diff options
Diffstat (limited to 'old/63726-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/63726-0.txt | 7829 |
1 files changed, 0 insertions, 7829 deletions
diff --git a/old/63726-0.txt b/old/63726-0.txt deleted file mode 100644 index d440a05..0000000 --- a/old/63726-0.txt +++ /dev/null @@ -1,7829 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Pelléastres, by Jean Lorrain - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Pelléastres - -Author: Jean Lorrain - -Illustrator: Armand Rapeño - -Contributor: Georges Normandy - -Release Date: November 12, 2020 [EBook #63726] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Thummel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉASTRES *** - - - - - - -PELLÉASTRES - -LE POISON DE LA LITTÉRATURE - - - - -OEUVRES DE JEAN LORRAIN - - -Poésie: - - _Le Sang des Dieux._ (Lemerre, 1882). - _La Forêt bleue._ (Lemerre, 1883). - _Viviane._ (Lemerre, 1885). - _Modernités._ (Giraud, 1885). - _Les Griseries._ (Tresse et Stock, 1887). - _L'Ombre Ardente._ (Fasq. 1897). - -Critique: - - _Dans l'oratoire._ (Dalou, 1888). - _Poussières de Paris._ (Ollendorff, 1899). - -Voyages: - - _Heures d'Afrique._ (Fasq. 1899). - _Heures de Corse._ (Sansot, 1905). - -Théâtre: - - _Très Russe_, 3 actes (avec Oscar Méténier). (Fasquelle, 1893). - _Yanthis_, 4 actes. (Fasq. 1894). - _Prométhée_, 3 actes (avec A. Ferdinand Hérold) (_Mercure de France_, - 1900). - _Neigilde_, 3 actes. (Choudens). - _Deux heures du matin, quartier Marbeuf._ 1 acte (avec Gustave - Coquiot). (Ollendorff, 1904). - _Hôtel de l'Ouest, chambre 22_, (avec Gustave Coquiot). (Ollendorff, - 1905). - _Théâtre_ (_Brocéliande_, _Yanthis_, _La Mandragore_, _Ennoïa_) - (Ollendorff, 1906). - -Roman: - - _Les Lépillier._ (Giraud, 1885 et P.-V. Stock, 1908). - _Très Russe._ (Giraud, 1886). - _Sonyeuse._ (Fasquelle, 1891). - _Buveurs d'âmes._ (Fasq. 1893). - _Un démoniaque._ (Dentu, 1895). - _La Petite Classe_, préface de Maurice Barrès. (Ollendorff, 1895). - _La Princesse sous verre._ (Taillandier, 1896). - _Une femme par jour._ (Borel, 1896). - _Loreley._ (Borel, 1897). - _Contes pour lire à la chandelle._ (_Mercure de France_, 1897). - _M. de Bougrelon._ (Borel, 1897 et Ollendorff). - _Ames d'automne._ (Fasq. 1897). - _Princesse d'Italie._ (Borel, 1898). - _La Dame Turque._ (Per Lamm, 1898). - _Ma Petite Ville._ (L. Henry May, 1898). - _Madame Baringhel._ (A. Fayard, 1899). - _Histoires de Masques_, (préface de G. Coquiot). (Ollendorff, 1900). - _20 femmes._ (Per Lamm, 1900). - _M. de Phocas._ (Ollendorff, 1901). - _Sensualité amoureuse._ (Per Lamm, 1900). - _Le Vice Errant._ (Ollendorff 1901). - _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse._ (Ollendorff, 1902). - _Quelques hommes._ (Per Lamm, 1903). - _La Mandragore._ (Pelletan, 1903). - _Fards et Poisons._ (Ollendorff, 1904). - _La Maison Philibert._ (Librairie Universelle, 1904). - _Propos d'âmes simples._ (Ollendorff, 1904). - _L'Ecole des Vieilles femmes._ (Ollendorff, 1905). - _Madame Monpalou._ (Ollendorff, 1906). - _Ellen._ (Douville, 1906). - _Le Crime des Riches._ (Douville, 1906). - _Le Tréteau._ (Bosc et Cie, 1906). - _L'Aryenne._ (Ollendorff, 1907). - _Hélie, garçon d'hôtel._ (Ollendorff, 1908). - _Maison pour Dames._ (Ollendorff, 1908). - _Pelléastres_, (Introduction de Georges Normandy). (Méricant 1910). - _Narkiss._ (Edition du Monument, 1909). - -Pour paraître prochainement: - - _Ellen_, édition illustrée. (Pierre Lafitte). - _Histoires de Masques_, édition illustrée. (Fayard). - _Madame Baringhel_, édition illustrée. (Fayard). - _La Jonque dorée_, conte. - _Portraits littéraires et mondains._ - _Eros vainqueur_, (musique de Pierre de Bréville). (Rouart). - _Correspondance de Jean Lorrain._ - - - - - JEAN LORRAIN - - PELLÉASTRES - Le Poison de la Littérature - CRIMES DE MONTMARTRE ET D'AILLEURS.--UNE AVENTURE - - Introduction de Georges NORMANDY - Couverture illustrée de RAPENO - - PARIS - Albert MÉRICANT, Éditeur - 1, RUE DU PONT-DE-LODI, 1 - - - - -_Droits de traduction et de reproduction littéraires et artistiques -réservés pour tous pays. S'adresser pour traiter à M. A. MÉRICANT, -éditeur._ - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -_6 Exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 1 à 6 au prix de 15 -francs l'Exemplaire._ - -_6 Exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 7 à 12 au prix de 10 -francs l'Exemplaire._ - -_Tous ces Exemplaires sont signés par l'Editeur._ - - - - -INTRODUCTION - - -A mesure que les années s'ajoutent aux années, les belles illusions -s'éparpillent au vent du siècle, comme les pétales d'une fleur flétrie -s'envolant dans la brise d'automne. Et la jeunesse est bien une fleur, -une fleur unique qui se fane d'heure en heure... Oh! les allégresses et -les enthousiasmes de l'adolescence! Tout est splendeur, charme, bonheur -pour les yeux qui s'ouvrent sur l'extériorité mensongère de la vie. On -pleure devant les couchants, on poétise la misère des gueux, on veut -mourir d'amour avant d'avoir souffert de vivre, on se campe devant la -Fortune ou devant la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes les -nuances, tous les sentiments, tous les gestes de l'élégance ou du labeur -ravissent par la nouveauté qu'on leur découvre. On fait joujou avec la -douleur qui apparaît surtout comme un prétexte à attitudes; on fait -joujou avec la douleur que l'on dompte de toute la puissance des forces -neuves--s'élançant vers la Vie.--Vers la Mort. - -Tout passe... - -A force de voir souffrir, à force d'aller aux nécropoles derrière le -char où dort, sous de vaines couronnes, l'être cher qui vient d'expirer, -à force de constater le leurre des façades qui abusait notre jeunesse -ardente, nous parvenons à apprécier plus justement l'existence. La -détresse humaine se dévoile de plus en plus. - -Tout passe. Illusions, amitiés, espérances... - -Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction mentale de la -désagrégation incessante de notre organisme. Car depuis notre naissance -nous mourons un peu à chaque instant. Obéissant aux lois de la nature -comme les animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons inutilement -l'oublier. L'homme ne disserte guère sur le _Vanitas vanitatum et omnia -vanitas_ de l'Ecclésiaste, que toutes les fois qu'un malheur lui arrache -l'insouciance qui l'aidait à vivre, toutes les fois qu'il mesure le vide -et l'inutilité de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition -plus noble que toutes les autres le métamorphose: celle de se survivre. -Mais tout le monde ne peut pas annihiler partiellement ainsi l'oeuvre de -la Mort. Les artistes, les écrivains d'élite sont parmi les demi-dieux à -qui cela est possible. Et Jean Lorrain, entre tous, se survit et se -survivra. - -Voici son quatrième livre posthume. Jamais il n'a paru plus vivant, ce -tendre barbare, que depuis qu'il nous a quittés. Il laisse dans notre -littérature une place vide qui restera vide longtemps. On se rendra -compte par ces _Pelléastres_--tout ce qu'il eut le temps d'écrire du -_Poison de la Littérature_--que jamais la verve de l'auteur de _Maison -pour Dames_ ne fut plus étincelante et plus terriblement révélatrice du -dégoût profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et la foule très -vaguement définie qu'on appelle _le monde_. Il a suffisamment souffert -de tout cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent sur les marches -d'un trône, leurs pieds souillés des boues de la Neustrie conquise, il a -suffisamment souffert de tout cela pour qu'on lui pardonne quelques -outrances et même quelques injustices. Déjà, bien des gens, qui -dansèrent autour de son cercueil pour marquer leur joie de ne plus -entendre son impitoyable rire, déjà, bien des consciences épouvantées -par la franchise courageuse--il en a pâti--d'un des rares écrivains qui -surent conserver leur indépendance complète dans notre journalisme -d'affaires (qui, par ailleurs, suit servilement l'opinion, sous prétexte -de la diriger)--déjà, bien des consciences se rassuraient. Or, voici que -par quatre fois, depuis sa disparition, sa terrible raillerie éclate, -mieux armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques va déchaîner -bientôt la publication de la _Correspondance_--choisie--de Jean Lorrain! -Jean Lorrain n'est pas de ceux qu'on oublie. Il appartient à la grande -lignée normande qui commence à d'Aurevilly et se continue par le grand -«Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous succéderont au milieu des -platitudes, des intrigues et des bluffs de la capitale ne se souviennent -plus, un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux pesants d'avoir -trop regardé, de ce menton brutal et volontaire, de ces lèvres d'une -sensualité violente démentie par l'impertinence du nez, accroché au -front bref, sur l'avancée des cheveux teints au henné,--ce front -terrible, à l'ossature rude, vallonnée, ce front crispé, raviné, -obstiné, effrayant un peu, sillonné de veines turgescentes et contenant -dans l'énorme caverne des arcades sourcilières, des prunelles glauques, -caressantes, exténuées et comme défaillantes en une interminable -agonie--; si ceux qui viendront après nous ignorent son élégance -exceptionnelle et recherchée (mais, malgré tant d'étude, ne bannissant -pas de sa démarche un léger roulement d'épaules, héritage d'une -ascendance de marins), son chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains -voltigeantes en gestes simples, ses mains longues mais grosses, un peu -peuple, bossuées de bagues étranges, ses mains fuyantes mais solides, -plus capables d'étrangler un agresseur que de serrer les doigts d'un -flagorneur,--si nos descendants ignorent cette silhouette -caractéristique de temps déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs -bibliothèques l'oeuvre de Jean Lorrain entre celui de Claude Crébillon -et celui de Charles Baudelaire. - -L'oeuvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier, chroniqueur: ce sont -les principaux aspects du talent du visionnaire de _La Mandragore_. On -déplorera sans doute que les exigences du journalisme aient pu nuire à -beaucoup de pages trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être que -Lorrain, improvisateur unique, n'ait pas daigné travailler toujours son -style suffisamment, car _M. de Bougrelon_, _Ellen_, _Heures de Corse_ et -_La Dame Turque_, entre autres, prouvent qu'il savait se souvenir, -lorsqu'il le pouvait et lorsqu'il le voulait, de Gustave Flaubert autant -que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque un peu pour un jugement -définitif. Il est pourtant des choses que l'on peut et que l'on doit -dire. - -Depuis toujours--oh! ses lettres et ses essais d'enfant!--et jusqu'à la -fin, Jean Lorrain fut un poète. L'auteur du _Sang des Dieux_ et de _La -forêt bleue_ n'est devenu le romancier des _Lépillier_, de _Sonyeuse_ et -des _Soirs de Province_--où l'on découvre tant de pages jolies (du -Champfleury lyrique)--et le conteur qu'il fut après, que grâce à -l'intolérable situation faite aux rimeurs dans notre littérature et dans -notre société. Jean Lorrain s'éprend du charme mystérieux des vieilles -maisons isolées, sur les pierres desquelles a mordu le passé, des cieux -d'octobre et des sites d'automne où des relents discrets de mort -complètent la magnificence des feuilles qui se cuivrent; il adore les -grands parcs déserts, chers à feu Henri Zuber, où reviennent dans le -soir l'âme de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de satin et de -soie; il idolâtre les étoffes d'antan et il les chante (sur le mode -favori de Verlaine) en vers limpides: - - Des vieilles étoffes fanées - Je suis le maladif amant. - J'en veux dire l'enchantement - Et les nuances surannées. - -Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier des madrigaux aux -nymphes, aux génies de l'air, comme il voudra le faire dans certains -salons (car il se croit parfois à une fête galante d'antan) aux dames -qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il les arrange avec un art -parfait dans les vases de son salon (il ramena de Ferrare un valet de -chambre uniquement parce que cet homme improvisait d'admirables -décorations en fleurs naturelles), il décrit un bouquet mieux que -quiconque. Il écrit sur l'éventail de la baronne Oppenheim: - - Longs pétales de soie et calices funèbres, - Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres; - Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants - Vous êtes délicats, monstrueux et charmants. - Fleurs d'ombres à la fois candides et subtiles, - La chasteté du mal vit dans vos coeurs hostiles - Et vous semblez garder, pour l'amour de Sigurd, - Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur. - Un éternel défi jaillit de vos corolles, - Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles - Les tempes de _ceux-là qui, désirant toujours - Ne consentent jamais_,--fleurs des vierges amours[1]. - - [1] Avril 1895. - -Il pleure presque devant des lys qui se fanent: - - S'effeuillant au bord du vase - Dans un chaste et calme abandon, - _Leur agonie est une extase - Et leur parfum est un pardon_. - -Il a beaucoup lu les _Chansons des rues et des bois_. Gustave Moreau, -ses chimères et les masques énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui -une impression qui ne s'effacera jamais--même lorsque, par _Modernités_, -il voisinera avec le Richepin des _Blasphèmes_ dans le réalisme et dans -la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera des héroïnes légendaires -parmi les filles et les souteneurs; il avouera:... «dans -l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de -fruits, là _seulement_ Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur -humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse, avec des -yeux mystérieux de bête--telle la bouchère au profil d'Hérodiade -qu'entrevirent les de Goncourt, dans le marché des Récollets à Bordeaux» -et il écrira à Renée d'Ulmès: «En vérité, l'enfer est plein de -colombes». On peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces -d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des _Luxures_, les lakistes -et les préraphaélites, Poë, Baudelaire, Addison, Huysmans, -Algernon-Charles Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan Klingsor, il -me restera à nommer parmi les peintres dont, prodigieux descriptif, il -se rapproche encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, William -Morris, James Ensor, Walter Crane, Rops et d'autres. Encore cette -énumération sera-t-elle insuffisante, car le tempérament de Lorrain, -d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait de produire quelque -chose de personnel que lorsqu'il ressentait une vive sensation--et les -spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya dans tous les mondes, -l'influencèrent plus fréquemment, mais pas plus profondément que ses -premières lectures ou que ses promenades à travers les musées d'Europe, -qu'il connaissait à merveille.--Jean Lorrain dramaturge, pour les -oeuvres qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain poète qui continue -sans souci des tendances de son temps, ni de la façon dont son rêve -fabuleux pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. Il les -décrit en littérature. Qu'il s'agisse du chêne de _Brocéliande_ entouré -«d'immenses touffes de fougères, de bardanes, de glaïeuls, d'iris et de -lys jaunes en fleurs, végétation féerique» bordant «un ravin qui termine -le décor» par un «long cordon de pommiers et d'aubépines en fleurs, tout -blanc au pied d'un bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la -«route poudreuse longeant d'immenses champs de blé» d'_Ennoïa_ où «tout -l'horizon est occupé par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée -noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille décrire le cadre -fleuri d'_Yanthis_ ou le charnier sinistre de la _Mandragore_--dont la -prose cadencée peut être comparée à des vers--Lorrain décrit sa mise en -scène dans un style de légende ou de roman. Nous sommes loin, avec lui, -des indications en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William -Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu des autres--si peu que le -_Sang des Dieux_ contient _Ennoïa_, poème, et que, dans _La Forêt -Bleue_, nous retrouverons, à quelques variations près, des fragments -entiers de l'acte représenté, sous le même titre, à _l'OEuvre_, en 1898. -D'ailleurs «ce théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» est le -seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et ses romans furent ce qu'il -préférait de son oeuvre. Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot -renseigne là-dessus. - -Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le poète du conteur que de -distinguer le nouvelliste du romancier. Qu'on me permette, à ce propos, -de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907 dans un de mes livres[2]. On -retrouve, remarquais-je, dans _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse_, ce -livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les sous-titres sont des -vers, - - (Princesses d'Ivoire et d'Ivresse. - Princes de Nacre et de Caresse. - Princesses d'Ambre et d'Italie. - Masques dans la Tapisserie. - Contes de Givre et de Sommeil.) - -... on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes de ses poèmes. Par -une filiation charmante, la plupart de ces contes fournirent matière à -des ballets; l'un d'eux même: _la Princesse sous verre_, devint un opéra -(musique de R. Balliman.)--Ce sont les meilleurs amis de Jean Lorrain, -ces dames et ces éphèbes de légendes,--ces longues et souples -silhouettes aux cheveux ruisselants évoluant dans des décors de fable et -de splendeur,--ces princesses dont les baisers sont mortels et qui -coupent, dans leurs jardins prodigieux, des corolles géantes capables de -souffrir et de saigner, ces princesses semblables à des fleurs et ces -fleurs semblables à des femmes, ces reines diadémées de chrysoprases, de -calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocart et d'orfroi, -constellées de topazes, de turquoises, d'opales et dont les yeux sont -bleus comme des lacs ou verts comme l'aigue-marine,--ces sorcières -effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant en compagnie de -grenouilles énormes, de bestiaux aux sabots dorés, de paons à la roue -invraisemblable et de grands lévriers agiles et très blancs... Et -Lorrain erre à travers les siècles comme il erre à travers le monde. -Avec une imagination stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, il -s'oublie parmi les lices et les tourelles médiévales, les hauts piliers -de marbre vert des temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les -venelles du vieux Vintimille, les plaines grises du Nord «où -d'innombrables tiges de roseaux ondulent à perte de vue» et sur les -dunes fleuries de chardons pâles... Il revient toujours de Golcondes et -d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des joailleries nouvelles à nous -faire voir. Parce qu'il y a des fleurs sur sa table de travail, tout -simplement, il écrit _Narkiss_, le meilleur de ses contes avec le _Conte -du Bohémien_. Cette faculté incomparable a fait dire de lui qu'il avait -abouti au «sadisme d'imagination». Je prends l'épithète comme un éloge, -lorsque je lis les oeuvres auxquelles elle veut s'appliquer. On a dit -aussi: «Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents -lignes, jamais plus, de sa vie ne sut composer un livre». Cette -appréciation prématurée fut démentie par la publication du _Tréteau, -roman_, roman de quatre cents pages et qui unit à un lyrisme heureux une -construction d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre part, une -affirmation de lui, trop oubliée, reproduite naguère par Maurice -Guillemot, peut expliquer bien des choses: «Le roman c'est la vie, -disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait -un chapitre à écrire tous les jours». Le formidable labeur _immédiat_ -qui fut demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable du -petit nombre de livres _construits_ laissés par Jean Lorrain qui -disparut au moment où il commençait, dans la paix de Nice (après -laquelle il aspirait depuis si longtemps), hors de l'enfer de la névrose -parisienne[3], à pouvoir ne plus donner que des oeuvres définitives. - - [2] Georges Normandy: _Jean Lorrain, son enfance, sa vie, son oeuvre_. - Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, 11 hors-texte. - Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. 3 fr. 50 (Méricant). - - [3] ...«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance de - soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!... Personne ne nous - éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts et - l'expérience seule nous le fait découvrir. Nous avons contre nous, - notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et - j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des - hommes. Puis nous rencontrons un Ethal et alors il est trop tard - pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et - cela à l'heure même où nous apparaît notre vie.» (_M. de Phocas._) - -Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il importe de convenir que -Lorrain a honoré cette profession, tombée, depuis quelques années, pour -le monde artistique et littéraire au moins, dans un discrédit mérité. Il -est excessif, sans doute, d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à -propos des _Contes pour lire à la chandelle_: «...Ce que l'on y voit le -moins, c'est Raitif de la Bretonne, je veux dire le meilleur de M. Jean -Lorrain. On l'y voit cependant un peu; témoin les premières lignes de -l'_Introduction_, si justes, si rapides, si dignes de ce journaliste que -j'appellerai éminent...» Mais il demeure incontestable que jamais aucun -chroniqueur des grands quotidiens n'avait avant lui et n'a depuis lui, -aussi obstinément vanté, après les avoir comprises, toutes les formes de -la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup de nos contemporains. Il -nous a fait connaître les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les -grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu l'admirable Maeterlinck -dont il est parent par son théâtre hallucinant, captivant, irrésistible; -il fut l'auteur du premier article sérieux consacré à Henri de Régnier, -il a lancé Charles-Henry Hirsch, célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry -Bataille et tant d'autres jeunes! Et les _Poussières de Paris_ -demeureront comme un document précieux pour les historiens de notre -époque. - -Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait une orientation nouvelle, -à l'heure où, comme on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans -l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, joueur et plus -sensible». _Le Tréteau_ nous l'avait indiqué. _L'Aryenne_ le confirma. -Il y a dans ces deux oeuvres comme, du reste, dans _Ellen_, des pages de -tout premier ordre. _L'Aryenne_ décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux -conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, en sa -sobriété pathétique, que ce choc de deux Races, transmis silencieusement -à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes -modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, ruinée, et la -princesse de Ragon d'Hélyeuse (née Rebecca Riesmer): deux synthèses -parfaites. Jamais aucune oeuvre ne contint, en si peu de pages et plus -intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là -tout entier.--Ce drame prend parfois l'ampleur d'une oeuvre sociale (ce -qui s'esquissait avec la Préface du _Crime des Riches_ et avec _M. de -Phocas_) et parfois la grandeur simple d'une oeuvre antique. C'est la -vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la -race triomphante et forte; c'est la rancune de Kassandra contre -Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est «la légendaire rancune de -l'Otage». Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, il -créa des _types_ immortels, il édifia des _oeuvres_. Son instinct -artistique fut incomparable. Il allait sans hésiter à l'oeuvre -intéressante, à l'homme de talent,--et celui-ci fut-il son ennemi de -toujours, la conscience littéraire de Raitif l'emportait sur son -amour-propre qui était immense. Il ne s'abaissa jamais aux malices du -métier, aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son abandon, par son -style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses -impressions et, pour tout dire, par sa _sincérité_ profonde. Sa phrase -naturelle caresse, berce, entraîne, charme; elle noie dans son élégance -et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois. -Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain: «Je ne suis pas sûr -que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me -retient». Lorsqu'il _travaille_, l'harmonie ne disparaît pas de son -verbe, les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux: ils se -déroulent avec l'allure et la couleur que les processions eurent jadis -dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au temps où la croyance -populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures -et de fleurs les murs des maisons devant lesquelles le dais devait -passer entouré de thuriféraires. - -Sa vaillance à la besogne, sa conscience d'artiste étranger aux bizarres -«cuisines» de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa -fidélité d'ami ne seront jamais mises en doute. Et personne ne peut nier -non plus que Jean Lorrain s'affirme comme le plus magnifique des -descriptifs de notre temps. Il voit en _barbare_, oui, et c'est la seule -vision qui puisse être intense en littérature. Le peu de latinisme qui -est en lui ne l'empêche pas de traiter la langue avec une liberté -superbe d'autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire. M. -Emanuel publiait naguère sur Lorrain cette appréciation que j'approuve: -«...Il aura été, dans ces derniers trente ans, un des manieurs de mots -les plus experts et les plus efficaces dont puisse se vanter notre -littérature romantique. De son oeuvre abondant et inégal, tout débordant -de sarcasme et d'enthousiasme, de cynisme et de tendresse, d'éclats de -rire[4] et de sanglots, de cet oeuvre qui témoigne malgré tout d'une -science si désenchantée de la vie et d'un amour si effréné de la -volupté[5], il est difficile de prévoir combien de pages sont destinées -à lui survivre; au demeurant il était trop violemment mêlé à la vie -ardente de son temps et d'un modernisme trop aigu et trop momentané, -pour s'être inquiété sérieusement du jugement de la postérité et lui -avoir fait, en échange d'un peu de renommée, le sacrifice même partiel, -de ses goûts et de ses passions. Mais on peut dire, sans crainte d'être -taxé d'exagération, qu'il fut parmi les écrivains de sa génération, un -des plus personnels, des plus expressifs et des plus aimés, et qu'aucun -n'excella comme lui aux narrations trépidantes et luxurieuses d'un -siècle d'égoïsme jouisseur et fastueux, qu'il a exalté de son verbe -imagé et flagellé[6] de son impitoyable ironie.» - - [4] Dédicace inédite d'un portrait de Jean Lorrain costumé en Arabe, - envoyé après un voyage en Afrique à la baronne X...: - - _A Madame la baronne X..._ - - _Le barbare au profil indomptable mais vague - Et dont la robe ondule, avec des tons de vague - Et de soleil trempé dans un humide écrin, - Emir, agha, pacha, c'est encor Jean Lorrain. - S'il vous tourne le dos, gardez-vous d'en médire: - Là-bas, tourner le dos c'est tenter de séduire... - Au fond d'un café maure, aux sons des derbouka, - Madame, ah! qu'il est doux de humer le moka!_ - - _Paris, Avril 1894._ - - JEAN LORRAIN. - - [5] Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert, complèteront - à souhait le jugement de M. Emanuel: «...Chez un tel homme les - images sensuelles rompent l'harmonie ou, pour parler plus librement, - la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son - esprit les réalités du monde extérieur pour en faire une certaine - beauté ardente et triste.--Ils ont raison de se choquer, ceux pour - qui l'art n'est point un univers complet et qui, ne sachant point - s'y satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments - de leur rêve dans la vie de société: rien n'en résultera que - désastres.» - - [6] Il m'écrivait en 1906: «...Comment vous, qui avez pourtant de la - psychologie, n'avez-vous pas deviné que je hais et que j'ai en - nausée ce monde élégant et exotique que je décris?... Vous avez aimé - _Ellen_ m'avez-vous dit. _Ellen_ a été rêvée, imaginée, elle est née - du paysage. La suite que vous n'aimez pas a été vécue!» - (_Inédit_).--G. N. - - * * * * * - -J'écris ces lignes devant le golfe d'Ajaccio, prisonnier des montagnes -violettes où quelques cîmes neigeuses rosissent dans le soleil d'hiver -qui nacre les orangers criblés de boules d'or et les géants eucalyptus -de la route des Sanguinaires. Dans ce décor comme planté par Antoine, -éclairé par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume, dans ce décor où -Lorrain se complut quelques années avant sa fin, j'évoque sa silhouette -de malade en extase sous le ciel nocturne d'ici qui le consolait de -tout. Il rêvait de finir ses jours dans ce pays, au bord de cette mer -luisante, dans cette île «très âme en détresse et très exil», sur ces -quais déserts où s'immobilisent plusieurs barques de pêcheurs, où -quelques femmes rincent du linge sur les rochers, où des lucquois (sous -l'opprobre populaire qui les charge parce qu'ils travaillent--l'Ajaccien -a dans les mains «un poil qui pourrait lui servir de canne)», lavent et -font sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée et que le -paquebot emportera demain. C'est de ce rivage qu'il disait à sa -vénérable mère: «Ce n'est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c'est -autre chose de somnolent, d'ensoleillé, de triste. La baie, très fermée, -a l'air d'un lac. Ce serait un pays exquis pour y mourir: on s'y sent -détaché de tout»[7]. Et une grande mélancolie me prend à songer qu'il -n'est même pas mort de l'autre côté de l'eau, dans cet immense -appartement qu'il avait choisi lui-même, sur le port de Nice, cet -appartement d'où il apercevait le Mont-Boron très italien, un môle d'or -sous un ciel de saphir et d'où il voyait de son lit, comme il me -l'écrivait, «toute l'aventure de la mer inviteuse et des joyeux -départs»... - - [7] Extrait d'une lettre inédite. - -Paris, _la ville empoisonnée_, l'aura gardé jusqu'au dernier jour. - -Jean Lorrain n'a pas pu s'exprimer tout entier. La mort ne l'a pas -laissé se réaliser complètement. C'est affreusement cruel. Soit.--Jean -Lorrain a donné des leçons à son siècle. Il n'eût pas le temps de lui -infliger une leçon définitive. Soit encore.--Mais, avant de nous -quitter, il a tracé ces mots que je retrouve, que je relis et qui -m'enchantent: «_On est toujours vengé des gens qu'on regarde vivre._» - -Voilà pour ceux qui ne veulent à aucun prix s'incliner devant le talent -d'un disparu que, vivant, par diplomatie ou par lâcheté, ils saluaient -plus bas que terre. - -Pour nous autres, il reste entendu que les morts ne meurent jamais dans -le souvenir de ceux qui les aimèrent. - -Ajaccio, 21-23 Décembre 1909. - -GEORGES NORMANDY. - - - - -Pelléastres - - - - -I - -LE POISON DE LA LITTÉRATURE - - ---Ce Jacques Hurtel, quel misogyne! Il en a une série d'histoires! Comme -s'il n'y avait que les femmes, sensibles au Poison de la littérature! Et -les hommes, donc! Vous croyez qu'ils y échappent?... La barbe n'exempte -pas de la tare. A côté de ces dames, il y a ces messieurs. Il n'y avait -pas que des femmes aux premières de l'_OEuvre_. Près des maigreurs -hallucinantes, des sinuosités de serpents et des regards d'au-delà des -maîtresses d'esthètes, il y avait les esthètes eux-mêmes: les -propriétaires de ces princesses et les metteurs en scène, couturiers et -modistes, de ces poupées de musées. - -Les esthètes, les intoxiqués du Poison, pis, les intoxicateurs escortant -leurs victimes: pourquoi ne les avez-vous pas notés, eux aussi? - ---Gilets de velours de nuances fauves, cravates 1830 et hausse-cols -pharamineux, redingotes à la Royer-Collard, vestons à brandebourgs de -dompteurs, et, sur les fronts surplombants de génie, toutes les mèches -fatales, depuis celle de Musset jusqu'à celle de Victor Hugo: autant de -portraits du Siècle méticuleusement copiés d'après les gravures des -quais, toute une assemblée de faux Bonaparte, de faux M. Ingres, de faux -Montalembert et même d'authentiques Guizot, toutes les ressemblances -célèbres suppléant à la personnalité. Et quelle collection de bagues!... -Comment n'avez-vous pas croqué cette belle assemblée de Benjamin -Constant et de Mme de Staël, se souciant, d'ailleurs, des pièces -représentées comme un poisson d'une pomme mais tous et toutes venus là -pour se retrouver, se faire voir et se toiser? - -Ce public légendaire des premières de Lugné-Poé, vous le retrouverez -Salle Favart, fidèle à toutes les reprises de _Pelléas et Mélisande_. -Fervents des nostalgiques mélodies dont Grieg a souligné le texte de -_Peer Gynt_, enthousiastes aussi des orchestrations savantes de -_Fervaal_, ces gens ont tous adopté, d'un unanime accord, la musique de -M. Claude Debussy. Convulsés d'admiration aux pizzicati soleilleux du -petit chef-d'oeuvre qu'est l'_Après-midi d'un faune_, ils ont décrété -l'obligation de se pâmer aux dissonnances voulues des longs récitatifs -de _Pelléas_. L'énervement de ces accords prolongés et de ces -interminables débuts d'une phrase cent fois annoncée; cette titillation -jouisseuse, exaspérante et à la fin cruelle, imposée à l'oreille de -l'auditoire par la montée, cent fois interrompue, d'un thème qui -n'aboutit pas; toute cette oeuvre de Limbes et de petites secousses, -artiste, oh combien! quintessenciée... tu parles! et détraquante... tu -l'imagines! devait réunir les suffrages d'un public de snobs et de -poseurs. Grâce à ces messieurs et à ces dames, M. Claude Debussy -devenait le chef d'une religion nouvelle et ce fut, dans la Salle -Favart, pendant chaque représentation de _Pelléas_, une atmosphère de -sanctuaire. On ne vint plus là qu'avec des mines de componction, des -clins d'yeux complices et des regards entendus. Après les préludes -écoutés dans un religieux silence, ce furent, dans les couloirs, des -saluts d'initiés, le doigt sur les lèvres, et d'étranges poignées de -mains hâtivement échangées dans le clair-obscur des loges, des faces de -crucifiés et des prunelles d'au-delà. - -La musique est la dernière religion de ce siècle sans foi. Les auditions -de _Tristan_ et de _Parsifal_ entassent, au Châtelet, dans les places -supérieures, une population ardente et figée d'hypnose en tout point -pareille à celle des premiers chrétiens assemblés dans les Catacombes. -Mais, au moins, les adeptes de Wagner sont sincères: ils se recrutent -dans toutes les classes sociales et l'humilité des vêtements, la laideur -parfois sublime des visages contractés, témoignent de la ferveur et de -la violence de leur foi. La religion de M. Claude Debussy a plus -d'élégance; ses néophytes peuplent surtout les fauteuils d'orchestre et -les premières loges, les stalles d'orchestre aussi, parfois. A côté de -la blonde jeune fille, trop frêle, trop blanche et trop blonde, à la -ressemblance évidemment travaillée d'après le type de Mlle Garden - - (Je regardais Lucie: elle était pâle et blonde...) - -... et feuilletant d'une indolente main la partition posée sur le rebord -de la loge, il y a tout le clan des beaux jeunes hommes (presque tous -les debussystes sont jeunes, très jeunes), éphèbes aux longs cheveux -savamment ramenés en bandeaux sur le front, visages mats et pleins aux -prunelles profondes, habits aux collets de velours, aux manches un peu -bouffantes, redingotes un peu trop pincées à la taille, grosses cravates -de satin engonçant le cou ou flottantes lavallières négligemment nouées -sur le col rabattu quand le debussyste est en veston, et tous portant au -petit doigt (car ils ont tous la main belle) quelques bagues précieuses -d'Egypte ou de Byzance, scarabée de turquoise ou caducée d'or vert,--et -tous appareillés par couples. Oreste et Pylade, communiant sous les -espèces de _Pelléas_ ou fils modèles, aux paupières baissées, -accompagnant leur mère! Et tous, buvant les gestes de Mlle Garden, les -décors de Jusseaume et les éclairages de Carré, archanges aux yeux de -visionnaires, et, au moment des impressions, se chuchotant dans -l'oreille jusqu'au fin fond de l'âme... Les Pelléastres! - -Les Pelléastres sont toujours du monde. - -Il y a six mois, j'assistais à une de ces chambrées. Après l'acte de la -fontaine, qui est peut-être un des meilleurs de l'oeuvre, je découvrais, -au hasard de ma lorgnette, une avant-scène intéressante. Une femme, -encore très belle et en grande parure, en occupait le devant; une jeune -fille, presque une enfant, tant ses prunelles se promenaient, candides, -sur l'assistance, était assise à la droite: la mère et la fille, sans -doute. A gauche, un jeune homme, miraculeusement cambré dans un frac, -s'accoudait au rebord de la loge. Dans une attitude d'une suprême -indolence, il laissait pendre en dehors, baguée et gemmée de perles, une -étonnante main. Ma jumelle avait rencontré cette figure et maintenant ne -la quittait plus. Ce jeune homme avait le plus pur type anglais: la -lourde mèche qui lui barrait le front était d'un jaune brillant de soie -floche, et le côté poupin d'un visage trop plein et l'on eût dit fardé -tant les pommettes étaient roses, ne parvenait pas à altérer le plus -délicat profil. - -C'était le parfait dandy; quelque chose comme Brummel adolescent, tant -toute sa personne affichait d'impertinence. Mais la plus grande -étrangeté de ce jeune homme était la souplesse et la minceur étrange de -sa main. «La plus belle main de Paris», me chuchotait Meyran assis à mes -côtés. Meyran avait suivi la direction de mes jumelles. - ---«Edward Ytter, le fils du grand peintre anglais Williams Ytter. Il est -avec sa mère et sa soeur. Il ne quitte jamais sa mère: il l'aime tant!» - ---«Lui aussi?» - ---«Oui: ils aiment tous leur mère, composent des vers grecs et sont bons -musiciens. Pelléastre enragé d'ailleurs! Il ne collectionne encore ni -chauves-souris ni hortensias et n'a, jusqu'ici, célébré aucun baptême de -chatte, mais il n'en cultive pas moins une douce réclame. Sa main est -célèbre dans toute la petite classe. Du reste, les plus belles bagues: -rien que des perles et des émaux translucides sur jade vert. Tous ces -petits messieurs excellent à se tailler une réputation dans une partie -quelconque. Edward Ytter se recommande à l'attention publique par sa -main, ses bagues et sa collection d'objets du grand siècle. Il n'admet -chez lui que des meubles et des tapisseries du dix-septième; tout est -Louis XIV. Il habite un vieil hôtel dans l'Ile Saint-Louis, comme Mme -Lelong qui le considérait; il possède une commode de laque ayant -appartenu à Mme de Maintenon et couche dans le lit de Monsieur, frère du -roi, ni plus ni moins. Il faudra que je vous conduise chez lui.» - ---«Mais, je n'y tiens pas!» - ---«Mais si, il le faut! il manque à votre ménagerie. Je vous le -présenterai à l'autre entr'acte... Taisons-nous, nous allons nous faire -écharper: voici la musique qui reprend.» - -A l'entr'acte suivant, j'avais l'honneur d'être présenté à sir Edward -Ytter. - -Edward Ytter était surtout merveilleusement habillé, si adéquat à ses -vêtements qu'ils semblaient peints sur lui. Il avait un léger zézaiement -et hanchait un peu sur la jambe droite, flexible autant, on eût dit, que -sa badine, laquelle était d'un seul jonc surmonté d'un neské ancien. La -présentation fut correcte. Sir Edward Ytter voulut bien me dire qu'il -désirait depuis longtemps me connaître et qu'il était ravi de la -rencontre. Tout en parlant, il caressait du bout des doigts l'or pâli -d'une naissante moustache, moins peut-être pour mettre en valeur leur -finesse et leurs ongles polis que les bagues curieuses qui les -surchargeaient. «La plus belle main de Paris», m'avait chuchoté Meyran. -Je dois à la vérité de dire que sir Edward fut charmant. Il respira sans -trop de fatuité le discret encens que Meyran lui brûla sous les narines -en le complimentant sur sa bonne mine, son tailleur et ses bagues, puis -il nous quitta brusquement sur ces mots: - ---«Je vais rejoindre maman.» - ---«Oui, il bêle un peu sa mère, mais c'est un bon petit garçon. Quand il -sera devenu naturel, ce sera même un beau cavalier.» - ---«Sa mère, sa bonne mère! Ce n'est pas un métier dans la vie. Que -fait-il, en dehors de sa piété filiale, ce jeune modèle des fils?» - ---«D'abord, sa bonne mère, il ne vit pas avec: il l'accompagne dans le -monde et au théâtre, mais il a bien soin de demeurer loin d'elle. Mme -Ytter habite les Champs-Elysées. Et lui, dans l'Ile Saint-Louis, il -couche dans le lit de Monsieur, frère du roi.» - ---«Sans le chevalier de Lorraine?» - ---«Je l'espère.» - ---«Mais que fait-il en dehors de sa vie mondaine, ce bon fils?» - ---«Mais il peint, comme son père!» - ---«Des portraits?» - ---«Non, des bonbonnières.» - ---«Des bonbonnières!» - ---«Pour princesses et majestés en exil. Les Ytter vont beaucoup dans le -monde. La réputation du père sert le fils: il ne fait rien à moins de -quinze louis, et encore, c'est donné! Le père était un maître: petit -maître est le fils. Il fignole à miracle la miniature; il a assez bien -pigé la manière d'Hubert Robert. Sur ces dessus de boîtes, laquées comme -des vernis Martin, il peint tantôt des ruines, tantôt des fleurs: il y a -des personnes qui préfèrent les ruines, il y en a d'autres qui aiment -mieux les fleurs. Il n'est pas sans talent, du reste. Mais ce qu'il y a -de mieux, c'est son logis. Ce jeune Ytter a un goût délicieux. Il faut -absolument que je vous mène chez lui.» - -Le quatrième acte commençait. Nous regagnions nos fauteuils d'orchestre. - -... A quelques jours de là, je rencontrais Meyran. - ---J'allais chez vous, me disait-il. Je venais vous prier à déjeuner pour -après-demain, chez Paillard; j'ai invité le jeune Ytter et un de ses -amis: les deux font la paire. Ce dernier est un affiné de la couleur. Il -a une chambre lophophore: je ne vous en dis pas plus. Il ne parle que -par phosphorescences et par évanescences; c'est un enthousiaste -Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout un poème. C'est le fils de -Damora, le grand musicien. Etonnants, ces descendants d'hommes de génie! -A croire que la nature, à bout de sève, ne peut continuer quand elle a -donné son maximum d'harmonie et de force. - -Je voulais me récuser. - ---Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous n'avez pas idée de ces -jeunes couches. Cela peut vous servir pour un roman, un jour; c'est -toute une documentation physiologique. - -Et j'allai chez Paillard au jour dit. - -Meyran avait commandé un petit salon au premier; ses invités étant un -peu voyants, je lui en savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme -un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet de velours pensée en -dépassait les revers, une cravate iris bouffait à larges plis autour de -son cou frêle... Il était encore plus blond que l'autre soir. Il me -tendit une main baguée, ce matin-là, de perles noires et de saphirs -roses et me présenta son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora. -Brun comme une olive et moulé, lui, dans une jaquette de drap -vert-myrthe boutonnée sur une cravate de peluche noire, Maxence Damora -n'avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui tenait lieu d'épingle -de cravate...--Nous attaquâmes les marennes et sir Edward Ytter, tout en -les assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables. Il daigna -nous informer de ses projets. Il arrivait de Venise et des lacs italiens -où il passait ses automnes; à Venise, il descendait chez sir Reginald -Asthom, qui y avait un palais sur le Canale-Grande; il était invité, cet -hiver, au Caire et on le voulait pour remonter en dahabieh, jusqu'aux -sources du Nil, mais l'Egypte était vraiment trop infestée de Yankees -maintenant. Quant à Cannes, on n'y pouvait aller avant la fin d'avril. -Le moyen d'y vivre, pendant le Carnaval? Trop de cohues, puis ses -printemps étaient promis à la Sicile. Il se résignerait donc à passer -janvier, février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers en fleurs, -il gagnerait Taormine. - - O pâturages bleus et fables de Sicile! - -Là, on menait la vie inimitable. De Taormine, il rayonnerait sur Messine -et Catane; peut-être retournerait-il à Syracuse, à cause des Latomies, -mais Syracuse était si triste! Il passerait certainement le mois de mai -à Palerme. Il avait bien envie d'esquiver la saison de Londres: il y -avait trop de connaissances et les sorties du soir lui prenaient toute -sa liberté. Il passerait plutôt juin à Paris, à cause du Salon: il -voulait voir les Anglada et les Jacques Blanche, les Helleu aussi. Il -raffolait d'Helleu: il était si imprécis et si personnel! Et puis, il -avait promis à lady Corneby de l'aider à meubler le pavillon de la -Dubarry, qu'elle venait d'acheter à Versailles. Il s'était même laissé -arracher la promesse de faire deux ou trois conférences chez elle sur le -mobilier de la fin de Louis XV; cela nécessitait quelques recherches, -naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque. Quant à son été, -il le passerait à Castellamare, dans la baie de Naples (la fraîcheur y -est délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait converti en villa -un ancien couvent. On y donnait des fêtes néo-grecques, reconstituées -d'après des fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses; les jardins du -prince Noronsoff se prêtaient étonnamment aux déploiements des cortèges. -Il fallait voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes de camphre -et d'acier des étés de Campanie! - -Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla de son talent: il était -tel que les commandes affluaient. Son automne seul, lui rapportait -quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse de Middleton et la -princesse Outchareska venaient de lui commander chacune une bonbonnière: -la duchesse avait voulu des ruines et la princesse des fleurs (car il y -avait des personnes qui préféraient les ruines et d'autres les fleurs). -Il excellait dans l'un et l'autre genre et, comme par le plus grand des -hasards, il se trouvait avoir les deux bonbonnières dans la poche de son -pardessus. Il priait le maître d'hôtel de le lui apporter et nous étions -admis à juger de sa facture. La première boîte enserrait dans son ovale -un petit temple de l'Amour dans une île, comme celui de Trianon: frêles -colonnades à jour sur un ciel bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses, -et toutes les rouilles de l'automne empourpraient les saules d'un étang -mort. La seconde boîte, de forme ronde, se bombait sous une pluie de -pétales; une haie d'églantines sauvages et de chèvrefeuilles -s'échevelait sur un ciel vert. «Cinquante louis les deux, résumait le -peintre, et ce sont là des prix d'amis! Mais il faut bien faire quelque -chose pour les femmes.» Sir Edward Ytter était infatigable. Il nous -parla ensuite de ses connaissances en bibelots. Le bibelot! il en était -un des oracles. Lowengard le consultait et pas un achat important -n'était fait chez Cramer qu'il n'eût, auparavant, donné son avis. Le lit -de Monsieur, frère du roi, qu'il avait découvert rue Visconti, dans une -affreuse brocante, lui avait conquis l'estime et la considération des -gros marchands de Londres. Quant à sa commode de Mme de Maintenon, en -laque rouge de Coromandel, c'était une pièce unique dont le Musée -Carnavalet lui avait offert trente-huit mille francs. Il avait un flair -spécial: ainsi il était en pourparlers pour une chaise percée en -marqueterie de bois des îles, ayant appartenu au Grand Roi, et ne -désespérait pas d'obtenir, d'un riche amateur de Meulan, un bourdaloue -acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue du surintendant Fouquet et la -chaise percée du Roi Soleil! Et comme, averti par un coup de coude de -Meyran, je simulais l'enthousiasme: - ---«Si je fais l'affaire, je vous convierai, cher monsieur, à venir voir -les deux objets chez moi.» - ---«Mais le lit de Monsieur suffirait! m'écriai-je. Je me contenterais -parfaitement de la commode de Mme de Maintenon!» - ---«Non, tout Paris les connaît. Je dois bien quelques objets nouveaux à -votre curiosité!» - -Le jeune Damora n'ayant rien dit, je souffrais de son silence. - ---«C'est vous, monsieur, croyais-je devoir l'interroger, c'est vous qui -avez une chambre lophophore?» - ---«Et mandarine!» me répondit le jeune éphèbe.» - -Nous nous quittâmes «ravis» les uns des autres. - - - - -II - -LIONNERIES - - - «_Monsieur, l'autre matin, chez Paillard, vous avez bien voulu me - marquer le désir de visiter le vieil hôtel de Chamarande où j'ai la - chance d'avoir pu loger les quelques bibelots qui m'ont valu l'honneur - de votre curiosité._ - - «_Si vous n'avez rien de mieux à faire vendredi prochain, entre cinq - et six heures, voulez-vous, monsieur, me faire l'extrême plaisir et la - faveur grande de venir prendre une tasse de thé, quai d'Orléans? Les - vieilleries dont nous avons le goût commun gagnent à être vues à la - clarté des cires, dans la pénombre de la nuit tombante. Le lit de - Monsieur, frère du roi, et la commode de Mme de Maintenon, que j'ai - l'heur de posséder, attendent, dès aujourd'hui, la grâce de votre - visite. Depuis notre déjeuner, deux autres objets assez rares, que je - guignais, me sont également échus, que je serais heureux de soumettre - à votre critique: ce sont deux pièces assez curieuses, sinon uniques, - dont un musée, je crois, pourrait s'enorgueillir._ - - «_Quelques amis me font l'honneur de me venir voir vendredi à l'heure - dite. Croyez qu'ils se feront une joie et escomptent déjà celle de - vous être présentés._ - - «_M. Hector Meyran, à qui j'écris pour lui faire signe, vous - renseignera sur leur respective personnalité et leurs réels mérites. - Je lui en communique les noms. Je me fais fort de vous faire goûter, - vendredi, des confitures de goyave et des petits pains fourrés aux - huîtres qui ne sont pas indifférents._ - - «_Il n'y a pas présomption, n'est-ce pas, monsieur, à vous dire que - j'ose compter sur vous?