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-The Project Gutenberg EBook of Turquie agonisante, by Pierre Loti
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Turquie agonisante
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: November 26, 2020 [EBook #63887]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TURQUIE AGONISANTE ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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- PIERRE LOTI
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
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- TURQUIE
- AGONISANTE
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- NOUVELLE ÉDITION
- REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
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-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-Format grand in-18.
-
- AU MAROC 1 vol.
- AZIYADÉ 1 --
- LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
- LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
- LES DÉSENCHANTÉES 1 --
- LE DÉSERT 1 --
- L'EXILÉE 1 --
- FANTÔME D'ORIENT 1 --
- FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
- LA FILLE DU CIEL 1 --
- FLEURS D'ENNUI 1 --
- LA GALILÉE 1 --
- L'HORREUR ALLEMANDE 1 --
- L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
- JÉRUSALEM 1 --
- LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
- MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
- LE MARIAGE DE LOTI 1 --
- MATELOT 1 --
- MON FRÈRE YVES 1 --
- LA MORT DE NOTRE CHÈRE FRANCE EN ORIENT 1 --
- LA MORT DE PHILÆ 1 --
- PAGES CHOISIES 1 --
- PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
- PRIME JEUNESSE 1 --
- PROPOS D'EXIL 1 --
- RAMUNTCHO 1 --
- RAMUNTCHO, pièce 1 --
- REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
- SUPRÊMES VISIONS D'ORIENT 1 --
- LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
- UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 --
- UN JEUNE OFFICIER PAUVRE 1 --
- VERS ISPAHAN 1 --
-
-Format in-8º cavalier.
-
- OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
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-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
-
-
-Copyright 1913, by CALMANN-LÉVY
-
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-
-PRÉFACE
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-
-_Je prie ceux qui voudront bien me lire d'être indulgents pour ces
-lettres, si mal coordonnées. Elles ont été écrites fiévreusement, dans
-l'indignation et la souffrance, et publiées en hâte, pour démasquer, si
-possible, tant d'hypocrites ignominies, pour essayer de faire entendre
-un peu de vérité et pour demander un peu de justice._
-
-_Mais il faudrait pouvoir les continuer, car chaque jour m'apporte de
-nouveaux détails certains à l'appui de ma cause. Malgré la censure et
-les belles paroles, la vérité finira par être universellement connue.
-Incendies, massacres, pillages, viols, monstrueuses et indicibles
-mutilations de prisonniers, rien ne manque au bilan des armées très
-chrétiennes. J'accorde, si l'on veut, que tout cela est inévitable quand
-des peuples primitifs sont déchaînés à la guerre; aussi n'en aurais-je
-pas parlé si les «libérateurs» n'avaient vraiment trop joué de cette
-corde-là, pour ameuter les ignorants et les crédules contre les pauvres
-Turcs, qui en ont fait beaucoup moins qu'eux-mêmes._
-
-_P. LOTI._
-
-
-
-
-TURQUIE AGONISANTE
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-
-LENDEMAINS D'INCENDIE
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-
-11 octobre 1911.
-
-Hier existait encore une ville qui s'était à peu près conservée, comme à
-miracle, depuis les époques où l'Orient resplendissait. On n'y entendait
-point les bruits de sifflets et de ferraille qui sont l'apanage de nos
-capitales modernes; la vie s'y écoulait méditative et discrète, apaisée
-par la foi; les hommes y faisaient encore leur prière, et des milliers
-de petites tombes, d'une forme exquise et toujours pareille, y
-peuplaient les places ombreuses, rappelant doucement la mort sans y
-mêler aucune terreur. Cela s'appelait Stamboul, et ce n'était pas au
-bout du monde; non, c'était en Europe, à trois jours à peine de notre
-Paris fiévreux et trépidant.
-
-Pauvre Stamboul! Son délabrement, il faut le reconnaître, devenait
-extrême; aussi, tous les snobs touristes--qui sont peut-être la classe
-humaine la moins capable de comprendre quelque chose à quoi que ce
-soit,--s'indignaient en débarquant des paquebots ou des trains de luxe,
-à voir ces maisons de travers, ces décombres qui gisaient partout et ces
-immondices qui souvent traînaient dans les ruelles mortes. Seuls les
-artistes et les rêveurs profonds se sentaient pris dès l'abord par ce
-charme de vieil Orient, que j'ai tant de fois cherché à exprimer, mais
-qui toujours a fui entre mes mots inhabiles.
-
-Pauvre grand et majestueux Stamboul! Il dépérissait, comme l'Islam tout
-entier du reste, au souffle empesté de houille qui vient d'Occident. Il
-faut dire même que les Turcs, les nouveaux, élevés sur nos boulevards,
-lui témoignaient un dédain puéril; semblables aux moucherons qu'attire
-la flamme des lampes, ces musulmans des jeunes couches, éblouis par tout
-le toc de nos idées subversives et de notre luxe à bon marché,
-préféraient se bâtir sur l'autre rive de la Corne d'Or des maisons
-singeant les nôtres. De plus en plus donc, les abords des grandes
-mosquées saintes se dépeuplaient de gens riches et modernisés; c'étaient
-seulement les humbles qui restaient là, les humbles et les dignes, ceux
-qui continuaient de poursuivre le rêve des ancêtres et qui enroulaient
-encore d'un turban leur front grave.
-
-Et puis tant d'incendies s'allumaient aussi chaque année dans ces vieux
-quartiers en bois, toujours prêts à flamber! Il y a cependant plusieurs
-faubourgs, Péra, Galata, Chichli, Nichantache,--auxquels je ne souhaite
-pas de mal, à Dieu ne plaise,--mais qui auraient pu brûler sans que le
-monde artiste en prît le deuil, au contraire. Eh bien! non, c'était
-toujours au coeur même de Stamboul que le feu s'attaquait de préférence,
-se plaisant à détruire les vestiges du merveilleux passé,--et préparant
-ces espaces vides où d'inconscients malfaiteurs projettent de tracer
-aujourd'hui des avenues bien droites en style américain et de construire
-des maisons bien uniformes.
-
-Pour comble, depuis deux ans, la municipalité turque elle-même semble
-s'acharner contre tout ce qui est oriental. On a perdu, là-bas comme
-chez nous, le sens de la beauté et le respect des choses que vénéraient
-les aïeux; les mosquées ni les tombes ne sont plus sacrées.
-Dernièrement, ne voulait-on pas détruire, pour faire place aux hideuses
-«maisons de rapport», ce cimetière historique de Rouméli-Hissar, qui est
-peut-être le joyau le plus précieux de la rive d'Europe! Quant à la
-grande muraille de Byzance qui va d'Eyoub aux Sept-Tours, à travers des
-terrains d'ailleurs inutilisables et délaissés de la vie, la grande
-muraille si imposante et farouchement superbe qui attire chaque année
-des visiteurs par centaines, je crois qu'elle ne subsiste encore que
-faute d'argent pour la démolir. Et j'apprends que de pitoyables petits
-édiles, sous prétexte d'élargir une rue déjà assez large, ont osé
-détruire l'exquise colonnade et les arceaux de la Chah-Zahdé, supprimant
-ainsi l'un des quartiers les plus recueillis et les plus délicieusement
-turcs! Comment donc tolère-t-on là-bas des crimes aussi imbéciles? Il y
-a cependant des hommes de haute intelligence dans les «comités» de la
-Turquie, des hommes de sens artistique et des musulmans de race,
-capables de comprendre que, même pour la dignité nationale, il
-importerait de sauvegarder ces témoins d'un passé si grandiose.
-Peut-être, hélas! ces gouvernants d'aujourd'hui sont-ils débordés, je le
-veux bien, par les _Rayas_, infiltrés dans leurs rangs de plus en plus:
-des Arméniens, des Juifs, des Grecs, qui non seulement ne comprennent
-pas, mais qui haïssent toute empreinte de la majesté du vieil Islam. Il
-reste pourtant un point de vue pratique, à la portée de ces derniers, à
-ce qu'il semble: les étrangers qui arrivent en foule tous les ans pour
-visiter ce musée merveilleux qu'était Stamboul et qui apportent l'argent
-à mains pleines, les verra-t-on encore lorsque des édiles, de la force
-de ceux qui viennent de saboter la sainte colonnade, auront fini
-d'accommoder la ville des Khalifes dans le goût de Chicago ou seulement
-de Berlin?
-
-Quand même et malgré tout, au commencement de l'année courante 1911,
-Stamboul existait encore; il avait gardé la plupart de ses refuges
-adorables où l'on retrouvait le silence des vieux temps calmes, près des
-mosquées, sous des arbres centenaires; il avait surtout gardé sa
-silhouette unique au monde que les levers de soleil ou les nuits de lune
-illuminaient en splendeur. Et voici, hélas! que l'été dernier, par ces
-longues sécheresses qui faisaient l'eau si rare, tout le versant de la
-Corne-d'Or a pris feu comme paille. Rien n'a pu arrêter les flammes
-folles, les étincelles qui s'envolaient au loin. Terriblement vite
-l'incendie a eu fini d'anéantir d'immenses quartiers de pure turquerie,
-confondant en un même brasier leurs mosquées, leurs maisons aux grilles
-jalouses, leurs arbres vénérables, leurs kiosques pour les saints
-tombeaux, tout ce qui en faisait la séduction et le mystère.
-
-Le profil même de cette ville des minarets et des dômes, le grand profil
-que l'on voyait de si loin sur le ciel, a été effleuré et presque
-changé.
-
-Devant l'irréparable destruction, rien à faire que courber la tête. Mais
-il y a eu en même temps autre chose de plus humainement douloureux,
-devant quoi notre devoir est de ne pas rester inactifs. Dans l'espace de
-quelques heures, plus de soixante mille sinistrés se sont trouvés dans
-les rues, ayant perdu leur maison, leurs vêtements, leurs meubles,
-jusqu'à leurs outils de travail; pauvres gens qui n'ont plus rien, et
-qu'à tout prix il faut secourir.
-
-On m'objectera que je viens raconter une histoire bien ancienne: voici
-tantôt deux mois que Stamboul est brûlé, et déjà la pitié s'est
-détournée, hélas!--Et pourtant non, elle est au contraire d'une
-poignante actualité, la si triste histoire que j'ai voulu répéter ici,
-d'une actualité que lui donnent les premières pluies automnales, et que
-lui renouvelleront bientôt plus lamentablement les premiers froids, les
-premières neiges. Pendant l'été aux belles nuits tièdes, les incendiés
-campaient n'importe où, vêtus de presque rien; mais à présent voici
-venir l'hiver, le terrible hiver du Bosphore. En général, on s'imagine
-chez nous que Constantinople, parce que c'est une ville orientale, doit
-être tout le temps ensoleillée; il faut y avoir habité pour connaître
-les humidités glacées qui s'y abattent avec l'automne, les vents mortels
-qui y soufflent de la mer Noire et qui en font la ville des bronchites
-et des phtisies.
-
-Je me souviens de l'élan de sympathie provoqué en France par le désastre
-de Messine, où tant de vies humaines avaient été englouties sous les
-décombres. A Stamboul, il est vrai, presque personne n'a été atteint;
-mais c'est pis encore peut-être, car aujourd'hui, les premiers secours
-étant distribués et épuisés, il reste bien trente mille malheureux sans
-abri, sans vêtements: que feront-ils, ceux-ci, quand la neige aura jeté
-ses blancs linceuls sur tous les dômes de leurs mosquées, et quand les
-rues où ils couchent s'empliront de la boue des dégels? Donc, c'est
-maintenant plus que jamais qu'il faudrait avoir pitié. Et tout ce monde,
-sans gîte, sans manteau sous la pluie froide, enfants qui grelottent et
-qui toussent, vieilles femmes courbées, vieillards perclus, tout cet
-humble monde est si débonnaire, si honnête et si digne! Petits ouvriers,
-petits marchands de race purement musulmane, qui vivaient au jour le
-jour, heureux dans leurs maisonnettes de bois, sans les désirs effrénés
-ni l'envie haineuse que l'on souffle au peuple de nos grandes villes
-d'Occident. Ils n'étaient pas les Turcs des nouvelles couches, mais ceux
-d'autrefois qui se rendaient à la mosquée quand le muezzin chantait. Ils
-étaient ceux aussi qui animaient, de leurs groupes encore pittoresques,
-les places tranquilles où l'on fume des narguilhés à l'ombre des
-platanes, et tant de voyageurs qui se sont arrêtés pour contempler leur
-incompréhensible paix, pour s'étonner de leur confiance en la prière,
-tant de touristes leur doivent aujourd'hui au moins une aumône pour ces
-moments de rêverie passés en les regardant. Tous les promeneurs
-désoeuvrés que les paquebots amènent chaque année au Bosphore sont
-redevables d'une obole à ce Stamboul, ne serait-ce que pour avoir empli
-leurs yeux de son incomparable silhouette aujourd'hui presque détruite.
-Quant à mes amis inconnus, auxquels mes livres ont essayé de révéler ce
-que fut la vraie Turquie et qui en me lisant ont oublié une minute nos
-agitations vaines, c'est à eux surtout que je m'adresse, les conjurant
-d'entendre mon cri d'alarme.
-
-J'ajouterai que cette oeuvre de secours pour laquelle je viens quêter
-est une oeuvre essentiellement française, car ce sont des Françaises de
-Constantinople qui s'y sont dévouées depuis deux mois avec un zèle
-admirable, et c'est l'ambassadrice de France qui en a pris la direction.
-
-Qu'il me soit permis d'emprunter ces phrases à la circulaire d'appel que
-notre ambassadrice a fait répandre: «Je suis certaine, dit-elle, qu'un
-appel à la charité française trouvera de l'écho dans notre cher pays.
-C'est parce que je connais la générosité de mes compatriotes, que je
-suis heureuse et fière du devoir qui m'incombe.» A nous de ne pas lui
-causer une déception ni lui donner un démenti, en restant sourds.
-D'humbles frères nous attendent là-bas; ils n'ont pas d'oreiller où
-poser leur tête; ils ont faim et ils commencent à avoir très froid...
-
- * * * * *
-
-_P.-S._--L'argent, ce journal, toujours charitable, se chargera de le
-recevoir. Mais nous ne demandons pas que de l'argent: des couvertures,
-des manteaux, ce que l'on voudra. Que les élégants, les élégantes se
-défassent de leurs costumes démodés ou défraîchis en faveur de ceux qui
-n'ont plus rien, toutes leurs pauvres hardes étant brûlées comme leurs
-maisons. Les paquets de vêtements ou de linge, il suffira de les faire
-porter, à l'adresse de madame Bompard, ambassadrice de France, au
-ministère des Affaires étrangères, où l'on vient d'ouvrir un bureau pour
-les recevoir.
-
- * * * * *
-
-2e _P.-S._ (_Un mois après_).--Sait-on combien de personnes ont répondu
-à mon appel? Trois Françaises et une Anglaise, en tout quatre!...
-
-
-
-
-LETTRE D'UN ITALIEN
-
-
-Au moment où l'Italie se jette sur la Tripolitaine, je reçois d'un
-Italien la lettre suivante:
-
- 6 décembre 1911.
-
- «Monsieur,
-
- »En vous priant de vouloir m'exprimer votre pensée sur l'expédition
- italienne à Tripoli, je suis sûr d'interpréter aussi le désir de Son
- Excellence le prince Pietro Sanza di Scalea, sous-secrétaire d'État
- pour les Affaires étrangères en Italie et directeur de _l'Italia
- Illustrata_ de Rome.
-
- »Mes compatriotes seront très heureux de connaître avec quel intérêt
- est suivie, de l'autre côté des Alpes, notre glorieuse entreprise.
-
- »Veuillez agréer, etc., etc.
-
- »TITO MAZZONI.»
-
-Et voici ma réponse:
-
- «Monsieur,
-
- »Vous voulez bien me demander mon avis sur la «_glorieuse_» entreprise
- de l'Italie.
-
- »Mais la gloire, ainsi que le bon droit, je ne les vois que du côté
- des admirables défenseurs du sol héréditaire, Turcs ou Arabes, qui,
- surpris par la brusquerie de l'attaque et n'ayant qu'un armement d'une
- infériorité pitoyable, se font mitrailler quand même et massacrer
- comme des héros d'épopée.
-
- »La gloire, du reste, la vraie, la pure, ne saurait être jamais du
- côté des conquérants et des agresseurs. Je suis assuré d'avance que,
- si vous poursuivez votre enquête, il se trouvera dans tous les pays
- d'Europe une majorité écrasante pour vous répondre comme moi.
-
- »Agréez, etc., etc.
-
- »PIERRE LOTI.»
-
-
-
-
-LA GUERRE ITALO-TURQUE
-
-
-15 décembre 1911.
-
-Je me souviens qu'une nuit, dans un hallier d'Afrique, la lueur du
-magnésium me fit entrevoir pendant quelques secondes la lutte d'un
-buffle contre une panthère qui venait de lui sauter sur le dos.
-Admirable, le pauvre buffle, dans sa façon désespérée de bondir pour
-secouer la bête qui l'avait agrippé au col; mais le combat était inégal,
-d'abord à cause de l'imprévu de l'attaque, et puis aussi il n'avait pas
-de griffes, lui, qui se défendait contre la mangeuse, tandis qu'elle au
-contraire venait de lui en planter une dizaine dans la chair vive, une
-dizaine de griffes aiguës et longues qui le saignaient à flots.
-
-Entre l'épisode du hallier et la guerre italo-turque, un rapprochement
-se fait dans mon esprit; même brusquerie--et même mobile, hélas--chez
-l'agresseur, même inégalité des armes, même fureur héroïque dans la
-défense.
-
-Et aujourd'hui ce sont des hommes! Et l'Europe, comme chaque fois que
-l'on massacre, regarde fort tranquillement! Quelle dérision que tous ces
-grands mots vides: progrès, pacifisme, conférences et arbitrage.
-
-J'entends déjà les Italiens me riposter que nous avons joué aux
-conquérants, nous-mêmes, en Algérie d'abord,--dans des temps abolis, il
-est vrai,--plus tard au Tonkin et ailleurs.--Hélas! oui, courbons la
-tête. Ce fut toutefois infiniment moins sanglant que leur oeuvre de
-Tripolitaine; mais un peu de crime subsiste là malgré tout pour entacher
-notre histoire. Aussi n'est-ce pas contre les Italiens seuls que s'élève
-ma protestation attristée, mais contre nous tous, peuples dits chrétiens
-de l'Europe; sur la terre, c'est toujours nous les plus tueurs; avec nos
-paroles de fraternité aux lèvres, c'est nous qui, chaque année,
-inventons quelque nouvel explosif plus infernal, nous qui mettons à feu
-et à sang, dans un but de rapine, le vieux monde africain ou asiatique,
-et traitons les hommes de race brune ou jaune, comme du bétail. Partout
-nous broyons à coups de mitraille les civilisations différentes de la
-nôtre, que nous dédaignons _a priori_ sans y rien comprendre, parce
-qu'elles sont moins pratiques, moins utilitaires et moins armées. Et, à
-notre suite, quand nous avons fini de tuer, toujours nous apportons
-l'exploitation sans frein, nos bagnes d'ouvriers, nos grandes usines
-destructives des petits métiers individuels, et l'agitation, la laideur,
-la ferraille, les «apéritifs», les convoitises, la désespérance!... A
-nous voir de près à l'oeuvre, loin de la métropole où s'échangent de
-suaves discours fraternels, on constate que, depuis l'époque des Huns,
-l'espèce humaine n'a pas fait dix pas vers la Pitié. (Je dirai pourtant,
-et avec la certitude d'être appuyé par le témoignage des Chinois
-eux-mêmes, que, lors de la dernière expédition de Chine, les Latins,
-Italiens ou Français, étaient ceux qui, après le combat, se montraient
-incomparablement les plus charitables et les plus doux.)
-
-Les journaux de France pour la plupart sont tacitement favorables à
-l'Italie. Ils enregistrent avec calme des victoires où, grâce à une
-artillerie écrasante, les Italiens ne laissent que trois ou quatre
-morts, tandis que les Turcs gisent à terre par centaines. Ils racontent
-sans broncher la pendaison à grand spectacle d'une rangée de prisonniers
-arabes, iniquement qualifiés de rebelles. On saccage, on brûle, on tue:
-ils appellent cela _déblayer_, et c'est à croire qu'il s'agit d'une
-chasse à la bête fauve. Le correspondant d'un grand journal parisien
-célébrait récemment la _beauté_ (_sic_) d'un tir d'artillerie à longue
-distance, d'une précision telle que les Arabes en face, avec leurs
-pauvres fusils, étaient fauchés comme l'herbe d'un champ; il parlait
-même d'une _maudite_ (_sic_) mosquée qui retardait la marche en
-conquête, parce que les Turcs s'y étaient retranchés pour s'y défendre
-comme des lions... Un autre contait que, dans les ruines des villages de
-l'oasis, éventrés par les canons de toutes parts, on ne rencontrait
-plus, parmi les cadavres, parmi les troupeaux et les chiens de garde
-affolés, que quelques derniers _fanatiques_ (le mot est une trouvaille:
-fanatique, on le serait à moins!) qui essayaient encore de tirer contre
-les envahisseurs; mais on les _capturait_ et les emmenait sans peine
-(vers le gibet probablement). Tout cela est stupéfiant d'inconscience.
-C'est que les reporters de nos journaux vivent dans les camps italiens,
-et là, ils se laissent influencer par la bonne grâce de l'accueil. De
-même ces officiers, dont ils sont les hôtes, se grisent chaque jour à
-l'odeur de la poudre; dans le fond de leur âme cependant, aux heures de
-silence, sans doute reconnaissent-ils avec quelque angoisse que
-l'entreprise est déloyale et que les moyens sont cruels.
-
-Mais si les feuilles françaises penchent du côté des envahisseurs,
-jamais elles n'ont moins bien reflété le sentiment de la nation; j'en ai
-la certitude, ayant questionné des gens de tous les mondes, même des
-paysans au fond des campagnes. Le blâme, la pénible stupeur chez nous
-sont presque unanimes. Je tiens à le dire bien haut, ne fût-ce que pour
-les sept ou huit millions de sujets arabes que nous avons en Afrique et
-que l'attitude de la presse dans l'aventure a consternés ou révoltés.
-
-En passant, j'ajouterai que nous procédons avec ces sujets-là d'une
-façon honteuse, les accablant de vexations inutiles. En Algérie, à
-Tunis, par centaines, nous avons de ces mesquins petits fonctionnaires
-qui traitent tout musulman avec une morgue imbécile, et nous font
-sourdement haïr, préparant ces exodes en masse vers la Syrie ou le
-Maroc, vers n'importe quel pays de l'Islam.
-
-Aux yeux de l'Europe dite chrétienne, les musulmans de tous les pays
-représentent un gibier dont la chasse est permise,--et cette chasse en
-général lui réussit, grâce à la supériorité de ses machines à tuer, qui
-font tout de suite de grands charniers rouges. En Afrique, voici la
-chasse presque terminée, depuis Zanzibar jusqu'au Moghreb, en passant
-par l'Égypte si lourdement asservie. Asservis de même, tous les
-musulmans de l'Inde. Et vers la Perse, deux terribles chasseurs
-s'acheminent, l'un par le Sud, l'autre par le Nord.
-
-Reste surtout la Turquie, mais elle n'est pas disposée à se laisser
-faire, celle-là; malgré la plaie du modernisme, qui commence de ronger
-ses fils, elle demeure une redoutable lutteuse; avec sa fière et
-héroïque armée, elle ira jusqu'à son dernier sang pour se défendre.
-
- *
-
- * *
-
-On mène grand bruit, en Italie naturellement, contre les _atrocités_
-bédouines. Soit! Je connais les habitants du désert; je ne les donne
-certes pas pour des gens très tendres, et je plains de tout mon coeur
-les pauvres petits soldats qui tombèrent entre leurs mains excitées.
-Mais comme je comprends la férocité de leur haine, leur besoin exaspéré
-de vengeance!... Oh! ces étrangers qui, sans provocation aucune de leur
-part, débarquèrent, un sinistre jour, comme des démons, sur leurs sables
-pour tout saccager, tout incendier et tout tuer!... Car enfin, si les
-Italiens peuvent avoir contre les Turcs quelques griefs (dans le genre
-de ceux du loup de la fable),--ces Arabes, que leur avaient-ils fait?
-
-Des atrocités italiennes, hélas! il y en a eu beaucoup aussi, et
-tellement moins excusables! Les journaux de tous les pays les ont
-enregistrées; les kodaks, dont le témoignage ne se conteste pas, nous en
-ont apporté la vision à faire peur. En ces journées néfastes d'octobre,
-n'a-t-on pas osé, contrairement au droit des gens et aux règles absolues
-de la Convention de La Haye, donner l'ordre de fusiller en masse les
-Arabes _suspects seulement_ d'avoir pris les armes? Et alors on a tué,
-comme en s'amusant, et les cadavres de plusieurs centaines de
-cultivateurs inoffensifs ont jonché l'oasis, qui est devenue un charnier
-humain. Et les scènes de sauvagerie qui accompagnèrent l'exécution du
-cawas Marko! Et les pendaisons de prisonniers! Et, dans la mer Rouge,
-tous ces humbles voiliers arabes, qui n'étaient pourtant pas des navires
-de guerre, brûlés par l'escadre italienne sous prétexte qu'ils
-pourraient _peut-être_ servir à transporter des soldats!
-
-Ce que je dis là, je suis sûr que beaucoup de coeurs italiens le sentent
-comme moi, au moins tous ceux qui, au début, avaient manifesté pour la
-paix, et bien d'autres encore. De même, quand les troupes de
-l'Angleterre, à l'aide de balles _trop perfectionnées_, réduisirent en
-une bouillie sanglante des milliers de derviches qui s'étaient défendus
-avec d'honnêtes vieux fusils; ou quand M. Chamberlain poursuivit
-flegmatiquement la destruction des admirables Boers, il ne manqua point
-d'Anglais, Dieu merci, pour s'indigner et souffrir,--et le roi Édouard
-VII, visiblement, fut du nombre à en juger par la douceur des conditions
-qu'il posa au Transvaal après la victoire.
-
- *
-
- * *
-
-Pauvre belle et pimpante Italie! Est-ce que sincèrement elle s'imagine
-marcher à la gloire? Je suppose bien qu'elle a perdu, à présent, cette
-illusion des premiers jours. D'ailleurs, une réprobation générale lui
-est acquise, et elle le sait.
-
-De la gloire individuelle pour ses combattants, oh! oui, sans nul doute,
-elle en a récolté. Ses soldats sont des Latins, nos frères; il a dû s'en
-trouver beaucoup parmi eux pour se battre comme des héros et tomber avec
-noblesse. Mais tout cela ne saurait racheter le crime initial, qui est
-d'avoir allumé la guerre. Pauvre belle nation, amie de la nôtre, je veux
-croire qu'elle était partie légèrement, comme au Moyen âge on partait,
-empanaché, pour de jolies équipées de batailles; elle n'avait pas prévu
-tant de sang et tant d'horreurs. Aujourd'hui, engagée à fond, elle
-penserait se déshonorer en lâchant prise. Combien, au contraire, ce
-serait réhabilitant, nouveau, grandiose, de dire: «Assez, assez de
-morts; nous ne voulons pas davantage nous rougir les mains. Nous
-modérons nos demandes, pour que ce cauchemar enfin s'achève.»
-
- *
-
- * *
-
-J'en reviens à mon hallier d'Afrique.
-
-Au même lieu, deuxième éclair de magnésium quelques minutes plus tard.
-(Dans l'intervalle, on avait entendu glapir ces bêtes de nuit qui,
-toujours, dès qu'elles flairent que l'on tue, s'approchent en tapinois
-pour finir de déchiqueter les restes.) Donc, deuxième éclair de
-magnésium. Le drame s'achevait; le buffle, éventré, gisait sur l'herbe,
-la panthère lui étirait les entrailles. Et, dans la brousse alentour, on
-voyait poindre ces museaux qui glapissaient, attendant leur part: des
-hyènes!
-
-Certains États européens qui s'agitent sournoisement autour de la
-Turquie, maintenant qu'elle est aux prises avec une guerre terrible, et
-s'apprêtent à lui demander des _compensations_, me font songer à ces
-hyènes assemblées auprès du buffle mourant. Des «compensations» de quoi,
-mon Dieu? Qu'est-ce qu'on leur a fait, à ceux-là? Vraiment, je leur
-préfère encore les hyènes du hallier, qui, au moins, n'employaient pas
-de formules; non, elles ne demandaient pas des _compensations_, mais
-leurs glapissements disaient tout net: «On dépèce, on mange, ça sent la
-chair et il n'y a plus de danger; alors, nous arrivons, nous aussi, pour
-nous remplir le ventre.»
-
-Je prévois sans peine les injures que me vaudra ce manifeste de la part
-de certains énergumènes, intéressés ou aveuglés, qui confondent
-civilisation avec chemin de fer, exploitation et tuerie; elles ne
-m'atteindront point dans la retraite de plus en plus fermée où ma vie va
-finir. J'approche du terme de mon séjour terrestre; je ne désire ni ne
-redoute plus rien; mais, tant que je pourrai faire écouter ma voix par
-quelques-uns, je croirai de mon devoir de dire tout ce qui me paraîtra
-l'éclatante vérité.
-
-Sus aux guerres de conquêtes, quels que soient les prétextes dont on les
-couvre! Honte aux boucheries humaines!
-
-
-
-
-A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE
-
-
-10 janvier 1912.
-
-Une seconde lettre italienne a pourtant franchi le cercle isolateur dont
-ma retraite s'entoure, une pauvre lettre encadrée d'une large bordure
-noire:
-
- «Monsieur Pierre Loti,
-
- »Si la conquête de la Tripolitaine avait été faite par la France,
- est-ce que vous auriez écrit l'article que je viens de lire dans le
- _Figaro_ du 3 janvier 1912?
-
- »Salutations.
-
- »La mère d'un soldat mort à Tripoli le 23 octobre 1911.»
-
- »_P.-S._--Vous ne répondrez pas, c'est entendu. Vous aurez peut-être
- lu tout de même.»
-
-Mais si! je veux répondre, au contraire, et, comme la lettre est
-anonyme, j'ai recours à l'obligeance du _Figaro_. Avec le respect le
-plus profond, je veux dire à cette mère d'un soldat mort au champ
-d'honneur que, si la prise de Tripoli avait été l'oeuvre de la France,
-j'aurais protesté en termes pareils. J'ajouterai même que, si j'avais eu
-un fils tué dans une telle guerre «de conquête»,--j'en ai un sous les
-drapeaux en ce moment,--ma protestation aurait été sans nul doute plus
-violente et plus révoltée. Devant la résignation de cette mère en deuil,
-je ne puis donc que m'incliner sans comprendre.
-
-Si j'ai parlé de «cercle isolateur», c'est que, depuis la publication du
-précédent article, j'ai dû recommander que toute lettre portant le
-timbre d'Italie fût _a priori_ jetée au panier.
-
-Qu'il me soit permis d'établir à ce sujet un parallèle entre nations.
