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-The Project Gutenberg EBook of Turquie agonisante, by Pierre Loti
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Turquie agonisante
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: November 26, 2020 [EBook #63887]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TURQUIE AGONISANTE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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- PIERRE LOTI
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- TURQUIE
- AGONISANTE
-
- NOUVELLE ÉDITION
- REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-Format grand in-18.
-
- AU MAROC 1 vol.
- AZIYADÉ 1 --
- LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
- LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
- LES DÉSENCHANTÉES 1 --
- LE DÉSERT 1 --
- L'EXILÉE 1 --
- FANTÔME D'ORIENT 1 --
- FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
- LA FILLE DU CIEL 1 --
- FLEURS D'ENNUI 1 --
- LA GALILÉE 1 --
- L'HORREUR ALLEMANDE 1 --
- L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
- JÉRUSALEM 1 --
- LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
- MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
- LE MARIAGE DE LOTI 1 --
- MATELOT 1 --
- MON FRÈRE YVES 1 --
- LA MORT DE NOTRE CHÈRE FRANCE EN ORIENT 1 --
- LA MORT DE PHILÆ 1 --
- PAGES CHOISIES 1 --
- PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
- PRIME JEUNESSE 1 --
- PROPOS D'EXIL 1 --
- RAMUNTCHO 1 --
- RAMUNTCHO, pièce 1 --
- REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
- SUPRÊMES VISIONS D'ORIENT 1 --
- LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
- UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 --
- UN JEUNE OFFICIER PAUVRE 1 --
- VERS ISPAHAN 1 --
-
-Format in-8º cavalier.
-
- OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
-
-
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
-
-
-Copyright 1913, by CALMANN-LÉVY
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-_Je prie ceux qui voudront bien me lire d'être indulgents pour ces
-lettres, si mal coordonnées. Elles ont été écrites fiévreusement, dans
-l'indignation et la souffrance, et publiées en hâte, pour démasquer, si
-possible, tant d'hypocrites ignominies, pour essayer de faire entendre
-un peu de vérité et pour demander un peu de justice._
-
-_Mais il faudrait pouvoir les continuer, car chaque jour m'apporte de
-nouveaux détails certains à l'appui de ma cause. Malgré la censure et
-les belles paroles, la vérité finira par être universellement connue.
-Incendies, massacres, pillages, viols, monstrueuses et indicibles
-mutilations de prisonniers, rien ne manque au bilan des armées très
-chrétiennes. J'accorde, si l'on veut, que tout cela est inévitable quand
-des peuples primitifs sont déchaînés à la guerre; aussi n'en aurais-je
-pas parlé si les «libérateurs» n'avaient vraiment trop joué de cette
-corde-là, pour ameuter les ignorants et les crédules contre les pauvres
-Turcs, qui en ont fait beaucoup moins qu'eux-mêmes._
-
-_P. LOTI._
-
-
-
-
-TURQUIE AGONISANTE
-
-
-
-
-LENDEMAINS D'INCENDIE
-
-
-11 octobre 1911.
-
-Hier existait encore une ville qui s'était à peu près conservée, comme à
-miracle, depuis les époques où l'Orient resplendissait. On n'y entendait
-point les bruits de sifflets et de ferraille qui sont l'apanage de nos
-capitales modernes; la vie s'y écoulait méditative et discrète, apaisée
-par la foi; les hommes y faisaient encore leur prière, et des milliers
-de petites tombes, d'une forme exquise et toujours pareille, y
-peuplaient les places ombreuses, rappelant doucement la mort sans y
-mêler aucune terreur. Cela s'appelait Stamboul, et ce n'était pas au
-bout du monde; non, c'était en Europe, à trois jours à peine de notre
-Paris fiévreux et trépidant.
-
-Pauvre Stamboul! Son délabrement, il faut le reconnaître, devenait
-extrême; aussi, tous les snobs touristes--qui sont peut-être la classe
-humaine la moins capable de comprendre quelque chose à quoi que ce
-soit,--s'indignaient en débarquant des paquebots ou des trains de luxe,
-à voir ces maisons de travers, ces décombres qui gisaient partout et ces
-immondices qui souvent traînaient dans les ruelles mortes. Seuls les
-artistes et les rêveurs profonds se sentaient pris dès l'abord par ce
-charme de vieil Orient, que j'ai tant de fois cherché à exprimer, mais
-qui toujours a fui entre mes mots inhabiles.
-
-Pauvre grand et majestueux Stamboul! Il dépérissait, comme l'Islam tout
-entier du reste, au souffle empesté de houille qui vient d'Occident. Il
-faut dire même que les Turcs, les nouveaux, élevés sur nos boulevards,
-lui témoignaient un dédain puéril; semblables aux moucherons qu'attire
-la flamme des lampes, ces musulmans des jeunes couches, éblouis par tout
-le toc de nos idées subversives et de notre luxe à bon marché,
-préféraient se bâtir sur l'autre rive de la Corne d'Or des maisons
-singeant les nôtres. De plus en plus donc, les abords des grandes
-mosquées saintes se dépeuplaient de gens riches et modernisés; c'étaient
-seulement les humbles qui restaient là, les humbles et les dignes, ceux
-qui continuaient de poursuivre le rêve des ancêtres et qui enroulaient
-encore d'un turban leur front grave.
-
-Et puis tant d'incendies s'allumaient aussi chaque année dans ces vieux
-quartiers en bois, toujours prêts à flamber! Il y a cependant plusieurs
-faubourgs, Péra, Galata, Chichli, Nichantache,--auxquels je ne souhaite
-pas de mal, à Dieu ne plaise,--mais qui auraient pu brûler sans que le
-monde artiste en prît le deuil, au contraire. Eh bien! non, c'était
-toujours au coeur même de Stamboul que le feu s'attaquait de préférence,
-se plaisant à détruire les vestiges du merveilleux passé,--et préparant
-ces espaces vides où d'inconscients malfaiteurs projettent de tracer
-aujourd'hui des avenues bien droites en style américain et de construire
-des maisons bien uniformes.
-
-Pour comble, depuis deux ans, la municipalité turque elle-même semble
-s'acharner contre tout ce qui est oriental. On a perdu, là-bas comme
-chez nous, le sens de la beauté et le respect des choses que vénéraient
-les aïeux; les mosquées ni les tombes ne sont plus sacrées.
-Dernièrement, ne voulait-on pas détruire, pour faire place aux hideuses
-«maisons de rapport», ce cimetière historique de Rouméli-Hissar, qui est
-peut-être le joyau le plus précieux de la rive d'Europe! Quant à la
-grande muraille de Byzance qui va d'Eyoub aux Sept-Tours, à travers des
-terrains d'ailleurs inutilisables et délaissés de la vie, la grande
-muraille si imposante et farouchement superbe qui attire chaque année
-des visiteurs par centaines, je crois qu'elle ne subsiste encore que
-faute d'argent pour la démolir. Et j'apprends que de pitoyables petits
-édiles, sous prétexte d'élargir une rue déjà assez large, ont osé
-détruire l'exquise colonnade et les arceaux de la Chah-Zahdé, supprimant
-ainsi l'un des quartiers les plus recueillis et les plus délicieusement
-turcs! Comment donc tolère-t-on là-bas des crimes aussi imbéciles? Il y
-a cependant des hommes de haute intelligence dans les «comités» de la
-Turquie, des hommes de sens artistique et des musulmans de race,
-capables de comprendre que, même pour la dignité nationale, il
-importerait de sauvegarder ces témoins d'un passé si grandiose.
-Peut-être, hélas! ces gouvernants d'aujourd'hui sont-ils débordés, je le
-veux bien, par les _Rayas_, infiltrés dans leurs rangs de plus en plus:
-des Arméniens, des Juifs, des Grecs, qui non seulement ne comprennent
-pas, mais qui haïssent toute empreinte de la majesté du vieil Islam. Il
-reste pourtant un point de vue pratique, à la portée de ces derniers, à
-ce qu'il semble: les étrangers qui arrivent en foule tous les ans pour
-visiter ce musée merveilleux qu'était Stamboul et qui apportent l'argent
-à mains pleines, les verra-t-on encore lorsque des édiles, de la force
-de ceux qui viennent de saboter la sainte colonnade, auront fini
-d'accommoder la ville des Khalifes dans le goût de Chicago ou seulement
-de Berlin?
-
-Quand même et malgré tout, au commencement de l'année courante 1911,
-Stamboul existait encore; il avait gardé la plupart de ses refuges
-adorables où l'on retrouvait le silence des vieux temps calmes, près des
-mosquées, sous des arbres centenaires; il avait surtout gardé sa
-silhouette unique au monde que les levers de soleil ou les nuits de lune
-illuminaient en splendeur. Et voici, hélas! que l'été dernier, par ces
-longues sécheresses qui faisaient l'eau si rare, tout le versant de la
-Corne-d'Or a pris feu comme paille. Rien n'a pu arrêter les flammes
-folles, les étincelles qui s'envolaient au loin. Terriblement vite
-l'incendie a eu fini d'anéantir d'immenses quartiers de pure turquerie,
-confondant en un même brasier leurs mosquées, leurs maisons aux grilles
-jalouses, leurs arbres vénérables, leurs kiosques pour les saints
-tombeaux, tout ce qui en faisait la séduction et le mystère.
-
-Le profil même de cette ville des minarets et des dômes, le grand profil
-que l'on voyait de si loin sur le ciel, a été effleuré et presque
-changé.
-
-Devant l'irréparable destruction, rien à faire que courber la tête. Mais
-il y a eu en même temps autre chose de plus humainement douloureux,
-devant quoi notre devoir est de ne pas rester inactifs. Dans l'espace de
-quelques heures, plus de soixante mille sinistrés se sont trouvés dans
-les rues, ayant perdu leur maison, leurs vêtements, leurs meubles,
-jusqu'à leurs outils de travail; pauvres gens qui n'ont plus rien, et
-qu'à tout prix il faut secourir.
-
-On m'objectera que je viens raconter une histoire bien ancienne: voici
-tantôt deux mois que Stamboul est brûlé, et déjà la pitié s'est
-détournée, hélas!--Et pourtant non, elle est au contraire d'une
-poignante actualité, la si triste histoire que j'ai voulu répéter ici,
-d'une actualité que lui donnent les premières pluies automnales, et que
-lui renouvelleront bientôt plus lamentablement les premiers froids, les
-premières neiges. Pendant l'été aux belles nuits tièdes, les incendiés
-campaient n'importe où, vêtus de presque rien; mais à présent voici
-venir l'hiver, le terrible hiver du Bosphore. En général, on s'imagine
-chez nous que Constantinople, parce que c'est une ville orientale, doit
-être tout le temps ensoleillée; il faut y avoir habité pour connaître
-les humidités glacées qui s'y abattent avec l'automne, les vents mortels
-qui y soufflent de la mer Noire et qui en font la ville des bronchites
-et des phtisies.
-
-Je me souviens de l'élan de sympathie provoqué en France par le désastre
-de Messine, où tant de vies humaines avaient été englouties sous les
-décombres. A Stamboul, il est vrai, presque personne n'a été atteint;
-mais c'est pis encore peut-être, car aujourd'hui, les premiers secours
-étant distribués et épuisés, il reste bien trente mille malheureux sans
-abri, sans vêtements: que feront-ils, ceux-ci, quand la neige aura jeté
-ses blancs linceuls sur tous les dômes de leurs mosquées, et quand les
-rues où ils couchent s'empliront de la boue des dégels? Donc, c'est
-maintenant plus que jamais qu'il faudrait avoir pitié. Et tout ce monde,
-sans gîte, sans manteau sous la pluie froide, enfants qui grelottent et
-qui toussent, vieilles femmes courbées, vieillards perclus, tout cet
-humble monde est si débonnaire, si honnête et si digne! Petits ouvriers,
-petits marchands de race purement musulmane, qui vivaient au jour le
-jour, heureux dans leurs maisonnettes de bois, sans les désirs effrénés
-ni l'envie haineuse que l'on souffle au peuple de nos grandes villes
-d'Occident. Ils n'étaient pas les Turcs des nouvelles couches, mais ceux
-d'autrefois qui se rendaient à la mosquée quand le muezzin chantait. Ils
-étaient ceux aussi qui animaient, de leurs groupes encore pittoresques,
-les places tranquilles où l'on fume des narguilhés à l'ombre des
-platanes, et tant de voyageurs qui se sont arrêtés pour contempler leur
-incompréhensible paix, pour s'étonner de leur confiance en la prière,
-tant de touristes leur doivent aujourd'hui au moins une aumône pour ces
-moments de rêverie passés en les regardant. Tous les promeneurs
-désoeuvrés que les paquebots amènent chaque année au Bosphore sont
-redevables d'une obole à ce Stamboul, ne serait-ce que pour avoir empli
-leurs yeux de son incomparable silhouette aujourd'hui presque détruite.
-Quant à mes amis inconnus, auxquels mes livres ont essayé de révéler ce
-que fut la vraie Turquie et qui en me lisant ont oublié une minute nos
-agitations vaines, c'est à eux surtout que je m'adresse, les conjurant
-d'entendre mon cri d'alarme.
-
-J'ajouterai que cette oeuvre de secours pour laquelle je viens quêter
-est une oeuvre essentiellement française, car ce sont des Françaises de
-Constantinople qui s'y sont dévouées depuis deux mois avec un zèle
-admirable, et c'est l'ambassadrice de France qui en a pris la direction.
-
-Qu'il me soit permis d'emprunter ces phrases à la circulaire d'appel que
-notre ambassadrice a fait répandre: «Je suis certaine, dit-elle, qu'un
-appel à la charité française trouvera de l'écho dans notre cher pays.
-C'est parce que je connais la générosité de mes compatriotes, que je
-suis heureuse et fière du devoir qui m'incombe.» A nous de ne pas lui
-causer une déception ni lui donner un démenti, en restant sourds.
-D'humbles frères nous attendent là-bas; ils n'ont pas d'oreiller où
-poser leur tête; ils ont faim et ils commencent à avoir très froid...
-
- * * * * *
-
-_P.-S._--L'argent, ce journal, toujours charitable, se chargera de le
-recevoir. Mais nous ne demandons pas que de l'argent: des couvertures,
-des manteaux, ce que l'on voudra. Que les élégants, les élégantes se
-défassent de leurs costumes démodés ou défraîchis en faveur de ceux qui
-n'ont plus rien, toutes leurs pauvres hardes étant brûlées comme leurs
-maisons. Les paquets de vêtements ou de linge, il suffira de les faire
-porter, à l'adresse de madame Bompard, ambassadrice de France, au
-ministère des Affaires étrangères, où l'on vient d'ouvrir un bureau pour
-les recevoir.
-
- * * * * *
-
-2e _P.-S._ (_Un mois après_).--Sait-on combien de personnes ont répondu
-à mon appel? Trois Françaises et une Anglaise, en tout quatre!...
-
-
-
-
-LETTRE D'UN ITALIEN
-
-
-Au moment où l'Italie se jette sur la Tripolitaine, je reçois d'un
-Italien la lettre suivante:
-
- 6 décembre 1911.
-
- «Monsieur,
-
- »En vous priant de vouloir m'exprimer votre pensée sur l'expédition
- italienne à Tripoli, je suis sûr d'interpréter aussi le désir de Son
- Excellence le prince Pietro Sanza di Scalea, sous-secrétaire d'État
- pour les Affaires étrangères en Italie et directeur de _l'Italia
- Illustrata_ de Rome.
-
- »Mes compatriotes seront très heureux de connaître avec quel intérêt
- est suivie, de l'autre côté des Alpes, notre glorieuse entreprise.
-
- »Veuillez agréer, etc., etc.
-
- »TITO MAZZONI.»
-
-Et voici ma réponse:
-
- «Monsieur,
-
- »Vous voulez bien me demander mon avis sur la «_glorieuse_» entreprise
- de l'Italie.
-
- »Mais la gloire, ainsi que le bon droit, je ne les vois que du côté
- des admirables défenseurs du sol héréditaire, Turcs ou Arabes, qui,
- surpris par la brusquerie de l'attaque et n'ayant qu'un armement d'une
- infériorité pitoyable, se font mitrailler quand même et massacrer
- comme des héros d'épopée.
-
- »La gloire, du reste, la vraie, la pure, ne saurait être jamais du
- côté des conquérants et des agresseurs. Je suis assuré d'avance que,
- si vous poursuivez votre enquête, il se trouvera dans tous les pays
- d'Europe une majorité écrasante pour vous répondre comme moi.
-
- »Agréez, etc., etc.
-
- »PIERRE LOTI.»
-
-
-
-
-LA GUERRE ITALO-TURQUE
-
-
-15 décembre 1911.
-
-Je me souviens qu'une nuit, dans un hallier d'Afrique, la lueur du
-magnésium me fit entrevoir pendant quelques secondes la lutte d'un
-buffle contre une panthère qui venait de lui sauter sur le dos.
-Admirable, le pauvre buffle, dans sa façon désespérée de bondir pour
-secouer la bête qui l'avait agrippé au col; mais le combat était inégal,
-d'abord à cause de l'imprévu de l'attaque, et puis aussi il n'avait pas
-de griffes, lui, qui se défendait contre la mangeuse, tandis qu'elle au
-contraire venait de lui en planter une dizaine dans la chair vive, une
-dizaine de griffes aiguës et longues qui le saignaient à flots.
-
-Entre l'épisode du hallier et la guerre italo-turque, un rapprochement
-se fait dans mon esprit; même brusquerie--et même mobile, hélas--chez
-l'agresseur, même inégalité des armes, même fureur héroïque dans la
-défense.
-
-Et aujourd'hui ce sont des hommes! Et l'Europe, comme chaque fois que
-l'on massacre, regarde fort tranquillement! Quelle dérision que tous ces
-grands mots vides: progrès, pacifisme, conférences et arbitrage.
-
-J'entends déjà les Italiens me riposter que nous avons joué aux
-conquérants, nous-mêmes, en Algérie d'abord,--dans des temps abolis, il
-est vrai,--plus tard au Tonkin et ailleurs.--Hélas! oui, courbons la
-tête. Ce fut toutefois infiniment moins sanglant que leur oeuvre de
-Tripolitaine; mais un peu de crime subsiste là malgré tout pour entacher
-notre histoire. Aussi n'est-ce pas contre les Italiens seuls que s'élève
-ma protestation attristée, mais contre nous tous, peuples dits chrétiens
-de l'Europe; sur la terre, c'est toujours nous les plus tueurs; avec nos
-paroles de fraternité aux lèvres, c'est nous qui, chaque année,
-inventons quelque nouvel explosif plus infernal, nous qui mettons à feu
-et à sang, dans un but de rapine, le vieux monde africain ou asiatique,
-et traitons les hommes de race brune ou jaune, comme du bétail. Partout
-nous broyons à coups de mitraille les civilisations différentes de la
-nôtre, que nous dédaignons _a priori_ sans y rien comprendre, parce
-qu'elles sont moins pratiques, moins utilitaires et moins armées. Et, à
-notre suite, quand nous avons fini de tuer, toujours nous apportons
-l'exploitation sans frein, nos bagnes d'ouvriers, nos grandes usines
-destructives des petits métiers individuels, et l'agitation, la laideur,
-la ferraille, les «apéritifs», les convoitises, la désespérance!... A
-nous voir de près à l'oeuvre, loin de la métropole où s'échangent de
-suaves discours fraternels, on constate que, depuis l'époque des Huns,
-l'espèce humaine n'a pas fait dix pas vers la Pitié. (Je dirai pourtant,
-et avec la certitude d'être appuyé par le témoignage des Chinois
-eux-mêmes, que, lors de la dernière expédition de Chine, les Latins,
-Italiens ou Français, étaient ceux qui, après le combat, se montraient
-incomparablement les plus charitables et les plus doux.)
-
-Les journaux de France pour la plupart sont tacitement favorables à
-l'Italie. Ils enregistrent avec calme des victoires où, grâce à une
-artillerie écrasante, les Italiens ne laissent que trois ou quatre
-morts, tandis que les Turcs gisent à terre par centaines. Ils racontent
-sans broncher la pendaison à grand spectacle d'une rangée de prisonniers
-arabes, iniquement qualifiés de rebelles. On saccage, on brûle, on tue:
-ils appellent cela _déblayer_, et c'est à croire qu'il s'agit d'une
-chasse à la bête fauve. Le correspondant d'un grand journal parisien
-célébrait récemment la _beauté_ (_sic_) d'un tir d'artillerie à longue
-distance, d'une précision telle que les Arabes en face, avec leurs
-pauvres fusils, étaient fauchés comme l'herbe d'un champ; il parlait
-même d'une _maudite_ (_sic_) mosquée qui retardait la marche en
-conquête, parce que les Turcs s'y étaient retranchés pour s'y défendre
-comme des lions... Un autre contait que, dans les ruines des villages de
-l'oasis, éventrés par les canons de toutes parts, on ne rencontrait
-plus, parmi les cadavres, parmi les troupeaux et les chiens de garde
-affolés, que quelques derniers _fanatiques_ (le mot est une trouvaille:
-fanatique, on le serait à moins!) qui essayaient encore de tirer contre
-les envahisseurs; mais on les _capturait_ et les emmenait sans peine
-(vers le gibet probablement). Tout cela est stupéfiant d'inconscience.
-C'est que les reporters de nos journaux vivent dans les camps italiens,
-et là, ils se laissent influencer par la bonne grâce de l'accueil. De
-même ces officiers, dont ils sont les hôtes, se grisent chaque jour à
-l'odeur de la poudre; dans le fond de leur âme cependant, aux heures de
-silence, sans doute reconnaissent-ils avec quelque angoisse que
-l'entreprise est déloyale et que les moyens sont cruels.
-
-Mais si les feuilles françaises penchent du côté des envahisseurs,
-jamais elles n'ont moins bien reflété le sentiment de la nation; j'en ai
-la certitude, ayant questionné des gens de tous les mondes, même des
-paysans au fond des campagnes. Le blâme, la pénible stupeur chez nous
-sont presque unanimes. Je tiens à le dire bien haut, ne fût-ce que pour
-les sept ou huit millions de sujets arabes que nous avons en Afrique et
-que l'attitude de la presse dans l'aventure a consternés ou révoltés.
-
-En passant, j'ajouterai que nous procédons avec ces sujets-là d'une
-façon honteuse, les accablant de vexations inutiles. En Algérie, à
-Tunis, par centaines, nous avons de ces mesquins petits fonctionnaires
-qui traitent tout musulman avec une morgue imbécile, et nous font
-sourdement haïr, préparant ces exodes en masse vers la Syrie ou le
-Maroc, vers n'importe quel pays de l'Islam.
-
-Aux yeux de l'Europe dite chrétienne, les musulmans de tous les pays
-représentent un gibier dont la chasse est permise,--et cette chasse en
-général lui réussit, grâce à la supériorité de ses machines à tuer, qui
-font tout de suite de grands charniers rouges. En Afrique, voici la
-chasse presque terminée, depuis Zanzibar jusqu'au Moghreb, en passant
-par l'Égypte si lourdement asservie. Asservis de même, tous les
-musulmans de l'Inde. Et vers la Perse, deux terribles chasseurs
-s'acheminent, l'un par le Sud, l'autre par le Nord.
-
-Reste surtout la Turquie, mais elle n'est pas disposée à se laisser
-faire, celle-là; malgré la plaie du modernisme, qui commence de ronger
-ses fils, elle demeure une redoutable lutteuse; avec sa fière et
-héroïque armée, elle ira jusqu'à son dernier sang pour se défendre.
-
- *
-
- * *
-
-On mène grand bruit, en Italie naturellement, contre les _atrocités_
-bédouines. Soit! Je connais les habitants du désert; je ne les donne
-certes pas pour des gens très tendres, et je plains de tout mon coeur
-les pauvres petits soldats qui tombèrent entre leurs mains excitées.
-Mais comme je comprends la férocité de leur haine, leur besoin exaspéré
-de vengeance!... Oh! ces étrangers qui, sans provocation aucune de leur
-part, débarquèrent, un sinistre jour, comme des démons, sur leurs sables
-pour tout saccager, tout incendier et tout tuer!... Car enfin, si les
-Italiens peuvent avoir contre les Turcs quelques griefs (dans le genre
-de ceux du loup de la fable),--ces Arabes, que leur avaient-ils fait?
-
-Des atrocités italiennes, hélas! il y en a eu beaucoup aussi, et
-tellement moins excusables! Les journaux de tous les pays les ont
-enregistrées; les kodaks, dont le témoignage ne se conteste pas, nous en
-ont apporté la vision à faire peur. En ces journées néfastes d'octobre,
-n'a-t-on pas osé, contrairement au droit des gens et aux règles absolues
-de la Convention de La Haye, donner l'ordre de fusiller en masse les
-Arabes _suspects seulement_ d'avoir pris les armes? Et alors on a tué,
-comme en s'amusant, et les cadavres de plusieurs centaines de
-cultivateurs inoffensifs ont jonché l'oasis, qui est devenue un charnier
-humain. Et les scènes de sauvagerie qui accompagnèrent l'exécution du
-cawas Marko! Et les pendaisons de prisonniers! Et, dans la mer Rouge,
-tous ces humbles voiliers arabes, qui n'étaient pourtant pas des navires
-de guerre, brûlés par l'escadre italienne sous prétexte qu'ils
-pourraient _peut-être_ servir à transporter des soldats!
-
-Ce que je dis là, je suis sûr que beaucoup de coeurs italiens le sentent
-comme moi, au moins tous ceux qui, au début, avaient manifesté pour la
-paix, et bien d'autres encore. De même, quand les troupes de
-l'Angleterre, à l'aide de balles _trop perfectionnées_, réduisirent en
-une bouillie sanglante des milliers de derviches qui s'étaient défendus
-avec d'honnêtes vieux fusils; ou quand M. Chamberlain poursuivit
-flegmatiquement la destruction des admirables Boers, il ne manqua point
-d'Anglais, Dieu merci, pour s'indigner et souffrir,--et le roi Édouard
-VII, visiblement, fut du nombre à en juger par la douceur des conditions
-qu'il posa au Transvaal après la victoire.
-
- *
-
- * *
-
-Pauvre belle et pimpante Italie! Est-ce que sincèrement elle s'imagine
-marcher à la gloire? Je suppose bien qu'elle a perdu, à présent, cette
-illusion des premiers jours. D'ailleurs, une réprobation générale lui
-est acquise, et elle le sait.
-
-De la gloire individuelle pour ses combattants, oh! oui, sans nul doute,
-elle en a récolté. Ses soldats sont des Latins, nos frères; il a dû s'en
-trouver beaucoup parmi eux pour se battre comme des héros et tomber avec
-noblesse. Mais tout cela ne saurait racheter le crime initial, qui est
-d'avoir allumé la guerre. Pauvre belle nation, amie de la nôtre, je veux
-croire qu'elle était partie légèrement, comme au Moyen âge on partait,
-empanaché, pour de jolies équipées de batailles; elle n'avait pas prévu
-tant de sang et tant d'horreurs. Aujourd'hui, engagée à fond, elle
-penserait se déshonorer en lâchant prise. Combien, au contraire, ce
-serait réhabilitant, nouveau, grandiose, de dire: «Assez, assez de
-morts; nous ne voulons pas davantage nous rougir les mains. Nous
-modérons nos demandes, pour que ce cauchemar enfin s'achève.»
-
- *
-
- * *
-
-J'en reviens à mon hallier d'Afrique.
-
-Au même lieu, deuxième éclair de magnésium quelques minutes plus tard.
-(Dans l'intervalle, on avait entendu glapir ces bêtes de nuit qui,
-toujours, dès qu'elles flairent que l'on tue, s'approchent en tapinois
-pour finir de déchiqueter les restes.) Donc, deuxième éclair de
-magnésium. Le drame s'achevait; le buffle, éventré, gisait sur l'herbe,
-la panthère lui étirait les entrailles. Et, dans la brousse alentour, on
-voyait poindre ces museaux qui glapissaient, attendant leur part: des
-hyènes!
-
-Certains États européens qui s'agitent sournoisement autour de la
-Turquie, maintenant qu'elle est aux prises avec une guerre terrible, et
-s'apprêtent à lui demander des _compensations_, me font songer à ces
-hyènes assemblées auprès du buffle mourant. Des «compensations» de quoi,
-mon Dieu? Qu'est-ce qu'on leur a fait, à ceux-là? Vraiment, je leur
-préfère encore les hyènes du hallier, qui, au moins, n'employaient pas
-de formules; non, elles ne demandaient pas des _compensations_, mais
-leurs glapissements disaient tout net: «On dépèce, on mange, ça sent la
-chair et il n'y a plus de danger; alors, nous arrivons, nous aussi, pour
-nous remplir le ventre.»
-
-Je prévois sans peine les injures que me vaudra ce manifeste de la part
-de certains énergumènes, intéressés ou aveuglés, qui confondent
-civilisation avec chemin de fer, exploitation et tuerie; elles ne
-m'atteindront point dans la retraite de plus en plus fermée où ma vie va
-finir. J'approche du terme de mon séjour terrestre; je ne désire ni ne
-redoute plus rien; mais, tant que je pourrai faire écouter ma voix par
-quelques-uns, je croirai de mon devoir de dire tout ce qui me paraîtra
-l'éclatante vérité.
-
-Sus aux guerres de conquêtes, quels que soient les prétextes dont on les
-couvre! Honte aux boucheries humaines!
-
-
-
-
-A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE
-
-
-10 janvier 1912.
-
-Une seconde lettre italienne a pourtant franchi le cercle isolateur dont
-ma retraite s'entoure, une pauvre lettre encadrée d'une large bordure
-noire:
-
- «Monsieur Pierre Loti,
-
- »Si la conquête de la Tripolitaine avait été faite par la France,
- est-ce que vous auriez écrit l'article que je viens de lire dans le
- _Figaro_ du 3 janvier 1912?
-
- »Salutations.
-
- »La mère d'un soldat mort à Tripoli le 23 octobre 1911.»
-
- »_P.-S._--Vous ne répondrez pas, c'est entendu. Vous aurez peut-être
- lu tout de même.»
-
-Mais si! je veux répondre, au contraire, et, comme la lettre est
-anonyme, j'ai recours à l'obligeance du _Figaro_. Avec le respect le
-plus profond, je veux dire à cette mère d'un soldat mort au champ
-d'honneur que, si la prise de Tripoli avait été l'oeuvre de la France,
-j'aurais protesté en termes pareils. J'ajouterai même que, si j'avais eu
-un fils tué dans une telle guerre «de conquête»,--j'en ai un sous les
-drapeaux en ce moment,--ma protestation aurait été sans nul doute plus
-violente et plus révoltée. Devant la résignation de cette mère en deuil,
-je ne puis donc que m'incliner sans comprendre.
-
-Si j'ai parlé de «cercle isolateur», c'est que, depuis la publication du
-précédent article, j'ai dû recommander que toute lettre portant le
-timbre d'Italie fût _a priori_ jetée au panier.
-
-Qu'il me soit permis d'établir à ce sujet un parallèle entre nations.
-J'avais jadis attaqué les Américains, à propos de la guerre de Cuba; pas
-une lettre désobligeante ne m'est venue d'Amérique; quand je suis allé
-dernièrement à New-York, la presse s'est contentée de rappeler la chose,
-en termes parfaitement convenables, mais l'accueil que l'on a bien voulu
-me faire n'en a pas été moins sympathique. J'avais violemment attaqué
-les Anglais à propos du Transvaal, à propos de l'Égypte; pas une lettre
-désobligeante ne m'est venue d'Angleterre, pas un article blessant n'a
-été écrit dans la presse, et, quand je suis allé à Londres, j'y ai
-trouvé quand même le plus charmant et inoubliable accueil.
-
-Au contraire, dès que j'ai eu dénoncé, en termes cependant courtois,
-l'acte injustifiable de l'Italie, les insultes les plus immondes, les
-menaces de toute sorte ont commencé de m'arriver chaque jour. Alors, je
-ne décachette même plus,--non seulement on m'injuriait, mais surtout on
-injuriait odieusement la France, «_fuyarde ou aplatie devant
-l'Allemagne_». Toutes ces lettres, à vrai dire, partaient visiblement de
-très bas; leur grand nombre cependant me paraît l'indice de l'état des
-esprits, dans cette pauvre Italie égarée que, malgré son ingratitude,
-nous continuons d'appeler la _nation soeur_. Ce n'est qu'à ce point de
-vue général que le fait m'a paru valoir d'être signalé.
-
-
-
-
-LES TURCS MASSACRENT
-
-
-Novembre 1912.
-
-«Les Turcs massacrent!» En grosses lettres bien indicatrices, cette
-accusation contre les vaincus se répète dans les journaux, à côté des
-récits de leurs défaites horriblement sanglantes. Des atrocités
-bulgares, il y en a bien eu aussi quelques-unes, on en convient, mais on
-ne l'imprime qu'en petits caractères à la fin des paragraphes.
-
-Les Turcs massacrent! c'est une affaire entendue,--les pauvres Turcs
-affolés que l'Europe entière trahit ou abandonne,--et cette affirmation
-courante sert de préliminaire à des tirades pour vanter l'oeuvre
-libératrice des Alliés, l'ère de paix, de liberté et de concorde
-fraternelle (?) qui va suivre leur victoire.
-
-Pendant les sinistres journées d'octobre 1912, dans l'oasis de Tripoli,
-est-ce que l'on n'aurait pas pu crier de même: «Les Italiens
-massacrent!» Et ils étaient les envahisseurs sans provocation, ceux-là,
-ils n'avaient pas l'excuse des Turcs, traqués de toutes parts. Pendant
-la dernière expédition de Chine, n'ai-je pas vu des villes comme
-Tong-Tchéou ou Tien-Sin, innocentes absolument de l'acte des Boxers, et
-qui n'étaient plus qu'un monceau de ruines, où des cadavres d'enfants,
-de femmes, de vieillards avaient été pilés à coups de crosse, parmi des
-porcelaines et des laques. On aurait pu crier: «L'Europe, l'Europe venue
-pour porter en Extrême-Orient son fameux flambeau civilisateur, l'Europe
-massacre!» Or, quelle excuse pouvait-elle invoquer, s'il vous plaît? Les
-Huns n'auraient pas fait pis que nous tous. Et les Anglais n'ont-ils pas
-massacré des milliers de derviches à Kartoum, des paysans à Denchawaï?
-Au Transvaal, n'ont-ils pas eu sur la conscience les camps de
-concentration? Et nous, pendant la conquête de l'Algérie, pour ne parler
-que de celle-là, n'avons-nous pas massacré, _enfumé_ des femmes et des
-enfants pour les faire mourir d'asphyxie? Il n'y a qu'à relire
-l'histoire contemporaine pour se convaincre que la tuerie aveugle et
-forcenée reste en vigueur autant qu'au Moyen âge, chaque fois que se
-trouvent aux prises des hommes de race et de religion différentes.
-
-Pauvres Turcs, s'il est vrai que çà et là ils massacrent, pendant la
-guerre atroce qui leur est faite de tous côtés en même temps, que de
-circonstances atténuantes!
-
-J'en sais beaucoup qui, à leur place et à une telle heure effroyable,
-seraient pris d'une rage de massacrer aussi. Ils sont des êtres plus
-primitifs que nous, c'est certain, plus violents quoique meilleurs, doux
-et débonnaires à l'habitude, mais terribles et voyant rouge quand on
-vient par trop les exaspérer; primitifs surtout, ces paysans sortis du
-fond de l'Anatolie, des confins du désert, que l'on équipe en hâte
-contre l'armée d'invasion et qui manient de leurs mains rudes nos armes
-aux précisions infernales. Et combien elle s'explique, leur haine à tous
-contre les peuples qui portent le nom de chrétiens; comment ne
-sentiraient-ils pas que, d'une façon ouverte ou sournoise, ces
-peuples-là, dans le fond, s'entendent pour les supprimer? Nous,
-Français, nous leur avons pris l'Algérie, la Tunisie, le Maroc. Les
-Anglais leur ont déloyalement enlevé l'Égypte. La Perse est à moitié
-sous le joug. Et l'Italie vient d'ensanglanter la Tripolitaine, donnant
-le triste signal de la curée sans merci. Sur ces pays conquis, nous
-faisons ensuite, chacun à notre manière, lourdement peser notre main
-dédaigneuse; le moindre de nos petits bureaucrates traite tout musulman
-comme un esclave. A ces croyants, nous enlevons peu à peu la prière; à
-ces rêveurs, épris d'immobilité, nous imposons notre agitation vaine,
-notre rage de vitesse, nos alcools, notre pacotille et notre ferraille;
-partout le déséquilibrement nous suit, avec les convoitises et les
-désespérances.
-
-Pauvres Turcs, désavoués aujourd'hui avec tant de désinvolture par tous
-ceux qui en Europe semblaient les soutenir, abandonnés par la presse qui
-les insulte, par la diplomatie qui s'était engagée à les défendre, par
-les Puissances qui jadis se déclaraient leurs amies! Voici même qu'on
-les accuse d'être lâches à la guerre! Cela, c'est plus qu'excessif, car
-les milliers de morts, Serbes ou Bulgares, qui jonchent les champs de la
-Thrace, sont là pour témoigner qu'ils savent encore se battre. Mais il
-est certain qu'on ne reconnaît plus les héros d'autrefois, ceux de
-Plewna, ceux de la dernière guerre qui faillit anéantir la Grèce, ni
-même ceux d'hier, en Tripolitaine, qui faisaient tête dix contre mille.
-Accordons-leur d'abord qu'ils n'étaient pas prêts, qu'ils n'étaient pas
-commandés, que par l'incurie de leurs chefs _ils mouraient de faim_. Et
-puis constatons que cette dégénérescence de leur armée est notre oeuvre,
-à nous, les détraqueurs d'Occident; les nouvelles utopies délétères,
-même les plus puériles, qui sévissent chez nous, les ont contaminés,
-avec une rapidité stupéfiante, comme il arrive pour tous les mauvais
-virus qui foisonnent plus vite dans les sangs plus neufs. Beaucoup de
-leurs soldats ont perdu la foi et la plupart de leurs officiers ont
-négligé le métier des armes pour se plonger dans la plus naïve
-politicaillerie. Nos alcools aussi s'en sont mêlés, et certains grands
-chefs militaires, responsables des pires déroutes, s'enivraient... Une
-Turquie parlementaire, incroyante et fuyarde, rien ne pouvait causer aux
-amis de l'Orient une stupeur plus douloureuse et plus inattendue... Et
-puis, ils ont commis, après la Constitution, cette faute capitale
-d'introduire des chrétiens dans leurs rangs de bataille. A Dieu ne
-plaise que je veuille rabaisser ici ce titre de chrétien, non, mais ceux
-de l'armée turque étaient des Bulgares, des Grecs, naturellement
-disposés à ne pas lutter contre des frères,--ou c'étaient des Arméniens,
-enrôlés par oubli de ce vieux proverbe de Turquie: «_Allah créa sur le
-même modèle_ (créatures de peur et de fuite, s'entend) _le Lièvre et
-l'Arménien_.» Naguère encore, les mahométans seuls étaient admis à
-l'honneur de se battre. S'il n'y avait eu que des vrais Turcs en ligne
-contre l'ennemi, peut-être auraient-ils été anéantis quand même, tant
-les Alliés avaient longuement et savamment prémédité l'attaque, mais au
-moins ils seraient tombés en gardant l'auréole de gloire.
-
- *
-
- * *
-
-Quoi de plus révoltant que de voir à quel point les Turcs sont méconnus,
-insoupçonnés, dirai-je même, par tous les Occidentaux qui n'ont jamais
-mis le pied dans leur pays! Il en va de même en Amérique d'où j'arrive;
-là-bas, on dit couramment en parlant d'eux: les hordes d'Asie, les
-barbares... Or, je ne crois pas qu'il existe au monde une race plus
-foncièrement bonne, brave, loyale et douce. Il me faut faire exception,
-hélas! pour quelques-uns de ceux qui ont été élevés dans nos écoles,
-gangrenés sur nos boulevards; ceux-là, qui deviennent plus tard des
-fonctionnaires, je les abandonne. Mais le peuple, le vrai peuple, les
-petits bourgeois, les paysans, quoi de meilleur! Que l'on interroge ceux
-d'entre nous qui ont vécu en Orient, même nos religieuses et nos
-prêtres, si respectés là-bas, qu'on leur demande ce qu'ils préfèrent, ce
-qu'ils estiment le plus, des Turcs ou des Bulgares, des Serbes et de
-tous les chrétiens levantins, je sais d'avance quelle sera leur réponse.
-Et chacun d'eux affirmera que ces Bulgares,--admirables de courage, je
-suis le premier à le reconnaître,--qui s'avancent au chant des _Te Deum_
-et au son des cloches d'églises, sont une race infiniment plus brutale
-et plus meurtrière que la race musulmane.
-
-Oh! ces villes du passé, perdues au fond de l'Anatolie, ces villages
-dans la verdure groupés autour des minarets blancs et des cyprès noirs,
-comme on y respire la paix et la confiance, combien la vie s'y révèle
-honnête et patriarcale! Oh! ces hommes, laboureurs ou modestes artisans,
-qui vont à la mosquée s'agenouiller cinq fois par jour et qui le soir
-s'asseyent à l'ombre des treilles, près des tombes d'ancêtres, pour
-fumer en rêvant d'éternité!... Des massacreurs professionnels, ces
-gens-là, allons donc!... En Espagne, je me souviens d'avoir vu des
-taureaux que l'on menait vers l'arène, à la veille d'une grande course;
-ils arrivaient paisibles, quelques-uns n'étaient nullement méchants; ce
-n'est qu'ensuite, harcelés de coups de lance, torturés par les
-banderilles cruelles, qu'ils avaient envie de tout massacrer et
-fonçaient sur les hommes avec une rage folle.
-
-Nulle part autant que chez les Turcs,--les vrais,--on ne trouve la
-sollicitude pour les pauvres, les faibles, les vieillards et les petits,
-le respect pour les parents, la tendre vénération pour _la mère_. Quand
-un homme, même d'âge mûr, est attablé dans l'un de ces innocents petits
-cafés,--où l'alcool est inconnu depuis toujours,--si son père survient,
-il se lève, baisse la voix, éteint sa cigarette pour ne pas fumer en sa
-présence, et va s'asseoir humblement derrière lui.
-
-Quant à leur compassion pour les animaux, ils nous en remontreraient à
-tous. Les chiens errants de Stamboul, avec quelle bonhomie ils ont été
-tolérés et nourris depuis des siècles, avec quel soin on descendait dans
-la rue pour couvrir d'un tapis leurs petits, quand il pleuvait. Et le
-jour où un conseil municipal, composé surtout d'Arméniens, décréta de
-les détruire, de la manière atroce que l'on sait, il y eut des batailles
-dans tous les quartiers, et presque la révolte pour les défendre. Quant
-aux chats, ils ne se dérangent guère pour les passants, assurés que les
-passants se dérangeront pour eux. Et enfin, à Brousse, dans l'un des
-coins adorables de cette ville des anciens temps de l'Islam, il existe
-un hôpital pour les cigognes, pour celles qui, blessées ou trop
-vieilles, n'ont pu fuir à l'entrée de l'hiver; on en voit là qui ont des
-bandages, ou même une jambe de bois; quand je le visitai, on y soignait
-même un vieux hibou, en enfance sénile, qui vivait, comme elles, des
-aumônes pieuses... En vérité, à l'heure d'angoisse que nous traversons,
-je raconte là des choses ridiculement enfantines; mais c'est qu'elles
-sont typiques, elles ont quand même leur légère importance pour attester
-combien ce peuple, que tant d'ignorants et de forcenés accusent de
-barbarie, est au contraire compatissant et doux...
-
- *
-
- * *
-
-L'Europe comprendra-t-elle que Stamboul, tenu aujourd'hui sous la menace
-effroyable, est un domaine sacré de l'histoire, de l'art et de la
-poésie; qu'il faudrait à tout prix le défendre, et que, le jour où le
-croissant n'y sera plus, là-haut dans l'air, du même coup son charme et
-sa magie vont soudainement s'éteindre? Évidemment non, elle ne le
-comprendra pas, et je parle dans le vide.
-
-Sans aucun espoir, non plus, que mon humble appel soit entendu,
-j'éprouve le besoin de crier à l'Europe: «Grâce pour les Turcs, épargnez
-ceux qui restent! Chez eux, plus que partout ailleurs, sont la probité
-et la bravoure. C'est chez eux le dernier refuge du calme, du respect,
-de la sobriété, du silence et de la prière!»
-
-Je crois qu'il n'est pas un Français, de sens et de coeur, _ayant vécu
-parmi eux_, qui ne s'associerait ardemment à l'hommage que j'ai voulu
-leur rendre ici, pendant cette minute de détresse suprême; hommage
-inutile, je le sais bien, et qui sera, hélas! comme ces tristes
-couronnes que l'on dépose sur les tombes.
-
-
-
-
-LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE
-
-
-Novembre 1912.
-
-Alors, le progrès, la civilisation, le christianisme, c'est la tuerie
-extra-rapide, la tuerie à la mécanique,--et le shrapnell en représente
-pour le moment l'expression suprême!
-
-Le shrapnell! A notre époque où l'on s'occupe à détruire les derniers
-fauves et à supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira donc pas de
-bagnes, on n'élèvera donc pas de pilori pour ceux qui inventent de si
-infernales machines! En moins de quinze jours, tout un pays éclaboussé
-de sang rouge et soixante mille hommes, des plus vaillants et des plus
-sains, gisant le corps criblé!
-
-Si l'heure était venue où les Balkans devaient retourner aux peuples
-balkaniques, l'Europe,--d'abord imprévoyante, aujourd'hui
-complice,--aurait si bien pu trouver un moyen moins atroce. Si même
-l'heure était venue où la basilique de Sainte-Sophie devait retourner au
-Christ, était-il nécessaire pour cela de cribler de mitraille tant de
-poitrines humaines! Est-ce que depuis longtemps déjà, il n'existe pas à
-Constantinople, voire à Stamboul, des églises grecques ou bulgares dans
-lesquelles le culte n'a jamais été inquiété?
-
-Et des injures de toutes sortes continuent de poursuivre les Turcs,
-malgré leur détresse, comme le concert des meutes autour des cerfs
-mourants. Mais, avant de parler, que ceux qui les insultent aillent donc
-vivre un peu parmi eux; jusque-là, tout ce qu'ils peuvent dire ne prouve
-pas plus que l'aboiement enragé des chiens!
-
-Les territoires conquis, et vaillamment conquis certes, devraient, à ce
-qu'il semble, suffire aux alliés. Mais non, il faut pousser l'ennemi à
-toute extrémité et lui prendre aussi sa ville sainte. Pour satisfaire à
-des rêves d'orgueil forcené, il faut tuer encore tout ce qui reste, tout
-ce qui, dans le dernier élan du désespoir, se précipite, presque sans
-armes et follement, pour défendre les remparts de Stamboul.
-
-Ainsi, voilà ce malheureux peuple turc,--qui eut ses heures de violence
-exaspérée, qui commit dans le délire des fautes graves, je le
-reconnais,--mais que rien n'a épargné depuis un an, ni les guerres de
-spoliation, ni les duperies, ni les incendies détruisant les maisons par
-milliers, ni les tremblements de terre, ni la faim, ni le typhus, le
-voilà, ce peuple accablé, qui veut au moins mourir avec une couronne de
-gloire. Et le Sultan déclare qu'on le tuera dans son palais, et Kiamil
-pacha, ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans, à sa table de travail. Les
-enfants, les tout jeunes enfants quittent les écoles pour s'enrôler et
-se faire mitrailler à Tchataldja; les prêtres courent aux remparts, et
-de même tous les vieux à barbe blanche qui peuvent encore tenir une
-arme. Détail qui serait risible, s'il n'était sublime, de pauvres
-eunuques des harems, auxquels on ne demandait rien, partent aussi, le
-fusil sur l'épaule. Pour eux tous, la tuerie finale est certaine, avec
-les diaboliques shrapnells des Bulgares; ils le savent, mais ils y vont
-quand même.
-
-Naïfs Arabes, qui offrent d'arriver au secours du Croissant avec cinq
-cent mille cavaliers... Oh! non, restez, pauvres gens du désert: vous
-iriez inutilement à la mort, puisque vous n'avez pas entre les mains les
-explosifs des hommes vraiment civilisés.
-
-Et, devant cet essor d'héroïsme et de désespoir, pas un seul des peuples
-chrétiens ne se lèvera pour dire: «Assez! Pitié!...» Non, au mépris des
-traités signés, des paroles données et écrites, tous ne s'occupent que
-de se ruer à la curée. Il en est, comme la France, qui ne veulent pas se
-souiller les mains dans le dépeçage; mais, crier grâce d'une voix assez
-forte pour être entendue, non, personne. Honte! Honte à l'Europe, honte
-à son christianisme de pacotille. Et, pour la première fois de ma vie,
-je crois que je vais dire: honte à la _guerre moderne_!
-
-
-
-
-ENCORE LES TURCS
-
-
-Décembre 1912.
-
-J'ai si mal et si gauchement défendu mes amis turcs, dans une lettre
-récente, que je veux y ajouter ceci comme un post-scriptum. J'avais
-parlé de fuyards, parce qu'on me l'avait dit. Dieu merci, c'étaient des
-fuyards isolés; les nouveaux détails venus de là-bas leur laissent leur
-couronne de gloire: ils se sont battus comme des lions, malgré la faim
-qui leur torturait les entrailles, malgré l'insuffisance présomptueuse
-d'un gouvernement qui les laissait manquer du nécessaire. Hélas! à
-mesure que les événements se précipitent et que nous approchons de la
-convulsion suprême, les nations européennes, la Prusse surtout, leur
-ex-amie, montrent une facilité à renier la parole donnée, une aisance
-dans la fourberie, qui sont de plus en plus stupéfiantes. Peut-être
-serait-il sage de se rappeler que le Sultan n'est pas que l'empereur des
-Turcs, mais qu'il est aussi le Khalife vénéré par tant de millions et de
-millions de croyants jusqu'au fond de l'Asie et jusqu'au fond de
-l'Afrique; à ce titre, il mériterait sans doute quelque considération,
-surtout de la part de l'Angleterre qui est, à cause de l'Inde, la plus
-grande des puissances musulmanes; peut-être serait-il de bonne politique
-de ne pas permettre qu'on le chasse de la ville et des mosquées saintes.
-
-Pauvres Turcs, abandonnés et trompés par tous, volés sur leur matériel
-de marine et volés sur leur matériel de guerre, il leur fallait aussi le
-coup de pied de l'âne, et certaine presse le leur donne: on les insulte
-et les raille, alors qu'ils viennent de laisser, sur la terre détrempée
-de leurs champs, cinquante mille morts si glorieusement tombés pour la
-cause de l'Islam. Je suis injurié du même coup, bien entendu, et je m'en
-sens fier; il est toujours honorable de l'être pour avoir pris la
-défense et demandé la grâce de vaincus que tout le monde accable. Mon
-Dieu, je ne fais pas comme les chancelleries européennes,--dont je n'ai
-malheureusement pas le pouvoir;--ayant été leur ami de longue date, je
-le suis plus que jamais dans leur agonie; c'est le contraire qui serait
-ignoble. L'honneur d'être injurié pour eux, je le partage, paraît-il,
-avec Claude Farrère, qui était un de mes officiers quand je commandais
-en Orient et qui est resté mon ami. «Il n'y a que ces deux-là, écrit-on,
-qui les défendent!»--Mais je crois bien! _Parmi tous les écrivains dont
-la voix a chance d'être un peu entendue, il n'y a que nous deux qui les
-connaissons!_
-
-L'armée grecque, la petite armée monténégrine, conduites par des princes
-guerriers sans férocité, se sont battues normalement, comme il est
-admis, hélas! que l'on se batte en notre siècle de «progrès». Mais les
-Bulgares,--dont le mépris de la mort est prodigieux et commande le
-respect, nul ne songe à le contester,--les Bulgares, quelle guerre
-atroce ils ont menée, après l'avoir si longuement préméditée et mûrie!
-Leurs succès ne sont pas dus qu'à leur admirable courage, mais surtout à
-leurs armes plus nouvelles et infiniment plus meurtrières.
-
-Leurs shrapnells, invention diabolique s'il en fut, ont fauché les
-hommes par milliers, sans résistance possible. On sait aussi qu'ils
-avaient imaginé d'aveugler et d'affoler la nuit, par des projecteurs,
-ces paysans d'Anatolie qui n'avaient jamais rien vu de pareil. En outre,
-ne viennent-ils pas de détourner une rivière pour inonder la malheureuse
-Andrinople qui ne veut pas se rendre, et de couper l'aqueduc qui portait
-l'eau à Stamboul?...
-
-Et, dans des églises dites chrétiennes, on chante pour célébrer de
-telles choses: au moins, qu'on n'y mêle point le nom du Christ; quelle
-dérision de sa parole! Et Péra, le fameux Péra levantin, n'a même pas la
-pudeur de faire taire ses beuglants et ses musiques, quand les maisons
-alentour regorgent de blessés qui râlent, quand les champs sont jonchés
-de morts, de milliers de héros non ensevelis qui pourrissent sous la
-pluie!...
-
-
-
-
-LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS
-
-
-
-
-I
-
-
-Décembre 1912.
-
-Ce n'est pas d'hier que les nations d'Europe commettent des couardises
-ou des crimes; de tout temps cela s'est pratiqué. (La Pologne, le
-Transvaal, l'Alsace-Lorraine, etc., etc., en sont, hélas! de lamentables
-preuves.) Mais on s'était habitué jusqu'ici à les voir opérer isolément,
-chacune à son tour; les autres--qui en auraient fait autant à
-l'occasion--s'indignaient toutes en choeur, et, au moins, cela
-soulageait de les entendre.
-
-Cette fois, non, il y a eu, sur le dos de la Turquie, accord complet de
-lâchage et de mépris des traités. Lors d'une récente guerre, quand
-l'armée grecque fut écrasée par celle d'Edhem Pacha, on s'en souvient,
-la Grèce aux abois demanda la médiation de l'Europe, et l'Europe, qui
-cependant ne lui avait rien promis, acquiesça par dépêche, fit même bien
-plus qu'une médiation, puisqu'elle imposa les conditions de la paix à la
-Turquie, lui enlevant ainsi le fruit de sa victoire. Mais les
-chancelleries ont deux poids et deux mesures. Aujourd'hui cette même
-Turquie, écrasée de tous les côtés à la fois, après avoir subi la
-spoliation des Italiens, cette Turquie à laquelle trois semaines plus
-tôt toutes les chancelleries unanimes avaient solennellement renouvelé
-des promesses d'intégrité territoriale, a demandé à son tour la
-médiation, et l'Europe, préoccupée surtout du partage de ses dépouilles,
-depuis douze jours n'a même pas daigné répondre, douze longs jours
-pendant lesquels les tueries ont marché grand train, sous le coup des
-shrapnells et des mitrailleuses; au moins aurait-elle dû avoir la pudeur
-de dire tout de suite: «Non, maintenant que vous voilà battus, vous
-n'êtes plus que des parias, nous refusons de nous en mêler,
-débrouillez-vous directement avec vos ennemis,»--et la Turquie sans
-doute l'aurait fait comme elle semble le faire aujourd'hui, et il y
-aurait sur le sol quelques milliers d'hommes de moins, gisant les
-poumons crevés. Honte à l'Europe! C'est elle l'odieuse coupable de ces
-hécatombes. On comprend bien qu'aujourd'hui il lui est impossible
-d'enlever aux alliés le prix de leurs courageuses batailles, mais il
-fallait prévoir, et _surtout il ne fallait pas promettre_. Il fallait
-prévoir et, pour exiger les justes réformes demandées par les Slaves, il
-fallait presser avec moins d'insouciance sur ces comités de jeunes fous
-arrogants, qui viennent de conduire la Turquie à sa perte. Et puis, non,
-cette aisance, ce cynisme dans le lâchage, quel dégoût! Pauvres Turcs,
-volés, trompés, mitraillés, et de plus injuriés si bassement par les
-masses ignorantes, combien on comprend que la fureur parfois leur monte
-au cerveau et qu'un voile rouge leur passe sur les yeux!
-
-Je dis: pauvres Turcs! Mais je dis aussi, et presque du même coeur:
-pauvres Bulgares! Pauvres victorieux qui ont laissé par terre plus de
-quarante mille morts! Je n'ai point de haine contre ce peuple, bien que
-j'aie constaté, _comme tous ceux qui ont habité là-bas_, qu'il est plus
-brutal, plus fanatique, à l'ordinaire beaucoup plus difficile à vivre
-que le peuple musulman, et qu'il n'en a pas la droiture ni la foncière
-probité. Quel malheur qu'à l'appui de mon dire il ne soit pas possible
-de publier, au grand jour, la liste des victimes musulmanes tuées et
-torturées par les _comitadjis_ bulgares! Mais, sur le sujet, toute la
-presse slave s'est unie dans une conspiration de silence, il faudrait
-aller là-bas, à Salonique par exemple, pour obtenir des documents
-écrasants et des chiffres. De temps à autre, on lit bien dans quelque
-journal de France: les Bulgares ont incendié tel village turc et
-massacré les habitants; mais cela est dit avec légèreté, comme en
-glissant dessus. Cependant, combien sont-ils moins excusables, eux, les
-vainqueurs, que les Turcs, chassés des terres que depuis cinq cents ans
-ils cultivaient, poussés à bout, traqués comme des bêtes fauves! Et, en
-écrivant, j'ai sous les yeux la photographie d'un officier de l'armée
-ottomane, affreusement mutilé par ses ennemis. Mais non, il n'y a que
-les Turcs qui massacrent, la légende colportée par les intéressés est
-bien établie, rien à faire pour l'enlever des cervelles obstinées.
-
-Je n'ai jamais eu connaissance d'atrocités commises par les Grecs[1], et
-la famille royale qu'ils se sont donnée est hautement respectable. Mais
-comment ne pas protester un peu en entendant accuser les Turcs de
-férocité par les Bulgares, les Serbes, chez qui sévissent, du haut en
-bas de l'échelle sociale, la violence et les raffinements du meurtre!
-J'en atteste les ombres du roi Alexandre et de la triste Draga, de
-Panitza et de Stambouloff, pour ne citer que les noms connus de tous,
-parmi des morts qui ne se comptent plus.
-
- [1] Ceci était écrit avant l'entrée des Grecs à Salonique.
-
- * * * * *
-
-Je dis: pauvres Bulgares! Car ce que je viens d'avancer ne m'empêche pas
-d'admirer comme tout le monde leur courage au feu, et je reconnais, bien
-entendu, ce qu'il y a de si légitime dans leurs revendications du sol
-des aïeux. Mais l'Europe avait mille moyens de leur faire droit, sans
-permettre la boucherie atroce, et c'est pour cela que je les plains, eux
-aussi, malgré la victoire. Je les plains surtout d'avoir été poussés à
-la guerre, conduits à la tuerie par un homme qui n'est ni de leur race,
-ni de leur religion, qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la
-tradition ancestrale, mais qui a su exploiter leurs vertus guerrières au
-profit de son ambition personnelle: pour être un grand prince, dont
-l'histoire parlera, il faut avoir arrosé les plaines avec beaucoup de
-litres de sang humain...
-
-
-
-
-II
-
-
-Novembre 1912.
-
-En ce moment, détail que je prévoyais, l'insulte grossière et la menace
-pleuvent sur moi comme grêle, parce que je défends les vaincus, et je
-dois m'attendre à tomber sous le couteau de quelque Bulgare; ces gens-là
-en usent avec moi comme naguère les Italiens. Et de pauvres Français,
-qu'aveugle le beau mot de croisade, m'injurient aussi. Tout cela, il est
-vrai, par le style, par l'écriture, semble émaner surtout de primaires
-ou de médiocres. Mais de plus haut m'arrivent par centaines des lettres
-si vibrantes et si nobles, me remerciant, beaucoup plus que je le
-mérite, parce que j'essaie de dire la vérité, «parce que mon cri soulage
-les consciences»! Les lettres des musulmans étaient à prévoir, je le
-sais, et j'accorde qu'elles ne prouvent rien, malgré la pure beauté de
-leurs images orientales. Mais j'en reçois non seulement de France, aussi
-d'Allemagne, d'Angleterre, de Suisse; presque toutes émanent d'Européens
-ayant vécu en Orient, d'Européens _documentés_, qui m'encouragent et
-m'affermissent dans mon estime profonde pour ce peuple méconnu et
-calomnié. Il en est d'autres, très particulièrement typiques, parce
-qu'elles émanent de «_rayas_» ottomans, «_courbés sous le joug des
-Turcs_».
-
-Les Grecs ne sauraient être soupçonnés de partialité, et une petite
-fille grecque m'écrit, d'une main appliquée et encore incertaine:
-
- «Monsieur,
-
- »Je viens de lire la page si touchante du 9 novembre 1912.
-
- »Je suis une petite Grecque rouméliote de quatorze ans et j'éprouve un
- très vif sentiment de pitié pour cette pauvre Turquie dans son moment
- de détresse et d'abandon par toute l'Europe qui fut une fois son amie.
- On parle toujours de civilisation, mais ces pauvres paysans du fond de
- l'Asie, que comprennent-ils de cela? Dans le désert, il y a des bonnes
- bêtes sauvages qui ne vous font rien tant que vous n'allez pas les
- agacer dans leur paisible cachette, mais si vous les agacez trop,
- alors elles deviennent féroces. Quand les Turcs deviennent mauvais,
- c'est quand ils sont démoralisés au plus haut degré de voir tout le
- monde contre eux; pendant des années on ne leur laisse plus la paix.
- Il n'y a que ceux qui ont vécu là-bas qui les aiment encore.
-
- »Le monde chrétien doit prendre le Turc comme exemple dans ce qui
- concerne la religion, car c'est lui qui la respecte mieux que nous.
- Chez nous, chrétiens, il nous est défendu de voler et de tricher; nous
- le faisons quand même, un vrai Turc jamais. Lorsque, par exemple, un
- vieux marchand de fruits a pesé une ocque de pommes (elma), il vous
- mettra toujours une elma en plus, de peur de s'être trompé; quel
- marchand européen fait ça? Au contraire, il met le doigt sur la
- balance pour que le poids soit plus lourd.
-
- »Ferdinand de Bulgarie dit, dans sa proclamation, qu'il veut vaincre
- le Croissant, et c'est cela qu'il appelle la civilisation. Est-ce
- qu'on ne doit pas respecter la religion d'un peuple?»
-
-En lisant ces adorables petites phrases, j'ai songé à ce proverbe de nos
-pères: «La vérité sort de la bouche des enfants.»
-
-Voici maintenant ce que m'écrit une Juive espagnole, née et élevée en
-Turquie. (On sait qu'au début de l'histoire contemporaine, des milliers
-de Juifs d'Espagne, persécutés au nom du Christ,--comme, du reste, ils
-l'étaient encore de nos jours, en plein XXe siècle, par les chrétiens
-slaves--s'étaient réfugiés en Turquie, à Salonique et à Stamboul, où
-personne ne les inquiéta plus.)
-
- «Ce que vous venez de faire pour notre malheureuse Turquie ressemble
- au geste de l'homme qui s'assied auprès d'un mourant abandonné et lui
- prend la main qu'il garde dans la sienne, afin qu'il ne meure pas
- seul.
-
- »Oh! écrivez encore! Que votre coeur vous aide à trouver non seulement
- les paroles qui touchent, mais celles qui persuadent, celles que se
- rappelleront malgré eux les hommes appelés à signer l'arrêt. Oh!
- dites-les bien haut, toutes les raisons qui imposent la nécessité de
- l'existence de ce pauvre cher peuple, en réalité si peu connu,
- existence modeste, soit, mais existence tout de même. Vous qui avez
- habité mon pays d'adoption, dites toutes les satisfactions qu'a reçues
- là votre âme dans ses besoins de croyance, de bonté, de probité, de
- sagesse et de calme. Mais, je vous en supplie, n'en parlez pas encore
- en pleurant. Ceux qui aiment la Turquie n'ont pas encore le droit de
- la pleurer comme une morte. Elle ne mourra peut-être pas, ne parlez
- pas encore de tombe.
-
- »Si l'horrible chose arrive un jour, alors seulement je pleurerai, car
- je sais qu'ils deviendront ce que nous sommes, nous, pauvres Juifs,
- dispersés un peu partout sans avoir un coin qui nous appartienne. On
- dit qu'on veut leur prendre l'Asie aussi. Les malheureux!
-
- »Oh! si vous saviez ce sentiment d'exil que nous portons en nous dès
- l'enfance et partout où nous passons! Je ne voudrais pas que les Turcs
- que j'aime l'éprouvent jamais. Voilà des années que j'ai quitté
- Constantinople et je croyais avoir oublié. Je ne savais pas que
- lorsqu'on a vécu parmi les Turcs, on les aime toute sa vie. Je vous
- supplie d'écrire encore, d'agir! L'heure presse! Et merci!»
-
-Que pourrais-je dire, après ce spontané témoignage, que pourrais-je y
-ajouter qui ne l'amoindrisse? Cette lettre fait honneur à la race juive.
-De la part d'Israël, il serait beau de venir maintenant soulager avec
-son or les affreuses misères de ce pays, qui a donné à ses fils, pendant
-les siècles où on les pourchassait de toutes parts, l'hospitalité, la
-tolérance et la paix.
-
-«Puisque personne n'entend votre cri de grâce, m'écrit la dame inconnue,
-trouvez des paroles pour persuader aux politiciens que l'existence de ce
-peuple est utile...» Mais c'est que je n'entends rien, hélas! aux
-questions d'équilibre européen et d'économie politique. Je ne puis que
-répéter ce que tout le monde sait: «La chute de Stamboul aux mains des
-Bulgares aura une répercussion terrible sur des millions de musulmans
-répandus jusqu'au fond de l'Afrique et de l'Asie; l'Angleterre, la
-France, sembleraient donc avoir un intérêt capital à l'empêcher.»
