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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Bar de la Fourche - -Author: Auguste Gilbert de Voisins - -Release Date: December 22, 2020 [eBook #64065] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from images made - available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BAR DE LA FOURCHE *** - - - - - - - - -LES ÉDITIONS G. CRÈS & CIE - -DU MÊME AUTEUR - - - Les Moments perdus de John Shag, roman, un vol. in-16 3 Fr. - L'Esprit impur, roman, un vol. in-16 6 Fr. - Le Démon Secret, roman, un vol. in-16 6 Fr. - Pour l'Amour du Laurier, roman, un vol. in-16 6 Fr. - L'Enfant qui prit peur, roman, un vol. in-16 6 Fr. - Fantasques, petits poèmes de propos divers, un - vol. in-8º (tirage limité) 22 Fr. - - -Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour -tous pays. - - - - - GILBERT DE VOISINS - - Le Bar - de - la Fourche - - PARIS - LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie - 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 - - MCMXXI - - - - -_A CHARLES BARGONE,_ - -_lieutenant de vaisseau_ - - -_Mon cher ami,_ - -_Voici un livre dont tu accepteras la dédicace en souvenir de nos -longues causeries. Tu m'as emmené si souvent de la Martinique à Sumatra -et de Juan Fernandes aux Kouriles, que ton nom s'est inscrit tout seul à -la première page de ce récit d'actions violentes commises en un pays -lointain._ - -_V. G._ - - - - -Le Bar de la Fourche - - - - -I. - - -L'averse venait de fuir. Sur l'horizon, un arc-en-ciel dessinait sa -fabuleuse fusée. - -Mon père m'appela: - -«Si tu faisais attention à ton travail, grand imbécile! au lieu de -regarder les nuages!» - -Je me trouvais chez nous, au fond de l'enclos des poneys. - -C'était l'époque où l'on poussait vers l'ouest le chemin de fer du Nord -entre Skykomish et Tocoma, dans l'extrême Far-West, au-delà de l'Idaho. - -«Hé!... Viens par ici!» - -Depuis seize ans que maman avait succombé en me mettant au monde, -l'humeur de mon père était restée constante: je veux dire acariâtre, -orageuse ou, pour le moins, bizarre. - -«Arrive!... et plus vite que ça!» - -Ce jour-là, mon père se fâchait de peu. J'avais simplement oublié -d'attacher le licol de Cruchette et Cruchette s'était échappée. Bien que -l'on eût ramené la bête à l'écurie, tout aussitôt et sans accident, mon -père m'injuriait. - -«Regarde-moi dans les yeux, canaille! Regarde-moi!» - -Je m'étais approché de lui, tenant par le bridon Loupard, un petit -cheval bai que je menais chez le maréchal-ferrant. - -Je regardai mon père. - -«Baisse les yeux, insolent!» - -En baissant les yeux, je haussai les épaules. - -«Quoi... comment!... tu...» - -Et il fit sa mauvaise action... - -C'est bien à cause d'elle que je ne le pleurai pas, trois ans plus tard, -quand j'appris sa mort. - - * * * * * - -Georges Saruex, mon père, était un homme instruit et, par certains -points, un gentilhomme. Protestant du Jura, il avait traversé la moitié -du monde pour faire fortune, et n'était arrivé à se composer qu'une -aisance médiocre. Sans doute savait-il trop de choses. Si j'étais resté -avec lui, au lieu de me promener sur la vaste terre, je serais peut-être -plus savant, mais beaucoup moins renseigné. De plus, je n'aurais pas le -sou. Toutefois, soyons juste: mon père m'apprit à regarder, à raisonner -et à souffrir. La nature se chargea du reste en me fournissant de bons -muscles. - -Et puis, que voulez-vous! la maison était intolérable! Prières du matin, -prières du soir, discours, exhortations, cantiques chantés tout le long -des dimanches. Il y en avait trop!... sans compter mille invectives -contre les autres religions, invectives qui se terminaient par des -explosions de fureur. - -Le grand ennemi du vieux, c'était le Pape. Je ne sais ce que le Pape lui -avait fait, toujours est-il que mon père ne laissait pas s'achever une -journée sans le prendre violemment à partie, dans les termes les plus -crus. - -Sans doute, afin de lui être désagréable, il me donna le nom d'Olivier! -le nom de Cromwell! Quel beau nom: Olivier Saruex! Quel beau nom de -protestant! - -Ah! mon père connaissait bien le Ciel! Il devinait les desseins de Dieu, -il prévoyait ses désirs... et malheur à nous si les prévisions étaient -inexactes! - -Vous concevez?... Une telle vie manquait de charme! Le vieux traitait -les hommes de la ferme comme des chiens, son fils plus mal encore. Il -avait beau nous parler de Dieu tant que durait le jour, il n'arrivait -pas à nous la faire aimer, cette puissance invisible, cruellement -ennemie du Pape, et qui, pour seul confident, avait pris un protestant -jurassien, émigré dans le Far-West. - - * * * * * - -Parce que je haussais les épaules, mon père fit sa mauvaise action: il -me cracha au visage. - -A seize ans, j'avais le sang chaud. Ça ne pouvait s'arranger. Botter les -fesses aux petits garçons, leur tirer les oreilles, très bien, mais -cracher à la figure d'un homme de seize ans!... oh! non! non! -impossible! Je pris mon lasso, pendu à la selle de Loupard, et j'en -appliquai un cinglon sur le dos du vieux, un beau cinglon qui le fit -tourner au pâle, de rouge qu'il était. - -Le reste se passa vite. Le vieux courut à la maison, en rapporta la -Bible, une bible couverte de notes qui avait appartenu à la mère de -maman, et, sur cette bible, jura le grand serment qu'il ne me reverrait -de sa vie ou bien me casserait la figure. - -Ces histoires, c'est rarement utile.--Je n'avais pas l'intention de -rester.--Je partis. - -Il disait vrai, tout de même, le vieux! S'il ne m'a pas cassé la figure, -du moins ne m'a-t-il pas revu. Et, maintenant, il est mort, et, moi -j'écris un livre; mais ce matin-là, je m'en fus prendre une couverture -et marchai vers la gare, où j'avais des amis. La gare était à huit -heures de chez nous. J'arrivai comme tombait le soir. Le train venait -d'entrer et allait passer la nuit. Oh! comme je m'en souviens bien, -après tant d'années, de cette nuit si vite close et qui rétrécissait le -paysage! Pas de lune, peu d'étoiles... On voyait à peine son chemin. - -Cependant, la veine me toucha. L'homme qui devait nettoyer la machine -était ivre. Alors, comme je me trouvais là, j'aidai à faire son travail -et, en guise de salaire, priai le mécanicien de me transporter, le -lendemain, jusqu'aux chantiers de construction. - -Ce fut ma première étape. - - - - -II. - - -Des hangars, des cabanes, des buvettes, des amoncellements de rails, des -wagons qui servaient de magasins, un peuple d'ouvriers venus d'ici, de -là et d'ailleurs. Congrégation singulière: une majorité de malandrins, -quelques braves gens, beaucoup de nègres, pas mal d'imbéciles et de -brutes. Ah! s'ils avaient voulu, s'ils avaient pu raconter leurs -aventures... quels étonnants récits! - -Nous étions à quatre-vingt-cinq milles, environ, de Spokane-Falls et à -trois cents pas de la Columbia, grande rivière bleue, princesse de tout -le paysage. En attendant de faire fortune, j'aidais, depuis un mois, à -construire cette sacrée voie ferrée. De temps en temps, nous allions, -sur les bords de la rivière, tuer des saumons avec une bouteille à demi -remplie de chaux vive, mais, comme c'est défendu, on leur abîmait le -coin de la gueule ou on leur détachait les ouïes, pour faire croire, au -marché, qu'ils avaient été pris par des moyens légaux: filet ou hameçon. - -On m'avait embauché dès le premier jour. J'inspire confiance parce que -je regarde les gens bien en face; mais je dois à la vérité de dire que -le travail était dur pour un garçon de seize ans. - -On employait trois mille ouvriers au chemin de fer. Le pays n'étant pas -très plat, nous avancions lentement. Il fallait d'abord remplir les -trous, c'était l'affaire de la première équipe; puis la seconde équipe -venait approprier l'ouvrage et rendre le terrain plan; la troisième -équipe posait les rails; la quatrième... mais cela vous est égal, -puisque j'étais dans la seconde. - -Ici, une parenthèse, car il convient, je pense, que je décrive un peu -cet Olivier Saruex dont je parle. - -Olivier Saruex... - -Eh bien, figurez-vous un jeune homme très mince, très sec, assez -vigoureux. De la force nerveuse, rien d'autre, mais qui me rendait -résistant, quoique j'eusse l'air presque chétif. J'étais de petite -taille et fort agile. Des cheveux noirs, des sourcils noirs et -broussailleux, des yeux bleu foncé, qui paraissaient d'encre vers le -soir; une bouche mobile, la mâchoire très dessinée, de belles dents (mon -orgueil); le teint hâlé, du sang sous la peau; pas un poil aux joues; -des mains maigres, des bras maigres, de petits muscles durs; une forte -pince dès que je tenais un cheval sous moi. Quant à mon apparence, je ne -sais pas, c'est difficile à dire, mais il me semble que je devais avoir -l'air assez décidé et, parfois, un peu rêveur... Rêveur, oui... et je -parlais d'une voix basse et douce. - -Me voyez-vous? - -Or, il est peut-être bon pour un rentier de compter ses revenus, ou pour -un acrobate de marcher sur les mains, la tête en bas, puisque c'est là -leur destinée, mais pourquoi un gars de seize ans vivrait-il l'échine -courbée, mettrait-il de la terre là où il en manque, et inversement, -quand son âge l'autorise à courir dans les bois?... D'ailleurs inutile -de récriminer... lorsque j'y pense, cette époque de ma vie me paraît -lointaine, à tel point qu'elle n'a plus pour moi qu'un intérêt -dramatique, celui, à peu près, que l'on trouve au cinquième acte d'une -pièce, le lendemain du spectacle. - -Pourtant je me souviens, comme si c'était hier, de l'abominable fatigue -qui m'accablait à la fin de chaque jour. Quand je tombais sur mon lit, -j'étais fait tout entier d'une seule douleur, et je n'avais qu'à penser -à une partie de mon corps pour en souffrir aussitôt. - -Un soir que j'enrageais plus encore que de coutume, je me décidai à -changer de métier, et voici l'idée que j'eus. - -De cette idée, je suis encore fier: d'abord, parce qu'elle avait des -chances de réussir et, qu'en somme, elle réussit (au bénéfice d'autrui, -je l'avoue), puis, parce qu'elle était fille d'une ambition pratique, -non d'une rêverie d'idéologue. - -Il manquait beaucoup de choses dans notre camp; mais une, tout -particulièrement, nous faisait défaut. - -Vivrait-on dans un désert ou sur le sommet d'une montagne, il est -agréable de savoir si le reste du monde est toujours à sa place. Or, on -pouvait, à la rigueur, faire partir des lettres, en même temps que le -poisson de la rivière ou par l'entremise des ouvriers de passage qui -allaient des mines vers les villes, mais le diable était de recevoir des -nouvelles du dehors. Les immigrants n'avaient que des journaux vieux de -trois semaines, et, quand les bateaux revenaient par la Columbia, ils -auraient aussi bien pu nous rapporter, tant ils faisaient d'escales, des -gazettes du temps d'Abraham! - -Certain samedi soir, un voyageur, monté, me donna, en reconnaissance de -quelque petit service, des journaux qui ne dataient que du début de la -semaine. Je parvins à les vendre un dollar pièce. Un dollar! Cinq -francs! Pensez donc! Cela me fit réfléchir, et, bientôt, l'idée germa. - -Je vivrais sur la curiosité publique. En me serrant le ventre, en -supprimant un verre de whisky sur deux, en ne touchant jamais une carte, -j'arriverais à faire assez d'économies pour louer un cheval. Une fois le -cheval loué, j'irais à Skykomish prendre les journaux (ce serait trois -jours et demi de voyage), et, de retour, je les vendrais à bénéfice. -Dans six mois, j'aurais les poches pleines! - -Sans tarder, j'entrepris la réalisation de mon projet. Je ne fis qu'un -saut jusqu'à la buvette, puis quand le nègre qui servait s'approcha, je -haussai les épaules d'un air supérieur et sortis avec dignité en disant: - -«Au fait, je ne prendrai pas mon whisky aujourd'hui!» - -J'avais affronté la tentation; je l'avais vaincue... c'était quatre -_cents_ de gagnés... - -Mais voilà! nos rêves n'ont jamais prévu l'accident!... A l'instant où -je franchissais le seuil de la buvette, une carriole venait au grand -trot. J'étais si absorbé, que je ne sus me garer à temps. Je tombai. La -roue me passa sur le bras, et mon bras cassa net... - - - - -III. - - -J'ose à peine l'avouer, mais, très certainement, je dus m'évanouir, car, -en ouvrant les yeux, je me trouvai couché dans une petite chambre que je -ne connaissais pas. Elle était pleine de soleil; un oiseau chantait au -dehors. Je me souviens aussi, à la façon vague dont on se souvient des -rêves, d'un faible bruit de rire que j'entendis tout près de moi. - -Qu'était-il donc arrivé? J'essayai de me retourner dans mon lit. Une -vive douleur m'arrêta. Ah! oui!... mon bras cassé!... Aussitôt, je me -rappelai mes beaux espoirs: le cheval, les journaux!... Misère! - -On riait de nouveau. On parlait. Je revins tout à fait à moi. - -«Allons! il n'y a pas de mal! mais peut-on être aussi douillet! Pour un -bras cassé, rester trois heures évanoui!» - -Et j'aperçus, pour la première fois, penché sur mon lit, le visage de -Vincent van Horst. - -Voyez-vous! on a beau vivre un assez grand nombre de jours et passer par -plus d'une aventure, il est des événements, des gestes, des images, qui -habitent la mémoire pour jamais.--Le premier aspect de van Horst fut de -ceux-là.--Quand je vis cette belle face tannée par le soleil, le front -large, coupé droit d'une tempe à l'autre par la ligne des cheveux blonds -et plats, les yeux sévères, d'un bleu de faïence, le nez courbe, et puis -cette bouche mince, cruelle, portée par des mâchoires de brute, cette -bouche étonnante, presque sans lèvres (mais le peu qu'on en voyait était -d'un rouge si cru que l'on eût dit des lèvres de blessure), ah! je -sentis que cet homme était un homme fort et que je pouvais me fier à -lui. - -Je regardai van Horst qui me souriait, debout, près de mon lit. Je le -regardai bien. Il en valait la peine... Et, peu à peu, je me rendis -mieux compte du désastre, qu'était pour moi cet accident. Il me venait -une sorte de paresse d'âme très singulière, dont il fallait que -quelqu'un me tirât. - -A seize ans, un bras cassé, ce n'est rien: un rêve en pièces, c'est -autre chose. - -Or, ce soutien qui me manquait (que d'autres trouvent en Dieu... mais on -ne pense pas toujours à s'adresser si haut), van Horst me le proposa, -sans que j'eusse à le lui demander. Voilà pourquoi on ne m'entendra -jamais reprocher ses crimes à cet homme. Je n'ai pas le regard oblique -et navré d'un pasteur ou l'onction froide d'un moraliste. D'abord, ces -choses ne me regardent pas et puis, il me semble abject de médire du -fauteur de votre bien, sous le prétexte qu'il fut le fauteur du mal -d'autrui. Il pourra régler son affaire, tout seul, dans le temps que je -réglerai la mienne, quand sonneront les dernières trompettes. - -Cela bien entendu, je poursuis. - - * * * * * - -C'était van Horst qui se trouvait dans la carriole, c'était lui qui -m'avait renversé. Il me fit transporter dans une chambre de l'auberge, -et, lorsque je m'éveillai, les premiers soins étaient déjà donnés à mon -bras. - -«Allons! change donc cette figure malheureuse! Oui, tu as le bras cassé. -Ça se raccommode. Nous l'arrangerons tout de suite. Comment te sens-tu? -Tu travaillais aux chantiers? Quel est ton nom? Ne t'inquiète pas! je te -paierai tes journées perdues, et un peu plus pour la douleur. Nous -fixerons le prix. Quoi! tu fais la tête? Appelle-moi bougre de maladroit -et qu'on n'en parle plus. Ces choses-là, ça doit se régler vite et entre -hommes. Je resterai quelques jours pour te soigner. Maintenant... -attention!...» - -Il abaissa sur moi deux énormes mains solides, pesantes, durcies, -épouvantables, des mains qui semblaient de gros outils en chair. - -«Crie, si ça te fait mal!... Crie fort!... Encore un peu!... Crie donc, -imbécile!» - -Oh! la vilaine impression: deux os qu'on remet, lorsque ces deux os vous -appartiennent! - -«Voilà! c'est fini! Tu vaux quelque chose! J'ai vu des hommes se tenir -moins bien!... Bois ça et reste tranquille. Tu as un peu de fièvre.» - -Il m'avait bandé le bras comme un chirurgien. Un instant, il me regarda -du fond de ses yeux bleus, gravement, puis il éclata de rire et s'en -fut, me laissant seul, dans la petite chambre de bois clair, à -considérer les mouches. - - - - -IV. - - -Je ne le vis plus de la journée. De temps en temps, des gens que je ne -connaissais pas venaient prendre de mes nouvelles. Je dormis mal, mais -je dormis. - -Le lendemain, van Horst reparut, arrangea mon bandage et s'en alla, -après m'avoir dit: - ---Je m'appelle Vincent van Horst... Si tu as besoin de quelque chose, tu -crieras. Si ton bras te fait mal, tu diras au nègre d'aller me -chercher... Je m'appelle Vincent van Horst... Tu as encore de la fièvre. -Ne bois pas de whisky... Et toi, quel est ton nom? - ---Olivier Saruex. - ---Olivier Saruex... C'est bien... Adieu! - -La porte se ferma. J'avais tout le loisir de rêver. Je rêvai donc. Mais, -ce soir-là et le lendemain, à mesure que se traînait l'interminable -journée, j'en vins à regretter les départs subits de van Horst.--Les -heures ne laissaient pas d'être grises pour moi qui ne vivais bien qu'en -plein air, et l'on se fatigue de regarder par la fenêtre, surtout quand -on ne peut voir qu'un enclos étroit où quelques poules et une famille de -lapins prennent leurs ébats autour de trois tonneaux vides, dans l'ombre -d'un arbre fleuri de fleurs blanches. - -Les camarades qui venaient me rendre visite, ne restaient pas longtemps; -puis... je n'avais pas grand'chose à leur dire: - ---Comment vas-tu? - ---Ça va mieux. - ---Quand penses-tu que ce sera fini? - ---Bientôt. - ---Tu sais. Charlie est arrivé saoul, ce matin. - ---Ah! raconte-moi. - ---Eh bien, voilà! il est arrivé saoul. - -... C'était peu, et la servante de l'auberge, qui m'apportait à manger, -semblait tout à fait imbécile.--Personne, en outre, ne pouvait me -renseigner sur van Horst... Il venait du Nord... Un bougre! Ah! pour -sûr!... On ne savait rien d'autre. - -La visite de van Horst était le seul événement de ma journée. Je -l'attendais avec une impatience d'enfant. Jamais je n'avais gardé le -lit, jamais! Ce repos forcé me tendait les nerfs, Je ne savais plus -songer qu'à une chose: la faillite de mon beau projet. Je n'avais plus -qu'un désir: informer van Horst de ce malheur. Pourquoi ne pas dire à -cet homme toute ma peine? Il compatirait peut-être. Pourquoi ne pas lui -demander un conseil? - -Si peu craintif que je fusse à l'ordinaire, je n'eus pourtant pas le -courage, tant que je gardai le lit, de retenir van Horst. Je m'y -décidai, le premier jour de ma convalescence. - -La veille, mon visiteur m'avait dit: - -«Tu pourras te lever demain.» - -Il me trouva debout. - ---Oh! oh! déjà! Comment as-tu mis ta veste? - ---Le nègre de la buvette m'a aidé. - ---C'est bon, hein? la première fois qu'on bouge le bras? - ---Pas trop! - -Alors il s'assit pour bourrer une pipe, et moi, je compris qu'il fallait -profiter de l'occasion. Je regardai van Horst qui regardait sa pipe, et, -tout à coup, hâtives, précipitées, se bousculant, les paroles sortirent -en foule de ma bouche, comme si elles avaient attendu derrière mes dents -la permission de se répandre.--Jamais je n'ai parlé avec plus -d'éloquence. Je parlai! je parlai... je n'avais qu'un bras pour faire -des gestes, mais ce bras-là me servit beaucoup.--Je dis à van Horst le -moyen que j'avais trouvé pour m'enrichir, et par quel hasard l'idée -m'était venue, et comment j'y songeais toujours, et la catastrophe -finale, et mon espoir, surtout, mon espoir de réussir encore. - -Van Horst ne me quittait pas des yeux. Comme j'achevais, il eut un -sourire. - ---Ah! le gaillard! voyez-vous ça! il est ambitieux! Tout de même, c'est -pas mal ce que tu as inventé. Il y a des fautes dans le détail, mais -c'est pas mal. Maintenant que tu as fini, écoute et fais ton profit de -ce que je vais te dire. Pour passer des nuits à cheval, comme tu en as -l'idée, il faut être plus solide que tu ne l'es à présent. Pendant deux -ou trois mois, tu seras forcé de rester tranquille et de travailler peu. -Mais, ces deux ou trois mois passés, ton système ne vaudra plus rien. -L'autre tronçon de la ligne sera fini. Les journaux arriveront ici, par -le chemin de fer, tout comme à Skykomish. - ---Alors? - ---Alors, imbécile! on se retourne... on invente autre chose! - -Il se leva. Il cravachait gaiement ses bottes en se promenant par la -chambre. Il avait l'air d'une bête impatiente. - -«Même quand les projets vous trompent, il faut vivre,» dit-il encore. - -Il mâchait sa pipe, ouvrait et fermait ses mains de boxeur où l'on ne -voyait plus rien des mains habiles qui m'avaient remis le bras. Elles -voulaient lutter, elles s'exaspéraient d'être oisives. - ---Tu ne t'ennuies pas, ici, gosse? - ---Si, un peu... - ---Alors, dit-il, voici. Je suis un homme des routes, je marche droit -devant moi. Je demeurerai quinze jours ici, mais après, je pars. Je vais -aux mines, dans l'Ouest, là-bas, où l'on peut encore se battre!... -Veux-tu venir avec moi? Tu verras du pays. Tu deviendras un homme. -D'ailleurs, tu as déjà commencé; mais, à ce travail de chemin de fer, tu -finirais par t'abrutir. Ton idée?... Eh bien, tu la donneras ou tu la -vendras à quelqu'un... Tu en es responsable... Tu m'entends? Il ne faut -pas abandonner les projets... ils meurent. - -Van Horst s'arrêta, et, tout à coup, sa figure s'obscurcit -singulièrement. Puis il se détourna, et, d'une voix plus dure: - -«On est responsable de tout, s'écria-t-il, de tout! de ses regards et de -ses pensées durant le jour, de ses rêves durant la nuit, de toutes les -paroles qu'on a dites et, par avance, de tout le sang qu'on versera. -Viens! Je te montrerai comment on devient fort! Etre fort! c'est la plus -grande des ivresses, la plus belle, car, pour cette ivresse-là, on ne -vomit qu'au fond de la tombe!» - -L'homme que, plus tard, je devais mieux connaître, je le voyais déjà, -possédé par des violences contradictoires, par d'étranges méditations, -et dans toute son animalité. - -Il se tourna vers moi. - -«Est-ce dit?» - -J'eus la sensation du coup de dés qui détermine et lui répondis à voix -basse: - -«Je vous suivrai!» - - - - -V. - - -Je restais assis au milieu de ma chambre. - -Oh! qu'une convalescence paraît monotone! Je ne m'étais jamais senti -assez malade pour apprécier le charme de ces heures où l'on reprend goût -à vivre, mais j'en avais souffert tout l'ennui. Et puis, les causeries -de van Horst me grisaient comme du vin. Elles me donnaient une folle -envie de courir, de galoper, de grimper sur des roches, de tirer des -coups de fusil. Cet homme animait chaque chose. Toute aventure était -vivante dès qu'il en faisait le récit; dès qu'il décrivait, tout paysage -était beau. - -Une après-midi, il vint s'asseoir près de moi. Il me parla de ces -territoires du West, où nous devions aller, de ces montagnes où l'on est -libre, de ces forêts où l'on est roi. Brusquement, il se tut. La tête -dans les mains, il regardait le plancher. Il avait ainsi des moments de -silence noir que l'on n'eût osé rompre; moi, du moins. - -Le soleil, entrant à grands rayons par la fenêtre, remplissait la pièce -claire et nue de son poudroiement. On entendait, au dehors, des ouvriers -qui chantaient en choeur. Il passait de la joie dans l'air. Possédé par -de nouveaux rêves, je ne me souvenais plus d'avoir été malade. - -Van Horst subissait-il aussi l'influence de la généreuse lumière qui -vibrait autour de nous?... Son silence ne dura pas. Il leva le front et -se remit à parler. - -«Oui, nous irons là-bas! Le monde, c'est beau à voir. Depuis dix ans, je -marche à travers le monde et, chaque jour, le monde est nouveau.» - -Il y avait presque de la tendresse dans son accent: - -«Je crois que tu seras un bon compagnon. Moi... moi... il me semble -parfois que j'ai vu trop de choses laides. Les actions d'hommes, c'est -laid... c'est toujours laid!... Mais les arbres! les vagues! les -montagnes!» - -Il prononçait ces mots avec un enthousiasme de poète et, s'échauffant -peu à peu: - -«Pense à mes courses en forêt!» s'écria-t-il. - -Il me les raconta.--Il décrivit les fleuves lourds, les cieux qui -tournent sur la tête du dormeur, les hasards de la belle étoile, les -plaintes nocturnes des oiseaux, enfin, la terrible survenue des pluies -qui noient la plaine.--Sa voix sourde et basse éclatait parfois. -L'orgue, puis les cuivres. Il y avait là des sanglots, de la fièvre, de -la colère, du désespoir et, souvent aussi, de la joie, une joie animale -et saine gonflée par les brises. Et moi, je marchais sous le soleil dur, -je souffrais de la faim et de la soif, je m'endormais à l'ombre d'un -arbre gigantesque, je voyais le but apparaître sur l'horizon et le -croyais aussitôt à portée de la main! Je vivais! je vivais! J'aurais -voulu crier de plaisir! - - * * * * * - -La porte s'ouvrit. La servante de l'auberge entra, tenant un verre de -whisky que van Horst avait demandé. Elle s'arrêta, stupéfaite, devant -cet homme qui parcourait la pièce à grands pas, le sang aux joues. - -J'étais appuyé contre la fenêtre. Van Horst parlait toujours, et la -petite servante, immobile, la bouche ronde, les yeux bêtes... restait -là. - -Le vent apporta dans la chambre blanche quelques fleurs de l'arbre qui -poussait au milieu de la cour. Les corolles répandues exhalèrent leur -parfum. C'était comme une invitation à sortir, à marcher vers ces -merveilles que décrivait van Horst. Les ouvriers chantaient toujours au -dehors. Des machines grondaient, et jetaient de la vapeur, et sifflaient -clair... Sur tout cela flottait une façon de joie chaude que je ne -connaissais pas... l'émanation vivante et vibrante d'un beau jour. - -De nouveau l'arbre aux fleurs blanches sema des corolles à mes pieds. - -Tout le printemps! - - * * * * * - -Une chambre petite et propre. Les murs de bois. Les fenêtres grandes -ouvertes. Le plancher semé de pétales. Le lit où je venais de souffrir. -Un homme possédé par son rêve d'aventures et l'exprimant sur un mode -âprement lyrique... Je garde dans mes yeux l'image de ces choses. - -Mais la petite servante restait toujours immobile, la bouche ronde, ne -comprenant pas. - -Car, maintenant, van Horst me parlait de l'or que nous allions chercher, -de l'or que l'on déterre, de la poussière d'or que l'on lave, et de la -peine et du sang dont on les paye. - -C'en était trop pour la servante. Elle poussa un gémissement discret... - -«Qu'est-ce que c'est que ça?» - -Van Horst venait de l'apercevoir. - -Il se mit à rire, d'un rire apitoyé, presque méprisant: - -«Qu'est-ce que c'est que ça?» - -Il l'examina comme l'on ferait pour quelque pauvre bestiole dans un -champ. - -Et, tout soudain, se jetant sur la petite, il lui cria dans la figure: - -«Tiens! veux-tu un dollar? attends! tu vas le gagner!» - -Le verre de whisky roula par terre. Je ne bougeai pas, stupéfait. - -Van Horst saisit la fille, la culbuta sur mon lit, la tint fixée par les -deux épaules. Silencieux, un instant, il la regarda de tout près. - -«Tu es vilaine! dit-il. Cache-toi!» - -Brusquement, il enleva son tricot et lui en couvrit le visage. - -«Cache-toi!» - -Il la troussa et, à demi-nu, appuyé sur les poings, les bras raidis, il -la prit sous mes yeux. - -Il y avait du soleil plein la chambre. Van Horst grognait comme une -bête. La fille criait, meurtrie, presque étouffée. - -Les muscles roulaient sur le vaste dos luisant de van Horst. La tête de -la fille balançait de droite et de gauche, comme dans l'agonie. Puis, la -tragique agitation des deux êtres faiblit, l'accouplement prit fin, et -ce fut le silence. - -L'amour... c'était donc ça? - - * * * * * - -Van Horst se tenait debout au milieu de la pièce. Il se passait -lourdement la main sur le front. Son visage rouge était mouillé. Ses -yeux tristes ne me voyaient plus. - -La servante avait fui sans dire mot. - -Van Horst se coucha sur le lit. Quelques instants plus tard, il dormait. - - - - -VI. - - -Huit jours avaient passé. Nous causions, sur les bords de la Columbia, -assis dans l'herbe, van Horst et moi. - -«Vois-tu, gosse, il faut oublier. Il y a des moments où je ne suis plus -moi-même, où je deviens comme une bête enragée. Rien ne m'arrête. Je ne -souffre pas l'obstacle. Ce sont les heures où le sang est seul à -parler.» - -La Columbia roulait majestueusement devant nous son onde verte. Il -flottait dans l'air une paix de dimanche et, vraiment, les vapeurs qui -montaient de la terre et du fleuve semblaient un encens. - -«Reste toi-même! c'est la grande chose! disait van Horst de sa voix -grave. Ecoute, Olivier, quand un homme se laisse aller à n'être plus -lui-même, il est perdu. Il ressemble à ces pauvres gens mordus par un -loup, qui deviennent loups et s'enfuient dans la campagne en poussant -des hurlements. L'âme du loup les a pénétrés et a mangé leur âme -humaine.» - -Il disait cela d'un air si ténébreux que j'aurais eu peur, je pense, à -la nuit tombante, mais le soleil brillait trop clair pour donner corps à -des revenants. - -Et van Horst ajouta, sur un ton plus sombre encore: - -«On ne m'a jamais résisté... On a peur... Si quelqu'un me regardait dans -les yeux en disant: «Je ne veux pas!» et qu'il me fût impossible de le -faire céder... oui, je crois que je me changerais en bête, pour tout de -bon, et que je mordrais, et que je déchirerais de la chair comme une -bête, et que je verserais du sang autour de moi!... Ah! mon petit!» - -Et il ferma les poings. - ---D'où tenez-vous, demandai-je, cette affreuse histoire des gens mordus -par un loup? - ---Les vieilles femmes de chez moi la racontent, le soir, pour faire peur -aux enfants... Peut-être disent-elles vrai!... On ne sait pas!... on ne -sait jamais!... - -Van Horst regardait tristement l'eau du fleuve où ricochait un -martin-pêcheur. - -«Mais... _chez vous_, où est-ce donc? Je dois être votre compagnon, je -vous aime bien et j'ai confiance en vous, pourtant, je ne sais ni qui -vous êtes, ni d'où vous venez. De vous, je ne sais rien que votre nom... -et puis, je crains que vous ne me fassiez peur, à moi aussi... un peu.» - -Van Horst éclata d'un puissant rire. - ---Olivier! grand gosse! tu veux savoir d'où je viens? tu veux savoir qui -je suis? Allons! je te dirai toute ma vie, dans quelques jours, quand -nous serons en route!... Mais, parlons plutôt de toi. Qu'as-tu fait de -ce beau projet... la façon de gagner une fortune en vendant des -journaux! - ---Oh! je n'y songe plus! - ---_Il faut_ y songer! Ne laisse pas mourir ça! C'est mal de jeter un bon -fruit. Si tu ne peux pas le manger toi-même, donne-le à quelqu'un. - ---C'est déjà fait... Je l'ai donné à un ouvrier, arrivé d'hier: à mon -bienfaiteur... Il devait graisser une locomotive, garée à l'autre bout -de la ligne, mais il s'était trop saoulé, cette nuit-là... J'ai fait son -travail, et c'est à cause de lui, en somme, que j'ai pu venir ici et que -vous m'avez cassé le bras, quinze jours plus tard. - ---C'est bon! dit van Horst en souriant. Nous partirons demain. - - - - -VII. - - ---Trois cartes! - ---Une carte! - ---Je suis content. - ---Cinq cartes. - ---Cinq?... Tu joues comme une femme saoule! - ---Mêle-toi de tes affaires! - ---Vingt dollars! - ---Je m'en vais. - ---Je tiens. - ---Je me couche. - ---Moi aussi. - ---Brelan de dix. - ---_Full_ aux dames. - ---Vache! - ---Crapule! fils de garce! - - * * * * * - -On jouait au poker sur le chaland à vapeur qui nous emmenait vers les -mines d'or et vers toutes ces merveilles que promettait l'horizon. Il -faisait beau. La brise rabattait les escarbilles de la cheminée. On -entendait des oiseaux piailler au ras du fleuve. Couché sur un paquet de -cordages, en plein soleil, je regardais van Horst et quatre passagers -jouer, assis autour d'un tonneau. La partie était chaude, honnête aussi, -je pense. Quand cinq gaillards risquent de l'argent, ayant chacun un -revolver en poche, la tricherie devient malaisée. - -Je garde de ces matinées un souvenir ineffaçable: largeur du ciel, -subtilité de l'air à peine dégourdi, tranquillité du fleuve... c'était -l'épanouissement même de la nature, et la vie chantait en moi comme un -rossignol dans un arbre. A l'arrière du chaland, un jeune Floridien -jouait de la flûte. - -Il passait sur nos têtes un grand souffle de liberté. Se sentir mené -vers un but lointain, sans peine, sans effort! avoir seize ans, respirer -à pleins poumons, boire le vent qui passe... quelles délices! - - * * * * * - -«Nous partirons demain,» avait dit van Horst. - -Un chaland, vidé de sa cargaison de rails aux travaux du chemin de fer, -retournait vers les mines. Nous avions pris passage. Depuis trois jours, -nous glissions entre des berges nues et vaseuses. Sur chaque rive, la -prairie et, tout au loin, un profil de montagnes sévères qui se -rapprochait,--le plus ample des paysages! Ma vie n'avait jamais été -meilleure. Van Horst m'entraînait. Je le suivais, confiant comme on ne -l'est qu'à seize ans, espérant du lendemain mille et une merveilles et -possédé par une ambition d'autant plus grande qu'elle restait encore un -peu vague. - -Je voyageais avec van Horst... mais qui donc était-ce que Vincent van -Horst? - -La veille, il m'avait raconté quelque chose de lui-même. - -Vingt ans avant, sur les quais d'Amsterdam, un petit garçon assez bien -habillé, causait avec un affreux drôle dont le métier était, depuis -quelques jours, de recruter, par tous moyens, des matelots et des -mousses pour un bateau à destination de Buenos-Ayres. Certes, le -capitaine de la _Santa-Cristina_ ne valait pas la ficelle pour -l'étrangler! certes, son équipage n'avait plus rien à faire avec le -Purgatoire, mais, néanmoins, le petit garçon proprement vêtu se vit -transporté, sur ce pénitencier flottant, de sa bonne ville d'Amsterdam -jusque dans les Amériques et dut à sa seule vigueur musculaire de -survivre à l'abominable épreuve. - -Mauvaise influence des livres que l'on donne aux enfants! Le père de ce -jeune aventurier voulait faire de lui un tanneur de cuir, mais le gamin -avait lu tant de ces prodigieux récits où les coups de revolver forment -la fin naturelle des chapitres, que tanner du cuir lui paraissait une -infâme besogne lorsque, dans des bois sombres aux murmures inouïs, il -reste encore des jeunes filles à sauver du trépas, lorsqu'au fond de -grottes bleues on trouve des trésors extraordinaires et que la brise -chante la belle aventure sur tous les cèdres d'Amérique! - ---Tu n'as pas une paire de six! - ---C'est bien possible!... je relance de trois dollars. - ---Trois dollars! je tiens! - ---Allons! tu peux abattre! J'ai le _flush_! - -Cette fois, il y eut des vociférations. - -Van Horst tenait la veine et s'en servait bien. - - - - -VIII. - - -Toujours ces grandes prairies, toujours ces berges égales, toujours -cette monotonie spacieuse des beaux jours, et, quand le spectacle du jeu -de cartes ne m'intéressait plus, je pouvais regarder, sur l'eau du -fleuve, les remous de notre sillage et, parfois, le saut brusque d'un -poisson.--C'était plus qu'il n'en fallait pour passer le temps. - -Quinze hommes à notre bord; une seule femme, la cuisinière. De celle-ci, -je veux vous parler aussitôt, car elle est restée dans mon souvenir -comme un cauchemar. - -Jane Holly appartenait à peine à son sexe. Elle était vraiment -repoussante. Trente ans; une peau noirâtre, d'un noir brûlé, inégal et -malsain; des pommettes piquées; des os qui saillaient de partout; une -bouche fournie de quelques longues dents jaunes; avec cela, chauve (car -on ne peut nommer «cheveux» les quelques mèches tristes qui la -couronnaient); mais d'admirables yeux, des yeux de biche à l'agonie, où -flottait plus d'un désir. - -Jane Holly allait rejoindre son mari. Pour l'instant, elle tâchait de -séduire le petit Floridien que nous avions à bord, et le pauvre garçon, -épouvanté par son infortune, en était réduit à se réfugier sur la proue -de notre chaland, où il se consolait, avec de fines mélodies, des -attaques trop directes du monstre féminin qui le harcelait. - -Comment un être peut-il résumer en lui tant de laideur? Jane Holly -expliquait les coutures de son visage par un accident de dynamite. Ce -n'était, je pense, qu'une excuse, et le petit Floridien devait se -défendre à toute heure. - - * * * * * - -Les hommes? Une collection assez variée. - -Un gros ouvrier de Southampton, John Kid, amateur de boissons fortes et -de citations bibliques.--Sa conversation me rappelait, avec une -meilleure grâce, celle de mon père. Lorsqu'il se sentait bien en veine, -tous les prophètes, jusqu'aux plus petits, étaient pris à témoin, sur un -ton déclamatoire; et, aux heures de tristesse, Salomon parlait par sa -bouche. - -Un Italien élégant, pâle et faux, mais chantant la romance à merveille, -dès que tombait le soir.--Carletti nous réjouissait fort en affectant -pour Jane Holly une passion désordonnée, et je dois dire qu'il mettait, -dans cette adoration d'un monstre, la plus irrésistible fantaisie. - -Deux Français.--Je n'avais pas lieu d'être fier de mes compatriotes; -l'un étant d'une telle insignifiance que je me rappelle mal son visage, -et l'autre ayant été doté d'une faconde exaspérante et peu joyeuse, par -ce destin qui le fit naître à Bordeaux. D'ailleurs, un triste sire et -que je quittai sans regret à la fin du voyage. - -Nous avions encore un compagnon dont je dois vous parler. Il était juif, -avec tous les stigmates physiques de sa race. Il servait de cinquième au -poker et chacun le considérait comme un souffre-douleur. Je ne sais ce -qu'on pouvait reprocher à ce pauvre être. On eût dit qu'il était entré -dans l'existence déjà blessé. Quelque terreur affreuse, à l'aube de sa -vie, semblait l'avoir épouvanté pour toujours. Il lui en restait un -tremblement continuel, qui donnait à ses manières ce je ne sais quoi de -craintif, d'incertain, qu'un homme plein de santé méprise et qui prête à -l'injustice. J'avais de la sympathie pour Mosé, et van Horst l'estimait -fort, parce qu'il jouait bien au poker. - -Les autres? gens du commun: grands drôles forts et musclés, aimant les -plaisanteries pesantes; gaillards bruyants et blasphémateurs, destinés à -faire fortune ou à s'abrutir par l'alcool. Certains allaient aux mines -pratiquer quelque métier louche autour du campement. De ceux-là le mieux -qu'on pouvait dire était qu'ils finiraient, à la maîtresse branche d'un -arbre, la corde au cou. - -Dans ce milieu, van Horst avait l'air d'un prince. Il lui restait, d'une -première éducation, la noblesse du maintien, l'assurance tranquille, et -cela faisait contraste. Un prince, vous dis-je! - - * * * * * - -Le soleil se retirait lentement d'un ciel poussiéreux et doré. Dans les -buissons de la berge, des oiseaux faisaient leur ramage. On avait ancré -le chaland. - - * * * * * - -«Je n'aime pas voir la fin du jour.» - -C'était le Juif qui parlait de sa voix douce, à la fois caressante et -désagréable, sous laquelle semblait toujours percer une épouvante -inavouée. - -Le gros Kid eut soif. - -«Saruex! apporte la bouteille!» - -Carletti faisait des pantalonnades. - -Le Bordelais se plaignait du sort. - -«Au moins, s'il y avait des femmes! A Bordeaux, mes trois maîtresses...» - -Et il décrivait leur excellence. - -«Des femmes? nous en trouverons aux mines!» - -Van Horst me regarda et se mit à rire. - ---Hein! dit-il, la servante de l'auberge n'est plus là, Olivier!... - ---Dis-moi, van Horst, demanda l'un des joueurs en me désignant du doigt, -où l'as-tu donc ramassé, ce petit? - ---Ce petit, dit van Horst, c'est mon fils, Olivier. Je l'ai eu, comme -ça, par hasard, un jour que je passais en carriole! Il ne connaît pas sa -mère et je suis son père... à l'essai. N'est-ce pas, jeune Saruex? - -Je ne répondis que par un sourire. Mon coeur s'amollissait avec la venue -des heures noires tandis que l'eau du fleuve devenait terne et que -montait cette large mélancolie des nuits en plein air où, par le chant -suave de sa flûte, le Floridien, ce soir-là, donnait un juste -accompagnement à mes songes. - - * * * * * - -Chacun s'installait de son mieux pour dormir: Carletti, sur des sacs, -Jane Holly près du joueur de flûte, le Juif dans un coin discret où il -ne pouvait gêner personne. - -Soudain, dans le silence, on entendit une voix prophétique et profonde: - -«C'est Lui qui a fait la lune et les étoiles pour avoir domination sur -la nuit; car sa miséricorde demeure éternellement.» - -Ayant ainsi parlé, le gros Kid se roula dans une couverture. - - - - -IX. - - -Van Horst et moi restions seuls éveillés. - -Point de lune. Les étoiles semblaient se détacher du ciel. On ne -percevait dans cette ombre vaste que le léger bruissement de l'eau -contre notre chaland. - -La nature reposait de tout son immense corps. - -Durant des nuits pareilles, devant cette paix enchanteresse, mon père -aurait dû me parler de Dieu. Pourquoi le chercher dans les livres? Au -lieu de l'inventer à tout instant du jour, que n'avait-il attendu -l'heure des étoiles? Au lieu de me le montrer jugeant et condamnant les -hommes, que ne me l'avait-il laissé voir dans sa majesté plus sereine, -quand il est vêtu par les ténèbres et que les astres ceignent son front? - -Van Horst rêvait en silence. - -Je lui touchai le bras. - -«Où allons-nous, van Horst?... Je sais, nous nous arrêterons aux mines, -mais ce n'est pas cela que je veux dire. Où allons-nous? qui m'a donc -forcé à vous suivre et qui rend la nuit si douce?... Oui, surtout, qui -rend la nuit si douce et les étoiles si brillantes?» - -Il ne répondit pas. - -Que cherchait-il, par delà tout ce noir! - -Soudain, il se mit à parler. - -«J'ai beaucoup souffert et j'ai trop voyagé. Pourrai-je me reposer, un -jour?... Oh! ce ne sera pas après fortune faite, comme tous ces gens qui -vont vers l'Ouest pour se remplir les poches d'or!... En ai-je vu des -pays!... Mais on se fatigue!... Eh quoi! j'ai quitté la maison du père, -il y a vingt ans, parce que je ne voulais pas diriger une tannerie et -parce que, dans les livres, on parlait de belles navigations, de voyages -au loin, d'aventures!... et je n'ai pas encore touché le but!... -L'entendrai-je jamais, la voix qui me dira: - -«Vincent van Horst, maintenant, tu peux te reposer!» - -«Ecoute, Olivier: j'ai fait pas mal de choses mauvaises et, peut-être -une ou deux choses utiles; j'ai vécu, j'ai surtout vécu, mais, -aujourd'hui, je suis las.» - -«Vincent van Horst, tu peux te reposer!» - -«L'entendrai-je demain, cette voix?... l'entendrai-je à l'heure où l'on -m'enveloppera du linceul?... Se reposer! se reposer!... Ah! mon petit -Olivier! on ne peut toujours vivre dans cette agitation! on ne peut se -battre sans trêve!... à la longue, cela brise, et le sommeil du soir -devient un anéantissement!» - -Jamais mon ami van Horst ne m'avait parlé avec une si singulière -douceur. Son accent plein d'angoisse, mais calme toutefois, convenait à -la paisible nuit. - -«Olivier! Olivier! le repos! voilà la grande chose! la bête des forêts a -une tanière où elle se couche, l'oiseau regagne son nid et le serpent se -terre... il est cruel pour l'homme de n'avoir qu'un cercueil!» - -Van Horst se leva. - -«Ton père, ajouta-t-il d'une voix changée, brève et dure, ton père, -puisqu'il lisait tant la Bible a dû te le dire: «Il n'est pas bon que -l'homme vive seul!» Le repos, mon petit, c'est un regard de femme!... -Ah!...» - - * * * * * - -Le jeune Floridien, réveillé par quelque soupir de la nuit, avait repris -sa flûte. Je l'écoutais, et van Horst contemplait le fleuve qui, vers -cette ombre vague de l'horizon s'en allait rejoindre les lèvres souples -de la mer. - -«Vincent van Horst, tu peux te reposer, maintenant!» - -Seigneur! Seigneur! c'est moi qui devais le lui dire!... - -... Et ce fut par une nuit plus sombre, mais aussi divine que cette -autre nuit que je vécus sur la Columbia, fleuve tranquille et noir, -tandis que Vincent van Horst regardait les étoiles du sillage, et qu'à -la poupe de notre chaland une flûte, pastorale et pure, préludait. - - - - -X. - - ---Pourquoi le bar de la Fourche? Je connais toute la côte et tous les -placers jusqu'aux Rockies, par conséquent, j'ai bu dans tous les -saloons... Jamais on ne m'a parlé de la Fourche. Gin-bar est dans le -Cascade Range; Golden-bar est sur le Snake river; Joshua-bar est au pied -du mont Jefferson; Hornet-bar est près de Poker-Flat; Christ-bar est sur -les bords du lac Mono... mais... le bar de la Fourche?... - ---Je vais vous dire: l'endroit avait du renom, jadis; il s'appelle -Yellow-Creek; vous y êtes passé, sans doute, mais le bar date de trois -ans à peine. C'est une femme de San Francisco, Maria, qui l'a fait -construire et l'a nommé le bar de la Fourche. Vous verrez, c'est un bar -comme tous les autres. - ---Probable que j'irai plutôt à Poker-Flat. - ---Vous avez tort. Les Chinois y sont. Rien à faire; au lieu que près du -Yellow-Creek... on ne sait jamais! - ---Oui, mais... la Fourche! vous n'expliquez rien! - ---Eh bien, voici. Une fourche c'est le carrefour, l'endroit où l'homme -et la bête hésitent, n'est-ce pas? Ils ne peuvent se diviser, comme le -vent, alors, ils choisissent et, parfois, ils vont ainsi à leur malheur. -Or, un peu avant Yellow-Creek, la piste que nous suivons se divise en -deux branches. L'une d'elles monte aux anciens placers en longeant le -ruisseau que les Chinois ont épuisé, l'autre tourne dans la forêt et -mène à Poker-Flat. Arrêtez-vous quelques jours au bar de la Fourche. -Croyez-moi, ce ne sera pas du temps perdu. Et j'en parle librement, car, -moi, je vais m'embarquer à Vancouver; je quitte le pays. Allons!... -adieu! - -Et le voyageur, que van Horst avait arrêté pour l'interroger, reprit sa -route. - -Nous avions débarqué du chaland à un coude de la Columbia, et, depuis -dix-sept jours, nous longions le pied des Rockies. Notre caravane, -composée de quatre charrettes couvertes, allait d'un train assez lent. -Seuls, van Horst et Carletti étaient à cheval. - ---Il avait raison, cet homme, disait van Horst, un soir que nous -mangions, assis autour du feu; les carrefours sont pernicieux! Il arrive -un moment où l'on ne sait plus. Prendre à droite, prendre à gauche, on -croit que c'est indifférent car on trouve du travail sur toute la terre; -eh bien, non! notre vie en dépend! A droite, il y a le bonheur; à -gauche, la détresse... On n'est pas sûr... Alors, on hésite comme un -vieillard, et l'on a froid tout à coup... mais, aujourd'hui, j'ai un -compagnon! Olivier! tu seras le dollar que l'on jette en l'air pour -décider à pile ou face! - ---Dieu garde! m'écriai-je en riant. - -Et, pourtant, un jour, il fallut bien choisir. - -Ce fut ainsi. - -Carletti, qui s'était foulé le pied, m'avait prêté son cheval. Van Horst -et moi venions de traverser le gué d'une rivière. Nous attendions les -autres. Il était midi. - -«Demain matin, me dit van Horst, nous déciderons. Irons-nous à -Yellow-Creek ou à Poker-Flat? Vraiment, je crois que, dans le haut de -Yellow-Creek, il y aurait à travailler; d'autre part, je connais -Poker-Flat, où j'ai des amis. Allons! donne ton avis!» - -Tout aussitôt, je le donnai. - -De l'or! trouver de l'or! L'idée, la chose, le mot, avaient une façon de -magie! Yellow-Creek! le ruisseau jaune!... Je voyais un torrent roulant -des sables d'or! un torrent où l'on prendrait des paillettes à poignées -et dont l'eau serait étincelante sous le soleil! - -«Yellow-Creek! m'écriai-je. Oh! oui! Yellow-Creek et le bar de la -Fourche! n'hésitons pas! Si l'endroit vous déplaît, ensuite, eh bien, -nous partirons!» - -Je voyais van Horst sourire. Mon enthousiasme l'amusait. - -Ah! je ne songeais guère à balancer! Il suffisait de la couleur d'un -vocable pour décider de ma vie. - -Van Horst étendait ses grands bras, comme pour un bâillement. - -«Va pour le bar de la Fourche!» - -Et ce fut dit. - - - - -XI. - - -Un soir, peu avant le crépuscule, van Horst m'appela. - -«Regarde, Olivier, me dit-il en désignant de son bras tendu le profil -brisé d'une colline, le Yellow-Creek, c'est là!» - -Le surlendemain nous arrivions à la Fourche. - - * * * * * - -Une simple buvette, autour de laquelle se groupaient quelque vingt -cabanes. Le pays était accidenté, couvert de beaux arbres, arrosé de -torrents. Après la longue plaine monotone que je venais de voir, ce -pittoresque nouveau me faisait l'effet d'un tumulte. Mais quelle -magnifique végétation et que de promenades je rêvais déjà sous l'ample -toit de verdure et parmi les roches mouillées de la montagne! - -Il y eut de bruyants adieux. Van Horst, Jane Holly, Carletti, l'Italien, -Mosé, le Juif, Kid et moi restions à la Fourche. Les autres tournaient -vers Poker-Flat. Le Bordelais jura de nous rendre visite dès qu'il -serait millionnaire; Jane Holly, ses beaux yeux pleins de larmes, voulut -à toutes forces étreindre le petit Floridien, et celui-ci se laissa -faire, content de finir à bon compte une si laide intrigue amoureuse. -Puis on tâcha de s'installer. Jane Holly se fit ouvrir la cabane de son -époux, absent pour deux jours, et chacun de nous s'enquit d'un lieu où -dormir. - - * * * * * - -A cette époque, on pouvait encore travailler sur toute l'étendue de la -contrée. Cinq ans avant, on avait trouvé de l'or dans la petite rivière, -le Yellow-Creek, et cela s'était fait pour le bonheur de quelques hommes -et le malheur de beaucoup d'autres. Il y avait eu des cris à propos de -cette poussière lourde, il y avait eu des pleurs et des grincements de -dents, comme l'annonce Jérémie, et il y avait eu du sang répandu, comme -il est coutumier qu'il y en ait chaque fois que l'essence de soleil -vient nous charmer. - -La plaine, qui n'était guère hantée que par quelques tourbillons de vent -poudreux, et la montagne, où l'on n'entendait que les imprécations -claires des torrents et les confidences de la brise connurent l'homme -pressé d'être riche, sa fièvre, son injustice, son avidité de premier -occupant. - -Se peut-il donc que les arbres, que les bêtes, que le vent musicien -n'aient pas, sur la terre, d'aussi bons droits de propriété que cet -animal étrange qui porte, pour se distinguer, une bible dans sa main et -un jeu de cartes souillé au fond de sa poche? - -D'abord, l'imbécile qui avait cru drainer le Yellow-Creek de tout l'or -qu'il contenait, le vendit pour dix mille dollars à des Chinois, gens -très habiles, très patients, qui trouvent, là où les autres ne cherchent -plus. Les Chinois ayant fait fortune s'en allèrent et l'imbécile fut -ramassé, trois ans plus tard, sur le pavé de Boston, désargenté au point -que d'anciens camarades durent lui offrir quelques secours. Trois ans -avant, ils eussent été heureux de lui graisser les bottes. - -Que voulez-vous!... le ciel change! - -Les Chinois partis, on découvrit, plus haut dans le Yellow-Creek, -d'autres alluvions, et l'on se remit à la chasse de ces étincelles -froides qui chauffent mieux que les plus beaux feux de joie et plus -longtemps que les flammes de l'enfer. Ainsi, le pays se civilisait et, -pour montrer que la nature était tout à fait détrônée, que le règne des -brises joyeuses et des parfums de fleurs était fini, comme on plante un -drapeau sur une redoute prise, une femme de San Francisco, Maria, fonda -le bar de la Fourche. - - * * * * * - -C'était une maison en bois, bâtie vite, où le vent pouvait entrer comme -chez lui. Elle n'avait qu'un rez-de-chaussée composé de trois pièces. -L'une, le _saloon_, prenait presque toute la place. Buvette, salle de -jeu, salle de bal, lieu d'oubli par excellence, son atmosphère restait -constamment imprégnée d'une âcre odeur de tabac à laquelle se mêlaient -des relents de boisson et de pétrole. - -Le lendemain même de mon arrivée, je cherchai du travail. Vous -comprenez, je ne voulais pas me faire entretenir par van Horst, et Maria -m'ayant proposé, moyennant rétribution honnête, d'être son «garçon de -salle», j'acceptai l'offre. Je couchais, derrière le saloon, dans une -chambre de débarras, au milieu du chaos des inutilités hétéroclites qui -sont le rebut d'un campement de mineurs... Par terre, sur une paillasse, -il y avait Jimmy, le fils de la patronne, et, les nuits de lune, ses -cheveux jaunes tachaient l'ombre. - -Ah! le bar de la Fourche! - -Ce seul nom me rappelle tant d'heures funestes! tant de tragiques -choses! J'ai encore dans l'oreille les prophéties que faisait le gros -Kid d'après le Livre qu'il affectionnait! - -«N'usez d'aucune violence, dit l'Eternel, et ne répandez pas le sang -innocent dans ce lieu.» - -Des gestes, des exclamations, des soupirs du passé me reviennent à la -mémoire... - -«J'ai juré par moi-même, dit l'Eternel, que cette maison sera réduite en -désolation!» - -Ah! mon gros Kid! quel lieu de la terre habites-tu, maintenant? toi dont -le rôle, ici-bas, était de témoigner, par d'anciennes paroles, des -crimes que tu voyais? - - * * * * * - -Oui, je vais tâcher de faire revivre, d'après mes vieux souvenirs, la -personne de Vincent van Horst et le bar de la Fourche. - - - - -XII. - - -Dès la première semaine de notre arrivée, van Horst alla faire une -tournée de prospection. Je restai seul. Oui, maintenant, j'étais -embarqué pour de bon dans la «vie d'aventures». Sans doute, n'avait-elle -pas ce charme facile que promettent les livres, mais j'en appréciais -fort la séduction: cet isolement, cette liberté. - -Etre loin de tout! de _tout_ entendez-vous! loin du bureau de poste, -loin de la mer, loin des routes! sans journaux, sans police, sans -église!... j'allais dire: sans Dieu!--Certains soirs, je sentais rôder -autour de moi la froide peur, mais l'aube apportait, à mon réveil, une -joie toujours renaissante: être libre! - -C'est bien d'avoir trouvé du travail, me dit van Horst à son retour. Tu -as raison, il ne faut pas vivre au crochet du voisin, et puis, il y a en -toi l'étoffe d'un gaillard. Oui, mon petit!... et ne va pas me lâcher, -sous prétexte que tu peux te débrouiller sans aide!... Ce serait mal!... -Qui te dit que je n'aurai pas besoin de toi un jour? - ---Aucun danger que je vous lâche!... Et votre voyage? En êtes-vous -content? - ---Heu!... la montagne n'a pas donné grand'chose! plus de boue que de -paillettes. Pourtant, il y a une petite vallée où je retournerai... Je -m'assurerai même les droits... On ne sait jamais!... Voyons! raconte un -peu ce que tu fais ici! Donne-moi des nouvelles. Le gros Kid boit-il -toujours? A quoi ressemble le mari de Jane Holly? S'il est aussi laid -que sa femme, ça doit faire un joli couple! Et Maria? Parle-moi de la -vieille Maria!» - -Je renseignai van Horst de mon mieux. - -D'abord, je lui décrivis la patronne. Cette excellente Maria! Elle était -vieille... si l'on veut. Je l'ai su plus tard: quand on estime l'âge -d'une femme, tout dépend de l'endroit où l'on se trouve. En Europe, on -sait ce que vaut chaque chose. Les objets nécessaires sont en telle -abondance que leur prix change peu. Les eaux des fleuves ne charrient -que des trognons de légumes et des chiens crevés; dans la terre, il n'y -a que des racines, des semences, des tuyaux ou des squelettes et les -forêts ont autant de pancartes et d'écriteaux que d'arbres et de -feuilles; mais, chez nous (je veux dire là-bas où j'habitais), on -pouvait toujours considérer l'eau du torrent, un pan de terre ou un coin -de forêt, avec l'espoir d'y trouver des titres de rente, une maison et -une femme. Comme tout cela, vous le supposez bien, nous manquait, le -hasard faisait singulièrement varier les valeurs. La femme, surtout, -était plus rare qu'une girafe. On arrivait à la considérer comme un -symbole. Tout à fait à la manière des girafes, qui ne servent plus que -d'illustration pour la lettre G dans les alphabets. - -Or, quand il y a, dans un pays, des femmes à revendre, on peut dire très -vite, de l'une d'elles, qu'elle est vieille; mais, quand il n'y en a que -trois, on réfléchit avant de porter un jugement. - -Autour du bar, nous étions, en omettant les chevaux et les autres bêtes, -une trentaine: vingt-sept hommes, trois femmes et les passants... Trois -femmes... deux fort laides: la vieille Maria et madame Holly... la -troisième?--attendez. - -Je ne puis mieux vous décrire Maria qu'en disant qu'elle était bonne et -grasse, très grasse. Ses cheveux gris rendaient son visage rond plus -aimable encore; dans sa voix chantante errait toujours un petit rire et, -quand on parlait de la _vieille_ Maria, _vieille_ devenait un terme -d'affection. D'ailleurs, sa bonté était sans bornes, pourvu qu'on -n'essayât pas de jouer au plus fin. Je pense qu'à ce jeu l'on eût perdu. -Elle savait que tout, en ce monde, a son prix: le whisky, les paquets de -cartes, le tabac, elle-même, et, si Maria ne s'estimait pas très haut et -ne se refusait à personne, du moins, je ne la vis jamais se donner -gratuitement. Maria? Un fruit blet gardant quelque saveur. - -Certes, sur le moment, je ne fis pas à van Horst un portrait aussi -complet, mais l'essentiel y était déjà. Je vous le livre avec peu de -retouches. - ---Dis-moi, Olivier! ça m'a l'air de manquer un peu de femmes? Maria!... -Jane Holly!... Rien d'autre à se mettre sous la dent? - ---Oh! répondis-je, vous verrez! Il y a la fille de Smith! Elle est -belle! elle est grande! elle est blonde! elle a de longs yeux sombres! -c'est une joie de la regarder! et quand elle sourit... ah!... - -Van Horst cherchait dans sa mémoire. - ---Smith? murmura-t-il. Smith? il y a plus d'un Smith par le monde et -j'en ai connu des douzaines!... mais... quel est son petit nom? - ---Je crois qu'il s'appelle Jérôme. - ---Oh!... Jérôme Smith?... Oh!... - -Il parlait tout bas. - -«Jérôme Smith... c'est bien ça... Je l'ai rencontré, dans le temps, loin -d'ici. Sa fille devait avoir quinze ans... Quelle rencontre!... Oh!» -murmura-t-il encore. - -Puis, brusquement: - -«Et ton travail?» - -Je me plaignis un peu de passer des nuits blanches, lorsque par hasard, -je regagnais ma couverture avant que tout le monde fût parti, car la -cloison n'arrêtait guère les bruits d'à côté, les jurements et les -chansons. Mais je commençais à m'habituer au vacarme. Dans ce bar de la -Fourche, il fallait avoir le sommeil lourd. - ---Et j'oublie!... Mosé s'est installé. Il est notre fournisseur, ici. -Hier, il a vendu à la patronne trois tonneaux de porc salé et du whisky -et du gin pour deux mois. Puis encore, ce bon Carletti: il nous amuse -tous par ses chansons et ses grimaces. Vous le verrez, je pense, à la -buvette. - ---Oui... oui... reprit van Horst d'une voix traînante et subitement -lasse. La petite Smith, elle s'appelle Annie, n'est-ce pas? - ---Vous avez bonne mémoire. Elle s'appelle Annie. - ---Il y a cinq ans... Quels beaux yeux noirs!... Et toi, Olivier, que -fais-tu? - -Il eut un sourire distrait et dit encore: - ---Ne couche pas avec Jane Holly! elle m'a tout l'air d'aimer les jeunes -gens, cette garce! Rappelle-toi le petit Floridien qui jouait de la -flûte sur le chaland!... mais prends garde! elle doit être pourrie! - ---Ne craignez rien! Je saurai me défendre! A propos, je crois que son -mari la surpasse en laideur! Il est repoussant! - -Je n'exagérais pas. L'invraisemblable décharnement de Holly, son nez -lourd et tombant, ses yeux louches, dont l'un, le gauche, était blanc, -ses bras qu'il paraissait pouvoir plier comme des cordes, ses longues -jambes cagneuses, tout cela formait un ensemble prodigieux -d'abominations. - -Et puis... et puis, il s'appelait Nick, entendez Nicodème! Il s'appelait -Nicodemus Holly! - -«Annie Smith!... murmura van Horst. La petite Annie Smith!... est-ce -possible!» - -Il rêvassait toujours. Brusquement, il se reprit. - -«Allons! j'ai soif! viens boire!» - - - - -XIII. - - -Nous entrâmes dans le saloon. - -Les monuments d'un pays neuf n'appartiennent pas à l'histoire humaine. -Il n'existe guère, en matière architecturale, de truqueurs qui posent la -patine du temps en un jour, et c'est un mérite hors d'atteinte que de -sourire, comme fait le grand Sphinx, par des traits ruinés. - -C'est justement que les pyramides s'enorgueillissent d'elles-mêmes, car -on ne peut dire combien de palmiers elles ont vu choir dans les oasis -d'alentour. Or, quel arrangement de pierres du Nouveau-Monde passe en -vétusté ou en noblesse les arbres géants des forêts américaines? Ceux-là -racontent, nuit et jour, à qui les écoute, l'époque délicieuse où -l'homme d'Europe n'était pas encore venu. La chronique chuchotée par -leurs frondaisons, la généalogie de leurs branchages ont marqué ce qu'il -y a de plus antique sur cette terre, et il faut attendre la mort de ces -colosses, toujours à demi mêlés au ciel, pour vanter nos architectures -qui se développent au ras du sol et qui ont, cependant, toujours peur de -tomber. - -Par deux exemples, la Fourche présentait de façon curieuse le contraste -des deux histoires du pays, car une histoire humaine commençait à -s'inscrire déjà sur les murs du saloon, tandis qu'à trente pas de la -porte, ancestral, démesuré, plein de murmures, de coups d'ailes, de -sauts d'écureuils, dédale presque inexploré par l'homme, le cèdre Big -Ben perpétuait un gigantesque souvenir naturel. - -Et pourtant, comme une anecdote bien vivante à côté d'une histoire si -altière qu'elle en prend figure de légende, même après le feuillage de -Big Ben, les murs du saloon de la Fourche ne laissaient pas -d'intéresser. - -Ils portaient toute une décoration que les habitants du lieu -considéraient avec respect. Encore fallait-il savoir la lire. - -A ce clou, dans l'angle de gauche, Sam Wells, trois ans avant, s'était -pendu, lorsqu'il découvrit que le terrain qu'il occupait ne valait pas -une rognure de dollar et que les paillettes dormaient plus loin, chez -Silas White. Lourde erreur que ce suicide! Non seulement il rendit plus -malaisée l'entrée de Sam Wells en paradis, mais il porta bonheur à Silas -White; car, ayant soigneusement dépendu son camarade, Silas White -s'appropria la corde du supplice, ne la quitta ni jour ni nuit et, peu -de mois après, fit fortune. Le clou, tordu par le poids du cadavre, et -un peu rouillé, resta au mur. - -Tout cela, je l'appris plus tard. Une fois le travail fini, la patronne -causait volontiers avec son garçon de salle. - -Si le bar de la Fourche existe encore, peut-être y trouve-t-on aussi un -cadre, à mi-hauteur de la cloison de gauche. De mon temps, ce cadre en -chêne protégeait une image d'Epinal. Comment cette image, grossièrement -coloriée, avait-elle pu, sans déchirures, presque sans taches, arriver -de France jusque dans ce coin perdu des Etats-Unis? Elle représentait la -face du grand Empereur, sa face légendaire, officielle, et, à vrai dire, -ce Napoléon pour enfants, ce symbole de conquête violente, signifié par -un naïf bariolage, n'était point hors de place en un bouge où la force -primait volontiers le droit, et dans l'air épais duquel une odeur de -poudre se mêlait souvent à celle des boissons. - -La vieille Maria elle-même ignorait d'où venait son Napoléon. Un des -premiers buveurs l'avait-il apporté? Elle ne savait pas... mais malheur -à qui eût osé y toucher! le cadre était l'objet d'une vénération -pareille à celle qui préserve, durant de longues années, quelque -parchemin scolaire dans certains ménages de condition médiocre. Le -Napoléon rouge et bleu était la divinité du bar de la Fourche, et, -chaque dimanche, Maria en époussetait le verre avec un soin religieux. - -Le clou de Sam Wells et le Napoléon d'Epinal étaient les deux seuls -ornements des murs du saloon à l'époque où la patronne m'offrit, en -rétribution de mes petits travaux manuels, un lit de sangle et de quoi -me nourrir. - - - - -XIV. - - -Nous buvions depuis une demi-heure, van Horst et moi, comme deux vieux -amis. Maria me regardait d'un air sévère. Son garçon de salle ne devait -pas consommer avec les clients. Oui! mais je pense que van Horst eût -difficilement souffert une observation. Il avait le ton un peu -péremptoire. - -Pour assurer ma présence à sa table, il parla fort et engagea la -conversation comme si nous venions de nous retrouver à l'instant. - ---Eh bien, Olivier! t'es-tu fait des amis dans ce vilain trou? - ---J'en ai déjà un, dis-je à voix basse: le fils de la patronne. Un drôle -de garçon! Ah! tenez! le voilà! - -Mon nouveau camarade, Jimmy, arrivait dans la salle en courant. Imaginez -un enfant de quinze ans, un enfant, un petit enfant. Il était faible -d'esprit et, à la Fourche, on le considérait, à tort, comme un imbécile. -Par quelle fâcheuse distraction Maria l'avait-elle eu? mystère! mystère -analogue à celui de la provenance du Napoléon d'Epinal. Un jour, Maria, -qui vivait alors à San Francisco, avait accouché de Jimmy. Durant sa -grossesse, elle ne cessait, paraît-il, de s'ébahir. Elle s'était -délivrée de ce fardeau comme une vache met bas, avec résignation. On -avait baptisé la chose du nom de Jacques, alias James, de là Jimmy. -Pierre en était-il responsable, ou Jean, ou Georges? Maria ne savait -pas, mais elle accusait vaguement de ce forfait un passant riche qui -avait couché une nuit à Frisco, une seule, dans l'hôtel où Maria était -servante. - -D'aucuns tenaient Jimmy pour fou et d'autres pour idiot. Ils faisaient -preuve d'un esprit court. Si je le dis, c'est que j'en sais à son sujet, -plus long que personne. - -L'homme se développe suivant sa nature héréditaire et un peu sous -l'influence de son milieu; eh bien! Jimmy, dont l'enfance avait eu pour -compagnons les arbres, les bêtes et les jeux d'air de la forêt, Jimmy, -sur qui la patronne, absorbée par le soin de son commerce et de sa -prostitution, veillait peu, Jimmy, attiré dans ce monde par un père de -hasard, avait, sans doute, au for de sa petite âme en genèse, choisi de -grandir et de vivre selon la loi de ses premiers amis, les plantes, les -ruisseaux, les bêtes familières et non suivant la loi des humains. - -Grand, mince, d'une minceur extraordinaire, son profil était pur et -beau, sa face d'un ovale un peu trop marqué, son teint rose et sa main -longue. Toujours bien portant, quoique sa mère s'obstinât à le croire -maladif, et toujours un sourire aux lèvres, ses grands yeux bleus qui -regardaient doucement _autre part_ lui donnaient un charme singulier. - -On l'habillait de rencontre, trop court ou trop large, et ses vêtements -ne tenaient à son corps que par un extraordinaire harnachement de fils, -de cordelettes et de bretelles qu'il arrangeait lui-même avec une -habileté sans pareille, car il connaissait les noeuds des lianes dans la -forêt. Il relevait ses manches jusqu'au coude, il marchait pieds nus, ne -pouvant supporter sabots ni souliers; son cou était nu, sa chemise très -échancrée et sa tête nue, toute jaune, portait un casque de mèches -lourdes et lisses où se mêlaient des graines et des fleurs. Chaque -dimanche, Maria lui brossait la tignasse avec une brosse de chiendent. -Tout entier, il figurait une façon de sylvain chaste et blond, un Adonis -de sous-bois. - -Certes, il paraissait faible d'esprit. Entendez par là qu'il ne savait -point lire et répondait souvent de travers aux questions qu'on lui -posait, mais c'était la faute des questionneurs. Il avait grandi dans un -autre monde que Maria, pourquoi aurait-il discouru dans la même langue? -Qu'une vache donne le jour à un écureuil, l'écureuil ruminera-t-il? Avec -moi qu'il aimait bien, Jimmy pouvait parler, et nous avons eu, cachés -dans la forêt, de très longues causeries pendant que les arbres -échangeaient leurs oiseaux et que le soleil filtrait dans les branches. - -D'un pas fantaisiste et dansant, Jimmy s'approcha de van Horst. - ---Dis bonjour gentiment! - ---Bonjour, monsieur! fit Jimmy, en tendant la main. - ---Bonjour, monsieur Jimmy, fit van Horst d'une voix adoucie. - -Et, se tournant vers moi: - -«Il est gentil tout plein, ton nouveau camarade! Mais, lui aussi devra -faire attention. Voilà encore une proie tout indiquée pour madame Holly. -Tu es trop joli garçon, mon petit! Cette excellente Jane voudra se -repaître de toi!» - -Jimmy le regardait d'un air absent et naïf. - -«Oh! m'écriai-je. Oh!... van Horst... quelle horreur!» - - - - -XV. - - ---La Providence a voulu cette nouvelle rencontre. - ---Mon brave Smith! je ne pense pas que la Providence y soit pour -beaucoup. En tous cas, elle ne vous a pas empêché de vieillir! Il y a -cinq ans, vous aviez encore tous vos cheveux! Et la petite Annie, -comment va-t-elle? - ---C'est une grande fille de dix-neuf ans. Vous la verrez ce soir. - -Vincent van Horst et Jérôme Smith venaient de se rencontrer dans la -buvette et de refaire connaissance.