-J'avais jadis attaqué les Américains, à propos de la guerre de Cuba; pas
-une lettre désobligeante ne m'est venue d'Amérique; quand je suis allé
-dernièrement à New-York, la presse s'est contentée de rappeler la chose,
-en termes parfaitement convenables, mais l'accueil que l'on a bien voulu
-me faire n'en a pas été moins sympathique. J'avais violemment attaqué
-les Anglais à propos du Transvaal, à propos de l'Égypte; pas une lettre
-désobligeante ne m'est venue d'Angleterre, pas un article blessant n'a
-été écrit dans la presse, et, quand je suis allé à Londres, j'y ai
-trouvé quand même le plus charmant et inoubliable accueil.
-
-Au contraire, dès que j'ai eu dénoncé, en termes cependant courtois,
-l'acte injustifiable de l'Italie, les insultes les plus immondes, les
-menaces de toute sorte ont commencé de m'arriver chaque jour. Alors, je
-ne décachette même plus,--non seulement on m'injuriait, mais surtout on
-injuriait odieusement la France, «_fuyarde ou aplatie devant
-l'Allemagne_». Toutes ces lettres, à vrai dire, partaient visiblement de
-très bas; leur grand nombre cependant me paraît l'indice de l'état des
-esprits, dans cette pauvre Italie égarée que, malgré son ingratitude,
-nous continuons d'appeler la _nation soeur_. Ce n'est qu'à ce point de
-vue général que le fait m'a paru valoir d'être signalé.
-
-
-
-
-LES TURCS MASSACRENT
-
-
-Novembre 1912.
-
-«Les Turcs massacrent!» En grosses lettres bien indicatrices, cette
-accusation contre les vaincus se répète dans les journaux, à côté des
-récits de leurs défaites horriblement sanglantes. Des atrocités
-bulgares, il y en a bien eu aussi quelques-unes, on en convient, mais on
-ne l'imprime qu'en petits caractères à la fin des paragraphes.
-
-Les Turcs massacrent! c'est une affaire entendue,--les pauvres Turcs
-affolés que l'Europe entière trahit ou abandonne,--et cette affirmation
-courante sert de préliminaire à des tirades pour vanter l'oeuvre
-libératrice des Alliés, l'ère de paix, de liberté et de concorde
-fraternelle (?) qui va suivre leur victoire.
-
-Pendant les sinistres journées d'octobre 1912, dans l'oasis de Tripoli,
-est-ce que l'on n'aurait pas pu crier de même: «Les Italiens
-massacrent!» Et ils étaient les envahisseurs sans provocation, ceux-là,
-ils n'avaient pas l'excuse des Turcs, traqués de toutes parts. Pendant
-la dernière expédition de Chine, n'ai-je pas vu des villes comme
-Tong-Tchéou ou Tien-Sin, innocentes absolument de l'acte des Boxers, et
-qui n'étaient plus qu'un monceau de ruines, où des cadavres d'enfants,
-de femmes, de vieillards avaient été pilés à coups de crosse, parmi des
-porcelaines et des laques. On aurait pu crier: «L'Europe, l'Europe venue
-pour porter en Extrême-Orient son fameux flambeau civilisateur, l'Europe
-massacre!» Or, quelle excuse pouvait-elle invoquer, s'il vous plaît? Les
-Huns n'auraient pas fait pis que nous tous. Et les Anglais n'ont-ils pas
-massacré des milliers de derviches à Kartoum, des paysans à Denchawaï?
-Au Transvaal, n'ont-ils pas eu sur la conscience les camps de
-concentration? Et nous, pendant la conquête de l'Algérie, pour ne parler
-que de celle-là, n'avons-nous pas massacré, _enfumé_ des femmes et des
-enfants pour les faire mourir d'asphyxie? Il n'y a qu'à relire
-l'histoire contemporaine pour se convaincre que la tuerie aveugle et
-forcenée reste en vigueur autant qu'au Moyen âge, chaque fois que se
-trouvent aux prises des hommes de race et de religion différentes.
-
-Pauvres Turcs, s'il est vrai que çà et là ils massacrent, pendant la
-guerre atroce qui leur est faite de tous côtés en même temps, que de
-circonstances atténuantes!
-
-J'en sais beaucoup qui, à leur place et à une telle heure effroyable,
-seraient pris d'une rage de massacrer aussi. Ils sont des êtres plus
-primitifs que nous, c'est certain, plus violents quoique meilleurs, doux
-et débonnaires à l'habitude, mais terribles et voyant rouge quand on
-vient par trop les exaspérer; primitifs surtout, ces paysans sortis du
-fond de l'Anatolie, des confins du désert, que l'on équipe en hâte
-contre l'armée d'invasion et qui manient de leurs mains rudes nos armes
-aux précisions infernales. Et combien elle s'explique, leur haine à tous
-contre les peuples qui portent le nom de chrétiens; comment ne
-sentiraient-ils pas que, d'une façon ouverte ou sournoise, ces
-peuples-là, dans le fond, s'entendent pour les supprimer? Nous,
-Français, nous leur avons pris l'Algérie, la Tunisie, le Maroc. Les
-Anglais leur ont déloyalement enlevé l'Égypte. La Perse est à moitié
-sous le joug. Et l'Italie vient d'ensanglanter la Tripolitaine, donnant
-le triste signal de la curée sans merci. Sur ces pays conquis, nous
-faisons ensuite, chacun à notre manière, lourdement peser notre main
-dédaigneuse; le moindre de nos petits bureaucrates traite tout musulman
-comme un esclave. A ces croyants, nous enlevons peu à peu la prière; à
-ces rêveurs, épris d'immobilité, nous imposons notre agitation vaine,
-notre rage de vitesse, nos alcools, notre pacotille et notre ferraille;
-partout le déséquilibrement nous suit, avec les convoitises et les
-désespérances.
-
-Pauvres Turcs, désavoués aujourd'hui avec tant de désinvolture par tous
-ceux qui en Europe semblaient les soutenir, abandonnés par la presse qui
-les insulte, par la diplomatie qui s'était engagée à les défendre, par
-les Puissances qui jadis se déclaraient leurs amies! Voici même qu'on
-les accuse d'être lâches à la guerre! Cela, c'est plus qu'excessif, car
-les milliers de morts, Serbes ou Bulgares, qui jonchent les champs de la
-Thrace, sont là pour témoigner qu'ils savent encore se battre. Mais il
-est certain qu'on ne reconnaît plus les héros d'autrefois, ceux de
-Plewna, ceux de la dernière guerre qui faillit anéantir la Grèce, ni
-même ceux d'hier, en Tripolitaine, qui faisaient tête dix contre mille.
-Accordons-leur d'abord qu'ils n'étaient pas prêts, qu'ils n'étaient pas
-commandés, que par l'incurie de leurs chefs _ils mouraient de faim_. Et
-puis constatons que cette dégénérescence de leur armée est notre oeuvre,
-à nous, les détraqueurs d'Occident; les nouvelles utopies délétères,
-même les plus puériles, qui sévissent chez nous, les ont contaminés,
-avec une rapidité stupéfiante, comme il arrive pour tous les mauvais
-virus qui foisonnent plus vite dans les sangs plus neufs. Beaucoup de
-leurs soldats ont perdu la foi et la plupart de leurs officiers ont
-négligé le métier des armes pour se plonger dans la plus naïve
-politicaillerie. Nos alcools aussi s'en sont mêlés, et certains grands
-chefs militaires, responsables des pires déroutes, s'enivraient... Une
-Turquie parlementaire, incroyante et fuyarde, rien ne pouvait causer aux
-amis de l'Orient une stupeur plus douloureuse et plus inattendue... Et
-puis, ils ont commis, après la Constitution, cette faute capitale
-d'introduire des chrétiens dans leurs rangs de bataille. A Dieu ne
-plaise que je veuille rabaisser ici ce titre de chrétien, non, mais ceux
-de l'armée turque étaient des Bulgares, des Grecs, naturellement
-disposés à ne pas lutter contre des frères,--ou c'étaient des Arméniens,
-enrôlés par oubli de ce vieux proverbe de Turquie: «_Allah créa sur le
-même modèle_ (créatures de peur et de fuite, s'entend) _le Lièvre et
-l'Arménien_.» Naguère encore, les mahométans seuls étaient admis à
-l'honneur de se battre. S'il n'y avait eu que des vrais Turcs en ligne
-contre l'ennemi, peut-être auraient-ils été anéantis quand même, tant
-les Alliés avaient longuement et savamment prémédité l'attaque, mais au
-moins ils seraient tombés en gardant l'auréole de gloire.
-
- *
-
- * *
-
-Quoi de plus révoltant que de voir à quel point les Turcs sont méconnus,
-insoupçonnés, dirai-je même, par tous les Occidentaux qui n'ont jamais
-mis le pied dans leur pays! Il en va de même en Amérique d'où j'arrive;
-là-bas, on dit couramment en parlant d'eux: les hordes d'Asie, les
-barbares... Or, je ne crois pas qu'il existe au monde une race plus
-foncièrement bonne, brave, loyale et douce. Il me faut faire exception,
-hélas! pour quelques-uns de ceux qui ont été élevés dans nos écoles,
-gangrenés sur nos boulevards; ceux-là, qui deviennent plus tard des
-fonctionnaires, je les abandonne. Mais le peuple, le vrai peuple, les
-petits bourgeois, les paysans, quoi de meilleur! Que l'on interroge ceux
-d'entre nous qui ont vécu en Orient, même nos religieuses et nos
-prêtres, si respectés là-bas, qu'on leur demande ce qu'ils préfèrent, ce
-qu'ils estiment le plus, des Turcs ou des Bulgares, des Serbes et de
-tous les chrétiens levantins, je sais d'avance quelle sera leur réponse.
-Et chacun d'eux affirmera que ces Bulgares,--admirables de courage, je
-suis le premier à le reconnaître,--qui s'avancent au chant des _Te Deum_
-et au son des cloches d'églises, sont une race infiniment plus brutale
-et plus meurtrière que la race musulmane.
-
-Oh! ces villes du passé, perdues au fond de l'Anatolie, ces villages
-dans la verdure groupés autour des minarets blancs et des cyprès noirs,
-comme on y respire la paix et la confiance, combien la vie s'y révèle
-honnête et patriarcale! Oh! ces hommes, laboureurs ou modestes artisans,
-qui vont à la mosquée s'agenouiller cinq fois par jour et qui le soir
-s'asseyent à l'ombre des treilles, près des tombes d'ancêtres, pour
-fumer en rêvant d'éternité!... Des massacreurs professionnels, ces
-gens-là, allons donc!... En Espagne, je me souviens d'avoir vu des
-taureaux que l'on menait vers l'arène, à la veille d'une grande course;
-ils arrivaient paisibles, quelques-uns n'étaient nullement méchants; ce
-n'est qu'ensuite, harcelés de coups de lance, torturés par les
-banderilles cruelles, qu'ils avaient envie de tout massacrer et
-fonçaient sur les hommes avec une rage folle.
-
-Nulle part autant que chez les Turcs,--les vrais,--on ne trouve la
-sollicitude pour les pauvres, les faibles, les vieillards et les petits,
-le respect pour les parents, la tendre vénération pour _la mère_. Quand
-un homme, même d'âge mûr, est attablé dans l'un de ces innocents petits
-cafés,--où l'alcool est inconnu depuis toujours,--si son père survient,
-il se lève, baisse la voix, éteint sa cigarette pour ne pas fumer en sa
-présence, et va s'asseoir humblement derrière lui.
-
-Quant à leur compassion pour les animaux, ils nous en remontreraient à
-tous. Les chiens errants de Stamboul, avec quelle bonhomie ils ont été
-tolérés et nourris depuis des siècles, avec quel soin on descendait dans
-la rue pour couvrir d'un tapis leurs petits, quand il pleuvait. Et le
-jour où un conseil municipal, composé surtout d'Arméniens, décréta de
-les détruire, de la manière atroce que l'on sait, il y eut des batailles
-dans tous les quartiers, et presque la révolte pour les défendre. Quant
-aux chats, ils ne se dérangent guère pour les passants, assurés que les
-passants se dérangeront pour eux. Et enfin, à Brousse, dans l'un des
-coins adorables de cette ville des anciens temps de l'Islam, il existe
-un hôpital pour les cigognes, pour celles qui, blessées ou trop
-vieilles, n'ont pu fuir à l'entrée de l'hiver; on en voit là qui ont des
-bandages, ou même une jambe de bois; quand je le visitai, on y soignait
-même un vieux hibou, en enfance sénile, qui vivait, comme elles, des
-aumônes pieuses... En vérité, à l'heure d'angoisse que nous traversons,
-je raconte là des choses ridiculement enfantines; mais c'est qu'elles
-sont typiques, elles ont quand même leur légère importance pour attester
-combien ce peuple, que tant d'ignorants et de forcenés accusent de
-barbarie, est au contraire compatissant et doux...
-
- *
-
- * *
-
-L'Europe comprendra-t-elle que Stamboul, tenu aujourd'hui sous la menace
-effroyable, est un domaine sacré de l'histoire, de l'art et de la
-poésie; qu'il faudrait à tout prix le défendre, et que, le jour où le
-croissant n'y sera plus, là-haut dans l'air, du même coup son charme et
-sa magie vont soudainement s'éteindre? Évidemment non, elle ne le
-comprendra pas, et je parle dans le vide.
-
-Sans aucun espoir, non plus, que mon humble appel soit entendu,
-j'éprouve le besoin de crier à l'Europe: «Grâce pour les Turcs, épargnez
-ceux qui restent! Chez eux, plus que partout ailleurs, sont la probité
-et la bravoure. C'est chez eux le dernier refuge du calme, du respect,
-de la sobriété, du silence et de la prière!»
-
-Je crois qu'il n'est pas un Français, de sens et de coeur, _ayant vécu
-parmi eux_, qui ne s'associerait ardemment à l'hommage que j'ai voulu
-leur rendre ici, pendant cette minute de détresse suprême; hommage
-inutile, je le sais bien, et qui sera, hélas! comme ces tristes
-couronnes que l'on dépose sur les tombes.
-
-
-
-
-LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE
-
-
-Novembre 1912.
-
-Alors, le progrès, la civilisation, le christianisme, c'est la tuerie
-extra-rapide, la tuerie à la mécanique,--et le shrapnell en représente
-pour le moment l'expression suprême!
-
-Le shrapnell! A notre époque où l'on s'occupe à détruire les derniers
-fauves et à supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira donc pas de
-bagnes, on n'élèvera donc pas de pilori pour ceux qui inventent de si
-infernales machines! En moins de quinze jours, tout un pays éclaboussé
-de sang rouge et soixante mille hommes, des plus vaillants et des plus
-sains, gisant le corps criblé!
-
-Si l'heure était venue où les Balkans devaient retourner aux peuples
-balkaniques, l'Europe,--d'abord imprévoyante, aujourd'hui
-complice,--aurait si bien pu trouver un moyen moins atroce. Si même
-l'heure était venue où la basilique de Sainte-Sophie devait retourner au
-Christ, était-il nécessaire pour cela de cribler de mitraille tant de
-poitrines humaines! Est-ce que depuis longtemps déjà, il n'existe pas à
-Constantinople, voire à Stamboul, des églises grecques ou bulgares dans
-lesquelles le culte n'a jamais été inquiété?
-
-Et des injures de toutes sortes continuent de poursuivre les Turcs,
-malgré leur détresse, comme le concert des meutes autour des cerfs
-mourants. Mais, avant de parler, que ceux qui les insultent aillent donc
-vivre un peu parmi eux; jusque-là, tout ce qu'ils peuvent dire ne prouve
-pas plus que l'aboiement enragé des chiens!
-
-Les territoires conquis, et vaillamment conquis certes, devraient, à ce
-qu'il semble, suffire aux alliés. Mais non, il faut pousser l'ennemi à
-toute extrémité et lui prendre aussi sa ville sainte. Pour satisfaire à
-des rêves d'orgueil forcené, il faut tuer encore tout ce qui reste, tout
-ce qui, dans le dernier élan du désespoir, se précipite, presque sans
-armes et follement, pour défendre les remparts de Stamboul.
-
-Ainsi, voilà ce malheureux peuple turc,--qui eut ses heures de violence
-exaspérée, qui commit dans le délire des fautes graves, je le
-reconnais,--mais que rien n'a épargné depuis un an, ni les guerres de
-spoliation, ni les duperies, ni les incendies détruisant les maisons par
-milliers, ni les tremblements de terre, ni la faim, ni le typhus, le
-voilà, ce peuple accablé, qui veut au moins mourir avec une couronne de
-gloire. Et le Sultan déclare qu'on le tuera dans son palais, et Kiamil
-pacha, ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans, à sa table de travail. Les
-enfants, les tout jeunes enfants quittent les écoles pour s'enrôler et
-se faire mitrailler à Tchataldja; les prêtres courent aux remparts, et
-de même tous les vieux à barbe blanche qui peuvent encore tenir une
-arme. Détail qui serait risible, s'il n'était sublime, de pauvres
-eunuques des harems, auxquels on ne demandait rien, partent aussi, le
-fusil sur l'épaule. Pour eux tous, la tuerie finale est certaine, avec
-les diaboliques shrapnells des Bulgares; ils le savent, mais ils y vont
-quand même.
-
-Naïfs Arabes, qui offrent d'arriver au secours du Croissant avec cinq
-cent mille cavaliers... Oh! non, restez, pauvres gens du désert: vous
-iriez inutilement à la mort, puisque vous n'avez pas entre les mains les
-explosifs des hommes vraiment civilisés.
-
-Et, devant cet essor d'héroïsme et de désespoir, pas un seul des peuples
-chrétiens ne se lèvera pour dire: «Assez! Pitié!...» Non, au mépris des
-traités signés, des paroles données et écrites, tous ne s'occupent que
-de se ruer à la curée. Il en est, comme la France, qui ne veulent pas se
-souiller les mains dans le dépeçage; mais, crier grâce d'une voix assez
-forte pour être entendue, non, personne. Honte! Honte à l'Europe, honte
-à son christianisme de pacotille. Et, pour la première fois de ma vie,
-je crois que je vais dire: honte à la _guerre moderne_!
-
-
-
-
-ENCORE LES TURCS
-
-
-Décembre 1912.
-
-J'ai si mal et si gauchement défendu mes amis turcs, dans une lettre
-récente, que je veux y ajouter ceci comme un post-scriptum. J'avais
-parlé de fuyards, parce qu'on me l'avait dit. Dieu merci, c'étaient des
-fuyards isolés; les nouveaux détails venus de là-bas leur laissent leur
-couronne de gloire: ils se sont battus comme des lions, malgré la faim
-qui leur torturait les entrailles, malgré l'insuffisance présomptueuse
-d'un gouvernement qui les laissait manquer du nécessaire. Hélas! à
-mesure que les événements se précipitent et que nous approchons de la
-convulsion suprême, les nations européennes, la Prusse surtout, leur
-ex-amie, montrent une facilité à renier la parole donnée, une aisance
-dans la fourberie, qui sont de plus en plus stupéfiantes. Peut-être
-serait-il sage de se rappeler que le Sultan n'est pas que l'empereur des
-Turcs, mais qu'il est aussi le Khalife vénéré par tant de millions et de
-millions de croyants jusqu'au fond de l'Asie et jusqu'au fond de
-l'Afrique; à ce titre, il mériterait sans doute quelque considération,
-surtout de la part de l'Angleterre qui est, à cause de l'Inde, la plus
-grande des puissances musulmanes; peut-être serait-il de bonne politique
-de ne pas permettre qu'on le chasse de la ville et des mosquées saintes.
-
-Pauvres Turcs, abandonnés et trompés par tous, volés sur leur matériel
-de marine et volés sur leur matériel de guerre, il leur fallait aussi le
-coup de pied de l'âne, et certaine presse le leur donne: on les insulte
-et les raille, alors qu'ils viennent de laisser, sur la terre détrempée
-de leurs champs, cinquante mille morts si glorieusement tombés pour la
-cause de l'Islam. Je suis injurié du même coup, bien entendu, et je m'en
-sens fier; il est toujours honorable de l'être pour avoir pris la
-défense et demandé la grâce de vaincus que tout le monde accable. Mon
-Dieu, je ne fais pas comme les chancelleries européennes,--dont je n'ai
-malheureusement pas le pouvoir;--ayant été leur ami de longue date, je
-le suis plus que jamais dans leur agonie; c'est le contraire qui serait
-ignoble. L'honneur d'être injurié pour eux, je le partage, paraît-il,
-avec Claude Farrère, qui était un de mes officiers quand je commandais
-en Orient et qui est resté mon ami. «Il n'y a que ces deux-là, écrit-on,
-qui les défendent!»--Mais je crois bien! _Parmi tous les écrivains dont
-la voix a chance d'être un peu entendue, il n'y a que nous deux qui les
-connaissons!_
-
-L'armée grecque, la petite armée monténégrine, conduites par des princes
-guerriers sans férocité, se sont battues normalement, comme il est
-admis, hélas! que l'on se batte en notre siècle de «progrès». Mais les
-Bulgares,--dont le mépris de la mort est prodigieux et commande le
-respect, nul ne songe à le contester,--les Bulgares, quelle guerre
-atroce ils ont menée, après l'avoir si longuement préméditée et mûrie!
-Leurs succès ne sont pas dus qu'à leur admirable courage, mais surtout à
-leurs armes plus nouvelles et infiniment plus meurtrières.
-
-Leurs shrapnells, invention diabolique s'il en fut, ont fauché les
-hommes par milliers, sans résistance possible. On sait aussi qu'ils
-avaient imaginé d'aveugler et d'affoler la nuit, par des projecteurs,
-ces paysans d'Anatolie qui n'avaient jamais rien vu de pareil. En outre,
-ne viennent-ils pas de détourner une rivière pour inonder la malheureuse
-Andrinople qui ne veut pas se rendre, et de couper l'aqueduc qui portait
-l'eau à Stamboul?...
-
-Et, dans des églises dites chrétiennes, on chante pour célébrer de
-telles choses: au moins, qu'on n'y mêle point le nom du Christ; quelle
-dérision de sa parole! Et Péra, le fameux Péra levantin, n'a même pas la
-pudeur de faire taire ses beuglants et ses musiques, quand les maisons
-alentour regorgent de blessés qui râlent, quand les champs sont jonchés
-de morts, de milliers de héros non ensevelis qui pourrissent sous la
-pluie!...
-
-
-
-
-LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS
-
-
-
-
-I
-
-
-Décembre 1912.
-
-Ce n'est pas d'hier que les nations d'Europe commettent des couardises
-ou des crimes; de tout temps cela s'est pratiqué. (La Pologne, le
-Transvaal, l'Alsace-Lorraine, etc., etc., en sont, hélas! de lamentables
-preuves.) Mais on s'était habitué jusqu'ici à les voir opérer isolément,
-chacune à son tour; les autres--qui en auraient fait autant à
-l'occasion--s'indignaient toutes en choeur, et, au moins, cela
-soulageait de les entendre.
-
-Cette fois, non, il y a eu, sur le dos de la Turquie, accord complet de
-lâchage et de mépris des traités. Lors d'une récente guerre, quand
-l'armée grecque fut écrasée par celle d'Edhem Pacha, on s'en souvient,
-la Grèce aux abois demanda la médiation de l'Europe, et l'Europe, qui
-cependant ne lui avait rien promis, acquiesça par dépêche, fit même bien
-plus qu'une médiation, puisqu'elle imposa les conditions de la paix à la
-Turquie, lui enlevant ainsi le fruit de sa victoire. Mais les
-chancelleries ont deux poids et deux mesures. Aujourd'hui cette même
-Turquie, écrasée de tous les côtés à la fois, après avoir subi la
-spoliation des Italiens, cette Turquie à laquelle trois semaines plus
-tôt toutes les chancelleries unanimes avaient solennellement renouvelé
-des promesses d'intégrité territoriale, a demandé à son tour la
-médiation, et l'Europe, préoccupée surtout du partage de ses dépouilles,
-depuis douze jours n'a même pas daigné répondre, douze longs jours
-pendant lesquels les tueries ont marché grand train, sous le coup des
-shrapnells et des mitrailleuses; au moins aurait-elle dû avoir la pudeur
-de dire tout de suite: «Non, maintenant que vous voilà battus, vous
-n'êtes plus que des parias, nous refusons de nous en mêler,
-débrouillez-vous directement avec vos ennemis,»--et la Turquie sans
-doute l'aurait fait comme elle semble le faire aujourd'hui, et il y
-aurait sur le sol quelques milliers d'hommes de moins, gisant les
-poumons crevés. Honte à l'Europe! C'est elle l'odieuse coupable de ces
-hécatombes. On comprend bien qu'aujourd'hui il lui est impossible
-d'enlever aux alliés le prix de leurs courageuses batailles, mais il
-fallait prévoir, et _surtout il ne fallait pas promettre_. Il fallait
-prévoir et, pour exiger les justes réformes demandées par les Slaves, il
-fallait presser avec moins d'insouciance sur ces comités de jeunes fous
-arrogants, qui viennent de conduire la Turquie à sa perte. Et puis, non,
-cette aisance, ce cynisme dans le lâchage, quel dégoût! Pauvres Turcs,
-volés, trompés, mitraillés, et de plus injuriés si bassement par les
-masses ignorantes, combien on comprend que la fureur parfois leur monte
-au cerveau et qu'un voile rouge leur passe sur les yeux!
-
-Je dis: pauvres Turcs! Mais je dis aussi, et presque du même coeur:
-pauvres Bulgares! Pauvres victorieux qui ont laissé par terre plus de
-quarante mille morts! Je n'ai point de haine contre ce peuple, bien que
-j'aie constaté, _comme tous ceux qui ont habité là-bas_, qu'il est plus
-brutal, plus fanatique, à l'ordinaire beaucoup plus difficile à vivre
-que le peuple musulman, et qu'il n'en a pas la droiture ni la foncière
-probité. Quel malheur qu'à l'appui de mon dire il ne soit pas possible
-de publier, au grand jour, la liste des victimes musulmanes tuées et
-torturées par les _comitadjis_ bulgares! Mais, sur le sujet, toute la
-presse slave s'est unie dans une conspiration de silence, il faudrait
-aller là-bas, à Salonique par exemple, pour obtenir des documents
-écrasants et des chiffres. De temps à autre, on lit bien dans quelque
-journal de France: les Bulgares ont incendié tel village turc et
-massacré les habitants; mais cela est dit avec légèreté, comme en
-glissant dessus. Cependant, combien sont-ils moins excusables, eux, les
-vainqueurs, que les Turcs, chassés des terres que depuis cinq cents ans
-ils cultivaient, poussés à bout, traqués comme des bêtes fauves! Et, en
-écrivant, j'ai sous les yeux la photographie d'un officier de l'armée
-ottomane, affreusement mutilé par ses ennemis. Mais non, il n'y a que
-les Turcs qui massacrent, la légende colportée par les intéressés est
-bien établie, rien à faire pour l'enlever des cervelles obstinées.
-
-Je n'ai jamais eu connaissance d'atrocités commises par les Grecs[1], et
-la famille royale qu'ils se sont donnée est hautement respectable. Mais
-comment ne pas protester un peu en entendant accuser les Turcs de
-férocité par les Bulgares, les Serbes, chez qui sévissent, du haut en
-bas de l'échelle sociale, la violence et les raffinements du meurtre!
-J'en atteste les ombres du roi Alexandre et de la triste Draga, de
-Panitza et de Stambouloff, pour ne citer que les noms connus de tous,
-parmi des morts qui ne se comptent plus.
-
- [1] Ceci était écrit avant l'entrée des Grecs à Salonique.
-
- * * * * *
-
-Je dis: pauvres Bulgares! Car ce que je viens d'avancer ne m'empêche pas
-d'admirer comme tout le monde leur courage au feu, et je reconnais, bien
-entendu, ce qu'il y a de si légitime dans leurs revendications du sol
-des aïeux. Mais l'Europe avait mille moyens de leur faire droit, sans
-permettre la boucherie atroce, et c'est pour cela que je les plains, eux
-aussi, malgré la victoire. Je les plains surtout d'avoir été poussés à
-la guerre, conduits à la tuerie par un homme qui n'est ni de leur race,
-ni de leur religion, qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la
-tradition ancestrale, mais qui a su exploiter leurs vertus guerrières au
-profit de son ambition personnelle: pour être un grand prince, dont
-l'histoire parlera, il faut avoir arrosé les plaines avec beaucoup de
-litres de sang humain...
-
-
-
-
-II
-
-
-Novembre 1912.
-
-En ce moment, détail que je prévoyais, l'insulte grossière et la menace
-pleuvent sur moi comme grêle, parce que je défends les vaincus, et je
-dois m'attendre à tomber sous le couteau de quelque Bulgare; ces gens-là
-en usent avec moi comme naguère les Italiens. Et de pauvres Français,
-qu'aveugle le beau mot de croisade, m'injurient aussi. Tout cela, il est
-vrai, par le style, par l'écriture, semble émaner surtout de primaires
-ou de médiocres. Mais de plus haut m'arrivent par centaines des lettres
-si vibrantes et si nobles, me remerciant, beaucoup plus que je le
-mérite, parce que j'essaie de dire la vérité, «parce que mon cri soulage
-les consciences»! Les lettres des musulmans étaient à prévoir, je le
-sais, et j'accorde qu'elles ne prouvent rien, malgré la pure beauté de
-leurs images orientales. Mais j'en reçois non seulement de France, aussi
-d'Allemagne, d'Angleterre, de Suisse; presque toutes émanent d'Européens
-ayant vécu en Orient, d'Européens _documentés_, qui m'encouragent et
-m'affermissent dans mon estime profonde pour ce peuple méconnu et
-calomnié. Il en est d'autres, très particulièrement typiques, parce
-qu'elles émanent de «_rayas_» ottomans, «_courbés sous le joug des
-Turcs_».
-
-Les Grecs ne sauraient être soupçonnés de partialité, et une petite
-fille grecque m'écrit, d'une main appliquée et encore incertaine:
-
- «Monsieur,
-
- »Je viens de lire la page si touchante du 9 novembre 1912.
-
- »Je suis une petite Grecque rouméliote de quatorze ans et j'éprouve un
- très vif sentiment de pitié pour cette pauvre Turquie dans son moment
- de détresse et d'abandon par toute l'Europe qui fut une fois son amie.
- On parle toujours de civilisation, mais ces pauvres paysans du fond de
- l'Asie, que comprennent-ils de cela? Dans le désert, il y a des bonnes
- bêtes sauvages qui ne vous font rien tant que vous n'allez pas les
- agacer dans leur paisible cachette, mais si vous les agacez trop,
- alors elles deviennent féroces. Quand les Turcs deviennent mauvais,
- c'est quand ils sont démoralisés au plus haut degré de voir tout le
- monde contre eux; pendant des années on ne leur laisse plus la paix.
- Il n'y a que ceux qui ont vécu là-bas qui les aiment encore.
-
- »Le monde chrétien doit prendre le Turc comme exemple dans ce qui
- concerne la religion, car c'est lui qui la respecte mieux que nous.
- Chez nous, chrétiens, il nous est défendu de voler et de tricher; nous
- le faisons quand même, un vrai Turc jamais. Lorsque, par exemple, un
- vieux marchand de fruits a pesé une ocque de pommes (elma), il vous
- mettra toujours une elma en plus, de peur de s'être trompé; quel
- marchand européen fait ça? Au contraire, il met le doigt sur la
- balance pour que le poids soit plus lourd.
