>— Oui. Elle est d'une bonne famille… ruinée.</p> - -<p>Geste d'Albarel.</p> - -<p>— C'est vrai, monsieur Albarel, c'est pas des -blagues.</p> - -<p>Elle raconta tout ce qu'elle savait sur la famille -Goubert.</p> - -<p>— Alors elle est sage?</p> - -<p>— Oh! oui. Elle s'embête, la pauvre mignonne, -avec sa chipie de sœur, elle s'embête!… -Je l'aime beaucoup, moi, Henriette. Elle est -rigolote et… pas poseuse.</p> - -<p>— Et sa sœur?</p> - -<p>— Sa sœur? En voilà une qui fait sa tête, et -des manières. Elle est très bien avec le patron, -par exemple.</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>— Oh! mais très bien. Ils établissent la balance -ensemble, tout le temps.</p> - -<p>— La balance?</p> - -<p>— C'est Henriette qui dit ça. Elle est très -rigolote, cette petite : je l'aime bien, mais c'est -sa sœur qui me rase.</p> - -<p>— Et les autres ouvrières, comment sont-elles?</p> - -<p>— Les autres? Peuh! couci, couça. Il y a -Léontine qui n'est pas mal.</p> - -<p>— Léontine…</p> - -<p>— Un peu… blette ; mais pas mal tout de -même. C'est elle qui voudrait établir la balance -avec le patron.</p> - -<p>— Ah! elle voudrait…</p> - -<p>— Mais oui ; seulement, le patron ne veut -pas.</p> - -<p>— Il ne veut pas…</p> - -<p>— Il aime mieux établir la balance avec Marceline.</p> - -<p>— Marceline?</p> - -<p>— C'est la sœur à Henriette.</p> - -<p>— Alors le patron… ha! ha! ha!</p> - -<p>— Aime beaucoup… hi! hi! hi!</p> - -<p>— Etablir la balance… ho! ho! ho!</p> - -<p>— Avec Marceline… hé! hé! hé!</p> - -<p>— Chiiic, épilogua Ravasse.</p> - -<p>Clémence lampa le verre de kümmel qu'on -venait de lui servir.</p> - -<p>— C'est bon, le kümmel, ça pique. J'aime ça, -fit-elle en se caressant complaisamment les seins -selon son tic ordinaire.</p> - -<p>Puis à Maurice Albarel :</p> - -<p>— Alors, comme ça, monsieur Maurice, vous -êtes amoureux de la petite Henriette?</p> - -<p>— Amoureux? Je ne la connais pas!</p> - -<p>— Oh! elle est très chic.</p> - -<p>— Voulez-vous vous charger de mes intérêts -auprès d'elle?</p> - -<p>— Nous verrons : plus tard, nous verrons.</p> - -<p>— J'y compte, hé?</p> - -<p>— Tiens, voilà mon amoureux platonique, -cria, en claquant des mains, Clémence, qui regardait -vers la porte du café.</p> - -<p>Un grand pantin vêtu de noir, maigre, sa -figure bonasse et ovine quoique épouvantablement -barbue, surmontée d'un haut-de-forme -minuscule aux reflets de colle forte, s'avançait -vers la table des trois amis, pareil à un vieux -corbeau aux ailes coupées.</p> - -<p>— Bonsoir, mon amoureux.</p> - -<p>— Bonsoir, Pirette.</p> - -<p>— Ce cher Pirette!</p> - -<p>— Vive Pirette!</p> - -<p>— Chiic!</p> - -<p>M. Pirette vivait chichement, mais dignement -des honoraires de sa place de comptable. Timide, -taciturne, rêveur et sentimental, il avait voué -au beau sexe un culte chevaleresque et désintéressé.</p> - -<p>Clémence se leva, prit une rose à son corsage -et la passa à la boutonnière de Pirette avec des -gestes comiques.</p> - -<p>— Hé, hé, monsieur Pirette, je crois que -vous faites la cour à ma femme.</p> - -<p>— Quel veinard, ce Pirette!</p> - -<p>— Irrésistible, mon cher.</p> - -<p>— Chiic, chiic.</p> - -<p>— Laissez-les dire, monsieur Pirette : ils sont -jaloux, interrompit Clémence. Mettez-vous en -face de moi, là, nous allons faire un petit -écarté.</p> - -<p>— Volontiers, madame.</p> - -<p>— Qu'est-ce que nous jouons?</p> - -<p>— Tout ce que vous voudrez.</p> - -<p>— Un kümmel, pas?</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— J'aime beaucoup le kümmel. J'aime tout -ce qui pique. Et vous, monsieur Pirette?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>Dans l'église Saint-Sulpice, les fidèles -se groupent aux côtés du chœur, sous -les piliers de marbre, jusqu'à la table -de communion ; et, l'autel d'or s'érige des marches, -parmi la candeur de ses nappes. Le prêtre -vénérable prostré en prières ; les moires de la -chasuble miroitent, et l'agnel d'or, au centre, -brodé.</p> - -<p>Machinalement, Henriette suit l'office. Une -piété vague la tient sérieuse, bien que, depuis -deux ans déjà, elle ne pratique plus le sacrement. -M. Goubert plaisantait les curés. Elle en -profita pour s'affranchir de la confession. Au -fond de sa mémoire, se perpétue le soupçon -paternel que là n'est qu'espionnage. Comme elle, -pense Marceline. Cependant, par mode, elles ne -manquent point au service dominical, et aussi -par une irraisonnée mais tenace conviction que -n'y pas assister serait une grosse faute de bienséance -et de morale. Pour elles, un salon l'église, -où, à jour fixe, se rencontrent mêmes visages et -mêmes toilettes.</p> - -<hr /> - - -<p>Les deux sœurs descendirent du tramway avec -une joie de marcher un peu, de sentir du frais -dans leurs jupes. Place de l'Etoile, se dénoue -le ruban de soulier d'Henriette. Il faut s'arrêter -un instant sous la voûte de l'arc afin de rajuster. -Cette ridicule besogne, devant tout le monde, -exaspère la jeune fille. Des indiscrets la regardent -faire. Douloureusement son corset la pince, accroupie. -Comme elle se relève, une commotion -de son être : sur le haut-relief, l'enfant colosse -saille, et l'épanouissement de sa virilité nue. A -sa honte soudaine de savoir, le mystère sexuel se -révèle. Explicitement, de licencieux propos entendus -contraignent sa mémoire.</p> - -<p>Dans le tramway de Courbevoie, à côté de -Marceline, une envie de confidences incite tout -d'abord Henriette. Vite elle se ravise, et, taciturne, -réfléchit. Une réprobation pour l'acte deviné, -un doute même que l'amour sache se -réaliser ainsi. Puis, avec la déroute des scrupules, -un désir anxieux de connaître. Si la pudeur -morigène, l'instinct pollue l'imagination. Du -mâle : des baisers les lèvres, des étreintes les -bras.</p> - -<hr /> - - -<p>Au bois, par les sentiers. Sous la hâte de ses -émotions neuves, Henriette prodigue à sa sœur -des vocables tendres, susurrés, qui, naturellement, -lui viennent ; de lentes caresses et douces. -Peu à peu l'aînée s'en alanguit. Et, délicieusement, -ce fut une après-midi dans des fraîcheurs -où les résines sentaient au vol bourdonné des -frelons.</p> - -<p>En une exquise lassitude la fièvre d'Henriette -se calma. Une envie d'être bonne à tous, de -s'amollir au repos des divans.</p> - -<p>Elles découvrirent une toute petite violette -cachée sous les herbes. Elles en eurent une joie. -Henriette la vola à sa sœur et l'enfouit dans son -corsage entre deux boutons, et plus loin encore, -au creux de sa poitrine. Cette fraîcheur sur sa peau -lui fut un extrême délice. Mais elles en découvrirent -d'autres, violettes, d'autres et d'autres. -Elles les mirent à leur bouche ; elles arrachèrent -leurs pistils avec les dents et les mangèrent ; -elles aspirèrent le suc de leurs tiges dans une -impérieuse soif de se froidir les lèvres. Elles -riaient pour rien. Marceline ne se lassait point -de poursuivre la petite, si gracieuse dans sa course -avec ses bas violets dans l'envol des jupons ; -et sa taille si mince ceinte de large faille, et son -dos plat sur jambes longues.</p> - -<p>Chacune fit un gros bouquet où les boutons -d'or éclataient parmi les blancheurs rosées des -marguerites et les livrées sombres des violettes.</p> - -<p>Enfin tout essoufflées elles se prirent par les -bras. Dans une allée solitaire elles s'embrassèrent -longuement les joues.</p> - -<p>— Quel sale bouquet… On n'en donnerait -pas deux sous, crièrent des femmes qui passaient, -en désignant leurs fleurs.</p> - -<p>Et subitement leur joie à toutes deux tomba. -Elles se regardèrent avec une grosse envie de -pleurer. La misère impitoyable s'imposait à nouveau, -leur misère et leur servilité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Henriette s'alla vêtir. Quand elle fut -prête, elle trouva Clémence chargée -déjà de l'enveloppe en serge qui contenait -les étoffes.</p> - -<p>Le patron renseigna :</p> - -<p>— Il est trois heures. Cette dame vous tiendra -longtemps, sans doute : elle est très méticuleuse. -Enfin, tâchez d'être revenues à cinq heures.</p> - -<p>— Oui, Monsieur. Au revoir, Monsieur.</p> - -<p>— Au revoir.</p> - -<p>Il referma la porte et, par la vitre, quelque -temps, les examina. Elles marchaient allègres et -sveltes dans la blondeur du soleil ; un petit vent -leur faisait baisser la nuque, la nuque bien coiffée ; -et le petit vent secouait les pans de leurs -jaquettes qu'elles ramassaient à la taille, avec -obstination, tout en boutonnant leurs gants.</p> - -<p>Un temps propre, clair, illuminait l'asphalte -gris-bleu et les vitres nettes des lampadaires. -Dans les voitures découvertes des dames se -prélassaient.</p> - -<p>Comme les deux jeunes filles gagnaient le -coin de la rue des Pyramides, Sicard les rejoignit. -Il salua Henriette d'un grand coup de -chapeau et, tout de suite, il tutoya Clémence. -Henriette un peu froissée de ces allures -familières, elle présente, se recula par une -discrétion affectée. Ce monsieur lui paraissait -bien insolent. Cependant, à mesure qu'elle -observa davantage ses manières, elle remarqua -qu'il ne s'exprimait point sans une élégance -de termes et de formules flatteuses pour -Clémence qui se rengorgeait. La brodeuse aperçut -la mine pincée de sa compagne ; elle ne -répondit plus que timidement à Sicard et se -rapprocha d'Henriette. Bientôt le jeune homme -adressa quelques paroles à celle-ci qui jugea très -digne de ne lui retourner que de froids monosyllabes. -Elle s'attendait à ce que, d'un moment -à l'autre, il les quittât. Et elle visait la statue de -Jeanne d'Arc, son oriflamme de bronze découpé -dans le ciel, avec la persuasion que là il -tournerait la rue de Rivoli tandis qu'elles continueraient -tout droit. Il manifesta une telle -persistance à ne les point abandonner que Clémence -crut devoir accomplir les formalités de la -présentation.</p> - -<p>— Monsieur Sicard, mon ami. Madame -Henriette, la première de chez Freysse.</p> - -<p>Il resalua, découvrant ses cheveux espacés sur -un occiput très blanc.</p> - -<p>Il expliqua qu'il était clerc de notaire, rue de -la Paix. Il allait reporter une pièce à un client. -Il avait là, dans sa serviette, vingt-cinq mille -francs de titres au porteur. Si on le volait! Et il -entama une récente histoire d'assassinat.</p> - -<p>L'histoire intéressa. Henriette en avait lu le -commencement dans le <i>Petit Journal</i>. Il fournit -de nouveaux détails et, à l'appui, il montra le -<i>Figaro</i> du matin. Soudain il fit calembour. Clémence -s'esclaffa ; Henriette ne put retenir un -sourire. Cependant elle craignait la rencontre -d'une personne connue et grave pendant qu'elle -se trouvait en cette compagnie. Anxieusement, -elle fouillait l'amas des passants qui s'écoulaient -en la double sente des trottoirs, à chaque côté -du pont. La Seine verte avec des grandes nappes -d'argent, et un ciel blanc pâle derrière le -Trocadéro coiffé de dorures. Ensuite Sicard -parla de l'Hippodrome, et décrivit les disloquages -extraordinaires d'un clown. Il prenait à témoin -de son dire Clémence qui les séparait. Et, -pour se mieux faire comprendre, il penchait la -figure devant la poitrine de son amie, vers -Henriette. A une réponse d'elle, il lui décerna -maint compliment sur son esprit et sa toilette, -sur son goût exquis. Elle en devint confuse, -dans une intime joie. Clémence riait jaune. -Cependant Henriette ne trouvait point suffisamment -beau le monsieur. Très bien vêtu d'un -pantalon retroussé et d'un court paletot mastic, -il était trop gros, un peu chauve. Des allures -d'homme âgé.</p> - -<p>Ainsi, devisant de bagatelles, on atteignit la -maison de la commande. Sicard parla bas à -Clémence et s'en fut en saluant.</p> - -<p>Alors Henriette eut comme un regret de cette -distraction finie, mais aussitôt elle se gourmanda -d'un pareil sentiment.</p> - -<hr /> - - -<p>Près d'une demi-heure chez la dame. A la -sortie :</p> - -<p>— Tiens, voilà votre gros monsieur.</p> - -<p>A l'angle du boulevard Saint-Germain, devant -la table d'un café, Henriette venait d'apercevoir -Sicard. Clémence, bien qu'elle feignît de le -remarquer seulement sur cette exclamation, s'attendait -certes à le trouver là. Elle simula mal -l'étonnement, et Henriette fut prise d'une folle -envie de rire. Elle dit :</p> - -<p>— Vous me croyez donc bien bête?</p> - -<p>Déjà le jeune homme s'avançait. Il les pria -de prendre quelque chose avec lui. Henriette -prétexta qu'il était trop tard. Mais un cadran -juché au-dessus d'un magasin indiquait quatre -heures. Clémence, tout en déclinant l'offre avec -mollesse, fit cette remarque : on les attendait -seulement au magasin entre cinq heures et cinq -heures et demie. Alors il insista.</p> - -<p>Henriette ne voulait point. Il lui semblait -que s'asseoir avec un homme dans un café serait -faire acte de fille.</p> - -<p>— Puisque Mademoiselle ne veut pas, puisque -Mademoiselle ne veut pas, répétait Clémence.</p> - -<p>Henriette craignit qu'on ne la jugeât pimbêche. -Elle appréhenda de blesser ce monsieur -aimable, d'être malhonnête gratuitement. Aux -nouvelles instances de Sicard elle se laissa emmener -par Clémence qui lui avait pris le bras.</p> - -<p>Clémence et Sicard devinrent familiers. Henriette -se moquait au fond, estimant très bêtes -leurs allures galantes, elle sourit pourtant par -condescendance. Eux s'encouragèrent de ce sourire. -Rendez-vous, amitiés, querelles, brouilles -furent étalés devant la jeune fille. Peu à peu -leur conversation s'aigrit. Ils se lancèrent au -nez de vieilles rancunes de six mois et ils prenaient -Henriette pour arbitre.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans la rue du Bac, Clémence dit :</p> - -<p>— Voilà deux ans que nous sommes ensemble -tout de même, Sicard et moi. Au bout de -tout, c'est un brave type.</p> - -<p>Un instant, elle songea ; puis :</p> - -<p>— Il y a des jours comme ça où il n'est pas -aimable. C'est pas étonnant, il est si préoccupé. -Car il est très intelligent. Ça ne fait rien, il a -été bien gentil quand j'ai eu ma fausse-couche, -l'été dernier. Il m'a veillée trois nuits.</p> - -<p>Et elle ne tarit plus ses éloges jusqu'au moment -de leur rentrée. Ce fut le récit exact de -leur bon temps, des promenades estivales à la -campagne, des repas sous les gloriettes au son -des musiques foraines, et le champagne, et d'immenses -mirlitons, le retour dans le dernier bateau-mouche, -en chantant. Elle dit les trains de -banlieue, les courses, les spectacles, les drames et -les opérettes écoutés dans les loges velours en savourant -de délicieux bonbons ; les dîners chers -aux restaurants chics, les bals superbes à l'Opéra, -les soupers à l'Américain où on mange du homard -en s'éventant, sous les lustres, toutes -bougies allumées.</p> - -<p>— Et puis, il y a des fois où nous restons -sans sortir, toute une journée, chez lui. Il y a -un bon petit feu, et du soleil dans ses rideaux. -Nous faisons du café, une salade d'oranges, et il -m'embrasse et je l'embrasse. C'est très bon. Il -a un grand divan en belle soie. Nous restons -l'un près l'autre, tout près, tout près, et il me -lit des romans qui font pleurer. Nous nous -aimons bien. C'est la seule joie, après tout.</p> - -<p>Clémence s'attendrit. Dans ses gros yeux -bleus des larmes fluctuaient. Elle tira son mouchoir. -L'attendrissement gagnait Henriette aussi. -Ces aveux lui dévoilèrent des sensations exquises, -possibles. Si dans une union aussi désagréablement -supportée que celle-ci, de pareils plaisirs -se rencontraient, quels ne seraient-ils point entre -une jeune fille jolie comme elle et un jeune -homme mieux que le clerc. La curiosité d'amour -qui, depuis le dimanche, la lancinait, s'augmenta -de cette certitude que l'expérience en -était charmante. Et la tortura le désir irréalisable -de tenter ce bonheur. Elle s'attrista, maudissant -la ruine qui l'empêchait du mariage. Et -la grosse Clémence, avec sa chevelure rouge -tassée à la diable sur son visage criblé de taches -blondes, cette simple brodeuse aimante et aimée -sans obstacles, elle l'envia.</p> - -<p>Au magasin, M. Freysse, assis bas près la -grande sœur, lui causait. Par malice, Clémence -tarda à ouvrir la porte. Elles regardèrent à travers -la vitre. Marceline écrivait, et sa face régulière -pâle, souriait aux paroles du patron. Elle releva -coquettement la tête, l'appuya dans sa main et -fixa M. Freysse qui, chaleureusement, plaidait.</p> - -<p>— Oh! comme votre sœur lui fait de l'œil! -Mais c'est une déclaration. Ce que Léontine va -rager.</p> - -<p>A cette boutade, Henriette voulut protester :</p> - -<p>— Ce n'est pas bien de dire ça.</p> - -<hr /> - - -<p>A la caisse, Marceline, sur une haute banquette, -écrit, compulse le grand-livre, classe -des lettres. Sa main blanche furète parmi les -paperasses. Parfois son profil sévère se tourne -vers le dehors. Elle suit dans une rêverie la -fuite des passants. Elle songe au moyen d'acquérir -une maison de commerce et de la payer -rapidement. Elle se bâtit un roman de vie -triomphante ; elle tente des entreprises heureuses ; -elle ouvre là, en face, un magasin de décoration, -où tout se vendrait, depuis les bronzes modernes, -les Carolus Duran et les Bonnat, jusqu'aux -amphores romaines et aux tessons étrusques.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Il avait plu. L'asphalte réfléchissait en -coulées d'or flave les tremblances des -lampadaires.</p> - -<p>Clémence et Henriette marchèrent vite, l'œil -hypnotisé par ces rondes lueurs qui s'égrenaient -en double rang, se joignaient au bout de l'Avenue -droite, comme les gemmes d'un collier -flamboyant. Seule lumière dans la nuit terne.</p> - -<p>Au coin de la rue des Pyramides, deux hommes -flânaient en fumant. Ils s'approchèrent. -C'était Sicard et Albarel.</p> - -<p>— Bonsoir, Mademoiselle, dit le clerc à Henriette, -le chapeau bas. Excusez-moi si je ne vous -ai pas saluée, cette après-midi, c'était par discrétion.</p> - -<p>— Vous avez eu raison, Monsieur.</p> - -<p>— Permettez-moi de vous présenter mon ami -Maurice Albarel. Mademoiselle Henriette, la -première de Clémence.</p> - -<p>Les deux jeunes gens allèrent ensemble, en -se donnant le bras à côté de Clémence. Henriette, -aux moments où l'on passait sous la -lueur des lampadaires, tentait d'apercevoir le joli -garçon dont le teint et les lèvres l'avaient captivée -tout de suite. Chaque fois elle rencontrait -l'œil d'Albarel fixé sur elle et la dévisageant.</p> - -<p>Comme Sicard devenait plus intime avec -Clémence, l'autre se rapprocha d'Henriette. Il -lui parla du temps. Et, pendant qu'il parlait, -que sa voix lente coupée par les brusques sauts -de l'accent méridional résonnait à ses oreilles, -elle comprit qu'il lui plaisait, qu'elle vivrait bien -avec lui.</p> - -<p>Ils la reconduisirent à trois. Rue du Bac, les -deux hommes attendirent que Clémence l'eût -mise à sa porte. Avant de rentrer, la petite -Goubert regarda, pour apercevoir encore. En -se couchant, elle rendit actions de grâce à son -amie qui, si discrètement, avait su lui procurer -un amoureux. S'interrogeant sur cette frasque, -elle n'y découvrait rien que de naturel et de -convenable. Leur entretien avait été honnête, -même banal. Il s'était conduit en homme bien -élevé.</p> - -<hr /> - - -<p>Depuis Pâques, les ouvrières veillaient. Seule -Marceline partait de bonne heure. Henriette et -Clémence revenaient de compagnie, très tard. -Maurice Albarel put les reconduire, chaque soir.</p> - -<p>Henriette s'amusait énormément du mal qu'il -se donnait pour lui paraître aimable. Elle affectait -de dire peu de choses, se bornant à lui répondre -par de brèves phrases.</p> - -<p>Peu à peu, elle se laissait conquérir, inconsciente, -par les charmes de sa conversation, par -les prévenances qu'il montrait.</p> - -<p>Ils allèrent au café, tous les quatre, une fois. -Elle le vit bien alors, dans toute la splendeur -de son teint mat, de ses pommettes rosées, de -ses joues fines où s'appliquaient des favoris ras -et soyeux. Il avait des yeux noirs, perçants, une -main grasse et blanche, des ongles en amande, -et, au petit doigt, un gros cercle d'or sertissant -un diamant.</p> - -<p>Il sut commander des bavaroises au chocolat. -Ses initiales étaient gravées sur sa canne. Une -femme très bien mise essaya de se faire reconnaître -par lui. Il la toisa avec dédain. Pour cela -Henriette répondit par une furtive pression à la -pression constante de son genou sous la table. -Dans la rue, elle ne fit pas trop de résistance -pour se laisser embrasser au moment du départ. -Et quand il demanda si elle l'aimait un peu, elle -se sauva sans répondre, plutôt que de dire -« non. »</p> - -<p>La trace du baiser lui demeura sur la peau, la -brûla longtemps. Elle conservait et elle goûtait -avec d'intimes joies la sensation des lèvres chaudes -collées à sa joue.</p> - -<p>… Et ce n'était pas une faute que s'accommoder -de la société quotidienne d'un jeune homme -beau et aimable quand on n'accordait rien autre -qu'un baiser volé. Elle n'était pas encore si coupable -que sa sœur qui, elle-même, après tout, -n'avait pas tort.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Sur les premières marches de l'escalier, -Henriette s'arrêta, étroitement accotée -à Maurice. Elle regardait, inquiète.