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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Turquie agonisante - -Author: Pierre Loti - -Release Date: November 26, 2020 [EBook #63887] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TURQUIE AGONISANTE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - PIERRE LOTI - DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE - - TURQUIE - AGONISANTE - - NOUVELLE ÉDITION - REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - -DU MÊME AUTEUR - -Format grand in-18. - - AU MAROC 1 vol. - AZIYADÉ 1 -- - LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 -- - LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 -- - LES DÉSENCHANTÉES 1 -- - LE DÉSERT 1 -- - L'EXILÉE 1 -- - FANTÔME D'ORIENT 1 -- - FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- - LA FILLE DU CIEL 1 -- - FLEURS D'ENNUI 1 -- - LA GALILÉE 1 -- - L'HORREUR ALLEMANDE 1 -- - L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- - JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- - JÉRUSALEM 1 -- - LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 -- - MADAME CHRYSANTHÈME 1 -- - LE MARIAGE DE LOTI 1 -- - MATELOT 1 -- - MON FRÈRE YVES 1 -- - LA MORT DE NOTRE CHÈRE FRANCE EN ORIENT 1 -- - LA MORT DE PHILÆ 1 -- - PAGES CHOISIES 1 -- - PÊCHEUR D'ISLANDE 1 -- - PRIME JEUNESSE 1 -- - PROPOS D'EXIL 1 -- - RAMUNTCHO 1 -- - RAMUNTCHO, pièce 1 -- - REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- - LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- - LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- - SUPRÊMES VISIONS D'ORIENT 1 -- - LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- - UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 -- - UN JEUNE OFFICIER PAUVRE 1 -- - VERS ISPAHAN 1 -- - -Format in-8º cavalier. - - OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol. - - - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. - - -Copyright 1913, by CALMANN-LÉVY - - - - -PRÉFACE - - -_Je prie ceux qui voudront bien me lire d'être indulgents pour ces -lettres, si mal coordonnées. Elles ont été écrites fiévreusement, dans -l'indignation et la souffrance, et publiées en hâte, pour démasquer, si -possible, tant d'hypocrites ignominies, pour essayer de faire entendre -un peu de vérité et pour demander un peu de justice._ - -_Mais il faudrait pouvoir les continuer, car chaque jour m'apporte de -nouveaux détails certains à l'appui de ma cause. Malgré la censure et -les belles paroles, la vérité finira par être universellement connue. -Incendies, massacres, pillages, viols, monstrueuses et indicibles -mutilations de prisonniers, rien ne manque au bilan des armées très -chrétiennes. J'accorde, si l'on veut, que tout cela est inévitable quand -des peuples primitifs sont déchaînés à la guerre; aussi n'en aurais-je -pas parlé si les «libérateurs» n'avaient vraiment trop joué de cette -corde-là, pour ameuter les ignorants et les crédules contre les pauvres -Turcs, qui en ont fait beaucoup moins qu'eux-mêmes._ - -_P. LOTI._ - - - - -TURQUIE AGONISANTE - - - - -LENDEMAINS D'INCENDIE - - -11 octobre 1911. - -Hier existait encore une ville qui s'était à peu près conservée, comme à -miracle, depuis les époques où l'Orient resplendissait. On n'y entendait -point les bruits de sifflets et de ferraille qui sont l'apanage de nos -capitales modernes; la vie s'y écoulait méditative et discrète, apaisée -par la foi; les hommes y faisaient encore leur prière, et des milliers -de petites tombes, d'une forme exquise et toujours pareille, y -peuplaient les places ombreuses, rappelant doucement la mort sans y -mêler aucune terreur. Cela s'appelait Stamboul, et ce n'était pas au -bout du monde; non, c'était en Europe, à trois jours à peine de notre -Paris fiévreux et trépidant. - -Pauvre Stamboul! Son délabrement, il faut le reconnaître, devenait -extrême; aussi, tous les snobs touristes--qui sont peut-être la classe -humaine la moins capable de comprendre quelque chose à quoi que ce -soit,--s'indignaient en débarquant des paquebots ou des trains de luxe, -à voir ces maisons de travers, ces décombres qui gisaient partout et ces -immondices qui souvent traînaient dans les ruelles mortes. Seuls les -artistes et les rêveurs profonds se sentaient pris dès l'abord par ce -charme de vieil Orient, que j'ai tant de fois cherché à exprimer, mais -qui toujours a fui entre mes mots inhabiles. - -Pauvre grand et majestueux Stamboul! Il dépérissait, comme l'Islam tout -entier du reste, au souffle empesté de houille qui vient d'Occident. Il -faut dire même que les Turcs, les nouveaux, élevés sur nos boulevards, -lui témoignaient un dédain puéril; semblables aux moucherons qu'attire -la flamme des lampes, ces musulmans des jeunes couches, éblouis par tout -le toc de nos idées subversives et de notre luxe à bon marché, -préféraient se bâtir sur l'autre rive de la Corne d'Or des maisons -singeant les nôtres. De plus en plus donc, les abords des grandes -mosquées saintes se dépeuplaient de gens riches et modernisés; c'étaient -seulement les humbles qui restaient là, les humbles et les dignes, ceux -qui continuaient de poursuivre le rêve des ancêtres et qui enroulaient -encore d'un turban leur front grave. - -Et puis tant d'incendies s'allumaient aussi chaque année dans ces vieux -quartiers en bois, toujours prêts à flamber! Il y a cependant plusieurs -faubourgs, Péra, Galata, Chichli, Nichantache,--auxquels je ne souhaite -pas de mal, à Dieu ne plaise,--mais qui auraient pu brûler sans que le -monde artiste en prît le deuil, au contraire. Eh bien! non, c'était -toujours au coeur même de Stamboul que le feu s'attaquait de préférence, -se plaisant à détruire les vestiges du merveilleux passé,--et préparant -ces espaces vides où d'inconscients malfaiteurs projettent de tracer -aujourd'hui des avenues bien droites en style américain et de construire -des maisons bien uniformes. - -Pour comble, depuis deux ans, la municipalité turque elle-même semble -s'acharner contre tout ce qui est oriental. On a perdu, là-bas comme -chez nous, le sens de la beauté et le respect des choses que vénéraient -les aïeux; les mosquées ni les tombes ne sont plus sacrées. -Dernièrement, ne voulait-on pas détruire, pour faire place aux hideuses -«maisons de rapport», ce cimetière historique de Rouméli-Hissar, qui est -peut-être le joyau le plus précieux de la rive d'Europe! Quant à la -grande muraille de Byzance qui va d'Eyoub aux Sept-Tours, à travers des -terrains d'ailleurs inutilisables et délaissés de la vie, la grande -muraille si imposante et farouchement superbe qui attire chaque année -des visiteurs par centaines, je crois qu'elle ne subsiste encore que -faute d'argent pour la démolir. Et j'apprends que de pitoyables petits -édiles, sous prétexte d'élargir une rue déjà assez large, ont osé -détruire l'exquise colonnade et les arceaux de la Chah-Zahdé, supprimant -ainsi l'un des quartiers les plus recueillis et les plus délicieusement -turcs! Comment donc tolère-t-on là-bas des crimes aussi imbéciles? Il y -a cependant des hommes de haute intelligence dans les «comités» de la -Turquie, des hommes de sens artistique et des musulmans de race, -capables de comprendre que, même pour la dignité nationale, il -importerait de sauvegarder ces témoins d'un passé si grandiose. -Peut-être, hélas! ces gouvernants d'aujourd'hui sont-ils débordés, je le -veux bien, par les _Rayas_, infiltrés dans leurs rangs de plus en plus: -des Arméniens, des Juifs, des Grecs, qui non seulement ne comprennent -pas, mais qui haïssent toute empreinte de la majesté du vieil Islam. Il -reste pourtant un point de vue pratique, à la portée de ces derniers, à -ce qu'il semble: les étrangers qui arrivent en foule tous les ans pour -visiter ce musée merveilleux qu'était Stamboul et qui apportent l'argent -à mains pleines, les verra-t-on encore lorsque des édiles, de la force -de ceux qui viennent de saboter la sainte colonnade, auront fini -d'accommoder la ville des Khalifes dans le goût de Chicago ou seulement -de Berlin? - -Quand même et malgré tout, au commencement de l'année courante 1911, -Stamboul existait encore; il avait gardé la plupart de ses refuges -adorables où l'on retrouvait le silence des vieux temps calmes, près des -mosquées, sous des arbres centenaires; il avait surtout gardé sa -silhouette unique au monde que les levers de soleil ou les nuits de lune -illuminaient en splendeur. Et voici, hélas! que l'été dernier, par ces -longues sécheresses qui faisaient l'eau si rare, tout le versant de la -Corne-d'Or a pris feu comme paille. Rien n'a pu arrêter les flammes -folles, les étincelles qui s'envolaient au loin. Terriblement vite -l'incendie a eu fini d'anéantir d'immenses quartiers de pure turquerie, -confondant en un même brasier leurs mosquées, leurs maisons aux grilles -jalouses, leurs arbres vénérables, leurs kiosques pour les saints -tombeaux, tout ce qui en faisait la séduction et le mystère. - -Le profil même de cette ville des minarets et des dômes, le grand profil -que l'on voyait de si loin sur le ciel, a été effleuré et presque -changé. - -Devant l'irréparable destruction, rien à faire que courber la tête. Mais -il y a eu en même temps autre chose de plus humainement douloureux, -devant quoi notre devoir est de ne pas rester inactifs. Dans l'espace de -quelques heures, plus de soixante mille sinistrés se sont trouvés dans -les rues, ayant perdu leur maison, leurs vêtements, leurs meubles, -jusqu'à leurs outils de travail; pauvres gens qui n'ont plus rien, et -qu'à tout prix il faut secourir. - -On m'objectera que je viens raconter une histoire bien ancienne: voici -tantôt deux mois que Stamboul est brûlé, et déjà la pitié s'est -détournée, hélas!--Et pourtant non, elle est au contraire d'une -poignante actualité, la si triste histoire que j'ai voulu répéter ici, -d'une actualité que lui donnent les premières pluies automnales, et que -lui renouvelleront bientôt plus lamentablement les premiers froids, les -premières neiges. Pendant l'été aux belles nuits tièdes, les incendiés -campaient n'importe où, vêtus de presque rien; mais à présent voici -venir l'hiver, le terrible hiver du Bosphore. En général, on s'imagine -chez nous que Constantinople, parce que c'est une ville orientale, doit -être tout le temps ensoleillée; il faut y avoir habité pour connaître -les humidités glacées qui s'y abattent avec l'automne, les vents mortels -qui y soufflent de la mer Noire et qui en font la ville des bronchites -et des phtisies. - -Je me souviens de l'élan de sympathie provoqué en France par le désastre -de Messine, où tant de vies humaines avaient été englouties sous les -décombres. A Stamboul, il est vrai, presque personne n'a été atteint; -mais c'est pis encore peut-être, car aujourd'hui, les premiers secours -étant distribués et épuisés, il reste bien trente mille malheureux sans -abri, sans vêtements: que feront-ils, ceux-ci, quand la neige aura jeté -ses blancs linceuls sur tous les dômes de leurs mosquées, et quand les -rues où ils couchent s'empliront de la boue des dégels? Donc, c'est -maintenant plus que jamais qu'il faudrait avoir pitié. Et tout ce monde, -sans gîte, sans manteau sous la pluie froide, enfants qui grelottent et -qui toussent, vieilles femmes courbées, vieillards perclus, tout cet -humble monde est si débonnaire, si honnête et si digne! Petits ouvriers, -petits marchands de race purement musulmane, qui vivaient au jour le -jour, heureux dans leurs maisonnettes de bois, sans les désirs effrénés -ni l'envie haineuse que l'on souffle au peuple de nos grandes villes -d'Occident. Ils n'étaient pas les Turcs des nouvelles couches, mais ceux -d'autrefois qui se rendaient à la mosquée quand le muezzin chantait. Ils -étaient ceux aussi qui animaient, de leurs groupes encore pittoresques, -les places tranquilles où l'on fume des narguilhés à l'ombre des -platanes, et tant de voyageurs qui se sont arrêtés pour contempler leur -incompréhensible paix, pour s'étonner de leur confiance en la prière, -tant de touristes leur doivent aujourd'hui au moins une aumône pour ces -moments de rêverie passés en les regardant. Tous les promeneurs -désoeuvrés que les paquebots amènent chaque année au Bosphore sont -redevables d'une obole à ce Stamboul, ne serait-ce que pour avoir empli -leurs yeux de son incomparable silhouette aujourd'hui presque détruite. -Quant à mes amis inconnus, auxquels mes livres ont essayé de révéler ce -que fut la vraie Turquie et qui en me lisant ont oublié une minute nos -agitations vaines, c'est à eux surtout que je m'adresse, les conjurant -d'entendre mon cri d'alarme. - -J'ajouterai que cette oeuvre de secours pour laquelle je viens quêter -est une oeuvre essentiellement française, car ce sont des Françaises de -Constantinople qui s'y sont dévouées depuis deux mois avec un zèle -admirable, et c'est l'ambassadrice de France qui en a pris la direction. - -Qu'il me soit permis d'emprunter ces phrases à la circulaire d'appel que -notre ambassadrice a fait répandre: «Je suis certaine, dit-elle, qu'un -appel à la charité française trouvera de l'écho dans notre cher pays. -C'est parce que je connais la générosité de mes compatriotes, que je -suis heureuse et fière du devoir qui m'incombe.» A nous de ne pas lui -causer une déception ni lui donner un démenti, en restant sourds. -D'humbles frères nous attendent là-bas; ils n'ont pas d'oreiller où -poser leur tête; ils ont faim et ils commencent à avoir très froid... - - * * * * * - -_P.-S._--L'argent, ce journal, toujours charitable, se chargera de le -recevoir. Mais nous ne demandons pas que de l'argent: des couvertures, -des manteaux, ce que l'on voudra. Que les élégants, les élégantes se -défassent de leurs costumes démodés ou défraîchis en faveur de ceux qui -n'ont plus rien, toutes leurs pauvres hardes étant brûlées comme leurs -maisons. Les paquets de vêtements ou de linge, il suffira de les faire -porter, à l'adresse de madame Bompard, ambassadrice de France, au -ministère des Affaires étrangères, où l'on vient d'ouvrir un bureau pour -les recevoir. - - * * * * * - -2e _P.-S._ (_Un mois après_).--Sait-on combien de personnes ont répondu -à mon appel? Trois Françaises et une Anglaise, en tout quatre!... - - - - -LETTRE D'UN ITALIEN - - -Au moment où l'Italie se jette sur la Tripolitaine, je reçois d'un -Italien la lettre suivante: - - 6 décembre 1911. - - «Monsieur, - - »En vous priant de vouloir m'exprimer votre pensée sur l'expédition - italienne à Tripoli, je suis sûr d'interpréter aussi le désir de Son - Excellence le prince Pietro Sanza di Scalea, sous-secrétaire d'État - pour les Affaires étrangères en Italie et directeur de _l'Italia - Illustrata_ de Rome. - - »Mes compatriotes seront très heureux de connaître avec quel intérêt - est suivie, de l'autre côté des Alpes, notre glorieuse entreprise. - - »Veuillez agréer, etc., etc. - - »TITO MAZZONI.» - -Et voici ma réponse: - - «Monsieur, - - »Vous voulez bien me demander mon avis sur la «_glorieuse_» entreprise - de l'Italie. - - »Mais la gloire, ainsi que le bon droit, je ne les vois que du côté - des admirables défenseurs du sol héréditaire, Turcs ou Arabes, qui, - surpris par la brusquerie de l'attaque et n'ayant qu'un armement d'une - infériorité pitoyable, se font mitrailler quand même et massacrer - comme des héros d'épopée. - - »La gloire, du reste, la vraie, la pure, ne saurait être jamais du - côté des conquérants et des agresseurs. Je suis assuré d'avance que, - si vous poursuivez votre enquête, il se trouvera dans tous les pays - d'Europe une majorité écrasante pour vous répondre comme moi. - - »Agréez, etc., etc. - - »PIERRE LOTI.» - - - - -LA GUERRE ITALO-TURQUE - - -15 décembre 1911. - -Je me souviens qu'une nuit, dans un hallier d'Afrique, la lueur du -magnésium me fit entrevoir pendant quelques secondes la lutte d'un -buffle contre une panthère qui venait de lui sauter sur le dos. -Admirable, le pauvre buffle, dans sa façon désespérée de bondir pour -secouer la bête qui l'avait agrippé au col; mais le combat était inégal, -d'abord à cause de l'imprévu de l'attaque, et puis aussi il n'avait pas -de griffes, lui, qui se défendait contre la mangeuse, tandis qu'elle au -contraire venait de lui en planter une dizaine dans la chair vive, une -dizaine de griffes aiguës et longues qui le saignaient à flots. - -Entre l'épisode du hallier et la guerre italo-turque, un rapprochement -se fait dans mon esprit; même brusquerie--et même mobile, hélas--chez -l'agresseur, même inégalité des armes, même fureur héroïque dans la -défense. - -Et aujourd'hui ce sont des hommes! Et l'Europe, comme chaque fois que -l'on massacre, regarde fort tranquillement! Quelle dérision que tous ces -grands mots vides: progrès, pacifisme, conférences et arbitrage. - -J'entends déjà les Italiens me riposter que nous avons joué aux -conquérants, nous-mêmes, en Algérie d'abord,--dans des temps abolis, il -est vrai,--plus tard au Tonkin et ailleurs.--Hélas! oui, courbons la -tête. Ce fut toutefois infiniment moins sanglant que leur oeuvre de -Tripolitaine; mais un peu de crime subsiste là malgré tout pour entacher -notre histoire. Aussi n'est-ce pas contre les Italiens seuls que s'élève -ma protestation attristée, mais contre nous tous, peuples dits chrétiens -de l'Europe; sur la terre, c'est toujours nous les plus tueurs; avec nos -paroles de fraternité aux lèvres, c'est nous qui, chaque année, -inventons quelque nouvel explosif plus infernal, nous qui mettons à feu -et à sang, dans un but de rapine, le vieux monde africain ou asiatique, -et traitons les hommes de race brune ou jaune, comme du bétail. Partout -nous broyons à coups de mitraille les civilisations différentes de la -nôtre, que nous dédaignons _a priori_ sans y rien comprendre, parce -qu'elles sont moins pratiques, moins utilitaires et moins armées. Et, à -notre suite, quand nous avons fini de tuer, toujours nous apportons -l'exploitation sans frein, nos bagnes d'ouvriers, nos grandes usines -destructives des petits métiers individuels, et l'agitation, la laideur, -la ferraille, les «apéritifs», les convoitises, la désespérance!... A -nous voir de près à l'oeuvre, loin de la métropole où s'échangent de -suaves discours fraternels, on constate que, depuis l'époque des Huns, -l'espèce humaine n'a pas fait dix pas vers la Pitié. (Je dirai pourtant, -et avec la certitude d'être appuyé par le témoignage des Chinois -eux-mêmes, que, lors de la dernière expédition de Chine, les Latins, -Italiens ou Français, étaient ceux qui, après le combat, se montraient -incomparablement les plus charitables et les plus doux.) - -Les journaux de France pour la plupart sont tacitement favorables à -l'Italie. Ils enregistrent avec calme des victoires où, grâce à une -artillerie écrasante, les Italiens ne laissent que trois ou quatre -morts, tandis que les Turcs gisent à terre par centaines. Ils racontent -sans broncher la pendaison à grand spectacle d'une rangée de prisonniers -arabes, iniquement qualifiés de rebelles. On saccage, on brûle, on tue: -ils appellent cela _déblayer_, et c'est à croire qu'il s'agit d'une -chasse à la bête fauve. Le correspondant d'un grand journal parisien -célébrait récemment la _beauté_ (_sic_) d'un tir d'artillerie à longue -distance, d'une précision telle que les Arabes en face, avec leurs -pauvres fusils, étaient fauchés comme l'herbe d'un champ; il parlait -même d'une _maudite_ (_sic_) mosquée qui retardait la marche en -conquête, parce que les Turcs s'y étaient retranchés pour s'y défendre -comme des lions... Un autre contait que, dans les ruines des villages de -l'oasis, éventrés par les canons de toutes parts, on ne rencontrait -plus, parmi les cadavres, parmi les troupeaux et les chiens de garde -affolés, que quelques derniers _fanatiques_ (le mot est une trouvaille: -fanatique, on le serait à moins!) qui essayaient encore de tirer contre -les envahisseurs; mais on les _capturait_ et les emmenait sans peine -(vers le gibet probablement). Tout cela est stupéfiant d'inconscience. -C'est que les reporters de nos journaux vivent dans les camps italiens, -et là, ils se laissent influencer par la bonne grâce de l'accueil. De -même ces officiers, dont ils sont les hôtes, se grisent chaque jour à -l'odeur de la poudre; dans le fond de leur âme cependant, aux heures de -silence, sans doute reconnaissent-ils avec quelque angoisse que -l'entreprise est déloyale et que les moyens sont cruels. - -Mais si les feuilles françaises penchent du côté des envahisseurs, -jamais elles n'ont moins bien reflété le sentiment de la nation; j'en ai -la certitude, ayant questionné des gens de tous les mondes, même des -paysans au fond des campagnes. Le blâme, la pénible stupeur chez nous -sont presque unanimes. Je tiens à le dire bien haut, ne fût-ce que pour -les sept ou huit millions de sujets arabes que nous avons en Afrique et -que l'attitude de la presse dans l'aventure a consternés ou révoltés. - -En passant, j'ajouterai que nous procédons avec ces sujets-là d'une -façon honteuse, les accablant de vexations inutiles. En Algérie, à -Tunis, par centaines, nous avons de ces mesquins petits fonctionnaires -qui traitent tout musulman avec une morgue imbécile, et nous font -sourdement haïr, préparant ces exodes en masse vers la Syrie ou le -Maroc, vers n'importe quel pays de l'Islam. - -Aux yeux de l'Europe dite chrétienne, les musulmans de tous les pays -représentent un gibier dont la chasse est permise,--et cette chasse en -général lui réussit, grâce à la supériorité de ses machines à tuer, qui -font tout de suite de grands charniers rouges. En Afrique, voici la -chasse presque terminée, depuis Zanzibar jusqu'au Moghreb, en passant -par l'Égypte si lourdement asservie. Asservis de même, tous les -musulmans de l'Inde. Et vers la Perse, deux terribles chasseurs -s'acheminent, l'un par le Sud, l'autre par le Nord. - -Reste surtout la Turquie, mais elle n'est pas disposée à se laisser -faire, celle-là; malgré la plaie du modernisme, qui commence de ronger -ses fils, elle demeure une redoutable lutteuse; avec sa fière et -héroïque armée, elle ira jusqu'à son dernier sang pour se défendre. - - * - - * * - -On mène grand bruit, en Italie naturellement, contre les _atrocités_ -bédouines. Soit! Je connais les habitants du désert; je ne les donne -certes pas pour des gens très tendres, et je plains de tout mon coeur -les pauvres petits soldats qui tombèrent entre leurs mains excitées. -Mais comme je comprends la férocité de leur haine, leur besoin exaspéré -de vengeance!... Oh! ces étrangers qui, sans provocation aucune de leur -part, débarquèrent, un sinistre jour, comme des démons, sur leurs sables -pour tout saccager, tout incendier et tout tuer!... Car enfin, si les -Italiens peuvent avoir contre les Turcs quelques griefs (dans le genre -de ceux du loup de la fable),--ces Arabes, que leur avaient-ils fait? - -Des atrocités italiennes, hélas! il y en a eu beaucoup aussi, et -tellement moins excusables! Les journaux de tous les pays les ont -enregistrées; les kodaks, dont le témoignage ne se conteste pas, nous en -ont apporté la vision à faire peur. En ces journées néfastes d'octobre, -n'a-t-on pas osé, contrairement au droit des gens et aux règles absolues -de la Convention de La Haye, donner l'ordre de fusiller en masse les -Arabes _suspects seulement_ d'avoir pris les armes? Et alors on a tué, -comme en s'amusant, et les cadavres de plusieurs centaines de -cultivateurs inoffensifs ont jonché l'oasis, qui est devenue un charnier -humain. Et les scènes de sauvagerie qui accompagnèrent l'exécution du -cawas Marko! Et les pendaisons de prisonniers! Et, dans la mer Rouge, -tous ces humbles voiliers arabes, qui n'étaient pourtant pas des navires -de guerre, brûlés par l'escadre italienne sous prétexte qu'ils -pourraient _peut-être_ servir à transporter des soldats! - -Ce que je dis là, je suis sûr que beaucoup de coeurs italiens le sentent -comme moi, au moins tous ceux qui, au début, avaient manifesté pour la -paix, et bien d'autres encore. De même, quand les troupes de -l'Angleterre, à l'aide de balles _trop perfectionnées_, réduisirent en -une bouillie sanglante des milliers de derviches qui s'étaient défendus -avec d'honnêtes vieux fusils; ou quand M. Chamberlain poursuivit -flegmatiquement la destruction des admirables Boers, il ne manqua point -d'Anglais, Dieu merci, pour s'indigner et souffrir,--et le roi Édouard -VII, visiblement, fut du nombre à en juger par la douceur des conditions -qu'il posa au Transvaal après la victoire. - - * - - * * - -Pauvre belle et pimpante Italie! Est-ce que sincèrement elle s'imagine -marcher à la gloire? Je suppose bien qu'elle a perdu, à présent, cette -illusion des premiers jours. D'ailleurs, une réprobation générale lui -est acquise, et elle le sait. - -De la gloire individuelle pour ses combattants, oh! oui, sans nul doute, -elle en a récolté. Ses soldats sont des Latins, nos frères; il a dû s'en -trouver beaucoup parmi eux pour se battre comme des héros et tomber avec -noblesse. Mais tout cela ne saurait racheter le crime initial, qui est -d'avoir allumé la guerre. Pauvre belle nation, amie de la nôtre, je veux -croire qu'elle était partie légèrement, comme au Moyen âge on partait, -empanaché, pour de jolies équipées de batailles; elle n'avait pas prévu -tant de sang et tant d'horreurs. Aujourd'hui, engagée à fond, elle -penserait se déshonorer en lâchant prise. Combien, au contraire, ce -serait réhabilitant, nouveau, grandiose, de dire: «Assez, assez de -morts; nous ne voulons pas davantage nous rougir les mains. Nous -modérons nos demandes, pour que ce cauchemar enfin s'achève.» - - * - - * * - -J'en reviens à mon hallier d'Afrique. - -Au même lieu, deuxième éclair de magnésium quelques minutes plus tard. -(Dans l'intervalle, on avait entendu glapir ces bêtes de nuit qui, -toujours, dès qu'elles flairent que l'on tue, s'approchent en tapinois -pour finir de déchiqueter les restes.) Donc, deuxième éclair de -magnésium. Le drame s'achevait; le buffle, éventré, gisait sur l'herbe, -la panthère lui étirait les entrailles. Et, dans la brousse alentour, on -voyait poindre ces museaux qui glapissaient, attendant leur part: des -hyènes! - -Certains États européens qui s'agitent sournoisement autour de la -Turquie, maintenant qu'elle est aux prises avec une guerre terrible, et -s'apprêtent à lui demander des _compensations_, me font songer à ces -hyènes assemblées auprès du buffle mourant. Des «compensations» de quoi, -mon Dieu? Qu'est-ce qu'on leur a fait, à ceux-là? Vraiment, je leur -préfère encore les hyènes du hallier, qui, au moins, n'employaient pas -de formules; non, elles ne demandaient pas des _compensations_, mais -leurs glapissements disaient tout net: «On dépèce, on mange, ça sent la -chair et il n'y a plus de danger; alors, nous arrivons, nous aussi, pour -nous remplir le ventre.» - -Je prévois sans peine les injures que me vaudra ce manifeste de la part -de certains énergumènes, intéressés ou aveuglés, qui confondent -civilisation avec chemin de fer, exploitation et tuerie; elles ne -m'atteindront point dans la retraite de plus en plus fermée où ma vie va -finir. J'approche du terme de mon séjour terrestre; je ne désire ni ne -redoute plus rien; mais, tant que je pourrai faire écouter ma voix par -quelques-uns, je croirai de mon devoir de dire tout ce qui me paraîtra -l'éclatante vérité. - -Sus aux guerres de conquêtes, quels que soient les prétextes dont on les -couvre! Honte aux boucheries humaines! - - - - -A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE - - -10 janvier 1912. - -Une seconde lettre italienne a pourtant franchi le cercle isolateur dont -ma retraite s'entoure, une pauvre lettre encadrée d'une large bordure -noire: - - «Monsieur Pierre Loti, - - »Si la conquête de la Tripolitaine avait été faite par la France, - est-ce que vous auriez écrit l'article que je viens de lire dans le - _Figaro_ du 3 janvier 1912? - - »Salutations. - - »La mère d'un soldat mort à Tripoli le 23 octobre 1911.» - - »_P.-S._--Vous ne répondrez pas, c'est entendu. Vous aurez peut-être - lu tout de même.» - -Mais si! je veux répondre, au contraire, et, comme la lettre est -anonyme, j'ai recours à l'obligeance du _Figaro_. Avec le respect le -plus profond, je veux dire à cette mère d'un soldat mort au champ -d'honneur que, si la prise de Tripoli avait été l'oeuvre de la France, -j'aurais protesté en termes pareils. J'ajouterai même que, si j'avais eu -un fils tué dans une telle guerre «de conquête»,--j'en ai un sous les -drapeaux en ce moment,--ma protestation aurait été sans nul doute plus -violente et plus révoltée. Devant la résignation de cette mère en deuil, -je ne puis donc que m'incliner sans comprendre. - -Si j'ai parlé de «cercle isolateur», c'est que, depuis la publication du -précédent article, j'ai dû recommander que toute lettre portant le -timbre d'Italie fût _a priori_ jetée au panier. - -Qu'il me soit permis d'établir à ce sujet un parallèle entre nations. -J'avais jadis attaqué les Américains, à propos de la guerre de Cuba; pas -une lettre désobligeante ne m'est venue d'Amérique; quand je suis allé -dernièrement à New-York, la presse s'est contentée de rappeler la chose, -en termes parfaitement convenables, mais l'accueil que l'on a bien voulu -me faire n'en a pas été moins sympathique. J'avais violemment attaqué -les Anglais à propos du Transvaal, à propos de l'Égypte; pas une lettre -désobligeante ne m'est venue d'Angleterre, pas un article blessant n'a -été écrit dans la presse, et, quand je suis allé à Londres, j'y ai -trouvé quand même le plus charmant et inoubliable accueil. - -Au contraire, dès que j'ai eu dénoncé, en termes cependant courtois, -l'acte injustifiable de l'Italie, les insultes les plus immondes, les -menaces de toute sorte ont commencé de m'arriver chaque jour. Alors, je -ne décachette même plus,--non seulement on m'injuriait, mais surtout on -injuriait odieusement la France, «_fuyarde ou aplatie devant -l'Allemagne_». Toutes ces lettres, à vrai dire, partaient visiblement de -très bas; leur grand nombre cependant me paraît l'indice de l'état des -esprits, dans cette pauvre Italie égarée que, malgré son ingratitude, -nous continuons d'appeler la _nation soeur_. Ce n'est qu'à ce point de -vue général que le fait m'a paru valoir d'être signalé. - - - - -LES TURCS MASSACRENT - - -Novembre 1912. - -«Les Turcs massacrent!» En grosses lettres bien indicatrices, cette -accusation contre les vaincus se répète dans les journaux, à côté des -récits de leurs défaites horriblement sanglantes. Des atrocités -bulgares, il y en a bien eu aussi quelques-unes, on en convient, mais on -ne l'imprime qu'en petits caractères à la fin des paragraphes. - -Les Turcs massacrent! c'est une affaire entendue,--les pauvres Turcs -affolés que l'Europe entière trahit ou abandonne,--et cette affirmation -courante sert de préliminaire à des tirades pour vanter l'oeuvre -libératrice des Alliés, l'ère de paix, de liberté et de concorde -fraternelle (?) qui va suivre leur victoire. - -Pendant les sinistres journées d'octobre 1912, dans l'oasis de Tripoli, -est-ce que l'on n'aurait pas pu crier de même: «Les Italiens -massacrent!» Et ils étaient les envahisseurs sans provocation, ceux-là, -ils n'avaient pas l'excuse des Turcs, traqués de toutes parts. Pendant -la dernière expédition de Chine, n'ai-je pas vu des villes comme -Tong-Tchéou ou Tien-Sin, innocentes absolument de l'acte des Boxers, et -qui n'étaient plus qu'un monceau de ruines, où des cadavres d'enfants, -de femmes, de vieillards avaient été pilés à coups de crosse, parmi des -porcelaines et des laques. On aurait pu crier: «L'Europe, l'Europe venue -pour porter en Extrême-Orient son fameux flambeau civilisateur, l'Europe -massacre!» Or, quelle excuse pouvait-elle invoquer, s'il vous plaît? Les -Huns n'auraient pas fait pis que nous tous. Et les Anglais n'ont-ils pas -massacré des milliers de derviches à Kartoum, des paysans à Denchawaï? -Au Transvaal, n'ont-ils pas eu sur la conscience les camps de -concentration? Et nous, pendant la conquête de l'Algérie, pour ne parler -que de celle-là, n'avons-nous pas massacré, _enfumé_ des femmes et des -enfants pour les faire mourir d'asphyxie? Il n'y a qu'à relire -l'histoire contemporaine pour se convaincre que la tuerie aveugle et -forcenée reste en vigueur autant qu'au Moyen âge, chaque fois que se -trouvent aux prises des hommes de race et de religion différentes. - -Pauvres Turcs, s'il est vrai que çà et là ils massacrent, pendant la -guerre atroce qui leur est faite de tous côtés en même temps, que de -circonstances atténuantes! - -J'en sais beaucoup qui, à leur place et à une telle heure effroyable, -seraient pris d'une rage de massacrer aussi. Ils sont des êtres plus -primitifs que nous, c'est certain, plus violents quoique meilleurs, doux -et débonnaires à l'habitude, mais terribles et voyant rouge quand on -vient par trop les exaspérer; primitifs surtout, ces paysans sortis du -fond de l'Anatolie, des confins du désert, que l'on équipe en hâte -contre l'armée d'invasion et qui manient de leurs mains rudes nos armes -aux précisions infernales. Et combien elle s'explique, leur haine à tous -contre les peuples qui portent le nom de chrétiens; comment ne -sentiraient-ils pas que, d'une façon ouverte ou sournoise, ces -peuples-là, dans le fond, s'entendent pour les supprimer? Nous, -Français, nous leur avons pris l'Algérie, la Tunisie, le Maroc. Les -Anglais leur ont déloyalement enlevé l'Égypte. La Perse est à moitié -sous le joug. Et l'Italie vient d'ensanglanter la Tripolitaine, donnant -le triste signal de la curée sans merci. Sur ces pays conquis, nous -faisons ensuite, chacun à notre manière, lourdement peser notre main -dédaigneuse; le moindre de nos petits bureaucrates traite tout musulman -comme un esclave. A ces croyants, nous enlevons peu à peu la prière; à -ces rêveurs, épris d'immobilité, nous imposons notre agitation vaine, -notre rage de vitesse, nos alcools, notre pacotille et notre ferraille; -partout le déséquilibrement nous suit, avec les convoitises et les -désespérances. - -Pauvres Turcs, désavoués aujourd'hui avec tant de désinvolture par tous -ceux qui en Europe semblaient les soutenir, abandonnés par la presse qui -les insulte, par la diplomatie qui s'était engagée à les défendre, par -les Puissances qui jadis se déclaraient leurs amies! Voici même qu'on -les accuse d'être lâches à la guerre! Cela, c'est plus qu'excessif, car -les milliers de morts, Serbes ou Bulgares, qui jonchent les champs de la -Thrace, sont là pour témoigner qu'ils savent encore se battre. Mais il -est certain qu'on ne reconnaît plus les héros d'autrefois, ceux de -Plewna, ceux de la dernière guerre qui faillit anéantir la Grèce, ni -même ceux d'hier, en Tripolitaine, qui faisaient tête dix contre mille. -Accordons-leur d'abord qu'ils n'étaient pas prêts, qu'ils n'étaient pas -commandés, que par l'incurie de leurs chefs _ils mouraient de faim_. Et -puis constatons que cette dégénérescence de leur armée est notre oeuvre, -à nous, les détraqueurs d'Occident; les nouvelles utopies délétères, -même les plus puériles, qui sévissent chez nous, les ont contaminés, -avec une rapidité stupéfiante, comme il arrive pour tous les mauvais -virus qui foisonnent plus vite dans les sangs plus neufs. Beaucoup de -leurs soldats ont perdu la foi et la plupart de leurs officiers ont -négligé le métier des armes pour se plonger dans la plus naïve -politicaillerie. Nos alcools aussi s'en sont mêlés, et certains grands -chefs militaires, responsables des pires déroutes, s'enivraient... Une -Turquie parlementaire, incroyante et fuyarde, rien ne pouvait causer aux -amis de l'Orient une stupeur plus douloureuse et plus inattendue... Et -puis, ils ont commis, après la Constitution, cette faute capitale -d'introduire des chrétiens dans leurs rangs de bataille. A Dieu ne -plaise que je veuille rabaisser ici ce titre de chrétien, non, mais ceux -de l'armée turque étaient des Bulgares, des Grecs, naturellement -disposés à ne pas lutter contre des frères,--ou c'étaient des Arméniens, -enrôlés par oubli de ce vieux proverbe de Turquie: «_Allah créa sur le -même modèle_ (créatures de peur et de fuite, s'entend) _le Lièvre et -l'Arménien_.» Naguère encore, les mahométans seuls étaient admis à -l'honneur de se battre. S'il n'y avait eu que des vrais Turcs en ligne -contre l'ennemi, peut-être auraient-ils été anéantis quand même, tant -les Alliés avaient longuement et savamment prémédité l'attaque, mais au -moins ils seraient tombés en gardant l'auréole de gloire. - - * - - * * - -Quoi de plus révoltant que de voir à quel point les Turcs sont méconnus, -insoupçonnés, dirai-je même, par tous les Occidentaux qui n'ont jamais -mis le pied dans leur pays! Il en va de même en Amérique d'où j'arrive; -là-bas, on dit couramment en parlant d'eux: les hordes d'Asie, les -barbares... Or, je ne crois pas qu'il existe au monde une race plus -foncièrement bonne, brave, loyale et douce. Il me faut faire exception, -hélas! pour quelques-uns de ceux qui ont été élevés dans nos écoles, -gangrenés sur nos boulevards; ceux-là, qui deviennent plus tard des -fonctionnaires, je les abandonne. Mais le peuple, le vrai peuple, les -petits bourgeois, les paysans, quoi de meilleur! Que l'on interroge ceux -d'entre nous qui ont vécu en Orient, même nos religieuses et nos -prêtres, si respectés là-bas, qu'on leur demande ce qu'ils préfèrent, ce -qu'ils estiment le plus, des Turcs ou des Bulgares, des Serbes et de -tous les chrétiens levantins, je sais d'avance quelle sera leur réponse. -Et chacun d'eux affirmera que ces Bulgares,--admirables de courage, je -suis le premier à le reconnaître,--qui s'avancent au chant des _Te Deum_ -et au son des cloches d'églises, sont une race infiniment plus brutale -et plus meurtrière que la race musulmane. - -Oh! ces villes du passé, perdues au fond de l'Anatolie, ces villages -dans la verdure groupés autour des minarets blancs et des cyprès noirs, -comme on y respire la paix et la confiance, combien la vie s'y révèle -honnête et patriarcale! Oh! ces hommes, laboureurs ou modestes artisans, -qui vont à la mosquée s'agenouiller cinq fois par jour et qui le soir -s'asseyent à l'ombre des treilles, près des tombes d'ancêtres, pour -fumer en rêvant d'éternité!... Des massacreurs professionnels, ces -gens-là, allons donc!... En Espagne, je me souviens d'avoir vu des -taureaux que l'on menait vers l'arène, à la veille d'une grande course; -ils arrivaient paisibles, quelques-uns n'étaient nullement méchants; ce -n'est qu'ensuite, harcelés de coups de lance, torturés par les -banderilles cruelles, qu'ils avaient envie de tout massacrer et -fonçaient sur les hommes avec une rage folle. - -Nulle part autant que chez les Turcs,--les vrais,--on ne trouve la -sollicitude pour les pauvres, les faibles, les vieillards et les petits, -le respect pour les parents, la tendre vénération pour _la mère_. Quand -un homme, même d'âge mûr, est attablé dans l'un de ces innocents petits -cafés,--où l'alcool est inconnu depuis toujours,--si son père survient, -il se lève, baisse la voix, éteint sa cigarette pour ne pas fumer en sa -présence, et va s'asseoir humblement derrière lui. - -Quant à leur compassion pour les animaux, ils nous en remontreraient à -tous. Les chiens errants de Stamboul, avec quelle bonhomie ils ont été -tolérés et nourris depuis des siècles, avec quel soin on descendait dans -la rue pour couvrir d'un tapis leurs petits, quand il pleuvait. Et le -jour où un conseil municipal, composé surtout d'Arméniens, décréta de -les détruire, de la manière atroce que l'on sait, il y eut des batailles -dans tous les quartiers, et presque la révolte pour les défendre. Quant -aux chats, ils ne se dérangent guère pour les passants, assurés que les -passants se dérangeront pour eux. Et enfin, à Brousse, dans l'un des -coins adorables de cette ville des anciens temps de l'Islam, il existe -un hôpital pour les cigognes, pour celles qui, blessées ou trop -vieilles, n'ont pu fuir à l'entrée de l'hiver; on en voit là qui ont des -bandages, ou même une jambe de bois; quand je le visitai, on y soignait -même un vieux hibou, en enfance sénile, qui vivait, comme elles, des -aumônes pieuses... En vérité, à l'heure d'angoisse que nous traversons, -je raconte là des choses ridiculement enfantines; mais c'est qu'elles -sont typiques, elles ont quand même leur légère importance pour attester -combien ce peuple, que tant d'ignorants et de forcenés accusent de -barbarie, est au contraire compatissant et doux... - - * - - * * - -L'Europe comprendra-t-elle que Stamboul, tenu aujourd'hui sous la menace -effroyable, est un domaine sacré de l'histoire, de l'art et de la -poésie; qu'il faudrait à tout prix le défendre, et que, le jour où le -croissant n'y sera plus, là-haut dans l'air, du même coup son charme et -sa magie vont soudainement s'éteindre? Évidemment non, elle ne le -comprendra pas, et je parle dans le vide. - -Sans aucun espoir, non plus, que mon humble appel soit entendu, -j'éprouve le besoin de crier à l'Europe: «Grâce pour les Turcs, épargnez -ceux qui restent! Chez eux, plus que partout ailleurs, sont la probité -et la bravoure. C'est chez eux le dernier refuge du calme, du respect, -de la sobriété, du silence et de la prière!» - -Je crois qu'il n'est pas un Français, de sens et de coeur, _ayant vécu -parmi eux_, qui ne s'associerait ardemment à l'hommage que j'ai voulu -leur rendre ici, pendant cette minute de détresse suprême; hommage -inutile, je le sais bien, et qui sera, hélas! comme ces tristes -couronnes que l'on dépose sur les tombes. - - - - -LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE - - -Novembre 1912. - -Alors, le progrès, la civilisation, le christianisme, c'est la tuerie -extra-rapide, la tuerie à la mécanique,--et le shrapnell en représente -pour le moment l'expression suprême! - -Le shrapnell! A notre époque où l'on s'occupe à détruire les derniers -fauves et à supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira donc pas de -bagnes, on n'élèvera donc pas de pilori pour ceux qui inventent de si -infernales machines! En moins de quinze jours, tout un pays éclaboussé -de sang rouge et soixante mille hommes, des plus vaillants et des plus -sains, gisant le corps criblé! - -Si l'heure était venue où les Balkans devaient retourner aux peuples -balkaniques, l'Europe,--d'abord imprévoyante, aujourd'hui -complice,--aurait si bien pu trouver un moyen moins atroce. Si même -l'heure était venue où la basilique de Sainte-Sophie devait retourner au -Christ, était-il nécessaire pour cela de cribler de mitraille tant de -poitrines humaines! Est-ce que depuis longtemps déjà, il n'existe pas à -Constantinople, voire à Stamboul, des églises grecques ou bulgares dans -lesquelles le culte n'a jamais été inquiété? - -Et des injures de toutes sortes continuent de poursuivre les Turcs, -malgré leur détresse, comme le concert des meutes autour des cerfs -mourants. Mais, avant de parler, que ceux qui les insultent aillent donc -vivre un peu parmi eux; jusque-là, tout ce qu'ils peuvent dire ne prouve -pas plus que l'aboiement enragé des chiens! - -Les territoires conquis, et vaillamment conquis certes, devraient, à ce -qu'il semble, suffire aux alliés. Mais non, il faut pousser l'ennemi à -toute extrémité et lui prendre aussi sa ville sainte. Pour satisfaire à -des rêves d'orgueil forcené, il faut tuer encore tout ce qui reste, tout -ce qui, dans le dernier élan du désespoir, se précipite, presque sans -armes et follement, pour défendre les remparts de Stamboul. - -Ainsi, voilà ce malheureux peuple turc,--qui eut ses heures de violence -exaspérée, qui commit dans le délire des fautes graves, je le -reconnais,--mais que rien n'a épargné depuis un an, ni les guerres de -spoliation, ni les duperies, ni les incendies détruisant les maisons par -milliers, ni les tremblements de terre, ni la faim, ni le typhus, le -voilà, ce peuple accablé, qui veut au moins mourir avec une couronne de -gloire. Et le Sultan déclare qu'on le tuera dans son palais, et Kiamil -pacha, ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans, à sa table de travail. Les -enfants, les tout jeunes enfants quittent les écoles pour s'enrôler et -se faire mitrailler à Tchataldja; les prêtres courent aux remparts, et -de même tous les vieux à barbe blanche qui peuvent encore tenir une -arme. Détail qui serait risible, s'il n'était sublime, de pauvres -eunuques des harems, auxquels on ne demandait rien, partent aussi, le -fusil sur l'épaule. Pour eux tous, la tuerie finale est certaine, avec -les diaboliques shrapnells des Bulgares; ils le savent, mais ils y vont -quand même. - -Naïfs Arabes, qui offrent d'arriver au secours du Croissant avec cinq -cent mille cavaliers... Oh! non, restez, pauvres gens du désert: vous -iriez inutilement à la mort, puisque vous n'avez pas entre les mains les -explosifs des hommes vraiment civilisés. - -Et, devant cet essor d'héroïsme et de désespoir, pas un seul des peuples -chrétiens ne se lèvera pour dire: «Assez! Pitié!...» Non, au mépris des -traités signés, des paroles données et écrites, tous ne s'occupent que -de se ruer à la curée. Il en est, comme la France, qui ne veulent pas se -souiller les mains dans le dépeçage; mais, crier grâce d'une voix assez -forte pour être entendue, non, personne. Honte! Honte à l'Europe, honte -à son christianisme de pacotille. Et, pour la première fois de ma vie, -je crois que je vais dire: honte à la _guerre moderne_! - - - - -ENCORE LES TURCS - - -Décembre 1912. - -J'ai si mal et si gauchement défendu mes amis turcs, dans une lettre -récente, que je veux y ajouter ceci comme un post-scriptum. J'avais -parlé de fuyards, parce qu'on me l'avait dit. Dieu merci, c'étaient des -fuyards isolés; les nouveaux détails venus de là-bas leur laissent leur -couronne de gloire: ils se sont battus comme des lions, malgré la faim -qui leur torturait les entrailles, malgré l'insuffisance présomptueuse -d'un gouvernement qui les laissait manquer du nécessaire. Hélas! à -mesure que les événements se précipitent et que nous approchons de la -convulsion suprême, les nations européennes, la Prusse surtout, leur -ex-amie, montrent une facilité à renier la parole donnée, une aisance -dans la fourberie, qui sont de plus en plus stupéfiantes. Peut-être -serait-il sage de se rappeler que le Sultan n'est pas que l'empereur des -Turcs, mais qu'il est aussi le Khalife vénéré par tant de millions et de -millions de croyants jusqu'au fond de l'Asie et jusqu'au fond de -l'Afrique; à ce titre, il mériterait sans doute quelque considération, -surtout de la part de l'Angleterre qui est, à cause de l'Inde, la plus -grande des puissances musulmanes; peut-être serait-il de bonne politique -de ne pas permettre qu'on le chasse de la ville et des mosquées saintes. - -Pauvres Turcs, abandonnés et trompés par tous, volés sur leur matériel -de marine et volés sur leur matériel de guerre, il leur fallait aussi le -coup de pied de l'âne, et certaine presse le leur donne: on les insulte -et les raille, alors qu'ils viennent de laisser, sur la terre détrempée -de leurs champs, cinquante mille morts si glorieusement tombés pour la -cause de l'Islam. Je suis injurié du même coup, bien entendu, et je m'en -sens fier; il est toujours honorable de l'être pour avoir pris la -défense et demandé la grâce de vaincus que tout le monde accable. Mon -Dieu, je ne fais pas comme les chancelleries européennes,--dont je n'ai -malheureusement pas le pouvoir;--ayant été leur ami de longue date, je -le suis plus que jamais dans leur agonie; c'est le contraire qui serait -ignoble. L'honneur d'être injurié pour eux, je le partage, paraît-il, -avec Claude Farrère, qui était un de mes officiers quand je commandais -en Orient et qui est resté mon ami. «Il n'y a que ces deux-là, écrit-on, -qui les défendent!»--Mais je crois bien! _Parmi tous les écrivains dont -la voix a chance d'être un peu entendue, il n'y a que nous deux qui les -connaissons!_ - -L'armée grecque, la petite armée monténégrine, conduites par des princes -guerriers sans férocité, se sont battues normalement, comme il est -admis, hélas! que l'on se batte en notre siècle de «progrès». Mais les -Bulgares,--dont le mépris de la mort est prodigieux et commande le -respect, nul ne songe à le contester,--les Bulgares, quelle guerre -atroce ils ont menée, après l'avoir si longuement préméditée et mûrie! -Leurs succès ne sont pas dus qu'à leur admirable courage, mais surtout à -leurs armes plus nouvelles et infiniment plus meurtrières. - -Leurs shrapnells, invention diabolique s'il en fut, ont fauché les -hommes par milliers, sans résistance possible. On sait aussi qu'ils -avaient imaginé d'aveugler et d'affoler la nuit, par des projecteurs, -ces paysans d'Anatolie qui n'avaient jamais rien vu de pareil. En outre, -ne viennent-ils pas de détourner une rivière pour inonder la malheureuse -Andrinople qui ne veut pas se rendre, et de couper l'aqueduc qui portait -l'eau à Stamboul?... - -Et, dans des églises dites chrétiennes, on chante pour célébrer de -telles choses: au moins, qu'on n'y mêle point le nom du Christ; quelle -dérision de sa parole! Et Péra, le fameux Péra levantin, n'a même pas la -pudeur de faire taire ses beuglants et ses musiques, quand les maisons -alentour regorgent de blessés qui râlent, quand les champs sont jonchés -de morts, de milliers de héros non ensevelis qui pourrissent sous la -pluie!... - - - - -LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS - - - - -I - - -Décembre 1912. - -Ce n'est pas d'hier que les nations d'Europe commettent des couardises -ou des crimes; de tout temps cela s'est pratiqué. (La Pologne, le -Transvaal, l'Alsace-Lorraine, etc., etc., en sont, hélas! de lamentables -preuves.) Mais on s'était habitué jusqu'ici à les voir opérer isolément, -chacune à son tour; les autres--qui en auraient fait autant à -l'occasion--s'indignaient toutes en choeur, et, au moins, cela -soulageait de les entendre. - -Cette fois, non, il y a eu, sur le dos de la Turquie, accord complet de -lâchage et de mépris des traités. Lors d'une récente guerre, quand -l'armée grecque fut écrasée par celle d'Edhem Pacha, on s'en souvient, -la Grèce aux abois demanda la médiation de l'Europe, et l'Europe, qui -cependant ne lui avait rien promis, acquiesça par dépêche, fit même bien -plus qu'une médiation, puisqu'elle imposa les conditions de la paix à la -Turquie, lui enlevant ainsi le fruit de sa victoire. Mais les -chancelleries ont deux poids et deux mesures. Aujourd'hui cette même -Turquie, écrasée de tous les côtés à la fois, après avoir subi la -spoliation des Italiens, cette Turquie à laquelle trois semaines plus -tôt toutes les chancelleries unanimes avaient solennellement renouvelé -des promesses d'intégrité territoriale, a demandé à son tour la -médiation, et l'Europe, préoccupée surtout du partage de ses dépouilles, -depuis douze jours n'a même pas daigné répondre, douze longs jours -pendant lesquels les tueries ont marché grand train, sous le coup des -shrapnells et des mitrailleuses; au moins aurait-elle dû avoir la pudeur -de dire tout de suite: «Non, maintenant que vous voilà battus, vous -n'êtes plus que des parias, nous refusons de nous en mêler, -débrouillez-vous directement avec vos ennemis,»--et la Turquie sans -doute l'aurait fait comme elle semble le faire aujourd'hui, et il y -aurait sur le sol quelques milliers d'hommes de moins, gisant les -poumons crevés. Honte à l'Europe! C'est elle l'odieuse coupable de ces -hécatombes. On comprend bien qu'aujourd'hui il lui est impossible -d'enlever aux alliés le prix de leurs courageuses batailles, mais il -fallait prévoir, et _surtout il ne fallait pas promettre_. Il fallait -prévoir et, pour exiger les justes réformes demandées par les Slaves, il -fallait presser avec moins d'insouciance sur ces comités de jeunes fous -arrogants, qui viennent de conduire la Turquie à sa perte. Et puis, non, -cette aisance, ce cynisme dans le lâchage, quel dégoût! Pauvres Turcs, -volés, trompés, mitraillés, et de plus injuriés si bassement par les -masses ignorantes, combien on comprend que la fureur parfois leur monte -au cerveau et qu'un voile rouge leur passe sur les yeux! - -Je dis: pauvres Turcs! Mais je dis aussi, et presque du même coeur: -pauvres Bulgares! Pauvres victorieux qui ont laissé par terre plus de -quarante mille morts! Je n'ai point de haine contre ce peuple, bien que -j'aie constaté, _comme tous ceux qui ont habité là-bas_, qu'il est plus -brutal, plus fanatique, à l'ordinaire beaucoup plus difficile à vivre -que le peuple musulman, et qu'il n'en a pas la droiture ni la foncière -probité. Quel malheur qu'à l'appui de mon dire il ne soit pas possible -de publier, au grand jour, la liste des victimes musulmanes tuées et -torturées par les _comitadjis_ bulgares! Mais, sur le sujet, toute la -presse slave s'est unie dans une conspiration de silence, il faudrait -aller là-bas, à Salonique par exemple, pour obtenir des documents -écrasants et des chiffres. De temps à autre, on lit bien dans quelque -journal de France: les Bulgares ont incendié tel village turc et -massacré les habitants; mais cela est dit avec légèreté, comme en -glissant dessus. Cependant, combien sont-ils moins excusables, eux, les -vainqueurs, que les Turcs, chassés des terres que depuis cinq cents ans -ils cultivaient, poussés à bout, traqués comme des bêtes fauves! Et, en -écrivant, j'ai sous les yeux la photographie d'un officier de l'armée -ottomane, affreusement mutilé par ses ennemis. Mais non, il n'y a que -les Turcs qui massacrent, la légende colportée par les intéressés est -bien établie, rien à faire pour l'enlever des cervelles obstinées. - -Je n'ai jamais eu connaissance d'atrocités commises par les Grecs[1], et -la famille royale qu'ils se sont donnée est hautement respectable. Mais -comment ne pas protester un peu en entendant accuser les Turcs de -férocité par les Bulgares, les Serbes, chez qui sévissent, du haut en -bas de l'échelle sociale, la violence et les raffinements du meurtre! -J'en atteste les ombres du roi Alexandre et de la triste Draga, de -Panitza et de Stambouloff, pour ne citer que les noms connus de tous, -parmi des morts qui ne se comptent plus. - - [1] Ceci était écrit avant l'entrée des Grecs à Salonique. - - * * * * * - -Je dis: pauvres Bulgares! Car ce que je viens d'avancer ne m'empêche pas -d'admirer comme tout le monde leur courage au feu, et je reconnais, bien -entendu, ce qu'il y a de si légitime dans leurs revendications du sol -des aïeux. Mais l'Europe avait mille moyens de leur faire droit, sans -permettre la boucherie atroce, et c'est pour cela que je les plains, eux -aussi, malgré la victoire. Je les plains surtout d'avoir été poussés à -la guerre, conduits à la tuerie par un homme qui n'est ni de leur race, -ni de leur religion, qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la -tradition ancestrale, mais qui a su exploiter leurs vertus guerrières au -profit de son ambition personnelle: pour être un grand prince, dont -l'histoire parlera, il faut avoir arrosé les plaines avec beaucoup de -litres de sang humain... - - - - -II - - -Novembre 1912. - -En ce moment, détail que je prévoyais, l'insulte grossière et la menace -pleuvent sur moi comme grêle, parce que je défends les vaincus, et je -dois m'attendre à tomber sous le couteau de quelque Bulgare; ces gens-là -en usent avec moi comme naguère les Italiens. Et de pauvres Français, -qu'aveugle le beau mot de croisade, m'injurient aussi. Tout cela, il est -vrai, par le style, par l'écriture, semble émaner surtout de primaires -ou de médiocres. Mais de plus haut m'arrivent par centaines des lettres -si vibrantes et si nobles, me remerciant, beaucoup plus que je le -mérite, parce que j'essaie de dire la vérité, «parce que mon cri soulage -les consciences»! Les lettres des musulmans étaient à prévoir, je le -sais, et j'accorde qu'elles ne prouvent rien, malgré la pure beauté de -leurs images orientales. Mais j'en reçois non seulement de France, aussi -d'Allemagne, d'Angleterre, de Suisse; presque toutes émanent d'Européens -ayant vécu en Orient, d'Européens _documentés_, qui m'encouragent et -m'affermissent dans mon estime profonde pour ce peuple méconnu et -calomnié. Il en est d'autres, très particulièrement typiques, parce -qu'elles émanent de «_rayas_» ottomans, «_courbés sous le joug des -Turcs_». - -Les Grecs ne sauraient être soupçonnés de partialité, et une petite -fille grecque m'écrit, d'une main appliquée et encore incertaine: - - «Monsieur, - - »Je viens de lire la page si touchante du 9 novembre 1912. - - »Je suis une petite Grecque rouméliote de quatorze ans et j'éprouve un - très vif sentiment de pitié pour cette pauvre Turquie dans son moment - de détresse et d'abandon par toute l'Europe qui fut une fois son amie. - On parle toujours de civilisation, mais ces pauvres paysans du fond de - l'Asie, que comprennent-ils de cela? Dans le désert, il y a des bonnes - bêtes sauvages qui ne vous font rien tant que vous n'allez pas les - agacer dans leur paisible cachette, mais si vous les agacez trop, - alors elles deviennent féroces. Quand les Turcs deviennent mauvais, - c'est quand ils sont démoralisés au plus haut degré de voir tout le - monde contre eux; pendant des années on ne leur laisse plus la paix. - Il n'y a que ceux qui ont vécu là-bas qui les aiment encore. - - »Le monde chrétien doit prendre le Turc comme exemple dans ce qui - concerne la religion, car c'est lui qui la respecte mieux que nous. - Chez nous, chrétiens, il nous est défendu de voler et de tricher; nous - le faisons quand même, un vrai Turc jamais. Lorsque, par exemple, un - vieux marchand de fruits a pesé une ocque de pommes (elma), il vous - mettra toujours une elma en plus, de peur de s'être trompé; quel - marchand européen fait ça? Au contraire, il met le doigt sur la - balance pour que le poids soit plus lourd. - - »Ferdinand de Bulgarie dit, dans sa proclamation, qu'il veut vaincre - le Croissant, et c'est cela qu'il appelle la civilisation. Est-ce - qu'on ne doit pas respecter la religion d'un peuple?» - -En lisant ces adorables petites phrases, j'ai songé à ce proverbe de nos -pères: «La vérité sort de la bouche des enfants.» - -Voici maintenant ce que m'écrit une Juive espagnole, née et élevée en -Turquie. (On sait qu'au début de l'histoire contemporaine, des milliers -de Juifs d'Espagne, persécutés au nom du Christ,--comme, du reste, ils -l'étaient encore de nos jours, en plein XXe siècle, par les chrétiens -slaves--s'étaient réfugiés en Turquie, à Salonique et à Stamboul, où -personne ne les inquiéta plus.) - - «Ce que vous venez de faire pour notre malheureuse Turquie ressemble - au geste de l'homme qui s'assied auprès d'un mourant abandonné et lui - prend la main qu'il garde dans la sienne, afin qu'il ne meure pas - seul. - - »Oh! écrivez encore! Que votre coeur vous aide à trouver non seulement - les paroles qui touchent, mais celles qui persuadent, celles que se - rappelleront malgré eux les hommes appelés à signer l'arrêt. Oh! - dites-les bien haut, toutes les raisons qui imposent la nécessité de - l'existence de ce pauvre cher peuple, en réalité si peu connu, - existence modeste, soit, mais existence tout de même. Vous qui avez - habité mon pays d'adoption, dites toutes les satisfactions qu'a reçues - là votre âme dans ses besoins de croyance, de bonté, de probité, de - sagesse et de calme. Mais, je vous en supplie, n'en parlez pas encore - en pleurant. Ceux qui aiment la Turquie n'ont pas encore le droit de - la pleurer comme une morte. Elle ne mourra peut-être pas, ne parlez - pas encore de tombe. - - »Si l'horrible chose arrive un jour, alors seulement je pleurerai, car - je sais qu'ils deviendront ce que nous sommes, nous, pauvres Juifs, - dispersés un peu partout sans avoir un coin qui nous appartienne. On - dit qu'on veut leur prendre l'Asie aussi. Les malheureux! - - »Oh! si vous saviez ce sentiment d'exil que nous portons en nous dès - l'enfance et partout où nous passons! Je ne voudrais pas que les Turcs - que j'aime l'éprouvent jamais. Voilà des années que j'ai quitté - Constantinople et je croyais avoir oublié. Je ne savais pas que - lorsqu'on a vécu parmi les Turcs, on les aime toute sa vie. Je vous - supplie d'écrire encore, d'agir! L'heure presse! Et merci!» - -Que pourrais-je dire, après ce spontané témoignage, que pourrais-je y -ajouter qui ne l'amoindrisse? Cette lettre fait honneur à la race juive. -De la part d'Israël, il serait beau de venir maintenant soulager avec -son or les affreuses misères de ce pays, qui a donné à ses fils, pendant -les siècles où on les pourchassait de toutes parts, l'hospitalité, la -tolérance et la paix. - -«Puisque personne n'entend votre cri de grâce, m'écrit la dame inconnue, -trouvez des paroles pour persuader aux politiciens que l'existence de ce -peuple est utile...» Mais c'est que je n'entends rien, hélas! aux -questions d'équilibre européen et d'économie politique. Je ne puis que -répéter ce que tout le monde sait: «La chute de Stamboul aux mains des -Bulgares aura une répercussion terrible sur des millions de musulmans -répandus jusqu'au fond de l'Afrique et de l'Asie; l'Angleterre, la -France, sembleraient donc avoir un intérêt capital à l'empêcher.» - -J'entends des gens m'objecter naïvement que Mahomet II avait bien pris -Constantinople. Mais, pardon, cela se passait en 1453. Si, en plus de -cinq siècles de soi-disant progrès, des peuples qui se glorifient du -titre de chrétiens refont la même chose et _en tuant environ dix fois -plus d'hommes_, cela me paraît un peu la banqueroute de notre -civilisation et de notre faux christianisme. - -Ne vaudrait-il pas la peine, aussi,--mais, là, je sais bien que l'on -m'écoutera moins que jamais,--de préserver ces merveilles d'art que les -Turcs ont accumulées en cinq siècles de domination et qui font de -Constantinople la ville unique au monde. Qu'on ne me dise pas que les -Bulgares y rétabliront la beauté évanouie de Byzance; non, la laideur du -modernisme, c'est tout ce qu'ils y sauront apporter. Quand la silhouette -des minarets et des dômes ne se découpera plus sur le ciel, que -restera-t-il? Que restera-t-il quand les profondes mosquées toutes -bleues de faïence auront perdu leur mystère, quand il n'y aura plus -alentour la reposante magie des cyprès et des tombes? D'ailleurs, sous -la ruée furieuse des armées d'invasion, le jour où les Turcs se -crisperont dans le dernier sursaut d'agonie, le jour où Stamboul sera -tout à feu et à sang, la coupole de Sainte-Sophie elle-même est menacée -d'un effondrement sans recours. - -Et, enfin, puisqu'il faut renoncer à éveiller tout sentiment de justice -et de pitié, puisqu'il n'est plus possible de rectifier, même par des -témoignages cent fois plus autorisés que le mien, la légende des -Bulgares inoffensifs et tendres, à côté des Turcs massacreurs, voici une -raison encore qui, à première vue, semblera bien étrange, bien futile; -mais tant d'esprits réfléchis l'ont déjà trouvée avant moi! Il n'y a -pas, dans la vie, que des usines, des chemins de fer, des «débouchés -commerciaux», des shrapnells, de la vitesse et de l'affolement. En -dehors de tout ce néfaste bric-à-brac, devant quoi se pâme la masse des -médiocres et qui mène aux finales désespérances, il y a aussi le calme -qu'il faudrait nous conserver quelque part, il y a le recueillement et -le rêve. A ce point de vue, la Turquie, la vieille Turquie des -campagnes, la Turquie honnête et religieuse, comme une sorte d'oasis au -milieu de tourbillons et de fournaises, serait aussi utile au monde que -ces grands jardins dont on sent de plus en plus la nécessité au milieu -de nos villes trépidantes. - - - - -III - - -Décembre 1912. - -«Atrocités turques.»