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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Pelléastres - -Author: Jean Lorrain - -Illustrator: Armand Rapeño - -Contributor: Georges Normandy - -Release Date: November 12, 2020 [EBook #63726] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Thummel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉASTRES *** - - - - - - -PELLÉASTRES - -LE POISON DE LA LITTÉRATURE - - - - -OEUVRES DE JEAN LORRAIN - - -Poésie: - - _Le Sang des Dieux._ (Lemerre, 1882). - _La Forêt bleue._ (Lemerre, 1883). - _Viviane._ (Lemerre, 1885). - _Modernités._ (Giraud, 1885). - _Les Griseries._ (Tresse et Stock, 1887). - _L'Ombre Ardente._ (Fasq. 1897). - -Critique: - - _Dans l'oratoire._ (Dalou, 1888). - _Poussières de Paris._ (Ollendorff, 1899). - -Voyages: - - _Heures d'Afrique._ (Fasq. 1899). - _Heures de Corse._ (Sansot, 1905). - -Théâtre: - - _Très Russe_, 3 actes (avec Oscar Méténier). (Fasquelle, 1893). - _Yanthis_, 4 actes. (Fasq. 1894). - _Prométhée_, 3 actes (avec A. Ferdinand Hérold) (_Mercure de France_, - 1900). - _Neigilde_, 3 actes. (Choudens). - _Deux heures du matin, quartier Marbeuf._ 1 acte (avec Gustave - Coquiot). (Ollendorff, 1904). - _Hôtel de l'Ouest, chambre 22_, (avec Gustave Coquiot). (Ollendorff, - 1905). - _Théâtre_ (_Brocéliande_, _Yanthis_, _La Mandragore_, _Ennoïa_) - (Ollendorff, 1906). - -Roman: - - _Les Lépillier._ (Giraud, 1885 et P.-V. Stock, 1908). - _Très Russe._ (Giraud, 1886). - _Sonyeuse._ (Fasquelle, 1891). - _Buveurs d'âmes._ (Fasq. 1893). - _Un démoniaque._ (Dentu, 1895). - _La Petite Classe_, préface de Maurice Barrès. (Ollendorff, 1895). - _La Princesse sous verre._ (Taillandier, 1896). - _Une femme par jour._ (Borel, 1896). - _Loreley._ (Borel, 1897). - _Contes pour lire à la chandelle._ (_Mercure de France_, 1897). - _M. de Bougrelon._ (Borel, 1897 et Ollendorff). - _Ames d'automne._ (Fasq. 1897). - _Princesse d'Italie._ (Borel, 1898). - _La Dame Turque._ (Per Lamm, 1898). - _Ma Petite Ville._ (L. Henry May, 1898). - _Madame Baringhel._ (A. Fayard, 1899). - _Histoires de Masques_, (préface de G. Coquiot). (Ollendorff, 1900). - _20 femmes._ (Per Lamm, 1900). - _M. de Phocas._ (Ollendorff, 1901). - _Sensualité amoureuse._ (Per Lamm, 1900). - _Le Vice Errant._ (Ollendorff 1901). - _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse._ (Ollendorff, 1902). - _Quelques hommes._ (Per Lamm, 1903). - _La Mandragore._ (Pelletan, 1903). - _Fards et Poisons._ (Ollendorff, 1904). - _La Maison Philibert._ (Librairie Universelle, 1904). - _Propos d'âmes simples._ (Ollendorff, 1904). - _L'Ecole des Vieilles femmes._ (Ollendorff, 1905). - _Madame Monpalou._ (Ollendorff, 1906). - _Ellen._ (Douville, 1906). - _Le Crime des Riches._ (Douville, 1906). - _Le Tréteau._ (Bosc et Cie, 1906). - _L'Aryenne._ (Ollendorff, 1907). - _Hélie, garçon d'hôtel._ (Ollendorff, 1908). - _Maison pour Dames._ (Ollendorff, 1908). - _Pelléastres_, (Introduction de Georges Normandy). (Méricant 1910). - _Narkiss._ (Edition du Monument, 1909). - -Pour paraître prochainement: - - _Ellen_, édition illustrée. (Pierre Lafitte). - _Histoires de Masques_, édition illustrée. (Fayard). - _Madame Baringhel_, édition illustrée. (Fayard). - _La Jonque dorée_, conte. - _Portraits littéraires et mondains._ - _Eros vainqueur_, (musique de Pierre de Bréville). (Rouart). - _Correspondance de Jean Lorrain._ - - - - - JEAN LORRAIN - - PELLÉASTRES - Le Poison de la Littérature - CRIMES DE MONTMARTRE ET D'AILLEURS.--UNE AVENTURE - - Introduction de Georges NORMANDY - Couverture illustrée de RAPENO - - PARIS - Albert MÉRICANT, Éditeur - 1, RUE DU PONT-DE-LODI, 1 - - - - -_Droits de traduction et de reproduction littéraires et artistiques -réservés pour tous pays. S'adresser pour traiter à M. A. MÉRICANT, -éditeur._ - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -_6 Exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 1 à 6 au prix de 15 -francs l'Exemplaire._ - -_6 Exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 7 à 12 au prix de 10 -francs l'Exemplaire._ - -_Tous ces Exemplaires sont signés par l'Editeur._ - - - - -INTRODUCTION - - -A mesure que les années s'ajoutent aux années, les belles illusions -s'éparpillent au vent du siècle, comme les pétales d'une fleur flétrie -s'envolant dans la brise d'automne. Et la jeunesse est bien une fleur, -une fleur unique qui se fane d'heure en heure... Oh! les allégresses et -les enthousiasmes de l'adolescence! Tout est splendeur, charme, bonheur -pour les yeux qui s'ouvrent sur l'extériorité mensongère de la vie. On -pleure devant les couchants, on poétise la misère des gueux, on veut -mourir d'amour avant d'avoir souffert de vivre, on se campe devant la -Fortune ou devant la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes les -nuances, tous les sentiments, tous les gestes de l'élégance ou du labeur -ravissent par la nouveauté qu'on leur découvre. On fait joujou avec la -douleur qui apparaît surtout comme un prétexte à attitudes; on fait -joujou avec la douleur que l'on dompte de toute la puissance des forces -neuves--s'élançant vers la Vie.--Vers la Mort. - -Tout passe... - -A force de voir souffrir, à force d'aller aux nécropoles derrière le -char où dort, sous de vaines couronnes, l'être cher qui vient d'expirer, -à force de constater le leurre des façades qui abusait notre jeunesse -ardente, nous parvenons à apprécier plus justement l'existence. La -détresse humaine se dévoile de plus en plus. - -Tout passe. Illusions, amitiés, espérances... - -Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction mentale de la -désagrégation incessante de notre organisme. Car depuis notre naissance -nous mourons un peu à chaque instant. Obéissant aux lois de la nature -comme les animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons inutilement -l'oublier. L'homme ne disserte guère sur le _Vanitas vanitatum et omnia -vanitas_ de l'Ecclésiaste, que toutes les fois qu'un malheur lui arrache -l'insouciance qui l'aidait à vivre, toutes les fois qu'il mesure le vide -et l'inutilité de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition -plus noble que toutes les autres le métamorphose: celle de se survivre. -Mais tout le monde ne peut pas annihiler partiellement ainsi l'oeuvre de -la Mort. Les artistes, les écrivains d'élite sont parmi les demi-dieux à -qui cela est possible. Et Jean Lorrain, entre tous, se survit et se -survivra. - -Voici son quatrième livre posthume. Jamais il n'a paru plus vivant, ce -tendre barbare, que depuis qu'il nous a quittés. Il laisse dans notre -littérature une place vide qui restera vide longtemps. On se rendra -compte par ces _Pelléastres_--tout ce qu'il eut le temps d'écrire du -_Poison de la Littérature_--que jamais la verve de l'auteur de _Maison -pour Dames_ ne fut plus étincelante et plus terriblement révélatrice du -dégoût profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et la foule très -vaguement définie qu'on appelle _le monde_. Il a suffisamment souffert -de tout cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent sur les marches -d'un trône, leurs pieds souillés des boues de la Neustrie conquise, il a -suffisamment souffert de tout cela pour qu'on lui pardonne quelques -outrances et même quelques injustices. Déjà, bien des gens, qui -dansèrent autour de son cercueil pour marquer leur joie de ne plus -entendre son impitoyable rire, déjà, bien des consciences épouvantées -par la franchise courageuse--il en a pâti--d'un des rares écrivains qui -surent conserver leur indépendance complète dans notre journalisme -d'affaires (qui, par ailleurs, suit servilement l'opinion, sous prétexte -de la diriger)--déjà, bien des consciences se rassuraient. Or, voici que -par quatre fois, depuis sa disparition, sa terrible raillerie éclate, -mieux armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques va déchaîner -bientôt la publication de la _Correspondance_--choisie--de Jean Lorrain! -Jean Lorrain n'est pas de ceux qu'on oublie. Il appartient à la grande -lignée normande qui commence à d'Aurevilly et se continue par le grand -«Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous succéderont au milieu des -platitudes, des intrigues et des bluffs de la capitale ne se souviennent -plus, un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux pesants d'avoir -trop regardé, de ce menton brutal et volontaire, de ces lèvres d'une -sensualité violente démentie par l'impertinence du nez, accroché au -front bref, sur l'avancée des cheveux teints au henné,--ce front -terrible, à l'ossature rude, vallonnée, ce front crispé, raviné, -obstiné, effrayant un peu, sillonné de veines turgescentes et contenant -dans l'énorme caverne des arcades sourcilières, des prunelles glauques, -caressantes, exténuées et comme défaillantes en une interminable -agonie--; si ceux qui viendront après nous ignorent son élégance -exceptionnelle et recherchée (mais, malgré tant d'étude, ne bannissant -pas de sa démarche un léger roulement d'épaules, héritage d'une -ascendance de marins), son chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains -voltigeantes en gestes simples, ses mains longues mais grosses, un peu -peuple, bossuées de bagues étranges, ses mains fuyantes mais solides, -plus capables d'étrangler un agresseur que de serrer les doigts d'un -flagorneur,--si nos descendants ignorent cette silhouette -caractéristique de temps déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs -bibliothèques l'oeuvre de Jean Lorrain entre celui de Claude Crébillon -et celui de Charles Baudelaire. - -L'oeuvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier, chroniqueur: ce sont -les principaux aspects du talent du visionnaire de _La Mandragore_. On -déplorera sans doute que les exigences du journalisme aient pu nuire à -beaucoup de pages trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être que -Lorrain, improvisateur unique, n'ait pas daigné travailler toujours son -style suffisamment, car _M. de Bougrelon_, _Ellen_, _Heures de Corse_ et -_La Dame Turque_, entre autres, prouvent qu'il savait se souvenir, -lorsqu'il le pouvait et lorsqu'il le voulait, de Gustave Flaubert autant -que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque un peu pour un jugement -définitif. Il est pourtant des choses que l'on peut et que l'on doit -dire. - -Depuis toujours--oh! ses lettres et ses essais d'enfant!--et jusqu'à la -fin, Jean Lorrain fut un poète. L'auteur du _Sang des Dieux_ et de _La -forêt bleue_ n'est devenu le romancier des _Lépillier_, de _Sonyeuse_ et -des _Soirs de Province_--où l'on découvre tant de pages jolies (du -Champfleury lyrique)--et le conteur qu'il fut après, que grâce à -l'intolérable situation faite aux rimeurs dans notre littérature et dans -notre société. Jean Lorrain s'éprend du charme mystérieux des vieilles -maisons isolées, sur les pierres desquelles a mordu le passé, des cieux -d'octobre et des sites d'automne où des relents discrets de mort -complètent la magnificence des feuilles qui se cuivrent; il adore les -grands parcs déserts, chers à feu Henri Zuber, où reviennent dans le -soir l'âme de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de satin et de -soie; il idolâtre les étoffes d'antan et il les chante (sur le mode -favori de Verlaine) en vers limpides: - - Des vieilles étoffes fanées - Je suis le maladif amant. - J'en veux dire l'enchantement - Et les nuances surannées. - -Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier des madrigaux aux -nymphes, aux génies de l'air, comme il voudra le faire dans certains -salons (car il se croit parfois à une fête galante d'antan) aux dames -qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il les arrange avec un art -parfait dans les vases de son salon (il ramena de Ferrare un valet de -chambre uniquement parce que cet homme improvisait d'admirables -décorations en fleurs naturelles), il décrit un bouquet mieux que -quiconque. Il écrit sur l'éventail de la baronne Oppenheim: - - Longs pétales de soie et calices funèbres, - Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres; - Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants - Vous êtes délicats, monstrueux et charmants. - Fleurs d'ombres à la fois candides et subtiles, - La chasteté du mal vit dans vos coeurs hostiles - Et vous semblez garder, pour l'amour de Sigurd, - Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur. - Un éternel défi jaillit de vos corolles, - Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles - Les tempes de _ceux-là qui, désirant toujours - Ne consentent jamais_,--fleurs des vierges amours[1]. - - [1] Avril 1895. - -Il pleure presque devant des lys qui se fanent: - - S'effeuillant au bord du vase - Dans un chaste et calme abandon, - _Leur agonie est une extase - Et leur parfum est un pardon_. - -Il a beaucoup lu les _Chansons des rues et des bois_. Gustave Moreau, -ses chimères et les masques énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui -une impression qui ne s'effacera jamais--même lorsque, par _Modernités_, -il voisinera avec le Richepin des _Blasphèmes_ dans le réalisme et dans -la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera des héroïnes légendaires -parmi les filles et les souteneurs; il avouera:... «dans -l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de -fruits, là _seulement_ Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur -humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse, avec des -yeux mystérieux de bête--telle la bouchère au profil d'Hérodiade -qu'entrevirent les de Goncourt, dans le marché des Récollets à Bordeaux» -et il écrira à Renée d'Ulmès: «En vérité, l'enfer est plein de -colombes». On peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces -d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des _Luxures_, les lakistes -et les préraphaélites, Poë, Baudelaire, Addison, Huysmans, -Algernon-Charles Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan Klingsor, il -me restera à nommer parmi les peintres dont, prodigieux descriptif, il -se rapproche encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, William -Morris, James Ensor, Walter Crane, Rops et d'autres. Encore cette -énumération sera-t-elle insuffisante, car le tempérament de Lorrain, -d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait de produire quelque -chose de personnel que lorsqu'il ressentait une vive sensation--et les -spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya dans tous les mondes, -l'influencèrent plus fréquemment, mais pas plus profondément que ses -premières lectures ou que ses promenades à travers les musées d'Europe, -qu'il connaissait à merveille.--Jean Lorrain dramaturge, pour les -oeuvres qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain poète qui continue -sans souci des tendances de son temps, ni de la façon dont son rêve -fabuleux pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. Il les -décrit en littérature. Qu'il s'agisse du chêne de _Brocéliande_ entouré -«d'immenses touffes de fougères, de bardanes, de glaïeuls, d'iris et de -lys jaunes en fleurs, végétation féerique» bordant «un ravin qui termine -le décor» par un «long cordon de pommiers et d'aubépines en fleurs, tout -blanc au pied d'un bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la -«route poudreuse longeant d'immenses champs de blé» d'_Ennoïa_ où «tout -l'horizon est occupé par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée -noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille décrire le cadre -fleuri d'_Yanthis_ ou le charnier sinistre de la _Mandragore_--dont la -prose cadencée peut être comparée à des vers--Lorrain décrit sa mise en -scène dans un style de légende ou de roman. Nous sommes loin, avec lui, -des indications en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William -Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu des autres--si peu que le -_Sang des Dieux_ contient _Ennoïa_, poème, et que, dans _La Forêt -Bleue_, nous retrouverons, à quelques variations près, des fragments -entiers de l'acte représenté, sous le même titre, à _l'OEuvre_, en 1898. -D'ailleurs «ce théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» est le -seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et ses romans furent ce qu'il -préférait de son oeuvre. Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot -renseigne là-dessus. - -Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le poète du conteur que de -distinguer le nouvelliste du romancier. Qu'on me permette, à ce propos, -de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907 dans un de mes livres[2]. On -retrouve, remarquais-je, dans _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse_, ce -livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les sous-titres sont des -vers, - - (Princesses d'Ivoire et d'Ivresse. - Princes de Nacre et de Caresse. - Princesses d'Ambre et d'Italie. - Masques dans la Tapisserie. - Contes de Givre et de Sommeil.) - -... on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes de ses poèmes. Par -une filiation charmante, la plupart de ces contes fournirent matière à -des ballets; l'un d'eux même: _la Princesse sous verre_, devint un opéra -(musique de R. Balliman.)--Ce sont les meilleurs amis de Jean Lorrain, -ces dames et ces éphèbes de légendes,--ces longues et souples -silhouettes aux cheveux ruisselants évoluant dans des décors de fable et -de splendeur,--ces princesses dont les baisers sont mortels et qui -coupent, dans leurs jardins prodigieux, des corolles géantes capables de -souffrir et de saigner, ces princesses semblables à des fleurs et ces -fleurs semblables à des femmes, ces reines diadémées de chrysoprases, de -calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocart et d'orfroi, -constellées de topazes, de turquoises, d'opales et dont les yeux sont -bleus comme des lacs ou verts comme l'aigue-marine,--ces sorcières -effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant en compagnie de -grenouilles énormes, de bestiaux aux sabots dorés, de paons à la roue -invraisemblable et de grands lévriers agiles et très blancs... Et -Lorrain erre à travers les siècles comme il erre à travers le monde. -Avec une imagination stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, il -s'oublie parmi les lices et les tourelles médiévales, les hauts piliers -de marbre vert des temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les -venelles du vieux Vintimille, les plaines grises du Nord «où -d'innombrables tiges de roseaux ondulent à perte de vue» et sur les -dunes fleuries de chardons pâles... Il revient toujours de Golcondes et -d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des joailleries nouvelles à nous -faire voir. Parce qu'il y a des fleurs sur sa table de travail, tout -simplement, il écrit _Narkiss_, le meilleur de ses contes avec le _Conte -du Bohémien_. Cette faculté incomparable a fait dire de lui qu'il avait -abouti au «sadisme d'imagination». Je prends l'épithète comme un éloge, -lorsque je lis les oeuvres auxquelles elle veut s'appliquer. On a dit -aussi: «Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents -lignes, jamais plus, de sa vie ne sut composer un livre». Cette -appréciation prématurée fut démentie par la publication du _Tréteau, -roman_, roman de quatre cents pages et qui unit à un lyrisme heureux une -construction d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre part, une -affirmation de lui, trop oubliée, reproduite naguère par Maurice -Guillemot, peut expliquer bien des choses: «Le roman c'est la vie, -disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait -un chapitre à écrire tous les jours». Le formidable labeur _immédiat_ -qui fut demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable du -petit nombre de livres _construits_ laissés par Jean Lorrain qui -disparut au moment où il commençait, dans la paix de Nice (après -laquelle il aspirait depuis si longtemps), hors de l'enfer de la névrose -parisienne[3], à pouvoir ne plus donner que des oeuvres définitives. - - [2] Georges Normandy: _Jean Lorrain, son enfance, sa vie, son oeuvre_. - Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, 11 hors-texte. - Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. 3 fr. 50 (Méricant). - - [3] ...«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance de - soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!... Personne ne nous - éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts et - l'expérience seule nous le fait découvrir. Nous avons contre nous, - notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et - j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des - hommes. Puis nous rencontrons un Ethal et alors il est trop tard - pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et - cela à l'heure même où nous apparaît notre vie.» (_M. de Phocas._) - -Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il importe de convenir que -Lorrain a honoré cette profession, tombée, depuis quelques années, pour -le monde artistique et littéraire au moins, dans un discrédit mérité. Il -est excessif, sans doute, d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à -propos des _Contes pour lire à la chandelle_: «...Ce que l'on y voit le -moins, c'est Raitif de la Bretonne, je veux dire le meilleur de M. Jean -Lorrain. On l'y voit cependant un peu; témoin les premières lignes de -l'_Introduction_, si justes, si rapides, si dignes de ce journaliste que -j'appellerai éminent...» Mais il demeure incontestable que jamais aucun -chroniqueur des grands quotidiens n'avait avant lui et n'a depuis lui, -aussi obstinément vanté, après les avoir comprises, toutes les formes de -la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup de nos contemporains. Il -nous a fait connaître les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les -grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu l'admirable Maeterlinck -dont il est parent par son théâtre hallucinant, captivant, irrésistible; -il fut l'auteur du premier article sérieux consacré à Henri de Régnier, -il a lancé Charles-Henry Hirsch, célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry -Bataille et tant d'autres jeunes! Et les _Poussières de Paris_ -demeureront comme un document précieux pour les historiens de notre -époque. - -Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait une orientation nouvelle, -à l'heure où, comme on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans -l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, joueur et plus -sensible». _Le Tréteau_ nous l'avait indiqué. _L'Aryenne_ le confirma. -Il y a dans ces deux oeuvres comme, du reste, dans _Ellen_, des pages de -tout premier ordre. _L'Aryenne_ décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux -conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, en sa -sobriété pathétique, que ce choc de deux Races, transmis silencieusement -à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes -modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, ruinée, et la -princesse de Ragon d'Hélyeuse (née Rebecca Riesmer): deux synthèses -parfaites. Jamais aucune oeuvre ne contint, en si peu de pages et plus -intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là -tout entier.--Ce drame prend parfois l'ampleur d'une oeuvre sociale (ce -qui s'esquissait avec la Préface du _Crime des Riches_ et avec _M. de -Phocas_) et parfois la grandeur simple d'une oeuvre antique. C'est la -vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la -race triomphante et forte; c'est la rancune de Kassandra contre -Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est «la légendaire rancune de -l'Otage». Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, il -créa des _types_ immortels, il édifia des _oeuvres_. Son instinct -artistique fut incomparable. Il allait sans hésiter à l'oeuvre -intéressante, à l'homme de talent,--et celui-ci fut-il son ennemi de -toujours, la conscience littéraire de Raitif l'emportait sur son -amour-propre qui était immense. Il ne s'abaissa jamais aux malices du -métier, aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son abandon, par son -style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses -impressions et, pour tout dire, par sa _sincérité_ profonde. Sa phrase -naturelle caresse, berce, entraîne, charme; elle noie dans son élégance -et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois. -Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain: «Je ne suis pas sûr -que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me -retient». Lorsqu'il _travaille_, l'harmonie ne disparaît pas de son -verbe, les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux: ils se -déroulent avec l'allure et la couleur que les processions eurent jadis -dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au temps où la croyance -populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures -et de fleurs les murs des maisons devant lesquelles le dais devait -passer entouré de thuriféraires. - -Sa vaillance à la besogne, sa conscience d'artiste étranger aux bizarres -«cuisines» de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa -fidélité d'ami ne seront jamais mises en doute. Et personne ne peut nier -non plus que Jean Lorrain s'affirme comme le plus magnifique des -descriptifs de notre temps. Il voit en _barbare_, oui, et c'est la seule -vision qui puisse être intense en littérature. Le peu de latinisme qui -est en lui ne l'empêche pas de traiter la langue avec une liberté -superbe d'autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire. M. -Emanuel publiait naguère sur Lorrain cette appréciation que j'approuve: -«...Il aura été, dans ces derniers trente ans, un des manieurs de mots -les plus experts et les plus efficaces dont puisse se vanter notre -littérature romantique. De son oeuvre abondant et inégal, tout débordant -de sarcasme et d'enthousiasme, de cynisme et de tendresse, d'éclats de -rire[4] et de sanglots, de cet oeuvre qui témoigne malgré tout d'une -science si désenchantée de la vie et d'un amour si effréné de la -volupté[5], il est difficile de prévoir combien de pages sont destinées -à lui survivre; au demeurant il était trop violemment mêlé à la vie -ardente de son temps et d'un modernisme trop aigu et trop momentané, -pour s'être inquiété sérieusement du jugement de la postérité et lui -avoir fait, en échange d'un peu de renommée, le sacrifice même partiel, -de ses goûts et de ses passions. Mais on peut dire, sans crainte d'être -taxé d'exagération, qu'il fut parmi les écrivains de sa génération, un -des plus personnels, des plus expressifs et des plus aimés, et qu'aucun -n'excella comme lui aux narrations trépidantes et luxurieuses d'un -siècle d'égoïsme jouisseur et fastueux, qu'il a exalté de son verbe -imagé et flagellé[6] de son impitoyable ironie.» - - [4] Dédicace inédite d'un portrait de Jean Lorrain costumé en Arabe, - envoyé après un voyage en Afrique à la baronne X...: - - _A Madame la baronne X..._ - - _Le barbare au profil indomptable mais vague - Et dont la robe ondule, avec des tons de vague - Et de soleil trempé dans un humide écrin, - Emir, agha, pacha, c'est encor Jean Lorrain. - S'il vous tourne le dos, gardez-vous d'en médire: - Là-bas, tourner le dos c'est tenter de séduire... - Au fond d'un café maure, aux sons des derbouka, - Madame, ah! qu'il est doux de humer le moka!_ - - _Paris, Avril 1894._ - - JEAN LORRAIN. - - [5] Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert, complèteront - à souhait le jugement de M. Emanuel: «...Chez un tel homme les - images sensuelles rompent l'harmonie ou, pour parler plus librement, - la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son - esprit les réalités du monde extérieur pour en faire une certaine - beauté ardente et triste.--Ils ont raison de se choquer, ceux pour - qui l'art n'est point un univers complet et qui, ne sachant point - s'y satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments - de leur rêve dans la vie de société: rien n'en résultera que - désastres.» - - [6] Il m'écrivait en 1906: «...Comment vous, qui avez pourtant de la - psychologie, n'avez-vous pas deviné que je hais et que j'ai en - nausée ce monde élégant et exotique que je décris?... Vous avez aimé - _Ellen_ m'avez-vous dit. _Ellen_ a été rêvée, imaginée, elle est née - du paysage. La suite que vous n'aimez pas a été vécue!» - (_Inédit_).--G. N. - - * * * * * - -J'écris ces lignes devant le golfe d'Ajaccio, prisonnier des montagnes -violettes où quelques cîmes neigeuses rosissent dans le soleil d'hiver -qui nacre les orangers criblés de boules d'or et les géants eucalyptus -de la route des Sanguinaires. Dans ce décor comme planté par Antoine, -éclairé par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume, dans ce décor où -Lorrain se complut quelques années avant sa fin, j'évoque sa silhouette -de malade en extase sous le ciel nocturne d'ici qui le consolait de -tout. Il rêvait de finir ses jours dans ce pays, au bord de cette mer -luisante, dans cette île «très âme en détresse et très exil», sur ces -quais déserts où s'immobilisent plusieurs barques de pêcheurs, où -quelques femmes rincent du linge sur les rochers, où des lucquois (sous -l'opprobre populaire qui les charge parce qu'ils travaillent--l'Ajaccien -a dans les mains «un poil qui pourrait lui servir de canne)», lavent et -font sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée et que le -paquebot emportera demain. C'est de ce rivage qu'il disait à sa -vénérable mère: «Ce n'est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c'est -autre chose de somnolent, d'ensoleillé, de triste. La baie, très fermée, -a l'air d'un lac. Ce serait un pays exquis pour y mourir: on s'y sent -détaché de tout»[7]. Et une grande mélancolie me prend à songer qu'il -n'est même pas mort de l'autre côté de l'eau, dans cet immense -appartement qu'il avait choisi lui-même, sur le port de Nice, cet -appartement d'où il apercevait le Mont-Boron très italien, un môle d'or -sous un ciel de saphir et d'où il voyait de son lit, comme il me -l'écrivait, «toute l'aventure de la mer inviteuse et des joyeux -départs»... - - [7] Extrait d'une lettre inédite. - -Paris, _la ville empoisonnée_, l'aura gardé jusqu'au dernier jour. - -Jean Lorrain n'a pas pu s'exprimer tout entier. La mort ne l'a pas -laissé se réaliser complètement. C'est affreusement cruel. Soit.--Jean -Lorrain a donné des leçons à son siècle. Il n'eût pas le temps de lui -infliger une leçon définitive. Soit encore.--Mais, avant de nous -quitter, il a tracé ces mots que je retrouve, que je relis et qui -m'enchantent: «_On est toujours vengé des gens qu'on regarde vivre._» - -Voilà pour ceux qui ne veulent à aucun prix s'incliner devant le talent -d'un disparu que, vivant, par diplomatie ou par lâcheté, ils saluaient -plus bas que terre. - -Pour nous autres, il reste entendu que les morts ne meurent jamais dans -le souvenir de ceux qui les aimèrent. - -Ajaccio, 21-23 Décembre 1909. - -GEORGES NORMANDY. - - - - -Pelléastres - - - - -I - -LE POISON DE LA LITTÉRATURE - - ---Ce Jacques Hurtel, quel misogyne! Il en a une série d'histoires! Comme -s'il n'y avait que les femmes, sensibles au Poison de la littérature! Et -les hommes, donc! Vous croyez qu'ils y échappent?... La barbe n'exempte -pas de la tare. A côté de ces dames, il y a ces messieurs. Il n'y avait -pas que des femmes aux premières de l'_OEuvre_. Près des maigreurs -hallucinantes, des sinuosités de serpents et des regards d'au-delà des -maîtresses d'esthètes, il y avait les esthètes eux-mêmes: les -propriétaires de ces princesses et les metteurs en scène, couturiers et -modistes, de ces poupées de musées. - -Les esthètes, les intoxiqués du Poison, pis, les intoxicateurs escortant -leurs victimes: pourquoi ne les avez-vous pas notés, eux aussi? - ---Gilets de velours de nuances fauves, cravates 1830 et hausse-cols -pharamineux, redingotes à la Royer-Collard, vestons à brandebourgs de -dompteurs, et, sur les fronts surplombants de génie, toutes les mèches -fatales, depuis celle de Musset jusqu'à celle de Victor Hugo: autant de -portraits du Siècle méticuleusement copiés d'après les gravures des -quais, toute une assemblée de faux Bonaparte, de faux M. Ingres, de faux -Montalembert et même d'authentiques Guizot, toutes les ressemblances -célèbres suppléant à la personnalité. Et quelle collection de bagues!... -Comment n'avez-vous pas croqué cette belle assemblée de Benjamin -Constant et de Mme de Staël, se souciant, d'ailleurs, des pièces -représentées comme un poisson d'une pomme mais tous et toutes venus là -pour se retrouver, se faire voir et se toiser? - -Ce public légendaire des premières de Lugné-Poé, vous le retrouverez -Salle Favart, fidèle à toutes les reprises de _Pelléas et Mélisande_. -Fervents des nostalgiques mélodies dont Grieg a souligné le texte de -_Peer Gynt_, enthousiastes aussi des orchestrations savantes de -_Fervaal_, ces gens ont tous adopté, d'un unanime accord, la musique de -M. Claude Debussy. Convulsés d'admiration aux pizzicati soleilleux du -petit chef-d'oeuvre qu'est l'_Après-midi d'un faune_, ils ont décrété -l'obligation de se pâmer aux dissonnances voulues des longs récitatifs -de _Pelléas_. L'énervement de ces accords prolongés et de ces -interminables débuts d'une phrase cent fois annoncée; cette titillation -jouisseuse, exaspérante et à la fin cruelle, imposée à l'oreille de -l'auditoire par la montée, cent fois interrompue, d'un thème qui -n'aboutit pas; toute cette oeuvre de Limbes et de petites secousses, -artiste, oh combien! quintessenciée... tu parles! et détraquante... tu -l'imagines! devait réunir les suffrages d'un public de snobs et de -poseurs. Grâce à ces messieurs et à ces dames, M. Claude Debussy -devenait le chef d'une religion nouvelle et ce fut, dans la Salle -Favart, pendant chaque représentation de _Pelléas_, une atmosphère de -sanctuaire. On ne vint plus là qu'avec des mines de componction, des -clins d'yeux complices et des regards entendus. Après les préludes -écoutés dans un religieux silence, ce furent, dans les couloirs, des -saluts d'initiés, le doigt sur les lèvres, et d'étranges poignées de -mains hâtivement échangées dans le clair-obscur des loges, des faces de -crucifiés et des prunelles d'au-delà. - -La musique est la dernière religion de ce siècle sans foi. Les auditions -de _Tristan_ et de _Parsifal_ entassent, au Châtelet, dans les places -supérieures, une population ardente et figée d'hypnose en tout point -pareille à celle des premiers chrétiens assemblés dans les Catacombes. -Mais, au moins, les adeptes de Wagner sont sincères: ils se recrutent -dans toutes les classes sociales et l'humilité des vêtements, la laideur -parfois sublime des visages contractés, témoignent de la ferveur et de -la violence de leur foi. La religion de M. Claude Debussy a plus -d'élégance; ses néophytes peuplent surtout les fauteuils d'orchestre et -les premières loges, les stalles d'orchestre aussi, parfois. A côté de -la blonde jeune fille, trop frêle, trop blanche et trop blonde, à la -ressemblance évidemment travaillée d'après le type de Mlle Garden - - (Je regardais Lucie: elle était pâle et blonde...) - -... et feuilletant d'une indolente main la partition posée sur le rebord -de la loge, il y a tout le clan des beaux jeunes hommes (presque tous -les debussystes sont jeunes, très jeunes), éphèbes aux longs cheveux -savamment ramenés en bandeaux sur le front, visages mats et pleins aux -prunelles profondes, habits aux collets de velours, aux manches un peu -bouffantes, redingotes un peu trop pincées à la taille, grosses cravates -de satin engonçant le cou ou flottantes lavallières négligemment nouées -sur le col rabattu quand le debussyste est en veston, et tous portant au -petit doigt (car ils ont tous la main belle) quelques bagues précieuses -d'Egypte ou de Byzance, scarabée de turquoise ou caducée d'or vert,--et -tous appareillés par couples. Oreste et Pylade, communiant sous les -espèces de _Pelléas_ ou fils modèles, aux paupières baissées, -accompagnant leur mère! Et tous, buvant les gestes de Mlle Garden, les -décors de Jusseaume et les éclairages de Carré, archanges aux yeux de -visionnaires, et, au moment des impressions, se chuchotant dans -l'oreille jusqu'au fin fond de l'âme... Les Pelléastres! - -Les Pelléastres sont toujours du monde. - -Il y a six mois, j'assistais à une de ces chambrées. Après l'acte de la -fontaine, qui est peut-être un des meilleurs de l'oeuvre, je découvrais, -au hasard de ma lorgnette, une avant-scène intéressante. Une femme, -encore très belle et en grande parure, en occupait le devant; une jeune -fille, presque une enfant, tant ses prunelles se promenaient, candides, -sur l'assistance, était assise à la droite: la mère et la fille, sans -doute. A gauche, un jeune homme, miraculeusement cambré dans un frac, -s'accoudait au rebord de la loge. Dans une attitude d'une suprême -indolence, il laissait pendre en dehors, baguée et gemmée de perles, une -étonnante main. Ma jumelle avait rencontré cette figure et maintenant ne -la quittait plus. Ce jeune homme avait le plus pur type anglais: la -lourde mèche qui lui barrait le front était d'un jaune brillant de soie -floche, et le côté poupin d'un visage trop plein et l'on eût dit fardé -tant les pommettes étaient roses, ne parvenait pas à altérer le plus -délicat profil. - -C'était le parfait dandy; quelque chose comme Brummel adolescent, tant -toute sa personne affichait d'impertinence. Mais la plus grande -étrangeté de ce jeune homme était la souplesse et la minceur étrange de -sa main. «La plus belle main de Paris», me chuchotait Meyran assis à mes -côtés. Meyran avait suivi la direction de mes jumelles. - ---«Edward Ytter, le fils du grand peintre anglais Williams Ytter. Il est -avec sa mère et sa soeur. Il ne quitte jamais sa mère: il l'aime tant!» - ---«Lui aussi?» - ---«Oui: ils aiment tous leur mère, composent des vers grecs et sont bons -musiciens. Pelléastre enragé d'ailleurs! Il ne collectionne encore ni -chauves-souris ni hortensias et n'a, jusqu'ici, célébré aucun baptême de -chatte, mais il n'en cultive pas moins une douce réclame. Sa main est -célèbre dans toute la petite classe. Du reste, les plus belles bagues: -rien que des perles et des émaux translucides sur jade vert. Tous ces -petits messieurs excellent à se tailler une réputation dans une partie -quelconque. Edward Ytter se recommande à l'attention publique par sa -main, ses bagues et sa collection d'objets du grand siècle. Il n'admet -chez lui que des meubles et des tapisseries du dix-septième; tout est -Louis XIV. Il habite un vieil hôtel dans l'Ile Saint-Louis, comme Mme -Lelong qui le considérait; il possède une commode de laque ayant -appartenu à Mme de Maintenon et couche dans le lit de Monsieur, frère du -roi, ni plus ni moins. Il faudra que je vous conduise chez lui.» - ---«Mais, je n'y tiens pas!» - ---«Mais si, il le faut! il manque à votre ménagerie. Je vous le -présenterai à l'autre entr'acte... Taisons-nous, nous allons nous faire -écharper: voici la musique qui reprend.» - -A l'entr'acte suivant, j'avais l'honneur d'être présenté à sir Edward -Ytter. - -Edward Ytter était surtout merveilleusement habillé, si adéquat à ses -vêtements qu'ils semblaient peints sur lui. Il avait un léger zézaiement -et hanchait un peu sur la jambe droite, flexible autant, on eût dit, que -sa badine, laquelle était d'un seul jonc surmonté d'un neské ancien. La -présentation fut correcte. Sir Edward Ytter voulut bien me dire qu'il -désirait depuis longtemps me connaître et qu'il était ravi de la -rencontre. Tout en parlant, il caressait du bout des doigts l'or pâli -d'une naissante moustache, moins peut-être pour mettre en valeur leur -finesse et leurs ongles polis que les bagues curieuses qui les -surchargeaient. «La plus belle main de Paris», m'avait chuchoté Meyran. -Je dois à la vérité de dire que sir Edward fut charmant. Il respira sans -trop de fatuité le discret encens que Meyran lui brûla sous les narines -en le complimentant sur sa bonne mine, son tailleur et ses bagues, puis -il nous quitta brusquement sur ces mots: - ---«Je vais rejoindre maman.» - ---«Oui, il bêle un peu sa mère, mais c'est un bon petit garçon. Quand il -sera devenu naturel, ce sera même un beau cavalier.» - ---«Sa mère, sa bonne mère! Ce n'est pas un métier dans la vie. Que -fait-il, en dehors de sa piété filiale, ce jeune modèle des fils?» - ---«D'abord, sa bonne mère, il ne vit pas avec: il l'accompagne dans le -monde et au théâtre, mais il a bien soin de demeurer loin d'elle. Mme -Ytter habite les Champs-Elysées. Et lui, dans l'Ile Saint-Louis, il -couche dans le lit de Monsieur, frère du roi.» - ---«Sans le chevalier de Lorraine?» - ---«Je l'espère.» - ---«Mais que fait-il en dehors de sa vie mondaine, ce bon fils?» - ---«Mais il peint, comme son père!» - ---«Des portraits?» - ---«Non, des bonbonnières.» - ---«Des bonbonnières!» - ---«Pour princesses et majestés en exil. Les Ytter vont beaucoup dans le -monde. La réputation du père sert le fils: il ne fait rien à moins de -quinze louis, et encore, c'est donné! Le père était un maître: petit -maître est le fils. Il fignole à miracle la miniature; il a assez bien -pigé la manière d'Hubert Robert. Sur ces dessus de boîtes, laquées comme -des vernis Martin, il peint tantôt des ruines, tantôt des fleurs: il y a -des personnes qui préfèrent les ruines, il y en a d'autres qui aiment -mieux les fleurs. Il n'est pas sans talent, du reste. Mais ce qu'il y a -de mieux, c'est son logis. Ce jeune Ytter a un goût délicieux. Il faut -absolument que je vous mène chez lui.» - -Le quatrième acte commençait. Nous regagnions nos fauteuils d'orchestre. - -... A quelques jours de là, je rencontrais Meyran. - ---J'allais chez vous, me disait-il. Je venais vous prier à déjeuner pour -après-demain, chez Paillard; j'ai invité le jeune Ytter et un de ses -amis: les deux font la paire. Ce dernier est un affiné de la couleur. Il -a une chambre lophophore: je ne vous en dis pas plus. Il ne parle que -par phosphorescences et par évanescences; c'est un enthousiaste -Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout un poème. C'est le fils de -Damora, le grand musicien. Etonnants, ces descendants d'hommes de génie! -A croire que la nature, à bout de sève, ne peut continuer quand elle a -donné son maximum d'harmonie et de force. - -Je voulais me récuser. - ---Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous n'avez pas idée de ces -jeunes couches. Cela peut vous servir pour un roman, un jour; c'est -toute une documentation physiologique. - -Et j'allai chez Paillard au jour dit. - -Meyran avait commandé un petit salon au premier; ses invités étant un -peu voyants, je lui en savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme -un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet de velours pensée en -dépassait les revers, une cravate iris bouffait à larges plis autour de -son cou frêle... Il était encore plus blond que l'autre soir. Il me -tendit une main baguée, ce matin-là, de perles noires et de saphirs -roses et me présenta son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora. -Brun comme une olive et moulé, lui, dans une jaquette de drap -vert-myrthe boutonnée sur une cravate de peluche noire, Maxence Damora -n'avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui tenait lieu d'épingle -de cravate...--Nous attaquâmes les marennes et sir Edward Ytter, tout en -les assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables. Il daigna -nous informer de ses projets. Il arrivait de Venise et des lacs italiens -où il passait ses automnes; à Venise, il descendait chez sir Reginald -Asthom, qui y avait un palais sur le Canale-Grande; il était invité, cet -hiver, au Caire et on le voulait pour remonter en dahabieh, jusqu'aux -sources du Nil, mais l'Egypte était vraiment trop infestée de Yankees -maintenant. Quant à Cannes, on n'y pouvait aller avant la fin d'avril. -Le moyen d'y vivre, pendant le Carnaval? Trop de cohues, puis ses -printemps étaient promis à la Sicile. Il se résignerait donc à passer -janvier, février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers en fleurs, -il gagnerait Taormine. - - O pâturages bleus et fables de Sicile! - -Là, on menait la vie inimitable. De Taormine, il rayonnerait sur Messine -et Catane; peut-être retournerait-il à Syracuse, à cause des Latomies, -mais Syracuse était si triste! Il passerait certainement le mois de mai -à Palerme. Il avait bien envie d'esquiver la saison de Londres: il y -avait trop de connaissances et les sorties du soir lui prenaient toute -sa liberté. Il passerait plutôt juin à Paris, à cause du Salon: il -voulait voir les Anglada et les Jacques Blanche, les Helleu aussi. Il -raffolait d'Helleu: il était si imprécis et si personnel! Et puis, il -avait promis à lady Corneby de l'aider à meubler le pavillon de la -Dubarry, qu'elle venait d'acheter à Versailles. Il s'était même laissé -arracher la promesse de faire deux ou trois conférences chez elle sur le -mobilier de la fin de Louis XV; cela nécessitait quelques recherches, -naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque. Quant à son été, -il le passerait à Castellamare, dans la baie de Naples (la fraîcheur y -est délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait converti en villa -un ancien couvent. On y donnait des fêtes néo-grecques, reconstituées -d'après des fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses; les jardins du -prince Noronsoff se prêtaient étonnamment aux déploiements des cortèges. -Il fallait voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes de camphre -et d'acier des étés de Campanie! - -Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla de son talent: il était -tel que les commandes affluaient. Son automne seul, lui rapportait -quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse de Middleton et la -princesse Outchareska venaient de lui commander chacune une bonbonnière: -la duchesse avait voulu des ruines et la princesse des fleurs (car il y -avait des personnes qui préféraient les ruines et d'autres les fleurs). -Il excellait dans l'un et l'autre genre et, comme par le plus grand des -hasards, il se trouvait avoir les deux bonbonnières dans la poche de son -pardessus. Il priait le maître d'hôtel de le lui apporter et nous étions -admis à juger de sa facture. La première boîte enserrait dans son ovale -un petit temple de l'Amour dans une île, comme celui de Trianon: frêles -colonnades à jour sur un ciel bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses, -et toutes les rouilles de l'automne empourpraient les saules d'un étang -mort. La seconde boîte, de forme ronde, se bombait sous une pluie de -pétales; une haie d'églantines sauvages et de chèvrefeuilles -s'échevelait sur un ciel vert. «Cinquante louis les deux, résumait le -peintre, et ce sont là des prix d'amis! Mais il faut bien faire quelque -chose pour les femmes.» Sir Edward Ytter était infatigable. Il nous -parla ensuite de ses connaissances en bibelots. Le bibelot! il en était -un des oracles. Lowengard le consultait et pas un achat important -n'était fait chez Cramer qu'il n'eût, auparavant, donné son avis. Le lit -de Monsieur, frère du roi, qu'il avait découvert rue Visconti, dans une -affreuse brocante, lui avait conquis l'estime et la considération des -gros marchands de Londres. Quant à sa commode de Mme de Maintenon, en -laque rouge de Coromandel, c'était une pièce unique dont le Musée -Carnavalet lui avait offert trente-huit mille francs. Il avait un flair -spécial: ainsi il était en pourparlers pour une chaise percée en -marqueterie de bois des îles, ayant appartenu au Grand Roi, et ne -désespérait pas d'obtenir, d'un riche amateur de Meulan, un bourdaloue -acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue du surintendant Fouquet et la -chaise percée du Roi Soleil! Et comme, averti par un coup de coude de -Meyran, je simulais l'enthousiasme: - ---«Si je fais l'affaire, je vous convierai, cher monsieur, à venir voir -les deux objets chez moi.» - ---«Mais le lit de Monsieur suffirait! m'écriai-je. Je me contenterais -parfaitement de la commode de Mme de Maintenon!» - ---«Non, tout Paris les connaît. Je dois bien quelques objets nouveaux à -votre curiosité!» - -Le jeune Damora n'ayant rien dit, je souffrais de son silence. - ---«C'est vous, monsieur, croyais-je devoir l'interroger, c'est vous qui -avez une chambre lophophore?» - ---«Et mandarine!» me répondit le jeune éphèbe.» - -Nous nous quittâmes «ravis» les uns des autres. - - - - -II - -LIONNERIES - - - «_Monsieur, l'autre matin, chez Paillard, vous avez bien voulu me - marquer le désir de visiter le vieil hôtel de Chamarande où j'ai la - chance d'avoir pu loger les quelques bibelots qui m'ont valu l'honneur - de votre curiosité._ - - «_Si vous n'avez rien de mieux à faire vendredi prochain, entre cinq - et six heures, voulez-vous, monsieur, me faire l'extrême plaisir et la - faveur grande de venir prendre une tasse de thé, quai d'Orléans? Les - vieilleries dont nous avons le goût commun gagnent à être vues à la - clarté des cires, dans la pénombre de la nuit tombante. Le lit de - Monsieur, frère du roi, et la commode de Mme de Maintenon, que j'ai - l'heur de posséder, attendent, dès aujourd'hui, la grâce de votre - visite. Depuis notre déjeuner, deux autres objets assez rares, que je - guignais, me sont également échus, que je serais heureux de soumettre - à votre critique: ce sont deux pièces assez curieuses, sinon uniques, - dont un musée, je crois, pourrait s'enorgueillir._ - - «_Quelques amis me font l'honneur de me venir voir vendredi à l'heure - dite. Croyez qu'ils se feront une joie et escomptent déjà celle de - vous être présentés._ - - «_M. Hector Meyran, à qui j'écris pour lui faire signe, vous - renseignera sur leur respective personnalité et leurs réels mérites. - Je lui en communique les noms. Je me fais fort de vous faire goûter, - vendredi, des confitures de goyave et des petits pains fourrés aux - huîtres qui ne sont pas indifférents._ - - «_Il n'y a pas présomption, n'est-ce pas, monsieur, à vous dire que - j'ose compter sur vous?_» - - Et la lettre était signée _Edward Ytter_. - - En _post-scriptum_, ces simples mots: - - «_La duchesse d'Iddleton servira le thé._» - -Cette lettre ne laissait pas de me causer un certain effarement; il y a -des styles qui déconcertent. C'était Meyran qui m'avait présenté cet -Ytter. Je sautais en fiacre et courais chez mon ami Meyran. - ---Je sais ce qui t'amène, me disait celui-ci dès le seuil: tu as reçu -une convocation du jeune sir Ytter. Moi aussi. - ---Sa prose est un peu baroque... - ---Comme ses perles, mais son style a tout de même de l'allure; il -pastiche aimablement Saint-Simon et le président de Hainaut. Le malheur -est que ses lettres soient datées de 1904. Il n'y a qu'un écart de deux -siècles. Ecrites en 1704, ce serait parfait. Inutile de me communiquer -ton épître, la mienne me suffit. Tu y viens, n'est-ce pas? Nous y -allons. - ---Mais... - ---Mais si, mais si. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie. -Et puis, il y a les petits amis, ceux sur lesquels tu veux obtenir -quelques tuyaux et renseignements. Les petits amis sont très -intéressants. Ah! à eux seuls ils valent le voyage! - ---Meyran, tu te paies ma tête. - ---Attends que nous nous soyons offert la leur. Tu ne verras chez sir -Edward Ytter que des jeunes gens du meilleur monde et du goût le plus -suave. Ecoute, j'ai la liste: d'abord, le jeune Maxence Damora, -l'inséparable d'Edward Ytter. Je l'avais invité l'autre jour à déjeuner -pour t'habituer graduellement à cet étrange milieu. - ---Le petit jeune homme à l'orchidée verte? - ---Parfaitement, le petit jeune homme à la chambre lophophore. - ---Et mandarine! - ---Nous trouvons ensuite M. Pierre Yvanis, le fils de la belle madame -Yvanis; lord Eginard Chapmann, un Irlandais plus très jeune, mais très -particulier... C'est un globe-trotter infatigable: il a fait cinq fois -le tour du monde... Evariste Bouchetal, qui fait de la littérature, et -Grégory Popescu, qui veut faire du théâtre. - ---Popescu? - ---Cela se prononce Popesquiou. C'est un nom roumain. Le jeune Grégory -est de Bucarest, comme M. de Max. - ---Et au Conservatoire? - ---Tu l'as dit. Un point, c'est tout. Nous n'aurons pas d'autres -phénomènes; mais c'est très suffisant. - ---Ah! Et ces messieurs se recommandent à l'attention par...? - ---Chacun a une manie très spéciale, une _lionnerie_, comme on disait -sous la Restauration. Ainsi, le jeune Yvanis, qui traduit -miraculeusement les poètes grecs et a commis un adorable pastiche des -idylles de Théocrite, vit maritalement avec un mannequin de cire. - ---Tu dis? - ---La vérité. Pierre Yvanis possède dans sa garçonnière, dans sa -frissonnière, si tu aimes mieux, une admirable poupée de grandeur -naturelle, modelée par un véritable sculpteur, laquelle, revêtue de -précieuses robes japonaises, repose sur un lit de parade, côte à côte -avec le lit de camp d'Yvanis. Il a pour cette idole un véritable culte -et lui adresse des vers, des sonnets et des fleurs. - ---Mais, c'est de la folie! - ---Non, c'est de la pose et c'est aussi de la réclame. Dans un certain -monde, on appelle Yvanis: l'homme à la poupée de cire. Vendredi, tu -entendras couramment tous ces messieurs demander à Yvanis des nouvelles -de sa maîtresse. - ---Et on ne lui en connaît pas d'autres? - ---Il faut demander cela à ses amis. Lord Chapmann, lui, collectionne les -chapelets de prières, pourvu qu'ils soient musulmans. C'est un fervent -de l'Islam. Il a été deux fois à la Mecque. Il passe tous ses hivers en -Algérie. C'est aussi un ami de Claudius Ethal, le peintre de M. de -Phocas. - ---En effet, je me rappelle. - ---Evariste Bouchetal, lui, fait de la littérature; c'est un élève de M. -Pierre Loti. Il ne fomente que des marines. Il a commis sur Toulon un -livre qui ne s'est pas mal vendu: c'est assez spécial. Enragé fumeur -d'opium, il vit intimement avec une couleuvre... - ---???... - ---... Apprivoisée!... Sacountala ne le quitte jamais. Il la porte -presque toujours sur lui. - ---Mais c'est cauchemardant! Va-t-il nous la sortir, vendredi? - ---C'est peu probable. Le froid est contraire aux reptiles, même -domestiques; et puis Sacountala est toujours très engourdie. Je -regrette, du reste, que tu ne la voies pas: elle est très sensible à la -musique et elle danse comme une almée. - ---Etrange! étrange! - ---Grégory Popescu, lui, élève une panthère au biberon. Il la destine à -Mme Sarah Bernhardt; c'est un fervent de notre tragédienne nationale. - ---Au biberon? - ---Féredgé (c'est le nom de l'animal) est, d'ailleurs, charmante. Nous -n'aurons pas l'avantage de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je -le regrette, car elle est jaune comme de l'or et elle porte un collier -de platine incrusté d'émeraudes merveilleuses. Ce Popescu a de la -fortune. Il se dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal, lui, -a été élevé sur les genoux de l'impératrice. - -Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances princières. Pour peu que -vous insistiez, Popescu se fera un plaisir de vous inviter chez lui à -venir voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur. Il est -également célèbre dans tout ce petit monde pour le luxe de sa salle de -bains, toute en mosaïques persanes, briques vernissées vertes et bleues -avec toutes les roses d'Ispahan en stuc sur les revêtements: la salle -est citée, dans _Paris-Parisien_, entre le Pavillon des Muses et la -galerie Groult. - ---Et tous fervents de Debussy? - ---Tu le demandes! Tous ont leur partition de _Pelléas et Mélisande_, -signée et dédicacée. Ytter a la sienne bien en vedette sur son «Erard». - ---Tout cela m'épouvante. Tu m'assures qu'il n'y aura pas de descente de -police?... - ---Ah! c'est vrai, j'oubliais: il y aura une femme. - ---La duchesse d'Iddleton? - ---Oh! ce n'est pas une garantie. Sa présence n'empêcherait rien. - ---Tu me terrifies. Qu'est-ce que c'est que cette Iddleton? - ---Duchesse pairesse authentique, veuve de trois maris, protestante -convertie, et deux cent mille francs de rente. Tout Paris va chez elle -mais elle n'est pas reçue dans tout Paris. A eu quelques aventures. -Soixante-cinq ans, protectrice attitrée de sir Edward Ytter, adore les -tout petits jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont plutôt -inoffensifs. La Iddleton les préférerait plus dangereux... mais ces -espèces de collectionneurs sont les seuls jeunes gens qui supportent la -société des vieilles dames. Quand on n'a pas ce que l'on aime il faut -aimer ce que l'on a. La duchesse encourage la littérature de Bouchetal -et les pastiches grecs d'Yvanis; elle commande des bonbonnières à Ytter -et produit Popescu dans ses soirées. Elle fait au groupe une énorme -réclame. C'est leur mère à tous, une mère un peu Egérie,--comme une muse -ancestrale. Elle se frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse -frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement, chez Ytter, la princesse -Outchareska. - ---Jeune celle-là? - ---Quelle question! Je t'ai déjà dit que c'était un monde à part: femmes -de passé et jeunes gens d'avenir. Les flirts y semblent des incestes. Je -dis flirts! Il faudrait trouver un autre mot... comme effleurements. Et -encore, est-ce bien précis pour le commerce psychique de ces bambins et -de ces grand'mères? - ---Alors, au physique, ces dames? - ---Au physique?... Tu les verras. Il faut bien te laisser quelques -surprises. Et puis, tu verras Beppino. - ---Beppino? - ---C'est un personnage dans la vie de sir Edward Ytter: l'Eminence grise -du lieu, toute une puissance, une parure aussi, une autre _lionnerie_. -Encore, Beppino, c'est un peu comme la panthère de Popescu et la -couleuvre de Bouchetal. Songe! un paysan toscan, un ancien cocher, qui -lit d'Annunzio couramment et cite de mémoire des sonnets de Pétrarque et -l'_Enfer_ du Dante. Sir Edward Ytter l'a ramené de Florence... - ---... - ---Pour le timbre et la douceur grave de sa voix. Tu le verras. Je ne -t'en dis pas plus. - - * * * * * - -Après quelques hésitations, je me décidais à me rendre, le vendredi -suivant, à l'appel du jeune peintre. Meyran m'accompagnait. - -La lourde porte de l'hôtel de Chamarande s'ouvrait pour nous à deux -battants. Une haute lanterne Louis XIV en bronze doré éclairait mal la -cage d'escalier, immense. Une bourrasque de pluie, abattue depuis le -matin sur Paris et particulièrement sinistre sur ces vieux quais de -Saint-Louis-en-l'Ile, en faisait vaciller la flamme. Et, pendant que -nous montions les larges marches usées qu'escortait dans le vide une -adorable rampe en fer forgé du temps, j'avais la vague oppression de la -solennité du lieu, presque la conscience d'un recul de deux siècles. - -Un valet de pied poudré, en culotte de panne rouge, nous introduisit -dans une antichambre aux hautes boiseries de noyer; un buste du Grand -Roi y trônait sur un piédouche de marbre vert. Les parquets cirés -luisaient. - ---Un des valets de pied de Mme Ytter, me chuchotait Meyran. La mère -prête au fils son personnel. - -Un petit nègre, vêtu à la turque, que nous n'avions pas vu en entrant, -se haussait sur la pointe des pieds jusqu'au marbre d'une console et y -cueillait sur un grand plateau de glace deux gardénias qu'il nous -offrait. Nous en fleurissions nos boutonnières. - -Le nègre de Mme Dubarry, ricana Meyran. Il n'y a qu'Ytter pour avoir -autant de style. - -Des rires étouffés et un gazouillis de voix fraîches bourdonnaient -derrière une porte; le valet de pied l'ouvrait et nous nous trouvions -devant le maître de céans. - -Cinq jeunes gens, dont sir Edward lui-même, causaient, assis ou vautrés -au hasard des sièges, autour d'un homme déjà âgé, debout, les coudes au -chambranle d'une cheminée, en train de se chauffer à un grand feu de -bois. Le jeune Anglais se levait et venait à notre rencontre. - ---Soyez les bienvenus, messieurs. Comme c'est aimable à vous! - -Je m'étais arrêté, abasourdi, sans trouver un mot, ne pouvant plus faire -un pas. - -Sir Edward Ytter était en pourpoint de satin cramoisi, pincé à la taille -par une ceinture de cuir gris: le pourpoint corseté des bergers -héroïques des ballets de Molière. Une culotte de satin noir et des bas -de soie de même couleur complétaient le déguisement. Des souliers à la -poulaine, en peau de daim gris, exagéraient la minceur des chevilles. - -Ainsi costumé, sir Edward Ytter avait le charme équivoque d'un travesti. - ---Zamore vous a fleuris, faisait-il en nous secouant les doigts. Vous -savez que j'ai la chaise percée du roi et le bourdaloue du surintendant! -Vous allez les voir.