--Il était singulier de voir ces deux -hommes ensemble. L'un représentait la force, la santé, la passion; -l'autre montrait un visage triste, une bouche lasse, des paupières -plissées... et ces pauvres mains!--une défaite! - -Ils burent et causèrent quelque temps, puis van Horst s'en fut dans la -forêt. Il souffrait de la tête et voulait se promener, disait-il. De -fait, il semblait assez rouge de visage et se prenait le front à chaque -instant.--Je priai la patronne de me donner congé pour l'après-midi, et -l'accompagnai. - -Une promenade avec van Horst m'agréait toujours. Près de moi, cet homme -s'adoucissait et j'aimais à l'entendre raconter ses aventures, car, à -travers la fougue simple du récit, on sentait l'acte vécu. Les récits de -van Horst n'étaient pas des contes. Il avait aussi une façon brusque et -plaisante de me renseigner sur les choses de l'univers. A ce point de -vue, les leçons de mon père manquaient de familiarité: il aimait trop me -montrer le doigt de Dieu. Si van Horst faisait parfois des digressions -morales et, souvent, d'assez farouche manière, du moins ne me parlait-il -jamais de métaphysique. - -Nous marchions vite sous les arches de feuillage. Des bêtes fuyaient -dans le sous-bois. Un nombreux ramage se perpétuait parmi les branches. -L'air vivait. - -Comme les paroles gagnent en valeur quand elles sont prononcées au sein -d'une forêt! Les arbres écoutent avec tant de noblesse, le ruisseau se -moque avec tant de grâce! Quelquefois, on voyait le panache roux d'un -écureuil faire l'ascension instantanée d'un cèdre, ou des serpents fuir -sous l'herbe avec élégance. C'était la vie en son détail, et les brises -et le ruissellement des ondes forestières unissaient tout cela par leurs -continuelles chansons. - -La promenade fut longue; le soleil baissait sur l'horizon quand nous -revînmes vers le bar. Il dardait sous les branches ses longs traits -rouges. Nous marchions dans un incendie. - -Van Horst était à quelques pas devant moi. Je le vis s'arrêter net, à -l'orée d'une clairière. - -«Dis-moi, Olivier, est-ce la fille de Smith?» demanda-t-il quand je -l'eus rejoint. - -Et il me désigna, non loin de nous, une jeune femme blonde qui parlait à -un homme vêtu de toile bleue. - -«C'est bien Annie Smith», répondis-je. - -Van Horst restait immobile. La tête un peu penchée, il se mordait le dos -du pouce. Il semblait réfléchir mais ne quittait pas des yeux ce couple -au fond de la clairière. - ---Qui est-ce? demanda van Horst. - ---Jack Dill. Il couche dans la cabane de Mosé. - -A ce moment nous vîmes la jeune fille repousser l'homme en blouse qui -venait de lui prendre la taille et cherchait à l'embrasser. En se -dégageant, elle nous aperçut. - -Annie Smith courut vers nous, suivie par Jack Dill qui riait. Qu'elle -était belle, couronnée d'or pâle, avec le sang de la colère aux joues et -ce froncement des sourcils noirs sur les yeux noirs! - -«Si vous êtes un gentleman, défendez-moi!» - -Elle ne suppliait pas. Non. Elle demandait l'aide de van Horst comme un -service qui lui était dû. - ---Défendez-moi! - ---Laisse donc cet homme, dit Jack Dill. - -Je regardai van Horst. Sur ses lèvres, naissait une façon de sourire -triste, une expression mal définie, douloureuse et plaisante, peut-être -résignée. - ---Vous, n'est-ce pas, dit Jack Dill, mêlez-vous de ce qui vous regarde! - ---Mais... certainement! je vais m'en mêler à l'instant même! - -Et, se tournant vers Annie, il dit d'une voix mortellement calme: - -«Mademoiselle, je vous ai connue en Floride, il y a cinq ans. Je suis -encore à votre disposition. Dois-je tuer cet homme?» - -Annie le regarda d'un air étonné, mais elle n'eut pas le loisir de -répondre. Jack Dill lui avait déjà repris la taille. - -«Ne fais donc pas tant d'histoires!» - -Alors, tout soudain, je vis l'orage monter dans les yeux de van Horst. - ---Tu vas laisser cette jeune fille tranquille... immédiatement. - ---Mon ami, dit Jack Dill, goguenard, mêle-toi de tes affaires, sans cela -je vais te bourrer la gueule ou te crever le ventre, à ton choix. - -Annie s'était appuyée au tronc d'un arbre. Elle écoutait froidement la -dispute. En vérité, l'on eût dit qu'elle s'étonnait un peu que tout ne -fût pas déjà terminé. - -Van Horst tenait son couteau. Jack Dill tenait le sien. Je ne les -quittais pas des yeux. Cela devenait intéressant. - -Et puis, tout à coup, van Horst parla encore; mais ce n'était plus une -voix humaine, c'était un rugissement. - -Jack Dill eut un moment d'hésitation, un moment court, puis il se -décida. - -«Toi, je vais te faire avaler ta langue!» - -Et les deux hommes se joignirent. - -Ils s'attaquaient avec la fureur des bêtes. Jack Dill criait des injures -à Vincent van Horst, silencieux. - -Sur le visage d'Annie Smith, pas une émotion perceptible,--rien. - -Moi, je suais à grosses gouttes. - -Cela se passait dans l'air glorieux du soleil couchant. Une ardente -poussière flottait autour de nous. Dans ce féroce embrasement du jour, -les deux combattants jetaient sur l'herbe leurs longues ombres noires. - -Soudain, le sang jaillit. - -Van Horst, voyant que son adversaire le menaçait au ventre, venait -d'enfoncer brusquement son arme dans la poitrine de Jack Dill. - -L'homme tomba. - -Van Horst, redevenu très calme, s'agenouilla près de lui, essuya -tranquillement son couteau sur la blouse bleue de sa victime, puis, sans -se relever, et tournant la tête vers Annie: - ---Voilà! dit-il. - ---Merci, dit Annie. - -Elle lui fit un léger signe, comme pour reconnaître un hommage, et -s'éloigna sous les arbres, d'un pas égal. - - - - -XVI. - - -«Il est mort,» dit van Horst. - -La pourpre de l'horizon s'éteignait. L'air devenait sombre, la nuit -épaississait les frondaisons. Van Horst, à genoux, et moi, debout, -regardions Jack Dill, étendu sur l'herbe. - -Il faisait un cadavre propre. Très peu de sang sur la veste de toile -bleue... Une petite tache oblongue, du côté gauche... Rien d'autre. La -face était pâle. La main crispée tenait encore le couteau. - -«Pourquoi avez-vous fait ça?» - -Je n'étais pas indigné. Je ne sais pour quelle raison, mais je n'étais -pas indigné. Je comprenais mal. - -«Pourquoi avez-vous fait ça?» - -Van Horst se pencha sur Jack Dill, lui prit le couteau des doigts, mit -le couteau dans sa poche, regarda encore quelques instants la face -blême, puis, se relevant: - -«Viens!» dit-il. - -Je le suivis, mais je me retournais à chaque instant et traînais en -arrière. - -«Viens donc!» - -Nous marchions en silence. - -Van Horst me prit le bras. - -«Tu me demandes pourquoi j'ai tué Jack Dill? Eh bien! mon garçon, -apprends que, d'abord, il ne faut jamais laisser insulter une femme. -Retiens-le; ça pourra te servir plus tard. Et puis... je connaissais -Annie Smith. C'était en Floride. Smith et moi, nous pêchions. La petite -restait assise à l'avant du bateau; elle avait déjà cet air grave -qu'elle garde encore. La pêche ne m'intéressait pas, mais ça l'amusait, -elle, de me voir attraper les gros poissons. Son père était si maladroit -qu'il n'arrivait jamais à rien prendre. Alors, je pêchais pour amuser la -petite...» - -Van Horst ne savait déjà plus que je me trouvais là. Il se parlait à -lui-même. - -«Et, quand je jetais de gros poissons dans la barque, elle disait, -chaque fois: «Merci!» avec ce même signe de tête hautain qu'elle avait -tout à l'heure. Elle ne m'a pas reconnu, je pense, mais moi!... Ensuite, -je suis allé à New-York, à Chicago, à Vancouver, au Mexique, dans bien -d'autres endroits... Non, ne rentrons pas tout de suite à la Fourche: -promenons-nous encore un peu... Souvent, je songeais à la petite fille -qui se tenait si droite, à l'avant du bateau et qui, parfois, donnait -des ordres au grand bougre que je suis, comme si elle parlait à son -domestique. Et voilà que je la retrouve ici, par hasard!... Cependant je -ne l'ai pas cherchée!... L'ai-je cherchée depuis cinq ans?... Je suis -bien retourné en Floride, mais, en somme, j'y avais à faire... et quand -j'ai demandé des nouvelles de la petite, on m'a dit qu'elle était partie -avec son père... on ne savait pas pour où.» - -Il m'avait lâché le bras. Il pressait l'une contre l'autre ses grandes -mains, faisant effort, comme si cela pouvait rappeler de vieux -souvenirs. - -«Bien des fois, j'ai pensé à elle! Quand j'étais employé aux abattoirs -de Chicago, j'apprenais la façon d'assommer et de dépecer les bêtes... -eh bien, parfois, je revoyais brusquement la petite Annie Smith, là, -tout à côté de moi... J'avais les bras couverts de sang. On marchait -dans le sang. Ça puait le sang... Et je me demandais où pouvait être la -petite Annie Smith... Maintenant... voilà que je la retrouve!» - -Il ouvrait et fermait ses mains, comme s'il triturait de la pâte. - -«J'ai eu du plaisir à tuer Jack Dill! du plaisir! entends-tu? Je n'avais -jamais tué un homme... C'est délicieux!» - -Oh! quelle abominable sincérité d'accent! Nous arrivions à la Fourche. -Le saloon était vide. Van Horst s'assit. - -«Apporte-moi un gin.» - -Il buvait et, de temps en temps, parlait encore. - -«Oui, quand j'assommais les boeufs dans l'abattoir, je me disais: «C'est -pour la petite!...» Han!... et la bête tombait!» - -Il haussa les épaules. - -«A présent, on ne pourrait plus! tout se fait avec des machines!... mais -alors!...» - -Il souriait, d'un extraordinaire sourire mince que je ne lui connaissais -pas. Je me tenais debout, effaré, sans dire mot. Il me prit la main. - -«Je n'avais jamais tué un homme, eh bien, Olivier! quand j'ai senti mon -couteau entrer dans sa poitrine, j'ai eu la même pensée que, jadis, à -l'abattoir! Oui! j'ai pensé: «Ce sera pour la petite!» Et...» - -Il sortit de nouveau son arme. - -«... Tu as vu! ça n'a pas été long! J'ai enfoncé le couteau tout -droit!... tout droit!... Han!... et la bête est tombée!» - -Je reculai d'un pas, car, en disant ces mots, van Horst s'était -brusquement retourné et, d'une seule détente du bras, avait fiché son -couteau dans la cloison. Il l'y laissa et sortit de sa poche le couteau -de Jack Dill. - -Van Horst examinait avec soin le couteau de Jack Dill. - -«C'est une bonne lame!» - -Et il se mit à rire d'un petit rire doux. - -Le Napoléon d'Epinal... Le clou de Sam Wells... Le couteau de van -Horst... Cela faisait trois ornements aux cloisons de la Fourche. - - - - -XVII. - - -Le meurtre de Jack Dill passa presque inaperçu. On n'aimait pas cet -homme vantard et brutal. Arrivé depuis peu, il comptait pourtant plus -d'un ennemi. - -«Van Horst a saigné Jack Dill!... Ah! vraiment!» - -Ce fut tout. - -Carletti tâcha bien de prendre cette mort au tragique, mais, voyant -qu'il n'était dans le ton de personne, il finit par se taire. Seul Mosé -parut regretter Jack sincèrement. Ils habitaient la même cabane et, -durant les absences du Juif, Jack lui gardait son stock de marchandises. - ---Ah! je ne le pleurerai pas! avait dit Maria. C'était un mauvais -bougre. Il payait mal. - ---Moi, je n'ai jamais eu à m'en plaindre, répliqua Mosé d'une voix -discrète. Je trouvais en lui un excellent camarade, et puis, il ne -ronflait pas. - -On se partagea les dépouilles. Carletti prit une pioche; Kid, une -blouse; Maria, deux couvertures, et l'on n'y pensa plus. - - * * * * * - -Van Horst sentait, je crois, qu'une façon de pudeur m'empêchait de le -fréquenter aussi assidûment qu'auparavant. Un jour, il s'approcha de moi -et me dit: - -«Voyons! Olivier! voyons! J'ai tué un homme!... oui... eh bien! quoi? -n'ai-je pas eu raison?... Voyons! tu aurais donc mal compris?... Il -insultait une femme que j'aime! On ne peut pas supporter cela... on ne -doit jamais le supporter! Je l'ai tué. J'ai bien fait!... Alors, -maintenant, tu vas me lâcher! quand je n'ai plus que toi... que toi... -mon fils!» - -Ses grandes mains tremblèrent en prenant mes deux épaules. - -«Et... je suis si malheureux!... Annie ne m'aime pas!» - -Sa voix et son regard étaient la détresse même. Certes non! je n'allais -pas m'éloigner de lui! Il se sentait seul dans la vie, plus seul que ne -l'eût été un autre homme. Il souffrait de la pire des solitudes, «la -solitude du géant.» - -Nous causâmes beaucoup, ce jour-là. En accents désolés, il me décrivit -les traits de la froideur d'Annie. Je l'avais bien remarquée moi-même, -cette hautaine indifférence! - ---Son père m'a remercié, mais elle me traite comme un chien! - ---Lui avez-vous parlé? - ---Oui, je lui ai parlé de nos anciennes parties de pêche, en Floride, et -je lui ai dit que je l'aimais depuis lors. Elle a répondu qu'elle se -souvenait de m'avoir connu, jadis, mais qu'il était inutile de lui faire -la cour. Tout cela sur un ton glacé. Elle avait hâte que notre -conversation fût finie... Une statue... elle est en pierre comme une -statue. - -Il hocha la tête, l'oeil vague, les lèvres molles. - -«M'aimera-t-elle jamais?... moi, c'est pour toujours!... Ah! mais si -quelqu'un... si quelqu'un ose lui parler de trop près!...» - -Il n'en dit pas plus. Il ferma seulement ses doigts, comme pour -étrangler. - - * * * * * - -On avait enterré Jack Dill. Un homme de moins, qu'importait! Les -concessions, les _claims_, rendaient beaucoup, et cela mettait chacun en -joie. Quelques paillettes jaunes ont toujours pesé plus qu'un cadavre. -Les parties de cartes, brillantes, chaudes, aventureuses, duraient -souvent jusqu'au matin; le whisky, le gin, baissaient vite dans les -bouteilles. Dès la tombée du jour, le saloon était plein de monde et, -toutes les nuits, les annonces de poker alternaient bruyamment avec les -fragments de psaumes du gros Kid et les fâcheuses plaisanteries de -Holly. Bientôt l'atmosphère devenait irrespirable, par excès de fumée, -malgré les fenêtres et la porte ouvertes. - -Des gens passaient, s'asseyaient un instant, buvaient, s'en allaient, -revenaient de nouveau. Cela faisait un continuel mouvement, et, pour -moi, un surcroît de fatigue. De temps à autre, l'un des clients déposait -trois dollars, pliés dans un chiffon, sur la table de Maria, qui -tricotait paisiblement, sans dire mot. Maria posait ses aiguilles, -ouvrait le chiffon, vérifiait la somme, l'enfermait dans le petit coffre -de sa chambre à coucher, puis faisait au donateur des trois dollars un -sourire plein d'aménité qui signifiait: - -«Cette nuit, vous pouvez rester après la clôture et coucher dans mon -lit.» - -La scène se répétait très régulièrement, et sans variantes, une -vingtaine de fois durant le mois. - -Quand l'homme lui déplaisait par trop, Maria rendait les trois dollars -en murmurant: - -«Je regrette beaucoup.» - -Mais le cas n'était pas fréquent. Je ne me souviens guère que d'un seul -soupirant évincé. Il avait la gale. - -Quoi qu'il en fût, Maria examinait toujours la somme à l'avance. Je -crois que son plus vif dégoût n'eût point résisté à une prodigalité. - -Lorsqu'elle devait dormir en compagnie, la patronne m'appelait d'un -signe et me disait: - -«Tu mettras dans la chambre une bouteille, la cruche d'eau et deux -verres.» - -Le lendemain, elle me donnait trois _cents_. Petits bénéfices. - -D'autre part, les joueurs de poker étaient pour moi de bons clients. Le -gros gagnant de la soirée me laissait toujours quelques pièces. A la fin -du mois cela composait une somme. - -Le temps passait ainsi, à la Fourche, et je ne m'ennuyais pas trop... -d'ailleurs s'ennuie-t-on jamais, à seize ans? Tous les quinze ou vingt -jours on consacrait la soirée à lire les journaux. Kid était notre -lecteur. Il s'interrompait parfois pour glisser entre deux nouvelles une -prophétie de son cru, et Nicodemus Holly lui coupait aussitôt la parole -avec une plaisanterie souvent fort amusante mais à l'ordinaire obscène -ou, pour le moins fangeuse. - -Enfin, l'on se battait à la Fourche. Habituellement les querelles -finissaient en criailleries. Tout le monde étant content du sort, les -couteaux restaient dans les poches. Lorsque l'affaire était sérieuse, on -la vidait sous l'inoubliable feuillage de Big Ben, le cèdre géant. Cinq -ou six spectateurs seulement; j'avoue que j'en étais toujours. Les -autres ne se dérangeaient pas, sauf pourtant Jane Holly, spectatrice -assidue de ces duels à coups de poing. - -Quand deux hommes se battaient dans l'ombre de Big Ben, elle restait là, -son ignoble figure ravagée par une émotion turbulente, ses grands yeux -noyés de plaisir, les mains agitées par un tremblement qui ne prenait -fin qu'avec la rixe même. Les deux adversaires se réconciliaient-ils -après l'échange de quelques coups, elle poussait un soupir et s'en -allait; l'un d'eux était-il blessé, elle regardait la blessure avec -ravissement. Ah! pouah! - - - - -XVIII. - - -Je vous ai dit que Carletti, à bord du chaland, s'amusait de Jane Holly -en lui faisant une cour burlesque. Il avait continué ce jeu à la -Fourche, même devant le mari qui ne faisait qu'en rire, jusqu'au jour -où, soudain, Jane Holly le prit au mot. Ce pauvre Carletti fut vraiment -décontenancé; il refusa d'abord, prenant la fuite dès que paraissait -notre bacchante, mais il semble qu'un jour (ce fut le gros Kid qui me -conta la chose sur un ton révolté), elle assaillit l'Italien avec une si -lubrique fureur que le pauvre garçon dut se soumettre à cette épreuve du -destin. - -Par une étrange aberration, Jane Holly n'en restait pas moins -monstrueusement éprise de son mari. Elle le surveillait à tout instant -et lui lança les pires injures, un soir qu'il avait voulu offrir ses -hommages à Maria sous la forme de trois dollars. - -Holly se tira de cette situation ridicule par d'énormes bouffonneries, -mais elles manquaient de la verve que Carletti mettait dans les siennes. -La parade de Carletti sentait son Italie; la gaieté de Holly son pays -nègre: gaieté de caricature, gaieté américaine. Elle me faisait mal. -Elle me rendait triste. Je m'étonnais en outre que van Horst pût -l'endurer, mais, depuis quelque temps, van Horst voyait souvent Nick -Holly. Je dois dire qu'il le traitait sans égards. - -«Nicodemus! ordure vivante! viens ici!» - -Et Holly accourait en frétillant de tout son long corps désossé. - -Les rois avaient coutume de s'attacher un bouffon. Je pense que Holly -servait de bouffon à van Horst, qui semblait n'éprouver aucun dégoût en -sa compagnie et même qui riait volontiers de ses pitreries. Sans doute -trouvait-il à voir ce personnage abject le même bénéfice que les enfants -de Lacédémone dans la contemplation de l'ilote ivre. - -D'ailleurs, depuis la mort de Jack Dill, ses fréquentations avaient -changé. Il s'était, presque malgré lui, composé une manière de garde du -corps d'assez vilaine qualité. Son crime avait eu pour effet d'appeler à -sa suite tout ce que la Fourche comptait de têtes chaudes (et j'emploie -là un terme doux). - -Un jour, il m'expliqua la chose sur un ton demi-plaisant. - -«Que veux-tu! j'ai prouvé ma force en saignant Jack Dill, alors, tous -ceux qui n'auraient pas osé tuer ouvertement me suivent... ils me -suivent au sang.» - -Ces malandrins, dont chacun devait avoir une action louche dans sa vie, -me plaisaient peu. Il me plaisait moins encore de voir mon ami devenir -en quelque sorte leur chef... Mais van Horst était l'excuse du troupeau. - -Lorsque je me sentais trop écoeuré par l'ignominie de Jane Holly, par -les facéties de Nicodemus, par les affreux relents du saloon où la tête -bariolée de Napoléon considérait de ses yeux fixes une dizaine de -gaillards, ivres plus qu'à demi, j'allais me consoler dans la compagnie -du fils de Maria. - -Jimmy m'aidait parfois dans mon travail. A mes heures perdues, je -tâchais de causer avec lui, de préciser un peu ce rêve vague et -continuel qui l'occupait, d'appeler à la surface de cette âme stagnante -quelques bulles d'intelligence. Une fois, van Horst me surprit lui -faisant ainsi la leçon. Il me regarda avec, peut-être, un peu d'ironie, -puis, sur ce ton affectueux qu'il n'avait que pour moi: - -«Je comprends, dit-il, toi, tu aimes mieux essayer de faire naître que -d'assassiner!» - - - - -XIX. - - -«Alors mon père m'a dit: - -«Maintenant que tu es sorti d'Oxford, il faut que tu voyages, avant de -prendre rang dans la famille, et que tu apprennes ce que les voyages -seuls peuvent enseigner. Dans un milieu de gens qui t'admirent d'avance, -tu t'es un peu amolli. Je veux que tu sois un homme, et digne de ta -race. Tu aimes chasser: pars; va tuer du gros gibier. Cela vaut mieux -que d'abattre des perdreaux et des _grouses_.» - -Tout en écoutant cette histoire, van Horst examinait avec intérêt un -fusil de modèle nouveau. - -Il leva la tête. - -«Et vous êtes venu chasser chez nous? C'est une excellente idée.» - -Nous causions, près du Yellow-Creek, avec un jeune homme qui, depuis -quelques semaines, était l'hôte du bar de la Fourche. - -Un _gentleman_ de vingt ans; ce que Oxford produit de mieux dans le -genre, mais peut-être un peu efféminé, du moins à première vue. Fils -aîné d'une grande famille dont il nous avait dit le nom, il s'était -rebaptisé pour venir chasser dans le West et nous ne le connaissions -guère que sous le sobriquet de Johnnie Lee. - -Son arrivée avait fait sensation. D'admirables armes, un domestique -parfaitement stylé, un beau chien, deux grandes malles! Chasseur habile -et d'oeil prompt, ses journées étaient fructueuses. Souvent il -m'emmenait avec lui et me donnait alors un dollar pour la peine. - -Ayant rencontré van Horst ce jour-là, sur les bords du Yellow-Creek, -nous avions mangé ensemble, puis Johnnie Lee, tandis qu'un splendide -soleil couchant illuminait la petite rivière, s'était laissé aller à -nous conter sa vie. - -Bien qu'un peu trop adolescent encore et légèrement infatué de sa -personne, ce garçon mince et blond figurait un joli spécimen d'humanité -élégante. D'agréables yeux bleus, une bouche droite, assez de vigueur -dans le menton, la chevelure collée avec soin, des vêtements sans -reproche: il eût fait, en tout pays, un charmant chasseur. - -Il regrettait d'avoir à nous quitter bientôt. Avant la fin du mois, il -devait rentrer et, suivant son expression, prendre rang dans la famille. -Tout au plus prolongerait-il d'une semaine. Pour l'instant, nous -restions tous les trois, couchés sur l'herbe, fumant, buvant à une -gourde de whisky et goûtant cette dernière heure de soleil rouge. Les -mains posées sous la nuque, Johnnie Lee nous disait, en considérant le -ciel bigarré, les beautés de son château en Cornouailles, les grandes -fêtes que l'on y donnerait et comment son désir de rester à la Fourche -ne balançait pas moins les séductions de la terre natale. - -«Mon père ne dira plus que je suis un dandy, une poule mouillée! Je -rapporterai mes trophées de chasse! On les pendra dans le grand hall, -chez nous!» - -Il se releva sur le coude. Ses yeux brillaient de plaisir. - ---Enfin! je vois que ce pays vous plaît, dit van Horst, qu'un si vif -enthousiasme amusait. - ---Ah! certes! et puis, je vais vous l'avouer, mais ne le répétez, pas... -j'ai trouvé à la Fourche le plus beau des gibiers: une femme... et je -veux la séduire!... elle m'aimera!... Elle me suivra en Angleterre! Je -l'installerai à Londres! Elle sera ma maîtresse! - -Et, avec cette étonnante indiscrétion des très jeunes gens, il ajouta: - ---Vous connaissez Annie Smith?... - -Le visage de van Horst se durcit. - -«C'est Annie Smith, demande-t-il à voix basse, que vous voulez séduire? -Eh bien, mon petit ami! si ce sont là vos projets, il faudra en changer. -Dès maintenant, je vous donne un avertissement: j'aime Annie Smith; elle -sera à moi ou elle ne sera à personne, surtout pas à un petit gentleman -qui prétend faire d'elle une putain de plus dans sa capitale.» - -Johnnie Lee rougit. - ---Je vous prie de modérer votre langage, monsieur van Horst! - ---Des ordres?... des ordres?... à moi! - ---Oui, répondit Johnnie Lee avec une parfaite nonchalance, et je compte -emmener Annie avant la fin du mois. - -Il se recoucha sur l'herbe. Il s'étirait, comme un homme qui a grand -sommeil. Il souriait, le plus insolemment du monde! - -Sans se lever, sans presque bouger, van Horst prit la main de Johnnie -Lee dans son énorme main et la tordit d'un petit geste brusque. - -Johnnie Lee se dégagea en poussant un cri de douleur, et, debout, tout -frémissant: - -«Oui! cria-t-il, oui! oui! j'emmènerai Annie Smith! Si vous croyez -qu'elle hésitera entre moi et un va-nu-pieds de votre espèce! -laissez-moi rire!... Et ne vous avisez pas de me toucher! cela pourrait -vous coûter cher!» - -Van Horst se leva d'un bond. - -«Si elle doit choisir, dit-il, ce ne sera pas entre Vincent van Horst et -Johnnie Lee, mais entre Vincent van Horst et le cadavre de Johnnie -Lee!... le cadavre que vous serez dans un instant!... J'ai tué Jack Dill -parce qu'il lui avait pris la taille, mais, à vous, je donne encore une -chance, une seule! Vous allez rentrer à la Fourche, vous ferez vos -paquets, et, par les moyens les plus rapides, vous gagnerez la côte, -immédiatement! Si vous voyez Annie, je vous interdis de lui adresser une -parole, de lui faire un signe!... Mon petit garçon! il est possible que -vous soyez un peu notable en Cornouailles, mais n'oubliez pas qu'au bar -de la Fourche vous n'êtes rien! Allons j'ai déjà trop parlé; obéissez! -Et voici un fouet dont vous sentirez la caresse si vous faites le -malin.» - -Il prit le fouet dont Johnnie Lee se servait d'ordinaire comme de laisse -à son chien et le fit claquer. - -De toutes les erreurs qu'il pouvait commettre, le jeune homme commit -alors la plus forte. Il éclata de rire et, de son gant (car il portait -des gants) il effleura (oh! à peine), mais il effleura le visage de van -Horst. - -«Impertinente créature!» s'écria-t-il. - - - - -XX. - - -C'était son arrêt de mort. - -D'un grand coup, van Horst lui déchira le visage, cruellement, puis il -jeta le fouet. - -«Tu ne mérites pas une charge de fusil, dit-il d'une voix glacée; tu ne -mérites pas une balle de revolver; non! je vais te noyer! Tu vois le -Yellow-Creek?... Je vais te noyer là.» - -Johnnie Lee n'était pas un imbécile. Il comprit que tout effort serait -vain. Il ne pouvait atteindre son fusil, posé à quelques mètres de là, -sur deux branches basses. Désarmé, il restait à la merci du colosse. - -La scène avait trop d'horreur! - -«Van Horst! criai-je, vous n'allez pas le tuer! Van Horst! van Horst! je -vous défends de le tuer! C'est un assassinat!» - -Il me regarda d'un air ironique, et, soudain, je me trouvai à terre, moi -aussi, renversé par une giffle. - -Et voici ce que je vis. - -Johnnie Lee était couché sur le dos, maintenu par le genou de van Horst. - -«Si tu l'as embrassée, je te tue! Si non, tu peux aller au diable!» - -Johnnie Lee serra les dents. - ---Eh bien! oui! je l'ai embrassée! je l'ai embrassée de force! - ---Alors, dit van Horst, tu vas aller dans un des trous de -Yellow-Creek... et si tu bouges, je te défonce la poitrine. - -Il y eut un moment de silence, après quoi Johnnie Lee reprit d'une voix -lente: - -«Ecoutez. Laissez-moi me tuer moi-même. Je vous jure de ne pas fuir. -Parole de gentilhomme!» - -Van Horst hésita, puis: - -«Allons! c'est bon! dit-il. Mais, fais vite! Je te donne cinq minutes.» - -Et il leva son genou. - -Johnnie Lee se remit sur les pieds avec peine. Il prit ce fusil de -chasse que nous avions admiré, tandis que van Horst, ayant tiré son -revolver, le tenait près de la figure du jeune homme. - -«Mais... laissez donc! je me tuerai bien tout seul!» - -Il n'y avait point d'effroi dans son regard... point d'effroi... une -songerie profonde... - -Il soupira, puis il dit à van Horst: - ---Je vous prie de donner le fusil à mon domestique, pour qu'il le -rapporte avec mes trophées de chasse. Le _governor_ sera content de -savoir que j'ai tué tant de bêtes. Vous ferez ça, n'est-ce pas? - ---Oui, répondit van Horst, le regard fixe, mais la bouche un peu -tremblante. - ---Et, maintenant, laissez-moi charger mon fusil. - -Il le chargea avec soin, puis, de nouveau, ses yeux bleus se perdirent -dans un rêve. Que voulez-vous! il songeait à son château en -Cornouailles, ce petit!... Dans sa situation, peut-être me serais-je -moins bien tenu. - -«En me mettant le canon dans la bouche, je ne me raterai pas?» -demanda-t-il. - -Mais, tout à coup, van Horst se rua sur Johnnie Lee, lui arracha le -fusil des mains, jeta l'arme dans le torrent, et, prenant le garçon par -les deux épaules, il lui cria: - -«Va-t'en! petit imbécile!... va-t'en vite!... Je serai à la Fourche dans -une demi-heure. Il faut que tu sois parti avec ton domestique, ton chien -et tes paquets. Va-t'en! va en Cornouailles! Allons! cours! cours vite! -tu es un vaillant petit homme... il n'y a pas de déshonneur à courir.» - -Et il le poussa loin de lui. - -Mais Johnnie Lee ne voulut pas courir. Il s'éloigna, sans dire mot, sans -tourner la tête, d'un pas rapide et sûr. - -Il eut bientôt disparu. - -Van Horst se tourna de mon côté. - -«Excuse-moi de t'avoir gifflé, mais il ne faut pas se mêler de mes -affaires. Dans une demi-heure nous serons à la Fourche.» - - * * * * * - -Quand nous entrâmes dans le saloon, on nous apprit que Johnnie Lee était -revenu de la chasse portant une vilaine blessure au visage, et qu'il -était parti, aussitôt, avec son domestique. - -«Ça vaut mieux ainsi, dit van Horst. Je veux bien tuer des hommes, mais -pas assassiner des enfants.» - - - - -XXI. - - -J'eus beaucoup à travailler au bar pendant les trois mois qui suivirent. -On avait construit un _sluice_ pour exploiter le Yellow-Creek de façon -plus moderne, et, d'autre part, quelqu'un s'étant aperçu que le torrent -devenait flottable à deux lieues de la Fourche, une petite colonie de -bûcherons (canadiens anglais, pour la plupart) s'était installée non -loin. Ils venaient parfois vider une bouteille dans le saloon avant de -rentrer à leur camp. Pour moi, cela faisait un fort supplément de peine. -Je me sentais las, et van Horst s'en aperçut. A Maria stupéfaite, il dit -un jour que j'avais besoin de vacances. - ---Des vacances? - ---Oui, le gosse finirait par claquer à cette besogne! Toujours laver des -assiettes! Toujours servir le gin et le whisky, et dans cette fumée!... -D'ailleurs, je l'emmène pour deux mois. - -Et, de fait, nous partîmes le lendemain. - -Tandis que nous visitions des champs miniers assez loin de la Fourche, -je pus voir en van Horst un homme nouveau: l'homme d'affaires. Ses -façons graves, le sérieux de sa parole imposaient au commun des mineurs. -Tant de ces gaillards bornaient leur ambition à rentrer chez eux, le -plus tôt qu'ils pourraient, avec un petit magot... Van Horst voyait plus -loin. - -Durant ce temps que nous fûmes ensemble, il se montra sombre, me parlant -à peine, et jamais d'Annie. Un soir que nos chevaux trottaient de -conserve, la bête que montait van Horst, un peu rétive, eut beaucoup à -souffrir de l'humeur de son maître. Pour le moindre écart, le plus petit -bronchement, il la rouait de coups. - -«Pourquoi battez-vous ainsi votre jument, van Horst? elle est sur -l'oeil, mais c'est une brave bête.» - -Van Horst me regarda d'un air étonné, comme s'il s'expliquait mal que je -n'eusse pas compris, et ne répondit rien. - -Certes, au point de vue matériel, notre tournée était peu fructueuse, -mais je me doutais bien que cette tristesse obstinée provenait d'une -autre cause. J'étais accoutumé de trouver en van Horst un meilleur -compagnon. Son abattement rendait le voyage lugubre. - -Avant de rentrer à la Fourche, nous devions visiter le haut du -Yellow-Creek où, paraît-il, le sable d'un petit affluent montrait «des -couleurs.» Nous n'emportions qu'un _pan_, cette poêle à frire sans queue -dont se servaient les prospecteurs de l'époque héroïque. Ah! le beau -spectacle que de voir van Horst interroger les boues sableuses d'un -ruisseau, trier le mélange en le plongeant dans le courant, puis, -debout, les deux pieds dans l'eau, ou assis sur un rocher de la berge, -balancer, secouer, tourner, bercer, faire vibrer le _pan_ jusqu'au -moment où, les pierres enlevées et les rognons d'argile écrasés à la -main, les matières légères emportées par le courant, tout le reste -n'était plus qu'un mélange d'or et de pyrites! - -La magnifique matinée! Dans cette lumière blanche et fraîche, je suivais -passionnément les mille gestes compliqués, précis, bien rythmés, qui -faisaient de van Horst un si bon orpailleur. L'eau coulait froide à nos -pieds, le soleil caressait nos têtes; près de nous, sur une branche, un -oiseau chantait. Nous eussions dû être joyeux. - -Et, soudain, je vis que van Horst n'agitait plus le _pan_: il regardait -fixement la mince couche d'eau tranquille sur le fond sombre du fer -battu, ou, plutôt, il se regardait, il regardait son propre visage dans -ce miroir qu'il tenait en main, et le visage de mon ami était triste. - -«Ça ne m'intéresse plus! Quand je pouvais croire qu'elle m'aimerait, un -jour, eh bien! je travaillais avec joie... L'emmener loin d'ici!... je -travaillais pour cela. Mais maintenant!... Cela m'est égal que les -couleurs «fassent la queue!» cela m'est égal de souffler sur le sable! -Je trouverais en me promenant des pépites grosses comme le poing que je -n'y aurais plus de plaisir. Ah! mon ami! je pourrais aussi bien compter -les oiseaux qui passent dans le ciel que laver les boues de ce -ruisseau!... Pour la satisfaction que j'en tire!» - -Il laissa couler du _pan_ les matières à demi classées et resta, les -bras ballants, les yeux fixes, la bouche molle, à regarder devant lui. -L'oiseau chantait... chantait toujours. - ---Voyons, van Horst! - ---Oui, c'est vrai, je te donne un mauvais exemple... Travaillons! - - - - -XXII. - - -Nous trottions dans la nuit. Une lune ronde, très haute dans le ciel, -tachait le paysage de lividités singulières. Il ventait fort. La voie -étant bonne, nous allions vite, van Horst, sombre, la tête penchée, moi -regardant, de droite et de gauche, le funèbre frissonnement de la -lumière sur cette plaine qui avait toute la tristesse d'un champ de -bataille. Soudain, je crus percevoir, ou, plus exactement, je crus avoir -perçu, quelques secondes avant, une plainte qui paraissait sortir d'un -gros buisson d'épines. Je priai van Horst d'attendre et m'en retournai. - -C'était bien une plainte, en effet, une plainte humaine. Je sautai à bas -de mon cheval et m'approchai du buisson. Là, gisait un homme -mortellement pâle, encore jeune, vêtu de hardes en lambeaux, le visage -et les mains déchirés par les épines. - -J'appelai van Horst. - ---Qu'est-ce que tu as trouvé? me cria-t-il. - ---Venez voir! - -Il s'approcha, mit pied à terre et se pencha sur le buisson. - -«Le pauvre bougre m'a l'air assez mal en point, me dit-il. Je me demande -ce qui lui est arrivé!... Tiens! aide-moi à le mettre sur l'herbe. Je -crois qu'il est seulement évanoui... Pas de blessures?... Non.» - -Van Horst disait vrai: l'homme n'était pas blessé, sauf les balafres de -sa figure, mais il mourait de faim et de privations. Je ne pense pas -qu'il eût vécu jusqu'au soir. Il but à la gourde où mon ami gardait son -whisky, mais il fallut d'abord lui en verser quelques gouttes dans le -gosier. Peu à peu, il revint à lui. Avec peine, il mangea une croûte de -pain que je lui donnai. Ses joues étaient moins pâles, ses yeux -revivaient, ses mains s'agitèrent, se tendirent. Bientôt, il put se -lever. - -Un beau garçon de vingt-cinq ans. Il avait cette maigreur active, -vigoureuse des Provençaux et des Gascons. Quelle ne fut pas ma stupeur, -quand, se tournant vers van Horst, il dit... en français: - -«Vous êtes vraiment bien gentil!... Attendez encore un instant et je -serai tout à fait sur pied...» - -Il regarda le buisson. - ---J'étais là dedans?... Ah! oui! je me rappelle!... Mais... suis-je -bête!... je parle français! - ---Ça ne fait rien! dis-je en souriant. Je puis répondre. Vous êtes avec -un compatriote! - ---Tiens! tiens! dit van Horst, te voilà content, Olivier. - -L'homme se remit peu à peu. Il avait encore un air effaré qui faisait -peine. Il mangea tout mon pain, il but de nouveau à la gourde, il se -secoua, il se prit le front comme pour y réunir quelques idées, puis: - -«Ça y est, maintenant, dit-il, mais je crois que je reviens de loin!... -et, sans vous, j'y serais resté!» - -Il frémit comme devant un souvenir. - -«J'en ai vu de dures, ajouta-t-il d'une voix mal assurée, mais... -celle-là!... Oh!...» - -Il regarda van Horst. - -«Merci!» dit-il. - -Et je vous assure que ce «merci!» valait un beau discours. - -«C'était tout simple, dit van Horst, d'ailleurs c'est le gosse qui m'a -appelé... Mais, comment donc vous trouviez-vous dans cet état, et quel -est votre nom?» - -L'homme eut un sourire affreux et un retrait de tout le corps. - -«Je vous raconterai! dit-il. Oui, je vous raconterai! Ah! mon nom? Je -m'appelle Caldaguès... Jean Caldaguès... Caldaguès le Français... Je -suis bûcheron et je vais au bar de la Fourche.» - - - - -XXIII. - - -Tous les voyageurs l'ont dit: les nouvelles courent vite dans un pays -sans télégraphe; pourtant, ce n'était pas à cause de la découverte des -derniers gisements aurifères que Jean Caldaguès avait pris le chemin de -la Fourche. Non, c'était pour tailler dans les forêts. La petite colonie -des bûcherons canadiens manquait de bras. Caldaguès l'avait appris. - -Ah! les beaux arbres qui poussaient sur le versant de la montagne! de -beaux arbres fortement attachés au sol, couverts de mousse, chargés de -nids, peuplés par les écureuils à panache roux, et pleins de chansons. -C'est à leurs pieds, c'est dans leurs branches que travaillait -Caldaguès. - -«Nous sommes du même pays, Saruex; il faut m'accompagner quelquefois. -Nous parlerons français. Voilà qui est bon: parler français loin de -France.» - -Je me liai vite avec cet homme à la figure ouverte, au regard clair. Je -ne me lassais pas de le voir travailler et, souvent, je l'aidais de mon -mieux. Il maniait la hache de façon superbe, avec aisance, avec force, -presque en souriant. L'effort, chez lui, semblait dédaigneux. - -Jean Caldaguès était un gaillard mince et brun, élégamment musclé; un -type de Français que j'ai revu depuis: celui du Méridional tranquille. -Né en Provence de parents toulousains, il ne paraissait pas sortir d'un -champ de foire, comme tant de ses compatriotes; sa force sans apparat, -sourde, toujours prête, ne se manifestait pas inutilement. Un visage -osseux, les cheveux châtain foncé, la moustache fine, le menton modelé -avec soin, la peau olivâtre; tout cela éclairé par des yeux d'un vert -sombre, à l'expression douce, et qui souriaient. - -Le soir, lorsque nous rentrions, il entonnait des chansons provençales -ou me racontait des histoires qui n'avaient pas de fin. Oui, le retour -dans la forêt était charmant, à l'heure tiède du crépuscule, mais -combien plus belles les journées! - -Joies! belles joies de l'effort, la hache en main! La cassure des -grosses branches, l'agonie et la mort du cèdre, le fracas prodigieux des -grands troncs qui coulaient contre le flanc de la montagne par les -glissières frottées de pétrole, tout cela formait un concert démesuré, -quelque chose de vigoureux et de sûr comme des jeux de héros. -Gémissements des arbres écuissés, plaintes des scies, murmure du vent -dans les vieilles futaies, chant des cascades... Ah! l'inoubliable -ensemble d'harmonie! - -Entre Caldaguès et van Horst, je partageais mon temps également, mais je -ne songeais guère à les comparer. - -Caldaguès montrait toujours un contentement de vivre qui rappelait bien -ses origines. Van Horst, durci par l'épreuve, était un homme unique, une -singularité; Jean Caldaguès, le charmant exemple d'une façon d'être. Il -fut sympathique à tous. Sa bonne humeur, sa plaisante verve, étaient de -meilleur aloi que les pitreries de Holly, et, inconsciemment, je pense, -on lui savait gré d'avoir, à l'encontre de tous nos camarades, un charme -reposé de qualité assez fine. - -Les premiers temps, je ne pouvais oublier son affreux regard de détresse -lors de notre première rencontre. - -Un soir qu'il parlait avec van Horst, il nous conta, sur un ton très -dégagé, ses aventures. Je m'étonnai qu'il y eût survécu. Dangers, -traverses, maladies, batailles, accidents, fuites et poursuites, -infortunes et jours heureux, hauts et bas, il avait tout connu. - -A cet homme, il manquait une vertu essentielle dans le pays où nous -vivions: la violence. - -Jean Caldaguès, au moral comme au physique, était fort, mais pas -violent. Il se désintéressait trop des ennuis quotidiens, il haussait -trop souvent les épaules; là où van Horst eût tiré son couteau, -Caldaguès souriait. Quel délicieux compagnon! Riche, il nourrissait son -frère, le passant, l'étranger, l'inconnu; pauvre, il payait cher les -bienfaits de la veille. En vérité, l'ingratitude avait été si dure, si -parfaite, que cela pouvait à peine se croire, mais de ce temps -malheureux il gardait un souvenir sans haine. Lorsqu'il en parlait, il -pâlissait un peu, comme font les enfants qui se remémorent un mauvais -songe. - -Un soir, à la buvette, il remercia van Horst en termes chaleureux de ce -qu'il avait joué, à son égard, le rôle du bon Samaritain. - -«Je sortais d'un accès de fièvre... Je vivais à peine... Sans votre -aide...» - -Deux verres pleins de whisky tintèrent l'un contre l'autre; et ce fut -tout: van Horst relégua Jean Caldaguès parmi les indifférents dont il ne -s'occuperait plus, et pourtant je crois qu'il lui voulait certain mal de -m'avoir ainsi accaparé. Il n'y avait pas là de ma faute. On reste de son -pays, surtout quand jamais on ne le vit, et cet homme qui m'apportait -des façons de parler, des mots d'argot, des plaisanteries de la terre de -France, m'était devenu, non seulement sympathique, mais presque -nécessaire. Et puis, n'oubliez pas que j'étais un enfant. Cette douceur -tranquille me séduisait parmi tant d'âmes brutales. Marchant avec moi en -forêt, Jean Caldaguès discourait des arbres et des fleurs avec un -sentiment fraternel bien différent de l'impériale assurance qu'avait mon -autre ami Vincent van Horst. - -Trois mois durant, il ne se passa rien à la Fourche. Le gros Kid citait -toujours la Bible; Holly, pour montrer qu'il ne perdait rien de sa -souplesse, mettait, de temps à autre, son pied droit derrière sa nuque; -Mosé, furtif et poli, paraissait à date fixe pour nous apporter des -provisions: farine, whisky et porc salé; Carletti roucoulait chaque soir -de petites chansons où il était question de lune, de bien-aimée et de -l'incomparable ciel d'Italie; Jane semblait tempérer un peu ses fureurs -érotiques; Maria tricotait avec placidité; enfin, je ne voyais presque -plus Jimmy qui passait toutes ses journées perdu dans les bois. Calme, -grand calme. Ni blessures, ni batailles. Seul, van Horst avait l'air -triste, mais je savais les changements d'humeur de mon ami et ne m'en -inquiétais guère. - -Le temps s'écoulait donc le mieux du monde, quand, un soir que Caldaguès -et moi, nous rentrions en chantant, la hache sur l'épaule, le court -entretien que j'eus avec lui me secoua jusqu'aux moelles. - -Nous parlions d'Annie Smith. Caldaguès, comme tous les gens de la -Fourche, causait souvent avec elle, et je dois dire que van Horst ne -s'en montrait pas stupidement jaloux. Il était dans une de ses crises de -silence où l'on eût dit qu'il regardait longtemps pour mieux voir, -quitte à agir ensuite plus brutalement. - ---C'est la seule femme d'ici! la vieille Maria est un paquet et Jane -Holly un monstre! - ---Tu as raison, répondit Caldaguès qui s'interrompit de chanter en -patois languedocien, son air favori: «Aquéli mountagno...» Tu as raison, -elle est délicieuse! - -Et il reprit sa chanson: - - Aquéli mountagno - Que tant auto soun - M'empachon de vèire - Mis amour ount soun... - -Elle est délicieuse!... Il y avait une telle âme, une telle ferveur dans -la façon dont il prononçait ces trois mots, que je me retournai -brusquement. - - Auto, bèn soun auto, - Mai s'abeissaran, - E mis amoureto - Vers iéu revendran... - -«Dites-moi, Caldaguès, mon ami, interrompis-je, faites attention! Vous -savez... Annie Smith: territoire réservé! Gardez-vous bien! van Horst -l'a dans le sang!» - - Que cante e recante - Canto pas pèr iéu: - Canto pèr ma migo, - Qu'es proche de iéu... - -C'était l'admirable fin d'une journée d'été. Entre les colonnes des -arbres noirs, le ciel pourpre flambait. Nous marchions sur les mousses -d'un pas élastique... - - A la font de Nimes - I'a un amelié - Que fai de flour blanco - Au mes de janvié. - -Caldaguès coupa sa chanson d'un rire narquois à mon adresse. - -«Que veux-tu, mon petit! C'est bien dommage que van Horst ait Annie -Smith dans le sang, mais, tu comprends, je m'en fous!... Annie Smith... -Annie Smith... Je l'aime...» - - S'aquéli flour blanco - Eron d'ameloun, - Culiriéu d'amelo - Per iéu e pèr vous. - - - - -XXIV. - - -Oui, il n'y avait plus de querelles, à la Fourche, on causait, -semblait-il, de bonne amitié: n'était la sauvagerie du paysage extérieur -et le pittoresque grossier des costumes, vous eussiez tenu le saloon -pour une salle de conversation dans un café de province française: les -drames n'affleurent pas toujours. - -Pourtant, j'en sentais un en voie de formation. Jean Caldaguès se -conciliait la faveur d'Annie Smith, cela était l'évidence même, par ce -contraste violent qui le différenciait des autres habitués du bar. Sa -bonhomie, son aisance, et surtout ce charme de méridional discret, si -rare parmi des gens neufs, ne laissait pas de plaire. Hélas! Jean -Caldaguès avait plu. Il captivait Annie par une cour souriante, et, de -temps à autre, je surprenais dans les yeux de la jeune fille un regard -douloureux qui me faisait peine. - -A quoi pensait-elle? De quoi souffrait-elle? L'explication la plus -simple eût été qu'elle aimait Caldaguès et avait peur de van Horst. Oui, -mais, je ne sais pourquoi, cette solution me semblait pauvre. Il y avait -autre chose, un problème plus compliqué que je n'arrivais pas à -résoudre. - -Imaginez le saloon: quelques lumières imprécises, de l'alcool répandu -sur les tables, des flaques par terre, van Horst jouant aux cartes dans -un coin. - -Annie Smith, assise à côté de son père, regardait vaguement devant elle. -Tout auprès, Caldaguès lui parlait à mi-voix, et Annie répondait par un -sourire ou par un signe de tête. Soudain, son regard rencontrait celui -de van Horst. Elle baissait les paupières avec un frisson, ses joues -s'empourpraient, on eût dit qu'elle avait honte. - -Je n'y comprenais rien. - -Van Horst restait silencieux. Pourtant, un soir, à la clôture, comme il -venait de demander un verre de whisky, il m'interpella brusquement: - -«Tu vois Caldaguès tous les jours? Dis-lui donc de ma part qu'il fera -bien de parler de moins près à Annie, ou j'irai voir la couleur de ses -tripes.» - -Il parut hésiter. Sa voix baissa de plusieurs tons, ses lèvres -tremblèrent... - ---Mais, si elle l'aime, qu'elle vienne me le dire, et je m'en irai... -Oui... oui... que Annie vienne me le dire... mais... qu'il ne m'en parle -pas, lui!... - ---Oh, van Horst! Taisez-vous donc! - -Il n'y avait que nous deux dans la salle. Tout à coup, la porte -s'ouvrit, et le gros Kid entra. Il tenait une bassine pleine du sang -d'un porc qu'il venait de tuer. - -«Etes-vous là, Maria? voici pour le boudin!» dit-il en posant la -bassine. - -Ses mains étaient rouges, rouges de sang, noires dans l'ombre. - -«Serre-moi la main! cria van Horst d'une voix que je ne lui connaissais -pas, une voix perçante, âpre, déréglée. Serre-moi les deux mains!» - -Il saisit les mains du gros homme, et les broya dans les siennes. - -«Lâche-moi donc!» dit Kid d'un air de mauvaise humeur. - -Puis, s'adressant à moi: - -«Verse-moi un whisky! Je vais me laver au ruisseau et je reviens.» - -Van Horst regarda ses paumes gluantes et se mit à rire. - -«Moi aussi, j'ai les mains rouges, maintenant. C'est tout de même beau, -ce rouge-là, mais, le sang d'un homme est plus rouge encore!» - -Il riait toujours en regardant ses mains tachées. - -«C'est du sang de porc, tu comprends. C'est noir, c'est laid... oui... -il faudrait du sang d'homme.» - -Son visage s'était obscurci. Une grande ombre passait sur lui. Sa voix -cassa dans une émotion trop vive: - -«Ah! mon petit Olivier! maintenant je commence à ne plus vouloir que son -corps... Elle, je ne l'aurai jamais.» - -La salle était sinistre. La lampe brûlait jaune. Soudain la porte du -taudis de Jimmy s'ouvrit. Sans doute le gosse ne pouvait-il pas dormir. -Il fit quelques pas dans le saloon, aperçut les mains pourpres de van -Horst, et, poussant un cri suraigu, tomba en arrière. Son corps, sur le -plancher, se pliait en arc de cercle. Jamais je n'ai assisté à plus -belle crise de nerfs. Kid rentrait. Devant cette scène, il leva les -bras. - -«Malédiction! malédiction! s'écria-t-il sur ce ton qui semblait toujours -prophétiser. L'esprit du mal est en lui, il est possédé!» - - - - -XXV. - - -Le vent soufflait depuis un mois. Toujours, dans les branches, ce chant -lamentable et continuel. On s'habitue aux pires vacarmes, mais, si je -n'entendais plus cette plainte pour l'avoir trop entendue, elle ne -m'influençait pas moins, formant un fond de tristesse à mes heures -inactives. - -Je rentrais vers la buvette, un soir, en écoutant les paroles désolées -qui passaient dans le feuillage, lorsque je me souvins que je devais -aller nettoyer la cabane des Smith. J'ouvris la porte que le vent -secouait. En me voyant, Annie eut un mouvement d'effroi. - -«Vous ai-je fait peur, Annie Smith?» - -Elle secoua la tête. Non, je ne lui avais pas fait peur, je l'avais un -peu surprise, voilà tout, et puis, ce vent qui ne cessait pas la rendait -nerveuse. - -«Vois-tu, Olivier, ces hurlements, ces craquements, tout le jour, toute -la nuit, et encore tout le jour, ça devient horrible!» - -Elle se tut. Elle maniait fébrilement le manche d'un balai qu'elle -allait me tendre, elle regardait autour d'elle la pièce vide. Le vieux -Smith travaillait ce jour-là au Yellow-Creek et n'était pas encore -rentré. Maintenant Annie ne trouvait plus rien à dire. Avec le talon de -son soulier, elle battait le plancher. Moi, je restais devant elle, ne -soufflant mot, et me sentant un peu stupide. Si nous avions su au juste -comment nous exprimer l'un ou l'autre, certes nous l'eussions fait, mais -nos pensées ne se formulaient pas, nous étions mal préparés à cette -rencontre sans témoins, et nous souffrions. - -Je la sentais souffrir, elle se trahissait par des gestes exaspérés, par -un regard, par un pincement des lèvres. Il s'en fallait vraiment de peu -que je la prisse en pitié, mais quoi! expliquer ces émotions moins qu'à -demi conçues... c'était impossible. - -«Vous avez quelque chose à me dire, Annie Smith?» - -Sa bouche tremblait. - -«Tu as quelque chose à me demander?» fit-elle. - -Je réfléchis un instant. - -«Oui,» murmurai-je. - -Et, prenant soudain mon parti: - -«Dites-moi, mademoiselle Annie, qui aimez-vous?» - -Elle se redressa, jeta le balai qu'elle tenait en main... je crois -qu'elle eut un petit rire. C'était encore l'orgueil, tout l'orgueil; -puis elle s'assit sur un escabeau et, la figure dans les mains, se mit à -pleurer. - -Mais cela ne dura guère. Elle sécha ses yeux et: - -«Je n'aime pas van Horst, dit-elle, je ne l'ai jamais aimé: je ne -l'aimerai jamais. Déjà, quand j'étais petite fille, ses yeux me -suppliaient. Il me poursuivait par la prière de son regard, et moi, pour -me défendre, je le traitais comme un chien, pour me défendre, -entends-tu, car je ne l'aimais pas. Et maintenant, il est revenu et cela -recommence, il faut me défendre encore, et quand je m'éloigne de lui, il -se venge en répandant le sang... Jack Dill est mort, Johnnie Lee a -failli mourir et, depuis quelque temps, j'ai peur, j'ai terriblement -peur qu'il ne veuille tuer Caldaguès.» - -Les yeux d'Annie Smith, encore mouillés de larmes, étincelèrent: - -«Celui-là, oui, je l'aime, et bientôt, il m'emportera loin d'ici; -celui-là est doux, celui-là est bon, je serai sa femme. Ah! si...» - -Elle s'était remise à pleurer, mais cette fois, orageusement, avec un -abandon désespéré. Je tâchais de la consoler, je lui disais des phrases -sans suite, je la suppliais de parler à van Horst, de se confier à lui, -car il l'aimait tant que peut-être irait-il jusqu'à la donner à un -autre. Mais elle pleurait toujours en secouant furieusement sa tête -blonde, et je ne comprenais pas du tout les paroles qui lui échappaient, -car elle répétait sans cesse, avec des hoquets dans la voix: - -«Je suis vile, je suis vile! je ne puis demander cela à van Horst! je -suis trop vile, et je suis trop malheureuse, et j'aime Jean Caldaguès... -Non! non! ne me suis pas! je veux être seule!» - -Elle sortit de la cabane, échevelée, les mains sur les yeux. - -«Qu'est-ce que cela veut dire?» - -Et je me mis à balayer la pièce. - - - - -XXVI. - - -On venait de trouver dans le Yellow-Creek une nouvelle traînée de sable -nettement aurifère. C'en était assez pour donner la fièvre à tout le -monde. De gros rires, des cris résonnaient dans le saloon, on -s'interpellait, et, de temps en temps, l'un des buveurs allait jusqu'au -seuil, ouvrait la porte et regardait au dehors. Un brouillard lourd -s'effilochait dans les ramures des grands arbres. On attendait qu'il fût -dissipé pour se rendre au Yellow-Creek. - -«Voilà, dit Caldaguès, vous autres, les chercheurs d'or, vous avez de -ces chances! Ce n'est pas mon métier de bûcheron qui me procurera des -surprises pareilles!» - -Il regardait au fond de son verre de whisky et, riant bas: - -«Non, dit-il, dans ce pays-ci la fortune n'est pas dans les forêts. -Cette dame couche plus volontiers dans le lit des ruisseaux.» - -Annie Smith entrait à ce moment. - -«As-tu fini de boire, papa? dit-elle. Viens, nous allons marcher sous -les arbres. Le brouillard se lève.» - -Le vieux Smith sortit. - ---Heureusement, reprit Caldaguès, il n'y a pas que l'or des ruisseaux -qui soit doux à regarder. - ---L'or est l'instrument de la damnation! dit le gros Kid. - ---Pourquoi donc le joues-tu aux cartes? demanda van Horst. - ---Parce que je suis un pauvre pécheur! répondit-il d'une voix pleine de -contrition. - ---Ça fait toujours passer le temps, dit Maria. - ---Et au bout de quelques jours on n'a plus un _cent_, dit Holly. - ---Ah! il y a tout de même des choses plus précieuses que l'or! soupira -Jane Holly d'un air romanesque. - ---Oui, vous avez raison, madame Holly, dit Caldaguès, il y a des choses -plus précieuses que l'or, et qui ne peuvent pas se jouer au poker. - -Le gros Kid et Carletti avaient pris comme enjeu une bande de sable dont -le rendement restait douteux. La partie devenait chaude. - ---Vous vous trompez! s'écria Carletti, en abattant un _full_ aux as, -tout peut se jouer! Supposez que j'aie une femme et que je ne l'aime -pas? Eh bien! je la jouerais aux dés, à qui voudrait la prendre. Un -jour, sur les quais de Naples, j'ai joué ma foi en Dieu avec un Arabe -d'Alger, et, lorsque j'ai perdu, il a dit que je lui donnais de la -fausse monnaie parce que nous n'avions pas la même religion. D'ailleurs, -j'ai déjà joué mon âme plusieurs fois, mais, c'est drôle, jamais -personne n'a voulu la prendre! - ---Parions qu'elle sentait trop mauvais! s'écria Caldaguès. - -Je notai un trait curieux dans cette conversation: tous les buveurs la -tenaient pour plaisante, sauf deux: Caldaguès et van Horst. On sentait -dans les paroles du bûcheron un continuel sous-entendu qui me faisait -peur. Brusquement, il leva les yeux sur van Horst qui était occupé à -sculpter un petit morceau de bois, et dit: - -«N'est-ce pas, van Horst, qu'il y a des choses qui ne peuvent se jouer -aux dés?» - -Van Horst venait de finir un magot grimaçant et fort laid qu'il -destinait, je crois, à Jimmy. Soigneusement il lui creusa deux yeux avec -la pointe de son couteau, puis il répondit: - -«Je pense tout autrement. Les choses les plus précieuses se jouent, mais -vous avez raison, Caldaguès, elles ne se jouent pas avec les dés de la -Fourche. Nous avons tout un jeu de dés, spécial, en plomb, et qui -servirait fort bien.» - -Caldaguès repêcha sur le bout d'une paille un moustique qui se noyait -dans son whisky, sourit et répliqua: - ---Van Horst, vous parlez juste! Et d'ailleurs, on ne refuse jamais une -partie à quelqu'un qui vous a sauvé. Depuis que vous et Olivier m'avez -trouvé à demi mort dans un buisson, je reste à vos ordres. - ---C'est entendu, dit van Horst. Je vous rappellerai cela. - -Et il se mit en devoir de décapiter le magot à petits coups. - -Un silence, puis: - ---De quelle façon, demanda Caldaguès, jouerons-nous cette chose -précieuse dont nous avons parlé? - ---En autant de manches que vous l'entendrez, mais une seule suffira, je -pense. Nous mettrons deux dés dans le cornet et il sera permis d'en -avoir une provision à la ceinture. - -Caldaguès regarda par la fenêtre. - ---Je ne vois presque plus de brouillard. - ---Eh!... s'écria van Horst, nous pourrions faire la partie tout de -suite! Qu'en dites-vous? - ---Très volontiers, mon cher! je ne demande pas mieux! mais... - -Il se tourna vers Maria. - -«Mais dites, je vous prie, aux camarades qui pourraient venir de ne pas -trop se promener sous les arbres, aujourd'hui. Il nous faut beaucoup de -place pour jouer, et il serait regrettable de se tromper de partenaire.» - -Carletti, qui ne comprenait rien à la conversation, trouva cette -remarque fort drôle et eut un éclat de gaieté; mais son rire s'arrêta -soudain lorsque, se tournant vers moi, il me vit blanc comme un linge. - -«Alors... c'est sérieux?» - -Il n'y eut pas de réponse. - -«Oh! mon Dieu!» s'écria la bonne Maria. - -Elle se couvrit le visage de son mouchoir, et alla s'enfermer dans sa -chambre. - -Caldaguès vida son verre, puis, se levant, dit d'une voix sobre et -posée: - -«Van Horst! je veux d'abord vous remercier d'un bienfait...» - -Il s'accouda familièrement à la table de van Horst; il prit la large -main qui tenait encore le petit magot décapité; il ajouta: - ---Non pas de m'avoir sauvé la vie; cela tout le monde l'eût fait, -j'espère, mais de m'avoir permis de connaître la plus belle émotion que -j'aie jamais eue: celle de voir un vrai sourire d'amour sur un vraiment -beau visage! - ---Allez nettoyer votre fusil, dit van Horst de cette voix sourde qu'il -avait eue, six mois auparavant, pour parler à Jack Dill. Nous nous -retrouverons ici dans une heure. - - - - -XXVII. - - -«Ah!... et puis, moi je ne m'en mêle plus, dit Holly; ils peuvent vider -leurs querelles ensemble! Je vais aller retrouver les camarades au -Yellow-Creek... Non, non! ajouta-t-il en se tournant vers sa femme qui -s'était assise dans un coin, tu vas me faire le plaisir de venir avec -moi.» - -Jane Holly sortit à contre-coeur. Le saloon s'était vidé. Maria dormait -dans la chambre, les émotions les plus vives n'ayant jamais retardé -l'heure de sa sieste, et Jimmy était allé lui aussi au Yellow-Creek pour -porter un _pan_ oublié par Kid. - -Je restai seul. J'avais des verres à laver, et Maria tenait beaucoup à -ce que le bar gardât au moins les apparences de la propreté. Je fis mon -travail. Les mains dans l'eau, je songeais à la scène qui venait de se -passer. Une pensée, particulièrement, ne me quittait pas, occupait toute -ma tête. J'étais inquiet, je sentais une vive angoisse à l'approche de -ce duel, mais un détail, surtout, me harcelait. - -Van Horst nettoierait-il bien son fusil! J'aurais voulu vérifier les -armes moi-même, le fusil de Caldaguès aussi bien que l'autre. Une -demi-heure plus tard, je réfléchissais encore à ces choses, quand Annie -Smith suivie de son père revint de sa course en forêt. - ---Pouah! dit-elle d'un air dégoûté. Nous sommes allés jusqu'au ruisseau, -et, en revenant, nous avons failli être asphyxiés. Tu sais, le grand -cèdre fourchu qui est au coude de Yellow-Creek, eh bien, il y a deux -biches qui sont crevées tout à côté. C'est infect, plein de mouches et -d'oiseaux! - ---Oui, répondis-je, je supposais bien qu'il y avait une charogne quelque -part, j'ai vu des vautours qui tournoyaient ce matin. - -Van Horst et Caldaguès entraient, leurs fusils à la main. - -«Il y a une charogne dans la forêt? Tiens! Tiens!...» - -Van Horst regarda Caldaguès. - -«Nous nous arrangerons pour que les vautours aient un petit supplément! -Allons! ajouta-t-il en me frappant sur l'épaule, ne prends pas cette -mine désolée.» - -Et, tout bas, de manière que Jean Caldaguès et moi fussions seuls à -l'entendre: - -«Ça ne fait rien, petit, dit-il encore. Il te restera toujours un ami -sur deux.» - -Le calme qu'ils affectaient, qu'ils avaient réellement, était -insoutenable. Ils ne se détestaient pas. Non... ils sentaient fortement, -van Horst avec plus d'âpreté, Caldaguès avec plus de philosophie, qu'il -fallait que l'un d'eux disparût. - -Annie ne participait en rien au drame. Elle croyait, sans doute, que les -deux hommes allaient chasser ensemble, et peut-être s'en étonnait-elle. -Pourtant elle alla, fort tranquillement, s'asseoir sur l'herbe, avec son -père, pour se reposer dans l'ombre de Big Ben. - ---Vous êtes prêt? dit van Horst. - ---Oui! répondit Caldaguès. - -Ils avaient posé leurs fusils sur la table. - ---Alors, partons! dit van Horst. - ---Buvons d'abord un verre, chacun à notre santé. Sers-nous, Olivier! - -Je crois avoir un peu tremblé en remplissant les verres, mais je repris -courage pour poser une question qui me brûlait la bouche: - -«Van Horst, dis-je, laissez-moi voir si votre fusil est bien propre. -Vous m'avez rendu plus d'un service, et je vous aime beaucoup. -Laissez-moi démonter votre arme, et vous aussi, Caldaguès, laissez-moi -démonter et nettoyer votre arme. Peut-être est-ce ma dernière demande à -l'un de vous; ne me refusez pas.» - -Ils se regardèrent et eurent tous deux un bon sourire franc. - -«Mais oui! mais oui! seulement dépêche-toi!» - -Ils s'assirent et fumèrent avec tranquillité. Ce calme m'épouvantait -plus que la pire explosion de colère. Il n'y avait pas à intercéder -comme dans l'aventure de Johnnie Lee, il n'y avait qu'à se livrer au -destin. - -Je me mis donc à nettoyer les deux armes. Pendant ce temps, ils -parlèrent de choses indifférentes, de ce que pouvait rendre -Yellow-Creek, du graissage des glissières dans la forêt, et ni l'un ni -l'autre ne se pencha pour voir, par la porte, Annie Smith, assise à -l'ombre de Big Ben. - -Quand j'eus fini, ils me serrèrent la main. - ---C'est bien entendu, dit van Horst. En sortant d'ici, je tournerai à -droite, et vous à gauche. Nous marcherons chacun trois milles en suivant -la lisière de la forêt, et puis nous entrerons sous bois. Au revoir, -Olivier. - ---Au revoir, petit. - -Ils sortirent. Je restai sur le seuil. - ---Au revoir, miss Smith, dit Caldaguès, en passant devant elle, et -peut-être à ce soir. - ---Au revoir, Annie Smith, dit van Horst, et à ce soir, j'espère. - -Van Horst tourna à droite. Caldaguès tourna à gauche. Machinalement -j'ébauchai un signe de croix, comme j'avais vu faire jadis à une vieille -femme catholique, que mon père appelait l'Epouse de l'Antéchrist. Et je -demeurai là, debout, stupide, ne sachant plus penser qu'à une chose: à -cette vieille femme que j'avais vue dans le temps, et que mon père -appelait l'Epouse de l'Antéchrist. - -Ils avaient disparu depuis quelques instants, lorsque Annie m'appela: - -«Olivier!... où vont-ils?» - -Elle n'avait répondu que par un signe à l'adieu des deux hommes, et se -promenait maintenant, de long en large, devant la buvette. - -«Oh! c'est très simple, répondis-je. Ils vont jouer ensemble à coups de -fusils, et c'est vous qui êtes l'enjeu.» - - - - -XXVIII. - - -Cette fois, je vis Annie Smith souffrir et pleurer comme l'eût