-
- »Ferdinand de Bulgarie dit, dans sa proclamation, qu'il veut vaincre
- le Croissant, et c'est cela qu'il appelle la civilisation. Est-ce
- qu'on ne doit pas respecter la religion d'un peuple?»
-
-En lisant ces adorables petites phrases, j'ai songé à ce proverbe de nos
-pères: «La vérité sort de la bouche des enfants.»
-
-Voici maintenant ce que m'écrit une Juive espagnole, née et élevée en
-Turquie. (On sait qu'au début de l'histoire contemporaine, des milliers
-de Juifs d'Espagne, persécutés au nom du Christ,--comme, du reste, ils
-l'étaient encore de nos jours, en plein XXe siècle, par les chrétiens
-slaves--s'étaient réfugiés en Turquie, à Salonique et à Stamboul, où
-personne ne les inquiéta plus.)
-
- «Ce que vous venez de faire pour notre malheureuse Turquie ressemble
- au geste de l'homme qui s'assied auprès d'un mourant abandonné et lui
- prend la main qu'il garde dans la sienne, afin qu'il ne meure pas
- seul.
-
- »Oh! écrivez encore! Que votre coeur vous aide à trouver non seulement
- les paroles qui touchent, mais celles qui persuadent, celles que se
- rappelleront malgré eux les hommes appelés à signer l'arrêt. Oh!
- dites-les bien haut, toutes les raisons qui imposent la nécessité de
- l'existence de ce pauvre cher peuple, en réalité si peu connu,
- existence modeste, soit, mais existence tout de même. Vous qui avez
- habité mon pays d'adoption, dites toutes les satisfactions qu'a reçues
- là votre âme dans ses besoins de croyance, de bonté, de probité, de
- sagesse et de calme. Mais, je vous en supplie, n'en parlez pas encore
- en pleurant. Ceux qui aiment la Turquie n'ont pas encore le droit de
- la pleurer comme une morte. Elle ne mourra peut-être pas, ne parlez
- pas encore de tombe.
-
- »Si l'horrible chose arrive un jour, alors seulement je pleurerai, car
- je sais qu'ils deviendront ce que nous sommes, nous, pauvres Juifs,
- dispersés un peu partout sans avoir un coin qui nous appartienne. On
- dit qu'on veut leur prendre l'Asie aussi. Les malheureux!
-
- »Oh! si vous saviez ce sentiment d'exil que nous portons en nous dès
- l'enfance et partout où nous passons! Je ne voudrais pas que les Turcs
- que j'aime l'éprouvent jamais. Voilà des années que j'ai quitté
- Constantinople et je croyais avoir oublié. Je ne savais pas que
- lorsqu'on a vécu parmi les Turcs, on les aime toute sa vie. Je vous
- supplie d'écrire encore, d'agir! L'heure presse! Et merci!»
-
-Que pourrais-je dire, après ce spontané témoignage, que pourrais-je y
-ajouter qui ne l'amoindrisse? Cette lettre fait honneur à la race juive.
-De la part d'Israël, il serait beau de venir maintenant soulager avec
-son or les affreuses misères de ce pays, qui a donné à ses fils, pendant
-les siècles où on les pourchassait de toutes parts, l'hospitalité, la
-tolérance et la paix.
-
-«Puisque personne n'entend votre cri de grâce, m'écrit la dame inconnue,
-trouvez des paroles pour persuader aux politiciens que l'existence de ce
-peuple est utile...» Mais c'est que je n'entends rien, hélas! aux
-questions d'équilibre européen et d'économie politique. Je ne puis que
-répéter ce que tout le monde sait: «La chute de Stamboul aux mains des
-Bulgares aura une répercussion terrible sur des millions de musulmans
-répandus jusqu'au fond de l'Afrique et de l'Asie; l'Angleterre, la
-France, sembleraient donc avoir un intérêt capital à l'empêcher.»
-
-J'entends des gens m'objecter naïvement que Mahomet II avait bien pris
-Constantinople. Mais, pardon, cela se passait en 1453. Si, en plus de
-cinq siècles de soi-disant progrès, des peuples qui se glorifient du
-titre de chrétiens refont la même chose et _en tuant environ dix fois
-plus d'hommes_, cela me paraît un peu la banqueroute de notre
-civilisation et de notre faux christianisme.
-
-Ne vaudrait-il pas la peine, aussi,--mais, là, je sais bien que l'on
-m'écoutera moins que jamais,--de préserver ces merveilles d'art que les
-Turcs ont accumulées en cinq siècles de domination et qui font de
-Constantinople la ville unique au monde. Qu'on ne me dise pas que les
-Bulgares y rétabliront la beauté évanouie de Byzance; non, la laideur du
-modernisme, c'est tout ce qu'ils y sauront apporter. Quand la silhouette
-des minarets et des dômes ne se découpera plus sur le ciel, que
-restera-t-il? Que restera-t-il quand les profondes mosquées toutes
-bleues de faïence auront perdu leur mystère, quand il n'y aura plus
-alentour la reposante magie des cyprès et des tombes? D'ailleurs, sous
-la ruée furieuse des armées d'invasion, le jour où les Turcs se
-crisperont dans le dernier sursaut d'agonie, le jour où Stamboul sera
-tout à feu et à sang, la coupole de Sainte-Sophie elle-même est menacée
-d'un effondrement sans recours.
-
-Et, enfin, puisqu'il faut renoncer à éveiller tout sentiment de justice
-et de pitié, puisqu'il n'est plus possible de rectifier, même par des
-témoignages cent fois plus autorisés que le mien, la légende des
-Bulgares inoffensifs et tendres, à côté des Turcs massacreurs, voici une
-raison encore qui, à première vue, semblera bien étrange, bien futile;
-mais tant d'esprits réfléchis l'ont déjà trouvée avant moi! Il n'y a
-pas, dans la vie, que des usines, des chemins de fer, des «débouchés
-commerciaux», des shrapnells, de la vitesse et de l'affolement. En
-dehors de tout ce néfaste bric-à-brac, devant quoi se pâme la masse des
-médiocres et qui mène aux finales désespérances, il y a aussi le calme
-qu'il faudrait nous conserver quelque part, il y a le recueillement et
-le rêve. A ce point de vue, la Turquie, la vieille Turquie des
-campagnes, la Turquie honnête et religieuse, comme une sorte d'oasis au
-milieu de tourbillons et de fournaises, serait aussi utile au monde que
-ces grands jardins dont on sent de plus en plus la nécessité au milieu
-de nos villes trépidantes.
-
-
-
-
-III
-
-
-Décembre 1912.
-
-«Atrocités turques.»--Ce cliché des alliés (que propage, à l'aide de ses
-banknotes, certain Comité balkanique[2]) continue de se reproduire
-triomphalement dans la presse française, et chaque fois, d'aimables
-inconnus prennent la peine de découper l'entrefilet, pour le mettre sous
-enveloppe à mon adresse, s'imaginant me confondre. Hélas! oui, il est à
-peu près avéré que les vaincus, à certaines heures, traqués, délirant de
-faim et de désespoir, ont massacré,--beaucoup moins toutefois,
-infiniment moins que leurs ennemis le prétendent. Tant de correspondants
-de guerre, étrangers et non suspects de partialité, leur ont rendu
-justice et racontent même que traversant en affamés des villages grecs,
-ils se bornaient à mendier aux portes un morceau de pain! Voici à peu
-près comment ces correspondants s'expriment[3]: «Puisqu'il se trouve, en
-Europe, des gens écrivant du fond de leur cabinet de travail que les
-soldats turcs sont pillards et massacreurs, c'est un devoir pour nous de
-protester énergiquement. Nous n'avons constaté chez eux que de
-l'endurance et de la modération, et jamais nous n'avons assisté à aucun
-acte de barbarie.» Malgré ces témoignages, je serais injuste en ne
-reconnaissant pas que çà et là ils ont vu rouge.
-
- [2] Siégeant à Londres, si je ne me trompe.
-
- [3] M. Jean Rodes, du _Temps_; le baron Tycka, du _Lokal-Anzeiger_; M.
- Paul Erio, du _Journal_; M. Paul Genève, des Débats; le major
- Zwonger, du _Berliner Tageblatt_; M. Renzo Larco, du _Corriere de
- Milan_; M. Vord Preise, du _Daily Mail_, etc... Je n'ai
- malheureusement pas retenu les noms des autres.
-
-Mais les alliés! Les alliés, moins excusables, d'abord parce qu'ils
-étaient les vainqueurs, ensuite parce qu'ils n'enduraient pas les
-tortures de la faim, et surtout parce qu'ils s'avançaient au nom du
-Christ, les alliés, quand dressera-t-on le bilan de leurs excès et de
-leurs crimes? On commence à s'en émouvoir tout de même, malgré le parti
-pris de fermer les yeux sur tant de cruautés qu'ils ont commises. Voici
-les Roumains qui accusent les Grecs d'avoir massacré les
-Koutzo-Valaques. Voici des nouvelles de Vienne affirmant que les troupes
-du général Jankovich auraient détruit de nombreux villages en Albanie,
-que des milliers d'Albanais auraient été massacrés ou enterrés vivants.
-Sous les murs d'Andrinople, des ambulanciers turcs qui venaient, munis
-de leur drapeau, secourir des blessés serbes, ont été accueillis par une
-fusillade. Tout dernièrement à Dedeagatch, le fait n'est pas discutable,
-une bande bulgare a pillé, massacré, incendié pendant trois jours,
-continuant l'horrible besogne que les «comitadjis» ont depuis si
-longtemps commencée. Mais les pauvres Turcs manquent d'argent pour semer
-la noble indignation dans certaine presse qui est à vendre, et qui,
-malheureusement, influence à sa suite toute la presse restée de bonne
-foi...
-
- *
-
- * *
-
-A propos des Bulgares, je citerai ce fragment de la lettre d'un Français
-qui avait longtemps habité la Thrace, mais qui s'est vu forcé de fuir
-devant l'invasion des «libérateurs»:
-
- «Dans les journaux de France, je lis les continuels dithyrambes en
- l'honneur des armées balkaniques, principalement de ce peuple bulgare
- qui, tout entier, se rue vers l'ennemi héréditaire avec, à sa tête, le
- pope hirsute. Race contre race, la croix orthodoxe--le plus fanatique
- des emblèmes religieux--la croix contre le croissant, suivant la
- parole du catholique romain Ferdinand de Cobourg.
-
- »Le spectacle est inoubliable pour qui a vu arriver ces théories sans
- fin d'hommes taillés comme à coups de serpe dans un bois rugueux, ces
- lourds soldats coiffés de la casquette moscovite et ce flot, à leur
- suite, de montagnards couverts de peaux de bêtes,--les hordes
- d'Attila,--tous, disant avec fierté: «Là où nous sommes passés,
- l'herbe ne repoussera de cinq années!»
-
- »Oui, on peut leur dédier des dithyrambes, mais ils en ont déjà
- inscrit eux-mêmes sur toutes les sentes de la Macédoine, sur les
- décombres des villages musulmans où ils ont commis les pires horreurs
- et dont les flammes d'incendie s'élèvent encore de toutes parts,
- obscurcissant de leur âcre fumée tous les horizons; ils en ont inscrit
- sur des milliers de cadavres, et sur les visages émaciés des
- vieillards, des femmes, des enfants, les rescapés des massacres, qui
- se traînent jusqu'à Constantinople, ayant semé de morts et
- d'agonisants le long chemin de leur calvaire.»
-
-Il est vrai, le séjour des alliés dans Salonique a quelque peu terni
-leur auréole. Salonique n'est pas un lieu perdu, comme tant de villages
-de l'intérieur, et il y avait là des Français dont les yeux forcément se
-sont ouverts. Les vexations contre un officier de notre marine de guerre
-ont commencé de refroidir l'enthousiasme pour les «libérateurs».
-Ensuite, au lendemain de leur arrivée, les Grecs, pour quelques
-malédictions poussées à leur passage, ont fait feu sur la foule sans
-armes et tué cinq cents personnes (de _la populace turque_, pour
-employer l'heureuse expression de certain reporter). Et puis, tout
-aussitôt, le Consulat de France a été débordé par les justes plaintes de
-nos compatriotes. On connaît, entre autres aventures, celle de cette
-Française, madame Simon, coupable d'avoir donné, sur le pas de sa porte,
-un morceau de pain et un verre d'eau à de pauvres Turcs, et odieusement
-brutalisée, pour ce fait, par un officier grec qui ne craignit pas
-d'arracher à ces affamés l'humble aumône. Voici d'ailleurs ce que
-m'écrit un négociant français de passage à Salonique:
-
- «Guidée par des compatriotes levantins, délateurs infatigables,
- l'armée grecque pénètre, par bandes d'apaches, d'abord chez les
- Juifs,--ils sont ici près de quatre-vingt mille, parlant le français,
- aimant la France,--qu'ils accusent de les empoisonner! Là, ils font
- sortir les hommes des maisons, les ligotent, les frappent, les
- massacrent parfois, puis s'en retournent violer les femmes. Ailleurs,
- partout, ils brisent les portes et, baïonnette au canon, se font
- remettre l'argent, même celui du pain des pauvres.
-
- »Ce sont encore les inoffensifs citadins qu'on fouille en pleine rue;
- les malheureux soldats ottomans auxquels on enlève leurs derniers
- centimes, leur montre et jusqu'à leurs vêtements. C'est un major turc
- qu'on dépouille et qu'on soufflette; un autre officier qu'on veut
- forcer à embrasser le drapeau hellène; des prisonniers laissés à la
- pluie, dans la boue, sans pain et implorant un peu d'eau pour apaiser
- leur fièvre: «Sou! Sou!» (De l'eau! De l'eau!) et qu'on repousse à
- coups de crosse.»
-
-Et les officiers français du _Bruix_ étaient là, qui ont vu des soldats
-serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs...
-
-De ces prouesses, nos journaux ont cependant l'air enfin de s'émouvoir.
-Oui, il eût mieux valu, pour le bon renom des nouveaux Croisés, que tout
-continuât de se passer en catimini, au fin fond des provinces; la
-légende de leur mansuétude se serait mieux conservée.
-
- *
-
- * *
-
-Somme toute, si les Turcs ont commis des excès parfois, _le moins_ qu'on
-puisse dire des alliés, c'est qu'ils en ont commis tout autant et qu'il
-est plus difficile de leur accorder le bénéfice des circonstances
-atténuantes. Ces peuples, qui s'exécraient depuis des siècles, se sont
-fait la guerre comme au Moyen âge, avec cette différence qu'ils
-disposaient d'armes infiniment plus meurtrières.
-
-Eh! le Moyen âge avait du bon; la Croix rouge ni le Croissant rouge ne
-fonctionnaient encore; on ne ramassait pas les blessés pour prolonger, à
-force de soins maternels, leurs pauvres existences mutilées; mais on
-blessait tellement moins! On ignorait en ce temps-là nos armes qui
-fauchent cent hommes par seconde, et les pires guerres d'alors ne
-donnaient pas le vingtième des cadavres qui gisent à cette heure sur les
-champs de la Thrace. Je ne vois donc vraiment pas qu'il y ait tant lieu
-de crier hurrah pour «la civilisation et le progrès».
-
-A propos de ces nouvelles machines à tuer, j'ai dû m'expliquer mal, dans
-une précédente lettre, puisque des gens de bonne foi en ont pu conclure
-que je prêchais l'antimilitarisme. Mon Dieu! par quel manque absolu de
-logique, par quel monstrueux contresens peut-on bien passer, de
-l'horreur pour la guerre moderne, à la déconsidération et à la haine
-pour ces hommes, de plus en plus sublimes, qui sont obligés de la faire?
-Mais, à mesure que les batailles, les inévitables batailles tournent
-davantage à la boucherie rouge, est-ce que le respect, au contraire, ne
-devrait pas grandir pour ceux qui ont le devoir de les affronter? Aux
-plus humbles de nos soldats, donnons des musiques, donnons des dorures
-et des plumets, tout ce qui pourra exalter leur jeune enthousiasme et
-les parer mieux pour la belle mort; que la foule au passage s'incline,
-les salue comme les plus nobles des enfants de France, que tous les
-suivent des yeux avec des larmes, et que les jeunes filles leur jettent
-des fleurs!... Voilà mon antimilitarisme cette fois nettement étalé...
-Oh! oui, ayons-en pour nous-mêmes, des machines qui tuent vite, qui
-tuent par monceaux, et tâchons que ce soient les nôtres les plus
-diaboliques; il le faut bien, hélas! puisque nous sommes la proie
-désignée aux peuples d'à côté, qui, tous les jours, inventent contre
-nous quelque nouvel arrosage à la mitraille. Mais gardons très
-jalousement nos hideux secrets, car, où le crime et le dégoût
-commencent, c'est lorsque dans un but de lucre, «pour faire marcher
-l'industrie française», nous les vendons à des étrangers, préparant
-ainsi des tueries qui ne nous sont pas nécessaires.
-
- * * * * *
-
-_P.-S._--Avant de terminer, je tiens à faire amende honorable, sincère
-et spontanée aux Arméniens, du moins en ce qui concerne leur attitude
-dans les rangs de l'armée ottomane. Ce n'est certes pas à cause des
-protestations qu'ils ont insérées, à coups de pièces d'or, dans la
-presse de Constantinople; non, mais j'ai pour amis des officiers turcs;
-j'ai su par eux, à n'en pas douter, que mes renseignements de la
-première heure étaient exagérés, et que, malgré bon nombre de désertions
-préalables, les Arméniens placés sous leurs ordres s'étaient conduits
-avec courage. Donc, je suis heureux de pouvoir retirer sans
-arrière-pensée ce que j'avais dit à ce sujet et je m'en excuse.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le chapitre précédent contient, à la page 90, trois lignes qui ont fait
-couler beaucoup d'encre:
-
-«Et les officiers français du _Bruix_ étaient là, qui ont vu des soldats
-serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs...»
-
-Ces trois lignes, je les avais trouvées telles quelles dans un grand
-journal parisien, où, deux mois auparavant, elles paraissaient sans
-donner lieu à aucune objection de la part de personne, et je les avais
-admises en toute confiance, parce qu'elles venaient d'un officier dont
-la parole pour moi ne fait pas doute; elles étaient du reste les
-_seules_ que je n'avais pas cru nécessaire de vérifier.
-
-Mais, dès qu'elles reparurent signées de mon nom, le commandant du
-_Bruix_, interrogé _diplomatiquement_ par le gouverneur de Salonique,
-prince Nicolas de Grèce, crut devoir lui adresser la réponse suivante,
-qui fut insérée à grand fracas dans d'innombrables journaux:
-
- Salonique, 4 février.
-
- «Altesse,
-
- »En réponse à la communication verbale que le commandant Vachopoulo,
- chef de votre état-major, m'a présentée aujourd'hui de votre part,
- j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Altesse Royale le
- résultat de mes recherches. J'ai réuni tous les officiers de
- l'état-major du _Bruix_ et leur ai lu l'affirmation qui nous est
- prêtée dans le livre intitulé la _Turquie agonisante_, de notre
- concitoyen le capitaine de vaisseau en retraite Julien Viaud (Pierre
- Loti), que les officiers français du _Bruix_ étaient là qui ont vu des
- soldats serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs. Tous
- ont été unanimes à déclarer que cette affirmation est purement
- gratuite et que rien ni dans leurs paroles, ni dans leurs écrits,
- n'autorise l'auteur à les prendre à témoin de faits de cette nature
- qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de constater.
-
- »Je rends compte au ministre de la Marine de la façon dont nous avons
- été mis en cause à notre insu et lui demande de vouloir bien faire
- prier l'auteur de la _Turquie agonisante_ de supprimer cette
- affirmation, contraire à la vérité.
-
- »Je prie Votre Altesse Royale de vouloir agréer l'hommage de mes
- sentiments les plus respectueux.--DELAGE.»
-
-La forme brutale de ce démenti donné à un camarade serait plus
-compréhensible si le commandant du _Bruix_ n'avait rien trouvé à redire
-dans la conduite des alliés envers les vaincus,--et tel n'était pas le
-cas, ainsi qu'on en va juger.
-
-Aussitôt, joie et explosion d'injures contre moi dans certaine presse:
-«Voyez, voyez ce que vaut sa documentation!» Et de pauvres petits
-journaux levantins, exultant de ce qu'il se trouvait enfin un officier
-français _ayant l'air_ de démentir les atrocités des libérateurs,
-vomirent sur mon nom les pires immondices.
-
-Alors le lieutenant de vaisseau, de qui je tenais l'affirmation
-incriminée, vint loyalement et courageusement dégager ma responsabilité
-en publiant la belle lettre suivante:
-
- «M. Pierre Loti, répondant au démenti infligé par le commandant du
- _Bruix_ à propos des atrocités commises à Salonique par les troupes
- orthodoxes, déclare, en des termes dont je suis très touché, que cette
- information lui est venue d'un officier français, dont la parole pour
- lui ne fait pas de doute. Je suis cet officier,--moi, Claude
- Farrère,--c'est moi qui ai fourni l'information et je m'empresse
- d'apporter mon témoignage. C'est moi qui, bien avant M. Pierre Loti,
- ai publié à diverses reprises le fait, en indiquant d'ailleurs les
- références que j'en avais, le tout sans qu'un seul démenti m'ait été,
- jusqu'à ce jour, opposé.
-
- »Voici, d'ailleurs, exactement, un passage que j'ai relevé dans la
- lettre,--lettre non _diplomatique_ celle-ci, mais tout intime,--qu'un
- officier de notre marine, embarqué sur un croiseur du Levant (autre
- que le _Bruix_), adressait à sa femme en date du 6 décembre 1912.
- Cette lettre n'est plus entre mes mains, mais j'ai eu la précaution de
- la faire lire à vingt témoins qu'on ne récusera pas: MM. Letellier,
- directeur du _Journal_; Lepage, secrétaire général du _Journal_; A.
- Meyer, directeur du _Gaulois_; P. de Cassagnac, directeur de
- l'_Autorité_; et beaucoup d'autres...
-
- »Le passage en question était ainsi conçu:
-
- «_Les télégrammes du commandant du _Bruix_ sont ceux d'un homme qui
- voit les choses comme elles sont. Il ne mâche pas les mots et ce qu'il
- raconte est épouvantable. On pille, on brûle, on tue, partout._
-
- »_Les réguliers grecs et bulgares, eux, crèvent les yeux à leurs
- prisonniers, affirme-t-on ici, à 4.000 prisonniers, paraît-il!_»
-
- »Je ne puis nommer l'officier qui a signé ces phrases. Mais je
- garantis son honneur sur le mien. Plusieurs témoins dont j'ai fourni
- les noms le connaissent d'ailleurs, et savent le crédit qu'on peut
- donner à une affirmation de sa bouche.
-
- »Cette lettre ne dit pas, je le reconnais, que c'est le commandant du
- _Bruix_ qui a vu crever des yeux, ainsi que votre rédacteur,--en toute
- bonne foi, j'en suis convaincu,--a commis l'erreur de l'imprimer
- formellement sous ma signature, dans l'article que M. Pierre Loti n'a
- fait que reproduire. Et le démenti _diplomatique_, qui nous est
- infligé avec tant d'éclat, se spécialise prudemment sur cette question
- de détail: les yeux crevés. Les atrocités signalées par le commandant
- du _Bruix_ étaient autres que celles-là, voilà tout. «_On pille, on
- brûle, on tue!..._» Pillage, incendie, massacre, n'est-ce pas déjà
- bien? Et c'est une phrase au moins que personne ne pourrait loyalement
- démentir.
-
- »Pour ce qui est des yeux crevés, si l'on tient particulièrement à ce
- genre d'horreur, des témoins qui ne se récuseront pas sont légion en
- Orient, ainsi que pour les nez coupés, les lèvres et les oreilles
- coupées. Les massacres et les atrocités balkaniques ne sont plus
- discutables, de bonne foi; les journaux étrangers en sont remplis et,
- seule, la presse française a accepté le mot d'ordre du silence. Le but
- de cette lettre n'est donc pas de les affirmer, ce serait superflu,
- mais seulement d'établir que le _Bruix_ n'a pas manqué non plus d'en
- avoir connaissance.
-
- »Quant à M. Pierre Loti, que dire des obstinés qui, après mon
- témoignage, continueraient à l'injurier pour l'incident du _Bruix_, et
- à nier que son livre soit un livre loyal dont chaque affirmation
- repose sur un document précis ou sur la parole d'un homme d'honneur?»
-
-Eh bien, parmi tant de journaux qui avaient publié le _démenti_ avec
-tant d'éclat, il ne s'en est pas trouvé un seul pour insérer
-l'explication, le _démenti moral du démenti_!...
-
-
-
-
-V
-
-
-28 décembre 1912.
-
-Et quand même les Turcs auraient commis, pendant cette guerre, tous les
-méfaits que, malgré mille témoignages autorisés, on leur prête si
-obstinément, serait-ce à nous de les accabler avec tant de haine?
-Avons-nous oublié que la France est du nombre des nations qui, au début
-des hostilités, leur avaient solennellement garanti l'intégrité de leur
-territoire, et qui, en arrêtant ainsi par de fausses promesses leurs
-préparatifs militaires, ont trop contribué à leur désastre[4]? Comment
-ne pas s'indigner de ce déchaînement d'injures dans la presse française,
-qui leur fut jadis favorable et les eût encensés en cas de réussite?
-Tout au plus était-ce à attendre de certains journaux ultra-sectaires
-qui pour un peu exalteraient encore la Saint-Barthélemy ou les
-Dragonnades, et qui, par une misérable déformation de l'enseignement du
-Christ, admettent que l'on aille imposer la croix à coups de
-mitraille.--Ce qu'il y a d'incohérent du reste, et d'absurde, c'est
-qu'en Turquie ces mêmes catholiques romains n'ont pas de pires ennemis
-que les orthodoxes et s'entendent cent fois mieux avec les Turcs. Ils
-doivent bien rire, les popes de l'exarchat bulgare, rire dans leur barbe
-mal tenue, en voyant nos cléricaux chanter leur victoire! Mais ils ont
-la haine acharnée des papistes, ces gens-là, comment ne le sait-on pas
-en France? Il suffit d'ailleurs de relire un peu l'histoire
-contemporaine pour en trouver partout les preuves matérielles. En Terre
-Sainte, n'est-ce pas la police turque qui protège le clergé français
-contre les attaques à main armée des moines et du clergé orthodoxes?
-A-t-on oublié que, même de nos jours, en 1873, trois cents moines grecs
-armés en brigands vinrent envahir la sainte grotte de Bethléem, blesser
-les Franciscains qui y priaient, saccager et piller le sanctuaire,
-arracher jusqu'aux plaques de marbre qui couvraient la crèche? En 1899,
-dans cette même église, un fanatique grec tua le sacristain et tira à
-coups de revolver contre les religieux français qui passaient en
-procession. En 1901, au seuil du Saint-Sépulcre, des moines grecs
-attaquèrent avec préméditation les religieux franciscains et eurent le
-temps d'en blesser grièvement une quinzaine avant que la police turque
-fût venue à leur secours. Hier, en 1907, les Grecs de Constantinople
-n'ont-ils pas mené une abominable campagne contre nos Lazaristes qui
-dirigent à Galata le grand collège de Saint-Benoist... Et de tels
-exemples fourmillent, on en citerait à ne plus finir. Qu'on le sache
-bien, du jour où l'intolérante croix bulgare aura remplacé le croissant,
-tous nos religieux et nos religieuses n'auront plus qu'à fermer les
-milliers d'établissements d'éducation qu'ils dirigent si librement
-là-bas.
-
- [4] On sait que, sur la foi de ces fallacieuses promesses, la Turquie
- avait consenti, peu avant la déclaration de la guerre, à congédier
- toute une classe de ses soldats; ainsi surprise, elle se vit obligée
- d'envoyer au feu, pour les premiers jours si décisifs, de jeunes
- recrues que l'on n'avait pas eu le temps d'exercer, et des
- chrétiens, bulgares ou grecs, incorporés depuis la Constitution,
- qui, bien entendu, se battirent mal contre leurs frères.
-
-Enfin, malgré tout, que certains outranciers du catholicisme se soient
-laissé prendre à ce mot de «croisade», lancé avec tant d'audacieuse
-adresse par Ferdinand de Cobourg, je le comprends encore; mais les
-autres, qui sont insensibles à toute idée cultuelle et n'ont même pas
-l'excuse d'être aveuglés par le fanatisme, pourquoi insultent-ils,
-ceux-là aussi? Est-ce que la détresse des vaincus, est-ce que les cent
-mille cadavres qui jonchent encore la terre ne commandent pas au moins
-un peu de respect? Si les Turcs ont été coupables, ce n'est pas contre
-nous; ne serait-il pas plus décent de faire au moins silence devant leur
-agonie? Comment ose-t-on, en présence du charnier d'Hademkeui, aller
-jusqu'à la raillerie, jusqu'à la basse et immonde caricature! De piètres
-barbouilleurs composent des images où l'on voit le Khalife et même le
-Prophète en de bouffonnes attitudes. Des écrivassiers (qui n'ont jamais
-mis le pied en Turquie, bien entendu) profitent de la lugubre actualité,
-pour expectorer des romans (de «_grands romans historiques_», s'il vous
-plaît) qui s'appellent les «_Tigres du Bosphore_», ou les «_Monstres de
-Stamboul_». Dernièrement un petit télégraphiste parisien, au service de
-la Bulgarie, ayant intercepté les ondes hertziennes, qui allaient de
-Stamboul vers la malheureuse et héroïque Andrinople demander des
-nouvelles, répondit à la question par le mot de Cambronne, et il se
-trouva un reporter de grand journal pour déclarer cela «très énergique
-et très français»!--A quel degré de basse muflerie sommes-nous donc
-tombés...
-
-Ils ne se figurent pas, ces insulteurs de vaincus, l'étonnement
-douloureux, la haute déception sur l'âme française qu'ils sèment en pays
-d'Islam. A ce sujet, deux lettres, parmi tant d'autres, m'ont paru
-caractéristiques, et j'en citerai des passages.
-
-D'abord celle-ci, qui est signée: «Un groupe de jeunes filles
-musulmanes.»
-
- «Comme nous sommes heureuses de voir qu'il y a dans cette Europe si
- réaliste et si perfide un coeur qui a pitié de nous!
-
- »Après la crise terrible que nous venons de traverser, l'Orient se
- fermera encore plus à cette fameuse civilisation que l'on veut lui
- inoculer et que, jusqu'à ce moment, il désirait sans trop la
- connaître. Plus que jamais le Turc se replongera dans le passé, dans
- ce passé si doux et si beau où le rêve--mot qui n'a plus de
- signification chez vous--était toute sa vie...
-
- »La plupart des grands diplomates prétendent que cette guerre ouvre
- une ère nouvelle. Oui, ceci est très vrai, l'année qui s'écoule a
- emporté toutes nos illusions sur les nations européennes et surtout
- sur la France qui nous était la plus chère. Rien ne reste de ce
- sentiment d'admiration que, dans notre puérilité, nous avions pour vos
- grands mots, vos grandes actions et vos grands principes. Vos mots
- sont vides, vos actes intéressés, et vos principes stériles, il suffit
- d'un coup de vent que souffle _l'intérêt_ pour briser tout cela.