--Ce cliché des alliés (que propage, à l'aide de ses -banknotes, certain Comité balkanique[2]) continue de se reproduire -triomphalement dans la presse française, et chaque fois, d'aimables -inconnus prennent la peine de découper l'entrefilet, pour le mettre sous -enveloppe à mon adresse, s'imaginant me confondre. Hélas! oui, il est à -peu près avéré que les vaincus, à certaines heures, traqués, délirant de -faim et de désespoir, ont massacré,--beaucoup moins toutefois, -infiniment moins que leurs ennemis le prétendent. Tant de correspondants -de guerre, étrangers et non suspects de partialité, leur ont rendu -justice et racontent même que traversant en affamés des villages grecs, -ils se bornaient à mendier aux portes un morceau de pain! Voici à peu -près comment ces correspondants s'expriment[3]: «Puisqu'il se trouve, en -Europe, des gens écrivant du fond de leur cabinet de travail que les -soldats turcs sont pillards et massacreurs, c'est un devoir pour nous de -protester énergiquement. Nous n'avons constaté chez eux que de -l'endurance et de la modération, et jamais nous n'avons assisté à aucun -acte de barbarie.» Malgré ces témoignages, je serais injuste en ne -reconnaissant pas que çà et là ils ont vu rouge. - - [2] Siégeant à Londres, si je ne me trompe. - - [3] M. Jean Rodes, du _Temps_; le baron Tycka, du _Lokal-Anzeiger_; M. - Paul Erio, du _Journal_; M. Paul Genève, des Débats; le major - Zwonger, du _Berliner Tageblatt_; M. Renzo Larco, du _Corriere de - Milan_; M. Vord Preise, du _Daily Mail_, etc... Je n'ai - malheureusement pas retenu les noms des autres. - -Mais les alliés! Les alliés, moins excusables, d'abord parce qu'ils -étaient les vainqueurs, ensuite parce qu'ils n'enduraient pas les -tortures de la faim, et surtout parce qu'ils s'avançaient au nom du -Christ, les alliés, quand dressera-t-on le bilan de leurs excès et de -leurs crimes? On commence à s'en émouvoir tout de même, malgré le parti -pris de fermer les yeux sur tant de cruautés qu'ils ont commises. Voici -les Roumains qui accusent les Grecs d'avoir massacré les -Koutzo-Valaques. Voici des nouvelles de Vienne affirmant que les troupes -du général Jankovich auraient détruit de nombreux villages en Albanie, -que des milliers d'Albanais auraient été massacrés ou enterrés vivants. -Sous les murs d'Andrinople, des ambulanciers turcs qui venaient, munis -de leur drapeau, secourir des blessés serbes, ont été accueillis par une -fusillade. Tout dernièrement à Dedeagatch, le fait n'est pas discutable, -une bande bulgare a pillé, massacré, incendié pendant trois jours, -continuant l'horrible besogne que les «comitadjis» ont depuis si -longtemps commencée. Mais les pauvres Turcs manquent d'argent pour semer -la noble indignation dans certaine presse qui est à vendre, et qui, -malheureusement, influence à sa suite toute la presse restée de bonne -foi... - - * - - * * - -A propos des Bulgares, je citerai ce fragment de la lettre d'un Français -qui avait longtemps habité la Thrace, mais qui s'est vu forcé de fuir -devant l'invasion des «libérateurs»: - - «Dans les journaux de France, je lis les continuels dithyrambes en - l'honneur des armées balkaniques, principalement de ce peuple bulgare - qui, tout entier, se rue vers l'ennemi héréditaire avec, à sa tête, le - pope hirsute. Race contre race, la croix orthodoxe--le plus fanatique - des emblèmes religieux--la croix contre le croissant, suivant la - parole du catholique romain Ferdinand de Cobourg. - - »Le spectacle est inoubliable pour qui a vu arriver ces théories sans - fin d'hommes taillés comme à coups de serpe dans un bois rugueux, ces - lourds soldats coiffés de la casquette moscovite et ce flot, à leur - suite, de montagnards couverts de peaux de bêtes,--les hordes - d'Attila,--tous, disant avec fierté: «Là où nous sommes passés, - l'herbe ne repoussera de cinq années!» - - »Oui, on peut leur dédier des dithyrambes, mais ils en ont déjà - inscrit eux-mêmes sur toutes les sentes de la Macédoine, sur les - décombres des villages musulmans où ils ont commis les pires horreurs - et dont les flammes d'incendie s'élèvent encore de toutes parts, - obscurcissant de leur âcre fumée tous les horizons; ils en ont inscrit - sur des milliers de cadavres, et sur les visages émaciés des - vieillards, des femmes, des enfants, les rescapés des massacres, qui - se traînent jusqu'à Constantinople, ayant semé de morts et - d'agonisants le long chemin de leur calvaire.» - -Il est vrai, le séjour des alliés dans Salonique a quelque peu terni -leur auréole. Salonique n'est pas un lieu perdu, comme tant de villages -de l'intérieur, et il y avait là des Français dont les yeux forcément se -sont ouverts. Les vexations contre un officier de notre marine de guerre -ont commencé de refroidir l'enthousiasme pour les «libérateurs». -Ensuite, au lendemain de leur arrivée, les Grecs, pour quelques -malédictions poussées à leur passage, ont fait feu sur la foule sans -armes et tué cinq cents personnes (de _la populace turque_, pour -employer l'heureuse expression de certain reporter). Et puis, tout -aussitôt, le Consulat de France a été débordé par les justes plaintes de -nos compatriotes. On connaît, entre autres aventures, celle de cette -Française, madame Simon, coupable d'avoir donné, sur le pas de sa porte, -un morceau de pain et un verre d'eau à de pauvres Turcs, et odieusement -brutalisée, pour ce fait, par un officier grec qui ne craignit pas -d'arracher à ces affamés l'humble aumône. Voici d'ailleurs ce que -m'écrit un négociant français de passage à Salonique: - - «Guidée par des compatriotes levantins, délateurs infatigables, - l'armée grecque pénètre, par bandes d'apaches, d'abord chez les - Juifs,--ils sont ici près de quatre-vingt mille, parlant le français, - aimant la France,--qu'ils accusent de les empoisonner! Là, ils font - sortir les hommes des maisons, les ligotent, les frappent, les - massacrent parfois, puis s'en retournent violer les femmes. Ailleurs, - partout, ils brisent les portes et, baïonnette au canon, se font - remettre l'argent, même celui du pain des pauvres. - - »Ce sont encore les inoffensifs citadins qu'on fouille en pleine rue; - les malheureux soldats ottomans auxquels on enlève leurs derniers - centimes, leur montre et jusqu'à leurs vêtements. C'est un major turc - qu'on dépouille et qu'on soufflette; un autre officier qu'on veut - forcer à embrasser le drapeau hellène; des prisonniers laissés à la - pluie, dans la boue, sans pain et implorant un peu d'eau pour apaiser - leur fièvre: «Sou! Sou!» (De l'eau! De l'eau!) et qu'on repousse à - coups de crosse.» - -Et les officiers français du _Bruix_ étaient là, qui ont vu des soldats -serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs... - -De ces prouesses, nos journaux ont cependant l'air enfin de s'émouvoir. -Oui, il eût mieux valu, pour le bon renom des nouveaux Croisés, que tout -continuât de se passer en catimini, au fin fond des provinces; la -légende de leur mansuétude se serait mieux conservée. - - * - - * * - -Somme toute, si les Turcs ont commis des excès parfois, _le moins_ qu'on -puisse dire des alliés, c'est qu'ils en ont commis tout autant et qu'il -est plus difficile de leur accorder le bénéfice des circonstances -atténuantes. Ces peuples, qui s'exécraient depuis des siècles, se sont -fait la guerre comme au Moyen âge, avec cette différence qu'ils -disposaient d'armes infiniment plus meurtrières. - -Eh! le Moyen âge avait du bon; la Croix rouge ni le Croissant rouge ne -fonctionnaient encore; on ne ramassait pas les blessés pour prolonger, à -force de soins maternels, leurs pauvres existences mutilées; mais on -blessait tellement moins! On ignorait en ce temps-là nos armes qui -fauchent cent hommes par seconde, et les pires guerres d'alors ne -donnaient pas le vingtième des cadavres qui gisent à cette heure sur les -champs de la Thrace. Je ne vois donc vraiment pas qu'il y ait tant lieu -de crier hurrah pour «la civilisation et le progrès». - -A propos de ces nouvelles machines à tuer, j'ai dû m'expliquer mal, dans -une précédente lettre, puisque des gens de bonne foi en ont pu conclure -que je prêchais l'antimilitarisme. Mon Dieu! par quel manque absolu de -logique, par quel monstrueux contresens peut-on bien passer, de -l'horreur pour la guerre moderne, à la déconsidération et à la haine -pour ces hommes, de plus en plus sublimes, qui sont obligés de la faire? -Mais, à mesure que les batailles, les inévitables batailles tournent -davantage à la boucherie rouge, est-ce que le respect, au contraire, ne -devrait pas grandir pour ceux qui ont le devoir de les affronter? Aux -plus humbles de nos soldats, donnons des musiques, donnons des dorures -et des plumets, tout ce qui pourra exalter leur jeune enthousiasme et -les parer mieux pour la belle mort; que la foule au passage s'incline, -les salue comme les plus nobles des enfants de France, que tous les -suivent des yeux avec des larmes, et que les jeunes filles leur jettent -des fleurs!... Voilà mon antimilitarisme cette fois nettement étalé... -Oh! oui, ayons-en pour nous-mêmes, des machines qui tuent vite, qui -tuent par monceaux, et tâchons que ce soient les nôtres les plus -diaboliques; il le faut bien, hélas! puisque nous sommes la proie -désignée aux peuples d'à côté, qui, tous les jours, inventent contre -nous quelque nouvel arrosage à la mitraille. Mais gardons très -jalousement nos hideux secrets, car, où le crime et le dégoût -commencent, c'est lorsque dans un but de lucre, «pour faire marcher -l'industrie française», nous les vendons à des étrangers, préparant -ainsi des tueries qui ne nous sont pas nécessaires. - - * * * * * - -_P.-S._--Avant de terminer, je tiens à faire amende honorable, sincère -et spontanée aux Arméniens, du moins en ce qui concerne leur attitude -dans les rangs de l'armée ottomane. Ce n'est certes pas à cause des -protestations qu'ils ont insérées, à coups de pièces d'or, dans la -presse de Constantinople; non, mais j'ai pour amis des officiers turcs; -j'ai su par eux, à n'en pas douter, que mes renseignements de la -première heure étaient exagérés, et que, malgré bon nombre de désertions -préalables, les Arméniens placés sous leurs ordres s'étaient conduits -avec courage. Donc, je suis heureux de pouvoir retirer sans -arrière-pensée ce que j'avais dit à ce sujet et je m'en excuse. - - - - -IV - - -Le chapitre précédent contient, à la page 90, trois lignes qui ont fait -couler beaucoup d'encre: - -«Et les officiers français du _Bruix_ étaient là, qui ont vu des soldats -serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs...» - -Ces trois lignes, je les avais trouvées telles quelles dans un grand -journal parisien, où, deux mois auparavant, elles paraissaient sans -donner lieu à aucune objection de la part de personne, et je les avais -admises en toute confiance, parce qu'elles venaient d'un officier dont -la parole pour moi ne fait pas doute; elles étaient du reste les -_seules_ que je n'avais pas cru nécessaire de vérifier. - -Mais, dès qu'elles reparurent signées de mon nom, le commandant du -_Bruix_, interrogé _diplomatiquement_ par le gouverneur de Salonique, -prince Nicolas de Grèce, crut devoir lui adresser la réponse suivante, -qui fut insérée à grand fracas dans d'innombrables journaux: - - Salonique, 4 février. - - «Altesse, - - »En réponse à la communication verbale que le commandant Vachopoulo, - chef de votre état-major, m'a présentée aujourd'hui de votre part, - j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Altesse Royale le - résultat de mes recherches. J'ai réuni tous les officiers de - l'état-major du _Bruix_ et leur ai lu l'affirmation qui nous est - prêtée dans le livre intitulé la _Turquie agonisante_, de notre - concitoyen le capitaine de vaisseau en retraite Julien Viaud (Pierre - Loti), que les officiers français du _Bruix_ étaient là qui ont vu des - soldats serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs. Tous - ont été unanimes à déclarer que cette affirmation est purement - gratuite et que rien ni dans leurs paroles, ni dans leurs écrits, - n'autorise l'auteur à les prendre à témoin de faits de cette nature - qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de constater. - - »Je rends compte au ministre de la Marine de la façon dont nous avons - été mis en cause à notre insu et lui demande de vouloir bien faire - prier l'auteur de la _Turquie agonisante_ de supprimer cette - affirmation, contraire à la vérité. - - »Je prie Votre Altesse Royale de vouloir agréer l'hommage de mes - sentiments les plus respectueux.--DELAGE.» - -La forme brutale de ce démenti donné à un camarade serait plus -compréhensible si le commandant du _Bruix_ n'avait rien trouvé à redire -dans la conduite des alliés envers les vaincus,--et tel n'était pas le -cas, ainsi qu'on en va juger. - -Aussitôt, joie et explosion d'injures contre moi dans certaine presse: -«Voyez, voyez ce que vaut sa documentation!» Et de pauvres petits -journaux levantins, exultant de ce qu'il se trouvait enfin un officier -français _ayant l'air_ de démentir les atrocités des libérateurs, -vomirent sur mon nom les pires immondices. - -Alors le lieutenant de vaisseau, de qui je tenais l'affirmation -incriminée, vint loyalement et courageusement dégager ma responsabilité -en publiant la belle lettre suivante: - - «M. Pierre Loti, répondant au démenti infligé par le commandant du - _Bruix_ à propos des atrocités commises à Salonique par les troupes - orthodoxes, déclare, en des termes dont je suis très touché, que cette - information lui est venue d'un officier français, dont la parole pour - lui ne fait pas de doute. Je suis cet officier,--moi, Claude - Farrère,--c'est moi qui ai fourni l'information et je m'empresse - d'apporter mon témoignage. C'est moi qui, bien avant M. Pierre Loti, - ai publié à diverses reprises le fait, en indiquant d'ailleurs les - références que j'en avais, le tout sans qu'un seul démenti m'ait été, - jusqu'à ce jour, opposé. - - »Voici, d'ailleurs, exactement, un passage que j'ai relevé dans la - lettre,--lettre non _diplomatique_ celle-ci, mais tout intime,--qu'un - officier de notre marine, embarqué sur un croiseur du Levant (autre - que le _Bruix_), adressait à sa femme en date du 6 décembre 1912. - Cette lettre n'est plus entre mes mains, mais j'ai eu la précaution de - la faire lire à vingt témoins qu'on ne récusera pas: MM. Letellier, - directeur du _Journal_; Lepage, secrétaire général du _Journal_; A. - Meyer, directeur du _Gaulois_; P. de Cassagnac, directeur de - l'_Autorité_; et beaucoup d'autres... - - »Le passage en question était ainsi conçu: - - «_Les télégrammes du commandant du _Bruix_ sont ceux d'un homme qui - voit les choses comme elles sont. Il ne mâche pas les mots et ce qu'il - raconte est épouvantable. On pille, on brûle, on tue, partout._ - - »_Les réguliers grecs et bulgares, eux, crèvent les yeux à leurs - prisonniers, affirme-t-on ici, à 4.000 prisonniers, paraît-il!_» - - »Je ne puis nommer l'officier qui a signé ces phrases. Mais je - garantis son honneur sur le mien. Plusieurs témoins dont j'ai fourni - les noms le connaissent d'ailleurs, et savent le crédit qu'on peut - donner à une affirmation de sa bouche. - - »Cette lettre ne dit pas, je le reconnais, que c'est le commandant du - _Bruix_ qui a vu crever des yeux, ainsi que votre rédacteur,--en toute - bonne foi, j'en suis convaincu,--a commis l'erreur de l'imprimer - formellement sous ma signature, dans l'article que M. Pierre Loti n'a - fait que reproduire. Et le démenti _diplomatique_, qui nous est - infligé avec tant d'éclat, se spécialise prudemment sur cette question - de détail: les yeux crevés. Les atrocités signalées par le commandant - du _Bruix_ étaient autres que celles-là, voilà tout. «_On pille, on - brûle, on tue!..._» Pillage, incendie, massacre, n'est-ce pas déjà - bien? Et c'est une phrase au moins que personne ne pourrait loyalement - démentir. - - »Pour ce qui est des yeux crevés, si l'on tient particulièrement à ce - genre d'horreur, des témoins qui ne se récuseront pas sont légion en - Orient, ainsi que pour les nez coupés, les lèvres et les oreilles - coupées. Les massacres et les atrocités balkaniques ne sont plus - discutables, de bonne foi; les journaux étrangers en sont remplis et, - seule, la presse française a accepté le mot d'ordre du silence. Le but - de cette lettre n'est donc pas de les affirmer, ce serait superflu, - mais seulement d'établir que le _Bruix_ n'a pas manqué non plus d'en - avoir connaissance. - - »Quant à M. Pierre Loti, que dire des obstinés qui, après mon - témoignage, continueraient à l'injurier pour l'incident du _Bruix_, et - à nier que son livre soit un livre loyal dont chaque affirmation - repose sur un document précis ou sur la parole d'un homme d'honneur?» - -Eh bien, parmi tant de journaux qui avaient publié le _démenti_ avec -tant d'éclat, il ne s'en est pas trouvé un seul pour insérer -l'explication, le _démenti moral du démenti_!... - - - - -V - - -28 décembre 1912. - -Et quand même les Turcs auraient commis, pendant cette guerre, tous les -méfaits que, malgré mille témoignages autorisés, on leur prête si -obstinément, serait-ce à nous de les accabler avec tant de haine? -Avons-nous oublié que la France est du nombre des nations qui, au début -des hostilités, leur avaient solennellement garanti l'intégrité de leur -territoire, et qui, en arrêtant ainsi par de fausses promesses leurs -préparatifs militaires, ont trop contribué à leur désastre[4]? Comment -ne pas s'indigner de ce déchaînement d'injures dans la presse française, -qui leur fut jadis favorable et les eût encensés en cas de réussite? -Tout au plus était-ce à attendre de certains journaux ultra-sectaires -qui pour un peu exalteraient encore la Saint-Barthélemy ou les -Dragonnades, et qui, par une misérable déformation de l'enseignement du -Christ, admettent que l'on aille imposer la croix à coups de -mitraille.--Ce qu'il y a d'incohérent du reste, et d'absurde, c'est -qu'en Turquie ces mêmes catholiques romains n'ont pas de pires ennemis -que les orthodoxes et s'entendent cent fois mieux avec les Turcs. Ils -doivent bien rire, les popes de l'exarchat bulgare, rire dans leur barbe -mal tenue, en voyant nos cléricaux chanter leur victoire! Mais ils ont -la haine acharnée des papistes, ces gens-là, comment ne le sait-on pas -en France? Il suffit d'ailleurs de relire un peu l'histoire -contemporaine pour en trouver partout les preuves matérielles. En Terre -Sainte, n'est-ce pas la police turque qui protège le clergé français -contre les attaques à main armée des moines et du clergé orthodoxes? -A-t-on oublié que, même de nos jours, en 1873, trois cents moines grecs -armés en brigands vinrent envahir la sainte grotte de Bethléem, blesser -les Franciscains qui y priaient, saccager et piller le sanctuaire, -arracher jusqu'aux plaques de marbre qui couvraient la crèche? En 1899, -dans cette même église, un fanatique grec tua le sacristain et tira à -coups de revolver contre les religieux français qui passaient en -procession. En 1901, au seuil du Saint-Sépulcre, des moines grecs -attaquèrent avec préméditation les religieux franciscains et eurent le -temps d'en blesser grièvement une quinzaine avant que la police turque -fût venue à leur secours. Hier, en 1907, les Grecs de Constantinople -n'ont-ils pas mené une abominable campagne contre nos Lazaristes qui -dirigent à Galata le grand collège de Saint-Benoist... Et de tels -exemples fourmillent, on en citerait à ne plus finir. Qu'on le sache -bien, du jour où l'intolérante croix bulgare aura remplacé le croissant, -tous nos religieux et nos religieuses n'auront plus qu'à fermer les -milliers d'établissements d'éducation qu'ils dirigent si librement -là-bas. - - [4] On sait que, sur la foi de ces fallacieuses promesses, la Turquie - avait consenti, peu avant la déclaration de la guerre, à congédier - toute une classe de ses soldats; ainsi surprise, elle se vit obligée - d'envoyer au feu, pour les premiers jours si décisifs, de jeunes - recrues que l'on n'avait pas eu le temps d'exercer, et des - chrétiens, bulgares ou grecs, incorporés depuis la Constitution, - qui, bien entendu, se battirent mal contre leurs frères. - -Enfin, malgré tout, que certains outranciers du catholicisme se soient -laissé prendre à ce mot de «croisade», lancé avec tant d'audacieuse -adresse par Ferdinand de Cobourg, je le comprends encore; mais les -autres, qui sont insensibles à toute idée cultuelle et n'ont même pas -l'excuse d'être aveuglés par le fanatisme, pourquoi insultent-ils, -ceux-là aussi? Est-ce que la détresse des vaincus, est-ce que les cent -mille cadavres qui jonchent encore la terre ne commandent pas au moins -un peu de respect? Si les Turcs ont été coupables, ce n'est pas contre -nous; ne serait-il pas plus décent de faire au moins silence devant leur -agonie? Comment ose-t-on, en présence du charnier d'Hademkeui, aller -jusqu'à la raillerie, jusqu'à la basse et immonde caricature! De piètres -barbouilleurs composent des images où l'on voit le Khalife et même le -Prophète en de bouffonnes attitudes. Des écrivassiers (qui n'ont jamais -mis le pied en Turquie, bien entendu) profitent de la lugubre actualité, -pour expectorer des romans (de «_grands romans historiques_», s'il vous -plaît) qui s'appellent les «_Tigres du Bosphore_», ou les «_Monstres de -Stamboul_». Dernièrement un petit télégraphiste parisien, au service de -la Bulgarie, ayant intercepté les ondes hertziennes, qui allaient de -Stamboul vers la malheureuse et héroïque Andrinople demander des -nouvelles, répondit à la question par le mot de Cambronne, et il se -trouva un reporter de grand journal pour déclarer cela «très énergique -et très français»!--A quel degré de basse muflerie sommes-nous donc -tombés... - -Ils ne se figurent pas, ces insulteurs de vaincus, l'étonnement -douloureux, la haute déception sur l'âme française qu'ils sèment en pays -d'Islam. A ce sujet, deux lettres, parmi tant d'autres, m'ont paru -caractéristiques, et j'en citerai des passages. - -D'abord celle-ci, qui est signée: «Un groupe de jeunes filles -musulmanes.» - - «Comme nous sommes heureuses de voir qu'il y a dans cette Europe si - réaliste et si perfide un coeur qui a pitié de nous! - - »Après la crise terrible que nous venons de traverser, l'Orient se - fermera encore plus à cette fameuse civilisation que l'on veut lui - inoculer et que, jusqu'à ce moment, il désirait sans trop la - connaître. Plus que jamais le Turc se replongera dans le passé, dans - ce passé si doux et si beau où le rêve--mot qui n'a plus de - signification chez vous--était toute sa vie... - - »La plupart des grands diplomates prétendent que cette guerre ouvre - une ère nouvelle. Oui, ceci est très vrai, l'année qui s'écoule a - emporté toutes nos illusions sur les nations européennes et surtout - sur la France qui nous était la plus chère. Rien ne reste de ce - sentiment d'admiration que, dans notre puérilité, nous avions pour vos - grands mots, vos grandes actions et vos grands principes. Vos mots - sont vides, vos actes intéressés, et vos principes stériles, il suffit - d'un coup de vent que souffle _l'intérêt_ pour briser tout cela. - - »Le mot «européen» signifiait jadis pour nous «supérieur». Mais nous - la jugeons actuellement, la supériorité de l'Europe: elle s'affirme à - coups de canon et par des injustices. Vous qui nous connaissez si - bien, dites-nous, est-ce que nous méritions un tel châtiment?» - -La seconde lettre émane du grand chef des derviches, tourneurs et -autres.--Je souris en songeant que, pour le public français documenté si -à rebours sur les choses turques, un chef de derviches doit représenter -une espèce de sorcier aux trois quarts sauvage, avec naturellement un -croissant énorme planté au-dessus de la tête. Et c'est au contraire, -sous un simple bonnet de feutre, un religieux calme et doux, d'une -distinction exquise et d'une haute culture littéraire qui parle très -purement notre langue, ainsi qu'on en pourra juger par ce textuel -passage: - - «La France s'était faite jusqu'ici la protectrice des vaincus; c'était - là pour nous, peuple de l'Orient, son plus beau titre de gloire; en - elle brillait cet idéal qui nous attirait tous; voilà pourquoi nous - étions si avides de nous initier à sa langue, à sa littérature, à sa - civilisation. Aujourd'hui elle abandonne ses traditions généreuses. - Les journaux semblent prendre à tâche de tourner l'opinion publique - contre nous, et c'est à peine si quelques âmes plus directement - averties s'indignent de tant d'injustice, etc. - - »_Signé_: DERVICHE HADJI SELAHEDDIN.» - -En effet, on nous aimait encore en Turquie, par une tradition ancestrale -remontant à beaucoup d'années et toujours très solide. Le dicton,--qui -n'est plus vrai aujourd'hui, hélas!--le vieux dicton: «La Méditerranée -est un lac français» se justifiait encore dans cette seule partie du -Levant. Malgré l'infiltration allemande, militaire et commerciale, ce -qui venait de France, coutumes, langages, beaux-arts, avait gardé là-bas -une sorte de charme supérieur qui ne se comparait à aucun autre. Le tort -d'avoir commandé en Allemagne les nouvelles machines à tuer, nous ne -saurions le reprocher qu'au gouvernement, et la nation n'en est pas -responsable; dans tous les cas, cela ne constituerait qu'un épisode, en -désaccord avec quatre siècles de fidélité. Oui, jusqu'à la déception -morale, si profonde, que nous venons de leur causer en les insultant, -les Turcs nous aimaient, et nous voyaient toujours sur notre piédestal -d'autrefois; pour eux nous représentions encore la pensée noble et -chaleureuse, l'essor vers l'idéal, la générosité, l'élégance. Et puis -ils se figuraient que nous les aimions aussi, et c'est du côté de la -France qu'ils s'étaient habitués à tourner leurs regards, aux heures -néfastes, pour y trouver sinon du secours matériel, au moins de la -sympathie et du réconfort. L'ironie, les injures ont glacé tout cela, -portant un préjudice sans remède à notre influence séculaire en Orient. - -Cependant qu'ils sachent bien, les pauvres vaincus, qu'il leur reste -l'estime et l'affection des Français qui ont habité parmi eux,--et -ceux-là seuls valent qu'on les écoute. Je reçois tant et tant de lettres -qui viennent spontanément l'affirmer, cette estime, lettres de -diplomates, de religieux, de négociants dont la vie s'est écoulée en -Turquie; tous m'écrivent: défendez, continuez de défendre ce peuple -foncièrement loyal, tolérant et bon. - -J'ai bien dit: tolérant, car le peuple turc n'a cessé de l'être depuis -son entrée en Europe; il pourrait sur ce point être cité en exemple à -celui de France, qui persécutait si cruellement jadis au nom du -catholicisme et qui aujourd'hui, au nom de la libre-pensée, persécute -jusqu'aux humbles petites Soeurs amies des malades et des pauvres. Non -seulement, au début des temps modernes, les Turcs ont recueilli tous les -malheureux juifs chassés d'Espagne; mais, dès leur arrivée d'Asie, -n'ont-ils pas laissé la liberté religieuse à tous les vaincus? -Lorsqu'ils ont massacré, dans la suite, lorsqu'ils ont terni leur -histoire de ces taches lamentables, ce n'est pas à cause de la croix; -c'est par des sursauts d'une haine, trop justifiée hélas! contre ceux -qui dans leur pays se réclament du Christ. La croix, mais les musulmans -de Stamboul l'avaient arborée, cousue sur leur poitrine, aux premiers -jours de la Constitution, pour mieux fraterniser avec leurs sujets -chrétiens! Sous leur joug, les peuples de la Macédoine, hier encore, -avaient leurs églises, leurs écoles, parlaient leur langue _sans qu'on -leur imposât même d'apprendre celle de la Turquie_. L'empereur allemand -n'en use pas ainsi avec les Alsaciens et les Polonais! Et tout cela sans -doute eût pu durer sans oppression ni froissement, si les races -soumises,--dont le désir d'affranchissement est du reste trop légitime -et trop noble pour être discuté,--s'étaient montrées moins fanatiques et -moins brutales. Mais les Macédoniens avaient leurs brigands et leurs -bombes, les Bulgares avaient leurs «comitadjis» dont les atrocités ne se -comptent plus. Quant aux paysans monténégrins, on ne connaît pas assez -leur touchante coutume de couper le nez à leurs voisins musulmans, quand -ils peuvent en attraper quelques-uns au cours de leurs continuelles -escarmouches, et j'ai vu de mes yeux, près de cette turbulente -frontière, quantité de pauvres Turcs dont le visage était ainsi -chrétiennement mutilé... - -Eh! oui, j'essaie bien de défendre l'Islam, comme on m'en prie de tant -de côtés. Mais ma voix est couverte par les mille clameurs de tous ceux -qui ne savent pas et qu'abusent les calomnies salariées, les absurdes -légendes. C'est surtout par ignorance qu'ils insultent, par stupéfiante -ignorance des choses de là-bas. Et puis ils confondent la nation avec -son gouvernement,--qui n'est pas défendable, non plus que son -administration et son intendance. Et ils vont même jusqu'à confondre les -vrais Turcs avec ce ramassis d'aigrefins de toutes les races balkaniques -ou levantines, qui se coiffent d'un fez pour venir vivre chez eux en -parasites rongeurs, rongeurs jusqu'à l'os, et dont les déprédations ou -l'usure, ruinant des villages entiers, excuseraient presque les pires -vengeances des rudes et probes laboureurs d'Anatolie, à la fin -révoltés... - -Il est étrange aussi de voir qu'un côté pratique de la question d'Orient -échappe à la masse de nos compatriotes, en ce moment prosternés devant -les vainqueurs. Mais nous avons en Turquie deux milliards et demi de -capitaux qui fructifient depuis des années,--fructifient plutôt trop, -oserais-je dire;--que deviendra cet argent de notre épargne, aux mains -des envahisseurs? - -Et puis surtout nous avons nos écoles, laïques ou confessionnelles, qui -comportent en moyenne cent dix mille élèves parlant correctement notre -langue. Quand la péninsule balkanique deviendra bulgare ou grecque, ce -sera fermé, tout cela, fini; en même temps disparaîtra l'enseignement du -français dans toutes ces écoles musulmanes secondaires où il est -obligatoire. Hélas! il y aura donc bientôt sur terre encore un pays de -plus où s'éteindra peu à peu le cher langage de notre patrie! - - - - -VI - -LES PALADINS - - -6 janvier 1913. - -Une image de journal me tombe sous les yeux; elle représente les quatre -rois alliés, à cheval, «prêts à reprendre les hostilités». Les voilà -donc, ces quatre paladins, qui, derrière leurs armées, dans des ornières -de boue sanglante et des ruisseaux rouges, s'avancent au nom du Christ! - -En tête, il y a Ferdinand de Bulgarie, celui qui sut le plus bruyamment -jouer de la croix, qui en joua comme d'une grosse caisse pour entraîner -à sa suite le troupeau des sectaires ou des naïfs. Son profil de vautour -est connu, et aussi l'éclair féroce de ses tout petits yeux de tapir, -percés comme à la vrille sous les plis des peaux retombantes. On sait le -passé de ce Cobourg, si plein de morgue dans la vie privée en même temps -que si cruel, qui fit enfermer cinq ans,--cherchez pourquoi!...--sa -belle-soeur, la malheureuse princesse Louise de Cobourg, et rendit -martyre sa première femme, la princesse Maria-Luisa de Parme, dont le -fantôme plaintif nous en apprendrait long, s'il était possible de -l'évoquer; hautain et cruel dans la vie privée, oui, mais peureux au -début, sur son petit trône de fortune, s'en remettant à Stambouloff du -soin de faire exécuter les gêneurs, passant même la frontière par -prudence les jours d'exécution, jusqu'au moment où Stambouloff, devenu -gêneur à son tour, fut assassiné à souhait par une main trop -mystérieuse. - -Derrière lui se dessine la figure aiguë et mauvaise de Pierre -Karageorgévitch, qui monta sur le trône par l'horrible assassinat du roi -Alexandre et de sa femme; on sait en outre qu'il est père d'un précoce -criminel, qui, tout enfant, exerça contre un domestique son instinct du -meurtre. - -Ensuite, vient le roitelet de Monténégro, qui, très pratique celui-là, -eut l'ingénieuse idée d'organiser, au moment de la déclaration de -guerre, un syndicat de baissiers à la Bourse, présidé par son fils, avec -liquidation, il va sans dire, la veille même des premières -hostilités.--Tel est ce pur trio des chevaliers de Jésus! - -Et enfin, à peine visible au lointain de l'image, paraît le roi de -Grèce, qui semble étonné et honteux de chevaucher en leur compagnie. - -Le jour tout de même commence à se faire peu à peu sur cette croisade, à -laquelle la croix n'a rien à voir, et sur les procédés des vainqueurs -envers les vaincus. Malgré les dithyrambes de la presse salariée, malgré -la censure rigoureuse coupant des passages entiers dans les rapports des -correspondants de guerre, la vérité éclatera bientôt. Il se confirme que -les atrocités et les tueries des alliés dépassent encore de beaucoup ce -que j'indiquais dernièrement; à Salonique en particulier, où il y eut -trois jours de viols et de massacres, les témoins irréfutables sont -légion. Les raffinements du genre ne manquèrent pas non plus; et il est -avéré que des prisonniers turcs, soldats ou officiers, furent renvoyés -_vivants_,--mais sans nez, sans lèvres, sans paupières, le tout coupé -avec des cisailles!... - -Et je ne résiste pas à citer _in extenso_, malgré son exaltation, cette -lettre d'un diplomate français, hautement respectable et digne de foi, -qui est très documenté, ayant habité dix ans la Macédoine. - - «Constantinople, le 25 décembre 1912. - - »_A Monsieur Pierre Loti._ - - »Les Turcs massacrent! Aujourd'hui, crions plutôt: les Turcs sont - massacrés! Oui, ils sont massacrés; leurs blessés sont horriblement - mutilés; leurs femmes sont violées, leurs quartiers sont incendiés et - pillés. Par qui? par des bandes de ces soldats sauvages qui ont exercé - depuis dix ans leur métier de massacreurs en Macédoine. Et ces - horreurs, au nom de quel principe élevé sont-elles commises? au nom de - la civilisation, de la justice et de la liberté. Et l'Europe tout - entière, dont la bouche est farcie de ces grands mots, applaudit - joyeusement ceux qui commettent tant d'abominations. Oh! dérision! - Quelle honte! - - »C'est au nom de la croix, s'écrie le roi Ferdinand. Mais de quelle - croix parle-t-il? Ce n'est certes pas de la croix catholique dont il a - fait abjurer à son fils la religion. Il ne peut pas non plus parler de - la croix orthodoxe dont son peuple est séparé; ce ne peut être qu'au - nom de la croix bulgare exarchiste, au nom de cette croix qui a mis à - feu et à sang toutes les villes et tous les villages habités par les - autres races chrétiennes de la Turquie d'Europe, au nom de cette croix - qui, demain, si le Turc est chassé en Asie, massacrera, pillera, - tyrannisera les populations grecques, comme elle l'a fait en 1907. - - »On parle volontiers des massacres des Turcs ordonnés par un seul - homme, par Abdul-Hamid, mais on passe sous silence les massacres plus - récents encore, organisés et exécutés en Macédoine et en Bulgarie même - par l'élite de la population bulgare. - - »Pour calomnier, le Bulgare trouve des appuis partout. Le Turc, par sa - résignation et parce qu'il ne sait pas ou plutôt ne daigne pas se - défendre, supporte en silence toutes ces ignominies. - - »Vous faites appel à la pitié, vous demandez grâce pour les vaincus. - Mais y a-t-il des sentiments de pitié en Europe? Y a-t-il encore de la - noblesse, de la générosité? Quand on voit des gens qui du fond de leur - bureau ne savent plus manier leur plume que pour insulter des vaincus, - on a le droit de penser que c'est le règne de la lâcheté qui désormais - domine notre Société. Où est la noble épée de France qui toujours sut - se dresser pour protéger le faible? Est-ce en vain que nos soldats ont - versé leur sang en Crimée? Leurs cendres, qui reposent au cimetière - latin de Péra où, tous les ans, les Turcs se font un devoir de venir - rendre hommage à nos braves, crient à leurs camarades de France: - «Levez-vous! venez défendre nos restes que des barbares viendront - fouler aux pieds sans respect. Venez protéger la cornette de nos - soeurs, l'habit de nos religieux, l'oeuvre de nos instituteurs, les - usines de nos ingénieurs, les maisons de nos commerçants et de nos - fonctionnaires. Venez protéger les catholiques que le nationalisme et - le fanatisme des Bulgares menacent d'étouffer dans cette terre qui fut - hospitalière aux Français depuis que le grand Sultan règne, sur cette - terre où il est permis à des centaines de milliers d'hommes de - chanter: «_Domine salvam fac Galliarum Gentem._» (Protégez, Seigneur, - la nation des Gaules.) Venez, accourez à l'appel de tant de Français! - Que ne pouvons-nous ressusciter pour verser une deuxième fois notre - sang pour la France d'Orient, qui est en partie notre oeuvre! Que du - moins le souvenir de nos cendres vous inspire! Et, s'il ne vous est - pas permis de tirer votre épée pour défendre une noble cause et les - intérêts de la France d'Orient, au nom de l'honneur, ne permettez pas - qu'on insulte des vaincus! Des vaincus qui furent nos amis depuis cinq - siècles!» - - »Ces vaincus ont héroïquement succombé. Ils avaient non seulement les - armées de quatre États à combattre, mais des ennemis plus terribles - encore: la faim, le manque de munitions, le désordre dans tous les - rouages de l'armée. Aucun soldat au monde, aucun, entendez-vous, - n'aurait été capable de supporter tant d'affreuses misères. Les - pillages, les massacres auxquels d'autres soldats n'auraient pas - manqué de se livrer, dans des circonstances identiques, le soldat turc - a pu les éviter généralement et parfois avec une sublime abnégation. - Aujourd'hui l'erreur a triomphé, mais demain la vérité sera connue; - des voix s'élèvent déjà pour crier tout haut à l'injustice. Vous avez - l'honneur d'avoir le premier protesté contre la veulerie d'une Europe - à laquelle, j'espère, la France enfin éclairée refusera désormais de - s'adjoindre. Vous avez raison de dire qu'il n'est pas un Français de - sens et de coeur, ayant vécu parmi les Turcs, qui ne s'associe - ardemment à l'hommage que vous leur rendez. - - »XXX.» - - * - - * * - -Pauvres Turcs! Les voici reniés même par les Juifs de Salonique; après -l'ère de liberté et de paix dont ces réfugiés d'Espagne viennent de -jouir sous la domination des Osmanlis et après les atrocités que les -«libérateurs» leur ont fait endurer, il s'en est trouvé un capable -d'écrire, à prix d'or évidemment, dans je ne sais quelle petite feuille -levantine, qu'il y aurait avantage et honneur pour eux tous à être enfin -gouvernés par un peuple «vraiment civilisé»! Ce serait à mourir de rire, -si ce n'était si bas et pitoyable. Je crois tout de même et j'espère que -ce Juif-là doit être exceptionnel[5]. - - [5] Il était exceptionnel, en effet, ce triste juif salarié. Je - constate à l'honneur de ses coreligionnaires que tous sont restés - fidèles de coeur à la Turquie. - -Pauvres Turcs! En ce moment où fonctionne la conférence de Londres, les -attaques de la presse ont pris une petite forme narquoise, plus -insultante encore. On s'amuse de leurs «moyens dilatoires» et on -glorifie l'angélique patience des alliés. Moyens dilatoires! Mon Dieu, -est-ce que tous les moyens ne sont pas bons, dans la détresse où les -voilà tombés, par la fourberie des grandes nations chrétiennes! - -Et il se trouve des journaux pour annoncer, sans la moindre indignation, -que l'Europe,--cette Europe qui leur a menti de la façon la plus -éhontée, cette Europe qui leur avait garanti le statu quo de leurs -frontières, cette Europe qui, en vertu de ce même statu quo si fameux, -leur eût interdit tout accroissement de territoire s'ils avaient été -vainqueurs,--se verra obligée d'exercer sur eux une pression effective -pour les décider à donner satisfaction aux JUSTES revendications de la -Bulgarie, en cédant Andrinople! _Justes_, les revendications des -Bulgares sur cette ville et cette province! C'est-à-dire qu'elles sont -au contraire de la plus outrageante iniquité! «L'Europe, osent dire les -alliés pour tenter d'excuser leur impudence, l'Europe doit nous savoir -gré d'avoir fait halte, pour lui plaire, sur la route de Constantinople -qui nous était ouverte après la bataille de Lule-Bourgas.» Mais pardon, -sur cette même route, si facile, à les entendre, ils oublient qu'un -léger obstacle subsistait pourtant: les lignes de Tchataldja, contre -lesquelles leur effort est venu se briser, en trois journées -consécutives de défaites sanglantes. - -_Justes_, les prétentions des Bulgares sur Andrinople! Mais d'abord, la -place ne s'est pas rendue; elle résiste magnifiquement comme jadis notre -Belfort. Et puis, quand même cette ville, qui se meurt de n'avoir plus -de pain à manger,--et qui voit passer chaque jour, comme par moquerie, -sous ses murs et sur son propre chemin de fer, les wagons pleins de -vivres envoyés à l'ennemi,--quand même elle tomberait, épuisée par la -faim, est-ce que, pour la laisser à la Turquie, les pressions les plus -effectives ne devraient pas s'exercer au contraire sur la Bulgarie et -sur l'ambition forcenée de son prince de hasard? Les Puissances, pour -colorer leur complicité parjure dans les spoliations de l'empire -ottoman, se sont appuyées sur le principe, très soutenable d'ailleurs, -du groupement des nationalités et des races. Eh! bien, non seulement -Andrinople est l'ancienne capitale sacrée des Turcs, pleine de leurs -souvenirs historiques et des tombeaux de leurs grands morts, mais elle -est aujourd'hui une ville essentiellement musulmane, où les Bulgares ne -constituent qu'une infime minorité, et tout le vilayet alentour est -peuplé de musulmans pour plus des deux tiers.--Il est vrai, cette -population turque des campagnes à laquelle Ferdinand de Cobourg promet -sans rire une «situation privilégiée» sous sa domination future, ne sera -plus bientôt qu'un charnier de cadavres, au train dont marchent les -incendies et les massacres[6].--Mais enfin, de quel droit en sacrifier -les vaillants débris? Quelle étiquette humanitaire trouvera-t-on bien, -pour faire passer ce vol d'une province, d'une province que la justice -et le bon sens rattachent à la Turquie? Comment ne pas bondir de dégoût -devant ces pressions effectives à exercer sur la Porte! Puisse au moins -la France s'écoeurer devant une telle besogne et refuser d'y prendre -part! Puisse une telle tache être épargnée à notre histoire nationale, -qui jusqu'ici n'en avait jamais connu de pareille! - - [6] Les massacres, malgré l'armistice, à l'heure où j'écris, - continuent encore dans le vilayet d'Andrinople! On sait aussi qu'à - Salonique viennent d'arriver vingt mille paysans turcs fuyant devant - les incendies allumés dans leurs villages et _mourant de faim_. - - - - -VII - -A MONSIEUR LE DIRECTEUR DE _L'HUMANITÉ_ - - -Mardi, 28 janvier. - -Monsieur le Directeur, - -Vous voulez bien me prier de vous donner mon impression sur la nouvelle -phase de la tragédie turco-bulgare. Comment le refuserais-je à votre -journal, quand il a eu jusqu'ici l'honneur trop rare de garder -l'impartialité et de ne pas injurier les vaincus? Mais votre demande -m'arrive tardivement, car tout ce que ma conscience, tout ce que mon -indignation m'obligeaient à dire, je l'ai déjà dit,--dans le _Gil Blas_, -le seul parmi les journaux auxquels je m'étais adressé qui ait eu le -courage de m'accueillir et de rompre ainsi la conjuration du silence sur -les atrocités des armées très chrétiennes. - -Du reste, au sujet de ces «_pressions suprêmes_» (pour parler comme vous -par euphémisme) que l'Europe s'apprête à exercer sur la Turquie -agonisante, je ne saurai rien dire d'aussi juste, d'aussi beau ni -d'aussi irréfutable que Ahmed Riza et Halil bey, auxquels vous donniez -dimanche dernier l'hospitalité dans vos colonnes, et en outre j'aurai -peine à rester, autant qu'eux, résigné et parlementaire. - -Par quelle iniquité l'Europe, désireuse d'assurer la paix dont elle a -tant besoin, adresse-t-elle toujours ses pressions et ses menaces à -cette malheureuse Turquie aux abois, qui a déjà tant cédé, et jamais aux -Bulgares qui au contraire n'ont rien cédé jamais, se sentant soutenus -par un colosse en armes derrière eux, et ne se sont pas départis un -instant de leur intransigeance ni de leur morgue? Comment ne pas -s'épouvanter de tout ce qu'il y a de lâche, de la part d'un ensemble de -nations dites civilisées, à pousser aux dernières limites du désespoir -un peuple auquel jadis elles avaient tout promis et qui aujourd'hui -s'adresse à leur justice et à leur pitié? Non seulement le bon droit, le -bon sens et le principe tant de fois invoqué du groupement des races -commandent de laisser à la Turquie cette ville héroïque et cette -province d'Andrinople, qui sont pleines de tombeaux et de souvenirs -d'Islam et ne sont guère peuplées que de musulmans. Mais il y a encore -et surtout ceci, qui affole les pauvres Turcs, qui suffirait à rendre -sublimes leurs entêtements les plus déraisonnables, leurs révoltes les -plus sanglantes: leurs frères, que l'on veut courber sous la haineuse et -féroce domination bulgare, que deviendront-ils? En dépit des fausses -promesses de Ferdinand de Cobourg, les milliers de musulmans, abandonnés -au delà des nouvelles frontières, qu'auront-ils à attendre, si ce n'est -la continuation de ces massacres froidement systématiques, de ces -tueries que l'armistice même n'a pu interrompre et qui auront bientôt -transformé les campagnes autour d'Andrinople en de vastes champs de la -mort?--(Je dis cela parce que je le sais, et, malgré la censure -minutieuse arrêtant les nouvelles, malgré les mensonges de certaine -presse salariée, le monde entier finira bien aussi par le savoir.) - -Avec quelle stupeur douloureuse j'ai vu notre pays, par dévouement aux -Slaves, s'associer, et même d'une façon militante, à ces «_pressions_» -inqualifiables!... L'homme éminent qui nous dirige,--et avec tant -d'intégrité, de bon vouloir et de génie,--se ressaisira sans doute, je -veux l'espérer, se souviendra des généreuses traditions de la France, -avant d'aller plus loin dans cette voie qui semble n'être pas la nôtre. -Mener à outrance l'anéantissement de la Turquie par la cession forcée -d'Andrinople, ce serait infliger une souillure à notre histoire -nationale. Et puis ce serait nuire irrémédiablement à nos intérêts, -donner le coup de mort à notre influence séculaire en Orient, à nos -milliers de maisons d'éducation, à nos industries si multiples, alors -que, depuis François Ier, elles florissaient en toute liberté là-bas, -dans cette Turquie si foncièrement tolérante, qui nous aimait au point -d'être devenue presque un pays de langue française. - -PIERRE LOTI. - - - - -VIII - -OÙ EST LA FRANCE? - - -15 février 1913. - -Notre chère France où donc est-elle, notre généreuse France qui, jadis, -s'enthousiasmait pour toutes les justes causes, notre France qui, au -moment de l'inique partage de la Pologne, fut secouée d'un si beau -frisson de révolte? Elle qui, hier encore, plus que toute autre nation, -savait s'indigner et protester contre les crimes, la voici, hélas! au -premier rang de l'impitoyable meute!... Or, cette fois, il ne s'agit -plus seulement, comme pour la Pologne, de partager et d'asservir; non, -c'est la destruction même d'une race qui va se perpétrer -systématiquement, et nous, Français, nous sommes en tête de ceux qui -poussent à la curée; de tous les gouvernements européens, c'est le nôtre -qui paraît s'obstiner le plus, sans profit d'ailleurs autant que sans -raison, contre la victime, pour lui arracher l'impossible, l'outrageante -et dernière concession: Andrinople, avec les îles! - -En vain, tous ceux d'entre nous qui ont habité l'Orient, diplomates, -religieux, soeurs de charité, ingénieurs, industriels, sans distinction -_tous ceux qui savent_, jettent un appel d'alarme; personne ne daigne -les entendre. Ils essaient de protester dans les journaux; partout on -refuse d'insérer leurs lettres. Alors, beaucoup d'entre eux m'écrivent, -comme si j'y pouvais quelque chose: «Parlez pour nous, me disent-ils; il -y a une conjuration de silence, on étouffe la vérité; la presse est -muselée.» Et en même temps, les pires calomnies s'impriment, se -rééditent librement contre ce peuple turc qui agonise. - -Mon Dieu! que l'on fasse donc une sorte de referendum, de plébiscite, de -consultation suprême, où seront conviés tous les Français qui vécurent -en Orient, dans nos établissements d'éducation, dans nos usines, dans -nos exploitations de voies ferrées, etc. Mais tous viendront affirmer -qu'ils ont trouvé chez les Turcs bon vouloir, hospitalité, tolérance -sans borne et probité admirable; chez les Balkaniques, au contraire, -mauvais procédés, jalousies féroces, brutalités et fourberies. Tous -parleront comme je parle moi-même, et, parce qu'ils sont légion, on les -croira peut-être! - -Ma plus grande stupeur est de voir l'aberration des catholiques -français, qui, leurrés par cette impudente bouffonnerie de Ferdinand de -Cobourg: «La croix contre le croissant», ont pris fait et cause pour -leurs pires ennemis, les orthodoxes et surtout les farouches -exarchistes. Mais qu'ils lisent donc un peu l'histoire contemporaine de -Macédoine, de Thrace et de Syrie! Qu'ils interrogent donc tous leurs -chefs de missions là-bas, évêques, supérieurs de couvents, abbés ou -abbesses, avec lesquels je suis en accord complet sur ce point et qui -diront avec moi: Le danger pour les chrétiens romains, c'est la croix -grecque et surtout la croix bulgare. - -Cette conjuration du silence sur les atrocités balkaniques, la voici -quand même un peu déjouée; les faits sont là et la vérité commence -d'éclater partout. On connaît à présent l'horreur des mutilations -accomplies sur des prisonniers turcs, les tueries en masse de -vieillards, de femmes et d'enfants, «les mosquées ardentes» où -flambèrent des fidèles enduits de pétrole, les jeunes filles aux seins -tranchés. On sait à présent que, là où passèrent les «libérateurs», il -ne reste guère que des cadavres et des ruines calcinées. - -Un grand journal parisien (qui cependant avait daigné insérer l'hommage -rendu par ses correspondants de guerre à la modération des soldats -turcs), constatant l'autre jour que les atrocités balkaniques étaient -désormais indiscutables, exprimait le «regret» (_sic_) qu'elles aient -créé un courant de pitié depuis Berlin jusqu'à Londres «où l'on est -toujours si disposé à s'émouvoir». Et ce même journal, pour excuser son -«regret» stupéfiant, déclarait que ces crimes n'étaient qu'une juste -réaction, après cinq siècles effroyables en Thrace et en -Macédoine.--Toujours la légende des Turcs féroces, la légende si -longuement préparée et si perfidement entretenue par les -Balkaniques!