_» - - Et la lettre était signée _Edward Ytter_. - - En _post-scriptum_, ces simples mots: - - «_La duchesse d'Iddleton servira le thé._» - -Cette lettre ne laissait pas de me causer un certain effarement; il y a -des styles qui déconcertent. C'était Meyran qui m'avait présenté cet -Ytter. Je sautais en fiacre et courais chez mon ami Meyran. - ---Je sais ce qui t'amène, me disait celui-ci dès le seuil: tu as reçu -une convocation du jeune sir Ytter. Moi aussi. - ---Sa prose est un peu baroque... - ---Comme ses perles, mais son style a tout de même de l'allure; il -pastiche aimablement Saint-Simon et le président de Hainaut. Le malheur -est que ses lettres soient datées de 1904. Il n'y a qu'un écart de deux -siècles. Ecrites en 1704, ce serait parfait. Inutile de me communiquer -ton épître, la mienne me suffit. Tu y viens, n'est-ce pas? Nous y -allons. - ---Mais... - ---Mais si, mais si. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie. -Et puis, il y a les petits amis, ceux sur lesquels tu veux obtenir -quelques tuyaux et renseignements. Les petits amis sont très -intéressants. Ah! à eux seuls ils valent le voyage! - ---Meyran, tu te paies ma tête. - ---Attends que nous nous soyons offert la leur. Tu ne verras chez sir -Edward Ytter que des jeunes gens du meilleur monde et du goût le plus -suave. Ecoute, j'ai la liste: d'abord, le jeune Maxence Damora, -l'inséparable d'Edward Ytter. Je l'avais invité l'autre jour à déjeuner -pour t'habituer graduellement à cet étrange milieu. - ---Le petit jeune homme à l'orchidée verte? - ---Parfaitement, le petit jeune homme à la chambre lophophore. - ---Et mandarine! - ---Nous trouvons ensuite M. Pierre Yvanis, le fils de la belle madame -Yvanis; lord Eginard Chapmann, un Irlandais plus très jeune, mais très -particulier... C'est un globe-trotter infatigable: il a fait cinq fois -le tour du monde... Evariste Bouchetal, qui fait de la littérature, et -Grégory Popescu, qui veut faire du théâtre. - ---Popescu? - ---Cela se prononce Popesquiou. C'est un nom roumain. Le jeune Grégory -est de Bucarest, comme M. de Max. - ---Et au Conservatoire? - ---Tu l'as dit. Un point, c'est tout. Nous n'aurons pas d'autres -phénomènes; mais c'est très suffisant. - ---Ah! Et ces messieurs se recommandent à l'attention par...? - ---Chacun a une manie très spéciale, une _lionnerie_, comme on disait -sous la Restauration. Ainsi, le jeune Yvanis, qui traduit -miraculeusement les poètes grecs et a commis un adorable pastiche des -idylles de Théocrite, vit maritalement avec un mannequin de cire. - ---Tu dis? - ---La vérité. Pierre Yvanis possède dans sa garçonnière, dans sa -frissonnière, si tu aimes mieux, une admirable poupée de grandeur -naturelle, modelée par un véritable sculpteur, laquelle, revêtue de -précieuses robes japonaises, repose sur un lit de parade, côte à côte -avec le lit de camp d'Yvanis. Il a pour cette idole un véritable culte -et lui adresse des vers, des sonnets et des fleurs. - ---Mais, c'est de la folie! - ---Non, c'est de la pose et c'est aussi de la réclame. Dans un certain -monde, on appelle Yvanis: l'homme à la poupée de cire. Vendredi, tu -entendras couramment tous ces messieurs demander à Yvanis des nouvelles -de sa maîtresse. - ---Et on ne lui en connaît pas d'autres? - ---Il faut demander cela à ses amis. Lord Chapmann, lui, collectionne les -chapelets de prières, pourvu qu'ils soient musulmans. C'est un fervent -de l'Islam. Il a été deux fois à la Mecque. Il passe tous ses hivers en -Algérie. C'est aussi un ami de Claudius Ethal, le peintre de M. de -Phocas. - ---En effet, je me rappelle. - ---Evariste Bouchetal, lui, fait de la littérature; c'est un élève de M. -Pierre Loti. Il ne fomente que des marines. Il a commis sur Toulon un -livre qui ne s'est pas mal vendu: c'est assez spécial. Enragé fumeur -d'opium, il vit intimement avec une couleuvre... - ---???... - ---... Apprivoisée!... Sacountala ne le quitte jamais. Il la porte -presque toujours sur lui. - ---Mais c'est cauchemardant! Va-t-il nous la sortir, vendredi? - ---C'est peu probable. Le froid est contraire aux reptiles, même -domestiques; et puis Sacountala est toujours très engourdie. Je -regrette, du reste, que tu ne la voies pas: elle est très sensible à la -musique et elle danse comme une almée. - ---Etrange! étrange! - ---Grégory Popescu, lui, élève une panthère au biberon. Il la destine à -Mme Sarah Bernhardt; c'est un fervent de notre tragédienne nationale. - ---Au biberon? - ---Féredgé (c'est le nom de l'animal) est, d'ailleurs, charmante. Nous -n'aurons pas l'avantage de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je -le regrette, car elle est jaune comme de l'or et elle porte un collier -de platine incrusté d'émeraudes merveilleuses. Ce Popescu a de la -fortune. Il se dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal, lui, -a été élevé sur les genoux de l'impératrice. - -Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances princières. Pour peu que -vous insistiez, Popescu se fera un plaisir de vous inviter chez lui à -venir voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur. Il est -également célèbre dans tout ce petit monde pour le luxe de sa salle de -bains, toute en mosaïques persanes, briques vernissées vertes et bleues -avec toutes les roses d'Ispahan en stuc sur les revêtements: la salle -est citée, dans _Paris-Parisien_, entre le Pavillon des Muses et la -galerie Groult. - ---Et tous fervents de Debussy? - ---Tu le demandes! Tous ont leur partition de _Pelléas et Mélisande_, -signée et dédicacée. Ytter a la sienne bien en vedette sur son «Erard». - ---Tout cela m'épouvante. Tu m'assures qu'il n'y aura pas de descente de -police?... - ---Ah! c'est vrai, j'oubliais: il y aura une femme. - ---La duchesse d'Iddleton? - ---Oh! ce n'est pas une garantie. Sa présence n'empêcherait rien. - ---Tu me terrifies. Qu'est-ce que c'est que cette Iddleton? - ---Duchesse pairesse authentique, veuve de trois maris, protestante -convertie, et deux cent mille francs de rente. Tout Paris va chez elle -mais elle n'est pas reçue dans tout Paris. A eu quelques aventures. -Soixante-cinq ans, protectrice attitrée de sir Edward Ytter, adore les -tout petits jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont plutôt -inoffensifs. La Iddleton les préférerait plus dangereux... mais ces -espèces de collectionneurs sont les seuls jeunes gens qui supportent la -société des vieilles dames. Quand on n'a pas ce que l'on aime il faut -aimer ce que l'on a. La duchesse encourage la littérature de Bouchetal -et les pastiches grecs d'Yvanis; elle commande des bonbonnières à Ytter -et produit Popescu dans ses soirées. Elle fait au groupe une énorme -réclame. C'est leur mère à tous, une mère un peu Egérie,--comme une muse -ancestrale. Elle se frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse -frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement, chez Ytter, la princesse -Outchareska. - ---Jeune celle-là? - ---Quelle question! Je t'ai déjà dit que c'était un monde à part: femmes -de passé et jeunes gens d'avenir. Les flirts y semblent des incestes. Je -dis flirts! Il faudrait trouver un autre mot... comme effleurements. Et -encore, est-ce bien précis pour le commerce psychique de ces bambins et -de ces grand'mères? - ---Alors, au physique, ces dames? - ---Au physique?... Tu les verras. Il faut bien te laisser quelques -surprises. Et puis, tu verras Beppino. - ---Beppino? - ---C'est un personnage dans la vie de sir Edward Ytter: l'Eminence grise -du lieu, toute une puissance, une parure aussi, une autre _lionnerie_. -Encore, Beppino, c'est un peu comme la panthère de Popescu et la -couleuvre de Bouchetal. Songe! un paysan toscan, un ancien cocher, qui -lit d'Annunzio couramment et cite de mémoire des sonnets de Pétrarque et -l'_Enfer_ du Dante. Sir Edward Ytter l'a ramené de Florence... - ---... - ---Pour le timbre et la douceur grave de sa voix. Tu le verras. Je ne -t'en dis pas plus. - - * * * * * - -Après quelques hésitations, je me décidais à me rendre, le vendredi -suivant, à l'appel du jeune peintre. Meyran m'accompagnait. - -La lourde porte de l'hôtel de Chamarande s'ouvrait pour nous à deux -battants. Une haute lanterne Louis XIV en bronze doré éclairait mal la -cage d'escalier, immense. Une bourrasque de pluie, abattue depuis le -matin sur Paris et particulièrement sinistre sur ces vieux quais de -Saint-Louis-en-l'Ile, en faisait vaciller la flamme. Et, pendant que -nous montions les larges marches usées qu'escortait dans le vide une -adorable rampe en fer forgé du temps, j'avais la vague oppression de la -solennité du lieu, presque la conscience d'un recul de deux siècles. - -Un valet de pied poudré, en culotte de panne rouge, nous introduisit -dans une antichambre aux hautes boiseries de noyer; un buste du Grand -Roi y trônait sur un piédouche de marbre vert. Les parquets cirés -luisaient. - ---Un des valets de pied de Mme Ytter, me chuchotait Meyran. La mère -prête au fils son personnel. - -Un petit nègre, vêtu à la turque, que nous n'avions pas vu en entrant, -se haussait sur la pointe des pieds jusqu'au marbre d'une console et y -cueillait sur un grand plateau de glace deux gardénias qu'il nous -offrait. Nous en fleurissions nos boutonnières. - -Le nègre de Mme Dubarry, ricana Meyran. Il n'y a qu'Ytter pour avoir -autant de style. - -Des rires étouffés et un gazouillis de voix fraîches bourdonnaient -derrière une porte; le valet de pied l'ouvrait et nous nous trouvions -devant le maître de céans. - -Cinq jeunes gens, dont sir Edward lui-même, causaient, assis ou vautrés -au hasard des sièges, autour d'un homme déjà âgé, debout, les coudes au -chambranle d'une cheminée, en train de se chauffer à un grand feu de -bois. Le jeune Anglais se levait et venait à notre rencontre. - ---Soyez les bienvenus, messieurs. Comme c'est aimable à vous! - -Je m'étais arrêté, abasourdi, sans trouver un mot, ne pouvant plus faire -un pas. - -Sir Edward Ytter était en pourpoint de satin cramoisi, pincé à la taille -par une ceinture de cuir gris: le pourpoint corseté des bergers -héroïques des ballets de Molière. Une culotte de satin noir et des bas -de soie de même couleur complétaient le déguisement. Des souliers à la -poulaine, en peau de daim gris, exagéraient la minceur des chevilles. - -Ainsi costumé, sir Edward Ytter avait le charme équivoque d'un travesti. - ---Zamore vous a fleuris, faisait-il en nous secouant les doigts. Vous -savez que j'ai la chaise percée du roi et le bourdaloue du surintendant! -Vous allez les voir.--Monsieur Yvanis, monsieur Bouchetal, milord -Chapmann, monsieur Popescu. - ---La duchesse n'est pas encore arrivée. Vous connaissez monsieur Damora? - -Les quatre petits jeunes gens s'étaient levés; le monsieur mûr, debout -devant la cheminée, l'air d'un parapluie anglais dans une longue -redingote de quaker, en avait rabattu les pans avec un geste de sarigue. -A l'exception d'Evariste Bouchetal, d'une laideur vraiment rare, toute -cette petite jeunesse, soignée, adonisée, nickelée et sanglée dans des -vêtements trop neufs, fleurait bon, parlait avec grâce, avait de jolis -gestes et, tout en plaisant aux yeux, inquiétait par quelque chose de -vague. - ---Oui, la duchesse a promis de venir, mais la princesse est souffrante. -Elle a pris froid à la dernière audition de la _Schola Cantorum_. On n'a -joué que de l'Orlando de Lassus: c'était délicieux! - ---Et du Palestrina, faisait observer la voix de fausset du jeune -Bouchetal. Le croiriez-vous? C'est au Palestrina que Sacountala est le -plus sensible; elle adore la musique religieuse, celle de la Chapelle -Sixtine surtout. C'est une intelligence que cette bestiole. L'autre -jour, j'ai eu le malheur de jouer devant elle du Reynaldo Hahn: elle -s'est dressée dans sa corbeille et m'a mordu la main. - ---Du Reynaldo Hahn! Mais aussi quelle musique! - ---Et quelle imprudence! renchérissait le jeune Damora. - ---Oui, elle m'a mordu assez cruellement; mais je ne le regrette pas, -reprenait l'homme à la couleuvre. Au moins ai-je, aujourd'hui, la -certitude que Sacountala est mélomane. - ---C'est comme Féredgé, intervenait le tragédien roumain. Si je veux la -voir s'étirer de tout son long et griffer en miaulant la soie de mes -coussins, je n'ai qu'à lui réciter du Verlaine: elle entre aussitôt en -volupté. Le Henry Bataille aussi l'excite; mais où elle se développe -tout à fait en beauté, avec du phosphore dans ses yeux verts, c'est -quand je lui récite du Baudelaire. - ---Les animaux sont supérieurs à l'homme: la civilisation ne les a pas -atteints, l'instinct maintient en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me -suis laissé dire que Mme des Gobelins avait un singe... - ---La comtesse des Gobelins!--et sir Edward Ytter interrompait le récit -d'Yvanis,--la duchesse nous a promis sa visite. Je l'attends à l'instant -même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle amène avec elle son petit -animal. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -III - -UN ÉTRANGE COLLECTIONNEUR - - ---On ne saurait assez tonner et fulminer contre ces cerveaux à l'envers -de symbolistes, d'esthètes et autres chasseurs de coquecigrues qui, -l'imagination farcie d'idées de l'autre monde, en contaminent, au hasard -des rencontres, les jolies filles de la rue parisienne et, avec leurs -prétentieuses pratiques, transforment en insupportable pécore la plus -exquise midinette. Voici le cas de Céline Amyot, dite Dolly: vous verrez -à quel péril échappa cette douce enfant! - -Et Jacques Portail, enjambant une chauffeuse, y accoudait son indolence -coutumière. La joue appuyée sur un bras, dans une pose avachie et -canaille, il y allait maintenant de son histoire. Plus récitée que dite, -d'une voix monotone et chantante, l'histoire! Mais cette monotonie et -cette nonchalance, la malice d'un regard aux aguets sous les cils -baissés, les démentait de tout l'éclat de deux yeux gris et sournois. - ---Je commence. M. Henri Dormoy avait des habitudes si déplorables, si -déplorables, qu'il était devenu la fable et l'effroi de son quartier. M. -Henri Dormoy habitait l'Ile-Saint-Louis. Un vieil hôtel voisin de -l'hôtel Lambert avait l'honneur de l'avoir comme locataire. M. Dormoy y -occupait, au quatrième, un vaste appartement, en enfilade, dont toutes -les pièces regorgeaient d'armes et d'armures datant de tous les siècles, -depuis l'époque des Croisades jusqu'au commencement de la Révolution. - -M. Dormoy était un collectionneur émérite, coté chez tous les -antiquaires de Paris et particulièrement chez ceux de la rive gauche, -car, avec ses quatorze mille livres de rente (pas un fifrelin de plus), -M. Dormoy ne pouvait aborder les grands marchands des rues Lafayette, Le -Peletier et Drouot. Il n'en possédait pas moins une assez précieuse -Almeria dont les pièces, pour la plupart authentiques et quelques-unes -fort rares, n'auraient pas déparé les galeries de l'Arsenal. Il y avait -là des armures complètes du temps de la chevalerie, en acier poli, -(armets, brassards, jambards et cuissards), qui, réajustées, -reconstituées et pendues aux murs, dressaient, de ci, de là, dans la -solitude des chambres, des spectres assez formidables. - -M. Dormoy possédait aussi toute une série de casques: casques pointus de -l'invasion Northmande, monteras à capulet d'acier de l'occupation -sarrazine, morions à visière grillagée ou se déclenchant en bec de -cormoran, plus hideux que des masques, salades et rondaches datant des -guerres de religion, et des hautberts et des cuirasses damasquinées de -la Renaissance espagnole, et fleuragées d'or de la Renaissance -italienne, et des cimiers niellés d'argent sur acier bruni, et des -épées, et des cimeterres, et des masses d'armes, et des hachettes, et -des poignards, et des stylets, et des dagues, et des arcs, et des -arbalètes, et des flèches, et des carquois: le tout religieusement -entretenu et astiqué par M. Dormoy lui-même qui, fidèle en cela à la -tradition des collectionneurs, laissait juste à ses chers bibelots la -couche de poussière nécessaire pour velouter le métal et rehausser -l'éclat terni des ors!... Mais tout cela, me direz-vous, ne constitue -pas des habitudes déplorables et vous ne voyez pas de quoi ameuter tout -un quartier, fût-il de Saint-Louis-en-l'Ile, contre l'innocent M. -Dormoy! - -C'est que M. Dormoy ne se contentait pas de collectionner les armes -anciennes. M. Dormoy aimait aussi les jolies filles, les très jeunes -filles surtout. Ce collectionneur était aussi un paillard, et plus qu'un -paillard, un acharné et fin chasseur de jeunes minois et de chairs -fraîches. S'il aimait la vétusté dans les armures, il appréciait -davantage la jeunesse chez les personnes du sexe, qu'il invitait -insidieusement à visiter ses collections. - -M. Dormoy, n'ayant que ses quatorze mille francs de rente, ne pouvait -songer aux célébrités de la haute galanterie, célébrités dont la -fraîcheur est, d'ailleurs, plutôt problématique--mais si -merveilleusement suppléée par l'artifice des onguents et des fards! - -M. Dormoy, comme beaucoup de célibataires, courait après les petites -ouvrières: trottins et midinettes étaient les proies charmantes que -guettait sa vieille expérience de faune parisien. Il en avait peu -rencontré de rebelles: toutes les demi-vertus de Saint-Louis-en-l'Ile -avaient connu ses caresses gloutonnes et sa voracité de vieux marcheur. -M. Dormoy était un fureteur. Il avait la même sûreté de flair en -bibelots qu'en femmes,--les femmes! ces délicats bibelots de chair et -d'amour dont malheureusement les années déprécient la valeur,--et, comme -tous les vrais passionnés, M. Dormoy poussait ses recherches dans tous -les quartiers de Paris. M. Dormoy ne dédaignait pas les plus lointains -faubourgs. - -Cet appétit du sexe, si déréglé qu'il fût chez M. Dormoy, n'aurait pas -suffi à le déprécier aux yeux des bourgeois de Saint-Louis-en-l'Ile si -cet amateur de vieilles armures et de très jeunes femmes n'avait eu -l'étrange manie de faire entrer les divers objets de son culte dans de -coupables combinaisons. Sadisme de vieux célibataire ou déviation de ses -sens de collectionneur? M. Dormoy n'avait-il pas la prétention -d'enfermer dans le corselet de ses vieilles armures le corps frissonnant -des jeunesses amenées par lui dans son appartement! C'est sous la -cuirasse des anciens preux qu'il aimait à posséder la chair apeurée de -ses victimes. Les pauvrettes étant dévêtues, il les affublait d'armets -et de cuissards de chevaliers, ou bien encore les emprisonnait dans les -cottes de maille des wikings et, une fois casquées et bardées de fer, il -se ruait sur elles comme autrefois Néron, dans le cirque, se précipitait -sur la nudité des martyres chrétiennes préalablement insinuées dans des -peaux de bêtes. La gêne et l'effroi des malheureuses ainsi captives -dégénéraient en crises d'épouvante et de larmes. L'appartement du -célibataire s'emplissait de plaintes, de supplications, de balbutiements -et de cris. Pour deux luronnes qu'amusait la mascarade et qui prenaient -la chose en riant, les autres sortaient des armures de M. Dormoy les -chairs froissées et l'âme endolorie, convaincues d'avoir eu affaire avec -un fou et jurant bien de ne plus y revenir. - -Il faut croire que le collectionneur trouvait un certain ragoût à ces -menus drames: crises de larmes et pâmoisons, scènes de désespoir et de -terreur lui chatouillaient délicieusement les sens car il n'y renonçait -pas, le vieux birbe! Il s'y était acquis une réputation déplorable. Le -peuple traduit ces cas équivoques d'un mot: c'est un homme à passions. - -M. Dormoy était donc un homme à passions... Où peut conduire le goût des -jolies filles et des vieilles armes! Ce goût très particulier de M. -Dormoy, je l'ignorerais encore si le hasard, cette Providence des -amoureux, ne m'avait mis sur le chemin de Mlle Céline Amyot dite Dolly, -troisième mannequin chez M. Prust, robes et manteaux, rue Saint-Honoré, -succursale à Nice et à Vichy, correspondant à Londres, etc. - -Dolly était le surnom que lui donnaient ses camarades, incitées à -affubler d'une origine anglaise cette grande et jolie fille au menton un -peu long et au nez un peu court, mais à la carnation si lumineusement -rose (en contraste avec ses cheveux bruns), que Céline Amyot eût pu, en -effet, très bien naître Irlandaise. De l'Irlande, elle avait même les -yeux d'outremer et d'orage, d'un bleu mobile et verdissant. Mais un -bagout si parisien! - -Céline Amyot était de Montmartre, de la rue des Trois-Frères, tout -simplement. - -Fille d'un colleur d'affiches, elle était une des mille et trois -midinettes que la rue de la Paix et les rues avoisinantes lâchent, vers -onze heures du matin, sous les marronniers des Tuileries. Comme un -essaim d'hirondelles et de moineaux francs, cela s'abat sur les bancs, -autour des statues, et, dans un tourbillon de jupes bien coupées et de -chevelures brillantes, cela s'installe par groupes, au hasard des -sympathies, papote, ramage et déballe hors des paniers, sur des papiers -gras, babas au rhum et cervelas! Charcuterie et pâtisserie: le déjeuner -des Midinettes. Les hauts ombrages de l'ancien jardin royal font un -cadre de verdure, au printemps, et d'or somptueux, en automne, à leur -grâce alanguie et pliante. Combien d'anémies et de tuberculoses, en -effet, parmi toutes ces fraîcheurs de peau et de regards! Pis! combien, -parmi ces joliesses guettées, proies, hélas! certaines, pour la -prostitution du boulevard! - -Je ne serais pas le philosophe que je suis, si je n'aimais, de temps à -autre, à suivre, et de très près, les ébats et les menus propos du petit -peuple parisien. - -Ce fut par une bleue matinée de juillet que me furent révélés la grâce -fine et veloutée d'hirondelle, car mince et de silhouette arrêtée et -pieuse comme elle, et le charme gamin de moineau de Paris de Mlle Dolly; -ce profil, on eût dit, dessiné par Burne-Jones, et cet esprit gavroche, -mi-Gavarni et mi-Forain! - -C'était non loin du bassin. Ce matin-là, toute une bande de rieuses et -toutes jeunes échappées d'atelier y chipotaient, au hasard des chaises -et des bancs, un déjeuner sommaire: des cerises et des fraises achetées -à la livre à la petite voiture d'une marchande des rues, moins un -déjeuner qu'une dînette, mais, pour restreint que fût le menu, les -Midinettes ne s'en amusaient pas moins. Une folle hilarité secouait les -tailles souples et renversait les nuques blondes et brunes groupées en -cercle autour du récit désopilant de l'une d'elles. Que pouvait bien -conter cette rosse de Dolly? - -Dolly! le nom fusait comme un rire sur toutes les lèvres. - ---Non, elle était crevante, cette Dolly! Ces histoires n'arrivaient qu'à -elle! - ---C'était pas croyable! - ---Bien sûr qu'elle inventait! - ---Il n'y en avait pas deux comme elle. - -Et toutes ces demoiselles s'esclaffaient. - ---Comme ça, le vieux avait voulu l'enfermer dans une armure, dans une -chose tout en fer comme on en voit dans tous les tableaux qui -représentent des batailles, ou bien encore au Musée de Cluny! Non, bien -sûr qu'elle se payait leur tête! - -Je m'étais approché, attiré par tant de gaieté et par tant de jeunesse. - -L'histoire que racontait Dolly était son aventure avec le collectionneur -de l'île Saint-Louis. C'était, avec quels détails pimentés et dans quel -argot pittoresque, le récit, par le menu, de sa première rencontre avec -le vieux garçon, sa poursuite forcenée par les grimpettes de la Butte et -ses savants travaux d'approche, puis l'ouverture des pourparlers, la -prière de venir visiter chez lui ses armures, rien qu'une petite visite -sans conséquence. - ---Et ne me dites pas que je vous rappelle une fille que vous avez perdue -ou votre soeur: on me l'a déjà faite à la ressemblance! Je ne donne plus -dans ces godans-là. Suffit; j'ai promis, j'irai et pas plus tard que -dimanche. Maintenant, avancez-moi dix francs. Je vous les rendrai: c'est -pour papa. C'est bon, vous êtes un type chouette. Maintenant, au -plaisir! - -Dolly avait vraiment de la décision. Il fallait l'entendre narrer son -entrée chez M. Dormoy: - ---Un vieil hôtel, vieille roche comme dans les romans de M. Georges -Ohnet, genre _Mademoiselle de la Seiglière_. Ça me porte au -recueillement. Quatre étages, c'est haut; à la maison, y en a six et je -ne me plains pas. Je sonne. C'est lui qui ouvre. Un musée, mes petites -chattes, un vrai musée de vieilleries, rien que de la ferraille -là-dedans, mieux qu'un musée, un décor... le deuxième des _Cloches de -Corneville_ ou le troisième de la _Dame Blanche_... On connaît son -répertoire! Je me dis: je me suis gourrée, c'est un peintre. Ce n'est -pas pour ce que je croyais: je vais donner une séance. Pourtant, un -petit goûter préparé me donne à réfléchir: ces petites chatteries-là, ça -fleure toujours la manigance. Et lui, obséquieux, des prévenances, me -servant lui-même: «Un doigt de marsala ou bien un peu de champagne. -Goûtez ces pains fourrés au foie gras.--Oui, mon petit père, je te vois -venir.» Et quand, bien gentiment, une fois au dessert, il me caresse un -peu longuement les épaules et me passe les mains sur les hanches pour -s'assurer si je suis bien faite. - ---«Oui, une très bonne constitution, que je lui réponds, ne vous -émotionnez pas comme çà! Je vois ce qu'il vous faut. Je vais vous faire -ce plaisir». Et houp! en deux temps, trois mouvements, j'ôte mon corsage -et je dégrafe ma jupe. Me voilà en chemise. Du même coup, voilà mon -bonhomme à genoux, les yeux blancs, les mains jointes, en extase et si -cocasse et si touchant que j'ôte ma chemise comme le reste. -«--Admirable! une Eve, une Vénus Anadyomène, une Psyché!» qu'il s'écrie -alors, et un tas de noms grecs que j'ai déjà entendu dire à des -peintres. «--Attendez, mon enfant». Voilà qu'il se lève, court dans -l'appartement, disparaît par une porte puis revient par une autre, avec -un casque, une espèce de casque de pompier surmonté d'une sorte de -serpent. «--Ne bougez pas». Et il m'assujettit sa marmite sur la tête. -C'était d'un lourd et ça me serrait les tempes, mais à crier, tant ça -m'appuyait sur le crâne. Mais lui, les yeux fous, de s'écrier: «C'est -héroïque! c'est de l'époque, du roman chevaleresque, c'est de l'Aristote -et c'est du Tasse aussi!» et un tas de billevesées qui étaient peut-être -des salauderies. Je commençais, moi, à en avoir assez et je grelottais, -bien qu'il y eût un grand feu de bois dans la chambre. «Dites donc, -monsieur, est-ce que vous en avez encore pour longtemps? Cette -comédie-là, ça ne va pas finir?»--«Attendez: un peu de patience, mon -enfant.» Il me retire le casque, enfin, mais va en chercher un autre. Il -en rapporte un bien plus haut, un bien plus gros encore et, surtout, -bien plus pesant. «Encore celui-là, rien qu'une minute, ma -divine!»--«Non, vous vous f... de ma poire!» «Oh! la petite mutine! Rien -qu'une minute pour faire plaisir à papa». Je suis bonne fille: j'y -consens. Me voilà, le front à la torture, sous sa nouvelle marmite, -cette fois empanachée, emplumée comme une queue de paon, et voilà mon -bonhomme qui retombe dans ses digue-digue. Il se prosterne: «C'est -Bradamante! mais c'est Clorinde! c'est la belle Heaulmière!»--«Mais, -tâchez donc d'être poli!» et je remets mon casque à cet insolent. Vous -croyez que c'était fini? Ça ne faisait que commencer! Ne voilà-t-il pas -qu'il décroche du mur une cuirasse en fer et des tas de ferraille qui -s'adaptent aux bras, aux cuisses, au ventre, comme qui dirait à tout le -corps, et ce loufoque voulait m'emprisonner là-dedans! Me voyez-vous -dans cette ferblanterie, moi qui ai les seins si sensibles, et la peau -de mes hanches, donc! Alors, je me suis fâchée: «Plus souvent, vieil -outil! Allez au bain, non, à la douche! Je t'ai assez vu, échappé de -Charenton!» Et, le bousculant, lui et toute sa ferraille, j'attrape mes -frusques et je gagne la porte. Mon bonhomme, empêtré dans toutes ses -antiquailles, avait trébuché et se débattait, tombé dedans. Il saignait -du nez, parole!... C'est bien fait! Des fous de ce tonneau! Qu'est-ce -qu'il lui fallait, à ce vieux criminel? Est-ce que ma beauté et mes -dix-huit ans ne lui suffisaient pas? - -Et, sur un regard droit planté dans mes yeux, je m'avançai vers la -conteuse: - ---Moi, je m'en contenterais, mademoiselle: je serais même très heureux. - ---Et vous ne m'embêterez pas, ripostait la jolie fille. Vous n'avez pas -l'air d'une moule. Payez-vous le café à la société? - ---Je paie! - -Et c'est ainsi que Dolly et Portail devinrent, le même soir, amant et -maîtresse! Tout cela, grâce à la collection d'armures de M. Dormoy. - - - - -IV - -LA MISE AU POINT - - ---Dolly! une grande brune à la carnation invraisemblable, une chair d'un -rose de camélia rose en fleur, mais je ne connais que cela! - -De Warden, levé tout à coup de son divan, s'avançait hors de la pénombre -du vaste hall pour entrer dans le cercle lumineux des tulipes -électriques. - ---Un corps souple et long de nymphe chasseresse, l'ondoiement de hanches -d'une figure de Germain Pilon mais un profil de barmaid anglaise: c'est -bien cela! Galocharde avec le nez trop court, le type de jolie -anthropoïde de Suzanne Desprès et des femmes nues de Picard, et les -prunelles de bête ou de sirène, tant elles étaient changeantes, -attentives et inquiètes! Dolly... Ah! elle s'appelait Dolly, alors... En -effet, je me souviens vaguement de l'avoir entendue nous raconter -qu'elle avait été mannequin dans une maison de couture. Oh! dans ses -débuts, car, moi, je l'ai connue modèle et je l'ai même eue dans mon -atelier. Innombrables, d'ailleurs, ceux qui l'ont eue dans leur -atelier... et dans la chambre avoisinante. Ah! pour un beau brin de -fille, c'était un beau brin de fille, mais quelles aptitudes à rendre -heureux quiconque le lui demandait et quelle vocation dans le métier! -Nous l'avions surnommée _le consentement mutuel_, en souvenir d'un pari. -Surnommée, car je l'ai connue sous un autre nom que Dolly. A -Montparnasse, où je la rencontrai pour la première fois, chez le graveur -Aubley, on l'appelait Ginette. Ginette, la grande Ginette! Ah! elle -avait le déshabillage facile. Pour un oui, pour un non: «Moi, j'ai la -gorge basse; moi, j'ai très peu de ventre; moi, j'ai un torse de jeune -garçon; moi, j'ai une chute de reins unique; moi, j'ai les jambes -fuselées», et v'lan! robes et chemise volaient à travers la pièce. Rien -qu'à sa promptitude à se dévêtir, je l'aurais reconnue. Je n'ai jamais -rencontré de jeune fille aussi fière, aussi sûre de son anatomie. A -force de s'entendre répéter qu'elle avait une plastique épatante, -Ginette en était convaincue, si convaincue qu'elle ne demandait qu'à -convaincre les autres. Ah! vous l'avez connue, vous, sous le nom de -Dolly, et elle était mannequin? En effet, c'eût été dommage! - -Avec une certaine mélancolie, presqu'une nuance de regrets, de Warden se -laissait tomber sur un fauteuil: il tirait maintenant une longue bouffée -de fumée bleuâtre de sa pipe de terre brune, dite _Pasiphaé_, pour le -motif obscène qui en décorait le foyer. Warden ne se séparait jamais de -sa pipe. - -Il reprenait: - ---En effet, Ginette était assez rebelle au poison dit de la littérature, -et l'éclectisme de ses liaisons... choisies pourtant dans tant de -milieux divers, ne parvenait pas à la contaminer. Tournée comme elle -l'était, avec ce type un peu bizarre qui la désignait tout de suite aux -artistes et aux raffinés, elle était pourtant destinée aux pires -aventures; elle eût pu, comme une autre, devenir une stryge de cénacle -ou une goule de petite chapelle; elle demeura toujours une roulure -d'atelier. Il faut lui en savoir gré, car elle eût pu, comme tant -d'autres, jouer les Vittoria Colonna, les cheveux nimbés de myrtes -artificiels, prendre des attitudes dans des cathèdres et déambuler, -gainée dans le drap d'argent de moyenâgeuses simarres, des parlottes des -toutes jeunes revues aux cinq-à-sept du _Rat Mort_. Née pour l'amour -(j'allais dire la noce), comme une fleur est faite pour s'entr'ouvrir et -embaumer, sa nature de joie la préserva. Cette chère Ginette! Je ne la -vis vraiment qu'une seule fois en péril. - -Depuis à peu près deux ans je l'avais perdue de vue. Après avoir eu pour -moi toutes les générosités, Ginette avait cessé tout à coup de me donner -des séances. Je la rencontrais même plus dans les crémeries et dans les -bars où sa grâce bohème aimait à fréquenter: quelqu'un avait enlevé -Ginette ou Ginette avait changé de quartier. Je devais la retrouver dans -le salon Charmaille! - -Mme de Charmaille! Qui se souvient, aujourd'hui, de cette gloire de -cauchemar? - -Mme de Charmaille habitait Asnières; elle y faisait les honneurs de -l'atelier de Pétrus Nordinger, le peintre érotico-mystique, _dont le -talent avait été étouffé par le génie!_ on le disait du moins dans le -clan des amis de Mme de Charmaille, qui s'était attelée, corps et âme, à -la réputation de l'artiste. - -Ce Nordinger était surtout un peintre industriel. Apprécié pour ses -vitraux d'art, dont les adroits pastiches n'excluaient point la -fantaisie, il excellait à styliser la flore des bois et des jardins en y -intercalant les monstres du bestiaire héraldique: un bon peintre -verrier! Il exposait tous les ans des oeuvres d'une facture assez -pauvre, et d'une couleur plutôt plate, que de très jeunes critiques -comparaient aux fresques de Botticelli, pour humilier Botticelli sans -doute, car ces vagues réminiscences étaient de sûres trahisons; mais -encore était-il reçu tous les ans au Salon de la Nationale. Du jour où -Mme de Charmaille pénétra dans sa vie, Pétrus Nordinger vit partout ses -toiles impitoyablement refusées. - -Il faut dire que Mme de Charmaille avait une terrible esthétique; son -influence était plutôt néfaste, pernicieuse même, et le surnom de -_Malaria_, qu'elle avait dans tous les ateliers de Montmartre, l'avait -suivi à Montparnasse. Mme de Charmaille y sévissait maintenant, -terrorisant les uns et aguichant les autres par le crédit qu'elle -prétendait avoir au Ministère des Beaux-Arts et même à celui de -l'Intérieur... Quel crédit pouvait bien avoir, place Beauveau et rue de -Grenelle, cette petite femme déjà mûre, longue de buste et courte de -jambes, un peu nouée même, et dont la jolie tête, d'une grande finesse -et surtout très expressive, mais disproportionnée avec la hauteur du -corps, la faisait ressembler à une naine? Mme de Charmaille était aux -couloirs officiels ce qu'est une punaise de sacristie aux coulisses de -l'église; pourtant, de toute cette impudence, des artifices surtout -d'une coquetterie irréductible et des restes énergiquement sauvés d'une -indéniable beauté, cette femme s'était fait un prestige qui en imposait -encore aux imbéciles. - -Pétrus Nordinger était du nombre. Imbécile, je m'entends. Intellectuel -dans la pire acception du mot, le peintre-verrier, évidemment doué au -point de vue décoratif, montrait une faiblesse de caractère qui confine -à la bêtise. - -Demeuré veuf avec deux enfants et une soeur dévote venue exprès du fin -fond de la province tenir le ménage de son frère, le pauvre être s'était -laissé prendre aux flatteries et à l'enthousiasme de muse et d'artiste -de Mme de Charmaille. Mme de Charmaille exerçait, dans quelques petites -revues, la critique d'art. Elle était arrivée dans le désarroi de la -maison du veuf décidée à s'y installer et à n'en jamais sortir. -Nordinger possédait de lui-même une douzaine de mille francs de rentes; -ses oeuvres pouvaient, bon an, mal an, lui rapporter autant. -Vingt-quatre mille francs par an, c'était le port pour cette épave de -l'intrigue et de la prostitution: il y avait longtemps que la fine -mouche avait jaugé l'homme. Elle n'eut pas de peine à l'éblouir. Ce fut -une effervescence de pitiés et de tendresses inavouées pour le veuf, -mélangée d'un culte profond pour l'artiste et son oeuvre. Un sentiment -plus fort l'attirait aussi vers les deux orphelins: elle aimait en eux -leur père. Bref, elle jouait si habilement de son dévouement, de son -crédit, de ses influences et de ses relations, et servait au malheureux -Pétrus, cuisiné avec toutes les herbes de la Saint-Jean, le ragoût d'une -si belle âme, que la pauvre soeur fut réexpédiée dans sa petite ville -des Pyrénées et que l'aventurière s'installa en maîtresse dans -l'intérieur d'Asnières. - -Cet intérieur! Il faut l'avoir vu comme moi pour connaître jusqu'où peut -tomber une intelligence de déséquilibré. - -Mme de Charmaille y vaticinait religion, poésie, esthétique et -littérature. Toute une assemblée de rapins et de poètes chevelus -descendus des hauteurs de la Butte, se pâmait aux moindres gestes, aux -moindres propos de la prêtresse. Mme de Charmaille multipliait les -effets de croupe sous des robes coupées dans des étoffes d'ameublement; -c'étaient des tons d'eaux mortes ou de roses malades que n'avaient pas -encore osé arborer les couturiers. Les enfants du peintre, costumés -d'après les fresques du Carpaccio, promenaient dans l'atelier des -timidités attristées de chiens savants. Dépaysés dans des simarres de -velours de coton, que dis-je? empêtrés, engoncés dans des manches de -satin bouffantes, les deux pauvres petits, dressés à tous les -baise-mains et à toutes les révérences, répondaient aux noms de Blismode -et de Corydon: ainsi l'avait voulu leur seconde mère. - -Ginette! Mme de Charmaille affichait une très grande tendresse, -probablement mystique, sinon unisexuelle, pour le joli modèle, car elle -ne se gênait pas pour l'appeler Troïlus! Jusqu'où la muse de Pétrus -Nordinger était-elle la Cressida de ce Troyen de Montmartre? Mystère. -L'intrigante qu'était Mme de Charmaille n'avait-elle pas plutôt des vues -sur la capiteuse fille et ne la destinait-elle pas à quelques-uns de ses -amis influents du ministère ou du Sénat? Il y avait de tout dans -l'Egérie de l'atelier d'Asnières, de l'entremetteuse et du maître -chanteur. Toujours est-il que je retrouvais une Ginette tout autre que -celle que j'avais connue. Ses cheveux bruns coupés courts et frisant en -boucles drues lui faisaient une tête ronde de jeune belluaire qu'une -mâchoire un peu lourde accentuait encore. Ginette avait aussi perdu de -sa fraîcheur; ses paupières, maintenant bistrées, soulignaient la pâleur -de sa face. Sanglé dans des costumes de drap anglais, Troïlus -s'efforçait à des manières de petit homme; mais c'était un rôle appris, -que démentaient les prunelles restées très femme et hardiment claires -dans cette face de langueur. - -L'atelier de Pétrus Nordinger! J'y assistai un soir à une jolie scène. -La maîtresse de céans avait eu l'idée d'une fête costumée, une fête sous -Néron, rien que cela; il fallait bien célébrer un des grands précurseurs -de l'anarchie! La toge et la chlamyde sévirent donc toute une nuit dans -l'atelier d'Asnières. Oh! les piteuses anatomies d'hommes que -révélèrent, ce soir-là, les Caracalla, les Adrien et les Antinoüs voulus -par Mme de Charmaille! Enroulée d'étoffes transparentes, ornée de camées -et enguirlandée de fleurs, la nudité des femmes s'y montra, chez -quelques-unes, vraiment triomphante. Ginette fut de celles-là. Son goût -naturel lui avait indiqué la tunique safran et les bijoux de bronze vert -dont s'animait le rose retrouvé de sa chair. De larges iris bleus -ombrageaient son visage, harmonisés avec le ton de ses prunelles avivées -de kohl, et son entrée fit une telle sensation que l'immédiate pensée de -Messaline vint à tous et à toutes en même temps. Le nom courut l'atelier -et parvint jusqu'à l'intéressée qui, prenant son rôle au sérieux, ne -défendit plus ni ses seins ni ses lèvres. Très impératrice à Suburre, -elle s'abandonnait généreusement à toutes et à tous, faisant -impérialement l'aumône de ses bras nus et de sa nuque aux convoitises -allumées par son beau corps, si bien qu'au souper, grise d'adulations, -de caresses et de beaucoup de champagne: - ---Messaline, Messaline, suis-je assez Messaline! s'écriait la belle -fille en éparpillant sa couronne d'iris aux quatre coins de la table. - -A quoi son amant, un graveur, un peu agacé par la tenue de sa maîtresse: - ---Mets salope, et n'en parlons plus! - -Ce fut le mot du souper et la mise au point de la fête. - - - - -V - -LE SERPENT SOUS LES FLEURS - - ---Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante? Mais je n'ai connu -qu'elle! J'en ai surtout entendu parler, car j'ai toujours mis tous mes -soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'oeuvre, et j'étais édifié. -J'ai, d'ailleurs, les préventions les plus injustes, je l'avoue, mais -les plus justifiées aussi, contre toutes les Muses de petites revues et -d'ateliers. Bas-bleus, conférencières, peintresses et sculpteuses, je -mets tout cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, donc -des êtres dangereux en rupture, et, naturellement, en guerre avec la -société. Toutes les armes leur sont bonnes pour triompher des -circonstances; elles ont pour elles la plus grande des forces: celle de -leur prétendue faiblesse. - ---Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous, faisait de Warden au -monsieur à longue barbe poivre et sel qui venait de prendre la parole. - ---C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé. J'ai été -longtemps attaché au ministère des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de -ces lettres de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en ai eu à -recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses dont la vocation -artistique servait le plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de -ces pseudo-romancières dont la littérature eût fait rougir un singe; -mais, parmi toutes ces aventurières de la plume et de la palette, c'est -à la Charmaille qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne et quelle -maîtresse femme! Un tempérament d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne -s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de Charmaille. Elle eût remué -le ciel pour en faire tomber une pièce de vingt francs. - ---Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait le petit Baudran. - ---D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu de femmes ont couché -autant qu'elle! Ah! pour des relations d'alcôve, elle en avait des -relations! - -Et de Warden tirait une longue bouffée de sa pipe. - ---Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché au ministère -des Beaux-Arts, car notez que je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas -moins gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé de ses -invitations! Mme de Charmaille était la maîtresse de Nordinger, et cela -m'était la meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de ce -peintre; sa facture veule et flasque, cette absence ou plutôt cette -ignorance du dessin, m'ont toujours exaspéré comme une indélicatesse. -Pourquoi s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture manque de bras? -Exposer et courir les commandes, quand on commet de pareilles anatomies, -pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et notez que je suis du pays de -Nordinger; nous avons même été élevés ensemble. Nous sommes tous les -deux de Bayonne. Tout jeune encore, Nordinger, fils de famille et -fortuné par les siens, faisait de la peinture et de la pire, de la -peinture dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter à des -chefs-d'oeuvre d'imagination, tiennent lieu de tout, de ligne et de -couleur. Il ne composait pas trop mal, car il a toujours eu le don de -l'arrangement; mais quelle palette! Les mauves et les violets -intransigeants faisaient de son atelier une succursale des usines de -Javel: c'étaient des tons de produits chimiques, des nuances hostiles de -précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait un atelier. S'il -s'était contenté d'être un amateur, on eût pu lui laisser ses illusions; -mais il entendait se faire une place au soleil. Sa soeur, Mlle Emilie -Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, croyait passionnément à -l'avenir de son frère. Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant -d'elle-même au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à Paris. Nous -respections tous sa pieuse illusion. Nordinger entrait donc aux -Beaux-Arts. Elève de Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus -Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions esthétiques. Mlle -Nordinger était restée à Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous -les yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris où s'évertuait -son grand homme. Il y exposait des _Andromèdes délivrées_, d'après M. -Ingres, et des _Entrées de chevaliers à Jérusalem_, d'après Eugène -Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé dans la peinture wagnérienne. -Bien découplé, portant, soignée et parfumée, une belle barbe fourchue de -dieu syrien, ayant la lèvre rouge et l'oeil brillant des Basques, -Nordinger plaisait aux femmes. La fille d'un gros marchand de couleurs -de la rue Bonaparte crut à sa vocation. Nordinger l'épousa, et ce fut -l'idylle au foyer, avec la naissance successive de deux enfants. Mme -Nordinger était délicate; elle manquait rester au premier accouchement -et demeurait estropiée au second; elle traînait pendant quelque temps, -et, quatre ans après ses couches, malgré une opération d'Echergovine, le -grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières. Elle avait vingt-huit -ans. - -Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une fille de sept ans et un -garçon de quatre: Marthe et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents -étaient morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle quittait -Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison familiale, loin de son adoré -grand homme, trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune couple, mais -retenue par la crainte de le troubler. Elle accourut aux obsèques de sa -belle-soeur comme à une délivrance, bénissant peut-être (et Mlle -Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait de sa nièce et de -son neveu. Et avec une sorte de passion farouche elle se consacrait au -veuf et aux orphelins. - -C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé par les -Nordinger, père, mère et fille, et sollicité par les miens eux-mêmes, et -prié par toutes nos relations de pousser le grand peintre bayonnais! -M'en demanda-t-on des démarches et des articles! J'écrivais alors aux -_Débats_, à la _Revue Bleue_, puis au _Temps_. Je n'en fis jamais rien, -malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela me brouillait même avec -pas mal de gens de Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur de -renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune et les relations -remplacent le talent; je n'ai jamais sacrifié ma conscience à la -camaraderie, et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un -isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. Et quel -réconfort aux heures de découragement! Je résistai même aux démarches de -la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la vieille fille était -touchante! - ---Quelle profession de foi! nous exclamions-nous en choeur. - ---Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait le petit Baudran. - -Le critique souriait. - ---Aussi vous jugez comment j'accueillis les tentatives d'approche de Mme -de Charmaille, quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre Mlle -Nordinger et se fût installée en conquérante dans l'atelier d'Asnières. -Je connaissais la dame de longue date. Il y avait dix ans que je -subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes de subsides, de -recommandations et d'articles pour elle ou les jeunes hommes chevelus -dont elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et les maigres -pensions venues de la province, tout en les protégeant. J'avais été -précieusement documenté sur elle, et mes tuyaux se renforçaient d'une -prévention instinctive contre sa personne physique. J'ai l'horreur des -êtres noués, de tout ce qui peut rappeler une difformité ou un -estropiement. Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable, Mme -de Charmaille m'a toujours fait l'effet d'une naine. Je l'avais assez -entrevue dans les couloirs de premières pour redouter, comme une -approche malfaisante, le contact de ce petit corps malingre et -sursautant, d'une agilité effarante au milieu de toute cette foule, où -sa courte personne se faufilait, courait, abordant l'un, agrippant -l'autre, toujours affairée et saluant. Elle m'était même répulsive, -cette espèce d'araignée-crabe à tête de Méduse, avec sa bouche -expressive et ses larges yeux implorants. Un effronté maquillage -ajoutait encore à l'expression vraiment inoubliable de ce visage. Les -cheveux d'un or violent, les lèvres outrageusement peintes, les yeux -bleuis, comme trempés d'outremer, lui faisaient à la fois une tête de -noyée, de goule et de sirène. On se représente assez ainsi, dans l'écume -des vagues, les têtes tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de -Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides meurtrières des -gouffres siciliens. Ce charme morbide devait plaire à l'imaginatif -qu'était Pétrus. - -Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il me revenait bientôt -des échos des fêtes données par Mme de Charmaille dans l'atelier -d'Asnières: fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves, où -l'aventurière apparaissait successivement sous les traits d'Agnès Sorel, -de Poppée, de Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se ressentait -de cette influence. Ce n'étaient plus que des filles-fleurs, des -sirènes, des ondines, et tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin: Mme -de Charmaille se retrouvait dans toutes les héroïnes. Du coup, ce -malheureux Nordinger se voyait fermer le Salon; sa peinture était -devenue tout à fait exécrable. Il était une des gloires de la -Rose-Croix. Quant aux deux enfants, Marthe et Marcel, la Charmaille les -avait affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres et les -promenait par le monde, chamarrés d'oripeaux comme deux petits chiens -savants. Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation à tous -les vernissages; la foule s'ameutait sur leur passage, à la grande joie -de cet imbécile de Nordinger, et cela jusqu'au jour où le peintre -mourait d'un ramollissement du cerveau. - -La Charmaille avait mis quatre ans à vider et à tuer le pauvre homme. -C'était fatal: on ne vit pas avec une goule. Dans la maison d'Asnières, -ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé par sa maîtresse, -filait par toutes les brèches. Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un -ami de la famille, arrivait à temps pour sauver les débris de la fortune -et arracher son neveu et sa nièce aux griffes de la créature. La -Charmaille ne voulait pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins -comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger eut toutes les peines du -monde à la mettre dehors; elle trouvait, d'ailleurs, la moitié de -l'atelier déménagé et les meubles du veuf disparus, vendus ou enlevés! -Mme de Charmaille n'avait pas perdu de temps. - -Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les confirmait à l'un de mes -voyages à Bayonne. Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille -fille au coeur ulcéré, et de terribles choses sur l'éducation donnée par -cette femme à sa nièce, la petite fille (elle n'avait pas quatorze ans), -déjà contaminée par l'exemple et empoisonnée de pernicieux conseils. -L'enfant lui était revenue les cheveux teints au henné, habituée aux -maquillages, initiée aux plus étranges raffinements de toilette, et déjà -dressée aux oeillades et aux manèges de la pire coquetterie vis-à-vis -des hommes. Qu'est-ce que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère -avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre était mort à temps. - -Qu'y avait-il de vrai dans les allégations de la vieille fille? Je -faisais la part de sa rancune et de ses anciens ressentiments, et -pourtant, quand je rapprochais ces propos d'une assez curieuse rencontre -que j'avais faite de Mme de Charmaille et de la petite Nordinger chez -Eberstein, le grand critique d'art allemand, je ne pouvais m'empêcher de -faire des réflexions bizarres. - -Eberstein (il est mort maintenant) avait (si doué qu'il fût, car c'était -un grand cerveau) la réputation d'aimer les primeurs. Aussi fus-je très -désagréablement surpris, lors d'une de mes visites chez lui, d'y trouver -la Charmaille maquillée, attifée selon son habitude, mais accompagnée, -en plus, d'une toute jeune fille, presque une enfant, sinon jolie, du -moins étrange avec sa chevelure ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses -yeux trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je n'en sais rien, -car la Charmaille ne me la présenta pas. Elle était venue là pour -solliciter d'Eberstein son appui auprès du directeur des beaux-arts de -Berlin, afin que le Musée achetât le dernier tableau de Nordinger. Elle -se levait à mon entrée (elle me savait hostile), et Eberstein -l'accompagnait dans l'antichambre. La Charmaille devait avoir quelque -chose à lui dire, car c'est sur un coup d'oeil impérieux de la créature -que le vieux critique l'avait suivie. Cette sortie m'intriguait; j'eus -la faiblesse de tendre l'oreille un peu plus que je ne l'aurais dû. On -discutait dans l'antichambre, à voix basse, mais assez vivement; il -était question d'argent: «Il m'en faut! il m'en faut! stridait la voix -de Mme de Charmaille, devenue âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein -rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire et y prenait cinq -cents francs. «Ils sont très gênés, me disait-il d'un air contrit; il -faut bien leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt. Mme de -Charmaille avait consenti à partir. Tirez la conclusion vous-mêmes. - ---Le serpent sous les fleurs! ricanait le petit Baudran. - - - - -VI - -LE VOILE - - ---L'atelier Nordinger! Vous n'avez jamais voulu y mettre les pieds. Eh -bien! vraiment vous avez perdu. Je m'en voudrais toute la vie, si -j'avais manqué une occasion pareille. - -Et d'Esthuart, Georges d'Esthuart, le compositeur applaudi de _Niobé_, -de _Loreley_ et d'_Apollon à Délos_, tournait sa tête impertinente du -côté de Monpayrac. - ---L'atelier de Nordinger, mais c'était l'atelier type, le sanctuaire par -excellence du symbolisme et de la Rose-Croix! Un fatras d'objets -hétéroclites, des usagers et des religieux fraternisant dans une -promiscuité significative renseignaient dès le seuil sur l'état -intellectuel du maître de céans. C'étaient des soufflets de cuisine, des -crémaillères et des landiers de campagne, des horloges rustiques, des -huches et jusqu'à des pétrins provençaux voisinant avec des chandeliers -d'église, d'anciennes chasubles, des vasques de bénitier, des lutrins, -des croix de procession, des bannières de la Fête-Dieu et jusqu'à des -retables d'autel; le tout incomplet, ébréché, dédoré et velouté de -poussière. Des céramiques de Lachenal et de Laherche, en forme de -courges et de cucurbitacés, évidemment choisies parmi les plus baroques -et les plus saugrenues des deux maîtres cuiseurs, et d'énormes cornues -d'alchimiste donnaient à cette brocante un équivoque aspect de -laboratoire; des hiboux de faïence et d'énormes crapauds de grès -embusqués dans les coins achevaient d'envoûter l'atmosphère. Mais c'est -aux murs qu'éclatait l'indéniable folie du seigneur et de la dame de -l'antre. Toutes les toiles refusées de Nordinger (et depuis cinq ans, -l'artiste s'était vu impitoyablement fermer toutes les portes des -Salons) décoraient l'atelier, en manière de fresques; la néfaste -influence de Mme de Charmaille s'affirmait dans la facture et le choix -des sujets. - -Wagnérienne enragée, Mme de Charmaille avait imposé à son amant l'oeuvre -du maître de Bayreuth, et, naturellement, dans cette oeuvre, c'est aux -scènes surnaturelles qu'elle avait été droit, avec le sûr instinct des -déséquilibrées, toujours tentées par l'anormal; c'étaient donc, -émergeant des pétales d'énormes lis bleuâtres, des torses onduleux et -tortillés de filles-fleurs; des chevelures d'un or invraisemblable -hésitant entre l'acajou et le jaune d'oeuf, encadraient des visages -exsangues de jeunes opérées aux yeux encore agrandis par l'hypnose. Plus -loin c'étaient, dans un enchevêtrement de coraux et de madrépores -charnus, parmi les lentes oscillations de pendule de la flore et du -monde sous-marin, des lividités de noyées, dont les faces d'épouvante -personnifiaient, sous des toisons vertes comme l'herbe, Flossilde, -Voguelinde et Velgonde, les trois filles du Rhin; et que de dragons -Fafners, et que de nains Albérics, et que de dieux Loges dans des -torrents de flammes et que de Siegfrieds et de Sigemonds casqués -d'argent ou vêtus de peaux d'ours! - -L'incohérence des mythologies évoquées n'égalait que la platitude de la -facture. Toutes les princesses du cycle d'Artus suivaient, gainées dans -des étoffes ramagées d'or et nimbées de fleurs héraldiques, princesses -et parures découpées, on eût dit, dans du zinc peinturluré par un -imagier d'Epinal; et puis venait le cortège obligé des sorcières et des -démones, et, sous le heaume des héros scandinaves comme sous le hennin -des princesses magiciennes, sous les couronnes d'iris noir des Canidies -et la chevelure glauque des Sirènes, c'étaient toujours les prunelles -violettes et la bouche sinueuse de Mme de Charmaille qui souriaient. La -terrible femme avait complètement ensorcelé cet imbécile de Nordinger; -il ne voyait qu'elle et que par elle, et la perpétuelle hantise du -visage de sa maîtresse aggravait encore l'obsédante impression qu'on -avait chez lui d'un cauchemar qui grouillait en fresques d'angoisse et -de terreur au mur de cet atelier peuplé de filles-fleurs, de stryges et -de sirènes par un Odilon de banlieue. - -La loufoquerie de cet intérieur allait jusqu'au malaise. - -Mme de Charmaille y trônait dans les costumes que vous devinez: tour à -tour Velléda, blanche comme un clair de lune sur les roseaux d'un -marécage; puis Isolde, avec des yeux d'orage, appareillés au violet -pourpré d'une dalmatique de pope; puis Brunehilde, en corsage cuirassé -de jais blanc, et surtout jamais elle-même. C'était, chez elle, un -continuel besoin de changer de personnalité; avec cela, une manie de -l'oripeau et un amour du maquillage où s'affirmait tout le mensonge de -son âme cabotine. Mais son rôle préféré était celui de jeune -poitrinaire. Elle excellait à en mimer les attitudes brisées et les -fiévreuses langueurs. Des accablements la prostraient tout entière, -parmi les coussins de soie blanche d'un divan revêtu d'une peau d'ours -noir. Là, dans les plis flottants d'un peignoir _ad hoc_, elle se -soulevait à demi sur ses coudes; et, dans une pose allongée de jeune -sphinx, qui accusait sa croupe en creusant les reins, elle eût ravi plus -d'une tragédienne, et par ses gestes et par sa façon désenchantée et -lasse d'effeuiller les quelques lis posés dans un vase auprès d'elle en -susurrant d'une voix d'âme: _Les femmes, les fleurs, les femmes, les -fleurs!_ Au piano, quelque compositeur incompris de Pologne jouait en -sourdine la _Marche funèbre_ de Chopin ou l'_Adieu_ de Schubert; -accroupis dans la pénombre, sur des tabourets modern style, des poètes -imberbes, chevelus comme des lions, avec de pauvres petites poitrines et -des yeux énormes, l'air de foetus à crinières, attendaient humblement -leur tour pour lire à la dame leurs derniers sonnets. - -Costumés à la grecque, Blismode et Corydon, les deux pauvres petits -enfants du peintre, faisaient brûler dans un réchaud des pastilles du -sérail. Or, par une porte ouverte, une odeur de roux venait de la -cuisine et empestait tout cet esthétisme de relents d'oignons. - -C'était attristant, pitoyable et comique. - -Et, le croiriez-vous, mon cher? c'est dans ce milieu fantomatique et -délétère, parmi ces loufoqueries sinistres qu'a débuté et que s'est -formée Marion Durmer! Oui! la chanteuse d'opérette! C'est -invraisemblable, mais c'est ainsi; ce perpétuel éclat de rire, ces yeux -clairs et cette promptitude et cet esprit du geste, ce naturel et -pourtant cette science artiste dans la mimique et la diction, tout ce -qui fait le charme de Marion, sa réputation aussi, sont sortis de cet -antre. C'est au milieu de ce cauchemar hiératique, mystique et -préhistorique que se sont produits pour la première fois ce bel entrain -et toute cette gaieté. Marion, cette créature d'imprévu et de fantaisie, -et si femme, fut révélée par cette prêtresse équivoque de l'androgynat -qu'était la Charmaille. - ---Vous voyez bien qu'on échappe au poison de la littérature! déclarait -Jacques Hurtel. - ---C'est ce qui vous trompe! ripostait d'Esthuart. J'ai connu Marion tout -aussi intoxiquée qu'une autre; la Charmaille l'avait, elle aussi, -contaminée; mais, comme chez elle le tempérament était bon, Marion a -rejeté le poison. - -Voilà l'histoire. Je fréquentais l'atelier de Nordinger. Mme de -Charmaille, moi, m'intéressait comme un cas de bactériologie; je savais -d'où elle sortait: d'une loge de concierge, pas plus. C'est de -frottements en frottements, au contact de mille et une liaisons -diverses, qu'à force de volonté et d'intrigues elle s'est haussée à ce -rôle de Muse et de Dame élue d'atelier de Rose-Croix. Elle ne manquait -pas d'intelligence, d'ailleurs: une dévoyée, une déclassée, soit; mais -des dons de ruse et d'intuition et d'assimilation de premier ordre. Sans -la tare de la névrose, qui la poussait vers l'anormal et le bizarre, -elle eût pu devenir peut-être une grande courtisane, car elle avait le -sens des affaires. Hélas! ses lésions cérébrales la vouaient forcément -au monde des incomplets et des ratés; elle ne put jamais franchir le -cycle des petites revues et des ateliers mort-nés où elle exerçait ses -talents d'allumeuse. - -Mme de Charmaille m'avait dit: - ---Venez donc passer avec nous la soirée de jeudi: je vous ferai voir une -artiste, une toute jeune fille qui vous captivera. - ---Quel nouveau monstre va-t-elle nous exhiber? pensai-je en moi-même, et -je me rendis à Asnières, décidé à me divertir _in petto_ du phénomène -annoncé. - -Je trouvai chez les Nordinger tout le Montmartre et tout le Montparnasse -des premières, le ban et l'arrière-ban des hirsutes et des hydrocéphales -avaient été convoqués. L'atelier était plongé dans la pénombre. Sur une -estrade baignée de lumière électrique, un grand rideau de velours rouge -était tendu; deux orangers en caisse arrondissaient leurs dômes de -feuillage à droite et à gauche du proscénium. Des appels de flûte ayant -pleuré sur des pizzicati de harpes invisibles, une créature de songe... -(naturellement) issait de la draperie cramoisie et, sous la projection -d'électricité, s'immobilisait dans une attitude apprise: c'était Marion -Durmer, la merveille annoncée. - -Nue, absolument nue sous un peplum de velours chair (je reconnaissais -bien là la mise en scène de la Charmaille), la débutante se sculptait -comme une statue dans les poses rythmées par l'orchestre que je vous ai -dit; et les nerfs étaient douloureusement opprimés par la monotonie du -spectacle, car les attitudes se succédaient avec une lenteur -désespérante, lenteur encore aggravée par la mélopée des instruments. La -fille ainsi offerte était pourtant fort belle: c'était Marion! Elle -dansait, ou plutôt se mouvait, pieds nus. Deux grosses bagues d'or -brillaient à son orteil; pas un autre bijou ne parait sa nudité. Tout à -coup, la débutante chanta. - -D'une voix monocorde, volontairement blanche, sans aucune intonation, -elle murmura des paroles bizarres: - - Saint Jacques, saint Michel et saint Georges aussi, - Mes trois lampes d'or - Brûlent dans la nuit. - Qui rallumera les lampes éteintes? - L'amant est parti et mon rêve est mort. - J'ai laissé tomber mes trois lampes d'or - Dans la mer profonde. - Saint Michel est loin et saint Jacques est mort. - Qui rallumera mes trois lampes d'or? - -La musique valait les paroles; elle était, la musique, de Maxime Aubry, -le plus talentueux et le plus morne aussi des musiciens de l'avenir. La -salle croulait en applaudissements; on faisait une ovation à la Psyché -mystique des trois lampes d'or et à la géniale maîtresse de maison, qui -les avait allumées. - -A quelque temps de là, je fus invité chez Marion Durmer. Un grand -financier, qui lui voulait du bien, venait de l'installer dans un petit -hôtel, à Passy; on y pendait la crémaillère, et un public trié sur le -volet, était convié à y venir applaudir l'artiste dans ses nouvelles -créations. Elle les lancerait ensuite sur une des grandes scènes -musicales de Paris. - -Je n'allai pas à cette soirée de loyal essai. Si jolie que m'eût paru -l'exécutante, je répugnais à retourner dans les limbes: j'ai l'horreur -de cet art embryonnaire et larveux. D'ailleurs, les feuilles du -lendemain donnèrent par le menu le détail de la fête: Mlle Durmer avait -dérangé la critique, les soiristes aussi avaient été conviés. Il n'était -bruit dans les feuilles que du goût et de l'arrangement merveilleux du -petit hôtel de Passy; Marion avait officié dans la chambre, reconstituée -meuble par meuble, de sainte Ursule, d'après la fresque du Carpaccio; il -y avait même dans cette chambre la double petite fenêtre ronde à vitraux -hexagones, avec le pot de basilic sur le rebord. - -Mlle Durmer avait chanté, debout, sur un oranger en caisse, -naturellement: on remarquait aussi dans cet appartement préraphaélite un -agneau blanc, comme celui de saint Jean, couché sur un coussin de -velours bleu-ciel, et, sur la cheminée, une énorme boule de verre bleu, -où tournoyaient des poissons rouges; l'appartement était d'ailleurs -rempli de ces sortes d'aquariums. L'artiste avait chanté divinement. La -mise en scène et la réclame avaient été miraculeusement organisées; j'y -reconnaissais la main de Mme de Charmaille, et cependant Marion Durmer -ne débutait pas. Je la croisai pendant quelque temps dans des couloirs -de premières, ses beaux cheveux noirs répandus en nappes sombres sur des -corsages florentins à manches bouffantes, et fantastiquement coiffée de -béguins de perles ou de petits hennins. Mme de Charmaille trottait -toujours dans son ombre. Et puis je perdis de vue la belle fille: Marion -Durmer avait quitté Paris. - -Je la retrouvai, deux ans plus tard, à Bruxelles; elle était en vedette -sur l'affiche du théâtre du Parc et jouait la _Périchole_. Marion Durmer -dans de l'Offenbach! Quelle déchéance, quels avatars et quelles -vicissitudes avaient pu la conduire là? Je pris un fauteuil et -l'applaudis à tout rompre: la statue hiératique était devenue la Marion -Durmer que vous savez, que nous aimons tous; de la vie, de la joie, de -la santé et de l'esprit surtout, de l'esprit français et de la grâce -bien parisienne! - -Je fus la saluer dans sa loge. Elle m'accueillit par un franc éclat de -rire et, me tendant les deux mains: - ---Oui, c'est moi; vous n'en revenez pas, n'est-ce pas? vous n'en croyez -pas vos oreilles. Ah! je l'ai échappé belle! quel cauchemar! Vous -souvenez-vous de l'atelier Nordinger et de Mme de Charmaille? Oh! elle -avait su me prendre et me domestiquer, celle-là! j'étais bien sa proie -et sa chose, et puis, un jour, les écailles me sont tombées des yeux. Un -matin plutôt, tout le voile s'est déchiré du haut en bas, le fameux -voile, et cela à propos des deux enfants, ces deux pauvres petits êtres -si comiquement appelés Blismode et Corydon. - -Vous savez combien Mme de Charmaille en jouait, des deux petits -Nordinger, quelles effusions, quels baisers et quelles caresses elle -leur prodiguait en public, et toute sa mise en scène de tendresse et de -dévouement! - -Or, un matin, à la suite d'une proposition de manager, je m'en vais -étourdiment à Asnières; je ne faisais rien, alors, sans consulter Mme de -Charmaille. Je débarque à la gare et prends le chemin de l'atelier. La -domestique, sortie, avait laissé la porte ouverte. Je monte comme dans -un moulin et, dans le hall aux fresques que vous savez, je trouve -Blismode et Corydon à genoux, tous les deux, sur le plancher et le -lavant à grande eau avec des brosses et du savon noir; oui, tels quels, -les deux pauvres petits, à peine vêtus, pieds nus et jambes nues pour ne -pas se salir, et grelottant tous deux dans ce vaste atelier aux châssis -grands ouverts! nous étions en décembre. Je m'arrêtai sur le seuil, -effarée. Les deux enfants, eux, s'étaient mis debout et se taisaient, le -coeur gros, prêts à fondre en larmes, évidemment terrifiés. - ---«Où est Mme de Charmaille?» trouvai-je enfin la force de leur dire; -mais eux ne trouvaient pas de voix. Ce fut une minute de silence atroce, -où la misère et le faux luxe de cet atelier (je ne l'avais jamais vu que -le soir), m'apparurent subitement, lamentables. Tout à coup, la voix de -la Charmaille éclatait, mais une voix que je ne lui connaissais pas, -canaille, éraillée, comme étranglée de fureur: «Hé, petits gueux, -pestailles que vous êtes! je ne vous entends plus frotter, gare à vous -si je me lève!» et, dans le même instant, une porte s'étant ouverte, Mme -de Charmaille s'encadrait dans l'embrasure. Les deux enfants étaient -retombés à genoux sur le plancher mouillé. - -Mme de Charmaille se trouvait en chemise avec un peignoir de flanelle -rouge, jeté en hâte sur sa nudité: «Ah! c'est vous, chère amie; entrez -donc, je suis à vous». Moi je ne pouvais bouger. Dépoitraillée, -dépeignée, la racine de ses cheveux révélée brune sous l'or jaune de la -teinture, Mme de Charmaille venait de m'apparaître telle qu'elle était: -les yeux capotés, le teint bis, la bouche molle et la gorge aussi, dans -la dévastation d'une quarantaine orageuse et mûrie par le pire passé. -Secoué par sa haine et sa fureur contre les deux pauvres petits êtres, -son masque était tombé. Dans sa stupeur de se voir surprise, Mme de -Charmaille ne pouvait retrouver ni la caresse de son regard, ni la -séduction de son sourire, elle n'arrivait qu'à grimacer; l'intrigante et -la mégère venaient de se révéler, hideuses, à mon effroi. - -Je reculai, gagnai la porte et la refermai sur moi; cinq minutes après, -je reprenais le train, et au bout de huit jours, je signais avec un -autre manager. - -C'est ainsi que je suis devenue chanteuse d'opérette: le voile s'était -déchiré. - - - - -VII - -L'ENVERS DE LA GLOIRE - - -Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a que des empoisonneurs. - -La littérature compte autre chose que des criminels; la plus innocente -peut faire des victimes. Il y a des empoisonnés qui s'intoxiquent -eux-mêmes. Ils naissent mûrs pour le microbe. - -La preuve en est dans l'aventure arrivée à Charles de Saint-Yriex. - -Vous connaissez tous Saint-Yriex et son théâtre? - -Dieu sait s'il est honnête! Dans les six drames qu'il promène depuis dix -ans à travers le monde et qui lui rapportent, bon an, mal an, deux cent -mille francs, aucune de ses héroïnes n'a une tache; toutes sont -persécutées, angéliques et pures, l'adultère (et Saint-Yriex est -quelquefois forcé de subir l'adultère dans ses drames historiques), -l'adultère y est toujours laissé au troisième plan. Jamais un mauvais -instinct n'apparaît comme déterminant dans aucun drame. Dans sa -_Fornarina_, la seule pièce où il ait mis en scène une courtisane, la -maîtresse de Raphaël est montrée plus sublime et plus pure dans son -repentir que Marie de Magdala elle-même. Charles de Saint-Yriex est le -dernier chantre de l'idéal. Il est à la fois héroïque, romantique, -picaresque; car il a même la notion du comique. Ibsénien, -révolutionnaire et dantesque, mais toujours moral, il a fait pleurer -Tamerlan sur les champs de bataille, devant les monceaux de morts et de -blessés râlants; des crépuscules de colère saignent dans des cieux -d'incendie au-dessus des poings levés et des bras tendus des cadavres -ressuscités pour invectiver la luxure des reines et l'ambition des rois; -il passe dans toutes ses pièces un souffle de justice, d'indignation et -de pitié qui en fait vibrer magnifiquement toutes les ficelles; le même -vent sublime gonfle démesurément la baudruche des mauvais vers, mais -baudruche et ficelles n'en émeuvent pas moins profondément le public. Le -public de Saint-Yriex est bien trop malin pour se heurter. Il excelle à -rajeunir tous les trucs devant lesquels, selon une esthétique établie, -doit s'émouvoir notre sensibilité; c'est avant tout l'homme de la mise -au point. Grandiloquent à la manière de Victor Hugo, il a, comme lui, -l'image, la métaphore et l'épithète; il est le seul qui ait osé, après -lui, emboucher la trompette de la renommée; mais cette trompette, est -une trompette d'enfant. Sur ses six drames, dans trois il a campé la -figure de Napoléon Ier, et c'est toujours le petit Caporal, les autres -fantômes évoqués à la scène! Papes ou empereurs, souverains de légendes -ou d'histoires, peintres ou courtisanes: Saint-Yriex en a toujours fait -des marionnettes. Ainsi, réduits, ils vont toujours sûrement à -l'intelligence du public: trop d'humanité effarerait; la convention -rassure. De Saint-Yriex ne domine pas. Il est au niveau de son siècle; -il est le seul qui fasse encore accepter une tirade. - -Charles de Saint-Yriex est marié et bon père de famille. - -Associé à une charmante femme, attelée de toutes ses forces à la gloire -de son mari, il a eu, en temps utile, un hôtel à Paris, des dîners et -des réceptions suivies; à sa table très ouverte ont défilé toute la -critique et toute la presse, quelques hommes politiques aussi; -Saint-Yriex sut, tour à tour, obliger les uns et les autres. Puis un peu -débordé par la demande, il se découvrit, un jour, la fâcheuse -neurasthénie qui exige de la solitude, un grand calme et des soins, et -ce fut l'époque des villégiatures; le ménage s'installa aux environs de -Paris. Installation somptueuse dans un château historique, dont les -feuilles mondaines publièrent l'état des lieux, et les illustrés les -reproductions. - -Le château, pas trop loin des directeurs de théâtres et assez distant, -néanmoins, d'une station pour faire hésiter les amis en quête d'un dîner -ou d'un louis, garda les Saint-Yriex pendant trois ans. Alors -l'écrivain, tout à fait lancé, les traités signés avec les directeurs de -Paris et de l'étranger, et la neurasthénie augmentant, le ménage -s'exilait tout à fait, et gagnait le Midi, cette Riviera de fièvre ou de -grand calme, de solitude ou de mouvement, au gré de ses hôtes, qui, -depuis quelques années, est devenu le sûr refuge de tant d'autres -écrivains. - -De Saint-Raphaël, où s'était fixé le ménage, Mme Charles de Saint-Yriex -continua de communiquer aux journaux quelques bulletins de santé, juste -ce qu'il fallut pour tenir en éveil la curiosité du public, et -Saint-Yriex renonça à toutes les petites excentricités nécessaires au -lancement d'une réputation pour se consacrer tout entier au travail. - -La baignoire de Mme de Pompadour qu'il avait fait installer à -Montmorency, dans son parc, où il se plongeait dans une eau semée de -feuilles de roses, les six paons blancs dont il s'était fait le berger -sur les pelouses de Flamarande et qu'il menait paître lui-même, vêtu de -soie zinzolin et armé d'une houlette enrubannée comme un Tircis de -pastorale, les vingt-sept bagues sardoines et péridots, béryls et -chrysoprases, opales et saphirs jaunes, toutes baptisées du nom d'un de -ses héros, fabuleux écrin d'un rajah de Mysore et son européenne -collection de cravates, tout cela tomba dans le domaine de la légende, -et il n'y eut que les toutes petites revues de la province pour en -parler encore. - -Le soleil du Midi avait complètement guéri la neurasthénie du grand -homme. Saint-Yriex fit même enlever ses photographies en vente de la -devanture des marchands. Définitivement installé dans la gloire, de tant -d'enfantillages, bien pardonnables chez un tel cerveau, il ne garda que -l'innocente manie d'écrire ses lettres à l'encre verte sur papier mauve -et de les sabler de poudre d'or. - -Mais Saint-Yriex, tout à fait assagi et devenu même très prudent durant -les courts séjours nécessités à Paris par ses répétitions et ses -affaires, se garda bien dorénavant de descendre chez lui. - -Il laissait sa femme, associée fidèle et dévouée, rouvrir l'hôtel de la -rue Bassano, et y éconduire le flot montant des visiteurs. A peine -signalé à Paris, Saint-Yriex était assailli de toutes parts par des gens -de toutes sortes: cabotins en quête d'un rôle, reporters, éditeurs, -managers, et quémandeurs. La consigne était donnée: M. Charles de -Saint-Yriex était toujours sorti. Mme Saint-Yriex, manégée par -expérience, faisait un choix et recevait qui on devait recevoir. Une -fois par semaine, les Saint-Yriex donnaient un dîner, rue Bassano, -auquel le grand homme assistait, liquidant ce soir-là une fournée d'amis -et connaissances; le reste du temps, madame, en voiture, faisait des -visites et entretenait les relations. Saint-Yriex terré, lui, dans -quelques grands caravansérails modernes: Elysée-Palace, Palais d'Orsay -ou Continental, échappait aux importuns et expédiait tranquillement ses -affaires de théâtre et d'édition; l'hôtel où il était descendu, -demeurait un mystère. Son éditeur seul et quelques directeurs en avaient -l'adresse et de cette ombre épaissie à plaisir autour de sa retraite, de -cet incognito gardé, le prestige de l'écrivain s'augmentait encore, -puissant parce qu'invisible, plus désirable et plus convoité, parce que -plus lointain dans cette atmosphère voulue de sanctuaire. - -A son dernier voyage à Paris, Saint-Yriex était donc descendu au -d'Orsay. Un soir qu'il y dînait seul dans la salle du restaurant, -heureux d'avoir esquivé un dîner de famille où sa femme était allée le -remplacer (il était près de huit heures), un des maîtres d'hôtel venait -le prévenir qu'une dame était là, dans le hall, demandant à le voir. La -dame même insistait, car on avait répondu qu'il était à table. - ---Mais, je n'attends personne, maugréait le grand homme. Personne. Cette -dame n'a pas dit son nom? Que veut-elle? - -Le maître d'hôtel s'éclipsait, puis revenait presque aussitôt: - ---Monsieur, c'est une demoiselle de la maison Gérard, Hermeline et -Soeurs. C'est pour Mme de Saint-Yriex, un renseignement qu'on voudrait -avoir. - ---Gérard, Hermeline... les couturières... Qu'est-ce qu'elles peuvent me -vouloir? Ça ne me regarde pas! - -Subitement taquiné par l'idée d'une note en souffrance, de quelque -arriéré de compte de sa femme, et, d'ailleurs, en n'y croyant pas,--Mme -de Saint-Yriex étant, avant tout, une femme d'ordre,--bref, pour en -avoir le coeur net, Saint-Yriex se levait, posait là sa serviette et -passait dans le hall. Il y trouvait une grande jeune fille en -pourparlers avec les employés du vestiaire. Très simplement, mais très -élégamment vêtue de noir, un carton à la main, tournure de mannequin ou -d'employée de grande maison de modes. La vue de l'écrivain lui fermait -brusquement la bouche et la faisait rougir jusqu'à la racine des -cheveux. Elle les avait blonds et brillants sur un visage dont de grands -yeux marrons ne sauvaient pas l'insignifiance. La jeune fille faisait un -pas vers Saint-Yriex et s'arrêtait tout à coup. - ---Mademoiselle de la maison Gérard-Hermeline?... Vous désirez?... - -La rougeur de la jeune fille fonçait jusqu'à la pourpre sombre, et d'une -voix presque éteinte, dans un balbutiement qui flattait la vanité du -maître: - ---Pardonnez-moi, excusez-moi, monsieur, c'est ce carton: un corsage pour -Mme de Saint-Yriex. On m'a chargée de le lui porter, et j'ai oublié son -adresse. Alors, j'ai eu l'idée de venir vous la demander ici. - ---L'adresse de ma femme? 11, rue Bassano!... - ---Merci, monsieur, j'y vais. - ---Inutile, mademoiselle, mon secrétaire vient ici tous les jours; il -portera le carton. Laissez-le. - ---Merci, vous êtes bon, monsieur. - -La jeune fille était, maintenant, lie de vin. Mais sa voix défaillait. -Mis en éveil par cette rougeur, et cette voix sombrée: - ---Mais pardon, mademoiselle, comment me savez-vous à l'hôtel? - -Elle, dans un bégaiement d'agonie: - ---L'autre jour, Mme de Saint-Yriex, à la maison, a dit que vous étiez -descendu au d'Orsay, j'étais là. - ---Et vous vous êtes souvenue de mon adresse, en oubliant celle de ma -femme. C'est bien, mademoiselle, vous pouvez vous retirer. Mme de -Saint-Yriex aura demain, son corsage. - -Alors, la jeune fille, comme se faisant violence et la voix devenue -rauque: - ---Monsieur, monsieur de Saint-Yriex, j'aurais deux mots à vous dire en -particulier. Ne pouvez-vous me donner deux minutes, monsieur? Mais pas -ici, en tête à tête, ailleurs. - -La voix maintenant suppliait. - -Saint-Yriex s'était reculé, instinctivement averti. - ---Encore une qui veut débuter au théâtre et qui vient me demander mon -appui! - -Et, très ennuyé, du ton le plus froid: - ---Soit, mademoiselle, voulez-vous me suivre au salon? Mais je n'ai que -cinq minutes à vous donner. - -Passant devant le «mannequin», il la précédait dans le couloir. - -Arrivé devant le salon de lecture, il en ouvrait la porte, s'effaçait -devant la jeune fille: - ---Entrez, mademoiselle. - -Et lui désignait un fauteuil. Elle s'y laissait tomber. - -L'heure du dîner avait fait le salon désert. C'était, dans le luxe -somptueux et banal des sièges tendus de velours de Gênes, des hautes -fenêtres drapées de brocart mauve et de la cheminée monumentale, la -tristesse anonyme de tous les salons d'hôtel. Un crépuscule de fin mai -se mourait dans l'imposte des croisées. Saint-Yriex, debout devant la -jeune fille, attendait: - ---Eh bien, mademoiselle? - -Mais elle, renversée au dossier du fauteuil, les deux mains aux -accoudoirs et les yeux au ciel rose des vitres: - ---Je suis heureuse. Ah! je suis bien heureuse! - -Puis, les prunelles tout à coup plongées dans celles de l'écrivain: - ---Je désirais tant vous voir! - ---Mais? - ---Oui, j'avais une telle envie de vous connaître... Ne m'en veuillez -pas, monsieur de Saint-Yriex. N'avez-vous pas reçu dernièrement une -lettre qui vous demandait votre photographie? Elle était adressée au -théâtre. - -Saint-Yriex en recevait tant, de ces lettres de folles et de fous, qu'il -ne les lisait même plus. - ---Eh bien! monsieur, c'est moi qui vous l'avais écrite, cette lettre; -j'aurais tant aimé tenir de vous cette photographie! - ---Mais, mademoiselle, ma photographie est en vente chez les marchands. -Vous étiez libre de l'acheter. - ---Oui, mais j'aurais voulu la tenir de vous, et puis j'aurais voulu une -photographie tirée exprès pour moi, une photographie que les autres -n'auraient pu avoir. - ---C'est beaucoup de choses; et c'est pour me demander cela que vous êtes -venue ici chercher l'adresse de ma femme? - ---Oui, j'ai menti et vous pouvez me perdre, monsieur, car si à la maison -Gérard-Hermeline, on savait que je suis venue vous demander dans cet -hôtel, on me mettrait à la porte; mais j'avais trop envie de vous voir. -Depuis le temps que je vous lis, j'ai une telle passion pour tout ce que -vous faites! vous êtes mon Dieu! J'ai vu jouer toutes vos pièces; la -_Fornarina_ je l'ai vu jouer cinq fois... je songe à vous le jour, je -songe à vous la nuit, et il y en a beaucoup, à l'atelier, comme moi! -Alors, comme Mme de Saint-Yriex était venue, l'autre jour, et avait dit -que vous étiez ici, aujourd'hui j'ai tout fait pour être chargée de lui -porter ce corsage... N'est-ce pas, que l'occasion était trop belle? -Alors, j'ai inventé un prétexte et je suis venue la demander ici, -l'adresse... vous ne m'en voulez pas trop, monsieur? - ---Non et oui, mais vous ne manquez pas d'astuce. - -Intimement flatté par cette ferveur d'admiration, peut-être un peu ému -aussi par les larges prunelles implorantes: - ---Il y a longtemps que cela vous tient, ce bel enthousiasme pour mes -oeuvres? - ---Pour vos oeuvres et pour vous, oh! oui, monsieur: il y a bien dix ans -que je vous lis! - ---Quel âge avez-vous donc? - ---Vingt-quatre ans. - ---Vous avez commencé de bonne heure! - ---A quatorze ans, monsieur, je lisais déjà vos drames; à la vérité, je -vous dirai que j'ai commencé à aimer M. Marcel Prévost, et puis après ça -a été M. Paul Adam; mais, depuis la _Fornarina_, c'est de vous seul que -je rêve, monsieur de Saint-Yriex, de vous seul. - -La jeune fille, comme mue par un ressort, se levait de son siège et -venait tomber dans les bras de l'écrivain. - ---Calmez-vous, mon enfant; on vous appelle? - ---Fanny Marlay. - ---Eh bien! mademoiselle Fanny Marlay, il faut être sage: c'est très bien -d'aimer les beaux vers, mais il ne faut pas trop aimer ceux qui les -font. Vous auriez pu mal tomber; vous êtes jeune, très jeune... -permettez-moi de vous donner quelques conseils. Vous m'avez vu, vous -devez être calmée; j'ai vingt ans de plus que vous, je pourrais être -votre père: voyez, j'ai les cheveux blancs. - -Et, sur un regard sournois de la jeune fille: - ---Enfin, je suis marié. - ---Ça, je le sais! soupirait le mannequin. - ---Vous voyez donc qu'il faut vous faire une raison. - ---Soit, mais il faudra qu'on m'y aide. Vous m'y aiderez, monsieur, car -vous êtes bon; oh! j'aurai bien du mal, bien du mal, car je vous aime: -il y a dix ans que je vous aime! - -Et Fanny Marlay s'abattait en sanglotant sur l'épaule du poète. -Maintenant, c'était un déluge de larmes. Saint-Yriex, qui essayait de -l'apaiser, sentait leur eau tiède couler sur ses mains. - ---Voyons, voyons, mon enfant, calmez-vous, on peut entrer, on peut nous -voir. De la tenue! un peu de sang-froid! - -Très ennuyé, craignant d'être surpris tenant cette jeune fille entre ses -bras, l'écrivain exagérait le ton paternel. Fanny Marlay, elle, -s'abandonnait toute. Presque couchée sur la poitrine de l'adoré, elle se -pressait amoureusement sur lui et continuait de pleurer. - ---Je vous aime, je vous aime, il y a dix ans que je vous aime! - -Saint-Yriex se sentait parfaitement ridicule. Le dîner touchait à sa fin -et, d'une minute à l'autre, les dîneurs du restaurant allaient envahir -le salon. Fanny Marlay était presque évanouie. Saint-Yriex savait -comment on rappelle les femmes à la vie. Il hasardait quelques menues -caresses le long des joues et dans les petits cheveux de la nuque. La -jeune fille consentait à se ranimer. - ---Vous êtes bon, souriait-elle à travers ses larmes; je savais que vous -étiez bon. - ---Oui, mais il faut vous en aller. - ---Déjà? - ---Oui. - -Et l'écrivain cherchait à se dégager. - ---Je reviendrai... chercher la photographie, vous me l'avez promise... - ---Moi? - ---Cela me ferait tant plaisir, et signée de vous, signée. - ---Soit, mais vous serez raisonnable? - ---Il le faut bien. Je reviendrai demain. - ---Ah! non, pas demain, se cabrait l'écrivain effaré. - ---Quand? - -La voix de la jeune fille implorait. - ---Lundi, vers cinq heures; pas avant cinq heures; mais serez-vous libre, -lundi? - -Il escomptait les obligations de l'atelier. - ---Je serai toujours libre pour venir vous voir. Allons, embrassez-moi, -et je m'en vais. - -L'auteur de la _Fornarina_ s'exécutait et le mannequin s'esquivait, -transfigurée de joie, le paradis dans l'âme. - -L'écrivain ne la reconduisit pas. Ecroulé sur un fauteuil, il songeait -déjà au moyen d'éluder ce rendez-vous. Il prétexterait un voyage, une -lettre le dirait retenu à la campagne... - - - - -VIII - -UN CAS DIFFICILE - - -Mmes Gérard, Hermeline et Soeur, robes et manteaux, avenue de l'Opéra, -achevaient de déjeuner; il était près de neuf heures. - -C'était un de «leurs rares moments de bons de la journée». Les premières -et les mannequins descendus dans les restaurants du voisinage, et le -menu fretin des apprenties, la «petite classe», comme disait Mme -Hermeline, éparpillé dans les gargotes des rues adjacentes, laissaient -enfin respirer les patrons. Passé midi, les courtiers ont fini leur -tournée; la clientèle n'arrive pas avant quatre heures; quelquefois un -essayage, mais alors convenu d'avance, entre deux et trois. Le travail -ne reprend vraiment jamais avant deux heures, tant dans les ateliers que -dans les salons, où les premières parent l'étalage. - -Mmes Gérard, Hermeline et Soeur avaient donc devant elles une grande -heure de calme. - -Je dis Mesdames pour me conformer à la raison sociale de la maison. Je -commets là une erreur, car la troisième associée, désignée sous le nom -de Soeur, se trouvait être le frère de Mme Hermeline, M. Puech, ancien -sous-officier de dragons, commis à l'achat des soieries et à la -vérification des livres de caisse, et dont la longue moustache brune et -les yeux bleus, cillés de noir, n'étaient pas indifférents à la -clientèle. - -Ils n'étaient pas indifférents non plus, disait-on, à la quarantaine -bien sonnée de Mme Gérard: cet _on_-là, c'était tout le personnel de la -maison. Il y avait beau temps que la dernière des apprenties s'était -aperçue que la présence de M. Edouard soit à la caisse, soit au magasin, -y amenait immédiatement celle de cette bonne Mme Gérard, qui s'attardait -alors, elle pourtant si vive, en de molles indolences. M. Edouard Puech -était bien le frère de Mme Hermeline. Grande, mince, onduleuse, et, -malgré ses trente-cinq ans, demeurée aussi blonde que son frère était -brun, Mme Hermeline avait d'abord été mannequin, puis la première dans -la maison Gérard; elle en était devenue l'associée, six mois après -l'entrée de son frère dans l'établissement. - -Elle l'y avait présenté à sa sortie du régiment: M. Edouard était -rengagé. Mme Hermeline, toute dévouée aux intérêts de Mme Gérard, Mme -Hermeline était encore fort jolie; les plus anciennes employées -l'avaient toujours connue veuve. Très soignée de sa personne, avec, dans -ses cheveux d'un blond clair, un très heureux mouvement de flot, Mme -Hermeline était l'élégance de la maison. Certaines clientes ne voulaient -avoir affaire qu'à elle, les dames du théâtre et du demi-monde surtout. -Mme Hermeline avait le regard frais et le sourire savant. Le frère et la -soeur constituaient le côté décoratif de la maison. - -Mme Gérard représentait le côté solide. Entendue aux affaires, acheteuse -madrée et vendeuse plus roublarde encore, avec une sûreté de main -précieuse, et, dans la coupe et le choix des étoffes, un flair de la -mode qui allait presque jusqu'à la divination, cette bonne Mme Gérard, -malgré sa grosse enveloppe et les allures un peu communes de sa courte -personne, était le génie de l'association. Elle possédait aussi les -fonds. Elle traitait Mme Hermeline et son frère comme ses enfants. Eux -l'entouraient d'une affectueuse déférence et lui faisaient une -atmosphère ouatée et d'attentions et de petits soins. La bonne dame s'y -dilatait tout humide de tendresses. - -Dans la maison, on avait maintenu à M. Puech la désignation de l'en-tête -commercial; on l'appelait _Monsieur Soeur_; les clientes elles-mêmes -s'amusaient de ce nom. Des mannequins malicieux nommaient entre eux Mme -Hermeline _Madame Frère_. L'association n'en faisait pas moins -quatre-vingt mille francs d'affaires par an: l'union fait la force. - -Le trio achevait donc de déjeuner; on était au dessert: des bouteilles -d'eaux minérales en débandade, et, dans les compotiers, des cerises et -des fraises saupoudrées de glace pilée attestaient une table soignée. Le -frère et la soeur avaient allumé chacun une cigarette. Tassée dans une -bergère, cette bonne Mme Gérard suivait d'un oeil noyé la spirale -bleuâtre des deux chères fumées. - -Le timbre d'entrée carillonnait; une violente sonnerie arrachait la -maison Gérard, Hermeline et Soeur à sa béatitude. - ---Sacré nom de...! jurait l'ancien sous-officier, qui est-ce qui vient -nous embêter, à cette heure? - ---On ne peut plus déjeuner en paix! soupirait Mme Hermeline. - ---Les clientes d'aujourd'hui ont le diable au corps! approuvait la -congestion de Mme Gérard. - -Un garçon de courses entrait précipitamment: - ---M. de Saint-Yriex est au salon; il demande à voir ces dames. - -De Saint-Yriex était un nom magique. Il avait mis debout les trois -associés. M. de Saint-Yriex, l'homme du jour, le dramaturge de la -_Fornarina_, des _Adieux de Fontainebleau_, de la _Princesse Maure_, -etc., M. de Saint-Yriex dans la maison Gérard, Hermeline et Soeur! - ---C'est pour le corsage de sa femme. On ne l'a donc pas envoyé? -étouffait Mme Gérard. - ---Mais si, c'est fait depuis samedi, répondait Mme Hermeline. - ---Alors, il y a quelque chose. Anatolie, allez-y, et vous aussi, -Edouard; je vous suis. - -Mme Hermeline et son frère sortaient, poussés par Mme Gérard. - -M. de Saint-Yriex se morfondait dans le salon. La figure bouleversée, -les joues marbrées de rouge, il se tirait furieusement les moustaches en -arpentant la salle Louis XVI où tant d'épaules et de nudités féminines -semblaient demeurées, reflétées dans les glaces. Il courait vivement à -la rencontre du frère et de la soeur. - ---Désolé de vous déranger, madame, mais une affaire particulière, un -service... - ---Un service? faisait Mme Hermeline décontenancée, mais la note de Mme -de Saint-Yriex est insignifiante, nous n'avons pas demandé de -règlement... - ---Il s'agit bien de cela! s'exclamait le poète. Il s'agit de Mlle Fanny -Marlay. Je viens vous demander de la reprendre dans votre maison. - ---Fanny Marlay; qu'y a-t-il donc? - -Mme Gérard venait de faire son entrée, le rouge de sa face empourprée, -vainement saupoudrée de veloutine, l'air d'une framboise roulée dans du -sucre. - ---Vous avez bien Mlle Fanny Marlay comme employée? interrogeait l'auteur -avidement. - ---Parfaitement; c'est une de nos essayeuses, une grande blonde, pas -jolie. - ---Mais très bien faite, remarquait M. Soeur. - ---Oui, c'est bien cela, faisait M. de Saint-Yriex. - ---Vous connaissez Fanny Marlay? demandaient curieusement les trois -associés. - ---Hélas!... (et les deux bras levés de l'écrivain prenaient à témoin les -nudités volantes du plafond)... si je la connais!... mais puisque vous -l'avez renvoyée à cause de moi... - ---A cause de vous! s'exclamait la maison Gérard, Hermeline et Soeur. -Mais il y a méprise, monsieur de Saint-Yriex: Fanny Marlay n'a jamais -quitté notre maison. - ---Jamais quitté votre maison!... oh! la petite rosse! - -Et l'écrivain se laissait tomber sur une chaise, anéanti. - ---Oui, asseyez-vous, remettez-vous, insistait Mme Hermeline, remarquant -qu'elle avait oublié d'offrir un siège à l'auteur. Il y a dans tout -cela, monsieur, un mystère à élucider, quelque chose que nous ne -comprenons pas; Mlle Fanny Marlay est une excellente employée, qui est -toujours dans notre maison et dont nous ne songeons pas à nous défaire. - ---N'est-elle pas un peu romanesque? hasardait M. de Saint-Yriex. - ---Dame! elle est comme beaucoup de nos jeunes filles. Ça lit trop de -romans, «ça ne parle et ne songe que de théâtre.» - ---Vous préoccupez beaucoup ces demoiselles, souriait Mme Hermeline, et -dans nos ateliers votre nom est celui qui revient le plus souvent. - ---Mais, croyez qu'il en est de même dans tous les ateliers de Paris et -de la province, appuyait aimablement M. Soeur; c'est le rayonnement de -la gloire. - ---Alors, Mlle Fanny Marlay n'a pas quitté votre maison? - -L'auteur dramatique revenait toujours à son idée. - ---Jamais de la vie, faisait Mme Hermeline. - ---Pardon, hasardait M. Puech, elle n'est pas venue hier. - ---Ni aujourd'hui, observait Mme Gérard. - ---Vous voyez bien! éclatait M. de Saint-Yriex en proie à la plus vive -surexcitation. Voilà deux jours qu'elle manque. - ---Mais de son plein gré, se hâtait de dire Mme Hermeline; elle a fait -prévenir hier, dans la journée, qu'elle était un peu souffrante; elle -était venue dans la matinée, comme à l'ordinaire; elle avait même trouvé -une lettre à elle adressée ici. Nous n'aimons pas que les employées se -fassent adresser leurs correspondances à la maison de commerce; j'en ai -prévenu Mlle Marlay. Vous comprenez, c'est vis-à-vis des familles. Si -ces petites ont des lettres à recevoir, elles ont leur domicile ou la -poste restante. - ---C'était ma lettre, monologuait l'écrivain. Alors, cette lettre, vous -ne l'avez pas ouverte? - ---Mais, monsieur, pour qui nous prenez-vous? s'érupait Mme Gérard, nous -ne décachetons pas les lettres de notre personnel. - ---Ce n'est pas ici une maison centrale, plaisantait finement M. Soeur. - ---Mais alors, elle a menti, effrontément menti! Ah! la petite coquine! -Ah! elle est toujours ici, vous me sauvez la vie. - -Et, devant l'ahurissement des trois associés, l'écrivain se décidait -enfin à raconter son aventure. Descendu au Palais d'Orsay pour échapper -aux importuns et aux quémandeurs, tandis que Mme de Saint-Yriex et les -enfants avaient rouvert l'hôtel de la rue Bassano, samedi soir, au -moment où il allait se mettre à table, on était venu le prévenir au -restaurant qu'une dame insistait fort et demandait à lui parler. Cette -dame était une employée de la maison Gérard, Hermeline et Soeur et -venait pour Mme de Saint-Yriex. Il avait cru qu'il s'agissait d'une -facture et s'était levé en maugréant. - -Dans le vestibule, il s'était trouvé devant Mlle Fanny Marlay, qu'il -n'avait jamais vue. Balbutiante, en proie à un trouble extrême, la jeune -fille lui avait donné, pour expliquer sa présence à l'hôtel, je ne sais -quel prétexte d'adresse oubliée et de corsage à remettre et, comme il la -congédiait, elle l'avait supplié, presque défaillante, de vouloir bien -lui accorder une minute d'entretien particulier. Il y avait consenti -avec une vague méfiance, pressentant un vent de folie dans tout cela. -Dans le salon de l'hôtel, alors vidé par le dîner, Fanny Marlay, avec -des sanglots et des larmes, était tombée dans ses bras, et ç'avait été, -avec des spasmes et des râles, la scène prévue et trop connue, hélas! -des premiers aveux, la crise d'hystérie dont il avait été tant de fois -témoin chez des victimes du Poison Littéraire, jeunes filles (et -quelques vieilles femmes aussi) qu'a détraquées la fièvre de leurs -lectures, demandes de photographies, de dédicaces, d'entrevues et de -rendez-vous et toute la séquelle des requêtes amoureuses dont ce genre -de femmes harcèle et poursuit, dévotes, la chasteté des prêtres et, -mondaines, l'activité recueillie des écrivains et