fait -n'importe quelle femme. Elle pleurait tranquillement, sans grands gestes -de douleur. Je crois qu'elle souffrait beaucoup. Moi, je tournais comme -un ours en cage. La vieille Maria s'était réveillée et consolait Annie -de son mieux, avec des phrases absurdes. Le temps traînait. Je prêtais -l'oreille en vain pour surprendre un coup de feu, et voyais, du côté du -Yellow-Creek, un vol de vautours sinistres tournoyer. - -Soudain, deux craquements assez lointains qui se confondirent presque. - -C'était fait. - -Non, je n'avais pas le courage d'aller chercher le survivant! Je -resterais au seuil de la buvette à rafraîchir les tempes d'Annie, qui -venait de s'évanouir. - -Il y eut encore une longue demi-heure d'attente, puis je m'entendis -appeler et, près de Big Ben, je trouvai van Horst, son fusil passé en -bandoulière et le bras gauche lié d'un mouchoir. - ---Vous l'avez tué? - ---Bien entendu, mais il s'en est fallu de peu que je n'eusse le bras -abîmé. Oui, oui, je l'ai tué, dit-il à Annie Smith qui s'approchait, -encore toute pâle de son évanouissement, et je tuerai quiconque vous -aimera, et je tuerai quiconque croisera ma route. - -Il entra dans la buvette. - -«Mes camarades, dit-il, je vous annonce que j'ai tué Jean Caldaguès, -parce qu'il faisait la cour à la fille de notre ami Smith. Si l'un de -vous fait la cour à la fille de notre ami Smith, je le tuerai aussi. -Maintenant, je vais envelopper mon bras, puis je me reposerai un peu. -Demain matin, je partirai pour Skykomish, où je resterai trois mois. Il -me serait très désagréable d'être vu encore une fois par Annie Smith -avec mon bras en écharpe. Dans trois mois je reviendrai. Si quelqu'un -lui a manqué de respect, si quelqu'un lui a parlé de trop près... -Bonsoir!» - -Il sortit. Les buveurs du saloon restaient silencieux. On eût vraiment -dit que le petit discours de van Horst, prononcé avec une insupportable -négligence, avait privé ces corps de leurs âmes. Pendant les minutes qui -suivirent, ces hommes attablés semblèrent des automates, et, pourtant, -pris individuellement ils ne manquaient pas de courage, mais les actions -de van Horst les dépassaient trop. Ils balbutièrent quelque temps des -propos vagues, et ce fut un quart d'heure plus tard que le gros Kid fit -une première allusion à l'événement du jour. - -«Il tuera tout le monde!» - -Holly gonfla d'un coup de langue sa joue gauche. - -«Enfin, dit-il, nous aurons toujours trois mois de tranquillité!» - -A ce moment, j'entendis au dehors la voix de van Horst. - ---Olivier! viens ici! tu as entendu, je vais partir demain. Tu -graisseras mes bottes, et tu selleras mon cheval. J'aurai un peu mal au -bras, probablement, mais à Skykomish il y a un docteur. Ah! voici Annie -Smith. Je n'ai pas envie de lui parler maintenant. - ---Non! restez! van Horst. - -Pâle, et la bouche frémissante, Annie Smith venait à nous. Sa voix était -réduite à un murmure. - ---Van Horst! dit-elle, van Horst! Je vous en supplie, dites-moi où il -est, je voudrais le voir, je voudrais le voir, un instant seulement. - ---Ah! non! - -Ce fut sec, brutal, indubitable. - ---Ah! non! pensez-vous que je l'aie tué pour que vous alliez pleurer sur -lui?... Annie! lorsque mon bras sera guéri, je viendrai vous demander en -mariage, car je vous veux, et je vous aurai. Mais je ne veux pas vous -avoir par force, je veux que vous disiez oui, comprenez-vous, Annie? Et -je veux que de votre plein gré, vous me rendiez mon baiser... Non, vous -ne verrez pas Caldaguès. - ---C'est bien! Je le chercherai donc toute seule,--dit Annie. - -Et elle s'éloigna sous bois. - - - - -XXIX. - - -«Viens!» dit van Horst. - -Il me saisit par le poignet. - ---Qu'allez-vous faire? demandai-je. - ---Viens! j'ai besoin de toi. - -Van Horst avait besoin de quelqu'un! Etrange! étrange qu'il l'eût dit! -Il me regarda tristement... Un air vague, absent, perdu... ce même air, -je le vis quelques années plus tard sur le visage d'un homme qui se -sentait devenir fou... Après le meurtre de Jack Dill, Vincent van Horst -était une brute victorieuse, et, malgré l'horreur de la scène, j'avais -été séduit. Maintenant, je ne considérais plus la face d'un vainqueur, -mais celle d'un supplicié... Je crois qu'il mettait à souffrir la même -insolente ardeur qu'à vivre! - -«C'est bon, dis-je, c'est bon! Je vous accompagne.» - -Et, mes nerfs prenant le dessus, je me mis à rire d'un rire qui sonnait -un peu faux. - -«Attendez-moi, je reviens tout de suite.» - -Je m'étais rappelé, soudain, une Bible que j'avais vue, quelques jours -auparavant, dans la chambre à coucher de Maria. Dès que Maria se sentait -lasse, enrhumée ou rêveuse, son inconduite lui donnait des remords. Elle -cherchait aussitôt leur allègement dans les Evangiles. A tout hasard, je -fus prendre le petit livre et rejoignis van Horst. - -«Qu'as-tu là?» - -Je lui montrai le petit livre noir. - -«Ah!» fit-il. - -Et nous entrâmes sous bois. - -Van Horst marchait en avant, rapidement, se parlant à lui-même, la tête -basse. - -«Non, elle ne le trouvera pas!... Elle aura pensé à chercher du côté de -la clairière... Il faudra que nous l'enterrions vite... Ah! il nous -manque une bêche... C'est trop tard, maintenant... on perdrait du -temps... Tout de même, il a joué franc... Viens, Olivier, ne traîne -pas!» - -Nous étions dans la partie la plus épaisse du bois. On entendait le -gibier voler, chanter, grogner, galoper alentour. - -«On pourrait le jeter dans le Yellow-Creek, en le lestant de pierres... -Non, il n'était pas une canaille... il faudra l'enterrer.» - -Nous marchions de plus en plus rapidement, entourés par le bruissement -continuel de la forêt. Mais, bientôt, une odeur abominable me prit la -gorge, un intense relent de pourriture. Je me souvins qu'Annie Smith -avait parlé de deux charognes au pied d'un arbre. Un vautour se leva -lourdement d'une branche au-dessus de ma tête, et alla se poser plus -loin. - -«C'est ici,» dit van Horst. - -Il me jeta un regard bref, un regard pitoyable, puis il écarta les -broussailles et je vis le cadavre de Caldaguès. Je m'agenouillai tout -auprès. Il avait été frappé en plein coeur. Van Horst restait debout -devant moi, et maintenant, les lèvres serrées, les yeux froids, -regardait Caldaguès. - -«J'étais là-bas, me dit-il d'un air assez sec. Tu vois, à côté de ce -grand arbre fourchu. Nous avons tiré presque ensemble. Il m'a attrapé -dans le bras. J'ai lâché le coup, et il est tombé sans dire un mot.» - -Ce cadavre vêtu de toile grise gardait un bel air reposé. Sur la bouche, -il y avait comme le sillage d'un sourire. Oui, mon ami Caldaguès était -bien entré dans la grande paix. Une façon de joie tranquille... un -éternel renoncement... Caldaguès dormait, les yeux ouverts. - -Je regardai van Horst à la dérobée. Il y avait sur sa face une -expression de haine abominable. - -«Elle viendrait ici! elle s'agenouillerait près de lui! elle se mettrait -à l'aimer! elle croirait l'avoir aimé déjà! Jamais je ne pourrais la -conquérir, alors!» - -Il réfléchit longuement. - ---Van Horst, lui dis-je, que voulez-vous faire? Allons-nous-en! L'odeur -de ces charognes est vraiment affreuse. Ce sont deux biches. Elles ne -doivent pas être loin; on entend les vautours. - ---Oh! dit-il, ils auront tôt fait de les manger. Ils vont vite en -besogne! - -Sa figure s'éclairait. Quelle nouvelle idée funeste naissait en lui? - -Encore un moment de silence, puis: - -«Voilà!» dit-il. - -Il s'était décidé, et cet homme qui, en vérité, avait parfois des -inspirations de poète, se mit, d'une voix délibérée, grave et sobre, à -parler au corps de Caldaguès. - -«Caldaguès, dit-il, je t'ai tué, mais je ne pouvais faire autrement. Tu -aimais une femme que j'ai cherchée toute ma vie. Ça ne pouvait pas -continuer ainsi. Je ne peux pas non plus laisser cette femme te dire -adieu. Alors, je vais te cacher. Tu garderas ton fusil dans la main, -comme un bon chasseur. Tu ne seras pas enterré. Tu ne seras pas mangé -par les vers. Tu étais bûcheron, Caldaguès; avec l'aide du petit que tu -aimais bien, je vais t'ensevelir dans un arbre, dans ce gros arbre, -là-bas. Je ne puis pas le faire seul, parce que tu étais un bon fusil et -que mon bras me fait mal. Nous t'ensevelirons dans les branches, tout en -haut, près du ciel, et les oiseaux se nourriront de ta chair. Comme les -vautours volent depuis hier autour de cet arbre, à cause des charognes, -personne ne saura que tu es là. Allons, viens, Caldaguès! Nous te -prendrons tout doucement dans nos bras pour que tu puisses rêver -tranquille au milieu de la verdure.» - -Ah! la vérité de son accent, lorsqu'il prononçait ces paroles! Et il -faut encore vous figurer la familiarité respectueuse, l'air gentilhomme -qui marquait le discours de ce colosse blessé qui parlait à sa victime. - -Nous fîmes comme il avait dit. Ce fut long. Ce fut laborieux. A cause de -la puanteur qui flottait partout, j'étais pris d'abominables nausées. -Van Horst, par instant réprimait un cri et grinçait presque des dents, -lorsque son bras lui faisait trop mal. Nous montâmes à l'arbre par une -branche basse qui traînait. Après une demi-heure de travail, ce fut -fait. - -Appuyé contre une fourche moussue, dans le haut de l'arbre, tenant son -fusil bien calé entre ses jambes, entouré de feuillage, bercé par le -chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles, flatté par les -brises et déjà tout près du ciel, Caldaguès avait trouvé le lieu de son -dernier repos. - -Et je fus l'artisan de cette besogne! Un tel souvenir me paraît insensé! - -Nous restions toujours accrochés aux branches. Nous regardions -Caldaguès, et, soudain: - -«Pardon, pardon! s'écria van Horst, mais...» - -Sa voix tremblait, et ce fut presque en bégayant qu'il acheva la -phrase... - -«Je ne pouvais pas permettre à Annie de te dire adieu.» - -Pieusement, oui, pieusement, et d'un geste presque tendre, Vincent van -Horst abaissa les paupières de Caldaguès. - -«Allons! au revoir, mon ami!... Et toi, petit, je te laisse avec lui, un -instant.» - -Il descendit de l'arbre. - -Je m'appuyai, puis, ouvrant au hasard la petite bible de Maria, je lus -un verset: - -«Eternel! souviens-toi, dans ton courroux, d'avoir compassion!» - -Cela se trouvait dans Habacuc: le second verset du troisième chapitre, -et la prière ne convenait que trop bien aux circonstances. - -Je regardai encore la pauvre face si blanche et d'expression si -recueillie, maintenant, sous ses yeux clos. Je nouai un mouchoir au bas -du visage pour garder la bouche fermée. C'était tout ce que je pouvais -faire. - -«Adieu!» - -J'eus comme un frisson de pitié, et mes yeux étaient pleins de larmes. -Puis, moi aussi, je regagnai la terre. - -Une heure après nous rentrions à la Fourche. - -«Bien entendu, dit van Horst d'une voix tranquille, personne ne saura -jamais où se trouve Caldaguès.» - -Ce n'était pas une demande, c'était une affirmation, un ordre. - -Il ne fut plus question de cela, entre nous. - ---Qui est prêt pour un poker? demanda van Horst en ouvrant la porte du -saloon. - ---Viens faire le cinquième, reprit Holly, le plus aimablement du monde, -la partie est commencée. - ---D'ailleurs, je ne jouerai pas longtemps, reprit van Horst, j'irai me -coucher tôt; mon bras me fait mal. Je pars demain pour le Nord, où -j'aurai des affaires pendant deux ou trois mois. - ---Tu vas dans le Nord? - ---Oui. - ---Ah! - -Tout cela fut dit sur un ton de parfaite indifférence. - -Quelques instants plus tard, la vieille Maria m'envoya faire une -commission chez le gros Kid. Je m'y rendais, lorsque je vis Annie -revenir de la forêt. - -Elle s'approcha de moi, et me dit, tout bas, d'un air presque honteux, -d'un air de pauvre qui demande l'aumône: - -«Où a-t-il laissé Caldaguès?» - -J'hésitai un instant, puis: - -«Je ne sais pas!» répondis-je. - - - - -XXX. - - -Van Horst parti, le temps me sembla long. - -Je voyais peu Annie Smith. Elle restait dans la cabane de son père, -reprisait de vieux habits, balayait, faisait la lessive au ruisseau. Les -rares fois que je la rencontrai, elle ne me dit pas un mot. Je n'ai -jamais su si elle se doutait de mon mensonge, après le duel. - -Les jours suivaient les jours avec lenteur. Je m'ennuyai, et, pourtant, -quelle animation à la Fourche pendant ces trois mois que dura l'absence -de van Horst!... Je vis passer des gens de toutes sortes. Ils arrivaient -couverts de poussière, harassés, en haillons. Ils repartaient le -lendemain, laissant quelques pièces en paiement. On ne les revoyait -plus. C'étaient les personnages d'une lanterne magique, mais, comme ces -ombres qui se dessinent sur une toile blanche, leur profil seul -apparaissait. Je ne connaissais rien de leur vie. Je ne devinais rien de -leur avenir. Cela m'était égal. Ils pouvaient avoir les yeux pleins de -rêves, ils pouvaient porter sur leur visage les traces de la douleur, -les petites rides de la joie, cela m'était égal. Ils pouvaient raconter -de belles ou de lugubres histoires, parler de leurs triomphes ou de -leurs défaites, dénombrer leurs blessures, étaler devant nos yeux de -beaux souvenirs d'apparat, je ne les écoutais guère. Cela m'était égal. -Ils passaient. - -Non! j'ai tort! ils ne passaient pas tout entiers, car chacun d'eux, le -jour de son départ, inscrivait ou dessinait quelque chose sur l'un des -murs du bar: leur nom, à l'ordinaire, accompagné d'un croquis -symbolisant leur surnom. Une sorte de blason, pourrait-on dire: _Sailing -Dick_, qui devait avoir navigué jadis, signait dans le triangle d'une -voile; _Bloody Jack_ se désignait par un poignard; _Curly Jim_, par une -boucle; _Wisconsin Hank_, par un W; _Harelip Fred_, témoignait par une -bouche fendue de son bec de lièvre, et _Club-John_, par une sorte de -moignon, de son pied bot. La date, invariablement, soulignait le tout. -Le plus souvent, ces gens ne se connaissaient pas. Ils se suivaient -parfois à trois mois d'intervalle, et cela depuis des années. Peut-être -mourraient-ils avant de se rencontrer, et, cependant, Sailing Dick -retrouvait trace du passage de Curly Jim, comme s'il s'était agi d'un -vieux camarade. - -Je pense même que ces hommes n'eussent point trouvé de plaisir à se -voir. Il leur suffisait de reconnaître un dessin sur la paroi d'une -citerne ou sur le mur d'un bar pour que ces voyageurs solitaires ne se -sentissent pas tout à fait perdus dans le vaste univers, et leur premier -soin, quand ils arrivaient à la Fourche, était de chercher la trace d'un -compagnon inconnu et déjà reparti. - -Van Horst n'écrivait jamais rien. - -«Je n'ai pas besoin de dire où je passe, m'expliquait-il un jour. Je -n'ai pas besoin des autres hommes.» - -Soit... mais depuis son départ, moi, j'avais besoin de van Horst, et, -tous les jours, je voyais la trace de son blason dans une marque de -couteau faite par lui sur la cloison du bar après qu'il eut tué Jack -Dill. - -Oui, je sentais, chaque jour, quelle énorme place Vincent van Horst -tenait dans ma vie. Je comprenais quel beau spectacle c'est que de voir -un homme souffrir quand il souffre de toutes ses forces vives. Ah! peu -m'importait que van Horst eût tué! peu m'importait que cet amour pour -Annie, contrarié, meurtri, froissé, se fût changé en amour de la lutte, -en plaisir de vaincre, en goût du sang! Van Horst ne pouvait avoir cette -femme qu'il désirait si passionnément, il s'en consolait par de moindres -joies, et voir du sang couler en est une extraordinaire. J'ai compris -cela plus tard, mais je le sentais alors, je le sentais déjà, tout jeune -homme que j'étais, et je plaignais van Horst, et van Horst me manquait -beaucoup. - -En vérité, je m'ennuyais sans mesure. Seul, Nicodemus Holly mettait dans -ma vie un peu de gaieté. Le grotesque de son exubérance forçait à rire. -Dès qu'il rentrait de son travail, dès qu'il s'était assis devant son -verre de whisky, le rideau se levait sur une farce inédite. Cela ne -laissait pas d'être odieux, mais restait drôle. Il semblait qu'on le -payât pour nous divertir. Je ne sais si ses facéties m'amuseraient -aujourd'hui; mais à l'époque, mon Dieu! j'étais un jeune ouvrier de -seize ans, et, je crois que des charges plus subtiles m'eussent moins -réjoui. - -Depuis une semaine la société de Jimmy me manquait aussi. Lui qui se -plaisait toujours en ma compagnie avait pris des habitudes -d'indépendance. Je ne le voyais plus. Il passait des journées entières à -courir dans la forêt, et parfois il me sembla qu'il avait une curieuse -expression, faite de lassitude et d'égarement, comme si quelque douleur -morale se fût jointe à la fatigue de sa trop longue promenade. - -En somme, durant ces trois mois, il ne se passa rien que de très -ordinaire: le gros Kid nous fit tous les soirs des discours où l'Ancien -et le Nouveau Testament furent mis solennellement au pillage; il y eut -de très brillantes parties de poker; Carletti se montra plaisant; Jane -Holly fut repoussante à son ordinaire; le vieux Smith fuma sa pipe, et -notre bonne Maria poursuivit le cours égal de sa prostitution, moyennant -trois dollars versés d'avance. - -Même, à ce propos il me faut, je crois, noter un souvenir qui m'est -personnel. - -Un soir que je me promenais sous les arbres, je rencontrai Jane Holly. -Elle me fit savoir sans aucune préparation le désir qu'elle avait de -coucher avec moi. Je lui témoignai que cette idée me dégoûtait. Et nous -nous séparâmes. Mais... comment dirais-je... la proposition de Jane -Holly avait été trop directe, et si mon esprit n'en fut point touché, la -partie mortelle de mon être en resta toute émue. Jusqu'alors, le -travail, les courses au soleil, les randonnées à cheval ne me laissaient -guère le loisir de penser à cette chose que les jeunes gens de l'Ancien -Monde nomment la bagatelle. Or, ce jour-là, bien que je me fusse échappé -sain et sauf des griffes de la harpie, je pensai que le moment était -peut-être venu de goûter à ces ineffables délices pour lesquelles les -hommes s'entr'égorgent. D'autre part, j'avais fait quelques petites -économies, et, bravement, le front haut, le regard net, je m'enquis ce -soir même auprès de Maria de la façon selon laquelle elle recevrait une -offrande de trois dollars, faite selon les règles traditionnelles, si -j'en étais le donateur. La pauvre femme fut un peu surprise et, avec une -tranquille inconscience, elle me donna des conseils de parente âgée, -qui, avouez-le, pouvaient paraître étranges. Enfin, comme j'insistais, -elle me demanda vingt-quatre heures de réflexion, au bout desquelles -elle accepta mon offre. - -Donc, le soir même, je mis dans sa chambre une bouteille de whisky et -deux verres, mais, cette fois, au lieu de me retirer discrètement selon -mon habitude, je demeurai. - - - - -XXXI. - - -Une nuit offre toujours quelque chose de singulier, le lit étant un des -lieux du monde où se font les plus belles métamorphoses, mais je dois -dire qu'à ce point de vue, Maria ne sut point me surprendre. En elle, -l'amoureuse restait pareille à la tenancière de bar: elle réglait ses -amours avec la même placidité que ses comptes. - -Bien que la chambre fût exiguë, elle manquait d'intimité. La fenêtre -grande ouverte faisait croire que l'on couchait dehors. - -Il me venait peu à peu une sorte de tendresse pour la femme au gros -corps, aux yeux doux qui se donnait à moi, et, sous la lampe jaune, -affadie par le clair de la nuit, je regardais affectueusement cette -bouche baisée où ne se découvrait nulle ironie et ces bras qui savaient -encore étreindre. De temps à autre, Maria me parlait et, comme si -j'avais maintenant des droits sur elle, m'expliquait sa vie et combien -elle aimait l'amour, et combien aussi elle avait peur de l'amour quand -il s'accompagnait de violences funestes. Le plaisir était pour elle une -agréable habitude dont, certes, elle tirait parti, mais qui ne -l'avilissait point. Elle n'avait pas connu l'étreinte du viveur, elle ne -savait rien de la débauche, et venaient lui demander de l'amour ceux-là -seuls qui en avaient soif. Maria ne s'étonna donc point de ma fièvre, -elle ne s'amusa point de ma candeur: cette fièvre d'aimer, elle la -trouvait chez presque tous ses amants, et cette candeur, pour une part, -elle la portait en elle-même. - -Cela n'empêche que ma fougue finit par l'émouvoir, et je me souviens -encore de certains bons sourires un peu troublés, un peu mouillés, après -quoi je m'emparai d'elle à nouveau pour notre double satisfaction. - -Quand j'eus fait, je m'allongeai à ses côtés et nous causâmes encore. -Plus tard, la lampe soufflée, nous parlions toujours dans la chambre -obscure où pénétraient les bruissements, les chants de source et les -coups d'ailes de la forêt toute proche. Puis, Maria ferma les yeux et je -restai près d'elle, heureux, reconnaissant, vaguement attendri, -dénombrant sans colère les amants que m'avait avoués ma première -maîtresse et songeant qu'il était plaisant de vivre. - -Je rêvais, Maria dormait. Je songeais maintenant à van Horst, à son -tumultueux amour, à cette femme qui ne voulait pas de lui, à ce qui -pourrait bien s'ensuivre, et je ne comprenais pas, et j'interrogeais -l'ombre qui murmurait sans trêve... Enfin le sommeil me prit à mon tour. - -Je fus réveillé par un baiser sur le front et par une voix qui disait: - ---Olivier! il faut aller nettoyer le saloon. - ---Oh! m'écriai-je... - -Puis, me reprenant aussitôt: - -«J'y vais, madame Maria.» - -Et je sautai du lit. - -Je ne vois pas qu'il y ait eu, dès lors, rien de nouveau dans notre -petit monde de la Fourche, sinon que je notais avec une sorte de plaisir -et plus d'intérêt qu'auparavant la qualité des amants de la vieille -Maria. Durant le mois qui suivit, je disposai le whisky et les verres -pour neuf clients, à savoir: Carletti qui me réveilla en pleine nuit par -une chanson napolitaine, une ode de victoire sans doute, un bûcheron du -camp voisin, hâbleur et bancal, moi-même, deux cowboys qui allaient à -San Francisco, le gros Kid, dont j'imaginais mal les effusions -prophétiques, moi-même encore, Mosé, un prospecteur de mines, le gros -Kid et deux passants dont j'oublie le métier. - -Ainsi, les journées se suivirent tant bien que mal; je m'ennuyais -beaucoup, et, lorsque je m'ennuyais trop, je respirais l'air du soir -sous les arbres. - - - - -XXXII. - - -Durant une heure de loisir, j'étais allé me promener. - -La forêt était pleine de murmures furtifs. On eût dit que les arbres se -parlaient l'un à l'autre, puis réfléchissaient longuement avant de -parler encore. Seule la voix du ruisseau persistait, si frivole dans -cette assemblée de grands cèdres. - -Une congrégation de gens très vieux et très savants qui échangent, en -phrases douces, des maximes longtemps mûries, voilà ce que me paraissait -être la forêt, avec une jeune enfant, jetant parmi eux de petits rires. - -La forêt! mais c'est une cité où l'on n'a que des amis, une innombrable -cathédrale dont les colonnes vivent, un labyrinthe où l'on ne saurait -trop se perdre et d'où l'on ne devrait jamais sortir! - -Baigné par l'air humide et frais, je marchais doucement sous le toit -vert de ce temple de frondaisons. - -La forêt était libre, folle et désordonnée. La diffusion du clair de -lune m'aidait à suivre le chemin que j'avais choisi, mais il fallait à -tout instant se garer d'une branche, en repousser une autre, enjamber un -tronc mort. J'arrivai enfin dans un lieu que je connaissais pour y être -souvent venu quand le travail de la Fourche me donnait le loisir d'une -promenade. Là, van Horst avait rencontré Annie pour la première fois; -près de ce grand cèdre, van Horst avait commis son crime... mais -qu'importaient de mauvais souvenirs! la clairière avait tant de beauté! -Assez grande, encaissée par d'immenses arbres que les lianes vertes -réunissaient, elle était toute saupoudrée de lumière comme pour une -féerie. Dans l'air, on voyait par instants voler des phalènes du plus -doux velours. Un buisson faisait une tache très sombre près d'un -ruisseau d'argent. Je m'assis sur l'herbe pour contempler mieux, dans le -cercle des cèdres noirs, le ciel somptueux et paré. - -L'herbe était douce. Bientôt je m'allongeai. Un souffle faible passait -dans la clairière portant de gros scarabées bourdonnants qui -tournoyaient un peu, puis rentraient sous bois. - -Soudain, je me relevai sur le coude et prêtai l'oreille. Il me semblait -entendre des pas, non loin. Le bruit léger se rapprochait. Je restai -coi, et, brusquement, comme le prince de la féerie, comme le génie du -paysage, parut dans la clairière: Jimmy. - -Tignasse au vent et les pieds nus, il courait sous les grands arbres -sourcilleux. Son pantalon était trop large, sa blouse mal attachée. Cela -avait un tour rustique et plein de poésie. Il semblait chercher quelque -chose. Il riait. Il allait de droite et de gauche, puis il revenait sur -ses pas. - -Tout à coup j'entendis un long appel: - -«Jimmy! Jimmy!» - -C'était, me semblait-il, la voix de Jane Holly. - -Jimmy disparut sous la futaie. - -Que pouvait lui vouloir Jane Holly! J'eus comme un mouvement d'effroi. - -La lune montait. L'herbe était couverte de cendres. Une pure fraîcheur -s'exhalait du sol. - -Le lendemain je dis à Jimmy: - -«Tu es rentré tard, hier soir, je dormais déjà!» - -Il eut un sourire vague et charmant, mais je ne pus lui tirer un seul -mot qui fût compréhensible. - ---Pourquoi ne t'es-tu pas couché? Je vais te gronder! - ---Non! non! ne me gronde pas! - -Il tournait vers moi ses yeux pâles où il y avait un peu d'égarement. - -«C'est comme le four où l'on cuit le pain!... et dans la tête c'est -comme le vent qui fait tourner!...» - -Et Jimmy se mit à sangloter. Il avait de grands hoquets qui lui -secouaient la poitrine. - -On m'appelait au saloon. Je haussai les épaules et m'en fus à mon -travail. - -Une heure plus tard, j'entendis quelqu'un qui criait au dehors: - -«Ohé! ohé! Saruex!» - -C'était van Horst. Je lui trouvai le visage un peu terreux, mais, par -ailleurs, il n'avait pas changé. - -Il me tendit sa large main. - - - - -XXXIII. - - -Quelle journée! Mon Dieu! quelle journée! - -L'air brûlait comme une torche. Ce continuel rayonnement donnait soif. -On ne travaillait pas. Sous les arbres, sous le moindre abri de toile ou -de planches, chacun faisait de son mieux pour dormir. - -J'étais allé me réfugier dans l'ombre des verdures, espérant que, près -d'un ruisseau, je pourrais mieux supporter la torture du jour, mais la -forêt paraissait d'une chaleur plus implacable encore que le découvert. -La terre fumait et se putréfiait odieusement. Les sous-bois étaient -moites, les clairières ardentes. - -Jamais je ne l'avais vue ainsi. Ce n'était plus la grande forêt sévère, -la futaie harmonieuse, chantant par tous ses oiseaux, c'était une -femelle macérée dans ses parfums, dont on n'aurait su dire s'ils étaient -arômes ou puanteurs. - -Fiévreuse, toute peuplée d'émanations insoutenables, la forêt semblait -un lieu de débauche, et ma chair était soulevée en ce lupanar. - -Je me traînais sous les branches en haletant, ma peau était humide, -j'avais mal aux yeux. Soudain je pensai à un petit étang où il ferait -peut-être bon se baigner. J'irais là. C'était une vasque bordée de -roches, à quelques minutes de la Fourche. J'escomptais la caresse de -cette eau tranquille, toujours ombragée par de grands rameaux. Je -trouverais un peu de fraîcheur, dans l'agréable paysage en miniature que -faisaient les fines fougères. - -J'y fus bientôt, et m'allongeai sur son bord, dans l'ombre d'un buisson. -Devant moi, l'onde plate et les arbres penchés; au-dessus, le ciel -ardent. Je me laissais aller à une demi somnolence qui n'était pas du -repos. Je me sentais fiévreux, inquiet, tout possédé par une fausse -torpeur. Je fermais les yeux et les rouvrais brusquement. J'écoutais le -fourmillement des petites bêtes dans l'herbe. Des insectes maigres -parcouraient la mare avec agitation, et l'eau, toujours si légère et que -l'on aimait à faire couler entre les doigts, me paraissait lourde et -plombée comme l'envers d'un miroir. - -Sur une branche basse, à deux mètres de moi, se dénouait un drame -affreux. Sans doute ne l'eussé-je pas remarqué un autre jour que -celui-là, mais, dans cet air puant de parfums, il semblait rendre je ne -sais quel aspect sauvage qui m'occupa. - -Une grosse araignée achevait de se repaître d'un oiseau, et c'était très -horrible de voir cette bête répugnante et velue attirer de ses huit -pattes le squelette délicat, auquel restait encore de la chair et des -plumes. Je n'ai jamais aimé les araignées. Ce jour-là, je fus transi. La -bête alerte et veloutée avait des tons de pourriture et couvrait avec -une telle ardeur la petite charogne ailée! On ne savait si c'était de -l'appétit, du jeu ou de l'amour. Les côtes de l'oiseau étaient déjà -presque blanches et les pattes brunes de l'araignée se faufilaient entre -elles avec une adresse qui donnait le frisson. J'aurais voulu m'en -aller, je ne m'en sentais plus la force. Il faisait trop chaud, il -faisait trop moite. De vagues idées se développaient en moi, idées -imprécises, idées gênantes, idées sexuelles... Assommé sous le poids de -l'air, je dus m'endormir. - -J'étais presque couvert par les branches, enterré dans la verdure. A -côté de moi, l'araignée achevait son festin. Mon malaise se prolongeait -dans un rêve, me faisant voir d'abominables choses. Soudain, je me -réveillai, et, certes, je ne pensai plus à voir si l'araignée avait ou -non lâché sa proie, mais, glacé par une horreur qui me venait par -instinct, flairant déjà quelque chose de monstrueux, je regardai la -vasque, les doigts crispés sur le gazon. - -Le soleil avait baissé. Dans l'étang, que couvrait une ombre légère, -Jimmy nageait. Accroupie sur la berge, à quelques pas de lui, nue, -répugnante, couturée de cicatrices, Jane Holly le regardait. Il nageait -vers elle, puis sortit de l'eau et s'assit à ses côtés. Ils se parlaient -à voix basse; ils étaient trop loin pour que j'eusse pu entendre ce que -disait Jane, mais les balbutiements diffus et confidentiels de Jimmy me -venaient avec leur charmante fraîcheur et leur non-sens délicat. Elle -avait avec lui des grâces d'enfant, et cela était ignoble de voir ce -corps, qui semblait un cadavre animé, minauder et faire les gestes de la -coquetterie. - -Ils rentrèrent dans la mare, ils jouaient à s'y poursuivre, les rires de -Jimmy se croisaient avec les grincements de Jane. Ils allèrent de -nouveau vers la pointe gazonnée qui descendait mollement jusqu'à l'eau. -Combien de temps avais-je dormi? combien de temps avaient duré ces -ébats? - -Je compris toute l'horreur de la scène en voyant Jimmy, svelte et -ruisselant, couché sur l'herbe et Jane, à quatre pattes sur lui, qui lui -mangeait la bouche. Que voulez-vous, il n'y a pas deux manières de dire -ces choses! Elle le viola avec une sorte de fureur que je n'avais jamais -vue chez les bêtes. Ce n'était pas le désir soudain de van Horst -troussant les filles d'auberge, ce n'était pas les amours salariées de -Maria, c'était autre chose: une débauche malpropre, les écarts d'une -femme, non, d'une chienne en chaleur... et puis, songez donc, Jimmy!... -cet enfant!... elle le caressait, elle le baisait, elle le maniait en -haletant, elle le pressait contre elle et bientôt se fit prendre. - -Non! ces jeux n'étaient pas les premiers! il y avait en Jimmy une -avidité peureuse, un égarement passionné qui disait l'habitude de ce -sabbat et j'entendis mieux, alors, ce que plusieurs mois avant, il -murmurait dans la forêt: - -«C'est comme le four!... c'est chaud!... Et, dans la tête, c'est comme -le vent qui fait tourner!» - -Je restais là, stupide, incapable de bouger, la nausée à la gorge. Ils -s'étaient rhabillés, Jane avait d'horribles retours de tendresse. Tout à -coup Jimmy se dressa près d'elle: - -«Tu me fais mal!» - -Elle l'entraîna sous bois. - - - - -XXXIV. - - -C'était au printemps, un printemps radieux, tout aéré de brises, tout -pénétré de parfums. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que la nature -montrait une exubérance inaccoutumée. De grandes grappes de fleurs -pendaient aux arbres de la forêt, mille fleurs jaillissaient du gazon, -et les bords du Yellow-Creek étaient tout fleuris. Les matins -paraissaient plus clairs, midi sonnait avec plus de splendeur, il -soufflait jusqu'au soir un vent suave et jamais les nuits n'avaient été -plus douces, jamais les étoiles n'avaient brillé plus indiciblement. - -Pour souhaiter sa fête à la vieille Maria, on banquetait dans le saloon. - -Nous avions tous bien mangé et bien bu, mais, par exception, personne -n'était ivre. La brise chassait doucement la fumée de nos pipes, et l'on -causait sans trop faire de bruit, autour de la table que chargeaient des -verres et des bouteilles. - -Selon la proposition de Carletti, chacun se servait lui-même, pour que -la réjouissance ne me donnât pas un supplément de travail. Tous les -vieux habitués de la Fourche s'étaient réunis, et, dans un fauteuil, le -seul fauteuil du pays, notre bonne Maria trônait. - -Le vieux Smith venait de se rasseoir dans son coin, salué par nos -applaudissements, pour un petit discours de circonstance qu'il venait de -prononcer. Seule Jane Holly avait l'air mécontent. Je pense que mon -refus de me laisser initier, jadis, aux douceurs de l'amour l'avait -beaucoup blessée, mais ce n'était point là le sujet actuel ou principal -de son mécontentement. Il ne lui plaisait pas que notre allégresse fût -si franche, puisque la fête de la patronne en était l'objet. Elle -restait immobile devant son verre de gin, sa vilaine figure noire figée -en une moue. - -Cela n'empêchait pas les autres de s'amuser. Holly inventait, pour faire -rire Jimmy, des grimaces inédites, Carletti dessinait sur la table un -profil de femme et le gros Kid parlait éloquemment de l'avenir des -nouveaux placers. De temps à autre, Maria me regardait avec un sourire -et moi, je baissais alors les yeux un peu honteux tout de même, mais me -sentant une façon de tendresse naïve pour cette grosse femme, au -souvenir des voluptés reçues. Van Horst fumait, accoudé au chambranle de -la porte ouverte, et, au dehors, contre le paysage de la nuit, on voyait -se promener Annie Smith. - -Il régnait une bonne volonté générale. Nous avions tous oublié les -morts. - -Carletti venait de finir une romance, quand van Horst vida sa pipe sur -le seuil, en gratta avec soin le fourneau, la mit dans sa poche et -rentra dans le saloon. - -Je le revois bien comme il était à cet instant, avec son large vêtement -de toile bleue, ses souliers ferrés, sa ceinture rouge, ses cheveux un -peu longs et flottants. Il vint vers moi, et, durant une longue minute, -s'appuyant d'une main sur la table, et de l'autre sur mon épaule, il me -regarda dans les yeux, sans parler. Je lui souris, mais il ne répondit -pas à mon sourire. Evidemment, une pensée grave l'occupait. Au juste, il -ne me regardait pas; il regardait plus loin. Les conversations des -buveurs se ralentirent, puis cessèrent soudain, quand van Horst, se -redressant, alla s'asseoir délibérément en face du vieux Smith. - -Maria m'interrogea d'un coup d'oeil. Je haussai les épaules, en signe -d'ignorance. - -«Allons! père Smith! dit van Horst, je veux que la fête de la patronne -soit aussi pour moi une date à retenir... et je vais vous faire une -demande.» - -Sa voix était claire et forte. Il tendit au vieux Smith ses grandes -mains ouvertes. - -«Père Smith! voulez-vous me donner votre fille en mariage?» - -Le vieux Smith devint livide. Vraiment, tout le sang paraissait avoir -quitté sa figure. - -Nul ne soufflait plus mot dans la salle. Carletti s'était remis à -dessiner sur la table, avec une application simulée; Kid avait un air -d'effarement stupide, et Maria s'agitait dans son fauteuil, regardait -nerveusement de droite et de gauche, et faisait mille gestes de -stupéfaction avec ses gros bras. - -Van Horst répéta sa question, d'une voix peut-être un peu moins dégagée. - -«Père Smith, voulez-vous me donner votre fille en mariage?» - -Encore un long silence. - -Puis, on entendit la voix cassée du vieux Smith qui disait: - -«Vincent van Horst... je ne puis pas... vous donner... en mariage... ma -fille...» - -Il dit cela d'une voix syncopée, basse, timide, mais, de sa réponse, -nous ne perdîmes pas un mot. - -«En vérité! dit van Horst, ah!... bon!...» - -Ses lèvres sourirent étroitement. - -«Mais il faut encore savoir quel sera l'avis de votre fille. Elle est -assez grande pour se décider toute seule, et je crois que...» - -Le vieux Smith l'interrompit en se levant. - -«Annie! cria-t-il. Viens, un instant.» - -Annie Smith rentra dans le saloon de son pas majestueux et sûr, mais, je -la vis changer de couleur, elle aussi, dès qu'elle se fut tournée vers -son père. - -«Qu'y a-t-il? dit-elle. Vous m'avez appelée?» - -A l'instant précis où le vieux Smith allait répondre, Nick Holly se -leva, et sortit du saloon. Cela passa inaperçu, je pense: l'intérêt -était ailleurs. - -«Ma fille, dit le vieux Smith, en hésitant un peu, Vincent van Horst -vient de me demander ta main... Je crois que cet homme n'est pas le -compagnon qu'il te faut... je la lui ai refusée. Mais il veut avoir une -réponse de ta bouche, et je ne puis, en justice, empêcher cela, car tu -es à l'âge où l'on peut disposer de soi-même.» - -Debout et toute blanche, Annie restait immobile au milieu de la salle. -Nous la regardions. Nous n'osions souffler mot. Seul Jimmy, inconscient -du drame, s'était mis à chanter une chanson. Dans le silence général, il -nous semblait qu'il chantait à tue-tête. - -Puis, Annie Smith répondit: - -«Mon père, vous aviez raison. Je ne serai jamais la femme de Vincent van -Horst... Jamais!» - -Elle dit cela d'un ton glacial, sans inflexions, sans faiblesse, sans -vigueur, comme si elle parlait dans un rêve. Lentement elle regarda -autour de la salle. Ses traits étaient de pierre. Quand ses yeux -rencontrèrent le regard de van Horst, lorsqu'elle vit la soudaine, -l'éperdue supplication de ce regard, elle ne cilla point, mais quand ses -yeux bleus se tournèrent vers moi, il y passa, je le vis bien! une -expression de détresse si agonisante, que je faillis pousser un cri. - -Et Annie Smith, secouant doucement son front comme pour en chasser une -pensée, sortit du bar de la Fourche. - - - - -XXXV. - - -Van Horst demeurait immobile et silencieux. Peu à peu le saloon se -vidait. Maria était allée se coucher. Jimmy avait regagné son petit -taudis, il ne restait plus que van Horst et moi. - ---Olivier! apporte-moi la bouteille de gin. - ---Vous n'avez besoin de rien autre, van Horst? - -Je rougissais de ma stupide phrase. - -«Non, merci. Tu peux aller te coucher si tu veux. Je resterai ici -jusqu'au matin.» - -Il me parlait sans lever les yeux. Il les tenait fixés à terre. - -«Tu comprends, j'ai reçu comme un grand coup sur la tête. Ça passera... -Il faut un peu de temps, mais ça passera.» - -Je voyais qu'il n'y avait rien à faire, et continuai ma besogne. -Plusieurs fois, je sortis du saloon pour vider de l'eau dehors, et, -chaque fois, je regardais le ciel longuement et je tendais l'oreille au -silence. En rentrant, je trouvais van Horst toujours accoudé à sa table, -devant son gin qu'il buvait pur. Il avait déjà vidé le tiers de la -bouteille. Evidemment j'aurais pu aller me coucher, mais, bien que je -fusse fatigué, je n'avais pas sommeil. Il me semblait que c'était de mon -devoir de veiller sur van Horst, de soigner son mal, comme jadis il -avait soigné mon bras cassé. C'était une façon lointaine de reconnaître -l'ancien bienfait. Je m'en fus de nouveau goûter quelques instants la -fraîcheur de la nuit. - -L'air était léger, clair et doux: une vraie nuit de printemps, et cela -rendait plus sinistre encore la détresse morale de cet homme assommé qui -aimait qui ne l'aimait pas. J'écoutais donc les bruits naturels de -l'ombre, content de savoir que l'on dormait à la Fourche; que, sauf van -Horst et moi, la brise et les eaux seules veillaient, et goûtant déjà de -toute mon âme ce contraste (qu'un homme sent si vivement plus tard, -lorsqu'il a beaucoup vécu en plein air) de la distance infinie qui -sépare la sereine paix des choses et les orages d'un coeur humain. - -Soudain, je tendis l'oreille. Quelle bête chassait donc à cette heure? - -Brusquement, je me jetai sous bois, hors du clair de lune, car, dans ce -bruit nouveau, j'avais reconnu des voix humaines. Il y eut un très léger -murmure et je vis déboucher dans la lumière les deux êtres que, certes, -je m'attendais le moins à voir: Annie Smith et Nicodemus Holly qui -tenait Annie par la taille. Ils étaient à trente pas de moi, j'entendais -mal leurs paroles. Je crois que Annie seule parlait. Ils ne me virent -point mais s'aperçurent qu'une lumière veillait dans le saloon. -Nicodemus lâcha la taille d'Annie. Ils restaient tous deux debout, sans -faire un mouvement. Je ne sais combien de temps cela dura. Je les -regardai avec une stupéfaction qui me bouleversait l'esprit. - -«Non, ce n'est rien, dit Nicodemus d'une voix basse, donne-moi encore ta -bouche... Allons, allons, donne ta bouche! Ah! je t'ai bien reprise! tu -ne penses plus à Caldaguès!... Tu ne pensais pas à Caldaguès, il y a une -heure!» - -Il attira Annie en la prenant par le cou. Il semblait l'étrangler avec -sa longue main osseuse. Elle s'approcha de lui et, soudain, lui parla -d'une voix frémissante: - -«Non! non! j'en ai assez! vraiment! J'ai horreur de toi! Tu sais que -j'ai horreur de toi! Voilà près de trois ans que tu m'as prise par ruse, -par force, par tes ignobles caresses et tes ignobles propos... et je ne -pouvais pas m'échapper. Je me sens toute salie!... et toujours tu me -reprends et toujours tu donnes de la joie à mon corps par tes -ignominies!... Mais, maintenant, je crois que je vais pouvoir te fuir... -Lâche-moi!... Lâche-moi!... Ne me touche plus!...» - -Il eut un geste obscène et murmura quelques paroles brouillées. - ---Oui, répondit-elle, oh! oui, je sais, je sais que je t'ai rendu tes -baisers et que tu as fait de moi ce que tu as voulu! Je sais que je t'ai -supplié de ne pas laisser mon corps tranquille... et de me reprendre -seulement... - ---Mais, interrompit Nicodemus d'une voix gaie, ignoblement gaie, c'est -l'amour ça! - ---Aujourd'hui, continua Annie, je m'échapperai! - ---Tu avais envie de coucher avec Caldaguès et tu n'as pas pu! Avoue que -tu avais envie de coucher avec Caldaguès!... Et, maintenant, je veux -jouir de toi jusqu'à ce que tu me dégoûtes ou que van Horst te prenne, -ce qui arrivera un de ces soirs!... Allons... viens. - -C'est durant ces instants-là, précisément durant ceux-là, que je devins -un homme: auparavant, j'étais un enfant. J'avais vu beaucoup de -violences, plus d'un accident tragique et du sang répandu... mais je -crois que la vie n'eut plus rien à m'enseigner après m'avoir montré -Holly baisant longuement les lèvres d'Annie Smith et la souple taille -d'Annie témoignant de ce baiser. Il voulut lui prendre les lèvres une -fois encore, mais, cette fois, elle défit lentement l'étreinte et ils se -séparèrent. Annie rentra chez le vieux Smith. Nicodemus rentra chez lui. - -Je me souviens d'avoir été révolté, le jour où van Horst viola une -servante sous mes yeux... Ce n'était rien! Il me restait à voir la lie -de l'amour! - -Je poussai la porte du saloon. Van Horst avait beaucoup bu durant mon -absence. La bouteille de gin était vide aux deux tiers. Van Horst était -couché sur le banc, immobile, les yeux ouverts. Il ne me reconnut pas. -Il paraissait ne pas me voir. Je le laissai en paix. Auparavant, -j'enlevai ma blouse et lui en fis un oreiller. Un instant, je le -regardai encore, et je sentis que, vraiment, l'ivresse était un bien, et -sa consolation un don du Seigneur. - -Allons, je pouvais aller me coucher. Je serrai la main de van Horst, et, -certes, lorsqu'il répondit à cette pression, inconsciemment, il ne se -doutait guère de l'immense pitié qu'elle signifiait. - -«Vous, murmurai-je, je ne vous lâcherai plus, maintenant, quoi que vous -fassiez!... Mon pauvre ami!» - -Et je voyais encore la taille d'Annie onduler sous la lune. - -Puis, je gagnai mon lit. - - - - -XXXVI. - - -Smith était assis dans le coin de droite. Van Horst entra. Il bouchait -tout le cadre de la porte. Il était superbe. - -Smith, dès qu'il le vit, posa son verre d'un geste un peu brusque. Il -savait que l'on parlerait de choses sérieuses. Van Horst ne dit pas un -mot. Il s'attabla dans le coin de gauche, sous le clou de Sam Wells, et -se mit à siffler, en grattant avec son couteau la boue séchée sur ses -bottes. Moi, je m'étais arrêté de nettoyer une assiette pour donner plus -d'attention au dialogue; mais, d'abord, ni van Horst, ni Smith ne -parlèrent.--De temps en temps, Smith buvait un coup. Van Horst n'en -finissait pas de gratter ses semelles. Smith avait l'air très gêné, sa -main tremblait. Je me rappelle qu'il frottait à chaque instant son -crâne. Il était très chauve, sauf une couronne de cheveux grisâtres. Il -avait la barbe et la moustache rare. Un pauvre être. Oui, décidément, un -pauvre être. Vous vous souvenez que sa figure était pleine de plis; eh -bien, il avait l'habitude de manier à chaque instant, de tirer, de -pétrir les plis de sa figure, et cela était lamentable. Maria le -considérait du coin de l'oeil, d'un air apitoyé; Carletti jouait au -poker avec Holly, le gros Kid, Mosé le Juif, et un bûcheron de passage, -Bill le Manchot. Eux aussi ne voulaient rien perdre de la scène. - -Soudain, Carletti se leva et s'en fut ouvrir la porte, déclarant qu'il -faisait trop chaud. Puis il reprit sa place... Pendant cinq minutes, il -y eut presque du silence. Cela me parut si singulier, en comparaison du -vacarme qui remplissait d'ordinaire la salle, que je fis le compte de -tous les petits bruits, à mesure que je les percevais. Je m'en souviens -encore. Après tant d'années, je crois les entendre. - -D'abord, deux bruits continus: au dehors, l'agréable gémissement de la -brise; au dedans, le cliquetis des aiguilles de Maria, qui tricotait par -petits gestes nerveux. Puis des bruits intermittents: au dehors, la note -creuse d'une chouette et le piaffement du cheval de Bill le Manchot -attaché à un piquet; au dedans, le froissement des cartes, un tintement -d'argent, le bruit léger du verre posé et reposé par Smith, les annonces -sourdes des joueurs, le bruit du couteau de van Horst, un gros soupir -brusque de Holly et une toux de Carletti... Silence relatif, à coup sûr, -mais notre gêne nous donnait l'impression du silence. - -C'était insoutenable. - -La porte grinça... Une chauve-souris vint battre la fenêtre... Carletti -marqua, en sifflant, son regret d'avoir perdu un coup... Le Juif jura -d'une voix très douce. - -La partie de poker continuait, mais les cartes, ce soir-là, avaient -tort. - -Vous avez vu, parfois, quelques arbres, des pierres, un coin de nature, -attendre l'orage?... Vous savez bien... ce recueillement excédé!... Les -joueurs de la Fourche devaient avoir une sensation analogue. - -Et puis, il est toujours intéressant de voir des gens, ouvertement -occupés, prêter une attention secrète à quelque chose. Ils s'y prennent -de façon si diverse! Kid, le bon géant évangélique, posait, par -instants, son regard naïf sur Smith ou sur van Horst. Le regard unique -et louche de Holly restait mystérieux. Le regard de Carletti allait et -venait vite. Le regard de Mosé caressait les deux adversaires, et, -malgré sa douceur, se renseignait avec précision. Tout de même, et -quelques efforts qu'ils fissent pour avoir l'air indifférent, ces quatre -hommes ne pouvaient empêcher leurs regards d'être inquiets. - -Et Maria tricotait, et Smith n'arrêtait de se frotter le crâne que pour -tirer les plis de ses joues, et moi, je regardais les énormes mains de -van Horst. - -Une dizaine de minutes... puis, tout à coup, van Horst, ayant signé avec -son canif dans la poussière du sol, ficha ce canif dans la table, posa -ses énormes mains sur ses genoux, leva la tête et parla. - -Ce fut un soulagement. - - - - -XXXVII. - - -«Eh bien! est-ce que tu me la donnes?» - -Sa voix était très calme, un peu sarcastique, et, comme toujours, bien -posée, riche de timbre; une voix pleine, sûre, une vraie voix d'homme. - -Il regardait Smith dans les yeux. Smith prit son verre en tremblant, but -une gorgée et répondit avec assez de courage, par des paroles nettes, -mais lentement, comme pour une discussion d'affaires entre gens polis: - ---Je t'ai déjà dit non. Il est inutile que tu insistes. - ---Tu sais, répliqua van Horst, que je t'ai posé cette question trois -fois: la première fois, au bord du Yellow-Creek, le soir de l'orage; la -seconde fois, il y a une dizaine de jours, quand je t'ai rencontré dans -la forêt; la troisième fois, ici même, c'était dimanche dernier. Ça fait -la quatrième fois, maintenant. - ---Parfaitement exact... Et, chaque fois, je t'ai dit non. - ---Tu te rappelles la somme que je t'ai offerte, le soir de l'orage? -Ecoute... je t'offre le double. - -Smith eut un rire triste. Il tira les plis de ses joues. - -«Je t'ai déjà dit que je ne la vendais pas. Je ne la vends pas plus -aujourd'hui que le soir de l'orage. Il y a des choses que l'on ne peut -pas vendre.» - -J'eus envie de regarder Maria, mais je me retins. - ---Tu avoueras, dit van Horst, que j'ai été très patient. J'aurais pu -l'enlever dès la première fois. - ---Oh! oui!... très patient... et je pense que tu aurais pu l'enlever... -peut-être... - ---Alors, pourquoi ne veux-tu pas me la donner? - -Smith reprit haleine, puis, très simplement: - -«Pourquoi? dit-il... Parce que ma fille ne t'aime pas.» - -Il y eut dans les yeux de van Horst une stupéfaction d'enfant... Il le -savait bien, cependant! - ---C'est possible! cria-t-il en abattant son poing sur la table... mais -je la veux! - ---Tu ne l'auras pas, puisqu'elle ne t'aime pas. - ---Jérôme Smith! fais attention! je suis capable de tout pour avoir ta -fille! N'essaye pas de m'exaspérer! donne-la-moi! - ---Non! dit Smith, puisqu'elle ne t'aime pas! - -Van Horst se tut un instant. Il regardait Smith et se mordait le poing. - ---Alors, reprit-il, je la prendrai! - ---Peut-être! dit Smith, mais tu ne pourras la garder, puisqu'elle ne -t'aime pas! - -Van Horst avait pris le coin de la table et le serrait entre ses doigts. -Soudain, il lâcha prise. - -«Smith, dit-il d'une voix changée, je n'ai jamais supplié personne mais, -pour avoir Annie, je ferai cela encore. Je te supplie, Jérôme Smith, de -me donner ta fille et je te jure de la rendre heureuse.» - -Smith haussa lentement les épaules. - -«Tu ne la rendras pas heureuse, dit-il, puisqu'elle ne t'aime pas!» - -Alors je compris que van Horst n'en supporterait pas davantage. Il avait -tressailli comme quelqu'un à qui l'on a fait peur. Ses dents claquaient -un peu; sa face était très rouge... Pourtant, encore une fois il parla -d'une voix presque calme: - ---En aime-t-elle un autre? - ---Je ne sais pas, dit Smith, mais toi, elle ne t'aime pas. - -Van Horst se leva. - -«Bien! dit-il, bien! Pour l'avoir il faudra donc que je tue!» - -Smith ne répondit rien d'abord, puis, en tous petits accents brisés il -murmura: - -«Tu as déjà tué! tu as déjà du sang sur les mains!» - -Il regardait les siennes, semblant croire qu'elles étaient tachées, -elles aussi, et il ajouta, plus bas encore, comme pour une confidence -très secrète: - ---Tais-toi! van Horst! tais-toi! tu me fais horreur, en vérité! - ---Personne ne m'a jamais parlé ainsi! dit van Horst d'une voix -singulièrement paisible et grave. - -Il regardait Smith de haut en bas. - -Smith retrouva son courage. Il leva la tête et répondit: - -«C'est que personne n'a osé! mais, un jour, ils oseront tous, et ils -crieront plus haut que moi, car moi, j'ai peur de ta force qui est très -grande; j'ai peur de toi, parce que je suis vieux et faible. Eux, se -mettront à plusieurs, et tu sauras que le sang se paye par le sang! Tes -crimes t'accuseront! tes crimes t'écraseront! et ce sera bientôt! Déjà -tu pues le cadavre! Oh! je te vois si bien en cadavre! Et pas un homme -ne te regrettera! Et pas une femme ne te pleurera! Et ta chair sentira -si mauvais que ceux qui t'approcheront vomiront de dégoût! Tu seras une -charogne! une charogne! entends-tu! dont les chiens ne voudront pas!» - -La voix du vieux Smith montait vers l'aigu; celle de van Horst baissa de -plusieurs tons. Il grogna d'un air indifférent: - ---Dis encore une fois non! - ---Si tu veux!... eh bien... non! - ---Alors!... alors!... - -Les poings fermés, les yeux fixes, la bouche serrée, van Horst tâchait -de se retenir... - -«Non!» dit encore Smith avec le cri d'un enfant. - -Et van Horst, n'en pouvant plus, éclata: - -«Non?... alors fais tes prières!... et puis, en somme, c'est inutile! tu -les feras... de l'autre côté!» - -Il avait rugi ces quelques mots. - -«Celui qui répandra le sang de l'homme, cria Smith, par...» - -Il n'acheva point. - -Je pense qu'il voulait dire: - -«Celui qui répandra le sang de l'homme, par l'homme son sang sera -répandu, _Genèse, IX, 6_.» - -Mais la fin du verset demeura dans sa gorge. - -Dix énormes doigts s'emparèrent de Smith, et, quelque temps, le -manièrent, le secouèrent, jouèrent avec. Il était une pauvre chose -impuissante, une très pauvre chose qui ne résistait pas. On n'eût guère -pensé que son cou fût si mince. Palpé, tourné, soulevé, lâché, pris et -repris, lancé de droite et de gauche, d'une main à l'autre main, Smith -s'écroula quand son bourreau eut fini. Par terre, il formait un tout -petit tas, mais ce tout petit tas vivait encore, car je voyais la tête -du vieux osciller entre les deux épaules et ce balancement disait -encore: non! Smith disait encore: non! - -Van Horst avait reculé de deux pas. - -«Non! non!» faisait la tête pourpre de Smith. - -Van Horst poussa une sorte de beuglement, ressaisit le corps par la -nuque, cette fois, et d'une seule détente du bras, le projeta, face en -avant, contre le mur. - -Il s'y écrasa, et van Horst resta debout, les mains vides. - -Nous avions tous très peur. Quelqu'un murmura pourtant. Je ne sais qui. -C'était d'une belle audace. - -Van Horst se retourna. Il souriait! - -«A qui le tour?» - -Il montra ses mains... Quelles mains! - -«Et, d'ailleurs...» - -Il sortit son revolver. - -«Voici Tom!... il n'a que cinq mots à dire, mais...» - -Nul ne souffla plus mot. - -«Allons! vous êtes sages!» - -Et il sortit. - - - - -XXXVIII. - - -Aussitôt, nous retrouvâmes nos voix et nous en servîmes librement. -Chacun s'exprima avec toute la sincérité dont il était capable.--On peut -discuter de sang-froid les causes d'un orage, quand on n'en voit plus à -l'horizon que les dernières lueurs, mais, quand la foudre est là, on -pense d'abord à se garer. - -En peu d'instants, la Fourche reprit son aspect de tous les jours. Il y -eut des cris, beaucoup de fumée de pipes. La vieille Maria pleurait un -peu sur son tricot. Les joueurs avaient posé leurs cartes. Quelques -nouveaux arrivants se firent conter l'aventure. Carletti se chargea du -récit. Il s'en tirait à merveille, ayant un sens tout à fait juste des -effets dramatiques et un parler souple. Par deux fois, Mosé dut, jusqu'à -un certain point, jouer le rôle du supplicié qu'entre temps j'avais -recouvert d'un drap. - -Cela tournait au drame bouffon. Carletti imitait l'accent et les gestes -de van Horst. Le Juif rendait sans peine l'épouvante de Smith. - -De temps en temps, Holly intervenait par une de ces infâmes -plaisanteries dont il avait la spécialité. Pitre odieux, il grimaçait, -il grinçait des dents, il disloquait son long corps... Et, par terre, il -y avait le cadavre, et, contre le mur, la tache de sang. - -Oui, sans doute, il restait encore un reflet de la peur dans les regards -de ces hommes, mais, dans leur mimique il y avait aussi comme un -frétillement de plaisir. On eût dit des chiens léchant une flaque rouge, -après qu'un chien plus fort et plus noble avait fait carnage. - -Les pires ignominies n'amusent qu'un temps. On se mit à causer. Somme -toute, on s'étonnait un peu de la témérité de van Horst. Il avait -l'habitude d'être mieux entouré quand il accomplissait ses petits -travaux. Certes, il tuait sans aide, mais, à l'ordinaire, devant des -spectateurs complaisants. - -Les scélérats décoratifs ont toujours été servis par l'admiration, et, -s'il a de l'allure, un criminel sera suivi. L'action la plus illégale ne -laisse pas d'entraîner, pourvu qu'elle ait de la noblesse ou de -l'audace, ou ce rien de fantaisiste qui distingue. Les actions de van -Horst menaient une bande. Sauf Holly, personne de cette bande n'avait -assisté à la mort de Smith. Les nouveaux venus qui en étaient, -approuvèrent hautement. La salle fut bientôt pleine. - -Ces gens!... J'oublie leur nom, mais je me souviens bien de leurs -figures scélérates! Comme, dans une école de peinture, les disciples -tâchent de ressembler au maître par la coupe des cheveux ou par une -afféterie du langage, son génie étant inimitable, de même, suffisait-il -à ces bougres d'être hirsutes et débraillés pour donner à leur trogne -cette héroïque sauvagerie que van Horst exprimait si pertinemment par -trois paroles et un regard. - -Voici qu'on discutait l'acte: - ---Et moi, je trouve qu'il a été très patient! Pourquoi la lui -refusait-il, le vieux? - ---Puis, d'après ce que tu racontes, cela a été vite fait! Dix doigts -autour du cou, et... couic? plus de Smith!... - - - - -XXXIX. - - -Holly venait de sortir quand le gros Kid se leva, tout à coup, tenant à -la main son verre de whisky. - -Il toussa épaissement, promena un regard vague de droite et de gauche, -gonfla ses narines et déclama: - -«Mes chers camarades! lorsque le septième jour, Dieu se reposa après -avoir créé le monde et fait l'homme à son image, il vit toute son oeuvre -et la trouva bonne. Et il y avait, dans l'air, des bêtes qui volaient -et, sur la terre, des bêtes qui rampaient, et, dans les souterrains, des -bêtes obscures et aveugles qui cherchaient leur chemin, mais qui n'en -étaient pas moins bénies. Celles qui se plaisaient à vivre avec le vent -et les nuages établirent leur séjour dans les palais de l'air; celles -qui marchaient sur le sol des forêts et des montagnes y fixèrent leur -demeure; celles, enfin, qui avaient le goût des ténèbres, que le -Seigneur nomma Nuit, devinrent les bêtes de la nuit, et sur toutes -indistinctement, le Seigneur étendit sa bénédiction.» - -A ce moment, les deux bûcherons, s'étant fait un signe, sortirent. Tous -deux haussaient les épaules d'une façon visible et répétée. - -Kid poursuivit: - -«Mais il y eut, plus tard, des hommes qui, sentant dès leur naissance -qu'au jour de la résurrection, leur voix ne serait pas assez pure pour -être entendue par Dieu, eurent le goût de l'ombre et détestèrent le -grand soleil sous lequel Dieu les avait fait naître et avait voulu -qu'ils vécussent. Et ceux-là aimèrent le deuil et se réjouirent des -lamentations, et un sanglot les délecta. Vous connaissez l'un d'eux, mes -camarades! Plus d'une fois, le Seigneur lui a dit: «Qu'as-tu fait? La -voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi!» Et, chaque -fois, il a répondu par un rire. Mais, sachez-le bien! les temps sont -proches! les temps sont venus!» - -La vieille Maria regardait Kid avec des yeux ronds et mouillés. Le Juif, -qui en avait assez, sortit. Tous trois le suivirent. L'un d'eux claqua -la porte, mais elle se rouvrit à cause du vent. La lumière vacilla et -les parfums de la forêt envahirent encore la chambre. - -Rouge, suant, son immense figure de chair humide toute illuminée, Kid -poursuivit: - -«Smith! Smith! mon camarade! entends-moi! Tu es couché ici, à nos pieds, -mais ton âme flotte déjà dans ce pays noir où elle attend le jour du -dernier réveil qui te fera semblable aux anges. Et tu montreras à Dieu -ta figure sanglante et ta gorge où le souffle s'est arrêté, et tes -blessures auront leur poids dans la balance, et ce sera, parmi les -bienheureux, une grande fête quand tu paraîtras. Smith! Smith! mon -camarade! je bois à ta résurrection!» - -Il but, puis, d'un geste large, vidant son verre de whisky, sur la -chaise que van Horst avait occupée une heure avant, il hurla: - -«Je suis le cinquième Ange qui versa sa coupe sur le trône de la Bête, -et son royaume fut rempli par les ténèbres, et, de douleur, les hommes -se rongeaient la langue.» - - - - -XL. - - -Il ne restait plus, dans le saloon, pour écouter Kid, que la vieille -Maria, Carletti et moi. - -J'avoue que je tremblais un peu; mes tempes étaient moites. Quant à -Maria et à Carletti, ils avaient très peur, cela se voyait. L'idée de la -mort nous occupait tout entiers. Pour la première fois nous la sentions -sans que rien nous en vînt distraire. Aucun de nous ne parlait plus. -Nous regardions Smith. - -Ah!... et cette abominable, cette insupportable, cette perverse odeur de -sang... de sang gâché! - -Un soupir, presque un sanglot de Maria. - -Alors Kid jeta son verre qui se brisa sur le plancher, puis il sortit en -titubant. - -Sans doute Holly attendait-il au dehors, car il parut bientôt. Sa femme -l'accompagnait. - -Je vous les ai décrits séparément: imaginez-les côte à côte, accentuant -leur laideur, elle par des traits de drame, lui, par des effets de -parade. Cette laideur extrême frappait-elle davantage parce que nous -étions peu nombreux autour de la Fourche, et qu'elle semblait plus -émouvante à cause de sa singularité? Je crois pourtant qu'un couple si -atroce eût, en tous lieux de la terre, tenu un beau rang d'ignominie. - -Ils entrèrent comme deux charognards qui vont inspecter une proie. Il y -avait dans leur allure quelque chose d'incertain et de passionné tout à -la fois, de craintif et de fiévreux, et... de gourmand!... Horrible! -horrible! - -Un homme de la taille de Holly (de sa longueur devrais-je dire, car de -tels corps semblent mal faits pour se tenir debout) ne se sauve du -ridicule que par une solide assurance. L'hésitation convient aux petits -êtres. Elle leur donne de jolis mouvements, mais les membres de Holly -n'exprimaient qu'un malaise grotesque. Son oeil louche et son oeil blanc -clignotaient. Sa figure semblait poussée en avant, ce que le menton -fuyant accentuait encore. - -Et sa femme! Malgré la disgrâce physique qui faisait d'elle un scandale, -elle marchait en se dandinant, comme au théâtre. Elle mettait en valeur -toute son atrocité par des gestes coquets. Elle faisait mille petites -façons. Ses yeux les démentaient par leur regard dur. - -Holly et sa femme flairaient le sang, reniflaient le sang, voulaient -voir du sang. Les eût-on laissés seuls, je pense qu'ils auraient goûté à -ce sang répandu. - -«Oh! dit Jane Holly, en tournant vers la vieille Maria sa figure -couturée, j'ai appris l'affreux malheur! Ce cher Smith! je l'aimais -tant!» - -Elle s'accroupit près du cadavre. - ---Peut-on regarder? - ---Ça vous plaît donc de regarder les morts? dit Maria d'un air un peu -dégoûté. Mais, oui!... Sam était à peine pendu que vous vous trouviez -déjà là! - -Jane ne voulut pas entendre l'épigramme. - -«Vous comprenez! j'aimerais bien lui dire adieu, à ce pauvre ami... Mais -aussi, quelle idée d'insulter van Horst!» - -Carletti ne soufflait mot et frisait du doigt ses boucles de coiffure. -Moi, j'écoutais, le coeur aux lèvres. Près de sa femme, Holly se -balançait de l'une à l'autre de ses jambes bancales, maladroitement. Un -pantalon serré, lié au-dessous du genou, par des façons de jarretières -en cuir, les rendait encore plus maigres. Jane tira la couverture. Il y -eut un peu de résistance. (Le sang, vous savez, ça colle.) Puis le -visage parut, pourpre, écrasé, plein de caillots. - -«Il n'est pas joli!» dit Holly de l'air calme que l'on prend pour -constater. - -Et il se gonfla la joue gauche avec sa langue. - -Jane Holly poussa un cri, un cri de terreur, si l'on veut, mais dans -lequel passait, tout de même, comme un tremblement de plaisir. - -J'en avais assez. Vraiment cette chambre sentait trop la blessure. Je -m'en fus à mes affaires. - - - - -XLI. - - -Je trouvai Annie Smith assise dans la cabane de son père et pleurant. - -«Laisse-moi! oh! laisse-moi!» - -Que pouvais-je lui dire?... Je marchai quelque temps de long en large, -devant sa porte et finis par rentrer dans le saloon du bar. - -Smith restait toujours tranquille sous son drap, tranquille comme un -vieux mort. Holly et sa femme venaient de partir. Maria tricotait -toujours infatigablement. Les joueurs étaient revenus. Maintenant on -jouait aux dés. Je m'accroupis dans un coin de la chambre. De temps en -temps, l'un des joueurs se retournait pour regarder la forme blanche de -celui qu'on ne verrait plus. Contre la figure du cadavre, le drap -s'était sali. Cela faisait une tache sombre, comme une tache de rouille. - -Mais pourquoi donc n'allaient-ils pas jouer ailleurs?... ou, s'ils -voulaient rester dans le saloon, pourquoi ne rapportaient-ils pas le -vieux Smith chez lui?... - -Non! ils se donnaient l'illusion de ne pas avoir peur. Ils ne touchaient -pas au cadavre. Ils tâchaient de penser à autre chose en remuant leurs -dés, mais, de temps en temps, ils se retournaient pour regarder le drap -blanc et la tache de rouille. - ---Qui va l'enterrer? demanda Kid. - ---Oh! le gosse s'en chargera! - ---Il y a un trou tout près, dit Carletti, à côté du cèdre. - ---Tu veux bien, gosse? demanda Kid. - -Je réfléchis un moment... On me faisait faire un drôle de métier... -Bast! - ---Je veux bien, dis-je. - ---Vous êtes fou! Seul, il ne pourra pas! Il serait capable de lui -laisser une jambe dehors! - ---Jimmy m'aidera! - -Furieuse, la vieille Maria interrompit. - ---Ah! non! par exemple! Jimmy... - ---Allons! allons! Calmez-vous, Maria! On donnera un coup de main au -gosse sans déranger M. Jimmy! Mais pas ce soir! Le vieux peut bien -refroidir pendant quelques heures! Et puis, on verra! Parlons d'autre -chose! - -Il entrait des bouffées de nuit, fraîches, douces, calmes, tristes, et -les fumées de la salle tourbillonnaient. Bientôt on se tint coi. La -lumière de la lampe était trop jaune. Le vent de la nuit était trop -harmonieux. Smith était trop mort. - -Depuis quelques moments j'avais froid. Il me passait dans le dos des -ondes glacées. Pour me remettre, j'allumai ma pipe. A vrai dire, je -redoutais une question. Je la sentais venir. Elle me gênait d'avance. -Quand l'un des buveurs me regardait, je le voyais sourire d'une façon -désagréable: un retroussement de la lèvre, une expression fugitive dans -les yeux... presque rien. En somme, ils m'aimaient bien, ces gens! Je -leur rendais une foule de petits services, je gardais leur tabac, je -nettoyais leurs pipes... mais, tout de même... - -La question, ce fut Carletti qui me la posa. - ---Toi, gosse! tu dois en savoir long. Que penses-tu de van Horst? - ---Moi? dis-je d'un ton de mauvaise humeur et pour couper court, je ne -pense rien, ce ne sont pas mes affaires. - ---Pourtant, dit Mosé, il a été ton maître! - -Je commençais à perdre patience. - ---Laissez-moi tranquille! Je n'ai jamais eu de maître, et celui qui se -dira mon maître!... - ---Oh! interrompit Carletti, en souriant, il n'y a pas de mal! On ne -t'ennuiera plus! Quelle soupe au lait!... - -Ma voix un peu sonore avait donné à tout le monde un petit frisson. -L'heure, la lumière, le drap blanc et sa tache de rouille appelaient le -silence. Mosé essaya de causer. Ce fut lamentable.