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-The Project Gutenberg eBook of Le Bar de la Fourche, by Auguste Gilbert de
-Voisins
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Le Bar de la Fourche
-
-Author: Auguste Gilbert de Voisins
-
-Release Date: December 22, 2020 [eBook #64065]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BAR DE LA FOURCHE ***
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-LES ÉDITIONS G. CRÈS & CIE
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Les Moments perdus de John Shag, roman, un vol. in-16 3 Fr.
- L'Esprit impur, roman, un vol. in-16 6 Fr.
- Le Démon Secret, roman, un vol. in-16 6 Fr.
- Pour l'Amour du Laurier, roman, un vol. in-16 6 Fr.
- L'Enfant qui prit peur, roman, un vol. in-16 6 Fr.
- Fantasques, petits poèmes de propos divers, un
- vol. in-8º (tirage limité) 22 Fr.
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour
-tous pays.
-
-
-
-
- GILBERT DE VOISINS
-
- Le Bar
- de
- la Fourche
-
- PARIS
- LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie
- 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
-
- MCMXXI
-
-
-
-
-_A CHARLES BARGONE,_
-
-_lieutenant de vaisseau_
-
-
-_Mon cher ami,_
-
-_Voici un livre dont tu accepteras la dédicace en souvenir de nos
-longues causeries. Tu m'as emmené si souvent de la Martinique à Sumatra
-et de Juan Fernandes aux Kouriles, que ton nom s'est inscrit tout seul à
-la première page de ce récit d'actions violentes commises en un pays
-lointain._
-
-_V. G._
-
-
-
-
-Le Bar de la Fourche
-
-
-
-
-I.
-
-
-L'averse venait de fuir. Sur l'horizon, un arc-en-ciel dessinait sa
-fabuleuse fusée.
-
-Mon père m'appela:
-
-«Si tu faisais attention à ton travail, grand imbécile! au lieu de
-regarder les nuages!»
-
-Je me trouvais chez nous, au fond de l'enclos des poneys.
-
-C'était l'époque où l'on poussait vers l'ouest le chemin de fer du Nord
-entre Skykomish et Tocoma, dans l'extrême Far-West, au-delà de l'Idaho.
-
-«Hé!... Viens par ici!»
-
-Depuis seize ans que maman avait succombé en me mettant au monde,
-l'humeur de mon père était restée constante: je veux dire acariâtre,
-orageuse ou, pour le moins, bizarre.
-
-«Arrive!... et plus vite que ça!»
-
-Ce jour-là, mon père se fâchait de peu. J'avais simplement oublié
-d'attacher le licol de Cruchette et Cruchette s'était échappée. Bien que
-l'on eût ramené la bête à l'écurie, tout aussitôt et sans accident, mon
-père m'injuriait.
-
-«Regarde-moi dans les yeux, canaille! Regarde-moi!»
-
-Je m'étais approché de lui, tenant par le bridon Loupard, un petit
-cheval bai que je menais chez le maréchal-ferrant.
-
-Je regardai mon père.
-
-«Baisse les yeux, insolent!»
-
-En baissant les yeux, je haussai les épaules.
-
-«Quoi... comment!... tu...»
-
-Et il fit sa mauvaise action...
-
-C'est bien à cause d'elle que je ne le pleurai pas, trois ans plus tard,
-quand j'appris sa mort.
-
- * * * * *
-
-Georges Saruex, mon père, était un homme instruit et, par certains
-points, un gentilhomme. Protestant du Jura, il avait traversé la moitié
-du monde pour faire fortune, et n'était arrivé à se composer qu'une
-aisance médiocre. Sans doute savait-il trop de choses. Si j'étais resté
-avec lui, au lieu de me promener sur la vaste terre, je serais peut-être
-plus savant, mais beaucoup moins renseigné. De plus, je n'aurais pas le
-sou. Toutefois, soyons juste: mon père m'apprit à regarder, à raisonner
-et à souffrir. La nature se chargea du reste en me fournissant de bons
-muscles.
-
-Et puis, que voulez-vous! la maison était intolérable! Prières du matin,
-prières du soir, discours, exhortations, cantiques chantés tout le long
-des dimanches. Il y en avait trop!... sans compter mille invectives
-contre les autres religions, invectives qui se terminaient par des
-explosions de fureur.
-
-Le grand ennemi du vieux, c'était le Pape. Je ne sais ce que le Pape lui
-avait fait, toujours est-il que mon père ne laissait pas s'achever une
-journée sans le prendre violemment à partie, dans les termes les plus
-crus.
-
-Sans doute, afin de lui être désagréable, il me donna le nom d'Olivier!
-le nom de Cromwell! Quel beau nom: Olivier Saruex! Quel beau nom de
-protestant!
-
-Ah! mon père connaissait bien le Ciel! Il devinait les desseins de Dieu,
-il prévoyait ses désirs... et malheur à nous si les prévisions étaient
-inexactes!
-
-Vous concevez?... Une telle vie manquait de charme! Le vieux traitait
-les hommes de la ferme comme des chiens, son fils plus mal encore. Il
-avait beau nous parler de Dieu tant que durait le jour, il n'arrivait
-pas à nous la faire aimer, cette puissance invisible, cruellement
-ennemie du Pape, et qui, pour seul confident, avait pris un protestant
-jurassien, émigré dans le Far-West.
-
- * * * * *
-
-Parce que je haussais les épaules, mon père fit sa mauvaise action: il
-me cracha au visage.
-
-A seize ans, j'avais le sang chaud. Ça ne pouvait s'arranger. Botter les
-fesses aux petits garçons, leur tirer les oreilles, très bien, mais
-cracher à la figure d'un homme de seize ans!... oh! non! non!
-impossible! Je pris mon lasso, pendu à la selle de Loupard, et j'en
-appliquai un cinglon sur le dos du vieux, un beau cinglon qui le fit
-tourner au pâle, de rouge qu'il était.
-
-Le reste se passa vite. Le vieux courut à la maison, en rapporta la
-Bible, une bible couverte de notes qui avait appartenu à la mère de
-maman, et, sur cette bible, jura le grand serment qu'il ne me reverrait
-de sa vie ou bien me casserait la figure.
-
-Ces histoires, c'est rarement utile.--Je n'avais pas l'intention de
-rester.--Je partis.
-
-Il disait vrai, tout de même, le vieux! S'il ne m'a pas cassé la figure,
-du moins ne m'a-t-il pas revu. Et, maintenant, il est mort, et, moi
-j'écris un livre; mais ce matin-là, je m'en fus prendre une couverture
-et marchai vers la gare, où j'avais des amis. La gare était à huit
-heures de chez nous. J'arrivai comme tombait le soir. Le train venait
-d'entrer et allait passer la nuit. Oh! comme je m'en souviens bien,
-après tant d'années, de cette nuit si vite close et qui rétrécissait le
-paysage! Pas de lune, peu d'étoiles... On voyait à peine son chemin.
-
-Cependant, la veine me toucha. L'homme qui devait nettoyer la machine
-était ivre. Alors, comme je me trouvais là, j'aidai à faire son travail
-et, en guise de salaire, priai le mécanicien de me transporter, le
-lendemain, jusqu'aux chantiers de construction.
-
-Ce fut ma première étape.
-
-
-
-
-II.
-
-
-Des hangars, des cabanes, des buvettes, des amoncellements de rails, des
-wagons qui servaient de magasins, un peuple d'ouvriers venus d'ici, de
-là et d'ailleurs. Congrégation singulière: une majorité de malandrins,
-quelques braves gens, beaucoup de nègres, pas mal d'imbéciles et de
-brutes. Ah! s'ils avaient voulu, s'ils avaient pu raconter leurs
-aventures... quels étonnants récits!
-
-Nous étions à quatre-vingt-cinq milles, environ, de Spokane-Falls et à
-trois cents pas de la Columbia, grande rivière bleue, princesse de tout
-le paysage. En attendant de faire fortune, j'aidais, depuis un mois, à
-construire cette sacrée voie ferrée. De temps en temps, nous allions,
-sur les bords de la rivière, tuer des saumons avec une bouteille à demi
-remplie de chaux vive, mais, comme c'est défendu, on leur abîmait le
-coin de la gueule ou on leur détachait les ouïes, pour faire croire, au
-marché, qu'ils avaient été pris par des moyens légaux: filet ou hameçon.
-
-On m'avait embauché dès le premier jour. J'inspire confiance parce que
-je regarde les gens bien en face; mais je dois à la vérité de dire que
-le travail était dur pour un garçon de seize ans.
-
-On employait trois mille ouvriers au chemin de fer. Le pays n'étant pas
-très plat, nous avancions lentement. Il fallait d'abord remplir les
-trous, c'était l'affaire de la première équipe; puis la seconde équipe
-venait approprier l'ouvrage et rendre le terrain plan; la troisième
-équipe posait les rails; la quatrième... mais cela vous est égal,
-puisque j'étais dans la seconde.
-
-Ici, une parenthèse, car il convient, je pense, que je décrive un peu
-cet Olivier Saruex dont je parle.
-
-Olivier Saruex...
-
-Eh bien, figurez-vous un jeune homme très mince, très sec, assez
-vigoureux. De la force nerveuse, rien d'autre, mais qui me rendait
-résistant, quoique j'eusse l'air presque chétif. J'étais de petite
-taille et fort agile. Des cheveux noirs, des sourcils noirs et
-broussailleux, des yeux bleu foncé, qui paraissaient d'encre vers le
-soir; une bouche mobile, la mâchoire très dessinée, de belles dents (mon
-orgueil); le teint hâlé, du sang sous la peau; pas un poil aux joues;
-des mains maigres, des bras maigres, de petits muscles durs; une forte
-pince dès que je tenais un cheval sous moi. Quant à mon apparence, je ne
-sais pas, c'est difficile à dire, mais il me semble que je devais avoir
-l'air assez décidé et, parfois, un peu rêveur... Rêveur, oui... et je
-parlais d'une voix basse et douce.
-
-Me voyez-vous?
-
-Or, il est peut-être bon pour un rentier de compter ses revenus, ou pour
-un acrobate de marcher sur les mains, la tête en bas, puisque c'est là
-leur destinée, mais pourquoi un gars de seize ans vivrait-il l'échine
-courbée, mettrait-il de la terre là où il en manque, et inversement,
-quand son âge l'autorise à courir dans les bois?... D'ailleurs inutile
-de récriminer... lorsque j'y pense, cette époque de ma vie me paraît
-lointaine, à tel point qu'elle n'a plus pour moi qu'un intérêt
-dramatique, celui, à peu près, que l'on trouve au cinquième acte d'une
-pièce, le lendemain du spectacle.
-
-Pourtant je me souviens, comme si c'était hier, de l'abominable fatigue
-qui m'accablait à la fin de chaque jour. Quand je tombais sur mon lit,
-j'étais fait tout entier d'une seule douleur, et je n'avais qu'à penser
-à une partie de mon corps pour en souffrir aussitôt.
-
-Un soir que j'enrageais plus encore que de coutume, je me décidai à
-changer de métier, et voici l'idée que j'eus.
-
-De cette idée, je suis encore fier: d'abord, parce qu'elle avait des
-chances de réussir et, qu'en somme, elle réussit (au bénéfice d'autrui,
-je l'avoue), puis, parce qu'elle était fille d'une ambition pratique,
-non d'une rêverie d'idéologue.
-
-Il manquait beaucoup de choses dans notre camp; mais une, tout
-particulièrement, nous faisait défaut.
-
-Vivrait-on dans un désert ou sur le sommet d'une montagne, il est
-agréable de savoir si le reste du monde est toujours à sa place. Or, on
-pouvait, à la rigueur, faire partir des lettres, en même temps que le
-poisson de la rivière ou par l'entremise des ouvriers de passage qui
-allaient des mines vers les villes, mais le diable était de recevoir des
-nouvelles du dehors. Les immigrants n'avaient que des journaux vieux de
-trois semaines, et, quand les bateaux revenaient par la Columbia, ils
-auraient aussi bien pu nous rapporter, tant ils faisaient d'escales, des
-gazettes du temps d'Abraham!
-
-Certain samedi soir, un voyageur, monté, me donna, en reconnaissance de
-quelque petit service, des journaux qui ne dataient que du début de la
-semaine. Je parvins à les vendre un dollar pièce. Un dollar! Cinq
-francs! Pensez donc! Cela me fit réfléchir, et, bientôt, l'idée germa.
-
-Je vivrais sur la curiosité publique. En me serrant le ventre, en
-supprimant un verre de whisky sur deux, en ne touchant jamais une carte,
-j'arriverais à faire assez d'économies pour louer un cheval. Une fois le
-cheval loué, j'irais à Skykomish prendre les journaux (ce serait trois
-jours et demi de voyage), et, de retour, je les vendrais à bénéfice.
-Dans six mois, j'aurais les poches pleines!
-
-Sans tarder, j'entrepris la réalisation de mon projet. Je ne fis qu'un
-saut jusqu'à la buvette, puis quand le nègre qui servait s'approcha, je
-haussai les épaules d'un air supérieur et sortis avec dignité en disant:
-
-«Au fait, je ne prendrai pas mon whisky aujourd'hui!»
-
-J'avais affronté la tentation; je l'avais vaincue... c'était quatre
-_cents_ de gagnés...
-
-Mais voilà! nos rêves n'ont jamais prévu l'accident!... A l'instant où
-je franchissais le seuil de la buvette, une carriole venait au grand
-trot. J'étais si absorbé, que je ne sus me garer à temps. Je tombai. La
-roue me passa sur le bras, et mon bras cassa net...
-
-
-
-
-III.
-
-
-J'ose à peine l'avouer, mais, très certainement, je dus m'évanouir, car,
-en ouvrant les yeux, je me trouvai couché dans une petite chambre que je
-ne connaissais pas. Elle était pleine de soleil; un oiseau chantait au
-dehors. Je me souviens aussi, à la façon vague dont on se souvient des
-rêves, d'un faible bruit de rire que j'entendis tout près de moi.
-
-Qu'était-il donc arrivé? J'essayai de me retourner dans mon lit. Une
-vive douleur m'arrêta. Ah! oui!... mon bras cassé!... Aussitôt, je me
-rappelai mes beaux espoirs: le cheval, les journaux!... Misère!
-
-On riait de nouveau. On parlait. Je revins tout à fait à moi.
-
-«Allons! il n'y a pas de mal! mais peut-on être aussi douillet! Pour un
-bras cassé, rester trois heures évanoui!»
-
-Et j'aperçus, pour la première fois, penché sur mon lit, le visage de
-Vincent van Horst.
-
-Voyez-vous! on a beau vivre un assez grand nombre de jours et passer par
-plus d'une aventure, il est des événements, des gestes, des images, qui
-habitent la mémoire pour jamais.--Le premier aspect de van Horst fut de
-ceux-là.--Quand je vis cette belle face tannée par le soleil, le front
-large, coupé droit d'une tempe à l'autre par la ligne des cheveux blonds
-et plats, les yeux sévères, d'un bleu de faïence, le nez courbe, et puis
-cette bouche mince, cruelle, portée par des mâchoires de brute, cette
-bouche étonnante, presque sans lèvres (mais le peu qu'on en voyait était
-d'un rouge si cru que l'on eût dit des lèvres de blessure), ah! je
-sentis que cet homme était un homme fort et que je pouvais me fier à
-lui.
-
-Je regardai van Horst qui me souriait, debout, près de mon lit. Je le
-regardai bien. Il en valait la peine... Et, peu à peu, je me rendis
-mieux compte du désastre, qu'était pour moi cet accident. Il me venait
-une sorte de paresse d'âme très singulière, dont il fallait que
-quelqu'un me tirât.
-
-A seize ans, un bras cassé, ce n'est rien: un rêve en pièces, c'est
-autre chose.
-
-Or, ce soutien qui me manquait (que d'autres trouvent en Dieu... mais on
-ne pense pas toujours à s'adresser si haut), van Horst me le proposa,
-sans que j'eusse à le lui demander. Voilà pourquoi on ne m'entendra
-jamais reprocher ses crimes à cet homme. Je n'ai pas le regard oblique
-et navré d'un pasteur ou l'onction froide d'un moraliste. D'abord, ces
-choses ne me regardent pas et puis, il me semble abject de médire du
-fauteur de votre bien, sous le prétexte qu'il fut le fauteur du mal
-d'autrui. Il pourra régler son affaire, tout seul, dans le temps que je
-réglerai la mienne, quand sonneront les dernières trompettes.
-
-Cela bien entendu, je poursuis.
-
- * * * * *
-
-C'était van Horst qui se trouvait dans la carriole, c'était lui qui
-m'avait renversé. Il me fit transporter dans une chambre de l'auberge,
-et, lorsque je m'éveillai, les premiers soins étaient déjà donnés à mon
-bras.
-
-«Allons! change donc cette figure malheureuse! Oui, tu as le bras cassé.
-Ça se raccommode. Nous l'arrangerons tout de suite. Comment te sens-tu?
-Tu travaillais aux chantiers? Quel est ton nom? Ne t'inquiète pas! je te
-paierai tes journées perdues, et un peu plus pour la douleur. Nous
-fixerons le prix. Quoi! tu fais la tête? Appelle-moi bougre de maladroit
-et qu'on n'en parle plus. Ces choses-là, ça doit se régler vite et entre
-hommes. Je resterai quelques jours pour te soigner. Maintenant...
-attention!...»
-
-Il abaissa sur moi deux énormes mains solides, pesantes, durcies,
-épouvantables, des mains qui semblaient de gros outils en chair.
-
-«Crie, si ça te fait mal!... Crie fort!... Encore un peu!... Crie donc,
-imbécile!»
-
-Oh! la vilaine impression: deux os qu'on remet, lorsque ces deux os vous
-appartiennent!
-
-«Voilà! c'est fini! Tu vaux quelque chose! J'ai vu des hommes se tenir
-moins bien!... Bois ça et reste tranquille. Tu as un peu de fièvre.»
-
-Il m'avait bandé le bras comme un chirurgien. Un instant, il me regarda
-du fond de ses yeux bleus, gravement, puis il éclata de rire et s'en
-fut, me laissant seul, dans la petite chambre de bois clair, à
-considérer les mouches.
-
-
-
-
-IV.
-
-
-Je ne le vis plus de la journée. De temps en temps, des gens que je ne
-connaissais pas venaient prendre de mes nouvelles. Je dormis mal, mais
-je dormis.
-
-Le lendemain, van Horst reparut, arrangea mon bandage et s'en alla,
-après m'avoir dit:
-
---Je m'appelle Vincent van Horst... Si tu as besoin de quelque chose, tu
-crieras. Si ton bras te fait mal, tu diras au nègre d'aller me
-chercher... Je m'appelle Vincent van Horst... Tu as encore de la fièvre.
-Ne bois pas de whisky... Et toi, quel est ton nom?
-
---Olivier Saruex.
-
---Olivier Saruex... C'est bien... Adieu!
-
-La porte se ferma. J'avais tout le loisir de rêver. Je rêvai donc. Mais,
-ce soir-là et le lendemain, à mesure que se traînait l'interminable
-journée, j'en vins à regretter les départs subits de van Horst.--Les
-heures ne laissaient pas d'être grises pour moi qui ne vivais bien qu'en
-plein air, et l'on se fatigue de regarder par la fenêtre, surtout quand
-on ne peut voir qu'un enclos étroit où quelques poules et une famille de
-lapins prennent leurs ébats autour de trois tonneaux vides, dans l'ombre
-d'un arbre fleuri de fleurs blanches.
-
-Les camarades qui venaient me rendre visite, ne restaient pas longtemps;
-puis... je n'avais pas grand'chose à leur dire:
-
---Comment vas-tu?
-
---Ça va mieux.
-
---Quand penses-tu que ce sera fini?
-
---Bientôt.
-
---Tu sais. Charlie est arrivé saoul, ce matin.
-
---Ah! raconte-moi.
-
---Eh bien, voilà! il est arrivé saoul.
-
-... C'était peu, et la servante de l'auberge, qui m'apportait à manger,
-semblait tout à fait imbécile.--Personne, en outre, ne pouvait me
-renseigner sur van Horst... Il venait du Nord... Un bougre! Ah! pour
-sûr!... On ne savait rien d'autre.
-
-La visite de van Horst était le seul événement de ma journée. Je
-l'attendais avec une impatience d'enfant. Jamais je n'avais gardé le
-lit, jamais! Ce repos forcé me tendait les nerfs, Je ne savais plus
-songer qu'à une chose: la faillite de mon beau projet. Je n'avais plus
-qu'un désir: informer van Horst de ce malheur. Pourquoi ne pas dire à
-cet homme toute ma peine? Il compatirait peut-être. Pourquoi ne pas lui
-demander un conseil?
-
-Si peu craintif que je fusse à l'ordinaire, je n'eus pourtant pas le
-courage, tant que je gardai le lit, de retenir van Horst. Je m'y
-décidai, le premier jour de ma convalescence.
-
-La veille, mon visiteur m'avait dit:
-
-«Tu pourras te lever demain.»
-
-Il me trouva debout.
-
---Oh! oh! déjà! Comment as-tu mis ta veste?
-
---Le nègre de la buvette m'a aidé.
-
---C'est bon, hein? la première fois qu'on bouge le bras?
-
---Pas trop!
-
-Alors il s'assit pour bourrer une pipe, et moi, je compris qu'il fallait
-profiter de l'occasion. Je regardai van Horst qui regardait sa pipe, et,
-tout à coup, hâtives, précipitées, se bousculant, les paroles sortirent
-en foule de ma bouche, comme si elles avaient attendu derrière mes dents
-la permission de se répandre.--Jamais je n'ai parlé avec plus
-d'éloquence. Je parlai! je parlai... je n'avais qu'un bras pour faire
-des gestes, mais ce bras-là me servit beaucoup.--Je dis à van Horst le
-moyen que j'avais trouvé pour m'enrichir, et par quel hasard l'idée
-m'était venue, et comment j'y songeais toujours, et la catastrophe
-finale, et mon espoir, surtout, mon espoir de réussir encore.
-
-Van Horst ne me quittait pas des yeux. Comme j'achevais, il eut un
-sourire.
-
---Ah! le gaillard! voyez-vous ça! il est ambitieux! Tout de même, c'est
-pas mal ce que tu as inventé. Il y a des fautes dans le détail, mais
-c'est pas mal. Maintenant que tu as fini, écoute et fais ton profit de
-ce que je vais te dire. Pour passer des nuits à cheval, comme tu en as
-l'idée, il faut être plus solide que tu ne l'es à présent. Pendant deux
-ou trois mois, tu seras forcé de rester tranquille et de travailler peu.
-Mais, ces deux ou trois mois passés, ton système ne vaudra plus rien.
-L'autre tronçon de la ligne sera fini. Les journaux arriveront ici, par
-le chemin de fer, tout comme à Skykomish.
-
---Alors?
-
---Alors, imbécile! on se retourne... on invente autre chose!
-
-Il se leva. Il cravachait gaiement ses bottes en se promenant par la
-chambre. Il avait l'air d'une bête impatiente.
-
-«Même quand les projets vous trompent, il faut vivre,» dit-il encore.
-
-Il mâchait sa pipe, ouvrait et fermait ses mains de boxeur où l'on ne
-voyait plus rien des mains habiles qui m'avaient remis le bras. Elles
-voulaient lutter, elles s'exaspéraient d'être oisives.
-
---Tu ne t'ennuies pas, ici, gosse?
-
---Si, un peu...
-
---Alors, dit-il, voici. Je suis un homme des routes, je marche droit
-devant moi. Je demeurerai quinze jours ici, mais après, je pars. Je vais
-aux mines, dans l'Ouest, là-bas, où l'on peut encore se battre!...
-Veux-tu venir avec moi? Tu verras du pays. Tu deviendras un homme.
-D'ailleurs, tu as déjà commencé; mais, à ce travail de chemin de fer, tu
-finirais par t'abrutir. Ton idée?... Eh bien, tu la donneras ou tu la
-vendras à quelqu'un... Tu en es responsable... Tu m'entends? Il ne faut
-pas abandonner les projets... ils meurent.
-
-Van Horst s'arrêta, et, tout à coup, sa figure s'obscurcit
-singulièrement. Puis il se détourna, et, d'une voix plus dure:
-
-«On est responsable de tout, s'écria-t-il, de tout! de ses regards et de
-ses pensées durant le jour, de ses rêves durant la nuit, de toutes les
-paroles qu'on a dites et, par avance, de tout le sang qu'on versera.
-Viens! Je te montrerai comment on devient fort! Etre fort! c'est la plus
-grande des ivresses, la plus belle, car, pour cette ivresse-là, on ne
-vomit qu'au fond de la tombe!»
-
-L'homme que, plus tard, je devais mieux connaître, je le voyais déjà,
-possédé par des violences contradictoires, par d'étranges méditations,
-et dans toute son animalité.
-
-Il se tourna vers moi.
-
-«Est-ce dit?»
-
-J'eus la sensation du coup de dés qui détermine et lui répondis à voix
-basse:
-
-«Je vous suivrai!»
-
-
-
-
-V.
-
-
-Je restais assis au milieu de ma chambre.
-
-Oh! qu'une convalescence paraît monotone! Je ne m'étais jamais senti
-assez malade pour apprécier le charme de ces heures où l'on reprend goût
-à vivre, mais j'en avais souffert tout l'ennui. Et puis, les causeries
-de van Horst me grisaient comme du vin. Elles me donnaient une folle
-envie de courir, de galoper, de grimper sur des roches, de tirer des
-coups de fusil. Cet homme animait chaque chose. Toute aventure était
-vivante dès qu'il en faisait le récit; dès qu'il décrivait, tout paysage
-était beau.
-
-Une après-midi, il vint s'asseoir près de moi. Il me parla de ces
-territoires du West, où nous devions aller, de ces montagnes où l'on est
-libre, de ces forêts où l'on est roi. Brusquement, il se tut. La tête
-dans les mains, il regardait le plancher. Il avait ainsi des moments de
-silence noir que l'on n'eût osé rompre; moi, du moins.
-
-Le soleil, entrant à grands rayons par la fenêtre, remplissait la pièce
-claire et nue de son poudroiement. On entendait, au dehors, des ouvriers
-qui chantaient en choeur. Il passait de la joie dans l'air. Possédé par
-de nouveaux rêves, je ne me souvenais plus d'avoir été malade.
-
-Van Horst subissait-il aussi l'influence de la généreuse lumière qui
-vibrait autour de nous?... Son silence ne dura pas. Il leva le front et
-se remit à parler.
-
-«Oui, nous irons là-bas! Le monde, c'est beau à voir. Depuis dix ans, je
-marche à travers le monde et, chaque jour, le monde est nouveau.»
-
-Il y avait presque de la tendresse dans son accent:
-
-«Je crois que tu seras un bon compagnon. Moi... moi... il me semble
-parfois que j'ai vu trop de choses laides. Les actions d'hommes, c'est
-laid... c'est toujours laid!... Mais les arbres! les vagues! les
-montagnes!»
-
-Il prononçait ces mots avec un enthousiasme de poète et, s'échauffant
-peu à peu:
-
-«Pense à mes courses en forêt!» s'écria-t-il.
-
-Il me les raconta.--Il décrivit les fleuves lourds, les cieux qui
-tournent sur la tête du dormeur, les hasards de la belle étoile, les
-plaintes nocturnes des oiseaux, enfin, la terrible survenue des pluies
-qui noient la plaine.--Sa voix sourde et basse éclatait parfois.
-L'orgue, puis les cuivres. Il y avait là des sanglots, de la fièvre, de
-la colère, du désespoir et, souvent aussi, de la joie, une joie animale
-et saine gonflée par les brises. Et moi, je marchais sous le soleil dur,
-je souffrais de la faim et de la soif, je m'endormais à l'ombre d'un
-arbre gigantesque, je voyais le but apparaître sur l'horizon et le
-croyais aussitôt à portée de la main! Je vivais! je vivais! J'aurais
-voulu crier de plaisir!
-
- * * * * *
-
-La porte s'ouvrit. La servante de l'auberge entra, tenant un verre de
-whisky que van Horst avait demandé. Elle s'arrêta, stupéfaite, devant
-cet homme qui parcourait la pièce à grands pas, le sang aux joues.
-
-J'étais appuyé contre la fenêtre. Van Horst parlait toujours, et la
-petite servante, immobile, la bouche ronde, les yeux bêtes... restait
-là.
-
-Le vent apporta dans la chambre blanche quelques fleurs de l'arbre qui
-poussait au milieu de la cour. Les corolles répandues exhalèrent leur
-parfum. C'était comme une invitation à sortir, à marcher vers ces
-merveilles que décrivait van Horst. Les ouvriers chantaient toujours au
-dehors. Des machines grondaient, et jetaient de la vapeur, et sifflaient
-clair... Sur tout cela flottait une façon de joie chaude que je ne
-connaissais pas... l'émanation vivante et vibrante d'un beau jour.
-
-De nouveau l'arbre aux fleurs blanches sema des corolles à mes pieds.
-
-Tout le printemps!
-
- * * * * *
-
-Une chambre petite et propre. Les murs de bois. Les fenêtres grandes
-ouvertes. Le plancher semé de pétales. Le lit où je venais de souffrir.
-Un homme possédé par son rêve d'aventures et l'exprimant sur un mode
-âprement lyrique... Je garde dans mes yeux l'image de ces choses.
-
-Mais la petite servante restait toujours immobile, la bouche ronde, ne
-comprenant pas.
-
-Car, maintenant, van Horst me parlait de l'or que nous allions chercher,
-de l'or que l'on déterre, de la poussière d'or que l'on lave, et de la
-peine et du sang dont on les paye.
-
-C'en était trop pour la servante. Elle poussa un gémissement discret...
-
-«Qu'est-ce que c'est que ça?»
-
-Van Horst venait de l'apercevoir.
-
-Il se mit à rire, d'un rire apitoyé, presque méprisant:
-
-«Qu'est-ce que c'est que ça?»
-
-Il l'examina comme l'on ferait pour quelque pauvre bestiole dans un
-champ.
-
-Et, tout soudain, se jetant sur la petite, il lui cria dans la figure:
-
-«Tiens! veux-tu un dollar? attends! tu vas le gagner!»
-
-Le verre de whisky roula par terre. Je ne bougeai pas, stupéfait.
-
-Van Horst saisit la fille, la culbuta sur mon lit, la tint fixée par les
-deux épaules. Silencieux, un instant, il la regarda de tout près.
-
-«Tu es vilaine! dit-il. Cache-toi!»
-
-Brusquement, il enleva son tricot et lui en couvrit le visage.
-
-«Cache-toi!»
-
-Il la troussa et, à demi-nu, appuyé sur les poings, les bras raidis, il
-la prit sous mes yeux.
-
-Il y avait du soleil plein la chambre. Van Horst grognait comme une
-bête. La fille criait, meurtrie, presque étouffée.
-
-Les muscles roulaient sur le vaste dos luisant de van Horst. La tête de
-la fille balançait de droite et de gauche, comme dans l'agonie. Puis, la
-tragique agitation des deux êtres faiblit, l'accouplement prit fin, et
-ce fut le silence.
-
-L'amour... c'était donc ça?
-
- * * * * *
-
-Van Horst se tenait debout au milieu de la pièce. Il se passait
-lourdement la main sur le front. Son visage rouge était mouillé. Ses
-yeux tristes ne me voyaient plus.
-
-La servante avait fui sans dire mot.
-
-Van Horst se coucha sur le lit. Quelques instants plus tard, il dormait.
-
-
-
-
-VI.
-
-
-Huit jours avaient passé. Nous causions, sur les bords de la Columbia,
-assis dans l'herbe, van Horst et moi.
-
-«Vois-tu, gosse, il faut oublier. Il y a des moments où je ne suis plus
-moi-même, où je deviens comme une bête enragée. Rien ne m'arrête. Je ne
-souffre pas l'obstacle. Ce sont les heures où le sang est seul à
-parler.»
-
-La Columbia roulait majestueusement devant nous son onde verte. Il
-flottait dans l'air une paix de dimanche et, vraiment, les vapeurs qui
-montaient de la terre et du fleuve semblaient un encens.
-
-«Reste toi-même! c'est la grande chose! disait van Horst de sa voix
-grave. Ecoute, Olivier, quand un homme se laisse aller à n'être plus
-lui-même, il est perdu. Il ressemble à ces pauvres gens mordus par un
-loup, qui deviennent loups et s'enfuient dans la campagne en poussant
-des hurlements. L'âme du loup les a pénétrés et a mangé leur âme
-humaine.»
-
-Il disait cela d'un air si ténébreux que j'aurais eu peur, je pense, à
-la nuit tombante, mais le soleil brillait trop clair pour donner corps à
-des revenants.
-
-Et van Horst ajouta, sur un ton plus sombre encore:
-
-«On ne m'a jamais résisté... On a peur... Si quelqu'un me regardait dans
-les yeux en disant: «Je ne veux pas!» et qu'il me fût impossible de le
-faire céder... oui, je crois que je me changerais en bête, pour tout de
-bon, et que je mordrais, et que je déchirerais de la chair comme une
-bête, et que je verserais du sang autour de moi!... Ah! mon petit!»
-
-Et il ferma les poings.
-
---D'où tenez-vous, demandai-je, cette affreuse histoire des gens mordus
-par un loup?
-
---Les vieilles femmes de chez moi la racontent, le soir, pour faire peur
-aux enfants... Peut-être disent-elles vrai!... On ne sait pas!... on ne
-sait jamais!...
-
-Van Horst regardait tristement l'eau du fleuve où ricochait un
-martin-pêcheur.
-
-«Mais... _chez vous_, où est-ce donc? Je dois être votre compagnon, je
-vous aime bien et j'ai confiance en vous, pourtant, je ne sais ni qui
-vous êtes, ni d'où vous venez. De vous, je ne sais rien que votre nom...
-et puis, je crains que vous ne me fassiez peur, à moi aussi... un peu.»
-
-Van Horst éclata d'un puissant rire.
-
---Olivier! grand gosse! tu veux savoir d'où je viens? tu veux savoir qui
-je suis? Allons! je te dirai toute ma vie, dans quelques jours, quand
-nous serons en route!... Mais, parlons plutôt de toi. Qu'as-tu fait de
-ce beau projet... la façon de gagner une fortune en vendant des
-journaux!
-
---Oh! je n'y songe plus!
-
---_Il faut_ y songer! Ne laisse pas mourir ça! C'est mal de jeter un bon
-fruit. Si tu ne peux pas le manger toi-même, donne-le à quelqu'un.
-
---C'est déjà fait... Je l'ai donné à un ouvrier, arrivé d'hier: à mon
-bienfaiteur... Il devait graisser une locomotive, garée à l'autre bout
-de la ligne, mais il s'était trop saoulé, cette nuit-là... J'ai fait son
-travail, et c'est à cause de lui, en somme, que j'ai pu venir ici et que
-vous m'avez cassé le bras, quinze jours plus tard.
-
---C'est bon! dit van Horst en souriant. Nous partirons demain.
-
-
-
-
-VII.
-
-
---Trois cartes!
-
---Une carte!
-
---Je suis content.
-
---Cinq cartes.
-
---Cinq?... Tu joues comme une femme saoule!
-
---Mêle-toi de tes affaires!
-
---Vingt dollars!
-
---Je m'en vais.
-
---Je tiens.
-
---Je me couche.
-
---Moi aussi.
-
---Brelan de dix.
-
---_Full_ aux dames.
-
---Vache!
-
---Crapule! fils de garce!
-
- * * * * *
-
-On jouait au poker sur le chaland à vapeur qui nous emmenait vers les
-mines d'or et vers toutes ces merveilles que promettait l'horizon. Il
-faisait beau. La brise rabattait les escarbilles de la cheminée. On
-entendait des oiseaux piailler au ras du fleuve. Couché sur un paquet de
-cordages, en plein soleil, je regardais van Horst et quatre passagers
-jouer, assis autour d'un tonneau. La partie était chaude, honnête aussi,
-je pense. Quand cinq gaillards risquent de l'argent, ayant chacun un
-revolver en poche, la tricherie devient malaisée.