</p> - -<p>A ses pieds, la silhouette — noire, rouge et -or — d'un municipal ; le dos — brun et menaçant — d'un -sergent de ville. Puis, sous les plafonds -gris de perle, aux raies indistinctement -vertes ou violettes, par-dessus un reflux de haut-de-forme, -de feutres mous, de chapeaux de -femme aux cimiers de couleurs et qui s'envolent, -le flou mirant des glaces, le halètement du gaz -en les globes blanchoyant ; un tréteau avec des -fronts chevelus courbés sur des violes, avec un -bras qui s'agite en l'air. Et des bourdonnements -sourdent de cette cohue ; des cris aigus percent -par intervalle ; soudain, des plaintes d'instruments -à cordes, des stridences de cuivres éclatent, -montent, montent et le tout se confond -un une clameur qui enfièvre.</p> - -<p>— N'entrons pas ; j'ai peur.</p> - -<p>— Vous êtes folle ; c'est très amusant, Bullier : -vous verrez.</p> - -<p>Albarel entraîne Henriette.</p> - -<p>Très vite elle se fit à ce tumulte, à cet éclaboussement -de lumière. Son insouciance revint -et sa causticité en même temps. Elle s'amusa -du mauvais goût des toilettes de ces dames, des -allures canailles des unes, de l'attitude gourmée -et prétentieuse des autres, de leurs tics : ce -chapeau fleuri comme une plate-bande ; cette -grosse blonde engoncée dans sa poitrine ; cette -toque d'astrakan ; cette grande maigre à pince-nez -en caraco olive ; cette fourrure pelée comme -un chat galeux ; ces pendants d'oreille ; cette -agrafe ; ces breloques sur ce ventre ; ce bracelet -dédoré sur ces gants sales ; celle-ci qui gambade ; -celle-là qui se disloque ; une troisième qui marche -comme un canard ; une autre qui ajuste à -chaque instant sa tournure.</p> - -<p>Et les messieurs donc!</p> - -<p>Des débraillés, la barbe hirsute, le gilet ouvert, -la cravate au vent, un feutre sur le côté, -à l'artiste. Des gommeux étranglés par des -hauts-cols à double écran, le pantalon étriqué -sur des souliers pointus et énormes, les mains -gantées brique… De gros messieurs à lunettes -lorgnaient en-dessous les filles, n'osant pas. Des -pierreuses mûres s'étalaient sur les banquettes, -un rictus provoquant par leur bouche édentée. -Mais les nègres amusaient surtout. Il y en avait -d'admirablement cirés, avec des yeux ronds et -blancs ; d'autres étaient café au lait ou marron, -avec une barbiche au poil rare sous un nez -épaté dont les narines s'évasaient, obliques.</p> - -<p>— Ho, ho, les amoureux!</p> - -<p>Une tête de femme saillit au travers des bras -liés d'Henriette et d'Albarel ; ébouriffée, aux -commissures des lèvres une moue et cordiale -et taquine.</p> - -<p>— Que tu es bête! Tu m'as fait une peur.</p> - -<p>Clémence prit une voix flûtée :</p> - -<p>— Pauvre mignonne : on lui a fait peur.</p> - -<p>— Et puis, nous ne sommes pas des amoureux : -nous sommes des amis tout simplement, -reprit Henriette avec dignité.</p> - -<p>Et Clémence sur un ton égrillard :</p> - -<p>— Ça viendra. Et maintenant, mes enfants, -allons prendre un kümmel : c'est bon le kümmel ; -ça pique.</p> - -<hr /> - - -<p>La foule se mouvait dans un coudoiement -plus impérieux. On suffoquait. Et toujours repassaient -les mêmes figures : des bouffies flaves, -sans profil, des momifiées aux lamentables thorax ; -des bohêmes déhanchés alternent avec des -gommeux empalés. De temps à autre, une horizontale -de grande marque surgit, magnifique, -au bras d'un cavalier cossu.</p> - -<p>Clémence multipliait les verres de kümmel en -répétant, dans une obstination de saoûlerie, sa -phrase : « J'aime le kümmel, ça pique, » avec -accompagnement de son tic ordinaire : la paume -des mains rôdant à l'entour des pointes des seins. -Henriette se laissait gagner par le chatouillis des -liqueurs fortes contre le palais et parmi les dents. -Elle avait même essayé de fumoter une cigarette -de maryland, — bravade. Délicieusement ses narines -aspiraient des émanations de peaux humaines. -A ses oreilles tintaient, comme des vibrances -électriques, les tumultes. Dans sa robe de faille -obscure le col haut ourlé de dentelle, ses cheveux -clairs frisottés sur le front, les joues d'un rose -se dégradant, la pupille dansante sous les cils -battants, la jeune fille offrait à cette heure toute -la semblance d'un être prestigieux animé d'une -vie factice. Par moments, des envies de crier, de -chanter, de croiser les jambes dans un retroussis -de jupes lui venaient.</p> - -<p>Albarel se rapprochait d'elle, lui serrait les -mains, la buvait des yeux, genou contre genou.</p> - -<p>L'orchestre battit un air de danse. Roidement, -d'un coup des reins, Clémence fut debout.</p> - -<p>— Allons danser, mon chéri, dit-elle à Sicard -qui s'exécuta sans enthousiasme.</p> - -<p>Albarel et Henriette les suivirent pour les -voir.</p> - -<p>Déjà des couples tournoyaient. Des danseurs -salariés ou de jeunes étudiants nostalgiques des -sauteries familiales de province. Tout à coup -Albarel dit à Henriette :</p> - -<p>— Voulez-vous faire un tour de valse, mademoiselle.</p> - -<p>Elle hésita. Elle trouvait cela inconvenant et -même quelque peu ridicule. Puis elle consentit. -Tout d'abord elle éprouva une espèce de honte -à tourner ainsi au milieu d'un cercle d'inconnus ; -mais, peu à peu, la perception visuelle -devenant confuse dans le tournoiement de la -valse, elle finit par oublier et sa honte et ses -scrupules, livrée au suave et alangui vertige qui -la faisait pâmer.</p> - -<p>Lorsqu'ils retournèrent à leur table, la jeune -fille haletait, le sang à la tête et les prunelles -noyées.</p> - -<p>— Tu t'amuses, petite friponne, dit Clémence. -C'était bien la peine de faire toutes ces manières -quand nous t'avons proposé de venir avec nous. -On ne t'a pas encore mangée, je crois.</p> - -<p>Henriette sourit ; elle regarda à la dérobée -Albarel qui lui pressait amoureusement le petit -doigt de sa main gauche.</p> - -<p>Attablés en face, cinq ou six étudiants roumains -parlaient haut, le geste prolixe, l'accent -gras et guttural. Un d'eux, grand beau garçon -aux cheveux noirs extrêmement pommadés, en -biais sur sa chaise, fixait depuis quelques instants -Henriette à travers son monocle avec fatuité. -Albarel remarqua le manège et se mit à fixer à -son tour le roumain d'un air provoquant. Le -roumain sourit dédaigneusement sans changer -d'attitude et en rajustant son monocle. Tout à -coup Albarel se leva furieux et dit :</p> - -<p>— Monsieur, je vous défends de fixer mademoiselle -de cette façon impertinente.</p> - -<p>— Monsieur, je fais ce qu'il me plaît.</p> - -<p>— Vous ne continuerez pas.</p> - -<p>— Nous verrons.</p> - -<p>— Monsieur!</p> - -<p>— Monsieur!</p> - -<p>— Vous êtes un malotru.</p> - -<p>— Et vous un imbécile.</p> - -<p>— Vous m'en rendrez raison.</p> - -<p>— Quand vous voudrez.</p> - -<p>— Oui, vous m'en rendrez raison.</p> - -<p>— A pied et à cheval.</p> - -<p>— Trêve de plaisanteries.</p> - -<p>— Et même en ballon si ça peut faire votre -bonheur…</p> - -<p>La foule était accourue au bruit de la querelle. -Des cris d'animaux, des kiss kiss. Des femmes -montées sur les épaules de leurs hommes s'esclaffaient.</p> - -<p>— Voyons, messieurs, soyons corrects. Echangez -vos cartes ; c'est le plus simple.</p> - -<p>Celui qui venait se mêler des affaires d'autrui -avec cette désinvolture cavalière, était un grand -garçon blond dont les poings herculéens commandaient -le respect. Il salua Albarel de la tête. -Albarel reconnut M. de Saint-Lager. Il l'avait -rencontré autrefois dans un cercle.</p> - -<p>Les cartes furent échangées : Maurice Albarel. -Pierre Coulesko.</p> - -<p>Les curieux se dispersèrent désappointés. De -Saint-Lager vint s'asseoir à la table d'Albarel. -Henriette était devenue blanche comme de la -craie ; ses menottes trémulaient.</p> - -<p>— Mon cher, dans ces affaires, il faut être -correct avant tout. Les paroles sont inutiles, dit -sentencieusement de Saint-Lager.</p> - -<p>— Vous avez raison.</p> - -<p>— Je m'y connais. Je me suis battu quatre -fois et j'ai servi de témoin dans douze ou quinze -duels… je ne me rappelle plus exactement, reprit -de Saint-Lager en frisant sa moustache.</p> - -<p>— Voulez-vous me rendre un service?</p> - -<p>— Je devine.</p> - -<p>— Voulez-vous me servir de témoin?</p> - -<p>— Avec plaisir.</p> - -<p>— Merci.</p> - -<p>— J'ai confiance en votre courage. Quelle est -votre force à l'épée?</p> - -<p>— Oh, fit Albarel qui avait pris trois ou quatre -leçons d'escrime en sa vie, autrefois j'étais assez -fort, mais je suis un peu rouillé.</p> - -<p>— Ne vous inquiétez pas. Je vous donnerai -des conseils. Je connais tous les trucs, moi, vous -savez.</p> - -<p>— Je sais que vous êtes une fine lame.</p> - -<p>— Les salles d'armes du boulevard, c'est de -la blague, continua de Saint-Lager avec suffisance. -Les amateurs dont on parle dans les journaux, -de simples mazettes, mon cher, je les -mettrais capot en douze. Voyez-vous, on ne fait -de l'escrime que dans l'armée. Je vous présenterai -à mon maître d'armes, ancien prévôt de la -garde, élève du vieux Pons. Il la connaît dans -les coins, soyez tranquille.</p> - -<p>— Permettez-moi, mon cher de Saint-Lager, -de vous présenter mon ami Sicard qui sera mon -second témoin. N'est-ce pas, Sicard?</p> - -<p>Le clerc n'aimait pas les duels et toutes ces -absurdités. Pourtant il ne pouvait pas refuser -décemment ce service à un vieux camarade. Il -répondit donc :</p> - -<p>— Tu me le demandes, mon cher?</p> - -<p>Saint-Lager prend la carte de l'adversaire et -lit : Pierre Coulesko, 3, rue Racine.</p> - -<p>— Monsieur Sicard, nous irons, si vous -voulez, chez ce monsieur demain, vers dix -heures du matin.</p> - -<p>— Parfaitement, monsieur.</p> - -<p>— Nous pouvons nous rencontrer au café -Vachette, si vous ne voyez pas d'inconvénient.</p> - -<p>— Aucun, monsieur de Saint-Lager.</p> - -<p>— Tout ça c'est des bêtises, interrompit Clémence.</p> - -<p>Sicard lui fit signe de se taire. Elle haussa les -épaules :</p> - -<p>— Mon petit, il est onze heures passées, il -faut nous en aller. Monsieur Albarel accompagnera -Henriette jusqu'à sa porte.</p> - -<p>— Comment, nous ne partons pas ensemble? -demanda Henriette contrariée.</p> - -<p>— Ma petite, je ne rentre pas chez moi. Je -couche chez Sicard. Monsieur Albarel, vous -reconduirez Henriette, n'est-ce pas?</p> - -<p>— Mais c'est mon devoir, un devoir bien -agréable, fit Albarel galamment.</p> - -<hr /> - - -<p>Avant de monter en voiture, Albarel donna -tout bas au cocher sa propre adresse au lieu de -celle d'Henriette, puis il prit place à côté de la -jeune fille. La portière claqua. Le coupé roula -avec un bruit sourd sur le boulevard.</p> - -<p>Il fait dedans une obscurité molle et enlaçante. -Dehors, à travers la vitre ternie, fragmentairement, -à vue d'œil : des échappées de rues avec -des becs de gaz filant tremblés et en parallèles -qui pourtant semblent vouloir converger. Plus -près, les troncs nus d'arbres, les colonnes Morris -plaquées d'affiches, les devantures closes, -mornes où parfois deux sergents de ville s'adossent. -Le vitrail jaune des portes de brasseries, -tantôt vomissant, tantôt engoulant des masses -noires. Et les lanternes des fiacres qui se croisent, -menaçants ; les cous des rosses étiques, -allongés. Des gens passent en bandes, qui chantent. -Et, toujours, sur le pavé inégal, le bruit -monotone des roues du coupé, en des cahots.</p> - -<p>Henriette ne perçoit ces choses que confusément. -La tête lourde des liqueurs bues, toute -secouée encore de cette scène de provocation, -elle pense à son escapade et se désapprouve : -pourquoi courir les bals publics avec un homme -qu'elle connaît à peine? Et on va se battre à -cause d'elle. Si Albarel allait être tué. Elle croit -le voir déjà blessé, sanglant, râlant. Décidément -elle a eu tort d'écouter cette folle de Clémence. -Pourtant Albarel a été très convenable toute la -soirée, très réservé. Mais ce duel, ce duel… — Puis -ses idées se brouillent de nouveau. Effet du -kümmel. Dans des étaux, les tempes ; et des -crispations nerveuses par tout le corps.</p> - -<p>Albarel prit doucement la main de la jeune -fille.</p> - -<p>— Comme vous êtes glacée : seriez-vous -malade?</p> - -<p>— Non, mais ce duel, un duel à cause de -moi. Je suis bien malheureuse.</p> - -<p>— Ne craignez rien, mademoiselle Henriette.</p> - -<p>— Ne vous battez pas, je vous en supplie.</p> - -<p>— C'est impossible, mais si vous voulez me -promettre de penser un peu à moi, cela me -portera bonheur.</p> - -<p>— Et il serra plus tendrement la main que la -jeune fille lui abandonnait.</p> - -<p>Henriette répondit d'une voix expirante :</p> - -<p>— Je vous le promets, monsieur.</p> - -<p>Albarel couvrit de longs baisers la main qu'il -tenait.</p> - -<p>La voiture montait, en ce moment, avec des -grincements d'essieux, la rue Monge. Henriette, -très ignorante de la topographie parisienne, ne -pouvait pas se douter de la perfidie du jeune -homme.</p> - -<p>— Si vous saviez comme je vous aime, Henriette, -soupira Albarel.</p> - -<p>Et il débita d'amoureuses hyperboles.</p> - -<p>Il essaya de l'enlacer, Henriette se débattit, -mais faiblement. Enervée par les liqueurs, la -danse, et toutes les émotions de cette soirée, -elle se sentait lasse, incapable de la moindre -énergie. Et puis, au fond, Albarel lui plaisait. -Elle aspirait avec volupté l'haleine que la bouche -rapprochée du jeune homme lui soufflait -au visage. Le contact de sa peau lui faisait -courir de petits frissons le long de l'épine dorsale.</p> - -<p>Tout à coup Albarel chercha les lèvres d'Henriette -qu'il scella brutalement des siennes. Un -instant la jeune fille voulut se dégager ; puis une -neuve sensation de délicieuses torpeurs, comme -d'un bain tiède et saturé d'aromates, lui coulant -de la nuque à la plante des pieds, elle se sentit -rendre machinalement les baisers.</p> - -<p>La voiture s'arrêta au coin de l'avenue des -Gobelins et du boulevard Arago. Albarel sauta -précipitamment sur le trottoir et fit descendre -Henriette. Le cocher content d'un généreux -pourboire, prit avec des hilares « hue » la direction -de la place d'Italie.</p> - -<p>Henriette regardait autour d'elle, ébahie. Elle -cherchait en vain l'étroite rue de Sèvres. De -tous côtés de larges boulevards bayaient dans -la nuit. De hautes maisons froides et silencieuses -montaient. Des arbres feuillus projetaient sur la -chaussée une ombre inquiétante à la clarté falote -de réverbères s'alignant à perte de vue.</p> - -<p>Albarel, qui flaira le danger, se prit à dire, -volubile :</p> - -<p>— Henriette, n'allez pas vous fâcher. Si je -vous ai trompée c'est pour avoir le bonheur -de me sentir auprès de vous quelques minutes -encore.</p> - -<p>— Monsieur, reprit Henriette sèchement, je -vous croyais un homme d'honneur ; j'avais tort. -C'est une leçon que vous me donnez et elle ne -sera pas perdue.</p> - -<p>— Henriette, Henriette, reprenait Albarel -suppliant, écoutez-moi. Henriette… ne me -parlez pas aussi durement… je vous aime tant. -Henriette, si je dois être tué dans ce duel, voulez-vous -que je meure avec le regret de vous avoir -froissée? Pardonnez-moi, Henriette, pardonnez-moi… -je vous aime tant!… je suis fou!…</p> - -<p>— Je vous pardonne, monsieur, quoique vous -ne le méritiez pas, mais, pour l'amour de Dieu, -une voiture, trouvez-moi une voiture. Il faut -que je rentre à l'instant. Ma sœur me croit au -théâtre… Il doit être bien tard, monsieur Albarel. -Il faut que je rentre, que je rentre tout de suite.</p> - -<p>Au fond, la colère d'Henriette n'était pas -excessive, mais la situation l'effrayait. Albarel la -sentant adoucie, reprit :</p> - -<p>— Il n'est pas encore onze heures et demie. -Il y a des théâtres qui finissent tard. Vous direz -à votre sœur que vous vous êtes attardée à -causer avec Clémence… Henriette, ne soyez -pas cruelle. Si vous saviez comme je suis malheureux -loin de vous. Montez chez moi : nous -causerons ; je vous promets d'être raisonnable, -très raisonnable. Nous causerons un quart -d'heure, un quart d'heure seulement. Après, je -vous reconduirai chez vous, tout de suite, je -vous le promets. Henriette, je vous aime… je -t'aime!…</p> - -<hr /> - - -<p>Dans le noir opaque de l'escalier, bleuie, la -large vitre des rares fenêtres. Le pied d'Henriette -butta contre la première marche tournante.</p> - -<p>— Prenez mon bras, dit Albarel en faisant -craquer une allumette bougie.</p> - -<p>Ils grimpèrent jusqu'au second étage péniblement, -muettement. Tout à coup, un filet -d'air qui rôdait par le couloir humide se mit à -ballotter follement la flamme qui finit par -s'éteindre.</p> - -<p>— Nous n'avons plus qu'un étage à monter, -dit encore Albarel en faisant craquer une seconde -allumette.</p> - -<hr /> - - -<p>— Un peu de chartreuse? demanda-t-il en -remplissant deux petits verres.</p> - -<p>— Non, merci ; j'ai trop bu ce soir ; j'ai déjà -la tête qui me tourne.</p> - -<p>— Un peu, un tout petit peu, pour me faire -plaisir.</p> - -<p>Et il porta, câlin et attentif, le verre plein aux -lèvres de la jeune fille. Il alluma une cigarette :</p> - -<p>— Voulez-vous fumer une cigarette? C'est -du levant, du tabac très léger.</p> - -<p>— Oh! je ne fume jamais. J'ai essayé de -fumer à Bullier, pour rire.</p> - -<p>— Là, nous allons la fumer ensemble cette -cigarette. Vous êtes si gentille, quand vous lancez -la fumée de vos jolies lèvres roses.</p> - -<p>Longtemps il parla, perplexe, sa main droite par -les genoux d'Henriette, qui souriait machinalement, -le regard vague en les plis des rideaux. -De temps en temps, elle répétait :</p> - -<p>— Il doit être bien tard ; il faut que je -rentre.</p> - -<p>A cette menace, Albarel répondait par de -nouvelles caresses plus hardies, se serrant contre -elle.</p> - -<p>On entendit le roulement d'un fiacre sur la -chaussée.</p> - -<p>Henriette tendit l'oreille et fit mine de se lever.</p> - -<p>— Un fiacre qui passe, monsieur Albarel, -voulez-vous l'appeler? Je vous en supplie ; il -faut que je rentre. Quelle heure est-il? Ma sœur -m'attend. Il faut que je rentre.</p> - -<p>Albarel comprit qu'il s'attardait inutilement. -Se laissant crouler aux pieds de la jeune fille, -sa tête entre ses genoux, il soupira d'une voix -lamentable :</p> - -<p>— Je voudrais mourir ; je suis si malheureux. -Tenez, j'ai envie de me faire tuer dans ce duel.</p> - -<p>— Ne dites pas de bêtises ; vous me faites peur, -dit Henriette d'une voix brève.</p> - -<p>Et lui, debout et l'enlaçant :</p> - -<p>— Henriette, Henriette, je t'aime, je t'aime, -je t'aime.</p> - -<p>Il cherche à faire sauter les boutons du corsage. -Henriette effrayée se dégage des bras d'Albarel -et court par la chambre. Il la poursuit, -bousculant les chaises, l'œil allumé, en une -exacerbation de désirs. Après une course folle -autour du guéridon, il finit par la rejoindre -dans un angle de la chambre. Alors sa bouche -frémissante se mit à pomper comme une ventouse -la bouche de la jeune fille. Ses doigts fébriles -et convulsés fourragèrent à travers le corsage -et sous les jupes troussées. Les cheveux -dénoués sur ses épaules à moitié nues, Henriette -lutta encore. Puis elle se sentit perdue, en allée -et virante dans un ressac d'inconscience.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>— D'où viens-tu?</p> - -<p>— De la Gaieté.</p> - -<p>— A deux heures du matin?</p> - -<p>Toute pâle, Marceline ne livrait point le passage -à sa sœur, et semblait tenir à ce que la fautive -s'expliquât avant de rentrer. De la lampe -qu'elle élevait, la lumière tombait jaune sur son -peignoir, sur ses doigts tremblotants ; et, parmi -l'ombre de l'abat-jour, ses yeux agrandis dardaient -un regard aigu vers Henriette dont elle -s'obstinait à éclairer le visage.</p> - -<p>Sous l'insistance de cette lueur, la fillette -baissait le front en répétant : « Laisse-moi -passer, voyons. » Elle ne doutait pas que Marceline -ne découvrît à ses lèvres la trace des baisers -et autour de ses paupières le bridement -qu'elle y ressentait elle-même.</p> - -<p>— Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit-elle enfin, -prise de méchante humeur à l'encontre de cette -volonté ennemie.</p> - -<p>— Dis, d'où viens-tu? demanda encore Marceline.</p> - -<p>Mais elle s'écarta devant le geste brusque de -la petite, au cri de sa voix subitement violente :</p> - -<p>— Je te l'ai déjà dit. Tu m'assommes à la fin.</p> - -<p>Une rage la dominait à prévoir des interrogations -sévères et minutieuses sur sa personne -chiffonnée. Elle défit son chapeau et retira son -peigne afin que ses cheveux épandus ne permissent -plus de constater ses défrisures. Dans les -oreilles lui claquaient encore les assourdissants -baisers ; ses joues ardaient ; un chaos d'idées -délicieuses et terrifiantes lui occupait l'esprit ; -elle voulait une heure de solitude, une heure -pendant laquelle il lui eût été possible d'analyser -et de classer ses dernières sensations. En quelque -sorte elle avait le besoin de peser l'exquis et le -décevant de son escapade afin de la juger définitivement -et de se fixer une règle future de -conduite. Déjà Marceline la rejoignait :</p> - -<p>— Tu as encore été courir, vilaine, avec cette -Clémence. Tu n'es pas honteuse?</p> - -<p>Elle déposa la lampe sur la toilette et s'assit. -Ses jambes vacillaient. Dans son ignorante -pudeur de vierge elle ne comprenait pas. Seulement -elle pressentait quelque chose d'atroce, -des mains de mâles fourrageant la toilette de la -petite, dont les fripures la désespéraient ainsi -que des signes de débauche. L'attitude sournoise -d'Henriette ne rassurait pas. Aux questions, -elle se contentait de hausser les épaules. -Plutôt semblait-elle vouloir affirmer son indépendance -que s'innocenter du retard.