des artistes--sans le -moindre souci de déranger leur existence. - -Abasourdi, épouvanté, dans l'angoisse d'être surpris dans ce salon -d'hôtel avec cette jeune fille entre les bras, il s'était résigné à -quelques caresses pour la calmer et, pour se débarrasser d'elle, avait -consenti à lui donner rendez-vous: il la reverrait le lundi à cinq -heures. Fanny Marlay était partie, transfigurée, le ciel dans les yeux. - -Mais lui était bien décidé à ne jamais la revoir; il n'avait que faire -d'encombrer sa vie d'homme marié et d'écrivain de la passion d'une -midinette; ses heures étaient prises, que diable! Son secrétaire allant -justement le lendemain à Saint-Germain, il datait de Saint-Germain une -lettre à la jeune fille et priait ledit secrétaire de la jeter à la -poste en arrivant à la gare. - -Dans cette lettre, il disait à Mlle Fanny Marlay que, forcé -d'accompagner sa femme et ses enfants à Saint-Germain, chez des amis, il -y serait retenu toute la semaine, qu'elle n'eût donc pas à se déranger -le lendemain, qu'il la préviendrait dès son retour à Paris. Il terminait -par des conseils paternels l'engageant à se guérir au plus vite de sa -folie passionnelle et littéraire surtout. - -Le soir même, une lettre extasiée et deux pneus du mannequin, écrits -dans l'enthousiasme délirant de la visite de la veille, lui prouvaient -combien il avait été sage de simuler un départ: la midinette était au -septième ciel, elle nageait dans la béatitude des visionnaires en -hypnose mystique; elle se comparait à la fois à sainte Thérèse possédée -par Jésus et à Claudine aimée par Renaud: ses lectures lui sortaient par -tous les pores. - -Le lendemain, quoi qu'il eût décommandé cette petite passionnée, il -jugeait prudent de s'absenter toute la journée et de ne rentrer au -d'Orsay qu'à huit heures. - -Fanny Marlay était bien capable de venir s'assurer de son absence. Il -avait deviné juste. A l'hôtel, on lui disait que la jeune fille était -revenue et l'avait attendu quatre heures d'horloge dans sa chambre. Elle -n'était partie qu'à sept heures. - ---Oui, dans ma chambre, mesdames, quelle audace! et ces imbéciles qui -l'ont laissée s'y installer! Elle avait prétendu que je lui avais donné -rendez-vous; j'y trouvai huit pages de reproches et d'objurgations -suppliantes; je l'avais trompée, j'étais la plus cruelle désillusion de -sa vie, moi qu'elle mettait au Pinacle et qu'elle vénérait presque à -l'égal d'un Dieu... _Alphonse, vous m'avez trompée_... C'est déjà bien, -mais il y a mieux. Ce matin, j'ai reçu un pneu; lisez-le, ce pneu! - -Et de Saint-Yriex, les yeux hors de la tête, tendait un chiffon de -papier à Mmes Gérard, Hermeline et Soeur. - ---Cette petite intrigante me disait qu'elle avait perdu sa place à cause -de moi; que vous aviez décacheté la lettre, celle que je lui adressais -chez vous pour la prier de ne pas venir lundi à l'hôtel: qu'on lui -croyait une intrigue avec moi, que vous l'aviez chassée, qu'elle n'osait -rentrer chez son père, et qu'elle venait s'installer près de moi, au -d'Orsay, moi, son seul refuge et maintenant son seul espoir, que je -n'aurais pas le courage de la repousser... Et elle doit être au d'Orsay -à l'heure qu'il est! Je n'ai pas qualité, moi, pour lui faire refuser -une chambre d'hôtel, et j'ai l'air d'avoir débauché cette petite. Elle -est venue me demander samedi; on l'a revue lundi; elle vient s'installer -aujourd'hui. Je suis, à l'heure qu'il est, la fable du personnel. Or, je -suis marié, j'ai une situation, tout se sait, à Paris. Qu'un journal -s'empare de la chose, voilà un scandale; c'est ridicule, et vous jugez -de la tête de ma femme! Alors, je suis venu vous trouver, vous dire la -vérité, vous prier de me sortir de là; il faut que vous me sortiez de -là, mesdames. Déjà, j'ai un poids de moins depuis que je sais qu'elle a -menti, car elle a menti, n'est-ce pas, effrontément, cyniquement menti! - ---Elle a tout inventé, déclarait Mme Hermeline. - ---Il faut la plaindre, c'est une malade, intervenait Mme Gérard. - ---Malade, malade! s'emportait l'écrivain, mais je ne suis pas médecin, -moi! - ---Mais vous avez du talent, trop de talent! Et M. Puech avait un sourire -flatteur. Elle s'est intoxiquée de vous. - ---Ah! oui, je la connais... Le Poison de la littérature! - - - - -IX - -CLOTILDE EVRARD - - ---Le poison de la littérature! A qui le dites-vous, mon cher Maxence! Il -a dévasté, ravagé les dernières vingt-cinq années du siècle. Nous avons -eu le public des premières de l'_OEuvre_ pour nous convaincre de la -force du mal. - -Pierre Delzance, se levant de son siège, allait s'accouder à la cheminée -et inconsciemment, car Pierre est un garçon très simple, y prenait la -pose accoutumée des messieurs faiseurs de conférences. - ---Vous souvenez-vous du public qu'y attiraient les pièces d'Otway et -d'Henrick Ibsen, la _Dame de la Mer_, _Solness le constructeur_, _Peer -Gynt_ et _Venise sauvée_, dans laquelle Lina Munte créa une si impériale -courtisane? - -C'était dans la pénombre de la salle à peine éclairée, une assistance -qu'on eût dit, vraiment, échappée du Sabbat, faces hâves et pâles -dévorées par des bandeaux d'un noir de jais et d'un roux électrique, et, -comme des trous dans ces pâleurs, des yeux pochés, vulgairement _au -beurre noir_, tant ils étaient soulignés de kohl. Vous rappellerai-je -les toilettes? Une descente de la Courtille ou une montée de bal des -Quat'z-Arts! toutes les toques Renaissance à créneaux, tous les bérets -de velours de la Fornarina, tous les hennins, tous les escoffions, tous -les béguins de perles et de turquoises, toute la défroque des musées -d'Allemagne et d'Italie échouée du fond des siècles sur les museaux de -rats et les petites têtes de poules des maîtresses d'esthètes, et, chose -parfois curieuse, tous les bijoux préhistoriques du Musée de Cluny, -retrouvés dans la poubelle du chiffonnier du coin! - -La _Salomé_, d'Oscar Wilde, renforçait la légion; ce monde d'aquarium et -de limbes s'illuminait soudain d'apparitions mondaines. Ce furent des -princesses américaines épousées, avides de peupler le vide de leurs -ateliers un peu dédaignés du Faubourg, et puis des comtesses fraîches -émoulues de la finance et toutes, en vue d'une sûre réclame, atteintes -d'un fétichisme clamé et proclamé à tous les échos de la ville. L'une -était amoureuse des grenouilles, l'autre des chauves-souris, la -troisième d'un animal plus répugnant encore et toutes l'arboraient -implacablement dans leurs toilettes et dans leurs mobiliers. Ce furent -la marquise à l'iris noir, la comtesse au crapaud jaune, la baronne à la -rose verte et la banquière aux saphirs roses. Toutes étaient mélomanes, -et monomanes. - -Ces rencontres du monde avec les fervents de l'_OEuvre_ donnaient -naissance à quelques romans à clef; tous les amis des belles ulcérées -brandirent leurs plumes et vengèrent d'une épithète impérissable ou d'un -mot de génie l'involontaire injure faite à leur Simonetta, à leur -Godelive et à leur Mélisande outragées. Tout cela est déjà loin. - ---Mais pas si loin que vous voulez bien le dire! interrompit Claude -Vigant, si j'en juge par la virulence de l'attaque! Quelle rancune -vivace! On la croirait d'hier! Qu'ont bien pu te faire ces malheureux -esthètes pour mériter cette fonte de bile? Aurais-tu été évincé par une -de ces Mélisandes que tu arranges si bien? - -A quoi l'interpellé: - ---En effet, je leur garde une dent, car, avec toutes leurs simagrées, -ils m'ont gâté un des plus émoustillants souvenirs de ma jeunesse. Non -que je puisse prétendre devoir à ces pitres la rupture d'une liaison ou -la fin d'un amour. Non, c'est à la fois beaucoup moins sérieux, et, si -on y songe, beaucoup plus grave; car, de ma brève aventure avec Clotilde -Evrard, j'avais gardé dans la mémoire comme un coup de soleil et, sur -mes lèvres, comme un goût de framboise et aussi de Roederer. Cela avait -été si brusque et si imprévu, cette rencontre ou plutôt cette -présentation d'un soir chez Marcelle Blondin, la pensionnaire de la -Comédie-Française imposée au sociétariat par la haute influence du duc -de Chenonceaux! - -C'était en 1883 ou 1884; Marcelle Blondin, déjà sur son déclin de jolie -femme, mais en pleine apothéose de sa vie de courtisane, venait de -s'installer dans le luxueux petit hôtel du boulevard Pereire, celui-là -même où elle est morte quatre ans avant l'Exposition. Près de trente ans -de galanteries et d'intrigues lui permettaient un train de quatre-vingt -mille livres de rentes parmi les mobiliers de style et les bibelots -authentiques d'une demeure alors cotée sur les grands-livres des -antiquaires et des commissaires priseurs. Marcelle y recevait la cour et -la ville, c'est-à-dire pas mal de journalistes, bon nombre de députés, -un sénateur, deux académiciens et toute une marée de gens de lettres -dont la plupart ne revenaient pas parce que mieux accueillis ailleurs. -Marcelle avait fait trop longtemps du théâtre pour ne pas bouder la -littérature. En revanche, il y avait chez elle affluence de peintres, de -graveurs et de sculpteurs. La dame avait de beaux restes qu'elle -confiait assez volontiers à l'ébauchoir des uns et au pinceau des -autres; ses amies de théâtre prétendaient qu'elle préférait de beaucoup -le pinceau. L'élément féminin y était représenté par des petites -actrices de l'Odéon, où Marcelle avait longtemps régné. Marcelle aimait -protéger. Quelques demi-vertus, discrètement entretenues par de hautes -personnalités politiques, puis des femmes divorcées, quelques bas-bleus -et la chiromancienne en vogue alors. Salon de haute tenue et légèrement -faisandé, où la prostitution aurait été presque bourgeoise sans les -allures de Mécène arborées par la dame et tout le clan de jeunes rapins, -de jeunes poètes aussi chevelus que membrés et trapus qui trouvaient -boulevard Pereire, le feu, le couvert et le reste. - -Comment y fus-je introduit? J'avais dix-neuf ans, et je venais de -publier mon premier volume de vers. La comédienne avait eu la fantaisie -de me connaître; un de mes sonnets païens, un des plus hardis, -d'ailleurs, avait frappé Marcelle. «Amenez-le-moi, avait-elle dit à un -de ses intimes qui se trouvait être de mes amis, je suis curieuse de -voir le profil d'un homme moderne qui a un tour d'esprit aussi grec». Et -l'Athénien de Montmartre fut conduit chez l'Aspasie de la porte Bineau, -Aspasie qui, à vrai dire, m'apparut très dix-huitième siècle. - -Marcelle recevait dans un austère et vaste salon tout en boiseries de -chêne clair copiées, on eût dit, sur le parloir de quelque chapitre de -Dames nobles; les plus beaux groupes de Saxe et quelques Nattier signés -complétaient l'illusion. Il y avait foule, ce soir-là, chez la maîtresse -du duc de Chenonceaux. Parmi les très jolies femmes, très jolies et très -décolletées, dont les épaules et les seins nus animaient le -rez-de-chaussée du petit hôtel de la favorite, celle qui, à peine -entrevue, me captiva de suite et retint toute la soirée mon attention un -peu émue, fut Clotilde Evrard. - -Son grand charme était sa jeunesse: ses dix-huit ans, l'éclat d'une -chair rose et blonde, la limpidité des yeux frais comme des fleurs, la -gracilité même de sa nuque et ses bras comme vermillonnés aux coudes -(encore un peu pointus, les coudes), lui donnaient une saveur -incomparable au milieu de toutes ces beautés savantes et de tout ce luxe -de haute galanterie, où le piment de la parure s'exhalait dans le -ferment des fards. Clotilde Evrard avait, en plus, la séduction d'une -voix limpide et chantante, une voix de source, la source dont ses -prunelles d'eau bleue avaient aussi la fraîcheur. Vêtue d'une simple -robe de gaze verte, sans un bijou, une guirlande d'églantine jetée d'une -épaule à l'autre en sautoir: en vérité, la plus délicieuse créature. - -C'était la femme d'un explorateur, parti la veille pour le Siam. En -partant, ce mari avisé avait confié Clotilde à Marcelle Blondin; la -comédienne avait pris sous sa protection cette candeur; elle en faisait -les hommages à ses amis avec une pointe de malice, affriolant les désirs -des hommes et envenimant la vanité des femmes au spectacle de tant de -jeunesse. Mme Evrard demeurait boulevard Pereire. Lectrice, pupille, -dame de compagnie ou amie d'un ordre intime? Toujours est-il que -l'artiste affectait vis-à-vis de la jeune femme des attitudes et des -gestes de grande soeur; elle ne la quittait pas d'une seconde et -évoluait, parmi ses invités, un bras passé autour de la taille de -Clotilde, en la couvant du plus câlinant regard. - ---M. Claude Vigant, un poète. Je vous ferai lire ses vers, Clotilde; -c'est un garçon qui promet; ses héroïnes vous ressemblent. - -Et cela avait été ma présentation à la jeune femme de l'explorateur. - -Mes yeux la suivirent toute la soirée. Vers minuit, au moment du souper -par petites tables, une mignonne main se posait sur mon épaule et -m'arrêtait au passage: - ---Monsieur Claude Vigant, je ne vous tiens pas quitte: il me faut mon -autographe. Vous avez bien, pour moi, quelques vers? - -Je m'inclinai devant la comédienne. Alors, elle, avec un fin sourire: - ---Clotilde, que voici, va vous conduire. Vous trouverez dans mon -atelier, au premier, tout ce qu'il faut pour écrire. Ici, il n'y a rien. -Je veux de vous au moins un quatrain et une belle signature pour ma -collection de tambourins. (C'était la grande mode d'alors; les -tambourins remplaçaient l'album; les dessinateurs y laissaient un -croquis, les peintres un lavis d'aquarelle, poètes et prosateurs des -lambeaux de phrases et de vers). Allez, Clotilde, je vous confie -monsieur. Et ne soyez pas longtemps. - -Je ne me le faisais pas dire deux fois. Je m'engouffrais derrière un -tumulte soyeux de jupes et de dessous de gaze; deux jambes frêles, -nacrées par les bas de soie, montaient allègrement devant moi. - -Dans l'atelier de la comédienne, Mme Evrard appuyait sur le commutateur; -la solitude d'un vaste hall meublé de divans et de peaux d'ours -s'illuminait dans le désordre un peu convenu de touffes de palmiers et -de chevalets, tous chargés d'un portrait de la dame de céans. Clotilde -détachait un tambourin vierge d'une collection pendue aux murs et -m'installait devant une table. - -Elle était demeurée debout derrière moi, attendant l'inspiration. Je ne -trouvais rien, très ému par sa présence, par son silence aussi. Il y eut -une minute dangereuse. D'en bas, des bouffées de valses et des éclats de -rire montaient par la porte entr'ouverte. Je me retournai vers mon guide -et regardai Clotilde de bas en haut; elle sourit. Une main, la sienne -cette fois, se posait sur mon épaule, et son sourire se penchait sur le -mien; nos deux bouches se touchèrent, se prirent, se confondirent. Je -m'étais levé, vibrant, dressé comme un ressort; nous nous étreignîmes -d'un même mouvement instinctif, et, les lèvres agrafées aux lèvres, nous -buvant l'âme l'un à l'autre, nous roulâmes sur les peaux d'ours. - ---Vous auriez pu fermer la porte ou tourner le commutateur! Quels -enfants vous faites! - -C'était Marcelle. Inquiète de notre absence, elle venait de nous -surprendre prolongeant encore nos caresses et nos baisers. Clotilde -s'était relevée, réparant son désordre. - ---Allons, je ne suis pas jalouse. Et vous? vous n'avez rien écrit, -naturellement!... Mais c'est encore un beau poème! - -Quelle charmante femme que cette Marcelle, et quelle délicieuse et -spontanée créature que cette petite Clotilde, avec ses élans de petite -fille, sa tendresse instinctive et irraisonnée d'enfant! - -J'en emportai un inoubliable souvenir. Je ne devais la revoir que dix -ans après, justement à une représentation de l'_OEuvre_. C'est à peine -si je la reconnus, dans la longue femme émaciée, aux yeux agrandis et -cernés de kohl dans une face de morte, que je croisai dans les couloirs. -Elle vint d'elle-même à moi. Son joli visage, envahi de bandeaux -bouffants d'un or violent et factice, s'animait d'un sourire vorace et -d'un étrange regard. Elle me parut amaigrie, d'une maigreur voulue -qu'exagérait encore une espèce de _tea gone_ en drap gris imprimé de -larges noirs, à la ferronnière, en plus, qui lui barrait le front d'une -larme d'opale. C'était la sinuosité ophidienne de la _Mélusine_ de -Dampt. Clotilde me serrait la main et me quittait pour rentrer dans une -avant-scène; elle l'occupait avec deux femmes, spectres romantiques dans -son genre, et trois hommes chevelus en redingote de velours noir. - -Je n'avais fait qu'échanger deux mots avec Clotilde; mais, dans ces deux -mots, Mme Evrard m'avait donné rendez-vous pour le lendemain, à Nogent. -Elle habitait Nogent, maintenant; elle était la Muse et le modèle de Joë -Macphermore, le poète irlandais, à ses moments perdus sculpteur et -cirier d'art. C'est elle qui lui avait posé sa _Tête de Méduse_, -refusée, naturellement, par l'imbécillité du jury, au dernier Salon du -Champ de Mars. Elle était toute dévouée au grand artiste qu'était -Macphermore, malgré les vingt ans qu'il avait de plus qu'elle. Depuis -longtemps elle avait lâché Evrard. Mais, surtout, que je ne manquasse -pas de l'aller voir le lendemain à Nogent. Le cirier serait à Paris. - -J'y allais plus par curiosité que par désir, je vous l'avoue, effaré -d'avance par tout ce que je devinais d'artificiel, de voulu et de -malsain dans cet intérieur d'esthète et de poète-sculpteur. Macphermore -habitait un petit cottage dans l'île de Beauté. C'était un _home_ d'une -déplorable banalité dans sa prétention artiste, et dont d'admirables -vitraux (admirables parce qu'anciens) dissimulaient mal la misère. -Clotilde me reçut dans un _retiro_ tendu de toile à voile, orné d'une -frise de roses et de têtes de mort: des empâtements de cire de couleur -jetés là par son esthète. Des chardons bleus de dunes, et ces légers -feuillages de nacre dits _monnaie du pape_, jaillissaient de grosses -poteries vernissées posées dans tous les coins. A part cela, aucun -meuble, si ce n'est un large divan encombré de coussins en velours -liberty. Clotilde m'y attendait, vautrée dans les plis jaunes et verts -d'un peignoir. Il régnait, dans cet antre, une odeur d'encens, de -benjoin et de moisi. C'est à peine si je voyais Clotilde; elle avait -gardé dans son nouvel avatar le spontané de sa décision de jadis. -J'entrai. Elle m'attirait à elle, me nouait les bras autour du cou et me -faisait trébucher parmi les coussins. Nos bouches se reprirent; mais, -tout à coup, je ne sais quoi de froid et de résistant se mêlait à nos -baisers. C'était, sur mes dents, un heurt de perles dures; un goût de -métal empoisonnait ma bouche, et je manquais de m'étrangler. Clotilde -voyait mon trouble. - ---Ne t'effraie pas, me disait-elle; c'est mon chapelet que je tiens -entre mes dents et que je mêle à nos caresses. Le sacrilège, vois-tu, -pimente le plaisir! - -Clotilde, la divine et puérile Clotilde de l'atelier de Marcelle, voilà -ce qu'en avaient fait ces imbéciles esthètes intoxiqués de Joris-Karl -Huysmans, ces pauvres hallucinés de messes noires! - -Non, je ne leur pardonnerai jamais. - - - - -X - -UN GRAND COUPABLE - - ---Le poison de la littérature! mais nous en sommes tous intoxiqués. Il -est là qui flotte et rôde par les rues, les places et même les -campagnes, charrié par le livre et le théâtre, aggravé par l'affiche qui -en double et triple l'obsession. Personne n'y échappe; les femmes, -d'ailleurs, sont les plus atteintes. Quel précieux aliment pour le mal -que leur névrose, dans les grandes villes surtout où le fait-divers, lu -chaque matin dans les feuilles, a, quinze fois sur vingt, le dramatique -d'un cinquième acte! - -C'est dans le monde des ateliers et des brasseries, Montmartre et -Montparnasse, où toute une population artiste, à la sensibilité -aiguisée, se contamine d'autant plus facilement qu'elle est plus -enthousiaste, que le poison se propage, rapide et effrayant. Montmartre -et Montparnasse! Que de suicides et de meurtres passionnels, que de -cabotinages et de folies! Je ne parle pas du monde du théâtre, paradoxal -et faux par le métier même de ses représentants. Là, l'atmosphère -factice et violente des scènes répétées le jour et jouées dans la soirée -déséquilibre et pousse aux pires fantaisies littéraires mâles et -femelles déjà préparés par une morbide vanité. - -Dans ces milieux, au poison dit de la littérature s'ajoute celui des -coulisses. Une vie sans hygiène faite de veilles, d'excitations, de -rivalités de hâte et de manque d'air mûrit terriblement les sujets et -les livre sans défense aux accidents tertiaires de la plus dangereuse -maladie du siècle. - -Et Maxence, renversant négligemment sa tête sur le dossier du fauteuil, -envoyait au plafond une spirale de fumée bleuâtre. - ---Ce poison de la littérature! Il éclate encore tous les jours dans les -feuilles, à propos des moindres incidents. Ainsi ce formidable titre de -_Messes Noires_, achalandant les polissonneries de garçonnières et les -petites fêtes d'aberrés de l'avenue Friedland, n'est-il pas la meilleure -preuve de l'intensité du poison? Si la Presse, d'un unanime accord, a -trouvé cette hallucinante rubrique, c'est qu'elle savait d'avance la -toute-puissance de son effet sur les foules. Dans tout ceci, le grand -coupable est M. Joris-Karl Huysmans. - -Sans l'immense succès et l'énorme retentissement de son roman _Là-Bas_, -qui aurait jamais espéré remuer l'opinion et attiser la curiosité -malsaine du lecteur en affublant les falotes débauches du baron -d'Adelsward de ce terrible surnom: _Messes Noires!_ - -Mais, grâce à M. Huysmans, le dernier employé de bureau comme le plus -infime petit modèle connaissent, et dans tous les détails, les -abominations sacrilèges de Gilles de Rais et le monstrueux sadisme des -sorciers de Tiffauges. _Messes Noires!_ Grâce au prestigieux talent de -l'auteur d'_A Rebours_, quel est le salon, le boudoir et même l'office -où on ne parle couramment du chanoine Docre et de Mme Chantelouve, les -deux personnages démoniaques du roman de _Là-Bas_, emmenant au... -moderne sabbat l'ahuri Durthal! M. d'Adelsward, que je sache, n'a jamais -eu l'intention d'évoquer le diable, et la messe noire est la cérémonie -par excellence, le rite magique essentiel institué pour établir la -présence du Mauvais. Elle réunit les trois conditions, dont une seule -est nécessaire pour appeler le démon et le rendre tangible aux -assistants. - -Trois actes, si l'on consulte le livre du grand Albert, subordonnent -Sathan à ceux qui les commettent: le sacrilège, l'égorgement d'un être -innocent (ce qu'on appelle, en magie noire, une _colombe_), et le crime -contre nature. Les trois conditions étaient remplies au sabbat et sont -observées rituellement dans la messe noire. L'abbé Guibourg, disant la -messe sur le ventre nu de la Montespan et lisant l'Evangile à rebours, -le dos du missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins de la -favorite, commettait en plein le sacrilège; l'égorgement d'un petit -enfant, volé par la Voisin et dont le sang tiède éclaboussait les -épaules et les reins d'Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde -condition du rite. Le nègre géant attaché au service de la femme Voisin, -et dont les grandes dames d'alors étaient folles, venait là pour -accomplir le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée de l'avenue -Friedland, je ne vois ni ciboire, ni évangile, ni enfant égorgé, ni même -un nègre géant. Quelques polissons de collège et un ramassis de valets -de chambre sans place ne me semblent remplacer ni la Mortemart, ni -l'abbé Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a mis beaucoup du -sien. Si l'opinion publique s'est ameutée autour de cette affaire avec -une curiosité passionnée, croyez que la littérature de M. Joris-Karl -Huysmans l'avait fortement préparée, et que le seul espoir de trouver -une Mme Chantelouve parmi les habituées du baron a fait suivre l'enquête -avec cet avide intérêt. - -Mme Chantelouve! Personne n'ignore, dans le monde artiste, que le livre -de M. Huysmans est à clef. A l'apparition du volume, on nommait -couramment ceux qui avaient posé pour le chanoine Docre et le terrible -couple démoniaque. Quant à Durthal, c'était l'auteur lui-même; M. -Huysmans ne s'en défendait pas. Quand on citait devant lui le nom de ses -victimes, il se contentait d'un geste ecclésiastique de ses deux mains -relevées en arrière, et d'un de ces sourires à yeux baissés dont les -prêtres soulignent humblement la joie coupable de leurs démentis. - -Mme Chantelouve! Le succès du volume fut tel que toutes voulurent s'y -reconnaître. Il n'y eut pas de brasserie, à Montmartre, et d'atelier, à -Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis de morphine et -d'éther ne se dressât, au seul nom de Huysmans, pour s'écrier: «Son -héroïne, c'est moi!» - -Il y eut affluence de madames Chantelouve sur le marché. L'une avait le -teint pâle et les cheveux châtain-roux de la dame; l'autre réclamait -comme sienne l'eau dolente et grise, subitement allumée de paillettes -d'or, de ses étranges yeux verts; celle-ci, enfin, revendiquait pour -elle la froideur inusitée, dans l'amour, de sa chair hystérique, cette -chair glacée et dure dont le seul contact faisait condamner et brûler, -en place de Grève, les névrosés du moyen âge: chair de malade et de -succube aussi. - -Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu'une épidémie, un mal endémique -dans le genre de cette fameuse _Danse des Morts_ dont furent contaminés -les peuples de l'an mille. Paul Adam, dans son magistral volume intitulé -_Etre_, a magnifié cette folie contagieuse de l'imitation. La Messe -Noire eut la même clientèle enthousiaste qu'au cimetière Saint-Médard le -tombeau du diacre Paris; toutes voulaient avoir conduit un amant au -sabbat. - -Entre tant de déséquilibrées de _Là-Bas_, atteintes toutes de satanisme, -il me fut donné d'en connaître une assez curieuse et dont l'exemple vous -convaincra de la force du mal. - -C'était la femme d'un sculpteur, un ancien modèle qu'un caprice un peu -sénile d'artiste avait promue au rang d'épouse légitime. - -Grande et mince, avec d'admirables cheveux d'un noir bleu, rabattus sur -ses tempes comme deux ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair -d'hostie, blanche et diaphane et les larges yeux brillants, agrandis de -cernures mauves, indéniables stigmates des grands troubles nerveux. - -Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette était née dans une loge -de concierge) et les pires aventures, les plus précoces aussi, avec les -petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs du boulevard -extérieur où ses parents habitaient, l'avaient préparée à toutes les -lésions cérébrales. - -D'ateliers en ateliers et de bals de barrière en arrière-boutiques de -marchands de vins, Ninette avait fini, une soirée de Mi-carême, par -rencontrer Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau, ami de -Bartholomé et très influencé par son art morbide et un peu larveux, -devait se prendre plus que tout autre au charme de chlorose et à la -minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui posait quelques Mélusines, une -Viviane et une elfe, car grand lecteur de romans de chevalerie et -enthousiaste enamouré des héroïnes de Tennyson, Dusemereau joignait à un -léger gâtisme une maladive obsession des fées, des ondines et de toutes -les princesses des légendes, plus ou moins issues du Cycle d'Artus. Le -vague de ses imaginations n'égalait que le flou de sa facture. C'était -un sculpteur littéraire dans la pire acception du mot, le Michel-Ange de -la stéarine, le maître même de l'imprécision, le Précurseur du modern -style, ce qui est tout dire. - -Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur d'illusions. Elle fut tour à -tour pour lui Genèvre, Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je encore? -Par sa ligne onduleuse et surtout par sa complète absence de formes, -Ninette était adéquate à l'inanité même de ses conceptions. On avait dit -de Dusemereau qu'il sculptait des chevelures à la place de seins et des -draperies au lieu de reins et de torses. Quand le modèle eut pendant six -mois traîné à travers l'atelier l'ondoiement de ses robes, le sculpteur -l'épousa. C'était le seul moyen de monopoliser l'inspiratrice de ses -chefs-d'oeuvre. - -Le couple était pauvre, naturellement. Une femme de ménage au rabais -balayait rarement l'atelier, mais de vieilles tapisseries y -pourrissaient au mur. Des casques et des morions achetés au marché de la -ferraille; des armes hors d'usage cueillies à des devantures de -bric-à-brac s'y veloutaient de poussière et, groupées en épiques -trophées, mettaient çà et là des taches pittoresques. Des vieilles -chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble voisinaient avec -des Christs désargentés et des débris de vieux retables. C'était le -faste et la misère des pires officines de l'école de la Rose-Croix; -Ninette Hastorg évoluait dans toute cette brocante, moulée d'étroites et -longues robes moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s'échancraient -sur la gorge, bordées de petits galons d'or. Sa maigreur s'efforçait d'y -devenir sinueuse et, coiffée d'un petit béguin de fausses perles, un -large coquelicot de velours rouge piqué dans ses cheveux noirs, Mme -Dusemereau entretenait l'enthousiasme du maître par des attitudes volées -à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne de son mari jetée sur -ses simarres, Genèvre ou Gismonda courait les fournisseurs du quartier -et, une boîte au lait à la main, terrorisait par l'audace de sa coiffure -les enfants de la crémière et le chien du marchand de bois. Le ménage -Dusemereau! La chère y était plutôt maigre. Ninette répugnait aux -travaux du ménage qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts; -l'ordinaire était fait surtout de charcuterie et de frites, mais on -buvait du lacryma-christi dans un ciboire bossué de faux émaux et on -mangeait dans du vieux saxe les confitures vertes des îles Fidji. - -Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé une facilité de moeurs -déplorable; elle couchait indifféremment avec tous les amis du -sculpteur. C'était pour les convaincre du talent de Dusemereau. -Convaincus surtout de l'imagination de l'artiste, la plupart n'y -revenaient pas. C'est dans ce milieu bizarre qu'éclatait, comme la -foudre, le roman de Huysmans; le couple Dusemereau dévorait comme une -manne dans le désert la prose vénéneuse de _Là-Bas_. Le sculpteur -n'aurait pas été l'homme qu'il était s'il ne s'était immédiatement -enthousiasmé pour la Messe Noire. Il n'eut pas grand'peine à convaincre -les quelques ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité qu'il y -avait à pratiquer les rites du Sabbat. C'est si troublant, si captivant -et surtout si littéraire! Une messe noire s'imposait. Il décidait vite -Mme Dusemereau à y jouer les pires personnages. La pensée de forniquer -sans aucun risque, sous le couvert de messes noires, avec tous les -hommes de son entourage séduisit immédiatement Ninette. Du jour au -lendemain, le décor de l'atelier changea. D'épique il devint mystique: -des flambeaux d'église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus -de piano, peluche et galon d'acier, emprunté à un ami, drapa un -maître-autel édifié sur deux caisses. On y dressa un crucifix la tête en -bas, et, gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis d'or, -Ninette présidait l'assistance, hiératiquement assise sur les coussins -d'une cathèdre. Des bagues magiques alourdissaient ses doigts, un -chapelet d'opales étranglait son cou frêle, tandis que ses talons nus -foulaient le vélin d'un évangile entr'ouvert. Un chat noir, celui de la -concierge, trônait auprès d'elle; on lui avait mis un fil de fausses -perles à la patte en guise de bracelet. Un vieux paon empaillé et -dépenaillé déployait la roue ocellée de sa queue au-dessus de la -cathèdre. Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve, Eloa, -Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire. Une petite cire mal ébauchée -par le maître de céans grimaçait entre les parois d'une cage de verre: -c'était le nouveau-né nécessaire au sacrifice. Les initiés, assis en -cercle, mangeaient des pains à cacheter en guise d'hosties et la Stryge -incarnée n'eût pas été la Stryge si elle n'avait tenu dans sa main une -tige d'iris noir. M. Joris-Karl Huysmans, invité par lettres pressantes, -était attendu trois fois par semaine pour indiquer les derniers rites de -l'office. Sa présence seule devait déterminer l'apparition des stigmates -sur la chair de l'officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne vint pas. M. -Joris-Karl Huysmans est prudent. Il décrit les messes noires, il n'y -assiste pas. Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl Huysmans se -garde précautionneusement de toutes les substances vénéneuses. - -Me pardonnerez-vous cette description loufoque? C'est la seule messe -noire à laquelle j'aie jamais assisté. Tout le monde n'a pas la chance -de M. Coquiot qui en vit célébrer une, l'année de l'Exposition, dans le -quartier du Jardin des Plantes. - - - - -XI - -MESSES NOIRES - - Encore une légende qui s'en va. - - -Novembre 1903. L'affaire d'Adelsward, un moment oubliée, vient de -reprendre son cours. La présence de M. de Waren, retour d'Amérique, la -pimente d'un élément nouveau, et dans le cabinet du juge d'instruction -se poursuivent, contradictoires, les interrogatoires des deux nobles -prévenus... Du même coup, les informations relatives à ce procès ont -reparu dans toutes les feuilles avec la fameuse rubrique: _Messes -noires_. - -_Messes noires!_ Ces deux mots ont le don de surexciter la curiosité -publique et d'ameuter l'opinion. La messe noire, pour la foule, ce sont -les ordures sacrilèges de l'abbé Guibourg, les manoeuvres abominables -d'une favorite royale et, mêlée aux plus grands noms de France, les -tachant parfois d'une souillure ineffaçable et les stigmatisant dans -l'histoire, la fameuse «Affaire des Poisons». Les messes noires, ce sont -aussi les descriptions d'un mysticisme spécial et d'un érotisme -religieux très catholiquement littéraire, de M. Joris-Karl Huysmans. -Messes noires, les sanglantes folies de Gilles de Rais, à Tiffauges, -appropriées au goût du jour; et, mises en scène dans une chapelle -désaffectée d'un vague Vaugirard, les hystéries sadiques d'une Mme de -Chantelouve, initiant son amant à des pratiques de prisonnier... - -La messe noire est une cérémonie sacrilège et blasphématoire, -essentiellement catholique, puisqu'elle est la parodie même de l'acte le -plus élevé de la religion, celui où la divinité du Christ se révèle le -plus immédiatement aux fidèles. La messe noire, profanant et souillant -avant tout l'Eucharistie, le don de Notre-Seigneur, de sa chair et de -son sang sous la forme du pain et du vin, la messe noire est la -communion sous les auspices du Mauvais, remplaçant la présence divine -par celle du Prince des Ténèbres. La messe noire est donc la revanche du -relaps et renégat contre le Dieu qu'il a quitté, et par cela même -l'attestation de cette divinité, puisque l'officiant la renie et met -tous ses efforts à l'outrager. - -La messe noire, qui est en elle-même une chose sinistre et effroyable, -c'est le crachat de Judas à la face du Christ; c'est la puissance et la -religion de Satan proclamées contre Dieu. - -Ceci étant donné, quels rapports peuvent bien avoir avec cette messe de -blasphèmes et de haines, les petits jeux de mains et de vilains et -autres pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques d'Adelsward -dans son somptueux rez-de-chaussée de l'avenue Friedland? - -D'abord, M. Jacques d'Adelsward est protestant. La messe noire, en tant -que parodie de l'office catholique, devait laisser froid ce jeune snob -surtout préoccupé d'harmoniser les gemmes de ses bagues et les nuances -de ses cravates. M. d'Adelsward, j'imagine, n'a jamais voulu évoquer -Satan. S'il faut croire les piètres volumes de vers, illustrés de -précieuses préfaces, qu'il publia, sous d'assez jolis titres, -d'ailleurs, il fut obsédé par les conteurs du dix-huitième siècle et des -poètes de l'anthologie grecque. Des réminiscences de _Quo Vadis?_ si mal -mis en scène à la Porte-Saint-Martin, une vague nostalgie des fêtes de -Caprée et de maladroites tentatives de reconstitution de cortèges -antiques firent tous les frais de ces trop fameuses réunions. On y -drapait dans des peignoirs de bain et des métrages d'andrinople de -jeunes collégiens racolés à la sortie de Chaptal et de Condorcet, on -couronnait leurs crânes tondus et piriformes de pavots et de violettes -et, dirigées par quelques larbins sans place, ces théories d'éphèbes -improvisés défilaient dans les trois grandes pièces de l'avenue -Friedland, à la grande joie des invités conviés par le maître de céans. -Costumé avec plus de recherche, le prince du logis était le dieu, le -héros de ces fêtes; c'était à lui que s'adressaient les saluts, les -baise-mains et les génuflexions. Il déclamait des vers--des vers à la -Beauté et à la Jeunesse, et c'étaient sa jeunesse et sa beauté à lui -qu'il célébrait très sciemment. - -Soirées et matinées étaient carminatives, selon la curieuse expression -mise en cours au Pavillon des Muses. - -«_Qualis artifex pereo!_» aurait pu s'écrier le baron Jacques, le jour -de la première descente de la police dans son appartement. - -Si M. d'Adelsward parodia jamais quelque chose, il parodia surtout la -folie de Néron,--d'un tout petit Néron du faubourg Saint-Honoré. Son -incommensurable vanité, son ridicule besoin de faire parler de lui et -d'emplir de ses faits et gestes le monde des lycées et des bureaux de -placement (il y avait beaucoup de valets de chambre, aux fêtes du baron -Jacques), font de lui surtout un très pâle et très lointain oh! très -lointain! petit-neveu d'Alcibiade. - -Des femmes du monde et des hommes choisis dans des milieux divers -assistaient, paraît-il, à ces agapes; les femmes, surtout, se -disputaient l'honneur d'être invitées par le petit baron. Entre temps, -on croquait des gâteaux, on buvait du thé et on fumait du tabac -d'Orient. Encore un peu, on aurait joué aux jeux innocents. -Naturellement, on faisait de la musique; croyez que Debussy et Grieg -étaient écoutés religieusement. A une de ces fêtes qui fut, dit-on, une -des plus hardies, un adolescent apparut couché, complètement nu, sur une -peau d'ours blanc, le torse drapé de gaze d'or, le front couronné de -roses et les bras appuyés sur l'ivoire poli d'un crâne. - - La Mort et la Beauté sont deux choses profondes, - Si pleines de mystère et d'azur, qu'on dirait - Deux soeurs également terribles et fécondes, - Ayant la même énigme et le même secret. - -C'est avec des mises en scène aussi banales qu'on souligne généralement -de pareils vers, même au théâtre. - -Que la figuration soit réglée par M. d'Adelsward ou par un barnum -quelconque, l'idée peu neuve et qui ne vaut que par la facture (les vers -cités sont de Victor Hugo), est toujours massacrée par la maladroite -fatuité des M'as-tu-Vus. - -Parfois, les petites fêtes de l'avenue Friedland étaient dix-huitième -siècle, trianeries et Trianon; les belles âmes de ces messieurs et de -ces dames arboraient soudain les plus tendres nuances: _cheveux de la -reine, cuisse de nymphe émue et ventre de puce en fièvre de lait_; on -redevenait catogan, clavecin et bergamote, et M. d'Adelsward, vêtu de la -soie zinzolin dont M. Edmond Rostand a bien voulu trouver le reflet dans -sa littérature, se prenait pour le marquis de Sade... Un tout petit -marquis, qui était surtout de Saxe, un saxe maniéré, impertinent, et -Trissotin, et bien plus fait pour la messe rose (vaseline anglaise et -extraits de Guerlain) que pour la messe noire, dont il eût été le -premier à s'effarer, le pauvre petit joli cabotin! - -La messe noire! ces loufoqueries d'arrière-boutiques de salons de -coiffure, dont Jean-Jacques Rousseau n'aurait même pas voulu attrister -Mme de Warens! - -La messe noire, qui fut, au dix-huitième siècle, l'effroyable et -répugnant prolongement du sabbat! Le sabbat, ce premier cri de -l'anarchie contre l'oppression des religions et des lois, le sabbat, le -premier geste de souffrance et de révolte du moyen-âge croyant contre la -tyrannie du pape et des moines; le sabbat, la grande assemblée des -déshérités, des proscrits, des estropiés et des parias réunis pour -arracher ses secrets à la nature et se libérer de la domination du -Christ, devenue mauvaise aux mains des prêtres et des rois! - -C'est dans Michelet qu'il faut lire le premier élan de l'âme du -moyen-âge vers l'Esprit des Ténèbres. Qu'on relise la _Sorcière_ et l'on -comprendra quels désespoirs et quelles misères le grand maître des -nécromans et des femmes damnées accueillait à son sabbat: - - «_Dans les solitudes de la journée, alors que l'homme sue et gémit au - profit du seigneur, la femme, elle, rêveuse au coin de l'âtre, écoute - le crépitement des meubles, le glissement des salamandres dans la - flamme où se prépare le repas. Un peu de son âme habite la lampe - fumeuse, au fond des grossières poteries. Seulement les rumeurs - indistinctes se rythment selon un sens de mystère; ce ne sont plus des - sons sans suite, ce devient une voix familière qui console et répond. - Le long soliloque amoureux de la femme avec elle-même a créé le - Diable._ - - «_Tout d'abord, il se fait si humble, le nouveau venu; on dirait un - grillon qui sort de la cendre pour dormir aux plis d'une jupe. Elle - n'en dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer. La nuit, à côté - du mâle, elle y songe comme malgré elle... Déjà son désir lui donne - une forme, déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits - cheveux de sa nuque, un chuchotement à son oreille, une pression sur - sa chair qui mollit..._ - - «_Et, un beau jour, quand le seigneur double ses exigences, s'il faut - trouver de l'or quand même, elle se livre, elle et son affolé de mari, - et c'est le premier sabbat qui commence._ - - «_Le baiser de Sathan l'a rendue belle. Ses voisines la jalousent; la - femme du seigneur la soupçonne. Un dimanche, l'église se ferme devant - elle, et, poussée par la menace de mains brutales, elle s'enfuit dans - les landes, partout où la nature rebelle et sauvage fait espérer la - liberté. Hier, elle était seule; demain elle est légion. De très loin, - on la consulte; elle guérit les chagrins d'amour, fait avorter, vend - des philtres. C'est elle-même une plante triste et consolante, une - solanée pleine d'ivresse et d'oubli._» - -C'est la première sorcière, et c'est le premier sabbat. - -C'est à la messe noire, aux assemblées nocturnes au bord de l'eau des -mares, dans l'herbe baignée de brume des prairies crépusculaires ou dans -la solitude rocheuse des hauts sommets, que s'acheminent, sournoisement -échappées des hameaux et des villes, les femmes extasiées qu'a tentées -Sathan. - -Et c'est le lamentable troupeau des sorcières, l'innombrable et toujours -grandissante armée des dévotes et des satyres, des martyres et des -saintes que torturent la grande hystérie et la grande luxure, la luxure -des déserts et des cloîtres, effroyable marée d'imaginations -monstrueuses et de désirs délirants dont le flot, déferlant d'âge en -âge, vient battre parfois, en plein vingtième siècle, les murs de la -Salpétrière. - -Comme mue en avant par d'invisibles mains qui l'auraient poussée dans -l'ombre, la sorcière allait au sabbat hypnotisée, en extase, les yeux -démesurément agrandis sous sa couronne de verveines et de houblons. -L'heure venue, c'est elle qu'on dépouillait et qu'on couchait en travers -d'un ancien dolmen au pied du Bouc impur apparu tout à coup, formidable -et géant. Un lever de lune sinistre rougeoyait sur sa nudité -frissonnante, et, aux acclamations d'une foule de cagoules et de masques -hideusement mêlés, sa triste chair de victime saignait et grésillait, -fumante, pour fournir la pâte au pain maudit du Diable, le pain de la -mauvaise communion; et ce fut la première messe noire, la messe sous la -lune, dans le décor des ruines et des montagnes, le pain et le sang de -Jésus remplacés par de l'ordure et de la chair saignante de femme, toute -la cuisine infâme que nous retrouvons dans l'officine de la Voisin, -pratiquée sur le beau corps dénudé de Mme de Montespan. - -Après la sorcière anonyme de Michelet, simple comparse dans le -chef-d'oeuvre de Goethe quand Méphisto conduit Faust au sabbat de -Brocken, assimilée aux trois Parques et aux trois Normes dans le -_Macbeth_ de Shakespeare, et, plus silhouettée par Théophile Gautier -dans _Albertus_, la sinistre officiante de la messe noire se précise et -devient figure historique avec la Voisin et la Brinvilliers. Un funèbre -reflet de magie noire éclaire d'un jour livide tout le dix-septième -siècle. Une puanteur excrémentielle se répand dans les appartements de -Versailles; des morts subites et préparées déciment la famille royale et -frappent princes et princesses jusque sur les marches du trône du roi. -La Reynie, qui est chargé d'instruire le procès, reçoit l'ordre -d'arrêter les poursuites: le scandale serait trop grand; il faudrait -arrêter des coupables en trop haut lieu: le Régent est soupçonné, les -plus grandes dames de la cour sont convaincues d'avoir assisté à la -messe noire, des courtisans ont été vus, à Marly, échangeant entre eux -des poudres de succession, et Louis XIV, toujours féru de sa dignité -solaire, ne se soucie pas de voir révéler par l'instruction quelles -abominables ordures la favorite a fait manger au roi... Puis, on respire -un peu. Même sous la Révolution, pendant les exécutions sanglantes, la -guillotine en permanence sur les places publiques et devant l'impunité -du marquis de Sade, plus de messes noires. Sous l'Empire non plus: on -est aux champs de bataille. Et, jusqu'au roman de M. Joris-Karl -Huysmans, qui nous a montré, dans un triste et maupiteux décor -d'ancienne chapelle réservée, une reconstitution de messe -blasphématoire, telle que la célébraient les manichéens (consécration -d'une hostie infâme par un prêtre officiant, nu sous une chape noire, -aux pieds d'un Christ obscène et cornu comme un égypan, le tout -accompagné de scènes de débauches et de promiscuités ignobles, entre -tous les assistants: le fameux baiser de paix des premières sectes -maudites du monde chrétien), Paris n'avait plus entendu parler de messe -noires. Il a fallu le scandale équivoque et puéril, très snob surtout, -de l'avenue Friedland, pour réveiller l'atroce et grandiose infamie du -sabbat. Le sabbat! M. d'Adelsward en a-t-il jamais soupçonné la grande -épouvante? Non, l'hypertrophie de son tout petit moi, sa presque -touchante fatuité de jeune homme très smart firent de ses tentatives de -fêtes grecques un pitoyable et ridicule divertissement de polissons et -de détenus de maisons de correction. - -La messe noire, cet équivoque passe-temps de préaux de maisons -centrales? Le public y a mis vraiment autant de complaisance que la -presse d'exagération. - - - - -XII - -UN INTOXIQUÉ - - -Le Poison de Venise. Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n'en a -senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre -est dans Venise», a-t-il écrit, dans _Amori et Dolori sacrum_, et, de -ses heures fiévreuses, de l'agonie de la ville dans l'agonie des -crépuscules de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait -peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis lord Byron. - -Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la -douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles, -amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de -l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de -l'art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du -palais ducal; le poison de Venise, c'est la solitude de tant de palais -déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le -grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles,--perles -roses à l'aurore et noires au crépuscule,--le charme de tristesse et de -splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus -lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur -d'une pourriture sublime. - - _Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes les délices - sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je le dire? je n'oubliai de - sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette - Venise si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours - j'attendais quelque chose[8]._ - - [8] Maurice Barrès. - -C'est dans cette ville empoisonnée que je devais connaître le baron -Jacques d'Adelsward. En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc, -un hôtel à peine indiqué dans les guides et bien connu des Italiens et -des Autrichiens, un appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel -n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, original et grand -collectionneur de tableaux, qui n'admettait chez lui ni les Anglais ni -les Yankees; ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons en -horreur. Son hôtel était plutôt un _lodging_: on n'y prenait pas ses -repas, on se nourrissait dehors, ou l'on faisait apporter une cantine de -chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. De l'immense fenêtre de ma -chambre, je découvrais les mosaïques des sept portails de Saint-Marc et -les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons. - -J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus, écrit sur un papier de -luxe, timbré d'armoiries, un billet à peu près ainsi conçu: - - _Monsieur_, - - _Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître Jean Lorrain, même - à Venise? Tout le mal qu'on a dit de vous m'incite à vérifier une fois - de plus la sottise des légendes et la pauvreté d'invention des - diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle auprès de vous la - hardiesse de ma démarche? J'attends de vous, monsieur, un mot qui - m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les deux livres qui - accompagnent cette lettre vous prouvent que je ne suis pas un obscur - admirateur..._ - - Et la lettre était signée: - - JACQUES D'ADELSWARD-FERSEN. - - _Hôtel Danielli._ - -J'ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente et cavalière. -Les deux livres, feuilletés, m'apparurent médiocres, mais le tour du -billet n'était pas d'un sot. Je répondis à peu près à ce jeune homme: - - _Monsieur,_ - - _Je suis étonné d'être un objet de curiosité, même à Venise, où il y a - tant de merveilles à voir. Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la - d'abord. Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou votre - curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je verrai à vous recevoir. - Il faut bien faire quelque chose pour les enfants!_ - - JEAN LORRAIN. - -Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se tint coi, et je reconnus, -à cette discrétion de l'éducation et du tact; mais, le quinzième jour, -une lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli me rappelait ma -promesse: le baron d'Adelsward me demandait de lui fixer l'heure et le -jour où je voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain. - -Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens encore, et la place -Saint-Marc regorgeait de monde attiré par la musique du kiosque. A -quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer chez moi. - -M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer lui-même dans son -roman sur Venise: _Notre-Dame des Mers Mortes_, et il n'y a pas mis trop -de complaisance. - -Je voyais entrer un grand jeune homme, mince et blond, mis avec une -extrême recherche. Fort de sa fortune et de son talent, le jeune garçon -ne manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non plus de charme: une -voix bien timbrée, une grande facilité d'élocution, des manières -parfaites, une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire puérilité -et quel cabotinage! Le gilet bleu de roi, à boutons de pierreries, la -cravate de nuance rare et le trop de bagues aux doigts étaient -évidemment destinés à m'impressionner. Je n'ai connu qu'à peu de -personnes une pareille ingéniosité dans le détail. - -Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de lui: il était à Venise pour -y achever son roman _Notre-Dame des Mers Mortes_, un joli titre, -n'est-ce pas? Venu pour la première fois à Venise en avril dernier, il -avait reçu le grand coup de foudre qui décide des chefs-d'oeuvre. -C'était bien la ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours -fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. M. d'Adelsward dithyramba -assez joliment sur Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu -d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez délicatement l'impression -de sa première arrivée en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une ville -de nacre grise, tout enchantée de sonneries de cloches répercutées et -prolongées par l'eau, «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie -atténuée et d'allégresse religieuse» et je sentais que le jeune baron -faisait de la littérature. Il essayait sur moi quelques pages de son -livre. J'ai retrouvé d'ailleurs tout le passage dans _Notre-Dame des -Mers Mortes_. - -Le baron d'Adelsward avait certainement, lui aussi, bu le poison de -Venise, mais d'autres poisons l'intoxiquaient dont, en vieux routier du -métier, je reconnus les accidents au passage. Outre une vanité maladive -qui éclatait à chaque phrase, deux toxiques infectaient également ce -jeune homme: le poison de la littérature et le poison de Paris. Ce fut -un étalage de sa naissance et de ses relations mondaines. Il ne me fit -grâce d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe, celui de Mme -Madeleine Lemaire. Fernand Gregh lui avait écrit une préface; il avait, -pour une autre, la parole de Rostand; le comte Robert de Montesquiou lui -battait froid: il l'avait d'abord sollicité pour qu'il préfaçât ses -_Musiques sur l'eau_ mais il avait préféré l'auteur de l'_Aiglon_, et le -poète des _Hortensias bleus_ et des _Paons_ lui avait marqué son dépit à -sa dernière rencontre à Bois-Bougran; il allait souvent chez Coppée... -Et le baron Jacques citait d'autres noms et d'autres salons. Il avait -surtout le souci de la situation mondaine; il visait au gentilhomme de -lettres. Ses modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred de Vigny: -la littérature est pour lui une fleur rare à la boutonnière, une bague -précieuse au doigt. Ses livres de chevet? les _Nuits de quinze ans_, de -M. Francis de Croisset, et les _Musardises_ de M. Edmond Rostand. Il -semblait ignorer Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille et -toute la jeune école: nous étions loin de compte! M. d'Adelsward était -futile et charmant; son snobisme littéraire était celui d'un gosse. Il -prenait congé en me priant de lui faire l'honneur de dîner avec lui au -cabaret et cela avec une désinvolture dont se cabra ma quarantaine -sonnée. M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans. Il priait aussi Mme -de T..., une vieille amie de ma famille, que j'avais retrouvée à Venise -et qui se trouvait là lors de sa visite. Mme de T... elle, était sous le -charme; elle est férue de noblesse et trouvait le baron accompli. M. -d'Adelsward plaisait beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première -rencontre avec le malheureux jeune homme. - -J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq jours après, je mis une -carte à l'hôtel Danielli et le lendemain je recevais une invitation à -dîner: je la déclinai également. Un mot de l'auteur de _Lèvres jointes_ -me priait alors de vouloir bien passer après le déjeuner chez Quaddri. -Toute la colonie étrangère et la société vénitienne y prennent le café -après le repas de midi. - -Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: il tenait le dé de la -conversation entre un Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait -de doge, dont j'avais fait un peintre, et un très beau mulâtre, racé -comme un Andalou, toujours vêtu de blanc et scintillant de bagues, que -Mme de T... et moi avions surnommé Don Juan. - -Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait s'asseoir auprès de -nous. Il insistait pour que je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le -sien. Il voulait me présenter un ménage de peintres autrichiens fixé à -Venise et qui mourait littéralement du désir de me connaître, la femme -surtout. Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le mari avait le -plus grand talent. Ils avaient longtemps habité Paris et étaient, -maintenant, à demeure à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, ils ne -pouvaient plus quitter l'Adriatique... Ils le tourmentaient tous les -jours, depuis qu'ils le savaient en relations avec moi et n'auraient pas -de cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est par eux qu'il -avait appris mon arrivée ici; ils me rencontraient tous les jours sur le -_vapore_, le _vapore_ qui fait le service du Grand Canal, entre la gare -et le Lido... Et, pendant que le baron parlait, je voyais, en effet, un -couple: l'homme maigre, long, émacié et barbu, l'air d'un Christ -espagnol; la femme courte, alourdie par l'embonpoint, encore jolie, des -yeux admirables et des cheveux teints en roux. Leur insistance à me -dévisager sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient, me les avait -rendus odieux; leur présence m'énervait et aussi leur mise hétéroclite. -J'en avais fait un ménage d'artistes en les voyant toujours sur l'eau, à -l'heure du crépuscule, qui est l'heure magique de Venise, mais leur -curiosité m'horripilait. Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais -surnommé ce long homme maigre, flanqué de cette petite grosse femme: -«_Le Christ à la citrouille_». Je dépeignais le couple au baron Jacques. - ---Ce sont eux, riait le jeune homme. Le Christ à la citrouille. Ah! -comme c'est cela! Ils seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la -citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas dîner avec moi. - ---Mais ils sont ridicules. - ---Non, pas tant que cela, vous verrez. Ils sont très intelligents, très -avertis, et le mari a un vrai tempérament de peintre. Il fait des -Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à la Whistler... Et -puis, très libérés, entre nous, pas de préjugés... Ils font la fête -ensemble. Je vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours de très -jolis modèles: des dentellières du quartier de l'arsenal. Quel jour -dînons-nous avec eux? - -J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien. - -Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance faite est une atteinte à -la liberté et que rien n'est plus précieux que l'indépendance, je -reculais le plus possible l'échéance de ce dîner. L'année précédente -j'étais, dans cette même Venise, tombé sur un groupe de peintres -français qui avaient accaparé toutes mes heures,--donc payé pour éviter -toute servitude. Or, comme il ne faut donner rien pour rien, entre -temps, je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes charmantes, que -le hasard des rencontres m'avait fait retrouver à Venise. L'une, femme -écrivain d'un certain talent, a quelque temps sévi à _La Fronde_. Si -elle n'était, avec Mme Flahaut, une des plus grandes femmes de Paris, -elle serait une des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus -longue et la plus dégingandée de jeune géante amaigrie, un délicieux -visage d'archange de Gozzoli, mêmes yeux de candeur et de clarté aux -paupières sinueuses, même bouche expressive et ciselée. Mme X... est, -d'ailleurs, d'origine italienne; elle promenait, cet automne-là, à -Venise, une tête plus primitive que celles des Carpaccio et des Lippi; -elle y promenait aussi de longues robes de batiste de soie bien gênantes -en gondole et le plus savant maquillage. Son amie, Mlle T..., fille d'un -diplomate russe, très connu, avait plus de sens pratique et de -simplicité. Très correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie de -voyage, c'était un charmant compagnon de paquebot. Les deux amies -étaient descendues au Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur le -Grand Canal. - -Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes filles; son élégance -s'allierait bien à leurs silhouettes cosmopolites, il causerait -littérature avec Mme X..., voyages et ambassades avec Mlle T...: le -baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me débarrassait, en même -temps, des deux jeunes femmes, car elles disposaient vraiment un peu -trop librement de mon temps; elles avaient jugé bon de m'élire comme -cicerone à travers la ville. Je leur plaçais le baron. - -La présentation eut lieu, un matin, au musée Correr, qu'ils ne -connaissaient ni les uns, ni les autres, et Mlle T..., venait pour la -quatrième fois à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde. Le musée -Correr est le musée Carnavalet de Venise; le musée des pièces rares et -des plus précieux documents pour la reconstitution de la race vénitienne -au dix-huitième siècle... C'est là qu'on trouve les plus beaux Longhi, -les plus beaux Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du temps -et toute la collection des marionnettes et des masques! Ah! cette -promenade à travers les salles du musée, par une pluie battante! Nous -étions venus en _gondola coperta_ par un Grand Canal houleux et -verdâtre, comme une Tamise. La Russe caoutchoutée, vernissée, comme une -otarie; d'Adelsward, en chauffeur d'automobile, très smart, et Mme X..., -sous ses bandeaux dénoués et les fleurs noyées de son chapeau, vague et -défaite, comme une Ophélie. - -C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward était sensible. En -présence d'un musée où il entrait pour la première fois, il ne commit -pas de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux cartons -intéressants; les Guardi et les Longhi l'enthousiasmaient, les scènes de -tripots, les parties de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette -vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement avec ses -personnages falots, engoncés de dominos, de corps baleinés, de velours -de Gênes et de raides lampas et tout défigurés par ces masques... Le -romancier de _Notre-Dame des Mers Mortes_ y recueillait des documents et -des inspirations. Les deux très beaux tableaux de la Salle XVII le -retinrent; ce sont peut-être les plus curieux de toute l'Italie. - ---Quel beau costume pour une fête, disait-il devant un extraordinaire -bohémien à souquenille jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux -sur des bas couleur brique,--bonhomme déchiqueté, dépenaillé et d'une -allure unique sous un énorme feutre à plume de héron... - -Cette réminiscence mondaine fut la seule note discordante de cette -matinée. - -La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient endormies. Rien, -dans les premiers jours de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les -aberrations où le cabotinage et la pire littérature amenèrent le -visiteur attentif et recueilli de cette matinée-là du musée Correr. - - * - - * * - -Le baron d'Adelsward nous traitait au Vaporetto, le restaurant italien -situé derrière les Procraties, non loin de la Brasserie Pilsen: les -fenêtres du restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée, malodorante -aussi, d'un petit canal. Or l'endroit est pittoresque et la chère -exquise. - -Le baron Jacques avait bien fait les choses; il y avait des fleurs sur -la table; il était en smoking et les bougies avaient des abat-jour -roses, mais leurs lumières attiraient les moustiques. - -Le ménage autrichien vint en retard, Madame toutes voiles dehors, en -demi-peau et empêtrée dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc -brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour d'elle. Un immense -chapeau empanaché de plumes et d'aigrettes la faisait plus petite -encore; pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les yeux -demeuraient admirables, de diamant noir. - -Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient un français qui me fit -honte, un français digne de M. Brunetière, du temps du grand roi. - -Très renseignés sur Paris, ils connaissaient Maeterlinck, Francis Jammes -et Ibsen, appréciaient la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques -de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, la prose de Marcel -Schwob et ils n'ignoraient pas Mariéton. Le mari était autrement averti -sur la littérature étrangère et française que le jeune baron, mais il y -mettait plus de discrétion. La jeune femme, fervente, que dis-je? -passionnée d'Annunzio, ne put se défendre de quelques questions -fâcheuses. Elle me parla de _M. de Phocas_; j'eus quelque peine à la -convaincre que ce n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué -personne et ne possédais, hélas! aucun million. Le mari intervint et la -releva un peu vertement du péché de maladresse: «Les femmes commettent -toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron d'Adelsward prit un ton -tranchant; il émit quelques théories littéraires, plutôt fanées; vanta -_Justine_ et la _Philosophie dans le boudoir_. _A la manière du marquis -de Sade_, devait-il écrire un jour. Il dithyramba sur le dix-huitième -siècle. Ah! le dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; ah! -Casanova; ah! Laclos; ah! les _Liaisons dangereuses_; ah! le _Chevalier -de Faublas_; ah! la _marquise de B..._ et la _marquise de Mercoeur_!--et -du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron, devenu Blancador -lui-même, il me reprocha d'être à Venise sans savoir y rien voir: - ---Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, n'est-ce pas, X...? -faisait-il en se tournant vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le -peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite un palais tout au -bout de Venise, au Fua domenta Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un -ancien moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît toutes les jolies -filles des faubourgs et il donne des fêtes! Encore un peu de champagne, -Lorrain? et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce presque mulâtre -qui est souvent avec moi, un type! Il a épousé trois millions, une -Américaine qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons -toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur. Il gagne tout ce qu'il -veut au Cercle; et il y a aussi Lusati, le poète... Oh! celui-là, beau -comme un archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio. Depuis son -succès à Milan, il est brouillé avec son maître. Joué sur trois scènes à -dix-huit ans, c'est un prodige, une des gloires de l'Italie de demain. -Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur sa table; il couche -avec _M. de Phocas_; mais il a quitté Venise. Il ne se consolera pas de -vous avoir manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est allé -rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, lui aussi, une -Suédoise... deux millions et il n'a rien, que ses vingt ans, son talent -et son profil de chanteur florentin... Ils épousent tous des millions à -Venise; quel ferment d'amour et d'aventure que cette eau pourrie de leur -Grand Canal! - ---Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien. - -Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais à la Venise du -_Candide_ de Voltaire, Venise aujourd'hui auberge de fous, autrefois -auberge de rois. - ---N'est-ce pas, X..., reprenait Adelsward, il faudra conduire Lorrain -chez Inisanto? - ---Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en prie, monsieur, disait le -peintre. - -Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par le plus beau clair de lune. -Les nuits de Venise sont uniques, surtout sur la Piazetta, quand le -clocher de San-Giorgio-Maggiore se silhouette en bleu cendré sur l'eau -morte de la lagune... et le bleu de saphir, transparent et profond, le -bleu du ciel nocturne de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la place -Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes d'Adelsward à l'hôtel -Danielli par les vastes cours dallées de marbre et les couloirs de -palais qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien prenait une gondole. -Moi, place Saint-Marc, j'étais chez moi. - ---Il faudrait pourtant rendre sa politesse à ce jeune homme, me disait -un jour Mme de T... Vous devez un dîner à M. d'Adelsward. - -Heureusement que les femmes ont le souci de ces choses. Des amis -m'étaient survenus de France qui m'avaient entraîné ailleurs: une -journée à Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise m'avaient -complètement soustrait au milieu d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une -seule fois le jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans ces -petites calle qui avoisinent l'hôtel Danielli et dégorgent sur le quai -des Esclavons un remous de basse prostitution monté des quartiers de -l'Aspédale et de la Marina. Les petites prostituées de Venise sont -frêles et maladives, avec je ne sais quel charme fiévreux et délicat. -Drapées dans le long châle noir qui les amincit encore et balayant les -dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce pliante de longues -tiges et l'agilité veloutée et lente d'hirondelles de marais. De -magnifiques cheveux alourdissent leur face étroite, elles ont des yeux -clairs et des teints de malaria, des attaches petites, et quelque chose -de morbide est en elles, qui répugne et qui retient. Les prostituées de -Venise sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim s'abat aux abords -des grands hôtels, en quête du caprice ou de la curiosité du -_forestieri_; un peuple de ruffians les suit qui les dirige et les -surveille, et aussi le rut allumé des marins permissionnaires et des -portefaix de l'Arsenal. - -C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées d'odeurs de -fritteria et de marchands de _calamares_ (pieuvres bouillies dont est -très friand le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron en -conversation avec deux fillettes à longs châles. Mme X..., la femme du -peintre, était avec lui, riant et causant avec les deux prostituées. A -ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure d'une porte. -D'Adelsward m'avait aperçu; il quittait les deux filles et venait à ma -rencontre. - ---Vous avez vu Mme X..., me disait-il; elle a peur de vous; c'est très -amusant. Nous levons des modèles pour son mari. Il y a des types -merveilleux parmi ces filles. - -Cette rencontre me rappelait que je devais un dîner à d'Adelsward. - -Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un des grands spectacles -et une des grandes mélancolies de la lagune. On déjeune à Burano et l'on -revient par Saint-François-du-Désert. Mme de T..., ma vieille amie, fut -de la partie; elle avait un faible pour l'élégance et l'esprit -primesautier de d'Adelsward. - - * * * * * - -Dans sa _Mort de Venise_, M. Maurice Barrès a consacré à Torcello la -plus belle page peut-être de son oeuvre: _Une soirée dans le silence et -le vent de la mort_. Burano, Torcello et Mazzorbo sont trois sépulcres, -trois villes mortes enlizées dans une boue malsaine que la lagune -pourrit encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, mais que le -ciel de l'Adriatique enflamme de couleurs éclatantes, et riches d'un tel -passé que leur misère et leurs décombres magnifient la solitude. -L'excursion est classique. A Torcello, où Molmenti et Mantovani ont vu -une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre -pressée en guise de pain, nous visitâmes la Basilique, le Baptistère et -Santa-Fosca. Barrès a tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la -cathédrale: dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux y faisaient -pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes ornées et parées de boucles -d'oreilles. Nous rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi -décoratifs et ingénieux dans leur magnificence byzantine que les plus -purs motifs des mausolées grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et -tourmentés par une meute de petits mendiants déchaînés par la générosité -de d'Adelsward. Les gondoliers nous avaient pourtant bien recommandé de -ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent le long du chenal, -et, une fois sortis du village, les plus hardis, se retroussant -jusqu'aux reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités grêles nous -accompagnèrent longtemps dans la lagune. - -A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la plus sublime de ce -paysage de désolation, nous eûmes la grande émotion religieuse de ce -petit îlot entouré de cyprès, dont Boeklin s'est inspiré pour son _Ile -de la Mort_. C'est dans ce décor tragique que la légende a placé le -miracle des oiseaux: _Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, -sans cela, je ne pourrai louer Dieu_. La parole du saint a tout dévasté; -pas une voix n'anime cette solitude. C'est, établie à jamais sur les -eaux mortes des lagunes, la devise même du sanctuaire: _Hic silencium_. - -Comme nous quittions cette île de détresse et d'abandon, un chant dolent -et monotone nous fit lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout -jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient le long des cyprès -qui bordent l'île; de grands capuchons blancs abritaient leur visage du -soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans le crépuscule. A quelques -mètres de là, nous croisâmes une barque plate qui emmenait à Burano le -supérieur et deux autres Franciscains. Nous rentrâmes à Venise, exténués -jusqu'à l'âme des profondes émotions de ce jour. - -_Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur -nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient -perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, -les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et -déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon telle -que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, ils nous -portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis -dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute -notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur -l'eau, puis nous prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments des -doges[9]._ - - [9] Maurice Barrès. - -Pendant que nous traversions les prismes et les miasmes de ces eaux de -fièvre et de mirage, d'Adelsward, encouragé par Mme de T..., nous -racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. Toutes les femmes ont -un faible pour la figure de Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui -aima la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire et la littérature -puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas le _Chevalier de Maison-Rouge_, -mourut vingt ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même -anniversaire de son exécution. Fersen avait tout fait pour faciliter -l'évasion du couple royal. Déguisé en cocher, il était monté sur le -siège de la berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors des murs -de Paris et avait conduit les fugitifs jusqu'à Montmédy. On devait les -arrêter à Varennes. Le comte de Fersen devait gagner la frontière; même -à l'étranger, auprès de Gustave III de Suède et de l'empereur Léopold, -il complotait l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa la -fameuse chanson de _Frère Jacques, dormez-vous?_ qui était le refrain de -ralliement de toute l'aristocratie dévouée à la reine. - -Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur et la violence de ses -sentiments monarchiques le rendirent odieux au peuple. La mort du prince -héritier Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on dit empoisonné par -lui, acheva d'exciter le ressentiment national. Le jour des funérailles, -comme il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires de la -cour, la haie des soldats fut bousculée par la foule et le comte de -Fersen, violemment arraché du cortège, fut entraîné et massacré par le -peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, il chantait le couplet -royaliste de ses vingt ans, le _Frère Jacques_ composé pour -Marie-Antoinette. - -Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques remués par le jeune -héritier d'un grand nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule -vénitien, ne manquaient pas d'un certain charme. Ce jour-là, pris par la -grandeur du spectacle, Jacques d'Adelsward était simple et contait bien. - -Ici se place le seul incident qui, rattaché au scandale de ces temps -derniers, pourrait, psychologiquement et médicalement même, être -considéré comme un phénomène antérieur du cas pathologique de -d'Adelsward. - -Pour faire honneur autant à Mme de T... qu'à mon invité, j'avais pris -pour gondolier Paolo, qui est une des personnalités de Venise, un -gondolier, on dirait, échappé d'un tableau de Carpaccio, cent fois -portraicturé par les peintres, et à qui la rumeur publique prête des -aventures avec des Américaines et des misses anglaises. J'avais jugé que -sa silhouette se découperait bien dans la solitude de Torcello. J'avais -prié Paolo d'amener, comme second gondolier, un de ses collègues doué -d'une assez belle voix, apprécié des grands hôtels et dont les -_canzones_ animeraient, le cas échéant, la tristesse de la lagune. - -Le spectacle avait été si poignant que nous n'avions même point songé à -faire chanter Beppino. Nous quittions la gondole au petit pont de -pierre, derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes. - ---A propos, me les prêtez-vous pour ce soir? me demandait d'Adelsward. - ---Qui cela? - ---Mais, vos gondoliers? - ---Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris que pour la journée; leur -soirée vous appartient. - ---C'est pour aller chez Inisanto, pour cette fête qu'il donne ce soir. -Ils sont très décoratifs et je tiens à faire une entrée. A propos, -venez-vous à cette fête? Vous savez que vous êtes invité! - -D'Adelsward m'avait parlé vaguement, le matin, d'une soirée dans -l'atelier du peintre Inisanto; la fête devait être costumée. Il y aurait -là Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X..., avec lequel j'avais dîné; -quelques autres artistes de Venise, deux ou trois grandes dames -peut-être, et sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto -étaient toujours très gaies; on y déshabillait les femmes, et cela -finissait toujours par des tableaux vivants. - ---Venez donc, on compte sur vous. Inisanto m'a prié de vous amener; il -désire tant vous connaître! Venez, on s'amusera. Je ne vous promets pas -la soirée d'opium de chez Ethal; mais Inisanto a été prêtre: c'est un -homme de ressources. - ---Mais je n'ai pas de costume! - ---Baste! on a toujours des caleçons de soie, des écharpes, une -couverture de voyage. Voulez-vous que je vienne vous chercher? - ---Non; donnez-moi l'adresse. Si je ne suis pas trop fatigué, vers dix -heures, j'irai peut-être vous rejoindre. - -D'Adelsward remontait en gondole, emmenant les deux gondoliers. - -Torcello m'avait donné la fièvre; je rentrai courbaturé à l'hôtel et me -couchai à neuf heures. Le lendemain, je rencontrai d'Adelsward chez -Quaddri. Je partais le soir même. - ---Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de rire, vous ne vous doutez -pas de ce que vous avez perdu, hier. Ç'a été inouï, unique, imprévu, -grotesque et sublime; on l'écrirait qu'on ne le croirait pas. Quel -chapitre pour un livre! Ah! cet Inisanto! Figurez-vous qu'il demeure -dans un quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux des -faubourgs. Avec des gondoliers inconnus, j'aurais eu peur. Et quel -palais? Un repaire! Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés -d'un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier flambaient, -heureusement! Nous avons carillonné une heure. Inisanto est enfin venu -nous ouvrir, précédé de deux nègres porteurs de torches. Il était en -doge de Venise, dans la grande robe de pourpre des portraits; il nous a -reçus sur le haut du perron et m'a donné la main en ouvrant sa robe. Il -était, dessous, nu comme un ver. - ---Cela promettait. - ---Nous sommes montés au premier. Là, dans une grande salle mal tenue, -luxe et misère, des tapisseries déchirées et des armures rongées aux -murs, une immense table était servie: des verreries de Venise à côté de -faïences communes, des raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle, -des roses meurtries et trois femmes couchées dans les fleurs: Maria la -Santa, la Nichina et Fiorentina, les trois plus jolis modèles de la -ville, toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars; un sculpteur les -arrosait de vin de Chypre, avec un ancien vidrecome verruqueux et pansu. -Il y avait là la plantureuse Mme X...; son mari, en Estudiantina; -Suarès, beau comme un dieu, en César Borgia, et deux dames masquées qui, -à la fin du souper, n'ont gardé que leurs masques. Quelle orgie, mon -cher! - -Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X... elle-même. Elle avait -Suarès et Inisanto après elle; mais il y a eu des drames. Le mari de Mme -X..., saoul comme un Polonais, a vu rouge: il a invectivé Inisanto, -injurié sa femme, les plus sales mots ont sifflé comme des balles. Il -l'a traitée de prostituée, de vache, de salope; il a pris Suarès à la -gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter par la fenêtre! Sa femme se -cramponnait à lui, elle hurlait à fendre l'âme. Il a fini par lui casser -un verre sur la tête, on l'a transportée sanglante; c'était magnifique! - ---En effet, j'ai tout à fait perdu. Et les gondoliers? - ---Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris leur plaisir avec les -modèles. Ce fut un spectacle tout à fait divertissant. - -Le baron d'Adelsward se moquait-il de moi, ou avait-il rêvé? Le même -jour, à cinq heures, je croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X... -Ils étaient charmants et accueillants, selon leur coutume. Madame -n'avait aucune marque au front. - ---On vous a regretté, hier, chez Inisanto; on a fait de la bonne -musique. D'Adelsward avait deux bien beaux gondoliers. - -Je ne revis jamais M. d'Adelsward. Sans le vouloir, inconsciemment -peut-être, il avait fait de la littérature,--de la mauvaise littérature. - - - - -CRIMES DE MONTMARTRE - -ET D'AILLEURS - -_De naguère à jadis._ - - - - -CRIMES DE MONTMARTRE - - - MARGUERITE (_à la fenêtre, appelant_) - - Prudence! - - OLYMPE - - Prudence demeure donc en face? - - MARGUERITE - - Elle demeure même dans la maison; tu le sais bien, presque - toutes nos fenêtres correspondent. Nous ne sommes séparées que - par une petite cour; c'est très commode, quand j'ai besoin - d'elle. - - SAINT-GAUDENS - - Ah ça! quelle est sa position, à Prudence? - - OLYMPE - - Elle est modiste. - - MARGUERITE - - Et il n'y a que moi qui lui achète des chapeaux. - - OLYMPE - - Que tu ne mets jamais. - - MARGUERITE - - Ils sont affreux! mais, ce n'est pas une mauvaise femme, et elle - a besoin d'argent. - - (_La Dame aux Camélias._) - -Le drame de la rue de Lévis révolutionnait tout Montmartre et tout -Batignolles. Une femme galante venait d'être trouvée étranglée dans son -lit, en chemise, une serviette de toile, pliée dans la longueur et -recouverte d'une écharpe de soie, nouée autour du cou. C'était, moins -les ligottements des mains et des chevilles, la mise en scène et le -cadavre d'Aix-les-Bains. Le vol était sûrement le mobile du crime. -Seulement, au lieu de la villa de Solms, le théâtre de l'assassinat -était un petit appartement de cinq cents francs et Marguerite de Meyran, -une demoiselle Biguet de son vrai nom, ne passait pas pour posséder un -fameux écrin. - -La nouvelle à peine descendue au Boulevard, des bars de la place de la -Madeleine et du boulevard Haussmann aux brasseries du boulevard Clichy -et des rues avoisinantes, ce n'était qu'un cri dans la bouche des -habituées et des clients de ces sortes d'établissements. C'était le coup -d'Eugénie Fougère; bien sûr qu'il y avait une femme là-dessous... Et -toutes les cervelles ameutées cherchaient la _Victorine Giriat_ du -crime. - -C'est que le rôle joué par l'effroyable ogresse de Lyon dans la tuerie -d'Aix-les-Bains a changé du tout au tout la légende quasi séculaire -établie autour des assassinats de filles. - -Avant la découverte des cadavres de la villa de Solms, quand la police -se trouvait en face de la nudité d'une Blanche de Brienne, d'une Marie -Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce sont des noms d'hommes -qui s'évoquaient aussitôt, des noms d'aventuriers levantins ou de -bandits espagnols comme Pranzini et Prado. Les souvenirs du théâtre de -Pierre Decourcelle aidant, on voulait voir à toute force, dans ces -hécatombes de femmes galantes, la main de criminels de haut vol, un -exploit hardi et sanglant de bandes organisées, et nous eûmes, à côté -des chroniques judiciaires, des Premiers-Paris romanesques dignes de -Gaboriau et de Xavier de Montépin. Ce furent, armées de pied en cap, -comme la Pallas Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes syndiquées -d'étrangleurs de filles et de voleurs d'écrins. A lire les journaux du -moment, Eugénie Fougère avait été la victime d'une de ces bandes -organisées. Epiée, guettée et surveillée depuis des mois par une de ces -_Illimited Company_ de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait -payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener ses bijoux de ville d'eaux -en ville d'eaux. On nous resservait la bande des assassins en habit -noir. - -Subventionnés par des banques particulières, renseignés par des agences -spéciales et défendus par des maisons de recel, de toute sécurité, dont -la plupart sont d'ailleurs à Londres, protégés contre tout soupçon par -un luxe et un train de vie dont les bailleurs de fonds soldaient tous -les frais; c'étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants, des -villégiatures à la mode, les princes italiens calamistrés, lustrés et -vernis des lacs et des plages, les marquis de Palerme si somptueusement -bagués, chemisés et vêtus que la légende les veut entretenus, les -afficheurs de liaisons cosmopolites, les lanceurs de femmes, les trop -beaux sigisbées (salués par tous, mais du bout des doigts) de vraies -grandes dames un peu mûres et de jolies filles de demain, les héros de -grosses parties clamées et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden -à Vienne, les personnalités de bars et de restaurants de nuit, les -derniers soupeurs, illustrations de l'Almanach Gothon, comtes de Poissy -et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers de Fresnes, tous -écumeurs de la Riviera, coureurs de grèves et suiveurs de femmes, -ponteurs admirés des snobs et des naïfs, titres et millions courtisés -par la badauderie des nouvelles couches, seigneurs du dernier bateau et -de la prochaine voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles de -jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de filles et autres rats -d'hôtels... - -C'est beau de rêver... La vérité est plus plate. Il a fallu en découdre -de ces imaginations. Pour moins poétique, la vérité a été autrement -terrible. L'enquête faite, l'assassinat d'Eugénie Fougère, ce -chef-d'oeuvre présumé d'une bande de cosmopolites, s'est trouvé être une -combinaison de Montmartre. C'est entre la place Blanche et la place -Pigalle qu'ont été pesées les chances et arrêtées les conditions de -l'assassinat. C'est entre un vulgaire souteneur du boulevard de Clichy, -bagottier au besoin de sa propre malle (à son retour de Vichy, Bassot -montait lui-même ses bagages au cinquième), un banal petit homme, trop -beau pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même, et une -ancienne caissière du _Hanneton_, une lourde et massive quadragénaire, -si peu femme d'aspect que les nymphes éreintées de la _Souris_ auraient -pu l'appeler papa,--c'est entre deux tels êtres que le coup d'Aix s'est -perpétré. C'est derrière des soucoupes de bocks, entre une salade de -museau de boeuf et une saucisse de Francfort choucroute, peut-être en -écoutant la musique esquintée et les aigres flonflons de la dernière -fête de Montmartre, que «la Nubienne» et son complice ont décidé la mort -de la dame aux diamants. - -Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de dégénéré sans volonté et -presque inconscient dans sa bêtise criminelle, puisque assassin par -reconnaissance, prêta main-forte à la Giriat: César Ladermann n'a même -pas pu supporter le fardeau de son remords! Il s'est suicidé, laissant -«la Nubienne» et Bassot se rejeter l'un à l'autre la responsabilité du -crime. De cette combinaison sanglante, échafaudée entre deux déclassés -de province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont tous deux de -Lyon), de ce coup monté et commis par deux épaves de la basse -prostitution parisienne, imagination macabre d'une vieille garde à la -côte et d'un souteneur las de sa matérielle de dix francs par jour,--de -toute cette lâcheté, de toutes ces hypocrisies et de tous ces -atermoiements, une figure seule se dégage et surgit, effroyable: celle -de Victorine Giriat, l'hommasse et sinistre figure de l'étrangleuse de -femmes, la vieille garde assassine, la Dame de compagnie de la -courtisane moderne. - -La Dame de compagnie, l'amie pauvre, l'amie laide ou vieillie, supportée -et subie, un peu par lassitude, par veulerie aussi et insensiblement -admise dans l'intimité et le luxe de la fille arrivée, l'amie qui a eu -des revers, la vieille chérie qui n'a pas réussi et que, par pitié, par -horreur de la solitude et pour la joie de l'humilier un peu, les Liane -et les Florise finissent par installer chez elles entre la manucure, -l'enfileuse de perles, la courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la -Dame de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance les -fournisseurs, apaise les créanciers et éconduit les fâcheux (c'est elle -aussi qui solde les gages de l'office, vérifie les comptes de la -cuisinière, reçoit l'entremetteuse, dépouille la correspondance, lit à -haute voix le _Courrier de la presse_ et écrit au besoin les lettres -qu'on lui dicte); la Dame de compagnie, mi-femme de chambre et -mi-confidente, que l'on emmène avec soi de cinq à sept au Bois, aux -potinières dans les bars, et le soir dans l'avant-scène, où son teint -blême et ses robes sombres font repoussoir à la beauté de la créature! -On lui donne aussi les manteaux démodés, les corsages défraîchis, les -chapeaux qui ont cessé de plaire, on l'humilie sans le vouloir de -prévenances et de cadeaux, on la plaint jusqu'à l'exaspérer, on la -console jusqu'à s'en faire haïr. C'est sur elle aussi que l'on passe les -mauvaises humeurs, c'est elle qu'on appelle «vieux chameau, ordure et -triple brute» les matins du billet protesté, le soir de la rupture avec -le gigolo et de l'explication pénible avec l'entreteneur. La Dame de -compagnie! c'est à elle aussi que l'on confie les fantaisies coupables -pour les petites amies (les vieilles Chochottes ont toutes les -indulgences), les bons tours que l'on médite de faire à monsieur, les -fugues rêvées avec l'amant de coeur; c'est elle, enfin, que l'on -consulte pour les placements de fonds, les achats de valeurs et de -titres de rente, et, les soirs de repos, entre deux réussites (car -Chochotte sait faire aussi les cartes), c'est à la Dame de compagnie -qu'on fait estimer la valeur de l'écrin et c'est à elle que l'on confie -les beaux projets d'avenir... - -Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de Chochotte consultée, -s'amassent et s'aigrissent jalousies et rancunes. - -Cette amie à tout faire de la femme entretenue, nous la connaissions -déjà: Dumas fils l'a campée de main de maître dans la _Dame aux -camélias_. - -C'est Prudence, la modiste un peu mûre que Marguerite Gautier entretient -discrètement des déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table. -Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l'admet à ses soupers, se -laisse taper des vingt-cinq louis qui maintenant en représenteraient -cinquante, et, les jours de gêne, quand l'amour entré dans la maison -fait baisser la recette, c'est Prudence que la Dame aux camélias envoie -engager les diamants et le cachemire et prier le marchand de chevaux de -lui reprendre l'attelage à moitié prix de la vente. - -C'est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques, affairés et -complaisants, qui meurent toujours de faim en se mettant à table, -amusent les convives par leur appétit dévorant, introduisent l'amant de -coeur dans la place, et parmi la bohème et le désarroi d'une vie -orageuse et précaire, installent la passion, le désordre et la ruine -dans la maison de la bienfaitrice. - -Insouciante et inconsciente aussi, c'est elle qui, après avoir présenté -Armand Duval à Marguerite, l'avertira des sacrifices d'argent de sa -maîtresse et le fera s'endetter pour elle. C'est encore Prudence qui, -par ses indiscrétions, préparera l'atroce scène de rupture du quatrième -acte,--et au cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée, mourante, -se débattant dans l'affreuse gêne des courtisanes malades, c'est -Prudence qui revient à la charge avec son cynique égoïsme de vieille -garde besogneuse, harcèle cette agonie, râcle des fonds tiroir et, dans -cette maison guettée par les huissiers, sur les derniers cinq cents -francs qui restent, en emporte gaiement deux cents... pour ses cadeaux -de fin d'année. - -Prudence, odieuse d'étourderie et d'inconscience, malfaisante sans le -vouloir peut-être, à la manière des rongeurs, taupe de la galanterie -parisienne, qui, aveuglément, dévaste et démolit le joli juchoir des -cocottes où la Dame aux camélias l'a par pitié laissée rentrer et -revenir, ce type de Dumas, c'est la Dame de compagnie de la courtisane -d'il y a cinquante ans. - -Depuis, le temps a marché, le progrès aussi, les fiacres ont fait place -à l'automobile, et auprès du téléphone qu'est-ce que le télégraphe? Les -amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques progrès. - -Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis à la gêne de la Dame -aux camélias mourante, à «la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui -prépare le coup des écrins de sa maîtresse et, au dernier moment, les -complices faiblissant, l'estourbit et l'étrangle. - -La Prudence d'Alexandre Dumas fils est une taupe, Victorine Giriat est -une hyène; il y a entre ces deux femmes toute la différence que la -nature a mise entre un rongeur et un fauve. - -Néanmoins, que ce genre de femelle n'essaie pas, en Cour d'assises, de -se hausser jusqu'au rôle de grande criminelle. Cette héroïne n'en a ni -l'envergure, ni le génie: c'est une criminelle par occasion. J'ai déjà -écrit le mot hyène, je le maintiens. Victorine Giriat est une bête -malfaisante et puante de la basse prostitution. Ce sont les tares et les -misères de sa vie de déclassée qui, de chute en chute, l'on conduit où -elle est. Son crime est fait de rancoeurs, de rancunes, d'envie, et de -combien de lâchetés! C'est la facilité de la chose qui l'a séduite, -c'est la confiance d'Eugénie Fougère qui lui a permis de broyer d'un -coup de dent la main qui la nourrissait. C'est un crime de bar et de -crémerie, conçu dans l'atmosphère épaisse et parmi les relents aigres de -choucroutes et de bières d'une de ces arrière-boutiques obscures, -mi-estaminets, mi-agences d'affaires, où traînent dans la journée tant -d'équivoques veuleries, tant de louches oisivetés. - -Conçu peut-être dans l'escalier d'une maison de rendez-vous, parlé et -mimé ensuite dans l'échoppe d'une marchande à la toilette, et convenu -sûrement à la terrasse de quelque café de souteneurs, il pue, ce crime, -le chloroforme éventé, les dessous douteux de fille gênée, le maryland -du traiteur de blanches, le faguenas de la brocante et le musc du -parfumeur. - -Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement de Montmartre. Il pue -le _Hanneton_ et la _Souris_, il appelle et commande la rafle. Rafle -inutile, puisque, en dépit des perles évanouies et des Eugénie Fougère -trouvées ligottées et étranglées parmi les dentelles et les batistes de -leur lit, les Florise et les Liane auront toujours besoin d'entretenir -et d'humilier auprès d'elles une «Nubienne» de Montmartre, de Lyon ou de -Lesbos, et que ces fragiles créatures de luxe et de luxure, par horreur -de la solitude, auront toujours, installées dans le boudoir et dans -l'alcôve, des modernes Prudence... Imprudence éternelle! - - - - -LE MÉTIER DE FEMME - - -Nous traversons une époque terrible aux femmes: galantes ou honnêtes, -l'amour se résume pour elles par un coup de rasoir sur l'artère carotide -ou deux balles de revolver dans la tempe. De Paris à Constantine, que -l'adorée s'appelle Marion Lescot ou Juliette, c'est toute sanglante, la -chair trouée et le front couronné des violettes de la mort qu'elle nous -apparaît sur sa couche funèbre. - -Rue Caumartin, le comte Linska de Castillon dévalise ses écrins et son -portefeuille; à la villa Sidi-Merbouk le jeune et trop lettré Henri -Chambige lui vole sa réputation d'honnête femme et, violée ou non, la -tue une seconde fois dans la mémoire de ses enfants en la déshonorant -dans la tombe. - -C'est vraiment un triste métier que d'être jolie femme aujourd'hui. Dans -le promenoir de l'Eden comme au foyer familial l'amant assassin est là -qui vous guette, chaste et touchante Mme Grille, comme il vous épie, -vénale et peu intéressante Marie Aguétant. Après l'assassin -rastaquouère, l'assassin littéraire; à côté du don Juan de bas-fonds, -sinistre gibier de potence échappé d'un tableau de Goya, vrai César de -Bazan de la prostitution parisienne et espagnole, qui se campe avec des -airs de grand seigneur devant le président des assises et traite dame -Thémis de ma... en l'accusant de lui avoir prêté son cabinet -d'instruction pour boudoir, le jeune et mélancolique Henri -Chambige,--as-tu fini, Werther?--belle âme incomprise et un peu cabotine -aussi, si préoccupée de s'écouter vivre qu'elle a voulu s'entendre -mourir, grand râleur de soupirs et plus maladroit râleur d'agonie, -analyste jusque dans son désespoir, dont il fera un livre--n'est-ce pas, -René Vinci?