-
-Je garde de ces matinées un souvenir ineffaçable: largeur du ciel,
-subtilité de l'air à peine dégourdi, tranquillité du fleuve... c'était
-l'épanouissement même de la nature, et la vie chantait en moi comme un
-rossignol dans un arbre. A l'arrière du chaland, un jeune Floridien
-jouait de la flûte.
-
-Il passait sur nos têtes un grand souffle de liberté. Se sentir mené
-vers un but lointain, sans peine, sans effort! avoir seize ans, respirer
-à pleins poumons, boire le vent qui passe... quelles délices!
-
- * * * * *
-
-«Nous partirons demain,» avait dit van Horst.
-
-Un chaland, vidé de sa cargaison de rails aux travaux du chemin de fer,
-retournait vers les mines. Nous avions pris passage. Depuis trois jours,
-nous glissions entre des berges nues et vaseuses. Sur chaque rive, la
-prairie et, tout au loin, un profil de montagnes sévères qui se
-rapprochait,--le plus ample des paysages! Ma vie n'avait jamais été
-meilleure. Van Horst m'entraînait. Je le suivais, confiant comme on ne
-l'est qu'à seize ans, espérant du lendemain mille et une merveilles et
-possédé par une ambition d'autant plus grande qu'elle restait encore un
-peu vague.
-
-Je voyageais avec van Horst... mais qui donc était-ce que Vincent van
-Horst?
-
-La veille, il m'avait raconté quelque chose de lui-même.
-
-Vingt ans avant, sur les quais d'Amsterdam, un petit garçon assez bien
-habillé, causait avec un affreux drôle dont le métier était, depuis
-quelques jours, de recruter, par tous moyens, des matelots et des
-mousses pour un bateau à destination de Buenos-Ayres. Certes, le
-capitaine de la _Santa-Cristina_ ne valait pas la ficelle pour
-l'étrangler! certes, son équipage n'avait plus rien à faire avec le
-Purgatoire, mais, néanmoins, le petit garçon proprement vêtu se vit
-transporté, sur ce pénitencier flottant, de sa bonne ville d'Amsterdam
-jusque dans les Amériques et dut à sa seule vigueur musculaire de
-survivre à l'abominable épreuve.
-
-Mauvaise influence des livres que l'on donne aux enfants! Le père de ce
-jeune aventurier voulait faire de lui un tanneur de cuir, mais le gamin
-avait lu tant de ces prodigieux récits où les coups de revolver forment
-la fin naturelle des chapitres, que tanner du cuir lui paraissait une
-infâme besogne lorsque, dans des bois sombres aux murmures inouïs, il
-reste encore des jeunes filles à sauver du trépas, lorsqu'au fond de
-grottes bleues on trouve des trésors extraordinaires et que la brise
-chante la belle aventure sur tous les cèdres d'Amérique!
-
---Tu n'as pas une paire de six!
-
---C'est bien possible!... je relance de trois dollars.
-
---Trois dollars! je tiens!
-
---Allons! tu peux abattre! J'ai le _flush_!
-
-Cette fois, il y eut des vociférations.
-
-Van Horst tenait la veine et s'en servait bien.
-
-
-
-
-VIII.
-
-
-Toujours ces grandes prairies, toujours ces berges égales, toujours
-cette monotonie spacieuse des beaux jours, et, quand le spectacle du jeu
-de cartes ne m'intéressait plus, je pouvais regarder, sur l'eau du
-fleuve, les remous de notre sillage et, parfois, le saut brusque d'un
-poisson.--C'était plus qu'il n'en fallait pour passer le temps.
-
-Quinze hommes à notre bord; une seule femme, la cuisinière. De celle-ci,
-je veux vous parler aussitôt, car elle est restée dans mon souvenir
-comme un cauchemar.
-
-Jane Holly appartenait à peine à son sexe. Elle était vraiment
-repoussante. Trente ans; une peau noirâtre, d'un noir brûlé, inégal et
-malsain; des pommettes piquées; des os qui saillaient de partout; une
-bouche fournie de quelques longues dents jaunes; avec cela, chauve (car
-on ne peut nommer «cheveux» les quelques mèches tristes qui la
-couronnaient); mais d'admirables yeux, des yeux de biche à l'agonie, où
-flottait plus d'un désir.
-
-Jane Holly allait rejoindre son mari. Pour l'instant, elle tâchait de
-séduire le petit Floridien que nous avions à bord, et le pauvre garçon,
-épouvanté par son infortune, en était réduit à se réfugier sur la proue
-de notre chaland, où il se consolait, avec de fines mélodies, des
-attaques trop directes du monstre féminin qui le harcelait.
-
-Comment un être peut-il résumer en lui tant de laideur? Jane Holly
-expliquait les coutures de son visage par un accident de dynamite. Ce
-n'était, je pense, qu'une excuse, et le petit Floridien devait se
-défendre à toute heure.
-
- * * * * *
-
-Les hommes? Une collection assez variée.
-
-Un gros ouvrier de Southampton, John Kid, amateur de boissons fortes et
-de citations bibliques.--Sa conversation me rappelait, avec une
-meilleure grâce, celle de mon père. Lorsqu'il se sentait bien en veine,
-tous les prophètes, jusqu'aux plus petits, étaient pris à témoin, sur un
-ton déclamatoire; et, aux heures de tristesse, Salomon parlait par sa
-bouche.
-
-Un Italien élégant, pâle et faux, mais chantant la romance à merveille,
-dès que tombait le soir.--Carletti nous réjouissait fort en affectant
-pour Jane Holly une passion désordonnée, et je dois dire qu'il mettait,
-dans cette adoration d'un monstre, la plus irrésistible fantaisie.
-
-Deux Français.--Je n'avais pas lieu d'être fier de mes compatriotes;
-l'un étant d'une telle insignifiance que je me rappelle mal son visage,
-et l'autre ayant été doté d'une faconde exaspérante et peu joyeuse, par
-ce destin qui le fit naître à Bordeaux. D'ailleurs, un triste sire et
-que je quittai sans regret à la fin du voyage.
-
-Nous avions encore un compagnon dont je dois vous parler. Il était juif,
-avec tous les stigmates physiques de sa race. Il servait de cinquième au
-poker et chacun le considérait comme un souffre-douleur. Je ne sais ce
-qu'on pouvait reprocher à ce pauvre être. On eût dit qu'il était entré
-dans l'existence déjà blessé. Quelque terreur affreuse, à l'aube de sa
-vie, semblait l'avoir épouvanté pour toujours. Il lui en restait un
-tremblement continuel, qui donnait à ses manières ce je ne sais quoi de
-craintif, d'incertain, qu'un homme plein de santé méprise et qui prête à
-l'injustice. J'avais de la sympathie pour Mosé, et van Horst l'estimait
-fort, parce qu'il jouait bien au poker.
-
-Les autres? gens du commun: grands drôles forts et musclés, aimant les
-plaisanteries pesantes; gaillards bruyants et blasphémateurs, destinés à
-faire fortune ou à s'abrutir par l'alcool. Certains allaient aux mines
-pratiquer quelque métier louche autour du campement. De ceux-là le mieux
-qu'on pouvait dire était qu'ils finiraient, à la maîtresse branche d'un
-arbre, la corde au cou.
-
-Dans ce milieu, van Horst avait l'air d'un prince. Il lui restait, d'une
-première éducation, la noblesse du maintien, l'assurance tranquille, et
-cela faisait contraste. Un prince, vous dis-je!
-
- * * * * *
-
-Le soleil se retirait lentement d'un ciel poussiéreux et doré. Dans les
-buissons de la berge, des oiseaux faisaient leur ramage. On avait ancré
-le chaland.
-
- * * * * *
-
-«Je n'aime pas voir la fin du jour.»
-
-C'était le Juif qui parlait de sa voix douce, à la fois caressante et
-désagréable, sous laquelle semblait toujours percer une épouvante
-inavouée.
-
-Le gros Kid eut soif.
-
-«Saruex! apporte la bouteille!»
-
-Carletti faisait des pantalonnades.
-
-Le Bordelais se plaignait du sort.
-
-«Au moins, s'il y avait des femmes! A Bordeaux, mes trois maîtresses...»
-
-Et il décrivait leur excellence.
-
-«Des femmes? nous en trouverons aux mines!»
-
-Van Horst me regarda et se mit à rire.
-
---Hein! dit-il, la servante de l'auberge n'est plus là, Olivier!...
-
---Dis-moi, van Horst, demanda l'un des joueurs en me désignant du doigt,
-où l'as-tu donc ramassé, ce petit?
-
---Ce petit, dit van Horst, c'est mon fils, Olivier. Je l'ai eu, comme
-ça, par hasard, un jour que je passais en carriole! Il ne connaît pas sa
-mère et je suis son père... à l'essai. N'est-ce pas, jeune Saruex?
-
-Je ne répondis que par un sourire. Mon coeur s'amollissait avec la venue
-des heures noires tandis que l'eau du fleuve devenait terne et que
-montait cette large mélancolie des nuits en plein air où, par le chant
-suave de sa flûte, le Floridien, ce soir-là, donnait un juste
-accompagnement à mes songes.
-
- * * * * *
-
-Chacun s'installait de son mieux pour dormir: Carletti, sur des sacs,
-Jane Holly près du joueur de flûte, le Juif dans un coin discret où il
-ne pouvait gêner personne.
-
-Soudain, dans le silence, on entendit une voix prophétique et profonde:
-
-«C'est Lui qui a fait la lune et les étoiles pour avoir domination sur
-la nuit; car sa miséricorde demeure éternellement.»
-
-Ayant ainsi parlé, le gros Kid se roula dans une couverture.
-
-
-
-
-IX.
-
-
-Van Horst et moi restions seuls éveillés.
-
-Point de lune. Les étoiles semblaient se détacher du ciel. On ne
-percevait dans cette ombre vaste que le léger bruissement de l'eau
-contre notre chaland.
-
-La nature reposait de tout son immense corps.
-
-Durant des nuits pareilles, devant cette paix enchanteresse, mon père
-aurait dû me parler de Dieu. Pourquoi le chercher dans les livres? Au
-lieu de l'inventer à tout instant du jour, que n'avait-il attendu
-l'heure des étoiles? Au lieu de me le montrer jugeant et condamnant les
-hommes, que ne me l'avait-il laissé voir dans sa majesté plus sereine,
-quand il est vêtu par les ténèbres et que les astres ceignent son front?
-
-Van Horst rêvait en silence.
-
-Je lui touchai le bras.
-
-«Où allons-nous, van Horst?... Je sais, nous nous arrêterons aux mines,
-mais ce n'est pas cela que je veux dire. Où allons-nous? qui m'a donc
-forcé à vous suivre et qui rend la nuit si douce?... Oui, surtout, qui
-rend la nuit si douce et les étoiles si brillantes?»
-
-Il ne répondit pas.
-
-Que cherchait-il, par delà tout ce noir!
-
-Soudain, il se mit à parler.
-
-«J'ai beaucoup souffert et j'ai trop voyagé. Pourrai-je me reposer, un
-jour?... Oh! ce ne sera pas après fortune faite, comme tous ces gens qui
-vont vers l'Ouest pour se remplir les poches d'or!... En ai-je vu des
-pays!... Mais on se fatigue!... Eh quoi! j'ai quitté la maison du père,
-il y a vingt ans, parce que je ne voulais pas diriger une tannerie et
-parce que, dans les livres, on parlait de belles navigations, de voyages
-au loin, d'aventures!... et je n'ai pas encore touché le but!...
-L'entendrai-je jamais, la voix qui me dira:
-
-«Vincent van Horst, maintenant, tu peux te reposer!»
-
-«Ecoute, Olivier: j'ai fait pas mal de choses mauvaises et, peut-être
-une ou deux choses utiles; j'ai vécu, j'ai surtout vécu, mais,
-aujourd'hui, je suis las.»
-
-«Vincent van Horst, tu peux te reposer!»
-
-«L'entendrai-je demain, cette voix?... l'entendrai-je à l'heure où l'on
-m'enveloppera du linceul?... Se reposer! se reposer!... Ah! mon petit
-Olivier! on ne peut toujours vivre dans cette agitation! on ne peut se
-battre sans trêve!... à la longue, cela brise, et le sommeil du soir
-devient un anéantissement!»
-
-Jamais mon ami van Horst ne m'avait parlé avec une si singulière
-douceur. Son accent plein d'angoisse, mais calme toutefois, convenait à
-la paisible nuit.
-
-«Olivier! Olivier! le repos! voilà la grande chose! la bête des forêts a
-une tanière où elle se couche, l'oiseau regagne son nid et le serpent se
-terre... il est cruel pour l'homme de n'avoir qu'un cercueil!»
-
-Van Horst se leva.
-
-«Ton père, ajouta-t-il d'une voix changée, brève et dure, ton père,
-puisqu'il lisait tant la Bible a dû te le dire: «Il n'est pas bon que
-l'homme vive seul!» Le repos, mon petit, c'est un regard de femme!...
-Ah!...»
-
- * * * * *
-
-Le jeune Floridien, réveillé par quelque soupir de la nuit, avait repris
-sa flûte. Je l'écoutais, et van Horst contemplait le fleuve qui, vers
-cette ombre vague de l'horizon s'en allait rejoindre les lèvres souples
-de la mer.
-
-«Vincent van Horst, tu peux te reposer, maintenant!»
-
-Seigneur! Seigneur! c'est moi qui devais le lui dire!...
-
-... Et ce fut par une nuit plus sombre, mais aussi divine que cette
-autre nuit que je vécus sur la Columbia, fleuve tranquille et noir,
-tandis que Vincent van Horst regardait les étoiles du sillage, et qu'à
-la poupe de notre chaland une flûte, pastorale et pure, préludait.
-
-
-
-
-X.
-
-
---Pourquoi le bar de la Fourche? Je connais toute la côte et tous les
-placers jusqu'aux Rockies, par conséquent, j'ai bu dans tous les
-saloons... Jamais on ne m'a parlé de la Fourche. Gin-bar est dans le
-Cascade Range; Golden-bar est sur le Snake river; Joshua-bar est au pied
-du mont Jefferson; Hornet-bar est près de Poker-Flat; Christ-bar est sur
-les bords du lac Mono... mais... le bar de la Fourche?...
-
---Je vais vous dire: l'endroit avait du renom, jadis; il s'appelle
-Yellow-Creek; vous y êtes passé, sans doute, mais le bar date de trois
-ans à peine. C'est une femme de San Francisco, Maria, qui l'a fait
-construire et l'a nommé le bar de la Fourche. Vous verrez, c'est un bar
-comme tous les autres.
-
---Probable que j'irai plutôt à Poker-Flat.
-
---Vous avez tort. Les Chinois y sont. Rien à faire; au lieu que près du
-Yellow-Creek... on ne sait jamais!
-
---Oui, mais... la Fourche! vous n'expliquez rien!
-
---Eh bien, voici. Une fourche c'est le carrefour, l'endroit où l'homme
-et la bête hésitent, n'est-ce pas? Ils ne peuvent se diviser, comme le
-vent, alors, ils choisissent et, parfois, ils vont ainsi à leur malheur.
-Or, un peu avant Yellow-Creek, la piste que nous suivons se divise en
-deux branches. L'une d'elles monte aux anciens placers en longeant le
-ruisseau que les Chinois ont épuisé, l'autre tourne dans la forêt et
-mène à Poker-Flat. Arrêtez-vous quelques jours au bar de la Fourche.
-Croyez-moi, ce ne sera pas du temps perdu. Et j'en parle librement, car,
-moi, je vais m'embarquer à Vancouver; je quitte le pays. Allons!...
-adieu!
-
-Et le voyageur, que van Horst avait arrêté pour l'interroger, reprit sa
-route.
-
-Nous avions débarqué du chaland à un coude de la Columbia, et, depuis
-dix-sept jours, nous longions le pied des Rockies. Notre caravane,
-composée de quatre charrettes couvertes, allait d'un train assez lent.
-Seuls, van Horst et Carletti étaient à cheval.
-
---Il avait raison, cet homme, disait van Horst, un soir que nous
-mangions, assis autour du feu; les carrefours sont pernicieux! Il arrive
-un moment où l'on ne sait plus. Prendre à droite, prendre à gauche, on
-croit que c'est indifférent car on trouve du travail sur toute la terre;
-eh bien, non! notre vie en dépend! A droite, il y a le bonheur; à
-gauche, la détresse... On n'est pas sûr... Alors, on hésite comme un
-vieillard, et l'on a froid tout à coup... mais, aujourd'hui, j'ai un
-compagnon! Olivier! tu seras le dollar que l'on jette en l'air pour
-décider à pile ou face!
-
---Dieu garde! m'écriai-je en riant.
-
-Et, pourtant, un jour, il fallut bien choisir.
-
-Ce fut ainsi.
-
-Carletti, qui s'était foulé le pied, m'avait prêté son cheval. Van Horst
-et moi venions de traverser le gué d'une rivière. Nous attendions les
-autres. Il était midi.
-
-«Demain matin, me dit van Horst, nous déciderons. Irons-nous à
-Yellow-Creek ou à Poker-Flat? Vraiment, je crois que, dans le haut de
-Yellow-Creek, il y aurait à travailler; d'autre part, je connais
-Poker-Flat, où j'ai des amis. Allons! donne ton avis!»
-
-Tout aussitôt, je le donnai.
-
-De l'or! trouver de l'or! L'idée, la chose, le mot, avaient une façon de
-magie! Yellow-Creek! le ruisseau jaune!... Je voyais un torrent roulant
-des sables d'or! un torrent où l'on prendrait des paillettes à poignées
-et dont l'eau serait étincelante sous le soleil!
-
-«Yellow-Creek! m'écriai-je. Oh! oui! Yellow-Creek et le bar de la
-Fourche! n'hésitons pas! Si l'endroit vous déplaît, ensuite, eh bien,
-nous partirons!»
-
-Je voyais van Horst sourire. Mon enthousiasme l'amusait.
-
-Ah! je ne songeais guère à balancer! Il suffisait de la couleur d'un
-vocable pour décider de ma vie.
-
-Van Horst étendait ses grands bras, comme pour un bâillement.
-
-«Va pour le bar de la Fourche!»
-
-Et ce fut dit.
-
-
-
-
-XI.
-
-
-Un soir, peu avant le crépuscule, van Horst m'appela.
-
-«Regarde, Olivier, me dit-il en désignant de son bras tendu le profil
-brisé d'une colline, le Yellow-Creek, c'est là!»
-
-Le surlendemain nous arrivions à la Fourche.
-
- * * * * *
-
-Une simple buvette, autour de laquelle se groupaient quelque vingt
-cabanes. Le pays était accidenté, couvert de beaux arbres, arrosé de
-torrents. Après la longue plaine monotone que je venais de voir, ce
-pittoresque nouveau me faisait l'effet d'un tumulte. Mais quelle
-magnifique végétation et que de promenades je rêvais déjà sous l'ample
-toit de verdure et parmi les roches mouillées de la montagne!
-
-Il y eut de bruyants adieux. Van Horst, Jane Holly, Carletti, l'Italien,
-Mosé, le Juif, Kid et moi restions à la Fourche. Les autres tournaient
-vers Poker-Flat. Le Bordelais jura de nous rendre visite dès qu'il
-serait millionnaire; Jane Holly, ses beaux yeux pleins de larmes, voulut
-à toutes forces étreindre le petit Floridien, et celui-ci se laissa
-faire, content de finir à bon compte une si laide intrigue amoureuse.
-Puis on tâcha de s'installer. Jane Holly se fit ouvrir la cabane de son
-époux, absent pour deux jours, et chacun de nous s'enquit d'un lieu où
-dormir.
-
- * * * * *
-
-A cette époque, on pouvait encore travailler sur toute l'étendue de la
-contrée. Cinq ans avant, on avait trouvé de l'or dans la petite rivière,
-le Yellow-Creek, et cela s'était fait pour le bonheur de quelques hommes
-et le malheur de beaucoup d'autres. Il y avait eu des cris à propos de
-cette poussière lourde, il y avait eu des pleurs et des grincements de
-dents, comme l'annonce Jérémie, et il y avait eu du sang répandu, comme
-il est coutumier qu'il y en ait chaque fois que l'essence de soleil
-vient nous charmer.
-
-La plaine, qui n'était guère hantée que par quelques tourbillons de vent
-poudreux, et la montagne, où l'on n'entendait que les imprécations
-claires des torrents et les confidences de la brise connurent l'homme
-pressé d'être riche, sa fièvre, son injustice, son avidité de premier
-occupant.
-
-Se peut-il donc que les arbres, que les bêtes, que le vent musicien
-n'aient pas, sur la terre, d'aussi bons droits de propriété que cet
-animal étrange qui porte, pour se distinguer, une bible dans sa main et
-un jeu de cartes souillé au fond de sa poche?
-
-D'abord, l'imbécile qui avait cru drainer le Yellow-Creek de tout l'or
-qu'il contenait, le vendit pour dix mille dollars à des Chinois, gens
-très habiles, très patients, qui trouvent, là où les autres ne cherchent
-plus. Les Chinois ayant fait fortune s'en allèrent et l'imbécile fut
-ramassé, trois ans plus tard, sur le pavé de Boston, désargenté au point
-que d'anciens camarades durent lui offrir quelques secours. Trois ans
-avant, ils eussent été heureux de lui graisser les bottes.
-
-Que voulez-vous!... le ciel change!
-
-Les Chinois partis, on découvrit, plus haut dans le Yellow-Creek,
-d'autres alluvions, et l'on se remit à la chasse de ces étincelles
-froides qui chauffent mieux que les plus beaux feux de joie et plus
-longtemps que les flammes de l'enfer. Ainsi, le pays se civilisait et,
-pour montrer que la nature était tout à fait détrônée, que le règne des
-brises joyeuses et des parfums de fleurs était fini, comme on plante un
-drapeau sur une redoute prise, une femme de San Francisco, Maria, fonda
-le bar de la Fourche.
-
- * * * * *
-
-C'était une maison en bois, bâtie vite, où le vent pouvait entrer comme
-chez lui. Elle n'avait qu'un rez-de-chaussée composé de trois pièces.
-L'une, le _saloon_, prenait presque toute la place. Buvette, salle de
-jeu, salle de bal, lieu d'oubli par excellence, son atmosphère restait
-constamment imprégnée d'une âcre odeur de tabac à laquelle se mêlaient
-des relents de boisson et de pétrole.
-
-Le lendemain même de mon arrivée, je cherchai du travail. Vous
-comprenez, je ne voulais pas me faire entretenir par van Horst, et Maria
-m'ayant proposé, moyennant rétribution honnête, d'être son «garçon de
-salle», j'acceptai l'offre. Je couchais, derrière le saloon, dans une
-chambre de débarras, au milieu du chaos des inutilités hétéroclites qui
-sont le rebut d'un campement de mineurs... Par terre, sur une paillasse,
-il y avait Jimmy, le fils de la patronne, et, les nuits de lune, ses
-cheveux jaunes tachaient l'ombre.
-
-Ah! le bar de la Fourche!
-
-Ce seul nom me rappelle tant d'heures funestes! tant de tragiques
-choses! J'ai encore dans l'oreille les prophéties que faisait le gros
-Kid d'après le Livre qu'il affectionnait!
-
-«N'usez d'aucune violence, dit l'Eternel, et ne répandez pas le sang
-innocent dans ce lieu.»
-
-Des gestes, des exclamations, des soupirs du passé me reviennent à la
-mémoire...
-
-«J'ai juré par moi-même, dit l'Eternel, que cette maison sera réduite en
-désolation!»
-
-Ah! mon gros Kid! quel lieu de la terre habites-tu, maintenant? toi dont
-le rôle, ici-bas, était de témoigner, par d'anciennes paroles, des
-crimes que tu voyais?
-
- * * * * *
-
-Oui, je vais tâcher de faire revivre, d'après mes vieux souvenirs, la
-personne de Vincent van Horst et le bar de la Fourche.
-
-
-
-
-XII.
-
-
-Dès la première semaine de notre arrivée, van Horst alla faire une
-tournée de prospection. Je restai seul. Oui, maintenant, j'étais
-embarqué pour de bon dans la «vie d'aventures». Sans doute, n'avait-elle
-pas ce charme facile que promettent les livres, mais j'en appréciais
-fort la séduction: cet isolement, cette liberté.
-
-Etre loin de tout! de _tout_ entendez-vous! loin du bureau de poste,
-loin de la mer, loin des routes! sans journaux, sans police, sans
-église!... j'allais dire: sans Dieu!--Certains soirs, je sentais rôder
-autour de moi la froide peur, mais l'aube apportait, à mon réveil, une
-joie toujours renaissante: être libre!
-
-C'est bien d'avoir trouvé du travail, me dit van Horst à son retour. Tu
-as raison, il ne faut pas vivre au crochet du voisin, et puis, il y a en
-toi l'étoffe d'un gaillard. Oui, mon petit!... et ne va pas me lâcher,
-sous prétexte que tu peux te débrouiller sans aide!... Ce serait mal!...
-Qui te dit que je n'aurai pas besoin de toi un jour?
-
---Aucun danger que je vous lâche!... Et votre voyage? En êtes-vous
-content?
-
---Heu!... la montagne n'a pas donné grand'chose! plus de boue que de
-paillettes. Pourtant, il y a une petite vallée où je retournerai... Je
-m'assurerai même les droits... On ne sait jamais!... Voyons! raconte un
-peu ce que tu fais ici! Donne-moi des nouvelles. Le gros Kid boit-il
-toujours? A quoi ressemble le mari de Jane Holly? S'il est aussi laid
-que sa femme, ça doit faire un joli couple! Et Maria? Parle-moi de la
-vieille Maria!»
-
-Je renseignai van Horst de mon mieux.
-
-D'abord, je lui décrivis la patronne. Cette excellente Maria! Elle était
-vieille... si l'on veut. Je l'ai su plus tard: quand on estime l'âge
-d'une femme, tout dépend de l'endroit où l'on se trouve. En Europe, on
-sait ce que vaut chaque chose. Les objets nécessaires sont en telle
-abondance que leur prix change peu. Les eaux des fleuves ne charrient
-que des trognons de légumes et des chiens crevés; dans la terre, il n'y
-a que des racines, des semences, des tuyaux ou des squelettes et les
-forêts ont autant de pancartes et d'écriteaux que d'arbres et de
-feuilles; mais, chez nous (je veux dire là-bas où j'habitais), on
-pouvait toujours considérer l'eau du torrent, un pan de terre ou un coin
-de forêt, avec l'espoir d'y trouver des titres de rente, une maison et
-une femme. Comme tout cela, vous le supposez bien, nous manquait, le
-hasard faisait singulièrement varier les valeurs. La femme, surtout,
-était plus rare qu'une girafe. On arrivait à la considérer comme un
-symbole. Tout à fait à la manière des girafes, qui ne servent plus que
-d'illustration pour la lettre G dans les alphabets.
-
-Or, quand il y a, dans un pays, des femmes à revendre, on peut dire très
-vite, de l'une d'elles, qu'elle est vieille; mais, quand il n'y en a que
-trois, on réfléchit avant de porter un jugement.
-
-Autour du bar, nous étions, en omettant les chevaux et les autres bêtes,
-une trentaine: vingt-sept hommes, trois femmes et les passants... Trois
-femmes... deux fort laides: la vieille Maria et madame Holly... la
-troisième?--attendez.
-
-Je ne puis mieux vous décrire Maria qu'en disant qu'elle était bonne et
-grasse, très grasse. Ses cheveux gris rendaient son visage rond plus
-aimable encore; dans sa voix chantante errait toujours un petit rire et,
-quand on parlait de la _vieille_ Maria, _vieille_ devenait un terme
-d'affection. D'ailleurs, sa bonté était sans bornes, pourvu qu'on
-n'essayât pas de jouer au plus fin. Je pense qu'à ce jeu l'on eût perdu.
-Elle savait que tout, en ce monde, a son prix: le whisky, les paquets de
-cartes, le tabac, elle-même, et, si Maria ne s'estimait pas très haut et
-ne se refusait à personne, du moins, je ne la vis jamais se donner
-gratuitement. Maria? Un fruit blet gardant quelque saveur.
-
-Certes, sur le moment, je ne fis pas à van Horst un portrait aussi
-complet, mais l'essentiel y était déjà. Je vous le livre avec peu de
-retouches.
-
---Dis-moi, Olivier! ça m'a l'air de manquer un peu de femmes? Maria!...
-Jane Holly!... Rien d'autre à se mettre sous la dent?
-
---Oh! répondis-je, vous verrez! Il y a la fille de Smith! Elle est
-belle! elle est grande! elle est blonde! elle a de longs yeux sombres!
-c'est une joie de la regarder! et quand elle sourit... ah!...
-
-Van Horst cherchait dans sa mémoire.
-
---Smith? murmura-t-il. Smith? il y a plus d'un Smith par le monde et
-j'en ai connu des douzaines!... mais... quel est son petit nom?
-
---Je crois qu'il s'appelle Jérôme.
-
---Oh!... Jérôme Smith?... Oh!...
-
-Il parlait tout bas.
-
-«Jérôme Smith... c'est bien ça... Je l'ai rencontré, dans le temps, loin
-d'ici. Sa fille devait avoir quinze ans... Quelle rencontre!... Oh!»
-murmura-t-il encore.
-
-Puis, brusquement:
-
-«Et ton travail?»
-
-Je me plaignis un peu de passer des nuits blanches, lorsque par hasard,
-je regagnais ma couverture avant que tout le monde fût parti, car la
-cloison n'arrêtait guère les bruits d'à côté, les jurements et les
-chansons. Mais je commençais à m'habituer au vacarme. Dans ce bar de la
-Fourche, il fallait avoir le sommeil lourd.
-
---Et j'oublie!... Mosé s'est installé. Il est notre fournisseur, ici.
-Hier, il a vendu à la patronne trois tonneaux de porc salé et du whisky
-et du gin pour deux mois. Puis encore, ce bon Carletti: il nous amuse
-tous par ses chansons et ses grimaces. Vous le verrez, je pense, à la
-buvette.
-
---Oui... oui... reprit van Horst d'une voix traînante et subitement
-lasse. La petite Smith, elle s'appelle Annie, n'est-ce pas?
-
---Vous avez bonne mémoire. Elle s'appelle Annie.
-
---Il y a cinq ans... Quels beaux yeux noirs!... Et toi, Olivier, que
-fais-tu?
-
-Il eut un sourire distrait et dit encore:
-
---Ne couche pas avec Jane Holly! elle m'a tout l'air d'aimer les jeunes
-gens, cette garce! Rappelle-toi le petit Floridien qui jouait de la
-flûte sur le chaland!... mais prends garde! elle doit être pourrie!
-
---Ne craignez rien! Je saurai me défendre! A propos, je crois que son
-mari la surpasse en laideur! Il est repoussant!
-
-Je n'exagérais pas. L'invraisemblable décharnement de Holly, son nez
-lourd et tombant, ses yeux louches, dont l'un, le gauche, était blanc,
-ses bras qu'il paraissait pouvoir plier comme des cordes, ses longues
-jambes cagneuses, tout cela formait un ensemble prodigieux
-d'abominations.
-
-Et puis... et puis, il s'appelait Nick, entendez Nicodème! Il s'appelait
-Nicodemus Holly!
-
-«Annie Smith!... murmura van Horst. La petite Annie Smith!... est-ce
-possible!»
-
-Il rêvassait toujours. Brusquement, il se reprit.
-
-«Allons! j'ai soif! viens boire!»
-
-
-
-
-XIII.
-
-
-Nous entrâmes dans le saloon.
-
-Les monuments d'un pays neuf n'appartiennent pas à l'histoire humaine.
-Il n'existe guère, en matière architecturale, de truqueurs qui posent la
-patine du temps en un jour, et c'est un mérite hors d'atteinte que de
-sourire, comme fait le grand Sphinx, par des traits ruinés.
-
-C'est justement que les pyramides s'enorgueillissent d'elles-mêmes, car
-on ne peut dire combien de palmiers elles ont vu choir dans les oasis
-d'alentour. Or, quel arrangement de pierres du Nouveau-Monde passe en
-vétusté ou en noblesse les arbres géants des forêts américaines? Ceux-là
-racontent, nuit et jour, à qui les écoute, l'époque délicieuse où
-l'homme d'Europe n'était pas encore venu. La chronique chuchotée par
-leurs frondaisons, la généalogie de leurs branchages ont marqué ce qu'il
-y a de plus antique sur cette terre, et il faut attendre la mort de ces
-colosses, toujours à demi mêlés au ciel, pour vanter nos architectures
-qui se développent au ras du sol et qui ont, cependant, toujours peur de
-tomber.
-
-Par deux exemples, la Fourche présentait de façon curieuse le contraste
-des deux histoires du pays, car une histoire humaine commençait à
-s'inscrire déjà sur les murs du saloon, tandis qu'à trente pas de la
-porte, ancestral, démesuré, plein de murmures, de coups d'ailes, de
-sauts d'écureuils, dédale presque inexploré par l'homme, le cèdre Big
-Ben perpétuait un gigantesque souvenir naturel.
-
-Et pourtant, comme une anecdote bien vivante à côté d'une histoire si
-altière qu'elle en prend figure de légende, même après le feuillage de
-Big Ben, les murs du saloon de la Fourche ne laissaient pas
-d'intéresser.
-
-Ils portaient toute une décoration que les habitants du lieu
-considéraient avec respect. Encore fallait-il savoir la lire.
-
-A ce clou, dans l'angle de gauche, Sam Wells, trois ans avant, s'était
-pendu, lorsqu'il découvrit que le terrain qu'il occupait ne valait pas
-une rognure de dollar et que les paillettes dormaient plus loin, chez
-Silas White. Lourde erreur que ce suicide! Non seulement il rendit plus
-malaisée l'entrée de Sam Wells en paradis, mais il porta bonheur à Silas
-White; car, ayant soigneusement dépendu son camarade, Silas White
-s'appropria la corde du supplice, ne la quitta ni jour ni nuit et, peu
-de mois après, fit fortune. Le clou, tordu par le poids du cadavre, et
-un peu rouillé, resta au mur.
-
-Tout cela, je l'appris plus tard. Une fois le travail fini, la patronne
-causait volontiers avec son garçon de salle.
-
-Si le bar de la Fourche existe encore, peut-être y trouve-t-on aussi un
-cadre, à mi-hauteur de la cloison de gauche. De mon temps, ce cadre en
-chêne protégeait une image d'Epinal. Comment cette image, grossièrement
-coloriée, avait-elle pu, sans déchirures, presque sans taches, arriver
-de France jusque dans ce coin perdu des Etats-Unis? Elle représentait la
-face du grand Empereur, sa face légendaire, officielle, et, à vrai dire,
-ce Napoléon pour enfants, ce symbole de conquête violente, signifié par
-un naïf bariolage, n'était point hors de place en un bouge où la force
-primait volontiers le droit, et dans l'air épais duquel une odeur de
-poudre se mêlait souvent à celle des boissons.
-
-La vieille Maria elle-même ignorait d'où venait son Napoléon. Un des
-premiers buveurs l'avait-il apporté? Elle ne savait pas... mais malheur
-à qui eût osé y toucher! le cadre était l'objet d'une vénération
-pareille à celle qui préserve, durant de longues années, quelque
-parchemin scolaire dans certains ménages de condition médiocre. Le
-Napoléon rouge et bleu était la divinité du bar de la Fourche, et,
-chaque dimanche, Maria en époussetait le verre avec un soin religieux.
-
-Le clou de Sam Wells et le Napoléon d'Epinal étaient les deux seuls
-ornements des murs du saloon à l'époque où la patronne m'offrit, en
-rétribution de mes petits travaux manuels, un lit de sangle et de quoi
-me nourrir.
-
-
-
-
-XIV.