--Monsieur Yvanis, monsieur Bouchetal, milord -Chapmann, monsieur Popescu. - ---La duchesse n'est pas encore arrivée. Vous connaissez monsieur Damora? - -Les quatre petits jeunes gens s'étaient levés; le monsieur mûr, debout -devant la cheminée, l'air d'un parapluie anglais dans une longue -redingote de quaker, en avait rabattu les pans avec un geste de sarigue. -A l'exception d'Evariste Bouchetal, d'une laideur vraiment rare, toute -cette petite jeunesse, soignée, adonisée, nickelée et sanglée dans des -vêtements trop neufs, fleurait bon, parlait avec grâce, avait de jolis -gestes et, tout en plaisant aux yeux, inquiétait par quelque chose de -vague. - ---Oui, la duchesse a promis de venir, mais la princesse est souffrante. -Elle a pris froid à la dernière audition de la _Schola Cantorum_. On n'a -joué que de l'Orlando de Lassus: c'était délicieux! - ---Et du Palestrina, faisait observer la voix de fausset du jeune -Bouchetal. Le croiriez-vous? C'est au Palestrina que Sacountala est le -plus sensible; elle adore la musique religieuse, celle de la Chapelle -Sixtine surtout. C'est une intelligence que cette bestiole. L'autre -jour, j'ai eu le malheur de jouer devant elle du Reynaldo Hahn: elle -s'est dressée dans sa corbeille et m'a mordu la main. - ---Du Reynaldo Hahn! Mais aussi quelle musique! - ---Et quelle imprudence! renchérissait le jeune Damora. - ---Oui, elle m'a mordu assez cruellement; mais je ne le regrette pas, -reprenait l'homme à la couleuvre. Au moins ai-je, aujourd'hui, la -certitude que Sacountala est mélomane. - ---C'est comme Féredgé, intervenait le tragédien roumain. Si je veux la -voir s'étirer de tout son long et griffer en miaulant la soie de mes -coussins, je n'ai qu'à lui réciter du Verlaine: elle entre aussitôt en -volupté. Le Henry Bataille aussi l'excite; mais où elle se développe -tout à fait en beauté, avec du phosphore dans ses yeux verts, c'est -quand je lui récite du Baudelaire. - ---Les animaux sont supérieurs à l'homme: la civilisation ne les a pas -atteints, l'instinct maintient en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me -suis laissé dire que Mme des Gobelins avait un singe... - ---La comtesse des Gobelins!--et sir Edward Ytter interrompait le récit -d'Yvanis,--la duchesse nous a promis sa visite. Je l'attends à l'instant -même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle amène avec elle son petit -animal. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -III - -UN ÉTRANGE COLLECTIONNEUR - - ---On ne saurait assez tonner et fulminer contre ces cerveaux à l'envers -de symbolistes, d'esthètes et autres chasseurs de coquecigrues qui, -l'imagination farcie d'idées de l'autre monde, en contaminent, au hasard -des rencontres, les jolies filles de la rue parisienne et, avec leurs -prétentieuses pratiques, transforment en insupportable pécore la plus -exquise midinette. Voici le cas de Céline Amyot, dite Dolly: vous verrez -à quel péril échappa cette douce enfant! - -Et Jacques Portail, enjambant une chauffeuse, y accoudait son indolence -coutumière. La joue appuyée sur un bras, dans une pose avachie et -canaille, il y allait maintenant de son histoire. Plus récitée que dite, -d'une voix monotone et chantante, l'histoire! Mais cette monotonie et -cette nonchalance, la malice d'un regard aux aguets sous les cils -baissés, les démentait de tout l'éclat de deux yeux gris et sournois. - ---Je commence. M. Henri Dormoy avait des habitudes si déplorables, si -déplorables, qu'il était devenu la fable et l'effroi de son quartier. M. -Henri Dormoy habitait l'Ile-Saint-Louis. Un vieil hôtel voisin de -l'hôtel Lambert avait l'honneur de l'avoir comme locataire. M. Dormoy y -occupait, au quatrième, un vaste appartement, en enfilade, dont toutes -les pièces regorgeaient d'armes et d'armures datant de tous les siècles, -depuis l'époque des Croisades jusqu'au commencement de la Révolution. - -M. Dormoy était un collectionneur émérite, coté chez tous les -antiquaires de Paris et particulièrement chez ceux de la rive gauche, -car, avec ses quatorze mille livres de rente (pas un fifrelin de plus), -M. Dormoy ne pouvait aborder les grands marchands des rues Lafayette, Le -Peletier et Drouot. Il n'en possédait pas moins une assez précieuse -Almeria dont les pièces, pour la plupart authentiques et quelques-unes -fort rares, n'auraient pas déparé les galeries de l'Arsenal. Il y avait -là des armures complètes du temps de la chevalerie, en acier poli, -(armets, brassards, jambards et cuissards), qui, réajustées, -reconstituées et pendues aux murs, dressaient, de ci, de là, dans la -solitude des chambres, des spectres assez formidables. - -M. Dormoy possédait aussi toute une série de casques: casques pointus de -l'invasion Northmande, monteras à capulet d'acier de l'occupation -sarrazine, morions à visière grillagée ou se déclenchant en bec de -cormoran, plus hideux que des masques, salades et rondaches datant des -guerres de religion, et des hautberts et des cuirasses damasquinées de -la Renaissance espagnole, et fleuragées d'or de la Renaissance -italienne, et des cimiers niellés d'argent sur acier bruni, et des -épées, et des cimeterres, et des masses d'armes, et des hachettes, et -des poignards, et des stylets, et des dagues, et des arcs, et des -arbalètes, et des flèches, et des carquois: le tout religieusement -entretenu et astiqué par M. Dormoy lui-même qui, fidèle en cela à la -tradition des collectionneurs, laissait juste à ses chers bibelots la -couche de poussière nécessaire pour velouter le métal et rehausser -l'éclat terni des ors!... Mais tout cela, me direz-vous, ne constitue -pas des habitudes déplorables et vous ne voyez pas de quoi ameuter tout -un quartier, fût-il de Saint-Louis-en-l'Ile, contre l'innocent M. -Dormoy! - -C'est que M. Dormoy ne se contentait pas de collectionner les armes -anciennes. M. Dormoy aimait aussi les jolies filles, les très jeunes -filles surtout. Ce collectionneur était aussi un paillard, et plus qu'un -paillard, un acharné et fin chasseur de jeunes minois et de chairs -fraîches. S'il aimait la vétusté dans les armures, il appréciait -davantage la jeunesse chez les personnes du sexe, qu'il invitait -insidieusement à visiter ses collections. - -M. Dormoy, n'ayant que ses quatorze mille francs de rente, ne pouvait -songer aux célébrités de la haute galanterie, célébrités dont la -fraîcheur est, d'ailleurs, plutôt problématique--mais si -merveilleusement suppléée par l'artifice des onguents et des fards! - -M. Dormoy, comme beaucoup de célibataires, courait après les petites -ouvrières: trottins et midinettes étaient les proies charmantes que -guettait sa vieille expérience de faune parisien. Il en avait peu -rencontré de rebelles: toutes les demi-vertus de Saint-Louis-en-l'Ile -avaient connu ses caresses gloutonnes et sa voracité de vieux marcheur. -M. Dormoy était un fureteur. Il avait la même sûreté de flair en -bibelots qu'en femmes,--les femmes! ces délicats bibelots de chair et -d'amour dont malheureusement les années déprécient la valeur,--et, comme -tous les vrais passionnés, M. Dormoy poussait ses recherches dans tous -les quartiers de Paris. M. Dormoy ne dédaignait pas les plus lointains -faubourgs. - -Cet appétit du sexe, si déréglé qu'il fût chez M. Dormoy, n'aurait pas -suffi à le déprécier aux yeux des bourgeois de Saint-Louis-en-l'Ile si -cet amateur de vieilles armures et de très jeunes femmes n'avait eu -l'étrange manie de faire entrer les divers objets de son culte dans de -coupables combinaisons. Sadisme de vieux célibataire ou déviation de ses -sens de collectionneur? M. Dormoy n'avait-il pas la prétention -d'enfermer dans le corselet de ses vieilles armures le corps frissonnant -des jeunesses amenées par lui dans son appartement! C'est sous la -cuirasse des anciens preux qu'il aimait à posséder la chair apeurée de -ses victimes. Les pauvrettes étant dévêtues, il les affublait d'armets -et de cuissards de chevaliers, ou bien encore les emprisonnait dans les -cottes de maille des wikings et, une fois casquées et bardées de fer, il -se ruait sur elles comme autrefois Néron, dans le cirque, se précipitait -sur la nudité des martyres chrétiennes préalablement insinuées dans des -peaux de bêtes. La gêne et l'effroi des malheureuses ainsi captives -dégénéraient en crises d'épouvante et de larmes. L'appartement du -célibataire s'emplissait de plaintes, de supplications, de balbutiements -et de cris. Pour deux luronnes qu'amusait la mascarade et qui prenaient -la chose en riant, les autres sortaient des armures de M. Dormoy les -chairs froissées et l'âme endolorie, convaincues d'avoir eu affaire avec -un fou et jurant bien de ne plus y revenir. - -Il faut croire que le collectionneur trouvait un certain ragoût à ces -menus drames: crises de larmes et pâmoisons, scènes de désespoir et de -terreur lui chatouillaient délicieusement les sens car il n'y renonçait -pas, le vieux birbe! Il s'y était acquis une réputation déplorable. Le -peuple traduit ces cas équivoques d'un mot: c'est un homme à passions. - -M. Dormoy était donc un homme à passions... Où peut conduire le goût des -jolies filles et des vieilles armes! Ce goût très particulier de M. -Dormoy, je l'ignorerais encore si le hasard, cette Providence des -amoureux, ne m'avait mis sur le chemin de Mlle Céline Amyot dite Dolly, -troisième mannequin chez M. Prust, robes et manteaux, rue Saint-Honoré, -succursale à Nice et à Vichy, correspondant à Londres, etc. - -Dolly était le surnom que lui donnaient ses camarades, incitées à -affubler d'une origine anglaise cette grande et jolie fille au menton un -peu long et au nez un peu court, mais à la carnation si lumineusement -rose (en contraste avec ses cheveux bruns), que Céline Amyot eût pu, en -effet, très bien naître Irlandaise. De l'Irlande, elle avait même les -yeux d'outremer et d'orage, d'un bleu mobile et verdissant. Mais un -bagout si parisien! - -Céline Amyot était de Montmartre, de la rue des Trois-Frères, tout -simplement. - -Fille d'un colleur d'affiches, elle était une des mille et trois -midinettes que la rue de la Paix et les rues avoisinantes lâchent, vers -onze heures du matin, sous les marronniers des Tuileries. Comme un -essaim d'hirondelles et de moineaux francs, cela s'abat sur les bancs, -autour des statues, et, dans un tourbillon de jupes bien coupées et de -chevelures brillantes, cela s'installe par groupes, au hasard des -sympathies, papote, ramage et déballe hors des paniers, sur des papiers -gras, babas au rhum et cervelas! Charcuterie et pâtisserie: le déjeuner -des Midinettes. Les hauts ombrages de l'ancien jardin royal font un -cadre de verdure, au printemps, et d'or somptueux, en automne, à leur -grâce alanguie et pliante. Combien d'anémies et de tuberculoses, en -effet, parmi toutes ces fraîcheurs de peau et de regards! Pis! combien, -parmi ces joliesses guettées, proies, hélas! certaines, pour la -prostitution du boulevard! - -Je ne serais pas le philosophe que je suis, si je n'aimais, de temps à -autre, à suivre, et de très près, les ébats et les menus propos du petit -peuple parisien. - -Ce fut par une bleue matinée de juillet que me furent révélés la grâce -fine et veloutée d'hirondelle, car mince et de silhouette arrêtée et -pieuse comme elle, et le charme gamin de moineau de Paris de Mlle Dolly; -ce profil, on eût dit, dessiné par Burne-Jones, et cet esprit gavroche, -mi-Gavarni et mi-Forain! - -C'était non loin du bassin. Ce matin-là, toute une bande de rieuses et -toutes jeunes échappées d'atelier y chipotaient, au hasard des chaises -et des bancs, un déjeuner sommaire: des cerises et des fraises achetées -à la livre à la petite voiture d'une marchande des rues, moins un -déjeuner qu'une dînette, mais, pour restreint que fût le menu, les -Midinettes ne s'en amusaient pas moins. Une folle hilarité secouait les -tailles souples et renversait les nuques blondes et brunes groupées en -cercle autour du récit désopilant de l'une d'elles. Que pouvait bien -conter cette rosse de Dolly? - -Dolly! le nom fusait comme un rire sur toutes les lèvres. - ---Non, elle était crevante, cette Dolly! Ces histoires n'arrivaient qu'à -elle! - ---C'était pas croyable! - ---Bien sûr qu'elle inventait! - ---Il n'y en avait pas deux comme elle. - -Et toutes ces demoiselles s'esclaffaient. - ---Comme ça, le vieux avait voulu l'enfermer dans une armure, dans une -chose tout en fer comme on en voit dans tous les tableaux qui -représentent des batailles, ou bien encore au Musée de Cluny! Non, bien -sûr qu'elle se payait leur tête! - -Je m'étais approché, attiré par tant de gaieté et par tant de jeunesse. - -L'histoire que racontait Dolly était son aventure avec le collectionneur -de l'île Saint-Louis. C'était, avec quels détails pimentés et dans quel -argot pittoresque, le récit, par le menu, de sa première rencontre avec -le vieux garçon, sa poursuite forcenée par les grimpettes de la Butte et -ses savants travaux d'approche, puis l'ouverture des pourparlers, la -prière de venir visiter chez lui ses armures, rien qu'une petite visite -sans conséquence. - ---Et ne me dites pas que je vous rappelle une fille que vous avez perdue -ou votre soeur: on me l'a déjà faite à la ressemblance! Je ne donne plus -dans ces godans-là. Suffit; j'ai promis, j'irai et pas plus tard que -dimanche. Maintenant, avancez-moi dix francs. Je vous les rendrai: c'est -pour papa. C'est bon, vous êtes un type chouette. Maintenant, au -plaisir! - -Dolly avait vraiment de la décision. Il fallait l'entendre narrer son -entrée chez M. Dormoy: - ---Un vieil hôtel, vieille roche comme dans les romans de M. Georges -Ohnet, genre _Mademoiselle de la Seiglière_. Ça me porte au -recueillement. Quatre étages, c'est haut; à la maison, y en a six et je -ne me plains pas. Je sonne. C'est lui qui ouvre. Un musée, mes petites -chattes, un vrai musée de vieilleries, rien que de la ferraille -là-dedans, mieux qu'un musée, un décor... le deuxième des _Cloches de -Corneville_ ou le troisième de la _Dame Blanche_... On connaît son -répertoire! Je me dis: je me suis gourrée, c'est un peintre. Ce n'est -pas pour ce que je croyais: je vais donner une séance. Pourtant, un -petit goûter préparé me donne à réfléchir: ces petites chatteries-là, ça -fleure toujours la manigance. Et lui, obséquieux, des prévenances, me -servant lui-même: «Un doigt de marsala ou bien un peu de champagne. -Goûtez ces pains fourrés au foie gras.--Oui, mon petit père, je te vois -venir.» Et quand, bien gentiment, une fois au dessert, il me caresse un -peu longuement les épaules et me passe les mains sur les hanches pour -s'assurer si je suis bien faite. - ---«Oui, une très bonne constitution, que je lui réponds, ne vous -émotionnez pas comme çà! Je vois ce qu'il vous faut. Je vais vous faire -ce plaisir». Et houp! en deux temps, trois mouvements, j'ôte mon corsage -et je dégrafe ma jupe. Me voilà en chemise. Du même coup, voilà mon -bonhomme à genoux, les yeux blancs, les mains jointes, en extase et si -cocasse et si touchant que j'ôte ma chemise comme le reste. -«--Admirable! une Eve, une Vénus Anadyomène, une Psyché!» qu'il s'écrie -alors, et un tas de noms grecs que j'ai déjà entendu dire à des -peintres. «--Attendez, mon enfant». Voilà qu'il se lève, court dans -l'appartement, disparaît par une porte puis revient par une autre, avec -un casque, une espèce de casque de pompier surmonté d'une sorte de -serpent. «--Ne bougez pas». Et il m'assujettit sa marmite sur la tête. -C'était d'un lourd et ça me serrait les tempes, mais à crier, tant ça -m'appuyait sur le crâne. Mais lui, les yeux fous, de s'écrier: «C'est -héroïque! c'est de l'époque, du roman chevaleresque, c'est de l'Aristote -et c'est du Tasse aussi!» et un tas de billevesées qui étaient peut-être -des salauderies. Je commençais, moi, à en avoir assez et je grelottais, -bien qu'il y eût un grand feu de bois dans la chambre. «Dites donc, -monsieur, est-ce que vous en avez encore pour longtemps? Cette -comédie-là, ça ne va pas finir?»--«Attendez: un peu de patience, mon -enfant.» Il me retire le casque, enfin, mais va en chercher un autre. Il -en rapporte un bien plus haut, un bien plus gros encore et, surtout, -bien plus pesant. «Encore celui-là, rien qu'une minute, ma -divine!»--«Non, vous vous f... de ma poire!» «Oh! la petite mutine! Rien -qu'une minute pour faire plaisir à papa». Je suis bonne fille: j'y -consens. Me voilà, le front à la torture, sous sa nouvelle marmite, -cette fois empanachée, emplumée comme une queue de paon, et voilà mon -bonhomme qui retombe dans ses digue-digue. Il se prosterne: «C'est -Bradamante! mais c'est Clorinde! c'est la belle Heaulmière!»--«Mais, -tâchez donc d'être poli!» et je remets mon casque à cet insolent. Vous -croyez que c'était fini? Ça ne faisait que commencer! Ne voilà-t-il pas -qu'il décroche du mur une cuirasse en fer et des tas de ferraille qui -s'adaptent aux bras, aux cuisses, au ventre, comme qui dirait à tout le -corps, et ce loufoque voulait m'emprisonner là-dedans! Me voyez-vous -dans cette ferblanterie, moi qui ai les seins si sensibles, et la peau -de mes hanches, donc! Alors, je me suis fâchée: «Plus souvent, vieil -outil! Allez au bain, non, à la douche! Je t'ai assez vu, échappé de -Charenton!» Et, le bousculant, lui et toute sa ferraille, j'attrape mes -frusques et je gagne la porte. Mon bonhomme, empêtré dans toutes ses -antiquailles, avait trébuché et se débattait, tombé dedans. Il saignait -du nez, parole!... C'est bien fait! Des fous de ce tonneau! Qu'est-ce -qu'il lui fallait, à ce vieux criminel? Est-ce que ma beauté et mes -dix-huit ans ne lui suffisaient pas? - -Et, sur un regard droit planté dans mes yeux, je m'avançai vers la -conteuse: - ---Moi, je m'en contenterais, mademoiselle: je serais même très heureux. - ---Et vous ne m'embêterez pas, ripostait la jolie fille. Vous n'avez pas -l'air d'une moule. Payez-vous le café à la société? - ---Je paie! - -Et c'est ainsi que Dolly et Portail devinrent, le même soir, amant et -maîtresse! Tout cela, grâce à la collection d'armures de M. Dormoy. - - - - -IV - -LA MISE AU POINT - - ---Dolly! une grande brune à la carnation invraisemblable, une chair d'un -rose de camélia rose en fleur, mais je ne connais que cela! - -De Warden, levé tout à coup de son divan, s'avançait hors de la pénombre -du vaste hall pour entrer dans le cercle lumineux des tulipes -électriques. - ---Un corps souple et long de nymphe chasseresse, l'ondoiement de hanches -d'une figure de Germain Pilon mais un profil de barmaid anglaise: c'est -bien cela! Galocharde avec le nez trop court, le type de jolie -anthropoïde de Suzanne Desprès et des femmes nues de Picard, et les -prunelles de bête ou de sirène, tant elles étaient changeantes, -attentives et inquiètes! Dolly... Ah! elle s'appelait Dolly, alors... En -effet, je me souviens vaguement de l'avoir entendue nous raconter -qu'elle avait été mannequin dans une maison de couture. Oh! dans ses -débuts, car, moi, je l'ai connue modèle et je l'ai même eue dans mon -atelier. Innombrables, d'ailleurs, ceux qui l'ont eue dans leur -atelier... et dans la chambre avoisinante. Ah! pour un beau brin de -fille, c'était un beau brin de fille, mais quelles aptitudes à rendre -heureux quiconque le lui demandait et quelle vocation dans le métier! -Nous l'avions surnommée _le consentement mutuel_, en souvenir d'un pari. -Surnommée, car je l'ai connue sous un autre nom que Dolly. A -Montparnasse, où je la rencontrai pour la première fois, chez le graveur -Aubley, on l'appelait Ginette. Ginette, la grande Ginette! Ah! elle -avait le déshabillage facile. Pour un oui, pour un non: «Moi, j'ai la -gorge basse; moi, j'ai très peu de ventre; moi, j'ai un torse de jeune -garçon; moi, j'ai une chute de reins unique; moi, j'ai les jambes -fuselées», et v'lan! robes et chemise volaient à travers la pièce. Rien -qu'à sa promptitude à se dévêtir, je l'aurais reconnue. Je n'ai jamais -rencontré de jeune fille aussi fière, aussi sûre de son anatomie. A -force de s'entendre répéter qu'elle avait une plastique épatante, -Ginette en était convaincue, si convaincue qu'elle ne demandait qu'à -convaincre les autres. Ah! vous l'avez connue, vous, sous le nom de -Dolly, et elle était mannequin? En effet, c'eût été dommage! - -Avec une certaine mélancolie, presqu'une nuance de regrets, de Warden se -laissait tomber sur un fauteuil: il tirait maintenant une longue bouffée -de fumée bleuâtre de sa pipe de terre brune, dite _Pasiphaé_, pour le -motif obscène qui en décorait le foyer. Warden ne se séparait jamais de -sa pipe. - -Il reprenait: - ---En effet, Ginette était assez rebelle au poison dit de la littérature, -et l'éclectisme de ses liaisons... choisies pourtant dans tant de -milieux divers, ne parvenait pas à la contaminer. Tournée comme elle -l'était, avec ce type un peu bizarre qui la désignait tout de suite aux -artistes et aux raffinés, elle était pourtant destinée aux pires -aventures; elle eût pu, comme une autre, devenir une stryge de cénacle -ou une goule de petite chapelle; elle demeura toujours une roulure -d'atelier. Il faut lui en savoir gré, car elle eût pu, comme tant -d'autres, jouer les Vittoria Colonna, les cheveux nimbés de myrtes -artificiels, prendre des attitudes dans des cathèdres et déambuler, -gainée dans le drap d'argent de moyenâgeuses simarres, des parlottes des -toutes jeunes revues aux cinq-à-sept du _Rat Mort_. Née pour l'amour -(j'allais dire la noce), comme une fleur est faite pour s'entr'ouvrir et -embaumer, sa nature de joie la préserva. Cette chère Ginette! Je ne la -vis vraiment qu'une seule fois en péril. - -Depuis à peu près deux ans je l'avais perdue de vue. Après avoir eu pour -moi toutes les générosités, Ginette avait cessé tout à coup de me donner -des séances. Je la rencontrais même plus dans les crémeries et dans les -bars où sa grâce bohème aimait à fréquenter: quelqu'un avait enlevé -Ginette ou Ginette avait changé de quartier. Je devais la retrouver dans -le salon Charmaille! - -Mme de Charmaille! Qui se souvient, aujourd'hui, de cette gloire de -cauchemar? - -Mme de Charmaille habitait Asnières; elle y faisait les honneurs de -l'atelier de Pétrus Nordinger, le peintre érotico-mystique, _dont le -talent avait été étouffé par le génie!_ on le disait du moins dans le -clan des amis de Mme de Charmaille, qui s'était attelée, corps et âme, à -la réputation de l'artiste. - -Ce Nordinger était surtout un peintre industriel. Apprécié pour ses -vitraux d'art, dont les adroits pastiches n'excluaient point la -fantaisie, il excellait à styliser la flore des bois et des jardins en y -intercalant les monstres du bestiaire héraldique: un bon peintre -verrier! Il exposait tous les ans des oeuvres d'une facture assez -pauvre, et d'une couleur plutôt plate, que de très jeunes critiques -comparaient aux fresques de Botticelli, pour humilier Botticelli sans -doute, car ces vagues réminiscences étaient de sûres trahisons; mais -encore était-il reçu tous les ans au Salon de la Nationale. Du jour où -Mme de Charmaille pénétra dans sa vie, Pétrus Nordinger vit partout ses -toiles impitoyablement refusées. - -Il faut dire que Mme de Charmaille avait une terrible esthétique; son -influence était plutôt néfaste, pernicieuse même, et le surnom de -_Malaria_, qu'elle avait dans tous les ateliers de Montmartre, l'avait -suivi à Montparnasse. Mme de Charmaille y sévissait maintenant, -terrorisant les uns et aguichant les autres par le crédit qu'elle -prétendait avoir au Ministère des Beaux-Arts et même à celui de -l'Intérieur... Quel crédit pouvait bien avoir, place Beauveau et rue de -Grenelle, cette petite femme déjà mûre, longue de buste et courte de -jambes, un peu nouée même, et dont la jolie tête, d'une grande finesse -et surtout très expressive, mais disproportionnée avec la hauteur du -corps, la faisait ressembler à une naine? Mme de Charmaille était aux -couloirs officiels ce qu'est une punaise de sacristie aux coulisses de -l'église; pourtant, de toute cette impudence, des artifices surtout -d'une coquetterie irréductible et des restes énergiquement sauvés d'une -indéniable beauté, cette femme s'était fait un prestige qui en imposait -encore aux imbéciles. - -Pétrus Nordinger était du nombre. Imbécile, je m'entends. Intellectuel -dans la pire acception du mot, le peintre-verrier, évidemment doué au -point de vue décoratif, montrait une faiblesse de caractère qui confine -à la bêtise. - -Demeuré veuf avec deux enfants et une soeur dévote venue exprès du fin -fond de la province tenir le ménage de son frère, le pauvre être s'était -laissé prendre aux flatteries et à l'enthousiasme de muse et d'artiste -de Mme de Charmaille. Mme de Charmaille exerçait, dans quelques petites -revues, la critique d'art. Elle était arrivée dans le désarroi de la -maison du veuf décidée à s'y installer et à n'en jamais sortir. -Nordinger possédait de lui-même une douzaine de mille francs de rentes; -ses oeuvres pouvaient, bon an, mal an, lui rapporter autant. -Vingt-quatre mille francs par an, c'était le port pour cette épave de -l'intrigue et de la prostitution: il y avait longtemps que la fine -mouche avait jaugé l'homme. Elle n'eut pas de peine à l'éblouir. Ce fut -une effervescence de pitiés et de tendresses inavouées pour le veuf, -mélangée d'un culte profond pour l'artiste et son oeuvre. Un sentiment -plus fort l'attirait aussi vers les deux orphelins: elle aimait en eux -leur père. Bref, elle jouait si habilement de son dévouement, de son -crédit, de ses influences et de ses relations, et servait au malheureux -Pétrus, cuisiné avec toutes les herbes de la Saint-Jean, le ragoût d'une -si belle âme, que la pauvre soeur fut réexpédiée dans sa petite ville -des Pyrénées et que l'aventurière s'installa en maîtresse dans -l'intérieur d'Asnières. - -Cet intérieur! Il faut l'avoir vu comme moi pour connaître jusqu'où peut -tomber une intelligence de déséquilibré. - -Mme de Charmaille y vaticinait religion, poésie, esthétique et -littérature. Toute une assemblée de rapins et de poètes chevelus -descendus des hauteurs de la Butte, se pâmait aux moindres gestes, aux -moindres propos de la prêtresse. Mme de Charmaille multipliait les -effets de croupe sous des robes coupées dans des étoffes d'ameublement; -c'étaient des tons d'eaux mortes ou de roses malades que n'avaient pas -encore osé arborer les couturiers. Les enfants du peintre, costumés -d'après les fresques du Carpaccio, promenaient dans l'atelier des -timidités attristées de chiens savants. Dépaysés dans des simarres de -velours de coton, que dis-je? empêtrés, engoncés dans des manches de -satin bouffantes, les deux pauvres petits, dressés à tous les -baise-mains et à toutes les révérences, répondaient aux noms de Blismode -et de Corydon: ainsi l'avait voulu leur seconde mère. - -Ginette! Mme de Charmaille affichait une très grande tendresse, -probablement mystique, sinon unisexuelle, pour le joli modèle, car elle -ne se gênait pas pour l'appeler Troïlus! Jusqu'où la muse de Pétrus -Nordinger était-elle la Cressida de ce Troyen de Montmartre? Mystère. -L'intrigante qu'était Mme de Charmaille n'avait-elle pas plutôt des vues -sur la capiteuse fille et ne la destinait-elle pas à quelques-uns de ses -amis influents du ministère ou du Sénat? Il y avait de tout dans -l'Egérie de l'atelier d'Asnières, de l'entremetteuse et du maître -chanteur. Toujours est-il que je retrouvais une Ginette tout autre que -celle que j'avais connue. Ses cheveux bruns coupés courts et frisant en -boucles drues lui faisaient une tête ronde de jeune belluaire qu'une -mâchoire un peu lourde accentuait encore. Ginette avait aussi perdu de -sa fraîcheur; ses paupières, maintenant bistrées, soulignaient la pâleur -de sa face. Sanglé dans des costumes de drap anglais, Troïlus -s'efforçait à des manières de petit homme; mais c'était un rôle appris, -que démentaient les prunelles restées très femme et hardiment claires -dans cette face de langueur. - -L'atelier de Pétrus Nordinger! J'y assistai un soir à une jolie scène. -La maîtresse de céans avait eu l'idée d'une fête costumée, une fête sous -Néron, rien que cela; il fallait bien célébrer un des grands précurseurs -de l'anarchie! La toge et la chlamyde sévirent donc toute une nuit dans -l'atelier d'Asnières. Oh! les piteuses anatomies d'hommes que -révélèrent, ce soir-là, les Caracalla, les Adrien et les Antinoüs voulus -par Mme de Charmaille! Enroulée d'étoffes transparentes, ornée de camées -et enguirlandée de fleurs, la nudité des femmes s'y montra, chez -quelques-unes, vraiment triomphante. Ginette fut de celles-là. Son goût -naturel lui avait indiqué la tunique safran et les bijoux de bronze vert -dont s'animait le rose retrouvé de sa chair. De larges iris bleus -ombrageaient son visage, harmonisés avec le ton de ses prunelles avivées -de kohl, et son entrée fit une telle sensation que l'immédiate pensée de -Messaline vint à tous et à toutes en même temps. Le nom courut l'atelier -et parvint jusqu'à l'intéressée qui, prenant son rôle au sérieux, ne -défendit plus ni ses seins ni ses lèvres. Très impératrice à Suburre, -elle s'abandonnait généreusement à toutes et à tous, faisant -impérialement l'aumône de ses bras nus et de sa nuque aux convoitises -allumées par son beau corps, si bien qu'au souper, grise d'adulations, -de caresses et de beaucoup de champagne: - ---Messaline, Messaline, suis-je assez Messaline! s'écriait la belle -fille en éparpillant sa couronne d'iris aux quatre coins de la table. - -A quoi son amant, un graveur, un peu agacé par la tenue de sa maîtresse: - ---Mets salope, et n'en parlons plus! - -Ce fut le mot du souper et la mise au point de la fête. - - - - -V - -LE SERPENT SOUS LES FLEURS - - ---Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante? Mais je n'ai connu -qu'elle! J'en ai surtout entendu parler, car j'ai toujours mis tous mes -soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'oeuvre, et j'étais édifié. -J'ai, d'ailleurs, les préventions les plus injustes, je l'avoue, mais -les plus justifiées aussi, contre toutes les Muses de petites revues et -d'ateliers. Bas-bleus, conférencières, peintresses et sculpteuses, je -mets tout cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, donc -des êtres dangereux en rupture, et, naturellement, en guerre avec la -société. Toutes les armes leur sont bonnes pour triompher des -circonstances; elles ont pour elles la plus grande des forces: celle de -leur prétendue faiblesse. - ---Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous, faisait de Warden au -monsieur à longue barbe poivre et sel qui venait de prendre la parole. - ---C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé. J'ai été -longtemps attaché au ministère des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de -ces lettres de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en ai eu à -recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses dont la vocation -artistique servait le plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de -ces pseudo-romancières dont la littérature eût fait rougir un singe; -mais, parmi toutes ces aventurières de la plume et de la palette, c'est -à la Charmaille qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne et quelle -maîtresse femme! Un tempérament d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne -s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de Charmaille. Elle eût remué -le ciel pour en faire tomber une pièce de vingt francs. - ---Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait le petit Baudran. - ---D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu de femmes ont couché -autant qu'elle! Ah! pour des relations d'alcôve, elle en avait des -relations! - -Et de Warden tirait une longue bouffée de sa pipe. - ---Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché au ministère -des Beaux-Arts, car notez que je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas -moins gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé de ses -invitations! Mme de Charmaille était la maîtresse de Nordinger, et cela -m'était la meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de ce -peintre; sa facture veule et flasque, cette absence ou plutôt cette -ignorance du dessin, m'ont toujours exaspéré comme une indélicatesse. -Pourquoi s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture manque de bras? -Exposer et courir les commandes, quand on commet de pareilles anatomies, -pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et notez que je suis du pays de -Nordinger; nous avons même été élevés ensemble. Nous sommes tous les -deux de Bayonne. Tout jeune encore, Nordinger, fils de famille et -fortuné par les siens, faisait de la peinture et de la pire, de la -peinture dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter à des -chefs-d'oeuvre d'imagination, tiennent lieu de tout, de ligne et de -couleur. Il ne composait pas trop mal, car il a toujours eu le don de -l'arrangement; mais quelle palette! Les mauves et les violets -intransigeants faisaient de son atelier une succursale des usines de -Javel: c'étaient des tons de produits chimiques, des nuances hostiles de -précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait un atelier. S'il -s'était contenté d'être un amateur, on eût pu lui laisser ses illusions; -mais il entendait se faire une place au soleil. Sa soeur, Mlle Emilie -Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, croyait passionnément à -l'avenir de son frère. Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant -d'elle-même au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à Paris. Nous -respections tous sa pieuse illusion. Nordinger entrait donc aux -Beaux-Arts. Elève de Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus -Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions esthétiques. Mlle -Nordinger était restée à Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous -les yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris où s'évertuait -son grand homme. Il y exposait des _Andromèdes délivrées_, d'après M. -Ingres, et des _Entrées de chevaliers à Jérusalem_, d'après Eugène -Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé dans la peinture wagnérienne. -Bien découplé, portant, soignée et parfumée, une belle barbe fourchue de -dieu syrien, ayant la lèvre rouge et l'oeil brillant des Basques, -Nordinger plaisait aux femmes. La fille d'un gros marchand de couleurs -de la rue Bonaparte crut à sa vocation. Nordinger l'épousa, et ce fut -l'idylle au foyer, avec la naissance successive de deux enfants. Mme -Nordinger était délicate; elle manquait rester au premier accouchement -et demeurait estropiée au second; elle traînait pendant quelque temps, -et, quatre ans après ses couches, malgré une opération d'Echergovine, le -grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières. Elle avait vingt-huit -ans. - -Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une fille de sept ans et un -garçon de quatre: Marthe et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents -étaient morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle quittait -Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison familiale, loin de son adoré -grand homme, trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune couple, mais -retenue par la crainte de le troubler. Elle accourut aux obsèques de sa -belle-soeur comme à une délivrance, bénissant peut-être (et Mlle -Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait de sa nièce et de -son neveu. Et avec une sorte de passion farouche elle se consacrait au -veuf et aux orphelins. - -C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé par les -Nordinger, père, mère et fille, et sollicité par les miens eux-mêmes, et -prié par toutes nos relations de pousser le grand peintre bayonnais! -M'en demanda-t-on des démarches et des articles! J'écrivais alors aux -_Débats_, à la _Revue Bleue_, puis au _Temps_. Je n'en fis jamais rien, -malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela me brouillait même avec -pas mal de gens de Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur de -renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune et les relations -remplacent le talent; je n'ai jamais sacrifié ma conscience à la -camaraderie, et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un -isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. Et quel -réconfort aux heures de découragement! Je résistai même aux démarches de -la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la vieille fille était -touchante! - ---Quelle profession de foi! nous exclamions-nous en choeur. - ---Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait le petit Baudran. - -Le critique souriait. - ---Aussi vous jugez comment j'accueillis les tentatives d'approche de Mme -de Charmaille, quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre Mlle -Nordinger et se fût installée en conquérante dans l'atelier d'Asnières. -Je connaissais la dame de longue date. Il y avait dix ans que je -subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes de subsides, de -recommandations et d'articles pour elle ou les jeunes hommes chevelus -dont elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et les maigres -pensions venues de la province, tout en les protégeant. J'avais été -précieusement documenté sur elle, et mes tuyaux se renforçaient d'une -prévention instinctive contre sa personne physique. J'ai l'horreur des -êtres noués, de tout ce qui peut rappeler une difformité ou un -estropiement. Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable, Mme -de Charmaille m'a toujours fait l'effet d'une naine. Je l'avais assez -entrevue dans les couloirs de premières pour redouter, comme une -approche malfaisante, le contact de ce petit corps malingre et -sursautant, d'une agilité effarante au milieu de toute cette foule, où -sa courte personne se faufilait, courait, abordant l'un, agrippant -l'autre, toujours affairée et saluant. Elle m'était même répulsive, -cette espèce d'araignée-crabe à tête de Méduse, avec sa bouche -expressive et ses larges yeux implorants. Un effronté maquillage -ajoutait encore à l'expression vraiment inoubliable de ce visage. Les -cheveux d'un or violent, les lèvres outrageusement peintes, les yeux -bleuis, comme trempés d'outremer, lui faisaient à la fois une tête de -noyée, de goule et de sirène. On se représente assez ainsi, dans l'écume -des vagues, les têtes tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de -Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides meurtrières des -gouffres siciliens. Ce charme morbide devait plaire à l'imaginatif -qu'était Pétrus. - -Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il me revenait bientôt -des échos des fêtes données par Mme de Charmaille dans l'atelier -d'Asnières: fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves, où -l'aventurière apparaissait successivement sous les traits d'Agnès Sorel, -de Poppée, de Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se ressentait -de cette influence. Ce n'étaient plus que des filles-fleurs, des -sirènes, des ondines, et tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin: Mme -de Charmaille se retrouvait dans toutes les héroïnes. Du coup, ce -malheureux Nordinger se voyait fermer le Salon; sa peinture était -devenue tout à fait exécrable. Il était une des gloires de la -Rose-Croix. Quant aux deux enfants, Marthe et Marcel, la Charmaille les -avait affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres et les -promenait par le monde, chamarrés d'oripeaux comme deux petits chiens -savants. Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation à tous -les vernissages; la foule s'ameutait sur leur passage, à la grande joie -de cet imbécile de Nordinger, et cela jusqu'au jour où le peintre -mourait d'un ramollissement du cerveau. - -La Charmaille avait mis quatre ans à vider et à tuer le pauvre homme. -C'était fatal: on ne vit pas avec une goule. Dans la maison d'Asnières, -ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé par sa maîtresse, -filait par toutes les brèches. Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un -ami de la famille, arrivait à temps pour sauver les débris de la fortune -et arracher son neveu et sa nièce aux griffes de la créature. La -Charmaille ne voulait pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins -comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger eut toutes les peines du -monde à la mettre dehors; elle trouvait, d'ailleurs, la moitié de -l'atelier déménagé et les meubles du veuf disparus, vendus ou enlevés! -Mme de Charmaille n'avait pas perdu de temps. - -Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les confirmait à l'un de mes -voyages à Bayonne. Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille -fille au coeur ulcéré, et de terribles choses sur l'éducation donnée par -cette femme à sa nièce, la petite fille (elle n'avait pas quatorze ans), -déjà contaminée par l'exemple et empoisonnée de pernicieux conseils. -L'enfant lui était revenue les cheveux teints au henné, habituée aux -maquillages, initiée aux plus étranges raffinements de toilette, et déjà -dressée aux oeillades et aux manèges de la pire coquetterie vis-à-vis -des hommes. Qu'est-ce que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère -avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre était mort à temps. - -Qu'y avait-il de vrai dans les allégations de la vieille fille? Je -faisais la part de sa rancune et de ses anciens ressentiments, et -pourtant, quand je rapprochais ces propos d'une assez curieuse rencontre -que j'avais faite de Mme de Charmaille et de la petite Nordinger chez -Eberstein, le grand critique d'art allemand, je ne pouvais m'empêcher de -faire des réflexions bizarres. - -Eberstein (il est mort maintenant) avait (si doué qu'il fût, car c'était -un grand cerveau) la réputation d'aimer les primeurs. Aussi fus-je très -désagréablement surpris, lors d'une de mes visites chez lui, d'y trouver -la Charmaille maquillée, attifée selon son habitude, mais accompagnée, -en plus, d'une toute jeune fille, presque une enfant, sinon jolie, du -moins étrange avec sa chevelure ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses -yeux trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je n'en sais rien, -car la Charmaille ne me la présenta pas. Elle était venue là pour -solliciter d'Eberstein son appui auprès du directeur des beaux-arts de -Berlin, afin que le Musée achetât le dernier tableau de Nordinger. Elle -se levait à mon entrée (elle me savait hostile), et Eberstein -l'accompagnait dans l'antichambre. La Charmaille devait avoir quelque -chose à lui dire, car c'est sur un coup d'oeil impérieux de la créature -que le vieux critique l'avait suivie. Cette sortie m'intriguait; j'eus -la faiblesse de tendre l'oreille un peu plus que je ne l'aurais dû. On -discutait dans l'antichambre, à voix basse, mais assez vivement; il -était question d'argent: «Il m'en faut! il m'en faut! stridait la voix -de Mme de Charmaille, devenue âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein -rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire et y prenait cinq -cents francs. «Ils sont très gênés, me disait-il d'un air contrit; il -faut bien leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt. Mme de -Charmaille avait consenti à partir. Tirez la conclusion vous-mêmes. - ---Le serpent sous les fleurs! ricanait le petit Baudran. - - - - -VI - -LE VOILE - - ---L'atelier Nordinger! Vous n'avez jamais voulu y mettre les pieds. Eh -bien! vraiment vous avez perdu. Je m'en voudrais toute la vie, si -j'avais manqué une occasion pareille. - -Et d'Esthuart, Georges d'Esthuart, le compositeur applaudi de _Niobé_, -de _Loreley_ et d'_Apollon à Délos_, tournait sa tête impertinente du -côté de Monpayrac. - ---L'atelier de Nordinger, mais c'était l'atelier type, le sanctuaire par -excellence du symbolisme et de la Rose-Croix! Un fatras d'objets -hétéroclites, des usagers et des religieux fraternisant dans une -promiscuité significative renseignaient dès le seuil sur l'état -intellectuel du maître de céans. C'étaient des soufflets de cuisine, des -crémaillères et des landiers de campagne, des horloges rustiques, des -huches et jusqu'à des pétrins provençaux voisinant avec des chandeliers -d'église, d'anciennes chasubles, des vasques de bénitier, des lutrins, -des croix de procession, des bannières de la Fête-Dieu et jusqu'à des -retables d'autel; le tout incomplet, ébréché, dédoré et velouté de -poussière. Des céramiques de Lachenal et de Laherche, en forme de -courges et de cucurbitacés, évidemment choisies parmi les plus baroques -et les plus saugrenues des deux maîtres cuiseurs, et d'énormes cornues -d'alchimiste donnaient à cette brocante un équivoque aspect de -laboratoire; des hiboux de faïence et d'énormes crapauds de grès -embusqués dans les coins achevaient d'envoûter l'atmosphère. Mais c'est -aux murs qu'éclatait l'indéniable folie du seigneur et de la dame de -l'antre. Toutes les toiles refusées de Nordinger (et depuis cinq ans, -l'artiste s'était vu impitoyablement fermer toutes les portes des -Salons) décoraient l'atelier, en manière de fresques; la néfaste -influence de Mme de Charmaille s'affirmait dans la facture et le choix -des sujets. - -Wagnérienne enragée, Mme de Charmaille avait imposé à son amant l'oeuvre -du maître de Bayreuth, et, naturellement, dans cette oeuvre, c'est aux -scènes surnaturelles qu'elle avait été droit, avec le sûr instinct des -déséquilibrées, toujours tentées par l'anormal; c'étaient donc, -émergeant des pétales d'énormes lis bleuâtres, des torses onduleux et -tortillés de filles-fleurs; des chevelures d'un or invraisemblable -hésitant entre l'acajou et le jaune d'oeuf, encadraient des visages -exsangues de jeunes opérées aux yeux encore agrandis par l'hypnose. Plus -loin c'étaient, dans un enchevêtrement de coraux et de madrépores -charnus, parmi les lentes oscillations de pendule de la flore et du -monde sous-marin, des lividités de noyées, dont les faces d'épouvante -personnifiaient, sous des toisons vertes comme l'herbe, Flossilde, -Voguelinde et Velgonde, les trois filles du Rhin; et que de dragons -Fafners, et que de nains Albérics, et que de dieux Loges dans des -torrents de flammes et que de Siegfrieds et de Sigemonds casqués -d'argent ou vêtus de peaux d'ours! - -L'incohérence des mythologies évoquées n'égalait que la platitude de la -facture. Toutes les princesses du cycle d'Artus suivaient, gainées dans -des étoffes ramagées d'or et nimbées de fleurs héraldiques, princesses -et parures découpées, on eût dit, dans du zinc peinturluré par un -imagier d'Epinal; et puis venait le cortège obligé des sorcières et des -démones, et, sous le heaume des héros scandinaves comme sous le hennin -des princesses magiciennes, sous les couronnes d'iris noir des Canidies -et la chevelure glauque des Sirènes, c'étaient toujours les prunelles -violettes et la bouche sinueuse de Mme de Charmaille qui souriaient. La -terrible femme avait complètement ensorcelé cet imbécile de Nordinger; -il ne voyait qu'elle et que par elle, et la perpétuelle hantise du -visage de sa maîtresse aggravait encore l'obsédante impression qu'on -avait chez lui d'un cauchemar qui grouillait en fresques d'angoisse et -de terreur au mur de cet atelier peuplé de filles-fleurs, de stryges et -de sirènes par un Odilon de banlieue. - -La loufoquerie de cet intérieur allait jusqu'au malaise. - -Mme de Charmaille y trônait dans les costumes que vous devinez: tour à -tour Velléda, blanche comme un clair de lune sur les roseaux d'un -marécage; puis Isolde, avec des yeux d'orage, appareillés au violet -pourpré d'une dalmatique de pope; puis Brunehilde, en corsage cuirassé -de jais blanc, et surtout jamais elle-même. C'était, chez elle, un -continuel besoin de changer de personnalité; avec cela, une manie de -l'oripeau et un amour du maquillage où s'affirmait tout le mensonge de -son âme cabotine. Mais son rôle préféré était celui de jeune -poitrinaire. Elle excellait à en mimer les attitudes brisées et les -fiévreuses langueurs. Des accablements la prostraient tout entière, -parmi les coussins de soie blanche d'un divan revêtu d'une peau d'ours -noir. Là, dans les plis flottants d'un peignoir _ad hoc_, elle se -soulevait à demi sur ses coudes; et, dans une pose allongée de jeune -sphinx, qui accusait sa croupe en creusant les reins, elle eût ravi plus -d'une tragédienne, et par ses gestes et par sa façon désenchantée et -lasse d'effeuiller les quelques lis posés dans un vase auprès d'elle en -susurrant d'une voix d'âme: _Les femmes, les fleurs, les femmes, les -fleurs!_ Au piano, quelque compositeur incompris de Pologne jouait en -sourdine la _Marche funèbre_ de Chopin ou l'_Adieu_ de Schubert; -accroupis dans la pénombre, sur des tabourets modern style, des poètes -imberbes, chevelus comme des lions, avec de pauvres petites poitrines et -des yeux énormes, l'air de foetus à crinières, attendaient humblement -leur tour pour lire à la dame leurs derniers sonnets. - -Costumés à la grecque, Blismode et Corydon, les deux pauvres petits -enfants du peintre, faisaient brûler dans un réchaud des pastilles du -sérail. Or, par une porte ouverte, une odeur de roux venait de la -cuisine et empestait tout cet esthétisme de relents d'oignons. - -C'était attristant, pitoyable et comique. - -Et, le croiriez-vous, mon cher? c'est dans ce milieu fantomatique et -délétère, parmi ces loufoqueries sinistres qu'a débuté et que s'est -formée Marion Durmer! Oui! la chanteuse d'opérette! C'est -invraisemblable, mais c'est ainsi; ce perpétuel éclat de rire, ces yeux -clairs et cette promptitude et cet esprit du geste, ce naturel et -pourtant cette science artiste dans la mimique et la diction, tout ce -qui fait le charme de Marion, sa réputation aussi, sont sortis de cet -antre. C'est au milieu de ce cauchemar hiératique, mystique et -préhistorique que se sont produits pour la première fois ce bel entrain -et toute cette gaieté. Marion, cette créature d'imprévu et de fantaisie, -et si femme, fut révélée par cette prêtresse équivoque de l'androgynat -qu'était la Charmaille. - ---Vous voyez bien qu'on échappe au poison de la littérature! déclarait -Jacques Hurtel. - ---C'est ce qui vous trompe! ripostait d'Esthuart. J'ai connu Marion tout -aussi intoxiquée qu'une autre; la Charmaille l'avait, elle aussi, -contaminée; mais, comme chez elle le tempérament était bon, Marion a -rejeté le poison. - -Voilà l'histoire. Je fréquentais l'atelier de Nordinger. Mme de -Charmaille, moi, m'intéressait comme un cas de bactériologie; je savais -d'où elle sortait: d'une loge de concierge, pas plus. C'est de -frottements en frottements, au contact de mille et une liaisons -diverses, qu'à force de volonté et d'intrigues elle s'est haussée à ce -rôle de Muse et de Dame élue d'atelier de Rose-Croix. Elle ne manquait -pas d'intelligence, d'ailleurs: une dévoyée, une déclassée, soit; mais -des dons de ruse et d'intuition et d'assimilation de premier ordre. Sans -la tare de la névrose, qui la poussait vers l'anormal et le bizarre, -elle eût pu devenir peut-être une grande courtisane, car elle avait le -sens des affaires. Hélas! ses lésions cérébrales la vouaient forcément -au monde des incomplets et des ratés; elle ne put jamais franchir le -cycle des petites revues et des ateliers mort-nés où elle exerçait ses -talents d'allumeuse. - -Mme de Charmaille m'avait dit: - ---Venez donc passer avec nous la soirée de jeudi: je vous ferai voir une -artiste, une toute jeune fille qui vous captivera. - ---Quel nouveau monstre va-t-elle nous exhiber? pensai-je en moi-même, et -je me rendis à Asnières, décidé à me divertir _in petto_ du phénomène -annoncé. - -Je trouvai chez les Nordinger tout le Montmartre et tout le Montparnasse -des premières, le ban et l'arrière-ban des hirsutes et des hydrocéphales -avaient été convoqués. L'atelier était plongé dans la pénombre. Sur une -estrade baignée de lumière électrique, un grand rideau de velours rouge -était tendu; deux orangers en caisse arrondissaient leurs dômes de -feuillage à droite et à gauche du proscénium. Des appels de flûte ayant -pleuré sur des pizzicati de harpes invisibles, une créature de songe... -(naturellement) issait de la draperie cramoisie et, sous la projection -d'électricité, s'immobilisait dans une attitude apprise: c'était Marion -Durmer, la merveille annoncée. - -Nue, absolument nue sous un peplum de velours chair (je reconnaissais -bien là la mise en scène de la Charmaille), la débutante se sculptait -comme une statue dans les poses rythmées par l'orchestre que je vous ai -dit; et les nerfs étaient douloureusement opprimés par la monotonie du -spectacle, car les attitudes se succédaient avec une lenteur -désespérante, lenteur encore aggravée par la mélopée des instruments. La -fille ainsi offerte était pourtant fort belle: c'était Marion! Elle -dansait, ou plutôt se mouvait, pieds nus. Deux grosses bagues d'or -brillaient à son orteil; pas un autre bijou ne parait sa nudité. Tout à -coup, la débutante chanta. - -D'une voix monocorde, volontairement blanche, sans aucune intonation, -elle murmura des paroles bizarres: - - Saint Jacques, saint Michel et saint Georges aussi, - Mes trois lampes d'or - Brûlent dans la nuit. - Qui rallumera les lampes éteintes? - L'amant est parti et mon rêve est mort. - J'ai laissé tomber mes trois lampes d'or - Dans la mer profonde. - Saint Michel est loin et saint Jacques est mort. - Qui rallumera mes trois lampes d'or? - -La musique valait les paroles; elle était, la musique, de Maxime Aubry, -le plus talentueux et le plus morne aussi des musiciens de l'avenir. La -salle croulait en applaudissements; on faisait une ovation à la Psyché -mystique des trois lampes d'or et à la géniale maîtresse de maison, qui -les avait allumées. - -A quelque temps de là, je fus invité chez Marion Durmer. Un grand -financier, qui lui voulait du bien, venait de l'installer dans un petit -hôtel, à Passy; on y pendait la crémaillère, et un public trié sur le -volet, était convié à y venir applaudir l'artiste dans ses nouvelles -créations. Elle les lancerait ensuite sur une des grandes scènes -musicales de Paris. - -Je n'allai pas à cette soirée de loyal essai. Si jolie que m'eût paru -l'exécutante, je répugnais à retourner dans les limbes: j'ai l'horreur -de cet art embryonnaire et larveux. D'ailleurs, les feuilles du -lendemain donnèrent par le menu le détail de la fête: Mlle Durmer avait -dérangé la critique, les soiristes aussi avaient été conviés. Il n'était -bruit dans les feuilles que du goût et de l'arrangement merveilleux du -petit hôtel de Passy; Marion avait officié dans la chambre, reconstituée -meuble par meuble, de sainte Ursule, d'après la fresque du Carpaccio; il -y avait même dans cette chambre la double petite fenêtre ronde à vitraux -hexagones, avec le pot de basilic sur le rebord. - -Mlle Durmer avait chanté, debout, sur un oranger en caisse, -naturellement: on remarquait aussi dans cet appartement préraphaélite un -agneau blanc, comme celui de saint Jean, couché sur un coussin de -velours bleu-ciel, et, sur la cheminée, une énorme boule de verre bleu, -où tournoyaient des poissons rouges; l'appartement était d'ailleurs -rempli de ces sortes d'aquariums. L'artiste avait chanté divinement. La -mise en scène et la réclame avaient été miraculeusement organisées; j'y -reconnaissais la main de Mme de Charmaille, et cependant Marion Durmer -ne débutait pas. Je la croisai pendant quelque temps dans des couloirs -de premières, ses beaux cheveux noirs répandus en nappes sombres sur des -corsages florentins à manches bouffantes, et fantastiquement coiffée de -béguins de perles ou de petits hennins. Mme de Charmaille trottait -toujours dans son ombre. Et puis je perdis de vue la belle fille: Marion -Durmer avait quitté Paris. - -Je la retrouvai, deux ans plus tard, à Bruxelles; elle était en vedette -sur l'affiche du théâtre du Parc et jouait la _Périchole_. Marion Durmer -dans de l'Offenbach! Quelle déchéance, quels avatars et quelles -vicissitudes avaient pu la conduire là? Je pris un fauteuil et -l'applaudis à tout rompre: la statue hiératique était devenue la Marion -Durmer que vous savez, que nous aimons tous; de la vie, de la joie, de -la santé et de l'esprit surtout, de l'esprit français et de la grâce -bien parisienne! - -Je fus la saluer dans sa loge. Elle m'accueillit par un franc éclat de -rire et, me tendant les deux mains: - ---Oui, c'est moi; vous n'en revenez pas, n'est-ce pas? vous n'en croyez -pas vos oreilles. Ah! je l'ai échappé belle! quel cauchemar! Vous -souvenez-vous de l'atelier Nordinger et de Mme de Charmaille? Oh! elle -avait su me prendre et me domestiquer, celle-là! j'étais bien sa proie -et sa chose, et puis, un jour, les écailles me sont tombées des yeux. Un -matin plutôt, tout le voile s'est déchiré du haut en bas, le fameux -voile, et cela à propos des deux enfants, ces deux pauvres petits êtres -si comiquement appelés Blismode et Corydon. - -Vous savez combien Mme de Charmaille en jouait, des deux petits -Nordinger, quelles effusions, quels baisers et quelles caresses elle -leur prodiguait en public, et toute sa mise en scène de tendresse et de -dévouement! - -Or, un matin, à la suite d'une proposition de manager, je m'en vais -étourdiment à Asnières; je ne faisais rien, alors, sans consulter Mme de -Charmaille. Je débarque à la gare et prends le chemin de l'atelier. La -domestique, sortie, avait laissé la porte ouverte. Je monte comme dans -un moulin et, dans le hall aux fresques que vous savez, je trouve -Blismode et Corydon à genoux, tous les deux, sur le plancher et le -lavant à grande eau avec des brosses et du savon noir; oui, tels quels, -les deux pauvres petits, à peine vêtus, pieds nus et jambes nues pour ne -pas se salir, et grelottant tous deux dans ce vaste atelier aux châssis -grands ouverts! nous étions en décembre. Je m'arrêtai sur le seuil, -effarée. Les deux enfants, eux, s'étaient mis debout et se taisaient, le -coeur gros, prêts à fondre en larmes, évidemment terrifiés. - ---«Où est Mme de Charmaille?» trouvai-je enfin la force de leur dire; -mais eux ne trouvaient pas de voix. Ce fut une minute de silence atroce, -où la misère et le faux luxe de cet atelier (je ne l'avais jamais vu que -le soir), m'apparurent subitement, lamentables. Tout à coup, la voix de -la Charmaille éclatait, mais une voix que je ne lui connaissais pas, -canaille, éraillée, comme étranglée de fureur: «Hé, petits gueux, -pestailles que vous êtes! je ne vous entends plus frotter, gare à vous -si je me lève!» et, dans le même instant, une porte s'étant ouverte, Mme -de Charmaille s'encadrait dans l'embrasure. Les deux enfants étaient -retombés à genoux sur le plancher mouillé. - -Mme de Charmaille se trouvait en chemise avec un peignoir de flanelle -rouge, jeté en hâte sur sa nudité: «Ah! c'est vous, chère amie; entrez -donc, je suis à vous». Moi je ne pouvais bouger. Dépoitraillée, -dépeignée, la racine de ses cheveux révélée brune sous l'or jaune de la -teinture, Mme de Charmaille venait de m'apparaître telle qu'elle était: -les yeux capotés, le teint bis, la bouche molle et la gorge aussi, dans -la dévastation d'une quarantaine orageuse et mûrie par le pire passé. -Secoué par sa haine et sa fureur contre les deux pauvres petits êtres, -son masque était tombé. Dans sa stupeur de se voir surprise, Mme de -Charmaille ne pouvait retrouver ni la caresse de son regard, ni la -séduction de son sourire, elle n'arrivait qu'à grimacer; l'intrigante et -la mégère venaient de se révéler, hideuses, à mon effroi. - -Je reculai, gagnai la porte et la refermai sur moi; cinq minutes après, -je reprenais le train, et au bout de huit jours, je signais avec un -autre manager. - -C'est ainsi que je suis devenue chanteuse d'opérette: le voile s'était -déchiré. - - - - -VII - -L'ENVERS DE LA GLOIRE - - -Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a que des empoisonneurs. - -La littérature compte autre chose que des criminels; la plus innocente -peut faire des victimes. Il y a des empoisonnés qui s'intoxiquent -eux-mêmes. Ils naissent mûrs pour le microbe. - -La preuve en est dans l'aventure arrivée à Charles de Saint-Yriex. - -Vous connaissez tous Saint-Yriex et son théâtre? - -Dieu sait s'il est honnête! Dans les six drames qu'il promène depuis dix -ans à travers le monde et qui lui rapportent, bon an, mal an, deux cent -mille francs, aucune de ses héroïnes n'a une tache; toutes sont -persécutées, angéliques et pures, l'adultère (et Saint-Yriex est -quelquefois forcé de subir l'adultère dans ses drames historiques), -l'adultère y est toujours laissé au troisième plan. Jamais un mauvais -instinct n'apparaît comme déterminant dans aucun drame. Dans sa -_Fornarina_, la seule pièce où il ait mis en scène une courtisane, la -maîtresse de Raphaël est montrée plus sublime et plus pure dans son -repentir que Marie de Magdala elle-même. Charles de Saint-Yriex est le -dernier chantre de l'idéal. Il est à la fois héroïque, romantique, -picaresque; car il a même la notion du comique. Ibsénien, -révolutionnaire et dantesque, mais toujours moral, il a fait pleurer -Tamerlan sur les champs de bataille, devant les monceaux de morts et de -blessés râlants; des crépuscules de colère saignent dans des cieux -d'incendie au-dessus des poings levés et des bras tendus des cadavres -ressuscités pour invectiver la luxure des reines et l'ambition des rois; -il passe dans toutes ses pièces un souffle de justice, d'indignation et -de pitié qui en fait vibrer magnifiquement toutes les ficelles; le même -vent sublime gonfle démesurément la baudruche des mauvais vers, mais -baudruche et ficelles n'en émeuvent pas moins profondément le public. Le -public de Saint-Yriex est bien trop malin pour se heurter. Il excelle à -rajeunir tous les trucs devant lesquels, selon une esthétique établie, -doit s'émouvoir notre sensibilité; c'est avant tout l'homme de la mise -au point. Grandiloquent à la manière de Victor Hugo, il a, comme lui, -l'image, la métaphore et l'épithète; il est le seul qui ait osé, après -lui, emboucher la trompette de la renommée; mais cette trompette, est -une trompette d'enfant. Sur ses six drames, dans trois il a campé la -figure de Napoléon Ier, et c'est toujours le petit Caporal, les autres -fantômes évoqués à la scène! Papes ou empereurs, souverains de légendes -ou d'histoires, peintres ou courtisanes: Saint-Yriex en a toujours fait -des marionnettes. Ainsi, réduits, ils vont toujours sûrement à -l'intelligence du public: trop d'humanité effarerait; la convention -rassure. De Saint-Yriex ne domine pas. Il est au niveau de son siècle; -il est le seul qui fasse encore accepter une tirade. - -Charles de Saint-Yriex est marié et bon père de famille. - -Associé à une charmante femme, attelée de toutes ses forces à la gloire -de son mari, il a eu, en temps utile, un hôtel à Paris, des dîners et -des réceptions suivies; à sa table très ouverte ont défilé toute la -critique et toute la presse, quelques hommes politiques aussi; -Saint-Yriex sut, tour à tour, obliger les uns et les autres. Puis un peu -débordé par la demande, il se découvrit, un jour, la fâcheuse -neurasthénie qui exige de la solitude, un grand calme et des soins, et -ce fut l'époque des villégiatures; le ménage s'installa aux environs de -Paris. Installation somptueuse dans un château historique, dont les -feuilles mondaines publièrent l'état des lieux, et les illustrés les -reproductions. - -Le château, pas trop loin des directeurs de théâtres et assez distant, -néanmoins, d'une station pour faire hésiter les amis en quête d'un dîner -ou d'un louis, garda les Saint-Yriex pendant trois ans. Alors -l'écrivain, tout à fait lancé, les traités signés avec les directeurs de -Paris et de l'étranger, et la neurasthénie augmentant, le ménage -s'exilait tout à fait, et gagnait le Midi, cette Riviera de fièvre ou de -grand calme, de solitude ou de mouvement, au gré de ses hôtes, qui, -depuis quelques années, est devenu le sûr refuge de tant d'autres -écrivains. - -De Saint-Raphaël, où s'était fixé le ménage, Mme Charles de Saint-Yriex -continua de communiquer aux journaux quelques bulletins de santé, juste -ce qu'il fallut pour tenir en éveil la curiosité du public, et -Saint-Yriex renonça à toutes les petites excentricités nécessaires au -lancement d'une réputation pour se consacrer tout entier au travail. - -La baignoire de Mme de Pompadour qu'il avait fait installer à -Montmorency, dans son parc, où il se plongeait dans une eau semée de -feuilles de roses, les six paons blancs dont il s'était fait le berger -sur les pelouses de Flamarande et qu'il menait paître lui-même, vêtu de -soie zinzolin et armé d'une houlette enrubannée comme un Tircis de -pastorale, les vingt-sept bagues sardoines et péridots, béryls et -chrysoprases, opales et saphirs jaunes, toutes baptisées du nom d'un de -ses héros, fabuleux écrin d'un rajah de Mysore et son européenne -collection de cravates, tout cela tomba dans le domaine de la légende, -et il n'y eut que les toutes petites revues de la province pour en -parler encore. - -Le soleil du Midi avait complètement guéri la neurasthénie du grand -homme. Saint-Yriex fit même enlever ses photographies en vente de la -devanture des marchands. Définitivement installé dans la gloire, de tant -d'enfantillages, bien pardonnables chez un tel cerveau, il ne garda que -l'innocente manie d'écrire ses lettres à l'encre verte sur papier mauve -et de les sabler de poudre d'or. - -Mais Saint-Yriex, tout à fait assagi et devenu même très prudent durant -les courts séjours nécessités à Paris par ses répétitions et ses -affaires, se garda bien dorénavant de descendre chez lui. - -Il laissait sa femme, associée fidèle et dévouée, rouvrir l'hôtel de la -rue Bassano, et y éconduire le flot montant des visiteurs. A peine -signalé à Paris, Saint-Yriex était assailli de toutes parts par des gens -de toutes sortes: cabotins en quête d'un rôle, reporters, éditeurs, -managers, et quémandeurs. La consigne était donnée: M. Charles de -Saint-Yriex était toujours sorti. Mme Saint-Yriex, manégée par -expérience, faisait un choix et recevait qui on devait recevoir. Une -fois par semaine, les Saint-Yriex donnaient un dîner, rue Bassano, -auquel le grand homme assistait, liquidant ce soir-là une fournée d'amis -et connaissances; le reste du temps, madame, en voiture, faisait des -visites et entretenait les relations. Saint-Yriex terré, lui, dans -quelques grands caravansérails modernes: Elysée-Palace, Palais d'Orsay -ou Continental, échappait aux importuns et expédiait tranquillement ses -affaires de théâtre et d'édition; l'hôtel où il était descendu, -demeurait un mystère. Son éditeur seul et quelques directeurs en avaient -l'adresse et de cette ombre épaissie à plaisir autour de sa retraite, de -cet incognito gardé, le prestige de l'écrivain s'augmentait encore, -puissant parce qu'invisible, plus désirable et plus convoité, parce que -plus lointain dans cette atmosphère voulue de sanctuaire. - -A son dernier voyage à Paris, Saint-Yriex était donc descendu au -d'Orsay. Un soir qu'il y dînait seul dans la salle du restaurant, -heureux d'avoir esquivé un dîner de famille où sa femme était allée le -remplacer (il était près de huit heures), un des maîtres d'hôtel venait -le prévenir qu'une dame était là, dans le hall, demandant à le voir. La -dame même insistait, car on avait répondu qu'il était à table. - ---Mais, je n'attends personne, maugréait le grand homme. Personne. Cette -dame n'a pas dit son nom? Que veut-elle? - -Le maître d'hôtel s'éclipsait, puis revenait presque aussitôt: - ---Monsieur, c'est une demoiselle de la maison Gérard, Hermeline et -Soeurs. C'est pour Mme de Saint-Yriex, un renseignement qu'on voudrait -avoir. - ---Gérard, Hermeline... les couturières... Qu'est-ce qu'elles peuvent me -vouloir? Ça ne me regarde pas! - -Subitement taquiné par l'idée d'une note en souffrance, de quelque -arriéré de compte de sa femme, et, d'ailleurs, en n'y croyant pas,--Mme -de Saint-Yriex étant, avant tout, une femme d'ordre,--bref, pour en -avoir le coeur net, Saint-Yriex se levait, posait là sa serviette et -passait dans le hall. Il y trouvait une grande jeune fille en -pourparlers avec les employés du vestiaire. Très simplement, mais très -élégamment vêtue de noir, un carton à la main, tournure de mannequin ou -d'employée de grande maison de modes. La vue de l'écrivain lui fermait -brusquement la bouche et la faisait rougir jusqu'à la racine des -cheveux. Elle les avait blonds et brillants sur un visage dont de grands -yeux marrons ne sauvaient pas l'insignifiance. La jeune fille faisait un -pas vers Saint-Yriex et s'arrêtait tout à coup. - ---Mademoiselle de la maison Gérard-Hermeline?... Vous désirez?... - -La rougeur de la jeune fille fonçait jusqu'à la pourpre sombre, et d'une -voix presque éteinte, dans un balbutiement qui flattait la vanité du -maître: - ---Pardonnez-moi, excusez-moi, monsieur, c'est ce carton: un corsage pour -Mme de Saint-Yriex. On m'a chargée de le lui porter, et j'ai oublié son -adresse. Alors, j'ai eu l'idée de venir vous la demander ici. - ---L'adresse de ma femme? 