--Féroces contre qui, s'il vous plaît? Est-ce contre les -Juifs, auxquels ils ont donné la plus paisible hospitalité depuis quatre -siècles, alors qu'on les massacrait chez les chrétiens? Est-ce contre -nous, Français, qui depuis l'époque de la Renaissance avons été -accueillis par eux avec tant de bon vouloir et de cordialité? Était-ce -même, au début de leur domination, contre ces orthodoxes ou exarchistes, -auxquels Mahomet II avait laissé leurs églises, leurs écoles et leur -langage? Si, dans la suite, ils ont été durs pour ces mêmes sujets -chrétiens, c'est qu'ils avaient affaire à des races essentiellement -brutales et meurtrières, qui d'ailleurs ne cessaient de se massacrer -entre elles. En Macédoine, depuis des siècles, les tueries n'ont jamais -fait trêve entre chrétiens de confessions ennemies. Or, chaque fois que, -dans un village, la sanglante bataille éclatait entre Grecs et Bulgares, -les deux camps s'alliaient ensuite contre les malheureux policiers -musulmans accourus pour mettre la paix, et tout finissait par l'incendie -et le pillage des maisons turques d'alentour. Il suffit de lire les -rapports rédigés par nos compatriotes, les officiers français au service -de la gendarmerie internationale de Macédoine, pour être édifié sur ces -tragédies chroniques; tous s'accordent pour en faire tomber la -responsabilité sur les Bulgares; ils constatent même que, neuf fois sur -dix, elles étaient organisées par les _comitadjis_, et de préférence -dans les parages habités par les étrangers,--afin de frapper -l'imagination de l'Europe, de fomenter sa réprobation unanime contre une -Turquie aussi incapable d'assurer la paix intérieure, en un mot de -préparer de longue main ce _tolle_ qui accueille à présent la détresse -des vaincus. Aujourd'hui, du reste, que l'oeuvre de déconsidération est -accomplie à souhait, la Bulgarie s'occupe d'arrêter par centaines ses -comitadjis, dont elle n'a plus besoin et qui pourraient devenir -compromettants. Oui, la vie était effroyable dans ces farouches -contrées, je le reconnais; mais elle continuera de l'être, n'en doutons -pas, après l'extermination des derniers Turcs. - -Grecs et Bulgares n'ont cessé de se haïr à mort; malgré leur alliance -temporaire, attendons l'heure où ils recommenceront de se massacrer -entre eux, tout en persécutant, bien entendu, les catholiques et surtout -les pauvres Uniates (orthodoxes ralliés au catholicisme). - -Il faut que la bonne foi de ce même grand journal parisien ait été -surprise, je veux l'espérer, pour qu'il ait publié la lettre d'«un de -ses abonnés» sur l'apaisement à Salonique. A en croire ce personnage, -tout se serait passé là-bas le mieux du monde, à part quelques petits -désordres inévitables qui auraient amené, les premiers jours, «un peu de -mauvaise humeur» (_sic_). «Un peu de mauvaise humeur» est vraiment une -trouvaille sans prix! Après trois ou quatre jours de pillages, de viols -et de tueries, un peu de mauvaise humeur, on en aurait à moins. Quels -moyens ont employés les envahisseurs pour qu'une telle lettre fût -écrite, je n'ai pas à le rechercher; mais je crois qu'elle a peu de -chances de trouver crédit. Trop de témoins étaient là; beaucoup de -Français et de Françaises, beaucoup de consuls étrangers, les officiers -et les matelots de notre croiseur, tous ont vu et se sont épouvantés! - -Cette même lettre contient une autre perle plus rare. Le signataire, -pour expliquer cette mauvaise humeur de la colonie européenne à -Salonique, écrit textuellement: «Et puis, ici, jusqu'à présent, la -Turquie était, au fond, _res nullius_; les étrangers y avaient une -situation prépondérante, qui ne saurait se maintenir intacte sous une -autre domination, quelle qu'elle soit.» Est-il possible de donner un -démenti aussi catégorique au journal précité, qui affirmait plus haut la -cruauté du joug musulman? Est-il possible de rendre un hommage, à la -fois plus complet et plus odieusement ingrat, à tout ce qu'il y a de -doux et de débonnaire dans la domination turque quand elle n'a pas à -s'exercer sur des races tout à fait intraitables! - -Mais ce sont là choses de détail où je m'oublie, et ces incohérences ne -valaient pas d'être relevées. - -A cette heure, la grande angoisse qui prime tout, c'est de se dire que -le canon recommence à faire ses profondes trouées saignantes. L'héroïque -Andrinople, à la fin, tombera, cela semble inévitable; alors, la ville -musulmane et toute la province musulmane alentour seront livrées aux -exterminateurs. Un crime va se commettre, avec la complicité de toutes -les nations chrétiennes, un des plus grands crimes que l'histoire ait -jamais enregistré. Et la France y aura contribué, hélas! pour une trop -large part. - -Au moins, je veux dire ici aux vaincus, une fois encore, que, s'ils -n'ont pas les sympathies officielles de notre pays, des milliers de -coeurs français sont, quand même, avec eux... - - - - -IX - -MI-CARÊME ET SAUVAGERIES - - -2 mars 1913. - -A l'heure où j'écris, sait-on de quoi s'occupent les Pérotes? (On nomme -là-bas Pérotes les chrétiens, grecs ou autres, grecs surtout, qui -habitent Péra, le vaste faubourg levantin de Constantinople.) Donc, -sait-on de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carême et de tout ce qui -s'ensuit, fêtes, bals, déguisements! Et c'est si déplacé, si honteux, -que la presse commence tout de même à murmurer. Est-ce que la plus -élémentaire éducation ne commanderait pas au moins de faire silence, en -ce moment, dans la grande ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces -gens-là justifie une fois de plus le mot de Bismarck: «En Orient, -disait-il, il n'y a de _gentilshommes_ que les Turcs.» - -Ils vont se déguiser et danser, les Pérotes! Et dans les rues, sous -leurs fenêtres, passent les hommes qui se rendent aux lignes de -Tchataldja, à la suprême tuerie. Et partout, dans des maisons trop -étroites bondées de petits lits misérables, des blessés manquent du -nécessaire, demandent un peu d'eau, un peu de pain, appellent pour qu'on -vienne laver leurs blessures qui pourrissent. Et la campagne, à perte de -vue, est pleine de morts qui se décomposent sous la neige. Et tout près, -de l'autre côté des ponts, dans l'immense Stamboul aux trois quarts -incendié (_mais seulement ses quartiers turcs, comme par hasard_) tout -ce qui n'est pas parti pour l'armée, des femmes, des enfants, des -vieillards, errent sans vêtements, la faim aux entrailles et le froid -jusqu'aux os. Ils ne se déguiseront pas pour la Mi-Carême, ceux-là, non; -mais ils vaudraient l'aumône de quelque couverture ou de quelque vieux -manteau, pauvres incendiés qui n'ont plus rien. - -Les Pérotes vont s'offrir des bals! Mais, Dieu merci! les femmes de -toutes les ambassades d'Europe songent plutôt aux blessés. A leur tête -est notre admirable ambassadrice, qui ne quitte guère les ambulances, le -chevet des mourants. Pour donner aussi l'exemple, nous avons nos soeurs -de charité françaises que les Turcs bénissent, et l'une d'elles, l'une -des plus hautement vénérables, m'écrivait hier: «Nous prions Dieu chaque -jour pour qu'il nous laisse sous la domination musulmane; que -deviendrions-nous si les autres arrivaient ici?» - -_Les autres_, c'est-à-dire les orthodoxes et surtout les exarchistes! Ce -n'est pas seulement pour les Turcs qu'ils sont intraitables, ces -_autres_-là; une fois de plus ils viennent de le prouver. On sait le -refus opposé par la Bulgarie aux prières réitérées de la France, qui -voulait, à Andrinople, une zone neutre où nos nationaux, nos religieuses -ne risqueraient pas à toute heure la mort. Et pas un journal n'a été -flétrir le fait suivant: l'Impératrice d'Allemagne, ayant écrit de sa -propre main à la Reine Éléonore pour lui demander de laisser entrer à -Andrinople des caisses de remèdes avec une délégation de la Croix-Rouge, -essuya un échec; sous la pression du vautour de Bulgarie, la plus -malheureuse des reines fut obligée de répondre par un refus. L'Empereur -allemand n'a pas dû, j'imagine, apprécier beaucoup ce procédé du petit -confrère. Qu'une place assiégée ne veuille laisser sortir personne, par -crainte de renseignements qui seraient donnés sur l'état de la garnison, -cela s'explique sans peine. Mais des assiégeants, refuser l'entrée à -quelques infirmiers avec leur matériel sanitaire, quelles raisons -stratégiques pourrait-on bien inventer comme excuse à cette -brutalité-là? - -_Les autres_--les Bulgares--en toute tranquillité, sous les yeux fermés -de l'Europe complice, procèdent à l'extermination systématique des -Musulmans dans les provinces envahies. Je laisse de côté les rapports de -source turque: on pourrait les croire exagérés. Chez les Slaves, bien -entendu, c'est la conspiration du silence, plus encore que chez nous. -Mais il y a les nombreux officiers français détachés dans la gendarmerie -internationale de Macédoine[7], ceux qui n'ont pas accepté le mot -d'ordre diplomatique, et qui ne reculent pas; leurs rapports, publiés -quand même, sont terrifiants; il semble toutefois que personne en France -n'ait daigné les lire. Il y a les religieux des confréries latines -établies en Turquie. Et enfin, il y a, par légions, d'irrécusables -témoins autrichiens ou allemands, des fonctionnaires, des docteurs, des -pasteurs, des officiers qui, dans toute la presse étrangère non muselée -comme la nôtre, ont signé d'effroyables réquisitoires. Aux premiers -rangs de ceux-là, parmi tant d'autres, je citerai le docteur Ernst -Jaeckh, le général Baumann, le colonel Veit, le capitaine Rein, le -professeur Dühring, dont les rapports documentés, appuyés de -photographies hideuses, sont pour faire frémir: pillages, incendies, -viols sadiques, mutilations qui ne se peuvent écrire; massacres de non -combattants, préalablement liés en tas avec des cordes, puis lardés à -coups de baïonnettes et achevés à coups de triques; vieilles femmes -enfermées dans des granges auxquelles on mettait le feu; musulmans qu'on -inondait de pétrole avant de les empiler dans les mosquées pour les y -brûler vifs... - - [7] Colonel Foulon, colonel Malfeyt, etc., etc. - -Sur toute cette sauvagerie planait un fanatisme bas et bestial; on -brisait les stèles funéraires aux inscriptions coraniques et on -profanait les tombes; aux assassinats on mêlait le nom du Christ, et il -arrivait parfois que les meurtriers baptisaient de force avant de -massacrer! Plus enragés encore que les envahisseurs, et plus lâches, les -chrétiens ottomans sortaient à leur rencontre, les guidaient vers les -maisons turques, d'abord vers les plus riches, leur dénonçaient les -cachettes de l'argent ou des jeunes femmes, pillaient avec eux et -tuaient avec eux. Les Turcs, du reste, ne furent pas les seuls sur qui -se déchaîna cette frénésie rouge, que l'Europe encourage; les Juifs, -bien entendu, pâtirent presque autant qu'eux; les Roumains aussi -endurèrent la persécution de ces chrétiens exarchistes, leurs églises -furent profanées et leurs livres sacrés mis en pièces, au ruisseau. - -Un détail naïf et d'une étrangeté touchante, au milieu de tant -d'horreurs. Des jeunes filles musulmanes auxquelles on avait arraché -leur voile--premier grand outrage--avant de les mener en pâture vers les -soldats, s'étaient couvert le visage des couches d'une boue épaisse -ramassée dans les ornières du chemin... - - «Pour nous refouler en Asie, m'écrivait un derviche, tant de crimes - n'étaient même pas nécessaires; nous serions partis de nous-mêmes. - Nous aurions quitté, bien entendu, les provinces conquises, plutôt que - de rester sous le couteau bulgare, il n'y avait qu'à nous en laisser - le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux d'entre nous, qui ont pu fuir - devant la grande boucherie, affluer sous les murs de Constantinople, - et attendre là, résignés, dignes bien que mourant de faim, attendre, - des jours et des nuits, qu'il y eût des bateaux pour les passer sur - cette rive asiatique d'où sont venus nos pères?» - -Oui, mais ce n'était pas le déblaiement, c'était l'extermination féroce -qu'il fallait aux «libérateurs»! Et cela continue, et cela va continuer -encore, tant qu'il restera dans la province d'Andrinople un seul village -qui ne soit pas un amas de ruines calcinées avec des cadavres plein les -rues. _Et toutes les chancelleries le savent de la façon la plus -certaine_, et, toutes, elles gardent le silence, et partout la -conscience publique est volontairement trompée[8]. - - [8] Il se trouve encore chez nous, après tant de révélations - indiscutables, des petites feuilles de province pour écrire: «les - _prétendues_ atrocités des Bulgares». Les grands journaux cependant - n'oseraient plus. - -En vain les Turcs ont-ils demandé avec instances qu'une commission -internationale fût envoyée dans les territoires envahis, suppliant même -qu'on l'envoyât tout de suite, pendant que des milliers de cadavres de -femmes ou d'enfants pourrissent encore sur la terre. L'Italie seule a -fait mine de vouloir entendre; mais, devant le flegmatique refus d'une -autre grande puissance, on en est resté là. Qu'importe à présent les -prières des Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries n'ont plus besoin -de leur présence, ayant réussi à découvrir pour l'«équilibre européen» -une autre formule, où toutes les rapacités vont trouver bien mieux leur -profit! - - - - -X - -MASSACRES DE MACÉDOINE ET MASSACRES D'ARMÉNIE - - -22 mars 1913. - -J'affaiblirais ma défense des vaincus d'Orient si je ne rendais aux -alliés la part de justice qui leur est due. Autant le coup de main, -l'attentat de l'Italie en Tripolitaine restera inexcusable à jamais, -autant paraît légitime et noble l'effort des peuples balkaniques vers -l'indépendance; qui donc songerait à le contester? Même après quatre ou -cinq siècles, il n'y a pas prescription des droits sur la terre -ancestrale, c'est un rêve encore magnifique de vouloir reprendre les -vieilles cités jadis conquises et faire revivre leurs noms abolis, -l'idée de patrie ne doit pas mourir. - -Donc, malgré le regret et la souffrance de tous ceux qui ont connu, -compris, aimé l'Islam, une approbation générale serait allée aux -vainqueurs d'aujourd'hui, si leur gloire militaire n'avait été souillée -hélas! de tant de crimes et de mensonges. - -Oh! leurs longs mensonges si habilement répandus pour égarer l'opinion, -peut-être sont-ils plus odieux encore que leurs crimes, perpétrés avec -l'excuse de l'excitation, dans l'odeur de la poudre et l'ivresse du -sang. «Massacres de Macédoine!» Depuis combien d'années ce cliché ne -revenait-il pas périodiquement dans la presse, par les soins des -gouvernements intéressés, tendant à représenter les Turcs, aux yeux de -l'Europe, comme des monstres sanguinaires et d'ailleurs tout à fait -incapables de régir un pays, autrement que par le despotisme et -l'assassinat. (Avec documents et références à l'appui, je reparlerai -plus loin de ces soi-disant massacres, dont la responsabilité n'incomba -jamais à ceux que l'on en accuse.) «Atrocités turques!» C'est le second -cliché qui servit depuis l'ouverture des hostilités et qui, auprès des -foules crédules, réussit jusqu'à un certain point, grâce à une censure -terrible. En vain, les correspondants de guerre--les consciencieux du -moins,--constataient la loyauté des soldats turcs et leur modération le -plus souvent admirable, en vain s'indignaient-ils des actes de -sauvagerie commis par les vainqueurs, une censure toujours vigilante, -comme celle de l'Italie en Tripolitaine, coupait le passage dangereux de -leur rapport, ou bien supprimait le rapport tout entier; quand par -hasard quelque révélation accablante arrivait quand même jusqu'à la -presse française, en vertu de la conjuration du silence on se gardait de -l'insérer, et le cliché: «atrocités turques»--exact quelquefois, je le -reconnais, exceptionnellement et surtout par représailles--revenait -toujours comme un refrain haineux imprimé en grosses lettres -raccrocheuses. Mais il y avait trop de témoins pour que la vérité ne se -fît pas jour; la presse autrichienne, la presse allemande, chez qui le -silence n'était pas de règle comme chez nous, commencèrent à conter avec -stupeur des crimes sans nom. Et puis nos officiers français, détachés -dans la garde internationale de Macédoine, avaient vu, eux aussi, et il -était difficile de les intimider, ceux-là, pour les faire taire. C'est -ainsi que peu à peu de grandes et ineffaçables taches d'opprobre sont -venues maculer ces conquérants, dont la cause au fond était pourtant -belle et juste, et qui, malgré la traîtrise de l'attaque, malgré -l'inélégance d'être arrivés par derrière comme des hyènes sur une proie -déjà mortellement blessée, commandent encore l'admiration par de si -courageuses victoires. - -Ainsi que je l'écrivais déjà au début de la guerre, il semble que les -Grecs se soient montrés les moins cruels, bien qu'ils l'aient été -beaucoup trop encore; il semble surtout que leurs officiers se soient -généralement abstenus de pillages et de viols. En tout cas le mot -d'ordre pour les inutiles tueries n'est jamais venu de leurs princes; -quant à leur exquise reine, les Turcs sont les premiers à redire avec -vénération le bien qu'elle fit, lors de son passage à Salonique, en -secourant des milliers de leurs frères qui accouraient de toutes parts, -chassés de leurs villages par les incendies et les massacres. - -Mais les Serbes, mais les Bulgares!... Rien ne reste après le passage de -leurs armées déjà férocement meurtrières et traînant après elles, pour -achever la destruction, ces bandes de comitadjis couverts de peaux de -bêtes, ces hordes plus terrifiantes que celles d'Attila. Chez eux -d'ailleurs, les chefs donnent l'exemple; le haut commandement, au lieu -de punir, excite ou tolère; dans les boucheries sans merci, tout le -monde est complice... - -Ce que je dis là, en Autriche, en Allemagne on le sait depuis longtemps; -en France on commence malgré tout à le savoir; je n'ai la prétention de -l'apprendre à personne. Et on sait bien aussi le plus horrible, c'est -que, même dans les régions où c'est fini de se battre, l'extermination -continue calmement, froidement, parce qu'il s'agit non pas de vaincre, -mais d'anéantir la race musulmane, et qu'il faut aussi en effacer -jusqu'à l'empreinte, incendier les mosquées, abattre les minarets, -bouleverser les sépultures, briser partout les inscriptions coraniques, -sur les murailles comme sur les tombes. Ce sont les barbares -légendaires, ce sont les Huns qui passent! En pleine Europe et en plein -XXe siècle, ces montagnards, attardés dans la sombre cruauté médiévale, -nous rendent les vieux carnages auxquels on ne croyait plus. - -A tout cela, les nations chrétiennes d'Occident, les chancelleries enfin -renseignées, enfin contraintes d'avouer que les nouveaux Croisés -détiennent le record de l'horreur, répondent, par hypocrisie autant que -par ignorance: «Ce n'est que juste réaction, après quatre ou cinq -siècles de torture!»--Mais, que l'on relise donc les vieilles chroniques -de Macédoine, écrites par des témoins sans partialité, par des chrétiens -latins ou par des juifs; que l'on aille donc se renseigner sur place -auprès de tous les étrangers qui ont habité ce pays de la terreur,--et -l'on verra bien alors qui étaient les tortionnaires, les meurtriers: des -Bulgares toujours, des _comitadjis_, ou de simples fanatiques -exarchistes, pillant à main armée, massacrant Orthodoxes ou Osmanlis, -sans choisir, jusqu'à l'heure où la police turque, autrement dit la -«_police internationale macédonienne_», accourait pour mettre l'ordre à -coups de fusil et punir les assassins. La vie devenait si intolérable -que, peu d'années avant la guerre actuelle, les Grecs, outrés des crimes -de leurs complices d'aujourd'hui, avaient songé à s'allier avec le -Sultan contre le Gouvernement de Sofia. Tels furent ces fameux massacres -de Macédoine que les Bulgares ont su dès longtemps travestir à leur -profit, pour ameuter l'Europe contre la Turquie. Nos officiers français -détachés là-bas, qui maintes fois prirent part à ces répressions du -brigandage balkanique, ont consigné les faits dans leurs rapports, mais -leur voix a été étouffée. - -En Asie Mineure, où il n'y a pas de Bulgares, pas de comitadjis, est-ce -que les Grecs ne vivent pas en parfaite intelligence avec les Turcs? -Tant de lettres, qu'ils viennent spontanément de m'écrire, suffiraient à -prouver combien le joug de l'Islam leur semble léger. Quel pays de -calme, toute cette région qui s'étend de Smyrne aux confins de la Syrie! -Les voleurs y sont inconnus et on peut y dormir la nuit portes ouvertes; -une sérénité patriarcale y règne encore. - -Et les Roumains, presque nos frères ceux-là, les Roumains qui -représentent, parmi les peuples jadis soumis au Croissant, la vraie -élite intellectuelle et morale, les Roumains ont-ils gardé rancune à ces -Turcs qui furent leurs maîtres? Personne n'oserait le prétendre. Non, -c'est seulement pour leurs anciens compagnons de tutelle, les Bulgares, -qu'ils professent une haine toujours vivace. - -Et les malheureux Juifs d'Espagne, où sont-ils venus se réfugier quand -les chrétiens les exterminaient? Chez ces Turcs, qui leur donnent depuis -quatre ou cinq siècles la plus tolérante hospitalité, et qu'ils ne -cessent de bénir. - -Oh! je sais bien, il y a eu les massacres d'Arméniens! Ici, ce n'est -plus de la calomnie, ce n'est plus de la légende, c'est de l'effarante -réalité. Ici, c'est la grande tache dans l'histoire de ceux que, en mon -âme et conscience, je crois infiniment dignes d'être défendus, mais que -cependant je ne saurais soutenir envers et contre tout lorsqu'ils sont -coupables. Il y a du reste chez eux tant de qualités de premier ordre, -tant de noblesse originelle, tant de foncière honnêteté, tant de -compassion et de tolérance, qu'ils n'ont pas besoin qu'on les défende en -aveugle; ce serait même leur nuire et leur faire injure. Oui, les -massacres d'Arméniens, c'est peut-être le crime qu'ils expient si -affreusement aujourd'hui; en tout cas, c'est en souvenir de ces néfastes -journées de 1896 que l'Europe détourne sa pitié de leurs souffrances. -Ici, je ne puis les absoudre, mais seulement plaider pour eux les -circonstances atténuantes. - -A Dieu ne plaise que je veuille accabler la race arménienne. Elle a -dégénéré aujourd'hui comme il arrive à toutes les races qui ont eu le -malheur suprême de perdre leur patrie; son courage a faibli; elle s'est -jetée dans le mercantilisme et l'usure, beaucoup plus même que la race -juive, qui y avait été poussée avant elle par un sort pareil au sien[9]. -Mais elle a été, dans le passé, grande et glorieuse, et, malgré ses -tares, acquises dans la servitude, ses malheurs, tant de malheurs inouïs -qui n'ont cessé de l'accabler, doivent nous la rendre un peu sacrée. - - [9] Voici à ce sujet un proverbe turc que l'on ne m'accusera pas - d'avoir inventé: «Il faut quatre Juifs pour faire un Arménien.» - -Il faudrait sans doute chercher bien loin, au fond des temps, pour -trouver les origines de cette haine si farouche entre les Arméniens et -les Turcs, qui semblaient jadis des peuples faits pour se tolérer et -s'unir. Les premières grandes tueries _mutuelles_ dont s'émut l'Europe -eurent lieu dans des régions reculées de l'Asie Mineure; les Kurdes y -prirent part bien plus que les Turcs proprement dits; elles eurent le -caractère de batailles plutôt que de massacres, et l'histoire n'en est -pas clairement connue. Dans les contrées si rudes de Zeïtoun et de -Sassoun, dans les montagnes hérissées de rochers et de forêts, des -Arméniens qui avaient conservé encore leurs antiques qualités -guerrières, regimbaient à main armée contre la domination -musulmane,--qui songerait à leur en faire un reproche?--Les musulmans -réprimaient leurs rébellions,--n'était-ce pas naturel? Et ils firent en -effet des répressions par trop terribles, dans la manière des coalisés -chrétiens d'aujourd'hui en Thrace et en Macédoine. - -Mais les raffinements dans le meurtre après la bataille, les froides -cruautés dont on les accuse, je me permettrai de croire tout cela -exagéré pour les besoins de la cause, tant que le récit n'en sera fait -que par des Arméniens, fût-ce même par des prélats. - -Quant aux massacres de Constantinople en 1896, qui furent les plus -retentissants, pour en rejeter sur les Turcs toute l'horreur, il -faudrait d'abord oublier avec quelle violence le «_parti révolutionnaire -arménien_» avait commencé l'attaque. Après avoir annoncé l'intention de -mettre le feu à la ville, qui «_à coup sûr_, disaient les affiches -effrontément placardées, _serait bientôt réduite à un désert de -cendre_,» (_sic_) un parti de jeunes conspirateurs,--admirables -d'audace, je le veux bien,--s'était emparé de la banque ottomane pour la -faire sauter, tandis que d'autres mettaient en sang le quartier de -Psammatia. Il y eut dix-huit heures d'épouvante pendant lesquelles la -dynamite fit rage, et un peu partout les bombes arméniennes, lancées par -les fenêtres, tombèrent dru sur la tête des soldats. - -Eh bien, quelle est la nation au monde qui n'aurait pas répondu à un -pareil attentat par un châtiment exemplaire? Prenons par exemple une -nation slave, puisque ce sont des Slaves, aujourd'hui, qui jettent sur -les Turcs l'anathème, et choisissons la nation russe, notre amie, qui -est de toutes la plus civilisée et foncièrement la meilleure. La nation -russe, mais de nos jours encore elle persécutait les Juifs pour des -actes d'usure beaucoup moins exaspérants que ceux des Arméniens; -qu'aurait-elle donc fait si ces mêmes Juifs, revolver au poing, -s'étaient emparés des banques impériales, jetant partout des bombes et -menaçant d'incendier Moscou? Qu'aurait-elle fait si, en outre, le Tzar, -son chef religieux, avait, comme le Khalife, lancé l'ordre -d'extermination? - -Certes un massacre n'est jamais excusable, et je ne prétends pas -absoudre mes amis turcs, je ne veux qu'atténuer leur faute, comme c'est -justice. En temps normal, débonnaires, tolérants à l'excès, doux comme -des enfants rêveurs, je sais qu'ils ont des sursauts d'extrême violence, -et que parfois des nuages rouges leur passent devant les yeux, mais -seulement quand une vieille haine héréditaire, toujours justifiée du -reste, se ranime au fond de leur coeur, ou quand la voix du Khalife les -appelle à quelque suprême défense de l'Islam... - -L'Islam! L'Islam dont la Turquie était le porte-drapeau, l'Islam que -cependant des millions d'hommes sont prêts à défendre jusqu'à mourir, -l'Islam, hélas! s'éteint comme un grand soleil pour qui c'est bientôt -l'heure du soir. Il jettera sans doute encore, à son couchant, de beaux -rayons rouges; pendant quelques années de grâce, il pourra embraser -encore le ciel asiatique, et ses défenseurs auront, avant l'agonie, des -gestes de héros. Mais malgré tout, je le sens plonger peu à peu dans -l'abîme où s'anéantissent les religions et les civilisations révolues, -et avec lui achèveront de passer aussi le recueillement, le rêve et la -prière. Sur notre Terre bientôt trop étroite, toute trépidante -aujourd'hui du grouillement des hommes qui asservissent l'électricité, -martèlent le fer et s'enivrent d'alcool, il n'y a plus de place pour les -peuples contemplatifs et doux, qui ne boivent que l'eau des sources et -mettent en Dieu leur espoir. - -L'Islam! Peut-être l'Europe, si perfide et si utilitaire, aurait eu -quelque intérêt pourtant à le défendre encore. Elle n'a pas été -seulement criminelle, en poussant les Turcs aux suprêmes désespérances, -en laissant exterminer toute cette population saine et probe, autour de -la ville où s'élève la merveilleuse mosquée de Sélim II; elle a été -imprévoyante aussi, car ce crime lui a valu une interminable -prolongation de la guerre. Si elle avait su modérer les prétentions -exorbitantes des vainqueurs, grisés par la victoire, elle aurait fait -conclure la paix et repris en Orient le cours de ses affaires -commerciales, qui semblent la préoccuper uniquement. Et c'est dans -l'avenir surtout qu'elle sentira d'une façon plus lourde les -conséquences de son crime,--c'est plus tard, quand le long du Bosphore -trônera la capitale redoutable d'un empire des Slaves du Sud, et que -l'exclusivisme intolérant de ces parvenus aura remplacé la si -accueillante hospitalité ottomane. - -Car un jour viendra fatalement, hélas! où Constantinople n'élèvera plus -ses mille croissants dans l'air, où Stamboul ne sera plus Stamboul, -n'aura plus ses minarets, ses dômes, ses stèles, la paix de ses petites -places ombreuses, son indicible mystère, ni le chant de ses muezzins -chaque soir. Ce sera, dans le modernisme et la laideur, une ville -quelconque, sur laquelle une barbarie pèsera sans recours,--la plus -noire des barbaries, celle des peuples trop neufs qui ne comprennent, en -fait de progrès, que le bruit, la vitesse, l'électricité, la fumée et la -ferraille. - -Et cette chute de la ville des Khalifes ne marquera pas seulement la fin -de la Turquie, comme l'arrivée de Mahomet II marqua pour les historiens -la fin du Moyen âge; il semble qu'elle sonnera aussi une heure -infiniment plus grave et plus funèbre, l'heure où l'Islam, et avec lui -toutes les civilisations exquises du passé, auront reçu le coup de mort, -achèveront de s'évanouir sous la ruée des civilisations nouvelles, plus -avides et plus meurtrières. Le feuillet sera tourné sur toute une -période de l'histoire humaine, la période du calme, du rêve et de la -foi. Triomphe définitif partout des races européennes, qui sont devenues -les grandes tueuses, pour avoir perfectionné les explosifs et sapé les -éternelles espérances. Commencement de temps nouveaux, qui s'annoncent -effroyables... - - - - -XI - -LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE - - -27 mars. - -«Chute d'Andrinople. La ville est en flammes.»--Ceux qui ont lu cette -note, en grandes lettres, dans les journaux de ce matin, se -représenteront-ils l'épouvante et l'horreur de cela: tomber aux mains -des Bulgares! - -Hélas! Telle est chez nous la force du parti pris, que la sublime -résistance d'Andrinople n'a même pas touché les coeurs français, ces -mêmes coeurs pourtant qui avaient décerné à Belfort sa couronne de -gloire. Telle est la force de l'aberration que les journalistes ont osé -taxer de barbarie la lettre de l'héroïque Chukri Pacha déclarant, après -des mois d'angoisses et de souffrances inouïes, qu'il brûlerait la ville -plutôt que de la rendre; admirable en tout temps et quand même, cette -lettre se justifiait d'ailleurs rien que par la brutalité des -assaillants qui hurlaient alentour des murs. Car personne chez nous, -même après l'invasion des Prussiens en 1870, n'a la moindre idée de ce -que cela va être: tomber aux mains des Bulgares! Ce ne sera pas comme la -chute de Janina, dont les défenseurs transportés à Athènes ont été -applaudis par la foule à leur arrivée. Ce ne sera même pas comme la -chute de Salonique, où cependant des excès effroyables furent commis. -Non, cela promet d'être si sauvage et si monstrueux que, en cette -occurrence extrême, brûler tout est bien le seul parti qui reste à -prendre. Quand les bottes des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront -souillé la mosquée merveilleuse de Sélim II, les adorables kiosques -funéraires et les saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries -commenceront, ainsi que partout où passèrent ces chrétiens de la haine -et du shrapnell. - -Musulmans d'Andrinople! Pauvres assiégés! Avoir enduré si longtemps le -martyre des privations et des frayeurs, dans cette grande souricière de -la mort, et être arrivés enfin au jour où voici les meurtriers qui -entrent; se dire qu'il n'y a plus moyen de s'échapper dans les campagnes -cernées où l'on tue depuis des mois; songer que tout le monde finira par -y passer, que même les plaintes des petits enfants n'auront pas le -pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura même pas de cachettes sûres où râler -de faim sans coups de crosse ou sans coups de baïonnettes; _savoir -d'avance qu'il n'y aura pas de pitié..._ - -Puissé-je me tromper dans mes prophéties funèbres! Puisse ce roi de -hasard, qui a su avec une habileté infernale exploiter le fanatisme et -la farouche énergie de son peuple, puisse-t-il être pris de remords, et -modérer un peu cette fois la ruée de ses soldats dans cette ville où des -étrangers seront témoins, modérer ne fût-ce que par crainte des -jugements de l'histoire, et pour épargner à son nom, déjà si entaché de -boue sanglante, la souillure de nouveaux massacres. - - -10 avril 1913. - -_P.-S._--Quinze jours ont passé déjà sur cette chute d'Andrinople. Ainsi -qu'il était à prévoir, les dépêches officielles soumises à la toujours -même terrible censure, nous apprennent que les vainqueurs ont été -magnanimes, et que la ville est rentrée dans la paix et la joie. -Quelques témoins anglais cependant commencent à divulguer de plus -sinistres nouvelles: «Le campement des prisonniers turcs, disent-ils, -est une lamentable morgue où chaque jour l'on meurt par centaines, de -froid et de faim!» Et puis, il y a lieu de trembler sur le sort de ces -détachements de vaincus, que les Bulgares emmènent «_afin de les mieux -caserner dans des villes de l'intérieur_». Ne leur arrivera-t-il pas -comme aux vaincus de Macédoine, que l'on emmenait ainsi sous le même -prétexte, et qu'à la première étape, dès que l'on se sentait loin des -regards indiscrets, on massacrait sauvagement?... Donc, n'ayons pas -confiance encore, hélas! Ce n'est que plus tard que la vérité vraie, à -grand' peine, filtrera jusqu'à nous; en attendant il y a tout lieu de -douter de ces belles dépêches, après tant de révélations tardives mais -irréfutables, qui sont venues graduellement nous apporter toujours plus -de surprises et toujours plus d'horreur! - - - - -NOTES COMPLÉMENTAIRES - - -Quelques lettres ou fragments de lettres, dont je n'ai eu connaissance -qu'après l'impression de ce livre, et qui attestent encore non seulement -les atrocités chrétiennes, mais la haine des orthodoxes contre les -catholiques et les «uniates». J'ai voulu prendre les plus typiques, -parmi d'innombrables qui ne cessent de m'arriver; mais pourquoi les -unes, plutôt que les autres qui apportent les mêmes accablants -témoignages? Je crains d'avoir choisi trop à la hâte; il aurait fallu -les publier toutes!... Du moins, parmi celles que je vais citer un peu -au hasard, il n'en est pas une dont le signataire ne me soit connu et -dont je ne puisse garantir l'absolue véracité. - -Au moment où ces notes complémentaires sont déjà à l'impression, je -reçois la liste détaillée des grandes tueries d'ensemble commises dans -les environs de Roptchoz, Doïran, Kilkish et Serrès. Dans ces seules -régions, cinquante-deux bourgs ou villages, dont j'ai la liste, -anéantis, incendiés, les hommes massacrés, les femmes violées, -quelques-unes converties de force à l'orthodoxie et puis emmenées par -les alliés pour les besoins des soldats!... Trop tard pour publier tout -cela, trop tard pour publier les lettres et documents qui continuent de -m'arriver chaque jour: ce livre lugubre ne peut pas être interminable, -il faut finir. D'ailleurs la cause est entendue, pour tous les gens de -coeur et de bonne foi, on sait de quel côté sont les assassins. - -Les hommes politiques affirment que l'intérêt de notre pays est -maintenant avec les alliés, c'est là une thèse soutenable peut-être, -bien que dangereuse infiniment. Mais que la France, notre chère France -soit devenue tout à coup celle qui ne s'indigne plus des pires -abominations, c'est un signe de déchéance, hélas! et un présage de -malheur... - - -I - -_Nouvelle lettre de M. Claude Farrère au _Gil Blas_, à propos de -l'incident du _Bruix_._ - -Au moment de la prise d'Andrinople, j'y reviens... Mais je me trompe -fort, ou ce sera pour la dernière fois. Je ne crois pas que beaucoup de -gens, même de la plus mauvaise foi, oseront ergoter sur le document que -j'apporte. - -Pardon à tous ceux dont le coeur se soulèvera, quand ils liront ce -document-là. - -Un mot d'explication d'abord. - -Il y a trois ou quatre mois, en décembre dernier, un de mes camarades, -officier de marine embarqué dans la division navale du Levant, écrivait -à sa femme une lettre familière, au cours de laquelle il lui dépeignait -en termes indignés les abominations commises par les troupes grecques et -bulgares de Thrace et de Macédoine. - -Cette lettre me fut communiquée. Je la communiquai à mon tour à force -personnalités parisiennes. L'une d'elles, M. Raoul Aubry, écrivit alors, -sous la forme d'une interview prise à moi, un très bel article où la -lettre en question était relatée. - -Se fiant aux termes exacts de cet article, que j'avais eu le tort de ne -pas relire mot à mot, mon maître révéré, Pierre Loti, écrivit à son -tour, dans sa très noble _Turquie agonisante_, que «les officiers du -_Bruix_ AVAIENT VU les troupes grecques et bulgares crever les yeux de -leurs prisonniers turcs». - -Or, ces officiers-là n'avaient en réalité pas vu,--j'entends vu de leurs -yeux, ce qui s'appelle vu,--l'atrocité ci-dessus rapportée. Sollicités -par le prince Nicolas de Grèce, ils furent donc contraints de le -déclarer officiellement. Et force gens,--ceux-là mêmes dont je parlais -tout à l'heure, les gens de mauvaise foi,--essayèrent de transformer -cette déclaration, toute visuelle, si j'ose dire, en un démenti que les -officiers du _Bruix_ auraient infligé à Pierre Loti. - -De là à conclure que les alliés balkaniques n'avaient jamais crevé les -yeux du moindre prisonnier turc, il n'y avait qu'un pas. - -Et ce pas-là, divers journalistes peu recommandables se risquèrent -sournoisement à le franchir, en écrivant divers articles, tous fort -vilains, au commencement de ce mois-ci, mars 1913. - -Par malheur, un de ces articles-là tombait, le 11 mars, sous les yeux de -mon camarade, embarqué dans la division navale du Levant,--l'officier de -marine qui avait écrit en décembre dernier la fameuse lettre, source de -ma précédente documentation, et origine de toute l'affaire. - -Et cet officier,--dont je persiste à taire le nom, tenant à ne point -l'exposer aux couteaux des assassins prétendus soldats qu'il soufflette -comme on va voir,--sautait immédiatement sur sa plume, et m'écrivait, -dans le premier jet de son indignation, la nouvelle lettre que voici. - -Je m'en voudrais à mort d'y changer une virgule; et je n'en supprime que -la date et que la signature, pour la bonne raison exposée ci-dessus[10]: - - [10] La rédaction de _Gil Blas_, tout en s'associant à la juste - indignation de Claude Farrère, prend sur elle de supprimer dans la - lettre en question quelques termes énergiques dont l'auteur - stigmatise les faits rapportés par lui,--cela par pur et simple - respect dû aux lectrices de ce journal. - - -_A Monsieur le lieutenant de vaisseau Claude Farrère, 5, rue de -l'Échelle, Paris. A bord du ..._ - -De X... (Turquie.) - -Mon cher ami, - -Je viens de lire à l'instant dans le _Petit Var_ du 2 mars (qui nous -parvient aujourd'hui), une tartine au sujet du différend de Loti et des -officiers du _Bruix_. J'avais bien pensé que c'était vous qui aviez -fourni les tuyaux à Loti; et je comprends à présent que ce sont ceux que -je vous avais envoyés. Je ne me rappelle plus aujourd'hui les termes -exacts que j'ai employés, à cette époque, pour vous peindre les -atrocités qui se sont commises en Turquie d'Europe. Mais, ce que je peux -vous dire, c'est que je maintiens sans restriction tout ce que je vous -ai conté; et que je vous remercie de n'en avoir point douté. Ces notes -avaient été écrites au jour le jour et sous l'impression des événements. -D'ailleurs je retrouve les faits détaillés dans mes papiers, avec la -collection des télégrammes T. S. F. se rapportant aux événements. Tout -cela est d'autre part encore entièrement présent à ma mémoire. Puisqu'il -paraît y avoir discussion sur cette matière, je juge bon d'y ajouter -d'autres détails que je ne vous avais pas signalés à cause de la -longueur déjà exagérée de mes lettres précédentes. - -Comme vous le dites très justement: _Le démenti des officiers du _Bruix_ -est TOUT DIPLOMATIQUE et ne se rapporte certainement qu'à l'expression -«VU DE LEURS YEUX»._ On n'a, en effet, pas l'habitude de nous convier à -ces petites fêtes (bien qu'il soit quelquefois possible de commettre des -indiscrétions ainsi que vous le verrez plus loin). Je ne crois pas en -commettre une contre le secret professionnel en vous communiquant des -extraits de télégrammes du _Bruix_ qui, envoyés en clair par T. S. F., -n'avaient par conséquent rien de confidentiel et d'ailleurs ont été -interceptés par tous les croiseurs étrangers, puis publiés partiellement -dans divers journaux du Levant. Voici donc:--Le 14 novembre, je lis: -«_Des notables musulmans ont renouvelé aujourd'hui auprès de moi de -pressantes demandes d'assistance contre les assassinats et les excès -abominables que commettent les soldats Grecs... je suis assailli de -plaintes de FRANÇAIS VOLÉS ET MALTRAITÉS PAR LES GRECS..._» - -En date du 17 novembre: «_Des témoignages incontestables me sont fournis -au sujet des atrocités commises par les Chrétiens à l'égard des -Musulmans de la province de Salonique. IL S'AGIT D'UN MASSACRE GÉNÉRAL -entrepris dans des conditions particulièrement odieuses... LES SOLDATS -TURCS BÉNÉFICIANT DE LA CAPITULATION DE SALONIQUE et évacués sur -l'intérieur SONT AUSSI ASSASSINÉS EN COURS DE ROUTE..._» Ceci émanait du -_Bruix_, ne l'oubliez pas. - -Je pourrais vous en citer d'autres, mais ceux-là sont, je crois, -suffisamment nets et catégoriques. Ils font d'ailleurs le plus grand -honneur au commandant qui a osé les rédiger dans cette forme et les -transmettre en clair. C'était ce que je vous disais je crois, au sujet -du _Bruix_. - -Quant à l'histoire des prisonniers turcs aveuglés, je n'ai naturellement -pas assisté à l'opération, mais cela nous a été rapporté de divers côtés -_en pays chrétien_ et en _particulier par DEUX FRANÇAIS EMPLOYÉS DANS -UNE GRANDE ADMINISTRATION LOCALE_. D'ailleurs je ne conçois pas quelle -raison on peut avoir d'en douter, honnêtement, car des exercices de ce -genre ne sont pas tellement rares dans ces parages. Croyez bien que ces -«gentillesses» n'ont pas été les seules de l'espèce commises... Mon cher -ami, quand mon esprit se reporte sur tout ce que j'ai vu dans ces -régions, le coeur m'en lève de dégoût. Je ne suis pas suspect de -sensiblerie. J'ai déjà vu la guerre de près, je l'ai faite, au Maroc et -ailleurs, et je conçois tout ce qu'elle comporte de misère et -d'horreurs. Mais en ce qui concerne les façons de faire des alliés, je -ne peux m'empêcher de penser à l'invasion des Huns, dont ils sont -d'ailleurs les dignes descendants. - -Je vous disais plus haut qu'en dépit du soin que les orthodoxes prennent -de faire endosser leurs atrocités aux Musulmans, on peut arriver parfois -à en apercevoir des échantillons non équivoques. Je m'explique. Il -s'agit encore de Dedeagatch. Je ne reviendrai pas sur les conditions -dans lesquelles la ville fut prise par quelques centaines de comitadjis -bulgares, conditions que je vous ai déjà relatées et qui permirent aux -Grecs d'assouvir leurs haines personnelles (en dénonçant des -«Turcophiles» immédiatement massacrés par les Bulgares), et surtout de -piller, voler, violer, etc... - -Je vais simplement vous conter trois petites histoires dont j'ai été le -témoin... j'ai vu moi-même, VU DE MES YEUX, cette fois:--Je me promenais -à terre, avec un camarade, tous deux en tenue. A un certain moment, nous -regardions des cadavres de Musulmans qui gisaient, nus, sur la plage. -Nous échangions la remarque qu'ils avaient bien été tués à coups de -baïonnettes et par derrière, ainsi qu'on nous l'avait dit. Ces pauvres -diables avaient dû fuir dans les rues et être lardés par les bourreaux -lancés à leur poursuite. Un comitadji qui nous considérait s'avança -alors, et nous dit en ricanant: «Bien sûr, Turc pas valoir une balle!» -L'homme avait un tel air et une telle face de bandit, qu'instinctivement -j'ai fouillé ma poche pour y sentir mon revolver. - -2º Quelques heures plus tard, dans la ville turque. Les chacals grecs -avaient passé par là, et il ne restait plus aucune chose ayant un nom. -De loin en loin, des femmes en larmes assises sur des ruines fumantes. -Tous les hommes tués ou enfuis. Une très vieille femme turque s'est -jetée à nos pieds, pleurant à chaudes larmes, baisant nos mains, etc... -Elle racontait une histoire que, en unissant notre sabir, nous ne -parvenions pas à saisir. Mais il était visible qu'elle était en proie à -une vive émotion, et qu'elle implorait quelque chose. Nous lui avons -fait signe de marcher devant et nous l'avons suivie. Elle nous a -conduits, au pas de course, à quelques centaines de mètres plus loin, et -là, nous avons compris: dans une chose qui avait dû précédemment être -une maison, deux jeunes femmes et une gamine turques, figures -découvertes, pleuraient silencieusement. A côté, deux soldats bulgares, -sans armes, la face congestionnée, se rajustaient, l'air désagréablement -surpris de notre arrivée inopinée. Un gamin, pâle comme un linge, nous a -désigné les deux soldats, en hurlant une histoire d'où il ressortait -qu'il avait voulu faire fuir les femmes, et que les soldats l'avaient -menacé de leurs couteaux. Nous avons escorté tout ce monde sanglotant, -en lieu sûr, _non sans avoir fait constater le fait à un officier -bulgare qui passait par là_. (Il avait l'air embêté.)--Ce qui s'était -passé n'était que trop net,--et trop net aussi que nous étions arrivés -trop tard. - -3º Le lendemain, après-midi, je regardais la ville, du bord, dans la -lunette du télémètre Barraud Strond. Vous savez que cet instrument, -utilisé comme longue-vue, donne, outre un fort grossissement, un relief -remarquable. D'autre part nous n'étions pas très éloignés de terre. Je -voyais donc toutes choses comme si je les avais touchées du doigt. J'ai -vu deux bons vieux bateliers turcs poursuivis, sur la plage, par des -soldats bulgares. La chasse a duré cinq bonnes minutes. Les deux -bateliers ont été tués à coups de bâton. J'ai su ensuite qu'ils avaient -été découverts dans leurs caïques où ils étaient cachés depuis quatre -jours. - -Voilà. Je m'arrête parce qu'un pareil sujet n'a pas de limites et qu'il -faut une fin. Je suis content, tout de même, qu'en dépit du pacte de -silence de la presse, la vérité commence à se faire jour. Mais on ne -dira jamais assez quelle engeance immonde sont ces soldats soi-disant -chrétiens;--les Grecs surtout. Quant aux Bulgares, je veux bien que la -plupart des horreurs aient été commises par leurs comitadjis. Mais, -comme les réguliers ne les renient même pas, c'est à mon sens le même -tabac. - -Adieu, mon cher ami. Excusez le pêle-mêle de cette lettre écrite à la -six-quatre-deux. Je m'en serais voulu de retarder d'un jour mon -témoignage, que je vous apporte non comme une justification, mais bien -comme une confirmation de ce que vous avez avancé. Il va de soi que je -vous laisse entièrement libre d'en faire l'usage qui vous conviendra, -voire même de la publier intacte et sous ma signature, si vous le jugez -préférable. Par ailleurs, je vous serais obligé d'en donner connaissance -au commandant Viaud. Je trouve rudement chic l'attitude qu'il a prise -vis-à-vis des Turcs, et je serais désolé qu'il pût penser un seul -instant que j'aie pu, indirectement, l'induire en erreur, bien que je -n'aie pas l'honneur de le connaître personnellement. - -Je pense d'ailleurs pouvoir causer bientôt de tout cela avec vous: nous -serons à Toulon à la fin du mois... Tant mieux. C'est assez d'atrocités -comme ça!... - -(_Signature._) - -_P.-S._--Encore un autre radio, malheureusement incomplètement reçu par -suite de brouillage, en date du 19 novembre. Adressé _du BRUIX au -GAMBETTA pour Ambassade: «Massacres épouvantables par bandes -bulgaro-grecques... la malheureuse population musulmane... centaines de -cadavres femmes, enfants, affreusement mutilés... sans sépulture... -horribles représailles exercées par éléments orthodoxes. 50 WAGONS DE -CADAVRES._ - -C'est peut-être les Turcs qui ont tué eux-mêmes leurs femmes et leurs -enfants, qui sait? - -X. - -Voilà. - -Moi, Claude Farrère, je certifie le texte ci-dessus exact, et je -garantis sur mon honneur de soldat, l'honneur et la véracité du soldat, -mon correspondant. - -Pour la bonne réputation de la presse française, j'espère qu'il ne se -trouvera pas un seul journal français pour oser ne pas reproduire les -termes essentiels de cet écrasant témoignage. - -La cause est entendue. - -Nous savons, des musulmans et des orthodoxes, lesquels sont les -bourreaux, lesquels sont les victimes. - -Et nous savons aussi, de M. Pierre Loti et de ses insulteurs, lequel est -le grand honnête homme, lesquels sont les aboyeurs à gages. - -CLAUDE FARRÈRE. - - -II - -Maintenant ce passage de la lettre que je reçois aujourd'hui même d'une -religieuse française, supérieure d'une des plus grandes maisons -d'éducation en Orient, une sainte femme universellement connue et -vénérée là-bas, qui a transformé ses salles d'étude en ambulance pour -les blessés turcs: - - «Nos pauvres Turcs, oui, je les plains du fond de mon coeur. Jamais - nous ne trouverons autant de tolérance, autant de bonté chez ceux qui - veulent les chasser. - - »Nos blessés ont été admirables de reconnaissance, et très faciles à - soigner, etc.» - - -III - -_Lettre sur le passage des alliés à Salonique._ - -CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE DES «DROITS DE L'HOMME» - - «... Les Turcs continuent à se livrer au pillage et à tous les excès, - tant en Macédoine qu'en Thrace et en Épire...» - - (_Les Agences._) - -Tous les deux à trois jours, cette information revient comme un -_leitmotiv_ dans les communiqués que les agences télégraphiques -d'Athènes, de Sofia et de Belgrade envoient sans se lasser à la presse -mondiale, qui les enregistre bénévolement. Je demande la permission de -donner aux lecteurs français connaissance des nouvelles lamentables qui -parviennent directement de Salonique, de Serrès, de Cavalla et d'autres -centres macédoniens, et qui montrent sous un jour diamétralement opposé -les prétendus excès turcs. - -Tout le monde sait déjà ce qui s'est passé à Salonique, où l'armée -grecque s'est livrée à un sac en règle de la ville. Je n'insisterai donc -pas sur ces pénibles événements, me contentant d'ajouter que dans les -premiers jours de décembre, malgré les démentis arrachés par la force, -la tranquillité était encore bien loin d'être revenue. Les Saloniciens -n'osaient pas sortir de chez eux et ils se mettaient à plusieurs, en -plein jour, pour aller jusque chez le boulanger ou l'épicier. - -A Serrès, au moment de l'entrée des Bulgares dans la ville, un Turc tira -deux coups de feu et abattit deux soldats. Ce fut pour les envahisseurs -le signal d'un carnage épouvantable, autorisé par les supérieurs. Durant -vingt-quatre heures, sous la conduite des orthodoxes indigènes, et sous -l'oeil indulgent de leurs chefs, les soldats bulgares pillèrent, -volèrent, violèrent, massacrèrent, s'enivrant de sang et de rapine. Plus -de _quinze cents_ musulmans tombèrent victimes de ce carnage inouï. -Naturellement, les juifs ne furent pas épargnés. Un des leurs, M. H. -Florentin, vit sa demeure envahie par une horde sanguinaire qui fit main -basse sur les objets de valeur, détruisant tout ce qui ne pouvait pas -être emporté. - -A Cavalla, la tuerie ne fut pas aussi terrible, mais les actes de -sauvagerie ne furent pas moins atroces. Le nombre des notables musulmans -égorgés comme des moutons n'est pas inférieur à cent cinquante. Le -consul d'Autriche-Hongrie, M. Adolf Wix, n'a dû son salut qu'en se -réfugiant à bord d'un bateau du Lloyd. De connivence avec la police -bulgare, trois voïvodes se présentèrent, à minuit, chez les riches -négociants en tabacs israélites. Malgré les prières, les supplications, -les offres de toutes sortes des femmes éplorées, les comitadjis -enlevèrent six chefs de famille, dont un asthmatique, un rhumatisant, un -troisième atteint d'obésité, et les conduisirent par une pluie -torrentielle à Yeni-Keuy, situé à six heures de distance. Les malheureux -ne furent relâchés que le surlendemain, contre une rançon de 22.000 -livres turques (500.000 francs). Les voïvodes auteurs de cet acte de -brigandage seraient les compagnons de Tchernopeïew, caïmacam actuel de -Cavalla. - -A Drama, à Nousretli, dans la région de Xanthie, à Demir-Hissar, et un -peu partout, où les croisés ont pourchassé les adeptes du croissant, les -mêmes scènes se sont déroulées sous l'oeil bienveillant des officiers, -presque avec leur consentement, sous leurs ordres peut-être. -_Soixante-dix mille_ musulmans ont été ainsi massacrés par les -conquérants qui ont juré d'exterminer l'Islam, d'en extirper la racine. - -Ce qu'il y a de plus révoltant, c'est l'attitude des orthodoxes sujets -ottomans qui servent d'espions aux vainqueurs. - -N'est-il pas temps pour la presse, ce quatrième pouvoir, de demander un -peu de pitié, un peu de charité chrétienne, pour tant d'innocents, tant -de veuves, tant d'orphelins, dont le seul crime est d'être nés -musulmans? - -SAM LÉVY, - -_ancien rédacteur en chef du _Journal de Salonique_._ - - -IV - -_Lettre d'un Français de Constantinople._ - -Constantinople, 8 décembre 1912. - -Le mardi 19 novembre, vers 8 heures du soir, cent cinquante comitadjis -bulgares pénétrèrent soudainement dans la ville de Dedeagatch. - -Jusqu'à minuit, ces comitadjis se livrèrent à un épouvantable massacre -de Turcs; ils pénétraient dans les maisons, pillant et tuant vieillards, -femmes et enfants. - -La complicité des chrétiens (orthodoxes) de la ville n'est pas douteuse: -nous en avons vu plusieurs conduisant ces brigands et désignant les -maisons et les personnes turques. - -D'ailleurs toutes les habitations chrétiennes étaient marquées d'une -croix blanche pour indiquer qu'elles devaient être épargnées. - -Des Musulmans avaient cherché un abri dans une mosquée; il n'y avait que -des vieillards, des femmes et des enfants. - -Les Bulgares les cernent; de la porte entr'ouverte, un coup de revolver -part; aussitôt une vive fusillade est dirigée sur ces malheureux, des -bombes sont lancées dans la mosquée, ce fut un véritable carnage. - -Le lendemain, quand j'ai visité ce lieu de désastre, j'y ai vu plus de -vingt-cinq cadavres. - - * - - * * - -Les prêtres catholiques italiens, qui ont une école où est enseigné le -français, avaient recueilli une trentaine de Turcs qui s'y étaient -réfugiés. Ils furent dénoncés par des Grecs qui, comme orthodoxes, -haïssent les écoles catholiques, dont la tolérance des Turcs avait -jusqu'alors facilité le développement. - -Les Bulgares s'y présentent et exigent la livraison des réfugiés: les -Pères s'y refusent; mais l'un des principaux Turcs, nommé Riza bey, -commissaire du gouvernement ottoman auprès de la _Compagnie Française -des Chemins de fer_, craignant que cette hospitalité ne soit la cause de -grands malheurs, se rend spontanément à ces forcenés. - -Ceux-ci l'emmènent et, à une cinquantaine de mètres de l'école -italienne, je les ai vus s'arrêter, croiser la baïonnette et demander à -Riza bey de leur remettre son argent et de leur indiquer sa propre -maison. - -Riza bey, que je connaissais, était un jeune homme instruit, d'une très -bonne famille, et qui avait une femme et un enfant. La pensée du danger -qu'allait courir sa famille lui inspira, je n'en doute pas, le refus -d'obéir à la sommation de ces bandits, qui le transpercèrent de leurs -baïonnettes. Le malheureux s'affaissa; il était mort. L'un de ses -assassins lui enleva ses souliers pour s'en servir, et son corps resta -pendant cinq jours à la même place; chaque jour, on lui enlevait un -effet; au dernier moment, il ne lui restait que sa chemise et son -caleçon. - - * - - * * - -Les comitadjis bulgares retournèrent alors auprès des Pères italiens et -les menacèrent de les tuer s'ils ne leur montraient pas leur caisse. -Force leur fut de s'exécuter: la caisse contenait cent livres turques, -dont les bandits s'emparèrent. - -A côté de ces Bulgares, il y eut les habitants de religion grecque qui -envahirent les maisons turques, les mosquées, les locaux du gouvernement -et emportèrent tout ce qui leur tombait sous la main, meubles, tapis, -literie, etc... - -... Ce pillage dura huit jours, c'est-à-dire jusqu'au moment où le -drapeau français apparut à l'horizon; c'était notre cuirassé _Le -Jurien-de-la-Gravière_; alors, comme par enchantement, les comitadjis -disparurent et le calme revint. Les Grecs, dès l'entrée des troupes -balkaniques, s'étaient montrés arrogants subitement vis-à-vis des -étrangers, insultant le vice-consul d'Autriche, M. Bergoubillon, agent -de la Compagnie du Lloyd, ne parlant de rien moins que de fermer tous -les établissements européens: banques, etc., pour les remplacer par des -grecs. - -Mon devoir est de rendre hommage à l'évêque grec de Dedeagatch, qui -employa, dans cette triste circonstance, son énergie et son autorité à -protéger les Turcs contre le pillage de ses propres fidèles. Il réussit -ainsi à sauver le caïmacam et de nombreux Turcs; mais il fut peu écouté -et menaça de quitter ses coreligionnaires et compatriotes aussitôt la -fin des hostilités, «ne voulant plus rester, dit-il, à la tête d'une -communauté aussi indigne». - -A l'arrivée du croiseur français, le courageux prélat tint à se rendre à -bord pour saluer le commandant, qui, pour le remercier et le féliciter -de son attitude, lui rendit les honneurs en tirant plusieurs coups de -canon. - -... L'armée bulgare, qui avait laissé la ville à la merci des -comitadjis, rentra à Dedeagatch dès l'arrivée du croiseur français. Le -commandant, voyant la ville désormais occupée par les réguliers, jugea -inutile de débarquer des marins et mit le cap sur Cavalla. - -A Cavalla, des horreurs pareilles à celles de Dedeagatch s'étaient -commises. Cependant, les officiers français eurent le temps de descendre -à terre à Dedeagatch et de se rendre compte des abominations commises; -ils prirent même quelques photographies. - -L'armée bulgare était, à Dedeagatch, sous les ordres du général de -division Gueneff. - -Les Pères italiens se plaignirent à lui de la conduite odieuse à leur -égard des comitadjis. Le général fit une enquête, constata les faits et -retrouva même soixante-dix livres turques sur les cent qui leur avaient -été volées. - -«Mais, leur dit le général Gueneff, comme nous avons l'intention -d'élever un monument en l'honneur des soldats bulgares morts pendant la -guerre, je garde cet argent pour cette oeuvre.» - -Le même général Gueneff, ayant appris que l'évêque grec avait recueilli -toutes les femmes turques dans l'école grecque, afin de les mettre à -l'abri des mauvais traitements, réussit à décider ce prélat à les -relâcher, pour loger ses soldats. - -Les malheureuses durent retourner dans leurs maisons pillées et -abandonnées et, dans la nuit, restées sans défense, elles furent violées -par les soldats de ce général. - -La deuxième nuit de leur arrivée, les mêmes soldats du général Gueneff -pillèrent les magasins de M. Rodhe, vice-consul d'Allemagne et agent de -la Compagnie de transports Schenker. - -Les Bulgares ont placé des sentinelles devant chaque consulat, avec -défense à qui que ce soit d'y pénétrer; c'est ainsi que, malgré les -protestations énergiques des consuls de France et d'Allemagne, les -agents consulaires sont pour ainsi dire prisonniers, privés de tout -contact avec leurs nationaux ou protégés et mis dans l'impossibilité de -remplir leurs fonctions et leurs devoirs. - -Devant l'hostilité de la population grecque indigène, _beaucoup d'entre -nous, Français_, s'étaient concertés pour prendre des mesures communes -de défense, en cas d'attaque. Heureusement, le _Jurien-de-la-Gravière_, -avisé, put arriver à temps pour imposer respect et nous transmettre -l'ordre de l'ambassadeur de rentrer à Constantinople. - -Les Bulgares se sont également emparés du chemin de fer français, ont -expulsé brutalement tout le personnel indigène et français, sans -distinction, et l'ont remplacé par un personnel bulgare. Les autorités -militaires refusèrent de délivrer aux agents français le moindre reçu ou -pièce officielle de prise de possession du matériel. - -_Signé_: X... - -(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.) - - -V - -_Lettre d'un missionnaire français._ - -MISSION DE MACÉDOINE - -R..., 21 novembre 1912. - -... Enfin, j'ai des nouvelles de _Yenidjé_. - -Une fois que les Grecs y sont entrés, ils ont commencé à brûler le -Tcharchi (marché couvert turc) et les maisons turques; mais, auparavant, -tous les bons chrétiens (orthodoxes de Yenidjé) se sont mis à piller -d'une manière odieuse; magasins et maisons turques, tout y a passé. Le -samedi après-midi, le dimanche, le lundi, etc... cependant que les -maisons continuaient à brûler; les riches n'étaient pas moins ardents à -la curée que les pauvres, chacun a pris selon sa capacité, les uns pour -vingt-cinq livres turques, les autres pour cinq cents. - -Il y a, à Yenidjé, quelques centaines de soldats grecs. Ils s'y -conduisent comme à Salonique, c'est-à-dire qu'ils pénètrent dans les -maisons, volent, pillent et violent. C'est du reste ce qu'ils ont fait -dans tous les villages des environs de Yenidjé, partout où ils ont -passé. - -Ils se montrent très fanatiques, réservant toute leur faveur pour ceux -qui sont de religion grecque et traitant plutôt mal les autres; aux -Grecs de religion ils ont payé ce qu'ils ont réquisitionné, mais ils ont -pris quatre-vingt-six moutons à un pauvre Bulgare (schismatique) de -Yenidjé, sans paiement et sans garantie pour l'avenir. - - * - - * * - -Grecs et Bulgares se conduisent, en Macédoine, comme des Barbares, et -cela fera certainement détestable impression en Europe, quand on le -saura. - -Tout s'est bien passé pour _Paliortsi_, mais aux alentours, les -chrétiens (orthodoxes) des villages se sont conduits comme des sauvages. - -A _Bogdantsi_, les chrétiens ont dévalisé les maisons turques, arrachant -aux femmes leurs ornements, leur coupant le bout de l'oreille pour leur -prendre leurs pendants, puis violant femmes et jeunes filles. - -A _Pobregovo_, les gens de _Bogdantsi_ et de _Stoyakovo_ ont fait -irruption et, pendant que les uns se livraient au pillage, les autres -violaient femmes et filles, et ce sont des chrétiens! - -De son côté, M. M... m'écrit que les femmes et les filles qui, après le -massacre des hommes à _Rayanovo_, avaient été recueillies à -_Tolni-Todorak_, ont été tuées et qu'il n'en reste plus que trois, selon -les uns, neuf selon les autres. - -Inutile de dire que toutes ces victimes sont turques. - -A _Dolni-Poroy_, les Turcs ont été massacrés. - -A _Vaisly_, toute la population turque a été tuée. - -A _Roucouch_, les exécutions continuent et il y a une dizaine de Turcs -tués chaque jour. - - * - - * * - -Après cela, que les journaux européens, _Croix_, _Univers_ ou autres, -entonnent des dithyrambes à la gloire des peuples balkaniques et parlent -encore de Croisade, et de Croix contre le Croissant! - -Ici, tout le monde est écoeuré, et il faut espérer que l'Europe finira -par ouvrir les yeux; car, le vol, la lubricité et l'homicide s'en -donnent à coeur joie, en ce moment, en Macédoine, et _ce sont des -chrétiens_ (orthodoxes) qui _sur ce point rivalisent entre eux_. - -Ce qui nous inquiète, c'est l'avenir. - -Quel sera le sort de la Macédoine? - -Grecs ou Bulgares? plaise à Dieu que ce ne soit ni les uns ni les -autres, car ce serait la ruine de nos missions françaises. - -Vous connaissez les Grecs, ils n'auront pas de repos qu'ils n'aient -détruit nos missions, car ils ne peuvent supporter les _Uniates_. - -Ce qui se passe en Bulgarie, même pour les catholiques latins, n'est -guère encourageant, et c'est encore pis que ce qui se passe en Grèce. -Aussi, désirons-nous vivement que la Macédoine reste autonome, dût-elle -même devenir autrichienne. Peut-être ne serait-ce pas, pour nous, un -bien personnellement, mais ce serait le salut de la mission, du -catholicisme et même encore de l'influence française. - -_Signé_: D... - -(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.) - - -VI - -(_Émanant du Consulat austro-hongrois sur l'entrée des Serbes à Prizrend -le 5 novembre dernier._) - -Peu après que les troupes serbes eurent pénétré en ville, nous -entendîmes la fusillade de l'infanterie dans les rues. M. Prochaska me -dit alors avec indignation: «C'est une trahison. Les Serbes sont en -train de tirer sur les habitants qui ne leur font rien.» - -Dans le consulat se trouvaient, en plus du consul, son secrétaire, deux -kawas, un marchand italien, un sujet allemand et deux voyageurs -autrichiens. En outre, il s'y trouvait également vingt-deux blessés, -dix-huit familles de la ville, plusieurs dames qui se chargeaient de -prendre soin des blessés et un assez grand nombre d'enfants. - -Une section de soldats serbes conduite par un officier à cheval apparut -alors devant le consulat. L'officier demanda à parler au consul. M. -Prochaska vint alors à la porte. Le chef lui renouvela l'ordre d'ouvrir -le consulat afin d'y placer les soldats serbes blessés et afin de -permettre la recherche des traîtres turcs qui auraient pu s'y réfugier. - -M. Prochaska répondit, avec politesse mais avec fermeté, que l'hôpital -était déjà plein de blessés. L'officier repartit: «Oui, il est plein de -misérables Albanais, et ceux-là, nous les jetterons dehors.» - -Le consul riposta: «Messieurs, je vous ferai remarquer que le terrain -sur lequel se trouve le consulat est un terrain neutre, et qu'il jouit -de la protection de la monarchie que je représente. _Vous voyez flotter -sur ces murs le drapeau autrichien, et en outre le signe de la -Croix-Rouge internationale._» - -Le Serbe lui répliqua: «Ce sont là des mots inutiles. Je vous ordonne -d'ouvrir.» - -M. Prochaska ne fit à ces paroles aucune réponse et rentra dans son -bureau. L'officier serbe donna l'ordre à ses soldats de pénétrer de -force dans le consulat. Avec des bravos et des cris insultants pour -l'Autriche-Hongrie, les soldats arrachèrent le drapeau austro-hongrois -et le traînèrent dans la boue. La porte fut ouverte avec violence, les -soldats escaladèrent le mur de l'entrée et pénétrèrent dans le bâtiment. -_Les familles des Albanais qui s'y étaient réfugiés furent tuées sans -merci. Il en fut de même des blessés qui furent massacrés dans leur lit. -Les femmes et les enfants furent tués._ - -Il y eut des Serbes