-
- »Le mot «européen» signifiait jadis pour nous «supérieur». Mais nous
- la jugeons actuellement, la supériorité de l'Europe: elle s'affirme à
- coups de canon et par des injustices. Vous qui nous connaissez si
- bien, dites-nous, est-ce que nous méritions un tel châtiment?»
-
-La seconde lettre émane du grand chef des derviches, tourneurs et
-autres.--Je souris en songeant que, pour le public français documenté si
-à rebours sur les choses turques, un chef de derviches doit représenter
-une espèce de sorcier aux trois quarts sauvage, avec naturellement un
-croissant énorme planté au-dessus de la tête. Et c'est au contraire,
-sous un simple bonnet de feutre, un religieux calme et doux, d'une
-distinction exquise et d'une haute culture littéraire qui parle très
-purement notre langue, ainsi qu'on en pourra juger par ce textuel
-passage:
-
- «La France s'était faite jusqu'ici la protectrice des vaincus; c'était
- là pour nous, peuple de l'Orient, son plus beau titre de gloire; en
- elle brillait cet idéal qui nous attirait tous; voilà pourquoi nous
- étions si avides de nous initier à sa langue, à sa littérature, à sa
- civilisation. Aujourd'hui elle abandonne ses traditions généreuses.
- Les journaux semblent prendre à tâche de tourner l'opinion publique
- contre nous, et c'est à peine si quelques âmes plus directement
- averties s'indignent de tant d'injustice, etc.
-
- »_Signé_: DERVICHE HADJI SELAHEDDIN.»
-
-En effet, on nous aimait encore en Turquie, par une tradition ancestrale
-remontant à beaucoup d'années et toujours très solide. Le dicton,--qui
-n'est plus vrai aujourd'hui, hélas!--le vieux dicton: «La Méditerranée
-est un lac français» se justifiait encore dans cette seule partie du
-Levant. Malgré l'infiltration allemande, militaire et commerciale, ce
-qui venait de France, coutumes, langages, beaux-arts, avait gardé là-bas
-une sorte de charme supérieur qui ne se comparait à aucun autre. Le tort
-d'avoir commandé en Allemagne les nouvelles machines à tuer, nous ne
-saurions le reprocher qu'au gouvernement, et la nation n'en est pas
-responsable; dans tous les cas, cela ne constituerait qu'un épisode, en
-désaccord avec quatre siècles de fidélité. Oui, jusqu'à la déception
-morale, si profonde, que nous venons de leur causer en les insultant,
-les Turcs nous aimaient, et nous voyaient toujours sur notre piédestal
-d'autrefois; pour eux nous représentions encore la pensée noble et
-chaleureuse, l'essor vers l'idéal, la générosité, l'élégance. Et puis
-ils se figuraient que nous les aimions aussi, et c'est du côté de la
-France qu'ils s'étaient habitués à tourner leurs regards, aux heures
-néfastes, pour y trouver sinon du secours matériel, au moins de la
-sympathie et du réconfort. L'ironie, les injures ont glacé tout cela,
-portant un préjudice sans remède à notre influence séculaire en Orient.
-
-Cependant qu'ils sachent bien, les pauvres vaincus, qu'il leur reste
-l'estime et l'affection des Français qui ont habité parmi eux,--et
-ceux-là seuls valent qu'on les écoute. Je reçois tant et tant de lettres
-qui viennent spontanément l'affirmer, cette estime, lettres de
-diplomates, de religieux, de négociants dont la vie s'est écoulée en
-Turquie; tous m'écrivent: défendez, continuez de défendre ce peuple
-foncièrement loyal, tolérant et bon.
-
-J'ai bien dit: tolérant, car le peuple turc n'a cessé de l'être depuis
-son entrée en Europe; il pourrait sur ce point être cité en exemple à
-celui de France, qui persécutait si cruellement jadis au nom du
-catholicisme et qui aujourd'hui, au nom de la libre-pensée, persécute
-jusqu'aux humbles petites Soeurs amies des malades et des pauvres. Non
-seulement, au début des temps modernes, les Turcs ont recueilli tous les
-malheureux juifs chassés d'Espagne; mais, dès leur arrivée d'Asie,
-n'ont-ils pas laissé la liberté religieuse à tous les vaincus?
-Lorsqu'ils ont massacré, dans la suite, lorsqu'ils ont terni leur
-histoire de ces taches lamentables, ce n'est pas à cause de la croix;
-c'est par des sursauts d'une haine, trop justifiée hélas! contre ceux
-qui dans leur pays se réclament du Christ. La croix, mais les musulmans
-de Stamboul l'avaient arborée, cousue sur leur poitrine, aux premiers
-jours de la Constitution, pour mieux fraterniser avec leurs sujets
-chrétiens! Sous leur joug, les peuples de la Macédoine, hier encore,
-avaient leurs églises, leurs écoles, parlaient leur langue _sans qu'on
-leur imposât même d'apprendre celle de la Turquie_. L'empereur allemand
-n'en use pas ainsi avec les Alsaciens et les Polonais! Et tout cela sans
-doute eût pu durer sans oppression ni froissement, si les races
-soumises,--dont le désir d'affranchissement est du reste trop légitime
-et trop noble pour être discuté,--s'étaient montrées moins fanatiques et
-moins brutales. Mais les Macédoniens avaient leurs brigands et leurs
-bombes, les Bulgares avaient leurs «comitadjis» dont les atrocités ne se
-comptent plus. Quant aux paysans monténégrins, on ne connaît pas assez
-leur touchante coutume de couper le nez à leurs voisins musulmans, quand
-ils peuvent en attraper quelques-uns au cours de leurs continuelles
-escarmouches, et j'ai vu de mes yeux, près de cette turbulente
-frontière, quantité de pauvres Turcs dont le visage était ainsi
-chrétiennement mutilé...
-
-Eh! oui, j'essaie bien de défendre l'Islam, comme on m'en prie de tant
-de côtés. Mais ma voix est couverte par les mille clameurs de tous ceux
-qui ne savent pas et qu'abusent les calomnies salariées, les absurdes
-légendes. C'est surtout par ignorance qu'ils insultent, par stupéfiante
-ignorance des choses de là-bas. Et puis ils confondent la nation avec
-son gouvernement,--qui n'est pas défendable, non plus que son
-administration et son intendance. Et ils vont même jusqu'à confondre les
-vrais Turcs avec ce ramassis d'aigrefins de toutes les races balkaniques
-ou levantines, qui se coiffent d'un fez pour venir vivre chez eux en
-parasites rongeurs, rongeurs jusqu'à l'os, et dont les déprédations ou
-l'usure, ruinant des villages entiers, excuseraient presque les pires
-vengeances des rudes et probes laboureurs d'Anatolie, à la fin
-révoltés...
-
-Il est étrange aussi de voir qu'un côté pratique de la question d'Orient
-échappe à la masse de nos compatriotes, en ce moment prosternés devant
-les vainqueurs. Mais nous avons en Turquie deux milliards et demi de
-capitaux qui fructifient depuis des années,--fructifient plutôt trop,
-oserais-je dire;--que deviendra cet argent de notre épargne, aux mains
-des envahisseurs?
-
-Et puis surtout nous avons nos écoles, laïques ou confessionnelles, qui
-comportent en moyenne cent dix mille élèves parlant correctement notre
-langue. Quand la péninsule balkanique deviendra bulgare ou grecque, ce
-sera fermé, tout cela, fini; en même temps disparaîtra l'enseignement du
-français dans toutes ces écoles musulmanes secondaires où il est
-obligatoire. Hélas! il y aura donc bientôt sur terre encore un pays de
-plus où s'éteindra peu à peu le cher langage de notre patrie!
-
-
-
-
-VI
-
-LES PALADINS
-
-
-6 janvier 1913.
-
-Une image de journal me tombe sous les yeux; elle représente les quatre
-rois alliés, à cheval, «prêts à reprendre les hostilités». Les voilà
-donc, ces quatre paladins, qui, derrière leurs armées, dans des ornières
-de boue sanglante et des ruisseaux rouges, s'avancent au nom du Christ!
-
-En tête, il y a Ferdinand de Bulgarie, celui qui sut le plus bruyamment
-jouer de la croix, qui en joua comme d'une grosse caisse pour entraîner
-à sa suite le troupeau des sectaires ou des naïfs. Son profil de vautour
-est connu, et aussi l'éclair féroce de ses tout petits yeux de tapir,
-percés comme à la vrille sous les plis des peaux retombantes. On sait le
-passé de ce Cobourg, si plein de morgue dans la vie privée en même temps
-que si cruel, qui fit enfermer cinq ans,--cherchez pourquoi!...--sa
-belle-soeur, la malheureuse princesse Louise de Cobourg, et rendit
-martyre sa première femme, la princesse Maria-Luisa de Parme, dont le
-fantôme plaintif nous en apprendrait long, s'il était possible de
-l'évoquer; hautain et cruel dans la vie privée, oui, mais peureux au
-début, sur son petit trône de fortune, s'en remettant à Stambouloff du
-soin de faire exécuter les gêneurs, passant même la frontière par
-prudence les jours d'exécution, jusqu'au moment où Stambouloff, devenu
-gêneur à son tour, fut assassiné à souhait par une main trop
-mystérieuse.
-
-Derrière lui se dessine la figure aiguë et mauvaise de Pierre
-Karageorgévitch, qui monta sur le trône par l'horrible assassinat du roi
-Alexandre et de sa femme; on sait en outre qu'il est père d'un précoce
-criminel, qui, tout enfant, exerça contre un domestique son instinct du
-meurtre.
-
-Ensuite, vient le roitelet de Monténégro, qui, très pratique celui-là,
-eut l'ingénieuse idée d'organiser, au moment de la déclaration de
-guerre, un syndicat de baissiers à la Bourse, présidé par son fils, avec
-liquidation, il va sans dire, la veille même des premières
-hostilités.--Tel est ce pur trio des chevaliers de Jésus!
-
-Et enfin, à peine visible au lointain de l'image, paraît le roi de
-Grèce, qui semble étonné et honteux de chevaucher en leur compagnie.
-
-Le jour tout de même commence à se faire peu à peu sur cette croisade, à
-laquelle la croix n'a rien à voir, et sur les procédés des vainqueurs
-envers les vaincus. Malgré les dithyrambes de la presse salariée, malgré
-la censure rigoureuse coupant des passages entiers dans les rapports des
-correspondants de guerre, la vérité éclatera bientôt. Il se confirme que
-les atrocités et les tueries des alliés dépassent encore de beaucoup ce
-que j'indiquais dernièrement; à Salonique en particulier, où il y eut
-trois jours de viols et de massacres, les témoins irréfutables sont
-légion. Les raffinements du genre ne manquèrent pas non plus; et il est
-avéré que des prisonniers turcs, soldats ou officiers, furent renvoyés
-_vivants_,--mais sans nez, sans lèvres, sans paupières, le tout coupé
-avec des cisailles!...
-
-Et je ne résiste pas à citer _in extenso_, malgré son exaltation, cette
-lettre d'un diplomate français, hautement respectable et digne de foi,
-qui est très documenté, ayant habité dix ans la Macédoine.
-
- «Constantinople, le 25 décembre 1912.
-
- »_A Monsieur Pierre Loti._
-
- »Les Turcs massacrent! Aujourd'hui, crions plutôt: les Turcs sont
- massacrés! Oui, ils sont massacrés; leurs blessés sont horriblement
- mutilés; leurs femmes sont violées, leurs quartiers sont incendiés et
- pillés. Par qui? par des bandes de ces soldats sauvages qui ont exercé
- depuis dix ans leur métier de massacreurs en Macédoine. Et ces
- horreurs, au nom de quel principe élevé sont-elles commises? au nom de
- la civilisation, de la justice et de la liberté. Et l'Europe tout
- entière, dont la bouche est farcie de ces grands mots, applaudit
- joyeusement ceux qui commettent tant d'abominations. Oh! dérision!
- Quelle honte!
-
- »C'est au nom de la croix, s'écrie le roi Ferdinand. Mais de quelle
- croix parle-t-il? Ce n'est certes pas de la croix catholique dont il a
- fait abjurer à son fils la religion. Il ne peut pas non plus parler de
- la croix orthodoxe dont son peuple est séparé; ce ne peut être qu'au
- nom de la croix bulgare exarchiste, au nom de cette croix qui a mis à
- feu et à sang toutes les villes et tous les villages habités par les
- autres races chrétiennes de la Turquie d'Europe, au nom de cette croix
- qui, demain, si le Turc est chassé en Asie, massacrera, pillera,
- tyrannisera les populations grecques, comme elle l'a fait en 1907.
-
- »On parle volontiers des massacres des Turcs ordonnés par un seul
- homme, par Abdul-Hamid, mais on passe sous silence les massacres plus
- récents encore, organisés et exécutés en Macédoine et en Bulgarie même
- par l'élite de la population bulgare.
-
- »Pour calomnier, le Bulgare trouve des appuis partout. Le Turc, par sa
- résignation et parce qu'il ne sait pas ou plutôt ne daigne pas se
- défendre, supporte en silence toutes ces ignominies.
-
- »Vous faites appel à la pitié, vous demandez grâce pour les vaincus.
- Mais y a-t-il des sentiments de pitié en Europe? Y a-t-il encore de la
- noblesse, de la générosité? Quand on voit des gens qui du fond de leur
- bureau ne savent plus manier leur plume que pour insulter des vaincus,
- on a le droit de penser que c'est le règne de la lâcheté qui désormais
- domine notre Société. Où est la noble épée de France qui toujours sut
- se dresser pour protéger le faible? Est-ce en vain que nos soldats ont
- versé leur sang en Crimée? Leurs cendres, qui reposent au cimetière
- latin de Péra où, tous les ans, les Turcs se font un devoir de venir
- rendre hommage à nos braves, crient à leurs camarades de France:
- «Levez-vous! venez défendre nos restes que des barbares viendront
- fouler aux pieds sans respect. Venez protéger la cornette de nos
- soeurs, l'habit de nos religieux, l'oeuvre de nos instituteurs, les
- usines de nos ingénieurs, les maisons de nos commerçants et de nos
- fonctionnaires. Venez protéger les catholiques que le nationalisme et
- le fanatisme des Bulgares menacent d'étouffer dans cette terre qui fut
- hospitalière aux Français depuis que le grand Sultan règne, sur cette
- terre où il est permis à des centaines de milliers d'hommes de
- chanter: «_Domine salvam fac Galliarum Gentem._» (Protégez, Seigneur,
- la nation des Gaules.) Venez, accourez à l'appel de tant de Français!
- Que ne pouvons-nous ressusciter pour verser une deuxième fois notre
- sang pour la France d'Orient, qui est en partie notre oeuvre! Que du
- moins le souvenir de nos cendres vous inspire! Et, s'il ne vous est
- pas permis de tirer votre épée pour défendre une noble cause et les
- intérêts de la France d'Orient, au nom de l'honneur, ne permettez pas
- qu'on insulte des vaincus! Des vaincus qui furent nos amis depuis cinq
- siècles!»
-
- »Ces vaincus ont héroïquement succombé. Ils avaient non seulement les
- armées de quatre États à combattre, mais des ennemis plus terribles
- encore: la faim, le manque de munitions, le désordre dans tous les
- rouages de l'armée. Aucun soldat au monde, aucun, entendez-vous,
- n'aurait été capable de supporter tant d'affreuses misères. Les
- pillages, les massacres auxquels d'autres soldats n'auraient pas
- manqué de se livrer, dans des circonstances identiques, le soldat turc
- a pu les éviter généralement et parfois avec une sublime abnégation.
- Aujourd'hui l'erreur a triomphé, mais demain la vérité sera connue;
- des voix s'élèvent déjà pour crier tout haut à l'injustice. Vous avez
- l'honneur d'avoir le premier protesté contre la veulerie d'une Europe
- à laquelle, j'espère, la France enfin éclairée refusera désormais de
- s'adjoindre. Vous avez raison de dire qu'il n'est pas un Français de
- sens et de coeur, ayant vécu parmi les Turcs, qui ne s'associe
- ardemment à l'hommage que vous leur rendez.
-
- »XXX.»
-
- *
-
- * *
-
-Pauvres Turcs! Les voici reniés même par les Juifs de Salonique; après
-l'ère de liberté et de paix dont ces réfugiés d'Espagne viennent de
-jouir sous la domination des Osmanlis et après les atrocités que les
-«libérateurs» leur ont fait endurer, il s'en est trouvé un capable
-d'écrire, à prix d'or évidemment, dans je ne sais quelle petite feuille
-levantine, qu'il y aurait avantage et honneur pour eux tous à être enfin
-gouvernés par un peuple «vraiment civilisé»! Ce serait à mourir de rire,
-si ce n'était si bas et pitoyable. Je crois tout de même et j'espère que
-ce Juif-là doit être exceptionnel[5].
-
- [5] Il était exceptionnel, en effet, ce triste juif salarié. Je
- constate à l'honneur de ses coreligionnaires que tous sont restés
- fidèles de coeur à la Turquie.
-
-Pauvres Turcs! En ce moment où fonctionne la conférence de Londres, les
-attaques de la presse ont pris une petite forme narquoise, plus
-insultante encore. On s'amuse de leurs «moyens dilatoires» et on
-glorifie l'angélique patience des alliés. Moyens dilatoires! Mon Dieu,
-est-ce que tous les moyens ne sont pas bons, dans la détresse où les
-voilà tombés, par la fourberie des grandes nations chrétiennes!
-
-Et il se trouve des journaux pour annoncer, sans la moindre indignation,
-que l'Europe,--cette Europe qui leur a menti de la façon la plus
-éhontée, cette Europe qui leur avait garanti le statu quo de leurs
-frontières, cette Europe qui, en vertu de ce même statu quo si fameux,
-leur eût interdit tout accroissement de territoire s'ils avaient été
-vainqueurs,--se verra obligée d'exercer sur eux une pression effective
-pour les décider à donner satisfaction aux JUSTES revendications de la
-Bulgarie, en cédant Andrinople! _Justes_, les revendications des
-Bulgares sur cette ville et cette province! C'est-à-dire qu'elles sont
-au contraire de la plus outrageante iniquité! «L'Europe, osent dire les
-alliés pour tenter d'excuser leur impudence, l'Europe doit nous savoir
-gré d'avoir fait halte, pour lui plaire, sur la route de Constantinople
-qui nous était ouverte après la bataille de Lule-Bourgas.» Mais pardon,
-sur cette même route, si facile, à les entendre, ils oublient qu'un
-léger obstacle subsistait pourtant: les lignes de Tchataldja, contre
-lesquelles leur effort est venu se briser, en trois journées
-consécutives de défaites sanglantes.
-
-_Justes_, les prétentions des Bulgares sur Andrinople! Mais d'abord, la
-place ne s'est pas rendue; elle résiste magnifiquement comme jadis notre
-Belfort. Et puis, quand même cette ville, qui se meurt de n'avoir plus
-de pain à manger,--et qui voit passer chaque jour, comme par moquerie,
-sous ses murs et sur son propre chemin de fer, les wagons pleins de
-vivres envoyés à l'ennemi,--quand même elle tomberait, épuisée par la
-faim, est-ce que, pour la laisser à la Turquie, les pressions les plus
-effectives ne devraient pas s'exercer au contraire sur la Bulgarie et
-sur l'ambition forcenée de son prince de hasard? Les Puissances, pour
-colorer leur complicité parjure dans les spoliations de l'empire
-ottoman, se sont appuyées sur le principe, très soutenable d'ailleurs,
-du groupement des nationalités et des races. Eh! bien, non seulement
-Andrinople est l'ancienne capitale sacrée des Turcs, pleine de leurs
-souvenirs historiques et des tombeaux de leurs grands morts, mais elle
-est aujourd'hui une ville essentiellement musulmane, où les Bulgares ne
-constituent qu'une infime minorité, et tout le vilayet alentour est
-peuplé de musulmans pour plus des deux tiers.--Il est vrai, cette
-population turque des campagnes à laquelle Ferdinand de Cobourg promet
-sans rire une «situation privilégiée» sous sa domination future, ne sera
-plus bientôt qu'un charnier de cadavres, au train dont marchent les
-incendies et les massacres[6].--Mais enfin, de quel droit en sacrifier
-les vaillants débris? Quelle étiquette humanitaire trouvera-t-on bien,
-pour faire passer ce vol d'une province, d'une province que la justice
-et le bon sens rattachent à la Turquie? Comment ne pas bondir de dégoût
-devant ces pressions effectives à exercer sur la Porte! Puisse au moins
-la France s'écoeurer devant une telle besogne et refuser d'y prendre
-part! Puisse une telle tache être épargnée à notre histoire nationale,
-qui jusqu'ici n'en avait jamais connu de pareille!
-
- [6] Les massacres, malgré l'armistice, à l'heure où j'écris,
- continuent encore dans le vilayet d'Andrinople! On sait aussi qu'à
- Salonique viennent d'arriver vingt mille paysans turcs fuyant devant
- les incendies allumés dans leurs villages et _mourant de faim_.
-
-
-
-
-VII
-
-A MONSIEUR LE DIRECTEUR DE _L'HUMANITÉ_
-
-
-Mardi, 28 janvier.
-
-Monsieur le Directeur,
-
-Vous voulez bien me prier de vous donner mon impression sur la nouvelle
-phase de la tragédie turco-bulgare. Comment le refuserais-je à votre
-journal, quand il a eu jusqu'ici l'honneur trop rare de garder
-l'impartialité et de ne pas injurier les vaincus? Mais votre demande
-m'arrive tardivement, car tout ce que ma conscience, tout ce que mon
-indignation m'obligeaient à dire, je l'ai déjà dit,--dans le _Gil Blas_,
-le seul parmi les journaux auxquels je m'étais adressé qui ait eu le
-courage de m'accueillir et de rompre ainsi la conjuration du silence sur
-les atrocités des armées très chrétiennes.
-
-Du reste, au sujet de ces «_pressions suprêmes_» (pour parler comme vous
-par euphémisme) que l'Europe s'apprête à exercer sur la Turquie
-agonisante, je ne saurai rien dire d'aussi juste, d'aussi beau ni
-d'aussi irréfutable que Ahmed Riza et Halil bey, auxquels vous donniez
-dimanche dernier l'hospitalité dans vos colonnes, et en outre j'aurai
-peine à rester, autant qu'eux, résigné et parlementaire.
-
-Par quelle iniquité l'Europe, désireuse d'assurer la paix dont elle a
-tant besoin, adresse-t-elle toujours ses pressions et ses menaces à
-cette malheureuse Turquie aux abois, qui a déjà tant cédé, et jamais aux
-Bulgares qui au contraire n'ont rien cédé jamais, se sentant soutenus
-par un colosse en armes derrière eux, et ne se sont pas départis un
-instant de leur intransigeance ni de leur morgue? Comment ne pas
-s'épouvanter de tout ce qu'il y a de lâche, de la part d'un ensemble de
-nations dites civilisées, à pousser aux dernières limites du désespoir
-un peuple auquel jadis elles avaient tout promis et qui aujourd'hui
-s'adresse à leur justice et à leur pitié? Non seulement le bon droit, le
-bon sens et le principe tant de fois invoqué du groupement des races
-commandent de laisser à la Turquie cette ville héroïque et cette
-province d'Andrinople, qui sont pleines de tombeaux et de souvenirs
-d'Islam et ne sont guère peuplées que de musulmans. Mais il y a encore
-et surtout ceci, qui affole les pauvres Turcs, qui suffirait à rendre
-sublimes leurs entêtements les plus déraisonnables, leurs révoltes les
-plus sanglantes: leurs frères, que l'on veut courber sous la haineuse et
-féroce domination bulgare, que deviendront-ils? En dépit des fausses
-promesses de Ferdinand de Cobourg, les milliers de musulmans, abandonnés
-au delà des nouvelles frontières, qu'auront-ils à attendre, si ce n'est
-la continuation de ces massacres froidement systématiques, de ces
-tueries que l'armistice même n'a pu interrompre et qui auront bientôt
-transformé les campagnes autour d'Andrinople en de vastes champs de la
-mort?--(Je dis cela parce que je le sais, et, malgré la censure
-minutieuse arrêtant les nouvelles, malgré les mensonges de certaine
-presse salariée, le monde entier finira bien aussi par le savoir.)
-
-Avec quelle stupeur douloureuse j'ai vu notre pays, par dévouement aux
-Slaves, s'associer, et même d'une façon militante, à ces «_pressions_»
-inqualifiables!... L'homme éminent qui nous dirige,--et avec tant
-d'intégrité, de bon vouloir et de génie,--se ressaisira sans doute, je
-veux l'espérer, se souviendra des généreuses traditions de la France,
-avant d'aller plus loin dans cette voie qui semble n'être pas la nôtre.
-Mener à outrance l'anéantissement de la Turquie par la cession forcée
-d'Andrinople, ce serait infliger une souillure à notre histoire
-nationale. Et puis ce serait nuire irrémédiablement à nos intérêts,
-donner le coup de mort à notre influence séculaire en Orient, à nos
-milliers de maisons d'éducation, à nos industries si multiples, alors
-que, depuis François Ier, elles florissaient en toute liberté là-bas,
-dans cette Turquie si foncièrement tolérante, qui nous aimait au point
-d'être devenue presque un pays de langue française.
-
-PIERRE LOTI.
-
-
-
-
-VIII
-
-OÙ EST LA FRANCE?
-
-
-15 février 1913.
-
-Notre chère France où donc est-elle, notre généreuse France qui, jadis,
-s'enthousiasmait pour toutes les justes causes, notre France qui, au
-moment de l'inique partage de la Pologne, fut secouée d'un si beau
-frisson de révolte? Elle qui, hier encore, plus que toute autre nation,
-savait s'indigner et protester contre les crimes, la voici, hélas! au
-premier rang de l'impitoyable meute!... Or, cette fois, il ne s'agit
-plus seulement, comme pour la Pologne, de partager et d'asservir; non,
-c'est la destruction même d'une race qui va se perpétrer
-systématiquement, et nous, Français, nous sommes en tête de ceux qui
-poussent à la curée; de tous les gouvernements européens, c'est le nôtre
-qui paraît s'obstiner le plus, sans profit d'ailleurs autant que sans
-raison, contre la victime, pour lui arracher l'impossible, l'outrageante
-et dernière concession: Andrinople, avec les îles!
-
-En vain, tous ceux d'entre nous qui ont habité l'Orient, diplomates,
-religieux, soeurs de charité, ingénieurs, industriels, sans distinction
-_tous ceux qui savent_, jettent un appel d'alarme; personne ne daigne
-les entendre. Ils essaient de protester dans les journaux; partout on
-refuse d'insérer leurs lettres. Alors, beaucoup d'entre eux m'écrivent,
-comme si j'y pouvais quelque chose: «Parlez pour nous, me disent-ils; il
-y a une conjuration de silence, on étouffe la vérité; la presse est
-muselée.» Et en même temps, les pires calomnies s'impriment, se
-rééditent librement contre ce peuple turc qui agonise.
-
-Mon Dieu! que l'on fasse donc une sorte de referendum, de plébiscite, de
-consultation suprême, où seront conviés tous les Français qui vécurent
-en Orient, dans nos établissements d'éducation, dans nos usines, dans
-nos exploitations de voies ferrées, etc. Mais tous viendront affirmer
-qu'ils ont trouvé chez les Turcs bon vouloir, hospitalité, tolérance
-sans borne et probité admirable; chez les Balkaniques, au contraire,
-mauvais procédés, jalousies féroces, brutalités et fourberies. Tous
-parleront comme je parle moi-même, et, parce qu'ils sont légion, on les
-croira peut-être!
-
-Ma plus grande stupeur est de voir l'aberration des catholiques
-français, qui, leurrés par cette impudente bouffonnerie de Ferdinand de
-Cobourg: «La croix contre le croissant», ont pris fait et cause pour
-leurs pires ennemis, les orthodoxes et surtout les farouches
-exarchistes. Mais qu'ils lisent donc un peu l'histoire contemporaine de
-Macédoine, de Thrace et de Syrie! Qu'ils interrogent donc tous leurs
-chefs de missions là-bas, évêques, supérieurs de couvents, abbés ou
-abbesses, avec lesquels je suis en accord complet sur ce point et qui
-diront avec moi: Le danger pour les chrétiens romains, c'est la croix
-grecque et surtout la croix bulgare.
-
-Cette conjuration du silence sur les atrocités balkaniques, la voici
-quand même un peu déjouée; les faits sont là et la vérité commence
-d'éclater partout. On connaît à présent l'horreur des mutilations
-accomplies sur des prisonniers turcs, les tueries en masse de
-vieillards, de femmes et d'enfants, «les mosquées ardentes» où
-flambèrent des fidèles enduits de pétrole, les jeunes filles aux seins
-tranchés. On sait à présent que, là où passèrent les «libérateurs», il
-ne reste guère que des cadavres et des ruines calcinées.
-
-Un grand journal parisien (qui cependant avait daigné insérer l'hommage
-rendu par ses correspondants de guerre à la modération des soldats
-turcs), constatant l'autre jour que les atrocités balkaniques étaient
-désormais indiscutables, exprimait le «regret» (_sic_) qu'elles aient
-créé un courant de pitié depuis Berlin jusqu'à Londres «où l'on est
-toujours si disposé à s'émouvoir». Et ce même journal, pour excuser son
-«regret» stupéfiant, déclarait que ces crimes n'étaient qu'une juste
-réaction, après cinq siècles effroyables en Thrace et en
-Macédoine.--Toujours la légende des Turcs féroces, la légende si
-longuement préparée et si perfidement entretenue par les
-Balkaniques!--Féroces contre qui, s'il vous plaît? Est-ce contre les
-Juifs, auxquels ils ont donné la plus paisible hospitalité depuis quatre
-siècles, alors qu'on les massacrait chez les chrétiens? Est-ce contre
-nous, Français, qui depuis l'époque de la Renaissance avons été
-accueillis par eux avec tant de bon vouloir et de cordialité? Était-ce
-même, au début de leur domination, contre ces orthodoxes ou exarchistes,
-auxquels Mahomet II avait laissé leurs églises, leurs écoles et leur
-langage? Si, dans la suite, ils ont été durs pour ces mêmes sujets
-chrétiens, c'est qu'ils avaient affaire à des races essentiellement
-brutales et meurtrières, qui d'ailleurs ne cessaient de se massacrer
-entre elles. En Macédoine, depuis des siècles, les tueries n'ont jamais
-fait trêve entre chrétiens de confessions ennemies. Or, chaque fois que,
-dans un village, la sanglante bataille éclatait entre Grecs et Bulgares,
-les deux camps s'alliaient ensuite contre les malheureux policiers
-musulmans accourus pour mettre la paix, et tout finissait par l'incendie
-et le pillage des maisons turques d'alentour. Il suffit de lire les
-rapports rédigés par nos compatriotes, les officiers français au service
-de la gendarmerie internationale de Macédoine, pour être édifié sur ces
-tragédies chroniques; tous s'accordent pour en faire tomber la
-responsabilité sur les Bulgares; ils constatent même que, neuf fois sur
-dix, elles étaient organisées par les _comitadjis_, et de préférence
-dans les parages habités par les étrangers,--afin de frapper
-l'imagination de l'Europe, de fomenter sa réprobation unanime contre une
-Turquie aussi incapable d'assurer la paix intérieure, en un mot de
-préparer de longue main ce _tolle_ qui accueille à présent la détresse
-des vaincus. Aujourd'hui, du reste, que l'oeuvre de déconsidération est
-accomplie à souhait, la Bulgarie s'occupe d'arrêter par centaines ses
-comitadjis, dont elle n'a plus besoin et qui pourraient devenir
-compromettants. Oui, la vie était effroyable dans ces farouches
-contrées, je le reconnais; mais elle continuera de l'être, n'en doutons
-pas, après l'extermination des derniers Turcs.