11, rue Bassano!... - ---Merci, monsieur, j'y vais. - ---Inutile, mademoiselle, mon secrétaire vient ici tous les jours; il -portera le carton. Laissez-le. - ---Merci, vous êtes bon, monsieur. - -La jeune fille était, maintenant, lie de vin. Mais sa voix défaillait. -Mis en éveil par cette rougeur, et cette voix sombrée: - ---Mais pardon, mademoiselle, comment me savez-vous à l'hôtel? - -Elle, dans un bégaiement d'agonie: - ---L'autre jour, Mme de Saint-Yriex, à la maison, a dit que vous étiez -descendu au d'Orsay, j'étais là. - ---Et vous vous êtes souvenue de mon adresse, en oubliant celle de ma -femme. C'est bien, mademoiselle, vous pouvez vous retirer. Mme de -Saint-Yriex aura demain, son corsage. - -Alors, la jeune fille, comme se faisant violence et la voix devenue -rauque: - ---Monsieur, monsieur de Saint-Yriex, j'aurais deux mots à vous dire en -particulier. Ne pouvez-vous me donner deux minutes, monsieur? Mais pas -ici, en tête à tête, ailleurs. - -La voix maintenant suppliait. - -Saint-Yriex s'était reculé, instinctivement averti. - ---Encore une qui veut débuter au théâtre et qui vient me demander mon -appui! - -Et, très ennuyé, du ton le plus froid: - ---Soit, mademoiselle, voulez-vous me suivre au salon? Mais je n'ai que -cinq minutes à vous donner. - -Passant devant le «mannequin», il la précédait dans le couloir. - -Arrivé devant le salon de lecture, il en ouvrait la porte, s'effaçait -devant la jeune fille: - ---Entrez, mademoiselle. - -Et lui désignait un fauteuil. Elle s'y laissait tomber. - -L'heure du dîner avait fait le salon désert. C'était, dans le luxe -somptueux et banal des sièges tendus de velours de Gênes, des hautes -fenêtres drapées de brocart mauve et de la cheminée monumentale, la -tristesse anonyme de tous les salons d'hôtel. Un crépuscule de fin mai -se mourait dans l'imposte des croisées. Saint-Yriex, debout devant la -jeune fille, attendait: - ---Eh bien, mademoiselle? - -Mais elle, renversée au dossier du fauteuil, les deux mains aux -accoudoirs et les yeux au ciel rose des vitres: - ---Je suis heureuse. Ah! je suis bien heureuse! - -Puis, les prunelles tout à coup plongées dans celles de l'écrivain: - ---Je désirais tant vous voir! - ---Mais? - ---Oui, j'avais une telle envie de vous connaître... Ne m'en veuillez -pas, monsieur de Saint-Yriex. N'avez-vous pas reçu dernièrement une -lettre qui vous demandait votre photographie? Elle était adressée au -théâtre. - -Saint-Yriex en recevait tant, de ces lettres de folles et de fous, qu'il -ne les lisait même plus. - ---Eh bien! monsieur, c'est moi qui vous l'avais écrite, cette lettre; -j'aurais tant aimé tenir de vous cette photographie! - ---Mais, mademoiselle, ma photographie est en vente chez les marchands. -Vous étiez libre de l'acheter. - ---Oui, mais j'aurais voulu la tenir de vous, et puis j'aurais voulu une -photographie tirée exprès pour moi, une photographie que les autres -n'auraient pu avoir. - ---C'est beaucoup de choses; et c'est pour me demander cela que vous êtes -venue ici chercher l'adresse de ma femme? - ---Oui, j'ai menti et vous pouvez me perdre, monsieur, car si à la maison -Gérard-Hermeline, on savait que je suis venue vous demander dans cet -hôtel, on me mettrait à la porte; mais j'avais trop envie de vous voir. -Depuis le temps que je vous lis, j'ai une telle passion pour tout ce que -vous faites! vous êtes mon Dieu! J'ai vu jouer toutes vos pièces; la -_Fornarina_ je l'ai vu jouer cinq fois... je songe à vous le jour, je -songe à vous la nuit, et il y en a beaucoup, à l'atelier, comme moi! -Alors, comme Mme de Saint-Yriex était venue, l'autre jour, et avait dit -que vous étiez ici, aujourd'hui j'ai tout fait pour être chargée de lui -porter ce corsage... N'est-ce pas, que l'occasion était trop belle? -Alors, j'ai inventé un prétexte et je suis venue la demander ici, -l'adresse... vous ne m'en voulez pas trop, monsieur? - ---Non et oui, mais vous ne manquez pas d'astuce. - -Intimement flatté par cette ferveur d'admiration, peut-être un peu ému -aussi par les larges prunelles implorantes: - ---Il y a longtemps que cela vous tient, ce bel enthousiasme pour mes -oeuvres? - ---Pour vos oeuvres et pour vous, oh! oui, monsieur: il y a bien dix ans -que je vous lis! - ---Quel âge avez-vous donc? - ---Vingt-quatre ans. - ---Vous avez commencé de bonne heure! - ---A quatorze ans, monsieur, je lisais déjà vos drames; à la vérité, je -vous dirai que j'ai commencé à aimer M. Marcel Prévost, et puis après ça -a été M. Paul Adam; mais, depuis la _Fornarina_, c'est de vous seul que -je rêve, monsieur de Saint-Yriex, de vous seul. - -La jeune fille, comme mue par un ressort, se levait de son siège et -venait tomber dans les bras de l'écrivain. - ---Calmez-vous, mon enfant; on vous appelle? - ---Fanny Marlay. - ---Eh bien! mademoiselle Fanny Marlay, il faut être sage: c'est très bien -d'aimer les beaux vers, mais il ne faut pas trop aimer ceux qui les -font. Vous auriez pu mal tomber; vous êtes jeune, très jeune... -permettez-moi de vous donner quelques conseils. Vous m'avez vu, vous -devez être calmée; j'ai vingt ans de plus que vous, je pourrais être -votre père: voyez, j'ai les cheveux blancs. - -Et, sur un regard sournois de la jeune fille: - ---Enfin, je suis marié. - ---Ça, je le sais! soupirait le mannequin. - ---Vous voyez donc qu'il faut vous faire une raison. - ---Soit, mais il faudra qu'on m'y aide. Vous m'y aiderez, monsieur, car -vous êtes bon; oh! j'aurai bien du mal, bien du mal, car je vous aime: -il y a dix ans que je vous aime! - -Et Fanny Marlay s'abattait en sanglotant sur l'épaule du poète. -Maintenant, c'était un déluge de larmes. Saint-Yriex, qui essayait de -l'apaiser, sentait leur eau tiède couler sur ses mains. - ---Voyons, voyons, mon enfant, calmez-vous, on peut entrer, on peut nous -voir. De la tenue! un peu de sang-froid! - -Très ennuyé, craignant d'être surpris tenant cette jeune fille entre ses -bras, l'écrivain exagérait le ton paternel. Fanny Marlay, elle, -s'abandonnait toute. Presque couchée sur la poitrine de l'adoré, elle se -pressait amoureusement sur lui et continuait de pleurer. - ---Je vous aime, je vous aime, il y a dix ans que je vous aime! - -Saint-Yriex se sentait parfaitement ridicule. Le dîner touchait à sa fin -et, d'une minute à l'autre, les dîneurs du restaurant allaient envahir -le salon. Fanny Marlay était presque évanouie. Saint-Yriex savait -comment on rappelle les femmes à la vie. Il hasardait quelques menues -caresses le long des joues et dans les petits cheveux de la nuque. La -jeune fille consentait à se ranimer. - ---Vous êtes bon, souriait-elle à travers ses larmes; je savais que vous -étiez bon. - ---Oui, mais il faut vous en aller. - ---Déjà? - ---Oui. - -Et l'écrivain cherchait à se dégager. - ---Je reviendrai... chercher la photographie, vous me l'avez promise... - ---Moi? - ---Cela me ferait tant plaisir, et signée de vous, signée. - ---Soit, mais vous serez raisonnable? - ---Il le faut bien. Je reviendrai demain. - ---Ah! non, pas demain, se cabrait l'écrivain effaré. - ---Quand? - -La voix de la jeune fille implorait. - ---Lundi, vers cinq heures; pas avant cinq heures; mais serez-vous libre, -lundi? - -Il escomptait les obligations de l'atelier. - ---Je serai toujours libre pour venir vous voir. Allons, embrassez-moi, -et je m'en vais. - -L'auteur de la _Fornarina_ s'exécutait et le mannequin s'esquivait, -transfigurée de joie, le paradis dans l'âme. - -L'écrivain ne la reconduisit pas. Ecroulé sur un fauteuil, il songeait -déjà au moyen d'éluder ce rendez-vous. Il prétexterait un voyage, une -lettre le dirait retenu à la campagne... - - - - -VIII - -UN CAS DIFFICILE - - -Mmes Gérard, Hermeline et Soeur, robes et manteaux, avenue de l'Opéra, -achevaient de déjeuner; il était près de neuf heures. - -C'était un de «leurs rares moments de bons de la journée». Les premières -et les mannequins descendus dans les restaurants du voisinage, et le -menu fretin des apprenties, la «petite classe», comme disait Mme -Hermeline, éparpillé dans les gargotes des rues adjacentes, laissaient -enfin respirer les patrons. Passé midi, les courtiers ont fini leur -tournée; la clientèle n'arrive pas avant quatre heures; quelquefois un -essayage, mais alors convenu d'avance, entre deux et trois. Le travail -ne reprend vraiment jamais avant deux heures, tant dans les ateliers que -dans les salons, où les premières parent l'étalage. - -Mmes Gérard, Hermeline et Soeur avaient donc devant elles une grande -heure de calme. - -Je dis Mesdames pour me conformer à la raison sociale de la maison. Je -commets là une erreur, car la troisième associée, désignée sous le nom -de Soeur, se trouvait être le frère de Mme Hermeline, M. Puech, ancien -sous-officier de dragons, commis à l'achat des soieries et à la -vérification des livres de caisse, et dont la longue moustache brune et -les yeux bleus, cillés de noir, n'étaient pas indifférents à la -clientèle. - -Ils n'étaient pas indifférents non plus, disait-on, à la quarantaine -bien sonnée de Mme Gérard: cet _on_-là, c'était tout le personnel de la -maison. Il y avait beau temps que la dernière des apprenties s'était -aperçue que la présence de M. Edouard soit à la caisse, soit au magasin, -y amenait immédiatement celle de cette bonne Mme Gérard, qui s'attardait -alors, elle pourtant si vive, en de molles indolences. M. Edouard Puech -était bien le frère de Mme Hermeline. Grande, mince, onduleuse, et, -malgré ses trente-cinq ans, demeurée aussi blonde que son frère était -brun, Mme Hermeline avait d'abord été mannequin, puis la première dans -la maison Gérard; elle en était devenue l'associée, six mois après -l'entrée de son frère dans l'établissement. - -Elle l'y avait présenté à sa sortie du régiment: M. Edouard était -rengagé. Mme Hermeline, toute dévouée aux intérêts de Mme Gérard, Mme -Hermeline était encore fort jolie; les plus anciennes employées -l'avaient toujours connue veuve. Très soignée de sa personne, avec, dans -ses cheveux d'un blond clair, un très heureux mouvement de flot, Mme -Hermeline était l'élégance de la maison. Certaines clientes ne voulaient -avoir affaire qu'à elle, les dames du théâtre et du demi-monde surtout. -Mme Hermeline avait le regard frais et le sourire savant. Le frère et la -soeur constituaient le côté décoratif de la maison. - -Mme Gérard représentait le côté solide. Entendue aux affaires, acheteuse -madrée et vendeuse plus roublarde encore, avec une sûreté de main -précieuse, et, dans la coupe et le choix des étoffes, un flair de la -mode qui allait presque jusqu'à la divination, cette bonne Mme Gérard, -malgré sa grosse enveloppe et les allures un peu communes de sa courte -personne, était le génie de l'association. Elle possédait aussi les -fonds. Elle traitait Mme Hermeline et son frère comme ses enfants. Eux -l'entouraient d'une affectueuse déférence et lui faisaient une -atmosphère ouatée et d'attentions et de petits soins. La bonne dame s'y -dilatait tout humide de tendresses. - -Dans la maison, on avait maintenu à M. Puech la désignation de l'en-tête -commercial; on l'appelait _Monsieur Soeur_; les clientes elles-mêmes -s'amusaient de ce nom. Des mannequins malicieux nommaient entre eux Mme -Hermeline _Madame Frère_. L'association n'en faisait pas moins -quatre-vingt mille francs d'affaires par an: l'union fait la force. - -Le trio achevait donc de déjeuner; on était au dessert: des bouteilles -d'eaux minérales en débandade, et, dans les compotiers, des cerises et -des fraises saupoudrées de glace pilée attestaient une table soignée. Le -frère et la soeur avaient allumé chacun une cigarette. Tassée dans une -bergère, cette bonne Mme Gérard suivait d'un oeil noyé la spirale -bleuâtre des deux chères fumées. - -Le timbre d'entrée carillonnait; une violente sonnerie arrachait la -maison Gérard, Hermeline et Soeur à sa béatitude. - ---Sacré nom de...! jurait l'ancien sous-officier, qui est-ce qui vient -nous embêter, à cette heure? - ---On ne peut plus déjeuner en paix! soupirait Mme Hermeline. - ---Les clientes d'aujourd'hui ont le diable au corps! approuvait la -congestion de Mme Gérard. - -Un garçon de courses entrait précipitamment: - ---M. de Saint-Yriex est au salon; il demande à voir ces dames. - -De Saint-Yriex était un nom magique. Il avait mis debout les trois -associés. M. de Saint-Yriex, l'homme du jour, le dramaturge de la -_Fornarina_, des _Adieux de Fontainebleau_, de la _Princesse Maure_, -etc., M. de Saint-Yriex dans la maison Gérard, Hermeline et Soeur! - ---C'est pour le corsage de sa femme. On ne l'a donc pas envoyé? -étouffait Mme Gérard. - ---Mais si, c'est fait depuis samedi, répondait Mme Hermeline. - ---Alors, il y a quelque chose. Anatolie, allez-y, et vous aussi, -Edouard; je vous suis. - -Mme Hermeline et son frère sortaient, poussés par Mme Gérard. - -M. de Saint-Yriex se morfondait dans le salon. La figure bouleversée, -les joues marbrées de rouge, il se tirait furieusement les moustaches en -arpentant la salle Louis XVI où tant d'épaules et de nudités féminines -semblaient demeurées, reflétées dans les glaces. Il courait vivement à -la rencontre du frère et de la soeur. - ---Désolé de vous déranger, madame, mais une affaire particulière, un -service... - ---Un service? faisait Mme Hermeline décontenancée, mais la note de Mme -de Saint-Yriex est insignifiante, nous n'avons pas demandé de -règlement... - ---Il s'agit bien de cela! s'exclamait le poète. Il s'agit de Mlle Fanny -Marlay. Je viens vous demander de la reprendre dans votre maison. - ---Fanny Marlay; qu'y a-t-il donc? - -Mme Gérard venait de faire son entrée, le rouge de sa face empourprée, -vainement saupoudrée de veloutine, l'air d'une framboise roulée dans du -sucre. - ---Vous avez bien Mlle Fanny Marlay comme employée? interrogeait l'auteur -avidement. - ---Parfaitement; c'est une de nos essayeuses, une grande blonde, pas -jolie. - ---Mais très bien faite, remarquait M. Soeur. - ---Oui, c'est bien cela, faisait M. de Saint-Yriex. - ---Vous connaissez Fanny Marlay? demandaient curieusement les trois -associés. - ---Hélas!... (et les deux bras levés de l'écrivain prenaient à témoin les -nudités volantes du plafond)... si je la connais!... mais puisque vous -l'avez renvoyée à cause de moi... - ---A cause de vous! s'exclamait la maison Gérard, Hermeline et Soeur. -Mais il y a méprise, monsieur de Saint-Yriex: Fanny Marlay n'a jamais -quitté notre maison. - ---Jamais quitté votre maison!... oh! la petite rosse! - -Et l'écrivain se laissait tomber sur une chaise, anéanti. - ---Oui, asseyez-vous, remettez-vous, insistait Mme Hermeline, remarquant -qu'elle avait oublié d'offrir un siège à l'auteur. Il y a dans tout -cela, monsieur, un mystère à élucider, quelque chose que nous ne -comprenons pas; Mlle Fanny Marlay est une excellente employée, qui est -toujours dans notre maison et dont nous ne songeons pas à nous défaire. - ---N'est-elle pas un peu romanesque? hasardait M. de Saint-Yriex. - ---Dame! elle est comme beaucoup de nos jeunes filles. Ça lit trop de -romans, «ça ne parle et ne songe que de théâtre.» - ---Vous préoccupez beaucoup ces demoiselles, souriait Mme Hermeline, et -dans nos ateliers votre nom est celui qui revient le plus souvent. - ---Mais, croyez qu'il en est de même dans tous les ateliers de Paris et -de la province, appuyait aimablement M. Soeur; c'est le rayonnement de -la gloire. - ---Alors, Mlle Fanny Marlay n'a pas quitté votre maison? - -L'auteur dramatique revenait toujours à son idée. - ---Jamais de la vie, faisait Mme Hermeline. - ---Pardon, hasardait M. Puech, elle n'est pas venue hier. - ---Ni aujourd'hui, observait Mme Gérard. - ---Vous voyez bien! éclatait M. de Saint-Yriex en proie à la plus vive -surexcitation. Voilà deux jours qu'elle manque. - ---Mais de son plein gré, se hâtait de dire Mme Hermeline; elle a fait -prévenir hier, dans la journée, qu'elle était un peu souffrante; elle -était venue dans la matinée, comme à l'ordinaire; elle avait même trouvé -une lettre à elle adressée ici. Nous n'aimons pas que les employées se -fassent adresser leurs correspondances à la maison de commerce; j'en ai -prévenu Mlle Marlay. Vous comprenez, c'est vis-à-vis des familles. Si -ces petites ont des lettres à recevoir, elles ont leur domicile ou la -poste restante. - ---C'était ma lettre, monologuait l'écrivain. Alors, cette lettre, vous -ne l'avez pas ouverte? - ---Mais, monsieur, pour qui nous prenez-vous? s'érupait Mme Gérard, nous -ne décachetons pas les lettres de notre personnel. - ---Ce n'est pas ici une maison centrale, plaisantait finement M. Soeur. - ---Mais alors, elle a menti, effrontément menti! Ah! la petite coquine! -Ah! elle est toujours ici, vous me sauvez la vie. - -Et, devant l'ahurissement des trois associés, l'écrivain se décidait -enfin à raconter son aventure. Descendu au Palais d'Orsay pour échapper -aux importuns et aux quémandeurs, tandis que Mme de Saint-Yriex et les -enfants avaient rouvert l'hôtel de la rue Bassano, samedi soir, au -moment où il allait se mettre à table, on était venu le prévenir au -restaurant qu'une dame insistait fort et demandait à lui parler. Cette -dame était une employée de la maison Gérard, Hermeline et Soeur et -venait pour Mme de Saint-Yriex. Il avait cru qu'il s'agissait d'une -facture et s'était levé en maugréant. - -Dans le vestibule, il s'était trouvé devant Mlle Fanny Marlay, qu'il -n'avait jamais vue. Balbutiante, en proie à un trouble extrême, la jeune -fille lui avait donné, pour expliquer sa présence à l'hôtel, je ne sais -quel prétexte d'adresse oubliée et de corsage à remettre et, comme il la -congédiait, elle l'avait supplié, presque défaillante, de vouloir bien -lui accorder une minute d'entretien particulier. Il y avait consenti -avec une vague méfiance, pressentant un vent de folie dans tout cela. -Dans le salon de l'hôtel, alors vidé par le dîner, Fanny Marlay, avec -des sanglots et des larmes, était tombée dans ses bras, et ç'avait été, -avec des spasmes et des râles, la scène prévue et trop connue, hélas! -des premiers aveux, la crise d'hystérie dont il avait été tant de fois -témoin chez des victimes du Poison Littéraire, jeunes filles (et -quelques vieilles femmes aussi) qu'a détraquées la fièvre de leurs -lectures, demandes de photographies, de dédicaces, d'entrevues et de -rendez-vous et toute la séquelle des requêtes amoureuses dont ce genre -de femmes harcèle et poursuit, dévotes, la chasteté des prêtres et, -mondaines, l'activité recueillie des écrivains et des artistes--sans le -moindre souci de déranger leur existence. - -Abasourdi, épouvanté, dans l'angoisse d'être surpris dans ce salon -d'hôtel avec cette jeune fille entre les bras, il s'était résigné à -quelques caresses pour la calmer et, pour se débarrasser d'elle, avait -consenti à lui donner rendez-vous: il la reverrait le lundi à cinq -heures. Fanny Marlay était partie, transfigurée, le ciel dans les yeux. - -Mais lui était bien décidé à ne jamais la revoir; il n'avait que faire -d'encombrer sa vie d'homme marié et d'écrivain de la passion d'une -midinette; ses heures étaient prises, que diable! Son secrétaire allant -justement le lendemain à Saint-Germain, il datait de Saint-Germain une -lettre à la jeune fille et priait ledit secrétaire de la jeter à la -poste en arrivant à la gare. - -Dans cette lettre, il disait à Mlle Fanny Marlay que, forcé -d'accompagner sa femme et ses enfants à Saint-Germain, chez des amis, il -y serait retenu toute la semaine, qu'elle n'eût donc pas à se déranger -le lendemain, qu'il la préviendrait dès son retour à Paris. Il terminait -par des conseils paternels l'engageant à se guérir au plus vite de sa -folie passionnelle et littéraire surtout. - -Le soir même, une lettre extasiée et deux pneus du mannequin, écrits -dans l'enthousiasme délirant de la visite de la veille, lui prouvaient -combien il avait été sage de simuler un départ: la midinette était au -septième ciel, elle nageait dans la béatitude des visionnaires en -hypnose mystique; elle se comparait à la fois à sainte Thérèse possédée -par Jésus et à Claudine aimée par Renaud: ses lectures lui sortaient par -tous les pores. - -Le lendemain, quoi qu'il eût décommandé cette petite passionnée, il -jugeait prudent de s'absenter toute la journée et de ne rentrer au -d'Orsay qu'à huit heures. - -Fanny Marlay était bien capable de venir s'assurer de son absence. Il -avait deviné juste. A l'hôtel, on lui disait que la jeune fille était -revenue et l'avait attendu quatre heures d'horloge dans sa chambre. Elle -n'était partie qu'à sept heures. - ---Oui, dans ma chambre, mesdames, quelle audace! et ces imbéciles qui -l'ont laissée s'y installer! Elle avait prétendu que je lui avais donné -rendez-vous; j'y trouvai huit pages de reproches et d'objurgations -suppliantes; je l'avais trompée, j'étais la plus cruelle désillusion de -sa vie, moi qu'elle mettait au Pinacle et qu'elle vénérait presque à -l'égal d'un Dieu... _Alphonse, vous m'avez trompée_... C'est déjà bien, -mais il y a mieux. Ce matin, j'ai reçu un pneu; lisez-le, ce pneu! - -Et de Saint-Yriex, les yeux hors de la tête, tendait un chiffon de -papier à Mmes Gérard, Hermeline et Soeur. - ---Cette petite intrigante me disait qu'elle avait perdu sa place à cause -de moi; que vous aviez décacheté la lettre, celle que je lui adressais -chez vous pour la prier de ne pas venir lundi à l'hôtel: qu'on lui -croyait une intrigue avec moi, que vous l'aviez chassée, qu'elle n'osait -rentrer chez son père, et qu'elle venait s'installer près de moi, au -d'Orsay, moi, son seul refuge et maintenant son seul espoir, que je -n'aurais pas le courage de la repousser... Et elle doit être au d'Orsay -à l'heure qu'il est! Je n'ai pas qualité, moi, pour lui faire refuser -une chambre d'hôtel, et j'ai l'air d'avoir débauché cette petite. Elle -est venue me demander samedi; on l'a revue lundi; elle vient s'installer -aujourd'hui. Je suis, à l'heure qu'il est, la fable du personnel. Or, je -suis marié, j'ai une situation, tout se sait, à Paris. Qu'un journal -s'empare de la chose, voilà un scandale; c'est ridicule, et vous jugez -de la tête de ma femme! Alors, je suis venu vous trouver, vous dire la -vérité, vous prier de me sortir de là; il faut que vous me sortiez de -là, mesdames. Déjà, j'ai un poids de moins depuis que je sais qu'elle a -menti, car elle a menti, n'est-ce pas, effrontément, cyniquement menti! - ---Elle a tout inventé, déclarait Mme Hermeline. - ---Il faut la plaindre, c'est une malade, intervenait Mme Gérard. - ---Malade, malade! s'emportait l'écrivain, mais je ne suis pas médecin, -moi! - ---Mais vous avez du talent, trop de talent! Et M. Puech avait un sourire -flatteur. Elle s'est intoxiquée de vous. - ---Ah! oui, je la connais... Le Poison de la littérature! - - - - -IX - -CLOTILDE EVRARD - - ---Le poison de la littérature! A qui le dites-vous, mon cher Maxence! Il -a dévasté, ravagé les dernières vingt-cinq années du siècle. Nous avons -eu le public des premières de l'_OEuvre_ pour nous convaincre de la -force du mal. - -Pierre Delzance, se levant de son siège, allait s'accouder à la cheminée -et inconsciemment, car Pierre est un garçon très simple, y prenait la -pose accoutumée des messieurs faiseurs de conférences. - ---Vous souvenez-vous du public qu'y attiraient les pièces d'Otway et -d'Henrick Ibsen, la _Dame de la Mer_, _Solness le constructeur_, _Peer -Gynt_ et _Venise sauvée_, dans laquelle Lina Munte créa une si impériale -courtisane? - -C'était dans la pénombre de la salle à peine éclairée, une assistance -qu'on eût dit, vraiment, échappée du Sabbat, faces hâves et pâles -dévorées par des bandeaux d'un noir de jais et d'un roux électrique, et, -comme des trous dans ces pâleurs, des yeux pochés, vulgairement _au -beurre noir_, tant ils étaient soulignés de kohl. Vous rappellerai-je -les toilettes? Une descente de la Courtille ou une montée de bal des -Quat'z-Arts! toutes les toques Renaissance à créneaux, tous les bérets -de velours de la Fornarina, tous les hennins, tous les escoffions, tous -les béguins de perles et de turquoises, toute la défroque des musées -d'Allemagne et d'Italie échouée du fond des siècles sur les museaux de -rats et les petites têtes de poules des maîtresses d'esthètes, et, chose -parfois curieuse, tous les bijoux préhistoriques du Musée de Cluny, -retrouvés dans la poubelle du chiffonnier du coin! - -La _Salomé_, d'Oscar Wilde, renforçait la légion; ce monde d'aquarium et -de limbes s'illuminait soudain d'apparitions mondaines. Ce furent des -princesses américaines épousées, avides de peupler le vide de leurs -ateliers un peu dédaignés du Faubourg, et puis des comtesses fraîches -émoulues de la finance et toutes, en vue d'une sûre réclame, atteintes -d'un fétichisme clamé et proclamé à tous les échos de la ville. L'une -était amoureuse des grenouilles, l'autre des chauves-souris, la -troisième d'un animal plus répugnant encore et toutes l'arboraient -implacablement dans leurs toilettes et dans leurs mobiliers. Ce furent -la marquise à l'iris noir, la comtesse au crapaud jaune, la baronne à la -rose verte et la banquière aux saphirs roses. Toutes étaient mélomanes, -et monomanes. - -Ces rencontres du monde avec les fervents de l'_OEuvre_ donnaient -naissance à quelques romans à clef; tous les amis des belles ulcérées -brandirent leurs plumes et vengèrent d'une épithète impérissable ou d'un -mot de génie l'involontaire injure faite à leur Simonetta, à leur -Godelive et à leur Mélisande outragées. Tout cela est déjà loin. - ---Mais pas si loin que vous voulez bien le dire! interrompit Claude -Vigant, si j'en juge par la virulence de l'attaque! Quelle rancune -vivace! On la croirait d'hier! Qu'ont bien pu te faire ces malheureux -esthètes pour mériter cette fonte de bile? Aurais-tu été évincé par une -de ces Mélisandes que tu arranges si bien? - -A quoi l'interpellé: - ---En effet, je leur garde une dent, car, avec toutes leurs simagrées, -ils m'ont gâté un des plus émoustillants souvenirs de ma jeunesse. Non -que je puisse prétendre devoir à ces pitres la rupture d'une liaison ou -la fin d'un amour. Non, c'est à la fois beaucoup moins sérieux, et, si -on y songe, beaucoup plus grave; car, de ma brève aventure avec Clotilde -Evrard, j'avais gardé dans la mémoire comme un coup de soleil et, sur -mes lèvres, comme un goût de framboise et aussi de Roederer. Cela avait -été si brusque et si imprévu, cette rencontre ou plutôt cette -présentation d'un soir chez Marcelle Blondin, la pensionnaire de la -Comédie-Française imposée au sociétariat par la haute influence du duc -de Chenonceaux! - -C'était en 1883 ou 1884; Marcelle Blondin, déjà sur son déclin de jolie -femme, mais en pleine apothéose de sa vie de courtisane, venait de -s'installer dans le luxueux petit hôtel du boulevard Pereire, celui-là -même où elle est morte quatre ans avant l'Exposition. Près de trente ans -de galanteries et d'intrigues lui permettaient un train de quatre-vingt -mille livres de rentes parmi les mobiliers de style et les bibelots -authentiques d'une demeure alors cotée sur les grands-livres des -antiquaires et des commissaires priseurs. Marcelle y recevait la cour et -la ville, c'est-à-dire pas mal de journalistes, bon nombre de députés, -un sénateur, deux académiciens et toute une marée de gens de lettres -dont la plupart ne revenaient pas parce que mieux accueillis ailleurs. -Marcelle avait fait trop longtemps du théâtre pour ne pas bouder la -littérature. En revanche, il y avait chez elle affluence de peintres, de -graveurs et de sculpteurs. La dame avait de beaux restes qu'elle -confiait assez volontiers à l'ébauchoir des uns et au pinceau des -autres; ses amies de théâtre prétendaient qu'elle préférait de beaucoup -le pinceau. L'élément féminin y était représenté par des petites -actrices de l'Odéon, où Marcelle avait longtemps régné. Marcelle aimait -protéger. Quelques demi-vertus, discrètement entretenues par de hautes -personnalités politiques, puis des femmes divorcées, quelques bas-bleus -et la chiromancienne en vogue alors. Salon de haute tenue et légèrement -faisandé, où la prostitution aurait été presque bourgeoise sans les -allures de Mécène arborées par la dame et tout le clan de jeunes rapins, -de jeunes poètes aussi chevelus que membrés et trapus qui trouvaient -boulevard Pereire, le feu, le couvert et le reste. - -Comment y fus-je introduit? J'avais dix-neuf ans, et je venais de -publier mon premier volume de vers. La comédienne avait eu la fantaisie -de me connaître; un de mes sonnets païens, un des plus hardis, -d'ailleurs, avait frappé Marcelle. «Amenez-le-moi, avait-elle dit à un -de ses intimes qui se trouvait être de mes amis, je suis curieuse de -voir le profil d'un homme moderne qui a un tour d'esprit aussi grec». Et -l'Athénien de Montmartre fut conduit chez l'Aspasie de la porte Bineau, -Aspasie qui, à vrai dire, m'apparut très dix-huitième siècle. - -Marcelle recevait dans un austère et vaste salon tout en boiseries de -chêne clair copiées, on eût dit, sur le parloir de quelque chapitre de -Dames nobles; les plus beaux groupes de Saxe et quelques Nattier signés -complétaient l'illusion. Il y avait foule, ce soir-là, chez la maîtresse -du duc de Chenonceaux. Parmi les très jolies femmes, très jolies et très -décolletées, dont les épaules et les seins nus animaient le -rez-de-chaussée du petit hôtel de la favorite, celle qui, à peine -entrevue, me captiva de suite et retint toute la soirée mon attention un -peu émue, fut Clotilde Evrard. - -Son grand charme était sa jeunesse: ses dix-huit ans, l'éclat d'une -chair rose et blonde, la limpidité des yeux frais comme des fleurs, la -gracilité même de sa nuque et ses bras comme vermillonnés aux coudes -(encore un peu pointus, les coudes), lui donnaient une saveur -incomparable au milieu de toutes ces beautés savantes et de tout ce luxe -de haute galanterie, où le piment de la parure s'exhalait dans le -ferment des fards. Clotilde Evrard avait, en plus, la séduction d'une -voix limpide et chantante, une voix de source, la source dont ses -prunelles d'eau bleue avaient aussi la fraîcheur. Vêtue d'une simple -robe de gaze verte, sans un bijou, une guirlande d'églantine jetée d'une -épaule à l'autre en sautoir: en vérité, la plus délicieuse créature. - -C'était la femme d'un explorateur, parti la veille pour le Siam. En -partant, ce mari avisé avait confié Clotilde à Marcelle Blondin; la -comédienne avait pris sous sa protection cette candeur; elle en faisait -les hommages à ses amis avec une pointe de malice, affriolant les désirs -des hommes et envenimant la vanité des femmes au spectacle de tant de -jeunesse. Mme Evrard demeurait boulevard Pereire. Lectrice, pupille, -dame de compagnie ou amie d'un ordre intime? Toujours est-il que -l'artiste affectait vis-à-vis de la jeune femme des attitudes et des -gestes de grande soeur; elle ne la quittait pas d'une seconde et -évoluait, parmi ses invités, un bras passé autour de la taille de -Clotilde, en la couvant du plus câlinant regard. - ---M. Claude Vigant, un poète. Je vous ferai lire ses vers, Clotilde; -c'est un garçon qui promet; ses héroïnes vous ressemblent. - -Et cela avait été ma présentation à la jeune femme de l'explorateur. - -Mes yeux la suivirent toute la soirée. Vers minuit, au moment du souper -par petites tables, une mignonne main se posait sur mon épaule et -m'arrêtait au passage: - ---Monsieur Claude Vigant, je ne vous tiens pas quitte: il me faut mon -autographe. Vous avez bien, pour moi, quelques vers? - -Je m'inclinai devant la comédienne. Alors, elle, avec un fin sourire: - ---Clotilde, que voici, va vous conduire. Vous trouverez dans mon -atelier, au premier, tout ce qu'il faut pour écrire. Ici, il n'y a rien. -Je veux de vous au moins un quatrain et une belle signature pour ma -collection de tambourins. (C'était la grande mode d'alors; les -tambourins remplaçaient l'album; les dessinateurs y laissaient un -croquis, les peintres un lavis d'aquarelle, poètes et prosateurs des -lambeaux de phrases et de vers). Allez, Clotilde, je vous confie -monsieur. Et ne soyez pas longtemps. - -Je ne me le faisais pas dire deux fois. Je m'engouffrais derrière un -tumulte soyeux de jupes et de dessous de gaze; deux jambes frêles, -nacrées par les bas de soie, montaient allègrement devant moi. - -Dans l'atelier de la comédienne, Mme Evrard appuyait sur le commutateur; -la solitude d'un vaste hall meublé de divans et de peaux d'ours -s'illuminait dans le désordre un peu convenu de touffes de palmiers et -de chevalets, tous chargés d'un portrait de la dame de céans. Clotilde -détachait un tambourin vierge d'une collection pendue aux murs et -m'installait devant une table. - -Elle était demeurée debout derrière moi, attendant l'inspiration. Je ne -trouvais rien, très ému par sa présence, par son silence aussi. Il y eut -une minute dangereuse. D'en bas, des bouffées de valses et des éclats de -rire montaient par la porte entr'ouverte. Je me retournai vers mon guide -et regardai Clotilde de bas en haut; elle sourit. Une main, la sienne -cette fois, se posait sur mon épaule, et son sourire se penchait sur le -mien; nos deux bouches se touchèrent, se prirent, se confondirent. Je -m'étais levé, vibrant, dressé comme un ressort; nous nous étreignîmes -d'un même mouvement instinctif, et, les lèvres agrafées aux lèvres, nous -buvant l'âme l'un à l'autre, nous roulâmes sur les peaux d'ours. - ---Vous auriez pu fermer la porte ou tourner le commutateur! Quels -enfants vous faites! - -C'était Marcelle. Inquiète de notre absence, elle venait de nous -surprendre prolongeant encore nos caresses et nos baisers. Clotilde -s'était relevée, réparant son désordre. - ---Allons, je ne suis pas jalouse. Et vous? vous n'avez rien écrit, -naturellement!... Mais c'est encore un beau poème! - -Quelle charmante femme que cette Marcelle, et quelle délicieuse et -spontanée créature que cette petite Clotilde, avec ses élans de petite -fille, sa tendresse instinctive et irraisonnée d'enfant! - -J'en emportai un inoubliable souvenir. Je ne devais la revoir que dix -ans après, justement à une représentation de l'_OEuvre_. C'est à peine -si je la reconnus, dans la longue femme émaciée, aux yeux agrandis et -cernés de kohl dans une face de morte, que je croisai dans les couloirs. -Elle vint d'elle-même à moi. Son joli visage, envahi de bandeaux -bouffants d'un or violent et factice, s'animait d'un sourire vorace et -d'un étrange regard. Elle me parut amaigrie, d'une maigreur voulue -qu'exagérait encore une espèce de _tea gone_ en drap gris imprimé de -larges noirs, à la ferronnière, en plus, qui lui barrait le front d'une -larme d'opale. C'était la sinuosité ophidienne de la _Mélusine_ de -Dampt. Clotilde me serrait la main et me quittait pour rentrer dans une -avant-scène; elle l'occupait avec deux femmes, spectres romantiques dans -son genre, et trois hommes chevelus en redingote de velours noir. - -Je n'avais fait qu'échanger deux mots avec Clotilde; mais, dans ces deux -mots, Mme Evrard m'avait donné rendez-vous pour le lendemain, à Nogent. -Elle habitait Nogent, maintenant; elle était la Muse et le modèle de Joë -Macphermore, le poète irlandais, à ses moments perdus sculpteur et -cirier d'art. C'est elle qui lui avait posé sa _Tête de Méduse_, -refusée, naturellement, par l'imbécillité du jury, au dernier Salon du -Champ de Mars. Elle était toute dévouée au grand artiste qu'était -Macphermore, malgré les vingt ans qu'il avait de plus qu'elle. Depuis -longtemps elle avait lâché Evrard. Mais, surtout, que je ne manquasse -pas de l'aller voir le lendemain à Nogent. Le cirier serait à Paris. - -J'y allais plus par curiosité que par désir, je vous l'avoue, effaré -d'avance par tout ce que je devinais d'artificiel, de voulu et de -malsain dans cet intérieur d'esthète et de poète-sculpteur. Macphermore -habitait un petit cottage dans l'île de Beauté. C'était un _home_ d'une -déplorable banalité dans sa prétention artiste, et dont d'admirables -vitraux (admirables parce qu'anciens) dissimulaient mal la misère. -Clotilde me reçut dans un _retiro_ tendu de toile à voile, orné d'une -frise de roses et de têtes de mort: des empâtements de cire de couleur -jetés là par son esthète. Des chardons bleus de dunes, et ces légers -feuillages de nacre dits _monnaie du pape_, jaillissaient de grosses -poteries vernissées posées dans tous les coins. A part cela, aucun -meuble, si ce n'est un large divan encombré de coussins en velours -liberty. Clotilde m'y attendait, vautrée dans les plis jaunes et verts -d'un peignoir. Il régnait, dans cet antre, une odeur d'encens, de -benjoin et de moisi. C'est à peine si je voyais Clotilde; elle avait -gardé dans son nouvel avatar le spontané de sa décision de jadis. -J'entrai. Elle m'attirait à elle, me nouait les bras autour du cou et me -faisait trébucher parmi les coussins. Nos bouches se reprirent; mais, -tout à coup, je ne sais quoi de froid et de résistant se mêlait à nos -baisers. C'était, sur mes dents, un heurt de perles dures; un goût de -métal empoisonnait ma bouche, et je manquais de m'étrangler. Clotilde -voyait mon trouble. - ---Ne t'effraie pas, me disait-elle; c'est mon chapelet que je tiens -entre mes dents et que je mêle à nos caresses. Le sacrilège, vois-tu, -pimente le plaisir! - -Clotilde, la divine et puérile Clotilde de l'atelier de Marcelle, voilà -ce qu'en avaient fait ces imbéciles esthètes intoxiqués de Joris-Karl -Huysmans, ces pauvres hallucinés de messes noires! - -Non, je ne leur pardonnerai jamais. - - - - -X - -UN GRAND COUPABLE - - ---Le poison de la littérature! mais nous en sommes tous intoxiqués. Il -est là qui flotte et rôde par les rues, les places et même les -campagnes, charrié par le livre et le théâtre, aggravé par l'affiche qui -en double et triple l'obsession. Personne n'y échappe; les femmes, -d'ailleurs, sont les plus atteintes. Quel précieux aliment pour le mal -que leur névrose, dans les grandes villes surtout où le fait-divers, lu -chaque matin dans les feuilles, a, quinze fois sur vingt, le dramatique -d'un cinquième acte! - -C'est dans le monde des ateliers et des brasseries, Montmartre et -Montparnasse, où toute une population artiste, à la sensibilité -aiguisée, se contamine d'autant plus facilement qu'elle est plus -enthousiaste, que le poison se propage, rapide et effrayant. Montmartre -et Montparnasse! Que de suicides et de meurtres passionnels, que de -cabotinages et de folies! Je ne parle pas du monde du théâtre, paradoxal -et faux par le métier même de ses représentants. Là, l'atmosphère -factice et violente des scènes répétées le jour et jouées dans la soirée -déséquilibre et pousse aux pires fantaisies littéraires mâles et -femelles déjà préparés par une morbide vanité. - -Dans ces milieux, au poison dit de la littérature s'ajoute celui des -coulisses. Une vie sans hygiène faite de veilles, d'excitations, de -rivalités de hâte et de manque d'air mûrit terriblement les sujets et -les livre sans défense aux accidents tertiaires de la plus dangereuse -maladie du siècle. - -Et Maxence, renversant négligemment sa tête sur le dossier du fauteuil, -envoyait au plafond une spirale de fumée bleuâtre. - ---Ce poison de la littérature! Il éclate encore tous les jours dans les -feuilles, à propos des moindres incidents. Ainsi ce formidable titre de -_Messes Noires_, achalandant les polissonneries de garçonnières et les -petites fêtes d'aberrés de l'avenue Friedland, n'est-il pas la meilleure -preuve de l'intensité du poison? Si la Presse, d'un unanime accord, a -trouvé cette hallucinante rubrique, c'est qu'elle savait d'avance la -toute-puissance de son effet sur les foules. Dans tout ceci, le grand -coupable est M. Joris-Karl Huysmans. - -Sans l'immense succès et l'énorme retentissement de son roman _Là-Bas_, -qui aurait jamais espéré remuer l'opinion et attiser la curiosité -malsaine du lecteur en affublant les falotes débauches du baron -d'Adelsward de ce terrible surnom: _Messes Noires!_ - -Mais, grâce à M. Huysmans, le dernier employé de bureau comme le plus -infime petit modèle connaissent, et dans tous les détails, les -abominations sacrilèges de Gilles de Rais et le monstrueux sadisme des -sorciers de Tiffauges. _Messes Noires!_ Grâce au prestigieux talent de -l'auteur d'_A Rebours_, quel est le salon, le boudoir et même l'office -où on ne parle couramment du chanoine Docre et de Mme Chantelouve, les -deux personnages démoniaques du roman de _Là-Bas_, emmenant au... -moderne sabbat l'ahuri Durthal! M. d'Adelsward, que je sache, n'a jamais -eu l'intention d'évoquer le diable, et la messe noire est la cérémonie -par excellence, le rite magique essentiel institué pour établir la -présence du Mauvais. Elle réunit les trois conditions, dont une seule -est nécessaire pour appeler le démon et le rendre tangible aux -assistants. - -Trois actes, si l'on consulte le livre du grand Albert, subordonnent -Sathan à ceux qui les commettent: le sacrilège, l'égorgement d'un être -innocent (ce qu'on appelle, en magie noire, une _colombe_), et le crime -contre nature. Les trois conditions étaient remplies au sabbat et sont -observées rituellement dans la messe noire. L'abbé Guibourg, disant la -messe sur le ventre nu de la Montespan et lisant l'Evangile à rebours, -le dos du missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins de la -favorite, commettait en plein le sacrilège; l'égorgement d'un petit -enfant, volé par la Voisin et dont le sang tiède éclaboussait les -épaules et les reins d'Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde -condition du rite. Le nègre géant attaché au service de la femme Voisin, -et dont les grandes dames d'alors étaient folles, venait là pour -accomplir le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée de l'avenue -Friedland, je ne vois ni ciboire, ni évangile, ni enfant égorgé, ni même -un nègre géant. Quelques polissons de collège et un ramassis de valets -de chambre sans place ne me semblent remplacer ni la Mortemart, ni -l'abbé Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a mis beaucoup du -sien. Si l'opinion publique s'est ameutée autour de cette affaire avec -une curiosité passionnée, croyez que la littérature de M. Joris-Karl -Huysmans l'avait fortement préparée, et que le seul espoir de trouver -une Mme Chantelouve parmi les habituées du baron a fait suivre l'enquête -avec cet avide intérêt. - -Mme Chantelouve! Personne n'ignore, dans le monde artiste, que le livre -de M. Huysmans est à clef. A l'apparition du volume, on nommait -couramment ceux qui avaient posé pour le chanoine Docre et le terrible -couple démoniaque. Quant à Durthal, c'était l'auteur lui-même; M. -Huysmans ne s'en défendait pas. Quand on citait devant lui le nom de ses -victimes, il se contentait d'un geste ecclésiastique de ses deux mains -relevées en arrière, et d'un de ces sourires à yeux baissés dont les -prêtres soulignent humblement la joie coupable de leurs démentis. - -Mme Chantelouve! Le succès du volume fut tel que toutes voulurent s'y -reconnaître. Il n'y eut pas de brasserie, à Montmartre, et d'atelier, à -Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis de morphine et -d'éther ne se dressât, au seul nom de Huysmans, pour s'écrier: «Son -héroïne, c'est moi!» - -Il y eut affluence de madames Chantelouve sur le marché. L'une avait le -teint pâle et les cheveux châtain-roux de la dame; l'autre réclamait -comme sienne l'eau dolente et grise, subitement allumée de paillettes -d'or, de ses étranges yeux verts; celle-ci, enfin, revendiquait pour -elle la froideur inusitée, dans l'amour, de sa chair hystérique, cette -chair glacée et dure dont le seul contact faisait condamner et brûler, -en place de Grève, les névrosés du moyen âge: chair de malade et de -succube aussi. - -Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu'une épidémie, un mal endémique -dans le genre de cette fameuse _Danse des Morts_ dont furent contaminés -les peuples de l'an mille. Paul Adam, dans son magistral volume intitulé -_Etre_, a magnifié cette folie contagieuse de l'imitation. La Messe -Noire eut la même clientèle enthousiaste qu'au cimetière Saint-Médard le -tombeau du diacre Paris; toutes voulaient avoir conduit un amant au -sabbat. - -Entre tant de déséquilibrées de _Là-Bas_, atteintes toutes de satanisme, -il me fut donné d'en connaître une assez curieuse et dont l'exemple vous -convaincra de la force du mal. - -C'était la femme d'un sculpteur, un ancien modèle qu'un caprice un peu -sénile d'artiste avait promue au rang d'épouse légitime. - -Grande et mince, avec d'admirables cheveux d'un noir bleu, rabattus sur -ses tempes comme deux ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair -d'hostie, blanche et diaphane et les larges yeux brillants, agrandis de -cernures mauves, indéniables stigmates des grands troubles nerveux. - -Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette était née dans une loge -de concierge) et les pires aventures, les plus précoces aussi, avec les -petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs du boulevard -extérieur où ses parents habitaient, l'avaient préparée à toutes les -lésions cérébrales. - -D'ateliers en ateliers et de bals de barrière en arrière-boutiques de -marchands de vins, Ninette avait fini, une soirée de Mi-carême, par -rencontrer Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau, ami de -Bartholomé et très influencé par son art morbide et un peu larveux, -devait se prendre plus que tout autre au charme de chlorose et à la -minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui posait quelques Mélusines, une -Viviane et une elfe, car grand lecteur de romans de chevalerie et -enthousiaste enamouré des héroïnes de Tennyson, Dusemereau joignait à un -léger gâtisme une maladive obsession des fées, des ondines et de toutes -les princesses des légendes, plus ou moins issues du Cycle d'Artus. Le -vague de ses imaginations n'égalait que le flou de sa facture. C'était -un sculpteur littéraire dans la pire acception du mot, le Michel-Ange de -la stéarine, le maître même de l'imprécision, le Précurseur du modern -style, ce qui est tout dire. - -Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur d'illusions. Elle fut tour à -tour pour lui Genèvre, Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je encore? -Par sa ligne onduleuse et surtout par sa complète absence de formes, -Ninette était adéquate à l'inanité même de ses conceptions. On avait dit -de Dusemereau qu'il sculptait des chevelures à la place de seins et des -draperies au lieu de reins et de torses. Quand le modèle eut pendant six -mois traîné à travers l'atelier l'ondoiement de ses robes, le sculpteur -l'épousa. C'était le seul moyen de monopoliser l'inspiratrice de ses -chefs-d'oeuvre. - -Le couple était pauvre, naturellement. Une femme de ménage au rabais -balayait rarement l'atelier, mais de vieilles tapisseries y -pourrissaient au mur. Des casques et des morions achetés au marché de la -ferraille; des armes hors d'usage cueillies à des devantures de -bric-à-brac s'y veloutaient de poussière et, groupées en épiques -trophées, mettaient çà et là des taches pittoresques. Des vieilles -chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble voisinaient avec -des Christs désargentés et des débris de vieux retables. C'était le -faste et la misère des pires officines de l'école de la Rose-Croix; -Ninette Hastorg évoluait dans toute cette brocante, moulée d'étroites et -longues robes moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s'échancraient -sur la gorge, bordées de petits galons d'or. Sa maigreur s'efforçait d'y -devenir sinueuse et, coiffée d'un petit béguin de fausses perles, un -large coquelicot de velours rouge piqué dans ses cheveux noirs, Mme -Dusemereau entretenait l'enthousiasme du maître par des attitudes volées -à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne de son mari jetée sur -ses simarres, Genèvre ou Gismonda courait les fournisseurs du quartier -et, une boîte au lait à la main, terrorisait par l'audace de sa coiffure -les enfants de la crémière et le chien du marchand de bois. Le ménage -Dusemereau! La chère y était plutôt maigre. Ninette répugnait aux -travaux du ménage qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts; -l'ordinaire était fait surtout de charcuterie et de frites, mais on -buvait du lacryma-christi dans un ciboire bossué de faux émaux et on -mangeait dans du vieux saxe les confitures vertes des îles Fidji. - -Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé une facilité de moeurs -déplorable; elle couchait indifféremment avec tous les amis du -sculpteur. C'était pour les convaincre du talent de Dusemereau. -Convaincus surtout de l'imagination de l'artiste, la plupart n'y -revenaient pas. C'est dans ce milieu bizarre qu'éclatait, comme la -foudre, le roman de Huysmans; le couple Dusemereau dévorait comme une -manne dans le désert la prose vénéneuse de _Là-Bas_. Le sculpteur -n'aurait pas été l'homme qu'il était s'il ne s'était immédiatement -enthousiasmé pour la Messe Noire. Il n'eut pas grand'peine à convaincre -les quelques ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité qu'il y -avait à pratiquer les rites du Sabbat. C'est si troublant, si captivant -et surtout si littéraire! Une messe noire s'imposait. Il décidait vite -Mme Dusemereau à y jouer les pires personnages. La pensée de forniquer -sans aucun risque, sous le couvert de messes noires, avec tous les -hommes de son entourage séduisit immédiatement Ninette. Du jour au -lendemain, le décor de l'atelier changea. D'épique il devint mystique: -des flambeaux d'église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus -de piano, peluche et galon d'acier, emprunté à un ami, drapa un -maître-autel édifié sur deux caisses. On y dressa un crucifix la tête en -bas, et, gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis d'or, -Ninette présidait l'assistance, hiératiquement assise sur les coussins -d'une cathèdre. Des bagues magiques alourdissaient ses doigts, un -chapelet d'opales étranglait son cou frêle, tandis que ses talons nus -foulaient le vélin d'un évangile entr'ouvert. Un chat noir, celui de la -concierge, trônait auprès d'elle; on lui avait mis un fil de fausses -perles à la patte en guise de bracelet. Un vieux paon empaillé et -dépenaillé déployait la roue ocellée de sa queue au-dessus de la -cathèdre. Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve, Eloa, -Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire. Une petite cire mal ébauchée -par le maître de céans grimaçait entre les parois d'une cage de verre: -c'était le nouveau-né nécessaire au sacrifice. Les initiés, assis en -cercle, mangeaient des pains à cacheter en guise d'hosties et la Stryge -incarnée n'eût pas été la Stryge si elle n'avait tenu dans sa main une -tige d'iris noir. M. Joris-Karl Huysmans, invité par lettres pressantes, -était attendu trois fois par semaine pour indiquer les derniers rites de -l'office. Sa présence seule devait déterminer l'apparition des stigmates -sur la chair de l'officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne vint pas. M. -Joris-Karl Huysmans est prudent. Il décrit les messes noires, il n'y -assiste pas. Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl Huysmans se -garde précautionneusement de toutes les substances vénéneuses. - -Me pardonnerez-vous cette description loufoque? C'est la seule messe -noire à laquelle j'aie jamais assisté. Tout le monde n'a pas la chance -de M. Coquiot qui en vit célébrer une, l'année de l'Exposition, dans le -quartier du Jardin des Plantes. - - - - -XI - -MESSES NOIRES - - Encore une légende qui s'en va. - - -Novembre 1903. L'affaire d'Adelsward, un moment oubliée, vient de -reprendre son cours. La présence de M. de Waren, retour d'Amérique, la -pimente d'un élément nouveau, et dans le cabinet du juge d'instruction -se poursuivent, contradictoires, les interrogatoires des deux nobles -prévenus... Du même coup, les informations relatives à ce procès ont -reparu dans toutes les feuilles avec la fameuse rubrique: _Messes -noires_. - -_Messes noires!