-
-
-Nous buvions depuis une demi-heure, van Horst et moi, comme deux vieux
-amis. Maria me regardait d'un air sévère. Son garçon de salle ne devait
-pas consommer avec les clients. Oui! mais je pense que van Horst eût
-difficilement souffert une observation. Il avait le ton un peu
-péremptoire.
-
-Pour assurer ma présence à sa table, il parla fort et engagea la
-conversation comme si nous venions de nous retrouver à l'instant.
-
---Eh bien, Olivier! t'es-tu fait des amis dans ce vilain trou?
-
---J'en ai déjà un, dis-je à voix basse: le fils de la patronne. Un drôle
-de garçon! Ah! tenez! le voilà!
-
-Mon nouveau camarade, Jimmy, arrivait dans la salle en courant. Imaginez
-un enfant de quinze ans, un enfant, un petit enfant. Il était faible
-d'esprit et, à la Fourche, on le considérait, à tort, comme un imbécile.
-Par quelle fâcheuse distraction Maria l'avait-elle eu? mystère! mystère
-analogue à celui de la provenance du Napoléon d'Epinal. Un jour, Maria,
-qui vivait alors à San Francisco, avait accouché de Jimmy. Durant sa
-grossesse, elle ne cessait, paraît-il, de s'ébahir. Elle s'était
-délivrée de ce fardeau comme une vache met bas, avec résignation. On
-avait baptisé la chose du nom de Jacques, alias James, de là Jimmy.
-Pierre en était-il responsable, ou Jean, ou Georges? Maria ne savait
-pas, mais elle accusait vaguement de ce forfait un passant riche qui
-avait couché une nuit à Frisco, une seule, dans l'hôtel où Maria était
-servante.
-
-D'aucuns tenaient Jimmy pour fou et d'autres pour idiot. Ils faisaient
-preuve d'un esprit court. Si je le dis, c'est que j'en sais à son sujet,
-plus long que personne.
-
-L'homme se développe suivant sa nature héréditaire et un peu sous
-l'influence de son milieu; eh bien! Jimmy, dont l'enfance avait eu pour
-compagnons les arbres, les bêtes et les jeux d'air de la forêt, Jimmy,
-sur qui la patronne, absorbée par le soin de son commerce et de sa
-prostitution, veillait peu, Jimmy, attiré dans ce monde par un père de
-hasard, avait, sans doute, au for de sa petite âme en genèse, choisi de
-grandir et de vivre selon la loi de ses premiers amis, les plantes, les
-ruisseaux, les bêtes familières et non suivant la loi des humains.
-
-Grand, mince, d'une minceur extraordinaire, son profil était pur et
-beau, sa face d'un ovale un peu trop marqué, son teint rose et sa main
-longue. Toujours bien portant, quoique sa mère s'obstinât à le croire
-maladif, et toujours un sourire aux lèvres, ses grands yeux bleus qui
-regardaient doucement _autre part_ lui donnaient un charme singulier.
-
-On l'habillait de rencontre, trop court ou trop large, et ses vêtements
-ne tenaient à son corps que par un extraordinaire harnachement de fils,
-de cordelettes et de bretelles qu'il arrangeait lui-même avec une
-habileté sans pareille, car il connaissait les noeuds des lianes dans la
-forêt. Il relevait ses manches jusqu'au coude, il marchait pieds nus, ne
-pouvant supporter sabots ni souliers; son cou était nu, sa chemise très
-échancrée et sa tête nue, toute jaune, portait un casque de mèches
-lourdes et lisses où se mêlaient des graines et des fleurs. Chaque
-dimanche, Maria lui brossait la tignasse avec une brosse de chiendent.
-Tout entier, il figurait une façon de sylvain chaste et blond, un Adonis
-de sous-bois.
-
-Certes, il paraissait faible d'esprit. Entendez par là qu'il ne savait
-point lire et répondait souvent de travers aux questions qu'on lui
-posait, mais c'était la faute des questionneurs. Il avait grandi dans un
-autre monde que Maria, pourquoi aurait-il discouru dans la même langue?
-Qu'une vache donne le jour à un écureuil, l'écureuil ruminera-t-il? Avec
-moi qu'il aimait bien, Jimmy pouvait parler, et nous avons eu, cachés
-dans la forêt, de très longues causeries pendant que les arbres
-échangeaient leurs oiseaux et que le soleil filtrait dans les branches.
-
-D'un pas fantaisiste et dansant, Jimmy s'approcha de van Horst.
-
---Dis bonjour gentiment!
-
---Bonjour, monsieur! fit Jimmy, en tendant la main.
-
---Bonjour, monsieur Jimmy, fit van Horst d'une voix adoucie.
-
-Et, se tournant vers moi:
-
-«Il est gentil tout plein, ton nouveau camarade! Mais, lui aussi devra
-faire attention. Voilà encore une proie tout indiquée pour madame Holly.
-Tu es trop joli garçon, mon petit! Cette excellente Jane voudra se
-repaître de toi!»
-
-Jimmy le regardait d'un air absent et naïf.
-
-«Oh! m'écriai-je. Oh!... van Horst... quelle horreur!»
-
-
-
-
-XV.
-
-
---La Providence a voulu cette nouvelle rencontre.
-
---Mon brave Smith! je ne pense pas que la Providence y soit pour
-beaucoup. En tous cas, elle ne vous a pas empêché de vieillir! Il y a
-cinq ans, vous aviez encore tous vos cheveux! Et la petite Annie,
-comment va-t-elle?
-
---C'est une grande fille de dix-neuf ans. Vous la verrez ce soir.
-
-Vincent van Horst et Jérôme Smith venaient de se rencontrer dans la
-buvette et de refaire connaissance.--Il était singulier de voir ces deux
-hommes ensemble. L'un représentait la force, la santé, la passion;
-l'autre montrait un visage triste, une bouche lasse, des paupières
-plissées... et ces pauvres mains!--une défaite!
-
-Ils burent et causèrent quelque temps, puis van Horst s'en fut dans la
-forêt. Il souffrait de la tête et voulait se promener, disait-il. De
-fait, il semblait assez rouge de visage et se prenait le front à chaque
-instant.--Je priai la patronne de me donner congé pour l'après-midi, et
-l'accompagnai.
-
-Une promenade avec van Horst m'agréait toujours. Près de moi, cet homme
-s'adoucissait et j'aimais à l'entendre raconter ses aventures, car, à
-travers la fougue simple du récit, on sentait l'acte vécu. Les récits de
-van Horst n'étaient pas des contes. Il avait aussi une façon brusque et
-plaisante de me renseigner sur les choses de l'univers. A ce point de
-vue, les leçons de mon père manquaient de familiarité: il aimait trop me
-montrer le doigt de Dieu. Si van Horst faisait parfois des digressions
-morales et, souvent, d'assez farouche manière, du moins ne me parlait-il
-jamais de métaphysique.
-
-Nous marchions vite sous les arches de feuillage. Des bêtes fuyaient
-dans le sous-bois. Un nombreux ramage se perpétuait parmi les branches.
-L'air vivait.
-
-Comme les paroles gagnent en valeur quand elles sont prononcées au sein
-d'une forêt! Les arbres écoutent avec tant de noblesse, le ruisseau se
-moque avec tant de grâce! Quelquefois, on voyait le panache roux d'un
-écureuil faire l'ascension instantanée d'un cèdre, ou des serpents fuir
-sous l'herbe avec élégance. C'était la vie en son détail, et les brises
-et le ruissellement des ondes forestières unissaient tout cela par leurs
-continuelles chansons.
-
-La promenade fut longue; le soleil baissait sur l'horizon quand nous
-revînmes vers le bar. Il dardait sous les branches ses longs traits
-rouges. Nous marchions dans un incendie.
-
-Van Horst était à quelques pas devant moi. Je le vis s'arrêter net, à
-l'orée d'une clairière.
-
-«Dis-moi, Olivier, est-ce la fille de Smith?» demanda-t-il quand je
-l'eus rejoint.
-
-Et il me désigna, non loin de nous, une jeune femme blonde qui parlait à
-un homme vêtu de toile bleue.
-
-«C'est bien Annie Smith», répondis-je.
-
-Van Horst restait immobile. La tête un peu penchée, il se mordait le dos
-du pouce. Il semblait réfléchir mais ne quittait pas des yeux ce couple
-au fond de la clairière.
-
---Qui est-ce? demanda van Horst.
-
---Jack Dill. Il couche dans la cabane de Mosé.
-
-A ce moment nous vîmes la jeune fille repousser l'homme en blouse qui
-venait de lui prendre la taille et cherchait à l'embrasser. En se
-dégageant, elle nous aperçut.
-
-Annie Smith courut vers nous, suivie par Jack Dill qui riait. Qu'elle
-était belle, couronnée d'or pâle, avec le sang de la colère aux joues et
-ce froncement des sourcils noirs sur les yeux noirs!
-
-«Si vous êtes un gentleman, défendez-moi!»
-
-Elle ne suppliait pas. Non. Elle demandait l'aide de van Horst comme un
-service qui lui était dû.
-
---Défendez-moi!
-
---Laisse donc cet homme, dit Jack Dill.
-
-Je regardai van Horst. Sur ses lèvres, naissait une façon de sourire
-triste, une expression mal définie, douloureuse et plaisante, peut-être
-résignée.
-
---Vous, n'est-ce pas, dit Jack Dill, mêlez-vous de ce qui vous regarde!
-
---Mais... certainement! je vais m'en mêler à l'instant même!
-
-Et, se tournant vers Annie, il dit d'une voix mortellement calme:
-
-«Mademoiselle, je vous ai connue en Floride, il y a cinq ans. Je suis
-encore à votre disposition. Dois-je tuer cet homme?»
-
-Annie le regarda d'un air étonné, mais elle n'eut pas le loisir de
-répondre. Jack Dill lui avait déjà repris la taille.
-
-«Ne fais donc pas tant d'histoires!»
-
-Alors, tout soudain, je vis l'orage monter dans les yeux de van Horst.
-
---Tu vas laisser cette jeune fille tranquille... immédiatement.
-
---Mon ami, dit Jack Dill, goguenard, mêle-toi de tes affaires, sans cela
-je vais te bourrer la gueule ou te crever le ventre, à ton choix.
-
-Annie s'était appuyée au tronc d'un arbre. Elle écoutait froidement la
-dispute. En vérité, l'on eût dit qu'elle s'étonnait un peu que tout ne
-fût pas déjà terminé.
-
-Van Horst tenait son couteau. Jack Dill tenait le sien. Je ne les
-quittais pas des yeux. Cela devenait intéressant.
-
-Et puis, tout à coup, van Horst parla encore; mais ce n'était plus une
-voix humaine, c'était un rugissement.
-
-Jack Dill eut un moment d'hésitation, un moment court, puis il se
-décida.
-
-«Toi, je vais te faire avaler ta langue!»
-
-Et les deux hommes se joignirent.
-
-Ils s'attaquaient avec la fureur des bêtes. Jack Dill criait des injures
-à Vincent van Horst, silencieux.
-
-Sur le visage d'Annie Smith, pas une émotion perceptible,--rien.
-
-Moi, je suais à grosses gouttes.
-
-Cela se passait dans l'air glorieux du soleil couchant. Une ardente
-poussière flottait autour de nous. Dans ce féroce embrasement du jour,
-les deux combattants jetaient sur l'herbe leurs longues ombres noires.
-
-Soudain, le sang jaillit.
-
-Van Horst, voyant que son adversaire le menaçait au ventre, venait
-d'enfoncer brusquement son arme dans la poitrine de Jack Dill.
-
-L'homme tomba.
-
-Van Horst, redevenu très calme, s'agenouilla près de lui, essuya
-tranquillement son couteau sur la blouse bleue de sa victime, puis, sans
-se relever, et tournant la tête vers Annie:
-
---Voilà! dit-il.
-
---Merci, dit Annie.
-
-Elle lui fit un léger signe, comme pour reconnaître un hommage, et
-s'éloigna sous les arbres, d'un pas égal.
-
-
-
-
-XVI.
-
-
-«Il est mort,» dit van Horst.
-
-La pourpre de l'horizon s'éteignait. L'air devenait sombre, la nuit
-épaississait les frondaisons. Van Horst, à genoux, et moi, debout,
-regardions Jack Dill, étendu sur l'herbe.
-
-Il faisait un cadavre propre. Très peu de sang sur la veste de toile
-bleue... Une petite tache oblongue, du côté gauche... Rien d'autre. La
-face était pâle. La main crispée tenait encore le couteau.
-
-«Pourquoi avez-vous fait ça?»
-
-Je n'étais pas indigné. Je ne sais pour quelle raison, mais je n'étais
-pas indigné. Je comprenais mal.
-
-«Pourquoi avez-vous fait ça?»
-
-Van Horst se pencha sur Jack Dill, lui prit le couteau des doigts, mit
-le couteau dans sa poche, regarda encore quelques instants la face
-blême, puis, se relevant:
-
-«Viens!» dit-il.
-
-Je le suivis, mais je me retournais à chaque instant et traînais en
-arrière.
-
-«Viens donc!»
-
-Nous marchions en silence.
-
-Van Horst me prit le bras.
-
-«Tu me demandes pourquoi j'ai tué Jack Dill? Eh bien! mon garçon,
-apprends que, d'abord, il ne faut jamais laisser insulter une femme.
-Retiens-le; ça pourra te servir plus tard. Et puis... je connaissais
-Annie Smith. C'était en Floride. Smith et moi, nous pêchions. La petite
-restait assise à l'avant du bateau; elle avait déjà cet air grave
-qu'elle garde encore. La pêche ne m'intéressait pas, mais ça l'amusait,
-elle, de me voir attraper les gros poissons. Son père était si maladroit
-qu'il n'arrivait jamais à rien prendre. Alors, je pêchais pour amuser la
-petite...»
-
-Van Horst ne savait déjà plus que je me trouvais là. Il se parlait à
-lui-même.
-
-«Et, quand je jetais de gros poissons dans la barque, elle disait,
-chaque fois: «Merci!» avec ce même signe de tête hautain qu'elle avait
-tout à l'heure. Elle ne m'a pas reconnu, je pense, mais moi!... Ensuite,
-je suis allé à New-York, à Chicago, à Vancouver, au Mexique, dans bien
-d'autres endroits... Non, ne rentrons pas tout de suite à la Fourche:
-promenons-nous encore un peu... Souvent, je songeais à la petite fille
-qui se tenait si droite, à l'avant du bateau et qui, parfois, donnait
-des ordres au grand bougre que je suis, comme si elle parlait à son
-domestique. Et voilà que je la retrouve ici, par hasard!... Cependant je
-ne l'ai pas cherchée!... L'ai-je cherchée depuis cinq ans?... Je suis
-bien retourné en Floride, mais, en somme, j'y avais à faire... et quand
-j'ai demandé des nouvelles de la petite, on m'a dit qu'elle était partie
-avec son père... on ne savait pas pour où.»
-
-Il m'avait lâché le bras. Il pressait l'une contre l'autre ses grandes
-mains, faisant effort, comme si cela pouvait rappeler de vieux
-souvenirs.
-
-«Bien des fois, j'ai pensé à elle! Quand j'étais employé aux abattoirs
-de Chicago, j'apprenais la façon d'assommer et de dépecer les bêtes...
-eh bien, parfois, je revoyais brusquement la petite Annie Smith, là,
-tout à côté de moi... J'avais les bras couverts de sang. On marchait
-dans le sang. Ça puait le sang... Et je me demandais où pouvait être la
-petite Annie Smith... Maintenant... voilà que je la retrouve!»
-
-Il ouvrait et fermait ses mains, comme s'il triturait de la pâte.
-
-«J'ai eu du plaisir à tuer Jack Dill! du plaisir! entends-tu? Je n'avais
-jamais tué un homme... C'est délicieux!»
-
-Oh! quelle abominable sincérité d'accent! Nous arrivions à la Fourche.
-Le saloon était vide. Van Horst s'assit.
-
-«Apporte-moi un gin.»
-
-Il buvait et, de temps en temps, parlait encore.
-
-«Oui, quand j'assommais les boeufs dans l'abattoir, je me disais: «C'est
-pour la petite!...» Han!... et la bête tombait!»
-
-Il haussa les épaules.
-
-«A présent, on ne pourrait plus! tout se fait avec des machines!... mais
-alors!...»
-
-Il souriait, d'un extraordinaire sourire mince que je ne lui connaissais
-pas. Je me tenais debout, effaré, sans dire mot. Il me prit la main.
-
-«Je n'avais jamais tué un homme, eh bien, Olivier! quand j'ai senti mon
-couteau entrer dans sa poitrine, j'ai eu la même pensée que, jadis, à
-l'abattoir! Oui! j'ai pensé: «Ce sera pour la petite!» Et...»
-
-Il sortit de nouveau son arme.
-
-«... Tu as vu! ça n'a pas été long! J'ai enfoncé le couteau tout
-droit!... tout droit!... Han!... et la bête est tombée!»
-
-Je reculai d'un pas, car, en disant ces mots, van Horst s'était
-brusquement retourné et, d'une seule détente du bras, avait fiché son
-couteau dans la cloison. Il l'y laissa et sortit de sa poche le couteau
-de Jack Dill.
-
-Van Horst examinait avec soin le couteau de Jack Dill.
-
-«C'est une bonne lame!»
-
-Et il se mit à rire d'un petit rire doux.
-
-Le Napoléon d'Epinal... Le clou de Sam Wells... Le couteau de van
-Horst... Cela faisait trois ornements aux cloisons de la Fourche.
-
-
-
-
-XVII.
-
-
-Le meurtre de Jack Dill passa presque inaperçu. On n'aimait pas cet
-homme vantard et brutal. Arrivé depuis peu, il comptait pourtant plus
-d'un ennemi.
-
-«Van Horst a saigné Jack Dill!... Ah! vraiment!»
-
-Ce fut tout.
-
-Carletti tâcha bien de prendre cette mort au tragique, mais, voyant
-qu'il n'était dans le ton de personne, il finit par se taire. Seul Mosé
-parut regretter Jack sincèrement. Ils habitaient la même cabane et,
-durant les absences du Juif, Jack lui gardait son stock de marchandises.
-
---Ah! je ne le pleurerai pas! avait dit Maria. C'était un mauvais
-bougre. Il payait mal.
-
---Moi, je n'ai jamais eu à m'en plaindre, répliqua Mosé d'une voix
-discrète. Je trouvais en lui un excellent camarade, et puis, il ne
-ronflait pas.
-
-On se partagea les dépouilles. Carletti prit une pioche; Kid, une
-blouse; Maria, deux couvertures, et l'on n'y pensa plus.
-
- * * * * *
-
-Van Horst sentait, je crois, qu'une façon de pudeur m'empêchait de le
-fréquenter aussi assidûment qu'auparavant. Un jour, il s'approcha de moi
-et me dit:
-
-«Voyons! Olivier! voyons! J'ai tué un homme!... oui... eh bien! quoi?
-n'ai-je pas eu raison?... Voyons! tu aurais donc mal compris?... Il
-insultait une femme que j'aime! On ne peut pas supporter cela... on ne
-doit jamais le supporter! Je l'ai tué. J'ai bien fait!... Alors,
-maintenant, tu vas me lâcher! quand je n'ai plus que toi... que toi...
-mon fils!»
-
-Ses grandes mains tremblèrent en prenant mes deux épaules.
-
-«Et... je suis si malheureux!... Annie ne m'aime pas!»
-
-Sa voix et son regard étaient la détresse même. Certes non! je n'allais
-pas m'éloigner de lui! Il se sentait seul dans la vie, plus seul que ne
-l'eût été un autre homme. Il souffrait de la pire des solitudes, «la
-solitude du géant.»
-
-Nous causâmes beaucoup, ce jour-là. En accents désolés, il me décrivit
-les traits de la froideur d'Annie. Je l'avais bien remarquée moi-même,
-cette hautaine indifférence!
-
---Son père m'a remercié, mais elle me traite comme un chien!
-
---Lui avez-vous parlé?
-
---Oui, je lui ai parlé de nos anciennes parties de pêche, en Floride, et
-je lui ai dit que je l'aimais depuis lors. Elle a répondu qu'elle se
-souvenait de m'avoir connu, jadis, mais qu'il était inutile de lui faire
-la cour. Tout cela sur un ton glacé. Elle avait hâte que notre
-conversation fût finie... Une statue... elle est en pierre comme une
-statue.
-
-Il hocha la tête, l'oeil vague, les lèvres molles.
-
-«M'aimera-t-elle jamais?... moi, c'est pour toujours!... Ah! mais si
-quelqu'un... si quelqu'un ose lui parler de trop près!...»
-
-Il n'en dit pas plus. Il ferma seulement ses doigts, comme pour
-étrangler.
-
- * * * * *
-
-On avait enterré Jack Dill. Un homme de moins, qu'importait! Les
-concessions, les _claims_, rendaient beaucoup, et cela mettait chacun en
-joie. Quelques paillettes jaunes ont toujours pesé plus qu'un cadavre.
-Les parties de cartes, brillantes, chaudes, aventureuses, duraient
-souvent jusqu'au matin; le whisky, le gin, baissaient vite dans les
-bouteilles. Dès la tombée du jour, le saloon était plein de monde et,
-toutes les nuits, les annonces de poker alternaient bruyamment avec les
-fragments de psaumes du gros Kid et les fâcheuses plaisanteries de
-Holly. Bientôt l'atmosphère devenait irrespirable, par excès de fumée,
-malgré les fenêtres et la porte ouvertes.
-
-Des gens passaient, s'asseyaient un instant, buvaient, s'en allaient,
-revenaient de nouveau. Cela faisait un continuel mouvement, et, pour
-moi, un surcroît de fatigue. De temps à autre, l'un des clients déposait
-trois dollars, pliés dans un chiffon, sur la table de Maria, qui
-tricotait paisiblement, sans dire mot. Maria posait ses aiguilles,
-ouvrait le chiffon, vérifiait la somme, l'enfermait dans le petit coffre
-de sa chambre à coucher, puis faisait au donateur des trois dollars un
-sourire plein d'aménité qui signifiait:
-
-«Cette nuit, vous pouvez rester après la clôture et coucher dans mon
-lit.»
-
-La scène se répétait très régulièrement, et sans variantes, une
-vingtaine de fois durant le mois.
-
-Quand l'homme lui déplaisait par trop, Maria rendait les trois dollars
-en murmurant:
-
-«Je regrette beaucoup.»
-
-Mais le cas n'était pas fréquent. Je ne me souviens guère que d'un seul
-soupirant évincé. Il avait la gale.
-
-Quoi qu'il en fût, Maria examinait toujours la somme à l'avance. Je
-crois que son plus vif dégoût n'eût point résisté à une prodigalité.
-
-Lorsqu'elle devait dormir en compagnie, la patronne m'appelait d'un
-signe et me disait:
-
-«Tu mettras dans la chambre une bouteille, la cruche d'eau et deux
-verres.»
-
-Le lendemain, elle me donnait trois _cents_. Petits bénéfices.
-
-D'autre part, les joueurs de poker étaient pour moi de bons clients. Le
-gros gagnant de la soirée me laissait toujours quelques pièces. A la fin
-du mois cela composait une somme.
-
-Le temps passait ainsi, à la Fourche, et je ne m'ennuyais pas trop...
-d'ailleurs s'ennuie-t-on jamais, à seize ans? Tous les quinze ou vingt
-jours on consacrait la soirée à lire les journaux. Kid était notre
-lecteur. Il s'interrompait parfois pour glisser entre deux nouvelles une
-prophétie de son cru, et Nicodemus Holly lui coupait aussitôt la parole
-avec une plaisanterie souvent fort amusante mais à l'ordinaire obscène
-ou, pour le moins fangeuse.
-
-Enfin, l'on se battait à la Fourche. Habituellement les querelles
-finissaient en criailleries. Tout le monde étant content du sort, les
-couteaux restaient dans les poches. Lorsque l'affaire était sérieuse, on
-la vidait sous l'inoubliable feuillage de Big Ben, le cèdre géant. Cinq
-ou six spectateurs seulement; j'avoue que j'en étais toujours. Les
-autres ne se dérangeaient pas, sauf pourtant Jane Holly, spectatrice
-assidue de ces duels à coups de poing.
-
-Quand deux hommes se battaient dans l'ombre de Big Ben, elle restait là,
-son ignoble figure ravagée par une émotion turbulente, ses grands yeux
-noyés de plaisir, les mains agitées par un tremblement qui ne prenait
-fin qu'avec la rixe même. Les deux adversaires se réconciliaient-ils
-après l'échange de quelques coups, elle poussait un soupir et s'en
-allait; l'un d'eux était-il blessé, elle regardait la blessure avec
-ravissement. Ah! pouah!
-
-
-
-
-XVIII.
-
-
-Je vous ai dit que Carletti, à bord du chaland, s'amusait de Jane Holly
-en lui faisant une cour burlesque. Il avait continué ce jeu à la
-Fourche, même devant le mari qui ne faisait qu'en rire, jusqu'au jour
-où, soudain, Jane Holly le prit au mot. Ce pauvre Carletti fut vraiment
-décontenancé; il refusa d'abord, prenant la fuite dès que paraissait
-notre bacchante, mais il semble qu'un jour (ce fut le gros Kid qui me
-conta la chose sur un ton révolté), elle assaillit l'Italien avec une si
-lubrique fureur que le pauvre garçon dut se soumettre à cette épreuve du
-destin.
-
-Par une étrange aberration, Jane Holly n'en restait pas moins
-monstrueusement éprise de son mari. Elle le surveillait à tout instant
-et lui lança les pires injures, un soir qu'il avait voulu offrir ses
-hommages à Maria sous la forme de trois dollars.
-
-Holly se tira de cette situation ridicule par d'énormes bouffonneries,
-mais elles manquaient de la verve que Carletti mettait dans les siennes.
-La parade de Carletti sentait son Italie; la gaieté de Holly son pays
-nègre: gaieté de caricature, gaieté américaine. Elle me faisait mal.
-Elle me rendait triste. Je m'étonnais en outre que van Horst pût
-l'endurer, mais, depuis quelque temps, van Horst voyait souvent Nick
-Holly. Je dois dire qu'il le traitait sans égards.
-
-«Nicodemus! ordure vivante! viens ici!»
-
-Et Holly accourait en frétillant de tout son long corps désossé.
-
-Les rois avaient coutume de s'attacher un bouffon. Je pense que Holly
-servait de bouffon à van Horst, qui semblait n'éprouver aucun dégoût en
-sa compagnie et même qui riait volontiers de ses pitreries. Sans doute
-trouvait-il à voir ce personnage abject le même bénéfice que les enfants
-de Lacédémone dans la contemplation de l'ilote ivre.
-
-D'ailleurs, depuis la mort de Jack Dill, ses fréquentations avaient
-changé. Il s'était, presque malgré lui, composé une manière de garde du
-corps d'assez vilaine qualité. Son crime avait eu pour effet d'appeler à
-sa suite tout ce que la Fourche comptait de têtes chaudes (et j'emploie
-là un terme doux).
-
-Un jour, il m'expliqua la chose sur un ton demi-plaisant.
-
-«Que veux-tu! j'ai prouvé ma force en saignant Jack Dill, alors, tous
-ceux qui n'auraient pas osé tuer ouvertement me suivent... ils me
-suivent au sang.»
-
-Ces malandrins, dont chacun devait avoir une action louche dans sa vie,
-me plaisaient peu. Il me plaisait moins encore de voir mon ami devenir
-en quelque sorte leur chef... Mais van Horst était l'excuse du troupeau.
-
-Lorsque je me sentais trop écoeuré par l'ignominie de Jane Holly, par
-les facéties de Nicodemus, par les affreux relents du saloon où la tête
-bariolée de Napoléon considérait de ses yeux fixes une dizaine de
-gaillards, ivres plus qu'à demi, j'allais me consoler dans la compagnie
-du fils de Maria.
-
-Jimmy m'aidait parfois dans mon travail. A mes heures perdues, je
-tâchais de causer avec lui, de préciser un peu ce rêve vague et
-continuel qui l'occupait, d'appeler à la surface de cette âme stagnante
-quelques bulles d'intelligence. Une fois, van Horst me surprit lui
-faisant ainsi la leçon. Il me regarda avec, peut-être, un peu d'ironie,
-puis, sur ce ton affectueux qu'il n'avait que pour moi:
-
-«Je comprends, dit-il, toi, tu aimes mieux essayer de faire naître que
-d'assassiner!»
-
-
-
-
-XIX.
-
-
-«Alors mon père m'a dit:
-
-«Maintenant que tu es sorti d'Oxford, il faut que tu voyages, avant de
-prendre rang dans la famille, et que tu apprennes ce que les voyages
-seuls peuvent enseigner. Dans un milieu de gens qui t'admirent d'avance,
-tu t'es un peu amolli. Je veux que tu sois un homme, et digne de ta
-race. Tu aimes chasser: pars; va tuer du gros gibier. Cela vaut mieux
-que d'abattre des perdreaux et des _grouses_.»
-
-Tout en écoutant cette histoire, van Horst examinait avec intérêt un
-fusil de modèle nouveau.
-
-Il leva la tête.
-
-«Et vous êtes venu chasser chez nous? C'est une excellente idée.»
-
-Nous causions, près du Yellow-Creek, avec un jeune homme qui, depuis
-quelques semaines, était l'hôte du bar de la Fourche.
-
-Un _gentleman_ de vingt ans; ce que Oxford produit de mieux dans le
-genre, mais peut-être un peu efféminé, du moins à première vue. Fils
-aîné d'une grande famille dont il nous avait dit le nom, il s'était
-rebaptisé pour venir chasser dans le West et nous ne le connaissions
-guère que sous le sobriquet de Johnnie Lee.
-
-Son arrivée avait fait sensation. D'admirables armes, un domestique
-parfaitement stylé, un beau chien, deux grandes malles! Chasseur habile
-et d'oeil prompt, ses journées étaient fructueuses. Souvent il
-m'emmenait avec lui et me donnait alors un dollar pour la peine.
-
-Ayant rencontré van Horst ce jour-là, sur les bords du Yellow-Creek,
-nous avions mangé ensemble, puis Johnnie Lee, tandis qu'un splendide
-soleil couchant illuminait la petite rivière, s'était laissé aller à
-nous conter sa vie.
-
-Bien qu'un peu trop adolescent encore et légèrement infatué de sa
-personne, ce garçon mince et blond figurait un joli spécimen d'humanité
-élégante. D'agréables yeux bleus, une bouche droite, assez de vigueur
-dans le menton, la chevelure collée avec soin, des vêtements sans
-reproche: il eût fait, en tout pays, un charmant chasseur.
-
-Il regrettait d'avoir à nous quitter bientôt. Avant la fin du mois, il
-devait rentrer et, suivant son expression, prendre rang dans la famille.
-Tout au plus prolongerait-il d'une semaine. Pour l'instant, nous
-restions tous les trois, couchés sur l'herbe, fumant, buvant à une
-gourde de whisky et goûtant cette dernière heure de soleil rouge. Les
-mains posées sous la nuque, Johnnie Lee nous disait, en considérant le
-ciel bigarré, les beautés de son château en Cornouailles, les grandes
-fêtes que l'on y donnerait et comment son désir de rester à la Fourche
-ne balançait pas moins les séductions de la terre natale.
-
-«Mon père ne dira plus que je suis un dandy, une poule mouillée! Je
-rapporterai mes trophées de chasse! On les pendra dans le grand hall,
-chez nous!»
-
-Il se releva sur le coude. Ses yeux brillaient de plaisir.
-
---Enfin! je vois que ce pays vous plaît, dit van Horst, qu'un si vif
-enthousiasme amusait.
-
---Ah! certes! et puis, je vais vous l'avouer, mais ne le répétez, pas...
-j'ai trouvé à la Fourche le plus beau des gibiers: une femme... et je
-veux la séduire!... elle m'aimera!... Elle me suivra en Angleterre! Je
-l'installerai à Londres! Elle sera ma maîtresse!
-
-Et, avec cette étonnante indiscrétion des très jeunes gens, il ajouta:
-
---Vous connaissez Annie Smith?...
-
-Le visage de van Horst se durcit.
-
-«C'est Annie Smith, demande-t-il à voix basse, que vous voulez séduire?
-Eh bien, mon petit ami! si ce sont là vos projets, il faudra en changer.
-Dès maintenant, je vous donne un avertissement: j'aime Annie Smith; elle
-sera à moi ou elle ne sera à personne, surtout pas à un petit gentleman
-qui prétend faire d'elle une putain de plus dans sa capitale.»
-
-Johnnie Lee rougit.
-
---Je vous prie de modérer votre langage, monsieur van Horst!
-
---Des ordres?... des ordres?... à moi!
-
---Oui, répondit Johnnie Lee avec une parfaite nonchalance, et je compte
-emmener Annie avant la fin du mois.
-
-Il se recoucha sur l'herbe. Il s'étirait, comme un homme qui a grand
-sommeil. Il souriait, le plus insolemment du monde!
-
-Sans se lever, sans presque bouger, van Horst prit la main de Johnnie
-Lee dans son énorme main et la tordit d'un petit geste brusque.
-
-Johnnie Lee se dégagea en poussant un cri de douleur, et, debout, tout
-frémissant:
-
-«Oui! cria-t-il, oui! oui! j'emmènerai Annie Smith! Si vous croyez
-qu'elle hésitera entre moi et un va-nu-pieds de votre espèce!
-laissez-moi rire!... Et ne vous avisez pas de me toucher! cela pourrait
-vous coûter cher!»
-
-Van Horst se leva d'un bond.
-
-«Si elle doit choisir, dit-il, ce ne sera pas entre Vincent van Horst et
-Johnnie Lee, mais entre Vincent van Horst et le cadavre de Johnnie
-Lee!... le cadavre que vous serez dans un instant!... J'ai tué Jack Dill
-parce qu'il lui avait pris la taille, mais, à vous, je donne encore une
-chance, une seule! Vous allez rentrer à la Fourche, vous ferez vos
-paquets, et, par les moyens les plus rapides, vous gagnerez la côte,
-immédiatement! Si vous voyez Annie, je vous interdis de lui adresser une
-parole, de lui faire un signe!... Mon petit garçon! il est possible que
-vous soyez un peu notable en Cornouailles, mais n'oubliez pas qu'au bar
-de la Fourche vous n'êtes rien! Allons j'ai déjà trop parlé; obéissez!
-Et voici un fouet dont vous sentirez la caresse si vous faites le
-malin.»
-
-Il prit le fouet dont Johnnie Lee se servait d'ordinaire comme de laisse
-à son chien et le fit claquer.
-
-De toutes les erreurs qu'il pouvait commettre, le jeune homme commit
-alors la plus forte. Il éclata de rire et, de son gant (car il portait
-des gants) il effleura (oh! à peine), mais il effleura le visage de van
-Horst.
-
-«Impertinente créature!» s'écria-t-il.
-
-
-
-
-XX.
-
-
-C'était son arrêt de mort.
-
-D'un grand coup, van Horst lui déchira le visage, cruellement, puis il
-jeta le fouet.
-
-«Tu ne mérites pas une charge de fusil, dit-il d'une voix glacée; tu ne
-mérites pas une balle de revolver; non! je vais te noyer! Tu vois le
-Yellow-Creek?... Je vais te noyer là.»
-
-Johnnie Lee n'était pas un imbécile. Il comprit que tout effort serait
-vain. Il ne pouvait atteindre son fusil, posé à quelques mètres de là,
-sur deux branches basses. Désarmé, il restait à la merci du colosse.
-
-La scène avait trop d'horreur!
-
-«Van Horst! criai-je, vous n'allez pas le tuer! Van Horst! van Horst! je
-vous défends de le tuer! C'est un assassinat!»
-
-Il me regarda d'un air ironique, et, soudain, je me trouvai à terre, moi
-aussi, renversé par une giffle.
-
-Et voici ce que je vis.
-
-Johnnie Lee était couché sur le dos, maintenu par le genou de van Horst.