-
-J'entends des gens m'objecter naïvement que Mahomet II avait bien pris
-Constantinople. Mais, pardon, cela se passait en 1453. Si, en plus de
-cinq siècles de soi-disant progrès, des peuples qui se glorifient du
-titre de chrétiens refont la même chose et _en tuant environ dix fois
-plus d'hommes_, cela me paraît un peu la banqueroute de notre
-civilisation et de notre faux christianisme.
-
-Ne vaudrait-il pas la peine, aussi,--mais, là, je sais bien que l'on
-m'écoutera moins que jamais,--de préserver ces merveilles d'art que les
-Turcs ont accumulées en cinq siècles de domination et qui font de
-Constantinople la ville unique au monde. Qu'on ne me dise pas que les
-Bulgares y rétabliront la beauté évanouie de Byzance; non, la laideur du
-modernisme, c'est tout ce qu'ils y sauront apporter. Quand la silhouette
-des minarets et des dômes ne se découpera plus sur le ciel, que
-restera-t-il? Que restera-t-il quand les profondes mosquées toutes
-bleues de faïence auront perdu leur mystère, quand il n'y aura plus
-alentour la reposante magie des cyprès et des tombes? D'ailleurs, sous
-la ruée furieuse des armées d'invasion, le jour où les Turcs se
-crisperont dans le dernier sursaut d'agonie, le jour où Stamboul sera
-tout à feu et à sang, la coupole de Sainte-Sophie elle-même est menacée
-d'un effondrement sans recours.
-
-Et, enfin, puisqu'il faut renoncer à éveiller tout sentiment de justice
-et de pitié, puisqu'il n'est plus possible de rectifier, même par des
-témoignages cent fois plus autorisés que le mien, la légende des
-Bulgares inoffensifs et tendres, à côté des Turcs massacreurs, voici une
-raison encore qui, à première vue, semblera bien étrange, bien futile;
-mais tant d'esprits réfléchis l'ont déjà trouvée avant moi! Il n'y a
-pas, dans la vie, que des usines, des chemins de fer, des «débouchés
-commerciaux», des shrapnells, de la vitesse et de l'affolement. En
-dehors de tout ce néfaste bric-à-brac, devant quoi se pâme la masse des
-médiocres et qui mène aux finales désespérances, il y a aussi le calme
-qu'il faudrait nous conserver quelque part, il y a le recueillement et
-le rêve. A ce point de vue, la Turquie, la vieille Turquie des
-campagnes, la Turquie honnête et religieuse, comme une sorte d'oasis au
-milieu de tourbillons et de fournaises, serait aussi utile au monde que
-ces grands jardins dont on sent de plus en plus la nécessité au milieu
-de nos villes trépidantes.
-
-
-
-
-III
-
-
-Décembre 1912.
-
-«Atrocités turques.»--Ce cliché des alliés (que propage, à l'aide de ses
-banknotes, certain Comité balkanique[2]) continue de se reproduire
-triomphalement dans la presse française, et chaque fois, d'aimables
-inconnus prennent la peine de découper l'entrefilet, pour le mettre sous
-enveloppe à mon adresse, s'imaginant me confondre. Hélas! oui, il est à
-peu près avéré que les vaincus, à certaines heures, traqués, délirant de
-faim et de désespoir, ont massacré,--beaucoup moins toutefois,
-infiniment moins que leurs ennemis le prétendent. Tant de correspondants
-de guerre, étrangers et non suspects de partialité, leur ont rendu
-justice et racontent même que traversant en affamés des villages grecs,
-ils se bornaient à mendier aux portes un morceau de pain! Voici à peu
-près comment ces correspondants s'expriment[3]: «Puisqu'il se trouve, en
-Europe, des gens écrivant du fond de leur cabinet de travail que les
-soldats turcs sont pillards et massacreurs, c'est un devoir pour nous de
-protester énergiquement. Nous n'avons constaté chez eux que de
-l'endurance et de la modération, et jamais nous n'avons assisté à aucun
-acte de barbarie.» Malgré ces témoignages, je serais injuste en ne
-reconnaissant pas que çà et là ils ont vu rouge.
-
- [2] Siégeant à Londres, si je ne me trompe.
-
- [3] M. Jean Rodes, du _Temps_; le baron Tycka, du _Lokal-Anzeiger_; M.
- Paul Erio, du _Journal_; M. Paul Genève, des Débats; le major
- Zwonger, du _Berliner Tageblatt_; M. Renzo Larco, du _Corriere de
- Milan_; M. Vord Preise, du _Daily Mail_, etc... Je n'ai
- malheureusement pas retenu les noms des autres.
-
-Mais les alliés! Les alliés, moins excusables, d'abord parce qu'ils
-étaient les vainqueurs, ensuite parce qu'ils n'enduraient pas les
-tortures de la faim, et surtout parce qu'ils s'avançaient au nom du
-Christ, les alliés, quand dressera-t-on le bilan de leurs excès et de
-leurs crimes? On commence à s'en émouvoir tout de même, malgré le parti
-pris de fermer les yeux sur tant de cruautés qu'ils ont commises. Voici
-les Roumains qui accusent les Grecs d'avoir massacré les
-Koutzo-Valaques. Voici des nouvelles de Vienne affirmant que les troupes
-du général Jankovich auraient détruit de nombreux villages en Albanie,
-que des milliers d'Albanais auraient été massacrés ou enterrés vivants.
-Sous les murs d'Andrinople, des ambulanciers turcs qui venaient, munis
-de leur drapeau, secourir des blessés serbes, ont été accueillis par une
-fusillade. Tout dernièrement à Dedeagatch, le fait n'est pas discutable,
-une bande bulgare a pillé, massacré, incendié pendant trois jours,
-continuant l'horrible besogne que les «comitadjis» ont depuis si
-longtemps commencée. Mais les pauvres Turcs manquent d'argent pour semer
-la noble indignation dans certaine presse qui est à vendre, et qui,
-malheureusement, influence à sa suite toute la presse restée de bonne
-foi...
-
- *
-
- * *
-
-A propos des Bulgares, je citerai ce fragment de la lettre d'un Français
-qui avait longtemps habité la Thrace, mais qui s'est vu forcé de fuir
-devant l'invasion des «libérateurs»:
-
- «Dans les journaux de France, je lis les continuels dithyrambes en
- l'honneur des armées balkaniques, principalement de ce peuple bulgare
- qui, tout entier, se rue vers l'ennemi héréditaire avec, à sa tête, le
- pope hirsute. Race contre race, la croix orthodoxe--le plus fanatique
- des emblèmes religieux--la croix contre le croissant, suivant la
- parole du catholique romain Ferdinand de Cobourg.
-
- »Le spectacle est inoubliable pour qui a vu arriver ces théories sans
- fin d'hommes taillés comme à coups de serpe dans un bois rugueux, ces
- lourds soldats coiffés de la casquette moscovite et ce flot, à leur
- suite, de montagnards couverts de peaux de bêtes,--les hordes
- d'Attila,--tous, disant avec fierté: «Là où nous sommes passés,
- l'herbe ne repoussera de cinq années!»
-
- »Oui, on peut leur dédier des dithyrambes, mais ils en ont déjà
- inscrit eux-mêmes sur toutes les sentes de la Macédoine, sur les
- décombres des villages musulmans où ils ont commis les pires horreurs
- et dont les flammes d'incendie s'élèvent encore de toutes parts,
- obscurcissant de leur âcre fumée tous les horizons; ils en ont inscrit
- sur des milliers de cadavres, et sur les visages émaciés des
- vieillards, des femmes, des enfants, les rescapés des massacres, qui
- se traînent jusqu'à Constantinople, ayant semé de morts et
- d'agonisants le long chemin de leur calvaire.»
-
-Il est vrai, le séjour des alliés dans Salonique a quelque peu terni
-leur auréole. Salonique n'est pas un lieu perdu, comme tant de villages
-de l'intérieur, et il y avait là des Français dont les yeux forcément se
-sont ouverts. Les vexations contre un officier de notre marine de guerre
-ont commencé de refroidir l'enthousiasme pour les «libérateurs».
-Ensuite, au lendemain de leur arrivée, les Grecs, pour quelques
-malédictions poussées à leur passage, ont fait feu sur la foule sans
-armes et tué cinq cents personnes (de _la populace turque_, pour
-employer l'heureuse expression de certain reporter). Et puis, tout
-aussitôt, le Consulat de France a été débordé par les justes plaintes de
-nos compatriotes. On connaît, entre autres aventures, celle de cette
-Française, madame Simon, coupable d'avoir donné, sur le pas de sa porte,
-un morceau de pain et un verre d'eau à de pauvres Turcs, et odieusement
-brutalisée, pour ce fait, par un officier grec qui ne craignit pas
-d'arracher à ces affamés l'humble aumône. Voici d'ailleurs ce que
-m'écrit un négociant français de passage à Salonique:
-
- «Guidée par des compatriotes levantins, délateurs infatigables,
- l'armée grecque pénètre, par bandes d'apaches, d'abord chez les
- Juifs,--ils sont ici près de quatre-vingt mille, parlant le français,
- aimant la France,--qu'ils accusent de les empoisonner! Là, ils font
- sortir les hommes des maisons, les ligotent, les frappent, les
- massacrent parfois, puis s'en retournent violer les femmes. Ailleurs,
- partout, ils brisent les portes et, baïonnette au canon, se font
- remettre l'argent, même celui du pain des pauvres.
-
- »Ce sont encore les inoffensifs citadins qu'on fouille en pleine rue;
- les malheureux soldats ottomans auxquels on enlève leurs derniers
- centimes, leur montre et jusqu'à leurs vêtements. C'est un major turc
- qu'on dépouille et qu'on soufflette; un autre officier qu'on veut
- forcer à embrasser le drapeau hellène; des prisonniers laissés à la
- pluie, dans la boue, sans pain et implorant un peu d'eau pour apaiser
- leur fièvre: «Sou! Sou!» (De l'eau! De l'eau!) et qu'on repousse à
- coups de crosse.»
-
-Et les officiers français du _Bruix_ étaient là, qui ont vu des soldats
-serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs...
-
-De ces prouesses, nos journaux ont cependant l'air enfin de s'émouvoir.
-Oui, il eût mieux valu, pour le bon renom des nouveaux Croisés, que tout
-continuât de se passer en catimini, au fin fond des provinces; la
-légende de leur mansuétude se serait mieux conservée.
-
- *
-
- * *
-
-Somme toute, si les Turcs ont commis des excès parfois, _le moins_ qu'on
-puisse dire des alliés, c'est qu'ils en ont commis tout autant et qu'il
-est plus difficile de leur accorder le bénéfice des circonstances
-atténuantes. Ces peuples, qui s'exécraient depuis des siècles, se sont
-fait la guerre comme au Moyen âge, avec cette différence qu'ils
-disposaient d'armes infiniment plus meurtrières.
-
-Eh! le Moyen âge avait du bon; la Croix rouge ni le Croissant rouge ne
-fonctionnaient encore; on ne ramassait pas les blessés pour prolonger, à
-force de soins maternels, leurs pauvres existences mutilées; mais on
-blessait tellement moins! On ignorait en ce temps-là nos armes qui
-fauchent cent hommes par seconde, et les pires guerres d'alors ne
-donnaient pas le vingtième des cadavres qui gisent à cette heure sur les
-champs de la Thrace. Je ne vois donc vraiment pas qu'il y ait tant lieu
-de crier hurrah pour «la civilisation et le progrès».
-
-A propos de ces nouvelles machines à tuer, j'ai dû m'expliquer mal, dans
-une précédente lettre, puisque des gens de bonne foi en ont pu conclure
-que je prêchais l'antimilitarisme. Mon Dieu! par quel manque absolu de
-logique, par quel monstrueux contresens peut-on bien passer, de
-l'horreur pour la guerre moderne, à la déconsidération et à la haine
-pour ces hommes, de plus en plus sublimes, qui sont obligés de la faire?
-Mais, à mesure que les batailles, les inévitables batailles tournent
-davantage à la boucherie rouge, est-ce que le respect, au contraire, ne
-devrait pas grandir pour ceux qui ont le devoir de les affronter? Aux
-plus humbles de nos soldats, donnons des musiques, donnons des dorures
-et des plumets, tout ce qui pourra exalter leur jeune enthousiasme et
-les parer mieux pour la belle mort; que la foule au passage s'incline,
-les salue comme les plus nobles des enfants de France, que tous les
-suivent des yeux avec des larmes, et que les jeunes filles leur jettent
-des fleurs!... Voilà mon antimilitarisme cette fois nettement étalé...
-Oh! oui, ayons-en pour nous-mêmes, des machines qui tuent vite, qui
-tuent par monceaux, et tâchons que ce soient les nôtres les plus
-diaboliques; il le faut bien, hélas! puisque nous sommes la proie
-désignée aux peuples d'à côté, qui, tous les jours, inventent contre
-nous quelque nouvel arrosage à la mitraille. Mais gardons très
-jalousement nos hideux secrets, car, où le crime et le dégoût
-commencent, c'est lorsque dans un but de lucre, «pour faire marcher
-l'industrie française», nous les vendons à des étrangers, préparant
-ainsi des tueries qui ne nous sont pas nécessaires.
-
- * * * * *
-
-_P.-S._--Avant de terminer, je tiens à faire amende honorable, sincère
-et spontanée aux Arméniens, du moins en ce qui concerne leur attitude
-dans les rangs de l'armée ottomane. Ce n'est certes pas à cause des
-protestations qu'ils ont insérées, à coups de pièces d'or, dans la
-presse de Constantinople; non, mais j'ai pour amis des officiers turcs;
-j'ai su par eux, à n'en pas douter, que mes renseignements de la
-première heure étaient exagérés, et que, malgré bon nombre de désertions
-préalables, les Arméniens placés sous leurs ordres s'étaient conduits
-avec courage. Donc, je suis heureux de pouvoir retirer sans
-arrière-pensée ce que j'avais dit à ce sujet et je m'en excuse.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le chapitre précédent contient, à la page 90, trois lignes qui ont fait
-couler beaucoup d'encre:
-
-«Et les officiers français du _Bruix_ étaient là, qui ont vu des soldats
-serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs...»
-
-Ces trois lignes, je les avais trouvées telles quelles dans un grand
-journal parisien, où, deux mois auparavant, elles paraissaient sans
-donner lieu à aucune objection de la part de personne, et je les avais
-admises en toute confiance, parce qu'elles venaient d'un officier dont
-la parole pour moi ne fait pas doute; elles étaient du reste les
-_seules_ que je n'avais pas cru nécessaire de vérifier.
-
-Mais, dès qu'elles reparurent signées de mon nom, le commandant du
-_Bruix_, interrogé _diplomatiquement_ par le gouverneur de Salonique,
-prince Nicolas de Grèce, crut devoir lui adresser la réponse suivante,
-qui fut insérée à grand fracas dans d'innombrables journaux:
-
- Salonique, 4 février.
-
- «Altesse,
-
- »En réponse à la communication verbale que le commandant Vachopoulo,
- chef de votre état-major, m'a présentée aujourd'hui de votre part,
- j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Altesse Royale le
- résultat de mes recherches. J'ai réuni tous les officiers de
- l'état-major du _Bruix_ et leur ai lu l'affirmation qui nous est
- prêtée dans le livre intitulé la _Turquie agonisante_, de notre
- concitoyen le capitaine de vaisseau en retraite Julien Viaud (Pierre
- Loti), que les officiers français du _Bruix_ étaient là qui ont vu des
- soldats serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs. Tous
- ont été unanimes à déclarer que cette affirmation est purement
- gratuite et que rien ni dans leurs paroles, ni dans leurs écrits,
- n'autorise l'auteur à les prendre à témoin de faits de cette nature
- qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de constater.
-
- »Je rends compte au ministre de la Marine de la façon dont nous avons
- été mis en cause à notre insu et lui demande de vouloir bien faire
- prier l'auteur de la _Turquie agonisante_ de supprimer cette
- affirmation, contraire à la vérité.
-
- »Je prie Votre Altesse Royale de vouloir agréer l'hommage de mes
- sentiments les plus respectueux.--DELAGE.»
-
-La forme brutale de ce démenti donné à un camarade serait plus
-compréhensible si le commandant du _Bruix_ n'avait rien trouvé à redire
-dans la conduite des alliés envers les vaincus,--et tel n'était pas le
-cas, ainsi qu'on en va juger.
-
-Aussitôt, joie et explosion d'injures contre moi dans certaine presse:
-«Voyez, voyez ce que vaut sa documentation!» Et de pauvres petits
-journaux levantins, exultant de ce qu'il se trouvait enfin un officier
-français _ayant l'air_ de démentir les atrocités des libérateurs,
-vomirent sur mon nom les pires immondices.
-
-Alors le lieutenant de vaisseau, de qui je tenais l'affirmation
-incriminée, vint loyalement et courageusement dégager ma responsabilité
-en publiant la belle lettre suivante:
-
- «M. Pierre Loti, répondant au démenti infligé par le commandant du
- _Bruix_ à propos des atrocités commises à Salonique par les troupes
- orthodoxes, déclare, en des termes dont je suis très touché, que cette
- information lui est venue d'un officier français, dont la parole pour
- lui ne fait pas de doute. Je suis cet officier,--moi, Claude
- Farrère,--c'est moi qui ai fourni l'information et je m'empresse
- d'apporter mon témoignage. C'est moi qui, bien avant M. Pierre Loti,
- ai publié à diverses reprises le fait, en indiquant d'ailleurs les
- références que j'en avais, le tout sans qu'un seul démenti m'ait été,
- jusqu'à ce jour, opposé.
-
- »Voici, d'ailleurs, exactement, un passage que j'ai relevé dans la
- lettre,--lettre non _diplomatique_ celle-ci, mais tout intime,--qu'un
- officier de notre marine, embarqué sur un croiseur du Levant (autre
- que le _Bruix_), adressait à sa femme en date du 6 décembre 1912.
- Cette lettre n'est plus entre mes mains, mais j'ai eu la précaution de
- la faire lire à vingt témoins qu'on ne récusera pas: MM. Letellier,
- directeur du _Journal_; Lepage, secrétaire général du _Journal_; A.
- Meyer, directeur du _Gaulois_; P. de Cassagnac, directeur de
- l'_Autorité_; et beaucoup d'autres...
-
- »Le passage en question était ainsi conçu:
-
- «_Les télégrammes du commandant du _Bruix_ sont ceux d'un homme qui
- voit les choses comme elles sont. Il ne mâche pas les mots et ce qu'il
- raconte est épouvantable. On pille, on brûle, on tue, partout._
-
- »_Les réguliers grecs et bulgares, eux, crèvent les yeux à leurs
- prisonniers, affirme-t-on ici, à 4.000 prisonniers, paraît-il!_»
-
- »Je ne puis nommer l'officier qui a signé ces phrases. Mais je
- garantis son honneur sur le mien. Plusieurs témoins dont j'ai fourni
- les noms le connaissent d'ailleurs, et savent le crédit qu'on peut
- donner à une affirmation de sa bouche.
-
- »Cette lettre ne dit pas, je le reconnais, que c'est le commandant du
- _Bruix_ qui a vu crever des yeux, ainsi que votre rédacteur,--en toute
- bonne foi, j'en suis convaincu,--a commis l'erreur de l'imprimer
- formellement sous ma signature, dans l'article que M. Pierre Loti n'a
- fait que reproduire. Et le démenti _diplomatique_, qui nous est
- infligé avec tant d'éclat, se spécialise prudemment sur cette question
- de détail: les yeux crevés. Les atrocités signalées par le commandant
- du _Bruix_ étaient autres que celles-là, voilà tout. «_On pille, on
- brûle, on tue!..._» Pillage, incendie, massacre, n'est-ce pas déjà
- bien? Et c'est une phrase au moins que personne ne pourrait loyalement
- démentir.
-
- »Pour ce qui est des yeux crevés, si l'on tient particulièrement à ce
- genre d'horreur, des témoins qui ne se récuseront pas sont légion en
- Orient, ainsi que pour les nez coupés, les lèvres et les oreilles
- coupées. Les massacres et les atrocités balkaniques ne sont plus
- discutables, de bonne foi; les journaux étrangers en sont remplis et,
- seule, la presse française a accepté le mot d'ordre du silence. Le but
- de cette lettre n'est donc pas de les affirmer, ce serait superflu,
- mais seulement d'établir que le _Bruix_ n'a pas manqué non plus d'en
- avoir connaissance.
-
- »Quant à M. Pierre Loti, que dire des obstinés qui, après mon
- témoignage, continueraient à l'injurier pour l'incident du _Bruix_, et
- à nier que son livre soit un livre loyal dont chaque affirmation
- repose sur un document précis ou sur la parole d'un homme d'honneur?»
-
-Eh bien, parmi tant de journaux qui avaient publié le _démenti_ avec
-tant d'éclat, il ne s'en est pas trouvé un seul pour insérer
-l'explication, le _démenti moral du démenti_!...
-
-
-
-
-V
-
-
-28 décembre 1912.
-
-Et quand même les Turcs auraient commis, pendant cette guerre, tous les
-méfaits que, malgré mille témoignages autorisés, on leur prête si
-obstinément, serait-ce à nous de les accabler avec tant de haine?
-Avons-nous oublié que la France est du nombre des nations qui, au début
-des hostilités, leur avaient solennellement garanti l'intégrité de leur
-territoire, et qui, en arrêtant ainsi par de fausses promesses leurs
-préparatifs militaires, ont trop contribué à leur désastre[4]? Comment
-ne pas s'indigner de ce déchaînement d'injures dans la presse française,
-qui leur fut jadis favorable et les eût encensés en cas de réussite?
-Tout au plus était-ce à attendre de certains journaux ultra-sectaires
-qui pour un peu exalteraient encore la Saint-Barthélemy ou les
-Dragonnades, et qui, par une misérable déformation de l'enseignement du
-Christ, admettent que l'on aille imposer la croix à coups de
-mitraille.--Ce qu'il y a d'incohérent du reste, et d'absurde, c'est
-qu'en Turquie ces mêmes catholiques romains n'ont pas de pires ennemis
-que les orthodoxes et s'entendent cent fois mieux avec les Turcs. Ils
-doivent bien rire, les popes de l'exarchat bulgare, rire dans leur barbe
-mal tenue, en voyant nos cléricaux chanter leur victoire! Mais ils ont
-la haine acharnée des papistes, ces gens-là, comment ne le sait-on pas
-en France? Il suffit d'ailleurs de relire un peu l'histoire
-contemporaine pour en trouver partout les preuves matérielles. En Terre
-Sainte, n'est-ce pas la police turque qui protège le clergé français
-contre les attaques à main armée des moines et du clergé orthodoxes?
-A-t-on oublié que, même de nos jours, en 1873, trois cents moines grecs
-armés en brigands vinrent envahir la sainte grotte de Bethléem, blesser
-les Franciscains qui y priaient, saccager et piller le sanctuaire,
-arracher jusqu'aux plaques de marbre qui couvraient la crèche? En 1899,
-dans cette même église, un fanatique grec tua le sacristain et tira à
-coups de revolver contre les religieux français qui passaient en
-procession. En 1901, au seuil du Saint-Sépulcre, des moines grecs
-attaquèrent avec préméditation les religieux franciscains et eurent le
-temps d'en blesser grièvement une quinzaine avant que la police turque
-fût venue à leur secours. Hier, en 1907, les Grecs de Constantinople
-n'ont-ils pas mené une abominable campagne contre nos Lazaristes qui
-dirigent à Galata le grand collège de Saint-Benoist... Et de tels
-exemples fourmillent, on en citerait à ne plus finir. Qu'on le sache
-bien, du jour où l'intolérante croix bulgare aura remplacé le croissant,
-tous nos religieux et nos religieuses n'auront plus qu'à fermer les
-milliers d'établissements d'éducation qu'ils dirigent si librement
-là-bas.
-
- [4] On sait que, sur la foi de ces fallacieuses promesses, la Turquie
- avait consenti, peu avant la déclaration de la guerre, à congédier
- toute une classe de ses soldats; ainsi surprise, elle se vit obligée
- d'envoyer au feu, pour les premiers jours si décisifs, de jeunes
- recrues que l'on n'avait pas eu le temps d'exercer, et des
- chrétiens, bulgares ou grecs, incorporés depuis la Constitution,
- qui, bien entendu, se battirent mal contre leurs frères.
-
-Enfin, malgré tout, que certains outranciers du catholicisme se soient
-laissé prendre à ce mot de «croisade», lancé avec tant d'audacieuse
-adresse par Ferdinand de Cobourg, je le comprends encore; mais les
-autres, qui sont insensibles à toute idée cultuelle et n'ont même pas
-l'excuse d'être aveuglés par le fanatisme, pourquoi insultent-ils,
-ceux-là aussi? Est-ce que la détresse des vaincus, est-ce que les cent
-mille cadavres qui jonchent encore la terre ne commandent pas au moins
-un peu de respect? Si les Turcs ont été coupables, ce n'est pas contre
-nous; ne serait-il pas plus décent de faire au moins silence devant leur
-agonie? Comment ose-t-on, en présence du charnier d'Hademkeui, aller
-jusqu'à la raillerie, jusqu'à la basse et immonde caricature! De piètres
-barbouilleurs composent des images où l'on voit le Khalife et même le
-Prophète en de bouffonnes attitudes. Des écrivassiers (qui n'ont jamais
-mis le pied en Turquie, bien entendu) profitent de la lugubre actualité,
-pour expectorer des romans (de «_grands romans historiques_», s'il vous
-plaît) qui s'appellent les «_Tigres du Bosphore_», ou les «_Monstres de
-Stamboul_». Dernièrement un petit télégraphiste parisien, au service de
-la Bulgarie, ayant intercepté les ondes hertziennes, qui allaient de
-Stamboul vers la malheureuse et héroïque Andrinople demander des
-nouvelles, répondit à la question par le mot de Cambronne, et il se
-trouva un reporter de grand journal pour déclarer cela «très énergique
-et très français»!--A quel degré de basse muflerie sommes-nous donc
-tombés...
-
-Ils ne se figurent pas, ces insulteurs de vaincus, l'étonnement
-douloureux, la haute déception sur l'âme française qu'ils sèment en pays
-d'Islam. A ce sujet, deux lettres, parmi tant d'autres, m'ont paru
-caractéristiques, et j'en citerai des passages.
-
-D'abord celle-ci, qui est signée: «Un groupe de jeunes filles
-musulmanes.»
-
- «Comme nous sommes heureuses de voir qu'il y a dans cette Europe si
- réaliste et si perfide un coeur qui a pitié de nous!
-
- »Après la crise terrible que nous venons de traverser, l'Orient se
- fermera encore plus à cette fameuse civilisation que l'on veut lui
- inoculer et que, jusqu'à ce moment, il désirait sans trop la
- connaître. Plus que jamais le Turc se replongera dans le passé, dans
- ce passé si doux et si beau où le rêve--mot qui n'a plus de
- signification chez vous--était toute sa vie...
-
- »La plupart des grands diplomates prétendent que cette guerre ouvre
- une ère nouvelle. Oui, ceci est très vrai, l'année qui s'écoule a
- emporté toutes nos illusions sur les nations européennes et surtout
- sur la France qui nous était la plus chère. Rien ne reste de ce
- sentiment d'admiration que, dans notre puérilité, nous avions pour vos
- grands mots, vos grandes actions et vos grands principes. Vos mots
- sont vides, vos actes intéressés, et vos principes stériles, il suffit
- d'un coup de vent que souffle _l'intérêt_ pour briser tout cela.
-
- »Le mot «européen» signifiait jadis pour nous «supérieur». Mais nous
- la jugeons actuellement, la supériorité de l'Europe: elle s'affirme à
- coups de canon et par des injustices. Vous qui nous connaissez si
- bien, dites-nous, est-ce que nous méritions un tel châtiment?»
-
-La seconde lettre émane du grand chef des derviches, tourneurs et
-autres.--Je souris en songeant que, pour le public français documenté si
-à rebours sur les choses turques, un chef de derviches doit représenter
-une espèce de sorcier aux trois quarts sauvage, avec naturellement un
-croissant énorme planté au-dessus de la tête. Et c'est au contraire,
-sous un simple bonnet de feutre, un religieux calme et doux, d'une
-distinction exquise et d'une haute culture littéraire qui parle très
-purement notre langue, ainsi qu'on en pourra juger par ce textuel
-passage:
-
- «La France s'était faite jusqu'ici la protectrice des vaincus; c'était
- là pour nous, peuple de l'Orient, son plus beau titre de gloire; en
- elle brillait cet idéal qui nous attirait tous; voilà pourquoi nous
- étions si avides de nous initier à sa langue, à sa littérature, à sa
- civilisation. Aujourd'hui elle abandonne ses traditions généreuses.
- Les journaux semblent prendre à tâche de tourner l'opinion publique
- contre nous, et c'est à peine si quelques âmes plus directement
- averties s'indignent de tant d'injustice, etc.
-
- »_Signé_: DERVICHE HADJI SELAHEDDIN.»
-
-En effet, on nous aimait encore en Turquie, par une tradition ancestrale
-remontant à beaucoup d'années et toujours très solide. Le dicton,--qui
-n'est plus vrai aujourd'hui, hélas!--le vieux dicton: «La Méditerranée
-est un lac français» se justifiait encore dans cette seule partie du
-Levant. Malgré l'infiltration allemande, militaire et commerciale, ce
-qui venait de France, coutumes, langages, beaux-arts, avait gardé là-bas
-une sorte de charme supérieur qui ne se comparait à aucun autre. Le tort
-d'avoir commandé en Allemagne les nouvelles machines à tuer, nous ne
-saurions le reprocher qu'au gouvernement, et la nation n'en est pas
-responsable; dans tous les cas, cela ne constituerait qu'un épisode, en
-désaccord avec quatre siècles de fidélité. Oui, jusqu'à la déception
-morale, si profonde, que nous venons de leur causer en les insultant,
-les Turcs nous aimaient, et nous voyaient toujours sur notre piédestal
-d'autrefois; pour eux nous représentions encore la pensée noble et
-chaleureuse, l'essor vers l'idéal, la générosité, l'élégance. Et puis
-ils se figuraient que nous les aimions aussi, et c'est du côté de la
-France qu'ils s'étaient habitués à tourner leurs regards, aux heures
-néfastes, pour y trouver sinon du secours matériel, au moins de la
-sympathie et du réconfort. L'ironie, les injures ont glacé tout cela,
-portant un préjudice sans remède à notre influence séculaire en Orient.
-
-Cependant qu'ils sachent bien, les pauvres vaincus, qu'il leur reste
-l'estime et l'affection des Français qui ont habité parmi eux,--et
-ceux-là seuls valent qu'on les écoute. Je reçois tant et tant de lettres
-qui viennent spontanément l'affirmer, cette estime, lettres de
-diplomates, de religieux, de négociants dont la vie s'est écoulée en
-Turquie; tous m'écrivent: défendez, continuez de défendre ce peuple
-foncièrement loyal, tolérant et bon.
-
-J'ai bien dit: tolérant, car le peuple turc n'a cessé de l'être depuis
-son entrée en Europe; il pourrait sur ce point être cité en exemple à
-celui de France, qui persécutait si cruellement jadis au nom du
-catholicisme et qui aujourd'hui, au nom de la libre-pensée, persécute
-jusqu'aux humbles petites Soeurs amies des malades et des pauvres. Non
-seulement, au début des temps modernes, les Turcs ont recueilli tous les
-malheureux juifs chassés d'Espagne; mais, dès leur arrivée d'Asie,
-n'ont-ils pas laissé la liberté religieuse à tous les vaincus?
-Lorsqu'ils ont massacré, dans la suite, lorsqu'ils ont terni leur
-histoire de ces taches lamentables, ce n'est pas à cause de la croix;
-c'est par des sursauts d'une haine, trop justifiée hélas! contre ceux
-qui dans leur pays se réclament du Christ. La croix, mais les musulmans
-de Stamboul l'avaient arborée, cousue sur leur poitrine, aux premiers
-jours de la Constitution, pour mieux fraterniser avec leurs sujets
-chrétiens! Sous leur joug, les peuples de la Macédoine, hier encore,
-avaient leurs églises, leurs écoles, parlaient leur langue _sans qu'on
-leur imposât même d'apprendre celle de la Turquie_. L'empereur allemand
-n'en use pas ainsi avec les Alsaciens et les Polonais! Et tout cela sans
-doute eût pu durer sans oppression ni froissement, si les races
-soumises,--dont le désir d'affranchissement est du reste trop légitime
-et trop noble pour être discuté,--s'étaient montrées moins fanatiques et
-moins brutales. Mais les Macédoniens avaient leurs brigands et leurs
-bombes, les Bulgares avaient leurs «comitadjis» dont les atrocités ne se
-comptent plus. Quant aux paysans monténégrins, on ne connaît pas assez
-leur touchante coutume de couper le nez à leurs voisins musulmans, quand
-ils peuvent en attraper quelques-uns au cours de leurs continuelles
-escarmouches, et j'ai vu de mes yeux, près de cette turbulente
-frontière, quantité de pauvres Turcs dont le visage était ainsi
-chrétiennement mutilé...
-
-Eh! oui, j'essaie bien de défendre l'Islam, comme on m'en prie de tant
-de côtés. Mais ma voix est couverte par les mille clameurs de tous ceux
-qui ne savent pas et qu'abusent les calomnies salariées, les absurdes
-légendes. C'est surtout par ignorance qu'ils insultent, par stupéfiante
-ignorance des choses de là-bas. Et puis ils confondent la nation avec
-son gouvernement,--qui n'est pas défendable, non plus que son
-administration et son intendance. Et ils vont même jusqu'à confondre les
-vrais Turcs avec ce ramassis d'aigrefins de toutes les races balkaniques
-ou levantines, qui se coiffent d'un fez pour venir vivre chez eux en
-parasites rongeurs, rongeurs jusqu'à l'os, et dont les déprédations ou
-l'usure, ruinant des villages entiers, excuseraient presque les pires
-vengeances des rudes et probes laboureurs d'Anatolie, à la fin
-révoltés...
-
-Il est étrange aussi de voir qu'un côté pratique de la question d'Orient
-échappe à la masse de nos compatriotes, en ce moment prosternés devant
-les vainqueurs. Mais nous avons en Turquie deux milliards et demi de
-capitaux qui fructifient depuis des années,--fructifient plutôt trop,
-oserais-je dire;--que deviendra cet argent de notre épargne, aux mains
-des envahisseurs?
-
-Et puis surtout nous avons nos écoles, laïques ou confessionnelles, qui
-comportent en moyenne cent dix mille élèves parlant correctement notre
-langue. Quand la péninsule balkanique deviendra bulgare ou grecque, ce
-sera fermé, tout cela, fini; en même temps disparaîtra l'enseignement du
-français dans toutes ces écoles musulmanes secondaires où il est
-obligatoire. Hélas! il y aura donc bientôt sur terre encore un pays de
-plus où s'éteindra peu à peu le cher langage de notre patrie!
-
-
-
-
-VI
-
-LES PALADINS
-
-
-6 janvier 1913.
-
-Une image de journal me tombe sous les yeux; elle représente les quatre
-rois alliés, à cheval, «prêts à reprendre les hostilités». Les voilà
-donc, ces quatre paladins, qui, derrière leurs armées, dans des ornières
-de boue sanglante et des ruisseaux rouges, s'avancent au nom du Christ!
-
-En tête, il y a Ferdinand de Bulgarie, celui qui sut le plus bruyamment
-jouer de la croix, qui en joua comme d'une grosse caisse pour entraîner
-à sa suite le troupeau des sectaires ou des naïfs. Son profil de vautour
-est connu, et aussi l'éclair féroce de ses tout petits yeux de tapir,
-percés comme à la vrille sous les plis des peaux retombantes. On sait le
-passé de ce Cobourg, si plein de morgue dans la vie privée en même temps
-que si cruel, qui fit enfermer cinq ans,--cherchez pourquoi!...--sa
-belle-soeur, la malheureuse princesse Louise de Cobourg, et rendit
-martyre sa première femme, la princesse Maria-Luisa de Parme, dont le
-fantôme plaintif nous en apprendrait long, s'il était possible de
-l'évoquer; hautain et cruel dans la vie privée, oui, mais peureux au
-début, sur son petit trône de fortune, s'en remettant à Stambouloff du
-soin de faire exécuter les gêneurs, passant même la frontière par
-prudence les jours d'exécution, jusqu'au moment où Stambouloff, devenu
-gêneur à son tour, fut assassiné à souhait par une main trop
-mystérieuse.
-
-Derrière lui se dessine la figure aiguë et mauvaise de Pierre
-Karageorgévitch, qui monta sur le trône par l'horrible assassinat du roi
-Alexandre et de sa femme; on sait en outre qu'il est père d'un précoce
-criminel, qui, tout enfant, exerça contre un domestique son instinct du
-meurtre.
-
-Ensuite, vient le roitelet de Monténégro, qui, très pratique celui-là,
-eut l'ingénieuse idée d'organiser, au moment de la déclaration de
-guerre, un syndicat de baissiers à la Bourse, présidé par son fils, avec
-liquidation, il va sans dire, la veille même des premières
-hostilités.--Tel est ce pur trio des chevaliers de Jésus!
-
-Et enfin, à peine visible au lointain de l'image, paraît le roi de
-Grèce, qui semble étonné et honteux de chevaucher en leur compagnie.
-
-Le jour tout de même commence à se faire peu à peu sur cette croisade, à
-laquelle la croix n'a rien à voir, et sur les procédés des vainqueurs
-envers les vaincus. Malgré les dithyrambes de la presse salariée, malgré
-la censure rigoureuse coupant des passages entiers dans les rapports des
-correspondants de guerre, la vérité éclatera bientôt. Il se confirme que
-les atrocités et les tueries des alliés dépassent encore de beaucoup ce
-que j'indiquais dernièrement; à Salonique en particulier, où il y eut
-trois jours de viols et de massacres, les témoins irréfutables sont
-légion. Les raffinements du genre ne manquèrent pas non plus; et il est
-avéré que des prisonniers turcs, soldats ou officiers, furent renvoyés
-_vivants_,--mais sans nez, sans lèvres, sans paupières, le tout coupé
-avec des cisailles!...
-
-Et je ne résiste pas à citer _in extenso_, malgré son exaltation, cette
-lettre d'un diplomate français, hautement respectable et digne de foi,
-qui est très documenté, ayant habité dix ans la Macédoine.
-
- «Constantinople, le 25 décembre 1912.
-
- »_A Monsieur Pierre Loti._
-
- »Les Turcs massacrent! Aujourd'hui, crions plutôt: les Turcs sont
- massacrés! Oui, ils sont massacrés; leurs blessés sont horriblement
- mutilés; leurs femmes sont violées, leurs quartiers sont incendiés et
- pillés. Par qui? par des bandes de ces soldats sauvages qui ont exercé
- depuis dix ans leur métier de massacreurs en Macédoine. Et ces
- horreurs, au nom de quel principe élevé sont-elles commises? au nom de
- la civilisation, de la justice et de la liberté. Et l'Europe tout
- entière, dont la bouche est farcie de ces grands mots, applaudit
- joyeusement ceux qui commettent tant d'abominations. Oh! dérision!
- Quelle honte!
-
- »C'est au nom de la croix, s'écrie le roi Ferdinand. Mais de quelle
- croix parle-t-il? Ce n'est certes pas de la croix catholique dont il a
- fait abjurer à son fils la religion. Il ne peut pas non plus parler de
- la croix orthodoxe dont son peuple est séparé; ce ne peut être qu'au
- nom de la croix bulgare exarchiste, au nom de cette croix qui a mis à
- feu et à sang toutes les villes et tous les villages habités par les
- autres races chrétiennes de la Turquie d'Europe, au nom de cette croix
- qui, demain, si le Turc est chassé en Asie, massacrera, pillera,
- tyrannisera les populations grecques, comme elle l'a fait en 1907.
-
- »On parle volontiers des massacres des Turcs ordonnés par un seul
- homme, par Abdul-Hamid, mais on passe sous silence les massacres plus
- récents encore, organisés et exécutés en Macédoine et en Bulgarie même
- par l'élite de la population bulgare.
-
- »Pour calomnier, le Bulgare trouve des appuis partout. Le Turc, par sa
- résignation et parce qu'il ne sait pas ou plutôt ne daigne pas se
- défendre, supporte en silence toutes ces ignominies.
-
- »Vous faites appel à la pitié, vous demandez grâce pour les vaincus.
- Mais y a-t-il des sentiments de pitié en Europe? Y a-t-il encore de la
- noblesse, de la générosité? Quand on voit des gens qui du fond de leur
- bureau ne savent plus manier leur plume que pour insulter des vaincus,
- on a le droit de penser que c'est le règne de la lâcheté qui désormais
- domine notre Société. Où est la noble épée de France qui toujours sut
- se dresser pour protéger le faible? Est-ce en vain que nos soldats ont
- versé leur sang en Crimée? Leurs cendres, qui reposent au cimetière
- latin de Péra où, tous les ans, les Turcs se font un devoir de venir
- rendre hommage à nos braves, crient à leurs camarades de France:
- «Levez-vous! venez défendre nos restes que des barbares viendront
- fouler aux pieds sans respect. Venez protéger la cornette de nos
- soeurs, l'habit de nos religieux, l'oeuvre de nos instituteurs, les
- usines de nos ingénieurs, les maisons de nos commerçants et de nos
- fonctionnaires. Venez protéger les catholiques que le nationalisme et
- le fanatisme des Bulgares menacent d'étouffer dans cette terre qui fut
- hospitalière aux Français depuis que le grand Sultan règne, sur cette
- terre où il est permis à des centaines de milliers d'hommes de
- chanter: «_Domine salvam fac Galliarum Gentem._» (Protégez, Seigneur,
- la nation des Gaules.) Venez, accourez à l'appel de tant de Français!
- Que ne pouvons-nous ressusciter pour verser une deuxième fois notre
- sang pour la France d'Orient, qui est en partie notre oeuvre! Que du
- moins le souvenir de nos cendres vous inspire! Et, s'il ne vous est
- pas permis de tirer votre épée pour défendre une noble cause et les
- intérêts de la France d'Orient, au nom de l'honneur, ne permettez pas
- qu'on insulte des vaincus! Des vaincus qui furent nos amis depuis cinq
- siècles!»
-
- »Ces vaincus ont héroïquement succombé. Ils avaient non seulement les
- armées de quatre États à combattre, mais des ennemis plus terribles
- encore: la faim, le manque de munitions, le désordre dans tous les
- rouages de l'armée. Aucun soldat au monde, aucun, entendez-vous,
- n'aurait été capable de supporter tant d'affreuses misères. Les
- pillages, les massacres auxquels d'autres soldats n'auraient pas
- manqué de se livrer, dans des circonstances identiques, le soldat turc
- a pu les éviter généralement et parfois avec une sublime abnégation.
- Aujourd'hui l'erreur a triomphé, mais demain la vérité sera connue;
- des voix s'élèvent déjà pour crier tout haut à l'injustice. Vous avez
- l'honneur d'avoir le premier protesté contre la veulerie d'une Europe
- à laquelle, j'espère, la France enfin éclairée refusera désormais de
- s'adjoindre. Vous avez raison de dire qu'il n'est pas un Français de
- sens et de coeur, ayant vécu parmi les Turcs, qui ne s'associe
- ardemment à l'hommage que vous leur rendez.
-
- »XXX.»
-
- *
-
- * *
-
-Pauvres Turcs! Les voici reniés même par les Juifs de Salonique; après
-l'ère de liberté et de paix dont ces réfugiés d'Espagne viennent de
-jouir sous la domination des Osmanlis et après les atrocités que les
-«libérateurs» leur ont fait endurer, il s'en est trouvé un capable
-d'écrire, à prix d'or évidemment, dans je ne sais quelle petite feuille
-levantine, qu'il y aurait avantage et honneur pour eux tous à être enfin
-gouvernés par un peuple «vraiment civilisé»! Ce serait à mourir de rire,
-si ce n'était si bas et pitoyable. Je crois tout de même et j'espère que
-ce Juif-là doit être exceptionnel[5].
-
- [5] Il était exceptionnel, en effet, ce triste juif salarié. Je
- constate à l'honneur de ses coreligionnaires que tous sont restés
- fidèles de coeur à la Turquie.
-
-Pauvres Turcs! En ce moment où fonctionne la conférence de Londres, les
-attaques de la presse ont pris une petite forme narquoise, plus
-insultante encore. On s'amuse de leurs «moyens dilatoires» et on
-glorifie l'angélique patience des alliés. Moyens dilatoires! Mon Dieu,
-est-ce que tous les moyens ne sont pas bons, dans la détresse où les
-voilà tombés, par la fourberie des grandes nations chrétiennes!
-
-Et il se trouve des journaux pour annoncer, sans la moindre indignation,
-que l'Europe,--cette Europe qui leur a menti de la façon la plus
-éhontée, cette Europe qui leur avait garanti le statu quo de leurs
-frontières, cette Europe qui, en vertu de ce même statu quo si fameux,
-leur eût interdit tout accroissement de territoire s'ils avaient été
-vainqueurs,--se verra obligée d'exercer sur eux une pression effective
-pour les décider à donner satisfaction aux JUSTES revendications de la
-Bulgarie, en cédant Andrinople! _Justes_, les revendications des
-Bulgares sur cette ville et cette province! C'est-à-dire qu'elles sont
-au contraire de la plus outrageante iniquité! «L'Europe, osent dire les
-alliés pour tenter d'excuser leur impudence, l'Europe doit nous savoir
-gré d'avoir fait halte, pour lui plaire, sur la route de Constantinople
-qui nous était ouverte après la bataille de Lule-Bourgas.» Mais pardon,
-sur cette même route, si facile, à les entendre, ils oublient qu'un
-léger obstacle subsistait pourtant: les lignes de Tchataldja, contre
-lesquelles leur effort est venu se briser, en trois journées
-consécutives de défaites sanglantes.
-
-_Justes_, les prétentions des Bulgares sur Andrinople! Mais d'abord, la
-place ne s'est pas rendue; elle résiste magnifiquement comme jadis notre
-Belfort. Et puis, quand même cette ville, qui se meurt de n'avoir plus
-de pain à manger,--et qui voit passer chaque jour, comme par moquerie,
-sous ses murs et sur son propre chemin de fer, les wagons pleins de
-vivres envoyés à l'ennemi,--quand même elle tomberait, épuisée par la
-faim, est-ce que, pour la laisser à la Turquie, les pressions les plus
-effectives ne devraient pas s'exercer au contraire sur la Bulgarie et
-sur l'ambition forcenée de son prince de hasard? Les Puissances, pour
-colorer leur complicité parjure dans les spoliations de l'empire
-ottoman, se sont appuyées sur le principe, très soutenable d'ailleurs,
-du groupement des nationalités et des races. Eh! bien, non seulement
-Andrinople est l'ancienne capitale sacrée des Turcs, pleine de leurs
-souvenirs historiques et des tombeaux de leurs grands morts, mais elle
-est aujourd'hui une ville essentiellement musulmane, où les Bulgares ne
-constituent qu'une infime minorité, et tout le vilayet alentour est
-peuplé de musulmans pour plus des deux tiers.--Il est vrai, cette
-population turque des campagnes à laquelle Ferdinand de Cobourg promet
-sans rire une «situation privilégiée» sous sa domination future, ne sera
-plus bientôt qu'un charnier de cadavres, au train dont marchent les
-incendies et les massacres[6].--Mais enfin, de quel droit en sacrifier
-les vaillants débris? Quelle étiquette humanitaire trouvera-t-on bien,
-pour faire passer ce vol d'une province, d'une province que la justice
-et le bon sens rattachent à la Turquie? Comment ne pas bondir de dégoût
-devant ces pressions effectives à exercer sur la Porte! Puisse au moins
-la France s'écoeurer devant une telle besogne et refuser d'y prendre
-part! Puisse une telle tache être épargnée à notre histoire nationale,
-qui jusqu'ici n'en avait jamais connu de pareille!
-
- [6] Les massacres, malgré l'armistice, à l'heure où j'écris,
- continuent encore dans le vilayet d'Andrinople! On sait aussi qu'à
- Salonique viennent d'arriver vingt mille paysans turcs fuyant devant
- les incendies allumés dans leurs villages et _mourant de faim_.
-
-
-
-
-VII
-
-A MONSIEUR LE DIRECTEUR DE _L'HUMANITÉ_
-
-
-Mardi, 28 janvier.
-
-Monsieur le Directeur,
-
-Vous voulez bien me prier de vous donner mon impression sur la nouvelle
-phase de la tragédie turco-bulgare. Comment le refuserais-je à votre
-journal, quand il a eu jusqu'ici l'honneur trop rare de garder
-l'impartialité et de ne pas injurier les vaincus? Mais votre demande
-m'arrive tardivement, car tout ce que ma conscience, tout ce que mon
-indignation m'obligeaient à dire, je l'ai déjà dit,--dans le _Gil Blas_,
-le seul parmi les journaux auxquels je m'étais adressé qui ait eu le
-courage de m'accueillir et de rompre ainsi la conjuration du silence sur
-les atrocités des armées très chrétiennes.
-
-Du reste, au sujet de ces «_pressions suprêmes_» (pour parler comme vous
-par euphémisme) que l'Europe s'apprête à exercer sur la Turquie
-agonisante, je ne saurai rien dire d'aussi juste, d'aussi beau ni
-d'aussi irréfutable que Ahmed Riza et Halil bey, auxquels vous donniez
-dimanche dernier l'hospitalité dans vos colonnes, et en outre j'aurai
-peine à rester, autant qu'eux, résigné et parlementaire.
-
-Par quelle iniquité l'Europe, désireuse d'assurer la paix dont elle a
-tant besoin, adresse-t-elle toujours ses pressions et ses menaces à
-cette malheureuse Turquie aux abois, qui a déjà tant cédé, et jamais aux
-Bulgares qui au contraire n'ont rien cédé jamais, se sentant soutenus
-par un colosse en armes derrière eux, et ne se sont pas départis un
-instant de leur intransigeance ni de leur morgue? Comment ne pas
-s'épouvanter de tout ce qu'il y a de lâche, de la part d'un ensemble de
-nations dites civilisées, à pousser aux dernières limites du désespoir
-un peuple auquel jadis elles avaient tout promis et qui aujourd'hui
-s'adresse à leur justice et à leur pitié? Non seulement le bon droit, le
-bon sens et le principe tant de fois invoqué du groupement des races
-commandent de laisser à la Turquie cette ville héroïque et cette
-province d'Andrinople, qui sont pleines de tombeaux et de souvenirs
-d'Islam et ne sont guère peuplées que de musulmans. Mais il y a encore
-et surtout ceci, qui affole les pauvres Turcs, qui suffirait à rendre
-sublimes leurs entêtements les plus déraisonnables, leurs révoltes les
-plus sanglantes: leurs frères, que l'on veut courber sous la haineuse et
-féroce domination bulgare, que deviendront-ils? En dépit des fausses
-promesses de Ferdinand de Cobourg, les milliers de musulmans, abandonnés
-au delà des nouvelles frontières, qu'auront-ils à attendre, si ce n'est
-la continuation de ces massacres froidement systématiques, de ces
-tueries que l'armistice même n'a pu interrompre et qui auront bientôt
-transformé les campagnes autour d'Andrinople en de vastes champs de la
-mort?--(Je dis cela parce que je le sais, et, malgré la censure
-minutieuse arrêtant les nouvelles, malgré les mensonges de certaine
-presse salariée, le monde entier finira bien aussi par le savoir.)
-
-Avec quelle stupeur douloureuse j'ai vu notre pays, par dévouement aux
-Slaves, s'associer, et même d'une façon militante, à ces «_pressions_»
-inqualifiables!... L'homme éminent qui nous dirige,--et avec tant
-d'intégrité, de bon vouloir et de génie,--se ressaisira sans doute, je
-veux l'espérer, se souviendra des généreuses traditions de la France,
-avant d'aller plus loin dans cette voie qui semble n'être pas la nôtre.
-Mener à outrance l'anéantissement de la Turquie par la cession forcée
-d'Andrinople, ce serait infliger une souillure à notre histoire
-nationale. Et puis ce serait nuire irrémédiablement à nos intérêts,
-donner le coup de mort à notre influence séculaire en Orient, à nos
-milliers de maisons d'éducation, à nos industries si multiples, alors
-que, depuis François Ier, elles florissaient en toute liberté là-bas,
-dans cette Turquie si foncièrement tolérante, qui nous aimait au point
-d'être devenue presque un pays de langue française.
-
-PIERRE LOTI.
-
-
-
-
-VIII
-
-OÙ EST LA FRANCE?
-
-
-15 février 1913.
-
-Notre chère France où donc est-elle, notre généreuse France qui, jadis,
-s'enthousiasmait pour toutes les justes causes, notre France qui, au
-moment de l'inique partage de la Pologne, fut secouée d'un si beau
-frisson de révolte? Elle qui, hier encore, plus que toute autre nation,
-savait s'indigner et protester contre les crimes, la voici, hélas! au
-premier rang de l'impitoyable meute!... Or, cette fois, il ne s'agit
-plus seulement, comme pour la Pologne, de partager et d'asservir; non,
-c'est la destruction même d'une race qui va se perpétrer
-systématiquement, et nous, Français, nous sommes en tête de ceux qui
-poussent à la curée; de tous les gouvernements européens, c'est le nôtre
-qui paraît s'obstiner le plus, sans profit d'ailleurs autant que sans
-raison, contre la victime, pour lui arracher l'impossible, l'outrageante
-et dernière concession: Andrinople, avec les îles!
-
-En vain, tous ceux d'entre nous qui ont habité l'Orient, diplomates,
-religieux, soeurs de charité, ingénieurs, industriels, sans distinction
-_tous ceux qui savent_, jettent un appel d'alarme; personne ne daigne
-les entendre. Ils essaient de protester dans les journaux; partout on
-refuse d'insérer leurs lettres. Alors, beaucoup d'entre eux m'écrivent,
-comme si j'y pouvais quelque chose: «Parlez pour nous, me disent-ils; il
-y a une conjuration de silence, on étouffe la vérité; la presse est
-muselée.» Et en même temps, les pires calomnies s'impriment, se
-rééditent librement contre ce peuple turc qui agonise.
-
-Mon Dieu! que l'on fasse donc une sorte de referendum, de plébiscite, de
-consultation suprême, où seront conviés tous les Français qui vécurent
-en Orient, dans nos établissements d'éducation, dans nos usines, dans
-nos exploitations de voies ferrées, etc. Mais tous viendront affirmer
-qu'ils ont trouvé chez les Turcs bon vouloir, hospitalité, tolérance
-sans borne et probité admirable; chez les Balkaniques, au contraire,
-mauvais procédés, jalousies féroces, brutalités et fourberies. Tous
-parleront comme je parle moi-même, et, parce qu'ils sont légion, on les
-croira peut-être!
-
-Ma plus grande stupeur est de voir l'aberration des catholiques
-français, qui, leurrés par cette impudente bouffonnerie de Ferdinand de
-Cobourg: «La croix contre le croissant», ont pris fait et cause pour
-leurs pires ennemis, les orthodoxes et surtout les farouches
-exarchistes. Mais qu'ils lisent donc un peu l'histoire contemporaine de
-Macédoine, de Thrace et de Syrie! Qu'ils interrogent donc tous leurs
-chefs de missions là-bas, évêques, supérieurs de couvents, abbés ou
-abbesses, avec lesquels je suis en accord complet sur ce point et qui
-diront avec moi: Le danger pour les chrétiens romains, c'est la croix
-grecque et surtout la croix bulgare.
-
-Cette conjuration du silence sur les atrocités balkaniques, la voici
-quand même un peu déjouée; les faits sont là et la vérité commence
-d'éclater partout. On connaît à présent l'horreur des mutilations
-accomplies sur des prisonniers turcs, les tueries en masse de
-vieillards, de femmes et d'enfants, «les mosquées ardentes» où
-flambèrent des fidèles enduits de pétrole, les jeunes filles aux seins
-tranchés. On sait à présent que, là où passèrent les «libérateurs», il
-ne reste guère que des cadavres et des ruines calcinées.
-
-Un grand journal parisien (qui cependant avait daigné insérer l'hommage
-rendu par ses correspondants de guerre à la modération des soldats
-turcs), constatant l'autre jour que les atrocités balkaniques étaient
-désormais indiscutables, exprimait le «regret» (_sic_) qu'elles aient
-créé un courant de pitié depuis Berlin jusqu'à Londres «où l'on est
-toujours si disposé à s'émouvoir». Et ce même journal, pour excuser son
-«regret» stupéfiant, déclarait que ces crimes n'étaient qu'une juste
-réaction, après cinq siècles effroyables en Thrace et en
-Macédoine.--Toujours la légende des Turcs féroces, la légende si
-longuement préparée et si perfidement entretenue par les
-Balkaniques!--Féroces contre qui, s'il vous plaît? Est-ce contre les
-Juifs, auxquels ils ont donné la plus paisible hospitalité depuis quatre
-siècles, alors qu'on les massacrait chez les chrétiens? Est-ce contre
-nous, Français, qui depuis l'époque de la Renaissance avons été
-accueillis par eux avec tant de bon vouloir et de cordialité? Était-ce
-même, au début de leur domination, contre ces orthodoxes ou exarchistes,
-auxquels Mahomet II avait laissé leurs églises, leurs écoles et leur
-langage? Si, dans la suite, ils ont été durs pour ces mêmes sujets
-chrétiens, c'est qu'ils avaient affaire à des races essentiellement
-brutales et meurtrières, qui d'ailleurs ne cessaient de se massacrer
-entre elles. En Macédoine, depuis des siècles, les tueries n'ont jamais
-fait trêve entre chrétiens de confessions ennemies. Or, chaque fois que,
-dans un village, la sanglante bataille éclatait entre Grecs et Bulgares,
-les deux camps s'alliaient ensuite contre les malheureux policiers
-musulmans accourus pour mettre la paix, et tout finissait par l'incendie
-et le pillage des maisons turques d'alentour. Il suffit de lire les
-rapports rédigés par nos compatriotes, les officiers français au service
-de la gendarmerie internationale de Macédoine, pour être édifié sur ces
-tragédies chroniques; tous s'accordent pour en faire tomber la
-responsabilité sur les Bulgares; ils constatent même que, neuf fois sur
-dix, elles étaient organisées par les _comitadjis_, et de préférence
-dans les parages habités par les étrangers,--afin de frapper
-l'imagination de l'Europe, de fomenter sa réprobation unanime contre une
-Turquie aussi incapable d'assurer la paix intérieure, en un mot de
-préparer de longue main ce _tolle_ qui accueille à présent la détresse
-des vaincus. Aujourd'hui, du reste, que l'oeuvre de déconsidération est
-accomplie à souhait, la Bulgarie s'occupe d'arrêter par centaines ses
-comitadjis, dont elle n'a plus besoin et qui pourraient devenir
-compromettants. Oui, la vie était effroyable dans ces farouches
-contrées, je le reconnais; mais elle continuera de l'être, n'en doutons
-pas, après l'extermination des derniers Turcs.
-
-Grecs et Bulgares n'ont cessé de se haïr à mort; malgré leur alliance
-temporaire, attendons l'heure où ils recommenceront de se massacrer
-entre eux, tout en persécutant, bien entendu, les catholiques et surtout
-les pauvres Uniates (orthodoxes ralliés au catholicisme).
-
-Il faut que la bonne foi de ce même grand journal parisien ait été
-surprise, je veux l'espérer, pour qu'il ait publié la lettre d'«un de
-ses abonnés» sur l'apaisement à Salonique. A en croire ce personnage,
-tout se serait passé là-bas le mieux du monde, à part quelques petits
-désordres inévitables qui auraient amené, les premiers jours, «un peu de
-mauvaise humeur» (_sic_). «Un peu de mauvaise humeur» est vraiment une
-trouvaille sans prix! Après trois ou quatre jours de pillages, de viols
-et de tueries, un peu de mauvaise humeur, on en aurait à moins. Quels
-moyens ont employés les envahisseurs pour qu'une telle lettre fût
-écrite, je n'ai pas à le rechercher; mais je crois qu'elle a peu de
-chances de trouver crédit. Trop de témoins étaient là; beaucoup de
-Français et de Françaises, beaucoup de consuls étrangers, les officiers
-et les matelots de notre croiseur, tous ont vu et se sont épouvantés!
-
-Cette même lettre contient une autre perle plus rare. Le signataire,
-pour expliquer cette mauvaise humeur de la colonie européenne à
-Salonique, écrit textuellement: «Et puis, ici, jusqu'à présent, la
-Turquie était, au fond, _res nullius_; les étrangers y avaient une
-situation prépondérante, qui ne saurait se maintenir intacte sous une
-autre domination, quelle qu'elle soit.» Est-il possible de donner un
-démenti aussi catégorique au journal précité, qui affirmait plus haut la
-cruauté du joug musulman? Est-il possible de rendre un hommage, à la
-fois plus complet et plus odieusement ingrat, à tout ce qu'il y a de
-doux et de débonnaire dans la domination turque quand elle n'a pas à
-s'exercer sur des races tout à fait intraitables!
-
-Mais ce sont là choses de détail où je m'oublie, et ces incohérences ne
-valaient pas d'être relevées.
-
-A cette heure, la grande angoisse qui prime tout, c'est de se dire que
-le canon recommence à faire ses profondes trouées saignantes. L'héroïque
-Andrinople, à la fin, tombera, cela semble inévitable; alors, la ville
-musulmane et toute la province musulmane alentour seront livrées aux
-exterminateurs. Un crime va se commettre, avec la complicité de toutes
-les nations chrétiennes, un des plus grands crimes que l'histoire ait
-jamais enregistré. Et la France y aura contribué, hélas! pour une trop
-large part.
-
-Au moins, je veux dire ici aux vaincus, une fois encore, que, s'ils
-n'ont pas les sympathies officielles de notre pays, des milliers de
-coeurs français sont, quand même, avec eux...
-
-
-
-
-IX
-
-MI-CARÊME ET SAUVAGERIES
-
-
-2 mars 1913.
-
-A l'heure où j'écris, sait-on de quoi s'occupent les Pérotes? (On nomme
-là-bas Pérotes les chrétiens, grecs ou autres, grecs surtout, qui
-habitent Péra, le vaste faubourg levantin de Constantinople.) Donc,
-sait-on de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carême et de tout ce qui
-s'ensuit, fêtes, bals, déguisements! Et c'est si déplacé, si honteux,
-que la presse commence tout de même à murmurer. Est-ce que la plus
-élémentaire éducation ne commanderait pas au moins de faire silence, en
-ce moment, dans la grande ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces
-gens-là justifie une fois de plus le mot de Bismarck: «En Orient,
-disait-il, il n'y a de _gentilshommes_ que les Turcs.»
-
-Ils vont se déguiser et danser, les Pérotes! Et dans les rues, sous
-leurs fenêtres, passent les hommes qui se rendent aux lignes de
-Tchataldja, à la suprême tuerie. Et partout, dans des maisons trop
-étroites bondées de petits lits misérables, des blessés manquent du
-nécessaire, demandent un peu d'eau, un peu de pain, appellent pour qu'on
-vienne laver leurs blessures qui pourrissent. Et la campagne, à perte de
-vue, est pleine de morts qui se décomposent sous la neige. Et tout près,
-de l'autre côté des ponts, dans l'immense Stamboul aux trois quarts
-incendié (_mais seulement ses quartiers turcs, comme par hasard_) tout
-ce qui n'est pas parti pour l'armée, des femmes, des enfants, des
-vieillards, errent sans vêtements, la faim aux entrailles et le froid
-jusqu'aux os. Ils ne se déguiseront pas pour la Mi-Carême, ceux-là, non;
-mais ils vaudraient l'aumône de quelque couverture ou de quelque vieux
-manteau, pauvres incendiés qui n'ont plus rien.
-
-Les Pérotes vont s'offrir des bals! Mais, Dieu merci! les femmes de
-toutes les ambassades d'Europe songent plutôt aux blessés. A leur tête
-est notre admirable ambassadrice, qui ne quitte guère les ambulances, le
-chevet des mourants. Pour donner aussi l'exemple, nous avons nos soeurs
-de charité françaises que les Turcs bénissent, et l'une d'elles, l'une
-des plus hautement vénérables, m'écrivait hier: «Nous prions Dieu chaque
-jour pour qu'il nous laisse sous la domination musulmane; que
-deviendrions-nous si les autres arrivaient ici?»
-
-_Les autres_, c'est-à-dire les orthodoxes et surtout les exarchistes! Ce
-n'est pas seulement pour les Turcs qu'ils sont intraitables, ces
-_autres_-là; une fois de plus ils viennent de le prouver. On sait le
-refus opposé par la Bulgarie aux prières réitérées de la France, qui
-voulait, à Andrinople, une zone neutre où nos nationaux, nos religieuses
-ne risqueraient pas à toute heure la mort. Et pas un journal n'a été
-flétrir le fait suivant: l'Impératrice d'Allemagne, ayant écrit de sa
-propre main à la Reine Éléonore pour lui demander de laisser entrer à
-Andrinople des caisses de remèdes avec une délégation de la Croix-Rouge,
-essuya un échec; sous la pression du vautour de Bulgarie, la plus
-malheureuse des reines fut obligée de répondre par un refus. L'Empereur
-allemand n'a pas dû, j'imagine, apprécier beaucoup ce procédé du petit
-confrère. Qu'une place assiégée ne veuille laisser sortir personne, par
-crainte de renseignements qui seraient donnés sur l'état de la garnison,
-cela s'explique sans peine. Mais des assiégeants, refuser l'entrée à
-quelques infirmiers avec leur matériel sanitaire, quelles raisons
-stratégiques pourrait-on bien inventer comme excuse à cette
-brutalité-là?