</p> - -<p>Marceline attendait en excuse le conte de -quelque folle espièglerie. Au contraire la fillette -gardait une mine boudeuse, et se déshabillait -lentement, sans dire.</p> - -<p>Ce silence accrut l'inquiétude tâtonnante de -l'aînée. D'habitude les rires et les moqueries -appuyaient les raisons d'Henriette et non une -inertie morose.</p> - -<p>— Qu'as-tu enfin, que t'est-il arrivé?</p> - -<p>La fillette rabattait les couvertures. Aux -caresses, aux amabilités d'Albarel, elle songeait ; -et soudain elle se trouva très malheureuse parce -que tout cela manquait à cet instant difficile. -Marceline lui parut mauvaise. Et des larmes -lourdes lui fluèrent aux joues, des larmes de -rage qui allèrent mouiller de taches grises les -draps.</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'on t'a fait, dis? demandait -toujours Marceline.</p> - -<p>Voyant ce gros chagrin, elle s'apitoya et -voulut l'aider à se mettre au lit. Tranquille dans -sa couche, peut-être Henriette avouerait-elle le -malheur. Et des histoires de viol, de proxénétisme -lues dans les journaux obsédèrent Marceline -d'images redoutables. « Si la petite avait -été victime d'un de ces forfaits. » Comme elle -ramassait machinalement la robe abandonnée -sur une chaise, une forte puanteur de tabagie -gagna. Alors sa peur lui fut justifiée. Elle réitéra -sa question à voix sourde, une angoisse lui -étreignant la gorge.</p> - -<p>Sa menaçante parole épouvantait Henriette -souffrant à l'extrême, les tempes battant de -fièvre, les membres rompus. De cette souffrance -elle accusa sa sœur. Vaguement elle murmurait : -« Je ne sais pas. Il ne m'est rien arrivé, tu es -agaçante avec tes… questions. » Elle ne pouvait -pourtant lui dire tout. Une seconde elle pensa -lâcher ses aveux d'un flot : puisque Marceline -aimait M. Freysse, que pourrait-elle objecter? -Mais elle préféra céler son amour. Un intime -plaisir qu'elle ressentait d'être la seule à savoir ; -une supériorité en quelque sorte. Puis elle se -coucha. Et, pour pleurer, elle se cacha la face -dans le traversin.</p> - -<p>Ce lui était une douleur cuisante : ne pas goûter -un répit. Elle ne pardonnait pas à Marceline son -obstination. Aimant elle-même, ne devait-elle -pas deviner la chose et se montrer plus clémente? -On la harcelait par jalousie, par méchanceté -autoritaire, pour l'humilier, pour bien -faire sentir que l'aînesse imposait des droits. -Elle, la plus faible, contrainte à tout subir. -Une grande envie lui vint de riposter par des -mots aigres.</p> - -<p>— Si ma robe sent le tabac c'est que je suis -allée au café, tiens!</p> - -<p>— Comment au café? Toute seule?</p> - -<p>— Avec Clémence.</p> - -<p>— Ce n'est pas possible. Vous n'oseriez pas -entrer dans un café, seules, toutes deux.</p> - -<p>— Il y avait son… cousin.</p> - -<p>— Son cousin?</p> - -<p>— Du moins elle m'a dit que c'était son -cousin. Moi je n'en sais rien. Va lui demander.</p> - -<p>Henriette se redressa résolue à tenir tête. -Elle était bien assez grande pour devenir maîtresse -de sa conduite, sans doute. Ses larmes -avaient séché. Impudemment elle fixait Marceline. -Maintenant qu'elle se trouvait femme, une -nouvelle dignité, lui semblait-il, convenait.</p> - -<p>La grande sœur aussitôt récrimina :</p> - -<p>— Non vraiment, je n'aurais jamais cru cela -de toi. Si notre pauvre père vivait encore. -Est-ce qu'on va dans les cafés? Quelqu'un vous -a-t-il vues? Mais c'est fou, c'est fou cela.</p> - -<p>Elle se butait contre l'indifférence sardonique -d'Henriette. En vain répétait-elle les mêmes -réprimandes, faisant saillir son visage avec ses -paroles ; les reproches glissaient. Elle s'en exaspéra. -La petite sotte conservait son sourire -triste et une moue ridiculement résignée, -dédaigneuse.</p> - -<p>Mais Henriette ne comprenait rien alors : -elle se laisserait compromettre par n'importe -qui, comme ça, pour faire une farce? Et jusqu'où -l'imprudence l'avait-elle engagée? elle -refusait de le dire. D'ailleurs où l'impudeur -pouvait-elle conduire? Marceline ne savait. Là -encore elle choppait à son ignorance de la vie. -Et dans cet accul de pensées elle se débattit sans -résultat, ne trouvant rien qui pût confirmer son -appréhension d'irréparable chute et rien qui l'y -pût soustraire. Muette, elle songea longtemps.</p> - -<p>Plus que des reproches ce silence navra la -petite. Le chagrin que Marceline affectait lui -pesa comme un blâme cruel. N'était-ce pas -rendre plus odieuse la faute que jouer cette résignation -douce? Vraiment ce l'agaça de voir sa -sœur pousser d'énormes soupirs en visant le -mur. Il paraissait qu'elle, la plus petite, la -sacrifiée, en somme, martyrisait cette grande -fille bête, bête à la fin avec ses mines d'agneau -qu'on égorge.</p> - -<hr /> - - -<p>— Va, ce n'est pas moi qui ai perdu notre -réputation…</p> - -<p>Henriette s'interrompit pour délibérer si elle -rapporterait les dires des ouvrières. Elle hésita -par honte d'outrager. Cependant, Marceline ne -saurait-elle pas un jour ou l'autre qu'on jasait -de ses rapports avec M. Freysse? Mieux valait -maintenant. Ce lui serait moins pénible d'apprendre -de sa sœur que d'une personne étrangère -qui humilierait. Et, surtout, bien qu'elle -refusât de l'avouer, Henriette travestissait sous -ces motifs l'envie de vengeance. Elle la couvait -depuis que Marceline, ayant compris sa faute, -l'empêchait de se recueillir en la mémoire de -son amour. Bientôt cette envie la conquit toute, -et elle se décida à reprendre sa révélation. Elle -dit, sans regarder Marceline qui, silencieuse et -triste, pensait.</p> - -<p>— Va, sois-en bien sûre, ce n'est pas moi -qui ai perdu notre réputation. Il y a longtemps -que c'est fait.</p> - -<p>— Qu'en sais-tu? Que dis-tu là? Tu parles -comme une sotte.</p> - -<hr /> - - -<p>Henriette conta.</p> - -<p>— Tu ne le crois pas au moins, implora Marceline.</p> - -<p>— Non, moi je te dis ça…</p> - -<p>Exprès elle glissa dans sa réponse une intonation -de doute, afin de laisser savoir qu'elle -ajoutait créance.</p> - -<p>Et Marceline sombra dans la désespérance de -sa vie. Sans larmes, elle gémissait avec des rages -froides contre la méchanceté des êtres. A établir -des projets de réfutation, des circonstances -qu'elle ferait naître pour fournir les preuves de -sa conduite indemne, elle s'évertuait en vain. -S'ils se réalisaient, tous ses moyens ne serviraient -qu'à la rendre ridicule et à mieux convaincre -encore les gens dans leurs mauvaises suspicions. -Et des doutes aussi l'assaillirent. Avait-elle commis -des imprudences? Au fond M. Freysse ne -lui était pas indifférent comme elle eût voulu -le persuader. Voilà ce dont elle s'apercevait à -présent. Et se navra.</p> - -<hr /> - - -<p>La bougie brûlait à longue flamme.</p> - -<p>Tout d'abord Henriette ressentit un triomphe -à voir Marceline peinée et son insupportable -orgueil abattu. Cependant elle jugea suffisante -sa vengeance. Même elle se reprocha la brusquerie -de ses phrases.</p> - -<p>Puis elle se complut à la philosophie qu'elle -s'était forgée le jour où la sœur fut soupçonnée. -C'était folie que de vouloir lutter contre la situation -faite par le hasard. Mieux valait en jouir : -tourner à profit les inconvénients. D'ailleurs elle -préférait l'état présent. Riche, elle ne serait -pas aujourd'hui la maîtresse adorée d'un charmant -garçon, ni la cause d'un duel, ainsi qu'une -noble héroïne de roman. Des gens l'auraient -poursuivie en mariage, pour sa dot. Il valait -bien mieux être aimée pour soi ; et cela se -présentait autrement honorable et digne que -d'être prise avec des cent mille francs, par -surcroît. Et, tout heureuse, dans le silence de -la chambre morne, elle évoquait la douceur des -caresses, la chère voix du jeune homme tremblant -à son oreille d'émotion amoureuse. Elle -ressentait à nouveau le plaisir de se savoir fougueusement -désirée ; un appétit la pénétrait, un -appétit de baisers et d'embrassements, de suaves -étreintes dans l'atmosphère virile de la garçonnière.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Dans la vacuité matinale du café ; devant -un vermouth à moitié bu et des -journaux qui battent aux tardifs balayages, — de -Saint-Lager attend.</p> - -<p>Un grand garçon sur la trentaine, au cheveu -rare, d'un blond éteint, aux yeux gris, ronds, -dardant un regard fixe, satisfait et impudent, -au nez qui se dessine légèrement aquilin sur -d'épais cartilages. Des épaules carrées, montantes, -de larges mains aux courts doigts, des -pieds pesants et plantigrades. Il se dit d'antique -noblesse poitevine, apparenté aux plus illustres -familles ; un peu brouillé — frasques de jeunesse, -confie-t-il — avec son père, se voit momentanément -réduit à une vie quasi précaire. -Grâce à des tailleurs patients et peut-être aussi -grâce aux soins de ménagère dont il accable sa -garde-robe, de Saint-Lager présente l'apparence -d'un homme bien mis. Hautains ses chapeaux -se recourbent, hautement ses hauts cols pointent. -Couché tard, levé tard, il passe ses après-midi -à la salle d'armes et ses nuits autour d'une -table de jeu. Peut-être un peu ami des dames -mûres, peut-être un peu écornifleur, mais, en -somme, bon diable, jovial compagnon, d'une -nullité d'esprit tumultueuse et rassérénante.</p> - -<hr /> - - -<p>— Mille excuses, monsieur de Saint-Lager : -je vous ai fait attendre, dit Sicard en arrivant -tout essoufflé.</p> - -<p>— Mais il n'y a pas de quoi, mon très cher.</p> - -<p>Il reprit avec un sourire :</p> - -<p>— Je devine. L'affriolante rousse d'hier soir -vous a fait faire la grasse matinée.</p> - -<p>Contraints les muscles cachinnatoires du clerc -jouèrent.</p> - -<p>— Oh non. Elle est partie de bonne heure -pour son magasin… Seulement j'ai dû aller -jusqu'à l'étude prévenir de mon absence.</p> - -<p>— Ah.</p> - -<p>— Il est dix heures vingt. Nous allons partir -tout de suite, si vous voulez.</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— C'est là, en face.</p> - -<p>— Rue Racine, 3, n'est-ce pas?</p> - -<p>— C'est ça.</p> - -<hr /> - - -<p>Hermétiquement boutonnés, roides, par à-coups -dorsaux, ils montent dans la blafardise de -l'escalier.</p> - -<p>Pierre Coulesko, très digne, bien que troublé -un tantinet, reçoit les témoins de son adversaire. -En toilette matinale : veston de flanelle moulant -la chute des reins, chemise de soie mauve ; -et s'érige l'encolure vigoureuse où les nerfs -saillent. Il donne l'adresse de ses propres témoins -d'une voix blanche. Alors c'est, l'espace de -deux secondes, des convexes de torses piétées -sur la tension du jarret ; des bras qui se ballent -en avant, inertes ; puis dans l'air, la courbe -mordorée des chapeaux remis. Un claquement -de porte qui se referme.</p> - -<p>Dehors.</p> - -<p>L'ascendance du boulevard Saint-Michel dans -du soleil. Et l'estivale viridité des arbres rajeunis -poudroie. Les teintes plates des affiches versicolores -s'allument aux cylindres des colonnes -Morris ; des fiacres se précipitent, comme en -aval, des fiacres clopent, comme en amont ; les -cornes des tramways tintamarrent. Aux terrasses -des cafés, sous les tentes éployées, des -adolescents glabres, des donzelles aux corsages -aoûtés spirent au travers des pailles la frigidité -des liqueurs. Devers le Luxembourg, parmi la -cohue gesticulante, grisaille ou bariolure de -carême-prenant, — Saint-Lager et Sicard vont.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans la chambre de Paul Vraziano, un tout -jeune homme adipeux déjà, aux yeux étrécis qui, -derrière un binocle, cillent. De taille gigantesque, -de maigreur fantasmatique, un front de tartaglia -macabre sous un toupet en jube de fauve, le -cuir dartreux où, profond, se creuse le pli naso-labial, — tel -Alexandre Giska, le second témoin -de l'adversaire de Maurice.</p> - -<p>Tous quatre, depuis dix minutes, controversent.</p> - -<p>— Je propose la frontière belge, reprit de -Saint-Lager.</p> - -<p>— La frontière belge!</p> - -<p>— Ce me semble prudent. Je connais bien -M. Albarel, ce duel ne sera pas un jeu ; et…</p> - -<p>— La frontière belge, parfaitement. M. Coulesko -a horreur des rencontres pour rire ; et -moi-même…</p> - -<p>— Oh! nous avons là-dessus les mêmes idées, -M. Giska, j'en suis sûr, une égratignure…</p> - -<p>— Ne vaut pas la peine qu'on se dérange.</p> - -<p>— Assurément.</p> - -<p>— Je me suis battu trois fois.</p> - -<p>— J'attends ma cinquième affaire…</p> - -<p>— Je ne voudrais pas vous avoir pour adversaire.</p> - -<p>— Croyez que…</p> - -<p>— Vous devez être une fine lame.</p> - -<p>— Hé, hé!</p> - -<p>Quelque temps encore, de telles rodomontades. -Enfin un premier procès-verbal de la rencontre -est rédigé et signé.</p> - -<p>Et sur le pas de la porte :</p> - -<p>— Ainsi nous partons demain soir par le train -de neuf heures.</p> - -<p>— C'est entendu.</p> - -<p>Et des salutations comme d'un geste d'androïde.</p> - -<hr /> - - -<p>Un amas de paperasses sur le secrétaire de -vieux chêne. Deux bougies clignent tristement -par la chambre obombrée. Maurice Albarel, la -main capricante, trie ; par crainte d'une indiscrétion -posthume, il trie parmi ces billets d'amour -aux surannés parfums, ces portraits de femme, -ces boucles de cheveux ; il trie parmi ces lettres -familiales, ces cartes d'amis, ces quittances niaises…</p> - -<p>Bientôt, dans le foyer vide, une subite flamme -qui bleuit scelle à jamais le secret de maint -brimborion.</p> - -<p>Debout, devant la cheminée, Albarel songe :</p> - -<p>— Certes, je ne suis point poltron. Ce duel, -une bonne aubaine, en somme. Il m'a déjà -gagné le cœur d'Henriette. Et puis, ce doit être -si amusant de raconter plus tard les péripéties -d'une affaire d'honneur. Mais si j'étais tué? Bah! -un dénouement tragique est si rare. Et quand -même, la vie, une mauvaise blague.</p> - -<p>Albarel anticipe en son imagination la scène -du combat. Il se voit là-bas, dans l'air grivelé -du matin, sous les arbres, debout en bras de chemise. -L'éclair de l'épée adverse lui cingle la vue…</p> - -<p>Ce ne sera rien, conclut-il. Pourtant une soudaine -appréhension l'empoigne : « Si j'allais avoir -peur! »</p> - -<p>Et de tous les recoins de la partie obscure de -la chambre, cette obsédante phrase diversement -se répercute.</p> - -<p>Le tic tac de la pendule semble ânonner : -« Si tu allais avoir peur! »</p> - -<p>Le masque japonais étire les commissures de -ses lèvres exsangues comme pour insinuer : « Si -tu allais avoir peur! »</p> - -<p>On eût dit même que du bleu des écrans les -monstrueux cacatois caquetassent : « Si tu allais -avoir peur! »</p> - -<p>Alors Maurice Albarel se sent, la durée de -quelques secondes, saisi d'une terreur réflexe. -Et ses mâchoires claquent.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans un très vieux quartier, une ruelle torte -aux squames d'herbes. Dans une maison à lézardes, -au bout d'une allée étroite, donnant sur -la cour, une salle basse aux carreaux embus. De -nombreux fleurets y strient les murs ; des épées -de combat, des sabres de cavalerie, des haches -d'abordage, des pistolets d'arçon, un heaume -ceignent en trophée le brevet du maître d'armes, -Monsieur Bardille.</p> - -<p>Le père Bardille est un vieux troupier ayant -dépassé la cinquantaine, moyen de taille, solide -encore sur la <i>planche</i>, malgré l'apparente lourdeur -de sa démarche. Des yeux gris aux pupilles -abonnies, le cuir de la face tanné comme son -plastron de professeur. De longues moustaches -d'un blond roussi fluent sur des lèvres de fumeur -de pipe. Il parle en zézayant.</p> - -<p>— Monsieur Bardille, dit de Saint-Lager, je -vous amène mon ami, M. Albarel qui doit se -battre demain matin.</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>— Vous allez lui montrer une de ces bottes…</p> - -<p>Le père Bardille examine à la dérobée Albarel.</p> - -<p>— Il a fait autrefois des armes, mais il est un -peu rouillé.</p> - -<p>— Nous allons voir ça.</p> - -<p>Maurice regarde machinalement autour de -lui, le cœur pris d'un malaise torpide : lui apparaissent, -en une trémulation, les murs striés -de fleurets et les aciers fourbis du trophée.</p> - -<p>Du vestiaire de la salle d'armes, des âcretés -de coutil mouillé montent. Un jour triste se -filtre à travers le ternissement des vitres.</p> - -<p>« Une, deuss, fendez-vous. »</p> - -<hr /> - - -<p>En compagnie de ses deux témoins et de -Ravasse qui avait bien voulu assumer la responsabilité -de médecin en cette affaire, Maurice -mangea un copieux dîner fortement arrosé. Il -fut très gai, très loquace, un peu nerveux assurément. -Le café pris, comme l'heure du train -approchait, ils montèrent tous quatre en voiture, -Saint-Lager à côté de Maurice, Sicard sur -le strapontin, Ravasse avec le cocher.</p> - -<p>Saint-Lager portait les épées soigneusement -enveloppées dans un pardessus ; en les cahots de -la voiture leurs gardes vinrent parfois heurter -la cuisse d'Albarel. Ce contact lui causa de la -répulsion.</p> - -<p>Une brise fraîche cinglait, avivée par la course -rapide du véhicule.</p> - -<p>Maurice pensait : maintenant c'était fini. Il -ne pourrait pas faire autrement. Il allait se -battre. Demain il allait sentir devant sa poitrine -une lame menaçante. Demain il serait -grièvement blessé, mort peut-être, oui, mort, -là-bas, au diable, dans un pays étranger ; mort, -gisant au milieu d'un bois!</p> - -<p>Le long du boulevard la vie grouille. Maurice -Albarel demeure muet, plongé dans une vague -inconscience.</p> - -<p>Et, sous le clair ciel d'été, au flamboi du gaz, -les feuillages épandus semblent de la tôle vernissée. -Dans les boutiques les panneaux à glaces -centuplent les globes blafards des girandoles. -Les tramways se ruent, béhémots aux prunelles -incandescentes. Des êtres se meuvent en traînant -leurs ombres par le trottoir.</p> - -<p>La gare du Nord. La lumière électrique : -funèbre et bleue sur les dalles de l'embarcadère. -Des appels, des pas précipités, et le brouhaha -de toutes les tarrabalations du départ.</p> - -<p>Albarel court au guichet.</p> - -<p>Près lui, un grand jeune homme cause avec -un employé du chemin de fer. Il reconnaît son -adversaire. Un regard est échangé, furtif, -prompt.</p> - -<hr /> - - -<p>En wagon. Sicard s'assoupit dans un coin, de -mauvaise humeur malgré ses protestations. -Ravasse fume, taciturne, coiffé d'un tapabor en -drap rayé. Saint-Lager donne à Maurice des -conseils sur la manière de se tenir pendant le -duel.</p> - -<p>Le train file dans la nuit avec des sifflements -aigus. Aux stations des portières claquent, la -voix des conducteurs chante dans la paix nocturne. -Parfois des voyageurs montent dans le -compartiment des duellistes : un monsieur à -lunettes ou quelque vieille dame roulée dans un -châle à grandes palmes.</p> - -<p>Albarel se sent très dispos, un jarret d'acier. -Ses appréhensions de la veille se sont évanouies. -Il se dit : « Je n'aurai pas peur, » et il fume des -cigarettes en causant avec Saint-Lager. Il s'amuse -aussi à regarder par la portière : des bourgades -endormies, avec un clocher pointu dont l'ardoise -mire la lune ; des collines mollement ondulées -à l'horizon ; les méandres d'une rivière bordée -de saules ; un sous-bois et des troncs noueux -et des guis hâtifs et des hautes herbes, en une -pénombre mystérieuse. Des plaines à perte de -vue où des moissons javellent.</p> - -<hr /> - - -<p>Mons. Déserte la grande place parmi les -matinales grivelures. Un air d'ennui béatifie les -façades nues des maisons au cordeau. Malgré la -belle saison la bise point comme dard. Lourdement -s'ébranle la cadrature de l'antique horloge.</p> - -<hr /> - - -<p>Deux surannées guimbardes roulent avec des -grincements d'essieux hors Mons. Dans la première, -Coulesko et ses témoins, dans la seconde, -Albarel et les siens.</p> - -<p>De Saint-Lager se rengorge. Il répète :</p> - -<p>— Vous allez voir si je sais diriger un duel.</p> - -<p>Ravasse a complètement rabattu son tapabor. -Par moments, dans une demi-somnolence, il -miaule :</p> - -<p>— Chiiic.</p> - -<p>On traverse des villages. Des maisons blanches -de chaux. Des carrés de betteraves. Sur le -pas des portes des paysans en veste de cadis, -la face rasée et rébarbative. Un coq claironne -derrière une haie. Un cheval hennit. Des chiens -jappent.</p> - -<p>La guimbarde roule.</p> - -<p>Maurice repasse dans son esprit des coups -droits, des parades de tierce, des ripostes, des -liements, un tas de projets.</p> - -<p>Pendant ce temps, Sicard se penche hors la -portière, très inquiet.</p> - -<p>— Nous sommes suivis ; nous sommes filés -par la police.</p> - -<p>— Allons donc.</p> - -<p>— Regardez.</p> - -<p>En effet, à une distance de quarante mètres -environ deux individus semblent suivre les voitures -au pas de course.</p> - -<p>— Ce serait une sale affaire, dit de Saint-Lager -sourcilleux.</p> - -<p>— C'est amusant vos sacrés duels, grommelle -Sicard.</p> - -<p>Ravasse, sous son tapabor, clame :</p> - -<p>— Chiic!</p> - -<p>Albarel cherche à rassurer tout le monde.</p> - -<p>Soudain les voitures font halte devant la -lisière d'un petit bois.</p> - -<p>— Messieurs, dit Saint-Lager, mettant pied -à terre, nous sommes suivis. Serait-ce la police?