qui _allèrent_ jusqu'à _souiller des cadavres_. - -Le consul protesta solennellement. Les Serbes lui répondirent par des -ricanements. - -(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.) - - -VII - -_Lettre d'un Français de Constantinople._ - -Je viens, dit-il, de parcourir la région entre Demir-Hissar, Serrès et -Salonique; c'est un spectacle horrible, j'ai vu sur la route plus d'un -millier de cadavres de paysans turcs, hommes, femmes, enfants, -vieillards, massacrés par les chrétiens. - - -VIII - -_Lettre adressée à M. J. Odelin, qui, dans _l'OEuvre_, a si vaillamment -fait campagne pour le bon droit, par M. Lucien Maurouard, ministre -plénipotentiaire, qui fut vingt ans diplomate français en Orient._ - -Paris, le 2 janvier 1913. - -Monsieur, - -Par ce fait même que les Turcs sont plus adonnés à l'agriculture -qu'enclins aux initiatives industrielles et financières, l'Empire -ottoman est terre d'élection pour le développement des intérêts -économiques étrangers. - -Voilà plusieurs siècles qu'à la faveur des Capitulations, nos comptoirs -commerciaux se sont installés dans les Échelles du Levant, y prospérant -avec sécurité, et, de nos jours, mines, ports, quais, phares, chemins de -fer, régies financières, banques, manufactures et exploitations diverses -se sont créés dans cet Empire sous la direction de notre personnel -technique français et avec le concours de nos capitaux. - -Voilà bien longtemps aussi que nos missions, nos écoles (laïques ou -religieuses) propagent dans la plupart des villes notre enseignement et -notre influence, à l'abri, non seulement d'une parfaite tolérance, mais -même de réels privilèges. - -En cas d'incidents dommageables aux personnes ou aux propriétés -étrangères, on sait combien la protection de ces intérêts et l'obtention -d'indemnités s'il y a lieu, sont facilitées aux autorités diplomatiques -et consulaires par le régime des Capitulations. - -Voilà pour le passé; et voici pour l'avenir. - -Assez différente est et sera sans doute la situation dans les -territoires détachés de l'Empire pour la formation et l'accroissement -des États balkaniques. - -Ces peuples jeunes se montrent, comme c'est leur droit d'ailleurs, -animés d'un nationalisme ardent, à tendances plus ou moins -exclusivistes, et certainement moins propice que la mentalité et les -usages musulmans à la pénétration des intérêts étrangers. - -Il est notoire que la Croix orthodoxe, qui préside religieusement et -politiquement aux destinées des États balkaniques, est nettement adverse -à la Croix catholique et qu'elle cherche à évincer celle-ci autant -qu'elle le peut. - -J'ai pu l'observer pendant un séjour de quatorze années en Grèce. - -Les réserves protocolaires, formulées par la France dans les traités -pour l'institution du Royaume de Grèce et l'annexion des Iles Ioniennes, -sont éludées par les autorités helléniques sur des points de réelle -importance: reconnaissance et situation de certains évêques latins; -statut des mariages mixtes. - -En raison même de ce que leur excellente tenue leur assure une clientèle -nombreuse et distinguée, les écoles catholiques sont plus ou moins -jalousées, ce qui, combiné avec l'influence de l'antagonisme -confessionnel, les met parfois en butte à des attaques de presse et à -des tracasseries administratives sous de fallacieux prétextes. - -Il me paraît aussi que nos intérêts commerciaux et industriels n'ont -qu'à perdre au passage de la domination turque à la domination -balkanique. - -Ces données ont été généralement omises dans presque tout ce qui s'est -publié à l'occasion du conflit oriental. - -Par contre, on a donné un large mais immérité regain aux légendes -tendancieuses et spécialement à celles qui sont relatives aux massacres -et pillages, mis indistinctement à la seule charge des Turcs, dans le -but, semble-t-il, de les discréditer devant l'opinion publique; or, il -est avéré que le Turc, naturellement placide, ne se livre à des -violences que provoqué par une rébellion: j'en ai été témoin moi-même en -Crète, où les violences ont toujours eu le caractère de réciprocité -entre chrétiens et musulmans. - -De même en Macédoine, ce fut entre les alliés d'aujourd'hui, rivaux -quand même, ennemis d'hier, et peut-être aussi de demain, entre Bulgares -et Grecs, que se produisit un long échange d'actes de barbarie comme -moyen d'éviction et d'intimidation au service de la propagande -politique. - -LUCIEN MAUROUARD. - - -IX - -_Lettre à moi adressée par deux Français hautement honorables, qui -s'étaient fixés à Salonique et vont être obligés d'en partir._ - -Salonique, 19 janvier 1913. - -Un calme relatif existe en ce moment, avec la Cour martiale et la -censure préalable. Et combien encore de vilenies! - -L'exode des familles musulmanes est presque général. Les Israélites à -leur tour songent à partir. Quant à nous, Français, beaucoup des nôtres -ont déjà perdu leur situation. - -Grecs et Bulgares se disputent la ville. - -Le Bulgare, plus brutal, fera sentir son joug plus inexorablement; le -Grec, avec plus d'hypocrisie. Quant à la France, l'admirable expansion -de sa langue, de son influence industrielle et morale, sera absolument -détruite. Déjà toutes les communications officielles, toutes les -enseignes, tous les avis de chemins de fer ou de trains qui se faisaient -en français ne se font plus qu'en grec. - -Chaque jour nous apporte de nouveaux témoignages des atrocités bulgares. -Elles dépassent l'imagination. Des femmes enceintes ont été éventrées -et, de la population musulmane de cette partie de la Macédoine, il ne -reste que les fuyards. - -Quant aux prisonniers turcs qui étaient à Salonique, _on ne les voit -plus_. Et les officiers bulgares, pressés de questions, commencent à -avouer qu'ils les ont méthodiquement exterminés. - - -X - -_Lettre que m'adresse le colonel français Malfeyt, qui fut détaché -pendant sept ans dans la gendarmerie internationale de Macédoine._ - -J'ai vécu avec les Turcs pendant sept ans, à Salonique, Monastir, Uskub, -dans toutes les classes de la société et surtout parmi les soldats; -c'est vous dire combien je les connais et, dès lors, combien je les -aime. - -Pendant mes années de service en Macédoine, je n'ai jamais constaté ni -entendu parler de crimes commis par des Turcs, et je crois qu'on ne -pourrait pas en signaler un seul, en _prouver_ un seul, tandis que je -puis citer par douzaines des crimes commis par les Balkaniques. Les -autorités ottomanes dépêchaient constamment des troupes pour mettre à la -raison les bandes grecques, serbes ou bulgares, qui s'entretuaient, -fomentaient des troubles et maintenaient le pays dans une anarchie -continuelle. Est-ce que ce sont ces répressions qu'on appelle des -massacres? Dans ce cas, moi aussi, j'ai contribué à pourchasser ces -bandes. - -En Asie Mineure, n'y a-t-il pas une tranquillité parfaite? Pendant les -deux années que j'ai parcouru le pays, je n'ai jamais entendu parler de -meurtre ni de vol! On peut dormir portes ouvertes! Et cependant il y a -des Grecs et des étrangers en grand nombre; _mais ici aucune puissance -ne poursuit une politique annexioniste_. - -Non, notre injustice envers les Turcs est révoltante. Ce peuple si bon, -si doux, si digne, ne mérite que notre estime. - -COLONEL MALFEYT. - - -XI - -_Lettre que m'adresse un Roumain de Bucarest._ - -Comme on voit que vous connaissez bien les Turcs--que nous coudoyons -depuis des siècles, nous autres Roumains--ces Turcs, que les -vicissitudes des temps ont rendus nos maîtres pendant de longues années, -mais qui, chose incroyable et sans exemple dans l'histoire, n'ont jamais -été haïs dans le pays, tant ils étaient bons et justes, et tant ils -avaient le respect de la parole donnée. - -La Roumanie vous portera dorénavant une affection reconnaissante pour -les paroles de justice, pour les accents indignés que vous jetez à la -face de l'Europe comme une flétrissure. - -DEMÈTRE RACOVICEANO. - - -XII - -_Lettre que m'adresse un capitaine français qui servit onze ans dans la -gendarmerie internationale de Macédoine._ - -Votre plaidoyer en faveur de nos amis turcs a un très grand -retentissement dans leur coeur, qui est un coeur d'or, comme vous le -savez. Le bien que vous faites ainsi à la cause française répare les -ravages que notre presse, vendue aux vainqueurs, a causés à notre -influence; vous maintiendrez quand même, chez la victime insultée, -l'amour de notre pays, tandis que les vainqueurs d'aujourd'hui nous -renieront demain. - -CAPITAINE X***. - - -XIII - -_Lettre que m'adresse un Turc de Constantinople._ - -Notre coeur saigne à la pensée que, dans notre malheur, l'insulte nous -vienne de cette noble France que nous avons appris à aimer dès notre -plus tendre enfance, au foyer maternel d'abord, puis à l'école française -installée dans nos villes et nos villages; c'est avec votre littérature -que nous ne cessons de nourrir notre intelligence. Eh bien! monsieur, -vous ne le croiriez pas; malgré les insultes du _Temps_ et d'un grand -nombre de vos journaux, nous ne pouvons cesser d'aimer la France, notre -seconde patrie, et la pensée qu'en cas de guerre avec l'Allemagne elle -pourrait être de nouveau vaincue, me plongerait dans la douleur et la -tristesse comme cela m'arrive pour mon propre pays. - -X*** BEY. - - -XIV - -_Lettre que m'adresse _un groupe_ de jeunes filles israélites de -Constantinople._ - -Nous sommes de petites israélites turques et nous partageons toutes les -souffrances endurées si courageusement par nos compatriotes musulmans. -Oui, malgré ce qu'en diront nos ennemis, les vrais Turcs pourront être -fiers de s'être vaillamment défendus et d'avoir sauvegardé l'honneur. -Oui, malgré tout, la Turquie sera notre patrie, celle qui nous a -recueillis, nous israélites, avec tant de générosité! - -Nous sommes heureuses de trouver en vous un défenseur de cette Patrie -sur laquelle pèsent tant d'injustes accusations, etc. - -(Suivent cinq noms de jeunes filles.) - - -XV - -_Lettre que m'adresse un ingénieur en chef français._ - -Combien vous avez raison d'élever la voix en faveur de cette race si -belle et si bonne: les Turcs! Je parle leur langue, j'ai vécu douze ans -parmi eux en Macédoine, en Anatolie, en Arabie. Si tant est que les -vertus indiquent et distinguent la religion des hommes, en Orient, le -meilleur chrétien, c'est le Turc. - -Comme vous j'ai souffert des ignominies légendaires répandues comme à -plaisir sur nos pauvres amis; mes yeux se sont mouillés des malheurs -immérités qui les frappent. J'ai essayé d'élever la voix après votre -premier appel; mais, bien entendu, aucun journal n'a accueilli mes -plaintes. Néanmoins j'essaierai encore, avec ardeur, presque avec -colère. Le ressentiment que j'éprouvais contre mes semblables a été -calmé par votre livre, il m'a semblé être moi-même alors moins -impuissant. - -B*** - -_Ingénieur en chef_. - - -XVI - -PRESSE ALLEMANDE - -_KREUZZEITUNG, 5 février._ - -_En éditorial et sous la signature de Theodor Schiemann:_ - -Les bandes qui suivent les troupes bulgares et serbes, les comitadjis, -se rassemblent partout comme des hyènes, et malheur à quiconque tombe -entre leurs mains! A notre satisfaction, l'Italie a pris l'initiative de -réclamer une enquête au sujet des atrocités qui ont été commises par ces -bêtes fauves sur le sol albanais, macédonien et thrace. Sir Edw. Grey, -en présence d'une question posée à ce sujet à la Chambre des Communes, -s'est réfugié derrière un «_ignoramus_», bien que son devoir eût été de -savoir, et d'ailleurs l'Angleterre n'a pas l'habitude de se taire quand -il s'agit d'atteintes portées aux fondements de la morale humaine. - -Le docteur Ernst Jaeckh a fait paraître un livre intitulé: _L'Allemagne -en Orient après la guerre balkanique_ (chez Martin Möricke, Munich -1913). Il a rendu ainsi le service de mettre en lumière, grâce aux -communications de témoins dignes de foi, les faits qui, à la honte de -l'humanité, se sont accomplis dans cette guerre épouvantable. Nous ne -pouvons nous empêcher d'en signaler quelques-uns empruntés aux récits de -témoins allemands: fonctionnaires, pasteurs, etc... Il existe d'ailleurs -des documents officiels et des photographies qui confirment notre -affirmation. - -«La conduite des Bulgares, déclare une lettre allemande, dépasse au -décuple tout ce que les Turcs ont pu commettre, et on pourrait croire -revenus les temps des Huns ou les périodes les plus terribles de la -guerre de Trente Ans. C'est toujours la même histoire: les hommes -trouvés dans les villages et les villes sont massacrés sans pitié, les -femmes et les filles sont violées, les villages sont pillés et brûlés, -et ce que les balles ont épargné meurt de faim et de froid.» - -Voici d'ailleurs un exemple: - -«Dans le village de Pétropo, deux jeunes filles ont été violées devant -les yeux de leur mère; celle-ci, ne pouvant supporter ce spectacle, -saisit un fusil et tira. Ce fut le signal d'un véritable bain de sang. -On rassembla toutes les femmes et toutes les filles, on les enferma dans -le café du village et on y mit le feu. Toutes périrent dans les flammes -au milieu de cris déchirants.» - -Ce cas est tout à fait typique. Dans certains endroits, on a eu le front -de donner aux victimes le baptême chrétien (!!!) avant de les massacrer. -Dans le village d'Esehkeli, près de Kilikich, on a enterré vivantes dix -jeunes filles. - -Une dame autrichienne écrit de Cavalla à son frère: - -«Des gens qui n'avaient pas commis d'autre crime que celui d'être -musulmans et pris parmi les notables de la ville, furent emprisonnés et -traités sans procédure de la façon la plus cruelle. A minuit, les -prisonniers furent éveillés, dépouillés de leurs vêtements, attachés -trois par trois, lardés de coups de baïonnette et assommés à coups de -crosse. La première nuit, trente-neuf furent exécutés, la seconde nuit, -quinze, etc... A Serrès, les Turcs se mirent en défense et abattirent -deux soldats. Aussitôt l'officier qui commandait ces derniers tira sa -montre et dit: «Il est maintenant quatre heures; jusqu'à demain quatre -heures, faites des Turcs ce que vous voudrez.» Ces bêtes fauves -massacrèrent pendant ces vingt-quatre heures 1.200 Turcs, d'après les -uns, 1.900 d'après les autres...» - -Sans aucun doute, l'appel à la croisade du tsar Ferdinand est cause de -ces atrocités. Le colonel Veit raconte que les comitadjis ont brûlé -toutes les localités musulmanes entre Tchataldja et Andrinople. - -«On ne voit plus aujourd'hui une seule maison, une seule cabane; tout a -disparu dans les flammes. Des milliers de familles ruinées ont émigré, -emportant leur petit avoir ainsi que leurs femmes et leurs enfants dans -des chars traînés par des buffles. Ils sont en ce moment devant les -portes de Constantinople où la faim les tourmente. Ils ne se plaignent -pas, ils ne mendient pas et se nourrissent misérablement de quelques -grains de maïs. A Büyük Kardistan, j'ai vu moi-même des douzaines de -blessés turcs que les troupes en déroute n'avaient pu emmener avec elles -et que les patrouilles bulgares ont horriblement mutilés. Nous autres -officiers, nous l'avons déjà répété à des correspondants de guerre: -c'est en caractères de feu qu'il faudrait répandre sur la terre la -nouvelle de toutes ces atrocités...» - -Au contraire, tous les rapports sont à la louange des Turcs, tels sont -ceux du capitaine Rein, et du professeur Dühring. Ce dernier, en parlant -des Turcs, les qualifie de «peuple honnête et brave» et conclut par ces -mots: «Ils ne sont pas encore mûrs pour la civilisation européenne. -Espérons cependant qu'il sera permis à la Turquie de renaître en Asie -Mineure, car les Turcs le méritent pour leurs qualités: ils sont pieux, -fidèles, honnêtes, simples et braves.» Le capitaine Rein, lui, résume -son jugement dans le mot de Bismarck: «Le Turc est le seul gentilhomme -de l'Orient.» - -Quand on songe à toutes les atrocités commises et dont nous ne citons -ici qu'une faible partie, on comprend le cri d'appel du docteur Jaeckh: -«Il n'y a donc en Europe aucune volonté, aucune main en faveur de -l'humanité, aucune voix en faveur de la civilisation? Et cependant, les -faits qui se sont passés sont établis par des documents sérieux, par des -photographies, etc...» - -Il nous semble impossible que l'opinion ne s'agite pas et que -l'initiative prise par l'Italie reste sans écho. C'est en vain que la -Russie s'efforce de cacher les crimes de ses protégés bulgares et -serbes. C'est en vain que la presse française persiste à se taire. C'est -en vain que Sir Edw. Grey reste d'un flegme glacial et bouche ses -oreilles pour ne pas entendre et ses yeux pour ne pas voir. - - -XVII - -_Traduction de la lettre adressée à Pierre Loti, en turc, par S. A. I. -le prince Youssouf Izzeddine, héritier de Turquie._ - -Mon cher monsieur Pierre Loti, - -L'humanité entière est témoin des drames sanglants qui se sont déroulés -ces derniers temps dans cet Orient qui constitue le fond de vos oeuvres -et de vos poèmes inappréciables et immortels par leurs vues généreuses -et leurs beautés naturelles. Des fumées, des brouillards de sang -innocent répandu à flots et sauvagement, ont obscurci le ciel clair et -limpide que vous admiriez dans le temps et des lamentations ont remplacé -le gazouillement des oiseaux. Alors que des massacres et des horreurs se -perpétuent en Roumélie, c'est-à-dire sur les confins de l'Europe; alors -que les oreilles se bouchent à ces calamités et à ces tempêtes vous -seul, avec quelques amis de l'humanité et de la civilisation comme vous, -avez élevé la voix en faveur du droit et de la vérité. Votre plume est -devenue l'étendard du combat pour la justice. Vous avez déchiré les -ténèbres, éclairé les hommes de conscience et de foi. Je suis sûr qu'un -jour le monde civilisé tout entier se groupera sous les plis de votre -drapeau du droit et de la vérité. Ni mon pays ni moi n'oublierons jamais -vos nobles et généreux sentiments ainsi que vos luttes humanitaires. -Nous vous vénérerons et glorifierons éternellement, homme juste et sage. - -YOUSSOUF IZZEDDINE. - - -XVIII - -_Réponse de Pierre Loti au Prince héritier de Turquie._ - -Monseigneur, - -Au delà de ce que les mots peuvent dire, je suis ému de la -reconnaissance que me témoigne la Turquie, et dont je viens de trouver -la haute et souveraine affirmation dans la lettre que Votre Altesse -Impériale m'a fait l'honneur de m'écrire. Cette lettre, je la -conserverai parmi ce que j'ai de plus précieux, et mes fils, à qui elle -sera léguée, continueront après moi, je l'espère, mon attachement à ma -seconde patrie orientale. - -Cependant, je ne méritais pas d'être remercié, car il m'eût été -impossible de ne pas faire ce que j'ai fait: tout simplement, j'ai suivi -l'élan de mon coeur, si fidèle à la noble nation turque, j'ai obéi à -l'impulsion de ma conscience indignée,--et je me suis senti fier ensuite -de subir l'insulte et la menace pour avoir dénoncé tant de crimes. - -Mon effort n'a pas été vain. Il y a dans mon pays une immense majorité -de gens de coeur et de sens, que l'on avait abusés par des calomnies -éhontées, par d'officiels mensonges--ou même d'officiels «démentis»; -ceux-là, il m'a suffi de les éclairer pour les ramener vers notre chère -et malheureuse Turquie. J'en ai ramené beaucoup, ainsi que me le -prouvent les lettres qui m'arrivent par centaines, et aussi les articles -d'une presse non vendue. Je suis heureux d'ajouter du reste que j'ai été -secondé dans ma tâche par _tous_ ceux de mes compatriotes qui ont habité -l'Orient et qui connaissent les Turcs autrement que par d'abjectes ou -enfantines légendes. Je continuerai la lutte comme si ma propre patrie -était en jeu. Mais ce petit courant de sympathie, que je serai parvenu à -créer peut-être, comptera, hélas! pour si peu de chose auprès des -effroyables malheurs qui fondent de tous côtés sur l'Islam et dont je me -sens cruellement meurtri!... - -J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monseigneur, - -De Votre Altesse Impériale, - -Le reconnaissant et affectionné - -PIERRE LOTI. - - -XIX - -_Lettre du Grand Vizir à Pierre Loti._ - - SUBLIME PORTE - GRAND VIZIRAT - -Le 16 février 1913. - -Cher monsieur, - -Tandis que l'Europe entière et la presse salariée avaient pris le parti -de fermer les yeux sur les atrocités et les tueries organisées par les -alliés balkaniques, votre noble voix s'est fait entendre pour prendre la -défense des opprimés. - -Je vous remercie chaudement pour cette belle tâche que vous avez assumée -au nom de l'humanité. - -J'aime à espérer qu'il se trouvera en France de nobles coeurs qui, se -souvenant de l'amitié séculaire des deux nations, ne tarderont pas à -imiter votre bel exemple et unir leurs efforts aux vôtres pour arrêter -l'extermination systématique de la population paisible des provinces -occupées par les alliés. - -Agréez, cher monsieur, avec l'expression de mes sentiments de profonde -reconnaissance, l'assurance de ma très haute considération. - -_Le Grand Vizir_, - -MAHMOUD CHEVKET. - - * - - * * - -_Réponse de Pierre Loti:_ - -Altesse, - -Combien profondément je suis touché de la lettre que vous avez bien -voulu m'écrire. Rien ne pouvait m'être plus précieux qu'un tel -témoignage de reconnaissance. - -Ma voix cependant n'a eu que bien peu de pouvoir, hélas! pour flétrir -comme il eût fallu tant de crimes hypocrites, commis au nom de la Croix. -Mais que faire, quand on a contre soi le gouvernement de son pays, -presque toute la presse--et presque toute l'opinion, préparée de longue -main par d'habiles calomnies! - -Au moins, aurai-je affirmé à vos compatriotes qu'il leur reste, chez -nous, l'inébranlable sympathie «documentée» de tous ceux qui les -connaissent, qui ont vécu en Orient et qui savent la vérité. Peut-être -en même temps aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la mesure de ma -force, en proclamant que tous les Français, grâce à Dieu, ne sont pas -avec ceux qui souscrivent à l'extermination sans merci d'une noble race -vaincue. - -Avec mes remerciements, veuillez agréer, je vous prie, Altesse, -l'hommage de ma respectueuse considération. - -PIERRE LOTI. - - -XX - -_Document communiqué au _Gil Blas_ par M. Robert Duval._ - -Le sous-gouverneur de l'île de Lemnos porte à la connaissance de la -Sublime-Porte que des événements d'une excessive gravité se sont -produits récemment. - -Les autorités militaires hellènes procèdent actuellement, dans les -villages de Lera et de Strati, à la revision des procès ayant acquis -force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent à l'heure -actuelle des sentences arbitraires en faveur des Grecs, à la seule fin -de terroriser les musulmans, que l'on extermine après les avoir battus -de verges et fouettés au sang. Ceux qui ont pu échapper à ces massacres -se sont vus dans la douloureuse nécessité d'abandonner leurs foyers pour -sauver leur propre existence. - -Le cheikh des derviches à Serrès, Aghiagh effendi, informe en outre ses -supérieurs qu'après l'occupation de cette ville par les Bulgares, des -milliers de musulmans ont été massacrés, plusieurs hommes et femmes -contraints par des violences à embrasser la foi orthodoxe, nombre de -jeunes filles enlevées et expédiées en Bulgarie, des maisons pillées et -saccagées, les cimetières et les mausolées profanés et les objets -précieux s'y trouvant, enlevés. - -D'autre part, le préposé des fondations pieuses de l'île de Mitylène -fait savoir au ministère compétent que tous les mausolées et les -tombeaux musulmans ont été pillés et saccagés par les soldats hellènes. -Le chef de la communauté musulmane à Chio a déclaré également aux -autorités impériales du vilayet d'Aïdin que les mêmes profanations ont -été commises froidement dans l'île, après l'occupation grecque. - -En outre, le gouverneur de Lemnos informe, dans un rapport, la -Sublime-Porte que les fonctionnaires ottomans, ci-dessous mentionnés, -ont été assassinés de la manière la plus féroce par les officiers et les -soldats grecs dans le port de Moundouros: - -Assaf bey, greffier de justice; Salin effendi, commandant du port; -Mahmoud effendi, fermier de la dîme; Chukri effendi, notable de -Moundouros; Hussein effendi, facteur; Remzi effendi, greffier; Ahmed -effendi, fonctionnaire de la Banque agricole; enfin, Ibrahim effendi, -notable de Lemnos, _assassiné par méprise à la place de son frère_. - -Ledit gouverneur ajoute qu'il tient aussi d'une source privée et -authentique que douze autres personnes notables et fonctionnaires dans -les îles avoisinantes de Lemnos ont été également conduits au port de -Doundouros et lâchement assassinés en même temps que les malheureux -ci-haut mentionnés. - -On parlera encore des atrocités turques!... - -ROBERT DUVAL. - - -XXI - -_Lettre que m'adresse un ingénieur roumain._ - -Ici, nous savons de façon certaine que pendant cette guerre, les alliés -ont massacré non seulement les populations musulmanes, mais aussi de -tranquilles populations roumaines. Ils ont fermé les églises et les -écoles roumaines, ont brûlé les livres et les évangiles écrits en -roumain, ont emprisonné et tué les prêtres et les instituteurs roumains. -Les tortures subies par ces malheureux sont inouïes. L'instituteur -roumain Démètre Cicina (lisez Tjicina), le directeur des écoles de -Turia, a été appelé par lettre officielle et tué d'une manière atroce; -on lui a coupé d'abord la langue, ensuite on lui a arraché les cheveux, -puis on lui a coupé chaque veine du corps. Le cadavre de ce malheureux a -été jeté sur les bords d'une rivière à la proie des chiens vagabonds. - -La veuve et les enfants de notre martyr se trouvent à Bukarest, et on -peut leur faire demander les récits de ces atrocités par une personne -digne de foi, par exemple M. le ministre français résidant à Bukarest... -etc... etc. - -A Klebi-Cliscera, les Grecs ont incendié 250 maisons roumaines et -l'église roumaine Saint-Nicolas. Les écoles roumaines ont été incendiées -aussi. Les Roumains: George Galbadjari, N. Maugrosi et Caracuta ont été -tués. - -DANIEL KLEIN, - -_Ingénieur forestier_. - - -XXII - -_Fragment d'une lettre que m'écrit un notable Turc de la ville de -Brousse._ - -... Comme vous le savez, pendant la guerre turco-russe, ce sont encore -les Monténégrins, ces coupeurs de nez et d'oreilles, qui s'étaient -lancés les premiers, surprenant à la première rencontre les réguliers -turcs et les martyrisant, et faisant de leurs figures de véritables -effigies d'orangs-outangs. L'Europe était alors plus bienveillante pour -les pauvres Turcs puisque les photographies, représentant une vingtaine -de malheureux défigurés, envoyées à la presse par mes soins pour que -l'opinion publique fût édifiée, trouvèrent place dans le _Graphic_, le -périodique anglais bien connu. Les autres journaux cependant n'en -soufflèrent mot. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Il serait facile de retrouver encore chez Abdullah frères, photographes -à Péra, les clichés de ces photographies. Mais, pour le cas où cela ne -serait pas possible, se trouverait-il en France un journal illustré qui -consentirait à reproduire un groupe de vieillards encore en vie, de ceux -qui, durant la guerre turco-russe, furent abominablement défigurés par -les mêmes Monténégrins sauvages et inhumains? - - -XXIII - -_Fragment de la lettre que m'adresse la Ligue de la Défense nationale -turque._ - -... Et lorsque nous restions stupéfaits de notre abandon par la France -que nous avions appris à aimer, c'est vous qui nous avez rappelé qu'en -dehors et bien au-dessus de cette nouvelle France financière, âpre et -jouisseuse, aveuglée par les reflets de son fétiche d'or, vit toujours -la France que nous connaissons, la France intellectuelle et morale, la -vraie France, qui pendant de longs siècles a patiemment édifié sa -grandeur sur de nobles traditions de justice, de moralité et de -solidarité humaine. - -C'est à elle que les financiers arrogants doivent leur existence; c'est -de son prestige qu'ils abusent lorsque, sous l'empire de la passion -aveuglante du lucre, ils prostituent à de bas appétits le fruit de son -travail, qu'elle leur a confié pour servir à l'extension de son -influence civilisatrice, et au relèvement moral et matériel des peuples -moins heureux. - -Cette France, souvent lointaine, distraite par le travail de la pensée, -ignore les abus qui se pratiquent en son nom. C'est vous encore cette -fois qui, à la tête d'un petit groupe d'amis dévoués à la cause du -Droit, avez assumé la tâche de la réveiller. - -Lorsqu'elle le sera, qu'elle aura déchiré le voile de mensonges et de -calomnies dont on a couvert ses yeux, et que, dans toute leur hideuse -réalité, elle contemplera les crimes indescriptibles qui se perpètrent -au nom de la Croix, emblème de l'amour fraternel, frémissante -d'indignation et d'horreur, elle n'hésitera pas, nous en sommes sûrs, à -élever la voix, et à faire sentir le poids de sa colère à ceux qui -oublient trop que la devise: «La Force prime le Droit» n'est pas la -sienne, et qu'elle est jalouse de ses hautes traditions... etc..., -etc... - -_Signé_: HOULOUSSI, - -_Président de la Ligue de la Défense nationale ottomane._ - - -XXIV - -_Lettre que m'adresse un étudiant polonais de l'Université de Vienne._ - -Quand les Polonais, après trois insurrections désespérées, furent -définitivement battus, ils se réfugièrent en France et surtout en -Turquie où ils furent reçus avec une générosité admirable. Et cependant, -c'est la Pologne qui, de toutes les nations européennes, avait fait le -plus grand tort à la Turquie, surtout pendant la guerre de 1683. Cette -générosité avec laquelle les Turcs nous accueillirent est un exemple -sans pareil. Le sultan d'alors, Abdul-Medjid, en protégeant ainsi les -réfugiés polonais, risquait cependant de s'attirer une guerre terrible. - -Votre livre nous a causé une consolation si grande que je ne puis vous -l'exprimer. Le directeur de notre Université, un vieillard respectable, -qui avait vécu vingt ans parmi les Turcs, s'écria presque en pleurant, -après avoir fermé votre livre: «Vraiment il a élevé un monument -impérissable, non seulement dans le coeur des Musulmans, mais encore de -tous ceux qui les connaissent», etc... - - -XXV - -_Fragment d'une lettre que m'écrit une dame russe._ - -La photographie que vous reproduisez sur la couverture de votre livre a -remué tous mes plus tristes souvenirs. Je suis une vieille femme, -monsieur, et, en 1877, lors de cette campagne de Turquie qui fut le -premier déchaînement d'une Europe imbécile contre ces infortunés Turcs, -j'étais en qualité de soeur de charité sous les murailles de Plewna. -Combien de pauvres Turcs n'ai-je pas vu amener à peu près dans l'état -dans lequel a été mis l'original de la photographie que vous avez fait -reproduire! Ils avaient été mutilés par des bandes serbes, bulgares et -monténégrines, ces atroces Monténégrins surtout, qui portaient comme -croix d'honneur pendues à leur ceinture, les oreilles des Turcs qu'ils -avaient martyrisés avant de les tuer! Et cela on l'oublie, de même que -la résignation de leurs victimes, qui avaient la force de ne pas les -maudire. Et toutes ces atrocités se pratiquaient au nom de la religion -chrétienne, en l'honneur de la Croix du Christ! etc., etc... - - -XXVI - -_Lettre que m'adresse un lieutenant de vaisseau français, au retour -d'une campagne dans le Levant._ - -J'étais nourri des classiques et plein d'admiration pour la nation -grecque, quand je suis arrivé pour la première fois dans le Levant, en -Crète. M. Venizelos présidait alors, avec l'astuce et la mauvaise foi -que vous connaissez, aux destinées de l'île. - -Après deux ans de séjour, je suis revenu avec un dégoût profond pour -tout ce qui est grec, et une immense pitié pour le bon, le doux, -l'hospitalier peuple turc, opprimé par ses propres chefs, spolié, -assassiné par les orthodoxes chaque fois que ceux-ci en trouvent -l'occasion. Je ne puis vous dire avec quel sentiment de soulagement j'ai -entendu votre voix s'élever enfin pour démasquer les mensonges et -exciter la pitié envers ces malheureux innocents que l'on tue et dont en -outre on souille la mémoire. - -X., - -_Lieutenant de vaisseau._ - - -XXVII - -_Lettre d'un religieux français de Scutari publiée par M. Jean Tharaud -dans sa brochure _La Bataille à Scutari_._ - -... Vous me trouvez turcophile, chers parents. Comment ne le serais-je -pas! Voilà vingt-trois ans que je vis au milieu des Turcs, que -j'apprends à connaître l'âme de ce peuple, ses qualités de coeur, sa -large tolérance, sa foi profonde en Dieu, son respect de l'autorité, sa -vaillance, son patriotisme. Tous les journaux catholiques de France -peuvent parler de croix contre le croissant, ils négligent d'ajouter que -cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque. Et, vraiment, ils -oublient trop que depuis des années déjà la Turquie donne à nos -religieux le pain que la France leur refuse... Les mensonges d'une -presse vénale ou mal informée n'y changeront rien, les Turcs font la -guerre en soldats; les Balkaniques la font en bandits. Les journaux -peuvent parler des atrocités turques, mais les atrocités des États -orthodoxes dépassent en horreur tout ce qu'ont fait les Turcs dans le -passé. Des lettres écrites par nos frères de Salonique et de Chio; -d'autres lettres adressées par des parents aux enfants de nos écoles -pourraient vous édifier sur la soi-disant civilisation de ces petits -peuples prétendus chrétiens. - - -XXVIII - -_Lettre que m'écrit un notable français de Salonique._ - -Salonique, 21 mars 1913. - -Mardi, 18 courant, sur les quatre heures et demie du soir, le roi -Georges de Grèce, revenant d'une de ses coutumières promenades à pied, -fut mortellement atteint d'une balle de revolver tirée par une sorte de -déséquilibré. Un aide de camp accompagnait Sa Majesté. Deux gendarmes -crétois suivaient à une certaine distance. - -L'assassin, aussitôt arrêté, fut interrogé par un officier grec. Voici -les paroles textuelles de cet officier: «L'assassin parle trop purement -notre langue pour que ce ne soit pas un Hellène.» En effet, il avoua -s'appeler Alexandre Skinas, être grec et professeur. Ces choses vous -sont connues. _Ce que vous devez ignorer, ce que, du moins, on a -précieusement caché, ce sont les scènes qui suivirent._ - -Soldats et gendarmes crétois se ruèrent dans ce quartier avec cette soif -de massacrer, de tuer qui paraît être la plus grande jouissance des -peuples balkaniques. Je vis trois égorgements sous mes yeux, dont un -d'un pauvre vieux mendiant nègre. Les officiers disaient à ceux qui -portaient le fez, de l'ôter, car ils n'étaient pas maîtres de leurs -hommes. Aux balcons, les _dames_ grecques criaient: tuez-les, tuez-les. -On estime, comme nombre le plus bas, à une centaine le nombre des -victimes. - -Une élève du cours des jeunes filles de la mission laïque et un garçon -du lycée, tous deux musulmans, ont eu leurs parents assassinés. Le père -de ce dernier, Kapandii effendi, ne rentrant pas chez lui, sa femme -affolée court les postes de police. On la reçoit avec des sarcasmes en -lui disant que son mari repose en lieu sûr. Cette victime très connue, -notable d'ici, tuée à sa porte, est transportée au loin pour enlever la -preuve du crime. - -Le lendemain, les journaux--par ordre--affirment que la gendarmerie -crétoise a été admirable dans cette horrible soirée. - -Hypocrisie et cruauté. - -Censure préalable et impossibilité d'établir la vérité. - -Voilà des faits _nouveaux_--si j'ose m'exprimer ainsi--et absolument -contrôlés. - - -XXIX - -_Documents officiels contrôlés, et qui furent publiés en premier lieu -par le _Gil Blas_._ - -180 paysans turcs brûlés vifs. - -Sans même parler des 5.000 soldats bulgares du général Kordatcheff, qui, -le samedi 27 octobre, fusillaient 5.120 musulmans, et auraient tué -jusqu'aux orthodoxes, sans l'intervention du métropolite, rappelons les -événements de Kulkund. - -A Kulkund, du caza d'Avret-Hissar, les villageois turcs furent appelés -par les Bulgares de Montoul, sous prétexte de les faire inscrire dans un -registre. C'était un mardi, quinze jours après l'occupation. Ils furent -amenés dans une djami (mosquée) et là, les comitadjis bulgares, -accompagnés de villageois bulgares, ont divisé les Turcs en groupes de -huit personnes et après avoir mis de la paille arrosée de pétrole les -ont brûlés. - -Le nombre de Turcs brûlés dans la localité s'élève à 180 personnes. - -Puis les Bulgares ont brûlé 200 garçons et ont amené avec eux 58 jeunes -musulmanes, au village de Montoul. - -Seulement 60 familles de la localité de Kulkund ont pu échapper à cette -tuerie. - -Des faits analogues se sont déroulés à Poroy-Zir, Poroy-Bala, Orgamli, -Reyan, Durlan, Zchirnal, Dedeagatch, Stroumnitza, Garnach-Zir, Zioran, -etc. - -Les villageois de Petritch, Menlek, Demir-Hissar, Angista, Vilasta, -Koutta, Chililan ont été exterminés. - -Les armées bulgares et balkaniques semblent avoir voulu procéder à -l'extermination systématique de toute la population paysanne islamique. - -Dans les régions de Serrès, Cavalla, Demir-Hissar, plus de 70.000 -musulmans ont été suppliciés et massacrés, sous l'oeil des officiers -bulgares. - - -XXX - -_Je reçois d'un groupe de Juifs de Salonique la protestation suivante, -qui est toute à l'honneur de la race israélite_: - -Cher maître, - -A la page 119[11] de votre livre, vous dites: «Pauvres Turcs, les voici -reniés même par les Juifs de Salonique.» - - [11] Page 126 de cette nouvelle édition. - -Au nom de tous mes coreligionnaires, je viens protester contre cette -affirmation. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs amis les -Turcs. La lettre à laquelle vous faites allusion pour l'attester, et que -le _Temps_ s'est empressé de reproduire, est l'oeuvre d'un Grec, -fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui pour la circonstance a -cru politique de mettre un nez juif; elle a été publiée dans un petit -journal grec gouvernemental de langue française, fondé pour attirer les -Juifs, tous de culture française, à l'hellénisme. - -Non, cher maître, les Juifs d'ici n'ont pas renié les Turcs; ils n'ont -pas oublié que, à l'époque où toute la chrétienté, liguée dans une -commune pensée de haine, traquait de toutes parts leurs ancêtres errants -à travers les mers en quête d'un gîte, le Turc leur ouvrit larges les -portes de l'hospitalité. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié -leurs amis les Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti. L'attitude -des Juifs de Salonique a été héroïque lors de l'entrée des armées -grecques dans la ville. Risquant les pires représailles de la part des -soldats ivres de leurs victoires, les Juifs, malgré des injonctions -directes, refusèrent énergiquement de pavoiser aux couleurs helléniques. -Ils observèrent une réserve si digne et si sincèrement attristée qu'ils -s'attirèrent, durant plusieurs jours, les haines et la colère de la -populace et de la soldatesque. On viola leurs femmes, on pilla leurs -maisons, on les maltraita, on les emprisonna, et on fit peser sur eux, -pendant une semaine, la menace d'un massacre en masse. - -Encore aujourd'hui, après trois mois d'occupation, malgré des avances -pressantes, des protestations de sympathie, de fervente amitié, les -Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient les Turcs. La conversation -du Grand Rabbin avec le roi de Grèce, que tous les journaux ont publiée, -en est la preuve évidente. La mémoire de notre peuple est fidèle et -tenace: l'empreinte de la reconnaissance ne saurait s'en effacer. - - * * * * * - -Je ne donne pas le nom des signataires, par crainte de leur attirer de -cruels châtiments. - -P. LOTI. - - -XXXI - -_L'opinion de Frédéric Masson, de l'Académie Française._ - -Je suis convaincu, depuis que j'ai été en Orient, il y a quarante-cinq -ans, que, _sans les Turcs_, voilà longtemps qu'il n'y aurait plus un -catholique romain dans l'empire ottoman. - - -XXXII - -_Encore une des lettres que m'adressent mes lecteurs inconnus._ - -J'ai vécu en Orient les trois meilleures années de ma vie; j'y ai été en -relation avec toutes les races. Je puis d'autant mieux dire combien est -profondément justifiée votre sympathie pour les musulmans, combien vrai -le jugement que vous portez sur la bassesse, la rapacité et la lâcheté -des levantins chrétiens. _L'accord de tous ceux qui ont vécu en Turquie -est unanime là-dessus._ J'en causais l'autre jour avec un de vos -collègues de l'Institut, qui a longtemps séjourné là-bas et son avis -était que si les Turcs ont massacré les Arméniens, c'est qu'il y avait à -leur haine des causes profondes, dont les moindres sont le vol et -l'usure que ces gens-là pratiquent à l'excès contre les pauvres paysans -musulmans. - -Et pourtant, qu'on est tranquille là-bas, chez eux, et libre, loin de -nos menteuses formules de liberté! Et quelle sécurité, à toute heure de -jour et de nuit, même au fond des campagnes! - -Merci pour votre geste, de vous être penché sur nos amis les Turcs, -merci pour avoir, le seul en France, au milieu des croassements d'une -presse ignorante ou vendue, dit les mots qu'il fallait dire! - -M. GROSDIDIER DE MATONS, - -_Licencié ès-lettres, professeur d'Histoire._ - - -XXXIII - -_Extrait d'une lettre que m'écrit un lieutenant de vaisseau français._ - -Mars 1913. - -Si je n'ai pas encore eu la chance de vivre en Orient, j'ai au moins -connu un Bulgare. Il était au _Borda_ avec moi et j'avoue ne pouvoir -prononcer le mot de barbare sans que quelque chose de lui ne traverse ma -mémoire. Et voici le trait qui maintenant se présente; il nous disait à -table: «Moi, j'ai tué mon homme à seize ans, et pas au fusil, au -couteau.» La façon dont, dédaigneux des fourchettes, il portait la -nourriture à sa bouche était un commentaire ne laissant guère de doute -sur sa familiarité avec les instruments tranchants. - - -XXXIV - -_Lettre écrite par un petit matelot français de l'escadre internationale -à son capitaine._ - -Patte du Lac, à Scutari, 19 mai 1913. - -La première nuit, nous avons été obligés de coucher dans la cour de la -caserne, vu que la caserne était occupée par les Monténégrins; ils -avaient tout chaviré dans cette caserne et c'était infect partout. Les -Monténégrins, avant de s'en aller, fouillaient dans le magasin d'armes -et d'habillements abandonnés par les malheureux Turcs et ils emportaient -tous des chargements. Pendant que je visitais les chambres, j'ai -rencontré un pharmacien autrichien connaissant très bien le français et -qui habitait à toucher la caserne; il m'a parlé de la misère qui a sévi -pendant le siège et des atrocités des Monténégrins _qui massacraient les -blessés turcs abandonnés dans la caserne_; les premiers jours de leur -entrée à Scutari, ils ont envahi toutes les maisons et pillé partout, en -incendiant à leur départ. Enfin il m'a montré que lui aussi avait -souffert, sa maison a été percée par les obus et toute pillée ensuite. - - -XXXV - -_Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant turc, qui m'est -envoyée par sa soeur._ - -Tchataldja, mai 1913. - -Ma jolie grande soeur, - -Néjad vient de rentrer de son congé; il m'a apporté le livre que tu lui -avais donné, c'est-à-dire la _Turquie agonisante_ de Pierre Loti. -Accroupis hier, le soir, dans un coin de notre misérable campement, à la -lueur de la flamme mourante d'une bougie, nous commençâmes à le lire et -nous nous mîmes à pleurer. Nous attirâmes bientôt l'attention des -soldats. Ils s'approchèrent doucement un à un, comme s'ils craignaient -de troubler nos pleurs et notre isolement. Nous leur dîmes ce que nous -lisions; ils firent aussitôt un rond autour de nous, comme toujours -lorsque, pendant nos loisirs, nous leur faisons des lectures. J'ai tâché -de leur traduire quelques lettres des plus émouvantes que contenait le -livre et j'ai vu alors qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit: -«Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc des Chrétiens qui aiment les -Turcs? Et c'est un Français qui écrit cela? Bravo, Français, qui a su -comprendre que nous ne sommes pas des fanatiques barbares, féroces, -comme prétendent les chrétiens orthodoxes.» Un autre: «Au lieu de -prétendre que les Turcs sont barbares, il vaudrait mieux voir ces lâches -Bulgares et alliés qui ont commis tant de crimes.» - -Un autre, dans son emportement, s'écria: «Ah! si j'attrape un Bulgare, -je le mangerai tout cru pour venger le sang de nos pauvres victimes.» -Mais tout à coup on entendit un cri: «Dour!» (Arrête), qui semblait -venir des profondeurs des ténèbres et se prolongea sinistre bien loin -dans la vallée. C'était la sentinelle en faction, devant les tranchées, -qui avait crié, et nous nous jetâmes sur nos fusils. L'officier de -veille alla en avant, accompagné de deux soldats. Après dix minutes -d'attente anxieuse, ils reparurent, accompagnés d'un autre homme. La -clarté pâle de la bougie nous montra son visage: c'était un soldat -bulgare. «Camarades, nous dit l'officier, je vous amène une visite.» Et -le Bulgare se baissa jusqu'à terre pour nous saluer. Nous lui rendîmes -son salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de lourd nous empêchait -de le questionner. - -Nos soldats l'examinèrent de la tête aux pieds: c'était tout à fait un -type de sauvage, un homme maigre, âgé, très pâle, les cheveux et la -barbe très longs, les habits déguenillés. Enfin on le questionna. Depuis -quatre jours il n'avait rien mangé; leurs provisions n'étaient pas -arrivées et il priait qu'on lui donnât quelque chose. Un soldat turc -tira de son sac un gros morceau de pain, des olives, du fromage et les -donna à l'ennemi de sa race comme il eût fait à un frère. Le Bulgare, -après s'être rassasié, nous dit que leur nourriture manquait très -souvent. Les nôtres l'invitèrent à venir chaque soir prendre sa part de -pain qu'on lui garderait, et le Bulgare revenait, chaque soir à la même -heure, manger et retournait dans son camp. Au fur et à mesure la -sympathie vint. Nos soldats lui taillèrent les cheveux, le rasèrent, et -lui donnèrent de quoi coudre ses habits. Celui qui le soignait le plus -était justement celui qui sous l'impression du livre de Loti avait -annoncé qu'il mangerait tout cru le premier Bulgare qu'il attraperait. - -Un jour, le Bulgare ne vint pas; on garda sa part pour lui remettre à -son arrivée. Il revint le lendemain, mais il nous dit que c'était la -dernière fois, car son officier s'étant aperçu qu'il venait au camp -turc, l'avait fait battre et lui avait défendu de venir chez nous -prendre son pain... - - - - -NOTE FINALE DE L'AUTEUR - -POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE - - -1er Août 1913. - -Les documents complémentaires qui précèdent avaient leur valeur il y a -quelque temps, lorsque je les ai publiés pour la première fois, car une -censure terrible chez les alliés et une conjuration de silence dans la -presse française étouffaient la vérité. Ils n'en ont plus, aujourd'hui -que les croisés eux-mêmes se sont mutuellement jeté leurs turpitudes au -visage et que l'opinion publique est enfin éclairée. - -Longtemps, en effet, j'ai été presque seul, avec Claude Farrère, à -dénoncer les atroces barbaries des Balkaniques et à prophétiser que les -alliés, comme des hyènes à la curée, essaieraient de se dévorer entre -eux. - -Maintenant que la vérité éclate partout, et plus hideuse encore que je -la montrais; maintenant que cette «croisade» est enfin démasquée, est-ce -qu'un peu de justice ne sera même pas accordée aux pauvres Turcs? - -Les voici qui reviennent à Andrinople, non seulement pour reprendre -leurs vieux sanctuaires pillés et à moitié détruits, leurs sépultures -d'ancêtres ignoblement profanées, mais surtout pour délivrer, sauver de -la mort horrible et certaine ceux de leurs frères qui ont encore échappé -aux longs massacres chrétiens. Oui, ils voudraient reconquérir cette -Thrace, qu'il a été indigne de leur enlever, car elle n'est guère -peuplée que des leurs, et, tant au point de vue ethnographique qu'au -point de vue religieux, elle n'aura cessé de leur appartenir que le jour -où les Bulgares y auront brûlé le dernier village et éventré le dernier -musulman. Ils voudraient reprendre au moins cette petite bande de terre -qui est essentiellement turque,--et voici, la diplomatie européenne -entend les en empêcher, au profit du si attendrissant et loyal Ferdinand -de Cobourg; les en empêcher sous la menace éhontée de leur voler un peu -plus tôt l'Asie Mineure! L'Europe, paraît-il, ne leur avait promis de -les laisser provisoirement vivre que s'ils restaient bien sages derrière -la nouvelle petite frontière qui les étouffe.--Mais, d'ailleurs, quelle -confiance pourraient-ils bien avoir en les promesses de cette Europe, -qui les a trompés tout le temps et qui, la veille même de la guerre -balkanique, leur garantissait, de son air le plus grave, l'intégrité de -leur territoire? - -Le principe, du reste très juste, du groupement des races, sur lequel -les puissances se sont appuyées pour consacrer le partage de la Turquie -occidentale, ce principe sans doute ne leur semble plus de mise -lorsqu'il s'agit des pauvres Turcs. Quelle raison, quel simulacre -d'excuse pourrait-on bien invoquer pour livrer toute une province -foncièrement turque et musulmane à des exarchistes massacreurs? Étant -donné ce que le monde entier sait aujourd'hui des Bulgares, est-ce que -le plus rudimentaire sentiment d'humanité ne devrait pas interdire de -leur confier une province non peuplée de leurs pareils? Dans cette -malheureuse Thrace, leur présence,--personne n'oserait plus le -contester,--ce sera l'extermination systématique, inlassable, atroce, de -tous les musulmans. Et il se trouve des journaux français pour annoncer -sans frémir: «Si les Turcs avaient la folie (_sic_) de songer encore à -Andrinople, l'Europe le leur ferait bien payer, par le dépeçage final.» -Mon Dieu, mais où est donc notre généreuse France de jadis? Mon Dieu, -mais, contre ces bas calculs de chancellerie, il n'y aura donc pas, chez -nous, un sursaut de la conscience publique; il n'y aura donc pas, dans -les coeurs français et anglais, pour culbuter de telles machinations des -diplomates, une belle levée de dégoût, un bel élan de justice et de -pitié! - - -FIN - - - - -TABLE - - - PRÉFACE I - LENDEMAINS D'INCENDIE 1 - LETTRE D'UN ITALIEN 15 - LA GUERRE ITALO-TURQUE 19 - A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE 35 - LES TURCS MASSACRENT 39 - LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE 53 - ENCORE LES TURCS 59 - LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS: - I. 65 - II. 73 - III. 83 - IV. 96 - V. 103 - VI. LES PALADINS 118 - VII. A M. LE DIRECTEUR DE _l'Humanité_ 132 - VIII. OÙ EST LA FRANCE? 138 - IX. MI-CARÊME ET SAUVAGERIES 150 - X. MASSACRES DE MACÉDOINE ET MASSACRES D'ARMÉNIE 161 - XI. LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE 181 - NOTES COMPLÉMENTAIRES 187 - NOTE FINALE DE L'AUTEUR POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE 279 - - -PARIS.--CALMANN-LÉVY 3, RUE AUBER--9758-11-28. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Turquie agonisante, by Pierre Loti - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TURQUIE AGONISANTE *** - -***** This file should be named 63887-8.txt or 63887-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/8/8/63887/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Turquie agonisante - -Author: Pierre Loti - -Release Date: November 26, 2020 [EBook #63887] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TURQUIE AGONISANTE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c"><span class="large">PIERRE LOTI</span><br /> -<span class="small">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p> - -<h1><span class="large">TURQUIE</span><br /> -AGONISANTE</h1> - -<p class="c small">NOUVELLE ÉDITION -REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE</p> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> - -<p class="c">DU MÊME AUTEUR<br /> -<span class="small">Format grand in-18.</span></p> - -<table summary=""> -<tr><td class="small drap">AU MAROC</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">vol.</td></tr> -<tr><td class="small drap">AZIYADÉ</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LES DÉSENCHANTÉES</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LE DÉSERT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">L'EXILÉE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">FANTÔME D'ORIENT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LA FILLE DU CIEL</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">FLEURS D'ENNUI</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LA GALILÉE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">L'HORREUR ALLEMANDE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">L'INDE (SANS LES ANGLAIS)</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">JAPONERIES D'AUTOMNE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">JÉRUSALEM</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">MADAME CHRYSANTHÈME</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LE MARIAGE DE LOTI</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">MATELOT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">MON FRÈRE YVES</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LA MORT DE NOTRE CHÈRE FRANCE EN ORIENT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LA MORT DE PHILÆ</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">PAGES CHOISIES</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">PÊCHEUR D'ISLANDE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">PRIME JEUNESSE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">PROPOS D'EXIL</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">RAMUNTCHO</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">RAMUNTCHO</span>, pièce</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LE ROMAN D'UN ENFANT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LE ROMAN D'UN SPAHI</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">SUPRÊMES VISIONS D'ORIENT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">UN PÈLERIN D'ANGKOR</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">UN JEUNE OFFICIER PAUVRE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td class="small drap">VERS ISPAHAN</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> — </td></tr> -<tr><td colspan="3" class="c">Format in-8<sup>o</sup> cavalier.</td></tr> -<tr><td class="small drap">ŒUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI</td> -<td class="num">11</td> <td class="bot">vol.</td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">Droits de traduction et de reproduction réservés -pour tous les pays.</p> - - -<p class="c gap small" lang="en" xml:lang="en">Copyright 1913, by <span class="sc">Calmann-Lévy</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE</h2> - - -<p><i>Je prie ceux qui voudront bien me lire -d'être indulgents pour ces lettres, si mal -coordonnées. Elles ont été écrites fiévreusement, -dans l'indignation et la souffrance, -et publiées en hâte, pour démasquer, si -possible, tant d'hypocrites ignominies, pour -essayer de faire entendre un peu de vérité -et pour demander un peu de justice.</i></p> - -<p><i>Mais il faudrait pouvoir les continuer, -car chaque jour m'apporte de nouveaux -détails certains à l'appui de ma cause. -Malgré la censure et les belles paroles, la -vérité finira par être universellement -connue. Incendies, massacres, pillages, -viols, monstrueuses et indicibles mutilations -de prisonniers, rien ne manque au -bilan des armées très chrétiennes. J'accorde, -si l'on veut, que tout cela est inévitable -quand des peuples primitifs sont déchaînés -à la guerre ; aussi n'en aurais-je -pas parlé si les « libérateurs » n'avaient -vraiment trop joué de cette corde-là, pour -ameuter les ignorants et les crédules contre -les pauvres Turcs, qui en ont fait beaucoup -moins qu'eux-mêmes.</i></p> - -<p class="sign"><i>P. LOTI.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">TURQUIE AGONISANTE</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">LENDEMAINS D'INCENDIE</h2> - - -<p class="date">11 octobre 1911.</p> - -<p>Hier existait encore une ville qui s'était à -peu près conservée, comme à miracle, depuis -les époques où l'Orient resplendissait. -On n'y entendait point les bruits de sifflets -et de ferraille qui sont l'apanage de nos capitales -modernes ; la vie s'y écoulait méditative -et discrète, apaisée par la foi ; les -hommes y faisaient encore leur prière, et des -milliers de petites tombes, d'une forme -exquise et toujours pareille, y peuplaient -les places ombreuses, rappelant doucement -la mort sans y mêler aucune terreur. Cela -s'appelait Stamboul, et ce n'était pas au -bout du monde ; non, c'était en Europe, à -trois jours à peine de notre Paris fiévreux -et trépidant.</p> - -<p>Pauvre Stamboul! Son délabrement, il -faut le reconnaître, devenait extrême ; aussi, -tous les snobs touristes — qui sont peut-être -la classe humaine la moins capable de comprendre -quelque chose à quoi que ce soit, — s'indignaient -en débarquant des paquebots -ou des trains de luxe, à voir ces maisons de -travers, ces décombres qui gisaient partout -et ces immondices qui souvent traînaient -dans les ruelles mortes. Seuls les artistes et -les rêveurs profonds se sentaient pris dès -l'abord par ce charme de vieil Orient, que -j'ai tant de fois cherché à exprimer, mais qui -toujours a fui entre mes mots inhabiles.</p> - -<p>Pauvre grand et majestueux Stamboul! Il -dépérissait, comme l'Islam tout entier du -reste, au souffle empesté de houille qui vient -d'Occident. Il faut dire même que les Turcs, -les nouveaux, élevés sur nos boulevards, lui -témoignaient un dédain puéril ; semblables -aux moucherons qu'attire la flamme des -lampes, ces musulmans des jeunes couches, -éblouis par tout le toc de nos idées subversives -et de notre luxe à bon marché, préféraient -se bâtir sur l'autre rive de la Corne -d'Or des maisons singeant les nôtres. De -plus en plus donc, les abords des grandes -mosquées saintes se dépeuplaient de gens -riches et modernisés ; c'étaient seulement -les humbles qui restaient là, les humbles et -les dignes, ceux qui continuaient de poursuivre -le rêve des ancêtres et qui enroulaient -encore d'un turban leur front grave.</p> - -<p>Et puis tant d'incendies s'allumaient -aussi chaque année dans ces vieux quartiers -en bois, toujours prêts à flamber! Il y a -cependant plusieurs faubourgs, Péra, Galata, -Chichli, Nichantache, — auxquels je ne souhaite -pas de mal, à Dieu ne plaise, — mais -qui auraient pu brûler sans que le monde -artiste en prît le deuil, au contraire. Eh -bien! non, c'était toujours au cœur même -de Stamboul que le feu s'attaquait de préférence, -se plaisant à détruire les vestiges du -merveilleux passé, — et préparant ces espaces -vides où d'inconscients malfaiteurs -projettent de tracer aujourd'hui des avenues -bien droites en style américain et de construire -des maisons bien uniformes.</p> - -<p>Pour comble, depuis deux ans, la municipalité -turque elle-même semble s'acharner -contre tout ce qui est oriental. On a perdu, -là-bas comme chez nous, le sens de la beauté -et le respect des choses que vénéraient les -aïeux ; les mosquées ni les tombes ne sont -plus sacrées. Dernièrement, ne voulait-on -pas détruire, pour faire place aux hideuses -« maisons de rapport », ce cimetière historique -de Rouméli-Hissar, qui est peut-être -le joyau le plus précieux de la rive d'Europe! -Quant à la grande muraille de Byzance -qui va d'Eyoub aux Sept-Tours, à travers -des terrains d'ailleurs inutilisables et délaissés -de la vie, la grande muraille si imposante -et farouchement superbe qui attire -chaque année des visiteurs par centaines, je -crois qu'elle ne subsiste encore que faute -d'argent pour la démolir. Et j'apprends que -de pitoyables petits édiles, sous prétexte d'élargir -une rue déjà assez large, ont osé détruire -l'exquise colonnade et les arceaux de -la Chah-Zahdé, supprimant ainsi l'un des -quartiers les plus recueillis et les plus délicieusement -turcs! Comment donc tolère-t-on -là-bas des crimes aussi imbéciles? Il y a -cependant des hommes de haute intelligence -dans les « comités » de la Turquie, des -hommes de sens artistique et des musulmans -de race, capables de comprendre que, même -pour la dignité nationale, il importerait de -sauvegarder ces témoins d'un passé si grandiose. -Peut-être, hélas! ces gouvernants -d'aujourd'hui sont-ils débordés, je le veux -bien, par les <i>Rayas</i>, infiltrés dans leurs -rangs de plus en plus : des Arméniens, -des Juifs, des Grecs, qui non seulement -ne comprennent pas, mais qui haïssent -toute empreinte de la majesté du vieil -Islam. Il reste pourtant un point de vue -pratique, à la portée de ces derniers, à ce -qu'il semble : les étrangers qui arrivent en -foule tous les ans pour visiter ce musée -merveilleux qu'était Stamboul et qui apportent -l'argent à mains pleines, les verra-t-on -encore lorsque des édiles, de la force de -ceux qui viennent de saboter la sainte colonnade, -auront fini d'accommoder la ville des -Khalifes dans le goût de Chicago ou seulement -de Berlin?