--Il y a des moments -où les moindres paroles font un bruit insensé.--Alors Carletti esquissa -des tours de cartes. Le feuillage de la forêt ne cessait pas de gémir. -Personne n'osait s'en aller. On buvait plus que d'habitude, et bien -entendu, personne, pas un de ces hommes qui tremblaient intérieurement -comme des enfants dans une chambre sombre, n'avait pensé qu'il eût été -pourtant bien simple de transporter le mort ailleurs. - -On causait avec peine, mais de façon très courtoise. Jamais je n'avais -vu les clients de la Fourche si polis. L'inquiétude vous fait volontiers -changer de manières. Le temps que l'on met à surveiller ses gestes et -ses paroles est toujours du temps pris sur l'obsession. - -Mais van Horst? Que faisait-il? Et Annie pleurait-elle toujours au fond -de sa cabane? - -... Et puis, n'est-ce pas, n'allez pas croire que j'avais tout -simplement peur de la présence d'un mort!... Avoir peur de Smith, même -dix fois mort!... Voyons!... C'était van Horst qui nous occupait!... -Vous ne comprenez pas?... sans doute, car vous ne pouvez pas sentir ce -qu'était cet homme! Je vous l'ai décrit, oui, mais, je n'ai pas su vous -montrer quelle divine, je dis bien, quelle divine assurance le rendait -de tant de coudées plus grand que nous. - -Du moins, rappelez-vous que Jack Dill ayant bousculé Annie Smith, van -Horst le tua; que Johnnie Lee ayant aimé Annie Smith, il vit la mort de -près; que Caldaguès s'étant fait aimer d'Annie Smith, van Horst le tua. -S'en serait-il trouvé cinquante autres sur sa route, que van Horst les -eût tués tout aussi bien. - -Ah! croyez-moi! Monstre tant que l'on voudra! mais beau monstre! - -Le saloon se vidait. Je m'en fus chercher un baquet d'eau à la source. -J'avais encore du travail! - - - - -XLII. - - -Quand je revins, le saloon était vide et sombre. J'allumai ma lanterne. - -Sur la table, je vis le chapeau de Carletti. Carletti était resté chez -Maria. Je m'en doutais. Dans le coin, par terre, il y avait le vieux -sous son drap. Je m'agenouillai devant lui. Je le tâtai. Il achevait de -tiédir. Ses mains étaient déjà froides... Non, il ne serait pas trop -lourd, mais que de saleté partout! Je posai la lanterne sur la table et -me mis en devoir de faire la toilette du vieux Smith. - -Au travail! - -D'abord, j'ouvris toute grande la porte du saloon, puis, avec une grosse -éponge mouillée qui servait à laver les bidons et les lampes, je -nettoyai, du mieux que je pus, la face du cadavre. - -C'était épouvantable, vous savez, cette figure bleue et rouge, éclairée -par le rond doré de la lanterne! Mais on avait du coeur, on ne -rechignait pas à la besogne. On était jeune. - -Tout de même! Comme van Horst l'avait abîmé! Pourquoi ne l'avoir pas tué -proprement? J'avais vu tuer des bêtes et des hommes avec effusion de -sang ou par la méthode sèche, mais il y avait toujours la manière... et -je pensais que, cette fois, van Horst avait manqué de soin. - -Seul, dans le saloon de la Fourche, parmi les odeurs de pétrole, de sang -et de whisky, je lavais le vieux Smith. Peu à peu, il me venait une -sorte d'affection pour cette pauvre chair morte et je caressais plus -tendrement, avec la grosse éponge, les vieilles joues lâches et ridées. - -Quand il fut propre, je mis une chaise contre le mur et l'assis dessus. -Je le calai de mon mieux afin qu'il ne glissât pas. L'ayant ainsi mis de -côté, il fallait encore nettoyer le sol et le mur. - -Le mur d'abord. Ce fut l'affaire d'un instant. La tache s'effaça vite. -Puis, je voulus nettoyer le plancher, et m'en fus de nouveau remplir mon -seau dans la forêt. Je laissai la lanterne sur la table. - -Je revenais quelques instants plus tard, le seau plein et l'éponge que -j'avais rincée nageant dedans, lorsque j'entendis un cri affreux. -J'accourus et vis un spectacle que j'avais en quelque sorte concerté -sans le vouloir. - -Sur la chaise, mon vieux mort, les jambes tordues, la mâchoire tombée, -la bouche grande, atroce! Ses blessures ne saignaient pas, mais elles -marbraient sa figure horriblement. Tout cela jauni par la lanterne. Et, -à la porte de leur chambre, dans la pénombre, Carletti regardant -par-dessus l'épaule de Maria: Carletti dévêtu, le visage embarbouillé de -boucles grasses, et Maria en chemise, rassemblant ses chairs d'un geste -épouvanté, les jambes nues, les cheveux épars, vraie figure de la peur, -tandis qu'à l'autre porte, celle de mon taudis, j'entendais Jimmy qui -grattait en pleurant d'effroi. - ---Canaille! canaille! tu l'as fait exprès! J'ai failli en mourir! - ---Mais non! mais non! dit Carletti d'une voix paisible. Laisse-le donc -tranquille! Tu l'as chargé d'une besogne; il travaille du mieux qu'il -peut et bien tranquillement encore. Si nous avions été endormis, nous -n'aurions rien entendu! Rentrons nous coucher! - -Maria n'écoutait pas. - -«Canaille! Et j'ai cru qu'il s'était assis tout seul! qu'il était -ressuscité! que Dieu me punissait de permettre ces choses chez moi. Oh! -pardon! pardon!» - -Et, soudain, coupant son repentir par un mouvement de colère, elle me -lança une gifle. - -J'attendais cette gifle, et l'évitai d'un geste. D'ailleurs, les gifles -de femme, ça ne compte pas. - -«Allons! calmez-vous, dis-je avec bonne humeur, car cette scène tournait -au grotesque, je vais finir l'ouvrage. Et voyez! vous avez réveillé -votre fils.» - -Jimmy pleurait toujours derrière la porte, mais sa mère n'y prenait -point garde. Elle s'était jetée dans les bras de Carletti, en -sanglotant. - -«Je ne dormirai plus jamais!» - -Son gros corps couvrait Carletti.--Carletti suffoquait. - -«En voilà des histoires! je te connais! dans dix minutes, tu ronfleras! -Et puis, tout ça, c'est de notre faute! Rentre donc! tu m'étouffes! -Allons dormir!» - -Et il l'emmena. - -La bonne Maria n'avait que des émotions courtes. Ce fut moins facile de -calmer Jimmy, qui restait transi de froid et de peur. J'y parvins tout -de même, et le vis s'assoupir, enveloppé dans ma couverture. Alors je -rentrai pour achever la besogne. Je hissai Smith sur ses pieds, tout -droit, en le tenant sous les aisselles, et tâchai de trouver un système -pour le porter commodément. On ne se doute pas combien un mort est peu -maniable. C'est comme les paquets de linge. On ne sait jamais de quelle -façon le poids se distribue. - -D'abord j'essayai de le tenir comme les nourrices tiennent les gosses, -mais ça me dégoûtait de l'avoir tout le temps devant les yeux; puis je -tentai de le mettre sous mon bras, mais il se pliait en deux, tellement -il était mou; alors, je le pris sur mon épaule, la tête derrière, les -pieds devant... ce fut insupportable: chaque fois que je me dressais, sa -tête balançait, puis me frappait les reins. Enfin, je trouvai la bonne -position: je le chargeai sur ma nuque, ainsi que l'on fait pour les sacs -de plâtre, les jambes tombaient de droite, la tête de gauche, et je -sortis, soutenant mon fardeau. - - - - -XLIII. - - -Je n'avais pas grand chemin à faire. Tout au pied du cèdre, je posai -Smith et soufflai. Enfin je pourrais dormir. Smith ne bougerait pas. Big -Ben le surveillait. - -C'était très bien, ce gigantesque feuillage abritant ce tout petit -vieillard, l'un si vivant, l'autre si mort! Je redressai les jambes -tordues, je mis les bras en croix, je lissai un peu la chevelure, et -résolus de rentrer. - -Je restais toujours là. - -Il y avait quelque chose qui m'attristait, quelque chose d'autre, bien -entendu, que le trépas de Smith. - -C'est un peu difficile à dire, et cela va vous choquer. Tout de même, -voici: le vieux Smith ne s'habillait pas plus élégamment que nous, mais -il portait, à son ordinaire, de superbes bottines. Il disait qu'un homme -bien chaussé peut arriver au bout du monde. Et cela était plein de sens. -Aussi ses bottines étaient-elles solides, en bon cuir et fortement -cloutées. La paire qu'il avait aux pieds semblait presque neuve. -Ç'aurait été ridicule de la laisser perdre, et d'ailleurs, le lendemain, -quand on le descendrait dans le trou, quelqu'un ne manquerait pas de les -lui prendre. - -Comprenez bien! Je n'aurais pas pris sa montre, s'il en avait possédé -une. Votre montre vous appartient, comme votre femme ou votre honneur, -au lieu que des chaussures, c'est utile sans être au juste précieux. Et -puis on dit «ma montre» sur un tout autre ton que «mes chaussures.» Je -me mis donc à genoux et délaçai les bottines de Smith. D'abord ce fut un -peu pénible (il devait avoir les pieds gonflés), mais j'y arrivai tout -de même. Je les essayai. Elles m'allaient bien. Alors je le laissai -pieds nus (on ne portait guère de chaussettes à la Fourche) et partis, -tenant à la main mes vieux souliers. - -Ce mort! Il me faisait de la peine! N'importe, c'était l'heure de penser -au sommeil. J'allais entrer dans ma chambre, quand je me souvins que -Smith était resté les yeux ouverts. Je m'en voulus de me rappeler ce -détail. Une telle sentimentalité! chez un grand gaillard de mon âge. -Enfin! Je retournai sous le cèdre. Je vous dis que les morts ça attire -comme l'aimant et les belles femmes! Voilà que j'étais de nouveau près -de lui. Oui, ses paupières étaient levées. Smith regardait le feuillage. -En effet, il ne convenait pas qu'il vît la somptueuse frondaison de Big -Ben, toujours animée, toujours murmurante, et puis, les morts doivent -avoir l'air de dormir. C'est leur devoir. Je me penchai donc et lui -fermai les yeux. - -Mais maintenant que du temps a passé, que la vie m'a roulé de droite et -de gauche, et que je ne lave plus depuis longtemps des taches de sang à -la Fourche, je me demande, au souvenir de mon inconsciente simplicité -d'alors, si ce n'était pas imprudent que d'aller fermer les yeux d'un -mort, étant chaussé de ses bottines. - -Cinq minutes plus tard, j'avais gagné mon lit. J'étais entré si -doucement, que Jimmy ne s'était pas réveillé. Comme toujours, il parlait -un peu, en dormant. Moi, je n'arrivais même pas à m'assoupir. Les -moustiques bourdonnaient autour de ma tête, mais je ne crois pas qu'il -fussent pour beaucoup dans mon insomnie, non plus que les balbutiements -de Jimmy. - -Je me sentais tout envahi de pensées troubles et un peu malsaines. Elles -m'inquiétaient. Mon rôle, à la Fourche, me paraissait vilain. Van Horst -avait tué le vieux Smith et c'est moi qui emportais le corps... Je me -faisais l'effet d'un valet de bourreau. - - - - -XLIV. - - -Le lendemain, je me levai tôt. Il pleuvait une petite pluie fine et -précise, une petite pluie d'enterrement. Sous le ciel, un voile gris -était tendu. Les lointains disparaissaient sous la housse du brouillard. -Pas d'horizon. Les arbres s'égouttaient dans des flaques boueuses. L'air -était trempé. - -Le balai en main, je me livrai aux petits soins du ménage. Je brossai, -j'époussetai, je lavai, je séchai. Vers six heures, le gros Kid et -Carletti entrèrent, comme à l'ordinaire, pour boire. - ---Nous avons enterré le vieux, dit Carletti. C'est toi qui avais mis les -fleurs autour de sa tête? - ---Non! répondis-je, un peu étonné. - ---Tiens! dit Kid, alors c'est Jimmy. Il y avait tout un bouquet de -fleurs de tabac posé sur l'épaule de Smith. Nous les avons enterrées -avec lui. Elles étaient déjà flétries. - ---Ce n'est pas Jimmy non plus, dis-je. Il ne s'est pas levé. Il dort -encore. C'est Annie, sans doute.--Oui, c'est Annie, sans doute,--dit -Carletti. - -Les deux hommes restèrent silencieux. On n'avait pas envie de causer. La -pluie, semblait-il, invitait à se taire... Et je m'imaginais Annie -sortant dans la nuit noire et allant cueillir des fleurs pour son père. -Je savais bien où elle les avait prises. C'était près de Big Ben, dans -un coin de clairière. Dès la chute du jour, les corolles blanches -s'ouvraient. Les fleurs de tabac éclosent la nuit. Et cela faisait -toujours une grande tache dans la pénombre verte. - -Carletti et Kid avaient fini de boire. Ils se levèrent pour partir. - -«Allons, dit Kid, au travail!» - -Sur le seuil du saloon, Carletti restait indécis. - -«Tout de même, murmura-t-il, tout de même... Van Horst!... On se -fâchera, s'il continue!... Vraiment, je ne comprends pas bien notre -façon d'agir!... Nous laissons faire, nous laissons faire, et... et... -toi, qu'en penses-tu, mon petit?» - -Je balayais tranquillement, sans m'occuper de ces choses. - ---Je ne pense rien du tout, dis-je. - ---Eh bien, Carletti, tu viens? demanda Kid. C'est bien inutile de songer -à tout cela, maintenant. On ne peut pas scruter les desseins du -Seigneur. - -Je me retrouvai seul dans le saloon. Maria n'était pas réveillée. Jimmy -non plus. Je restais sur le seuil à voir tomber la pluie. Pas le moindre -vent. Un air immobile. Un paysage bouché. C'était lamentable... Mais que -faire? Au point où j'en souffrais, l'ennui devenait presque une -occupation. J'étais allé jusqu'à la porte de Maria pour l'entendre -ronfler, ce qu'elle faisait de façon continuelle, quand, me retournant, -je vis Annie debout au seuil du saloon. Sa robe mouillée collait à ses -jambes, des mèches de ses cheveux pendaient contre sa figure. Son -expression n'était pas douloureuse, elle semblait, si je puis dire, -vaincue. - ---Olivier, donne-moi quelque chose de chaud à boire, demanda-t-elle. -J'ai froid... Et puis... est-ce que mon père n'avait pas laissé, ici, il -y a quelques jours, un grand manteau noir? Tu sais bien! celui qu'il -portait le dimanche. - ---Oui, répondis-je. Le voilà, je l'avais déjà mis de côté. - -Je lui couvris les épaules, car elle tremblait de froid. Il ne fut pas -question de mes bottines. Avait-elle excusé ou dédaigné mon larcin? - -Elle s'assit sur un des bancs, pendant que je lui préparais sa boisson -chaude. Elle pleurait quelques instants plus tard, le front dans les -mains. Je lui murmurai ces paroles de consolation bête qui n'ont pas de -sens mais que l'on dit tout de même aux gens qui souffrent. Elle leva -vers moi son beau visage rayé de larmes. - -«Non! non! ce n'est pas ça!... Je n'aimais pas mon père... je ne -l'aimais pas beaucoup quand il vivait... mais je sens que s'il est mort, -c'est à cause de moi, uniquement à cause de moi. J'en suis responsable, -moi seule... J'aurais dû tâcher d'aimer van Horst... mais je ne pouvais -pas... Non, tu comprendrais mal... et je n'ai plus qu'un moyen de ne pas -trop me mépriser: trouver une vengeance, une vengeance qui le déchire!» - -Elle me toucha d'un long regard, puis détourna la tête, en murmurant: - -«Il faut qu'il souffre!» - - - - -XLV. - - -Depuis quelques jours, Jane Holly s'agitait. Elle allait, de-ci de-là, -venait à tout instant jeter un coup d'oeil dans le saloon, passait, -repassait, et dans son regard, on voyait l'ardeur active de la bête qui -chasse et qui a faim. Je suivais son manège avec anxiété, ne sachant à -quoi cela pouvait tendre, quand, brusquement, les façons de Jane Holly -changèrent. - -Il lui était venu un sourire à la fois haineux et satisfait qui -m'inquiéta plus que sa fièvre de la veille. Puis elle entreprit cette -chose absurde, démesurément, car elle devait bien la savoir inutile: -elle entreprit de séduire Vincent van Horst. - -Oui, notre mégère au visage brûlé, à la peau jaune, ce monstre féminin -que le feu avait d'abord possédé et sali pour laisser vivre dans sa -chair je ne sais quelle flamme impure, fit ce rêve de conquérir l'homme -le plus beau et le plus fort que l'on pût trouver: Vincent van Horst. - -Ce fut tout ensemble comique, dramatique et bas. Un jeu d'attitudes -suppliantes, un concours de grâces, mille sourires!... et vous imaginez -les sourires de Jane Holly! les assiduités de ce crapaud femelle! - -D'abord, van Horst ne comprit pas. Mon grand ami rêvait beaucoup, depuis -quelque temps, et le rêve n'a jamais l'invraisemblance de la réalité; -mais, quand, un jour, Jane Holly se fut enhardie jusqu'à oser un geste -qui ne laissait aucun doute sur ses intentions, van Horst éclata de -rire. - -Il s'ensuivit un long dialogue dans le saloon de la Fourche, sans autre -témoin que moi-même, entre van Horst qui buvait, assis sur la banquette -à sa place ordinaire, et Jane, debout devant lui, petite, noire, se -tortillant, le visage anxieux, les dents découvertes, les mains -nerveuses et la voix si fébrile que cette voix grognait et grinçait tour -à tour. - ---Mais, madame Holly, que me voulez-vous donc? Vous savez... je n'ai pas -la moindre envie de vous, chère beauté! - ---Oh! comment pouvez-vous croire, van Horst! Comment pouvez-vous croire, -m'insulter ainsi. Je suis une femme mariée. - ---Oui, oui, je sais! et mariée à pas grand'chose de bon! - ---Ecoutez-moi donc, van Horst! J'ai beaucoup d'affection pour vous; je -sais reconnaître les honnêtes gens, et... - ---Votre affection se montre d'une façon assez drôle, avouez-le, ma belle -dame! - ---Voyons, van Horst, soyez sérieux! - ---Très volontiers, mais alors, expliquez-moi ce que vous voulez! Depuis -une quinzaine de jours, je ne puis faire un pas sans vous avoir à mes -semelles. Si je vais dans la forêt, vous m'y suivez, si je vais dans la -montagne, je vous y trouve; si je vais sur les bords du Creek, je vous -rencontre bientôt, et vous traînez toujours ici, dans le saloon, lorsque -je viens boire! - ---C'est, van Horst, que je vous estime. Je suis trop malheureuse! Je -reste auprès du seul ami que j'aie. - ---Mais, voyons, ma bonne madame Holly! je ne suis pas votre ami, et je -vous assure que vos petites gentillesses ne me disent rien du tout. -Crachez donc ce que vous avez dans la gorge, et n'en parlons plus. -Allons! allons! pas de grimaces! Racontez votre histoire, et finissez! - ---Vous êtes dans l'erreur, van Horst. Vraiment, vous me jugez trop mal! -C'est par affection pour vous... Oui... je sais... vous aimez Annie -Smith. Ah! vous auriez bien raison, si elle vous aimait elle-même: Annie -est une belle fille... Mais Annie n'est pas la femme qu'il vous faut, -mon ami! Vous vous trompez. Annie Smith ne vous aime pas! Non! non! Oh! -n'ayez pas l'air méchant! Ecoutez-moi. Restez assis. Je suis -malheureuse! Nick, oui, Nicodemus, mon mari, eh bien... - ---Eh bien, quoi? - ---Eh bien, Nick m'est infidèle. Je suis une pauvre délaissée. Je crois -qu'il ne m'aurait pas trompée volontairement, mais... oh! ne me faites -pas ces yeux-là! J'ai peur! voyez-vous... il a été séduit!... Annie l'a -séduit!... Van Horst! van Horst! je suis une femme! lâchez-moi!... Oui! -c'est vrai!... dans la forêt... et tous les jours... Lâchez-moi! -Lâchez-moi donc!... Oh! petit! viens me défendre!... Dans la forêt, le -soir, Oh!... oh!... non!...» - -J'intervins. - -«Voyons, van Horst, vous allez l'étrangler, et vous ne saurez rien de -plus!» - -Elle était par terre. La main gauche de van Horst serrait le misérable -cou, sa main droite tirait les cheveux secs et noirs comme pour ouvrir -plus grand les yeux de la mégère, et, dans ces yeux épouvantés, van -Horst regardait de tout son regard. - -«Garce!» - -Ce fut tout. Jane Holly se tordait et gémissait lamentablement. Un ver -de terre! un affreux ver de terre! Van Horst se releva. - - - - -XLVI. - - -Dans le saloon. - -Il y avait là le gros Kid, Carletti et moi. Jane Holly était assise dans -un coin. Elle triomphait à moitié: je veux dire que la joie et la peur -troublaient alternativement son visage avec une égale et folle violence. -Elle pâmait d'effroi et de plaisir, tour à tour, et buvait du whisky à -plein verre pour se donner du ton. Van Horst, debout au milieu de la -chambre, restait tranquille et souriant, comme à ses bons jours. -Vraiment, cet homme avait de la tenue. Il souriait! Je vous assure! Il -souriait! - -«Mes amis, dit-il, je vous ai réunis et je vous paye cette tournée pour -vous annoncer une grande nouvelle. Annie Smith que je considère toujours -et quoi qu'elle fasse comme ma fiancée, a, paraît-il, un amant.» - -Carletti se leva d'un bond. - -«_Mannagia_, van Horst... _non dite fesserie!_» - -Kid étendit les deux bras. - -«Dans son livre de l'Apocalypse...» - -Mais il n'alla pas plus loin. Il en avait trop à dire. - -Maria se prit la tête dans les mains. Elle ne savait pas exprimer son -étonnement. - ---Mais... qui? demanda Carletti. - ---C'est justement ce qu'il y a d'intéressant, dit van Horst, d'un air -calme. Jane Holly veut me faire croire que ma fiancée couche avec Nick. -Elle ne m'a pas convaincu. Nick! vous entendez bien! Nicodemus Holly! -Pourtant, cette nouvelle m'a été si désagréable que je veux vérifier. Il -paraît qu'ils prennent leurs rendez-vous dans la forêt, à la tombée du -jour. Nous allons nous y rendre tous ensemble. Ça fera une partie de -plaisir. Jane Holly nous montrera le chemin. Si je puis me rendre compte -qu'elle a menti, je lui tordrai le cou, parce que je n'aime pas que l'on -manque de respect à ma fiancée. - ---Ah! bien! si je m'attendais! murmura Carletti. - -Le gros Kid haussa les épaules. Maria sécha ses pleurs. Il y eut un -silence. - -«Oui, ma belle! reprit van Horst en se tournant vers Jane Holly, je vous -tordrai le cou, et ce sera une ordure de moins sur terre.» - -Mais Jane Holly, qui, le sourcil froncé, se rongeait les ongles dans le -coin du saloon, fit un petit geste d'acquiescement, puis, tout bas: - ---Entendu! dit-elle, mais n'allons pas avant quelque temps, ils se -rencontrent ordinairement plus tard. - ---Mon Dieu! mon Dieu! bonté divine! - -C'était Maria qui se plaignait. - -Van Horst restait les bras ballants et, tout à coup, je vis sur son -visage une teinte terreuse qui lui monta jusqu'au front. Comme il -souffrait! C'était affreux, vraiment, de voir van Horst souffrir si -fort! - -Je dus avoir comme un petit sanglot de pitié, car il me regarda d'un air -doux et interrogateur. - -J'allai vers lui: - ---Mon ami... - ---Non, non laisse-moi! - -Il se tourna vers les autres. Il eut de la peine à parler. Les mots ne -venaient pas. Il bégayait. Oui, van Horst souffrait bien. - -«Atten... atten... attendez-moi ici.» - -Il sortit. Nous restions à nous regarder. - ---Eh bien! m'écriai-je, vous faites de la jolie besogne, madame Holly! - ---Toi, mêle-toi de tes affaires! grinça-t-elle. - ---Et vous donc! dit Carletti. Ah! et puis, s'il vous tord le cou, comme -il dit, ma parole! il fera bien! Vous l'aurez voulu! Non! quelle idée de -raconter des folies pareilles à un homme amoureux! - -Jane Holly leva la tête, et, parlant à bouche presque fermée, d'une voix -dure, stridente: - -«Des folies, des folies!... dit-elle. Je les ai vus!» - -Van Horst rentra. Il tenait à son bras une longue corde roulée. - -«Annie Smith n'est pas chez elle, dit-il d'un air distrait; Holly n'est -pas chez lui. Nous pouvons tout aussi bien les chercher. Il y a grand -vent, dehors, et ce soir, si la tempête continue, elle pourra balancer à -sa guise les jambes maigres de madame Holly, notre amie. Allons! en -route! Vous, Maria, restez ici. On n'a pas besoin de larmes! Toi, petit, -viens avec nous. Carletti, Kid, suivez-moi. Madame Holly, montrez-nous -le chemin. Vous voyez, j'ai votre corde! C'est une bonne corde. Allons! -allons! Nous perdons du temps! En route!» - - - - -XLVII. - - -Il s'était levé un vent terrible, un de ces brusques ouragans où Kid -voyait une marque de la colère divine. La forêt semblait une ménagerie. -On eût dit que les lions rugissaient, que des tigres miaulaient, que des -troupeaux de sangliers brisaient les buissons, et, dans les moments -d'accalmie relative, d'énormes, d'invraisemblables oiseaux battaient de -l'aile sur nos têtes, sinistrement. - -Nous marchions en file indienne. Jane Holly nous conduisait. Le vent -plaquait sa jupe sur ses jambes maigres. Elle avançait vite, sûre de son -chemin, avec, à chaque instant, un petit haussement nerveux d'épaule. -Puis venait van Horst, un peu voûté, la corde roulée en bandoulière. -Puis Carletti, qui regardait de droite et de gauche, comme s'il eût été -en promenade. Puis le gros Kid, grave, la tête basse. Puis moi. - -A quelques pas derrière, Jimmy suivait. J'avais essayé de le faire -rester auprès de Maria, mais il s'était échappé presque aussitôt. - -Le vent hurlait toujours dans la forêt supérieure. Les rameaux -grinçaient. Quelques feuilles volaient en tourbillons. Aucun de nous ne -disait mot. Chacun, je pense, avait hâte que ce fût fini. - - * * * * * - -Lorsqu'on est petit, on lit ça dans les livres à image: il y a des -Indiens... on suit une piste... travail à la fois héroïque et subtil... -mais, vivre une pareille aventure, pour tout de bon... Ah! - -Sauf l'orchestre géant que le vent déchaînait, on n'entendait rien. -Soudain, Jimmy se prit à imiter le cri du perroquet. Nul n'y prit garde, -sauf van Horst, qui se retourna un instant. - -Nous marchions... nous marchions... Y en avait-il pour longtemps encore? -Et, moi, je savais... j'étais seul à savoir, seul à savoir sûrement!... -Le vent beuglait toujours. On eût dit que la forêt était folle. - -Oui, van Horst se tenait un peu courbé. L'envie me prit de lui serrer -encore la main. Sa figure s'éclaira de ce bon sourire qu'il avait de -temps à autre, et, une minute, il s'appuya sur mon épaule, très fort. Je -dus me raidir pour ne pas plier. Il s'en aperçut et me remercia du -geste. - ---Mais, dites-moi, madame Holly, la plaisanterie devient mauvaise, dit -Carletti. - ---Ne parlez pas si fort, nous approchons, dit Jane. - -Et elle eut un petit rire très vil. - -Quelques pas plus loin, notre chemin fut brusquement coupé. Il faillit y -avoir un accident. Un arbre s'abattit. Pour éviter sa chute, Jane dut -sauter vivement de côté. - -«Ce sont toujours les mêmes qui en réchappent!» dit Carletti. - -Un nouveau bruit se mêlait à la tempête: le chant d'une cascade que je -connaissais bien. Je l'avais déjà entendu rire quand nous montions Jean -Caldaguès dans sa tombe de verdure... Et puis, tout soudain... ah! que -voulez-vous! ce fut trop brusque pour que j'en donne le détail... tout -soudain, ce fut fini... Jane Holly poussa un cri aigre et vraiment -inhumain, et nous vîmes se lever derrière un buisson, à quelques pas de -la cascade qui écumait avec de beaux chants, Annie Smith, pourpre de -honte, et l'affreux Holly, grimaçant, suant, débraillé. - -«Je vous disais bien que la corde ne serait pas pour moi,» dit Jane à -voix basse. - -Mais van Horst ne répondit rien. - -«C'est tout de même violent, ce que vous avez fait là, miss Smith!» dit -Carletti. - -Et Jimmy, que la cascade amusait, je pense, se mit à danser devant les -voiles de poussière d'eau. - -Mais van Horst ne disait toujours rien. - -Je le regardai... - -Oh!... oh! mon pauvre van Horst! - - - - -XLVIII. - - -Un bateau lutte vaillamment contre l'orage, puis il sombre; le vent -s'est mis à tourner en cyclone, le bateau n'en peut plus, il sombre, et -le vent s'acharne plus encore sur les quelques épaves que sur le bateau -tout entier quand il flottait.--On dirait que la tempête se venge de sa -peine. - -A cet instant, je pense qu'un enfant eût renversé van Horst en le -poussant de sa faible main. Van Horst s'était écroulé comme font les -monuments desquels on a trop exigé. Van Horst savait que la fille de -Smith ne l'aimait pas, mais il avait confiance en elle; il vivait devant -sa belle image. De cette contemplation, il tirait toute sa force, ainsi -que les mystiques, par la contemplation de leur dieu. - -Il restait appuyé contre un arbre, les yeux grands ouverts, mais le -regard vague; ses bras d'Hercule étaient ballants le long de son corps; -ses mains, si souvent fermées par la colère ou le travail, restaient -ouvertes, oisives, inutiles. Il ne vivait plus, on eût dit qu'il -attendait quelque chose; pourtant sa bouche, aux coins baissés, aux -lèvres molles, et ses yeux n'exprimaient rien, même pas un désir de -vengeance, même pas de la douleur... Van Horst était écroulé. - -Nous faisions cercle autour de lui, comme pour un homme tombé dans la -rue, et nous ne savions que dire, et nous ne savions que faire, et nous -restions là, attendant sans doute que quelqu'un eût le courage de -parler, ou que l'ancien van Horst reparût soudain pour nous dominer tous -de son geste. - -Annie Smith baissa les yeux sur elle-même, considéra sa robe de toile -grise, longuement, d'un air effrayé, puis elle sortit du bosquet. De son -pas cagneux et clopinant, Holly la suivait. Annie regarda le gros Kid, -puis Carletti, puis Jane Holly... Elle rit encore, puis elle me regarda. -Elle semblait refaire connaissance de chacun de nous. Rien ne se lisait -sur son visage. Soudain, elle se tourna vers van Horst, s'approcha de -lui et posa deux doigts de sa main droite sur la vaste poitrine dont la -respiration difficile donnait un bruit de râle. Elle posa deux doigts -sur la veste bleue et, s'adressant à Kid et Carletti, elle dit: - -«Cet homme m'appartient! Vous entendez? Cet homme m'appartient par son -dernier crime. Déjà, il avait tué Jack Dill; déjà, il avait tué Jean -Caldaguès; déjà, il méritait la mort. Il m'a poursuivie et je ne -l'aimais pas; il faisait le vide autour de moi; je ne pouvais m'éloigner -de lui sans marcher dans une flaque de sang; et enfin il a tué mon père, -sans raison, sans provocation, sans excuse, un vieillard et, pour cela, -il va mourir.» - -Elle se tenait toute droite devant van Horst. Par ses deux doigts tendus -elle semblait prendre possession de sa victime. Elle regarda Carletti -qui ne dit mot. Elle regarda Kid dont la bouche marmottait une prière, -et Kid ne broncha point. Je détournai les yeux quand elle me regarda, -puis le terrible regard se posa de nouveau sur van Horst, n'ayant pas -voulu s'arrêter à Nick Holly qui se tenait à demi accroupi, les mains -aux genoux. Elle ne regarda pas non plus Jane Holly, dont on ne voyait -plus que les yeux noirs entre les maigres doigts... Et nous restions -tous immobiles, sauf Jimmy qui, allongé sur le ventre, grattait la terre -furieusement avec ses ongles. - -«Oui, reprit Annie Smith, maintenant cet homme va mourir. Nous allons le -pendre. Cette corde qu'il avait apportée servira.» - -Mais rien, sur le visage de van Horst, ne signifia qu'il eût compris. - - - - -XLIX. - - -On avait ligoté van Horst au pied d'un arbre que je connaissais bien -pour y être monté, un soir, avec le cadavre de Caldaguès. On l'avait lié -sans qu'il se défendît par un geste. Il se laissait faire. Si on lui -avait craché au visage, il se peut qu'il n'eût pas cillé. Il ne voyait -plus. Il n'entendait plus. Mon ami van Horst était ailleurs. - -Mon ami van Horst?... Alors, direz-vous, pourquoi ne l'avoir pas -défendu?... - -Vous en parlez à votre aise! - -Et d'abord, on ne me l'aurait pas permis. Jane Holly me surveillait avec -soin; enfin, si l'on peut secourir efficacement un être qui résiste, il -est tout à fait inutile de venir en aide à un mort, et, van Horst, en -vérité, était mort. - -Nicodemus Holly l'avait donc attaché avec un bout de cette même corde -qui devait servir à pendre Jane. Le reste servirait à pendre van Horst. -Durant qu'il assurait et serrait les noeuds des mains et des pieds, il -faisait des plaisanteries trop viles pour que je les répète. Personne -d'ailleurs ne les écoutait. Elles restaient près de la bouche ignoble de -leur inventeur. - -Maintenant, on ne se pressait plus: on avait le temps. Rien n'empêchait -que le plaisir durât. Je crois qu'à un moment van Horst fit effort pour -se dégager, mais trop tard. Déjà Samson était à la meule. - -«Ça va bien! dit Holly, il ne bougera plus. Il n'y aura qu'à passer le -reste de la corde sur cette branche, là-haut, faire un noeud coulant -et... hisse!... ho... hisse! Vous m'aiderez, Kid, il faudra de la -poigne!» - -Kid ne répondit rien. Le gros Kid restait soucieux, et moi, eh bien que -voulez-vous! moi, je regardais van Horst, me sachant trop faible pour -résister à ces gens sûrs de leur dessein. - -Jane Holly s'était emparée de la corde du supplice: déjà, elle apprêtait -la ganse d'un noeud coulant en débridant les fils... avec quel soin! - -Je m'étais approché de Kid. - -«Voyons! lui dis-je tout bas, c'est trop infâme!» - -Il répondit: - -«C'est le jugement de Dieu!» - -Et je ne sais plus quel verset de la Bible il me cita. - -Non! ce n'était pas le jugement de Dieu! Je sentais que ce ne pouvait -être le jugement de Dieu! L'esprit de l'homme s'y voyait trop. - ---Oh! m'écriai-je, Dieu n'a pas voulu cela! - ---Tu blasphèmes! répondit Kid. - -Je regardai van Horst de nouveau... Annie Smith, elle aussi, regardait -van Horst, et, un instant, le regard vague du colosse lié se fixa sur -les grands yeux bleus, sur les cheveux clairs, sur la bouche rouge et -droite, et les lèvres du colosse tremblèrent. Puis, tout soudain, van -Horst rougit: sa grande poitrine eut trois ou quatre soupirs et ses -yeux, ses yeux qui s'étaient si souvent posés sur moi, où j'avais vu -passer tant d'expressions de haine, d'ambition, d'amour et de bonté, ses -yeux d'un bleu froid se remplirent de larmes comme fait une source -longtemps tarie qui vient de renaître, et la douleur de van Horst -s'épancha, se répandit, inonda les joues hâlées et, furieuse, gonfla sa -poitrine... Ces larmes!... ah! ces larmes-là!... - -Je m'approchai de lui, tout près. - -Bientôt, il me parla à voix basse. - -«Ecoute, Olivier, lorsqu'ils m'auront pendu, tu prendras le revolver qui -est dans ma poche droite. C'est pour toi... Non... inutile, -maintenant... ils te l'enlèveraient... Ecoute encore: n'essaye pas de me -sauver... il n'y a pas moyen, et puis, je ne veux plus... mais ne -m'oublie pas, souviens-toi de notre voyage sur la Columbia et des jours -où nous cherchions de l'or dans le Yellow-Creek... pense à nos courses -en forêt, à nos conversations... à tout cela!... Si j'ai été injuste ou -cruel, tu me pardonneras, tu essayeras de me pardonner!... Voyons! ne -pleure pas, gosse! ça ne mène à rien! Moi, je viens de pleurer pour la -première fois depuis que je suis enfant... et ça n'a mené à rien! Les -cordes me font mal... Ils devraient se dépêcher un peu... Allons, adieu! -va-t'en... Allons! va-t'en, Olivier!» - -Ses paroles semblaient apaisées. Il eût parlé encore, mais Jane Holly -venait vers nous. Ce n'était d'ailleurs qu'à Jimmy qu'elle voulait -parler. - -«Jimmy! lève-toi!» - -Elle le tira par la manche. Jimmy, couché par terre, regardait van Horst -avec une expression que je ne lui connaissais pas. Il avait l'air -indécis, il avait l'air perplexe... il avait l'air de penser. - -«Tu vas monter dans cet arbre avec la corde,» poursuivit Jane Holly. - -Jimmy hésitait. - -«Monte tout de suite!» - -Alors, lentement, avec répugnance, il obéit. D'ordinaire, il grimpait -avec la vitesse convulsive des singes. Cette fois, il ne se pressa -point. Il s'accrochait aux lianes, montait lentement, alourdi par la -corde, s'arrêtait à chaque instant. - -Cet arbre! cet arbre! Pourquoi cet arbre, entre tous les arbres de la -forêt? - -Il tâchait à gagner une longue branche basse et coudée que lui montrait -Jane Holly. Suivant l'expression de Nicodemus, elle ferait bien -l'affaire pour pendre un gros corps!... - -Je ne voyais déjà plus Jimmy dans le feuillage lorsque tout à coup, je -l'entendis rire. - -«Olivier! me cria-t-il, Olivier! tu sais! il y a déjà un monsieur dans -l'arbre!» - -Il avait vu la chose!... Les morts ne se perdent point! - -Je ne répondis pas. Van Horst n'avait rien entendu, mais Holly leva la -tête: - ---Il y a un monsieur dans l'arbre?... Eh bien, jette-le en bas! - ---C'est tout en haut! cria Jimmy... mais j'y vais! - -Pendant quelques instants, on ne l'entendit plus. - -Silencieusement, vite, avec souplesse, il montait dans l'arbre vert. Il -avait posé la corde sur un rameau. De temps en temps, on voyait un peu -de son costume dans une lucarne de la frondaison. - -«Voilà! cria-t-il bientôt... Je suis avec le monsieur.» - -Annie Smith, qui semblait n'avoir point pris garde à l'incident, tourna -les yeux vers moi... Elle étouffa un gémissement de peur. - -«Jette-le donc, ton monsieur!» dit encore Holly. - -De nouveau, tout en haut de l'arbre, on entendit le rire de Jimmy... - - - - -L. - - -Soudain, il tomba de l'arbre une arme à feu qui vint se briser au pied -du tronc, puis, aussitôt après, une autre chose qui se défaisait dans sa -chute... vous comprenez?... un squelette. Quelques haillons y pendaient -encore; il ne restait plus de chair; les os étaient jaunes. Les insectes -et les oiseaux du ciel se chargent de réduire un cadavre avec rapidité. - -Cela tomba parmi nous, et nous reculâmes... Je me souviens que van Horst -regarda, lui aussi, mais il ne fit que sourire pâlement. Aucun de nous -ne disait mot... on entendait encore, dans le haut de l'arbre, le rire -frais de Jimmy. Pourtant, nous ne l'écoutions guère, une autre musique -nous occupait: là, tout près, à nos pieds mêmes... une rumeur, un chant -sourd qui paraissait sortir du squelette. - -Annie s'était approchée. Je fis aussi quelques pas; je regardais ces -ossements brouillés par la chute, ce crâne qui venait de se fendre sur -un caillou, cette poitrine encore vêtue d'un lambeau de toile... et je -compris l'étrange murmure, et j'en vis la raison... - -Des abeilles avaient fait leur ruche dans la poitrine sèche de -Caldaguès; un essaim tout entier chantait dans cette cage, où, quelques -mois avant, battait un coeur. Surprises, elles bourdonnaient et -tourbillonnaient, industrieuses, affairées dans leur colère, pleines -d'indignation et déjà martiales. - - * * * * * - -Voyez-vous la scène: le grand arbre aux branches duquel deux vautours -viennent de se poser; Jimmy qui saute à terre avec un cri de joie; Holly -courbé, tremblant, cagneux, la gueule en avant et les mains posées sur -les genoux; Jane, frémissante, parcourue de frissons, heureuse, oui, -heureuse! et les trois personnages du drame, van Horst lié, les yeux -vagues, la bouche lourde, Annie, tout à fait immobile, pressant ses -lèvres de ses doigts et qui paraissait réfléchir furieusement à quelque -chose, et qui regardait avec obstination le fusil brisé qui gisait à -terre; enfin, l'objet, l'objet qui avait été Caldaguès, le bûcheron, -d'où s'échappait un tourbillon d'abeilles bruissantes; et moi, devant -tout cela. - -A cet instant, je ne sais pour quelle raison, je m'approchai de van -Horst et pris son revolver dans sa poche droite. - -«Attention! dit aussitôt Jane Holly. Ayez l'oeil sur Saruex! Tenez-le, -Kid!» - -Et je fus, dès lors, le prisonnier des puissantes mains de John Kid. -J'avais glissé le revolver dans ma ceinture, mais je ne pouvais m'en -servir ni faire un mouvement. - -Annie Smith réfléchissait toujours en regardant le fusil brisé. Soudain -elle leva la tête. Elle s'était décidée. - -«Laissez! Ne le pendez pas!» dit-elle d'une voix dure. - -Vers elle, Vincent van Horst tourna un peu la tête. - -Aucune émotion ne passait sur le visage d'Annie. Un froid désir de -vengeance animait seul ce beau corps. Inhumaine et formidable, elle -s'approcha de van Horst, faisant un détour pour éviter le tourbillon des -abeilles. Elle se pencha sur lui. Il s'en fallait de peu qu'elle ne -sourît. D'abord elle le regarda fixement sans prononcer une parole. Il -était né en elle une idée infâme. Puis elle prononça lentement quelques -paroles de ce ton glacé que je connaissais bien: - -«Vous ne vouliez pas me dire où était Caldaguès! Je l'ai trouvé, van -Horst! vous voyez! je l'ai trouvé! Et, maintenant, écoutez-moi, van -Horst. Vous avez tué l'homme que j'aimais; vous avez tué mon père. Pour -cela vous devez mourir, mais je veux que vous souffriez beaucoup et nous -ne vous pendrons pas... je vous tuerai moi-même!» - -Il la regardait. Je ne sais s'il avait compris ce qu'elle méditait de -faire, mais tout à coup, son visage s'illumina d'un sourire -extraordinaire, tandis que ses yeux grands ouverts, trop ouverts, -désorbités, contemplaient la femme qu'il s'était plu à chérir d'un si -puissant amour... Van Horst comprenait du moins une chose: il ne -mourrait pas de la main abjecte de Holly; Annie, seule, le tuerait et il -dit de sa voix chaude des jours heureux, avec force, avec calme, avec -quelle ferveur! - -«Je vous remercie, mon amour!» - -Alors Annie Smith perdit ce calme affreux qui m'effrayait tant et sa -haine l'avilit en devenant plus déréglée. Les dents découvertes, le -regard fou, elle courut prendre le fusil de Caldaguès et d'une main se -garant avec son châle du tourbillon furieux des abeilles, de l'autre -elle poussa jusqu'aux pieds de van Horst, à l'aide de l'arme brisée, le -squelette où frémissait l'essaim. La frénésie du geste s'alliait bien à -la folie du regard. Vite, elle s'éloigna, et les abeilles entourèrent -van Horst. - -Je voyais cela! Je ne pouvais faire un geste! Le gros Kid me tenait -toujours devant lui, serré par les coudes... - -Mais alors, coupant la scène, la dominant comme fait le tocsin d'un -incendie, derrière moi, jaillit de la bouche de Kid un hymne -enthousiaste et sonore. Comme si toute son âme s'exprimait en cette -hymne, John Kid chantait un cantique. John Kid chantait à pleine voix -les louanges du Seigneur. Loin des hommes passionnés et cruels, il se -réfugiait dans une adoration supérieure... Il chantait. - -Les abeilles bourdonnaient autour des épaules de van Horst; elles le -piquaient aux bras. La bouche fixe, il faisait effort contre les cordes -qui le liaient à l'arbre, et John Kid chantait. - -Etait-ce pour affermir le courage de la victime? Etait-ce pour s'en -remettre à Dieu du jugement final?... John Kid chantait. - -Les abeilles se posaient sur le cou de van Horst, rampaient sur son -menton, bourdonnaient autour de ses cheveux. - -A quelques pas, Holly et sa femme, accroupis à terre, excitaient les -abeilles en jetant contre l'essaim de petits cailloux. - -Et le gros Kid chantait toujours sans que sa voix tremblât ni faiblît, -et toujours il célébrait le Dieu juste qui règne dans les cieux... - -Le reste se passa en quelques secondes. Nous agîmes tous avec une folle -rapidité... Kid s'était rapproché du supplicié en me poussant devant -lui, et, soudain, des lèvres de van Horst que les abeilles couvraient -déjà, de ces lèvres boursouflées affreusement par le venin, quelques -mots s'échappèrent... non point des cris: des mots, quelques mots -passionnés: - -«Je vous adore! Annie, mon amour!» - -D'abord, elle ne broncha pas, puis, brusquement, elle s'approcha de moi, -me prit par le cou, m'attira vers elle et me baisa la bouche. - -«Voilà! cria-t-elle, voilà celui qui sera mon amant!» - -Aussitôt, comme s'il fût entré en agonie, le visage de van Horst se -décomposa, perdit toute ressemblance humaine, devint noir... - -«Non!» m'écriai-je. - -Kid chantait toujours, mais il me tenait d'une prise moins ferme... - -«Non! jamais! ça c'est trop ignoble!» - -Et, soudain, Kid me lâcha, une abeille l'avait piqué à la main. Je me -dégageai, me jetai vers van Horst. Sur le menton, sur les lèvres, sur le -bas des joues, les abeilles foisonnaient. Les yeux seuls, grands ouverts -étaient libres. Le regard de van Horst croisa le mien... - -Epouvantable face!... Douleur prodigieuse! - -Je tirai le revolver que j'avais glissé dans ma ceinture et, le posant -en oblique sur la bouche gonflée de van Horst, je lui fis sauter la -tête... - -Et John Kid cessa de chanter. - - - - -LI. - - -On ne voyait rien dans cette ombre noire et verte. Jimmy m'éclairait de -son mieux avec une lanterne prise à la buvette, moi, je travaillais -maladroitement, la terre étant dure, pleine de racines et de cailloux. - -Enfin, ce fut fait. La fosse paraissait assez grande. Il dormirait -tranquille. Les bêtes sauvages ne le déterreraient pas; les hommes de la -Fourche le laisseraient en paix. - -Jimmy, un peu las, s'était assis par terre et la lanterne, posée entre -ses jambes, éclairait le visage fracassé du grand cadavre... - -Voilà... L'histoire de van Horst, mon maître, était finie... - -Lorsque j'eus abattu Vincent van Horst, je pris la fuite et j'errai -quelque temps sous les arbres. On m'avait cherché, d'abord, mais aucun -de ces hommes ne connaissait la forêt aussi bien que moi, et, peu à peu, -ils étaient tous rentrés à la Fourche. La nuit venue, je m'en fus -chercher van Horst, et, l'ayant trouvé, je vis, tout auprès de -l'horrible dépouille, passer une ombre agile. Jimmy? Que faisait-il là? -Je l'appelai. Il me répondit d'une voix brouillée que j'entendis mal. - -Je l'envoyai au bar pour qu'il m'en rapportât une pioche, une pelle, une -lanterne et cette même éponge qui m'avait déjà servi pour le sang du -vieux Smith. Je voulais enterrer van Horst proprement. - -Rapide et secret, Jimmy fit la commission... S'occupait-on jamais des -gestes de Jimmy! - -Et puis, nous nous mîmes au travail... - -Comme montait la nuit, le vent était tombé. De l'ouragan, il ne restait -que des souffles furtifs qui faisaient frémir le feuillage. Parfois, une -voix soudaine gémissait dans l'air, puis, tout se taisait... Heure -sombre!... la lanterne donnait une si courte lumière, qu'il me semblait -vraiment être entouré de murailles noires, toutes proches. - -Encore quelques instants, et le cadavre fut couché dans sa fosse. - -«Allons! dis-je à Jimmy, nous avons autre chose à faire. Tiens la -lanterne et suis-moi.» - -Non... non! il ne resterait pas seul sous terre... Je ne voulais pas que -mon ami van Horst restât tout seul sous la mousse, livré aux bêtes -obscures. Je lui trouverais un compagnon!... et je m'en retournai vers -l'arbre du supplice. - -Ce fut plus facile que je ne l'aurais cru de transporter les os de -Caldaguès, car les abeilles, reformées en essaim, venaient de s'envoler. -Bientôt, la dépouille fut couchée près de celle de van Horst. Entre les -deux, je posai le fusil brisé du bûcheron. - -«Eclaire-les,» dis-je à Jimmy. - -Le rond jaune de la lanterne dansa, passant de la face ouverte, couleur -de pourpre, au crâne clair... - -«Maintenant, dis-je à voix haute... maintenant, Vincent van Horst, tu -peux te reposer!...» - -Et, me tournant vers Jimmy: - -«Il ne reste plus qu'à les recouvrir...» - -Mais j'eus une surprise. - -«Prends un instant la lanterne, veux-tu, Olivier?» dit Jimmy. - -Il tira de sa poche le châle rouge sous lequel s'abritait Annie dans le -tourbillon des abeilles et qu'elle avait laissé tomber sur un buisson, -puis il se mit à genoux et couvrit ce qui restait des deux pauvres -visages avec le fichu rouge. - -Que se passait-il donc dans cette cervelle d'enfant? Avait-il compris? -L'esprit s'éveillait-il? Non, Jimmy se mit à rire comme d'une chose -plaisante et, la lanterne ayant tremblé dans ma main, il tâcha d'en -attraper sur les mousses le reflet jaune. - -Alors je saisis la pelle et la terre tomba sur mes deux amis. - - - - -LII. - - -Une heure plus tard. - -Par le petit carré de la fenêtre du saloon, j'apercevais le groupe des -buveurs. Je crois que tous étaient ivres, sauf Maria qui paisiblement -tricotait dans son coin.--Des rires, des chants, des cris.--Au milieu du -plancher, le gros Kid dormait, rouge, les bras en croix. Sur le mur, je -vis le clou dont, jadis, avant mon arrivée, Sam Wells s'était servi pour -se pendre. Sur l'autre cloison, le Napoléon d'Epinal, et, juste en face -de moi, la trace encore fraîche du coup de rabot que j'avais donné pour -nettoyer le mur taché par le sang du vieux Smith. - -Jimmy était allé se coucher, retombé vite dans sa nuit, après un instant -de lumière. - -Je ne me lassais pas de regarder dans le saloon. Où donc se trouvait -Annie?... Passant devant sa cabane, j'avais vu la porte ouverte. Dans la -petite chambre propre, bien tenue, bien rangée, personne... Où donc -pouvait être Annie? - -Et toujours, je considérais le saloon, croyant peut-être qu'elle -apparaîtrait au milieu de cette assemblée de gens ivres... - -Soudain, Holly jeta les yeux sur moi. - -«Viens, Olivier! cria-t-il d'une grande voix saoule. Nous te pardonnons! -viens boire!» - -Sans répondre, j'allais m'éloigner quand une main toucha mon épaule. - -Je me retournai. - -«Vous! oh! que me voulez-vous?...» - -Annie me regardait. Son visage penché sur le mien avait une expression -tout à fait égarée; pourtant sa voix fut d'une grande douceur: - -«Olivier! me dit-elle, écoute-moi! il faut vraiment que je te parle...» - - * * * * * - -Mais le reste est une autre histoire... J'ai promis de conter la vie de -Vincent van Horst; je n'ai que faire de conter ma vie à moi, et ma -honte... Certaines choses ne doivent pas être dites... Oublions... Que -Vincent van Horst, mon maître me pardonne... et que Dieu ait pitié de -nous! - - -FIN - - - - -CHATEAUROUX - -Société d'Imprimerie, d'Edition et des Journaux du Berry - - - - - HISTOIRES MONTMARTROISES, racontées par DIX MONTMARTROIS. Illustré de - 41 gravures et de 10 portraits-charge. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50 - LE FILS DES TROIS MOUSQUETAIRES, par CAMI. Illustrat. de l'auteur. Un - volume in-16. Net 2 fr. 50 - THEATRE DE FRANCE (Rivoli.--Le Vitrail.--Jean-Bart ou le Bon - Corsaire), par René FAUCHOIS. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50 - LE DOCTEUR LERNE, sous-dieu, par Maurice RENARD. Couverture et - frontispice de J. HEMARD. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50 - LA JEUNE FILLE AUX PINCEAUX, par Jean PELLERIN. Un vol. in-16. - Net 2 fr. 50 - LE MAITRE DE LA FORCE, par Léon BARANGER. Illustrations de - R. Diligent. Un volume in-16. Net 4 fr. 50 - CHEZ LES FRITZ, Notes et Croquis de captivité, par Joseph HEMARD. - Illustré de 64 pages en noir et de 8 pages hors-texte en couleurs. - Préface de José Germain. In-4. Net 6 fr. » - LA FIN, Souvenirs d'un Correspondant aux Armées en Allemagne, par - Pierre MAC ORLAN. Croquis de l'auteur. In-16. Net 3 fr. » - LE CORSAIRE GALANT, par DORSENNE et BOISYVON. Couverture en couleurs - de H. MIRANDE. Un volume in-16. Net 2 fr. 50 - JOË ROLLON, l'Autre Homme invisible, par Edmond CAZAL. Deux bois - originaux de DARAGNES. Un volume in-16. Net 4 fr. 50 - VOLUPTÉS DE GUERRE, par Edmond CAZAL. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50 - CONTES A LA MARRAINE, par MAURICE-CH. RENARD. Préface de HENRI - BARBUSSE. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50 - MARTIN BURNEY, boueux, boxeur et marchand d'oiseaux, par O. HENRY. - Traduction française de Maurice BEERBLOCK. Dessins de GUS BOFA. Un - volume in-16. Net 2 fr. 50 - SUR LA TRACE DES "BANDEIRANTES", par Jean de MONTLAUR. Illustré de 77 - gravures hors texte. Un volume in-16. Net 6 fr. » - A VENISE par les Dolomites, par le Dr AURENCHE. Préface du Général - G. Deleuze. Illustré de 2 cartes et 15 gravures hors-texte. Un - vol. in-16. Net 6 fr. » - L'ETONNANTE VIE DU COLONEL JACK, par Daniel de FOE. Traduction de - Maurice DEKOBRA. Deux bois originaux de DARAGNES. Un vol. in-16. - Net 4 fr. 50 - LILY, modèle, roman de Montmartre, par André WARNOD. Illustrations de - l'auteur. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50 - L'HOMME QUI GAGNE, par RENÉ PUJOL. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50 - LE MAITRE DU NAVIRE, par Louis CHADOURNE. Deux bois originaux de - DARAGNES. Un volume in-16. Net 4 fr. 50 - SOUS LES MERS, par Gérard BAUER. Préface de Paul BOURGET. Un vol. - in-16. Net 4 fr. 50 - LES MEMOIRES DE RAT DE CAVE, ou du Cambriolage considéré comme un des - Beaux-Arts, par Maurice DEKOBRA. Illustr. de E. SAUNIER. Un volume - in-16. Net 4 fr. 50 - LE MASSACRE DES INNOCENTS, par Alfred MACHARD et POULBOT. Illustré - de 47 dessins inédits de POULBOT. (21e mille) Un volume in-16. - Net 2 fr. 50 - LES GOSSES DANS LES RUINES, par Paul GSELL et POULBOT. 50 dessins de - POULBOT. Un volume in-16. Net 2 fr. 50 - NOUNE ET LA GUERRE, par YVES PASCAL. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50 - L'HOMME VERDATRE, par H. AVELOT. Illustrations de l'auteur. Un vol. - in-16. Net 2 fr. 50 - ORIENT ROYAL (Cinq ans à la Cour de Roumanie), par ROBERT SCHEFFER. - Avant-propos de J.-H. ROSNY aîné. Un volume in-16 (4e mille) - Net 4 fr. 50 - LES FAUSSES NOUVELLES de la Grande Guerre, par le Dr LUCIEN-GRAUX. - Cinq volumes grand in-16. Le volume Net 6 fr. » - LE MOUTON ROUGE (Contes de Guerre), par le Dr LUCIEN-GRAUX. Un vol. - in-16 (4e mille) Net 4 fr. 50 - LES YEUX DU MORT, par le Dr LUCIEN-GRAUX. Lettre-Préface du Général - de Maud'huy. Illustrations de Galland. In-16. Net 4 fr. 50 - LE CHANT DE L'EQUIPAGE, par PIERRE MAC-ORLAN. Illustrations de GUS - BOFA. Un volume in-16 (6e mille) Net 4 fr. 50 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BAR DE LA FOURCHE *** - -***** This file should be named 64065-0.txt or 64065-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/0/6/64065/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le Bar de la Fourche</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Auguste Gilbert de Voisins</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 22, 2020 [eBook #64065]</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</div> -<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BAR DE LA FOURCHE ***</div> -<div class="break"></div> -<p class="c large">GILBERT DE VOISINS</p> - -<p class="c b huge sans-serif">Le Bar<br /> -de la Fourche</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu.png" alt="" /></div> -<p class="c">LES ÉDITIONS G. CRÈS ET C<sup>ie</sup><br /> -PARIS — 21, Rue Hautefeuille — PARIS</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large">LES ÉDITIONS G. CRÈS & C<sup>IE</sup></p> - -<p class="c small">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p class="drap"><b>Les Moments perdus de John Shag</b>, -<span class="small">roman, un vol. in-16.</span> -<span class="fl small">3 Fr.</span></p> - -<p class="drap"><b>L'Esprit impur</b>, -<span class="small">roman, un vol. in-16.</span> -<span class="fl small">6 Fr.</span></p> - -<p class="drap"><b>Le Démon Secret</b>, -<span class="small">roman, un vol. in-16.</span> -<span class="fl small">6 Fr.</span></p> - -<p class="drap"><b>Pour l'Amour du Laurier</b>, -<span class="small">roman, un vol. in-16.</span> -<span class="fl small">6 Fr.</span></p> - -<p class="drap"><b>L'Enfant qui prit peur</b>, -<span class="small">roman, un vol. in-16.</span> -<span class="fl small">6 Fr.</span></p> - -<p class="drap"><b>Fantasques</b>, -<span class="small">petits poèmes de propos -divers, un vol. in-8<sup>o</sup> (tirage limité).</span> -<span class="fl small">22 Fr.</span></p> - - -<p class="c gap small">Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés -pour tous pays.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="break"></div> -<p class="c large top4em">GILBERT DE VOISINS</p> - -<h1 class="red">Le Bar<br /> -<span class="small">de</span><br /> -la Fourche</h1> - -<div class="c"><img src="images/cres.png" alt="" /></div> -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -<span class="red">LES ÉDITIONS G. CRÈS & C<sup>ie</sup></span><br /> -21, <span class="small">RUE HAUTEFEUILLE</span>, 21</p> - -<p class="c">MCMXXI</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>A CHARLES BARGONE,</i><br /> -<i class="small">lieutenant de vaisseau</i></p> - - -<p class="ind"><i>Mon cher ami,</i></p> - -<p><i>Voici un livre dont tu accepteras la dédicace en souvenir -de nos longues causeries. Tu m'as emmené si -souvent de la Martinique à Sumatra et de Juan Fernandes -aux Kouriles, que ton nom s'est inscrit tout seul à -la première page de ce récit d'actions violentes commises -en un pays lointain.</i></p> - -<p class="sign"><i>V. G.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">Le Bar de la Fourche</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I.</h2> - - -<p>L'averse venait de fuir. Sur l'horizon, un -arc-en-ciel dessinait sa fabuleuse fusée.</p> - -<p>Mon père m'appela :</p> - -<p>« Si tu faisais attention à ton travail, grand -imbécile! au lieu de regarder les nuages! »</p> - -<p>Je me trouvais chez nous, au fond de l'enclos -des poneys.</p> - -<p>C'était l'époque où l'on poussait vers l'ouest -le chemin de fer du Nord entre Skykomish -et Tocoma, dans l'extrême <span lang="en" xml:lang="en">Far-West</span>, au-delà -de l'Idaho.</p> - -<p>« Hé!… Viens par ici! »</p> - -<p>Depuis seize ans que maman avait succombé -en me mettant au monde, l'humeur de -mon père était restée constante : je veux dire -acariâtre, orageuse ou, pour le moins, bizarre.</p> - -<p>« Arrive!… et plus vite que ça! »</p> - -<p>Ce jour-là, mon père se fâchait de peu. -J'avais simplement oublié d'attacher le licol -de Cruchette et Cruchette s'était échappée. -Bien que l'on eût ramené la bête à l'écurie, tout -aussitôt et sans accident, mon père m'injuriait.</p> - -<p>« Regarde-moi dans les yeux, canaille! Regarde-moi! »</p> - -<p>Je m'étais approché de lui, tenant par le bridon -Loupard, un petit cheval bai que je menais -chez le maréchal-ferrant.</p> - -<p>Je regardai mon père.</p> - -<p>« Baisse les yeux, insolent! »</p> - -<p>En baissant les yeux, je haussai les épaules.</p> - -<p>« Quoi… comment!… tu… »</p> - -<p>Et il fit sa mauvaise action…</p> - -<p>C'est bien à cause d'elle que je ne le pleurai -pas, trois ans plus tard, quand j'appris sa mort.</p> - -<hr /> - - -<p>Georges Saruex, mon père, était un homme -instruit et, par certains points, un gentilhomme. -Protestant du Jura, il avait traversé la moitié -du monde pour faire fortune, et n'était arrivé -à se composer qu'une aisance médiocre. Sans -doute savait-il trop de choses. Si j'étais resté -avec lui, au lieu de me promener sur la vaste -terre, je serais peut-être plus savant, mais -beaucoup moins renseigné. De plus, je n'aurais -pas le sou. Toutefois, soyons juste : mon père -m'apprit à regarder, à raisonner et à souffrir. -La nature se chargea du reste en me fournissant -de bons muscles.</p> - -<p>Et puis, que voulez-vous! la maison était -intolérable! Prières du matin, prières du soir, -discours, exhortations, cantiques chantés tout -le long des dimanches. Il y en avait trop!… -sans compter mille invectives contre les autres -religions, invectives qui se terminaient par des -explosions de fureur.</p> - -<p>Le grand ennemi du vieux, c'était le Pape. -Je ne sais ce que le Pape lui avait fait, toujours -est-il que mon père ne laissait pas s'achever -une journée sans le prendre violemment -à partie, dans les termes les plus crus.</p> - -<p>Sans doute, afin de lui être désagréable, il -me donna le nom d'Olivier! le nom de Cromwell! -Quel beau nom : Olivier Saruex! Quel -beau nom de protestant!</p> - -<p>Ah! mon père connaissait bien le Ciel! Il -devinait les desseins de Dieu, il prévoyait ses -désirs… et malheur à nous si les prévisions -étaient inexactes!</p> - -<p>Vous concevez?… Une telle vie manquait -de charme! Le vieux traitait les hommes de -la ferme comme des chiens, son fils plus mal -encore. Il avait beau nous parler de Dieu tant -que durait le jour, il n'arrivait pas à nous la -faire aimer, cette puissance invisible, cruellement -ennemie du Pape, et qui, pour seul confident, -avait pris un protestant jurassien, -émigré dans le <span lang="en" xml:lang="en">Far-West</span>.</p> - -<hr /> - - -<p>Parce que je haussais les épaules, mon père -fit sa mauvaise action : il me cracha au visage.</p> - -<p>A seize ans, j'avais le sang chaud. Ça ne -pouvait s'arranger. Botter les fesses aux petits -garçons, leur tirer les oreilles, très bien, mais -cracher à la figure d'un homme de seize ans!… -oh! non! non! impossible! Je pris mon lasso, -pendu à la selle de Loupard, et j'en appliquai -un cinglon sur le dos du vieux, un beau cinglon -qui le fit tourner au pâle, de rouge qu'il était.</p> - -<p>Le reste se passa vite. Le vieux courut à -la maison, en rapporta la Bible, une bible couverte -de notes qui avait appartenu à la mère de -maman, et, sur cette bible, jura le grand serment -qu'il ne me reverrait de sa vie ou bien me -casserait la figure.</p> - -<p>Ces histoires, c'est rarement utile. — Je -n'avais pas l'intention de rester. — Je partis.</p> - -<p>Il disait vrai, tout de même, le vieux! S'il -ne m'a pas cassé la figure, du moins ne m'a-t-il -pas revu. Et, maintenant, il est mort, et, moi -j'écris un livre ; mais ce matin-là, je m'en fus -prendre une couverture et marchai vers la gare, -où j'avais des amis. La gare était à huit heures -de chez nous. J'arrivai comme tombait le soir. -Le train venait d'entrer et allait passer la nuit. -Oh! comme je m'en souviens bien, après tant -d'années, de cette nuit si vite close et qui -rétrécissait le paysage! Pas de lune, peu d'étoiles… -On voyait à peine son chemin.</p> - -<p>Cependant, la veine me toucha. L'homme -qui devait nettoyer la machine était ivre. Alors, -comme je me trouvais là, j'aidai à faire son -travail et, en guise de salaire, priai le mécanicien -de me transporter, le lendemain, jusqu'aux -chantiers de construction.</p> - -<p>Ce fut ma première étape.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II.</h2> - - -<p>Des hangars, des cabanes, des buvettes, des -amoncellements de rails, des wagons qui servaient -de magasins, un peuple d'ouvriers venus -d'ici, de là et d'ailleurs. Congrégation singulière : -une majorité de malandrins, quelques -braves gens, beaucoup de nègres, pas mal d'imbéciles -et de brutes. Ah! s'ils avaient voulu, s'ils -avaient pu raconter leurs aventures… quels -étonnants récits!</p> - -<p>Nous étions à quatre-vingt-cinq milles, environ, -de <span lang="en" xml:lang="en">Spokane-Falls</span> et à trois cents pas de -la Columbia, grande rivière bleue, princesse de -tout le paysage. En attendant de faire fortune, -j'aidais, depuis un mois, à construire cette -sacrée voie ferrée. De temps en temps, nous -allions, sur les bords de la rivière, tuer des saumons -avec une bouteille à demi remplie de chaux -vive, mais, comme c'est défendu, on leur abîmait -le coin de la gueule ou on leur détachait les -ouïes, pour faire croire, au marché, qu'ils -avaient été pris par des moyens légaux : filet -ou hameçon.</p> - -<p>On m'avait embauché dès le premier jour. -J'inspire confiance parce que je regarde les -gens bien en face ; mais je dois à la vérité de -dire que le travail était dur pour un garçon de -seize ans.</p> - -<p>On employait trois mille ouvriers au chemin -de fer. Le pays n'étant pas très plat, nous -avancions lentement. Il fallait d'abord remplir -les trous, c'était l'affaire de la première équipe ; -puis la seconde équipe venait approprier l'ouvrage -et rendre le terrain plan ; la troisième -équipe posait les rails ; la quatrième… mais -cela vous est égal, puisque j'étais dans la -seconde.</p> - -<p>Ici, une parenthèse, car il convient, je pense, -que je décrive un peu cet Olivier Saruex dont -je parle.</p> - -<p>Olivier Saruex…</p> - -<p>Eh bien, figurez-vous un jeune homme très -mince, très sec, assez vigoureux. De la force -nerveuse, rien d'autre, mais qui me rendait -résistant, quoique j'eusse l'air presque chétif. -J'étais de petite taille et fort agile. Des cheveux -noirs, des sourcils noirs et broussailleux, des -yeux bleu foncé, qui paraissaient d'encre vers -le soir ; une bouche mobile, la mâchoire très -dessinée, de belles dents (mon orgueil) ; le teint -hâlé, du sang sous la peau ; pas un poil aux -joues ; des mains maigres, des bras maigres, de -petits muscles durs ; une forte pince dès que -je tenais un cheval sous moi. Quant à mon -apparence, je ne sais pas, c'est difficile à dire, -mais il me semble que je devais avoir l'air assez -décidé et, parfois, un peu rêveur… Rêveur, -oui… et je parlais d'une voix basse et douce.</p> - -<p>Me voyez-vous?</p> - -<p>Or, il est peut-être bon pour un rentier de -compter ses revenus, ou pour un acrobate de -marcher sur les mains, la tête en bas, puisque -c'est là leur destinée, mais pourquoi un gars -de seize ans vivrait-il l'échine courbée, mettrait-il -de la terre là où il en manque, et inversement, -quand son âge l'autorise à courir dans -les bois?… D'ailleurs inutile de récriminer… -lorsque j'y pense, cette époque de ma vie me -paraît lointaine, à tel point qu'elle n'a plus pour -moi qu'un intérêt dramatique, celui, à peu près, -que l'on trouve au cinquième acte d'une pièce, -le lendemain du spectacle.</p> - -<p>Pourtant je me souviens, comme si c'était -hier, de l'abominable fatigue qui m'accablait à -la fin de chaque jour. Quand je tombais sur -mon lit, j'étais fait tout entier d'une seule douleur, -et je n'avais qu'à penser à une partie de -mon corps pour en souffrir aussitôt.</p> - -<p>Un soir que j'enrageais plus encore que de -coutume, je me décidai à changer de métier, et -voici l'idée que j'eus.</p> - -<p>De cette idée, je suis encore fier : d'abord, -parce qu'elle avait des chances de réussir et, -qu'en somme, elle réussit (au bénéfice d'autrui, -je l'avoue), puis, parce qu'elle était fille d'une -ambition pratique, non d'une rêverie d'idéologue.</p> - -<p>Il manquait beaucoup de choses dans notre -camp ; mais une, tout particulièrement, nous -faisait défaut.