</p> - -<p>— Il faut éclaircir cela, fit Vraziano.</p> - -<p>— En tous cas, reprit Saint-Lager, commençons -par mettre les armes en sûreté derrière ce -buisson.</p> - -<p>Pendant ce colloque, les deux individus, -cause du désarroi, arrivaient sur la route, tout -essoufflés.</p> - -<p>C'étaient des bonshommes très adipeux, aux -yeux bagués de graisse, aux vastes mentons -doubles. Ils étaient vêtus uniformément d'un -habit de drap bleu à boutons de métal, d'un -gilet à fleurages et d'un pantalon du plus beau -nankin.</p> - -<p>De Saint-Lager les interpella d'une voix terrible.</p> - -<p>— Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici?</p> - -<p>Les lèvres rasées des deux bonshommes s'étirèrent -en un sourire béat :</p> - -<p>— Oh! monsieur, rassurez-vous, nous ne -sommes pas de la police ; nous sommes de -braves bourgeois et nous venons nous amuser, -savez-vous?</p> - -<p>On rit. Les deux imprévus spectateurs prirent -place sur la route auprès des voitures. Les -duellistes pénétrèrent dans le bois.</p> - -<hr /> - - -<p>Les préparatifs du combat touchent à leur fin. -Maurice Albarel regarde autour de lui dans une -perception légèrement confuse : Giska, en longue -houppelande râpée, sa jube léonine au vent, -essaie la solidité d'une des épées en la brandissant. -De Saint-Lager cause avec Vraziano.</p> - -<p>Plus loin Coulesko patiente en effeuillant des -brindilles. Ravasse et le médecin de la partie -adverse, un barbu gibbeux, après s'être promis -mutuelle assistance, sont en train d'étaler -méthodiquement leurs trousses sur le gazon. Et -tout cela dans une atmosphère fuligineuse.</p> - -<p>Quelques minutes plus tard Albarel se trouva -l'épée à la main en face de son adversaire.</p> - -<p>De Saint-Lager scanda :</p> - -<p>— Allez, messieurs.</p> - -<p>Un cliquetis. Du heurt des lames des étincelles -jaillissent. Albarel pousse devant lui, presque -inconscient. Ses coups sont parés ou ils n'arrivent -pas. Enfin, après un dégagé, il lui semble -que quelque chose d'inconsistant a cédé. Tout -à coup, témoins et docteurs accourent. Coulesko -a baissé son arme avec une grimace. Il est blessé -au biceps droit. Après examen son médecin le -déclare dans l'incapacité de continuer la lutte.</p> - -<p>De Saint-Lager s'approche de Maurice, la mine -navrée.</p> - -<p>— Peuh! une égratignure. C'est bête.</p> - -<p>Puis, lui serrant la main :</p> - -<p>— Enfin, mes compliments : ce n'est pas -votre faute. Si j'étais le témoin de ce monsieur, -je l'aurais forcé de continuer le combat.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Sur l'absence d'Henriette M. Freysse -interrogea Marceline :</p> - -<p>— Elle est souffrante, elle est si -délicate.</p> - -<p>— Vous ne pensez pas qu'elle s'écoute un -peu trop? Peut-être abuse-t-elle de votre affection.</p> - -<p>En rougissant, elle protesta.</p> - -<p>La veille, revenue par hasard de meilleure -heure au logis, elle avait découvert sa sœur -occupée à faire disparaître de ses habits les souillures -d'une poussière fraîche. Sans doute la fillette -espérait abolir ainsi les traces d'une sortie -clandestine.</p> - -<p>Une scène encore les bouleversa. Henriette -prétendit avoir été prendre l'air, un instant, -au Luxembourg afin d'atténuer sa migraine. -Pour quelle raison alors ces soins de toilette si -elle ne tenait pas à taire sa promenade, demanda -Marceline.</p> - -<p>— Oh! tu es si drôle, répondit-elle, toi tu -vois le mal partout. On est obligée de tout te -cacher.</p> - -<p>Depuis, Marceline certaine de la faute, ne -cherchait plus que les moyens de céler à tous -ces malheurs, à M. Freysse surtout. Elle prit -froidement la défense d'Henriette, s'attardant à -l'excuser et à en faire l'éloge, un peu satisfaite -au fond de leurrer M. Freysse qu'elle se promettait -de tenir à distance dorénavant. Elle lui en -voulait des racontars émis sur leurs communes -relations. Lui, avec son expérience d'homme, -aurait dû se montrer assez délicat pour éviter -les allures familières et compromettantes.</p> - -<p>M. Freysse insistait.</p> - -<p>— Mais enfin dites-moi quand elle doit venir. -D'ici là je la ferai remplacer par quelqu'une de -ces demoiselles.</p> - -<p>— Je suis sûre qu'elle arrivera tout à l'heure ; -elle me l'a promis. Ce matin elle souffrait un peu ; -elle a demandé à rester couchée une heure de plus.</p> - -<p>— Je puis compter sur elle, alors?</p> - -<p>— Oui, monsieur.</p> - -<p>Vers onze heures, la caissière, qui inspectait -toujours l'avenue dans l'attente de la retardataire, -observait machinalement l'omnibus de la place -Saint-Michel. Quelques mètres avant le magasin, -le conducteur fit le signal d'arrêt. Mais les chevaux -entraînés par leur élan ne cessèrent de courir -que beaucoup plus loin. Par une instinctive curiosité, -Marceline voulut voir la dame probable -qui allait descendre, et sa toilette. Ce fut Henriette. -La petite aussitôt se hâta et entra dans le -magasin en criant à sa sœur :</p> - -<p>— Tu vois bien que je me suis levée, bougonneuse.</p> - -<p>D'un geste gamin elle lui mima les cornes et -tout de suite courut à l'atelier.</p> - -<p>Si vive, cette précipitation, que Marceline ne -put lui rien dire. Pourtant il l'intriguait de savoir -comment l'avait amenée l'omnibus de la place -Saint-Michel, lorsque cette voiture ne rejoignait -pas leur itinéraire habituel des rues du Bac et des -Pyramides. Certainement Henriette avait commis -une nouvelle fugue en ce court espace d'heures.</p> - -<p>Cette dernière frasque assura Marceline de -son impuissance à convertir l'absurde petite. En -vain avait-elle jusque ce jour gardé quelque -espoir de l'induire en des sentiments d'honneur -propres à garantir pour le plus tard une vie calme. -A toutes les leçons, comme à toutes les suppliques, -Henriette se déroba.</p> - -<p>Lasse enfin de cette lutte, Marceline se détermina -à ne plus tenter de conversion. L'autorité -nécessaire pour dompter ce tempérament lui -faillissait. Elle n'osa prier les Freysse de se -substituer à elle-même. Sa timide honte le lui -interdit.</p> - -<p>Henriette déjà babillait avec ses compagnes et -faisait des confidences à l'oreille de Clémence :</p> - -<p>— Tu sais, lui dit celle-ci, le patron était -furieux après toi tout à l'heure, tu vas avoir un -savon.</p> - -<p>— Oh! il m'ennuie le patron. D'abord ça -commence à me raser de venir m'embêter à -l'heure, ici, tous les jours, pour quelques malheureux -francs. On ne gagne seulement pas de -quoi prendre un sapin. Il faut rouler les omnibus -où on éreinte toutes ses jupes.</p> - -<p>— Pour sûr, c'est bien dégoûtant. Est-ce qu'il -a changé de logement, M. Albarel?</p> - -<p>— Oui. Nous avons tout déménagé hier. C'était -drôle. Nous nous sommes joliment amusés. Ce -matin j'ai été encore remettre un peu ses affaires -en ordre. C'est pour cela que je suis arrivée en -retard.</p> - -<p>Alors Henriette conta les péripéties du déménagement. -Une bonne femme en plâtre était -tombée sur le trottoir, au moment où on descendait -du fiacre, et il y avait eu un rassemblement -d'au moins vingt personnes pour venir -regarder les miettes.</p> - -<p>— Tu penses si j'étais honteuse. J'ai vite filé -dans la maison, sans même payer le cocher.</p> - -<p>Maintenant Albarel habitait un appartement -superbe, rue des Ecoles, au premier. Du balcon -qui saillissait devant les deux portes-fenêtres, on -voyait jusqu'au boulevard Saint-Michel.</p> - -<p>— Seulement, si tu savais, c'est plein de grues -la maison, mais des femmes très chic avec des -diamants comme ça.</p> - -<p>Avec Albarel, elle avait dernièrement visité -tous les magasins de japonaiseries pour rafraîchir -l'ameublement un peu fané du jeune homme. -Quelle joie cette course, et la satisfaction de -choisir beaucoup.</p> - -<p>Elle contait tout à Clémence, sans lassitude -de parler. Cette nouvelle existence la grisait. Sa -mémoire virait d'un objet neuf à un autre objet -neuf, d'une caresse à une parole aimable, d'une -escapade drôle à un refrain de café-concert. Cela -valsait en rond à l'entour de son esprit et lui -fixait, sans qu'elle le sût, un sourire aux lèvres -et aux yeux.</p> - -<p>Cependant qu'elle assortissait les écheveaux -multicolores gisant sur la petite table ronde, elle -se retraçait ses bonheurs récents. De voluptueuses -images la hantaient. Elle trouvait ça drôle comme -des culbutes, un jeu d'enfant. Cette impression -lui bannissait ses croyances anciennes à la solennité -de l'amour, à l'importance suprême du don -de soi. Elle ne comprenait plus qu'on eût si grande -appréhension de se livrer. Elle voyait la passion -en gai et en grotesque ; mais elle revenait toujours -de pensée aux luxueuses joies de sa liaison.</p> - -<p>La possédait une adoration du chic. Ce mot, -elle le prononçait de toute sa personne, avec un -effort pour le bien dire.</p> - -<p>Elle se persuada que n'étant pas supérieure -par la fortune à ses semblables, elle devait au -moins les dominer par l'élégance ; et cela en -cette manière unique qui fait retourner les passants -vers soi et excite les plaisanteries faciles de -la populace. Les très pointus souliers à talons plats -et les cols hauts à deux écrous, les manches contournés -des ombrelles, les agrafes en fer à cheval, -une mine impassible furent les apparences dont -elle revêtit son rêve. Cela trônait pour elle dans -Paris. Elle cherchait ces marques sur les costumes -des gens. S'ils ne les portaient pas, elle les méprisait. -A cet apparat corroboraient, lui semblait-il, -certaines occupations exclusives aux riches. Tel -le spectacle versicolore des jockeys volant par -essaim au ras des pelouses.</p> - -<p>Une partie aux courses d'Auteuil était convenue -avec Albarel pour le lendemain. D'avance, -Henriette se promettait là des joies extrêmes et -une attitude très guindée de miss. Mais il lui -fallut penser aux prétextes possibles pour s'absenter -ce jour encore. Elle ne pouvait plus se -feindre malade, d'autant que Marceline savait ses -fuites du logis. Le calme et le silence de la -grande sœur l'inquiétait. Que cachait-elle sous -cette mine sournoise, et ces regards obliques où -se devinaient des colères? Lui demeuraient encore -à la mémoire les reproches haineux d'avoir compromis -l'avenir commun ; elle craignait que -subitement une hostilité n'éclatât, une révélation -à M. Freysse de ses découchées et un exil -peut-être en province chez ces parents du midi -très pauvres, qui n'avaient pu venir à l'enterrement -de M. Goubert. Quelle vie affreuse elle -prévoyait là, loin de Paris, de l'Opéra. Jamais -elle ne tolèrera cette mesure ; même devrait-elle -rompre avec sa sœur et les Freysse. D'ailleurs -les Freysse lui importaient peu : monsieur -était poseur, madame si bégueule, et -les insupportables petites filles qui adressaient -des questions sur tous les objets. D'autres magasins -existaient dans Paris où elle trouverait -emploi ; elle était si bonne étalagiste qu'on la -paierait certes plus cher. Vraiment, sous prétexte -d'amitié, ces Freysse servaient bien leur -avarice.</p> - -<p>Depuis quelque temps Marceline affectait un -mépris qui perçait ses plus futiles paroles et -ses gestes les plus ordinaires. Ceci devenait intolérable -pour Henriette. Sincèrement elle se mit -à détester la grande sœur ; elle eut le rappel de -toutes ses injustices et des affronts. Aux repas, -on reléguait Henriette à l'autre bout de la table ; -sans lui dire merci on en recevait les plats ; on -s'obstinait à ne point lui répondre. Au fond, -Marceline avait fini par ressentir envers sa sœur -une véritable répulsion.</p> - -<p>Alors Henriette ne médita plus que les moyens -d'amener Albarel à redire sa proposition de vie -commune ; et, bien que Clémence s'efforçât de -l'en détourner, elle se complaisait de plus en -plus à l'espoir de s'offrir du bon temps, quelques -mois, quitte à reprendre du travail ensuite, -l'hiver.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large top4em">L'INTERMÈDE</p> - - - - -<h2 class="nobreak">LE JUBILÉ DES ESPRITS ILLUSOIRES</h2> - - -<p>La lande odorante s'exhale par la nuit cave, -tous astres enfouis.</p> - -<p>Devers les ombres gourdes des cyprès -titille le mélodique Présage du Jubilé : -Falot, grêle ; — invisibles ailes de cristal qui s'émient, -choient : — Bruits petits, malices d'arpèges ; musiques -aquatiques d'ocarina. Et brisures.</p> - -<p>Des silences glacent les bourrasques lamentées. -Verte, la Larve flotte sur les replis de sa croupe torte, -en un halo de Puissance violette. Elle signifie.</p> - -<p>Sons de cristal et de cymbales. Les lémures chauves -en linceuls translucides, les doigts unis pardevant -leurs diaphanes carcasses, planent méditatifs, et s'irradient -de luisances héliotropes. Sons de cristal et de -cymbales.</p> - -<p>Sourdent les parfums du musc pénétratif, du musc -érotique ; des chants comme voix de cors en déroute.</p> - -<p>Gestes évocateurs des lémures ; et se trace la Région -Factice en violâtres moirures. Puis montent les -décors illustres tandis que s'éclipse la lune troublée -jusqu'à se teindre de santal.</p> - -<p>Alors.</p> - -<p>Au centre des cataractes limitantes, la larve trône, -et ses yeux d'eau, et sa couronne de belladones.</p> - -<p>Croulent les flots mauves autour d'Elle, depuis le -ciel d'or battu jusques au sol de cuivre.</p> - -<p>Avec des aspects de verreries, des fleurs riveraines -opalines aux mains, la légion des lémures s'aligne -sur les rocs d'ivoire vierge.</p> - -<p>Les buccins clangorent la gloire des Puissances. -Des accords de lyre s'expirent en vibrations de dernier -spasme. Les chants supérieurs des harpes hiératiques -s'éployent par-dessus les eaux stridentes ; les -chants hiératiques s'éployent. Ascension.</p> - -<p>En simarre d'orfroi où les Signes s'inscrivent, le -Mage à barbe astrale paraît au milieu de son cortège -de Kobolds et de Sylphides. Sa dextre élève le sceptre -de cinabre à sept pointes d'améthyste. La tiare à -neuf couronnes d'or, à neuf bandelettes, à neuf serpents -blancs charge son front incolore, son visage -incolore. Et dans ses yeux d'Au-delà, les peuples -passent en longues traînées gémissantes.</p> - -<p>Longtemps, avec sa majestueuse attitude de montagne, -il demeure dans l'extase sacrée sous le halo -violet de la Larve contemplée. Et les musiques déclinent -en modulations susurrantes qui défaillent -puis ondulent, se relèvent vers les corps des sylphides -voletant, les corps nus et bleus, fuselés : hanches -creuses, maigres seins, bouches émaillées, muettes, -et les nappes des cheveux céruléens.</p> - -<p>Le Mage s'éveille de l'extase, le sceptre vers les -Kobolds gibbeux et claudicants qui se prosternent et -touchent le sol de cuivre de leurs crânes ridés, de -leurs barbes touffues et grises. Et les voilà traçant -les cercles médiateurs et les ellipses de force, les caractères -vocatoires, les signes aux spirales complexes -qui unissent les vigueurs occultes des mondes. Hors -leurs barbes touffues et grises les paroles de l'Incantation -s'exaltent, les paroles révélatrices, essentielles -dont les syllabes font surgir des lueurs.</p> - -<p>Vapeurs incarnadines qui émanent des cercles et -des signes ; elles se massent en colonnes, en fronton -de temple, qui, vite, jusqu'aux blancheurs du Paros -s'apâlit. Vapeurs qui courent basses vers les cataractes ; -elles les noient de flots blanchoyants : — une -mer. Une mer qui se fonce, et se lisse, et se paillette -de madrures argentées, et reflète un invisible soleil -d'Orient sur son eau bleue, plane. Un soleil d'Orient -terni par le halo de Puissance violette et les irradiations -héliotrope des lémures.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Kobolds.</span></p> - -<p>Esprits illusoires! O vous, leurres décevants à -l'homme, ô vous qui du Nirvâna suprême chassez -la Vie.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Sylphides.</span></p> - -<p>Esprits robustes, esprits actifs, qui Lui ravissez la -Parfaite Contemplation, la Divine Ataraxie.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Lémures.</span></p> - -<p>Voiles incertaines au détour des fleuves, fantômes -gemmés, corolles des fleurs mortes.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Kobolds.</span></p> - -<p>Esprits forts qui voilez à l'Ennemi les Normes Conquérantes.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Sylphides.</span></p> - -<p>Ailes des oiseaux aveugles ; sons dans la campagne -plate ; fanaux de la nef éperdue.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Lémures.</span></p> - -<p>Vous qu'Il aime ; mirages vôtres où il s'exténue.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Kobolds.</span></p> - -<p>Allées longues par la forêt vers les lueurs finales -chues dans les crépuscules empressés.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Sylphides.</span></p> - -<p>Esprits défenseurs qui tuez l'Intelligence Ennemie -et nous gardez la possession des Rhythmes inviolables.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Lémures.</span></p> - -<p>Volutes de la vague enflée ; crotales titillantes ; -voix de filles.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Kobolds.</span></p> - -<p>Sous les formes que vous prêta le délire des poètes -et des bardes ;</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Sylphides.</span></p> - -<p>Au Jubilé des Dominateurs ;</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Lémures.</span></p> - -<p>Aux sacrifices propices, à la vue propice de la -Larve, aux paroles propices du Mage ; Pardevers les -Supériorités, et les Œuvres, et les Intentions ;</p> - -<p class="c"><span class="sc">Tous.</span></p> - -<p>Soyez en vision.</p> - - -<p class="gap">Comme une plainte éloignée halète le chant des -rameurs, une plainte éloignée dans le soleil d'Orient -et dans la mer volutante. Gonflée des vents la pourpre -triangulaire de la trirème glisse aux flots argentés ; -les boucliers suspendus contre la carène resplendissent, -et les avirons battent d'une triple salve -les ondes épaisses. Puis le chant des matelots domine -le tumulte fraîchissant du flot qui s'abat au péristyle -sacré. L'hippogriffe de la proue galope dans les eaux -crêtées d'or. Du bord les trompes sonnent les triomphes, -et les fleurs jetées, et les baisers de femmes, et -les enthousiasmes poudroyants.</p> - -<p>Successivement descendent de la trirème :</p> - -<p><span class="sc">Achille</span> ; ses cheveux blonds croulent sur sa cuirasse -aveuglante ; il darde furieusement des regards -verts et frappe le sol de son talon sanglant, impatienté ; -ses bras forts sont liés de chaînes ; il est -maintenu par <span class="sc">Ulysse</span> qui s'avance en la figure d'un -vieillard robuste dissimulant des armes sous son -ample manteau ; <span class="sc">Spartacus</span> coiffé de rouge, brandissant -un glaive ; puis le groupe d'<span class="sc">Eponine</span> et de -<span class="sc">Lucrèce</span>, en longs vêtements blancs, celle-ci brune -et sévère, celle-là blonde et timide ; les <span class="sc">sœurs Bacchis</span>, -la poitrine nue, ceintes de bandelettes dorées, -des parfums dans les mains, les lèvres ouvertes et le -geste inviteur ; <span class="sc">Horace</span> hirsute chargé de dépouilles ; -<span class="sc">Roland</span> invulnérable, proclamant des défis ; le <span class="sc">Docteur -Faust</span> marche absorbé dans la lecture d'un -antique manuscrit dont il suit les lignes avec un -compas ; <span class="sc">Alceste</span> ; <span class="sc">Harpagon</span> couronné de la mitre -de Toutes-Puissances. Puis une foule de guerriers et -de femmes qui, peu à peu, quittent la luisance du -soleil pour entrer dans la lumière violette où se -fardent les tuniques flottantes et l'azur des armures.</p> - -<p>Des murmures, des lamentations et des cris de -rage sortent de cette multitude que les Kobolds -poussent vers les degrés du temple.</p> - -<p class="c">Alors <span class="sc">le Mage</span>.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Clos mes yeux intérieurs</div> -<div class="verse">Aux belliqueuses crinières</div> -<div class="verse">Dans la bravoure des aspides et des tacles ;</div> -<div class="verse">Aux crinières de paix et de caresses</div> -<div class="verse">Dans la bravoure des paresses,</div> -<div class="verse">Aux crinières à templettes</div> -<div class="verse">Violettes : clos,</div> -<div class="verse">Aux formes exilées des nombres et des normes : clos</div> -<div class="verse">Mes yeux intérieurs.</div> -</div> - -<p class="c"><span class="sc">Achille.</span></p> - -<p>Je suis le simulacre de la Force. Au commencement -je guidais seul les Hommes ; j'ai fait tout le -prestige des premiers chefs et des premiers rois. Mes -décisions étaient la Justice. Le Droit fut créé pour -consacrer mes actes et mes vouloirs. Mon bras s'abattait -sur les peuples, et les peuples devenaient esclaves -pour des siècles. On les appelait les manants, -les serfs ; on nous appelait les nobles. Vois : -mes pareils Ajax et Agamemnon pasteurs des peuples, -et Diomède, et Nestor, et Ménélas comme moi -enchaînés. Celui-ci, cet esprit de Ruse et de Dol -nous a liés avec sa parole fleurie, avec son or, et il -nous a relégués dans la plèbe ; nous ne triomphons -plus que sur les tréteaux, dans l'emblémature des -bateleurs et des athlètes, pour amuser ses loisirs.