-
-_Les autres_--les Bulgares--en toute tranquillité, sous les yeux fermés
-de l'Europe complice, procèdent à l'extermination systématique des
-Musulmans dans les provinces envahies. Je laisse de côté les rapports de
-source turque: on pourrait les croire exagérés. Chez les Slaves, bien
-entendu, c'est la conspiration du silence, plus encore que chez nous.
-Mais il y a les nombreux officiers français détachés dans la gendarmerie
-internationale de Macédoine[7], ceux qui n'ont pas accepté le mot
-d'ordre diplomatique, et qui ne reculent pas; leurs rapports, publiés
-quand même, sont terrifiants; il semble toutefois que personne en France
-n'ait daigné les lire. Il y a les religieux des confréries latines
-établies en Turquie. Et enfin, il y a, par légions, d'irrécusables
-témoins autrichiens ou allemands, des fonctionnaires, des docteurs, des
-pasteurs, des officiers qui, dans toute la presse étrangère non muselée
-comme la nôtre, ont signé d'effroyables réquisitoires. Aux premiers
-rangs de ceux-là, parmi tant d'autres, je citerai le docteur Ernst
-Jaeckh, le général Baumann, le colonel Veit, le capitaine Rein, le
-professeur Dühring, dont les rapports documentés, appuyés de
-photographies hideuses, sont pour faire frémir: pillages, incendies,
-viols sadiques, mutilations qui ne se peuvent écrire; massacres de non
-combattants, préalablement liés en tas avec des cordes, puis lardés à
-coups de baïonnettes et achevés à coups de triques; vieilles femmes
-enfermées dans des granges auxquelles on mettait le feu; musulmans qu'on
-inondait de pétrole avant de les empiler dans les mosquées pour les y
-brûler vifs...
-
- [7] Colonel Foulon, colonel Malfeyt, etc., etc.
-
-Sur toute cette sauvagerie planait un fanatisme bas et bestial; on
-brisait les stèles funéraires aux inscriptions coraniques et on
-profanait les tombes; aux assassinats on mêlait le nom du Christ, et il
-arrivait parfois que les meurtriers baptisaient de force avant de
-massacrer! Plus enragés encore que les envahisseurs, et plus lâches, les
-chrétiens ottomans sortaient à leur rencontre, les guidaient vers les
-maisons turques, d'abord vers les plus riches, leur dénonçaient les
-cachettes de l'argent ou des jeunes femmes, pillaient avec eux et
-tuaient avec eux. Les Turcs, du reste, ne furent pas les seuls sur qui
-se déchaîna cette frénésie rouge, que l'Europe encourage; les Juifs,
-bien entendu, pâtirent presque autant qu'eux; les Roumains aussi
-endurèrent la persécution de ces chrétiens exarchistes, leurs églises
-furent profanées et leurs livres sacrés mis en pièces, au ruisseau.
-
-Un détail naïf et d'une étrangeté touchante, au milieu de tant
-d'horreurs. Des jeunes filles musulmanes auxquelles on avait arraché
-leur voile--premier grand outrage--avant de les mener en pâture vers les
-soldats, s'étaient couvert le visage des couches d'une boue épaisse
-ramassée dans les ornières du chemin...
-
- «Pour nous refouler en Asie, m'écrivait un derviche, tant de crimes
- n'étaient même pas nécessaires; nous serions partis de nous-mêmes.
- Nous aurions quitté, bien entendu, les provinces conquises, plutôt que
- de rester sous le couteau bulgare, il n'y avait qu'à nous en laisser
- le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux d'entre nous, qui ont pu fuir
- devant la grande boucherie, affluer sous les murs de Constantinople,
- et attendre là, résignés, dignes bien que mourant de faim, attendre,
- des jours et des nuits, qu'il y eût des bateaux pour les passer sur
- cette rive asiatique d'où sont venus nos pères?»
-
-Oui, mais ce n'était pas le déblaiement, c'était l'extermination féroce
-qu'il fallait aux «libérateurs»! Et cela continue, et cela va continuer
-encore, tant qu'il restera dans la province d'Andrinople un seul village
-qui ne soit pas un amas de ruines calcinées avec des cadavres plein les
-rues. _Et toutes les chancelleries le savent de la façon la plus
-certaine_, et, toutes, elles gardent le silence, et partout la
-conscience publique est volontairement trompée[8].
-
- [8] Il se trouve encore chez nous, après tant de révélations
- indiscutables, des petites feuilles de province pour écrire: «les
- _prétendues_ atrocités des Bulgares». Les grands journaux cependant
- n'oseraient plus.
-
-En vain les Turcs ont-ils demandé avec instances qu'une commission
-internationale fût envoyée dans les territoires envahis, suppliant même
-qu'on l'envoyât tout de suite, pendant que des milliers de cadavres de
-femmes ou d'enfants pourrissent encore sur la terre. L'Italie seule a
-fait mine de vouloir entendre; mais, devant le flegmatique refus d'une
-autre grande puissance, on en est resté là. Qu'importe à présent les
-prières des Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries n'ont plus besoin
-de leur présence, ayant réussi à découvrir pour l'«équilibre européen»
-une autre formule, où toutes les rapacités vont trouver bien mieux leur
-profit!
-
-
-
-
-X
-
-MASSACRES DE MACÉDOINE ET MASSACRES D'ARMÉNIE
-
-
-22 mars 1913.
-
-J'affaiblirais ma défense des vaincus d'Orient si je ne rendais aux
-alliés la part de justice qui leur est due. Autant le coup de main,
-l'attentat de l'Italie en Tripolitaine restera inexcusable à jamais,
-autant paraît légitime et noble l'effort des peuples balkaniques vers
-l'indépendance; qui donc songerait à le contester? Même après quatre ou
-cinq siècles, il n'y a pas prescription des droits sur la terre
-ancestrale, c'est un rêve encore magnifique de vouloir reprendre les
-vieilles cités jadis conquises et faire revivre leurs noms abolis,
-l'idée de patrie ne doit pas mourir.
-
-Donc, malgré le regret et la souffrance de tous ceux qui ont connu,
-compris, aimé l'Islam, une approbation générale serait allée aux
-vainqueurs d'aujourd'hui, si leur gloire militaire n'avait été souillée
-hélas! de tant de crimes et de mensonges.
-
-Oh! leurs longs mensonges si habilement répandus pour égarer l'opinion,
-peut-être sont-ils plus odieux encore que leurs crimes, perpétrés avec
-l'excuse de l'excitation, dans l'odeur de la poudre et l'ivresse du
-sang. «Massacres de Macédoine!» Depuis combien d'années ce cliché ne
-revenait-il pas périodiquement dans la presse, par les soins des
-gouvernements intéressés, tendant à représenter les Turcs, aux yeux de
-l'Europe, comme des monstres sanguinaires et d'ailleurs tout à fait
-incapables de régir un pays, autrement que par le despotisme et
-l'assassinat. (Avec documents et références à l'appui, je reparlerai
-plus loin de ces soi-disant massacres, dont la responsabilité n'incomba
-jamais à ceux que l'on en accuse.) «Atrocités turques!» C'est le second
-cliché qui servit depuis l'ouverture des hostilités et qui, auprès des
-foules crédules, réussit jusqu'à un certain point, grâce à une censure
-terrible. En vain, les correspondants de guerre--les consciencieux du
-moins,--constataient la loyauté des soldats turcs et leur modération le
-plus souvent admirable, en vain s'indignaient-ils des actes de
-sauvagerie commis par les vainqueurs, une censure toujours vigilante,
-comme celle de l'Italie en Tripolitaine, coupait le passage dangereux de
-leur rapport, ou bien supprimait le rapport tout entier; quand par
-hasard quelque révélation accablante arrivait quand même jusqu'à la
-presse française, en vertu de la conjuration du silence on se gardait de
-l'insérer, et le cliché: «atrocités turques»--exact quelquefois, je le
-reconnais, exceptionnellement et surtout par représailles--revenait
-toujours comme un refrain haineux imprimé en grosses lettres
-raccrocheuses. Mais il y avait trop de témoins pour que la vérité ne se
-fît pas jour; la presse autrichienne, la presse allemande, chez qui le
-silence n'était pas de règle comme chez nous, commencèrent à conter avec
-stupeur des crimes sans nom. Et puis nos officiers français, détachés
-dans la garde internationale de Macédoine, avaient vu, eux aussi, et il
-était difficile de les intimider, ceux-là, pour les faire taire. C'est
-ainsi que peu à peu de grandes et ineffaçables taches d'opprobre sont
-venues maculer ces conquérants, dont la cause au fond était pourtant
-belle et juste, et qui, malgré la traîtrise de l'attaque, malgré
-l'inélégance d'être arrivés par derrière comme des hyènes sur une proie
-déjà mortellement blessée, commandent encore l'admiration par de si
-courageuses victoires.
-
-Ainsi que je l'écrivais déjà au début de la guerre, il semble que les
-Grecs se soient montrés les moins cruels, bien qu'ils l'aient été
-beaucoup trop encore; il semble surtout que leurs officiers se soient
-généralement abstenus de pillages et de viols. En tout cas le mot
-d'ordre pour les inutiles tueries n'est jamais venu de leurs princes;
-quant à leur exquise reine, les Turcs sont les premiers à redire avec
-vénération le bien qu'elle fit, lors de son passage à Salonique, en
-secourant des milliers de leurs frères qui accouraient de toutes parts,
-chassés de leurs villages par les incendies et les massacres.
-
-Mais les Serbes, mais les Bulgares!... Rien ne reste après le passage de
-leurs armées déjà férocement meurtrières et traînant après elles, pour
-achever la destruction, ces bandes de comitadjis couverts de peaux de
-bêtes, ces hordes plus terrifiantes que celles d'Attila. Chez eux
-d'ailleurs, les chefs donnent l'exemple; le haut commandement, au lieu
-de punir, excite ou tolère; dans les boucheries sans merci, tout le
-monde est complice...
-
-Ce que je dis là, en Autriche, en Allemagne on le sait depuis longtemps;
-en France on commence malgré tout à le savoir; je n'ai la prétention de
-l'apprendre à personne. Et on sait bien aussi le plus horrible, c'est
-que, même dans les régions où c'est fini de se battre, l'extermination
-continue calmement, froidement, parce qu'il s'agit non pas de vaincre,
-mais d'anéantir la race musulmane, et qu'il faut aussi en effacer
-jusqu'à l'empreinte, incendier les mosquées, abattre les minarets,
-bouleverser les sépultures, briser partout les inscriptions coraniques,
-sur les murailles comme sur les tombes. Ce sont les barbares
-légendaires, ce sont les Huns qui passent! En pleine Europe et en plein
-XXe siècle, ces montagnards, attardés dans la sombre cruauté médiévale,
-nous rendent les vieux carnages auxquels on ne croyait plus.
-
-A tout cela, les nations chrétiennes d'Occident, les chancelleries enfin
-renseignées, enfin contraintes d'avouer que les nouveaux Croisés
-détiennent le record de l'horreur, répondent, par hypocrisie autant que
-par ignorance: «Ce n'est que juste réaction, après quatre ou cinq
-siècles de torture!»--Mais, que l'on relise donc les vieilles chroniques
-de Macédoine, écrites par des témoins sans partialité, par des chrétiens
-latins ou par des juifs; que l'on aille donc se renseigner sur place
-auprès de tous les étrangers qui ont habité ce pays de la terreur,--et
-l'on verra bien alors qui étaient les tortionnaires, les meurtriers: des
-Bulgares toujours, des _comitadjis_, ou de simples fanatiques
-exarchistes, pillant à main armée, massacrant Orthodoxes ou Osmanlis,
-sans choisir, jusqu'à l'heure où la police turque, autrement dit la
-«_police internationale macédonienne_», accourait pour mettre l'ordre à
-coups de fusil et punir les assassins. La vie devenait si intolérable
-que, peu d'années avant la guerre actuelle, les Grecs, outrés des crimes
-de leurs complices d'aujourd'hui, avaient songé à s'allier avec le
-Sultan contre le Gouvernement de Sofia. Tels furent ces fameux massacres
-de Macédoine que les Bulgares ont su dès longtemps travestir à leur
-profit, pour ameuter l'Europe contre la Turquie. Nos officiers français
-détachés là-bas, qui maintes fois prirent part à ces répressions du
-brigandage balkanique, ont consigné les faits dans leurs rapports, mais
-leur voix a été étouffée.
-
-En Asie Mineure, où il n'y a pas de Bulgares, pas de comitadjis, est-ce
-que les Grecs ne vivent pas en parfaite intelligence avec les Turcs?
-Tant de lettres, qu'ils viennent spontanément de m'écrire, suffiraient à
-prouver combien le joug de l'Islam leur semble léger. Quel pays de
-calme, toute cette région qui s'étend de Smyrne aux confins de la Syrie!
-Les voleurs y sont inconnus et on peut y dormir la nuit portes ouvertes;
-une sérénité patriarcale y règne encore.
-
-Et les Roumains, presque nos frères ceux-là, les Roumains qui
-représentent, parmi les peuples jadis soumis au Croissant, la vraie
-élite intellectuelle et morale, les Roumains ont-ils gardé rancune à ces
-Turcs qui furent leurs maîtres? Personne n'oserait le prétendre. Non,
-c'est seulement pour leurs anciens compagnons de tutelle, les Bulgares,
-qu'ils professent une haine toujours vivace.
-
-Et les malheureux Juifs d'Espagne, où sont-ils venus se réfugier quand
-les chrétiens les exterminaient? Chez ces Turcs, qui leur donnent depuis
-quatre ou cinq siècles la plus tolérante hospitalité, et qu'ils ne
-cessent de bénir.
-
-Oh! je sais bien, il y a eu les massacres d'Arméniens! Ici, ce n'est
-plus de la calomnie, ce n'est plus de la légende, c'est de l'effarante
-réalité. Ici, c'est la grande tache dans l'histoire de ceux que, en mon
-âme et conscience, je crois infiniment dignes d'être défendus, mais que
-cependant je ne saurais soutenir envers et contre tout lorsqu'ils sont
-coupables. Il y a du reste chez eux tant de qualités de premier ordre,
-tant de noblesse originelle, tant de foncière honnêteté, tant de
-compassion et de tolérance, qu'ils n'ont pas besoin qu'on les défende en
-aveugle; ce serait même leur nuire et leur faire injure. Oui, les
-massacres d'Arméniens, c'est peut-être le crime qu'ils expient si
-affreusement aujourd'hui; en tout cas, c'est en souvenir de ces néfastes
-journées de 1896 que l'Europe détourne sa pitié de leurs souffrances.
-Ici, je ne puis les absoudre, mais seulement plaider pour eux les
-circonstances atténuantes.
-
-A Dieu ne plaise que je veuille accabler la race arménienne. Elle a
-dégénéré aujourd'hui comme il arrive à toutes les races qui ont eu le
-malheur suprême de perdre leur patrie; son courage a faibli; elle s'est
-jetée dans le mercantilisme et l'usure, beaucoup plus même que la race
-juive, qui y avait été poussée avant elle par un sort pareil au sien[9].
-Mais elle a été, dans le passé, grande et glorieuse, et, malgré ses
-tares, acquises dans la servitude, ses malheurs, tant de malheurs inouïs
-qui n'ont cessé de l'accabler, doivent nous la rendre un peu sacrée.
-
- [9] Voici à ce sujet un proverbe turc que l'on ne m'accusera pas
- d'avoir inventé: «Il faut quatre Juifs pour faire un Arménien.»
-
-Il faudrait sans doute chercher bien loin, au fond des temps, pour
-trouver les origines de cette haine si farouche entre les Arméniens et
-les Turcs, qui semblaient jadis des peuples faits pour se tolérer et
-s'unir. Les premières grandes tueries _mutuelles_ dont s'émut l'Europe
-eurent lieu dans des régions reculées de l'Asie Mineure; les Kurdes y
-prirent part bien plus que les Turcs proprement dits; elles eurent le
-caractère de batailles plutôt que de massacres, et l'histoire n'en est
-pas clairement connue. Dans les contrées si rudes de Zeïtoun et de
-Sassoun, dans les montagnes hérissées de rochers et de forêts, des
-Arméniens qui avaient conservé encore leurs antiques qualités
-guerrières, regimbaient à main armée contre la domination
-musulmane,--qui songerait à leur en faire un reproche?--Les musulmans
-réprimaient leurs rébellions,--n'était-ce pas naturel? Et ils firent en
-effet des répressions par trop terribles, dans la manière des coalisés
-chrétiens d'aujourd'hui en Thrace et en Macédoine.
-
-Mais les raffinements dans le meurtre après la bataille, les froides
-cruautés dont on les accuse, je me permettrai de croire tout cela
-exagéré pour les besoins de la cause, tant que le récit n'en sera fait
-que par des Arméniens, fût-ce même par des prélats.
-
-Quant aux massacres de Constantinople en 1896, qui furent les plus
-retentissants, pour en rejeter sur les Turcs toute l'horreur, il
-faudrait d'abord oublier avec quelle violence le «_parti révolutionnaire
-arménien_» avait commencé l'attaque. Après avoir annoncé l'intention de
-mettre le feu à la ville, qui «_à coup sûr_, disaient les affiches
-effrontément placardées, _serait bientôt réduite à un désert de
-cendre_,» (_sic_) un parti de jeunes conspirateurs,--admirables
-d'audace, je le veux bien,--s'était emparé de la banque ottomane pour la
-faire sauter, tandis que d'autres mettaient en sang le quartier de
-Psammatia. Il y eut dix-huit heures d'épouvante pendant lesquelles la
-dynamite fit rage, et un peu partout les bombes arméniennes, lancées par
-les fenêtres, tombèrent dru sur la tête des soldats.
-
-Eh bien, quelle est la nation au monde qui n'aurait pas répondu à un
-pareil attentat par un châtiment exemplaire? Prenons par exemple une
-nation slave, puisque ce sont des Slaves, aujourd'hui, qui jettent sur
-les Turcs l'anathème, et choisissons la nation russe, notre amie, qui
-est de toutes la plus civilisée et foncièrement la meilleure. La nation
-russe, mais de nos jours encore elle persécutait les Juifs pour des
-actes d'usure beaucoup moins exaspérants que ceux des Arméniens;
-qu'aurait-elle donc fait si ces mêmes Juifs, revolver au poing,
-s'étaient emparés des banques impériales, jetant partout des bombes et
-menaçant d'incendier Moscou? Qu'aurait-elle fait si, en outre, le Tzar,
-son chef religieux, avait, comme le Khalife, lancé l'ordre
-d'extermination?
-
-Certes un massacre n'est jamais excusable, et je ne prétends pas
-absoudre mes amis turcs, je ne veux qu'atténuer leur faute, comme c'est
-justice. En temps normal, débonnaires, tolérants à l'excès, doux comme
-des enfants rêveurs, je sais qu'ils ont des sursauts d'extrême violence,
-et que parfois des nuages rouges leur passent devant les yeux, mais
-seulement quand une vieille haine héréditaire, toujours justifiée du
-reste, se ranime au fond de leur coeur, ou quand la voix du Khalife les
-appelle à quelque suprême défense de l'Islam...
-
-L'Islam! L'Islam dont la Turquie était le porte-drapeau, l'Islam que
-cependant des millions d'hommes sont prêts à défendre jusqu'à mourir,
-l'Islam, hélas! s'éteint comme un grand soleil pour qui c'est bientôt
-l'heure du soir. Il jettera sans doute encore, à son couchant, de beaux
-rayons rouges; pendant quelques années de grâce, il pourra embraser
-encore le ciel asiatique, et ses défenseurs auront, avant l'agonie, des
-gestes de héros. Mais malgré tout, je le sens plonger peu à peu dans
-l'abîme où s'anéantissent les religions et les civilisations révolues,
-et avec lui achèveront de passer aussi le recueillement, le rêve et la
-prière. Sur notre Terre bientôt trop étroite, toute trépidante
-aujourd'hui du grouillement des hommes qui asservissent l'électricité,
-martèlent le fer et s'enivrent d'alcool, il n'y a plus de place pour les
-peuples contemplatifs et doux, qui ne boivent que l'eau des sources et
-mettent en Dieu leur espoir.
-
-L'Islam! Peut-être l'Europe, si perfide et si utilitaire, aurait eu
-quelque intérêt pourtant à le défendre encore. Elle n'a pas été
-seulement criminelle, en poussant les Turcs aux suprêmes désespérances,
-en laissant exterminer toute cette population saine et probe, autour de
-la ville où s'élève la merveilleuse mosquée de Sélim II; elle a été
-imprévoyante aussi, car ce crime lui a valu une interminable
-prolongation de la guerre. Si elle avait su modérer les prétentions
-exorbitantes des vainqueurs, grisés par la victoire, elle aurait fait
-conclure la paix et repris en Orient le cours de ses affaires
-commerciales, qui semblent la préoccuper uniquement. Et c'est dans
-l'avenir surtout qu'elle sentira d'une façon plus lourde les
-conséquences de son crime,--c'est plus tard, quand le long du Bosphore
-trônera la capitale redoutable d'un empire des Slaves du Sud, et que
-l'exclusivisme intolérant de ces parvenus aura remplacé la si
-accueillante hospitalité ottomane.
-
-Car un jour viendra fatalement, hélas! où Constantinople n'élèvera plus
-ses mille croissants dans l'air, où Stamboul ne sera plus Stamboul,
-n'aura plus ses minarets, ses dômes, ses stèles, la paix de ses petites
-places ombreuses, son indicible mystère, ni le chant de ses muezzins
-chaque soir. Ce sera, dans le modernisme et la laideur, une ville
-quelconque, sur laquelle une barbarie pèsera sans recours,--la plus
-noire des barbaries, celle des peuples trop neufs qui ne comprennent, en
-fait de progrès, que le bruit, la vitesse, l'électricité, la fumée et la
-ferraille.
-
-Et cette chute de la ville des Khalifes ne marquera pas seulement la fin
-de la Turquie, comme l'arrivée de Mahomet II marqua pour les historiens
-la fin du Moyen âge; il semble qu'elle sonnera aussi une heure
-infiniment plus grave et plus funèbre, l'heure où l'Islam, et avec lui
-toutes les civilisations exquises du passé, auront reçu le coup de mort,
-achèveront de s'évanouir sous la ruée des civilisations nouvelles, plus
-avides et plus meurtrières. Le feuillet sera tourné sur toute une
-période de l'histoire humaine, la période du calme, du rêve et de la
-foi. Triomphe définitif partout des races européennes, qui sont devenues
-les grandes tueuses, pour avoir perfectionné les explosifs et sapé les
-éternelles espérances. Commencement de temps nouveaux, qui s'annoncent
-effroyables...
-
-
-
-
-XI
-
-LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE
-
-
-27 mars.
-
-«Chute d'Andrinople. La ville est en flammes.»--Ceux qui ont lu cette
-note, en grandes lettres, dans les journaux de ce matin, se
-représenteront-ils l'épouvante et l'horreur de cela: tomber aux mains
-des Bulgares!
-
-Hélas! Telle est chez nous la force du parti pris, que la sublime
-résistance d'Andrinople n'a même pas touché les coeurs français, ces
-mêmes coeurs pourtant qui avaient décerné à Belfort sa couronne de
-gloire. Telle est la force de l'aberration que les journalistes ont osé
-taxer de barbarie la lettre de l'héroïque Chukri Pacha déclarant, après
-des mois d'angoisses et de souffrances inouïes, qu'il brûlerait la ville
-plutôt que de la rendre; admirable en tout temps et quand même, cette
-lettre se justifiait d'ailleurs rien que par la brutalité des
-assaillants qui hurlaient alentour des murs. Car personne chez nous,
-même après l'invasion des Prussiens en 1870, n'a la moindre idée de ce
-que cela va être: tomber aux mains des Bulgares! Ce ne sera pas comme la
-chute de Janina, dont les défenseurs transportés à Athènes ont été
-applaudis par la foule à leur arrivée. Ce ne sera même pas comme la
-chute de Salonique, où cependant des excès effroyables furent commis.
-Non, cela promet d'être si sauvage et si monstrueux que, en cette
-occurrence extrême, brûler tout est bien le seul parti qui reste à
-prendre. Quand les bottes des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront
-souillé la mosquée merveilleuse de Sélim II, les adorables kiosques
-funéraires et les saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries
-commenceront, ainsi que partout où passèrent ces chrétiens de la haine
-et du shrapnell.
-
-Musulmans d'Andrinople! Pauvres assiégés! Avoir enduré si longtemps le
-martyre des privations et des frayeurs, dans cette grande souricière de
-la mort, et être arrivés enfin au jour où voici les meurtriers qui
-entrent; se dire qu'il n'y a plus moyen de s'échapper dans les campagnes
-cernées où l'on tue depuis des mois; songer que tout le monde finira par
-y passer, que même les plaintes des petits enfants n'auront pas le
-pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura même pas de cachettes sûres où râler
-de faim sans coups de crosse ou sans coups de baïonnettes; _savoir
-d'avance qu'il n'y aura pas de pitié..._
-
-Puissé-je me tromper dans mes prophéties funèbres! Puisse ce roi de
-hasard, qui a su avec une habileté infernale exploiter le fanatisme et
-la farouche énergie de son peuple, puisse-t-il être pris de remords, et
-modérer un peu cette fois la ruée de ses soldats dans cette ville où des
-étrangers seront témoins, modérer ne fût-ce que par crainte des
-jugements de l'histoire, et pour épargner à son nom, déjà si entaché de
-boue sanglante, la souillure de nouveaux massacres.
-
-
-10 avril 1913.
-
-_P.-S._--Quinze jours ont passé déjà sur cette chute d'Andrinople. Ainsi
-qu'il était à prévoir, les dépêches officielles soumises à la toujours
-même terrible censure, nous apprennent que les vainqueurs ont été
-magnanimes, et que la ville est rentrée dans la paix et la joie.
-Quelques témoins anglais cependant commencent à divulguer de plus
-sinistres nouvelles: «Le campement des prisonniers turcs, disent-ils,
-est une lamentable morgue où chaque jour l'on meurt par centaines, de
-froid et de faim!» Et puis, il y a lieu de trembler sur le sort de ces
-détachements de vaincus, que les Bulgares emmènent «_afin de les mieux
-caserner dans des villes de l'intérieur_». Ne leur arrivera-t-il pas
-comme aux vaincus de Macédoine, que l'on emmenait ainsi sous le même
-prétexte, et qu'à la première étape, dès que l'on se sentait loin des
-regards indiscrets, on massacrait sauvagement?... Donc, n'ayons pas
-confiance encore, hélas! Ce n'est que plus tard que la vérité vraie, à
-grand' peine, filtrera jusqu'à nous; en attendant il y a tout lieu de
-douter de ces belles dépêches, après tant de révélations tardives mais
-irréfutables, qui sont venues graduellement nous apporter toujours plus
-de surprises et toujours plus d'horreur!
-
-
-
-
-NOTES COMPLÉMENTAIRES
-
-
-Quelques lettres ou fragments de lettres, dont je n'ai eu connaissance
-qu'après l'impression de ce livre, et qui attestent encore non seulement
-les atrocités chrétiennes, mais la haine des orthodoxes contre les
-catholiques et les «uniates». J'ai voulu prendre les plus typiques,
-parmi d'innombrables qui ne cessent de m'arriver; mais pourquoi les
-unes, plutôt que les autres qui apportent les mêmes accablants
-témoignages? Je crains d'avoir choisi trop à la hâte; il aurait fallu
-les publier toutes!... Du moins, parmi celles que je vais citer un peu
-au hasard, il n'en est pas une dont le signataire ne me soit connu et
-dont je ne puisse garantir l'absolue véracité.
-
-Au moment où ces notes complémentaires sont déjà à l'impression, je
-reçois la liste détaillée des grandes tueries d'ensemble commises dans
-les environs de Roptchoz, Doïran, Kilkish et Serrès. Dans ces seules
-régions, cinquante-deux bourgs ou villages, dont j'ai la liste,
-anéantis, incendiés, les hommes massacrés, les femmes violées,
-quelques-unes converties de force à l'orthodoxie et puis emmenées par
-les alliés pour les besoins des soldats!... Trop tard pour publier tout
-cela, trop tard pour publier les lettres et documents qui continuent de
-m'arriver chaque jour: ce livre lugubre ne peut pas être interminable,
-il faut finir. D'ailleurs la cause est entendue, pour tous les gens de
-coeur et de bonne foi, on sait de quel côté sont les assassins.
-
-Les hommes politiques affirment que l'intérêt de notre pays est
-maintenant avec les alliés, c'est là une thèse soutenable peut-être,
-bien que dangereuse infiniment. Mais que la France, notre chère France
-soit devenue tout à coup celle qui ne s'indigne plus des pires
-abominations, c'est un signe de déchéance, hélas! et un présage de
-malheur...
-
-
-I
-
-_Nouvelle lettre de M. Claude Farrère au _Gil Blas_, à propos de
-l'incident du _Bruix_._
-
-Au moment de la prise d'Andrinople, j'y reviens... Mais je me trompe
-fort, ou ce sera pour la dernière fois. Je ne crois pas que beaucoup de
-gens, même de la plus mauvaise foi, oseront ergoter sur le document que
-j'apporte.
-
-Pardon à tous ceux dont le coeur se soulèvera, quand ils liront ce
-document-là.
-
-Un mot d'explication d'abord.
-
-Il y a trois ou quatre mois, en décembre dernier, un de mes camarades,
-officier de marine embarqué dans la division navale du Levant, écrivait
-à sa femme une lettre familière, au cours de laquelle il lui dépeignait
-en termes indignés les abominations commises par les troupes grecques et
-bulgares de Thrace et de Macédoine.
-
-Cette lettre me fut communiquée. Je la communiquai à mon tour à force
-personnalités parisiennes. L'une d'elles, M. Raoul Aubry, écrivit alors,
-sous la forme d'une interview prise à moi, un très bel article où la
-lettre en question était relatée.
-
-Se fiant aux termes exacts de cet article, que j'avais eu le tort de ne
-pas relire mot à mot, mon maître révéré, Pierre Loti, écrivit à son
-tour, dans sa très noble _Turquie agonisante_, que «les officiers du
-_Bruix_ AVAIENT VU les troupes grecques et bulgares crever les yeux de
-leurs prisonniers turcs».
-
-Or, ces officiers-là n'avaient en réalité pas vu,--j'entends vu de leurs
-yeux, ce qui s'appelle vu,--l'atrocité ci-dessus rapportée. Sollicités
-par le prince Nicolas de Grèce, ils furent donc contraints de le
-déclarer officiellement. Et force gens,--ceux-là mêmes dont je parlais
-tout à l'heure, les gens de mauvaise foi,--essayèrent de transformer
-cette déclaration, toute visuelle, si j'ose dire, en un démenti que les
-officiers du _Bruix_ auraient infligé à Pierre Loti.
-
-De là à conclure que les alliés balkaniques n'avaient jamais crevé les
-yeux du moindre prisonnier turc, il n'y avait qu'un pas.
-
-Et ce pas-là, divers journalistes peu recommandables se risquèrent
-sournoisement à le franchir, en écrivant divers articles, tous fort
-vilains, au commencement de ce mois-ci, mars 1913.
-
-Par malheur, un de ces articles-là tombait, le 11 mars, sous les yeux de
-mon camarade, embarqué dans la division navale du Levant,--l'officier de
-marine qui avait écrit en décembre dernier la fameuse lettre, source de
-ma précédente documentation, et origine de toute l'affaire.
-
-Et cet officier,--dont je persiste à taire le nom, tenant à ne point
-l'exposer aux couteaux des assassins prétendus soldats qu'il soufflette
-comme on va voir,--sautait immédiatement sur sa plume, et m'écrivait,
-dans le premier jet de son indignation, la nouvelle lettre que voici.
-
-Je m'en voudrais à mort d'y changer une virgule; et je n'en supprime que
-la date et que la signature, pour la bonne raison exposée ci-dessus[10]:
-
- [10] La rédaction de _Gil Blas_, tout en s'associant à la juste
- indignation de Claude Farrère, prend sur elle de supprimer dans la
- lettre en question quelques termes énergiques dont l'auteur
- stigmatise les faits rapportés par lui,--cela par pur et simple
- respect dû aux lectrices de ce journal.
-
-
-_A Monsieur le lieutenant de vaisseau Claude Farrère, 5, rue de
-l'Échelle, Paris. A bord du ..._
-
-De X... (Turquie.)
-
-Mon cher ami,
-
-Je viens de lire à l'instant dans le _Petit Var_ du 2 mars (qui nous
-parvient aujourd'hui), une tartine au sujet du différend de Loti et des
-officiers du _Bruix_. J'avais bien pensé que c'était vous qui aviez
-fourni les tuyaux à Loti; et je comprends à présent que ce sont ceux que
-je vous avais envoyés. Je ne me rappelle plus aujourd'hui les termes
-exacts que j'ai employés, à cette époque, pour vous peindre les
-atrocités qui se sont commises en Turquie d'Europe. Mais, ce que je peux
-vous dire, c'est que je maintiens sans restriction tout ce que je vous
-ai conté; et que je vous remercie de n'en avoir point douté. Ces notes
-avaient été écrites au jour le jour et sous l'impression des événements.
-D'ailleurs je retrouve les faits détaillés dans mes papiers, avec la
-collection des télégrammes T. S. F. se rapportant aux événements. Tout
-cela est d'autre part encore entièrement présent à ma mémoire. Puisqu'il
-paraît y avoir discussion sur cette matière, je juge bon d'y ajouter
-d'autres détails que je ne vous avais pas signalés à cause de la
-longueur déjà exagérée de mes lettres précédentes.
-
-Comme vous le dites très justement: _Le démenti des officiers du _Bruix_
-est TOUT DIPLOMATIQUE et ne se rapporte certainement qu'à l'expression
-«VU DE LEURS YEUX»._ On n'a, en effet, pas l'habitude de nous convier à
-ces petites fêtes (bien qu'il soit quelquefois possible de commettre des
-indiscrétions ainsi que vous le verrez plus loin). Je ne crois pas en
-commettre une contre le secret professionnel en vous communiquant des
-extraits de télégrammes du _Bruix_ qui, envoyés en clair par T. S. F.,
-n'avaient par conséquent rien de confidentiel et d'ailleurs ont été
-interceptés par tous les croiseurs étrangers, puis publiés partiellement
-dans divers journaux du Levant. Voici donc:--Le 14 novembre, je lis:
-«_Des notables musulmans ont renouvelé aujourd'hui auprès de moi de
-pressantes demandes d'assistance contre les assassinats et les excès
-abominables que commettent les soldats Grecs... je suis assailli de
-plaintes de FRANÇAIS VOLÉS ET MALTRAITÉS PAR LES GRECS..._»
-
-En date du 17 novembre: «_Des témoignages incontestables me sont fournis
-au sujet des atrocités commises par les Chrétiens à l'égard des
-Musulmans de la province de Salonique. IL S'AGIT D'UN MASSACRE GÉNÉRAL
-entrepris dans des conditions particulièrement odieuses... LES SOLDATS
-TURCS BÉNÉFICIANT DE LA CAPITULATION DE SALONIQUE et évacués sur
-l'intérieur SONT AUSSI ASSASSINÉS EN COURS DE ROUTE..._» Ceci émanait du
-_Bruix_, ne l'oubliez pas.
-
-Je pourrais vous en citer d'autres, mais ceux-là sont, je crois,
-suffisamment nets et catégoriques. Ils font d'ailleurs le plus grand
-honneur au commandant qui a osé les rédiger dans cette forme et les
-transmettre en clair. C'était ce que je vous disais je crois, au sujet
-du _Bruix_.
-
-Quant à l'histoire des prisonniers turcs aveuglés, je n'ai naturellement
-pas assisté à l'opération, mais cela nous a été rapporté de divers côtés
-_en pays chrétien_ et en _particulier par DEUX FRANÇAIS EMPLOYÉS DANS
-UNE GRANDE ADMINISTRATION LOCALE_. D'ailleurs je ne conçois pas quelle
-raison on peut avoir d'en douter, honnêtement, car des exercices de ce
-genre ne sont pas tellement rares dans ces parages. Croyez bien que ces
-«gentillesses» n'ont pas été les seules de l'espèce commises... Mon cher
-ami, quand mon esprit se reporte sur tout ce que j'ai vu dans ces
-régions, le coeur m'en lève de dégoût. Je ne suis pas suspect de
-sensiblerie. J'ai déjà vu la guerre de près, je l'ai faite, au Maroc et
-ailleurs, et je conçois tout ce qu'elle comporte de misère et
-d'horreurs. Mais en ce qui concerne les façons de faire des alliés, je
-ne peux m'empêcher de penser à l'invasion des Huns, dont ils sont
-d'ailleurs les dignes descendants.
-
-Je vous disais plus haut qu'en dépit du soin que les orthodoxes prennent
-de faire endosser leurs atrocités aux Musulmans, on peut arriver parfois
-à en apercevoir des échantillons non équivoques. Je m'explique. Il
-s'agit encore de Dedeagatch. Je ne reviendrai pas sur les conditions
-dans lesquelles la ville fut prise par quelques centaines de comitadjis
-bulgares, conditions que je vous ai déjà relatées et qui permirent aux
-Grecs d'assouvir leurs haines personnelles (en dénonçant des
-«Turcophiles» immédiatement massacrés par les Bulgares), et surtout de
-piller, voler, violer, etc...
-
-Je vais simplement vous conter trois petites histoires dont j'ai été le
-témoin... j'ai vu moi-même, VU DE MES YEUX, cette fois:--Je me promenais
-à terre, avec un camarade, tous deux en tenue. A un certain moment, nous
-regardions des cadavres de Musulmans qui gisaient, nus, sur la plage.
-Nous échangions la remarque qu'ils avaient bien été tués à coups de
-baïonnettes et par derrière, ainsi qu'on nous l'avait dit. Ces pauvres
-diables avaient dû fuir dans les rues et être lardés par les bourreaux
-lancés à leur poursuite. Un comitadji qui nous considérait s'avança
-alors, et nous dit en ricanant: «Bien sûr, Turc pas valoir une balle!»
-L'homme avait un tel air et une telle face de bandit, qu'instinctivement
-j'ai fouillé ma poche pour y sentir mon revolver.
-
-2º Quelques heures plus tard, dans la ville turque. Les chacals grecs
-avaient passé par là, et il ne restait plus aucune chose ayant un nom.
-De loin en loin, des femmes en larmes assises sur des ruines fumantes.
-Tous les hommes tués ou enfuis. Une très vieille femme turque s'est
-jetée à nos pieds, pleurant à chaudes larmes, baisant nos mains, etc...
-Elle racontait une histoire que, en unissant notre sabir, nous ne
-parvenions pas à saisir. Mais il était visible qu'elle était en proie à
-une vive émotion, et qu'elle implorait quelque chose. Nous lui avons
-fait signe de marcher devant et nous l'avons suivie. Elle nous a
-conduits, au pas de course, à quelques centaines de mètres plus loin, et
-là, nous avons compris: dans une chose qui avait dû précédemment être
-une maison, deux jeunes femmes et une gamine turques, figures
-découvertes, pleuraient silencieusement. A côté, deux soldats bulgares,
-sans armes, la face congestionnée, se rajustaient, l'air désagréablement
-surpris de notre arrivée inopinée. Un gamin, pâle comme un linge, nous a
-désigné les deux soldats, en hurlant une histoire d'où il ressortait
-qu'il avait voulu faire fuir les femmes, et que les soldats l'avaient
-menacé de leurs couteaux. Nous avons escorté tout ce monde sanglotant,
-en lieu sûr, _non sans avoir fait constater le fait à un officier
-bulgare qui passait par là_. (Il avait l'air embêté.)--Ce qui s'était
-passé n'était que trop net,--et trop net aussi que nous étions arrivés
-trop tard.
-
-3º Le lendemain, après-midi, je regardais la ville, du bord, dans la
-lunette du télémètre Barraud Strond. Vous savez que cet instrument,
-utilisé comme longue-vue, donne, outre un fort grossissement, un relief
-remarquable. D'autre part nous n'étions pas très éloignés de terre. Je
-voyais donc toutes choses comme si je les avais touchées du doigt. J'ai
-vu deux bons vieux bateliers turcs poursuivis, sur la plage, par des
-soldats bulgares. La chasse a duré cinq bonnes minutes. Les deux
-bateliers ont été tués à coups de bâton. J'ai su ensuite qu'ils avaient
-été découverts dans leurs caïques où ils étaient cachés depuis quatre
-jours.
-
-Voilà. Je m'arrête parce qu'un pareil sujet n'a pas de limites et qu'il
-faut une fin. Je suis content, tout de même, qu'en dépit du pacte de
-silence de la presse, la vérité commence à se faire jour. Mais on ne
-dira jamais assez quelle engeance immonde sont ces soldats soi-disant
-chrétiens;--les Grecs surtout. Quant aux Bulgares, je veux bien que la
-plupart des horreurs aient été commises par leurs comitadjis. Mais,
-comme les réguliers ne les renient même pas, c'est à mon sens le même
-tabac.
-
-Adieu, mon cher ami. Excusez le pêle-mêle de cette lettre écrite à la
-six-quatre-deux. Je m'en serais voulu de retarder d'un jour mon
-témoignage, que je vous apporte non comme une justification, mais bien
-comme une confirmation de ce que vous avez avancé. Il va de soi que je
-vous laisse entièrement libre d'en faire l'usage qui vous conviendra,
-voire même de la publier intacte et sous ma signature, si vous le jugez
-préférable. Par ailleurs, je vous serais obligé d'en donner connaissance
-au commandant Viaud. Je trouve rudement chic l'attitude qu'il a prise
-vis-à-vis des Turcs, et je serais désolé qu'il pût penser un seul
-instant que j'aie pu, indirectement, l'induire en erreur, bien que je
-n'aie pas l'honneur de le connaître personnellement.
-
-Je pense d'ailleurs pouvoir causer bientôt de tout cela avec vous: nous
-serons à Toulon à la fin du mois... Tant mieux. C'est assez d'atrocités
-comme ça!...
-
-(_Signature._)
-
-_P.-S._--Encore un autre radio, malheureusement incomplètement reçu par
-suite de brouillage, en date du 19 novembre. Adressé _du BRUIX au
-GAMBETTA pour Ambassade: «Massacres épouvantables par bandes
-bulgaro-grecques... la malheureuse population musulmane... centaines de
-cadavres femmes, enfants, affreusement mutilés... sans sépulture...
-horribles représailles exercées par éléments orthodoxes. 50 WAGONS DE
-CADAVRES._
-
-C'est peut-être les Turcs qui ont tué eux-mêmes leurs femmes et leurs
-enfants, qui sait?
-
-X.
-
-Voilà.
-
-Moi, Claude Farrère, je certifie le texte ci-dessus exact, et je
-garantis sur mon honneur de soldat, l'honneur et la véracité du soldat,
-mon correspondant.
-
-Pour la bonne réputation de la presse française, j'espère qu'il ne se
-trouvera pas un seul journal français pour oser ne pas reproduire les
-termes essentiels de cet écrasant témoignage.
-
-La cause est entendue.
-
-Nous savons, des musulmans et des orthodoxes, lesquels sont les
-bourreaux, lesquels sont les victimes.
-
-Et nous savons aussi, de M. Pierre Loti et de ses insulteurs, lequel est
-le grand honnête homme, lesquels sont les aboyeurs à gages.
-
-CLAUDE FARRÈRE.
-
-
-II
-
-Maintenant ce passage de la lettre que je reçois aujourd'hui même d'une
-religieuse française, supérieure d'une des plus grandes maisons
-d'éducation en Orient, une sainte femme universellement connue et
-vénérée là-bas, qui a transformé ses salles d'étude en ambulance pour
-les blessés turcs:
-
- «Nos pauvres Turcs, oui, je les plains du fond de mon coeur. Jamais
- nous ne trouverons autant de tolérance, autant de bonté chez ceux qui
- veulent les chasser.
-
- »Nos blessés ont été admirables de reconnaissance, et très faciles à
- soigner, etc.»
-
-
-III
-
-_Lettre sur le passage des alliés à Salonique._
-
-CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE DES «DROITS DE L'HOMME»
-
- «... Les Turcs continuent à se livrer au pillage et à tous les excès,
- tant en Macédoine qu'en Thrace et en Épire...»
-
- (_Les Agences._)
-
-Tous les deux à trois jours, cette information revient comme un
-_leitmotiv_ dans les communiqués que les agences télégraphiques
-d'Athènes, de Sofia et de Belgrade envoient sans se lasser à la presse
-mondiale, qui les enregistre bénévolement. Je demande la permission de
-donner aux lecteurs français connaissance des nouvelles lamentables qui
-parviennent directement de Salonique, de Serrès, de Cavalla et d'autres
-centres macédoniens, et qui montrent sous un jour diamétralement opposé
-les prétendus excès turcs.
-
-Tout le monde sait déjà ce qui s'est passé à Salonique, où l'armée
-grecque s'est livrée à un sac en règle de la ville. Je n'insisterai donc
-pas sur ces pénibles événements, me contentant d'ajouter que dans les
-premiers jours de décembre, malgré les démentis arrachés par la force,
-la tranquillité était encore bien loin d'être revenue. Les Saloniciens
-n'osaient pas sortir de chez eux et ils se mettaient à plusieurs, en
-plein jour, pour aller jusque chez le boulanger ou l'épicier.
-
-A Serrès, au moment de l'entrée des Bulgares dans la ville, un Turc tira
-deux coups de feu et abattit deux soldats. Ce fut pour les envahisseurs
-le signal d'un carnage épouvantable, autorisé par les supérieurs. Durant
-vingt-quatre heures, sous la conduite des orthodoxes indigènes, et sous
-l'oeil indulgent de leurs chefs, les soldats bulgares pillèrent,
-volèrent, violèrent, massacrèrent, s'enivrant de sang et de rapine. Plus
-de _quinze cents_ musulmans tombèrent victimes de ce carnage inouï.
-Naturellement, les juifs ne furent pas épargnés. Un des leurs, M. H.
-Florentin, vit sa demeure envahie par une horde sanguinaire qui fit main
-basse sur les objets de valeur, détruisant tout ce qui ne pouvait pas
-être emporté.
-
-A Cavalla, la tuerie ne fut pas aussi terrible, mais les actes de
-sauvagerie ne furent pas moins atroces. Le nombre des notables musulmans
-égorgés comme des moutons n'est pas inférieur à cent cinquante. Le
-consul d'Autriche-Hongrie, M. Adolf Wix, n'a dû son salut qu'en se
-réfugiant à bord d'un bateau du Lloyd. De connivence avec la police
-bulgare, trois voïvodes se présentèrent, à minuit, chez les riches
-négociants en tabacs israélites. Malgré les prières, les supplications,
-les offres de toutes sortes des femmes éplorées, les comitadjis
-enlevèrent six chefs de famille, dont un asthmatique, un rhumatisant, un
-troisième atteint d'obésité, et les conduisirent par une pluie
-torrentielle à Yeni-Keuy, situé à six heures de distance. Les malheureux
-ne furent relâchés que le surlendemain, contre une rançon de 22.000
-livres turques (500.000 francs). Les voïvodes auteurs de cet acte de
-brigandage seraient les compagnons de Tchernopeïew, caïmacam actuel de
-Cavalla.
-
-A Drama, à Nousretli, dans la région de Xanthie, à Demir-Hissar, et un
-peu partout, où les croisés ont pourchassé les adeptes du croissant, les
-mêmes scènes se sont déroulées sous l'oeil bienveillant des officiers,
-presque avec leur consentement, sous leurs ordres peut-être.
-_Soixante-dix mille_ musulmans ont été ainsi massacrés par les
-conquérants qui ont juré d'exterminer l'Islam, d'en extirper la racine.
-
-Ce qu'il y a de plus révoltant, c'est l'attitude des orthodoxes sujets
-ottomans qui servent d'espions aux vainqueurs.
-
-N'est-il pas temps pour la presse, ce quatrième pouvoir, de demander un
-peu de pitié, un peu de charité chrétienne, pour tant d'innocents, tant
-de veuves, tant d'orphelins, dont le seul crime est d'être nés
-musulmans?
-
-SAM LÉVY,
-
-_ancien rédacteur en chef du _Journal de Salonique_._
-
-
-IV
-
-_Lettre d'un Français de Constantinople._
-
-Constantinople, 8 décembre 1912.
-
-Le mardi 19 novembre, vers 8 heures du soir, cent cinquante comitadjis
-bulgares pénétrèrent soudainement dans la ville de Dedeagatch.
-
-Jusqu'à minuit, ces comitadjis se livrèrent à un épouvantable massacre
-de Turcs; ils pénétraient dans les maisons, pillant et tuant vieillards,
-femmes et enfants.
-
-La complicité des chrétiens (orthodoxes) de la ville n'est pas douteuse:
-nous en avons vu plusieurs conduisant ces brigands et désignant les
-maisons et les personnes turques.
-
-D'ailleurs toutes les habitations chrétiennes étaient marquées d'une
-croix blanche pour indiquer qu'elles devaient être épargnées.
-
-Des Musulmans avaient cherché un abri dans une mosquée; il n'y avait que
-des vieillards, des femmes et des enfants.
-
-Les Bulgares les cernent; de la porte entr'ouverte, un coup de revolver
-part; aussitôt une vive fusillade est dirigée sur ces malheureux, des
-bombes sont lancées dans la mosquée, ce fut un véritable carnage.
-
-Le lendemain, quand j'ai visité ce lieu de désastre, j'y ai vu plus de
-vingt-cinq cadavres.
-
- *
-
- * *
-
-Les prêtres catholiques italiens, qui ont une école où est enseigné le
-français, avaient recueilli une trentaine de Turcs qui s'y étaient
-réfugiés. Ils furent dénoncés par des Grecs qui, comme orthodoxes,
-haïssent les écoles catholiques, dont la tolérance des Turcs avait
-jusqu'alors facilité le développement.
-
-Les Bulgares s'y présentent et exigent la livraison des réfugiés: les
-Pères s'y refusent; mais l'un des principaux Turcs, nommé Riza bey,
-commissaire du gouvernement ottoman auprès de la _Compagnie Française
-des Chemins de fer_, craignant que cette hospitalité ne soit la cause de
-grands malheurs, se rend spontanément à ces forcenés.
-
-Ceux-ci l'emmènent et, à une cinquantaine de mètres de l'école
-italienne, je les ai vus s'arrêter, croiser la baïonnette et demander à
-Riza bey de leur remettre son argent et de leur indiquer sa propre
-maison.
-
-Riza bey, que je connaissais, était un jeune homme instruit, d'une très
-bonne famille, et qui avait une femme et un enfant. La pensée du danger
-qu'allait courir sa famille lui inspira, je n'en doute pas, le refus
-d'obéir à la sommation de ces bandits, qui le transpercèrent de leurs
-baïonnettes. Le malheureux s'affaissa; il était mort. L'un de ses
-assassins lui enleva ses souliers pour s'en servir, et son corps resta
-pendant cinq jours à la même place; chaque jour, on lui enlevait un
-effet; au dernier moment, il ne lui restait que sa chemise et son
-caleçon.
-
- *
-
- * *
-
-Les comitadjis bulgares retournèrent alors auprès des Pères italiens et
-les menacèrent de les tuer s'ils ne leur montraient pas leur caisse.
-Force leur fut de s'exécuter: la caisse contenait cent livres turques,
-dont les bandits s'emparèrent.
-
-A côté de ces Bulgares, il y eut les habitants de religion grecque qui
-envahirent les maisons turques, les mosquées, les locaux du gouvernement
-et emportèrent tout ce qui leur tombait sous la main, meubles, tapis,
-literie, etc...
-
-... Ce pillage dura huit jours, c'est-à-dire jusqu'au moment où le
-drapeau français apparut à l'horizon; c'était notre cuirassé _Le
-Jurien-de-la-Gravière_; alors, comme par enchantement, les comitadjis
-disparurent et le calme revint. Les Grecs, dès l'entrée des troupes
-balkaniques, s'étaient montrés arrogants subitement vis-à-vis des
-étrangers, insultant le vice-consul d'Autriche, M. Bergoubillon, agent
-de la Compagnie du Lloyd, ne parlant de rien moins que de fermer tous
-les établissements européens: banques, etc., pour les remplacer par des
-grecs.
-
-Mon devoir est de rendre hommage à l'évêque grec de Dedeagatch, qui
-employa, dans cette triste circonstance, son énergie et son autorité à
-protéger les Turcs contre le pillage de ses propres fidèles. Il réussit
-ainsi à sauver le caïmacam et de nombreux Turcs; mais il fut peu écouté
-et menaça de quitter ses coreligionnaires et compatriotes aussitôt la
-fin des hostilités, «ne voulant plus rester, dit-il, à la tête d'une
-communauté aussi indigne».
-
-A l'arrivée du croiseur français, le courageux prélat tint à se rendre à
-bord pour saluer le commandant, qui, pour le remercier et le féliciter
-de son attitude, lui rendit les honneurs en tirant plusieurs coups de
-canon.
-
-... L'armée bulgare, qui avait laissé la ville à la merci des
-comitadjis, rentra à Dedeagatch dès l'arrivée du croiseur français. Le
-commandant, voyant la ville désormais occupée par les réguliers, jugea
-inutile de débarquer des marins et mit le cap sur Cavalla.
-
-A Cavalla, des horreurs pareilles à celles de Dedeagatch s'étaient
-commises. Cependant, les officiers français eurent le temps de descendre
-à terre à Dedeagatch et de se rendre compte des abominations commises;
-ils prirent même quelques photographies.
-
-L'armée bulgare était, à Dedeagatch, sous les ordres du général de
-division Gueneff.
-
-Les Pères italiens se plaignirent à lui de la conduite odieuse à leur
-égard des comitadjis. Le général fit une enquête, constata les faits et
-retrouva même soixante-dix livres turques sur les cent qui leur avaient
-été volées.
-
-«Mais, leur dit le général Gueneff, comme nous avons l'intention
-d'élever un monument en l'honneur des soldats bulgares morts pendant la
-guerre, je garde cet argent pour cette oeuvre.»
-
-Le même général Gueneff, ayant appris que l'évêque grec avait recueilli
-toutes les femmes turques dans l'école grecque, afin de les mettre à
-l'abri des mauvais traitements, réussit à décider ce prélat à les
-relâcher, pour loger ses soldats.
-
-Les malheureuses durent retourner dans leurs maisons pillées et
-abandonnées et, dans la nuit, restées sans défense, elles furent violées
-par les soldats de ce général.
-
-La deuxième nuit de leur arrivée, les mêmes soldats du général Gueneff
-pillèrent les magasins de M. Rodhe, vice-consul d'Allemagne et agent de
-la Compagnie de transports Schenker.
-
-Les Bulgares ont placé des sentinelles devant chaque consulat, avec
-défense à qui que ce soit d'y pénétrer; c'est ainsi que, malgré les
-protestations énergiques des consuls de France et d'Allemagne, les
-agents consulaires sont pour ainsi dire prisonniers, privés de tout
-contact avec leurs nationaux ou protégés et mis dans l'impossibilité de
-remplir leurs fonctions et leurs devoirs.
-
-Devant l'hostilité de la population grecque indigène, _beaucoup d'entre
-nous, Français_, s'étaient concertés pour prendre des mesures communes
-de défense, en cas d'attaque. Heureusement, le _Jurien-de-la-Gravière_,
-avisé, put arriver à temps pour imposer respect et nous transmettre
-l'ordre de l'ambassadeur de rentrer à Constantinople.
-
-Les Bulgares se sont également emparés du chemin de fer français, ont
-expulsé brutalement tout le personnel indigène et français, sans
-distinction, et l'ont remplacé par un personnel bulgare. Les autorités
-militaires refusèrent de délivrer aux agents français le moindre reçu ou
-pièce officielle de prise de possession du matériel.
-
-_Signé_: X...
-
-(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)
-
-
-V
-
-_Lettre d'un missionnaire français._
-
-MISSION DE MACÉDOINE
-
-R..., 21 novembre 1912.
-
-... Enfin, j'ai des nouvelles de _Yenidjé_.
-
-Une fois que les Grecs y sont entrés, ils ont commencé à brûler le
-Tcharchi (marché couvert turc) et les maisons turques; mais, auparavant,
-tous les bons chrétiens (orthodoxes de Yenidjé) se sont mis à piller
-d'une manière odieuse; magasins et maisons turques, tout y a passé. Le
-samedi après-midi, le dimanche, le lundi, etc... cependant que les
-maisons continuaient à brûler; les riches n'étaient pas moins ardents à
-la curée que les pauvres, chacun a pris selon sa capacité, les uns pour
-vingt-cinq livres turques, les autres pour cinq cents.
-
-Il y a, à Yenidjé, quelques centaines de soldats grecs. Ils s'y
-conduisent comme à Salonique, c'est-à-dire qu'ils pénètrent dans les
-maisons, volent, pillent et violent. C'est du reste ce qu'ils ont fait
-dans tous les villages des environs de Yenidjé, partout où ils ont
-passé.
-
-Ils se montrent très fanatiques, réservant toute leur faveur pour ceux
-qui sont de religion grecque et traitant plutôt mal les autres; aux
-Grecs de religion ils ont payé ce qu'ils ont réquisitionné, mais ils ont
-pris quatre-vingt-six moutons à un pauvre Bulgare (schismatique) de
-Yenidjé, sans paiement et sans garantie pour l'avenir.
-
- *
-
- * *
-
-Grecs et Bulgares se conduisent, en Macédoine, comme des Barbares, et
-cela fera certainement détestable impression en Europe, quand on le
-saura.
-
-Tout s'est bien passé pour _Paliortsi_, mais aux alentours, les
-chrétiens (orthodoxes) des villages se sont conduits comme des sauvages.
-
-A _Bogdantsi_, les chrétiens ont dévalisé les maisons turques, arrachant
-aux femmes leurs ornements, leur coupant le bout de l'oreille pour leur
-prendre leurs pendants, puis violant femmes et jeunes filles.
-
-A _Pobregovo_, les gens de _Bogdantsi_ et de _Stoyakovo_ ont fait
-irruption et, pendant que les uns se livraient au pillage, les autres
-violaient femmes et filles, et ce sont des chrétiens!
-
-De son côté, M. M... m'écrit que les femmes et les filles qui, après le
-massacre des hommes à _Rayanovo_, avaient été recueillies à
-_Tolni-Todorak_, ont été tuées et qu'il n'en reste plus que trois, selon
-les uns, neuf selon les autres.
-
-Inutile de dire que toutes ces victimes sont turques.
-
-A _Dolni-Poroy_, les Turcs ont été massacrés.
-
-A _Vaisly_, toute la population turque a été tuée.
-
-A _Roucouch_, les exécutions continuent et il y a une dizaine de Turcs
-tués chaque jour.
-
- *
-
- * *
-
-Après cela, que les journaux européens, _Croix_, _Univers_ ou autres,
-entonnent des dithyrambes à la gloire des peuples balkaniques et parlent
-encore de Croisade, et de Croix contre le Croissant!
-
-Ici, tout le monde est écoeuré, et il faut espérer que l'Europe finira
-par ouvrir les yeux; car, le vol, la lubricité et l'homicide s'en
-donnent à coeur joie, en ce moment, en Macédoine, et _ce sont des
-chrétiens_ (orthodoxes) qui _sur ce point rivalisent entre eux_.
-
-Ce qui nous inquiète, c'est l'avenir.
-
-Quel sera le sort de la Macédoine?
-
-Grecs ou Bulgares? plaise à Dieu que ce ne soit ni les uns ni les
-autres, car ce serait la ruine de nos missions françaises.
-
-Vous connaissez les Grecs, ils n'auront pas de repos qu'ils n'aient
-détruit nos missions, car ils ne peuvent supporter les _Uniates_.
-
-Ce qui se passe en Bulgarie, même pour les catholiques latins, n'est
-guère encourageant, et c'est encore pis que ce qui se passe en Grèce.
-Aussi, désirons-nous vivement que la Macédoine reste autonome, dût-elle
-même devenir autrichienne. Peut-être ne serait-ce pas, pour nous, un
-bien personnellement, mais ce serait le salut de la mission, du
-catholicisme et même encore de l'influence française.
-
-_Signé_: D...
-
-(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)
-
-
-VI
-
-(_Émanant du Consulat austro-hongrois sur l'entrée des Serbes à Prizrend
-le 5 novembre dernier._)
-
-Peu après que les troupes serbes eurent pénétré en ville, nous
-entendîmes la fusillade de l'infanterie dans les rues. M. Prochaska me
-dit alors avec indignation: «C'est une trahison. Les Serbes sont en
-train de tirer sur les habitants qui ne leur font rien.»
-
-Dans le consulat se trouvaient, en plus du consul, son secrétaire, deux
-kawas, un marchand italien, un sujet allemand et deux voyageurs
-autrichiens. En outre, il s'y trouvait également vingt-deux blessés,
-dix-huit familles de la ville, plusieurs dames qui se chargeaient de
-prendre soin des blessés et un assez grand nombre d'enfants.
-
-Une section de soldats serbes conduite par un officier à cheval apparut
-alors devant le consulat. L'officier demanda à parler au consul. M.
-Prochaska vint alors à la porte. Le chef lui renouvela l'ordre d'ouvrir
-le consulat afin d'y placer les soldats serbes blessés et afin de
-permettre la recherche des traîtres turcs qui auraient pu s'y réfugier.
-
-M. Prochaska répondit, avec politesse mais avec fermeté, que l'hôpital
-était déjà plein de blessés. L'officier repartit: «Oui, il est plein de
-misérables Albanais, et ceux-là, nous les jetterons dehors.»
-
-Le consul riposta: «Messieurs, je vous ferai remarquer que le terrain
-sur lequel se trouve le consulat est un terrain neutre, et qu'il jouit
-de la protection de la monarchie que je représente. _Vous voyez flotter
-sur ces murs le drapeau autrichien, et en outre le signe de la
-Croix-Rouge internationale._»
-
-Le Serbe lui répliqua: «Ce sont là des mots inutiles. Je vous ordonne
-d'ouvrir.»
-
-M. Prochaska ne fit à ces paroles aucune réponse et rentra dans son
-bureau. L'officier serbe donna l'ordre à ses soldats de pénétrer de
-force dans le consulat. Avec des bravos et des cris insultants pour
-l'Autriche-Hongrie, les soldats arrachèrent le drapeau austro-hongrois
-et le traînèrent dans la boue. La porte fut ouverte avec violence, les
-soldats escaladèrent le mur de l'entrée et pénétrèrent dans le bâtiment.
-_Les familles des Albanais qui s'y étaient réfugiés furent tuées sans
-merci. Il en fut de même des blessés qui furent massacrés dans leur lit.
-Les femmes et les enfants furent tués._
-
-Il y eut des Serbes qui _allèrent_ jusqu'à _souiller des cadavres_.
-
-Le consul protesta solennellement. Les Serbes lui répondirent par des
-ricanements.
-
-(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)
-
-
-VII
-
-_Lettre d'un Français de Constantinople._
-
-Je viens, dit-il, de parcourir la région entre Demir-Hissar, Serrès et
-Salonique; c'est un spectacle horrible, j'ai vu sur la route plus d'un
-millier de cadavres de paysans turcs, hommes, femmes, enfants,
-vieillards, massacrés par les chrétiens.
-
-
-VIII
-
-_Lettre adressée à M. J. Odelin, qui, dans _l'OEuvre_, a si vaillamment
-fait campagne pour le bon droit, par M. Lucien Maurouard, ministre
-plénipotentiaire, qui fut vingt ans diplomate français en Orient._
-
-Paris, le 2 janvier 1913.
-
-Monsieur,
-
-Par ce fait même que les Turcs sont plus adonnés à l'agriculture
-qu'enclins aux initiatives industrielles et financières, l'Empire
-ottoman est terre d'élection pour le développement des intérêts
-économiques étrangers.
-
-Voilà plusieurs siècles qu'à la faveur des Capitulations, nos comptoirs
-commerciaux se sont installés dans les Échelles du Levant, y prospérant
-avec sécurité, et, de nos jours, mines, ports, quais, phares, chemins de
-fer, régies financières, banques, manufactures et exploitations diverses
-se sont créés dans cet Empire sous la direction de notre personnel
-technique français et avec le concours de nos capitaux.
-
-Voilà bien longtemps aussi que nos missions, nos écoles (laïques ou
-religieuses) propagent dans la plupart des villes notre enseignement et
-notre influence, à l'abri, non seulement d'une parfaite tolérance, mais
-même de réels privilèges.
-
-En cas d'incidents dommageables aux personnes ou aux propriétés
-étrangères, on sait combien la protection de ces intérêts et l'obtention
-d'indemnités s'il y a lieu, sont facilitées aux autorités diplomatiques
-et consulaires par le régime des Capitulations.
-
-Voilà pour le passé; et voici pour l'avenir.
-
-Assez différente est et sera sans doute la situation dans les
-territoires détachés de l'Empire pour la formation et l'accroissement
-des États balkaniques.
-
-Ces peuples jeunes se montrent, comme c'est leur droit d'ailleurs,
-animés d'un nationalisme ardent, à tendances plus ou moins
-exclusivistes, et certainement moins propice que la mentalité et les
-usages musulmans à la pénétration des intérêts étrangers.
-
-Il est notoire que la Croix orthodoxe, qui préside religieusement et
-politiquement aux destinées des États balkaniques, est nettement adverse
-à la Croix catholique et qu'elle cherche à évincer celle-ci autant
-qu'elle le peut.
-
-J'ai pu l'observer pendant un séjour de quatorze années en Grèce.
-
-Les réserves protocolaires, formulées par la France dans les traités
-pour l'institution du Royaume de Grèce et l'annexion des Iles Ioniennes,
-sont éludées par les autorités helléniques sur des points de réelle
-importance: reconnaissance et situation de certains évêques latins;
-statut des mariages mixtes.