_ Ces deux mots ont le don de surexciter la curiosité -publique et d'ameuter l'opinion. La messe noire, pour la foule, ce sont -les ordures sacrilèges de l'abbé Guibourg, les manoeuvres abominables -d'une favorite royale et, mêlée aux plus grands noms de France, les -tachant parfois d'une souillure ineffaçable et les stigmatisant dans -l'histoire, la fameuse «Affaire des Poisons». Les messes noires, ce sont -aussi les descriptions d'un mysticisme spécial et d'un érotisme -religieux très catholiquement littéraire, de M. Joris-Karl Huysmans. -Messes noires, les sanglantes folies de Gilles de Rais, à Tiffauges, -appropriées au goût du jour; et, mises en scène dans une chapelle -désaffectée d'un vague Vaugirard, les hystéries sadiques d'une Mme de -Chantelouve, initiant son amant à des pratiques de prisonnier... - -La messe noire est une cérémonie sacrilège et blasphématoire, -essentiellement catholique, puisqu'elle est la parodie même de l'acte le -plus élevé de la religion, celui où la divinité du Christ se révèle le -plus immédiatement aux fidèles. La messe noire, profanant et souillant -avant tout l'Eucharistie, le don de Notre-Seigneur, de sa chair et de -son sang sous la forme du pain et du vin, la messe noire est la -communion sous les auspices du Mauvais, remplaçant la présence divine -par celle du Prince des Ténèbres. La messe noire est donc la revanche du -relaps et renégat contre le Dieu qu'il a quitté, et par cela même -l'attestation de cette divinité, puisque l'officiant la renie et met -tous ses efforts à l'outrager. - -La messe noire, qui est en elle-même une chose sinistre et effroyable, -c'est le crachat de Judas à la face du Christ; c'est la puissance et la -religion de Satan proclamées contre Dieu. - -Ceci étant donné, quels rapports peuvent bien avoir avec cette messe de -blasphèmes et de haines, les petits jeux de mains et de vilains et -autres pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques d'Adelsward -dans son somptueux rez-de-chaussée de l'avenue Friedland? - -D'abord, M. Jacques d'Adelsward est protestant. La messe noire, en tant -que parodie de l'office catholique, devait laisser froid ce jeune snob -surtout préoccupé d'harmoniser les gemmes de ses bagues et les nuances -de ses cravates. M. d'Adelsward, j'imagine, n'a jamais voulu évoquer -Satan. S'il faut croire les piètres volumes de vers, illustrés de -précieuses préfaces, qu'il publia, sous d'assez jolis titres, -d'ailleurs, il fut obsédé par les conteurs du dix-huitième siècle et des -poètes de l'anthologie grecque. Des réminiscences de _Quo Vadis?_ si mal -mis en scène à la Porte-Saint-Martin, une vague nostalgie des fêtes de -Caprée et de maladroites tentatives de reconstitution de cortèges -antiques firent tous les frais de ces trop fameuses réunions. On y -drapait dans des peignoirs de bain et des métrages d'andrinople de -jeunes collégiens racolés à la sortie de Chaptal et de Condorcet, on -couronnait leurs crânes tondus et piriformes de pavots et de violettes -et, dirigées par quelques larbins sans place, ces théories d'éphèbes -improvisés défilaient dans les trois grandes pièces de l'avenue -Friedland, à la grande joie des invités conviés par le maître de céans. -Costumé avec plus de recherche, le prince du logis était le dieu, le -héros de ces fêtes; c'était à lui que s'adressaient les saluts, les -baise-mains et les génuflexions. Il déclamait des vers--des vers à la -Beauté et à la Jeunesse, et c'étaient sa jeunesse et sa beauté à lui -qu'il célébrait très sciemment. - -Soirées et matinées étaient carminatives, selon la curieuse expression -mise en cours au Pavillon des Muses. - -«_Qualis artifex pereo!_» aurait pu s'écrier le baron Jacques, le jour -de la première descente de la police dans son appartement. - -Si M. d'Adelsward parodia jamais quelque chose, il parodia surtout la -folie de Néron,--d'un tout petit Néron du faubourg Saint-Honoré. Son -incommensurable vanité, son ridicule besoin de faire parler de lui et -d'emplir de ses faits et gestes le monde des lycées et des bureaux de -placement (il y avait beaucoup de valets de chambre, aux fêtes du baron -Jacques), font de lui surtout un très pâle et très lointain oh! très -lointain! petit-neveu d'Alcibiade. - -Des femmes du monde et des hommes choisis dans des milieux divers -assistaient, paraît-il, à ces agapes; les femmes, surtout, se -disputaient l'honneur d'être invitées par le petit baron. Entre temps, -on croquait des gâteaux, on buvait du thé et on fumait du tabac -d'Orient. Encore un peu, on aurait joué aux jeux innocents. -Naturellement, on faisait de la musique; croyez que Debussy et Grieg -étaient écoutés religieusement. A une de ces fêtes qui fut, dit-on, une -des plus hardies, un adolescent apparut couché, complètement nu, sur une -peau d'ours blanc, le torse drapé de gaze d'or, le front couronné de -roses et les bras appuyés sur l'ivoire poli d'un crâne. - - La Mort et la Beauté sont deux choses profondes, - Si pleines de mystère et d'azur, qu'on dirait - Deux soeurs également terribles et fécondes, - Ayant la même énigme et le même secret. - -C'est avec des mises en scène aussi banales qu'on souligne généralement -de pareils vers, même au théâtre. - -Que la figuration soit réglée par M. d'Adelsward ou par un barnum -quelconque, l'idée peu neuve et qui ne vaut que par la facture (les vers -cités sont de Victor Hugo), est toujours massacrée par la maladroite -fatuité des M'as-tu-Vus. - -Parfois, les petites fêtes de l'avenue Friedland étaient dix-huitième -siècle, trianeries et Trianon; les belles âmes de ces messieurs et de -ces dames arboraient soudain les plus tendres nuances: _cheveux de la -reine, cuisse de nymphe émue et ventre de puce en fièvre de lait_; on -redevenait catogan, clavecin et bergamote, et M. d'Adelsward, vêtu de la -soie zinzolin dont M. Edmond Rostand a bien voulu trouver le reflet dans -sa littérature, se prenait pour le marquis de Sade... Un tout petit -marquis, qui était surtout de Saxe, un saxe maniéré, impertinent, et -Trissotin, et bien plus fait pour la messe rose (vaseline anglaise et -extraits de Guerlain) que pour la messe noire, dont il eût été le -premier à s'effarer, le pauvre petit joli cabotin! - -La messe noire! ces loufoqueries d'arrière-boutiques de salons de -coiffure, dont Jean-Jacques Rousseau n'aurait même pas voulu attrister -Mme de Warens! - -La messe noire, qui fut, au dix-huitième siècle, l'effroyable et -répugnant prolongement du sabbat! Le sabbat, ce premier cri de -l'anarchie contre l'oppression des religions et des lois, le sabbat, le -premier geste de souffrance et de révolte du moyen-âge croyant contre la -tyrannie du pape et des moines; le sabbat, la grande assemblée des -déshérités, des proscrits, des estropiés et des parias réunis pour -arracher ses secrets à la nature et se libérer de la domination du -Christ, devenue mauvaise aux mains des prêtres et des rois! - -C'est dans Michelet qu'il faut lire le premier élan de l'âme du -moyen-âge vers l'Esprit des Ténèbres. Qu'on relise la _Sorcière_ et l'on -comprendra quels désespoirs et quelles misères le grand maître des -nécromans et des femmes damnées accueillait à son sabbat: - - «_Dans les solitudes de la journée, alors que l'homme sue et gémit au - profit du seigneur, la femme, elle, rêveuse au coin de l'âtre, écoute - le crépitement des meubles, le glissement des salamandres dans la - flamme où se prépare le repas. Un peu de son âme habite la lampe - fumeuse, au fond des grossières poteries. Seulement les rumeurs - indistinctes se rythment selon un sens de mystère; ce ne sont plus des - sons sans suite, ce devient une voix familière qui console et répond. - Le long soliloque amoureux de la femme avec elle-même a créé le - Diable._ - - «_Tout d'abord, il se fait si humble, le nouveau venu; on dirait un - grillon qui sort de la cendre pour dormir aux plis d'une jupe. Elle - n'en dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer. La nuit, à côté - du mâle, elle y songe comme malgré elle... Déjà son désir lui donne - une forme, déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits - cheveux de sa nuque, un chuchotement à son oreille, une pression sur - sa chair qui mollit..._ - - «_Et, un beau jour, quand le seigneur double ses exigences, s'il faut - trouver de l'or quand même, elle se livre, elle et son affolé de mari, - et c'est le premier sabbat qui commence._ - - «_Le baiser de Sathan l'a rendue belle. Ses voisines la jalousent; la - femme du seigneur la soupçonne. Un dimanche, l'église se ferme devant - elle, et, poussée par la menace de mains brutales, elle s'enfuit dans - les landes, partout où la nature rebelle et sauvage fait espérer la - liberté. Hier, elle était seule; demain elle est légion. De très loin, - on la consulte; elle guérit les chagrins d'amour, fait avorter, vend - des philtres. C'est elle-même une plante triste et consolante, une - solanée pleine d'ivresse et d'oubli._» - -C'est la première sorcière, et c'est le premier sabbat. - -C'est à la messe noire, aux assemblées nocturnes au bord de l'eau des -mares, dans l'herbe baignée de brume des prairies crépusculaires ou dans -la solitude rocheuse des hauts sommets, que s'acheminent, sournoisement -échappées des hameaux et des villes, les femmes extasiées qu'a tentées -Sathan. - -Et c'est le lamentable troupeau des sorcières, l'innombrable et toujours -grandissante armée des dévotes et des satyres, des martyres et des -saintes que torturent la grande hystérie et la grande luxure, la luxure -des déserts et des cloîtres, effroyable marée d'imaginations -monstrueuses et de désirs délirants dont le flot, déferlant d'âge en -âge, vient battre parfois, en plein vingtième siècle, les murs de la -Salpétrière. - -Comme mue en avant par d'invisibles mains qui l'auraient poussée dans -l'ombre, la sorcière allait au sabbat hypnotisée, en extase, les yeux -démesurément agrandis sous sa couronne de verveines et de houblons. -L'heure venue, c'est elle qu'on dépouillait et qu'on couchait en travers -d'un ancien dolmen au pied du Bouc impur apparu tout à coup, formidable -et géant. Un lever de lune sinistre rougeoyait sur sa nudité -frissonnante, et, aux acclamations d'une foule de cagoules et de masques -hideusement mêlés, sa triste chair de victime saignait et grésillait, -fumante, pour fournir la pâte au pain maudit du Diable, le pain de la -mauvaise communion; et ce fut la première messe noire, la messe sous la -lune, dans le décor des ruines et des montagnes, le pain et le sang de -Jésus remplacés par de l'ordure et de la chair saignante de femme, toute -la cuisine infâme que nous retrouvons dans l'officine de la Voisin, -pratiquée sur le beau corps dénudé de Mme de Montespan. - -Après la sorcière anonyme de Michelet, simple comparse dans le -chef-d'oeuvre de Goethe quand Méphisto conduit Faust au sabbat de -Brocken, assimilée aux trois Parques et aux trois Normes dans le -_Macbeth_ de Shakespeare, et, plus silhouettée par Théophile Gautier -dans _Albertus_, la sinistre officiante de la messe noire se précise et -devient figure historique avec la Voisin et la Brinvilliers. Un funèbre -reflet de magie noire éclaire d'un jour livide tout le dix-septième -siècle. Une puanteur excrémentielle se répand dans les appartements de -Versailles; des morts subites et préparées déciment la famille royale et -frappent princes et princesses jusque sur les marches du trône du roi. -La Reynie, qui est chargé d'instruire le procès, reçoit l'ordre -d'arrêter les poursuites: le scandale serait trop grand; il faudrait -arrêter des coupables en trop haut lieu: le Régent est soupçonné, les -plus grandes dames de la cour sont convaincues d'avoir assisté à la -messe noire, des courtisans ont été vus, à Marly, échangeant entre eux -des poudres de succession, et Louis XIV, toujours féru de sa dignité -solaire, ne se soucie pas de voir révéler par l'instruction quelles -abominables ordures la favorite a fait manger au roi... Puis, on respire -un peu. Même sous la Révolution, pendant les exécutions sanglantes, la -guillotine en permanence sur les places publiques et devant l'impunité -du marquis de Sade, plus de messes noires. Sous l'Empire non plus: on -est aux champs de bataille. Et, jusqu'au roman de M. Joris-Karl -Huysmans, qui nous a montré, dans un triste et maupiteux décor -d'ancienne chapelle réservée, une reconstitution de messe -blasphématoire, telle que la célébraient les manichéens (consécration -d'une hostie infâme par un prêtre officiant, nu sous une chape noire, -aux pieds d'un Christ obscène et cornu comme un égypan, le tout -accompagné de scènes de débauches et de promiscuités ignobles, entre -tous les assistants: le fameux baiser de paix des premières sectes -maudites du monde chrétien), Paris n'avait plus entendu parler de messe -noires. Il a fallu le scandale équivoque et puéril, très snob surtout, -de l'avenue Friedland, pour réveiller l'atroce et grandiose infamie du -sabbat. Le sabbat! M. d'Adelsward en a-t-il jamais soupçonné la grande -épouvante? Non, l'hypertrophie de son tout petit moi, sa presque -touchante fatuité de jeune homme très smart firent de ses tentatives de -fêtes grecques un pitoyable et ridicule divertissement de polissons et -de détenus de maisons de correction. - -La messe noire, cet équivoque passe-temps de préaux de maisons -centrales? Le public y a mis vraiment autant de complaisance que la -presse d'exagération. - - - - -XII - -UN INTOXIQUÉ - - -Le Poison de Venise. Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n'en a -senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre -est dans Venise», a-t-il écrit, dans _Amori et Dolori sacrum_, et, de -ses heures fiévreuses, de l'agonie de la ville dans l'agonie des -crépuscules de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait -peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis lord Byron. - -Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la -douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles, -amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de -l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de -l'art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du -palais ducal; le poison de Venise, c'est la solitude de tant de palais -déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le -grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles,--perles -roses à l'aurore et noires au crépuscule,--le charme de tristesse et de -splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus -lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur -d'une pourriture sublime. - - _Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes les délices - sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je le dire? je n'oubliai de - sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette - Venise si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours - j'attendais quelque chose[8]._ - - [8] Maurice Barrès. - -C'est dans cette ville empoisonnée que je devais connaître le baron -Jacques d'Adelsward. En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc, -un hôtel à peine indiqué dans les guides et bien connu des Italiens et -des Autrichiens, un appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel -n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, original et grand -collectionneur de tableaux, qui n'admettait chez lui ni les Anglais ni -les Yankees; ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons en -horreur. Son hôtel était plutôt un _lodging_: on n'y prenait pas ses -repas, on se nourrissait dehors, ou l'on faisait apporter une cantine de -chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. De l'immense fenêtre de ma -chambre, je découvrais les mosaïques des sept portails de Saint-Marc et -les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons. - -J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus, écrit sur un papier de -luxe, timbré d'armoiries, un billet à peu près ainsi conçu: - - _Monsieur_, - - _Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître Jean Lorrain, même - à Venise? Tout le mal qu'on a dit de vous m'incite à vérifier une fois - de plus la sottise des légendes et la pauvreté d'invention des - diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle auprès de vous la - hardiesse de ma démarche? J'attends de vous, monsieur, un mot qui - m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les deux livres qui - accompagnent cette lettre vous prouvent que je ne suis pas un obscur - admirateur..._ - - Et la lettre était signée: - - JACQUES D'ADELSWARD-FERSEN. - - _Hôtel Danielli._ - -J'ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente et cavalière. -Les deux livres, feuilletés, m'apparurent médiocres, mais le tour du -billet n'était pas d'un sot. Je répondis à peu près à ce jeune homme: - - _Monsieur,_ - - _Je suis étonné d'être un objet de curiosité, même à Venise, où il y a - tant de merveilles à voir. Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la - d'abord. Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou votre - curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je verrai à vous recevoir. - Il faut bien faire quelque chose pour les enfants!_ - - JEAN LORRAIN. - -Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se tint coi, et je reconnus, -à cette discrétion de l'éducation et du tact; mais, le quinzième jour, -une lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli me rappelait ma -promesse: le baron d'Adelsward me demandait de lui fixer l'heure et le -jour où je voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain. - -Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens encore, et la place -Saint-Marc regorgeait de monde attiré par la musique du kiosque. A -quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer chez moi. - -M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer lui-même dans son -roman sur Venise: _Notre-Dame des Mers Mortes_, et il n'y a pas mis trop -de complaisance. - -Je voyais entrer un grand jeune homme, mince et blond, mis avec une -extrême recherche. Fort de sa fortune et de son talent, le jeune garçon -ne manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non plus de charme: une -voix bien timbrée, une grande facilité d'élocution, des manières -parfaites, une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire puérilité -et quel cabotinage! Le gilet bleu de roi, à boutons de pierreries, la -cravate de nuance rare et le trop de bagues aux doigts étaient -évidemment destinés à m'impressionner. Je n'ai connu qu'à peu de -personnes une pareille ingéniosité dans le détail. - -Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de lui: il était à Venise pour -y achever son roman _Notre-Dame des Mers Mortes_, un joli titre, -n'est-ce pas? Venu pour la première fois à Venise en avril dernier, il -avait reçu le grand coup de foudre qui décide des chefs-d'oeuvre. -C'était bien la ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours -fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. M. d'Adelsward dithyramba -assez joliment sur Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu -d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez délicatement l'impression -de sa première arrivée en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une ville -de nacre grise, tout enchantée de sonneries de cloches répercutées et -prolongées par l'eau, «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie -atténuée et d'allégresse religieuse» et je sentais que le jeune baron -faisait de la littérature. Il essayait sur moi quelques pages de son -livre. J'ai retrouvé d'ailleurs tout le passage dans _Notre-Dame des -Mers Mortes_. - -Le baron d'Adelsward avait certainement, lui aussi, bu le poison de -Venise, mais d'autres poisons l'intoxiquaient dont, en vieux routier du -métier, je reconnus les accidents au passage. Outre une vanité maladive -qui éclatait à chaque phrase, deux toxiques infectaient également ce -jeune homme: le poison de la littérature et le poison de Paris. Ce fut -un étalage de sa naissance et de ses relations mondaines. Il ne me fit -grâce d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe, celui de Mme -Madeleine Lemaire. Fernand Gregh lui avait écrit une préface; il avait, -pour une autre, la parole de Rostand; le comte Robert de Montesquiou lui -battait froid: il l'avait d'abord sollicité pour qu'il préfaçât ses -_Musiques sur l'eau_ mais il avait préféré l'auteur de l'_Aiglon_, et le -poète des _Hortensias bleus_ et des _Paons_ lui avait marqué son dépit à -sa dernière rencontre à Bois-Bougran; il allait souvent chez Coppée... -Et le baron Jacques citait d'autres noms et d'autres salons. Il avait -surtout le souci de la situation mondaine; il visait au gentilhomme de -lettres. Ses modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred de Vigny: -la littérature est pour lui une fleur rare à la boutonnière, une bague -précieuse au doigt. Ses livres de chevet? les _Nuits de quinze ans_, de -M. Francis de Croisset, et les _Musardises_ de M. Edmond Rostand. Il -semblait ignorer Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille et -toute la jeune école: nous étions loin de compte! M. d'Adelsward était -futile et charmant; son snobisme littéraire était celui d'un gosse. Il -prenait congé en me priant de lui faire l'honneur de dîner avec lui au -cabaret et cela avec une désinvolture dont se cabra ma quarantaine -sonnée. M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans. Il priait aussi Mme -de T..., une vieille amie de ma famille, que j'avais retrouvée à Venise -et qui se trouvait là lors de sa visite. Mme de T... elle, était sous le -charme; elle est férue de noblesse et trouvait le baron accompli. M. -d'Adelsward plaisait beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première -rencontre avec le malheureux jeune homme. - -J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq jours après, je mis une -carte à l'hôtel Danielli et le lendemain je recevais une invitation à -dîner: je la déclinai également. Un mot de l'auteur de _Lèvres jointes_ -me priait alors de vouloir bien passer après le déjeuner chez Quaddri. -Toute la colonie étrangère et la société vénitienne y prennent le café -après le repas de midi. - -Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: il tenait le dé de la -conversation entre un Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait -de doge, dont j'avais fait un peintre, et un très beau mulâtre, racé -comme un Andalou, toujours vêtu de blanc et scintillant de bagues, que -Mme de T... et moi avions surnommé Don Juan. - -Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait s'asseoir auprès de -nous. Il insistait pour que je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le -sien. Il voulait me présenter un ménage de peintres autrichiens fixé à -Venise et qui mourait littéralement du désir de me connaître, la femme -surtout. Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le mari avait le -plus grand talent. Ils avaient longtemps habité Paris et étaient, -maintenant, à demeure à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, ils ne -pouvaient plus quitter l'Adriatique... Ils le tourmentaient tous les -jours, depuis qu'ils le savaient en relations avec moi et n'auraient pas -de cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est par eux qu'il -avait appris mon arrivée ici; ils me rencontraient tous les jours sur le -_vapore_, le _vapore_ qui fait le service du Grand Canal, entre la gare -et le Lido... Et, pendant que le baron parlait, je voyais, en effet, un -couple: l'homme maigre, long, émacié et barbu, l'air d'un Christ -espagnol; la femme courte, alourdie par l'embonpoint, encore jolie, des -yeux admirables et des cheveux teints en roux. Leur insistance à me -dévisager sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient, me les avait -rendus odieux; leur présence m'énervait et aussi leur mise hétéroclite. -J'en avais fait un ménage d'artistes en les voyant toujours sur l'eau, à -l'heure du crépuscule, qui est l'heure magique de Venise, mais leur -curiosité m'horripilait. Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais -surnommé ce long homme maigre, flanqué de cette petite grosse femme: -«_Le Christ à la citrouille_». Je dépeignais le couple au baron Jacques. - ---Ce sont eux, riait le jeune homme. Le Christ à la citrouille. Ah! -comme c'est cela! Ils seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la -citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas dîner avec moi. - ---Mais ils sont ridicules. - ---Non, pas tant que cela, vous verrez. Ils sont très intelligents, très -avertis, et le mari a un vrai tempérament de peintre. Il fait des -Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à la Whistler... Et -puis, très libérés, entre nous, pas de préjugés... Ils font la fête -ensemble. Je vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours de très -jolis modèles: des dentellières du quartier de l'arsenal. Quel jour -dînons-nous avec eux? - -J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien. - -Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance faite est une atteinte à -la liberté et que rien n'est plus précieux que l'indépendance, je -reculais le plus possible l'échéance de ce dîner. L'année précédente -j'étais, dans cette même Venise, tombé sur un groupe de peintres -français qui avaient accaparé toutes mes heures,--donc payé pour éviter -toute servitude. Or, comme il ne faut donner rien pour rien, entre -temps, je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes charmantes, que -le hasard des rencontres m'avait fait retrouver à Venise. L'une, femme -écrivain d'un certain talent, a quelque temps sévi à _La Fronde_. Si -elle n'était, avec Mme Flahaut, une des plus grandes femmes de Paris, -elle serait une des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus -longue et la plus dégingandée de jeune géante amaigrie, un délicieux -visage d'archange de Gozzoli, mêmes yeux de candeur et de clarté aux -paupières sinueuses, même bouche expressive et ciselée. Mme X... est, -d'ailleurs, d'origine italienne; elle promenait, cet automne-là, à -Venise, une tête plus primitive que celles des Carpaccio et des Lippi; -elle y promenait aussi de longues robes de batiste de soie bien gênantes -en gondole et le plus savant maquillage. Son amie, Mlle T..., fille d'un -diplomate russe, très connu, avait plus de sens pratique et de -simplicité. Très correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie de -voyage, c'était un charmant compagnon de paquebot. Les deux amies -étaient descendues au Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur le -Grand Canal. - -Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes filles; son élégance -s'allierait bien à leurs silhouettes cosmopolites, il causerait -littérature avec Mme X..., voyages et ambassades avec Mlle T...: le -baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me débarrassait, en même -temps, des deux jeunes femmes, car elles disposaient vraiment un peu -trop librement de mon temps; elles avaient jugé bon de m'élire comme -cicerone à travers la ville. Je leur plaçais le baron. - -La présentation eut lieu, un matin, au musée Correr, qu'ils ne -connaissaient ni les uns, ni les autres, et Mlle T..., venait pour la -quatrième fois à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde. Le musée -Correr est le musée Carnavalet de Venise; le musée des pièces rares et -des plus précieux documents pour la reconstitution de la race vénitienne -au dix-huitième siècle... C'est là qu'on trouve les plus beaux Longhi, -les plus beaux Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du temps -et toute la collection des marionnettes et des masques! Ah! cette -promenade à travers les salles du musée, par une pluie battante! Nous -étions venus en _gondola coperta_ par un Grand Canal houleux et -verdâtre, comme une Tamise. La Russe caoutchoutée, vernissée, comme une -otarie; d'Adelsward, en chauffeur d'automobile, très smart, et Mme X..., -sous ses bandeaux dénoués et les fleurs noyées de son chapeau, vague et -défaite, comme une Ophélie. - -C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward était sensible. En -présence d'un musée où il entrait pour la première fois, il ne commit -pas de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux cartons -intéressants; les Guardi et les Longhi l'enthousiasmaient, les scènes de -tripots, les parties de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette -vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement avec ses -personnages falots, engoncés de dominos, de corps baleinés, de velours -de Gênes et de raides lampas et tout défigurés par ces masques... Le -romancier de _Notre-Dame des Mers Mortes_ y recueillait des documents et -des inspirations. Les deux très beaux tableaux de la Salle XVII le -retinrent; ce sont peut-être les plus curieux de toute l'Italie. - ---Quel beau costume pour une fête, disait-il devant un extraordinaire -bohémien à souquenille jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux -sur des bas couleur brique,--bonhomme déchiqueté, dépenaillé et d'une -allure unique sous un énorme feutre à plume de héron... - -Cette réminiscence mondaine fut la seule note discordante de cette -matinée. - -La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient endormies. Rien, -dans les premiers jours de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les -aberrations où le cabotinage et la pire littérature amenèrent le -visiteur attentif et recueilli de cette matinée-là du musée Correr. - - * - - * * - -Le baron d'Adelsward nous traitait au Vaporetto, le restaurant italien -situé derrière les Procraties, non loin de la Brasserie Pilsen: les -fenêtres du restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée, malodorante -aussi, d'un petit canal. Or l'endroit est pittoresque et la chère -exquise. - -Le baron Jacques avait bien fait les choses; il y avait des fleurs sur -la table; il était en smoking et les bougies avaient des abat-jour -roses, mais leurs lumières attiraient les moustiques. - -Le ménage autrichien vint en retard, Madame toutes voiles dehors, en -demi-peau et empêtrée dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc -brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour d'elle. Un immense -chapeau empanaché de plumes et d'aigrettes la faisait plus petite -encore; pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les yeux -demeuraient admirables, de diamant noir. - -Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient un français qui me fit -honte, un français digne de M. Brunetière, du temps du grand roi. - -Très renseignés sur Paris, ils connaissaient Maeterlinck, Francis Jammes -et Ibsen, appréciaient la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques -de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, la prose de Marcel -Schwob et ils n'ignoraient pas Mariéton. Le mari était autrement averti -sur la littérature étrangère et française que le jeune baron, mais il y -mettait plus de discrétion. La jeune femme, fervente, que dis-je? -passionnée d'Annunzio, ne put se défendre de quelques questions -fâcheuses. Elle me parla de _M. de Phocas_; j'eus quelque peine à la -convaincre que ce n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué -personne et ne possédais, hélas! aucun million. Le mari intervint et la -releva un peu vertement du péché de maladresse: «Les femmes commettent -toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron d'Adelsward prit un ton -tranchant; il émit quelques théories littéraires, plutôt fanées; vanta -_Justine_ et la _Philosophie dans le boudoir_. _A la manière du marquis -de Sade_, devait-il écrire un jour. Il dithyramba sur le dix-huitième -siècle. Ah! le dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; ah! -Casanova; ah! Laclos; ah! les _Liaisons dangereuses_; ah! le _Chevalier -de Faublas_; ah! la _marquise de B..._ et la _marquise de Mercoeur_!--et -du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron, devenu Blancador -lui-même, il me reprocha d'être à Venise sans savoir y rien voir: - ---Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, n'est-ce pas, X...? -faisait-il en se tournant vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le -peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite un palais tout au -bout de Venise, au Fua domenta Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un -ancien moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît toutes les jolies -filles des faubourgs et il donne des fêtes! Encore un peu de champagne, -Lorrain? et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce presque mulâtre -qui est souvent avec moi, un type! Il a épousé trois millions, une -Américaine qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons -toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur. Il gagne tout ce qu'il -veut au Cercle; et il y a aussi Lusati, le poète... Oh! celui-là, beau -comme un archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio. Depuis son -succès à Milan, il est brouillé avec son maître. Joué sur trois scènes à -dix-huit ans, c'est un prodige, une des gloires de l'Italie de demain. -Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur sa table; il couche -avec _M. de Phocas_; mais il a quitté Venise. Il ne se consolera pas de -vous avoir manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est allé -rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, lui aussi, une -Suédoise... deux millions et il n'a rien, que ses vingt ans, son talent -et son profil de chanteur florentin... Ils épousent tous des millions à -Venise; quel ferment d'amour et d'aventure que cette eau pourrie de leur -Grand Canal! - ---Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien. - -Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais à la Venise du -_Candide_ de Voltaire, Venise aujourd'hui auberge de fous, autrefois -auberge de rois. - ---N'est-ce pas, X..., reprenait Adelsward, il faudra conduire Lorrain -chez Inisanto? - ---Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en prie, monsieur, disait le -peintre. - -Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par le plus beau clair de lune. -Les nuits de Venise sont uniques, surtout sur la Piazetta, quand le -clocher de San-Giorgio-Maggiore se silhouette en bleu cendré sur l'eau -morte de la lagune... et le bleu de saphir, transparent et profond, le -bleu du ciel nocturne de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la place -Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes d'Adelsward à l'hôtel -Danielli par les vastes cours dallées de marbre et les couloirs de -palais qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien prenait une gondole. -Moi, place Saint-Marc, j'étais chez moi. - ---Il faudrait pourtant rendre sa politesse à ce jeune homme, me disait -un jour Mme de T... Vous devez un dîner à M. d'Adelsward. - -Heureusement que les femmes ont le souci de ces choses. Des amis -m'étaient survenus de France qui m'avaient entraîné ailleurs: une -journée à Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise m'avaient -complètement soustrait au milieu d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une -seule fois le jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans ces -petites calle qui avoisinent l'hôtel Danielli et dégorgent sur le quai -des Esclavons un remous de basse prostitution monté des quartiers de -l'Aspédale et de la Marina. Les petites prostituées de Venise sont -frêles et maladives, avec je ne sais quel charme fiévreux et délicat. -Drapées dans le long châle noir qui les amincit encore et balayant les -dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce pliante de longues -tiges et l'agilité veloutée et lente d'hirondelles de marais. De -magnifiques cheveux alourdissent leur face étroite, elles ont des yeux -clairs et des teints de malaria, des attaches petites, et quelque chose -de morbide est en elles, qui répugne et qui retient. Les prostituées de -Venise sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim s'abat aux abords -des grands hôtels, en quête du caprice ou de la curiosité du -_forestieri_; un peuple de ruffians les suit qui les dirige et les -surveille, et aussi le rut allumé des marins permissionnaires et des -portefaix de l'Arsenal. - -C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées d'odeurs de -fritteria et de marchands de _calamares_ (pieuvres bouillies dont est -très friand le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron en -conversation avec deux fillettes à longs châles. Mme X..., la femme du -peintre, était avec lui, riant et causant avec les deux prostituées. A -ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure d'une porte. -D'Adelsward m'avait aperçu; il quittait les deux filles et venait à ma -rencontre. - ---Vous avez vu Mme X..., me disait-il; elle a peur de vous; c'est très -amusant. Nous levons des modèles pour son mari. Il y a des types -merveilleux parmi ces filles. - -Cette rencontre me rappelait que je devais un dîner à d'Adelsward. - -Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un des grands spectacles -et une des grandes mélancolies de la lagune. On déjeune à Burano et l'on -revient par Saint-François-du-Désert. Mme de T..., ma vieille amie, fut -de la partie; elle avait un faible pour l'élégance et l'esprit -primesautier de d'Adelsward. - - * * * * * - -Dans sa _Mort de Venise_, M. Maurice Barrès a consacré à Torcello la -plus belle page peut-être de son oeuvre: _Une soirée dans le silence et -le vent de la mort_. Burano, Torcello et Mazzorbo sont trois sépulcres, -trois villes mortes enlizées dans une boue malsaine que la lagune -pourrit encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, mais que le -ciel de l'Adriatique enflamme de couleurs éclatantes, et riches d'un tel -passé que leur misère et leurs décombres magnifient la solitude. -L'excursion est classique. A Torcello, où Molmenti et Mantovani ont vu -une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre -pressée en guise de pain, nous visitâmes la Basilique, le Baptistère et -Santa-Fosca. Barrès a tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la -cathédrale: dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux y faisaient -pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes ornées et parées de boucles -d'oreilles. Nous rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi -décoratifs et ingénieux dans leur magnificence byzantine que les plus -purs motifs des mausolées grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et -tourmentés par une meute de petits mendiants déchaînés par la générosité -de d'Adelsward. Les gondoliers nous avaient pourtant bien recommandé de -ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent le long du chenal, -et, une fois sortis du village, les plus hardis, se retroussant -jusqu'aux reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités grêles nous -accompagnèrent longtemps dans la lagune. - -A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la plus sublime de ce -paysage de désolation, nous eûmes la grande émotion religieuse de ce -petit îlot entouré de cyprès, dont Boeklin s'est inspiré pour son _Ile -de la Mort_. C'est dans ce décor tragique que la légende a placé le -miracle des oiseaux: _Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, -sans cela, je ne pourrai louer Dieu_. La parole du saint a tout dévasté; -pas une voix n'anime cette solitude. C'est, établie à jamais sur les -eaux mortes des lagunes, la devise même du sanctuaire: _Hic silencium_. - -Comme nous quittions cette île de détresse et d'abandon, un chant dolent -et monotone nous fit lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout -jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient le long des cyprès -qui bordent l'île; de grands capuchons blancs abritaient leur visage du -soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans le crépuscule. A quelques -mètres de là, nous croisâmes une barque plate qui emmenait à Burano le -supérieur et deux autres Franciscains. Nous rentrâmes à Venise, exténués -jusqu'à l'âme des profondes émotions de ce jour. - -_Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur -nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient -perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, -les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et -déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon telle -que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, ils nous -portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis -dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute -notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur -l'eau, puis nous prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments des -doges[9]._ - - [9] Maurice Barrès. - -Pendant que nous traversions les prismes et les miasmes de ces eaux de -fièvre et de mirage, d'Adelsward, encouragé par Mme de T..., nous -racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. Toutes les femmes ont -un faible pour la figure de Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui -aima la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire et la littérature -puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas le _Chevalier de Maison-Rouge_, -mourut vingt ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même -anniversaire de son exécution. Fersen avait tout fait pour faciliter -l'évasion du couple royal. Déguisé en cocher, il était monté sur le -siège de la berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors des murs -de Paris et avait conduit les fugitifs jusqu'à Montmédy. On devait les -arrêter à Varennes. Le comte de Fersen devait gagner la frontière; même -à l'étranger, auprès de Gustave III de Suède et de l'empereur Léopold, -il complotait l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa la -fameuse chanson de _Frère Jacques, dormez-vous?_ qui était le refrain de -ralliement de toute l'aristocratie dévouée à la reine. - -Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur et la violence de ses -sentiments monarchiques le rendirent odieux au peuple. La mort du prince -héritier Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on dit empoisonné par -lui, acheva d'exciter le ressentiment national. Le jour des funérailles, -comme il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires de la -cour, la haie des soldats fut bousculée par la foule et le comte de -Fersen, violemment arraché du cortège, fut entraîné et massacré par le -peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, il chantait le couplet -royaliste de ses vingt ans, le _Frère Jacques_ composé pour -Marie-Antoinette. - -Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques remués par le jeune -héritier d'un grand nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule -vénitien, ne manquaient pas d'un certain charme. Ce jour-là, pris par la -grandeur du spectacle, Jacques d'Adelsward était simple et contait bien. - -Ici se place le seul incident qui, rattaché au scandale de ces temps -derniers, pourrait, psychologiquement et médicalement même, être -considéré comme un phénomène antérieur du cas pathologique de -d'Adelsward. - -Pour faire honneur autant à Mme de T... qu'à mon invité, j'avais pris -pour gondolier Paolo, qui est une des personnalités de Venise, un -gondolier, on dirait, échappé d'un tableau de Carpaccio, cent fois -portraicturé par les peintres, et à qui la rumeur publique prête des -aventures avec des Américaines et des misses anglaises. J'avais jugé que -sa silhouette se découperait bien dans la solitude de Torcello. J'avais -prié Paolo d'amener, comme second gondolier, un de ses collègues doué -d'une assez belle voix, apprécié des grands hôtels et dont les -_canzones_ animeraient, le cas échéant, la tristesse de la lagune. - -Le spectacle avait été si poignant que nous n'avions même point songé à -faire chanter Beppino. Nous quittions la gondole au petit pont de -pierre, derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes. - ---A propos, me les prêtez-vous pour ce soir? me demandait d'Adelsward. - ---Qui cela? - ---Mais, vos gondoliers? - ---Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris que pour la journée; leur -soirée vous appartient. - ---C'est pour aller chez Inisanto, pour cette fête qu'il donne ce soir. -Ils sont très décoratifs et je tiens à faire une entrée. A propos, -venez-vous à cette fête? Vous savez que vous êtes invité! - -D'Adelsward m'avait parlé vaguement, le matin, d'une soirée dans -l'atelier du peintre Inisanto; la fête devait être costumée. Il y aurait -là Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X..., avec lequel j'avais dîné; -quelques autres artistes de Venise, deux ou trois grandes dames -peut-être, et sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto -étaient toujours très gaies; on y déshabillait les femmes, et cela -finissait toujours par des tableaux vivants. - ---Venez donc, on compte sur vous. Inisanto m'a prié de vous amener; il -désire tant vous connaître! Venez, on s'amusera. Je ne vous promets pas -la soirée d'opium de chez Ethal; mais Inisanto a été prêtre: c'est un -homme de ressources. - ---Mais je n'ai pas de costume! - ---Baste! on a toujours des caleçons de soie, des écharpes, une -couverture de voyage. Voulez-vous que je vienne vous chercher? - ---Non; donnez-moi l'adresse. Si je ne suis pas trop fatigué, vers dix -heures, j'irai peut-être vous rejoindre. - -D'Adelsward remontait en gondole, emmenant les deux gondoliers. - -Torcello m'avait donné la fièvre; je rentrai courbaturé à l'hôtel et me -couchai à neuf heures. Le lendemain, je rencontrai d'Adelsward chez -Quaddri. Je partais le soir même. - ---Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de rire, vous ne vous doutez -pas de ce que vous avez perdu, hier. Ç'a été inouï, unique, imprévu, -grotesque et sublime; on l'écrirait qu'on ne le croirait pas. Quel -chapitre pour un livre! Ah! cet Inisanto! Figurez-vous qu'il demeure -dans un quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux des -faubourgs. Avec des gondoliers inconnus, j'aurais eu peur. Et quel -palais? Un repaire! Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés -d'un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier flambaient, -heureusement! Nous avons carillonné une heure. Inisanto est enfin venu -nous ouvrir, précédé de deux nègres porteurs de torches. Il était en -doge de Venise, dans la grande robe de pourpre des portraits; il nous a -reçus sur le haut du perron et m'a donné la main en ouvrant sa robe. Il -était, dessous, nu comme un ver. - ---Cela promettait. - ---Nous sommes montés au premier. Là, dans une grande salle mal tenue, -luxe et misère, des tapisseries déchirées et des armures rongées aux -murs, une immense table était servie: des verreries de Venise à côté de -faïences communes, des raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle, -des roses meurtries et trois femmes couchées dans les fleurs: Maria la -Santa, la Nichina et Fiorentina, les trois plus jolis modèles de la -ville, toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars; un sculpteur les -arrosait de vin de Chypre, avec un ancien vidrecome verruqueux et pansu. -Il y avait là la plantureuse Mme X...; son mari, en Estudiantina; -Suarès, beau comme un dieu, en César Borgia, et deux dames masquées qui, -à la fin du souper, n'ont gardé que leurs masques. Quelle orgie, mon -cher! - -Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X... elle-même. Elle avait -Suarès et Inisanto après elle; mais il y a eu des drames. Le mari de Mme -X..., saoul comme un Polonais, a vu rouge: il a invectivé Inisanto, -injurié sa femme, les plus sales mots ont sifflé comme des balles. Il -l'a traitée de prostituée, de vache, de salope; il a pris Suarès à la -gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter par la fenêtre! Sa femme se -cramponnait à lui, elle hurlait à fendre l'âme. Il a fini par lui casser -un verre sur la tête, on l'a transportée sanglante; c'était magnifique! - ---En effet, j'ai tout à fait perdu. Et les gondoliers? - ---Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris leur plaisir avec les -modèles. Ce fut un spectacle tout à fait divertissant. - -Le baron d'Adelsward se moquait-il de moi, ou avait-il rêvé? Le même -jour, à cinq heures, je croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X... -Ils étaient charmants et accueillants, selon leur coutume. Madame -n'avait aucune marque au front. - ---On vous a regretté, hier, chez Inisanto; on a fait de la bonne -musique. D'Adelsward avait deux bien beaux gondoliers. - -Je ne revis jamais M. d'Adelsward. Sans le vouloir, inconsciemment -peut-être, il avait fait de la littérature,--de la mauvaise littérature. - - - - -CRIMES DE MONTMARTRE - -ET D'AILLEURS - -_De naguère à jadis._ - - - - -CRIMES DE MONTMARTRE - - - MARGUERITE (_à la fenêtre, appelant_) - - Prudence! - - OLYMPE - - Prudence demeure donc en face? - - MARGUERITE - - Elle demeure même dans la maison; tu le sais bien, presque - toutes nos fenêtres correspondent. Nous ne sommes séparées que - par une petite cour; c'est très commode, quand j'ai besoin - d'elle. - - SAINT-GAUDENS - - Ah ça! quelle est sa position, à Prudence? - - OLYMPE - - Elle est modiste. - - MARGUERITE - - Et il n'y a que moi qui lui achète des chapeaux. - - OLYMPE - - Que tu ne mets jamais. - - MARGUERITE - - Ils sont affreux! mais, ce n'est pas une mauvaise femme, et elle - a besoin d'argent. - - (_La Dame aux Camélias._) - -Le drame de la rue de Lévis révolutionnait tout Montmartre et tout -Batignolles. Une femme galante venait d'être trouvée étranglée dans son -lit, en chemise, une serviette de toile, pliée dans la longueur et -recouverte d'une écharpe de soie, nouée autour du cou. C'était, moins -les ligottements des mains et des chevilles, la mise en scène et le -cadavre d'Aix-les-Bains. Le vol était sûrement le mobile du crime. -Seulement, au lieu de la villa de Solms, le théâtre de l'assassinat -était un petit appartement de cinq cents francs et Marguerite de Meyran, -une demoiselle Biguet de son vrai nom, ne passait pas pour posséder un -fameux écrin. - -La nouvelle à peine descendue au Boulevard, des bars de la place de la -Madeleine et du boulevard Haussmann aux brasseries du boulevard Clichy -et des rues avoisinantes, ce n'était qu'un cri dans la bouche des -habituées et des clients de ces sortes d'établissements. C'était le coup -d'Eugénie Fougère; bien sûr qu'il y avait une femme là-dessous... Et -toutes les cervelles ameutées cherchaient la _Victorine Giriat_ du -crime. - -C'est que le rôle joué par l'effroyable ogresse de Lyon dans la tuerie -d'Aix-les-Bains a changé du tout au tout la légende quasi séculaire -établie autour des assassinats de filles. - -Avant la découverte des cadavres de la villa de Solms, quand la police -se trouvait en face de la nudité d'une Blanche de Brienne, d'une Marie -Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce sont des noms d'hommes -qui s'évoquaient aussitôt, des noms d'aventuriers levantins ou de -bandits espagnols comme Pranzini et Prado. Les souvenirs du théâtre de -Pierre Decourcelle aidant, on voulait voir à toute force, dans ces -hécatombes de femmes galantes, la main de criminels de haut vol, un -exploit hardi et sanglant de bandes organisées, et nous eûmes, à côté -des chroniques judiciaires, des Premiers-Paris romanesques dignes de -Gaboriau et de Xavier de Montépin. Ce furent, armées de pied en cap, -comme la Pallas Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes syndiquées -d'étrangleurs de filles et de voleurs d'écrins. A lire les journaux du -moment, Eugénie Fougère avait été la victime d'une de ces bandes -organisées. Epiée, guettée et surveillée depuis des mois par une de ces -_Illimited Company_ de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait -payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener ses bijoux de ville d'eaux -en ville d'eaux. On nous resservait la bande des assassins en habit -noir. - -Subventionnés par des banques particulières, renseignés par des agences -spéciales et défendus par des maisons de recel, de toute sécurité, dont -la plupart sont d'ailleurs à Londres, protégés contre tout soupçon par -un luxe et un train de vie dont les bailleurs de fonds soldaient tous -les frais; c'étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants, des -villégiatures à la mode, les princes italiens calamistrés, lustrés et -vernis des lacs et des plages, les marquis de Palerme si somptueusement -bagués, chemisés et vêtus que la légende les veut entretenus, les -afficheurs de liaisons cosmopolites, les lanceurs de femmes, les trop -beaux sigisbées (salués par tous, mais du bout des doigts) de vraies -grandes dames un peu mûres et de jolies filles de demain, les héros de -grosses parties clamées et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden -à Vienne, les personnalités de bars et de restaurants de nuit, les -derniers soupeurs, illustrations de l'Almanach Gothon, comtes de Poissy -et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers de Fresnes, tous -écumeurs de la Riviera, coureurs de grèves et suiveurs de femmes, -ponteurs admirés des snobs et des naïfs, titres et millions courtisés -par la badauderie des nouvelles couches, seigneurs du dernier bateau et -de la prochaine voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles de -jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de filles et autres rats -d'hôtels... - -C'est beau de rêver... La vérité est plus plate. Il a fallu en découdre -de ces imaginations. Pour moins poétique, la vérité a été autrement -terrible. L'enquête faite, l'assassinat d'Eugénie Fougère, ce -chef-d'oeuvre présumé d'une bande de cosmopolites, s'est trouvé être une -combinaison de Montmartre. C'est entre la place Blanche et la place -Pigalle qu'ont été pesées les chances et arrêtées les conditions de -l'assassinat. C'est entre un vulgaire souteneur du boulevard de Clichy, -bagottier au besoin de sa propre malle (à son retour de Vichy, Bassot -montait lui-même ses bagages au cinquième), un banal petit homme, trop -beau pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même, et une -ancienne caissière du _Hanneton_, une lourde et massive quadragénaire, -si peu femme d'aspect que les nymphes éreintées de la _Souris_ auraient -pu l'appeler papa,--c'est entre deux tels êtres que le coup d'Aix s'est -perpétré. C'est derrière des soucoupes de bocks, entre une salade de -museau de boeuf et une saucisse de Francfort choucroute, peut-être en -écoutant la musique esquintée et les aigres flonflons de la dernière -fête de Montmartre, que «la Nubienne» et son complice ont décidé la mort -de la dame aux diamants. - -Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de dégénéré sans volonté et -presque inconscient dans sa bêtise criminelle, puisque assassin par -reconnaissance, prêta main-forte à la Giriat: César Ladermann n'a même -pas pu supporter le fardeau de son remords! Il s'est suicidé, laissant -«la Nubienne» et Bassot se rejeter l'un à l'autre la responsabilité du -crime. De cette combinaison sanglante, échafaudée entre deux déclassés -de province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont tous deux de -Lyon), de ce coup monté et commis par deux épaves de la basse -prostitution parisienne, imagination macabre d'une vieille garde à la -côte et d'un souteneur las de sa matérielle de dix francs par jour,--de -toute cette lâcheté, de toutes ces hypocrisies et de tous ces -atermoiements, une figure seule se dégage et surgit, effroyable: celle -de Victorine Giriat, l'hommasse et sinistre figure de l'étrangleuse de -femmes, la vieille garde assassine, la Dame de compagnie de la -courtisane moderne. - -La Dame de compagnie, l'amie pauvre, l'amie laide ou vieillie, supportée -et subie, un peu par lassitude, par veulerie aussi et insensiblement -admise dans l'intimité et le luxe de la fille arrivée, l'amie qui a eu -des revers, la vieille chérie qui n'a pas réussi et que, par pitié, par -horreur de la solitude et pour la joie de l'humilier un peu, les Liane -et les Florise finissent par installer chez elles entre la manucure, -l'enfileuse de perles, la courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la -Dame de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance les -fournisseurs, apaise les créanciers et éconduit les fâcheux (c'est elle -aussi qui solde les gages de l'office, vérifie les comptes de la -cuisinière, reçoit l'entremetteuse, dépouille la correspondance, lit à -haute voix le _Courrier de la presse_ et écrit au besoin les lettres -qu'on lui dicte); la Dame de compagnie, mi-femme de chambre et -mi-confidente, que l'on emmène avec soi de cinq à sept au Bois, aux -potinières dans les bars, et le soir dans l'avant-scène, où son teint -blême et ses robes sombres font repoussoir à la beauté de la créature! -On lui donne aussi les manteaux démodés, les corsages défraîchis, les -chapeaux qui ont cessé de plaire, on l'humilie sans le vouloir de -prévenances et de cadeaux, on la plaint jusqu'à l'exaspérer, on la -console jusqu'à s'en faire haïr. C'est sur elle aussi que l'on passe les -mauvaises humeurs, c'est elle qu'on appelle «vieux chameau, ordure et -triple brute» les matins du billet protesté, le soir de la rupture avec -le gigolo et de l'explication pénible avec l'entreteneur. La Dame de -compagnie! c'est à elle aussi que l'on confie les fantaisies coupables -pour les petites amies (les vieilles Chochottes ont toutes les -indulgences), les bons tours que l'on médite de faire à monsieur, les -fugues rêvées avec l'amant de coeur; c'est elle, enfin, que l'on -consulte pour les placements de fonds, les achats de valeurs et de -titres de rente, et, les soirs de repos, entre deux réussites (car -Chochotte sait faire aussi les cartes), c'est à la Dame de compagnie -qu'on fait estimer la valeur de l'écrin et c'est à elle que l'on confie -les beaux projets d'avenir... - -Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de Chochotte consultée, -s'amassent et s'aigrissent jalousies et rancunes. - -Cette amie à tout faire de la femme entretenue, nous la connaissions -déjà: Dumas fils l'a campée de main de maître dans la _Dame aux -camélias_. - -C'est Prudence, la modiste un peu mûre que Marguerite Gautier entretient -discrètement des déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table. -Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l'admet à ses soupers, se -laisse taper des vingt-cinq louis qui maintenant en représenteraient -cinquante, et, les jours de gêne, quand l'amour entré dans la maison -fait baisser la recette, c'est Prudence que la Dame aux camélias envoie -engager les diamants et le cachemire et prier le marchand de chevaux de -lui reprendre l'attelage à moitié prix de la vente. - -C'est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques, affairés et -complaisants, qui meurent toujours de faim en se mettant à table, -amusent les convives par leur appétit dévorant, introduisent l'amant de -coeur dans la place, et parmi la bohème et le désarroi d'une vie -orageuse et précaire, installent la passion, le désordre et la ruine -dans la maison de la bienfaitrice. - -Insouciante et inconsciente aussi, c'est elle qui, après avoir présenté -Armand Duval à Marguerite, l'avertira des sacrifices d'argent de sa -maîtresse et le fera s'endetter pour elle. C'est encore Prudence qui, -par ses indiscrétions, préparera l'atroce scène de rupture du quatrième -acte,--et au cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée, mourante, -se débattant dans l'affreuse gêne des courtisanes malades, c'est -Prudence qui revient à la charge avec son cynique égoïsme de vieille -garde besogneuse, harcèle cette agonie, râcle des fonds tiroir et, dans -cette maison guettée par les huissiers, sur les derniers cinq cents -francs qui restent, en emporte gaiement deux cents... pour ses cadeaux -de fin d'année. - -Prudence, odieuse d'étourderie et d'inconscience, malfaisante sans le -vouloir peut-être, à la manière des rongeurs, taupe de la galanterie -parisienne, qui, aveuglément, dévaste et démolit le joli juchoir des -cocottes où la Dame aux camélias l'a par pitié laissée rentrer et -revenir, ce type de Dumas, c'est la Dame de compagnie de la courtisane -d'il y a cinquante ans. - -Depuis, le temps a marché, le progrès aussi, les fiacres ont fait place -à l'automobile, et auprès du téléphone qu'est-ce que le télégraphe? Les -amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques progrès. - -Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis à la gêne de la Dame -aux camélias mourante, à «la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui -prépare le coup des écrins de sa maîtresse et, au dernier moment, les -complices faiblissant, l'estourbit et l'étrangle. - -La Prudence d'Alexandre Dumas fils est une taupe, Victorine Giriat est -une hyène; il y a entre ces deux femmes toute la différence que la -nature a mise entre un rongeur et un fauve. - -Néanmoins, que ce genre de femelle n'essaie pas, en Cour d'assises, de -se hausser jusqu'au rôle de grande criminelle. Cette héroïne n'en a ni -l'envergure, ni le génie: c'est une criminelle par occasion. J'ai déjà -écrit le mot hyène, je le maintiens. Victorine Giriat est une bête -malfaisante et puante de la basse prostitution. Ce sont les tares et les -misères de sa vie de déclassée qui, de chute en chute, l'on conduit où -elle est. Son crime est fait de rancoeurs, de rancunes, d'envie, et de -combien de lâchetés! C'est la facilité de la chose qui l'a séduite, -c'est la confiance d'Eugénie Fougère qui lui a permis de broyer d'un -coup de dent la main qui la nourrissait. C'est un crime de bar et de -crémerie, conçu dans l'atmosphère épaisse et parmi les relents aigres de -choucroutes et de bières d'une de ces arrière-boutiques obscures, -mi-estaminets, mi-agences d'affaires, où traînent dans la journée tant -d'équivoques veuleries, tant de louches oisivetés. - -Conçu peut-être dans l'escalier d'une maison de rendez-vous, parlé et -mimé ensuite dans l'échoppe d'une marchande à la toilette, et convenu -sûrement à la terrasse de quelque café de souteneurs, il pue, ce crime, -le chloroforme éventé, les dessous douteux de fille gênée, le maryland -du traiteur de blanches, le faguenas de la brocante et le musc du -parfumeur. - -Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement de Montmartre. Il pue -le _Hanneton_ et la _Souris_, il appelle et commande la rafle. Rafle -inutile, puisque, en dépit des perles évanouies et des Eugénie Fougère -trouvées ligottées et étranglées parmi les dentelles et les batistes de -leur lit, les Florise et les Liane auront toujours besoin d'entretenir -et d'humilier auprès d'elles une «Nubienne» de Montmartre, de Lyon ou de -Lesbos, et que ces fragiles créatures de luxe et de luxure, par horreur -de la solitude, auront toujours, installées dans le boudoir et dans -l'alcôve, des modernes Prudence... Imprudence éternelle! - - - - -LE MÉTIER DE FEMME - - -Nous traversons une époque terrible aux femmes: galantes ou honnêtes, -l'amour se résume pour elles par un coup de rasoir sur l'artère carotide -ou deux balles de revolver dans la tempe. De Paris à Constantine, que -l'adorée s'appelle Marion Lescot ou Juliette, c'est toute sanglante, la -chair trouée et le front couronné des violettes de la mort qu'elle nous -apparaît sur sa couche funèbre. - -Rue Caumartin, le comte Linska de Castillon dévalise ses écrins et son -portefeuille; à la villa Sidi-Merbouk le jeune et trop lettré Henri -Chambige lui vole sa réputation d'honnête femme et, violée ou non, la -tue une seconde fois dans la mémoire de ses enfants en la déshonorant -dans la tombe. - -C'est vraiment un triste métier que d'être jolie femme aujourd'hui. Dans -le promenoir de l'Eden comme au foyer familial l'amant assassin est là -qui vous guette, chaste et touchante Mme Grille, comme il vous épie, -vénale et peu intéressante Marie Aguétant. Après l'assassin -rastaquouère, l'assassin littéraire; à côté du don Juan de bas-fonds, -sinistre gibier de potence échappé d'un tableau de Goya, vrai César de -Bazan de la prostitution parisienne et espagnole, qui se campe avec des -airs de grand seigneur devant le président des assises et traite dame -Thémis de ma... en l'accusant de lui avoir prêté son cabinet -d'instruction pour boudoir, le jeune et mélancolique Henri -Chambige,--as-tu fini, Werther?