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Ulysse</span> (<i>le frappant</i>).</p> - -<p>Qu'elle se taise, cette brute bavarde, cette cervelle -vide. J'ai surpassé les forts par ma lente et patiente -habileté, j'ai miné l'œuvre des plus célèbres conquérants -et des brûleurs de citadelles. C'est moi qui inspirai -les peuples industrieux des villes, c'est moi qui -inventai les riches tissus et les hanaps précieux, l'art -complexe des procédures, l'opulence. Ceux-ci ont -voulu boire à mes pièges et ils ont abandonné tout -leur pouvoir pour un peu de ma babiole.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Spartacus.</span></p> - -<p>Liberté! Liberté! Les peuples s'égorgent et crient : -aux tyrans! On pille les Palais, on détruit les aristotechnies. -Les prétoriens se ruent au meurtre et -souillent les vierges. Les murailles flambent. Liberté! -Liberté! Et j'abuse les hordes des mortels, car elles -n'ont encore deviné la risible contradiction du lien -social et des aspirations libres.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Horace</span> (<i>l'embrassant</i>).</p> - -<p>Je suis le simulacre de la Patrie. Par ce nom les -Ames avides font se massacrer les plèbes pour la jouissance -de leurs grands désirs. J'excite au carnage -l'idiote multitude ; et je l'emmaillotte dans le sang ; -et je la berce dans les Désespérances. La Famine -austère, la Prostitution austère suivent les Combats. -Viens. Nous sommes les Frères Dérisoires.</p> - -<p class="sign">(<i>Ils rient aux éclats</i>).</p> - -<p class="c"><span class="sc">Eponine et Lucrèce.</span></p> - -<p>Dans l'honneur, dans la vertu conjugales nous endormons -les sèves et les ruts ; nous sommes le Gynécée. -Nous nivelons la hardiesse des esprits jeunes, -nous sommes le Gynécée.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Les Bacchis.</span></p> - -<p>A nos lèvres les vieillards viennent humer l'illusion -de l'amour que leur refuseraient les vierges et les -femmes : nous sommes infâmes. A nos seins les -éphèbes versent l'affolante rumeur de leur sang ; ils -sortent de nos bras repus et plus forts pour la lutte : -nous sommes infâmes. A nos flancs, à nos lignes les -initiateurs comprennent des beautés et des harmonies : -nous sommes infâmes.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Roland.</span></p> - -<p>L'invulnérable spadassin! L'honneur! Les hommes -s'invectivent et se pourfendent. Les Préjugés et la -vie leur scellent l'Impassibilité.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Docteur Faust.</span></p> - -<p>Par la Science, par ses spéculations, les mortels -devinent comment pourraient ravir extatiquement -les délices de la Connaissance. Vers ces félicités entrevues -à peine ils se précipitent fous d'allégresse et -de désir. Alors, avec l'Autorité des choses écrites par -les primitifs dans l'enfance du monde, j'étreins l'essor -des imaginations. Les foules effarées de savoir -hurlent et menacent, et les chercheurs errent parmi -les Ambiguités et les Contradictions. Sous ces bandeaux -lourds, vers la Lumière indistincte, ils errent -en de navrances infinies, vers la Lumière, vers la -connaissance à jamais close. <span class="sc">Et ils le reconnaissent.</span></p> - -<p class="c"><span class="sc">Alceste.</span></p> - -<p>Je suis le simulacre de l'honnête ; je drape la Ruse -et la Richesse de longues attitudes pudiques et moroses, -mais infrangibles.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Harpagon</span> (<i>à sa parole tous s'inclinent</i>).</p> - -<p>Obéissez. Et fêtez pour l'exaltation de nos sens, -pour l'exaltation de notre esprit, pour l'exaltation -de notre exclusif bien-être. Mais où fuirent les Entités -Jolies, esprits volages et futiles que la <i lang="it" xml:lang="it">Commedia -dell' Arte</i> créa?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Mage.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Apparaissez,</div> -<div class="verse">Entités au néant du réel condamnées par votre félonie.</div> -<div class="verse">Apparaissez.</div> -<div class="verse">Pour une trêve, sauvées de vos entraves humaines, sous les arceaux royaux des Rites,</div> -<div class="verse">Apparaissez.</div> -</div> - - -<p class="gap">Surgissent dans le ciel d'or battu, par-dessus le -fronton limpide du temple, Henriette, Marceline, -Albarel. Tous trois chevauchent un monstrueux -phallus d'asémon.</p> - -<p>Quelque temps ils planent, puis s'abattent au centre -de la fête ainsi que des étoiles filantes.</p> - -<p>Rumeur. Des rires unanimes frissonnent dans la -foule. Les Kobolds courent aux arrivants et les battent. -Les Sylphides les giflent avec des palmes.</p> - -<p>Des fleurs riveraines opalines agitées, de leur vol -circuitant autour des Enchantés, les translucides -Lémures atténuent le charme pénal. Des teintes de -ciel au couchant illuminent les faces blêmes et ardent -dans les yeux voilés par l'atone de l'existence réelle. -L'émail des sourires commence à briller comme des -lunes jeunes ; les gestes évoluent avec l'ampleur -rhythmique des périodes sidérales.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Lémures.</span></p> - -<p>Fiorinetta!</p> - -<p>Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, -vers les formes pures de l'Idée, viens.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Henriette-Fiorinetta.</span></p> - -<p>(Gracieusement ses blonds cheveux s'affolent ; -des colliers au cou ; et la jupe courte de satin blanc -est lignée de lilas et de rose).</p> - -<p>Je suis la gentillesse des Amourettes. Aux pans de -ma jupe, aux pleins de mes bas, à l'agacis de mon -sourire troussé les sages et les sots se hâtent. Pour -étreindre le rire fantoche de mon cœur, ils se hâtent.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Chœur des Lémures.</span></p> - -<p>Léandre!</p> - -<p>Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, -vers les formes pures de l'Idée, viens.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Albarel-Léandre.</span></p> - -<p>(Un pourpoint de satin bleu-ciel lui ceint la poitrine ; -gantée de blanc, sa main s'appuie sur la poignée -d'une rapière à fourreau de velours blanc ; des -senteurs fines émanent de ses hardes opulentes, de -son feutre gris galonné d'argent).</p> - -<p>Je suis le prestigieux mannequin des Elégances, -des Manières exquises, des Diplomaties, des Luxes -et des Chamarres. A mes éperons, je traîne les yeux -énamourés. Pour moi les femmes se prostituent, les -énergies peinent durant la vie des peuples, l'ambition -hallucinée par mes Ordres et mes Toisons d'Or, et -mes Cordons, et mes Commandements et mes Ministères.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le chœur des Lémures.</span></p> - -<p>Silvia!</p> - -<p>Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, -vers les formes pures de l'Idée, Viens.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Marceline-Silvia.</span></p> - -<p>(Poudrée en longue mante de satin gris).</p> - -<p>Dans la stagnante mélancolie, dans les langueurs, -dans les torpeurs de la mort, dans le Souverain Ennui -et l'Envie expectante, les imaginations meurent -pour les immédiates et impossibles Réalités. Et j'offre -l'apparence de la Sagesse.</p> - -<p class="ugap">Ils rentrent dans la foule.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Mage.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Chaos lucide,</div> -<div class="verse">Chaos rationnel,</div> -<div class="verse">Chaos de latescences, où,</div> -<div class="verse">Parmi les Transfigurations,</div> -<div class="verse">Parmi les Glorifications</div> -<div class="verse">Des architraves et des ogives,</div> -<div class="verse">Passent en laticlave</div> -<div class="verse">De pourpre,</div> -<div class="verse">Passent, passent et demeurent :</div> -<div class="verse">Les surfaces, les angles égaux,</div> -<div class="verse">Les surfaces et les lignes,</div> -<div class="verse">Les angles, les angles égaux.</div> -<div class="verse">Chaos, rationnel Chaos. —</div> - -<div class="verse stanza">Les barbes limoneuses des fleuves</div> -<div class="verse">Battent comme des élytres,</div> -<div class="verse">Au remuement sempiternel</div> -<div class="verse">Des crocodiles.</div> -<div class="verse">Sous les frondaisons</div> -<div class="verse">Qui jamais ne perdent</div> -<div class="verse">Ni feuilles ni pétales</div> -<div class="verse">Se pavanent les bisons,</div> -<div class="verse">Les onocrotales.</div> -<div class="verse">Et les dolentes proboscides</div> -<div class="verse">Des éléphants,</div> -<div class="verse">Se ceignent de guirlandes de roses</div> -<div class="verse">De guirlandes et de festons</div> -<div class="verse">De roses.</div> - -<div class="verse stanza">Sous les rosiers,</div> -<div class="verse">Sur les roses,</div> -<div class="verse">Les taureaux</div> -<div class="verse">Meuglent aux chairs novales</div> -<div class="verse">Des pythonisses ;</div> -<div class="verse">Et le Centaure fait hennir les cavales,</div> -<div class="verse">Cependant que</div> -<div class="verse">Des vierges d'Idumée mordent</div> -<div class="verse">La queue des léopards.</div> - -<div class="verse stanza">Les serpents sifflent et râlent.</div> -<div class="verse">Les serpents râlent sur la tête de la Gorgone.</div> -<div class="verse">Le Héros conçu d'or,</div> -<div class="verse">Conçu d'or fluide ;</div> -<div class="verse">Le Héros arbore la tête de la Gorgone à la pointe ensanglantée de son glaive,</div> -<div class="verse">Et la lune qui se lève hule,</div> -<div class="verse">La lune hule à la tête horrible.</div> - -<div class="verse stanza">Sur la croisée-de-quatre-chemins, les mystes</div> -<div class="verse">Tracent des pentalphes ;</div> -<div class="verse">Et leurs mitres</div> -<div class="verse">Mirent la lune rétrograde.</div> - -<div class="verse stanza">Et, là-bas,</div> -<div class="verse">Là-bas, près des remparts sous les barbacanes,</div> -<div class="verse">Près des remparts où ruent les bombardes,</div> -<div class="verse">Vêtus de hauberts légers combattent</div> -<div class="verse">Les soldats de Charles ;</div> -<div class="verse">Et la princesse Hélène leur sourit,</div> -<div class="verse">Du haut des remparts où ruent les bombardes la princesse sourit aux chevaliers</div> -<div class="verse">Qui portent ses couleurs aux plumes de leurs casques.</div> - -<div class="verse stanza">Chaos lucide,</div> -<div class="verse">Chaos rationnel,</div> -<div class="verse">Chaos de latescences, où,</div> -<div class="verse">Parmi les Transfigurations,</div> -<div class="verse">Parmi les Glorifications</div> -<div class="verse">Des architraves et des ogives,</div> -<div class="verse">Passent en laticlave</div> -<div class="verse">De pourpre,</div> -<div class="verse">Passent, passent et demeurent :</div> -<div class="verse">Les surfaces, les angles égaux,</div> -<div class="verse">Les surfaces et les lignes ;</div> -<div class="verse">Les angles, les angles égaux.</div> -<div class="verse">Chaos, rationnel Chaos.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>Sous les hauts chapeaux mirant le fauve -crépuscule, leurs visages mats et sertis -de barbes rases culminaient le dur col -à écrou d'or, les sombres costumes britanniques -qui sanglent.</p> - -<p>Les jeunes filles ralentirent l'allure inconsciemment -afin de les mieux voir : pour quelque explication, -les joncs à pommes précieuses tranchaient -l'air au bout de leurs mains gantées -brique. Fixes au sourcil, les monocles dardaient -des lueurs de métal, et sur l'asphalte grise, glissaient -les bottines à la poulaine minces, et noires, -et longues.</p> - -<p>La double file des demeures à balcon s'angulait -vers les touffes vertes des Tuileries jusque la -silhouette équestre de la Pucelle élevant son -oriflamme de bronze. Dans le vent doux, dans -la lumière fauve, bruissaient les fiacres et leurs -toits luisants comme de convexes glaces, et leurs -lanternes nettes. De là se dressait un ciel de -satin vert fané, piqué de l'astre unique et minuscule -qui devance.</p> - -<p>Soudain des sourires blancs illuminèrent les -faces des amoureux. Elles répondirent du geste -et des lèvres avec des salutations affectées. Ils -se rejoignirent. Tout de suite Sicard héla :</p> - -<p>— Sapin!</p> - -<p>Un cocher dirigea vers eux sa victoria qui vint -raser le trottoir.</p> - -<p>— A l'Horloge, commanda Maurice.</p> - -<hr /> - - -<p>Ils suivent les quais. Les moirures scintillantes -du fleuve bercent le pers du ciel. Les bateaux -massifs y pèsent avec leurs fanaux ronds semblables -à de gros rubis. Bruns sur les pourpres -de l'extrême horizon, se groupent les monuments -et les toits des faubourgs. Les minarets du -Trocadéro gardent encore une goutte d'or à -leurs cimes. Plus loin le quadrige de l'Arc triomphal -galope tumultueusement dans les dégradations -citrines du couchant éteint.</p> - -<p>Ils ne parlent pas. Dans le cadre de ses cheveux -roux Clémence semble une figure de sépia. -Henriette réfléchit gravement. De gestes menus -et distraits elle défripe les plis de sa jupe.</p> - -<p>C'était en somme une sérieuse détermination -que celle prise de rester complètement avec -Albarel. Ce joli garçon, brun et gommeux, sera-t-il -sien toujours? Sa richesse l'écartera peut-être -d'une trop grande union. Alors Henriette -seule. Ou non. Adroite, elle saura, par de savantes -prévenances, lui devenir tout à fait indispensable ; -elle finira par tenir une part de lui, -de son intelligence, de ses espoirs. Longtemps -ils resteront amants jusque le jour où, persuadé -de ne pouvoir conquérir meilleure fiancée, il -l'épousera. Au pis, s'il la quitte, elle reprendra -son travail. Après ces quelques mois de plaisirs, -plus aimable lui semblera l'existence ainsi pailletée -de souvenirs luxueux et joviaux.</p> - -<p>D'ailleurs quand elle délibérait si elle serait -persévérante en son actuelle façon de vivre, -l'image de Marceline vicieuse et sévère lui imposait -le rappel de toutes les insultes subies. Ce -la déterminait aussitôt.</p> - -<p>Par contre sa liaison de six semaines ne lui -laissait que des réminiscences heureuses. Les -lèvres épaisses et rouges de Maurice, ses lèvres -chaudes et duveteuses ; les consommations succulentes -des somptueuses tavernes ; l'orgueil de -s'étendre dans les coussins des voitures et -d'abaisser son regard vers la foule hâtive qui -piétine.</p> - -<hr /> - - -<p>Au concert. Parmi les verdures du feuillage -blanchi de gaz les pîtres à faces crayeuses, grattent -les cordes imaginaires de fallaces mandolines, -et esbaudissent par les sursauts capricants -de leurs maigreurs maillotées en noir.</p> - -<p>Ils n'y restèrent point longtemps. Henriette -fit remarquer que bientôt sonnerait l'heure où il -lui faudrait rejoindre son logis. Malgré les dénégations -d'Albarel, elle insista. En son <i>plan</i>, -forcer les prières du jeune homme jusqu'aux -plus humbles et aux plus pressantes expressions -afin de n'avoir l'air de céder que par apitoiement, -c'était l'essentiel. On laissa Clémence et Sicard -devant leurs chartreuses. Au départ elle se fit -exigeante et désagréable : dans la suite, eux -pourraient, pensa-t-elle, témoigner de ce médiocre -empressement.</p> - -<p>Mais, une fois seuls dans la voiture, elle fut -câline ; puis simula une langueur d'extase, la -taille dans les bras d'Albarel, un continuel sourire -à mi-dents, des réponses silencieuses, par -signes, comme si elle ne voulait rompre un -charme intime qui la noyait d'aise.</p> - -<p>Lui, transporté par ces mines, ne la quittait -pas des yeux ; il multipliait les frôlements doux -de ses mains, de sa joue. Elle le sentait vibrant -près de sa poitrine. Bientôt la gagna cette émotion. -A son tour une sorte d'ivresse la saisit, lui -crispa les phalanges sur la main du jeune homme. -D'indomptables spasmes la secouèrent des chevilles -aux paupières.</p> - -<p>Par le soir rose ils roulaient sous le mol balancement -des feuilles entre les trottoirs bleuissants.</p> - -<p>Et, dans la chambre japonaise, ils se possédèrent -sous le ciel de parasols où sinuaient des -dames à éventail parmi des paysages indigo et -des saules d'or. Toute folle, Henriette ne songeait -plus au <i>plan</i>. C'était le bruissement de la -chemise en soie sur ses membres fiévreux, des -jeux pareils à ceux des amours renversés contre -le mur et qui, dessinés pour quelques projets de -trumeau, culbutaient sur des roses en compagnie -d'un faune.</p> - -<p>Vint ensuite la lassitude ; avec elle la réminiscence -des résolutions. Un instant la fillette -demeura sans rien dire, la tête dans l'épaule de -son amant assoupi. Tous les motifs favorables -ou contraires à sa fugue définitive, elle se les -dénombrait une dernière fois. Elle se leva doucement.</p> - -<p>La lueur de la lampe, sous le globe incarnadin -se projetait en cercle vers ses jupons effondrés. -Souriant à elle-même, la malicieuse entama -la comédie dont elle avait construit le scénisme.</p> - -<p>Et tout se passa ainsi qu'elle avait prévu.</p> - -<p>— Tu t'habilles? Tu t'en vas déjà? gémit-il.</p> - -<p>Protestations, suppliques. « Encore une heure, -une heure seulement. »</p> - -<p>— Non, non.</p> - -<p>Des petits « non » secs et fermes.</p> - -<p>Lentement elle remit ses bas ; puis sa chemise -de batiste ; pudiquement elle l'enfila au-dessus -de l'autre qu'elle laissa couler ensuite. Il se précipita -sur cette soie tiède de ses sueurs. Un -illuminisme dans ses yeux noirs et profonds -tout humides de désir.</p> - -<p>« Reste, reste. »</p> - -<p>Une à une s'agrafèrent les boucles du corset -noir. Il la reprit ainsi mi-vêtue dans la batiste -fraîche et parfumée. A peine si elle se défendit -de l'étreinte victorieuse parmi l'enveloppante -caresse des édredons. Elle perdit la tête encore… -Puis comme il lui murmurait ses supplications -d'existence commune, elle nia toujours.</p> - -<p>— Pourquoi? Tu seras bien plus heureuse!</p> - -<p>— Non. Parce que…</p> - -<p>Boudeuse elle se feignit avec une moue de -demoiselle offensée par cette proposition de collage. -Lui se crut obligé à lui établir des théories -capables de lever les scrupules. De cet effort -démonstratif, où sa patience s'évertua, Henriette -s'éjouit, l'œil indifférent vers la mousmé qui, -au plafond, flairait un lotus, gênée un peu d'être -si haute sur ses patins.</p> - -<p>Deux fois encore elle voulut se lever et deux -fois encore elle se laissa retenir. Puis, de lassitude, -elle somnola. A son réveil il faisait grand -jour.</p> - -<p>Alors elle pleura. Tout était fini. Plus elle ne -rentrerait maintenant rue de Sèvres. C'était l'existence -nouvelle de liberté et aussi d'abandon. -Seule, toute seule, elle supportera la vie. Car -elle pressentait, dans une intuition vague encore, -mais affirmée par les anciennes révélations de -Clémence, que l'amant deviendrait pire que l'ennemi, -l'allié faux prêt toujours à trahir et à -quitter.</p> - -<p>Il la consolait avec des paroles tendres, des -choses dites déjà. La certitude d'avoir entendu -de lui plusieurs fois ces mêmes protestations la -navra davantage. Le souvenir de diatribes prêchées -contre les hommes par les ouvrières, lui -mit la crainte de s'être trompée et de passer de -main en main comme un jouet et d'être méprisée -par eux, brutalisée, cachée. Par contre le -calme de sa vie antérieure, les joies d'espérer -une richesse possible en travaillant avec Marceline -lui parurent chérissables subitement.</p> - -<p>Maurice humait les larmes sur ses paupières ; -il disait à voix douce comme ils allaient avoir -du bonheur ensemble. Pour commencer ils -iraient dès le lendemain acheter des toilettes. -Bientôt ils partiraient à Dieppe ou à Trouville, -comme il lui plairait le mieux.</p> - -<p>Le jour se versait à flots dans la chambre, -entre les rideaux bleus retroussés.</p> - -<p>A mesure que parlait le jeune homme, Henriette -laissait se rosir ses pensées moroses. Elle -songea, malgré sa raison gourmandeuse, aux -toilettes promises. L'idée de seoir à la plage de -Trouville avec les grandes dames la ravit. Toute -la rancœur de la routine ouvrière et familiale -l'envahit à nouveau. Et le charme de se sentir -pressée par cet éphèbe beau qui, à cause d'elle, -risqua la mort. Pour le retenir toujours elle -prit confiance en sa joliesse, en son gracieux -babil, en l'ardeur de ses baisers ; car, hors toute -préoccupation des nécessités journalières, il lui -paraissait que le perdre lui serait maintenant -une grande douleur.</p> - -<p>Le goût de sa lèvre duveteuse ne la quitte -pas, non plus que le souvenir tactile de son -derme fin et l'influence de son regard brun. -D'ailleurs elle lui sait reconnaissance pour le -complet asservissement qu'il montre à ses désirs, -il ne la régit pas impérieusement, au contraire -de Sicard, dont la mauvaise humeur habituelle et -l'air d'ennui gâtaient les joies de Clémence trop -bonne pour se regimber.</p> - -<hr /> - - -<p>Au Louvre. Comptoir de parfumerie.