-
-«Si tu l'as embrassée, je te tue! Si non, tu peux aller au diable!»
-
-Johnnie Lee serra les dents.
-
---Eh bien! oui! je l'ai embrassée! je l'ai embrassée de force!
-
---Alors, dit van Horst, tu vas aller dans un des trous de
-Yellow-Creek... et si tu bouges, je te défonce la poitrine.
-
-Il y eut un moment de silence, après quoi Johnnie Lee reprit d'une voix
-lente:
-
-«Ecoutez. Laissez-moi me tuer moi-même. Je vous jure de ne pas fuir.
-Parole de gentilhomme!»
-
-Van Horst hésita, puis:
-
-«Allons! c'est bon! dit-il. Mais, fais vite! Je te donne cinq minutes.»
-
-Et il leva son genou.
-
-Johnnie Lee se remit sur les pieds avec peine. Il prit ce fusil de
-chasse que nous avions admiré, tandis que van Horst, ayant tiré son
-revolver, le tenait près de la figure du jeune homme.
-
-«Mais... laissez donc! je me tuerai bien tout seul!»
-
-Il n'y avait point d'effroi dans son regard... point d'effroi... une
-songerie profonde...
-
-Il soupira, puis il dit à van Horst:
-
---Je vous prie de donner le fusil à mon domestique, pour qu'il le
-rapporte avec mes trophées de chasse. Le _governor_ sera content de
-savoir que j'ai tué tant de bêtes. Vous ferez ça, n'est-ce pas?
-
---Oui, répondit van Horst, le regard fixe, mais la bouche un peu
-tremblante.
-
---Et, maintenant, laissez-moi charger mon fusil.
-
-Il le chargea avec soin, puis, de nouveau, ses yeux bleus se perdirent
-dans un rêve. Que voulez-vous! il songeait à son château en
-Cornouailles, ce petit!... Dans sa situation, peut-être me serais-je
-moins bien tenu.
-
-«En me mettant le canon dans la bouche, je ne me raterai pas?»
-demanda-t-il.
-
-Mais, tout à coup, van Horst se rua sur Johnnie Lee, lui arracha le
-fusil des mains, jeta l'arme dans le torrent, et, prenant le garçon par
-les deux épaules, il lui cria:
-
-«Va-t'en! petit imbécile!... va-t'en vite!... Je serai à la Fourche dans
-une demi-heure. Il faut que tu sois parti avec ton domestique, ton chien
-et tes paquets. Va-t'en! va en Cornouailles! Allons! cours! cours vite!
-tu es un vaillant petit homme... il n'y a pas de déshonneur à courir.»
-
-Et il le poussa loin de lui.
-
-Mais Johnnie Lee ne voulut pas courir. Il s'éloigna, sans dire mot, sans
-tourner la tête, d'un pas rapide et sûr.
-
-Il eut bientôt disparu.
-
-Van Horst se tourna de mon côté.
-
-«Excuse-moi de t'avoir gifflé, mais il ne faut pas se mêler de mes
-affaires. Dans une demi-heure nous serons à la Fourche.»
-
- * * * * *
-
-Quand nous entrâmes dans le saloon, on nous apprit que Johnnie Lee était
-revenu de la chasse portant une vilaine blessure au visage, et qu'il
-était parti, aussitôt, avec son domestique.
-
-«Ça vaut mieux ainsi, dit van Horst. Je veux bien tuer des hommes, mais
-pas assassiner des enfants.»
-
-
-
-
-XXI.
-
-
-J'eus beaucoup à travailler au bar pendant les trois mois qui suivirent.
-On avait construit un _sluice_ pour exploiter le Yellow-Creek de façon
-plus moderne, et, d'autre part, quelqu'un s'étant aperçu que le torrent
-devenait flottable à deux lieues de la Fourche, une petite colonie de
-bûcherons (canadiens anglais, pour la plupart) s'était installée non
-loin. Ils venaient parfois vider une bouteille dans le saloon avant de
-rentrer à leur camp. Pour moi, cela faisait un fort supplément de peine.
-Je me sentais las, et van Horst s'en aperçut. A Maria stupéfaite, il dit
-un jour que j'avais besoin de vacances.
-
---Des vacances?
-
---Oui, le gosse finirait par claquer à cette besogne! Toujours laver des
-assiettes! Toujours servir le gin et le whisky, et dans cette fumée!...
-D'ailleurs, je l'emmène pour deux mois.
-
-Et, de fait, nous partîmes le lendemain.
-
-Tandis que nous visitions des champs miniers assez loin de la Fourche,
-je pus voir en van Horst un homme nouveau: l'homme d'affaires. Ses
-façons graves, le sérieux de sa parole imposaient au commun des mineurs.
-Tant de ces gaillards bornaient leur ambition à rentrer chez eux, le
-plus tôt qu'ils pourraient, avec un petit magot... Van Horst voyait plus
-loin.
-
-Durant ce temps que nous fûmes ensemble, il se montra sombre, me parlant
-à peine, et jamais d'Annie. Un soir que nos chevaux trottaient de
-conserve, la bête que montait van Horst, un peu rétive, eut beaucoup à
-souffrir de l'humeur de son maître. Pour le moindre écart, le plus petit
-bronchement, il la rouait de coups.
-
-«Pourquoi battez-vous ainsi votre jument, van Horst? elle est sur
-l'oeil, mais c'est une brave bête.»
-
-Van Horst me regarda d'un air étonné, comme s'il s'expliquait mal que je
-n'eusse pas compris, et ne répondit rien.
-
-Certes, au point de vue matériel, notre tournée était peu fructueuse,
-mais je me doutais bien que cette tristesse obstinée provenait d'une
-autre cause. J'étais accoutumé de trouver en van Horst un meilleur
-compagnon. Son abattement rendait le voyage lugubre.
-
-Avant de rentrer à la Fourche, nous devions visiter le haut du
-Yellow-Creek où, paraît-il, le sable d'un petit affluent montrait «des
-couleurs.» Nous n'emportions qu'un _pan_, cette poêle à frire sans queue
-dont se servaient les prospecteurs de l'époque héroïque. Ah! le beau
-spectacle que de voir van Horst interroger les boues sableuses d'un
-ruisseau, trier le mélange en le plongeant dans le courant, puis,
-debout, les deux pieds dans l'eau, ou assis sur un rocher de la berge,
-balancer, secouer, tourner, bercer, faire vibrer le _pan_ jusqu'au
-moment où, les pierres enlevées et les rognons d'argile écrasés à la
-main, les matières légères emportées par le courant, tout le reste
-n'était plus qu'un mélange d'or et de pyrites!
-
-La magnifique matinée! Dans cette lumière blanche et fraîche, je suivais
-passionnément les mille gestes compliqués, précis, bien rythmés, qui
-faisaient de van Horst un si bon orpailleur. L'eau coulait froide à nos
-pieds, le soleil caressait nos têtes; près de nous, sur une branche, un
-oiseau chantait. Nous eussions dû être joyeux.
-
-Et, soudain, je vis que van Horst n'agitait plus le _pan_: il regardait
-fixement la mince couche d'eau tranquille sur le fond sombre du fer
-battu, ou, plutôt, il se regardait, il regardait son propre visage dans
-ce miroir qu'il tenait en main, et le visage de mon ami était triste.
-
-«Ça ne m'intéresse plus! Quand je pouvais croire qu'elle m'aimerait, un
-jour, eh bien! je travaillais avec joie... L'emmener loin d'ici!... je
-travaillais pour cela. Mais maintenant!... Cela m'est égal que les
-couleurs «fassent la queue!» cela m'est égal de souffler sur le sable!
-Je trouverais en me promenant des pépites grosses comme le poing que je
-n'y aurais plus de plaisir. Ah! mon ami! je pourrais aussi bien compter
-les oiseaux qui passent dans le ciel que laver les boues de ce
-ruisseau!... Pour la satisfaction que j'en tire!»
-
-Il laissa couler du _pan_ les matières à demi classées et resta, les
-bras ballants, les yeux fixes, la bouche molle, à regarder devant lui.
-L'oiseau chantait... chantait toujours.
-
---Voyons, van Horst!
-
---Oui, c'est vrai, je te donne un mauvais exemple... Travaillons!
-
-
-
-
-XXII.
-
-
-Nous trottions dans la nuit. Une lune ronde, très haute dans le ciel,
-tachait le paysage de lividités singulières. Il ventait fort. La voie
-étant bonne, nous allions vite, van Horst, sombre, la tête penchée, moi
-regardant, de droite et de gauche, le funèbre frissonnement de la
-lumière sur cette plaine qui avait toute la tristesse d'un champ de
-bataille. Soudain, je crus percevoir, ou, plus exactement, je crus avoir
-perçu, quelques secondes avant, une plainte qui paraissait sortir d'un
-gros buisson d'épines. Je priai van Horst d'attendre et m'en retournai.
-
-C'était bien une plainte, en effet, une plainte humaine. Je sautai à bas
-de mon cheval et m'approchai du buisson. Là, gisait un homme
-mortellement pâle, encore jeune, vêtu de hardes en lambeaux, le visage
-et les mains déchirés par les épines.
-
-J'appelai van Horst.
-
---Qu'est-ce que tu as trouvé? me cria-t-il.
-
---Venez voir!
-
-Il s'approcha, mit pied à terre et se pencha sur le buisson.
-
-«Le pauvre bougre m'a l'air assez mal en point, me dit-il. Je me demande
-ce qui lui est arrivé!... Tiens! aide-moi à le mettre sur l'herbe. Je
-crois qu'il est seulement évanoui... Pas de blessures?... Non.»
-
-Van Horst disait vrai: l'homme n'était pas blessé, sauf les balafres de
-sa figure, mais il mourait de faim et de privations. Je ne pense pas
-qu'il eût vécu jusqu'au soir. Il but à la gourde où mon ami gardait son
-whisky, mais il fallut d'abord lui en verser quelques gouttes dans le
-gosier. Peu à peu, il revint à lui. Avec peine, il mangea une croûte de
-pain que je lui donnai. Ses joues étaient moins pâles, ses yeux
-revivaient, ses mains s'agitèrent, se tendirent. Bientôt, il put se
-lever.
-
-Un beau garçon de vingt-cinq ans. Il avait cette maigreur active,
-vigoureuse des Provençaux et des Gascons. Quelle ne fut pas ma stupeur,
-quand, se tournant vers van Horst, il dit... en français:
-
-«Vous êtes vraiment bien gentil!... Attendez encore un instant et je
-serai tout à fait sur pied...»
-
-Il regarda le buisson.
-
---J'étais là dedans?... Ah! oui! je me rappelle!... Mais... suis-je
-bête!... je parle français!
-
---Ça ne fait rien! dis-je en souriant. Je puis répondre. Vous êtes avec
-un compatriote!
-
---Tiens! tiens! dit van Horst, te voilà content, Olivier.
-
-L'homme se remit peu à peu. Il avait encore un air effaré qui faisait
-peine. Il mangea tout mon pain, il but de nouveau à la gourde, il se
-secoua, il se prit le front comme pour y réunir quelques idées, puis:
-
-«Ça y est, maintenant, dit-il, mais je crois que je reviens de loin!...
-et, sans vous, j'y serais resté!»
-
-Il frémit comme devant un souvenir.
-
-«J'en ai vu de dures, ajouta-t-il d'une voix mal assurée, mais...
-celle-là!... Oh!...»
-
-Il regarda van Horst.
-
-«Merci!» dit-il.
-
-Et je vous assure que ce «merci!» valait un beau discours.
-
-«C'était tout simple, dit van Horst, d'ailleurs c'est le gosse qui m'a
-appelé... Mais, comment donc vous trouviez-vous dans cet état, et quel
-est votre nom?»
-
-L'homme eut un sourire affreux et un retrait de tout le corps.
-
-«Je vous raconterai! dit-il. Oui, je vous raconterai! Ah! mon nom? Je
-m'appelle Caldaguès... Jean Caldaguès... Caldaguès le Français... Je
-suis bûcheron et je vais au bar de la Fourche.»
-
-
-
-
-XXIII.
-
-
-Tous les voyageurs l'ont dit: les nouvelles courent vite dans un pays
-sans télégraphe; pourtant, ce n'était pas à cause de la découverte des
-derniers gisements aurifères que Jean Caldaguès avait pris le chemin de
-la Fourche. Non, c'était pour tailler dans les forêts. La petite colonie
-des bûcherons canadiens manquait de bras. Caldaguès l'avait appris.
-
-Ah! les beaux arbres qui poussaient sur le versant de la montagne! de
-beaux arbres fortement attachés au sol, couverts de mousse, chargés de
-nids, peuplés par les écureuils à panache roux, et pleins de chansons.
-C'est à leurs pieds, c'est dans leurs branches que travaillait
-Caldaguès.
-
-«Nous sommes du même pays, Saruex; il faut m'accompagner quelquefois.
-Nous parlerons français. Voilà qui est bon: parler français loin de
-France.»
-
-Je me liai vite avec cet homme à la figure ouverte, au regard clair. Je
-ne me lassais pas de le voir travailler et, souvent, je l'aidais de mon
-mieux. Il maniait la hache de façon superbe, avec aisance, avec force,
-presque en souriant. L'effort, chez lui, semblait dédaigneux.
-
-Jean Caldaguès était un gaillard mince et brun, élégamment musclé; un
-type de Français que j'ai revu depuis: celui du Méridional tranquille.
-Né en Provence de parents toulousains, il ne paraissait pas sortir d'un
-champ de foire, comme tant de ses compatriotes; sa force sans apparat,
-sourde, toujours prête, ne se manifestait pas inutilement. Un visage
-osseux, les cheveux châtain foncé, la moustache fine, le menton modelé
-avec soin, la peau olivâtre; tout cela éclairé par des yeux d'un vert
-sombre, à l'expression douce, et qui souriaient.
-
-Le soir, lorsque nous rentrions, il entonnait des chansons provençales
-ou me racontait des histoires qui n'avaient pas de fin. Oui, le retour
-dans la forêt était charmant, à l'heure tiède du crépuscule, mais
-combien plus belles les journées!
-
-Joies! belles joies de l'effort, la hache en main! La cassure des
-grosses branches, l'agonie et la mort du cèdre, le fracas prodigieux des
-grands troncs qui coulaient contre le flanc de la montagne par les
-glissières frottées de pétrole, tout cela formait un concert démesuré,
-quelque chose de vigoureux et de sûr comme des jeux de héros.
-Gémissements des arbres écuissés, plaintes des scies, murmure du vent
-dans les vieilles futaies, chant des cascades... Ah! l'inoubliable
-ensemble d'harmonie!
-
-Entre Caldaguès et van Horst, je partageais mon temps également, mais je
-ne songeais guère à les comparer.
-
-Caldaguès montrait toujours un contentement de vivre qui rappelait bien
-ses origines. Van Horst, durci par l'épreuve, était un homme unique, une
-singularité; Jean Caldaguès, le charmant exemple d'une façon d'être. Il
-fut sympathique à tous. Sa bonne humeur, sa plaisante verve, étaient de
-meilleur aloi que les pitreries de Holly, et, inconsciemment, je pense,
-on lui savait gré d'avoir, à l'encontre de tous nos camarades, un charme
-reposé de qualité assez fine.
-
-Les premiers temps, je ne pouvais oublier son affreux regard de détresse
-lors de notre première rencontre.
-
-Un soir qu'il parlait avec van Horst, il nous conta, sur un ton très
-dégagé, ses aventures. Je m'étonnai qu'il y eût survécu. Dangers,
-traverses, maladies, batailles, accidents, fuites et poursuites,
-infortunes et jours heureux, hauts et bas, il avait tout connu.
-
-A cet homme, il manquait une vertu essentielle dans le pays où nous
-vivions: la violence.
-
-Jean Caldaguès, au moral comme au physique, était fort, mais pas
-violent. Il se désintéressait trop des ennuis quotidiens, il haussait
-trop souvent les épaules; là où van Horst eût tiré son couteau,
-Caldaguès souriait. Quel délicieux compagnon! Riche, il nourrissait son
-frère, le passant, l'étranger, l'inconnu; pauvre, il payait cher les
-bienfaits de la veille. En vérité, l'ingratitude avait été si dure, si
-parfaite, que cela pouvait à peine se croire, mais de ce temps
-malheureux il gardait un souvenir sans haine. Lorsqu'il en parlait, il
-pâlissait un peu, comme font les enfants qui se remémorent un mauvais
-songe.
-
-Un soir, à la buvette, il remercia van Horst en termes chaleureux de ce
-qu'il avait joué, à son égard, le rôle du bon Samaritain.
-
-«Je sortais d'un accès de fièvre... Je vivais à peine... Sans votre
-aide...»
-
-Deux verres pleins de whisky tintèrent l'un contre l'autre; et ce fut
-tout: van Horst relégua Jean Caldaguès parmi les indifférents dont il ne
-s'occuperait plus, et pourtant je crois qu'il lui voulait certain mal de
-m'avoir ainsi accaparé. Il n'y avait pas là de ma faute. On reste de son
-pays, surtout quand jamais on ne le vit, et cet homme qui m'apportait
-des façons de parler, des mots d'argot, des plaisanteries de la terre de
-France, m'était devenu, non seulement sympathique, mais presque
-nécessaire. Et puis, n'oubliez pas que j'étais un enfant. Cette douceur
-tranquille me séduisait parmi tant d'âmes brutales. Marchant avec moi en
-forêt, Jean Caldaguès discourait des arbres et des fleurs avec un
-sentiment fraternel bien différent de l'impériale assurance qu'avait mon
-autre ami Vincent van Horst.
-
-Trois mois durant, il ne se passa rien à la Fourche. Le gros Kid citait
-toujours la Bible; Holly, pour montrer qu'il ne perdait rien de sa
-souplesse, mettait, de temps à autre, son pied droit derrière sa nuque;
-Mosé, furtif et poli, paraissait à date fixe pour nous apporter des
-provisions: farine, whisky et porc salé; Carletti roucoulait chaque soir
-de petites chansons où il était question de lune, de bien-aimée et de
-l'incomparable ciel d'Italie; Jane semblait tempérer un peu ses fureurs
-érotiques; Maria tricotait avec placidité; enfin, je ne voyais presque
-plus Jimmy qui passait toutes ses journées perdu dans les bois. Calme,
-grand calme. Ni blessures, ni batailles. Seul, van Horst avait l'air
-triste, mais je savais les changements d'humeur de mon ami et ne m'en
-inquiétais guère.
-
-Le temps s'écoulait donc le mieux du monde, quand, un soir que Caldaguès
-et moi, nous rentrions en chantant, la hache sur l'épaule, le court
-entretien que j'eus avec lui me secoua jusqu'aux moelles.
-
-Nous parlions d'Annie Smith. Caldaguès, comme tous les gens de la
-Fourche, causait souvent avec elle, et je dois dire que van Horst ne
-s'en montrait pas stupidement jaloux. Il était dans une de ses crises de
-silence où l'on eût dit qu'il regardait longtemps pour mieux voir,
-quitte à agir ensuite plus brutalement.
-
---C'est la seule femme d'ici! la vieille Maria est un paquet et Jane
-Holly un monstre!
-
---Tu as raison, répondit Caldaguès qui s'interrompit de chanter en
-patois languedocien, son air favori: «Aquéli mountagno...» Tu as raison,
-elle est délicieuse!
-
-Et il reprit sa chanson:
-
- Aquéli mountagno
- Que tant auto soun
- M'empachon de vèire
- Mis amour ount soun...
-
-Elle est délicieuse!... Il y avait une telle âme, une telle ferveur dans
-la façon dont il prononçait ces trois mots, que je me retournai
-brusquement.
-
- Auto, bèn soun auto,
- Mai s'abeissaran,
- E mis amoureto
- Vers iéu revendran...
-
-«Dites-moi, Caldaguès, mon ami, interrompis-je, faites attention! Vous
-savez... Annie Smith: territoire réservé! Gardez-vous bien! van Horst
-l'a dans le sang!»
-
- Que cante e recante
- Canto pas pèr iéu:
- Canto pèr ma migo,
- Qu'es proche de iéu...
-
-C'était l'admirable fin d'une journée d'été. Entre les colonnes des
-arbres noirs, le ciel pourpre flambait. Nous marchions sur les mousses
-d'un pas élastique...
-
- A la font de Nimes
- I'a un amelié
- Que fai de flour blanco
- Au mes de janvié.
-
-Caldaguès coupa sa chanson d'un rire narquois à mon adresse.
-
-«Que veux-tu, mon petit! C'est bien dommage que van Horst ait Annie
-Smith dans le sang, mais, tu comprends, je m'en fous!... Annie Smith...
-Annie Smith... Je l'aime...»
-
- S'aquéli flour blanco
- Eron d'ameloun,
- Culiriéu d'amelo
- Per iéu e pèr vous.
-
-
-
-
-XXIV.
-
-
-Oui, il n'y avait plus de querelles, à la Fourche, on causait,
-semblait-il, de bonne amitié: n'était la sauvagerie du paysage extérieur
-et le pittoresque grossier des costumes, vous eussiez tenu le saloon
-pour une salle de conversation dans un café de province française: les
-drames n'affleurent pas toujours.
-
-Pourtant, j'en sentais un en voie de formation. Jean Caldaguès se
-conciliait la faveur d'Annie Smith, cela était l'évidence même, par ce
-contraste violent qui le différenciait des autres habitués du bar. Sa
-bonhomie, son aisance, et surtout ce charme de méridional discret, si
-rare parmi des gens neufs, ne laissait pas de plaire. Hélas! Jean
-Caldaguès avait plu. Il captivait Annie par une cour souriante, et, de
-temps à autre, je surprenais dans les yeux de la jeune fille un regard
-douloureux qui me faisait peine.
-
-A quoi pensait-elle? De quoi souffrait-elle? L'explication la plus
-simple eût été qu'elle aimait Caldaguès et avait peur de van Horst. Oui,
-mais, je ne sais pourquoi, cette solution me semblait pauvre. Il y avait
-autre chose, un problème plus compliqué que je n'arrivais pas à
-résoudre.
-
-Imaginez le saloon: quelques lumières imprécises, de l'alcool répandu
-sur les tables, des flaques par terre, van Horst jouant aux cartes dans
-un coin.
-
-Annie Smith, assise à côté de son père, regardait vaguement devant elle.
-Tout auprès, Caldaguès lui parlait à mi-voix, et Annie répondait par un
-sourire ou par un signe de tête. Soudain, son regard rencontrait celui
-de van Horst. Elle baissait les paupières avec un frisson, ses joues
-s'empourpraient, on eût dit qu'elle avait honte.
-
-Je n'y comprenais rien.
-
-Van Horst restait silencieux. Pourtant, un soir, à la clôture, comme il
-venait de demander un verre de whisky, il m'interpella brusquement:
-
-«Tu vois Caldaguès tous les jours? Dis-lui donc de ma part qu'il fera
-bien de parler de moins près à Annie, ou j'irai voir la couleur de ses
-tripes.»
-
-Il parut hésiter. Sa voix baissa de plusieurs tons, ses lèvres
-tremblèrent...
-
---Mais, si elle l'aime, qu'elle vienne me le dire, et je m'en irai...
-Oui... oui... que Annie vienne me le dire... mais... qu'il ne m'en parle
-pas, lui!...
-
---Oh, van Horst! Taisez-vous donc!
-
-Il n'y avait que nous deux dans la salle. Tout à coup, la porte
-s'ouvrit, et le gros Kid entra. Il tenait une bassine pleine du sang
-d'un porc qu'il venait de tuer.
-
-«Etes-vous là, Maria? voici pour le boudin!» dit-il en posant la
-bassine.
-
-Ses mains étaient rouges, rouges de sang, noires dans l'ombre.
-
-«Serre-moi la main! cria van Horst d'une voix que je ne lui connaissais
-pas, une voix perçante, âpre, déréglée. Serre-moi les deux mains!»
-
-Il saisit les mains du gros homme, et les broya dans les siennes.
-
-«Lâche-moi donc!» dit Kid d'un air de mauvaise humeur.
-
-Puis, s'adressant à moi:
-
-«Verse-moi un whisky! Je vais me laver au ruisseau et je reviens.»
-
-Van Horst regarda ses paumes gluantes et se mit à rire.
-
-«Moi aussi, j'ai les mains rouges, maintenant. C'est tout de même beau,
-ce rouge-là, mais, le sang d'un homme est plus rouge encore!»
-
-Il riait toujours en regardant ses mains tachées.
-
-«C'est du sang de porc, tu comprends. C'est noir, c'est laid... oui...
-il faudrait du sang d'homme.»
-
-Son visage s'était obscurci. Une grande ombre passait sur lui. Sa voix
-cassa dans une émotion trop vive:
-
-«Ah! mon petit Olivier! maintenant je commence à ne plus vouloir que son
-corps... Elle, je ne l'aurai jamais.»
-
-La salle était sinistre. La lampe brûlait jaune. Soudain la porte du
-taudis de Jimmy s'ouvrit. Sans doute le gosse ne pouvait-il pas dormir.
-Il fit quelques pas dans le saloon, aperçut les mains pourpres de van
-Horst, et, poussant un cri suraigu, tomba en arrière. Son corps, sur le
-plancher, se pliait en arc de cercle. Jamais je n'ai assisté à plus
-belle crise de nerfs. Kid rentrait. Devant cette scène, il leva les
-bras.
-
-«Malédiction! malédiction! s'écria-t-il sur ce ton qui semblait toujours
-prophétiser. L'esprit du mal est en lui, il est possédé!»
-
-
-
-
-XXV.
-
-
-Le vent soufflait depuis un mois. Toujours, dans les branches, ce chant
-lamentable et continuel. On s'habitue aux pires vacarmes, mais, si je
-n'entendais plus cette plainte pour l'avoir trop entendue, elle ne
-m'influençait pas moins, formant un fond de tristesse à mes heures
-inactives.
-
-Je rentrais vers la buvette, un soir, en écoutant les paroles désolées
-qui passaient dans le feuillage, lorsque je me souvins que je devais
-aller nettoyer la cabane des Smith. J'ouvris la porte que le vent
-secouait. En me voyant, Annie eut un mouvement d'effroi.
-
-«Vous ai-je fait peur, Annie Smith?»
-
-Elle secoua la tête. Non, je ne lui avais pas fait peur, je l'avais un
-peu surprise, voilà tout, et puis, ce vent qui ne cessait pas la rendait
-nerveuse.
-
-«Vois-tu, Olivier, ces hurlements, ces craquements, tout le jour, toute
-la nuit, et encore tout le jour, ça devient horrible!»
-
-Elle se tut. Elle maniait fébrilement le manche d'un balai qu'elle
-allait me tendre, elle regardait autour d'elle la pièce vide. Le vieux
-Smith travaillait ce jour-là au Yellow-Creek et n'était pas encore
-rentré. Maintenant Annie ne trouvait plus rien à dire. Avec le talon de
-son soulier, elle battait le plancher. Moi, je restais devant elle, ne
-soufflant mot, et me sentant un peu stupide. Si nous avions su au juste
-comment nous exprimer l'un ou l'autre, certes nous l'eussions fait, mais
-nos pensées ne se formulaient pas, nous étions mal préparés à cette
-rencontre sans témoins, et nous souffrions.
-
-Je la sentais souffrir, elle se trahissait par des gestes exaspérés, par
-un regard, par un pincement des lèvres. Il s'en fallait vraiment de peu
-que je la prisse en pitié, mais quoi! expliquer ces émotions moins qu'à
-demi conçues... c'était impossible.
-
-«Vous avez quelque chose à me dire, Annie Smith?»
-
-Sa bouche tremblait.
-
-«Tu as quelque chose à me demander?» fit-elle.
-
-Je réfléchis un instant.
-
-«Oui,» murmurai-je.
-
-Et, prenant soudain mon parti:
-
-«Dites-moi, mademoiselle Annie, qui aimez-vous?»
-
-Elle se redressa, jeta le balai qu'elle tenait en main... je crois
-qu'elle eut un petit rire. C'était encore l'orgueil, tout l'orgueil;
-puis elle s'assit sur un escabeau et, la figure dans les mains, se mit à
-pleurer.
-
-Mais cela ne dura guère. Elle sécha ses yeux et:
-
-«Je n'aime pas van Horst, dit-elle, je ne l'ai jamais aimé: je ne
-l'aimerai jamais. Déjà, quand j'étais petite fille, ses yeux me
-suppliaient. Il me poursuivait par la prière de son regard, et moi, pour
-me défendre, je le traitais comme un chien, pour me défendre,
-entends-tu, car je ne l'aimais pas. Et maintenant, il est revenu et cela
-recommence, il faut me défendre encore, et quand je m'éloigne de lui, il
-se venge en répandant le sang... Jack Dill est mort, Johnnie Lee a
-failli mourir et, depuis quelque temps, j'ai peur, j'ai terriblement
-peur qu'il ne veuille tuer Caldaguès.»
-
-Les yeux d'Annie Smith, encore mouillés de larmes, étincelèrent:
-
-«Celui-là, oui, je l'aime, et bientôt, il m'emportera loin d'ici;
-celui-là est doux, celui-là est bon, je serai sa femme. Ah! si...»
-
-Elle s'était remise à pleurer, mais cette fois, orageusement, avec un
-abandon désespéré. Je tâchais de la consoler, je lui disais des phrases
-sans suite, je la suppliais de parler à van Horst, de se confier à lui,
-car il l'aimait tant que peut-être irait-il jusqu'à la donner à un
-autre. Mais elle pleurait toujours en secouant furieusement sa tête
-blonde, et je ne comprenais pas du tout les paroles qui lui échappaient,
-car elle répétait sans cesse, avec des hoquets dans la voix:
-
-«Je suis vile, je suis vile! je ne puis demander cela à van Horst! je
-suis trop vile, et je suis trop malheureuse, et j'aime Jean Caldaguès...
-Non! non! ne me suis pas! je veux être seule!»
-
-Elle sortit de la cabane, échevelée, les mains sur les yeux.
-
-«Qu'est-ce que cela veut dire?»
-
-Et je me mis à balayer la pièce.
-
-
-
-
-XXVI.
-
-
-On venait de trouver dans le Yellow-Creek une nouvelle traînée de sable
-nettement aurifère. C'en était assez pour donner la fièvre à tout le
-monde. De gros rires, des cris résonnaient dans le saloon, on
-s'interpellait, et, de temps en temps, l'un des buveurs allait jusqu'au
-seuil, ouvrait la porte et regardait au dehors. Un brouillard lourd
-s'effilochait dans les ramures des grands arbres. On attendait qu'il fût
-dissipé pour se rendre au Yellow-Creek.
-
-«Voilà, dit Caldaguès, vous autres, les chercheurs d'or, vous avez de
-ces chances! Ce n'est pas mon métier de bûcheron qui me procurera des
-surprises pareilles!»
-
-Il regardait au fond de son verre de whisky et, riant bas:
-
-«Non, dit-il, dans ce pays-ci la fortune n'est pas dans les forêts.
-Cette dame couche plus volontiers dans le lit des ruisseaux.»
-
-Annie Smith entrait à ce moment.
-
-«As-tu fini de boire, papa? dit-elle. Viens, nous allons marcher sous
-les arbres. Le brouillard se lève.»
-
-Le vieux Smith sortit.
-
---Heureusement, reprit Caldaguès, il n'y a pas que l'or des ruisseaux
-qui soit doux à regarder.
-
---L'or est l'instrument de la damnation! dit le gros Kid.
-
---Pourquoi donc le joues-tu aux cartes? demanda van Horst.
-
---Parce que je suis un pauvre pécheur! répondit-il d'une voix pleine de
-contrition.
-
---Ça fait toujours passer le temps, dit Maria.
-
---Et au bout de quelques jours on n'a plus un _cent_, dit Holly.
-
---Ah! il y a tout de même des choses plus précieuses que l'or! soupira
-Jane Holly d'un air romanesque.
-
---Oui, vous avez raison, madame Holly, dit Caldaguès, il y a des choses
-plus précieuses que l'or, et qui ne peuvent pas se jouer au poker.
-
-Le gros Kid et Carletti avaient pris comme enjeu une bande de sable dont
-le rendement restait douteux. La partie devenait chaude.
-
---Vous vous trompez! s'écria Carletti, en abattant un _full_ aux as,
-tout peut se jouer! Supposez que j'aie une femme et que je ne l'aime
-pas? Eh bien! je la jouerais aux dés, à qui voudrait la prendre. Un
-jour, sur les quais de Naples, j'ai joué ma foi en Dieu avec un Arabe
-d'Alger, et, lorsque j'ai perdu, il a dit que je lui donnais de la
-fausse monnaie parce que nous n'avions pas la même religion. D'ailleurs,
-j'ai déjà joué mon âme plusieurs fois, mais, c'est drôle, jamais
-personne n'a voulu la prendre!
-
---Parions qu'elle sentait trop mauvais! s'écria Caldaguès.
-
-Je notai un trait curieux dans cette conversation: tous les buveurs la
-tenaient pour plaisante, sauf deux: Caldaguès et van Horst. On sentait
-dans les paroles du bûcheron un continuel sous-entendu qui me faisait
-peur. Brusquement, il leva les yeux sur van Horst qui était occupé à
-sculpter un petit morceau de bois, et dit:
-
-«N'est-ce pas, van Horst, qu'il y a des choses qui ne peuvent se jouer
-aux dés?»
-
-Van Horst venait de finir un magot grimaçant et fort laid qu'il
-destinait, je crois, à Jimmy. Soigneusement il lui creusa deux yeux avec
-la pointe de son couteau, puis il répondit:
-
-«Je pense tout autrement. Les choses les plus précieuses se jouent, mais
-vous avez raison, Caldaguès, elles ne se jouent pas avec les dés de la
-Fourche. Nous avons tout un jeu de dés, spécial, en plomb, et qui
-servirait fort bien.»
-
-Caldaguès repêcha sur le bout d'une paille un moustique qui se noyait
-dans son whisky, sourit et répliqua:
-
---Van Horst, vous parlez juste! Et d'ailleurs, on ne refuse jamais une
-partie à quelqu'un qui vous a sauvé. Depuis que vous et Olivier m'avez
-trouvé à demi mort dans un buisson, je reste à vos ordres.
-
---C'est entendu, dit van Horst. Je vous rappellerai cela.
-
-Et il se mit en devoir de décapiter le magot à petits coups.
-
-Un silence, puis:
-
---De quelle façon, demanda Caldaguès, jouerons-nous cette chose
-précieuse dont nous avons parlé?
-
---En autant de manches que vous l'entendrez, mais une seule suffira, je
-pense. Nous mettrons deux dés dans le cornet et il sera permis d'en
-avoir une provision à la ceinture.
-
-Caldaguès regarda par la fenêtre.
-
---Je ne vois presque plus de brouillard.
-
---Eh!... s'écria van Horst, nous pourrions faire la partie tout de
-suite! Qu'en dites-vous?
-
---Très volontiers, mon cher! je ne demande pas mieux! mais...
-
-Il se tourna vers Maria.
-
-«Mais dites, je vous prie, aux camarades qui pourraient venir de ne pas
-trop se promener sous les arbres, aujourd'hui. Il nous faut beaucoup de
-place pour jouer, et il serait regrettable de se tromper de partenaire.»
-
-Carletti, qui ne comprenait rien à la conversation, trouva cette
-remarque fort drôle et eut un éclat de gaieté; mais son rire s'arrêta
-soudain lorsque, se tournant vers moi, il me vit blanc comme un linge.
-
-«Alors... c'est sérieux?»
-
-Il n'y eut pas de réponse.
-
-«Oh! mon Dieu!» s'écria la bonne Maria.
-
-Elle se couvrit le visage de son mouchoir, et alla s'enfermer dans sa
-chambre.
-
-Caldaguès vida son verre, puis, se levant, dit d'une voix sobre et
-posée:
-
-«Van Horst! je veux d'abord vous remercier d'un bienfait...»