-
-Grecs et Bulgares n'ont cessé de se haïr à mort; malgré leur alliance
-temporaire, attendons l'heure où ils recommenceront de se massacrer
-entre eux, tout en persécutant, bien entendu, les catholiques et surtout
-les pauvres Uniates (orthodoxes ralliés au catholicisme).
-
-Il faut que la bonne foi de ce même grand journal parisien ait été
-surprise, je veux l'espérer, pour qu'il ait publié la lettre d'«un de
-ses abonnés» sur l'apaisement à Salonique. A en croire ce personnage,
-tout se serait passé là-bas le mieux du monde, à part quelques petits
-désordres inévitables qui auraient amené, les premiers jours, «un peu de
-mauvaise humeur» (_sic_). «Un peu de mauvaise humeur» est vraiment une
-trouvaille sans prix! Après trois ou quatre jours de pillages, de viols
-et de tueries, un peu de mauvaise humeur, on en aurait à moins. Quels
-moyens ont employés les envahisseurs pour qu'une telle lettre fût
-écrite, je n'ai pas à le rechercher; mais je crois qu'elle a peu de
-chances de trouver crédit. Trop de témoins étaient là; beaucoup de
-Français et de Françaises, beaucoup de consuls étrangers, les officiers
-et les matelots de notre croiseur, tous ont vu et se sont épouvantés!
-
-Cette même lettre contient une autre perle plus rare. Le signataire,
-pour expliquer cette mauvaise humeur de la colonie européenne à
-Salonique, écrit textuellement: «Et puis, ici, jusqu'à présent, la
-Turquie était, au fond, _res nullius_; les étrangers y avaient une
-situation prépondérante, qui ne saurait se maintenir intacte sous une
-autre domination, quelle qu'elle soit.» Est-il possible de donner un
-démenti aussi catégorique au journal précité, qui affirmait plus haut la
-cruauté du joug musulman? Est-il possible de rendre un hommage, à la
-fois plus complet et plus odieusement ingrat, à tout ce qu'il y a de
-doux et de débonnaire dans la domination turque quand elle n'a pas à
-s'exercer sur des races tout à fait intraitables!
-
-Mais ce sont là choses de détail où je m'oublie, et ces incohérences ne
-valaient pas d'être relevées.
-
-A cette heure, la grande angoisse qui prime tout, c'est de se dire que
-le canon recommence à faire ses profondes trouées saignantes. L'héroïque
-Andrinople, à la fin, tombera, cela semble inévitable; alors, la ville
-musulmane et toute la province musulmane alentour seront livrées aux
-exterminateurs. Un crime va se commettre, avec la complicité de toutes
-les nations chrétiennes, un des plus grands crimes que l'histoire ait
-jamais enregistré. Et la France y aura contribué, hélas! pour une trop
-large part.
-
-Au moins, je veux dire ici aux vaincus, une fois encore, que, s'ils
-n'ont pas les sympathies officielles de notre pays, des milliers de
-coeurs français sont, quand même, avec eux...
-
-
-
-
-IX
-
-MI-CARÊME ET SAUVAGERIES
-
-
-2 mars 1913.
-
-A l'heure où j'écris, sait-on de quoi s'occupent les Pérotes? (On nomme
-là-bas Pérotes les chrétiens, grecs ou autres, grecs surtout, qui
-habitent Péra, le vaste faubourg levantin de Constantinople.) Donc,
-sait-on de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carême et de tout ce qui
-s'ensuit, fêtes, bals, déguisements! Et c'est si déplacé, si honteux,
-que la presse commence tout de même à murmurer. Est-ce que la plus
-élémentaire éducation ne commanderait pas au moins de faire silence, en
-ce moment, dans la grande ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces
-gens-là justifie une fois de plus le mot de Bismarck: «En Orient,
-disait-il, il n'y a de _gentilshommes_ que les Turcs.»
-
-Ils vont se déguiser et danser, les Pérotes! Et dans les rues, sous
-leurs fenêtres, passent les hommes qui se rendent aux lignes de
-Tchataldja, à la suprême tuerie. Et partout, dans des maisons trop
-étroites bondées de petits lits misérables, des blessés manquent du
-nécessaire, demandent un peu d'eau, un peu de pain, appellent pour qu'on
-vienne laver leurs blessures qui pourrissent. Et la campagne, à perte de
-vue, est pleine de morts qui se décomposent sous la neige. Et tout près,
-de l'autre côté des ponts, dans l'immense Stamboul aux trois quarts
-incendié (_mais seulement ses quartiers turcs, comme par hasard_) tout
-ce qui n'est pas parti pour l'armée, des femmes, des enfants, des
-vieillards, errent sans vêtements, la faim aux entrailles et le froid
-jusqu'aux os. Ils ne se déguiseront pas pour la Mi-Carême, ceux-là, non;
-mais ils vaudraient l'aumône de quelque couverture ou de quelque vieux
-manteau, pauvres incendiés qui n'ont plus rien.
-
-Les Pérotes vont s'offrir des bals! Mais, Dieu merci! les femmes de
-toutes les ambassades d'Europe songent plutôt aux blessés. A leur tête
-est notre admirable ambassadrice, qui ne quitte guère les ambulances, le
-chevet des mourants. Pour donner aussi l'exemple, nous avons nos soeurs
-de charité françaises que les Turcs bénissent, et l'une d'elles, l'une
-des plus hautement vénérables, m'écrivait hier: «Nous prions Dieu chaque
-jour pour qu'il nous laisse sous la domination musulmane; que
-deviendrions-nous si les autres arrivaient ici?»
-
-_Les autres_, c'est-à-dire les orthodoxes et surtout les exarchistes! Ce
-n'est pas seulement pour les Turcs qu'ils sont intraitables, ces
-_autres_-là; une fois de plus ils viennent de le prouver. On sait le
-refus opposé par la Bulgarie aux prières réitérées de la France, qui
-voulait, à Andrinople, une zone neutre où nos nationaux, nos religieuses
-ne risqueraient pas à toute heure la mort. Et pas un journal n'a été
-flétrir le fait suivant: l'Impératrice d'Allemagne, ayant écrit de sa
-propre main à la Reine Éléonore pour lui demander de laisser entrer à
-Andrinople des caisses de remèdes avec une délégation de la Croix-Rouge,
-essuya un échec; sous la pression du vautour de Bulgarie, la plus
-malheureuse des reines fut obligée de répondre par un refus. L'Empereur
-allemand n'a pas dû, j'imagine, apprécier beaucoup ce procédé du petit
-confrère. Qu'une place assiégée ne veuille laisser sortir personne, par
-crainte de renseignements qui seraient donnés sur l'état de la garnison,
-cela s'explique sans peine. Mais des assiégeants, refuser l'entrée à
-quelques infirmiers avec leur matériel sanitaire, quelles raisons
-stratégiques pourrait-on bien inventer comme excuse à cette
-brutalité-là?
-
-_Les autres_--les Bulgares--en toute tranquillité, sous les yeux fermés
-de l'Europe complice, procèdent à l'extermination systématique des
-Musulmans dans les provinces envahies. Je laisse de côté les rapports de
-source turque: on pourrait les croire exagérés. Chez les Slaves, bien
-entendu, c'est la conspiration du silence, plus encore que chez nous.
-Mais il y a les nombreux officiers français détachés dans la gendarmerie
-internationale de Macédoine[7], ceux qui n'ont pas accepté le mot
-d'ordre diplomatique, et qui ne reculent pas; leurs rapports, publiés
-quand même, sont terrifiants; il semble toutefois que personne en France
-n'ait daigné les lire. Il y a les religieux des confréries latines
-établies en Turquie. Et enfin, il y a, par légions, d'irrécusables
-témoins autrichiens ou allemands, des fonctionnaires, des docteurs, des
-pasteurs, des officiers qui, dans toute la presse étrangère non muselée
-comme la nôtre, ont signé d'effroyables réquisitoires. Aux premiers
-rangs de ceux-là, parmi tant d'autres, je citerai le docteur Ernst
-Jaeckh, le général Baumann, le colonel Veit, le capitaine Rein, le
-professeur Dühring, dont les rapports documentés, appuyés de
-photographies hideuses, sont pour faire frémir: pillages, incendies,
-viols sadiques, mutilations qui ne se peuvent écrire; massacres de non
-combattants, préalablement liés en tas avec des cordes, puis lardés à
-coups de baïonnettes et achevés à coups de triques; vieilles femmes
-enfermées dans des granges auxquelles on mettait le feu; musulmans qu'on
-inondait de pétrole avant de les empiler dans les mosquées pour les y
-brûler vifs...
-
- [7] Colonel Foulon, colonel Malfeyt, etc., etc.
-
-Sur toute cette sauvagerie planait un fanatisme bas et bestial; on
-brisait les stèles funéraires aux inscriptions coraniques et on
-profanait les tombes; aux assassinats on mêlait le nom du Christ, et il
-arrivait parfois que les meurtriers baptisaient de force avant de
-massacrer! Plus enragés encore que les envahisseurs, et plus lâches, les
-chrétiens ottomans sortaient à leur rencontre, les guidaient vers les
-maisons turques, d'abord vers les plus riches, leur dénonçaient les
-cachettes de l'argent ou des jeunes femmes, pillaient avec eux et
-tuaient avec eux. Les Turcs, du reste, ne furent pas les seuls sur qui
-se déchaîna cette frénésie rouge, que l'Europe encourage; les Juifs,
-bien entendu, pâtirent presque autant qu'eux; les Roumains aussi
-endurèrent la persécution de ces chrétiens exarchistes, leurs églises
-furent profanées et leurs livres sacrés mis en pièces, au ruisseau.
-
-Un détail naïf et d'une étrangeté touchante, au milieu de tant
-d'horreurs. Des jeunes filles musulmanes auxquelles on avait arraché
-leur voile--premier grand outrage--avant de les mener en pâture vers les
-soldats, s'étaient couvert le visage des couches d'une boue épaisse
-ramassée dans les ornières du chemin...
-
- «Pour nous refouler en Asie, m'écrivait un derviche, tant de crimes
- n'étaient même pas nécessaires; nous serions partis de nous-mêmes.
- Nous aurions quitté, bien entendu, les provinces conquises, plutôt que
- de rester sous le couteau bulgare, il n'y avait qu'à nous en laisser
- le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux d'entre nous, qui ont pu fuir
- devant la grande boucherie, affluer sous les murs de Constantinople,
- et attendre là, résignés, dignes bien que mourant de faim, attendre,
- des jours et des nuits, qu'il y eût des bateaux pour les passer sur
- cette rive asiatique d'où sont venus nos pères?»
-
-Oui, mais ce n'était pas le déblaiement, c'était l'extermination féroce
-qu'il fallait aux «libérateurs»! Et cela continue, et cela va continuer
-encore, tant qu'il restera dans la province d'Andrinople un seul village
-qui ne soit pas un amas de ruines calcinées avec des cadavres plein les
-rues. _Et toutes les chancelleries le savent de la façon la plus
-certaine_, et, toutes, elles gardent le silence, et partout la
-conscience publique est volontairement trompée[8].
-
- [8] Il se trouve encore chez nous, après tant de révélations
- indiscutables, des petites feuilles de province pour écrire: «les
- _prétendues_ atrocités des Bulgares». Les grands journaux cependant
- n'oseraient plus.
-
-En vain les Turcs ont-ils demandé avec instances qu'une commission
-internationale fût envoyée dans les territoires envahis, suppliant même
-qu'on l'envoyât tout de suite, pendant que des milliers de cadavres de
-femmes ou d'enfants pourrissent encore sur la terre. L'Italie seule a
-fait mine de vouloir entendre; mais, devant le flegmatique refus d'une
-autre grande puissance, on en est resté là. Qu'importe à présent les
-prières des Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries n'ont plus besoin
-de leur présence, ayant réussi à découvrir pour l'«équilibre européen»
-une autre formule, où toutes les rapacités vont trouver bien mieux leur
-profit!
-
-
-
-
-X
-
-MASSACRES DE MACÉDOINE ET MASSACRES D'ARMÉNIE
-
-
-22 mars 1913.
-
-J'affaiblirais ma défense des vaincus d'Orient si je ne rendais aux
-alliés la part de justice qui leur est due. Autant le coup de main,
-l'attentat de l'Italie en Tripolitaine restera inexcusable à jamais,
-autant paraît légitime et noble l'effort des peuples balkaniques vers
-l'indépendance; qui donc songerait à le contester? Même après quatre ou
-cinq siècles, il n'y a pas prescription des droits sur la terre
-ancestrale, c'est un rêve encore magnifique de vouloir reprendre les
-vieilles cités jadis conquises et faire revivre leurs noms abolis,
-l'idée de patrie ne doit pas mourir.
-
-Donc, malgré le regret et la souffrance de tous ceux qui ont connu,
-compris, aimé l'Islam, une approbation générale serait allée aux
-vainqueurs d'aujourd'hui, si leur gloire militaire n'avait été souillée
-hélas! de tant de crimes et de mensonges.
-
-Oh! leurs longs mensonges si habilement répandus pour égarer l'opinion,
-peut-être sont-ils plus odieux encore que leurs crimes, perpétrés avec
-l'excuse de l'excitation, dans l'odeur de la poudre et l'ivresse du
-sang. «Massacres de Macédoine!» Depuis combien d'années ce cliché ne
-revenait-il pas périodiquement dans la presse, par les soins des
-gouvernements intéressés, tendant à représenter les Turcs, aux yeux de
-l'Europe, comme des monstres sanguinaires et d'ailleurs tout à fait
-incapables de régir un pays, autrement que par le despotisme et
-l'assassinat. (Avec documents et références à l'appui, je reparlerai
-plus loin de ces soi-disant massacres, dont la responsabilité n'incomba
-jamais à ceux que l'on en accuse.) «Atrocités turques!» C'est le second
-cliché qui servit depuis l'ouverture des hostilités et qui, auprès des
-foules crédules, réussit jusqu'à un certain point, grâce à une censure
-terrible. En vain, les correspondants de guerre--les consciencieux du
-moins,--constataient la loyauté des soldats turcs et leur modération le
-plus souvent admirable, en vain s'indignaient-ils des actes de
-sauvagerie commis par les vainqueurs, une censure toujours vigilante,
-comme celle de l'Italie en Tripolitaine, coupait le passage dangereux de
-leur rapport, ou bien supprimait le rapport tout entier; quand par
-hasard quelque révélation accablante arrivait quand même jusqu'à la
-presse française, en vertu de la conjuration du silence on se gardait de
-l'insérer, et le cliché: «atrocités turques»--exact quelquefois, je le
-reconnais, exceptionnellement et surtout par représailles--revenait
-toujours comme un refrain haineux imprimé en grosses lettres
-raccrocheuses. Mais il y avait trop de témoins pour que la vérité ne se
-fît pas jour; la presse autrichienne, la presse allemande, chez qui le
-silence n'était pas de règle comme chez nous, commencèrent à conter avec
-stupeur des crimes sans nom. Et puis nos officiers français, détachés
-dans la garde internationale de Macédoine, avaient vu, eux aussi, et il
-était difficile de les intimider, ceux-là, pour les faire taire. C'est
-ainsi que peu à peu de grandes et ineffaçables taches d'opprobre sont
-venues maculer ces conquérants, dont la cause au fond était pourtant
-belle et juste, et qui, malgré la traîtrise de l'attaque, malgré
-l'inélégance d'être arrivés par derrière comme des hyènes sur une proie
-déjà mortellement blessée, commandent encore l'admiration par de si
-courageuses victoires.
-
-Ainsi que je l'écrivais déjà au début de la guerre, il semble que les
-Grecs se soient montrés les moins cruels, bien qu'ils l'aient été
-beaucoup trop encore; il semble surtout que leurs officiers se soient
-généralement abstenus de pillages et de viols. En tout cas le mot
-d'ordre pour les inutiles tueries n'est jamais venu de leurs princes;
-quant à leur exquise reine, les Turcs sont les premiers à redire avec
-vénération le bien qu'elle fit, lors de son passage à Salonique, en
-secourant des milliers de leurs frères qui accouraient de toutes parts,
-chassés de leurs villages par les incendies et les massacres.
-
-Mais les Serbes, mais les Bulgares!... Rien ne reste après le passage de
-leurs armées déjà férocement meurtrières et traînant après elles, pour
-achever la destruction, ces bandes de comitadjis couverts de peaux de
-bêtes, ces hordes plus terrifiantes que celles d'Attila. Chez eux
-d'ailleurs, les chefs donnent l'exemple; le haut commandement, au lieu
-de punir, excite ou tolère; dans les boucheries sans merci, tout le
-monde est complice...
-
-Ce que je dis là, en Autriche, en Allemagne on le sait depuis longtemps;
-en France on commence malgré tout à le savoir; je n'ai la prétention de
-l'apprendre à personne. Et on sait bien aussi le plus horrible, c'est
-que, même dans les régions où c'est fini de se battre, l'extermination
-continue calmement, froidement, parce qu'il s'agit non pas de vaincre,
-mais d'anéantir la race musulmane, et qu'il faut aussi en effacer
-jusqu'à l'empreinte, incendier les mosquées, abattre les minarets,
-bouleverser les sépultures, briser partout les inscriptions coraniques,
-sur les murailles comme sur les tombes. Ce sont les barbares
-légendaires, ce sont les Huns qui passent! En pleine Europe et en plein
-XXe siècle, ces montagnards, attardés dans la sombre cruauté médiévale,
-nous rendent les vieux carnages auxquels on ne croyait plus.
-
-A tout cela, les nations chrétiennes d'Occident, les chancelleries enfin
-renseignées, enfin contraintes d'avouer que les nouveaux Croisés
-détiennent le record de l'horreur, répondent, par hypocrisie autant que
-par ignorance: «Ce n'est que juste réaction, après quatre ou cinq
-siècles de torture!»--Mais, que l'on relise donc les vieilles chroniques
-de Macédoine, écrites par des témoins sans partialité, par des chrétiens
-latins ou par des juifs; que l'on aille donc se renseigner sur place
-auprès de tous les étrangers qui ont habité ce pays de la terreur,--et
-l'on verra bien alors qui étaient les tortionnaires, les meurtriers: des
-Bulgares toujours, des _comitadjis_, ou de simples fanatiques
-exarchistes, pillant à main armée, massacrant Orthodoxes ou Osmanlis,
-sans choisir, jusqu'à l'heure où la police turque, autrement dit la
-«_police internationale macédonienne_», accourait pour mettre l'ordre à
-coups de fusil et punir les assassins. La vie devenait si intolérable
-que, peu d'années avant la guerre actuelle, les Grecs, outrés des crimes
-de leurs complices d'aujourd'hui, avaient songé à s'allier avec le
-Sultan contre le Gouvernement de Sofia. Tels furent ces fameux massacres
-de Macédoine que les Bulgares ont su dès longtemps travestir à leur
-profit, pour ameuter l'Europe contre la Turquie. Nos officiers français
-détachés là-bas, qui maintes fois prirent part à ces répressions du
-brigandage balkanique, ont consigné les faits dans leurs rapports, mais
-leur voix a été étouffée.
-
-En Asie Mineure, où il n'y a pas de Bulgares, pas de comitadjis, est-ce
-que les Grecs ne vivent pas en parfaite intelligence avec les Turcs?
-Tant de lettres, qu'ils viennent spontanément de m'écrire, suffiraient à
-prouver combien le joug de l'Islam leur semble léger. Quel pays de
-calme, toute cette région qui s'étend de Smyrne aux confins de la Syrie!
-Les voleurs y sont inconnus et on peut y dormir la nuit portes ouvertes;
-une sérénité patriarcale y règne encore.
-
-Et les Roumains, presque nos frères ceux-là, les Roumains qui
-représentent, parmi les peuples jadis soumis au Croissant, la vraie
-élite intellectuelle et morale, les Roumains ont-ils gardé rancune à ces
-Turcs qui furent leurs maîtres? Personne n'oserait le prétendre. Non,
-c'est seulement pour leurs anciens compagnons de tutelle, les Bulgares,
-qu'ils professent une haine toujours vivace.
-
-Et les malheureux Juifs d'Espagne, où sont-ils venus se réfugier quand
-les chrétiens les exterminaient? Chez ces Turcs, qui leur donnent depuis
-quatre ou cinq siècles la plus tolérante hospitalité, et qu'ils ne
-cessent de bénir.
-
-Oh! je sais bien, il y a eu les massacres d'Arméniens! Ici, ce n'est
-plus de la calomnie, ce n'est plus de la légende, c'est de l'effarante
-réalité. Ici, c'est la grande tache dans l'histoire de ceux que, en mon
-âme et conscience, je crois infiniment dignes d'être défendus, mais que
-cependant je ne saurais soutenir envers et contre tout lorsqu'ils sont
-coupables. Il y a du reste chez eux tant de qualités de premier ordre,
-tant de noblesse originelle, tant de foncière honnêteté, tant de
-compassion et de tolérance, qu'ils n'ont pas besoin qu'on les défende en
-aveugle; ce serait même leur nuire et leur faire injure. Oui, les
-massacres d'Arméniens, c'est peut-être le crime qu'ils expient si
-affreusement aujourd'hui; en tout cas, c'est en souvenir de ces néfastes
-journées de 1896 que l'Europe détourne sa pitié de leurs souffrances.
-Ici, je ne puis les absoudre, mais seulement plaider pour eux les
-circonstances atténuantes.
-
-A Dieu ne plaise que je veuille accabler la race arménienne. Elle a
-dégénéré aujourd'hui comme il arrive à toutes les races qui ont eu le
-malheur suprême de perdre leur patrie; son courage a faibli; elle s'est
-jetée dans le mercantilisme et l'usure, beaucoup plus même que la race
-juive, qui y avait été poussée avant elle par un sort pareil au sien[9].
-Mais elle a été, dans le passé, grande et glorieuse, et, malgré ses
-tares, acquises dans la servitude, ses malheurs, tant de malheurs inouïs
-qui n'ont cessé de l'accabler, doivent nous la rendre un peu sacrée.
-
- [9] Voici à ce sujet un proverbe turc que l'on ne m'accusera pas
- d'avoir inventé: «Il faut quatre Juifs pour faire un Arménien.»
-
-Il faudrait sans doute chercher bien loin, au fond des temps, pour
-trouver les origines de cette haine si farouche entre les Arméniens et
-les Turcs, qui semblaient jadis des peuples faits pour se tolérer et
-s'unir. Les premières grandes tueries _mutuelles_ dont s'émut l'Europe
-eurent lieu dans des régions reculées de l'Asie Mineure; les Kurdes y
-prirent part bien plus que les Turcs proprement dits; elles eurent le
-caractère de batailles plutôt que de massacres, et l'histoire n'en est
-pas clairement connue. Dans les contrées si rudes de Zeïtoun et de
-Sassoun, dans les montagnes hérissées de rochers et de forêts, des
-Arméniens qui avaient conservé encore leurs antiques qualités
-guerrières, regimbaient à main armée contre la domination
-musulmane,--qui songerait à leur en faire un reproche?--Les musulmans
-réprimaient leurs rébellions,--n'était-ce pas naturel? Et ils firent en
-effet des répressions par trop terribles, dans la manière des coalisés
-chrétiens d'aujourd'hui en Thrace et en Macédoine.
-
-Mais les raffinements dans le meurtre après la bataille, les froides
-cruautés dont on les accuse, je me permettrai de croire tout cela
-exagéré pour les besoins de la cause, tant que le récit n'en sera fait
-que par des Arméniens, fût-ce même par des prélats.
-
-Quant aux massacres de Constantinople en 1896, qui furent les plus
-retentissants, pour en rejeter sur les Turcs toute l'horreur, il
-faudrait d'abord oublier avec quelle violence le «_parti révolutionnaire
-arménien_» avait commencé l'attaque. Après avoir annoncé l'intention de
-mettre le feu à la ville, qui «_à coup sûr_, disaient les affiches
-effrontément placardées, _serait bientôt réduite à un désert de
-cendre_,» (_sic_) un parti de jeunes conspirateurs,--admirables
-d'audace, je le veux bien,--s'était emparé de la banque ottomane pour la
-faire sauter, tandis que d'autres mettaient en sang le quartier de
-Psammatia. Il y eut dix-huit heures d'épouvante pendant lesquelles la
-dynamite fit rage, et un peu partout les bombes arméniennes, lancées par
-les fenêtres, tombèrent dru sur la tête des soldats.
-
-Eh bien, quelle est la nation au monde qui n'aurait pas répondu à un
-pareil attentat par un châtiment exemplaire? Prenons par exemple une
-nation slave, puisque ce sont des Slaves, aujourd'hui, qui jettent sur
-les Turcs l'anathème, et choisissons la nation russe, notre amie, qui
-est de toutes la plus civilisée et foncièrement la meilleure. La nation
-russe, mais de nos jours encore elle persécutait les Juifs pour des
-actes d'usure beaucoup moins exaspérants que ceux des Arméniens;
-qu'aurait-elle donc fait si ces mêmes Juifs, revolver au poing,
-s'étaient emparés des banques impériales, jetant partout des bombes et
-menaçant d'incendier Moscou? Qu'aurait-elle fait si, en outre, le Tzar,
-son chef religieux, avait, comme le Khalife, lancé l'ordre
-d'extermination?
-
-Certes un massacre n'est jamais excusable, et je ne prétends pas
-absoudre mes amis turcs, je ne veux qu'atténuer leur faute, comme c'est
-justice. En temps normal, débonnaires, tolérants à l'excès, doux comme
-des enfants rêveurs, je sais qu'ils ont des sursauts d'extrême violence,
-et que parfois des nuages rouges leur passent devant les yeux, mais
-seulement quand une vieille haine héréditaire, toujours justifiée du
-reste, se ranime au fond de leur coeur, ou quand la voix du Khalife les
-appelle à quelque suprême défense de l'Islam...
-
-L'Islam! L'Islam dont la Turquie était le porte-drapeau, l'Islam que
-cependant des millions d'hommes sont prêts à défendre jusqu'à mourir,
-l'Islam, hélas! s'éteint comme un grand soleil pour qui c'est bientôt
-l'heure du soir. Il jettera sans doute encore, à son couchant, de beaux
-rayons rouges; pendant quelques années de grâce, il pourra embraser
-encore le ciel asiatique, et ses défenseurs auront, avant l'agonie, des
-gestes de héros. Mais malgré tout, je le sens plonger peu à peu dans
-l'abîme où s'anéantissent les religions et les civilisations révolues,
-et avec lui achèveront de passer aussi le recueillement, le rêve et la
-prière. Sur notre Terre bientôt trop étroite, toute trépidante
-aujourd'hui du grouillement des hommes qui asservissent l'électricité,
-martèlent le fer et s'enivrent d'alcool, il n'y a plus de place pour les
-peuples contemplatifs et doux, qui ne boivent que l'eau des sources et
-mettent en Dieu leur espoir.
-
-L'Islam! Peut-être l'Europe, si perfide et si utilitaire, aurait eu
-quelque intérêt pourtant à le défendre encore. Elle n'a pas été
-seulement criminelle, en poussant les Turcs aux suprêmes désespérances,
-en laissant exterminer toute cette population saine et probe, autour de
-la ville où s'élève la merveilleuse mosquée de Sélim II; elle a été
-imprévoyante aussi, car ce crime lui a valu une interminable
-prolongation de la guerre. Si elle avait su modérer les prétentions
-exorbitantes des vainqueurs, grisés par la victoire, elle aurait fait
-conclure la paix et repris en Orient le cours de ses affaires
-commerciales, qui semblent la préoccuper uniquement. Et c'est dans
-l'avenir surtout qu'elle sentira d'une façon plus lourde les
-conséquences de son crime,--c'est plus tard, quand le long du Bosphore
-trônera la capitale redoutable d'un empire des Slaves du Sud, et que
-l'exclusivisme intolérant de ces parvenus aura remplacé la si
-accueillante hospitalité ottomane.
-
-Car un jour viendra fatalement, hélas! où Constantinople n'élèvera plus
-ses mille croissants dans l'air, où Stamboul ne sera plus Stamboul,
-n'aura plus ses minarets, ses dômes, ses stèles, la paix de ses petites
-places ombreuses, son indicible mystère, ni le chant de ses muezzins
-chaque soir. Ce sera, dans le modernisme et la laideur, une ville
-quelconque, sur laquelle une barbarie pèsera sans recours,--la plus
-noire des barbaries, celle des peuples trop neufs qui ne comprennent, en
-fait de progrès, que le bruit, la vitesse, l'électricité, la fumée et la
-ferraille.
-
-Et cette chute de la ville des Khalifes ne marquera pas seulement la fin
-de la Turquie, comme l'arrivée de Mahomet II marqua pour les historiens
-la fin du Moyen âge; il semble qu'elle sonnera aussi une heure
-infiniment plus grave et plus funèbre, l'heure où l'Islam, et avec lui
-toutes les civilisations exquises du passé, auront reçu le coup de mort,
-achèveront de s'évanouir sous la ruée des civilisations nouvelles, plus
-avides et plus meurtrières. Le feuillet sera tourné sur toute une
-période de l'histoire humaine, la période du calme, du rêve et de la
-foi. Triomphe définitif partout des races européennes, qui sont devenues
-les grandes tueuses, pour avoir perfectionné les explosifs et sapé les
-éternelles espérances. Commencement de temps nouveaux, qui s'annoncent
-effroyables...
-
-
-
-
-XI
-
-LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE
-
-
-27 mars.
-
-«Chute d'Andrinople. La ville est en flammes.»--Ceux qui ont lu cette
-note, en grandes lettres, dans les journaux de ce matin, se
-représenteront-ils l'épouvante et l'horreur de cela: tomber aux mains
-des Bulgares!
-
-Hélas! Telle est chez nous la force du parti pris, que la sublime
-résistance d'Andrinople n'a même pas touché les coeurs français, ces
-mêmes coeurs pourtant qui avaient décerné à Belfort sa couronne de
-gloire. Telle est la force de l'aberration que les journalistes ont osé
-taxer de barbarie la lettre de l'héroïque Chukri Pacha déclarant, après
-des mois d'angoisses et de souffrances inouïes, qu'il brûlerait la ville
-plutôt que de la rendre; admirable en tout temps et quand même, cette
-lettre se justifiait d'ailleurs rien que par la brutalité des
-assaillants qui hurlaient alentour des murs. Car personne chez nous,
-même après l'invasion des Prussiens en 1870, n'a la moindre idée de ce
-que cela va être: tomber aux mains des Bulgares! Ce ne sera pas comme la
-chute de Janina, dont les défenseurs transportés à Athènes ont été
-applaudis par la foule à leur arrivée. Ce ne sera même pas comme la
-chute de Salonique, où cependant des excès effroyables furent commis.
-Non, cela promet d'être si sauvage et si monstrueux que, en cette
-occurrence extrême, brûler tout est bien le seul parti qui reste à
-prendre. Quand les bottes des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront
-souillé la mosquée merveilleuse de Sélim II, les adorables kiosques
-funéraires et les saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries
-commenceront, ainsi que partout où passèrent ces chrétiens de la haine
-et du shrapnell.