</p> - -<p>Vivrait-on dans un désert ou sur le sommet -d'une montagne, il est agréable de savoir si le -reste du monde est toujours à sa place. Or, -on pouvait, à la rigueur, faire partir des lettres, -en même temps que le poisson de la rivière ou -par l'entremise des ouvriers de passage qui -allaient des mines vers les villes, mais le diable -était de recevoir des nouvelles du dehors. Les -immigrants n'avaient que des journaux vieux -de trois semaines, et, quand les bateaux revenaient -par la Columbia, ils auraient aussi bien -pu nous rapporter, tant ils faisaient d'escales, -des gazettes du temps d'Abraham!</p> - -<p>Certain samedi soir, un voyageur, monté, -me donna, en reconnaissance de quelque petit -service, des journaux qui ne dataient que du -début de la semaine. Je parvins à les vendre -un dollar pièce. Un dollar! Cinq francs! Pensez -donc! Cela me fit réfléchir, et, bientôt, -l'idée germa.</p> - -<p>Je vivrais sur la curiosité publique. En me -serrant le ventre, en supprimant un verre de -whisky sur deux, en ne touchant jamais une -carte, j'arriverais à faire assez d'économies -pour louer un cheval. Une fois le cheval loué, -j'irais à Skykomish prendre les journaux (ce -serait trois jours et demi de voyage), et, de -retour, je les vendrais à bénéfice. Dans six -mois, j'aurais les poches pleines!</p> - -<p>Sans tarder, j'entrepris la réalisation de mon -projet. Je ne fis qu'un saut jusqu'à la buvette, -puis quand le nègre qui servait s'approcha, je -haussai les épaules d'un air supérieur et sortis -avec dignité en disant :</p> - -<p>« Au fait, je ne prendrai pas mon whisky -aujourd'hui! »</p> - -<p>J'avais affronté la tentation ; je l'avais vaincue… -c'était quatre <i lang="en" xml:lang="en">cents</i> de gagnés…</p> - -<p>Mais voilà! nos rêves n'ont jamais prévu -l'accident!… A l'instant où je franchissais le -seuil de la buvette, une carriole venait au grand -trot. J'étais si absorbé, que je ne sus me garer -à temps. Je tombai. La roue me passa sur le -bras, et mon bras cassa net…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III.</h2> - - -<p>J'ose à peine l'avouer, mais, très certainement, -je dus m'évanouir, car, en ouvrant les -yeux, je me trouvai couché dans une petite -chambre que je ne connaissais pas. Elle était -pleine de soleil ; un oiseau chantait au dehors. -Je me souviens aussi, à la façon vague dont -on se souvient des rêves, d'un faible bruit de -rire que j'entendis tout près de moi.</p> - -<p>Qu'était-il donc arrivé? J'essayai de me -retourner dans mon lit. Une vive douleur m'arrêta. -Ah! oui!… mon bras cassé!… Aussitôt, -je me rappelai mes beaux espoirs : le cheval, -les journaux!… Misère!</p> - -<p>On riait de nouveau. On parlait. Je revins -tout à fait à moi.</p> - -<p>« Allons! il n'y a pas de mal! mais peut-on -être aussi douillet! Pour un bras cassé, rester -trois heures évanoui! »</p> - -<p>Et j'aperçus, pour la première fois, penché -sur mon lit, le visage de Vincent van Horst.</p> - -<p>Voyez-vous! on a beau vivre un assez grand -nombre de jours et passer par plus d'une aventure, -il est des événements, des gestes, des images, -qui habitent la mémoire pour jamais. — Le -premier aspect de van Horst fut de ceux-là. — Quand -je vis cette belle face tannée par le -soleil, le front large, coupé droit d'une tempe -à l'autre par la ligne des cheveux blonds et plats, -les yeux sévères, d'un bleu de faïence, le nez -courbe, et puis cette bouche mince, cruelle, portée -par des mâchoires de brute, cette bouche -étonnante, presque sans lèvres (mais le peu -qu'on en voyait était d'un rouge si cru que l'on -eût dit des lèvres de blessure), ah! je sentis -que cet homme était un homme fort et que je -pouvais me fier à lui.</p> - -<p>Je regardai van Horst qui me souriait, debout, -près de mon lit. Je le regardai bien. Il -en valait la peine… Et, peu à peu, je me rendis -mieux compte du désastre, qu'était pour -moi cet accident. Il me venait une sorte de -paresse d'âme très singulière, dont il fallait que -quelqu'un me tirât.</p> - -<p>A seize ans, un bras cassé, ce n'est rien : un -rêve en pièces, c'est autre chose.</p> - -<p>Or, ce soutien qui me manquait (que d'autres -trouvent en Dieu… mais on ne pense pas -toujours à s'adresser si haut), van Horst me -le proposa, sans que j'eusse à le lui demander. -Voilà pourquoi on ne m'entendra jamais -reprocher ses crimes à cet homme. Je n'ai pas -le regard oblique et navré d'un pasteur ou -l'onction froide d'un moraliste. D'abord, ces -choses ne me regardent pas et puis, il me semble -abject de médire du fauteur de votre bien, sous -le prétexte qu'il fut le fauteur du mal d'autrui. -Il pourra régler son affaire, tout seul, dans le -temps que je réglerai la mienne, quand sonneront -les dernières trompettes.</p> - -<p>Cela bien entendu, je poursuis.</p> - -<hr /> - - -<p>C'était van Horst qui se trouvait dans la -carriole, c'était lui qui m'avait renversé. Il me -fit transporter dans une chambre de l'auberge, -et, lorsque je m'éveillai, les premiers soins -étaient déjà donnés à mon bras.</p> - -<p>« Allons! change donc cette figure malheureuse! -Oui, tu as le bras cassé. Ça se raccommode. -Nous l'arrangerons tout de suite. Comment -te sens-tu? Tu travaillais aux chantiers? -Quel est ton nom? Ne t'inquiète pas! je te -paierai tes journées perdues, et un peu plus -pour la douleur. Nous fixerons le prix. Quoi! -tu fais la tête? Appelle-moi bougre de maladroit -et qu'on n'en parle plus. Ces choses-là, ça doit -se régler vite et entre hommes. Je resterai -quelques jours pour te soigner. Maintenant… -attention!… »</p> - -<p>Il abaissa sur moi deux énormes mains solides, -pesantes, durcies, épouvantables, des mains -qui semblaient de gros outils en chair.</p> - -<p>« Crie, si ça te fait mal!… Crie fort!… -Encore un peu!… Crie donc, imbécile! »</p> - -<p>Oh! la vilaine impression : deux os qu'on -remet, lorsque ces deux os vous appartiennent!</p> - -<p>« Voilà! c'est fini! Tu vaux quelque chose! -J'ai vu des hommes se tenir moins bien!… -Bois ça et reste tranquille. Tu as un peu de -fièvre. »</p> - -<p>Il m'avait bandé le bras comme un chirurgien. -Un instant, il me regarda du fond de -ses yeux bleus, gravement, puis il éclata de -rire et s'en fut, me laissant seul, dans la petite -chambre de bois clair, à considérer les mouches.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV.</h2> - - -<p>Je ne le vis plus de la journée. De temps -en temps, des gens que je ne connaissais pas -venaient prendre de mes nouvelles. Je dormis -mal, mais je dormis.</p> - -<p>Le lendemain, van Horst reparut, arrangea -mon bandage et s'en alla, après m'avoir dit :</p> - -<p>— Je m'appelle Vincent van Horst… Si -tu as besoin de quelque chose, tu crieras. Si -ton bras te fait mal, tu diras au nègre d'aller -me chercher… Je m'appelle Vincent van -Horst… Tu as encore de la fièvre. Ne bois -pas de whisky… Et toi, quel est ton nom?</p> - -<p>— Olivier Saruex.</p> - -<p>— Olivier Saruex… C'est bien… Adieu!</p> - -<p>La porte se ferma. J'avais tout le loisir de -rêver. Je rêvai donc. Mais, ce soir-là et le -lendemain, à mesure que se traînait l'interminable -journée, j'en vins à regretter les départs -subits de van Horst. — Les heures ne laissaient -pas d'être grises pour moi qui ne vivais bien -qu'en plein air, et l'on se fatigue de regarder -par la fenêtre, surtout quand on ne peut voir -qu'un enclos étroit où quelques poules et une -famille de lapins prennent leurs ébats autour -de trois tonneaux vides, dans l'ombre d'un arbre -fleuri de fleurs blanches.</p> - -<p>Les camarades qui venaient me rendre -visite, ne restaient pas longtemps ; puis… je -n'avais pas grand'chose à leur dire :</p> - -<p>— Comment vas-tu?</p> - -<p>— Ça va mieux.</p> - -<p>— Quand penses-tu que ce sera fini?</p> - -<p>— Bientôt.</p> - -<p>— Tu sais. Charlie est arrivé saoul, ce matin.</p> - -<p>— Ah! raconte-moi.</p> - -<p>— Eh bien, voilà! il est arrivé saoul.</p> - -<p>… C'était peu, et la servante de l'auberge, -qui m'apportait à manger, semblait tout à fait -imbécile. — Personne, en outre, ne pouvait me -renseigner sur van Horst… Il venait du -Nord… Un bougre! Ah! pour sûr!… On ne -savait rien d'autre.</p> - -<p>La visite de van Horst était le seul événement -de ma journée. Je l'attendais avec une impatience -d'enfant. Jamais je n'avais gardé le lit, -jamais! Ce repos forcé me tendait les nerfs, -Je ne savais plus songer qu'à une chose : la -faillite de mon beau projet. Je n'avais plus -qu'un désir : informer van Horst de ce malheur. -Pourquoi ne pas dire à cet homme toute -ma peine? Il compatirait peut-être. Pourquoi -ne pas lui demander un conseil?</p> - -<p>Si peu craintif que je fusse à l'ordinaire, je -n'eus pourtant pas le courage, tant que je gardai -le lit, de retenir van Horst. Je m'y décidai, -le premier jour de ma convalescence.</p> - -<p>La veille, mon visiteur m'avait dit :</p> - -<p>« Tu pourras te lever demain. »</p> - -<p>Il me trouva debout.</p> - -<p>— Oh! oh! déjà! Comment as-tu mis ta -veste?</p> - -<p>— Le nègre de la buvette m'a aidé.</p> - -<p>— C'est bon, hein? la première fois qu'on -bouge le bras?</p> - -<p>— Pas trop!</p> - -<p>Alors il s'assit pour bourrer une pipe, et moi, -je compris qu'il fallait profiter de l'occasion. -Je regardai van Horst qui regardait sa pipe, -et, tout à coup, hâtives, précipitées, se bousculant, -les paroles sortirent en foule de ma bouche, -comme si elles avaient attendu derrière mes -dents la permission de se répandre. — Jamais -je n'ai parlé avec plus d'éloquence. Je parlai! -je parlai… je n'avais qu'un bras pour faire -des gestes, mais ce bras-là me servit beaucoup. — Je -dis à van Horst le moyen que j'avais -trouvé pour m'enrichir, et par quel hasard l'idée -m'était venue, et comment j'y songeais toujours, -et la catastrophe finale, et mon espoir, surtout, -mon espoir de réussir encore.</p> - -<p>Van Horst ne me quittait pas des yeux. -Comme j'achevais, il eut un sourire.</p> - -<p>— Ah! le gaillard! voyez-vous ça! il est ambitieux! -Tout de même, c'est pas mal ce que tu -as inventé. Il y a des fautes dans le détail, -mais c'est pas mal. Maintenant que tu as fini, -écoute et fais ton profit de ce que je vais te -dire. Pour passer des nuits à cheval, comme -tu en as l'idée, il faut être plus solide que tu -ne l'es à présent. Pendant deux ou trois mois, -tu seras forcé de rester tranquille et de travailler -peu. Mais, ces deux ou trois mois passés, -ton système ne vaudra plus rien. L'autre -tronçon de la ligne sera fini. Les journaux -arriveront ici, par le chemin de fer, tout comme -à Skykomish.</p> - -<p>— Alors?</p> - -<p>— Alors, imbécile! on se retourne… on -invente autre chose!</p> - -<p>Il se leva. Il cravachait gaiement ses bottes -en se promenant par la chambre. Il avait l'air -d'une bête impatiente.</p> - -<p>« Même quand les projets vous trompent, il -faut vivre, » dit-il encore.</p> - -<p>Il mâchait sa pipe, ouvrait et fermait ses -mains de boxeur où l'on ne voyait plus rien des -mains habiles qui m'avaient remis le bras. Elles -voulaient lutter, elles s'exaspéraient d'être -oisives.</p> - -<p>— Tu ne t'ennuies pas, ici, gosse?</p> - -<p>— Si, un peu…</p> - -<p>— Alors, dit-il, voici. Je suis un homme -des routes, je marche droit devant moi. Je -demeurerai quinze jours ici, mais après, je -pars. Je vais aux mines, dans l'Ouest, là-bas, -où l'on peut encore se battre!… Veux-tu venir -avec moi? Tu verras du pays. Tu deviendras un -homme. D'ailleurs, tu as déjà commencé ; mais, -à ce travail de chemin de fer, tu finirais par -t'abrutir. Ton idée?… Eh bien, tu la donneras -ou tu la vendras à quelqu'un… Tu en es responsable… -Tu m'entends? Il ne faut pas -abandonner les projets… ils meurent.</p> - -<p>Van Horst s'arrêta, et, tout à coup, sa figure -s'obscurcit singulièrement. Puis il se détourna, -et, d'une voix plus dure :</p> - -<p>« On est responsable de tout, s'écria-t-il, de -tout! de ses regards et de ses pensées durant -le jour, de ses rêves durant la nuit, de toutes -les paroles qu'on a dites et, par avance, de tout -le sang qu'on versera. Viens! Je te montrerai -comment on devient fort! Etre fort! c'est la -plus grande des ivresses, la plus belle, car, pour -cette ivresse-là, on ne vomit qu'au fond de la -tombe! »</p> - -<p>L'homme que, plus tard, je devais mieux -connaître, je le voyais déjà, possédé par des -violences contradictoires, par d'étranges méditations, -et dans toute son animalité.</p> - -<p>Il se tourna vers moi.</p> - -<p>« Est-ce dit? »</p> - -<p>J'eus la sensation du coup de dés qui détermine -et lui répondis à voix basse :</p> - -<p>« Je vous suivrai! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V.</h2> - - -<p>Je restais assis au milieu de ma chambre.</p> - -<p>Oh! qu'une convalescence paraît monotone! -Je ne m'étais jamais senti assez malade pour -apprécier le charme de ces heures où l'on -reprend goût à vivre, mais j'en avais souffert -tout l'ennui. Et puis, les causeries de van -Horst me grisaient comme du vin. Elles me -donnaient une folle envie de courir, de galoper, -de grimper sur des roches, de tirer des coups -de fusil. Cet homme animait chaque chose. -Toute aventure était vivante dès qu'il en faisait -le récit ; dès qu'il décrivait, tout paysage était -beau.</p> - -<p>Une après-midi, il vint s'asseoir près de moi. -Il me parla de ces territoires du <span lang="en" xml:lang="en">West</span>, où nous -devions aller, de ces montagnes où l'on est -libre, de ces forêts où l'on est roi. Brusquement, -il se tut. La tête dans les mains, il regardait -le plancher. Il avait ainsi des moments de -silence noir que l'on n'eût osé rompre ; moi, du -moins.</p> - -<p>Le soleil, entrant à grands rayons par la -fenêtre, remplissait la pièce claire et nue de son -poudroiement. On entendait, au dehors, des -ouvriers qui chantaient en chœur. Il passait de -la joie dans l'air. Possédé par de nouveaux -rêves, je ne me souvenais plus d'avoir été -malade.</p> - -<p>Van Horst subissait-il aussi l'influence de -la généreuse lumière qui vibrait autour de -nous?… Son silence ne dura pas. Il leva le -front et se remit à parler.</p> - -<p>« Oui, nous irons là-bas! Le monde, c'est -beau à voir. Depuis dix ans, je marche à travers -le monde et, chaque jour, le monde est -nouveau. »</p> - -<p>Il y avait presque de la tendresse dans son -accent :</p> - -<p>« Je crois que tu seras un bon compagnon. -Moi… moi… il me semble parfois que j'ai -vu trop de choses laides. Les actions d'hommes, -c'est laid… c'est toujours laid!… Mais -les arbres! les vagues! les montagnes! »</p> - -<p>Il prononçait ces mots avec un enthousiasme -de poète et, s'échauffant peu à peu :</p> - -<p>« Pense à mes courses en forêt! » s'écria-t-il.</p> - -<p>Il me les raconta. — Il décrivit les fleuves -lourds, les cieux qui tournent sur la tête du dormeur, -les hasards de la belle étoile, les plaintes -nocturnes des oiseaux, enfin, la terrible survenue -des pluies qui noient la plaine. — Sa -voix sourde et basse éclatait parfois. L'orgue, -puis les cuivres. Il y avait là des sanglots, de la -fièvre, de la colère, du désespoir et, souvent -aussi, de la joie, une joie animale et saine -gonflée par les brises. Et moi, je marchais -sous le soleil dur, je souffrais de la faim et de -la soif, je m'endormais à l'ombre d'un arbre -gigantesque, je voyais le but apparaître sur -l'horizon et le croyais aussitôt à portée de la -main! Je vivais! je vivais! J'aurais voulu crier -de plaisir!</p> - -<hr /> - - -<p>La porte s'ouvrit. La servante de l'auberge -entra, tenant un verre de whisky que van Horst -avait demandé. Elle s'arrêta, stupéfaite, devant -cet homme qui parcourait la pièce à grands pas, -le sang aux joues.</p> - -<p>J'étais appuyé contre la fenêtre. Van Horst -parlait toujours, et la petite servante, immobile, -la bouche ronde, les yeux bêtes… restait -là.</p> - -<p>Le vent apporta dans la chambre blanche -quelques fleurs de l'arbre qui poussait au milieu -de la cour. Les corolles répandues exhalèrent -leur parfum. C'était comme une invitation à -sortir, à marcher vers ces merveilles que décrivait -van Horst. Les ouvriers chantaient toujours -au dehors. Des machines grondaient, et -jetaient de la vapeur, et sifflaient clair… Sur -tout cela flottait une façon de joie chaude que -je ne connaissais pas… l'émanation vivante -et vibrante d'un beau jour.</p> - -<p>De nouveau l'arbre aux fleurs blanches sema -des corolles à mes pieds.</p> - -<p>Tout le printemps!</p> - -<hr /> - - -<p>Une chambre petite et propre. Les murs -de bois. Les fenêtres grandes ouvertes. Le -plancher semé de pétales. Le lit où je venais -de souffrir. Un homme possédé par son rêve -d'aventures et l'exprimant sur un mode âprement -lyrique… Je garde dans mes yeux l'image -de ces choses.</p> - -<p>Mais la petite servante restait toujours immobile, -la bouche ronde, ne comprenant pas.</p> - -<p>Car, maintenant, van Horst me parlait de -l'or que nous allions chercher, de l'or que l'on -déterre, de la poussière d'or que l'on lave, et -de la peine et du sang dont on les paye.</p> - -<p>C'en était trop pour la servante. Elle poussa -un gémissement discret…</p> - -<p>« Qu'est-ce que c'est que ça? »</p> - -<p>Van Horst venait de l'apercevoir.</p> - -<p>Il se mit à rire, d'un rire apitoyé, presque -méprisant :</p> - -<p>« Qu'est-ce que c'est que ça? »</p> - -<p>Il l'examina comme l'on ferait pour quelque -pauvre bestiole dans un champ.</p> - -<p>Et, tout soudain, se jetant sur la petite, il -lui cria dans la figure :</p> - -<p>« Tiens! veux-tu un dollar? attends! tu vas -le gagner! »</p> - -<p>Le verre de whisky roula par terre. Je ne -bougeai pas, stupéfait.</p> - -<p>Van Horst saisit la fille, la culbuta sur mon -lit, la tint fixée par les deux épaules. Silencieux, -un instant, il la regarda de tout près.</p> - -<p>« Tu es vilaine! dit-il. Cache-toi! »</p> - -<p>Brusquement, il enleva son tricot et lui en -couvrit le visage.</p> - -<p>« Cache-toi! »</p> - -<p>Il la troussa et, à demi-nu, appuyé sur les -poings, les bras raidis, il la prit sous mes yeux.</p> - -<p>Il y avait du soleil plein la chambre. Van -Horst grognait comme une bête. La fille criait, -meurtrie, presque étouffée.</p> - -<p>Les muscles roulaient sur le vaste dos luisant -de van Horst. La tête de la fille balançait -de droite et de gauche, comme dans l'agonie. -Puis, la tragique agitation des deux êtres faiblit, -l'accouplement prit fin, et ce fut le silence.</p> - -<p>L'amour… c'était donc ça?</p> - -<hr /> - - -<p>Van Horst se tenait debout au milieu de la -pièce. Il se passait lourdement la main sur le -front. Son visage rouge était mouillé. Ses -yeux tristes ne me voyaient plus.</p> - -<p>La servante avait fui sans dire mot.</p> - -<p>Van Horst se coucha sur le lit. Quelques instants -plus tard, il dormait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI.</h2> - - -<p>Huit jours avaient passé. Nous causions, -sur les bords de la Columbia, assis dans l'herbe, -van Horst et moi.</p> - -<p>« Vois-tu, gosse, il faut oublier. Il y a des -moments où je ne suis plus moi-même, où je -deviens comme une bête enragée. Rien ne -m'arrête. Je ne souffre pas l'obstacle. Ce sont -les heures où le sang est seul à parler. »</p> - -<p>La Columbia roulait majestueusement devant -nous son onde verte. Il flottait dans l'air une -paix de dimanche et, vraiment, les vapeurs qui -montaient de la terre et du fleuve semblaient -un encens.</p> - -<p>« Reste toi-même! c'est la grande chose! -disait van Horst de sa voix grave. Ecoute, -Olivier, quand un homme se laisse aller à n'être -plus lui-même, il est perdu. Il ressemble à ces -pauvres gens mordus par un loup, qui deviennent -loups et s'enfuient dans la campagne en -poussant des hurlements. L'âme du loup les a -pénétrés et a mangé leur âme humaine. »</p> - -<p>Il disait cela d'un air si ténébreux que j'aurais -eu peur, je pense, à la nuit tombante, mais -le soleil brillait trop clair pour donner corps à -des revenants.</p> - -<p>Et van Horst ajouta, sur un ton plus sombre -encore :</p> - -<p>« On ne m'a jamais résisté… On a peur… -Si quelqu'un me regardait dans les yeux en -disant : « Je ne veux pas! » et qu'il me fût -impossible de le faire céder… oui, je crois que -je me changerais en bête, pour tout de bon, et -que je mordrais, et que je déchirerais de la -chair comme une bête, et que je verserais du -sang autour de moi!… Ah! mon petit! »</p> - -<p>Et il ferma les poings.</p> - -<p>— D'où tenez-vous, demandai-je, cette affreuse -histoire des gens mordus par un loup?</p> - -<p>— Les vieilles femmes de chez moi la racontent, -le soir, pour faire peur aux enfants… -Peut-être disent-elles vrai!… On ne sait -pas!… on ne sait jamais!…</p> - -<p>Van Horst regardait tristement l'eau du -fleuve où ricochait un martin-pêcheur.</p> - -<p>« Mais… <i>chez vous</i>, où est-ce donc? Je dois -être votre compagnon, je vous aime bien et -j'ai confiance en vous, pourtant, je ne sais ni -qui vous êtes, ni d'où vous venez. De vous, -je ne sais rien que votre nom… et puis, je -crains que vous ne me fassiez peur, à moi -aussi… un peu. »</p> - -<p>Van Horst éclata d'un puissant rire.</p> - -<p>— Olivier! grand gosse! tu veux savoir d'où -je viens? tu veux savoir qui je suis? Allons! -je te dirai toute ma vie, dans quelques jours, -quand nous serons en route!… Mais, parlons -plutôt de toi. Qu'as-tu fait de ce beau projet… -la façon de gagner une fortune en vendant -des journaux!</p> - -<p>— Oh! je n'y songe plus!</p> - -<p>— <i>Il faut</i> y songer! Ne laisse pas mourir ça! -C'est mal de jeter un bon fruit. Si tu ne peux -pas le manger toi-même, donne-le à quelqu'un.</p> - -<p>— C'est déjà fait… Je l'ai donné à un -ouvrier, arrivé d'hier : à mon bienfaiteur… -Il devait graisser une locomotive, garée à -l'autre bout de la ligne, mais il s'était trop -saoulé, cette nuit-là… J'ai fait son travail, et -c'est à cause de lui, en somme, que j'ai pu venir -ici et que vous m'avez cassé le bras, quinze -jours plus tard.</p> - -<p>— C'est bon! dit van Horst en souriant. -Nous partirons demain.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII.</h2> - - -<p>— Trois cartes!</p> - -<p>— Une carte!</p> - -<p>— Je suis content.</p> - -<p>— Cinq cartes.</p> - -<p>— Cinq?… Tu joues comme une femme -saoule!</p> - -<p>— Mêle-toi de tes affaires!</p> - -<p>— Vingt dollars!</p> - -<p>— Je m'en vais.</p> - -<p>— Je tiens.</p> - -<p>— Je me couche.</p> - -<p>— Moi aussi.</p> - -<p>— Brelan de dix.</p> - -<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Full</i> aux dames.</p> - -<p>— Vache!</p> - -<p>— Crapule! fils de garce!</p> - -<hr /> - - -<p>On jouait au poker sur le chaland à vapeur -qui nous emmenait vers les mines d'or et vers -toutes ces merveilles que promettait l'horizon. -Il faisait beau. La brise rabattait les escarbilles -de la cheminée. On entendait des oiseaux -piailler au ras du fleuve. Couché sur un paquet -de cordages, en plein soleil, je regardais van -Horst et quatre passagers jouer, assis autour -d'un tonneau. La partie était chaude, honnête -aussi, je pense. Quand cinq gaillards risquent -de l'argent, ayant chacun un revolver en poche, -la tricherie devient malaisée.</p> - -<p>Je garde de ces matinées un souvenir ineffaçable : -largeur du ciel, subtilité de l'air à peine -dégourdi, tranquillité du fleuve… c'était l'épanouissement -même de la nature, et la vie chantait -en moi comme un rossignol dans un arbre. -A l'arrière du chaland, un jeune Floridien jouait -de la flûte.</p> - -<p>Il passait sur nos têtes un grand souffle de -liberté. Se sentir mené vers un but lointain, -sans peine, sans effort! avoir seize ans, respirer -à pleins poumons, boire le vent qui passe… -quelles délices!</p> - -<hr /> - - -<p>« Nous partirons demain, » avait dit van -Horst.</p> - -<p>Un chaland, vidé de sa cargaison de rails -aux travaux du chemin de fer, retournait vers -les mines. Nous avions pris passage. Depuis -trois jours, nous glissions entre des berges -nues et vaseuses. Sur chaque rive, la prairie -et, tout au loin, un profil de montagnes sévères -qui se rapprochait, — le plus ample des paysages! -Ma vie n'avait jamais été meilleure. Van -Horst m'entraînait. Je le suivais, confiant -comme on ne l'est qu'à seize ans, espérant du -lendemain mille et une merveilles et possédé -par une ambition d'autant plus grande qu'elle -restait encore un peu vague.</p> - -<p>Je voyageais avec van Horst… mais qui -donc était-ce que Vincent van Horst?</p> - -<p>La veille, il m'avait raconté quelque chose -de lui-même.</p> - -<p>Vingt ans avant, sur les quais d'Amsterdam, -un petit garçon assez bien habillé, causait avec -un affreux drôle dont le métier était, depuis -quelques jours, de recruter, par tous moyens, -des matelots et des mousses pour un bateau à -destination de Buenos-Ayres. Certes, le capitaine -de la <i>Santa-Cristina</i> ne valait pas la ficelle -pour l'étrangler! certes, son équipage n'avait -plus rien à faire avec le Purgatoire, mais, néanmoins, -le petit garçon proprement vêtu se vit -transporté, sur ce pénitencier flottant, de sa -bonne ville d'Amsterdam jusque dans les Amériques -et dut à sa seule vigueur musculaire de -survivre à l'abominable épreuve.</p> - -<p>Mauvaise influence des livres que l'on donne -aux enfants! Le père de ce jeune aventurier -voulait faire de lui un tanneur de cuir, mais le -gamin avait lu tant de ces prodigieux récits -où les coups de revolver forment la fin naturelle -des chapitres, que tanner du cuir lui paraissait -une infâme besogne lorsque, dans des bois sombres -aux murmures inouïs, il reste encore des -jeunes filles à sauver du trépas, lorsqu'au fond -de grottes bleues on trouve des trésors extraordinaires -et que la brise chante la belle aventure -sur tous les cèdres d'Amérique!</p> - -<p>— Tu n'as pas une paire de six!</p> - -<p>— C'est bien possible!… je relance de -trois dollars.</p> - -<p>— Trois dollars! je tiens!</p> - -<p>— Allons! tu peux abattre! J'ai le <i lang="en" xml:lang="en">flush</i>!</p> - -<p>Cette fois, il y eut des vociférations.</p> - -<p>Van Horst tenait la veine et s'en servait bien.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII.</h2> - - -<p>Toujours ces grandes prairies, toujours ces -berges égales, toujours cette monotonie spacieuse -des beaux jours, et, quand le spectacle -du jeu de cartes ne m'intéressait plus, je pouvais -regarder, sur l'eau du fleuve, les remous -de notre sillage et, parfois, le saut brusque d'un -poisson. — C'était plus qu'il n'en fallait pour -passer le temps.</p> - -<p>Quinze hommes à notre bord ; une seule -femme, la cuisinière. De celle-ci, je veux vous -parler aussitôt, car elle est restée dans mon souvenir -comme un cauchemar.</p> - -<p>Jane Holly appartenait à peine à son sexe. -Elle était vraiment repoussante. Trente ans ; -une peau noirâtre, d'un noir brûlé, inégal et -malsain ; des pommettes piquées ; des os qui -saillaient de partout ; une bouche fournie de -quelques longues dents jaunes ; avec cela, chauve -(car on ne peut nommer « cheveux » les quelques -mèches tristes qui la couronnaient) ; mais -d'admirables yeux, des yeux de biche à l'agonie, -où flottait plus d'un désir.</p> - -<p>Jane Holly allait rejoindre son mari. Pour -l'instant, elle tâchait de séduire le petit Floridien -que nous avions à bord, et le pauvre garçon, -épouvanté par son infortune, en était réduit -à se réfugier sur la proue de notre chaland, où -il se consolait, avec de fines mélodies, des attaques -trop directes du monstre féminin qui le -harcelait.</p> - -<p>Comment un être peut-il résumer en lui tant -de laideur? Jane Holly expliquait les coutures -de son visage par un accident de dynamite. Ce -n'était, je pense, qu'une excuse, et le petit Floridien -devait se défendre à toute heure.</p> - -<hr /> - - -<p>Les hommes? Une collection assez variée.</p> - -<p>Un gros ouvrier de Southampton, John Kid, -amateur de boissons fortes et de citations bibliques. — Sa -conversation me rappelait, avec une -meilleure grâce, celle de mon père. Lorsqu'il -se sentait bien en veine, tous les prophètes, jusqu'aux -plus petits, étaient pris à témoin, sur un -ton déclamatoire ; et, aux heures de tristesse, -Salomon parlait par sa bouche.</p> - -<p>Un Italien élégant, pâle et faux, mais chantant -la romance à merveille, dès que tombait le -soir. — Carletti nous réjouissait fort en affectant -pour Jane Holly une passion désordonnée, -et je dois dire qu'il mettait, dans cette adoration -d'un monstre, la plus irrésistible fantaisie.</p> - -<p>Deux Français. — Je n'avais pas lieu d'être -fier de mes compatriotes ; l'un étant d'une telle -insignifiance que je me rappelle mal son visage, -et l'autre ayant été doté d'une faconde exaspérante -et peu joyeuse, par ce destin qui le fit -naître à Bordeaux. D'ailleurs, un triste sire et -que je quittai sans regret à la fin du voyage.</p> - -<p>Nous avions encore un compagnon dont je -dois vous parler. Il était juif, avec tous les -stigmates physiques de sa race. Il servait de -cinquième au poker et chacun le considérait -comme un souffre-douleur. Je ne sais ce qu'on -pouvait reprocher à ce pauvre être. On eût dit -qu'il était entré dans l'existence déjà blessé. -Quelque terreur affreuse, à l'aube de sa vie, -semblait l'avoir épouvanté pour toujours. Il -lui en restait un tremblement continuel, qui -donnait à ses manières ce je ne sais quoi de -craintif, d'incertain, qu'un homme plein de santé -méprise et qui prête à l'injustice. J'avais de la -sympathie pour Mosé, et van Horst l'estimait -fort, parce qu'il jouait bien au poker.</p> - -<p>Les autres? gens du commun : grands drôles -forts et musclés, aimant les plaisanteries pesantes ; -gaillards bruyants et blasphémateurs, destinés -à faire fortune ou à s'abrutir par l'alcool. -Certains allaient aux mines pratiquer quelque -métier louche autour du campement. De ceux-là -le mieux qu'on pouvait dire était qu'ils finiraient, -à la maîtresse branche d'un arbre, la -corde au cou.</p> - -<p>Dans ce milieu, van Horst avait l'air d'un -prince. Il lui restait, d'une première éducation, -la noblesse du maintien, l'assurance tranquille, -et cela faisait contraste. Un prince, vous -dis-je!</p> - -<hr /> - - -<p>Le soleil se retirait lentement d'un ciel poussiéreux -et doré. Dans les buissons de la berge, -des oiseaux faisaient leur ramage. On avait -ancré le chaland.</p> - -<hr /> - - -<p>« Je n'aime pas voir la fin du jour. »</p> - -<p>C'était le Juif qui parlait de sa voix douce, -à la fois caressante et désagréable, sous laquelle -semblait toujours percer une épouvante inavouée.</p> - -<p>Le gros Kid eut soif.</p> - -<p>« Saruex! apporte la bouteille! »</p> - -<p>Carletti faisait des pantalonnades.</p> - -<p>Le Bordelais se plaignait du sort.</p> - -<p>« Au moins, s'il y avait des femmes! A -Bordeaux, mes trois maîtresses… »</p> - -<p>Et il décrivait leur excellence.</p> - -<p>« Des femmes? nous en trouverons aux -mines! »</p> - -<p>Van Horst me regarda et se mit à rire.</p> - -<p>— Hein! dit-il, la servante de l'auberge n'est -plus là, Olivier!…</p> - -<p>— Dis-moi, van Horst, demanda l'un des -joueurs en me désignant du doigt, où l'as-tu -donc ramassé, ce petit?</p> - -<p>— Ce petit, dit van Horst, c'est mon fils, -Olivier. Je l'ai eu, comme ça, par hasard, un -jour que je passais en carriole! Il ne connaît -pas sa mère et je suis son père… à l'essai. -N'est-ce pas, jeune Saruex?</p> - -<p>Je ne répondis que par un sourire. Mon cœur -s'amollissait avec la venue des heures noires -tandis que l'eau du fleuve devenait terne et -que montait cette large mélancolie des nuits -en plein air où, par le chant suave de sa flûte, -le Floridien, ce soir-là, donnait un juste -accompagnement à mes songes.</p> - -<hr /> - - -<p>Chacun s'installait de son mieux pour dormir : -Carletti, sur des sacs, Jane Holly près du -joueur de flûte, le Juif dans un coin discret où -il ne pouvait gêner personne.</p> - -<p>Soudain, dans le silence, on entendit une -voix prophétique et profonde :</p> - -<p>« C'est Lui qui a fait la lune et les étoiles -pour avoir domination sur la nuit ; car sa miséricorde -demeure éternellement. »</p> - -<p>Ayant ainsi parlé, le gros Kid se roula dans -une couverture.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX.</h2> - - -<p>Van Horst et moi restions seuls éveillés.</p> - -<p>Point de lune. Les étoiles semblaient se -détacher du ciel. On ne percevait dans cette -ombre vaste que le léger bruissement de l'eau -contre notre chaland.</p> - -<p>La nature reposait de tout son immense -corps.</p> - -<p>Durant des nuits pareilles, devant cette paix -enchanteresse, mon père aurait dû me parler de -Dieu. Pourquoi le chercher dans les livres? -Au lieu de l'inventer à tout instant du jour, que -n'avait-il attendu l'heure des étoiles? Au lieu de -me le montrer jugeant et condamnant les hommes, -que ne me l'avait-il laissé voir dans sa -majesté plus sereine, quand il est vêtu par les -ténèbres et que les astres ceignent son front?</p> - -<p>Van Horst rêvait en silence.</p> - -<p>Je lui touchai le bras.</p> - -<p>« Où allons-nous, van Horst?… Je sais, -nous nous arrêterons aux mines, mais ce n'est -pas cela que je veux dire. Où allons-nous? qui -m'a donc forcé à vous suivre et qui rend la nuit -si douce?… Oui, surtout, qui rend la nuit si -douce et les étoiles si brillantes? »</p> - -<p>Il ne répondit pas.</p> - -<p>Que cherchait-il, par delà tout ce noir!</p> - -<p>Soudain, il se mit à parler.</p> - -<p>« J'ai beaucoup souffert et j'ai trop voyagé. -Pourrai-je me reposer, un jour?… Oh! ce ne -sera pas après fortune faite, comme tous ces -gens qui vont vers l'Ouest pour se remplir les -poches d'or!… En ai-je vu des pays!… Mais -on se fatigue!… Eh quoi! j'ai quitté la maison -du père, il y a vingt ans, parce que je ne -voulais pas diriger une tannerie et parce que, -dans les livres, on parlait de belles navigations, -de voyages au loin, d'aventures!… et je n'ai -pas encore touché le but!… L'entendrai-je -jamais, la voix qui me dira :</p> - -<p>« Vincent van Horst, maintenant, tu peux -te reposer! »</p> - -<p>« Ecoute, Olivier : j'ai fait pas mal de choses -mauvaises et, peut-être une ou deux choses -utiles ; j'ai vécu, j'ai surtout vécu, mais, -aujourd'hui, je suis las. »</p> - -<p>« Vincent van Horst, tu peux te reposer! »</p> - -<p>« L'entendrai-je demain, cette voix?… -l'entendrai-je à l'heure où l'on m'enveloppera -du linceul?… Se reposer! se reposer!… Ah! -mon petit Olivier! on ne peut toujours vivre -dans cette agitation! on ne peut se battre sans -trêve!… à la longue, cela brise, et le sommeil -du soir devient un anéantissement! »</p> - -<p>Jamais mon ami van Horst ne m'avait parlé -avec une si singulière douceur. Son accent -plein d'angoisse, mais calme toutefois, convenait -à la paisible nuit.</p> - -<p>« Olivier! Olivier! le repos! voilà la grande -chose! la bête des forêts a une tanière où elle -se couche, l'oiseau regagne son nid et le serpent -se terre… il est cruel pour l'homme de -n'avoir qu'un cercueil! »</p> - -<p>Van Horst se leva.</p> - -<p>« Ton père, ajouta-t-il d'une voix changée, -brève et dure, ton père, puisqu'il lisait tant la -Bible a dû te le dire : « Il n'est pas bon que -l'homme vive seul! » Le repos, mon petit, c'est -un regard de femme!… Ah!… »</p> - -<hr /> - - -<p>Le jeune Floridien, réveillé par quelque soupir -de la nuit, avait repris sa flûte. Je l'écoutais, -et van Horst contemplait le fleuve qui, -vers cette ombre vague de l'horizon s'en allait -rejoindre les lèvres souples de la mer.</p> - -<p>« Vincent van Horst, tu peux te reposer, -maintenant! »</p> - -<p>Seigneur! Seigneur! c'est moi qui devais le -lui dire!…</p> - -<p>… Et ce fut par une nuit plus sombre, mais -aussi divine que cette autre nuit que je vécus -sur la Columbia, fleuve tranquille et noir, tandis -que Vincent van Horst regardait les étoiles -du sillage, et qu'à la poupe de notre chaland une -flûte, pastorale et pure, préludait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X.</h2> - - -<p>— Pourquoi le bar de la Fourche? Je connais -toute la côte et tous les <span lang="en" xml:lang="en">placers</span> jusqu'aux -<span lang="en" xml:lang="en">Rockies</span>, par conséquent, j'ai bu dans tous les -<span lang="en" xml:lang="en">saloons</span>… Jamais on ne m'a parlé de la -Fourche. <span lang="en" xml:lang="en">Gin-bar</span> est dans le <span lang="en" xml:lang="en">Cascade Range</span> ; -<span lang="en" xml:lang="en">Golden-bar</span> est sur le <span lang="en" xml:lang="en">Snake river</span> ; <span lang="en" xml:lang="en">Joshua-bar</span> -est au pied du mont Jefferson ; <span lang="en" xml:lang="en">Hornet-bar</span> est -près de <span lang="en" xml:lang="en">Poker-Flat</span> ; <span lang="en" xml:lang="en">Christ-bar</span> est sur les bords -du lac Mono… mais… le bar de la -Fourche?…</p> - -<p>— Je vais vous dire : l'endroit avait du -renom, jadis ; il s'appelle <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span> ; vous y -êtes passé, sans doute, mais le bar date de trois -ans à peine. C'est une femme de San Francisco, -Maria, qui l'a fait construire et l'a nommé le -bar de la Fourche. Vous verrez, c'est un bar -comme tous les autres.</p> - -<p>— Probable que j'irai plutôt à <span lang="en" xml:lang="en">Poker-Flat</span>.</p> - -<p>— Vous avez tort. Les Chinois y sont. -Rien à faire ; au lieu que près du <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>… -on ne sait jamais!</p> - -<p>— Oui, mais… la Fourche! vous n'expliquez -rien!</p> - -<p>— Eh bien, voici. Une fourche c'est le carrefour, -l'endroit où l'homme et la bête hésitent, -n'est-ce pas? Ils ne peuvent se diviser, comme -le vent, alors, ils choisissent et, parfois, ils vont -ainsi à leur malheur. Or, un peu avant <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, -la piste que nous suivons se divise en -deux branches. L'une d'elles monte aux anciens -<span lang="en" xml:lang="en">placers</span> en longeant le ruisseau que les Chinois -ont épuisé, l'autre tourne dans la forêt et mène -à <span lang="en" xml:lang="en">Poker-Flat</span>. Arrêtez-vous quelques jours au -bar de la Fourche. Croyez-moi, ce ne sera pas -du temps perdu. Et j'en parle librement, car, -moi, je vais m'embarquer à Vancouver ; je quitte -le pays. Allons!… adieu!</p> - -<p>Et le voyageur, que van Horst avait arrêté -pour l'interroger, reprit sa route.</p> - -<p>Nous avions débarqué du chaland à un coude -de la Columbia, et, depuis dix-sept jours, nous -longions le pied des <span lang="en" xml:lang="en">Rockies</span>. Notre caravane, -composée de quatre charrettes couvertes, allait -d'un train assez lent. Seuls, van Horst et -Carletti étaient à cheval.</p> - -<p>— Il avait raison, cet homme, disait van -Horst, un soir que nous mangions, assis autour -du feu ; les carrefours sont pernicieux! Il arrive -un moment où l'on ne sait plus. Prendre à -droite, prendre à gauche, on croit que c'est indifférent -car on trouve du travail sur toute la -terre ; eh bien, non! notre vie en dépend! A -droite, il y a le bonheur ; à gauche, la détresse… -On n'est pas sûr… Alors, on hésite comme -un vieillard, et l'on a froid tout à coup… mais, -aujourd'hui, j'ai un compagnon! Olivier! tu -seras le dollar que l'on jette en l'air pour décider -à pile ou face!</p> - -<p>— Dieu garde! m'écriai-je en riant.</p> - -<p>Et, pourtant, un jour, il fallut bien choisir.</p> - -<p>Ce fut ainsi.</p> - -<p>Carletti, qui s'était foulé le pied, m'avait -prêté son cheval. Van Horst et moi venions -de traverser le gué d'une rivière. Nous attendions -les autres. Il était midi.</p> - -<p>« Demain matin, me dit van Horst, nous -déciderons. Irons-nous à <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span> ou à -<span lang="en" xml:lang="en">Poker-Flat</span>? Vraiment, je crois que, dans le -haut de <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, il y aurait à travailler ; -d'autre part, je connais <span lang="en" xml:lang="en">Poker-Flat</span>, où j'ai -des amis. Allons! donne ton avis! »</p> - -<p>Tout aussitôt, je le donnai.</p> - -<p>De l'or! trouver de l'or! L'idée, la chose, le -mot, avaient une façon de magie! <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>! -le ruisseau jaune!… Je voyais un torrent roulant -des sables d'or! un torrent où l'on prendrait -des paillettes à poignées et dont l'eau serait -étincelante sous le soleil!</p> - -<p>« <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>! m'écriai-je. Oh! oui! <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span> -et le bar de la Fourche! n'hésitons -pas! Si l'endroit vous déplaît, ensuite, eh bien, -nous partirons! »</p> - -<p>Je voyais van Horst sourire. Mon enthousiasme -l'amusait.</p> - -<p>Ah! je ne songeais guère à balancer! Il suffisait -de la couleur d'un vocable pour décider de -ma vie.</p> - -<p>Van Horst étendait ses grands bras, comme -pour un bâillement.</p> - -<p>« Va pour le bar de la Fourche! »</p> - -<p>Et ce fut dit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI.</h2> - - -<p>Un soir, peu avant le crépuscule, van Horst -m'appela.</p> - -<p>« Regarde, Olivier, me dit-il en désignant -de son bras tendu le profil brisé d'une colline, -le <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, c'est là! »</p> - -<p>Le surlendemain nous arrivions à la Fourche.</p> - -<hr /> - - -<p>Une simple buvette, autour de laquelle se -groupaient quelque vingt cabanes. Le pays -était accidenté, couvert de beaux arbres, arrosé -de torrents. Après la longue plaine monotone -que je venais de voir, ce pittoresque nouveau -me faisait l'effet d'un tumulte. Mais quelle -magnifique végétation et que de promenades je -rêvais déjà sous l'ample toit de verdure et parmi -les roches mouillées de la montagne!</p> - -<p>Il y eut de bruyants adieux. Van Horst, -Jane Holly, Carletti, l'Italien, Mosé, le Juif, -Kid et moi restions à la Fourche. Les autres -tournaient vers <span lang="en" xml:lang="en">Poker-Flat</span>. Le Bordelais -jura de nous rendre visite dès qu'il serait millionnaire ; -Jane Holly, ses beaux yeux pleins de -larmes, voulut à toutes forces étreindre le petit -Floridien, et celui-ci se laissa faire, content de -finir à bon compte une si laide intrigue amoureuse. -Puis on tâcha de s'installer. Jane Holly -se fit ouvrir la cabane de son époux, absent pour -deux jours, et chacun de nous s'enquit d'un -lieu où dormir.</p> - -<hr /> - - -<p>A cette époque, on pouvait encore travailler -sur toute l'étendue de la contrée. Cinq ans -avant, on avait trouvé de l'or dans la petite -rivière, le <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, et cela s'était fait pour -le bonheur de quelques hommes et le malheur -de beaucoup d'autres. Il y avait eu des cris à -propos de cette poussière lourde, il y avait eu -des pleurs et des grincements de dents, comme -l'annonce Jérémie, et il y avait eu du sang -répandu, comme il est coutumier qu'il y en ait -chaque fois que l'essence de soleil vient nous -charmer.</p> - -<p>La plaine, qui n'était guère hantée que par -quelques tourbillons de vent poudreux, et la -montagne, où l'on n'entendait que les imprécations -claires des torrents et les confidences -de la brise connurent l'homme pressé d'être -riche, sa fièvre, son injustice, son avidité de -premier occupant.</p> - -<p>Se peut-il donc que les arbres, que les bêtes, -que le vent musicien n'aient pas, sur la terre, -d'aussi bons droits de propriété que cet animal -étrange qui porte, pour se distinguer, une bible -dans sa main et un jeu de cartes souillé au fond -de sa poche?</p> - -<p>D'abord, l'imbécile qui avait cru drainer le -<span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span> de tout l'or qu'il contenait, le -vendit pour dix mille dollars à des Chinois, gens -très habiles, très patients, qui trouvent, là où -les autres ne cherchent plus. Les Chinois ayant -fait fortune s'en allèrent et l'imbécile fut -ramassé, trois ans plus tard, sur le pavé de Boston, -désargenté au point que d'anciens camarades -durent lui offrir quelques secours. Trois -ans avant, ils eussent été heureux de lui graisser -les bottes.</p> - -<p>Que voulez-vous!… le ciel change!</p> - -<p>Les Chinois partis, on découvrit, plus haut -dans le <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, d'autres alluvions, et l'on -se remit à la chasse de ces étincelles froides qui -chauffent mieux que les plus beaux feux de joie -et plus longtemps que les flammes de l'enfer. -Ainsi, le pays se civilisait et, pour montrer que -la nature était tout à fait détrônée, que le règne -des brises joyeuses et des parfums de fleurs -était fini, comme on plante un drapeau sur une -redoute prise, une femme de San Francisco, -Maria, fonda le bar de la Fourche.</p> - -<hr /> - - -<p>C'était une maison en bois, bâtie vite, où le -vent pouvait entrer comme chez lui. Elle -n'avait qu'un rez-de-chaussée composé de trois -pièces. L'une, le <i lang="en" xml:lang="en">saloon</i>, prenait presque toute -la place. Buvette, salle de jeu, salle de bal, -lieu d'oubli par excellence, son atmosphère restait -constamment imprégnée d'une âcre odeur -de tabac à laquelle se mêlaient des relents de -boisson et de pétrole.</p> - -<p>Le lendemain même de mon arrivée, je cherchai -du travail. Vous comprenez, je ne voulais -pas me faire entretenir par van Horst, et Maria -m'ayant proposé, moyennant rétribution honnête, -d'être son « garçon de salle », j'acceptai -l'offre. Je couchais, derrière le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, dans -une chambre de débarras, au milieu du chaos -des inutilités hétéroclites qui sont le rebut d'un -campement de mineurs… Par terre, sur une -paillasse, il y avait Jimmy, le fils de la patronne, -et, les nuits de lune, ses cheveux jaunes -tachaient l'ombre.</p> - -<p>Ah! le bar de la Fourche!</p> - -<p>Ce seul nom me rappelle tant d'heures funestes! -tant de tragiques choses! J'ai encore dans -l'oreille les prophéties que faisait le gros Kid -d'après le Livre qu'il affectionnait!</p> - -<p>« N'usez d'aucune violence, dit l'Eternel, et -ne répandez pas le sang innocent dans ce lieu. »</p> - -<p>Des gestes, des exclamations, des soupirs du -passé me reviennent à la mémoire…</p> - -<p>« J'ai juré par moi-même, dit l'Eternel, que -cette maison sera réduite en désolation! »</p> - -<p>Ah! mon gros Kid! quel lieu de la terre habites-tu, -maintenant? toi dont le rôle, ici-bas, était -de témoigner, par d'anciennes paroles, des crimes -que tu voyais?</p> - -<hr /> - - -<p>Oui, je vais tâcher de faire revivre, d'après -mes vieux souvenirs, la personne de Vincent -van Horst et le bar de la Fourche.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII.</h2> - - -<p>Dès la première semaine de notre arrivée, -van Horst alla faire une tournée de prospection. -Je restai seul. Oui, maintenant, j'étais embarqué -pour de bon dans la « vie d'aventures ». -Sans doute, n'avait-elle pas ce charme facile -que promettent les livres, mais j'en appréciais -fort la séduction : cet isolement, cette liberté.</p> - -<p>Etre loin de tout! de <i>tout</i> entendez-vous! -loin du bureau de poste, loin de la mer, loin des -routes! sans journaux, sans police, sans église!… -j'allais dire : sans Dieu! — Certains soirs, -je sentais rôder autour de moi la froide peur, -mais l'aube apportait, à mon réveil, une joie -toujours renaissante : être libre!</p> - -<p>C'est bien d'avoir trouvé du travail, me dit -van Horst à son retour. Tu as raison, il ne -faut pas vivre au crochet du voisin, et puis, il -y a en toi l'étoffe d'un gaillard. Oui, mon -petit!… et ne va pas me lâcher, sous prétexte -que tu peux te débrouiller sans aide!… Ce -serait mal!… Qui te dit que je n'aurai pas -besoin de toi un jour?</p> - -<p>— Aucun danger que je vous lâche!… Et -votre voyage? En êtes-vous content?</p> - -<p>— Heu!… la montagne n'a pas donné -grand'chose! plus de boue que de paillettes. -Pourtant, il y a une petite vallée où je retournerai… -Je m'assurerai même les droits… On -ne sait jamais!… Voyons! raconte un peu ce -que tu fais ici! Donne-moi des nouvelles. Le -gros Kid boit-il toujours? A quoi ressemble le -mari de Jane Holly? S'il est aussi laid que sa -femme, ça doit faire un joli couple! Et Maria? -Parle-moi de la vieille Maria! »</p> - -<p>Je renseignai van Horst de mon mieux.</p> - -<p>D'abord, je lui décrivis la patronne. Cette -excellente Maria! Elle était vieille… si l'on -veut. Je l'ai su plus tard : quand on estime -l'âge d'une femme, tout dépend de l'endroit où -l'on se trouve. En Europe, on sait ce que vaut -chaque chose. Les objets nécessaires sont en -telle abondance que leur prix change peu. Les -eaux des fleuves ne charrient que des trognons -de légumes et des chiens crevés ; dans la terre, il -n'y a que des racines, des semences, des tuyaux -ou des squelettes et les forêts ont autant de -pancartes et d'écriteaux que d'arbres et de feuilles ; -mais, chez nous (je veux dire là-bas où -j'habitais), on pouvait toujours considérer l'eau -du torrent, un pan de terre ou un coin de forêt, -avec l'espoir d'y trouver des titres de rente, -une maison et une femme. Comme tout cela, -vous le supposez bien, nous manquait, le hasard -faisait singulièrement varier les valeurs. La -femme, surtout, était plus rare qu'une girafe. -On arrivait à la considérer comme un symbole. -Tout à fait à la manière des girafes, qui ne servent -plus que d'illustration pour la lettre G dans -les alphabets.</p> - -<p>Or, quand il y a, dans un pays, des femmes -à revendre, on peut dire très vite, de l'une d'elles, -qu'elle est vieille ; mais, quand il n'y en a que -trois, on réfléchit avant de porter un jugement.</p> - -<p>Autour du bar, nous étions, en omettant les -chevaux et les autres bêtes, une trentaine : -vingt-sept hommes, trois femmes et les passants… -Trois femmes… deux fort laides : -la vieille Maria et madame Holly… la troisième? — attendez.</p> - -<p>Je ne puis mieux vous décrire Maria qu'en -disant qu'elle était bonne et grasse, très grasse. -Ses cheveux gris rendaient son visage rond plus -aimable encore ; dans sa voix chantante errait -toujours un petit rire et, quand on parlait de la -<i>vieille</i> Maria, <i>vieille</i> devenait un terme d'affection. -D'ailleurs, sa bonté était sans bornes, -pourvu qu'on n'essayât pas de jouer au plus fin. -Je pense qu'à ce jeu l'on eût perdu. Elle savait -que tout, en ce monde, a son prix : le whisky, -les paquets de cartes, le tabac, elle-même, et, si -Maria ne s'estimait pas très haut et ne se refusait -à personne, du moins, je ne la vis jamais se -donner gratuitement. Maria? Un fruit blet gardant -quelque saveur.</p> - -<p>Certes, sur le moment, je ne fis pas à van -Horst un portrait aussi complet, mais l'essentiel -y était déjà. Je vous le livre avec peu de -retouches.</p> - -<p>— Dis-moi, Olivier! ça m'a l'air de manquer -un peu de femmes? Maria!… Jane Holly!… -Rien d'autre à se mettre sous la dent?</p> - -<p>— Oh! répondis-je, vous verrez! Il y a la -fille de Smith! Elle est belle! elle est grande! -elle est blonde! elle a de longs yeux sombres! -c'est une joie de la regarder! et quand elle sourit… -ah!…</p> - -<p>Van Horst cherchait dans sa mémoire.</p> - -<p>— Smith? murmura-t-il. Smith? il y a plus -d'un Smith par le monde et j'en ai connu des -douzaines!… mais… quel est son petit nom?</p> - -<p>— Je crois qu'il s'appelle Jérôme.</p> - -<p>— Oh!… Jérôme Smith?… Oh!…</p> - -<p>Il parlait tout bas.</p> - -<p>« Jérôme Smith… c'est bien ça… Je l'ai -rencontré, dans le temps, loin d'ici. Sa fille -devait avoir quinze ans… Quelle rencontre!… -Oh! » murmura-t-il encore.</p> - -<p>Puis, brusquement :</p> - -<p>« Et ton travail? »</p> - -<p>Je me plaignis un peu de passer des nuits -blanches, lorsque par hasard, je regagnais ma -couverture avant que tout le monde fût parti, -car la cloison n'arrêtait guère les bruits d'à -côté, les jurements et les chansons. Mais je -commençais à m'habituer au vacarme. Dans ce -bar de la Fourche, il fallait avoir le sommeil -lourd.</p> - -<p>— Et j'oublie!… Mosé s'est installé. Il est -notre fournisseur, ici. Hier, il a vendu à la -patronne trois tonneaux de porc salé et du -whisky et du gin pour deux mois. Puis encore, -ce bon Carletti : il nous amuse tous par ses -chansons et ses grimaces. Vous le verrez, je -pense, à la buvette.</p> - -<p>— Oui… oui… reprit van Horst d'une -voix traînante et subitement lasse. La petite -Smith, elle s'appelle Annie, n'est-ce pas?</p> - -<p>— Vous avez bonne mémoire. Elle s'appelle -Annie.</p> - -<p>— Il y a cinq ans… Quels beaux yeux -noirs!… Et toi, Olivier, que fais-tu?</p> - -<p>Il eut un sourire distrait et dit encore :</p> - -<p>— Ne couche pas avec Jane Holly! elle m'a -tout l'air d'aimer les jeunes gens, cette garce! -Rappelle-toi le petit Floridien qui jouait de la -flûte sur le chaland!… mais prends garde! -elle doit être pourrie!</p> - -<p>— Ne craignez rien! Je saurai me défendre! -A propos, je crois que son mari la surpasse en -laideur! Il est repoussant!</p> - -<p>Je n'exagérais pas. L'invraisemblable décharnement -de Holly, son nez lourd et tombant, -ses yeux louches, dont l'un, le gauche, -était blanc, ses bras qu'il paraissait pouvoir -plier comme des cordes, ses longues jambes -cagneuses, tout cela formait un ensemble prodigieux -d'abominations.</p> - -<p>Et puis… et puis, il s'appelait Nick, entendez -Nicodème! Il s'appelait Nicodemus Holly!</p> - -<p>« Annie Smith!… murmura van Horst. La -petite Annie Smith!… est-ce possible! »</p> - -<p>Il rêvassait toujours. Brusquement, il se -reprit.</p> - -<p>« Allons! j'ai soif! viens boire! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII.</h2> - - -<p>Nous entrâmes dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>.</p> - -<p>Les monuments d'un pays neuf n'appartiennent -pas à l'histoire humaine. Il n'existe guère, -en matière architecturale, de truqueurs qui -posent la patine du temps en un jour, et c'est -un mérite hors d'atteinte que de sourire, comme -fait le grand Sphinx, par des traits ruinés.</p> - -<p>C'est justement que les pyramides s'enorgueillissent -d'elles-mêmes, car on ne peut dire -combien de palmiers elles ont vu choir dans les -oasis d'alentour. Or, quel arrangement de pierres -du Nouveau-Monde passe en vétusté ou en -noblesse les arbres géants des forêts américaines? -Ceux-là racontent, nuit et jour, à qui les -écoute, l'époque délicieuse où l'homme d'Europe -n'était pas encore venu. La chronique chuchotée -par leurs frondaisons, la généalogie de leurs -branchages ont marqué ce qu'il y a de plus antique -sur cette terre, et il faut attendre la mort -de ces colosses, toujours à demi mêlés au ciel, -pour vanter nos architectures qui se développent -au ras du sol et qui ont, cependant, toujours -peur de tomber.</p> - -<p>Par deux exemples, la Fourche présentait -de façon curieuse le contraste des deux histoires -du pays, car une histoire humaine commençait -à s'inscrire déjà sur les murs du <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, -tandis qu'à trente pas de la porte, ancestral, -démesuré, plein de murmures, de coups d'ailes, -de sauts d'écureuils, dédale presque inexploré -par l'homme, le cèdre <span lang="en" xml:lang="en">Big Ben</span> perpétuait un -gigantesque souvenir naturel.</p> - -<p>Et pourtant, comme une anecdote bien -vivante à côté d'une histoire si altière qu'elle -en prend figure de légende, même après le feuillage -de <span lang="en" xml:lang="en">Big Ben</span>, les murs du <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> de la -Fourche ne laissaient pas d'intéresser.</p> - -<p>Ils portaient toute une décoration que les -habitants du lieu considéraient avec respect. -Encore fallait-il savoir la lire.</p> - -<p>A ce clou, dans l'angle de gauche, Sam Wells, -trois ans avant, s'était pendu, lorsqu'il découvrit -que le terrain qu'il occupait ne valait pas une -rognure de dollar et que les paillettes dormaient -plus loin, chez Silas White. Lourde erreur que -ce suicide! Non seulement il rendit plus malaisée -l'entrée de Sam Wells en paradis, mais il porta -bonheur à Silas White ; car, ayant soigneusement -dépendu son camarade, Silas White s'appropria -la corde du supplice, ne la quitta ni jour -ni nuit et, peu de mois après, fit fortune. Le -clou, tordu par le poids du cadavre, et un peu -rouillé, resta au mur.</p> - -<p>Tout cela, je l'appris plus tard. Une fois le -travail fini, la patronne causait volontiers avec -son garçon de salle.</p> - -<p>Si le bar de la Fourche existe encore, peut-être -y trouve-t-on aussi un cadre, à mi-hauteur -de la cloison de gauche. De mon temps, ce cadre -en chêne protégeait une image d'Epinal. Comment -cette image, grossièrement coloriée, avait-elle -pu, sans déchirures, presque sans taches, -arriver de France jusque dans ce coin perdu des -Etats-Unis? Elle représentait la face du grand -Empereur, sa face légendaire, officielle, et, à -vrai dire, ce Napoléon pour enfants, ce symbole -de conquête violente, signifié par un naïf bariolage, -n'était point hors de place en un bouge où -la force primait volontiers le droit, et dans l'air -épais duquel une odeur de poudre se mêlait souvent -à celle des boissons.</p> - -<p>La vieille Maria elle-même ignorait d'où -venait son Napoléon. Un des premiers buveurs -l'avait-il apporté? Elle ne savait pas… mais -malheur à qui eût osé y toucher! le cadre était -l'objet d'une vénération pareille à celle qui préserve, -durant de longues années, quelque parchemin -scolaire dans certains ménages de condition -médiocre. Le Napoléon rouge et bleu -était la divinité du bar de la Fourche, et, chaque -dimanche, Maria en époussetait le verre avec un -soin religieux.</p> - -<p>Le clou de Sam Wells et le Napoléon d'Epinal -étaient les deux seuls ornements des murs -du <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> à l'époque où la patronne m'offrit, -en rétribution de mes petits travaux manuels, -un lit de sangle et de quoi me nourrir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV.</h2> - - -<p>Nous buvions depuis une demi-heure, van -Horst et moi, comme deux vieux amis. Maria -me regardait d'un air sévère. Son garçon de -salle ne devait pas consommer avec les clients. -Oui! mais je pense que van Horst eût difficilement -souffert une observation. Il avait le ton -un peu péremptoire.</p> - -<p>Pour assurer ma présence à sa table, il parla -fort et engagea la conversation comme si nous -venions de nous retrouver à l'instant.</p> - -<p>— Eh bien, Olivier! t'es-tu fait des amis -dans ce vilain trou?</p> - -<p>— J'en ai déjà un, dis-je à voix basse : le fils -de la patronne. Un drôle de garçon! Ah! tenez! -le voilà!</p> - -<p>Mon nouveau camarade, Jimmy, arrivait dans -la salle en courant. Imaginez un enfant de -quinze ans, un enfant, un petit enfant. Il était -faible d'esprit et, à la Fourche, on le considérait, -à tort, comme un imbécile. Par quelle fâcheuse -distraction Maria l'avait-elle eu? mystère! mystère -analogue à celui de la provenance du Napoléon -d'Epinal. Un jour, Maria, qui vivait alors -à San Francisco, avait accouché de Jimmy. -Durant sa grossesse, elle ne cessait, paraît-il, de -s'ébahir. Elle s'était délivrée de ce fardeau -comme une vache met bas, avec résignation. On -avait baptisé la chose du nom de Jacques, alias -James, de là Jimmy. Pierre en était-il responsable, -ou Jean, ou Georges? Maria ne savait -pas, mais elle accusait vaguement de ce forfait -un passant riche qui avait couché une nuit à -Frisco, une seule, dans l'hôtel où Maria était -servante.</p> - -<p>D'aucuns tenaient Jimmy pour fou et d'autres -pour idiot. Ils faisaient preuve d'un esprit -court. Si je le dis, c'est que j'en sais à son -sujet, plus long que personne.</p> - -<p>L'homme se développe suivant sa nature -héréditaire et un peu sous l'influence de son -milieu ; eh bien! Jimmy, dont l'enfance avait eu -pour compagnons les arbres, les bêtes et les -jeux d'air de la forêt, Jimmy, sur qui la -patronne, absorbée par le soin de son commerce -et de sa prostitution, veillait peu, Jimmy, attiré -dans ce monde par un père de hasard, avait, -sans doute, au for de sa petite âme en genèse, -choisi de grandir et de vivre selon la loi de ses -premiers amis, les plantes, les ruisseaux, les -bêtes familières et non suivant la loi des -humains.</p> - -<p>Grand, mince, d'une minceur extraordinaire, -son profil était pur et beau, sa face d'un ovale -un peu trop marqué, son teint rose et sa main -longue. Toujours bien portant, quoique sa -mère s'obstinât à le croire maladif, et toujours -un sourire aux lèvres, ses grands yeux bleus qui -regardaient doucement <i>autre part</i> lui donnaient -un charme singulier.</p> - -<p>On l'habillait de rencontre, trop court ou trop -large, et ses vêtements ne tenaient à son corps -que par un extraordinaire harnachement de fils, -de cordelettes et de bretelles qu'il arrangeait lui-même -avec une habileté sans pareille, car il connaissait -les nœuds des lianes dans la forêt. Il -relevait ses manches jusqu'au coude, il marchait -pieds nus, ne pouvant supporter sabots ni -souliers ; son cou était nu, sa chemise très -échancrée et sa tête nue, toute jaune, portait un -casque de mèches lourdes et lisses où se mêlaient -des graines et des fleurs. Chaque dimanche, -Maria lui brossait la tignasse avec une brosse -de chiendent. Tout entier, il figurait une façon -de sylvain chaste et blond, un Adonis de sous-bois.</p> - -<p>Certes, il paraissait faible d'esprit. Entendez -par là qu'il ne savait point lire et répondait -souvent de travers aux questions qu'on lui -posait, mais c'était la faute des questionneurs. Il -avait grandi dans un autre monde que Maria, -pourquoi aurait-il discouru dans la même langue? -Qu'une vache donne le jour à un écureuil, -l'écureuil ruminera-t-il? Avec moi qu'il aimait -bien, Jimmy pouvait parler, et nous avons eu, -cachés dans la forêt, de très longues causeries -pendant que les arbres échangeaient leurs -oiseaux et que le soleil filtrait dans les branches.</p> - -<p>D'un pas fantaisiste et dansant, Jimmy s'approcha -de van Horst.</p> - -<p>— Dis bonjour gentiment!</p> - -<p>— Bonjour, monsieur! fit Jimmy, en tendant -la main.</p> - -<p>— Bonjour, monsieur Jimmy, fit van Horst -d'une voix adoucie.</p> - -<p>Et, se tournant vers moi :</p> - -<p>« Il est gentil tout plein, ton nouveau camarade! -Mais, lui aussi devra faire attention. Voilà -encore une proie tout indiquée pour madame -Holly. Tu es trop joli garçon, mon petit! Cette -excellente Jane voudra se repaître de toi! »</p> - -<p>Jimmy le regardait d'un air absent et naïf.</p> - -<p>« Oh! m'écriai-je. Oh!… van Horst… quelle -horreur! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV.</h2> - - -<p>— La Providence a voulu cette nouvelle rencontre.</p> - -<p>— Mon brave Smith! je ne pense pas que la -Providence y soit pour beaucoup. En tous cas, -elle ne vous a pas empêché de vieillir! Il y a -cinq ans, vous aviez encore tous vos cheveux! -Et la petite Annie, comment va-t-elle?</p> - -<p>— C'est une grande fille de dix-neuf ans. -Vous la verrez ce soir.</p> - -<p>Vincent van Horst et Jérôme Smith venaient -de se rencontrer dans la buvette et de refaire -connaissance. — Il était singulier de voir ces -deux hommes ensemble. L'un représentait la -force, la santé, la passion ; l'autre montrait un -visage triste, une bouche lasse, des paupières -plissées… et ces pauvres mains! — une défaite!</p> - -<p>Ils burent et causèrent quelque temps, puis -van Horst s'en fut dans la forêt. Il souffrait -de la tête et voulait se promener, disait-il. De -fait, il semblait assez rouge de visage et se prenait -le front à chaque instant. — Je priai la -patronne de me donner congé pour l'après-midi, -et l'accompagnai.</p> - -<p>Une promenade avec van Horst m'agréait -toujours. Près de moi, cet homme s'adoucissait -et j'aimais à l'entendre raconter ses aventures, -car, à travers la fougue simple du récit, on sentait -l'acte vécu. Les récits de van Horst -n'étaient pas des contes. Il avait aussi une -façon brusque et plaisante de me renseigner -sur les choses de l'univers. A ce point de vue, -les leçons de mon père manquaient de familiarité : -il aimait trop me montrer le doigt de -Dieu. Si van Horst faisait parfois des digressions -morales et, souvent, d'assez farouche -manière, du moins ne me parlait-il jamais de -métaphysique.</p> - -<p>Nous marchions vite sous les arches de -feuillage. Des bêtes fuyaient dans le sous-bois. -Un nombreux ramage se perpétuait parmi les -branches. L'air vivait.</p> - -<p>Comme les paroles gagnent en valeur quand -elles sont prononcées au sein d'une forêt! Les -arbres écoutent avec tant de noblesse, le ruisseau -se moque avec tant de grâce! Quelquefois, -on voyait le panache roux d'un écureuil faire -l'ascension instantanée d'un cèdre, ou des serpents -fuir sous l'herbe avec élégance. C'était -la vie en son détail, et les brises et le ruissellement -des ondes forestières unissaient tout cela -par leurs continuelles chansons.</p> - -<p>La promenade fut longue ; le soleil baissait -sur l'horizon quand nous revînmes vers le bar. -Il dardait sous les branches ses longs traits -rouges. Nous marchions dans un incendie.</p> - -<p>Van Horst était à quelques pas devant moi. -Je le vis s'arrêter net, à l'orée d'une clairière.</p> - -<p>« Dis-moi, Olivier, est-ce la fille de Smith? » -demanda-t-il quand je l'eus rejoint.</p> - -<p>Et il me désigna, non loin de nous, une jeune -femme blonde qui parlait à un homme vêtu de -toile bleue.</p> - -<p>« C'est bien Annie Smith », répondis-je.</p> - -<p>Van Horst restait immobile. La tête un peu -penchée, il se mordait le dos du pouce. Il semblait -réfléchir mais ne quittait pas des yeux ce -couple au fond de la clairière.</p> - -<p>— Qui est-ce? demanda van Horst.</p> - -<p>— Jack Dill. Il couche dans la cabane de -Mosé.</p> - -<p>A ce moment nous vîmes la jeune fille repousser -l'homme en blouse qui venait de lui prendre -la taille et cherchait à l'embrasser. En se dégageant, -elle nous aperçut.</p> - -<p>Annie Smith courut vers nous, suivie par -Jack Dill qui riait. Qu'elle était belle, couronnée -d'or pâle, avec le sang de la colère aux joues -et ce froncement des sourcils noirs sur les yeux -noirs!</p> - -<p>« Si vous êtes un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, défendez-moi! »</p> - -<p>Elle ne suppliait pas. Non. Elle demandait -l'aide de van Horst comme un service qui lui -était dû.