-
-En raison même de ce que leur excellente tenue leur assure une clientèle
-nombreuse et distinguée, les écoles catholiques sont plus ou moins
-jalousées, ce qui, combiné avec l'influence de l'antagonisme
-confessionnel, les met parfois en butte à des attaques de presse et à
-des tracasseries administratives sous de fallacieux prétextes.
-
-Il me paraît aussi que nos intérêts commerciaux et industriels n'ont
-qu'à perdre au passage de la domination turque à la domination
-balkanique.
-
-Ces données ont été généralement omises dans presque tout ce qui s'est
-publié à l'occasion du conflit oriental.
-
-Par contre, on a donné un large mais immérité regain aux légendes
-tendancieuses et spécialement à celles qui sont relatives aux massacres
-et pillages, mis indistinctement à la seule charge des Turcs, dans le
-but, semble-t-il, de les discréditer devant l'opinion publique; or, il
-est avéré que le Turc, naturellement placide, ne se livre à des
-violences que provoqué par une rébellion: j'en ai été témoin moi-même en
-Crète, où les violences ont toujours eu le caractère de réciprocité
-entre chrétiens et musulmans.
-
-De même en Macédoine, ce fut entre les alliés d'aujourd'hui, rivaux
-quand même, ennemis d'hier, et peut-être aussi de demain, entre Bulgares
-et Grecs, que se produisit un long échange d'actes de barbarie comme
-moyen d'éviction et d'intimidation au service de la propagande
-politique.
-
-LUCIEN MAUROUARD.
-
-
-IX
-
-_Lettre à moi adressée par deux Français hautement honorables, qui
-s'étaient fixés à Salonique et vont être obligés d'en partir._
-
-Salonique, 19 janvier 1913.
-
-Un calme relatif existe en ce moment, avec la Cour martiale et la
-censure préalable. Et combien encore de vilenies!
-
-L'exode des familles musulmanes est presque général. Les Israélites à
-leur tour songent à partir. Quant à nous, Français, beaucoup des nôtres
-ont déjà perdu leur situation.
-
-Grecs et Bulgares se disputent la ville.
-
-Le Bulgare, plus brutal, fera sentir son joug plus inexorablement; le
-Grec, avec plus d'hypocrisie. Quant à la France, l'admirable expansion
-de sa langue, de son influence industrielle et morale, sera absolument
-détruite. Déjà toutes les communications officielles, toutes les
-enseignes, tous les avis de chemins de fer ou de trains qui se faisaient
-en français ne se font plus qu'en grec.
-
-Chaque jour nous apporte de nouveaux témoignages des atrocités bulgares.
-Elles dépassent l'imagination. Des femmes enceintes ont été éventrées
-et, de la population musulmane de cette partie de la Macédoine, il ne
-reste que les fuyards.
-
-Quant aux prisonniers turcs qui étaient à Salonique, _on ne les voit
-plus_. Et les officiers bulgares, pressés de questions, commencent à
-avouer qu'ils les ont méthodiquement exterminés.
-
-
-X
-
-_Lettre que m'adresse le colonel français Malfeyt, qui fut détaché
-pendant sept ans dans la gendarmerie internationale de Macédoine._
-
-J'ai vécu avec les Turcs pendant sept ans, à Salonique, Monastir, Uskub,
-dans toutes les classes de la société et surtout parmi les soldats;
-c'est vous dire combien je les connais et, dès lors, combien je les
-aime.
-
-Pendant mes années de service en Macédoine, je n'ai jamais constaté ni
-entendu parler de crimes commis par des Turcs, et je crois qu'on ne
-pourrait pas en signaler un seul, en _prouver_ un seul, tandis que je
-puis citer par douzaines des crimes commis par les Balkaniques. Les
-autorités ottomanes dépêchaient constamment des troupes pour mettre à la
-raison les bandes grecques, serbes ou bulgares, qui s'entretuaient,
-fomentaient des troubles et maintenaient le pays dans une anarchie
-continuelle. Est-ce que ce sont ces répressions qu'on appelle des
-massacres? Dans ce cas, moi aussi, j'ai contribué à pourchasser ces
-bandes.
-
-En Asie Mineure, n'y a-t-il pas une tranquillité parfaite? Pendant les
-deux années que j'ai parcouru le pays, je n'ai jamais entendu parler de
-meurtre ni de vol! On peut dormir portes ouvertes! Et cependant il y a
-des Grecs et des étrangers en grand nombre; _mais ici aucune puissance
-ne poursuit une politique annexioniste_.
-
-Non, notre injustice envers les Turcs est révoltante. Ce peuple si bon,
-si doux, si digne, ne mérite que notre estime.
-
-COLONEL MALFEYT.
-
-
-XI
-
-_Lettre que m'adresse un Roumain de Bucarest._
-
-Comme on voit que vous connaissez bien les Turcs--que nous coudoyons
-depuis des siècles, nous autres Roumains--ces Turcs, que les
-vicissitudes des temps ont rendus nos maîtres pendant de longues années,
-mais qui, chose incroyable et sans exemple dans l'histoire, n'ont jamais
-été haïs dans le pays, tant ils étaient bons et justes, et tant ils
-avaient le respect de la parole donnée.
-
-La Roumanie vous portera dorénavant une affection reconnaissante pour
-les paroles de justice, pour les accents indignés que vous jetez à la
-face de l'Europe comme une flétrissure.
-
-DEMÈTRE RACOVICEANO.
-
-
-XII
-
-_Lettre que m'adresse un capitaine français qui servit onze ans dans la
-gendarmerie internationale de Macédoine._
-
-Votre plaidoyer en faveur de nos amis turcs a un très grand
-retentissement dans leur coeur, qui est un coeur d'or, comme vous le
-savez. Le bien que vous faites ainsi à la cause française répare les
-ravages que notre presse, vendue aux vainqueurs, a causés à notre
-influence; vous maintiendrez quand même, chez la victime insultée,
-l'amour de notre pays, tandis que les vainqueurs d'aujourd'hui nous
-renieront demain.
-
-CAPITAINE X***.
-
-
-XIII
-
-_Lettre que m'adresse un Turc de Constantinople._
-
-Notre coeur saigne à la pensée que, dans notre malheur, l'insulte nous
-vienne de cette noble France que nous avons appris à aimer dès notre
-plus tendre enfance, au foyer maternel d'abord, puis à l'école française
-installée dans nos villes et nos villages; c'est avec votre littérature
-que nous ne cessons de nourrir notre intelligence. Eh bien! monsieur,
-vous ne le croiriez pas; malgré les insultes du _Temps_ et d'un grand
-nombre de vos journaux, nous ne pouvons cesser d'aimer la France, notre
-seconde patrie, et la pensée qu'en cas de guerre avec l'Allemagne elle
-pourrait être de nouveau vaincue, me plongerait dans la douleur et la
-tristesse comme cela m'arrive pour mon propre pays.
-
-X*** BEY.
-
-
-XIV
-
-_Lettre que m'adresse _un groupe_ de jeunes filles israélites de
-Constantinople._
-
-Nous sommes de petites israélites turques et nous partageons toutes les
-souffrances endurées si courageusement par nos compatriotes musulmans.
-Oui, malgré ce qu'en diront nos ennemis, les vrais Turcs pourront être
-fiers de s'être vaillamment défendus et d'avoir sauvegardé l'honneur.
-Oui, malgré tout, la Turquie sera notre patrie, celle qui nous a
-recueillis, nous israélites, avec tant de générosité!
-
-Nous sommes heureuses de trouver en vous un défenseur de cette Patrie
-sur laquelle pèsent tant d'injustes accusations, etc.
-
-(Suivent cinq noms de jeunes filles.)
-
-
-XV
-
-_Lettre que m'adresse un ingénieur en chef français._
-
-Combien vous avez raison d'élever la voix en faveur de cette race si
-belle et si bonne: les Turcs! Je parle leur langue, j'ai vécu douze ans
-parmi eux en Macédoine, en Anatolie, en Arabie. Si tant est que les
-vertus indiquent et distinguent la religion des hommes, en Orient, le
-meilleur chrétien, c'est le Turc.
-
-Comme vous j'ai souffert des ignominies légendaires répandues comme à
-plaisir sur nos pauvres amis; mes yeux se sont mouillés des malheurs
-immérités qui les frappent. J'ai essayé d'élever la voix après votre
-premier appel; mais, bien entendu, aucun journal n'a accueilli mes
-plaintes. Néanmoins j'essaierai encore, avec ardeur, presque avec
-colère. Le ressentiment que j'éprouvais contre mes semblables a été
-calmé par votre livre, il m'a semblé être moi-même alors moins
-impuissant.
-
-B***
-
-_Ingénieur en chef_.
-
-
-XVI
-
-PRESSE ALLEMANDE
-
-_KREUZZEITUNG, 5 février._
-
-_En éditorial et sous la signature de Theodor Schiemann:_
-
-Les bandes qui suivent les troupes bulgares et serbes, les comitadjis,
-se rassemblent partout comme des hyènes, et malheur à quiconque tombe
-entre leurs mains! A notre satisfaction, l'Italie a pris l'initiative de
-réclamer une enquête au sujet des atrocités qui ont été commises par ces
-bêtes fauves sur le sol albanais, macédonien et thrace. Sir Edw. Grey,
-en présence d'une question posée à ce sujet à la Chambre des Communes,
-s'est réfugié derrière un «_ignoramus_», bien que son devoir eût été de
-savoir, et d'ailleurs l'Angleterre n'a pas l'habitude de se taire quand
-il s'agit d'atteintes portées aux fondements de la morale humaine.
-
-Le docteur Ernst Jaeckh a fait paraître un livre intitulé: _L'Allemagne
-en Orient après la guerre balkanique_ (chez Martin Möricke, Munich
-1913). Il a rendu ainsi le service de mettre en lumière, grâce aux
-communications de témoins dignes de foi, les faits qui, à la honte de
-l'humanité, se sont accomplis dans cette guerre épouvantable. Nous ne
-pouvons nous empêcher d'en signaler quelques-uns empruntés aux récits de
-témoins allemands: fonctionnaires, pasteurs, etc... Il existe d'ailleurs
-des documents officiels et des photographies qui confirment notre
-affirmation.
-
-«La conduite des Bulgares, déclare une lettre allemande, dépasse au
-décuple tout ce que les Turcs ont pu commettre, et on pourrait croire
-revenus les temps des Huns ou les périodes les plus terribles de la
-guerre de Trente Ans. C'est toujours la même histoire: les hommes
-trouvés dans les villages et les villes sont massacrés sans pitié, les
-femmes et les filles sont violées, les villages sont pillés et brûlés,
-et ce que les balles ont épargné meurt de faim et de froid.»
-
-Voici d'ailleurs un exemple:
-
-«Dans le village de Pétropo, deux jeunes filles ont été violées devant
-les yeux de leur mère; celle-ci, ne pouvant supporter ce spectacle,
-saisit un fusil et tira. Ce fut le signal d'un véritable bain de sang.
-On rassembla toutes les femmes et toutes les filles, on les enferma dans
-le café du village et on y mit le feu. Toutes périrent dans les flammes
-au milieu de cris déchirants.»
-
-Ce cas est tout à fait typique. Dans certains endroits, on a eu le front
-de donner aux victimes le baptême chrétien (!!!) avant de les massacrer.
-Dans le village d'Esehkeli, près de Kilikich, on a enterré vivantes dix
-jeunes filles.
-
-Une dame autrichienne écrit de Cavalla à son frère:
-
-«Des gens qui n'avaient pas commis d'autre crime que celui d'être
-musulmans et pris parmi les notables de la ville, furent emprisonnés et
-traités sans procédure de la façon la plus cruelle. A minuit, les
-prisonniers furent éveillés, dépouillés de leurs vêtements, attachés
-trois par trois, lardés de coups de baïonnette et assommés à coups de
-crosse. La première nuit, trente-neuf furent exécutés, la seconde nuit,
-quinze, etc... A Serrès, les Turcs se mirent en défense et abattirent
-deux soldats. Aussitôt l'officier qui commandait ces derniers tira sa
-montre et dit: «Il est maintenant quatre heures; jusqu'à demain quatre
-heures, faites des Turcs ce que vous voudrez.» Ces bêtes fauves
-massacrèrent pendant ces vingt-quatre heures 1.200 Turcs, d'après les
-uns, 1.900 d'après les autres...»
-
-Sans aucun doute, l'appel à la croisade du tsar Ferdinand est cause de
-ces atrocités. Le colonel Veit raconte que les comitadjis ont brûlé
-toutes les localités musulmanes entre Tchataldja et Andrinople.
-
-«On ne voit plus aujourd'hui une seule maison, une seule cabane; tout a
-disparu dans les flammes. Des milliers de familles ruinées ont émigré,
-emportant leur petit avoir ainsi que leurs femmes et leurs enfants dans
-des chars traînés par des buffles. Ils sont en ce moment devant les
-portes de Constantinople où la faim les tourmente. Ils ne se plaignent
-pas, ils ne mendient pas et se nourrissent misérablement de quelques
-grains de maïs. A Büyük Kardistan, j'ai vu moi-même des douzaines de
-blessés turcs que les troupes en déroute n'avaient pu emmener avec elles
-et que les patrouilles bulgares ont horriblement mutilés. Nous autres
-officiers, nous l'avons déjà répété à des correspondants de guerre:
-c'est en caractères de feu qu'il faudrait répandre sur la terre la
-nouvelle de toutes ces atrocités...»
-
-Au contraire, tous les rapports sont à la louange des Turcs, tels sont
-ceux du capitaine Rein, et du professeur Dühring. Ce dernier, en parlant
-des Turcs, les qualifie de «peuple honnête et brave» et conclut par ces
-mots: «Ils ne sont pas encore mûrs pour la civilisation européenne.
-Espérons cependant qu'il sera permis à la Turquie de renaître en Asie
-Mineure, car les Turcs le méritent pour leurs qualités: ils sont pieux,
-fidèles, honnêtes, simples et braves.» Le capitaine Rein, lui, résume
-son jugement dans le mot de Bismarck: «Le Turc est le seul gentilhomme
-de l'Orient.»
-
-Quand on songe à toutes les atrocités commises et dont nous ne citons
-ici qu'une faible partie, on comprend le cri d'appel du docteur Jaeckh:
-«Il n'y a donc en Europe aucune volonté, aucune main en faveur de
-l'humanité, aucune voix en faveur de la civilisation? Et cependant, les
-faits qui se sont passés sont établis par des documents sérieux, par des
-photographies, etc...»
-
-Il nous semble impossible que l'opinion ne s'agite pas et que
-l'initiative prise par l'Italie reste sans écho. C'est en vain que la
-Russie s'efforce de cacher les crimes de ses protégés bulgares et
-serbes. C'est en vain que la presse française persiste à se taire. C'est
-en vain que Sir Edw. Grey reste d'un flegme glacial et bouche ses
-oreilles pour ne pas entendre et ses yeux pour ne pas voir.
-
-
-XVII
-
-_Traduction de la lettre adressée à Pierre Loti, en turc, par S. A. I.
-le prince Youssouf Izzeddine, héritier de Turquie._
-
-Mon cher monsieur Pierre Loti,
-
-L'humanité entière est témoin des drames sanglants qui se sont déroulés
-ces derniers temps dans cet Orient qui constitue le fond de vos oeuvres
-et de vos poèmes inappréciables et immortels par leurs vues généreuses
-et leurs beautés naturelles. Des fumées, des brouillards de sang
-innocent répandu à flots et sauvagement, ont obscurci le ciel clair et
-limpide que vous admiriez dans le temps et des lamentations ont remplacé
-le gazouillement des oiseaux. Alors que des massacres et des horreurs se
-perpétuent en Roumélie, c'est-à-dire sur les confins de l'Europe; alors
-que les oreilles se bouchent à ces calamités et à ces tempêtes vous
-seul, avec quelques amis de l'humanité et de la civilisation comme vous,
-avez élevé la voix en faveur du droit et de la vérité. Votre plume est
-devenue l'étendard du combat pour la justice. Vous avez déchiré les
-ténèbres, éclairé les hommes de conscience et de foi. Je suis sûr qu'un
-jour le monde civilisé tout entier se groupera sous les plis de votre
-drapeau du droit et de la vérité. Ni mon pays ni moi n'oublierons jamais
-vos nobles et généreux sentiments ainsi que vos luttes humanitaires.
-Nous vous vénérerons et glorifierons éternellement, homme juste et sage.
-
-YOUSSOUF IZZEDDINE.
-
-
-XVIII
-
-_Réponse de Pierre Loti au Prince héritier de Turquie._
-
-Monseigneur,
-
-Au delà de ce que les mots peuvent dire, je suis ému de la
-reconnaissance que me témoigne la Turquie, et dont je viens de trouver
-la haute et souveraine affirmation dans la lettre que Votre Altesse
-Impériale m'a fait l'honneur de m'écrire. Cette lettre, je la
-conserverai parmi ce que j'ai de plus précieux, et mes fils, à qui elle
-sera léguée, continueront après moi, je l'espère, mon attachement à ma
-seconde patrie orientale.
-
-Cependant, je ne méritais pas d'être remercié, car il m'eût été
-impossible de ne pas faire ce que j'ai fait: tout simplement, j'ai suivi
-l'élan de mon coeur, si fidèle à la noble nation turque, j'ai obéi à
-l'impulsion de ma conscience indignée,--et je me suis senti fier ensuite
-de subir l'insulte et la menace pour avoir dénoncé tant de crimes.
-
-Mon effort n'a pas été vain. Il y a dans mon pays une immense majorité
-de gens de coeur et de sens, que l'on avait abusés par des calomnies
-éhontées, par d'officiels mensonges--ou même d'officiels «démentis»;
-ceux-là, il m'a suffi de les éclairer pour les ramener vers notre chère
-et malheureuse Turquie. J'en ai ramené beaucoup, ainsi que me le
-prouvent les lettres qui m'arrivent par centaines, et aussi les articles
-d'une presse non vendue. Je suis heureux d'ajouter du reste que j'ai été
-secondé dans ma tâche par _tous_ ceux de mes compatriotes qui ont habité
-l'Orient et qui connaissent les Turcs autrement que par d'abjectes ou
-enfantines légendes. Je continuerai la lutte comme si ma propre patrie
-était en jeu. Mais ce petit courant de sympathie, que je serai parvenu à
-créer peut-être, comptera, hélas! pour si peu de chose auprès des
-effroyables malheurs qui fondent de tous côtés sur l'Islam et dont je me
-sens cruellement meurtri!...
-
-J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monseigneur,
-
-De Votre Altesse Impériale,
-
-Le reconnaissant et affectionné
-
-PIERRE LOTI.
-
-
-XIX
-
-_Lettre du Grand Vizir à Pierre Loti._
-
- SUBLIME PORTE
- GRAND VIZIRAT
-
-Le 16 février 1913.
-
-Cher monsieur,
-
-Tandis que l'Europe entière et la presse salariée avaient pris le parti
-de fermer les yeux sur les atrocités et les tueries organisées par les
-alliés balkaniques, votre noble voix s'est fait entendre pour prendre la
-défense des opprimés.
-
-Je vous remercie chaudement pour cette belle tâche que vous avez assumée
-au nom de l'humanité.
-
-J'aime à espérer qu'il se trouvera en France de nobles coeurs qui, se
-souvenant de l'amitié séculaire des deux nations, ne tarderont pas à
-imiter votre bel exemple et unir leurs efforts aux vôtres pour arrêter
-l'extermination systématique de la population paisible des provinces
-occupées par les alliés.
-
-Agréez, cher monsieur, avec l'expression de mes sentiments de profonde
-reconnaissance, l'assurance de ma très haute considération.
-
-_Le Grand Vizir_,
-
-MAHMOUD CHEVKET.
-
- *
-
- * *
-
-_Réponse de Pierre Loti:_
-
-Altesse,
-
-Combien profondément je suis touché de la lettre que vous avez bien
-voulu m'écrire. Rien ne pouvait m'être plus précieux qu'un tel
-témoignage de reconnaissance.
-
-Ma voix cependant n'a eu que bien peu de pouvoir, hélas! pour flétrir
-comme il eût fallu tant de crimes hypocrites, commis au nom de la Croix.
-Mais que faire, quand on a contre soi le gouvernement de son pays,
-presque toute la presse--et presque toute l'opinion, préparée de longue
-main par d'habiles calomnies!
-
-Au moins, aurai-je affirmé à vos compatriotes qu'il leur reste, chez
-nous, l'inébranlable sympathie «documentée» de tous ceux qui les
-connaissent, qui ont vécu en Orient et qui savent la vérité. Peut-être
-en même temps aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la mesure de ma
-force, en proclamant que tous les Français, grâce à Dieu, ne sont pas
-avec ceux qui souscrivent à l'extermination sans merci d'une noble race
-vaincue.
-
-Avec mes remerciements, veuillez agréer, je vous prie, Altesse,
-l'hommage de ma respectueuse considération.
-
-PIERRE LOTI.
-
-
-XX
-
-_Document communiqué au _Gil Blas_ par M. Robert Duval._
-
-Le sous-gouverneur de l'île de Lemnos porte à la connaissance de la
-Sublime-Porte que des événements d'une excessive gravité se sont
-produits récemment.
-
-Les autorités militaires hellènes procèdent actuellement, dans les
-villages de Lera et de Strati, à la revision des procès ayant acquis
-force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent à l'heure
-actuelle des sentences arbitraires en faveur des Grecs, à la seule fin
-de terroriser les musulmans, que l'on extermine après les avoir battus
-de verges et fouettés au sang. Ceux qui ont pu échapper à ces massacres
-se sont vus dans la douloureuse nécessité d'abandonner leurs foyers pour
-sauver leur propre existence.
-
-Le cheikh des derviches à Serrès, Aghiagh effendi, informe en outre ses
-supérieurs qu'après l'occupation de cette ville par les Bulgares, des
-milliers de musulmans ont été massacrés, plusieurs hommes et femmes
-contraints par des violences à embrasser la foi orthodoxe, nombre de
-jeunes filles enlevées et expédiées en Bulgarie, des maisons pillées et
-saccagées, les cimetières et les mausolées profanés et les objets
-précieux s'y trouvant, enlevés.
-
-D'autre part, le préposé des fondations pieuses de l'île de Mitylène
-fait savoir au ministère compétent que tous les mausolées et les
-tombeaux musulmans ont été pillés et saccagés par les soldats hellènes.
-Le chef de la communauté musulmane à Chio a déclaré également aux
-autorités impériales du vilayet d'Aïdin que les mêmes profanations ont
-été commises froidement dans l'île, après l'occupation grecque.
-
-En outre, le gouverneur de Lemnos informe, dans un rapport, la
-Sublime-Porte que les fonctionnaires ottomans, ci-dessous mentionnés,
-ont été assassinés de la manière la plus féroce par les officiers et les
-soldats grecs dans le port de Moundouros:
-
-Assaf bey, greffier de justice; Salin effendi, commandant du port;
-Mahmoud effendi, fermier de la dîme; Chukri effendi, notable de
-Moundouros; Hussein effendi, facteur; Remzi effendi, greffier; Ahmed
-effendi, fonctionnaire de la Banque agricole; enfin, Ibrahim effendi,
-notable de Lemnos, _assassiné par méprise à la place de son frère_.
-
-Ledit gouverneur ajoute qu'il tient aussi d'une source privée et
-authentique que douze autres personnes notables et fonctionnaires dans
-les îles avoisinantes de Lemnos ont été également conduits au port de
-Doundouros et lâchement assassinés en même temps que les malheureux
-ci-haut mentionnés.
-
-On parlera encore des atrocités turques!...
-
-ROBERT DUVAL.
-
-
-XXI
-
-_Lettre que m'adresse un ingénieur roumain._
-
-Ici, nous savons de façon certaine que pendant cette guerre, les alliés
-ont massacré non seulement les populations musulmanes, mais aussi de
-tranquilles populations roumaines. Ils ont fermé les églises et les
-écoles roumaines, ont brûlé les livres et les évangiles écrits en
-roumain, ont emprisonné et tué les prêtres et les instituteurs roumains.
-Les tortures subies par ces malheureux sont inouïes. L'instituteur
-roumain Démètre Cicina (lisez Tjicina), le directeur des écoles de
-Turia, a été appelé par lettre officielle et tué d'une manière atroce;
-on lui a coupé d'abord la langue, ensuite on lui a arraché les cheveux,
-puis on lui a coupé chaque veine du corps. Le cadavre de ce malheureux a
-été jeté sur les bords d'une rivière à la proie des chiens vagabonds.
-
-La veuve et les enfants de notre martyr se trouvent à Bukarest, et on
-peut leur faire demander les récits de ces atrocités par une personne
-digne de foi, par exemple M. le ministre français résidant à Bukarest...
-etc... etc.
-
-A Klebi-Cliscera, les Grecs ont incendié 250 maisons roumaines et
-l'église roumaine Saint-Nicolas. Les écoles roumaines ont été incendiées
-aussi. Les Roumains: George Galbadjari, N. Maugrosi et Caracuta ont été
-tués.
-
-DANIEL KLEIN,
-
-_Ingénieur forestier_.
-
-
-XXII
-
-_Fragment d'une lettre que m'écrit un notable Turc de la ville de
-Brousse._
-
-... Comme vous le savez, pendant la guerre turco-russe, ce sont encore
-les Monténégrins, ces coupeurs de nez et d'oreilles, qui s'étaient
-lancés les premiers, surprenant à la première rencontre les réguliers
-turcs et les martyrisant, et faisant de leurs figures de véritables
-effigies d'orangs-outangs. L'Europe était alors plus bienveillante pour
-les pauvres Turcs puisque les photographies, représentant une vingtaine
-de malheureux défigurés, envoyées à la presse par mes soins pour que
-l'opinion publique fût édifiée, trouvèrent place dans le _Graphic_, le
-périodique anglais bien connu. Les autres journaux cependant n'en
-soufflèrent mot.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il serait facile de retrouver encore chez Abdullah frères, photographes
-à Péra, les clichés de ces photographies. Mais, pour le cas où cela ne
-serait pas possible, se trouverait-il en France un journal illustré qui
-consentirait à reproduire un groupe de vieillards encore en vie, de ceux
-qui, durant la guerre turco-russe, furent abominablement défigurés par
-les mêmes Monténégrins sauvages et inhumains?
-
-
-XXIII
-
-_Fragment de la lettre que m'adresse la Ligue de la Défense nationale
-turque._
-
-... Et lorsque nous restions stupéfaits de notre abandon par la France
-que nous avions appris à aimer, c'est vous qui nous avez rappelé qu'en
-dehors et bien au-dessus de cette nouvelle France financière, âpre et
-jouisseuse, aveuglée par les reflets de son fétiche d'or, vit toujours
-la France que nous connaissons, la France intellectuelle et morale, la
-vraie France, qui pendant de longs siècles a patiemment édifié sa
-grandeur sur de nobles traditions de justice, de moralité et de
-solidarité humaine.
-
-C'est à elle que les financiers arrogants doivent leur existence; c'est
-de son prestige qu'ils abusent lorsque, sous l'empire de la passion
-aveuglante du lucre, ils prostituent à de bas appétits le fruit de son
-travail, qu'elle leur a confié pour servir à l'extension de son
-influence civilisatrice, et au relèvement moral et matériel des peuples
-moins heureux.
-
-Cette France, souvent lointaine, distraite par le travail de la pensée,
-ignore les abus qui se pratiquent en son nom. C'est vous encore cette
-fois qui, à la tête d'un petit groupe d'amis dévoués à la cause du
-Droit, avez assumé la tâche de la réveiller.
-
-Lorsqu'elle le sera, qu'elle aura déchiré le voile de mensonges et de
-calomnies dont on a couvert ses yeux, et que, dans toute leur hideuse
-réalité, elle contemplera les crimes indescriptibles qui se perpètrent
-au nom de la Croix, emblème de l'amour fraternel, frémissante
-d'indignation et d'horreur, elle n'hésitera pas, nous en sommes sûrs, à
-élever la voix, et à faire sentir le poids de sa colère à ceux qui
-oublient trop que la devise: «La Force prime le Droit» n'est pas la
-sienne, et qu'elle est jalouse de ses hautes traditions... etc...,
-etc...
-
-_Signé_: HOULOUSSI,
-
-_Président de la Ligue de la Défense nationale ottomane._
-
-
-XXIV
-
-_Lettre que m'adresse un étudiant polonais de l'Université de Vienne._
-
-Quand les Polonais, après trois insurrections désespérées, furent
-définitivement battus, ils se réfugièrent en France et surtout en
-Turquie où ils furent reçus avec une générosité admirable. Et cependant,
-c'est la Pologne qui, de toutes les nations européennes, avait fait le
-plus grand tort à la Turquie, surtout pendant la guerre de 1683. Cette
-générosité avec laquelle les Turcs nous accueillirent est un exemple
-sans pareil. Le sultan d'alors, Abdul-Medjid, en protégeant ainsi les
-réfugiés polonais, risquait cependant de s'attirer une guerre terrible.
-
-Votre livre nous a causé une consolation si grande que je ne puis vous
-l'exprimer. Le directeur de notre Université, un vieillard respectable,
-qui avait vécu vingt ans parmi les Turcs, s'écria presque en pleurant,
-après avoir fermé votre livre: «Vraiment il a élevé un monument
-impérissable, non seulement dans le coeur des Musulmans, mais encore de
-tous ceux qui les connaissent», etc...
-
-
-XXV
-
-_Fragment d'une lettre que m'écrit une dame russe._
-
-La photographie que vous reproduisez sur la couverture de votre livre a
-remué tous mes plus tristes souvenirs. Je suis une vieille femme,
-monsieur, et, en 1877, lors de cette campagne de Turquie qui fut le
-premier déchaînement d'une Europe imbécile contre ces infortunés Turcs,
-j'étais en qualité de soeur de charité sous les murailles de Plewna.
-Combien de pauvres Turcs n'ai-je pas vu amener à peu près dans l'état
-dans lequel a été mis l'original de la photographie que vous avez fait
-reproduire! Ils avaient été mutilés par des bandes serbes, bulgares et
-monténégrines, ces atroces Monténégrins surtout, qui portaient comme
-croix d'honneur pendues à leur ceinture, les oreilles des Turcs qu'ils
-avaient martyrisés avant de les tuer! Et cela on l'oublie, de même que
-la résignation de leurs victimes, qui avaient la force de ne pas les
-maudire. Et toutes ces atrocités se pratiquaient au nom de la religion
-chrétienne, en l'honneur de la Croix du Christ! etc., etc...
-
-
-XXVI
-
-_Lettre que m'adresse un lieutenant de vaisseau français, au retour
-d'une campagne dans le Levant._
-
-J'étais nourri des classiques et plein d'admiration pour la nation
-grecque, quand je suis arrivé pour la première fois dans le Levant, en
-Crète. M. Venizelos présidait alors, avec l'astuce et la mauvaise foi
-que vous connaissez, aux destinées de l'île.
-
-Après deux ans de séjour, je suis revenu avec un dégoût profond pour
-tout ce qui est grec, et une immense pitié pour le bon, le doux,
-l'hospitalier peuple turc, opprimé par ses propres chefs, spolié,
-assassiné par les orthodoxes chaque fois que ceux-ci en trouvent
-l'occasion. Je ne puis vous dire avec quel sentiment de soulagement j'ai
-entendu votre voix s'élever enfin pour démasquer les mensonges et
-exciter la pitié envers ces malheureux innocents que l'on tue et dont en
-outre on souille la mémoire.
-
-X.,
-
-_Lieutenant de vaisseau._
-
-
-XXVII
-
-_Lettre d'un religieux français de Scutari publiée par M. Jean Tharaud
-dans sa brochure _La Bataille à Scutari_._
-
-... Vous me trouvez turcophile, chers parents. Comment ne le serais-je
-pas! Voilà vingt-trois ans que je vis au milieu des Turcs, que
-j'apprends à connaître l'âme de ce peuple, ses qualités de coeur, sa
-large tolérance, sa foi profonde en Dieu, son respect de l'autorité, sa
-vaillance, son patriotisme. Tous les journaux catholiques de France
-peuvent parler de croix contre le croissant, ils négligent d'ajouter que
-cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque. Et, vraiment, ils
-oublient trop que depuis des années déjà la Turquie donne à nos
-religieux le pain que la France leur refuse... Les mensonges d'une
-presse vénale ou mal informée n'y changeront rien, les Turcs font la
-guerre en soldats; les Balkaniques la font en bandits. Les journaux
-peuvent parler des atrocités turques, mais les atrocités des États
-orthodoxes dépassent en horreur tout ce qu'ont fait les Turcs dans le
-passé. Des lettres écrites par nos frères de Salonique et de Chio;
-d'autres lettres adressées par des parents aux enfants de nos écoles
-pourraient vous édifier sur la soi-disant civilisation de ces petits
-peuples prétendus chrétiens.
-
-
-XXVIII
-
-_Lettre que m'écrit un notable français de Salonique._
-
-Salonique, 21 mars 1913.
-
-Mardi, 18 courant, sur les quatre heures et demie du soir, le roi
-Georges de Grèce, revenant d'une de ses coutumières promenades à pied,
-fut mortellement atteint d'une balle de revolver tirée par une sorte de
-déséquilibré. Un aide de camp accompagnait Sa Majesté. Deux gendarmes
-crétois suivaient à une certaine distance.
-
-L'assassin, aussitôt arrêté, fut interrogé par un officier grec. Voici
-les paroles textuelles de cet officier: «L'assassin parle trop purement
-notre langue pour que ce ne soit pas un Hellène.» En effet, il avoua
-s'appeler Alexandre Skinas, être grec et professeur. Ces choses vous
-sont connues. _Ce que vous devez ignorer, ce que, du moins, on a
-précieusement caché, ce sont les scènes qui suivirent._
-
-Soldats et gendarmes crétois se ruèrent dans ce quartier avec cette soif
-de massacrer, de tuer qui paraît être la plus grande jouissance des
-peuples balkaniques. Je vis trois égorgements sous mes yeux, dont un
-d'un pauvre vieux mendiant nègre. Les officiers disaient à ceux qui
-portaient le fez, de l'ôter, car ils n'étaient pas maîtres de leurs
-hommes. Aux balcons, les _dames_ grecques criaient: tuez-les, tuez-les.
-On estime, comme nombre le plus bas, à une centaine le nombre des
-victimes.
-
-Une élève du cours des jeunes filles de la mission laïque et un garçon
-du lycée, tous deux musulmans, ont eu leurs parents assassinés. Le père
-de ce dernier, Kapandii effendi, ne rentrant pas chez lui, sa femme
-affolée court les postes de police. On la reçoit avec des sarcasmes en
-lui disant que son mari repose en lieu sûr. Cette victime très connue,
-notable d'ici, tuée à sa porte, est transportée au loin pour enlever la
-preuve du crime.
-
-Le lendemain, les journaux--par ordre--affirment que la gendarmerie
-crétoise a été admirable dans cette horrible soirée.
-
-Hypocrisie et cruauté.
-
-Censure préalable et impossibilité d'établir la vérité.
-
-Voilà des faits _nouveaux_--si j'ose m'exprimer ainsi--et absolument
-contrôlés.
-
-
-XXIX
-
-_Documents officiels contrôlés, et qui furent publiés en premier lieu
-par le _Gil Blas_._
-
-180 paysans turcs brûlés vifs.
-
-Sans même parler des 5.000 soldats bulgares du général Kordatcheff, qui,
-le samedi 27 octobre, fusillaient 5.120 musulmans, et auraient tué
-jusqu'aux orthodoxes, sans l'intervention du métropolite, rappelons les
-événements de Kulkund.
-
-A Kulkund, du caza d'Avret-Hissar, les villageois turcs furent appelés
-par les Bulgares de Montoul, sous prétexte de les faire inscrire dans un
-registre. C'était un mardi, quinze jours après l'occupation. Ils furent
-amenés dans une djami (mosquée) et là, les comitadjis bulgares,
-accompagnés de villageois bulgares, ont divisé les Turcs en groupes de
-huit personnes et après avoir mis de la paille arrosée de pétrole les
-ont brûlés.
-
-Le nombre de Turcs brûlés dans la localité s'élève à 180 personnes.
-
-Puis les Bulgares ont brûlé 200 garçons et ont amené avec eux 58 jeunes
-musulmanes, au village de Montoul.
-
-Seulement 60 familles de la localité de Kulkund ont pu échapper à cette
-tuerie.
-
-Des faits analogues se sont déroulés à Poroy-Zir, Poroy-Bala, Orgamli,
-Reyan, Durlan, Zchirnal, Dedeagatch, Stroumnitza, Garnach-Zir, Zioran,
-etc.
-
-Les villageois de Petritch, Menlek, Demir-Hissar, Angista, Vilasta,
-Koutta, Chililan ont été exterminés.
-
-Les armées bulgares et balkaniques semblent avoir voulu procéder à
-l'extermination systématique de toute la population paysanne islamique.
-
-Dans les régions de Serrès, Cavalla, Demir-Hissar, plus de 70.000
-musulmans ont été suppliciés et massacrés, sous l'oeil des officiers
-bulgares.
-
-
-XXX
-
-_Je reçois d'un groupe de Juifs de Salonique la protestation suivante,
-qui est toute à l'honneur de la race israélite_:
-
-Cher maître,
-
-A la page 119[11] de votre livre, vous dites: «Pauvres Turcs, les voici
-reniés même par les Juifs de Salonique.»
-
- [11] Page 126 de cette nouvelle édition.
-
-Au nom de tous mes coreligionnaires, je viens protester contre cette
-affirmation. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs amis les
-Turcs. La lettre à laquelle vous faites allusion pour l'attester, et que
-le _Temps_ s'est empressé de reproduire, est l'oeuvre d'un Grec,
-fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui pour la circonstance a
-cru politique de mettre un nez juif; elle a été publiée dans un petit
-journal grec gouvernemental de langue française, fondé pour attirer les
-Juifs, tous de culture française, à l'hellénisme.
-
-Non, cher maître, les Juifs d'ici n'ont pas renié les Turcs; ils n'ont
-pas oublié que, à l'époque où toute la chrétienté, liguée dans une
-commune pensée de haine, traquait de toutes parts leurs ancêtres errants
-à travers les mers en quête d'un gîte, le Turc leur ouvrit larges les
-portes de l'hospitalité. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié
-leurs amis les Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti. L'attitude
-des Juifs de Salonique a été héroïque lors de l'entrée des armées
-grecques dans la ville. Risquant les pires représailles de la part des
-soldats ivres de leurs victoires, les Juifs, malgré des injonctions
-directes, refusèrent énergiquement de pavoiser aux couleurs helléniques.
-Ils observèrent une réserve si digne et si sincèrement attristée qu'ils
-s'attirèrent, durant plusieurs jours, les haines et la colère de la
-populace et de la soldatesque. On viola leurs femmes, on pilla leurs
-maisons, on les maltraita, on les emprisonna, et on fit peser sur eux,
-pendant une semaine, la menace d'un massacre en masse.
-
-Encore aujourd'hui, après trois mois d'occupation, malgré des avances
-pressantes, des protestations de sympathie, de fervente amitié, les
-Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient les Turcs. La conversation
-du Grand Rabbin avec le roi de Grèce, que tous les journaux ont publiée,
-en est la preuve évidente. La mémoire de notre peuple est fidèle et
-tenace: l'empreinte de la reconnaissance ne saurait s'en effacer.
-
- * * * * *
-
-Je ne donne pas le nom des signataires, par crainte de leur attirer de
-cruels châtiments.
-
-P. LOTI.
-
-
-XXXI
-
-_L'opinion de Frédéric Masson, de l'Académie Française._
-
-Je suis convaincu, depuis que j'ai été en Orient, il y a quarante-cinq
-ans, que, _sans les Turcs_, voilà longtemps qu'il n'y aurait plus un
-catholique romain dans l'empire ottoman.
-
-
-XXXII
-
-_Encore une des lettres que m'adressent mes lecteurs inconnus._
-
-J'ai vécu en Orient les trois meilleures années de ma vie; j'y ai été en
-relation avec toutes les races. Je puis d'autant mieux dire combien est
-profondément justifiée votre sympathie pour les musulmans, combien vrai
-le jugement que vous portez sur la bassesse, la rapacité et la lâcheté
-des levantins chrétiens. _L'accord de tous ceux qui ont vécu en Turquie
-est unanime là-dessus._ J'en causais l'autre jour avec un de vos
-collègues de l'Institut, qui a longtemps séjourné là-bas et son avis
-était que si les Turcs ont massacré les Arméniens, c'est qu'il y avait à
-leur haine des causes profondes, dont les moindres sont le vol et
-l'usure que ces gens-là pratiquent à l'excès contre les pauvres paysans
-musulmans.
-
-Et pourtant, qu'on est tranquille là-bas, chez eux, et libre, loin de
-nos menteuses formules de liberté! Et quelle sécurité, à toute heure de
-jour et de nuit, même au fond des campagnes!
-
-Merci pour votre geste, de vous être penché sur nos amis les Turcs,
-merci pour avoir, le seul en France, au milieu des croassements d'une
-presse ignorante ou vendue, dit les mots qu'il fallait dire!
-
-M. GROSDIDIER DE MATONS,
-
-_Licencié ès-lettres, professeur d'Histoire._
-
-
-XXXIII
-
-_Extrait d'une lettre que m'écrit un lieutenant de vaisseau français._
-
-Mars 1913.
-
-Si je n'ai pas encore eu la chance de vivre en Orient, j'ai au moins
-connu un Bulgare. Il était au _Borda_ avec moi et j'avoue ne pouvoir
-prononcer le mot de barbare sans que quelque chose de lui ne traverse ma
-mémoire. Et voici le trait qui maintenant se présente; il nous disait à
-table: «Moi, j'ai tué mon homme à seize ans, et pas au fusil, au
-couteau.» La façon dont, dédaigneux des fourchettes, il portait la
-nourriture à sa bouche était un commentaire ne laissant guère de doute
-sur sa familiarité avec les instruments tranchants.
-
-
-XXXIV
-
-_Lettre écrite par un petit matelot français de l'escadre internationale
-à son capitaine._
-
-Patte du Lac, à Scutari, 19 mai 1913.
-
-La première nuit, nous avons été obligés de coucher dans la cour de la
-caserne, vu que la caserne était occupée par les Monténégrins; ils
-avaient tout chaviré dans cette caserne et c'était infect partout. Les
-Monténégrins, avant de s'en aller, fouillaient dans le magasin d'armes
-et d'habillements abandonnés par les malheureux Turcs et ils emportaient
-tous des chargements. Pendant que je visitais les chambres, j'ai
-rencontré un pharmacien autrichien connaissant très bien le français et
-qui habitait à toucher la caserne; il m'a parlé de la misère qui a sévi
-pendant le siège et des atrocités des Monténégrins _qui massacraient les
-blessés turcs abandonnés dans la caserne_; les premiers jours de leur
-entrée à Scutari, ils ont envahi toutes les maisons et pillé partout, en
-incendiant à leur départ. Enfin il m'a montré que lui aussi avait
-souffert, sa maison a été percée par les obus et toute pillée ensuite.
-
-
-XXXV
-
-_Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant turc, qui m'est
-envoyée par sa soeur._
-
-Tchataldja, mai 1913.
-
-Ma jolie grande soeur,
-
-Néjad vient de rentrer de son congé; il m'a apporté le livre que tu lui
-avais donné, c'est-à-dire la _Turquie agonisante_ de Pierre Loti.
-Accroupis hier, le soir, dans un coin de notre misérable campement, à la
-lueur de la flamme mourante d'une bougie, nous commençâmes à le lire et
-nous nous mîmes à pleurer. Nous attirâmes bientôt l'attention des
-soldats. Ils s'approchèrent doucement un à un, comme s'ils craignaient
-de troubler nos pleurs et notre isolement. Nous leur dîmes ce que nous
-lisions; ils firent aussitôt un rond autour de nous, comme toujours
-lorsque, pendant nos loisirs, nous leur faisons des lectures. J'ai tâché
-de leur traduire quelques lettres des plus émouvantes que contenait le
-livre et j'ai vu alors qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit:
-«Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc des Chrétiens qui aiment les
-Turcs? Et c'est un Français qui écrit cela? Bravo, Français, qui a su
-comprendre que nous ne sommes pas des fanatiques barbares, féroces,
-comme prétendent les chrétiens orthodoxes.» Un autre: «Au lieu de
-prétendre que les Turcs sont barbares, il vaudrait mieux voir ces lâches
-Bulgares et alliés qui ont commis tant de crimes.»
-
-Un autre, dans son emportement, s'écria: «Ah! si j'attrape un Bulgare,
-je le mangerai tout cru pour venger le sang de nos pauvres victimes.»
-Mais tout à coup on entendit un cri: «Dour!» (Arrête), qui semblait
-venir des profondeurs des ténèbres et se prolongea sinistre bien loin
-dans la vallée. C'était la sentinelle en faction, devant les tranchées,
-qui avait crié, et nous nous jetâmes sur nos fusils. L'officier de
-veille alla en avant, accompagné de deux soldats. Après dix minutes
-d'attente anxieuse, ils reparurent, accompagnés d'un autre homme. La
-clarté pâle de la bougie nous montra son visage: c'était un soldat
-bulgare. «Camarades, nous dit l'officier, je vous amène une visite.» Et
-le Bulgare se baissa jusqu'à terre pour nous saluer. Nous lui rendîmes
-son salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de lourd nous empêchait
-de le questionner.
-
-Nos soldats l'examinèrent de la tête aux pieds: c'était tout à fait un
-type de sauvage, un homme maigre, âgé, très pâle, les cheveux et la
-barbe très longs, les habits déguenillés. Enfin on le questionna. Depuis
-quatre jours il n'avait rien mangé; leurs provisions n'étaient pas
-arrivées et il priait qu'on lui donnât quelque chose. Un soldat turc
-tira de son sac un gros morceau de pain, des olives, du fromage et les
-donna à l'ennemi de sa race comme il eût fait à un frère. Le Bulgare,
-après s'être rassasié, nous dit que leur nourriture manquait très
-souvent. Les nôtres l'invitèrent à venir chaque soir prendre sa part de
-pain qu'on lui garderait, et le Bulgare revenait, chaque soir à la même
-heure, manger et retournait dans son camp. Au fur et à mesure la
-sympathie vint. Nos soldats lui taillèrent les cheveux, le rasèrent, et
-lui donnèrent de quoi coudre ses habits. Celui qui le soignait le plus
-était justement celui qui sous l'impression du livre de Loti avait
-annoncé qu'il mangerait tout cru le premier Bulgare qu'il attraperait.
-
-Un jour, le Bulgare ne vint pas; on garda sa part pour lui remettre à
-son arrivée. Il revint le lendemain, mais il nous dit que c'était la
-dernière fois, car son officier s'étant aperçu qu'il venait au camp
-turc, l'avait fait battre et lui avait défendu de venir chez nous
-prendre son pain...
-
-
-
-
-NOTE FINALE DE L'AUTEUR
-
-POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE
-
-
-1er Août 1913.
-
-Les documents complémentaires qui précèdent avaient leur valeur il y a
-quelque temps, lorsque je les ai publiés pour la première fois, car une
-censure terrible chez les alliés et une conjuration de silence dans la
-presse française étouffaient la vérité. Ils n'en ont plus, aujourd'hui
-que les croisés eux-mêmes se sont mutuellement jeté leurs turpitudes au
-visage et que l'opinion publique est enfin éclairée.
-
-Longtemps, en effet, j'ai été presque seul, avec Claude Farrère, à
-dénoncer les atroces barbaries des Balkaniques et à prophétiser que les
-alliés, comme des hyènes à la curée, essaieraient de se dévorer entre
-eux.
-
-Maintenant que la vérité éclate partout, et plus hideuse encore que je
-la montrais; maintenant que cette «croisade» est enfin démasquée, est-ce
-qu'un peu de justice ne sera même pas accordée aux pauvres Turcs?
-
-Les voici qui reviennent à Andrinople, non seulement pour reprendre
-leurs vieux sanctuaires pillés et à moitié détruits, leurs sépultures
-d'ancêtres ignoblement profanées, mais surtout pour délivrer, sauver de
-la mort horrible et certaine ceux de leurs frères qui ont encore échappé
-aux longs massacres chrétiens. Oui, ils voudraient reconquérir cette
-Thrace, qu'il a été indigne de leur enlever, car elle n'est guère
-peuplée que des leurs, et, tant au point de vue ethnographique qu'au
-point de vue religieux, elle n'aura cessé de leur appartenir que le jour
-où les Bulgares y auront brûlé le dernier village et éventré le dernier
-musulman. Ils voudraient reprendre au moins cette petite bande de terre
-qui est essentiellement turque,--et voici, la diplomatie européenne
-entend les en empêcher, au profit du si attendrissant et loyal Ferdinand
-de Cobourg; les en empêcher sous la menace éhontée de leur voler un peu
-plus tôt l'Asie Mineure! L'Europe, paraît-il, ne leur avait promis de
-les laisser provisoirement vivre que s'ils restaient bien sages derrière
-la nouvelle petite frontière qui les étouffe.--Mais, d'ailleurs, quelle
-confiance pourraient-ils bien avoir en les promesses de cette Europe,
-qui les a trompés tout le temps et qui, la veille même de la guerre
-balkanique, leur garantissait, de son air le plus grave, l'intégrité de
-leur territoire?
-
-Le principe, du reste très juste, du groupement des races, sur lequel
-les puissances se sont appuyées pour consacrer le partage de la Turquie
-occidentale, ce principe sans doute ne leur semble plus de mise
-lorsqu'il s'agit des pauvres Turcs. Quelle raison, quel simulacre
-d'excuse pourrait-on bien invoquer pour livrer toute une province
-foncièrement turque et musulmane à des exarchistes massacreurs? Étant
-donné ce que le monde entier sait aujourd'hui des Bulgares, est-ce que
-le plus rudimentaire sentiment d'humanité ne devrait pas interdire de
-leur confier une province non peuplée de leurs pareils? Dans cette
-malheureuse Thrace, leur présence,--personne n'oserait plus le
-contester,--ce sera l'extermination systématique, inlassable, atroce, de
-tous les musulmans. Et il se trouve des journaux français pour annoncer
-sans frémir: «Si les Turcs avaient la folie (_sic_) de songer encore à
-Andrinople, l'Europe le leur ferait bien payer, par le dépeçage final.»
-Mon Dieu, mais où est donc notre généreuse France de jadis? Mon Dieu,
-mais, contre ces bas calculs de chancellerie, il n'y aura donc pas, chez
-nous, un sursaut de la conscience publique; il n'y aura donc pas, dans
-les coeurs français et anglais, pour culbuter de telles machinations des
-diplomates, une belle levée de dégoût, un bel élan de justice et de
-pitié!
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- PRÉFACE I
- LENDEMAINS D'INCENDIE 1
- LETTRE D'UN ITALIEN 15
- LA GUERRE ITALO-TURQUE 19
- A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE 35
- LES TURCS MASSACRENT 39
- LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE 53
- ENCORE LES TURCS 59
- LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS:
- I. 65
- II. 73
- III. 83
- IV. 96
- V. 103
- VI. LES PALADINS 118
- VII. A M. LE DIRECTEUR DE _l'Humanité_ 132
- VIII. OÙ EST LA FRANCE? 138
- IX. MI-CARÊME ET SAUVAGERIES 150
- X. MASSACRES DE MACÉDOINE ET MASSACRES D'ARMÉNIE 161
- XI. LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE 181
- NOTES COMPLÉMENTAIRES 187
- NOTE FINALE DE L'AUTEUR POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE 279
-
-
-PARIS.--CALMANN-LÉVY 3, RUE AUBER--9758-11-28.
-
-
-
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-End of the Project Gutenberg EBook of Turquie agonisante, by Pierre Loti
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TURQUIE AGONISANTE ***
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Turquie agonisante, by Pierre Loti
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: Turquie agonisante
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: November 26, 2020 [EBook #63887]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TURQUIE AGONISANTE ***
-
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-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
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-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c"><span class="large">PIERRE LOTI</span><br />
-<span class="small">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
-
-<h1><span class="large">TURQUIE</span><br />
-AGONISANTE</h1>
-
-<p class="c small">NOUVELLE ÉDITION
-REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
-
-<p class="c">DU MÊME AUTEUR<br />
-<span class="small">Format grand in-18.</span></p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small drap">AU MAROC</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">vol.</td></tr>
-<tr><td class="small drap">AZIYADÉ</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LES DÉSENCHANTÉES</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LE DÉSERT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">L'EXILÉE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">FANTÔME D'ORIENT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LA FILLE DU CIEL</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">FLEURS D'ENNUI</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LA GALILÉE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">L'HORREUR ALLEMANDE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">L'INDE (SANS LES ANGLAIS)</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">JAPONERIES D'AUTOMNE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">JÉRUSALEM</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">MADAME CHRYSANTHÈME</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LE MARIAGE DE LOTI</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">MATELOT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">MON FRÈRE YVES</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LA MORT DE NOTRE CHÈRE FRANCE EN ORIENT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LA MORT DE PHILÆ</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">PAGES CHOISIES</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">PÊCHEUR D'ISLANDE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">PRIME JEUNESSE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">PROPOS D'EXIL</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">RAMUNTCHO</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">RAMUNTCHO</span>, pièce</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LE ROMAN D'UN ENFANT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LE ROMAN D'UN SPAHI</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">SUPRÊMES VISIONS D'ORIENT</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">UN PÈLERIN D'ANGKOR</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">UN JEUNE OFFICIER PAUVRE</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td class="small drap">VERS ISPAHAN</td> <td class="num">1</td> <td class="c bot"> &mdash; </td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="c">Format in-8<sup>o</sup> cavalier.</td></tr>
-<tr><td class="small drap">&OElig;UVRES COMPLÈTES, tomes I à XI</td>
-<td class="num">11</td> <td class="bot">vol.</td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">Droits de traduction et de reproduction réservés
-pour tous les pays.</p>
-
-
-<p class="c gap small" lang="en" xml:lang="en">Copyright 1913, by <span class="sc">Calmann-Lévy</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE</h2>
-
-
-<p><i>Je prie ceux qui voudront bien me lire
-d'être indulgents pour ces lettres, si mal
-coordonnées. Elles ont été écrites fiévreusement,
-dans l'indignation et la souffrance,
-et publiées en hâte, pour démasquer, si
-possible, tant d'hypocrites ignominies, pour
-essayer de faire entendre un peu de vérité
-et pour demander un peu de justice.</i></p>
-
-<p><i>Mais il faudrait pouvoir les continuer,
-car chaque jour m'apporte de nouveaux
-détails certains à l'appui de ma cause.
-Malgré la censure et les belles paroles, la
-vérité finira par être universellement
-connue. Incendies, massacres, pillages,
-viols, monstrueuses et indicibles mutilations
-de prisonniers, rien ne manque au
-bilan des armées très chrétiennes. J'accorde,
-si l'on veut, que tout cela est inévitable
-quand des peuples primitifs sont déchaînés
-à la guerre ; aussi n'en aurais-je
-pas parlé si les «&nbsp;libérateurs&nbsp;» n'avaient
-vraiment trop joué de cette corde-là, pour
-ameuter les ignorants et les crédules contre
-les pauvres Turcs, qui en ont fait beaucoup
-moins qu'eux-mêmes.</i></p>
-
-<p class="sign"><i>P. LOTI.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">TURQUIE AGONISANTE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">LENDEMAINS D'INCENDIE</h2>
-
-
-<p class="date">11 octobre 1911.</p>
-
-<p>Hier existait encore une ville qui s'était à
-peu près conservée, comme à miracle, depuis
-les époques où l'Orient resplendissait.
-On n'y entendait point les bruits de sifflets
-et de ferraille qui sont l'apanage de nos capitales
-modernes ; la vie s'y écoulait méditative
-et discrète, apaisée par la foi ; les
-hommes y faisaient encore leur prière, et des
-milliers de petites tombes, d'une forme
-exquise et toujours pareille, y peuplaient
-les places ombreuses, rappelant doucement
-la mort sans y mêler aucune terreur. Cela
-s'appelait Stamboul, et ce n'était pas au
-bout du monde ; non, c'était en Europe, à
-trois jours à peine de notre Paris fiévreux
-et trépidant.</p>
-
-<p>Pauvre Stamboul! Son délabrement, il
-faut le reconnaître, devenait extrême ; aussi,
-tous les snobs touristes &mdash; qui sont peut-être
-la classe humaine la moins capable de comprendre
-quelque chose à quoi que ce soit, &mdash; s'indignaient
-en débarquant des paquebots
-ou des trains de luxe, à voir ces maisons de
-travers, ces décombres qui gisaient partout
-et ces immondices qui souvent traînaient
-dans les ruelles mortes. Seuls les artistes et
-les rêveurs profonds se sentaient pris dès
-l'abord par ce charme de vieil Orient, que
-j'ai tant de fois cherché à exprimer, mais qui
-toujours a fui entre mes mots inhabiles.</p>
-
-<p>Pauvre grand et majestueux Stamboul! Il
-dépérissait, comme l'Islam tout entier du
-reste, au souffle empesté de houille qui vient
-d'Occident. Il faut dire même que les Turcs,
-les nouveaux, élevés sur nos boulevards, lui
-témoignaient un dédain puéril ; semblables
-aux moucherons qu'attire la flamme des
-lampes, ces musulmans des jeunes couches,
-éblouis par tout le toc de nos idées subversives
-et de notre luxe à bon marché, préféraient
-se bâtir sur l'autre rive de la Corne
-d'Or des maisons singeant les nôtres. De
-plus en plus donc, les abords des grandes
-mosquées saintes se dépeuplaient de gens
-riches et modernisés ; c'étaient seulement
-les humbles qui restaient là, les humbles et
-les dignes, ceux qui continuaient de poursuivre
-le rêve des ancêtres et qui enroulaient
-encore d'un turban leur front grave.</p>
-
-<p>Et puis tant d'incendies s'allumaient
-aussi chaque année dans ces vieux quartiers
-en bois, toujours prêts à flamber! Il y a
-cependant plusieurs faubourgs, Péra, Galata,
-Chichli, Nichantache, &mdash; auxquels je ne souhaite
-pas de mal, à Dieu ne plaise, &mdash; mais
-qui auraient pu brûler sans que le monde
-artiste en prît le deuil, au contraire. Eh
-bien! non, c'était toujours au c&oelig;ur même
-de Stamboul que le feu s'attaquait de préférence,
-se plaisant à détruire les vestiges du
-merveilleux passé, &mdash; et préparant ces espaces
-vides où d'inconscients malfaiteurs
-projettent de tracer aujourd'hui des avenues
-bien droites en style américain et de construire
-des maisons bien uniformes.</p>
-
-<p>Pour comble, depuis deux ans, la municipalité
-turque elle-même semble s'acharner
-contre tout ce qui est oriental. On a perdu,
-là-bas comme chez nous, le sens de la beauté
-et le respect des choses que vénéraient les
-aïeux ; les mosquées ni les tombes ne sont
-plus sacrées. Dernièrement, ne voulait-on
-pas détruire, pour faire place aux hideuses
-«&nbsp;maisons de rapport&nbsp;», ce cimetière historique
-de Rouméli-Hissar, qui est peut-être
-le joyau le plus précieux de la rive d'Europe!
-Quant à la grande muraille de Byzance
-qui va d'Eyoub aux Sept-Tours, à travers
-des terrains d'ailleurs inutilisables et délaissés
-de la vie, la grande muraille si imposante
-et farouchement superbe qui attire
-chaque année des visiteurs par centaines, je
-crois qu'elle ne subsiste encore que faute
-d'argent pour la démolir. Et j'apprends que
-de pitoyables petits édiles, sous prétexte d'élargir
-une rue déjà assez large, ont osé détruire
-l'exquise colonnade et les arceaux de
-la Chah-Zahdé, supprimant ainsi l'un des
-quartiers les plus recueillis et les plus délicieusement
-turcs! Comment donc tolère-t-on
-là-bas des crimes aussi imbéciles? Il y a
-cependant des hommes de haute intelligence
-dans les «&nbsp;comités&nbsp;» de la Turquie, des
-hommes de sens artistique et des musulmans
-de race, capables de comprendre que, même
-pour la dignité nationale, il importerait de
-sauvegarder ces témoins d'un passé si grandiose.
-Peut-être, hélas! ces gouvernants
-d'aujourd'hui sont-ils débordés, je le veux
-bien, par les <i>Rayas</i>, infiltrés dans leurs
-rangs de plus en plus : des Arméniens,
-des Juifs, des Grecs, qui non seulement
-ne comprennent pas, mais qui haïssent
-toute empreinte de la majesté du vieil
-Islam. Il reste pourtant un point de vue
-pratique, à la portée de ces derniers, à ce
-qu'il semble : les étrangers qui arrivent en
-foule tous les ans pour visiter ce musée
-merveilleux qu'était Stamboul et qui apportent
-l'argent à mains pleines, les verra-t-on
-encore lorsque des édiles, de la force de
-ceux qui viennent de saboter la sainte colonnade,
-auront fini d'accommoder la ville des
-Khalifes dans le goût de Chicago ou seulement
-de Berlin?</p>
-
-<p>Quand même et malgré tout, au commencement
-de l'année courante 1911, Stamboul
-existait encore ; il avait gardé la plupart
-de ses refuges adorables où l'on
-retrouvait le silence des vieux temps calmes,
-près des mosquées, sous des arbres centenaires ;
-il avait surtout gardé sa silhouette
-unique au monde que les levers de soleil
-ou les nuits de lune illuminaient en splendeur.
-Et voici, hélas! que l'été dernier, par
-ces longues sécheresses qui faisaient l'eau
-si rare, tout le versant de la Corne-d'Or a
-pris feu comme paille. Rien n'a pu arrêter
-les flammes folles, les étincelles qui s'envolaient
-au loin. Terriblement vite l'incendie
-a eu fini d'anéantir d'immenses quartiers
-de pure turquerie, confondant en un même
-brasier leurs mosquées, leurs maisons aux
-grilles jalouses, leurs arbres vénérables,
-leurs kiosques pour les saints tombeaux,
-tout ce qui en faisait la séduction et le
-mystère.</p>
-
-<p>Le profil même de cette ville des minarets
-et des dômes, le grand profil que
-l'on voyait de si loin sur le ciel, a été
-effleuré et presque changé.</p>
-
-<p>Devant l'irréparable destruction, rien à
-faire que courber la tête. Mais il y a eu en
-même temps autre chose de plus humainement
-douloureux, devant quoi notre devoir
-est de ne pas rester inactifs. Dans l'espace
-de quelques heures, plus de soixante mille
-sinistrés se sont trouvés dans les rues, ayant
-perdu leur maison, leurs vêtements, leurs
-meubles, jusqu'à leurs outils de travail ;
-pauvres gens qui n'ont plus rien, et qu'à
-tout prix il faut secourir.</p>
-
-<p>On m'objectera que je viens raconter une
-histoire bien ancienne : voici tantôt deux
-mois que Stamboul est brûlé, et déjà la
-pitié s'est détournée, hélas! &mdash; Et pourtant
-non, elle est au contraire d'une poignante
-actualité, la si triste histoire que j'ai
-voulu répéter ici, d'une actualité que lui
-donnent les premières pluies automnales, et
-que lui renouvelleront bientôt plus lamentablement
-les premiers froids, les premières
-neiges. Pendant l'été aux belles nuits
-tièdes, les incendiés campaient n'importe
-où, vêtus de presque rien ; mais à présent
-voici venir l'hiver, le terrible hiver du Bosphore.
-En général, on s'imagine chez nous
-que Constantinople, parce que c'est une
-ville orientale, doit être tout le temps ensoleillée ;
-il faut y avoir habité pour connaître
-les humidités glacées qui s'y abattent
-avec l'automne, les vents mortels qui y
-soufflent de la mer Noire et qui en font la
-ville des bronchites et des phtisies.</p>
-
-<p>Je me souviens de l'élan de sympathie
-provoqué en France par le désastre de Messine,
-où tant de vies humaines avaient été
-englouties sous les décombres. A Stamboul,
-il est vrai, presque personne n'a été atteint ;
-mais c'est pis encore peut-être, car aujourd'hui,
-les premiers secours étant distribués
-et épuisés, il reste bien trente mille malheureux
-sans abri, sans vêtements : que
-feront-ils, ceux-ci, quand la neige aura jeté
-ses blancs linceuls sur tous les dômes de
-leurs mosquées, et quand les rues où ils
-couchent s'empliront de la boue des dégels?
-Donc, c'est maintenant plus que jamais
-qu'il faudrait avoir pitié. Et tout ce monde,
-sans gîte, sans manteau sous la pluie froide,
-enfants qui grelottent et qui toussent,
-vieilles femmes courbées, vieillards perclus,
-tout cet humble monde est si débonnaire, si
-honnête et si digne! Petits ouvriers, petits
-marchands de race purement musulmane,
-qui vivaient au jour le jour, heureux dans
-leurs maisonnettes de bois, sans les désirs
-effrénés ni l'envie haineuse que l'on souffle
-au peuple de nos grandes villes d'Occident.
-Ils n'étaient pas les Turcs des nouvelles
-couches, mais ceux d'autrefois qui se rendaient
-à la mosquée quand le muezzin chantait.
-Ils étaient ceux aussi qui animaient,
-de leurs groupes encore pittoresques, les
-places tranquilles où l'on fume des narguilhés
-à l'ombre des platanes, et tant de
-voyageurs qui se sont arrêtés pour contempler
-leur incompréhensible paix, pour s'étonner
-de leur confiance en la prière, tant de
-touristes leur doivent aujourd'hui au moins
-une aumône pour ces moments de rêverie
-passés en les regardant. Tous les promeneurs
-dés&oelig;uvrés que les paquebots amènent
-chaque année au Bosphore sont redevables
-d'une obole à ce Stamboul, ne serait-ce que
-pour avoir empli leurs yeux de son incomparable
-silhouette aujourd'hui presque détruite.