</p> - -<p>Quand même et malgré tout, au commencement -de l'année courante 1911, Stamboul -existait encore ; il avait gardé la plupart -de ses refuges adorables où l'on -retrouvait le silence des vieux temps calmes, -près des mosquées, sous des arbres centenaires ; -il avait surtout gardé sa silhouette -unique au monde que les levers de soleil -ou les nuits de lune illuminaient en splendeur. -Et voici, hélas! que l'été dernier, par -ces longues sécheresses qui faisaient l'eau -si rare, tout le versant de la Corne-d'Or a -pris feu comme paille. Rien n'a pu arrêter -les flammes folles, les étincelles qui s'envolaient -au loin. Terriblement vite l'incendie -a eu fini d'anéantir d'immenses quartiers -de pure turquerie, confondant en un même -brasier leurs mosquées, leurs maisons aux -grilles jalouses, leurs arbres vénérables, -leurs kiosques pour les saints tombeaux, -tout ce qui en faisait la séduction et le -mystère.</p> - -<p>Le profil même de cette ville des minarets -et des dômes, le grand profil que -l'on voyait de si loin sur le ciel, a été -effleuré et presque changé.</p> - -<p>Devant l'irréparable destruction, rien à -faire que courber la tête. Mais il y a eu en -même temps autre chose de plus humainement -douloureux, devant quoi notre devoir -est de ne pas rester inactifs. Dans l'espace -de quelques heures, plus de soixante mille -sinistrés se sont trouvés dans les rues, ayant -perdu leur maison, leurs vêtements, leurs -meubles, jusqu'à leurs outils de travail ; -pauvres gens qui n'ont plus rien, et qu'à -tout prix il faut secourir.</p> - -<p>On m'objectera que je viens raconter une -histoire bien ancienne : voici tantôt deux -mois que Stamboul est brûlé, et déjà la -pitié s'est détournée, hélas! — Et pourtant -non, elle est au contraire d'une poignante -actualité, la si triste histoire que j'ai -voulu répéter ici, d'une actualité que lui -donnent les premières pluies automnales, et -que lui renouvelleront bientôt plus lamentablement -les premiers froids, les premières -neiges. Pendant l'été aux belles nuits -tièdes, les incendiés campaient n'importe -où, vêtus de presque rien ; mais à présent -voici venir l'hiver, le terrible hiver du Bosphore. -En général, on s'imagine chez nous -que Constantinople, parce que c'est une -ville orientale, doit être tout le temps ensoleillée ; -il faut y avoir habité pour connaître -les humidités glacées qui s'y abattent -avec l'automne, les vents mortels qui y -soufflent de la mer Noire et qui en font la -ville des bronchites et des phtisies.</p> - -<p>Je me souviens de l'élan de sympathie -provoqué en France par le désastre de Messine, -où tant de vies humaines avaient été -englouties sous les décombres. A Stamboul, -il est vrai, presque personne n'a été atteint ; -mais c'est pis encore peut-être, car aujourd'hui, -les premiers secours étant distribués -et épuisés, il reste bien trente mille malheureux -sans abri, sans vêtements : que -feront-ils, ceux-ci, quand la neige aura jeté -ses blancs linceuls sur tous les dômes de -leurs mosquées, et quand les rues où ils -couchent s'empliront de la boue des dégels? -Donc, c'est maintenant plus que jamais -qu'il faudrait avoir pitié. Et tout ce monde, -sans gîte, sans manteau sous la pluie froide, -enfants qui grelottent et qui toussent, -vieilles femmes courbées, vieillards perclus, -tout cet humble monde est si débonnaire, si -honnête et si digne! Petits ouvriers, petits -marchands de race purement musulmane, -qui vivaient au jour le jour, heureux dans -leurs maisonnettes de bois, sans les désirs -effrénés ni l'envie haineuse que l'on souffle -au peuple de nos grandes villes d'Occident. -Ils n'étaient pas les Turcs des nouvelles -couches, mais ceux d'autrefois qui se rendaient -à la mosquée quand le muezzin chantait. -Ils étaient ceux aussi qui animaient, -de leurs groupes encore pittoresques, les -places tranquilles où l'on fume des narguilhés -à l'ombre des platanes, et tant de -voyageurs qui se sont arrêtés pour contempler -leur incompréhensible paix, pour s'étonner -de leur confiance en la prière, tant de -touristes leur doivent aujourd'hui au moins -une aumône pour ces moments de rêverie -passés en les regardant. Tous les promeneurs -désœuvrés que les paquebots amènent -chaque année au Bosphore sont redevables -d'une obole à ce Stamboul, ne serait-ce que -pour avoir empli leurs yeux de son incomparable -silhouette aujourd'hui presque détruite. -Quant à mes amis inconnus, auxquels -mes livres ont essayé de révéler ce -que fut la vraie Turquie et qui en me lisant -ont oublié une minute nos agitations vaines, -c'est à eux surtout que je m'adresse, les -conjurant d'entendre mon cri d'alarme.</p> - -<p>J'ajouterai que cette œuvre de secours -pour laquelle je viens quêter est une œuvre -essentiellement française, car ce sont des -Françaises de Constantinople qui s'y sont -dévouées depuis deux mois avec un zèle -admirable, et c'est l'ambassadrice de France -qui en a pris la direction.</p> - -<p>Qu'il me soit permis d'emprunter ces -phrases à la circulaire d'appel que notre -ambassadrice a fait répandre : « Je suis certaine, -dit-elle, qu'un appel à la charité française -trouvera de l'écho dans notre cher -pays. C'est parce que je connais la générosité -de mes compatriotes, que je suis heureuse -et fière du devoir qui m'incombe. » -A nous de ne pas lui causer une déception -ni lui donner un démenti, en restant sourds. -D'humbles frères nous attendent là-bas ; ils -n'ont pas d'oreiller où poser leur tête ; ils -ont faim et ils commencent à avoir très -froid…</p> - -<hr /> - - -<p><i>P.-S.</i> — L'argent, ce journal, toujours -charitable, se chargera de le recevoir. Mais -nous ne demandons pas que de l'argent : -des couvertures, des manteaux, ce que l'on -voudra. Que les élégants, les élégantes se -défassent de leurs costumes démodés ou défraîchis -en faveur de ceux qui n'ont plus -rien, toutes leurs pauvres hardes étant brûlées -comme leurs maisons. Les paquets de -vêtements ou de linge, il suffira de les faire -porter, à l'adresse de madame Bompard, -ambassadrice de France, au ministère des -Affaires étrangères, où l'on vient d'ouvrir -un bureau pour les recevoir.</p> - -<hr /> - - -<p>2<sup>e</sup> <i>P.-S.</i> (<i>Un mois après</i>). — Sait-on combien -de personnes ont répondu à mon appel? -Trois Françaises et une Anglaise, en tout -quatre!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">LETTRE D'UN ITALIEN</h2> - - -<p>Au moment où l'Italie se jette sur la Tripolitaine, -je reçois d'un Italien la lettre suivante :</p> - -<blockquote> -<p class="date">6 décembre 1911.</p> - -<p class="ind">« Monsieur,</p> - -<p>»En vous priant de vouloir m'exprimer votre -pensée sur l'expédition italienne à Tripoli, je -suis sûr d'interpréter aussi le désir de Son -Excellence le prince Pietro Sanza di Scalea, -sous-secrétaire d'État pour les Affaires étrangères -en Italie et directeur de <i lang="it" xml:lang="it">l'Italia Illustrata</i> -de Rome.</p> - -<p>»Mes compatriotes seront très heureux de -connaître avec quel intérêt est suivie, de l'autre -côté des Alpes, notre glorieuse entreprise.</p> - -<p>»Veuillez agréer, etc., etc.</p> - -<p class="sign">»<span class="small">TITO MAZZONI</span>. »</p> -</blockquote> - -<p>Et voici ma réponse :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Monsieur,</p> - -<p>»Vous voulez bien me demander mon -avis sur la « <i>glorieuse</i> » entreprise de -l'Italie.</p> - -<p>»Mais la gloire, ainsi que le bon droit, je -ne les vois que du côté des admirables -défenseurs du sol héréditaire, Turcs ou -Arabes, qui, surpris par la brusquerie de -l'attaque et n'ayant qu'un armement d'une -infériorité pitoyable, se font mitrailler quand -même et massacrer comme des héros -d'épopée.</p> - -<p>»La gloire, du reste, la vraie, la pure, ne -saurait être jamais du côté des conquérants -et des agresseurs. Je suis assuré d'avance -que, si vous poursuivez votre enquête, il se -trouvera dans tous les pays d'Europe une -majorité écrasante pour vous répondre -comme moi.</p> - -<p>»Agréez, etc., etc.</p> - -<p class="sign">»<span class="small">PIERRE LOTI</span>. »</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">LA GUERRE ITALO-TURQUE</h2> - - -<p class="date">15 décembre 1911.</p> - -<p>Je me souviens qu'une nuit, dans un -hallier d'Afrique, la lueur du magnésium -me fit entrevoir pendant quelques secondes -la lutte d'un buffle contre une panthère qui -venait de lui sauter sur le dos. Admirable, -le pauvre buffle, dans sa façon désespérée -de bondir pour secouer la bête qui l'avait -agrippé au col ; mais le combat était inégal, -d'abord à cause de l'imprévu de l'attaque, -et puis aussi il n'avait pas de griffes, lui, -qui se défendait contre la mangeuse, tandis -qu'elle au contraire venait de lui en planter -une dizaine dans la chair vive, une dizaine -de griffes aiguës et longues qui le saignaient -à flots.</p> - -<p>Entre l'épisode du hallier et la guerre -italo-turque, un rapprochement se fait dans -mon esprit ; même brusquerie — et même -mobile, hélas — chez l'agresseur, même -inégalité des armes, même fureur héroïque -dans la défense.</p> - -<p>Et aujourd'hui ce sont des hommes! Et -l'Europe, comme chaque fois que l'on massacre, -regarde fort tranquillement! Quelle -dérision que tous ces grands mots vides : progrès, -pacifisme, conférences et arbitrage.</p> - -<p>J'entends déjà les Italiens me riposter que -nous avons joué aux conquérants, nous-mêmes, -en Algérie d'abord, — dans des -temps abolis, il est vrai, — plus tard au -Tonkin et ailleurs. — Hélas! oui, courbons -la tête. Ce fut toutefois infiniment moins -sanglant que leur œuvre de Tripolitaine ; -mais un peu de crime subsiste là malgré -tout pour entacher notre histoire. Aussi -n'est-ce pas contre les Italiens seuls que -s'élève ma protestation attristée, mais contre -nous tous, peuples dits chrétiens de l'Europe ; -sur la terre, c'est toujours nous les -plus tueurs ; avec nos paroles de fraternité -aux lèvres, c'est nous qui, chaque année, -inventons quelque nouvel explosif plus -infernal, nous qui mettons à feu et à sang, -dans un but de rapine, le vieux monde africain -ou asiatique, et traitons les hommes de -race brune ou jaune, comme du bétail. Partout -nous broyons à coups de mitraille les -civilisations différentes de la nôtre, que -nous dédaignons <i>a priori</i> sans y rien comprendre, -parce qu'elles sont moins pratiques, -moins utilitaires et moins armées. Et, -à notre suite, quand nous avons fini de tuer, -toujours nous apportons l'exploitation sans -frein, nos bagnes d'ouvriers, nos grandes -usines destructives des petits métiers individuels, -et l'agitation, la laideur, la ferraille, -les « apéritifs », les convoitises, la désespérance!… -A nous voir de près à l'œuvre, loin -de la métropole où s'échangent de suaves -discours fraternels, on constate que, depuis -l'époque des Huns, l'espèce humaine n'a -pas fait dix pas vers la Pitié. (Je dirai pourtant, -et avec la certitude d'être appuyé par -le témoignage des Chinois eux-mêmes, que, -lors de la dernière expédition de Chine, les -Latins, Italiens ou Français, étaient ceux -qui, après le combat, se montraient incomparablement -les plus charitables et les plus -doux.)</p> - -<p>Les journaux de France pour la plupart -sont tacitement favorables à l'Italie. Ils enregistrent -avec calme des victoires où, grâce -à une artillerie écrasante, les Italiens ne -laissent que trois ou quatre morts, tandis -que les Turcs gisent à terre par centaines. -Ils racontent sans broncher la pendaison à -grand spectacle d'une rangée de prisonniers -arabes, iniquement qualifiés de rebelles. On -saccage, on brûle, on tue : ils appellent cela -<i>déblayer</i>, et c'est à croire qu'il s'agit d'une -chasse à la bête fauve. Le correspondant -d'un grand journal parisien célébrait récemment -la <i>beauté</i> (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) d'un tir d'artillerie à -longue distance, d'une précision telle que -les Arabes en face, avec leurs pauvres fusils, -étaient fauchés comme l'herbe d'un champ ; -il parlait même d'une <i>maudite</i> (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) mosquée -qui retardait la marche en conquête, parce -que les Turcs s'y étaient retranchés pour -s'y défendre comme des lions… Un autre -contait que, dans les ruines des villages de -l'oasis, éventrés par les canons de toutes -parts, on ne rencontrait plus, parmi les -cadavres, parmi les troupeaux et les chiens -de garde affolés, que quelques derniers <i>fanatiques</i> -(le mot est une trouvaille : fanatique, -on le serait à moins!) qui essayaient encore -de tirer contre les envahisseurs ; mais on les -<i>capturait</i> et les emmenait sans peine (vers -le gibet probablement). Tout cela est stupéfiant -d'inconscience. C'est que les <span lang="en" xml:lang="en">reporters</span> -de nos journaux vivent dans les camps italiens, -et là, ils se laissent influencer par la -bonne grâce de l'accueil. De même ces officiers, -dont ils sont les hôtes, se grisent -chaque jour à l'odeur de la poudre ; dans le -fond de leur âme cependant, aux heures de -silence, sans doute reconnaissent-ils avec -quelque angoisse que l'entreprise est -déloyale et que les moyens sont cruels.</p> - -<p>Mais si les feuilles françaises penchent du -côté des envahisseurs, jamais elles n'ont -moins bien reflété le sentiment de la nation ; -j'en ai la certitude, ayant questionné des -gens de tous les mondes, même des paysans -au fond des campagnes. Le blâme, la pénible -stupeur chez nous sont presque unanimes. -Je tiens à le dire bien haut, ne fût-ce que -pour les sept ou huit millions de sujets -arabes que nous avons en Afrique et que -l'attitude de la presse dans l'aventure a -consternés ou révoltés.</p> - -<p>En passant, j'ajouterai que nous procédons -avec ces sujets-là d'une façon honteuse, -les accablant de vexations inutiles. En Algérie, -à Tunis, par centaines, nous avons de -ces mesquins petits fonctionnaires qui -traitent tout musulman avec une morgue -imbécile, et nous font sourdement haïr, -préparant ces exodes en masse vers la Syrie -ou le Maroc, vers n'importe quel pays de -l'Islam.</p> - -<p>Aux yeux de l'Europe dite chrétienne, les -musulmans de tous les pays représentent un -gibier dont la chasse est permise, — et cette -chasse en général lui réussit, grâce à la supériorité -de ses machines à tuer, qui font tout -de suite de grands charniers rouges. En -Afrique, voici la chasse presque terminée, -depuis Zanzibar jusqu'au Moghreb, en passant -par l'Égypte si lourdement asservie. -Asservis de même, tous les musulmans de -l'Inde. Et vers la Perse, deux terribles -chasseurs s'acheminent, l'un par le Sud, -l'autre par le Nord.</p> - -<p>Reste surtout la Turquie, mais elle n'est -pas disposée à se laisser faire, celle-là ; -malgré la plaie du modernisme, qui commence -de ronger ses fils, elle demeure une -redoutable lutteuse ; avec sa fière et héroïque -armée, elle ira jusqu'à son dernier sang pour -se défendre.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>On mène grand bruit, en Italie naturellement, -contre les <i>atrocités</i> bédouines. Soit! -Je connais les habitants du désert ; je ne les -donne certes pas pour des gens très tendres, -et je plains de tout mon cœur les pauvres -petits soldats qui tombèrent entre leurs -mains excitées. Mais comme je comprends -la férocité de leur haine, leur besoin exaspéré -de vengeance!… Oh! ces étrangers qui, -sans provocation aucune de leur part, débarquèrent, -un sinistre jour, comme des démons, -sur leurs sables pour tout saccager, -tout incendier et tout tuer!… Car enfin, si -les Italiens peuvent avoir contre les Turcs -quelques griefs (dans le genre de ceux du -loup de la fable), — ces Arabes, que leur -avaient-ils fait?</p> - -<p>Des atrocités italiennes, hélas! il y en a -eu beaucoup aussi, et tellement moins excusables! -Les journaux de tous les pays les -ont enregistrées ; les kodaks, dont le témoignage -ne se conteste pas, nous en ont apporté -la vision à faire peur. En ces journées néfastes -d'octobre, n'a-t-on pas osé, contrairement -au droit des gens et aux règles -absolues de la Convention de La Haye, donner -l'ordre de fusiller en masse les Arabes -<i>suspects seulement</i> d'avoir pris les armes? -Et alors on a tué, comme en s'amusant, et -les cadavres de plusieurs centaines de cultivateurs -inoffensifs ont jonché l'oasis, qui -est devenue un charnier humain. Et les -scènes de sauvagerie qui accompagnèrent -l'exécution du cawas Marko! Et les pendaisons -de prisonniers! Et, dans la mer Rouge, -tous ces humbles voiliers arabes, qui n'étaient -pourtant pas des navires de guerre, brûlés -par l'escadre italienne sous prétexte qu'ils -pourraient <i>peut-être</i> servir à transporter des -soldats!</p> - -<p>Ce que je dis là, je suis sûr que beaucoup -de cœurs italiens le sentent comme moi, au -moins tous ceux qui, au début, avaient manifesté -pour la paix, et bien d'autres encore. -De même, quand les troupes de l'Angleterre, -à l'aide de balles <i>trop perfectionnées</i>, réduisirent -en une bouillie sanglante des milliers -de derviches qui s'étaient défendus avec -d'honnêtes vieux fusils ; ou quand M. Chamberlain -poursuivit flegmatiquement la destruction -des admirables Boers, il ne manqua -point d'Anglais, Dieu merci, pour s'indigner -et souffrir, — et le roi Édouard VII, visiblement, -fut du nombre à en juger par la douceur -des conditions qu'il posa au Transvaal -après la victoire.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Pauvre belle et pimpante Italie! Est-ce -que sincèrement elle s'imagine marcher à la -gloire? Je suppose bien qu'elle a perdu, à -présent, cette illusion des premiers jours. -D'ailleurs, une réprobation générale lui est -acquise, et elle le sait.</p> - -<p>De la gloire individuelle pour ses combattants, -oh! oui, sans nul doute, elle en a -récolté. Ses soldats sont des Latins, nos -frères ; il a dû s'en trouver beaucoup parmi -eux pour se battre comme des héros et tomber -avec noblesse. Mais tout cela ne saurait -racheter le crime initial, qui est d'avoir -allumé la guerre. Pauvre belle nation, amie -de la nôtre, je veux croire qu'elle était partie -légèrement, comme au Moyen âge on partait, -empanaché, pour de jolies équipées de -batailles ; elle n'avait pas prévu tant de -sang et tant d'horreurs. Aujourd'hui, engagée -à fond, elle penserait se déshonorer en -lâchant prise. Combien, au contraire, ce serait -réhabilitant, nouveau, grandiose, de -dire : « Assez, assez de morts ; nous ne voulons -pas davantage nous rougir les mains. -Nous modérons nos demandes, pour que ce -cauchemar enfin s'achève. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J'en reviens à mon hallier d'Afrique.</p> - -<p>Au même lieu, deuxième éclair de magnésium -quelques minutes plus tard. (Dans -l'intervalle, on avait entendu glapir ces -bêtes de nuit qui, toujours, dès qu'elles -flairent que l'on tue, s'approchent en tapinois -pour finir de déchiqueter les restes.) -Donc, deuxième éclair de magnésium. Le -drame s'achevait ; le buffle, éventré, gisait -sur l'herbe, la panthère lui étirait les -entrailles. Et, dans la brousse alentour, on -voyait poindre ces museaux qui glapissaient, -attendant leur part : des hyènes!</p> - -<p>Certains États européens qui s'agitent -sournoisement autour de la Turquie, maintenant -qu'elle est aux prises avec une guerre -terrible, et s'apprêtent à lui demander des -<i>compensations</i>, me font songer à ces hyènes -assemblées auprès du buffle mourant. Des -« compensations » de quoi, mon Dieu? -Qu'est-ce qu'on leur a fait, à ceux-là? Vraiment, -je leur préfère encore les hyènes du -hallier, qui, au moins, n'employaient pas de -formules ; non, elles ne demandaient pas des -<i>compensations</i>, mais leurs glapissements -disaient tout net : « On dépèce, on mange, -ça sent la chair et il n'y a plus de danger ; -alors, nous arrivons, nous aussi, pour nous -remplir le ventre. »</p> - -<p>Je prévois sans peine les injures que me -vaudra ce manifeste de la part de certains -énergumènes, intéressés ou aveuglés, qui -confondent civilisation avec chemin de fer, -exploitation et tuerie ; elles ne m'atteindront -point dans la retraite de plus en plus fermée -où ma vie va finir. J'approche du terme de -mon séjour terrestre ; je ne désire ni ne -redoute plus rien ; mais, tant que je pourrai -faire écouter ma voix par quelques-uns, je -croirai de mon devoir de dire tout ce qui me -paraîtra l'éclatante vérité.</p> - -<p>Sus aux guerres de conquêtes, quels que -soient les prétextes dont on les couvre! -Honte aux boucheries humaines!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE -ITALIENNE</h2> - - -<p class="date">10 janvier 1912.</p> - -<p>Une seconde lettre italienne a pourtant -franchi le cercle isolateur dont ma retraite -s'entoure, une pauvre lettre encadrée d'une -large bordure noire :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Monsieur Pierre Loti,</p> - -<p>»Si la conquête de la Tripolitaine avait été -faite par la France, est-ce que vous auriez -écrit l'article que je viens de lire dans le <i>Figaro</i> -du 3 janvier 1912?</p> - -<p>»Salutations.</p> - -<p class="sign">»La mère d'un soldat mort à Tripoli -le 23 octobre 1911. »</p> - -<p>»<i>P.-S.</i> — Vous ne répondrez pas, c'est entendu. -Vous aurez peut-être lu tout de même. »</p> -</blockquote> - -<p>Mais si! je veux répondre, au contraire, -et, comme la lettre est anonyme, j'ai recours -à l'obligeance du <i>Figaro</i>. Avec le respect le -plus profond, je veux dire à cette mère -d'un soldat mort au champ d'honneur que, -si la prise de Tripoli avait été l'œuvre de la -France, j'aurais protesté en termes pareils. -J'ajouterai même que, si j'avais eu un fils -tué dans une telle guerre « de conquête », — j'en -ai un sous les drapeaux en ce moment, — ma -protestation aurait été sans nul -doute plus violente et plus révoltée. Devant -la résignation de cette mère en deuil, je ne -puis donc que m'incliner sans comprendre.</p> - -<p>Si j'ai parlé de « cercle isolateur », c'est -que, depuis la publication du précédent -article, j'ai dû recommander que toute lettre -portant le timbre d'Italie fût <i>a priori</i> jetée -au panier.</p> - -<p>Qu'il me soit permis d'établir à ce sujet -un parallèle entre nations. J'avais jadis -attaqué les Américains, à propos de la guerre -de Cuba ; pas une lettre désobligeante ne -m'est venue d'Amérique ; quand je suis allé -dernièrement à New-York, la presse s'est -contentée de rappeler la chose, en termes -parfaitement convenables, mais l'accueil -que l'on a bien voulu me faire n'en a pas -été moins sympathique. J'avais violemment -attaqué les Anglais à propos du Transvaal, -à propos de l'Égypte ; pas une lettre désobligeante -ne m'est venue d'Angleterre, pas -un article blessant n'a été écrit dans la -presse, et, quand je suis allé à Londres, j'y -ai trouvé quand même le plus charmant et -inoubliable accueil.</p> - -<p>Au contraire, dès que j'ai eu dénoncé, en -termes cependant courtois, l'acte injustifiable -de l'Italie, les insultes les plus immondes, -les menaces de toute sorte ont -commencé de m'arriver chaque jour. Alors, -je ne décachette même plus, — non seulement -on m'injuriait, mais surtout on injuriait -odieusement la France, « <i>fuyarde ou -aplatie devant l'Allemagne</i> ». Toutes ces -lettres, à vrai dire, partaient visiblement -de très bas ; leur grand nombre cependant -me paraît l'indice de l'état des esprits, dans -cette pauvre Italie égarée que, malgré son -ingratitude, nous continuons d'appeler la -<i>nation sœur</i>. Ce n'est qu'à ce point de vue -général que le fait m'a paru valoir d'être -signalé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">LES TURCS MASSACRENT</h2> - - -<p class="date">Novembre 1912.</p> - -<p>« Les Turcs massacrent! » En grosses -lettres bien indicatrices, cette accusation -contre les vaincus se répète dans les journaux, -à côté des récits de leurs défaites -horriblement sanglantes. Des atrocités bulgares, -il y en a bien eu aussi quelques-unes, -on en convient, mais on ne l'imprime qu'en -petits caractères à la fin des paragraphes.</p> - -<p>Les Turcs massacrent! c'est une affaire -entendue, — les pauvres Turcs affolés que -l'Europe entière trahit ou abandonne, — et -cette affirmation courante sert de préliminaire -à des tirades pour vanter l'œuvre libératrice -des Alliés, l'ère de paix, de liberté et -de concorde fraternelle (?) qui va suivre leur -victoire.</p> - -<p>Pendant les sinistres journées d'octobre -1912, dans l'oasis de Tripoli, est-ce que -l'on n'aurait pas pu crier de même : « Les -Italiens massacrent! » Et ils étaient les envahisseurs -sans provocation, ceux-là, ils n'avaient -pas l'excuse des Turcs, traqués de -toutes parts. Pendant la dernière expédition -de Chine, n'ai-je pas vu des villes comme -Tong-Tchéou ou Tien-Sin, innocentes absolument -de l'acte des Boxers, et qui n'étaient -plus qu'un monceau de ruines, où des -cadavres d'enfants, de femmes, de vieillards -avaient été pilés à coups de crosse, parmi -des porcelaines et des laques. On aurait pu -crier : « L'Europe, l'Europe venue pour porter -en Extrême-Orient son fameux flambeau -civilisateur, l'Europe massacre! » Or, quelle -excuse pouvait-elle invoquer, s'il vous plaît? -Les Huns n'auraient pas fait pis que nous -tous. Et les Anglais n'ont-ils pas massacré des -milliers de derviches à Kartoum, des paysans -à Denchawaï? Au Transvaal, n'ont-ils pas -eu sur la conscience les camps de concentration? -Et nous, pendant la conquête de -l'Algérie, pour ne parler que de celle-là, -n'avons-nous pas massacré, <i>enfumé</i> des -femmes et des enfants pour les faire mourir -d'asphyxie? Il n'y a qu'à relire l'histoire -contemporaine pour se convaincre que la -tuerie aveugle et forcenée reste en vigueur -autant qu'au Moyen âge, chaque fois que se -trouvent aux prises des hommes de race et -de religion différentes.</p> - -<p>Pauvres Turcs, s'il est vrai que çà et là -ils massacrent, pendant la guerre atroce qui -leur est faite de tous côtés en même temps, -que de circonstances atténuantes!</p> - -<p>J'en sais beaucoup qui, à leur place et à -une telle heure effroyable, seraient pris -d'une rage de massacrer aussi. Ils sont des -êtres plus primitifs que nous, c'est certain, -plus violents quoique meilleurs, doux et -débonnaires à l'habitude, mais terribles et -voyant rouge quand on vient par trop les -exaspérer ; primitifs surtout, ces paysans -sortis du fond de l'Anatolie, des confins du -désert, que l'on équipe en hâte contre l'armée -d'invasion et qui manient de leurs -mains rudes nos armes aux précisions infernales. -Et combien elle s'explique, leur haine -à tous contre les peuples qui portent le nom -de chrétiens ; comment ne sentiraient-ils pas -que, d'une façon ouverte ou sournoise, ces -peuples-là, dans le fond, s'entendent pour -les supprimer? Nous, Français, nous leur -avons pris l'Algérie, la Tunisie, le Maroc. -Les Anglais leur ont déloyalement enlevé -l'Égypte. La Perse est à moitié sous le joug. -Et l'Italie vient d'ensanglanter la Tripolitaine, -donnant le triste signal de la curée -sans merci. Sur ces pays conquis, nous -faisons ensuite, chacun à notre manière, -lourdement peser notre main dédaigneuse ; -le moindre de nos petits bureaucrates traite -tout musulman comme un esclave. A ces -croyants, nous enlevons peu à peu la prière ; -à ces rêveurs, épris d'immobilité, nous imposons -notre agitation vaine, notre rage de -vitesse, nos alcools, notre pacotille et notre -ferraille ; partout le déséquilibrement nous -suit, avec les convoitises et les désespérances.</p> - -<p>Pauvres Turcs, désavoués aujourd'hui -avec tant de désinvolture par tous ceux -qui en Europe semblaient les soutenir, -abandonnés par la presse qui les insulte, -par la diplomatie qui s'était engagée à les -défendre, par les Puissances qui jadis se déclaraient -leurs amies! Voici même qu'on les -accuse d'être lâches à la guerre! Cela, c'est -plus qu'excessif, car les milliers de morts, -Serbes ou Bulgares, qui jonchent les champs -de la Thrace, sont là pour témoigner qu'ils -savent encore se battre. Mais il est certain -qu'on ne reconnaît plus les héros d'autrefois, -ceux de Plewna, ceux de la dernière -guerre qui faillit anéantir la Grèce, ni même -ceux d'hier, en Tripolitaine, qui faisaient -tête dix contre mille. Accordons-leur d'abord -qu'ils n'étaient pas prêts, qu'ils n'étaient -pas commandés, que par l'incurie de leurs -chefs <i>ils mouraient de faim</i>. Et puis constatons -que cette dégénérescence de leur armée -est notre œuvre, à nous, les détraqueurs -d'Occident ; les nouvelles utopies délétères, -même les plus puériles, qui sévissent chez -nous, les ont contaminés, avec une rapidité -stupéfiante, comme il arrive pour tous les -mauvais virus qui foisonnent plus vite dans -les sangs plus neufs. Beaucoup de leurs soldats -ont perdu la foi et la plupart de leurs -officiers ont négligé le métier des armes -pour se plonger dans la plus naïve politicaillerie. -Nos alcools aussi s'en sont mêlés, -et certains grands chefs militaires, responsables -des pires déroutes, s'enivraient… -Une Turquie parlementaire, incroyante et -fuyarde, rien ne pouvait causer aux amis -de l'Orient une stupeur plus douloureuse et -plus inattendue… Et puis, ils ont commis, -après la Constitution, cette faute capitale -d'introduire des chrétiens dans leurs rangs -de bataille. A Dieu ne plaise que je veuille -rabaisser ici ce titre de chrétien, non, mais -ceux de l'armée turque étaient des Bulgares, -des Grecs, naturellement disposés à ne pas -lutter contre des frères, — ou c'étaient des -Arméniens, enrôlés par oubli de ce vieux -proverbe de Turquie : « <i>Allah créa sur le -même modèle</i> (créatures de peur et de fuite, -s'entend) <i>le Lièvre et l'Arménien</i>. » Naguère -encore, les mahométans seuls étaient admis -à l'honneur de se battre. S'il n'y avait eu -que des vrais Turcs en ligne contre l'ennemi, -peut-être auraient-ils été anéantis -quand même, tant les Alliés avaient longuement -et savamment prémédité l'attaque, -mais au moins ils seraient tombés en gardant -l'auréole de gloire.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Quoi de plus révoltant que de voir à quel -point les Turcs sont méconnus, insoupçonnés, -dirai-je même, par tous les Occidentaux -qui n'ont jamais mis le pied dans leur -pays! Il en va de même en Amérique d'où -j'arrive ; là-bas, on dit couramment en parlant -d'eux : les hordes d'Asie, les barbares… -Or, je ne crois pas qu'il existe au monde une -race plus foncièrement bonne, brave, loyale -et douce. Il me faut faire exception, hélas! -pour quelques-uns de ceux qui ont été élevés -dans nos écoles, gangrenés sur nos boulevards ; -ceux-là, qui deviennent plus tard des -fonctionnaires, je les abandonne. Mais le -peuple, le vrai peuple, les petits bourgeois, -les paysans, quoi de meilleur! Que l'on -interroge ceux d'entre nous qui ont vécu en -Orient, même nos religieuses et nos prêtres, -si respectés là-bas, qu'on leur demande ce -qu'ils préfèrent, ce qu'ils estiment le plus, -des Turcs ou des Bulgares, des Serbes et de -tous les chrétiens levantins, je sais d'avance -quelle sera leur réponse. Et chacun d'eux -affirmera que ces Bulgares, — admirables -de courage, je suis le premier à le reconnaître, — qui -s'avancent au chant des <i lang="la" xml:lang="la">Te -Deum</i> et au son des cloches d'églises, sont -une race infiniment plus brutale et plus -meurtrière que la race musulmane.</p> - -<p>Oh! ces villes du passé, perdues au fond -de l'Anatolie, ces villages dans la verdure -groupés autour des minarets blancs et des -cyprès noirs, comme on y respire la paix et -la confiance, combien la vie s'y révèle honnête -et patriarcale! Oh! ces hommes, laboureurs -ou modestes artisans, qui vont à la -mosquée s'agenouiller cinq fois par jour et -qui le soir s'asseyent à l'ombre des treilles, -près des tombes d'ancêtres, pour fumer en -rêvant d'éternité!… Des massacreurs professionnels, -ces gens-là, allons donc!… En -Espagne, je me souviens d'avoir vu des taureaux -que l'on menait vers l'arène, à la veille -d'une grande course ; ils arrivaient paisibles, -quelques-uns n'étaient nullement méchants ; -ce n'est qu'ensuite, harcelés de coups de -lance, torturés par les banderilles cruelles, -qu'ils avaient envie de tout massacrer et fonçaient -sur les hommes avec une rage folle.</p> - -<p>Nulle part autant que chez les Turcs, — les -vrais, — on ne trouve la sollicitude pour -les pauvres, les faibles, les vieillards et les -petits, le respect pour les parents, la tendre -vénération pour <i>la mère</i>. Quand un homme, -même d'âge mûr, est attablé dans l'un de ces -innocents petits cafés, — où l'alcool est -inconnu depuis toujours, — si son père survient, -il se lève, baisse la voix, éteint sa -cigarette pour ne pas fumer en sa présence, -et va s'asseoir humblement derrière lui.</p> - -<p>Quant à leur compassion pour les animaux, -ils nous en remontreraient à tous. Les -chiens errants de Stamboul, avec quelle -bonhomie ils ont été tolérés et nourris depuis -des siècles, avec quel soin on descendait -dans la rue pour couvrir d'un tapis leurs -petits, quand il pleuvait. Et le jour où un -conseil municipal, composé surtout d'Arméniens, -décréta de les détruire, de la manière -atroce que l'on sait, il y eut des batailles -dans tous les quartiers, et presque la -révolte pour les défendre. Quant aux chats, -ils ne se dérangent guère pour les passants, -assurés que les passants se dérangeront pour -eux. Et enfin, à Brousse, dans l'un des coins -adorables de cette ville des anciens temps de -l'Islam, il existe un hôpital pour les cigognes, -pour celles qui, blessées ou trop -vieilles, n'ont pu fuir à l'entrée de l'hiver ; -on en voit là qui ont des bandages, ou -même une jambe de bois ; quand je le -visitai, on y soignait même un vieux hibou, -en enfance sénile, qui vivait, comme -elles, des aumônes pieuses… En vérité, à -l'heure d'angoisse que nous traversons, je -raconte là des choses ridiculement enfantines ; -mais c'est qu'elles sont typiques, -elles ont quand même leur légère importance -pour attester combien ce peuple, que -tant d'ignorants et de forcenés accusent de -barbarie, est au contraire compatissant et -doux…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>L'Europe comprendra-t-elle que Stamboul, -tenu aujourd'hui sous la menace -effroyable, est un domaine sacré de l'histoire, -de l'art et de la poésie ; qu'il faudrait -à tout prix le défendre, et que, le jour où -le croissant n'y sera plus, là-haut dans l'air, -du même coup son charme et sa magie vont -soudainement s'éteindre? Évidemment non, -elle ne le comprendra pas, et je parle dans -le vide.</p> - -<p>Sans aucun espoir, non plus, que mon -humble appel soit entendu, j'éprouve le -besoin de crier à l'Europe : « Grâce pour les -Turcs, épargnez ceux qui restent! Chez eux, -plus que partout ailleurs, sont la probité et -la bravoure. C'est chez eux le dernier refuge -du calme, du respect, de la sobriété, du -silence et de la prière! »</p> - -<p>Je crois qu'il n'est pas un Français, de -sens et de cœur, <i>ayant vécu parmi eux</i>, qui -ne s'associerait ardemment à l'hommage que -j'ai voulu leur rendre ici, pendant cette -minute de détresse suprême ; hommage inutile, -je le sais bien, et qui sera, hélas! comme -ces tristes couronnes que l'on dépose sur les -tombes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">LETTRE SUR LA GUERRE -MODERNE</h2> - - -<p class="date">Novembre 1912.</p> - -<p>Alors, le progrès, la civilisation, le christianisme, -c'est la tuerie extra-rapide, la -tuerie à la mécanique, — et le shrapnell -en représente pour le moment l'expression -suprême!</p> - -<p>Le shrapnell! A notre époque où l'on -s'occupe à détruire les derniers fauves et à -supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira -donc pas de bagnes, on n'élèvera donc -pas de pilori pour ceux qui inventent de si -infernales machines! En moins de quinze -jours, tout un pays éclaboussé de sang rouge -et soixante mille hommes, des plus vaillants -et des plus sains, gisant le corps criblé!</p> - -<p>Si l'heure était venue où les Balkans -devaient retourner aux peuples balkaniques, -l'Europe, — d'abord imprévoyante, aujourd'hui -complice, — aurait si bien pu trouver -un moyen moins atroce. Si même l'heure -était venue où la basilique de Sainte-Sophie -devait retourner au Christ, était-il nécessaire -pour cela de cribler de mitraille tant de -poitrines humaines! Est-ce que depuis longtemps -déjà, il n'existe pas à Constantinople, -voire à Stamboul, des églises grecques ou -bulgares dans lesquelles le culte n'a jamais -été inquiété?</p> - -<p>Et des injures de toutes sortes continuent -de poursuivre les Turcs, malgré leur détresse, -comme le concert des meutes autour -des cerfs mourants. Mais, avant de parler, -que ceux qui les insultent aillent donc vivre -un peu parmi eux ; jusque-là, tout ce qu'ils -peuvent dire ne prouve pas plus que l'aboiement -enragé des chiens!</p> - -<p>Les territoires conquis, et vaillamment -conquis certes, devraient, à ce qu'il semble, -suffire aux alliés. Mais non, il faut pousser -l'ennemi à toute extrémité et lui prendre -aussi sa ville sainte. Pour satisfaire à des -rêves d'orgueil forcené, il faut tuer encore -tout ce qui reste, tout ce qui, dans le dernier -élan du désespoir, se précipite, presque sans -armes et follement, pour défendre les remparts -de Stamboul.</p> - -<p>Ainsi, voilà ce malheureux peuple turc, — qui -eut ses heures de violence exaspérée, -qui commit dans le délire des fautes graves, -je le reconnais, — mais que rien n'a épargné -depuis un an, ni les guerres de spoliation, -ni les duperies, ni les incendies détruisant -les maisons par milliers, ni les tremblements -de terre, ni la faim, ni le typhus, le voilà, -ce peuple accablé, qui veut au moins mourir -avec une couronne de gloire. Et le Sultan -déclare qu'on le tuera dans son palais, et -Kiamil pacha, ce vieillard de quatre-vingt-cinq -ans, à sa table de travail. Les enfants, -les tout jeunes enfants quittent les écoles -pour s'enrôler et se faire mitrailler à Tchataldja ; -les prêtres courent aux remparts, et de -même tous les vieux à barbe blanche qui peuvent -encore tenir une arme. Détail qui serait -risible, s'il n'était sublime, de pauvres eunuques -des harems, auxquels on ne demandait -rien, partent aussi, le fusil sur l'épaule. -Pour eux tous, la tuerie finale est certaine, -avec les diaboliques shrapnells des Bulgares ; -ils le savent, mais ils y vont quand même.</p> - -<p>Naïfs Arabes, qui offrent d'arriver au -secours du Croissant avec cinq cent mille -cavaliers… Oh! non, restez, pauvres gens -du désert : vous iriez inutilement à la mort, -puisque vous n'avez pas entre les mains les -explosifs des hommes vraiment civilisés.</p> - -<p>Et, devant cet essor d'héroïsme et de -désespoir, pas un seul des peuples chrétiens -ne se lèvera pour dire : « Assez! Pitié!… » -Non, au mépris des traités signés, des paroles -données et écrites, tous ne s'occupent que de -se ruer à la curée. Il en est, comme la -France, qui ne veulent pas se souiller les -mains dans le dépeçage ; mais, crier grâce -d'une voix assez forte pour être entendue, -non, personne. Honte! Honte à l'Europe, -honte à son christianisme de pacotille. Et, -pour la première fois de ma vie, je crois -que je vais dire : honte à la <i>guerre moderne</i>!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">ENCORE LES TURCS</h2> - - -<p class="date">Décembre 1912.</p> - -<p>J'ai si mal et si gauchement défendu mes -amis turcs, dans une lettre récente, que je -veux y ajouter ceci comme un post-scriptum. -J'avais parlé de fuyards, parce qu'on me -l'avait dit. Dieu merci, c'étaient des fuyards -isolés ; les nouveaux détails venus de là-bas -leur laissent leur couronne de gloire : -ils se sont battus comme des lions, malgré -la faim qui leur torturait les entrailles, malgré -l'insuffisance présomptueuse d'un gouvernement -qui les laissait manquer du nécessaire. -Hélas! à mesure que les événements -se précipitent et que nous approchons de la -convulsion suprême, les nations européennes, -la Prusse surtout, leur ex-amie, -montrent une facilité à renier la parole donnée, -une aisance dans la fourberie, qui sont -de plus en plus stupéfiantes. Peut-être serait-il -sage de se rappeler que le Sultan n'est pas -que l'empereur des Turcs, mais qu'il est -aussi le Khalife vénéré par tant de millions -et de millions de croyants jusqu'au fond de -l'Asie et jusqu'au fond de l'Afrique ; à ce -titre, il mériterait sans doute quelque considération, -surtout de la part de l'Angleterre -qui est, à cause de l'Inde, la plus grande -des puissances musulmanes ; peut-être serait-il -de bonne politique de ne pas permettre -qu'on le chasse de la ville et des -mosquées saintes.</p> - -<p>Pauvres Turcs, abandonnés et trompés par -tous, volés sur leur matériel de marine et -volés sur leur matériel de guerre, il leur -fallait aussi le coup de pied de l'âne, et certaine -presse le leur donne : on les insulte et -les raille, alors qu'ils viennent de laisser, -sur la terre détrempée de leurs champs, -cinquante mille morts si glorieusement -tombés pour la cause de l'Islam. Je suis -injurié du même coup, bien entendu, et je -m'en sens fier ; il est toujours honorable de -l'être pour avoir pris la défense et demandé -la grâce de vaincus que tout le monde -accable. Mon Dieu, je ne fais pas comme les -chancelleries européennes, — dont je n'ai -malheureusement pas le pouvoir ; — ayant -été leur ami de longue date, je le suis plus -que jamais dans leur agonie ; c'est le contraire -qui serait ignoble. L'honneur d'être -injurié pour eux, je le partage, paraît-il, -avec Claude Farrère, qui était un de mes -officiers quand je commandais en Orient -et qui est resté mon ami. « Il n'y a que ces -deux-là, écrit-on, qui les défendent! » — Mais -je crois bien! <i>Parmi tous les écrivains -dont la voix a chance d'être un peu entendue, -il n'y a que nous deux qui les connaissons!</i></p> - -<p>L'armée grecque, la petite armée monténégrine, -conduites par des princes guerriers -sans férocité, se sont battues normalement, -comme il est admis, hélas! que -l'on se batte en notre siècle de « progrès ». -Mais les Bulgares, — dont le mépris de la -mort est prodigieux et commande le respect, -nul ne songe à le contester, — les Bulgares, -quelle guerre atroce ils ont menée, après -l'avoir si longuement préméditée et mûrie! -Leurs succès ne sont pas dus qu'à leur -admirable courage, mais surtout à leurs -armes plus nouvelles et infiniment plus -meurtrières.</p> - -<p>Leurs shrapnells, invention diabolique -s'il en fut, ont fauché les hommes par -milliers, sans résistance possible. On sait -aussi qu'ils avaient imaginé d'aveugler -et d'affoler la nuit, par des projecteurs, ces -paysans d'Anatolie qui n'avaient jamais rien -vu de pareil. En outre, ne viennent-ils pas -de détourner une rivière pour inonder la -malheureuse Andrinople qui ne veut pas se -rendre, et de couper l'aqueduc qui portait -l'eau à Stamboul?…</p> - -<p>Et, dans des églises dites chrétiennes, on -chante pour célébrer de telles choses : au -moins, qu'on n'y mêle point le nom du -Christ ; quelle dérision de sa parole! Et -Péra, le fameux Péra levantin, n'a même -pas la pudeur de faire taire ses beuglants et -ses musiques, quand les maisons alentour -regorgent de blessés qui râlent, quand les -champs sont jonchés de morts, de milliers -de héros non ensevelis qui pourrissent sous -la pluie!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LETTRES SUR LA GUERRE -DES BALKANS</h2> - - - - -<h3 class="h2" id="l1">I</h3> - - -<p class="date">Décembre 1912.</p> - -<p>Ce n'est pas d'hier que les nations d'Europe -commettent des couardises ou des -crimes ; de tout temps cela s'est pratiqué. -(La Pologne, le Transvaal, l'Alsace-Lorraine, -etc., etc., en sont, hélas! de lamentables -preuves.) Mais on s'était habitué jusqu'ici -à les voir opérer isolément, chacune -à son tour ; les autres — qui en auraient -fait autant à l'occasion — s'indignaient -toutes en chœur, et, au moins, cela soulageait -de les entendre.</p> - -<p>Cette fois, non, il y a eu, sur le dos de la -Turquie, accord complet de lâchage et de -mépris des traités. Lors d'une récente -guerre, quand l'armée grecque fut écrasée -par celle d'Edhem Pacha, on s'en souvient, -la Grèce aux abois demanda la médiation -de l'Europe, et l'Europe, qui cependant ne -lui avait rien promis, acquiesça par dépêche, -fit même bien plus qu'une médiation, puisqu'elle -imposa les conditions de la paix à la -Turquie, lui enlevant ainsi le fruit de sa -victoire. Mais les chancelleries ont deux -poids et deux mesures. Aujourd'hui cette -même Turquie, écrasée de tous les côtés à -la fois, après avoir subi la spoliation des -Italiens, cette Turquie à laquelle trois semaines -plus tôt toutes les chancelleries unanimes -avaient solennellement renouvelé des -promesses d'intégrité territoriale, a demandé -à son tour la médiation, et l'Europe, -préoccupée surtout du partage de ses dépouilles, -depuis douze jours n'a même pas -daigné répondre, douze longs jours pendant -lesquels les tueries ont marché grand train, -sous le coup des shrapnells et des mitrailleuses ; -au moins aurait-elle dû avoir la -pudeur de dire tout de suite : « Non, maintenant -que vous voilà battus, vous n'êtes plus -que des parias, nous refusons de nous en -mêler, débrouillez-vous directement avec -vos ennemis, » — et la Turquie sans doute -l'aurait fait comme elle semble le faire aujourd'hui, -et il y aurait sur le sol quelques -milliers d'hommes de moins, gisant les poumons -crevés. Honte à l'Europe! C'est elle -l'odieuse coupable de ces hécatombes. On -comprend bien qu'aujourd'hui il lui est -impossible d'enlever aux alliés le prix de -leurs courageuses batailles, mais il fallait -prévoir, et <i>surtout il ne fallait pas promettre</i>. -Il fallait prévoir et, pour exiger les -justes réformes demandées par les Slaves, -il fallait presser avec moins d'insouciance -sur ces comités de jeunes fous arrogants, -qui viennent de conduire la Turquie à sa -perte. Et puis, non, cette aisance, ce cynisme -dans le lâchage, quel dégoût! Pauvres -Turcs, volés, trompés, mitraillés, et de -plus injuriés si bassement par les masses -ignorantes, combien on comprend que la -fureur parfois leur monte au cerveau et -qu'un voile rouge leur passe sur les yeux!</p> - -<p>Je dis : pauvres Turcs! Mais je dis aussi, -et presque du même cœur : pauvres Bulgares! -Pauvres victorieux qui ont laissé par -terre plus de quarante mille morts! Je n'ai -point de haine contre ce peuple, bien que j'aie -constaté, <i>comme tous ceux qui ont habité là-bas</i>, -qu'il est plus brutal, plus fanatique, à -l'ordinaire beaucoup plus difficile à vivre -que le peuple musulman, et qu'il n'en a pas -la droiture ni la foncière probité. Quel malheur -qu'à l'appui de mon dire il ne soit pas -possible de publier, au grand jour, la liste -des victimes musulmanes tuées et torturées -par les <i>comitadjis</i> bulgares! Mais, sur le -sujet, toute la presse slave s'est unie dans -une conspiration de silence, il faudrait aller -là-bas, à Salonique par exemple, pour obtenir -des documents écrasants et des chiffres. -De temps à autre, on lit bien dans -quelque journal de France : les Bulgares -ont incendié tel village turc et massacré les -habitants ; mais cela est dit avec légèreté, -comme en glissant dessus. Cependant, combien -sont-ils moins excusables, eux, les -vainqueurs, que les Turcs, chassés des -terres que depuis cinq cents ans ils cultivaient, -poussés à bout, traqués comme des -bêtes fauves! Et, en écrivant, j'ai sous les -yeux la photographie d'un officier de l'armée -ottomane, affreusement mutilé par ses -ennemis. Mais non, il n'y a que les Turcs -qui massacrent, la légende colportée par les -intéressés est bien établie, rien à faire pour -l'enlever des cervelles obstinées.</p> - -<p>Je n'ai jamais eu connaissance d'atrocités -commises par les Grecs<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, et la famille -royale qu'ils se sont donnée est hautement -respectable. Mais comment ne pas protester -un peu en entendant accuser les Turcs de -férocité par les Bulgares, les Serbes, chez -qui sévissent, du haut en bas de l'échelle -sociale, la violence et les raffinements du -meurtre! J'en atteste les ombres du roi -Alexandre et de la triste Draga, de Panitza -et de Stambouloff, pour ne citer que les -noms connus de tous, parmi des morts qui -ne se comptent plus.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ceci était écrit avant l'entrée des Grecs à Salonique.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Je dis : pauvres Bulgares! Car ce que je -viens d'avancer ne m'empêche pas d'admirer -comme tout le monde leur courage au feu, -et je reconnais, bien entendu, ce qu'il y a de -si légitime dans leurs revendications du sol -des aïeux. Mais l'Europe avait mille moyens -de leur faire droit, sans permettre la boucherie -atroce, et c'est pour cela que je les -plains, eux aussi, malgré la victoire. Je les -plains surtout d'avoir été poussés à la -guerre, conduits à la tuerie par un homme -qui n'est ni de leur race, ni de leur religion, -qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la -tradition ancestrale, mais qui a su exploiter -leurs vertus guerrières au profit de son -ambition personnelle : pour être un grand -prince, dont l'histoire parlera, il faut avoir -arrosé les plaines avec beaucoup de litres de -sang humain…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="h2" id="l2">II</h3> - - -<p class="date">Novembre 1912.</p> - -<p>En ce moment, détail que je prévoyais, -l'insulte grossière et la menace pleuvent sur -moi comme grêle, parce que je défends les -vaincus, et je dois m'attendre à tomber sous -le couteau de quelque Bulgare ; ces gens-là -en usent avec moi comme naguère les -Italiens. Et de pauvres Français, qu'aveugle -le beau mot de croisade, m'injurient aussi. -Tout cela, il est vrai, par le style, par l'écriture, -semble émaner surtout de primaires -ou de médiocres. Mais de plus haut m'arrivent -par centaines des lettres si vibrantes -et si nobles, me remerciant, beaucoup plus -que je le mérite, parce que j'essaie de dire la -vérité, « parce que mon cri soulage les consciences »! -Les lettres des musulmans étaient -à prévoir, je le sais, et j'accorde qu'elles ne -prouvent rien, malgré la pure beauté de -leurs images orientales. Mais j'en reçois non -seulement de France, aussi d'Allemagne, -d'Angleterre, de Suisse ; presque toutes -émanent d'Européens ayant vécu en Orient, -d'Européens <i>documentés</i>, qui m'encouragent -et m'affermissent dans mon estime profonde -pour ce peuple méconnu et calomnié. Il en -est d'autres, très particulièrement typiques, -parce qu'elles émanent de « <i>rayas</i> » ottomans, -« <i>courbés sous le joug des Turcs</i> ».</p> - -<p>Les Grecs ne sauraient être soupçonnés -de partialité, et une petite fille grecque -m'écrit, d'une main appliquée et encore -incertaine :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Monsieur,</p> - -<p>»Je viens de lire la page si touchante du -9 novembre 1912.</p> - -<p>»Je suis une petite Grecque rouméliote de -quatorze ans et j'éprouve un très vif sentiment -de pitié pour cette pauvre Turquie dans son -moment de détresse et d'abandon par toute -l'Europe qui fut une fois son amie. On parle -toujours de civilisation, mais ces pauvres -paysans du fond de l'Asie, que comprennent-ils -de cela? Dans le désert, il y a des bonnes -bêtes sauvages qui ne vous font rien tant que -vous n'allez pas les agacer dans leur paisible -cachette, mais si vous les agacez trop, alors -elles deviennent féroces. Quand les Turcs deviennent -mauvais, c'est quand ils sont démoralisés -au plus haut degré de voir tout le -monde contre eux ; pendant des années on ne -leur laisse plus la paix. Il n'y a que ceux qui -ont vécu là-bas qui les aiment encore.</p> - -<p>»Le monde chrétien doit prendre le Turc -comme exemple dans ce qui concerne la religion, -car c'est lui qui la respecte mieux que -nous. Chez nous, chrétiens, il nous est défendu -de voler et de tricher ; nous le faisons quand -même, un vrai Turc jamais. Lorsque, par -exemple, un vieux marchand de fruits a pesé -une ocque de pommes (elma), il vous mettra -toujours une elma en plus, de peur de s'être -trompé ; quel marchand européen fait ça? Au -contraire, il met le doigt sur la balance pour -que le poids soit plus lourd.</p> - -<p>»Ferdinand de Bulgarie dit, dans sa proclamation, -qu'il veut vaincre le Croissant, et c'est -cela qu'il appelle la civilisation. Est-ce qu'on -ne doit pas respecter la religion d'un peuple? »</p> -</blockquote> - -<p>En lisant ces adorables petites phrases, -j'ai songé à ce proverbe de nos pères : « La -vérité sort de la bouche des enfants. »</p> - -<p>Voici maintenant ce que m'écrit une -Juive espagnole, née et élevée en Turquie. -(On sait qu'au début de l'histoire contemporaine, -des milliers de Juifs d'Espagne, -persécutés au nom du Christ, — comme, du -reste, ils l'étaient encore de nos jours, en -plein <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, par les chrétiens slaves — s'étaient -réfugiés en Turquie, à Salonique -et à Stamboul, où personne ne les inquiéta -plus.)</p> - -<blockquote> -<p>« Ce que vous venez de faire pour notre -malheureuse Turquie ressemble au geste de -l'homme qui s'assied auprès d'un mourant -abandonné et lui prend la main qu'il garde -dans la sienne, afin qu'il ne meure pas seul.</p> - -<p>»Oh! écrivez encore! Que votre cœur vous -aide à trouver non seulement les paroles qui -touchent, mais celles qui persuadent, celles que -se rappelleront malgré eux les hommes appelés -à signer l'arrêt. Oh! dites-les bien haut, -toutes les raisons qui imposent la nécessité de -l'existence de ce pauvre cher peuple, en réalité -si peu connu, existence modeste, soit, mais -existence tout de même. Vous qui avez habité -mon pays d'adoption, dites toutes les satisfactions -qu'a reçues là votre âme dans ses besoins -de croyance, de bonté, de probité, de sagesse -et de calme. Mais, je vous en supplie, n'en parlez -pas encore en pleurant. Ceux qui aiment la -Turquie n'ont pas encore le droit de la pleurer -comme une morte. Elle ne mourra peut-être -pas, ne parlez pas encore de tombe.</p> - -<p>»Si l'horrible chose arrive un jour, alors seulement -je pleurerai, car je sais qu'ils deviendront -ce que nous sommes, nous, pauvres -Juifs, dispersés un peu partout sans avoir un -coin qui nous appartienne. On dit qu'on veut -leur prendre l'Asie aussi. Les malheureux!</p> - -<p>»Oh! si vous saviez ce sentiment d'exil que -nous portons en nous dès l'enfance et partout -où nous passons! Je ne voudrais pas que les -Turcs que j'aime l'éprouvent jamais. Voilà des -années que j'ai quitté Constantinople et je -croyais avoir oublié. Je ne savais pas que lorsqu'on -a vécu parmi les Turcs, on les aime toute -sa vie. Je vous supplie d'écrire encore, d'agir! -L'heure presse! Et merci! »</p> -</blockquote> - -<p>Que pourrais-je dire, après ce spontané -témoignage, que pourrais-je y ajouter qui -ne l'amoindrisse? Cette lettre fait honneur -à la race juive. De la part d'Israël, il serait -beau de venir maintenant soulager avec son -or les affreuses misères de ce pays, qui a -donné à ses fils, pendant les siècles où on -les pourchassait de toutes parts, l'hospitalité, -la tolérance et la paix.</p> - -<p>« Puisque personne n'entend votre cri de -grâce, m'écrit la dame inconnue, trouvez -des paroles pour persuader aux politiciens -que l'existence de ce peuple est utile… » -Mais c'est que je n'entends rien, hélas! aux -questions d'équilibre européen et d'économie -politique. Je ne puis que répéter ce -que tout le monde sait : « La chute de Stamboul -aux mains des Bulgares aura une -répercussion terrible sur des millions de -musulmans répandus jusqu'au fond de -l'Afrique et de l'Asie ; l'Angleterre, la -France, sembleraient donc avoir un intérêt -capital à l'empêcher. »</p> - -<p>J'entends des gens m'objecter naïvement -que Mahomet II avait bien pris Constantinople. -Mais, pardon, cela se passait en 1453. -Si, en plus de cinq siècles de soi-disant progrès, -des peuples qui se glorifient du titre -de chrétiens refont la même chose et <i>en -tuant environ dix fois plus d'hommes</i>, cela -me paraît un peu la banqueroute de notre -civilisation et de notre faux christianisme.</p> - -<p>Ne vaudrait-il pas la peine, aussi, — mais, -là, je sais bien que l'on m'écoutera -moins que jamais, — de préserver ces -merveilles d'art que les Turcs ont accumulées -en cinq siècles de domination et qui -font de Constantinople la ville unique au -monde. Qu'on ne me dise pas que les Bulgares -y rétabliront la beauté évanouie de -Byzance ; non, la laideur du modernisme, -c'est tout ce qu'ils y sauront apporter. Quand -la silhouette des minarets et des dômes ne -se découpera plus sur le ciel, que restera-t-il? -Que restera-t-il quand les profondes -mosquées toutes bleues de faïence auront -perdu leur mystère, quand il n'y aura plus -alentour la reposante magie des cyprès et -des tombes? D'ailleurs, sous la ruée furieuse -des armées d'invasion, le jour où les Turcs se -crisperont dans le dernier sursaut d'agonie, -le jour où Stamboul sera tout à feu et à -sang, la coupole de Sainte-Sophie elle-même -est menacée d'un effondrement sans -recours.</p> - -<p>Et, enfin, puisqu'il faut renoncer à -éveiller tout sentiment de justice et de pitié, -puisqu'il n'est plus possible de rectifier, -même par des témoignages cent fois plus -autorisés que le mien, la légende des Bulgares -inoffensifs et tendres, à côté des Turcs -massacreurs, voici une raison encore qui, à -première vue, semblera bien étrange, bien -futile ; mais tant d'esprits réfléchis l'ont -déjà trouvée avant moi! Il n'y a pas, dans -la vie, que des usines, des chemins de fer, -des « débouchés commerciaux », des shrapnells, -de la vitesse et de l'affolement. En -dehors de tout ce néfaste bric-à-brac, devant -quoi se pâme la masse des médiocres et -qui mène aux finales désespérances, il y a -aussi le calme qu'il faudrait nous conserver -quelque part, il y a le recueillement et le -rêve. A ce point de vue, la Turquie, la vieille -Turquie des campagnes, la Turquie honnête -et religieuse, comme une sorte d'oasis au -milieu de tourbillons et de fournaises, serait -aussi utile au monde que ces grands jardins -dont on sent de plus en plus la nécessité au -milieu de nos villes trépidantes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="h2" id="l3">III</h3> - - -<p class="date">Décembre 1912.</p> - -<p>« Atrocités turques. » — Ce cliché des -alliés (que propage, à l'aide de ses <span lang="en" xml:lang="en">banknotes</span>, -certain Comité balkanique<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>) continue -de se reproduire triomphalement dans la -presse française, et chaque fois, d'aimables -inconnus prennent la peine de découper l'entrefilet, -pour le mettre sous enveloppe à -mon adresse, s'imaginant me confondre. -Hélas! oui, il est à peu près avéré que les -vaincus, à certaines heures, traqués, délirant -de faim et de désespoir, ont massacré, — beaucoup -moins toutefois, infiniment -moins que leurs ennemis le prétendent. -Tant de correspondants de guerre, -étrangers et non suspects de partialité, leur -ont rendu justice et racontent même que -traversant en affamés des villages grecs, ils -se bornaient à mendier aux portes un morceau -de pain! Voici à peu près comment ces -correspondants s'expriment<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> : « Puisqu'il -se trouve, en Europe, des gens écrivant du -fond de leur cabinet de travail que les soldats -turcs sont pillards et massacreurs, c'est -un devoir pour nous de protester énergiquement. -Nous n'avons constaté chez eux que -de l'endurance et de la modération, et jamais -nous n'avons assisté à aucun acte de barbarie. » -Malgré ces témoignages, je serais -injuste en ne reconnaissant pas que çà et là -ils ont vu rouge.