--belle âme incomprise et un peu cabotine -aussi, si préoccupée de s'écouter vivre qu'elle a voulu s'entendre -mourir, grand râleur de soupirs et plus maladroit râleur d'agonie, -analyste jusque dans son désespoir, dont il fera un livre--n'est-ce pas, -René Vinci?--trouveur d'ailleurs de deux titres exquis, la _Dispersion -infinitésimale du coeur_ et _l'Ame intransmissible_, et de quelques -tours de phrases désillusionnées que ne désavouerait pas M. Paul -Bourget, qui l'a connu et peut-être encouragé, d'ailleurs. - -Jugez plutôt: «Je me pris à aimer les enfants immédiatement, signe des -illusions amassées dans l'âme, comme dit Céard. - -«Plus encore que les femmes, j'aimais le mensonge. - -«Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l'adorons sous le -nom d'idéal.» - -Délicieuses et mélancholieuses tristesses d'une âme plus délicieuse -encore, mais qui expliquent mal le guet-apens de Sidi-Merbouck; car, -pour nous, Mme Grille a été assassinée par un inconscient et un fou, si -l'on veut, mais bel et bien assassinée,--malgré le suggestif et -malheureusement trop connu sonnet de la mort des amants de Baudelaire: - - Nous avons des lits pleins d'odeurs légères... - -que la chronique n'a pas manqué d'évoquer et d'effeuiller sur ce -survivant et trop bien portant Roméo puisqu'il est aujourd'hui de mode -de citer Baudelaire quand même et partout. - -Oui, c'est un dur métier que d'être belle femme, peut s'écrier -aujourd'hui le troupeau saignant des assassinées. Chastes, on les -déshonore et on les tue; prostituées, on les dévalise et on ne les tue -pas moins. - -Il n'y a pas jusqu'à la pauvre Georgette Duvernet, bête comme une oie et -jolie comme un coeur, qui n'ait son bout de rôle à dire dans ces banales -tragédies: un des maréchaux de la chronique a eu beau trouver dans les -dix balles échangées rue de Prony un joyeux sujet de vaudeville. J'y ai -trouvé bien plutôt un veau de cabinet particulier et deux des plus -comiques gentilshommes de restaurant de nuit qu'ait jamais produits la -gomme des ateliers greffée sur la crème de la coulisse. On les nommait, -le peintre Van Beers et le boursier Hakelberger. Hakelberger ou le -télégraphiste perverti, un bon petit coulissier affolé de grande vie et -de haute noce, un de ces mille et un innocents de la vie parisienne, que -le boulevard happa, grisa, agrippa et grugea entre un écho du baron de -Vaux et un potin de Tortoni, jobard de vanité, proie facile offerte à -toutes les exploitations, y compris celles des filles et de leurs jolis -petits amis; pas seul de son espèce, d'ailleurs, jobard capable de -subventionner un grand journal et de le tuer sous lui pour le secret -orgueil de connaître l'amour... coûteux d'une femme du monde; -Hakelberger, l'homme de la fête au Vésinet célébrée dans tous les échos -d'une certaine presse à certain prix, le plus roulé et le plus bafoué -des amphytrions à sa table même; Hakelberger, le jeune premier assez -naïf pour croire que les cent louis mensuels de l'entreteneur sérieux -d'une femme donnent sur cette femme les droits du mari! Tirons -l'échelle. - -Après le peintre Van Beers, toutefois! Ah! celui-là! son nom suffit. Van -Beers, l'usurier de la peinture au coldcream, à la veloutine et à la -fleur de riz; Van Beers, contrefacteur de lui-même, l'homme à l'atelier -tendu de soie tendre et de pâles dentelles, au vitrail d'antichambre -orné de fleurs artificielles, aux panoplies faites de robes et de -chapeaux de femmes, que l'ami Jean Worth lui façonnait et lui -fournissait; Van Beers, plus Madeleine Lemaire que Mme Madeleine Lemaire -elle-même, plus Ganderax que la _Revue de Paris_ et plus Henri Meilhac -que Ludovic Halévy! le peintre papillotant, chatoyant, à crier: «A la -garde!», des Arlequines poncées et des reîtres vernis! verni lui-même du -crâne à la semelle, de la barbiche à la Van Dyck à la moustache à la Van -Beers, fanfreluché, cambré, lustré, calamistré, poudrerisé, vanbeerisé, -exquis. Ouf! - -Puis, entre ces deux entêtés de la gomme de la plaine Monceau, cette oie -blanche et grasse et truffée de sottise qu'était Georgette Duvernet, -ex-jolie modiste que Cythère galante dut au plus blond des Henry. M. -Houssaye me permettra l'indiscrétion: cela se passait dans les temps -très anciens où Georgette Duvernet avait comme un semblant d'esprit,--ou -tout au moins le hasard en avait pour elle en mettant un garçon de -talent dans son lit.--Après les artistes, la comédie. - -Si belle et si jolie que fut la pseudo-assassinée de la rue de Prony, je -trouve qu'elle eût fortement le droit de clamer haut et de se plaindre. -Comment! voilà une jolie fille qui, pareille en cela à beaucoup d'autres -demoiselles, donne à dormir et à aimer moyennant tant de louis la nuit; -(marchande de sourires, elle vend au comptant et ne fait pas crédit). M. -Hakelberger a la fantaisie d'être le Némorin de cette jeune bergère: -rien de mieux; cela se traite au mois, à la semaine et au jour, bureau -de location rue de Prony--location coûteuse qui fait honneur au riche -locataire et pose bien son homme. Du jour où l'appartement lui aurait -cessé de plaire, il est probable que M. Hakelberger fût allé chercher -ailleurs un autre nid. Le hasard veut qu'il lui arrive le contraire. -Gêné ou mis à sec par cette location coûteuse, il n'en peut plus payer -le prix; Mlle Duvernet, propriétaire de son petit appartement, résilie -immédiatement le bail avec le besogneux locataire: pas d'argent, pas de -Suisses, sans cédille, et à un autre, le petit locatis. Qui entre -immédiatement en possession et en jouissance? Le peintre Van Beers, qui -avait été précédemment, lui aussi, locataire, regrettait toujours -l'agréable logis, capitonné, commode, étroit, sans courant d'air, un -véritable nid! Il revient, il paie même un terme d'avance, le peintre -Van Beers, et, à peine installé, au moment où, après avoir visité, le -bougeoir à la main, tous les coins et recoins du cher et charmant logis, -il va se mettre et à l'aise et au lit, voilà notre coulissier qui, -larron d'une clef, s'introduit nuitamment dans notre sanctuaire, injurie -le nouvel occupant, mène et fait tapage, menaces, insultes graves, etc., -bref, de mâle rage veut détériorer le logement et pif! paf! décharge en -l'air les six coups de son revolver à travers tentures et glaces. - -Elle est un peu forte, entre nous, cette petite charge ou décharge. -Pendant ce temps-là, que pensez-vous que fait le peintre gentilhomme -hollandais Van Dyck, non, pardonnez, Van Beers? Arraché de son lit, -troublé dans son sommeil, sommé de déguerpir et de vider la place, il -s'habille, le peintre Van Beers, il enfile son caleçon, ses chaussettes -de soie, son pantalon collant, ses escarpins vernis, tend ses bretelles -de moire sur le plastron cartonné de sa chemise, ajuste sa cravate, -passe avec componction son gilet, son habit, puis arrive dans le -couloir; pour ne pas demeurer en reste sans doute et ne rien devoir à -son trouble-nuit, il décharge à son tour son revolver de poche dont une -balle roussit la barbe d'Hakelberger et dont une autre lui troue -l'habit. - - Un pistolet de paille et un fusil de bois! - -Et l'on s'étonna, on osa pousser des oh! et des ah! devant la cruauté de -cette féroce Georgette qui, prise d'une terreur folle, accusa son ancien -locataire et le chargea et le rechargea, et, toute transie de peur, -supplia le commissaire de ne point le relâcher: «Oh! gardez-le, -monsieur, il reviendrait; monsieur, surtout, gardez-le bien!» - -Mais cette pauvre fille était dans son rôle... J'aimerais assez voir -ceux qui s'indignèrent contre Mlle Duvernet réveillés à minuit par des -coups de pistolet tirés à bout portant à travers leur alcôve. Mlle -Duvernet était une commerçante: quelle serait la sécurité des clients si -les fonds de commerce restaient exposés à de semblables attaques? c'est -à la réputation de sa maison que M. Hakelberger porte atteinte. -Voyez-vous Mlle Duvernet forcée d'écrire sur la porte de son troisième -de la rue de Prony: _Lasciate ogni speranza, vos qui intrate ichi!_ -Pourquoi pas _Ricordi me_ tout de suite? Autant, alors, se faire -immédiatement honnête femme et avec cela que cela leur réussit, aux -femmes honnêtes. A Constantine on leur brûle la cervelle tandis qu'à -Paris on les rate. - -On les rate! comme c'est encore flatteur, d'avoir été ainsi ratée par -deux clients une même nuit; c'est une déconsidération complète. Aussi -eûtes-vous bien raison, mademoiselle; n'en démordez pas, quoi qu'on -dise, et ne lâchez jamais les mauvais clients qui se permettent de -troubler votre travail nocturne. Portez-vous toujours hardiment partie -civile, et en avant psitt, psitt, harche! Mesdemoiselles. - -Ah! c'est un dur métier que d'être belle femme, honnête ou non, dans ce -pays étrange! - - Que Dieu prenne en pitié les pauvres courtisanes, - Et Georgette Van Beers et la rue de Prony! - - - - -LA TERREUR A LONDRES - - -Etait-ce un sadique, un aberré passionnel ou un professionnel du -meurtre, un vulgaire va-nu-pieds des bas quartiers de Londres opérant à -raison de vingt sterlings, cinq cents francs, l'utérus pour le compte -d'un Américain excentrique, macabre collectionneur de pièces anatomiques -d'un nouveau genre qui faisaient de son sicaire comme l'anonyme Don Juan -de la prostitution et de l'assassinat? Toujours est-il que le sinistre -éventreur de Whitechapel, habile à combiner ses coups, échappa aux -poursuites de la police anglaise. Un jour, l'horrible découverte d'un -corps de femme assassinée et mutilée, trouvée près de la Tamise, entre -le Parlement et l'endroit appelé _Embankment_, porta à sept le nombre -des victimes du nocturne assassin de prostituées! «_A douze, je -m'arrêterai_», avait écrit je ne sais quel sinistre mauvais plaisant sur -la muraille de l'endroit même où avait été trouvé le cadavre d'Annie -Chapmann, la quatrième égorgée!... Sept. Encore cinq et le chiffre -serait atteint; et ce chiffre plus de doute que l'assassin ne -l'atteigne. - -Le plus terrible de l'histoire est que depuis près d'un siècle -l'apparition du même criminel, on dirait, devient périodique en -Angleterre. Fantastique et invisible comme un personnage d'Edgar Poë, le -terrifiant exécuteur des filles est pis qu'inconnu, insoupçonné: la -police de Londres n'a aucune donnée sur lui, après quelques soupçons -égarés sur le personnage quasi légendaire du _Tablier de cuir_, un vieux -ouvrier forgeron, elle en est aujourd'hui à émettre l'idée que -l'éventreur pourrait bien être un homme comme il faut, un gentleman! - -Gentleman, certes, puisqu'il ne prend même pas aux misérables créatures -les quelques bijoux faux et la menue monnaie qu'un hasard peut mettre -sur elles, les pitoyables prostituées; gentleman, puisque le meurtre -n'est même pas accompagné de viol et s'accomplit au contraire avec une -exactitude et une précision admirables: la fille est attirée dans un -cul-de-sac, au fond d'une cour ou d'une ruelle, l'artère carotide est -tranchée, l'assassinée renversée, retroussée et l'ablation de l'utérus -est faite et voilà notre homme parti... à la recherche d'un autre organe -féminin. C'est d'une simplicité effrayante et sinistre: cette fille a le -bas-ventre ouvert et les entrailles nouées autour du cou; à celle-là le -ventre est intact, l'assassin n'a pas eu le temps de procéder à son -opération ordinaire; il court ailleurs, car trois quarts d'heure après, -à dix minutes de marche de là, un constable faisant sa ronde se heurte à -un nouveau cadavre. L'artère carotide est naturellement tranchée, les -intestins, coulant le long de l'abdomen ouvert, sont rejetés sur la -poitrine; cette fois la victime a de plus le nez coupé et une oreille -abattue, qu'on retrouve sur son épaule. C'est toujours l'aventure de -Jack l'Eventreur où il fallut tant de ces découvertes pour que l'on -commençât à examiner et à étudier la lettre, écrite à l'encre rouge -adressée à la _Central News Agency_, le jour même du résultat de -l'enquête, et qu'on avait d'abord prise pour une mystification. - - «A ma première besogne je couperai les oreilles de la dame et les - enverrai à la police pour rigoler un peu. N'en feriez-vous pas autant? - - «Gardez cette lettre, jusqu'à ce que je travaille encore un peu, alors - donnez-là. Mon couteau est si bon et si bien effilé! - - «La première occasion, je ne la manquerai pas. Bonne chance. - - «Votre dévoué, - - «JACK L'EVENTREUR.» - - «_P. S._--Ne vous formalisez pas si je ne vous donne que mon nom - d'affaire (_sic_), pour que la note lugubrement gaie de _fun_ - britannique ne manque pas dans cet ignoble cauchemar.» - -Or, cette fois, l'assassinée de Mitre Square n'avait plus d'oreilles; en -revanche, il est vrai que l'opération de l'utérus n'avait pu être -achevée, Jack l'Eventreur s'était arrêté trop longtemps aux bagatelles -de la porte; au bruit des pas du policeman il avait dû abandonner sa -besogne. Deux fois déjà, un homme convenablement vêtu fut remarqué. - -La première fois, lors de l'assassinat d'Annie Chapmann, accompli dans -l'aube d'une claire matinée de septembre, dans une des cours les plus -populeuses de Whitechapel: devant le cadavre mutilé et tout chaud étendu -à sa porte, une voisine se rappela avoir remarqué, quelques minutes -avant, un homme convenablement vêtu, quittant tranquillement la cour par -l'allée de sortie avec un petit paquet, sous le bras: l'utérus d'Annie -Chapmann enveloppé dans un journal! - -Lors de la découverte du corps d'Annie Talran, trouvée étendue, entre -une et deux heures du matin, les jupes retroussées, mais le ventre -intact, dans une des ruelles du même quartier, contre la porte d'un -misérable club de juifs socialistes, des voisins reconnurent la femme -pour l'avoir vue vers minuit marchant en compagnie d'un monsieur bien -mis, portant un paquet de journaux sous le bras. - -Ce paquet de journaux est assez exploité! Le gentleman au paquet de -journaux, voilà le signalement du nocturne éventreur! - -Et les misérables victimes, quel est leur signalement? O misère de la -prostitution, et de la prostitution de Londres, la plus sinistre des -prostitutions! entre trente et quarante ans, lamentablement vêtues avec -des bottes d'homme aux pieds, et exerçant toutes la même horrible -profession: Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary Ann Nicholls, Annie -Chapmann, filles de mauvaise vie de la plus abjecte catégorie, -malheureuses créatures en loques, comme il en pullule dans les quartiers -de Londres, réduites par leur misère et leur laideur à exercer leur -métier dans la nuit et les recoins obscurs. C'est au fond des cours, à -l'angle des ruelles, sous des soubassements de maisons en construction, -au bord de la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu'on retrouve -éventrée et palpitante leur pitoyable chair à plaisir, de chair à luxure -au rabais pour matelots devenue chair à torture pour dilettante de -l'assassinat. - -Car c'est à elles, à elles seules qu'il en veut, l'effrayant et -périodique anonyme de Whitechapel. - -«Mon affaire est de suriner les p..., est-il écrit à l'encre rouge dans -la fameuse lettre de Jack, et je ne cesserai de les éventrer que lorsque -je serai bouclé!» - -«Aussi la terreur s'est-elle accrue dans tous les quartiers de la -capitale, nous écrivait naguère Hector France, le si curieux auteur des -_Nuits de Londres_, elle est surtout visible à Whitechapel. Les grandes -artères, il est vrai, n'ont rien perdu de leur aspect ordinaire, -bruyant, affairé, tumultueux, mais la nuit, les rues et les ruelles -avoisinantes sont désertes. Chacun se barricade chez soi dans la crainte -du mystérieux éventreur. Cette panique est quelque peu risible, mais -l'aspect est lamentable des infortunées créatures qui, de onze heures du -soir à une heure du matin, comptent sur le passant attardé et alcoolisé -pour gagner le déjeuner du lendemain ou payer leur triste gîte. N'osant -s'isoler ni s'aventurer dans les passages sombres pour leur chasse -nocturne, elles se groupent en tas pressés, au coin des carrefours -vides, des allées désertes, sous l'arche d'une voûte, contre la grille -d'un temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées, frissonnantes de -faim et de froid sous le vent de la nuit et la pluie d'automne, elles se -communiquent à voix basse leur commune détresse et leur indicible -terreur.» - -Oh! ce lamentable et boueux troupeau de Cythère grelottant, les dents -serrées, dans l'humide et le noir des rues de Whitechapel, cette morne -armée des prostituées attendant, résignées, ou la mort par la faim ou la -mort par le couteau! ces angoisses de femmes qui se savent guettées, -attendues, épiées, par Jack l'Eventreur, quelle horrible vision! et des -gens osent encore vous soutenir que le vice ne porte pas avec lui son -châtiment! - -Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du sinistre rôdeur -nocturne de Whitechapel? à quelles tortures morales, à quelles hantises -effroyables de crime et de remords ne doit-il pas être en proie pour en -être arrivé à cette sauvagerie carnassière, à cette atroce soif du sang! -Car, pour moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges de Londres dans -l'espoir d'éventrer et de mutiler une misérable et loqueteuse créature, -est un vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux, un de ces -aberrés passionnels, énigme de la médecine moderne et effroi des -moralistes, dont, triste vérité à dire à nos voisins d'Outre-Manche, -l'Angleterre a le malheureux apanage. - -La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier des races -anglo-saxonnes, n'est un mystère pour personne: il court sous le manteau -de la cheminée des clubs de Londres et des grands cercles parisiens -certaines histoires et anecdotes princières et ducales auxquelles il ne -manque juste dans cet ordre d'idées que le piment rouge de la goutte de -sang. Quand M. de Goncourt, dans son roman de la _Fausta_, a voulu -esquisser le portrait d'un sadique, d'un homme aux amours... aux -appétits déréglés, maladifs, il a fait son sadique Anglais et a tracé la -silhouette de l'honorable George Selwyn, du fameux honorable George -Selwyn, dans lequel les gens bien intentionnés voulurent reconnaître un -des premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes. - -J'ai raconté jadis certaine villégiature anglaise entre un groom et une -guenon qui illuminait d'une singulière clarté ces moeurs et ces appétits -extraordinaires, chose très ordinaire chez nos pudiques voisins -d'Albion: l'horrible dans toute cette mystérieuse affaire de -Whitechapel, c'est qu'elle est justement très anglaise par son horrible -même. - -Nous avons eu, certes, en France, et Dumolard, l'assassin des bonnes, et -Papavoine, l'égorgeur d'enfants. Mais Dumolard n'était en somme qu'un -bandit vulgaire, doublé d'un plus vulgaire assassin; son but était le -gain, le vol; il s'adressait à la fille en condition, à la domestique, -parce qu'il pouvait mieux exploiter sa crédulité et mener à bien sa -sanglante et commerciale affaire. Papavoine, lui, rentrait dans la -famille de l'éventreur de Londres; l'enfance attirait, tentait, égarait, -armait ses mains meurtrières; l'anonyme égorgeur de Whitechapel a comme -la haine de la femme, de la femme galante, de la fille et de son sexe, -horrible gagne-pain dont il dépouille le cadavre; voleur de ventres et -de sensations charnelles, qu'il emporte pêle-mêle saignants dans un -morceau de journal, où il essuie la rouge humidité de ses mains. -L'obscurantisme du moyen âge a eu son Papavoine, Gilles de Rais, que le -clergé envoya au bûcher; j'y cherche en vain le Jack l'Eventreur de nos -chastes voisins. Caligula, Néron, Tibère, Héliogabale sont des affolés, -des enivrés de puissance, des efféminés glissés du faste à la cruauté. - - Cruels, ils ont la fantaisie - Du meurtre et de l'écrasement, - La puissance et la frénésie - Dont le crime est l'apaisement. - -Quant au loup-garou de Whitechapel, le haineux et l'enragé étripeur de -gouges, je ne sais pourquoi je me figure que son pays de maniaque et -d'aberré est Sodome. - - - - -PÈRES HONORAIRES - - -Ne pas confondre honoraires avec honorables. - -L'état de père honoraire est une situation lucrative et très enviée dans -notre avide société moderne. Les moeurs faciles, la galanterie et les -rigueurs du Code, avec lequel il est des accommodements, en ont fait une -carrière ouverte à toutes les consciences déveloutées de notre pratique -fin de siècle; c'est le dernier refuge, le salut et le port de tous les -_strugglers for life_ (et non pas _struggle for lifer_, ce qui est un -contresens), éreintés et quelque peu tombés, les genoux meurtris, au -revers des fossés de la route; c'est une profession comme une autre, qui -ne demande qu'un peu de complaisance, un fort bon estomac et les restes -d'un beau nom! - -Taré, avarié peu ou prou, la chose importe peu: si la résonnance en est -belle et s'il tintinnabule élégamment et souple, majestueux ou fier sur -la particule obligatoire, les vieilles filles galantes et leurs petits -dauphins n'auront jamais assez de titres de rentes au soleil pour payer -à échéance fixe le vieux comte romain ou le mûr prince valaque qui, -contre espèces sonnaillantes, voudra bien leur ceinturonner les tempes -de son titre, non moins sonnaillant. - -Gentilhomme un peu marin aussi, dans la hiérarchie de l'alcôve le père -honoraire est au souteneur ce que l'enfant de choeur est à l'archiprêtre -dans la hiérarchie de l'autel: Alphonse sert la messe, mais le comte -Thibaudeau donne l'absoute; le comte Thibaudeau relève Manon repentante, -reconnaît l'enfant de Desgrieux, enrichi du douaire du marquis, supprime -un bâtard, refait une femme honnête et très irrégulièrement, moralement -parlant, met en circulation, légalement disant, un régulier et une -régulière de plus. - -Le comte Thibaudeau. Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre? car ils -abondent, les pères honoraires, dans ce Paris dur pour ses gouvernants -et tendre pour ses danseuses: fleurs de coulisses, comme Mme Cardinal et -le naïf pompier cher à l'ami Forain, les pères honoraires s'épanouissent -ducs ou machinistes, à l'ombre des portants côté cour ou jardin, à -l'Eden comme à l'Opéra: dernier et pur espoir des petites mises à mal -par les gros bonnets de la finance, réhabilitation extrême, paradis -d'honnêteté promis à ces laborieuses et folles existences de ballerines -entretenues à la sueur de leur joli corps: placement à cent pour sens -qui leur permettra peut-être un jour, à ces petites chattes, d'appeler -monsieur le comte _celui de m'sieu le baron_. - -Il y a pourtant des exceptions à la règle, ne serait-ce que pour la -confirmer. A preuve Mme Bourgoin qui, bien qu'ancienne danseuse, -n'entendait point du tout donner la particule à monsieur son fils, -Bourgoin comme sa mère, et engagea procès contre les agissements d'un -certain comte Thibaudeau, marchand de plaisir à Lille et père honoraire -à Paris pour les besoins de la circonstance. - -Circonstances on ne peut plus délicates. - -Pour qui n'aurait pas lu les éléments du procès, je les résume en -quelques mots. - -Il y a quelque vingt ans, Mme Irma Bourgoin avait eu d'un galant -inconnu, mais puissant financier, un fils que le père influent, mais -prudent, se gardait bien de reconnaître. Il y a quelque temps encore, -cet enfant de l'amour était simplement clerc dans une étude d'avoué, -quand soudain, gratifié par son père d'un legs de plusieurs millions, il -sentait pousser aussitôt en lui des goûts d'indépendance et celui du -mariage. Bizarre anomalie, mais il est des choses plus mystérieuses -ici-bas. - -Epris d'une jeune fille, de naissance irrégulière comme lui, (_qui se -ressemble s'assemble_), il fit connaître à sa mère l'intention d'épouser -celle qu'il aimait. - -Si Mme Bourgoin jeta les hauts cris, inutile de vous le répéter! Quand -on est le fils illégitime d'une danseuse, et possesseur d'une belle -fortune, ne se doit-on pas à une héritière, bel et bien légitime de -bourgeois cossus et bien posés pour faire enfin souche d'honnêtes gens! -A quoi servirait la fortune acquise par les écarts et les entrechats de -ces dames du ballet, si les fils d'icelles dûment enrichis et dotés, ne -l'employaient à réhabiliter leurs mères! L'avenir, en ce cas, efface le -passé; ce fils, millionnaire, amoureux et dénaturé, lui volait sa -réhabilitation. Mme Irma Bourgoin refusa son autorisation au mariage. - -Ce raisonnement ne toucha pas le jeune homme; il fit part des -difficultés rencontrées au père de la jeune fille, M. P..., négociant en -tissus, à Paris. - -M. P..., qui, lui, n'a pas été danseuse et ne demandait que le bonheur -des jeunes gens, commença lui-même par reconnaître sa fille. Puis on -songea, tant en feuilletant les _Mémoires de Viel-Castel_ que les -adresses du Tout-Paris, que, si on découvrait un père au futur empêché, -père de bonne volonté, ou même d'argent comptant, toute difficulté -serait aplanie. Un père trouvé, son autorisation au point de vue de la -loi détruirait l'effet du refus de la mère, tout s'arrangerait à -miracle. Mme Bourgoin nonobstant. - -Ce parent honoraire, on le trouvait dans le comte Thibaudeau; le comte -Thibaudeau, existence des plus mouvementées, retiré maintenant en -province, mais se rendant sur télégramme, lettre chargée ou -mandat-poste, frais de déplacement à la charge de l'enfant, en tout lieu -de France et de Navarre pour y procéder, contre la forte somme, à la -reconnaissance immédiate des fils naturels en quête de l'affection d'un -père, et d'autorisations d'un père émanant. - -Le temps d'envoyer la dépêche et mon comte Thibaudeau débarquait à -Paris, reconnaissait le fils de dame Bourgoin et donnait séance tenante -son autorisation à l'hyménée du soupirant. - -Evénement qui ne laissait pas de surprendre la dame Irma Bourgoin. Mme -Irma Bourgoin, ne goûtant pas oh! pas du tout, ce père nouveau, en fine -mouche qu'elle est, s'enquérait et de ce père et de ces aboutissants; -apprenait que cet homme honoraire avait son domicile à Lille; qu'ancien -gardien de la paix et même employé des pompes funèbres, il y était -actuellement marchand de plaisirs; ce qui aurait dû l'attendrir, mais ne -la fléchit nullement. Alors, songeant non sans motif que le complaisant -du fils peut devenir celui de la mère, l'ex-danseuse Irma obtint dudit -marchand de plaisirs, ex-pompes funèbres et ex-agent, l'aveu qu'elle et -son fils lui étaient inconnus à Paris avant qu'il eut été mandé par M. -P..., et qu'en reconnaissant comme son fils l'enfant d'elle, Mme -Bourgoin, il avait cru simplement rendre service à deux amoureux pressés -de s'unir. - -Toujours marchand de plaisir et même agent de la paix, protecteur des -bonnes moeurs et de l'amour conjugal, ce cher comte Thibaudeau, dans ses -reconnaiss...ements! - -D'où procès engagé par la dame Bourgoin devant le tribunal incivil de la -Seine et un père honoraire privé de ses émoluments. On a bien supprimé -les pairs de France! - -Nous n'en présentons pas moins au comte Thibaudeau nos sincères et -condoléants compliments. - - La chasse a ses ennuis, l'amour a ses déboires - Et la Paternité perd parfois ses pourboires. - N'est pas père qui veut en ces temps monnayants. - -Je serais d'ailleurs désolé que le comte Thibaudeau et tous ses -semblables, vissent dans cette historiette une attaque directe à leur -personnalité, ou un blâme indirect au corps de sergents de ville, dans -les quelques allusions discrètes et indiscrètes au métier d'agent. - -Les pères honoraires font partie du Tout-Paris actuel où ils ont pris -leur place dans nos feuilletons comme dans nos premières. Ils sont de -tous les mondes et leurs fils font particulièrement partie de celui -qu'il est convenu d'appeler le grand monde, le select et le vrai: celui -où M. Jean Rameau sème des étoiles et des clartés astrales et des fleurs -vespérales, et des lueurs aurorales, et des troubles cérébraux de minuit -à une heure du matin, devant un public de grosses dames oppressées, la -gorge moite et le regard navré, derrière les palpitants éventails. -Longtemps on a cru que les pères honoraires se recrutaient spécialement -dans la noblesse italienne: c'est une erreur, la noblesse française a -donné tout comme l'autre dans les reconnaissances et les émoluments. Ses -prix sont plus élevés, voilà tout. Les comtes Dubarry, maris de la -maîtresse du roi, ne sont pas morts avec Louis XV, mais ne se contentent -pas de quinze louis. Il en est de la noblesse italienne comme de la -rente du même pays: elle n'est pas cotée au taux de nos valeurs. - -Comte très français, le comte de M..., qui reconnaissait il y a trente -ans le fils de la belle Labruyère, la célèbre Labruyère, la -contemporaine un peu aînée des Duverger et des Alice Ozy, demi-mondaine -acclamée de l'Empire, et dont le fils est aujourd'hui comte de M..., -marquis de Nev..., duc de S... et etc. Mais Labruyère y avait mis le -prix. Le comte de M... avait, il est vrai, quatre-vingts ans et plus, le -soir où il signa ce bel acte notarié de la même main frémissante et -nerveuse dont, trente ans auparavant, il avait souffleté Talleyrand en -plein cortège d'obsèques de Louis XVIII. - -Morny lui-même, l'étincelant et fringant duc de Morny, le fils de la -reine Hortense et du comte de Flandre, fut trop heureux de trouver lui -aussi, un père honoraire. Ce fut un palefrenier des écuries du roi de -Hollande, un nommé Demorny qui se trouva là à point pour reconnaître à -sa naissance, le frère adultérin du futur Napoléon III. Le Demorny se -scinda plus tard en deux mots et devint duc et noble par la -toute-puissance de la _loge à Fidèle_ et de sa fidélité à la fortune de -Bonaparte. Les pères honoraires d'ailleurs abondent et tout spécialement -dans le monde impérialiste, où s'agite, quand il est question de -généalogies, la plus décevante salade de naissances et de noms -empruntés. J'ai trop le respect d'un métier, dernière ressource, en -somme, des hommes du meilleur monde, pour laisser tomber du bout de ma -plume, où ils tremblent, tremblent, mais où ils resteront, -rassurez-vous, messieurs, quelques centaines d'autres grands noms. - - - - -CRIMES D'AMOUR - - -L'article _homme_ est en hausse, si l'article _femme_ est offert, donné. -Le cours de la Bourse de la galanterie fait toujours des écarts en -faveur du sexe laid: nous arrivons (frisons donc nos moustaches, -messieurs!), nous arrivons bons premiers au poteau du Succès, et dans le -handicap de l'Amour c'est nous qui sommes favoris et outsiders. - -L'histoire des moeurs d'une époque, nous la retrouvons dans la -correspondance et les mémoires de cette époque, qui nous sont autant de -précieux documents. Aujourd'hui, grâce à la presse quotidienne, nous -avons le fait-divers, le fait-divers dont les quelques lignes ont une -bien autre éloquence que les plus brillantes fantaisies du plus -fantaisiste chroniqueur. Voici quelques faits-divers retrouvés tout à -notre honneur messieurs. - -Aux étrangers d'abord; à tout seigneur tout honneur. - -C'est de l'Autriche que nous vint la nouvelle. - -Deux grandes dames de la haute société austro-hongroise y renouvelèrent, -en 1889, les exploits musqués et poudrés de la duchesse de Polignac et -de la marquise de Nesles,--deux des plus jolies femmes de Vienne: la -comtesse de Schoenborn et la comtesse Irma Kinsky. - -Et à l'épée, comme dans le tableau de Bayard, et non plus au pistolet, -comme dans le célèbre duel des duchesses du dix-huitième siècle. - -La rencontre eut lieu à Ischl, dans un petit bois avoisinant la villa de -l'empereur. C'était un friand spectacle, je veux le croire, dans cette -transparente atmosphère de fin d'été, que ces deux sveltes viennoises, -les chairs fouettées de rose, les seins droits et crêtés, le torse nu, -se cherchant de la pointe de l'épée avec, pour toile de fond, le grand -parc d'Ischl et ses ombrages dormants. - -Un Bayard, je l'ai déjà écrit. - -A la seconde reprise, la comtesse Schoenborn fut légèrement blessée au -sein droit et la comtesse Kinsky à l'avant-bras droit. - -Motif de la rencontre: la moustache d'or mousseux d'un bel officier de -la garde impériale. - -Retroussons donc la nôtre, messieurs, et un hip, hip, hurrah! pour la -vie viennoise. - -Je sais bien que la vie parisienne avait eu, le précédent automne, son -duel de femmes, dans la rencontre au bois de Meudon des demoiselles -Juliette Kessler et Anna Debry; mais si charmantes que fussent les -combattantes du 10 octobre 1888, elles ne pouvaient pas, néanmoins, se -réclamer tout à fait du fameux duel poudré de mesdames de Nesles et de -Polignac, lesquelles étaient de chez d'Hozier et non de chez Peters. - -Si entichés que nous soyons aujourd'hui des moeurs du dix-huitième -siècle, nous ne pouvions pas confondre ainsi de gaieté de coeur un écho -du baron de Vaux avec une anecdote de Mme de Créquy; et les belles -Clorindes du bois de Meudon étaient, au su et au vu de la galerie, -beaucoup trop Cythère pour ne pas être un peu Réclame aussi. En mettant -flamberge au vent et en allant jusqu'à se fendre et se pourfendre pour -repêcher du bout de l'épée le coeur d'un amant, Mlles Kessler et Debry -ne pouvaient ignorer qu'une petite rencontre sur le pré ne nuirait pas à -leur prestige de jolies filles et à leur réputation de vaillantes dans -l'Armée de Cythère; ces coups d'estoc et de taille devaient attirer -forcément l'attention de la clientèle. De plus, la vérité nous force à -dire que l'amoureux si chaudement disputé par nos guerrières parisiennes -était quelque peu millionnaire: fils d'un riche banquier du boulevard -Haussmann, il personnifiait pour la blonde et la brune attachées à ses -pas, l'amour, le superflu, et l'argent, le nécessaire. - -C'était plus qu'une affaire de coeur, une question de vie et de mort, -que vidaient à Meudon nos belliqueuses beautés. - -A Ischl, ce fut tout autre chose. - -C'est pour les seuls beaux yeux d'un svelte officier, à taille de guêpe -et aux muscles d'acier, que ferraillaient les blondes escrimeuses de -Vienne! - -A Ischl, à quelques pas même de la retraite où une veuve royale, -l'archiduchesse Stéphanie elle-même essayait de distraire son chagrin et -son deuil en exerçant son réel talent de peintresse à illustrer de sa -main l'ouvrage alors en préparation à la cour impériale sur la vie du -héros de Meyerling: l'archiduc Rodolphe. - -Le duel féminin d'Ischl, le double suicide de Meyerling, et dans les -deux drames d'amour éclatant à sept mois de distance, des coins de -nudité de femme, de frêles chairs blanches et nacrées trouées de rouge -par le revolver ou déchirées sous la pointe acérée de l'épée de combat! - -Charmantes et d'une saveur particulièrement capiteuse et étrange, ces -aventures galantes de la haute vie viennoise, où les fins de soupers -mêlent à la mousse rose et sucrée du champagne la pourpre salée des -gouttes de sang! Toutes sanglantes qu'elles soient, les coupes n'en sont -pas moins gaiement vidées à notre honneur; retroussons donc encore une -fois nos moustaches et poitrinons, messieurs! - -Et d'un pour l'Autriche. - -A la France maintenant. - -Le fait-divers y est tout, aussi passionné, mais il pèche par -l'élégance; il est de trottoir et non de cour, mais tout aussi tragique. - -Chez nous, c'est une simple pierreuse de banlieue parisienne -généralement qui, mordue d'une rouge fantaisie pour un ouvrier -mécanicien et repoussée avec perte, renouvelle de dépit le romanesque -exploit d'Antony et donne tranquillement du surin dans les côtes de -l'homme qui lui résistait. - -«Il me résistait, je l'ai assassiné. - -«Il se f... de ma fiole: pour _lorsse_ j'ai tapé.» - -Du Dumas père adapté à l'esthétique du Théâtre Libre ou au goût des -lecteurs du _Gil Blas_ d'antan, sauce Méténier. - -Voici d'ailleurs le fait-divers-type dans sa concluante simplicité: - - «Au mois d'août dernier, un ouvrier mécanicien du nom de Queroz, - passant avenue de Saint-Ouen, était accosté par une jeune femme et - frappé par elle, à la poitrine, de deux coups de couteau. - - «A la suite des investigations faites par le service de la Sûreté, la - coupable a été découverte hier et mise en état d'arrestation. - - «C'est une fille publique nommée Pauline Dombret. Elle a déclaré que - depuis longtemps elle était amoureuse folle de Queroz. Comme celui-ci - la repoussait brutalement lorsqu'elle lui faisait des propositions, - elle avait mieux aimé qu'il mourût plutôt que de le voir donner à une - autre son affection. - - «Pauline Dombret a été écrouée au Dépôt.» - -Madame Putiphar assassin! - -Si la chose est flatteuse pour notre sexe, elle ne contient pas moins un -symptôme alarmant pour la sauvegarde publique. - -Abandonnées par nous, ces dames pour se venger avaient le vitriol et le -revolver au choix. Nous n'avons pas ici à établir la statistique des -innombrables attentats perpétrés sur les visages mâles depuis le trop -brillant début de Marie Bière: les scandaleux acquittements des jurys -nous ont depuis longtemps convaincu de l'immoralité de la vieille fable -de Lafontaine. - - Le droit du faible est toujours le meilleur. - -Un bon averti en vaut deux. - -Nous savions naguère à quoi nous en tenir. Nous n'apporterons plus, nous -étions-nous dit, que la plus grande prudence dans de courtes et -sensationnelles relations; mais voilà qu'on nous force aujourd'hui dans -nos dernières réserves, et qu'à la moindre velléité de refus on nous -occit comme des lapins! - -C'est d'une injustice et d'une immoralité criante, et les demoiselles -Dombret me paraissent avoir, égarées qu'elles étaient par la passion, -complètement oublié que la constitution physique du mâle n'est pas du -tout celle de la femelle. - -La femelle, elle, que la demande lui agrée ou non, peut toujours y -accéder et sans grand effort d'imagination. - - Allons, Babet, un peu de complaisance, - Un lait de poule et mon bonnet de nuit! - -La passivité même de son rôle au déduit lui rend faciles les pires -corvées d'amour; témoin le joli mot de Sophie Arnoult: «Ça me coûte si -peu et ça leur fait tant de plaisir!» - -La femme en pareil cas est un peu l'hôtel garni de l'Amour; le visiteur, -quel qu'il soit, peut toujours entrer dans les chambres inoccupées. - -Mais il n'en est pas de même de nous. Allez donc demander à un homme non -amoureux de vous prouver qu'il ne vous hait pas: pas mèche! - -Pas de mensonge possible en ce cas où, pareil alors à Mlle de Maupin -auprès de l'entreprenante Rosette, l'homme aimé, penaud et confus, -baisse la tête et ne sait, le pauvre sot, de quel bois faire flèche. - -Hercule lui-même devient impuissant sans désir. Le Désir, voilà le grand -levier des preuves convaincantes, et en bonne conscience, le moyen d'en -vouloir à un malheureux impertinent malgré lui? La nature est seule -coupable, cette mère nature, un peu marâtre aussi, dont la sagesse -paysanne de mon pays a résumé l'injuste cruauté dans ce joli proverbe -villageois: - - La poule dit: «Je fais quand je veux.» - Le coq dit: «Je fais quand je peux.» - -A Cythère, comme partout, à l'impossible nul n'est tenu. - - - - -MAURICETTE - -(_Croquis de Cour d'Assises_) - - -Il est, de par le monde, un Bordeaux plus beau que nature, le Bordeaux -des grisettes en madras couleur de flamme et d'or, le Bordeaux des -grands crus de Médoc et de haut Sauternes, des cuisines canailles et -relevées, embaumant l'ail et la corruption chère aux palais blasés du -Midi, le Bordeaux des royans, des cèpes et des écrevisses que les frères -de Goncourt ont découvert dans leurs _Pages retrouvées_. - -Vieux Bordeaux charmant, contourné, tarabiscoté de rocaille, construit -par M. de Tourny, intendant de Guyenne et où M. de Tourny, qui est mort -il y a cent ans de cela, revient rôder la nuit en habit de velours; -vieux Bordeaux aux ruelles tortueuses, tour à tour ensoleillées et -sombres, où la femme rencontrée vous sourit de l'oeil et de la dent, -deux clartés dans le sourire; rues de peintre où, pour peu que la -chaussée monte et que des grisettes s'y étagent, piquant le gris des -murailles de la tache rouge ou jaune de leur madras, vous croyez voir la -lumière jongler avec des oranges et des pommes d'amour. - -Le Bordeaux dont les maîtres aquafortistes d'Auteuil nous ont donné la -merveilleuse gravure que voici: - -«Les moines pendus sur deux rangées que je vis hier au marché, leurs -robes noires et brunes agitées par le vent... dès que le coq a chanté ce -matin... se sont métamorphosés en de grands parapluies à chevalet. -Maintenant, ils garent les marchandes du soleil. Et du vert, du blanc, -du rouge, du rose; et sur ce tapage de toutes les couleurs, des pans -d'ombre rousse tombés des parapluies couleur tabac. Et les passages -menant au marché, abrités de vieilles toiles à carreaux ou à pois bleus; -et là-dessous, un air tiède et comme soyeux, une ombre transparente et -dorée, un rayonnement tamisé où se silhouettent mollement hommes et -femmes; et par tous ces couloirs, un frétillement de servantes, la nuque -lumineuse; et ici et là, une filtrée de soleil cinglant une pointe de -madras, une jupe, une loque, un ventre de saumon, un pétale de fleur, de -la mèche d'un fouet de feu; et par échappées, des toits de tuiles -noircies par les années; et le clocher, à la pierraille brodée, de -Saint-Dominique, qui met à l'horizon le mensonge de l'Espagne; et des -brises à la fraise et des rires plus rouges que les fraises, et des yeux -de velours derrière des bottes de roses!» - -Joli décor où placer, dans le premier drame qu'un des mille et trois -membres du Syndicat tirèrent de l'affaire Prado, la première rencontre -du señor comte Linska de Castillon et de Mauricette Couronneau, la jolie -dentellière bordelaise,--cadre pittoresque où dérouler l'idylle à la -fois naïve et cynique de leurs amours, piquée là dans ce sinistre et -banal assassinat de la rue Caumartin comme un pimpant oeillet rouge dans -la défroque ignoble d'une prostituée. - -Mais laissons la parole aux Goncourt: la littérature a parfois des -intuitions, sinon des divinations singulières. - ---«Mais n'ai-je point eu la Vision de la belle Hérodiade dans cette -reine des tripes debout devant un pilier de la halle, poursuivent les -auteurs de _Germinie Lacerteux_. Elle avait un bien beau madras jaune -tendre à fleurs roses. Un col à grandes dents serrait son col dru dans -sa cangue de neige. Un caraco de soie promettait, soulevé, une vierge -robuste. Droite comme une statue, les bras croisés, elle mâchonnait -entre ses lèvres un demi-sourire, ainsi qu'une rose de chair. Des -festons de mou l'auréolaient de rouge et tout autour d'elle, les larges -couteaux battaient les billots, les viandes saignaient et des hommes -trapus, tabliers blancs aux épaules, passaient farouches, pliant sous -les quartiers de boeuf. - -«Tranquille et insouciante, elle laissait saigner et ensanglanter tout -autour d'elle. Dans un tonneau, une tête dépouillée, toute rougeoyante -et l'oeil bleuâtre, la regardait sans qu'elle la vit: une tête faisant -penser à la tête de saint Jean-Baptiste. - -«A chaque tempe, la belle bouchère avait deux féroces accroche-coeur.» - -Mauricette Couronneau, elle, n'a pas d'accroche-coeur à ses tempes, -mais, toute blonde, mignonne et fluette que soit la jolie dentellière, -elle n'en apparaît pas moins sur son banc des accusés, d'où elle charge -avec une voix si douce cet ignoble gredin de Prado, la soeur, enfantine -et d'autant plus terrible, de l'Hérodiade aux tripes entrevue par les -frères d'Auteuil. Ce n'est plus, en effet, une tête dépouillée, toute -rougeoyante et l'oeil bleuâtre, une tête faisant penser vaguement à un -chef de saint Jean-Baptiste, qui surnage dans le sang auprès d'elle: -c'est bien une tête humaine, exsangue, aux yeux révulsés de supplicié, -le cou béant sous la large entaille du couperet, la tête de Prado de -Linska, de l'homme qu'elle a aimé, de l'homme à qui elle s'est donnée, -du père de son enfant, et qu'elle envoie si doucement et si sûrement à -l'échafaud, plus doucement et plus sûrement qu'Eugénie Forestier, la -maîtresse et la fille galante, qui perd son sang-froid et s'emballe et -gâterait tout, et l'accusation et ses dépositions, sans la calme douceur -et le mince et continuel petit jet d'eau glacée des réponses de sa -rivale. - -Y aurait-il donc une justice ici-bas? Ce don Juan de l'assassinat, ce -boucher et ce bourreau de femmes, a été perdu non par son crime, mais -par l'amour même de deux de ses victimes: c'est une terrible haine -féminine, la plus venimeuse et la plus cruelle de toutes, la haine née -de la jalousie et de l'amour, qui a conduit Linska sur le banc des -assises. Cet amour, fait de caresses et de terreur, lui a livré tour à -tour Eugénie Forestier et la blonde Mauricette, et jusqu'à la rencontre -de ces deux maîtresses mises tout à coup en présence, il les a -terrorisées, prises et dominées par la toute-puissance de cet amour. Car -cet homme à femmes est laid, d'une laideur de voyou espagnol, décharnée -et terreuse. Il y a en lui et du bohémien de Goya et du comprachicos; -les comparses ou les complices qui s'agitent dans son ombre: José -Garcia, Roberto Andres et sa maîtresse, Encarnacion Prades, Ybanes -lui-même, teints de cire jaune, yeux de braise étincelants dans des -faces creuses et plissées, cheveux gris hérissés, crânes huileux et -chauves, sont de véritables types échappés au San-Benito de -l'Inquisition,--et c'est, au milieu de ces mines basses de gitanos -brocanteurs de bijoux de filles assassinées et de bohèmes égorgeurs de -femmes, que s'épanouissent tout à coup, comme deux fleurs à la fois -lumineuses et vénéneuses, fleurs de coquetterie et de prostitution, -Eugénie Forestier, la blonde grasse, plantureuse et superbe, à la peau -satinée, chère aux hommes, la fille entretenue à deux mille francs par -mois,--et Mauricette Couronneau, la petite modiste bordelaise, pimpante -et mignonne, toute de grâce et de poésie naïve, cynique et vierge, -Mauricette Couronneau qui se livrera dans l'arrière-boutique de sa mère -au premier gentilhomme qui lui parlera bijoux et mariage, la grisette -dénuée de sens moral qui, enceinte d'un Espagnol, accepte à toute -épreuve un fiancé d'Allemagne, reçoit et porte bagues et bracelets -qu'elle sait pertinemment volés, et, maîtresse d'un assassin, vit et -profite, sans remords, du produit du butin du crime jusqu'au jour où, se -sachant trompée, et mise en présence d'une rivale, peut-être un peu par -terreur aussi, elle cherche un prêtre, un pasteur, un officiant -quelconque pour délier sa conscience et, de gaieté de coeur, envoie -Linska à l'échafaud. - -N'en déplaise à madame votre mère, à cette bonne Mme Couronneau qui -aimait tant son _Fred_, et qu'aiment tant ses gendres, vous êtes une -gueuse, mais une jolie petite gueuse, ma blonde Mauricette. La -Carmencita de Prosper Mérimée est, ne vous en déplaise, à vous, quelque -peu votre soeur et cousine! - -Ah! la crânerie en moins cependant, car tous avez eu peur! Modiste de -Bordeaux, de l'espèce qu'entretient et doit épouser, après fortune -faite, le Jean Barada du _Frère-Yves_, le joli matelot bordelais, moulé -comme un dieu grec et qui fait, grec ou non, monnaie de son joli corps, -vous êtes de celles aussi qu'un Linska de Castillon trouve toujours -prêtes à le suivre dans tous ses châteaux en Espagne, avec escale à -Royan, au cabaret du _Bracelet d'Or_. Alouettes du Midi, on vous prend -au miroir avec ou sans facettes: le contenu du coffret à bijoux suffit, -y aurait-il un peu de boue et même de sang autour. - -Vous quittez lestement le logis maternel et le réintégrez de même. Les -mères de modistes étant un peu les mêmes partout, même à Bordeaux, vous -avez facilement un amant à Madrid et un fiancé de Leipzig, même de -Bucarest; l'amant pour les promenades chez les pâtissiers célèbres de la -ville, les dîners fins, les soirées au Grand Théâtre et les parties -joyeuses à Royan, ce Bougival-sur-Gironde des noceurs de Bordeaux; le -fiancé prussien pour encaisser l'enfant de l'amant et le reste. - -Vous portez même assez gaiement les bijoux des filles assassinées et ne -vous tirez pas mal du commerce des reconnaissances. Maîtresse de chef de -bande, en cas d'alerte vous emportez d'abord la caisse: deux mille -francs d'effets de chez ma tante. C'était paraît-il, pour rembourser les -frais de madame votre mère. Oh! vous avez l'amour de la famille! mais, -comme l'a malheureusement dit Linska, vous ne sautez pas moins -allègrement par dessus le berceau de votre fils pour dénoncer son père à -la justice, et si vous avez mangé la grenouille à Paris, vous avez, -comme on dit, mangé le morceau à Marennes! - -Oh! cette entrevue des deux femmes, des deux maîtresses tour à tour -lâchées et reprises et trompées, au dépôt de la prison! Ces deux blondes -ont vendu ce brun señor, sec et fumé comme un havane. Il y a toujours -une _casserole_ dans une fille, comme le dit si pittoresquement l'argot -des prisons; _casserole_, une délatrice, celle qui fait du bruit, du -scandale, celle qui rapporte, raconte, dénonce et vend. Le poteau ne -maquille jamais son poteau (complice), la fille vend, trompe son amant! -Vous avez tremblé de rage et de jalousie, Mauricette, ma jolie -dentellière au si joli et si charmant petit nom, Mauricette! et vous -avez parlé, ma fine dentellière, et aujourd'hui, haineuse, froidement -obstinée dans votre haine, une haine où grandit une terreur atroce (la -terreur de l'homme qui vous tuera certainement, vous et votre ex-rivale, -s'il sort des assises innocent), vous le chargez et l'accablez -doucement, l'étranglant dans vos protestations d'amour, le noyant si -vous pouviez dans vos larmes! A côté de la tête saignante de -l'assassinée, de la fille égorgée dont tous avez porté les bijoux et les -bagues, une autre tête exsangue et convulsée s'ébauche dans votre -ombre,--fantasque et sinistre dessin à l'Odilon Redon,--dont vous êtes -la jeune et cynique Hérodiade, petite gueuse naïve, Mauricette au nom -captivant et charmant! - - - - -LA NOSTALGIE DE LA BOUE - - -Oui, la nostalgie de la boue, ce sentiment complexe et bien humain qui a -déjà fait couler tant de flots d'encre et divaguer à l'infini poètes et -philosophes, telle qu'elle se manifestera demain, telle qu'elle se -manifeste aujourd'hui, telle qu'elle se manifestait hier, avec la -signature du coup de couteau obligatoire et final! - -Qu'elle soit une lionne pauvre comme dans le _Mariage d'Olympe_, une -cigarière gitane comme dans la _Carmen_ de Mérimée ou une ancienne -danseuse, devenue impératrice, comme dans la _Théodora_ de Sardou, la -nostalgie de la boue, résume surtout le type de la femme éternelle, la -femme «enfant malade et douze fois impure», anathématisée par l'Eglise -et les prophètes, la femelle animale néfaste et fatale aux mâles, dont -elle dissout la force et les moelles, la _Bestia_ des Ecritures, -l'inconsciente et d'autant plus terrible _Ennoia_ de Gustave Flaubert. - - Fourbe, fausse, idolâtre, à tous prostituée, - Elle a traîné partout, de joie exténuée, - Dansé dans chaque ville, à tous les carrefours, - Baisé tous les passants, goûté tous les amours. - Les voleurs ont connu sa grâce charmeresse: - A Sidon, en Syrie, elle était leur maîtresse - Et buvait avec eux le lucre de sa nuit. - Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit, - Dans son lit tiède encor du passant de la veille. - Alors, moi la voyant toujours grasse et merveille, - Je l'ai prise avec moi... - -A quelques mots près, c'est la déposition que le meurtrier Martin Grac, -pendant que son couteau, noir de rouille et de sang, circulait entre les -mains tâtonnantes du jury! - -Un couteau noir de rouille et de sang! est-ce une mystification ou une -pièce du Théâtre Libre? - -Non, un simple fait-divers encore, presque une nouvelle au choix pour -Maupassant, Méténier ou Le Roux,--pas aussi parisienne certes que la -visite du prince de Galles à l'imprimerie de la tour Eiffel, ou que le -chien teint de nuances subjuguées, assorties à celles de ses robes, de -l'esthétique lady Archibald Campbell, mais autrement humaine et -intéressante, car cette aventure-là est de tous les pays et de tous les -temps. - -Sur les marches d'un trône, ce serait de l'histoire: une légende épique -dans les brumes de la tradition; à certain niveau de monde et -d'existence, un drame parisien, un grand scandale mondain. A Toulon, -dans le bas peuple où elle éclata, ce ne fut qu'un fait-divers, pas même -une cause célèbre, une anecdote sanglante et curieuse qu'un chroniqueur -ramasse et nous conte en chemin. - -Acteurs, une ex-fille soumise, un ex-sergent de ville! Des personnages -de l'_Assommoir_ adaptés par le hasard, ce grossier metteur en scène, au -niveau d'art des dolents abonnés de l'ancien Théâtre-Très-Libre des -Menus-Plaisirs. - -D'ailleurs, un seul acte, une seule scène; la psychologie reléguée dans -la coulisse. - -Décor: un carrefour dans un bas quartier de Toulon, l'angle des rues -Lirette et Traverse-Lirette; une maison fait cet angle. Même plantation -que dans le décor de la rue du Rocher, dans _Germinie Lacerteux_; -au-dessus de la porte d'entrée, étroite et donnant sur une allée, un -transparent lumineux fait saillie, sur lequel on lit cette inscription: -«Bureau des moeurs»; de chaque côté de l'entrée, au rez-de-chaussée, -deux buvettes. - -Figuration: gens du port, femmes du peuple assises au _bon de l'air_ sur -le pas de leur porte. Dans les deux buvettes, public un peu bruyant de -matelots, de portefaix et de filles; allées et venues de femmes de tenue -spéciale se rendant ou sortant du _bureau_. - -Une femme, tenue d'ouvrière aisée, traverse la scène et entre -délibérément dans l'allée de la maison. Sur ses pas paraît un homme en -longue blouse bleue de laitier; la casquette sur la tête, il observe la -femme de loin, paraît hésiter, puis, la voyant s'engager dans la maison, -il y pénètre à sa suite. - -Tout à coup, des cris déchirants, des appels «à l'assassin, au -meurtre!»; un bruit de lutte au premier étage de la maison, un carreau -d'une des fenêtres vole en éclats. Au milieu d'un brouhaha -indescriptible, la porte d'une des buvettes s'ouvre et une femme -inondée, toute rouge de sang, vient s'affaisser sur la scène, soutenue -entre les bras de la clientèle de l'établissement. - -Nouveaux cris dans la maison, au même étage: cris, cette fois, de colère -et d'indignation, et le cabaretier, paraissant en scène, déclare que -l'assassin vient d'essayer de se faire justice en se coupant la gorge, -qu'il est le mari, et... rideau. - -Le mari de la victime! Oui, le mari. C'est, en effet, là, seulement, que -le drame commence. - -La victime, la femme lardée de coups de couteau, douze plaies, dont -plusieurs très graves, toutes dans la région de la gorge et du cou: Rose -Boudefroy, ancienne fille soumise, âgée de vingt-six ans, femme Martin -Grac. - -Martin Grac, le meurtrier: ancien agent de police de Toulon même, encore -dans le service des gardiens de la paix il y a trois ans et depuis son -mariage établi laitier rue Berthier, dans le quartier des -Maisons-Neuves, trente-neuf ans. - -Fille et sergent de ville, étrange association et fatale rencontre -échappées à l'oeil, si clairvoyant pourtant, du peintre des bas-fonds, -du vieil Henry Monnier. - -Ce sergent de ville avait fait la connaissance de cette fille, et malgré -la condition de celle-ci, il avait voulu l'épouser. Tirée de la boue, -Rose Boudefroy était rayée des contrôles du service des moeurs, et Grac -quittait la police pour essayer plusieurs métiers. Ancien paysan, né à -Braux (Basses-Alpes), il se souvenait à temps qu'il avait été élevé au -milieu des travaux de la campagne pour acheter quelques chèvres et pour -pouvoir, du produit de leur lait, entretenir Mme Grac, ex-pensionnaire -des maisons à volets clos de son ancien quartier. - -La fameuse maison à volets clos, à laquelle Maupassant et toute l'école -naturaliste ont fait une si belle place en littérature; la _Maison -Tellier_, devenue depuis la _Fille Elisa_ de M. Edmond de Goncourt, le -thème favori des compositions de fin d'année des jeunes élèves de Médan -et d'Auteuil, du dépotoir et du grenier! eh bien, Mme Grac, ex-fille -Boudefroy, en avait la nostalgie. - -Comme Mignon rêvant à la patrie absente, Mme Grac songeait avec -mélancolie aux peignoirs d'oxford rayé bleu, blanc et rose, aux longs -bas noirs bouclés sur le genou d'une jarretière de soie cerise, aux -bezigues de _Madame_, aux amendes de _Monsieur_ et aux gants des clients -généreux, depuis la _thune_ du gros notaire jusqu'aux huit sous du petit -troupier. - -Elle n'y pouvait tenir, Mme Grac. Messaline est de tous les temps: -_Lassata, sed non satiata_; la qualité, pour elle, ne vaut pas la -quantité! - -La débauche porte-t-elle en elle une brûlure que rien ne peut -cicatriser? Mystère physique ou psychologique, aberration ou nécessité -passionnelle. - -Quand la tache est au fond, la mer a beau passer. Toujours est-il que -l'ex-fille Rose Boudefroy avait la nostalgie de cette boue et de ce -métier. - -Comme chez Théodora, courant les bouges de Byzance et cherchant dans -l'ombre les soldats barbares et les portefaix de la Corne d'Or à qui se -prostituer, la louve s'était réveillée en elle. - -Julie, fille d'Auguste, rôdant la nuit à travers le Champ de Mars, en -quête d'une aventure, et affrontée par trois centurions de la garde -impériale, ne répondait-elle pas à cette insultante demande: «Que vas-tu -cherchant à cette heure, prêtresse d'Aphattide?» par l'apostrophe -demeurée justement fameuse: «Je cherche un taureau!» - -La nostalgie de la boue et de la luxure, les prostituées du trône l'ont -subie comme les courtisanes de carrefour. - -Comme Lucy Rochez, la comédienne de M. Henry Bauer, retournant au -cabotin, cette boue de la vie de théâtre, la femme Grac retournait, -elle, à sa clientèle et à la place publique dont elle avait fait son -lit. - -Femme de rue, femme de foyer, femme de temple: Alexandre Dumas aurait-il -donc raison? - -N'y aurait-il ni rachat ni pardon possible, la courtisane serait-elle -éternellement condamnée à la faute, comme le chien de l'Ecriture est -fatalement voué à revenir à son vomissement? - -Vingt jours avant d'être poignardée, la femme Grac, l'ancienne fille -publique, quittait Toulon et le domicile conjugal, se rendant à la -Seyne, selon les uns, à Marseille, selon les autres. - -La seule chose évidente et