-Quant à mes amis inconnus, auxquels
-mes livres ont essayé de révéler ce
-que fut la vraie Turquie et qui en me lisant
-ont oublié une minute nos agitations vaines,
-c'est à eux surtout que je m'adresse, les
-conjurant d'entendre mon cri d'alarme.</p>
-
-<p>J'ajouterai que cette &oelig;uvre de secours
-pour laquelle je viens quêter est une &oelig;uvre
-essentiellement française, car ce sont des
-Françaises de Constantinople qui s'y sont
-dévouées depuis deux mois avec un zèle
-admirable, et c'est l'ambassadrice de France
-qui en a pris la direction.</p>
-
-<p>Qu'il me soit permis d'emprunter ces
-phrases à la circulaire d'appel que notre
-ambassadrice a fait répandre : «&nbsp;Je suis certaine,
-dit-elle, qu'un appel à la charité française
-trouvera de l'écho dans notre cher
-pays. C'est parce que je connais la générosité
-de mes compatriotes, que je suis heureuse
-et fière du devoir qui m'incombe.&nbsp;»
-A nous de ne pas lui causer une déception
-ni lui donner un démenti, en restant sourds.
-D'humbles frères nous attendent là-bas ; ils
-n'ont pas d'oreiller où poser leur tête ; ils
-ont faim et ils commencent à avoir très
-froid&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>P.-S.</i> &mdash; L'argent, ce journal, toujours
-charitable, se chargera de le recevoir. Mais
-nous ne demandons pas que de l'argent :
-des couvertures, des manteaux, ce que l'on
-voudra. Que les élégants, les élégantes se
-défassent de leurs costumes démodés ou défraîchis
-en faveur de ceux qui n'ont plus
-rien, toutes leurs pauvres hardes étant brûlées
-comme leurs maisons. Les paquets de
-vêtements ou de linge, il suffira de les faire
-porter, à l'adresse de madame Bompard,
-ambassadrice de France, au ministère des
-Affaires étrangères, où l'on vient d'ouvrir
-un bureau pour les recevoir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>2<sup>e</sup> <i>P.-S.</i> (<i>Un mois après</i>). &mdash; Sait-on combien
-de personnes ont répondu à mon appel?
-Trois Françaises et une Anglaise, en tout
-quatre!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">LETTRE D'UN ITALIEN</h2>
-
-
-<p>Au moment où l'Italie se jette sur la Tripolitaine,
-je reçois d'un Italien la lettre suivante :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="date">6 décembre 1911.</p>
-
-<p class="ind">«&nbsp;Monsieur,</p>
-
-<p>»En vous priant de vouloir m'exprimer votre
-pensée sur l'expédition italienne à Tripoli, je
-suis sûr d'interpréter aussi le désir de Son
-Excellence le prince Pietro Sanza di Scalea,
-sous-secrétaire d'État pour les Affaires étrangères
-en Italie et directeur de <i lang="it" xml:lang="it">l'Italia Illustrata</i>
-de Rome.</p>
-
-<p>»Mes compatriotes seront très heureux de
-connaître avec quel intérêt est suivie, de l'autre
-côté des Alpes, notre glorieuse entreprise.</p>
-
-<p>»Veuillez agréer, etc., etc.</p>
-
-<p class="sign">»<span class="small">TITO MAZZONI</span>.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et voici ma réponse :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«&nbsp;Monsieur,</p>
-
-<p>»Vous voulez bien me demander mon
-avis sur la «&nbsp;<i>glorieuse</i>&nbsp;» entreprise de
-l'Italie.</p>
-
-<p>»Mais la gloire, ainsi que le bon droit, je
-ne les vois que du côté des admirables
-défenseurs du sol héréditaire, Turcs ou
-Arabes, qui, surpris par la brusquerie de
-l'attaque et n'ayant qu'un armement d'une
-infériorité pitoyable, se font mitrailler quand
-même et massacrer comme des héros
-d'épopée.</p>
-
-<p>»La gloire, du reste, la vraie, la pure, ne
-saurait être jamais du côté des conquérants
-et des agresseurs. Je suis assuré d'avance
-que, si vous poursuivez votre enquête, il se
-trouvera dans tous les pays d'Europe une
-majorité écrasante pour vous répondre
-comme moi.</p>
-
-<p>»Agréez, etc., etc.</p>
-
-<p class="sign">»<span class="small">PIERRE LOTI</span>.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">LA GUERRE ITALO-TURQUE</h2>
-
-
-<p class="date">15 décembre 1911.</p>
-
-<p>Je me souviens qu'une nuit, dans un
-hallier d'Afrique, la lueur du magnésium
-me fit entrevoir pendant quelques secondes
-la lutte d'un buffle contre une panthère qui
-venait de lui sauter sur le dos. Admirable,
-le pauvre buffle, dans sa façon désespérée
-de bondir pour secouer la bête qui l'avait
-agrippé au col ; mais le combat était inégal,
-d'abord à cause de l'imprévu de l'attaque,
-et puis aussi il n'avait pas de griffes, lui,
-qui se défendait contre la mangeuse, tandis
-qu'elle au contraire venait de lui en planter
-une dizaine dans la chair vive, une dizaine
-de griffes aiguës et longues qui le saignaient
-à flots.</p>
-
-<p>Entre l'épisode du hallier et la guerre
-italo-turque, un rapprochement se fait dans
-mon esprit ; même brusquerie &mdash; et même
-mobile, hélas &mdash; chez l'agresseur, même
-inégalité des armes, même fureur héroïque
-dans la défense.</p>
-
-<p>Et aujourd'hui ce sont des hommes! Et
-l'Europe, comme chaque fois que l'on massacre,
-regarde fort tranquillement! Quelle
-dérision que tous ces grands mots vides : progrès,
-pacifisme, conférences et arbitrage.</p>
-
-<p>J'entends déjà les Italiens me riposter que
-nous avons joué aux conquérants, nous-mêmes,
-en Algérie d'abord, &mdash; dans des
-temps abolis, il est vrai, &mdash; plus tard au
-Tonkin et ailleurs. &mdash; Hélas! oui, courbons
-la tête. Ce fut toutefois infiniment moins
-sanglant que leur &oelig;uvre de Tripolitaine ;
-mais un peu de crime subsiste là malgré
-tout pour entacher notre histoire. Aussi
-n'est-ce pas contre les Italiens seuls que
-s'élève ma protestation attristée, mais contre
-nous tous, peuples dits chrétiens de l'Europe ;
-sur la terre, c'est toujours nous les
-plus tueurs ; avec nos paroles de fraternité
-aux lèvres, c'est nous qui, chaque année,
-inventons quelque nouvel explosif plus
-infernal, nous qui mettons à feu et à sang,
-dans un but de rapine, le vieux monde africain
-ou asiatique, et traitons les hommes de
-race brune ou jaune, comme du bétail. Partout
-nous broyons à coups de mitraille les
-civilisations différentes de la nôtre, que
-nous dédaignons <i>a priori</i> sans y rien comprendre,
-parce qu'elles sont moins pratiques,
-moins utilitaires et moins armées. Et,
-à notre suite, quand nous avons fini de tuer,
-toujours nous apportons l'exploitation sans
-frein, nos bagnes d'ouvriers, nos grandes
-usines destructives des petits métiers individuels,
-et l'agitation, la laideur, la ferraille,
-les «&nbsp;apéritifs&nbsp;», les convoitises, la désespérance!&hellip;
-A nous voir de près à l'&oelig;uvre, loin
-de la métropole où s'échangent de suaves
-discours fraternels, on constate que, depuis
-l'époque des Huns, l'espèce humaine n'a
-pas fait dix pas vers la Pitié. (Je dirai pourtant,
-et avec la certitude d'être appuyé par
-le témoignage des Chinois eux-mêmes, que,
-lors de la dernière expédition de Chine, les
-Latins, Italiens ou Français, étaient ceux
-qui, après le combat, se montraient incomparablement
-les plus charitables et les plus
-doux.)</p>
-
-<p>Les journaux de France pour la plupart
-sont tacitement favorables à l'Italie. Ils enregistrent
-avec calme des victoires où, grâce
-à une artillerie écrasante, les Italiens ne
-laissent que trois ou quatre morts, tandis
-que les Turcs gisent à terre par centaines.
-Ils racontent sans broncher la pendaison à
-grand spectacle d'une rangée de prisonniers
-arabes, iniquement qualifiés de rebelles. On
-saccage, on brûle, on tue : ils appellent cela
-<i>déblayer</i>, et c'est à croire qu'il s'agit d'une
-chasse à la bête fauve. Le correspondant
-d'un grand journal parisien célébrait récemment
-la <i>beauté</i> (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) d'un tir d'artillerie à
-longue distance, d'une précision telle que
-les Arabes en face, avec leurs pauvres fusils,
-étaient fauchés comme l'herbe d'un champ ;
-il parlait même d'une <i>maudite</i> (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) mosquée
-qui retardait la marche en conquête, parce
-que les Turcs s'y étaient retranchés pour
-s'y défendre comme des lions&hellip; Un autre
-contait que, dans les ruines des villages de
-l'oasis, éventrés par les canons de toutes
-parts, on ne rencontrait plus, parmi les
-cadavres, parmi les troupeaux et les chiens
-de garde affolés, que quelques derniers <i>fanatiques</i>
-(le mot est une trouvaille : fanatique,
-on le serait à moins!) qui essayaient encore
-de tirer contre les envahisseurs ; mais on les
-<i>capturait</i> et les emmenait sans peine (vers
-le gibet probablement). Tout cela est stupéfiant
-d'inconscience. C'est que les <span lang="en" xml:lang="en">reporters</span>
-de nos journaux vivent dans les camps italiens,
-et là, ils se laissent influencer par la
-bonne grâce de l'accueil. De même ces officiers,
-dont ils sont les hôtes, se grisent
-chaque jour à l'odeur de la poudre ; dans le
-fond de leur âme cependant, aux heures de
-silence, sans doute reconnaissent-ils avec
-quelque angoisse que l'entreprise est
-déloyale et que les moyens sont cruels.</p>
-
-<p>Mais si les feuilles françaises penchent du
-côté des envahisseurs, jamais elles n'ont
-moins bien reflété le sentiment de la nation ;
-j'en ai la certitude, ayant questionné des
-gens de tous les mondes, même des paysans
-au fond des campagnes. Le blâme, la pénible
-stupeur chez nous sont presque unanimes.
-Je tiens à le dire bien haut, ne fût-ce que
-pour les sept ou huit millions de sujets
-arabes que nous avons en Afrique et que
-l'attitude de la presse dans l'aventure a
-consternés ou révoltés.</p>
-
-<p>En passant, j'ajouterai que nous procédons
-avec ces sujets-là d'une façon honteuse,
-les accablant de vexations inutiles. En Algérie,
-à Tunis, par centaines, nous avons de
-ces mesquins petits fonctionnaires qui
-traitent tout musulman avec une morgue
-imbécile, et nous font sourdement haïr,
-préparant ces exodes en masse vers la Syrie
-ou le Maroc, vers n'importe quel pays de
-l'Islam.</p>
-
-<p>Aux yeux de l'Europe dite chrétienne, les
-musulmans de tous les pays représentent un
-gibier dont la chasse est permise, &mdash; et cette
-chasse en général lui réussit, grâce à la supériorité
-de ses machines à tuer, qui font tout
-de suite de grands charniers rouges. En
-Afrique, voici la chasse presque terminée,
-depuis Zanzibar jusqu'au Moghreb, en passant
-par l'Égypte si lourdement asservie.
-Asservis de même, tous les musulmans de
-l'Inde. Et vers la Perse, deux terribles
-chasseurs s'acheminent, l'un par le Sud,
-l'autre par le Nord.</p>
-
-<p>Reste surtout la Turquie, mais elle n'est
-pas disposée à se laisser faire, celle-là ;
-malgré la plaie du modernisme, qui commence
-de ronger ses fils, elle demeure une
-redoutable lutteuse ; avec sa fière et héroïque
-armée, elle ira jusqu'à son dernier sang pour
-se défendre.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>On mène grand bruit, en Italie naturellement,
-contre les <i>atrocités</i> bédouines. Soit!
-Je connais les habitants du désert ; je ne les
-donne certes pas pour des gens très tendres,
-et je plains de tout mon c&oelig;ur les pauvres
-petits soldats qui tombèrent entre leurs
-mains excitées. Mais comme je comprends
-la férocité de leur haine, leur besoin exaspéré
-de vengeance!&hellip; Oh! ces étrangers qui,
-sans provocation aucune de leur part, débarquèrent,
-un sinistre jour, comme des démons,
-sur leurs sables pour tout saccager,
-tout incendier et tout tuer!&hellip; Car enfin, si
-les Italiens peuvent avoir contre les Turcs
-quelques griefs (dans le genre de ceux du
-loup de la fable), &mdash; ces Arabes, que leur
-avaient-ils fait?</p>
-
-<p>Des atrocités italiennes, hélas! il y en a
-eu beaucoup aussi, et tellement moins excusables!
-Les journaux de tous les pays les
-ont enregistrées ; les kodaks, dont le témoignage
-ne se conteste pas, nous en ont apporté
-la vision à faire peur. En ces journées néfastes
-d'octobre, n'a-t-on pas osé, contrairement
-au droit des gens et aux règles
-absolues de la Convention de La Haye, donner
-l'ordre de fusiller en masse les Arabes
-<i>suspects seulement</i> d'avoir pris les armes?
-Et alors on a tué, comme en s'amusant, et
-les cadavres de plusieurs centaines de cultivateurs
-inoffensifs ont jonché l'oasis, qui
-est devenue un charnier humain. Et les
-scènes de sauvagerie qui accompagnèrent
-l'exécution du cawas Marko! Et les pendaisons
-de prisonniers! Et, dans la mer Rouge,
-tous ces humbles voiliers arabes, qui n'étaient
-pourtant pas des navires de guerre, brûlés
-par l'escadre italienne sous prétexte qu'ils
-pourraient <i>peut-être</i> servir à transporter des
-soldats!</p>
-
-<p>Ce que je dis là, je suis sûr que beaucoup
-de c&oelig;urs italiens le sentent comme moi, au
-moins tous ceux qui, au début, avaient manifesté
-pour la paix, et bien d'autres encore.
-De même, quand les troupes de l'Angleterre,
-à l'aide de balles <i>trop perfectionnées</i>, réduisirent
-en une bouillie sanglante des milliers
-de derviches qui s'étaient défendus avec
-d'honnêtes vieux fusils ; ou quand M. Chamberlain
-poursuivit flegmatiquement la destruction
-des admirables Boers, il ne manqua
-point d'Anglais, Dieu merci, pour s'indigner
-et souffrir, &mdash; et le roi Édouard VII, visiblement,
-fut du nombre à en juger par la douceur
-des conditions qu'il posa au Transvaal
-après la victoire.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Pauvre belle et pimpante Italie! Est-ce
-que sincèrement elle s'imagine marcher à la
-gloire? Je suppose bien qu'elle a perdu, à
-présent, cette illusion des premiers jours.
-D'ailleurs, une réprobation générale lui est
-acquise, et elle le sait.</p>
-
-<p>De la gloire individuelle pour ses combattants,
-oh! oui, sans nul doute, elle en a
-récolté. Ses soldats sont des Latins, nos
-frères ; il a dû s'en trouver beaucoup parmi
-eux pour se battre comme des héros et tomber
-avec noblesse. Mais tout cela ne saurait
-racheter le crime initial, qui est d'avoir
-allumé la guerre. Pauvre belle nation, amie
-de la nôtre, je veux croire qu'elle était partie
-légèrement, comme au Moyen âge on partait,
-empanaché, pour de jolies équipées de
-batailles ; elle n'avait pas prévu tant de
-sang et tant d'horreurs. Aujourd'hui, engagée
-à fond, elle penserait se déshonorer en
-lâchant prise. Combien, au contraire, ce serait
-réhabilitant, nouveau, grandiose, de
-dire : «&nbsp;Assez, assez de morts ; nous ne voulons
-pas davantage nous rougir les mains.
-Nous modérons nos demandes, pour que ce
-cauchemar enfin s'achève.&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>J'en reviens à mon hallier d'Afrique.</p>
-
-<p>Au même lieu, deuxième éclair de magnésium
-quelques minutes plus tard. (Dans
-l'intervalle, on avait entendu glapir ces
-bêtes de nuit qui, toujours, dès qu'elles
-flairent que l'on tue, s'approchent en tapinois
-pour finir de déchiqueter les restes.)
-Donc, deuxième éclair de magnésium. Le
-drame s'achevait ; le buffle, éventré, gisait
-sur l'herbe, la panthère lui étirait les
-entrailles. Et, dans la brousse alentour, on
-voyait poindre ces museaux qui glapissaient,
-attendant leur part : des hyènes!</p>
-
-<p>Certains États européens qui s'agitent
-sournoisement autour de la Turquie, maintenant
-qu'elle est aux prises avec une guerre
-terrible, et s'apprêtent à lui demander des
-<i>compensations</i>, me font songer à ces hyènes
-assemblées auprès du buffle mourant. Des
-«&nbsp;compensations&nbsp;» de quoi, mon Dieu?
-Qu'est-ce qu'on leur a fait, à ceux-là? Vraiment,
-je leur préfère encore les hyènes du
-hallier, qui, au moins, n'employaient pas de
-formules ; non, elles ne demandaient pas des
-<i>compensations</i>, mais leurs glapissements
-disaient tout net : «&nbsp;On dépèce, on mange,
-ça sent la chair et il n'y a plus de danger ;
-alors, nous arrivons, nous aussi, pour nous
-remplir le ventre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je prévois sans peine les injures que me
-vaudra ce manifeste de la part de certains
-énergumènes, intéressés ou aveuglés, qui
-confondent civilisation avec chemin de fer,
-exploitation et tuerie ; elles ne m'atteindront
-point dans la retraite de plus en plus fermée
-où ma vie va finir. J'approche du terme de
-mon séjour terrestre ; je ne désire ni ne
-redoute plus rien ; mais, tant que je pourrai
-faire écouter ma voix par quelques-uns, je
-croirai de mon devoir de dire tout ce qui me
-paraîtra l'éclatante vérité.</p>
-
-<p>Sus aux guerres de conquêtes, quels que
-soient les prétextes dont on les couvre!
-Honte aux boucheries humaines!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE
-ITALIENNE</h2>
-
-
-<p class="date">10 janvier 1912.</p>
-
-<p>Une seconde lettre italienne a pourtant
-franchi le cercle isolateur dont ma retraite
-s'entoure, une pauvre lettre encadrée d'une
-large bordure noire :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«&nbsp;Monsieur Pierre Loti,</p>
-
-<p>»Si la conquête de la Tripolitaine avait été
-faite par la France, est-ce que vous auriez
-écrit l'article que je viens de lire dans le <i>Figaro</i>
-du 3 janvier 1912?</p>
-
-<p>»Salutations.</p>
-
-<p class="sign">»La mère d'un soldat mort à Tripoli
-le 23 octobre 1911.&nbsp;»</p>
-
-<p>»<i>P.-S.</i> &mdash; Vous ne répondrez pas, c'est entendu.
-Vous aurez peut-être lu tout de même.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mais si! je veux répondre, au contraire,
-et, comme la lettre est anonyme, j'ai recours
-à l'obligeance du <i>Figaro</i>. Avec le respect le
-plus profond, je veux dire à cette mère
-d'un soldat mort au champ d'honneur que,
-si la prise de Tripoli avait été l'&oelig;uvre de la
-France, j'aurais protesté en termes pareils.
-J'ajouterai même que, si j'avais eu un fils
-tué dans une telle guerre «&nbsp;de conquête&nbsp;», &mdash; j'en
-ai un sous les drapeaux en ce moment, &mdash; ma
-protestation aurait été sans nul
-doute plus violente et plus révoltée. Devant
-la résignation de cette mère en deuil, je ne
-puis donc que m'incliner sans comprendre.</p>
-
-<p>Si j'ai parlé de «&nbsp;cercle isolateur&nbsp;», c'est
-que, depuis la publication du précédent
-article, j'ai dû recommander que toute lettre
-portant le timbre d'Italie fût <i>a priori</i> jetée
-au panier.</p>
-
-<p>Qu'il me soit permis d'établir à ce sujet
-un parallèle entre nations. J'avais jadis
-attaqué les Américains, à propos de la guerre
-de Cuba ; pas une lettre désobligeante ne
-m'est venue d'Amérique ; quand je suis allé
-dernièrement à New-York, la presse s'est
-contentée de rappeler la chose, en termes
-parfaitement convenables, mais l'accueil
-que l'on a bien voulu me faire n'en a pas
-été moins sympathique. J'avais violemment
-attaqué les Anglais à propos du Transvaal,
-à propos de l'Égypte ; pas une lettre désobligeante
-ne m'est venue d'Angleterre, pas
-un article blessant n'a été écrit dans la
-presse, et, quand je suis allé à Londres, j'y
-ai trouvé quand même le plus charmant et
-inoubliable accueil.</p>
-
-<p>Au contraire, dès que j'ai eu dénoncé, en
-termes cependant courtois, l'acte injustifiable
-de l'Italie, les insultes les plus immondes,
-les menaces de toute sorte ont
-commencé de m'arriver chaque jour. Alors,
-je ne décachette même plus, &mdash; non seulement
-on m'injuriait, mais surtout on injuriait
-odieusement la France, «&nbsp;<i>fuyarde ou
-aplatie devant l'Allemagne</i>&nbsp;». Toutes ces
-lettres, à vrai dire, partaient visiblement
-de très bas ; leur grand nombre cependant
-me paraît l'indice de l'état des esprits, dans
-cette pauvre Italie égarée que, malgré son
-ingratitude, nous continuons d'appeler la
-<i>nation s&oelig;ur</i>. Ce n'est qu'à ce point de vue
-général que le fait m'a paru valoir d'être
-signalé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">LES TURCS MASSACRENT</h2>
-
-
-<p class="date">Novembre 1912.</p>
-
-<p>«&nbsp;Les Turcs massacrent!&nbsp;» En grosses
-lettres bien indicatrices, cette accusation
-contre les vaincus se répète dans les journaux,
-à côté des récits de leurs défaites
-horriblement sanglantes. Des atrocités bulgares,
-il y en a bien eu aussi quelques-unes,
-on en convient, mais on ne l'imprime qu'en
-petits caractères à la fin des paragraphes.</p>
-
-<p>Les Turcs massacrent! c'est une affaire
-entendue, &mdash; les pauvres Turcs affolés que
-l'Europe entière trahit ou abandonne, &mdash; et
-cette affirmation courante sert de préliminaire
-à des tirades pour vanter l'&oelig;uvre libératrice
-des Alliés, l'ère de paix, de liberté et
-de concorde fraternelle (?) qui va suivre leur
-victoire.</p>
-
-<p>Pendant les sinistres journées d'octobre
-1912, dans l'oasis de Tripoli, est-ce que
-l'on n'aurait pas pu crier de même : «&nbsp;Les
-Italiens massacrent!&nbsp;» Et ils étaient les envahisseurs
-sans provocation, ceux-là, ils n'avaient
-pas l'excuse des Turcs, traqués de
-toutes parts. Pendant la dernière expédition
-de Chine, n'ai-je pas vu des villes comme
-Tong-Tchéou ou Tien-Sin, innocentes absolument
-de l'acte des Boxers, et qui n'étaient
-plus qu'un monceau de ruines, où des
-cadavres d'enfants, de femmes, de vieillards
-avaient été pilés à coups de crosse, parmi
-des porcelaines et des laques. On aurait pu
-crier : «&nbsp;L'Europe, l'Europe venue pour porter
-en Extrême-Orient son fameux flambeau
-civilisateur, l'Europe massacre!&nbsp;» Or, quelle
-excuse pouvait-elle invoquer, s'il vous plaît?
-Les Huns n'auraient pas fait pis que nous
-tous. Et les Anglais n'ont-ils pas massacré des
-milliers de derviches à Kartoum, des paysans
-à Denchawaï? Au Transvaal, n'ont-ils pas
-eu sur la conscience les camps de concentration?
-Et nous, pendant la conquête de
-l'Algérie, pour ne parler que de celle-là,
-n'avons-nous pas massacré, <i>enfumé</i> des
-femmes et des enfants pour les faire mourir
-d'asphyxie? Il n'y a qu'à relire l'histoire
-contemporaine pour se convaincre que la
-tuerie aveugle et forcenée reste en vigueur
-autant qu'au Moyen âge, chaque fois que se
-trouvent aux prises des hommes de race et
-de religion différentes.</p>
-
-<p>Pauvres Turcs, s'il est vrai que çà et là
-ils massacrent, pendant la guerre atroce qui
-leur est faite de tous côtés en même temps,
-que de circonstances atténuantes!</p>
-
-<p>J'en sais beaucoup qui, à leur place et à
-une telle heure effroyable, seraient pris
-d'une rage de massacrer aussi. Ils sont des
-êtres plus primitifs que nous, c'est certain,
-plus violents quoique meilleurs, doux et
-débonnaires à l'habitude, mais terribles et
-voyant rouge quand on vient par trop les
-exaspérer ; primitifs surtout, ces paysans
-sortis du fond de l'Anatolie, des confins du
-désert, que l'on équipe en hâte contre l'armée
-d'invasion et qui manient de leurs
-mains rudes nos armes aux précisions infernales.
-Et combien elle s'explique, leur haine
-à tous contre les peuples qui portent le nom
-de chrétiens ; comment ne sentiraient-ils pas
-que, d'une façon ouverte ou sournoise, ces
-peuples-là, dans le fond, s'entendent pour
-les supprimer? Nous, Français, nous leur
-avons pris l'Algérie, la Tunisie, le Maroc.
-Les Anglais leur ont déloyalement enlevé
-l'Égypte. La Perse est à moitié sous le joug.
-Et l'Italie vient d'ensanglanter la Tripolitaine,
-donnant le triste signal de la curée
-sans merci. Sur ces pays conquis, nous
-faisons ensuite, chacun à notre manière,
-lourdement peser notre main dédaigneuse ;
-le moindre de nos petits bureaucrates traite
-tout musulman comme un esclave. A ces
-croyants, nous enlevons peu à peu la prière ;
-à ces rêveurs, épris d'immobilité, nous imposons
-notre agitation vaine, notre rage de
-vitesse, nos alcools, notre pacotille et notre
-ferraille ; partout le déséquilibrement nous
-suit, avec les convoitises et les désespérances.</p>
-
-<p>Pauvres Turcs, désavoués aujourd'hui
-avec tant de désinvolture par tous ceux
-qui en Europe semblaient les soutenir,
-abandonnés par la presse qui les insulte,
-par la diplomatie qui s'était engagée à les
-défendre, par les Puissances qui jadis se déclaraient
-leurs amies! Voici même qu'on les
-accuse d'être lâches à la guerre! Cela, c'est
-plus qu'excessif, car les milliers de morts,
-Serbes ou Bulgares, qui jonchent les champs
-de la Thrace, sont là pour témoigner qu'ils
-savent encore se battre. Mais il est certain
-qu'on ne reconnaît plus les héros d'autrefois,
-ceux de Plewna, ceux de la dernière
-guerre qui faillit anéantir la Grèce, ni même
-ceux d'hier, en Tripolitaine, qui faisaient
-tête dix contre mille. Accordons-leur d'abord
-qu'ils n'étaient pas prêts, qu'ils n'étaient
-pas commandés, que par l'incurie de leurs
-chefs <i>ils mouraient de faim</i>. Et puis constatons
-que cette dégénérescence de leur armée
-est notre &oelig;uvre, à nous, les détraqueurs
-d'Occident ; les nouvelles utopies délétères,
-même les plus puériles, qui sévissent chez
-nous, les ont contaminés, avec une rapidité
-stupéfiante, comme il arrive pour tous les
-mauvais virus qui foisonnent plus vite dans
-les sangs plus neufs. Beaucoup de leurs soldats
-ont perdu la foi et la plupart de leurs
-officiers ont négligé le métier des armes
-pour se plonger dans la plus naïve politicaillerie.
-Nos alcools aussi s'en sont mêlés,
-et certains grands chefs militaires, responsables
-des pires déroutes, s'enivraient&hellip;
-Une Turquie parlementaire, incroyante et
-fuyarde, rien ne pouvait causer aux amis
-de l'Orient une stupeur plus douloureuse et
-plus inattendue&hellip; Et puis, ils ont commis,
-après la Constitution, cette faute capitale
-d'introduire des chrétiens dans leurs rangs
-de bataille. A Dieu ne plaise que je veuille
-rabaisser ici ce titre de chrétien, non, mais
-ceux de l'armée turque étaient des Bulgares,
-des Grecs, naturellement disposés à ne pas
-lutter contre des frères, &mdash; ou c'étaient des
-Arméniens, enrôlés par oubli de ce vieux
-proverbe de Turquie : «&nbsp;<i>Allah créa sur le
-même modèle</i> (créatures de peur et de fuite,
-s'entend) <i>le Lièvre et l'Arménien</i>.&nbsp;» Naguère
-encore, les mahométans seuls étaient admis
-à l'honneur de se battre. S'il n'y avait eu
-que des vrais Turcs en ligne contre l'ennemi,
-peut-être auraient-ils été anéantis
-quand même, tant les Alliés avaient longuement
-et savamment prémédité l'attaque,
-mais au moins ils seraient tombés en gardant
-l'auréole de gloire.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Quoi de plus révoltant que de voir à quel
-point les Turcs sont méconnus, insoupçonnés,
-dirai-je même, par tous les Occidentaux
-qui n'ont jamais mis le pied dans leur
-pays! Il en va de même en Amérique d'où
-j'arrive ; là-bas, on dit couramment en parlant
-d'eux : les hordes d'Asie, les barbares&hellip;
-Or, je ne crois pas qu'il existe au monde une
-race plus foncièrement bonne, brave, loyale
-et douce. Il me faut faire exception, hélas!
-pour quelques-uns de ceux qui ont été élevés
-dans nos écoles, gangrenés sur nos boulevards ;
-ceux-là, qui deviennent plus tard des
-fonctionnaires, je les abandonne. Mais le
-peuple, le vrai peuple, les petits bourgeois,
-les paysans, quoi de meilleur! Que l'on
-interroge ceux d'entre nous qui ont vécu en
-Orient, même nos religieuses et nos prêtres,
-si respectés là-bas, qu'on leur demande ce
-qu'ils préfèrent, ce qu'ils estiment le plus,
-des Turcs ou des Bulgares, des Serbes et de
-tous les chrétiens levantins, je sais d'avance
-quelle sera leur réponse. Et chacun d'eux
-affirmera que ces Bulgares, &mdash; admirables
-de courage, je suis le premier à le reconnaître, &mdash; qui
-s'avancent au chant des <i lang="la" xml:lang="la">Te
-Deum</i> et au son des cloches d'églises, sont
-une race infiniment plus brutale et plus
-meurtrière que la race musulmane.</p>
-
-<p>Oh! ces villes du passé, perdues au fond
-de l'Anatolie, ces villages dans la verdure
-groupés autour des minarets blancs et des
-cyprès noirs, comme on y respire la paix et
-la confiance, combien la vie s'y révèle honnête
-et patriarcale! Oh! ces hommes, laboureurs
-ou modestes artisans, qui vont à la
-mosquée s'agenouiller cinq fois par jour et
-qui le soir s'asseyent à l'ombre des treilles,
-près des tombes d'ancêtres, pour fumer en
-rêvant d'éternité!&hellip; Des massacreurs professionnels,
-ces gens-là, allons donc!&hellip; En
-Espagne, je me souviens d'avoir vu des taureaux
-que l'on menait vers l'arène, à la veille
-d'une grande course ; ils arrivaient paisibles,
-quelques-uns n'étaient nullement méchants ;
-ce n'est qu'ensuite, harcelés de coups de
-lance, torturés par les banderilles cruelles,
-qu'ils avaient envie de tout massacrer et fonçaient
-sur les hommes avec une rage folle.</p>
-
-<p>Nulle part autant que chez les Turcs, &mdash; les
-vrais, &mdash; on ne trouve la sollicitude pour
-les pauvres, les faibles, les vieillards et les
-petits, le respect pour les parents, la tendre
-vénération pour <i>la mère</i>. Quand un homme,
-même d'âge mûr, est attablé dans l'un de ces
-innocents petits cafés, &mdash; où l'alcool est
-inconnu depuis toujours, &mdash; si son père survient,
-il se lève, baisse la voix, éteint sa
-cigarette pour ne pas fumer en sa présence,
-et va s'asseoir humblement derrière lui.</p>
-
-<p>Quant à leur compassion pour les animaux,
-ils nous en remontreraient à tous. Les
-chiens errants de Stamboul, avec quelle
-bonhomie ils ont été tolérés et nourris depuis
-des siècles, avec quel soin on descendait
-dans la rue pour couvrir d'un tapis leurs
-petits, quand il pleuvait. Et le jour où un
-conseil municipal, composé surtout d'Arméniens,
-décréta de les détruire, de la manière
-atroce que l'on sait, il y eut des batailles
-dans tous les quartiers, et presque la
-révolte pour les défendre. Quant aux chats,
-ils ne se dérangent guère pour les passants,
-assurés que les passants se dérangeront pour
-eux. Et enfin, à Brousse, dans l'un des coins
-adorables de cette ville des anciens temps de
-l'Islam, il existe un hôpital pour les cigognes,
-pour celles qui, blessées ou trop
-vieilles, n'ont pu fuir à l'entrée de l'hiver ;
-on en voit là qui ont des bandages, ou
-même une jambe de bois ; quand je le
-visitai, on y soignait même un vieux hibou,
-en enfance sénile, qui vivait, comme
-elles, des aumônes pieuses&hellip; En vérité, à
-l'heure d'angoisse que nous traversons, je
-raconte là des choses ridiculement enfantines ;
-mais c'est qu'elles sont typiques,
-elles ont quand même leur légère importance
-pour attester combien ce peuple, que
-tant d'ignorants et de forcenés accusent de
-barbarie, est au contraire compatissant et
-doux&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L'Europe comprendra-t-elle que Stamboul,
-tenu aujourd'hui sous la menace
-effroyable, est un domaine sacré de l'histoire,
-de l'art et de la poésie ; qu'il faudrait
-à tout prix le défendre, et que, le jour où
-le croissant n'y sera plus, là-haut dans l'air,
-du même coup son charme et sa magie vont
-soudainement s'éteindre? Évidemment non,
-elle ne le comprendra pas, et je parle dans
-le vide.</p>
-
-<p>Sans aucun espoir, non plus, que mon
-humble appel soit entendu, j'éprouve le
-besoin de crier à l'Europe : «&nbsp;Grâce pour les
-Turcs, épargnez ceux qui restent! Chez eux,
-plus que partout ailleurs, sont la probité et
-la bravoure. C'est chez eux le dernier refuge
-du calme, du respect, de la sobriété, du
-silence et de la prière!&nbsp;»</p>
-
-<p>Je crois qu'il n'est pas un Français, de
-sens et de c&oelig;ur, <i>ayant vécu parmi eux</i>, qui
-ne s'associerait ardemment à l'hommage que
-j'ai voulu leur rendre ici, pendant cette
-minute de détresse suprême ; hommage inutile,
-je le sais bien, et qui sera, hélas! comme
-ces tristes couronnes que l'on dépose sur les
-tombes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">LETTRE SUR LA GUERRE
-MODERNE</h2>
-
-
-<p class="date">Novembre 1912.</p>
-
-<p>Alors, le progrès, la civilisation, le christianisme,
-c'est la tuerie extra-rapide, la
-tuerie à la mécanique, &mdash; et le shrapnell
-en représente pour le moment l'expression
-suprême!</p>
-
-<p>Le shrapnell! A notre époque où l'on
-s'occupe à détruire les derniers fauves et à
-supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira
-donc pas de bagnes, on n'élèvera donc
-pas de pilori pour ceux qui inventent de si
-infernales machines! En moins de quinze
-jours, tout un pays éclaboussé de sang rouge
-et soixante mille hommes, des plus vaillants
-et des plus sains, gisant le corps criblé!</p>
-
-<p>Si l'heure était venue où les Balkans
-devaient retourner aux peuples balkaniques,
-l'Europe, &mdash; d'abord imprévoyante, aujourd'hui
-complice, &mdash; aurait si bien pu trouver
-un moyen moins atroce. Si même l'heure
-était venue où la basilique de Sainte-Sophie
-devait retourner au Christ, était-il nécessaire
-pour cela de cribler de mitraille tant de
-poitrines humaines! Est-ce que depuis longtemps
-déjà, il n'existe pas à Constantinople,
-voire à Stamboul, des églises grecques ou
-bulgares dans lesquelles le culte n'a jamais
-été inquiété?</p>
-
-<p>Et des injures de toutes sortes continuent
-de poursuivre les Turcs, malgré leur détresse,
-comme le concert des meutes autour
-des cerfs mourants. Mais, avant de parler,
-que ceux qui les insultent aillent donc vivre
-un peu parmi eux ; jusque-là, tout ce qu'ils
-peuvent dire ne prouve pas plus que l'aboiement
-enragé des chiens!</p>
-
-<p>Les territoires conquis, et vaillamment
-conquis certes, devraient, à ce qu'il semble,
-suffire aux alliés. Mais non, il faut pousser
-l'ennemi à toute extrémité et lui prendre
-aussi sa ville sainte. Pour satisfaire à des
-rêves d'orgueil forcené, il faut tuer encore
-tout ce qui reste, tout ce qui, dans le dernier
-élan du désespoir, se précipite, presque sans
-armes et follement, pour défendre les remparts
-de Stamboul.</p>
-
-<p>Ainsi, voilà ce malheureux peuple turc, &mdash; qui
-eut ses heures de violence exaspérée,
-qui commit dans le délire des fautes graves,
-je le reconnais, &mdash; mais que rien n'a épargné
-depuis un an, ni les guerres de spoliation,
-ni les duperies, ni les incendies détruisant
-les maisons par milliers, ni les tremblements
-de terre, ni la faim, ni le typhus, le voilà,
-ce peuple accablé, qui veut au moins mourir
-avec une couronne de gloire. Et le Sultan
-déclare qu'on le tuera dans son palais, et
-Kiamil pacha, ce vieillard de quatre-vingt-cinq
-ans, à sa table de travail. Les enfants,
-les tout jeunes enfants quittent les écoles
-pour s'enrôler et se faire mitrailler à Tchataldja ;
-les prêtres courent aux remparts, et de
-même tous les vieux à barbe blanche qui peuvent
-encore tenir une arme. Détail qui serait
-risible, s'il n'était sublime, de pauvres eunuques
-des harems, auxquels on ne demandait
-rien, partent aussi, le fusil sur l'épaule.
-Pour eux tous, la tuerie finale est certaine,
-avec les diaboliques shrapnells des Bulgares ;
-ils le savent, mais ils y vont quand même.</p>
-
-<p>Naïfs Arabes, qui offrent d'arriver au
-secours du Croissant avec cinq cent mille
-cavaliers&hellip; Oh! non, restez, pauvres gens
-du désert : vous iriez inutilement à la mort,
-puisque vous n'avez pas entre les mains les
-explosifs des hommes vraiment civilisés.</p>
-
-<p>Et, devant cet essor d'héroïsme et de
-désespoir, pas un seul des peuples chrétiens
-ne se lèvera pour dire : «&nbsp;Assez! Pitié!&hellip;&nbsp;»
-Non, au mépris des traités signés, des paroles
-données et écrites, tous ne s'occupent que de
-se ruer à la curée. Il en est, comme la
-France, qui ne veulent pas se souiller les
-mains dans le dépeçage ; mais, crier grâce
-d'une voix assez forte pour être entendue,
-non, personne. Honte! Honte à l'Europe,
-honte à son christianisme de pacotille. Et,
-pour la première fois de ma vie, je crois
-que je vais dire : honte à la <i>guerre moderne</i>!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">ENCORE LES TURCS</h2>
-
-
-<p class="date">Décembre 1912.</p>
-
-<p>J'ai si mal et si gauchement défendu mes
-amis turcs, dans une lettre récente, que je
-veux y ajouter ceci comme un post-scriptum.
-J'avais parlé de fuyards, parce qu'on me
-l'avait dit. Dieu merci, c'étaient des fuyards
-isolés ; les nouveaux détails venus de là-bas
-leur laissent leur couronne de gloire :
-ils se sont battus comme des lions, malgré
-la faim qui leur torturait les entrailles, malgré
-l'insuffisance présomptueuse d'un gouvernement
-qui les laissait manquer du nécessaire.
-Hélas! à mesure que les événements
-se précipitent et que nous approchons de la
-convulsion suprême, les nations européennes,
-la Prusse surtout, leur ex-amie,
-montrent une facilité à renier la parole donnée,
-une aisance dans la fourberie, qui sont
-de plus en plus stupéfiantes. Peut-être serait-il
-sage de se rappeler que le Sultan n'est pas
-que l'empereur des Turcs, mais qu'il est
-aussi le Khalife vénéré par tant de millions
-et de millions de croyants jusqu'au fond de
-l'Asie et jusqu'au fond de l'Afrique ; à ce
-titre, il mériterait sans doute quelque considération,
-surtout de la part de l'Angleterre
-qui est, à cause de l'Inde, la plus grande
-des puissances musulmanes ; peut-être serait-il
-de bonne politique de ne pas permettre
-qu'on le chasse de la ville et des
-mosquées saintes.</p>
-
-<p>Pauvres Turcs, abandonnés et trompés par
-tous, volés sur leur matériel de marine et
-volés sur leur matériel de guerre, il leur
-fallait aussi le coup de pied de l'âne, et certaine
-presse le leur donne : on les insulte et
-les raille, alors qu'ils viennent de laisser,
-sur la terre détrempée de leurs champs,
-cinquante mille morts si glorieusement
-tombés pour la cause de l'Islam. Je suis
-injurié du même coup, bien entendu, et je
-m'en sens fier ; il est toujours honorable de
-l'être pour avoir pris la défense et demandé
-la grâce de vaincus que tout le monde
-accable. Mon Dieu, je ne fais pas comme les
-chancelleries européennes, &mdash; dont je n'ai
-malheureusement pas le pouvoir ; &mdash; ayant
-été leur ami de longue date, je le suis plus
-que jamais dans leur agonie ; c'est le contraire
-qui serait ignoble. L'honneur d'être
-injurié pour eux, je le partage, paraît-il,
-avec Claude Farrère, qui était un de mes
-officiers quand je commandais en Orient
-et qui est resté mon ami. «&nbsp;Il n'y a que ces
-deux-là, écrit-on, qui les défendent!&nbsp;» &mdash; Mais
-je crois bien! <i>Parmi tous les écrivains
-dont la voix a chance d'être un peu entendue,
-il n'y a que nous deux qui les connaissons!</i></p>
-
-<p>L'armée grecque, la petite armée monténégrine,
-conduites par des princes guerriers
-sans férocité, se sont battues normalement,
-comme il est admis, hélas! que
-l'on se batte en notre siècle de «&nbsp;progrès&nbsp;».
-Mais les Bulgares, &mdash; dont le mépris de la
-mort est prodigieux et commande le respect,
-nul ne songe à le contester, &mdash; les Bulgares,
-quelle guerre atroce ils ont menée, après
-l'avoir si longuement préméditée et mûrie!
-Leurs succès ne sont pas dus qu'à leur
-admirable courage, mais surtout à leurs
-armes plus nouvelles et infiniment plus
-meurtrières.</p>
-
-<p>Leurs shrapnells, invention diabolique
-s'il en fut, ont fauché les hommes par
-milliers, sans résistance possible. On sait
-aussi qu'ils avaient imaginé d'aveugler
-et d'affoler la nuit, par des projecteurs, ces
-paysans d'Anatolie qui n'avaient jamais rien
-vu de pareil. En outre, ne viennent-ils pas
-de détourner une rivière pour inonder la
-malheureuse Andrinople qui ne veut pas se
-rendre, et de couper l'aqueduc qui portait
-l'eau à Stamboul?&hellip;</p>
-
-<p>Et, dans des églises dites chrétiennes, on
-chante pour célébrer de telles choses : au
-moins, qu'on n'y mêle point le nom du
-Christ ; quelle dérision de sa parole! Et
-Péra, le fameux Péra levantin, n'a même
-pas la pudeur de faire taire ses beuglants et
-ses musiques, quand les maisons alentour
-regorgent de blessés qui râlent, quand les
-champs sont jonchés de morts, de milliers
-de héros non ensevelis qui pourrissent sous
-la pluie!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LETTRES SUR LA GUERRE
-DES BALKANS</h2>
-
-
-
-
-<h3 class="h2" id="l1">I</h3>
-
-
-<p class="date">Décembre 1912.</p>
-
-<p>Ce n'est pas d'hier que les nations d'Europe
-commettent des couardises ou des
-crimes ; de tout temps cela s'est pratiqué.
-(La Pologne, le Transvaal, l'Alsace-Lorraine,
-etc., etc., en sont, hélas! de lamentables
-preuves.) Mais on s'était habitué jusqu'ici
-à les voir opérer isolément, chacune
-à son tour ; les autres &mdash; qui en auraient
-fait autant à l'occasion &mdash; s'indignaient
-toutes en ch&oelig;ur, et, au moins, cela soulageait
-de les entendre.</p>
-
-<p>Cette fois, non, il y a eu, sur le dos de la
-Turquie, accord complet de lâchage et de
-mépris des traités. Lors d'une récente
-guerre, quand l'armée grecque fut écrasée
-par celle d'Edhem Pacha, on s'en souvient,
-la Grèce aux abois demanda la médiation
-de l'Europe, et l'Europe, qui cependant ne
-lui avait rien promis, acquiesça par dépêche,
-fit même bien plus qu'une médiation, puisqu'elle
-imposa les conditions de la paix à la
-Turquie, lui enlevant ainsi le fruit de sa
-victoire. Mais les chancelleries ont deux
-poids et deux mesures. Aujourd'hui cette
-même Turquie, écrasée de tous les côtés à
-la fois, après avoir subi la spoliation des
-Italiens, cette Turquie à laquelle trois semaines
-plus tôt toutes les chancelleries unanimes
-avaient solennellement renouvelé des
-promesses d'intégrité territoriale, a demandé
-à son tour la médiation, et l'Europe,
-préoccupée surtout du partage de ses dépouilles,
-depuis douze jours n'a même pas
-daigné répondre, douze longs jours pendant
-lesquels les tueries ont marché grand train,
-sous le coup des shrapnells et des mitrailleuses ;
-au moins aurait-elle dû avoir la
-pudeur de dire tout de suite : «&nbsp;Non, maintenant
-que vous voilà battus, vous n'êtes plus
-que des parias, nous refusons de nous en
-mêler, débrouillez-vous directement avec
-vos ennemis,&nbsp;» &mdash; et la Turquie sans doute
-l'aurait fait comme elle semble le faire aujourd'hui,
-et il y aurait sur le sol quelques
-milliers d'hommes de moins, gisant les poumons
-crevés. Honte à l'Europe! C'est elle
-l'odieuse coupable de ces hécatombes. On
-comprend bien qu'aujourd'hui il lui est
-impossible d'enlever aux alliés le prix de
-leurs courageuses batailles, mais il fallait
-prévoir, et <i>surtout il ne fallait pas promettre</i>.
-Il fallait prévoir et, pour exiger les
-justes réformes demandées par les Slaves,
-il fallait presser avec moins d'insouciance
-sur ces comités de jeunes fous arrogants,
-qui viennent de conduire la Turquie à sa
-perte. Et puis, non, cette aisance, ce cynisme
-dans le lâchage, quel dégoût! Pauvres
-Turcs, volés, trompés, mitraillés, et de
-plus injuriés si bassement par les masses
-ignorantes, combien on comprend que la
-fureur parfois leur monte au cerveau et
-qu'un voile rouge leur passe sur les yeux!</p>
-
-<p>Je dis : pauvres Turcs! Mais je dis aussi,
-et presque du même c&oelig;ur : pauvres Bulgares!
-Pauvres victorieux qui ont laissé par
-terre plus de quarante mille morts! Je n'ai
-point de haine contre ce peuple, bien que j'aie
-constaté, <i>comme tous ceux qui ont habité là-bas</i>,
-qu'il est plus brutal, plus fanatique, à
-l'ordinaire beaucoup plus difficile à vivre
-que le peuple musulman, et qu'il n'en a pas
-la droiture ni la foncière probité. Quel malheur
-qu'à l'appui de mon dire il ne soit pas
-possible de publier, au grand jour, la liste
-des victimes musulmanes tuées et torturées
-par les <i>comitadjis</i> bulgares! Mais, sur le
-sujet, toute la presse slave s'est unie dans
-une conspiration de silence, il faudrait aller
-là-bas, à Salonique par exemple, pour obtenir
-des documents écrasants et des chiffres.
-De temps à autre, on lit bien dans
-quelque journal de France : les Bulgares
-ont incendié tel village turc et massacré les
-habitants ; mais cela est dit avec légèreté,
-comme en glissant dessus. Cependant, combien
-sont-ils moins excusables, eux, les
-vainqueurs, que les Turcs, chassés des
-terres que depuis cinq cents ans ils cultivaient,
-poussés à bout, traqués comme des
-bêtes fauves! Et, en écrivant, j'ai sous les
-yeux la photographie d'un officier de l'armée
-ottomane, affreusement mutilé par ses
-ennemis. Mais non, il n'y a que les Turcs
-qui massacrent, la légende colportée par les
-intéressés est bien établie, rien à faire pour
-l'enlever des cervelles obstinées.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais eu connaissance d'atrocités
-commises par les Grecs<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, et la famille
-royale qu'ils se sont donnée est hautement
-respectable. Mais comment ne pas protester
-un peu en entendant accuser les Turcs de
-férocité par les Bulgares, les Serbes, chez
-qui sévissent, du haut en bas de l'échelle
-sociale, la violence et les raffinements du
-meurtre! J'en atteste les ombres du roi
-Alexandre et de la triste Draga, de Panitza
-et de Stambouloff, pour ne citer que les
-noms connus de tous, parmi des morts qui
-ne se comptent plus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ceci était écrit avant l'entrée des Grecs à Salonique.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Je dis : pauvres Bulgares! Car ce que je
-viens d'avancer ne m'empêche pas d'admirer
-comme tout le monde leur courage au feu,
-et je reconnais, bien entendu, ce qu'il y a de
-si légitime dans leurs revendications du sol
-des aïeux. Mais l'Europe avait mille moyens
-de leur faire droit, sans permettre la boucherie
-atroce, et c'est pour cela que je les
-plains, eux aussi, malgré la victoire. Je les
-plains surtout d'avoir été poussés à la
-guerre, conduits à la tuerie par un homme
-qui n'est ni de leur race, ni de leur religion,
-qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la
-tradition ancestrale, mais qui a su exploiter
-leurs vertus guerrières au profit de son
-ambition personnelle : pour être un grand
-prince, dont l'histoire parlera, il faut avoir
-arrosé les plaines avec beaucoup de litres de
-sang humain&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="h2" id="l2">II</h3>
-
-
-<p class="date">Novembre 1912.</p>
-
-<p>En ce moment, détail que je prévoyais,
-l'insulte grossière et la menace pleuvent sur
-moi comme grêle, parce que je défends les
-vaincus, et je dois m'attendre à tomber sous
-le couteau de quelque Bulgare ; ces gens-là
-en usent avec moi comme naguère les
-Italiens. Et de pauvres Français, qu'aveugle
-le beau mot de croisade, m'injurient aussi.
-Tout cela, il est vrai, par le style, par l'écriture,
-semble émaner surtout de primaires
-ou de médiocres. Mais de plus haut m'arrivent
-par centaines des lettres si vibrantes
-et si nobles, me remerciant, beaucoup plus
-que je le mérite, parce que j'essaie de dire la
-vérité, «&nbsp;parce que mon cri soulage les consciences&nbsp;»!
-Les lettres des musulmans étaient
-à prévoir, je le sais, et j'accorde qu'elles ne
-prouvent rien, malgré la pure beauté de
-leurs images orientales. Mais j'en reçois non
-seulement de France, aussi d'Allemagne,
-d'Angleterre, de Suisse ; presque toutes
-émanent d'Européens ayant vécu en Orient,
-d'Européens <i>documentés</i>, qui m'encouragent
-et m'affermissent dans mon estime profonde
-pour ce peuple méconnu et calomnié. Il en
-est d'autres, très particulièrement typiques,
-parce qu'elles émanent de «&nbsp;<i>rayas</i>&nbsp;» ottomans,
-«&nbsp;<i>courbés sous le joug des Turcs</i>&nbsp;».</p>
-
-<p>Les Grecs ne sauraient être soupçonnés
-de partialité, et une petite fille grecque
-m'écrit, d'une main appliquée et encore
-incertaine :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«&nbsp;Monsieur,</p>
-
-<p>»Je viens de lire la page si touchante du
-9 novembre 1912.</p>
-
-<p>»Je suis une petite Grecque rouméliote de
-quatorze ans et j'éprouve un très vif sentiment
-de pitié pour cette pauvre Turquie dans son
-moment de détresse et d'abandon par toute
-l'Europe qui fut une fois son amie. On parle
-toujours de civilisation, mais ces pauvres
-paysans du fond de l'Asie, que comprennent-ils
-de cela? Dans le désert, il y a des bonnes
-bêtes sauvages qui ne vous font rien tant que
-vous n'allez pas les agacer dans leur paisible
-cachette, mais si vous les agacez trop, alors
-elles deviennent féroces. Quand les Turcs deviennent
-mauvais, c'est quand ils sont démoralisés
-au plus haut degré de voir tout le
-monde contre eux ; pendant des années on ne
-leur laisse plus la paix. Il n'y a que ceux qui
-ont vécu là-bas qui les aiment encore.</p>
-
-<p>»Le monde chrétien doit prendre le Turc
-comme exemple dans ce qui concerne la religion,
-car c'est lui qui la respecte mieux que
-nous. Chez nous, chrétiens, il nous est défendu
-de voler et de tricher ; nous le faisons quand
-même, un vrai Turc jamais. Lorsque, par
-exemple, un vieux marchand de fruits a pesé
-une ocque de pommes (elma), il vous mettra
-toujours une elma en plus, de peur de s'être
-trompé ; quel marchand européen fait ça? Au
-contraire, il met le doigt sur la balance pour
-que le poids soit plus lourd.</p>
-
-<p>»Ferdinand de Bulgarie dit, dans sa proclamation,
-qu'il veut vaincre le Croissant, et c'est
-cela qu'il appelle la civilisation. Est-ce qu'on
-ne doit pas respecter la religion d'un peuple?&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>En lisant ces adorables petites phrases,
-j'ai songé à ce proverbe de nos pères : «&nbsp;La
-vérité sort de la bouche des enfants.&nbsp;»</p>
-
-<p>Voici maintenant ce que m'écrit une
-Juive espagnole, née et élevée en Turquie.
-(On sait qu'au début de l'histoire contemporaine,
-des milliers de Juifs d'Espagne,
-persécutés au nom du Christ, &mdash; comme, du
-reste, ils l'étaient encore de nos jours, en
-plein <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, par les chrétiens slaves &mdash; s'étaient
-réfugiés en Turquie, à Salonique
-et à Stamboul, où personne ne les inquiéta
-plus.)</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;Ce que vous venez de faire pour notre
-malheureuse Turquie ressemble au geste de
-l'homme qui s'assied auprès d'un mourant
-abandonné et lui prend la main qu'il garde
-dans la sienne, afin qu'il ne meure pas seul.</p>
-
-<p>»Oh! écrivez encore! Que votre c&oelig;ur vous
-aide à trouver non seulement les paroles qui
-touchent, mais celles qui persuadent, celles que
-se rappelleront malgré eux les hommes appelés
-à signer l'arrêt. Oh! dites-les bien haut,
-toutes les raisons qui imposent la nécessité de
-l'existence de ce pauvre cher peuple, en réalité
-si peu connu, existence modeste, soit, mais
-existence tout de même. Vous qui avez habité
-mon pays d'adoption, dites toutes les satisfactions
-qu'a reçues là votre âme dans ses besoins
-de croyance, de bonté, de probité, de sagesse
-et de calme. Mais, je vous en supplie, n'en parlez
-pas encore en pleurant. Ceux qui aiment la
-Turquie n'ont pas encore le droit de la pleurer
-comme une morte. Elle ne mourra peut-être
-pas, ne parlez pas encore de tombe.</p>
-
-<p>»Si l'horrible chose arrive un jour, alors seulement
-je pleurerai, car je sais qu'ils deviendront
-ce que nous sommes, nous, pauvres
-Juifs, dispersés un peu partout sans avoir un
-coin qui nous appartienne. On dit qu'on veut
-leur prendre l'Asie aussi. Les malheureux!</p>
-
-<p>»Oh! si vous saviez ce sentiment d'exil que
-nous portons en nous dès l'enfance et partout
-où nous passons! Je ne voudrais pas que les
-Turcs que j'aime l'éprouvent jamais. Voilà des
-années que j'ai quitté Constantinople et je
-croyais avoir oublié. Je ne savais pas que lorsqu'on
-a vécu parmi les Turcs, on les aime toute
-sa vie. Je vous supplie d'écrire encore, d'agir!
-L'heure presse! Et merci!&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Que pourrais-je dire, après ce spontané
-témoignage, que pourrais-je y ajouter qui
-ne l'amoindrisse? Cette lettre fait honneur
-à la race juive. De la part d'Israël, il serait
-beau de venir maintenant soulager avec son
-or les affreuses misères de ce pays, qui a
-donné à ses fils, pendant les siècles où on
-les pourchassait de toutes parts, l'hospitalité,
-la tolérance et la paix.</p>
-
-<p>«&nbsp;Puisque personne n'entend votre cri de
-grâce, m'écrit la dame inconnue, trouvez
-des paroles pour persuader aux politiciens
-que l'existence de ce peuple est utile&hellip;&nbsp;»
-Mais c'est que je n'entends rien, hélas! aux
-questions d'équilibre européen et d'économie
-politique. Je ne puis que répéter ce
-que tout le monde sait : «&nbsp;La chute de Stamboul
-aux mains des Bulgares aura une
-répercussion terrible sur des millions de
-musulmans répandus jusqu'au fond de
-l'Afrique et de l'Asie ; l'Angleterre, la
-France, sembleraient donc avoir un intérêt
-capital à l'empêcher.&nbsp;»</p>
-
-<p>J'entends des gens m'objecter naïvement
-que Mahomet II avait bien pris Constantinople.
-Mais, pardon, cela se passait en 1453.
-Si, en plus de cinq siècles de soi-disant progrès,
-des peuples qui se glorifient du titre
-de chrétiens refont la même chose et <i>en
-tuant environ dix fois plus d'hommes</i>, cela
-me paraît un peu la banqueroute de notre
-civilisation et de notre faux christianisme.</p>
-
-<p>Ne vaudrait-il pas la peine, aussi, &mdash; mais,
-là, je sais bien que l'on m'écoutera
-moins que jamais, &mdash; de préserver ces
-merveilles d'art que les Turcs ont accumulées
-en cinq siècles de domination et qui
-font de Constantinople la ville unique au
-monde. Qu'on ne me dise pas que les Bulgares
-y rétabliront la beauté évanouie de
-Byzance ; non, la laideur du modernisme,
-c'est tout ce qu'ils y sauront apporter. Quand
-la silhouette des minarets et des dômes ne
-se découpera plus sur le ciel, que restera-t-il?
-Que restera-t-il quand les profondes
-mosquées toutes bleues de faïence auront
-perdu leur mystère, quand il n'y aura plus
-alentour la reposante magie des cyprès et
-des tombes? D'ailleurs, sous la ruée furieuse
-des armées d'invasion, le jour où les Turcs se
-crisperont dans le dernier sursaut d'agonie,
-le jour où Stamboul sera tout à feu et à
-sang, la coupole de Sainte-Sophie elle-même
-est menacée d'un effondrement sans
-recours.</p>
-
-<p>Et, enfin, puisqu'il faut renoncer à
-éveiller tout sentiment de justice et de pitié,
-puisqu'il n'est plus possible de rectifier,
-même par des témoignages cent fois plus
-autorisés que le mien, la légende des Bulgares
-inoffensifs et tendres, à côté des Turcs
-massacreurs, voici une raison encore qui, à
-première vue, semblera bien étrange, bien
-futile ; mais tant d'esprits réfléchis l'ont
-déjà trouvée avant moi! Il n'y a pas, dans
-la vie, que des usines, des chemins de fer,
-des «&nbsp;débouchés commerciaux&nbsp;», des shrapnells,
-de la vitesse et de l'affolement. En
-dehors de tout ce néfaste bric-à-brac, devant
-quoi se pâme la masse des médiocres et
-qui mène aux finales désespérances, il y a
-aussi le calme qu'il faudrait nous conserver
-quelque part, il y a le recueillement et le
-rêve. A ce point de vue, la Turquie, la vieille
-Turquie des campagnes, la Turquie honnête
-et religieuse, comme une sorte d'oasis au
-milieu de tourbillons et de fournaises, serait
-aussi utile au monde que ces grands jardins
-dont on sent de plus en plus la nécessité au
-milieu de nos villes trépidantes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="h2" id="l3">III</h3>
-
-
-<p class="date">Décembre 1912.</p>
-
-<p>«&nbsp;Atrocités turques.&nbsp;» &mdash; Ce cliché des
-alliés (que propage, à l'aide de ses <span lang="en" xml:lang="en">banknotes</span>,
-certain Comité balkanique<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>) continue
-de se reproduire triomphalement dans la
-presse française, et chaque fois, d'aimables
-inconnus prennent la peine de découper l'entrefilet,
-pour le mettre sous enveloppe à
-mon adresse, s'imaginant me confondre.
-Hélas! oui, il est à peu près avéré que les
-vaincus, à certaines heures, traqués, délirant
-de faim et de désespoir, ont massacré, &mdash; beaucoup
-moins toutefois, infiniment
-moins que leurs ennemis le prétendent.
-Tant de correspondants de guerre,
-étrangers et non suspects de partialité, leur
-ont rendu justice et racontent même que
-traversant en affamés des villages grecs, ils
-se bornaient à mendier aux portes un morceau
-de pain! Voici à peu près comment ces
-correspondants s'expriment<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> : «&nbsp;Puisqu'il
-se trouve, en Europe, des gens écrivant du
-fond de leur cabinet de travail que les soldats
-turcs sont pillards et massacreurs, c'est
-un devoir pour nous de protester énergiquement.
-Nous n'avons constaté chez eux que
-de l'endurance et de la modération, et jamais
-nous n'avons assisté à aucun acte de barbarie.&nbsp;»
-Malgré ces témoignages, je serais
-injuste en ne reconnaissant pas que çà et là
-ils ont vu rouge.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Siégeant à Londres, si je ne me trompe.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> M. Jean Rodes, du <i>Temps</i> ; le baron Tycka, du <i lang="de" xml:lang="de">Lokal-Anzeiger</i> ;
-M. Paul Erio, du <i>Journal</i> ; M. Paul Genève,
-des Débats ; le major Zwonger, du <i lang="de" xml:lang="de">Berliner Tageblatt</i> ;
-M. Renzo Larco, du <i lang="it" xml:lang="it">Corriere de Milan</i> ; M. Vord Preise,
-du <i lang="en" xml:lang="en">Daily Mail</i>, etc&hellip; Je n'ai malheureusement pas retenu
-les noms des autres.</p>
-</div>
-<p>Mais les alliés! Les alliés, moins excusables,
-d'abord parce qu'ils étaient les vainqueurs,
-ensuite parce qu'ils n'enduraient
-pas les tortures de la faim, et surtout parce
-qu'ils s'avançaient au nom du Christ, les
-alliés, quand dressera-t-on le bilan de leurs
-excès et de leurs crimes? On commence à
-s'en émouvoir tout de même, malgré le
-parti pris de fermer les yeux sur tant de
-cruautés qu'ils ont commises. Voici les Roumains
-qui accusent les Grecs d'avoir massacré
-les Koutzo-Valaques. Voici des nouvelles
-de Vienne affirmant que les troupes
-du général Jankovich auraient détruit de
-nombreux villages en Albanie, que des milliers
-d'Albanais auraient été massacrés ou
-enterrés vivants. Sous les murs d'Andrinople,
-des ambulanciers turcs qui venaient,
-munis de leur drapeau, secourir des blessés
-serbes, ont été accueillis par une fusillade.
-Tout dernièrement à Dedeagatch, le fait n'est
-pas discutable, une bande bulgare a pillé,
-massacré, incendié pendant trois jours, continuant
-l'horrible besogne que les «&nbsp;comitadjis&nbsp;»
-ont depuis si longtemps commencée.
-Mais les pauvres Turcs manquent d'argent
-pour semer la noble indignation dans certaine
-presse qui est à vendre, et qui, malheureusement,
-influence à sa suite toute la
-presse restée de bonne foi&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>A propos des Bulgares, je citerai ce fragment
-de la lettre d'un Français qui avait
-longtemps habité la Thrace, mais qui s'est
-vu forcé de fuir devant l'invasion des «&nbsp;libérateurs&nbsp;» :</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;Dans les journaux de France, je lis les continuels
-dithyrambes en l'honneur des armées
-balkaniques, principalement de ce peuple bulgare
-qui, tout entier, se rue vers l'ennemi héréditaire
-avec, à sa tête, le pope hirsute. Race
-contre race, la croix orthodoxe &mdash; le plus fanatique
-des emblèmes religieux &mdash; la croix contre
-le croissant, suivant la parole du catholique
-romain Ferdinand de Cobourg.</p>
-
-<p>»Le spectacle est inoubliable pour qui a vu
-arriver ces théories sans fin d'hommes taillés
-comme à coups de serpe dans un bois rugueux,
-ces lourds soldats coiffés de la casquette moscovite
-et ce flot, à leur suite, de montagnards
-couverts de peaux de bêtes, &mdash; les hordes d'Attila, &mdash; tous,
-disant avec fierté : «&nbsp;Là où nous
-sommes passés, l'herbe ne repoussera de cinq
-années!&nbsp;»</p>
-
-<p>»Oui, on peut leur dédier des dithyrambes,
-mais ils en ont déjà inscrit eux-mêmes sur
-toutes les sentes de la Macédoine, sur les décombres
-des villages musulmans où ils ont
-commis les pires horreurs et dont les flammes
-d'incendie s'élèvent encore de toutes parts,
-obscurcissant de leur âcre fumée tous les
-horizons ; ils en ont inscrit sur des milliers de
-cadavres, et sur les visages émaciés des vieillards,
-des femmes, des enfants, les rescapés
-des massacres, qui se traînent jusqu'à Constantinople,
-ayant semé de morts et d'agonisants le
-long chemin de leur calvaire.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il est vrai, le séjour des alliés dans Salonique
-a quelque peu terni leur auréole. Salonique
-n'est pas un lieu perdu, comme tant
-de villages de l'intérieur, et il y avait là des
-Français dont les yeux forcément se sont
-ouverts. Les vexations contre un officier de
-notre marine de guerre ont commencé de
-refroidir l'enthousiasme pour les «&nbsp;libérateurs&nbsp;».