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Siégeant à Londres, si je ne me trompe.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> M. Jean Rodes, du <i>Temps</i> ; le baron Tycka, du <i lang="de" xml:lang="de">Lokal-Anzeiger</i> ; -M. Paul Erio, du <i>Journal</i> ; M. Paul Genève, -des Débats ; le major Zwonger, du <i lang="de" xml:lang="de">Berliner Tageblatt</i> ; -M. Renzo Larco, du <i lang="it" xml:lang="it">Corriere de Milan</i> ; M. Vord Preise, -du <i lang="en" xml:lang="en">Daily Mail</i>, etc… Je n'ai malheureusement pas retenu -les noms des autres.</p> -</div> -<p>Mais les alliés! Les alliés, moins excusables, -d'abord parce qu'ils étaient les vainqueurs, -ensuite parce qu'ils n'enduraient -pas les tortures de la faim, et surtout parce -qu'ils s'avançaient au nom du Christ, les -alliés, quand dressera-t-on le bilan de leurs -excès et de leurs crimes? On commence à -s'en émouvoir tout de même, malgré le -parti pris de fermer les yeux sur tant de -cruautés qu'ils ont commises. Voici les Roumains -qui accusent les Grecs d'avoir massacré -les Koutzo-Valaques. Voici des nouvelles -de Vienne affirmant que les troupes -du général Jankovich auraient détruit de -nombreux villages en Albanie, que des milliers -d'Albanais auraient été massacrés ou -enterrés vivants. Sous les murs d'Andrinople, -des ambulanciers turcs qui venaient, -munis de leur drapeau, secourir des blessés -serbes, ont été accueillis par une fusillade. -Tout dernièrement à Dedeagatch, le fait n'est -pas discutable, une bande bulgare a pillé, -massacré, incendié pendant trois jours, continuant -l'horrible besogne que les « comitadjis » -ont depuis si longtemps commencée. -Mais les pauvres Turcs manquent d'argent -pour semer la noble indignation dans certaine -presse qui est à vendre, et qui, malheureusement, -influence à sa suite toute la -presse restée de bonne foi…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A propos des Bulgares, je citerai ce fragment -de la lettre d'un Français qui avait -longtemps habité la Thrace, mais qui s'est -vu forcé de fuir devant l'invasion des « libérateurs » :</p> - -<blockquote> -<p>« Dans les journaux de France, je lis les continuels -dithyrambes en l'honneur des armées -balkaniques, principalement de ce peuple bulgare -qui, tout entier, se rue vers l'ennemi héréditaire -avec, à sa tête, le pope hirsute. Race -contre race, la croix orthodoxe — le plus fanatique -des emblèmes religieux — la croix contre -le croissant, suivant la parole du catholique -romain Ferdinand de Cobourg.</p> - -<p>»Le spectacle est inoubliable pour qui a vu -arriver ces théories sans fin d'hommes taillés -comme à coups de serpe dans un bois rugueux, -ces lourds soldats coiffés de la casquette moscovite -et ce flot, à leur suite, de montagnards -couverts de peaux de bêtes, — les hordes d'Attila, — tous, -disant avec fierté : « Là où nous -sommes passés, l'herbe ne repoussera de cinq -années! »</p> - -<p>»Oui, on peut leur dédier des dithyrambes, -mais ils en ont déjà inscrit eux-mêmes sur -toutes les sentes de la Macédoine, sur les décombres -des villages musulmans où ils ont -commis les pires horreurs et dont les flammes -d'incendie s'élèvent encore de toutes parts, -obscurcissant de leur âcre fumée tous les -horizons ; ils en ont inscrit sur des milliers de -cadavres, et sur les visages émaciés des vieillards, -des femmes, des enfants, les rescapés -des massacres, qui se traînent jusqu'à Constantinople, -ayant semé de morts et d'agonisants le -long chemin de leur calvaire. »</p> -</blockquote> - -<p>Il est vrai, le séjour des alliés dans Salonique -a quelque peu terni leur auréole. Salonique -n'est pas un lieu perdu, comme tant -de villages de l'intérieur, et il y avait là des -Français dont les yeux forcément se sont -ouverts. Les vexations contre un officier de -notre marine de guerre ont commencé de -refroidir l'enthousiasme pour les « libérateurs ». -Ensuite, au lendemain de leur -arrivée, les Grecs, pour quelques malédictions -poussées à leur passage, ont fait feu -sur la foule sans armes et tué cinq cents -personnes (de <i>la populace turque</i>, pour -employer l'heureuse expression de certain -<span lang="en" xml:lang="en">reporter</span>). Et puis, tout aussitôt, le Consulat -de France a été débordé par les justes -plaintes de nos compatriotes. On connaît, -entre autres aventures, celle de cette Française, -madame Simon, coupable d'avoir -donné, sur le pas de sa porte, un morceau -de pain et un verre d'eau à de pauvres -Turcs, et odieusement brutalisée, pour ce -fait, par un officier grec qui ne craignit pas -d'arracher à ces affamés l'humble aumône. -Voici d'ailleurs ce que m'écrit un négociant -français de passage à Salonique :</p> - -<blockquote> -<p>« Guidée par des compatriotes levantins, délateurs -infatigables, l'armée grecque pénètre, par -bandes d'apaches, d'abord chez les Juifs, — ils -sont ici près de quatre-vingt mille, parlant le -français, aimant la France, — qu'ils accusent -de les empoisonner! Là, ils font sortir les -hommes des maisons, les ligotent, les frappent, -les massacrent parfois, puis s'en retournent -violer les femmes. Ailleurs, partout, ils brisent -les portes et, baïonnette au canon, se font -remettre l'argent, même celui du pain des pauvres.</p> - -<p>»Ce sont encore les inoffensifs citadins qu'on -fouille en pleine rue ; les malheureux soldats -ottomans auxquels on enlève leurs derniers -centimes, leur montre et jusqu'à leurs vêtements. -C'est un major turc qu'on dépouille et -qu'on soufflette ; un autre officier qu'on veut -forcer à embrasser le drapeau hellène ; des prisonniers -laissés à la pluie, dans la boue, sans -pain et implorant un peu d'eau pour apaiser -leur fièvre : « Sou! Sou! » (De l'eau! De -l'eau!) et qu'on repousse à coups de crosse. »</p> -</blockquote> - -<p id="page90">Et les officiers français du <i>Bruix</i> étaient -là, qui ont vu des soldats serbes et grecs -crever les yeux à des prisonniers turcs…</p> - -<p>De ces prouesses, nos journaux ont cependant -l'air enfin de s'émouvoir. Oui, il -eût mieux valu, pour le bon renom des nouveaux -Croisés, que tout continuât de se -passer en catimini, au fin fond des provinces ; -la légende de leur mansuétude se -serait mieux conservée.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Somme toute, si les Turcs ont commis -des excès parfois, <i>le moins</i> qu'on puisse dire -des alliés, c'est qu'ils en ont commis tout -autant et qu'il est plus difficile de leur -accorder le bénéfice des circonstances atténuantes. -Ces peuples, qui s'exécraient depuis -des siècles, se sont fait la guerre -comme au Moyen âge, avec cette différence -qu'ils disposaient d'armes infiniment plus -meurtrières.</p> - -<p>Eh! le Moyen âge avait du bon ; la Croix -rouge ni le Croissant rouge ne fonctionnaient -encore ; on ne ramassait pas les -blessés pour prolonger, à force de soins -maternels, leurs pauvres existences mutilées ; -mais on blessait tellement moins! On -ignorait en ce temps-là nos armes qui fauchent -cent hommes par seconde, et les pires -guerres d'alors ne donnaient pas le vingtième -des cadavres qui gisent à cette heure -sur les champs de la Thrace. Je ne vois -donc vraiment pas qu'il y ait tant lieu de -crier hurrah pour « la civilisation et le progrès ».</p> - -<p>A propos de ces nouvelles machines à -tuer, j'ai dû m'expliquer mal, dans une précédente -lettre, puisque des gens de bonne -foi en ont pu conclure que je prêchais l'antimilitarisme. -Mon Dieu! par quel manque -absolu de logique, par quel monstrueux -contresens peut-on bien passer, de l'horreur -pour la guerre moderne, à la déconsidération -et à la haine pour ces hommes, de plus -en plus sublimes, qui sont obligés de la -faire? Mais, à mesure que les batailles, les -inévitables batailles tournent davantage à la -boucherie rouge, est-ce que le respect, au -contraire, ne devrait pas grandir pour ceux -qui ont le devoir de les affronter? Aux plus -humbles de nos soldats, donnons des musiques, -donnons des dorures et des plumets, -tout ce qui pourra exalter leur jeune enthousiasme -et les parer mieux pour la belle -mort ; que la foule au passage s'incline, les -salue comme les plus nobles des enfants de -France, que tous les suivent des yeux avec -des larmes, et que les jeunes filles leur -jettent des fleurs!… Voilà mon antimilitarisme -cette fois nettement étalé… Oh! oui, -ayons-en pour nous-mêmes, des machines -qui tuent vite, qui tuent par monceaux, et -tâchons que ce soient les nôtres les plus -diaboliques ; il le faut bien, hélas! puisque -nous sommes la proie désignée aux peuples -d'à côté, qui, tous les jours, inventent contre -nous quelque nouvel arrosage à la mitraille. -Mais gardons très jalousement nos hideux -secrets, car, où le crime et le dégoût commencent, -c'est lorsque dans un but de -lucre, « pour faire marcher l'industrie française », -nous les vendons à des étrangers, -préparant ainsi des tueries qui ne nous sont -pas nécessaires.</p> - -<hr /> - - -<p><i>P.-S.</i> — Avant de terminer, je tiens à faire -amende honorable, sincère et spontanée aux -Arméniens, du moins en ce qui concerne -leur attitude dans les rangs de l'armée ottomane. -Ce n'est certes pas à cause des protestations -qu'ils ont insérées, à coups de -pièces d'or, dans la presse de Constantinople ; -non, mais j'ai pour amis des officiers -turcs ; j'ai su par eux, à n'en pas douter, -que mes renseignements de la première -heure étaient exagérés, et que, malgré bon -nombre de désertions préalables, les Arméniens -placés sous leurs ordres s'étaient -conduits avec courage. Donc, je suis heureux -de pouvoir retirer sans arrière-pensée -ce que j'avais dit à ce sujet et je m'en -excuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="h2" id="l4">IV</h3> - - -<p>Le chapitre précédent contient, à la <a href="#page90">page -90</a>, trois lignes qui ont fait couler beaucoup -d'encre :</p> - -<p>« Et les officiers français du <i>Bruix</i> étaient -là, qui ont vu des soldats serbes et grecs -crever les yeux à des prisonniers turcs… »</p> - -<p>Ces trois lignes, je les avais trouvées -telles quelles dans un grand journal parisien, -où, deux mois auparavant, elles paraissaient -sans donner lieu à aucune objection de la -part de personne, et je les avais admises en -toute confiance, parce qu'elles venaient d'un -officier dont la parole pour moi ne fait pas -doute ; elles étaient du reste les <i>seules</i> que -je n'avais pas cru nécessaire de vérifier.</p> - -<p>Mais, dès qu'elles reparurent signées de -mon nom, le commandant du <i>Bruix</i>, interrogé -<i>diplomatiquement</i> par le gouverneur -de Salonique, prince Nicolas de Grèce, crut -devoir lui adresser la réponse suivante, qui -fut insérée à grand fracas dans d'innombrables -journaux :</p> - -<blockquote> -<p class="date">Salonique, 4 février.</p> - -<p class="ind">« Altesse,</p> - -<p>»En réponse à la communication verbale que -le commandant Vachopoulo, chef de votre état-major, -m'a présentée aujourd'hui de votre part, -j'ai l'honneur de porter à la connaissance de -Votre Altesse Royale le résultat de mes recherches. -J'ai réuni tous les officiers de l'état-major -du <i>Bruix</i> et leur ai lu l'affirmation qui nous -est prêtée dans le livre intitulé la <i>Turquie agonisante</i>, -de notre concitoyen le capitaine de vaisseau -en retraite Julien Viaud (Pierre Loti), que -les officiers français du <i>Bruix</i> étaient là qui ont -vu des soldats serbes et grecs crever les yeux à -des prisonniers turcs. Tous ont été unanimes à -déclarer que cette affirmation est purement gratuite -et que rien ni dans leurs paroles, ni dans -leurs écrits, n'autorise l'auteur à les prendre à -témoin de faits de cette nature qu'ils n'ont -jamais eu l'occasion de constater.</p> - -<p>»Je rends compte au ministre de la Marine -de la façon dont nous avons été mis en cause à -notre insu et lui demande de vouloir bien -faire prier l'auteur de la <i>Turquie agonisante</i> de -supprimer cette affirmation, contraire à la -vérité.</p> - -<p>»Je prie Votre Altesse Royale de vouloir -agréer l'hommage de mes sentiments les plus -respectueux. — <span class="small">DELAGE.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>La forme brutale de ce démenti donné à -un camarade serait plus compréhensible si -le commandant du <i>Bruix</i> n'avait rien -trouvé à redire dans la conduite des alliés -envers les vaincus, — et tel n'était pas le -cas, ainsi qu'on en va juger.</p> - -<p>Aussitôt, joie et explosion d'injures contre -moi dans certaine presse : « Voyez, voyez -ce que vaut sa documentation! » Et de -pauvres petits journaux levantins, exultant -de ce qu'il se trouvait enfin un officier français -<i>ayant l'air</i> de démentir les atrocités -des libérateurs, vomirent sur mon nom les -pires immondices.</p> - -<p>Alors le lieutenant de vaisseau, de qui je -tenais l'affirmation incriminée, vint loyalement -et courageusement dégager ma responsabilité -en publiant la belle lettre suivante :</p> - -<blockquote> -<p>« M. Pierre Loti, répondant au démenti infligé -par le commandant du <i>Bruix</i> à propos des -atrocités commises à Salonique par les troupes -orthodoxes, déclare, en des termes dont je suis -très touché, que cette information lui est venue -d'un officier français, dont la parole pour lui -ne fait pas de doute. Je suis cet officier, — moi, -Claude Farrère, — c'est moi qui ai fourni -l'information et je m'empresse d'apporter mon -témoignage. C'est moi qui, bien avant M. Pierre -Loti, ai publié à diverses reprises le fait, en -indiquant d'ailleurs les références que j'en -avais, le tout sans qu'un seul démenti m'ait -été, jusqu'à ce jour, opposé.</p> - -<p>»Voici, d'ailleurs, exactement, un passage -que j'ai relevé dans la lettre, — lettre non <i>diplomatique</i> -celle-ci, mais tout intime, — qu'un officier -de notre marine, embarqué sur un croiseur -du Levant (autre que le <i>Bruix</i>), adressait à sa -femme en date du 6 décembre 1912. Cette lettre -n'est plus entre mes mains, mais j'ai eu la précaution -de la faire lire à vingt témoins qu'on -ne récusera pas : MM. Letellier, directeur du -<i>Journal</i> ; Lepage, secrétaire général du <i>Journal</i> ; -A. Meyer, directeur du <i>Gaulois</i> ; P. de Cassagnac, -directeur de l'<i>Autorité</i> ; et beaucoup d'autres…</p> - -<p>»Le passage en question était ainsi conçu :</p> - -<p>« <span class="i">Les télégrammes du commandant du <i>Bruix</i> -sont ceux d'un homme qui voit les choses comme -elles sont. Il ne mâche pas les mots et ce qu'il -raconte est épouvantable. On pille, on brûle, on -tue, partout.</span></p> - -<p>»<span class="i">Les réguliers grecs et bulgares, eux, crèvent -les yeux à leurs prisonniers, affirme-t-on ici, à -4.000 prisonniers, paraît-il!</span> »</p> - -<p>»Je ne puis nommer l'officier qui a signé ces -phrases. Mais je garantis son honneur sur le -mien. Plusieurs témoins dont j'ai fourni les -noms le connaissent d'ailleurs, et savent le -crédit qu'on peut donner à une affirmation de -sa bouche.</p> - -<p>»Cette lettre ne dit pas, je le reconnais, que -c'est le commandant du <i>Bruix</i> qui a vu crever -des yeux, ainsi que votre rédacteur, — en -toute bonne foi, j'en suis convaincu, — a -commis l'erreur de l'imprimer formellement -sous ma signature, dans l'article que M. Pierre -Loti n'a fait que reproduire. Et le démenti -<i>diplomatique</i>, qui nous est infligé avec tant -d'éclat, se spécialise prudemment sur cette -question de détail : les yeux crevés. Les atrocités -signalées par le commandant du <i>Bruix</i> -étaient autres que celles-là, voilà tout. « <i>On -pille, on brûle, on tue!…</i> » Pillage, incendie, -massacre, n'est-ce pas déjà bien? Et c'est une -phrase au moins que personne ne pourrait -loyalement démentir.</p> - -<p>»Pour ce qui est des yeux crevés, si l'on tient -particulièrement à ce genre d'horreur, des -témoins qui ne se récuseront pas sont légion en -Orient, ainsi que pour les nez coupés, les -lèvres et les oreilles coupées. Les massacres et -les atrocités balkaniques ne sont plus discutables, -de bonne foi ; les journaux étrangers -en sont remplis et, seule, la presse française a -accepté le mot d'ordre du silence. Le but de -cette lettre n'est donc pas de les affirmer, ce -serait superflu, mais seulement d'établir que -le <i>Bruix</i> n'a pas manqué non plus d'en avoir -connaissance.</p> - -<p>»Quant à M. Pierre Loti, que dire des obstinés -qui, après mon témoignage, continueraient à -l'injurier pour l'incident du <i>Bruix</i>, et à nier que -son livre soit un livre loyal dont chaque affirmation -repose sur un document précis ou sur -la parole d'un homme d'honneur? »</p> -</blockquote> - -<p>Eh bien, parmi tant de journaux qui -avaient publié le <i>démenti</i> avec tant d'éclat, -il ne s'en est pas trouvé un seul pour -insérer l'explication, le <i>démenti moral du -démenti</i>!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="h2" id="l5">V</h3> - - -<p class="date">28 décembre 1912.</p> - -<p>Et quand même les Turcs auraient commis, -pendant cette guerre, tous les méfaits -que, malgré mille témoignages autorisés, -on leur prête si obstinément, serait-ce à -nous de les accabler avec tant de haine? -Avons-nous oublié que la France est du -nombre des nations qui, au début des hostilités, -leur avaient solennellement garanti -l'intégrité de leur territoire, et qui, en arrêtant -ainsi par de fausses promesses leurs -préparatifs militaires, ont trop contribué à -leur désastre<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>? Comment ne pas s'indigner -de ce déchaînement d'injures dans la presse -française, qui leur fut jadis favorable et les -eût encensés en cas de réussite? Tout au -plus était-ce à attendre de certains journaux -ultra-sectaires qui pour un peu exalteraient -encore la Saint-Barthélemy ou les Dragonnades, -et qui, par une misérable déformation -de l'enseignement du Christ, admettent -que l'on aille imposer la croix à coups de -mitraille. — Ce qu'il y a d'incohérent du -reste, et d'absurde, c'est qu'en Turquie ces -mêmes catholiques romains n'ont pas de -pires ennemis que les orthodoxes et s'entendent -cent fois mieux avec les Turcs. Ils -doivent bien rire, les popes de l'exarchat -bulgare, rire dans leur barbe mal tenue, en -voyant nos cléricaux chanter leur victoire! -Mais ils ont la haine acharnée des papistes, -ces gens-là, comment ne le sait-on pas en -France? Il suffit d'ailleurs de relire un peu -l'histoire contemporaine pour en trouver -partout les preuves matérielles. En Terre -Sainte, n'est-ce pas la police turque qui protège -le clergé français contre les attaques à -main armée des moines et du clergé orthodoxes? -A-t-on oublié que, même de nos -jours, en 1873, trois cents moines grecs -armés en brigands vinrent envahir la sainte -grotte de Bethléem, blesser les Franciscains -qui y priaient, saccager et piller le -sanctuaire, arracher jusqu'aux plaques de -marbre qui couvraient la crèche? En 1899, -dans cette même église, un fanatique grec -tua le sacristain et tira à coups de revolver -contre les religieux français qui passaient -en procession. En 1901, au seuil du Saint-Sépulcre, -des moines grecs attaquèrent avec -préméditation les religieux franciscains et -eurent le temps d'en blesser grièvement une -quinzaine avant que la police turque fût -venue à leur secours. Hier, en 1907, les -Grecs de Constantinople n'ont-ils pas mené -une abominable campagne contre nos Lazaristes -qui dirigent à Galata le grand collège -de Saint-Benoist… Et de tels exemples fourmillent, -on en citerait à ne plus finir. Qu'on -le sache bien, du jour où l'intolérante croix -bulgare aura remplacé le croissant, tous nos -religieux et nos religieuses n'auront plus -qu'à fermer les milliers d'établissements -d'éducation qu'ils dirigent si librement là-bas.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> On sait que, sur la foi de ces fallacieuses promesses, -la Turquie avait consenti, peu avant la déclaration de -la guerre, à congédier toute une classe de ses soldats ; -ainsi surprise, elle se vit obligée d'envoyer au feu, pour -les premiers jours si décisifs, de jeunes recrues que l'on -n'avait pas eu le temps d'exercer, et des chrétiens, bulgares -ou grecs, incorporés depuis la Constitution, qui, -bien entendu, se battirent mal contre leurs frères.</p> -</div> -<p>Enfin, malgré tout, que certains outranciers -du catholicisme se soient laissé prendre -à ce mot de « croisade », lancé avec tant -d'audacieuse adresse par Ferdinand de Cobourg, -je le comprends encore ; mais les -autres, qui sont insensibles à toute idée cultuelle -et n'ont même pas l'excuse d'être -aveuglés par le fanatisme, pourquoi insultent-ils, -ceux-là aussi? Est-ce que la détresse -des vaincus, est-ce que les cent mille -cadavres qui jonchent encore la terre ne -commandent pas au moins un peu de respect? -Si les Turcs ont été coupables, ce -n'est pas contre nous ; ne serait-il pas plus -décent de faire au moins silence devant leur -agonie? Comment ose-t-on, en présence du -charnier d'Hademkeui, aller jusqu'à la raillerie, -jusqu'à la basse et immonde caricature! -De piètres barbouilleurs composent des -images où l'on voit le Khalife et même le -Prophète en de bouffonnes attitudes. Des -écrivassiers (qui n'ont jamais mis le pied -en Turquie, bien entendu) profitent de la -lugubre actualité, pour expectorer des romans -(de « <i>grands romans historiques</i> », s'il -vous plaît) qui s'appellent les « <i>Tigres du -Bosphore</i> », ou les « <i>Monstres de Stamboul</i> ». -Dernièrement un petit télégraphiste -parisien, au service de la Bulgarie, ayant -intercepté les ondes hertziennes, qui allaient -de Stamboul vers la malheureuse et héroïque -Andrinople demander des nouvelles, répondit -à la question par le mot de Cambronne, -et il se trouva un <span lang="en" xml:lang="en">reporter</span> de grand -journal pour déclarer cela « très énergique -et très français »! — A quel degré de basse -muflerie sommes-nous donc tombés…</p> - -<p>Ils ne se figurent pas, ces insulteurs de -vaincus, l'étonnement douloureux, la haute -déception sur l'âme française qu'ils sèment -en pays d'Islam. A ce sujet, deux lettres, -parmi tant d'autres, m'ont paru caractéristiques, -et j'en citerai des passages.</p> - -<p>D'abord celle-ci, qui est signée : « Un -groupe de jeunes filles musulmanes. »</p> - -<blockquote> -<p>« Comme nous sommes heureuses de voir -qu'il y a dans cette Europe si réaliste et si perfide -un cœur qui a pitié de nous!</p> - -<p>»Après la crise terrible que nous venons de -traverser, l'Orient se fermera encore plus à cette -fameuse civilisation que l'on veut lui inoculer -et que, jusqu'à ce moment, il désirait sans trop -la connaître. Plus que jamais le Turc se replongera -dans le passé, dans ce passé si doux et si -beau où le rêve — mot qui n'a plus de signification -chez vous — était toute sa vie…</p> - -<p>»La plupart des grands diplomates prétendent -que cette guerre ouvre une ère nouvelle. -Oui, ceci est très vrai, l'année qui s'écoule a -emporté toutes nos illusions sur les nations -européennes et surtout sur la France qui nous -était la plus chère. Rien ne reste de ce sentiment -d'admiration que, dans notre puérilité, -nous avions pour vos grands mots, vos grandes -actions et vos grands principes. Vos mots sont -vides, vos actes intéressés, et vos principes stériles, -il suffit d'un coup de vent que souffle <i>l'intérêt</i> -pour briser tout cela.</p> - -<p>»Le mot « européen » signifiait jadis pour -nous « supérieur ». Mais nous la jugeons actuellement, -la supériorité de l'Europe : elle s'affirme -à coups de canon et par des injustices. Vous qui -nous connaissez si bien, dites-nous, est-ce que -nous méritions un tel châtiment? »</p> -</blockquote> - -<p>La seconde lettre émane du grand chef -des derviches, tourneurs et autres. — Je -souris en songeant que, pour le public français -documenté si à rebours sur les choses -turques, un chef de derviches doit représenter -une espèce de sorcier aux trois quarts -sauvage, avec naturellement un croissant -énorme planté au-dessus de la tête. Et c'est -au contraire, sous un simple bonnet de feutre, -un religieux calme et doux, d'une distinction -exquise et d'une haute culture littéraire -qui parle très purement notre langue, ainsi -qu'on en pourra juger par ce textuel passage :</p> - -<blockquote> -<p>« La France s'était faite jusqu'ici la protectrice -des vaincus ; c'était là pour nous, peuple de -l'Orient, son plus beau titre de gloire ; en elle -brillait cet idéal qui nous attirait tous ; voilà -pourquoi nous étions si avides de nous initier -à sa langue, à sa littérature, à sa civilisation. -Aujourd'hui elle abandonne ses traditions généreuses. -Les journaux semblent prendre à tâche -de tourner l'opinion publique contre nous, et -c'est à peine si quelques âmes plus directement -averties s'indignent de tant d'injustice, etc.</p> - -<p class="sign">»<i>Signé</i> : <span class="small">DERVICHE HADJI SELAHEDDIN</span>. »</p> -</blockquote> - -<p>En effet, on nous aimait encore en Turquie, -par une tradition ancestrale remontant -à beaucoup d'années et toujours très -solide. Le dicton, — qui n'est plus vrai -aujourd'hui, hélas! — le vieux dicton : « La -Méditerranée est un lac français » se justifiait -encore dans cette seule partie du Levant. -Malgré l'infiltration allemande, militaire et -commerciale, ce qui venait de France, coutumes, -langages, beaux-arts, avait gardé là-bas -une sorte de charme supérieur qui ne -se comparait à aucun autre. Le tort d'avoir -commandé en Allemagne les nouvelles -machines à tuer, nous ne saurions le reprocher -qu'au gouvernement, et la nation n'en -est pas responsable ; dans tous les cas, cela -ne constituerait qu'un épisode, en désaccord -avec quatre siècles de fidélité. Oui, jusqu'à -la déception morale, si profonde, que nous -venons de leur causer en les insultant, les -Turcs nous aimaient, et nous voyaient toujours -sur notre piédestal d'autrefois ; pour -eux nous représentions encore la pensée -noble et chaleureuse, l'essor vers l'idéal, la -générosité, l'élégance. Et puis ils se figuraient -que nous les aimions aussi, et c'est -du côté de la France qu'ils s'étaient habitués -à tourner leurs regards, aux heures -néfastes, pour y trouver sinon du secours -matériel, au moins de la sympathie et du -réconfort. L'ironie, les injures ont glacé -tout cela, portant un préjudice sans remède -à notre influence séculaire en Orient.</p> - -<p>Cependant qu'ils sachent bien, les pauvres -vaincus, qu'il leur reste l'estime et l'affection -des Français qui ont habité parmi eux, — et -ceux-là seuls valent qu'on les écoute. -Je reçois tant et tant de lettres qui viennent -spontanément l'affirmer, cette estime, -lettres de diplomates, de religieux, de négociants -dont la vie s'est écoulée en Turquie ; -tous m'écrivent : défendez, continuez de -défendre ce peuple foncièrement loyal, tolérant -et bon.</p> - -<p>J'ai bien dit : tolérant, car le peuple turc -n'a cessé de l'être depuis son entrée en -Europe ; il pourrait sur ce point être cité en -exemple à celui de France, qui persécutait -si cruellement jadis au nom du catholicisme -et qui aujourd'hui, au nom de la libre-pensée, -persécute jusqu'aux humbles petites -Sœurs amies des malades et des pauvres. -Non seulement, au début des temps modernes, -les Turcs ont recueilli tous les malheureux -juifs chassés d'Espagne ; mais, dès -leur arrivée d'Asie, n'ont-ils pas laissé la -liberté religieuse à tous les vaincus? Lorsqu'ils -ont massacré, dans la suite, lorsqu'ils -ont terni leur histoire de ces taches lamentables, -ce n'est pas à cause de la croix ; c'est -par des sursauts d'une haine, trop justifiée -hélas! contre ceux qui dans leur pays se -réclament du Christ. La croix, mais les -musulmans de Stamboul l'avaient arborée, -cousue sur leur poitrine, aux premiers jours -de la Constitution, pour mieux fraterniser -avec leurs sujets chrétiens! Sous leur joug, -les peuples de la Macédoine, hier encore, -avaient leurs églises, leurs écoles, parlaient -leur langue <i>sans qu'on leur imposât même -d'apprendre celle de la Turquie</i>. L'empereur -allemand n'en use pas ainsi avec les Alsaciens -et les Polonais! Et tout cela sans doute -eût pu durer sans oppression ni froissement, -si les races soumises, — dont le désir d'affranchissement -est du reste trop légitime et -trop noble pour être discuté, — s'étaient -montrées moins fanatiques et moins brutales. -Mais les Macédoniens avaient leurs brigands -et leurs bombes, les Bulgares avaient leurs -« comitadjis » dont les atrocités ne se comptent -plus. Quant aux paysans monténégrins, -on ne connaît pas assez leur touchante coutume -de couper le nez à leurs voisins musulmans, -quand ils peuvent en attraper quelques-uns -au cours de leurs continuelles -escarmouches, et j'ai vu de mes yeux, près -de cette turbulente frontière, quantité de -pauvres Turcs dont le visage était ainsi -chrétiennement mutilé…</p> - -<p>Eh! oui, j'essaie bien de défendre l'Islam, -comme on m'en prie de tant de côtés. Mais -ma voix est couverte par les mille clameurs -de tous ceux qui ne savent pas et -qu'abusent les calomnies salariées, les absurdes -légendes. C'est surtout par ignorance -qu'ils insultent, par stupéfiante ignorance -des choses de là-bas. Et puis ils confondent -la nation avec son gouvernement, — qui -n'est pas défendable, non plus que son -administration et son intendance. Et ils -vont même jusqu'à confondre les vrais -Turcs avec ce ramassis d'aigrefins de toutes -les races balkaniques ou levantines, qui se -coiffent d'un fez pour venir vivre chez eux -en parasites rongeurs, rongeurs jusqu'à l'os, -et dont les déprédations ou l'usure, ruinant -des villages entiers, excuseraient presque -les pires vengeances des rudes et probes -laboureurs d'Anatolie, à la fin révoltés…</p> - -<p>Il est étrange aussi de voir qu'un côté -pratique de la question d'Orient échappe à -la masse de nos compatriotes, en ce moment -prosternés devant les vainqueurs. Mais nous -avons en Turquie deux milliards et demi de -capitaux qui fructifient depuis des années, — fructifient -plutôt trop, oserais-je dire ; — que -deviendra cet argent de notre -épargne, aux mains des envahisseurs?</p> - -<p>Et puis surtout nous avons nos écoles, -laïques ou confessionnelles, qui comportent -en moyenne cent dix mille élèves parlant -correctement notre langue. Quand la péninsule -balkanique deviendra bulgare ou -grecque, ce sera fermé, tout cela, fini ; en -même temps disparaîtra l'enseignement du -français dans toutes ces écoles musulmanes -secondaires où il est obligatoire. Hélas! il y -aura donc bientôt sur terre encore un pays -de plus où s'éteindra peu à peu le cher langage -de notre patrie!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="h2" id="l6">VI<br /> -LES PALADINS</h3> - - -<p class="date">6 janvier 1913.</p> - -<p>Une image de journal me tombe sous les -yeux ; elle représente les quatre rois alliés, à -cheval, « prêts à reprendre les hostilités ». -Les voilà donc, ces quatre paladins, qui, -derrière leurs armées, dans des ornières de -boue sanglante et des ruisseaux rouges, -s'avancent au nom du Christ!</p> - -<p>En tête, il y a Ferdinand de Bulgarie, -celui qui sut le plus bruyamment jouer de la -croix, qui en joua comme d'une grosse -caisse pour entraîner à sa suite le troupeau -des sectaires ou des naïfs. Son profil de vautour -est connu, et aussi l'éclair féroce de ses -tout petits yeux de tapir, percés comme à -la vrille sous les plis des peaux retombantes. -On sait le passé de ce Cobourg, si -plein de morgue dans la vie privée en même -temps que si cruel, qui fit enfermer cinq ans, — cherchez -pourquoi!… — sa belle-sœur, -la malheureuse princesse Louise de Cobourg, -et rendit martyre sa première femme, la -princesse Maria-Luisa de Parme, dont le -fantôme plaintif nous en apprendrait long, -s'il était possible de l'évoquer ; hautain et -cruel dans la vie privée, oui, mais peureux -au début, sur son petit trône de fortune, -s'en remettant à Stambouloff du soin -de faire exécuter les gêneurs, passant -même la frontière par prudence les jours -d'exécution, jusqu'au moment où Stambouloff, -devenu gêneur à son tour, fut -assassiné à souhait par une main trop mystérieuse.</p> - -<p>Derrière lui se dessine la figure aiguë et -mauvaise de Pierre Karageorgévitch, qui -monta sur le trône par l'horrible assassinat -du roi Alexandre et de sa femme ; on sait en -outre qu'il est père d'un précoce criminel, -qui, tout enfant, exerça contre un domestique -son instinct du meurtre.</p> - -<p>Ensuite, vient le roitelet de Monténégro, -qui, très pratique celui-là, eut l'ingénieuse -idée d'organiser, au moment de la déclaration -de guerre, un syndicat de baissiers à la -Bourse, présidé par son fils, avec liquidation, -il va sans dire, la veille même des premières -hostilités. — Tel est ce pur trio des -chevaliers de Jésus!</p> - -<p>Et enfin, à peine visible au lointain de -l'image, paraît le roi de Grèce, qui semble -étonné et honteux de chevaucher en leur -compagnie.</p> - -<p>Le jour tout de même commence à se faire -peu à peu sur cette croisade, à laquelle la -croix n'a rien à voir, et sur les procédés -des vainqueurs envers les vaincus. Malgré -les dithyrambes de la presse salariée, -malgré la censure rigoureuse coupant des -passages entiers dans les rapports des correspondants -de guerre, la vérité éclatera -bientôt. Il se confirme que les atrocités et -les tueries des alliés dépassent encore de -beaucoup ce que j'indiquais dernièrement ; à -Salonique en particulier, où il y eut trois -jours de viols et de massacres, les témoins -irréfutables sont légion. Les raffinements -du genre ne manquèrent pas non plus ; et il -est avéré que des prisonniers turcs, soldats -ou officiers, furent renvoyés <i>vivants</i>, — mais -sans nez, sans lèvres, sans paupières, -le tout coupé avec des cisailles!…</p> - -<p>Et je ne résiste pas à citer <i lang="la" xml:lang="la">in extenso</i>, -malgré son exaltation, cette lettre d'un diplomate -français, hautement respectable et -digne de foi, qui est très documenté, ayant -habité dix ans la Macédoine.</p> - -<blockquote> -<p class="date">« Constantinople, le 25 décembre 1912.</p> - -<p class="ind">»<i>A Monsieur Pierre Loti.</i></p> - -<p>»Les Turcs massacrent! Aujourd'hui, crions -plutôt : les Turcs sont massacrés! Oui, ils sont -massacrés ; leurs blessés sont horriblement -mutilés ; leurs femmes sont violées, leurs quartiers -sont incendiés et pillés. Par qui? par des -bandes de ces soldats sauvages qui ont exercé -depuis dix ans leur métier de massacreurs en -Macédoine. Et ces horreurs, au nom de quel -principe élevé sont-elles commises? au nom de -la civilisation, de la justice et de la liberté. Et -l'Europe tout entière, dont la bouche est farcie -de ces grands mots, applaudit joyeusement -ceux qui commettent tant d'abominations. Oh! -dérision! Quelle honte!</p> - -<p>»C'est au nom de la croix, s'écrie le roi Ferdinand. -Mais de quelle croix parle-t-il? Ce n'est -certes pas de la croix catholique dont il a fait -abjurer à son fils la religion. Il ne peut pas -non plus parler de la croix orthodoxe dont son -peuple est séparé ; ce ne peut être qu'au nom -de la croix bulgare exarchiste, au nom de cette -croix qui a mis à feu et à sang toutes les villes -et tous les villages habités par les autres races -chrétiennes de la Turquie d'Europe, au nom de -cette croix qui, demain, si le Turc est chassé -en Asie, massacrera, pillera, tyrannisera les -populations grecques, comme elle l'a fait en -1907.</p> - -<p>»On parle volontiers des massacres des Turcs -ordonnés par un seul homme, par Abdul-Hamid, -mais on passe sous silence les massacres -plus récents encore, organisés et exécutés en -Macédoine et en Bulgarie même par l'élite de -la population bulgare.</p> - -<p>»Pour calomnier, le Bulgare trouve des appuis -partout. Le Turc, par sa résignation et parce -qu'il ne sait pas ou plutôt ne daigne pas se -défendre, supporte en silence toutes ces ignominies.</p> - -<p>»Vous faites appel à la pitié, vous demandez -grâce pour les vaincus. Mais y a-t-il des sentiments -de pitié en Europe? Y a-t-il encore de la -noblesse, de la générosité? Quand on voit des -gens qui du fond de leur bureau ne savent plus -manier leur plume que pour insulter des vaincus, -on a le droit de penser que c'est le règne -de la lâcheté qui désormais domine notre Société. -Où est la noble épée de France qui toujours -sut se dresser pour protéger le faible? -Est-ce en vain que nos soldats ont versé leur -sang en Crimée? Leurs cendres, qui reposent -au cimetière latin de Péra où, tous les ans, les -Turcs se font un devoir de venir rendre hommage -à nos braves, crient à leurs camarades -de France : « Levez-vous! venez défendre nos -restes que des barbares viendront fouler aux -pieds sans respect. Venez protéger la cornette -de nos sœurs, l'habit de nos religieux, l'œuvre -de nos instituteurs, les usines de nos ingénieurs, -les maisons de nos commerçants et de -nos fonctionnaires. Venez protéger les catholiques -que le nationalisme et le fanatisme des -Bulgares menacent d'étouffer dans cette terre -qui fut hospitalière aux Français depuis que le -grand Sultan règne, sur cette terre où il est -permis à des centaines de milliers d'hommes -de chanter : « <i lang="la" xml:lang="la">Domine salvam fac Galliarum -Gentem.</i> » (Protégez, Seigneur, la nation -des Gaules.) Venez, accourez à l'appel de -tant de Français! Que ne pouvons-nous ressusciter -pour verser une deuxième fois notre sang -pour la France d'Orient, qui est en partie notre -œuvre! Que du moins le souvenir de nos cendres -vous inspire! Et, s'il ne vous est pas permis -de tirer votre épée pour défendre une -noble cause et les intérêts de la France -d'Orient, au nom de l'honneur, ne permettez -pas qu'on insulte des vaincus! Des vaincus qui -furent nos amis depuis cinq siècles! »</p> - -<p>»Ces vaincus ont héroïquement succombé. -Ils avaient non seulement les armées de quatre -États à combattre, mais des ennemis plus -terribles encore : la faim, le manque de munitions, -le désordre dans tous les rouages -de l'armée. Aucun soldat au monde, aucun, -entendez-vous, n'aurait été capable de supporter -tant d'affreuses misères. Les pillages, -les massacres auxquels d'autres soldats n'auraient -pas manqué de se livrer, dans des circonstances -identiques, le soldat turc a pu les -éviter généralement et parfois avec une sublime -abnégation. Aujourd'hui l'erreur a triomphé, -mais demain la vérité sera connue ; des voix -s'élèvent déjà pour crier tout haut à l'injustice. -Vous avez l'honneur d'avoir le premier protesté -contre la veulerie d'une Europe à laquelle, j'espère, -la France enfin éclairée refusera désormais -de s'adjoindre. Vous avez raison de dire -qu'il n'est pas un Français de sens et de cœur, -ayant vécu parmi les Turcs, qui ne s'associe -ardemment à l'hommage que vous leur rendez.</p> - -<p class="sign">»<span class="small">XXX</span>. »</p> -</blockquote> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p id="page126">Pauvres Turcs! Les voici reniés même -par les Juifs de Salonique ; après l'ère de -liberté et de paix dont ces réfugiés d'Espagne -viennent de jouir sous la domination -des Osmanlis et après les atrocités que les -« libérateurs » leur ont fait endurer, il s'en -est trouvé un capable d'écrire, à prix d'or -évidemment, dans je ne sais quelle petite -feuille levantine, qu'il y aurait avantage -et honneur pour eux tous à être enfin gouvernés -par un peuple « vraiment civilisé »! Ce -serait à mourir de rire, si ce n'était si bas et -pitoyable. Je crois tout de même et j'espère -que ce Juif-là doit être exceptionnel<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Il était exceptionnel, en effet, ce triste juif salarié. -Je constate à l'honneur de ses coreligionnaires que tous -sont restés fidèles de cœur à la Turquie.</p> -</div> -<p>Pauvres Turcs! En ce moment où fonctionne -la conférence de Londres, les attaques -de la presse ont pris une petite forme -narquoise, plus insultante encore. On -s'amuse de leurs « moyens dilatoires » et on -glorifie l'angélique patience des alliés. -Moyens dilatoires! Mon Dieu, est-ce que -tous les moyens ne sont pas bons, dans la -détresse où les voilà tombés, par la fourberie -des grandes nations chrétiennes!</p> - -<p>Et il se trouve des journaux pour annoncer, -sans la moindre indignation, que l'Europe, — cette -Europe qui leur a menti de la façon -la plus éhontée, cette Europe qui leur avait -garanti le <span lang="la" xml:lang="la">statu quo</span> de leurs frontières, cette -Europe qui, en vertu de ce même <span lang="la" xml:lang="la">statu quo</span> -si fameux, leur eût interdit tout accroissement -de territoire s'ils avaient été vainqueurs, — se -verra obligée d'exercer sur -eux une pression effective pour les décider -à donner satisfaction aux <em class="small">JUSTES</em> revendications -de la Bulgarie, en cédant Andrinople! -<i>Justes</i>, les revendications des Bulgares sur -cette ville et cette province! C'est-à-dire -qu'elles sont au contraire de la plus outrageante -iniquité! « L'Europe, osent dire les -alliés pour tenter d'excuser leur impudence, -l'Europe doit nous savoir gré d'avoir -fait halte, pour lui plaire, sur la route de -Constantinople qui nous était ouverte après -la bataille de Lule-Bourgas. » Mais pardon, -sur cette même route, si facile, à les entendre, -ils oublient qu'un léger obstacle -subsistait pourtant : les lignes de Tchataldja, -contre lesquelles leur effort est venu se -briser, en trois journées consécutives de -défaites sanglantes.</p> - -<p><i>Justes</i>, les prétentions des Bulgares sur -Andrinople! Mais d'abord, la place ne s'est pas -rendue ; elle résiste magnifiquement comme -jadis notre Belfort. Et puis, quand même -cette ville, qui se meurt de n'avoir plus de -pain à manger, — et qui voit passer chaque -jour, comme par moquerie, sous ses murs -et sur son propre chemin de fer, les wagons -pleins de vivres envoyés à l'ennemi, — quand -même elle tomberait, épuisée par la faim, -est-ce que, pour la laisser à la Turquie, les -pressions les plus effectives ne devraient pas -s'exercer au contraire sur la Bulgarie et sur -l'ambition forcenée de son prince de hasard? -Les Puissances, pour colorer leur complicité -parjure dans les spoliations de l'empire -ottoman, se sont appuyées sur le principe, -très soutenable d'ailleurs, du groupement -des nationalités et des races. Eh! bien, non -seulement Andrinople est l'ancienne capitale -sacrée des Turcs, pleine de leurs souvenirs -historiques et des tombeaux de leurs -grands morts, mais elle est aujourd'hui -une ville essentiellement musulmane, où -les Bulgares ne constituent qu'une infime -minorité, et tout le vilayet alentour est -peuplé de musulmans pour plus des deux -tiers. — Il est vrai, cette population turque -des campagnes à laquelle Ferdinand de -Cobourg promet sans rire une « situation -privilégiée » sous sa domination future, ne -sera plus bientôt qu'un charnier de cadavres, -au train dont marchent les incendies et les -massacres<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. — Mais enfin, de quel droit en -sacrifier les vaillants débris? Quelle étiquette -humanitaire trouvera-t-on bien, pour faire -passer ce vol d'une province, d'une province -que la justice et le bon sens rattachent à la -Turquie? Comment ne pas bondir de dégoût -devant ces pressions effectives à exercer -sur la Porte! Puisse au moins la France -s'écœurer devant une telle besogne et -refuser d'y prendre part! Puisse une telle -tache être épargnée à notre histoire nationale, -qui jusqu'ici n'en avait jamais connu -de pareille!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les massacres, malgré l'armistice, à l'heure où -j'écris, continuent encore dans le vilayet d'Andrinople! -On sait aussi qu'à Salonique viennent d'arriver -vingt mille paysans turcs fuyant devant les incendies -allumés dans leurs villages et <i>mourant de faim</i>.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="h2" id="l7">VII<br /> -A MONSIEUR LE DIRECTEUR -DE <i>L'HUMANITÉ</i></h3> - - -<p class="date">Mardi, 28 janvier.</p> - -<p class="ind">Monsieur le Directeur,</p> - -<p>Vous voulez bien me prier de vous donner -mon impression sur la nouvelle phase de la -tragédie turco-bulgare. Comment le refuserais-je -à votre journal, quand il a eu -jusqu'ici l'honneur trop rare de garder l'impartialité -et de ne pas injurier les vaincus? -Mais votre demande m'arrive tardivement, -car tout ce que ma conscience, tout ce -que mon indignation m'obligeaient à dire, -je l'ai déjà dit, — dans le <i>Gil Blas</i>, le seul -parmi les journaux auxquels je m'étais -adressé qui ait eu le courage de m'accueillir -et de rompre ainsi la conjuration -du silence sur les atrocités des armées très -chrétiennes.</p> - -<p>Du reste, au sujet de ces « <i>pressions -suprêmes</i> » (pour parler comme vous par -euphémisme) que l'Europe s'apprête à exercer -sur la Turquie agonisante, je ne saurai rien -dire d'aussi juste, d'aussi beau ni d'aussi -irréfutable que Ahmed Riza et Halil bey, -auxquels vous donniez dimanche dernier -l'hospitalité dans vos colonnes, et en outre -j'aurai peine à rester, autant qu'eux, résigné -et parlementaire.</p> - -<p>Par quelle iniquité l'Europe, désireuse -d'assurer la paix dont elle a tant besoin, -adresse-t-elle toujours ses pressions et ses -menaces à cette malheureuse Turquie aux -abois, qui a déjà tant cédé, et jamais -aux Bulgares qui au contraire n'ont rien -cédé jamais, se sentant soutenus par un -colosse en armes derrière eux, et ne se -sont pas départis un instant de leur intransigeance -ni de leur morgue? Comment ne -pas s'épouvanter de tout ce qu'il y a de -lâche, de la part d'un ensemble de nations -dites civilisées, à pousser aux dernières -limites du désespoir un peuple auquel jadis -elles avaient tout promis et qui aujourd'hui -s'adresse à leur justice et à leur pitié? -Non seulement le bon droit, le bon sens -et le principe tant de fois invoqué du groupement -des races commandent de laisser -à la Turquie cette ville héroïque et cette -province d'Andrinople, qui sont pleines de -tombeaux et de souvenirs d'Islam et ne -sont guère peuplées que de musulmans. -Mais il y a encore et surtout ceci, qui affole -les pauvres Turcs, qui suffirait à rendre -sublimes leurs entêtements les plus déraisonnables, -leurs révoltes les plus sanglantes : -leurs frères, que l'on veut courber sous la -haineuse et féroce domination bulgare, que -deviendront-ils? En dépit des fausses promesses -de Ferdinand de Cobourg, les milliers -de musulmans, abandonnés au delà des -nouvelles frontières, qu'auront-ils à attendre, -si ce n'est la continuation de ces massacres -froidement systématiques, de ces tueries -que l'armistice même n'a pu interrompre -et qui auront bientôt transformé les campagnes -autour d'Andrinople en de vastes -champs de la mort? — (Je dis cela parce -que je le sais, et, malgré la censure minutieuse -arrêtant les nouvelles, malgré les -mensonges de certaine presse salariée, le -monde entier finira bien aussi par le savoir.)</p> - -<p>Avec quelle stupeur douloureuse j'ai vu -notre pays, par dévouement aux Slaves, -s'associer, et même d'une façon militante, à -ces « <i>pressions</i> » inqualifiables!… L'homme -éminent qui nous dirige, — et avec tant -d'intégrité, de bon vouloir et de génie, — se -ressaisira sans doute, je veux l'espérer, se -souviendra des généreuses traditions de la -France, avant d'aller plus loin dans cette -voie qui semble n'être pas la nôtre. Mener à -outrance l'anéantissement de la Turquie par -la cession forcée d'Andrinople, ce serait -infliger une souillure à notre histoire nationale. -Et puis ce serait nuire irrémédiablement -à nos intérêts, donner le coup de mort à -notre influence séculaire en Orient, à nos -milliers de maisons d'éducation, à nos industries -si multiples, alors que, depuis -François I<sup>er</sup>, elles florissaient en toute -liberté là-bas, dans cette Turquie si foncièrement -tolérante, qui nous aimait au -point d'être devenue presque un pays de -langue française.</p> - -<p class="sign"><span class="small">PIERRE LOTI</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="h2" id="l8">VIII<br /> -OÙ EST LA FRANCE?</h3> - - -<p class="date">15 février 1913.</p> - -<p>Notre chère France où donc est-elle, -notre généreuse France qui, jadis, s'enthousiasmait -pour toutes les justes causes, notre -France qui, au moment de l'inique partage -de la Pologne, fut secouée d'un si beau -frisson de révolte? Elle qui, hier encore, -plus que toute autre nation, savait s'indigner -et protester contre les crimes, la voici, -hélas! au premier rang de l'impitoyable -meute!… Or, cette fois, il ne s'agit plus -seulement, comme pour la Pologne, de partager -et d'asservir ; non, c'est la destruction -même d'une race qui va se perpétrer -systématiquement, et nous, Français, nous -sommes en tête de ceux qui poussent -à la curée ; de tous les gouvernements -européens, c'est le nôtre qui paraît s'obstiner -le plus, sans profit d'ailleurs autant -que sans raison, contre la victime, pour -lui arracher l'impossible, l'outrageante et -dernière concession : Andrinople, avec les -îles!</p> - -<p>En vain, tous ceux d'entre nous qui ont -habité l'Orient, diplomates, religieux, sœurs -de charité, ingénieurs, industriels, sans distinction -<i>tous ceux qui savent</i>, jettent un -appel d'alarme ; personne ne daigne les -entendre. Ils essaient de protester dans les -journaux ; partout on refuse d'insérer leurs -lettres. Alors, beaucoup d'entre eux m'écrivent, -comme si j'y pouvais quelque chose : -« Parlez pour nous, me disent-ils ; il y a -une conjuration de silence, on étouffe la -vérité ; la presse est muselée. » Et en même -temps, les pires calomnies s'impriment, se -rééditent librement contre ce peuple turc -qui agonise.</p> - -<p>Mon Dieu! que l'on fasse donc une sorte -de <span lang="la" xml:lang="la">referendum</span>, de plébiscite, de consultation -suprême, où seront conviés tous les Français -qui vécurent en Orient, dans nos établissements -d'éducation, dans nos usines, -dans nos exploitations de voies ferrées, -etc. Mais tous viendront affirmer qu'ils -ont trouvé chez les Turcs bon vouloir, -hospitalité, tolérance sans borne et probité -admirable ; chez les Balkaniques, au -contraire, mauvais procédés, jalousies -féroces, brutalités et fourberies. Tous -parleront comme je parle moi-même, et, -parce qu'ils sont légion, on les croira peut-être!</p> - -<p>Ma plus grande stupeur est de voir l'aberration -des catholiques français, qui, leurrés -par cette impudente bouffonnerie de Ferdinand -de Cobourg : « La croix contre le -croissant », ont pris fait et cause pour leurs -pires ennemis, les orthodoxes et surtout les -farouches exarchistes. Mais qu'ils lisent -donc un peu l'histoire contemporaine de -Macédoine, de Thrace et de Syrie! Qu'ils -interrogent donc tous leurs chefs de missions -là-bas, évêques, supérieurs de couvents, -abbés ou abbesses, avec lesquels je -suis en accord complet sur ce point et qui -diront avec moi : Le danger pour les chrétiens -romains, c'est la croix grecque et surtout -la croix bulgare.</p> - -<p>Cette conjuration du silence sur les atrocités -balkaniques, la voici quand même un -peu déjouée ; les faits sont là et la vérité -commence d'éclater partout. On connaît à -présent l'horreur des mutilations accomplies -sur des prisonniers turcs, les tueries en -masse de vieillards, de femmes et d'enfants, -« les mosquées ardentes » où flambèrent -des fidèles enduits de pétrole, les jeunes -filles aux seins tranchés. On sait à présent -que, là où passèrent les « libérateurs », -il ne reste guère que des cadavres et des -ruines calcinées.</p> - -<p>Un grand journal parisien (qui cependant -avait daigné insérer l'hommage rendu -par ses correspondants de guerre à la modération -des soldats turcs), constatant l'autre -jour que les atrocités balkaniques étaient -désormais indiscutables, exprimait le « regret » -(<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) qu'elles aient créé un courant de -pitié depuis Berlin jusqu'à Londres « où -l'on est toujours si disposé à s'émouvoir ». -Et ce même journal, pour excuser son -« regret » stupéfiant, déclarait que ces -crimes n'étaient qu'une juste réaction, après -cinq siècles effroyables en Thrace et en Macédoine. — Toujours -la légende des Turcs -féroces, la légende si longuement préparée -et si perfidement entretenue par les Balkaniques! — Féroces -contre qui, s'il vous plaît? -Est-ce contre les Juifs, auxquels ils ont -donné la plus paisible hospitalité depuis -quatre siècles, alors qu'on les massacrait -chez les chrétiens? Est-ce contre nous, -Français, qui depuis l'époque de la Renaissance -avons été accueillis par eux avec tant -de bon vouloir et de cordialité? Était-ce -même, au début de leur domination, contre -ces orthodoxes ou exarchistes, auxquels -Mahomet II avait laissé leurs églises, leurs -écoles et leur langage? Si, dans la suite, ils -ont été durs pour ces mêmes sujets chrétiens, -c'est qu'ils avaient affaire à des races -essentiellement brutales et meurtrières, qui -d'ailleurs ne cessaient de se massacrer entre -elles. En Macédoine, depuis des siècles, les -tueries n'ont jamais fait trêve entre chrétiens -de confessions ennemies. Or, chaque -fois que, dans un village, la sanglante -bataille éclatait entre Grecs et Bulgares, les -deux camps s'alliaient ensuite contre les -malheureux policiers musulmans accourus -pour mettre la paix, et tout finissait par -l'incendie et le pillage des maisons turques -d'alentour. Il suffit de lire les rapports rédigés -par nos compatriotes, les officiers -français au service de la gendarmerie internationale -de Macédoine, pour être édifié sur -ces tragédies chroniques ; tous s'accordent -pour en faire tomber la responsabilité sur -les Bulgares ; ils constatent même que, neuf -fois sur dix, elles étaient organisées par les -<i>comitadjis</i>, et de préférence dans les parages -habités par les étrangers, — afin de frapper -l'imagination de l'Europe, de fomenter sa -réprobation unanime contre une Turquie -aussi incapable d'assurer la paix intérieure, -en un mot de préparer de longue main -ce <i lang="la" xml:lang="la">tolle</i> qui accueille à présent la détresse -des vaincus. Aujourd'hui, du reste, que -l'œuvre de déconsidération est accomplie à -souhait, la Bulgarie s'occupe d'arrêter par -centaines ses comitadjis, dont elle n'a plus -besoin et qui pourraient devenir compromettants. -Oui, la vie était effroyable dans -ces farouches contrées, je le reconnais ; -mais elle continuera de l'être, n'en doutons -pas, après l'extermination des derniers -Turcs.</p> - -<p>Grecs et Bulgares n'ont cessé de se haïr à -mort ; malgré leur alliance temporaire, -attendons l'heure où ils recommenceront -de se massacrer entre eux, tout en persécutant, -bien entendu, les catholiques et surtout -les pauvres Uniates (orthodoxes ralliés -au catholicisme).</p> - -<p>Il faut que la bonne foi de ce même -grand journal parisien ait été surprise, je -veux l'espérer, pour qu'il ait publié la -lettre d'« un de ses abonnés » sur l'apaisement -à Salonique. A en croire ce personnage, -tout se serait passé là-bas le mieux du -monde, à part quelques petits désordres -inévitables qui auraient amené, les premiers -jours, « un peu de mauvaise humeur » (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>). -« Un peu de mauvaise humeur » est vraiment -une trouvaille sans prix! Après trois -ou quatre jours de pillages, de viols et de -tueries, un peu de mauvaise humeur, on en -aurait à moins. Quels moyens ont employés -les envahisseurs pour qu'une telle lettre fût -écrite, je n'ai pas à le rechercher ; mais je -crois qu'elle a peu de chances de trouver -crédit. Trop de témoins étaient là ; beaucoup -de Français et de Françaises, beaucoup de -consuls étrangers, les officiers et les matelots -de notre croiseur, tous ont vu et se sont -épouvantés!</p> - -<p>Cette même lettre contient une autre -perle plus rare. Le signataire, pour expliquer -cette mauvaise humeur de la colonie -européenne à Salonique, écrit textuellement : -« Et puis, ici, jusqu'à présent, la -Turquie était, au fond, <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i> ; les -étrangers y avaient une situation prépondérante, -qui ne saurait se maintenir intacte -sous une autre domination, quelle qu'elle -soit. » Est-il possible de donner un démenti -aussi catégorique au journal précité, qui -affirmait plus haut la cruauté du joug musulman? -Est-il possible de rendre un hommage, -à la fois plus complet et plus odieusement -ingrat, à tout ce qu'il y a de doux -et de débonnaire dans la domination turque -quand elle n'a pas à s'exercer sur des races -tout à fait intraitables!</p> - -<p>Mais ce sont là choses de détail où je -m'oublie, et ces incohérences ne valaient -pas d'être relevées.</p> - -<p>A cette heure, la grande angoisse qui -prime tout, c'est de se dire que le canon -recommence à faire ses profondes trouées -saignantes. L'héroïque Andrinople, à la fin, -tombera, cela semble inévitable ; alors, la -ville musulmane et toute la province musulmane -alentour seront livrées aux exterminateurs. -Un crime va se commettre, avec la -complicité de toutes les nations chrétiennes, -un des plus grands crimes que l'histoire ait -jamais enregistré. Et la France y aura contribué, -hélas! pour une trop large part.</p> - -<p>Au moins, je veux dire ici aux vaincus, -une fois encore, que, s'ils n'ont pas les sympathies -officielles de notre pays, des milliers -de cœurs français sont, quand même, avec -eux…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="h2" id="l9">IX<br /> -MI-CARÊME ET SAUVAGERIES</h3> - - -<p class="date">2 mars 1913.</p> - -<p>A l'heure où j'écris, sait-on de quoi s'occupent -les Pérotes? (On nomme là-bas Pérotes -les chrétiens, grecs ou autres, grecs -surtout, qui habitent Péra, le vaste faubourg -levantin de Constantinople.) Donc, sait-on -de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carême et -de tout ce qui s'ensuit, fêtes, bals, déguisements! -Et c'est si déplacé, si honteux, que -la presse commence tout de même à murmurer. -Est-ce que la plus élémentaire éducation -ne commanderait pas au moins de -faire silence, en ce moment, dans la grande -ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces -gens-là justifie une fois de plus le mot de -Bismarck : « En Orient, disait-il, il n'y a de -<i>gentilshommes</i> que les Turcs. »</p> - -<p>Ils vont se déguiser et danser, les Pérotes! -Et dans les rues, sous leurs fenêtres, -passent les hommes qui se rendent aux -lignes de Tchataldja, à la suprême tuerie. -Et partout, dans des maisons trop étroites -bondées de petits lits misérables, des blessés -manquent du nécessaire, demandent un peu -d'eau, un peu de pain, appellent pour qu'on -vienne laver leurs blessures qui pourrissent. -Et la campagne, à perte de vue, est pleine -de morts qui se décomposent sous la neige. -Et tout près, de l'autre côté des ponts, dans -l'immense Stamboul aux trois quarts incendié -(<i>mais seulement ses quartiers turcs, -comme par hasard</i>) tout ce qui n'est pas -parti pour l'armée, des femmes, des enfants, -des vieillards, errent sans vêtements, la faim -aux entrailles et le froid jusqu'aux os. Ils ne -se déguiseront pas pour la Mi-Carême, ceux-là, -non ; mais ils vaudraient l'aumône de -quelque couverture ou de quelque vieux manteau, -pauvres incendiés qui n'ont plus rien.