-
-Il s'accouda familièrement à la table de van Horst; il prit la large
-main qui tenait encore le petit magot décapité; il ajouta:
-
---Non pas de m'avoir sauvé la vie; cela tout le monde l'eût fait,
-j'espère, mais de m'avoir permis de connaître la plus belle émotion que
-j'aie jamais eue: celle de voir un vrai sourire d'amour sur un vraiment
-beau visage!
-
---Allez nettoyer votre fusil, dit van Horst de cette voix sourde qu'il
-avait eue, six mois auparavant, pour parler à Jack Dill. Nous nous
-retrouverons ici dans une heure.
-
-
-
-
-XXVII.
-
-
-«Ah!... et puis, moi je ne m'en mêle plus, dit Holly; ils peuvent vider
-leurs querelles ensemble! Je vais aller retrouver les camarades au
-Yellow-Creek... Non, non! ajouta-t-il en se tournant vers sa femme qui
-s'était assise dans un coin, tu vas me faire le plaisir de venir avec
-moi.»
-
-Jane Holly sortit à contre-coeur. Le saloon s'était vidé. Maria dormait
-dans la chambre, les émotions les plus vives n'ayant jamais retardé
-l'heure de sa sieste, et Jimmy était allé lui aussi au Yellow-Creek pour
-porter un _pan_ oublié par Kid.
-
-Je restai seul. J'avais des verres à laver, et Maria tenait beaucoup à
-ce que le bar gardât au moins les apparences de la propreté. Je fis mon
-travail. Les mains dans l'eau, je songeais à la scène qui venait de se
-passer. Une pensée, particulièrement, ne me quittait pas, occupait toute
-ma tête. J'étais inquiet, je sentais une vive angoisse à l'approche de
-ce duel, mais un détail, surtout, me harcelait.
-
-Van Horst nettoierait-il bien son fusil! J'aurais voulu vérifier les
-armes moi-même, le fusil de Caldaguès aussi bien que l'autre. Une
-demi-heure plus tard, je réfléchissais encore à ces choses, quand Annie
-Smith suivie de son père revint de sa course en forêt.
-
---Pouah! dit-elle d'un air dégoûté. Nous sommes allés jusqu'au ruisseau,
-et, en revenant, nous avons failli être asphyxiés. Tu sais, le grand
-cèdre fourchu qui est au coude de Yellow-Creek, eh bien, il y a deux
-biches qui sont crevées tout à côté. C'est infect, plein de mouches et
-d'oiseaux!
-
---Oui, répondis-je, je supposais bien qu'il y avait une charogne quelque
-part, j'ai vu des vautours qui tournoyaient ce matin.
-
-Van Horst et Caldaguès entraient, leurs fusils à la main.
-
-«Il y a une charogne dans la forêt? Tiens! Tiens!...»
-
-Van Horst regarda Caldaguès.
-
-«Nous nous arrangerons pour que les vautours aient un petit supplément!
-Allons! ajouta-t-il en me frappant sur l'épaule, ne prends pas cette
-mine désolée.»
-
-Et, tout bas, de manière que Jean Caldaguès et moi fussions seuls à
-l'entendre:
-
-«Ça ne fait rien, petit, dit-il encore. Il te restera toujours un ami
-sur deux.»
-
-Le calme qu'ils affectaient, qu'ils avaient réellement, était
-insoutenable. Ils ne se détestaient pas. Non... ils sentaient fortement,
-van Horst avec plus d'âpreté, Caldaguès avec plus de philosophie, qu'il
-fallait que l'un d'eux disparût.
-
-Annie ne participait en rien au drame. Elle croyait, sans doute, que les
-deux hommes allaient chasser ensemble, et peut-être s'en étonnait-elle.
-Pourtant elle alla, fort tranquillement, s'asseoir sur l'herbe, avec son
-père, pour se reposer dans l'ombre de Big Ben.
-
---Vous êtes prêt? dit van Horst.
-
---Oui! répondit Caldaguès.
-
-Ils avaient posé leurs fusils sur la table.
-
---Alors, partons! dit van Horst.
-
---Buvons d'abord un verre, chacun à notre santé. Sers-nous, Olivier!
-
-Je crois avoir un peu tremblé en remplissant les verres, mais je repris
-courage pour poser une question qui me brûlait la bouche:
-
-«Van Horst, dis-je, laissez-moi voir si votre fusil est bien propre.
-Vous m'avez rendu plus d'un service, et je vous aime beaucoup.
-Laissez-moi démonter votre arme, et vous aussi, Caldaguès, laissez-moi
-démonter et nettoyer votre arme. Peut-être est-ce ma dernière demande à
-l'un de vous; ne me refusez pas.»
-
-Ils se regardèrent et eurent tous deux un bon sourire franc.
-
-«Mais oui! mais oui! seulement dépêche-toi!»
-
-Ils s'assirent et fumèrent avec tranquillité. Ce calme m'épouvantait
-plus que la pire explosion de colère. Il n'y avait pas à intercéder
-comme dans l'aventure de Johnnie Lee, il n'y avait qu'à se livrer au
-destin.
-
-Je me mis donc à nettoyer les deux armes. Pendant ce temps, ils
-parlèrent de choses indifférentes, de ce que pouvait rendre
-Yellow-Creek, du graissage des glissières dans la forêt, et ni l'un ni
-l'autre ne se pencha pour voir, par la porte, Annie Smith, assise à
-l'ombre de Big Ben.
-
-Quand j'eus fini, ils me serrèrent la main.
-
---C'est bien entendu, dit van Horst. En sortant d'ici, je tournerai à
-droite, et vous à gauche. Nous marcherons chacun trois milles en suivant
-la lisière de la forêt, et puis nous entrerons sous bois. Au revoir,
-Olivier.
-
---Au revoir, petit.
-
-Ils sortirent. Je restai sur le seuil.
-
---Au revoir, miss Smith, dit Caldaguès, en passant devant elle, et
-peut-être à ce soir.
-
---Au revoir, Annie Smith, dit van Horst, et à ce soir, j'espère.
-
-Van Horst tourna à droite. Caldaguès tourna à gauche. Machinalement
-j'ébauchai un signe de croix, comme j'avais vu faire jadis à une vieille
-femme catholique, que mon père appelait l'Epouse de l'Antéchrist. Et je
-demeurai là, debout, stupide, ne sachant plus penser qu'à une chose: à
-cette vieille femme que j'avais vue dans le temps, et que mon père
-appelait l'Epouse de l'Antéchrist.
-
-Ils avaient disparu depuis quelques instants, lorsque Annie m'appela:
-
-«Olivier!... où vont-ils?»
-
-Elle n'avait répondu que par un signe à l'adieu des deux hommes, et se
-promenait maintenant, de long en large, devant la buvette.
-
-«Oh! c'est très simple, répondis-je. Ils vont jouer ensemble à coups de
-fusils, et c'est vous qui êtes l'enjeu.»
-
-
-
-
-XXVIII.
-
-
-Cette fois, je vis Annie Smith souffrir et pleurer comme l'eût fait
-n'importe quelle femme. Elle pleurait tranquillement, sans grands gestes
-de douleur. Je crois qu'elle souffrait beaucoup. Moi, je tournais comme
-un ours en cage. La vieille Maria s'était réveillée et consolait Annie
-de son mieux, avec des phrases absurdes. Le temps traînait. Je prêtais
-l'oreille en vain pour surprendre un coup de feu, et voyais, du côté du
-Yellow-Creek, un vol de vautours sinistres tournoyer.
-
-Soudain, deux craquements assez lointains qui se confondirent presque.
-
-C'était fait.
-
-Non, je n'avais pas le courage d'aller chercher le survivant! Je
-resterais au seuil de la buvette à rafraîchir les tempes d'Annie, qui
-venait de s'évanouir.
-
-Il y eut encore une longue demi-heure d'attente, puis je m'entendis
-appeler et, près de Big Ben, je trouvai van Horst, son fusil passé en
-bandoulière et le bras gauche lié d'un mouchoir.
-
---Vous l'avez tué?
-
---Bien entendu, mais il s'en est fallu de peu que je n'eusse le bras
-abîmé. Oui, oui, je l'ai tué, dit-il à Annie Smith qui s'approchait,
-encore toute pâle de son évanouissement, et je tuerai quiconque vous
-aimera, et je tuerai quiconque croisera ma route.
-
-Il entra dans la buvette.
-
-«Mes camarades, dit-il, je vous annonce que j'ai tué Jean Caldaguès,
-parce qu'il faisait la cour à la fille de notre ami Smith. Si l'un de
-vous fait la cour à la fille de notre ami Smith, je le tuerai aussi.
-Maintenant, je vais envelopper mon bras, puis je me reposerai un peu.
-Demain matin, je partirai pour Skykomish, où je resterai trois mois. Il
-me serait très désagréable d'être vu encore une fois par Annie Smith
-avec mon bras en écharpe. Dans trois mois je reviendrai. Si quelqu'un
-lui a manqué de respect, si quelqu'un lui a parlé de trop près...
-Bonsoir!»
-
-Il sortit. Les buveurs du saloon restaient silencieux. On eût vraiment
-dit que le petit discours de van Horst, prononcé avec une insupportable
-négligence, avait privé ces corps de leurs âmes. Pendant les minutes qui
-suivirent, ces hommes attablés semblèrent des automates, et, pourtant,
-pris individuellement ils ne manquaient pas de courage, mais les actions
-de van Horst les dépassaient trop. Ils balbutièrent quelque temps des
-propos vagues, et ce fut un quart d'heure plus tard que le gros Kid fit
-une première allusion à l'événement du jour.
-
-«Il tuera tout le monde!»
-
-Holly gonfla d'un coup de langue sa joue gauche.
-
-«Enfin, dit-il, nous aurons toujours trois mois de tranquillité!»
-
-A ce moment, j'entendis au dehors la voix de van Horst.
-
---Olivier! viens ici! tu as entendu, je vais partir demain. Tu
-graisseras mes bottes, et tu selleras mon cheval. J'aurai un peu mal au
-bras, probablement, mais à Skykomish il y a un docteur. Ah! voici Annie
-Smith. Je n'ai pas envie de lui parler maintenant.
-
---Non! restez! van Horst.
-
-Pâle, et la bouche frémissante, Annie Smith venait à nous. Sa voix était
-réduite à un murmure.
-
---Van Horst! dit-elle, van Horst! Je vous en supplie, dites-moi où il
-est, je voudrais le voir, je voudrais le voir, un instant seulement.
-
---Ah! non!
-
-Ce fut sec, brutal, indubitable.
-
---Ah! non! pensez-vous que je l'aie tué pour que vous alliez pleurer sur
-lui?... Annie! lorsque mon bras sera guéri, je viendrai vous demander en
-mariage, car je vous veux, et je vous aurai. Mais je ne veux pas vous
-avoir par force, je veux que vous disiez oui, comprenez-vous, Annie? Et
-je veux que de votre plein gré, vous me rendiez mon baiser... Non, vous
-ne verrez pas Caldaguès.
-
---C'est bien! Je le chercherai donc toute seule,--dit Annie.
-
-Et elle s'éloigna sous bois.
-
-
-
-
-XXIX.
-
-
-«Viens!» dit van Horst.
-
-Il me saisit par le poignet.
-
---Qu'allez-vous faire? demandai-je.
-
---Viens! j'ai besoin de toi.
-
-Van Horst avait besoin de quelqu'un! Etrange! étrange qu'il l'eût dit!
-Il me regarda tristement... Un air vague, absent, perdu... ce même air,
-je le vis quelques années plus tard sur le visage d'un homme qui se
-sentait devenir fou... Après le meurtre de Jack Dill, Vincent van Horst
-était une brute victorieuse, et, malgré l'horreur de la scène, j'avais
-été séduit. Maintenant, je ne considérais plus la face d'un vainqueur,
-mais celle d'un supplicié... Je crois qu'il mettait à souffrir la même
-insolente ardeur qu'à vivre!
-
-«C'est bon, dis-je, c'est bon! Je vous accompagne.»
-
-Et, mes nerfs prenant le dessus, je me mis à rire d'un rire qui sonnait
-un peu faux.
-
-«Attendez-moi, je reviens tout de suite.»
-
-Je m'étais rappelé, soudain, une Bible que j'avais vue, quelques jours
-auparavant, dans la chambre à coucher de Maria. Dès que Maria se sentait
-lasse, enrhumée ou rêveuse, son inconduite lui donnait des remords. Elle
-cherchait aussitôt leur allègement dans les Evangiles. A tout hasard, je
-fus prendre le petit livre et rejoignis van Horst.
-
-«Qu'as-tu là?»
-
-Je lui montrai le petit livre noir.
-
-«Ah!» fit-il.
-
-Et nous entrâmes sous bois.
-
-Van Horst marchait en avant, rapidement, se parlant à lui-même, la tête
-basse.
-
-«Non, elle ne le trouvera pas!... Elle aura pensé à chercher du côté de
-la clairière... Il faudra que nous l'enterrions vite... Ah! il nous
-manque une bêche... C'est trop tard, maintenant... on perdrait du
-temps... Tout de même, il a joué franc... Viens, Olivier, ne traîne
-pas!»
-
-Nous étions dans la partie la plus épaisse du bois. On entendait le
-gibier voler, chanter, grogner, galoper alentour.
-
-«On pourrait le jeter dans le Yellow-Creek, en le lestant de pierres...
-Non, il n'était pas une canaille... il faudra l'enterrer.»
-
-Nous marchions de plus en plus rapidement, entourés par le bruissement
-continuel de la forêt. Mais, bientôt, une odeur abominable me prit la
-gorge, un intense relent de pourriture. Je me souvins qu'Annie Smith
-avait parlé de deux charognes au pied d'un arbre. Un vautour se leva
-lourdement d'une branche au-dessus de ma tête, et alla se poser plus
-loin.
-
-«C'est ici,» dit van Horst.
-
-Il me jeta un regard bref, un regard pitoyable, puis il écarta les
-broussailles et je vis le cadavre de Caldaguès. Je m'agenouillai tout
-auprès. Il avait été frappé en plein coeur. Van Horst restait debout
-devant moi, et maintenant, les lèvres serrées, les yeux froids,
-regardait Caldaguès.
-
-«J'étais là-bas, me dit-il d'un air assez sec. Tu vois, à côté de ce
-grand arbre fourchu. Nous avons tiré presque ensemble. Il m'a attrapé
-dans le bras. J'ai lâché le coup, et il est tombé sans dire un mot.»
-
-Ce cadavre vêtu de toile grise gardait un bel air reposé. Sur la bouche,
-il y avait comme le sillage d'un sourire. Oui, mon ami Caldaguès était
-bien entré dans la grande paix. Une façon de joie tranquille... un
-éternel renoncement... Caldaguès dormait, les yeux ouverts.
-
-Je regardai van Horst à la dérobée. Il y avait sur sa face une
-expression de haine abominable.
-
-«Elle viendrait ici! elle s'agenouillerait près de lui! elle se mettrait
-à l'aimer! elle croirait l'avoir aimé déjà! Jamais je ne pourrais la
-conquérir, alors!»
-
-Il réfléchit longuement.
-
---Van Horst, lui dis-je, que voulez-vous faire? Allons-nous-en! L'odeur
-de ces charognes est vraiment affreuse. Ce sont deux biches. Elles ne
-doivent pas être loin; on entend les vautours.
-
---Oh! dit-il, ils auront tôt fait de les manger. Ils vont vite en
-besogne!
-
-Sa figure s'éclairait. Quelle nouvelle idée funeste naissait en lui?
-
-Encore un moment de silence, puis:
-
-«Voilà!» dit-il.
-
-Il s'était décidé, et cet homme qui, en vérité, avait parfois des
-inspirations de poète, se mit, d'une voix délibérée, grave et sobre, à
-parler au corps de Caldaguès.
-
-«Caldaguès, dit-il, je t'ai tué, mais je ne pouvais faire autrement. Tu
-aimais une femme que j'ai cherchée toute ma vie. Ça ne pouvait pas
-continuer ainsi. Je ne peux pas non plus laisser cette femme te dire
-adieu. Alors, je vais te cacher. Tu garderas ton fusil dans la main,
-comme un bon chasseur. Tu ne seras pas enterré. Tu ne seras pas mangé
-par les vers. Tu étais bûcheron, Caldaguès; avec l'aide du petit que tu
-aimais bien, je vais t'ensevelir dans un arbre, dans ce gros arbre,
-là-bas. Je ne puis pas le faire seul, parce que tu étais un bon fusil et
-que mon bras me fait mal. Nous t'ensevelirons dans les branches, tout en
-haut, près du ciel, et les oiseaux se nourriront de ta chair. Comme les
-vautours volent depuis hier autour de cet arbre, à cause des charognes,
-personne ne saura que tu es là. Allons, viens, Caldaguès! Nous te
-prendrons tout doucement dans nos bras pour que tu puisses rêver
-tranquille au milieu de la verdure.»
-
-Ah! la vérité de son accent, lorsqu'il prononçait ces paroles! Et il
-faut encore vous figurer la familiarité respectueuse, l'air gentilhomme
-qui marquait le discours de ce colosse blessé qui parlait à sa victime.
-
-Nous fîmes comme il avait dit. Ce fut long. Ce fut laborieux. A cause de
-la puanteur qui flottait partout, j'étais pris d'abominables nausées.
-Van Horst, par instant réprimait un cri et grinçait presque des dents,
-lorsque son bras lui faisait trop mal. Nous montâmes à l'arbre par une
-branche basse qui traînait. Après une demi-heure de travail, ce fut
-fait.
-
-Appuyé contre une fourche moussue, dans le haut de l'arbre, tenant son
-fusil bien calé entre ses jambes, entouré de feuillage, bercé par le
-chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles, flatté par les
-brises et déjà tout près du ciel, Caldaguès avait trouvé le lieu de son
-dernier repos.
-
-Et je fus l'artisan de cette besogne! Un tel souvenir me paraît insensé!
-
-Nous restions toujours accrochés aux branches. Nous regardions
-Caldaguès, et, soudain:
-
-«Pardon, pardon! s'écria van Horst, mais...»
-
-Sa voix tremblait, et ce fut presque en bégayant qu'il acheva la
-phrase...
-
-«Je ne pouvais pas permettre à Annie de te dire adieu.»
-
-Pieusement, oui, pieusement, et d'un geste presque tendre, Vincent van
-Horst abaissa les paupières de Caldaguès.
-
-«Allons! au revoir, mon ami!... Et toi, petit, je te laisse avec lui, un
-instant.»
-
-Il descendit de l'arbre.
-
-Je m'appuyai, puis, ouvrant au hasard la petite bible de Maria, je lus
-un verset:
-
-«Eternel! souviens-toi, dans ton courroux, d'avoir compassion!»
-
-Cela se trouvait dans Habacuc: le second verset du troisième chapitre,
-et la prière ne convenait que trop bien aux circonstances.
-
-Je regardai encore la pauvre face si blanche et d'expression si
-recueillie, maintenant, sous ses yeux clos. Je nouai un mouchoir au bas
-du visage pour garder la bouche fermée. C'était tout ce que je pouvais
-faire.
-
-«Adieu!»
-
-J'eus comme un frisson de pitié, et mes yeux étaient pleins de larmes.
-Puis, moi aussi, je regagnai la terre.
-
-Une heure après nous rentrions à la Fourche.
-
-«Bien entendu, dit van Horst d'une voix tranquille, personne ne saura
-jamais où se trouve Caldaguès.»
-
-Ce n'était pas une demande, c'était une affirmation, un ordre.
-
-Il ne fut plus question de cela, entre nous.
-
---Qui est prêt pour un poker? demanda van Horst en ouvrant la porte du
-saloon.
-
---Viens faire le cinquième, reprit Holly, le plus aimablement du monde,
-la partie est commencée.
-
---D'ailleurs, je ne jouerai pas longtemps, reprit van Horst, j'irai me
-coucher tôt; mon bras me fait mal. Je pars demain pour le Nord, où
-j'aurai des affaires pendant deux ou trois mois.
-
---Tu vas dans le Nord?
-
---Oui.
-
---Ah!
-
-Tout cela fut dit sur un ton de parfaite indifférence.
-
-Quelques instants plus tard, la vieille Maria m'envoya faire une
-commission chez le gros Kid. Je m'y rendais, lorsque je vis Annie
-revenir de la forêt.
-
-Elle s'approcha de moi, et me dit, tout bas, d'un air presque honteux,
-d'un air de pauvre qui demande l'aumône:
-
-«Où a-t-il laissé Caldaguès?»
-
-J'hésitai un instant, puis:
-
-«Je ne sais pas!» répondis-je.
-
-
-
-
-XXX.
-
-
-Van Horst parti, le temps me sembla long.
-
-Je voyais peu Annie Smith. Elle restait dans la cabane de son père,
-reprisait de vieux habits, balayait, faisait la lessive au ruisseau. Les
-rares fois que je la rencontrai, elle ne me dit pas un mot. Je n'ai
-jamais su si elle se doutait de mon mensonge, après le duel.
-
-Les jours suivaient les jours avec lenteur. Je m'ennuyai, et, pourtant,
-quelle animation à la Fourche pendant ces trois mois que dura l'absence
-de van Horst!... Je vis passer des gens de toutes sortes. Ils arrivaient
-couverts de poussière, harassés, en haillons. Ils repartaient le
-lendemain, laissant quelques pièces en paiement. On ne les revoyait
-plus. C'étaient les personnages d'une lanterne magique, mais, comme ces
-ombres qui se dessinent sur une toile blanche, leur profil seul
-apparaissait. Je ne connaissais rien de leur vie. Je ne devinais rien de
-leur avenir. Cela m'était égal. Ils pouvaient avoir les yeux pleins de
-rêves, ils pouvaient porter sur leur visage les traces de la douleur,
-les petites rides de la joie, cela m'était égal. Ils pouvaient raconter
-de belles ou de lugubres histoires, parler de leurs triomphes ou de
-leurs défaites, dénombrer leurs blessures, étaler devant nos yeux de
-beaux souvenirs d'apparat, je ne les écoutais guère. Cela m'était égal.
-Ils passaient.
-
-Non! j'ai tort! ils ne passaient pas tout entiers, car chacun d'eux, le
-jour de son départ, inscrivait ou dessinait quelque chose sur l'un des
-murs du bar: leur nom, à l'ordinaire, accompagné d'un croquis
-symbolisant leur surnom. Une sorte de blason, pourrait-on dire: _Sailing
-Dick_, qui devait avoir navigué jadis, signait dans le triangle d'une
-voile; _Bloody Jack_ se désignait par un poignard; _Curly Jim_, par une
-boucle; _Wisconsin Hank_, par un W; _Harelip Fred_, témoignait par une
-bouche fendue de son bec de lièvre, et _Club-John_, par une sorte de
-moignon, de son pied bot. La date, invariablement, soulignait le tout.
-Le plus souvent, ces gens ne se connaissaient pas. Ils se suivaient
-parfois à trois mois d'intervalle, et cela depuis des années. Peut-être
-mourraient-ils avant de se rencontrer, et, cependant, Sailing Dick
-retrouvait trace du passage de Curly Jim, comme s'il s'était agi d'un
-vieux camarade.
-
-Je pense même que ces hommes n'eussent point trouvé de plaisir à se
-voir. Il leur suffisait de reconnaître un dessin sur la paroi d'une
-citerne ou sur le mur d'un bar pour que ces voyageurs solitaires ne se
-sentissent pas tout à fait perdus dans le vaste univers, et leur premier
-soin, quand ils arrivaient à la Fourche, était de chercher la trace d'un
-compagnon inconnu et déjà reparti.
-
-Van Horst n'écrivait jamais rien.
-
-«Je n'ai pas besoin de dire où je passe, m'expliquait-il un jour. Je
-n'ai pas besoin des autres hommes.»
-
-Soit... mais depuis son départ, moi, j'avais besoin de van Horst, et,
-tous les jours, je voyais la trace de son blason dans une marque de
-couteau faite par lui sur la cloison du bar après qu'il eut tué Jack
-Dill.
-
-Oui, je sentais, chaque jour, quelle énorme place Vincent van Horst
-tenait dans ma vie. Je comprenais quel beau spectacle c'est que de voir
-un homme souffrir quand il souffre de toutes ses forces vives. Ah! peu
-m'importait que van Horst eût tué! peu m'importait que cet amour pour
-Annie, contrarié, meurtri, froissé, se fût changé en amour de la lutte,
-en plaisir de vaincre, en goût du sang! Van Horst ne pouvait avoir cette
-femme qu'il désirait si passionnément, il s'en consolait par de moindres
-joies, et voir du sang couler en est une extraordinaire. J'ai compris
-cela plus tard, mais je le sentais alors, je le sentais déjà, tout jeune
-homme que j'étais, et je plaignais van Horst, et van Horst me manquait
-beaucoup.
-
-En vérité, je m'ennuyais sans mesure. Seul, Nicodemus Holly mettait dans
-ma vie un peu de gaieté. Le grotesque de son exubérance forçait à rire.
-Dès qu'il rentrait de son travail, dès qu'il s'était assis devant son
-verre de whisky, le rideau se levait sur une farce inédite. Cela ne
-laissait pas d'être odieux, mais restait drôle. Il semblait qu'on le
-payât pour nous divertir. Je ne sais si ses facéties m'amuseraient
-aujourd'hui; mais à l'époque, mon Dieu! j'étais un jeune ouvrier de
-seize ans, et, je crois que des charges plus subtiles m'eussent moins
-réjoui.
-
-Depuis une semaine la société de Jimmy me manquait aussi. Lui qui se
-plaisait toujours en ma compagnie avait pris des habitudes
-d'indépendance. Je ne le voyais plus. Il passait des journées entières à
-courir dans la forêt, et parfois il me sembla qu'il avait une curieuse
-expression, faite de lassitude et d'égarement, comme si quelque douleur
-morale se fût jointe à la fatigue de sa trop longue promenade.
-
-En somme, durant ces trois mois, il ne se passa rien que de très
-ordinaire: le gros Kid nous fit tous les soirs des discours où l'Ancien
-et le Nouveau Testament furent mis solennellement au pillage; il y eut
-de très brillantes parties de poker; Carletti se montra plaisant; Jane
-Holly fut repoussante à son ordinaire; le vieux Smith fuma sa pipe, et
-notre bonne Maria poursuivit le cours égal de sa prostitution, moyennant
-trois dollars versés d'avance.
-
-Même, à ce propos il me faut, je crois, noter un souvenir qui m'est
-personnel.
-
-Un soir que je me promenais sous les arbres, je rencontrai Jane Holly.
-Elle me fit savoir sans aucune préparation le désir qu'elle avait de
-coucher avec moi. Je lui témoignai que cette idée me dégoûtait. Et nous
-nous séparâmes. Mais... comment dirais-je... la proposition de Jane
-Holly avait été trop directe, et si mon esprit n'en fut point touché, la
-partie mortelle de mon être en resta toute émue. Jusqu'alors, le
-travail, les courses au soleil, les randonnées à cheval ne me laissaient
-guère le loisir de penser à cette chose que les jeunes gens de l'Ancien
-Monde nomment la bagatelle. Or, ce jour-là, bien que je me fusse échappé
-sain et sauf des griffes de la harpie, je pensai que le moment était
-peut-être venu de goûter à ces ineffables délices pour lesquelles les
-hommes s'entr'égorgent. D'autre part, j'avais fait quelques petites
-économies, et, bravement, le front haut, le regard net, je m'enquis ce
-soir même auprès de Maria de la façon selon laquelle elle recevrait une
-offrande de trois dollars, faite selon les règles traditionnelles, si
-j'en étais le donateur. La pauvre femme fut un peu surprise et, avec une
-tranquille inconscience, elle me donna des conseils de parente âgée,
-qui, avouez-le, pouvaient paraître étranges. Enfin, comme j'insistais,
-elle me demanda vingt-quatre heures de réflexion, au bout desquelles
-elle accepta mon offre.
-
-Donc, le soir même, je mis dans sa chambre une bouteille de whisky et
-deux verres, mais, cette fois, au lieu de me retirer discrètement selon
-mon habitude, je demeurai.
-
-
-
-
-XXXI.
-
-
-Une nuit offre toujours quelque chose de singulier, le lit étant un des
-lieux du monde où se font les plus belles métamorphoses, mais je dois
-dire qu'à ce point de vue, Maria ne sut point me surprendre. En elle,
-l'amoureuse restait pareille à la tenancière de bar: elle réglait ses
-amours avec la même placidité que ses comptes.
-
-Bien que la chambre fût exiguë, elle manquait d'intimité. La fenêtre
-grande ouverte faisait croire que l'on couchait dehors.
-
-Il me venait peu à peu une sorte de tendresse pour la femme au gros
-corps, aux yeux doux qui se donnait à moi, et, sous la lampe jaune,
-affadie par le clair de la nuit, je regardais affectueusement cette
-bouche baisée où ne se découvrait nulle ironie et ces bras qui savaient
-encore étreindre. De temps à autre, Maria me parlait et, comme si
-j'avais maintenant des droits sur elle, m'expliquait sa vie et combien
-elle aimait l'amour, et combien aussi elle avait peur de l'amour quand
-il s'accompagnait de violences funestes. Le plaisir était pour elle une
-agréable habitude dont, certes, elle tirait parti, mais qui ne
-l'avilissait point. Elle n'avait pas connu l'étreinte du viveur, elle ne
-savait rien de la débauche, et venaient lui demander de l'amour ceux-là
-seuls qui en avaient soif. Maria ne s'étonna donc point de ma fièvre,
-elle ne s'amusa point de ma candeur: cette fièvre d'aimer, elle la
-trouvait chez presque tous ses amants, et cette candeur, pour une part,
-elle la portait en elle-même.
-
-Cela n'empêche que ma fougue finit par l'émouvoir, et je me souviens
-encore de certains bons sourires un peu troublés, un peu mouillés, après
-quoi je m'emparai d'elle à nouveau pour notre double satisfaction.
-
-Quand j'eus fait, je m'allongeai à ses côtés et nous causâmes encore.
-Plus tard, la lampe soufflée, nous parlions toujours dans la chambre
-obscure où pénétraient les bruissements, les chants de source et les
-coups d'ailes de la forêt toute proche. Puis, Maria ferma les yeux et je
-restai près d'elle, heureux, reconnaissant, vaguement attendri,
-dénombrant sans colère les amants que m'avait avoués ma première
-maîtresse et songeant qu'il était plaisant de vivre.
-
-Je rêvais, Maria dormait. Je songeais maintenant à van Horst, à son
-tumultueux amour, à cette femme qui ne voulait pas de lui, à ce qui
-pourrait bien s'ensuivre, et je ne comprenais pas, et j'interrogeais
-l'ombre qui murmurait sans trêve... Enfin le sommeil me prit à mon tour.
-
-Je fus réveillé par un baiser sur le front et par une voix qui disait:
-
---Olivier! il faut aller nettoyer le saloon.
-
---Oh! m'écriai-je...
-
-Puis, me reprenant aussitôt:
-
-«J'y vais, madame Maria.»
-
-Et je sautai du lit.
-
-Je ne vois pas qu'il y ait eu, dès lors, rien de nouveau dans notre
-petit monde de la Fourche, sinon que je notais avec une sorte de plaisir
-et plus d'intérêt qu'auparavant la qualité des amants de la vieille
-Maria. Durant le mois qui suivit, je disposai le whisky et les verres
-pour neuf clients, à savoir: Carletti qui me réveilla en pleine nuit par
-une chanson napolitaine, une ode de victoire sans doute, un bûcheron du
-camp voisin, hâbleur et bancal, moi-même, deux cowboys qui allaient à
-San Francisco, le gros Kid, dont j'imaginais mal les effusions
-prophétiques, moi-même encore, Mosé, un prospecteur de mines, le gros
-Kid et deux passants dont j'oublie le métier.
-
-Ainsi, les journées se suivirent tant bien que mal; je m'ennuyais
-beaucoup, et, lorsque je m'ennuyais trop, je respirais l'air du soir
-sous les arbres.
-
-
-
-
-XXXII.
-
-
-Durant une heure de loisir, j'étais allé me promener.
-
-La forêt était pleine de murmures furtifs. On eût dit que les arbres se
-parlaient l'un à l'autre, puis réfléchissaient longuement avant de
-parler encore. Seule la voix du ruisseau persistait, si frivole dans
-cette assemblée de grands cèdres.
-
-Une congrégation de gens très vieux et très savants qui échangent, en
-phrases douces, des maximes longtemps mûries, voilà ce que me paraissait
-être la forêt, avec une jeune enfant, jetant parmi eux de petits rires.
-
-La forêt! mais c'est une cité où l'on n'a que des amis, une innombrable
-cathédrale dont les colonnes vivent, un labyrinthe où l'on ne saurait
-trop se perdre et d'où l'on ne devrait jamais sortir!
-
-Baigné par l'air humide et frais, je marchais doucement sous le toit
-vert de ce temple de frondaisons.
-
-La forêt était libre, folle et désordonnée. La diffusion du clair de
-lune m'aidait à suivre le chemin que j'avais choisi, mais il fallait à
-tout instant se garer d'une branche, en repousser une autre, enjamber un
-tronc mort. J'arrivai enfin dans un lieu que je connaissais pour y être
-souvent venu quand le travail de la Fourche me donnait le loisir d'une
-promenade. Là, van Horst avait rencontré Annie pour la première fois;
-près de ce grand cèdre, van Horst avait commis son crime... mais
-qu'importaient de mauvais souvenirs! la clairière avait tant de beauté!
-Assez grande, encaissée par d'immenses arbres que les lianes vertes
-réunissaient, elle était toute saupoudrée de lumière comme pour une
-féerie. Dans l'air, on voyait par instants voler des phalènes du plus
-doux velours. Un buisson faisait une tache très sombre près d'un
-ruisseau d'argent. Je m'assis sur l'herbe pour contempler mieux, dans le
-cercle des cèdres noirs, le ciel somptueux et paré.
-
-L'herbe était douce. Bientôt je m'allongeai. Un souffle faible passait
-dans la clairière portant de gros scarabées bourdonnants qui
-tournoyaient un peu, puis rentraient sous bois.
-
-Soudain, je me relevai sur le coude et prêtai l'oreille. Il me semblait
-entendre des pas, non loin. Le bruit léger se rapprochait. Je restai
-coi, et, brusquement, comme le prince de la féerie, comme le génie du
-paysage, parut dans la clairière: Jimmy.
-
-Tignasse au vent et les pieds nus, il courait sous les grands arbres
-sourcilleux. Son pantalon était trop large, sa blouse mal attachée. Cela
-avait un tour rustique et plein de poésie. Il semblait chercher quelque
-chose. Il riait. Il allait de droite et de gauche, puis il revenait sur
-ses pas.
-
-Tout à coup j'entendis un long appel:
-
-«Jimmy! Jimmy!»
-
-C'était, me semblait-il, la voix de Jane Holly.
-
-Jimmy disparut sous la futaie.
-
-Que pouvait lui vouloir Jane Holly! J'eus comme un mouvement d'effroi.
-
-La lune montait. L'herbe était couverte de cendres. Une pure fraîcheur
-s'exhalait du sol.
-
-Le lendemain je dis à Jimmy:
-
-«Tu es rentré tard, hier soir, je dormais déjà!»
-
-Il eut un sourire vague et charmant, mais je ne pus lui tirer un seul
-mot qui fût compréhensible.
-
---Pourquoi ne t'es-tu pas couché? Je vais te gronder!
-
---Non! non! ne me gronde pas!
-
-Il tournait vers moi ses yeux pâles où il y avait un peu d'égarement.
-
-«C'est comme le four où l'on cuit le pain!... et dans la tête c'est
-comme le vent qui fait tourner!...»
-
-Et Jimmy se mit à sangloter. Il avait de grands hoquets qui lui
-secouaient la poitrine.
-
-On m'appelait au saloon. Je haussai les épaules et m'en fus à mon
-travail.