--trouveur d'ailleurs de deux titres exquis, la _Dispersion -infinitésimale du coeur_ et _l'Ame intransmissible_, et de quelques -tours de phrases désillusionnées que ne désavouerait pas M. Paul -Bourget, qui l'a connu et peut-être encouragé, d'ailleurs. - -Jugez plutôt: «Je me pris à aimer les enfants immédiatement, signe des -illusions amassées dans l'âme, comme dit Céard. - -«Plus encore que les femmes, j'aimais le mensonge. - -«Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l'adorons sous le -nom d'idéal.» - -Délicieuses et mélancholieuses tristesses d'une âme plus délicieuse -encore, mais qui expliquent mal le guet-apens de Sidi-Merbouck; car, -pour nous, Mme Grille a été assassinée par un inconscient et un fou, si -l'on veut, mais bel et bien assassinée,--malgré le suggestif et -malheureusement trop connu sonnet de la mort des amants de Baudelaire: - - Nous avons des lits pleins d'odeurs légères... - -que la chronique n'a pas manqué d'évoquer et d'effeuiller sur ce -survivant et trop bien portant Roméo puisqu'il est aujourd'hui de mode -de citer Baudelaire quand même et partout. - -Oui, c'est un dur métier que d'être belle femme, peut s'écrier -aujourd'hui le troupeau saignant des assassinées. Chastes, on les -déshonore et on les tue; prostituées, on les dévalise et on ne les tue -pas moins. - -Il n'y a pas jusqu'à la pauvre Georgette Duvernet, bête comme une oie et -jolie comme un coeur, qui n'ait son bout de rôle à dire dans ces banales -tragédies: un des maréchaux de la chronique a eu beau trouver dans les -dix balles échangées rue de Prony un joyeux sujet de vaudeville. J'y ai -trouvé bien plutôt un veau de cabinet particulier et deux des plus -comiques gentilshommes de restaurant de nuit qu'ait jamais produits la -gomme des ateliers greffée sur la crème de la coulisse. On les nommait, -le peintre Van Beers et le boursier Hakelberger. Hakelberger ou le -télégraphiste perverti, un bon petit coulissier affolé de grande vie et -de haute noce, un de ces mille et un innocents de la vie parisienne, que -le boulevard happa, grisa, agrippa et grugea entre un écho du baron de -Vaux et un potin de Tortoni, jobard de vanité, proie facile offerte à -toutes les exploitations, y compris celles des filles et de leurs jolis -petits amis; pas seul de son espèce, d'ailleurs, jobard capable de -subventionner un grand journal et de le tuer sous lui pour le secret -orgueil de connaître l'amour... coûteux d'une femme du monde; -Hakelberger, l'homme de la fête au Vésinet célébrée dans tous les échos -d'une certaine presse à certain prix, le plus roulé et le plus bafoué -des amphytrions à sa table même; Hakelberger, le jeune premier assez -naïf pour croire que les cent louis mensuels de l'entreteneur sérieux -d'une femme donnent sur cette femme les droits du mari! Tirons -l'échelle. - -Après le peintre Van Beers, toutefois! Ah! celui-là! son nom suffit. Van -Beers, l'usurier de la peinture au coldcream, à la veloutine et à la -fleur de riz; Van Beers, contrefacteur de lui-même, l'homme à l'atelier -tendu de soie tendre et de pâles dentelles, au vitrail d'antichambre -orné de fleurs artificielles, aux panoplies faites de robes et de -chapeaux de femmes, que l'ami Jean Worth lui façonnait et lui -fournissait; Van Beers, plus Madeleine Lemaire que Mme Madeleine Lemaire -elle-même, plus Ganderax que la _Revue de Paris_ et plus Henri Meilhac -que Ludovic Halévy! le peintre papillotant, chatoyant, à crier: «A la -garde!», des Arlequines poncées et des reîtres vernis! verni lui-même du -crâne à la semelle, de la barbiche à la Van Dyck à la moustache à la Van -Beers, fanfreluché, cambré, lustré, calamistré, poudrerisé, vanbeerisé, -exquis. Ouf! - -Puis, entre ces deux entêtés de la gomme de la plaine Monceau, cette oie -blanche et grasse et truffée de sottise qu'était Georgette Duvernet, -ex-jolie modiste que Cythère galante dut au plus blond des Henry. M. -Houssaye me permettra l'indiscrétion: cela se passait dans les temps -très anciens où Georgette Duvernet avait comme un semblant d'esprit,--ou -tout au moins le hasard en avait pour elle en mettant un garçon de -talent dans son lit.--Après les artistes, la comédie. - -Si belle et si jolie que fut la pseudo-assassinée de la rue de Prony, je -trouve qu'elle eût fortement le droit de clamer haut et de se plaindre. -Comment! voilà une jolie fille qui, pareille en cela à beaucoup d'autres -demoiselles, donne à dormir et à aimer moyennant tant de louis la nuit; -(marchande de sourires, elle vend au comptant et ne fait pas crédit). M. -Hakelberger a la fantaisie d'être le Némorin de cette jeune bergère: -rien de mieux; cela se traite au mois, à la semaine et au jour, bureau -de location rue de Prony--location coûteuse qui fait honneur au riche -locataire et pose bien son homme. Du jour où l'appartement lui aurait -cessé de plaire, il est probable que M. Hakelberger fût allé chercher -ailleurs un autre nid. Le hasard veut qu'il lui arrive le contraire. -Gêné ou mis à sec par cette location coûteuse, il n'en peut plus payer -le prix; Mlle Duvernet, propriétaire de son petit appartement, résilie -immédiatement le bail avec le besogneux locataire: pas d'argent, pas de -Suisses, sans cédille, et à un autre, le petit locatis. Qui entre -immédiatement en possession et en jouissance? Le peintre Van Beers, qui -avait été précédemment, lui aussi, locataire, regrettait toujours -l'agréable logis, capitonné, commode, étroit, sans courant d'air, un -véritable nid! Il revient, il paie même un terme d'avance, le peintre -Van Beers, et, à peine installé, au moment où, après avoir visité, le -bougeoir à la main, tous les coins et recoins du cher et charmant logis, -il va se mettre et à l'aise et au lit, voilà notre coulissier qui, -larron d'une clef, s'introduit nuitamment dans notre sanctuaire, injurie -le nouvel occupant, mène et fait tapage, menaces, insultes graves, etc., -bref, de mâle rage veut détériorer le logement et pif! paf! décharge en -l'air les six coups de son revolver à travers tentures et glaces. - -Elle est un peu forte, entre nous, cette petite charge ou décharge. -Pendant ce temps-là, que pensez-vous que fait le peintre gentilhomme -hollandais Van Dyck, non, pardonnez, Van Beers? Arraché de son lit, -troublé dans son sommeil, sommé de déguerpir et de vider la place, il -s'habille, le peintre Van Beers, il enfile son caleçon, ses chaussettes -de soie, son pantalon collant, ses escarpins vernis, tend ses bretelles -de moire sur le plastron cartonné de sa chemise, ajuste sa cravate, -passe avec componction son gilet, son habit, puis arrive dans le -couloir; pour ne pas demeurer en reste sans doute et ne rien devoir à -son trouble-nuit, il décharge à son tour son revolver de poche dont une -balle roussit la barbe d'Hakelberger et dont une autre lui troue -l'habit. - - Un pistolet de paille et un fusil de bois! - -Et l'on s'étonna, on osa pousser des oh! et des ah! devant la cruauté de -cette féroce Georgette qui, prise d'une terreur folle, accusa son ancien -locataire et le chargea et le rechargea, et, toute transie de peur, -supplia le commissaire de ne point le relâcher: «Oh! gardez-le, -monsieur, il reviendrait; monsieur, surtout, gardez-le bien!» - -Mais cette pauvre fille était dans son rôle... J'aimerais assez voir -ceux qui s'indignèrent contre Mlle Duvernet réveillés à minuit par des -coups de pistolet tirés à bout portant à travers leur alcôve. Mlle -Duvernet était une commerçante: quelle serait la sécurité des clients si -les fonds de commerce restaient exposés à de semblables attaques? c'est -à la réputation de sa maison que M. Hakelberger porte atteinte. -Voyez-vous Mlle Duvernet forcée d'écrire sur la porte de son troisième -de la rue de Prony: _Lasciate ogni speranza, vos qui intrate ichi!_ -Pourquoi pas _Ricordi me_ tout de suite? Autant, alors, se faire -immédiatement honnête femme et avec cela que cela leur réussit, aux -femmes honnêtes. A Constantine on leur brûle la cervelle tandis qu'à -Paris on les rate. - -On les rate! comme c'est encore flatteur, d'avoir été ainsi ratée par -deux clients une même nuit; c'est une déconsidération complète. Aussi -eûtes-vous bien raison, mademoiselle; n'en démordez pas, quoi qu'on -dise, et ne lâchez jamais les mauvais clients qui se permettent de -troubler votre travail nocturne. Portez-vous toujours hardiment partie -civile, et en avant psitt, psitt, harche! Mesdemoiselles. - -Ah! c'est un dur métier que d'être belle femme, honnête ou non, dans ce -pays étrange! - - Que Dieu prenne en pitié les pauvres courtisanes, - Et Georgette Van Beers et la rue de Prony! - - - - -LA TERREUR A LONDRES - - -Etait-ce un sadique, un aberré passionnel ou un professionnel du -meurtre, un vulgaire va-nu-pieds des bas quartiers de Londres opérant à -raison de vingt sterlings, cinq cents francs, l'utérus pour le compte -d'un Américain excentrique, macabre collectionneur de pièces anatomiques -d'un nouveau genre qui faisaient de son sicaire comme l'anonyme Don Juan -de la prostitution et de l'assassinat? Toujours est-il que le sinistre -éventreur de Whitechapel, habile à combiner ses coups, échappa aux -poursuites de la police anglaise. Un jour, l'horrible découverte d'un -corps de femme assassinée et mutilée, trouvée près de la Tamise, entre -le Parlement et l'endroit appelé _Embankment_, porta à sept le nombre -des victimes du nocturne assassin de prostituées! «_A douze, je -m'arrêterai_», avait écrit je ne sais quel sinistre mauvais plaisant sur -la muraille de l'endroit même où avait été trouvé le cadavre d'Annie -Chapmann, la quatrième égorgée!... Sept. Encore cinq et le chiffre -serait atteint; et ce chiffre plus de doute que l'assassin ne -l'atteigne. - -Le plus terrible de l'histoire est que depuis près d'un siècle -l'apparition du même criminel, on dirait, devient périodique en -Angleterre. Fantastique et invisible comme un personnage d'Edgar Poë, le -terrifiant exécuteur des filles est pis qu'inconnu, insoupçonné: la -police de Londres n'a aucune donnée sur lui, après quelques soupçons -égarés sur le personnage quasi légendaire du _Tablier de cuir_, un vieux -ouvrier forgeron, elle en est aujourd'hui à émettre l'idée que -l'éventreur pourrait bien être un homme comme il faut, un gentleman! - -Gentleman, certes, puisqu'il ne prend même pas aux misérables créatures -les quelques bijoux faux et la menue monnaie qu'un hasard peut mettre -sur elles, les pitoyables prostituées; gentleman, puisque le meurtre -n'est même pas accompagné de viol et s'accomplit au contraire avec une -exactitude et une précision admirables: la fille est attirée dans un -cul-de-sac, au fond d'une cour ou d'une ruelle, l'artère carotide est -tranchée, l'assassinée renversée, retroussée et l'ablation de l'utérus -est faite et voilà notre homme parti... à la recherche d'un autre organe -féminin. C'est d'une simplicité effrayante et sinistre: cette fille a le -bas-ventre ouvert et les entrailles nouées autour du cou; à celle-là le -ventre est intact, l'assassin n'a pas eu le temps de procéder à son -opération ordinaire; il court ailleurs, car trois quarts d'heure après, -à dix minutes de marche de là, un constable faisant sa ronde se heurte à -un nouveau cadavre. L'artère carotide est naturellement tranchée, les -intestins, coulant le long de l'abdomen ouvert, sont rejetés sur la -poitrine; cette fois la victime a de plus le nez coupé et une oreille -abattue, qu'on retrouve sur son épaule. C'est toujours l'aventure de -Jack l'Eventreur où il fallut tant de ces découvertes pour que l'on -commençât à examiner et à étudier la lettre, écrite à l'encre rouge -adressée à la _Central News Agency_, le jour même du résultat de -l'enquête, et qu'on avait d'abord prise pour une mystification. - - «A ma première besogne je couperai les oreilles de la dame et les - enverrai à la police pour rigoler un peu. N'en feriez-vous pas autant? - - «Gardez cette lettre, jusqu'à ce que je travaille encore un peu, alors - donnez-là. Mon couteau est si bon et si bien effilé! - - «La première occasion, je ne la manquerai pas. Bonne chance. - - «Votre dévoué, - - «JACK L'EVENTREUR.» - - «_P. S._--Ne vous formalisez pas si je ne vous donne que mon nom - d'affaire (_sic_), pour que la note lugubrement gaie de _fun_ - britannique ne manque pas dans cet ignoble cauchemar.» - -Or, cette fois, l'assassinée de Mitre Square n'avait plus d'oreilles; en -revanche, il est vrai que l'opération de l'utérus n'avait pu être -achevée, Jack l'Eventreur s'était arrêté trop longtemps aux bagatelles -de la porte; au bruit des pas du policeman il avait dû abandonner sa -besogne. Deux fois déjà, un homme convenablement vêtu fut remarqué. - -La première fois, lors de l'assassinat d'Annie Chapmann, accompli dans -l'aube d'une claire matinée de septembre, dans une des cours les plus -populeuses de Whitechapel: devant le cadavre mutilé et tout chaud étendu -à sa porte, une voisine se rappela avoir remarqué, quelques minutes -avant, un homme convenablement vêtu, quittant tranquillement la cour par -l'allée de sortie avec un petit paquet, sous le bras: l'utérus d'Annie -Chapmann enveloppé dans un journal! - -Lors de la découverte du corps d'Annie Talran, trouvée étendue, entre -une et deux heures du matin, les jupes retroussées, mais le ventre -intact, dans une des ruelles du même quartier, contre la porte d'un -misérable club de juifs socialistes, des voisins reconnurent la femme -pour l'avoir vue vers minuit marchant en compagnie d'un monsieur bien -mis, portant un paquet de journaux sous le bras. - -Ce paquet de journaux est assez exploité! Le gentleman au paquet de -journaux, voilà le signalement du nocturne éventreur! - -Et les misérables victimes, quel est leur signalement? O misère de la -prostitution, et de la prostitution de Londres, la plus sinistre des -prostitutions! entre trente et quarante ans, lamentablement vêtues avec -des bottes d'homme aux pieds, et exerçant toutes la même horrible -profession: Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary Ann Nicholls, Annie -Chapmann, filles de mauvaise vie de la plus abjecte catégorie, -malheureuses créatures en loques, comme il en pullule dans les quartiers -de Londres, réduites par leur misère et leur laideur à exercer leur -métier dans la nuit et les recoins obscurs. C'est au fond des cours, à -l'angle des ruelles, sous des soubassements de maisons en construction, -au bord de la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu'on retrouve -éventrée et palpitante leur pitoyable chair à plaisir, de chair à luxure -au rabais pour matelots devenue chair à torture pour dilettante de -l'assassinat. - -Car c'est à elles, à elles seules qu'il en veut, l'effrayant et -périodique anonyme de Whitechapel. - -«Mon affaire est de suriner les p..., est-il écrit à l'encre rouge dans -la fameuse lettre de Jack, et je ne cesserai de les éventrer que lorsque -je serai bouclé!» - -«Aussi la terreur s'est-elle accrue dans tous les quartiers de la -capitale, nous écrivait naguère Hector France, le si curieux auteur des -_Nuits de Londres_, elle est surtout visible à Whitechapel. Les grandes -artères, il est vrai, n'ont rien perdu de leur aspect ordinaire, -bruyant, affairé, tumultueux, mais la nuit, les rues et les ruelles -avoisinantes sont désertes. Chacun se barricade chez soi dans la crainte -du mystérieux éventreur. Cette panique est quelque peu risible, mais -l'aspect est lamentable des infortunées créatures qui, de onze heures du -soir à une heure du matin, comptent sur le passant attardé et alcoolisé -pour gagner le déjeuner du lendemain ou payer leur triste gîte. N'osant -s'isoler ni s'aventurer dans les passages sombres pour leur chasse -nocturne, elles se groupent en tas pressés, au coin des carrefours -vides, des allées désertes, sous l'arche d'une voûte, contre la grille -d'un temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées, frissonnantes de -faim et de froid sous le vent de la nuit et la pluie d'automne, elles se -communiquent à voix basse leur commune détresse et leur indicible -terreur.» - -Oh! ce lamentable et boueux troupeau de Cythère grelottant, les dents -serrées, dans l'humide et le noir des rues de Whitechapel, cette morne -armée des prostituées attendant, résignées, ou la mort par la faim ou la -mort par le couteau! ces angoisses de femmes qui se savent guettées, -attendues, épiées, par Jack l'Eventreur, quelle horrible vision! et des -gens osent encore vous soutenir que le vice ne porte pas avec lui son -châtiment! - -Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du sinistre rôdeur -nocturne de Whitechapel? à quelles tortures morales, à quelles hantises -effroyables de crime et de remords ne doit-il pas être en proie pour en -être arrivé à cette sauvagerie carnassière, à cette atroce soif du sang! -Car, pour moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges de Londres dans -l'espoir d'éventrer et de mutiler une misérable et loqueteuse créature, -est un vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux, un de ces -aberrés passionnels, énigme de la médecine moderne et effroi des -moralistes, dont, triste vérité à dire à nos voisins d'Outre-Manche, -l'Angleterre a le malheureux apanage. - -La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier des races -anglo-saxonnes, n'est un mystère pour personne: il court sous le manteau -de la cheminée des clubs de Londres et des grands cercles parisiens -certaines histoires et anecdotes princières et ducales auxquelles il ne -manque juste dans cet ordre d'idées que le piment rouge de la goutte de -sang. Quand M. de Goncourt, dans son roman de la _Fausta_, a voulu -esquisser le portrait d'un sadique, d'un homme aux amours... aux -appétits déréglés, maladifs, il a fait son sadique Anglais et a tracé la -silhouette de l'honorable George Selwyn, du fameux honorable George -Selwyn, dans lequel les gens bien intentionnés voulurent reconnaître un -des premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes. - -J'ai raconté jadis certaine villégiature anglaise entre un groom et une -guenon qui illuminait d'une singulière clarté ces moeurs et ces appétits -extraordinaires, chose très ordinaire chez nos pudiques voisins -d'Albion: l'horrible dans toute cette mystérieuse affaire de -Whitechapel, c'est qu'elle est justement très anglaise par son horrible -même. - -Nous avons eu, certes, en France, et Dumolard, l'assassin des bonnes, et -Papavoine, l'égorgeur d'enfants. Mais Dumolard n'était en somme qu'un -bandit vulgaire, doublé d'un plus vulgaire assassin; son but était le -gain, le vol; il s'adressait à la fille en condition, à la domestique, -parce qu'il pouvait mieux exploiter sa crédulité et mener à bien sa -sanglante et commerciale affaire. Papavoine, lui, rentrait dans la -famille de l'éventreur de Londres; l'enfance attirait, tentait, égarait, -armait ses mains meurtrières; l'anonyme égorgeur de Whitechapel a comme -la haine de la femme, de la femme galante, de la fille et de son sexe, -horrible gagne-pain dont il dépouille le cadavre; voleur de ventres et -de sensations charnelles, qu'il emporte pêle-mêle saignants dans un -morceau de journal, où il essuie la rouge humidité de ses mains. -L'obscurantisme du moyen âge a eu son Papavoine, Gilles de Rais, que le -clergé envoya au bûcher; j'y cherche en vain le Jack l'Eventreur de nos -chastes voisins. Caligula, Néron, Tibère, Héliogabale sont des affolés, -des enivrés de puissance, des efféminés glissés du faste à la cruauté. - - Cruels, ils ont la fantaisie - Du meurtre et de l'écrasement, - La puissance et la frénésie - Dont le crime est l'apaisement. - -Quant au loup-garou de Whitechapel, le haineux et l'enragé étripeur de -gouges, je ne sais pourquoi je me figure que son pays de maniaque et -d'aberré est Sodome. - - - - -PÈRES HONORAIRES - - -Ne pas confondre honoraires avec honorables. - -L'état de père honoraire est une situation lucrative et très enviée dans -notre avide société moderne. Les moeurs faciles, la galanterie et les -rigueurs du Code, avec lequel il est des accommodements, en ont fait une -carrière ouverte à toutes les consciences déveloutées de notre pratique -fin de siècle; c'est le dernier refuge, le salut et le port de tous les -_strugglers for life_ (et non pas _struggle for lifer_, ce qui est un -contresens), éreintés et quelque peu tombés, les genoux meurtris, au -revers des fossés de la route; c'est une profession comme une autre, qui -ne demande qu'un peu de complaisance, un fort bon estomac et les restes -d'un beau nom! - -Taré, avarié peu ou prou, la chose importe peu: si la résonnance en est -belle et s'il tintinnabule élégamment et souple, majestueux ou fier sur -la particule obligatoire, les vieilles filles galantes et leurs petits -dauphins n'auront jamais assez de titres de rentes au soleil pour payer -à échéance fixe le vieux comte romain ou le mûr prince valaque qui, -contre espèces sonnaillantes, voudra bien leur ceinturonner les tempes -de son titre, non moins sonnaillant. - -Gentilhomme un peu marin aussi, dans la hiérarchie de l'alcôve le père -honoraire est au souteneur ce que l'enfant de choeur est à l'archiprêtre -dans la hiérarchie de l'autel: Alphonse sert la messe, mais le comte -Thibaudeau donne l'absoute; le comte Thibaudeau relève Manon repentante, -reconnaît l'enfant de Desgrieux, enrichi du douaire du marquis, supprime -un bâtard, refait une femme honnête et très irrégulièrement, moralement -parlant, met en circulation, légalement disant, un régulier et une -régulière de plus. - -Le comte Thibaudeau. Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre? car ils -abondent, les pères honoraires, dans ce Paris dur pour ses gouvernants -et tendre pour ses danseuses: fleurs de coulisses, comme Mme Cardinal et -le naïf pompier cher à l'ami Forain, les pères honoraires s'épanouissent -ducs ou machinistes, à l'ombre des portants côté cour ou jardin, à -l'Eden comme à l'Opéra: dernier et pur espoir des petites mises à mal -par les gros bonnets de la finance, réhabilitation extrême, paradis -d'honnêteté promis à ces laborieuses et folles existences de ballerines -entretenues à la sueur de leur joli corps: placement à cent pour sens -qui leur permettra peut-être un jour, à ces petites chattes, d'appeler -monsieur le comte _celui de m'sieu le baron_. - -Il y a pourtant des exceptions à la règle, ne serait-ce que pour la -confirmer. A preuve Mme Bourgoin qui, bien qu'ancienne danseuse, -n'entendait point du tout donner la particule à monsieur son fils, -Bourgoin comme sa mère, et engagea procès contre les agissements d'un -certain comte Thibaudeau, marchand de plaisir à Lille et père honoraire -à Paris pour les besoins de la circonstance. - -Circonstances on ne peut plus délicates. - -Pour qui n'aurait pas lu les éléments du procès, je les résume en -quelques mots. - -Il y a quelque vingt ans, Mme Irma Bourgoin avait eu d'un galant -inconnu, mais puissant financier, un fils que le père influent, mais -prudent, se gardait bien de reconnaître. Il y a quelque temps encore, -cet enfant de l'amour était simplement clerc dans une étude d'avoué, -quand soudain, gratifié par son père d'un legs de plusieurs millions, il -sentait pousser aussitôt en lui des goûts d'indépendance et celui du -mariage. Bizarre anomalie, mais il est des choses plus mystérieuses -ici-bas. - -Epris d'une jeune fille, de naissance irrégulière comme lui, (_qui se -ressemble s'assemble_), il fit connaître à sa mère l'intention d'épouser -celle qu'il aimait. - -Si Mme Bourgoin jeta les hauts cris, inutile de vous le répéter! Quand -on est le fils illégitime d'une danseuse, et possesseur d'une belle -fortune, ne se doit-on pas à une héritière, bel et bien légitime de -bourgeois cossus et bien posés pour faire enfin souche d'honnêtes gens! -A quoi servirait la fortune acquise par les écarts et les entrechats de -ces dames du ballet, si les fils d'icelles dûment enrichis et dotés, ne -l'employaient à réhabiliter leurs mères! L'avenir, en ce cas, efface le -passé; ce fils, millionnaire, amoureux et dénaturé, lui volait sa -réhabilitation. Mme Irma Bourgoin refusa son autorisation au mariage. - -Ce raisonnement ne toucha pas le jeune homme; il fit part des -difficultés rencontrées au père de la jeune fille, M. P..., négociant en -tissus, à Paris. - -M. P..., qui, lui, n'a pas été danseuse et ne demandait que le bonheur -des jeunes gens, commença lui-même par reconnaître sa fille. Puis on -songea, tant en feuilletant les _Mémoires de Viel-Castel_ que les -adresses du Tout-Paris, que, si on découvrait un père au futur empêché, -père de bonne volonté, ou même d'argent comptant, toute difficulté -serait aplanie. Un père trouvé, son autorisation au point de vue de la -loi détruirait l'effet du refus de la mère, tout s'arrangerait à -miracle. Mme Bourgoin nonobstant. - -Ce parent honoraire, on le trouvait dans le comte Thibaudeau; le comte -Thibaudeau, existence des plus mouvementées, retiré maintenant en -province, mais se rendant sur télégramme, lettre chargée ou -mandat-poste, frais de déplacement à la charge de l'enfant, en tout lieu -de France et de Navarre pour y procéder, contre la forte somme, à la -reconnaissance immédiate des fils naturels en quête de l'affection d'un -père, et d'autorisations d'un père émanant. - -Le temps d'envoyer la dépêche et mon comte Thibaudeau débarquait à -Paris, reconnaissait le fils de dame Bourgoin et donnait séance tenante -son autorisation à l'hyménée du soupirant. - -Evénement qui ne laissait pas de surprendre la dame Irma Bourgoin. Mme -Irma Bourgoin, ne goûtant pas oh! pas du tout, ce père nouveau, en fine -mouche qu'elle est, s'enquérait et de ce père et de ces aboutissants; -apprenait que cet homme honoraire avait son domicile à Lille; qu'ancien -gardien de la paix et même employé des pompes funèbres, il y était -actuellement marchand de plaisirs; ce qui aurait dû l'attendrir, mais ne -la fléchit nullement. Alors, songeant non sans motif que le complaisant -du fils peut devenir celui de la mère, l'ex-danseuse Irma obtint dudit -marchand de plaisirs, ex-pompes funèbres et ex-agent, l'aveu qu'elle et -son fils lui étaient inconnus à Paris avant qu'il eut été mandé par M. -P..., et qu'en reconnaissant comme son fils l'enfant d'elle, Mme -Bourgoin, il avait cru simplement rendre service à deux amoureux pressés -de s'unir. - -Toujours marchand de plaisir et même agent de la paix, protecteur des -bonnes moeurs et de l'amour conjugal, ce cher comte Thibaudeau, dans ses -reconnaiss...ements! - -D'où procès engagé par la dame Bourgoin devant le tribunal incivil de la -Seine et un père honoraire privé de ses émoluments. On a bien supprimé -les pairs de France! - -Nous n'en présentons pas moins au comte Thibaudeau nos sincères et -condoléants compliments. - - La chasse a ses ennuis, l'amour a ses déboires - Et la Paternité perd parfois ses pourboires. - N'est pas père qui veut en ces temps monnayants. - -Je serais d'ailleurs désolé que le comte Thibaudeau et tous ses -semblables, vissent dans cette historiette une attaque directe à leur -personnalité, ou un blâme indirect au corps de sergents de ville, dans -les quelques allusions discrètes et indiscrètes au métier d'agent. - -Les pères honoraires font partie du Tout-Paris actuel où ils ont pris -leur place dans nos feuilletons comme dans nos premières. Ils sont de -tous les mondes et leurs fils font particulièrement partie de celui -qu'il est convenu d'appeler le grand monde, le select et le vrai: celui -où M. Jean Rameau sème des étoiles et des clartés astrales et des fleurs -vespérales, et des lueurs aurorales, et des troubles cérébraux de minuit -à une heure du matin, devant un public de grosses dames oppressées, la -gorge moite et le regard navré, derrière les palpitants éventails. -Longtemps on a cru que les pères honoraires se recrutaient spécialement -dans la noblesse italienne: c'est une erreur, la noblesse française a -donné tout comme l'autre dans les reconnaissances et les émoluments. Ses -prix sont plus élevés, voilà tout. Les comtes Dubarry, maris de la -maîtresse du roi, ne sont pas morts avec Louis XV, mais ne se contentent -pas de quinze louis. Il en est de la noblesse italienne comme de la -rente du même pays: elle n'est pas cotée au taux de nos valeurs. - -Comte très français, le comte de M..., qui reconnaissait il y a trente -ans le fils de la belle Labruyère, la célèbre Labruyère, la -contemporaine un peu aînée des Duverger et des Alice Ozy, demi-mondaine -acclamée de l'Empire, et dont le fils est aujourd'hui comte de M..., -marquis de Nev..., duc de S... et etc. Mais Labruyère y avait mis le -prix. Le comte de M... avait, il est vrai, quatre-vingts ans et plus, le -soir où il signa ce bel acte notarié de la même main frémissante et -nerveuse dont, trente ans auparavant, il avait souffleté Talleyrand en -plein cortège d'obsèques de Louis XVIII. - -Morny lui-même, l'étincelant et fringant duc de Morny, le fils de la -reine Hortense et du comte de Flandre, fut trop heureux de trouver lui -aussi, un père honoraire. Ce fut un palefrenier des écuries du roi de -Hollande, un nommé Demorny qui se trouva là à point pour reconnaître à -sa naissance, le frère adultérin du futur Napoléon III. Le Demorny se -scinda plus tard en deux mots et devint duc et noble par la -toute-puissance de la _loge à Fidèle_ et de sa fidélité à la fortune de -Bonaparte. Les pères honoraires d'ailleurs abondent et tout spécialement -dans le monde impérialiste, où s'agite, quand il est question de -généalogies, la plus décevante salade de naissances et de noms -empruntés. J'ai trop le respect d'un métier, dernière ressource, en -somme, des hommes du meilleur monde, pour laisser tomber du bout de ma -plume, où ils tremblent, tremblent, mais où ils resteront, -rassurez-vous, messieurs, quelques centaines d'autres grands noms. - - - - -CRIMES D'AMOUR - - -L'article _homme_ est en hausse, si l'article _femme_ est offert, donné. -Le cours de la Bourse de la galanterie fait toujours des écarts en -faveur du sexe laid: nous arrivons (frisons donc nos moustaches, -messieurs!), nous arrivons bons premiers au poteau du Succès, et dans le -handicap de l'Amour c'est nous qui sommes favoris et outsiders. - -L'histoire des moeurs d'une époque, nous la retrouvons dans la -correspondance et les mémoires de cette époque, qui nous sont autant de -précieux documents. Aujourd'hui, grâce à la presse quotidienne, nous -avons le fait-divers, le fait-divers dont les quelques lignes ont une -bien autre éloquence que les plus brillantes fantaisies du plus -fantaisiste chroniqueur. Voici quelques faits-divers retrouvés tout à -notre honneur messieurs. - -Aux étrangers d'abord; à tout seigneur tout honneur. - -C'est de l'Autriche que nous vint la nouvelle. - -Deux grandes dames de la haute société austro-hongroise y renouvelèrent, -en 1889, les exploits musqués et poudrés de la duchesse de Polignac et -de la marquise de Nesles,--deux des plus jolies femmes de Vienne: la -comtesse de Schoenborn et la comtesse Irma Kinsky. - -Et à l'épée, comme dans le tableau de Bayard, et non plus au pistolet, -comme dans le célèbre duel des duchesses du dix-huitième siècle. - -La rencontre eut lieu à Ischl, dans un petit bois avoisinant la villa de -l'empereur. C'était un friand spectacle, je veux le croire, dans cette -transparente atmosphère de fin d'été, que ces deux sveltes viennoises, -les chairs fouettées de rose, les seins droits et crêtés, le torse nu, -se cherchant de la pointe de l'épée avec, pour toile de fond, le grand -parc d'Ischl et ses ombrages dormants. - -Un Bayard, je l'ai déjà écrit. - -A la seconde reprise, la comtesse Schoenborn fut légèrement blessée au -sein droit et la comtesse Kinsky à l'avant-bras droit. - -Motif de la rencontre: la moustache d'or mousseux d'un bel officier de -la garde impériale. - -Retroussons donc la nôtre, messieurs, et un hip, hip, hurrah! pour la -vie viennoise. - -Je sais bien que la vie parisienne avait eu, le précédent automne, son -duel de femmes, dans la rencontre au bois de Meudon des demoiselles -Juliette Kessler et Anna Debry; mais si charmantes que fussent les -combattantes du 10 octobre 1888, elles ne pouvaient pas, néanmoins, se -réclamer tout à fait du fameux duel poudré de mesdames de Nesles et de -Polignac, lesquelles étaient de chez d'Hozier et non de chez Peters. - -Si entichés que nous soyons aujourd'hui des moeurs du dix-huitième -siècle, nous ne pouvions pas confondre ainsi de gaieté de coeur un écho -du baron de Vaux avec une anecdote de Mme de Créquy; et les belles -Clorindes du bois de Meudon étaient, au su et au vu de la galerie, -beaucoup trop Cythère pour ne pas être un peu Réclame aussi. En mettant -flamberge au vent et en allant jusqu'à se fendre et se pourfendre pour -repêcher du bout de l'épée le coeur d'un amant, Mlles Kessler et Debry -ne pouvaient ignorer qu'une petite rencontre sur le pré ne nuirait pas à -leur prestige de jolies filles et à leur réputation de vaillantes dans -l'Armée de Cythère; ces coups d'estoc et de taille devaient attirer -forcément l'attention de la clientèle. De plus, la vérité nous force à -dire que l'amoureux si chaudement disputé par nos guerrières parisiennes -était quelque peu millionnaire: fils d'un riche banquier du boulevard -Haussmann, il personnifiait pour la blonde et la brune attachées à ses -pas, l'amour, le superflu, et l'argent, le nécessaire. - -C'était plus qu'une affaire de coeur, une question de vie et de mort, -que vidaient à Meudon nos belliqueuses beautés. - -A Ischl, ce fut tout autre chose. - -C'est pour les seuls beaux yeux d'un svelte officier, à taille de guêpe -et aux muscles d'acier, que ferraillaient les blondes escrimeuses de -Vienne! - -A Ischl, à quelques pas même de la retraite où une veuve royale, -l'archiduchesse Stéphanie elle-même essayait de distraire son chagrin et -son deuil en exerçant son réel talent de peintresse à illustrer de sa -main l'ouvrage alors en préparation à la cour impériale sur la vie du -héros de Meyerling: l'archiduc Rodolphe. - -Le duel féminin d'Ischl, le double suicide de Meyerling, et dans les -deux drames d'amour éclatant à sept mois de distance, des coins de -nudité de femme, de frêles chairs blanches et nacrées trouées de rouge -par le revolver ou déchirées sous la pointe acérée de l'épée de combat! - -Charmantes et d'une saveur particulièrement capiteuse et étrange, ces -aventures galantes de la haute vie viennoise, où les fins de soupers -mêlent à la mousse rose et sucrée du champagne la pourpre salée des -gouttes de sang! Toutes sanglantes qu'elles soient, les coupes n'en sont -pas moins gaiement vidées à notre honneur; retroussons donc encore une -fois nos moustaches et poitrinons, messieurs! - -Et d'un pour l'Autriche. - -A la France maintenant. - -Le fait-divers y est tout, aussi passionné, mais il pèche par -l'élégance; il est de trottoir et non de cour, mais tout aussi tragique. - -Chez nous, c'est une simple pierreuse de banlieue parisienne -généralement qui, mordue d'une rouge fantaisie pour un ouvrier -mécanicien et repoussée avec perte, renouvelle de dépit le romanesque -exploit d'Antony et donne tranquillement du surin dans les côtes de -l'homme qui lui résistait. - -«Il me résistait, je l'ai assassiné. - -«Il se f... de ma fiole: pour _lorsse_ j'ai tapé.» - -Du Dumas père adapté à l'esthétique du Théâtre Libre ou au goût des -lecteurs du _Gil Blas_ d'antan, sauce Méténier. - -Voici d'ailleurs le fait-divers-type dans sa concluante simplicité: - - «Au mois d'août dernier, un ouvrier mécanicien du nom de Queroz, - passant avenue de Saint-Ouen, était accosté par une jeune femme et - frappé par elle, à la poitrine, de deux coups de couteau. - - «A la suite des investigations faites par le service de la Sûreté, la - coupable a été découverte hier et mise en état d'arrestation. - - «C'est une fille publique nommée Pauline Dombret. Elle a déclaré que - depuis longtemps elle était amoureuse folle de Queroz. Comme celui-ci - la repoussait brutalement lorsqu'elle lui faisait des propositions, - elle avait mieux aimé qu'il mourût plutôt que de le voir donner à une - autre son affection. - - «Pauline Dombret a été écrouée au Dépôt.» - -Madame Putiphar assassin! - -Si la chose est flatteuse pour notre sexe, elle ne contient pas moins un -symptôme alarmant pour la sauvegarde publique. - -Abandonnées par nous, ces dames pour se venger avaient le vitriol et le -revolver au choix. Nous n'avons pas ici à établir la statistique des -innombrables attentats perpétrés sur les visages mâles depuis le trop -brillant début de Marie Bière: les scandaleux acquittements des jurys -nous ont depuis longtemps convaincu de l'immoralité de la vieille fable -de Lafontaine. - - Le droit du faible est toujours le meilleur. - -Un bon averti en vaut deux. - -Nous savions naguère à quoi nous en tenir. Nous n'apporterons plus, nous -étions-nous dit, que la plus grande prudence dans de courtes et -sensationnelles relations; mais voilà qu'on nous force aujourd'hui dans -nos dernières réserves, et qu'à la moindre velléité de refus on nous -occit comme des lapins! - -C'est d'une injustice et d'une immoralité criante, et les demoiselles -Dombret me paraissent avoir, égarées qu'elles étaient par la passion, -complètement oublié que la constitution physique du mâle n'est pas du -tout celle de la femelle. - -La femelle, elle, que la demande lui agrée ou non, peut toujours y -accéder et sans grand effort d'imagination. - - Allons, Babet, un peu de complaisance, - Un lait de poule et mon bonnet de nuit! - -La passivité même de son rôle au déduit lui rend faciles les pires -corvées d'amour; témoin le joli mot de Sophie Arnoult: «Ça me coûte si -peu et ça leur fait tant de plaisir!» - -La femme en pareil cas est un peu l'hôtel garni de l'Amour; le visiteur, -quel qu'il soit, peut toujours entrer dans les chambres inoccupées. - -Mais il n'en est pas de même de nous. Allez donc demander à un homme non -amoureux de vous prouver qu'il ne vous hait pas: pas mèche! - -Pas de mensonge possible en ce cas où, pareil alors à Mlle de Maupin -auprès de l'entreprenante Rosette, l'homme aimé, penaud et confus, -baisse la tête et ne sait, le pauvre sot, de quel bois faire flèche. - -Hercule lui-même devient impuissant sans désir. Le Désir, voilà le grand -levier des preuves convaincantes, et en bonne conscience, le moyen d'en -vouloir à un malheureux impertinent malgré lui? La nature est seule -coupable, cette mère nature, un peu marâtre aussi, dont la sagesse -paysanne de mon pays a résumé l'injuste cruauté dans ce joli proverbe -villageois: - - La poule dit: «Je fais quand je veux.» - Le coq dit: «Je fais quand je peux.» - -A Cythère, comme partout, à l'impossible nul n'est tenu. - - - - -MAURICETTE - -(_Croquis de Cour d'Assises_) - - -Il est, de par le monde, un Bordeaux plus beau que nature, le Bordeaux -des grisettes en madras couleur de flamme et d'or, le Bordeaux des -grands crus de Médoc et de haut Sauternes, des cuisines canailles et -relevées, embaumant l'ail et la corruption chère aux palais blasés du -Midi, le Bordeaux des royans, des cèpes et des écrevisses que les frères -de Goncourt ont découvert dans leurs _Pages retrouvées_. - -Vieux Bordeaux charmant, contourné, tarabiscoté de rocaille, construit -par M. de Tourny, intendant de Guyenne et où M. de Tourny, qui est mort -il y a cent ans de cela, revient rôder la nuit en habit de velours; -vieux Bordeaux aux ruelles tortueuses, tour à tour ensoleillées et -sombres, où la femme rencontrée vous sourit de l'oeil et de la dent, -deux clartés dans le sourire; rues de peintre où, pour peu que la -chaussée monte et que des grisettes s'y étagent, piquant le gris des -murailles de la tache rouge ou jaune de leur madras, vous croyez voir la -lumière jongler avec des oranges et des pommes d'amour. - -Le Bordeaux dont les maîtres aquafortistes d'Auteuil nous ont donné la -merveilleuse gravure que voici: - -«Les moines pendus sur deux rangées que je vis hier au marché, leurs -robes noires et brunes agitées par le vent... dès que le coq a chanté ce -matin... se sont métamorphosés en de grands parapluies à chevalet. -Maintenant, ils garent les marchandes du soleil. Et du vert, du blanc, -du rouge, du rose; et sur ce tapage de toutes les couleurs, des pans -d'ombre rousse tombés des parapluies couleur tabac. Et les passages -menant au marché, abrités de vieilles toiles à carreaux ou à pois bleus; -et là-dessous, un air tiède et comme soyeux, une ombre transparente et -dorée, un rayonnement tamisé où se silhouettent mollement hommes et -femmes; et par tous ces couloirs, un frétillement de servantes, la nuque -lumineuse; et ici et là, une filtrée de soleil cinglant une pointe de -madras, une jupe, une loque, un ventre de saumon, un pétale de fleur, de -la mèche d'un fouet de feu; et par échappées, des toits de tuiles -noircies par les années; et le clocher, à la pierraille brodée, de -Saint-Dominique, qui met à l'horizon le mensonge de l'Espagne; et des -brises à la fraise et des rires plus rouges que les fraises, et des yeux -de velours derrière des bottes de roses!» - -Joli décor où placer, dans le premier drame qu'un des mille et trois -membres du Syndicat tirèrent de l'affaire Prado, la première rencontre -du señor comte Linska de Castillon et de Mauricette Couronneau, la jolie -dentellière bordelaise,--cadre pittoresque où dérouler l'idylle à la -fois naïve et cynique de leurs amours, piquée là dans ce sinistre et -banal assassinat de la rue Caumartin comme un pimpant oeillet rouge dans -la défroque ignoble d'une prostituée. - -Mais laissons la parole aux Goncourt: la littérature a parfois des -intuitions, sinon des divinations singulières. - ---«Mais n'ai-je point eu la Vision de la belle Hérodiade dans cette -reine des tripes debout devant un pilier de la halle, poursuivent les -auteurs de _Germinie Lacerteux_. Elle avait un bien beau madras jaune -tendre à fleurs roses. Un col à grandes dents serrait son col dru dans -sa cangue de neige. Un caraco de soie promettait, soulevé, une vierge -robuste. Droite comme une statue, les bras croisés, elle mâchonnait -entre ses lèvres un demi-sourire, ainsi qu'une rose de chair. Des -festons de mou l'auréolaient de rouge et tout autour d'elle, les larges -couteaux battaient les billots, les viandes saignaient et des hommes -trapus, tabliers blancs aux épaules, passaient farouches, pliant sous -les quartiers de boeuf. - -«Tranquille et insouciante, elle laissait saigner et ensanglanter tout -autour d'elle. Dans un tonneau, une tête dépouillée, toute rougeoyante -et l'oeil bleuâtre, la regardait sans qu'elle la vit: une tête faisant -penser à la tête de saint Jean-Baptiste. - -«A chaque tempe, la belle bouchère avait deux féroces accroche-coeur.» - -Mauricette Couronneau, elle, n'a pas d'accroche-coeur à ses tempes, -mais, toute blonde, mignonne et fluette que soit la jolie dentellière, -elle n'en apparaît pas moins sur son banc des accusés, d'où elle charge -avec une voix si douce cet ignoble gredin de Prado, la soeur, enfantine -et d'autant plus terrible, de l'Hérodiade aux tripes entrevue par les -frères d'Auteuil. Ce n'est plus, en effet, une tête dépouillée, toute -rougeoyante et l'oeil bleuâtre, une tête faisant penser vaguement à un -chef de saint Jean-Baptiste, qui surnage dans le sang auprès d'elle: -c'est bien une tête humaine, exsangue, aux yeux révulsés de supplicié, -le cou béant sous la large entaille du couperet, la tête de Prado de -Linska, de l'homme qu'elle a aimé, de l'homme à qui elle s'est donnée, -du père de son enfant, et qu'elle envoie si doucement et si sûrement à -l'échafaud, plus doucement et plus sûrement qu'Eugénie Forestier, la -maîtresse et la fille galante, qui perd son sang-froid et s'emballe et -gâterait tout, et l'accusation et ses dépositions, sans la calme douceur -et le mince et continuel petit jet d'eau glacée des réponses de sa -rivale. - -Y aurait-il donc une justice ici-bas? Ce don Juan de l'assassinat, ce -boucher et ce bourreau de femmes, a été perdu non par son crime, mais -par l'amour même de deux de ses victimes: c'est une terrible haine -féminine, la plus venimeuse et la plus cruelle de toutes, la haine née -de la jalousie et de l'amour, qui a conduit Linska sur le banc des -assises. Cet amour, fait de caresses et de terreur, lui a livré tour à -tour Eugénie Forestier et la blonde Mauricette, et jusqu'à la rencontre -de ces deux maîtresses mises tout à coup en présence, il les a -terrorisées, prises et dominées par la toute-puissance de cet amour. Car -cet homme à femmes est laid, d'une laideur de voyou espagnol, décharnée -et terreuse. Il y a en lui et du bohémien de Goya et du comprachicos; -les comparses ou les complices qui s'agitent dans son ombre: José -Garcia, Roberto Andres et sa maîtresse, Encarnacion Prades, Ybanes -lui-même, teints de cire jaune, yeux de braise étincelants dans des -faces creuses et plissées, cheveux gris hérissés, crânes huileux et -chauves, sont de véritables types échappés au San-Benito de -l'Inquisition,--et c'est, au milieu de ces mines basses de gitanos -brocanteurs de bijoux de filles assassinées et de bohèmes égorgeurs de -femmes, que s'épanouissent tout à coup, comme deux fleurs à la fois -lumineuses et vénéneuses, fleurs de coquetterie et de prostitution, -Eugénie Forestier, la blonde grasse, plantureuse et superbe, à la peau -satinée, chère aux hommes, la fille entretenue à deux mille francs par -mois,--et Mauricette Couronneau, la petite modiste bordelaise, pimpante -et mignonne, toute de grâce et de poésie naïve, cynique et vierge, -Mauricette Couronneau qui se livrera dans l'arrière-boutique de sa mère -au premier gentilhomme qui lui parlera bijoux et mariage, la grisette -dénuée de sens moral qui, enceinte d'un Espagnol, accepte à toute -épreuve un fiancé d'Allemagne, reçoit et porte bagues et bracelets -qu'elle sait pertinemment volés, et, maîtresse d'un assassin, vit et -profite, sans remords, du produit du butin du crime jusqu'au jour où, se -sachant trompée, et mise en présence d'une rivale, peut-être un peu par -terreur aussi, elle cherche un prêtre, un pasteur, un officiant -quelconque pour délier sa conscience et, de gaieté de coeur, envoie -Linska à l'échafaud. - -N'en déplaise à madame votre mère, à cette bonne Mme Couronneau qui -aimait tant son _Fred_, et qu'aiment tant ses gendres, vous êtes une -gueuse, mais une jolie petite gueuse, ma blonde Mauricette. La -Carmencita de Prosper Mérimée est, ne vous en déplaise, à vous, quelque -peu votre soeur et cousine! - -Ah! la crânerie en moins cependant, car tous avez eu peur! Modiste de -Bordeaux, de l'espèce qu'entretient et doit épouser, après fortune -faite, le Jean Barada du _Frère-Yves_, le joli matelot bordelais, moulé -comme un dieu grec et qui fait, grec ou non, monnaie de son joli corps, -vous êtes de celles aussi qu'un Linska de Castillon trouve toujours -prêtes à le suivre dans tous ses châteaux en Espagne, avec escale à -Royan, au cabaret du _Bracelet d'Or_. Alouettes du Midi, on vous prend -au miroir avec ou sans facettes: le contenu du coffret à bijoux suffit, -y aurait-il un peu de boue et même de sang autour. - -Vous quittez lestement le logis maternel et le réintégrez de même. Les -mères de modistes étant un peu les mêmes partout, même à Bordeaux, vous -avez facilement un amant à Madrid et un fiancé de Leipzig, même de -Bucarest; l'amant pour les promenades chez les pâtissiers célèbres de la -ville, les dîners fins, les soirées au Grand Théâtre et les parties -joyeuses à Royan, ce Bougival-sur-Gironde des noceurs de Bordeaux; le -fiancé prussien pour encaisser l'enfant de l'amant et le reste. - -Vous portez même assez gaiement les bijoux des filles assassinées et ne -vous tirez pas mal du commerce des reconnaissances. Maîtresse de chef de -bande, en cas d'alerte vous emportez d'abord la caisse: deux mille -francs d'effets de chez ma tante. C'était paraît-il, pour rembourser les -frais de madame votre mère. Oh! vous avez l'amour de la famille! mais, -comme l'a malheureusement dit Linska, vous ne sautez pas moins -allègrement par dessus le berceau de votre fils pour dénoncer son père à -la justice, et si vous avez mangé la grenouille à Paris, vous avez, -comme on dit, mangé le morceau à Marennes! - -Oh! cette entrevue des deux femmes, des deux maîtresses tour à tour -lâchées et reprises et trompées, au dépôt de la prison! Ces deux blondes -ont vendu ce brun señor, sec et fumé comme un havane. Il y a toujours -une _casserole_ dans une fille, comme le dit si pittoresquement l'argot -des prisons; _casserole_, une délatrice, celle qui fait du bruit, du -scandale, celle qui rapporte, raconte, dénonce et vend. Le poteau ne -maquille jamais son poteau (complice), la fille vend, trompe son amant! -Vous avez tremblé de rage et de jalousie, Mauricette, ma jolie -dentellière au si joli et si charmant petit nom, Mauricette! et vous -avez parlé, ma fine dentellière, et aujourd'hui, haineuse, froidement -obstinée dans votre haine, une haine où grandit une terreur atroce (la -terreur de l'homme qui vous tuera certainement, vous et votre ex-rivale, -s'il sort des assises innocent), vous le chargez et l'accablez -doucement, l'étranglant dans vos protestations d'amour, le noyant si -vous pouviez dans vos larmes! A côté de la tête saignante de -l'assassinée, de la fille égorgée dont tous avez porté les bijoux et les -bagues, une autre tête exsangue et convulsée s'ébauche dans votre -ombre,--fantasque et sinistre dessin à l'Odilon Redon,--dont vous êtes -la jeune et cynique Hérodiade, petite gueuse naïve, Mauricette au nom -captivant et charmant! - - - - -LA NOSTALGIE DE LA BOUE - - -Oui, la nostalgie de la boue, ce sentiment complexe et bien humain qui a -déjà fait couler tant de flots d'encre et divaguer à l'infini poètes et -philosophes, telle qu'elle se manifestera demain, telle qu'elle se -manifeste aujourd'hui, telle qu'elle se manifestait hier, avec la -signature du coup de couteau obligatoire et final! - -Qu'elle soit une lionne pauvre comme dans le _Mariage d'Olympe_, une -cigarière gitane comme dans la _Carmen_ de Mérimée ou une ancienne -danseuse, devenue impératrice, comme dans la _Théodora_ de Sardou, la -nostalgie de la boue, résume surtout le type de la femme éternelle, la -femme «enfant malade et douze fois impure», anathématisée par l'Eglise -et les prophètes, la femelle animale néfaste et fatale aux mâles, dont -elle dissout la force et les moelles, la _Bestia_ des