-Ensuite, au lendemain de leur
-arrivée, les Grecs, pour quelques malédictions
-poussées à leur passage, ont fait feu
-sur la foule sans armes et tué cinq cents
-personnes (de <i>la populace turque</i>, pour
-employer l'heureuse expression de certain
-<span lang="en" xml:lang="en">reporter</span>). Et puis, tout aussitôt, le Consulat
-de France a été débordé par les justes
-plaintes de nos compatriotes. On connaît,
-entre autres aventures, celle de cette Française,
-madame Simon, coupable d'avoir
-donné, sur le pas de sa porte, un morceau
-de pain et un verre d'eau à de pauvres
-Turcs, et odieusement brutalisée, pour ce
-fait, par un officier grec qui ne craignit pas
-d'arracher à ces affamés l'humble aumône.
-Voici d'ailleurs ce que m'écrit un négociant
-français de passage à Salonique :</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;Guidée par des compatriotes levantins, délateurs
-infatigables, l'armée grecque pénètre, par
-bandes d'apaches, d'abord chez les Juifs, &mdash; ils
-sont ici près de quatre-vingt mille, parlant le
-français, aimant la France, &mdash; qu'ils accusent
-de les empoisonner! Là, ils font sortir les
-hommes des maisons, les ligotent, les frappent,
-les massacrent parfois, puis s'en retournent
-violer les femmes. Ailleurs, partout, ils brisent
-les portes et, baïonnette au canon, se font
-remettre l'argent, même celui du pain des pauvres.</p>
-
-<p>»Ce sont encore les inoffensifs citadins qu'on
-fouille en pleine rue ; les malheureux soldats
-ottomans auxquels on enlève leurs derniers
-centimes, leur montre et jusqu'à leurs vêtements.
-C'est un major turc qu'on dépouille et
-qu'on soufflette ; un autre officier qu'on veut
-forcer à embrasser le drapeau hellène ; des prisonniers
-laissés à la pluie, dans la boue, sans
-pain et implorant un peu d'eau pour apaiser
-leur fièvre : «&nbsp;Sou! Sou!&nbsp;» (De l'eau! De
-l'eau!) et qu'on repousse à coups de crosse.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p id="page90">Et les officiers français du <i>Bruix</i> étaient
-là, qui ont vu des soldats serbes et grecs
-crever les yeux à des prisonniers turcs&hellip;</p>
-
-<p>De ces prouesses, nos journaux ont cependant
-l'air enfin de s'émouvoir. Oui, il
-eût mieux valu, pour le bon renom des nouveaux
-Croisés, que tout continuât de se
-passer en catimini, au fin fond des provinces ;
-la légende de leur mansuétude se
-serait mieux conservée.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Somme toute, si les Turcs ont commis
-des excès parfois, <i>le moins</i> qu'on puisse dire
-des alliés, c'est qu'ils en ont commis tout
-autant et qu'il est plus difficile de leur
-accorder le bénéfice des circonstances atténuantes.
-Ces peuples, qui s'exécraient depuis
-des siècles, se sont fait la guerre
-comme au Moyen âge, avec cette différence
-qu'ils disposaient d'armes infiniment plus
-meurtrières.</p>
-
-<p>Eh! le Moyen âge avait du bon ; la Croix
-rouge ni le Croissant rouge ne fonctionnaient
-encore ; on ne ramassait pas les
-blessés pour prolonger, à force de soins
-maternels, leurs pauvres existences mutilées ;
-mais on blessait tellement moins! On
-ignorait en ce temps-là nos armes qui fauchent
-cent hommes par seconde, et les pires
-guerres d'alors ne donnaient pas le vingtième
-des cadavres qui gisent à cette heure
-sur les champs de la Thrace. Je ne vois
-donc vraiment pas qu'il y ait tant lieu de
-crier hurrah pour «&nbsp;la civilisation et le progrès&nbsp;».</p>
-
-<p>A propos de ces nouvelles machines à
-tuer, j'ai dû m'expliquer mal, dans une précédente
-lettre, puisque des gens de bonne
-foi en ont pu conclure que je prêchais l'antimilitarisme.
-Mon Dieu! par quel manque
-absolu de logique, par quel monstrueux
-contresens peut-on bien passer, de l'horreur
-pour la guerre moderne, à la déconsidération
-et à la haine pour ces hommes, de plus
-en plus sublimes, qui sont obligés de la
-faire? Mais, à mesure que les batailles, les
-inévitables batailles tournent davantage à la
-boucherie rouge, est-ce que le respect, au
-contraire, ne devrait pas grandir pour ceux
-qui ont le devoir de les affronter? Aux plus
-humbles de nos soldats, donnons des musiques,
-donnons des dorures et des plumets,
-tout ce qui pourra exalter leur jeune enthousiasme
-et les parer mieux pour la belle
-mort ; que la foule au passage s'incline, les
-salue comme les plus nobles des enfants de
-France, que tous les suivent des yeux avec
-des larmes, et que les jeunes filles leur
-jettent des fleurs!&hellip; Voilà mon antimilitarisme
-cette fois nettement étalé&hellip; Oh! oui,
-ayons-en pour nous-mêmes, des machines
-qui tuent vite, qui tuent par monceaux, et
-tâchons que ce soient les nôtres les plus
-diaboliques ; il le faut bien, hélas! puisque
-nous sommes la proie désignée aux peuples
-d'à côté, qui, tous les jours, inventent contre
-nous quelque nouvel arrosage à la mitraille.
-Mais gardons très jalousement nos hideux
-secrets, car, où le crime et le dégoût commencent,
-c'est lorsque dans un but de
-lucre, «&nbsp;pour faire marcher l'industrie française&nbsp;»,
-nous les vendons à des étrangers,
-préparant ainsi des tueries qui ne nous sont
-pas nécessaires.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>P.-S.</i> &mdash; Avant de terminer, je tiens à faire
-amende honorable, sincère et spontanée aux
-Arméniens, du moins en ce qui concerne
-leur attitude dans les rangs de l'armée ottomane.
-Ce n'est certes pas à cause des protestations
-qu'ils ont insérées, à coups de
-pièces d'or, dans la presse de Constantinople ;
-non, mais j'ai pour amis des officiers
-turcs ; j'ai su par eux, à n'en pas douter,
-que mes renseignements de la première
-heure étaient exagérés, et que, malgré bon
-nombre de désertions préalables, les Arméniens
-placés sous leurs ordres s'étaient
-conduits avec courage. Donc, je suis heureux
-de pouvoir retirer sans arrière-pensée
-ce que j'avais dit à ce sujet et je m'en
-excuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="h2" id="l4">IV</h3>
-
-
-<p>Le chapitre précédent contient, à la <a href="#page90">page
-90</a>, trois lignes qui ont fait couler beaucoup
-d'encre :</p>
-
-<p>«&nbsp;Et les officiers français du <i>Bruix</i> étaient
-là, qui ont vu des soldats serbes et grecs
-crever les yeux à des prisonniers turcs&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Ces trois lignes, je les avais trouvées
-telles quelles dans un grand journal parisien,
-où, deux mois auparavant, elles paraissaient
-sans donner lieu à aucune objection de la
-part de personne, et je les avais admises en
-toute confiance, parce qu'elles venaient d'un
-officier dont la parole pour moi ne fait pas
-doute ; elles étaient du reste les <i>seules</i> que
-je n'avais pas cru nécessaire de vérifier.</p>
-
-<p>Mais, dès qu'elles reparurent signées de
-mon nom, le commandant du <i>Bruix</i>, interrogé
-<i>diplomatiquement</i> par le gouverneur
-de Salonique, prince Nicolas de Grèce, crut
-devoir lui adresser la réponse suivante, qui
-fut insérée à grand fracas dans d'innombrables
-journaux :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="date">Salonique, 4 février.</p>
-
-<p class="ind">«&nbsp;Altesse,</p>
-
-<p>»En réponse à la communication verbale que
-le commandant Vachopoulo, chef de votre état-major,
-m'a présentée aujourd'hui de votre part,
-j'ai l'honneur de porter à la connaissance de
-Votre Altesse Royale le résultat de mes recherches.
-J'ai réuni tous les officiers de l'état-major
-du <i>Bruix</i> et leur ai lu l'affirmation qui nous
-est prêtée dans le livre intitulé la <i>Turquie agonisante</i>,
-de notre concitoyen le capitaine de vaisseau
-en retraite Julien Viaud (Pierre Loti), que
-les officiers français du <i>Bruix</i> étaient là qui ont
-vu des soldats serbes et grecs crever les yeux à
-des prisonniers turcs. Tous ont été unanimes à
-déclarer que cette affirmation est purement gratuite
-et que rien ni dans leurs paroles, ni dans
-leurs écrits, n'autorise l'auteur à les prendre à
-témoin de faits de cette nature qu'ils n'ont
-jamais eu l'occasion de constater.</p>
-
-<p>»Je rends compte au ministre de la Marine
-de la façon dont nous avons été mis en cause à
-notre insu et lui demande de vouloir bien
-faire prier l'auteur de la <i>Turquie agonisante</i> de
-supprimer cette affirmation, contraire à la
-vérité.</p>
-
-<p>»Je prie Votre Altesse Royale de vouloir
-agréer l'hommage de mes sentiments les plus
-respectueux. &mdash; <span class="small">DELAGE.</span>&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>La forme brutale de ce démenti donné à
-un camarade serait plus compréhensible si
-le commandant du <i>Bruix</i> n'avait rien
-trouvé à redire dans la conduite des alliés
-envers les vaincus, &mdash; et tel n'était pas le
-cas, ainsi qu'on en va juger.</p>
-
-<p>Aussitôt, joie et explosion d'injures contre
-moi dans certaine presse : «&nbsp;Voyez, voyez
-ce que vaut sa documentation!&nbsp;» Et de
-pauvres petits journaux levantins, exultant
-de ce qu'il se trouvait enfin un officier français
-<i>ayant l'air</i> de démentir les atrocités
-des libérateurs, vomirent sur mon nom les
-pires immondices.</p>
-
-<p>Alors le lieutenant de vaisseau, de qui je
-tenais l'affirmation incriminée, vint loyalement
-et courageusement dégager ma responsabilité
-en publiant la belle lettre suivante :</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;M. Pierre Loti, répondant au démenti infligé
-par le commandant du <i>Bruix</i> à propos des
-atrocités commises à Salonique par les troupes
-orthodoxes, déclare, en des termes dont je suis
-très touché, que cette information lui est venue
-d'un officier français, dont la parole pour lui
-ne fait pas de doute. Je suis cet officier, &mdash; moi,
-Claude Farrère, &mdash; c'est moi qui ai fourni
-l'information et je m'empresse d'apporter mon
-témoignage. C'est moi qui, bien avant M. Pierre
-Loti, ai publié à diverses reprises le fait, en
-indiquant d'ailleurs les références que j'en
-avais, le tout sans qu'un seul démenti m'ait
-été, jusqu'à ce jour, opposé.</p>
-
-<p>»Voici, d'ailleurs, exactement, un passage
-que j'ai relevé dans la lettre, &mdash; lettre non <i>diplomatique</i>
-celle-ci, mais tout intime, &mdash; qu'un officier
-de notre marine, embarqué sur un croiseur
-du Levant (autre que le <i>Bruix</i>), adressait à sa
-femme en date du 6 décembre 1912. Cette lettre
-n'est plus entre mes mains, mais j'ai eu la précaution
-de la faire lire à vingt témoins qu'on
-ne récusera pas : MM. Letellier, directeur du
-<i>Journal</i> ; Lepage, secrétaire général du <i>Journal</i> ;
-A. Meyer, directeur du <i>Gaulois</i> ; P. de Cassagnac,
-directeur de l'<i>Autorité</i> ; et beaucoup d'autres&hellip;</p>
-
-<p>»Le passage en question était ainsi conçu :</p>
-
-<p>«&nbsp;<span class="i">Les télégrammes du commandant du <i>Bruix</i>
-sont ceux d'un homme qui voit les choses comme
-elles sont. Il ne mâche pas les mots et ce qu'il
-raconte est épouvantable. On pille, on brûle, on
-tue, partout.</span></p>
-
-<p>»<span class="i">Les réguliers grecs et bulgares, eux, crèvent
-les yeux à leurs prisonniers, affirme-t-on ici, à
-4.000 prisonniers, paraît-il!</span>&nbsp;»</p>
-
-<p>»Je ne puis nommer l'officier qui a signé ces
-phrases. Mais je garantis son honneur sur le
-mien. Plusieurs témoins dont j'ai fourni les
-noms le connaissent d'ailleurs, et savent le
-crédit qu'on peut donner à une affirmation de
-sa bouche.</p>
-
-<p>»Cette lettre ne dit pas, je le reconnais, que
-c'est le commandant du <i>Bruix</i> qui a vu crever
-des yeux, ainsi que votre rédacteur, &mdash; en
-toute bonne foi, j'en suis convaincu, &mdash; a
-commis l'erreur de l'imprimer formellement
-sous ma signature, dans l'article que M. Pierre
-Loti n'a fait que reproduire. Et le démenti
-<i>diplomatique</i>, qui nous est infligé avec tant
-d'éclat, se spécialise prudemment sur cette
-question de détail : les yeux crevés. Les atrocités
-signalées par le commandant du <i>Bruix</i>
-étaient autres que celles-là, voilà tout. «&nbsp;<i>On
-pille, on brûle, on tue!&hellip;</i>&nbsp;» Pillage, incendie,
-massacre, n'est-ce pas déjà bien? Et c'est une
-phrase au moins que personne ne pourrait
-loyalement démentir.</p>
-
-<p>»Pour ce qui est des yeux crevés, si l'on tient
-particulièrement à ce genre d'horreur, des
-témoins qui ne se récuseront pas sont légion en
-Orient, ainsi que pour les nez coupés, les
-lèvres et les oreilles coupées. Les massacres et
-les atrocités balkaniques ne sont plus discutables,
-de bonne foi ; les journaux étrangers
-en sont remplis et, seule, la presse française a
-accepté le mot d'ordre du silence. Le but de
-cette lettre n'est donc pas de les affirmer, ce
-serait superflu, mais seulement d'établir que
-le <i>Bruix</i> n'a pas manqué non plus d'en avoir
-connaissance.</p>
-
-<p>»Quant à M. Pierre Loti, que dire des obstinés
-qui, après mon témoignage, continueraient à
-l'injurier pour l'incident du <i>Bruix</i>, et à nier que
-son livre soit un livre loyal dont chaque affirmation
-repose sur un document précis ou sur
-la parole d'un homme d'honneur?&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Eh bien, parmi tant de journaux qui
-avaient publié le <i>démenti</i> avec tant d'éclat,
-il ne s'en est pas trouvé un seul pour
-insérer l'explication, le <i>démenti moral du
-démenti</i>!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="h2" id="l5">V</h3>
-
-
-<p class="date">28 décembre 1912.</p>
-
-<p>Et quand même les Turcs auraient commis,
-pendant cette guerre, tous les méfaits
-que, malgré mille témoignages autorisés,
-on leur prête si obstinément, serait-ce à
-nous de les accabler avec tant de haine?
-Avons-nous oublié que la France est du
-nombre des nations qui, au début des hostilités,
-leur avaient solennellement garanti
-l'intégrité de leur territoire, et qui, en arrêtant
-ainsi par de fausses promesses leurs
-préparatifs militaires, ont trop contribué à
-leur désastre<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>? Comment ne pas s'indigner
-de ce déchaînement d'injures dans la presse
-française, qui leur fut jadis favorable et les
-eût encensés en cas de réussite? Tout au
-plus était-ce à attendre de certains journaux
-ultra-sectaires qui pour un peu exalteraient
-encore la Saint-Barthélemy ou les Dragonnades,
-et qui, par une misérable déformation
-de l'enseignement du Christ, admettent
-que l'on aille imposer la croix à coups de
-mitraille. &mdash; Ce qu'il y a d'incohérent du
-reste, et d'absurde, c'est qu'en Turquie ces
-mêmes catholiques romains n'ont pas de
-pires ennemis que les orthodoxes et s'entendent
-cent fois mieux avec les Turcs. Ils
-doivent bien rire, les popes de l'exarchat
-bulgare, rire dans leur barbe mal tenue, en
-voyant nos cléricaux chanter leur victoire!
-Mais ils ont la haine acharnée des papistes,
-ces gens-là, comment ne le sait-on pas en
-France? Il suffit d'ailleurs de relire un peu
-l'histoire contemporaine pour en trouver
-partout les preuves matérielles. En Terre
-Sainte, n'est-ce pas la police turque qui protège
-le clergé français contre les attaques à
-main armée des moines et du clergé orthodoxes?
-A-t-on oublié que, même de nos
-jours, en 1873, trois cents moines grecs
-armés en brigands vinrent envahir la sainte
-grotte de Bethléem, blesser les Franciscains
-qui y priaient, saccager et piller le
-sanctuaire, arracher jusqu'aux plaques de
-marbre qui couvraient la crèche? En 1899,
-dans cette même église, un fanatique grec
-tua le sacristain et tira à coups de revolver
-contre les religieux français qui passaient
-en procession. En 1901, au seuil du Saint-Sépulcre,
-des moines grecs attaquèrent avec
-préméditation les religieux franciscains et
-eurent le temps d'en blesser grièvement une
-quinzaine avant que la police turque fût
-venue à leur secours. Hier, en 1907, les
-Grecs de Constantinople n'ont-ils pas mené
-une abominable campagne contre nos Lazaristes
-qui dirigent à Galata le grand collège
-de Saint-Benoist&hellip; Et de tels exemples fourmillent,
-on en citerait à ne plus finir. Qu'on
-le sache bien, du jour où l'intolérante croix
-bulgare aura remplacé le croissant, tous nos
-religieux et nos religieuses n'auront plus
-qu'à fermer les milliers d'établissements
-d'éducation qu'ils dirigent si librement là-bas.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> On sait que, sur la foi de ces fallacieuses promesses,
-la Turquie avait consenti, peu avant la déclaration de
-la guerre, à congédier toute une classe de ses soldats ;
-ainsi surprise, elle se vit obligée d'envoyer au feu, pour
-les premiers jours si décisifs, de jeunes recrues que l'on
-n'avait pas eu le temps d'exercer, et des chrétiens, bulgares
-ou grecs, incorporés depuis la Constitution, qui,
-bien entendu, se battirent mal contre leurs frères.</p>
-</div>
-<p>Enfin, malgré tout, que certains outranciers
-du catholicisme se soient laissé prendre
-à ce mot de «&nbsp;croisade&nbsp;», lancé avec tant
-d'audacieuse adresse par Ferdinand de Cobourg,
-je le comprends encore ; mais les
-autres, qui sont insensibles à toute idée cultuelle
-et n'ont même pas l'excuse d'être
-aveuglés par le fanatisme, pourquoi insultent-ils,
-ceux-là aussi? Est-ce que la détresse
-des vaincus, est-ce que les cent mille
-cadavres qui jonchent encore la terre ne
-commandent pas au moins un peu de respect?
-Si les Turcs ont été coupables, ce
-n'est pas contre nous ; ne serait-il pas plus
-décent de faire au moins silence devant leur
-agonie? Comment ose-t-on, en présence du
-charnier d'Hademkeui, aller jusqu'à la raillerie,
-jusqu'à la basse et immonde caricature!
-De piètres barbouilleurs composent des
-images où l'on voit le Khalife et même le
-Prophète en de bouffonnes attitudes. Des
-écrivassiers (qui n'ont jamais mis le pied
-en Turquie, bien entendu) profitent de la
-lugubre actualité, pour expectorer des romans
-(de «&nbsp;<i>grands romans historiques</i>&nbsp;», s'il
-vous plaît) qui s'appellent les «&nbsp;<i>Tigres du
-Bosphore</i>&nbsp;», ou les «&nbsp;<i>Monstres de Stamboul</i>&nbsp;».
-Dernièrement un petit télégraphiste
-parisien, au service de la Bulgarie, ayant
-intercepté les ondes hertziennes, qui allaient
-de Stamboul vers la malheureuse et héroïque
-Andrinople demander des nouvelles, répondit
-à la question par le mot de Cambronne,
-et il se trouva un <span lang="en" xml:lang="en">reporter</span> de grand
-journal pour déclarer cela «&nbsp;très énergique
-et très français&nbsp;»! &mdash; A quel degré de basse
-muflerie sommes-nous donc tombés&hellip;</p>
-
-<p>Ils ne se figurent pas, ces insulteurs de
-vaincus, l'étonnement douloureux, la haute
-déception sur l'âme française qu'ils sèment
-en pays d'Islam. A ce sujet, deux lettres,
-parmi tant d'autres, m'ont paru caractéristiques,
-et j'en citerai des passages.</p>
-
-<p>D'abord celle-ci, qui est signée : «&nbsp;Un
-groupe de jeunes filles musulmanes.&nbsp;»</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;Comme nous sommes heureuses de voir
-qu'il y a dans cette Europe si réaliste et si perfide
-un c&oelig;ur qui a pitié de nous!</p>
-
-<p>»Après la crise terrible que nous venons de
-traverser, l'Orient se fermera encore plus à cette
-fameuse civilisation que l'on veut lui inoculer
-et que, jusqu'à ce moment, il désirait sans trop
-la connaître. Plus que jamais le Turc se replongera
-dans le passé, dans ce passé si doux et si
-beau où le rêve &mdash; mot qui n'a plus de signification
-chez vous &mdash; était toute sa vie&hellip;</p>
-
-<p>»La plupart des grands diplomates prétendent
-que cette guerre ouvre une ère nouvelle.
-Oui, ceci est très vrai, l'année qui s'écoule a
-emporté toutes nos illusions sur les nations
-européennes et surtout sur la France qui nous
-était la plus chère. Rien ne reste de ce sentiment
-d'admiration que, dans notre puérilité,
-nous avions pour vos grands mots, vos grandes
-actions et vos grands principes. Vos mots sont
-vides, vos actes intéressés, et vos principes stériles,
-il suffit d'un coup de vent que souffle <i>l'intérêt</i>
-pour briser tout cela.</p>
-
-<p>»Le mot «&nbsp;européen&nbsp;» signifiait jadis pour
-nous «&nbsp;supérieur&nbsp;». Mais nous la jugeons actuellement,
-la supériorité de l'Europe : elle s'affirme
-à coups de canon et par des injustices. Vous qui
-nous connaissez si bien, dites-nous, est-ce que
-nous méritions un tel châtiment?&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>La seconde lettre émane du grand chef
-des derviches, tourneurs et autres. &mdash; Je
-souris en songeant que, pour le public français
-documenté si à rebours sur les choses
-turques, un chef de derviches doit représenter
-une espèce de sorcier aux trois quarts
-sauvage, avec naturellement un croissant
-énorme planté au-dessus de la tête. Et c'est
-au contraire, sous un simple bonnet de feutre,
-un religieux calme et doux, d'une distinction
-exquise et d'une haute culture littéraire
-qui parle très purement notre langue, ainsi
-qu'on en pourra juger par ce textuel passage :</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;La France s'était faite jusqu'ici la protectrice
-des vaincus ; c'était là pour nous, peuple de
-l'Orient, son plus beau titre de gloire ; en elle
-brillait cet idéal qui nous attirait tous ; voilà
-pourquoi nous étions si avides de nous initier
-à sa langue, à sa littérature, à sa civilisation.
-Aujourd'hui elle abandonne ses traditions généreuses.
-Les journaux semblent prendre à tâche
-de tourner l'opinion publique contre nous, et
-c'est à peine si quelques âmes plus directement
-averties s'indignent de tant d'injustice, etc.</p>
-
-<p class="sign">»<i>Signé</i> : <span class="small">DERVICHE HADJI SELAHEDDIN</span>.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>En effet, on nous aimait encore en Turquie,
-par une tradition ancestrale remontant
-à beaucoup d'années et toujours très
-solide. Le dicton, &mdash; qui n'est plus vrai
-aujourd'hui, hélas! &mdash; le vieux dicton : «&nbsp;La
-Méditerranée est un lac français&nbsp;» se justifiait
-encore dans cette seule partie du Levant.
-Malgré l'infiltration allemande, militaire et
-commerciale, ce qui venait de France, coutumes,
-langages, beaux-arts, avait gardé là-bas
-une sorte de charme supérieur qui ne
-se comparait à aucun autre. Le tort d'avoir
-commandé en Allemagne les nouvelles
-machines à tuer, nous ne saurions le reprocher
-qu'au gouvernement, et la nation n'en
-est pas responsable ; dans tous les cas, cela
-ne constituerait qu'un épisode, en désaccord
-avec quatre siècles de fidélité. Oui, jusqu'à
-la déception morale, si profonde, que nous
-venons de leur causer en les insultant, les
-Turcs nous aimaient, et nous voyaient toujours
-sur notre piédestal d'autrefois ; pour
-eux nous représentions encore la pensée
-noble et chaleureuse, l'essor vers l'idéal, la
-générosité, l'élégance. Et puis ils se figuraient
-que nous les aimions aussi, et c'est
-du côté de la France qu'ils s'étaient habitués
-à tourner leurs regards, aux heures
-néfastes, pour y trouver sinon du secours
-matériel, au moins de la sympathie et du
-réconfort. L'ironie, les injures ont glacé
-tout cela, portant un préjudice sans remède
-à notre influence séculaire en Orient.</p>
-
-<p>Cependant qu'ils sachent bien, les pauvres
-vaincus, qu'il leur reste l'estime et l'affection
-des Français qui ont habité parmi eux, &mdash; et
-ceux-là seuls valent qu'on les écoute.
-Je reçois tant et tant de lettres qui viennent
-spontanément l'affirmer, cette estime,
-lettres de diplomates, de religieux, de négociants
-dont la vie s'est écoulée en Turquie ;
-tous m'écrivent : défendez, continuez de
-défendre ce peuple foncièrement loyal, tolérant
-et bon.</p>
-
-<p>J'ai bien dit : tolérant, car le peuple turc
-n'a cessé de l'être depuis son entrée en
-Europe ; il pourrait sur ce point être cité en
-exemple à celui de France, qui persécutait
-si cruellement jadis au nom du catholicisme
-et qui aujourd'hui, au nom de la libre-pensée,
-persécute jusqu'aux humbles petites
-S&oelig;urs amies des malades et des pauvres.
-Non seulement, au début des temps modernes,
-les Turcs ont recueilli tous les malheureux
-juifs chassés d'Espagne ; mais, dès
-leur arrivée d'Asie, n'ont-ils pas laissé la
-liberté religieuse à tous les vaincus? Lorsqu'ils
-ont massacré, dans la suite, lorsqu'ils
-ont terni leur histoire de ces taches lamentables,
-ce n'est pas à cause de la croix ; c'est
-par des sursauts d'une haine, trop justifiée
-hélas! contre ceux qui dans leur pays se
-réclament du Christ. La croix, mais les
-musulmans de Stamboul l'avaient arborée,
-cousue sur leur poitrine, aux premiers jours
-de la Constitution, pour mieux fraterniser
-avec leurs sujets chrétiens! Sous leur joug,
-les peuples de la Macédoine, hier encore,
-avaient leurs églises, leurs écoles, parlaient
-leur langue <i>sans qu'on leur imposât même
-d'apprendre celle de la Turquie</i>. L'empereur
-allemand n'en use pas ainsi avec les Alsaciens
-et les Polonais! Et tout cela sans doute
-eût pu durer sans oppression ni froissement,
-si les races soumises, &mdash; dont le désir d'affranchissement
-est du reste trop légitime et
-trop noble pour être discuté, &mdash; s'étaient
-montrées moins fanatiques et moins brutales.
-Mais les Macédoniens avaient leurs brigands
-et leurs bombes, les Bulgares avaient leurs
-«&nbsp;comitadjis&nbsp;» dont les atrocités ne se comptent
-plus. Quant aux paysans monténégrins,
-on ne connaît pas assez leur touchante coutume
-de couper le nez à leurs voisins musulmans,
-quand ils peuvent en attraper quelques-uns
-au cours de leurs continuelles
-escarmouches, et j'ai vu de mes yeux, près
-de cette turbulente frontière, quantité de
-pauvres Turcs dont le visage était ainsi
-chrétiennement mutilé&hellip;</p>
-
-<p>Eh! oui, j'essaie bien de défendre l'Islam,
-comme on m'en prie de tant de côtés. Mais
-ma voix est couverte par les mille clameurs
-de tous ceux qui ne savent pas et
-qu'abusent les calomnies salariées, les absurdes
-légendes. C'est surtout par ignorance
-qu'ils insultent, par stupéfiante ignorance
-des choses de là-bas. Et puis ils confondent
-la nation avec son gouvernement, &mdash; qui
-n'est pas défendable, non plus que son
-administration et son intendance. Et ils
-vont même jusqu'à confondre les vrais
-Turcs avec ce ramassis d'aigrefins de toutes
-les races balkaniques ou levantines, qui se
-coiffent d'un fez pour venir vivre chez eux
-en parasites rongeurs, rongeurs jusqu'à l'os,
-et dont les déprédations ou l'usure, ruinant
-des villages entiers, excuseraient presque
-les pires vengeances des rudes et probes
-laboureurs d'Anatolie, à la fin révoltés&hellip;</p>
-
-<p>Il est étrange aussi de voir qu'un côté
-pratique de la question d'Orient échappe à
-la masse de nos compatriotes, en ce moment
-prosternés devant les vainqueurs. Mais nous
-avons en Turquie deux milliards et demi de
-capitaux qui fructifient depuis des années, &mdash; fructifient
-plutôt trop, oserais-je dire ; &mdash; que
-deviendra cet argent de notre
-épargne, aux mains des envahisseurs?</p>
-
-<p>Et puis surtout nous avons nos écoles,
-laïques ou confessionnelles, qui comportent
-en moyenne cent dix mille élèves parlant
-correctement notre langue. Quand la péninsule
-balkanique deviendra bulgare ou
-grecque, ce sera fermé, tout cela, fini ; en
-même temps disparaîtra l'enseignement du
-français dans toutes ces écoles musulmanes
-secondaires où il est obligatoire. Hélas! il y
-aura donc bientôt sur terre encore un pays
-de plus où s'éteindra peu à peu le cher langage
-de notre patrie!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="h2" id="l6">VI<br />
-LES PALADINS</h3>
-
-
-<p class="date">6 janvier 1913.</p>
-
-<p>Une image de journal me tombe sous les
-yeux ; elle représente les quatre rois alliés, à
-cheval, «&nbsp;prêts à reprendre les hostilités&nbsp;».
-Les voilà donc, ces quatre paladins, qui,
-derrière leurs armées, dans des ornières de
-boue sanglante et des ruisseaux rouges,
-s'avancent au nom du Christ!</p>
-
-<p>En tête, il y a Ferdinand de Bulgarie,
-celui qui sut le plus bruyamment jouer de la
-croix, qui en joua comme d'une grosse
-caisse pour entraîner à sa suite le troupeau
-des sectaires ou des naïfs. Son profil de vautour
-est connu, et aussi l'éclair féroce de ses
-tout petits yeux de tapir, percés comme à
-la vrille sous les plis des peaux retombantes.
-On sait le passé de ce Cobourg, si
-plein de morgue dans la vie privée en même
-temps que si cruel, qui fit enfermer cinq ans, &mdash; cherchez
-pourquoi!&hellip; &mdash; sa belle-s&oelig;ur,
-la malheureuse princesse Louise de Cobourg,
-et rendit martyre sa première femme, la
-princesse Maria-Luisa de Parme, dont le
-fantôme plaintif nous en apprendrait long,
-s'il était possible de l'évoquer ; hautain et
-cruel dans la vie privée, oui, mais peureux
-au début, sur son petit trône de fortune,
-s'en remettant à Stambouloff du soin
-de faire exécuter les gêneurs, passant
-même la frontière par prudence les jours
-d'exécution, jusqu'au moment où Stambouloff,
-devenu gêneur à son tour, fut
-assassiné à souhait par une main trop mystérieuse.</p>
-
-<p>Derrière lui se dessine la figure aiguë et
-mauvaise de Pierre Karageorgévitch, qui
-monta sur le trône par l'horrible assassinat
-du roi Alexandre et de sa femme ; on sait en
-outre qu'il est père d'un précoce criminel,
-qui, tout enfant, exerça contre un domestique
-son instinct du meurtre.</p>
-
-<p>Ensuite, vient le roitelet de Monténégro,
-qui, très pratique celui-là, eut l'ingénieuse
-idée d'organiser, au moment de la déclaration
-de guerre, un syndicat de baissiers à la
-Bourse, présidé par son fils, avec liquidation,
-il va sans dire, la veille même des premières
-hostilités. &mdash; Tel est ce pur trio des
-chevaliers de Jésus!</p>
-
-<p>Et enfin, à peine visible au lointain de
-l'image, paraît le roi de Grèce, qui semble
-étonné et honteux de chevaucher en leur
-compagnie.</p>
-
-<p>Le jour tout de même commence à se faire
-peu à peu sur cette croisade, à laquelle la
-croix n'a rien à voir, et sur les procédés
-des vainqueurs envers les vaincus. Malgré
-les dithyrambes de la presse salariée,
-malgré la censure rigoureuse coupant des
-passages entiers dans les rapports des correspondants
-de guerre, la vérité éclatera
-bientôt. Il se confirme que les atrocités et
-les tueries des alliés dépassent encore de
-beaucoup ce que j'indiquais dernièrement ; à
-Salonique en particulier, où il y eut trois
-jours de viols et de massacres, les témoins
-irréfutables sont légion. Les raffinements
-du genre ne manquèrent pas non plus ; et il
-est avéré que des prisonniers turcs, soldats
-ou officiers, furent renvoyés <i>vivants</i>, &mdash; mais
-sans nez, sans lèvres, sans paupières,
-le tout coupé avec des cisailles!&hellip;</p>
-
-<p>Et je ne résiste pas à citer <i lang="la" xml:lang="la">in extenso</i>,
-malgré son exaltation, cette lettre d'un diplomate
-français, hautement respectable et
-digne de foi, qui est très documenté, ayant
-habité dix ans la Macédoine.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="date">«&nbsp;Constantinople, le 25 décembre 1912.</p>
-
-<p class="ind">»<i>A Monsieur Pierre Loti.</i></p>
-
-<p>»Les Turcs massacrent! Aujourd'hui, crions
-plutôt : les Turcs sont massacrés! Oui, ils sont
-massacrés ; leurs blessés sont horriblement
-mutilés ; leurs femmes sont violées, leurs quartiers
-sont incendiés et pillés. Par qui? par des
-bandes de ces soldats sauvages qui ont exercé
-depuis dix ans leur métier de massacreurs en
-Macédoine. Et ces horreurs, au nom de quel
-principe élevé sont-elles commises? au nom de
-la civilisation, de la justice et de la liberté. Et
-l'Europe tout entière, dont la bouche est farcie
-de ces grands mots, applaudit joyeusement
-ceux qui commettent tant d'abominations. Oh!
-dérision! Quelle honte!</p>
-
-<p>»C'est au nom de la croix, s'écrie le roi Ferdinand.
-Mais de quelle croix parle-t-il? Ce n'est
-certes pas de la croix catholique dont il a fait
-abjurer à son fils la religion. Il ne peut pas
-non plus parler de la croix orthodoxe dont son
-peuple est séparé ; ce ne peut être qu'au nom
-de la croix bulgare exarchiste, au nom de cette
-croix qui a mis à feu et à sang toutes les villes
-et tous les villages habités par les autres races
-chrétiennes de la Turquie d'Europe, au nom de
-cette croix qui, demain, si le Turc est chassé
-en Asie, massacrera, pillera, tyrannisera les
-populations grecques, comme elle l'a fait en
-1907.</p>
-
-<p>»On parle volontiers des massacres des Turcs
-ordonnés par un seul homme, par Abdul-Hamid,
-mais on passe sous silence les massacres
-plus récents encore, organisés et exécutés en
-Macédoine et en Bulgarie même par l'élite de
-la population bulgare.</p>
-
-<p>»Pour calomnier, le Bulgare trouve des appuis
-partout. Le Turc, par sa résignation et parce
-qu'il ne sait pas ou plutôt ne daigne pas se
-défendre, supporte en silence toutes ces ignominies.</p>
-
-<p>»Vous faites appel à la pitié, vous demandez
-grâce pour les vaincus. Mais y a-t-il des sentiments
-de pitié en Europe? Y a-t-il encore de la
-noblesse, de la générosité? Quand on voit des
-gens qui du fond de leur bureau ne savent plus
-manier leur plume que pour insulter des vaincus,
-on a le droit de penser que c'est le règne
-de la lâcheté qui désormais domine notre Société.
-Où est la noble épée de France qui toujours
-sut se dresser pour protéger le faible?
-Est-ce en vain que nos soldats ont versé leur
-sang en Crimée? Leurs cendres, qui reposent
-au cimetière latin de Péra où, tous les ans, les
-Turcs se font un devoir de venir rendre hommage
-à nos braves, crient à leurs camarades
-de France : «&nbsp;Levez-vous! venez défendre nos
-restes que des barbares viendront fouler aux
-pieds sans respect. Venez protéger la cornette
-de nos s&oelig;urs, l'habit de nos religieux, l'&oelig;uvre
-de nos instituteurs, les usines de nos ingénieurs,
-les maisons de nos commerçants et de
-nos fonctionnaires. Venez protéger les catholiques
-que le nationalisme et le fanatisme des
-Bulgares menacent d'étouffer dans cette terre
-qui fut hospitalière aux Français depuis que le
-grand Sultan règne, sur cette terre où il est
-permis à des centaines de milliers d'hommes
-de chanter : «&nbsp;<i lang="la" xml:lang="la">Domine salvam fac Galliarum
-Gentem.</i>&nbsp;» (Protégez, Seigneur, la nation
-des Gaules.) Venez, accourez à l'appel de
-tant de Français! Que ne pouvons-nous ressusciter
-pour verser une deuxième fois notre sang
-pour la France d'Orient, qui est en partie notre
-&oelig;uvre! Que du moins le souvenir de nos cendres
-vous inspire! Et, s'il ne vous est pas permis
-de tirer votre épée pour défendre une
-noble cause et les intérêts de la France
-d'Orient, au nom de l'honneur, ne permettez
-pas qu'on insulte des vaincus! Des vaincus qui
-furent nos amis depuis cinq siècles!&nbsp;»</p>
-
-<p>»Ces vaincus ont héroïquement succombé.
-Ils avaient non seulement les armées de quatre
-États à combattre, mais des ennemis plus
-terribles encore : la faim, le manque de munitions,
-le désordre dans tous les rouages
-de l'armée. Aucun soldat au monde, aucun,
-entendez-vous, n'aurait été capable de supporter
-tant d'affreuses misères. Les pillages,
-les massacres auxquels d'autres soldats n'auraient
-pas manqué de se livrer, dans des circonstances
-identiques, le soldat turc a pu les
-éviter généralement et parfois avec une sublime
-abnégation. Aujourd'hui l'erreur a triomphé,
-mais demain la vérité sera connue ; des voix
-s'élèvent déjà pour crier tout haut à l'injustice.
-Vous avez l'honneur d'avoir le premier protesté
-contre la veulerie d'une Europe à laquelle, j'espère,
-la France enfin éclairée refusera désormais
-de s'adjoindre. Vous avez raison de dire
-qu'il n'est pas un Français de sens et de c&oelig;ur,
-ayant vécu parmi les Turcs, qui ne s'associe
-ardemment à l'hommage que vous leur rendez.</p>
-
-<p class="sign">»<span class="small">XXX</span>.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p id="page126">Pauvres Turcs! Les voici reniés même
-par les Juifs de Salonique ; après l'ère de
-liberté et de paix dont ces réfugiés d'Espagne
-viennent de jouir sous la domination
-des Osmanlis et après les atrocités que les
-«&nbsp;libérateurs&nbsp;» leur ont fait endurer, il s'en
-est trouvé un capable d'écrire, à prix d'or
-évidemment, dans je ne sais quelle petite
-feuille levantine, qu'il y aurait avantage
-et honneur pour eux tous à être enfin gouvernés
-par un peuple «&nbsp;vraiment civilisé&nbsp;»! Ce
-serait à mourir de rire, si ce n'était si bas et
-pitoyable. Je crois tout de même et j'espère
-que ce Juif-là doit être exceptionnel<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Il était exceptionnel, en effet, ce triste juif salarié.
-Je constate à l'honneur de ses coreligionnaires que tous
-sont restés fidèles de c&oelig;ur à la Turquie.</p>
-</div>
-<p>Pauvres Turcs! En ce moment où fonctionne
-la conférence de Londres, les attaques
-de la presse ont pris une petite forme
-narquoise, plus insultante encore. On
-s'amuse de leurs «&nbsp;moyens dilatoires&nbsp;» et on
-glorifie l'angélique patience des alliés.
-Moyens dilatoires! Mon Dieu, est-ce que
-tous les moyens ne sont pas bons, dans la
-détresse où les voilà tombés, par la fourberie
-des grandes nations chrétiennes!</p>
-
-<p>Et il se trouve des journaux pour annoncer,
-sans la moindre indignation, que l'Europe, &mdash; cette
-Europe qui leur a menti de la façon
-la plus éhontée, cette Europe qui leur avait
-garanti le <span lang="la" xml:lang="la">statu quo</span> de leurs frontières, cette
-Europe qui, en vertu de ce même <span lang="la" xml:lang="la">statu quo</span>
-si fameux, leur eût interdit tout accroissement
-de territoire s'ils avaient été vainqueurs, &mdash; se
-verra obligée d'exercer sur
-eux une pression effective pour les décider
-à donner satisfaction aux <em class="small">JUSTES</em> revendications
-de la Bulgarie, en cédant Andrinople!
-<i>Justes</i>, les revendications des Bulgares sur
-cette ville et cette province! C'est-à-dire
-qu'elles sont au contraire de la plus outrageante
-iniquité! «&nbsp;L'Europe, osent dire les
-alliés pour tenter d'excuser leur impudence,
-l'Europe doit nous savoir gré d'avoir
-fait halte, pour lui plaire, sur la route de
-Constantinople qui nous était ouverte après
-la bataille de Lule-Bourgas.&nbsp;» Mais pardon,
-sur cette même route, si facile, à les entendre,
-ils oublient qu'un léger obstacle
-subsistait pourtant : les lignes de Tchataldja,
-contre lesquelles leur effort est venu se
-briser, en trois journées consécutives de
-défaites sanglantes.</p>
-
-<p><i>Justes</i>, les prétentions des Bulgares sur
-Andrinople! Mais d'abord, la place ne s'est pas
-rendue ; elle résiste magnifiquement comme
-jadis notre Belfort. Et puis, quand même
-cette ville, qui se meurt de n'avoir plus de
-pain à manger, &mdash; et qui voit passer chaque
-jour, comme par moquerie, sous ses murs
-et sur son propre chemin de fer, les wagons
-pleins de vivres envoyés à l'ennemi, &mdash; quand
-même elle tomberait, épuisée par la faim,
-est-ce que, pour la laisser à la Turquie, les
-pressions les plus effectives ne devraient pas
-s'exercer au contraire sur la Bulgarie et sur
-l'ambition forcenée de son prince de hasard?
-Les Puissances, pour colorer leur complicité
-parjure dans les spoliations de l'empire
-ottoman, se sont appuyées sur le principe,
-très soutenable d'ailleurs, du groupement
-des nationalités et des races. Eh! bien, non
-seulement Andrinople est l'ancienne capitale
-sacrée des Turcs, pleine de leurs souvenirs
-historiques et des tombeaux de leurs
-grands morts, mais elle est aujourd'hui
-une ville essentiellement musulmane, où
-les Bulgares ne constituent qu'une infime
-minorité, et tout le vilayet alentour est
-peuplé de musulmans pour plus des deux
-tiers. &mdash; Il est vrai, cette population turque
-des campagnes à laquelle Ferdinand de
-Cobourg promet sans rire une «&nbsp;situation
-privilégiée&nbsp;» sous sa domination future, ne
-sera plus bientôt qu'un charnier de cadavres,
-au train dont marchent les incendies et les
-massacres<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. &mdash; Mais enfin, de quel droit en
-sacrifier les vaillants débris? Quelle étiquette
-humanitaire trouvera-t-on bien, pour faire
-passer ce vol d'une province, d'une province
-que la justice et le bon sens rattachent à la
-Turquie? Comment ne pas bondir de dégoût
-devant ces pressions effectives à exercer
-sur la Porte! Puisse au moins la France
-s'éc&oelig;urer devant une telle besogne et
-refuser d'y prendre part! Puisse une telle
-tache être épargnée à notre histoire nationale,
-qui jusqu'ici n'en avait jamais connu
-de pareille!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les massacres, malgré l'armistice, à l'heure où
-j'écris, continuent encore dans le vilayet d'Andrinople!
-On sait aussi qu'à Salonique viennent d'arriver
-vingt mille paysans turcs fuyant devant les incendies
-allumés dans leurs villages et <i>mourant de faim</i>.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="h2" id="l7">VII<br />
-A MONSIEUR LE DIRECTEUR
-DE <i>L'HUMANITÉ</i></h3>
-
-
-<p class="date">Mardi, 28 janvier.</p>
-
-<p class="ind">Monsieur le Directeur,</p>
-
-<p>Vous voulez bien me prier de vous donner
-mon impression sur la nouvelle phase de la
-tragédie turco-bulgare. Comment le refuserais-je
-à votre journal, quand il a eu
-jusqu'ici l'honneur trop rare de garder l'impartialité
-et de ne pas injurier les vaincus?
-Mais votre demande m'arrive tardivement,
-car tout ce que ma conscience, tout ce
-que mon indignation m'obligeaient à dire,
-je l'ai déjà dit, &mdash; dans le <i>Gil Blas</i>, le seul
-parmi les journaux auxquels je m'étais
-adressé qui ait eu le courage de m'accueillir
-et de rompre ainsi la conjuration
-du silence sur les atrocités des armées très
-chrétiennes.</p>
-
-<p>Du reste, au sujet de ces «&nbsp;<i>pressions
-suprêmes</i>&nbsp;» (pour parler comme vous par
-euphémisme) que l'Europe s'apprête à exercer
-sur la Turquie agonisante, je ne saurai rien
-dire d'aussi juste, d'aussi beau ni d'aussi
-irréfutable que Ahmed Riza et Halil bey,
-auxquels vous donniez dimanche dernier
-l'hospitalité dans vos colonnes, et en outre
-j'aurai peine à rester, autant qu'eux, résigné
-et parlementaire.</p>
-
-<p>Par quelle iniquité l'Europe, désireuse
-d'assurer la paix dont elle a tant besoin,
-adresse-t-elle toujours ses pressions et ses
-menaces à cette malheureuse Turquie aux
-abois, qui a déjà tant cédé, et jamais
-aux Bulgares qui au contraire n'ont rien
-cédé jamais, se sentant soutenus par un
-colosse en armes derrière eux, et ne se
-sont pas départis un instant de leur intransigeance
-ni de leur morgue? Comment ne
-pas s'épouvanter de tout ce qu'il y a de
-lâche, de la part d'un ensemble de nations
-dites civilisées, à pousser aux dernières
-limites du désespoir un peuple auquel jadis
-elles avaient tout promis et qui aujourd'hui
-s'adresse à leur justice et à leur pitié?
-Non seulement le bon droit, le bon sens
-et le principe tant de fois invoqué du groupement
-des races commandent de laisser
-à la Turquie cette ville héroïque et cette
-province d'Andrinople, qui sont pleines de
-tombeaux et de souvenirs d'Islam et ne
-sont guère peuplées que de musulmans.
-Mais il y a encore et surtout ceci, qui affole
-les pauvres Turcs, qui suffirait à rendre
-sublimes leurs entêtements les plus déraisonnables,
-leurs révoltes les plus sanglantes :
-leurs frères, que l'on veut courber sous la
-haineuse et féroce domination bulgare, que
-deviendront-ils? En dépit des fausses promesses
-de Ferdinand de Cobourg, les milliers
-de musulmans, abandonnés au delà des
-nouvelles frontières, qu'auront-ils à attendre,
-si ce n'est la continuation de ces massacres
-froidement systématiques, de ces tueries
-que l'armistice même n'a pu interrompre
-et qui auront bientôt transformé les campagnes
-autour d'Andrinople en de vastes
-champs de la mort? &mdash; (Je dis cela parce
-que je le sais, et, malgré la censure minutieuse
-arrêtant les nouvelles, malgré les
-mensonges de certaine presse salariée, le
-monde entier finira bien aussi par le savoir.)</p>
-
-<p>Avec quelle stupeur douloureuse j'ai vu
-notre pays, par dévouement aux Slaves,
-s'associer, et même d'une façon militante, à
-ces «&nbsp;<i>pressions</i>&nbsp;» inqualifiables!&hellip; L'homme
-éminent qui nous dirige, &mdash; et avec tant
-d'intégrité, de bon vouloir et de génie, &mdash; se
-ressaisira sans doute, je veux l'espérer, se
-souviendra des généreuses traditions de la
-France, avant d'aller plus loin dans cette
-voie qui semble n'être pas la nôtre. Mener à
-outrance l'anéantissement de la Turquie par
-la cession forcée d'Andrinople, ce serait
-infliger une souillure à notre histoire nationale.
-Et puis ce serait nuire irrémédiablement
-à nos intérêts, donner le coup de mort à
-notre influence séculaire en Orient, à nos
-milliers de maisons d'éducation, à nos industries
-si multiples, alors que, depuis
-François I<sup>er</sup>, elles florissaient en toute
-liberté là-bas, dans cette Turquie si foncièrement
-tolérante, qui nous aimait au
-point d'être devenue presque un pays de
-langue française.</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">PIERRE LOTI</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="h2" id="l8">VIII<br />
-OÙ EST LA FRANCE?</h3>
-
-
-<p class="date">15 février 1913.</p>
-
-<p>Notre chère France où donc est-elle,
-notre généreuse France qui, jadis, s'enthousiasmait
-pour toutes les justes causes, notre
-France qui, au moment de l'inique partage
-de la Pologne, fut secouée d'un si beau
-frisson de révolte? Elle qui, hier encore,
-plus que toute autre nation, savait s'indigner
-et protester contre les crimes, la voici,
-hélas! au premier rang de l'impitoyable
-meute!&hellip; Or, cette fois, il ne s'agit plus
-seulement, comme pour la Pologne, de partager
-et d'asservir ; non, c'est la destruction
-même d'une race qui va se perpétrer
-systématiquement, et nous, Français, nous
-sommes en tête de ceux qui poussent
-à la curée ; de tous les gouvernements
-européens, c'est le nôtre qui paraît s'obstiner
-le plus, sans profit d'ailleurs autant
-que sans raison, contre la victime, pour
-lui arracher l'impossible, l'outrageante et
-dernière concession : Andrinople, avec les
-îles!</p>
-
-<p>En vain, tous ceux d'entre nous qui ont
-habité l'Orient, diplomates, religieux, s&oelig;urs
-de charité, ingénieurs, industriels, sans distinction
-<i>tous ceux qui savent</i>, jettent un
-appel d'alarme ; personne ne daigne les
-entendre. Ils essaient de protester dans les
-journaux ; partout on refuse d'insérer leurs
-lettres. Alors, beaucoup d'entre eux m'écrivent,
-comme si j'y pouvais quelque chose :
-«&nbsp;Parlez pour nous, me disent-ils ; il y a
-une conjuration de silence, on étouffe la
-vérité ; la presse est muselée.&nbsp;» Et en même
-temps, les pires calomnies s'impriment, se
-rééditent librement contre ce peuple turc
-qui agonise.</p>
-
-<p>Mon Dieu! que l'on fasse donc une sorte
-de <span lang="la" xml:lang="la">referendum</span>, de plébiscite, de consultation
-suprême, où seront conviés tous les Français
-qui vécurent en Orient, dans nos établissements
-d'éducation, dans nos usines,
-dans nos exploitations de voies ferrées,
-etc. Mais tous viendront affirmer qu'ils
-ont trouvé chez les Turcs bon vouloir,
-hospitalité, tolérance sans borne et probité
-admirable ; chez les Balkaniques, au
-contraire, mauvais procédés, jalousies
-féroces, brutalités et fourberies. Tous
-parleront comme je parle moi-même, et,
-parce qu'ils sont légion, on les croira peut-être!</p>
-
-<p>Ma plus grande stupeur est de voir l'aberration
-des catholiques français, qui, leurrés
-par cette impudente bouffonnerie de Ferdinand
-de Cobourg : «&nbsp;La croix contre le
-croissant&nbsp;», ont pris fait et cause pour leurs
-pires ennemis, les orthodoxes et surtout les
-farouches exarchistes. Mais qu'ils lisent
-donc un peu l'histoire contemporaine de
-Macédoine, de Thrace et de Syrie! Qu'ils
-interrogent donc tous leurs chefs de missions
-là-bas, évêques, supérieurs de couvents,
-abbés ou abbesses, avec lesquels je
-suis en accord complet sur ce point et qui
-diront avec moi : Le danger pour les chrétiens
-romains, c'est la croix grecque et surtout
-la croix bulgare.</p>
-
-<p>Cette conjuration du silence sur les atrocités
-balkaniques, la voici quand même un
-peu déjouée ; les faits sont là et la vérité
-commence d'éclater partout. On connaît à
-présent l'horreur des mutilations accomplies
-sur des prisonniers turcs, les tueries en
-masse de vieillards, de femmes et d'enfants,
-«&nbsp;les mosquées ardentes&nbsp;» où flambèrent
-des fidèles enduits de pétrole, les jeunes
-filles aux seins tranchés. On sait à présent
-que, là où passèrent les «&nbsp;libérateurs&nbsp;»,
-il ne reste guère que des cadavres et des
-ruines calcinées.</p>
-
-<p>Un grand journal parisien (qui cependant
-avait daigné insérer l'hommage rendu
-par ses correspondants de guerre à la modération
-des soldats turcs), constatant l'autre
-jour que les atrocités balkaniques étaient
-désormais indiscutables, exprimait le «&nbsp;regret&nbsp;»
-(<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) qu'elles aient créé un courant de
-pitié depuis Berlin jusqu'à Londres «&nbsp;où
-l'on est toujours si disposé à s'émouvoir&nbsp;».
-Et ce même journal, pour excuser son
-«&nbsp;regret&nbsp;» stupéfiant, déclarait que ces
-crimes n'étaient qu'une juste réaction, après
-cinq siècles effroyables en Thrace et en Macédoine. &mdash; Toujours
-la légende des Turcs
-féroces, la légende si longuement préparée
-et si perfidement entretenue par les Balkaniques! &mdash; Féroces
-contre qui, s'il vous plaît?
-Est-ce contre les Juifs, auxquels ils ont
-donné la plus paisible hospitalité depuis
-quatre siècles, alors qu'on les massacrait
-chez les chrétiens? Est-ce contre nous,
-Français, qui depuis l'époque de la Renaissance
-avons été accueillis par eux avec tant
-de bon vouloir et de cordialité? Était-ce
-même, au début de leur domination, contre
-ces orthodoxes ou exarchistes, auxquels
-Mahomet II avait laissé leurs églises, leurs
-écoles et leur langage? Si, dans la suite, ils
-ont été durs pour ces mêmes sujets chrétiens,
-c'est qu'ils avaient affaire à des races
-essentiellement brutales et meurtrières, qui
-d'ailleurs ne cessaient de se massacrer entre
-elles. En Macédoine, depuis des siècles, les
-tueries n'ont jamais fait trêve entre chrétiens
-de confessions ennemies. Or, chaque
-fois que, dans un village, la sanglante
-bataille éclatait entre Grecs et Bulgares, les
-deux camps s'alliaient ensuite contre les
-malheureux policiers musulmans accourus
-pour mettre la paix, et tout finissait par
-l'incendie et le pillage des maisons turques
-d'alentour. Il suffit de lire les rapports rédigés
-par nos compatriotes, les officiers
-français au service de la gendarmerie internationale
-de Macédoine, pour être édifié sur
-ces tragédies chroniques ; tous s'accordent
-pour en faire tomber la responsabilité sur
-les Bulgares ; ils constatent même que, neuf
-fois sur dix, elles étaient organisées par les
-<i>comitadjis</i>, et de préférence dans les parages
-habités par les étrangers, &mdash; afin de frapper
-l'imagination de l'Europe, de fomenter sa
-réprobation unanime contre une Turquie
-aussi incapable d'assurer la paix intérieure,
-en un mot de préparer de longue main
-ce <i lang="la" xml:lang="la">tolle</i> qui accueille à présent la détresse
-des vaincus. Aujourd'hui, du reste, que
-l'&oelig;uvre de déconsidération est accomplie à
-souhait, la Bulgarie s'occupe d'arrêter par
-centaines ses comitadjis, dont elle n'a plus
-besoin et qui pourraient devenir compromettants.
-Oui, la vie était effroyable dans
-ces farouches contrées, je le reconnais ;
-mais elle continuera de l'être, n'en doutons
-pas, après l'extermination des derniers
-Turcs.</p>
-
-<p>Grecs et Bulgares n'ont cessé de se haïr à
-mort ; malgré leur alliance temporaire,
-attendons l'heure où ils recommenceront
-de se massacrer entre eux, tout en persécutant,
-bien entendu, les catholiques et surtout
-les pauvres Uniates (orthodoxes ralliés
-au catholicisme).</p>
-
-<p>Il faut que la bonne foi de ce même
-grand journal parisien ait été surprise, je
-veux l'espérer, pour qu'il ait publié la
-lettre d'«&nbsp;un de ses abonnés&nbsp;» sur l'apaisement
-à Salonique. A en croire ce personnage,
-tout se serait passé là-bas le mieux du
-monde, à part quelques petits désordres
-inévitables qui auraient amené, les premiers
-jours, «&nbsp;un peu de mauvaise humeur&nbsp;» (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>).
-«&nbsp;Un peu de mauvaise humeur&nbsp;» est vraiment
-une trouvaille sans prix! Après trois
-ou quatre jours de pillages, de viols et de
-tueries, un peu de mauvaise humeur, on en
-aurait à moins. Quels moyens ont employés
-les envahisseurs pour qu'une telle lettre fût
-écrite, je n'ai pas à le rechercher ; mais je
-crois qu'elle a peu de chances de trouver
-crédit. Trop de témoins étaient là ; beaucoup
-de Français et de Françaises, beaucoup de
-consuls étrangers, les officiers et les matelots
-de notre croiseur, tous ont vu et se sont
-épouvantés!</p>
-
-<p>Cette même lettre contient une autre
-perle plus rare. Le signataire, pour expliquer
-cette mauvaise humeur de la colonie
-européenne à Salonique, écrit textuellement :
-«&nbsp;Et puis, ici, jusqu'à présent, la
-Turquie était, au fond, <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i> ; les
-étrangers y avaient une situation prépondérante,
-qui ne saurait se maintenir intacte
-sous une autre domination, quelle qu'elle
-soit.&nbsp;» Est-il possible de donner un démenti
-aussi catégorique au journal précité, qui
-affirmait plus haut la cruauté du joug musulman?
-Est-il possible de rendre un hommage,
-à la fois plus complet et plus odieusement
-ingrat, à tout ce qu'il y a de doux
-et de débonnaire dans la domination turque
-quand elle n'a pas à s'exercer sur des races
-tout à fait intraitables!</p>
-
-<p>Mais ce sont là choses de détail où je
-m'oublie, et ces incohérences ne valaient
-pas d'être relevées.</p>
-
-<p>A cette heure, la grande angoisse qui
-prime tout, c'est de se dire que le canon
-recommence à faire ses profondes trouées
-saignantes. L'héroïque Andrinople, à la fin,
-tombera, cela semble inévitable ; alors, la
-ville musulmane et toute la province musulmane
-alentour seront livrées aux exterminateurs.
-Un crime va se commettre, avec la
-complicité de toutes les nations chrétiennes,
-un des plus grands crimes que l'histoire ait
-jamais enregistré. Et la France y aura contribué,
-hélas! pour une trop large part.</p>
-
-<p>Au moins, je veux dire ici aux vaincus,
-une fois encore, que, s'ils n'ont pas les sympathies
-officielles de notre pays, des milliers
-de c&oelig;urs français sont, quand même, avec
-eux&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="h2" id="l9">IX<br />
-MI-CARÊME ET SAUVAGERIES</h3>
-
-
-<p class="date">2 mars 1913.</p>
-
-<p>A l'heure où j'écris, sait-on de quoi s'occupent
-les Pérotes? (On nomme là-bas Pérotes
-les chrétiens, grecs ou autres, grecs
-surtout, qui habitent Péra, le vaste faubourg
-levantin de Constantinople.) Donc, sait-on
-de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carême et
-de tout ce qui s'ensuit, fêtes, bals, déguisements!
-Et c'est si déplacé, si honteux, que
-la presse commence tout de même à murmurer.
-Est-ce que la plus élémentaire éducation
-ne commanderait pas au moins de
-faire silence, en ce moment, dans la grande
-ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces
-gens-là justifie une fois de plus le mot de
-Bismarck : «&nbsp;En Orient, disait-il, il n'y a de
-<i>gentilshommes</i> que les Turcs.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ils vont se déguiser et danser, les Pérotes!
-Et dans les rues, sous leurs fenêtres,
-passent les hommes qui se rendent aux
-lignes de Tchataldja, à la suprême tuerie.
-Et partout, dans des maisons trop étroites
-bondées de petits lits misérables, des blessés
-manquent du nécessaire, demandent un peu
-d'eau, un peu de pain, appellent pour qu'on
-vienne laver leurs blessures qui pourrissent.
-Et la campagne, à perte de vue, est pleine
-de morts qui se décomposent sous la neige.
-Et tout près, de l'autre côté des ponts, dans
-l'immense Stamboul aux trois quarts incendié
-(<i>mais seulement ses quartiers turcs,
-comme par hasard</i>) tout ce qui n'est pas
-parti pour l'armée, des femmes, des enfants,
-des vieillards, errent sans vêtements, la faim
-aux entrailles et le froid jusqu'aux os. Ils ne
-se déguiseront pas pour la Mi-Carême, ceux-là,
-non ; mais ils vaudraient l'aumône de
-quelque couverture ou de quelque vieux manteau,
-pauvres incendiés qui n'ont plus rien.</p>
-
-<p>Les Pérotes vont s'offrir des bals! Mais,
-Dieu merci! les femmes de toutes les ambassades
-d'Europe songent plutôt aux blessés.
-A leur tête est notre admirable ambassadrice,
-qui ne quitte guère les ambulances,
-le chevet des mourants. Pour donner aussi
-l'exemple, nous avons nos s&oelig;urs de charité
-françaises que les Turcs bénissent, et l'une
-d'elles, l'une des plus hautement vénérables,
-m'écrivait hier : «&nbsp;Nous prions Dieu
-chaque jour pour qu'il nous laisse sous la
-domination musulmane ; que deviendrions-nous
-si les autres arrivaient ici?&nbsp;»</p>
-
-<p><i>Les autres</i>, c'est-à-dire les orthodoxes et
-surtout les exarchistes! Ce n'est pas seulement
-pour les Turcs qu'ils sont intraitables,
-ces <i>autres</i>-là ; une fois de plus ils viennent
-de le prouver. On sait le refus opposé par
-la Bulgarie aux prières réitérées de la
-France, qui voulait, à Andrinople, une zone
-neutre où nos nationaux, nos religieuses ne
-risqueraient pas à toute heure la mort. Et
-pas un journal n'a été flétrir le fait suivant :
-l'Impératrice d'Allemagne, ayant écrit de sa
-propre main à la Reine Éléonore pour lui
-demander de laisser entrer à Andrinople des
-caisses de remèdes avec une délégation de
-la Croix-Rouge, essuya un échec ; sous la
-pression du vautour de Bulgarie, la plus
-malheureuse des reines fut obligée de répondre
-par un refus. L'Empereur allemand
-n'a pas dû, j'imagine, apprécier beaucoup
-ce procédé du petit confrère. Qu'une place
-assiégée ne veuille laisser sortir personne,
-par crainte de renseignements qui seraient
-donnés sur l'état de la garnison, cela s'explique
-sans peine. Mais des assiégeants, refuser
-l'entrée à quelques infirmiers avec
-leur matériel sanitaire, quelles raisons stratégiques
-pourrait-on bien inventer comme
-excuse à cette brutalité-là?</p>
-
-<p><i>Les autres</i> &mdash; les Bulgares &mdash; en toute
-tranquillité, sous les yeux fermés de l'Europe
-complice, procèdent à l'extermination
-systématique des Musulmans dans les provinces
-envahies. Je laisse de côté les rapports
-de source turque : on pourrait les
-croire exagérés. Chez les Slaves, bien entendu,
-c'est la conspiration du silence, plus
-encore que chez nous. Mais il y a les nombreux
-officiers français détachés dans la
-gendarmerie internationale de Macédoine<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>,
-ceux qui n'ont pas accepté le mot d'ordre
-diplomatique, et qui ne reculent pas ; leurs
-rapports, publiés quand même, sont terrifiants ;
-il semble toutefois que personne en
-France n'ait daigné les lire. Il y a les religieux
-des confréries latines établies en Turquie.