</p> - -<p>Les Pérotes vont s'offrir des bals! Mais, -Dieu merci! les femmes de toutes les ambassades -d'Europe songent plutôt aux blessés. -A leur tête est notre admirable ambassadrice, -qui ne quitte guère les ambulances, -le chevet des mourants. Pour donner aussi -l'exemple, nous avons nos sœurs de charité -françaises que les Turcs bénissent, et l'une -d'elles, l'une des plus hautement vénérables, -m'écrivait hier : « Nous prions Dieu -chaque jour pour qu'il nous laisse sous la -domination musulmane ; que deviendrions-nous -si les autres arrivaient ici? »</p> - -<p><i>Les autres</i>, c'est-à-dire les orthodoxes et -surtout les exarchistes! Ce n'est pas seulement -pour les Turcs qu'ils sont intraitables, -ces <i>autres</i>-là ; une fois de plus ils viennent -de le prouver. On sait le refus opposé par -la Bulgarie aux prières réitérées de la -France, qui voulait, à Andrinople, une zone -neutre où nos nationaux, nos religieuses ne -risqueraient pas à toute heure la mort. Et -pas un journal n'a été flétrir le fait suivant : -l'Impératrice d'Allemagne, ayant écrit de sa -propre main à la Reine Éléonore pour lui -demander de laisser entrer à Andrinople des -caisses de remèdes avec une délégation de -la Croix-Rouge, essuya un échec ; sous la -pression du vautour de Bulgarie, la plus -malheureuse des reines fut obligée de répondre -par un refus. L'Empereur allemand -n'a pas dû, j'imagine, apprécier beaucoup -ce procédé du petit confrère. Qu'une place -assiégée ne veuille laisser sortir personne, -par crainte de renseignements qui seraient -donnés sur l'état de la garnison, cela s'explique -sans peine. Mais des assiégeants, refuser -l'entrée à quelques infirmiers avec -leur matériel sanitaire, quelles raisons stratégiques -pourrait-on bien inventer comme -excuse à cette brutalité-là?</p> - -<p><i>Les autres</i> — les Bulgares — en toute -tranquillité, sous les yeux fermés de l'Europe -complice, procèdent à l'extermination -systématique des Musulmans dans les provinces -envahies. Je laisse de côté les rapports -de source turque : on pourrait les -croire exagérés. Chez les Slaves, bien entendu, -c'est la conspiration du silence, plus -encore que chez nous. Mais il y a les nombreux -officiers français détachés dans la -gendarmerie internationale de Macédoine<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, -ceux qui n'ont pas accepté le mot d'ordre -diplomatique, et qui ne reculent pas ; leurs -rapports, publiés quand même, sont terrifiants ; -il semble toutefois que personne en -France n'ait daigné les lire. Il y a les religieux -des confréries latines établies en Turquie. -Et enfin, il y a, par légions, d'irrécusables -témoins autrichiens ou allemands, -des fonctionnaires, des docteurs, des pasteurs, -des officiers qui, dans toute la presse -étrangère non muselée comme la nôtre, ont -signé d'effroyables réquisitoires. Aux premiers -rangs de ceux-là, parmi tant d'autres, -je citerai le docteur Ernst Jaeckh, le général -Baumann, le colonel Veit, le capitaine -Rein, le professeur Dühring, dont les rapports -documentés, appuyés de photographies -hideuses, sont pour faire frémir : pillages, -incendies, viols sadiques, mutilations -qui ne se peuvent écrire ; massacres de -non combattants, préalablement liés en tas -avec des cordes, puis lardés à coups de -baïonnettes et achevés à coups de triques ; -vieilles femmes enfermées dans des granges -auxquelles on mettait le feu ; musulmans -qu'on inondait de pétrole avant de les -empiler dans les mosquées pour les y brûler -vifs…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Colonel Foulon, colonel Malfeyt, etc., etc.</p> -</div> -<p>Sur toute cette sauvagerie planait un -fanatisme bas et bestial ; on brisait les stèles -funéraires aux inscriptions coraniques et on -profanait les tombes ; aux assassinats on -mêlait le nom du Christ, et il arrivait parfois -que les meurtriers baptisaient de force -avant de massacrer! Plus enragés encore -que les envahisseurs, et plus lâches, les -chrétiens ottomans sortaient à leur rencontre, -les guidaient vers les maisons -turques, d'abord vers les plus riches, leur -dénonçaient les cachettes de l'argent ou -des jeunes femmes, pillaient avec eux et -tuaient avec eux. Les Turcs, du reste, ne -furent pas les seuls sur qui se déchaîna cette -frénésie rouge, que l'Europe encourage ; les -Juifs, bien entendu, pâtirent presque autant -qu'eux ; les Roumains aussi endurèrent la -persécution de ces chrétiens exarchistes, -leurs églises furent profanées et leurs livres -sacrés mis en pièces, au ruisseau.</p> - -<p>Un détail naïf et d'une étrangeté touchante, -au milieu de tant d'horreurs. Des -jeunes filles musulmanes auxquelles on -avait arraché leur voile — premier grand -outrage — avant de les mener en pâture -vers les soldats, s'étaient couvert le visage -des couches d'une boue épaisse ramassée -dans les ornières du chemin…</p> - -<blockquote> -<p>« Pour nous refouler en Asie, m'écrivait un -derviche, tant de crimes n'étaient même pas -nécessaires ; nous serions partis de nous-mêmes. -Nous aurions quitté, bien entendu, -les provinces conquises, plutôt que de rester -sous le couteau bulgare, il n'y avait qu'à nous -en laisser le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux -d'entre nous, qui ont pu fuir devant la grande -boucherie, affluer sous les murs de Constantinople, -et attendre là, résignés, dignes bien que -mourant de faim, attendre, des jours et des nuits, -qu'il y eût des bateaux pour les passer sur cette -rive asiatique d'où sont venus nos pères? »</p> -</blockquote> - -<p>Oui, mais ce n'était pas le déblaiement, -c'était l'extermination féroce qu'il fallait aux -« libérateurs »! Et cela continue, et cela va -continuer encore, tant qu'il restera dans la -province d'Andrinople un seul village qui -ne soit pas un amas de ruines calcinées -avec des cadavres plein les rues. <i>Et toutes -les chancelleries le savent de la façon la plus -certaine</i>, et, toutes, elles gardent le silence, -et partout la conscience publique est volontairement -trompée<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Il se trouve encore chez nous, après tant de révélations -indiscutables, des petites feuilles de province -pour écrire : « les <i>prétendues</i> atrocités des Bulgares ». -Les grands journaux cependant n'oseraient plus.</p> -</div> -<p>En vain les Turcs ont-ils demandé avec -instances qu'une commission internationale -fût envoyée dans les territoires envahis, suppliant -même qu'on l'envoyât tout de suite, -pendant que des milliers de cadavres de femmes -ou d'enfants pourrissent encore sur la -terre. L'Italie seule a fait mine de vouloir -entendre ; mais, devant le flegmatique refus -d'une autre grande puissance, on en est -resté là. Qu'importe à présent les prières des -Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries -n'ont plus besoin de leur présence, ayant -réussi à découvrir pour l'« équilibre européen » -une autre formule, où toutes les rapacités -vont trouver bien mieux leur profit!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="h2" id="l10">X<br /> -MASSACRES DE MACÉDOINE<br /> -<span class="small">ET</span><br /> -MASSACRES D'ARMÉNIE</h3> - - -<p class="date">22 mars 1913.</p> - -<p>J'affaiblirais ma défense des vaincus -d'Orient si je ne rendais aux alliés la part -de justice qui leur est due. Autant le coup -de main, l'attentat de l'Italie en Tripolitaine -restera inexcusable à jamais, autant paraît -légitime et noble l'effort des peuples balkaniques -vers l'indépendance ; qui donc songerait -à le contester? Même après quatre ou -cinq siècles, il n'y a pas prescription des -droits sur la terre ancestrale, c'est un rêve -encore magnifique de vouloir reprendre les -vieilles cités jadis conquises et faire revivre -leurs noms abolis, l'idée de patrie ne doit -pas mourir.</p> - -<p>Donc, malgré le regret et la souffrance de -tous ceux qui ont connu, compris, aimé l'Islam, -une approbation générale serait allée -aux vainqueurs d'aujourd'hui, si leur gloire -militaire n'avait été souillée hélas! de tant -de crimes et de mensonges.</p> - -<p>Oh! leurs longs mensonges si habilement -répandus pour égarer l'opinion, peut-être -sont-ils plus odieux encore que leurs crimes, -perpétrés avec l'excuse de l'excitation, dans -l'odeur de la poudre et l'ivresse du sang. -« Massacres de Macédoine! » Depuis combien -d'années ce cliché ne revenait-il pas -périodiquement dans la presse, par les soins -des gouvernements intéressés, tendant à -représenter les Turcs, aux yeux de l'Europe, -comme des monstres sanguinaires et d'ailleurs -tout à fait incapables de régir un pays, -autrement que par le despotisme et l'assassinat. -(Avec documents et références à l'appui, -je reparlerai plus loin de ces soi-disant -massacres, dont la responsabilité n'incomba -jamais à ceux que l'on en accuse.) « Atrocités -turques! » C'est le second cliché qui -servit depuis l'ouverture des hostilités et qui, -auprès des foules crédules, réussit jusqu'à -un certain point, grâce à une censure terrible. -En vain, les correspondants de guerre — les -consciencieux du moins, — constataient -la loyauté des soldats turcs et leur -modération le plus souvent admirable, en -vain s'indignaient-ils des actes de sauvagerie -commis par les vainqueurs, une censure -toujours vigilante, comme celle de l'Italie -en Tripolitaine, coupait le passage dangereux -de leur rapport, ou bien supprimait le -rapport tout entier ; quand par hasard -quelque révélation accablante arrivait quand -même jusqu'à la presse française, en vertu -de la conjuration du silence on se gardait de -l'insérer, et le cliché : « atrocités turques » — exact -quelquefois, je le reconnais, exceptionnellement -et surtout par représailles — revenait -toujours comme un refrain haineux -imprimé en grosses lettres raccrocheuses. -Mais il y avait trop de témoins pour que la -vérité ne se fît pas jour ; la presse autrichienne, -la presse allemande, chez qui le -silence n'était pas de règle comme chez nous, -commencèrent à conter avec stupeur des -crimes sans nom. Et puis nos officiers français, -détachés dans la garde internationale -de Macédoine, avaient vu, eux aussi, et il -était difficile de les intimider, ceux-là, pour -les faire taire. C'est ainsi que peu à peu de -grandes et ineffaçables taches d'opprobre -sont venues maculer ces conquérants, dont -la cause au fond était pourtant belle et juste, -et qui, malgré la traîtrise de l'attaque, malgré -l'inélégance d'être arrivés par derrière -comme des hyènes sur une proie déjà mortellement -blessée, commandent encore l'admiration -par de si courageuses victoires.</p> - -<p>Ainsi que je l'écrivais déjà au début de la -guerre, il semble que les Grecs se soient -montrés les moins cruels, bien qu'ils l'aient -été beaucoup trop encore ; il semble surtout -que leurs officiers se soient généralement -abstenus de pillages et de viols. En tout cas -le mot d'ordre pour les inutiles tueries n'est -jamais venu de leurs princes ; quant à leur -exquise reine, les Turcs sont les premiers à -redire avec vénération le bien qu'elle fit, -lors de son passage à Salonique, en secourant -des milliers de leurs frères qui accouraient -de toutes parts, chassés de leurs -villages par les incendies et les massacres.</p> - -<p>Mais les Serbes, mais les Bulgares!… -Rien ne reste après le passage de leurs armées -déjà férocement meurtrières et traînant après -elles, pour achever la destruction, ces bandes -de comitadjis couverts de peaux de bêtes, ces -hordes plus terrifiantes que celles d'Attila. -Chez eux d'ailleurs, les chefs donnent -l'exemple ; le haut commandement, au lieu -de punir, excite ou tolère ; dans les boucheries -sans merci, tout le monde est complice…</p> - -<p>Ce que je dis là, en Autriche, en Allemagne -on le sait depuis longtemps ; en -France on commence malgré tout à le -savoir ; je n'ai la prétention de l'apprendre à -personne. Et on sait bien aussi le plus horrible, -c'est que, même dans les régions où -c'est fini de se battre, l'extermination continue -calmement, froidement, parce qu'il s'agit -non pas de vaincre, mais d'anéantir la race -musulmane, et qu'il faut aussi en effacer jusqu'à -l'empreinte, incendier les mosquées, -abattre les minarets, bouleverser les sépultures, -briser partout les inscriptions coraniques, -sur les murailles comme sur les -tombes. Ce sont les barbares légendaires, ce -sont les Huns qui passent! En pleine Europe -et en plein <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, ces montagnards, -attardés dans la sombre cruauté médiévale, -nous rendent les vieux carnages auxquels -on ne croyait plus.</p> - -<p>A tout cela, les nations chrétiennes d'Occident, -les chancelleries enfin renseignées, -enfin contraintes d'avouer que les nouveaux -Croisés détiennent le record de l'horreur, -répondent, par hypocrisie autant que par -ignorance : « Ce n'est que juste réaction, -après quatre ou cinq siècles de torture! » — Mais, -que l'on relise donc les vieilles -chroniques de Macédoine, écrites par des -témoins sans partialité, par des chrétiens -latins ou par des juifs ; que l'on aille donc -se renseigner sur place auprès de tous les -étrangers qui ont habité ce pays de la terreur, — et -l'on verra bien alors qui étaient -les tortionnaires, les meurtriers : des Bulgares -toujours, des <i>comitadjis</i>, ou de simples -fanatiques exarchistes, pillant à main armée, -massacrant Orthodoxes ou Osmanlis, sans -choisir, jusqu'à l'heure où la police turque, -autrement dit la « <i>police internationale -macédonienne</i> », accourait pour mettre -l'ordre à coups de fusil et punir les assassins. -La vie devenait si intolérable que, peu -d'années avant la guerre actuelle, les Grecs, -outrés des crimes de leurs complices d'aujourd'hui, -avaient songé à s'allier avec le -Sultan contre le Gouvernement de Sofia. -Tels furent ces fameux massacres de Macédoine -que les Bulgares ont su dès longtemps -travestir à leur profit, pour ameuter l'Europe -contre la Turquie. Nos officiers français -détachés là-bas, qui maintes fois prirent part -à ces répressions du brigandage balkanique, -ont consigné les faits dans leurs rapports, -mais leur voix a été étouffée.</p> - -<p>En Asie Mineure, où il n'y a pas de Bulgares, -pas de comitadjis, est-ce que les Grecs -ne vivent pas en parfaite intelligence avec -les Turcs? Tant de lettres, qu'ils viennent -spontanément de m'écrire, suffiraient à -prouver combien le joug de l'Islam leur -semble léger. Quel pays de calme, toute cette -région qui s'étend de Smyrne aux confins -de la Syrie! Les voleurs y sont inconnus -et on peut y dormir la nuit portes ouvertes ; -une sérénité patriarcale y règne encore.</p> - -<p>Et les Roumains, presque nos frères ceux-là, -les Roumains qui représentent, parmi les -peuples jadis soumis au Croissant, la vraie -élite intellectuelle et morale, les Roumains -ont-ils gardé rancune à ces Turcs qui furent -leurs maîtres? Personne n'oserait le prétendre. -Non, c'est seulement pour leurs -anciens compagnons de tutelle, les Bulgares, -qu'ils professent une haine toujours vivace.</p> - -<p>Et les malheureux Juifs d'Espagne, où -sont-ils venus se réfugier quand les chrétiens -les exterminaient? Chez ces Turcs, qui leur -donnent depuis quatre ou cinq siècles la plus -tolérante hospitalité, et qu'ils ne cessent de -bénir.</p> - -<p>Oh! je sais bien, il y a eu les massacres -d'Arméniens! Ici, ce n'est plus de la calomnie, -ce n'est plus de la légende, c'est de l'effarante -réalité. Ici, c'est la grande tache dans -l'histoire de ceux que, en mon âme et conscience, -je crois infiniment dignes d'être -défendus, mais que cependant je ne saurais -soutenir envers et contre tout lorsqu'ils -sont coupables. Il y a du reste chez eux tant -de qualités de premier ordre, tant de noblesse -originelle, tant de foncière honnêteté, tant -de compassion et de tolérance, qu'ils n'ont -pas besoin qu'on les défende en aveugle ; ce -serait même leur nuire et leur faire injure. -Oui, les massacres d'Arméniens, c'est peut-être -le crime qu'ils expient si affreusement -aujourd'hui ; en tout cas, c'est en souvenir de -ces néfastes journées de 1896 que l'Europe -détourne sa pitié de leurs souffrances. Ici, -je ne puis les absoudre, mais seulement plaider -pour eux les circonstances atténuantes.</p> - -<p>A Dieu ne plaise que je veuille accabler la -race arménienne. Elle a dégénéré aujourd'hui -comme il arrive à toutes les races qui -ont eu le malheur suprême de perdre leur -patrie ; son courage a faibli ; elle s'est jetée -dans le mercantilisme et l'usure, beaucoup -plus même que la race juive, qui y avait été -poussée avant elle par un sort pareil au -sien<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Mais elle a été, dans le passé, grande -et glorieuse, et, malgré ses tares, acquises -dans la servitude, ses malheurs, tant de -malheurs inouïs qui n'ont cessé de l'accabler, -doivent nous la rendre un peu sacrée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voici à ce sujet un proverbe turc que l'on ne m'accusera -pas d'avoir inventé : « Il faut quatre Juifs pour -faire un Arménien. »</p> -</div> -<p>Il faudrait sans doute chercher bien loin, -au fond des temps, pour trouver les origines -de cette haine si farouche entre les Arméniens -et les Turcs, qui semblaient jadis des peuples -faits pour se tolérer et s'unir. Les premières -grandes tueries <i>mutuelles</i> dont s'émut l'Europe -eurent lieu dans des régions reculées -de l'Asie Mineure ; les Kurdes y prirent part -bien plus que les Turcs proprement dits ; -elles eurent le caractère de batailles plutôt -que de massacres, et l'histoire n'en est pas -clairement connue. Dans les contrées si -rudes de Zeïtoun et de Sassoun, dans les montagnes -hérissées de rochers et de forêts, des -Arméniens qui avaient conservé encore leurs -antiques qualités guerrières, regimbaient à -main armée contre la domination musulmane, — qui -songerait à leur en faire un -reproche? — Les musulmans réprimaient -leurs rébellions, — n'était-ce pas naturel? -Et ils firent en effet des répressions par trop -terribles, dans la manière des coalisés chrétiens -d'aujourd'hui en Thrace et en Macédoine.</p> - -<p>Mais les raffinements dans le meurtre après -la bataille, les froides cruautés dont on les -accuse, je me permettrai de croire tout cela -exagéré pour les besoins de la cause, tant -que le récit n'en sera fait que par des Arméniens, -fût-ce même par des prélats.</p> - -<p>Quant aux massacres de Constantinople -en 1896, qui furent les plus retentissants, -pour en rejeter sur les Turcs toute l'horreur, -il faudrait d'abord oublier avec quelle violence -le « <i>parti révolutionnaire arménien</i> » -avait commencé l'attaque. Après avoir annoncé -l'intention de mettre le feu à la ville, -qui « <i>à coup sûr</i>, disaient les affiches effrontément -placardées, <i>serait bientôt réduite à un -désert de cendre</i>, » (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) un parti de jeunes -conspirateurs, — admirables d'audace, je le -veux bien, — s'était emparé de la banque -ottomane pour la faire sauter, tandis que -d'autres mettaient en sang le quartier de -Psammatia. Il y eut dix-huit heures d'épouvante -pendant lesquelles la dynamite fit rage, -et un peu partout les bombes arméniennes, -lancées par les fenêtres, tombèrent dru sur -la tête des soldats.</p> - -<p>Eh bien, quelle est la nation au monde -qui n'aurait pas répondu à un pareil attentat -par un châtiment exemplaire? Prenons par -exemple une nation slave, puisque ce sont des -Slaves, aujourd'hui, qui jettent sur les Turcs -l'anathème, et choisissons la nation russe, -notre amie, qui est de toutes la plus civilisée -et foncièrement la meilleure. La nation russe, -mais de nos jours encore elle persécutait les -Juifs pour des actes d'usure beaucoup moins -exaspérants que ceux des Arméniens ; qu'aurait-elle -donc fait si ces mêmes Juifs, revolver -au poing, s'étaient emparés des banques -impériales, jetant partout des bombes -et menaçant d'incendier Moscou? Qu'aurait-elle -fait si, en outre, le Tzar, son chef religieux, -avait, comme le Khalife, lancé -l'ordre d'extermination?</p> - -<p>Certes un massacre n'est jamais excusable, -et je ne prétends pas absoudre mes -amis turcs, je ne veux qu'atténuer leur -faute, comme c'est justice. En temps normal, -débonnaires, tolérants à l'excès, doux -comme des enfants rêveurs, je sais qu'ils -ont des sursauts d'extrême violence, et que -parfois des nuages rouges leur passent -devant les yeux, mais seulement quand -une vieille haine héréditaire, toujours justifiée -du reste, se ranime au fond de leur -cœur, ou quand la voix du Khalife les appelle -à quelque suprême défense de l'Islam…</p> - -<p>L'Islam! L'Islam dont la Turquie était le -porte-drapeau, l'Islam que cependant des -millions d'hommes sont prêts à défendre -jusqu'à mourir, l'Islam, hélas! s'éteint -comme un grand soleil pour qui c'est bientôt -l'heure du soir. Il jettera sans doute encore, -à son couchant, de beaux rayons rouges ; -pendant quelques années de grâce, il pourra -embraser encore le ciel asiatique, et ses -défenseurs auront, avant l'agonie, des gestes -de héros. Mais malgré tout, je le sens plonger -peu à peu dans l'abîme où s'anéantissent les -religions et les civilisations révolues, et avec -lui achèveront de passer aussi le recueillement, -le rêve et la prière. Sur notre Terre -bientôt trop étroite, toute trépidante aujourd'hui -du grouillement des hommes qui asservissent -l'électricité, martèlent le fer et s'enivrent -d'alcool, il n'y a plus de place pour -les peuples contemplatifs et doux, qui ne -boivent que l'eau des sources et mettent en -Dieu leur espoir.</p> - -<p>L'Islam! Peut-être l'Europe, si perfide et -si utilitaire, aurait eu quelque intérêt pourtant -à le défendre encore. Elle n'a pas été -seulement criminelle, en poussant les Turcs -aux suprêmes désespérances, en laissant -exterminer toute cette population saine et -probe, autour de la ville où s'élève la merveilleuse -mosquée de Sélim II ; elle a été -imprévoyante aussi, car ce crime lui a valu -une interminable prolongation de la guerre. -Si elle avait su modérer les prétentions -exorbitantes des vainqueurs, grisés par la -victoire, elle aurait fait conclure la paix et -repris en Orient le cours de ses affaires -commerciales, qui semblent la préoccuper -uniquement. Et c'est dans l'avenir surtout -qu'elle sentira d'une façon plus lourde les -conséquences de son crime, — c'est plus tard, -quand le long du Bosphore trônera la capitale -redoutable d'un empire des Slaves du -Sud, et que l'exclusivisme intolérant de ces -parvenus aura remplacé la si accueillante -hospitalité ottomane.</p> - -<p>Car un jour viendra fatalement, hélas! -où Constantinople n'élèvera plus ses mille -croissants dans l'air, où Stamboul ne sera -plus Stamboul, n'aura plus ses minarets, -ses dômes, ses stèles, la paix de ses petites -places ombreuses, son indicible mystère, ni -le chant de ses muezzins chaque soir. Ce -sera, dans le modernisme et la laideur, une -ville quelconque, sur laquelle une barbarie -pèsera sans recours, — la plus noire des -barbaries, celle des peuples trop neufs qui -ne comprennent, en fait de progrès, que le -bruit, la vitesse, l'électricité, la fumée et la -ferraille.</p> - -<p>Et cette chute de la ville des Khalifes ne -marquera pas seulement la fin de la Turquie, -comme l'arrivée de Mahomet II marqua -pour les historiens la fin du Moyen âge ; il -semble qu'elle sonnera aussi une heure infiniment -plus grave et plus funèbre, l'heure -où l'Islam, et avec lui toutes les civilisations -exquises du passé, auront reçu le coup de -mort, achèveront de s'évanouir sous la ruée -des civilisations nouvelles, plus avides et -plus meurtrières. Le feuillet sera tourné -sur toute une période de l'histoire humaine, -la période du calme, du rêve et de la foi. -Triomphe définitif partout des races européennes, -qui sont devenues les grandes -tueuses, pour avoir perfectionné les explosifs -et sapé les éternelles espérances. Commencement -de temps nouveaux, qui s'annoncent -effroyables…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="h2" id="l11">XI<br /> -LETTRE -SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE</h3> - - -<p class="date">27 mars.</p> - -<p>« Chute d'Andrinople. La ville est en -flammes. » — Ceux qui ont lu cette note, en -grandes lettres, dans les journaux de ce -matin, se représenteront-ils l'épouvante et -l'horreur de cela : tomber aux mains des -Bulgares!</p> - -<p>Hélas! Telle est chez nous la force du -parti pris, que la sublime résistance d'Andrinople -n'a même pas touché les cœurs -français, ces mêmes cœurs pourtant qui -avaient décerné à Belfort sa couronne de -gloire. Telle est la force de l'aberration que -les journalistes ont osé taxer de barbarie la -lettre de l'héroïque Chukri Pacha déclarant, -après des mois d'angoisses et de souffrances -inouïes, qu'il brûlerait la ville plutôt que de -la rendre ; admirable en tout temps et quand -même, cette lettre se justifiait d'ailleurs rien -que par la brutalité des assaillants qui hurlaient -alentour des murs. Car personne chez -nous, même après l'invasion des Prussiens -en 1870, n'a la moindre idée de ce que cela -va être : tomber aux mains des Bulgares! -Ce ne sera pas comme la chute de Janina, -dont les défenseurs transportés à Athènes -ont été applaudis par la foule à leur arrivée. -Ce ne sera même pas comme la chute de -Salonique, où cependant des excès effroyables -furent commis. Non, cela promet d'être si -sauvage et si monstrueux que, en cette occurrence -extrême, brûler tout est bien le seul -parti qui reste à prendre. Quand les bottes -des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront -souillé la mosquée merveilleuse de Sélim II, -les adorables kiosques funéraires et les -saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries -commenceront, ainsi que partout où -passèrent ces chrétiens de la haine et du -shrapnell.</p> - -<p>Musulmans d'Andrinople! Pauvres assiégés! -Avoir enduré si longtemps le martyre -des privations et des frayeurs, dans cette -grande souricière de la mort, et être arrivés -enfin au jour où voici les meurtriers qui -entrent ; se dire qu'il n'y a plus moyen de -s'échapper dans les campagnes cernées où -l'on tue depuis des mois ; songer que tout le -monde finira par y passer, que même les -plaintes des petits enfants n'auront pas le -pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura même pas -de cachettes sûres où râler de faim sans -coups de crosse ou sans coups de baïonnettes ; -<i>savoir d'avance qu'il n'y aura pas de -pitié…</i></p> - -<p>Puissé-je me tromper dans mes prophéties -funèbres! Puisse ce roi de hasard, qui -a su avec une habileté infernale exploiter le -fanatisme et la farouche énergie de son -peuple, puisse-t-il être pris de remords, et -modérer un peu cette fois la ruée de ses -soldats dans cette ville où des étrangers -seront témoins, modérer ne fût-ce que par -crainte des jugements de l'histoire, et pour -épargner à son nom, déjà si entaché de -boue sanglante, la souillure de nouveaux -massacres.</p> - - -<p class="date">10 avril 1913.</p> - -<p><i>P.-S.</i> — Quinze jours ont passé déjà sur -cette chute d'Andrinople. Ainsi qu'il était à -prévoir, les dépêches officielles soumises à -la toujours même terrible censure, nous apprennent -que les vainqueurs ont été magnanimes, -et que la ville est rentrée dans la -paix et la joie. Quelques témoins anglais -cependant commencent à divulguer de plus -sinistres nouvelles : « Le campement des -prisonniers turcs, disent-ils, est une lamentable -morgue où chaque jour l'on meurt par -centaines, de froid et de faim! » Et puis, il -y a lieu de trembler sur le sort de ces détachements -de vaincus, que les Bulgares -emmènent « <i>afin de les mieux caserner dans -des villes de l'intérieur</i> ». Ne leur arrivera-t-il -pas comme aux vaincus de Macédoine, -que l'on emmenait ainsi sous le même prétexte, -et qu'à la première étape, dès que l'on -se sentait loin des regards indiscrets, on -massacrait sauvagement?… Donc, n'ayons -pas confiance encore, hélas! Ce n'est que -plus tard que la vérité vraie, à grand' peine, -filtrera jusqu'à nous ; en attendant il y a -tout lieu de douter de ces belles dépêches, -après tant de révélations tardives mais irréfutables, -qui sont venues graduellement -nous apporter toujours plus de surprises et -toujours plus d'horreur!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">NOTES COMPLÉMENTAIRES</h2> - - -<p>Quelques lettres ou fragments de lettres, -dont je n'ai eu connaissance qu'après l'impression -de ce livre, et qui attestent encore -non seulement les atrocités chrétiennes, -mais la haine des orthodoxes contre les -catholiques et les « uniates ». J'ai voulu -prendre les plus typiques, parmi d'innombrables -qui ne cessent de m'arriver ; mais -pourquoi les unes, plutôt que les autres qui -apportent les mêmes accablants témoignages? -Je crains d'avoir choisi trop à la -hâte ; il aurait fallu les publier toutes!… Du -moins, parmi celles que je vais citer un peu -au hasard, il n'en est pas une dont le signataire -ne me soit connu et dont je ne puisse -garantir l'absolue véracité.</p> - -<p>Au moment où ces notes complémentaires -sont déjà à l'impression, je reçois la liste -détaillée des grandes tueries d'ensemble -commises dans les environs de Roptchoz, -Doïran, Kilkish et Serrès. Dans ces seules -régions, cinquante-deux bourgs ou villages, -dont j'ai la liste, anéantis, incendiés, les -hommes massacrés, les femmes violées, -quelques-unes converties de force à l'orthodoxie -et puis emmenées par les alliés pour -les besoins des soldats!… Trop tard pour -publier tout cela, trop tard pour publier les -lettres et documents qui continuent de -m'arriver chaque jour : ce livre lugubre ne -peut pas être interminable, il faut finir. -D'ailleurs la cause est entendue, pour tous -les gens de cœur et de bonne foi, on sait de -quel côté sont les assassins.</p> - -<p>Les hommes politiques affirment que l'intérêt -de notre pays est maintenant avec les -alliés, c'est là une thèse soutenable peut-être, -bien que dangereuse infiniment. Mais -que la France, notre chère France soit devenue -tout à coup celle qui ne s'indigne plus -des pires abominations, c'est un signe de -déchéance, hélas! et un présage de malheur…</p> - - -<h3>I</h3> - -<p class="c i">Nouvelle lettre de M. Claude Farrère au <i>Gil Blas</i>, -à propos de l'incident du <i>Bruix</i>.</p> - -<p>Au moment de la prise d'Andrinople, j'y -reviens… Mais je me trompe fort, ou ce sera -pour la dernière fois. Je ne crois pas que beaucoup -de gens, même de la plus mauvaise foi, -oseront ergoter sur le document que j'apporte.</p> - -<p>Pardon à tous ceux dont le cœur se soulèvera, -quand ils liront ce document-là.</p> - -<p>Un mot d'explication d'abord.</p> - -<p>Il y a trois ou quatre mois, en décembre dernier, -un de mes camarades, officier de marine -embarqué dans la division navale du Levant, -écrivait à sa femme une lettre familière, au -cours de laquelle il lui dépeignait en termes -indignés les abominations commises par les -troupes grecques et bulgares de Thrace et de -Macédoine.</p> - -<p>Cette lettre me fut communiquée. Je la communiquai -à mon tour à force personnalités -parisiennes. L'une d'elles, M. Raoul Aubry, -écrivit alors, sous la forme d'une interview -prise à moi, un très bel article où la lettre en -question était relatée.</p> - -<p>Se fiant aux termes exacts de cet article, que -j'avais eu le tort de ne pas relire mot à mot, -mon maître révéré, Pierre Loti, écrivit à son -tour, dans sa très noble <i>Turquie agonisante</i>, que -« les officiers du <i>Bruix</i> <em class="small">AVAIENT VU</em> les troupes -grecques et bulgares crever les yeux de leurs -prisonniers turcs ».</p> - -<p>Or, ces officiers-là n'avaient en réalité pas vu, — j'entends -vu de leurs yeux, ce qui s'appelle -vu, — l'atrocité ci-dessus rapportée. Sollicités -par le prince Nicolas de Grèce, ils furent donc -contraints de le déclarer officiellement. Et force -gens, — ceux-là mêmes dont je parlais tout à -l'heure, les gens de mauvaise foi, — essayèrent -de transformer cette déclaration, toute visuelle, -si j'ose dire, en un démenti que les officiers du -<i>Bruix</i> auraient infligé à Pierre Loti.</p> - -<p>De là à conclure que les alliés balkaniques -n'avaient jamais crevé les yeux du moindre prisonnier -turc, il n'y avait qu'un pas.</p> - -<p>Et ce pas-là, divers journalistes peu recommandables -se risquèrent sournoisement à le -franchir, en écrivant divers articles, tous fort -vilains, au commencement de ce mois-ci, mars -1913.</p> - -<p>Par malheur, un de ces articles-là tombait, -le 11 mars, sous les yeux de mon camarade, -embarqué dans la division navale du Levant, — l'officier -de marine qui avait écrit en décembre -dernier la fameuse lettre, source de ma précédente -documentation, et origine de toute l'affaire.</p> - -<p>Et cet officier, — dont je persiste à taire le -nom, tenant à ne point l'exposer aux couteaux -des assassins prétendus soldats qu'il soufflette -comme on va voir, — sautait immédiatement -sur sa plume, et m'écrivait, dans le premier jet -de son indignation, la nouvelle lettre que voici.</p> - -<p>Je m'en voudrais à mort d'y changer une virgule ; -et je n'en supprime que la date et que la -signature, pour la bonne raison exposée ci-dessus<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> La rédaction de <i>Gil Blas</i>, tout en s'associant à la -juste indignation de Claude Farrère, prend sur elle de -supprimer dans la lettre en question quelques termes -énergiques dont l'auteur stigmatise les faits rapportés -par lui, — cela par pur et simple respect dû aux lectrices -de ce journal.</p> -</div> - -<p class="c gap"><i>A Monsieur le lieutenant de vaisseau<br /> -Claude Farrère, 5, rue de l'Échelle, Paris.<br /> -A bord du …</i></p> - -<p class="date">De X… (Turquie.)</p> - -<p class="ind">Mon cher ami,</p> - -<p>Je viens de lire à l'instant dans le <i>Petit Var</i> -du 2 mars (qui nous parvient aujourd'hui), une -tartine au sujet du différend de Loti et des officiers -du <i>Bruix</i>. J'avais bien pensé que c'était -vous qui aviez fourni les tuyaux à Loti ; et je -comprends à présent que ce sont ceux que je -vous avais envoyés. Je ne me rappelle plus -aujourd'hui les termes exacts que j'ai employés, -à cette époque, pour vous peindre les -atrocités qui se sont commises en Turquie d'Europe. -Mais, ce que je peux vous dire, c'est que je -maintiens sans restriction tout ce que je vous -ai conté ; et que je vous remercie de n'en avoir -point douté. Ces notes avaient été écrites au -jour le jour et sous l'impression des événements. -D'ailleurs je retrouve les faits détaillés -dans mes papiers, avec la collection des télégrammes -T. S. F. se rapportant aux événements. -Tout cela est d'autre part encore entièrement -présent à ma mémoire. Puisqu'il paraît y avoir -discussion sur cette matière, je juge bon d'y -ajouter d'autres détails que je ne vous avais pas -signalés à cause de la longueur déjà exagérée -de mes lettres précédentes.</p> - -<p>Comme vous le dites très justement : <span class="i">Le démenti -des officiers du <i>Bruix</i> est <em class="small">TOUT DIPLOMATIQUE</em> -et ne se rapporte certainement qu'à l'expression -« <em class="small">VU DE LEURS YEUX</em> ».</span> On n'a, en -effet, pas l'habitude de nous convier à ces -petites fêtes (bien qu'il soit quelquefois possible -de commettre des indiscrétions ainsi -que vous le verrez plus loin). Je ne crois pas -en commettre une contre le secret professionnel -en vous communiquant des extraits de -télégrammes du <i>Bruix</i> qui, envoyés en clair -par T. S. F., n'avaient par conséquent rien de -confidentiel et d'ailleurs ont été interceptés par -tous les croiseurs étrangers, puis publiés partiellement -dans divers journaux du Levant. -Voici donc : — Le 14 novembre, je lis : « <i>Des -notables musulmans ont renouvelé aujourd'hui -auprès de moi de pressantes demandes d'assistance -contre les assassinats et les excès abominables -que commettent les soldats Grecs… je suis -assailli de plaintes de <em class="small">FRANÇAIS VOLÉS ET MALTRAITÉS -PAR LES GRECS</em>…</i> »</p> - -<p>En date du 17 novembre : « <i>Des témoignages -incontestables me sont fournis au sujet des atrocités -commises par les Chrétiens à l'égard des -Musulmans de la province de Salonique. <em class="small">IL S'AGIT -D'UN MASSACRE GÉNÉRAL</em> entrepris dans des conditions -particulièrement odieuses… <em class="small">LES SOLDATS -TURCS BÉNÉFICIANT DE LA CAPITULATION DE SALONIQUE</em> -et évacués sur l'intérieur <em class="small">SONT AUSSI ASSASSINÉS -EN COURS DE ROUTE</em>…</i> » Ceci émanait -du <i>Bruix</i>, ne l'oubliez pas.</p> - -<p>Je pourrais vous en citer d'autres, mais -ceux-là sont, je crois, suffisamment nets et -catégoriques. Ils font d'ailleurs le plus grand -honneur au commandant qui a osé les rédiger -dans cette forme et les transmettre en clair. -C'était ce que je vous disais je crois, au sujet -du <i>Bruix</i>.</p> - -<p>Quant à l'histoire des prisonniers turcs -aveuglés, je n'ai naturellement pas assisté à -l'opération, mais cela nous a été rapporté de -divers côtés <i>en pays chrétien</i> et en <i>particulier -par <em class="small">DEUX FRANÇAIS EMPLOYÉS DANS UNE GRANDE -ADMINISTRATION LOCALE</em></i>. D'ailleurs je ne conçois -pas quelle raison on peut avoir d'en douter, -honnêtement, car des exercices de ce genre ne -sont pas tellement rares dans ces parages. -Croyez bien que ces « gentillesses » n'ont pas -été les seules de l'espèce commises… Mon cher -ami, quand mon esprit se reporte sur tout ce -que j'ai vu dans ces régions, le cœur m'en lève -de dégoût. Je ne suis pas suspect de sensiblerie. -J'ai déjà vu la guerre de près, je l'ai -faite, au Maroc et ailleurs, et je conçois tout -ce qu'elle comporte de misère et d'horreurs. -Mais en ce qui concerne les façons de faire des -alliés, je ne peux m'empêcher de penser à -l'invasion des Huns, dont ils sont d'ailleurs les -dignes descendants.</p> - -<p>Je vous disais plus haut qu'en dépit du soin -que les orthodoxes prennent de faire endosser -leurs atrocités aux Musulmans, on peut arriver -parfois à en apercevoir des échantillons non -équivoques. Je m'explique. Il s'agit encore de -Dedeagatch. Je ne reviendrai pas sur les conditions -dans lesquelles la ville fut prise par -quelques centaines de comitadjis bulgares, -conditions que je vous ai déjà relatées et qui -permirent aux Grecs d'assouvir leurs haines -personnelles (en dénonçant des « Turcophiles » -immédiatement massacrés par les Bulgares), -et surtout de piller, voler, violer, etc…</p> - -<p>Je vais simplement vous conter trois petites -histoires dont j'ai été le témoin… j'ai vu moi-même, -<em class="small">VU DE MES YEUX</em>, cette fois : — Je me -promenais à terre, avec un camarade, tous -deux en tenue. A un certain moment, nous -regardions des cadavres de Musulmans qui -gisaient, nus, sur la plage. Nous échangions la -remarque qu'ils avaient bien été tués à coups -de baïonnettes et par derrière, ainsi qu'on -nous l'avait dit. Ces pauvres diables avaient dû -fuir dans les rues et être lardés par les bourreaux -lancés à leur poursuite. Un comitadji -qui nous considérait s'avança alors, et nous -dit en ricanant : « Bien sûr, Turc pas valoir une -balle! » L'homme avait un tel air et une telle -face de bandit, qu'instinctivement j'ai fouillé -ma poche pour y sentir mon revolver.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Quelques heures plus tard, dans la ville -turque. Les chacals grecs avaient passé par là, -et il ne restait plus aucune chose ayant un -nom. De loin en loin, des femmes en larmes -assises sur des ruines fumantes. Tous les -hommes tués ou enfuis. Une très vieille femme -turque s'est jetée à nos pieds, pleurant à -chaudes larmes, baisant nos mains, etc… Elle -racontait une histoire que, en unissant notre -sabir, nous ne parvenions pas à saisir. Mais il -était visible qu'elle était en proie à une vive -émotion, et qu'elle implorait quelque chose. -Nous lui avons fait signe de marcher devant et -nous l'avons suivie. Elle nous a conduits, au -pas de course, à quelques centaines de mètres -plus loin, et là, nous avons compris : dans une -chose qui avait dû précédemment être une -maison, deux jeunes femmes et une gamine -turques, figures découvertes, pleuraient silencieusement. -A côté, deux soldats bulgares, -sans armes, la face congestionnée, se rajustaient, -l'air désagréablement surpris de notre -arrivée inopinée. Un gamin, pâle comme un -linge, nous a désigné les deux soldats, en hurlant -une histoire d'où il ressortait qu'il avait -voulu faire fuir les femmes, et que les soldats -l'avaient menacé de leurs couteaux. Nous -avons escorté tout ce monde sanglotant, en -lieu sûr, <i>non sans avoir fait constater le fait à -un officier bulgare qui passait par là</i>. (Il avait -l'air embêté.) — Ce qui s'était passé n'était -que trop net, — et trop net aussi que nous -étions arrivés trop tard.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Le lendemain, après-midi, je regardais la -ville, du bord, dans la lunette du télémètre -Barraud Strond. Vous savez que cet instrument, -utilisé comme longue-vue, donne, outre -un fort grossissement, un relief remarquable. -D'autre part nous n'étions pas très éloignés de -terre. Je voyais donc toutes choses comme si -je les avais touchées du doigt. J'ai vu deux -bons vieux bateliers turcs poursuivis, sur la -plage, par des soldats bulgares. La chasse a -duré cinq bonnes minutes. Les deux bateliers -ont été tués à coups de bâton. J'ai su ensuite -qu'ils avaient été découverts dans leurs caïques -où ils étaient cachés depuis quatre jours.</p> - -<p>Voilà. Je m'arrête parce qu'un pareil sujet -n'a pas de limites et qu'il faut une fin. Je suis -content, tout de même, qu'en dépit du pacte -de silence de la presse, la vérité commence à -se faire jour. Mais on ne dira jamais assez -quelle engeance immonde sont ces soldats soi-disant -chrétiens ; — les Grecs surtout. Quant -aux Bulgares, je veux bien que la plupart des -horreurs aient été commises par leurs comitadjis. -Mais, comme les réguliers ne les renient -même pas, c'est à mon sens le même -tabac.</p> - -<p>Adieu, mon cher ami. Excusez le pêle-mêle -de cette lettre écrite à la six-quatre-deux. Je -m'en serais voulu de retarder d'un jour mon -témoignage, que je vous apporte non comme -une justification, mais bien comme une confirmation -de ce que vous avez avancé. Il va de -soi que je vous laisse entièrement libre d'en -faire l'usage qui vous conviendra, voire même -de la publier intacte et sous ma signature, si -vous le jugez préférable. Par ailleurs, je vous -serais obligé d'en donner connaissance au -commandant Viaud. Je trouve rudement chic -l'attitude qu'il a prise vis-à-vis des Turcs, et je -serais désolé qu'il pût penser un seul instant -que j'aie pu, indirectement, l'induire en erreur, -bien que je n'aie pas l'honneur de le connaître -personnellement.</p> - -<p>Je pense d'ailleurs pouvoir causer bientôt de -tout cela avec vous : nous serons à Toulon à -la fin du mois… Tant mieux. C'est assez d'atrocités -comme ça!…</p> - -<p class="sign">(<i>Signature.</i>)</p> - -<p><i>P.-S.</i> — Encore un autre radio, malheureusement -incomplètement reçu par suite de -brouillage, en date du 19 novembre. Adressé -<i>du <span class="normal small">BRUIX</span> au <span class="normal">GAMBETTA</span> pour Ambassade : « Massacres -épouvantables par bandes bulgaro-grecques… -la malheureuse population musulmane… -centaines de cadavres femmes, enfants, affreusement -mutilés… sans sépulture… horribles représailles -exercées par éléments orthodoxes. <em class="small">50 WAGONS -DE CADAVRES.</em></i></p> - -<p>C'est peut-être les Turcs qui ont tué eux-mêmes -leurs femmes et leurs enfants, qui sait?</p> - -<p class="sign"><span class="small">X.</span></p> - -<p>Voilà.</p> - -<p>Moi, Claude Farrère, je certifie le texte ci-dessus -exact, et je garantis sur mon honneur -de soldat, l'honneur et la véracité du soldat, -mon correspondant.</p> - -<p>Pour la bonne réputation de la presse française, -j'espère qu'il ne se trouvera pas un seul -journal français pour oser ne pas reproduire -les termes essentiels de cet écrasant témoignage.</p> - -<p>La cause est entendue.</p> - -<p>Nous savons, des musulmans et des orthodoxes, -lesquels sont les bourreaux, lesquels -sont les victimes.</p> - -<p>Et nous savons aussi, de M. Pierre Loti et de -ses insulteurs, lequel est le grand honnête -homme, lesquels sont les aboyeurs à gages.</p> - -<p class="sign"><span class="small">CLAUDE FARRÈRE.</span></p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Maintenant ce passage de la lettre que je -reçois aujourd'hui même d'une religieuse -française, supérieure d'une des plus grandes -maisons d'éducation en Orient, une sainte -femme universellement connue et vénérée -là-bas, qui a transformé ses salles d'étude -en ambulance pour les blessés turcs :</p> - -<blockquote> -<p>« Nos pauvres Turcs, oui, je les plains du -fond de mon cœur. Jamais nous ne trouverons -autant de tolérance, autant de bonté chez ceux -qui veulent les chasser.</p> - -<p>»Nos blessés ont été admirables de reconnaissance, -et très faciles à soigner, etc. »</p> -</blockquote> - - -<h3>III</h3> - -<p class="c"><i>Lettre sur le passage des alliés à Salonique.</i></p> - -<p class="c"><span class="small">CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE DES</span> -« <span class="small">DROITS DE L'HOMME</span> »</p> - - -<p class="epi small drap">« … Les Turcs continuent à se livrer -au pillage et à tous les excès, tant -en Macédoine qu'en Thrace et en -Épire… »</p> - -<p class="sign small">(<i>Les Agences.</i>)</p> - - -<p>Tous les deux à trois jours, cette information -revient comme un <i>leitmotiv</i> dans les communiqués -que les agences télégraphiques d'Athènes, -de Sofia et de Belgrade envoient sans se lasser -à la presse mondiale, qui les enregistre bénévolement. -Je demande la permission de donner -aux lecteurs français connaissance des nouvelles -lamentables qui parviennent directement -de Salonique, de Serrès, de Cavalla et d'autres -centres macédoniens, et qui montrent sous un -jour diamétralement opposé les prétendus -excès turcs.</p> - -<p>Tout le monde sait déjà ce qui s'est passé à -Salonique, où l'armée grecque s'est livrée à un -sac en règle de la ville. Je n'insisterai donc pas -sur ces pénibles événements, me contentant -d'ajouter que dans les premiers jours de décembre, -malgré les démentis arrachés par la -force, la tranquillité était encore bien loin -d'être revenue. Les Saloniciens n'osaient pas -sortir de chez eux et ils se mettaient à plusieurs, -en plein jour, pour aller jusque chez le boulanger -ou l'épicier.</p> - -<p>A Serrès, au moment de l'entrée des Bulgares -dans la ville, un Turc tira deux coups de -feu et abattit deux soldats. Ce fut pour les -envahisseurs le signal d'un carnage épouvantable, -autorisé par les supérieurs. Durant vingt-quatre -heures, sous la conduite des orthodoxes -indigènes, et sous l'œil indulgent de leurs chefs, -les soldats bulgares pillèrent, volèrent, violèrent, -massacrèrent, s'enivrant de sang et de -rapine. Plus de <i>quinze cents</i> musulmans tombèrent -victimes de ce carnage inouï. Naturellement, -les juifs ne furent pas épargnés. Un des -leurs, M. H. Florentin, vit sa demeure envahie -par une horde sanguinaire qui fit main basse -sur les objets de valeur, détruisant tout ce qui -ne pouvait pas être emporté.</p> - -<p>A Cavalla, la tuerie ne fut pas aussi terrible, -mais les actes de sauvagerie ne furent pas -moins atroces. Le nombre des notables musulmans -égorgés comme des moutons n'est pas -inférieur à cent cinquante. Le consul d'Autriche-Hongrie, -M. Adolf Wix, n'a dû son salut -qu'en se réfugiant à bord d'un bateau du Lloyd. -De connivence avec la police bulgare, trois voïvodes -se présentèrent, à minuit, chez les riches -négociants en tabacs israélites. Malgré les -prières, les supplications, les offres de toutes -sortes des femmes éplorées, les comitadjis -enlevèrent six chefs de famille, dont un asthmatique, -un rhumatisant, un troisième atteint -d'obésité, et les conduisirent par une pluie torrentielle -à Yeni-Keuy, situé à six heures de -distance. Les malheureux ne furent relâchés -que le surlendemain, contre une rançon de -22.000 livres turques (500.000 francs). Les -voïvodes auteurs de cet acte de brigandage -seraient les compagnons de Tchernopeïew, -caïmacam actuel de Cavalla.</p> - -<p>A Drama, à Nousretli, dans la région de -Xanthie, à Demir-Hissar, et un peu partout, où -les croisés ont pourchassé les adeptes du croissant, -les mêmes scènes se sont déroulées sous -l'œil bienveillant des officiers, presque avec -leur consentement, sous leurs ordres peut-être. -<i>Soixante-dix mille</i> musulmans ont été ainsi -massacrés par les conquérants qui ont juré -d'exterminer l'Islam, d'en extirper la racine.</p> - -<p>Ce qu'il y a de plus révoltant, c'est l'attitude -des orthodoxes sujets ottomans qui servent -d'espions aux vainqueurs.</p> - -<p>N'est-il pas temps pour la presse, ce quatrième -pouvoir, de demander un peu de pitié, -un peu de charité chrétienne, pour tant d'innocents, -tant de veuves, tant d'orphelins, dont -le seul crime est d'être nés musulmans?</p> - -<p class="sign small"><span class="blk">SAM LÉVY,<br /> -<i>ancien rédacteur en chef<br /> -du <cite>Journal de Salonique</cite>.</i></span></p> - - -<h3>IV</h3> - -<p class="c"><i>Lettre d'un Français de Constantinople.</i></p> - -<p class="date">Constantinople, 8 décembre 1912.</p> - -<p>Le mardi 19 novembre, vers 8 heures du soir, -cent cinquante comitadjis bulgares pénétrèrent -soudainement dans la ville de Dedeagatch.</p> - -<p>Jusqu'à minuit, ces comitadjis se livrèrent -à un épouvantable massacre de Turcs ; ils pénétraient -dans les maisons, pillant et tuant -vieillards, femmes et enfants.</p> - -<p>La complicité des chrétiens (orthodoxes) de -la ville n'est pas douteuse : nous en avons vu -plusieurs conduisant ces brigands et désignant -les maisons et les personnes turques.</p> - -<p>D'ailleurs toutes les habitations chrétiennes -étaient marquées d'une croix blanche pour indiquer -qu'elles devaient être épargnées.</p> - -<p>Des Musulmans avaient cherché un abri dans -une mosquée ; il n'y avait que des vieillards, -des femmes et des enfants.</p> - -<p>Les Bulgares les cernent ; de la porte entr'ouverte, -un coup de revolver part ; aussitôt une -vive fusillade est dirigée sur ces malheureux, -des bombes sont lancées dans la mosquée, ce -fut un véritable carnage.</p> - -<p>Le lendemain, quand j'ai visité ce lieu de -désastre, j'y ai vu plus de vingt-cinq cadavres.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les prêtres catholiques italiens, qui ont une -école où est enseigné le français, avaient -recueilli une trentaine de Turcs qui s'y étaient -réfugiés. Ils furent dénoncés par des Grecs qui, -comme orthodoxes, haïssent les écoles catholiques, -dont la tolérance des Turcs avait jusqu'alors -facilité le développement.</p> - -<p>Les Bulgares s'y présentent et exigent la -livraison des réfugiés : les Pères s'y refusent ; -mais l'un des principaux Turcs, nommé Riza -bey, commissaire du gouvernement ottoman -auprès de la <i>Compagnie Française des Chemins -de fer</i>, craignant que cette hospitalité ne soit -la cause de grands malheurs, se rend spontanément -à ces forcenés.</p> - -<p>Ceux-ci l'emmènent et, à une cinquantaine -de mètres de l'école italienne, je les ai vus s'arrêter, -croiser la baïonnette et demander à -Riza bey de leur remettre son argent et de leur -indiquer sa propre maison.</p> - -<p>Riza bey, que je connaissais, était un jeune -homme instruit, d'une très bonne famille, et -qui avait une femme et un enfant. La pensée -du danger qu'allait courir sa famille lui inspira, -je n'en doute pas, le refus d'obéir à la sommation -de ces bandits, qui le transpercèrent de -leurs baïonnettes. Le malheureux s'affaissa ; il -était mort. L'un de ses assassins lui enleva ses -souliers pour s'en servir, et son corps resta -pendant cinq jours à la même place ; chaque -jour, on lui enlevait un effet ; au dernier -moment, il ne lui restait que sa chemise et son -caleçon.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les comitadjis bulgares retournèrent alors -auprès des Pères italiens et les menacèrent de -les tuer s'ils ne leur montraient pas leur caisse. -Force leur fut de s'exécuter : la caisse contenait -cent livres turques, dont les bandits s'emparèrent.</p> - -<p>A côté de ces Bulgares, il y eut les habitants -de religion grecque qui envahirent les maisons -turques, les mosquées, les locaux du gouvernement -et emportèrent tout ce qui leur tombait -sous la main, meubles, tapis, literie, etc…</p> - -<p>… Ce pillage dura huit jours, c'est-à-dire -jusqu'au moment où le drapeau français apparut -à l'horizon ; c'était notre cuirassé <i>Le Jurien-de-la-Gravière</i> ; -alors, comme par enchantement, -les comitadjis disparurent et le calme revint. -Les Grecs, dès l'entrée des troupes balkaniques, -s'étaient montrés arrogants subitement vis-à-vis -des étrangers, insultant le vice-consul d'Autriche, -M. Bergoubillon, agent de la Compagnie -du Lloyd, ne parlant de rien moins que de -fermer tous les établissements européens : -banques, etc., pour les remplacer par des -grecs.</p> - -<p>Mon devoir est de rendre hommage à l'évêque -grec de Dedeagatch, qui employa, dans cette -triste circonstance, son énergie et son autorité -à protéger les Turcs contre le pillage de ses propres -fidèles. Il réussit ainsi à sauver le caïmacam -et de nombreux Turcs ; mais il fut peu -écouté et menaça de quitter ses coreligionnaires -et compatriotes aussitôt la fin des hostilités, -« ne voulant plus rester, dit-il, à la tête d'une -communauté aussi indigne ».</p> - -<p>A l'arrivée du croiseur français, le courageux -prélat tint à se rendre à bord pour saluer le -commandant, qui, pour le remercier et le féliciter -de son attitude, lui rendit les honneurs en -tirant plusieurs coups de canon.</p> - -<p>… L'armée bulgare, qui avait laissé la ville -à la merci des comitadjis, rentra à Dedeagatch -dès l'arrivée du croiseur français. Le commandant, -voyant la ville désormais occupée par les -réguliers, jugea inutile de débarquer des marins -et mit le cap sur Cavalla.</p> - -<p>A Cavalla, des horreurs pareilles à celles de -Dedeagatch s'étaient commises. Cependant, les -officiers français eurent le temps de descendre -à terre à Dedeagatch et de se rendre compte -des abominations commises ; ils prirent même -quelques photographies.</p> - -<p>L'armée bulgare était, à Dedeagatch, sous les -ordres du général de division Gueneff.</p> - -<p>Les Pères italiens se plaignirent à lui de la -conduite odieuse à leur égard des comitadjis. -Le général fit une enquête, constata les faits et -retrouva même soixante-dix livres turques sur -les cent qui leur avaient été volées.</p> - -<p>« Mais, leur dit le général Gueneff, comme -nous avons l'intention d'élever un monument -en l'honneur des soldats bulgares morts pendant -la guerre, je garde cet argent pour cette -œuvre. »</p> - -<p>Le même général Gueneff, ayant appris que -l'évêque grec avait recueilli toutes les femmes -turques dans l'école grecque, afin de les mettre -à l'abri des mauvais traitements, réussit à -décider ce prélat à les relâcher, pour loger ses -soldats.</p> - -<p>Les malheureuses durent retourner dans -leurs maisons pillées et abandonnées et, dans -la nuit, restées sans défense, elles furent violées -par les soldats de ce général.</p> - -<p>La deuxième nuit de leur arrivée, les mêmes -soldats du général Gueneff pillèrent les magasins -de M. Rodhe, vice-consul d'Allemagne et -agent de la Compagnie de transports Schenker.</p> - -<p>Les Bulgares ont placé des sentinelles devant -chaque consulat, avec défense à qui que ce -soit d'y pénétrer ; c'est ainsi que, malgré les -protestations énergiques des consuls de France -et d'Allemagne, les agents consulaires sont -pour ainsi dire prisonniers, privés de tout contact -avec leurs nationaux ou protégés et mis -dans l'impossibilité de remplir leurs fonctions -et leurs devoirs.</p> - -<p>Devant l'hostilité de la population grecque -indigène, <i>beaucoup d'entre nous, Français</i>, -s'étaient concertés pour prendre des mesures -communes de défense, en cas d'attaque. Heureusement, -le <i>Jurien-de-la-Gravière</i>, avisé, put -arriver à temps pour imposer respect et nous -transmettre l'ordre de l'ambassadeur de rentrer -à Constantinople.</p> - -<p>Les Bulgares se sont également emparés du -chemin de fer français, ont expulsé brutalement -tout le personnel indigène et français, sans -distinction, et l'ont remplacé par un personnel -bulgare. Les autorités militaires refusèrent de -délivrer aux agents français le moindre reçu -ou pièce officielle de prise de possession du -matériel.</p> - -<p class="sign"><i>Signé</i> : X…</p> - -<p class="r small">(Communiqué par M. J. Odelin, de <i>l'Œuvre</i>.)</p> - - -<h3>V</h3> - -<p class="c"><i>Lettre d'un missionnaire français.</i></p> - -<p class="c small">MISSION DE MACÉDOINE</p> - -<p class="date">R…, 21 novembre 1912.</p> - -<p>… Enfin, j'ai des nouvelles de <i>Yenidjé</i>.</p> - -<p>Une fois que les Grecs y sont entrés, ils ont -commencé à brûler le Tcharchi (marché couvert -turc) et les maisons turques ; mais, auparavant, -tous les bons chrétiens (orthodoxes de Yenidjé) -se sont mis à piller d'une manière odieuse ; -magasins et maisons turques, tout y a passé. -Le samedi après-midi, le dimanche, le lundi, -etc… cependant que les maisons continuaient -à brûler ; les riches n'étaient pas moins ardents -à la curée que les pauvres, chacun a pris selon -sa capacité, les uns pour vingt-cinq livres turques, -les autres pour cinq cents.</p> - -<p>Il y a, à Yenidjé, quelques centaines de soldats -grecs. Ils s'y conduisent comme à Salonique, -c'est-à-dire qu'ils pénètrent dans les maisons, -volent, pillent et violent. C'est du reste ce -qu'ils ont fait dans tous les villages des environs -de Yenidjé, partout où ils ont passé.</p> - -<p>Ils se montrent très fanatiques, réservant -toute leur faveur pour ceux qui sont de religion -grecque et traitant plutôt mal les autres ; -aux Grecs de religion ils ont payé ce qu'ils ont -réquisitionné, mais ils ont pris quatre-vingt-six -moutons à un pauvre Bulgare (schismatique) de -Yenidjé, sans paiement et sans garantie pour -l'avenir.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Grecs et Bulgares se conduisent, en Macédoine, -comme des Barbares, et cela fera certainement -détestable impression en Europe, -quand on le saura.</p> - -<p>Tout s'est bien passé pour <i>Paliortsi</i>, mais -aux alentours, les chrétiens (orthodoxes) des -villages se sont conduits comme des sauvages.</p> - -<p>A <i>Bogdantsi</i>, les chrétiens ont dévalisé les -maisons turques, arrachant aux femmes leurs -ornements, leur coupant le bout de l'oreille -pour leur prendre leurs pendants, puis violant -femmes et jeunes filles.</p> - -<p>A <i>Pobregovo</i>, les gens de <i>Bogdantsi</i> et de -<i>Stoyakovo</i> ont fait irruption et, pendant que -les uns se livraient au pillage, les autres violaient -femmes et filles, et ce sont des chrétiens!</p> - -<p>De son côté, M. M… m'écrit que les femmes -et les filles qui, après le massacre des hommes -à <i>Rayanovo</i>, avaient été recueillies à <i>Tolni-Todorak</i>, -ont été tuées et qu'il n'en reste plus -que trois, selon les uns, neuf selon les autres.</p> - -<p>Inutile de dire que toutes ces victimes sont -turques.</p> - -<p>A <i>Dolni-Poroy</i>, les Turcs ont été massacrés.</p> - -<p>A <i>Vaisly</i>, toute la population turque a été -tuée.</p> - -<p>A <i>Roucouch</i>, les exécutions continuent et il -y a une dizaine de Turcs tués chaque jour.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Après cela, que les journaux européens, -<i>Croix</i>, <i>Univers</i> ou autres, entonnent des dithyrambes -à la gloire des peuples balkaniques et -parlent encore de Croisade, et de Croix contre -le Croissant!</p> - -<p>Ici, tout le monde est écœuré, et il faut -espérer que l'Europe finira par ouvrir les yeux ; -car, le vol, la lubricité et l'homicide s'en donnent -à cœur joie, en ce moment, en Macédoine, -et <i>ce sont des chrétiens</i> (orthodoxes) qui <i>sur ce -point rivalisent entre eux</i>.</p> - -<p>Ce qui nous inquiète, c'est l'avenir.</p> - -<p>Quel sera le sort de la Macédoine?</p> - -<p>Grecs ou Bulgares? plaise à Dieu que ce ne -soit ni les uns ni les autres, car ce serait la -ruine de nos missions françaises.</p> - -<p>Vous connaissez les Grecs, ils n'auront pas de -repos qu'ils n'aient détruit nos missions, car -ils ne peuvent supporter les <i>Uniates</i>.</p> - -<p>Ce qui se passe en Bulgarie, même pour les -catholiques latins, n'est guère encourageant, -et c'est encore pis que ce qui se passe en -Grèce. Aussi, désirons-nous vivement que la -Macédoine reste autonome, dût-elle même devenir -autrichienne. Peut-être ne serait-ce pas, -pour nous, un bien personnellement, mais ce -serait le salut de la mission, du catholicisme -et même encore de l'influence française.