-
-Une heure plus tard, j'entendis quelqu'un qui criait au dehors:
-
-«Ohé! ohé! Saruex!»
-
-C'était van Horst. Je lui trouvai le visage un peu terreux, mais, par
-ailleurs, il n'avait pas changé.
-
-Il me tendit sa large main.
-
-
-
-
-XXXIII.
-
-
-Quelle journée! Mon Dieu! quelle journée!
-
-L'air brûlait comme une torche. Ce continuel rayonnement donnait soif.
-On ne travaillait pas. Sous les arbres, sous le moindre abri de toile ou
-de planches, chacun faisait de son mieux pour dormir.
-
-J'étais allé me réfugier dans l'ombre des verdures, espérant que, près
-d'un ruisseau, je pourrais mieux supporter la torture du jour, mais la
-forêt paraissait d'une chaleur plus implacable encore que le découvert.
-La terre fumait et se putréfiait odieusement. Les sous-bois étaient
-moites, les clairières ardentes.
-
-Jamais je ne l'avais vue ainsi. Ce n'était plus la grande forêt sévère,
-la futaie harmonieuse, chantant par tous ses oiseaux, c'était une
-femelle macérée dans ses parfums, dont on n'aurait su dire s'ils étaient
-arômes ou puanteurs.
-
-Fiévreuse, toute peuplée d'émanations insoutenables, la forêt semblait
-un lieu de débauche, et ma chair était soulevée en ce lupanar.
-
-Je me traînais sous les branches en haletant, ma peau était humide,
-j'avais mal aux yeux. Soudain je pensai à un petit étang où il ferait
-peut-être bon se baigner. J'irais là. C'était une vasque bordée de
-roches, à quelques minutes de la Fourche. J'escomptais la caresse de
-cette eau tranquille, toujours ombragée par de grands rameaux. Je
-trouverais un peu de fraîcheur, dans l'agréable paysage en miniature que
-faisaient les fines fougères.
-
-J'y fus bientôt, et m'allongeai sur son bord, dans l'ombre d'un buisson.
-Devant moi, l'onde plate et les arbres penchés; au-dessus, le ciel
-ardent. Je me laissais aller à une demi somnolence qui n'était pas du
-repos. Je me sentais fiévreux, inquiet, tout possédé par une fausse
-torpeur. Je fermais les yeux et les rouvrais brusquement. J'écoutais le
-fourmillement des petites bêtes dans l'herbe. Des insectes maigres
-parcouraient la mare avec agitation, et l'eau, toujours si légère et que
-l'on aimait à faire couler entre les doigts, me paraissait lourde et
-plombée comme l'envers d'un miroir.
-
-Sur une branche basse, à deux mètres de moi, se dénouait un drame
-affreux. Sans doute ne l'eussé-je pas remarqué un autre jour que
-celui-là, mais, dans cet air puant de parfums, il semblait rendre je ne
-sais quel aspect sauvage qui m'occupa.
-
-Une grosse araignée achevait de se repaître d'un oiseau, et c'était très
-horrible de voir cette bête répugnante et velue attirer de ses huit
-pattes le squelette délicat, auquel restait encore de la chair et des
-plumes. Je n'ai jamais aimé les araignées. Ce jour-là, je fus transi. La
-bête alerte et veloutée avait des tons de pourriture et couvrait avec
-une telle ardeur la petite charogne ailée! On ne savait si c'était de
-l'appétit, du jeu ou de l'amour. Les côtes de l'oiseau étaient déjà
-presque blanches et les pattes brunes de l'araignée se faufilaient entre
-elles avec une adresse qui donnait le frisson. J'aurais voulu m'en
-aller, je ne m'en sentais plus la force. Il faisait trop chaud, il
-faisait trop moite. De vagues idées se développaient en moi, idées
-imprécises, idées gênantes, idées sexuelles... Assommé sous le poids de
-l'air, je dus m'endormir.
-
-J'étais presque couvert par les branches, enterré dans la verdure. A
-côté de moi, l'araignée achevait son festin. Mon malaise se prolongeait
-dans un rêve, me faisant voir d'abominables choses. Soudain, je me
-réveillai, et, certes, je ne pensai plus à voir si l'araignée avait ou
-non lâché sa proie, mais, glacé par une horreur qui me venait par
-instinct, flairant déjà quelque chose de monstrueux, je regardai la
-vasque, les doigts crispés sur le gazon.
-
-Le soleil avait baissé. Dans l'étang, que couvrait une ombre légère,
-Jimmy nageait. Accroupie sur la berge, à quelques pas de lui, nue,
-répugnante, couturée de cicatrices, Jane Holly le regardait. Il nageait
-vers elle, puis sortit de l'eau et s'assit à ses côtés. Ils se parlaient
-à voix basse; ils étaient trop loin pour que j'eusse pu entendre ce que
-disait Jane, mais les balbutiements diffus et confidentiels de Jimmy me
-venaient avec leur charmante fraîcheur et leur non-sens délicat. Elle
-avait avec lui des grâces d'enfant, et cela était ignoble de voir ce
-corps, qui semblait un cadavre animé, minauder et faire les gestes de la
-coquetterie.
-
-Ils rentrèrent dans la mare, ils jouaient à s'y poursuivre, les rires de
-Jimmy se croisaient avec les grincements de Jane. Ils allèrent de
-nouveau vers la pointe gazonnée qui descendait mollement jusqu'à l'eau.
-Combien de temps avais-je dormi? combien de temps avaient duré ces
-ébats?
-
-Je compris toute l'horreur de la scène en voyant Jimmy, svelte et
-ruisselant, couché sur l'herbe et Jane, à quatre pattes sur lui, qui lui
-mangeait la bouche. Que voulez-vous, il n'y a pas deux manières de dire
-ces choses! Elle le viola avec une sorte de fureur que je n'avais jamais
-vue chez les bêtes. Ce n'était pas le désir soudain de van Horst
-troussant les filles d'auberge, ce n'était pas les amours salariées de
-Maria, c'était autre chose: une débauche malpropre, les écarts d'une
-femme, non, d'une chienne en chaleur... et puis, songez donc, Jimmy!...
-cet enfant!... elle le caressait, elle le baisait, elle le maniait en
-haletant, elle le pressait contre elle et bientôt se fit prendre.
-
-Non! ces jeux n'étaient pas les premiers! il y avait en Jimmy une
-avidité peureuse, un égarement passionné qui disait l'habitude de ce
-sabbat et j'entendis mieux, alors, ce que plusieurs mois avant, il
-murmurait dans la forêt:
-
-«C'est comme le four!... c'est chaud!... Et, dans la tête, c'est comme
-le vent qui fait tourner!»
-
-Je restais là, stupide, incapable de bouger, la nausée à la gorge. Ils
-s'étaient rhabillés, Jane avait d'horribles retours de tendresse. Tout à
-coup Jimmy se dressa près d'elle:
-
-«Tu me fais mal!»
-
-Elle l'entraîna sous bois.
-
-
-
-
-XXXIV.
-
-
-C'était au printemps, un printemps radieux, tout aéré de brises, tout
-pénétré de parfums. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que la nature
-montrait une exubérance inaccoutumée. De grandes grappes de fleurs
-pendaient aux arbres de la forêt, mille fleurs jaillissaient du gazon,
-et les bords du Yellow-Creek étaient tout fleuris. Les matins
-paraissaient plus clairs, midi sonnait avec plus de splendeur, il
-soufflait jusqu'au soir un vent suave et jamais les nuits n'avaient été
-plus douces, jamais les étoiles n'avaient brillé plus indiciblement.
-
-Pour souhaiter sa fête à la vieille Maria, on banquetait dans le saloon.
-
-Nous avions tous bien mangé et bien bu, mais, par exception, personne
-n'était ivre. La brise chassait doucement la fumée de nos pipes, et l'on
-causait sans trop faire de bruit, autour de la table que chargeaient des
-verres et des bouteilles.
-
-Selon la proposition de Carletti, chacun se servait lui-même, pour que
-la réjouissance ne me donnât pas un supplément de travail. Tous les
-vieux habitués de la Fourche s'étaient réunis, et, dans un fauteuil, le
-seul fauteuil du pays, notre bonne Maria trônait.
-
-Le vieux Smith venait de se rasseoir dans son coin, salué par nos
-applaudissements, pour un petit discours de circonstance qu'il venait de
-prononcer. Seule Jane Holly avait l'air mécontent. Je pense que mon
-refus de me laisser initier, jadis, aux douceurs de l'amour l'avait
-beaucoup blessée, mais ce n'était point là le sujet actuel ou principal
-de son mécontentement. Il ne lui plaisait pas que notre allégresse fût
-si franche, puisque la fête de la patronne en était l'objet. Elle
-restait immobile devant son verre de gin, sa vilaine figure noire figée
-en une moue.
-
-Cela n'empêchait pas les autres de s'amuser. Holly inventait, pour faire
-rire Jimmy, des grimaces inédites, Carletti dessinait sur la table un
-profil de femme et le gros Kid parlait éloquemment de l'avenir des
-nouveaux placers. De temps à autre, Maria me regardait avec un sourire
-et moi, je baissais alors les yeux un peu honteux tout de même, mais me
-sentant une façon de tendresse naïve pour cette grosse femme, au
-souvenir des voluptés reçues. Van Horst fumait, accoudé au chambranle de
-la porte ouverte, et, au dehors, contre le paysage de la nuit, on voyait
-se promener Annie Smith.
-
-Il régnait une bonne volonté générale. Nous avions tous oublié les
-morts.
-
-Carletti venait de finir une romance, quand van Horst vida sa pipe sur
-le seuil, en gratta avec soin le fourneau, la mit dans sa poche et
-rentra dans le saloon.
-
-Je le revois bien comme il était à cet instant, avec son large vêtement
-de toile bleue, ses souliers ferrés, sa ceinture rouge, ses cheveux un
-peu longs et flottants. Il vint vers moi, et, durant une longue minute,
-s'appuyant d'une main sur la table, et de l'autre sur mon épaule, il me
-regarda dans les yeux, sans parler. Je lui souris, mais il ne répondit
-pas à mon sourire. Evidemment, une pensée grave l'occupait. Au juste, il
-ne me regardait pas; il regardait plus loin. Les conversations des
-buveurs se ralentirent, puis cessèrent soudain, quand van Horst, se
-redressant, alla s'asseoir délibérément en face du vieux Smith.
-
-Maria m'interrogea d'un coup d'oeil. Je haussai les épaules, en signe
-d'ignorance.
-
-«Allons! père Smith! dit van Horst, je veux que la fête de la patronne
-soit aussi pour moi une date à retenir... et je vais vous faire une
-demande.»
-
-Sa voix était claire et forte. Il tendit au vieux Smith ses grandes
-mains ouvertes.
-
-«Père Smith! voulez-vous me donner votre fille en mariage?»
-
-Le vieux Smith devint livide. Vraiment, tout le sang paraissait avoir
-quitté sa figure.
-
-Nul ne soufflait plus mot dans la salle. Carletti s'était remis à
-dessiner sur la table, avec une application simulée; Kid avait un air
-d'effarement stupide, et Maria s'agitait dans son fauteuil, regardait
-nerveusement de droite et de gauche, et faisait mille gestes de
-stupéfaction avec ses gros bras.
-
-Van Horst répéta sa question, d'une voix peut-être un peu moins dégagée.
-
-«Père Smith, voulez-vous me donner votre fille en mariage?»
-
-Encore un long silence.
-
-Puis, on entendit la voix cassée du vieux Smith qui disait:
-
-«Vincent van Horst... je ne puis pas... vous donner... en mariage... ma
-fille...»
-
-Il dit cela d'une voix syncopée, basse, timide, mais, de sa réponse,
-nous ne perdîmes pas un mot.
-
-«En vérité! dit van Horst, ah!... bon!...»
-
-Ses lèvres sourirent étroitement.
-
-«Mais il faut encore savoir quel sera l'avis de votre fille. Elle est
-assez grande pour se décider toute seule, et je crois que...»
-
-Le vieux Smith l'interrompit en se levant.
-
-«Annie! cria-t-il. Viens, un instant.»
-
-Annie Smith rentra dans le saloon de son pas majestueux et sûr, mais, je
-la vis changer de couleur, elle aussi, dès qu'elle se fut tournée vers
-son père.
-
-«Qu'y a-t-il? dit-elle. Vous m'avez appelée?»
-
-A l'instant précis où le vieux Smith allait répondre, Nick Holly se
-leva, et sortit du saloon. Cela passa inaperçu, je pense: l'intérêt
-était ailleurs.
-
-«Ma fille, dit le vieux Smith, en hésitant un peu, Vincent van Horst
-vient de me demander ta main... Je crois que cet homme n'est pas le
-compagnon qu'il te faut... je la lui ai refusée. Mais il veut avoir une
-réponse de ta bouche, et je ne puis, en justice, empêcher cela, car tu
-es à l'âge où l'on peut disposer de soi-même.»
-
-Debout et toute blanche, Annie restait immobile au milieu de la salle.
-Nous la regardions. Nous n'osions souffler mot. Seul Jimmy, inconscient
-du drame, s'était mis à chanter une chanson. Dans le silence général, il
-nous semblait qu'il chantait à tue-tête.
-
-Puis, Annie Smith répondit:
-
-«Mon père, vous aviez raison. Je ne serai jamais la femme de Vincent van
-Horst... Jamais!»
-
-Elle dit cela d'un ton glacial, sans inflexions, sans faiblesse, sans
-vigueur, comme si elle parlait dans un rêve. Lentement elle regarda
-autour de la salle. Ses traits étaient de pierre. Quand ses yeux
-rencontrèrent le regard de van Horst, lorsqu'elle vit la soudaine,
-l'éperdue supplication de ce regard, elle ne cilla point, mais quand ses
-yeux bleus se tournèrent vers moi, il y passa, je le vis bien! une
-expression de détresse si agonisante, que je faillis pousser un cri.
-
-Et Annie Smith, secouant doucement son front comme pour en chasser une
-pensée, sortit du bar de la Fourche.
-
-
-
-
-XXXV.
-
-
-Van Horst demeurait immobile et silencieux. Peu à peu le saloon se
-vidait. Maria était allée se coucher. Jimmy avait regagné son petit
-taudis, il ne restait plus que van Horst et moi.
-
---Olivier! apporte-moi la bouteille de gin.
-
---Vous n'avez besoin de rien autre, van Horst?
-
-Je rougissais de ma stupide phrase.
-
-«Non, merci. Tu peux aller te coucher si tu veux. Je resterai ici
-jusqu'au matin.»
-
-Il me parlait sans lever les yeux. Il les tenait fixés à terre.
-
-«Tu comprends, j'ai reçu comme un grand coup sur la tête. Ça passera...
-Il faut un peu de temps, mais ça passera.»
-
-Je voyais qu'il n'y avait rien à faire, et continuai ma besogne.
-Plusieurs fois, je sortis du saloon pour vider de l'eau dehors, et,
-chaque fois, je regardais le ciel longuement et je tendais l'oreille au
-silence. En rentrant, je trouvais van Horst toujours accoudé à sa table,
-devant son gin qu'il buvait pur. Il avait déjà vidé le tiers de la
-bouteille. Evidemment j'aurais pu aller me coucher, mais, bien que je
-fusse fatigué, je n'avais pas sommeil. Il me semblait que c'était de mon
-devoir de veiller sur van Horst, de soigner son mal, comme jadis il
-avait soigné mon bras cassé. C'était une façon lointaine de reconnaître
-l'ancien bienfait. Je m'en fus de nouveau goûter quelques instants la
-fraîcheur de la nuit.
-
-L'air était léger, clair et doux: une vraie nuit de printemps, et cela
-rendait plus sinistre encore la détresse morale de cet homme assommé qui
-aimait qui ne l'aimait pas. J'écoutais donc les bruits naturels de
-l'ombre, content de savoir que l'on dormait à la Fourche; que, sauf van
-Horst et moi, la brise et les eaux seules veillaient, et goûtant déjà de
-toute mon âme ce contraste (qu'un homme sent si vivement plus tard,
-lorsqu'il a beaucoup vécu en plein air) de la distance infinie qui
-sépare la sereine paix des choses et les orages d'un coeur humain.
-
-Soudain, je tendis l'oreille. Quelle bête chassait donc à cette heure?
-
-Brusquement, je me jetai sous bois, hors du clair de lune, car, dans ce
-bruit nouveau, j'avais reconnu des voix humaines. Il y eut un très léger
-murmure et je vis déboucher dans la lumière les deux êtres que, certes,
-je m'attendais le moins à voir: Annie Smith et Nicodemus Holly qui
-tenait Annie par la taille. Ils étaient à trente pas de moi, j'entendais
-mal leurs paroles. Je crois que Annie seule parlait. Ils ne me virent
-point mais s'aperçurent qu'une lumière veillait dans le saloon.
-Nicodemus lâcha la taille d'Annie. Ils restaient tous deux debout, sans
-faire un mouvement. Je ne sais combien de temps cela dura. Je les
-regardai avec une stupéfaction qui me bouleversait l'esprit.
-
-«Non, ce n'est rien, dit Nicodemus d'une voix basse, donne-moi encore ta
-bouche... Allons, allons, donne ta bouche! Ah! je t'ai bien reprise! tu
-ne penses plus à Caldaguès!... Tu ne pensais pas à Caldaguès, il y a une
-heure!»
-
-Il attira Annie en la prenant par le cou. Il semblait l'étrangler avec
-sa longue main osseuse. Elle s'approcha de lui et, soudain, lui parla
-d'une voix frémissante:
-
-«Non! non! j'en ai assez! vraiment! J'ai horreur de toi! Tu sais que
-j'ai horreur de toi! Voilà près de trois ans que tu m'as prise par ruse,
-par force, par tes ignobles caresses et tes ignobles propos... et je ne
-pouvais pas m'échapper. Je me sens toute salie!... et toujours tu me
-reprends et toujours tu donnes de la joie à mon corps par tes
-ignominies!... Mais, maintenant, je crois que je vais pouvoir te fuir...
-Lâche-moi!... Lâche-moi!... Ne me touche plus!...»
-
-Il eut un geste obscène et murmura quelques paroles brouillées.
-
---Oui, répondit-elle, oh! oui, je sais, je sais que je t'ai rendu tes
-baisers et que tu as fait de moi ce que tu as voulu! Je sais que je t'ai
-supplié de ne pas laisser mon corps tranquille... et de me reprendre
-seulement...
-
---Mais, interrompit Nicodemus d'une voix gaie, ignoblement gaie, c'est
-l'amour ça!
-
---Aujourd'hui, continua Annie, je m'échapperai!
-
---Tu avais envie de coucher avec Caldaguès et tu n'as pas pu! Avoue que
-tu avais envie de coucher avec Caldaguès!... Et, maintenant, je veux
-jouir de toi jusqu'à ce que tu me dégoûtes ou que van Horst te prenne,
-ce qui arrivera un de ces soirs!... Allons... viens.
-
-C'est durant ces instants-là, précisément durant ceux-là, que je devins
-un homme: auparavant, j'étais un enfant. J'avais vu beaucoup de
-violences, plus d'un accident tragique et du sang répandu... mais je
-crois que la vie n'eut plus rien à m'enseigner après m'avoir montré
-Holly baisant longuement les lèvres d'Annie Smith et la souple taille
-d'Annie témoignant de ce baiser. Il voulut lui prendre les lèvres une
-fois encore, mais, cette fois, elle défit lentement l'étreinte et ils se
-séparèrent. Annie rentra chez le vieux Smith. Nicodemus rentra chez lui.
-
-Je me souviens d'avoir été révolté, le jour où van Horst viola une
-servante sous mes yeux... Ce n'était rien! Il me restait à voir la lie
-de l'amour!
-
-Je poussai la porte du saloon. Van Horst avait beaucoup bu durant mon
-absence. La bouteille de gin était vide aux deux tiers. Van Horst était
-couché sur le banc, immobile, les yeux ouverts. Il ne me reconnut pas.
-Il paraissait ne pas me voir. Je le laissai en paix. Auparavant,
-j'enlevai ma blouse et lui en fis un oreiller. Un instant, je le
-regardai encore, et je sentis que, vraiment, l'ivresse était un bien, et
-sa consolation un don du Seigneur.
-
-Allons, je pouvais aller me coucher. Je serrai la main de van Horst, et,
-certes, lorsqu'il répondit à cette pression, inconsciemment, il ne se
-doutait guère de l'immense pitié qu'elle signifiait.
-
-«Vous, murmurai-je, je ne vous lâcherai plus, maintenant, quoi que vous
-fassiez!... Mon pauvre ami!»
-
-Et je voyais encore la taille d'Annie onduler sous la lune.
-
-Puis, je gagnai mon lit.
-
-
-
-
-XXXVI.
-
-
-Smith était assis dans le coin de droite. Van Horst entra. Il bouchait
-tout le cadre de la porte. Il était superbe.
-
-Smith, dès qu'il le vit, posa son verre d'un geste un peu brusque. Il
-savait que l'on parlerait de choses sérieuses. Van Horst ne dit pas un
-mot. Il s'attabla dans le coin de gauche, sous le clou de Sam Wells, et
-se mit à siffler, en grattant avec son couteau la boue séchée sur ses
-bottes. Moi, je m'étais arrêté de nettoyer une assiette pour donner plus
-d'attention au dialogue; mais, d'abord, ni van Horst, ni Smith ne
-parlèrent.--De temps en temps, Smith buvait un coup. Van Horst n'en
-finissait pas de gratter ses semelles. Smith avait l'air très gêné, sa
-main tremblait. Je me rappelle qu'il frottait à chaque instant son
-crâne. Il était très chauve, sauf une couronne de cheveux grisâtres. Il
-avait la barbe et la moustache rare. Un pauvre être. Oui, décidément, un
-pauvre être. Vous vous souvenez que sa figure était pleine de plis; eh
-bien, il avait l'habitude de manier à chaque instant, de tirer, de
-pétrir les plis de sa figure, et cela était lamentable. Maria le
-considérait du coin de l'oeil, d'un air apitoyé; Carletti jouait au
-poker avec Holly, le gros Kid, Mosé le Juif, et un bûcheron de passage,
-Bill le Manchot. Eux aussi ne voulaient rien perdre de la scène.
-
-Soudain, Carletti se leva et s'en fut ouvrir la porte, déclarant qu'il
-faisait trop chaud. Puis il reprit sa place... Pendant cinq minutes, il
-y eut presque du silence. Cela me parut si singulier, en comparaison du
-vacarme qui remplissait d'ordinaire la salle, que je fis le compte de
-tous les petits bruits, à mesure que je les percevais. Je m'en souviens
-encore. Après tant d'années, je crois les entendre.
-
-D'abord, deux bruits continus: au dehors, l'agréable gémissement de la
-brise; au dedans, le cliquetis des aiguilles de Maria, qui tricotait par
-petits gestes nerveux. Puis des bruits intermittents: au dehors, la note
-creuse d'une chouette et le piaffement du cheval de Bill le Manchot
-attaché à un piquet; au dedans, le froissement des cartes, un tintement
-d'argent, le bruit léger du verre posé et reposé par Smith, les annonces
-sourdes des joueurs, le bruit du couteau de van Horst, un gros soupir
-brusque de Holly et une toux de Carletti... Silence relatif, à coup sûr,
-mais notre gêne nous donnait l'impression du silence.
-
-C'était insoutenable.
-
-La porte grinça... Une chauve-souris vint battre la fenêtre... Carletti
-marqua, en sifflant, son regret d'avoir perdu un coup... Le Juif jura
-d'une voix très douce.
-
-La partie de poker continuait, mais les cartes, ce soir-là, avaient
-tort.
-
-Vous avez vu, parfois, quelques arbres, des pierres, un coin de nature,
-attendre l'orage?... Vous savez bien... ce recueillement excédé!... Les
-joueurs de la Fourche devaient avoir une sensation analogue.
-
-Et puis, il est toujours intéressant de voir des gens, ouvertement
-occupés, prêter une attention secrète à quelque chose. Ils s'y prennent
-de façon si diverse! Kid, le bon géant évangélique, posait, par
-instants, son regard naïf sur Smith ou sur van Horst. Le regard unique
-et louche de Holly restait mystérieux. Le regard de Carletti allait et
-venait vite. Le regard de Mosé caressait les deux adversaires, et,
-malgré sa douceur, se renseignait avec précision. Tout de même, et
-quelques efforts qu'ils fissent pour avoir l'air indifférent, ces quatre
-hommes ne pouvaient empêcher leurs regards d'être inquiets.
-
-Et Maria tricotait, et Smith n'arrêtait de se frotter le crâne que pour
-tirer les plis de ses joues, et moi, je regardais les énormes mains de
-van Horst.
-
-Une dizaine de minutes... puis, tout à coup, van Horst, ayant signé avec
-son canif dans la poussière du sol, ficha ce canif dans la table, posa
-ses énormes mains sur ses genoux, leva la tête et parla.
-
-Ce fut un soulagement.
-
-
-
-
-XXXVII.
-
-
-«Eh bien! est-ce que tu me la donnes?»
-
-Sa voix était très calme, un peu sarcastique, et, comme toujours, bien
-posée, riche de timbre; une voix pleine, sûre, une vraie voix d'homme.
-
-Il regardait Smith dans les yeux. Smith prit son verre en tremblant, but
-une gorgée et répondit avec assez de courage, par des paroles nettes,
-mais lentement, comme pour une discussion d'affaires entre gens polis:
-
---Je t'ai déjà dit non. Il est inutile que tu insistes.
-
---Tu sais, répliqua van Horst, que je t'ai posé cette question trois
-fois: la première fois, au bord du Yellow-Creek, le soir de l'orage; la
-seconde fois, il y a une dizaine de jours, quand je t'ai rencontré dans
-la forêt; la troisième fois, ici même, c'était dimanche dernier. Ça fait
-la quatrième fois, maintenant.
-
---Parfaitement exact... Et, chaque fois, je t'ai dit non.
-
---Tu te rappelles la somme que je t'ai offerte, le soir de l'orage?
-Ecoute... je t'offre le double.
-
-Smith eut un rire triste. Il tira les plis de ses joues.
-
-«Je t'ai déjà dit que je ne la vendais pas. Je ne la vends pas plus
-aujourd'hui que le soir de l'orage. Il y a des choses que l'on ne peut
-pas vendre.»
-
-J'eus envie de regarder Maria, mais je me retins.
-
---Tu avoueras, dit van Horst, que j'ai été très patient. J'aurais pu
-l'enlever dès la première fois.
-
---Oh! oui!... très patient... et je pense que tu aurais pu l'enlever...
-peut-être...
-
---Alors, pourquoi ne veux-tu pas me la donner?
-
-Smith reprit haleine, puis, très simplement:
-
-«Pourquoi? dit-il... Parce que ma fille ne t'aime pas.»
-
-Il y eut dans les yeux de van Horst une stupéfaction d'enfant... Il le
-savait bien, cependant!
-
---C'est possible! cria-t-il en abattant son poing sur la table... mais
-je la veux!
-
---Tu ne l'auras pas, puisqu'elle ne t'aime pas.
-
---Jérôme Smith! fais attention! je suis capable de tout pour avoir ta
-fille! N'essaye pas de m'exaspérer! donne-la-moi!
-
---Non! dit Smith, puisqu'elle ne t'aime pas!
-
-Van Horst se tut un instant. Il regardait Smith et se mordait le poing.
-
---Alors, reprit-il, je la prendrai!
-
---Peut-être! dit Smith, mais tu ne pourras la garder, puisqu'elle ne
-t'aime pas!
-
-Van Horst avait pris le coin de la table et le serrait entre ses doigts.
-Soudain, il lâcha prise.
-
-«Smith, dit-il d'une voix changée, je n'ai jamais supplié personne mais,
-pour avoir Annie, je ferai cela encore. Je te supplie, Jérôme Smith, de
-me donner ta fille et je te jure de la rendre heureuse.»
-
-Smith haussa lentement les épaules.
-
-«Tu ne la rendras pas heureuse, dit-il, puisqu'elle ne t'aime pas!»
-
-Alors je compris que van Horst n'en supporterait pas davantage. Il avait
-tressailli comme quelqu'un à qui l'on a fait peur. Ses dents claquaient
-un peu; sa face était très rouge... Pourtant, encore une fois il parla
-d'une voix presque calme:
-
---En aime-t-elle un autre?
-
---Je ne sais pas, dit Smith, mais toi, elle ne t'aime pas.
-
-Van Horst se leva.
-
-«Bien! dit-il, bien! Pour l'avoir il faudra donc que je tue!»
-
-Smith ne répondit rien d'abord, puis, en tous petits accents brisés il
-murmura:
-
-«Tu as déjà tué! tu as déjà du sang sur les mains!»
-
-Il regardait les siennes, semblant croire qu'elles étaient tachées,
-elles aussi, et il ajouta, plus bas encore, comme pour une confidence
-très secrète:
-
---Tais-toi! van Horst! tais-toi! tu me fais horreur, en vérité!
-
---Personne ne m'a jamais parlé ainsi! dit van Horst d'une voix
-singulièrement paisible et grave.
-
-Il regardait Smith de haut en bas.
-
-Smith retrouva son courage. Il leva la tête et répondit:
-
-«C'est que personne n'a osé! mais, un jour, ils oseront tous, et ils
-crieront plus haut que moi, car moi, j'ai peur de ta force qui est très
-grande; j'ai peur de toi, parce que je suis vieux et faible. Eux, se
-mettront à plusieurs, et tu sauras que le sang se paye par le sang! Tes
-crimes t'accuseront! tes crimes t'écraseront! et ce sera bientôt! Déjà
-tu pues le cadavre! Oh! je te vois si bien en cadavre! Et pas un homme
-ne te regrettera! Et pas une femme ne te pleurera! Et ta chair sentira
-si mauvais que ceux qui t'approcheront vomiront de dégoût! Tu seras une
-charogne! une charogne! entends-tu! dont les chiens ne voudront pas!»
-
-La voix du vieux Smith montait vers l'aigu; celle de van Horst baissa de
-plusieurs tons. Il grogna d'un air indifférent:
-
---Dis encore une fois non!
-
---Si tu veux!... eh bien... non!
-
---Alors!... alors!...
-
-Les poings fermés, les yeux fixes, la bouche serrée, van Horst tâchait
-de se retenir...
-
-«Non!» dit encore Smith avec le cri d'un enfant.
-
-Et van Horst, n'en pouvant plus, éclata:
-
-«Non?... alors fais tes prières!... et puis, en somme, c'est inutile! tu
-les feras... de l'autre côté!»
-
-Il avait rugi ces quelques mots.
-
-«Celui qui répandra le sang de l'homme, cria Smith, par...»
-
-Il n'acheva point.
-
-Je pense qu'il voulait dire:
-
-«Celui qui répandra le sang de l'homme, par l'homme son sang sera
-répandu, _Genèse, IX, 6_.»
-
-Mais la fin du verset demeura dans sa gorge.
-
-Dix énormes doigts s'emparèrent de Smith, et, quelque temps, le
-manièrent, le secouèrent, jouèrent avec. Il était une pauvre chose
-impuissante, une très pauvre chose qui ne résistait pas. On n'eût guère
-pensé que son cou fût si mince. Palpé, tourné, soulevé, lâché, pris et
-repris, lancé de droite et de gauche, d'une main à l'autre main, Smith
-s'écroula quand son bourreau eut fini. Par terre, il formait un tout
-petit tas, mais ce tout petit tas vivait encore, car je voyais la tête
-du vieux osciller entre les deux épaules et ce balancement disait
-encore: non! Smith disait encore: non!
-
-Van Horst avait reculé de deux pas.
-
-«Non! non!» faisait la tête pourpre de Smith.
-
-Van Horst poussa une sorte de beuglement, ressaisit le corps par la
-nuque, cette fois, et d'une seule détente du bras, le projeta, face en
-avant, contre le mur.
-
-Il s'y écrasa, et van Horst resta debout, les mains vides.
-
-Nous avions tous très peur. Quelqu'un murmura pourtant. Je ne sais qui.
-C'était d'une belle audace.
-
-Van Horst se retourna. Il souriait!
-
-«A qui le tour?»
-
-Il montra ses mains... Quelles mains!
-
-«Et, d'ailleurs...»
-
-Il sortit son revolver.
-
-«Voici Tom!... il n'a que cinq mots à dire, mais...»
-
-Nul ne souffla plus mot.
-
-«Allons! vous êtes sages!»
-
-Et il sortit.
-
-
-
-
-XXXVIII.
-
-
-Aussitôt, nous retrouvâmes nos voix et nous en servîmes librement.
-Chacun s'exprima avec toute la sincérité dont il était capable.--On peut
-discuter de sang-froid les causes d'un orage, quand on n'en voit plus à
-l'horizon que les dernières lueurs, mais, quand la foudre est là, on
-pense d'abord à se garer.
-
-En peu d'instants, la Fourche reprit son aspect de tous les jours. Il y
-eut des cris, beaucoup de fumée de pipes. La vieille Maria pleurait un
-peu sur son tricot. Les joueurs avaient posé leurs cartes. Quelques
-nouveaux arrivants se firent conter l'aventure. Carletti se chargea du
-récit. Il s'en tirait à merveille, ayant un sens tout à fait juste des
-effets dramatiques et un parler souple. Par deux fois, Mosé dut, jusqu'à
-un certain point, jouer le rôle du supplicié qu'entre temps j'avais
-recouvert d'un drap.
-
-Cela tournait au drame bouffon. Carletti imitait l'accent et les gestes
-de van Horst. Le Juif rendait sans peine l'épouvante de Smith.
-
-De temps en temps, Holly intervenait par une de ces infâmes
-plaisanteries dont il avait la spécialité. Pitre odieux, il grimaçait,
-il grinçait des dents, il disloquait son long corps... Et, par terre, il
-y avait le cadavre, et, contre le mur, la tache de sang.
-
-Oui, sans doute, il restait encore un reflet de la peur dans les regards
-de ces hommes, mais, dans leur mimique il y avait aussi comme un
-frétillement de plaisir. On eût dit des chiens léchant une flaque rouge,
-après qu'un chien plus fort et plus noble avait fait carnage.
-
-Les pires ignominies n'amusent qu'un temps. On se mit à causer. Somme
-toute, on s'étonnait un peu de la témérité de van Horst. Il avait
-l'habitude d'être mieux entouré quand il accomplissait ses petits
-travaux. Certes, il tuait sans aide, mais, à l'ordinaire, devant des
-spectateurs complaisants.
-
-Les scélérats décoratifs ont toujours été servis par l'admiration, et,
-s'il a de l'allure, un criminel sera suivi. L'action la plus illégale ne
-laisse pas d'entraîner, pourvu qu'elle ait de la noblesse ou de
-l'audace, ou ce rien de fantaisiste qui distingue. Les actions de van
-Horst menaient une bande. Sauf Holly, personne de cette bande n'avait
-assisté à la mort de Smith. Les nouveaux venus qui en étaient,
-approuvèrent hautement. La salle fut bientôt pleine.
-
-Ces gens!... J'oublie leur nom, mais je me souviens bien de leurs
-figures scélérates! Comme, dans une école de peinture, les disciples
-tâchent de ressembler au maître par la coupe des cheveux ou par une
-afféterie du langage, son génie étant inimitable, de même, suffisait-il
-à ces bougres d'être hirsutes et débraillés pour donner à leur trogne
-cette héroïque sauvagerie que van Horst exprimait si pertinemment par
-trois paroles et un regard.
-
-Voici qu'on discutait l'acte:
-
---Et moi, je trouve qu'il a été très patient! Pourquoi la lui
-refusait-il, le vieux?
-
---Puis, d'après ce que tu racontes, cela a été vite fait! Dix doigts
-autour du cou, et... couic? plus de Smith!...
-
-
-
-
-XXXIX.
-
-
-Holly venait de sortir quand le gros Kid se leva, tout à coup, tenant à
-la main son verre de whisky.