-
-Musulmans d'Andrinople! Pauvres assiégés! Avoir enduré si longtemps le
-martyre des privations et des frayeurs, dans cette grande souricière de
-la mort, et être arrivés enfin au jour où voici les meurtriers qui
-entrent; se dire qu'il n'y a plus moyen de s'échapper dans les campagnes
-cernées où l'on tue depuis des mois; songer que tout le monde finira par
-y passer, que même les plaintes des petits enfants n'auront pas le
-pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura même pas de cachettes sûres où râler
-de faim sans coups de crosse ou sans coups de baïonnettes; _savoir
-d'avance qu'il n'y aura pas de pitié..._
-
-Puissé-je me tromper dans mes prophéties funèbres! Puisse ce roi de
-hasard, qui a su avec une habileté infernale exploiter le fanatisme et
-la farouche énergie de son peuple, puisse-t-il être pris de remords, et
-modérer un peu cette fois la ruée de ses soldats dans cette ville où des
-étrangers seront témoins, modérer ne fût-ce que par crainte des
-jugements de l'histoire, et pour épargner à son nom, déjà si entaché de
-boue sanglante, la souillure de nouveaux massacres.
-
-
-10 avril 1913.
-
-_P.-S._--Quinze jours ont passé déjà sur cette chute d'Andrinople. Ainsi
-qu'il était à prévoir, les dépêches officielles soumises à la toujours
-même terrible censure, nous apprennent que les vainqueurs ont été
-magnanimes, et que la ville est rentrée dans la paix et la joie.
-Quelques témoins anglais cependant commencent à divulguer de plus
-sinistres nouvelles: «Le campement des prisonniers turcs, disent-ils,
-est une lamentable morgue où chaque jour l'on meurt par centaines, de
-froid et de faim!» Et puis, il y a lieu de trembler sur le sort de ces
-détachements de vaincus, que les Bulgares emmènent «_afin de les mieux
-caserner dans des villes de l'intérieur_». Ne leur arrivera-t-il pas
-comme aux vaincus de Macédoine, que l'on emmenait ainsi sous le même
-prétexte, et qu'à la première étape, dès que l'on se sentait loin des
-regards indiscrets, on massacrait sauvagement?... Donc, n'ayons pas
-confiance encore, hélas! Ce n'est que plus tard que la vérité vraie, à
-grand' peine, filtrera jusqu'à nous; en attendant il y a tout lieu de
-douter de ces belles dépêches, après tant de révélations tardives mais
-irréfutables, qui sont venues graduellement nous apporter toujours plus
-de surprises et toujours plus d'horreur!
-
-
-
-
-NOTES COMPLÉMENTAIRES
-
-
-Quelques lettres ou fragments de lettres, dont je n'ai eu connaissance
-qu'après l'impression de ce livre, et qui attestent encore non seulement
-les atrocités chrétiennes, mais la haine des orthodoxes contre les
-catholiques et les «uniates». J'ai voulu prendre les plus typiques,
-parmi d'innombrables qui ne cessent de m'arriver; mais pourquoi les
-unes, plutôt que les autres qui apportent les mêmes accablants
-témoignages? Je crains d'avoir choisi trop à la hâte; il aurait fallu
-les publier toutes!... Du moins, parmi celles que je vais citer un peu
-au hasard, il n'en est pas une dont le signataire ne me soit connu et
-dont je ne puisse garantir l'absolue véracité.
-
-Au moment où ces notes complémentaires sont déjà à l'impression, je
-reçois la liste détaillée des grandes tueries d'ensemble commises dans
-les environs de Roptchoz, Doïran, Kilkish et Serrès. Dans ces seules
-régions, cinquante-deux bourgs ou villages, dont j'ai la liste,
-anéantis, incendiés, les hommes massacrés, les femmes violées,
-quelques-unes converties de force à l'orthodoxie et puis emmenées par
-les alliés pour les besoins des soldats!... Trop tard pour publier tout
-cela, trop tard pour publier les lettres et documents qui continuent de
-m'arriver chaque jour: ce livre lugubre ne peut pas être interminable,
-il faut finir. D'ailleurs la cause est entendue, pour tous les gens de
-coeur et de bonne foi, on sait de quel côté sont les assassins.
-
-Les hommes politiques affirment que l'intérêt de notre pays est
-maintenant avec les alliés, c'est là une thèse soutenable peut-être,
-bien que dangereuse infiniment. Mais que la France, notre chère France
-soit devenue tout à coup celle qui ne s'indigne plus des pires
-abominations, c'est un signe de déchéance, hélas! et un présage de
-malheur...
-
-
-I
-
-_Nouvelle lettre de M. Claude Farrère au _Gil Blas_, à propos de
-l'incident du _Bruix_._
-
-Au moment de la prise d'Andrinople, j'y reviens... Mais je me trompe
-fort, ou ce sera pour la dernière fois. Je ne crois pas que beaucoup de
-gens, même de la plus mauvaise foi, oseront ergoter sur le document que
-j'apporte.
-
-Pardon à tous ceux dont le coeur se soulèvera, quand ils liront ce
-document-là.
-
-Un mot d'explication d'abord.
-
-Il y a trois ou quatre mois, en décembre dernier, un de mes camarades,
-officier de marine embarqué dans la division navale du Levant, écrivait
-à sa femme une lettre familière, au cours de laquelle il lui dépeignait
-en termes indignés les abominations commises par les troupes grecques et
-bulgares de Thrace et de Macédoine.
-
-Cette lettre me fut communiquée. Je la communiquai à mon tour à force
-personnalités parisiennes. L'une d'elles, M. Raoul Aubry, écrivit alors,
-sous la forme d'une interview prise à moi, un très bel article où la
-lettre en question était relatée.
-
-Se fiant aux termes exacts de cet article, que j'avais eu le tort de ne
-pas relire mot à mot, mon maître révéré, Pierre Loti, écrivit à son
-tour, dans sa très noble _Turquie agonisante_, que «les officiers du
-_Bruix_ AVAIENT VU les troupes grecques et bulgares crever les yeux de
-leurs prisonniers turcs».
-
-Or, ces officiers-là n'avaient en réalité pas vu,--j'entends vu de leurs
-yeux, ce qui s'appelle vu,--l'atrocité ci-dessus rapportée. Sollicités
-par le prince Nicolas de Grèce, ils furent donc contraints de le
-déclarer officiellement. Et force gens,--ceux-là mêmes dont je parlais
-tout à l'heure, les gens de mauvaise foi,--essayèrent de transformer
-cette déclaration, toute visuelle, si j'ose dire, en un démenti que les
-officiers du _Bruix_ auraient infligé à Pierre Loti.
-
-De là à conclure que les alliés balkaniques n'avaient jamais crevé les
-yeux du moindre prisonnier turc, il n'y avait qu'un pas.
-
-Et ce pas-là, divers journalistes peu recommandables se risquèrent
-sournoisement à le franchir, en écrivant divers articles, tous fort
-vilains, au commencement de ce mois-ci, mars 1913.
-
-Par malheur, un de ces articles-là tombait, le 11 mars, sous les yeux de
-mon camarade, embarqué dans la division navale du Levant,--l'officier de
-marine qui avait écrit en décembre dernier la fameuse lettre, source de
-ma précédente documentation, et origine de toute l'affaire.
-
-Et cet officier,--dont je persiste à taire le nom, tenant à ne point
-l'exposer aux couteaux des assassins prétendus soldats qu'il soufflette
-comme on va voir,--sautait immédiatement sur sa plume, et m'écrivait,
-dans le premier jet de son indignation, la nouvelle lettre que voici.
-
-Je m'en voudrais à mort d'y changer une virgule; et je n'en supprime que
-la date et que la signature, pour la bonne raison exposée ci-dessus[10]:
-
- [10] La rédaction de _Gil Blas_, tout en s'associant à la juste
- indignation de Claude Farrère, prend sur elle de supprimer dans la
- lettre en question quelques termes énergiques dont l'auteur
- stigmatise les faits rapportés par lui,--cela par pur et simple
- respect dû aux lectrices de ce journal.
-
-
-_A Monsieur le lieutenant de vaisseau Claude Farrère, 5, rue de
-l'Échelle, Paris. A bord du ..._
-
-De X... (Turquie.)
-
-Mon cher ami,
-
-Je viens de lire à l'instant dans le _Petit Var_ du 2 mars (qui nous
-parvient aujourd'hui), une tartine au sujet du différend de Loti et des
-officiers du _Bruix_. J'avais bien pensé que c'était vous qui aviez
-fourni les tuyaux à Loti; et je comprends à présent que ce sont ceux que
-je vous avais envoyés. Je ne me rappelle plus aujourd'hui les termes
-exacts que j'ai employés, à cette époque, pour vous peindre les
-atrocités qui se sont commises en Turquie d'Europe. Mais, ce que je peux
-vous dire, c'est que je maintiens sans restriction tout ce que je vous
-ai conté; et que je vous remercie de n'en avoir point douté. Ces notes
-avaient été écrites au jour le jour et sous l'impression des événements.
-D'ailleurs je retrouve les faits détaillés dans mes papiers, avec la
-collection des télégrammes T. S. F. se rapportant aux événements. Tout
-cela est d'autre part encore entièrement présent à ma mémoire. Puisqu'il
-paraît y avoir discussion sur cette matière, je juge bon d'y ajouter
-d'autres détails que je ne vous avais pas signalés à cause de la
-longueur déjà exagérée de mes lettres précédentes.
-
-Comme vous le dites très justement: _Le démenti des officiers du _Bruix_
-est TOUT DIPLOMATIQUE et ne se rapporte certainement qu'à l'expression
-«VU DE LEURS YEUX»._ On n'a, en effet, pas l'habitude de nous convier à
-ces petites fêtes (bien qu'il soit quelquefois possible de commettre des
-indiscrétions ainsi que vous le verrez plus loin). Je ne crois pas en
-commettre une contre le secret professionnel en vous communiquant des
-extraits de télégrammes du _Bruix_ qui, envoyés en clair par T. S. F.,
-n'avaient par conséquent rien de confidentiel et d'ailleurs ont été
-interceptés par tous les croiseurs étrangers, puis publiés partiellement
-dans divers journaux du Levant. Voici donc:--Le 14 novembre, je lis:
-«_Des notables musulmans ont renouvelé aujourd'hui auprès de moi de
-pressantes demandes d'assistance contre les assassinats et les excès
-abominables que commettent les soldats Grecs... je suis assailli de
-plaintes de FRANÇAIS VOLÉS ET MALTRAITÉS PAR LES GRECS..._»
-
-En date du 17 novembre: «_Des témoignages incontestables me sont fournis
-au sujet des atrocités commises par les Chrétiens à l'égard des
-Musulmans de la province de Salonique. IL S'AGIT D'UN MASSACRE GÉNÉRAL
-entrepris dans des conditions particulièrement odieuses... LES SOLDATS
-TURCS BÉNÉFICIANT DE LA CAPITULATION DE SALONIQUE et évacués sur
-l'intérieur SONT AUSSI ASSASSINÉS EN COURS DE ROUTE..._» Ceci émanait du
-_Bruix_, ne l'oubliez pas.
-
-Je pourrais vous en citer d'autres, mais ceux-là sont, je crois,
-suffisamment nets et catégoriques. Ils font d'ailleurs le plus grand
-honneur au commandant qui a osé les rédiger dans cette forme et les
-transmettre en clair. C'était ce que je vous disais je crois, au sujet
-du _Bruix_.
-
-Quant à l'histoire des prisonniers turcs aveuglés, je n'ai naturellement
-pas assisté à l'opération, mais cela nous a été rapporté de divers côtés
-_en pays chrétien_ et en _particulier par DEUX FRANÇAIS EMPLOYÉS DANS
-UNE GRANDE ADMINISTRATION LOCALE_. D'ailleurs je ne conçois pas quelle
-raison on peut avoir d'en douter, honnêtement, car des exercices de ce
-genre ne sont pas tellement rares dans ces parages. Croyez bien que ces
-«gentillesses» n'ont pas été les seules de l'espèce commises... Mon cher
-ami, quand mon esprit se reporte sur tout ce que j'ai vu dans ces
-régions, le coeur m'en lève de dégoût. Je ne suis pas suspect de
-sensiblerie. J'ai déjà vu la guerre de près, je l'ai faite, au Maroc et
-ailleurs, et je conçois tout ce qu'elle comporte de misère et
-d'horreurs. Mais en ce qui concerne les façons de faire des alliés, je
-ne peux m'empêcher de penser à l'invasion des Huns, dont ils sont
-d'ailleurs les dignes descendants.
-
-Je vous disais plus haut qu'en dépit du soin que les orthodoxes prennent
-de faire endosser leurs atrocités aux Musulmans, on peut arriver parfois
-à en apercevoir des échantillons non équivoques. Je m'explique. Il
-s'agit encore de Dedeagatch. Je ne reviendrai pas sur les conditions
-dans lesquelles la ville fut prise par quelques centaines de comitadjis
-bulgares, conditions que je vous ai déjà relatées et qui permirent aux
-Grecs d'assouvir leurs haines personnelles (en dénonçant des
-«Turcophiles» immédiatement massacrés par les Bulgares), et surtout de
-piller, voler, violer, etc...
-
-Je vais simplement vous conter trois petites histoires dont j'ai été le
-témoin... j'ai vu moi-même, VU DE MES YEUX, cette fois:--Je me promenais
-à terre, avec un camarade, tous deux en tenue. A un certain moment, nous
-regardions des cadavres de Musulmans qui gisaient, nus, sur la plage.
-Nous échangions la remarque qu'ils avaient bien été tués à coups de
-baïonnettes et par derrière, ainsi qu'on nous l'avait dit. Ces pauvres
-diables avaient dû fuir dans les rues et être lardés par les bourreaux
-lancés à leur poursuite. Un comitadji qui nous considérait s'avança
-alors, et nous dit en ricanant: «Bien sûr, Turc pas valoir une balle!»
-L'homme avait un tel air et une telle face de bandit, qu'instinctivement
-j'ai fouillé ma poche pour y sentir mon revolver.
-
-2º Quelques heures plus tard, dans la ville turque. Les chacals grecs
-avaient passé par là, et il ne restait plus aucune chose ayant un nom.
-De loin en loin, des femmes en larmes assises sur des ruines fumantes.
-Tous les hommes tués ou enfuis. Une très vieille femme turque s'est
-jetée à nos pieds, pleurant à chaudes larmes, baisant nos mains, etc...
-Elle racontait une histoire que, en unissant notre sabir, nous ne
-parvenions pas à saisir. Mais il était visible qu'elle était en proie à
-une vive émotion, et qu'elle implorait quelque chose. Nous lui avons
-fait signe de marcher devant et nous l'avons suivie. Elle nous a
-conduits, au pas de course, à quelques centaines de mètres plus loin, et
-là, nous avons compris: dans une chose qui avait dû précédemment être
-une maison, deux jeunes femmes et une gamine turques, figures
-découvertes, pleuraient silencieusement. A côté, deux soldats bulgares,
-sans armes, la face congestionnée, se rajustaient, l'air désagréablement
-surpris de notre arrivée inopinée. Un gamin, pâle comme un linge, nous a
-désigné les deux soldats, en hurlant une histoire d'où il ressortait
-qu'il avait voulu faire fuir les femmes, et que les soldats l'avaient
-menacé de leurs couteaux. Nous avons escorté tout ce monde sanglotant,
-en lieu sûr, _non sans avoir fait constater le fait à un officier
-bulgare qui passait par là_. (Il avait l'air embêté.)--Ce qui s'était
-passé n'était que trop net,--et trop net aussi que nous étions arrivés
-trop tard.
-
-3º Le lendemain, après-midi, je regardais la ville, du bord, dans la
-lunette du télémètre Barraud Strond. Vous savez que cet instrument,
-utilisé comme longue-vue, donne, outre un fort grossissement, un relief
-remarquable. D'autre part nous n'étions pas très éloignés de terre. Je
-voyais donc toutes choses comme si je les avais touchées du doigt. J'ai
-vu deux bons vieux bateliers turcs poursuivis, sur la plage, par des
-soldats bulgares. La chasse a duré cinq bonnes minutes. Les deux
-bateliers ont été tués à coups de bâton. J'ai su ensuite qu'ils avaient
-été découverts dans leurs caïques où ils étaient cachés depuis quatre
-jours.
-
-Voilà. Je m'arrête parce qu'un pareil sujet n'a pas de limites et qu'il
-faut une fin. Je suis content, tout de même, qu'en dépit du pacte de
-silence de la presse, la vérité commence à se faire jour. Mais on ne
-dira jamais assez quelle engeance immonde sont ces soldats soi-disant
-chrétiens;--les Grecs surtout. Quant aux Bulgares, je veux bien que la
-plupart des horreurs aient été commises par leurs comitadjis. Mais,
-comme les réguliers ne les renient même pas, c'est à mon sens le même
-tabac.
-
-Adieu, mon cher ami. Excusez le pêle-mêle de cette lettre écrite à la
-six-quatre-deux. Je m'en serais voulu de retarder d'un jour mon
-témoignage, que je vous apporte non comme une justification, mais bien
-comme une confirmation de ce que vous avez avancé. Il va de soi que je
-vous laisse entièrement libre d'en faire l'usage qui vous conviendra,
-voire même de la publier intacte et sous ma signature, si vous le jugez
-préférable. Par ailleurs, je vous serais obligé d'en donner connaissance
-au commandant Viaud. Je trouve rudement chic l'attitude qu'il a prise
-vis-à-vis des Turcs, et je serais désolé qu'il pût penser un seul
-instant que j'aie pu, indirectement, l'induire en erreur, bien que je
-n'aie pas l'honneur de le connaître personnellement.
-
-Je pense d'ailleurs pouvoir causer bientôt de tout cela avec vous: nous
-serons à Toulon à la fin du mois... Tant mieux. C'est assez d'atrocités
-comme ça!...
-
-(_Signature._)
-
-_P.-S._--Encore un autre radio, malheureusement incomplètement reçu par
-suite de brouillage, en date du 19 novembre. Adressé _du BRUIX au
-GAMBETTA pour Ambassade: «Massacres épouvantables par bandes
-bulgaro-grecques... la malheureuse population musulmane... centaines de
-cadavres femmes, enfants, affreusement mutilés... sans sépulture...
-horribles représailles exercées par éléments orthodoxes. 50 WAGONS DE
-CADAVRES._
-
-C'est peut-être les Turcs qui ont tué eux-mêmes leurs femmes et leurs
-enfants, qui sait?
-
-X.
-
-Voilà.
-
-Moi, Claude Farrère, je certifie le texte ci-dessus exact, et je
-garantis sur mon honneur de soldat, l'honneur et la véracité du soldat,
-mon correspondant.
-
-Pour la bonne réputation de la presse française, j'espère qu'il ne se
-trouvera pas un seul journal français pour oser ne pas reproduire les
-termes essentiels de cet écrasant témoignage.
-
-La cause est entendue.
-
-Nous savons, des musulmans et des orthodoxes, lesquels sont les
-bourreaux, lesquels sont les victimes.
-
-Et nous savons aussi, de M. Pierre Loti et de ses insulteurs, lequel est
-le grand honnête homme, lesquels sont les aboyeurs à gages.
-
-CLAUDE FARRÈRE.
-
-
-II
-
-Maintenant ce passage de la lettre que je reçois aujourd'hui même d'une
-religieuse française, supérieure d'une des plus grandes maisons
-d'éducation en Orient, une sainte femme universellement connue et
-vénérée là-bas, qui a transformé ses salles d'étude en ambulance pour
-les blessés turcs:
-
- «Nos pauvres Turcs, oui, je les plains du fond de mon coeur. Jamais
- nous ne trouverons autant de tolérance, autant de bonté chez ceux qui
- veulent les chasser.
-
- »Nos blessés ont été admirables de reconnaissance, et très faciles à
- soigner, etc.»
-
-
-III
-
-_Lettre sur le passage des alliés à Salonique._
-
-CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE DES «DROITS DE L'HOMME»
-
- «... Les Turcs continuent à se livrer au pillage et à tous les excès,
- tant en Macédoine qu'en Thrace et en Épire...»
-
- (_Les Agences._)
-
-Tous les deux à trois jours, cette information revient comme un
-_leitmotiv_ dans les communiqués que les agences télégraphiques
-d'Athènes, de Sofia et de Belgrade envoient sans se lasser à la presse
-mondiale, qui les enregistre bénévolement. Je demande la permission de
-donner aux lecteurs français connaissance des nouvelles lamentables qui
-parviennent directement de Salonique, de Serrès, de Cavalla et d'autres
-centres macédoniens, et qui montrent sous un jour diamétralement opposé
-les prétendus excès turcs.
-
-Tout le monde sait déjà ce qui s'est passé à Salonique, où l'armée
-grecque s'est livrée à un sac en règle de la ville. Je n'insisterai donc
-pas sur ces pénibles événements, me contentant d'ajouter que dans les
-premiers jours de décembre, malgré les démentis arrachés par la force,
-la tranquillité était encore bien loin d'être revenue. Les Saloniciens
-n'osaient pas sortir de chez eux et ils se mettaient à plusieurs, en
-plein jour, pour aller jusque chez le boulanger ou l'épicier.
-
-A Serrès, au moment de l'entrée des Bulgares dans la ville, un Turc tira
-deux coups de feu et abattit deux soldats. Ce fut pour les envahisseurs
-le signal d'un carnage épouvantable, autorisé par les supérieurs. Durant
-vingt-quatre heures, sous la conduite des orthodoxes indigènes, et sous
-l'oeil indulgent de leurs chefs, les soldats bulgares pillèrent,
-volèrent, violèrent, massacrèrent, s'enivrant de sang et de rapine. Plus
-de _quinze cents_ musulmans tombèrent victimes de ce carnage inouï.
-Naturellement, les juifs ne furent pas épargnés. Un des leurs, M. H.
-Florentin, vit sa demeure envahie par une horde sanguinaire qui fit main
-basse sur les objets de valeur, détruisant tout ce qui ne pouvait pas
-être emporté.
-
-A Cavalla, la tuerie ne fut pas aussi terrible, mais les actes de
-sauvagerie ne furent pas moins atroces. Le nombre des notables musulmans
-égorgés comme des moutons n'est pas inférieur à cent cinquante. Le
-consul d'Autriche-Hongrie, M. Adolf Wix, n'a dû son salut qu'en se
-réfugiant à bord d'un bateau du Lloyd. De connivence avec la police
-bulgare, trois voïvodes se présentèrent, à minuit, chez les riches
-négociants en tabacs israélites. Malgré les prières, les supplications,
-les offres de toutes sortes des femmes éplorées, les comitadjis
-enlevèrent six chefs de famille, dont un asthmatique, un rhumatisant, un
-troisième atteint d'obésité, et les conduisirent par une pluie
-torrentielle à Yeni-Keuy, situé à six heures de distance. Les malheureux
-ne furent relâchés que le surlendemain, contre une rançon de 22.000
-livres turques (500.000 francs). Les voïvodes auteurs de cet acte de
-brigandage seraient les compagnons de Tchernopeïew, caïmacam actuel de
-Cavalla.
-
-A Drama, à Nousretli, dans la région de Xanthie, à Demir-Hissar, et un
-peu partout, où les croisés ont pourchassé les adeptes du croissant, les
-mêmes scènes se sont déroulées sous l'oeil bienveillant des officiers,
-presque avec leur consentement, sous leurs ordres peut-être.
-_Soixante-dix mille_ musulmans ont été ainsi massacrés par les
-conquérants qui ont juré d'exterminer l'Islam, d'en extirper la racine.
-
-Ce qu'il y a de plus révoltant, c'est l'attitude des orthodoxes sujets
-ottomans qui servent d'espions aux vainqueurs.
-
-N'est-il pas temps pour la presse, ce quatrième pouvoir, de demander un
-peu de pitié, un peu de charité chrétienne, pour tant d'innocents, tant
-de veuves, tant d'orphelins, dont le seul crime est d'être nés
-musulmans?
-
-SAM LÉVY,
-
-_ancien rédacteur en chef du _Journal de Salonique_._
-
-
-IV
-
-_Lettre d'un Français de Constantinople._
-
-Constantinople, 8 décembre 1912.
-
-Le mardi 19 novembre, vers 8 heures du soir, cent cinquante comitadjis
-bulgares pénétrèrent soudainement dans la ville de Dedeagatch.
-
-Jusqu'à minuit, ces comitadjis se livrèrent à un épouvantable massacre
-de Turcs; ils pénétraient dans les maisons, pillant et tuant vieillards,
-femmes et enfants.
-
-La complicité des chrétiens (orthodoxes) de la ville n'est pas douteuse:
-nous en avons vu plusieurs conduisant ces brigands et désignant les
-maisons et les personnes turques.
-
-D'ailleurs toutes les habitations chrétiennes étaient marquées d'une
-croix blanche pour indiquer qu'elles devaient être épargnées.
-
-Des Musulmans avaient cherché un abri dans une mosquée; il n'y avait que
-des vieillards, des femmes et des enfants.
-
-Les Bulgares les cernent; de la porte entr'ouverte, un coup de revolver
-part; aussitôt une vive fusillade est dirigée sur ces malheureux, des
-bombes sont lancées dans la mosquée, ce fut un véritable carnage.
-
-Le lendemain, quand j'ai visité ce lieu de désastre, j'y ai vu plus de
-vingt-cinq cadavres.
-
- *
-
- * *
-
-Les prêtres catholiques italiens, qui ont une école où est enseigné le
-français, avaient recueilli une trentaine de Turcs qui s'y étaient
-réfugiés. Ils furent dénoncés par des Grecs qui, comme orthodoxes,
-haïssent les écoles catholiques, dont la tolérance des Turcs avait
-jusqu'alors facilité le développement.
-
-Les Bulgares s'y présentent et exigent la livraison des réfugiés: les
-Pères s'y refusent; mais l'un des principaux Turcs, nommé Riza bey,
-commissaire du gouvernement ottoman auprès de la _Compagnie Française
-des Chemins de fer_, craignant que cette hospitalité ne soit la cause de
-grands malheurs, se rend spontanément à ces forcenés.
-
-Ceux-ci l'emmènent et, à une cinquantaine de mètres de l'école
-italienne, je les ai vus s'arrêter, croiser la baïonnette et demander à
-Riza bey de leur remettre son argent et de leur indiquer sa propre
-maison.
-
-Riza bey, que je connaissais, était un jeune homme instruit, d'une très
-bonne famille, et qui avait une femme et un enfant. La pensée du danger
-qu'allait courir sa famille lui inspira, je n'en doute pas, le refus
-d'obéir à la sommation de ces bandits, qui le transpercèrent de leurs
-baïonnettes. Le malheureux s'affaissa; il était mort. L'un de ses
-assassins lui enleva ses souliers pour s'en servir, et son corps resta
-pendant cinq jours à la même place; chaque jour, on lui enlevait un
-effet; au dernier moment, il ne lui restait que sa chemise et son
-caleçon.
-
- *
-
- * *
-
-Les comitadjis bulgares retournèrent alors auprès des Pères italiens et
-les menacèrent de les tuer s'ils ne leur montraient pas leur caisse.
-Force leur fut de s'exécuter: la caisse contenait cent livres turques,
-dont les bandits s'emparèrent.
-
-A côté de ces Bulgares, il y eut les habitants de religion grecque qui
-envahirent les maisons turques, les mosquées, les locaux du gouvernement
-et emportèrent tout ce qui leur tombait sous la main, meubles, tapis,
-literie, etc...
-
-... Ce pillage dura huit jours, c'est-à-dire jusqu'au moment où le
-drapeau français apparut à l'horizon; c'était notre cuirassé _Le
-Jurien-de-la-Gravière_; alors, comme par enchantement, les comitadjis
-disparurent et le calme revint. Les Grecs, dès l'entrée des troupes
-balkaniques, s'étaient montrés arrogants subitement vis-à-vis des
-étrangers, insultant le vice-consul d'Autriche, M. Bergoubillon, agent
-de la Compagnie du Lloyd, ne parlant de rien moins que de fermer tous
-les établissements européens: banques, etc., pour les remplacer par des
-grecs.
-
-Mon devoir est de rendre hommage à l'évêque grec de Dedeagatch, qui
-employa, dans cette triste circonstance, son énergie et son autorité à
-protéger les Turcs contre le pillage de ses propres fidèles. Il réussit
-ainsi à sauver le caïmacam et de nombreux Turcs; mais il fut peu écouté
-et menaça de quitter ses coreligionnaires et compatriotes aussitôt la
-fin des hostilités, «ne voulant plus rester, dit-il, à la tête d'une
-communauté aussi indigne».
-
-A l'arrivée du croiseur français, le courageux prélat tint à se rendre à
-bord pour saluer le commandant, qui, pour le remercier et le féliciter
-de son attitude, lui rendit les honneurs en tirant plusieurs coups de
-canon.
-
-... L'armée bulgare, qui avait laissé la ville à la merci des
-comitadjis, rentra à Dedeagatch dès l'arrivée du croiseur français. Le
-commandant, voyant la ville désormais occupée par les réguliers, jugea
-inutile de débarquer des marins et mit le cap sur Cavalla.
-
-A Cavalla, des horreurs pareilles à celles de Dedeagatch s'étaient
-commises. Cependant, les officiers français eurent le temps de descendre
-à terre à Dedeagatch et de se rendre compte des abominations commises;
-ils prirent même quelques photographies.
-
-L'armée bulgare était, à Dedeagatch, sous les ordres du général de
-division Gueneff.
-
-Les Pères italiens se plaignirent à lui de la conduite odieuse à leur
-égard des comitadjis. Le général fit une enquête, constata les faits et
-retrouva même soixante-dix livres turques sur les cent qui leur avaient
-été volées.
-
-«Mais, leur dit le général Gueneff, comme nous avons l'intention
-d'élever un monument en l'honneur des soldats bulgares morts pendant la
-guerre, je garde cet argent pour cette oeuvre.»
-
-Le même général Gueneff, ayant appris que l'évêque grec avait recueilli
-toutes les femmes turques dans l'école grecque, afin de les mettre à
-l'abri des mauvais traitements, réussit à décider ce prélat à les
-relâcher, pour loger ses soldats.
-
-Les malheureuses durent retourner dans leurs maisons pillées et
-abandonnées et, dans la nuit, restées sans défense, elles furent violées
-par les soldats de ce général.
-
-La deuxième nuit de leur arrivée, les mêmes soldats du général Gueneff
-pillèrent les magasins de M. Rodhe, vice-consul d'Allemagne et agent de
-la Compagnie de transports Schenker.
-
-Les Bulgares ont placé des sentinelles devant chaque consulat, avec
-défense à qui que ce soit d'y pénétrer; c'est ainsi que, malgré les
-protestations énergiques des consuls de France et d'Allemagne, les
-agents consulaires sont pour ainsi dire prisonniers, privés de tout
-contact avec leurs nationaux ou protégés et mis dans l'impossibilité de
-remplir leurs fonctions et leurs devoirs.