</p> - -<p class="sign"><i>Signé</i> : D…</p> - -<p class="r small">(Communiqué par M. J. Odelin, de <i>l'Œuvre</i>.)</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p class="c">(<i>Émanant du Consulat austro-hongrois sur l'entrée -des Serbes à Prizrend le 5 novembre dernier.</i>)</p> - -<p>Peu après que les troupes serbes eurent pénétré -en ville, nous entendîmes la fusillade de -l'infanterie dans les rues. M. Prochaska me dit -alors avec indignation : « C'est une trahison. -Les Serbes sont en train de tirer sur les habitants -qui ne leur font rien. »</p> - -<p>Dans le consulat se trouvaient, en plus du -consul, son secrétaire, deux kawas, un marchand -italien, un sujet allemand et deux voyageurs -autrichiens. En outre, il s'y trouvait -également vingt-deux blessés, dix-huit familles -de la ville, plusieurs dames qui se chargeaient -de prendre soin des blessés et un assez grand -nombre d'enfants.</p> - -<p>Une section de soldats serbes conduite par -un officier à cheval apparut alors devant le -consulat. L'officier demanda à parler au consul. -M. Prochaska vint alors à la porte. Le chef -lui renouvela l'ordre d'ouvrir le consulat afin -d'y placer les soldats serbes blessés et afin de -permettre la recherche des traîtres turcs qui -auraient pu s'y réfugier.</p> - -<p>M. Prochaska répondit, avec politesse mais -avec fermeté, que l'hôpital était déjà plein de -blessés. L'officier repartit : « Oui, il est plein -de misérables Albanais, et ceux-là, nous les -jetterons dehors. »</p> - -<p>Le consul riposta : « Messieurs, je vous ferai -remarquer que le terrain sur lequel se trouve -le consulat est un terrain neutre, et qu'il jouit -de la protection de la monarchie que je représente. -<i>Vous voyez flotter sur ces murs le drapeau -autrichien, et en outre le signe de la Croix-Rouge -internationale.</i> »</p> - -<p>Le Serbe lui répliqua : « Ce sont là des mots -inutiles. Je vous ordonne d'ouvrir. »</p> - -<p>M. Prochaska ne fit à ces paroles aucune -réponse et rentra dans son bureau. L'officier -serbe donna l'ordre à ses soldats de pénétrer de -force dans le consulat. Avec des bravos et des -cris insultants pour l'Autriche-Hongrie, les -soldats arrachèrent le drapeau austro-hongrois -et le traînèrent dans la boue. La porte fut -ouverte avec violence, les soldats escaladèrent -le mur de l'entrée et pénétrèrent dans le bâtiment. -<i>Les familles des Albanais qui s'y étaient -réfugiés furent tuées sans merci. Il en fut de -même des blessés qui furent massacrés dans leur -lit. Les femmes et les enfants furent tués.</i></p> - -<p>Il y eut des Serbes qui <i>allèrent</i> jusqu'à -<i>souiller des cadavres</i>.</p> - -<p>Le consul protesta solennellement. Les -Serbes lui répondirent par des ricanements.</p> - -<p class="r small">(Communiqué par M. J. Odelin, de <i>l'Œuvre</i>.)</p> - - -<h3>VII</h3> - -<p class="c"><i>Lettre d'un Français de Constantinople.</i></p> - -<p>Je viens, dit-il, de parcourir la région entre -Demir-Hissar, Serrès et Salonique ; c'est un -spectacle horrible, j'ai vu sur la route plus -d'un millier de cadavres de paysans turcs, -hommes, femmes, enfants, vieillards, massacrés -par les chrétiens.</p> - - -<h3>VIII</h3> - -<p class="drap"><i>Lettre adressée à M. J. Odelin, qui, dans <cite>l'Œuvre</cite>, -a si vaillamment fait campagne pour le bon -droit, par M. Lucien Maurouard, ministre plénipotentiaire, -qui fut vingt ans diplomate français -en Orient.</i></p> - -<p class="date">Paris, le 2 janvier 1913.</p> - -<p class="ind">Monsieur,</p> - -<p>Par ce fait même que les Turcs sont plus -adonnés à l'agriculture qu'enclins aux initiatives -industrielles et financières, l'Empire ottoman -est terre d'élection pour le développement -des intérêts économiques étrangers.</p> - -<p>Voilà plusieurs siècles qu'à la faveur des -Capitulations, nos comptoirs commerciaux -se sont installés dans les Échelles du Levant, y -prospérant avec sécurité, et, de nos jours, -mines, ports, quais, phares, chemins de fer, -régies financières, banques, manufactures et -exploitations diverses se sont créés dans cet -Empire sous la direction de notre personnel -technique français et avec le concours de nos -capitaux.</p> - -<p>Voilà bien longtemps aussi que nos missions, -nos écoles (laïques ou religieuses) propagent -dans la plupart des villes notre enseignement -et notre influence, à l'abri, non seulement -d'une parfaite tolérance, mais même de réels -privilèges.</p> - -<p>En cas d'incidents dommageables aux personnes -ou aux propriétés étrangères, on sait -combien la protection de ces intérêts et l'obtention -d'indemnités s'il y a lieu, sont facilitées -aux autorités diplomatiques et consulaires par -le régime des Capitulations.</p> - -<p>Voilà pour le passé ; et voici pour l'avenir.</p> - -<p>Assez différente est et sera sans doute la -situation dans les territoires détachés de -l'Empire pour la formation et l'accroissement -des États balkaniques.</p> - -<p>Ces peuples jeunes se montrent, comme -c'est leur droit d'ailleurs, animés d'un nationalisme -ardent, à tendances plus ou moins exclusivistes, -et certainement moins propice que la -mentalité et les usages musulmans à la pénétration -des intérêts étrangers.</p> - -<p>Il est notoire que la Croix orthodoxe, qui -préside religieusement et politiquement aux -destinées des États balkaniques, est nettement -adverse à la Croix catholique et qu'elle cherche -à évincer celle-ci autant qu'elle le peut.</p> - -<p>J'ai pu l'observer pendant un séjour de quatorze -années en Grèce.</p> - -<p>Les réserves protocolaires, formulées par la -France dans les traités pour l'institution du -Royaume de Grèce et l'annexion des Iles -Ioniennes, sont éludées par les autorités helléniques -sur des points de réelle importance : -reconnaissance et situation de certains évêques -latins ; statut des mariages mixtes.</p> - -<p>En raison même de ce que leur excellente -tenue leur assure une clientèle nombreuse et -distinguée, les écoles catholiques sont plus ou -moins jalousées, ce qui, combiné avec l'influence -de l'antagonisme confessionnel, les -met parfois en butte à des attaques de presse et -à des tracasseries administratives sous de -fallacieux prétextes.</p> - -<p>Il me paraît aussi que nos intérêts commerciaux -et industriels n'ont qu'à perdre au passage -de la domination turque à la domination -balkanique.</p> - -<p>Ces données ont été généralement omises -dans presque tout ce qui s'est publié à l'occasion -du conflit oriental.</p> - -<p>Par contre, on a donné un large mais immérité -regain aux légendes tendancieuses et spécialement -à celles qui sont relatives aux massacres -et pillages, mis indistinctement à la -seule charge des Turcs, dans le but, semble-t-il, -de les discréditer devant l'opinion publique ; -or, il est avéré que le Turc, naturellement placide, -ne se livre à des violences que provoqué -par une rébellion : j'en ai été témoin moi-même -en Crète, où les violences ont toujours eu -le caractère de réciprocité entre chrétiens et -musulmans.</p> - -<p>De même en Macédoine, ce fut entre les -alliés d'aujourd'hui, rivaux quand même, -ennemis d'hier, et peut-être aussi de demain, -entre Bulgares et Grecs, que se produisit un -long échange d'actes de barbarie comme moyen -d'éviction et d'intimidation au service de la -propagande politique.</p> - -<p class="sign small">LUCIEN MAUROUARD.</p> - - -<h3>IX</h3> - -<p class="drap"><i>Lettre à moi adressée par deux Français hautement -honorables, qui s'étaient fixés à Salonique -et vont être obligés d'en partir.</i></p> - -<p class="date">Salonique, 19 janvier 1913.</p> - -<p>Un calme relatif existe en ce moment, avec -la Cour martiale et la censure préalable. Et -combien encore de vilenies!</p> - -<p>L'exode des familles musulmanes est presque -général. Les Israélites à leur tour songent -à partir. Quant à nous, Français, beaucoup -des nôtres ont déjà perdu leur situation.</p> - -<p>Grecs et Bulgares se disputent la ville.</p> - -<p>Le Bulgare, plus brutal, fera sentir son joug -plus inexorablement ; le Grec, avec plus d'hypocrisie. -Quant à la France, l'admirable expansion -de sa langue, de son influence industrielle -et morale, sera absolument détruite. -Déjà toutes les communications officielles, -toutes les enseignes, tous les avis de chemins -de fer ou de trains qui se faisaient en français -ne se font plus qu'en grec.</p> - -<p>Chaque jour nous apporte de nouveaux témoignages -des atrocités bulgares. Elles dépassent -l'imagination. Des femmes enceintes ont été -éventrées et, de la population musulmane de -cette partie de la Macédoine, il ne reste que -les fuyards.</p> - -<p>Quant aux prisonniers turcs qui étaient à -Salonique, <i>on ne les voit plus</i>. Et les officiers -bulgares, pressés de questions, commencent à -avouer qu'ils les ont méthodiquement exterminés.</p> - - -<h3>X</h3> - -<p class="drap"><i>Lettre que m'adresse le colonel français Malfeyt, -qui fut détaché pendant sept ans dans la gendarmerie -internationale de Macédoine.</i></p> - -<p>J'ai vécu avec les Turcs pendant sept ans, à -Salonique, Monastir, Uskub, dans toutes les -classes de la société et surtout parmi les soldats ; -c'est vous dire combien je les connais et, -dès lors, combien je les aime.</p> - -<p>Pendant mes années de service en Macédoine, -je n'ai jamais constaté ni entendu parler de -crimes commis par des Turcs, et je crois qu'on -ne pourrait pas en signaler un seul, en <i>prouver</i> -un seul, tandis que je puis citer par douzaines -des crimes commis par les Balkaniques. Les -autorités ottomanes dépêchaient constamment -des troupes pour mettre à la raison les bandes -grecques, serbes ou bulgares, qui s'entretuaient, -fomentaient des troubles et maintenaient -le pays dans une anarchie continuelle. -Est-ce que ce sont ces répressions qu'on appelle -des massacres? Dans ce cas, moi aussi, j'ai contribué -à pourchasser ces bandes.</p> - -<p>En Asie Mineure, n'y a-t-il pas une tranquillité -parfaite? Pendant les deux années que j'ai -parcouru le pays, je n'ai jamais entendu parler -de meurtre ni de vol! On peut dormir portes -ouvertes! Et cependant il y a des Grecs et des -étrangers en grand nombre ; <i>mais ici aucune -puissance ne poursuit une politique annexioniste</i>.</p> - -<p>Non, notre injustice envers les Turcs est révoltante. -Ce peuple si bon, si doux, si digne, -ne mérite que notre estime.</p> - -<p class="sign small">COLONEL MALFEYT.</p> - - -<h3>XI</h3> - -<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un Roumain de Bucarest.</i></p> - -<p>Comme on voit que vous connaissez bien les -Turcs — que nous coudoyons depuis des siècles, -nous autres Roumains — ces Turcs, que -les vicissitudes des temps ont rendus nos maîtres -pendant de longues années, mais qui, chose -incroyable et sans exemple dans l'histoire, n'ont -jamais été haïs dans le pays, tant ils étaient -bons et justes, et tant ils avaient le respect de -la parole donnée.</p> - -<p>La Roumanie vous portera dorénavant une -affection reconnaissante pour les paroles de justice, -pour les accents indignés que vous jetez -à la face de l'Europe comme une flétrissure.</p> - -<p class="sign small">DEMÈTRE RACOVICEANO.</p> - - -<h3>XII</h3> - -<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un capitaine français qui -servit onze ans dans la gendarmerie internationale -de Macédoine.</i></p> - -<p>Votre plaidoyer en faveur de nos amis turcs -a un très grand retentissement dans leur cœur, -qui est un cœur d'or, comme vous le savez. Le -bien que vous faites ainsi à la cause française -répare les ravages que notre presse, vendue aux -vainqueurs, a causés à notre influence ; vous -maintiendrez quand même, chez la victime -insultée, l'amour de notre pays, tandis que les -vainqueurs d'aujourd'hui nous renieront demain.</p> - -<p class="sign"><span class="small">CAPITAINE X</span>***.</p> - - -<h3>XIII</h3> - -<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un Turc de Constantinople.</i></p> - -<p>Notre cœur saigne à la pensée que, dans notre -malheur, l'insulte nous vienne de cette noble -France que nous avons appris à aimer dès notre -plus tendre enfance, au foyer maternel d'abord, -puis à l'école française installée dans nos villes -et nos villages ; c'est avec votre littérature que -nous ne cessons de nourrir notre intelligence. Eh -bien! monsieur, vous ne le croiriez pas ; malgré -les insultes du <i>Temps</i> et d'un grand nombre de -vos journaux, nous ne pouvons cesser d'aimer -la France, notre seconde patrie, et la pensée -qu'en cas de guerre avec l'Allemagne elle pourrait -être de nouveau vaincue, me plongerait -dans la douleur et la tristesse comme cela m'arrive -pour mon propre pays.</p> - -<p class="sign"><span class="small">X</span>*** <span class="small">BEY</span>.</p> - - -<h3>XIV</h3> - -<p class="c"><i>Lettre que m'adresse <em>un groupe</em> de jeunes filles -israélites de Constantinople.</i></p> - -<p>Nous sommes de petites israélites turques -et nous partageons toutes les souffrances endurées -si courageusement par nos compatriotes musulmans. -Oui, malgré ce qu'en diront nos ennemis, -les vrais Turcs pourront être fiers de s'être -vaillamment défendus et d'avoir sauvegardé -l'honneur. Oui, malgré tout, la Turquie sera -notre patrie, celle qui nous a recueillis, nous -israélites, avec tant de générosité!</p> - -<p>Nous sommes heureuses de trouver en vous -un défenseur de cette Patrie sur laquelle pèsent -tant d'injustes accusations, etc.</p> - -<p class="sign">(Suivent cinq noms de jeunes filles.)</p> - - -<h3>XV</h3> - -<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un ingénieur en chef -français.</i></p> - -<p>Combien vous avez raison d'élever la voix en -faveur de cette race si belle et si bonne : les -Turcs! Je parle leur langue, j'ai vécu douze ans -parmi eux en Macédoine, en Anatolie, en Arabie. -Si tant est que les vertus indiquent et distinguent -la religion des hommes, en Orient, le -meilleur chrétien, c'est le Turc.</p> - -<p>Comme vous j'ai souffert des ignominies légendaires -répandues comme à plaisir sur nos -pauvres amis ; mes yeux se sont mouillés des -malheurs immérités qui les frappent. J'ai essayé -d'élever la voix après votre premier appel ; -mais, bien entendu, aucun journal n'a accueilli -mes plaintes. Néanmoins j'essaierai encore, -avec ardeur, presque avec colère. Le ressentiment -que j'éprouvais contre mes semblables a -été calmé par votre livre, il m'a semblé être -moi-même alors moins impuissant.</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><span class="small">B</span>***<br /> -<i class="small">Ingénieur en chef</i>.</span></p> - - -<h3>XVI</h3> - -<p class="small noindent">PRESSE ALLEMANDE</p> - -<p class="c"><i><span lang="de" xml:lang="de">KREUZZEITUNG</span>, 5 février.</i></p> - -<p class="c"><i>En éditorial et sous la signature -de Theodor Schiemann :</i></p> - -<p>Les bandes qui suivent les troupes bulgares -et serbes, les comitadjis, se rassemblent partout -comme des hyènes, et malheur à quiconque -tombe entre leurs mains! A notre satisfaction, -l'Italie a pris l'initiative de réclamer -une enquête au sujet des atrocités qui ont été -commises par ces bêtes fauves sur le sol albanais, -macédonien et thrace. Sir Edw. Grey, en -présence d'une question posée à ce sujet à la -Chambre des Communes, s'est réfugié derrière -un « <i lang="la" xml:lang="la">ignoramus</i> », bien que son devoir eût été -de savoir, et d'ailleurs l'Angleterre n'a pas l'habitude -de se taire quand il s'agit d'atteintes -portées aux fondements de la morale humaine.</p> - -<p>Le docteur Ernst Jaeckh a fait paraître un -livre intitulé : <i>L'Allemagne en Orient après la -guerre balkanique</i> (chez Martin Möricke, Munich -1913). Il a rendu ainsi le service de mettre -en lumière, grâce aux communications de témoins -dignes de foi, les faits qui, à la honte -de l'humanité, se sont accomplis dans cette -guerre épouvantable. Nous ne pouvons nous -empêcher d'en signaler quelques-uns empruntés -aux récits de témoins allemands : fonctionnaires, -pasteurs, etc… Il existe d'ailleurs des -documents officiels et des photographies qui -confirment notre affirmation.</p> - -<p>« La conduite des Bulgares, déclare une -lettre allemande, dépasse au décuple tout ce -que les Turcs ont pu commettre, et on pourrait -croire revenus les temps des Huns ou les périodes -les plus terribles de la guerre de Trente -Ans. C'est toujours la même histoire : les -hommes trouvés dans les villages et les villes -sont massacrés sans pitié, les femmes et les -filles sont violées, les villages sont pillés et -brûlés, et ce que les balles ont épargné meurt -de faim et de froid. »</p> - -<p>Voici d'ailleurs un exemple :</p> - -<p>« Dans le village de Pétropo, deux jeunes -filles ont été violées devant les yeux de leur -mère ; celle-ci, ne pouvant supporter ce spectacle, -saisit un fusil et tira. Ce fut le signal -d'un véritable bain de sang. On rassembla -toutes les femmes et toutes les filles, on les -enferma dans le café du village et on y mit le -feu. Toutes périrent dans les flammes au milieu -de cris déchirants. »</p> - -<p>Ce cas est tout à fait typique. Dans certains -endroits, on a eu le front de donner aux victimes -le baptême chrétien (!!!) avant de les -massacrer. Dans le village d'Esehkeli, près de -Kilikich, on a enterré vivantes dix jeunes -filles.</p> - -<p>Une dame autrichienne écrit de Cavalla à -son frère :</p> - -<p>« Des gens qui n'avaient pas commis d'autre -crime que celui d'être musulmans et pris parmi -les notables de la ville, furent emprisonnés et -traités sans procédure de la façon la plus -cruelle. A minuit, les prisonniers furent éveillés, -dépouillés de leurs vêtements, attachés -trois par trois, lardés de coups de baïonnette -et assommés à coups de crosse. La première -nuit, trente-neuf furent exécutés, la seconde -nuit, quinze, etc… A Serrès, les Turcs se mirent -en défense et abattirent deux soldats. Aussitôt -l'officier qui commandait ces derniers tira sa -montre et dit : « Il est maintenant quatre -heures ; jusqu'à demain quatre heures, faites -des Turcs ce que vous voudrez. » Ces bêtes -fauves massacrèrent pendant ces vingt-quatre -heures 1.200 Turcs, d'après les uns, 1.900 -d'après les autres… »</p> - -<p>Sans aucun doute, l'appel à la croisade du -tsar Ferdinand est cause de ces atrocités. Le -colonel Veit raconte que les comitadjis ont -brûlé toutes les localités musulmanes entre -Tchataldja et Andrinople.</p> - -<p>« On ne voit plus aujourd'hui une seule maison, -une seule cabane ; tout a disparu dans les -flammes. Des milliers de familles ruinées ont -émigré, emportant leur petit avoir ainsi que -leurs femmes et leurs enfants dans des chars -traînés par des buffles. Ils sont en ce moment -devant les portes de Constantinople où la faim -les tourmente. Ils ne se plaignent pas, ils ne -mendient pas et se nourrissent misérablement -de quelques grains de maïs. A Büyük Kardistan, -j'ai vu moi-même des douzaines de blessés -turcs que les troupes en déroute n'avaient -pu emmener avec elles et que les patrouilles -bulgares ont horriblement mutilés. Nous -autres officiers, nous l'avons déjà répété à des -correspondants de guerre : c'est en caractères -de feu qu'il faudrait répandre sur la terre la -nouvelle de toutes ces atrocités… »</p> - -<p>Au contraire, tous les rapports sont à la -louange des Turcs, tels sont ceux du capitaine -Rein, et du professeur Dühring. Ce dernier, en -parlant des Turcs, les qualifie de « peuple honnête -et brave » et conclut par ces mots : « Ils -ne sont pas encore mûrs pour la civilisation -européenne. Espérons cependant qu'il sera permis -à la Turquie de renaître en Asie Mineure, -car les Turcs le méritent pour leurs qualités : -ils sont pieux, fidèles, honnêtes, simples et -braves. » Le capitaine Rein, lui, résume son -jugement dans le mot de Bismarck : « Le Turc -est le seul gentilhomme de l'Orient. »</p> - -<p>Quand on songe à toutes les atrocités commises -et dont nous ne citons ici qu'une faible -partie, on comprend le cri d'appel du docteur -Jaeckh : « Il n'y a donc en Europe aucune volonté, -aucune main en faveur de l'humanité, -aucune voix en faveur de la civilisation? Et cependant, -les faits qui se sont passés sont établis -par des documents sérieux, par des photographies, -etc… »</p> - -<p>Il nous semble impossible que l'opinion ne -s'agite pas et que l'initiative prise par l'Italie -reste sans écho. C'est en vain que la Russie -s'efforce de cacher les crimes de ses protégés -bulgares et serbes. C'est en vain que la presse -française persiste à se taire. C'est en vain que -Sir Edw. Grey reste d'un flegme glacial et -bouche ses oreilles pour ne pas entendre et ses -yeux pour ne pas voir.</p> - - -<h3>XVII</h3> - -<p class="c"><i>Traduction de la lettre adressée à Pierre Loti, -en turc, par S. A. I. le prince Youssouf Izzeddine, -héritier de Turquie.</i></p> - -<p class="ind">Mon cher monsieur Pierre Loti,</p> - -<p>L'humanité entière est témoin des drames sanglants -qui se sont déroulés ces derniers temps -dans cet Orient qui constitue le fond de vos -œuvres et de vos poèmes inappréciables et -immortels par leurs vues généreuses et leurs -beautés naturelles. Des fumées, des brouillards -de sang innocent répandu à flots et sauvagement, -ont obscurci le ciel clair et limpide que -vous admiriez dans le temps et des lamentations -ont remplacé le gazouillement des oiseaux. -Alors que des massacres et des horreurs se perpétuent -en Roumélie, c'est-à-dire sur les confins -de l'Europe ; alors que les oreilles se -bouchent à ces calamités et à ces tempêtes vous -seul, avec quelques amis de l'humanité et de la -civilisation comme vous, avez élevé la voix en -faveur du droit et de la vérité. Votre plume est -devenue l'étendard du combat pour la justice. -Vous avez déchiré les ténèbres, éclairé les -hommes de conscience et de foi. Je suis sûr -qu'un jour le monde civilisé tout entier se groupera -sous les plis de votre drapeau du droit et -de la vérité. Ni mon pays ni moi n'oublierons -jamais vos nobles et généreux sentiments ainsi -que vos luttes humanitaires. Nous vous vénérerons -et glorifierons éternellement, homme -juste et sage.</p> - -<p class="sign small">YOUSSOUF IZZEDDINE.</p> - - -<h3>XVIII</h3> - -<p class="c"><i>Réponse de Pierre Loti -au Prince héritier de Turquie.</i></p> - -<p class="ind">Monseigneur,</p> - -<p>Au delà de ce que les mots peuvent dire, je -suis ému de la reconnaissance que me témoigne -la Turquie, et dont je viens de trouver la -haute et souveraine affirmation dans la lettre -que Votre Altesse Impériale m'a fait l'honneur -de m'écrire. Cette lettre, je la conserverai -parmi ce que j'ai de plus précieux, et mes fils, -à qui elle sera léguée, continueront après moi, -je l'espère, mon attachement à ma seconde -patrie orientale.</p> - -<p>Cependant, je ne méritais pas d'être remercié, -car il m'eût été impossible de ne pas faire -ce que j'ai fait : tout simplement, j'ai suivi -l'élan de mon cœur, si fidèle à la noble nation -turque, j'ai obéi à l'impulsion de ma conscience -indignée, — et je me suis senti fier -ensuite de subir l'insulte et la menace pour -avoir dénoncé tant de crimes.</p> - -<p>Mon effort n'a pas été vain. Il y a dans mon -pays une immense majorité de gens de cœur -et de sens, que l'on avait abusés par des -calomnies éhontées, par d'officiels mensonges — ou -même d'officiels « démentis » ; ceux-là, il -m'a suffi de les éclairer pour les ramener vers -notre chère et malheureuse Turquie. J'en ai -ramené beaucoup, ainsi que me le prouvent les -lettres qui m'arrivent par centaines, et aussi -les articles d'une presse non vendue. Je suis -heureux d'ajouter du reste que j'ai été secondé -dans ma tâche par <i>tous</i> ceux de mes compatriotes -qui ont habité l'Orient et qui connaissent -les Turcs autrement que par d'abjectes ou -enfantines légendes. Je continuerai la lutte -comme si ma propre patrie était en jeu. Mais -ce petit courant de sympathie, que je serai -parvenu à créer peut-être, comptera, hélas! -pour si peu de chose auprès des effroyables -malheurs qui fondent de tous côtés sur l'Islam -et dont je me sens cruellement meurtri!…</p> - -<p>J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond -respect, Monseigneur,</p> - -<p class="c">De Votre Altesse Impériale,</p> - -<p class="r">Le reconnaissant et affectionné</p> - -<p class="sign small">PIERRE LOTI.</p> - - -<h3>XIX</h3> - -<p class="c"><i>Lettre du Grand Vizir à Pierre Loti.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="blk small">SUBLIME PORTE<br /> -<span class="small">GRAND VIZIRAT</span></span></p> - -<p class="date">Le 16 février 1913.</p> - -<p class="ind">Cher monsieur,</p> - -<p>Tandis que l'Europe entière et la presse salariée -avaient pris le parti de fermer les yeux -sur les atrocités et les tueries organisées par -les alliés balkaniques, votre noble voix s'est -fait entendre pour prendre la défense des -opprimés.</p> - -<p>Je vous remercie chaudement pour cette belle -tâche que vous avez assumée au nom de l'humanité.</p> - -<p>J'aime à espérer qu'il se trouvera en France -de nobles cœurs qui, se souvenant de l'amitié -séculaire des deux nations, ne tarderont pas à -imiter votre bel exemple et unir leurs efforts -aux vôtres pour arrêter l'extermination systématique -de la population paisible des provinces -occupées par les alliés.</p> - -<p>Agréez, cher monsieur, avec l'expression de -mes sentiments de profonde reconnaissance, -l'assurance de ma très haute considération.</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><i>Le Grand Vizir</i>,<br /> -<span class="small">MAHMOUD CHEVKET.</span></span></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p class="c"><i>Réponse de Pierre Loti :</i></p> - -<p class="ind">Altesse,</p> - -<p>Combien profondément je suis touché de la -lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Rien -ne pouvait m'être plus précieux qu'un tel témoignage -de reconnaissance.</p> - -<p>Ma voix cependant n'a eu que bien peu de -pouvoir, hélas! pour flétrir comme il eût fallu -tant de crimes hypocrites, commis au nom de -la Croix. Mais que faire, quand on a contre soi -le gouvernement de son pays, presque toute la -presse — et presque toute l'opinion, préparée -de longue main par d'habiles calomnies!</p> - -<p>Au moins, aurai-je affirmé à vos compatriotes -qu'il leur reste, chez nous, l'inébranlable sympathie -« documentée » de tous ceux qui les -connaissent, qui ont vécu en Orient et qui -savent la vérité. Peut-être en même temps -aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la -mesure de ma force, en proclamant que tous -les Français, grâce à Dieu, ne sont pas avec -ceux qui souscrivent à l'extermination sans -merci d'une noble race vaincue.</p> - -<p>Avec mes remerciements, veuillez agréer, je -vous prie, Altesse, l'hommage de ma respectueuse -considération.</p> - -<p class="sign small">PIERRE LOTI.</p> - - -<h3>XX</h3> - -<p class="c"><i>Document communiqué au <cite>Gil Blas</cite> -par M. Robert Duval.</i></p> - -<p>Le sous-gouverneur de l'île de Lemnos porte -à la connaissance de la Sublime-Porte que des -événements d'une excessive gravité se sont -produits récemment.</p> - -<p>Les autorités militaires hellènes procèdent -actuellement, dans les villages de Lera et de -Strati, à la revision des procès ayant acquis -force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent -à l'heure actuelle des sentences arbitraires -en faveur des Grecs, à la seule fin de -terroriser les musulmans, que l'on extermine -après les avoir battus de verges et fouettés au -sang. Ceux qui ont pu échapper à ces massacres -se sont vus dans la douloureuse nécessité -d'abandonner leurs foyers pour sauver leur -propre existence.</p> - -<p>Le cheikh des derviches à Serrès, Aghiagh -effendi, informe en outre ses supérieurs qu'après -l'occupation de cette ville par les Bulgares, des -milliers de musulmans ont été massacrés, plusieurs -hommes et femmes contraints par des -violences à embrasser la foi orthodoxe, nombre -de jeunes filles enlevées et expédiées en Bulgarie, -des maisons pillées et saccagées, les -cimetières et les mausolées profanés et les -objets précieux s'y trouvant, enlevés.</p> - -<p>D'autre part, le préposé des fondations -pieuses de l'île de Mitylène fait savoir au ministère -compétent que tous les mausolées et les -tombeaux musulmans ont été pillés et saccagés -par les soldats hellènes. Le chef de la communauté -musulmane à Chio a déclaré également -aux autorités impériales du vilayet d'Aïdin que -les mêmes profanations ont été commises froidement -dans l'île, après l'occupation grecque.</p> - -<p>En outre, le gouverneur de Lemnos informe, -dans un rapport, la Sublime-Porte que les fonctionnaires -ottomans, ci-dessous mentionnés, -ont été assassinés de la manière la plus féroce -par les officiers et les soldats grecs dans le port -de Moundouros :</p> - -<p>Assaf bey, greffier de justice ; Salin effendi, -commandant du port ; Mahmoud effendi, fermier -de la dîme ; Chukri effendi, notable de -Moundouros ; Hussein effendi, facteur ; Remzi -effendi, greffier ; Ahmed effendi, fonctionnaire -de la Banque agricole ; enfin, Ibrahim effendi, -notable de Lemnos, <i>assassiné par méprise à la -place de son frère</i>.</p> - -<p>Ledit gouverneur ajoute qu'il tient aussi -d'une source privée et authentique que douze -autres personnes notables et fonctionnaires -dans les îles avoisinantes de Lemnos ont été -également conduits au port de Doundouros et -lâchement assassinés en même temps que les -malheureux ci-haut mentionnés.</p> - -<p>On parlera encore des atrocités turques!…</p> - -<p class="sign small">ROBERT DUVAL.</p> - - -<h3>XXI</h3> - -<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un ingénieur roumain.</i></p> - -<p>Ici, nous savons de façon certaine que pendant -cette guerre, les alliés ont massacré non -seulement les populations musulmanes, mais -aussi de tranquilles populations roumaines. Ils -ont fermé les églises et les écoles roumaines, -ont brûlé les livres et les évangiles écrits en -roumain, ont emprisonné et tué les prêtres et -les instituteurs roumains. Les tortures subies -par ces malheureux sont inouïes. L'instituteur -roumain Démètre Cicina (lisez Tjicina), le directeur -des écoles de Turia, a été appelé par lettre -officielle et tué d'une manière atroce ; on lui a -coupé d'abord la langue, ensuite on lui a arraché -les cheveux, puis on lui a coupé chaque -veine du corps. Le cadavre de ce malheureux a -été jeté sur les bords d'une rivière à la proie -des chiens vagabonds.</p> - -<p>La veuve et les enfants de notre martyr se -trouvent à Bukarest, et on peut leur faire -demander les récits de ces atrocités par une -personne digne de foi, par exemple M. le -ministre français résidant à Bukarest… etc… etc.</p> - -<p>A Klebi-Cliscera, les Grecs ont incendié -250 maisons roumaines et l'église roumaine -Saint-Nicolas. Les écoles roumaines ont été -incendiées aussi. Les Roumains : George Galbadjari, -N. Maugrosi et Caracuta ont été tués.</p> - -<p class="sign small"><span class="blk">DANIEL KLEIN,<br /> -<i>Ingénieur forestier</i>.</span></p> - - -<h3>XXII</h3> - -<p class="c"><i>Fragment d'une lettre que m'écrit un notable Turc -de la ville de Brousse.</i></p> - -<p>… Comme vous le savez, pendant la guerre -turco-russe, ce sont encore les Monténégrins, -ces coupeurs de nez et d'oreilles, qui s'étaient -lancés les premiers, surprenant à la première -rencontre les réguliers turcs et les martyrisant, -et faisant de leurs figures de véritables effigies -d'orangs-outangs. L'Europe était alors plus -bienveillante pour les pauvres Turcs puisque -les photographies, représentant une vingtaine -de malheureux défigurés, envoyées à la presse -par mes soins pour que l'opinion publique fût -édifiée, trouvèrent place dans le <i lang="en" xml:lang="en">Graphic</i>, le -périodique anglais bien connu. Les autres -journaux cependant n'en soufflèrent mot.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Il serait facile de retrouver encore chez -Abdullah frères, photographes à Péra, les clichés -de ces photographies. Mais, pour le cas où -cela ne serait pas possible, se trouverait-il -en France un journal illustré qui consentirait à -reproduire un groupe de vieillards encore en -vie, de ceux qui, durant la guerre turco-russe, -furent abominablement défigurés par les -mêmes Monténégrins sauvages et inhumains?</p> - - -<h3>XXIII</h3> - -<p class="c"><i>Fragment de la lettre que m'adresse la Ligue -de la Défense nationale turque.</i></p> - -<p>… Et lorsque nous restions stupéfaits de -notre abandon par la France que nous avions -appris à aimer, c'est vous qui nous avez rappelé -qu'en dehors et bien au-dessus de cette nouvelle -France financière, âpre et jouisseuse, -aveuglée par les reflets de son fétiche d'or, vit -toujours la France que nous connaissons, la -France intellectuelle et morale, la vraie France, -qui pendant de longs siècles a patiemment -édifié sa grandeur sur de nobles traditions de -justice, de moralité et de solidarité humaine.</p> - -<p>C'est à elle que les financiers arrogants -doivent leur existence ; c'est de son prestige -qu'ils abusent lorsque, sous l'empire de la -passion aveuglante du lucre, ils prostituent à -de bas appétits le fruit de son travail, qu'elle -leur a confié pour servir à l'extension de son -influence civilisatrice, et au relèvement moral -et matériel des peuples moins heureux.</p> - -<p>Cette France, souvent lointaine, distraite par -le travail de la pensée, ignore les abus qui se -pratiquent en son nom. C'est vous encore cette -fois qui, à la tête d'un petit groupe d'amis -dévoués à la cause du Droit, avez assumé la -tâche de la réveiller.</p> - -<p>Lorsqu'elle le sera, qu'elle aura déchiré le -voile de mensonges et de calomnies dont on a -couvert ses yeux, et que, dans toute leur hideuse -réalité, elle contemplera les crimes indescriptibles -qui se perpètrent au nom de la Croix, -emblème de l'amour fraternel, frémissante -d'indignation et d'horreur, elle n'hésitera pas, -nous en sommes sûrs, à élever la voix, et à -faire sentir le poids de sa colère à ceux qui -oublient trop que la devise : « La Force prime -le Droit » n'est pas la sienne, et qu'elle est -jalouse de ses hautes traditions… etc…, etc…</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><i>Signé</i> : <span class="small">HOULOUSSI</span>,<br /> -<i class="small">Président de la Ligue<br /> -de la Défense nationale ottomane.</i></span></p> - - -<h3>XXIV</h3> - -<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un étudiant polonais -de l'Université de Vienne.</i></p> - -<p>Quand les Polonais, après trois insurrections -désespérées, furent définitivement battus, ils -se réfugièrent en France et surtout en Turquie -où ils furent reçus avec une générosité admirable. -Et cependant, c'est la Pologne qui, de -toutes les nations européennes, avait fait le -plus grand tort à la Turquie, surtout pendant -la guerre de 1683. Cette générosité avec laquelle -les Turcs nous accueillirent est un exemple sans -pareil. Le sultan d'alors, Abdul-Medjid, en protégeant -ainsi les réfugiés polonais, risquait -cependant de s'attirer une guerre terrible.</p> - -<p>Votre livre nous a causé une consolation si -grande que je ne puis vous l'exprimer. Le -directeur de notre Université, un vieillard respectable, -qui avait vécu vingt ans parmi les -Turcs, s'écria presque en pleurant, après avoir -fermé votre livre : « Vraiment il a élevé un -monument impérissable, non seulement dans -le cœur des Musulmans, mais encore de tous -ceux qui les connaissent », etc…</p> - - -<h3>XXV</h3> - -<p class="c"><i>Fragment d'une lettre que m'écrit une dame russe.</i></p> - -<p>La photographie que vous reproduisez sur -la couverture de votre livre a remué tous -mes plus tristes souvenirs. Je suis une vieille -femme, monsieur, et, en 1877, lors de cette -campagne de Turquie qui fut le premier déchaînement -d'une Europe imbécile contre ces -infortunés Turcs, j'étais en qualité de sœur de -charité sous les murailles de Plewna. Combien -de pauvres Turcs n'ai-je pas vu amener à peu -près dans l'état dans lequel a été mis l'original -de la photographie que vous avez fait reproduire! -Ils avaient été mutilés par des bandes -serbes, bulgares et monténégrines, ces atroces -Monténégrins surtout, qui portaient comme -croix d'honneur pendues à leur ceinture, les -oreilles des Turcs qu'ils avaient martyrisés -avant de les tuer! Et cela on l'oublie, de même -que la résignation de leurs victimes, qui avaient -la force de ne pas les maudire. Et toutes ces -atrocités se pratiquaient au nom de la religion -chrétienne, en l'honneur de la Croix du Christ! -etc., etc…</p> - - -<h3>XXVI</h3> - -<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un lieutenant de vaisseau -français, au retour d'une campagne dans le -Levant.</i></p> - -<p>J'étais nourri des classiques et plein d'admiration -pour la nation grecque, quand je suis -arrivé pour la première fois dans le Levant, en -Crète. M. Venizelos présidait alors, avec l'astuce -et la mauvaise foi que vous connaissez, -aux destinées de l'île.</p> - -<p>Après deux ans de séjour, je suis revenu -avec un dégoût profond pour tout ce qui est -grec, et une immense pitié pour le bon, le -doux, l'hospitalier peuple turc, opprimé par -ses propres chefs, spolié, assassiné par les -orthodoxes chaque fois que ceux-ci en trouvent -l'occasion. Je ne puis vous dire avec quel sentiment -de soulagement j'ai entendu votre voix -s'élever enfin pour démasquer les mensonges -et exciter la pitié envers ces malheureux innocents -que l'on tue et dont en outre on souille la -mémoire.</p> - -<p class="sign small"><span class="blk">X.,<br /> -<i>Lieutenant de vaisseau.</i></span></p> - - -<h3>XXVII</h3> - -<p class="c"><i>Lettre d'un religieux français de Scutari publiée -par M. Jean Tharaud dans sa brochure <cite>La -Bataille à Scutari</cite>.</i></p> - -<p>… Vous me trouvez turcophile, chers parents. -Comment ne le serais-je pas! Voilà vingt-trois -ans que je vis au milieu des Turcs, que j'apprends -à connaître l'âme de ce peuple, ses -qualités de cœur, sa large tolérance, sa foi -profonde en Dieu, son respect de l'autorité, sa -vaillance, son patriotisme. Tous les journaux -catholiques de France peuvent parler de croix -contre le croissant, ils négligent d'ajouter que -cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque. -Et, vraiment, ils oublient trop que depuis des -années déjà la Turquie donne à nos religieux -le pain que la France leur refuse… Les mensonges -d'une presse vénale ou mal informée -n'y changeront rien, les Turcs font la guerre -en soldats ; les Balkaniques la font en bandits. -Les journaux peuvent parler des atrocités turques, -mais les atrocités des États orthodoxes -dépassent en horreur tout ce qu'ont fait les -Turcs dans le passé. Des lettres écrites par nos -frères de Salonique et de Chio ; d'autres lettres -adressées par des parents aux enfants de nos -écoles pourraient vous édifier sur la soi-disant -civilisation de ces petits peuples prétendus -chrétiens.</p> - - -<h3>XXVIII</h3> - -<p class="c"><i>Lettre que m'écrit un notable français de -Salonique.</i></p> - -<p class="date">Salonique, 21 mars 1913.</p> - -<p>Mardi, 18 courant, sur les quatre heures et -demie du soir, le roi Georges de Grèce, revenant -d'une de ses coutumières promenades à pied, -fut mortellement atteint d'une balle de revolver -tirée par une sorte de déséquilibré. Un aide de -camp accompagnait Sa Majesté. Deux gendarmes -crétois suivaient à une certaine distance.</p> - -<p>L'assassin, aussitôt arrêté, fut interrogé par -un officier grec. Voici les paroles textuelles de -cet officier : « L'assassin parle trop purement -notre langue pour que ce ne soit pas un Hellène. » -En effet, il avoua s'appeler Alexandre -Skinas, être grec et professeur. Ces choses vous -sont connues. <i>Ce que vous devez ignorer, ce que, -du moins, on a précieusement caché, ce sont les -scènes qui suivirent.</i></p> - -<p>Soldats et gendarmes crétois se ruèrent dans -ce quartier avec cette soif de massacrer, de -tuer qui paraît être la plus grande jouissance -des peuples balkaniques. Je vis trois égorgements -sous mes yeux, dont un d'un pauvre -vieux mendiant nègre. Les officiers disaient à -ceux qui portaient le fez, de l'ôter, car ils n'étaient -pas maîtres de leurs hommes. Aux balcons, -les <i>dames</i> grecques criaient : tuez-les, -tuez-les. On estime, comme nombre le plus bas, -à une centaine le nombre des victimes.</p> - -<p>Une élève du cours des jeunes filles de la -mission laïque et un garçon du lycée, tous deux -musulmans, ont eu leurs parents assassinés. -Le père de ce dernier, Kapandii effendi, ne rentrant -pas chez lui, sa femme affolée court les -postes de police. On la reçoit avec des sarcasmes -en lui disant que son mari repose en -lieu sûr. Cette victime très connue, notable -d'ici, tuée à sa porte, est transportée au loin -pour enlever la preuve du crime.</p> - -<p>Le lendemain, les journaux — par ordre — affirment -que la gendarmerie crétoise a été -admirable dans cette horrible soirée.</p> - -<p>Hypocrisie et cruauté.</p> - -<p>Censure préalable et impossibilité d'établir -la vérité.</p> - -<p>Voilà des faits <i>nouveaux</i> — si j'ose m'exprimer -ainsi — et absolument contrôlés.</p> - - -<h3>XXIX</h3> - -<p class="c"><i>Documents officiels contrôlés, et qui furent -publiés en premier lieu par le <cite>Gil Blas</cite>.</i></p> - -<p class="c"><b>180 paysans turcs brûlés vifs.</b></p> - -<p>Sans même parler des 5.000 soldats bulgares -du général Kordatcheff, qui, le samedi 27 octobre, -fusillaient 5.120 musulmans, et auraient -tué jusqu'aux orthodoxes, sans l'intervention -du métropolite, rappelons les événements de -Kulkund.</p> - -<p>A Kulkund, du caza d'Avret-Hissar, les villageois -turcs furent appelés par les Bulgares de -Montoul, sous prétexte de les faire inscrire -dans un registre. C'était un mardi, quinze -jours après l'occupation. Ils furent amenés dans -une djami (mosquée) et là, les comitadjis bulgares, -accompagnés de villageois bulgares, ont -divisé les Turcs en groupes de huit personnes -et après avoir mis de la paille arrosée de pétrole -les ont brûlés.</p> - -<p>Le nombre de Turcs brûlés dans la localité -s'élève à 180 personnes.</p> - -<p>Puis les Bulgares ont brûlé 200 garçons et -ont amené avec eux 58 jeunes musulmanes, au -village de Montoul.</p> - -<p>Seulement 60 familles de la localité de Kulkund -ont pu échapper à cette tuerie.</p> - -<p>Des faits analogues se sont déroulés à Poroy-Zir, -Poroy-Bala, Orgamli, Reyan, Durlan, Zchirnal, -Dedeagatch, Stroumnitza, Garnach-Zir, -Zioran, etc.</p> - -<p>Les villageois de Petritch, Menlek, Demir-Hissar, -Angista, Vilasta, Koutta, Chililan ont -été exterminés.</p> - -<p>Les armées bulgares et balkaniques semblent -avoir voulu procéder à l'extermination systématique -de toute la population paysanne islamique.</p> - -<p>Dans les régions de Serrès, Cavalla, Demir-Hissar, -plus de 70.000 musulmans ont été -suppliciés et massacrés, sous l'œil des officiers -bulgares.</p> - - -<h3>XXX</h3> - -<p><i>Je reçois d'un groupe de Juifs de Salonique la -protestation suivante, qui est toute à l'honneur de -la race israélite</i> :</p> - -<p class="ind">Cher maître,</p> - -<p>A la page 119<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> de votre livre, vous dites : -« Pauvres Turcs, les voici reniés même par les -Juifs de Salonique. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <a href="#page126">Page 126</a> de cette nouvelle édition.</p> -</div> -<p>Au nom de tous mes coreligionnaires, je -viens protester contre cette affirmation. Non, -les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs -amis les Turcs. La lettre à laquelle vous faites -allusion pour l'attester, et que le <i>Temps</i> s'est -empressé de reproduire, est l'œuvre d'un Grec, -fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui -pour la circonstance a cru politique de mettre -un nez juif ; elle a été publiée dans un petit -journal grec gouvernemental de langue française, -fondé pour attirer les Juifs, tous de culture -française, à l'hellénisme.</p> - -<p>Non, cher maître, les Juifs d'ici n'ont pas -renié les Turcs ; ils n'ont pas oublié que, à -l'époque où toute la chrétienté, liguée dans -une commune pensée de haine, traquait de -toutes parts leurs ancêtres errants à travers les -mers en quête d'un gîte, le Turc leur ouvrit -larges les portes de l'hospitalité. Non, les Juifs -de Salonique n'ont pas renié leurs amis les -Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti. -L'attitude des Juifs de Salonique a été héroïque -lors de l'entrée des armées grecques dans la -ville. Risquant les pires représailles de la part -des soldats ivres de leurs victoires, les Juifs, -malgré des injonctions directes, refusèrent -énergiquement de pavoiser aux couleurs helléniques. -Ils observèrent une réserve si digne -et si sincèrement attristée qu'ils s'attirèrent, -durant plusieurs jours, les haines et la colère de -la populace et de la soldatesque. On viola leurs -femmes, on pilla leurs maisons, on les maltraita, -on les emprisonna, et on fit peser sur -eux, pendant une semaine, la menace d'un -massacre en masse.</p> - -<p>Encore aujourd'hui, après trois mois d'occupation, -malgré des avances pressantes, des protestations -de sympathie, de fervente amitié, -les Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient -les Turcs. La conversation du Grand Rabbin -avec le roi de Grèce, que tous les journaux ont -publiée, en est la preuve évidente. La mémoire -de notre peuple est fidèle et tenace : l'empreinte -de la reconnaissance ne saurait s'en effacer.</p> - -<hr /> - - -<p>Je ne donne pas le nom des signataires, -par crainte de leur attirer de cruels châtiments.</p> - -<p class="sign small">P. LOTI.</p> - - -<h3>XXXI</h3> - -<p class="c"><i>L'opinion de Frédéric Masson, -de l'Académie Française.</i></p> - -<p>Je suis convaincu, depuis que j'ai été en -Orient, il y a quarante-cinq ans, que, <i>sans les -Turcs</i>, voilà longtemps qu'il n'y aurait plus un -catholique romain dans l'empire ottoman.</p> - - -<h3>XXXII</h3> - -<p class="c"><i>Encore une des lettres que m'adressent -mes lecteurs inconnus.</i></p> - -<p>J'ai vécu en Orient les trois meilleures années -de ma vie ; j'y ai été en relation avec -toutes les races. Je puis d'autant mieux dire -combien est profondément justifiée votre sympathie -pour les musulmans, combien vrai le -jugement que vous portez sur la bassesse, la -rapacité et la lâcheté des levantins chrétiens. -<i>L'accord de tous ceux qui ont vécu en Turquie est -unanime là-dessus.</i> J'en causais l'autre jour avec -un de vos collègues de l'Institut, qui a longtemps -séjourné là-bas et son avis était que si -les Turcs ont massacré les Arméniens, c'est -qu'il y avait à leur haine des causes profondes, -dont les moindres sont le vol et l'usure que ces -gens-là pratiquent à l'excès contre les pauvres -paysans musulmans.</p> - -<p>Et pourtant, qu'on est tranquille là-bas, chez -eux, et libre, loin de nos menteuses formules -de liberté! Et quelle sécurité, à toute heure de -jour et de nuit, même au fond des campagnes!</p> - -<p>Merci pour votre geste, de vous être penché -sur nos amis les Turcs, merci pour avoir, le -seul en France, au milieu des croassements -d'une presse ignorante ou vendue, dit les mots -qu'il fallait dire!</p> - -<p class="sign small"><span class="blk">M. GROSDIDIER DE MATONS,<br /> -<i>Licencié ès-lettres, professeur d'Histoire.</i></span></p> - - -<h3>XXXIII</h3> - -<p class="c"><i>Extrait d'une lettre que m'écrit un lieutenant de -vaisseau français.</i></p> - -<p class="date">Mars 1913.</p> - -<p>Si je n'ai pas encore eu la chance de vivre en -Orient, j'ai au moins connu un Bulgare. Il était -au <i>Borda</i> avec moi et j'avoue ne pouvoir prononcer -le mot de barbare sans que quelque -chose de lui ne traverse ma mémoire. Et voici -le trait qui maintenant se présente ; il nous -disait à table : « Moi, j'ai tué mon homme à -seize ans, et pas au fusil, au couteau. » La -façon dont, dédaigneux des fourchettes, il portait -la nourriture à sa bouche était un commentaire -ne laissant guère de doute sur sa familiarité -avec les instruments tranchants.</p> - - -<h3>XXXIV</h3> - -<p class="c"><i>Lettre écrite par un petit matelot français de l'escadre -internationale à son capitaine.</i></p> - -<p class="date">Patte du Lac, à Scutari, 19 mai 1913.</p> - -<p>La première nuit, nous avons été obligés de -coucher dans la cour de la caserne, vu que la -caserne était occupée par les Monténégrins ; ils -avaient tout chaviré dans cette caserne et c'était -infect partout. Les Monténégrins, avant de s'en -aller, fouillaient dans le magasin d'armes et -d'habillements abandonnés par les malheureux -Turcs et ils emportaient tous des chargements. -Pendant que je visitais les chambres, j'ai rencontré -un pharmacien autrichien connaissant -très bien le français et qui habitait à toucher -la caserne ; il m'a parlé de la misère qui a sévi -pendant le siège et des atrocités des Monténégrins -<i>qui massacraient les blessés turcs abandonnés -dans la caserne</i> ; les premiers jours de -leur entrée à Scutari, ils ont envahi toutes les -maisons et pillé partout, en incendiant à leur -départ. Enfin il m'a montré que lui aussi avait -souffert, sa maison a été percée par les obus et -toute pillée ensuite.</p> - - -<h3>XXXV</h3> - -<p class="c"><i>Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant -turc, qui m'est envoyée par sa sœur.</i></p> - -<p class="date">Tchataldja, mai 1913.</p> - -<p class="ind">Ma jolie grande sœur,</p> - -<p>Néjad vient de rentrer de son congé ; il m'a -apporté le livre que tu lui avais donné, c'est-à-dire -la <i>Turquie agonisante</i> de Pierre Loti. Accroupis -hier, le soir, dans un coin de notre -misérable campement, à la lueur de la flamme -mourante d'une bougie, nous commençâmes à -le lire et nous nous mîmes à pleurer. Nous attirâmes -bientôt l'attention des soldats. Ils s'approchèrent -doucement un à un, comme s'ils -craignaient de troubler nos pleurs et notre isolement. -Nous leur dîmes ce que nous lisions ; -ils firent aussitôt un rond autour de nous, -comme toujours lorsque, pendant nos loisirs, -nous leur faisons des lectures. J'ai tâché de -leur traduire quelques lettres des plus émouvantes -que contenait le livre et j'ai vu alors -qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit : -« Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc -des Chrétiens qui aiment les Turcs? Et c'est -un Français qui écrit cela? Bravo, Français, -qui a su comprendre que nous ne sommes pas -des fanatiques barbares, féroces, comme prétendent -les chrétiens orthodoxes. » Un autre : -« Au lieu de prétendre que les Turcs sont barbares, -il vaudrait mieux voir ces lâches Bulgares -et alliés qui ont commis tant de crimes. »</p> - -<p>Un autre, dans son emportement, s'écria : -« Ah! si j'attrape un Bulgare, je le mangerai -tout cru pour venger le sang de nos pauvres -victimes. » Mais tout à coup on entendit un -cri : « Dour! » (Arrête), qui semblait venir des -profondeurs des ténèbres et se prolongea sinistre -bien loin dans la vallée. C'était la sentinelle -en faction, devant les tranchées, qui avait -crié, et nous nous jetâmes sur nos fusils. L'officier -de veille alla en avant, accompagné de -deux soldats. Après dix minutes d'attente -anxieuse, ils reparurent, accompagnés d'un -autre homme. La clarté pâle de la bougie nous -montra son visage : c'était un soldat bulgare. -« Camarades, nous dit l'officier, je vous amène -une visite. » Et le Bulgare se baissa jusqu'à -terre pour nous saluer. Nous lui rendîmes son -salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de -lourd nous empêchait de le questionner.</p> - -<p>Nos soldats l'examinèrent de la tête aux -pieds : c'était tout à fait un type de sauvage, -un homme maigre, âgé, très pâle, les cheveux -et la barbe très longs, les habits déguenillés. -Enfin on le questionna. Depuis quatre jours il -n'avait rien mangé ; leurs provisions n'étaient pas -arrivées et il priait qu'on lui donnât quelque -chose. Un soldat turc tira de son sac un gros -morceau de pain, des olives, du fromage et -les donna à l'ennemi de sa race comme il eût -fait à un frère. Le Bulgare, après s'être rassasié, -nous dit que leur nourriture manquait très -souvent. Les nôtres l'invitèrent à venir chaque -soir prendre sa part de pain qu'on lui garderait, -et le Bulgare revenait, chaque soir à la -même heure, manger et retournait dans son -camp. Au fur et à mesure la sympathie vint. -Nos soldats lui taillèrent les cheveux, le rasèrent, -et lui donnèrent de quoi coudre ses habits. -Celui qui le soignait le plus était justement -celui qui sous l'impression du livre de -Loti avait annoncé qu'il mangerait tout cru le -premier Bulgare qu'il attraperait.</p> - -<p>Un jour, le Bulgare ne vint pas ; on garda sa -part pour lui remettre à son arrivée. Il revint -le lendemain, mais il nous dit que c'était la -dernière fois, car son officier s'étant aperçu -qu'il venait au camp turc, l'avait fait battre et -lui avait défendu de venir chez nous prendre -son pain…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">NOTE FINALE DE L'AUTEUR<br /> -<span class="small">POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE</span></h2> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> Août 1913.</p> - -<p>Les documents complémentaires qui précèdent -avaient leur valeur il y a quelque -temps, lorsque je les ai publiés pour la première -fois, car une censure terrible chez -les alliés et une conjuration de silence dans -la presse française étouffaient la vérité. Ils -n'en ont plus, aujourd'hui que les croisés -eux-mêmes se sont mutuellement jeté leurs -turpitudes au visage et que l'opinion publique -est enfin éclairée.</p> - -<p>Longtemps, en effet, j'ai été presque seul, -avec Claude Farrère, à dénoncer les atroces -barbaries des Balkaniques et à prophétiser -que les alliés, comme des hyènes à la -curée, essaieraient de se dévorer entre -eux.</p> - -<p>Maintenant que la vérité éclate partout, -et plus hideuse encore que je la montrais ; -maintenant que cette « croisade » est enfin -démasquée, est-ce qu'un peu de justice ne -sera même pas accordée aux pauvres Turcs?</p> - -<p>Les voici qui reviennent à Andrinople, -non seulement pour reprendre leurs vieux -sanctuaires pillés et à moitié détruits, leurs -sépultures d'ancêtres ignoblement profanées, -mais surtout pour délivrer, sauver de -la mort horrible et certaine ceux de leurs -frères qui ont encore échappé aux longs -massacres chrétiens. Oui, ils voudraient -reconquérir cette Thrace, qu'il a été indigne -de leur enlever, car elle n'est guère peuplée -que des leurs, et, tant au point de vue -ethnographique qu'au point de vue religieux, -elle n'aura cessé de leur appartenir -que le jour où les Bulgares y auront brûlé -le dernier village et éventré le dernier musulman. -Ils voudraient reprendre au moins -cette petite bande de terre qui est essentiellement -turque, — et voici, la diplomatie -européenne entend les en empêcher, au -profit du si attendrissant et loyal Ferdinand -de Cobourg ; les en empêcher sous la menace -éhontée de leur voler un peu plus tôt l'Asie -Mineure! L'Europe, paraît-il, ne leur avait -promis de les laisser provisoirement vivre -que s'ils restaient bien sages derrière la nouvelle -petite frontière qui les étouffe. — Mais, -d'ailleurs, quelle confiance pourraient-ils -bien avoir en les promesses de cette Europe, -qui les a trompés tout le temps et -qui, la veille même de la guerre balkanique, -leur garantissait, de son air le plus -grave, l'intégrité de leur territoire?</p> - -<p>Le principe, du reste très juste, du groupement -des races, sur lequel les puissances -se sont appuyées pour consacrer le partage -de la Turquie occidentale, ce principe sans -doute ne leur semble plus de mise lorsqu'il -s'agit des pauvres Turcs. Quelle raison, -quel simulacre d'excuse pourrait-on bien -invoquer pour livrer toute une province -foncièrement turque et musulmane à des -exarchistes massacreurs? Étant donné ce -que le monde entier sait aujourd'hui des -Bulgares, est-ce que le plus rudimentaire -sentiment d'humanité ne devrait pas interdire -de leur confier une province non peuplée -de leurs pareils? Dans cette malheureuse -Thrace, leur présence, — personne -n'oserait plus le contester, — ce sera l'extermination -systématique, inlassable, atroce, -de tous les musulmans. Et il se trouve des -journaux français pour annoncer sans frémir : -« Si les Turcs avaient la folie (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) de -songer encore à Andrinople, l'Europe le leur -ferait bien payer, par le dépeçage final. » -Mon Dieu, mais où est donc notre généreuse -France de jadis? Mon Dieu, mais, contre ces -bas calculs de chancellerie, il n'y aura donc -pas, chez nous, un sursaut de la conscience -publique ; il n'y aura donc pas, dans les -cœurs français et anglais, pour culbuter de -telles machinations des diplomates, une belle -levée de dégoût, un bel élan de justice et de -pitié!</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">PRÉFACE</span></td> -<td class="num"><a href="#preface"><small>I</small></a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LENDEMAINS D'INCENDIE</span></td> -<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LETTRE D'UN ITALIEN</span></td> -<td class="num"><a href="#ch2">15</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LA GUERRE ITALO-TURQUE</span></td> -<td class="num"><a href="#ch3">19</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE</span></td> -<td class="num"><a href="#ch4">35</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LES TURCS MASSACRENT</span></td> -<td class="num"><a href="#ch5">39</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE</span></td> -<td class="num"><a href="#ch6">53</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">ENCORE LES TURCS</span></td> -<td class="num"><a href="#ch7">59</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS</span> :</td> -<td> </td></tr> -<tr><td><div class="r">I.</div></td> <td rowspan="5"> </td> -<td class="num"><a href="#l1">65</a></td></tr> -<tr><td><div class="r">II.</div></td> -<td class="num"><a href="#l2">73</a></td></tr> -<tr><td><div class="r">III.</div></td> -<td class="num"><a href="#l3">83</a></td></tr> -<tr><td><div class="r">IV.</div></td> -<td class="num"><a href="#l4">96</a></td></tr> -<tr><td><div class="r">V.</div></td> -<td class="num"><a href="#l5">103</a></td></tr> -<tr><td><div class="r">VI.</div></td> -<td class="drap"><span class="small">LES PALADINS</span></td> -<td class="num"><a href="#l6">118</a></td></tr> -<tr><td><div class="r">VII.</div></td> -<td class="drap"><span class="small">A M. LE DIRECTEUR DE</span> <i>l'Humanité</i></td> -<td class="num"><a href="#l7">132</a></td></tr> -<tr><td><div class="r">VIII.</div></td> -<td class="drap"><span class="small">OÙ EST LA FRANCE</span>?</td> -<td class="num"><a href="#l8">138</a></td></tr> -<tr><td><div class="r">IX.</div></td> -<td class="drap"><span class="small">MI-CARÊME ET SAUVAGERIES</span></td> -<td class="num"><a href="#l9">150</a></td></tr> -<tr><td><div class="r">X.</div></td> -<td class="drap"><span class="small">MASSACRES DE MACÉDOINE ET MASSACRES -D'ARMÉNIE</span></td> -<td class="num"><a href="#l10">161</a></td></tr> -<tr><td><div class="r">XI.</div></td> -<td class="drap"><span class="small">LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE</span></td> -<td class="num"><a href="#l11">181</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">NOTES -COMPLÉMENTAIRES</span></td> -<td class="num"><a href="#ch8">187</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">NOTE -FINALE DE L'AUTEUR POUR LA DERNIÈRE -ÉDITION DE CE LIVRE</span></td> -<td class="num"><a href="#ch9">279</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">PARIS. — CALMANN-LÉVY 3, RUE AUBER — 9758-11-28.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Turquie agonisante, by Pierre Loti - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TURQUIE AGONISANTE *** - -***** This file should be named 63887-h.htm or 63887-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/8/8/63887/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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