Ecritures, -l'inconsciente et d'autant plus terrible _Ennoia_ de Gustave Flaubert. - - Fourbe, fausse, idolâtre, à tous prostituée, - Elle a traîné partout, de joie exténuée, - Dansé dans chaque ville, à tous les carrefours, - Baisé tous les passants, goûté tous les amours. - Les voleurs ont connu sa grâce charmeresse: - A Sidon, en Syrie, elle était leur maîtresse - Et buvait avec eux le lucre de sa nuit. - Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit, - Dans son lit tiède encor du passant de la veille. - Alors, moi la voyant toujours grasse et merveille, - Je l'ai prise avec moi... - -A quelques mots près, c'est la déposition que le meurtrier Martin Grac, -pendant que son couteau, noir de rouille et de sang, circulait entre les -mains tâtonnantes du jury! - -Un couteau noir de rouille et de sang! est-ce une mystification ou une -pièce du Théâtre Libre? - -Non, un simple fait-divers encore, presque une nouvelle au choix pour -Maupassant, Méténier ou Le Roux,--pas aussi parisienne certes que la -visite du prince de Galles à l'imprimerie de la tour Eiffel, ou que le -chien teint de nuances subjuguées, assorties à celles de ses robes, de -l'esthétique lady Archibald Campbell, mais autrement humaine et -intéressante, car cette aventure-là est de tous les pays et de tous les -temps. - -Sur les marches d'un trône, ce serait de l'histoire: une légende épique -dans les brumes de la tradition; à certain niveau de monde et -d'existence, un drame parisien, un grand scandale mondain. A Toulon, -dans le bas peuple où elle éclata, ce ne fut qu'un fait-divers, pas même -une cause célèbre, une anecdote sanglante et curieuse qu'un chroniqueur -ramasse et nous conte en chemin. - -Acteurs, une ex-fille soumise, un ex-sergent de ville! Des personnages -de l'_Assommoir_ adaptés par le hasard, ce grossier metteur en scène, au -niveau d'art des dolents abonnés de l'ancien Théâtre-Très-Libre des -Menus-Plaisirs. - -D'ailleurs, un seul acte, une seule scène; la psychologie reléguée dans -la coulisse. - -Décor: un carrefour dans un bas quartier de Toulon, l'angle des rues -Lirette et Traverse-Lirette; une maison fait cet angle. Même plantation -que dans le décor de la rue du Rocher, dans _Germinie Lacerteux_; -au-dessus de la porte d'entrée, étroite et donnant sur une allée, un -transparent lumineux fait saillie, sur lequel on lit cette inscription: -«Bureau des moeurs»; de chaque côté de l'entrée, au rez-de-chaussée, -deux buvettes. - -Figuration: gens du port, femmes du peuple assises au _bon de l'air_ sur -le pas de leur porte. Dans les deux buvettes, public un peu bruyant de -matelots, de portefaix et de filles; allées et venues de femmes de tenue -spéciale se rendant ou sortant du _bureau_. - -Une femme, tenue d'ouvrière aisée, traverse la scène et entre -délibérément dans l'allée de la maison. Sur ses pas paraît un homme en -longue blouse bleue de laitier; la casquette sur la tête, il observe la -femme de loin, paraît hésiter, puis, la voyant s'engager dans la maison, -il y pénètre à sa suite. - -Tout à coup, des cris déchirants, des appels «à l'assassin, au -meurtre!»; un bruit de lutte au premier étage de la maison, un carreau -d'une des fenêtres vole en éclats. Au milieu d'un brouhaha -indescriptible, la porte d'une des buvettes s'ouvre et une femme -inondée, toute rouge de sang, vient s'affaisser sur la scène, soutenue -entre les bras de la clientèle de l'établissement. - -Nouveaux cris dans la maison, au même étage: cris, cette fois, de colère -et d'indignation, et le cabaretier, paraissant en scène, déclare que -l'assassin vient d'essayer de se faire justice en se coupant la gorge, -qu'il est le mari, et... rideau. - -Le mari de la victime! Oui, le mari. C'est, en effet, là, seulement, que -le drame commence. - -La victime, la femme lardée de coups de couteau, douze plaies, dont -plusieurs très graves, toutes dans la région de la gorge et du cou: Rose -Boudefroy, ancienne fille soumise, âgée de vingt-six ans, femme Martin -Grac. - -Martin Grac, le meurtrier: ancien agent de police de Toulon même, encore -dans le service des gardiens de la paix il y a trois ans et depuis son -mariage établi laitier rue Berthier, dans le quartier des -Maisons-Neuves, trente-neuf ans. - -Fille et sergent de ville, étrange association et fatale rencontre -échappées à l'oeil, si clairvoyant pourtant, du peintre des bas-fonds, -du vieil Henry Monnier. - -Ce sergent de ville avait fait la connaissance de cette fille, et malgré -la condition de celle-ci, il avait voulu l'épouser. Tirée de la boue, -Rose Boudefroy était rayée des contrôles du service des moeurs, et Grac -quittait la police pour essayer plusieurs métiers. Ancien paysan, né à -Braux (Basses-Alpes), il se souvenait à temps qu'il avait été élevé au -milieu des travaux de la campagne pour acheter quelques chèvres et pour -pouvoir, du produit de leur lait, entretenir Mme Grac, ex-pensionnaire -des maisons à volets clos de son ancien quartier. - -La fameuse maison à volets clos, à laquelle Maupassant et toute l'école -naturaliste ont fait une si belle place en littérature; la _Maison -Tellier_, devenue depuis la _Fille Elisa_ de M. Edmond de Goncourt, le -thème favori des compositions de fin d'année des jeunes élèves de Médan -et d'Auteuil, du dépotoir et du grenier! eh bien, Mme Grac, ex-fille -Boudefroy, en avait la nostalgie. - -Comme Mignon rêvant à la patrie absente, Mme Grac songeait avec -mélancolie aux peignoirs d'oxford rayé bleu, blanc et rose, aux longs -bas noirs bouclés sur le genou d'une jarretière de soie cerise, aux -bezigues de _Madame_, aux amendes de _Monsieur_ et aux gants des clients -généreux, depuis la _thune_ du gros notaire jusqu'aux huit sous du petit -troupier. - -Elle n'y pouvait tenir, Mme Grac. Messaline est de tous les temps: -_Lassata, sed non satiata_; la qualité, pour elle, ne vaut pas la -quantité! - -La débauche porte-t-elle en elle une brûlure que rien ne peut -cicatriser? Mystère physique ou psychologique, aberration ou nécessité -passionnelle. - -Quand la tache est au fond, la mer a beau passer. Toujours est-il que -l'ex-fille Rose Boudefroy avait la nostalgie de cette boue et de ce -métier. - -Comme chez Théodora, courant les bouges de Byzance et cherchant dans -l'ombre les soldats barbares et les portefaix de la Corne d'Or à qui se -prostituer, la louve s'était réveillée en elle. - -Julie, fille d'Auguste, rôdant la nuit à travers le Champ de Mars, en -quête d'une aventure, et affrontée par trois centurions de la garde -impériale, ne répondait-elle pas à cette insultante demande: «Que vas-tu -cherchant à cette heure, prêtresse d'Aphattide?» par l'apostrophe -demeurée justement fameuse: «Je cherche un taureau!» - -La nostalgie de la boue et de la luxure, les prostituées du trône l'ont -subie comme les courtisanes de carrefour. - -Comme Lucy Rochez, la comédienne de M. Henry Bauer, retournant au -cabotin, cette boue de la vie de théâtre, la femme Grac retournait, -elle, à sa clientèle et à la place publique dont elle avait fait son -lit. - -Femme de rue, femme de foyer, femme de temple: Alexandre Dumas aurait-il -donc raison? - -N'y aurait-il ni rachat ni pardon possible, la courtisane serait-elle -éternellement condamnée à la faute, comme le chien de l'Ecriture est -fatalement voué à revenir à son vomissement? - -Vingt jours avant d'être poignardée, la femme Grac, l'ancienne fille -publique, quittait Toulon et le domicile conjugal, se rendant à la -Seyne, selon les uns, à Marseille, selon les autres. - -La seule chose évidente et reconnue est que, revenue depuis trois jours -à Toulon, elle faisait démarches sur démarches auprès de l'inspecteur -des moeurs pour reprendre son premier trafic et pour se faire porter sur -les registres de la prostitution. - -Sachant qu'elle était mariée et connaissant Grac, qui avait appartenu à -la police, l'inspecteur refusait d'adhérer à cette demande; il hasarda -même quelques conseils, essayant de dissuader cette révoltée du mariage -de son étrange résolution. - -Peines perdues. Rose Boudefroy, mordue à la bonne place, tenait -absolument à reprendre son ancienne vie; elle renouvela ses démarches. - -C'est alors que, surveillée et suivie par l'homme qui l'avait tirée du -bourbier et lui avait donné son nom, elle était rejointe par lui sur le -palier de la maison du bureau des moeurs, au moment où l'ex-fille, -redevenue elle-même, frappait à la porte publique du bureau d'enrôlement -d'infamie, et recevait de la main justicière du mari les douze coups de -couteau mérités par l'épouse et la femme! - -Vache abattue par l'assommeur au seuil de l'étable, truie égorgée par le -boucher dans la fange sanglante du bourbier fumant. - - - - -HISTOIRE DE BRIGANDS - - -La curieuse affaire Jeannolle, l'homme aux évasions, dont les -étourdissantes jongleries avec la police et M. Goron lui-même -défrayèrent jadis toutes les conversations parisiennes, m'a remis en -mémoire une des plus piquantes aventures de Cartouche, ce Jeannolle du -dix-huitième siècle. - -Cartouche était chef de bande, d'une véritable bande organisée et -disciplinée de cent-cinquante hommes; ces mauvais garçons, embusqués -dans les bas quartiers de Paris, inspiraient une telle terreur aux -Parisiens, que beaucoup de familles qui n'avaient pas la ressource de -s'aller réfugier à Versailles, étaient en disposition de s'en aller dans -leurs terres, quoiqu'on fût au coeur de l'hiver. - -Le guet de Paris était sur les dents. Or, la maison du chevalier du guet -avait été si bien dévalisée par Cartouche en personne, que ledit -chevalier du guet, chef de la police de nuit, se voyait réduit à manger -son fricot avec du fer et de l'étain. Tous les jours on apprenait -quelque nouvel exploit de Cartouche, et les pauvres personnes dont les -valets n'étaient pas assez nombreux ou aguerris, s'arrangeaient, quand -elles avaient à passer les ponts la nuit, pour ne marcher qu'en caravane -et de concert avec plusieurs autres voitures. - -A cette différence près que la fameuse bande des Habits noirs de -Jeannolle se composait d'un seul bandit, Jeannolle lui-même, opérant en -personne comme Pierre Petit, Cartouche et le joli fanfaron du vice qui -me le remémore, ont plus d'une lointaine et même parfois prochaine -ressemblance. - -Même goût du luxe et du soigné, de la recherche dans la mise et dans -l'extérieur. Les journaux ont donné jadis le menu détail de la -garde-robe de Jeannolle, de ses dix-sept gilets, de ses vingt-trois -paires de bottines et de ses trois chapeaux gris, étourdissante toilette -de ce chef unique de la bande des Habits Noirs où, parmi tant de gilets -et de jaquettes variées, l'habit noir est le seul vêtement essentiel qui -manque. - -Un quotidien affirma que ledit Jeannolle aimait tellement en toutes -choses la grâce et les bonnes manières qu'il s'était procuré la plus -élégante des _pinces-monseigneur_. - -Jeannolle d'ailleurs affectait de n'opérer que dans la noblesse; c'était -un voleur du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain; ses -victimes habitaient toutes les beaux quartiers et étaient plus ou moins -inscrites dans l'armorial de France; et quand il y avait quelques -pieuses restitutions d'objets inutiles et sans valeur à faire, c'est au -rédacteur-en-chef de la feuille la mieux pensante et la mieux cotée dans -les milieux mondains, à Francis Magnard lui-même (pends-toi, Arthur -Meyer!) que Jeannolle s'adressait. - -Voulez-vous les noms des victimes auprès desquelles il voulut bien faire -à Magnard l'honneur de le prendre pour mandataire? - -Comtesse Butler, rue de la Boétie, 119. - -Comte de Lambel, 226, boulevard Saint-Germain. - -De Favières, boulevard Saint-Germain, 227. - -M. Collas, 33, avenue des Champs-Elysées. - -Comte de Bertier, 11, boulevard Malesherbes. - -En vérité, on croirait lire la liste d'abonnement du _Gaulois_. - -Rue des Ecuries-d'Artois, chez la comtesse de Puységur, il lui arriva, -en dévalisant un secrétaire, d'emporter, par mégarde, pêle-mêle avec -cinquante mille francs de valeurs, le testament de la comtesse. Louis -Jeannolle était un voleur, mais un galant homme! - -Il s'empressa de garder les valeurs, mais de rendre le testament à qui -de droit et, pour cette opération délicate, c'est encore à Magnard, au -_Figaro_, qu'il s'adressa. - -D'où cette lettre: - - Monsieur Magnard, - - Il y a environ un mois, vous avez eu l'obligeance de faire remettre à - leurs propriétaires des objets contenus dans ce fameux carton à - chapeau que vous reçûtes des mains d'un brave et digne Auvergnat. - - Aujourd'hui, j'ai encore recours à vous pour vous prier de remettre, - avec mes sincères salutations, à Mme la comtesse de Puységur, 36, rue - des Ecuries-d'Artois, le testament ci-joint, dont j'ai bien voulu me - déclarer exécuteur. Les légataires dépossédés ne devant pas connaître - le montant de la succession, il est inutile d'entrer dans aucun - détail. - - La _Bande des Habits-Noirs_ existera toujours; le milieu que - fréquentent ses membres est interdit aux gros souliers ferrés de - policiers ineptes et grossiers, et tant qu'ils seront recrutés, comme - ils le sont, dans une secte aussi mal élevée que sans courage, ils - devront se borner à arrêter ceux qui, plus bêtes qu'eux, leur auront - paru plus lâches. - - Si ces choses vous intéressent, je me ferai un plaisir de vous - informer de mes autres aventures. - -On n'est à la fois ni plus méprisant pour la canaille, ni plus -ironiquement courtois: un talon rouge, ce Jeannolle! - -Charmants de défi et de fanfar...onnades, ces envois! Adressés au -_Gaulois_ au lieu du _Figaro_; Jeannolle était invité aux raouts de la -duchesse, et à l'heure qu'il est, il se serait partagé avec -Buffalo-Bill's et quelques autres, les faveurs des belles dames du -faubourg Saint-Germain. - -Lui en fit-il assez de concessions, d'ailleurs, à ce faubourg -Saint-Germain, qui finit par l'asseoir sur le banc de la -correctionnelle, ce Louis Jeannolle, dit Alfred de Joly, dit comte de -Valneuse, Valneuse, presque un homme de lettres, l'auteur de _Proh -Pudor_ et de _Stérile comme un figuier_, un pseudonyme, -d'ailleurs,--heureusement pour l'auteur, dit Roederer comme on dit -Chandon-Briailles; dit comte de Marsan (un nom de Paul Bourget), dit -baron Adolphe de... Ronchery, dit baron de Loncherski, naturellement, -ses aventures l'ayant rendu, lui aussi, polonais! - -Mais tous ces pseudonymes élégants et sonores n'étaient-ils pas autant -d'hommages rendus à une caste privilégiée qu'il aimait jusqu'au crime: -la passion folle a des égarements! - -Cartouche avait aussi de ces faiblesses! Tout en dévalisant le cardinal -de Gesvres, il rossait d'importance un de ses affiliés qui avait eu -l'air de croire que l'abbé Cerutti, le secrétaire du cardinal, pouvait -bien être une demoiselle en soutane, et lui appliquant un furieux coup -de poing sur la tête: «Voilà pour t'apprendre à manquer de respect à -Nosseigneurs du clergé! faisait-il en rugissant. Et voyez donc ce porc -endiablé qui va s'attaquer au cardinal de Gesvres! Et si Monseigneur ne -veut avoir près de lui que de jolis visages? ne sais-tu point qu'il ne -veut pas recevoir ses dîmes quand ses censitaires sont grêlés!» Et les -coups de pleuvoir sur le crâne du mauvais garçon. - -Son aventure avec Mme de Bauffremont, qui fit grand bruit alors, n'est -pas moins marquée du sceau de la plus parfaite courtoisie. - -Laissons parler les mémoires du temps. - -Mme de Bauffremont était rentrée cette nuit-là à deux heures du matin, -et quand ses femmes l'eurent déshabillée, elle ne manqua pas de les -renvoyer pour écrire et pour veiller tout à son aise au coin de son feu. - -Tant il y a que, pendant cette nuit-là, elle entendit premièrement un -bruit étouffé dans la cheminée et qu'elle aperçut bientôt après, dans un -nuage de suie, des nids d'hirondelles et des plâtras, qui dégringolèrent -pêle-mêle avec un homme armé jusqu'aux dents. Comme il avait fait rouler -la bûche avec des tisons jusqu'au milieu de la chambre, la première -chose qu'il fit, ce fut de prendre les tenailles et de replacer -méthodiquement tous les tisons dans la cheminée; il repoussa du pied -quelques charbons enflammés, sans les écraser sur le tapis, puis il se -tourna du côté de la marquise, à qui il fit la révérence. - ---Madame, oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler? - ---Monsieur, je suis Mme de Bauffremont, mais comme je ne vous connais -pas du tout, que vous n'avez pas la physionomie d'un voleur, et que vous -avez les procédés les plus soigneux pour mon mobilier, je ne saurais -deviner pourquoi vous arrivez dans ma chambre au milieu de la nuit par -la cheminée. - ---Madame, je n'avais pas l'intention d'entrer dans votre appartement. -Auriez-vous la bonté de m'accompagner jusqu'à la porte de votre hôtel? -ajouta-t-il en tirant un de ses pistolets de sa ceinture et en prenant -une bougie allumée. - ---Mais, monsieur... - ---Madame, ayez la complaisance de vous dépêcher, poursuivit-il en armant -son pistolet. Nous allons descendre ensemble et vous ordonnerez au -suisse de tirer le cordon. - ---Parlez plus bas, monsieur, parlez plus bas. Le marquis de Bauffremont -pourrait nous entendre, reprit cette malheureuse femme en tremblant -d'effroi. - ---Mettez votre mantelet, madame, et ne restez pas en peignoir; il fait -un froid extraordinaire. - -Enfin tout s'arrangea suivant le programme, et Mme de Bauffremont en -demeura si troublée qu'elle fut obligée de s'asseoir un moment dans la -loge du suisse, aussitôt que ce diable d'homme eût passé la porte de la -maison. Alors elle entendit qu'on frappait à la fenêtre de la porte qui -donnait sur la rue. - ---«Monsieur le suisse, j'ai fait cette nuit une ou deux heures sur les -toits parce que j'étais poursuivi par les mouchards. N'allez pas dire à -votre maître que ce soit une affaire de galanterie ni que je sois -l'amant de Mme de Bauffremont: vous avez affaire à Cartouche et, du -reste, on aura de mes nouvelles demain matin par la petite poste.» - -En effet, deux ou trois jours après, Mme de Bauffremont recevait une -lettre d'excuses et de remerciements tout à fait respectueuse et très -bien tournée, dans laquelle était inclus un sauf-conduit pour Mme de -Bauffremont, avec un acte d'autorisation pour en délivrer à sa famille. -La lettre avait été précédée par une petite boîte qui renfermait un beau -diamant sans monture. La pierre fut estimée, chez Mme Lempereur, à deux -mille écus, que le marquis de Bauffremont fit déposer pour les malades -de l'Hôtel-Dieu, entre les mains du trésorier de Notre-Dame. On voit que -dans cette affaire-là tout le monde se conduisit en perfection. - -La bande des Habits Noirs avait donc eu comme précédent la bande des -Talons Rouges. Rien n'est nouveau sous le soleil, mais je suis heureux -de constater que si la courtoisie et l'élégance disparaissent de jour en -jour de nos moeurs américanisées, la vieille galanterie française -fleurit encore parfois chez les voleurs. - - - - -L'ECOLE LAPOMMERAY - - -Le tribunal de Versailles condamna à la peine de mort le fermier -d'Orgeval, l'empoisonneur des Petites-Beurreries, et parmi tant -d'attractions se multipliant à l'envi autour de la province et de -l'étranger, les curieux venus à Paris pour y admirer l'Exposition de -1889 purent, entre une ascension à la tour Eiffel et une visite aux -Assaouas de l'Esplanade des Invalides, s'offrir par le train de banlieue -les émotions poignantes d'une exécution capitale. - -Rive droite ou rive gauche, départ à l'heure à la gare Montparnasse, à -l'heure trente-cinq à la gare Saint-Lazare, correspondance au Trocadéro -avec le petit chemin de fer Decauville du Champ de Mars. Tout cela est -déjà bien loin. - -M. Maurice Talmeyr, un des rares écrivains personnels d'une feuille -boulevardière d'alors, traçait cet intéressant portrait de Lecomte, ce -fermier d'Orgeval: - -«Jeune, correct, châtain, avec une petite moustache roussâtre, un nez -pointu, le sang aux pommettes, et deux yeux noirs de rat, deux yeux à la -fois brillants et sournois, Lecomte porte une longue blouse bleue toute -propre, un pantalon de velours tout neuf, une chemise de toile à -carreaux toute fraîche, et des chaussons de lisière, qui paraissent -aussi tout neufs. Il s'est endimanché pour la cour d'assises, et dans -ses habits lustrés, avec sa figure finaude et rose, comme toute rouge -encore du feu du rasoir, il a l'air de sortir de chez le barbier.» - -Le type, en somme, du paysan de grande banlieue, propret et madré, le -demi-campagnard astiqué et luisant qu'on rencontre aux alentours des -Halles, dans le petit jour des matins parisiens, maraîcher d'Argenteuil -ou coquetier de Petit-Bry, et dont le crime, selon une phrase heureuse -de Talmeyr, conçu et commis dans des campagnes restées campagnes à -travers l'expansion vicieuse de Paris, tenait à la fois de la terre et -du pavé, et semblait en effet sentir la longue blouse bleue du laitier. - -Il y eut de tout dans le crime de ce médaillé aux concours agricoles, -ferré sur le code et les polices d'assurances comme un vieil agréé, des -finasseries d'hommes d'affaires, des lâchetés de paysan, des relents de -paperasses et des puanteurs de fumier. Revivons l'aventure. - -C'est au milieu de la mise en circulation de faux effets et de billets -de complaisance signés de tous les témoins de son procès, qu'il a -d'abord l'ingénieuse idée de reprendre femme pour remettre à flot ses -affaires, le joli veuf des Petites Beurreries. Car Lecomte avait déjà -été marié et était même père d'un petit garçon. - -Un M. Daniel, une sorte de M. Foy de village, le mit en rapport avec la -dot et la femme cherchées, mademoiselle Ernestine Chauvin. - -De mademoiselle Chauvin, ancienne gouvernante d'un monsieur seul, -enrichie à son service, demoiselle déjà mûre et d'un passé... quelque -peu mouvementé, pas grand'chose à dire! - -Les assises la montrèrent comme une créature passive et sans résistance, -mais de robuste constitution, puisqu'après trois tentatives -d'empoisonnement réitérées et deux coups de revolver tirés à bout -portant sur elle, la malheureuse trouva encore le moyen de fondre en -larmes en entendant prononcer le verdict de mort de son mari. - -Ce mari qui, lui, l'avait condamnée irrévocablement, avait résolu sa -mort et en avait fait la condition _sine qua non_ d'une entreprise -financière! - -Quarante mille francs, telle était la somme que devait rapporter à -Lecomte le décès de la malheureuse. - -Le crime: d'une simplicité effrayante. - -Acculé dans ses derniers retranchements, ses faux billets en pleine -circulation, la chance d'une prime d'assurances à réaliser au décès de -sa femme se présentait tout naturellement à l'idée de ce paysan marié -sans amour à une vieille fille sans famille et sans conseil. - -Contracter des assurances payables à la mort de Mme Lecomte, la faire -mourir et rétablir ainsi les affaires de la ferme: le criminel dessein -découlait de lui-même. - -Lecomte prenait effectivement une première assurance de dix mille -francs, une seconde de trente mille, une troisième de dix mille, et, la -première assurance à peine contractée, Mme Lecomte devenait la victime -d'un série de tentatives d'empoisonnement et d'assassinat. - -Toutes évidemment venaient de son mari, mais elle, la pauvre femme, -éprise et terrorisée, frissonnait en silence, attendait et ne le -dénonçait pas. Elles échouaient toujours, d'ailleurs, toutes ces -tentatives, mais elles recommençaient toujours. - -C'était d'abord une tasse de thé, apportée par le mari lui-même, -empressé et presque affectueux, à la malheureuse créature, un soir -qu'elle était souffrante; avertie par un goût singulier Mme Lecomte ne -buvait que la moitié de cette tasse, regardait, examinait, découvrait au -fond comme une boue rosâtre et se trouvait immédiatement prise de -vomissements. - -Partie remise. - -Une autre fois, c'est une assiette de soupe qu'elle trouvait servie -d'avance, à sa place, en se mettant à table: une prévenance de son mari. -Elle s'en étonne, y aperçoit comme un bouillonnement, comme une écume -mouvante, y goûte, la laisse et la fait jeter le lendemain par la -servante sur le fumier. Une poule en a mangé et en crève. - -Enfin, c'est le troisième attentat, commis avec le plus effroyable -sang-froid d'assassin. A la fois féroce et caressant, tel le montra -cette déposition. - - «Le 30 janvier dernier, raconta elle-même, au tribunal, la femme - Lecomte, tout à fait rétablie, nous étions allés avec mon mari à - Poissy, pour le bout de l'an du père de sa première femme. - - «Nous étions partis tous deux seuls, en voiture; nous devions dîner - dans sa famille, et revenir à la nuit. - - «Pendant la journée, mon mari raconta que les routes n'étaient pas - sûres. Il parla d'une attaque nocturne dont il avait été victime, - prétendit-il, peu de jours auparavant. Des brigands de grand chemin - avaient tiré sur lui aux environs d'Orgeval, et il montra encore - l'éraflure d'une balle sur le cuir du cabriolet. - - «A peine nous étions-nous engagés dans la campagne pour rentrer à - Orgeval, que mon inquiétude s'éveilla. Nous avions quitté la route et - la voiture s'enfonçait dans un chemin creux. Tout à coup, l'unique - lumière qui éclairait la voiture s'éteignit. Je vis parfaitement que - c'était mon mari qui venait d'ouvrir la lanterne; je jetai un cri. - - «--N'aie donc pas peur, me dit-il; c'est le vent! - - «Machinalement, je plongeai la main dans la poche de son manteau, où - il avait l'habitude de porter son revolver. La gaîne y était, mais - l'arme avait disparu. - - «A ce moment, je compris qu'il allait tirer sur moi. - - «--Donne-moi la main, lui dis-je; j'ai peur! - - «Et, durant dix minutes peut-être, je lui ai tenu la main gauche, - pendant qu'il conduisait de la main droite. - - «Mais tout à coup, il a lâché brusquement les guides. J'ai vu qu'il - cherchait quelque chose à côté de lui et j'ai ressenti une grande - douleur à la tête, comme si j'avais été précipitée dans le fossé.» - -Mme Lecomte avait été frappée à bout portant de deux coups de revolver; -le premier l'avait atteinte au front, le second au sein droit. - - «Je n'avais pas perdu connaissance, poursuivit la pauvre femme, mais - je fis la morte; je savais que le revolver était chargé à cinq coups - et que, si je faisais un mouvement, j'étais perdue!» - -En arrivant au bourg d'Orgeval, Lecomte fouettait son cheval et -l'arrêtait devant la mairie. Là, il racontait, tout en larmes, que des -assassins l'avaient assailli en route, qu'ils avaient tiré sur la -voiture, que sa femme avait été tuée roide. - -Il le croyait du moins, mais elle semblait seulement l'être. On la -couchait, elle avait la fièvre. Bientôt, elle demandait du tilleul et -Lecomte alors voulut encore le lui monter lui-même, comme il lui avait -un soir monté son thé... Une heure plus tard, d'épouvantables -vomissements tordaient de nouveau la femme. Cette fois seulement, -quelqu'un courut chercher les gendarmes et le fermier des -Petites-Beurreries fut arrêté. - -Le jury de Seine-et-Oise, inexorable envers cet homme quatre fois -assassin d'intention sinon de fait, condamna à la peine de mort -l'empoisonneur _arsenieux_ d'Orgeval comme, vingt-cinq ans auparavant le -jury de la Seine envoyait à l'échafaud l'empoisonneur à la digitaline de -Mme de Paw: le célèbre docteur Lapommeray. - -A un quart de siècle de distance, le crime était en effet le même. Même -escompte de la mort, devenue prime d'assurance et prime rémunératrice -pour celui qui l'a contractée. - -Riche, étrangère, sans famille ou presque, Mme de Paw était venue à -Paris pour y faire traiter par les spécialistes une assez cruelle -affection du coeur. Comment vint-elle s'échouer dans le cabinet de -consultation du Lapommeray, médecin alors obscur? Séduisant, besoigneux -et intrigant, le beau docteur eut bientôt fait de s'insinuer dans les -bonnes grâces de la pauvre femme, d'évincer ses autres confrères et de -s'installer en maître dans la place. - -Le traitement de Lapommeray fit d'abord merveille, et Mme de Paw allait -partout chantant les louanges de son nouveau médecin; il lui avait ôté, -sinon son mal, du moins ses souffrances comme avec la main, quand tout à -coup son état empirait d'une façon alarmante, et Mme de Paw succombait, -au bout de dix-huit mois de traitement, d'une paralysie au coeur. - -Jusqu'ici rien d'anormal. Mme de Paw souffrait d'une affection du coeur, -Mme de Paw mourut de cette affection; rien de plus simple et rien n'eut -été plus vraisemblable, en effet, si, trois mois après la mort de sa -cliente, le docteur Lapommeray n'avait réclamé aux Compagnies les quatre -cent mille francs de primes d'assurances qu'il avait contractées sur la -vie de Mme de Paw. - -Quatre cent mille francs, chiffre énorme et somme exorbitante, qui -faisait dresser l'oreille aux assureurs, toujours armés en guerre pour -ne pas débourser. On fit enquête sur enquête, on s'étonna non sans motif -du décès de cette assurée suivant de si près le contrat d'assurance, et -on remarqua, non sans raison, la circonstance aggravante d'une malade -mourant si subitement des soins d'un médecin intéressé à sa mort. - -Furieux du discrédit jeté par de pareils soupçons sur son cabinet -médical et sa réputation d'honnête homme, Lapommeray crut jouer d'audace -en attaquant les Compagnies en diffamation; elles répondirent par une -plainte au parquet et une demande d'exhumation et d'autopsie du cadavre. - -Mme de Paw fut tirée de sa tombe, et ses entrailles confiées aux -chimiste et médecins légistes; examen fait, Mme de Paw était morte -empoisonnée, d'une intoxication lente de digitaline, laquelle avait -amené une solidification et un arrêt du coeur! - -Cette autopsie et l'assurance contractée sur la morte, c'était la -condamnation de Lapommeray. - -Il paya de sa tête sa maladroite impatience d'empoisonneur novice et de -joueur nerveux. Comme son émule et clerc des Petites-Beurreries, le -médecin de Mme de Paw n'avait pas su attendre. - -Il faut toujours mettre au moins quatre ou cinq ans entre une assurance -et la mort de la personne assurée. Et puis quelle enfantine manière de -procéder: empoisonner de gaieté de coeur, sans même attendre une bonne -petite période d'épidémie! - -Dans ces moments-là, les morts passent comme une lettre à la poste, un -de plus un de moins, et il faut être tout à fait Italien ou très de la -province dévote et cléricale pour pouvoir soupçonner et s'en apercevoir. - - - - -MESDEMOISELLES BORGIA - - -Mon Dieu, oui, en plein carnaval et en plein quartier des Batignolles. - -Ces demoiselles opéraient tranquillement entre dix heures et minuit, -s'adressant de préférence aux passants d'apparence cossue, à ventre de -propriétaire; un petit hôtel meublé se trouvait à point pour jouer le -palais Negroni, le fameux palais du 5e acte, où Lucretia Borgia faisait -vibrer si dramatiquement le non moins fameux: «Messeigneurs, vous êtes -tous empoisonnés...» Seulement le rôle de Mmes Dorval et Marie Laurent -était tenu par des... «le dix-huitième siècle seul avait le mot spécial -pour désigner certains corps d'état et de délit; il aurait dit des -grimbelles à l'aiguille et grimpettes en bavolet...» Mettez honnêtes -ouvrières en couture qui, à l'heure brune où la pudeur des dames ne se -voit plus rougir, deviennent entreprenantes et entrepreneuses de travaux -divers, belles de nuit de boulevard extérieur et demi-vertus de garnis, -vendeuses d'infini à des prix modérés, précieuses ressources des jeunes -gens pressés, délassements tragiques des hommes mariés que le devoir -conjugal oblige à rentrer à l'heure. - -Demi-grisettes en cheveux, dont le crayon de Lunel et de Willette a -popularisé cent fois la silhouette aiguë et friponne, la frimousse -irritante et le mystérieux bas noir! Seulement ces demoiselles, ayant lu -les romans anglais de nos derniers psychologues, s'étaient mises à la -hauteur, et au lieu d'une coupe de Falerne ou de vin des Papes, -préalablement médicamenté, c'était du thé, du _tea_ chinois, du thé vert -qu'elles offraient à leur clientèle de rencontre, en prononçant ni plus -ni moins que Mme Sarah Bernhardt, les dentales très détachées, la phrase -sacramentelle: - - «Me verez fous l'honneu de prendre une ttttasse te ttthé?» - -Ne croyez pas ici à une fantaisie de carnaval. Ce que je raconte là est -de l'histoire vraie; le fait-divers a une bien autre éloquence que les -paradoxes plus ou moins brillants des chroniqueurs. Je vous livre -l'entrefilet tel que je l'ai cueilli dans les journaux: - - «On vient d'arrêter, dans le quartier des Batignolles, plusieurs - jeunes filles qui se livraient au vol en employant des narcotiques - pour dépouiller leurs victimes plus à leur aise. - - «Ces filles, après avoir attiré dans un hôtel garni leurs amoureux de - passage, leur offraient une tasse de thé. Généralement, ceux-ci - acceptaient, et quelques minutes après, ils s'endormaient d'un sommeil - de plomb. - - «Profitant de l'espèce de léthargie dans laquelle se trouvaient leurs - dupes, les endormeuses disparaissaient en emportant le porte-monnaie, - la montre et les bijoux de leur client d'une heure. Quand les pauvres - diables se réveillaient, ils n'avaient plus qu'une ressource, s'ils - n'étaient pas mariés: déposer une plainte. - - «C'est vraisemblablement ce que la plupart faisaient, car, en moins de - dix jours, les commissaires de police des XVIIe et XVIIIe - arrondissements ont enregistré plus de trente plaintes de ce genre.» - -Le _ten o'clock tea_, au lieu du _five o'clock tea_ de nos grandes -mondaines entières et demi-mondaines, le traditionnel _bouillon d'onze -heures_, si royalement administré par la tribu de Mmes Lafarge et -Brinvilliers, remplacé par le thé de minuit, la poudre de succession -avantageusement détrônée par le thé de séduction et le clan livide et -haineux des empoisonneurs légendaires enfoncé par le troupeau fringant -et joliment troussé des endormeuses de Batignolles! - -Endormeuses; car ces demoiselles n'empoisonnaient pas, elles ne -supprimaient pas le client, elles n'abîmaient pas la bête de rapport, -comme monsieur Alphonse, leur associé de la veille, avec son couteau -bougeant éternellement dans la poche de sa cotte et son cerveau fumant -du vin de l'assassinat; elles endormaient doucement, avec mille -câlineries et caresses, et puis, l'amoureux embarqué dans le pays des -songes, les Armides disparaissaient... à l'anglaise, évanouies, -évaporées! A l'anglaise, comme la vapeur du thé... Et sans le détail de -la chaîne de montre évaporée aussi et des poches vides, l'amoureux au -réveil pouvait croire avoir rêvé! - -Eh bien, ce réveil avait du charme: les elfes et les fées des ballades -moyen âge n'avaient pas d'autre façon d'opérer; les lieds et les -romances des troubadours en langue d'Oc, des trouvères en langue d'Oil -sont remplis de méfaits en tous points semblables; la Bible elle-même -est pavée de ces mauvais exemples: c'est Dalila _barbottant_ les cheveux -de Samson pendant son sommeil pour le livrer sans force et sans défense -aux Philistins de son époque; Jahel abusant du repos de Sisara pour lui -clouer traîtreusement le crâne au plancher; Judith profitant de -l'assoupissement et de la détente nerveuse d'Holopherne pour lui dérober -sa tête et la lui emporter, dans un sac, loin de son pauvre corps -demeuré sous la tente. - - Elle fut Dalila - Qui coupait les cheveux de Samson... Attila - Fut par elle égorgé dans la chambre de noces. - Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses. - Son ombre avec Judith errait dans Israël, - Et bien des cous tranchés ont sur son bras cruel - Saigné. - -Exploits bien féminins et opérations délicates qui expliquent comme une -revanche les coups de tranchoir des Prado, des Pranzini, et les suicides -à survivance, de l'école Chambige et Cie, dite des Sensibles ratés! - -Sanglantes et terribles aïeules dont les petites endormeuses des -Batignolles ne sont, après tout, que les arrière-petites-filles, aux -moeurs très adoucies, comme qui dirait d'aimables dégénérées! - -Ces formidables viragos de la Bible s'en prenaient bel et bien à notre -vie: comme aujourd'hui l'amour n'était pour elles qu'un duel, un atroce -_struggle for life_ engagé entre le mâle et la femelle, mais dont notre -tête était tout simplement l'enjeu; aujourd'hui les petites Judith et -Dalila modernes n'en veulent qu'à notre bourse et à nos chaînes de -montre, épingles de cravates et autres menus suffraiges, et franchement -nous aimons mieux cela. Cela nous permet au moins de respirer. - -Et puis ce narcotique, cet ensommeillement de la victime, et, le -monsieur dévalisé, cette fuite, cet évanouissement dans l'inconnu, dans -le bleu du rêve et le noir de la nuit, c'est à la fois coquet et propre. - -Ces dames au moins opèrent elles-mêmes. Plus d'ignobles souteneurs à -l'horizon, à la haute casquette avachie sur les tempes, puant à la fois -le vin des litres et la marée du ruisseau; plus d'associé, de complice, -plus de tiers dans le tête-à-tête et plus de troisième larron. - -Nous consentons à être dévalisés, mais pas au profit d'un autre: que la -prostituée soit un peu voleuse, soit, cela va de soi, mais qu'elle cache -un assassin dans son lit, - - Dans son lit tiède encor du passant de la veille, - -un assassin, sinon un argousin: certaines promiscuités nous dégoûtent et -nous détestons le «part à trois»; le troisième invité est par trop -hasardeux. - -Enfin ces dames ont une excuse! - -Par ces temps de bilans à courte échéance, la générosité des hommes -subissant cruellement les contrecoups de la Bourse, le métier de belles -de nuit, de verseuses d'oubli,--un mot charmant d'Armand Silvestre,--est -soumis à de singuliers caprices: la rémunération est parfois douteuse. -Il est des gens grossiers, des manants malappris qui une fois la coupe -vidée, négligent de solder et de passer à la caisse. L'amour d'une -pauvre fille peut être assimilé, en somme, à une séance de cabinet de -lecture: le volume une fois lu, ou feuilleté, parcouru, il est bien -juste de payer ce roman de vingt minutes, mettons parfois d'une heure -(il en est quelquefois que l'on relit deux fois, on peut être en -appétit). Eh bien! ce règlement, certains clients l'oublient. - -Or, qu'ont fait les pauvres marchandes? Elles ont pris les devants en se -payant d'avance; de peur d'être volées par leur clientèle, elles ont -quelque peu dévalisé le client, «dupeur ou dupés, depuis bientôt mille -ans qu'on crie à tout bout de champ que c'est là le train du monde» ces -demoiselles ont opté pour le métier de dupeuses contre le sexe laid -dupé. - -Mais cueillir les bijoux d'abord, c'est étrangler le _lapin_ d'avance, -et nous sommes nous, quoique des plus modernes, de l'avis de nos pères -en matière galante: - -«Une femme, messieurs, il faut toujours la saluer et la payer.» - -Puissent ces lignes, si elles passent au-dessus des murailles de -Saint-Lazare, suggérer aux jolies endormeuses des Batignolles quelques -bons arguments de défense à l'heure où elles s'assoiront au banc des -accusés, car on finit toujours par là. - -Ces pauvres mesdemoiselles Borgia... oh! si peu Borgia, pas même -Borgia!... Une orgie de tasses de thé, cela devient même comique; cela -est-il assez un signe des temps et des estomacs débilités! - -«Voulez-vous m'aimer et prendre une tasse de thé?» Nos pères auraient -pouffé de rire au nez de la belle fille qui leur eût fait cette invite à -la tisane; mais au train où vont les choses, soyez bien persuadés que, -dans dix ans d'ici, les endormeuses du Père-Lachaise (les Batignolles -seront alors à la Madeleine) corrompront messieurs nos fils en leur -proposant sur le coup de minuit une infusion de menthe ou de fleur -d'oranger. - -Le thé, ce breuvage élégant, anglomane et léger de l'aristocratie, le -thé que buvait si révérencieusement jadis au vieux quartier latin M. -Paul Bourget, à l'ébahissement de ce même quartier, le thé qui a fourni -de si jolies scènes à Musset, (souvenez-vous de celle du _Caprice_, -Savigny et Mme de Léris, autour de cette fameuse tasse de thé), le thé -cher à Feuillet, cette théière des familles, le thé tombé dans les mains -des pierreuses, le thé, narcotique de truqueuses et boisson droguée -d'hôtel meublé, qui l'écrira hélas? ce roman bien moderne: «Grandeur et -décadence de la tasse de thé?» - - - - -VERDICTS LITTÉRAIRES - - -Si fantaisistes et si déconcertants que soient devenus aujourd'hui les -revirements du suffrage universel et les acrobaties politiques, il est -sous le ciel d'opérette de notre siècle lunatique, quelque chose de plus -fantastique et de plus déconcertant encore: ce sont les procédés et les -acquittements des jurys! - -En matière criminelle, les toquades d'Hervé et les fumisteries de Vivier -sont de beaucoup dépassées. La morale est on ne peut plus malade en -notre beau pays de France; demi mal, après tout, si l'on s'en tient à la -définition connue: la Morale, une vieille dame que tout le monde salue -et que personne n'invite, vieille parente pauvre, dont nous suivons tous -le convoi mais dont nul de nous ne disputera la succession! Ce qui est -beaucoup plus grave, c'est que le sens moral, l'antique et vieux bon -sens gaulois, compromis par Sarcey au nom de la critique et de la -littérature, la notion du juste et de l'injuste sont absolument -oblitérés chez nous, et chez les jurés et chez les magistrats. - -Je me souviens d'une affaire, dont le dénouement imprévu m'a laissé tout -baigné d'une triste stupeur. - -Le fait-divers et le banc de la cour d'assises, c'est un peu, au jour le -jour, l'histoire sociale d'un pays et le thermomètre de ses moeurs; mais -le verdict de ses jurys, c'est à la fois et le bulletin de santé de sa -morale, et le journal de son bon sens! - -Eh bien, je suis désolé d'avoir à donner cet avis; si le verdict des -jurys sont tout ce que je viens de dire ici, les acquittements auxquels -je songe ne sont plus ni un journal ni un bulletin de santé, mais un -billet de faire part, à large encadrement noir, avec croix et verset; -car ils sont bel et bien morts et enterrés, la morale et le bon sens -d'un pays, où le revolver, le tranchoir et le vitriol sont légalement -admis comme instruments de justes représailles des filles peu ou prou -séduites contre de volages ou fugaces séducteurs. - -Crimes passionnels, évangélisa là-dessus Dumas! Sensibilité exquise, -objecta M. Maurice Barrès, esthétique nouvelle d'une génération -frémissante et meurtrie, écoeurée de la vie, éprise du tombeau! -Complications d'amour, insinua Rachilde, dont toutes les sensations -littéraires et psychiques roulent entre madame Adonis et monsieur Vénus, -mademoiselle Sapho et monsieur Ganymède; et, brochant sur le tout, M. -Bourget chez Mme Edmond Adam, consacra à Chambige lui-même son roman du -_Disciple_, réclamant ainsi pour lui le titre attendrissant de chef -d'école des impuissants. - - Ceux-là n'ont point connu le soupir de l'enfance, - L'austère appel du vrai, l'altier défi du beau, - Le tourment d'y répondre, et l'attrait du tombeau - Qui n'ont point supprimé quelqu'être sans défense. - -Telle est la formule en honneur aujourd'hui comme hier. - -«C'était une belle âme d'assassin» a remplacé le cliché démodé: «c'est -un caractère d'honnête homme.» - -«Il a tué sa maîtresse, il avait tant souffert», devient l'absolution -des crimes les plus vulgaires, et croyez que si les donzelles -chevronnées du concubinage alternent sur l'individu de leurs vieux -complices les coups de tranchoir et l'arrosage au vitriol, c'est par -sentimentalité pure; pauvres âmes désespérées de voir l'être adoré -repousser leur étreinte; amoureuses affolées à l'horrible pensée qu'il -va donner sa chair et son sang à une autre... et vlan! une boutonnière. - -La dame arrêtée, dûment incarcérée et conduite à la barre, les bons -jurés de larmoyer en choeur et de vibrer en groupe, de plaindre, -apitoyés, la navrante égarée, son cas si littéraire, passionnant, -passionnel, et d'acquitter, tout frissonnants encore d'humanité -souffrante, heureux et fiers d'avoir pu s'attendrir. - -Sur ces douze jurés, le premier, bonnetier, bonnetier de père en fils à -l'enseigne du «Tricot sympathique», a lu _Crime d'Amour_ et _André -Cornélis_, sa femme a lu _Mensonges_ et la _Physiologie de l'Amour_; -l'oreiller conjugal a reçu plus d'un soir leurs mutuelles confidences -sur la fatigue de vivre et sa morne rancoeur. Cet autre juré, ingénieur, -a successivement vu jouer _Monsieur Alphonse_ et _Germinie Lacerteux_, -jadis. Justement captivé par Mlle Réjane et Brindeau, il n'a plus voulu -voir, il ne verra plus jamais en tout séducteur que Bibi Jupillon et le -bel Octave. Cet autre enfin... Je vous fais grâce de la série. Or, de -toute cette littérature faisandée, relevée et passablement malsaine, -fausse comme un programme électoral et séduisante comme la fausseté, mal -digérée et mal comprise et plus influente qu'on le croit encore, à -présent, que résulte-t-il? - -Qu'appelés à rendre un verdict, messieurs nos jurés, pourris de -mauvaises lectures, voient une Raymonde Montaiglin dans la première -gourgandine venue, et renvoient acquittée en cour d'assises les émules -de l'héroïne au couteau à laquelle je pense, la servante maîtresse et -quelque peu vengeresse de la rue du Mont-Thabor, caissière fatale au -coeur, à la caisse et au cou, tranché ni plus ni moins, de son ancien -amant: un certain M. Grenier, marchand de pommes de terre! - -Or, cette meurtrière obscure et acquittée, cette Mme Holopherne renvoyée -à son tranchoir, indemne et triomphante, quelle était-elle? Ce qu'elles -furent, sont et seront toujours, toutes. Ecoutez. - -Noémie Defrise était son nom. Jeune? Pas même. Le bon trente-huit ans -des maturités pleines. Jolie? Brune, forte, une gaillarde, qui n'a froid -ni aux yeux ni ailleurs. Or, quel fut son grief, quelles furent ses -circonstances atténuantes? - -Séduite par son patron, M. Grenier, caissière et caissière maîtresse, -elle avait tenu longtemps dans ses mains tous les emplois et toutes les -clefs, clef de la caisse et clef du coeur: M. Grenier pour triompher -d'une vertu résistante aurait fait briller la promesse d'un mariage à -ses yeux; Noémie Defrise n'aurait consenti qu'à ce prix..., dans -l'espoir d'un mariage subordonné lui-même à un divorce; car M. Grenier -était marié. Il avait même encore sa femme chez lui quand il y -installait la belle Noémie, et entre autres torts réciproques attribués -à l'un et l'autre époux, Mme Grenier en quittant le logis conjugal fit -sonner très haut la présence au foyer de la brune caissière. - -C'est donc en adultère qu'elle fut d'abord installée rue du Mont-Thabor, -Noémie Defrise, du vivant même de la femme légitime alors que le divorce -n'existait pas encore et qu'elle ne pouvait nourrir aucun espoir de -régulariser une situation plus qu'équivoque et secondaire. - -Le divorce obtenu un an à peine avant le crime, où cette caissière -entretenue à tout faire prend-elle l'audace de revendiquer la place de -l'épouse légale, elle la servante maîtresse? Où va-t-elle chercher -l'aplomb de vouloir se faire épouser, et avantager au détriment de M. -Grenier fils? - -Car de là vint tout le mal. Fatigué de ses exigences et de ses -prétentions, un peu las peut-être aussi de cet ordinaire, M. Grenier, -mauvais mari, mais bon père, congédia Mlle Defrise. Demeuré néanmoins -galant, il la remplaça aussitôt par une jeune personne, une employée du -Nouveau Cirque, délicieusement manégée, et, quoique plus que -quinquagénaire, inaugura, en divorcé, en garçon libre et veuf, une -troisième lune de miel. - -_Inde iræ._ Fureur de la Defrise, scènes de menace, crises de jalousie, -pâmoisons et colères. Hermione outragée envahissant jusqu'à trois fois -par jour le logis convoité de son ancien patron; la rue du Mont-Thabor -n'était plus habitable. M. Grenier, compromis dans son quartier, porta -plainte au commissaire. Mlle Noémie Defrise, appelée auprès de ce -magistrat, se calma: calme trompeur, trêve équivoque, elle se préparait -au suprême combat. - -L'aurore d'un jour d'octobre éclaira la bataille; ce jour-là, Mlle -Noémie Defrise entrait chez son ancien amant et le mettait en demeure -d'exécuter son serment: refus de M. Grenier. Alors Mlle Noémie Defrise -voulut tenir une dernière fois l'ingrat entre ses bras: le marchand de -pommes de terre eut le tort de consentir à cette dernière étreinte. Mal -lui en prit, car au moment où son ex-caissière approchait ses lèvres de -ses moustaches - - Il sentait dans sa nuque un homicide acier - Que la dame en sa chair enfonçait tout entier. - -Une toute petite blessure de dix-huit centimètres de long, rien que -cela, une entaille à la nuque allant d'une oreille à l'autre! - -Mme Noémie Defrise avait tout simplement voulu s'offrir la tête de son -amant: la décollation de saint Jean-Baptiste, ni plus ni moins. Elle -manqua son voeu, il est vrai, puisque le décapité, après six semaines de -lit, se porte comme vous et moi, mais son cou à lui, n'en a pas moins -souffert. - -Et à quelle peine, croyez-vous, que messieurs les jurés condamnèrent -cette Hérodiade du compte courant, cette Judith du _doit_ et _avoir_, -moins soucieuse du salut d'Israël que du sac d'écus d'Holopherne? - -Ils l'acquittèrent! Pour sa belle âme de caissière à tout faire, de -concubine entretenue et de fiancée à main armée, réclamant au fil du -couteau sa place à l'alcôve du quinquagénaire, ou à la caisse du riche -marchand de pommes de terre en gros! - -Il ne faudrait pourtant pas confondre la psychologie avec les -mathématiques et les contes d'amour avec les comptes d'intérêt. -L'histoire, fréquente, de femme qui, trompée dans ses calculs, essaye -d'assassiner l'homme qui a eu la faiblesse de lui donner à son foyer une -place