-
-Devant l'hostilité de la population grecque indigène, _beaucoup d'entre
-nous, Français_, s'étaient concertés pour prendre des mesures communes
-de défense, en cas d'attaque. Heureusement, le _Jurien-de-la-Gravière_,
-avisé, put arriver à temps pour imposer respect et nous transmettre
-l'ordre de l'ambassadeur de rentrer à Constantinople.
-
-Les Bulgares se sont également emparés du chemin de fer français, ont
-expulsé brutalement tout le personnel indigène et français, sans
-distinction, et l'ont remplacé par un personnel bulgare. Les autorités
-militaires refusèrent de délivrer aux agents français le moindre reçu ou
-pièce officielle de prise de possession du matériel.
-
-_Signé_: X...
-
-(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)
-
-
-V
-
-_Lettre d'un missionnaire français._
-
-MISSION DE MACÉDOINE
-
-R..., 21 novembre 1912.
-
-... Enfin, j'ai des nouvelles de _Yenidjé_.
-
-Une fois que les Grecs y sont entrés, ils ont commencé à brûler le
-Tcharchi (marché couvert turc) et les maisons turques; mais, auparavant,
-tous les bons chrétiens (orthodoxes de Yenidjé) se sont mis à piller
-d'une manière odieuse; magasins et maisons turques, tout y a passé. Le
-samedi après-midi, le dimanche, le lundi, etc... cependant que les
-maisons continuaient à brûler; les riches n'étaient pas moins ardents à
-la curée que les pauvres, chacun a pris selon sa capacité, les uns pour
-vingt-cinq livres turques, les autres pour cinq cents.
-
-Il y a, à Yenidjé, quelques centaines de soldats grecs. Ils s'y
-conduisent comme à Salonique, c'est-à-dire qu'ils pénètrent dans les
-maisons, volent, pillent et violent. C'est du reste ce qu'ils ont fait
-dans tous les villages des environs de Yenidjé, partout où ils ont
-passé.
-
-Ils se montrent très fanatiques, réservant toute leur faveur pour ceux
-qui sont de religion grecque et traitant plutôt mal les autres; aux
-Grecs de religion ils ont payé ce qu'ils ont réquisitionné, mais ils ont
-pris quatre-vingt-six moutons à un pauvre Bulgare (schismatique) de
-Yenidjé, sans paiement et sans garantie pour l'avenir.
-
- *
-
- * *
-
-Grecs et Bulgares se conduisent, en Macédoine, comme des Barbares, et
-cela fera certainement détestable impression en Europe, quand on le
-saura.
-
-Tout s'est bien passé pour _Paliortsi_, mais aux alentours, les
-chrétiens (orthodoxes) des villages se sont conduits comme des sauvages.
-
-A _Bogdantsi_, les chrétiens ont dévalisé les maisons turques, arrachant
-aux femmes leurs ornements, leur coupant le bout de l'oreille pour leur
-prendre leurs pendants, puis violant femmes et jeunes filles.
-
-A _Pobregovo_, les gens de _Bogdantsi_ et de _Stoyakovo_ ont fait
-irruption et, pendant que les uns se livraient au pillage, les autres
-violaient femmes et filles, et ce sont des chrétiens!
-
-De son côté, M. M... m'écrit que les femmes et les filles qui, après le
-massacre des hommes à _Rayanovo_, avaient été recueillies à
-_Tolni-Todorak_, ont été tuées et qu'il n'en reste plus que trois, selon
-les uns, neuf selon les autres.
-
-Inutile de dire que toutes ces victimes sont turques.
-
-A _Dolni-Poroy_, les Turcs ont été massacrés.
-
-A _Vaisly_, toute la population turque a été tuée.
-
-A _Roucouch_, les exécutions continuent et il y a une dizaine de Turcs
-tués chaque jour.
-
- *
-
- * *
-
-Après cela, que les journaux européens, _Croix_, _Univers_ ou autres,
-entonnent des dithyrambes à la gloire des peuples balkaniques et parlent
-encore de Croisade, et de Croix contre le Croissant!
-
-Ici, tout le monde est écoeuré, et il faut espérer que l'Europe finira
-par ouvrir les yeux; car, le vol, la lubricité et l'homicide s'en
-donnent à coeur joie, en ce moment, en Macédoine, et _ce sont des
-chrétiens_ (orthodoxes) qui _sur ce point rivalisent entre eux_.
-
-Ce qui nous inquiète, c'est l'avenir.
-
-Quel sera le sort de la Macédoine?
-
-Grecs ou Bulgares? plaise à Dieu que ce ne soit ni les uns ni les
-autres, car ce serait la ruine de nos missions françaises.
-
-Vous connaissez les Grecs, ils n'auront pas de repos qu'ils n'aient
-détruit nos missions, car ils ne peuvent supporter les _Uniates_.
-
-Ce qui se passe en Bulgarie, même pour les catholiques latins, n'est
-guère encourageant, et c'est encore pis que ce qui se passe en Grèce.
-Aussi, désirons-nous vivement que la Macédoine reste autonome, dût-elle
-même devenir autrichienne. Peut-être ne serait-ce pas, pour nous, un
-bien personnellement, mais ce serait le salut de la mission, du
-catholicisme et même encore de l'influence française.
-
-_Signé_: D...
-
-(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)
-
-
-VI
-
-(_Émanant du Consulat austro-hongrois sur l'entrée des Serbes à Prizrend
-le 5 novembre dernier._)
-
-Peu après que les troupes serbes eurent pénétré en ville, nous
-entendîmes la fusillade de l'infanterie dans les rues. M. Prochaska me
-dit alors avec indignation: «C'est une trahison. Les Serbes sont en
-train de tirer sur les habitants qui ne leur font rien.»
-
-Dans le consulat se trouvaient, en plus du consul, son secrétaire, deux
-kawas, un marchand italien, un sujet allemand et deux voyageurs
-autrichiens. En outre, il s'y trouvait également vingt-deux blessés,
-dix-huit familles de la ville, plusieurs dames qui se chargeaient de
-prendre soin des blessés et un assez grand nombre d'enfants.
-
-Une section de soldats serbes conduite par un officier à cheval apparut
-alors devant le consulat. L'officier demanda à parler au consul. M.
-Prochaska vint alors à la porte. Le chef lui renouvela l'ordre d'ouvrir
-le consulat afin d'y placer les soldats serbes blessés et afin de
-permettre la recherche des traîtres turcs qui auraient pu s'y réfugier.
-
-M. Prochaska répondit, avec politesse mais avec fermeté, que l'hôpital
-était déjà plein de blessés. L'officier repartit: «Oui, il est plein de
-misérables Albanais, et ceux-là, nous les jetterons dehors.»
-
-Le consul riposta: «Messieurs, je vous ferai remarquer que le terrain
-sur lequel se trouve le consulat est un terrain neutre, et qu'il jouit
-de la protection de la monarchie que je représente. _Vous voyez flotter
-sur ces murs le drapeau autrichien, et en outre le signe de la
-Croix-Rouge internationale._»
-
-Le Serbe lui répliqua: «Ce sont là des mots inutiles. Je vous ordonne
-d'ouvrir.»
-
-M. Prochaska ne fit à ces paroles aucune réponse et rentra dans son
-bureau. L'officier serbe donna l'ordre à ses soldats de pénétrer de
-force dans le consulat. Avec des bravos et des cris insultants pour
-l'Autriche-Hongrie, les soldats arrachèrent le drapeau austro-hongrois
-et le traînèrent dans la boue. La porte fut ouverte avec violence, les
-soldats escaladèrent le mur de l'entrée et pénétrèrent dans le bâtiment.
-_Les familles des Albanais qui s'y étaient réfugiés furent tuées sans
-merci. Il en fut de même des blessés qui furent massacrés dans leur lit.
-Les femmes et les enfants furent tués._
-
-Il y eut des Serbes qui _allèrent_ jusqu'à _souiller des cadavres_.
-
-Le consul protesta solennellement. Les Serbes lui répondirent par des
-ricanements.
-
-(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)
-
-
-VII
-
-_Lettre d'un Français de Constantinople._
-
-Je viens, dit-il, de parcourir la région entre Demir-Hissar, Serrès et
-Salonique; c'est un spectacle horrible, j'ai vu sur la route plus d'un
-millier de cadavres de paysans turcs, hommes, femmes, enfants,
-vieillards, massacrés par les chrétiens.
-
-
-VIII
-
-_Lettre adressée à M. J. Odelin, qui, dans _l'OEuvre_, a si vaillamment
-fait campagne pour le bon droit, par M. Lucien Maurouard, ministre
-plénipotentiaire, qui fut vingt ans diplomate français en Orient._
-
-Paris, le 2 janvier 1913.
-
-Monsieur,
-
-Par ce fait même que les Turcs sont plus adonnés à l'agriculture
-qu'enclins aux initiatives industrielles et financières, l'Empire
-ottoman est terre d'élection pour le développement des intérêts
-économiques étrangers.
-
-Voilà plusieurs siècles qu'à la faveur des Capitulations, nos comptoirs
-commerciaux se sont installés dans les Échelles du Levant, y prospérant
-avec sécurité, et, de nos jours, mines, ports, quais, phares, chemins de
-fer, régies financières, banques, manufactures et exploitations diverses
-se sont créés dans cet Empire sous la direction de notre personnel
-technique français et avec le concours de nos capitaux.
-
-Voilà bien longtemps aussi que nos missions, nos écoles (laïques ou
-religieuses) propagent dans la plupart des villes notre enseignement et
-notre influence, à l'abri, non seulement d'une parfaite tolérance, mais
-même de réels privilèges.
-
-En cas d'incidents dommageables aux personnes ou aux propriétés
-étrangères, on sait combien la protection de ces intérêts et l'obtention
-d'indemnités s'il y a lieu, sont facilitées aux autorités diplomatiques
-et consulaires par le régime des Capitulations.
-
-Voilà pour le passé; et voici pour l'avenir.
-
-Assez différente est et sera sans doute la situation dans les
-territoires détachés de l'Empire pour la formation et l'accroissement
-des États balkaniques.
-
-Ces peuples jeunes se montrent, comme c'est leur droit d'ailleurs,
-animés d'un nationalisme ardent, à tendances plus ou moins
-exclusivistes, et certainement moins propice que la mentalité et les
-usages musulmans à la pénétration des intérêts étrangers.
-
-Il est notoire que la Croix orthodoxe, qui préside religieusement et
-politiquement aux destinées des États balkaniques, est nettement adverse
-à la Croix catholique et qu'elle cherche à évincer celle-ci autant
-qu'elle le peut.
-
-J'ai pu l'observer pendant un séjour de quatorze années en Grèce.
-
-Les réserves protocolaires, formulées par la France dans les traités
-pour l'institution du Royaume de Grèce et l'annexion des Iles Ioniennes,
-sont éludées par les autorités helléniques sur des points de réelle
-importance: reconnaissance et situation de certains évêques latins;
-statut des mariages mixtes.
-
-En raison même de ce que leur excellente tenue leur assure une clientèle
-nombreuse et distinguée, les écoles catholiques sont plus ou moins
-jalousées, ce qui, combiné avec l'influence de l'antagonisme
-confessionnel, les met parfois en butte à des attaques de presse et à
-des tracasseries administratives sous de fallacieux prétextes.
-
-Il me paraît aussi que nos intérêts commerciaux et industriels n'ont
-qu'à perdre au passage de la domination turque à la domination
-balkanique.
-
-Ces données ont été généralement omises dans presque tout ce qui s'est
-publié à l'occasion du conflit oriental.
-
-Par contre, on a donné un large mais immérité regain aux légendes
-tendancieuses et spécialement à celles qui sont relatives aux massacres
-et pillages, mis indistinctement à la seule charge des Turcs, dans le
-but, semble-t-il, de les discréditer devant l'opinion publique; or, il
-est avéré que le Turc, naturellement placide, ne se livre à des
-violences que provoqué par une rébellion: j'en ai été témoin moi-même en
-Crète, où les violences ont toujours eu le caractère de réciprocité
-entre chrétiens et musulmans.
-
-De même en Macédoine, ce fut entre les alliés d'aujourd'hui, rivaux
-quand même, ennemis d'hier, et peut-être aussi de demain, entre Bulgares
-et Grecs, que se produisit un long échange d'actes de barbarie comme
-moyen d'éviction et d'intimidation au service de la propagande
-politique.
-
-LUCIEN MAUROUARD.
-
-
-IX
-
-_Lettre à moi adressée par deux Français hautement honorables, qui
-s'étaient fixés à Salonique et vont être obligés d'en partir._
-
-Salonique, 19 janvier 1913.
-
-Un calme relatif existe en ce moment, avec la Cour martiale et la
-censure préalable. Et combien encore de vilenies!
-
-L'exode des familles musulmanes est presque général. Les Israélites à
-leur tour songent à partir. Quant à nous, Français, beaucoup des nôtres
-ont déjà perdu leur situation.
-
-Grecs et Bulgares se disputent la ville.
-
-Le Bulgare, plus brutal, fera sentir son joug plus inexorablement; le
-Grec, avec plus d'hypocrisie. Quant à la France, l'admirable expansion
-de sa langue, de son influence industrielle et morale, sera absolument
-détruite. Déjà toutes les communications officielles, toutes les
-enseignes, tous les avis de chemins de fer ou de trains qui se faisaient
-en français ne se font plus qu'en grec.
-
-Chaque jour nous apporte de nouveaux témoignages des atrocités bulgares.
-Elles dépassent l'imagination. Des femmes enceintes ont été éventrées
-et, de la population musulmane de cette partie de la Macédoine, il ne
-reste que les fuyards.
-
-Quant aux prisonniers turcs qui étaient à Salonique, _on ne les voit
-plus_. Et les officiers bulgares, pressés de questions, commencent à
-avouer qu'ils les ont méthodiquement exterminés.
-
-
-X
-
-_Lettre que m'adresse le colonel français Malfeyt, qui fut détaché
-pendant sept ans dans la gendarmerie internationale de Macédoine._
-
-J'ai vécu avec les Turcs pendant sept ans, à Salonique, Monastir, Uskub,
-dans toutes les classes de la société et surtout parmi les soldats;
-c'est vous dire combien je les connais et, dès lors, combien je les
-aime.
-
-Pendant mes années de service en Macédoine, je n'ai jamais constaté ni
-entendu parler de crimes commis par des Turcs, et je crois qu'on ne
-pourrait pas en signaler un seul, en _prouver_ un seul, tandis que je
-puis citer par douzaines des crimes commis par les Balkaniques. Les
-autorités ottomanes dépêchaient constamment des troupes pour mettre à la
-raison les bandes grecques, serbes ou bulgares, qui s'entretuaient,
-fomentaient des troubles et maintenaient le pays dans une anarchie
-continuelle. Est-ce que ce sont ces répressions qu'on appelle des
-massacres? Dans ce cas, moi aussi, j'ai contribué à pourchasser ces
-bandes.
-
-En Asie Mineure, n'y a-t-il pas une tranquillité parfaite? Pendant les
-deux années que j'ai parcouru le pays, je n'ai jamais entendu parler de
-meurtre ni de vol! On peut dormir portes ouvertes! Et cependant il y a
-des Grecs et des étrangers en grand nombre; _mais ici aucune puissance
-ne poursuit une politique annexioniste_.
-
-Non, notre injustice envers les Turcs est révoltante. Ce peuple si bon,
-si doux, si digne, ne mérite que notre estime.
-
-COLONEL MALFEYT.
-
-
-XI
-
-_Lettre que m'adresse un Roumain de Bucarest._
-
-Comme on voit que vous connaissez bien les Turcs--que nous coudoyons
-depuis des siècles, nous autres Roumains--ces Turcs, que les
-vicissitudes des temps ont rendus nos maîtres pendant de longues années,
-mais qui, chose incroyable et sans exemple dans l'histoire, n'ont jamais
-été haïs dans le pays, tant ils étaient bons et justes, et tant ils
-avaient le respect de la parole donnée.
-
-La Roumanie vous portera dorénavant une affection reconnaissante pour
-les paroles de justice, pour les accents indignés que vous jetez à la
-face de l'Europe comme une flétrissure.
-
-DEMÈTRE RACOVICEANO.
-
-
-XII
-
-_Lettre que m'adresse un capitaine français qui servit onze ans dans la
-gendarmerie internationale de Macédoine._
-
-Votre plaidoyer en faveur de nos amis turcs a un très grand
-retentissement dans leur coeur, qui est un coeur d'or, comme vous le
-savez. Le bien que vous faites ainsi à la cause française répare les
-ravages que notre presse, vendue aux vainqueurs, a causés à notre
-influence; vous maintiendrez quand même, chez la victime insultée,
-l'amour de notre pays, tandis que les vainqueurs d'aujourd'hui nous
-renieront demain.
-
-CAPITAINE X***.
-
-
-XIII
-
-_Lettre que m'adresse un Turc de Constantinople._
-
-Notre coeur saigne à la pensée que, dans notre malheur, l'insulte nous
-vienne de cette noble France que nous avons appris à aimer dès notre
-plus tendre enfance, au foyer maternel d'abord, puis à l'école française
-installée dans nos villes et nos villages; c'est avec votre littérature
-que nous ne cessons de nourrir notre intelligence. Eh bien! monsieur,
-vous ne le croiriez pas; malgré les insultes du _Temps_ et d'un grand
-nombre de vos journaux, nous ne pouvons cesser d'aimer la France, notre
-seconde patrie, et la pensée qu'en cas de guerre avec l'Allemagne elle
-pourrait être de nouveau vaincue, me plongerait dans la douleur et la
-tristesse comme cela m'arrive pour mon propre pays.
-
-X*** BEY.
-
-
-XIV
-
-_Lettre que m'adresse _un groupe_ de jeunes filles israélites de
-Constantinople._
-
-Nous sommes de petites israélites turques et nous partageons toutes les
-souffrances endurées si courageusement par nos compatriotes musulmans.
-Oui, malgré ce qu'en diront nos ennemis, les vrais Turcs pourront être
-fiers de s'être vaillamment défendus et d'avoir sauvegardé l'honneur.
-Oui, malgré tout, la Turquie sera notre patrie, celle qui nous a
-recueillis, nous israélites, avec tant de générosité!
-
-Nous sommes heureuses de trouver en vous un défenseur de cette Patrie
-sur laquelle pèsent tant d'injustes accusations, etc.
-
-(Suivent cinq noms de jeunes filles.)
-
-
-XV
-
-_Lettre que m'adresse un ingénieur en chef français._
-
-Combien vous avez raison d'élever la voix en faveur de cette race si
-belle et si bonne: les Turcs! Je parle leur langue, j'ai vécu douze ans
-parmi eux en Macédoine, en Anatolie, en Arabie. Si tant est que les
-vertus indiquent et distinguent la religion des hommes, en Orient, le
-meilleur chrétien, c'est le Turc.
-
-Comme vous j'ai souffert des ignominies légendaires répandues comme à
-plaisir sur nos pauvres amis; mes yeux se sont mouillés des malheurs
-immérités qui les frappent. J'ai essayé d'élever la voix après votre
-premier appel; mais, bien entendu, aucun journal n'a accueilli mes
-plaintes. Néanmoins j'essaierai encore, avec ardeur, presque avec
-colère. Le ressentiment que j'éprouvais contre mes semblables a été
-calmé par votre livre, il m'a semblé être moi-même alors moins
-impuissant.
-
-B***
-
-_Ingénieur en chef_.
-
-
-XVI
-
-PRESSE ALLEMANDE
-
-_KREUZZEITUNG, 5 février._
-
-_En éditorial et sous la signature de Theodor Schiemann:_
-
-Les bandes qui suivent les troupes bulgares et serbes, les comitadjis,
-se rassemblent partout comme des hyènes, et malheur à quiconque tombe
-entre leurs mains! A notre satisfaction, l'Italie a pris l'initiative de
-réclamer une enquête au sujet des atrocités qui ont été commises par ces
-bêtes fauves sur le sol albanais, macédonien et thrace. Sir Edw. Grey,
-en présence d'une question posée à ce sujet à la Chambre des Communes,
-s'est réfugié derrière un «_ignoramus_», bien que son devoir eût été de
-savoir, et d'ailleurs l'Angleterre n'a pas l'habitude de se taire quand
-il s'agit d'atteintes portées aux fondements de la morale humaine.
-
-Le docteur Ernst Jaeckh a fait paraître un livre intitulé: _L'Allemagne
-en Orient après la guerre balkanique_ (chez Martin Möricke, Munich
-1913). Il a rendu ainsi le service de mettre en lumière, grâce aux
-communications de témoins dignes de foi, les faits qui, à la honte de
-l'humanité, se sont accomplis dans cette guerre épouvantable. Nous ne
-pouvons nous empêcher d'en signaler quelques-uns empruntés aux récits de
-témoins allemands: fonctionnaires, pasteurs, etc... Il existe d'ailleurs
-des documents officiels et des photographies qui confirment notre
-affirmation.
-
-«La conduite des Bulgares, déclare une lettre allemande, dépasse au
-décuple tout ce que les Turcs ont pu commettre, et on pourrait croire
-revenus les temps des Huns ou les périodes les plus terribles de la
-guerre de Trente Ans. C'est toujours la même histoire: les hommes
-trouvés dans les villages et les villes sont massacrés sans pitié, les
-femmes et les filles sont violées, les villages sont pillés et brûlés,
-et ce que les balles ont épargné meurt de faim et de froid.»
-
-Voici d'ailleurs un exemple:
-
-«Dans le village de Pétropo, deux jeunes filles ont été violées devant
-les yeux de leur mère; celle-ci, ne pouvant supporter ce spectacle,
-saisit un fusil et tira. Ce fut le signal d'un véritable bain de sang.
-On rassembla toutes les femmes et toutes les filles, on les enferma dans
-le café du village et on y mit le feu. Toutes périrent dans les flammes
-au milieu de cris déchirants.»
-
-Ce cas est tout à fait typique. Dans certains endroits, on a eu le front
-de donner aux victimes le baptême chrétien (!!!) avant de les massacrer.
-Dans le village d'Esehkeli, près de Kilikich, on a enterré vivantes dix
-jeunes filles.
-
-Une dame autrichienne écrit de Cavalla à son frère:
-
-«Des gens qui n'avaient pas commis d'autre crime que celui d'être
-musulmans et pris parmi les notables de la ville, furent emprisonnés et
-traités sans procédure de la façon la plus cruelle. A minuit, les
-prisonniers furent éveillés, dépouillés de leurs vêtements, attachés
-trois par trois, lardés de coups de baïonnette et assommés à coups de
-crosse. La première nuit, trente-neuf furent exécutés, la seconde nuit,
-quinze, etc... A Serrès, les Turcs se mirent en défense et abattirent
-deux soldats. Aussitôt l'officier qui commandait ces derniers tira sa
-montre et dit: «Il est maintenant quatre heures; jusqu'à demain quatre
-heures, faites des Turcs ce que vous voudrez.» Ces bêtes fauves
-massacrèrent pendant ces vingt-quatre heures 1.200 Turcs, d'après les
-uns, 1.900 d'après les autres...»
-
-Sans aucun doute, l'appel à la croisade du tsar Ferdinand est cause de
-ces atrocités. Le colonel Veit raconte que les comitadjis ont brûlé
-toutes les localités musulmanes entre Tchataldja et Andrinople.
-
-«On ne voit plus aujourd'hui une seule maison, une seule cabane; tout a
-disparu dans les flammes. Des milliers de familles ruinées ont émigré,
-emportant leur petit avoir ainsi que leurs femmes et leurs enfants dans
-des chars traînés par des buffles. Ils sont en ce moment devant les
-portes de Constantinople où la faim les tourmente. Ils ne se plaignent
-pas, ils ne mendient pas et se nourrissent misérablement de quelques
-grains de maïs. A Büyük Kardistan, j'ai vu moi-même des douzaines de
-blessés turcs que les troupes en déroute n'avaient pu emmener avec elles
-et que les patrouilles bulgares ont horriblement mutilés. Nous autres
-officiers, nous l'avons déjà répété à des correspondants de guerre:
-c'est en caractères de feu qu'il faudrait répandre sur la terre la
-nouvelle de toutes ces atrocités...»
-
-Au contraire, tous les rapports sont à la louange des Turcs, tels sont
-ceux du capitaine Rein, et du professeur Dühring. Ce dernier, en parlant
-des Turcs, les qualifie de «peuple honnête et brave» et conclut par ces
-mots: «Ils ne sont pas encore mûrs pour la civilisation européenne.
-Espérons cependant qu'il sera permis à la Turquie de renaître en Asie
-Mineure, car les Turcs le méritent pour leurs qualités: ils sont pieux,
-fidèles, honnêtes, simples et braves.» Le capitaine Rein, lui, résume
-son jugement dans le mot de Bismarck: «Le Turc est le seul gentilhomme
-de l'Orient.»
-
-Quand on songe à toutes les atrocités commises et dont nous ne citons
-ici qu'une faible partie, on comprend le cri d'appel du docteur Jaeckh:
-«Il n'y a donc en Europe aucune volonté, aucune main en faveur de
-l'humanité, aucune voix en faveur de la civilisation? Et cependant, les
-faits qui se sont passés sont établis par des documents sérieux, par des
-photographies, etc...»
-
-Il nous semble impossible que l'opinion ne s'agite pas et que
-l'initiative prise par l'Italie reste sans écho. C'est en vain que la
-Russie s'efforce de cacher les crimes de ses protégés bulgares et
-serbes. C'est en vain que la presse française persiste à se taire. C'est
-en vain que Sir Edw. Grey reste d'un flegme glacial et bouche ses
-oreilles pour ne pas entendre et ses yeux pour ne pas voir.
-
-
-XVII
-
-_Traduction de la lettre adressée à Pierre Loti, en turc, par S. A. I.
-le prince Youssouf Izzeddine, héritier de Turquie._
-
-Mon cher monsieur Pierre Loti,
-
-L'humanité entière est témoin des drames sanglants qui se sont déroulés
-ces derniers temps dans cet Orient qui constitue le fond de vos oeuvres
-et de vos poèmes inappréciables et immortels par leurs vues généreuses
-et leurs beautés naturelles. Des fumées, des brouillards de sang
-innocent répandu à flots et sauvagement, ont obscurci le ciel clair et
-limpide que vous admiriez dans le temps et des lamentations ont remplacé
-le gazouillement des oiseaux. Alors que des massacres et des horreurs se
-perpétuent en Roumélie, c'est-à-dire sur les confins de l'Europe; alors
-que les oreilles se bouchent à ces calamités et à ces tempêtes vous
-seul, avec quelques amis de l'humanité et de la civilisation comme vous,
-avez élevé la voix en faveur du droit et de la vérité. Votre plume est
-devenue l'étendard du combat pour la justice. Vous avez déchiré les
-ténèbres, éclairé les hommes de conscience et de foi. Je suis sûr qu'un
-jour le monde civilisé tout entier se groupera sous les plis de votre
-drapeau du droit et de la vérité. Ni mon pays ni moi n'oublierons jamais
-vos nobles et généreux sentiments ainsi que vos luttes humanitaires.
-Nous vous vénérerons et glorifierons éternellement, homme juste et sage.
-
-YOUSSOUF IZZEDDINE.
-
-
-XVIII
-
-_Réponse de Pierre Loti au Prince héritier de Turquie._
-
-Monseigneur,
-
-Au delà de ce que les mots peuvent dire, je suis ému de la
-reconnaissance que me témoigne la Turquie, et dont je viens de trouver
-la haute et souveraine affirmation dans la lettre que Votre Altesse
-Impériale m'a fait l'honneur de m'écrire. Cette lettre, je la
-conserverai parmi ce que j'ai de plus précieux, et mes fils, à qui elle
-sera léguée, continueront après moi, je l'espère, mon attachement à ma
-seconde patrie orientale.
-
-Cependant, je ne méritais pas d'être remercié, car il m'eût été
-impossible de ne pas faire ce que j'ai fait: tout simplement, j'ai suivi
-l'élan de mon coeur, si fidèle à la noble nation turque, j'ai obéi à
-l'impulsion de ma conscience indignée,--et je me suis senti fier ensuite
-de subir l'insulte et la menace pour avoir dénoncé tant de crimes.
-
-Mon effort n'a pas été vain. Il y a dans mon pays une immense majorité
-de gens de coeur et de sens, que l'on avait abusés par des calomnies
-éhontées, par d'officiels mensonges--ou même d'officiels «démentis»;
-ceux-là, il m'a suffi de les éclairer pour les ramener vers notre chère
-et malheureuse Turquie. J'en ai ramené beaucoup, ainsi que me le
-prouvent les lettres qui m'arrivent par centaines, et aussi les articles
-d'une presse non vendue. Je suis heureux d'ajouter du reste que j'ai été
-secondé dans ma tâche par _tous_ ceux de mes compatriotes qui ont habité
-l'Orient et qui connaissent les Turcs autrement que par d'abjectes ou
-enfantines légendes. Je continuerai la lutte comme si ma propre patrie
-était en jeu. Mais ce petit courant de sympathie, que je serai parvenu à
-créer peut-être, comptera, hélas! pour si peu de chose auprès des
-effroyables malheurs qui fondent de tous côtés sur l'Islam et dont je me
-sens cruellement meurtri!...
-
-J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monseigneur,
-
-De Votre Altesse Impériale,
-
-Le reconnaissant et affectionné
-
-PIERRE LOTI.
-
-
-XIX
-
-_Lettre du Grand Vizir à Pierre Loti._
-
- SUBLIME PORTE
- GRAND VIZIRAT
-
-Le 16 février 1913.
-
-Cher monsieur,
-
-Tandis que l'Europe entière et la presse salariée avaient pris le parti
-de fermer les yeux sur les atrocités et les tueries organisées par les
-alliés balkaniques, votre noble voix s'est fait entendre pour prendre la
-défense des opprimés.
-
-Je vous remercie chaudement pour cette belle tâche que vous avez assumée
-au nom de l'humanité.
-
-J'aime à espérer qu'il se trouvera en France de nobles coeurs qui, se
-souvenant de l'amitié séculaire des deux nations, ne tarderont pas à
-imiter votre bel exemple et unir leurs efforts aux vôtres pour arrêter
-l'extermination systématique de la population paisible des provinces
-occupées par les alliés.
-
-Agréez, cher monsieur, avec l'expression de mes sentiments de profonde
-reconnaissance, l'assurance de ma très haute considération.
-
-_Le Grand Vizir_,
-
-MAHMOUD CHEVKET.
-
- *
-
- * *
-
-_Réponse de Pierre Loti:_
-
-Altesse,
-
-Combien profondément je suis touché de la lettre que vous avez bien
-voulu m'écrire. Rien ne pouvait m'être plus précieux qu'un tel
-témoignage de reconnaissance.
-
-Ma voix cependant n'a eu que bien peu de pouvoir, hélas! pour flétrir
-comme il eût fallu tant de crimes hypocrites, commis au nom de la Croix.
-Mais que faire, quand on a contre soi le gouvernement de son pays,
-presque toute la presse--et presque toute l'opinion, préparée de longue
-main par d'habiles calomnies!
-
-Au moins, aurai-je affirmé à vos compatriotes qu'il leur reste, chez
-nous, l'inébranlable sympathie «documentée» de tous ceux qui les
-connaissent, qui ont vécu en Orient et qui savent la vérité. Peut-être
-en même temps aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la mesure de ma
-force, en proclamant que tous les Français, grâce à Dieu, ne sont pas
-avec ceux qui souscrivent à l'extermination sans merci d'une noble race
-vaincue.