reconnue est que, revenue depuis trois jours -à Toulon, elle faisait démarches sur démarches auprès de l'inspecteur -des moeurs pour reprendre son premier trafic et pour se faire porter sur -les registres de la prostitution. - -Sachant qu'elle était mariée et connaissant Grac, qui avait appartenu à -la police, l'inspecteur refusait d'adhérer à cette demande; il hasarda -même quelques conseils, essayant de dissuader cette révoltée du mariage -de son étrange résolution. - -Peines perdues. Rose Boudefroy, mordue à la bonne place, tenait -absolument à reprendre son ancienne vie; elle renouvela ses démarches. - -C'est alors que, surveillée et suivie par l'homme qui l'avait tirée du -bourbier et lui avait donné son nom, elle était rejointe par lui sur le -palier de la maison du bureau des moeurs, au moment où l'ex-fille, -redevenue elle-même, frappait à la porte publique du bureau d'enrôlement -d'infamie, et recevait de la main justicière du mari les douze coups de -couteau mérités par l'épouse et la femme! - -Vache abattue par l'assommeur au seuil de l'étable, truie égorgée par le -boucher dans la fange sanglante du bourbier fumant. - - - - -HISTOIRE DE BRIGANDS - - -La curieuse affaire Jeannolle, l'homme aux évasions, dont les -étourdissantes jongleries avec la police et M. Goron lui-même -défrayèrent jadis toutes les conversations parisiennes, m'a remis en -mémoire une des plus piquantes aventures de Cartouche, ce Jeannolle du -dix-huitième siècle. - -Cartouche était chef de bande, d'une véritable bande organisée et -disciplinée de cent-cinquante hommes; ces mauvais garçons, embusqués -dans les bas quartiers de Paris, inspiraient une telle terreur aux -Parisiens, que beaucoup de familles qui n'avaient pas la ressource de -s'aller réfugier à Versailles, étaient en disposition de s'en aller dans -leurs terres, quoiqu'on fût au coeur de l'hiver. - -Le guet de Paris était sur les dents. Or, la maison du chevalier du guet -avait été si bien dévalisée par Cartouche en personne, que ledit -chevalier du guet, chef de la police de nuit, se voyait réduit à manger -son fricot avec du fer et de l'étain. Tous les jours on apprenait -quelque nouvel exploit de Cartouche, et les pauvres personnes dont les -valets n'étaient pas assez nombreux ou aguerris, s'arrangeaient, quand -elles avaient à passer les ponts la nuit, pour ne marcher qu'en caravane -et de concert avec plusieurs autres voitures. - -A cette différence près que la fameuse bande des Habits noirs de -Jeannolle se composait d'un seul bandit, Jeannolle lui-même, opérant en -personne comme Pierre Petit, Cartouche et le joli fanfaron du vice qui -me le remémore, ont plus d'une lointaine et même parfois prochaine -ressemblance. - -Même goût du luxe et du soigné, de la recherche dans la mise et dans -l'extérieur. Les journaux ont donné jadis le menu détail de la -garde-robe de Jeannolle, de ses dix-sept gilets, de ses vingt-trois -paires de bottines et de ses trois chapeaux gris, étourdissante toilette -de ce chef unique de la bande des Habits Noirs où, parmi tant de gilets -et de jaquettes variées, l'habit noir est le seul vêtement essentiel qui -manque. - -Un quotidien affirma que ledit Jeannolle aimait tellement en toutes -choses la grâce et les bonnes manières qu'il s'était procuré la plus -élégante des _pinces-monseigneur_. - -Jeannolle d'ailleurs affectait de n'opérer que dans la noblesse; c'était -un voleur du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain; ses -victimes habitaient toutes les beaux quartiers et étaient plus ou moins -inscrites dans l'armorial de France; et quand il y avait quelques -pieuses restitutions d'objets inutiles et sans valeur à faire, c'est au -rédacteur-en-chef de la feuille la mieux pensante et la mieux cotée dans -les milieux mondains, à Francis Magnard lui-même (pends-toi, Arthur -Meyer!) que Jeannolle s'adressait. - -Voulez-vous les noms des victimes auprès desquelles il voulut bien faire -à Magnard l'honneur de le prendre pour mandataire? - -Comtesse Butler, rue de la Boétie, 119. - -Comte de Lambel, 226, boulevard Saint-Germain. - -De Favières, boulevard Saint-Germain, 227. - -M. Collas, 33, avenue des Champs-Elysées. - -Comte de Bertier, 11, boulevard Malesherbes. - -En vérité, on croirait lire la liste d'abonnement du _Gaulois_. - -Rue des Ecuries-d'Artois, chez la comtesse de Puységur, il lui arriva, -en dévalisant un secrétaire, d'emporter, par mégarde, pêle-mêle avec -cinquante mille francs de valeurs, le testament de la comtesse. Louis -Jeannolle était un voleur, mais un galant homme! - -Il s'empressa de garder les valeurs, mais de rendre le testament à qui -de droit et, pour cette opération délicate, c'est encore à Magnard, au -_Figaro_, qu'il s'adressa. - -D'où cette lettre: - - Monsieur Magnard, - - Il y a environ un mois, vous avez eu l'obligeance de faire remettre à - leurs propriétaires des objets contenus dans ce fameux carton à - chapeau que vous reçûtes des mains d'un brave et digne Auvergnat. - - Aujourd'hui, j'ai encore recours à vous pour vous prier de remettre, - avec mes sincères salutations, à Mme la comtesse de Puységur, 36, rue - des Ecuries-d'Artois, le testament ci-joint, dont j'ai bien voulu me - déclarer exécuteur. Les légataires dépossédés ne devant pas connaître - le montant de la succession, il est inutile d'entrer dans aucun - détail. - - La _Bande des Habits-Noirs_ existera toujours; le milieu que - fréquentent ses membres est interdit aux gros souliers ferrés de - policiers ineptes et grossiers, et tant qu'ils seront recrutés, comme - ils le sont, dans une secte aussi mal élevée que sans courage, ils - devront se borner à arrêter ceux qui, plus bêtes qu'eux, leur auront - paru plus lâches. - - Si ces choses vous intéressent, je me ferai un plaisir de vous - informer de mes autres aventures. - -On n'est à la fois ni plus méprisant pour la canaille, ni plus -ironiquement courtois: un talon rouge, ce Jeannolle! - -Charmants de défi et de fanfar...onnades, ces envois! Adressés au -_Gaulois_ au lieu du _Figaro_; Jeannolle était invité aux raouts de la -duchesse, et à l'heure qu'il est, il se serait partagé avec -Buffalo-Bill's et quelques autres, les faveurs des belles dames du -faubourg Saint-Germain. - -Lui en fit-il assez de concessions, d'ailleurs, à ce faubourg -Saint-Germain, qui finit par l'asseoir sur le banc de la -correctionnelle, ce Louis Jeannolle, dit Alfred de Joly, dit comte de -Valneuse, Valneuse, presque un homme de lettres, l'auteur de _Proh -Pudor_ et de _Stérile comme un figuier_, un pseudonyme, -d'ailleurs,--heureusement pour l'auteur, dit Roederer comme on dit -Chandon-Briailles; dit comte de Marsan (un nom de Paul Bourget), dit -baron Adolphe de... Ronchery, dit baron de Loncherski, naturellement, -ses aventures l'ayant rendu, lui aussi, polonais! - -Mais tous ces pseudonymes élégants et sonores n'étaient-ils pas autant -d'hommages rendus à une caste privilégiée qu'il aimait jusqu'au crime: -la passion folle a des égarements! - -Cartouche avait aussi de ces faiblesses! Tout en dévalisant le cardinal -de Gesvres, il rossait d'importance un de ses affiliés qui avait eu -l'air de croire que l'abbé Cerutti, le secrétaire du cardinal, pouvait -bien être une demoiselle en soutane, et lui appliquant un furieux coup -de poing sur la tête: «Voilà pour t'apprendre à manquer de respect à -Nosseigneurs du clergé! faisait-il en rugissant. Et voyez donc ce porc -endiablé qui va s'attaquer au cardinal de Gesvres! Et si Monseigneur ne -veut avoir près de lui que de jolis visages? ne sais-tu point qu'il ne -veut pas recevoir ses dîmes quand ses censitaires sont grêlés!» Et les -coups de pleuvoir sur le crâne du mauvais garçon. - -Son aventure avec Mme de Bauffremont, qui fit grand bruit alors, n'est -pas moins marquée du sceau de la plus parfaite courtoisie. - -Laissons parler les mémoires du temps. - -Mme de Bauffremont était rentrée cette nuit-là à deux heures du matin, -et quand ses femmes l'eurent déshabillée, elle ne manqua pas de les -renvoyer pour écrire et pour veiller tout à son aise au coin de son feu. - -Tant il y a que, pendant cette nuit-là, elle entendit premièrement un -bruit étouffé dans la cheminée et qu'elle aperçut bientôt après, dans un -nuage de suie, des nids d'hirondelles et des plâtras, qui dégringolèrent -pêle-mêle avec un homme armé jusqu'aux dents. Comme il avait fait rouler -la bûche avec des tisons jusqu'au milieu de la chambre, la première -chose qu'il fit, ce fut de prendre les tenailles et de replacer -méthodiquement tous les tisons dans la cheminée; il repoussa du pied -quelques charbons enflammés, sans les écraser sur le tapis, puis il se -tourna du côté de la marquise, à qui il fit la révérence. - ---Madame, oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler? - ---Monsieur, je suis Mme de Bauffremont, mais comme je ne vous connais -pas du tout, que vous n'avez pas la physionomie d'un voleur, et que vous -avez les procédés les plus soigneux pour mon mobilier, je ne saurais -deviner pourquoi vous arrivez dans ma chambre au milieu de la nuit par -la cheminée. - ---Madame, je n'avais pas l'intention d'entrer dans votre appartement. -Auriez-vous la bonté de m'accompagner jusqu'à la porte de votre hôtel? -ajouta-t-il en tirant un de ses pistolets de sa ceinture et en prenant -une bougie allumée. - ---Mais, monsieur... - ---Madame, ayez la complaisance de vous dépêcher, poursuivit-il en armant -son pistolet. Nous allons descendre ensemble et vous ordonnerez au -suisse de tirer le cordon. - ---Parlez plus bas, monsieur, parlez plus bas. Le marquis de Bauffremont -pourrait nous entendre, reprit cette malheureuse femme en tremblant -d'effroi. - ---Mettez votre mantelet, madame, et ne restez pas en peignoir; il fait -un froid extraordinaire. - -Enfin tout s'arrangea suivant le programme, et Mme de Bauffremont en -demeura si troublée qu'elle fut obligée de s'asseoir un moment dans la -loge du suisse, aussitôt que ce diable d'homme eût passé la porte de la -maison. Alors elle entendit qu'on frappait à la fenêtre de la porte qui -donnait sur la rue. - ---«Monsieur le suisse, j'ai fait cette nuit une ou deux heures sur les -toits parce que j'étais poursuivi par les mouchards. N'allez pas dire à -votre maître que ce soit une affaire de galanterie ni que je sois -l'amant de Mme de Bauffremont: vous avez affaire à Cartouche et, du -reste, on aura de mes nouvelles demain matin par la petite poste.» - -En effet, deux ou trois jours après, Mme de Bauffremont recevait une -lettre d'excuses et de remerciements tout à fait respectueuse et très -bien tournée, dans laquelle était inclus un sauf-conduit pour Mme de -Bauffremont, avec un acte d'autorisation pour en délivrer à sa famille. -La lettre avait été précédée par une petite boîte qui renfermait un beau -diamant sans monture. La pierre fut estimée, chez Mme Lempereur, à deux -mille écus, que le marquis de Bauffremont fit déposer pour les malades -de l'Hôtel-Dieu, entre les mains du trésorier de Notre-Dame. On voit que -dans cette affaire-là tout le monde se conduisit en perfection. - -La bande des Habits Noirs avait donc eu comme précédent la bande des -Talons Rouges. Rien n'est nouveau sous le soleil, mais je suis heureux -de constater que si la courtoisie et l'élégance disparaissent de jour en -jour de nos moeurs américanisées, la vieille galanterie française -fleurit encore parfois chez les voleurs. - - - - -L'ECOLE LAPOMMERAY - - -Le tribunal de Versailles condamna à la peine de mort le fermier -d'Orgeval, l'empoisonneur des Petites-Beurreries, et parmi tant -d'attractions se multipliant à l'envi autour de la province et de -l'étranger, les curieux venus à Paris pour y admirer l'Exposition de -1889 purent, entre une ascension à la tour Eiffel et une visite aux -Assaouas de l'Esplanade des Invalides, s'offrir par le train de banlieue -les émotions poignantes d'une exécution capitale. - -Rive droite ou rive gauche, départ à l'heure à la gare Montparnasse, à -l'heure trente-cinq à la gare Saint-Lazare, correspondance au Trocadéro -avec le petit chemin de fer Decauville du Champ de Mars. Tout cela est -déjà bien loin. - -M. Maurice Talmeyr, un des rares écrivains personnels d'une feuille -boulevardière d'alors, traçait cet intéressant portrait de Lecomte, ce -fermier d'Orgeval: - -«Jeune, correct, châtain, avec une petite moustache roussâtre, un nez -pointu, le sang aux pommettes, et deux yeux noirs de rat, deux yeux à la -fois brillants et sournois, Lecomte porte une longue blouse bleue toute -propre, un pantalon de velours tout neuf, une chemise de toile à -carreaux toute fraîche, et des chaussons de lisière, qui paraissent -aussi tout neufs. Il s'est endimanché pour la cour d'assises, et dans -ses habits lustrés, avec sa figure finaude et rose, comme toute rouge -encore du feu du rasoir, il a l'air de sortir de chez le barbier.» - -Le type, en somme, du paysan de grande banlieue, propret et madré, le -demi-campagnard astiqué et luisant qu'on rencontre aux alentours des -Halles, dans le petit jour des matins parisiens, maraîcher d'Argenteuil -ou coquetier de Petit-Bry, et dont le crime, selon une phrase heureuse -de Talmeyr, conçu et commis dans des campagnes restées campagnes à -travers l'expansion vicieuse de Paris, tenait à la fois de la terre et -du pavé, et semblait en effet sentir la longue blouse bleue du laitier. - -Il y eut de tout dans le crime de ce médaillé aux concours agricoles, -ferré sur le code et les polices d'assurances comme un vieil agréé, des -finasseries d'hommes d'affaires, des lâchetés de paysan, des relents de -paperasses et des puanteurs de fumier. Revivons l'aventure. - -C'est au milieu de la mise en circulation de faux effets et de billets -de complaisance signés de tous les témoins de son procès, qu'il a -d'abord l'ingénieuse idée de reprendre femme pour remettre à flot ses -affaires, le joli veuf des Petites Beurreries. Car Lecomte avait déjà -été marié et était même père d'un petit garçon. - -Un M. Daniel, une sorte de M. Foy de village, le mit en rapport avec la -dot et la femme cherchées, mademoiselle Ernestine Chauvin. - -De mademoiselle Chauvin, ancienne gouvernante d'un monsieur seul, -enrichie à son service, demoiselle déjà mûre et d'un passé... quelque -peu mouvementé, pas grand'chose à dire! - -Les assises la montrèrent comme une créature passive et sans résistance, -mais de robuste constitution, puisqu'après trois tentatives -d'empoisonnement réitérées et deux coups de revolver tirés à bout -portant sur elle, la malheureuse trouva encore le moyen de fondre en -larmes en entendant prononcer le verdict de mort de son mari. - -Ce mari qui, lui, l'avait condamnée irrévocablement, avait résolu sa -mort et en avait fait la condition _sine qua non_ d'une entreprise -financière! - -Quarante mille francs, telle était la somme que devait rapporter à -Lecomte le décès de la malheureuse. - -Le crime: d'une simplicité effrayante. - -Acculé dans ses derniers retranchements, ses faux billets en pleine -circulation, la chance d'une prime d'assurances à réaliser au décès de -sa femme se présentait tout naturellement à l'idée de ce paysan marié -sans amour à une vieille fille sans famille et sans conseil. - -Contracter des assurances payables à la mort de Mme Lecomte, la faire -mourir et rétablir ainsi les affaires de la ferme: le criminel dessein -découlait de lui-même. - -Lecomte prenait effectivement une première assurance de dix mille -francs, une seconde de trente mille, une troisième de dix mille, et, la -première assurance à peine contractée, Mme Lecomte devenait la victime -d'un série de tentatives d'empoisonnement et d'assassinat. - -Toutes évidemment venaient de son mari, mais elle, la pauvre femme, -éprise et terrorisée, frissonnait en silence, attendait et ne le -dénonçait pas. Elles échouaient toujours, d'ailleurs, toutes ces -tentatives, mais elles recommençaient toujours. - -C'était d'abord une tasse de thé, apportée par le mari lui-même, -empressé et presque affectueux, à la malheureuse créature, un soir -qu'elle était souffrante; avertie par un goût singulier Mme Lecomte ne -buvait que la moitié de cette tasse, regardait, examinait, découvrait au -fond comme une boue rosâtre et se trouvait immédiatement prise de -vomissements. - -Partie remise. - -Une autre fois, c'est une assiette de soupe qu'elle trouvait servie -d'avance, à sa place, en se mettant à table: une prévenance de son mari. -Elle s'en étonne, y aperçoit comme un bouillonnement, comme une écume -mouvante, y goûte, la laisse et la fait jeter le lendemain par la -servante sur le fumier. Une poule en a mangé et en crève. - -Enfin, c'est le troisième attentat, commis avec le plus effroyable -sang-froid d'assassin. A la fois féroce et caressant, tel le montra -cette déposition. - - «Le 30 janvier dernier, raconta elle-même, au tribunal, la femme - Lecomte, tout à fait rétablie, nous étions allés avec mon mari à - Poissy, pour le bout de l'an du père de sa première femme. - - «Nous étions partis tous deux seuls, en voiture; nous devions dîner - dans sa famille, et revenir à la nuit. - - «Pendant la journée, mon mari raconta que les routes n'étaient pas - sûres. Il parla d'une attaque nocturne dont il avait été victime, - prétendit-il, peu de jours auparavant. Des brigands de grand chemin - avaient tiré sur lui aux environs d'Orgeval, et il montra encore - l'éraflure d'une balle sur le cuir du cabriolet. - - «A peine nous étions-nous engagés dans la campagne pour rentrer à - Orgeval, que mon inquiétude s'éveilla. Nous avions quitté la route et - la voiture s'enfonçait dans un chemin creux. Tout à coup, l'unique - lumière qui éclairait la voiture s'éteignit. Je vis parfaitement que - c'était mon mari qui venait d'ouvrir la lanterne; je jetai un cri. - - «--N'aie donc pas peur, me dit-il; c'est le vent! - - «Machinalement, je plongeai la main dans la poche de son manteau, où - il avait l'habitude de porter son revolver. La gaîne y était, mais - l'arme avait disparu. - - «A ce moment, je compris qu'il allait tirer sur moi. - - «--Donne-moi la main, lui dis-je; j'ai peur! - - «Et, durant dix minutes peut-être, je lui ai tenu la main gauche, - pendant qu'il conduisait de la main droite. - - «Mais tout à coup, il a lâché brusquement les guides. J'ai vu qu'il - cherchait quelque chose à côté de lui et j'ai ressenti une grande - douleur à la tête, comme si j'avais été précipitée dans le fossé.» - -Mme Lecomte avait été frappée à bout portant de deux coups de revolver; -le premier l'avait atteinte au front, le second au sein droit. - - «Je n'avais pas perdu connaissance, poursuivit la pauvre femme, mais - je fis la morte; je savais que le revolver était chargé à cinq coups - et que, si je faisais un mouvement, j'étais perdue!» - -En arrivant au bourg d'Orgeval, Lecomte fouettait son cheval et -l'arrêtait devant la mairie. Là, il racontait, tout en larmes, que des -assassins l'avaient assailli en route, qu'ils avaient tiré sur la -voiture, que sa femme avait été tuée roide. - -Il le croyait du moins, mais elle semblait seulement l'être. On la -couchait, elle avait la fièvre. Bientôt, elle demandait du tilleul et -Lecomte alors voulut encore le lui monter lui-même, comme il lui avait -un soir monté son thé... Une heure plus tard, d'épouvantables -vomissements tordaient de nouveau la femme. Cette fois seulement, -quelqu'un courut chercher les gendarmes et le fermier des -Petites-Beurreries fut arrêté. - -Le jury de Seine-et-Oise, inexorable envers cet homme quatre fois -assassin d'intention sinon de fait, condamna à la peine de mort -l'empoisonneur _arsenieux_ d'Orgeval comme, vingt-cinq ans auparavant le -jury de la Seine envoyait à l'échafaud l'empoisonneur à la digitaline de -Mme de Paw: le célèbre docteur Lapommeray. - -A un quart de siècle de distance, le crime était en effet le même. Même -escompte de la mort, devenue prime d'assurance et prime rémunératrice -pour celui qui l'a contractée. - -Riche, étrangère, sans famille ou presque, Mme de Paw était venue à -Paris pour y faire traiter par les spécialistes une assez cruelle -affection du coeur. Comment vint-elle s'échouer dans le cabinet de -consultation du Lapommeray, médecin alors obscur? Séduisant, besoigneux -et intrigant, le beau docteur eut bientôt fait de s'insinuer dans les -bonnes grâces de la pauvre femme, d'évincer ses autres confrères et de -s'installer en maître dans la place. - -Le traitement de Lapommeray fit d'abord merveille, et Mme de Paw allait -partout chantant les louanges de son nouveau médecin; il lui avait ôté, -sinon son mal, du moins ses souffrances comme avec la main, quand tout à -coup son état empirait d'une façon alarmante, et Mme de Paw succombait, -au bout de dix-huit mois de traitement, d'une paralysie au coeur. - -Jusqu'ici rien d'anormal. Mme de Paw souffrait d'une affection du coeur, -Mme de Paw mourut de cette affection; rien de plus simple et rien n'eut -été plus vraisemblable, en effet, si, trois mois après la mort de sa -cliente, le docteur Lapommeray n'avait réclamé aux Compagnies les quatre -cent mille francs de primes d'assurances qu'il avait contractées sur la -vie de Mme de Paw. - -Quatre cent mille francs, chiffre énorme et somme exorbitante, qui -faisait dresser l'oreille aux assureurs, toujours armés en guerre pour -ne pas débourser. On fit enquête sur enquête, on s'étonna non sans motif -du décès de cette assurée suivant de si près le contrat d'assurance, et -on remarqua, non sans raison, la circonstance aggravante d'une malade -mourant si subitement des soins d'un médecin intéressé à sa mort. - -Furieux du discrédit jeté par de pareils soupçons sur son cabinet -médical et sa réputation d'honnête homme, Lapommeray crut jouer d'audace -en attaquant les Compagnies en diffamation; elles répondirent par une -plainte au parquet et une demande d'exhumation et d'autopsie du cadavre. - -Mme de Paw fut tirée de sa tombe, et ses entrailles confiées aux -chimiste et médecins légistes; examen fait, Mme de Paw était morte -empoisonnée, d'une intoxication lente de digitaline, laquelle avait -amené une solidification et un arrêt du coeur! - -Cette autopsie et l'assurance contractée sur la morte, c'était la -condamnation de Lapommeray. - -Il paya de sa tête sa maladroite impatience d'empoisonneur novice et de -joueur nerveux. Comme son émule et clerc des Petites-Beurreries, le -médecin de Mme de Paw n'avait pas su attendre. - -Il faut toujours mettre au moins quatre ou cinq ans entre une assurance -et la mort de la personne assurée. Et puis quelle enfantine manière de -procéder: empoisonner de gaieté de coeur, sans même attendre une bonne -petite période d'épidémie! - -Dans ces moments-là, les morts passent comme une lettre à la poste, un -de plus un de moins, et il faut être tout à fait Italien ou très de la -province dévote et cléricale pour pouvoir soupçonner et s'en apercevoir. - - - - -MESDEMOISELLES BORGIA - - -Mon Dieu, oui, en plein carnaval et en plein quartier des Batignolles. - -Ces demoiselles opéraient tranquillement entre dix heures et minuit, -s'adressant de préférence aux passants d'apparence cossue, à ventre de -propriétaire; un petit hôtel meublé se trouvait à point pour jouer le -palais Negroni, le fameux palais du 5e acte, où Lucretia Borgia faisait -vibrer si dramatiquement le non moins fameux: «Messeigneurs, vous êtes -tous empoisonnés...» Seulement le rôle de Mmes Dorval et Marie Laurent -était tenu par des... «le dix-huitième siècle seul avait le mot spécial -pour désigner certains corps d'état et de délit; il aurait dit des -grimbelles à l'aiguille et grimpettes en bavolet...» Mettez honnêtes -ouvrières en couture qui, à l'heure brune où la pudeur des dames ne se -voit plus rougir, deviennent entreprenantes et entrepreneuses de travaux -divers, belles de nuit de boulevard extérieur et demi-vertus de garnis, -vendeuses d'infini à des prix modérés, précieuses ressources des jeunes -gens pressés, délassements tragiques des hommes mariés que le devoir -conjugal oblige à rentrer à l'heure. - -Demi-grisettes en cheveux, dont le crayon de Lunel et de Willette a -popularisé cent fois la silhouette aiguë et friponne, la frimousse -irritante et le mystérieux bas noir! Seulement ces demoiselles, ayant lu -les romans anglais de nos derniers psychologues, s'étaient mises à la -hauteur, et au lieu d'une coupe de Falerne ou de vin des Papes, -préalablement médicamenté, c'était du thé, du _tea_ chinois, du thé vert -qu'elles offraient à leur clientèle de rencontre, en prononçant ni plus -ni moins que Mme Sarah Bernhardt, les dentales très détachées, la phrase -sacramentelle: - - «Me verez fous l'honneu de prendre une ttttasse te ttthé?» - -Ne croyez pas ici à une fantaisie de carnaval. Ce que je raconte là est -de l'histoire vraie; le fait-divers a une bien autre éloquence que les -paradoxes plus ou moins brillants des chroniqueurs. Je vous livre -l'entrefilet tel que je l'ai cueilli dans les journaux: - - «On vient d'arrêter, dans le quartier des Batignolles, plusieurs - jeunes filles qui se livraient au vol en employant des narcotiques - pour dépouiller leurs victimes plus à leur aise. - - «Ces filles, après avoir attiré dans un hôtel garni leurs amoureux de - passage, leur offraient une tasse de thé. Généralement, ceux-ci - acceptaient, et quelques minutes après, ils s'endormaient d'un sommeil - de plomb. - - «Profitant de l'espèce de léthargie dans laquelle se trouvaient leurs - dupes, les endormeuses disparaissaient en emportant le porte-monnaie, - la montre et les bijoux de leur client d'une heure. Quand les pauvres - diables se réveillaient, ils n'avaient plus qu'une ressource, s'ils - n'étaient pas mariés: déposer une plainte. - - «C'est vraisemblablement ce que la plupart faisaient, car, en moins de - dix jours, les commissaires de police des XVIIe et XVIIIe - arrondissements ont enregistré plus de trente plaintes de ce genre.» - -Le _ten o'clock tea_, au lieu du _five o'clock tea_ de nos grandes -mondaines entières et demi-mondaines, le traditionnel _bouillon d'onze -heures_, si royalement administré par la tribu de Mmes Lafarge et -Brinvilliers, remplacé par le thé de minuit, la poudre de succession -avantageusement détrônée par le thé de séduction et le clan livide et -haineux des empoisonneurs légendaires enfoncé par le troupeau fringant -et joliment troussé des endormeuses de Batignolles! - -Endormeuses; car ces demoiselles n'empoisonnaient pas, elles ne -supprimaient pas le client, elles n'abîmaient pas la bête de rapport, -comme monsieur Alphonse, leur associé de la veille, avec son couteau -bougeant éternellement dans la poche de sa cotte et son cerveau fumant -du vin de l'assassinat; elles endormaient doucement, avec mille -câlineries et caresses, et puis, l'amoureux embarqué dans le pays des -songes, les Armides disparaissaient... à l'anglaise, évanouies, -évaporées! A l'anglaise, comme la vapeur du thé... Et sans le détail de -la chaîne de montre évaporée aussi et des poches vides, l'amoureux au -réveil pouvait croire avoir rêvé! - -Eh bien, ce réveil avait du charme: les elfes et les fées des ballades -moyen âge n'avaient pas d'autre façon d'opérer; les lieds et les -romances des troubadours en langue d'Oc, des trouvères en langue d'Oil -sont remplis de méfaits en tous points semblables; la Bible elle-même -est pavée de ces mauvais exemples: c'est Dalila _barbottant_ les cheveux -de Samson pendant son sommeil pour le livrer sans force et sans défense -aux Philistins de son époque; Jahel abusant du repos de Sisara pour lui -clouer traîtreusement le crâne au plancher; Judith profitant de -l'assoupissement et de la détente nerveuse d'Holopherne pour lui dérober -sa tête et la lui emporter, dans un sac, loin de son pauvre corps -demeuré sous la tente. - - Elle fut Dalila - Qui coupait les cheveux de Samson... Attila - Fut par elle égorgé dans la chambre de noces. - Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses. - Son ombre avec Judith errait dans Israël, - Et bien des cous tranchés ont sur son bras cruel - Saigné. - -Exploits bien féminins et opérations délicates qui expliquent comme une -revanche les coups de tranchoir des Prado, des Pranzini, et les suicides -à survivance, de l'école Chambige et Cie, dite des Sensibles ratés! - -Sanglantes et terribles aïeules dont les petites endormeuses des -Batignolles ne sont, après tout, que les arrière-petites-filles, aux -moeurs très adoucies, comme qui dirait d'aimables dégénérées! - -Ces formidables viragos de la Bible s'en prenaient bel et bien à notre -vie: comme aujourd'hui l'amour n'était pour elles qu'un duel, un atroce -_struggle for life_ engagé entre le mâle et la femelle, mais dont notre -tête était tout simplement l'enjeu; aujourd'hui les petites Judith et -Dalila modernes n'en veulent qu'à notre bourse et à nos chaînes de -montre, épingles de cravates et autres menus suffraiges, et franchement -nous aimons mieux cela. Cela nous permet au moins de respirer. - -Et puis ce narcotique, cet ensommeillement de la victime, et, le -monsieur dévalisé, cette fuite, cet évanouissement dans l'inconnu, dans -le bleu du rêve et le noir de la nuit, c'est à la fois coquet et propre. - -Ces dames au moins opèrent elles-mêmes. Plus d'ignobles souteneurs à -l'horizon, à la haute casquette avachie sur les tempes, puant à la fois -le vin des litres et la marée du ruisseau; plus d'associé, de complice, -plus de tiers dans le tête-à-tête et plus de troisième larron. - -Nous consentons à être dévalisés, mais pas au profit d'un autre: que la -prostituée soit un peu voleuse, soit, cela va de soi, mais qu'elle cache -un assassin dans son lit, - - Dans son lit tiède encor du passant de la veille, - -un assassin, sinon un argousin: certaines promiscuités nous dégoûtent et -nous détestons le «part à trois»; le troisième invité est par trop -hasardeux. - -Enfin ces dames ont une excuse! - -Par ces temps de bilans à courte échéance, la générosité des hommes -subissant cruellement les contrecoups de la Bourse, le métier de belles -de nuit, de verseuses d'oubli,--un mot charmant d'Armand Silvestre,--est -soumis à de singuliers caprices: la rémunération est parfois douteuse. -Il est des gens grossiers, des manants malappris qui une fois la coupe -vidée, négligent de solder et de passer à la caisse. L'amour d'une -pauvre fille peut être assimilé, en somme, à une séance de cabinet de -lecture: le volume une fois lu, ou feuilleté, parcouru, il est bien -juste de payer ce roman de vingt minutes, mettons parfois d'une heure -(il en est quelquefois que l'on relit deux fois, on peut être en -appétit). Eh bien! ce règlement, certains clients l'oublient. - -Or, qu'ont fait les pauvres marchandes? Elles ont pris les devants en se -payant d'avance; de peur d'être volées par leur clientèle, elles ont -quelque peu dévalisé le client, «dupeur ou dupés, depuis bientôt mille -ans qu'on crie à tout bout de champ que c'est là le train du monde» ces -demoiselles ont opté pour le métier de dupeuses contre le sexe laid -dupé. - -Mais cueillir les bijoux d'abord, c'est étrangler le _lapin_ d'avance, -et nous sommes nous, quoique des plus modernes, de l'avis de nos pères -en matière galante: - -«Une femme, messieurs, il faut toujours la saluer et la payer.» - -Puissent ces lignes, si elles passent au-dessus des murailles de -Saint-Lazare, suggérer aux jolies endormeuses des Batignolles quelques -bons arguments de défense à l'heure où elles s'assoiront au banc des -accusés, car on finit toujours par là. - -Ces pauvres mesdemoiselles Borgia... oh! si peu Borgia, pas même -Borgia!... Une orgie de tasses de thé, cela devient même comique; cela -est-il assez un signe des temps et des estomacs débilités! - -«Voulez-vous m'aimer et prendre une tasse de thé?» Nos pères auraient -pouffé de rire au nez de la belle fille qui leur eût fait cette invite à -la tisane; mais au train où vont les choses, soyez bien persuadés que, -dans dix ans d'ici, les endormeuses du Père-Lachaise (les Batignolles -seront alors à la Madeleine) corrompront messieurs nos fils en leur -proposant sur le coup de minuit une infusion de menthe ou de fleur -d'oranger. - -Le thé, ce breuvage élégant, anglomane et léger de l'aristocratie, le -thé que buvait si révérencieusement jadis au vieux quartier latin M. -Paul Bourget, à l'ébahissement de ce même quartier, le thé qui a fourni -de si jolies scènes à Musset, (souvenez-vous de celle du _Caprice_, -Savigny et Mme de Léris, autour de cette fameuse tasse de thé), le thé -cher à Feuillet, cette théière des familles, le thé tombé dans les mains -des pierreuses, le thé, narcotique de truqueuses et boisson droguée -d'hôtel meublé, qui l'écrira hélas? ce roman bien moderne: «Grandeur et -décadence de la tasse de thé?» - - - - -VERDICTS LITTÉRAIRES - - -Si fantaisistes et si déconcertants que soient devenus aujourd'hui les -revirements du suffrage universel et les acrobaties politiques, il est -sous le ciel d'opérette de notre siècle lunatique, quelque chose de plus -fantastique et de plus déconcertant encore: ce sont les procédés et les -acquittements des jurys! - -En matière criminelle, les toquades d'Hervé et les fumisteries de Vivier -sont de beaucoup dépassées. La morale est on ne peut plus malade en -notre beau pays de France; demi mal, après tout, si l'on s'en tient à la -définition connue: la Morale, une vieille dame que tout le monde salue -et que personne n'invite, vieille parente pauvre, dont nous suivons tous -le convoi mais dont nul de nous ne disputera la succession! Ce qui est -beaucoup plus grave, c'est que le sens moral, l'antique et vieux bon -sens gaulois, compromis par Sarcey au nom de la critique et de la -littérature, la notion du juste et de l'injuste sont absolument -oblitérés chez nous, et chez les jurés et chez les magistrats. - -Je me souviens d'une affaire, dont le dénouement imprévu m'a laissé tout -baigné d'une triste stupeur. - -Le fait-divers et le banc de la cour d'assises, c'est un peu, au jour le -jour, l'histoire sociale d'un pays et le thermomètre de ses moeurs; mais -le verdict de ses jurys, c'est à la fois et le bulletin de santé de sa -morale, et le journal de son bon sens! - -Eh bien, je suis désolé d'avoir à donner cet avis; si le verdict des -jurys sont tout ce que je viens de dire ici, les acquittements auxquels -je songe ne sont plus ni un journal ni un bulletin de santé, mais un -billet de faire part, à large encadrement noir, avec croix et verset; -car ils sont bel et bien morts et enterrés, la morale et le bon sens -d'un pays, où le revolver, le tranchoir et le vitriol sont légalement -admis comme instruments de justes représailles des filles peu ou prou -séduites contre de volages ou fugaces séducteurs. - -Crimes passionnels, évangélisa là-dessus Dumas! Sensibilité exquise, -objecta M. Maurice Barrès, esthétique nouvelle d'une génération -frémissante et meurtrie, écoeurée de la vie, éprise du tombeau! -Complications d'amour, insinua Rachilde, dont toutes les sensations -littéraires et psychiques roulent entre madame Adonis et monsieur Vénus, -mademoiselle Sapho et monsieur Ganymède; et, brochant sur le tout, M. -Bourget chez Mme Edmond Adam, consacra à Chambige lui-même son roman du -_Disciple_, réclamant ainsi pour lui le titre attendrissant de chef -d'école des impuissants. - - Ceux-là n'ont point connu le soupir de l'enfance, - L'austère appel du vrai, l'altier défi du beau, - Le tourment d'y répondre, et l'attrait du tombeau - Qui n'ont point supprimé quelqu'être sans défense. - -Telle est la formule en honneur aujourd'hui comme hier. - -«C'était une belle âme d'assassin» a remplacé le cliché démodé: «c'est -un caractère d'honnête homme.» - -«Il a tué sa maîtresse, il avait tant souffert», devient l'absolution -des crimes les plus vulgaires, et croyez que si les donzelles -chevronnées du concubinage alternent sur l'individu de leurs vieux -complices les coups de tranchoir et l'arrosage au vitriol, c'est par -sentimentalité pure; pauvres âmes désespérées de voir l'être adoré -repousser leur étreinte; amoureuses affolées à l'horrible pensée qu'il -va donner sa chair et son sang à une autre... et vlan! une boutonnière. - -La dame arrêtée, dûment incarcérée et conduite à la barre, les bons -jurés de larmoyer en choeur et de vibrer en groupe, de plaindre, -apitoyés, la navrante égarée, son cas si littéraire, passionnant, -passionnel, et d'acquitter, tout frissonnants encore d'humanité -souffrante, heureux et fiers d'avoir pu s'attendrir. - -Sur ces douze jurés, le premier, bonnetier, bonnetier de père en fils à -l'enseigne du «Tricot sympathique», a lu _Crime d'Amour_ et _André -Cornélis_, sa femme a lu _Mensonges_ et la _Physiologie de l'Amour_; -l'oreiller conjugal a reçu plus d'un soir leurs mutuelles confidences -sur la fatigue de vivre et sa morne rancoeur. Cet autre juré, ingénieur, -a successivement vu jouer _Monsieur Alphonse_ et _Germinie Lacerteux_, -jadis. Justement captivé par Mlle Réjane et Brindeau, il n'a plus voulu -voir, il ne verra plus jamais en tout séducteur que Bibi Jupillon et le -bel Octave. Cet autre enfin... Je vous fais grâce de la série. Or, de -toute cette littérature faisandée, relevée et passablement malsaine, -fausse comme un programme électoral et séduisante comme la fausseté, mal -digérée et mal comprise et plus influente qu'on le croit encore, à -présent, que résulte-t-il? - -Qu'appelés à rendre un verdict, messieurs nos jurés, pourris de -mauvaises lectures, voient une Raymonde Montaiglin dans la première -gourgandine venue, et renvoient acquittée en cour d'assises les émules -de l'héroïne au couteau à laquelle je pense, la servante maîtresse et -quelque peu vengeresse de la rue du Mont-Thabor, caissière fatale au -coeur, à la caisse et au cou, tranché ni plus ni moins, de son ancien -amant: un certain M. Grenier, marchand de pommes de terre! - -Or, cette meurtrière obscure et acquittée, cette Mme Holopherne renvoyée -à son tranchoir, indemne et triomphante, quelle était-elle? Ce qu'elles -furent, sont et seront toujours, toutes. Ecoutez. - -Noémie Defrise était son nom. Jeune? Pas même. Le bon trente-huit ans -des maturités pleines. Jolie? Brune, forte, une gaillarde, qui n'a froid -ni aux yeux ni ailleurs. Or, quel fut son grief, quelles furent ses -circonstances atténuantes? - -Séduite par son patron, M. Grenier, caissière et caissière maîtresse, -elle avait tenu longtemps dans ses mains tous les emplois et toutes les -clefs, clef de la caisse et clef du coeur: M. Grenier pour triompher -d'une vertu résistante aurait fait briller la promesse d'un mariage à -ses yeux; Noémie Defrise n'aurait consenti qu'à ce prix..., dans -l'espoir d'un mariage subordonné lui-même à un divorce; car M. Grenier -était marié. Il avait même encore sa femme chez lui quand il y -installait la belle Noémie, et entre autres torts réciproques attribués -à l'un et l'autre époux, Mme Grenier en quittant le logis conjugal fit -sonner très haut la présence au foyer de la brune caissière. - -C'est donc en adultère qu'elle fut d'abord installée rue du Mont-Thabor, -Noémie Defrise, du vivant même de la femme légitime alors que le divorce -n'existait pas encore et qu'elle ne pouvait nourrir aucun espoir de -régulariser une situation plus qu'équivoque et secondaire. - -Le divorce obtenu un an à peine avant le crime, où cette caissière -entretenue à tout faire prend-elle l'audace de revendiquer la place de -l'épouse légale, elle la servante maîtresse? Où va-t-elle chercher -l'aplomb de vouloir se faire épouser, et avantager au détriment de M. -Grenier fils? - -Car de là vint tout le mal. Fatigué de ses exigences et de ses -prétentions, un peu las peut-être aussi de cet ordinaire, M. Grenier, -mauvais mari, mais bon père, congédia Mlle Defrise. Demeuré néanmoins -galant, il la remplaça aussitôt par une jeune personne, une employée du -Nouveau Cirque, délicieusement manégée, et, quoique plus que -quinquagénaire, inaugura, en divorcé, en garçon libre et veuf, une -troisième lune de miel. - -_Inde iræ._ Fureur de la Defrise, scènes de menace, crises de jalousie, -pâmoisons et colères. Hermione outragée envahissant jusqu'à trois fois -par jour le logis convoité de son ancien patron; la rue du Mont-Thabor -n'était plus habitable. M. Grenier, compromis dans son quartier, porta -plainte au commissaire. Mlle Noémie Defrise, appelée auprès de ce -magistrat, se calma: calme trompeur, trêve équivoque, elle se préparait -au suprême combat. - -L'aurore d'un jour d'octobre éclaira la bataille; ce jour-là, Mlle -Noémie Defrise entrait chez son ancien amant et le mettait en demeure -d'exécuter son serment: refus de M. Grenier. Alors Mlle Noémie Defrise -voulut tenir une dernière fois l'ingrat entre ses bras: le marchand de -pommes de terre eut le tort de consentir à cette dernière étreinte. Mal -lui en prit, car au moment où son ex-caissière approchait ses lèvres de -ses moustaches - - Il sentait dans sa nuque un homicide acier - Que la dame en sa chair enfonçait tout entier. - -Une toute petite blessure de dix-huit centimètres de long, rien que -cela, une entaille à la nuque allant d'une oreille à l'autre! - -Mme Noémie Defrise avait tout simplement voulu s'offrir la tête de son -amant: la décollation de saint Jean-Baptiste, ni plus ni moins. Elle -manqua son voeu, il est vrai, puisque le décapité, après six semaines de -lit, se porte comme vous et moi, mais son cou à lui, n'en a pas moins -souffert. - -Et à quelle peine, croyez-vous, que messieurs les jurés condamnèrent -cette Hérodiade du compte courant, cette Judith du _doit_ et _avoir_, -moins soucieuse du salut d'Israël que du sac d'écus d'Holopherne? - -Ils l'acquittèrent! Pour sa belle âme de caissière à tout faire, de -concubine entretenue et de fiancée à main armée, réclamant au fil du -couteau sa place à l'alcôve du quinquagénaire, ou à la caisse du riche -marchand de pommes de terre en gros! - -Il ne faudrait pourtant pas confondre la psychologie avec les -mathématiques et les contes d'amour avec les comptes d'intérêt. -L'histoire, fréquente, de femme qui, trompée dans ses calculs, essaye -d'assassiner l'homme qui a eu la faiblesse de lui donner à son foyer une -place qu'elle n'aurait jamais dû avoir, est une querelle de fournisseur -lâché, une vengeance de servante cassée aux gages, et ni les thèses de -Dumas, ni les romans de M. Bourget ne sauraient être invoquées en fait, -dans ces drames entre alcôve et comptoir. - -Le type de roman dont messieurs les jurés devraient se souvenir, en -admettant la théorie des verdicts littéraires, c'est le type de la -gouvernante maîtresse d'_Une vieille rate_, de la fille cupide et rusée, -se terrant dans l'intérieur solitaire d'un veuf ou vieux garçon, y -installant les siens, ses créatures à elle, en écartant peu à peu les -amis, la famille, faisant le vide autour de la fortune et du coeur du -monsieur, puis le testament fait, les valeurs sous clef, les papiers -dans la poche, laissant crever le vieux, désormais inutile,--quitte, -après l'inhumation, au retour du cimetière, à se redresser, mauvaise, -vis-à-vis d'un fils, d'un neveu, de la famille, et, forte du sous-seing, -à leur désigner la porte en leur sifflant au nez: - - Je suis maîtresse ici, c'est à vous d'en sortir. - - - - -UNE MORTE - -(_Souvenir de l'affaire Chambige_). - - -Notre génération eut le revolver facile, et ce fut un dur métier d'être -jolie femme à une époque aussi faisandée que la nôtre de décadence et de -schopenhauerisme. Les jeunes gens aux âmes saignantes et douloureuses -dont M. Maurice Barrès découvrit en plein _Figaro_ la sensibilité -exquise, eurent la main désastreusement tremblante quand il s'agît -d'appuyer le canon du revolver contre leur tempe d'amoureux tragiques. -Ils massacrèrent implacablement Juliette, mais, Roméos de cour -d'assises, ils se contentèrent, eux, d'une éraflure. C'est en jeunes -premiers de théâtre que, la bien-aimée une fois abattue, ils enjambaient -son cadavre pour revenir saluer le public; et, une main sur le coeur, -l'autre levée vers le grand Christ des salles de justice, c'était un -spectacle charmant que de les voir filer _la romance_ et travailler les -_larmes_, apitoyant sur eux les gendarmes et les juges et jusqu'aux -journalistes émus de tant de douleurs chez un si brave garçon: «Il l'a -tuée; il l'aimait tant!» - -Nous eûmes l'affaire de Genève après celle de Constantine, et, pris -d'une pitié inconcevable, à Genève comme à Constantine, les jurés, -attendris par cet amour meurtrier, prononcèrent un verdict des plus -doux; ils condamnèrent à cinq ans de prison l'assassin de dix-neuf ans -d'une belle et charmante fille de vingt-cinq. - -Circonstances atténuantes! les dix-neuf ans de l'assassin ou les -vingt-cinq années de la victime, l'amour de Luis Gormas ou l'amour de -Mlle Clara Sottlin? Et, en effet, ou nouvel Antony, le jeune Chilien -avait brûlé la cervelle de la femme qui lui résistait et refusait de -céder à ses désirs, ou, Othello de l'Amérique du Sud, c'était un accès -de jalousie qui avait armé sa main contre la maîtresse qui lui avait -appartenu, et lui avait fait abattre, comme une bête malfaisante et -dangereuse, la coquette qui voulait se reprendre et se faisait un jeu de -torturer et d'exaspérer ses désirs! - -Cet accès de jalousie furieuse d'un enfant de dix-neuf ans, frénétique -de passion et voyant soudain rouge, serait, à dire vrai, la seule excuse -du verdict genevois; la coquette, la femme froide et cruellement -raffinée, s'amusant à troubler les sens et le cerveau de l'homme -amoureux et mettant toute sa gloire dans l'art des promesses et la -science des refus, cette femme-là est dans l'ordre moral un monstre plus -nuisible encore que la courtisane; et sans les excuser, contre elle, on -comprend les plus ou moins justes représailles. - -Mais la victime de Genève était-elle cette femme-là? - -Jeune, adorablement jolie, de cette joliesse de blonde aux yeux noirs -qu'on est convenu d'appeler troublante, très courtisée, très fêtée, -rieuse et indépendante, à première vue elle nous apparaissait -effectivement un peu énigmatique et moins que rassurante, cette jolie -Autrichienne aux allures aventureuses, errant d'hôtellerie en hôtellerie -à travers l'Europe, et de pension en pension sur les bords du lac de -Genève! - -Nous l'avons déjà rencontrée dans le roman et au théâtre, cette svelte -et blonde évaporée, aux yeux vides et clairs, aux lèvres trop rouges, -faisant retourner et tourner toutes les têtes sur les éclats de cristal -de ses rires perlés et sur la dorure invraisemblable de sa chevelure; -elle est Russe, Slave, Autrichienne, Américaine, étrangère toujours. -Cosmopolite, elle est surtout de table d'hôte; c'est pour elle que -s'organisent les parties de montagne à Bagnères, de pêche à Biarritz; -vous l'avez rencontrée à Aix à la Villa des Fleurs, allée d'Ettigny à -Luchon, sur le lac du Bourget sans Bourget et avec Luis Gormas sur le -lac de Genève; doublée d'une mère, elle s'appelle Iza Clémenceau, dans -Dumas, Dora dans Victorien Sardou, et dans la vie réelle c'est la belle -Mme Musard; elle rencontre à Baden-Baden le généreux roi de Grèce et à -Spa le grand chancelier qui la présente à son empereur; graine -d'espionne ou de courtisane, il est arrivé parfois que cette aventurière -soit une honnête fille capable de toutes les extravagances et incapable -d'une infamie. - -En littérature, c'est alors la Dora de Victorien Sardou, capable de -préférer la mort à l'amour de l'homme aimé qui la méprise, c'est -l'adorable héroïne de Bourget dans l'_Irréparable_, âme de neige qui ne -peut survivre à la souillure, et dans la vie réelle, c'est l'assassinée -de Genève, dont les médecins légistes, appelés auprès de ce cadavre, -attestèrent et reconnurent la virginité. - -Tous furent unanimes là-dessus, et les docteurs Laskowski et Ménégaud, -requis par le parquet pour l'autopsie de la pauvre fille, et les -médecins de la contre-expertise, le docteur Porte et le docteur Vincent, -tous affirmèrent que la jolie et fantasque Triestine, avait vécu et -était morte vierge. - -Car autour de ce corps encore tiède de jeune fille, comme autour de -celui de l'autre assassinée, de la douce et touchante Mme Grille, la -médecine légale vint rôder; de ses curieuses mains tâtonnantes et -presque lubriques, elle sonda toutes les plaies et souleva tous les -voiles de ce corps, essayant de confesser à travers l'expertise de sa -chair un peu de l'âme et de la vie de cette morte! - -Cette fois, la morte n'a pas trahi la vivante. Le cadavre de Constantine -avait été aimé et possédé deux fois par son meurtrier; celui de Genève -se révéla pur, inviolé, beau lys de douleur que son assassin vainement -essaya de flétrir; car non seulement les assassins de cette école -égorgent, mais ils essaient encore de déshonorer leur victime. - -A l'audience, le jeune Luis Gormas déclara, et à plusieurs reprises, que -Mlle Clara Sottlin avait été sa maîtresse. - -Et pourtant, chose étrange, la justice fut encore plus clémente pour le -héros de Genève que pour celui de Constantine, et autour de son crime -l'opinion publique ne se souleva pas, féroce et passionnée, comme pour -l'autre, divisant toute la France et toute la Suisse, en fervents du -mari, en partisans de Chambige. Est-ce à dire que les dix-neuf ans de -Gormas avaient droit à plus de pitié que les vingt-deux années de -l'amant de Mme Grille, ou, quitte à renouveler un mot cruel échappé à un -grand seigneur du faubourg, à propos de l'assassinat de la duchesse de -Choiseul: «Après tout, ce n'était qu'une Sebastiani», est-ce parce que -le drame de Genève ne s'était passé en somme qu'entre rastaquouères! - -Oh! un terrible rastaquouère, ce jeune Chilien errant de pensionnat en -pensionnat dans les douze cantons, où l'avait cantonné la sagesse -imprévoyante d'un père. Riche, disposant d'une large mensualité, ayant -le consul chilien à ses ordres pour payer ses factures à vue, à quinze -ans il fut renvoyé d'une première pension pour y avoir contracté je ne -sais quelle ou plutôt on sait trop quelle honteuse maladie. - -A quinze ans! - - Mais aux âmes bien nées - La valeur n'attend pas le nombre des années. - -Assez beau avec cela, de la beauté brune et régulière, au teint mat, des -Espagnols de l'Amérique du Sud, yeux et tempérament de feu! Abel -Hermant, dans son curieux roman de la _Mission de Cruchod_, l'a -portraicturé tout vif, ce Chilien, avec ses fatuités, ses vanités, ses -générosités pour la galerie et ses succès faciles de casino et de tables -d'hôte. - -Sa victime et lui étaient tous deux très _de ville d'eau_ et devaient -fatalement se rencontrer, se connaître. - -Mais s'aimer! - -Que cette fille de vingt-cinq ans, entourée, courtisée, se soit divertie -des oeillades et ait même encouragé les galanteries et les déclarations -de ce gamin de dix-neuf, rien de plus probable; qu'elle ait accepté -d'aller déjeuner au cabaret avec lui; qu'on les ait vus cavalcadant -ensemble dans les environs de Genève, cela est indiqué: Mlle Clara -Sottlin, grande admiratrice de son impératrice, cette Walkure couronnée, -était une intrépide écuyère, folle d'équitation et de sport, et, comme -toutes les femmes de cheval, affectait une grande liberté d'allures et -pimentait tous les actes de l'existence de fantaisie et d'indépendance. - -Mais que cette indépendante ait poussé la fantaisie jusqu'à oublier son -corset dans les draps de son assassin, quand l'expertise la trouva -vierge et que Luis Gormas, qui, la semaine précédente, recevait encore -d'autres femmes chez lui et les cachait dans une armoire, se prétendit -amoureux fou jusqu'à l'assassinat, il y a là une lacune que les jurés -suisses comblèrent, mais qui échappa toujours à mon bon sens peut-être -un peu épais de Normand et de Gaulois. - -Dans notre époque affairée et fiévreuse de _struggle for life_, ce sont -les victimes qui ont tort: jamais on n'a crié si victorieusement et si -furieusement le _væ victis_ aux femmes abandonnées, aux gouvernements -tombés et aux gloires à terre; moi qui retarde apparemment, je m'apitoie -encore plus facilement sur les assassinées que sur les assassins, sur -Juliette égorgée que sur Roméo chourineur; je n'admets pas surtout qu'on -se manque après quand on a visé si juste avant. - -D'où ces quelques lignes à propos d'un cadavre de jeune fille,--souvenir -retrouvé,--qui n'eut pour la défendre, et pour attirer sur elle la -banale pitié de l'opinion, ni deux petites orphelines en deuil, ni mari -outragé, ni société puritaine et protestante. - - - - -FLEURS DE BANLIEUE - -(_Fortifes d'hier_) - - -La banlieue parisienne et sa campagne endolorie, elle a de tout temps -ému et charmé les sensitifs et les délicats, elle a eu ses poètes et ses -romanciers attitrés. Tour à tour elle a séduit Victor Hugo, les Goncourt -et Sainte-Beuve; plus récemment encore François Coppée et le plus subtil -de nos prosateurs, Joris-Karl Huysmans, la célébraient amoureusement, -pris eux aussi au charme apitoyé de ses paysages en guenille et de ses -plaines désolées, au charme de nature navrée et débile d'un coin de -Bièvre ou d'un bout de plaine des Gobelins où viennent mourir, en dehors -des fortifications, une pauvre rue de faubourg aux fenêtres pavoisées de -literie et de linge. - -La banlieue mélancolique et sournoise, toujours laide, et prenante -pourtant avec sa laideur d'être qui souffre, qu'elle s'appelle Vanves ou -Gentilly, les Quatre-Vents ou la Glacière, qu'elle ait pour horizon la -vue désespérante des séchoirs de peaussiers ou des cheminées de -Grenelle, qu'elle longe les bastions de la route de la Révolte, et les -bicoques peintes en rouge «Lapins sautés, bières et vins» de la barrière -d'Italie, comme barbouillées d'une équivoque lie de sang ou de vin, ou -bien la bouée formidable et grandiose de Bicêtre, son aspect partout est -le même. Entre autres poètes de cette nature écorchée et pleurante, -Huysmans, dans ses _Croquis parisiens_, _la Bièvre_, _Vue des Remparts -du Nord_, _Paris_, _la Rue de la Chine_, l'a trop bien décrite, cette -flore de tessons et de gravats, ses huttes pelées, ses hangars borgnes -et ses bâtisses dartreuses de glaise et de briques, pour que je -m'attarde à vouloir peindre après lui toute cette lande suburbaine, -engorgée de mâchefer et de plâtras et semée çà et là de fruits pourris, -de cendres et de flaques, sol étrange ensemencé de vieux journaux et -produisant des écailles d'huîtres. - -Il n'y pousse pas cependant que des paillasses pourries et des monceaux -d'ordures; entre une cage de mégissiers et une colline de tan où picore -une poule, il y fleurit parfois une équivoque idylle, à la fois brutale -et maladive, idylle de fille à soldats et de petit lignard, de beau -loupeur et de misérable bonne, dénouée, celle de la fille, par un coup -de couteau si elle est passionnelle et, si elle est vénale, à l'hôpital -Tenon, autour d'une hystérique exténuée et râlante dont d'insidieux -complices font chanter l'agonie--et vous avez deux romans des frères de -Goncourt: la _Fille Elisa_, d'Edmond, _Germinie Lacerteux_, de Jules et -Edmond. - -Plus souvent l'idylle est un oaristys et l'oaristys un beau crime: la -grande ville qui verse là tous ses déchets y souffle une haleine de -purin gâté qui corrompt la moelle et les âmes. Là, dans ces coins -perdus, longés par les remparts et la voie de ceinture, à la nuit -tombante, l'ouvrier endormi, le front entre ses mains, à même le talus -et ses herbes lépreuses, se réveille rôdeur, grinche et souteneur, le -gamin gouailleur qui vous criait hier le programme de Buffalo, -aujourd'hui celui de la Plaza à la Porte-Maillot dès le gaz allumé, fait -ses premiers débuts à l'ombre des taillis, pour Fresnes ou Poissy, -client indifférent de Cythère ou de Sodome; quant à la pierreuse en -cheveux qui va devant vous tortillant la croupe et faisant sonner sur la -route le haut talon de ses bottines, la nuit tombée, elle détrousse et -surine. - -La pierreuse de la banlieue, la rôdeuse des fortifes! Le bois de -Boulogne et le bois de Vincennes devenant dans l'ombre descendue le -rendez-vous de tous les vices errants, de toutes les folies et tous les -ruts! Si les allées de la Muette, si les fossés des fortifications -pouvaient raconter l'odyssée de tous les cadavres trouvés: les fossés, -assommés sur les glacis; les allées, pendus à leurs arbres! - -La prostituée des terrains vagues et des routes suburbaines, la -marchande d'amour des carrières d'Issy et des abattoirs de la Villette, -demandez au Petit Parquet, au Dépôt et à la Préfecture son rôle -effrayant et constant dans la statistique des assassinats et des vols, -et son avoir dans le grand Livre du crime. - -Dans le musée criminel de M. Macé, elle s'appelle Hortense Louet, c'est -l'héroïne de l'affaire de la tour Malakoff. - -Cette tour tombée sous le canon prussien, était avant la guerre un -rendez-vous champêtre où l'on dansait le dimanche. Bâtie aux portes de -Paris en 1855, par M. Chamelot, l'ancien rôtisseur de la rue Dauphine, -c'était le Robinson de Vaugirard et de Montparnasse. - -Le 27 août 1876, la gardienne de cette tour, une femme Peltier, âgée de -soixante-quatre ans, disparaissait; le 28, on retrouvait son cadavre au -fond du puits: le mari de la victime constata que les boucles -d'oreilles, les bagues et la montre de sa femme lui avaient été -enlevées. - -Les soupçons se portèrent sur un nommé Albert âgé de vingt-cinq ans, -tantôt briquetier et surtout souteneur, et la prostituée Hortense Louet, -sa maîtresse, que les époux Peltier avaient par charité autorisée à -coucher dans une des chambres ruinées de la tour. - -Les recherches durèrent dix mois sans résultat; on allait clore -l'instruction quand le 1er juin 1879, l'assassin se constituait -prisonnier. Il voulait se venger de sa concubine qui, après l'avoir -poussé au crime, l'aurait abandonné pour suivre un autre amant. - -La fille Louet, âgée de trente ans, fut arrêtée, et Albert rejeta sur -elle la responsabilité du forfait; des interrogatoires l'évidence -s'établit qu'ils avaient, de concert, attiré leur victime dans la cave, -sous prétexte d'y rechercher des lapins perdus. - -C'est là que, sans défense, la femme Peltier fut étranglée. Comme la -mort n'arrivait pas assez vite, Albert lui cogna la tête sur le sol. - -Le 5 juillet, M. Georges Duval, architecte expert, commis par la -justice, releva les plans des caves et des puits et constata, d'après -les indications fournies par les accusés, que le cadavre de la femme -Peltier avait été, à l'aide d'une corde passée sous les aisselles, -traîné sur un espace de trente mètres et dans un étroit chemin de -vingt-cinq à quatre-vingt-dix centimètres de largeur. - -Les deux misérables, en raison des sinuosités du terrain, s'étaient -attelés à la corde et s'y étaient repris trois fois, afin d'éviter la -culbute du corps au fond du ravin bordant le côté gauche du sentier. - -Au moment de son arrestation, la fille Louet portait sur elle le -chapelet de sa victime, le chapelet, et c'était elle qui excitait Albert -au crime en lui disant: «A la guerre, on tue!» - -Fleur de banlieue. - -Fleur de banlieue et de la même famille que la fille Louet, la sinistre -pierreuse de la Porte-Bineau, dite le Singe-Vert, celle qui, une nuit, y -assommait, en compagnie des trois souteneurs Liénard, Ferdinand et un -autre demeuré inconnu, un petit employé des contributions indirectes -attiré par elle au fond du fossé des fortifications. - -_Faire à la dure_, telle est la locution employée par ce joli monde pour -les coups de ce genre; à la nuit tombante, la fille s'embusque, -indolente, sur le chemin de ronde, et un oeillet aux lèvres, relevant sa -jupe sur ses bas blancs, elle balance doucement sa croupe et ses -hanches, ajustant le passant au subit éclair de ses dessous révélés dans -un mouvement savant. - -C'est un sourire de coin, une oeillade, un petit psitt... et si le pante -s'avance, le Singe-Vert s'enfonce dans les taillis ou descend dans les -fossés à pas de loup. Le client, en général, petit rentier ou petit -employé forcé par économie à n'aborder que la Cythère des pauvres, -parfois un riche vicieux anonyme, affriandé par les épices de la basse -prostitution, est abordé, _embauché_ par la fille, emmené par elle un -peu à l'écart de la route ou des allées passagères du Bois: les -souteneurs de la donzelle, qui suivent de loin les phases de l'aventure, -se sont avancés de leur côté, ont resserré le cercle et, se glissant à -pas furtifs, tombent au moment voulu au milieu de l'intrigue, et hue, -les gars! le malheureux roué de coups, assommé et dévalisé au préalable, -est laissé pour mort sur le carreau. Le mort, parfois, étourdi sur le -coup, revient à lui une heure ou deux après, peu à peu ranimé par la -fraîcheur de la nuit et l'air plus vif du bois; trop heureux d'en être -quitte à si bon compte, il se relève et regagne clopin clopant son -logis, sans oser porter plainte. Son cas n'est déjà pas si avouable: en -plein air, dehors, attentat à la pudeur... Il ne se sent pas la -conscience bien nette; puis il est marié, peut-être. Vingt fois sur -trente, la victime ne parle pas! - -L'impunité est donc presque assurée au Singe-Vert et à ses deux -complices; et puis, n'ont-ils pas la Morale pour eux? En cas de -poursuite, ils protègent la pudeur des dryades du bois.