</p> - -<p>Elle ne put se décider parmi les flacons casqués -de peau blanche et les boîtes en carton rose -à plombs sigillaires. L'odeur de musc s'essore -des fioles et des étiquettes, des houppes et des -sachets. Puis la tête obséquieuse du commis -mal rasé et aux dents mauvaises l'occupait -toute, empêchant d'induire des préférences. -Comme il semble affreux ce pauvre, en jaquette -verdie, parmi ces fraîcheurs de cygne, ces blancheurs -d'écrins, ces piles de pots luisants et ornementés -bleu-ciel. Elle flaire. Son regard butine -sur l'une, sur l'autre de ces choses ; elle interroge. -Indécise. Maurice la conseille. Il a des -raisons péremptoires : « c'est pschutt, ce n'est -pas pschutt. »</p> - -<p>Mais, seule, elle choisit son trousseau et sa -lingerie. Une joie, faire étaler les guipures, les -pantalons angulaires, les matinées à jabots de -dentelles ; tout lui est trop large. Et, comme -il faut se résigner à prendre des hardes de fillette, -elle prie Maurice de l'aller attendre dans -le fiacre : — il doit être las — afin qu'il -ignore la décision. Peut-être l'idée lui prendrait-il -de la traiter en petite et de l'aimer moins sérieusement. -Car elle redouterait une tutelle -encore de cet autre.</p> - -<hr /> - - -<p>Jupe crêmeuse de guipure sur robe havane, col -et poignets de velours grenat ; et ce grand parasol -écarlate à flots de rubans, à pomme ciselée ; -et les bas noirs florés d'argent. Ainsi, de la -chambre, sort Henriette transfigurée. Vite elle -a descendu l'escalier où froufroutèrent ses -seyances neuves. Elle éploie son ombrelle au -soleil exorbitant qui violace les trottoirs. Dans -les luisances des devantures, elle se mire : des -teintes atténuées et profondes qui s'incurvent -aux sveltesses de sa taille et se renflent sur le -pouf. Et s'envolent au sautillement de la marche -les crêmeuses guipures.</p> - -<p>Sous les auvents de toile ; la terrasse du café -Vachette bondée de jeunes hommes corrects et -scrupuleusement semblables de mise, de barbe, -de posture. Ils posent près le décor brun et or -des boiseries, devant les tables de marbre et la -diaprure des apéritifs irisée dans le cristal.</p> - -<p>Par-dessus son absinthe Maurice sourit à -Henriette :</p> - -<p>— Tu es charmante, exquise.</p> - -<p>Il lui ploie son ombrelle et commande du -madère, pour elle. Les consommateurs voisins -se retournent en œillades. Par politesse ils détournent -un instant leurs faces curieuses. Très -fière Henriette récapitule ses dépenses : cinq -cents francs y passèrent sans que Maurice objectât. -Cette largesse après la parcimonie de Marceline! -Le ressouvenir de sa sœur lui verse la -mélancolie et la crainte. Si on envoyait -M. Freysse pour la venir reprendre! Et quel -chagrin l'aînée dut avoir la nuit, le matin. -Mais surtout elle a peur qu'on ne veuille une -détermination sévère. Le marchand va se montrer. -Elle confie sa terreur à son amant. Mais -avec des rires espiègles pour lui laisser croire -qu'elle s'en moque.</p> - -<p>— N'aie pas peur, répondit-il, ne suis-je -point là? Il trouvera à qui parler.</p> - -<p>— Penses-tu? S'il arrivait tout à coup.</p> - -<p>— D'ailleurs il est facile de connaître ses -intentions : il n'y a qu'à lui écrire.</p> - -<p>Elle n'osait pas. Cependant il lui composa -sur-le-champ une lettre dont l'éloquence la -charma. Tout s'expliquait en des termes nets et -francs qui ne permettaient plus le doute sur -l'actuelle position d'Henriette, bien que la chose -ne fût pas crûment exprimée : elle ne retournerait -plus à l'atelier parce que le salaire ne suffisait -pas à ses besoins. Des dissentiments continuels -et sans fin probable étant nés entre elle et -Marceline, il appartenait à la plus jeune de céder -la place. Elle vivrait seule désormais. M. Freysse -ne devait plus compter sur ses services. Une -phrase aimable et remerciante pour l'affabilité -dont il avait fait preuve terminait. Albarel demanda -un buvard et tout de suite rédigea un -brouillon. Après quelques hésitations, elle le -recopia, très contente, au fond, de savoir que -M. Freysse et sa sœur liraient d'elle une lettre -si bien écrite et si noble, exempte de récriminations. -Elle s'étonna qu'on pût dire tant de -choses en si peu de mots. Le tout tenait à peine -une demi-page. Avant de fermer l'enveloppe, -elle hésita encore. Albarel parcourait le <i>Gil Blas</i> -tout en remuant son absinthe avec la cuiller, -d'un mouvement lent, où miroitait sa grosse -bague. Sous les platanes des étudiants marchaient. -Il frémissait parmi l'atmosphère une -fraîcheur de matin. La lance de l'arroseur poussait -dans le soleil une gerbe de gouttes gemmées, -bleuissantes et rubescentes. Des senteurs -d'eau montaient jusques aux feuilles. Soudain, -à grand bruit de grelots et de jantes, une voiture -de courses, par la chaussée. Les quatre chevaux -s'arrêtèrent contre le trottoir aux cris de -l'obèse postillon.</p> - -<p>— Après déjeuner nous monterons dans une -de ces machines-là, dit Albarel.</p> - -<p>Munie de banquettes en velours jaunâtre, la -voiture était haute sur roues, longue, couverte -d'une toile parasol à franges, et dorée aux panneaux -de fers à cheval en écusson. Une bande -de femmes diamantées et dentellées y prit place -en compagnie de gommeux. Les éventails s'agitèrent -devant des visages peints. Elles eurent -des gestes élégants de leurs mains gantées gris -perle à piqûres noires. Enfin le postillon s'installa, -la poitrine saillante sous les revers écarlates -de sa veste. Il fit claquer son fouet et la -voiture descendit dans une nappe de soleil où -les toilettes s'illuminèrent. Des rires se perçurent -encore longtemps parmi les pleurnicheries des -grelots secoués.</p> - -<p>Décidée, Henriette ferma l'enveloppe d'impatience -de marcher sur la piste verte. Elle n'osa -sinon elle eût refusé de déjeuner.</p> - -<p>Au restaurant Boulant, dans la salle du haut, -elle choisit une table faisant face aux glaces. Le -soin de garantir sa toilette neuve des taches la -prit toute ; cependant elle dispose sa serviette -de façon à ne point laisser paraître cette préoccupation -bourgeoise.</p> - -<p>— Du caviar? interrogea Maurice.</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>Elle mangea peu. Le miroir lui offrait sa -figure blonde haut colletée de linge à gros pois -rouges. Une antique médaille à demi effacée y -formait broche. Sa poitrine mince se bombait -en deux orbes distincts ; puis le cadre de la glace -coupait l'image. Mais elle revenait toujours -à son chapeau de paille, un chapeau d'homme, -plat et rond avec un large ruban de soie -blanche. De là ses frisures blondes s'échappaient, -se dispersaient, devenaient des fils d'or ténu vers -la fenêtre. Ce lui donnait un air crâne et plaisant. -Albarel projetait des choses pour leur vie -commune. Ils parlaient aussi de Marceline, de -Freysse, elle avec des mines enjouées mais fort -inquiète en somme. Lui plaisantant et ridiculisant -ces bourgeois. Très aimable il s'évertuait -à lui plaire, à distendre la moue qui contractait -toujours le sourire de la fillette. Des craintes la -harcelaient : s'il la quittait trop vite, dans quelques -jours, quelle honte!</p> - -<p>Et quel chagrin aussi, car elle se paraissait -éprise. L'appréhension vague d'une maternité -qui tuerait son bonheur, autre motif encore -d'abandon. Pour mater cet homme, elle s'établissait -des règles de conduite. En se gardant de -laisser connaître son affection, elle se l'attacherait -mieux, sans doute. Et voilà que subitement, -Maurice lui devenait un ennemi, un ennemi à -espionner sans trêves, à asservir par de constantes -batailles. Déjà ne fixait-il pas avec plaisir -cette grande brune?</p> - -<p>Elle se prévit revenue penaude au magasin -des Freysse et demandant qu'on la reprît.</p> - -<p>Des larmes fluctuèrent en ses yeux ; les fleurs -de lis d'or se brouillèrent sur la tapisserie verte. -Tout dansa dans le débordement de ses larmes.</p> - -<p>— Qu'as-tu, voyons, demanda-t-il, tu es -folle? Parce que tu as quitté ta petite sœur?</p> - -<p>Elle se força à sourire, elle étancha ses cils. Des -curieux la dévisageaient déjà en se moquant. Un -monsieur myope ajusta son binocle pour l'examiner. -Albarel dut lancer des regards féroces -dans cette direction.</p> - -<p>— Oh n'ayez pas l'air terrible comme ça ; -vous me faites peur, dit-elle.</p> - -<p>Ils se reprirent à causer du duel. Maurice se -disait peu endurant de nature. D'elle seule il -supporterait tout. Ensuite il l'initia à la pratique -du sport. Il tira de sa poche une foule de journaux -et consulta les pronostics. Son porte-mine -biffait des noms, en notait d'autres par une -croix. Choisis ses chevaux, il enferma la liste -dans l'étui de sa lorgnette. Ils se levèrent de -table.</p> - -<p>Dans la glace elle s'aperçut. Et cette vision -lui prêta plus de confiance en le pouvoir de ses -beautés. Elle enfila ses gants longs, prit son -parasol et son éventail brodé d'oisels. Ils sortirent.</p> - -<p>Au bureau de tabac voisin, Maurice, tout en -palpant des cigares, parlait à un cocher de livrée -irréprochable.</p> - -<p>Henriette l'attendit au bord du trottoir, près -une victoria neuve dont le vernis reflétait sa -toilette. Un minuscule groom de houppelande -pareille à celle du cocher gardait un très beau -cheval qui piaffait et tentait des cabrures en -faisant scintiller les nickelures de son harnachement. -De frais boutons de roses fixés aux œillères.</p> - -<p>Avec le cocher Albarel s'avança, le cigare aux -lèvres.</p> - -<p>— Monte, dit-il à Henriette, en indiquant la -Victoria.</p> - -<p>— Comment?</p> - -<p>Du geste il lui confirma sa parole.</p> - -<p>Elle s'étale sur les coussins bleus. Lui s'assit -à côté ; jeta dans la capote son paletot et sa lorgnette.</p> - -<p>— Comment, c'est à vous cet équipage?</p> - -<p>— Non. Mais j'ai pensé qu'on serait mieux -ici que dans ces grandes guimbardes bonnes au -plus à trimballer des touristes anglais.</p> - -<p>Elle éploya son ombrelle. Le vent doux faisait -claquer les rubans du manche et lui mettait au -visage une caresse qui, capricieuse, se reprenait, -puis revenait.</p> - -<p>Vers l'Arc-de-Triomphe on monta. Des gens -assis aux Champs-Elysées les regardaient fuir et -les suivaient de leurs yeux admirants. Bientôt -ils furent pris parmi l'enchevêtrement des équipages. -Toute une famille sise dans un landau ; -des babys, des petits garçons, une dame mûre, -les accompagna longtemps, leur souriant presque.</p> - -<p>— Charmant, ce jeune ménage, fit la dame.</p> - -<p>A cet éloge gratuit ils se rapprochèrent, et -leur doigts s'étreignirent. Henriette sentait la -prendre une ivresse de joie. Sa poitrine vibrait -étrangement.</p> - -<p>Devant elle, s'imposaient les verdures du bois -et les trouées claires des chemins étrécis par les -perspectives.</p> - -<p>C'était sa vie d'autrefois, sa vie de petite fille -riche. Ainsi elle était venue aux courses, avec -son père et sa sœur, elles toutes jeunes. Il lui -parut que ces deux périodes de son existence se -reliaient enfin. L'atelier, le travail chez Freysse, -c'était l'interruption maligne dissipée maintenant. -Elle songea que Marceline écrivassait, avenue -de l'Opéra, que Clémence brodait avec -Léontine et Marguerite. Sa lettre arriverait tout -à l'heure pour effarer ce monde. Quelles têtes ils -feraient!</p> - -<p>Mais elle-même ne subira-t-elle pas leurs -colères? Bah! Maurice la défendra.</p> - -<p>Il ne disait rien, content de ne point distraire -d'elle son regard. Si amoureux se montrait-il -qu'elle commençait à le croire sincère, au moins -pour un temps.</p> - -<p>Le soleil transparaissait dans les feuilles. Au -bout de l'avenue, il se voilait de buées grises et -bleuâtres. Les équipages s'efforçaient vers cette -lumineuse fin de la route verte.</p> - -<p>Apparut Longchamps, la pelouse où il grouillait -noir depuis le moulin de lierre jusqu'aux -tribunes panachées de drapeaux.</p> - -<p>Au loin, ceintes d'arbres effrangeant le ciel, -des étendues de gazon lisse se courbaient.</p> - -<p>La cascade bruissait de son pleur large et diaphane -dans le lac, sur les roches polies.</p> - -<p>Lentes, les voitures se pressaient comme des -vaisseaux dans le bassin d'un port ; les aigrettes -des cochers et les bossettes des mors s'irradiaient -parmi l'entremêlement des fouets grêles.</p> - -<p>Au fil de la pente, la masse des équipages insensiblement -glissait vers le moulin.</p> - -<p>Henriette s'appliquait à se tenir raide sous -l'auréole écarlate de son ombrelle. Maurice -essayait à connaître avec sa lorgnette les chiffres -indicateurs aux poteaux du départ.</p> - -<p>Ils ne parleraient plus que de sport.</p> - -<p>Et l'après-midi se passa dans l'enfièvrement -des paris.</p> - -<p>Après la deuxième course, comme Henriette -portait la main à sa poche, elle trouva une bourse -pleine de louis mise là par Albarel sans qu'elle -le sût.</p> - -<p>— Pourquoi ne paries-tu pas? lui demanda-t-il.</p> - -<p>Elle gagna, elle perdit, elle regagna. Sa poitrine -tressautait à suivre le vol circulaire des -jockeys jaunes, noirs, rouges. Droite, sur la -banquette de la victoria, elle virait avec eux ; -et les palpitations se précipitaient lorsque, disparus -dans la houle des têtes spectatrices, seules -les désignaient encore les casquettes multicolores, -et les remous des gens subitement retournés à -leur passage.</p> - -<p>— Fini, dit Albarel, je gagne quatre cents.</p> - -<p>— Et moi je perds douze francs.</p> - -<p>— Parbleu, tu n'as pas voulu m'écouter.</p> - -<p>Il regarda sa montre :</p> - -<p>— Dis donc, elle y est maintenant, la lettre.</p> - -<p>— Flûte pour eux, ils me laisseront peut-être -tranquille à la fin.</p> - -<p>Elle se jugeait très brave de sa détermination. -La lourdeur de l'or dans sa poche la rendait -fière. Que ne ferait-elle pas avec? Une parmi -les mille reines qui commandent la mode. -Peut-être des princes en villégiature l'aimeraient-ils. -Quitterait-elle Maurice, dans ce cas? -Elle n'osa s'interroger et derrière son éventail -étendu, pour payer son amant de cette ingratitude -intentionnelle, elle lui mit sur les lèvres -un long, un pitoyant baiser.</p> - -<p>Elle s'en voulut de cette idée mauvaise qui la -hanta.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans un cabinet de chez Sylvain, ils dînèrent -à deux au champagne. Elle l'embrassa d'elle-même -à chaque instant, pour goûter ses lèvres -chaudes dont son appétit ne se lassait. Et puis -le voyant joyeux de ces caresses, elle crut pallier -ainsi sa fautive prévision ; mais la certitude -qu'elle le quitterait forcément un jour ne s'en -affermit pas moins, sans motif, « pour ça. » Il -lui semblait que là n'était qu'un premier degré -du chic. D'autres plus riches, des comtes, la -mèneraient aux cimes. Et cela lui rendait Maurice -pitoyable. Elle eût pleuré de cet abandon -fatal. Cependant que faire contre la force des -choses? Le chic : sa mission, son but, son devoir. -Elle entrevoyait cela comme une carrière, -la célébrité au bout, son nom dans les journaux, -un hôtel, des hivernages à Nice.</p> - -<p>Les œillades humantes qui la visèrent sur le -turf, elle les possède encore classées dans son -cerveau avec la mine des messieurs. Sur tous, -un à cheval, beau, tirait de l'or de sa culotte -et donnait, sans attention, à des bookmakers ; -sur la pomme de sa courte canne des armoiries -compliquées.</p> - -<p>A cheval lui siérait la longue amazone sombre -et le chapeau à haute forme sans même de -voile.</p> - -<hr /> - - -<p>Ils flânent par le promenoir de l'Eden. Entre -les bulbes rouges des monstrueuses colonnes -qui repoussent les caissons lourds des ciels, de -circuitantes hétaïres et leur factice visage où -voguent des yeux en appeaux parmi les blancs -et les cernes des crayonnages. A l'intense lune -des flambes électriques, d'autres plus effacées -encore dans les nacrures des fards, les indécisions -des soies et les blonds des teintures, culminent -aux bars. Des instants, elles semblent sans -relief, linéaments flous d'apparitions qui terrifieraient -les songes. Immobiles en des costumes -de deuil se voilent des faces cireuses et sévères -de chastes trépassés.</p> - -<p>— Enfin vous voilà, vous autres, dit Maurice -à Sicard et à Clémence.</p> - -<p>Tout de suite la rousse parle :</p> - -<p>— Oh! tu ne sais pas, Henriette, quand ta -lettre est arrivée, monsieur Freysse l'a montrée -à Marceline. Alors elle s'est mise à pleurer. -M<sup>me</sup> Freysse a dû venir la chercher et la faire -monter chez elle.</p> - -<p>— Ah. Et Freysse qu'est-ce qu'il a dit?</p> - -<p>— Il est venu me trouver. Il m'a dit que, -comme j'étais ton amie, il fallait que je te -parle. Est-ce que je sais? Un tas d'histoires naturellement. -Il a dit que c'était très mal ce que -tu faisais.</p> - -<p>— Tiens, pourquoi aussi m'ennuyait-elle -tout le temps.</p> - -<p>— Voilà. Moi, tu sais, je n'ai rien à te dire, -tu feras ce que tu voudras.</p> - -<p>— Oh, pour maintenant, je ne peux plus y -rentrer.</p> - -<p>Instinctivement ils allèrent tous quatre s'asseoir -loin de la cohue, près d'un jet d'eau.</p> - -<p>Henriette souffrit d'apprendre si grand le -chagrin de sa sœur. Une lourdeur lui pesa dans -la poitrine. Et lui vint une envie de pleurer.</p> - -<p>— Allez, il ne faut rien regretter, lui prêcha -Sicard. Un jour ou l'autre vous auriez toujours -quitté votre sœur.</p> - -<p>— J'espère que tu as une jolie robe, fit Clémence.</p> - -<p>Elle la lui vanta pli par pli. Bientôt Henriette -dut expliquer des arrangements de pinces et de -fronces. Elle en vint à décrire les emplettes du -matin. Comme Albarel parlait des courses, elle -plaça son mot, avoua sa perte. Et, tout au -triomphe de narrer ses aventures distinguées du -jour, elle reprit sa joie.</p> - -<p>Sicard commanda du champagne. La vendeuse -du bar s'assit près d'eux, et débita ses banalités -qui la décelèrent stupide dès les premières paroles. -Des remarques sur la foule, des appréciations -quelconques sur les autres lieux de plaisir -comparés à l'Eden. Elle se mirait, rajustant ses -frisures rouges, ou ramenant les dentelles de -son corsage vers ses seins moites.</p> - -<p>Sicard se montra froidement malhonnête. Il -lui proféra des choses désobligeantes sur ses -charmes blets. Elle lui répondit aigrement, lui, -sans se troubler, étendu sur sa chaise, la fixait -de son monocle, impassible, lui servait des -injures dont les deux jeunes filles pouffaient -derrière leurs éventails.</p> - -<p>— Ça suffit, madame, conclut Sicard, je vous -ai donné mon appréciation sur votre tenue. -Vous devriez me remercier et en profiter. Assez, -n'est-ce pas, voici l'écot.</p> - -<p>Ils quittèrent le bar. Henriette et Clémence -ne cessèrent de redire les injures adressées à la -femme pour s'exciter à rire encore. Le sérieux -du clerc quand il avait débité ses sottises les -enthousiasmait. Entre elles seulement elles causaient. -Les amants discutaient des performances -tenacement et répondaient à peine, d'un monosyllabe, -aux questions intruses. La satisfaction -de honnir les décatissures de la fille consola de -cette indifférence, bien qu'Henriette secrètement -se froissât. Mais elles affectèrent ne plus s'occuper -d'eux. D'ailleurs chaque fois qu'Albarel -appelait sa maîtresse, Sicard le plaisantait, lui -tirait le bras et l'emmenait en avant pour lui -servir ses bavardages exclusifs.</p> - -<p>Henriette lui en eut rancune ; quelques instants -même elle médita une adroite remontrance. -Mais un dédain absolu pour ces manœuvres -lui sembla plus digne.</p> - -<p>Elles s'accoudèrent au circulaire balcon.</p> - -<p>En leur velours obscur, où se figent des toilettes -et des messieurs épars, les rangs des loges -dégradent vers la rampe. Et surgit la haute -clarté scénique, la clarté rose qui ensoleille les -colonnes palatiales. Rose et verte la profondeur -lumineuse du décor ligné par les quadrilles des -danseuses. A leurs mentons, aux sourires incarnadins, -aux yeux creux, — des lueurs. Rose -et verte la profondeur lumineuse. Indigo les -jambes tendues des ballerines, les jambes tendues -en file, hors les rondes gazes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>Le lendemain fut un dimanche pluvieux. -Maurice et Henriette s'attardèrent au -lit pour causer.</p> - -<p>Il lui fit dire sa vie. De ce récit qui la montrait -anciennement riche, il parut attristé.</p> - -<p>— Pauvre petite, tu as dû bien souffrir de -travailler.</p> - -<p>De même il dépeignit sa vie d'enfance et ses -jeux ; puis la longue torture au bagne universitaire, -les pions lâches et cruels, les professeurs -imbéciles toujours punissants, soigneux de s'éviter -la besogne d'instruire. Dix ans vécus entre -des murs noirs de prison, derrière grilles et -barreaux ; et le malheureux battu par les plus -robustes, abruti de pensums et d'incompréhensibles -devoirs, sortait enfin ignorant et bête.</p> - -<p>De ces temps lugubres il parlait avec une -haine. Henriette s'apitoya. Elle ne pouvait croire.</p> - -<p>La jeunesse d'Albarel : des joies. Un héritage -mangé au quartier latin ; un temps où il possédait -des chevaux. Des folies, des séjours dans -les villes d'eaux, le trente et quarante. Et un -beau jour des dettes. La famille les soldait à -condition qu'il habitât près elle. On l'associait -au commerce paternel ; une des plus solides -maisons de Béziers. Là il triomphait, coq de -petite ville. Il organisait un tir aux pigeons, des -bals par souscriptions, un cercle, une société -de gymnastique, une fanfare, <i>la Lyre Commerciale</i>. -Les affaires lui plaisant, aux bureaux paternels -il joignit une banque. On donnait des -galas. Des aventures scandaleuses avec la femme -d'un hobereau lui faisaient rompre un mariage. -De retour à Paris, il hantait la Bourse pour le -compte de son père ; sa mère, une pieuse, ne le -voulant plus revoir.