-
-Avec mes remerciements, veuillez agréer, je vous prie, Altesse,
-l'hommage de ma respectueuse considération.
-
-PIERRE LOTI.
-
-
-XX
-
-_Document communiqué au _Gil Blas_ par M. Robert Duval._
-
-Le sous-gouverneur de l'île de Lemnos porte à la connaissance de la
-Sublime-Porte que des événements d'une excessive gravité se sont
-produits récemment.
-
-Les autorités militaires hellènes procèdent actuellement, dans les
-villages de Lera et de Strati, à la revision des procès ayant acquis
-force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent à l'heure
-actuelle des sentences arbitraires en faveur des Grecs, à la seule fin
-de terroriser les musulmans, que l'on extermine après les avoir battus
-de verges et fouettés au sang. Ceux qui ont pu échapper à ces massacres
-se sont vus dans la douloureuse nécessité d'abandonner leurs foyers pour
-sauver leur propre existence.
-
-Le cheikh des derviches à Serrès, Aghiagh effendi, informe en outre ses
-supérieurs qu'après l'occupation de cette ville par les Bulgares, des
-milliers de musulmans ont été massacrés, plusieurs hommes et femmes
-contraints par des violences à embrasser la foi orthodoxe, nombre de
-jeunes filles enlevées et expédiées en Bulgarie, des maisons pillées et
-saccagées, les cimetières et les mausolées profanés et les objets
-précieux s'y trouvant, enlevés.
-
-D'autre part, le préposé des fondations pieuses de l'île de Mitylène
-fait savoir au ministère compétent que tous les mausolées et les
-tombeaux musulmans ont été pillés et saccagés par les soldats hellènes.
-Le chef de la communauté musulmane à Chio a déclaré également aux
-autorités impériales du vilayet d'Aïdin que les mêmes profanations ont
-été commises froidement dans l'île, après l'occupation grecque.
-
-En outre, le gouverneur de Lemnos informe, dans un rapport, la
-Sublime-Porte que les fonctionnaires ottomans, ci-dessous mentionnés,
-ont été assassinés de la manière la plus féroce par les officiers et les
-soldats grecs dans le port de Moundouros:
-
-Assaf bey, greffier de justice; Salin effendi, commandant du port;
-Mahmoud effendi, fermier de la dîme; Chukri effendi, notable de
-Moundouros; Hussein effendi, facteur; Remzi effendi, greffier; Ahmed
-effendi, fonctionnaire de la Banque agricole; enfin, Ibrahim effendi,
-notable de Lemnos, _assassiné par méprise à la place de son frère_.
-
-Ledit gouverneur ajoute qu'il tient aussi d'une source privée et
-authentique que douze autres personnes notables et fonctionnaires dans
-les îles avoisinantes de Lemnos ont été également conduits au port de
-Doundouros et lâchement assassinés en même temps que les malheureux
-ci-haut mentionnés.
-
-On parlera encore des atrocités turques!...
-
-ROBERT DUVAL.
-
-
-XXI
-
-_Lettre que m'adresse un ingénieur roumain._
-
-Ici, nous savons de façon certaine que pendant cette guerre, les alliés
-ont massacré non seulement les populations musulmanes, mais aussi de
-tranquilles populations roumaines. Ils ont fermé les églises et les
-écoles roumaines, ont brûlé les livres et les évangiles écrits en
-roumain, ont emprisonné et tué les prêtres et les instituteurs roumains.
-Les tortures subies par ces malheureux sont inouïes. L'instituteur
-roumain Démètre Cicina (lisez Tjicina), le directeur des écoles de
-Turia, a été appelé par lettre officielle et tué d'une manière atroce;
-on lui a coupé d'abord la langue, ensuite on lui a arraché les cheveux,
-puis on lui a coupé chaque veine du corps. Le cadavre de ce malheureux a
-été jeté sur les bords d'une rivière à la proie des chiens vagabonds.
-
-La veuve et les enfants de notre martyr se trouvent à Bukarest, et on
-peut leur faire demander les récits de ces atrocités par une personne
-digne de foi, par exemple M. le ministre français résidant à Bukarest...
-etc... etc.
-
-A Klebi-Cliscera, les Grecs ont incendié 250 maisons roumaines et
-l'église roumaine Saint-Nicolas. Les écoles roumaines ont été incendiées
-aussi. Les Roumains: George Galbadjari, N. Maugrosi et Caracuta ont été
-tués.
-
-DANIEL KLEIN,
-
-_Ingénieur forestier_.
-
-
-XXII
-
-_Fragment d'une lettre que m'écrit un notable Turc de la ville de
-Brousse._
-
-... Comme vous le savez, pendant la guerre turco-russe, ce sont encore
-les Monténégrins, ces coupeurs de nez et d'oreilles, qui s'étaient
-lancés les premiers, surprenant à la première rencontre les réguliers
-turcs et les martyrisant, et faisant de leurs figures de véritables
-effigies d'orangs-outangs. L'Europe était alors plus bienveillante pour
-les pauvres Turcs puisque les photographies, représentant une vingtaine
-de malheureux défigurés, envoyées à la presse par mes soins pour que
-l'opinion publique fût édifiée, trouvèrent place dans le _Graphic_, le
-périodique anglais bien connu. Les autres journaux cependant n'en
-soufflèrent mot.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il serait facile de retrouver encore chez Abdullah frères, photographes
-à Péra, les clichés de ces photographies. Mais, pour le cas où cela ne
-serait pas possible, se trouverait-il en France un journal illustré qui
-consentirait à reproduire un groupe de vieillards encore en vie, de ceux
-qui, durant la guerre turco-russe, furent abominablement défigurés par
-les mêmes Monténégrins sauvages et inhumains?
-
-
-XXIII
-
-_Fragment de la lettre que m'adresse la Ligue de la Défense nationale
-turque._
-
-... Et lorsque nous restions stupéfaits de notre abandon par la France
-que nous avions appris à aimer, c'est vous qui nous avez rappelé qu'en
-dehors et bien au-dessus de cette nouvelle France financière, âpre et
-jouisseuse, aveuglée par les reflets de son fétiche d'or, vit toujours
-la France que nous connaissons, la France intellectuelle et morale, la
-vraie France, qui pendant de longs siècles a patiemment édifié sa
-grandeur sur de nobles traditions de justice, de moralité et de
-solidarité humaine.
-
-C'est à elle que les financiers arrogants doivent leur existence; c'est
-de son prestige qu'ils abusent lorsque, sous l'empire de la passion
-aveuglante du lucre, ils prostituent à de bas appétits le fruit de son
-travail, qu'elle leur a confié pour servir à l'extension de son
-influence civilisatrice, et au relèvement moral et matériel des peuples
-moins heureux.
-
-Cette France, souvent lointaine, distraite par le travail de la pensée,
-ignore les abus qui se pratiquent en son nom. C'est vous encore cette
-fois qui, à la tête d'un petit groupe d'amis dévoués à la cause du
-Droit, avez assumé la tâche de la réveiller.
-
-Lorsqu'elle le sera, qu'elle aura déchiré le voile de mensonges et de
-calomnies dont on a couvert ses yeux, et que, dans toute leur hideuse
-réalité, elle contemplera les crimes indescriptibles qui se perpètrent
-au nom de la Croix, emblème de l'amour fraternel, frémissante
-d'indignation et d'horreur, elle n'hésitera pas, nous en sommes sûrs, à
-élever la voix, et à faire sentir le poids de sa colère à ceux qui
-oublient trop que la devise: «La Force prime le Droit» n'est pas la
-sienne, et qu'elle est jalouse de ses hautes traditions... etc...,
-etc...
-
-_Signé_: HOULOUSSI,
-
-_Président de la Ligue de la Défense nationale ottomane._
-
-
-XXIV
-
-_Lettre que m'adresse un étudiant polonais de l'Université de Vienne._
-
-Quand les Polonais, après trois insurrections désespérées, furent
-définitivement battus, ils se réfugièrent en France et surtout en
-Turquie où ils furent reçus avec une générosité admirable. Et cependant,
-c'est la Pologne qui, de toutes les nations européennes, avait fait le
-plus grand tort à la Turquie, surtout pendant la guerre de 1683. Cette
-générosité avec laquelle les Turcs nous accueillirent est un exemple
-sans pareil. Le sultan d'alors, Abdul-Medjid, en protégeant ainsi les
-réfugiés polonais, risquait cependant de s'attirer une guerre terrible.
-
-Votre livre nous a causé une consolation si grande que je ne puis vous
-l'exprimer. Le directeur de notre Université, un vieillard respectable,
-qui avait vécu vingt ans parmi les Turcs, s'écria presque en pleurant,
-après avoir fermé votre livre: «Vraiment il a élevé un monument
-impérissable, non seulement dans le coeur des Musulmans, mais encore de
-tous ceux qui les connaissent», etc...
-
-
-XXV
-
-_Fragment d'une lettre que m'écrit une dame russe._
-
-La photographie que vous reproduisez sur la couverture de votre livre a
-remué tous mes plus tristes souvenirs. Je suis une vieille femme,
-monsieur, et, en 1877, lors de cette campagne de Turquie qui fut le
-premier déchaînement d'une Europe imbécile contre ces infortunés Turcs,
-j'étais en qualité de soeur de charité sous les murailles de Plewna.
-Combien de pauvres Turcs n'ai-je pas vu amener à peu près dans l'état
-dans lequel a été mis l'original de la photographie que vous avez fait
-reproduire! Ils avaient été mutilés par des bandes serbes, bulgares et
-monténégrines, ces atroces Monténégrins surtout, qui portaient comme
-croix d'honneur pendues à leur ceinture, les oreilles des Turcs qu'ils
-avaient martyrisés avant de les tuer! Et cela on l'oublie, de même que
-la résignation de leurs victimes, qui avaient la force de ne pas les
-maudire. Et toutes ces atrocités se pratiquaient au nom de la religion
-chrétienne, en l'honneur de la Croix du Christ! etc., etc...
-
-
-XXVI
-
-_Lettre que m'adresse un lieutenant de vaisseau français, au retour
-d'une campagne dans le Levant._
-
-J'étais nourri des classiques et plein d'admiration pour la nation
-grecque, quand je suis arrivé pour la première fois dans le Levant, en
-Crète. M. Venizelos présidait alors, avec l'astuce et la mauvaise foi
-que vous connaissez, aux destinées de l'île.
-
-Après deux ans de séjour, je suis revenu avec un dégoût profond pour
-tout ce qui est grec, et une immense pitié pour le bon, le doux,
-l'hospitalier peuple turc, opprimé par ses propres chefs, spolié,
-assassiné par les orthodoxes chaque fois que ceux-ci en trouvent
-l'occasion. Je ne puis vous dire avec quel sentiment de soulagement j'ai
-entendu votre voix s'élever enfin pour démasquer les mensonges et
-exciter la pitié envers ces malheureux innocents que l'on tue et dont en
-outre on souille la mémoire.
-
-X.,
-
-_Lieutenant de vaisseau._
-
-
-XXVII
-
-_Lettre d'un religieux français de Scutari publiée par M. Jean Tharaud
-dans sa brochure _La Bataille à Scutari_._
-
-... Vous me trouvez turcophile, chers parents. Comment ne le serais-je
-pas! Voilà vingt-trois ans que je vis au milieu des Turcs, que
-j'apprends à connaître l'âme de ce peuple, ses qualités de coeur, sa
-large tolérance, sa foi profonde en Dieu, son respect de l'autorité, sa
-vaillance, son patriotisme. Tous les journaux catholiques de France
-peuvent parler de croix contre le croissant, ils négligent d'ajouter que
-cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque. Et, vraiment, ils
-oublient trop que depuis des années déjà la Turquie donne à nos
-religieux le pain que la France leur refuse... Les mensonges d'une
-presse vénale ou mal informée n'y changeront rien, les Turcs font la
-guerre en soldats; les Balkaniques la font en bandits. Les journaux
-peuvent parler des atrocités turques, mais les atrocités des États
-orthodoxes dépassent en horreur tout ce qu'ont fait les Turcs dans le
-passé. Des lettres écrites par nos frères de Salonique et de Chio;
-d'autres lettres adressées par des parents aux enfants de nos écoles
-pourraient vous édifier sur la soi-disant civilisation de ces petits
-peuples prétendus chrétiens.
-
-
-XXVIII
-
-_Lettre que m'écrit un notable français de Salonique._
-
-Salonique, 21 mars 1913.
-
-Mardi, 18 courant, sur les quatre heures et demie du soir, le roi
-Georges de Grèce, revenant d'une de ses coutumières promenades à pied,
-fut mortellement atteint d'une balle de revolver tirée par une sorte de
-déséquilibré. Un aide de camp accompagnait Sa Majesté. Deux gendarmes
-crétois suivaient à une certaine distance.
-
-L'assassin, aussitôt arrêté, fut interrogé par un officier grec. Voici
-les paroles textuelles de cet officier: «L'assassin parle trop purement
-notre langue pour que ce ne soit pas un Hellène.» En effet, il avoua
-s'appeler Alexandre Skinas, être grec et professeur. Ces choses vous
-sont connues. _Ce que vous devez ignorer, ce que, du moins, on a
-précieusement caché, ce sont les scènes qui suivirent._
-
-Soldats et gendarmes crétois se ruèrent dans ce quartier avec cette soif
-de massacrer, de tuer qui paraît être la plus grande jouissance des
-peuples balkaniques. Je vis trois égorgements sous mes yeux, dont un
-d'un pauvre vieux mendiant nègre. Les officiers disaient à ceux qui
-portaient le fez, de l'ôter, car ils n'étaient pas maîtres de leurs
-hommes. Aux balcons, les _dames_ grecques criaient: tuez-les, tuez-les.
-On estime, comme nombre le plus bas, à une centaine le nombre des
-victimes.
-
-Une élève du cours des jeunes filles de la mission laïque et un garçon
-du lycée, tous deux musulmans, ont eu leurs parents assassinés. Le père
-de ce dernier, Kapandii effendi, ne rentrant pas chez lui, sa femme
-affolée court les postes de police. On la reçoit avec des sarcasmes en
-lui disant que son mari repose en lieu sûr. Cette victime très connue,
-notable d'ici, tuée à sa porte, est transportée au loin pour enlever la
-preuve du crime.
-
-Le lendemain, les journaux--par ordre--affirment que la gendarmerie
-crétoise a été admirable dans cette horrible soirée.
-
-Hypocrisie et cruauté.
-
-Censure préalable et impossibilité d'établir la vérité.
-
-Voilà des faits _nouveaux_--si j'ose m'exprimer ainsi--et absolument
-contrôlés.
-
-
-XXIX
-
-_Documents officiels contrôlés, et qui furent publiés en premier lieu
-par le _Gil Blas_._
-
-180 paysans turcs brûlés vifs.
-
-Sans même parler des 5.000 soldats bulgares du général Kordatcheff, qui,
-le samedi 27 octobre, fusillaient 5.120 musulmans, et auraient tué
-jusqu'aux orthodoxes, sans l'intervention du métropolite, rappelons les
-événements de Kulkund.
-
-A Kulkund, du caza d'Avret-Hissar, les villageois turcs furent appelés
-par les Bulgares de Montoul, sous prétexte de les faire inscrire dans un
-registre. C'était un mardi, quinze jours après l'occupation. Ils furent
-amenés dans une djami (mosquée) et là, les comitadjis bulgares,
-accompagnés de villageois bulgares, ont divisé les Turcs en groupes de
-huit personnes et après avoir mis de la paille arrosée de pétrole les
-ont brûlés.
-
-Le nombre de Turcs brûlés dans la localité s'élève à 180 personnes.
-
-Puis les Bulgares ont brûlé 200 garçons et ont amené avec eux 58 jeunes
-musulmanes, au village de Montoul.
-
-Seulement 60 familles de la localité de Kulkund ont pu échapper à cette
-tuerie.
-
-Des faits analogues se sont déroulés à Poroy-Zir, Poroy-Bala, Orgamli,
-Reyan, Durlan, Zchirnal, Dedeagatch, Stroumnitza, Garnach-Zir, Zioran,
-etc.
-
-Les villageois de Petritch, Menlek, Demir-Hissar, Angista, Vilasta,
-Koutta, Chililan ont été exterminés.
-
-Les armées bulgares et balkaniques semblent avoir voulu procéder à
-l'extermination systématique de toute la population paysanne islamique.
-
-Dans les régions de Serrès, Cavalla, Demir-Hissar, plus de 70.000
-musulmans ont été suppliciés et massacrés, sous l'oeil des officiers
-bulgares.
-
-
-XXX
-
-_Je reçois d'un groupe de Juifs de Salonique la protestation suivante,
-qui est toute à l'honneur de la race israélite_:
-
-Cher maître,
-
-A la page 119[11] de votre livre, vous dites: «Pauvres Turcs, les voici
-reniés même par les Juifs de Salonique.»
-
- [11] Page 126 de cette nouvelle édition.
-
-Au nom de tous mes coreligionnaires, je viens protester contre cette
-affirmation. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs amis les
-Turcs. La lettre à laquelle vous faites allusion pour l'attester, et que
-le _Temps_ s'est empressé de reproduire, est l'oeuvre d'un Grec,
-fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui pour la circonstance a
-cru politique de mettre un nez juif; elle a été publiée dans un petit
-journal grec gouvernemental de langue française, fondé pour attirer les
-Juifs, tous de culture française, à l'hellénisme.
-
-Non, cher maître, les Juifs d'ici n'ont pas renié les Turcs; ils n'ont
-pas oublié que, à l'époque où toute la chrétienté, liguée dans une
-commune pensée de haine, traquait de toutes parts leurs ancêtres errants
-à travers les mers en quête d'un gîte, le Turc leur ouvrit larges les
-portes de l'hospitalité. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié
-leurs amis les Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti. L'attitude
-des Juifs de Salonique a été héroïque lors de l'entrée des armées
-grecques dans la ville. Risquant les pires représailles de la part des
-soldats ivres de leurs victoires, les Juifs, malgré des injonctions
-directes, refusèrent énergiquement de pavoiser aux couleurs helléniques.
-Ils observèrent une réserve si digne et si sincèrement attristée qu'ils
-s'attirèrent, durant plusieurs jours, les haines et la colère de la
-populace et de la soldatesque. On viola leurs femmes, on pilla leurs
-maisons, on les maltraita, on les emprisonna, et on fit peser sur eux,
-pendant une semaine, la menace d'un massacre en masse.
-
-Encore aujourd'hui, après trois mois d'occupation, malgré des avances
-pressantes, des protestations de sympathie, de fervente amitié, les
-Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient les Turcs. La conversation
-du Grand Rabbin avec le roi de Grèce, que tous les journaux ont publiée,
-en est la preuve évidente. La mémoire de notre peuple est fidèle et
-tenace: l'empreinte de la reconnaissance ne saurait s'en effacer.
-
- * * * * *
-
-Je ne donne pas le nom des signataires, par crainte de leur attirer de
-cruels châtiments.
-
-P. LOTI.
-
-
-XXXI
-
-_L'opinion de Frédéric Masson, de l'Académie Française._
-
-Je suis convaincu, depuis que j'ai été en Orient, il y a quarante-cinq
-ans, que, _sans les Turcs_, voilà longtemps qu'il n'y aurait plus un
-catholique romain dans l'empire ottoman.
-
-
-XXXII
-
-_Encore une des lettres que m'adressent mes lecteurs inconnus._
-
-J'ai vécu en Orient les trois meilleures années de ma vie; j'y ai été en
-relation avec toutes les races. Je puis d'autant mieux dire combien est
-profondément justifiée votre sympathie pour les musulmans, combien vrai
-le jugement que vous portez sur la bassesse, la rapacité et la lâcheté
-des levantins chrétiens. _L'accord de tous ceux qui ont vécu en Turquie
-est unanime là-dessus._ J'en causais l'autre jour avec un de vos
-collègues de l'Institut, qui a longtemps séjourné là-bas et son avis
-était que si les Turcs ont massacré les Arméniens, c'est qu'il y avait à
-leur haine des causes profondes, dont les moindres sont le vol et
-l'usure que ces gens-là pratiquent à l'excès contre les pauvres paysans
-musulmans.
-
-Et pourtant, qu'on est tranquille là-bas, chez eux, et libre, loin de
-nos menteuses formules de liberté! Et quelle sécurité, à toute heure de
-jour et de nuit, même au fond des campagnes!
-
-Merci pour votre geste, de vous être penché sur nos amis les Turcs,
-merci pour avoir, le seul en France, au milieu des croassements d'une
-presse ignorante ou vendue, dit les mots qu'il fallait dire!
-
-M. GROSDIDIER DE MATONS,
-
-_Licencié ès-lettres, professeur d'Histoire._
-
-
-XXXIII
-
-_Extrait d'une lettre que m'écrit un lieutenant de vaisseau français._
-
-Mars 1913.
-
-Si je n'ai pas encore eu la chance de vivre en Orient, j'ai au moins
-connu un Bulgare. Il était au _Borda_ avec moi et j'avoue ne pouvoir
-prononcer le mot de barbare sans que quelque chose de lui ne traverse ma
-mémoire. Et voici le trait qui maintenant se présente; il nous disait à
-table: «Moi, j'ai tué mon homme à seize ans, et pas au fusil, au
-couteau.» La façon dont, dédaigneux des fourchettes, il portait la
-nourriture à sa bouche était un commentaire ne laissant guère de doute
-sur sa familiarité avec les instruments tranchants.
-
-
-XXXIV
-
-_Lettre écrite par un petit matelot français de l'escadre internationale
-à son capitaine._
-
-Patte du Lac, à Scutari, 19 mai 1913.
-
-La première nuit, nous avons été obligés de coucher dans la cour de la
-caserne, vu que la caserne était occupée par les Monténégrins; ils
-avaient tout chaviré dans cette caserne et c'était infect partout. Les
-Monténégrins, avant de s'en aller, fouillaient dans le magasin d'armes
-et d'habillements abandonnés par les malheureux Turcs et ils emportaient
-tous des chargements. Pendant que je visitais les chambres, j'ai
-rencontré un pharmacien autrichien connaissant très bien le français et
-qui habitait à toucher la caserne; il m'a parlé de la misère qui a sévi
-pendant le siège et des atrocités des Monténégrins _qui massacraient les
-blessés turcs abandonnés dans la caserne_; les premiers jours de leur
-entrée à Scutari, ils ont envahi toutes les maisons et pillé partout, en
-incendiant à leur départ. Enfin il m'a montré que lui aussi avait
-souffert, sa maison a été percée par les obus et toute pillée ensuite.
-
-
-XXXV
-
-_Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant turc, qui m'est
-envoyée par sa soeur._
-
-Tchataldja, mai 1913.
-
-Ma jolie grande soeur,
-
-Néjad vient de rentrer de son congé; il m'a apporté le livre que tu lui
-avais donné, c'est-à-dire la _Turquie agonisante_ de Pierre Loti.
-Accroupis hier, le soir, dans un coin de notre misérable campement, à la
-lueur de la flamme mourante d'une bougie, nous commençâmes à le lire et
-nous nous mîmes à pleurer. Nous attirâmes bientôt l'attention des
-soldats. Ils s'approchèrent doucement un à un, comme s'ils craignaient
-de troubler nos pleurs et notre isolement. Nous leur dîmes ce que nous
-lisions; ils firent aussitôt un rond autour de nous, comme toujours
-lorsque, pendant nos loisirs, nous leur faisons des lectures. J'ai tâché
-de leur traduire quelques lettres des plus émouvantes que contenait le
-livre et j'ai vu alors qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit:
-«Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc des Chrétiens qui aiment les
-Turcs? Et c'est un Français qui écrit cela? Bravo, Français, qui a su
-comprendre que nous ne sommes pas des fanatiques barbares, féroces,
-comme prétendent les chrétiens orthodoxes.» Un autre: «Au lieu de
-prétendre que les Turcs sont barbares, il vaudrait mieux voir ces lâches
-Bulgares et alliés qui ont commis tant de crimes.»
-
-Un autre, dans son emportement, s'écria: «Ah! si j'attrape un Bulgare,
-je le mangerai tout cru pour venger le sang de nos pauvres victimes.»
-Mais tout à coup on entendit un cri: «Dour!» (Arrête), qui semblait
-venir des profondeurs des ténèbres et se prolongea sinistre bien loin
-dans la vallée. C'était la sentinelle en faction, devant les tranchées,
-qui avait crié, et nous nous jetâmes sur nos fusils. L'officier de
-veille alla en avant, accompagné de deux soldats. Après dix minutes
-d'attente anxieuse, ils reparurent, accompagnés d'un autre homme. La
-clarté pâle de la bougie nous montra son visage: c'était un soldat
-bulgare. «Camarades, nous dit l'officier, je vous amène une visite.» Et
-le Bulgare se baissa jusqu'à terre pour nous saluer. Nous lui rendîmes
-son salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de lourd nous empêchait
-de le questionner.
-
-Nos soldats l'examinèrent de la tête aux pieds: c'était tout à fait un
-type de sauvage, un homme maigre, âgé, très pâle, les cheveux et la
-barbe très longs, les habits déguenillés. Enfin on le questionna. Depuis
-quatre jours il n'avait rien mangé; leurs provisions n'étaient pas
-arrivées et il priait qu'on lui donnât quelque chose. Un soldat turc
-tira de son sac un gros morceau de pain, des olives, du fromage et les
-donna à l'ennemi de sa race comme il eût fait à un frère. Le Bulgare,
-après s'être rassasié, nous dit que leur nourriture manquait très
-souvent. Les nôtres l'invitèrent à venir chaque soir prendre sa part de
-pain qu'on lui garderait, et le Bulgare revenait, chaque soir à la même
-heure, manger et retournait dans son camp. Au fur et à mesure la
-sympathie vint. Nos soldats lui taillèrent les cheveux, le rasèrent, et
-lui donnèrent de quoi coudre ses habits. Celui qui le soignait le plus
-était justement celui qui sous l'impression du livre de Loti avait
-annoncé qu'il mangerait tout cru le premier Bulgare qu'il attraperait.
-
-Un jour, le Bulgare ne vint pas; on garda sa part pour lui remettre à
-son arrivée. Il revint le lendemain, mais il nous dit que c'était la
-dernière fois, car son officier s'étant aperçu qu'il venait au camp
-turc, l'avait fait battre et lui avait défendu de venir chez nous
-prendre son pain...
-
-
-
-
-NOTE FINALE DE L'AUTEUR
-
-POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE
-
-
-1er Août 1913.
-
-Les documents complémentaires qui précèdent avaient leur valeur il y a
-quelque temps, lorsque je les ai publiés pour la première fois, car une
-censure terrible chez les alliés et une conjuration de silence dans la
-presse française étouffaient la vérité. Ils n'en ont plus, aujourd'hui
-que les croisés eux-mêmes se sont mutuellement jeté leurs turpitudes au
-visage et que l'opinion publique est enfin éclairée.
-
-Longtemps, en effet, j'ai été presque seul, avec Claude Farrère, à
-dénoncer les atroces barbaries des Balkaniques et à prophétiser que les
-alliés, comme des hyènes à la curée, essaieraient de se dévorer entre
-eux.
-
-Maintenant que la vérité éclate partout, et plus hideuse encore que je
-la montrais; maintenant que cette «croisade» est enfin démasquée, est-ce
-qu'un peu de justice ne sera même pas accordée aux pauvres Turcs?
-
-Les voici qui reviennent à Andrinople, non seulement pour reprendre
-leurs vieux sanctuaires pillés et à moitié détruits, leurs sépultures
-d'ancêtres ignoblement profanées, mais surtout pour délivrer, sauver de
-la mort horrible et certaine ceux de leurs frères qui ont encore échappé
-aux longs massacres chrétiens. Oui, ils voudraient reconquérir cette
-Thrace, qu'il a été indigne de leur enlever, car elle n'est guère
-peuplée que des leurs, et, tant au point de vue ethnographique qu'au
-point de vue religieux, elle n'aura cessé de leur appartenir que le jour
-où les Bulgares y auront brûlé le dernier village et éventré le dernier
-musulman. Ils voudraient reprendre au moins cette petite bande de terre
-qui est essentiellement turque,--et voici, la diplomatie européenne
-entend les en empêcher, au profit du si attendrissant et loyal Ferdinand
-de Cobourg; les en empêcher sous la menace éhontée de leur voler un peu
-plus tôt l'Asie Mineure! L'Europe, paraît-il, ne leur avait promis de
-les laisser provisoirement vivre que s'ils restaient bien sages derrière
-la nouvelle petite frontière qui les étouffe.--Mais, d'ailleurs, quelle
-confiance pourraient-ils bien avoir en les promesses de cette Europe,
-qui les a trompés tout le temps et qui, la veille même de la guerre
-balkanique, leur garantissait, de son air le plus grave, l'intégrité de
-leur territoire?
-
-Le principe, du reste très juste, du groupement des races, sur lequel
-les puissances se sont appuyées pour consacrer le partage de la Turquie
-occidentale, ce principe sans doute ne leur semble plus de mise
-lorsqu'il s'agit des pauvres Turcs. Quelle raison, quel simulacre
-d'excuse pourrait-on bien invoquer pour livrer toute une province
-foncièrement turque et musulmane à des exarchistes massacreurs? Étant
-donné ce que le monde entier sait aujourd'hui des Bulgares, est-ce que
-le plus rudimentaire sentiment d'humanité ne devrait pas interdire de
-leur confier une province non peuplée de leurs pareils? Dans cette
-malheureuse Thrace, leur présence,--personne n'oserait plus le
-contester,--ce sera l'extermination systématique, inlassable, atroce, de
-tous les musulmans. Et il se trouve des journaux français pour annoncer
-sans frémir: «Si les Turcs avaient la folie (_sic_) de songer encore à
-Andrinople, l'Europe le leur ferait bien payer, par le dépeçage final.»
-Mon Dieu, mais où est donc notre généreuse France de jadis? Mon Dieu,
-mais, contre ces bas calculs de chancellerie, il n'y aura donc pas, chez
-nous, un sursaut de la conscience publique; il n'y aura donc pas, dans
-les coeurs français et anglais, pour culbuter de telles machinations des
-diplomates, une belle levée de dégoût, un bel élan de justice et de
-pitié!
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- PRÉFACE I
- LENDEMAINS D'INCENDIE 1
- LETTRE D'UN ITALIEN 15
- LA GUERRE ITALO-TURQUE 19
- A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE 35
- LES TURCS MASSACRENT 39
- LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE 53
- ENCORE LES TURCS 59
- LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS:
- I. 65
- II. 73
- III. 83
- IV. 96
- V. 103
- VI. LES PALADINS 118
- VII. A M. LE DIRECTEUR DE _l'Humanité_ 132
- VIII. OÙ EST LA FRANCE? 138
- IX. MI-CARÊME ET SAUVAGERIES 150
- X. MASSACRES DE MACÉDOINE ET MASSACRES D'ARMÉNIE 161
- XI. LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE 181
- NOTES COMPLÉMENTAIRES 187
- NOTE FINALE DE L'AUTEUR POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE 279
-
-
-PARIS.--CALMANN-LÉVY 3, RUE AUBER--9758-11-28.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Turquie agonisante, by Pierre Loti
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-
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-
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-
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-Literary Archive Foundation
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