--Mais quand le -bonhomme a le mauvais goût de ne pas en réchapper et d'ajouter un -_machabée_ de plus à la liste des _refroidis_ de la galanterie -parisienne, le cas, pour le Singe-Vert et ses dignes acolytes, devient -alors plus grave: la Préfecture ne plaisante pas avec les cadavres; la -justice, en cette occasion, doit une condamnation à la société; c'est -alors que dans l'argot de Singe-Vert et de ses amies et amis, _ça sent -mauvais, ça va se gâter_, et que les uns et les autres se reprochent -d'avoir _fait là de la belle ouvrage_. - -D'ailleurs, la belle ouvrage ne chôme pas dans les fossés des -fortifications; il y pleut des coups de couteau et des cadavres. Tantôt -c'est le petit vieux de la Porte-Bineau, retrouvé littéralement -assassiné au pied du rempart, le client du Singe-Vert, abîmé par -Ferdinand et son copain, Liénard; hier c'étaient les corps de deux -forgerons de Montparnasse, ramassés, lardés de coups de couteau, au pied -des mêmes fortifications, à la porte de Vanves. L'histoire est récente. - -Ils n'avaient pas soixante ans à eux deux ces forgerons. Artisans aisés, -gagnant de six à sept francs par jour, grands et beaux gars tous deux, -mais loupeurs, un peu coureurs comme tout ouvrier célibataire des -faubourgs, assidus des musettes de la rue de la Gaîté et du théâtre -Montparnasse, ils avaient été vider aux fortifications, loin des sergots -et des curieux, une rixe commencée au bal autour de quelque jupe de -danseuse ou, au comptoir du chand de vins, autour d'une tournée tranchée -au zanzibar! - - Les brocs étaient vidés - Et l'on allait partir... Un maudit coup de dés - Qui devait décider de la nuit de la belle - Et de qui resterait, amena la querelle. - ... On sortit pour causer sans chandelle... - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - ... Ils vinrent tous les dix au pied de l'escalier - Et chargèrent... Tudieu, quel cliquetis d'acier! - J'en avais chaud au coeur... La fille à demi-morte, - Elle, clamait: «A l'aide! Au meurtre: A moi! Main forte!» - -La scène est de tous les temps: que Singe-Vert (Singe-Vert est de toutes -les banlieues, de la Porte-Bineau comme de la porte de Vanves, de la -route de la Révolte comme de Montparnasse), assistât ou non à la -bataille allumée par l'odeur de sa peau ou les gros sous de son bas de -laine, toujours est-il que le lendemain matin ou trouvait les deux -forgerons, criblés de coups de surin et _scionnés_, dans le fatal fossé -d'enceinte. - -L'une des deux victimes, Jules Polzien, tenait encore dans ses doigts -crispés une poignée de cheveux roux. Dans le spasme de la mort, sa main -s'était convulsivement refermée sur la tête de son meurtrier et n'avait -pas lâché prise. L'autre victime, ramassée respirant encore, expirait la -nuit suivante à l'hôpital sans avoir pu ou, plutôt, sans avoir voulu -prononcer un nom! - -La Sûreté organisa rafles sur rafles dans Montparnasse, dans Grenelle et -ailleurs, et la terreur fut dans le clan des _rouquins_. Quiconque avait -la conscience obscure et le poil clair tremblait en songeant à la -terrible mèche. La fête de Vaugirard qui battait son plein, s'en trouva -tout à coup dépeuplée et les séances de lutteurs avaient lieu devant des -banquettes. Et pour de bonnes raisons. Un soir, place Cambronne, la -rousse cueillait les blouses et les vestes suspectes comme des fraises -dans un bois. - -Indice précieux: les réverbères tout à l'entour du lieu du meurtre -avaient été éteints. La rixe devait-elle se vider simplement à coups de -poing et, dans l'obscurité, deux combattants, se sentant les plus -faibles, auront-ils dégaîné et donné du surin? - -Mystère! - -La police informe et ne trouve pas. La banlieue a la _discrétion_ -prudente de ses crimes et ses querelles, un bavardage pourrait -l'entraîner si loin! - -A quelque temps de là, barrière de Fontainebleau, dans une mine de -glaise de Gentilly on ramassait, la tête presque enfoncée dans le sol -humide et mou de la carrière, le cadavre d'un jeune ouvrier de -vingt-trois ans, presque un enfant. - -Le misérable avait été littéralement assommé; les informations prises, -l'opinion désignait comme l'assassin un puisatier, Victor Demay, dit -Bébé, âgé de trente-deux ans, intime ami de la victime. - -Ici aux rudes senteurs des charniers, la fleur de banlieue mêle les -relents sinistres d'une idylle de bagne, une des idylles unisexuelles -comme en voyait s'épanouir l'âge amollissant de la Grèce, et que le doux -Virgile n'a pas lui-même dédaigné de chanter à l'aube de l'Empire cruel -et corrompu. - - _Formosum pastor Corydon ardebat Alexin_ - -Une étrange affection liait, paraît-il, ces deux hommes, une affection -avouée et reconnue! La nuit qui précéda le crime, ils l'avaient encore -passée ensemble et au logis du meurtrier! - -A l'aube, le plus âgé, se rendant à son travail d'ouvrier puisatier, -emmenait le plus jeune dans la carrière de glaise et l'assommait à coup -de pioche, pris de quelque fureur hystérique ou jalouse! - -Le docteur Lombroso, consulté, aurait dit le mot de cette énigme de -mystère et de sang: - -Fleur de banlieue. - -Ce résumé d'une semaine envolée, assez bizarrement sanglante, pour -prouver une fois de plus qu'il n'y a pas que des vieux mendigots -porteurs d'orgue et des fantômes de maigres chevaux blancs pâturant au -piquet, qui vaguent dans les incultes landes suburbaines, devant les -lointaines coupoles du Panthéon et du Val-de-Grâce, s'arrondissant en -deux boules violettes sur la brume écroulée de nuages, tout en bas, au -delà du chemin de fer de ceinture, des hauts tuyaux d'usine et des talus -lépreux de nos fortifications. - - - - -L'UTILITÉ DU SOUTENEUR - - -Le monde des souteneurs, justement alarmé jadis d'un violent dithyrambe -publié contre lui, en première page de l'_Evénement_ même, par Louis -Besson, voulut tenter de se réhabiliter par un haut fait d'armes. Un des -gentilshommes de la bande supprima un huissier. - -Me Gouffé, huissier au 148, de la rue Montmartre, et dont la disparition -préoccupa toutes les commères du quartier du Mail, fut occis par -l'_amant de coeur_ d'une de nos plus jolies demi-mondaines, que l'étude -Gouffé avait forcé dans ses derniers retranchements. - -Le disparu était, paraît-il, chargé des intérêts d'une grande -couturière, dont la clientèle est spécialement composé de _tendresses_ -et d'_instantanées_. On sait combien ces dames aiment peu régler leur -note. - -Faute des vingt-cinq louis d'un client généreux, notre huissier aurait -eu, disait-on, à instrumenter contre l'une de ces élégantes. Outrée et -frémissante, la belle poursuivie serait venue trouver M. Gouffé dans son -cabinet, accompagnée d'un homme de trente-cinq ans environ, _son amant -de coeur_. Une scène assez violente aurait eu lieu, durant laquelle les -clercs auraient cru entendre même des paroles de menace. - -Or, le jour même où M. Gouffé ne devait pas rentrer à son domicile, vers -les huit heures du soir, le concierge du nº 148 de la rue Montmartre, -voyait passer devant sa loge, située à l'entresol, la silhouette d'un -homme en costume clair, pardessus gris et chapeau de soie haut de forme. -C'était, à peu de chose près, l'habillement de M. Gouffé lui-même. - -L'individu montait l'escalier quatre à quatre et pénétrait dans l'étude -située au premier étage. - -Le concierge était si persuadé qu'il venait de voir passer M. Gouffé, -que lorsque l'individu redescendait, il se précipitait derrière lui, le -courrier de l'huissier à la main, et le rattrapait dans le couloir, la -phrase coutumière aux lèvres: «Monsieur Gouffé, voici vos lettres». - -Stupeur. Au lieu de l'homme de quarante-huit ans, qu'était son -locataire, le concierge avait devant lui un homme dans les trente-cinq à -quarante ans au plus, musclé, bien pris, très brun et le visage orné -d'une forte moustache. - -Le temps de se remettre, et le concierge de demander à l'inconnu ce -qu'il venait de faire dans une étude déserte dont tous les clercs -étaient partis depuis deux heures au moins, et comment il avait pu y -pénétrer: - -«--Mais je suis un des clercs de M. Gouffé», répondait l'individu avec -aplomb. - -«--Ce n'est pas vrai, je ne vous ai jamais vu», ripostait le portier qui -connaissait son monde. - -«--Et puis, en voilà assez, laissez-moi tranquille...» Marchant -rapidement vers la porte extérieure qui était fermée, l'inconnu -soulevait la barre de sûreté qui maintenait les deux battants, et avant -même que le concierge eut eu l'idée de le poursuivre, il avait disparu! - -Cet incident inquiétait si vivement le concierge que le soir même il -quittait un instant le 148 de la rue Montmartre et allait au domicile de -M. Gouffé, rue de Rougemont, prévenir Mlles Gouffé de ce qui s'était -passé. Celles-ci répondirent que leur père dînait en ville, mais -qu'elles le préviendraient aussitôt rentré; or, depuis M. Gouffé ne -reparut pas à son domicile et ne fut plus vu nulle part. - -Pardessus clair, de trente à trente-cinq ans, de fortes moustaches -brunes, teint mat, trapu, musclé, mais c'est le propre signalement de -Pranzini et généralement celui de tous ces messieurs. A la description -du concierge, l'un des clercs crut reconnaître l'individu qui -accompagnait Mlle X... lors de sa visite chez M. Gouffé, le chevalier -servant aux menaces, plus ou moins amant de caisse ou de coeur. - -Alors conclus-je, ces messieurs protégeraient véritablement ces -demoiselles et ne se contenteraient pas de faire chanter le client -attiré dans la chambre garnie de la marmite: - - Quand le pante a le doigt dans la miche, - S'il ne casque pas gros, - Gare aux compagnons de la guiche, - C'est nous qu'est le dos, - -de barboter les poches des vieux Roquentins et de promener le soir -autour des bars de la rue Royale les pardessus mastic et les saphirs de -bague remontés en épingle, dévalisés de la veille, jeunes attachés de -l'ambassade d'Espagne ou mûrs juges d'instruction de Moscou! - -Entre une manille dans les brasseries du faubourg, une journée sur le -turf et une partie de canot entre Petit-Bry et Joinville, ces messieurs, -menacés dans leurs affaires par la saisie du mobilier d'Adèle, -dégringoleraient quelquefois un huissier! - -Honneur donc à ce chevalier Desgrieux de l'année de l'Exposition, et à -la nouvelle et galante école qu'il inaugurait enfin après tant de -vilenies et de sang et de boue déposées pêle-mêle, avec les -proclamations boulangistes contre les palissades et les murs! - -Après Prado, Pranzini et les assassins de la rue Bonaparte, chourineurs, -les uns, de fille de joie blette, les autres, acheveurs de concierge de -l'âge de leur siècle, ce vengeur du commerce opprimé et ce supprimeur -d'huissier rafraîchissait l'âme. Il nous réconciliait presque avec -l'aquarium où l'eau, de vert et glauque qu'elle est dans la nature était -devenue trouble du rouge humain, de sang. Ce coup de surinage donné à -tous les protêts et les jugements du monde de la saisie rassurait à la -fois Cythère menacée et rassérénait aussi la foule éternellement -craintive et torturée par ce vautour dévorant et légal: Sa Majesté -l'Huissier, si souvent l'Usurier. - -D'ailleurs, c'est un fait établi et reconnu de tous aujourd'hui que le -Souteneur a dans notre société fin de monde son rôle et son utilité -publique! - -Si, les jours de chômage, quand Saint-Lazare s'ouvre à madame oui ou non -repentie, il devient parfois un danger pour le passant attardé, il n'en -est pas moins la sécurité de Vénus alarmée. - - La nageoire aux dames, chevalier. - -En cas de rafle, son bras offert à temps évite à la chérie les horreurs -du bloc et du panier à salade, prêtre gagé de la Notre-Dame du Galetas, -si bien célébrée par Paul Verlaine, - - Cette dame de Galetas - Qu'on surprend toujours sur le tas - A démolir quelque maroufle, - Le temps de dire ou de faire oui, - Le temps d'un bonjour ébloui, - Le temps de baiser sa pantoufle. - -Si parfois il coupe lui-même le cou ou la gorge, au moins sa présence -est-elle, dans la chambre où le lit - - A toujours sous le rideau rouge, - L'oreiller sorcier qui tant bouge, - -sa présence est-elle, dans l'atelier de madame, une garantie contre les -fantaisies sadiques de Jack l'Eventreur! - -D'ailleurs, cette utilité du souteneur dans les basse moeurs de la -prostitution, la prude Angleterre elle-même la proclame et la réclame. -John Bull, si facilement choqué, arrive en personne à résipiscence. -C'est par la bouche même de se constables que Londres nous annonça sa -vertueuse opinion. - -Au reste qu'on lise cette intéressante sensation de Whitechapel. - -Nous avons les _Sensations d'Oxford_, de Paul Bourget; j'avoue ne pas -dédaigner, moi, cette dernière, datée de Whitechapel. - -Je transcris: - -«C'est très loin, c'est plus loin que le _terminus_ des tramways; les -figures des passants deviennent désagréables; on ne voit plus un -vêtement qui ne soit déchiré; plus de voitures, rien que des charrettes. -Nous y voilà. Un sergent de police est devant une porte. C'est là. -L'entrée de l'allée est large comme un parapluie: dix mètres où deux -hommes ne peuvent passer de front; d'un côté, des briques rouges comme -du sang; de l'autre, des planches sur lesquelles s'étalent des dessins -obscènes, crayonnés par des Hogarth de ruisseau. Le sergent de police me -parle. Je lui dis ce que je viens voir. «Oh! nous avons eu beaucoup de -monde hier. Je vais vous donner un homme». Un coup de sifflet. Le -_bobby_ arrive. Un géant moustachu et doux. «Very well», et nous entrons -dans la cour. - -«Sous le troisième réverbère, près des charrettes à bras, la femme était -couchée, la tête sur une marche. «Ils n'avaient pas même de place pour -se retourner, me dit l'agent, et il l'a tuée au moment même; vous -comprenez, on ne peut pas tout dire dans les journaux, mais c'est au -moment même. Toutes les huit avaient les mêmes taches. Well!» Autour de -nous, la foule s'amasse: rien que des loqueteux. Ils sont plus sales que -les nôtres. Les taches se voient plus sur les redingotes que sur les -blouses. Tous ont les mains dans les poches, on dirait qu'ils y cachent -un couteau. Et nous allons voir huit cours semblables. Elles ne sont pas -à cent mètres l'une de l'autre. Ah! elle est rudement forte, la police -de Londres! Je demande comment était la femme. «Voulez-vous voir son -amie? C'est «la même chose». Nous voilà partis. L'agent s'arrête devant -une petite maison grise de saleté. Il parlemente: «_She is coming_». Et, -en attendant, il m'explique que tous les crimes viennent de ce que les -femmes n'ont pas «_how do you call that? soteners, yes, souteneurs. -Well_». Et dire que nous ne connaissons pas à Paris notre bonheur.» - -Les crimes viennent donc, comme l'a dit le Bobby, de ce que les femmes -n'ont pas de «_how do you call that? soteners, yes souteneurs. Well._» -Comment appelez-vous cela? soteners, oui, souteneurs. C'est bien cela! - -Il était impossible de mieux établir et prouver l'utilité de l'Alphonse. - - Aux petits des poissons elle donne la pâture, - Et sa bonté s'étend sur toute la nature. - -Honneur donc à ces messieurs du Poker et de la Contremarque, et nos -compliments à la Chambre pour cette loi des récidivistes qu'elle ne fera -jamais passer. - -Et après cette citation de Racine, le cygne blanc des poètes, qu'on me -permette de terminer par ce sonnet de Paul Verlaine, ce cygne noir, à la -gloire du Point-du-Jour, cet Eden des souteneurs: - - Le Point-du-Jour, le point blanc de Paris, - Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse, - Et neuve et laide et que je t'en ratisse, - Le Point-du-Jour, aurore des paris! - - Le bonneteau fleurit «dessus» la berge. - La bonne tel s'y déprave, tant pis - Pour elle et tant mieux pour le birbe gris - Oui lui, du moins, la croit encore vierge. - - Il a raison, le vieux, car voyez donc - Comme est joli toujours le paysage, - Paris au loin, triste et gai, fol et sage, - Et le Trocadéro, ce cas, au fond. - - Puis la verdure et le ciel et les types, - Et la rivière obscène et molle, avec - Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec - Epatant, «ces metteurs au vent de tripes». - - - - -UNE AVENTURE - - -I - -Avoir traversé toutes les grèves de l'Italie qui ne furent pas toujours -gaies ce dernier automne; avoir fui, dans une panique, le _sciopero_ de -Milan tout vibrant encore des pillages de 98 et des horribles -représailles qui les suivirent: canonnades et massacres des -_scioperanti_ dans les rues; avoir connu la bousculade et le désordre -des gares assiégées par l'affolement des foules en fièvre de départ, les -gares aux abords surveillés par des groupes d'ouvriers en loques qui -renversaient et dételaient les voitures et les omnibus; avoir traversé -la tristesse de Vérone, Vérone déjà si triste et si sévère par lui-même, -la tristesse d'une Vérone aux boutiques closes, aux rues désertes, comme -vidées par la terreur de la grève qui y éclatait le matin même où nous -arrivions. - -Etre, le même soir, tombés sur le _sciopero_ de Venise, une Venise morte -et noire, sans _facchini_, sans gondoles et sans lumière, une Venise à -la vie suspendue par la volonté de la «Camorra del lavor» et dont les -deux jours et les deux nuits d'anarchie sont sans précédent dans les -annales de la cité des Doges... Oui, avoir traversé tout cela, toutes -ces angoisses et tous ces incidents de guerre civile aggravés par la -lecture des journaux italiens qui n'exagéraient pas!!! et, une fois -enfin sortis de tous ces ennuis, après un mois dans la langueur et la -mélancolie lumineuse de Venise et dix jours dans l'art sublime et serein -de Florence, presque arrivé au port, à la veille de rentrer en France, -être arrêté comme anarchiste et, malgré les noms et qualités déclinés, -passer toute une nuit au poste de la prison de la ville et n'être -relâché que sur la prière du consul, parce que suspect à la police... -oui, cela m'est pourtant arrivé, et pas plus tard que le 29 octobre, à -la Spezia... La Spezia! La Spezia est le grand port militaire, le Toulon -de l'Italie, mais un Toulon autrement vaste et heureusement situé que le -nôtre, dont on a pourtant assez justement vanté la rade et la ceinture -de collines verdoyantes, Saint-Mandrier, la Seyne et Tamaris. La -situation de la Spezia est splendide; les montagnes de Carrare la -dominent à gauche, Carrare et son groupe de cîmes rocailleuses, -déchiquetées, hardies et comme neigeuses, Carrare et ses marbres. Le -soir, l'adieu du crépuscule vient frapper en plein la chaîne de Carrare -et tous les marbres s'illuminent; Carrare est alors en marbre rose, et -la Spezia, dont la vie ne s'anime qu'à cinq heures a, pour son apéritif, -l'éclosion d'une gigantesque auréole de marbre à l'horizon. Au-dessus de -Carrare courent et ondulent des collines vertes, toute une suite de -petits golfes et de promontoires dont le dernier se termine par une -héroïque silhouette, une silhouette de citadelle crénelée, dont les -hautes tours s'érigent, verticales, sur une roche abrupte au-dessus de -la mer, Lérici, le château fort où François Ier fut enfermé après Pavie -avant d'être transféré à Madrid. François Ier, Charles-Quint, la défaite -de Pavie, de l'histoire, de la légende et des souvenirs! A gauche de la -rade s'enfoncent les bassins de l'Arsenal, l'Arsenal de la Spezia, qu'on -ne peut visiter sous aucun prétexte: une lettre du ministre de la guerre -peut seule en ouvrir l'accès à un étranger. - -Après l'Arsenal, la côte continue découpée comme une feuille de mûrier, -toute en petits golfes et en caps minuscules, des villages de pêcheurs -dorment au fond des golfes, maisons peintes en trompe-l'oeil, fausses -balustrades et faux portiques de marbre alternant avec des ouvrages -fortifiés, Italie très italienne, comme a dû la connaître Mme de Staël. -Une véritable merveille termine, de ce côté, la rade: Porto Venere, le -port de Vénus; hautes, très hautes maisons génoises à cinq et six -étages, qui, noires, rougeâtres et rongées par le soleil, et comme -surgies de la mer, semblent à première vue être une falaise ruinée; et -ce sont, dès l'entrée du pays, des rampes de granit, des dallages et des -contreforts. La place a dû être, jadis, formidablement fortifiée. Tout -un vieux mur d'enceinte la borde à droite; dévalant de la montagne une -très vieille citadelle la domine, plus importante encore que celle de -Lérici, et, après le village qui n'est qu'une rue entre deux rangées de -hautes maisons noires, se révulse et se cabre un chaos de rochers, des -roches schisteuses, on dirait tordues par un cyclone, paysage ensoleillé -et morne d'une étrange désolation. Au milieu se dresse et veille, en -apparence encore debout, en réalité en ruines, une façade de marbre -blanc et de marbre noir, tel un dallage funéraire, la chapelle de -San-Pietro! - - -II - -Porto Venere et la chapelle San-Pietro: un vrai décor pour une tentation -d'anachorète, cette solitude de roches, de mer et de soleil. Il y a -aussi une grotte à Porto Venere, une grotte fameuse où lord Byron a -placé son _Corsaire_, mais l'entrée qui y conduisait est grillée. -Maintenant, pour visiter la grotte, il faut prendre une barque, le -chemin était _periculante_, périlleux, comme ils disent en italien, et -Porto Venere, c'est aussi un peu plus que des décombres, que des pierres -et des filets de pêcheurs, c'est aussi de la gloire et des souvenirs; -Lord Byron y a demeuré, y a écrit deux de ses poèmes immortels. Porto -Venere! La vision m'en était demeurée lumineuse et nostalgique pour une -journée passée en janvier 1899 à la Spezia. La Spezia n'est, par -elle-même, qu'une grande ville neuve aux rues perpendiculaires ou -horizontales se coupant à angles droits et bien moins mouvementée que -Toulon; j'avais aussi la curiosité de Lérici, que je n'avais pas eu le -temps de visiter il y a cinq ans. Après huit ans de Florence et de ses -merveilles un peu sombres, après le tragique du palais Vecchio et du -Bargello surtout, hanté encore de spectres sanglants et de ténébreux -souvenirs, nous rentrions en France par Vintimille et Nice; la splendeur -ensoleillée et calme de la Spezia s'imposait. - -D'un ami, grand voyageur devant Dieu et devant les hommes, alors à Paris -et au courant de mes projets, j'avais reçu à Florence une lettre ainsi -conçue: «Si tu vas à la Spezia, demande et tâche de trouver Achille. -Achille est une espèce de géant de Michel-Ange, laid comme une brute, -mais débrouillard. Il a pas mal roulé le monde et a été aux ordres de -Gordon Bennett sur la _Lysistrata_; il a été en Amérique, en Chine et à -Marseille, il parle assez bien le français et pourra t'être précieux; il -connaît tous les bons coins; il te fera manger de la soupe aux moules -dans la tour ronde de Porto Venere et des rougets à une sauce inconnue à -San Terenzio, le petit port avant Lérici. C'est un type échappé de tes -_Propos d'âmes simples_, naïf et roublard, dévoué comme un chien; il est -fait pour toi.--_Nota bene_: Achille est batelier.» - -Jeudi matin 27, nous quittions Florence à neuf heures et, après une -halte de trois heures à Pise, débarquions à la Spezia à cinq heures. La -musique militaire jouait sous les arbres de la promenade, devant l'hôtel -de la Grande-Bretagne, où nous descendions. Le temps de déboucler nos -valises, et j'étais sous les platanes mordorés de la promenade. Carrare, -illuminé par le soleil couchant, mettait à l'horizon sa splendeur rose. -Je demandai Achille aux bateliers du quai. Achille n'était pas là. Le -soir, après dîner, je poussais jusqu'à la rive, à cent mètres de notre -hôtel, jusqu'à la rive où une lune de nacre maillait d'argent la mer et -le sommet des montagnes; un batelier m'y interpellait: «_Signore, una -barca!_» Je déclinais l'offre, mais l'homme insistait, me faisait ses -offres pour le lendemain en cas de promenade pour Porto Venere ou -ailleurs, et me donnait son nom: Achille. C'était lui. Le hasard l'avait -mis sur ma route. Nous faisions connaissance, mais, tombant de fatigue, -je rentrais à l'hôtel, lui donnant rendez-vous pour le lendemain. - - -III - -Je lui donnai rendez-vous pour le soir; il devait me conduire au bout de -la ville, dans un café chantant assez pittoresque, mais le soir je me -trouvais las, le grand air m'ayant étourdi, et je remettais le batelier -au lendemain soir à la même heure, puisque pour Lérici, comme pour Porto -Venere, il ne pouvait être question de barque, le bateau à vapeur étant -là. - -Samedi soir 29 octobre, huit heures et demie. C'est ici que le drame -commence. Achille vient me chercher à la porte de l'hôtel. Ma tenue est -des plus simples: complet marron, pardessus, casquette de voyage; j'ai -renoncé pour la circonstance au grand feutre légendaire qu'on m'a -souvent reproché. Nous prenons le Corso Cavour, qui est la grande rue -passante et commerçante de la Spezia. Achille a hâte d'être arrivé au -théâtre: le spectacle commence à huit heures et demie précises, mais à -une devanture de papetier des cartolines illustrées me tentent. Quand -l'illustration est jolie, on a toujours à donner de ses nouvelles à -quelqu'un; j'achète quatre de ces cartes et déclare à Achille que j'ai à -écrire. Nous entrons dans une de ces pasticiera-bars, très éclairées et -très élégantes, où les Italiens consomment punch, vin du pays et gâteaux -dans la plus touchante promiscuité, hommes du peuple, gens du monde, -officiers, etc., mais cela c'est l'Italie. Je commande un café, Achille -un punch à l'orange, et je me mets à écrire. Pendant que je bâcle ma -correspondance, Achille lie conversation avec un consommateur debout au -comptoir, un ami à lui retrouvé là et qui, entre temps, s'assied -familièrement à notre table: mes lettres écrites, je me lève, je solde -la tournée, et nous revoici sur le Corso Cavour, dans la direction du -spectacle. J'ai confié mes cartolines à Achille pour qu'il les mette -dans la boîte, et je marche seul en avant. Achille, lui, est resté en -arrière. Il est environ neuf heures un quart ou neuf heures et demie. -C'est alors qu'un inconnu assez bien mis, tête énergique et brune de -Sicilien ou de Corse, m'aborde et me demande où je vais. Interloqué, je -ne comprends pas très bien. L'inconnu insiste. Il me demande maintenant -mon nom et à quel hôtel je suis descendu. J'ai pas mal roulé l'Italie et -connais de longue date ces sortes de rencontres; je crois avoir affaire -à un ruffian et j'envoie promener l'individu. - ---Je suis de la police, me déclare-t-il en changeant de ton. Avez-vous -des papiers sur vous? - -Et il exhibe sa carte. - -Des papiers! Oui et non: j'ai des lettres, ma carte, un reçu de quinze -cents francs de l'hôtel de la Grande-Bretagne, où je suis descendu, une -carte postale sur laquelle est mon portrait avec la nomenclature de mes -oeuvres et mon nom, et je dis qui je suis. - ---Mais vous n'avez pas de passeport?--Non.--Alors, suivez-moi chez le -commissaire, vous vous expliquerez avec lui. Pas de passeport: je vous -arrête!--Mais pourquoi?--Parce qu'étranger sans papiers et avec deux -malfaiteurs.--Comment deux malfaiteurs?--Oui, ces deux hommes que vous -avez quittés en sortant du bar, vous buviez avec eux en écrivant des -lettres.--Achille! mon batelier, un malfaiteur?--Ah! vous savez son nom. -Comment l'avez-vous connu? - -Je raconte la chose. - ---_Bene, bene._ Et l'autre?--L'autre, je ne le connais pas, c'est la -première fois que je le vois.--_Prima volta_, c'est bien, vous direz -cela au commissaire. _Questi ragazzi due ladroni_ (ces hommes sont deux -voleurs). - -Et je suivis le policier, convaincu d'être relâché dès que j'aurais -parlé au commissaire central. Le commissaire! Je ne devais le voir que -le lendemain à dix heures au Municipe. Mon brigadier sicilien me -conduisit directement à la prison, me remit entre les mains de deux -soldats de garde et, très étonné de ne trouver sur moi aucune arme, ni -couteau ni revolver, ne m'en fit pas moins mettre en cellule. J'y -retrouvai le lit de camp, les couvertures de laine et les murs blanchis -à la chaux de la salle de police de mes années de régiment. Des rires et -des chansons de filles ramassées dans la rue et enfermées au-dessous de -moi m'y tinrent éveillé jusqu'à une heure du matin, car j'avais espéré -dormir. D'une heure à six heures l'énervement et la colère m'empêchèrent -de fermer l'oeil. A six heures des cantiques montaient de la cellule des -filles: les prisonnières saluaient l'aurore dominicale. A sept heures -enfin la voix d'Achille, pénétré dans la cour de la prison, je ne sais -comment, s'élevait sous ma fenêtre et à travers les grilles, m'annonçait -qu'on allait me relâcher. Il y avait eu erreur sur ma personne. Je n'en -étais pas moins sous les verrous, et ma mère, ne me voyant pas rentrer, -devait mourir d'angoisse à l'hôtel. Je priai Achille d'aller la prévenir -et de la conduire immédiatement chez le consul, de la rassurer surtout. -Au même instant, un soldat m'apportait une tasse de café noir et des -gâteaux. C'était Achille, le malfaiteur, qui avait songé que je pouvais -avoir faim! Le commissaire devait venir à huit heures. A huit heures, un -soldat me faisait balayer ma cellule, plier mes couvertures et vider -_monsieur Jules_, comme à un simple détenu; puis un policier en civil -venait me prendre et me conduisait, par les rues, au Municipe. Je ne -voyais le commissaire qu'à neuf heures et, après un interrogatoire d'une -heure et demie, confrontation et allées et venues au consulat, j'étais -relâché à onze heures et demie... juste le temps de prendre un bain -avant le déjeuner. Un bain! j'en avais besoin. Et comme je demandais les -motifs de cette arrestation arbitraire et de cette incarcération -inconcevable: - ---Parce qu'étranger et vu avec des malfaiteurs, m'était-il répondu. - ---Mais puisque cet homme est un malfaiteur, pourquoi est-il en liberté, -et pourquoi est-ce moi qu'on arrête? Pourquoi a-t-il été condamné?... -Vous parlez de dossier... - -Et j'apprends que le fameux Achille a été surtout compromis dans les -dernières grèves et que le buveur inconnu du bar d'hier soir est un -anarchiste militant. Dans la pensée de ce trop zélé brigadier de police, -j'ai été assimilé à ces deux compagnons! La police de la Spezia m'a fait -l'honneur de me croire anarchiste. - -O Porto Venere, ô donjon de Lérici, splendeurs déjà lointaines des cîmes -de Carrare, glorieux souvenirs de François Ier et de lord Byron, je me -souviendrai de la Spezia! - - -FIN - - -IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉASTRES *** - -***** This file should be named 63726-0.txt or 63726-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/7/2/63726/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Pelléastres - -Author: Jean Lorrain - -Illustrator: Armand Rapeño - -Contributor: Georges Normandy - -Release Date: November 12, 2020 [EBook #63726] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Thummel and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉASTRES *** -</pre><div class="break"></div> -<p class="c large top4em">PELLÉASTRES</p> - -<p class="c small">LE POISON DE LA LITTÉRATURE</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">ŒUVRES DE JEAN LORRAIN</p> - - -<p class="ind"><b>Poésie:</b></p> - -<ul> -<li><i>Le Sang des Dieux.</i> (Lemerre, 1882).</li> -<li><i>La Forêt bleue.</i> (Lemerre, 1883).</li> -<li><i>Viviane.</i> (Lemerre, 1885).</li> -<li><i>Modernités.</i> (Giraud, 1885).</li> -<li><i>Les Griseries.</i> (Tresse et Stock, 1887).</li> -<li><i>L'Ombre Ardente.</i> (Fasq. 1897).</li> -</ul> -<p class="ind"><b>Critique:</b></p> - -<ul> -<li><i>Dans l'oratoire.</i> (Dalou, 1888).</li> -<li><i>Poussières de Paris.</i> (Ollendorff, 1899).</li> -</ul> -<p class="ind"><b>Voyages:</b></p> - -<ul> -<li><i>Heures d'Afrique.</i> (Fasq. 1899).</li> -<li><i>Heures de Corse.</i> (Sansot, 1905).</li> -</ul> -<p class="ind"><b>Théâtre:</b></p> - -<ul> -<li><i>Très Russe</i>, 3 actes (avec <span class="sc">Oscar Méténier</span>). (Fasquelle, 1893).</li> -<li><i>Yanthis</i>, 4 actes. (Fasq. 1894).</li> -<li><i>Prométhée</i>, 3 actes (avec A. <span class="sc">Ferdinand Hérold</span>) (<i>Mercure de France</i>, 1900).</li> -<li><i>Neigilde</i>, 3 actes. (Choudens).</li> -<li><i>Deux heures du matin, quartier Marbeuf.</i> 1 acte (avec <span class="sc">Gustave Coquiot</span>). (Ollendorff, 1904).</li> -<li><i>Hôtel de l'Ouest, chambre 22</i>, (avec <span class="sc">Gustave Coquiot</span>). (Ollendorff, 1905).</li> -<li><i>Théâtre</i> (<i>Brocéliande</i>, <i>Yanthis</i>, <i>La Mandragore</i>, <i>Ennoïa</i>) (Ollendorff, 1906).</li> -</ul> -<p class="ind"><b>Roman:</b></p> - -<ul> -<li><i>Les Lépillier.</i> (Giraud, 1885 et P.-V. Stock, 1908).</li> -<li><i>Très Russe.</i> (Giraud, 1886).</li> -<li><i>Sonyeuse.</i> (Fasquelle, 1891).</li> -<li><i>Buveurs d'âmes.</i> (Fasq. 1893).</li> -<li><i>Un démoniaque.</i> (Dentu, 1895).</li> -<li><i>La Petite Classe</i>, préface de <span class="sc">Maurice Barrès</span>. (Ollendorff, 1895).</li> -<li><i>La Princesse sous verre.</i> (Taillandier, 1896).</li> -<li><i>Une femme par jour.</i> (Borel, 1896).</li> -<li><i>Loreley.</i> (Borel, 1897).</li> -<li><i>Contes pour lire à la chandelle.</i> (<i>Mercure de France</i>, 1897).</li> -<li><i>M. de Bougrelon.</i> (Borel, 1897 et Ollendorff).</li> -<li><i>Ames d'automne.</i> (Fasq. 1897).</li> -<li><i>Princesse d'Italie.</i> (Borel, 1898).</li> -<li><i>La Dame Turque.</i> (Per Lamm, 1898).</li> -<li><i>Ma Petite Ville.</i> (L. Henry May, 1898).</li> -<li><i>Madame Baringhel.</i> (A. Fayard, 1899).</li> -<li><i>Histoires de Masques</i>, (préface de <span class="sc">G. Coquiot</span>). (Ollendorff, 1900).</li> -<li><i>20 femmes.</i> (Per Lamm, 1900).</li> -<li><i>M. de Phocas.</i> (Ollendorff, 1901).</li> -<li><i>Sensualité amoureuse.</i> (Per Lamm, 1900).</li> -<li><i>Le Vice Errant.</i> (Ollendorff 1901).</li> -<li><i>Princesses d'Ivoire et d'Ivresse.</i> (Ollendorff, 1902).</li> -<li><i>Quelques hommes.</i> (Per Lamm, 1903).</li> -<li><i>La Mandragore.</i> (Pelletan, 1903).</li> -<li><i>Fards et Poisons.</i> (Ollendorff, 1904).</li> -<li><i>La Maison Philibert.</i> (Librairie Universelle, 1904).</li> -<li><i>Propos d'âmes simples.</i> (Ollendorff, 1904).</li> -<li><i>L'Ecole des Vieilles femmes.</i> (Ollendorff, 1905).</li> -<li><i>Madame Monpalou.</i> (Ollendorff, 1906).</li> -<li><i>Ellen.</i> (Douville, 1906).</li> -<li><i>Le Crime des Riches.</i> (Douville, 1906).</li> -<li><i>Le Tréteau.</i> (Bosc et C<sup>ie</sup>, 1906).</li> -<li><i>L'Aryenne.</i> (Ollendorff, 1907).</li> -<li><i>Hélie, garçon d'hôtel.</i> (Ollendorff, 1908).</li> -<li><i>Maison pour Dames.</i> (Ollendorff, 1908).</li> -<li><i>Pelléastres</i>, (Introduction de <span class="sc">Georges Normandy</span>). (Méricant 1910).</li> -<li><i>Narkiss.</i> (Edition du Monument, 1909).</li> -</ul> -<p class="ind"><b>Pour paraître prochainement:</b></p> - -<ul> -<li><i>Ellen</i>, édition illustrée. (Pierre Lafitte).</li> -<li><i>Histoires de Masques</i>, édition illustrée. (Fayard).</li> -<li><i>Madame Baringhel</i>, édition illustrée. (Fayard).</li> -<li><i>La Jonque dorée</i>, conte.</li> -<li><i>Portraits littéraires et mondains.</i></li> -<li><i>Eros vainqueur</i>, (musique de <span class="sc">Pierre de Bréville</span>). (Rouart).</li> -<li><i>Correspondance de Jean Lorrain.</i></li> -</ul> -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em">JEAN LORRAIN</p> - -<h1>PELLÉASTRES</h1> - -<p class="c large">Le Poison de la Littérature</p> - -<p class="c small">CRIMES DE MONTMARTRE ET D'AILLEURS.—UNE AVENTURE</p> - -<p class="c"><b>* * * *</b></p> - -<p class="c gap"><b class="large">Introduction de Georges NORMANDY</b></p> - -<p class="c">Couverture illustrée de RAPENO</p> - -<div class="c"><img src="images/illus_title32.jpg" class="w4" alt="" /></div> -<p class="c gap">PARIS<br /> -<span class="sc">Albert MÉRICANT, Éditeur</span><br /> -1, <span class="small">RUE DU PONT-DE-LODI</span>, 1</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c small top4em"><i>Droits de traduction et de reproduction -littéraires et artistiques réservés pour tous pays. -S'adresser pour traiter à <span class="sc">M. A. Méricant</span>, éditeur.</i></p> - - -<p class="c gap"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span>:</p> - -<p class="c"><i>6 Exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 1 à 6 -au prix de 15 francs l'Exemplaire.</i></p> - -<p class="c"><i>6 Exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 7 à 12 -au prix de 10 francs l'Exemplaire.</i></p> - -<p class="c"><i>Tous ces Exemplaires sont signés par l'Editeur.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">INTRODUCTION</h2> - - -<p class="i">A mesure que les années s'ajoutent aux années, -les belles illusions s'éparpillent au vent du siècle, -comme les pétales d'une fleur flétrie s'envolant -dans la brise d'automne. Et la jeunesse est bien -une fleur, une fleur unique qui se fane d'heure -en heure… Oh! les allégresses et les enthousiasmes -de l'adolescence! Tout est splendeur, charme, -bonheur pour les yeux qui s'ouvrent sur l'extériorité -mensongère de la vie. On pleure devant -les couchants, on poétise la misère des gueux, on -veut mourir d'amour avant d'avoir souffert de -vivre, on se campe devant la Fortune ou devant -la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes -les nuances, tous les sentiments, tous les gestes -de l'élégance ou du labeur ravissent par la -nouveauté qu'on leur découvre. On fait joujou -avec la douleur qui apparaît surtout comme un -prétexte à attitudes; on fait joujou avec la douleur -que l'on dompte de toute la puissance des -forces neuves—s'élançant vers la Vie.—Vers -la Mort.</p> - -<p class="i"><span class="pagenum">-6-</span> Tout passe…</p> - -<p class="i">A force de voir souffrir, à force d'aller aux nécropoles -derrière le char où dort, sous de vaines -couronnes, l'être cher qui vient d'expirer, à force -de constater le leurre des façades qui abusait notre -jeunesse ardente, nous parvenons à apprécier -plus justement l'existence. La détresse humaine -se dévoile de plus en plus.</p> - -<p class="i">Tout passe. Illusions, amitiés, espérances…</p> - -<p class="i">Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction -mentale de la désagrégation incessante -de notre organisme. Car depuis notre naissance -nous mourons un peu à chaque instant. -Obéissant aux lois de la nature comme les -animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons -inutilement l'oublier. L'homme ne disserte guère -sur le <i lang="la" xml:lang="la">Vanitas vanitatum et omnia vanitas</i> de l'Ecclésiaste, -que toutes les fois qu'un malheur -lui arrache l'insouciance qui l'aidait à vivre, -toutes les fois qu'il mesure le vide et l'inutilité -de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition -plus noble que toutes les autres le métamorphose: -celle de se survivre. Mais tout le monde -ne peut pas annihiler partiellement ainsi l'œuvre -de la Mort. Les artistes, les écrivains d'élite sont -parmi les demi-dieux à qui cela est possible. Et -Jean Lorrain, entre tous, se survit et se survivra.</p> - -<p class="i">Voici son quatrième livre posthume. Jamais il -n'a paru plus vivant, ce tendre barbare, que depuis -qu'il nous a quittés. Il laisse dans notre littérature -une place vide qui restera vide longtemps. -<span class="pagenum">-7-</span> On se rendra compte par ces <i>Pelléastres</i>—tout -ce qu'il eut le temps d'écrire du <i>Poison -de la Littérature</i>—que jamais la verve de l'auteur -de <i>Maison pour Dames</i> ne fut plus étincelante -et plus terriblement révélatrice du dégoût -profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et -la foule très vaguement définie qu'on appelle -<i>le monde</i>. Il a suffisamment souffert de tout -cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent -sur les marches d'un trône, leurs pieds souillés -des boues de la Neustrie conquise, il a suffisamment -souffert de tout cela pour qu'on lui pardonne -quelques outrances et même quelques injustices. -Déjà, bien des gens, qui dansèrent autour -de son cercueil pour marquer leur joie de -ne plus entendre son impitoyable rire, déjà, bien -des consciences épouvantées par la franchise courageuse—il -en a pâti—d'un des rares écrivains -qui surent conserver leur indépendance complète -dans notre journalisme d'affaires (qui, par -ailleurs, suit servilement l'opinion, sous prétexte -de la diriger)—déjà, bien des consciences se rassuraient. -Or, voici que par quatre fois, depuis -sa disparition, sa terrible raillerie éclate, mieux -armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques -va déchaîner bientôt la publication de la -<i>Correspondance</i>—choisie—de Jean Lorrain! -Jean Lorrain n'est pas de ceux qu'on oublie. Il -appartient à la grande lignée normande qui commence -à d'Aurevilly et se continue par le grand -«Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous -<span class="pagenum">-8-</span> succéderont au milieu des platitudes, des intrigues -et des bluffs de la capitale ne se souviennent plus, -un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux -pesants d'avoir trop regardé, de ce menton brutal -et volontaire, de ces lèvres d'une sensualité violente -démentie par l'impertinence du nez, accroché -au front bref, sur l'avancée des cheveux teints -au henné,—ce front terrible, à l'ossature rude, -vallonnée, ce front crispé, raviné, obstiné, effrayant -un peu, sillonné de veines turgescentes et -contenant dans l'énorme caverne des arcades -sourcilières, des prunelles glauques, caressantes, -exténuées et comme défaillantes en une interminable -agonie—; si ceux qui viendront après -nous ignorent son élégance exceptionnelle et recherchée -(mais, malgré tant d'étude, ne bannissant -pas de sa démarche un léger roulement d'épaules, -héritage d'une ascendance de marins), son -chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains voltigeantes -en gestes simples, ses mains longues -mais grosses, un peu peuple, bossuées de bagues -étranges, ses mains fuyantes mais solides, plus -capables d'étrangler un agresseur que de serrer -les doigts d'un flagorneur,—si nos descendants -ignorent cette silhouette caractéristique de temps -déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs bibliothèques -l'œuvre de Jean Lorrain entre celui de -Claude Crébillon et celui de Charles Baudelaire.</p> - -<p class="i">L'œuvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier, -chroniqueur: ce sont les principaux -aspects du talent du visionnaire de <i>La Mandragore</i>. -<span class="pagenum">-9-</span> On déplorera sans doute que les exigences -du journalisme aient pu nuire à beaucoup de pages -trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être -que Lorrain, improvisateur unique, n'ait pas -daigné travailler toujours son style suffisamment, -car <i>M. de Bougrelon</i>, <i>Ellen</i>, <i>Heures de Corse</i> et -<i>La Dame Turque</i>, entre autres, prouvent qu'il -savait se souvenir, lorsqu'il le pouvait et lorsqu'il -le voulait, de Gustave Flaubert autant -que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque -un peu pour un jugement définitif. Il est pourtant -des choses que l'on peut et que l'on doit -dire.</p> - -<p class="i">Depuis toujours—oh! ses lettres et ses essais -d'enfant!—et jusqu'à la fin, Jean Lorrain fut -un poète. L'auteur du <i>Sang des Dieux</i> et de <i>La -forêt bleue</i> n'est devenu le romancier des <i>Lépillier</i>, -de <i>Sonyeuse</i> et des <i>Soirs de Province</i>—où l'on découvre -tant de pages jolies (du Champfleury lyrique)—et -le conteur qu'il fut après, que grâce -à l'intolérable situation faite aux rimeurs dans -notre littérature et dans notre société. Jean Lorrain -s'éprend du charme mystérieux des vieilles -maisons isolées, sur les pierres desquelles a -mordu le passé, des cieux d'octobre et des sites -d'automne où des relents discrets de mort complètent -la magnificence des feuilles qui se cuivrent; -il adore les grands parcs déserts, chers à -feu Henri Zuber, où reviennent dans le soir l'âme -de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de -satin et de soie; il idolâtre les étoffes d'antan et -<span class="pagenum">-10-</span> il les chante (sur le mode favori de Verlaine) en -vers limpides:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Des vieilles étoffes fanées</div> -<div class="verse">Je suis le maladif amant.</div> -<div class="verse">J'en veux dire l'enchantement</div> -<div class="verse">Et les nuances surannées.</div> -</div> - -<p class="i">Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier -des madrigaux aux nymphes, aux génies de -l'air, comme il voudra le faire dans certains salons -(car il se croit parfois à une fête galante d'antan) -aux dames qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il -les arrange avec un art parfait dans les vases de son -salon (il ramena de Ferrare un valet de chambre -uniquement parce que cet homme improvisait -d'admirables décorations en fleurs naturelles), -il décrit un bouquet mieux que quiconque. Il -écrit sur l'éventail de la baronne Oppenheim:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Longs pétales de soie et calices funèbres,</div> -<div class="verse">Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres;</div> -<div class="verse">Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants</div> -<div class="verse">Vous êtes délicats, monstrueux et charmants.</div> -<div class="verse">Fleurs d'ombres à la fois candides et subtiles,</div> -<div class="verse">La chasteté du mal vit dans vos cœurs hostiles</div> -<div class="verse">Et vous semblez garder, pour l'amour de Sigurd,</div> -<div class="verse">Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur.</div> -<div class="verse">Un éternel défi jaillit de vos corolles,</div> -<div class="verse">Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles</div> -<div class="verse">Les tempes de <i>ceux-là qui, désirant toujours</i></div> -<div class="verse"><i>Ne consentent jamais</i>,—fleurs des vierges amours<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Avril 1895.</p> -</div> -<p class="i">Il pleure presque devant des lys qui se fanent:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">S'effeuillant au bord du vase</div> -<div class="verse">Dans un chaste et calme abandon,</div> -<div class="verse"><i>Leur agonie est une extase</i></div> -<div class="verse"><i>Et leur parfum est un pardon</i>.</div> -</div> - -<p class="i"><span class="pagenum">-11-</span> Il a beaucoup lu les <i>Chansons des rues et des -bois</i>. Gustave Moreau, ses chimères et les masques -énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui une -impression qui ne s'effacera jamais—même lorsque, -par <i>Modernités</i>, il voisinera avec le Richepin -des <i>Blasphèmes</i> dans le réalisme et -dans la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera -des héroïnes légendaires parmi les filles -et les souteneurs; il avouera:… «dans l'empuantissement -des marchés, au milieu des détritus -de légumes et de fruits, là <i>seulement</i> -Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur -humaine, robuste et suant la santé, trop rose et -trop rousse, avec des yeux mystérieux de bête—telle -la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent -les de Goncourt, dans le marché des Récollets -à Bordeaux» et il écrira à Renée d'Ulmès: -«En vérité, l'enfer est plein de colombes». On -peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces -d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des -<i>Luxures</i>, les lakistes et les préraphaélites, Poë, -Baudelaire, Addison, Huysmans, Algernon-Charles -Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan -Klingsor, il me restera à nommer parmi les peintres -dont, prodigieux descriptif, il se rapproche -encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, -William Morris, James Ensor, Walter Crane, -Rops et d'autres. Encore cette énumération sera-t-elle -insuffisante, car le tempérament de Lorrain, -d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait -de produire quelque chose de personnel -<span class="pagenum">-12-</span> que lorsqu'il ressentait une vive sensation—et les -spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya -dans tous les mondes, l'influencèrent plus fréquemment, -mais pas plus profondément que ses -premières lectures ou que ses promenades à travers -les musées d'Europe, qu'il connaissait à merveille.—Jean -Lorrain dramaturge, pour les œuvres -qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain -poète qui continue sans souci des tendances de -son temps, ni de la façon dont son rêve fabuleux -pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. -Il les décrit en littérature. Qu'il s'agisse -du chêne de <i>Brocéliande</i> entouré «d'immenses -touffes de fougères, de bardanes, de -glaïeuls, d'iris et de lys jaunes en fleurs, végétation -féerique» bordant «un ravin qui termine -le décor» par un «long cordon de pommiers et -d'aubépines en fleurs, tout blanc au pied d'un -bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la -«route poudreuse longeant d'immenses champs -de blé» d'<i>Ennoïa</i> où «tout l'horizon est occupé -par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée -noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille -décrire le cadre fleuri d'<i>Yanthis</i> ou le charnier sinistre -de la <i>Mandragore</i>—dont la prose cadencée -peut être comparée à des vers—Lorrain décrit -sa mise en scène dans un style de légende ou de -roman. Nous sommes loin, avec lui, des indications -en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William -Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu -des autres—si peu que le <i>Sang des Dieux</i> contient -<span class="pagenum">-13-</span> <i>Ennoïa</i>, poème, et que, dans <i>La Forêt Bleue</i>, -nous retrouverons, à quelques variations près, des -fragments entiers de l'acte représenté, sous le -même titre, à <i>l'Œuvre</i>, en 1898. D'ailleurs «ce -théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» -est le seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et -ses romans furent ce qu'il préférait de son œuvre. -Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot -renseigne là-dessus.</p> - -<p class="i">Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le -poète du conteur que de distinguer le nouvelliste -du romancier. Qu'on me permette, à ce propos, -de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907 -dans un de mes livres<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. On retrouve, remarquais-je, -dans <i>Princesses d'Ivoire et d'Ivresse</i>, ce -livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les -sous-titres sont des vers,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">(Princesses d'Ivoire et d'Ivresse.</div> -<div class="verse">Princes de Nacre et de Caresse.</div> -<div class="verse">Princesses d'Ambre et d'Italie.</div> -<div class="verse">Masques dans la Tapisserie.</div> -<div class="verse">Contes de Givre et de Sommeil.)</div> -</div> - -<p class="i noindent">… on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes -de ses poèmes. Par une filiation charmante, la -plupart de ces contes fournirent matière à des -ballets; l'un d'eux même: <i>la Princesse sous -verre</i>, devint un opéra (musique de R. Balliman.)—Ce -sont les meilleurs amis de Jean Lorrain, ces -<span class="pagenum">-14-</span> dames et ces éphèbes de légendes,—ces longues -et souples silhouettes aux cheveux ruisselants -évoluant dans des décors de fable et de splendeur,—ces -princesses dont les baisers sont mortels -et qui coupent, dans leurs jardins prodigieux, -des corolles géantes capables de souffrir et de -saigner, ces princesses semblables à des fleurs et -ces fleurs semblables à des femmes, ces reines -diadémées de chrysoprases, de calcédoines et d'émeraudes, -vêtues de velours, de brocart et d'orfroi, -constellées de topazes, de turquoises, d'opales -et dont les yeux sont bleus comme des lacs -ou verts comme l'aigue-marine,—ces sorcières -effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant -en compagnie de grenouilles énormes, de bestiaux -aux sabots dorés, de paons à la roue invraisemblable -et de grands lévriers agiles et très -blancs… Et Lorrain erre à travers les siècles -comme il erre à travers le monde. Avec une imagination -stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, -il s'oublie parmi les lices et les tourelles -médiévales, les hauts piliers de marbre vert des -temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les -venelles du vieux Vintimille, les plaines grises -du Nord «où d'innombrables tiges de roseaux -ondulent à perte de vue» et sur les dunes fleuries -de chardons pâles… Il revient toujours de Golcondes -et d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des -joailleries nouvelles à nous faire voir. Parce qu'il -y a des fleurs sur sa table de travail, tout simplement, -il écrit <i>Narkiss</i>, le meilleur de ses contes -<span class="pagenum">-15-</span> avec le <i>Conte du Bohémien</i>. Cette faculté incomparable -a fait dire de lui qu'il avait abouti au -«sadisme d'imagination». Je prends l'épithète -comme un éloge, lorsque je lis les œuvres auxquelles -elle veut s'appliquer. On a dit aussi: -«Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur -en trois cents lignes, jamais plus, de -sa vie ne sut composer un livre». Cette appréciation -prématurée fut démentie par la publication -du <i>Tréteau, roman</i>, roman de quatre cents -pages et qui unit à un lyrisme heureux une construction -d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre -part, une affirmation de lui, trop oubliée, reproduite -naguère par Maurice Guillemot, peut expliquer -bien des choses: «Le roman c'est la vie, -disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder -vivre, on aurait un chapitre à écrire tous les -jours». Le formidable labeur <i>immédiat</i> qui fut -demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable -du petit nombre de livres <i>construits</i> -laissés par Jean Lorrain qui disparut au moment -où il commençait, dans la paix de Nice (après laquelle -il aspirait depuis si longtemps), hors de -l'enfer de la névrose parisienne<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, à pouvoir -<span class="pagenum">-16-</span> ne plus donner que des œuvres définitives.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Georges Normandy: <i>Jean Lorrain, son enfance, sa vie, -son œuvre</i>. Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, -11 hors-texte. Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. -3 fr. 50 (Méricant).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> …«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance -de soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!… -Personne ne nous éclaire, les amis nous trompent sur nos -propres instincts et l'expérience seule nous le fait découvrir. -Nous avons contre nous, notre éducation et notre milieu, -que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés -du monde et la législation des hommes. Puis nous rencontrons -un Ethal et alors il est trop tard pour vivre l'existence, -la seule pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure -même où nous apparaît notre vie.» (<i>M. de Phocas.</i>)</p> -</div> -<p class="i">Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il -importe de convenir que Lorrain a honoré cette -profession, tombée, depuis quelques années, pour -le monde artistique et littéraire au moins, dans -un discrédit mérité. Il est excessif, sans doute, -d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à propos -des <i>Contes pour lire à la chandelle</i>: «…Ce -que l'on y voit le moins, c'est Raitif de la Bretonne, -je veux dire le meilleur de M. Jean Lorrain. On -l'y voit cependant un peu; témoin les premières -lignes de l'<i>Introduction</i>, si justes, si rapides, si -dignes de ce journaliste que j'appellerai éminent…» -Mais il demeure incontestable que jamais -aucun chroniqueur des grands quotidiens n'avait -avant lui et n'a depuis lui, aussi obstinément -vanté, après les avoir comprises, toutes les formes -de la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup -de nos contemporains. Il nous a fait connaître -les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les -grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu -l'admirable Maeterlinck dont il est parent par son -théâtre hallucinant, captivant, irrésistible; il fut -l'auteur du premier article sérieux consacré à -Henri de Régnier, il a lancé Charles-Henry Hirsch, -célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry Bataille et -tant d'autres jeunes! Et les <i>Poussières de Paris</i> -demeureront comme un document précieux pour -les historiens de notre époque.</p> - -<p class="i">Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait -une orientation nouvelle, à l'heure où, comme -<span class="pagenum">-17-</span> on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans -l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, -joueur et plus sensible». <i>Le Tréteau</i> nous l'avait -indiqué. <i>L'Aryenne</i> le confirma. Il y a dans ces -deux œuvres comme, du reste, dans <i>Ellen</i>, des pages -de tout premier ordre. <i>L'Aryenne</i> décèle qu'il -savait s'élever jusqu'aux conflits les plus hauts. -Je ne connais rien de plus poignant, en sa sobriété -pathétique, que ce choc de deux Races, -transmis silencieusement à travers les siècles et -brutalement ressuscité entre deux femmes modernes -de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, -ruinée, et la princesse de Ragon d'Hélyeuse (née -Rebecca Riesmer): deux synthèses parfaites. Jamais -aucune œuvre ne contint, en si peu de pages -et plus intégralement, le tempérament et le talent -de Jean Lorrain. Il est là tout entier.—Ce drame -prend parfois l'ampleur d'une œuvre sociale (ce -qui s'esquissait avec la Préface du <i>Crime des Riches</i> -et avec <i>M. de Phocas</i>) et parfois la grandeur -simple d'une œuvre antique. C'est la vieille haine -de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour -la race triomphante et forte; c'est la rancune de -Kassandra contre Klytemnestra, femme d'Agamemnon, -c'est «la légendaire rancune de l'Otage». -Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, -il créa des <i>types</i> immortels, il édifia -des <i>œuvres</i>. Son instinct artistique fut incomparable. -Il allait sans hésiter à l'œuvre intéressante, -à l'homme de talent,—et celui-ci fut-il son ennemi -de toujours, la conscience littéraire de Raitif -<span class="pagenum">-18-</span> l'emportait sur son amour-propre qui était immense. -Il ne s'abaissa jamais aux malices du métier, -aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son -abandon, par son style spontané, par la variété -de ses souvenirs, par l'intensité de ses impressions -et, pour tout dire, par sa <i>sincérité</i> profonde. -Sa phrase naturelle caresse, berce, entraîne, charme; -elle noie dans son élégance et sa séduction -les incorrections grammaticales qu'elle recèle -parfois. Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique -à Lorrain: «Je ne suis pas sûr que ce soit bien -construit, mais je sais que cela me plaît et me -retient». Lorsqu'il <i>travaille</i>, l'harmonie ne disparaît -pas de son verbe, les mots se succèdent, évocateurs -et cérémonieux: ils se déroulent avec l'allure -et la couleur que les processions eurent jadis -dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au -temps où la croyance populaire, soumise aux jolis -mensonges de nos mères, parait de tentures et de -fleurs les murs des maisons devant lesquelles le -dais devait passer entouré de thuriféraires.</p> - -<p class="i">Sa vaillance à la besogne, sa conscience d'artiste -étranger aux bizarres «cuisines» de la littérature -actuelle, sa loyauté professionnelle et sa fidélité -d'ami ne seront jamais mises en doute. Et personne -ne peut nier non plus que Jean Lorrain s'affirme -comme le plus magnifique des descriptifs -de notre temps. Il voit en <i>barbare</i>, oui, et c'est la -seule vision qui puisse être intense en littérature. -Le peu de latinisme qui est en lui ne l'empêche -pas de traiter la langue avec une liberté superbe -<span class="pagenum">-19-</span> d'autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire. -M. Emanuel publiait naguère sur Lorrain -cette appréciation que j'approuve: «…Il -aura été, dans ces derniers trente ans, un des -manieurs de mots les plus experts et les plus -efficaces dont puisse se vanter notre littérature -romantique. De son œuvre abondant et -inégal, tout débordant de sarcasme et d'enthousiasme, -de cynisme et de tendresse, d'éclats de -rire<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> et de sanglots, de cet œuvre qui témoigne -malgré tout d'une science si désenchantée -de la vie et d'un amour si effréné de la volupté<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, -il est difficile de prévoir combien de -<span class="pagenum">-20-</span> pages sont destinées à lui survivre; au demeurant -il était trop violemment mêlé à la vie ardente -de son temps et d'un modernisme trop -aigu et trop momentané, pour s'être inquiété -sérieusement du jugement de la postérité et lui -avoir fait, en échange d'un peu de renommée, -le sacrifice même partiel, de ses goûts et de ses -passions. Mais on peut dire, sans crainte d'être -taxé d'exagération, qu'il fut parmi les écrivains -de sa génération, un des plus personnels, -des plus expressifs et des plus aimés, et qu'aucun -n'excella comme lui aux narrations trépidantes -et luxurieuses d'un siècle d'égoïsme -jouisseur et fastueux, qu'il a exalté de son verbe -imagé et flagellé<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> de son impitoyable ironie.