</p> - -<p>A mesure qu'il narrait, Henriette se sentait -prise d'une croissante affection. Elle s'attachait -au conte de ses infortunes, elle s'exaltait au -chic de sa prime jeunesse, elle se moquait de -cette petite ville où il régna.</p> - -<p>Le connaissant ainsi, dans son passé, il lui -parut tout autre, avec un attrait plus intime, -familial presque, distinct de ses qualités de mâle -et d'élégant. Elle souhaita une existence calme -à deux, dans cet appartement, vers un but de -repos bourgeois. — Il eût ainsi remplacé Marceline. — Ses -habitudes d'autrefois, elle les -reprendrait, avec plus de bien-être, plus de -brillant.</p> - -<p>Elle se leva, elle se mit à ranger des choses. -Lui déplia un journal anglais glissé sous la porte -par la concierge, et, s'emparant d'un dictionnaire, -il s'astreignit, péniblement, à traduire des -articles.</p> - -<p>Elle étouffa les bruits, en garde de le distraire. -Dans le petit salon, alla s'asseoir pour -coudre d'autres boutons à son corsage.</p> - -<p>La pluie tombait doucement et fine vers les -parapluies et la chaussée boueuse.</p> - -<p>L'impériale du tramway glissait contre les plus -basses vitres de la fenêtre, avec le cocher enfoui -dans ses carricks, et, debout contre la balustrade, -un garçon de café, la tête protégée d'une serviette -blanche.</p> - -<p>— Nous allons à Auteuil, proclama Maurice -qui entrait, la figure savonneuse, un rasoir à la -main.</p> - -<p>— Par ce temps?</p> - -<p>— Je suis obligé, vois-tu ; Palmarsa court -dans la troisième. Et je viens de lire des renseignements -sur elle. C'est peut-être une affaire de -mille francs.</p> - -<p>— Comment?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Tu es sûr? hein! Ça te passionne fort les -chevaux?</p> - -<p>— Il faut bien : c'est la galette, cela.</p> - -<p>Comment, pensa-t-elle, le sport ne lui était -pas un simple amusement?</p> - -<p>De lui-même, il expliqua : ses parents, en -somme, l'abandonnaient. Il ne retirait qu'une -maigre commission sur les trafics de la bourse. -Au pays, le phylloxera avait tué le commerce. -D'ailleurs, tout le monde se trouvait dans le même -cas. Les deux cents francs que Sicard recevait -chaque mois de son père, et les quinze cents -francs d'appointements perçus comme clerc -de notaire n'eussent point suffi à payer ses repas, -son loyer, son tailleur et la couturière de -Clémence. Les paris heureux comblaient le déficit.</p> - -<p>Il acheva de s'habiller.</p> - -<p>Ses aveux surprirent Henriette. Sûrement -s'atténueraient les dépenses ainsi qu'elle avait -craint. Sicard et Clémence les vinrent prendre.</p> - -<p>Après déjeuner, ils montèrent dans une grande -voiture de courses. La pluie cessait par instants ; -par instants le vent la poussait sous la bâche -protectrice et Albarel ouvrait son parapluie de -côté pour en garantir leur banquette. A Auteuil, -les jeunes gens placèrent leurs maîtresses dans -les tribunes, puis, revêtus de longs paletots anglais -qui couvraient leurs talons, ils coururent -aux drapeaux des bookmakers. Entre les averses, -les courses se succédaient, sans intérêt pour -elles.</p> - -<p>Clémence parla d'amour. Elle cita les aventures -de toutes les ouvrières travaillant chez -Freysse. A deux, elles étaient encore les mieux -partagées. Le ciel violâtre roulait au-dessus des -bois sombres.</p> - -<p>Elles ne virent plus les jeunes gens avant -la fin de l'après-midi. Ils revinrent furieux et -trempés. Au dernier moment Palmarsa révélée -était montée à des cotes invraisemblables. A -peine gagnaient-ils quatre cents francs.</p> - -<p>— C'est déplorable, s'écria Sicard ; la seule -affaire du mois ratée ainsi! jusqu'au 20 il ne -courra plus que de vieilles biques archi-connues.</p> - -<p>— Peut-être pourra-t-on tenter quelque chose -avec Chrysanthème, le 17 : je verrai Delwart.</p> - -<p>— En tous cas, nous voici avec quatre cents -francs jusque-là. Mesdames, il va falloir faire -des économies.</p> - -<p>Ce mot resta dans l'esprit d'Henriette tout -le trajet.</p> - -<p>A nouveau elle retombait dans les préoccupations -d'argent. La gêne bourgeoise la pourchassait, -même en cette vie folle. « Economie, » -cela lui sonnait comme une injure, un rappel -constant de misère.</p> - -<p>Au Boulant, il y avait la foule du dimanche. -Des lycéens et des Saint-Cyriens, des calicots -gesticulants.</p> - -<p>Ils hâtèrent le repas autour de la table étroite, -les hanches percées par des coudes voisins. Dans -le café c'était la même cohue augmentée encore -par les flâneurs, dégoûtés de la pluie, et qui -s'abritaient devant un éternel bock.</p> - -<p>Une grosse dame fit des réflexions déplaisantes -sur elles — des filles! — et interrogea son -mari pour savoir comment des jeunes gens bien -élevés pouvaient se perdre avec ces petites pestes.</p> - -<p>Dehors, la pluie tombait à flots. Toute brune, -la cité, d'un brun vide où seules paraissaient les éclaboussures -d'or des lampadaires : et l'or coulait -sur les trottoirs en longs fuseaux perdus.</p> - -<p>— Allons chez toi, dit Sicard à Albarel, j'ai -plein le dos des épiciers et des potaches.</p> - -<p>Le temps se passa à jouer aux cartes et à boire -du thé. Henriette s'ennuya beaucoup plus que -les soirs de dimanche passés chez les Freysse. Et -la nouvelle existence coula, monotone bientôt.</p> - -<p>Des théâtres, elle n'aima que les drôleries. -On sortait de là très joyeux, un peu lascifs ; on -s'amusait huit jours à refaire les intonations de -Lassouche et de Baron. Malheureusement la -même pièce se jouait trois cents fois de suite. -De même les opérettes. Quant au reste, des -choses ennuyeuses pleines de démonstrations, -ainsi que des cours d'institutrices.</p> - -<p>Ce devint la routine grise de chaque jour. -Des levers à dix heures dans la chambre en désordre, -parmi les cuvettes traînant. Tout un -ménage à faire avant la toilette. La concierge -nettoie le petit salon. On entend les heurts de -son balai contre les plinthes et les frôlements -secs du plumeau. Et la femme apporte l'eau -chaude et les bottines cirées, avec une mine -discrète, grave de vertueuse offensée par l'appareil -du vice.</p> - -<p>Cette première ablution délasse Henriette de -sa courbature amoureuse. Elle lui débride les -paupières et les commissures des lèvres. Oh! -s'oindre longtemps de cette eau ruisselante, odorante -de vétyver.</p> - -<p>— Vite, vite, petite, crie Maurice ; midi moins -le quart! tu n'en finis pas.</p> - -<p>Lui, en une minute, se trouve prêt. A peine -hors le lit, déjà il a son pantalon et ses chaussures. -Deux coups de rasoir sur la joue droite, -deux coups sur la joue gauche, deux autres -sous le menton et il frotte sa figure avec sa -main blanche de savon. Sa tête entière disparaît -sous la mousse floconneuse. Henriette ne -peut se défendre de le regarder faire. Les bras -musculeux et lisses du sportsman se contractent -en bosses tandis qu'il se frotte vigoureusement ; -et, sous la flanelle étroite, percent les pointes -dures de ses mamelles.</p> - -<p>Plus vite encore il s'essuie. Les brosses virent -dans ses cheveux noirs avec un bruit de -mécanique. Soudain il les jette sur le lavabo, et -apparaît sa face rectiligne cadrée de cheveux -aplatis, de favoris courts et ras.</p> - -<p>Henriette le contemple, le cœur battant. A la -lime il se polit les ongles et le soleil glisse rose -à travers sa main fine.</p> - -<p>Alors ils veulent s'étreindre dans la bonne -odeur de leurs dermes propres et parfumés. La -roulant sur le lit, il lui découvre les seins et les -chauffe de ses lèvres. Sonne la demie. Henriette -saute. Elle a peine à sauver sa poitrine des -mains luxurieuses pendant qu'elle boucle son -corset.</p> - -<p>Habillés enfin, ils passent au salon se mirer -à la psyché grande. Elle lui met la main sur -son bras. Longtemps ils s'admirent et s'embrassent, -heureux de se voir.</p> - -<p>— Nous sommes très chic, hein?</p> - -<p>— Oh oui, nous sommes très chic, tu sais.</p> - -<p>Chaque matin ce jugement les éjouit. Ils descendent -gaîment.</p> - -<p>Cependant que la servante du restaurant -étale devant eux la serviette et les couverts, ils -discutent la carte.</p> - -<p>Jamais l'appétit n'invite Henriette à choisir -un plat plutôt qu'un autre. Les choses dont elle -goûta peu l'attirent. Elle recherche la surprise. -Des passions pour le caviar, les crevettes, les -huîtres et les écrevisses. Elle déjeûne surtout -par cause d'habitude. Et puis l'attraye la joie -de cette grande pièce verte et or où luisent les -cristaux et les faïences, où se filtre le soleil ; les -servantes vont, viennent avec leurs tabliers à -bavette, leurs manches de toile, le petit bonnet -de gaze juché tout en haut des cheveux sur le -faîte de la torsade où il semble ne pas tenir.</p> - -<p>Des étudiants et des femmes. Parfois un jeune -homme vient serrer la main d'Albarel.</p> - -<p>— Venez-vous au cours?</p> - -<p>— Cet après-midi?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il y a?</p> - -<p>— La leçon de Bejard. Il parlera sur les -fouilles d'Assur et il fera la reconstitution. Une -explication des cunéiformes sur barillet.</p> - -<p>— Bon ; j'irai.</p> - -<p>— Ah, vous savez, le cours d'arabe ferme -le 15.</p> - -<p>— Pas possible, et l'examen?</p> - -<p>— Le premier septembre.</p> - -<p>— Il va falloir que je bûche. L'examen fera -concours, n'est-ce pas, pour l'expédition Dutramel.</p> - -<p>— Je crois que oui. Au revoir.</p> - -<p>— Au revoir.</p> - -<p>Un léger coup de chapeau du monsieur à -l'adresse d'Henriette, et il va s'asseoir plus loin.</p> - -<hr /> - - -<p>Que tristes ces après-midi passés seule, pendant -les heures de cours.</p> - -<p>Le petit salon, son divan de velours bleu, l'osier -des fauteuils-bascule grenus de pompons rouges, -allure de médiocre aisance, qui, au soleil, -s'alanguit. Sur la table entassés, les livres, les -brochures d'archéologie. Si Henriette les ouvre, -ce n'est que planches architecturales pour elle -insignifiantes ; quelquefois une reproduction de -terre cuite cypriote, bonshommes rosés à barbes -en boucles, à mitres pointues, chevauchant -de fantastiques montures. Vite fermés ces ennuyeux -volumes.</p> - -<p>De ce travail Albarel espère pour le plus -tard une mission du gouvernement en Asie. -On le décorerait ensuite. Vers cela son ambition -halète.</p> - -<p>D'un bleu jauni les rideaux en reps ouverts -sur le balcon où Henriette monte et s'accoude ; -le regard vers la rue. Passent les filles de brasserie -en tabliers brodés, la sacoche au flanc, et -la chevelure chrômée. Des polytechniciens peinent -à mettre leurs gants ; et leurs épées, ils les -rejettent d'un ingracieux mouvement de jambe. -Vers elle ils lèvent leurs figures imberbes et -rieuses. Un geste, si elle voulait, et ils seraient -heureux. Avec des si jeunes quelles parties -drôles! Mais elle détourne la tête. Elle ne doit.</p> - -<p>Tout à coup, parmi la foule, elle reconnaît -Albarel, qui lui montre un gros bouquet de camélias -pour elle acheté. Et le voici à la porte où -elle a couru, et la voici à ses lèvres où il la lève.</p> - -<hr /> - - -<p>Au soir, dans l'entresol du café, distraitement, -Henriette butine du regard parmi les -images des périodiques.</p> - -<p>Des femmes pénètrent dans la salle, et leurs -toilettes. A l'entour des tables, des groupes se -tassent et s'emboivent en la fumée des cigares.</p> - -<p>Claires les figures des jeunes femmes qui se -dressent contre la tapisserie où des licornes -rampent, écarlates. Claires sous le faîte aigu des -chapeaux dentellés. Et des épaules effacées, -gracieusement tombent leurs bras minces, leurs -bras minces et ronds, contre les orbes des poitrines -grasses. Vers ci, vers là, se dardent leurs -yeux d'acier ; vers ci, vers là sourient leurs -bouches flories.</p> - -<p>Aux carcans blancs superposées les brunes -faces des orientaux fumèlent. Sans paroles. Et -des traits immobiles sous les cheveux bleus. -Chamoisée la tapisserie où rampent les licornes -écarlates.</p> - -<p>Dans les froides et profondes mirances des -glaces, se glauquent les femmes, les orientaux, -les licornes écarlates, parmi le poudroiement -du gaz éparpillé.</p> - -<p>Des orientaux les teints lisses et les gestes -graves de maîtres, extasient Henriette.</p> - -<p>— Ecoute un peu, dit Albarel en la poussant -vers un coin et se disposant à lui parler très -bas. A voix douce il lui reproche ses regards -attentifs aux hommes. Souvent déjà il lui découvrit -cette tendance à les examiner. Pourquoi? -Si elle ne les aime on ne l'en croira pas -moins fille facile ; suivront des désagréments -pour elle et pour lui.</p> - -<p>Elle se regimbe et se froisse avec des paroles -aigres, des moues boudeuses. Une colère d'être -surprise et devinée au moment même de la -faute. Là se révèle une supériorité de son -amant qu'elle ne pardonne point. Il la domine, -l'espionne et la sait jusque dans ses pensées -muettes. Ainsi qu'une lâche indiscrétion, un -viol de conscience, elle lui reprocherait cette -trop perspicace surveillance.</p> - -<p>— Pour qui me prenez-vous? Oh! mais ça -ne durera pas ainsi.</p> - -<p>Alors la voix de l'amant se transforme et -devient dure. Il ne se laissera point jouer. Du -jour où il la prit, une responsabilité morale lui -incomba. Il a le droit et le devoir de réprimander. -Pour lui d'ailleurs, il ne souffrira -jamais le ridicule. Si leur commune liaison lui -pèse, qu'elle dise un seul mot et il lui rend sa -liberté avec de l'argent…</p> - -<p>Puis il se prend les tempes dans les poings. -Sans faire attention aux dédaigneuses mines -d'Henriette, il s'accoude au-dessus d'une revue.</p> - -<p>Comme la souffleta cette promesse d'argent. -Catin, elle était catin. Albarel parlait comme -Marceline et plus brutalement encore.</p> - -<p>Tout devant elle tremblotait et fluctuait à -travers ses larmes, retenues par un suprême -effort de fierté au bord des cils.</p> - -<p>— Pourquoi es-tu triste comme ça, Henriette?</p> - -<p>A cette bonne Clémence elle confie ses chagrins. -L'autre aussi énumère les siens. Elles subissent -les mêmes hontes, la même gêne, la -même envie d'être et non de vivoter, de ramper -parmi la foule des entretenues vagues. Clémence -voudrait une belle boutique, des ouvrières, -des clientes, une belle boutique rue de la Paix -ou boulevard Malesherbes. Tout en se moquant -de ces appétits modestes, Henriette l'approuve. -Elles causent et se communiquent des désirs -dans la navrance de les craindre à jamais irréalisables. -Albarel et Sicard parlent politique ; Castelan -d'un mot jeté, pendant qu'il écrit, les réfute.</p> - -<p>Et subitement Henriette et Clémence entament -l'éloge du journaliste tout bas. Il est si intelligent. -Un garçon d'avenir. Celle qu'il aimera sera heureuse.</p> - -<p>— Oui, mais il ne se collera jamais, reprend -la rousse ; il est trop ambitieux. Une femme le -gênerait.</p> - -<p>— Et Hortense pourtant.</p> - -<p>— Oh! une fille de brasserie. Elle va avec -trente-six autres. Il s'en moque.</p> - -<p>Survint Hortense. Aussitôt Castelan abandonna -ses écritures. A paraître affables les hommes -s'efforcèrent. De ses lèvres peintes elle riait aux -galantises. Par gestes brefs elle ordonnait l'édifice -de sa chevelure teinte en jaune ; et des mines -vers les glaces. Très proches d'Hortense, Albarel -et Sicard commencent à jouer des mains avec -elle, une envie luxurieuse aux yeux, aux doigts.</p> - -<p>A l'écart demeurent Clémence et Henriette. -Loin de leurs amants qui affectent ne les point -voir, elles reprennent leurs récriminations. La -fillette sent battre son cœur, des larmes lui -poindre, à mesure que s'affirme plus voulue -l'indifférence de Maurice. Mais son amie :</p> - -<p>— Va, ils reviennent toujours à nous. Au fond -ils y tiennent. Il ne faut pas te désoler comme ça.</p> - -<p>A Henriette il semble qu'une vengeance -complète de la honte subie s'accomplirait, si, -quittant Albarel qui la néglige, elle parvenait -à jouir d'un luxe spécial et grandiose, d'une joie -publique au bras d'un autre plus beau, plus -riche et qu'il jalouserait. Ce serait l'abaissement -de sa morgue d'homme, l'affirmation d'une infériorité : -il a pu plaire quelques instants par erreur -et parce qu'on était très jeune.</p> - -<p>Castelan récite à Hortense un sonnet pour -elle écrit. Les rimes sonnent hors sa bouche -diserte, aimable et souriante. Ses doigts blancs -scandent les vers avec un mouvement mol et -rhythmique. Henriette l'admire encore. Elle -aimerait fort que ces vers lui fussent adressés.</p> - -<p>Le poète sans doute s'aperçut de cette contemplation : -maintenant, à chaque fin de vers, il la fixe.</p> - -<p>Henriette rougit et se tourne vers Clémence.</p> - -<hr /> - - -<p>Sur les murs du cabaret à filles. — En les -tentures vertes de haute lice s'embranchent des -arbres touffus ; les plats bleus réfléchissent la -lumière en orbes ; les tambourins rutilent, -illustrés par les peintures écolières d'habitués ; -les naïades en plâtre nu sourient sur les murs -du cabaret à filles. Et des hommes de guerre -à la mode d'antan chevauchent emmi les vitraux -entre des colonnes à devises. Du lustre en fer -le gaz diffus fuit, et ses lueurs chaudes plongent -dans les mirances des tables cirées. La -fumée des cigares stagne.</p> - -<p>Et l'ivresse gagne, l'ivresse de gens qui se -vautrent sur les femmes.</p> - -<p>Henriette lape le champagne. Hortense l'embrasse. -Castelan lui lit dans la main, et ses ongles -soignés la chatouillent, la chatouillent jusqu'aux -épaules.</p> - -<p>Le gaz diffus, et ses lueurs chaudes, et la -fumée stagnante où des dentures de femmes -miroitent, s'éteignent.</p> - -<hr /> - - -<p>Cette nuit-là, la réconciliation des deux amants -se fit.</p> - -<p>Il eut des prières et des protestations très -tendres ; il la supplia de ne le point faire souffrir. -S'il lui disait des reproches, c'est qu'il l'adorait -entière, c'est que tout entière il la voulait sienne. -A ces délicatesses de passion, elle, très bonne, -n'est-ce pas, saurait compatir.</p> - -<p>Dans le lacis de ses bras doux, elle pleure -repentante, s'avouant à elle-même plus coupable -qu'il ne la croit. Une fatalité la pousse, lui -semble-t-il, vers les caresses illicites. Inéluctablement -elle se prévoit dans les dentelles et les -perles par sa chair payées.</p> - -<hr /> - - -<p>Une fois, en passant devant la brasserie où -servait Hortense, elle la trouva sur la porte.</p> - -<p>— Entrez donc : il n'y a personne ; si vous -saviez ce que je m'embête!</p> - -<p>Elles causèrent.</p> - -<p>Henriette, incitée à la confiance par des aveux -francs, émit ses désirs de vie plus officielle, plus -luxueuse surtout. Alors l'autre donna des conseils, -traça un mode de conduite suivant l'âge et l'allure -des hommes.</p> - -<p>Souvent revint Henriette.</p> - -<p>Albarel subissait sur le turf une déveine noire. -Hortense proposa de la mettre en rapport avec -un monsieur sûr. La chose peut-être se fût faite. -A l'heure décisive quelle folle peur la surprit, -une larmoyante crainte de quitter Maurice et de -ne plus goûter à ses lèvres. Un repentir par -avance de la honte et du désespoir qu'elle eût -causés.</p> - -<hr /> - - -<p>Une après-midi la blanchisseuse ayant rapporté -les peignoirs, elle se vêt de dentelles blanches, -le seul luxe qu'elle possède encore. Longtemps, -longtemps elle se coiffe, et sur le balcon, elle -s'installe, un livre aux mains.</p> - -<p>Dans la rue, Castelan, de son fiacre, salue ; et, -par signes, interroge s'il peut la rejoindre. Un -instant elle hésite, rougissante. Elle acquiesce -enfin. Et le temps qu'il monte, elle soupçonne -un viol, une faute, Hortense et Albarel trompés, -toutes les émotions d'un crime passionnel.</p> - -<p>— Vous ne savez pas, Henriette, lui crie-t-il ; -Albarel est reçu. Je viens de l'entendre répondre -très bien aux trois parties de l'examen. Vite -habillez-vous. Nous allons le chercher. Son père -est arrivé. Il lui donne deux mille francs et il -repart ce soir. Quelle noce!</p> - -<p>A se munir de toilettes neuves, les primes -joies de sa liaison renaquirent.</p> - -<p>Le surlendemain, Maurice et Henriette partirent -pour Dieppe avec trois malles.</p> - -<hr /> - - -<p>Galets bleuis qui, sous les pas, s'effondrent. -Ourlet blanc de la mer ; il croît, se cave, bave et -puis croule.</p> - -<p>Plaine d'eaux intensément bleue, et qui, dans -le ciel, se perpétue, dans le ciel couleur d'eau -pâlie. Et le ciel s'infléchit, revient s'effranger aux -pavillons du casino, au grouillement de la foule, -aux cabanes blanches.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Dans la chambre de Castelan. Des bougies -halètent parmi des potiches à bas -prix, parmi des livres en tas.</p> - -<p>Sur le canapé. Roide, le buste piété du sacrum, -les jambes tendues en forme de compas éclos, -Henriette rêvasse. Des scrupules et des après tout -alternés tiraillent sa conscience : ce pauvre -Maurice, elle va donc le tromper, pendant qu'il -se morfond là-bas dans sa province. Que c'est -mal. Pourtant sa curiosité de jusqu'ici monogame -s'exacerbe en le souhait de caresses neuves et -illicites.</p> - -<p>Castelan vers elle se hausse avec des paroles -d'amour, des lèvres offertes. Et, lui rire au nez, -d'un craqueté rire, c'est le caprice subit de la -jeune fille.