-
-Il toussa épaissement, promena un regard vague de droite et de gauche,
-gonfla ses narines et déclama:
-
-«Mes chers camarades! lorsque le septième jour, Dieu se reposa après
-avoir créé le monde et fait l'homme à son image, il vit toute son oeuvre
-et la trouva bonne. Et il y avait, dans l'air, des bêtes qui volaient
-et, sur la terre, des bêtes qui rampaient, et, dans les souterrains, des
-bêtes obscures et aveugles qui cherchaient leur chemin, mais qui n'en
-étaient pas moins bénies. Celles qui se plaisaient à vivre avec le vent
-et les nuages établirent leur séjour dans les palais de l'air; celles
-qui marchaient sur le sol des forêts et des montagnes y fixèrent leur
-demeure; celles, enfin, qui avaient le goût des ténèbres, que le
-Seigneur nomma Nuit, devinrent les bêtes de la nuit, et sur toutes
-indistinctement, le Seigneur étendit sa bénédiction.»
-
-A ce moment, les deux bûcherons, s'étant fait un signe, sortirent. Tous
-deux haussaient les épaules d'une façon visible et répétée.
-
-Kid poursuivit:
-
-«Mais il y eut, plus tard, des hommes qui, sentant dès leur naissance
-qu'au jour de la résurrection, leur voix ne serait pas assez pure pour
-être entendue par Dieu, eurent le goût de l'ombre et détestèrent le
-grand soleil sous lequel Dieu les avait fait naître et avait voulu
-qu'ils vécussent. Et ceux-là aimèrent le deuil et se réjouirent des
-lamentations, et un sanglot les délecta. Vous connaissez l'un d'eux, mes
-camarades! Plus d'une fois, le Seigneur lui a dit: «Qu'as-tu fait? La
-voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi!» Et, chaque
-fois, il a répondu par un rire. Mais, sachez-le bien! les temps sont
-proches! les temps sont venus!»
-
-La vieille Maria regardait Kid avec des yeux ronds et mouillés. Le Juif,
-qui en avait assez, sortit. Tous trois le suivirent. L'un d'eux claqua
-la porte, mais elle se rouvrit à cause du vent. La lumière vacilla et
-les parfums de la forêt envahirent encore la chambre.
-
-Rouge, suant, son immense figure de chair humide toute illuminée, Kid
-poursuivit:
-
-«Smith! Smith! mon camarade! entends-moi! Tu es couché ici, à nos pieds,
-mais ton âme flotte déjà dans ce pays noir où elle attend le jour du
-dernier réveil qui te fera semblable aux anges. Et tu montreras à Dieu
-ta figure sanglante et ta gorge où le souffle s'est arrêté, et tes
-blessures auront leur poids dans la balance, et ce sera, parmi les
-bienheureux, une grande fête quand tu paraîtras. Smith! Smith! mon
-camarade! je bois à ta résurrection!»
-
-Il but, puis, d'un geste large, vidant son verre de whisky, sur la
-chaise que van Horst avait occupée une heure avant, il hurla:
-
-«Je suis le cinquième Ange qui versa sa coupe sur le trône de la Bête,
-et son royaume fut rempli par les ténèbres, et, de douleur, les hommes
-se rongeaient la langue.»
-
-
-
-
-XL.
-
-
-Il ne restait plus, dans le saloon, pour écouter Kid, que la vieille
-Maria, Carletti et moi.
-
-J'avoue que je tremblais un peu; mes tempes étaient moites. Quant à
-Maria et à Carletti, ils avaient très peur, cela se voyait. L'idée de la
-mort nous occupait tout entiers. Pour la première fois nous la sentions
-sans que rien nous en vînt distraire. Aucun de nous ne parlait plus.
-Nous regardions Smith.
-
-Ah!... et cette abominable, cette insupportable, cette perverse odeur de
-sang... de sang gâché!
-
-Un soupir, presque un sanglot de Maria.
-
-Alors Kid jeta son verre qui se brisa sur le plancher, puis il sortit en
-titubant.
-
-Sans doute Holly attendait-il au dehors, car il parut bientôt. Sa femme
-l'accompagnait.
-
-Je vous les ai décrits séparément: imaginez-les côte à côte, accentuant
-leur laideur, elle par des traits de drame, lui, par des effets de
-parade. Cette laideur extrême frappait-elle davantage parce que nous
-étions peu nombreux autour de la Fourche, et qu'elle semblait plus
-émouvante à cause de sa singularité? Je crois pourtant qu'un couple si
-atroce eût, en tous lieux de la terre, tenu un beau rang d'ignominie.
-
-Ils entrèrent comme deux charognards qui vont inspecter une proie. Il y
-avait dans leur allure quelque chose d'incertain et de passionné tout à
-la fois, de craintif et de fiévreux, et... de gourmand!... Horrible!
-horrible!
-
-Un homme de la taille de Holly (de sa longueur devrais-je dire, car de
-tels corps semblent mal faits pour se tenir debout) ne se sauve du
-ridicule que par une solide assurance. L'hésitation convient aux petits
-êtres. Elle leur donne de jolis mouvements, mais les membres de Holly
-n'exprimaient qu'un malaise grotesque. Son oeil louche et son oeil blanc
-clignotaient. Sa figure semblait poussée en avant, ce que le menton
-fuyant accentuait encore.
-
-Et sa femme! Malgré la disgrâce physique qui faisait d'elle un scandale,
-elle marchait en se dandinant, comme au théâtre. Elle mettait en valeur
-toute son atrocité par des gestes coquets. Elle faisait mille petites
-façons. Ses yeux les démentaient par leur regard dur.
-
-Holly et sa femme flairaient le sang, reniflaient le sang, voulaient
-voir du sang. Les eût-on laissés seuls, je pense qu'ils auraient goûté à
-ce sang répandu.
-
-«Oh! dit Jane Holly, en tournant vers la vieille Maria sa figure
-couturée, j'ai appris l'affreux malheur! Ce cher Smith! je l'aimais
-tant!»
-
-Elle s'accroupit près du cadavre.
-
---Peut-on regarder?
-
---Ça vous plaît donc de regarder les morts? dit Maria d'un air un peu
-dégoûté. Mais, oui!... Sam était à peine pendu que vous vous trouviez
-déjà là!
-
-Jane ne voulut pas entendre l'épigramme.
-
-«Vous comprenez! j'aimerais bien lui dire adieu, à ce pauvre ami... Mais
-aussi, quelle idée d'insulter van Horst!»
-
-Carletti ne soufflait mot et frisait du doigt ses boucles de coiffure.
-Moi, j'écoutais, le coeur aux lèvres. Près de sa femme, Holly se
-balançait de l'une à l'autre de ses jambes bancales, maladroitement. Un
-pantalon serré, lié au-dessous du genou, par des façons de jarretières
-en cuir, les rendait encore plus maigres. Jane tira la couverture. Il y
-eut un peu de résistance. (Le sang, vous savez, ça colle.) Puis le
-visage parut, pourpre, écrasé, plein de caillots.
-
-«Il n'est pas joli!» dit Holly de l'air calme que l'on prend pour
-constater.
-
-Et il se gonfla la joue gauche avec sa langue.
-
-Jane Holly poussa un cri, un cri de terreur, si l'on veut, mais dans
-lequel passait, tout de même, comme un tremblement de plaisir.
-
-J'en avais assez. Vraiment cette chambre sentait trop la blessure. Je
-m'en fus à mes affaires.
-
-
-
-
-XLI.
-
-
-Je trouvai Annie Smith assise dans la cabane de son père et pleurant.
-
-«Laisse-moi! oh! laisse-moi!»
-
-Que pouvais-je lui dire?... Je marchai quelque temps de long en large,
-devant sa porte et finis par rentrer dans le saloon du bar.
-
-Smith restait toujours tranquille sous son drap, tranquille comme un
-vieux mort. Holly et sa femme venaient de partir. Maria tricotait
-toujours infatigablement. Les joueurs étaient revenus. Maintenant on
-jouait aux dés. Je m'accroupis dans un coin de la chambre. De temps en
-temps, l'un des joueurs se retournait pour regarder la forme blanche de
-celui qu'on ne verrait plus. Contre la figure du cadavre, le drap
-s'était sali. Cela faisait une tache sombre, comme une tache de rouille.
-
-Mais pourquoi donc n'allaient-ils pas jouer ailleurs?... ou, s'ils
-voulaient rester dans le saloon, pourquoi ne rapportaient-ils pas le
-vieux Smith chez lui?...
-
-Non! ils se donnaient l'illusion de ne pas avoir peur. Ils ne touchaient
-pas au cadavre. Ils tâchaient de penser à autre chose en remuant leurs
-dés, mais, de temps en temps, ils se retournaient pour regarder le drap
-blanc et la tache de rouille.
-
---Qui va l'enterrer? demanda Kid.
-
---Oh! le gosse s'en chargera!
-
---Il y a un trou tout près, dit Carletti, à côté du cèdre.
-
---Tu veux bien, gosse? demanda Kid.
-
-Je réfléchis un moment... On me faisait faire un drôle de métier...
-Bast!
-
---Je veux bien, dis-je.
-
---Vous êtes fou! Seul, il ne pourra pas! Il serait capable de lui
-laisser une jambe dehors!
-
---Jimmy m'aidera!
-
-Furieuse, la vieille Maria interrompit.
-
---Ah! non! par exemple! Jimmy...
-
---Allons! allons! Calmez-vous, Maria! On donnera un coup de main au
-gosse sans déranger M. Jimmy! Mais pas ce soir! Le vieux peut bien
-refroidir pendant quelques heures! Et puis, on verra! Parlons d'autre
-chose!
-
-Il entrait des bouffées de nuit, fraîches, douces, calmes, tristes, et
-les fumées de la salle tourbillonnaient. Bientôt on se tint coi. La
-lumière de la lampe était trop jaune. Le vent de la nuit était trop
-harmonieux. Smith était trop mort.
-
-Depuis quelques moments j'avais froid. Il me passait dans le dos des
-ondes glacées. Pour me remettre, j'allumai ma pipe. A vrai dire, je
-redoutais une question. Je la sentais venir. Elle me gênait d'avance.
-Quand l'un des buveurs me regardait, je le voyais sourire d'une façon
-désagréable: un retroussement de la lèvre, une expression fugitive dans
-les yeux... presque rien. En somme, ils m'aimaient bien, ces gens! Je
-leur rendais une foule de petits services, je gardais leur tabac, je
-nettoyais leurs pipes... mais, tout de même...
-
-La question, ce fut Carletti qui me la posa.
-
---Toi, gosse! tu dois en savoir long. Que penses-tu de van Horst?
-
---Moi? dis-je d'un ton de mauvaise humeur et pour couper court, je ne
-pense rien, ce ne sont pas mes affaires.
-
---Pourtant, dit Mosé, il a été ton maître!
-
-Je commençais à perdre patience.
-
---Laissez-moi tranquille! Je n'ai jamais eu de maître, et celui qui se
-dira mon maître!...
-
---Oh! interrompit Carletti, en souriant, il n'y a pas de mal! On ne
-t'ennuiera plus! Quelle soupe au lait!...
-
-Ma voix un peu sonore avait donné à tout le monde un petit frisson.
-L'heure, la lumière, le drap blanc et sa tache de rouille appelaient le
-silence. Mosé essaya de causer. Ce fut lamentable.--Il y a des moments
-où les moindres paroles font un bruit insensé.--Alors Carletti esquissa
-des tours de cartes. Le feuillage de la forêt ne cessait pas de gémir.
-Personne n'osait s'en aller. On buvait plus que d'habitude, et bien
-entendu, personne, pas un de ces hommes qui tremblaient intérieurement
-comme des enfants dans une chambre sombre, n'avait pensé qu'il eût été
-pourtant bien simple de transporter le mort ailleurs.
-
-On causait avec peine, mais de façon très courtoise. Jamais je n'avais
-vu les clients de la Fourche si polis. L'inquiétude vous fait volontiers
-changer de manières. Le temps que l'on met à surveiller ses gestes et
-ses paroles est toujours du temps pris sur l'obsession.
-
-Mais van Horst? Que faisait-il? Et Annie pleurait-elle toujours au fond
-de sa cabane?
-
-... Et puis, n'est-ce pas, n'allez pas croire que j'avais tout
-simplement peur de la présence d'un mort!... Avoir peur de Smith, même
-dix fois mort!... Voyons!... C'était van Horst qui nous occupait!...
-Vous ne comprenez pas?... sans doute, car vous ne pouvez pas sentir ce
-qu'était cet homme! Je vous l'ai décrit, oui, mais, je n'ai pas su vous
-montrer quelle divine, je dis bien, quelle divine assurance le rendait
-de tant de coudées plus grand que nous.
-
-Du moins, rappelez-vous que Jack Dill ayant bousculé Annie Smith, van
-Horst le tua; que Johnnie Lee ayant aimé Annie Smith, il vit la mort de
-près; que Caldaguès s'étant fait aimer d'Annie Smith, van Horst le tua.
-S'en serait-il trouvé cinquante autres sur sa route, que van Horst les
-eût tués tout aussi bien.
-
-Ah! croyez-moi! Monstre tant que l'on voudra! mais beau monstre!
-
-Le saloon se vidait. Je m'en fus chercher un baquet d'eau à la source.
-J'avais encore du travail!
-
-
-
-
-XLII.
-
-
-Quand je revins, le saloon était vide et sombre. J'allumai ma lanterne.
-
-Sur la table, je vis le chapeau de Carletti. Carletti était resté chez
-Maria. Je m'en doutais. Dans le coin, par terre, il y avait le vieux
-sous son drap. Je m'agenouillai devant lui. Je le tâtai. Il achevait de
-tiédir. Ses mains étaient déjà froides... Non, il ne serait pas trop
-lourd, mais que de saleté partout! Je posai la lanterne sur la table et
-me mis en devoir de faire la toilette du vieux Smith.
-
-Au travail!
-
-D'abord, j'ouvris toute grande la porte du saloon, puis, avec une grosse
-éponge mouillée qui servait à laver les bidons et les lampes, je
-nettoyai, du mieux que je pus, la face du cadavre.
-
-C'était épouvantable, vous savez, cette figure bleue et rouge, éclairée
-par le rond doré de la lanterne! Mais on avait du coeur, on ne
-rechignait pas à la besogne. On était jeune.
-
-Tout de même! Comme van Horst l'avait abîmé! Pourquoi ne l'avoir pas tué
-proprement? J'avais vu tuer des bêtes et des hommes avec effusion de
-sang ou par la méthode sèche, mais il y avait toujours la manière... et
-je pensais que, cette fois, van Horst avait manqué de soin.
-
-Seul, dans le saloon de la Fourche, parmi les odeurs de pétrole, de sang
-et de whisky, je lavais le vieux Smith. Peu à peu, il me venait une
-sorte d'affection pour cette pauvre chair morte et je caressais plus
-tendrement, avec la grosse éponge, les vieilles joues lâches et ridées.
-
-Quand il fut propre, je mis une chaise contre le mur et l'assis dessus.
-Je le calai de mon mieux afin qu'il ne glissât pas. L'ayant ainsi mis de
-côté, il fallait encore nettoyer le sol et le mur.
-
-Le mur d'abord. Ce fut l'affaire d'un instant. La tache s'effaça vite.
-Puis, je voulus nettoyer le plancher, et m'en fus de nouveau remplir mon
-seau dans la forêt. Je laissai la lanterne sur la table.
-
-Je revenais quelques instants plus tard, le seau plein et l'éponge que
-j'avais rincée nageant dedans, lorsque j'entendis un cri affreux.
-J'accourus et vis un spectacle que j'avais en quelque sorte concerté
-sans le vouloir.
-
-Sur la chaise, mon vieux mort, les jambes tordues, la mâchoire tombée,
-la bouche grande, atroce! Ses blessures ne saignaient pas, mais elles
-marbraient sa figure horriblement. Tout cela jauni par la lanterne. Et,
-à la porte de leur chambre, dans la pénombre, Carletti regardant
-par-dessus l'épaule de Maria: Carletti dévêtu, le visage embarbouillé de
-boucles grasses, et Maria en chemise, rassemblant ses chairs d'un geste
-épouvanté, les jambes nues, les cheveux épars, vraie figure de la peur,
-tandis qu'à l'autre porte, celle de mon taudis, j'entendais Jimmy qui
-grattait en pleurant d'effroi.
-
---Canaille! canaille! tu l'as fait exprès! J'ai failli en mourir!
-
---Mais non! mais non! dit Carletti d'une voix paisible. Laisse-le donc
-tranquille! Tu l'as chargé d'une besogne; il travaille du mieux qu'il
-peut et bien tranquillement encore. Si nous avions été endormis, nous
-n'aurions rien entendu! Rentrons nous coucher!
-
-Maria n'écoutait pas.
-
-«Canaille! Et j'ai cru qu'il s'était assis tout seul! qu'il était
-ressuscité! que Dieu me punissait de permettre ces choses chez moi. Oh!
-pardon! pardon!»
-
-Et, soudain, coupant son repentir par un mouvement de colère, elle me
-lança une gifle.
-
-J'attendais cette gifle, et l'évitai d'un geste. D'ailleurs, les gifles
-de femme, ça ne compte pas.
-
-«Allons! calmez-vous, dis-je avec bonne humeur, car cette scène tournait
-au grotesque, je vais finir l'ouvrage. Et voyez! vous avez réveillé
-votre fils.»
-
-Jimmy pleurait toujours derrière la porte, mais sa mère n'y prenait
-point garde. Elle s'était jetée dans les bras de Carletti, en
-sanglotant.
-
-«Je ne dormirai plus jamais!»
-
-Son gros corps couvrait Carletti.--Carletti suffoquait.
-
-«En voilà des histoires! je te connais! dans dix minutes, tu ronfleras!
-Et puis, tout ça, c'est de notre faute! Rentre donc! tu m'étouffes!
-Allons dormir!»
-
-Et il l'emmena.
-
-La bonne Maria n'avait que des émotions courtes. Ce fut moins facile de
-calmer Jimmy, qui restait transi de froid et de peur. J'y parvins tout
-de même, et le vis s'assoupir, enveloppé dans ma couverture. Alors je
-rentrai pour achever la besogne. Je hissai Smith sur ses pieds, tout
-droit, en le tenant sous les aisselles, et tâchai de trouver un système
-pour le porter commodément. On ne se doute pas combien un mort est peu
-maniable. C'est comme les paquets de linge. On ne sait jamais de quelle
-façon le poids se distribue.
-
-D'abord j'essayai de le tenir comme les nourrices tiennent les gosses,
-mais ça me dégoûtait de l'avoir tout le temps devant les yeux; puis je
-tentai de le mettre sous mon bras, mais il se pliait en deux, tellement
-il était mou; alors, je le pris sur mon épaule, la tête derrière, les
-pieds devant... ce fut insupportable: chaque fois que je me dressais, sa
-tête balançait, puis me frappait les reins. Enfin, je trouvai la bonne
-position: je le chargeai sur ma nuque, ainsi que l'on fait pour les sacs
-de plâtre, les jambes tombaient de droite, la tête de gauche, et je
-sortis, soutenant mon fardeau.
-
-
-
-
-XLIII.
-
-
-Je n'avais pas grand chemin à faire. Tout au pied du cèdre, je posai
-Smith et soufflai. Enfin je pourrais dormir. Smith ne bougerait pas. Big
-Ben le surveillait.
-
-C'était très bien, ce gigantesque feuillage abritant ce tout petit
-vieillard, l'un si vivant, l'autre si mort! Je redressai les jambes
-tordues, je mis les bras en croix, je lissai un peu la chevelure, et
-résolus de rentrer.
-
-Je restais toujours là.
-
-Il y avait quelque chose qui m'attristait, quelque chose d'autre, bien
-entendu, que le trépas de Smith.
-
-C'est un peu difficile à dire, et cela va vous choquer. Tout de même,
-voici: le vieux Smith ne s'habillait pas plus élégamment que nous, mais
-il portait, à son ordinaire, de superbes bottines. Il disait qu'un homme
-bien chaussé peut arriver au bout du monde. Et cela était plein de sens.
-Aussi ses bottines étaient-elles solides, en bon cuir et fortement
-cloutées. La paire qu'il avait aux pieds semblait presque neuve.
-Ç'aurait été ridicule de la laisser perdre, et d'ailleurs, le lendemain,
-quand on le descendrait dans le trou, quelqu'un ne manquerait pas de les
-lui prendre.
-
-Comprenez bien! Je n'aurais pas pris sa montre, s'il en avait possédé
-une. Votre montre vous appartient, comme votre femme ou votre honneur,
-au lieu que des chaussures, c'est utile sans être au juste précieux. Et
-puis on dit «ma montre» sur un tout autre ton que «mes chaussures.» Je
-me mis donc à genoux et délaçai les bottines de Smith. D'abord ce fut un
-peu pénible (il devait avoir les pieds gonflés), mais j'y arrivai tout
-de même. Je les essayai. Elles m'allaient bien. Alors je le laissai
-pieds nus (on ne portait guère de chaussettes à la Fourche) et partis,
-tenant à la main mes vieux souliers.
-
-Ce mort! Il me faisait de la peine! N'importe, c'était l'heure de penser
-au sommeil. J'allais entrer dans ma chambre, quand je me souvins que
-Smith était resté les yeux ouverts. Je m'en voulus de me rappeler ce
-détail. Une telle sentimentalité! chez un grand gaillard de mon âge.
-Enfin! Je retournai sous le cèdre. Je vous dis que les morts ça attire
-comme l'aimant et les belles femmes! Voilà que j'étais de nouveau près
-de lui. Oui, ses paupières étaient levées. Smith regardait le feuillage.
-En effet, il ne convenait pas qu'il vît la somptueuse frondaison de Big
-Ben, toujours animée, toujours murmurante, et puis, les morts doivent
-avoir l'air de dormir. C'est leur devoir. Je me penchai donc et lui
-fermai les yeux.
-
-Mais maintenant que du temps a passé, que la vie m'a roulé de droite et
-de gauche, et que je ne lave plus depuis longtemps des taches de sang à
-la Fourche, je me demande, au souvenir de mon inconsciente simplicité
-d'alors, si ce n'était pas imprudent que d'aller fermer les yeux d'un
-mort, étant chaussé de ses bottines.
-
-Cinq minutes plus tard, j'avais gagné mon lit. J'étais entré si
-doucement, que Jimmy ne s'était pas réveillé. Comme toujours, il parlait
-un peu, en dormant. Moi, je n'arrivais même pas à m'assoupir. Les
-moustiques bourdonnaient autour de ma tête, mais je ne crois pas qu'il
-fussent pour beaucoup dans mon insomnie, non plus que les balbutiements
-de Jimmy.
-
-Je me sentais tout envahi de pensées troubles et un peu malsaines. Elles
-m'inquiétaient. Mon rôle, à la Fourche, me paraissait vilain. Van Horst
-avait tué le vieux Smith et c'est moi qui emportais le corps... Je me
-faisais l'effet d'un valet de bourreau.
-
-
-
-
-XLIV.
-
-
-Le lendemain, je me levai tôt. Il pleuvait une petite pluie fine et
-précise, une petite pluie d'enterrement. Sous le ciel, un voile gris
-était tendu. Les lointains disparaissaient sous la housse du brouillard.
-Pas d'horizon. Les arbres s'égouttaient dans des flaques boueuses. L'air
-était trempé.
-
-Le balai en main, je me livrai aux petits soins du ménage. Je brossai,
-j'époussetai, je lavai, je séchai. Vers six heures, le gros Kid et
-Carletti entrèrent, comme à l'ordinaire, pour boire.
-
---Nous avons enterré le vieux, dit Carletti. C'est toi qui avais mis les
-fleurs autour de sa tête?
-
---Non! répondis-je, un peu étonné.
-
---Tiens! dit Kid, alors c'est Jimmy. Il y avait tout un bouquet de
-fleurs de tabac posé sur l'épaule de Smith. Nous les avons enterrées
-avec lui. Elles étaient déjà flétries.
-
---Ce n'est pas Jimmy non plus, dis-je. Il ne s'est pas levé. Il dort
-encore. C'est Annie, sans doute.--Oui, c'est Annie, sans doute,--dit
-Carletti.
-
-Les deux hommes restèrent silencieux. On n'avait pas envie de causer. La
-pluie, semblait-il, invitait à se taire... Et je m'imaginais Annie
-sortant dans la nuit noire et allant cueillir des fleurs pour son père.
-Je savais bien où elle les avait prises. C'était près de Big Ben, dans
-un coin de clairière. Dès la chute du jour, les corolles blanches
-s'ouvraient. Les fleurs de tabac éclosent la nuit. Et cela faisait
-toujours une grande tache dans la pénombre verte.
-
-Carletti et Kid avaient fini de boire. Ils se levèrent pour partir.
-
-«Allons, dit Kid, au travail!»
-
-Sur le seuil du saloon, Carletti restait indécis.
-
-«Tout de même, murmura-t-il, tout de même... Van Horst!... On se
-fâchera, s'il continue!... Vraiment, je ne comprends pas bien notre
-façon d'agir!... Nous laissons faire, nous laissons faire, et... et...
-toi, qu'en penses-tu, mon petit?»
-
-Je balayais tranquillement, sans m'occuper de ces choses.
-
---Je ne pense rien du tout, dis-je.
-
---Eh bien, Carletti, tu viens? demanda Kid. C'est bien inutile de songer
-à tout cela, maintenant. On ne peut pas scruter les desseins du
-Seigneur.
-
-Je me retrouvai seul dans le saloon. Maria n'était pas réveillée. Jimmy
-non plus. Je restais sur le seuil à voir tomber la pluie. Pas le moindre
-vent. Un air immobile. Un paysage bouché. C'était lamentable... Mais que
-faire? Au point où j'en souffrais, l'ennui devenait presque une
-occupation. J'étais allé jusqu'à la porte de Maria pour l'entendre
-ronfler, ce qu'elle faisait de façon continuelle, quand, me retournant,
-je vis Annie debout au seuil du saloon. Sa robe mouillée collait à ses
-jambes, des mèches de ses cheveux pendaient contre sa figure. Son
-expression n'était pas douloureuse, elle semblait, si je puis dire,
-vaincue.
-
---Olivier, donne-moi quelque chose de chaud à boire, demanda-t-elle.
-J'ai froid... Et puis... est-ce que mon père n'avait pas laissé, ici, il
-y a quelques jours, un grand manteau noir? Tu sais bien! celui qu'il
-portait le dimanche.
-
---Oui, répondis-je. Le voilà, je l'avais déjà mis de côté.
-
-Je lui couvris les épaules, car elle tremblait de froid. Il ne fut pas
-question de mes bottines. Avait-elle excusé ou dédaigné mon larcin?
-
-Elle s'assit sur un des bancs, pendant que je lui préparais sa boisson
-chaude. Elle pleurait quelques instants plus tard, le front dans les
-mains. Je lui murmurai ces paroles de consolation bête qui n'ont pas de
-sens mais que l'on dit tout de même aux gens qui souffrent. Elle leva
-vers moi son beau visage rayé de larmes.
-
-«Non! non! ce n'est pas ça!... Je n'aimais pas mon père... je ne
-l'aimais pas beaucoup quand il vivait... mais je sens que s'il est mort,
-c'est à cause de moi, uniquement à cause de moi. J'en suis responsable,
-moi seule... J'aurais dû tâcher d'aimer van Horst... mais je ne pouvais
-pas... Non, tu comprendrais mal... et je n'ai plus qu'un moyen de ne pas
-trop me mépriser: trouver une vengeance, une vengeance qui le déchire!»
-
-Elle me toucha d'un long regard, puis détourna la tête, en murmurant:
-
-«Il faut qu'il souffre!»
-
-
-
-
-XLV.
-
-
-Depuis quelques jours, Jane Holly s'agitait. Elle allait, de-ci de-là,
-venait à tout instant jeter un coup d'oeil dans le saloon, passait,
-repassait, et dans son regard, on voyait l'ardeur active de la bête qui
-chasse et qui a faim. Je suivais son manège avec anxiété, ne sachant à
-quoi cela pouvait tendre, quand, brusquement, les façons de Jane Holly
-changèrent.
-
-Il lui était venu un sourire à la fois haineux et satisfait qui
-m'inquiéta plus que sa fièvre de la veille. Puis elle entreprit cette
-chose absurde, démesurément, car elle devait bien la savoir inutile:
-elle entreprit de séduire Vincent van Horst.
-
-Oui, notre mégère au visage brûlé, à la peau jaune, ce monstre féminin
-que le feu avait d'abord possédé et sali pour laisser vivre dans sa
-chair je ne sais quelle flamme impure, fit ce rêve de conquérir l'homme
-le plus beau et le plus fort que l'on pût trouver: Vincent van Horst.
-
-Ce fut tout ensemble comique, dramatique et bas. Un jeu d'attitudes
-suppliantes, un concours de grâces, mille sourires!... et vous imaginez
-les sourires de Jane Holly! les assiduités de ce crapaud femelle!
-
-D'abord, van Horst ne comprit pas. Mon grand ami rêvait beaucoup, depuis
-quelque temps, et le rêve n'a jamais l'invraisemblance de la réalité;
-mais, quand, un jour, Jane Holly se fut enhardie jusqu'à oser un geste
-qui ne laissait aucun doute sur ses intentions, van Horst éclata de
-rire.
-
-Il s'ensuivit un long dialogue dans le saloon de la Fourche, sans autre
-témoin que moi-même, entre van Horst qui buvait, assis sur la banquette
-à sa place ordinaire, et Jane, debout devant lui, petite, noire, se
-tortillant, le visage anxieux, les dents découvertes, les mains
-nerveuses et la voix si fébrile que cette voix grognait et grinçait tour
-à tour.
-
---Mais, madame Holly, que me voulez-vous donc? Vous savez... je n'ai pas
-la moindre envie de vous, chère beauté!
-
---Oh! comment pouvez-vous croire, van Horst! Comment pouvez-vous croire,
-m'insulter ainsi. Je suis une femme mariée.
-
---Oui, oui, je sais! et mariée à pas grand'chose de bon!
-
---Ecoutez-moi donc, van Horst! J'ai beaucoup d'affection pour vous; je
-sais reconnaître les honnêtes gens, et...
-
---Votre affection se montre d'une façon assez drôle, avouez-le, ma belle
-dame!
-
---Voyons, van Horst, soyez sérieux!
-
---Très volontiers, mais alors, expliquez-moi ce que vous voulez! Depuis
-une quinzaine de jours, je ne puis faire un pas sans vous avoir à mes
-semelles. Si je vais dans la forêt, vous m'y suivez, si je vais dans la
-montagne, je vous y trouve; si je vais sur les bords du Creek, je vous
-rencontre bientôt, et vous traînez toujours ici, dans le saloon, lorsque
-je viens boire!
-
---C'est, van Horst, que je vous estime. Je suis trop malheureuse! Je
-reste auprès du seul ami que j'aie.
-
---Mais, voyons, ma bonne madame Holly! je ne suis pas votre ami, et je
-vous assure que vos petites gentillesses ne me disent rien du tout.
-Crachez donc ce que vous avez dans la gorge, et n'en parlons plus.
-Allons! allons! pas de grimaces! Racontez votre histoire, et finissez!
-
---Vous êtes dans l'erreur, van Horst. Vraiment, vous me jugez trop mal!
-C'est par affection pour vous... Oui... je sais... vous aimez Annie
-Smith. Ah! vous auriez bien raison, si elle vous aimait elle-même: Annie
-est une belle fille... Mais Annie n'est pas la femme qu'il vous faut,
-mon ami! Vous vous trompez. Annie Smith ne vous aime pas! Non! non! Oh!
-n'ayez pas l'air méchant! Ecoutez-moi. Restez assis. Je suis
-malheureuse! Nick, oui, Nicodemus, mon mari, eh bien...
-
---Eh bien, quoi?
-
---Eh bien, Nick m'est infidèle. Je suis une pauvre délaissée. Je crois
-qu'il ne m'aurait pas trompée volontairement, mais... oh! ne me faites
-pas ces yeux-là! J'ai peur! voyez-vous... il a été séduit!... Annie l'a
-séduit!... Van Horst! van Horst! je suis une femme! lâchez-moi!... Oui!
-c'est vrai!... dans la forêt... et tous les jours... Lâchez-moi!
-Lâchez-moi donc!... Oh! petit! viens me défendre!... Dans la forêt, le
-soir, Oh!... oh!... non!...»
-
-J'intervins.
-
-«Voyons, van Horst, vous allez l'étrangler, et vous ne saurez rien de
-plus!»
-
-Elle était par terre. La main gauche de van Horst serrait le misérable
-cou, sa main droite tirait les cheveux secs et noirs comme pour ouvrir
-plus grand les yeux de la mégère, et, dans ces yeux épouvantés, van
-Horst regardait de tout son regard.
-
-«Garce!»
-
-Ce fut tout. Jane Holly se tordait et gémissait lamentablement. Un ver
-de terre! un affreux ver de terre! Van Horst se releva.
-
-
-
-
-XLVI.
-
-
-Dans le saloon.
-
-Il y avait là le gros Kid, Carletti et moi. Jane Holly était assise dans
-un coin. Elle triomphait à moitié: je veux dire que la joie et la peur
-troublaient alternativement son visage avec une égale et folle violence.
-Elle pâmait d'effroi et de plaisir, tour à tour, et buvait du whisky à
-plein verre pour se donner du ton. Van Horst, debout au milieu de la
-chambre, restait tranquille et souriant, comme à ses bons jours.
-Vraiment, cet homme avait de la tenue. Il souriait! Je vous assure! Il
-souriait!
-
-«Mes amis, dit-il, je vous ai réunis et je vous paye cette tournée pour
-vous annoncer une grande nouvelle. Annie Smith que je considère toujours
-et quoi qu'elle fasse comme ma fiancée, a, paraît-il, un amant.»
-
-Carletti se leva d'un bond.
-
-«_Mannagia_, van Horst... _non dite fesserie!_»
-
-Kid étendit les deux bras.
-
-«Dans son livre de l'Apocalypse...»
-
-Mais il n'alla pas plus loin. Il en avait trop à dire.
-
-Maria se prit la tête dans les mains. Elle ne savait pas exprimer son
-étonnement.
-
---Mais... qui? demanda Carletti.
-
---C'est justement ce qu'il y a d'intéressant, dit van Horst, d'un air
-calme. Jane Holly veut me faire croire que ma fiancée couche avec Nick.
-Elle ne m'a pas convaincu. Nick! vous entendez bien! Nicodemus Holly!
-Pourtant, cette nouvelle m'a été si désagréable que je veux vérifier. Il
-paraît qu'ils prennent leurs rendez-vous dans la forêt, à la tombée du
-jour. Nous allons nous y rendre tous ensemble. Ça fera une partie de
-plaisir. Jane Holly nous montrera le chemin. Si je puis me rendre compte
-qu'elle a menti, je lui tordrai le cou, parce que je n'aime pas que l'on
-manque de respect à ma fiancée.
-
---Ah! bien! si je m'attendais! murmura Carletti.
-
-Le gros Kid haussa les épaules. Maria sécha ses pleurs. Il y eut un
-silence.
-
-«Oui, ma belle! reprit van Horst en se tournant vers Jane Holly, je vous
-tordrai le cou, et ce sera une ordure de moins sur terre.»
-
-Mais Jane Holly, qui, le sourcil froncé, se rongeait les ongles dans le
-coin du saloon, fit un petit geste d'acquiescement, puis, tout bas:
-
---Entendu! dit-elle, mais n'allons pas avant quelque temps, ils se
-rencontrent ordinairement plus tard.
-
---Mon Dieu! mon Dieu! bonté divine!
-
-C'était Maria qui se plaignait.
-
-Van Horst restait les bras ballants et, tout à coup, je vis sur son
-visage une teinte terreuse qui lui monta jusqu'au front. Comme il
-souffrait! C'était affreux, vraiment, de voir van Horst souffrir si
-fort!