-Et enfin, il y a, par légions, d'irrécusables
-témoins autrichiens ou allemands,
-des fonctionnaires, des docteurs, des pasteurs,
-des officiers qui, dans toute la presse
-étrangère non muselée comme la nôtre, ont
-signé d'effroyables réquisitoires. Aux premiers
-rangs de ceux-là, parmi tant d'autres,
-je citerai le docteur Ernst Jaeckh, le général
-Baumann, le colonel Veit, le capitaine
-Rein, le professeur Dühring, dont les rapports
-documentés, appuyés de photographies
-hideuses, sont pour faire frémir : pillages,
-incendies, viols sadiques, mutilations
-qui ne se peuvent écrire ; massacres de
-non combattants, préalablement liés en tas
-avec des cordes, puis lardés à coups de
-baïonnettes et achevés à coups de triques ;
-vieilles femmes enfermées dans des granges
-auxquelles on mettait le feu ; musulmans
-qu'on inondait de pétrole avant de les
-empiler dans les mosquées pour les y brûler
-vifs&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Colonel Foulon, colonel Malfeyt, etc., etc.</p>
-</div>
-<p>Sur toute cette sauvagerie planait un
-fanatisme bas et bestial ; on brisait les stèles
-funéraires aux inscriptions coraniques et on
-profanait les tombes ; aux assassinats on
-mêlait le nom du Christ, et il arrivait parfois
-que les meurtriers baptisaient de force
-avant de massacrer! Plus enragés encore
-que les envahisseurs, et plus lâches, les
-chrétiens ottomans sortaient à leur rencontre,
-les guidaient vers les maisons
-turques, d'abord vers les plus riches, leur
-dénonçaient les cachettes de l'argent ou
-des jeunes femmes, pillaient avec eux et
-tuaient avec eux. Les Turcs, du reste, ne
-furent pas les seuls sur qui se déchaîna cette
-frénésie rouge, que l'Europe encourage ; les
-Juifs, bien entendu, pâtirent presque autant
-qu'eux ; les Roumains aussi endurèrent la
-persécution de ces chrétiens exarchistes,
-leurs églises furent profanées et leurs livres
-sacrés mis en pièces, au ruisseau.</p>
-
-<p>Un détail naïf et d'une étrangeté touchante,
-au milieu de tant d'horreurs. Des
-jeunes filles musulmanes auxquelles on
-avait arraché leur voile &mdash; premier grand
-outrage &mdash; avant de les mener en pâture
-vers les soldats, s'étaient couvert le visage
-des couches d'une boue épaisse ramassée
-dans les ornières du chemin&hellip;</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;Pour nous refouler en Asie, m'écrivait un
-derviche, tant de crimes n'étaient même pas
-nécessaires ; nous serions partis de nous-mêmes.
-Nous aurions quitté, bien entendu,
-les provinces conquises, plutôt que de rester
-sous le couteau bulgare, il n'y avait qu'à nous
-en laisser le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux
-d'entre nous, qui ont pu fuir devant la grande
-boucherie, affluer sous les murs de Constantinople,
-et attendre là, résignés, dignes bien que
-mourant de faim, attendre, des jours et des nuits,
-qu'il y eût des bateaux pour les passer sur cette
-rive asiatique d'où sont venus nos pères?&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Oui, mais ce n'était pas le déblaiement,
-c'était l'extermination féroce qu'il fallait aux
-«&nbsp;libérateurs&nbsp;»! Et cela continue, et cela va
-continuer encore, tant qu'il restera dans la
-province d'Andrinople un seul village qui
-ne soit pas un amas de ruines calcinées
-avec des cadavres plein les rues. <i>Et toutes
-les chancelleries le savent de la façon la plus
-certaine</i>, et, toutes, elles gardent le silence,
-et partout la conscience publique est volontairement
-trompée<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Il se trouve encore chez nous, après tant de révélations
-indiscutables, des petites feuilles de province
-pour écrire : «&nbsp;les <i>prétendues</i> atrocités des Bulgares&nbsp;».
-Les grands journaux cependant n'oseraient plus.</p>
-</div>
-<p>En vain les Turcs ont-ils demandé avec
-instances qu'une commission internationale
-fût envoyée dans les territoires envahis, suppliant
-même qu'on l'envoyât tout de suite,
-pendant que des milliers de cadavres de femmes
-ou d'enfants pourrissent encore sur la
-terre. L'Italie seule a fait mine de vouloir
-entendre ; mais, devant le flegmatique refus
-d'une autre grande puissance, on en est
-resté là. Qu'importe à présent les prières des
-Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries
-n'ont plus besoin de leur présence, ayant
-réussi à découvrir pour l'«&nbsp;équilibre européen&nbsp;»
-une autre formule, où toutes les rapacités
-vont trouver bien mieux leur profit!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="h2" id="l10">X<br />
-MASSACRES DE MACÉDOINE<br />
-<span class="small">ET</span><br />
-MASSACRES D'ARMÉNIE</h3>
-
-
-<p class="date">22 mars 1913.</p>
-
-<p>J'affaiblirais ma défense des vaincus
-d'Orient si je ne rendais aux alliés la part
-de justice qui leur est due. Autant le coup
-de main, l'attentat de l'Italie en Tripolitaine
-restera inexcusable à jamais, autant paraît
-légitime et noble l'effort des peuples balkaniques
-vers l'indépendance ; qui donc songerait
-à le contester? Même après quatre ou
-cinq siècles, il n'y a pas prescription des
-droits sur la terre ancestrale, c'est un rêve
-encore magnifique de vouloir reprendre les
-vieilles cités jadis conquises et faire revivre
-leurs noms abolis, l'idée de patrie ne doit
-pas mourir.</p>
-
-<p>Donc, malgré le regret et la souffrance de
-tous ceux qui ont connu, compris, aimé l'Islam,
-une approbation générale serait allée
-aux vainqueurs d'aujourd'hui, si leur gloire
-militaire n'avait été souillée hélas! de tant
-de crimes et de mensonges.</p>
-
-<p>Oh! leurs longs mensonges si habilement
-répandus pour égarer l'opinion, peut-être
-sont-ils plus odieux encore que leurs crimes,
-perpétrés avec l'excuse de l'excitation, dans
-l'odeur de la poudre et l'ivresse du sang.
-«&nbsp;Massacres de Macédoine!&nbsp;» Depuis combien
-d'années ce cliché ne revenait-il pas
-périodiquement dans la presse, par les soins
-des gouvernements intéressés, tendant à
-représenter les Turcs, aux yeux de l'Europe,
-comme des monstres sanguinaires et d'ailleurs
-tout à fait incapables de régir un pays,
-autrement que par le despotisme et l'assassinat.
-(Avec documents et références à l'appui,
-je reparlerai plus loin de ces soi-disant
-massacres, dont la responsabilité n'incomba
-jamais à ceux que l'on en accuse.) «&nbsp;Atrocités
-turques!&nbsp;» C'est le second cliché qui
-servit depuis l'ouverture des hostilités et qui,
-auprès des foules crédules, réussit jusqu'à
-un certain point, grâce à une censure terrible.
-En vain, les correspondants de guerre &mdash; les
-consciencieux du moins, &mdash; constataient
-la loyauté des soldats turcs et leur
-modération le plus souvent admirable, en
-vain s'indignaient-ils des actes de sauvagerie
-commis par les vainqueurs, une censure
-toujours vigilante, comme celle de l'Italie
-en Tripolitaine, coupait le passage dangereux
-de leur rapport, ou bien supprimait le
-rapport tout entier ; quand par hasard
-quelque révélation accablante arrivait quand
-même jusqu'à la presse française, en vertu
-de la conjuration du silence on se gardait de
-l'insérer, et le cliché : «&nbsp;atrocités turques&nbsp;» &mdash; exact
-quelquefois, je le reconnais, exceptionnellement
-et surtout par représailles &mdash; revenait
-toujours comme un refrain haineux
-imprimé en grosses lettres raccrocheuses.
-Mais il y avait trop de témoins pour que la
-vérité ne se fît pas jour ; la presse autrichienne,
-la presse allemande, chez qui le
-silence n'était pas de règle comme chez nous,
-commencèrent à conter avec stupeur des
-crimes sans nom. Et puis nos officiers français,
-détachés dans la garde internationale
-de Macédoine, avaient vu, eux aussi, et il
-était difficile de les intimider, ceux-là, pour
-les faire taire. C'est ainsi que peu à peu de
-grandes et ineffaçables taches d'opprobre
-sont venues maculer ces conquérants, dont
-la cause au fond était pourtant belle et juste,
-et qui, malgré la traîtrise de l'attaque, malgré
-l'inélégance d'être arrivés par derrière
-comme des hyènes sur une proie déjà mortellement
-blessée, commandent encore l'admiration
-par de si courageuses victoires.</p>
-
-<p>Ainsi que je l'écrivais déjà au début de la
-guerre, il semble que les Grecs se soient
-montrés les moins cruels, bien qu'ils l'aient
-été beaucoup trop encore ; il semble surtout
-que leurs officiers se soient généralement
-abstenus de pillages et de viols. En tout cas
-le mot d'ordre pour les inutiles tueries n'est
-jamais venu de leurs princes ; quant à leur
-exquise reine, les Turcs sont les premiers à
-redire avec vénération le bien qu'elle fit,
-lors de son passage à Salonique, en secourant
-des milliers de leurs frères qui accouraient
-de toutes parts, chassés de leurs
-villages par les incendies et les massacres.</p>
-
-<p>Mais les Serbes, mais les Bulgares!&hellip;
-Rien ne reste après le passage de leurs armées
-déjà férocement meurtrières et traînant après
-elles, pour achever la destruction, ces bandes
-de comitadjis couverts de peaux de bêtes, ces
-hordes plus terrifiantes que celles d'Attila.
-Chez eux d'ailleurs, les chefs donnent
-l'exemple ; le haut commandement, au lieu
-de punir, excite ou tolère ; dans les boucheries
-sans merci, tout le monde est complice&hellip;</p>
-
-<p>Ce que je dis là, en Autriche, en Allemagne
-on le sait depuis longtemps ; en
-France on commence malgré tout à le
-savoir ; je n'ai la prétention de l'apprendre à
-personne. Et on sait bien aussi le plus horrible,
-c'est que, même dans les régions où
-c'est fini de se battre, l'extermination continue
-calmement, froidement, parce qu'il s'agit
-non pas de vaincre, mais d'anéantir la race
-musulmane, et qu'il faut aussi en effacer jusqu'à
-l'empreinte, incendier les mosquées,
-abattre les minarets, bouleverser les sépultures,
-briser partout les inscriptions coraniques,
-sur les murailles comme sur les
-tombes. Ce sont les barbares légendaires, ce
-sont les Huns qui passent! En pleine Europe
-et en plein <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, ces montagnards,
-attardés dans la sombre cruauté médiévale,
-nous rendent les vieux carnages auxquels
-on ne croyait plus.</p>
-
-<p>A tout cela, les nations chrétiennes d'Occident,
-les chancelleries enfin renseignées,
-enfin contraintes d'avouer que les nouveaux
-Croisés détiennent le record de l'horreur,
-répondent, par hypocrisie autant que par
-ignorance : «&nbsp;Ce n'est que juste réaction,
-après quatre ou cinq siècles de torture!&nbsp;» &mdash; Mais,
-que l'on relise donc les vieilles
-chroniques de Macédoine, écrites par des
-témoins sans partialité, par des chrétiens
-latins ou par des juifs ; que l'on aille donc
-se renseigner sur place auprès de tous les
-étrangers qui ont habité ce pays de la terreur, &mdash; et
-l'on verra bien alors qui étaient
-les tortionnaires, les meurtriers : des Bulgares
-toujours, des <i>comitadjis</i>, ou de simples
-fanatiques exarchistes, pillant à main armée,
-massacrant Orthodoxes ou Osmanlis, sans
-choisir, jusqu'à l'heure où la police turque,
-autrement dit la «&nbsp;<i>police internationale
-macédonienne</i>&nbsp;», accourait pour mettre
-l'ordre à coups de fusil et punir les assassins.
-La vie devenait si intolérable que, peu
-d'années avant la guerre actuelle, les Grecs,
-outrés des crimes de leurs complices d'aujourd'hui,
-avaient songé à s'allier avec le
-Sultan contre le Gouvernement de Sofia.
-Tels furent ces fameux massacres de Macédoine
-que les Bulgares ont su dès longtemps
-travestir à leur profit, pour ameuter l'Europe
-contre la Turquie. Nos officiers français
-détachés là-bas, qui maintes fois prirent part
-à ces répressions du brigandage balkanique,
-ont consigné les faits dans leurs rapports,
-mais leur voix a été étouffée.</p>
-
-<p>En Asie Mineure, où il n'y a pas de Bulgares,
-pas de comitadjis, est-ce que les Grecs
-ne vivent pas en parfaite intelligence avec
-les Turcs? Tant de lettres, qu'ils viennent
-spontanément de m'écrire, suffiraient à
-prouver combien le joug de l'Islam leur
-semble léger. Quel pays de calme, toute cette
-région qui s'étend de Smyrne aux confins
-de la Syrie! Les voleurs y sont inconnus
-et on peut y dormir la nuit portes ouvertes ;
-une sérénité patriarcale y règne encore.</p>
-
-<p>Et les Roumains, presque nos frères ceux-là,
-les Roumains qui représentent, parmi les
-peuples jadis soumis au Croissant, la vraie
-élite intellectuelle et morale, les Roumains
-ont-ils gardé rancune à ces Turcs qui furent
-leurs maîtres? Personne n'oserait le prétendre.
-Non, c'est seulement pour leurs
-anciens compagnons de tutelle, les Bulgares,
-qu'ils professent une haine toujours vivace.</p>
-
-<p>Et les malheureux Juifs d'Espagne, où
-sont-ils venus se réfugier quand les chrétiens
-les exterminaient? Chez ces Turcs, qui leur
-donnent depuis quatre ou cinq siècles la plus
-tolérante hospitalité, et qu'ils ne cessent de
-bénir.</p>
-
-<p>Oh! je sais bien, il y a eu les massacres
-d'Arméniens! Ici, ce n'est plus de la calomnie,
-ce n'est plus de la légende, c'est de l'effarante
-réalité. Ici, c'est la grande tache dans
-l'histoire de ceux que, en mon âme et conscience,
-je crois infiniment dignes d'être
-défendus, mais que cependant je ne saurais
-soutenir envers et contre tout lorsqu'ils
-sont coupables. Il y a du reste chez eux tant
-de qualités de premier ordre, tant de noblesse
-originelle, tant de foncière honnêteté, tant
-de compassion et de tolérance, qu'ils n'ont
-pas besoin qu'on les défende en aveugle ; ce
-serait même leur nuire et leur faire injure.
-Oui, les massacres d'Arméniens, c'est peut-être
-le crime qu'ils expient si affreusement
-aujourd'hui ; en tout cas, c'est en souvenir de
-ces néfastes journées de 1896 que l'Europe
-détourne sa pitié de leurs souffrances. Ici,
-je ne puis les absoudre, mais seulement plaider
-pour eux les circonstances atténuantes.</p>
-
-<p>A Dieu ne plaise que je veuille accabler la
-race arménienne. Elle a dégénéré aujourd'hui
-comme il arrive à toutes les races qui
-ont eu le malheur suprême de perdre leur
-patrie ; son courage a faibli ; elle s'est jetée
-dans le mercantilisme et l'usure, beaucoup
-plus même que la race juive, qui y avait été
-poussée avant elle par un sort pareil au
-sien<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Mais elle a été, dans le passé, grande
-et glorieuse, et, malgré ses tares, acquises
-dans la servitude, ses malheurs, tant de
-malheurs inouïs qui n'ont cessé de l'accabler,
-doivent nous la rendre un peu sacrée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voici à ce sujet un proverbe turc que l'on ne m'accusera
-pas d'avoir inventé : «&nbsp;Il faut quatre Juifs pour
-faire un Arménien.&nbsp;»</p>
-</div>
-<p>Il faudrait sans doute chercher bien loin,
-au fond des temps, pour trouver les origines
-de cette haine si farouche entre les Arméniens
-et les Turcs, qui semblaient jadis des peuples
-faits pour se tolérer et s'unir. Les premières
-grandes tueries <i>mutuelles</i> dont s'émut l'Europe
-eurent lieu dans des régions reculées
-de l'Asie Mineure ; les Kurdes y prirent part
-bien plus que les Turcs proprement dits ;
-elles eurent le caractère de batailles plutôt
-que de massacres, et l'histoire n'en est pas
-clairement connue. Dans les contrées si
-rudes de Zeïtoun et de Sassoun, dans les montagnes
-hérissées de rochers et de forêts, des
-Arméniens qui avaient conservé encore leurs
-antiques qualités guerrières, regimbaient à
-main armée contre la domination musulmane, &mdash; qui
-songerait à leur en faire un
-reproche? &mdash; Les musulmans réprimaient
-leurs rébellions, &mdash; n'était-ce pas naturel?
-Et ils firent en effet des répressions par trop
-terribles, dans la manière des coalisés chrétiens
-d'aujourd'hui en Thrace et en Macédoine.</p>
-
-<p>Mais les raffinements dans le meurtre après
-la bataille, les froides cruautés dont on les
-accuse, je me permettrai de croire tout cela
-exagéré pour les besoins de la cause, tant
-que le récit n'en sera fait que par des Arméniens,
-fût-ce même par des prélats.</p>
-
-<p>Quant aux massacres de Constantinople
-en 1896, qui furent les plus retentissants,
-pour en rejeter sur les Turcs toute l'horreur,
-il faudrait d'abord oublier avec quelle violence
-le «&nbsp;<i>parti révolutionnaire arménien</i>&nbsp;»
-avait commencé l'attaque. Après avoir annoncé
-l'intention de mettre le feu à la ville,
-qui «&nbsp;<i>à coup sûr</i>, disaient les affiches effrontément
-placardées, <i>serait bientôt réduite à un
-désert de cendre</i>,&nbsp;» (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) un parti de jeunes
-conspirateurs, &mdash; admirables d'audace, je le
-veux bien, &mdash; s'était emparé de la banque
-ottomane pour la faire sauter, tandis que
-d'autres mettaient en sang le quartier de
-Psammatia. Il y eut dix-huit heures d'épouvante
-pendant lesquelles la dynamite fit rage,
-et un peu partout les bombes arméniennes,
-lancées par les fenêtres, tombèrent dru sur
-la tête des soldats.</p>
-
-<p>Eh bien, quelle est la nation au monde
-qui n'aurait pas répondu à un pareil attentat
-par un châtiment exemplaire? Prenons par
-exemple une nation slave, puisque ce sont des
-Slaves, aujourd'hui, qui jettent sur les Turcs
-l'anathème, et choisissons la nation russe,
-notre amie, qui est de toutes la plus civilisée
-et foncièrement la meilleure. La nation russe,
-mais de nos jours encore elle persécutait les
-Juifs pour des actes d'usure beaucoup moins
-exaspérants que ceux des Arméniens ; qu'aurait-elle
-donc fait si ces mêmes Juifs, revolver
-au poing, s'étaient emparés des banques
-impériales, jetant partout des bombes
-et menaçant d'incendier Moscou? Qu'aurait-elle
-fait si, en outre, le Tzar, son chef religieux,
-avait, comme le Khalife, lancé
-l'ordre d'extermination?</p>
-
-<p>Certes un massacre n'est jamais excusable,
-et je ne prétends pas absoudre mes
-amis turcs, je ne veux qu'atténuer leur
-faute, comme c'est justice. En temps normal,
-débonnaires, tolérants à l'excès, doux
-comme des enfants rêveurs, je sais qu'ils
-ont des sursauts d'extrême violence, et que
-parfois des nuages rouges leur passent
-devant les yeux, mais seulement quand
-une vieille haine héréditaire, toujours justifiée
-du reste, se ranime au fond de leur
-c&oelig;ur, ou quand la voix du Khalife les appelle
-à quelque suprême défense de l'Islam&hellip;</p>
-
-<p>L'Islam! L'Islam dont la Turquie était le
-porte-drapeau, l'Islam que cependant des
-millions d'hommes sont prêts à défendre
-jusqu'à mourir, l'Islam, hélas! s'éteint
-comme un grand soleil pour qui c'est bientôt
-l'heure du soir. Il jettera sans doute encore,
-à son couchant, de beaux rayons rouges ;
-pendant quelques années de grâce, il pourra
-embraser encore le ciel asiatique, et ses
-défenseurs auront, avant l'agonie, des gestes
-de héros. Mais malgré tout, je le sens plonger
-peu à peu dans l'abîme où s'anéantissent les
-religions et les civilisations révolues, et avec
-lui achèveront de passer aussi le recueillement,
-le rêve et la prière. Sur notre Terre
-bientôt trop étroite, toute trépidante aujourd'hui
-du grouillement des hommes qui asservissent
-l'électricité, martèlent le fer et s'enivrent
-d'alcool, il n'y a plus de place pour
-les peuples contemplatifs et doux, qui ne
-boivent que l'eau des sources et mettent en
-Dieu leur espoir.</p>
-
-<p>L'Islam! Peut-être l'Europe, si perfide et
-si utilitaire, aurait eu quelque intérêt pourtant
-à le défendre encore. Elle n'a pas été
-seulement criminelle, en poussant les Turcs
-aux suprêmes désespérances, en laissant
-exterminer toute cette population saine et
-probe, autour de la ville où s'élève la merveilleuse
-mosquée de Sélim II ; elle a été
-imprévoyante aussi, car ce crime lui a valu
-une interminable prolongation de la guerre.
-Si elle avait su modérer les prétentions
-exorbitantes des vainqueurs, grisés par la
-victoire, elle aurait fait conclure la paix et
-repris en Orient le cours de ses affaires
-commerciales, qui semblent la préoccuper
-uniquement. Et c'est dans l'avenir surtout
-qu'elle sentira d'une façon plus lourde les
-conséquences de son crime, &mdash; c'est plus tard,
-quand le long du Bosphore trônera la capitale
-redoutable d'un empire des Slaves du
-Sud, et que l'exclusivisme intolérant de ces
-parvenus aura remplacé la si accueillante
-hospitalité ottomane.</p>
-
-<p>Car un jour viendra fatalement, hélas!
-où Constantinople n'élèvera plus ses mille
-croissants dans l'air, où Stamboul ne sera
-plus Stamboul, n'aura plus ses minarets,
-ses dômes, ses stèles, la paix de ses petites
-places ombreuses, son indicible mystère, ni
-le chant de ses muezzins chaque soir. Ce
-sera, dans le modernisme et la laideur, une
-ville quelconque, sur laquelle une barbarie
-pèsera sans recours, &mdash; la plus noire des
-barbaries, celle des peuples trop neufs qui
-ne comprennent, en fait de progrès, que le
-bruit, la vitesse, l'électricité, la fumée et la
-ferraille.</p>
-
-<p>Et cette chute de la ville des Khalifes ne
-marquera pas seulement la fin de la Turquie,
-comme l'arrivée de Mahomet II marqua
-pour les historiens la fin du Moyen âge ; il
-semble qu'elle sonnera aussi une heure infiniment
-plus grave et plus funèbre, l'heure
-où l'Islam, et avec lui toutes les civilisations
-exquises du passé, auront reçu le coup de
-mort, achèveront de s'évanouir sous la ruée
-des civilisations nouvelles, plus avides et
-plus meurtrières. Le feuillet sera tourné
-sur toute une période de l'histoire humaine,
-la période du calme, du rêve et de la foi.
-Triomphe définitif partout des races européennes,
-qui sont devenues les grandes
-tueuses, pour avoir perfectionné les explosifs
-et sapé les éternelles espérances. Commencement
-de temps nouveaux, qui s'annoncent
-effroyables&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="h2" id="l11">XI<br />
-LETTRE
-SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE</h3>
-
-
-<p class="date">27 mars.</p>
-
-<p>«&nbsp;Chute d'Andrinople. La ville est en
-flammes.&nbsp;» &mdash; Ceux qui ont lu cette note, en
-grandes lettres, dans les journaux de ce
-matin, se représenteront-ils l'épouvante et
-l'horreur de cela : tomber aux mains des
-Bulgares!</p>
-
-<p>Hélas! Telle est chez nous la force du
-parti pris, que la sublime résistance d'Andrinople
-n'a même pas touché les c&oelig;urs
-français, ces mêmes c&oelig;urs pourtant qui
-avaient décerné à Belfort sa couronne de
-gloire. Telle est la force de l'aberration que
-les journalistes ont osé taxer de barbarie la
-lettre de l'héroïque Chukri Pacha déclarant,
-après des mois d'angoisses et de souffrances
-inouïes, qu'il brûlerait la ville plutôt que de
-la rendre ; admirable en tout temps et quand
-même, cette lettre se justifiait d'ailleurs rien
-que par la brutalité des assaillants qui hurlaient
-alentour des murs. Car personne chez
-nous, même après l'invasion des Prussiens
-en 1870, n'a la moindre idée de ce que cela
-va être : tomber aux mains des Bulgares!
-Ce ne sera pas comme la chute de Janina,
-dont les défenseurs transportés à Athènes
-ont été applaudis par la foule à leur arrivée.
-Ce ne sera même pas comme la chute de
-Salonique, où cependant des excès effroyables
-furent commis. Non, cela promet d'être si
-sauvage et si monstrueux que, en cette occurrence
-extrême, brûler tout est bien le seul
-parti qui reste à prendre. Quand les bottes
-des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront
-souillé la mosquée merveilleuse de Sélim II,
-les adorables kiosques funéraires et les
-saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries
-commenceront, ainsi que partout où
-passèrent ces chrétiens de la haine et du
-shrapnell.</p>
-
-<p>Musulmans d'Andrinople! Pauvres assiégés!
-Avoir enduré si longtemps le martyre
-des privations et des frayeurs, dans cette
-grande souricière de la mort, et être arrivés
-enfin au jour où voici les meurtriers qui
-entrent ; se dire qu'il n'y a plus moyen de
-s'échapper dans les campagnes cernées où
-l'on tue depuis des mois ; songer que tout le
-monde finira par y passer, que même les
-plaintes des petits enfants n'auront pas le
-pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura même pas
-de cachettes sûres où râler de faim sans
-coups de crosse ou sans coups de baïonnettes ;
-<i>savoir d'avance qu'il n'y aura pas de
-pitié&hellip;</i></p>
-
-<p>Puissé-je me tromper dans mes prophéties
-funèbres! Puisse ce roi de hasard, qui
-a su avec une habileté infernale exploiter le
-fanatisme et la farouche énergie de son
-peuple, puisse-t-il être pris de remords, et
-modérer un peu cette fois la ruée de ses
-soldats dans cette ville où des étrangers
-seront témoins, modérer ne fût-ce que par
-crainte des jugements de l'histoire, et pour
-épargner à son nom, déjà si entaché de
-boue sanglante, la souillure de nouveaux
-massacres.</p>
-
-
-<p class="date">10 avril 1913.</p>
-
-<p><i>P.-S.</i> &mdash; Quinze jours ont passé déjà sur
-cette chute d'Andrinople. Ainsi qu'il était à
-prévoir, les dépêches officielles soumises à
-la toujours même terrible censure, nous apprennent
-que les vainqueurs ont été magnanimes,
-et que la ville est rentrée dans la
-paix et la joie. Quelques témoins anglais
-cependant commencent à divulguer de plus
-sinistres nouvelles : «&nbsp;Le campement des
-prisonniers turcs, disent-ils, est une lamentable
-morgue où chaque jour l'on meurt par
-centaines, de froid et de faim!&nbsp;» Et puis, il
-y a lieu de trembler sur le sort de ces détachements
-de vaincus, que les Bulgares
-emmènent «&nbsp;<i>afin de les mieux caserner dans
-des villes de l'intérieur</i>&nbsp;». Ne leur arrivera-t-il
-pas comme aux vaincus de Macédoine,
-que l'on emmenait ainsi sous le même prétexte,
-et qu'à la première étape, dès que l'on
-se sentait loin des regards indiscrets, on
-massacrait sauvagement?&hellip; Donc, n'ayons
-pas confiance encore, hélas! Ce n'est que
-plus tard que la vérité vraie, à grand' peine,
-filtrera jusqu'à nous ; en attendant il y a
-tout lieu de douter de ces belles dépêches,
-après tant de révélations tardives mais irréfutables,
-qui sont venues graduellement
-nous apporter toujours plus de surprises et
-toujours plus d'horreur!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">NOTES COMPLÉMENTAIRES</h2>
-
-
-<p>Quelques lettres ou fragments de lettres,
-dont je n'ai eu connaissance qu'après l'impression
-de ce livre, et qui attestent encore
-non seulement les atrocités chrétiennes,
-mais la haine des orthodoxes contre les
-catholiques et les «&nbsp;uniates&nbsp;». J'ai voulu
-prendre les plus typiques, parmi d'innombrables
-qui ne cessent de m'arriver ; mais
-pourquoi les unes, plutôt que les autres qui
-apportent les mêmes accablants témoignages?
-Je crains d'avoir choisi trop à la
-hâte ; il aurait fallu les publier toutes!&hellip; Du
-moins, parmi celles que je vais citer un peu
-au hasard, il n'en est pas une dont le signataire
-ne me soit connu et dont je ne puisse
-garantir l'absolue véracité.</p>
-
-<p>Au moment où ces notes complémentaires
-sont déjà à l'impression, je reçois la liste
-détaillée des grandes tueries d'ensemble
-commises dans les environs de Roptchoz,
-Doïran, Kilkish et Serrès. Dans ces seules
-régions, cinquante-deux bourgs ou villages,
-dont j'ai la liste, anéantis, incendiés, les
-hommes massacrés, les femmes violées,
-quelques-unes converties de force à l'orthodoxie
-et puis emmenées par les alliés pour
-les besoins des soldats!&hellip; Trop tard pour
-publier tout cela, trop tard pour publier les
-lettres et documents qui continuent de
-m'arriver chaque jour : ce livre lugubre ne
-peut pas être interminable, il faut finir.
-D'ailleurs la cause est entendue, pour tous
-les gens de c&oelig;ur et de bonne foi, on sait de
-quel côté sont les assassins.</p>
-
-<p>Les hommes politiques affirment que l'intérêt
-de notre pays est maintenant avec les
-alliés, c'est là une thèse soutenable peut-être,
-bien que dangereuse infiniment. Mais
-que la France, notre chère France soit devenue
-tout à coup celle qui ne s'indigne plus
-des pires abominations, c'est un signe de
-déchéance, hélas! et un présage de malheur&hellip;</p>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p class="c i">Nouvelle lettre de M. Claude Farrère au <i>Gil Blas</i>,
-à propos de l'incident du <i>Bruix</i>.</p>
-
-<p>Au moment de la prise d'Andrinople, j'y
-reviens&hellip; Mais je me trompe fort, ou ce sera
-pour la dernière fois. Je ne crois pas que beaucoup
-de gens, même de la plus mauvaise foi,
-oseront ergoter sur le document que j'apporte.</p>
-
-<p>Pardon à tous ceux dont le c&oelig;ur se soulèvera,
-quand ils liront ce document-là.</p>
-
-<p>Un mot d'explication d'abord.</p>
-
-<p>Il y a trois ou quatre mois, en décembre dernier,
-un de mes camarades, officier de marine
-embarqué dans la division navale du Levant,
-écrivait à sa femme une lettre familière, au
-cours de laquelle il lui dépeignait en termes
-indignés les abominations commises par les
-troupes grecques et bulgares de Thrace et de
-Macédoine.</p>
-
-<p>Cette lettre me fut communiquée. Je la communiquai
-à mon tour à force personnalités
-parisiennes. L'une d'elles, M. Raoul Aubry,
-écrivit alors, sous la forme d'une interview
-prise à moi, un très bel article où la lettre en
-question était relatée.</p>
-
-<p>Se fiant aux termes exacts de cet article, que
-j'avais eu le tort de ne pas relire mot à mot,
-mon maître révéré, Pierre Loti, écrivit à son
-tour, dans sa très noble <i>Turquie agonisante</i>, que
-«&nbsp;les officiers du <i>Bruix</i> <em class="small">AVAIENT VU</em> les troupes
-grecques et bulgares crever les yeux de leurs
-prisonniers turcs&nbsp;».</p>
-
-<p>Or, ces officiers-là n'avaient en réalité pas vu, &mdash; j'entends
-vu de leurs yeux, ce qui s'appelle
-vu, &mdash; l'atrocité ci-dessus rapportée. Sollicités
-par le prince Nicolas de Grèce, ils furent donc
-contraints de le déclarer officiellement. Et force
-gens, &mdash; ceux-là mêmes dont je parlais tout à
-l'heure, les gens de mauvaise foi, &mdash; essayèrent
-de transformer cette déclaration, toute visuelle,
-si j'ose dire, en un démenti que les officiers du
-<i>Bruix</i> auraient infligé à Pierre Loti.</p>
-
-<p>De là à conclure que les alliés balkaniques
-n'avaient jamais crevé les yeux du moindre prisonnier
-turc, il n'y avait qu'un pas.</p>
-
-<p>Et ce pas-là, divers journalistes peu recommandables
-se risquèrent sournoisement à le
-franchir, en écrivant divers articles, tous fort
-vilains, au commencement de ce mois-ci, mars
-1913.</p>
-
-<p>Par malheur, un de ces articles-là tombait,
-le 11 mars, sous les yeux de mon camarade,
-embarqué dans la division navale du Levant, &mdash; l'officier
-de marine qui avait écrit en décembre
-dernier la fameuse lettre, source de ma précédente
-documentation, et origine de toute l'affaire.</p>
-
-<p>Et cet officier, &mdash; dont je persiste à taire le
-nom, tenant à ne point l'exposer aux couteaux
-des assassins prétendus soldats qu'il soufflette
-comme on va voir, &mdash; sautait immédiatement
-sur sa plume, et m'écrivait, dans le premier jet
-de son indignation, la nouvelle lettre que voici.</p>
-
-<p>Je m'en voudrais à mort d'y changer une virgule ;
-et je n'en supprime que la date et que la
-signature, pour la bonne raison exposée ci-dessus<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> La rédaction de <i>Gil Blas</i>, tout en s'associant à la
-juste indignation de Claude Farrère, prend sur elle de
-supprimer dans la lettre en question quelques termes
-énergiques dont l'auteur stigmatise les faits rapportés
-par lui, &mdash; cela par pur et simple respect dû aux lectrices
-de ce journal.</p>
-</div>
-
-<p class="c gap"><i>A Monsieur le lieutenant de vaisseau<br />
-Claude Farrère, 5, rue de l'Échelle, Paris.<br />
-A bord du &hellip;</i></p>
-
-<p class="date">De X&hellip; (Turquie.)</p>
-
-<p class="ind">Mon cher ami,</p>
-
-<p>Je viens de lire à l'instant dans le <i>Petit Var</i>
-du 2 mars (qui nous parvient aujourd'hui), une
-tartine au sujet du différend de Loti et des officiers
-du <i>Bruix</i>. J'avais bien pensé que c'était
-vous qui aviez fourni les tuyaux à Loti ; et je
-comprends à présent que ce sont ceux que je
-vous avais envoyés. Je ne me rappelle plus
-aujourd'hui les termes exacts que j'ai employés,
-à cette époque, pour vous peindre les
-atrocités qui se sont commises en Turquie d'Europe.
-Mais, ce que je peux vous dire, c'est que je
-maintiens sans restriction tout ce que je vous
-ai conté ; et que je vous remercie de n'en avoir
-point douté. Ces notes avaient été écrites au
-jour le jour et sous l'impression des événements.
-D'ailleurs je retrouve les faits détaillés
-dans mes papiers, avec la collection des télégrammes
-T. S. F. se rapportant aux événements.
-Tout cela est d'autre part encore entièrement
-présent à ma mémoire. Puisqu'il paraît y avoir
-discussion sur cette matière, je juge bon d'y
-ajouter d'autres détails que je ne vous avais pas
-signalés à cause de la longueur déjà exagérée
-de mes lettres précédentes.</p>
-
-<p>Comme vous le dites très justement : <span class="i">Le démenti
-des officiers du <i>Bruix</i> est <em class="small">TOUT DIPLOMATIQUE</em>
-et ne se rapporte certainement qu'à l'expression
-«&nbsp;<em class="small">VU DE LEURS YEUX</em>&nbsp;».</span> On n'a, en
-effet, pas l'habitude de nous convier à ces
-petites fêtes (bien qu'il soit quelquefois possible
-de commettre des indiscrétions ainsi
-que vous le verrez plus loin). Je ne crois pas
-en commettre une contre le secret professionnel
-en vous communiquant des extraits de
-télégrammes du <i>Bruix</i> qui, envoyés en clair
-par T. S. F., n'avaient par conséquent rien de
-confidentiel et d'ailleurs ont été interceptés par
-tous les croiseurs étrangers, puis publiés partiellement
-dans divers journaux du Levant.
-Voici donc : &mdash; Le 14 novembre, je lis : «&nbsp;<i>Des
-notables musulmans ont renouvelé aujourd'hui
-auprès de moi de pressantes demandes d'assistance
-contre les assassinats et les excès abominables
-que commettent les soldats Grecs&hellip; je suis
-assailli de plaintes de <em class="small">FRANÇAIS VOLÉS ET MALTRAITÉS
-PAR LES GRECS</em>&hellip;</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>En date du 17 novembre : «&nbsp;<i>Des témoignages
-incontestables me sont fournis au sujet des atrocités
-commises par les Chrétiens à l'égard des
-Musulmans de la province de Salonique. <em class="small">IL S'AGIT
-D'UN MASSACRE GÉNÉRAL</em> entrepris dans des conditions
-particulièrement odieuses&hellip; <em class="small">LES SOLDATS
-TURCS BÉNÉFICIANT DE LA CAPITULATION DE SALONIQUE</em>
-et évacués sur l'intérieur <em class="small">SONT AUSSI ASSASSINÉS
-EN COURS DE ROUTE</em>&hellip;</i>&nbsp;» Ceci émanait
-du <i>Bruix</i>, ne l'oubliez pas.</p>
-
-<p>Je pourrais vous en citer d'autres, mais
-ceux-là sont, je crois, suffisamment nets et
-catégoriques. Ils font d'ailleurs le plus grand
-honneur au commandant qui a osé les rédiger
-dans cette forme et les transmettre en clair.
-C'était ce que je vous disais je crois, au sujet
-du <i>Bruix</i>.</p>
-
-<p>Quant à l'histoire des prisonniers turcs
-aveuglés, je n'ai naturellement pas assisté à
-l'opération, mais cela nous a été rapporté de
-divers côtés <i>en pays chrétien</i> et en <i>particulier
-par <em class="small">DEUX FRANÇAIS EMPLOYÉS DANS UNE GRANDE
-ADMINISTRATION LOCALE</em></i>. D'ailleurs je ne conçois
-pas quelle raison on peut avoir d'en douter,
-honnêtement, car des exercices de ce genre ne
-sont pas tellement rares dans ces parages.
-Croyez bien que ces «&nbsp;gentillesses&nbsp;» n'ont pas
-été les seules de l'espèce commises&hellip; Mon cher
-ami, quand mon esprit se reporte sur tout ce
-que j'ai vu dans ces régions, le c&oelig;ur m'en lève
-de dégoût. Je ne suis pas suspect de sensiblerie.
-J'ai déjà vu la guerre de près, je l'ai
-faite, au Maroc et ailleurs, et je conçois tout
-ce qu'elle comporte de misère et d'horreurs.
-Mais en ce qui concerne les façons de faire des
-alliés, je ne peux m'empêcher de penser à
-l'invasion des Huns, dont ils sont d'ailleurs les
-dignes descendants.</p>
-
-<p>Je vous disais plus haut qu'en dépit du soin
-que les orthodoxes prennent de faire endosser
-leurs atrocités aux Musulmans, on peut arriver
-parfois à en apercevoir des échantillons non
-équivoques. Je m'explique. Il s'agit encore de
-Dedeagatch. Je ne reviendrai pas sur les conditions
-dans lesquelles la ville fut prise par
-quelques centaines de comitadjis bulgares,
-conditions que je vous ai déjà relatées et qui
-permirent aux Grecs d'assouvir leurs haines
-personnelles (en dénonçant des «&nbsp;Turcophiles&nbsp;»
-immédiatement massacrés par les Bulgares),
-et surtout de piller, voler, violer, etc&hellip;</p>
-
-<p>Je vais simplement vous conter trois petites
-histoires dont j'ai été le témoin&hellip; j'ai vu moi-même,
-<em class="small">VU DE MES YEUX</em>, cette fois : &mdash; Je me
-promenais à terre, avec un camarade, tous
-deux en tenue. A un certain moment, nous
-regardions des cadavres de Musulmans qui
-gisaient, nus, sur la plage. Nous échangions la
-remarque qu'ils avaient bien été tués à coups
-de baïonnettes et par derrière, ainsi qu'on
-nous l'avait dit. Ces pauvres diables avaient dû
-fuir dans les rues et être lardés par les bourreaux
-lancés à leur poursuite. Un comitadji
-qui nous considérait s'avança alors, et nous
-dit en ricanant : «&nbsp;Bien sûr, Turc pas valoir une
-balle!&nbsp;» L'homme avait un tel air et une telle
-face de bandit, qu'instinctivement j'ai fouillé
-ma poche pour y sentir mon revolver.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Quelques heures plus tard, dans la ville
-turque. Les chacals grecs avaient passé par là,
-et il ne restait plus aucune chose ayant un
-nom. De loin en loin, des femmes en larmes
-assises sur des ruines fumantes. Tous les
-hommes tués ou enfuis. Une très vieille femme
-turque s'est jetée à nos pieds, pleurant à
-chaudes larmes, baisant nos mains, etc&hellip; Elle
-racontait une histoire que, en unissant notre
-sabir, nous ne parvenions pas à saisir. Mais il
-était visible qu'elle était en proie à une vive
-émotion, et qu'elle implorait quelque chose.
-Nous lui avons fait signe de marcher devant et
-nous l'avons suivie. Elle nous a conduits, au
-pas de course, à quelques centaines de mètres
-plus loin, et là, nous avons compris : dans une
-chose qui avait dû précédemment être une
-maison, deux jeunes femmes et une gamine
-turques, figures découvertes, pleuraient silencieusement.
-A côté, deux soldats bulgares,
-sans armes, la face congestionnée, se rajustaient,
-l'air désagréablement surpris de notre
-arrivée inopinée. Un gamin, pâle comme un
-linge, nous a désigné les deux soldats, en hurlant
-une histoire d'où il ressortait qu'il avait
-voulu faire fuir les femmes, et que les soldats
-l'avaient menacé de leurs couteaux. Nous
-avons escorté tout ce monde sanglotant, en
-lieu sûr, <i>non sans avoir fait constater le fait à
-un officier bulgare qui passait par là</i>. (Il avait
-l'air embêté.) &mdash; Ce qui s'était passé n'était
-que trop net, &mdash; et trop net aussi que nous
-étions arrivés trop tard.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Le lendemain, après-midi, je regardais la
-ville, du bord, dans la lunette du télémètre
-Barraud Strond. Vous savez que cet instrument,
-utilisé comme longue-vue, donne, outre
-un fort grossissement, un relief remarquable.
-D'autre part nous n'étions pas très éloignés de
-terre. Je voyais donc toutes choses comme si
-je les avais touchées du doigt. J'ai vu deux
-bons vieux bateliers turcs poursuivis, sur la
-plage, par des soldats bulgares. La chasse a
-duré cinq bonnes minutes. Les deux bateliers
-ont été tués à coups de bâton. J'ai su ensuite
-qu'ils avaient été découverts dans leurs caïques
-où ils étaient cachés depuis quatre jours.</p>
-
-<p>Voilà. Je m'arrête parce qu'un pareil sujet
-n'a pas de limites et qu'il faut une fin. Je suis
-content, tout de même, qu'en dépit du pacte
-de silence de la presse, la vérité commence à
-se faire jour. Mais on ne dira jamais assez
-quelle engeance immonde sont ces soldats soi-disant
-chrétiens ; &mdash; les Grecs surtout. Quant
-aux Bulgares, je veux bien que la plupart des
-horreurs aient été commises par leurs comitadjis.
-Mais, comme les réguliers ne les renient
-même pas, c'est à mon sens le même
-tabac.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher ami. Excusez le pêle-mêle
-de cette lettre écrite à la six-quatre-deux. Je
-m'en serais voulu de retarder d'un jour mon
-témoignage, que je vous apporte non comme
-une justification, mais bien comme une confirmation
-de ce que vous avez avancé. Il va de
-soi que je vous laisse entièrement libre d'en
-faire l'usage qui vous conviendra, voire même
-de la publier intacte et sous ma signature, si
-vous le jugez préférable. Par ailleurs, je vous
-serais obligé d'en donner connaissance au
-commandant Viaud. Je trouve rudement chic
-l'attitude qu'il a prise vis-à-vis des Turcs, et je
-serais désolé qu'il pût penser un seul instant
-que j'aie pu, indirectement, l'induire en erreur,
-bien que je n'aie pas l'honneur de le connaître
-personnellement.</p>
-
-<p>Je pense d'ailleurs pouvoir causer bientôt de
-tout cela avec vous : nous serons à Toulon à
-la fin du mois&hellip; Tant mieux. C'est assez d'atrocités
-comme ça!&hellip;</p>
-
-<p class="sign">(<i>Signature.</i>)</p>
-
-<p><i>P.-S.</i> &mdash; Encore un autre radio, malheureusement
-incomplètement reçu par suite de
-brouillage, en date du 19 novembre. Adressé
-<i>du <span class="normal small">BRUIX</span> au <span class="normal">GAMBETTA</span> pour Ambassade : «&nbsp;Massacres
-épouvantables par bandes bulgaro-grecques&hellip;
-la malheureuse population musulmane&hellip;
-centaines de cadavres femmes, enfants, affreusement
-mutilés&hellip; sans sépulture&hellip; horribles représailles
-exercées par éléments orthodoxes. <em class="small">50 WAGONS
-DE CADAVRES.</em></i></p>
-
-<p>C'est peut-être les Turcs qui ont tué eux-mêmes
-leurs femmes et leurs enfants, qui sait?</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">X.</span></p>
-
-<p>Voilà.</p>
-
-<p>Moi, Claude Farrère, je certifie le texte ci-dessus
-exact, et je garantis sur mon honneur
-de soldat, l'honneur et la véracité du soldat,
-mon correspondant.</p>
-
-<p>Pour la bonne réputation de la presse française,
-j'espère qu'il ne se trouvera pas un seul
-journal français pour oser ne pas reproduire
-les termes essentiels de cet écrasant témoignage.</p>
-
-<p>La cause est entendue.</p>
-
-<p>Nous savons, des musulmans et des orthodoxes,
-lesquels sont les bourreaux, lesquels
-sont les victimes.</p>
-
-<p>Et nous savons aussi, de M. Pierre Loti et de
-ses insulteurs, lequel est le grand honnête
-homme, lesquels sont les aboyeurs à gages.</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">CLAUDE FARRÈRE.</span></p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Maintenant ce passage de la lettre que je
-reçois aujourd'hui même d'une religieuse
-française, supérieure d'une des plus grandes
-maisons d'éducation en Orient, une sainte
-femme universellement connue et vénérée
-là-bas, qui a transformé ses salles d'étude
-en ambulance pour les blessés turcs :</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;Nos pauvres Turcs, oui, je les plains du
-fond de mon c&oelig;ur. Jamais nous ne trouverons
-autant de tolérance, autant de bonté chez ceux
-qui veulent les chasser.</p>
-
-<p>»Nos blessés ont été admirables de reconnaissance,
-et très faciles à soigner, etc.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre sur le passage des alliés à Salonique.</i></p>
-
-<p class="c"><span class="small">CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE DES</span>
-«&nbsp;<span class="small">DROITS DE L'HOMME</span>&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="epi small drap">«&nbsp;&hellip; Les Turcs continuent à se livrer
-au pillage et à tous les excès, tant
-en Macédoine qu'en Thrace et en
-Épire&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p class="sign small">(<i>Les Agences.</i>)</p>
-
-
-<p>Tous les deux à trois jours, cette information
-revient comme un <i>leitmotiv</i> dans les communiqués
-que les agences télégraphiques d'Athènes,
-de Sofia et de Belgrade envoient sans se lasser
-à la presse mondiale, qui les enregistre bénévolement.
-Je demande la permission de donner
-aux lecteurs français connaissance des nouvelles
-lamentables qui parviennent directement
-de Salonique, de Serrès, de Cavalla et d'autres
-centres macédoniens, et qui montrent sous un
-jour diamétralement opposé les prétendus
-excès turcs.</p>
-
-<p>Tout le monde sait déjà ce qui s'est passé à
-Salonique, où l'armée grecque s'est livrée à un
-sac en règle de la ville. Je n'insisterai donc pas
-sur ces pénibles événements, me contentant
-d'ajouter que dans les premiers jours de décembre,
-malgré les démentis arrachés par la
-force, la tranquillité était encore bien loin
-d'être revenue. Les Saloniciens n'osaient pas
-sortir de chez eux et ils se mettaient à plusieurs,
-en plein jour, pour aller jusque chez le boulanger
-ou l'épicier.</p>
-
-<p>A Serrès, au moment de l'entrée des Bulgares
-dans la ville, un Turc tira deux coups de
-feu et abattit deux soldats. Ce fut pour les
-envahisseurs le signal d'un carnage épouvantable,
-autorisé par les supérieurs. Durant vingt-quatre
-heures, sous la conduite des orthodoxes
-indigènes, et sous l'&oelig;il indulgent de leurs chefs,
-les soldats bulgares pillèrent, volèrent, violèrent,
-massacrèrent, s'enivrant de sang et de
-rapine. Plus de <i>quinze cents</i> musulmans tombèrent
-victimes de ce carnage inouï. Naturellement,
-les juifs ne furent pas épargnés. Un des
-leurs, M. H. Florentin, vit sa demeure envahie
-par une horde sanguinaire qui fit main basse
-sur les objets de valeur, détruisant tout ce qui
-ne pouvait pas être emporté.</p>
-
-<p>A Cavalla, la tuerie ne fut pas aussi terrible,
-mais les actes de sauvagerie ne furent pas
-moins atroces. Le nombre des notables musulmans
-égorgés comme des moutons n'est pas
-inférieur à cent cinquante. Le consul d'Autriche-Hongrie,
-M. Adolf Wix, n'a dû son salut
-qu'en se réfugiant à bord d'un bateau du Lloyd.
-De connivence avec la police bulgare, trois voïvodes
-se présentèrent, à minuit, chez les riches
-négociants en tabacs israélites. Malgré les
-prières, les supplications, les offres de toutes
-sortes des femmes éplorées, les comitadjis
-enlevèrent six chefs de famille, dont un asthmatique,
-un rhumatisant, un troisième atteint
-d'obésité, et les conduisirent par une pluie torrentielle
-à Yeni-Keuy, situé à six heures de
-distance. Les malheureux ne furent relâchés
-que le surlendemain, contre une rançon de
-22.000 livres turques (500.000 francs). Les
-voïvodes auteurs de cet acte de brigandage
-seraient les compagnons de Tchernopeïew,
-caïmacam actuel de Cavalla.</p>
-
-<p>A Drama, à Nousretli, dans la région de
-Xanthie, à Demir-Hissar, et un peu partout, où
-les croisés ont pourchassé les adeptes du croissant,
-les mêmes scènes se sont déroulées sous
-l'&oelig;il bienveillant des officiers, presque avec
-leur consentement, sous leurs ordres peut-être.
-<i>Soixante-dix mille</i> musulmans ont été ainsi
-massacrés par les conquérants qui ont juré
-d'exterminer l'Islam, d'en extirper la racine.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de plus révoltant, c'est l'attitude
-des orthodoxes sujets ottomans qui servent
-d'espions aux vainqueurs.</p>
-
-<p>N'est-il pas temps pour la presse, ce quatrième
-pouvoir, de demander un peu de pitié,
-un peu de charité chrétienne, pour tant d'innocents,
-tant de veuves, tant d'orphelins, dont
-le seul crime est d'être nés musulmans?</p>
-
-<p class="sign small"><span class="blk">SAM LÉVY,<br />
-<i>ancien rédacteur en chef<br />
-du <cite>Journal de Salonique</cite>.</i></span></p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre d'un Français de Constantinople.</i></p>
-
-<p class="date">Constantinople, 8 décembre 1912.</p>
-
-<p>Le mardi 19 novembre, vers 8 heures du soir,
-cent cinquante comitadjis bulgares pénétrèrent
-soudainement dans la ville de Dedeagatch.</p>
-
-<p>Jusqu'à minuit, ces comitadjis se livrèrent
-à un épouvantable massacre de Turcs ; ils pénétraient
-dans les maisons, pillant et tuant
-vieillards, femmes et enfants.</p>
-
-<p>La complicité des chrétiens (orthodoxes) de
-la ville n'est pas douteuse : nous en avons vu
-plusieurs conduisant ces brigands et désignant
-les maisons et les personnes turques.</p>
-
-<p>D'ailleurs toutes les habitations chrétiennes
-étaient marquées d'une croix blanche pour indiquer
-qu'elles devaient être épargnées.</p>
-
-<p>Des Musulmans avaient cherché un abri dans
-une mosquée ; il n'y avait que des vieillards,
-des femmes et des enfants.</p>
-
-<p>Les Bulgares les cernent ; de la porte entr'ouverte,
-un coup de revolver part ; aussitôt une
-vive fusillade est dirigée sur ces malheureux,
-des bombes sont lancées dans la mosquée, ce
-fut un véritable carnage.</p>
-
-<p>Le lendemain, quand j'ai visité ce lieu de
-désastre, j'y ai vu plus de vingt-cinq cadavres.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les prêtres catholiques italiens, qui ont une
-école où est enseigné le français, avaient
-recueilli une trentaine de Turcs qui s'y étaient
-réfugiés. Ils furent dénoncés par des Grecs qui,
-comme orthodoxes, haïssent les écoles catholiques,
-dont la tolérance des Turcs avait jusqu'alors
-facilité le développement.</p>
-
-<p>Les Bulgares s'y présentent et exigent la
-livraison des réfugiés : les Pères s'y refusent ;
-mais l'un des principaux Turcs, nommé Riza
-bey, commissaire du gouvernement ottoman
-auprès de la <i>Compagnie Française des Chemins
-de fer</i>, craignant que cette hospitalité ne soit
-la cause de grands malheurs, se rend spontanément
-à ces forcenés.</p>
-
-<p>Ceux-ci l'emmènent et, à une cinquantaine
-de mètres de l'école italienne, je les ai vus s'arrêter,
-croiser la baïonnette et demander à
-Riza bey de leur remettre son argent et de leur
-indiquer sa propre maison.</p>
-
-<p>Riza bey, que je connaissais, était un jeune
-homme instruit, d'une très bonne famille, et
-qui avait une femme et un enfant. La pensée
-du danger qu'allait courir sa famille lui inspira,
-je n'en doute pas, le refus d'obéir à la sommation
-de ces bandits, qui le transpercèrent de
-leurs baïonnettes. Le malheureux s'affaissa ; il
-était mort. L'un de ses assassins lui enleva ses
-souliers pour s'en servir, et son corps resta
-pendant cinq jours à la même place ; chaque
-jour, on lui enlevait un effet ; au dernier
-moment, il ne lui restait que sa chemise et son
-caleçon.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les comitadjis bulgares retournèrent alors
-auprès des Pères italiens et les menacèrent de
-les tuer s'ils ne leur montraient pas leur caisse.
-Force leur fut de s'exécuter : la caisse contenait
-cent livres turques, dont les bandits s'emparèrent.</p>
-
-<p>A côté de ces Bulgares, il y eut les habitants
-de religion grecque qui envahirent les maisons
-turques, les mosquées, les locaux du gouvernement
-et emportèrent tout ce qui leur tombait
-sous la main, meubles, tapis, literie, etc&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; Ce pillage dura huit jours, c'est-à-dire
-jusqu'au moment où le drapeau français apparut
-à l'horizon ; c'était notre cuirassé <i>Le Jurien-de-la-Gravière</i> ;
-alors, comme par enchantement,
-les comitadjis disparurent et le calme revint.
-Les Grecs, dès l'entrée des troupes balkaniques,
-s'étaient montrés arrogants subitement vis-à-vis
-des étrangers, insultant le vice-consul d'Autriche,
-M. Bergoubillon, agent de la Compagnie
-du Lloyd, ne parlant de rien moins que de
-fermer tous les établissements européens :
-banques, etc., pour les remplacer par des
-grecs.</p>
-
-<p>Mon devoir est de rendre hommage à l'évêque
-grec de Dedeagatch, qui employa, dans cette
-triste circonstance, son énergie et son autorité
-à protéger les Turcs contre le pillage de ses propres
-fidèles. Il réussit ainsi à sauver le caïmacam
-et de nombreux Turcs ; mais il fut peu
-écouté et menaça de quitter ses coreligionnaires
-et compatriotes aussitôt la fin des hostilités,
-«&nbsp;ne voulant plus rester, dit-il, à la tête d'une
-communauté aussi indigne&nbsp;».</p>
-
-<p>A l'arrivée du croiseur français, le courageux
-prélat tint à se rendre à bord pour saluer le
-commandant, qui, pour le remercier et le féliciter
-de son attitude, lui rendit les honneurs en
-tirant plusieurs coups de canon.</p>
-
-<p>&hellip; L'armée bulgare, qui avait laissé la ville
-à la merci des comitadjis, rentra à Dedeagatch
-dès l'arrivée du croiseur français. Le commandant,
-voyant la ville désormais occupée par les
-réguliers, jugea inutile de débarquer des marins
-et mit le cap sur Cavalla.</p>
-
-<p>A Cavalla, des horreurs pareilles à celles de
-Dedeagatch s'étaient commises. Cependant, les
-officiers français eurent le temps de descendre
-à terre à Dedeagatch et de se rendre compte
-des abominations commises ; ils prirent même
-quelques photographies.</p>
-
-<p>L'armée bulgare était, à Dedeagatch, sous les
-ordres du général de division Gueneff.</p>
-
-<p>Les Pères italiens se plaignirent à lui de la
-conduite odieuse à leur égard des comitadjis.
-Le général fit une enquête, constata les faits et
-retrouva même soixante-dix livres turques sur
-les cent qui leur avaient été volées.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais, leur dit le général Gueneff, comme
-nous avons l'intention d'élever un monument
-en l'honneur des soldats bulgares morts pendant
-la guerre, je garde cet argent pour cette
-&oelig;uvre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le même général Gueneff, ayant appris que
-l'évêque grec avait recueilli toutes les femmes
-turques dans l'école grecque, afin de les mettre
-à l'abri des mauvais traitements, réussit à
-décider ce prélat à les relâcher, pour loger ses
-soldats.</p>
-
-<p>Les malheureuses durent retourner dans
-leurs maisons pillées et abandonnées et, dans
-la nuit, restées sans défense, elles furent violées
-par les soldats de ce général.</p>
-
-<p>La deuxième nuit de leur arrivée, les mêmes
-soldats du général Gueneff pillèrent les magasins
-de M. Rodhe, vice-consul d'Allemagne et
-agent de la Compagnie de transports Schenker.</p>
-
-<p>Les Bulgares ont placé des sentinelles devant
-chaque consulat, avec défense à qui que ce
-soit d'y pénétrer ; c'est ainsi que, malgré les
-protestations énergiques des consuls de France
-et d'Allemagne, les agents consulaires sont
-pour ainsi dire prisonniers, privés de tout contact
-avec leurs nationaux ou protégés et mis
-dans l'impossibilité de remplir leurs fonctions
-et leurs devoirs.</p>
-
-<p>Devant l'hostilité de la population grecque
-indigène, <i>beaucoup d'entre nous, Français</i>,
-s'étaient concertés pour prendre des mesures
-communes de défense, en cas d'attaque. Heureusement,
-le <i>Jurien-de-la-Gravière</i>, avisé, put
-arriver à temps pour imposer respect et nous
-transmettre l'ordre de l'ambassadeur de rentrer
-à Constantinople.</p>
-
-<p>Les Bulgares se sont également emparés du
-chemin de fer français, ont expulsé brutalement
-tout le personnel indigène et français, sans
-distinction, et l'ont remplacé par un personnel
-bulgare. Les autorités militaires refusèrent de
-délivrer aux agents français le moindre reçu
-ou pièce officielle de prise de possession du
-matériel.</p>
-
-<p class="sign"><i>Signé</i> : X&hellip;</p>
-
-<p class="r small">(Communiqué par M. J. Odelin, de <i>l'&OElig;uvre</i>.)</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre d'un missionnaire français.</i></p>
-
-<p class="c small">MISSION DE MACÉDOINE</p>
-
-<p class="date">R&hellip;, 21 novembre 1912.</p>
-
-<p>&hellip; Enfin, j'ai des nouvelles de <i>Yenidjé</i>.</p>
-
-<p>Une fois que les Grecs y sont entrés, ils ont
-commencé à brûler le Tcharchi (marché couvert
-turc) et les maisons turques ; mais, auparavant,
-tous les bons chrétiens (orthodoxes de Yenidjé)
-se sont mis à piller d'une manière odieuse ;
-magasins et maisons turques, tout y a passé.
-Le samedi après-midi, le dimanche, le lundi,
-etc&hellip; cependant que les maisons continuaient
-à brûler ; les riches n'étaient pas moins ardents
-à la curée que les pauvres, chacun a pris selon
-sa capacité, les uns pour vingt-cinq livres turques,
-les autres pour cinq cents.</p>
-
-<p>Il y a, à Yenidjé, quelques centaines de soldats
-grecs. Ils s'y conduisent comme à Salonique,
-c'est-à-dire qu'ils pénètrent dans les maisons,
-volent, pillent et violent. C'est du reste ce
-qu'ils ont fait dans tous les villages des environs
-de Yenidjé, partout où ils ont passé.</p>
-
-<p>Ils se montrent très fanatiques, réservant
-toute leur faveur pour ceux qui sont de religion
-grecque et traitant plutôt mal les autres ;
-aux Grecs de religion ils ont payé ce qu'ils ont
-réquisitionné, mais ils ont pris quatre-vingt-six
-moutons à un pauvre Bulgare (schismatique) de
-Yenidjé, sans paiement et sans garantie pour
-l'avenir.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Grecs et Bulgares se conduisent, en Macédoine,
-comme des Barbares, et cela fera certainement
-détestable impression en Europe,
-quand on le saura.</p>
-
-<p>Tout s'est bien passé pour <i>Paliortsi</i>, mais
-aux alentours, les chrétiens (orthodoxes) des
-villages se sont conduits comme des sauvages.</p>
-
-<p>A <i>Bogdantsi</i>, les chrétiens ont dévalisé les
-maisons turques, arrachant aux femmes leurs
-ornements, leur coupant le bout de l'oreille
-pour leur prendre leurs pendants, puis violant
-femmes et jeunes filles.</p>
-
-<p>A <i>Pobregovo</i>, les gens de <i>Bogdantsi</i> et de
-<i>Stoyakovo</i> ont fait irruption et, pendant que
-les uns se livraient au pillage, les autres violaient
-femmes et filles, et ce sont des chrétiens!</p>
-
-<p>De son côté, M. M&hellip; m'écrit que les femmes
-et les filles qui, après le massacre des hommes
-à <i>Rayanovo</i>, avaient été recueillies à <i>Tolni-Todorak</i>,
-ont été tuées et qu'il n'en reste plus
-que trois, selon les uns, neuf selon les autres.</p>
-
-<p>Inutile de dire que toutes ces victimes sont
-turques.</p>
-
-<p>A <i>Dolni-Poroy</i>, les Turcs ont été massacrés.</p>
-
-<p>A <i>Vaisly</i>, toute la population turque a été
-tuée.</p>
-
-<p>A <i>Roucouch</i>, les exécutions continuent et il
-y a une dizaine de Turcs tués chaque jour.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Après cela, que les journaux européens,
-<i>Croix</i>, <i>Univers</i> ou autres, entonnent des dithyrambes
-à la gloire des peuples balkaniques et
-parlent encore de Croisade, et de Croix contre
-le Croissant!</p>
-
-<p>Ici, tout le monde est éc&oelig;uré, et il faut
-espérer que l'Europe finira par ouvrir les yeux ;
-car, le vol, la lubricité et l'homicide s'en donnent
-à c&oelig;ur joie, en ce moment, en Macédoine,
-et <i>ce sont des chrétiens</i> (orthodoxes) qui <i>sur ce
-point rivalisent entre eux</i>.</p>
-
-<p>Ce qui nous inquiète, c'est l'avenir.</p>
-
-<p>Quel sera le sort de la Macédoine?</p>
-
-<p>Grecs ou Bulgares? plaise à Dieu que ce ne
-soit ni les uns ni les autres, car ce serait la
-ruine de nos missions françaises.</p>
-
-<p>Vous connaissez les Grecs, ils n'auront pas de
-repos qu'ils n'aient détruit nos missions, car
-ils ne peuvent supporter les <i>Uniates</i>.</p>
-
-<p>Ce qui se passe en Bulgarie, même pour les
-catholiques latins, n'est guère encourageant,
-et c'est encore pis que ce qui se passe en
-Grèce. Aussi, désirons-nous vivement que la
-Macédoine reste autonome, dût-elle même devenir
-autrichienne. Peut-être ne serait-ce pas,
-pour nous, un bien personnellement, mais ce
-serait le salut de la mission, du catholicisme
-et même encore de l'influence française.</p>
-
-<p class="sign"><i>Signé</i> : D&hellip;</p>
-
-<p class="r small">(Communiqué par M. J. Odelin, de <i>l'&OElig;uvre</i>.)</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p class="c">(<i>Émanant du Consulat austro-hongrois sur l'entrée
-des Serbes à Prizrend le 5 novembre dernier.</i>)</p>
-
-<p>Peu après que les troupes serbes eurent pénétré
-en ville, nous entendîmes la fusillade de
-l'infanterie dans les rues. M. Prochaska me dit
-alors avec indignation : «&nbsp;C'est une trahison.