qu'elle n'aurait jamais dû avoir, est une querelle de fournisseur -lâché, une vengeance de servante cassée aux gages, et ni les thèses de -Dumas, ni les romans de M. Bourget ne sauraient être invoquées en fait, -dans ces drames entre alcôve et comptoir. - -Le type de roman dont messieurs les jurés devraient se souvenir, en -admettant la théorie des verdicts littéraires, c'est le type de la -gouvernante maîtresse d'_Une vieille rate_, de la fille cupide et rusée, -se terrant dans l'intérieur solitaire d'un veuf ou vieux garçon, y -installant les siens, ses créatures à elle, en écartant peu à peu les -amis, la famille, faisant le vide autour de la fortune et du coeur du -monsieur, puis le testament fait, les valeurs sous clef, les papiers -dans la poche, laissant crever le vieux, désormais inutile,--quitte, -après l'inhumation, au retour du cimetière, à se redresser, mauvaise, -vis-à-vis d'un fils, d'un neveu, de la famille, et, forte du sous-seing, -à leur désigner la porte en leur sifflant au nez: - - Je suis maîtresse ici, c'est à vous d'en sortir. - - - - -UNE MORTE - -(_Souvenir de l'affaire Chambige_). - - -Notre génération eut le revolver facile, et ce fut un dur métier d'être -jolie femme à une époque aussi faisandée que la nôtre de décadence et de -schopenhauerisme. Les jeunes gens aux âmes saignantes et douloureuses -dont M. Maurice Barrès découvrit en plein _Figaro_ la sensibilité -exquise, eurent la main désastreusement tremblante quand il s'agît -d'appuyer le canon du revolver contre leur tempe d'amoureux tragiques. -Ils massacrèrent implacablement Juliette, mais, Roméos de cour -d'assises, ils se contentèrent, eux, d'une éraflure. C'est en jeunes -premiers de théâtre que, la bien-aimée une fois abattue, ils enjambaient -son cadavre pour revenir saluer le public; et, une main sur le coeur, -l'autre levée vers le grand Christ des salles de justice, c'était un -spectacle charmant que de les voir filer _la romance_ et travailler les -_larmes_, apitoyant sur eux les gendarmes et les juges et jusqu'aux -journalistes émus de tant de douleurs chez un si brave garçon: «Il l'a -tuée; il l'aimait tant!» - -Nous eûmes l'affaire de Genève après celle de Constantine, et, pris -d'une pitié inconcevable, à Genève comme à Constantine, les jurés, -attendris par cet amour meurtrier, prononcèrent un verdict des plus -doux; ils condamnèrent à cinq ans de prison l'assassin de dix-neuf ans -d'une belle et charmante fille de vingt-cinq. - -Circonstances atténuantes! les dix-neuf ans de l'assassin ou les -vingt-cinq années de la victime, l'amour de Luis Gormas ou l'amour de -Mlle Clara Sottlin? Et, en effet, ou nouvel Antony, le jeune Chilien -avait brûlé la cervelle de la femme qui lui résistait et refusait de -céder à ses désirs, ou, Othello de l'Amérique du Sud, c'était un accès -de jalousie qui avait armé sa main contre la maîtresse qui lui avait -appartenu, et lui avait fait abattre, comme une bête malfaisante et -dangereuse, la coquette qui voulait se reprendre et se faisait un jeu de -torturer et d'exaspérer ses désirs! - -Cet accès de jalousie furieuse d'un enfant de dix-neuf ans, frénétique -de passion et voyant soudain rouge, serait, à dire vrai, la seule excuse -du verdict genevois; la coquette, la femme froide et cruellement -raffinée, s'amusant à troubler les sens et le cerveau de l'homme -amoureux et mettant toute sa gloire dans l'art des promesses et la -science des refus, cette femme-là est dans l'ordre moral un monstre plus -nuisible encore que la courtisane; et sans les excuser, contre elle, on -comprend les plus ou moins justes représailles. - -Mais la victime de Genève était-elle cette femme-là? - -Jeune, adorablement jolie, de cette joliesse de blonde aux yeux noirs -qu'on est convenu d'appeler troublante, très courtisée, très fêtée, -rieuse et indépendante, à première vue elle nous apparaissait -effectivement un peu énigmatique et moins que rassurante, cette jolie -Autrichienne aux allures aventureuses, errant d'hôtellerie en hôtellerie -à travers l'Europe, et de pension en pension sur les bords du lac de -Genève! - -Nous l'avons déjà rencontrée dans le roman et au théâtre, cette svelte -et blonde évaporée, aux yeux vides et clairs, aux lèvres trop rouges, -faisant retourner et tourner toutes les têtes sur les éclats de cristal -de ses rires perlés et sur la dorure invraisemblable de sa chevelure; -elle est Russe, Slave, Autrichienne, Américaine, étrangère toujours. -Cosmopolite, elle est surtout de table d'hôte; c'est pour elle que -s'organisent les parties de montagne à Bagnères, de pêche à Biarritz; -vous l'avez rencontrée à Aix à la Villa des Fleurs, allée d'Ettigny à -Luchon, sur le lac du Bourget sans Bourget et avec Luis Gormas sur le -lac de Genève; doublée d'une mère, elle s'appelle Iza Clémenceau, dans -Dumas, Dora dans Victorien Sardou, et dans la vie réelle c'est la belle -Mme Musard; elle rencontre à Baden-Baden le généreux roi de Grèce et à -Spa le grand chancelier qui la présente à son empereur; graine -d'espionne ou de courtisane, il est arrivé parfois que cette aventurière -soit une honnête fille capable de toutes les extravagances et incapable -d'une infamie. - -En littérature, c'est alors la Dora de Victorien Sardou, capable de -préférer la mort à l'amour de l'homme aimé qui la méprise, c'est -l'adorable héroïne de Bourget dans l'_Irréparable_, âme de neige qui ne -peut survivre à la souillure, et dans la vie réelle, c'est l'assassinée -de Genève, dont les médecins légistes, appelés auprès de ce cadavre, -attestèrent et reconnurent la virginité. - -Tous furent unanimes là-dessus, et les docteurs Laskowski et Ménégaud, -requis par le parquet pour l'autopsie de la pauvre fille, et les -médecins de la contre-expertise, le docteur Porte et le docteur Vincent, -tous affirmèrent que la jolie et fantasque Triestine, avait vécu et -était morte vierge. - -Car autour de ce corps encore tiède de jeune fille, comme autour de -celui de l'autre assassinée, de la douce et touchante Mme Grille, la -médecine légale vint rôder; de ses curieuses mains tâtonnantes et -presque lubriques, elle sonda toutes les plaies et souleva tous les -voiles de ce corps, essayant de confesser à travers l'expertise de sa -chair un peu de l'âme et de la vie de cette morte! - -Cette fois, la morte n'a pas trahi la vivante. Le cadavre de Constantine -avait été aimé et possédé deux fois par son meurtrier; celui de Genève -se révéla pur, inviolé, beau lys de douleur que son assassin vainement -essaya de flétrir; car non seulement les assassins de cette école -égorgent, mais ils essaient encore de déshonorer leur victime. - -A l'audience, le jeune Luis Gormas déclara, et à plusieurs reprises, que -Mlle Clara Sottlin avait été sa maîtresse. - -Et pourtant, chose étrange, la justice fut encore plus clémente pour le -héros de Genève que pour celui de Constantine, et autour de son crime -l'opinion publique ne se souleva pas, féroce et passionnée, comme pour -l'autre, divisant toute la France et toute la Suisse, en fervents du -mari, en partisans de Chambige. Est-ce à dire que les dix-neuf ans de -Gormas avaient droit à plus de pitié que les vingt-deux années de -l'amant de Mme Grille, ou, quitte à renouveler un mot cruel échappé à un -grand seigneur du faubourg, à propos de l'assassinat de la duchesse de -Choiseul: «Après tout, ce n'était qu'une Sebastiani», est-ce parce que -le drame de Genève ne s'était passé en somme qu'entre rastaquouères! - -Oh! un terrible rastaquouère, ce jeune Chilien errant de pensionnat en -pensionnat dans les douze cantons, où l'avait cantonné la sagesse -imprévoyante d'un père. Riche, disposant d'une large mensualité, ayant -le consul chilien à ses ordres pour payer ses factures à vue, à quinze -ans il fut renvoyé d'une première pension pour y avoir contracté je ne -sais quelle ou plutôt on sait trop quelle honteuse maladie. - -A quinze ans! - - Mais aux âmes bien nées - La valeur n'attend pas le nombre des années. - -Assez beau avec cela, de la beauté brune et régulière, au teint mat, des -Espagnols de l'Amérique du Sud, yeux et tempérament de feu! Abel -Hermant, dans son curieux roman de la _Mission de Cruchod_, l'a -portraicturé tout vif, ce Chilien, avec ses fatuités, ses vanités, ses -générosités pour la galerie et ses succès faciles de casino et de tables -d'hôte. - -Sa victime et lui étaient tous deux très _de ville d'eau_ et devaient -fatalement se rencontrer, se connaître. - -Mais s'aimer! - -Que cette fille de vingt-cinq ans, entourée, courtisée, se soit divertie -des oeillades et ait même encouragé les galanteries et les déclarations -de ce gamin de dix-neuf, rien de plus probable; qu'elle ait accepté -d'aller déjeuner au cabaret avec lui; qu'on les ait vus cavalcadant -ensemble dans les environs de Genève, cela est indiqué: Mlle Clara -Sottlin, grande admiratrice de son impératrice, cette Walkure couronnée, -était une intrépide écuyère, folle d'équitation et de sport, et, comme -toutes les femmes de cheval, affectait une grande liberté d'allures et -pimentait tous les actes de l'existence de fantaisie et d'indépendance. - -Mais que cette indépendante ait poussé la fantaisie jusqu'à oublier son -corset dans les draps de son assassin, quand l'expertise la trouva -vierge et que Luis Gormas, qui, la semaine précédente, recevait encore -d'autres femmes chez lui et les cachait dans une armoire, se prétendit -amoureux fou jusqu'à l'assassinat, il y a là une lacune que les jurés -suisses comblèrent, mais qui échappa toujours à mon bon sens peut-être -un peu épais de Normand et de Gaulois. - -Dans notre époque affairée et fiévreuse de _struggle for life_, ce sont -les victimes qui ont tort: jamais on n'a crié si victorieusement et si -furieusement le _væ victis_ aux femmes abandonnées, aux gouvernements -tombés et aux gloires à terre; moi qui retarde apparemment, je m'apitoie -encore plus facilement sur les assassinées que sur les assassins, sur -Juliette égorgée que sur Roméo chourineur; je n'admets pas surtout qu'on -se manque après quand on a visé si juste avant. - -D'où ces quelques lignes à propos d'un cadavre de jeune fille,--souvenir -retrouvé,--qui n'eut pour la défendre, et pour attirer sur elle la -banale pitié de l'opinion, ni deux petites orphelines en deuil, ni mari -outragé, ni société puritaine et protestante. - - - - -FLEURS DE BANLIEUE - -(_Fortifes d'hier_) - - -La banlieue parisienne et sa campagne endolorie, elle a de tout temps -ému et charmé les sensitifs et les délicats, elle a eu ses poètes et ses -romanciers attitrés. Tour à tour elle a séduit Victor Hugo, les Goncourt -et Sainte-Beuve; plus récemment encore François Coppée et le plus subtil -de nos prosateurs, Joris-Karl Huysmans, la célébraient amoureusement, -pris eux aussi au charme apitoyé de ses paysages en guenille et de ses -plaines désolées, au charme de nature navrée et débile d'un coin de -Bièvre ou d'un bout de plaine des Gobelins où viennent mourir, en dehors -des fortifications, une pauvre rue de faubourg aux fenêtres pavoisées de -literie et de linge. - -La banlieue mélancolique et sournoise, toujours laide, et prenante -pourtant avec sa laideur d'être qui souffre, qu'elle s'appelle Vanves ou -Gentilly, les Quatre-Vents ou la Glacière, qu'elle ait pour horizon la -vue désespérante des séchoirs de peaussiers ou des cheminées de -Grenelle, qu'elle longe les bastions de la route de la Révolte, et les -bicoques peintes en rouge «Lapins sautés, bières et vins» de la barrière -d'Italie, comme barbouillées d'une équivoque lie de sang ou de vin, ou -bien la bouée formidable et grandiose de Bicêtre, son aspect partout est -le même. Entre autres poètes de cette nature écorchée et pleurante, -Huysmans, dans ses _Croquis parisiens_, _la Bièvre_, _Vue des Remparts -du Nord_, _Paris_, _la Rue de la Chine_, l'a trop bien décrite, cette -flore de tessons et de gravats, ses huttes pelées, ses hangars borgnes -et ses bâtisses dartreuses de glaise et de briques, pour que je -m'attarde à vouloir peindre après lui toute cette lande suburbaine, -engorgée de mâchefer et de plâtras et semée çà et là de fruits pourris, -de cendres et de flaques, sol étrange ensemencé de vieux journaux et -produisant des écailles d'huîtres. - -Il n'y pousse pas cependant que des paillasses pourries et des monceaux -d'ordures; entre une cage de mégissiers et une colline de tan où picore -une poule, il y fleurit parfois une équivoque idylle, à la fois brutale -et maladive, idylle de fille à soldats et de petit lignard, de beau -loupeur et de misérable bonne, dénouée, celle de la fille, par un coup -de couteau si elle est passionnelle et, si elle est vénale, à l'hôpital -Tenon, autour d'une hystérique exténuée et râlante dont d'insidieux -complices font chanter l'agonie--et vous avez deux romans des frères de -Goncourt: la _Fille Elisa_, d'Edmond, _Germinie Lacerteux_, de Jules et -Edmond. - -Plus souvent l'idylle est un oaristys et l'oaristys un beau crime: la -grande ville qui verse là tous ses déchets y souffle une haleine de -purin gâté qui corrompt la moelle et les âmes. Là, dans ces coins -perdus, longés par les remparts et la voie de ceinture, à la nuit -tombante, l'ouvrier endormi, le front entre ses mains, à même le talus -et ses herbes lépreuses, se réveille rôdeur, grinche et souteneur, le -gamin gouailleur qui vous criait hier le programme de Buffalo, -aujourd'hui celui de la Plaza à la Porte-Maillot dès le gaz allumé, fait -ses premiers débuts à l'ombre des taillis, pour Fresnes ou Poissy, -client indifférent de Cythère ou de Sodome; quant à la pierreuse en -cheveux qui va devant vous tortillant la croupe et faisant sonner sur la -route le haut talon de ses bottines, la nuit tombée, elle détrousse et -surine. - -La pierreuse de la banlieue, la rôdeuse des fortifes! Le bois de -Boulogne et le bois de Vincennes devenant dans l'ombre descendue le -rendez-vous de tous les vices errants, de toutes les folies et tous les -ruts! Si les allées de la Muette, si les fossés des fortifications -pouvaient raconter l'odyssée de tous les cadavres trouvés: les fossés, -assommés sur les glacis; les allées, pendus à leurs arbres! - -La prostituée des terrains vagues et des routes suburbaines, la -marchande d'amour des carrières d'Issy et des abattoirs de la Villette, -demandez au Petit Parquet, au Dépôt et à la Préfecture son rôle -effrayant et constant dans la statistique des assassinats et des vols, -et son avoir dans le grand Livre du crime. - -Dans le musée criminel de M. Macé, elle s'appelle Hortense Louet, c'est -l'héroïne de l'affaire de la tour Malakoff. - -Cette tour tombée sous le canon prussien, était avant la guerre un -rendez-vous champêtre où l'on dansait le dimanche. Bâtie aux portes de -Paris en 1855, par M. Chamelot, l'ancien rôtisseur de la rue Dauphine, -c'était le Robinson de Vaugirard et de Montparnasse. - -Le 27 août 1876, la gardienne de cette tour, une femme Peltier, âgée de -soixante-quatre ans, disparaissait; le 28, on retrouvait son cadavre au -fond du puits: le mari de la victime constata que les boucles -d'oreilles, les bagues et la montre de sa femme lui avaient été -enlevées. - -Les soupçons se portèrent sur un nommé Albert âgé de vingt-cinq ans, -tantôt briquetier et surtout souteneur, et la prostituée Hortense Louet, -sa maîtresse, que les époux Peltier avaient par charité autorisée à -coucher dans une des chambres ruinées de la tour. - -Les recherches durèrent dix mois sans résultat; on allait clore -l'instruction quand le 1er juin 1879, l'assassin se constituait -prisonnier. Il voulait se venger de sa concubine qui, après l'avoir -poussé au crime, l'aurait abandonné pour suivre un autre amant. - -La fille Louet, âgée de trente ans, fut arrêtée, et Albert rejeta sur -elle la responsabilité du forfait; des interrogatoires l'évidence -s'établit qu'ils avaient, de concert, attiré leur victime dans la cave, -sous prétexte d'y rechercher des lapins perdus. - -C'est là que, sans défense, la femme Peltier fut étranglée. Comme la -mort n'arrivait pas assez vite, Albert lui cogna la tête sur le sol. - -Le 5 juillet, M. Georges Duval, architecte expert, commis par la -justice, releva les plans des caves et des puits et constata, d'après -les indications fournies par les accusés, que le cadavre de la femme -Peltier avait été, à l'aide d'une corde passée sous les aisselles, -traîné sur un espace de trente mètres et dans un étroit chemin de -vingt-cinq à quatre-vingt-dix centimètres de largeur. - -Les deux misérables, en raison des sinuosités du terrain, s'étaient -attelés à la corde et s'y étaient repris trois fois, afin d'éviter la -culbute du corps au fond du ravin bordant le côté gauche du sentier. - -Au moment de son arrestation, la fille Louet portait sur elle le -chapelet de sa victime, le chapelet, et c'était elle qui excitait Albert -au crime en lui disant: «A la guerre, on tue!» - -Fleur de banlieue. - -Fleur de banlieue et de la même famille que la fille Louet, la sinistre -pierreuse de la Porte-Bineau, dite le Singe-Vert, celle qui, une nuit, y -assommait, en compagnie des trois souteneurs Liénard, Ferdinand et un -autre demeuré inconnu, un petit employé des contributions indirectes -attiré par elle au fond du fossé des fortifications. - -_Faire à la dure_, telle est la locution employée par ce joli monde pour -les coups de ce genre; à la nuit tombante, la fille s'embusque, -indolente, sur le chemin de ronde, et un oeillet aux lèvres, relevant sa -jupe sur ses bas blancs, elle balance doucement sa croupe et ses -hanches, ajustant le passant au subit éclair de ses dessous révélés dans -un mouvement savant. - -C'est un sourire de coin, une oeillade, un petit psitt... et si le pante -s'avance, le Singe-Vert s'enfonce dans les taillis ou descend dans les -fossés à pas de loup. Le client, en général, petit rentier ou petit -employé forcé par économie à n'aborder que la Cythère des pauvres, -parfois un riche vicieux anonyme, affriandé par les épices de la basse -prostitution, est abordé, _embauché_ par la fille, emmené par elle un -peu à l'écart de la route ou des allées passagères du Bois: les -souteneurs de la donzelle, qui suivent de loin les phases de l'aventure, -se sont avancés de leur côté, ont resserré le cercle et, se glissant à -pas furtifs, tombent au moment voulu au milieu de l'intrigue, et hue, -les gars! le malheureux roué de coups, assommé et dévalisé au préalable, -est laissé pour mort sur le carreau. Le mort, parfois, étourdi sur le -coup, revient à lui une heure ou deux après, peu à peu ranimé par la -fraîcheur de la nuit et l'air plus vif du bois; trop heureux d'en être -quitte à si bon compte, il se relève et regagne clopin clopant son -logis, sans oser porter plainte. Son cas n'est déjà pas si avouable: en -plein air, dehors, attentat à la pudeur... Il ne se sent pas la -conscience bien nette; puis il est marié, peut-être. Vingt fois sur -trente, la victime ne parle pas! - -L'impunité est donc presque assurée au Singe-Vert et à ses deux -complices; et puis, n'ont-ils pas la Morale pour eux? En cas de -poursuite, ils protègent la pudeur des dryades du bois.--Mais quand le -bonhomme a le mauvais goût de ne pas en réchapper et d'ajouter un -_machabée_ de plus à la liste des _refroidis_ de la galanterie -parisienne, le cas, pour le Singe-Vert et ses dignes acolytes, devient -alors plus grave: la Préfecture ne plaisante pas avec les cadavres; la -justice, en cette occasion, doit une condamnation à la société; c'est -alors que dans l'argot de Singe-Vert et de ses amies et amis, _ça sent -mauvais, ça va se gâter_, et que les uns et les autres se reprochent -d'avoir _fait là de la belle ouvrage_. - -D'ailleurs, la belle ouvrage ne chôme pas dans les fossés des -fortifications; il y pleut des coups de couteau et des cadavres. Tantôt -c'est le petit vieux de la Porte-Bineau, retrouvé littéralement -assassiné au pied du rempart, le client du Singe-Vert, abîmé par -Ferdinand et son copain, Liénard; hier c'étaient les corps de deux -forgerons de Montparnasse, ramassés, lardés de coups de couteau, au pied -des mêmes fortifications, à la porte de Vanves. L'histoire est récente. - -Ils n'avaient pas soixante ans à eux deux ces forgerons. Artisans aisés, -gagnant de six à sept francs par jour, grands et beaux gars tous deux, -mais loupeurs, un peu coureurs comme tout ouvrier célibataire des -faubourgs, assidus des musettes de la rue de la Gaîté et du théâtre -Montparnasse, ils avaient été vider aux fortifications, loin des sergots -et des curieux, une rixe commencée au bal autour de quelque jupe de -danseuse ou, au comptoir du chand de vins, autour d'une tournée tranchée -au zanzibar! - - Les brocs étaient vidés - Et l'on allait partir... Un maudit coup de dés - Qui devait décider de la nuit de la belle - Et de qui resterait, amena la querelle. - ... On sortit pour causer sans chandelle... - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - ... Ils vinrent tous les dix au pied de l'escalier - Et chargèrent... Tudieu, quel cliquetis d'acier! - J'en avais chaud au coeur... La fille à demi-morte, - Elle, clamait: «A l'aide! Au meurtre: A moi! Main forte!» - -La scène est de tous les temps: que Singe-Vert (Singe-Vert est de toutes -les banlieues, de la Porte-Bineau comme de la porte de Vanves, de la -route de la Révolte comme de Montparnasse), assistât ou non à la -bataille allumée par l'odeur de sa peau ou les gros sous de son bas de -laine, toujours est-il que le lendemain matin ou trouvait les deux -forgerons, criblés de coups de surin et _scionnés_, dans le fatal fossé -d'enceinte. - -L'une des deux victimes, Jules Polzien, tenait encore dans ses doigts -crispés une poignée de cheveux roux. Dans le spasme de la mort, sa main -s'était convulsivement refermée sur la tête de son meurtrier et n'avait -pas lâché prise. L'autre victime, ramassée respirant encore, expirait la -nuit suivante à l'hôpital sans avoir pu ou, plutôt, sans avoir voulu -prononcer un nom! - -La Sûreté organisa rafles sur rafles dans Montparnasse, dans Grenelle et -ailleurs, et la terreur fut dans le clan des _rouquins_. Quiconque avait -la conscience obscure et le poil clair tremblait en songeant à la -terrible mèche. La fête de Vaugirard qui battait son plein, s'en trouva -tout à coup dépeuplée et les séances de lutteurs avaient lieu devant des -banquettes. Et pour de bonnes raisons. Un soir, place Cambronne, la -rousse cueillait les blouses et les vestes suspectes comme des fraises -dans un bois. - -Indice précieux: les réverbères tout à l'entour du lieu du meurtre -avaient été éteints. La rixe devait-elle se vider simplement à coups de -poing et, dans l'obscurité, deux combattants, se sentant les plus -faibles, auront-ils dégaîné et donné du surin? - -Mystère! - -La police informe et ne trouve pas. La banlieue a la _discrétion_ -prudente de ses crimes et ses querelles, un bavardage pourrait -l'entraîner si loin! - -A quelque temps de là, barrière de Fontainebleau, dans une mine de -glaise de Gentilly on ramassait, la tête presque enfoncée dans le sol -humide et mou de la carrière, le cadavre d'un jeune ouvrier de -vingt-trois ans, presque un enfant. - -Le misérable avait été littéralement assommé; les informations prises, -l'opinion désignait comme l'assassin un puisatier, Victor Demay, dit -Bébé, âgé de trente-deux ans, intime ami de la victime. - -Ici aux rudes senteurs des charniers, la fleur de banlieue mêle les -relents sinistres d'une idylle de bagne, une des idylles unisexuelles -comme en voyait s'épanouir l'âge amollissant de la Grèce, et que le doux -Virgile n'a pas lui-même dédaigné de chanter à l'aube de l'Empire cruel -et corrompu. - - _Formosum pastor Corydon ardebat Alexin_ - -Une étrange affection liait, paraît-il, ces deux hommes, une affection -avouée et reconnue! La nuit qui précéda le crime, ils l'avaient encore -passée ensemble et au logis du meurtrier! - -A l'aube, le plus âgé, se rendant à son travail d'ouvrier puisatier, -emmenait le plus jeune dans la carrière de glaise et l'assommait à coup -de pioche, pris de quelque fureur hystérique ou jalouse! - -Le docteur Lombroso, consulté, aurait dit le mot de cette énigme de -mystère et de sang: - -Fleur de banlieue. - -Ce résumé d'une semaine envolée, assez bizarrement sanglante, pour -prouver une fois de plus qu'il n'y a pas que des vieux mendigots -porteurs d'orgue et des fantômes de maigres chevaux blancs pâturant au -piquet, qui vaguent dans les incultes landes suburbaines, devant les -lointaines coupoles du Panthéon et du Val-de-Grâce, s'arrondissant en -deux boules violettes sur la brume écroulée de nuages, tout en bas, au -delà du chemin de fer de ceinture, des hauts tuyaux d'usine et des talus -lépreux de nos fortifications. - - - - -L'UTILITÉ DU SOUTENEUR - - -Le monde des souteneurs, justement alarmé jadis d'un violent dithyrambe -publié contre lui, en première page de l'_Evénement_ même, par Louis -Besson, voulut tenter de se réhabiliter par un haut fait d'armes. Un des -gentilshommes de la bande supprima un huissier. - -Me Gouffé, huissier au 148, de la rue Montmartre, et dont la disparition -préoccupa toutes les commères du quartier du Mail, fut occis par -l'_amant de coeur_ d'une de nos plus jolies demi-mondaines, que l'étude -Gouffé avait forcé dans ses derniers retranchements. - -Le disparu était, paraît-il, chargé des intérêts d'une grande -couturière, dont la clientèle est spécialement composé de _tendresses_ -et d'_instantanées_. On sait combien ces dames aiment peu régler leur -note. - -Faute des vingt-cinq louis d'un client généreux, notre huissier aurait -eu, disait-on, à instrumenter contre l'une de ces élégantes. Outrée et -frémissante, la belle poursuivie serait venue trouver M. Gouffé dans son -cabinet, accompagnée d'un homme de trente-cinq ans environ, _son amant -de coeur_. Une scène assez violente aurait eu lieu, durant laquelle les -clercs auraient cru entendre même des paroles de menace. - -Or, le jour même où M. Gouffé ne devait pas rentrer à son domicile, vers -les huit heures du soir, le concierge du nº 148 de la rue Montmartre, -voyait passer devant sa loge, située à l'entresol, la silhouette d'un -homme en costume clair, pardessus gris et chapeau de soie haut de forme. -C'était, à peu de chose près, l'habillement de M. Gouffé lui-même. - -L'individu montait l'escalier quatre à quatre et pénétrait dans l'étude -située au premier étage. - -Le concierge était si persuadé qu'il venait de voir passer M. Gouffé, -que lorsque l'individu redescendait, il se précipitait derrière lui, le -courrier de l'huissier à la main, et le rattrapait dans le couloir, la -phrase coutumière aux lèvres: «Monsieur Gouffé, voici vos lettres». - -Stupeur. Au lieu de l'homme de quarante-huit ans, qu'était son -locataire, le concierge avait devant lui un homme dans les trente-cinq à -quarante ans au plus, musclé, bien pris, très brun et le visage orné -d'une forte moustache. - -Le temps de se remettre, et le concierge de demander à l'inconnu ce -qu'il venait de faire dans une étude déserte dont tous les clercs -étaient partis depuis deux heures au moins, et comment il avait pu y -pénétrer: - -«--Mais je suis un des clercs de M. Gouffé», répondait l'individu avec -aplomb. - -«--Ce n'est pas vrai, je ne vous ai jamais vu», ripostait le portier qui -connaissait son monde. - -«--Et puis, en voilà assez, laissez-moi tranquille...» Marchant -rapidement vers la porte extérieure qui était fermée, l'inconnu -soulevait la barre de sûreté qui maintenait les deux battants, et avant -même que le concierge eut eu l'idée de le poursuivre, il avait disparu! - -Cet incident inquiétait si vivement le concierge que le soir même il -quittait un instant le 148 de la rue Montmartre et allait au domicile de -M. Gouffé, rue de Rougemont, prévenir Mlles Gouffé de ce qui s'était -passé. Celles-ci répondirent que leur père dînait en ville, mais -qu'elles le préviendraient aussitôt rentré; or, depuis M. Gouffé ne -reparut pas à son domicile et ne fut plus vu nulle part. - -Pardessus clair, de trente à trente-cinq ans, de fortes moustaches -brunes, teint mat, trapu, musclé, mais c'est le propre signalement de -Pranzini et généralement celui de tous ces messieurs. A la description -du concierge, l'un des clercs crut reconnaître l'individu qui -accompagnait Mlle X... lors de sa visite chez M. Gouffé, le chevalier -servant aux menaces, plus ou moins amant de caisse ou de coeur. - -Alors conclus-je, ces messieurs protégeraient véritablement ces -demoiselles et ne se contenteraient pas de faire chanter le client -attiré dans la chambre garnie de la marmite: - - Quand le pante a le doigt dans la miche, - S'il ne casque pas gros, - Gare aux compagnons de la guiche, - C'est nous qu'est le dos, - -de barboter les poches des vieux Roquentins et de promener le soir -autour des bars de la rue Royale les pardessus mastic et les saphirs de -bague remontés en épingle, dévalisés de la veille, jeunes attachés de -l'ambassade d'Espagne ou mûrs juges d'instruction de Moscou! - -Entre une manille dans les brasseries du faubourg, une journée sur le -turf et une partie de canot entre Petit-Bry et Joinville, ces messieurs, -menacés dans leurs affaires par la saisie du mobilier d'Adèle, -dégringoleraient quelquefois un huissier! - -Honneur donc à ce chevalier Desgrieux de l'année de l'Exposition, et à -la nouvelle et galante école qu'il inaugurait enfin après tant de -vilenies et de sang et de boue déposées pêle-mêle, avec les -proclamations boulangistes contre les palissades et les murs! - -Après Prado, Pranzini et les assassins de la rue Bonaparte, chourineurs, -les uns, de fille de joie blette, les autres, acheveurs de concierge de -l'âge de leur siècle, ce vengeur du commerce opprimé et ce supprimeur -d'huissier rafraîchissait l'âme. Il nous réconciliait presque avec -l'aquarium où l'eau, de vert et glauque qu'elle est dans la nature était -devenue trouble du rouge humain, de sang. Ce coup de surinage donné à -tous les protêts et les jugements du monde de la saisie rassurait à la -fois Cythère menacée et rassérénait aussi la foule éternellement -craintive et torturée par ce vautour dévorant et légal: Sa Majesté -l'Huissier, si souvent l'Usurier. - -D'ailleurs, c'est un fait établi et reconnu de tous aujourd'hui que le -Souteneur a dans notre société fin de monde son rôle et son utilité -publique! - -Si, les jours de chômage, quand Saint-Lazare s'ouvre à madame oui ou non -repentie, il devient parfois un danger pour le passant attardé, il n'en -est pas moins la sécurité de Vénus alarmée. - - La nageoire aux dames, chevalier. - -En cas de rafle, son bras offert à temps évite à la chérie les horreurs -du bloc et du panier à salade, prêtre gagé de la Notre-Dame du Galetas, -si bien célébrée par Paul Verlaine, - - Cette dame de Galetas - Qu'on surprend toujours sur le tas - A démolir quelque maroufle, - Le temps de dire ou de faire oui, - Le temps d'un bonjour ébloui, - Le temps de baiser sa pantoufle. - -Si parfois il coupe lui-même le cou ou la gorge, au moins sa présence -est-elle, dans la chambre où le lit - - A toujours sous le rideau rouge, - L'oreiller sorcier qui tant bouge, - -sa présence est-elle, dans l'atelier de madame, une garantie contre les -fantaisies sadiques de Jack l'Eventreur! - -D'ailleurs, cette utilité du souteneur dans les basse moeurs de la -prostitution, la prude Angleterre elle-même la proclame et la réclame. -John Bull, si facilement choqué, arrive en personne à résipiscence. -C'est par la bouche même de se constables que Londres nous annonça sa -vertueuse opinion. - -Au reste qu'on lise cette intéressante sensation de Whitechapel. - -Nous avons les _Sensations d'Oxford_, de Paul Bourget; j'avoue ne pas -dédaigner, moi, cette dernière, datée de Whitechapel. - -Je transcris: - -«C'est très loin, c'est plus loin que le _terminus_ des tramways; les -figures des passants deviennent désagréables; on ne voit plus un -vêtement qui ne soit déchiré; plus de voitures, rien que des charrettes. -Nous y voilà. Un sergent de police est devant une porte. C'est là. -L'entrée de l'allée est large comme un parapluie: dix mètres où deux -hommes ne peuvent passer de front; d'un côté, des briques rouges comme -du sang; de l'autre, des planches sur lesquelles s'étalent des dessins -obscènes, crayonnés par des Hogarth de ruisseau. Le sergent de police me -parle. Je lui dis ce que je viens voir. «Oh! nous avons eu beaucoup de -monde hier. Je vais vous donner un homme». Un coup de sifflet. Le -_bobby_ arrive. Un géant moustachu et doux. «Very well», et nous entrons -dans la cour. - -«Sous le troisième réverbère, près des charrettes à bras, la femme était -couchée, la tête sur une marche. «Ils n'avaient pas même de place pour -se retourner, me dit l'agent, et il l'a tuée au moment même; vous -comprenez, on ne peut pas tout dire dans les journaux, mais c'est au -moment même. Toutes les huit avaient les mêmes taches. Well!» Autour de -nous, la foule s'amasse: rien que des loqueteux. Ils sont plus sales que -les nôtres. Les taches se voient plus sur les redingotes que sur les -blouses. Tous ont les mains dans les poches, on dirait qu'ils y cachent -un couteau. Et nous allons voir huit cours semblables. Elles ne sont pas -à cent mètres l'une de l'autre. Ah! elle est rudement forte, la police -de Londres! Je demande comment était la femme. «Voulez-vous voir son -amie? C'est «la même chose». Nous voilà partis. L'agent s'arrête devant -une petite maison grise de saleté. Il parlemente: «_She is coming_». Et, -en attendant, il m'explique que tous les crimes viennent de ce que les -femmes n'ont pas «_how do you call that? soteners, yes, souteneurs. -Well_». Et dire que nous ne connaissons pas à Paris notre bonheur.» - -Les crimes viennent donc, comme l'a dit le Bobby, de ce que les femmes -n'ont pas de «_how do you call that? soteners, yes souteneurs. Well._» -Comment appelez-vous cela? soteners, oui, souteneurs. C'est bien cela! - -Il était impossible de mieux établir et prouver l'utilité de l'Alphonse. - - Aux petits des poissons elle donne la pâture, - Et sa bonté s'étend sur toute la nature. - -Honneur donc à ces messieurs du Poker et de la Contremarque, et nos -compliments à la Chambre pour cette loi des récidivistes qu'elle ne fera -jamais passer. - -Et après cette citation de Racine, le cygne blanc des poètes, qu'on me -permette de terminer par ce sonnet de Paul Verlaine, ce cygne noir, à la -gloire du Point-du-Jour, cet Eden des souteneurs: - - Le Point-du-Jour, le point blanc de Paris, - Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse, - Et neuve et laide et que je t'en ratisse, - Le Point-du-Jour, aurore des paris! - - Le bonneteau fleurit «dessus» la berge. - La bonne tel s'y déprave, tant pis - Pour elle et tant mieux pour le birbe gris - Oui lui, du moins, la croit encore vierge. - - Il a raison, le vieux, car voyez donc - Comme est joli toujours le paysage, - Paris au loin, triste et gai, fol et sage, - Et le Trocadéro, ce cas, au fond. - - Puis la verdure et le ciel et les types, - Et la rivière obscène et molle, avec - Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec - Epatant, «ces metteurs au vent de tripes». - - - - -UNE AVENTURE - - -I - -Avoir traversé toutes les grèves de l'Italie qui ne furent pas toujours -gaies ce dernier automne; avoir fui, dans une panique, le _sciopero_ de -Milan tout vibrant encore des pillages de 98 et des horribles -représailles qui les suivirent: canonnades et massacres des -_scioperanti_ dans les rues; avoir connu la bousculade et le désordre -des gares assiégées par l'affolement des foules en fièvre de départ, les -gares aux abords surveillés par des groupes d'ouvriers en loques qui -renversaient et dételaient les voitures et les omnibus; avoir traversé -la tristesse de Vérone, Vérone déjà si triste et si sévère par lui-même, -la tristesse d'une Vérone aux boutiques closes, aux rues désertes, comme -vidées par la terreur de la grève qui y éclatait le matin même où nous -arrivions. - -Etre, le même soir, tombés sur le _sciopero_ de Venise, une Venise morte -et noire, sans _facchini_, sans gondoles et sans lumière, une Venise à -la vie suspendue par la volonté de la «Camorra del lavor» et dont les -deux jours et les deux nuits d'anarchie sont sans précédent dans les -annales de la cité des Doges... Oui, avoir traversé tout cela, toutes -ces angoisses et tous ces incidents de guerre civile aggravés par la -lecture des journaux italiens qui n'exagéraient pas!!! et, une fois -enfin sortis de tous ces ennuis, après un mois dans la langueur et la -mélancolie lumineuse de Venise et dix jours dans l'art sublime et serein -de Florence, presque arrivé au port, à la veille de rentrer en France, -être arrêté comme anarchiste et, malgré les noms et qualités déclinés, -passer toute une nuit au poste de la prison de la ville et n'être -relâché que sur la prière du consul, parce que suspect à la police... -oui, cela m'est pourtant arrivé, et pas plus tard que le 29 octobre, à -la Spezia... La Spezia! La Spezia est le grand port militaire, le Toulon -de l'Italie, mais un Toulon autrement vaste et heureusement situé que le -nôtre, dont on a pourtant assez justement vanté la rade et la ceinture -de collines verdoyantes, Saint-Mandrier, la Seyne et Tamaris. La -situation de la Spezia est splendide; les montagnes de Carrare la -dominent à gauche, Carrare et son groupe de cîmes rocailleuses, -déchiquetées, hardies et comme neigeuses, Carrare et ses marbres. Le -soir, l'adieu du crépuscule vient frapper en plein la chaîne de Carrare -et tous les marbres s'illuminent; Carrare est alors en marbre rose, et -la Spezia, dont la vie ne s'anime qu'à cinq heures a, pour son apéritif, -l'éclosion d'une gigantesque auréole de marbre à l'horizon. Au-dessus de -Carrare courent et ondulent des collines vertes, toute une suite de -petits golfes et de promontoires dont le dernier se termine par une -héroïque silhouette, une silhouette de citadelle crénelée, dont les -hautes tours s'érigent, verticales, sur une roche abrupte au-dessus de -la mer, Lérici, le château fort où François Ier fut enfermé après Pavie -avant d'être transféré à Madrid. François Ier, Charles-Quint, la défaite -de Pavie, de l'histoire, de la légende et des souvenirs! A gauche de la -rade s'enfoncent les bassins de l'Arsenal, l'Arsenal de la Spezia, qu'on -ne peut visiter sous aucun prétexte: une lettre du ministre de la guerre -peut seule en ouvrir l'accès à un étranger. - -Après l'Arsenal, la côte continue découpée comme une feuille de mûrier, -toute en petits golfes et en caps minuscules, des villages de pêcheurs -dorment au fond des golfes, maisons peintes en trompe-l'oeil, fausses -balustrades et faux portiques de marbre alternant avec des ouvrages -fortifiés, Italie très italienne, comme a dû la connaître Mme de Staël. -Une véritable merveille termine, de ce côté, la rade: Porto Venere, le -port de Vénus; hautes, très hautes maisons génoises à cinq et six -étages, qui, noires, rougeâtres et rongées par le soleil, et comme -surgies de la mer, semblent à première vue être une falaise ruinée; et -ce sont, dès l'entrée du pays, des rampes de granit, des dallages et des -contreforts. La place a dû être, jadis, formidablement fortifiée. Tout -un vieux mur d'enceinte la borde à droite; dévalant de la montagne une -très vieille citadelle la domine, plus importante encore que celle de -Lérici, et, après le village qui n'est qu'une rue entre deux rangées de -hautes maisons noires, se révulse et se cabre un chaos de rochers, des -roches schisteuses, on dirait tordues par un cyclone, paysage ensoleillé -et morne d'une étrange désolation. Au milieu se dresse et veille, en -apparence encore debout, en réalité en ruines, une façade de marbre -blanc et de marbre noir, tel un dallage funéraire, la chapelle de -San-Pietro! - - -II - -Porto Venere et la chapelle San-Pietro: un vrai décor pour une tentation -d'anachorète, cette solitude de roches, de mer et de soleil. Il y a -aussi une grotte à Porto Venere, une grotte fameuse où lord Byron a -placé son _Corsaire_, mais l'entrée qui y conduisait est grillée. -Maintenant, pour visiter la grotte, il faut prendre une barque, le -chemin était _periculante_, périlleux, comme ils disent en italien, et -Porto Venere, c'est aussi un peu plus que des décombres, que des pierres -et des filets de pêcheurs, c'est aussi de la gloire et des souvenirs; -Lord Byron y a demeuré, y a écrit deux de ses poèmes immortels. Porto -Venere! La vision m'en était demeurée lumineuse et nostalgique pour une -journée passée en janvier 1899 à la Spezia. La Spezia n'est, par -elle-même, qu'une grande ville neuve aux rues perpendiculaires ou -horizontales se coupant à angles droits et bien moins mouvementée que -Toulon; j'avais aussi la curiosité de Lérici, que je n'avais pas eu le -temps de visiter il y a cinq ans. Après huit ans de Florence et de ses -merveilles un peu sombres, après le tragique du palais Vecchio et du -Bargello surtout, hanté encore de spectres sanglants et de ténébreux -souvenirs, nous rentrions en France par Vintimille et Nice; la splendeur -ensoleillée et calme de la Spezia s'imposait. - -D'un ami, grand voyageur devant Dieu et devant les hommes, alors à Paris -et au courant de mes projets, j'avais reçu à Florence une lettre ainsi -conçue: «Si tu vas à la Spezia, demande et tâche de trouver Achille. -Achille est une espèce de géant de Michel-Ange, laid comme une brute, -mais débrouillard. Il a pas mal roulé le monde et a été aux ordres de -Gordon Bennett sur la _Lysistrata_; il a été en Amérique, en Chine et à -Marseille, il parle assez bien le français et pourra t'être précieux; il -connaît tous les bons coins; il te fera manger de la soupe aux moules -dans la tour ronde de Porto Venere et des rougets à une sauce inconnue à -San Terenzio, le petit port avant Lérici. C'est un type échappé de tes -_Propos d'âmes simples_, naïf et roublard, dévoué comme un chien; il est -fait pour toi.--_Nota bene_: Achille est batelier.» - -Jeudi matin 27, nous quittions Florence à neuf heures et, après une -halte de trois heures à Pise, débarquions à la Spezia à cinq heures. La -musique militaire jouait sous les arbres de la promenade, devant l'hôtel -de la Grande-Bretagne, où nous descendions. Le temps de déboucler nos -valises, et j'étais sous les platanes mordorés de la promenade. Carrare, -illuminé par le soleil couchant, mettait à l'horizon sa splendeur rose. -Je demandai Achille aux bateliers du quai. Achille n'était pas là. Le -soir, après dîner, je poussais jusqu'à la rive, à cent mètres de notre -hôtel, jusqu'à la rive où une lune de nacre maillait d'argent la mer et -le sommet des montagnes; un batelier m'y interpellait: «_Signore, una -barca!_» Je déclinais l'offre, mais l'homme insistait, me faisait ses -offres pour le lendemain en cas de promenade pour Porto Venere ou -ailleurs, et me donnait son nom: Achille. C'était lui. Le hasard l'avait -mis sur ma route. Nous faisions connaissance, mais, tombant de fatigue, -je rentrais à l'hôtel, lui donnant rendez-vous pour le lendemain. - - -III - -Je lui donnai rendez-vous pour le soir; il devait me conduire au bout de -la ville, dans un café chantant assez pittoresque, mais le soir je me -trouvais las, le grand air m'ayant étourdi, et je remettais le batelier -au lendemain soir à la même heure, puisque pour Lérici, comme pour Porto -Venere, il ne pouvait être question de barque, le bateau à vapeur étant -là. - -Samedi soir 29 octobre, huit heures et demie. C'est ici que le drame -commence. Achille vient me chercher à la porte de l'hôtel. Ma tenue est -des plus simples: complet marron, pardessus, casquette de voyage; j'ai -renoncé pour la circonstance au grand feutre légendaire qu'on m'a -souvent reproché. Nous prenons le Corso Cavour, qui est la grande rue -passante et commerçante de la Spezia. Achille a hâte d'être arrivé au -théâtre: le spectacle commence à huit heures et demie précises, mais à -une devanture de papetier des cartolines illustrées me tentent. Quand -l'illustration est jolie, on a toujours à donner de ses nouvelles à -quelqu'un; j'achète quatre de ces cartes et déclare à Achille que j'ai à -écrire. Nous entrons dans une de ces pasticiera-bars, très éclairées et -très élégantes, où les Italiens consomment punch, vin du pays et gâteaux -dans la plus touchante promiscuité, hommes du peuple, gens du monde, -officiers, etc., mais cela c'est l'Italie. Je commande un café, Achille -un punch à l'orange, et je me mets à écrire. Pendant que je bâcle ma -correspondance, Achille lie conversation avec un consommateur debout au -comptoir, un ami à lui retrouvé là et qui, entre temps, s'assied -familièrement à notre table: mes lettres écrites, je me lève, je solde -la tournée, et nous revoici sur le Corso Cavour, dans la direction du -spectacle. J'ai confié mes cartolines à Achille pour qu'il les mette -dans la boîte, et je marche seul en avant. Achille, lui, est resté en -arrière. Il est environ neuf heures un quart ou neuf heures et demie. -C'est alors qu'un inconnu assez bien mis, tête énergique et brune de -Sicilien ou de Corse, m'aborde et me demande où je vais. Interloqué, je -ne comprends pas très bien. L'inconnu insiste. Il me demande maintenant -mon nom et à quel hôtel je suis descendu. J'ai pas mal roulé l'Italie et -connais de longue date ces sortes de rencontres; je crois avoir affaire -à un ruffian et j'envoie promener l'individu. - ---Je suis de la police, me déclare-t-il en changeant de ton. Avez-vous -des papiers sur vous? - -Et il exhibe sa carte. - -Des papiers! Oui et non: j'ai des lettres, ma carte, un reçu de quinze -cents francs de l'hôtel de la Grande-Bretagne, où je suis descendu, une -carte postale sur laquelle est mon portrait avec la nomenclature de mes -oeuvres et mon nom, et je dis qui je suis. - ---Mais vous n'avez pas de passeport?--Non.--Alors, suivez-moi chez le -commissaire, vous vous expliquerez avec lui. Pas de passeport: je vous -arrête!--Mais pourquoi?--Parce qu'étranger sans papiers et avec deux -malfaiteurs.--Comment deux malfaiteurs?--Oui, ces deux hommes que vous -avez quittés en sortant du bar, vous buviez avec eux en écrivant des -lettres.--Achille! mon batelier, un malfaiteur?--Ah! vous savez son nom. -Comment l'avez-vous connu? - -Je raconte la chose. - ---_Bene, bene._ Et l'autre?--L'autre, je ne le connais pas, c'est la -première fois que je le vois.--_Prima volta_, c'est bien, vous direz -cela au commissaire. _Questi ragazzi due ladroni_ (ces hommes sont deux -voleurs). - -Et je suivis le policier, convaincu d'être relâché dès que j'aurais -parlé au commissaire central. Le commissaire! Je ne devais le voir que -le lendemain à dix heures au Municipe. Mon brigadier sicilien me -conduisit directement à la prison, me remit entre les mains de deux -soldats de garde et, très étonné de ne trouver sur moi aucune arme, ni -couteau ni revolver, ne m'en fit pas moins mettre en cellule. J'y -retrouvai le lit de camp, les couvertures de laine et les murs blanchis -à la chaux de la salle de police de mes années de régiment. Des rires et -des chansons de filles ramassées dans la rue et enfermées au-dessous de -moi m'y tinrent éveillé jusqu'à une heure du matin, car j'avais espéré -dormir. D'une heure à six heures l'énervement et la colère m'empêchèrent -de fermer l'oeil. A six heures des cantiques montaient de la cellule des -filles: les prisonnières saluaient l'aurore dominicale. A sept heures -enfin la voix d'Achille, pénétré dans la cour de la prison, je ne sais -comment, s'élevait sous ma fenêtre et à travers les grilles, m'annonçait -qu'on allait me relâcher. Il y avait eu erreur sur ma personne. Je n'en -étais pas moins sous les verrous, et ma mère, ne me voyant pas rentrer, -devait mourir d'angoisse à l'hôtel. Je priai Achille d'aller la prévenir -et de la conduire immédiatement chez le consul, de la rassurer surtout. -Au même instant, un soldat m'apportait une tasse de café noir et des -gâteaux. C'était Achille, le malfaiteur, qui avait songé que je pouvais -avoir faim! Le commissaire devait venir à huit heures. A huit heures, un -soldat me faisait balayer ma cellule, plier mes couvertures et vider -_monsieur Jules_, comme à un simple détenu; puis un policier en civil -venait me prendre et me conduisait, par les rues, au Municipe. Je ne -voyais le commissaire qu'à neuf heures et, après un interrogatoire d'une -heure et demie, confrontation et allées et venues au consulat, j'étais -relâché à onze heures et demie... juste le temps de prendre un bain -avant le déjeuner. Un bain! j'en avais besoin. Et comme je demandais les -motifs de cette arrestation arbitraire et de cette incarcération -inconcevable: - ---Parce qu'étranger et vu avec des malfaiteurs, m'était-il répondu. - ---Mais puisque cet homme est un malfaiteur, pourquoi est-il en liberté, -et pourquoi est-ce moi qu'on arrête? Pourquoi a-t-il été condamné?... -Vous parlez de dossier... - -Et j'apprends que le fameux Achille a été surtout compromis dans les -dernières grèves et que le buveur inconnu du bar d'hier soir est un -anarchiste militant. Dans la pensée de ce trop zélé brigadier de police, -j'ai été assimilé à ces deux compagnons! La police de la Spezia m'a fait -l'honneur de me croire anarchiste. - -O Porto Venere, ô donjon de Lérici, splendeurs déjà lointaines des cîmes -de Carrare, glorieux souvenirs de François Ier et de lord Byron, je me -souviendrai de la Spezia! - - -FIN - - -IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉASTRES *** - -***** This file should be named 63726-0.txt or 63726-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/7/2/63726/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