-
-Je dus avoir comme un petit sanglot de pitié, car il me regarda d'un air
-doux et interrogateur.
-
-J'allai vers lui:
-
---Mon ami...
-
---Non, non laisse-moi!
-
-Il se tourna vers les autres. Il eut de la peine à parler. Les mots ne
-venaient pas. Il bégayait. Oui, van Horst souffrait bien.
-
-«Atten... atten... attendez-moi ici.»
-
-Il sortit. Nous restions à nous regarder.
-
---Eh bien! m'écriai-je, vous faites de la jolie besogne, madame Holly!
-
---Toi, mêle-toi de tes affaires! grinça-t-elle.
-
---Et vous donc! dit Carletti. Ah! et puis, s'il vous tord le cou, comme
-il dit, ma parole! il fera bien! Vous l'aurez voulu! Non! quelle idée de
-raconter des folies pareilles à un homme amoureux!
-
-Jane Holly leva la tête, et, parlant à bouche presque fermée, d'une voix
-dure, stridente:
-
-«Des folies, des folies!... dit-elle. Je les ai vus!»
-
-Van Horst rentra. Il tenait à son bras une longue corde roulée.
-
-«Annie Smith n'est pas chez elle, dit-il d'un air distrait; Holly n'est
-pas chez lui. Nous pouvons tout aussi bien les chercher. Il y a grand
-vent, dehors, et ce soir, si la tempête continue, elle pourra balancer à
-sa guise les jambes maigres de madame Holly, notre amie. Allons! en
-route! Vous, Maria, restez ici. On n'a pas besoin de larmes! Toi, petit,
-viens avec nous. Carletti, Kid, suivez-moi. Madame Holly, montrez-nous
-le chemin. Vous voyez, j'ai votre corde! C'est une bonne corde. Allons!
-allons! Nous perdons du temps! En route!»
-
-
-
-
-XLVII.
-
-
-Il s'était levé un vent terrible, un de ces brusques ouragans où Kid
-voyait une marque de la colère divine. La forêt semblait une ménagerie.
-On eût dit que les lions rugissaient, que des tigres miaulaient, que des
-troupeaux de sangliers brisaient les buissons, et, dans les moments
-d'accalmie relative, d'énormes, d'invraisemblables oiseaux battaient de
-l'aile sur nos têtes, sinistrement.
-
-Nous marchions en file indienne. Jane Holly nous conduisait. Le vent
-plaquait sa jupe sur ses jambes maigres. Elle avançait vite, sûre de son
-chemin, avec, à chaque instant, un petit haussement nerveux d'épaule.
-Puis venait van Horst, un peu voûté, la corde roulée en bandoulière.
-Puis Carletti, qui regardait de droite et de gauche, comme s'il eût été
-en promenade. Puis le gros Kid, grave, la tête basse. Puis moi.
-
-A quelques pas derrière, Jimmy suivait. J'avais essayé de le faire
-rester auprès de Maria, mais il s'était échappé presque aussitôt.
-
-Le vent hurlait toujours dans la forêt supérieure. Les rameaux
-grinçaient. Quelques feuilles volaient en tourbillons. Aucun de nous ne
-disait mot. Chacun, je pense, avait hâte que ce fût fini.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu'on est petit, on lit ça dans les livres à image: il y a des
-Indiens... on suit une piste... travail à la fois héroïque et subtil...
-mais, vivre une pareille aventure, pour tout de bon... Ah!
-
-Sauf l'orchestre géant que le vent déchaînait, on n'entendait rien.
-Soudain, Jimmy se prit à imiter le cri du perroquet. Nul n'y prit garde,
-sauf van Horst, qui se retourna un instant.
-
-Nous marchions... nous marchions... Y en avait-il pour longtemps encore?
-Et, moi, je savais... j'étais seul à savoir, seul à savoir sûrement!...
-Le vent beuglait toujours. On eût dit que la forêt était folle.
-
-Oui, van Horst se tenait un peu courbé. L'envie me prit de lui serrer
-encore la main. Sa figure s'éclaira de ce bon sourire qu'il avait de
-temps à autre, et, une minute, il s'appuya sur mon épaule, très fort. Je
-dus me raidir pour ne pas plier. Il s'en aperçut et me remercia du
-geste.
-
---Mais, dites-moi, madame Holly, la plaisanterie devient mauvaise, dit
-Carletti.
-
---Ne parlez pas si fort, nous approchons, dit Jane.
-
-Et elle eut un petit rire très vil.
-
-Quelques pas plus loin, notre chemin fut brusquement coupé. Il faillit y
-avoir un accident. Un arbre s'abattit. Pour éviter sa chute, Jane dut
-sauter vivement de côté.
-
-«Ce sont toujours les mêmes qui en réchappent!» dit Carletti.
-
-Un nouveau bruit se mêlait à la tempête: le chant d'une cascade que je
-connaissais bien. Je l'avais déjà entendu rire quand nous montions Jean
-Caldaguès dans sa tombe de verdure... Et puis, tout soudain... ah! que
-voulez-vous! ce fut trop brusque pour que j'en donne le détail... tout
-soudain, ce fut fini... Jane Holly poussa un cri aigre et vraiment
-inhumain, et nous vîmes se lever derrière un buisson, à quelques pas de
-la cascade qui écumait avec de beaux chants, Annie Smith, pourpre de
-honte, et l'affreux Holly, grimaçant, suant, débraillé.
-
-«Je vous disais bien que la corde ne serait pas pour moi,» dit Jane à
-voix basse.
-
-Mais van Horst ne répondit rien.
-
-«C'est tout de même violent, ce que vous avez fait là, miss Smith!» dit
-Carletti.
-
-Et Jimmy, que la cascade amusait, je pense, se mit à danser devant les
-voiles de poussière d'eau.
-
-Mais van Horst ne disait toujours rien.
-
-Je le regardai...
-
-Oh!... oh! mon pauvre van Horst!
-
-
-
-
-XLVIII.
-
-
-Un bateau lutte vaillamment contre l'orage, puis il sombre; le vent
-s'est mis à tourner en cyclone, le bateau n'en peut plus, il sombre, et
-le vent s'acharne plus encore sur les quelques épaves que sur le bateau
-tout entier quand il flottait.--On dirait que la tempête se venge de sa
-peine.
-
-A cet instant, je pense qu'un enfant eût renversé van Horst en le
-poussant de sa faible main. Van Horst s'était écroulé comme font les
-monuments desquels on a trop exigé. Van Horst savait que la fille de
-Smith ne l'aimait pas, mais il avait confiance en elle; il vivait devant
-sa belle image. De cette contemplation, il tirait toute sa force, ainsi
-que les mystiques, par la contemplation de leur dieu.
-
-Il restait appuyé contre un arbre, les yeux grands ouverts, mais le
-regard vague; ses bras d'Hercule étaient ballants le long de son corps;
-ses mains, si souvent fermées par la colère ou le travail, restaient
-ouvertes, oisives, inutiles. Il ne vivait plus, on eût dit qu'il
-attendait quelque chose; pourtant sa bouche, aux coins baissés, aux
-lèvres molles, et ses yeux n'exprimaient rien, même pas un désir de
-vengeance, même pas de la douleur... Van Horst était écroulé.
-
-Nous faisions cercle autour de lui, comme pour un homme tombé dans la
-rue, et nous ne savions que dire, et nous ne savions que faire, et nous
-restions là, attendant sans doute que quelqu'un eût le courage de
-parler, ou que l'ancien van Horst reparût soudain pour nous dominer tous
-de son geste.
-
-Annie Smith baissa les yeux sur elle-même, considéra sa robe de toile
-grise, longuement, d'un air effrayé, puis elle sortit du bosquet. De son
-pas cagneux et clopinant, Holly la suivait. Annie regarda le gros Kid,
-puis Carletti, puis Jane Holly... Elle rit encore, puis elle me regarda.
-Elle semblait refaire connaissance de chacun de nous. Rien ne se lisait
-sur son visage. Soudain, elle se tourna vers van Horst, s'approcha de
-lui et posa deux doigts de sa main droite sur la vaste poitrine dont la
-respiration difficile donnait un bruit de râle. Elle posa deux doigts
-sur la veste bleue et, s'adressant à Kid et Carletti, elle dit:
-
-«Cet homme m'appartient! Vous entendez? Cet homme m'appartient par son
-dernier crime. Déjà, il avait tué Jack Dill; déjà, il avait tué Jean
-Caldaguès; déjà, il méritait la mort. Il m'a poursuivie et je ne
-l'aimais pas; il faisait le vide autour de moi; je ne pouvais m'éloigner
-de lui sans marcher dans une flaque de sang; et enfin il a tué mon père,
-sans raison, sans provocation, sans excuse, un vieillard et, pour cela,
-il va mourir.»
-
-Elle se tenait toute droite devant van Horst. Par ses deux doigts tendus
-elle semblait prendre possession de sa victime. Elle regarda Carletti
-qui ne dit mot. Elle regarda Kid dont la bouche marmottait une prière,
-et Kid ne broncha point. Je détournai les yeux quand elle me regarda,
-puis le terrible regard se posa de nouveau sur van Horst, n'ayant pas
-voulu s'arrêter à Nick Holly qui se tenait à demi accroupi, les mains
-aux genoux. Elle ne regarda pas non plus Jane Holly, dont on ne voyait
-plus que les yeux noirs entre les maigres doigts... Et nous restions
-tous immobiles, sauf Jimmy qui, allongé sur le ventre, grattait la terre
-furieusement avec ses ongles.
-
-«Oui, reprit Annie Smith, maintenant cet homme va mourir. Nous allons le
-pendre. Cette corde qu'il avait apportée servira.»
-
-Mais rien, sur le visage de van Horst, ne signifia qu'il eût compris.
-
-
-
-
-XLIX.
-
-
-On avait ligoté van Horst au pied d'un arbre que je connaissais bien
-pour y être monté, un soir, avec le cadavre de Caldaguès. On l'avait lié
-sans qu'il se défendît par un geste. Il se laissait faire. Si on lui
-avait craché au visage, il se peut qu'il n'eût pas cillé. Il ne voyait
-plus. Il n'entendait plus. Mon ami van Horst était ailleurs.
-
-Mon ami van Horst?... Alors, direz-vous, pourquoi ne l'avoir pas
-défendu?...
-
-Vous en parlez à votre aise!
-
-Et d'abord, on ne me l'aurait pas permis. Jane Holly me surveillait avec
-soin; enfin, si l'on peut secourir efficacement un être qui résiste, il
-est tout à fait inutile de venir en aide à un mort, et, van Horst, en
-vérité, était mort.
-
-Nicodemus Holly l'avait donc attaché avec un bout de cette même corde
-qui devait servir à pendre Jane. Le reste servirait à pendre van Horst.
-Durant qu'il assurait et serrait les noeuds des mains et des pieds, il
-faisait des plaisanteries trop viles pour que je les répète. Personne
-d'ailleurs ne les écoutait. Elles restaient près de la bouche ignoble de
-leur inventeur.
-
-Maintenant, on ne se pressait plus: on avait le temps. Rien n'empêchait
-que le plaisir durât. Je crois qu'à un moment van Horst fit effort pour
-se dégager, mais trop tard. Déjà Samson était à la meule.
-
-«Ça va bien! dit Holly, il ne bougera plus. Il n'y aura qu'à passer le
-reste de la corde sur cette branche, là-haut, faire un noeud coulant
-et... hisse!... ho... hisse! Vous m'aiderez, Kid, il faudra de la
-poigne!»
-
-Kid ne répondit rien. Le gros Kid restait soucieux, et moi, eh bien que
-voulez-vous! moi, je regardais van Horst, me sachant trop faible pour
-résister à ces gens sûrs de leur dessein.
-
-Jane Holly s'était emparée de la corde du supplice: déjà, elle apprêtait
-la ganse d'un noeud coulant en débridant les fils... avec quel soin!
-
-Je m'étais approché de Kid.
-
-«Voyons! lui dis-je tout bas, c'est trop infâme!»
-
-Il répondit:
-
-«C'est le jugement de Dieu!»
-
-Et je ne sais plus quel verset de la Bible il me cita.
-
-Non! ce n'était pas le jugement de Dieu! Je sentais que ce ne pouvait
-être le jugement de Dieu! L'esprit de l'homme s'y voyait trop.
-
---Oh! m'écriai-je, Dieu n'a pas voulu cela!
-
---Tu blasphèmes! répondit Kid.
-
-Je regardai van Horst de nouveau... Annie Smith, elle aussi, regardait
-van Horst, et, un instant, le regard vague du colosse lié se fixa sur
-les grands yeux bleus, sur les cheveux clairs, sur la bouche rouge et
-droite, et les lèvres du colosse tremblèrent. Puis, tout soudain, van
-Horst rougit: sa grande poitrine eut trois ou quatre soupirs et ses
-yeux, ses yeux qui s'étaient si souvent posés sur moi, où j'avais vu
-passer tant d'expressions de haine, d'ambition, d'amour et de bonté, ses
-yeux d'un bleu froid se remplirent de larmes comme fait une source
-longtemps tarie qui vient de renaître, et la douleur de van Horst
-s'épancha, se répandit, inonda les joues hâlées et, furieuse, gonfla sa
-poitrine... Ces larmes!... ah! ces larmes-là!...
-
-Je m'approchai de lui, tout près.
-
-Bientôt, il me parla à voix basse.
-
-«Ecoute, Olivier, lorsqu'ils m'auront pendu, tu prendras le revolver qui
-est dans ma poche droite. C'est pour toi... Non... inutile,
-maintenant... ils te l'enlèveraient... Ecoute encore: n'essaye pas de me
-sauver... il n'y a pas moyen, et puis, je ne veux plus... mais ne
-m'oublie pas, souviens-toi de notre voyage sur la Columbia et des jours
-où nous cherchions de l'or dans le Yellow-Creek... pense à nos courses
-en forêt, à nos conversations... à tout cela!... Si j'ai été injuste ou
-cruel, tu me pardonneras, tu essayeras de me pardonner!... Voyons! ne
-pleure pas, gosse! ça ne mène à rien! Moi, je viens de pleurer pour la
-première fois depuis que je suis enfant... et ça n'a mené à rien! Les
-cordes me font mal... Ils devraient se dépêcher un peu... Allons, adieu!
-va-t'en... Allons! va-t'en, Olivier!»
-
-Ses paroles semblaient apaisées. Il eût parlé encore, mais Jane Holly
-venait vers nous. Ce n'était d'ailleurs qu'à Jimmy qu'elle voulait
-parler.
-
-«Jimmy! lève-toi!»
-
-Elle le tira par la manche. Jimmy, couché par terre, regardait van Horst
-avec une expression que je ne lui connaissais pas. Il avait l'air
-indécis, il avait l'air perplexe... il avait l'air de penser.
-
-«Tu vas monter dans cet arbre avec la corde,» poursuivit Jane Holly.
-
-Jimmy hésitait.
-
-«Monte tout de suite!»
-
-Alors, lentement, avec répugnance, il obéit. D'ordinaire, il grimpait
-avec la vitesse convulsive des singes. Cette fois, il ne se pressa
-point. Il s'accrochait aux lianes, montait lentement, alourdi par la
-corde, s'arrêtait à chaque instant.
-
-Cet arbre! cet arbre! Pourquoi cet arbre, entre tous les arbres de la
-forêt?
-
-Il tâchait à gagner une longue branche basse et coudée que lui montrait
-Jane Holly. Suivant l'expression de Nicodemus, elle ferait bien
-l'affaire pour pendre un gros corps!...
-
-Je ne voyais déjà plus Jimmy dans le feuillage lorsque tout à coup, je
-l'entendis rire.
-
-«Olivier! me cria-t-il, Olivier! tu sais! il y a déjà un monsieur dans
-l'arbre!»
-
-Il avait vu la chose!... Les morts ne se perdent point!
-
-Je ne répondis pas. Van Horst n'avait rien entendu, mais Holly leva la
-tête:
-
---Il y a un monsieur dans l'arbre?... Eh bien, jette-le en bas!
-
---C'est tout en haut! cria Jimmy... mais j'y vais!
-
-Pendant quelques instants, on ne l'entendit plus.
-
-Silencieusement, vite, avec souplesse, il montait dans l'arbre vert. Il
-avait posé la corde sur un rameau. De temps en temps, on voyait un peu
-de son costume dans une lucarne de la frondaison.
-
-«Voilà! cria-t-il bientôt... Je suis avec le monsieur.»
-
-Annie Smith, qui semblait n'avoir point pris garde à l'incident, tourna
-les yeux vers moi... Elle étouffa un gémissement de peur.
-
-«Jette-le donc, ton monsieur!» dit encore Holly.
-
-De nouveau, tout en haut de l'arbre, on entendit le rire de Jimmy...
-
-
-
-
-L.
-
-
-Soudain, il tomba de l'arbre une arme à feu qui vint se briser au pied
-du tronc, puis, aussitôt après, une autre chose qui se défaisait dans sa
-chute... vous comprenez?... un squelette. Quelques haillons y pendaient
-encore; il ne restait plus de chair; les os étaient jaunes. Les insectes
-et les oiseaux du ciel se chargent de réduire un cadavre avec rapidité.
-
-Cela tomba parmi nous, et nous reculâmes... Je me souviens que van Horst
-regarda, lui aussi, mais il ne fit que sourire pâlement. Aucun de nous
-ne disait mot... on entendait encore, dans le haut de l'arbre, le rire
-frais de Jimmy. Pourtant, nous ne l'écoutions guère, une autre musique
-nous occupait: là, tout près, à nos pieds mêmes... une rumeur, un chant
-sourd qui paraissait sortir du squelette.
-
-Annie s'était approchée. Je fis aussi quelques pas; je regardais ces
-ossements brouillés par la chute, ce crâne qui venait de se fendre sur
-un caillou, cette poitrine encore vêtue d'un lambeau de toile... et je
-compris l'étrange murmure, et j'en vis la raison...
-
-Des abeilles avaient fait leur ruche dans la poitrine sèche de
-Caldaguès; un essaim tout entier chantait dans cette cage, où, quelques
-mois avant, battait un coeur. Surprises, elles bourdonnaient et
-tourbillonnaient, industrieuses, affairées dans leur colère, pleines
-d'indignation et déjà martiales.
-
- * * * * *
-
-Voyez-vous la scène: le grand arbre aux branches duquel deux vautours
-viennent de se poser; Jimmy qui saute à terre avec un cri de joie; Holly
-courbé, tremblant, cagneux, la gueule en avant et les mains posées sur
-les genoux; Jane, frémissante, parcourue de frissons, heureuse, oui,
-heureuse! et les trois personnages du drame, van Horst lié, les yeux
-vagues, la bouche lourde, Annie, tout à fait immobile, pressant ses
-lèvres de ses doigts et qui paraissait réfléchir furieusement à quelque
-chose, et qui regardait avec obstination le fusil brisé qui gisait à
-terre; enfin, l'objet, l'objet qui avait été Caldaguès, le bûcheron,
-d'où s'échappait un tourbillon d'abeilles bruissantes; et moi, devant
-tout cela.
-
-A cet instant, je ne sais pour quelle raison, je m'approchai de van
-Horst et pris son revolver dans sa poche droite.
-
-«Attention! dit aussitôt Jane Holly. Ayez l'oeil sur Saruex! Tenez-le,
-Kid!»
-
-Et je fus, dès lors, le prisonnier des puissantes mains de John Kid.
-J'avais glissé le revolver dans ma ceinture, mais je ne pouvais m'en
-servir ni faire un mouvement.
-
-Annie Smith réfléchissait toujours en regardant le fusil brisé. Soudain
-elle leva la tête. Elle s'était décidée.
-
-«Laissez! Ne le pendez pas!» dit-elle d'une voix dure.
-
-Vers elle, Vincent van Horst tourna un peu la tête.
-
-Aucune émotion ne passait sur le visage d'Annie. Un froid désir de
-vengeance animait seul ce beau corps. Inhumaine et formidable, elle
-s'approcha de van Horst, faisant un détour pour éviter le tourbillon des
-abeilles. Elle se pencha sur lui. Il s'en fallait de peu qu'elle ne
-sourît. D'abord elle le regarda fixement sans prononcer une parole. Il
-était né en elle une idée infâme. Puis elle prononça lentement quelques
-paroles de ce ton glacé que je connaissais bien:
-
-«Vous ne vouliez pas me dire où était Caldaguès! Je l'ai trouvé, van
-Horst! vous voyez! je l'ai trouvé! Et, maintenant, écoutez-moi, van
-Horst. Vous avez tué l'homme que j'aimais; vous avez tué mon père. Pour
-cela vous devez mourir, mais je veux que vous souffriez beaucoup et nous
-ne vous pendrons pas... je vous tuerai moi-même!»
-
-Il la regardait. Je ne sais s'il avait compris ce qu'elle méditait de
-faire, mais tout à coup, son visage s'illumina d'un sourire
-extraordinaire, tandis que ses yeux grands ouverts, trop ouverts,
-désorbités, contemplaient la femme qu'il s'était plu à chérir d'un si
-puissant amour... Van Horst comprenait du moins une chose: il ne
-mourrait pas de la main abjecte de Holly; Annie, seule, le tuerait et il
-dit de sa voix chaude des jours heureux, avec force, avec calme, avec
-quelle ferveur!
-
-«Je vous remercie, mon amour!»
-
-Alors Annie Smith perdit ce calme affreux qui m'effrayait tant et sa
-haine l'avilit en devenant plus déréglée. Les dents découvertes, le
-regard fou, elle courut prendre le fusil de Caldaguès et d'une main se
-garant avec son châle du tourbillon furieux des abeilles, de l'autre
-elle poussa jusqu'aux pieds de van Horst, à l'aide de l'arme brisée, le
-squelette où frémissait l'essaim. La frénésie du geste s'alliait bien à
-la folie du regard. Vite, elle s'éloigna, et les abeilles entourèrent
-van Horst.
-
-Je voyais cela! Je ne pouvais faire un geste! Le gros Kid me tenait
-toujours devant lui, serré par les coudes...
-
-Mais alors, coupant la scène, la dominant comme fait le tocsin d'un
-incendie, derrière moi, jaillit de la bouche de Kid un hymne
-enthousiaste et sonore. Comme si toute son âme s'exprimait en cette
-hymne, John Kid chantait un cantique. John Kid chantait à pleine voix
-les louanges du Seigneur. Loin des hommes passionnés et cruels, il se
-réfugiait dans une adoration supérieure... Il chantait.
-
-Les abeilles bourdonnaient autour des épaules de van Horst; elles le
-piquaient aux bras. La bouche fixe, il faisait effort contre les cordes
-qui le liaient à l'arbre, et John Kid chantait.
-
-Etait-ce pour affermir le courage de la victime? Etait-ce pour s'en
-remettre à Dieu du jugement final?... John Kid chantait.
-
-Les abeilles se posaient sur le cou de van Horst, rampaient sur son
-menton, bourdonnaient autour de ses cheveux.
-
-A quelques pas, Holly et sa femme, accroupis à terre, excitaient les
-abeilles en jetant contre l'essaim de petits cailloux.
-
-Et le gros Kid chantait toujours sans que sa voix tremblât ni faiblît,
-et toujours il célébrait le Dieu juste qui règne dans les cieux...
-
-Le reste se passa en quelques secondes. Nous agîmes tous avec une folle
-rapidité... Kid s'était rapproché du supplicié en me poussant devant
-lui, et, soudain, des lèvres de van Horst que les abeilles couvraient
-déjà, de ces lèvres boursouflées affreusement par le venin, quelques
-mots s'échappèrent... non point des cris: des mots, quelques mots
-passionnés:
-
-«Je vous adore! Annie, mon amour!»
-
-D'abord, elle ne broncha pas, puis, brusquement, elle s'approcha de moi,
-me prit par le cou, m'attira vers elle et me baisa la bouche.
-
-«Voilà! cria-t-elle, voilà celui qui sera mon amant!»
-
-Aussitôt, comme s'il fût entré en agonie, le visage de van Horst se
-décomposa, perdit toute ressemblance humaine, devint noir...
-
-«Non!» m'écriai-je.
-
-Kid chantait toujours, mais il me tenait d'une prise moins ferme...
-
-«Non! jamais! ça c'est trop ignoble!»
-
-Et, soudain, Kid me lâcha, une abeille l'avait piqué à la main. Je me
-dégageai, me jetai vers van Horst. Sur le menton, sur les lèvres, sur le
-bas des joues, les abeilles foisonnaient. Les yeux seuls, grands ouverts
-étaient libres. Le regard de van Horst croisa le mien...
-
-Epouvantable face!... Douleur prodigieuse!
-
-Je tirai le revolver que j'avais glissé dans ma ceinture et, le posant
-en oblique sur la bouche gonflée de van Horst, je lui fis sauter la
-tête...
-
-Et John Kid cessa de chanter.
-
-
-
-
-LI.
-
-
-On ne voyait rien dans cette ombre noire et verte. Jimmy m'éclairait de
-son mieux avec une lanterne prise à la buvette, moi, je travaillais
-maladroitement, la terre étant dure, pleine de racines et de cailloux.
-
-Enfin, ce fut fait. La fosse paraissait assez grande. Il dormirait
-tranquille. Les bêtes sauvages ne le déterreraient pas; les hommes de la
-Fourche le laisseraient en paix.
-
-Jimmy, un peu las, s'était assis par terre et la lanterne, posée entre
-ses jambes, éclairait le visage fracassé du grand cadavre...
-
-Voilà... L'histoire de van Horst, mon maître, était finie...
-
-Lorsque j'eus abattu Vincent van Horst, je pris la fuite et j'errai
-quelque temps sous les arbres. On m'avait cherché, d'abord, mais aucun
-de ces hommes ne connaissait la forêt aussi bien que moi, et, peu à peu,
-ils étaient tous rentrés à la Fourche. La nuit venue, je m'en fus
-chercher van Horst, et, l'ayant trouvé, je vis, tout auprès de
-l'horrible dépouille, passer une ombre agile. Jimmy? Que faisait-il là?
-Je l'appelai. Il me répondit d'une voix brouillée que j'entendis mal.
-
-Je l'envoyai au bar pour qu'il m'en rapportât une pioche, une pelle, une
-lanterne et cette même éponge qui m'avait déjà servi pour le sang du
-vieux Smith. Je voulais enterrer van Horst proprement.
-
-Rapide et secret, Jimmy fit la commission... S'occupait-on jamais des
-gestes de Jimmy!
-
-Et puis, nous nous mîmes au travail...
-
-Comme montait la nuit, le vent était tombé. De l'ouragan, il ne restait
-que des souffles furtifs qui faisaient frémir le feuillage. Parfois, une
-voix soudaine gémissait dans l'air, puis, tout se taisait... Heure
-sombre!... la lanterne donnait une si courte lumière, qu'il me semblait
-vraiment être entouré de murailles noires, toutes proches.
-
-Encore quelques instants, et le cadavre fut couché dans sa fosse.
-
-«Allons! dis-je à Jimmy, nous avons autre chose à faire. Tiens la
-lanterne et suis-moi.»
-
-Non... non! il ne resterait pas seul sous terre... Je ne voulais pas que
-mon ami van Horst restât tout seul sous la mousse, livré aux bêtes
-obscures. Je lui trouverais un compagnon!... et je m'en retournai vers
-l'arbre du supplice.
-
-Ce fut plus facile que je ne l'aurais cru de transporter les os de
-Caldaguès, car les abeilles, reformées en essaim, venaient de s'envoler.
-Bientôt, la dépouille fut couchée près de celle de van Horst. Entre les
-deux, je posai le fusil brisé du bûcheron.
-
-«Eclaire-les,» dis-je à Jimmy.
-
-Le rond jaune de la lanterne dansa, passant de la face ouverte, couleur
-de pourpre, au crâne clair...
-
-«Maintenant, dis-je à voix haute... maintenant, Vincent van Horst, tu
-peux te reposer!...»
-
-Et, me tournant vers Jimmy:
-
-«Il ne reste plus qu'à les recouvrir...»
-
-Mais j'eus une surprise.
-
-«Prends un instant la lanterne, veux-tu, Olivier?» dit Jimmy.
-
-Il tira de sa poche le châle rouge sous lequel s'abritait Annie dans le
-tourbillon des abeilles et qu'elle avait laissé tomber sur un buisson,
-puis il se mit à genoux et couvrit ce qui restait des deux pauvres
-visages avec le fichu rouge.
-
-Que se passait-il donc dans cette cervelle d'enfant? Avait-il compris?
-L'esprit s'éveillait-il? Non, Jimmy se mit à rire comme d'une chose
-plaisante et, la lanterne ayant tremblé dans ma main, il tâcha d'en
-attraper sur les mousses le reflet jaune.
-
-Alors je saisis la pelle et la terre tomba sur mes deux amis.
-
-
-
-
-LII.
-
-
-Une heure plus tard.
-
-Par le petit carré de la fenêtre du saloon, j'apercevais le groupe des
-buveurs. Je crois que tous étaient ivres, sauf Maria qui paisiblement
-tricotait dans son coin.--Des rires, des chants, des cris.--Au milieu du
-plancher, le gros Kid dormait, rouge, les bras en croix. Sur le mur, je
-vis le clou dont, jadis, avant mon arrivée, Sam Wells s'était servi pour
-se pendre. Sur l'autre cloison, le Napoléon d'Epinal, et, juste en face
-de moi, la trace encore fraîche du coup de rabot que j'avais donné pour
-nettoyer le mur taché par le sang du vieux Smith.
-
-Jimmy était allé se coucher, retombé vite dans sa nuit, après un instant
-de lumière.
-
-Je ne me lassais pas de regarder dans le saloon. Où donc se trouvait
-Annie?... Passant devant sa cabane, j'avais vu la porte ouverte. Dans la
-petite chambre propre, bien tenue, bien rangée, personne... Où donc
-pouvait être Annie?
-
-Et toujours, je considérais le saloon, croyant peut-être qu'elle
-apparaîtrait au milieu de cette assemblée de gens ivres...
-
-Soudain, Holly jeta les yeux sur moi.
-
-«Viens, Olivier! cria-t-il d'une grande voix saoule. Nous te pardonnons!
-viens boire!»
-
-Sans répondre, j'allais m'éloigner quand une main toucha mon épaule.
-
-Je me retournai.
-
-«Vous! oh! que me voulez-vous?...»
-
-Annie me regardait. Son visage penché sur le mien avait une expression
-tout à fait égarée; pourtant sa voix fut d'une grande douceur:
-
-«Olivier! me dit-elle, écoute-moi! il faut vraiment que je te parle...»
-
- * * * * *
-
-Mais le reste est une autre histoire... J'ai promis de conter la vie de
-Vincent van Horst; je n'ai que faire de conter ma vie à moi, et ma
-honte... Certaines choses ne doivent pas être dites... Oublions... Que
-Vincent van Horst, mon maître me pardonne... et que Dieu ait pitié de
-nous!
-
-
-FIN
-
-
-
-
-CHATEAUROUX
-
-Société d'Imprimerie, d'Edition et des Journaux du Berry
-
-
-
-
- HISTOIRES MONTMARTROISES, racontées par DIX MONTMARTROIS. Illustré de
- 41 gravures et de 10 portraits-charge. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50
- LE FILS DES TROIS MOUSQUETAIRES, par CAMI. Illustrat. de l'auteur. Un
- volume in-16. Net 2 fr. 50
- THEATRE DE FRANCE (Rivoli.--Le Vitrail.--Jean-Bart ou le Bon
- Corsaire), par René FAUCHOIS. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50
- LE DOCTEUR LERNE, sous-dieu, par Maurice RENARD. Couverture et
- frontispice de J. HEMARD. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50
- LA JEUNE FILLE AUX PINCEAUX, par Jean PELLERIN. Un vol. in-16.
- Net 2 fr. 50
- LE MAITRE DE LA FORCE, par Léon BARANGER. Illustrations de
- R. Diligent. Un volume in-16. Net 4 fr. 50
- CHEZ LES FRITZ, Notes et Croquis de captivité, par Joseph HEMARD.
- Illustré de 64 pages en noir et de 8 pages hors-texte en couleurs.
- Préface de José Germain. In-4. Net 6 fr. »
- LA FIN, Souvenirs d'un Correspondant aux Armées en Allemagne, par
- Pierre MAC ORLAN. Croquis de l'auteur. In-16. Net 3 fr. »
- LE CORSAIRE GALANT, par DORSENNE et BOISYVON. Couverture en couleurs
- de H. MIRANDE. Un volume in-16. Net 2 fr. 50
- JOË ROLLON, l'Autre Homme invisible, par Edmond CAZAL. Deux bois
- originaux de DARAGNES. Un volume in-16. Net 4 fr. 50
- VOLUPTÉS DE GUERRE, par Edmond CAZAL. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50
- CONTES A LA MARRAINE, par MAURICE-CH. RENARD. Préface de HENRI
- BARBUSSE. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50
- MARTIN BURNEY, boueux, boxeur et marchand d'oiseaux, par O. HENRY.
- Traduction française de Maurice BEERBLOCK. Dessins de GUS BOFA. Un
- volume in-16. Net 2 fr. 50
- SUR LA TRACE DES "BANDEIRANTES", par Jean de MONTLAUR. Illustré de 77
- gravures hors texte. Un volume in-16. Net 6 fr. »
- A VENISE par les Dolomites, par le Dr AURENCHE. Préface du Général
- G. Deleuze. Illustré de 2 cartes et 15 gravures hors-texte. Un
- vol. in-16. Net 6 fr. »
- L'ETONNANTE VIE DU COLONEL JACK, par Daniel de FOE. Traduction de
- Maurice DEKOBRA. Deux bois originaux de DARAGNES. Un vol. in-16.
- Net 4 fr. 50
- LILY, modèle, roman de Montmartre, par André WARNOD. Illustrations de
- l'auteur. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50
- L'HOMME QUI GAGNE, par RENÉ PUJOL. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50
- LE MAITRE DU NAVIRE, par Louis CHADOURNE. Deux bois originaux de
- DARAGNES. Un volume in-16. Net 4 fr. 50
- SOUS LES MERS, par Gérard BAUER. Préface de Paul BOURGET. Un vol.
- in-16. Net 4 fr. 50
- LES MEMOIRES DE RAT DE CAVE, ou du Cambriolage considéré comme un des
- Beaux-Arts, par Maurice DEKOBRA. Illustr. de E. SAUNIER. Un volume
- in-16. Net 4 fr. 50
- LE MASSACRE DES INNOCENTS, par Alfred MACHARD et POULBOT. Illustré
- de 47 dessins inédits de POULBOT. (21e mille) Un volume in-16.
- Net 2 fr. 50
- LES GOSSES DANS LES RUINES, par Paul GSELL et POULBOT. 50 dessins de
- POULBOT. Un volume in-16. Net 2 fr. 50
- NOUNE ET LA GUERRE, par YVES PASCAL. Un vol. in-16. Net 4 fr. 50
- L'HOMME VERDATRE, par H. AVELOT. Illustrations de l'auteur. Un vol.
- in-16. Net 2 fr. 50
- ORIENT ROYAL (Cinq ans à la Cour de Roumanie), par ROBERT SCHEFFER.
- Avant-propos de J.-H. ROSNY aîné. Un volume in-16 (4e mille)
- Net 4 fr. 50
- LES FAUSSES NOUVELLES de la Grande Guerre, par le Dr LUCIEN-GRAUX.
- Cinq volumes grand in-16. Le volume Net 6 fr. »
- LE MOUTON ROUGE (Contes de Guerre), par le Dr LUCIEN-GRAUX. Un vol.
- in-16 (4e mille) Net 4 fr. 50
- LES YEUX DU MORT, par le Dr LUCIEN-GRAUX. Lettre-Préface du Général
- de Maud'huy. Illustrations de Galland. In-16. Net 4 fr. 50
- LE CHANT DE L'EQUIPAGE, par PIERRE MAC-ORLAN. Illustrations de GUS
- BOFA. Un volume in-16 (6e mille) Net 4 fr. 50
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