-Les Serbes sont en train de tirer sur les habitants
-qui ne leur font rien.&nbsp;»</p>
-
-<p>Dans le consulat se trouvaient, en plus du
-consul, son secrétaire, deux kawas, un marchand
-italien, un sujet allemand et deux voyageurs
-autrichiens. En outre, il s'y trouvait
-également vingt-deux blessés, dix-huit familles
-de la ville, plusieurs dames qui se chargeaient
-de prendre soin des blessés et un assez grand
-nombre d'enfants.</p>
-
-<p>Une section de soldats serbes conduite par
-un officier à cheval apparut alors devant le
-consulat. L'officier demanda à parler au consul.
-M. Prochaska vint alors à la porte. Le chef
-lui renouvela l'ordre d'ouvrir le consulat afin
-d'y placer les soldats serbes blessés et afin de
-permettre la recherche des traîtres turcs qui
-auraient pu s'y réfugier.</p>
-
-<p>M. Prochaska répondit, avec politesse mais
-avec fermeté, que l'hôpital était déjà plein de
-blessés. L'officier repartit : «&nbsp;Oui, il est plein
-de misérables Albanais, et ceux-là, nous les
-jetterons dehors.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le consul riposta : «&nbsp;Messieurs, je vous ferai
-remarquer que le terrain sur lequel se trouve
-le consulat est un terrain neutre, et qu'il jouit
-de la protection de la monarchie que je représente.
-<i>Vous voyez flotter sur ces murs le drapeau
-autrichien, et en outre le signe de la Croix-Rouge
-internationale.</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>Le Serbe lui répliqua : «&nbsp;Ce sont là des mots
-inutiles. Je vous ordonne d'ouvrir.&nbsp;»</p>
-
-<p>M. Prochaska ne fit à ces paroles aucune
-réponse et rentra dans son bureau. L'officier
-serbe donna l'ordre à ses soldats de pénétrer de
-force dans le consulat. Avec des bravos et des
-cris insultants pour l'Autriche-Hongrie, les
-soldats arrachèrent le drapeau austro-hongrois
-et le traînèrent dans la boue. La porte fut
-ouverte avec violence, les soldats escaladèrent
-le mur de l'entrée et pénétrèrent dans le bâtiment.
-<i>Les familles des Albanais qui s'y étaient
-réfugiés furent tuées sans merci. Il en fut de
-même des blessés qui furent massacrés dans leur
-lit. Les femmes et les enfants furent tués.</i></p>
-
-<p>Il y eut des Serbes qui <i>allèrent</i> jusqu'à
-<i>souiller des cadavres</i>.</p>
-
-<p>Le consul protesta solennellement. Les
-Serbes lui répondirent par des ricanements.</p>
-
-<p class="r small">(Communiqué par M. J. Odelin, de <i>l'&OElig;uvre</i>.)</p>
-
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre d'un Français de Constantinople.</i></p>
-
-<p>Je viens, dit-il, de parcourir la région entre
-Demir-Hissar, Serrès et Salonique ; c'est un
-spectacle horrible, j'ai vu sur la route plus
-d'un millier de cadavres de paysans turcs,
-hommes, femmes, enfants, vieillards, massacrés
-par les chrétiens.</p>
-
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p class="drap"><i>Lettre adressée à M. J. Odelin, qui, dans <cite>l'&OElig;uvre</cite>,
-a si vaillamment fait campagne pour le bon
-droit, par M. Lucien Maurouard, ministre plénipotentiaire,
-qui fut vingt ans diplomate français
-en Orient.</i></p>
-
-<p class="date">Paris, le 2 janvier 1913.</p>
-
-<p class="ind">Monsieur,</p>
-
-<p>Par ce fait même que les Turcs sont plus
-adonnés à l'agriculture qu'enclins aux initiatives
-industrielles et financières, l'Empire ottoman
-est terre d'élection pour le développement
-des intérêts économiques étrangers.</p>
-
-<p>Voilà plusieurs siècles qu'à la faveur des
-Capitulations, nos comptoirs commerciaux
-se sont installés dans les Échelles du Levant, y
-prospérant avec sécurité, et, de nos jours,
-mines, ports, quais, phares, chemins de fer,
-régies financières, banques, manufactures et
-exploitations diverses se sont créés dans cet
-Empire sous la direction de notre personnel
-technique français et avec le concours de nos
-capitaux.</p>
-
-<p>Voilà bien longtemps aussi que nos missions,
-nos écoles (laïques ou religieuses) propagent
-dans la plupart des villes notre enseignement
-et notre influence, à l'abri, non seulement
-d'une parfaite tolérance, mais même de réels
-privilèges.</p>
-
-<p>En cas d'incidents dommageables aux personnes
-ou aux propriétés étrangères, on sait
-combien la protection de ces intérêts et l'obtention
-d'indemnités s'il y a lieu, sont facilitées
-aux autorités diplomatiques et consulaires par
-le régime des Capitulations.</p>
-
-<p>Voilà pour le passé ; et voici pour l'avenir.</p>
-
-<p>Assez différente est et sera sans doute la
-situation dans les territoires détachés de
-l'Empire pour la formation et l'accroissement
-des États balkaniques.</p>
-
-<p>Ces peuples jeunes se montrent, comme
-c'est leur droit d'ailleurs, animés d'un nationalisme
-ardent, à tendances plus ou moins exclusivistes,
-et certainement moins propice que la
-mentalité et les usages musulmans à la pénétration
-des intérêts étrangers.</p>
-
-<p>Il est notoire que la Croix orthodoxe, qui
-préside religieusement et politiquement aux
-destinées des États balkaniques, est nettement
-adverse à la Croix catholique et qu'elle cherche
-à évincer celle-ci autant qu'elle le peut.</p>
-
-<p>J'ai pu l'observer pendant un séjour de quatorze
-années en Grèce.</p>
-
-<p>Les réserves protocolaires, formulées par la
-France dans les traités pour l'institution du
-Royaume de Grèce et l'annexion des Iles
-Ioniennes, sont éludées par les autorités helléniques
-sur des points de réelle importance :
-reconnaissance et situation de certains évêques
-latins ; statut des mariages mixtes.</p>
-
-<p>En raison même de ce que leur excellente
-tenue leur assure une clientèle nombreuse et
-distinguée, les écoles catholiques sont plus ou
-moins jalousées, ce qui, combiné avec l'influence
-de l'antagonisme confessionnel, les
-met parfois en butte à des attaques de presse et
-à des tracasseries administratives sous de
-fallacieux prétextes.</p>
-
-<p>Il me paraît aussi que nos intérêts commerciaux
-et industriels n'ont qu'à perdre au passage
-de la domination turque à la domination
-balkanique.</p>
-
-<p>Ces données ont été généralement omises
-dans presque tout ce qui s'est publié à l'occasion
-du conflit oriental.</p>
-
-<p>Par contre, on a donné un large mais immérité
-regain aux légendes tendancieuses et spécialement
-à celles qui sont relatives aux massacres
-et pillages, mis indistinctement à la
-seule charge des Turcs, dans le but, semble-t-il,
-de les discréditer devant l'opinion publique ;
-or, il est avéré que le Turc, naturellement placide,
-ne se livre à des violences que provoqué
-par une rébellion : j'en ai été témoin moi-même
-en Crète, où les violences ont toujours eu
-le caractère de réciprocité entre chrétiens et
-musulmans.</p>
-
-<p>De même en Macédoine, ce fut entre les
-alliés d'aujourd'hui, rivaux quand même,
-ennemis d'hier, et peut-être aussi de demain,
-entre Bulgares et Grecs, que se produisit un
-long échange d'actes de barbarie comme moyen
-d'éviction et d'intimidation au service de la
-propagande politique.</p>
-
-<p class="sign small">LUCIEN MAUROUARD.</p>
-
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p class="drap"><i>Lettre à moi adressée par deux Français hautement
-honorables, qui s'étaient fixés à Salonique
-et vont être obligés d'en partir.</i></p>
-
-<p class="date">Salonique, 19 janvier 1913.</p>
-
-<p>Un calme relatif existe en ce moment, avec
-la Cour martiale et la censure préalable. Et
-combien encore de vilenies!</p>
-
-<p>L'exode des familles musulmanes est presque
-général. Les Israélites à leur tour songent
-à partir. Quant à nous, Français, beaucoup
-des nôtres ont déjà perdu leur situation.</p>
-
-<p>Grecs et Bulgares se disputent la ville.</p>
-
-<p>Le Bulgare, plus brutal, fera sentir son joug
-plus inexorablement ; le Grec, avec plus d'hypocrisie.
-Quant à la France, l'admirable expansion
-de sa langue, de son influence industrielle
-et morale, sera absolument détruite.
-Déjà toutes les communications officielles,
-toutes les enseignes, tous les avis de chemins
-de fer ou de trains qui se faisaient en français
-ne se font plus qu'en grec.</p>
-
-<p>Chaque jour nous apporte de nouveaux témoignages
-des atrocités bulgares. Elles dépassent
-l'imagination. Des femmes enceintes ont été
-éventrées et, de la population musulmane de
-cette partie de la Macédoine, il ne reste que
-les fuyards.</p>
-
-<p>Quant aux prisonniers turcs qui étaient à
-Salonique, <i>on ne les voit plus</i>. Et les officiers
-bulgares, pressés de questions, commencent à
-avouer qu'ils les ont méthodiquement exterminés.</p>
-
-
-<h3>X</h3>
-
-<p class="drap"><i>Lettre que m'adresse le colonel français Malfeyt,
-qui fut détaché pendant sept ans dans la gendarmerie
-internationale de Macédoine.</i></p>
-
-<p>J'ai vécu avec les Turcs pendant sept ans, à
-Salonique, Monastir, Uskub, dans toutes les
-classes de la société et surtout parmi les soldats ;
-c'est vous dire combien je les connais et,
-dès lors, combien je les aime.</p>
-
-<p>Pendant mes années de service en Macédoine,
-je n'ai jamais constaté ni entendu parler de
-crimes commis par des Turcs, et je crois qu'on
-ne pourrait pas en signaler un seul, en <i>prouver</i>
-un seul, tandis que je puis citer par douzaines
-des crimes commis par les Balkaniques. Les
-autorités ottomanes dépêchaient constamment
-des troupes pour mettre à la raison les bandes
-grecques, serbes ou bulgares, qui s'entretuaient,
-fomentaient des troubles et maintenaient
-le pays dans une anarchie continuelle.
-Est-ce que ce sont ces répressions qu'on appelle
-des massacres? Dans ce cas, moi aussi, j'ai contribué
-à pourchasser ces bandes.</p>
-
-<p>En Asie Mineure, n'y a-t-il pas une tranquillité
-parfaite? Pendant les deux années que j'ai
-parcouru le pays, je n'ai jamais entendu parler
-de meurtre ni de vol! On peut dormir portes
-ouvertes! Et cependant il y a des Grecs et des
-étrangers en grand nombre ; <i>mais ici aucune
-puissance ne poursuit une politique annexioniste</i>.</p>
-
-<p>Non, notre injustice envers les Turcs est révoltante.
-Ce peuple si bon, si doux, si digne,
-ne mérite que notre estime.</p>
-
-<p class="sign small">COLONEL MALFEYT.</p>
-
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un Roumain de Bucarest.</i></p>
-
-<p>Comme on voit que vous connaissez bien les
-Turcs &mdash; que nous coudoyons depuis des siècles,
-nous autres Roumains &mdash; ces Turcs, que
-les vicissitudes des temps ont rendus nos maîtres
-pendant de longues années, mais qui, chose
-incroyable et sans exemple dans l'histoire, n'ont
-jamais été haïs dans le pays, tant ils étaient
-bons et justes, et tant ils avaient le respect de
-la parole donnée.</p>
-
-<p>La Roumanie vous portera dorénavant une
-affection reconnaissante pour les paroles de justice,
-pour les accents indignés que vous jetez
-à la face de l'Europe comme une flétrissure.</p>
-
-<p class="sign small">DEMÈTRE RACOVICEANO.</p>
-
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un capitaine français qui
-servit onze ans dans la gendarmerie internationale
-de Macédoine.</i></p>
-
-<p>Votre plaidoyer en faveur de nos amis turcs
-a un très grand retentissement dans leur c&oelig;ur,
-qui est un c&oelig;ur d'or, comme vous le savez. Le
-bien que vous faites ainsi à la cause française
-répare les ravages que notre presse, vendue aux
-vainqueurs, a causés à notre influence ; vous
-maintiendrez quand même, chez la victime
-insultée, l'amour de notre pays, tandis que les
-vainqueurs d'aujourd'hui nous renieront demain.</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">CAPITAINE X</span>***.</p>
-
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un Turc de Constantinople.</i></p>
-
-<p>Notre c&oelig;ur saigne à la pensée que, dans notre
-malheur, l'insulte nous vienne de cette noble
-France que nous avons appris à aimer dès notre
-plus tendre enfance, au foyer maternel d'abord,
-puis à l'école française installée dans nos villes
-et nos villages ; c'est avec votre littérature que
-nous ne cessons de nourrir notre intelligence. Eh
-bien! monsieur, vous ne le croiriez pas ; malgré
-les insultes du <i>Temps</i> et d'un grand nombre de
-vos journaux, nous ne pouvons cesser d'aimer
-la France, notre seconde patrie, et la pensée
-qu'en cas de guerre avec l'Allemagne elle pourrait
-être de nouveau vaincue, me plongerait
-dans la douleur et la tristesse comme cela m'arrive
-pour mon propre pays.</p>
-
-<p class="sign"><span class="small">X</span>*** <span class="small">BEY</span>.</p>
-
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre que m'adresse <em>un groupe</em> de jeunes filles
-israélites de Constantinople.</i></p>
-
-<p>Nous sommes de petites israélites turques
-et nous partageons toutes les souffrances endurées
-si courageusement par nos compatriotes musulmans.
-Oui, malgré ce qu'en diront nos ennemis,
-les vrais Turcs pourront être fiers de s'être
-vaillamment défendus et d'avoir sauvegardé
-l'honneur. Oui, malgré tout, la Turquie sera
-notre patrie, celle qui nous a recueillis, nous
-israélites, avec tant de générosité!</p>
-
-<p>Nous sommes heureuses de trouver en vous
-un défenseur de cette Patrie sur laquelle pèsent
-tant d'injustes accusations, etc.</p>
-
-<p class="sign">(Suivent cinq noms de jeunes filles.)</p>
-
-
-<h3>XV</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un ingénieur en chef
-français.</i></p>
-
-<p>Combien vous avez raison d'élever la voix en
-faveur de cette race si belle et si bonne : les
-Turcs! Je parle leur langue, j'ai vécu douze ans
-parmi eux en Macédoine, en Anatolie, en Arabie.
-Si tant est que les vertus indiquent et distinguent
-la religion des hommes, en Orient, le
-meilleur chrétien, c'est le Turc.</p>
-
-<p>Comme vous j'ai souffert des ignominies légendaires
-répandues comme à plaisir sur nos
-pauvres amis ; mes yeux se sont mouillés des
-malheurs immérités qui les frappent. J'ai essayé
-d'élever la voix après votre premier appel ;
-mais, bien entendu, aucun journal n'a accueilli
-mes plaintes. Néanmoins j'essaierai encore,
-avec ardeur, presque avec colère. Le ressentiment
-que j'éprouvais contre mes semblables a
-été calmé par votre livre, il m'a semblé être
-moi-même alors moins impuissant.</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk"><span class="small">B</span>***<br />
-<i class="small">Ingénieur en chef</i>.</span></p>
-
-
-<h3>XVI</h3>
-
-<p class="small noindent">PRESSE ALLEMANDE</p>
-
-<p class="c"><i><span lang="de" xml:lang="de">KREUZZEITUNG</span>, 5 février.</i></p>
-
-<p class="c"><i>En éditorial et sous la signature
-de Theodor Schiemann :</i></p>
-
-<p>Les bandes qui suivent les troupes bulgares
-et serbes, les comitadjis, se rassemblent partout
-comme des hyènes, et malheur à quiconque
-tombe entre leurs mains! A notre satisfaction,
-l'Italie a pris l'initiative de réclamer
-une enquête au sujet des atrocités qui ont été
-commises par ces bêtes fauves sur le sol albanais,
-macédonien et thrace. Sir Edw. Grey, en
-présence d'une question posée à ce sujet à la
-Chambre des Communes, s'est réfugié derrière
-un «&nbsp;<i lang="la" xml:lang="la">ignoramus</i>&nbsp;», bien que son devoir eût été
-de savoir, et d'ailleurs l'Angleterre n'a pas l'habitude
-de se taire quand il s'agit d'atteintes
-portées aux fondements de la morale humaine.</p>
-
-<p>Le docteur Ernst Jaeckh a fait paraître un
-livre intitulé : <i>L'Allemagne en Orient après la
-guerre balkanique</i> (chez Martin Möricke, Munich
-1913). Il a rendu ainsi le service de mettre
-en lumière, grâce aux communications de témoins
-dignes de foi, les faits qui, à la honte
-de l'humanité, se sont accomplis dans cette
-guerre épouvantable. Nous ne pouvons nous
-empêcher d'en signaler quelques-uns empruntés
-aux récits de témoins allemands : fonctionnaires,
-pasteurs, etc&hellip; Il existe d'ailleurs des
-documents officiels et des photographies qui
-confirment notre affirmation.</p>
-
-<p>«&nbsp;La conduite des Bulgares, déclare une
-lettre allemande, dépasse au décuple tout ce
-que les Turcs ont pu commettre, et on pourrait
-croire revenus les temps des Huns ou les périodes
-les plus terribles de la guerre de Trente
-Ans. C'est toujours la même histoire : les
-hommes trouvés dans les villages et les villes
-sont massacrés sans pitié, les femmes et les
-filles sont violées, les villages sont pillés et
-brûlés, et ce que les balles ont épargné meurt
-de faim et de froid.&nbsp;»</p>
-
-<p>Voici d'ailleurs un exemple :</p>
-
-<p>«&nbsp;Dans le village de Pétropo, deux jeunes
-filles ont été violées devant les yeux de leur
-mère ; celle-ci, ne pouvant supporter ce spectacle,
-saisit un fusil et tira. Ce fut le signal
-d'un véritable bain de sang. On rassembla
-toutes les femmes et toutes les filles, on les
-enferma dans le café du village et on y mit le
-feu. Toutes périrent dans les flammes au milieu
-de cris déchirants.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce cas est tout à fait typique. Dans certains
-endroits, on a eu le front de donner aux victimes
-le baptême chrétien (!!!) avant de les
-massacrer. Dans le village d'Esehkeli, près de
-Kilikich, on a enterré vivantes dix jeunes
-filles.</p>
-
-<p>Une dame autrichienne écrit de Cavalla à
-son frère :</p>
-
-<p>«&nbsp;Des gens qui n'avaient pas commis d'autre
-crime que celui d'être musulmans et pris parmi
-les notables de la ville, furent emprisonnés et
-traités sans procédure de la façon la plus
-cruelle. A minuit, les prisonniers furent éveillés,
-dépouillés de leurs vêtements, attachés
-trois par trois, lardés de coups de baïonnette
-et assommés à coups de crosse. La première
-nuit, trente-neuf furent exécutés, la seconde
-nuit, quinze, etc&hellip; A Serrès, les Turcs se mirent
-en défense et abattirent deux soldats. Aussitôt
-l'officier qui commandait ces derniers tira sa
-montre et dit : «&nbsp;Il est maintenant quatre
-heures ; jusqu'à demain quatre heures, faites
-des Turcs ce que vous voudrez.&nbsp;» Ces bêtes
-fauves massacrèrent pendant ces vingt-quatre
-heures 1.200 Turcs, d'après les uns, 1.900
-d'après les autres&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Sans aucun doute, l'appel à la croisade du
-tsar Ferdinand est cause de ces atrocités. Le
-colonel Veit raconte que les comitadjis ont
-brûlé toutes les localités musulmanes entre
-Tchataldja et Andrinople.</p>
-
-<p>«&nbsp;On ne voit plus aujourd'hui une seule maison,
-une seule cabane ; tout a disparu dans les
-flammes. Des milliers de familles ruinées ont
-émigré, emportant leur petit avoir ainsi que
-leurs femmes et leurs enfants dans des chars
-traînés par des buffles. Ils sont en ce moment
-devant les portes de Constantinople où la faim
-les tourmente. Ils ne se plaignent pas, ils ne
-mendient pas et se nourrissent misérablement
-de quelques grains de maïs. A Büyük Kardistan,
-j'ai vu moi-même des douzaines de blessés
-turcs que les troupes en déroute n'avaient
-pu emmener avec elles et que les patrouilles
-bulgares ont horriblement mutilés. Nous
-autres officiers, nous l'avons déjà répété à des
-correspondants de guerre : c'est en caractères
-de feu qu'il faudrait répandre sur la terre la
-nouvelle de toutes ces atrocités&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Au contraire, tous les rapports sont à la
-louange des Turcs, tels sont ceux du capitaine
-Rein, et du professeur Dühring. Ce dernier, en
-parlant des Turcs, les qualifie de «&nbsp;peuple honnête
-et brave&nbsp;» et conclut par ces mots : «&nbsp;Ils
-ne sont pas encore mûrs pour la civilisation
-européenne. Espérons cependant qu'il sera permis
-à la Turquie de renaître en Asie Mineure,
-car les Turcs le méritent pour leurs qualités :
-ils sont pieux, fidèles, honnêtes, simples et
-braves.&nbsp;» Le capitaine Rein, lui, résume son
-jugement dans le mot de Bismarck : «&nbsp;Le Turc
-est le seul gentilhomme de l'Orient.&nbsp;»</p>
-
-<p>Quand on songe à toutes les atrocités commises
-et dont nous ne citons ici qu'une faible
-partie, on comprend le cri d'appel du docteur
-Jaeckh : «&nbsp;Il n'y a donc en Europe aucune volonté,
-aucune main en faveur de l'humanité,
-aucune voix en faveur de la civilisation? Et cependant,
-les faits qui se sont passés sont établis
-par des documents sérieux, par des photographies,
-etc&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il nous semble impossible que l'opinion ne
-s'agite pas et que l'initiative prise par l'Italie
-reste sans écho. C'est en vain que la Russie
-s'efforce de cacher les crimes de ses protégés
-bulgares et serbes. C'est en vain que la presse
-française persiste à se taire. C'est en vain que
-Sir Edw. Grey reste d'un flegme glacial et
-bouche ses oreilles pour ne pas entendre et ses
-yeux pour ne pas voir.</p>
-
-
-<h3>XVII</h3>
-
-<p class="c"><i>Traduction de la lettre adressée à Pierre Loti,
-en turc, par S. A. I. le prince Youssouf Izzeddine,
-héritier de Turquie.</i></p>
-
-<p class="ind">Mon cher monsieur Pierre Loti,</p>
-
-<p>L'humanité entière est témoin des drames sanglants
-qui se sont déroulés ces derniers temps
-dans cet Orient qui constitue le fond de vos
-&oelig;uvres et de vos poèmes inappréciables et
-immortels par leurs vues généreuses et leurs
-beautés naturelles. Des fumées, des brouillards
-de sang innocent répandu à flots et sauvagement,
-ont obscurci le ciel clair et limpide que
-vous admiriez dans le temps et des lamentations
-ont remplacé le gazouillement des oiseaux.
-Alors que des massacres et des horreurs se perpétuent
-en Roumélie, c'est-à-dire sur les confins
-de l'Europe ; alors que les oreilles se
-bouchent à ces calamités et à ces tempêtes vous
-seul, avec quelques amis de l'humanité et de la
-civilisation comme vous, avez élevé la voix en
-faveur du droit et de la vérité. Votre plume est
-devenue l'étendard du combat pour la justice.
-Vous avez déchiré les ténèbres, éclairé les
-hommes de conscience et de foi. Je suis sûr
-qu'un jour le monde civilisé tout entier se groupera
-sous les plis de votre drapeau du droit et
-de la vérité. Ni mon pays ni moi n'oublierons
-jamais vos nobles et généreux sentiments ainsi
-que vos luttes humanitaires. Nous vous vénérerons
-et glorifierons éternellement, homme
-juste et sage.</p>
-
-<p class="sign small">YOUSSOUF IZZEDDINE.</p>
-
-
-<h3>XVIII</h3>
-
-<p class="c"><i>Réponse de Pierre Loti
-au Prince héritier de Turquie.</i></p>
-
-<p class="ind">Monseigneur,</p>
-
-<p>Au delà de ce que les mots peuvent dire, je
-suis ému de la reconnaissance que me témoigne
-la Turquie, et dont je viens de trouver la
-haute et souveraine affirmation dans la lettre
-que Votre Altesse Impériale m'a fait l'honneur
-de m'écrire. Cette lettre, je la conserverai
-parmi ce que j'ai de plus précieux, et mes fils,
-à qui elle sera léguée, continueront après moi,
-je l'espère, mon attachement à ma seconde
-patrie orientale.</p>
-
-<p>Cependant, je ne méritais pas d'être remercié,
-car il m'eût été impossible de ne pas faire
-ce que j'ai fait : tout simplement, j'ai suivi
-l'élan de mon c&oelig;ur, si fidèle à la noble nation
-turque, j'ai obéi à l'impulsion de ma conscience
-indignée, &mdash; et je me suis senti fier
-ensuite de subir l'insulte et la menace pour
-avoir dénoncé tant de crimes.</p>
-
-<p>Mon effort n'a pas été vain. Il y a dans mon
-pays une immense majorité de gens de c&oelig;ur
-et de sens, que l'on avait abusés par des
-calomnies éhontées, par d'officiels mensonges &mdash; ou
-même d'officiels «&nbsp;démentis&nbsp;» ; ceux-là, il
-m'a suffi de les éclairer pour les ramener vers
-notre chère et malheureuse Turquie. J'en ai
-ramené beaucoup, ainsi que me le prouvent les
-lettres qui m'arrivent par centaines, et aussi
-les articles d'une presse non vendue. Je suis
-heureux d'ajouter du reste que j'ai été secondé
-dans ma tâche par <i>tous</i> ceux de mes compatriotes
-qui ont habité l'Orient et qui connaissent
-les Turcs autrement que par d'abjectes ou
-enfantines légendes. Je continuerai la lutte
-comme si ma propre patrie était en jeu. Mais
-ce petit courant de sympathie, que je serai
-parvenu à créer peut-être, comptera, hélas!
-pour si peu de chose auprès des effroyables
-malheurs qui fondent de tous côtés sur l'Islam
-et dont je me sens cruellement meurtri!&hellip;</p>
-
-<p>J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond
-respect, Monseigneur,</p>
-
-<p class="c">De Votre Altesse Impériale,</p>
-
-<p class="r">Le reconnaissant et affectionné</p>
-
-<p class="sign small">PIERRE LOTI.</p>
-
-
-<h3>XIX</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre du Grand Vizir à Pierre Loti.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="blk small">SUBLIME PORTE<br />
-<span class="small">GRAND VIZIRAT</span></span></p>
-
-<p class="date">Le 16 février 1913.</p>
-
-<p class="ind">Cher monsieur,</p>
-
-<p>Tandis que l'Europe entière et la presse salariée
-avaient pris le parti de fermer les yeux
-sur les atrocités et les tueries organisées par
-les alliés balkaniques, votre noble voix s'est
-fait entendre pour prendre la défense des
-opprimés.</p>
-
-<p>Je vous remercie chaudement pour cette belle
-tâche que vous avez assumée au nom de l'humanité.</p>
-
-<p>J'aime à espérer qu'il se trouvera en France
-de nobles c&oelig;urs qui, se souvenant de l'amitié
-séculaire des deux nations, ne tarderont pas à
-imiter votre bel exemple et unir leurs efforts
-aux vôtres pour arrêter l'extermination systématique
-de la population paisible des provinces
-occupées par les alliés.</p>
-
-<p>Agréez, cher monsieur, avec l'expression de
-mes sentiments de profonde reconnaissance,
-l'assurance de ma très haute considération.</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk"><i>Le Grand Vizir</i>,<br />
-<span class="small">MAHMOUD CHEVKET.</span></span></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p class="c"><i>Réponse de Pierre Loti :</i></p>
-
-<p class="ind">Altesse,</p>
-
-<p>Combien profondément je suis touché de la
-lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Rien
-ne pouvait m'être plus précieux qu'un tel témoignage
-de reconnaissance.</p>
-
-<p>Ma voix cependant n'a eu que bien peu de
-pouvoir, hélas! pour flétrir comme il eût fallu
-tant de crimes hypocrites, commis au nom de
-la Croix. Mais que faire, quand on a contre soi
-le gouvernement de son pays, presque toute la
-presse &mdash; et presque toute l'opinion, préparée
-de longue main par d'habiles calomnies!</p>
-
-<p>Au moins, aurai-je affirmé à vos compatriotes
-qu'il leur reste, chez nous, l'inébranlable sympathie
-«&nbsp;documentée&nbsp;» de tous ceux qui les
-connaissent, qui ont vécu en Orient et qui
-savent la vérité. Peut-être en même temps
-aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la
-mesure de ma force, en proclamant que tous
-les Français, grâce à Dieu, ne sont pas avec
-ceux qui souscrivent à l'extermination sans
-merci d'une noble race vaincue.</p>
-
-<p>Avec mes remerciements, veuillez agréer, je
-vous prie, Altesse, l'hommage de ma respectueuse
-considération.</p>
-
-<p class="sign small">PIERRE LOTI.</p>
-
-
-<h3>XX</h3>
-
-<p class="c"><i>Document communiqué au <cite>Gil Blas</cite>
-par M. Robert Duval.</i></p>
-
-<p>Le sous-gouverneur de l'île de Lemnos porte
-à la connaissance de la Sublime-Porte que des
-événements d'une excessive gravité se sont
-produits récemment.</p>
-
-<p>Les autorités militaires hellènes procèdent
-actuellement, dans les villages de Lera et de
-Strati, à la revision des procès ayant acquis
-force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent
-à l'heure actuelle des sentences arbitraires
-en faveur des Grecs, à la seule fin de
-terroriser les musulmans, que l'on extermine
-après les avoir battus de verges et fouettés au
-sang. Ceux qui ont pu échapper à ces massacres
-se sont vus dans la douloureuse nécessité
-d'abandonner leurs foyers pour sauver leur
-propre existence.</p>
-
-<p>Le cheikh des derviches à Serrès, Aghiagh
-effendi, informe en outre ses supérieurs qu'après
-l'occupation de cette ville par les Bulgares, des
-milliers de musulmans ont été massacrés, plusieurs
-hommes et femmes contraints par des
-violences à embrasser la foi orthodoxe, nombre
-de jeunes filles enlevées et expédiées en Bulgarie,
-des maisons pillées et saccagées, les
-cimetières et les mausolées profanés et les
-objets précieux s'y trouvant, enlevés.</p>
-
-<p>D'autre part, le préposé des fondations
-pieuses de l'île de Mitylène fait savoir au ministère
-compétent que tous les mausolées et les
-tombeaux musulmans ont été pillés et saccagés
-par les soldats hellènes. Le chef de la communauté
-musulmane à Chio a déclaré également
-aux autorités impériales du vilayet d'Aïdin que
-les mêmes profanations ont été commises froidement
-dans l'île, après l'occupation grecque.</p>
-
-<p>En outre, le gouverneur de Lemnos informe,
-dans un rapport, la Sublime-Porte que les fonctionnaires
-ottomans, ci-dessous mentionnés,
-ont été assassinés de la manière la plus féroce
-par les officiers et les soldats grecs dans le port
-de Moundouros :</p>
-
-<p>Assaf bey, greffier de justice ; Salin effendi,
-commandant du port ; Mahmoud effendi, fermier
-de la dîme ; Chukri effendi, notable de
-Moundouros ; Hussein effendi, facteur ; Remzi
-effendi, greffier ; Ahmed effendi, fonctionnaire
-de la Banque agricole ; enfin, Ibrahim effendi,
-notable de Lemnos, <i>assassiné par méprise à la
-place de son frère</i>.</p>
-
-<p>Ledit gouverneur ajoute qu'il tient aussi
-d'une source privée et authentique que douze
-autres personnes notables et fonctionnaires
-dans les îles avoisinantes de Lemnos ont été
-également conduits au port de Doundouros et
-lâchement assassinés en même temps que les
-malheureux ci-haut mentionnés.</p>
-
-<p>On parlera encore des atrocités turques!&hellip;</p>
-
-<p class="sign small">ROBERT DUVAL.</p>
-
-
-<h3>XXI</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un ingénieur roumain.</i></p>
-
-<p>Ici, nous savons de façon certaine que pendant
-cette guerre, les alliés ont massacré non
-seulement les populations musulmanes, mais
-aussi de tranquilles populations roumaines. Ils
-ont fermé les églises et les écoles roumaines,
-ont brûlé les livres et les évangiles écrits en
-roumain, ont emprisonné et tué les prêtres et
-les instituteurs roumains. Les tortures subies
-par ces malheureux sont inouïes. L'instituteur
-roumain Démètre Cicina (lisez Tjicina), le directeur
-des écoles de Turia, a été appelé par lettre
-officielle et tué d'une manière atroce ; on lui a
-coupé d'abord la langue, ensuite on lui a arraché
-les cheveux, puis on lui a coupé chaque
-veine du corps. Le cadavre de ce malheureux a
-été jeté sur les bords d'une rivière à la proie
-des chiens vagabonds.</p>
-
-<p>La veuve et les enfants de notre martyr se
-trouvent à Bukarest, et on peut leur faire
-demander les récits de ces atrocités par une
-personne digne de foi, par exemple M. le
-ministre français résidant à Bukarest&hellip; etc&hellip; etc.</p>
-
-<p>A Klebi-Cliscera, les Grecs ont incendié
-250 maisons roumaines et l'église roumaine
-Saint-Nicolas. Les écoles roumaines ont été
-incendiées aussi. Les Roumains : George Galbadjari,
-N. Maugrosi et Caracuta ont été tués.</p>
-
-<p class="sign small"><span class="blk">DANIEL KLEIN,<br />
-<i>Ingénieur forestier</i>.</span></p>
-
-
-<h3>XXII</h3>
-
-<p class="c"><i>Fragment d'une lettre que m'écrit un notable Turc
-de la ville de Brousse.</i></p>
-
-<p>&hellip; Comme vous le savez, pendant la guerre
-turco-russe, ce sont encore les Monténégrins,
-ces coupeurs de nez et d'oreilles, qui s'étaient
-lancés les premiers, surprenant à la première
-rencontre les réguliers turcs et les martyrisant,
-et faisant de leurs figures de véritables effigies
-d'orangs-outangs. L'Europe était alors plus
-bienveillante pour les pauvres Turcs puisque
-les photographies, représentant une vingtaine
-de malheureux défigurés, envoyées à la presse
-par mes soins pour que l'opinion publique fût
-édifiée, trouvèrent place dans le <i lang="en" xml:lang="en">Graphic</i>, le
-périodique anglais bien connu. Les autres
-journaux cependant n'en soufflèrent mot.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Il serait facile de retrouver encore chez
-Abdullah frères, photographes à Péra, les clichés
-de ces photographies. Mais, pour le cas où
-cela ne serait pas possible, se trouverait-il
-en France un journal illustré qui consentirait à
-reproduire un groupe de vieillards encore en
-vie, de ceux qui, durant la guerre turco-russe,
-furent abominablement défigurés par les
-mêmes Monténégrins sauvages et inhumains?</p>
-
-
-<h3>XXIII</h3>
-
-<p class="c"><i>Fragment de la lettre que m'adresse la Ligue
-de la Défense nationale turque.</i></p>
-
-<p>&hellip; Et lorsque nous restions stupéfaits de
-notre abandon par la France que nous avions
-appris à aimer, c'est vous qui nous avez rappelé
-qu'en dehors et bien au-dessus de cette nouvelle
-France financière, âpre et jouisseuse,
-aveuglée par les reflets de son fétiche d'or, vit
-toujours la France que nous connaissons, la
-France intellectuelle et morale, la vraie France,
-qui pendant de longs siècles a patiemment
-édifié sa grandeur sur de nobles traditions de
-justice, de moralité et de solidarité humaine.</p>
-
-<p>C'est à elle que les financiers arrogants
-doivent leur existence ; c'est de son prestige
-qu'ils abusent lorsque, sous l'empire de la
-passion aveuglante du lucre, ils prostituent à
-de bas appétits le fruit de son travail, qu'elle
-leur a confié pour servir à l'extension de son
-influence civilisatrice, et au relèvement moral
-et matériel des peuples moins heureux.</p>
-
-<p>Cette France, souvent lointaine, distraite par
-le travail de la pensée, ignore les abus qui se
-pratiquent en son nom. C'est vous encore cette
-fois qui, à la tête d'un petit groupe d'amis
-dévoués à la cause du Droit, avez assumé la
-tâche de la réveiller.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle le sera, qu'elle aura déchiré le
-voile de mensonges et de calomnies dont on a
-couvert ses yeux, et que, dans toute leur hideuse
-réalité, elle contemplera les crimes indescriptibles
-qui se perpètrent au nom de la Croix,
-emblème de l'amour fraternel, frémissante
-d'indignation et d'horreur, elle n'hésitera pas,
-nous en sommes sûrs, à élever la voix, et à
-faire sentir le poids de sa colère à ceux qui
-oublient trop que la devise : «&nbsp;La Force prime
-le Droit&nbsp;» n'est pas la sienne, et qu'elle est
-jalouse de ses hautes traditions&hellip; etc&hellip;, etc&hellip;</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk"><i>Signé</i> : <span class="small">HOULOUSSI</span>,<br />
-<i class="small">Président de la Ligue<br />
-de la Défense nationale ottomane.</i></span></p>
-
-
-<h3>XXIV</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un étudiant polonais
-de l'Université de Vienne.</i></p>
-
-<p>Quand les Polonais, après trois insurrections
-désespérées, furent définitivement battus, ils
-se réfugièrent en France et surtout en Turquie
-où ils furent reçus avec une générosité admirable.
-Et cependant, c'est la Pologne qui, de
-toutes les nations européennes, avait fait le
-plus grand tort à la Turquie, surtout pendant
-la guerre de 1683. Cette générosité avec laquelle
-les Turcs nous accueillirent est un exemple sans
-pareil. Le sultan d'alors, Abdul-Medjid, en protégeant
-ainsi les réfugiés polonais, risquait
-cependant de s'attirer une guerre terrible.</p>
-
-<p>Votre livre nous a causé une consolation si
-grande que je ne puis vous l'exprimer. Le
-directeur de notre Université, un vieillard respectable,
-qui avait vécu vingt ans parmi les
-Turcs, s'écria presque en pleurant, après avoir
-fermé votre livre : «&nbsp;Vraiment il a élevé un
-monument impérissable, non seulement dans
-le c&oelig;ur des Musulmans, mais encore de tous
-ceux qui les connaissent&nbsp;», etc&hellip;</p>
-
-
-<h3>XXV</h3>
-
-<p class="c"><i>Fragment d'une lettre que m'écrit une dame russe.</i></p>
-
-<p>La photographie que vous reproduisez sur
-la couverture de votre livre a remué tous
-mes plus tristes souvenirs. Je suis une vieille
-femme, monsieur, et, en 1877, lors de cette
-campagne de Turquie qui fut le premier déchaînement
-d'une Europe imbécile contre ces
-infortunés Turcs, j'étais en qualité de s&oelig;ur de
-charité sous les murailles de Plewna. Combien
-de pauvres Turcs n'ai-je pas vu amener à peu
-près dans l'état dans lequel a été mis l'original
-de la photographie que vous avez fait reproduire!
-Ils avaient été mutilés par des bandes
-serbes, bulgares et monténégrines, ces atroces
-Monténégrins surtout, qui portaient comme
-croix d'honneur pendues à leur ceinture, les
-oreilles des Turcs qu'ils avaient martyrisés
-avant de les tuer! Et cela on l'oublie, de même
-que la résignation de leurs victimes, qui avaient
-la force de ne pas les maudire. Et toutes ces
-atrocités se pratiquaient au nom de la religion
-chrétienne, en l'honneur de la Croix du Christ!
-etc., etc&hellip;</p>
-
-
-<h3>XXVI</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre que m'adresse un lieutenant de vaisseau
-français, au retour d'une campagne dans le
-Levant.</i></p>
-
-<p>J'étais nourri des classiques et plein d'admiration
-pour la nation grecque, quand je suis
-arrivé pour la première fois dans le Levant, en
-Crète. M. Venizelos présidait alors, avec l'astuce
-et la mauvaise foi que vous connaissez,
-aux destinées de l'île.</p>
-
-<p>Après deux ans de séjour, je suis revenu
-avec un dégoût profond pour tout ce qui est
-grec, et une immense pitié pour le bon, le
-doux, l'hospitalier peuple turc, opprimé par
-ses propres chefs, spolié, assassiné par les
-orthodoxes chaque fois que ceux-ci en trouvent
-l'occasion. Je ne puis vous dire avec quel sentiment
-de soulagement j'ai entendu votre voix
-s'élever enfin pour démasquer les mensonges
-et exciter la pitié envers ces malheureux innocents
-que l'on tue et dont en outre on souille la
-mémoire.</p>
-
-<p class="sign small"><span class="blk">X.,<br />
-<i>Lieutenant de vaisseau.</i></span></p>
-
-
-<h3>XXVII</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre d'un religieux français de Scutari publiée
-par M. Jean Tharaud dans sa brochure <cite>La
-Bataille à Scutari</cite>.</i></p>
-
-<p>&hellip; Vous me trouvez turcophile, chers parents.
-Comment ne le serais-je pas! Voilà vingt-trois
-ans que je vis au milieu des Turcs, que j'apprends
-à connaître l'âme de ce peuple, ses
-qualités de c&oelig;ur, sa large tolérance, sa foi
-profonde en Dieu, son respect de l'autorité, sa
-vaillance, son patriotisme. Tous les journaux
-catholiques de France peuvent parler de croix
-contre le croissant, ils négligent d'ajouter que
-cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque.
-Et, vraiment, ils oublient trop que depuis des
-années déjà la Turquie donne à nos religieux
-le pain que la France leur refuse&hellip; Les mensonges
-d'une presse vénale ou mal informée
-n'y changeront rien, les Turcs font la guerre
-en soldats ; les Balkaniques la font en bandits.
-Les journaux peuvent parler des atrocités turques,
-mais les atrocités des États orthodoxes
-dépassent en horreur tout ce qu'ont fait les
-Turcs dans le passé. Des lettres écrites par nos
-frères de Salonique et de Chio ; d'autres lettres
-adressées par des parents aux enfants de nos
-écoles pourraient vous édifier sur la soi-disant
-civilisation de ces petits peuples prétendus
-chrétiens.</p>
-
-
-<h3>XXVIII</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre que m'écrit un notable français de
-Salonique.</i></p>
-
-<p class="date">Salonique, 21 mars 1913.</p>
-
-<p>Mardi, 18 courant, sur les quatre heures et
-demie du soir, le roi Georges de Grèce, revenant
-d'une de ses coutumières promenades à pied,
-fut mortellement atteint d'une balle de revolver
-tirée par une sorte de déséquilibré. Un aide de
-camp accompagnait Sa Majesté. Deux gendarmes
-crétois suivaient à une certaine distance.</p>
-
-<p>L'assassin, aussitôt arrêté, fut interrogé par
-un officier grec. Voici les paroles textuelles de
-cet officier : «&nbsp;L'assassin parle trop purement
-notre langue pour que ce ne soit pas un Hellène.&nbsp;»
-En effet, il avoua s'appeler Alexandre
-Skinas, être grec et professeur. Ces choses vous
-sont connues. <i>Ce que vous devez ignorer, ce que,
-du moins, on a précieusement caché, ce sont les
-scènes qui suivirent.</i></p>
-
-<p>Soldats et gendarmes crétois se ruèrent dans
-ce quartier avec cette soif de massacrer, de
-tuer qui paraît être la plus grande jouissance
-des peuples balkaniques. Je vis trois égorgements
-sous mes yeux, dont un d'un pauvre
-vieux mendiant nègre. Les officiers disaient à
-ceux qui portaient le fez, de l'ôter, car ils n'étaient
-pas maîtres de leurs hommes. Aux balcons,
-les <i>dames</i> grecques criaient : tuez-les,
-tuez-les. On estime, comme nombre le plus bas,
-à une centaine le nombre des victimes.</p>
-
-<p>Une élève du cours des jeunes filles de la
-mission laïque et un garçon du lycée, tous deux
-musulmans, ont eu leurs parents assassinés.
-Le père de ce dernier, Kapandii effendi, ne rentrant
-pas chez lui, sa femme affolée court les
-postes de police. On la reçoit avec des sarcasmes
-en lui disant que son mari repose en
-lieu sûr. Cette victime très connue, notable
-d'ici, tuée à sa porte, est transportée au loin
-pour enlever la preuve du crime.</p>
-
-<p>Le lendemain, les journaux &mdash; par ordre &mdash; affirment
-que la gendarmerie crétoise a été
-admirable dans cette horrible soirée.</p>
-
-<p>Hypocrisie et cruauté.</p>
-
-<p>Censure préalable et impossibilité d'établir
-la vérité.</p>
-
-<p>Voilà des faits <i>nouveaux</i> &mdash; si j'ose m'exprimer
-ainsi &mdash; et absolument contrôlés.</p>
-
-
-<h3>XXIX</h3>
-
-<p class="c"><i>Documents officiels contrôlés, et qui furent
-publiés en premier lieu par le <cite>Gil Blas</cite>.</i></p>
-
-<p class="c"><b>180 paysans turcs brûlés vifs.</b></p>
-
-<p>Sans même parler des 5.000 soldats bulgares
-du général Kordatcheff, qui, le samedi 27 octobre,
-fusillaient 5.120 musulmans, et auraient
-tué jusqu'aux orthodoxes, sans l'intervention
-du métropolite, rappelons les événements de
-Kulkund.</p>
-
-<p>A Kulkund, du caza d'Avret-Hissar, les villageois
-turcs furent appelés par les Bulgares de
-Montoul, sous prétexte de les faire inscrire
-dans un registre. C'était un mardi, quinze
-jours après l'occupation. Ils furent amenés dans
-une djami (mosquée) et là, les comitadjis bulgares,
-accompagnés de villageois bulgares, ont
-divisé les Turcs en groupes de huit personnes
-et après avoir mis de la paille arrosée de pétrole
-les ont brûlés.</p>
-
-<p>Le nombre de Turcs brûlés dans la localité
-s'élève à 180 personnes.</p>
-
-<p>Puis les Bulgares ont brûlé 200 garçons et
-ont amené avec eux 58 jeunes musulmanes, au
-village de Montoul.</p>
-
-<p>Seulement 60 familles de la localité de Kulkund
-ont pu échapper à cette tuerie.</p>
-
-<p>Des faits analogues se sont déroulés à Poroy-Zir,
-Poroy-Bala, Orgamli, Reyan, Durlan, Zchirnal,
-Dedeagatch, Stroumnitza, Garnach-Zir,
-Zioran, etc.</p>
-
-<p>Les villageois de Petritch, Menlek, Demir-Hissar,
-Angista, Vilasta, Koutta, Chililan ont
-été exterminés.</p>
-
-<p>Les armées bulgares et balkaniques semblent
-avoir voulu procéder à l'extermination systématique
-de toute la population paysanne islamique.</p>
-
-<p>Dans les régions de Serrès, Cavalla, Demir-Hissar,
-plus de 70.000 musulmans ont été
-suppliciés et massacrés, sous l'&oelig;il des officiers
-bulgares.</p>
-
-
-<h3>XXX</h3>
-
-<p><i>Je reçois d'un groupe de Juifs de Salonique la
-protestation suivante, qui est toute à l'honneur de
-la race israélite</i> :</p>
-
-<p class="ind">Cher maître,</p>
-
-<p>A la page 119<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> de votre livre, vous dites :
-«&nbsp;Pauvres Turcs, les voici reniés même par les
-Juifs de Salonique.&nbsp;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <a href="#page126">Page 126</a> de cette nouvelle édition.</p>
-</div>
-<p>Au nom de tous mes coreligionnaires, je
-viens protester contre cette affirmation. Non,
-les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs
-amis les Turcs. La lettre à laquelle vous faites
-allusion pour l'attester, et que le <i>Temps</i> s'est
-empressé de reproduire, est l'&oelig;uvre d'un Grec,
-fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui
-pour la circonstance a cru politique de mettre
-un nez juif ; elle a été publiée dans un petit
-journal grec gouvernemental de langue française,
-fondé pour attirer les Juifs, tous de culture
-française, à l'hellénisme.</p>
-
-<p>Non, cher maître, les Juifs d'ici n'ont pas
-renié les Turcs ; ils n'ont pas oublié que, à
-l'époque où toute la chrétienté, liguée dans
-une commune pensée de haine, traquait de
-toutes parts leurs ancêtres errants à travers les
-mers en quête d'un gîte, le Turc leur ouvrit
-larges les portes de l'hospitalité. Non, les Juifs
-de Salonique n'ont pas renié leurs amis les
-Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti.
-L'attitude des Juifs de Salonique a été héroïque
-lors de l'entrée des armées grecques dans la
-ville. Risquant les pires représailles de la part
-des soldats ivres de leurs victoires, les Juifs,
-malgré des injonctions directes, refusèrent
-énergiquement de pavoiser aux couleurs helléniques.
-Ils observèrent une réserve si digne
-et si sincèrement attristée qu'ils s'attirèrent,
-durant plusieurs jours, les haines et la colère de
-la populace et de la soldatesque. On viola leurs
-femmes, on pilla leurs maisons, on les maltraita,
-on les emprisonna, et on fit peser sur
-eux, pendant une semaine, la menace d'un
-massacre en masse.</p>
-
-<p>Encore aujourd'hui, après trois mois d'occupation,
-malgré des avances pressantes, des protestations
-de sympathie, de fervente amitié,
-les Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient
-les Turcs. La conversation du Grand Rabbin
-avec le roi de Grèce, que tous les journaux ont
-publiée, en est la preuve évidente. La mémoire
-de notre peuple est fidèle et tenace : l'empreinte
-de la reconnaissance ne saurait s'en effacer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je ne donne pas le nom des signataires,
-par crainte de leur attirer de cruels châtiments.</p>
-
-<p class="sign small">P. LOTI.</p>
-
-
-<h3>XXXI</h3>
-
-<p class="c"><i>L'opinion de Frédéric Masson,
-de l'Académie Française.</i></p>
-
-<p>Je suis convaincu, depuis que j'ai été en
-Orient, il y a quarante-cinq ans, que, <i>sans les
-Turcs</i>, voilà longtemps qu'il n'y aurait plus un
-catholique romain dans l'empire ottoman.</p>
-
-
-<h3>XXXII</h3>
-
-<p class="c"><i>Encore une des lettres que m'adressent
-mes lecteurs inconnus.</i></p>
-
-<p>J'ai vécu en Orient les trois meilleures années
-de ma vie ; j'y ai été en relation avec
-toutes les races. Je puis d'autant mieux dire
-combien est profondément justifiée votre sympathie
-pour les musulmans, combien vrai le
-jugement que vous portez sur la bassesse, la
-rapacité et la lâcheté des levantins chrétiens.
-<i>L'accord de tous ceux qui ont vécu en Turquie est
-unanime là-dessus.</i> J'en causais l'autre jour avec
-un de vos collègues de l'Institut, qui a longtemps
-séjourné là-bas et son avis était que si
-les Turcs ont massacré les Arméniens, c'est
-qu'il y avait à leur haine des causes profondes,
-dont les moindres sont le vol et l'usure que ces
-gens-là pratiquent à l'excès contre les pauvres
-paysans musulmans.</p>
-
-<p>Et pourtant, qu'on est tranquille là-bas, chez
-eux, et libre, loin de nos menteuses formules
-de liberté! Et quelle sécurité, à toute heure de
-jour et de nuit, même au fond des campagnes!</p>
-
-<p>Merci pour votre geste, de vous être penché
-sur nos amis les Turcs, merci pour avoir, le
-seul en France, au milieu des croassements
-d'une presse ignorante ou vendue, dit les mots
-qu'il fallait dire!</p>
-
-<p class="sign small"><span class="blk">M. GROSDIDIER DE MATONS,<br />
-<i>Licencié ès-lettres, professeur d'Histoire.</i></span></p>
-
-
-<h3>XXXIII</h3>
-
-<p class="c"><i>Extrait d'une lettre que m'écrit un lieutenant de
-vaisseau français.</i></p>
-
-<p class="date">Mars 1913.</p>
-
-<p>Si je n'ai pas encore eu la chance de vivre en
-Orient, j'ai au moins connu un Bulgare. Il était
-au <i>Borda</i> avec moi et j'avoue ne pouvoir prononcer
-le mot de barbare sans que quelque
-chose de lui ne traverse ma mémoire. Et voici
-le trait qui maintenant se présente ; il nous
-disait à table : «&nbsp;Moi, j'ai tué mon homme à
-seize ans, et pas au fusil, au couteau.&nbsp;» La
-façon dont, dédaigneux des fourchettes, il portait
-la nourriture à sa bouche était un commentaire
-ne laissant guère de doute sur sa familiarité
-avec les instruments tranchants.</p>
-
-
-<h3>XXXIV</h3>
-
-<p class="c"><i>Lettre écrite par un petit matelot français de l'escadre
-internationale à son capitaine.</i></p>
-
-<p class="date">Patte du Lac, à Scutari, 19 mai 1913.</p>
-
-<p>La première nuit, nous avons été obligés de
-coucher dans la cour de la caserne, vu que la
-caserne était occupée par les Monténégrins ; ils
-avaient tout chaviré dans cette caserne et c'était
-infect partout. Les Monténégrins, avant de s'en
-aller, fouillaient dans le magasin d'armes et
-d'habillements abandonnés par les malheureux
-Turcs et ils emportaient tous des chargements.
-Pendant que je visitais les chambres, j'ai rencontré
-un pharmacien autrichien connaissant
-très bien le français et qui habitait à toucher
-la caserne ; il m'a parlé de la misère qui a sévi
-pendant le siège et des atrocités des Monténégrins
-<i>qui massacraient les blessés turcs abandonnés
-dans la caserne</i> ; les premiers jours de
-leur entrée à Scutari, ils ont envahi toutes les
-maisons et pillé partout, en incendiant à leur
-départ. Enfin il m'a montré que lui aussi avait
-souffert, sa maison a été percée par les obus et
-toute pillée ensuite.</p>
-
-
-<h3>XXXV</h3>
-
-<p class="c"><i>Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant
-turc, qui m'est envoyée par sa s&oelig;ur.</i></p>
-
-<p class="date">Tchataldja, mai 1913.</p>
-
-<p class="ind">Ma jolie grande s&oelig;ur,</p>
-
-<p>Néjad vient de rentrer de son congé ; il m'a
-apporté le livre que tu lui avais donné, c'est-à-dire
-la <i>Turquie agonisante</i> de Pierre Loti. Accroupis
-hier, le soir, dans un coin de notre
-misérable campement, à la lueur de la flamme
-mourante d'une bougie, nous commençâmes à
-le lire et nous nous mîmes à pleurer. Nous attirâmes
-bientôt l'attention des soldats. Ils s'approchèrent
-doucement un à un, comme s'ils
-craignaient de troubler nos pleurs et notre isolement.
-Nous leur dîmes ce que nous lisions ;
-ils firent aussitôt un rond autour de nous,
-comme toujours lorsque, pendant nos loisirs,
-nous leur faisons des lectures. J'ai tâché de
-leur traduire quelques lettres des plus émouvantes
-que contenait le livre et j'ai vu alors
-qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit :
-«&nbsp;Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc
-des Chrétiens qui aiment les Turcs? Et c'est
-un Français qui écrit cela? Bravo, Français,
-qui a su comprendre que nous ne sommes pas
-des fanatiques barbares, féroces, comme prétendent
-les chrétiens orthodoxes.&nbsp;» Un autre :
-«&nbsp;Au lieu de prétendre que les Turcs sont barbares,
-il vaudrait mieux voir ces lâches Bulgares
-et alliés qui ont commis tant de crimes.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un autre, dans son emportement, s'écria :
-«&nbsp;Ah! si j'attrape un Bulgare, je le mangerai
-tout cru pour venger le sang de nos pauvres
-victimes.&nbsp;» Mais tout à coup on entendit un
-cri : «&nbsp;Dour!&nbsp;» (Arrête), qui semblait venir des
-profondeurs des ténèbres et se prolongea sinistre
-bien loin dans la vallée. C'était la sentinelle
-en faction, devant les tranchées, qui avait
-crié, et nous nous jetâmes sur nos fusils. L'officier
-de veille alla en avant, accompagné de
-deux soldats. Après dix minutes d'attente
-anxieuse, ils reparurent, accompagnés d'un
-autre homme. La clarté pâle de la bougie nous
-montra son visage : c'était un soldat bulgare.
-«&nbsp;Camarades, nous dit l'officier, je vous amène
-une visite.&nbsp;» Et le Bulgare se baissa jusqu'à
-terre pour nous saluer. Nous lui rendîmes son
-salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de
-lourd nous empêchait de le questionner.</p>
-
-<p>Nos soldats l'examinèrent de la tête aux
-pieds : c'était tout à fait un type de sauvage,
-un homme maigre, âgé, très pâle, les cheveux
-et la barbe très longs, les habits déguenillés.
-Enfin on le questionna. Depuis quatre jours il
-n'avait rien mangé ; leurs provisions n'étaient pas
-arrivées et il priait qu'on lui donnât quelque
-chose. Un soldat turc tira de son sac un gros
-morceau de pain, des olives, du fromage et
-les donna à l'ennemi de sa race comme il eût
-fait à un frère. Le Bulgare, après s'être rassasié,
-nous dit que leur nourriture manquait très
-souvent. Les nôtres l'invitèrent à venir chaque
-soir prendre sa part de pain qu'on lui garderait,
-et le Bulgare revenait, chaque soir à la
-même heure, manger et retournait dans son
-camp. Au fur et à mesure la sympathie vint.
-Nos soldats lui taillèrent les cheveux, le rasèrent,
-et lui donnèrent de quoi coudre ses habits.
-Celui qui le soignait le plus était justement
-celui qui sous l'impression du livre de
-Loti avait annoncé qu'il mangerait tout cru le
-premier Bulgare qu'il attraperait.</p>
-
-<p>Un jour, le Bulgare ne vint pas ; on garda sa
-part pour lui remettre à son arrivée. Il revint
-le lendemain, mais il nous dit que c'était la
-dernière fois, car son officier s'étant aperçu
-qu'il venait au camp turc, l'avait fait battre et
-lui avait défendu de venir chez nous prendre
-son pain&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">NOTE FINALE DE L'AUTEUR<br />
-<span class="small">POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE</span></h2>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> Août 1913.</p>
-
-<p>Les documents complémentaires qui précèdent
-avaient leur valeur il y a quelque
-temps, lorsque je les ai publiés pour la première
-fois, car une censure terrible chez
-les alliés et une conjuration de silence dans
-la presse française étouffaient la vérité. Ils
-n'en ont plus, aujourd'hui que les croisés
-eux-mêmes se sont mutuellement jeté leurs
-turpitudes au visage et que l'opinion publique
-est enfin éclairée.</p>
-
-<p>Longtemps, en effet, j'ai été presque seul,
-avec Claude Farrère, à dénoncer les atroces
-barbaries des Balkaniques et à prophétiser
-que les alliés, comme des hyènes à la
-curée, essaieraient de se dévorer entre
-eux.</p>
-
-<p>Maintenant que la vérité éclate partout,
-et plus hideuse encore que je la montrais ;
-maintenant que cette «&nbsp;croisade&nbsp;» est enfin
-démasquée, est-ce qu'un peu de justice ne
-sera même pas accordée aux pauvres Turcs?</p>
-
-<p>Les voici qui reviennent à Andrinople,
-non seulement pour reprendre leurs vieux
-sanctuaires pillés et à moitié détruits, leurs
-sépultures d'ancêtres ignoblement profanées,
-mais surtout pour délivrer, sauver de
-la mort horrible et certaine ceux de leurs
-frères qui ont encore échappé aux longs
-massacres chrétiens. Oui, ils voudraient
-reconquérir cette Thrace, qu'il a été indigne
-de leur enlever, car elle n'est guère peuplée
-que des leurs, et, tant au point de vue
-ethnographique qu'au point de vue religieux,
-elle n'aura cessé de leur appartenir
-que le jour où les Bulgares y auront brûlé
-le dernier village et éventré le dernier musulman.
-Ils voudraient reprendre au moins
-cette petite bande de terre qui est essentiellement
-turque, &mdash; et voici, la diplomatie
-européenne entend les en empêcher, au
-profit du si attendrissant et loyal Ferdinand
-de Cobourg ; les en empêcher sous la menace
-éhontée de leur voler un peu plus tôt l'Asie
-Mineure! L'Europe, paraît-il, ne leur avait
-promis de les laisser provisoirement vivre
-que s'ils restaient bien sages derrière la nouvelle
-petite frontière qui les étouffe. &mdash; Mais,
-d'ailleurs, quelle confiance pourraient-ils
-bien avoir en les promesses de cette Europe,
-qui les a trompés tout le temps et
-qui, la veille même de la guerre balkanique,
-leur garantissait, de son air le plus
-grave, l'intégrité de leur territoire?</p>
-
-<p>Le principe, du reste très juste, du groupement
-des races, sur lequel les puissances
-se sont appuyées pour consacrer le partage
-de la Turquie occidentale, ce principe sans
-doute ne leur semble plus de mise lorsqu'il
-s'agit des pauvres Turcs. Quelle raison,
-quel simulacre d'excuse pourrait-on bien
-invoquer pour livrer toute une province
-foncièrement turque et musulmane à des
-exarchistes massacreurs? Étant donné ce
-que le monde entier sait aujourd'hui des
-Bulgares, est-ce que le plus rudimentaire
-sentiment d'humanité ne devrait pas interdire
-de leur confier une province non peuplée
-de leurs pareils? Dans cette malheureuse
-Thrace, leur présence, &mdash; personne
-n'oserait plus le contester, &mdash; ce sera l'extermination
-systématique, inlassable, atroce,
-de tous les musulmans. Et il se trouve des
-journaux français pour annoncer sans frémir :
-«&nbsp;Si les Turcs avaient la folie (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) de
-songer encore à Andrinople, l'Europe le leur
-ferait bien payer, par le dépeçage final.&nbsp;»
-Mon Dieu, mais où est donc notre généreuse
-France de jadis? Mon Dieu, mais, contre ces
-bas calculs de chancellerie, il n'y aura donc
-pas, chez nous, un sursaut de la conscience
-publique ; il n'y aura donc pas, dans les
-c&oelig;urs français et anglais, pour culbuter de
-telles machinations des diplomates, une belle
-levée de dégoût, un bel élan de justice et de
-pitié!</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">PRÉFACE</span></td>
-<td class="num"><a href="#preface"><small>I</small></a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LENDEMAINS D'INCENDIE</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LETTRE D'UN ITALIEN</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch2">15</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LA GUERRE ITALO-TURQUE</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch3">19</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch4">35</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LES TURCS MASSACRENT</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch5">39</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch6">53</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">ENCORE LES TURCS</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch7">59</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS</span> :</td>
-<td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td><div class="r">I.</div></td> <td rowspan="5">&nbsp;</td>
-<td class="num"><a href="#l1">65</a></td></tr>
-<tr><td><div class="r">II.</div></td>
-<td class="num"><a href="#l2">73</a></td></tr>
-<tr><td><div class="r">III.</div></td>
-<td class="num"><a href="#l3">83</a></td></tr>
-<tr><td><div class="r">IV.</div></td>
-<td class="num"><a href="#l4">96</a></td></tr>
-<tr><td><div class="r">V.</div></td>
-<td class="num"><a href="#l5">103</a></td></tr>
-<tr><td><div class="r">VI.</div></td>
-<td class="drap"><span class="small">LES PALADINS</span></td>
-<td class="num"><a href="#l6">118</a></td></tr>
-<tr><td><div class="r">VII.</div></td>
-<td class="drap"><span class="small">A M. LE DIRECTEUR DE</span> <i>l'Humanité</i></td>
-<td class="num"><a href="#l7">132</a></td></tr>
-<tr><td><div class="r">VIII.</div></td>
-<td class="drap"><span class="small">OÙ EST LA FRANCE</span>?</td>
-<td class="num"><a href="#l8">138</a></td></tr>
-<tr><td><div class="r">IX.</div></td>
-<td class="drap"><span class="small">MI-CARÊME ET SAUVAGERIES</span></td>
-<td class="num"><a href="#l9">150</a></td></tr>
-<tr><td><div class="r">X.</div></td>
-<td class="drap"><span class="small">MASSACRES DE MACÉDOINE ET MASSACRES
-D'ARMÉNIE</span></td>
-<td class="num"><a href="#l10">161</a></td></tr>
-<tr><td><div class="r">XI.</div></td>
-<td class="drap"><span class="small">LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE</span></td>
-<td class="num"><a href="#l11">181</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">NOTES
-COMPLÉMENTAIRES</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch8">187</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="small">NOTE
-FINALE DE L'AUTEUR POUR LA DERNIÈRE
-ÉDITION DE CE LIVRE</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch9">279</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">PARIS. &mdash; CALMANN-LÉVY 3, RUE AUBER &mdash; 9758-11-28.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Turquie agonisante, by Pierre Loti
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TURQUIE AGONISANTE ***
-
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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