</p> - -<p>— Défendez-moi!</p> - -<p>— Laisse donc cet homme, dit Jack Dill.</p> - -<p>Je regardai van Horst. Sur ses lèvres, naissait -une façon de sourire triste, une expression -mal définie, douloureuse et plaisante, peut-être -résignée.</p> - -<p>— Vous, n'est-ce pas, dit Jack Dill, mêlez-vous -de ce qui vous regarde!</p> - -<p>— Mais… certainement! je vais m'en -mêler à l'instant même!</p> - -<p>Et, se tournant vers Annie, il dit d'une voix -mortellement calme :</p> - -<p>« Mademoiselle, je vous ai connue en Floride, -il y a cinq ans. Je suis encore à votre -disposition. Dois-je tuer cet homme? »</p> - -<p>Annie le regarda d'un air étonné, mais elle -n'eut pas le loisir de répondre. Jack Dill lui -avait déjà repris la taille.</p> - -<p>« Ne fais donc pas tant d'histoires! »</p> - -<p>Alors, tout soudain, je vis l'orage monter -dans les yeux de van Horst.</p> - -<p>— Tu vas laisser cette jeune fille tranquille… -immédiatement.</p> - -<p>— Mon ami, dit Jack Dill, goguenard, mêle-toi -de tes affaires, sans cela je vais te bourrer -la gueule ou te crever le ventre, à ton choix.</p> - -<p>Annie s'était appuyée au tronc d'un arbre. -Elle écoutait froidement la dispute. En vérité, -l'on eût dit qu'elle s'étonnait un peu que tout -ne fût pas déjà terminé.</p> - -<p>Van Horst tenait son couteau. Jack Dill -tenait le sien. Je ne les quittais pas des yeux. -Cela devenait intéressant.</p> - -<p>Et puis, tout à coup, van Horst parla encore ; -mais ce n'était plus une voix humaine, c'était -un rugissement.</p> - -<p>Jack Dill eut un moment d'hésitation, un -moment court, puis il se décida.</p> - -<p>« Toi, je vais te faire avaler ta langue! »</p> - -<p>Et les deux hommes se joignirent.</p> - -<p>Ils s'attaquaient avec la fureur des bêtes. -Jack Dill criait des injures à Vincent van Horst, -silencieux.</p> - -<p>Sur le visage d'Annie Smith, pas une émotion -perceptible, — rien.</p> - -<p>Moi, je suais à grosses gouttes.</p> - -<p>Cela se passait dans l'air glorieux du soleil -couchant. Une ardente poussière flottait autour -de nous. Dans ce féroce embrasement du jour, -les deux combattants jetaient sur l'herbe leurs -longues ombres noires.</p> - -<p>Soudain, le sang jaillit.</p> - -<p>Van Horst, voyant que son adversaire le -menaçait au ventre, venait d'enfoncer brusquement -son arme dans la poitrine de Jack Dill.</p> - -<p>L'homme tomba.</p> - -<p>Van Horst, redevenu très calme, s'agenouilla -près de lui, essuya tranquillement son couteau -sur la blouse bleue de sa victime, puis, sans se -relever, et tournant la tête vers Annie :</p> - -<p>— Voilà! dit-il.</p> - -<p>— Merci, dit Annie.</p> - -<p>Elle lui fit un léger signe, comme pour reconnaître -un hommage, et s'éloigna sous les arbres, -d'un pas égal.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI.</h2> - - -<p>« Il est mort, » dit van Horst.</p> - -<p>La pourpre de l'horizon s'éteignait. L'air -devenait sombre, la nuit épaississait les frondaisons. -Van Horst, à genoux, et moi, debout, -regardions Jack Dill, étendu sur l'herbe.</p> - -<p>Il faisait un cadavre propre. Très peu de -sang sur la veste de toile bleue… Une petite -tache oblongue, du côté gauche… Rien d'autre. -La face était pâle. La main crispée tenait encore -le couteau.</p> - -<p>« Pourquoi avez-vous fait ça? »</p> - -<p>Je n'étais pas indigné. Je ne sais pour quelle -raison, mais je n'étais pas indigné. Je comprenais -mal.</p> - -<p>« Pourquoi avez-vous fait ça? »</p> - -<p>Van Horst se pencha sur Jack Dill, lui prit -le couteau des doigts, mit le couteau dans sa -poche, regarda encore quelques instants la face -blême, puis, se relevant :</p> - -<p>« Viens! » dit-il.</p> - -<p>Je le suivis, mais je me retournais à chaque -instant et traînais en arrière.</p> - -<p>« Viens donc! »</p> - -<p>Nous marchions en silence.</p> - -<p>Van Horst me prit le bras.</p> - -<p>« Tu me demandes pourquoi j'ai tué Jack -Dill? Eh bien! mon garçon, apprends que, -d'abord, il ne faut jamais laisser insulter une -femme. Retiens-le ; ça pourra te servir plus -tard. Et puis… je connaissais Annie Smith. -C'était en Floride. Smith et moi, nous pêchions. -La petite restait assise à l'avant du bateau ; elle -avait déjà cet air grave qu'elle garde encore. La -pêche ne m'intéressait pas, mais ça l'amusait, -elle, de me voir attraper les gros poissons. Son -père était si maladroit qu'il n'arrivait jamais à -rien prendre. Alors, je pêchais pour amuser -la petite… »</p> - -<p>Van Horst ne savait déjà plus que je me trouvais -là. Il se parlait à lui-même.</p> - -<p>« Et, quand je jetais de gros poissons dans -la barque, elle disait, chaque fois : « Merci! » -avec ce même signe de tête hautain qu'elle avait -tout à l'heure. Elle ne m'a pas reconnu, je -pense, mais moi!… Ensuite, je suis allé à -New-York, à Chicago, à Vancouver, au Mexique, -dans bien d'autres endroits… Non, ne -rentrons pas tout de suite à la Fourche : promenons-nous -encore un peu… Souvent, je -songeais à la petite fille qui se tenait si -droite, à l'avant du bateau et qui, parfois, donnait -des ordres au grand bougre que je suis, -comme si elle parlait à son domestique. Et -voilà que je la retrouve ici, par hasard!… -Cependant je ne l'ai pas cherchée!… L'ai-je -cherchée depuis cinq ans?… Je suis bien -retourné en Floride, mais, en somme, j'y avais -à faire… et quand j'ai demandé des nouvelles -de la petite, on m'a dit qu'elle était partie -avec son père… on ne savait pas pour où. »</p> - -<p>Il m'avait lâché le bras. Il pressait l'une -contre l'autre ses grandes mains, faisant effort, -comme si cela pouvait rappeler de vieux souvenirs.</p> - -<p>« Bien des fois, j'ai pensé à elle! Quand -j'étais employé aux abattoirs de Chicago, j'apprenais -la façon d'assommer et de dépecer les -bêtes… eh bien, parfois, je revoyais brusquement -la petite Annie Smith, là, tout à côté de -moi… J'avais les bras couverts de sang. On -marchait dans le sang. Ça puait le sang… Et -je me demandais où pouvait être la petite Annie -Smith… Maintenant… voilà que je la -retrouve! »</p> - -<p>Il ouvrait et fermait ses mains, comme s'il -triturait de la pâte.</p> - -<p>« J'ai eu du plaisir à tuer Jack Dill! du -plaisir! entends-tu? Je n'avais jamais tué un -homme… C'est délicieux! »</p> - -<p>Oh! quelle abominable sincérité d'accent! -Nous arrivions à la Fourche. Le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> était -vide. Van Horst s'assit.</p> - -<p>« Apporte-moi un gin. »</p> - -<p>Il buvait et, de temps en temps, parlait -encore.</p> - -<p>« Oui, quand j'assommais les bœufs dans -l'abattoir, je me disais : « C'est pour la petite!… » -Han!… et la bête tombait! »</p> - -<p>Il haussa les épaules.</p> - -<p>« A présent, on ne pourrait plus! tout se -fait avec des machines!… mais alors!… »</p> - -<p>Il souriait, d'un extraordinaire sourire mince -que je ne lui connaissais pas. Je me tenais -debout, effaré, sans dire mot. Il me prit la -main.</p> - -<p>« Je n'avais jamais tué un homme, eh bien, -Olivier! quand j'ai senti mon couteau entrer -dans sa poitrine, j'ai eu la même pensée que, -jadis, à l'abattoir! Oui! j'ai pensé : « Ce sera -pour la petite! » Et… »</p> - -<p>Il sortit de nouveau son arme.</p> - -<p>« … Tu as vu! ça n'a pas été long! J'ai -enfoncé le couteau tout droit!… tout droit!… -Han!… et la bête est tombée! »</p> - -<p>Je reculai d'un pas, car, en disant ces mots, -van Horst s'était brusquement retourné et, -d'une seule détente du bras, avait fiché son couteau -dans la cloison. Il l'y laissa et sortit de sa -poche le couteau de Jack Dill.</p> - -<p>Van Horst examinait avec soin le couteau de -Jack Dill.</p> - -<p>« C'est une bonne lame! »</p> - -<p>Et il se mit à rire d'un petit rire doux.</p> - -<p>Le Napoléon d'Epinal… Le clou de Sam -Wells… Le couteau de van Horst… Cela -faisait trois ornements aux cloisons de la -Fourche.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII.</h2> - - -<p>Le meurtre de Jack Dill passa presque inaperçu. -On n'aimait pas cet homme vantard et -brutal. Arrivé depuis peu, il comptait pourtant -plus d'un ennemi.</p> - -<p>« Van Horst a saigné Jack Dill!… Ah! -vraiment! »</p> - -<p>Ce fut tout.</p> - -<p>Carletti tâcha bien de prendre cette mort au -tragique, mais, voyant qu'il n'était dans le ton -de personne, il finit par se taire. Seul Mosé -parut regretter Jack sincèrement. Ils habitaient -la même cabane et, durant les absences du Juif, -Jack lui gardait son stock de marchandises.</p> - -<p>— Ah! je ne le pleurerai pas! avait dit -Maria. C'était un mauvais bougre. Il payait mal.</p> - -<p>— Moi, je n'ai jamais eu à m'en plaindre, -répliqua Mosé d'une voix discrète. Je trouvais -en lui un excellent camarade, et puis, il -ne ronflait pas.</p> - -<p>On se partagea les dépouilles. Carletti prit -une pioche ; Kid, une blouse ; Maria, deux couvertures, -et l'on n'y pensa plus.</p> - -<hr /> - - -<p>Van Horst sentait, je crois, qu'une façon de -pudeur m'empêchait de le fréquenter aussi assidûment -qu'auparavant. Un jour, il s'approcha -de moi et me dit :</p> - -<p>« Voyons! Olivier! voyons! J'ai tué un -homme!… oui… eh bien! quoi? n'ai-je pas -eu raison?… Voyons! tu aurais donc mal compris?… -Il insultait une femme que j'aime! -On ne peut pas supporter cela… on ne doit -jamais le supporter! Je l'ai tué. J'ai bien -fait!… Alors, maintenant, tu vas me lâcher! -quand je n'ai plus que toi… que toi… mon -fils! »</p> - -<p>Ses grandes mains tremblèrent en prenant -mes deux épaules.</p> - -<p>« Et… je suis si malheureux!… Annie -ne m'aime pas! »</p> - -<p>Sa voix et son regard étaient la détresse -même. Certes non! je n'allais pas m'éloigner -de lui! Il se sentait seul dans la vie, plus seul -que ne l'eût été un autre homme. Il souffrait -de la pire des solitudes, « la solitude du -géant. »</p> - -<p>Nous causâmes beaucoup, ce jour-là. En -accents désolés, il me décrivit les traits de la -froideur d'Annie. Je l'avais bien remarquée -moi-même, cette hautaine indifférence!</p> - -<p>— Son père m'a remercié, mais elle me traite -comme un chien!</p> - -<p>— Lui avez-vous parlé?</p> - -<p>— Oui, je lui ai parlé de nos anciennes parties -de pêche, en Floride, et je lui ai dit que je -l'aimais depuis lors. Elle a répondu qu'elle se -souvenait de m'avoir connu, jadis, mais qu'il -était inutile de lui faire la cour. Tout cela sur -un ton glacé. Elle avait hâte que notre conversation -fût finie… Une statue… elle est en -pierre comme une statue.</p> - -<p>Il hocha la tête, l'œil vague, les lèvres molles.</p> - -<p>« M'aimera-t-elle jamais?… moi, c'est pour -toujours!… Ah! mais si quelqu'un… si quelqu'un -ose lui parler de trop près!… »</p> - -<p>Il n'en dit pas plus. Il ferma seulement ses -doigts, comme pour étrangler.</p> - -<hr /> - - -<p>On avait enterré Jack Dill. Un homme de -moins, qu'importait! Les concessions, les <i lang="en" xml:lang="en">claims</i>, -rendaient beaucoup, et cela mettait chacun en -joie. Quelques paillettes jaunes ont toujours -pesé plus qu'un cadavre. Les parties de cartes, -brillantes, chaudes, aventureuses, duraient souvent -jusqu'au matin ; le whisky, le gin, baissaient -vite dans les bouteilles. Dès la tombée -du jour, le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> était plein de monde et, toutes -les nuits, les annonces de poker alternaient -bruyamment avec les fragments de psaumes du -gros Kid et les fâcheuses plaisanteries de Holly. -Bientôt l'atmosphère devenait irrespirable, par -excès de fumée, malgré les fenêtres et la porte -ouvertes.</p> - -<p>Des gens passaient, s'asseyaient un instant, -buvaient, s'en allaient, revenaient de nouveau. -Cela faisait un continuel mouvement, et, pour -moi, un surcroît de fatigue. De temps à autre, -l'un des clients déposait trois dollars, pliés dans -un chiffon, sur la table de Maria, qui tricotait -paisiblement, sans dire mot. Maria posait ses -aiguilles, ouvrait le chiffon, vérifiait la somme, -l'enfermait dans le petit coffre de sa chambre -à coucher, puis faisait au donateur des trois -dollars un sourire plein d'aménité qui signifiait :</p> - -<p>« Cette nuit, vous pouvez rester après la clôture -et coucher dans mon lit. »</p> - -<p>La scène se répétait très régulièrement, et -sans variantes, une vingtaine de fois durant le -mois.</p> - -<p>Quand l'homme lui déplaisait par trop, Maria -rendait les trois dollars en murmurant :</p> - -<p>« Je regrette beaucoup. »</p> - -<p>Mais le cas n'était pas fréquent. Je ne me -souviens guère que d'un seul soupirant évincé. -Il avait la gale.</p> - -<p>Quoi qu'il en fût, Maria examinait toujours -la somme à l'avance. Je crois que son plus vif -dégoût n'eût point résisté à une prodigalité.</p> - -<p>Lorsqu'elle devait dormir en compagnie, la -patronne m'appelait d'un signe et me disait :</p> - -<p>« Tu mettras dans la chambre une bouteille, -la cruche d'eau et deux verres. »</p> - -<p>Le lendemain, elle me donnait trois <i lang="en" xml:lang="en">cents</i>. -Petits bénéfices.</p> - -<p>D'autre part, les joueurs de poker étaient -pour moi de bons clients. Le gros gagnant de -la soirée me laissait toujours quelques pièces. -A la fin du mois cela composait une somme.</p> - -<p>Le temps passait ainsi, à la Fourche, et je -ne m'ennuyais pas trop… d'ailleurs s'ennuie-t-on -jamais, à seize ans? Tous les quinze ou vingt -jours on consacrait la soirée à lire les journaux. -Kid était notre lecteur. Il s'interrompait parfois -pour glisser entre deux nouvelles une prophétie -de son cru, et Nicodemus Holly lui coupait -aussitôt la parole avec une plaisanterie souvent -fort amusante mais à l'ordinaire obscène -ou, pour le moins fangeuse.</p> - -<p>Enfin, l'on se battait à la Fourche. Habituellement -les querelles finissaient en criailleries. -Tout le monde étant content du sort, les -couteaux restaient dans les poches. Lorsque -l'affaire était sérieuse, on la vidait sous l'inoubliable -feuillage de <span lang="en" xml:lang="en">Big Ben</span>, le cèdre géant. Cinq -ou six spectateurs seulement ; j'avoue que j'en -étais toujours. Les autres ne se dérangeaient -pas, sauf pourtant Jane Holly, spectatrice assidue -de ces duels à coups de poing.</p> - -<p>Quand deux hommes se battaient dans -l'ombre de <span lang="en" xml:lang="en">Big Ben</span>, elle restait là, son ignoble -figure ravagée par une émotion turbulente, ses -grands yeux noyés de plaisir, les mains agitées -par un tremblement qui ne prenait fin qu'avec -la rixe même. Les deux adversaires se réconciliaient-ils -après l'échange de quelques coups, -elle poussait un soupir et s'en allait ; l'un d'eux -était-il blessé, elle regardait la blessure avec -ravissement. Ah! pouah!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII.</h2> - - -<p>Je vous ai dit que Carletti, à bord du chaland, -s'amusait de Jane Holly en lui faisant -une cour burlesque. Il avait continué ce jeu -à la Fourche, même devant le mari qui ne faisait -qu'en rire, jusqu'au jour où, soudain, Jane -Holly le prit au mot. Ce pauvre Carletti fut -vraiment décontenancé ; il refusa d'abord, prenant -la fuite dès que paraissait notre bacchante, -mais il semble qu'un jour (ce fut le gros Kid -qui me conta la chose sur un ton révolté), elle -assaillit l'Italien avec une si lubrique fureur -que le pauvre garçon dut se soumettre à cette -épreuve du destin.</p> - -<p>Par une étrange aberration, Jane Holly n'en -restait pas moins monstrueusement éprise de -son mari. Elle le surveillait à tout instant et -lui lança les pires injures, un soir qu'il avait -voulu offrir ses hommages à Maria sous la -forme de trois dollars.</p> - -<p>Holly se tira de cette situation ridicule par -d'énormes bouffonneries, mais elles manquaient -de la verve que Carletti mettait dans les -siennes. La parade de Carletti sentait son -Italie ; la gaieté de Holly son pays nègre : -gaieté de caricature, gaieté américaine. Elle -me faisait mal. Elle me rendait triste. Je -m'étonnais en outre que van Horst pût l'endurer, -mais, depuis quelque temps, van Horst -voyait souvent Nick Holly. Je dois dire qu'il -le traitait sans égards.</p> - -<p>« Nicodemus! ordure vivante! viens ici! »</p> - -<p>Et Holly accourait en frétillant de tout son -long corps désossé.</p> - -<p>Les rois avaient coutume de s'attacher un -bouffon. Je pense que Holly servait de bouffon -à van Horst, qui semblait n'éprouver aucun -dégoût en sa compagnie et même qui riait volontiers -de ses pitreries. Sans doute trouvait-il -à voir ce personnage abject le même bénéfice -que les enfants de Lacédémone dans la contemplation -de l'ilote ivre.</p> - -<p>D'ailleurs, depuis la mort de Jack Dill, ses -fréquentations avaient changé. Il s'était, presque -malgré lui, composé une manière de garde -du corps d'assez vilaine qualité. Son crime -avait eu pour effet d'appeler à sa suite tout ce -que la Fourche comptait de têtes chaudes (et -j'emploie là un terme doux).</p> - -<p>Un jour, il m'expliqua la chose sur un ton -demi-plaisant.</p> - -<p>« Que veux-tu! j'ai prouvé ma force en -saignant Jack Dill, alors, tous ceux qui n'auraient -pas osé tuer ouvertement me suivent… -ils me suivent au sang. »</p> - -<p>Ces malandrins, dont chacun devait avoir -une action louche dans sa vie, me plaisaient peu. -Il me plaisait moins encore de voir mon ami -devenir en quelque sorte leur chef… Mais -van Horst était l'excuse du troupeau.</p> - -<p>Lorsque je me sentais trop écœuré par l'ignominie -de Jane Holly, par les facéties de Nicodemus, -par les affreux relents du <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> où la -tête bariolée de Napoléon considérait de ses -yeux fixes une dizaine de gaillards, ivres plus -qu'à demi, j'allais me consoler dans la compagnie -du fils de Maria.</p> - -<p>Jimmy m'aidait parfois dans mon travail. A -mes heures perdues, je tâchais de causer avec -lui, de préciser un peu ce rêve vague et continuel -qui l'occupait, d'appeler à la surface de -cette âme stagnante quelques bulles d'intelligence. -Une fois, van Horst me surprit lui faisant -ainsi la leçon. Il me regarda avec, peut-être, -un peu d'ironie, puis, sur ce ton affectueux -qu'il n'avait que pour moi :</p> - -<p>« Je comprends, dit-il, toi, tu aimes mieux -essayer de faire naître que d'assassiner! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX.</h2> - - -<p>« Alors mon père m'a dit :</p> - -<p>« Maintenant que tu es sorti d'Oxford, il -faut que tu voyages, avant de prendre rang dans -la famille, et que tu apprennes ce que les voyages -seuls peuvent enseigner. Dans un milieu de -gens qui t'admirent d'avance, tu t'es un peu -amolli. Je veux que tu sois un homme, et digne -de ta race. Tu aimes chasser : pars ; va tuer -du gros gibier. Cela vaut mieux que d'abattre -des perdreaux et des <i lang="en" xml:lang="en">grouses</i>. »</p> - -<p>Tout en écoutant cette histoire, van Horst -examinait avec intérêt un fusil de modèle nouveau.</p> - -<p>Il leva la tête.</p> - -<p>« Et vous êtes venu chasser chez nous? -C'est une excellente idée. »</p> - -<p>Nous causions, près du <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, avec -un jeune homme qui, depuis quelques semaines, -était l'hôte du bar de la Fourche.</p> - -<p>Un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> de vingt ans ; ce que Oxford -produit de mieux dans le genre, mais peut-être -un peu efféminé, du moins à première vue. Fils -aîné d'une grande famille dont il nous avait dit -le nom, il s'était rebaptisé pour venir chasser -dans le <span lang="en" xml:lang="en">West</span> et nous ne le connaissions guère -que sous le sobriquet de Johnnie Lee.</p> - -<p>Son arrivée avait fait sensation. D'admirables -armes, un domestique parfaitement stylé, -un beau chien, deux grandes malles! Chasseur -habile et d'œil prompt, ses journées étaient -fructueuses. Souvent il m'emmenait avec lui -et me donnait alors un dollar pour la peine.</p> - -<p>Ayant rencontré van Horst ce jour-là, sur -les bords du <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, nous avions mangé -ensemble, puis Johnnie Lee, tandis qu'un splendide -soleil couchant illuminait la petite rivière, -s'était laissé aller à nous conter sa vie.</p> - -<p>Bien qu'un peu trop adolescent encore et -légèrement infatué de sa personne, ce garçon -mince et blond figurait un joli spécimen d'humanité -élégante. D'agréables yeux bleus, une -bouche droite, assez de vigueur dans le menton, -la chevelure collée avec soin, des vêtements sans -reproche : il eût fait, en tout pays, un charmant -chasseur.</p> - -<p>Il regrettait d'avoir à nous quitter bientôt. -Avant la fin du mois, il devait rentrer et, suivant -son expression, prendre rang dans la -famille. Tout au plus prolongerait-il d'une -semaine. Pour l'instant, nous restions tous les -trois, couchés sur l'herbe, fumant, buvant à -une gourde de whisky et goûtant cette dernière -heure de soleil rouge. Les mains posées sous -la nuque, Johnnie Lee nous disait, en considérant -le ciel bigarré, les beautés de son château -en Cornouailles, les grandes fêtes que l'on y -donnerait et comment son désir de rester à la -Fourche ne balançait pas moins les séductions -de la terre natale.</p> - -<p>« Mon père ne dira plus que je suis un -dandy, une poule mouillée! Je rapporterai mes -trophées de chasse! On les pendra dans le grand -hall, chez nous! »</p> - -<p>Il se releva sur le coude. Ses yeux brillaient -de plaisir.</p> - -<p>— Enfin! je vois que ce pays vous plaît, dit -van Horst, qu'un si vif enthousiasme amusait.</p> - -<p>— Ah! certes! et puis, je vais vous l'avouer, -mais ne le répétez, pas… j'ai trouvé à la -Fourche le plus beau des gibiers : une femme… -et je veux la séduire!… elle m'aimera!… -Elle me suivra en Angleterre! Je l'installerai -à Londres! Elle sera ma maîtresse!</p> - -<p>Et, avec cette étonnante indiscrétion des très -jeunes gens, il ajouta :</p> - -<p>— Vous connaissez Annie Smith?…</p> - -<p>Le visage de van Horst se durcit.</p> - -<p>« C'est Annie Smith, demande-t-il à voix -basse, que vous voulez séduire? Eh bien, mon -petit ami! si ce sont là vos projets, il faudra en -changer. Dès maintenant, je vous donne un -avertissement : j'aime Annie Smith ; elle sera -à moi ou elle ne sera à personne, surtout pas à -un petit <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> qui prétend faire d'elle une -putain de plus dans sa capitale. »</p> - -<p>Johnnie Lee rougit.</p> - -<p>— Je vous prie de modérer votre langage, -monsieur van Horst!</p> - -<p>— Des ordres?… des ordres?… à moi!</p> - -<p>— Oui, répondit Johnnie Lee avec une parfaite -nonchalance, et je compte emmener Annie -avant la fin du mois.</p> - -<p>Il se recoucha sur l'herbe. Il s'étirait, comme -un homme qui a grand sommeil. Il souriait, le -plus insolemment du monde!</p> - -<p>Sans se lever, sans presque bouger, van Horst -prit la main de Johnnie Lee dans son énorme -main et la tordit d'un petit geste brusque.</p> - -<p>Johnnie Lee se dégagea en poussant un cri -de douleur, et, debout, tout frémissant :</p> - -<p>« Oui! cria-t-il, oui! oui! j'emmènerai Annie -Smith! Si vous croyez qu'elle hésitera entre moi -et un va-nu-pieds de votre espèce! laissez-moi -rire!… Et ne vous avisez pas de me toucher! -cela pourrait vous coûter cher! »</p> - -<p>Van Horst se leva d'un bond.</p> - -<p>« Si elle doit choisir, dit-il, ce ne sera pas -entre Vincent van Horst et Johnnie Lee, mais -entre Vincent van Horst et le cadavre de -Johnnie Lee!… le cadavre que vous serez dans -un instant!… J'ai tué Jack Dill parce qu'il lui -avait pris la taille, mais, à vous, je donne encore -une chance, une seule! Vous allez rentrer à la -Fourche, vous ferez vos paquets, et, par les -moyens les plus rapides, vous gagnerez la côte, -immédiatement! Si vous voyez Annie, je vous -interdis de lui adresser une parole, de lui faire -un signe!… Mon petit garçon! il est possible -que vous soyez un peu notable en Cornouailles, -mais n'oubliez pas qu'au bar de la Fourche vous -n'êtes rien! Allons j'ai déjà trop parlé ; obéissez! -Et voici un fouet dont vous sentirez la -caresse si vous faites le malin. »</p> - -<p>Il prit le fouet dont Johnnie Lee se servait -d'ordinaire comme de laisse à son chien et le -fit claquer.</p> - -<p>De toutes les erreurs qu'il pouvait commettre, -le jeune homme commit alors la plus forte. Il -éclata de rire et, de son gant (car il portait des -gants) il effleura (oh! à peine), mais il effleura -le visage de van Horst.</p> - -<p>« Impertinente créature! » s'écria-t-il.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX.</h2> - - -<p>C'était son arrêt de mort.</p> - -<p>D'un grand coup, van Horst lui déchira le -visage, cruellement, puis il jeta le fouet.</p> - -<p>« Tu ne mérites pas une charge de fusil, dit-il -d'une voix glacée ; tu ne mérites pas une balle -de revolver ; non! je vais te noyer! Tu vois le -<span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>?… Je vais te noyer là. »</p> - -<p>Johnnie Lee n'était pas un imbécile. Il comprit -que tout effort serait vain. Il ne pouvait -atteindre son fusil, posé à quelques mètres de -là, sur deux branches basses. Désarmé, il restait -à la merci du colosse.</p> - -<p>La scène avait trop d'horreur!</p> - -<p>« Van Horst! criai-je, vous n'allez pas le -tuer! Van Horst! van Horst! je vous défends -de le tuer! C'est un assassinat! »</p> - -<p>Il me regarda d'un air ironique, et, soudain, -je me trouvai à terre, moi aussi, renversé par -une giffle.</p> - -<p>Et voici ce que je vis.</p> - -<p>Johnnie Lee était couché sur le dos, maintenu -par le genou de van Horst.</p> - -<p>« Si tu l'as embrassée, je te tue! Si non, tu -peux aller au diable! »</p> - -<p>Johnnie Lee serra les dents.</p> - -<p>— Eh bien! oui! je l'ai embrassée! je l'ai -embrassée de force!</p> - -<p>— Alors, dit van Horst, tu vas aller dans un -des trous de <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>… et si tu bouges, -je te défonce la poitrine.</p> - -<p>Il y eut un moment de silence, après quoi -Johnnie Lee reprit d'une voix lente :</p> - -<p>« Ecoutez. Laissez-moi me tuer moi-même. -Je vous jure de ne pas fuir. Parole de gentilhomme! »</p> - -<p>Van Horst hésita, puis :</p> - -<p>« Allons! c'est bon! dit-il. Mais, fais vite! -Je te donne cinq minutes. »</p> - -<p>Et il leva son genou.</p> - -<p>Johnnie Lee se remit sur les pieds avec peine. -Il prit ce fusil de chasse que nous avions -admiré, tandis que van Horst, ayant tiré son -revolver, le tenait près de la figure du jeune -homme.</p> - -<p>« Mais… laissez donc! je me tuerai bien -tout seul! »</p> - -<p>Il n'y avait point d'effroi dans son regard… -point d'effroi… une songerie profonde…</p> - -<p>Il soupira, puis il dit à van Horst :</p> - -<p>— Je vous prie de donner le fusil à mon -domestique, pour qu'il le rapporte avec mes -trophées de chasse. Le <i lang="en" xml:lang="en">governor</i> sera content -de savoir que j'ai tué tant de bêtes. Vous ferez -ça, n'est-ce pas?</p> - -<p>— Oui, répondit van Horst, le regard fixe, -mais la bouche un peu tremblante.</p> - -<p>— Et, maintenant, laissez-moi charger mon -fusil.</p> - -<p>Il le chargea avec soin, puis, de nouveau, ses -yeux bleus se perdirent dans un rêve. Que -voulez-vous! il songeait à son château en Cornouailles, -ce petit!… Dans sa situation, peut-être -me serais-je moins bien tenu.</p> - -<p>« En me mettant le canon dans la bouche, -je ne me raterai pas? » demanda-t-il.</p> - -<p>Mais, tout à coup, van Horst se rua sur -Johnnie Lee, lui arracha le fusil des mains, jeta -l'arme dans le torrent, et, prenant le garçon par -les deux épaules, il lui cria :</p> - -<p>« Va-t'en! petit imbécile!… va-t'en vite!… -Je serai à la Fourche dans une demi-heure. Il -faut que tu sois parti avec ton domestique, ton -chien et tes paquets. Va-t'en! va en Cornouailles! -Allons! cours! cours vite! tu es un vaillant -petit homme… il n'y a pas de déshonneur à -courir. »</p> - -<p>Et il le poussa loin de lui.</p> - -<p>Mais Johnnie Lee ne voulut pas courir. Il -s'éloigna, sans dire mot, sans tourner la tête, -d'un pas rapide et sûr.</p> - -<p>Il eut bientôt disparu.</p> - -<p>Van Horst se tourna de mon côté.</p> - -<p>« Excuse-moi de t'avoir gifflé, mais il ne -faut pas se mêler de mes affaires. Dans une -demi-heure nous serons à la Fourche. »</p> - -<hr /> - - -<p>Quand nous entrâmes dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, on nous -apprit que Johnnie Lee était revenu de la chasse -portant une vilaine blessure au visage, et qu'il -était parti, aussitôt, avec son domestique.</p> - -<p>« Ça vaut mieux ainsi, dit van Horst. Je -veux bien tuer des hommes, mais pas assassiner -des enfants. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI.</h2> - - -<p>J'eus beaucoup à travailler au bar pendant -les trois mois qui suivirent. On avait construit -un <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i> pour exploiter le <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span> -de façon plus moderne, et, d'autre part, quelqu'un -s'étant aperçu que le torrent devenait -flottable à deux lieues de la Fourche, une petite -colonie de bûcherons (canadiens anglais, pour -la plupart) s'était installée non loin. Ils -venaient parfois vider une bouteille dans le -<span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> avant de rentrer à leur camp. Pour moi, -cela faisait un fort supplément de peine. Je -me sentais las, et van Horst s'en aperçut. A -Maria stupéfaite, il dit un jour que j'avais -besoin de vacances.</p> - -<p>— Des vacances?</p> - -<p>— Oui, le gosse finirait par claquer à cette -besogne! Toujours laver des assiettes! Toujours -servir le gin et le whisky, et dans cette fumée!… -D'ailleurs, je l'emmène pour deux mois.</p> - -<p>Et, de fait, nous partîmes le lendemain.</p> - -<p>Tandis que nous visitions des champs miniers -assez loin de la Fourche, je pus voir en van -Horst un homme nouveau : l'homme d'affaires. -Ses façons graves, le sérieux de sa parole imposaient -au commun des mineurs. Tant de ces -gaillards bornaient leur ambition à rentrer chez -eux, le plus tôt qu'ils pourraient, avec un petit -magot… Van Horst voyait plus loin.</p> - -<p>Durant ce temps que nous fûmes ensemble, -il se montra sombre, me parlant à peine, et -jamais d'Annie. Un soir que nos chevaux trottaient -de conserve, la bête que montait van -Horst, un peu rétive, eut beaucoup à souffrir -de l'humeur de son maître. Pour le moindre -écart, le plus petit bronchement, il la rouait de -coups.</p> - -<p>« Pourquoi battez-vous ainsi votre jument, -van Horst? elle est sur l'œil, mais c'est une -brave bête. »</p> - -<p>Van Horst me regarda d'un air étonné, -comme s'il s'expliquait mal que je n'eusse pas -compris, et ne répondit rien.</p> - -<p>Certes, au point de vue matériel, notre tournée -était peu fructueuse, mais je me doutais -bien que cette tristesse obstinée provenait d'une -autre cause. J'étais accoutumé de trouver en -van Horst un meilleur compagnon. Son abattement -rendait le voyage lugubre.</p> - -<p>Avant de rentrer à la Fourche, nous devions -visiter le haut du <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span> où, paraît-il, le -sable d'un petit affluent montrait « des couleurs. » -Nous n'emportions qu'un <i lang="en" xml:lang="en">pan</i>, cette -poêle à frire sans queue dont se servaient les -prospecteurs de l'époque héroïque. Ah! le beau -spectacle que de voir van Horst interroger les -boues sableuses d'un ruisseau, trier le mélange -en le plongeant dans le courant, puis, debout, -les deux pieds dans l'eau, ou assis sur un rocher -de la berge, balancer, secouer, tourner, bercer, -faire vibrer le <i lang="en" xml:lang="en">pan</i> jusqu'au moment où, les -pierres enlevées et les rognons d'argile écrasés -à la main, les matières légères emportées par le -courant, tout le reste n'était plus qu'un mélange -d'or et de pyrites!</p> - -<p>La magnifique matinée! Dans cette lumière -blanche et fraîche, je suivais passionnément les -mille gestes compliqués, précis, bien rythmés, -qui faisaient de van Horst un si bon orpailleur. -L'eau coulait froide à nos pieds, le soleil caressait -nos têtes ; près de nous, sur une branche, -un oiseau chantait. Nous eussions dû être -joyeux.</p> - -<p>Et, soudain, je vis que van Horst n'agitait -plus le <i lang="en" xml:lang="en">pan</i> : il regardait fixement la mince -couche d'eau tranquille sur le fond sombre du -fer battu, ou, plutôt, il se regardait, il regardait -son propre visage dans ce miroir qu'il tenait en -main, et le visage de mon ami était triste.</p> - -<p>« Ça ne m'intéresse plus! Quand je pouvais -croire qu'elle m'aimerait, un jour, eh bien! je -travaillais avec joie… L'emmener loin d'ici!… -je travaillais pour cela. Mais maintenant!… -Cela m'est égal que les couleurs « fassent la -queue! » cela m'est égal de souffler sur le sable! -Je trouverais en me promenant des pépites grosses -comme le poing que je n'y aurais plus de -plaisir. Ah! mon ami! je pourrais aussi bien -compter les oiseaux qui passent dans le ciel -que laver les boues de ce ruisseau!… Pour la -satisfaction que j'en tire! »</p> - -<p>Il laissa couler du <i lang="en" xml:lang="en">pan</i> les matières à demi -classées et resta, les bras ballants, les yeux -fixes, la bouche molle, à regarder devant lui. -L'oiseau chantait… chantait toujours.</p> - -<p>— Voyons, van Horst!</p> - -<p>— Oui, c'est vrai, je te donne un mauvais -exemple… Travaillons!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII.</h2> - - -<p>Nous trottions dans la nuit. Une lune -ronde, très haute dans le ciel, tachait le paysage -de lividités singulières. Il ventait fort. La -voie étant bonne, nous allions vite, van Horst, -sombre, la tête penchée, moi regardant, de -droite et de gauche, le funèbre frissonnement -de la lumière sur cette plaine qui avait toute la -tristesse d'un champ de bataille. Soudain, je -crus percevoir, ou, plus exactement, je crus -avoir perçu, quelques secondes avant, une -plainte qui paraissait sortir d'un gros buisson -d'épines. Je priai van Horst d'attendre et m'en -retournai.</p> - -<p>C'était bien une plainte, en effet, une plainte -humaine. Je sautai à bas de mon cheval et -m'approchai du buisson. Là, gisait un homme -mortellement pâle, encore jeune, vêtu de hardes -en lambeaux, le visage et les mains déchirés par -les épines.</p> - -<p>J'appelai van Horst.</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu as trouvé? me cria-t-il.</p> - -<p>— Venez voir!</p> - -<p>Il s'approcha, mit pied à terre et se pencha -sur le buisson.</p> - -<p>« Le pauvre bougre m'a l'air assez mal en -point, me dit-il. Je me demande ce qui lui est -arrivé!… Tiens! aide-moi à le mettre sur -l'herbe. Je crois qu'il est seulement évanoui… -Pas de blessures?… Non. »</p> - -<p>Van Horst disait vrai : l'homme n'était pas -blessé, sauf les balafres de sa figure, mais il -mourait de faim et de privations. Je ne pense -pas qu'il eût vécu jusqu'au soir. Il but à la -gourde où mon ami gardait son whisky, mais -il fallut d'abord lui en verser quelques gouttes -dans le gosier. Peu à peu, il revint à lui. Avec -peine, il mangea une croûte de pain que je lui -donnai. Ses joues étaient moins pâles, ses yeux -revivaient, ses mains s'agitèrent, se tendirent. -Bientôt, il put se lever.</p> - -<p>Un beau garçon de vingt-cinq ans. Il avait -cette maigreur active, vigoureuse des Provençaux -et des Gascons. Quelle ne fut pas ma -stupeur, quand, se tournant vers van Horst, il -dit… en français :</p> - -<p>« Vous êtes vraiment bien gentil!… Attendez -encore un instant et je serai tout à fait -sur pied… »</p> - -<p>Il regarda le buisson.</p> - -<p>— J'étais là dedans?… Ah! oui! je me rappelle!… -Mais… suis-je bête!… je parle -français!</p> - -<p>— Ça ne fait rien! dis-je en souriant. Je -puis répondre. Vous êtes avec un compatriote!</p> - -<p>— Tiens! tiens! dit van Horst, te voilà content, -Olivier.</p> - -<p>L'homme se remit peu à peu. Il avait encore -un air effaré qui faisait peine. Il mangea tout -mon pain, il but de nouveau à la gourde, il se -secoua, il se prit le front comme pour y réunir -quelques idées, puis :</p> - -<p>« Ça y est, maintenant, dit-il, mais je crois -que je reviens de loin!… et, sans vous, j'y -serais resté! »</p> - -<p>Il frémit comme devant un souvenir.</p> - -<p>« J'en ai vu de dures, ajouta-t-il d'une voix -mal assurée, mais… celle-là!… Oh!… »</p> - -<p>Il regarda van Horst.</p> - -<p>« Merci! » dit-il.</p> - -<p>Et je vous assure que ce « merci! » valait -un beau discours.</p> - -<p>« C'était tout simple, dit van Horst, d'ailleurs -c'est le gosse qui m'a appelé… Mais, -comment donc vous trouviez-vous dans cet état, -et quel est votre nom? »</p> - -<p>L'homme eut un sourire affreux et un retrait -de tout le corps.</p> - -<p>« Je vous raconterai! dit-il. Oui, je vous -raconterai! Ah! mon nom? Je m'appelle Caldaguès… -Jean Caldaguès… Caldaguès le Français… -Je suis bûcheron et je vais au bar de -la Fourche. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII.</h2> - - -<p>Tous les voyageurs l'ont dit : les nouvelles -courent vite dans un pays sans télégraphe ; pourtant, -ce n'était pas à cause de la découverte des -derniers gisements aurifères que Jean Caldaguès -avait pris le chemin de la Fourche. Non, -c'était pour tailler dans les forêts. La petite -colonie des bûcherons canadiens manquait de -bras. Caldaguès l'avait appris.</p> - -<p>Ah! les beaux arbres qui poussaient sur -le versant de la montagne! de beaux arbres fortement -attachés au sol, couverts de mousse, -chargés de nids, peuplés par les écureuils à -panache roux, et pleins de chansons. C'est à -leurs pieds, c'est dans leurs branches que travaillait -Caldaguès.</p> - -<p>« Nous sommes du même pays, Saruex ; il -faut m'accompagner quelquefois. Nous parlerons -français. Voilà qui est bon : parler français -loin de France. »</p> - -<p>Je me liai vite avec cet homme à la figure -ouverte, au regard clair. Je ne me lassais pas -de le voir travailler et, souvent, je l'aidais de -mon mieux. Il maniait la hache de façon -superbe, avec aisance, avec force, presque en -souriant. L'effort, chez lui, semblait dédaigneux.</p> - -<p>Jean Caldaguès était un gaillard mince et -brun, élégamment musclé ; un type de Français -que j'ai revu depuis : celui du Méridional tranquille. -Né en Provence de parents toulousains, -il ne paraissait pas sortir d'un champ de foire, -comme tant de ses compatriotes ; sa force sans -apparat, sourde, toujours prête, ne se manifestait -pas inutilement. Un visage osseux, les -cheveux châtain foncé, la moustache fine, le -menton modelé avec soin, la peau olivâtre ; tout -cela éclairé par des yeux d'un vert sombre, à -l'expression douce, et qui souriaient.</p> - -<p>Le soir, lorsque nous rentrions, il entonnait -des chansons provençales ou me racontait des -histoires qui n'avaient pas de fin. Oui, le retour -dans la forêt était charmant, à l'heure tiède du -crépuscule, mais combien plus belles les journées!</p> - -<p>Joies! belles joies de l'effort, la hache en -main! La cassure des grosses branches, l'agonie -et la mort du cèdre, le fracas prodigieux des -grands troncs qui coulaient contre le flanc de la -montagne par les glissières frottées de pétrole, -tout cela formait un concert démesuré, quelque -chose de vigoureux et de sûr comme des jeux -de héros. Gémissements des arbres écuissés, -plaintes des scies, murmure du vent dans les -vieilles futaies, chant des cascades… Ah! -l'inoubliable ensemble d'harmonie!</p> - -<p>Entre Caldaguès et van Horst, je partageais -mon temps également, mais je ne songeais -guère à les comparer.</p> - -<p>Caldaguès montrait toujours un contentement -de vivre qui rappelait bien ses origines. -Van Horst, durci par l'épreuve, était un homme -unique, une singularité ; Jean Caldaguès, le -charmant exemple d'une façon d'être. Il fut -sympathique à tous. Sa bonne humeur, sa -plaisante verve, étaient de meilleur aloi que les -pitreries de Holly, et, inconsciemment, je pense, -on lui savait gré d'avoir, à l'encontre de tous -nos camarades, un charme reposé de qualité -assez fine.</p> - -<p>Les premiers temps, je ne pouvais oublier -son affreux regard de détresse lors de notre -première rencontre.</p> - -<p>Un soir qu'il parlait avec van Horst, il nous -conta, sur un ton très dégagé, ses aventures. -Je m'étonnai qu'il y eût survécu. Dangers, traverses, -maladies, batailles, accidents, fuites et -poursuites, infortunes et jours heureux, hauts -et bas, il avait tout connu.</p> - -<p>A cet homme, il manquait une vertu essentielle -dans le pays où nous vivions : la violence.</p> - -<p>Jean Caldaguès, au moral comme au physique, -était fort, mais pas violent. Il se désintéressait -trop des ennuis quotidiens, il haussait -trop souvent les épaules ; là où van Horst eût -tiré son couteau, Caldaguès souriait. Quel délicieux -compagnon! Riche, il nourrissait son -frère, le passant, l'étranger, l'inconnu ; pauvre, -il payait cher les bienfaits de la veille. En -vérité, l'ingratitude avait été si dure, si parfaite, -que cela pouvait à peine se croire, mais de -ce temps malheureux il gardait un souvenir -sans haine. Lorsqu'il en parlait, il pâlissait un -peu, comme font les enfants qui se remémorent -un mauvais songe.</p> - -<p>Un soir, à la buvette, il remercia van Horst -en termes chaleureux de ce qu'il avait joué, à son -égard, le rôle du bon Samaritain.</p> - -<p>« Je sortais d'un accès de fièvre… Je vivais -à peine… Sans votre aide… »</p> - -<p>Deux verres pleins de whisky tintèrent l'un -contre l'autre ; et ce fut tout : van Horst relégua -Jean Caldaguès parmi les indifférents dont -il ne s'occuperait plus, et pourtant je crois qu'il -lui voulait certain mal de m'avoir ainsi accaparé. -Il n'y avait pas là de ma faute. On reste -de son pays, surtout quand jamais on ne le vit, -et cet homme qui m'apportait des façons de -parler, des mots d'argot, des plaisanteries de la -terre de France, m'était devenu, non seulement -sympathique, mais presque nécessaire. Et puis, -n'oubliez pas que j'étais un enfant. Cette douceur -tranquille me séduisait parmi tant d'âmes -brutales. Marchant avec moi en forêt, Jean -Caldaguès discourait des arbres et des fleurs -avec un sentiment fraternel bien différent de -l'impériale assurance qu'avait mon autre ami -Vincent van Horst.</p> - -<p>Trois mois durant, il ne se passa rien à la -Fourche. Le gros Kid citait toujours la Bible ; -Holly, pour montrer qu'il ne perdait rien de sa -souplesse, mettait, de temps à autre, son pied -droit derrière sa nuque ; Mosé, furtif et poli, -paraissait à date fixe pour nous apporter des -provisions : farine, whisky et porc salé ; Carletti -roucoulait chaque soir de petites chansons où il -était question de lune, de bien-aimée et de l'incomparable -ciel d'Italie ; Jane semblait tempérer -un peu ses fureurs érotiques ; Maria tricotait -avec placidité ; enfin, je ne voyais presque plus -Jimmy qui passait toutes ses journées perdu -dans les bois. Calme, grand calme. Ni blessures, -ni batailles. Seul, van Horst avait l'air -triste, mais je savais les changements d'humeur -de mon ami et ne m'en inquiétais guère.</p> - -<p>Le temps s'écoulait donc le mieux du monde, -quand, un soir que Caldaguès et moi, nous rentrions -en chantant, la hache sur l'épaule, le court -entretien que j'eus avec lui me secoua jusqu'aux -moelles.</p> - -<p>Nous parlions d'Annie Smith. Caldaguès, -comme tous les gens de la Fourche, causait souvent -avec elle, et je dois dire que van Horst ne -s'en montrait pas stupidement jaloux. Il était -dans une de ses crises de silence où l'on eût dit -qu'il regardait longtemps pour mieux voir, -quitte à agir ensuite plus brutalement.</p> - -<p>— C'est la seule femme d'ici! la vieille -Maria est un paquet et Jane Holly un monstre!</p> - -<p>— Tu as raison, répondit Caldaguès qui -s'interrompit de chanter en patois languedocien, -son air favori : « <span lang="oc" xml:lang="oc">Aquéli mountagno…</span> » -Tu as raison, elle est délicieuse!</p> - -<p>Et il reprit sa chanson :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Aquéli mountagno</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Que tant auto soun</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">M'empachon de vèire</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Mis amour ount soun…</div> -</div> - -<p>Elle est délicieuse!… Il y avait une telle -âme, une telle ferveur dans la façon dont il prononçait -ces trois mots, que je me retournai -brusquement.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Auto, bèn soun auto,</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Mai s'abeissaran,</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">E mis amoureto</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Vers iéu revendran…</div> -</div> - -<p>« Dites-moi, Caldaguès, mon ami, interrompis-je, -faites attention! Vous savez… Annie -Smith : territoire réservé! Gardez-vous bien! -van Horst l'a dans le sang! »</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Que cante e recante</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Canto pas pèr iéu :</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Canto pèr ma migo,</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Qu'es proche de iéu…</div> -</div> - -<p>C'était l'admirable fin d'une journée d'été. -Entre les colonnes des arbres noirs, le ciel -pourpre flambait. Nous marchions sur les -mousses d'un pas élastique…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">A la font de Nimes</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">I'a un amelié</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Que fai de flour blanco</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Au mes de janvié.</div> -</div> - -<p>Caldaguès coupa sa chanson d'un rire narquois -à mon adresse.</p> - -<p>« Que veux-tu, mon petit! C'est bien dommage -que van Horst ait Annie Smith dans le -sang, mais, tu comprends, je m'en fous!… -Annie Smith… Annie Smith… Je l'aime… »</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">S'aquéli flour blanco</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Eron d'ameloun,</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Culiriéu d'amelo</div> -<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Per iéu e pèr vous.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV.</h2> - - -<p>Oui, il n'y avait plus de querelles, à la -Fourche, on causait, semblait-il, de bonne -amitié : n'était la sauvagerie du paysage extérieur -et le pittoresque grossier des costumes, -vous eussiez tenu le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> pour une salle de -conversation dans un café de province française : -les drames n'affleurent pas toujours.</p> - -<p>Pourtant, j'en sentais un en voie de formation. -Jean Caldaguès se conciliait la faveur -d'Annie Smith, cela était l'évidence même, par -ce contraste violent qui le différenciait des -autres habitués du bar. Sa bonhomie, son -aisance, et surtout ce charme de méridional -discret, si rare parmi des gens neufs, ne laissait -pas de plaire. Hélas! Jean Caldaguès -avait plu. Il captivait Annie par une cour -souriante, et, de temps à autre, je surprenais -dans les yeux de la jeune fille un regard douloureux -qui me faisait peine.</p> - -<p>A quoi pensait-elle? De quoi souffrait-elle? -L'explication la plus simple eût été qu'elle -aimait Caldaguès et avait peur de van Horst. -Oui, mais, je ne sais pourquoi, cette solution -me semblait pauvre. Il y avait autre chose, -un problème plus compliqué que je n'arrivais -pas à résoudre.</p> - -<p>Imaginez le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> : quelques lumières imprécises, -de l'alcool répandu sur les tables, des -flaques par terre, van Horst jouant aux cartes -dans un coin.</p> - -<p>Annie Smith, assise à côté de son père, -regardait vaguement devant elle. Tout auprès, -Caldaguès lui parlait à mi-voix, et Annie -répondait par un sourire ou par un signe de -tête. Soudain, son regard rencontrait celui de -van Horst. Elle baissait les paupières avec -un frisson, ses joues s'empourpraient, on eût -dit qu'elle avait honte.</p> - -<p>Je n'y comprenais rien.</p> - -<p>Van Horst restait silencieux. Pourtant, un -soir, à la clôture, comme il venait de demander -un verre de whisky, il m'interpella brusquement :</p> - -<p>« Tu vois Caldaguès tous les jours? Dis-lui -donc de ma part qu'il fera bien de parler de -moins près à Annie, ou j'irai voir la couleur -de ses tripes. »</p> - -<p>Il parut hésiter. Sa voix baissa de plusieurs -tons, ses lèvres tremblèrent…</p> - -<p>— Mais, si elle l'aime, qu'elle vienne me le -dire, et je m'en irai… Oui… oui… que -Annie vienne me le dire… mais… qu'il ne -m'en parle pas, lui!…</p> - -<p>— Oh, van Horst! Taisez-vous donc!</p> - -<p>Il n'y avait que nous deux dans la salle. -Tout à coup, la porte s'ouvrit, et le gros Kid -entra. Il tenait une bassine pleine du sang -d'un porc qu'il venait de tuer.</p> - -<p>« Etes-vous là, Maria? voici pour le boudin! » -dit-il en posant la bassine.</p> - -<p>Ses mains étaient rouges, rouges de sang, -noires dans l'ombre.</p> - -<p>« Serre-moi la main! cria van Horst d'une -voix que je ne lui connaissais pas, une voix -perçante, âpre, déréglée. Serre-moi les deux -mains! »</p> - -<p>Il saisit les mains du gros homme, et les -broya dans les siennes.</p> - -<p>« Lâche-moi donc! » dit Kid d'un air de -mauvaise humeur.</p> - -<p>Puis, s'adressant à moi :</p> - -<p>« Verse-moi un whisky! Je vais me laver -au ruisseau et je reviens. »</p> - -<p>Van Horst regarda ses paumes gluantes et -se mit à rire.</p> - -<p>« Moi aussi, j'ai les mains rouges, maintenant. -C'est tout de même beau, ce rouge-là, -mais, le sang d'un homme est plus rouge encore! »</p> - -<p>Il riait toujours en regardant ses mains tachées.</p> - -<p>« C'est du sang de porc, tu comprends. C'est -noir, c'est laid… oui… il faudrait du sang -d'homme. »</p> - -<p>Son visage s'était obscurci. Une grande -ombre passait sur lui. Sa voix cassa dans une -émotion trop vive :</p> - -<p>« Ah! mon petit Olivier! maintenant je commence -à ne plus vouloir que son corps… Elle, -je ne l'aurai jamais. »</p> - -<p>La salle était sinistre. La lampe brûlait -jaune. Soudain la porte du taudis de Jimmy -s'ouvrit. Sans doute le gosse ne pouvait-il -pas dormir. Il fit quelques pas dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, -aperçut les mains pourpres de van Horst, et, -poussant un cri suraigu, tomba en arrière. Son -corps, sur le plancher, se pliait en arc de cercle. -Jamais je n'ai assisté à plus belle crise de nerfs. -Kid rentrait. Devant cette scène, il leva les -bras.</p> - -<p>« Malédiction! malédiction! s'écria-t-il sur -ce ton qui semblait toujours prophétiser. L'esprit -du mal est en lui, il est possédé! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV.</h2> - - -<p>Le vent soufflait depuis un mois. Toujours, -dans les branches, ce chant lamentable et continuel. -On s'habitue aux pires vacarmes, mais, -si je n'entendais plus cette plainte pour l'avoir -trop entendue, elle ne m'influençait pas moins, -formant un fond de tristesse à mes heures -inactives.</p> - -<p>Je rentrais vers la buvette, un soir, en écoutant -les paroles désolées qui passaient dans le -feuillage, lorsque je me souvins que je devais -aller nettoyer la cabane des Smith. J'ouvris -la porte que le vent secouait. En me voyant, -Annie eut un mouvement d'effroi.</p> - -<p>« Vous ai-je fait peur, Annie Smith? »</p> - -<p>Elle secoua la tête. Non, je ne lui avais -pas fait peur, je l'avais un peu surprise, voilà -tout, et puis, ce vent qui ne cessait pas la rendait -nerveuse.</p> - -<p>« Vois-tu, Olivier, ces hurlements, ces craquements, -tout le jour, toute la nuit, et encore -tout le jour, ça devient horrible! »</p> - -<p>Elle se tut. Elle maniait fébrilement le -manche d'un balai qu'elle allait me tendre, elle -regardait autour d'elle la pièce vide. Le vieux -Smith travaillait ce jour-là au <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span> -et n'était pas encore rentré. Maintenant Annie -ne trouvait plus rien à dire. Avec le talon -de son soulier, elle battait le plancher. Moi, je -restais devant elle, ne soufflant mot, et me sentant -un peu stupide. Si nous avions su au juste -comment nous exprimer l'un ou l'autre, certes -nous l'eussions fait, mais nos pensées ne se -formulaient pas, nous étions mal préparés à -cette rencontre sans témoins, et nous souffrions.</p> - -<p>Je la sentais souffrir, elle se trahissait par -des gestes exaspérés, par un regard, par un -pincement des lèvres. Il s'en fallait vraiment -de peu que je la prisse en pitié, mais quoi! -expliquer ces émotions moins qu'à demi conçues… -c'était impossible.</p> - -<p>« Vous avez quelque chose à me dire, Annie -Smith? »</p> - -<p>Sa bouche tremblait.</p> - -<p>« Tu as quelque chose à me demander? » -fit-elle.</p> - -<p>Je réfléchis un instant.</p> - -<p>« Oui, » murmurai-je.</p> - -<p>Et, prenant soudain mon parti :</p> - -<p>« Dites-moi, mademoiselle Annie, qui aimez-vous? »</p> - -<p>Elle se redressa, jeta le balai qu'elle tenait -en main… je crois qu'elle eut un petit rire. -C'était encore l'orgueil, tout l'orgueil ; puis elle -s'assit sur un escabeau et, la figure dans les -mains, se mit à pleurer.</p> - -<p>Mais cela ne dura guère. Elle sécha ses -yeux et :</p> - -<p>« Je n'aime pas van Horst, dit-elle, je ne l'ai -jamais aimé : je ne l'aimerai jamais. Déjà, -quand j'étais petite fille, ses yeux me suppliaient. -Il me poursuivait par la prière de son -regard, et moi, pour me défendre, je le traitais -comme un chien, pour me défendre, entends-tu, -car je ne l'aimais pas. Et maintenant, -il est revenu et cela recommence, il faut -me défendre encore, et quand je m'éloigne de -lui, il se venge en répandant le sang… Jack -Dill est mort, Johnnie Lee a failli mourir et, -depuis quelque temps, j'ai peur, j'ai terriblement -peur qu'il ne veuille tuer Caldaguès. »</p> - -<p>Les yeux d'Annie Smith, encore mouillés de -larmes, étincelèrent :</p> - -<p>« Celui-là, oui, je l'aime, et bientôt, il m'emportera -loin d'ici ; celui-là est doux, celui-là est -bon, je serai sa femme. Ah! si… »</p> - -<p>Elle s'était remise à pleurer, mais cette fois, -orageusement, avec un abandon désespéré. Je -tâchais de la consoler, je lui disais des phrases -sans suite, je la suppliais de parler à van Horst, -de se confier à lui, car il l'aimait tant que peut-être -irait-il jusqu'à la donner à un autre. Mais -elle pleurait toujours en secouant furieusement -sa tête blonde, et je ne comprenais pas du tout -les paroles qui lui échappaient, car elle répétait -sans cesse, avec des hoquets dans la voix :</p> - -<p>« Je suis vile, je suis vile! je ne puis demander -cela à van Horst! je suis trop vile, et je -suis trop malheureuse, et j'aime Jean Caldaguès… -Non! non! ne me suis pas! je veux -être seule! »</p> - -<p>Elle sortit de la cabane, échevelée, les mains -sur les yeux.</p> - -<p>« Qu'est-ce que cela veut dire? »</p> - -<p>Et je me mis à balayer la pièce.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI.</h2> - - -<p>On venait de trouver dans le <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span> -une nouvelle traînée de sable nettement aurifère. -C'en était assez pour donner la fièvre à -tout le monde. De gros rires, des cris résonnaient -dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, on s'interpellait, et, de -temps en temps, l'un des buveurs allait jusqu'au -seuil, ouvrait la porte et regardait au dehors. -Un brouillard lourd s'effilochait dans les ramures -des grands arbres. On attendait qu'il fût -dissipé pour se rendre au <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>.</p> - -<p>« Voilà, dit Caldaguès, vous autres, les chercheurs -d'or, vous avez de ces chances! Ce n'est -pas mon métier de bûcheron qui me procurera -des surprises pareilles! »</p> - -<p>Il regardait au fond de son verre de whisky -et, riant bas :</p> - -<p>« Non, dit-il, dans ce pays-ci la fortune -n'est pas dans les forêts. Cette dame couche -plus volontiers dans le lit des ruisseaux. »</p> - -<p>Annie Smith entrait à ce moment.</p> - -<p>« As-tu fini de boire, papa? dit-elle. Viens, -nous allons marcher sous les arbres. Le brouillard -se lève. »</p> - -<p>Le vieux Smith sortit.</p> - -<p>— Heureusement, reprit Caldaguès, il n'y a -pas que l'or des ruisseaux qui soit doux à -regarder.</p> - -<p>— L'or est l'instrument de la damnation! -dit le gros Kid.</p> - -<p>— Pourquoi donc le joues-tu aux cartes? -demanda van Horst.</p> - -<p>— Parce que je suis un pauvre pécheur! -répondit-il d'une voix pleine de contrition.</p> - -<p>— Ça fait toujours passer le temps, dit -Maria.</p> - -<p>— Et au bout de quelques jours on n'a plus -un <i lang="en" xml:lang="en">cent</i>, dit Holly.</p> - -<p>— Ah! il y a tout de même des choses plus -précieuses que l'or! soupira Jane Holly d'un -air romanesque.</p> - -<p>— Oui, vous avez raison, madame Holly, -dit Caldaguès, il y a des choses plus précieuses -que l'or, et qui ne peuvent pas se jouer au poker.</p> - -<p>Le gros Kid et Carletti avaient pris comme -enjeu une bande de sable dont le rendement -restait douteux. La partie devenait chaude.</p> - -<p>— Vous vous trompez! s'écria Carletti, en -abattant un <i lang="en" xml:lang="en">full</i> aux as, tout peut se jouer! -Supposez que j'aie une femme et que je ne -l'aime pas? Eh bien! je la jouerais aux dés, à -qui voudrait la prendre. Un jour, sur les quais -de Naples, j'ai joué ma foi en Dieu avec un -Arabe d'Alger, et, lorsque j'ai perdu, il a dit -que je lui donnais de la fausse monnaie parce -que nous n'avions pas la même religion. D'ailleurs, -j'ai déjà joué mon âme plusieurs fois, -mais, c'est drôle, jamais personne n'a voulu -la prendre!</p> - -<p>— Parions qu'elle sentait trop mauvais! -s'écria Caldaguès.</p> - -<p>Je notai un trait curieux dans cette conversation : -tous les buveurs la tenaient pour plaisante, -sauf deux : Caldaguès et van Horst. On -sentait dans les paroles du bûcheron un continuel -sous-entendu qui me faisait peur. Brusquement, -il leva les yeux sur van Horst qui -était occupé à sculpter un petit morceau de bois, -et dit :</p> - -<p>« N'est-ce pas, van Horst, qu'il y a des choses -qui ne peuvent se jouer aux dés? »</p> - -<p>Van Horst venait de finir un magot grimaçant -et fort laid qu'il destinait, je crois, à -Jimmy. Soigneusement il lui creusa deux yeux -avec la pointe de son couteau, puis il répondit :</p> - -<p>« Je pense tout autrement. Les choses les -plus précieuses se jouent, mais vous avez raison, -Caldaguès, elles ne se jouent pas avec les -dés de la Fourche. Nous avons tout un jeu de -dés, spécial, en plomb, et qui servirait fort -bien. »</p> - -<p>Caldaguès repêcha sur le bout d'une paille -un moustique qui se noyait dans son whisky, -sourit et répliqua :</p> - -<p>— Van Horst, vous parlez juste! Et d'ailleurs, -on ne refuse jamais une partie à quelqu'un -qui vous a sauvé. Depuis que vous et -Olivier m'avez trouvé à demi mort dans un -buisson, je reste à vos ordres.</p> - -<p>— C'est entendu, dit van Horst. Je vous -rappellerai cela.</p> - -<p>Et il se mit en devoir de décapiter le magot -à petits coups.</p> - -<p>Un silence, puis :</p> - -<p>— De quelle façon, demanda Caldaguès, -jouerons-nous cette chose précieuse dont nous -avons parlé?</p> - -<p>— En autant de manches que vous l'entendrez, -mais une seule suffira, je pense. Nous -mettrons deux dés dans le cornet et il sera permis -d'en avoir une provision à la ceinture.</p> - -<p>Caldaguès regarda par la fenêtre.</p> - -<p>— Je ne vois presque plus de brouillard.</p> - -<p>— Eh!… s'écria van Horst, nous pourrions -faire la partie tout de suite! Qu'en dites-vous?</p> - -<p>— Très volontiers, mon cher! je ne demande -pas mieux! mais…</p> - -<p>Il se tourna vers Maria.</p> - -<p>« Mais dites, je vous prie, aux camarades -qui pourraient venir de ne pas trop se promener -sous les arbres, aujourd'hui. Il nous faut -beaucoup de place pour jouer, et il serait regrettable -de se tromper de partenaire. »</p> - -<p>Carletti, qui ne comprenait rien à la conversation, -trouva cette remarque fort drôle et eut -un éclat de gaieté ; mais son rire s'arrêta -soudain lorsque, se tournant vers moi, il me vit -blanc comme un linge.</p> - -<p>« Alors… c'est sérieux? »</p> - -<p>Il n'y eut pas de réponse.</p> - -<p>« Oh! mon Dieu! » s'écria la bonne Maria.</p> - -<p>Elle se couvrit le visage de son mouchoir, -et alla s'enfermer dans sa chambre.</p> - -<p>Caldaguès vida son verre, puis, se levant, -dit d'une voix sobre et posée :</p> - -<p>« Van Horst! je veux d'abord vous remercier -d'un bienfait… »</p> - -<p>Il s'accouda familièrement à la table de van -Horst ; il prit la large main qui tenait encore -le petit magot décapité ; il ajouta :</p> - -<p>— Non pas de m'avoir sauvé la vie ; cela tout -le monde l'eût fait, j'espère, mais de m'avoir -permis de connaître la plus belle émotion que -j'aie jamais eue : celle de voir un vrai sourire -d'amour sur un vraiment beau visage!</p> - -<p>— Allez nettoyer votre fusil, dit van Horst -de cette voix sourde qu'il avait eue, six mois -auparavant, pour parler à Jack Dill. Nous -nous retrouverons ici dans une heure.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII.</h2> - - -<p>« Ah!… et puis, moi je ne m'en mêle plus, -dit Holly ; ils peuvent vider leurs querelles -ensemble! Je vais aller retrouver les camarades -au <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>… Non, non! ajouta-t-il en -se tournant vers sa femme qui s'était assise -dans un coin, tu vas me faire le plaisir de venir -avec moi. »</p> - -<p>Jane Holly sortit à contre-cœur. Le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> -s'était vidé. Maria dormait dans la chambre, -les émotions les plus vives n'ayant jamais -retardé l'heure de sa sieste, et Jimmy était allé -lui aussi au <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span> pour porter un <i lang="en" xml:lang="en">pan</i> -oublié par Kid.</p> - -<p>Je restai seul. J'avais des verres à laver, et -Maria tenait beaucoup à ce que le bar gardât -au moins les apparences de la propreté. Je fis -mon travail. Les mains dans l'eau, je songeais -à la scène qui venait de se passer. Une pensée, -particulièrement, ne me quittait pas, occupait -toute ma tête. J'étais inquiet, je sentais une -vive angoisse à l'approche de ce duel, mais un -détail, surtout, me harcelait.</p> - -<p>Van Horst nettoierait-il bien son fusil! -J'aurais voulu vérifier les armes moi-même, le -fusil de Caldaguès aussi bien que l'autre. Une -demi-heure plus tard, je réfléchissais encore à -ces choses, quand Annie Smith suivie de son -père revint de sa course en forêt.</p> - -<p>— Pouah! dit-elle d'un air dégoûté. Nous -sommes allés jusqu'au ruisseau, et, en revenant, -nous avons failli être asphyxiés. Tu sais, le -grand cèdre fourchu qui est au coude de <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, -eh bien, il y a deux biches qui sont -crevées tout à côté. C'est infect, plein de -mouches et d'oiseaux!</p> - -<p>— Oui, répondis-je, je supposais bien qu'il -y avait une charogne quelque part, j'ai vu des -vautours qui tournoyaient ce matin.</p> - -<p>Van Horst et Caldaguès entraient, leurs fusils -à la main.</p> - -<p>« Il y a une charogne dans la forêt? Tiens! -Tiens!… »</p> - -<p>Van Horst regarda Caldaguès.</p> - -<p>« Nous nous arrangerons pour que les vautours -aient un petit supplément! Allons! ajouta-t-il -en me frappant sur l'épaule, ne prends pas -cette mine désolée. »</p> - -<p>Et, tout bas, de manière que Jean Caldaguès -et moi fussions seuls à l'entendre :</p> - -<p>« Ça ne fait rien, petit, dit-il encore. Il te -restera toujours un ami sur deux. »</p> - -<p>Le calme qu'ils affectaient, qu'ils avaient -réellement, était insoutenable. Ils ne se détestaient -pas. Non… ils sentaient fortement, -van Horst avec plus d'âpreté, Caldaguès avec -plus de philosophie, qu'il fallait que l'un d'eux -disparût.</p> - -<p>Annie ne participait en rien au drame. Elle -croyait, sans doute, que les deux hommes -allaient chasser ensemble, et peut-être s'en -étonnait-elle. Pourtant elle alla, fort tranquillement, -s'asseoir sur l'herbe, avec son père, pour -se reposer dans l'ombre de <span lang="en" xml:lang="en">Big Ben</span>.</p> - -<p>— Vous êtes prêt? dit van Horst.</p> - -<p>— Oui! répondit Caldaguès.</p> - -<p>Ils avaient posé leurs fusils sur la table.</p> - -<p>— Alors, partons! dit van Horst.</p> - -<p>— Buvons d'abord un verre, chacun à notre -santé. Sers-nous, Olivier!</p> - -<p>Je crois avoir un peu tremblé en remplissant -les verres, mais je repris courage pour -poser une question qui me brûlait la bouche :</p> - -<p>« Van Horst, dis-je, laissez-moi voir si -votre fusil est bien propre. Vous m'avez rendu -plus d'un service, et je vous aime beaucoup. -Laissez-moi démonter votre arme, et vous aussi, -Caldaguès, laissez-moi démonter et nettoyer -votre arme. Peut-être est-ce ma dernière -demande à l'un de vous ; ne me refusez pas. »</p> - -<p>Ils se regardèrent et eurent tous deux un -bon sourire franc.</p> - -<p>« Mais oui! mais oui! seulement dépêche-toi! »</p> - -<p>Ils s'assirent et fumèrent avec tranquillité. -Ce calme m'épouvantait plus que la pire explosion -de colère. Il n'y avait pas à intercéder -comme dans l'aventure de Johnnie Lee, il n'y -avait qu'à se livrer au destin.</p> - -<p>Je me mis donc à nettoyer les deux armes. -Pendant ce temps, ils parlèrent de choses indifférentes, -de ce que pouvait rendre <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, -du graissage des glissières dans la forêt, -et ni l'un ni l'autre ne se pencha pour voir, par -la porte, Annie Smith, assise à l'ombre de -<span lang="en" xml:lang="en">Big Ben</span>.</p> - -<p>Quand j'eus fini, ils me serrèrent la main.</p> - -<p>— C'est bien entendu, dit van Horst. En -sortant d'ici, je tournerai à droite, et vous à -gauche. Nous marcherons chacun trois milles -en suivant la lisière de la forêt, et puis nous -entrerons sous bois. Au revoir, Olivier.</p> - -<p>— Au revoir, petit.</p> - -<p>Ils sortirent. Je restai sur le seuil.</p> - -<p>— Au revoir, miss Smith, dit Caldaguès, en -passant devant elle, et peut-être à ce soir.