</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il vous prend? demande-t-il -déconcerté.</p> - -<p>— Moi? Rien.</p> - -<hr /> - - -<p>Et dans sa rêvasserie Henriette se replonge. -Lui tente de l'enlacer ; mais, en de significatives -rebuffades, elle :</p> - -<p>— Non, non, laissez-moi.</p> - -<p>Castelan boudeur va près la croisée entr'ouverte ; -y fume en regardant la lune. Alors Henriette -prend sur la table de travail un dictionnaire -de rimes, et, d'une voix de tête, ânonnante, -elle lit : <i>Vauban, Laban, Liban, Montauban… -Amadis, Cadedis, Cadix, <span lang="la" xml:lang="la">De Profundis</span>…</i></p> - -<p>Le journaliste se met à rire, s'approche, la -soulève, à pleine bouche l'embrasse. Très lourdement, -comme inerte, entre les bras de l'amoureux, -Henriette se laisse choir, les paupières -closes, un taquin sourire par les commissures -de ses lèvres faisant la grosse lippe.</p> - -<p>Les jupes susurrant s'écrasent sur le tapis. -Le corsage est dégrafé. Hors les entraves d'écailles, -parmi les seins aigus où le busc a mis -des tavelures, les cheveux se coulent d'or : -d'experts doigts Castelan a dévêtu Henriette. -La porte au lit. Ils se connaissent.</p> - -<hr /> - - -<p>Deux heures tintent au proche campanile. -Sur le coude, tournant le dos à son amant, -Henriette s'absorbe en la lecture de certain -livre, semble-t-il. Effectivement elle songe : vrai, -ce ne valait pas de tromper Maurice. Quelle -désillusion. Jamais elle n'aimera cet homme. Un -caprice, à peine. Le littéraire bagou du journaliste -faisait espérer des révélations. Quelle -erreur! même, maintenant, elle le juge insipide.</p> - -<p>Castelan s'impatiente de cette froideur. En -de timides câlineries, il se hasarde.</p> - -<p>« Non, non, » grommelle Henriette, et, -des lombes elle rue.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Depuis des semaines, Henriette se trouve -intimement liée avec M<sup>me</sup> Gandon.</p> - -<p>Trente-trois ans, petite avec un -torse d'androgyne ; et l'épiderme facial mati, et -des yeux comme deux grosses perles noires, et -des narines qui battent, et des oreilles à la fine -volute, et sa bouche équivoque, — la galante -dame Iphigénie Gandon.</p> - -<p>Son appartement : un entresol aux bas plafonds -inviteurs. Les murs couverts d'étoffes à -bouquets obscurs ; et des coussins par les tapis -de doux poil, et des coussins sur les fauteuils -déclos ainsi que des bras érotiques, et des coussins -dressés aux mols divans attentatoires.</p> - -<p>Là. Parmi les fioles à liqueurs fortes et les -assiettes de friandises, la gouvernante Gudule -vague. L'accort perruquier Léopold vante ses -thériaques de beauté.</p> - -<p>Le banquier juif Jacobi avec son menton de -talmache ; lord Sinclair torcol et cravaté d'incarnadin ; -le ci-devant bourgmestre hollandais -Van Der Vott et sa face saure ; Roger de Silly, -sigisbée jamais las — les assidus d'Henriette.</p> - -<p>Mais, les fleurs tantôt marcescentes de son -amie, madame Gandon les voudrait cueillir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>En faveur de M. Freysse, Marceline eût -failli. Tant la possédait le dégoût des -choses, des gens, de soi. Tant la navrait -cette honte. La déchéance d'Henriette, si -prompte, lui ôtait toute foi en sa propre vertu. -Une personne élevée comme elle, asservie d'intelligence -aux mêmes principes, pouvait donc -choir au rang des prostituées par un coup imprévu -de démence. Certainement leur sort d'ouvrières -pauvres les destinait à paraître entretenues -et à le devenir.</p> - -<p>Rien ne la put dégager de cette hantise. Les -brodeuses, elle les voyait, le soir, rejoindre des -amants, au bout du trottoir. Elle en vint à se -traiter d'imbécile : pourquoi au courant de la -vie résister seule ; maintenant surtout : qui -l'épouserait, sœur de fille?</p> - -<p>M. Freysse s'efforça davantage à lui convenir. -Il eut même des familiarités que, d'instinct elle -repoussa. Ensuite elle couvait le repentir de ses -rebuffades, car la bienveillance patronale semblait -avant tout précieuse : au premier effarement de -son chagrin, elle avait craint de la perdre. Remerciée -alors au moindre prétexte, l'atroce misère lui -serait échue. Mieux valait, au prix de son corps, -conquérir l'association certaine, la richesse. Et -puis quelque chose d'inexplicable l'attirait vers -cet homme. Elle lui sut grâces de sa mansuétude -qui excusait Henriette. Muettement elle se répétait -les sordides reproches exprimables avec justice. -Vers elle aurait rejailli la honte. M<sup>me</sup> Freysse, -moins bonne, ne taisait pas ses rancunes pour la -« vilaine fille. » Mais la voix de son mari s'émouvait -tout de suite, et, triste, murmurait de vagues -accusations contre le séducteur. Puis :</p> - -<p>— Au reste, peut-être l'aime-t-il sincèrement. -Ils pourraient s'épouser un jour. Cela s'est vu. -La petite est distinguée, instruite. L'amour, -voyez-vous, c'est encore une des meilleures -choses de la vie. Une bêtise d'enfant ce qu'ils -font là.</p> - -<p>Bientôt, par discrétion, on n'évoqua plus cette -aventure devant Marceline. Elle-même se surprit -à rêver des heures entières sans que son -esprit y courût. Les projets d'association lui -furent à nouveau confirmés, tout le secret des -affaires produit. La maison prospérait. On -ajouta au traitement de la caissière celui de sa -sœur. Léontine, devenue surveillante, ne retira -de cette haute situation qu'un titre honorifique, -le droit de gourmander les ouvrières, et le prétexte -de rejoindre souvent le patron pour requérir -des conseils. Comme il énervait Marceline -de voir cette grosse fille tendre sa joue poudrerizée -sous la figure de M. Freysse, avec la mine -de vouloir connaître exactement le grain de -l'étoffe qu'il examinait. Comme une taquinerie -tenace que la jeune fille se jura de vaincre. Elle -accepta mieux les avances et les compliments.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Freysse s'occupait entièrement de ses -petites filles malades. Pour l'automne, elle dut -les emmener en Algérie où leurs oncles dirigeaient -une plantation d'alfa. Il fut convenu que, -vers cette époque, Marceline aurait une chambre -au magasin, puis que, définitivement, elle s'installerait -avenue de l'Opéra. Elle dirigerait le ménage -pendant cette absence peut-être fort longue.</p> - -<p>— Comme ça, vous seriez notre fille tout à -fait, ajouta M<sup>me</sup> Freysse un soir à la fin du dîner.</p> - -<p>La conclusion de ce <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> intimida le mari. -Ses regards, après s'être fixés un instant sur la -jeune fille, se détournèrent vite.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Freysse embrassa Marceline. Lui :</p> - -<p>— Je vous aime beaucoup, voyez-vous, et je -vous estime autant. Je ferai tout mon possible -pour que vous soyez heureuse, que vous épousiez -un brave garçon qui vous rende la vie facile.</p> - -<p>Il dit cela tout blême d'une pâleur subite. Marceline -s'en troubla. Elle sentit qu'il faisait un -effort terrible pour parler de telles choses. Sa -voix basse et tremblante l'avouait jaloux par -avance de ce futur qu'il proposait.</p> - -<p>Sa femme lui demanda s'il n'était point malade.</p> - -<p>— Je ne me sens pas bien. Je vais fumer un -cigare dehors.</p> - -<p>Il sortit.</p> - -<p>Sur la nappe jaunie de gaz les verres à liqueur -et les tasses avaient un miroitement doux. Le -tapage bruyait infiniment dans l'avenue.</p> - -<p>Les petites un peu endormies, avec des sourires -mous de leurs lèvres rosâtres, s'allongeaient sur -les genoux, sur les bras de leur amie. Les longs -cheveux si pâles et si clairs et les robes blanches -faisaient une grande tache de linceul parmi la -pièce sombre aux tentures de draps verts.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Freysse compta les petites cuillers de -vermeil et ferma le tiroir. Puis, assise, elle -se mit à réciter ses malheurs, non sans avoir -rempli de curaçao deux minuscules hanaps.</p> - -<p>— Oui, elles tiennent de moi, les pauvres -chéries. J'ai toujours été palotte comme ça et -souffrante, au couvent on me traitait par le -fer. Ce ne m'a point guéri. Cependant j'étais -devenue assez forte quand je me suis mariée. -Mais ma première couche me rendit fort malade -et longtemps. Depuis la seconde j'ai, au -ventre, un mal qu'il faut opérer deux fois -l'an.</p> - -<p>Elle louangea son mari. Avec une sollicitude -admirable il la soignait. Et pourtant ce ne devait -pas le ravir, si jeune encore, de posséder -une femme maladive. Elle avoua trente-cinq -ans. Marceline l'avait crue vieille. Elle continua.</p> - -<p>— Nous avons eu nos enfants très tard. -Emile voulait un garçon. Je ne lui ai donné -que ces pauvres chétives.</p> - -<p>Perdue en ses rêveries, Marceline cessa d'écouter. -Cet éloge de M. Freysse l'émut à l'extrême. -Il lui occupait l'esprit de son geste propre -et vite, de sa barbe pointue à la manière -des seigneurs d'autrefois, de ses yeux gris où -elle lisait pour elle une passion franche. Voici -que son cœur de femme se pinçait à la faire -souffrir. Ensuite le désir de vaincre en influence -cette grosse Léontine, de triompher, -d'assurer son avenir riche ; prévues aussi de -très tendres caresses d'âme, d'épidermes lisses -où ils se mêleraient… et une lacune ; son ignorance -de chaste l'arrêta. Mais tout n'annonçait-il -pas un mystère plus heureux encore qui, -une fois connu, liait avec le charme de délices -nouvelles et suaves?</p> - -<p>Le prochain départ de M<sup>me</sup> Freysse lui apparut -comme une espérance. Elle, s'en gourmanda. -Et cependant parmi les diverses conjectures les -plus raisonnablement édifiables en but de bonheur, -elle revint toujours à la persuasion de se -donner pour acquérir l'indispensable pouvoir. -Au moins fardait-elle de ce motif pratique la -grande envie d'amour qui l'ardait. Puis, s'apercevant -qu'elle se mentait à elle-même, des rages -pleurantes la terrassèrent. Elle ne se consolait -point de sa faiblesse d'âme, cette faiblesse -qui avait perdu Henriette, cette faiblesse qui -la perdait aussi.</p> - -<p>La famille partie, M. Freysse ne s'empressa -point davantage auprès de Marceline. Plutôt il -semblait la fuir. A table, il maintint la conversation -sur les affaires, même il pria la caissière -de prendre cette heure pour lui expliquer les -événements commerciaux survenus.</p> - -<p>De Jacques Plowert, son voyageur en Orient, -il lui parla, non sans insistance, et lut ses -lettres éloquemment descriptives des pays levantins -où cet homme colligeait des tapis anciens -et des soies lamées.</p> - -<p>Jacques Plowert, engagé fort jeune dans l'artillerie, -était parvenu rapidement au grade de -sous-officier ; un malheur, la culasse d'un canon -éclatant à l'essai de la pièce, l'avait -rendu manchot du bras gauche. M. Freysse -montra sa photographie : une figure ovale, de -grands yeux, des cheveux drus, un col rabattu, -une barbe jolie et frisée. Il laissa entendre -qu'un intérêt dans la maison était acquis au -voyageur depuis trois ans déjà. De même -Marceline possédait une part. On la doterait -en doublant cette part, si elle voulait l'alliance -de cet intelligent garçon. Calculés les bénéfices -probables en la proportion de leur apport, -on transformerait la raison sociale sous deux -ans au plus. Tous ensemble alors travailleraient -à parfaire la fortune commune, qui, vu l'actuel -mouvement des idées et du luxe, ne tarderait -pas à devenir très importante.</p> - -<p>Toujours enthousiaste le marchand explique -et jette les chiffres en l'air d'un geste hardi. Il sourit, -marche, s'avance et se recule. De temps à -autre il se passe le mouchoir sur les lèvres et -rajuste son binocle.</p> - -<p>— Encore il faudrait savoir si M. Plowert… -objecte Marceline interloquée.</p> - -<p>Elle hait M. Freysse pour cette persistance à -lui offrir la vie d'un autre. Alors il la dédaigne. -Comme elle voudrait lui dire qu'il cesse cette -feinte, et qu'il la torture. Elle n'ose. Et son -cœur tressaute sous la griffure de la douleur. -Les empressements, les attentions, cela -n'était que leurre. Un fou désir de tomber dans -l'étreinte de cet amant et de laisser fuir ces -pleurs qui lacèrent ses paupières, ces pleurs qui -avoueraient.</p> - -<p>Pourtant elle mime une froideur. Lui continue -ses explications. Elle regarde la lumière -blanchâtre de l'avenue où clignote le défilé -rapide des équipages. Elle répète :</p> - -<p>— Lui plairai-je au moins? Qu'en savez-vous?</p> - -<p>— Mais vous plairez à qui vous voudrez -plaire, Marceline ; moi, un homme marié, un -père de famille, j'ai failli commettre des sottises -pour vous. Vous ne vous en doutiez pas, -hein, avec votre mine froide et simple. Oui, -oui, riez ; je me suis traité de vieux fou. C'est -passé. Je me suis dompté moi-même. Je ne -vous aime plus que comme on doit aimer sa -propre fille. Je voudrais vous rendre heureuse ; -vous ôter de l'esprit la vilaine tristesse qu'y a -mise cette galopine d'Henriette. Croyez-moi, -épousez Plowert. Sapristi, je comprends que -vous n'avez jamais eu l'air de vous émouvoir -pour moi, mais que diable! pour un beau -garçon comme Jacques.</p> - -<p>— Il a un bras en moins votre beau garçon.</p> - -<p>— Oh! que vous êtes méchante.</p> - -<p>Et il partit. Elle le suivit du regard dans le -lacis des promeneurs. Un instant il s'arrêta -sous un réverbère, et, tirant un carnet de sa -poche, le consulta. Puis sa tête fine apparut en -pleine lumière avec des lueurs dans les verres -du binocle. Il héla un fiacre, monta. Et le fiacre -disparut par la brume violette.</p> - -<hr /> - - -<p>Des jours et des nuits, Marceline songea. -Elle revécut tout son amour si fatalement méconnu, -à cause de cette froideur. Des regrets, -des souvenances. Si, telle heure, elle eût souri -à telle parole, peut-être tout s'en fût suivi. -Quand donc lui naquit la prime idée de cette -passion? Elle fouilla sa mémoire. Navrée, elle -découvrit de viles origines : l'avarice, la vanité, -la lassitude. Insensiblement l'idée s'était promue -maîtresse. Les mérites évidents de M. Freysse -l'avaient conquise ; et puis, au moment où les -reproches d'Henriette lui dénoncèrent les racontars -des brodeuses ; cet amour, brusquement, -elle l'avait su.</p> - -<p>Tant que, obstinée, en son austère vertu, elle -s'était prémunie contre les tentatives, M. Freysse -avait ourdi des tendresses pour la séduire. Au -contraire, à l'instant où elle eût enfreint l'honneur, -de subits scrupules le retenaient, lui.</p> - -<p>Car elle comprend la délicatesse de l'homme -qui, la voyant seule, sans protection, chez lui, -après le départ de M<sup>me</sup> Freysse, ne l'a voulu -flétrir.</p> - -<hr /> - - -<p>Puis, en elle, la douleur s'habitue et s'assoupit. -Elle s'estime de n'avoir point laissé connaître -les arcanes misérables de son âme, d'avoir -souffert en soi et triomphé.</p> - -<p>Acquise la certitude que Léontine va atteindre -ou peut-être atteint déjà les intimités charnelles -du marchand, ses regrets et ses désespoirs -amoureux succombent. Elle se remercie -de sa prudence. Au même titre que cette grossière, -elle eût servi de jouet et M. Freysse lui -semble un futile débauché inexcusable s'il ne -possédait cet art du commerce.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle attendit Jacques Plowert.</p> - -<p>Comme une échéance favorable, une date -commerciale qui changerait la routine de la -maison et donnerait aux affaires une direction -neuve. Le parti convenable.</p> - -<p>Pour l'intelligence elle le savait bachelier, écrivain -habile, descripteur éloquent, homme de -goût, — ses envois charmaient toujours les clients -et ne restaient pas en magasin. — Pour le physique, -ses photographies montraient un garçon -robuste, aux traits féminins, où se devinait une -peau lisse, où s'arrondissaient des yeux clairs. -L'idée martiale de sa blessure palliait l'odieux -de la difformité. Un mâle plastique, en définitive -grand et tel, disait M. Freysse, que les -dieux en pierre du Louvre. Le parti convenable.</p> - -<p>Même elle ne goûta point la curiosité des -étreintes suprêmes. De là elle détournait son -esprit, très calme, se disant qu'elle saurait à -date fixe, que cela d'ailleurs ne devait apprendre -rien de bien étrange, puisque toute femme, -sans peine, s'y conformait.</p> - -<p>Mais l'étude des hautes spéculations commerciales -l'accapara. Elle lut des traités économiques, -elle compléta ses connaissances sur la -banque et les systèmes de crédit. Ce mariage lui -promet l'essor d'une richesse sûre, richesse où -elle vivra, au balancement des luxueux équipages, -en vénération parmi les financiers et les -ingénieurs. Par l'argent elle forcera un ruiné -quelconque à épouser cette misérable Henriette. -Ensuite rien ne sera plus à souhaiter.</p> - -<hr /> - - -<p>Jacques Plowert vint.</p> - -<p>Il vint, une après-midi. Elle le reconnut tout -de suite avant qu'il entrât et bien qu'il n'offrît -d'abord à la vue que son côté droit. Plus maigre -seulement que le représentaient les photographies. -Le son de sa voix, elle l'avait prévu. Il -dit des choses particulières et intéressantes. A -table on parla commerce. Aussitôt les fiancés -se plurent. Elle se sentit à l'aise comme s'ils -étaient unis depuis des ans.</p> - -<p>Très habilement, de sa main unique, il coupait -les morceaux avec un couteau de poche à -lame courbe. Soudain il éclata de rire. Alors -son moignon sautilla dans la manche trop -large : une chose pointue qui plissa l'étoffe de -la redingote. Pour la première fois, Marceline -subit une répulsion, l'envie de voir frissonner -à nu ce bout de membre, de s'en dégoûter et -de fuir.</p> - -<p>Et l'obséda cette pensée : quelle attitude -prendre afin que son regard, jamais n'y heurtât. -Elle n'osa plus lever les yeux par crainte -de voir cette chose pointue qui frissonnait de -rire. Comme une bête vivante, distincte de la -personne, et nantie d'une existence à part, -alanguie parfois, immobile en des torpeurs -tristes, ou frétillante d'une horrible danse.</p> - -<p>De la fantastique vision elle ne se put distraire. -Toutes les paroles lui furent muettes -jusqu'au départ de Jacques. Lui absent, elle -garda dans la mémoire l'aspect remuant et immonde.</p> - -<p>Ce l'empêcha du sommeil, pendant des -heures. Lorsqu'elle s'endormit, elle rêva que ce -moignon la poursuivait, mettait à ses lèvres -un baiser visqueux et chaud, tandis que -Jacques éclatait d'un rire atroce, de ses blanches -dents. La terreur. Elle n'osait plus demeurer -seule. L'hallucination grandissait, lui -suggérant les mille ridicules des manchots, -l'horreur des chaires découpées et saigneuses. -Si Jacques arrivait, cette horreur diminuait un -peu. A ne point découvrir les affreuses apparences -prévues par ses cauchemars, elle se rassurait -et son esprit se reposait en une aise relative.</p> - -<p>Le drap soyeux et neuf du vêtement drapait -de noir la chose.</p> - -<p>Pour fuir la hantise ridicule, elle tenta de concevoir -le jeune homme tel qu'il devait paraître -avant l'accident. Jamais elle ne put rétablir l'allure -martiale de l'artilleur en son uniforme, -toujours s'imposait la manche vide et flottante, -la manche noire.</p> - -<p>Elle ne put se résoudre à consentir ce mariage. -La seule appréhension que <i>cela</i> frôlerait sa chair, -que <i>cela</i> elle le verrait un jour à nu lui donnait -épouvantes et frissons. Comme M. Freysse la -questionnait, elle répondit non fermement. Puis -elle avoua ses dégoûts, l'insupportable malaise -que cet homme lui boutait.</p> - -<p>— Je sais bien que c'est imbécile, que c'est -fou, mais c'est plus fort que moi : je ne puis.</p> - -<p>M. Freysse se dit très malheureux de ce refus. -Toutefois il ne renouvela point sa demande.</p> - -<p>A quelques jours de là, Jacques Plowert partit -pour l'Inde. Il ne paraissait point autrement -triste. A Marceline il présenta des adieux très -aimables.</p> - -<p>Au fond, la jeune fille le regretta. Il eût si -bien rempli ses espoirs. Longtemps elle s'en -voulut de la bête imagination qui l'avait prise. -Cependant, à de nouvelles instances, sa réponse -n'eût point varié.</p> - -<hr /> - - -<p>Par l'avenue les pluies d'automne s'éplorent. -Aux balcons luit l'éternel rire des enseignes -d'or. Les fiacres louvoient vers les trottoirs -laqués. Le ciel cendreux s'effiloque aux toitures -glauques.</p> - -<p>Marceline guette les blanches poussières d'eau -qui volent au ras de l'asphalte, et fuient, et -meurent ; les blancheurs d'eau qui passent dans -les interstices des gens sombres, qui sèchent -aux soies des parapluies, qui s'effilent en minces -luisures sur les vitres des lampadaires.</p> - -<p>Assise derrière la caisse d'ébène, elle guette -les blanches poussières d'eau, tandis que ses -doigts caressent le doux vélin du registre.</p> - - -<p class="c gap xsmall">Dijon. Imp. Darantiere, rue Chabot-Charny, 65.</p> - - -<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEMOISELLES GOUBERT ***</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64084-h.htm or 64084-h.zip</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/0/8/64084/</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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Newby<br /> -Chief Executive and Director<br /> -gbnewby@pglaf.org -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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