</p> - -<p>— Au revoir, Annie Smith, dit van Horst, -et à ce soir, j'espère.</p> - -<p>Van Horst tourna à droite. Caldaguès tourna -à gauche. Machinalement j'ébauchai un signe -de croix, comme j'avais vu faire jadis à une -vieille femme catholique, que mon père appelait -l'Epouse de l'Antéchrist. Et je demeurai là, -debout, stupide, ne sachant plus penser qu'à -une chose : à cette vieille femme que j'avais -vue dans le temps, et que mon père appelait -l'Epouse de l'Antéchrist.</p> - -<p>Ils avaient disparu depuis quelques instants, -lorsque Annie m'appela :</p> - -<p>« Olivier!… où vont-ils? »</p> - -<p>Elle n'avait répondu que par un signe à -l'adieu des deux hommes, et se promenait maintenant, -de long en large, devant la buvette.</p> - -<p>« Oh! c'est très simple, répondis-je. Ils -vont jouer ensemble à coups de fusils, et c'est -vous qui êtes l'enjeu. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII.</h2> - - -<p>Cette fois, je vis Annie Smith souffrir et -pleurer comme l'eût fait n'importe quelle -femme. Elle pleurait tranquillement, sans -grands gestes de douleur. Je crois qu'elle souffrait -beaucoup. Moi, je tournais comme un -ours en cage. La vieille Maria s'était réveillée -et consolait Annie de son mieux, avec des phrases -absurdes. Le temps traînait. Je prêtais -l'oreille en vain pour surprendre un coup de -feu, et voyais, du côté du <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, un vol -de vautours sinistres tournoyer.</p> - -<p>Soudain, deux craquements assez lointains -qui se confondirent presque.</p> - -<p>C'était fait.</p> - -<p>Non, je n'avais pas le courage d'aller chercher -le survivant! Je resterais au seuil de la buvette -à rafraîchir les tempes d'Annie, qui venait de -s'évanouir.</p> - -<p>Il y eut encore une longue demi-heure d'attente, -puis je m'entendis appeler et, près de -<span lang="en" xml:lang="en">Big Ben</span>, je trouvai van Horst, son fusil passé -en bandoulière et le bras gauche lié d'un -mouchoir.</p> - -<p>— Vous l'avez tué?</p> - -<p>— Bien entendu, mais il s'en est fallu de -peu que je n'eusse le bras abîmé. Oui, oui, je -l'ai tué, dit-il à Annie Smith qui s'approchait, -encore toute pâle de son évanouissement, et je -tuerai quiconque vous aimera, et je tuerai quiconque -croisera ma route.</p> - -<p>Il entra dans la buvette.</p> - -<p>« Mes camarades, dit-il, je vous annonce -que j'ai tué Jean Caldaguès, parce qu'il faisait -la cour à la fille de notre ami Smith. Si l'un -de vous fait la cour à la fille de notre ami -Smith, je le tuerai aussi. Maintenant, je vais -envelopper mon bras, puis je me reposerai un -peu. Demain matin, je partirai pour Skykomish, -où je resterai trois mois. Il me serait -très désagréable d'être vu encore une fois par -Annie Smith avec mon bras en écharpe. Dans -trois mois je reviendrai. Si quelqu'un lui a -manqué de respect, si quelqu'un lui a parlé de -trop près… Bonsoir! »</p> - -<p>Il sortit. Les buveurs du <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> restaient -silencieux. On eût vraiment dit que le petit -discours de van Horst, prononcé avec une insupportable -négligence, avait privé ces corps de -leurs âmes. Pendant les minutes qui suivirent, -ces hommes attablés semblèrent des automates, -et, pourtant, pris individuellement ils ne manquaient -pas de courage, mais les actions de van -Horst les dépassaient trop. Ils balbutièrent -quelque temps des propos vagues, et ce fut un -quart d'heure plus tard que le gros Kid fit une -première allusion à l'événement du jour.</p> - -<p>« Il tuera tout le monde! »</p> - -<p>Holly gonfla d'un coup de langue sa joue -gauche.</p> - -<p>« Enfin, dit-il, nous aurons toujours trois -mois de tranquillité! »</p> - -<p>A ce moment, j'entendis au dehors la voix -de van Horst.</p> - -<p>— Olivier! viens ici! tu as entendu, je vais -partir demain. Tu graisseras mes bottes, et tu -selleras mon cheval. J'aurai un peu mal au bras, -probablement, mais à Skykomish il y a un docteur. -Ah! voici Annie Smith. Je n'ai pas -envie de lui parler maintenant.</p> - -<p>— Non! restez! van Horst.</p> - -<p>Pâle, et la bouche frémissante, Annie Smith -venait à nous. Sa voix était réduite à un murmure.</p> - -<p>— Van Horst! dit-elle, van Horst! Je vous -en supplie, dites-moi où il est, je voudrais le -voir, je voudrais le voir, un instant seulement.</p> - -<p>— Ah! non!</p> - -<p>Ce fut sec, brutal, indubitable.</p> - -<p>— Ah! non! pensez-vous que je l'aie tué -pour que vous alliez pleurer sur lui?… Annie! -lorsque mon bras sera guéri, je viendrai vous -demander en mariage, car je vous veux, et je -vous aurai. Mais je ne veux pas vous avoir -par force, je veux que vous disiez oui, comprenez-vous, -Annie? Et je veux que de votre -plein gré, vous me rendiez mon baiser… Non, -vous ne verrez pas Caldaguès.</p> - -<p>— C'est bien! Je le chercherai donc toute -seule, — dit Annie.</p> - -<p>Et elle s'éloigna sous bois.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIX.</h2> - - -<p>« Viens! » dit van Horst.</p> - -<p>Il me saisit par le poignet.</p> - -<p>— Qu'allez-vous faire? demandai-je.</p> - -<p>— Viens! j'ai besoin de toi.</p> - -<p>Van Horst avait besoin de quelqu'un! -Etrange! étrange qu'il l'eût dit! Il me regarda -tristement… Un air vague, absent, perdu… -ce même air, je le vis quelques années plus tard -sur le visage d'un homme qui se sentait devenir -fou… Après le meurtre de Jack Dill, Vincent -van Horst était une brute victorieuse, et, malgré -l'horreur de la scène, j'avais été séduit. Maintenant, -je ne considérais plus la face d'un vainqueur, -mais celle d'un supplicié… Je crois -qu'il mettait à souffrir la même insolente ardeur -qu'à vivre!</p> - -<p>« C'est bon, dis-je, c'est bon! Je vous accompagne. »</p> - -<p>Et, mes nerfs prenant le dessus, je me mis à -rire d'un rire qui sonnait un peu faux.</p> - -<p>« Attendez-moi, je reviens tout de suite. »</p> - -<p>Je m'étais rappelé, soudain, une Bible que -j'avais vue, quelques jours auparavant, dans -la chambre à coucher de Maria. Dès que Maria -se sentait lasse, enrhumée ou rêveuse, son inconduite -lui donnait des remords. Elle cherchait -aussitôt leur allègement dans les Evangiles. A -tout hasard, je fus prendre le petit livre et -rejoignis van Horst.</p> - -<p>« Qu'as-tu là? »</p> - -<p>Je lui montrai le petit livre noir.</p> - -<p>« Ah! » fit-il.</p> - -<p>Et nous entrâmes sous bois.</p> - -<p>Van Horst marchait en avant, rapidement, -se parlant à lui-même, la tête basse.</p> - -<p>« Non, elle ne le trouvera pas!… Elle aura -pensé à chercher du côté de la clairière… Il -faudra que nous l'enterrions vite… Ah! il -nous manque une bêche… C'est trop tard, -maintenant… on perdrait du temps… Tout de -même, il a joué franc… Viens, Olivier, ne -traîne pas! »</p> - -<p>Nous étions dans la partie la plus épaisse du -bois. On entendait le gibier voler, chanter, -grogner, galoper alentour.</p> - -<p>« On pourrait le jeter dans le <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, -en le lestant de pierres… Non, il n'était pas -une canaille… il faudra l'enterrer. »</p> - -<p>Nous marchions de plus en plus rapidement, -entourés par le bruissement continuel de la -forêt. Mais, bientôt, une odeur abominable me -prit la gorge, un intense relent de pourriture. -Je me souvins qu'Annie Smith avait parlé de -deux charognes au pied d'un arbre. Un vautour -se leva lourdement d'une branche au-dessus de -ma tête, et alla se poser plus loin.</p> - -<p>« C'est ici, » dit van Horst.</p> - -<p>Il me jeta un regard bref, un regard pitoyable, -puis il écarta les broussailles et je vis -le cadavre de Caldaguès. Je m'agenouillai tout -auprès. Il avait été frappé en plein cœur. Van -Horst restait debout devant moi, et maintenant, -les lèvres serrées, les yeux froids, regardait -Caldaguès.</p> - -<p>« J'étais là-bas, me dit-il d'un air assez sec. -Tu vois, à côté de ce grand arbre fourchu. Nous -avons tiré presque ensemble. Il m'a attrapé -dans le bras. J'ai lâché le coup, et il est tombé -sans dire un mot. »</p> - -<p>Ce cadavre vêtu de toile grise gardait un bel -air reposé. Sur la bouche, il y avait comme le -sillage d'un sourire. Oui, mon ami Caldaguès -était bien entré dans la grande paix. Une façon -de joie tranquille… un éternel renoncement… -Caldaguès dormait, les yeux ouverts.</p> - -<p>Je regardai van Horst à la dérobée. Il y avait -sur sa face une expression de haine abominable.</p> - -<p>« Elle viendrait ici! elle s'agenouillerait près -de lui! elle se mettrait à l'aimer! elle croirait -l'avoir aimé déjà! Jamais je ne pourrais la conquérir, -alors! »</p> - -<p>Il réfléchit longuement.</p> - -<p>— Van Horst, lui dis-je, que voulez-vous -faire? Allons-nous-en! L'odeur de ces charognes -est vraiment affreuse. Ce sont deux biches. -Elles ne doivent pas être loin ; on entend les -vautours.</p> - -<p>— Oh! dit-il, ils auront tôt fait de les -manger. Ils vont vite en besogne!</p> - -<p>Sa figure s'éclairait. Quelle nouvelle idée -funeste naissait en lui?</p> - -<p>Encore un moment de silence, puis :</p> - -<p>« Voilà! » dit-il.</p> - -<p>Il s'était décidé, et cet homme qui, en vérité, -avait parfois des inspirations de poète, se mit, -d'une voix délibérée, grave et sobre, à parler -au corps de Caldaguès.</p> - -<p>« Caldaguès, dit-il, je t'ai tué, mais je ne -pouvais faire autrement. Tu aimais une femme -que j'ai cherchée toute ma vie. Ça ne pouvait -pas continuer ainsi. Je ne peux pas non plus -laisser cette femme te dire adieu. Alors, je vais -te cacher. Tu garderas ton fusil dans la main, -comme un bon chasseur. Tu ne seras pas enterré. -Tu ne seras pas mangé par les vers. Tu étais -bûcheron, Caldaguès ; avec l'aide du petit que -tu aimais bien, je vais t'ensevelir dans un arbre, -dans ce gros arbre, là-bas. Je ne puis pas le -faire seul, parce que tu étais un bon fusil et -que mon bras me fait mal. Nous t'ensevelirons -dans les branches, tout en haut, près du ciel, -et les oiseaux se nourriront de ta chair. Comme -les vautours volent depuis hier autour de cet -arbre, à cause des charognes, personne ne saura -que tu es là. Allons, viens, Caldaguès! Nous -te prendrons tout doucement dans nos bras pour -que tu puisses rêver tranquille au milieu de la -verdure. »</p> - -<p>Ah! la vérité de son accent, lorsqu'il prononçait -ces paroles! Et il faut encore vous figurer -la familiarité respectueuse, l'air gentilhomme -qui marquait le discours de ce colosse blessé -qui parlait à sa victime.</p> - -<p>Nous fîmes comme il avait dit. Ce fut long. -Ce fut laborieux. A cause de la puanteur qui -flottait partout, j'étais pris d'abominables nausées. -Van Horst, par instant réprimait un cri -et grinçait presque des dents, lorsque son bras -lui faisait trop mal. Nous montâmes à l'arbre -par une branche basse qui traînait. Après une -demi-heure de travail, ce fut fait.</p> - -<p>Appuyé contre une fourche moussue, dans -le haut de l'arbre, tenant son fusil bien calé -entre ses jambes, entouré de feuillage, bercé par -le chant des oiseaux et le bourdonnement des -abeilles, flatté par les brises et déjà tout près -du ciel, Caldaguès avait trouvé le lieu de son -dernier repos.</p> - -<p>Et je fus l'artisan de cette besogne! Un tel -souvenir me paraît insensé!</p> - -<p>Nous restions toujours accrochés aux branches. -Nous regardions Caldaguès, et, soudain :</p> - -<p>« Pardon, pardon! s'écria van Horst, mais… »</p> - -<p>Sa voix tremblait, et ce fut presque en bégayant -qu'il acheva la phrase…</p> - -<p>« Je ne pouvais pas permettre à Annie de te -dire adieu. »</p> - -<p>Pieusement, oui, pieusement, et d'un geste -presque tendre, Vincent van Horst abaissa les -paupières de Caldaguès.</p> - -<p>« Allons! au revoir, mon ami!… Et toi, -petit, je te laisse avec lui, un instant. »</p> - -<p>Il descendit de l'arbre.</p> - -<p>Je m'appuyai, puis, ouvrant au hasard la -petite bible de Maria, je lus un verset :</p> - -<p>« Eternel! souviens-toi, dans ton courroux, -d'avoir compassion! »</p> - -<p>Cela se trouvait dans Habacuc : le second -verset du troisième chapitre, et la prière ne convenait -que trop bien aux circonstances.</p> - -<p>Je regardai encore la pauvre face si blanche -et d'expression si recueillie, maintenant, sous -ses yeux clos. Je nouai un mouchoir au bas du -visage pour garder la bouche fermée. C'était -tout ce que je pouvais faire.</p> - -<p>« Adieu! »</p> - -<p>J'eus comme un frisson de pitié, et mes yeux -étaient pleins de larmes. Puis, moi aussi, je -regagnai la terre.</p> - -<p>Une heure après nous rentrions à la Fourche.</p> - -<p>« Bien entendu, dit van Horst d'une voix -tranquille, personne ne saura jamais où se trouve -Caldaguès. »</p> - -<p>Ce n'était pas une demande, c'était une affirmation, -un ordre.</p> - -<p>Il ne fut plus question de cela, entre nous.</p> - -<p>— Qui est prêt pour un poker? demanda -van Horst en ouvrant la porte du <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>.</p> - -<p>— Viens faire le cinquième, reprit Holly, -le plus aimablement du monde, la partie est -commencée.</p> - -<p>— D'ailleurs, je ne jouerai pas longtemps, -reprit van Horst, j'irai me coucher tôt ; mon -bras me fait mal. Je pars demain pour le -Nord, où j'aurai des affaires pendant deux -ou trois mois.</p> - -<p>— Tu vas dans le Nord?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>Tout cela fut dit sur un ton de parfaite indifférence.</p> - -<p>Quelques instants plus tard, la vieille -Maria m'envoya faire une commission chez le -gros Kid. Je m'y rendais, lorsque je vis -Annie revenir de la forêt.</p> - -<p>Elle s'approcha de moi, et me dit, tout bas, -d'un air presque honteux, d'un air de pauvre -qui demande l'aumône :</p> - -<p>« Où a-t-il laissé Caldaguès? »</p> - -<p>J'hésitai un instant, puis :</p> - -<p>« Je ne sais pas! » répondis-je.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXX.</h2> - - -<p>Van Horst parti, le temps me sembla long.</p> - -<p>Je voyais peu Annie Smith. Elle restait -dans la cabane de son père, reprisait de vieux -habits, balayait, faisait la lessive au ruisseau. -Les rares fois que je la rencontrai, elle ne me -dit pas un mot. Je n'ai jamais su si elle se -doutait de mon mensonge, après le duel.</p> - -<p>Les jours suivaient les jours avec lenteur. -Je m'ennuyai, et, pourtant, quelle animation à -la Fourche pendant ces trois mois que dura -l'absence de van Horst!… Je vis passer des -gens de toutes sortes. Ils arrivaient couverts -de poussière, harassés, en haillons. Ils repartaient -le lendemain, laissant quelques pièces -en paiement. On ne les revoyait plus. C'étaient -les personnages d'une lanterne magique, mais, -comme ces ombres qui se dessinent sur une -toile blanche, leur profil seul apparaissait. Je -ne connaissais rien de leur vie. Je ne devinais -rien de leur avenir. Cela m'était égal. Ils -pouvaient avoir les yeux pleins de rêves, ils -pouvaient porter sur leur visage les traces de -la douleur, les petites rides de la joie, cela -m'était égal. Ils pouvaient raconter de belles -ou de lugubres histoires, parler de leurs -triomphes ou de leurs défaites, dénombrer leurs -blessures, étaler devant nos yeux de beaux souvenirs -d'apparat, je ne les écoutais guère. Cela -m'était égal. Ils passaient.</p> - -<p>Non! j'ai tort! ils ne passaient pas tout -entiers, car chacun d'eux, le jour de son départ, -inscrivait ou dessinait quelque chose sur l'un -des murs du bar : leur nom, à l'ordinaire, -accompagné d'un croquis symbolisant leur surnom. -Une sorte de blason, pourrait-on dire : -<i lang="en" xml:lang="en">Sailing Dick</i>, qui devait avoir navigué jadis, -signait dans le triangle d'une voile ; <i lang="en" xml:lang="en">Bloody -Jack</i> se désignait par un poignard ; <i lang="en" xml:lang="en">Curly Jim</i>, -par une boucle ; <i lang="en" xml:lang="en">Wisconsin Hank</i>, par un W ; -<i lang="en" xml:lang="en">Harelip Fred</i>, témoignait par une bouche fendue -de son bec de lièvre, et <i lang="en" xml:lang="en">Club-John</i>, par une -sorte de moignon, de son pied bot. La date, -invariablement, soulignait le tout. Le plus -souvent, ces gens ne se connaissaient pas. Ils -se suivaient parfois à trois mois d'intervalle, -et cela depuis des années. Peut-être mourraient-ils -avant de se rencontrer, et, cependant, <span lang="en" xml:lang="en">Sailing -Dick</span> retrouvait trace du passage de <span lang="en" xml:lang="en">Curly -Jim</span>, comme s'il s'était agi d'un vieux camarade.</p> - -<p>Je pense même que ces hommes n'eussent -point trouvé de plaisir à se voir. Il leur suffisait -de reconnaître un dessin sur la paroi -d'une citerne ou sur le mur d'un bar pour que -ces voyageurs solitaires ne se sentissent pas -tout à fait perdus dans le vaste univers, et leur -premier soin, quand ils arrivaient à la Fourche, -était de chercher la trace d'un compagnon inconnu -et déjà reparti.</p> - -<p>Van Horst n'écrivait jamais rien.</p> - -<p>« Je n'ai pas besoin de dire où je passe, -m'expliquait-il un jour. Je n'ai pas besoin -des autres hommes. »</p> - -<p>Soit… mais depuis son départ, moi, j'avais -besoin de van Horst, et, tous les jours, je -voyais la trace de son blason dans une marque -de couteau faite par lui sur la cloison du bar -après qu'il eut tué Jack Dill.</p> - -<p>Oui, je sentais, chaque jour, quelle énorme -place Vincent van Horst tenait dans ma vie. -Je comprenais quel beau spectacle c'est que de -voir un homme souffrir quand il souffre de -toutes ses forces vives. Ah! peu m'importait -que van Horst eût tué! peu m'importait que -cet amour pour Annie, contrarié, meurtri, -froissé, se fût changé en amour de la lutte, en -plaisir de vaincre, en goût du sang! Van Horst -ne pouvait avoir cette femme qu'il désirait si -passionnément, il s'en consolait par de moindres -joies, et voir du sang couler en est une -extraordinaire. J'ai compris cela plus tard, -mais je le sentais alors, je le sentais déjà, tout -jeune homme que j'étais, et je plaignais van -Horst, et van Horst me manquait beaucoup.</p> - -<p>En vérité, je m'ennuyais sans mesure. Seul, -Nicodemus Holly mettait dans ma vie un peu -de gaieté. Le grotesque de son exubérance -forçait à rire. Dès qu'il rentrait de son travail, -dès qu'il s'était assis devant son verre de -whisky, le rideau se levait sur une farce inédite. -Cela ne laissait pas d'être odieux, mais -restait drôle. Il semblait qu'on le payât pour -nous divertir. Je ne sais si ses facéties m'amuseraient -aujourd'hui ; mais à l'époque, mon -Dieu! j'étais un jeune ouvrier de seize ans, et, -je crois que des charges plus subtiles m'eussent -moins réjoui.</p> - -<p>Depuis une semaine la société de Jimmy me -manquait aussi. Lui qui se plaisait toujours -en ma compagnie avait pris des habitudes d'indépendance. -Je ne le voyais plus. Il passait -des journées entières à courir dans la forêt, -et parfois il me sembla qu'il avait une curieuse -expression, faite de lassitude et d'égarement, -comme si quelque douleur morale se fût jointe -à la fatigue de sa trop longue promenade.</p> - -<p>En somme, durant ces trois mois, il ne se -passa rien que de très ordinaire : le gros Kid -nous fit tous les soirs des discours où l'Ancien -et le Nouveau Testament furent mis solennellement -au pillage ; il y eut de très brillantes parties -de poker ; Carletti se montra plaisant ; Jane -Holly fut repoussante à son ordinaire ; le vieux -Smith fuma sa pipe, et notre bonne Maria poursuivit -le cours égal de sa prostitution, moyennant -trois dollars versés d'avance.</p> - -<p>Même, à ce propos il me faut, je crois, noter -un souvenir qui m'est personnel.</p> - -<p>Un soir que je me promenais sous les arbres, -je rencontrai Jane Holly. Elle me fit savoir -sans aucune préparation le désir qu'elle avait -de coucher avec moi. Je lui témoignai que cette -idée me dégoûtait. Et nous nous séparâmes. -Mais… comment dirais-je… la proposition -de Jane Holly avait été trop directe, et si mon -esprit n'en fut point touché, la partie mortelle -de mon être en resta toute émue. Jusqu'alors, -le travail, les courses au soleil, les randonnées -à cheval ne me laissaient guère le loisir de -penser à cette chose que les jeunes gens de -l'Ancien Monde nomment la bagatelle. Or, -ce jour-là, bien que je me fusse échappé sain -et sauf des griffes de la harpie, je pensai que -le moment était peut-être venu de goûter à ces -ineffables délices pour lesquelles les hommes -s'entr'égorgent. D'autre part, j'avais fait quelques -petites économies, et, bravement, le front -haut, le regard net, je m'enquis ce soir même -auprès de Maria de la façon selon laquelle elle -recevrait une offrande de trois dollars, faite -selon les règles traditionnelles, si j'en étais le -donateur. La pauvre femme fut un peu surprise -et, avec une tranquille inconscience, elle me -donna des conseils de parente âgée, qui, avouez-le, -pouvaient paraître étranges. Enfin, comme -j'insistais, elle me demanda vingt-quatre heures -de réflexion, au bout desquelles elle accepta -mon offre.</p> - -<p>Donc, le soir même, je mis dans sa chambre -une bouteille de whisky et deux verres, mais, -cette fois, au lieu de me retirer discrètement -selon mon habitude, je demeurai.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXI.</h2> - - -<p>Une nuit offre toujours quelque chose de -singulier, le lit étant un des lieux du monde -où se font les plus belles métamorphoses, mais -je dois dire qu'à ce point de vue, Maria ne sut -point me surprendre. En elle, l'amoureuse restait -pareille à la tenancière de bar : elle réglait -ses amours avec la même placidité que ses -comptes.</p> - -<p>Bien que la chambre fût exiguë, elle manquait -d'intimité. La fenêtre grande ouverte -faisait croire que l'on couchait dehors.</p> - -<p>Il me venait peu à peu une sorte de tendresse -pour la femme au gros corps, aux yeux doux -qui se donnait à moi, et, sous la lampe jaune, -affadie par le clair de la nuit, je regardais affectueusement -cette bouche baisée où ne se découvrait -nulle ironie et ces bras qui savaient encore -étreindre. De temps à autre, Maria me parlait -et, comme si j'avais maintenant des droits sur -elle, m'expliquait sa vie et combien elle aimait -l'amour, et combien aussi elle avait peur de -l'amour quand il s'accompagnait de violences -funestes. Le plaisir était pour elle une agréable -habitude dont, certes, elle tirait parti, mais qui -ne l'avilissait point. Elle n'avait pas connu -l'étreinte du viveur, elle ne savait rien de la -débauche, et venaient lui demander de l'amour -ceux-là seuls qui en avaient soif. Maria ne -s'étonna donc point de ma fièvre, elle ne -s'amusa point de ma candeur : cette fièvre -d'aimer, elle la trouvait chez presque tous ses -amants, et cette candeur, pour une part, elle la -portait en elle-même.</p> - -<p>Cela n'empêche que ma fougue finit par -l'émouvoir, et je me souviens encore de certains -bons sourires un peu troublés, un peu mouillés, -après quoi je m'emparai d'elle à nouveau -pour notre double satisfaction.</p> - -<p>Quand j'eus fait, je m'allongeai à ses côtés -et nous causâmes encore. Plus tard, la lampe -soufflée, nous parlions toujours dans la chambre -obscure où pénétraient les bruissements, les -chants de source et les coups d'ailes de la forêt -toute proche. Puis, Maria ferma les yeux et -je restai près d'elle, heureux, reconnaissant, -vaguement attendri, dénombrant sans colère les -amants que m'avait avoués ma première maîtresse -et songeant qu'il était plaisant de vivre.</p> - -<p>Je rêvais, Maria dormait. Je songeais maintenant -à van Horst, à son tumultueux amour, -à cette femme qui ne voulait pas de lui, à ce -qui pourrait bien s'ensuivre, et je ne comprenais -pas, et j'interrogeais l'ombre qui murmurait -sans trêve… Enfin le sommeil me prit à mon -tour.</p> - -<p>Je fus réveillé par un baiser sur le front et -par une voix qui disait :</p> - -<p>— Olivier! il faut aller nettoyer le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>.</p> - -<p>— Oh! m'écriai-je…</p> - -<p>Puis, me reprenant aussitôt :</p> - -<p>« J'y vais, madame Maria. »</p> - -<p>Et je sautai du lit.</p> - -<p>Je ne vois pas qu'il y ait eu, dès lors, rien de -nouveau dans notre petit monde de la Fourche, -sinon que je notais avec une sorte de plaisir et -plus d'intérêt qu'auparavant la qualité des -amants de la vieille Maria. Durant le mois -qui suivit, je disposai le whisky et les verres -pour neuf clients, à savoir : Carletti qui me -réveilla en pleine nuit par une chanson napolitaine, -une ode de victoire sans doute, un bûcheron -du camp voisin, hâbleur et bancal, moi-même, -deux <span lang="en" xml:lang="en">cowboys</span> qui allaient à San Francisco, -le gros Kid, dont j'imaginais mal les -effusions prophétiques, moi-même encore, -Mosé, un prospecteur de mines, le gros Kid -et deux passants dont j'oublie le métier.</p> - -<p>Ainsi, les journées se suivirent tant bien -que mal ; je m'ennuyais beaucoup, et, lorsque -je m'ennuyais trop, je respirais l'air du soir -sous les arbres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXII.</h2> - - -<p>Durant une heure de loisir, j'étais allé me -promener.</p> - -<p>La forêt était pleine de murmures furtifs. -On eût dit que les arbres se parlaient l'un à -l'autre, puis réfléchissaient longuement avant -de parler encore. Seule la voix du ruisseau -persistait, si frivole dans cette assemblée de -grands cèdres.</p> - -<p>Une congrégation de gens très vieux et très -savants qui échangent, en phrases douces, des -maximes longtemps mûries, voilà ce que me -paraissait être la forêt, avec une jeune enfant, -jetant parmi eux de petits rires.</p> - -<p>La forêt! mais c'est une cité où l'on n'a -que des amis, une innombrable cathédrale dont -les colonnes vivent, un labyrinthe où l'on ne -saurait trop se perdre et d'où l'on ne devrait -jamais sortir!</p> - -<p>Baigné par l'air humide et frais, je marchais -doucement sous le toit vert de ce temple -de frondaisons.</p> - -<p>La forêt était libre, folle et désordonnée. -La diffusion du clair de lune m'aidait à suivre -le chemin que j'avais choisi, mais il fallait à -tout instant se garer d'une branche, en repousser -une autre, enjamber un tronc mort. J'arrivai -enfin dans un lieu que je connaissais pour -y être souvent venu quand le travail de la -Fourche me donnait le loisir d'une promenade. -Là, van Horst avait rencontré Annie pour la -première fois ; près de ce grand cèdre, van Horst -avait commis son crime… mais qu'importaient -de mauvais souvenirs! la clairière avait tant -de beauté! Assez grande, encaissée par d'immenses -arbres que les lianes vertes réunissaient, -elle était toute saupoudrée de lumière -comme pour une féerie. Dans l'air, on voyait -par instants voler des phalènes du plus doux -velours. Un buisson faisait une tache très -sombre près d'un ruisseau d'argent. Je m'assis -sur l'herbe pour contempler mieux, dans -le cercle des cèdres noirs, le ciel somptueux -et paré.</p> - -<p>L'herbe était douce. Bientôt je m'allongeai. -Un souffle faible passait dans la clairière -portant de gros scarabées bourdonnants qui -tournoyaient un peu, puis rentraient sous bois.</p> - -<p>Soudain, je me relevai sur le coude et prêtai -l'oreille. Il me semblait entendre des pas, non -loin. Le bruit léger se rapprochait. Je restai -coi, et, brusquement, comme le prince de la -féerie, comme le génie du paysage, parut dans la -clairière : Jimmy.</p> - -<p>Tignasse au vent et les pieds nus, il courait -sous les grands arbres sourcilleux. Son pantalon -était trop large, sa blouse mal attachée. -Cela avait un tour rustique et plein de poésie. -Il semblait chercher quelque chose. Il riait. -Il allait de droite et de gauche, puis il revenait -sur ses pas.</p> - -<p>Tout à coup j'entendis un long appel :</p> - -<p>« Jimmy! Jimmy! »</p> - -<p>C'était, me semblait-il, la voix de Jane Holly.</p> - -<p>Jimmy disparut sous la futaie.</p> - -<p>Que pouvait lui vouloir Jane Holly! J'eus -comme un mouvement d'effroi.</p> - -<p>La lune montait. L'herbe était couverte de -cendres. Une pure fraîcheur s'exhalait du sol.</p> - -<p>Le lendemain je dis à Jimmy :</p> - -<p>« Tu es rentré tard, hier soir, je dormais -déjà! »</p> - -<p>Il eut un sourire vague et charmant, mais je -ne pus lui tirer un seul mot qui fût compréhensible.</p> - -<p>— Pourquoi ne t'es-tu pas couché? Je vais -te gronder!</p> - -<p>— Non! non! ne me gronde pas!</p> - -<p>Il tournait vers moi ses yeux pâles où il y -avait un peu d'égarement.</p> - -<p>« C'est comme le four où l'on cuit le pain!… -et dans la tête c'est comme le vent qui fait -tourner!… »</p> - -<p>Et Jimmy se mit à sangloter. Il avait de -grands hoquets qui lui secouaient la poitrine.</p> - -<p>On m'appelait au <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>. Je haussai les -épaules et m'en fus à mon travail.</p> - -<p>Une heure plus tard, j'entendis quelqu'un -qui criait au dehors :</p> - -<p>« Ohé! ohé! Saruex! »</p> - -<p>C'était van Horst. Je lui trouvai le visage -un peu terreux, mais, par ailleurs, il n'avait -pas changé.</p> - -<p>Il me tendit sa large main.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIII.</h2> - - -<p>Quelle journée! Mon Dieu! quelle journée!</p> - -<p>L'air brûlait comme une torche. Ce continuel -rayonnement donnait soif. On ne travaillait -pas. Sous les arbres, sous le moindre -abri de toile ou de planches, chacun faisait de -son mieux pour dormir.</p> - -<p>J'étais allé me réfugier dans l'ombre des -verdures, espérant que, près d'un ruisseau, je -pourrais mieux supporter la torture du jour, -mais la forêt paraissait d'une chaleur plus -implacable encore que le découvert. La terre -fumait et se putréfiait odieusement. Les sous-bois -étaient moites, les clairières ardentes.</p> - -<p>Jamais je ne l'avais vue ainsi. Ce n'était -plus la grande forêt sévère, la futaie harmonieuse, -chantant par tous ses oiseaux, c'était -une femelle macérée dans ses parfums, dont -on n'aurait su dire s'ils étaient arômes ou -puanteurs.</p> - -<p>Fiévreuse, toute peuplée d'émanations insoutenables, -la forêt semblait un lieu de débauche, -et ma chair était soulevée en ce -lupanar.</p> - -<p>Je me traînais sous les branches en haletant, -ma peau était humide, j'avais mal aux -yeux. Soudain je pensai à un petit étang où -il ferait peut-être bon se baigner. J'irais là. -C'était une vasque bordée de roches, à quelques -minutes de la Fourche. J'escomptais la -caresse de cette eau tranquille, toujours ombragée -par de grands rameaux. Je trouverais -un peu de fraîcheur, dans l'agréable paysage en -miniature que faisaient les fines fougères.</p> - -<p>J'y fus bientôt, et m'allongeai sur son bord, -dans l'ombre d'un buisson. Devant moi, l'onde -plate et les arbres penchés ; au-dessus, le ciel -ardent. Je me laissais aller à une demi somnolence -qui n'était pas du repos. Je me sentais -fiévreux, inquiet, tout possédé par une fausse -torpeur. Je fermais les yeux et les rouvrais -brusquement. J'écoutais le fourmillement des -petites bêtes dans l'herbe. Des insectes maigres -parcouraient la mare avec agitation, et l'eau, -toujours si légère et que l'on aimait à faire -couler entre les doigts, me paraissait lourde et -plombée comme l'envers d'un miroir.</p> - -<p>Sur une branche basse, à deux mètres de -moi, se dénouait un drame affreux. Sans doute -ne l'eussé-je pas remarqué un autre jour que -celui-là, mais, dans cet air puant de parfums, -il semblait rendre je ne sais quel aspect sauvage -qui m'occupa.</p> - -<p>Une grosse araignée achevait de se repaître -d'un oiseau, et c'était très horrible de voir cette -bête répugnante et velue attirer de ses huit -pattes le squelette délicat, auquel restait encore -de la chair et des plumes. Je n'ai jamais aimé -les araignées. Ce jour-là, je fus transi. La -bête alerte et veloutée avait des tons de pourriture -et couvrait avec une telle ardeur la -petite charogne ailée! On ne savait si c'était de -l'appétit, du jeu ou de l'amour. Les côtes de -l'oiseau étaient déjà presque blanches et les -pattes brunes de l'araignée se faufilaient entre -elles avec une adresse qui donnait le frisson. -J'aurais voulu m'en aller, je ne m'en sentais -plus la force. Il faisait trop chaud, il faisait -trop moite. De vagues idées se développaient -en moi, idées imprécises, idées gênantes, idées -sexuelles… Assommé sous le poids de l'air, -je dus m'endormir.</p> - -<p>J'étais presque couvert par les branches, -enterré dans la verdure. A côté de moi, -l'araignée achevait son festin. Mon malaise -se prolongeait dans un rêve, me faisant voir -d'abominables choses. Soudain, je me réveillai, -et, certes, je ne pensai plus à voir si -l'araignée avait ou non lâché sa proie, mais, -glacé par une horreur qui me venait par instinct, -flairant déjà quelque chose de monstrueux, -je regardai la vasque, les doigts crispés -sur le gazon.</p> - -<p>Le soleil avait baissé. Dans l'étang, que -couvrait une ombre légère, Jimmy nageait. -Accroupie sur la berge, à quelques pas de lui, -nue, répugnante, couturée de cicatrices, Jane -Holly le regardait. Il nageait vers elle, puis -sortit de l'eau et s'assit à ses côtés. Ils se parlaient -à voix basse ; ils étaient trop loin pour -que j'eusse pu entendre ce que disait Jane, -mais les balbutiements diffus et confidentiels -de Jimmy me venaient avec leur charmante -fraîcheur et leur non-sens délicat. Elle avait -avec lui des grâces d'enfant, et cela était ignoble -de voir ce corps, qui semblait un cadavre -animé, minauder et faire les gestes de la coquetterie.</p> - -<p>Ils rentrèrent dans la mare, ils jouaient à -s'y poursuivre, les rires de Jimmy se croisaient -avec les grincements de Jane. Ils allèrent de -nouveau vers la pointe gazonnée qui descendait -mollement jusqu'à l'eau. Combien de temps -avais-je dormi? combien de temps avaient -duré ces ébats?</p> - -<p>Je compris toute l'horreur de la scène en -voyant Jimmy, svelte et ruisselant, couché sur -l'herbe et Jane, à quatre pattes sur lui, qui lui -mangeait la bouche. Que voulez-vous, il n'y -a pas deux manières de dire ces choses! Elle le -viola avec une sorte de fureur que je n'avais -jamais vue chez les bêtes. Ce n'était pas le -désir soudain de van Horst troussant les filles -d'auberge, ce n'était pas les amours salariées -de Maria, c'était autre chose : une débauche -malpropre, les écarts d'une femme, non, d'une -chienne en chaleur… et puis, songez donc, -Jimmy!… cet enfant!… elle le caressait, elle -le baisait, elle le maniait en haletant, elle le -pressait contre elle et bientôt se fit prendre.</p> - -<p>Non! ces jeux n'étaient pas les premiers! -il y avait en Jimmy une avidité peureuse, un -égarement passionné qui disait l'habitude de ce -sabbat et j'entendis mieux, alors, ce que plusieurs -mois avant, il murmurait dans la forêt :</p> - -<p>« C'est comme le four!… c'est chaud!… -Et, dans la tête, c'est comme le vent qui fait -tourner! »</p> - -<p>Je restais là, stupide, incapable de bouger, -la nausée à la gorge. Ils s'étaient rhabillés, -Jane avait d'horribles retours de tendresse. -Tout à coup Jimmy se dressa près d'elle :</p> - -<p>« Tu me fais mal! »</p> - -<p>Elle l'entraîna sous bois.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIV.</h2> - - -<p>C'était au printemps, un printemps radieux, -tout aéré de brises, tout pénétré de parfums. -Je ne sais pourquoi, mais il me semble que la -nature montrait une exubérance inaccoutumée. -De grandes grappes de fleurs pendaient aux -arbres de la forêt, mille fleurs jaillissaient du -gazon, et les bords du <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span> étaient -tout fleuris. Les matins paraissaient plus clairs, -midi sonnait avec plus de splendeur, il soufflait -jusqu'au soir un vent suave et jamais les nuits -n'avaient été plus douces, jamais les étoiles -n'avaient brillé plus indiciblement.</p> - -<p>Pour souhaiter sa fête à la vieille Maria, on -banquetait dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>.</p> - -<p>Nous avions tous bien mangé et bien bu, mais, -par exception, personne n'était ivre. La brise -chassait doucement la fumée de nos pipes, et l'on -causait sans trop faire de bruit, autour de la -table que chargeaient des verres et des bouteilles.</p> - -<p>Selon la proposition de Carletti, chacun se -servait lui-même, pour que la réjouissance ne -me donnât pas un supplément de travail. Tous -les vieux habitués de la Fourche s'étaient -réunis, et, dans un fauteuil, le seul fauteuil du -pays, notre bonne Maria trônait.</p> - -<p>Le vieux Smith venait de se rasseoir dans -son coin, salué par nos applaudissements, pour -un petit discours de circonstance qu'il venait -de prononcer. Seule Jane Holly avait l'air -mécontent. Je pense que mon refus de me laisser -initier, jadis, aux douceurs de l'amour -l'avait beaucoup blessée, mais ce n'était point -là le sujet actuel ou principal de son mécontentement. -Il ne lui plaisait pas que notre allégresse -fût si franche, puisque la fête de la -patronne en était l'objet. Elle restait immobile -devant son verre de gin, sa vilaine figure -noire figée en une moue.</p> - -<p>Cela n'empêchait pas les autres de s'amuser. -Holly inventait, pour faire rire Jimmy, des -grimaces inédites, Carletti dessinait sur la table -un profil de femme et le gros Kid parlait -éloquemment de l'avenir des nouveaux <span lang="en" xml:lang="en">placers</span>. -De temps à autre, Maria me regardait avec -un sourire et moi, je baissais alors les yeux un -peu honteux tout de même, mais me sentant -une façon de tendresse naïve pour cette grosse -femme, au souvenir des voluptés reçues. Van -Horst fumait, accoudé au chambranle de la -porte ouverte, et, au dehors, contre le paysage -de la nuit, on voyait se promener Annie Smith.</p> - -<p>Il régnait une bonne volonté générale. Nous -avions tous oublié les morts.</p> - -<p>Carletti venait de finir une romance, quand -van Horst vida sa pipe sur le seuil, en gratta -avec soin le fourneau, la mit dans sa poche et -rentra dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>.</p> - -<p>Je le revois bien comme il était à cet instant, -avec son large vêtement de toile bleue, -ses souliers ferrés, sa ceinture rouge, ses cheveux -un peu longs et flottants. Il vint vers -moi, et, durant une longue minute, s'appuyant -d'une main sur la table, et de l'autre sur mon -épaule, il me regarda dans les yeux, sans parler. -Je lui souris, mais il ne répondit pas à -mon sourire. Evidemment, une pensée grave -l'occupait. Au juste, il ne me regardait pas ; -il regardait plus loin. Les conversations des -buveurs se ralentirent, puis cessèrent soudain, -quand van Horst, se redressant, alla s'asseoir -délibérément en face du vieux Smith.</p> - -<p>Maria m'interrogea d'un coup d'œil. Je -haussai les épaules, en signe d'ignorance.</p> - -<p>« Allons! père Smith! dit van Horst, je veux -que la fête de la patronne soit aussi pour moi -une date à retenir… et je vais vous faire une -demande. »</p> - -<p>Sa voix était claire et forte. Il tendit au -vieux Smith ses grandes mains ouvertes.</p> - -<p>« Père Smith! voulez-vous me donner votre -fille en mariage? »</p> - -<p>Le vieux Smith devint livide. Vraiment, -tout le sang paraissait avoir quitté sa figure.</p> - -<p>Nul ne soufflait plus mot dans la salle. Carletti -s'était remis à dessiner sur la table, avec -une application simulée ; Kid avait un air d'effarement -stupide, et Maria s'agitait dans son -fauteuil, regardait nerveusement de droite et -de gauche, et faisait mille gestes de stupéfaction -avec ses gros bras.</p> - -<p>Van Horst répéta sa question, d'une voix -peut-être un peu moins dégagée.</p> - -<p>« Père Smith, voulez-vous me donner votre -fille en mariage? »</p> - -<p>Encore un long silence.</p> - -<p>Puis, on entendit la voix cassée du vieux -Smith qui disait :</p> - -<p>« Vincent van Horst… je ne puis pas… -vous donner… en mariage… ma fille… »</p> - -<p>Il dit cela d'une voix syncopée, basse, timide, -mais, de sa réponse, nous ne perdîmes pas -un mot.</p> - -<p>« En vérité! dit van Horst, ah!… bon!… »</p> - -<p>Ses lèvres sourirent étroitement.</p> - -<p>« Mais il faut encore savoir quel sera l'avis -de votre fille. Elle est assez grande pour se -décider toute seule, et je crois que… »</p> - -<p>Le vieux Smith l'interrompit en se levant.</p> - -<p>« Annie! cria-t-il. Viens, un instant. »</p> - -<p>Annie Smith rentra dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> de son -pas majestueux et sûr, mais, je la vis changer -de couleur, elle aussi, dès qu'elle se fut tournée -vers son père.</p> - -<p>« Qu'y a-t-il? dit-elle. Vous m'avez appelée? »</p> - -<p>A l'instant précis où le vieux Smith allait -répondre, Nick Holly se leva, et sortit du -<span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>. Cela passa inaperçu, je pense : l'intérêt -était ailleurs.</p> - -<p>« Ma fille, dit le vieux Smith, en hésitant -un peu, Vincent van Horst vient de me demander -ta main… Je crois que cet homme n'est -pas le compagnon qu'il te faut… je la lui ai -refusée. Mais il veut avoir une réponse de -ta bouche, et je ne puis, en justice, empêcher -cela, car tu es à l'âge où l'on peut disposer de -soi-même. »</p> - -<p>Debout et toute blanche, Annie restait immobile -au milieu de la salle. Nous la regardions. -Nous n'osions souffler mot. Seul Jimmy, inconscient -du drame, s'était mis à chanter une -chanson. Dans le silence général, il nous -semblait qu'il chantait à tue-tête.</p> - -<p>Puis, Annie Smith répondit :</p> - -<p>« Mon père, vous aviez raison. Je ne serai -jamais la femme de Vincent van Horst… -Jamais! »</p> - -<p>Elle dit cela d'un ton glacial, sans inflexions, -sans faiblesse, sans vigueur, comme si elle parlait -dans un rêve. Lentement elle regarda -autour de la salle. Ses traits étaient de pierre. -Quand ses yeux rencontrèrent le regard de van -Horst, lorsqu'elle vit la soudaine, l'éperdue supplication -de ce regard, elle ne cilla point, mais -quand ses yeux bleus se tournèrent vers moi, -il y passa, je le vis bien! une expression de -détresse si agonisante, que je faillis pousser -un cri.</p> - -<p>Et Annie Smith, secouant doucement son -front comme pour en chasser une pensée, sortit -du bar de la Fourche.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXV.</h2> - - -<p>Van Horst demeurait immobile et silencieux. -Peu à peu le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> se vidait. Maria était allée -se coucher. Jimmy avait regagné son petit -taudis, il ne restait plus que van Horst et moi.</p> - -<p>— Olivier! apporte-moi la bouteille de gin.</p> - -<p>— Vous n'avez besoin de rien autre, van -Horst?</p> - -<p>Je rougissais de ma stupide phrase.</p> - -<p>« Non, merci. Tu peux aller te coucher si -tu veux. Je resterai ici jusqu'au matin. »</p> - -<p>Il me parlait sans lever les yeux. Il les -tenait fixés à terre.</p> - -<p>« Tu comprends, j'ai reçu comme un grand -coup sur la tête. Ça passera… Il faut un -peu de temps, mais ça passera. »</p> - -<p>Je voyais qu'il n'y avait rien à faire, et continuai -ma besogne. Plusieurs fois, je sortis du -<span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> pour vider de l'eau dehors, et, chaque -fois, je regardais le ciel longuement et je tendais -l'oreille au silence. En rentrant, je trouvais -van Horst toujours accoudé à sa table, -devant son gin qu'il buvait pur. Il avait déjà -vidé le tiers de la bouteille. Evidemment -j'aurais pu aller me coucher, mais, bien que je -fusse fatigué, je n'avais pas sommeil. Il me -semblait que c'était de mon devoir de veiller -sur van Horst, de soigner son mal, comme jadis -il avait soigné mon bras cassé. C'était une -façon lointaine de reconnaître l'ancien bienfait. -Je m'en fus de nouveau goûter quelques instants -la fraîcheur de la nuit.</p> - -<p>L'air était léger, clair et doux : une vraie -nuit de printemps, et cela rendait plus sinistre -encore la détresse morale de cet homme -assommé qui aimait qui ne l'aimait pas. J'écoutais -donc les bruits naturels de l'ombre, content -de savoir que l'on dormait à la Fourche ; que, -sauf van Horst et moi, la brise et les eaux seules -veillaient, et goûtant déjà de toute mon -âme ce contraste (qu'un homme sent si vivement -plus tard, lorsqu'il a beaucoup vécu en -plein air) de la distance infinie qui sépare la -sereine paix des choses et les orages d'un cœur -humain.</p> - -<p>Soudain, je tendis l'oreille. Quelle bête -chassait donc à cette heure?</p> - -<p>Brusquement, je me jetai sous bois, hors du -clair de lune, car, dans ce bruit nouveau, j'avais -reconnu des voix humaines. Il y eut un très -léger murmure et je vis déboucher dans la -lumière les deux êtres que, certes, je m'attendais -le moins à voir : Annie Smith et Nicodemus -Holly qui tenait Annie par la taille. Ils étaient -à trente pas de moi, j'entendais mal leurs paroles. -Je crois que Annie seule parlait. Ils ne -me virent point mais s'aperçurent qu'une -lumière veillait dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>. Nicodemus -lâcha la taille d'Annie. Ils restaient tous deux -debout, sans faire un mouvement. Je ne sais -combien de temps cela dura. Je les regardai -avec une stupéfaction qui me bouleversait -l'esprit.</p> - -<p>« Non, ce n'est rien, dit Nicodemus d'une -voix basse, donne-moi encore ta bouche… -Allons, allons, donne ta bouche! Ah! je t'ai -bien reprise! tu ne penses plus à Caldaguès!… -Tu ne pensais pas à Caldaguès, il y a une -heure! »</p> - -<p>Il attira Annie en la prenant par le cou. Il -semblait l'étrangler avec sa longue main -osseuse. Elle s'approcha de lui et, soudain, lui -parla d'une voix frémissante :</p> - -<p>« Non! non! j'en ai assez! vraiment! J'ai -horreur de toi! Tu sais que j'ai horreur de -toi! Voilà près de trois ans que tu m'as prise -par ruse, par force, par tes ignobles caresses -et tes ignobles propos… et je ne pouvais pas -m'échapper. Je me sens toute salie!… et toujours -tu me reprends et toujours tu donnes de -la joie à mon corps par tes ignominies!… -Mais, maintenant, je crois que je vais pouvoir -te fuir… Lâche-moi!… Lâche-moi!… Ne -me touche plus!… »</p> - -<p>Il eut un geste obscène et murmura quelques -paroles brouillées.</p> - -<p>— Oui, répondit-elle, oh! oui, je sais, je sais -que je t'ai rendu tes baisers et que tu as fait -de moi ce que tu as voulu! Je sais que je t'ai -supplié de ne pas laisser mon corps tranquille… -et de me reprendre seulement…</p> - -<p>— Mais, interrompit Nicodemus d'une voix -gaie, ignoblement gaie, c'est l'amour ça!</p> - -<p>— Aujourd'hui, continua Annie, je m'échapperai!</p> - -<p>— Tu avais envie de coucher avec Caldaguès -et tu n'as pas pu! Avoue que tu avais envie de -coucher avec Caldaguès!… Et, maintenant, je -veux jouir de toi jusqu'à ce que tu me dégoûtes -ou que van Horst te prenne, ce qui arrivera un -de ces soirs!… Allons… viens.</p> - -<p>C'est durant ces instants-là, précisément -durant ceux-là, que je devins un homme : auparavant, -j'étais un enfant. J'avais vu beaucoup -de violences, plus d'un accident tragique et du -sang répandu… mais je crois que la vie n'eut -plus rien à m'enseigner après m'avoir montré -Holly baisant longuement les lèvres d'Annie -Smith et la souple taille d'Annie témoignant -de ce baiser. Il voulut lui prendre les lèvres -une fois encore, mais, cette fois, elle défit lentement -l'étreinte et ils se séparèrent. Annie -rentra chez le vieux Smith. Nicodemus rentra -chez lui.</p> - -<p>Je me souviens d'avoir été révolté, le jour -où van Horst viola une servante sous mes -yeux… Ce n'était rien! Il me restait à voir -la lie de l'amour!</p> - -<p>Je poussai la porte du <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>. Van Horst -avait beaucoup bu durant mon absence. La -bouteille de gin était vide aux deux tiers. Van -Horst était couché sur le banc, immobile, les -yeux ouverts. Il ne me reconnut pas. Il paraissait -ne pas me voir. Je le laissai en paix. -Auparavant, j'enlevai ma blouse et lui en fis -un oreiller. Un instant, je le regardai encore, -et je sentis que, vraiment, l'ivresse était un -bien, et sa consolation un don du Seigneur.</p> - -<p>Allons, je pouvais aller me coucher. Je serrai -la main de van Horst, et, certes, lorsqu'il -répondit à cette pression, inconsciemment, il ne -se doutait guère de l'immense pitié qu'elle -signifiait.</p> - -<p>« Vous, murmurai-je, je ne vous lâcherai -plus, maintenant, quoi que vous fassiez!… -Mon pauvre ami! »</p> - -<p>Et je voyais encore la taille d'Annie onduler -sous la lune.</p> - -<p>Puis, je gagnai mon lit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVI.</h2> - - -<p>Smith était assis dans le coin de droite. Van -Horst entra. Il bouchait tout le cadre de la -porte. Il était superbe.</p> - -<p>Smith, dès qu'il le vit, posa son verre d'un -geste un peu brusque. Il savait que l'on parlerait -de choses sérieuses. Van Horst ne dit -pas un mot. Il s'attabla dans le coin de gauche, -sous le clou de Sam Wells, et se mit à siffler, -en grattant avec son couteau la boue séchée sur -ses bottes. Moi, je m'étais arrêté de nettoyer -une assiette pour donner plus d'attention au -dialogue ; mais, d'abord, ni van Horst, ni -Smith ne parlèrent. — De temps en temps, -Smith buvait un coup. Van Horst n'en finissait -pas de gratter ses semelles. Smith avait l'air -très gêné, sa main tremblait. Je me rappelle -qu'il frottait à chaque instant son crâne. Il -était très chauve, sauf une couronne de cheveux -grisâtres. Il avait la barbe et la moustache rare. -Un pauvre être. Oui, décidément, un pauvre -être. Vous vous souvenez que sa figure était -pleine de plis ; eh bien, il avait l'habitude de -manier à chaque instant, de tirer, de pétrir les -plis de sa figure, et cela était lamentable. Maria -le considérait du coin de l'œil, d'un air apitoyé ; -Carletti jouait au poker avec Holly, le gros Kid, -Mosé le Juif, et un bûcheron de passage, Bill -le Manchot. Eux aussi ne voulaient rien perdre -de la scène.</p> - -<p>Soudain, Carletti se leva et s'en fut ouvrir -la porte, déclarant qu'il faisait trop chaud. Puis -il reprit sa place… Pendant cinq minutes, il -y eut presque du silence. Cela me parut si -singulier, en comparaison du vacarme qui remplissait -d'ordinaire la salle, que je fis le compte -de tous les petits bruits, à mesure que je les -percevais. Je m'en souviens encore. Après tant -d'années, je crois les entendre.</p> - -<p>D'abord, deux bruits continus : au dehors, -l'agréable gémissement de la brise ; au dedans, -le cliquetis des aiguilles de Maria, qui tricotait -par petits gestes nerveux. Puis des bruits intermittents : -au dehors, la note creuse d'une -chouette et le piaffement du cheval de Bill le -Manchot attaché à un piquet ; au dedans, le -froissement des cartes, un tintement d'argent, -le bruit léger du verre posé et reposé par Smith, -les annonces sourdes des joueurs, le bruit du -couteau de van Horst, un gros soupir brusque -de Holly et une toux de Carletti… Silence -relatif, à coup sûr, mais notre gêne nous donnait -l'impression du silence.</p> - -<p>C'était insoutenable.</p> - -<p>La porte grinça… Une chauve-souris vint -battre la fenêtre… Carletti marqua, en sifflant, -son regret d'avoir perdu un coup… Le -Juif jura d'une voix très douce.</p> - -<p>La partie de poker continuait, mais les cartes, -ce soir-là, avaient tort.</p> - -<p>Vous avez vu, parfois, quelques arbres, des -pierres, un coin de nature, attendre l'orage?… -Vous savez bien… ce recueillement excédé!… -Les joueurs de la Fourche devaient avoir une -sensation analogue.</p> - -<p>Et puis, il est toujours intéressant de voir -des gens, ouvertement occupés, prêter une attention -secrète à quelque chose. Ils s'y prennent -de façon si diverse! Kid, le bon géant évangélique, -posait, par instants, son regard naïf -sur Smith ou sur van Horst. Le regard unique -et louche de Holly restait mystérieux. Le regard -de Carletti allait et venait vite. Le regard de -Mosé caressait les deux adversaires, et, malgré -sa douceur, se renseignait avec précision. Tout -de même, et quelques efforts qu'ils fissent pour -avoir l'air indifférent, ces quatre hommes ne -pouvaient empêcher leurs regards d'être inquiets.</p> - -<p>Et Maria tricotait, et Smith n'arrêtait de se -frotter le crâne que pour tirer les plis de ses -joues, et moi, je regardais les énormes mains -de van Horst.</p> - -<p>Une dizaine de minutes… puis, tout à coup, -van Horst, ayant signé avec son canif dans la -poussière du sol, ficha ce canif dans la table, -posa ses énormes mains sur ses genoux, leva -la tête et parla.</p> - -<p>Ce fut un soulagement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVII.</h2> - - -<p>« Eh bien! est-ce que tu me la donnes? »</p> - -<p>Sa voix était très calme, un peu sarcastique, -et, comme toujours, bien posée, riche de timbre ; -une voix pleine, sûre, une vraie voix d'homme.</p> - -<p>Il regardait Smith dans les yeux. Smith -prit son verre en tremblant, but une gorgée et -répondit avec assez de courage, par des paroles -nettes, mais lentement, comme pour une discussion -d'affaires entre gens polis :</p> - -<p>— Je t'ai déjà dit non. Il est inutile que tu -insistes.</p> - -<p>— Tu sais, répliqua van Horst, que je t'ai -posé cette question trois fois : la première fois, -au bord du <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>, le soir de l'orage ; la -seconde fois, il y a une dizaine de jours, quand -je t'ai rencontré dans la forêt ; la troisième fois, -ici même, c'était dimanche dernier. Ça fait la -quatrième fois, maintenant.</p> - -<p>— Parfaitement exact… Et, chaque fois, -je t'ai dit non.</p> - -<p>— Tu te rappelles la somme que je t'ai -offerte, le soir de l'orage? Ecoute… je t'offre -le double.</p> - -<p>Smith eut un rire triste. Il tira les plis de -ses joues.</p> - -<p>« Je t'ai déjà dit que je ne la vendais pas. -Je ne la vends pas plus aujourd'hui que le soir -de l'orage. Il y a des choses que l'on ne peut -pas vendre. »</p> - -<p>J'eus envie de regarder Maria, mais je me -retins.</p> - -<p>— Tu avoueras, dit van Horst, que j'ai été -très patient. J'aurais pu l'enlever dès la première -fois.</p> - -<p>— Oh! oui!… très patient… et je pense -que tu aurais pu l'enlever… peut-être…</p> - -<p>— Alors, pourquoi ne veux-tu pas me la -donner?</p> - -<p>Smith reprit haleine, puis, très simplement :</p> - -<p>« Pourquoi? dit-il… Parce que ma fille ne -t'aime pas. »</p> - -<p>Il y eut dans les yeux de van Horst une -stupéfaction d'enfant… Il le savait bien, -cependant!</p> - -<p>— C'est possible! cria-t-il en abattant son -poing sur la table… mais je la veux!</p> - -<p>— Tu ne l'auras pas, puisqu'elle ne t'aime pas.</p> - -<p>— Jérôme Smith! fais attention! je suis -capable de tout pour avoir ta fille! N'essaye -pas de m'exaspérer! donne-la-moi!</p> - -<p>— Non! dit Smith, puisqu'elle ne t'aime pas!</p> - -<p>Van Horst se tut un instant. Il regardait -Smith et se mordait le poing.</p> - -<p>— Alors, reprit-il, je la prendrai!</p> - -<p>— Peut-être! dit Smith, mais tu ne pourras -la garder, puisqu'elle ne t'aime pas!</p> - -<p>Van Horst avait pris le coin de la table et le -serrait entre ses doigts. Soudain, il lâcha prise.</p> - -<p>« Smith, dit-il d'une voix changée, je n'ai -jamais supplié personne mais, pour avoir Annie, -je ferai cela encore. Je te supplie, Jérôme -Smith, de me donner ta fille et je te jure de la -rendre heureuse. »</p> - -<p>Smith haussa lentement les épaules.</p> - -<p>« Tu ne la rendras pas heureuse, dit-il, puisqu'elle -ne t'aime pas! »</p> - -<p>Alors je compris que van Horst n'en supporterait -pas davantage. Il avait tressailli comme -quelqu'un à qui l'on a fait peur. Ses dents -claquaient un peu ; sa face était très rouge… -Pourtant, encore une fois il parla d'une voix -presque calme :</p> - -<p>— En aime-t-elle un autre?</p> - -<p>— Je ne sais pas, dit Smith, mais toi, elle -ne t'aime pas.</p> - -<p>Van Horst se leva.</p> - -<p>« Bien! dit-il, bien! Pour l'avoir il faudra -donc que je tue! »</p> - -<p>Smith ne répondit rien d'abord, puis, en tous -petits accents brisés il murmura :</p> - -<p>« Tu as déjà tué! tu as déjà du sang sur les -mains! »</p> - -<p>Il regardait les siennes, semblant croire qu'elles -étaient tachées, elles aussi, et il ajouta, plus -bas encore, comme pour une confidence très -secrète :</p> - -<p>— Tais-toi! van Horst! tais-toi! tu me fais -horreur, en vérité!</p> - -<p>— Personne ne m'a jamais parlé ainsi! dit -van Horst d'une voix singulièrement paisible -et grave.</p> - -<p>Il regardait Smith de haut en bas.</p> - -<p>Smith retrouva son courage. Il leva la tête -et répondit :</p> - -<p>« C'est que personne n'a osé! mais, un jour, -ils oseront tous, et ils crieront plus haut que -moi, car moi, j'ai peur de ta force qui est très -grande ; j'ai peur de toi, parce que je suis vieux -et faible. Eux, se mettront à plusieurs, et tu -sauras que le sang se paye par le sang! Tes crimes -t'accuseront! tes crimes t'écraseront! et ce -sera bientôt! Déjà tu pues le cadavre! Oh! je -te vois si bien en cadavre! Et pas un homme ne -te regrettera! Et pas une femme ne te pleurera! -Et ta chair sentira si mauvais que ceux qui -t'approcheront vomiront de dégoût! Tu seras -une charogne! une charogne! entends-tu! dont -les chiens ne voudront pas! »</p> - -<p>La voix du vieux Smith montait vers l'aigu ; -celle de van Horst baissa de plusieurs tons. Il -grogna d'un air indifférent :</p> - -<p>— Dis encore une fois non!</p> - -<p>— Si tu veux!… eh bien… non!</p> - -<p>— Alors!… alors!…</p> - -<p>Les poings fermés, les yeux fixes, la bouche -serrée, van Horst tâchait de se retenir…</p> - -<p>« Non! » dit encore Smith avec le cri d'un -enfant.</p> - -<p>Et van Horst, n'en pouvant plus, éclata :</p> - -<p>« Non?… alors fais tes prières!… et puis, -en somme, c'est inutile! tu les feras… de -l'autre côté! »</p> - -<p>Il avait rugi ces quelques mots.</p> - -<p>« Celui qui répandra le sang de l'homme, -cria Smith, par… »</p> - -<p>Il n'acheva point.</p> - -<p>Je pense qu'il voulait dire :</p> - -<p>« Celui qui répandra le sang de l'homme, par -l'homme son sang sera répandu, <i>Genèse, IX, 6</i>. »</p> - -<p>Mais la fin du verset demeura dans sa gorge.</p> - -<p>Dix énormes doigts s'emparèrent de Smith, -et, quelque temps, le manièrent, le secouèrent, -jouèrent avec. Il était une pauvre chose impuissante, -une très pauvre chose qui ne résistait -pas. On n'eût guère pensé que son cou fût si -mince. Palpé, tourné, soulevé, lâché, pris et -repris, lancé de droite et de gauche, d'une main -à l'autre main, Smith s'écroula quand son bourreau -eut fini. Par terre, il formait un tout petit -tas, mais ce tout petit tas vivait encore, car je -voyais la tête du vieux osciller entre les deux -épaules et ce balancement disait encore : non! -Smith disait encore : non!</p> - -<p>Van Horst avait reculé de deux pas.</p> - -<p>« Non! non! » faisait la tête pourpre de -Smith.</p> - -<p>Van Horst poussa une sorte de beuglement, -ressaisit le corps par la nuque, cette fois, et -d'une seule détente du bras, le projeta, face en -avant, contre le mur.</p> - -<p>Il s'y écrasa, et van Horst resta debout, les -mains vides.</p> - -<p>Nous avions tous très peur. Quelqu'un murmura -pourtant. Je ne sais qui. C'était d'une -belle audace.</p> - -<p>Van Horst se retourna. Il souriait!</p> - -<p>« A qui le tour? »</p> - -<p>Il montra ses mains… Quelles mains!</p> - -<p>« Et, d'ailleurs… »</p> - -<p>Il sortit son revolver.</p> - -<p>« Voici Tom!… il n'a que cinq mots à dire, -mais… »</p> - -<p>Nul ne souffla plus mot.</p> - -<p>« Allons! vous êtes sages! »</p> - -<p>Et il sortit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVIII.</h2> - - -<p>Aussitôt, nous retrouvâmes nos voix et nous -en servîmes librement. Chacun s'exprima avec -toute la sincérité dont il était capable. — On -peut discuter de sang-froid les causes d'un -orage, quand on n'en voit plus à l'horizon que -les dernières lueurs, mais, quand la foudre est -là, on pense d'abord à se garer.</p> - -<p>En peu d'instants, la Fourche reprit son -aspect de tous les jours. Il y eut des cris, beaucoup -de fumée de pipes. La vieille Maria pleurait -un peu sur son tricot. Les joueurs avaient -posé leurs cartes. Quelques nouveaux arrivants -se firent conter l'aventure. Carletti se chargea -du récit. Il s'en tirait à merveille, ayant un -sens tout à fait juste des effets dramatiques -et un parler souple. Par deux fois, Mosé dut, -jusqu'à un certain point, jouer le rôle du supplicié -qu'entre temps j'avais recouvert d'un -drap.</p> - -<p>Cela tournait au drame bouffon. Carletti -imitait l'accent et les gestes de van Horst. Le -Juif rendait sans peine l'épouvante de Smith.</p> - -<p>De temps en temps, Holly intervenait par -une de ces infâmes plaisanteries dont il avait la -spécialité. Pitre odieux, il grimaçait, il grinçait -des dents, il disloquait son long corps… -Et, par terre, il y avait le cadavre, et, contre le -mur, la tache de sang.</p> - -<p>Oui, sans doute, il restait encore un reflet de -la peur dans les regards de ces hommes, mais, -dans leur mimique il y avait aussi comme un -frétillement de plaisir. On eût dit des chiens -léchant une flaque rouge, après qu'un chien plus -fort et plus noble avait fait carnage.</p> - -<p>Les pires ignominies n'amusent qu'un temps. -On se mit à causer. Somme toute, on s'étonnait -un peu de la témérité de van Horst. Il avait -l'habitude d'être mieux entouré quand il accomplissait -ses petits travaux. Certes, il tuait sans -aide, mais, à l'ordinaire, devant des spectateurs -complaisants.</p> - -<p>Les scélérats décoratifs ont toujours été servis -par l'admiration, et, s'il a de l'allure, un criminel -sera suivi. L'action la plus illégale ne -laisse pas d'entraîner, pourvu qu'elle ait de la -noblesse ou de l'audace, ou ce rien de fantaisiste -qui distingue. Les actions de van Horst -menaient une bande. Sauf Holly, personne de -cette bande n'avait assisté à la mort de Smith. -Les nouveaux venus qui en étaient, approuvèrent -hautement. La salle fut bientôt pleine.</p> - -<p>Ces gens!… J'oublie leur nom, mais je me -souviens bien de leurs figures scélérates! -Comme, dans une école de peinture, les disciples -tâchent de ressembler au maître par la coupe -des cheveux ou par une afféterie du langage, -son génie étant inimitable, de même, suffisait-il -à ces bougres d'être hirsutes et débraillés -pour donner à leur trogne cette héroïque sauvagerie -que van Horst exprimait si pertinemment -par trois paroles et un regard.</p> - -<p>Voici qu'on discutait l'acte :</p> - -<p>— Et moi, je trouve qu'il a été très patient! -Pourquoi la lui refusait-il, le vieux?</p> - -<p>— Puis, d'après ce que tu racontes, cela a -été vite fait! Dix doigts autour du cou, et… -couic? plus de Smith!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIX.</h2> - - -<p>Holly venait de sortir quand le gros Kid se -leva, tout à coup, tenant à la main son verre -de whisky.</p> - -<p>Il toussa épaissement, promena un regard -vague de droite et de gauche, gonfla ses narines -et déclama :</p> - -<p>« Mes chers camarades! lorsque le septième -jour, Dieu se reposa après avoir créé le -monde et fait l'homme à son image, il vit toute -son œuvre et la trouva bonne. Et il y avait, -dans l'air, des bêtes qui volaient et, sur la terre, -des bêtes qui rampaient, et, dans les souterrains, -des bêtes obscures et aveugles qui cherchaient -leur chemin, mais qui n'en étaient pas moins -bénies. Celles qui se plaisaient à vivre avec le -vent et les nuages établirent leur séjour dans -les palais de l'air ; celles qui marchaient sur le -sol des forêts et des montagnes y fixèrent -leur demeure ; celles, enfin, qui avaient le goût -des ténèbres, que le Seigneur nomma Nuit, -devinrent les bêtes de la nuit, et sur toutes indistinctement, -le Seigneur étendit sa bénédiction. »</p> - -<p>A ce moment, les deux bûcherons, s'étant fait -un signe, sortirent. Tous deux haussaient les -épaules d'une façon visible et répétée.</p> - -<p>Kid poursuivit :</p> - -<p>« Mais il y eut, plus tard, des hommes qui, -sentant dès leur naissance qu'au jour de la -résurrection, leur voix ne serait pas assez pure -pour être entendue par Dieu, eurent le goût de -l'ombre et détestèrent le grand soleil sous lequel -Dieu les avait fait naître et avait voulu qu'ils -vécussent. Et ceux-là aimèrent le deuil et se -réjouirent des lamentations, et un sanglot les -délecta. Vous connaissez l'un d'eux, mes camarades! -Plus d'une fois, le Seigneur lui a dit : -« Qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frère -crie de la terre jusqu'à moi! » Et, chaque fois, -il a répondu par un rire. Mais, sachez-le bien! -les temps sont proches! les temps sont venus! »</p> - -<p>La vieille Maria regardait Kid avec des yeux -ronds et mouillés. Le Juif, qui en avait assez, -sortit. Tous trois le suivirent. L'un d'eux -claqua la porte, mais elle se rouvrit à cause du -vent. La lumière vacilla et les parfums de la -forêt envahirent encore la chambre.</p> - -<p>Rouge, suant, son immense figure de chair -humide toute illuminée, Kid poursuivit :</p> - -<p>« Smith! Smith! mon camarade! entends-moi! -Tu es couché ici, à nos pieds, mais ton -âme flotte déjà dans ce pays noir où elle attend -le jour du dernier réveil qui te fera semblable -aux anges. Et tu montreras à Dieu ta figure -sanglante et ta gorge où le souffle s'est arrêté, -et tes blessures auront leur poids dans la -balance, et ce sera, parmi les bienheureux, une -grande fête quand tu paraîtras. Smith! Smith! -mon camarade! je bois à ta résurrection! »</p> - -<p>Il but, puis, d'un geste large, vidant son -verre de whisky, sur la chaise que van Horst -avait occupée une heure avant, il hurla :</p> - -<p>« Je suis le cinquième Ange qui versa sa -coupe sur le trône de la Bête, et son royaume -fut rempli par les ténèbres, et, de douleur, les -hommes se rongeaient la langue. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XL.</h2> - - -<p>Il ne restait plus, dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, pour écouter -Kid, que la vieille Maria, Carletti et moi.</p> - -<p>J'avoue que je tremblais un peu ; mes tempes -étaient moites. Quant à Maria et à Carletti, -ils avaient très peur, cela se voyait. L'idée -de la mort nous occupait tout entiers. Pour la -première fois nous la sentions sans que rien -nous en vînt distraire. Aucun de nous ne parlait -plus. Nous regardions Smith.</p> - -<p>Ah!… et cette abominable, cette insupportable, -cette perverse odeur de sang… de sang -gâché!</p> - -<p>Un soupir, presque un sanglot de Maria.</p> - -<p>Alors Kid jeta son verre qui se brisa sur le -plancher, puis il sortit en titubant.</p> - -<p>Sans doute Holly attendait-il au dehors, car -il parut bientôt. Sa femme l'accompagnait.</p> - -<p>Je vous les ai décrits séparément : imaginez-les -côte à côte, accentuant leur laideur, elle par -des traits de drame, lui, par des effets de -parade. Cette laideur extrême frappait-elle -davantage parce que nous étions peu nombreux -autour de la Fourche, et qu'elle semblait plus -émouvante à cause de sa singularité? Je crois -pourtant qu'un couple si atroce eût, en tous -lieux de la terre, tenu un beau rang d'ignominie.</p> - -<p>Ils entrèrent comme deux charognards qui -vont inspecter une proie. Il y avait dans leur -allure quelque chose d'incertain et de passionné -tout à la fois, de craintif et de fiévreux, et… -de gourmand!… Horrible! horrible!</p> - -<p>Un homme de la taille de Holly (de sa longueur -devrais-je dire, car de tels corps semblent -mal faits pour se tenir debout) ne se sauve -du ridicule que par une solide assurance. L'hésitation -convient aux petits êtres. Elle leur -donne de jolis mouvements, mais les membres -de Holly n'exprimaient qu'un malaise grotesque. -Son œil louche et son œil blanc clignotaient. -Sa figure semblait poussée en avant, ce -que le menton fuyant accentuait encore.</p> - -<p>Et sa femme! Malgré la disgrâce physique -qui faisait d'elle un scandale, elle marchait en -se dandinant, comme au théâtre. Elle mettait -en valeur toute son atrocité par des gestes -coquets. Elle faisait mille petites façons. Ses -yeux les démentaient par leur regard dur.</p> - -<p>Holly et sa femme flairaient le sang, reniflaient -le sang, voulaient voir du sang. Les -eût-on laissés seuls, je pense qu'ils auraient -goûté à ce sang répandu.</p> - -<p>« Oh! dit Jane Holly, en tournant vers la -vieille Maria sa figure couturée, j'ai appris l'affreux -malheur! Ce cher Smith! je l'aimais -tant! »</p> - -<p>Elle s'accroupit près du cadavre.</p> - -<p>— Peut-on regarder?</p> - -<p>— Ça vous plaît donc de regarder les morts? -dit Maria d'un air un peu dégoûté. Mais, -oui!… Sam était à peine pendu que vous vous -trouviez déjà là!</p> - -<p>Jane ne voulut pas entendre l'épigramme.</p> - -<p>« Vous comprenez! j'aimerais bien lui dire -adieu, à ce pauvre ami… Mais aussi, quelle -idée d'insulter van Horst! »</p> - -<p>Carletti ne soufflait mot et frisait du doigt -ses boucles de coiffure. Moi, j'écoutais, le -cœur aux lèvres. Près de sa femme, Holly -se balançait de l'une à l'autre de ses jambes -bancales, maladroitement. Un pantalon serré, -lié au-dessous du genou, par des façons de jarretières -en cuir, les rendait encore plus maigres. -Jane tira la couverture. Il y eut un peu de -résistance. (Le sang, vous savez, ça colle.) -Puis le visage parut, pourpre, écrasé, plein de -caillots.</p> - -<p>« Il n'est pas joli! » dit Holly de l'air calme -que l'on prend pour constater.</p> - -<p>Et il se gonfla la joue gauche avec sa langue.</p> - -<p>Jane Holly poussa un cri, un cri de terreur, -si l'on veut, mais dans lequel passait, tout de -même, comme un tremblement de plaisir.</p> - -<p>J'en avais assez. Vraiment cette chambre -sentait trop la blessure. Je m'en fus à mes -affaires.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLI.</h2> - - -<p>Je trouvai Annie Smith assise dans la cabane -de son père et pleurant.</p> - -<p>« Laisse-moi! oh! laisse-moi! »</p> - -<p>Que pouvais-je lui dire?… Je marchai -quelque temps de long en large, devant sa porte -et finis par rentrer dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> du bar.</p> - -<p>Smith restait toujours tranquille sous son -drap, tranquille comme un vieux mort. Holly -et sa femme venaient de partir. Maria tricotait -toujours infatigablement. Les joueurs -étaient revenus. Maintenant on jouait aux -dés. Je m'accroupis dans un coin de la chambre. -De temps en temps, l'un des joueurs se retournait -pour regarder la forme blanche de celui -qu'on ne verrait plus. Contre la figure du -cadavre, le drap s'était sali. Cela faisait une -tache sombre, comme une tache de rouille.</p> - -<p>Mais pourquoi donc n'allaient-ils pas jouer -ailleurs?… ou, s'ils voulaient rester dans le -<span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, pourquoi ne rapportaient-ils pas le -vieux Smith chez lui?…</p> - -<p>Non! ils se donnaient l'illusion de ne pas -avoir peur. Ils ne touchaient pas au cadavre. -Ils tâchaient de penser à autre chose en remuant -leurs dés, mais, de temps en temps, ils se -retournaient pour regarder le drap blanc et la -tache de rouille.</p> - -<p>— Qui va l'enterrer? demanda Kid.</p> - -<p>— Oh! le gosse s'en chargera!</p> - -<p>— Il y a un trou tout près, dit Carletti, à -côté du cèdre.</p> - -<p>— Tu veux bien, gosse? demanda Kid.</p> - -<p>Je réfléchis un moment… On me faisait -faire un drôle de métier… Bast!</p> - -<p>— Je veux bien, dis-je.</p> - -<p>— Vous êtes fou! Seul, il ne pourra pas! Il -serait capable de lui laisser une jambe dehors!</p> - -<p>— Jimmy m'aidera!</p> - -<p>Furieuse, la vieille Maria interrompit.</p> - -<p>— Ah! non! par exemple! Jimmy…</p> - -<p>— Allons! allons! Calmez-vous, Maria! On -donnera un coup de main au gosse sans déranger -M. Jimmy! Mais pas ce soir! Le vieux peut -bien refroidir pendant quelques heures! Et puis, -on verra! Parlons d'autre chose!</p> - -<p>Il entrait des bouffées de nuit, fraîches, -douces, calmes, tristes, et les fumées de la salle -tourbillonnaient. Bientôt on se tint coi. La -lumière de la lampe était trop jaune. Le vent -de la nuit était trop harmonieux. Smith était -trop mort.</p> - -<p>Depuis quelques moments j'avais froid. Il -me passait dans le dos des ondes glacées. Pour -me remettre, j'allumai ma pipe. A vrai dire, -je redoutais une question. Je la sentais venir. -Elle me gênait d'avance. Quand l'un des -buveurs me regardait, je le voyais sourire d'une -façon désagréable : un retroussement de la -lèvre, une expression fugitive dans les yeux… -presque rien. En somme, ils m'aimaient bien, -ces gens! Je leur rendais une foule de petits -services, je gardais leur tabac, je nettoyais -leurs pipes… mais, tout de même…</p> - -<p>La question, ce fut Carletti qui me la posa.</p> - -<p>— Toi, gosse! tu dois en savoir long. Que -penses-tu de van Horst?</p> - -<p>— Moi? dis-je d'un ton de mauvaise humeur -et pour couper court, je ne pense rien, -ce ne sont pas mes affaires.</p> - -<p>— Pourtant, dit Mosé, il a été ton maître!</p> - -<p>Je commençais à perdre patience.</p> - -<p>— Laissez-moi tranquille! Je n'ai jamais eu -de maître, et celui qui se dira mon maître!…</p> - -<p>— Oh! interrompit Carletti, en souriant, il -n'y a pas de mal! On ne t'ennuiera plus! Quelle -soupe au lait!…</p> - -<p>Ma voix un peu sonore avait donné à tout -le monde un petit frisson. L'heure, la lumière, -le drap blanc et sa tache de rouille appelaient -le silence. Mosé essaya de causer. Ce fut -lamentable. — Il y a des moments où les moindres -paroles font un bruit insensé. — Alors -Carletti esquissa des tours de cartes. Le feuillage -de la forêt ne cessait pas de gémir. Personne -n'osait s'en aller. On buvait plus que -d'habitude, et bien entendu, personne, pas un de -ces hommes qui tremblaient intérieurement -comme des enfants dans une chambre sombre, -n'avait pensé qu'il eût été pourtant bien simple -de transporter le mort ailleurs.</p> - -<p>On causait avec peine, mais de façon très -courtoise. Jamais je n'avais vu les clients de -la Fourche si polis. L'inquiétude vous fait -volontiers changer de manières. Le temps que -l'on met à surveiller ses gestes et ses paroles -est toujours du temps pris sur l'obsession.</p> - -<p>Mais van Horst? Que faisait-il? Et Annie -pleurait-elle toujours au fond de sa cabane?</p> - -<p>… Et puis, n'est-ce pas, n'allez pas croire -que j'avais tout simplement peur de la présence -d'un mort!… Avoir peur de Smith, même dix -fois mort!… Voyons!… C'était van Horst -qui nous occupait!… Vous ne comprenez -pas?… sans doute, car vous ne pouvez pas -sentir ce qu'était cet homme! Je vous l'ai décrit, -oui, mais, je n'ai pas su vous montrer quelle -divine, je dis bien, quelle divine assurance le -rendait de tant de coudées plus grand que nous.</p> - -<p>Du moins, rappelez-vous que Jack Dill ayant -bousculé Annie Smith, van Horst le tua ; que -Johnnie Lee ayant aimé Annie Smith, il vit la -mort de près ; que Caldaguès s'étant fait aimer -d'Annie Smith, van Horst le tua. S'en serait-il -trouvé cinquante autres sur sa route, que van -Horst les eût tués tout aussi bien.</p> - -<p>Ah! croyez-moi! Monstre tant que l'on -voudra! mais beau monstre!</p> - -<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> se vidait. Je m'en fus chercher -un baquet d'eau à la source. J'avais encore du -travail!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLII.</h2> - - -<p>Quand je revins, le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> était vide et sombre. -J'allumai ma lanterne.</p> - -<p>Sur la table, je vis le chapeau de Carletti. -Carletti était resté chez Maria. Je m'en doutais. -Dans le coin, par terre, il y avait le vieux -sous son drap. Je m'agenouillai devant lui. Je -le tâtai. Il achevait de tiédir. Ses mains étaient -déjà froides… Non, il ne serait pas trop lourd, -mais que de saleté partout! Je posai la lanterne -sur la table et me mis en devoir de faire la toilette -du vieux Smith.</p> - -<p>Au travail!</p> - -<p>D'abord, j'ouvris toute grande la porte du -<span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, puis, avec une grosse éponge mouillée -qui servait à laver les bidons et les lampes, je -nettoyai, du mieux que je pus, la face du cadavre.</p> - -<p>C'était épouvantable, vous savez, cette figure -bleue et rouge, éclairée par le rond doré de la -lanterne! Mais on avait du cœur, on ne rechignait -pas à la besogne. On était jeune.</p> - -<p>Tout de même! Comme van Horst l'avait -abîmé! Pourquoi ne l'avoir pas tué proprement? -J'avais vu tuer des bêtes et des hommes avec -effusion de sang ou par la méthode sèche, mais -il y avait toujours la manière… et je pensais -que, cette fois, van Horst avait manqué de soin.</p> - -<p>Seul, dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> de la Fourche, parmi les -odeurs de pétrole, de sang et de whisky, je lavais -le vieux Smith. Peu à peu, il me venait une -sorte d'affection pour cette pauvre chair morte -et je caressais plus tendrement, avec la grosse -éponge, les vieilles joues lâches et ridées.</p> - -<p>Quand il fut propre, je mis une chaise contre -le mur et l'assis dessus. Je le calai de mon -mieux afin qu'il ne glissât pas. L'ayant ainsi -mis de côté, il fallait encore nettoyer le sol et -le mur.</p> - -<p>Le mur d'abord. Ce fut l'affaire d'un instant. -La tache s'effaça vite. Puis, je voulus nettoyer -le plancher, et m'en fus de nouveau remplir mon -seau dans la forêt. Je laissai la lanterne sur la -table.</p> - -<p>Je revenais quelques instants plus tard, le -seau plein et l'éponge que j'avais rincée nageant -dedans, lorsque j'entendis un cri affreux. J'accourus -et vis un spectacle que j'avais en quelque -sorte concerté sans le vouloir.</p> - -<p>Sur la chaise, mon vieux mort, les jambes -tordues, la mâchoire tombée, la bouche grande, -atroce! Ses blessures ne saignaient pas, mais -elles marbraient sa figure horriblement. Tout -cela jauni par la lanterne. Et, à la porte de -leur chambre, dans la pénombre, Carletti regardant -par-dessus l'épaule de Maria : Carletti -dévêtu, le visage embarbouillé de boucles grasses, -et Maria en chemise, rassemblant ses chairs -d'un geste épouvanté, les jambes nues, les cheveux -épars, vraie figure de la peur, tandis qu'à -l'autre porte, celle de mon taudis, j'entendais -Jimmy qui grattait en pleurant d'effroi.</p> - -<p>— Canaille! canaille! tu l'as fait exprès! J'ai -failli en mourir!</p> - -<p>— Mais non! mais non! dit Carletti d'une -voix paisible. Laisse-le donc tranquille! Tu -l'as chargé d'une besogne ; il travaille du mieux -qu'il peut et bien tranquillement encore. Si nous -avions été endormis, nous n'aurions rien entendu! -Rentrons nous coucher!</p> - -<p>Maria n'écoutait pas.</p> - -<p>« Canaille! Et j'ai cru qu'il s'était assis tout -seul! qu'il était ressuscité! que Dieu me punissait -de permettre ces choses chez moi. Oh! -pardon! pardon! »</p> - -<p>Et, soudain, coupant son repentir par un -mouvement de colère, elle me lança une gifle.</p> - -<p>J'attendais cette gifle, et l'évitai d'un geste. -D'ailleurs, les gifles de femme, ça ne compte -pas.</p> - -<p>« Allons! calmez-vous, dis-je avec bonne -humeur, car cette scène tournait au grotesque, -je vais finir l'ouvrage. Et voyez! vous avez -réveillé votre fils. »</p> - -<p>Jimmy pleurait toujours derrière la porte, -mais sa mère n'y prenait point garde. Elle -s'était jetée dans les bras de Carletti, en sanglotant.</p> - -<p>« Je ne dormirai plus jamais! »</p> - -<p>Son gros corps couvrait Carletti. — Carletti -suffoquait.</p> - -<p>« En voilà des histoires! je te connais! dans -dix minutes, tu ronfleras! Et puis, tout ça, c'est -de notre faute! Rentre donc! tu m'étouffes! -Allons dormir! »</p> - -<p>Et il l'emmena.</p> - -<p>La bonne Maria n'avait que des émotions -courtes. Ce fut moins facile de calmer Jimmy, -qui restait transi de froid et de peur. J'y parvins -tout de même, et le vis s'assoupir, enveloppé -dans ma couverture. Alors je rentrai -pour achever la besogne. Je hissai Smith sur -ses pieds, tout droit, en le tenant sous les aisselles, -et tâchai de trouver un système pour le -porter commodément. On ne se doute pas combien -un mort est peu maniable. C'est comme les -paquets de linge. On ne sait jamais de quelle -façon le poids se distribue.</p> - -<p>D'abord j'essayai de le tenir comme les nourrices -tiennent les gosses, mais ça me dégoûtait -de l'avoir tout le temps devant les yeux ; puis -je tentai de le mettre sous mon bras, mais il se -pliait en deux, tellement il était mou ; alors, je -le pris sur mon épaule, la tête derrière, les pieds -devant… ce fut insupportable : chaque fois -que je me dressais, sa tête balançait, puis me -frappait les reins. Enfin, je trouvai la bonne -position : je le chargeai sur ma nuque, ainsi -que l'on fait pour les sacs de plâtre, les jambes -tombaient de droite, la tête de gauche, et je -sortis, soutenant mon fardeau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIII.</h2> - - -<p>Je n'avais pas grand chemin à faire. Tout -au pied du cèdre, je posai Smith et soufflai. -Enfin je pourrais dormir. Smith ne bougerait -pas. <span lang="en" xml:lang="en">Big Ben</span> le surveillait.</p> - -<p>C'était très bien, ce gigantesque feuillage -abritant ce tout petit vieillard, l'un si vivant, -l'autre si mort! Je redressai les jambes tordues, -je mis les bras en croix, je lissai un peu la chevelure, -et résolus de rentrer.</p> - -<p>Je restais toujours là.</p> - -<p>Il y avait quelque chose qui m'attristait, quelque -chose d'autre, bien entendu, que le trépas -de Smith.</p> - -<p>C'est un peu difficile à dire, et cela va vous -choquer. Tout de même, voici : le vieux Smith -ne s'habillait pas plus élégamment que nous, -mais il portait, à son ordinaire, de superbes -bottines. Il disait qu'un homme bien chaussé -peut arriver au bout du monde. Et cela était -plein de sens. Aussi ses bottines étaient-elles -solides, en bon cuir et fortement cloutées. La -paire qu'il avait aux pieds semblait presque -neuve. Ç'aurait été ridicule de la laisser perdre, -et d'ailleurs, le lendemain, quand on le descendrait -dans le trou, quelqu'un ne manquerait pas -de les lui prendre.</p> - -<p>Comprenez bien! Je n'aurais pas pris sa -montre, s'il en avait possédé une. Votre montre -vous appartient, comme votre femme ou votre -honneur, au lieu que des chaussures, c'est utile -sans être au juste précieux. Et puis on dit « ma -montre » sur un tout autre ton que « mes -chaussures. » Je me mis donc à genoux et -délaçai les bottines de Smith. D'abord ce fut -un peu pénible (il devait avoir les pieds -gonflés), mais j'y arrivai tout de même. Je les -essayai. Elles m'allaient bien. Alors je le laissai -pieds nus (on ne portait guère de chaussettes -à la Fourche) et partis, tenant à la main -mes vieux souliers.</p> - -<p>Ce mort! Il me faisait de la peine! N'importe, -c'était l'heure de penser au sommeil. -J'allais entrer dans ma chambre, quand je me -souvins que Smith était resté les yeux ouverts. -Je m'en voulus de me rappeler ce détail. Une -telle sentimentalité! chez un grand gaillard -de mon âge. Enfin! Je retournai sous le cèdre. -Je vous dis que les morts ça attire comme -l'aimant et les belles femmes! Voilà que j'étais -de nouveau près de lui. Oui, ses paupières -étaient levées. Smith regardait le feuillage. -En effet, il ne convenait pas qu'il vît la somptueuse -frondaison de <span lang="en" xml:lang="en">Big Ben</span>, toujours animée, -toujours murmurante, et puis, les morts doivent -avoir l'air de dormir. C'est leur devoir. -Je me penchai donc et lui fermai les yeux.</p> - -<p>Mais maintenant que du temps a passé, que -la vie m'a roulé de droite et de gauche, et que -je ne lave plus depuis longtemps des taches de -sang à la Fourche, je me demande, au souvenir -de mon inconsciente simplicité d'alors, si ce -n'était pas imprudent que d'aller fermer les -yeux d'un mort, étant chaussé de ses bottines.</p> - -<p>Cinq minutes plus tard, j'avais gagné mon -lit. J'étais entré si doucement, que Jimmy ne -s'était pas réveillé. Comme toujours, il parlait -un peu, en dormant. Moi, je n'arrivais même -pas à m'assoupir. Les moustiques bourdonnaient -autour de ma tête, mais je ne crois pas -qu'il fussent pour beaucoup dans mon insomnie, -non plus que les balbutiements de Jimmy.</p> - -<p>Je me sentais tout envahi de pensées troubles -et un peu malsaines. Elles m'inquiétaient. Mon -rôle, à la Fourche, me paraissait vilain. Van -Horst avait tué le vieux Smith et c'est moi qui -emportais le corps… Je me faisais l'effet d'un -valet de bourreau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIV.</h2> - - -<p>Le lendemain, je me levai tôt. Il pleuvait -une petite pluie fine et précise, une petite pluie -d'enterrement. Sous le ciel, un voile gris était -tendu. Les lointains disparaissaient sous la -housse du brouillard. Pas d'horizon. Les arbres -s'égouttaient dans des flaques boueuses. L'air -était trempé.</p> - -<p>Le balai en main, je me livrai aux petits -soins du ménage. Je brossai, j'époussetai, je -lavai, je séchai. Vers six heures, le gros Kid -et Carletti entrèrent, comme à l'ordinaire, pour -boire.</p> - -<p>— Nous avons enterré le vieux, dit Carletti. -C'est toi qui avais mis les fleurs autour de -sa tête?</p> - -<p>— Non! répondis-je, un peu étonné.</p> - -<p>— Tiens! dit Kid, alors c'est Jimmy. Il -y avait tout un bouquet de fleurs de tabac posé -sur l'épaule de Smith. Nous les avons enterrées -avec lui. Elles étaient déjà flétries.</p> - -<p>— Ce n'est pas Jimmy non plus, dis-je. Il -ne s'est pas levé. Il dort encore. C'est Annie, -sans doute. — Oui, c'est Annie, sans doute, — dit -Carletti.</p> - -<p>Les deux hommes restèrent silencieux. On -n'avait pas envie de causer. La pluie, semblait-il, -invitait à se taire… Et je m'imaginais -Annie sortant dans la nuit noire et allant cueillir -des fleurs pour son père. Je savais bien où -elle les avait prises. C'était près de <span lang="en" xml:lang="en">Big Ben</span>, -dans un coin de clairière. Dès la chute du jour, -les corolles blanches s'ouvraient. Les fleurs de -tabac éclosent la nuit. Et cela faisait toujours -une grande tache dans la pénombre verte.</p> - -<p>Carletti et Kid avaient fini de boire. Ils se -levèrent pour partir.</p> - -<p>« Allons, dit Kid, au travail! »</p> - -<p>Sur le seuil du <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, Carletti restait indécis.</p> - -<p>« Tout de même, murmura-t-il, tout de -même… Van Horst!… On se fâchera, s'il -continue!… Vraiment, je ne comprends pas -bien notre façon d'agir!… Nous laissons faire, -nous laissons faire, et… et… toi, qu'en penses-tu, -mon petit? »</p> - -<p>Je balayais tranquillement, sans m'occuper de -ces choses.</p> - -<p>— Je ne pense rien du tout, dis-je.</p> - -<p>— Eh bien, Carletti, tu viens? demanda Kid. -C'est bien inutile de songer à tout cela, maintenant. -On ne peut pas scruter les desseins du -Seigneur.</p> - -<p>Je me retrouvai seul dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>. Maria -n'était pas réveillée. Jimmy non plus. Je -restais sur le seuil à voir tomber la pluie. Pas -le moindre vent. Un air immobile. Un paysage -bouché. C'était lamentable… Mais que -faire? Au point où j'en souffrais, l'ennui devenait -presque une occupation. J'étais allé jusqu'à -la porte de Maria pour l'entendre ronfler, -ce qu'elle faisait de façon continuelle, quand, -me retournant, je vis Annie debout au seuil du -<span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>. Sa robe mouillée collait à ses jambes, -des mèches de ses cheveux pendaient contre sa -figure. Son expression n'était pas douloureuse, -elle semblait, si je puis dire, vaincue.</p> - -<p>— Olivier, donne-moi quelque chose de -chaud à boire, demanda-t-elle. J'ai froid… -Et puis… est-ce que mon père n'avait pas -laissé, ici, il y a quelques jours, un grand manteau -noir? Tu sais bien! celui qu'il portait le -dimanche.</p> - -<p>— Oui, répondis-je. Le voilà, je l'avais -déjà mis de côté.</p> - -<p>Je lui couvris les épaules, car elle tremblait -de froid. Il ne fut pas question de mes bottines. -Avait-elle excusé ou dédaigné mon -larcin?</p> - -<p>Elle s'assit sur un des bancs, pendant que -je lui préparais sa boisson chaude. Elle pleurait -quelques instants plus tard, le front dans -les mains. Je lui murmurai ces paroles de consolation -bête qui n'ont pas de sens mais que l'on -dit tout de même aux gens qui souffrent. Elle -leva vers moi son beau visage rayé de larmes.</p> - -<p>« Non! non! ce n'est pas ça!… Je n'aimais -pas mon père… je ne l'aimais pas beaucoup -quand il vivait… mais je sens que s'il est mort, -c'est à cause de moi, uniquement à cause de -moi. J'en suis responsable, moi seule… J'aurais -dû tâcher d'aimer van Horst… mais je ne -pouvais pas… Non, tu comprendrais mal… -et je n'ai plus qu'un moyen de ne pas trop me -mépriser : trouver une vengeance, une vengeance -qui le déchire! »</p> - -<p>Elle me toucha d'un long regard, puis -détourna la tête, en murmurant :</p> - -<p>« Il faut qu'il souffre! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLV.</h2> - - -<p>Depuis quelques jours, Jane Holly s'agitait. -Elle allait, de-ci de-là, venait à tout instant jeter -un coup d'œil dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, passait, repassait, -et dans son regard, on voyait l'ardeur active de -la bête qui chasse et qui a faim. Je suivais -son manège avec anxiété, ne sachant à quoi cela -pouvait tendre, quand, brusquement, les façons -de Jane Holly changèrent.</p> - -<p>Il lui était venu un sourire à la fois haineux -et satisfait qui m'inquiéta plus que sa fièvre de -la veille. Puis elle entreprit cette chose absurde, -démesurément, car elle devait bien la -savoir inutile : elle entreprit de séduire Vincent -van Horst.</p> - -<p>Oui, notre mégère au visage brûlé, à la peau -jaune, ce monstre féminin que le feu avait -d'abord possédé et sali pour laisser vivre dans -sa chair je ne sais quelle flamme impure, fit ce -rêve de conquérir l'homme le plus beau et le plus -fort que l'on pût trouver : Vincent van Horst.</p> - -<p>Ce fut tout ensemble comique, dramatique -et bas. Un jeu d'attitudes suppliantes, un -concours de grâces, mille sourires!… et vous -imaginez les sourires de Jane Holly! les assiduités -de ce crapaud femelle!</p> - -<p>D'abord, van Horst ne comprit pas. Mon -grand ami rêvait beaucoup, depuis quelque -temps, et le rêve n'a jamais l'invraisemblance -de la réalité ; mais, quand, un jour, Jane -Holly se fut enhardie jusqu'à oser un geste -qui ne laissait aucun doute sur ses intentions, -van Horst éclata de rire.</p> - -<p>Il s'ensuivit un long dialogue dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span> -de la Fourche, sans autre témoin que moi-même, -entre van Horst qui buvait, assis sur la banquette -à sa place ordinaire, et Jane, debout -devant lui, petite, noire, se tortillant, le visage -anxieux, les dents découvertes, les mains nerveuses -et la voix si fébrile que cette voix grognait -et grinçait tour à tour.</p> - -<p>— Mais, madame Holly, que me voulez-vous -donc? Vous savez… je n'ai pas la moindre -envie de vous, chère beauté!</p> - -<p>— Oh! comment pouvez-vous croire, van -Horst! Comment pouvez-vous croire, m'insulter -ainsi. Je suis une femme mariée.</p> - -<p>— Oui, oui, je sais! et mariée à pas grand'chose -de bon!</p> - -<p>— Ecoutez-moi donc, van Horst! J'ai beaucoup -d'affection pour vous ; je sais reconnaître -les honnêtes gens, et…</p> - -<p>— Votre affection se montre d'une façon -assez drôle, avouez-le, ma belle dame!</p> - -<p>— Voyons, van Horst, soyez sérieux!</p> - -<p>— Très volontiers, mais alors, expliquez-moi -ce que vous voulez! Depuis une quinzaine de -jours, je ne puis faire un pas sans vous avoir -à mes semelles. Si je vais dans la forêt, vous -m'y suivez, si je vais dans la montagne, je vous -y trouve ; si je vais sur les bords du <span lang="en" xml:lang="en">Creek</span>, je -vous rencontre bientôt, et vous traînez toujours -ici, dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, lorsque je viens boire!</p> - -<p>— C'est, van Horst, que je vous estime. Je -suis trop malheureuse! Je reste auprès du seul -ami que j'aie.</p> - -<p>— Mais, voyons, ma bonne madame Holly! -je ne suis pas votre ami, et je vous assure que -vos petites gentillesses ne me disent rien du -tout. Crachez donc ce que vous avez dans la -gorge, et n'en parlons plus. Allons! allons! pas -de grimaces! Racontez votre histoire, et finissez!</p> - -<p>— Vous êtes dans l'erreur, van Horst. Vraiment, -vous me jugez trop mal! C'est par affection -pour vous… Oui… je sais… vous -aimez Annie Smith. Ah! vous auriez bien -raison, si elle vous aimait elle-même : Annie -est une belle fille… Mais Annie n'est pas la -femme qu'il vous faut, mon ami! Vous vous -trompez. Annie Smith ne vous aime pas! Non! -non! Oh! n'ayez pas l'air méchant! Ecoutez-moi. -Restez assis. Je suis malheureuse! Nick, -oui, Nicodemus, mon mari, eh bien…</p> - -<p>— Eh bien, quoi?</p> - -<p>— Eh bien, Nick m'est infidèle. Je suis une -pauvre délaissée. Je crois qu'il ne m'aurait pas -trompée volontairement, mais… oh! ne me -faites pas ces yeux-là! J'ai peur! voyez-vous… -il a été séduit!… Annie l'a séduit!… Van -Horst! van Horst! je suis une femme! lâchez-moi!… -Oui! c'est vrai!… dans la forêt… -et tous les jours… Lâchez-moi! Lâchez-moi -donc!… Oh! petit! viens me défendre!… -Dans la forêt, le soir, Oh!… oh!… non!… »</p> - -<p>J'intervins.</p> - -<p>« Voyons, van Horst, vous allez l'étrangler, -et vous ne saurez rien de plus! »</p> - -<p>Elle était par terre. La main gauche de -van Horst serrait le misérable cou, sa main -droite tirait les cheveux secs et noirs comme -pour ouvrir plus grand les yeux de la mégère, -et, dans ces yeux épouvantés, van Horst regardait -de tout son regard.</p> - -<p>« Garce! »</p> - -<p>Ce fut tout. Jane Holly se tordait et gémissait -lamentablement. Un ver de terre! un -affreux ver de terre! Van Horst se releva.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVI.</h2> - - -<p>Dans le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>.</p> - -<p>Il y avait là le gros Kid, Carletti et moi. -Jane Holly était assise dans un coin. Elle -triomphait à moitié : je veux dire que la joie -et la peur troublaient alternativement son visage -avec une égale et folle violence. Elle pâmait -d'effroi et de plaisir, tour à tour, et buvait du -whisky à plein verre pour se donner du ton. -Van Horst, debout au milieu de la chambre, restait -tranquille et souriant, comme à ses bons -jours. Vraiment, cet homme avait de la tenue. -Il souriait! Je vous assure! Il souriait!</p> - -<p>« Mes amis, dit-il, je vous ai réunis et je -vous paye cette tournée pour vous annoncer une -grande nouvelle. Annie Smith que je considère -toujours et quoi qu'elle fasse comme ma fiancée, -a, paraît-il, un amant. »</p> - -<p>Carletti se leva d'un bond.</p> - -<p>« <i lang="it" xml:lang="it">Mannagia</i>, van Horst… <i lang="it" xml:lang="it">non dite fesserie!</i> »</p> - -<p>Kid étendit les deux bras.</p> - -<p>« Dans son livre de l'Apocalypse… »</p> - -<p>Mais il n'alla pas plus loin. Il en avait trop -à dire.</p> - -<p>Maria se prit la tête dans les mains. Elle ne -savait pas exprimer son étonnement.</p> - -<p>— Mais… qui? demanda Carletti.</p> - -<p>— C'est justement ce qu'il y a d'intéressant, -dit van Horst, d'un air calme. Jane Holly veut -me faire croire que ma fiancée couche avec -Nick. Elle ne m'a pas convaincu. Nick! vous -entendez bien! Nicodemus Holly! Pourtant, -cette nouvelle m'a été si désagréable que je veux -vérifier. Il paraît qu'ils prennent leurs rendez-vous -dans la forêt, à la tombée du jour. Nous -allons nous y rendre tous ensemble. Ça fera -une partie de plaisir. Jane Holly nous montrera -le chemin. Si je puis me rendre compte -qu'elle a menti, je lui tordrai le cou, parce que -je n'aime pas que l'on manque de respect à ma -fiancée.</p> - -<p>— Ah! bien! si je m'attendais! murmura -Carletti.</p> - -<p>Le gros Kid haussa les épaules. Maria sécha -ses pleurs. Il y eut un silence.</p> - -<p>« Oui, ma belle! reprit van Horst en se tournant -vers Jane Holly, je vous tordrai le cou, et -ce sera une ordure de moins sur terre. »</p> - -<p>Mais Jane Holly, qui, le sourcil froncé, se -rongeait les ongles dans le coin du <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, fit -un petit geste d'acquiescement, puis, tout bas :</p> - -<p>— Entendu! dit-elle, mais n'allons pas avant -quelque temps, ils se rencontrent ordinairement -plus tard.</p> - -<p>— Mon Dieu! mon Dieu! bonté divine!</p> - -<p>C'était Maria qui se plaignait.</p> - -<p>Van Horst restait les bras ballants et, tout -à coup, je vis sur son visage une teinte terreuse -qui lui monta jusqu'au front. Comme il -souffrait! C'était affreux, vraiment, de voir -van Horst souffrir si fort!</p> - -<p>Je dus avoir comme un petit sanglot de pitié, -car il me regarda d'un air doux et interrogateur.</p> - -<p>J'allai vers lui :</p> - -<p>— Mon ami…</p> - -<p>— Non, non laisse-moi!</p> - -<p>Il se tourna vers les autres. Il eut de la -peine à parler. Les mots ne venaient pas. Il -bégayait. Oui, van Horst souffrait bien.</p> - -<p>« Atten… atten… attendez-moi ici. »</p> - -<p>Il sortit. Nous restions à nous regarder.</p> - -<p>— Eh bien! m'écriai-je, vous faites de la -jolie besogne, madame Holly!</p> - -<p>— Toi, mêle-toi de tes affaires! grinça-t-elle.</p> - -<p>— Et vous donc! dit Carletti. Ah! et puis, -s'il vous tord le cou, comme il dit, ma parole! -il fera bien! Vous l'aurez voulu! Non! quelle -idée de raconter des folies pareilles à un homme -amoureux!</p> - -<p>Jane Holly leva la tête, et, parlant à bouche -presque fermée, d'une voix dure, stridente :</p> - -<p>« Des folies, des folies!… dit-elle. Je les -ai vus! »</p> - -<p>Van Horst rentra. Il tenait à son bras une -longue corde roulée.</p> - -<p>« Annie Smith n'est pas chez elle, dit-il d'un -air distrait ; Holly n'est pas chez lui. Nous -pouvons tout aussi bien les chercher. Il y a -grand vent, dehors, et ce soir, si la tempête -continue, elle pourra balancer à sa guise les -jambes maigres de madame Holly, notre amie. -Allons! en route! Vous, Maria, restez ici. On -n'a pas besoin de larmes! Toi, petit, viens avec -nous. Carletti, Kid, suivez-moi. Madame -Holly, montrez-nous le chemin. Vous voyez, -j'ai votre corde! C'est une bonne corde. Allons! -allons! Nous perdons du temps! En route! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVII.</h2> - - -<p>Il s'était levé un vent terrible, un de ces brusques -ouragans où Kid voyait une marque de la -colère divine. La forêt semblait une ménagerie. -On eût dit que les lions rugissaient, que des -tigres miaulaient, que des troupeaux de sangliers -brisaient les buissons, et, dans les -moments d'accalmie relative, d'énormes, d'invraisemblables -oiseaux battaient de l'aile sur -nos têtes, sinistrement.</p> - -<p>Nous marchions en file indienne. Jane Holly -nous conduisait. Le vent plaquait sa jupe sur -ses jambes maigres. Elle avançait vite, sûre de -son chemin, avec, à chaque instant, un petit -haussement nerveux d'épaule. Puis venait van -Horst, un peu voûté, la corde roulée en bandoulière. -Puis Carletti, qui regardait de droite -et de gauche, comme s'il eût été en promenade. -Puis le gros Kid, grave, la tête basse. Puis moi.</p> - -<p>A quelques pas derrière, Jimmy suivait. -J'avais essayé de le faire rester auprès de Maria, -mais il s'était échappé presque aussitôt.</p> - -<p>Le vent hurlait toujours dans la forêt supérieure. -Les rameaux grinçaient. Quelques -feuilles volaient en tourbillons. Aucun de nous -ne disait mot. Chacun, je pense, avait hâte que -ce fût fini.</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsqu'on est petit, on lit ça dans les livres -à image : il y a des Indiens… on suit une -piste… travail à la fois héroïque et subtil… -mais, vivre une pareille aventure, pour tout de -bon… Ah!</p> - -<p>Sauf l'orchestre géant que le vent déchaînait, -on n'entendait rien. Soudain, Jimmy se prit à -imiter le cri du perroquet. Nul n'y prit garde, -sauf van Horst, qui se retourna un instant.</p> - -<p>Nous marchions… nous marchions… Y en -avait-il pour longtemps encore? Et, moi, je -savais… j'étais seul à savoir, seul à savoir -sûrement!… Le vent beuglait toujours. On -eût dit que la forêt était folle.</p> - -<p>Oui, van Horst se tenait un peu courbé. -L'envie me prit de lui serrer encore la main. Sa -figure s'éclaira de ce bon sourire qu'il avait de -temps à autre, et, une minute, il s'appuya sur -mon épaule, très fort. Je dus me raidir pour -ne pas plier. Il s'en aperçut et me remercia du -geste.</p> - -<p>— Mais, dites-moi, madame Holly, la plaisanterie -devient mauvaise, dit Carletti.</p> - -<p>— Ne parlez pas si fort, nous approchons, -dit Jane.</p> - -<p>Et elle eut un petit rire très vil.</p> - -<p>Quelques pas plus loin, notre chemin fut brusquement -coupé. Il faillit y avoir un accident. -Un arbre s'abattit. Pour éviter sa chute, Jane -dut sauter vivement de côté.</p> - -<p>« Ce sont toujours les mêmes qui en réchappent! » -dit Carletti.</p> - -<p>Un nouveau bruit se mêlait à la tempête : le -chant d'une cascade que je connaissais bien. Je -l'avais déjà entendu rire quand nous montions -Jean Caldaguès dans sa tombe de verdure… -Et puis, tout soudain… ah! que voulez-vous! -ce fut trop brusque pour que j'en donne le -détail… tout soudain, ce fut fini… Jane -Holly poussa un cri aigre et vraiment inhumain, -et nous vîmes se lever derrière un buisson, à -quelques pas de la cascade qui écumait avec de -beaux chants, Annie Smith, pourpre de honte, -et l'affreux Holly, grimaçant, suant, débraillé.</p> - -<p>« Je vous disais bien que la corde ne serait -pas pour moi, » dit Jane à voix basse.</p> - -<p>Mais van Horst ne répondit rien.</p> - -<p>« C'est tout de même violent, ce que vous -avez fait là, miss Smith! » dit Carletti.</p> - -<p>Et Jimmy, que la cascade amusait, je pense, -se mit à danser devant les voiles de poussière -d'eau.</p> - -<p>Mais van Horst ne disait toujours rien.</p> - -<p>Je le regardai…</p> - -<p>Oh!… oh! mon pauvre van Horst!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVIII.</h2> - - -<p>Un bateau lutte vaillamment contre l'orage, -puis il sombre ; le vent s'est mis à tourner en -cyclone, le bateau n'en peut plus, il sombre, et -le vent s'acharne plus encore sur les quelques -épaves que sur le bateau tout entier quand il -flottait. — On dirait que la tempête se venge -de sa peine.</p> - -<p>A cet instant, je pense qu'un enfant eût renversé -van Horst en le poussant de sa faible -main. Van Horst s'était écroulé comme font -les monuments desquels on a trop exigé. Van -Horst savait que la fille de Smith ne l'aimait -pas, mais il avait confiance en elle ; il vivait -devant sa belle image. De cette contemplation, -il tirait toute sa force, ainsi que les mystiques, -par la contemplation de leur dieu.</p> - -<p>Il restait appuyé contre un arbre, les yeux -grands ouverts, mais le regard vague ; ses bras -d'Hercule étaient ballants le long de son corps ; -ses mains, si souvent fermées par la colère ou -le travail, restaient ouvertes, oisives, inutiles. -Il ne vivait plus, on eût dit qu'il attendait quelque -chose ; pourtant sa bouche, aux coins baissés, -aux lèvres molles, et ses yeux n'exprimaient -rien, même pas un désir de vengeance, -même pas de la douleur… Van Horst était -écroulé.</p> - -<p>Nous faisions cercle autour de lui, comme -pour un homme tombé dans la rue, et nous ne -savions que dire, et nous ne savions que faire, -et nous restions là, attendant sans doute que -quelqu'un eût le courage de parler, ou que l'ancien -van Horst reparût soudain pour nous dominer -tous de son geste.</p> - -<p>Annie Smith baissa les yeux sur elle-même, -considéra sa robe de toile grise, longuement, -d'un air effrayé, puis elle sortit du bosquet. -De son pas cagneux et clopinant, Holly la suivait. -Annie regarda le gros Kid, puis Carletti, -puis Jane Holly… Elle rit encore, puis elle me -regarda. Elle semblait refaire connaissance de -chacun de nous. Rien ne se lisait sur son visage. -Soudain, elle se tourna vers van Horst, s'approcha -de lui et posa deux doigts de sa main -droite sur la vaste poitrine dont la respiration -difficile donnait un bruit de râle. Elle posa deux -doigts sur la veste bleue et, s'adressant à Kid et -Carletti, elle dit :</p> - -<p>« Cet homme m'appartient! Vous entendez? -Cet homme m'appartient par son dernier crime. -Déjà, il avait tué Jack Dill ; déjà, il avait tué -Jean Caldaguès ; déjà, il méritait la mort. Il -m'a poursuivie et je ne l'aimais pas ; il faisait -le vide autour de moi ; je ne pouvais m'éloigner -de lui sans marcher dans une flaque de sang ; et -enfin il a tué mon père, sans raison, sans provocation, -sans excuse, un vieillard et, pour cela, -il va mourir. »</p> - -<p>Elle se tenait toute droite devant van Horst. -Par ses deux doigts tendus elle semblait prendre -possession de sa victime. Elle regarda Carletti -qui ne dit mot. Elle regarda Kid dont la bouche -marmottait une prière, et Kid ne broncha point. -Je détournai les yeux quand elle me regarda, -puis le terrible regard se posa de nouveau sur -van Horst, n'ayant pas voulu s'arrêter à Nick -Holly qui se tenait à demi accroupi, les mains -aux genoux. Elle ne regarda pas non plus Jane -Holly, dont on ne voyait plus que les yeux noirs -entre les maigres doigts… Et nous restions -tous immobiles, sauf Jimmy qui, allongé sur le -ventre, grattait la terre furieusement avec ses -ongles.</p> - -<p>« Oui, reprit Annie Smith, maintenant cet -homme va mourir. Nous allons le pendre. Cette -corde qu'il avait apportée servira. »</p> - -<p>Mais rien, sur le visage de van Horst, ne -signifia qu'il eût compris.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIX.</h2> - - -<p>On avait ligoté van Horst au pied d'un arbre -que je connaissais bien pour y être monté, un -soir, avec le cadavre de Caldaguès. On l'avait -lié sans qu'il se défendît par un geste. Il se laissait -faire. Si on lui avait craché au visage, il -se peut qu'il n'eût pas cillé. Il ne voyait plus. -Il n'entendait plus. Mon ami van Horst était -ailleurs.</p> - -<p>Mon ami van Horst?… Alors, direz-vous, -pourquoi ne l'avoir pas défendu?…</p> - -<p>Vous en parlez à votre aise!</p> - -<p>Et d'abord, on ne me l'aurait pas permis. -Jane Holly me surveillait avec soin ; enfin, si -l'on peut secourir efficacement un être qui -résiste, il est tout à fait inutile de venir en aide -à un mort, et, van Horst, en vérité, était mort.</p> - -<p>Nicodemus Holly l'avait donc attaché avec -un bout de cette même corde qui devait servir à -pendre Jane. Le reste servirait à pendre van -Horst. Durant qu'il assurait et serrait les -nœuds des mains et des pieds, il faisait des -plaisanteries trop viles pour que je les répète. -Personne d'ailleurs ne les écoutait. Elles restaient -près de la bouche ignoble de leur inventeur.</p> - -<p>Maintenant, on ne se pressait plus : on avait -le temps. Rien n'empêchait que le plaisir durât. -Je crois qu'à un moment van Horst fit effort -pour se dégager, mais trop tard. Déjà Samson -était à la meule.</p> - -<p>« Ça va bien! dit Holly, il ne bougera plus. -Il n'y aura qu'à passer le reste de la corde sur -cette branche, là-haut, faire un nœud coulant -et… hisse!… ho… hisse! Vous m'aiderez, -Kid, il faudra de la poigne! »</p> - -<p>Kid ne répondit rien. Le gros Kid restait -soucieux, et moi, eh bien que voulez-vous! moi, -je regardais van Horst, me sachant trop faible -pour résister à ces gens sûrs de leur dessein.</p> - -<p>Jane Holly s'était emparée de la corde du -supplice : déjà, elle apprêtait la ganse d'un -nœud coulant en débridant les fils… avec -quel soin!</p> - -<p>Je m'étais approché de Kid.</p> - -<p>« Voyons! lui dis-je tout bas, c'est trop infâme! »</p> - -<p>Il répondit :</p> - -<p>« C'est le jugement de Dieu! »</p> - -<p>Et je ne sais plus quel verset de la Bible il -me cita.</p> - -<p>Non! ce n'était pas le jugement de Dieu! -Je sentais que ce ne pouvait être le jugement de -Dieu! L'esprit de l'homme s'y voyait trop.</p> - -<p>— Oh! m'écriai-je, Dieu n'a pas voulu cela!</p> - -<p>— Tu blasphèmes! répondit Kid.</p> - -<p>Je regardai van Horst de nouveau… Annie -Smith, elle aussi, regardait van Horst, et, un -instant, le regard vague du colosse lié se fixa -sur les grands yeux bleus, sur les cheveux clairs, -sur la bouche rouge et droite, et les lèvres du -colosse tremblèrent. Puis, tout soudain, van -Horst rougit : sa grande poitrine eut trois ou -quatre soupirs et ses yeux, ses yeux qui s'étaient -si souvent posés sur moi, où j'avais vu passer -tant d'expressions de haine, d'ambition, d'amour -et de bonté, ses yeux d'un bleu froid se -remplirent de larmes comme fait une source -longtemps tarie qui vient de renaître, et la douleur -de van Horst s'épancha, se répandit, inonda -les joues hâlées et, furieuse, gonfla sa poitrine… -Ces larmes!… ah! ces larmes-là!…</p> - -<p>Je m'approchai de lui, tout près.</p> - -<p>Bientôt, il me parla à voix basse.</p> - -<p>« Ecoute, Olivier, lorsqu'ils m'auront pendu, -tu prendras le revolver qui est dans ma poche -droite. C'est pour toi… Non… inutile, maintenant… -ils te l'enlèveraient… Ecoute -encore : n'essaye pas de me sauver… il n'y a -pas moyen, et puis, je ne veux plus… mais ne -m'oublie pas, souviens-toi de notre voyage sur -la Columbia et des jours où nous cherchions -de l'or dans le <span lang="en" xml:lang="en">Yellow-Creek</span>… pense à nos -courses en forêt, à nos conversations… à tout -cela!… Si j'ai été injuste ou cruel, tu me pardonneras, -tu essayeras de me pardonner!… -Voyons! ne pleure pas, gosse! ça ne mène à -rien! Moi, je viens de pleurer pour la première -fois depuis que je suis enfant… et ça n'a -mené à rien! Les cordes me font mal… Ils -devraient se dépêcher un peu… Allons, adieu! -va-t'en… Allons! va-t'en, Olivier! »</p> - -<p>Ses paroles semblaient apaisées. Il eût parlé -encore, mais Jane Holly venait vers nous. Ce -n'était d'ailleurs qu'à Jimmy qu'elle voulait -parler.</p> - -<p>« Jimmy! lève-toi! »</p> - -<p>Elle le tira par la manche. Jimmy, couché -par terre, regardait van Horst avec une expression -que je ne lui connaissais pas. Il avait l'air -indécis, il avait l'air perplexe… il avait l'air -de penser.</p> - -<p>« Tu vas monter dans cet arbre avec la -corde, » poursuivit Jane Holly.</p> - -<p>Jimmy hésitait.</p> - -<p>« Monte tout de suite! »</p> - -<p>Alors, lentement, avec répugnance, il obéit. -D'ordinaire, il grimpait avec la vitesse convulsive -des singes. Cette fois, il ne se pressa -point. Il s'accrochait aux lianes, montait lentement, -alourdi par la corde, s'arrêtait à chaque -instant.</p> - -<p>Cet arbre! cet arbre! Pourquoi cet arbre, -entre tous les arbres de la forêt?</p> - -<p>Il tâchait à gagner une longue branche basse -et coudée que lui montrait Jane Holly. Suivant -l'expression de Nicodemus, elle ferait bien l'affaire -pour pendre un gros corps!…</p> - -<p>Je ne voyais déjà plus Jimmy dans le feuillage -lorsque tout à coup, je l'entendis rire.</p> - -<p>« Olivier! me cria-t-il, Olivier! tu sais! il -y a déjà un monsieur dans l'arbre! »</p> - -<p>Il avait vu la chose!… Les morts ne se -perdent point!</p> - -<p>Je ne répondis pas. Van Horst n'avait rien -entendu, mais Holly leva la tête :</p> - -<p>— Il y a un monsieur dans l'arbre?… Eh -bien, jette-le en bas!</p> - -<p>— C'est tout en haut! cria Jimmy… mais -j'y vais!</p> - -<p>Pendant quelques instants, on ne l'entendit -plus.</p> - -<p>Silencieusement, vite, avec souplesse, il montait -dans l'arbre vert. Il avait posé la corde -sur un rameau. De temps en temps, on voyait -un peu de son costume dans une lucarne de la -frondaison.</p> - -<p>« Voilà! cria-t-il bientôt… Je suis avec le -monsieur. »</p> - -<p>Annie Smith, qui semblait n'avoir point pris -garde à l'incident, tourna les yeux vers moi… -Elle étouffa un gémissement de peur.</p> - -<p>« Jette-le donc, ton monsieur! » dit encore -Holly.</p> - -<p>De nouveau, tout en haut de l'arbre, on entendit -le rire de Jimmy…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">L.</h2> - - -<p>Soudain, il tomba de l'arbre une arme à feu -qui vint se briser au pied du tronc, puis, aussitôt -après, une autre chose qui se défaisait dans -sa chute… vous comprenez?… un squelette. -Quelques haillons y pendaient encore ; il ne restait -plus de chair ; les os étaient jaunes. Les -insectes et les oiseaux du ciel se chargent de -réduire un cadavre avec rapidité.</p> - -<p>Cela tomba parmi nous, et nous reculâmes… -Je me souviens que van Horst regarda, lui aussi, -mais il ne fit que sourire pâlement. Aucun de -nous ne disait mot… on entendait encore, dans -le haut de l'arbre, le rire frais de Jimmy. Pourtant, -nous ne l'écoutions guère, une autre -musique nous occupait : là, tout près, à nos -pieds mêmes… une rumeur, un chant sourd qui -paraissait sortir du squelette.</p> - -<p>Annie s'était approchée. Je fis aussi quelques -pas ; je regardais ces ossements brouillés -par la chute, ce crâne qui venait de se fendre -sur un caillou, cette poitrine encore vêtue d'un -lambeau de toile… et je compris l'étrange -murmure, et j'en vis la raison…</p> - -<p>Des abeilles avaient fait leur ruche dans la -poitrine sèche de Caldaguès ; un essaim tout -entier chantait dans cette cage, où, quelques -mois avant, battait un cœur. Surprises, elles -bourdonnaient et tourbillonnaient, industrieuses, -affairées dans leur colère, pleines d'indignation -et déjà martiales.</p> - -<hr /> - - -<p>Voyez-vous la scène : le grand arbre aux -branches duquel deux vautours viennent de se -poser ; Jimmy qui saute à terre avec un cri de -joie ; Holly courbé, tremblant, cagneux, la -gueule en avant et les mains posées sur les -genoux ; Jane, frémissante, parcourue de frissons, -heureuse, oui, heureuse! et les trois personnages -du drame, van Horst lié, les yeux -vagues, la bouche lourde, Annie, tout à fait immobile, -pressant ses lèvres de ses doigts et qui -paraissait réfléchir furieusement à quelque -chose, et qui regardait avec obstination le fusil -brisé qui gisait à terre ; enfin, l'objet, l'objet qui -avait été Caldaguès, le bûcheron, d'où s'échappait -un tourbillon d'abeilles bruissantes ; et moi, -devant tout cela.</p> - -<p>A cet instant, je ne sais pour quelle raison, -je m'approchai de van Horst et pris son revolver -dans sa poche droite.</p> - -<p>« Attention! dit aussitôt Jane Holly. Ayez -l'œil sur Saruex! Tenez-le, Kid! »</p> - -<p>Et je fus, dès lors, le prisonnier des puissantes -mains de John Kid. J'avais glissé le revolver -dans ma ceinture, mais je ne pouvais m'en -servir ni faire un mouvement.</p> - -<p>Annie Smith réfléchissait toujours en regardant -le fusil brisé. Soudain elle leva la tête. -Elle s'était décidée.</p> - -<p>« Laissez! Ne le pendez pas! » dit-elle d'une -voix dure.</p> - -<p>Vers elle, Vincent van Horst tourna un peu -la tête.</p> - -<p>Aucune émotion ne passait sur le visage -d'Annie. Un froid désir de vengeance animait -seul ce beau corps. Inhumaine et formidable, -elle s'approcha de van Horst, faisant un détour -pour éviter le tourbillon des abeilles. Elle se -pencha sur lui. Il s'en fallait de peu qu'elle ne -sourît. D'abord elle le regarda fixement sans -prononcer une parole. Il était né en elle une -idée infâme. Puis elle prononça lentement quelques -paroles de ce ton glacé que je connaissais -bien :</p> - -<p>« Vous ne vouliez pas me dire où était Caldaguès! -Je l'ai trouvé, van Horst! vous voyez! -je l'ai trouvé! Et, maintenant, écoutez-moi, van -Horst. Vous avez tué l'homme que j'aimais ; -vous avez tué mon père. Pour cela vous devez -mourir, mais je veux que vous souffriez beaucoup -et nous ne vous pendrons pas… je vous -tuerai moi-même! »</p> - -<p>Il la regardait. Je ne sais s'il avait compris -ce qu'elle méditait de faire, mais tout à coup, -son visage s'illumina d'un sourire extraordinaire, -tandis que ses yeux grands ouverts, trop -ouverts, désorbités, contemplaient la femme -qu'il s'était plu à chérir d'un si puissant -amour… Van Horst comprenait du moins -une chose : il ne mourrait pas de la main abjecte -de Holly ; Annie, seule, le tuerait et il dit -de sa voix chaude des jours heureux, avec -force, avec calme, avec quelle ferveur!</p> - -<p>« Je vous remercie, mon amour! »</p> - -<p>Alors Annie Smith perdit ce calme affreux -qui m'effrayait tant et sa haine l'avilit en -devenant plus déréglée. Les dents découvertes, -le regard fou, elle courut prendre le fusil -de Caldaguès et d'une main se garant avec son -châle du tourbillon furieux des abeilles, de -l'autre elle poussa jusqu'aux pieds de van -Horst, à l'aide de l'arme brisée, le squelette où -frémissait l'essaim. La frénésie du geste s'alliait -bien à la folie du regard. Vite, elle -s'éloigna, et les abeilles entourèrent van Horst.</p> - -<p>Je voyais cela! Je ne pouvais faire un geste! -Le gros Kid me tenait toujours devant lui, serré -par les coudes…</p> - -<p>Mais alors, coupant la scène, la dominant -comme fait le tocsin d'un incendie, derrière -moi, jaillit de la bouche de Kid un hymne -enthousiaste et sonore. Comme si toute son -âme s'exprimait en cette hymne, John Kid chantait -un cantique. John Kid chantait à pleine -voix les louanges du Seigneur. Loin des hommes -passionnés et cruels, il se réfugiait dans -une adoration supérieure… Il chantait.</p> - -<p>Les abeilles bourdonnaient autour des épaules -de van Horst ; elles le piquaient aux bras. -La bouche fixe, il faisait effort contre les cordes -qui le liaient à l'arbre, et John Kid chantait.</p> - -<p>Etait-ce pour affermir le courage de la victime? -Etait-ce pour s'en remettre à Dieu du -jugement final?… John Kid chantait.</p> - -<p>Les abeilles se posaient sur le cou de van -Horst, rampaient sur son menton, bourdonnaient -autour de ses cheveux.</p> - -<p>A quelques pas, Holly et sa femme, accroupis -à terre, excitaient les abeilles en jetant contre -l'essaim de petits cailloux.</p> - -<p>Et le gros Kid chantait toujours sans que sa -voix tremblât ni faiblît, et toujours il célébrait -le Dieu juste qui règne dans les cieux…</p> - -<p>Le reste se passa en quelques secondes. Nous -agîmes tous avec une folle rapidité… Kid -s'était rapproché du supplicié en me poussant -devant lui, et, soudain, des lèvres de van Horst -que les abeilles couvraient déjà, de ces lèvres -boursouflées affreusement par le venin, quelques -mots s'échappèrent… non point des cris : -des mots, quelques mots passionnés :</p> - -<p>« Je vous adore! Annie, mon amour! »</p> - -<p>D'abord, elle ne broncha pas, puis, brusquement, -elle s'approcha de moi, me prit par le -cou, m'attira vers elle et me baisa la bouche.</p> - -<p>« Voilà! cria-t-elle, voilà celui qui sera mon -amant! »</p> - -<p>Aussitôt, comme s'il fût entré en agonie, le -visage de van Horst se décomposa, perdit -toute ressemblance humaine, devint noir…</p> - -<p>« Non! » m'écriai-je.</p> - -<p>Kid chantait toujours, mais il me tenait -d'une prise moins ferme…</p> - -<p>« Non! jamais! ça c'est trop ignoble! »</p> - -<p>Et, soudain, Kid me lâcha, une abeille l'avait -piqué à la main. Je me dégageai, me jetai vers -van Horst. Sur le menton, sur les lèvres, sur -le bas des joues, les abeilles foisonnaient. Les -yeux seuls, grands ouverts étaient libres. Le -regard de van Horst croisa le mien…</p> - -<p>Epouvantable face!… Douleur prodigieuse!</p> - -<p>Je tirai le revolver que j'avais glissé dans -ma ceinture et, le posant en oblique sur la -bouche gonflée de van Horst, je lui fis sauter -la tête…</p> - -<p>Et John Kid cessa de chanter.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LI.</h2> - - -<p>On ne voyait rien dans cette ombre noire et -verte. Jimmy m'éclairait de son mieux avec -une lanterne prise à la buvette, moi, je travaillais -maladroitement, la terre étant dure, pleine -de racines et de cailloux.</p> - -<p>Enfin, ce fut fait. La fosse paraissait assez -grande. Il dormirait tranquille. Les bêtes sauvages -ne le déterreraient pas ; les hommes de la -Fourche le laisseraient en paix.</p> - -<p>Jimmy, un peu las, s'était assis par terre et -la lanterne, posée entre ses jambes, éclairait -le visage fracassé du grand cadavre…</p> - -<p>Voilà… L'histoire de van Horst, mon -maître, était finie…</p> - -<p>Lorsque j'eus abattu Vincent van Horst, je -pris la fuite et j'errai quelque temps sous les -arbres. On m'avait cherché, d'abord, mais -aucun de ces hommes ne connaissait la forêt -aussi bien que moi, et, peu à peu, ils étaient -tous rentrés à la Fourche. La nuit venue, je -m'en fus chercher van Horst, et, l'ayant trouvé, -je vis, tout auprès de l'horrible dépouille, passer -une ombre agile. Jimmy? Que faisait-il là? -Je l'appelai. Il me répondit d'une voix brouillée -que j'entendis mal.</p> - -<p>Je l'envoyai au bar pour qu'il m'en rapportât -une pioche, une pelle, une lanterne et cette -même éponge qui m'avait déjà servi pour le -sang du vieux Smith. Je voulais enterrer van -Horst proprement.</p> - -<p>Rapide et secret, Jimmy fit la commission… -S'occupait-on jamais des gestes de -Jimmy!</p> - -<p>Et puis, nous nous mîmes au travail…</p> - -<p>Comme montait la nuit, le vent était tombé. -De l'ouragan, il ne restait que des souffles furtifs -qui faisaient frémir le feuillage. Parfois, -une voix soudaine gémissait dans l'air, puis, -tout se taisait… Heure sombre!… la lanterne -donnait une si courte lumière, qu'il me semblait -vraiment être entouré de murailles noires, toutes -proches.</p> - -<p>Encore quelques instants, et le cadavre fut -couché dans sa fosse.</p> - -<p>« Allons! dis-je à Jimmy, nous avons autre -chose à faire. Tiens la lanterne et suis-moi. »</p> - -<p>Non… non! il ne resterait pas seul sous -terre… Je ne voulais pas que mon ami van -Horst restât tout seul sous la mousse, livré aux -bêtes obscures. Je lui trouverais un compagnon!… -et je m'en retournai vers l'arbre du -supplice.</p> - -<p>Ce fut plus facile que je ne l'aurais cru de -transporter les os de Caldaguès, car les abeilles, -reformées en essaim, venaient de s'envoler. -Bientôt, la dépouille fut couchée près de celle -de van Horst. Entre les deux, je posai le fusil -brisé du bûcheron.</p> - -<p>« Eclaire-les, » dis-je à Jimmy.</p> - -<p>Le rond jaune de la lanterne dansa, passant -de la face ouverte, couleur de pourpre, au crâne -clair…</p> - -<p>« Maintenant, dis-je à voix haute… maintenant, -Vincent van Horst, tu peux te reposer!… »</p> - -<p>Et, me tournant vers Jimmy :</p> - -<p>« Il ne reste plus qu'à les recouvrir… »</p> - -<p>Mais j'eus une surprise.</p> - -<p>« Prends un instant la lanterne, veux-tu, -Olivier? » dit Jimmy.</p> - -<p>Il tira de sa poche le châle rouge sous lequel -s'abritait Annie dans le tourbillon des abeilles -et qu'elle avait laissé tomber sur un buisson, -puis il se mit à genoux et couvrit ce qui restait -des deux pauvres visages avec le fichu rouge.</p> - -<p>Que se passait-il donc dans cette cervelle -d'enfant? Avait-il compris? L'esprit s'éveillait-il? -Non, Jimmy se mit à rire comme d'une chose -plaisante et, la lanterne ayant tremblé dans ma -main, il tâcha d'en attraper sur les mousses -le reflet jaune.</p> - -<p>Alors je saisis la pelle et la terre tomba sur -mes deux amis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LII.</h2> - - -<p>Une heure plus tard.</p> - -<p>Par le petit carré de la fenêtre du <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, -j'apercevais le groupe des buveurs. Je crois que -tous étaient ivres, sauf Maria qui paisiblement -tricotait dans son coin. — Des rires, des -chants, des cris. — Au milieu du plancher, le -gros Kid dormait, rouge, les bras en croix. -Sur le mur, je vis le clou dont, jadis, avant mon -arrivée, Sam Wells s'était servi pour se pendre. -Sur l'autre cloison, le Napoléon d'Epinal, et, -juste en face de moi, la trace encore fraîche -du coup de rabot que j'avais donné pour nettoyer -le mur taché par le sang du vieux Smith.</p> - -<p>Jimmy était allé se coucher, retombé vite -dans sa nuit, après un instant de lumière.</p> - -<p>Je ne me lassais pas de regarder dans le -<span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>. Où donc se trouvait Annie?… Passant -devant sa cabane, j'avais vu la porte ouverte. -Dans la petite chambre propre, bien tenue, -bien rangée, personne… Où donc pouvait être -Annie?</p> - -<p>Et toujours, je considérais le <span lang="en" xml:lang="en">saloon</span>, croyant -peut-être qu'elle apparaîtrait au milieu de cette -assemblée de gens ivres…</p> - -<p>Soudain, Holly jeta les yeux sur moi.</p> - -<p>« Viens, Olivier! cria-t-il d'une grande voix -saoule. Nous te pardonnons! viens boire! »</p> - -<p>Sans répondre, j'allais m'éloigner quand une -main toucha mon épaule.</p> - -<p>Je me retournai.</p> - -<p>« Vous! oh! que me voulez-vous?… »</p> - -<p>Annie me regardait. Son visage penché sur le -mien avait une expression tout à fait égarée ; -pourtant sa voix fut d'une grande douceur :</p> - -<p>« Olivier! me dit-elle, écoute-moi! il faut -vraiment que je te parle… »</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Mais le reste est une autre histoire… J'ai -promis de conter la vie de Vincent van Horst ; -je n'ai que faire de conter ma vie à moi, et ma -honte… Certaines choses ne doivent pas être -dites… Oublions… Que Vincent van Horst, -mon maître me pardonne… et que Dieu ait -pitié de nous!</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em small">CHATEAUROUX<br /> -Société d'Imprimerie, d'Edition et des Journaux du Berry</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="drap top4em"><b>HISTOIRES MONTMARTROISES</b>, -racontées par DIX MONTMARTROIS. -Illustré de 41 gravures et de 10 portraits-charge. -<i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LE FILS DES TROIS MOUSQUETAIRES</b>, -par CAMI. Illustrat. de l'auteur. -Un volume in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>2</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>THEATRE DE FRANCE (Rivoli. — Le -Vitrail. — Jean-Bart ou le Bon -Corsaire)</b>, par René FAUCHOIS. -<i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LE DOCTEUR LERNE, sous-dieu</b>, -par Maurice RENARD. Couverture et -frontispice de J. HEMARD. <i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LA JEUNE FILLE AUX PINCEAUX</b>, -par Jean PELLERIN. <i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>2</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LE MAITRE DE LA FORCE</b>, par Léon -BARANGER. Illustrations de R. Diligent. -<i>Un volume</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>CHEZ LES FRITZ, Notes et Croquis -de captivité</b>, par Joseph HEMARD. -Illustré de 64 pages en noir et de 8 pages -hors-texte en couleurs. Préface de José -Germain. In-4. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>6</b> fr. »</span></p> - -<p class="drap"><b>LA FIN, Souvenirs d'un Correspondant -aux Armées en Allemagne</b>, -par Pierre MAC ORLAN. Croquis de -l'auteur. In-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>3</b> fr. »</span></p> - -<p class="drap"><b>LE CORSAIRE GALANT</b>, par DORSENNE -et BOISYVON. Couverture en -couleurs de H. MIRANDE. <i>Un volume</i> -in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>2</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>JOË ROLLON, l'Autre Homme invisible</b>, -par Edmond CAZAL. Deux bois -originaux de DARAGNES. <i>Un volume</i> -in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>VOLUPTÉS DE GUERRE</b>, par Edmond -CAZAL. <i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>CONTES A LA MARRAINE</b>, par -MAURICE-CH. RENARD. Préface -de HENRI BARBUSSE. <i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>MARTIN BURNEY, boueux, boxeur et -marchand d'oiseaux</b>, par O. HENRY. -Traduction française de Maurice BEERBLOCK. -Dessins de GUS BOFA. <i>Un -volume</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>2</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>SUR LA TRACE DES “BANDEIRANTES”</b>, -par Jean de MONTLAUR. -Illustré de 77 gravures hors texte. <i>Un -volume</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>6</b> fr. »</span></p> - -<p class="drap"><b>A VENISE par les Dolomites</b>, par le -D<sup>r</sup> AURENCHE. Préface du Général G. -Deleuze. Illustré de 2 cartes et 15 gravures -hors-texte. <i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>6</b> fr. »</span></p> - -<p class="drap"><b>L'ETONNANTE VIE DU COLONEL -JACK</b>, par Daniel de FOE. Traduction -de Maurice DEKOBRA. Deux bois originaux -de DARAGNES. <i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LILY, modèle, roman de Montmartre</b>, -par André WARNOD. Illustrations de l'auteur. <i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>L'HOMME QUI GAGNE</b>, par RENÉ -PUJOL. <i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LE MAITRE DU NAVIRE</b>, par Louis -CHADOURNE. Deux bois originaux -de DARAGNES. <i>Un volume</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>SOUS LES MERS</b>, par Gérard BAUER. -Préface de Paul BOURGET. <i>Un vol.</i> -in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LES MEMOIRES DE RAT DE CAVE, -ou du Cambriolage considéré comme -un des Beaux-Arts</b>, par Maurice -DEKOBRA. Illustr. de E. SAUNIER. -<i>Un volume</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LE MASSACRE DES INNOCENTS</b>, -par Alfred MACHARD et POULBOT. -Illustré de 47 dessins <i>inédits</i> de POULBOT. -(21<sup>e</sup> mille) <i>Un volume</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>2</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LES GOSSES DANS LES RUINES</b>, -par Paul GSELL et POULBOT. <b>50</b> dessins -de POULBOT. <i>Un volume</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>2</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>NOUNE ET LA GUERRE</b>, par YVES -PASCAL. <i>Un vol.</i> in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>L'HOMME VERDATRE</b>, par H. AVELOT. -Illustrations de l'auteur. <i>Un vol.</i> -in-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>2</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>ORIENT ROYAL (Cinq ans à la -Cour de Roumanie)</b>, par ROBERT -SCHEFFER. Avant-propos de J.-H. -ROSNY aîné. <i>Un volume</i> in-16 -(4<sup>e</sup> mille) -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LES FAUSSES NOUVELLES de la -Grande Guerre</b>, par le D<sup>r</sup> LUCIEN-GRAUX. <i>Cinq -volumes grand</i> -in-16. <i>Le volume</i> -<span class="fl"><i>Net</i> <b>6</b> fr. »</span></p> - -<p class="drap"><b>LE MOUTON ROUGE (Contes de -Guerre)</b>, par le D<sup>r</sup> LUCIEN-GRAUX. -<i>Un vol.</i> in-16 (4<sup>e</sup> mille) -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LES YEUX DU MORT</b>, par le D<sup>r</sup> -LUCIEN-GRAUX. Lettre-Préface du -Général de Maud'huy. Illustrations de -Galland. In-16. -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>LE CHANT DE L'EQUIPAGE</b>, par -PIERRE MAC-ORLAN. Illustrations -de GUS BOFA. <i>Un volume</i> in-16 -(6<sup>e</sup> mille) -<span class="fl"><i>Net</i> <b>4</b> fr. <b>50</b></span></p> - - -<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BAR DE LA FOURCHE ***</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64065-h.htm or 64065-h.zip</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/0/6/64065/</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation’s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation’s web site and -official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -For additional contact information: -</div> - -<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'> -Dr. Gregory B. Newby<br /> -Chief Executive and Director<br /> -gbnewby@pglaf.org -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. 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For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -This Web site includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64065-h/images/cover.jpg b/old/64065-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2d32ad5..0000000 --- a/old/64065-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/64065-h/images/cres.png b/old/64065-h/images/cres.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 7800b44..0000000 --- a/old/64065-h/images/cres.png +++ /dev/null diff --git a/old/64065-h/images/illu.png b/old/64065-h/images/illu.png Binary files differdeleted file mode 100644 index bdebd01..0000000 --- a/old/64065-h/images/illu.png +++ /dev/null |