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Dédicace inédite d'un portrait de Jean Lorrain costumé -en Arabe, envoyé après un voyage en Afrique à la baronne -X…:</p> - -<p class="c"><i>A Madame la baronne X…</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Le barbare au profil indomptable mais vague</i></div> -<div class="verse"><i>Et dont la robe ondule, avec des tons de vague</i></div> -<div class="verse"><i>Et de soleil trempé dans un humide écrin,</i></div> -<div class="verse"><i>Emir, agha, pacha, c'est encor Jean Lorrain.</i></div> -<div class="verse"><i>S'il vous tourne le dos, gardez-vous d'en médire:</i></div> -<div class="verse"><i>Là-bas, tourner le dos c'est tenter de séduire…</i></div> -<div class="verse"><i>Au fond d'un café maure, aux sons des derbouka,</i></div> -<div class="verse"><i>Madame, ah! qu'il est doux de humer le moka!</i></div> -</div> - -<p><i>Paris, Avril 1894.</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Jean Lorrain.</span></p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert, -complèteront à souhait le jugement de M. Emanuel: «…Chez -un tel homme les images sensuelles rompent l'harmonie ou, -pour parler plus librement, la médiocrité de notre vision -ordinaire. Il transforme dans son esprit les réalités du -monde extérieur pour en faire une certaine beauté ardente -et triste.—Ils ont raison de se choquer, ceux pour qui l'art -n'est point un univers complet et qui, ne sachant point s'y -satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments -de leur rêve dans la vie de société: rien n'en résultera -que désastres.»</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il m'écrivait en 1906: «…Comment vous, qui avez -pourtant de la psychologie, n'avez-vous pas deviné que je -hais et que j'ai en nausée ce monde élégant et exotique que -je décris?… Vous avez aimé <i>Ellen</i> m'avez-vous dit. <i>Ellen</i> -a été rêvée, imaginée, elle est née du paysage. La suite -que vous n'aimez pas a été vécue!» (<i>Inédit</i>).—G. N.</p> -</div> -<hr /> - - -<p class="i">J'écris ces lignes devant le golfe d'Ajaccio, prisonnier -des montagnes violettes où quelques cîmes -neigeuses rosissent dans le soleil d'hiver qui -nacre les orangers criblés de boules d'or et les -géants eucalyptus de la route des Sanguinaires. -Dans ce décor comme planté par Antoine, éclairé -par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume, -dans ce décor où Lorrain se complut quelques années -avant sa fin, j'évoque sa silhouette de malade -<span class="pagenum">-21-</span> en extase sous le ciel nocturne d'ici qui -le consolait de tout. Il rêvait de finir ses jours dans -ce pays, au bord de cette mer luisante, dans cette -île «très âme en détresse et très exil», sur ces -quais déserts où s'immobilisent plusieurs barques -de pêcheurs, où quelques femmes rincent du linge -sur les rochers, où des lucquois (sous l'opprobre -populaire qui les charge parce qu'ils travaillent—l'Ajaccien -a dans les mains «un poil -qui pourrait lui servir de canne)», lavent et font -sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée -et que le paquebot emportera demain. -C'est de ce rivage qu'il disait à sa vénérable mère: -«Ce n'est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c'est -autre chose de somnolent, d'ensoleillé, de triste. -La baie, très fermée, a l'air d'un lac. Ce serait un -pays exquis pour y mourir: on s'y sent détaché -de tout»<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Et une grande mélancolie me -prend à songer qu'il n'est même pas mort de l'autre -côté de l'eau, dans cet immense appartement -qu'il avait choisi lui-même, sur le port de Nice, -cet appartement d'où il apercevait le Mont-Boron -très italien, un môle d'or sous un ciel de saphir -et d'où il voyait de son lit, comme il me l'écrivait, -«toute l'aventure de la mer inviteuse et des -joyeux départs»…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Extrait d'une lettre inédite.</p> -</div> -<p class="i">Paris, <i>la ville empoisonnée</i>, l'aura gardé jusqu'au -dernier jour.</p> - -<p class="i">Jean Lorrain n'a pas pu s'exprimer tout entier. -La mort ne l'a pas laissé se réaliser complètement. -<span class="pagenum">-22-</span> C'est affreusement cruel. Soit.—Jean Lorrain -a donné des leçons à son siècle. Il n'eût pas -le temps de lui infliger une leçon définitive. Soit -encore.—Mais, avant de nous quitter, il a tracé -ces mots que je retrouve, que je relis et qui m'enchantent: -«<i>On est toujours vengé des gens qu'on -regarde vivre.</i>»</p> - -<p class="i">Voilà pour ceux qui ne veulent à aucun prix -s'incliner devant le talent d'un disparu que, vivant, -par diplomatie ou par lâcheté, ils saluaient -plus bas que terre.</p> - -<p class="i">Pour nous autres, il reste entendu que les morts -ne meurent jamais dans le souvenir de ceux qui -les aimèrent.</p> - -<p class="ind i">Ajaccio, 21-23 Décembre 1909.</p> - -<p class="sign i">GEORGES NORMANDY.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-23-</span></p> - -<p class="c xlarge">Pelléastres</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I<br /> -LE POISON DE LA LITTÉRATURE</h2> - - -<p>—Ce Jacques Hurtel, quel misogyne! Il en a -une série d'histoires! Comme s'il n'y avait que les -femmes, sensibles au Poison de la littérature! Et -les hommes, donc! Vous croyez qu'ils y échappent?… -La barbe n'exempte pas de la tare. A côté -de ces dames, il y a ces messieurs. Il n'y avait pas -que des femmes aux premières de l'<i>Œuvre</i>. -Près des maigreurs hallucinantes, des sinuosités -de serpents et des regards d'au-delà des maîtresses -d'esthètes, il y avait les esthètes eux-mêmes: les -propriétaires de ces princesses et les metteurs en -scène, couturiers et modistes, de ces poupées de -musées.</p> - -<p>Les esthètes, les intoxiqués du Poison, pis, les -intoxicateurs escortant leurs victimes: pourquoi -ne les avez-vous pas notés, eux aussi?</p> - -<p>—Gilets de velours de nuances fauves, cravates -1830 et hausse-cols pharamineux, redingotes à la -Royer-Collard, vestons à brandebourgs de dompteurs, -et, sur les fronts surplombants de génie, -<span class="pagenum">-24-</span> toutes les mèches fatales, depuis celle de Musset -jusqu'à celle de Victor Hugo: autant de portraits -du Siècle méticuleusement copiés d'après les -gravures des quais, toute une assemblée de faux -Bonaparte, de faux M. Ingres, de faux Montalembert -et même d'authentiques Guizot, toutes les -ressemblances célèbres suppléant à la personnalité. -Et quelle collection de bagues!… Comment -n'avez-vous pas croqué cette belle assemblée de -Benjamin Constant et de Mme de Staël, se souciant, -d'ailleurs, des pièces représentées comme -un poisson d'une pomme mais tous et toutes venus -là pour se retrouver, se faire voir et se toiser?</p> - -<p>Ce public légendaire des premières de Lugné-Poé, -vous le retrouverez Salle Favart, fidèle à toutes -les reprises de <i>Pelléas et Mélisande</i>. Fervents -des nostalgiques mélodies dont Grieg a souligné -le texte de <i>Peer Gynt</i>, enthousiastes aussi des orchestrations -savantes de <i>Fervaal</i>, ces gens ont tous -adopté, d'un unanime accord, la musique de -M. Claude Debussy. Convulsés d'admiration aux -<span lang="it" xml:lang="it">pizzicati</span> soleilleux du petit chef-d'œuvre qu'est -l'<i>Après-midi d'un faune</i>, ils ont décrété l'obligation -de se pâmer aux dissonnances voulues des -longs récitatifs de <i>Pelléas</i>. L'énervement de ces -accords prolongés et de ces interminables débuts -d'une phrase cent fois annoncée; cette titillation -jouisseuse, exaspérante et à la fin cruelle, imposée -à l'oreille de l'auditoire par la montée, cent fois -interrompue, d'un thème qui n'aboutit pas; toute -cette œuvre de Limbes et de petites secousses, -<span class="pagenum">-25-</span> artiste, oh combien! quintessenciée… tu parles! -et détraquante… tu l'imagines! devait réunir les -suffrages d'un public de snobs et de poseurs. Grâce -à ces messieurs et à ces dames, M. Claude Debussy -devenait le chef d'une religion nouvelle et ce fut, -dans la Salle Favart, pendant chaque représentation -de <i>Pelléas</i>, une atmosphère de sanctuaire. -On ne vint plus là qu'avec des mines de componction, -des clins d'yeux complices et des regards -entendus. Après les préludes écoutés dans un religieux -silence, ce furent, dans les couloirs, des -saluts d'initiés, le doigt sur les lèvres, et d'étranges -poignées de mains hâtivement échangées dans -le clair-obscur des loges, des faces de crucifiés et -des prunelles d'au-delà.</p> - -<p>La musique est la dernière religion de ce siècle -sans foi. Les auditions de <i>Tristan</i> et de <i>Parsifal</i> -entassent, au Châtelet, dans les places supérieures, -une population ardente et figée d'hypnose -en tout point pareille à celle des premiers -chrétiens assemblés dans les Catacombes. Mais, -au moins, les adeptes de Wagner sont sincères: -ils se recrutent dans toutes les classes sociales -et l'humilité des vêtements, la laideur parfois -sublime des visages contractés, témoignent de la -ferveur et de la violence de leur foi. La religion -de M. Claude Debussy a plus d'élégance; ses néophytes -peuplent surtout les fauteuils d'orchestre -et les premières loges, les stalles d'orchestre -aussi, parfois. A côté de la blonde jeune fille, -trop frêle, trop blanche et trop blonde, à la ressemblance -<span class="pagenum">-26-</span> évidemment travaillée d'après le type -de Mlle Garden</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">(Je regardais Lucie: elle était pâle et blonde…)</div> -</div> - -<p class="noindent">… et feuilletant d'une indolente main la partition -posée sur le rebord de la loge, il y a tout -le clan des beaux jeunes hommes (presque tous -les debussystes sont jeunes, très jeunes), éphèbes -aux longs cheveux savamment ramenés en bandeaux -sur le front, visages mats et pleins aux prunelles -profondes, habits aux collets de velours, -aux manches un peu bouffantes, redingotes un peu -trop pincées à la taille, grosses cravates de satin -engonçant le cou ou flottantes lavallières négligemment -nouées sur le col rabattu quand -le debussyste est en veston, et tous portant au -petit doigt (car ils ont tous la main belle) quelques -bagues précieuses d'Egypte ou de Byzance, -scarabée de turquoise ou caducée d'or vert,—et -tous appareillés par couples. Oreste et Pylade, communiant -sous les espèces de <i>Pelléas</i> ou fils modèles, -aux paupières baissées, accompagnant leur -mère! Et tous, buvant les gestes de Mlle Garden, -les décors de Jusseaume et les éclairages de -Carré, archanges aux yeux de visionnaires, et, -au moment des impressions, se chuchotant dans -l'oreille jusqu'au fin fond de l'âme… Les Pelléastres!</p> - -<p>Les Pelléastres sont toujours du monde.</p> - -<p>Il y a six mois, j'assistais à une de ces chambrées. -Après l'acte de la fontaine, qui est peut-être -<span class="pagenum">-27-</span> un des meilleurs de l'œuvre, je découvrais, -au hasard de ma lorgnette, une avant-scène intéressante. -Une femme, encore très belle et en grande -parure, en occupait le devant; une jeune fille, -presque une enfant, tant ses prunelles se promenaient, -candides, sur l'assistance, était assise à -la droite: la mère et la fille, sans doute. A gauche, -un jeune homme, miraculeusement cambré -dans un frac, s'accoudait au rebord de la -loge. Dans une attitude d'une suprême indolence, -il laissait pendre en dehors, baguée et gemmée -de perles, une étonnante main. Ma jumelle -avait rencontré cette figure et maintenant ne la -quittait plus. Ce jeune homme avait le plus pur -type anglais: la lourde mèche qui lui barrait le -front était d'un jaune brillant de soie floche, et -le côté poupin d'un visage trop plein et l'on eût -dit fardé tant les pommettes étaient roses, ne -parvenait pas à altérer le plus délicat profil.</p> - -<p>C'était le parfait dandy; quelque chose comme -Brummel adolescent, tant toute sa personne affichait -d'impertinence. Mais la plus grande étrangeté -de ce jeune homme était la souplesse et la -minceur étrange de sa main. «La plus belle -main de Paris», me chuchotait Meyran assis à -mes côtés. Meyran avait suivi la direction de mes -jumelles.</p> - -<p>—«Edward Ytter, le fils du grand peintre anglais -Williams Ytter. Il est avec sa mère et sa -sœur. Il ne quitte jamais sa mère: il l'aime tant!»</p> - -<p>—«Lui aussi?»</p> - -<p><span class="pagenum">-28-</span> —«Oui: ils aiment tous leur mère, composent -des vers grecs et sont bons musiciens. Pelléastre -enragé d'ailleurs! Il ne collectionne encore -ni chauves-souris ni hortensias et n'a, jusqu'ici, -célébré aucun baptême de chatte, mais il -n'en cultive pas moins une douce réclame. Sa -main est célèbre dans toute la petite classe. Du -reste, les plus belles bagues: rien que des perles -et des émaux translucides sur jade vert. Tous ces -petits messieurs excellent à se tailler une réputation -dans une partie quelconque. Edward -Ytter se recommande à l'attention publique par -sa main, ses bagues et sa collection d'objets du -grand siècle. Il n'admet chez lui que des meubles -et des tapisseries du dix-septième; tout est -Louis XIV. Il habite un vieil hôtel dans l'Ile -Saint-Louis, comme Mme Lelong qui le considérait; -il possède une commode de laque ayant appartenu -à Mme de Maintenon et couche dans le -lit de Monsieur, frère du roi, ni plus ni moins. -Il faudra que je vous conduise chez lui.»</p> - -<p>—«Mais, je n'y tiens pas!»</p> - -<p>—«Mais si, il le faut! il manque à votre ménagerie. -Je vous le présenterai à l'autre entr'acte… -Taisons-nous, nous allons nous faire écharper: -voici la musique qui reprend.»</p> - -<p>A l'entr'acte suivant, j'avais l'honneur d'être -présenté à sir Edward Ytter.</p> - -<p>Edward Ytter était surtout merveilleusement habillé, -si adéquat à ses vêtements qu'ils semblaient -peints sur lui. Il avait un léger zézaiement et -<span class="pagenum">-29-</span> hanchait un peu sur la jambe droite, flexible autant, -on eût dit, que sa badine, laquelle était d'un -seul jonc surmonté d'un neské ancien. La présentation -fut correcte. Sir Edward Ytter voulut bien -me dire qu'il désirait depuis longtemps me connaître -et qu'il était ravi de la rencontre. Tout en -parlant, il caressait du bout des doigts l'or pâli -d'une naissante moustache, moins peut-être pour -mettre en valeur leur finesse et leurs ongles polis -que les bagues curieuses qui les surchargeaient. -«La plus belle main de Paris», m'avait chuchoté -Meyran. Je dois à la vérité de dire que sir Edward -fut charmant. Il respira sans trop de fatuité le -discret encens que Meyran lui brûla sous les narines -en le complimentant sur sa bonne mine, -son tailleur et ses bagues, puis il nous quitta -brusquement sur ces mots:</p> - -<p>—«Je vais rejoindre maman.»</p> - -<p>—«Oui, il bêle un peu sa mère, mais c'est -un bon petit garçon. Quand il sera devenu naturel, -ce sera même un beau cavalier.»</p> - -<p>—«Sa mère, sa bonne mère! Ce n'est pas un -métier dans la vie. Que fait-il, en dehors de sa -piété filiale, ce jeune modèle des fils?»</p> - -<p>—«D'abord, sa bonne mère, il ne vit pas -avec: il l'accompagne dans le monde et au théâtre, -mais il a bien soin de demeurer loin d'elle. -Mme Ytter habite les Champs-Elysées. Et lui, dans -l'Ile Saint-Louis, il couche dans le lit de Monsieur, -frère du roi.»</p> - -<p>—«Sans le chevalier de Lorraine?»</p> - -<p><span class="pagenum">-30-</span> —«Je l'espère.»</p> - -<p>—«Mais que fait-il en dehors de sa vie mondaine, -ce bon fils?»</p> - -<p>—«Mais il peint, comme son père!»</p> - -<p>—«Des portraits?»</p> - -<p>—«Non, des bonbonnières.»</p> - -<p>—«Des bonbonnières!»</p> - -<p>—«Pour princesses et majestés en exil. Les -Ytter vont beaucoup dans le monde. La réputation -du père sert le fils: il ne fait rien à moins de -quinze louis, et encore, c'est donné! Le père -était un maître: petit maître est le fils. Il fignole -à miracle la miniature; il a assez bien pigé la -manière d'Hubert Robert. Sur ces dessus de boîtes, -laquées comme des vernis Martin, il peint -tantôt des ruines, tantôt des fleurs: il y a des -personnes qui préfèrent les ruines, il y en a d'autres -qui aiment mieux les fleurs. Il n'est pas sans -talent, du reste. Mais ce qu'il y a de mieux, c'est -son logis. Ce jeune Ytter a un goût délicieux. Il -faut absolument que je vous mène chez lui.»</p> - -<p>Le quatrième acte commençait. Nous regagnions -nos fauteuils d'orchestre.</p> - -<p>… A quelques jours de là, je rencontrais Meyran.</p> - -<p>—J'allais chez vous, me disait-il. Je venais -vous prier à déjeuner pour après-demain, chez -Paillard; j'ai invité le jeune Ytter et un de ses -amis: les deux font la paire. Ce dernier est un -affiné de la couleur. Il a une chambre lophophore: -je ne vous en dis pas plus. Il ne parle que par -phosphorescences et par évanescences; c'est un -<span class="pagenum">-31-</span> enthousiaste Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout -un poème. C'est le fils de Damora, le grand musicien. -Etonnants, ces descendants d'hommes de génie! -A croire que la nature, à bout de sève, ne peut -continuer quand elle a donné son maximum d'harmonie -et de force.</p> - -<p>Je voulais me récuser.</p> - -<p>—Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous -n'avez pas idée de ces jeunes couches. Cela peut -vous servir pour un roman, un jour; c'est toute -une documentation physiologique.</p> - -<p>Et j'allai chez Paillard au jour dit.</p> - -<p>Meyran avait commandé un petit salon au premier; -ses invités étant un peu voyants, je lui en -savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme -un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet -de velours pensée en dépassait les revers, une cravate -iris bouffait à larges plis autour de son cou -frêle… Il était encore plus blond que l'autre -soir. Il me tendit une main baguée, ce matin-là, -de perles noires et de saphirs roses et me présenta -son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora. -Brun comme une olive et moulé, lui, dans -une jaquette de drap vert-myrthe boutonnée sur -une cravate de peluche noire, Maxence Damora -n'avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui -tenait lieu d'épingle de cravate…—Nous attaquâmes -les marennes et sir Edward Ytter, tout en les -assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables. -Il daigna nous informer de ses projets. -Il arrivait de Venise et des lacs italiens où il passait -<span class="pagenum">-32-</span> ses automnes; à Venise, il descendait chez -sir Reginald Asthom, qui y avait un palais sur le -<span lang="it" xml:lang="it">Canale-Grande</span>; il était invité, cet hiver, au Caire -et on le voulait pour remonter en dahabieh, jusqu'aux -sources du Nil, mais l'Egypte était vraiment -trop infestée de Yankees maintenant. Quant -à Cannes, on n'y pouvait aller avant la fin d'avril. -Le moyen d'y vivre, pendant le Carnaval? -Trop de cohues, puis ses printemps étaient promis -à la Sicile. Il se résignerait donc à passer janvier, -février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers -en fleurs, il gagnerait Taormine.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O pâturages bleus et fables de Sicile!</div> -</div> - -<p>Là, on menait la vie inimitable. De Taormine, -il rayonnerait sur Messine et Catane; peut-être -retournerait-il à Syracuse, à cause des Latomies, -mais Syracuse était si triste! Il passerait certainement -le mois de mai à Palerme. Il avait bien envie -d'esquiver la saison de Londres: il y avait trop -de connaissances et les sorties du soir lui prenaient -toute sa liberté. Il passerait plutôt juin à -Paris, à cause du Salon: il voulait voir les Anglada -et les Jacques Blanche, les Helleu aussi. -Il raffolait d'Helleu: il était si imprécis et si personnel! -Et puis, il avait promis à lady Corneby de -l'aider à meubler le pavillon de la Dubarry, qu'elle -venait d'acheter à Versailles. Il s'était même laissé -arracher la promesse de faire deux ou trois conférences -chez elle sur le mobilier de la fin de -Louis XV; cela nécessitait quelques recherches, -<span class="pagenum">-33-</span> naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque. -Quant à son été, il le passerait à Castellamare, -dans la baie de Naples (la fraîcheur y est -délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait -converti en villa un ancien couvent. On y donnait -des fêtes néo-grecques, reconstituées d'après des -fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses; les -jardins du prince Noronsoff se prêtaient étonnamment -aux déploiements des cortèges. Il fallait -voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes -de camphre et d'acier des étés de Campanie!</p> - -<p>Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla -de son talent: il était tel que les commandes affluaient. -Son automne seul, lui rapportait -quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse -de Middleton et la princesse Outchareska venaient -de lui commander chacune une bonbonnière: -la duchesse avait voulu des ruines et la -princesse des fleurs (car il y avait des personnes -qui préféraient les ruines et d'autres les fleurs). -Il excellait dans l'un et l'autre genre et, comme -par le plus grand des hasards, il se trouvait avoir -les deux bonbonnières dans la poche de son pardessus. -Il priait le maître d'hôtel de le lui apporter -et nous étions admis à juger de sa facture. La -première boîte enserrait dans son ovale un petit -temple de l'Amour dans une île, comme celui de -Trianon: frêles colonnades à jour sur un ciel -bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses, et toutes -les rouilles de l'automne empourpraient les -saules d'un étang mort. La seconde boîte, de forme -<span class="pagenum">-34-</span> ronde, se bombait sous une pluie de pétales; -une haie d'églantines sauvages et de chèvrefeuilles -s'échevelait sur un ciel vert. «Cinquante louis -les deux, résumait le peintre, et ce sont là des -prix d'amis! Mais il faut bien faire quelque chose -pour les femmes.» Sir Edward Ytter était infatigable. -Il nous parla ensuite de ses connaissances -en bibelots. Le bibelot! il en était un des oracles. -Lowengard le consultait et pas un achat important -n'était fait chez Cramer qu'il n'eût, auparavant, -donné son avis. Le lit de Monsieur, frère -du roi, qu'il avait découvert rue Visconti, dans -une affreuse brocante, lui avait conquis l'estime -et la considération des gros marchands de Londres. -Quant à sa commode de Mme de Maintenon, -en laque rouge de Coromandel, c'était une -pièce unique dont le Musée Carnavalet lui avait -offert trente-huit mille francs. Il avait un flair -spécial: ainsi il était en pourparlers pour une -chaise percée en marqueterie de bois des îles, -ayant appartenu au Grand Roi, et ne désespérait -pas d'obtenir, d'un riche amateur de Meulan, un -bourdaloue acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue -du surintendant Fouquet et la chaise percée -du Roi Soleil! Et comme, averti par un coup -de coude de Meyran, je simulais l'enthousiasme:</p> - -<p>—«Si je fais l'affaire, je vous convierai, cher -monsieur, à venir voir les deux objets chez moi.»</p> - -<p>—«Mais le lit de Monsieur suffirait! m'écriai-je. -Je me contenterais parfaitement de la commode -de Mme de Maintenon!»</p> - -<p><span class="pagenum">-35-</span> —«Non, tout Paris les connaît. Je dois bien -quelques objets nouveaux à votre curiosité!»</p> - -<p>Le jeune Damora n'ayant rien dit, je souffrais -de son silence.</p> - -<p>—«C'est vous, monsieur, croyais-je devoir -l'interroger, c'est vous qui avez une chambre lophophore?»</p> - -<p>—«Et mandarine!» me répondit le jeune -éphèbe.»</p> - -<p>Nous nous quittâmes «ravis» les uns des autres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II<br /> -LIONNERIES</h2> - - -<blockquote> -<p>«<i>Monsieur, l'autre matin, chez Paillard, vous -avez bien voulu me marquer le désir de visiter -le vieil hôtel de Chamarande où j'ai la chance -d'avoir pu loger les quelques bibelots qui m'ont -valu l'honneur de votre curiosité.</i></p> - -<p>«<i>Si vous n'avez rien de mieux à faire vendredi -prochain, entre cinq et six heures, voulez-vous, -monsieur, me faire l'extrême plaisir et la faveur -grande de venir prendre une tasse de thé, quai -d'Orléans? Les vieilleries dont nous avons le goût -commun gagnent à être vues à la clarté des cires, -dans la pénombre de la nuit tombante. Le lit de -<span class="pagenum">-36-</span> Monsieur, frère du roi, et la commode de Mme de -Maintenon, que j'ai l'heur de posséder, attendent, -dès aujourd'hui, la grâce de votre visite. Depuis -notre déjeuner, deux autres objets assez rares, -que je guignais, me sont également échus, que -je serais heureux de soumettre à votre critique: -ce sont deux pièces assez curieuses, sinon uniques, -dont un musée, je crois, pourrait s'enorgueillir.</i></p> - -<p>«<i>Quelques amis me font l'honneur de me venir -voir vendredi à l'heure dite. Croyez qu'ils se feront -une joie et escomptent déjà celle de vous -être présentés.</i></p> - -<p>«<i>M. Hector Meyran, à qui j'écris pour lui faire -signe, vous renseignera sur leur respective personnalité -et leurs réels mérites. Je lui en communique -les noms. Je me fais fort de vous faire goûter, -vendredi, des confitures de goyave et des -petits pains fourrés aux huîtres qui ne sont pas -indifférents.</i></p> - -<p>«<i>Il n'y a pas présomption, n'est-ce pas, monsieur, -à vous dire que j'ose compter sur vous?</i>»</p> - -<p>Et la lettre était signée <i>Edward Ytter</i>.</p> - -<p>En <i>post-scriptum</i>, ces simples mots:</p> - -<p>«<i>La duchesse d'Iddleton servira le thé.</i>»</p> -</blockquote> - -<p>Cette lettre ne laissait pas de me causer un certain -effarement; il y a des styles qui déconcertent. -C'était Meyran qui m'avait présenté cet Ytter. -Je sautais en fiacre et courais chez mon ami Meyran.</p> - -<p><span class="pagenum">-37-</span> —Je sais ce qui t'amène, me disait celui-ci -dès le seuil: tu as reçu une convocation du jeune -sir Ytter. Moi aussi.</p> - -<p>—Sa prose est un peu baroque…</p> - -<p>—Comme ses perles, mais son style a tout de -même de l'allure; il pastiche aimablement Saint-Simon -et le président de Hainaut. Le malheur est -que ses lettres soient datées de 1904. Il n'y a -qu'un écart de deux siècles. Ecrites en 1704, ce -serait parfait. Inutile de me communiquer ton -épître, la mienne me suffit. Tu y viens, n'est-ce -pas? Nous y allons.</p> - -<p>—Mais…</p> - -<p>—Mais si, mais si. Il faut avoir vu ça au -moins une fois dans sa vie. Et puis, il y a les petits -amis, ceux sur lesquels tu veux obtenir -quelques tuyaux et renseignements. Les petits -amis sont très intéressants. Ah! à eux seuls ils -valent le voyage!</p> - -<p>—Meyran, tu te paies ma tête.</p> - -<p>—Attends que nous nous soyons offert la leur. -Tu ne verras chez sir Edward Ytter que des jeunes -gens du meilleur monde et du goût le plus suave. -Ecoute, j'ai la liste: d'abord, le jeune Maxence -Damora, l'inséparable d'Edward Ytter. Je l'avais -invité l'autre jour à déjeuner pour t'habituer -graduellement à cet étrange milieu.</p> - -<p>—Le petit jeune homme à l'orchidée verte?</p> - -<p>—Parfaitement, le petit jeune homme à la -chambre lophophore.</p> - -<p>—Et mandarine!</p> - -<p><span class="pagenum">-38-</span> —Nous trouvons ensuite M. Pierre Yvanis, le -fils de la belle madame Yvanis; lord Eginard -Chapmann, un Irlandais plus très jeune, mais -très particulier… C'est un globe-trotter infatigable: -il a fait cinq fois le tour du monde… Evariste -Bouchetal, qui fait de la littérature, et Grégory -Popescu, qui veut faire du théâtre.</p> - -<p>—Popescu?</p> - -<p>—Cela se prononce Popesquiou. C'est un nom -roumain. Le jeune Grégory est de Bucarest, -comme M. de Max.</p> - -<p>—Et au Conservatoire?</p> - -<p>—Tu l'as dit. Un point, c'est tout. Nous n'aurons -pas d'autres phénomènes; mais c'est très -suffisant.</p> - -<p>—Ah! Et ces messieurs se recommandent à -l'attention par…?</p> - -<p>—Chacun a une manie très spéciale, une <i>lionnerie</i>, -comme on disait sous la Restauration. -Ainsi, le jeune Yvanis, qui traduit miraculeusement -les poètes grecs et a commis un adorable -pastiche des idylles de Théocrite, vit maritalement -avec un mannequin de cire.</p> - -<p>—Tu dis?</p> - -<p>—La vérité. Pierre Yvanis possède dans sa garçonnière, -dans sa frissonnière, si tu aimes mieux, -une admirable poupée de grandeur naturelle, modelée -par un véritable sculpteur, laquelle, revêtue -de précieuses robes japonaises, repose sur -un lit de parade, côte à côte avec le lit de camp -d'Yvanis. Il a pour cette idole un véritable culte -<span class="pagenum">-39-</span> et lui adresse des vers, des sonnets et des fleurs.</p> - -<p>—Mais, c'est de la folie!</p> - -<p>—Non, c'est de la pose et c'est aussi de la réclame. -Dans un certain monde, on appelle Yvanis: -l'homme à la poupée de cire. Vendredi, tu -entendras couramment tous ces messieurs demander -à Yvanis des nouvelles de sa maîtresse.</p> - -<p>—Et on ne lui en connaît pas d'autres?</p> - -<p>—Il faut demander cela à ses amis. Lord Chapmann, -lui, collectionne les chapelets de prières, -pourvu qu'ils soient musulmans. C'est un fervent -de l'Islam. Il a été deux fois à la Mecque. Il passe -tous ses hivers en Algérie. C'est aussi un -ami de Claudius Ethal, le peintre de M. de Phocas.</p> - -<p>—En effet, je me rappelle.</p> - -<p>—Evariste Bouchetal, lui, fait de la littérature; -c'est un élève de M. Pierre Loti. Il ne fomente que -des marines. Il a commis sur Toulon un livre qui -ne s'est pas mal vendu: c'est assez spécial. Enragé -fumeur d'opium, il vit intimement avec une -couleuvre…</p> - -<p>—???…</p> - -<p>—… Apprivoisée!… Sacountala ne le quitte -jamais. Il la porte presque toujours sur lui.</p> - -<p>—Mais c'est cauchemardant! Va-t-il nous la -sortir, vendredi?</p> - -<p>—C'est peu probable. Le froid est contraire -aux reptiles, même domestiques; et puis Sacountala -est toujours très engourdie. Je regrette, du -reste, que tu ne la voies pas: elle est très sensible -à la musique et elle danse comme une almée.</p> - -<p><span class="pagenum">-40-</span> —Etrange! étrange!</p> - -<p>—Grégory Popescu, lui, élève une panthère -au biberon. Il la destine à Mme Sarah Bernhardt; -c'est un fervent de notre tragédienne nationale.</p> - -<p>—Au biberon?</p> - -<p>—Féredgé (c'est le nom de l'animal) est, d'ailleurs, -charmante. Nous n'aurons pas l'avantage -de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je -le regrette, car elle est jaune comme de l'or et elle -porte un collier de platine incrusté d'émeraudes -merveilleuses. Ce Popescu a de la fortune. Il se -dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal, -lui, a été élevé sur les genoux de l'impératrice.</p> - -<p>Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances -princières. Pour peu que vous insistiez, Popescu -se fera un plaisir de vous inviter chez lui à venir -voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur. -Il est également célèbre dans tout ce petit monde -pour le luxe de sa salle de bains, toute en mosaïques -persanes, briques vernissées vertes et bleues -avec toutes les roses d'Ispahan en stuc sur les -revêtements: la salle est citée, dans <i>Paris-Parisien</i>, -entre le Pavillon des Muses et la galerie Groult.</p> - -<p>—Et tous fervents de Debussy?</p> - -<p>—Tu le demandes! Tous ont leur partition -de <i>Pelléas et Mélisande</i>, signée et dédicacée. Ytter -a la sienne bien en vedette sur son «Erard».</p> - -<p>—Tout cela m'épouvante. Tu m'assures qu'il -n'y aura pas de descente de police?…</p> - -<p>—Ah! c'est vrai, j'oubliais: il y aura une -femme.</p> - -<p><span class="pagenum">-41-</span> —La duchesse d'Iddleton?</p> - -<p>—Oh! ce n'est pas une garantie. Sa présence -n'empêcherait rien.</p> - -<p>—Tu me terrifies. Qu'est-ce que c'est que cette -Iddleton?</p> - -<p>—Duchesse pairesse authentique, veuve de -trois maris, protestante convertie, et deux cent -mille francs de rente. Tout Paris va chez elle -mais elle n'est pas reçue dans tout Paris. A eu -quelques aventures. Soixante-cinq ans, protectrice -attitrée de sir Edward Ytter, adore les tout petits -jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont -plutôt inoffensifs. La Iddleton les préférerait -plus dangereux… mais ces espèces de collectionneurs -sont les seuls jeunes gens qui supportent -la société des vieilles dames. Quand on n'a pas -ce que l'on aime il faut aimer ce que l'on a. La -duchesse encourage la littérature de Bouchetal -et les pastiches grecs d'Yvanis; elle commande -des bonbonnières à Ytter et produit Popescu dans -ses soirées. Elle fait au groupe une énorme réclame. -C'est leur mère à tous, une mère un peu -Egérie,—comme une muse ancestrale. Elle se -frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse -frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement, -chez Ytter, la princesse Outchareska.</p> - -<p>—Jeune celle-là?</p> - -<p>—Quelle question! Je t'ai déjà dit que c'était -un monde à part: femmes de passé et jeunes gens -d'avenir. Les flirts y semblent des incestes. Je dis -flirts! Il faudrait trouver un autre mot… comme -<span class="pagenum">-42-</span> effleurements. Et encore, est-ce bien précis pour -le commerce psychique de ces bambins et de ces -grand'mères?</p> - -<p>—Alors, au physique, ces dames?</p> - -<p>—Au physique?… Tu les verras. Il faut bien -te laisser quelques surprises. Et puis, tu verras -Beppino.</p> - -<p>—Beppino?</p> - -<p>—C'est un personnage dans la vie de sir Edward -Ytter: l'Eminence grise du lieu, toute une -puissance, une parure aussi, une autre <i>lionnerie</i>. -Encore, Beppino, c'est un peu comme la panthère -de Popescu et la couleuvre de Bouchetal. Songe! -un paysan toscan, un ancien cocher, qui lit d'Annunzio -couramment et cite de mémoire des sonnets -de Pétrarque et l'<i>Enfer</i> du Dante. Sir Edward -Ytter l'a ramené de Florence…</p> - -<p>—…</p> - -<p>—Pour le timbre et la douceur grave de sa -voix. Tu le verras. Je ne t'en dis pas plus.</p> - -<hr /> - - -<p>Après quelques hésitations, je me décidais à -me rendre, le vendredi suivant, à l'appel du jeune -peintre. Meyran m'accompagnait.</p> - -<p>La lourde porte de l'hôtel de Chamarande s'ouvrait -pour nous à deux battants. Une haute lanterne -Louis XIV en bronze doré éclairait mal -la cage d'escalier, immense. Une bourrasque de -pluie, abattue depuis le matin sur Paris et particulièrement -sinistre sur ces vieux quais de Saint-Louis-en-l'Ile, -en faisait vaciller la flamme. Et, -<span class="pagenum">-43-</span> pendant que nous montions les larges marches -usées qu'escortait dans le vide une adorable rampe -en fer forgé du temps, j'avais la vague oppression -de la solennité du lieu, presque la conscience d'un -recul de deux siècles.</p> - -<p>Un valet de pied poudré, en culotte de panne -rouge, nous introduisit dans une antichambre aux -hautes boiseries de noyer; un buste du Grand Roi -y trônait sur un piédouche de marbre vert. Les -parquets cirés luisaient.</p> - -<p>—Un des valets de pied de Mme Ytter, me chuchotait -Meyran. La mère prête au fils son personnel.</p> - -<p>Un petit nègre, vêtu à la turque, que nous n'avions -pas vu en entrant, se haussait sur la pointe -des pieds jusqu'au marbre d'une console et y -cueillait sur un grand plateau de glace deux gardénias -qu'il nous offrait. Nous en fleurissions nos -boutonnières.</p> - -<p>Le nègre de Mme Dubarry, ricana Meyran. -Il n'y a qu'Ytter pour avoir autant de -style.</p> - -<p>Des rires étouffés et un gazouillis de voix fraîches -bourdonnaient derrière une porte; le valet -de pied l'ouvrait et nous nous trouvions devant -le maître de céans.</p> - -<p>Cinq jeunes gens, dont sir Edward lui-même, -causaient, assis ou vautrés au hasard des sièges, -autour d'un homme déjà âgé, debout, les coudes -au chambranle d'une cheminée, en train de se -chauffer à un grand feu de bois. Le jeune -<span class="pagenum">-44-</span> Anglais se levait et venait à notre rencontre.</p> - -<p>—Soyez les bienvenus, messieurs. Comme c'est -aimable à vous!</p> - -<p>Je m'étais arrêté, abasourdi, sans trouver un -mot, ne pouvant plus faire un pas.</p> - -<p>Sir Edward Ytter était en pourpoint de satin -cramoisi, pincé à la taille par une ceinture de cuir -gris: le pourpoint corseté des bergers héroïques -des ballets de Molière. Une culotte de satin noir -et des bas de soie de même couleur complétaient -le déguisement. Des souliers à la poulaine, en -peau de daim gris, exagéraient la minceur des -chevilles.</p> - -<p>Ainsi costumé, sir Edward Ytter avait le charme -équivoque d'un travesti.</p> - -<p>—Zamore vous a fleuris, faisait-il en nous -secouant les doigts. Vous savez que j'ai la chaise -percée du roi et le bourdaloue du surintendant! -Vous allez les voir.—Monsieur Yvanis, monsieur -Bouchetal, milord Chapmann, monsieur Popescu.</p> - -<p>—La duchesse n'est pas encore arrivée. Vous -connaissez monsieur Damora?</p> - -<p>Les quatre petits jeunes gens s'étaient levés; -le monsieur mûr, debout devant la cheminée, -l'air d'un parapluie anglais dans une longue redingote -de quaker, en avait rabattu les pans avec -un geste de sarigue. A l'exception d'Evariste -Bouchetal, d'une laideur vraiment rare, toute cette -petite jeunesse, soignée, adonisée, nickelée et -sanglée dans des vêtements trop neufs, fleurait -bon, parlait avec grâce, avait de jolis gestes et, -<span class="pagenum">-45-</span> tout en plaisant aux yeux, inquiétait par quelque -chose de vague.</p> - -<p>—Oui, la duchesse a promis de venir, mais -la princesse est souffrante. Elle a pris froid à la -dernière audition de la <i lang="la" xml:lang="la">Schola Cantorum</i>. On n'a -joué que de l'Orlando de Lassus: c'était délicieux!</p> - -<p>—Et du Palestrina, faisait observer la voix de -fausset du jeune Bouchetal. Le croiriez-vous? C'est -au Palestrina que Sacountala est le plus sensible; -elle adore la musique religieuse, celle de la Chapelle -Sixtine surtout. C'est une intelligence que -cette bestiole. L'autre jour, j'ai eu le malheur -de jouer devant elle du Reynaldo Hahn: elle s'est -dressée dans sa corbeille et m'a mordu la main.</p> - -<p>—Du Reynaldo Hahn! Mais aussi quelle musique!</p> - -<p>—Et quelle imprudence! renchérissait le jeune -Damora.</p> - -<p>—Oui, elle m'a mordu assez cruellement; mais -je ne le regrette pas, reprenait l'homme à la couleuvre. -Au moins ai-je, aujourd'hui, la certitude -que Sacountala est mélomane.</p> - -<p>—C'est comme Féredgé, intervenait le tragédien -roumain. Si je veux la voir s'étirer de tout -son long et griffer en miaulant la soie de mes -coussins, je n'ai qu'à lui réciter du Verlaine: elle -entre aussitôt en volupté. Le Henry Bataille aussi -l'excite; mais où elle se développe tout à fait en -beauté, avec du phosphore dans ses yeux verts, -c'est quand je lui récite du Baudelaire.</p> - -<p>—Les animaux sont supérieurs à l'homme: la -<span class="pagenum">-46-</span> civilisation ne les a pas atteints, l'instinct maintient -en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me -suis laissé dire que Mme des Gobelins avait un -singe…</p> - -<p>—La comtesse des Gobelins!—et sir Edward -Ytter interrompait le récit d'Yvanis,—la duchesse -nous a promis sa visite. Je l'attends à l'instant -même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle -amène avec elle son petit animal.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III<br /> -UN ÉTRANGE COLLECTIONNEUR</h2> - - -<p>—On ne saurait assez tonner et fulminer -contre ces cerveaux à l'envers de symbolistes, -d'esthètes et autres chasseurs de coquecigrues -qui, l'imagination farcie d'idées de l'autre -monde, en contaminent, au hasard des rencontres, -les jolies filles de la rue parisienne et, avec -leurs prétentieuses pratiques, transforment en insupportable -pécore la plus exquise midinette. -Voici le cas de Céline Amyot, dite Dolly: vous -verrez à quel péril échappa cette douce enfant!</p> - -<p>Et Jacques Portail, enjambant une chauffeuse, -<span class="pagenum">-47-</span> y accoudait son indolence coutumière. La joue -appuyée sur un bras, dans une pose avachie et -canaille, il y allait maintenant de son histoire. -Plus récitée que dite, d'une voix monotone et -chantante, l'histoire! Mais cette monotonie et -cette nonchalance, la malice d'un regard aux -aguets sous les cils baissés, les démentait de tout -l'éclat de deux yeux gris et sournois.</p> - -<p>—Je commence. M. Henri Dormoy avait des -habitudes si déplorables, si déplorables, qu'il -était devenu la fable et l'effroi de son quartier. -M. Henri Dormoy habitait l'Ile-Saint-Louis. -Un vieil hôtel voisin de l'hôtel Lambert -avait l'honneur de l'avoir comme locataire. -M. Dormoy y occupait, au quatrième, un vaste -appartement, en enfilade, dont toutes les pièces -regorgeaient d'armes et d'armures datant de tous -les siècles, depuis l'époque des Croisades jusqu'au -commencement de la Révolution.</p> - -<p>M. Dormoy était un collectionneur émérite, -coté chez tous les antiquaires de Paris et particulièrement -chez ceux de la rive gauche, car, -avec ses quatorze mille livres de rente (pas un -fifrelin de plus), M. Dormoy ne pouvait aborder -les grands marchands des rues Lafayette, Le Peletier -et Drouot. Il n'en possédait pas moins une -assez précieuse Almeria dont les pièces, pour la -plupart authentiques et quelques-unes fort rares, -n'auraient pas déparé les galeries de l'Arsenal. Il -y avait là des armures complètes du temps de la -chevalerie, en acier poli, (armets, brassards, jambards -<span class="pagenum">-48-</span> et cuissards), qui, réajustées, reconstituées -et pendues aux murs, dressaient, de ci, de là, -dans la solitude des chambres, des spectres assez -formidables.</p> - -<p>M. Dormoy possédait aussi toute une série de -casques: casques pointus de l'invasion Northmande, -monteras à capulet d'acier de l'occupation -sarrazine, morions à visière grillagée ou se -déclenchant en bec de cormoran, plus hideux -que des masques, salades et rondaches datant des -guerres de religion, et des hautberts et des cuirasses -damasquinées de la Renaissance espagnole, -et fleuragées d'or de la Renaissance italienne, et -des cimiers niellés d'argent sur acier bruni, et -des épées, et des cimeterres, et des masses d'armes, -et des hachettes, et des poignards, et des -stylets, et des dagues, et des arcs, et des arbalètes, -et des flèches, et des carquois: le tout religieusement -entretenu et astiqué par M. Dormoy lui-même -qui, fidèle en cela à la tradition des collectionneurs, -laissait juste à ses chers bibelots la -couche de poussière nécessaire pour velouter -le métal et rehausser l'éclat terni des ors!… Mais -tout cela, me direz-vous, ne constitue pas des -habitudes déplorables et vous ne voyez pas de quoi -ameuter tout un quartier, fût-il de Saint-Louis-en-l'Ile, -contre l'innocent M. Dormoy!</p> - -<p>C'est que M. Dormoy ne se contentait pas de -collectionner les armes anciennes. M. Dormoy aimait -aussi les jolies filles, les très jeunes filles surtout. -Ce collectionneur était aussi un paillard, et -<span class="pagenum">-49-</span> plus qu'un paillard, un acharné et fin chasseur de -jeunes minois et de chairs fraîches. S'il aimait -la vétusté dans les armures, il appréciait davantage -la jeunesse chez les personnes du sexe, -qu'il invitait insidieusement à visiter ses collections.</p> - -<p>M. Dormoy, n'ayant que ses quatorze mille francs -de rente, ne pouvait songer aux célébrités de -la haute galanterie, célébrités dont la fraîcheur -est, d'ailleurs, plutôt problématique—mais si -merveilleusement suppléée par l'artifice des onguents -et des fards!</p> - -<p>M. Dormoy, comme beaucoup de célibataires, -courait après les petites ouvrières: trottins et midinettes -étaient les proies charmantes que guettait -sa vieille expérience de faune parisien. Il en avait -peu rencontré de rebelles: toutes les demi-vertus -de Saint-Louis-en-l'Ile avaient connu ses caresses -gloutonnes et sa voracité de vieux marcheur. -M. Dormoy était un fureteur. Il avait la même -sûreté de flair en bibelots qu'en femmes,—les -femmes! ces délicats bibelots de chair et d'amour -dont malheureusement les années déprécient la -valeur,—et, comme tous les vrais passionnés, -M. Dormoy poussait ses recherches dans tous les -quartiers de Paris. M. Dormoy ne dédaignait pas -les plus lointains faubourgs.</p> - -<p>Cet appétit du sexe, si déréglé qu'il fût chez -M. Dormoy, n'aurait pas suffi à le déprécier aux -yeux des bourgeois de Saint-Louis-en-l'Ile si cet -amateur de vieilles armures et de très jeunes femmes -<span class="pagenum">-50-</span> n'avait eu l'étrange manie de faire entrer les -divers objets de son culte dans de coupables combinaisons. -Sadisme de vieux célibataire ou déviation -de ses sens de collectionneur? M. Dormoy -n'avait-il pas la prétention d'enfermer dans le -corselet de ses vieilles armures le corps frissonnant -des jeunesses amenées par lui dans son appartement! -C'est sous la cuirasse des anciens -preux qu'il aimait à posséder la chair apeurée de -ses victimes. Les pauvrettes étant dévêtues, il -les affublait d'armets et de cuissards de chevaliers, -ou bien encore les emprisonnait dans les cottes -de maille des wikings et, une fois casquées et -bardées de fer, il se ruait sur elles comme -autrefois Néron, dans le cirque, se précipitait sur -la nudité des martyres chrétiennes préalablement -insinuées dans des peaux de bêtes. La gêne et -l'effroi des malheureuses ainsi captives dégénéraient -en crises d'épouvante et de larmes. L'appartement -du célibataire s'emplissait de plaintes, -de supplications, de balbutiements et de cris. -Pour deux luronnes qu'amusait la mascarade et -qui prenaient la chose en riant, les autres sortaient -des armures de M. Dormoy les chairs froissées -et l'âme endolorie, convaincues d'avoir eu -affaire avec un fou et jurant bien de ne plus y revenir.</p> - -<p>Il faut croire que le collectionneur trouvait un -certain ragoût à ces menus drames: crises de larmes -et pâmoisons, scènes de désespoir et de terreur -lui chatouillaient délicieusement les sens -<span class="pagenum">-51-</span> car il n'y renonçait pas, le vieux birbe! Il s'y -était acquis une réputation déplorable. Le peuple -traduit ces cas équivoques d'un mot: c'est un -homme à passions.</p> - -<p>M. Dormoy était donc un homme à passions… -Où peut conduire le goût des jolies filles et des -vieilles armes! Ce goût très particulier de -M. Dormoy, je l'ignorerais encore si le hasard, -cette Providence des amoureux, ne m'avait mis -sur le chemin de Mlle Céline Amyot dite Dolly, -troisième mannequin chez M. Prust, robes et -manteaux, rue Saint-Honoré, succursale à Nice -et à Vichy, correspondant à Londres, etc.</p> - -<p>Dolly était le surnom que lui donnaient ses -camarades, incitées à affubler d'une origine -anglaise cette grande et jolie fille au menton -un peu long et au nez un peu court, mais à la -carnation si lumineusement rose (en contraste -avec ses cheveux bruns), que Céline Amyot eût pu, -en effet, très bien naître Irlandaise. De l'Irlande, -elle avait même les yeux d'outremer et d'orage, -d'un bleu mobile et verdissant. Mais un bagout -si parisien!</p> - -<p>Céline Amyot était de Montmartre, de la rue -des Trois-Frères, tout simplement.</p> - -<p>Fille d'un colleur d'affiches, elle était une des -mille et trois midinettes que la rue de la Paix et -les rues avoisinantes lâchent, vers onze heures -du matin, sous les marronniers des Tuileries. -Comme un essaim d'hirondelles et de moineaux -francs, cela s'abat sur les bancs, autour des -<span class="pagenum">-52-</span> statues, et, dans un tourbillon de jupes bien coupées -et de chevelures brillantes, cela s'installe par -groupes, au hasard des sympathies, papote, ramage -et déballe hors des paniers, sur des papiers -gras, babas au rhum et cervelas! Charcuterie et -pâtisserie: le déjeuner des Midinettes. Les hauts -ombrages de l'ancien jardin royal font un cadre -de verdure, au printemps, et d'or somptueux, en -automne, à leur grâce alanguie et pliante. Combien -d'anémies et de tuberculoses, en effet, parmi -toutes ces fraîcheurs de peau et de regards! Pis! -combien, parmi ces joliesses guettées, proies, hélas! -certaines, pour la prostitution du boulevard!</p> - -<p>Je ne serais pas le philosophe que je suis, si je -n'aimais, de temps à autre, à suivre, et de très -près, les ébats et les menus propos du petit peuple -parisien.</p> - -<p>Ce fut par une bleue matinée de juillet que me -furent révélés la grâce fine et veloutée d'hirondelle, -car mince et de silhouette arrêtée et pieuse -comme elle, et le charme gamin de moineau de -Paris de Mlle Dolly; ce profil, on eût dit, dessiné -par Burne-Jones, et cet esprit gavroche, mi-Gavarni -et mi-Forain!</p> - -<p>C'était non loin du bassin. Ce matin-là, -toute une bande de rieuses et toutes jeunes -échappées d'atelier y chipotaient, au hasard des -chaises et des bancs, un déjeuner sommaire: des -cerises et des fraises achetées à la livre à la petite -voiture d'une marchande des rues, moins un déjeuner -qu'une dînette, mais, pour restreint que -<span class="pagenum">-53-</span> fût le menu, les Midinettes ne s'en amusaient pas -moins. Une folle hilarité secouait les tailles souples -et renversait les nuques blondes et brunes -groupées en cercle autour du récit désopilant de -l'une d'elles. Que pouvait bien conter cette rosse -de Dolly?</p> - -<p>Dolly! le nom fusait comme un rire sur toutes -les lèvres.</p> - -<p>—Non, elle était crevante, cette Dolly! Ces -histoires n'arrivaient qu'à elle!</p> - -<p>—C'était pas croyable!</p> - -<p>—Bien sûr qu'elle inventait!</p> - -<p>—Il n'y en avait pas deux comme elle.</p> - -<p>Et toutes ces demoiselles s'esclaffaient.</p> - -<p>—Comme ça, le vieux avait voulu l'enfermer -dans une armure, dans une chose tout en fer -comme on en voit dans tous les tableaux qui représentent -des batailles, ou bien encore au Musée -de Cluny! Non, bien sûr qu'elle se payait leur -tête!</p> - -<p>Je m'étais approché, attiré par tant de gaieté -et par tant de jeunesse.</p> - -<p>L'histoire que racontait Dolly était son aventure -avec le collectionneur de l'île Saint-Louis. -C'était, avec quels détails pimentés et dans quel -argot pittoresque, le récit, par le menu, de sa première -rencontre avec le vieux garçon, sa poursuite -forcenée par les grimpettes de la Butte et ses savants -travaux d'approche, puis l'ouverture des pourparlers, -la prière de venir visiter chez lui ses armures, -rien qu'une petite visite sans conséquence.</p> - -<p><span class="pagenum">-54-</span> —Et ne me dites pas que je vous rappelle une -fille que vous avez perdue ou votre sœur: on me -l'a déjà faite à la ressemblance! Je ne donne plus -dans ces godans-là. Suffit; j'ai promis, j'irai et -pas plus tard que dimanche. Maintenant, avancez-moi -dix francs. Je vous les rendrai: c'est pour -papa. C'est bon, vous êtes un type chouette. -Maintenant, au plaisir!</p> - -<p>Dolly avait vraiment de la décision. Il fallait -l'entendre narrer son entrée chez M. Dormoy:</p> - -<p>—Un vieil hôtel, vieille roche comme dans -les romans de M. Georges Ohnet, genre <i>Mademoiselle -de la Seiglière</i>. Ça me porte au recueillement. -Quatre étages, c'est haut; à la maison, y en -a six et je ne me plains pas. Je sonne. C'est lui -qui ouvre. Un musée, mes petites chattes, un vrai -musée de vieilleries, rien que de la ferraille là-dedans, -mieux qu'un musée, un décor… le -deuxième des <i>Cloches de Corneville</i> ou le troisième -de la <i>Dame Blanche</i>… On connaît son répertoire! -Je me dis: je me suis gourrée, c'est un peintre. -Ce n'est pas pour ce que je croyais: je vais donner -une séance. Pourtant, un petit goûter préparé -me donne à réfléchir: ces petites chatteries-là, -ça fleure toujours la manigance. Et lui, obséquieux, -des prévenances, me servant lui-même: «Un -doigt de marsala ou bien un peu de champagne. -Goûtez ces pains fourrés au foie gras.—Oui, mon -petit père, je te vois venir.» Et quand, bien gentiment, -une fois au dessert, il me caresse un peu -longuement les épaules et me passe les mains -<span class="pagenum">-55-</span> sur les hanches pour s'assurer si je suis bien -faite.</p> - -<p>—«Oui, une très bonne constitution, que je lui -réponds, ne vous émotionnez pas comme çà! -Je vois ce qu'il vous faut. Je vais vous faire ce -plaisir». Et houp! en deux temps, trois mouvements, -j'ôte mon corsage et je dégrafe ma jupe. -Me voilà en chemise. Du même coup, voilà mon -bonhomme à genoux, les yeux blancs, les mains -jointes, en extase et si cocasse et si touchant que -j'ôte ma chemise comme le reste. «—Admirable! -une Eve, une Vénus Anadyomène, une Psyché!» -qu'il s'écrie alors, et un tas de noms grecs que j'ai -déjà entendu dire à des peintres. «—Attendez, -mon enfant». Voilà qu'il se lève, court dans -l'appartement, disparaît par une porte puis revient -par une autre, avec un casque, une espèce de casque -de pompier surmonté d'une sorte de serpent. -«—Ne bougez pas». Et il m'assujettit sa marmite -sur la tête. C'était d'un lourd et ça me serrait -les tempes, mais à crier, tant ça m'appuyait -sur le crâne. Mais lui, les yeux fous, de s'écrier: -«C'est héroïque! c'est de l'époque, du roman -chevaleresque, c'est de l'Aristote et c'est du Tasse -aussi!» et un tas de billevesées qui étaient peut-être -des salauderies. Je commençais, moi, à en -avoir assez et je grelottais, bien qu'il y eût un -grand feu de bois dans la chambre. «Dites donc, -monsieur, est-ce que vous en avez encore pour -longtemps? Cette comédie-là, ça ne va pas finir?»—«Attendez: -un peu de patience, mon enfant.» -<span class="pagenum">-56-</span> Il me retire le casque, enfin, mais va en chercher -un autre. Il en rapporte un bien plus haut, un -bien plus gros encore et, surtout, bien plus pesant. -«Encore celui-là, rien qu'une minute, ma -divine!»—«Non, vous vous f… de ma poire!» -«Oh! la petite mutine! Rien qu'une minute pour -faire plaisir à papa». Je suis bonne fille: j'y consens. -Me voilà, le front à la torture, sous sa nouvelle -marmite, cette fois empanachée, emplumée -comme une queue de paon, et voilà mon bonhomme -qui retombe dans ses digue-digue. Il se -prosterne: «C'est Bradamante! mais c'est Clorinde! -c'est la belle Heaulmière!»—«Mais, tâchez -donc d'être poli!» et je remets mon casque à -cet insolent. Vous croyez que c'était fini? Ça ne -faisait que commencer! Ne voilà-t-il pas qu'il décroche -du mur une cuirasse en fer et des tas de -ferraille qui s'adaptent aux bras, aux cuisses, au -ventre, comme qui dirait à tout le corps, et ce -loufoque voulait m'emprisonner là-dedans! Me -voyez-vous dans cette ferblanterie, moi qui ai les -seins si sensibles, et la peau de mes hanches, -donc! Alors, je me suis fâchée: «Plus souvent, -vieil outil! Allez au bain, non, à la douche! Je -t'ai assez vu, échappé de Charenton!» Et, le -bousculant, lui et toute sa ferraille, j'attrape mes -frusques et je gagne la porte. Mon bonhomme, -empêtré dans toutes ses antiquailles, avait trébuché -et se débattait, tombé dedans. Il saignait -du nez, parole!… C'est bien fait! Des fous de ce -tonneau! Qu'est-ce qu'il lui fallait, à ce vieux -<span class="pagenum">-57-</span> criminel? Est-ce que ma beauté et mes dix-huit -ans ne lui suffisaient pas?</p> - -<p>Et, sur un regard droit planté dans mes yeux, -je m'avançai vers la conteuse:</p> - -<p>—Moi, je m'en contenterais, mademoiselle: je -serais même très heureux.</p> - -<p>—Et vous ne m'embêterez pas, ripostait la jolie -fille. Vous n'avez pas l'air d'une moule. Payez-vous -le café à la société?</p> - -<p>—Je paie!</p> - -<p>Et c'est ainsi que Dolly et Portail devinrent, le -même soir, amant et maîtresse! Tout cela, -grâce à la collection d'armures de M. Dormoy.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV<br /> -LA MISE AU POINT</h2> - - -<p>—Dolly! une grande brune à la carnation invraisemblable, -une chair d'un rose de camélia rose -en fleur, mais je ne connais que cela!</p> - -<p>De Warden, levé tout à coup de son divan, -s'avançait hors de la pénombre du vaste hall pour -entrer dans le cercle lumineux des tulipes électriques.</p> - -<p><span class="pagenum">-58-</span> —Un corps souple et long de nymphe chasseresse, -l'ondoiement de hanches d'une figure de -Germain Pilon mais un profil de barmaid anglaise: -c'est bien cela! Galocharde avec le nez trop -court, le type de jolie anthropoïde de Suzanne -Desprès et des femmes nues de Picard, et les prunelles -de bête ou de sirène, tant elles étaient -changeantes, attentives et inquiètes! Dolly… Ah! -elle s'appelait Dolly, alors… En effet, je me souviens -vaguement de l'avoir entendue nous raconter -qu'elle avait été mannequin dans une maison -de couture. Oh! dans ses débuts, car, moi, je l'ai -connue modèle et je l'ai même eue dans mon atelier. -Innombrables, d'ailleurs, ceux qui l'ont eue -dans leur atelier… et dans la chambre avoisinante. -Ah! pour un beau brin de fille, c'était un beau -brin de fille, mais quelles aptitudes à rendre heureux -quiconque le lui demandait et quelle vocation -dans le métier! Nous l'avions surnommée <i>le consentement -mutuel</i>, en souvenir d'un pari. Surnommée, -car je l'ai connue sous un autre nom que -Dolly. A Montparnasse, où je la rencontrai pour -la première fois, chez le graveur Aubley, on l'appelait -Ginette. Ginette, la grande Ginette! Ah! -elle avait le déshabillage facile. Pour un oui, pour -un non: «Moi, j'ai la gorge basse; moi, j'ai très -peu de ventre; moi, j'ai un torse de jeune garçon; -moi, j'ai une chute de reins unique; moi, -j'ai les jambes fuselées», et v'lan! robes et chemise -volaient à travers la pièce. Rien qu'à sa -promptitude à se dévêtir, je l'aurais reconnue. Je -<span class="pagenum">-59-</span> n'ai jamais rencontré de jeune fille aussi fière, -aussi sûre de son anatomie. A force de s'entendre -répéter qu'elle avait une plastique épatante, Ginette -en était convaincue, si convaincue qu'elle -ne demandait qu'à convaincre les autres. Ah! -vous l'avez connue, vous, sous le nom de Dolly, -et elle était mannequin? En effet, c'eût été dommage!</p> - -<p>Avec une certaine mélancolie, presqu'une -nuance de regrets, de Warden se laissait tomber -sur un fauteuil: il tirait maintenant une longue -bouffée de fumée bleuâtre de sa pipe de terre -brune, dite <i>Pasiphaé</i>, pour le motif obscène qui en -décorait le foyer. Warden ne se séparait jamais de -sa pipe.</p> - -<p>Il reprenait:</p> - -<p>—En effet, Ginette était assez rebelle au poison -dit de la littérature, et l'éclectisme de ses liaisons… -choisies pourtant dans tant de milieux divers, -ne parvenait pas à la contaminer. Tournée -comme elle l'était, avec ce type un peu bizarre qui -la désignait tout de suite aux artistes et aux raffinés, -elle était pourtant destinée aux pires aventures; -elle eût pu, comme une autre, devenir une -stryge de cénacle ou une goule de petite chapelle; -elle demeura toujours une roulure d'atelier. Il -faut lui en savoir gré, car elle eût pu, comme -tant d'autres, jouer les Vittoria Colonna, les cheveux -nimbés de myrtes artificiels, prendre des -attitudes dans des cathèdres et déambuler, gainée -dans le drap d'argent de moyenâgeuses simarres, -<span class="pagenum">-60-</span> des parlottes des toutes jeunes revues aux -cinq-à-sept du <i>Rat Mort</i>. Née pour l'amour (j'allais -dire la noce), comme une fleur est faite pour s'entr'ouvrir -et embaumer, sa nature de joie la préserva. -Cette chère Ginette! Je ne la vis vraiment -qu'une seule fois en péril.</p> - -<p>Depuis à peu près deux ans je l'avais perdue -de vue. Après avoir eu pour moi toutes les -générosités, Ginette avait cessé tout à coup de me -donner des séances. Je la rencontrais même -plus dans les crémeries et dans les bars où sa -grâce bohème aimait à fréquenter: quelqu'un -avait enlevé Ginette ou Ginette avait changé de -quartier. Je devais la retrouver dans le salon -Charmaille!</p> - -<p>Mme de Charmaille! Qui se souvient, aujourd'hui, -de cette gloire de cauchemar?</p> - -<p>Mme de Charmaille habitait Asnières; elle y -faisait les honneurs de l'atelier de Pétrus Nordinger, -le peintre érotico-mystique, <i>dont le talent -avait été étouffé par le génie!</i> on le disait du -moins dans le clan des amis de Mme de Charmaille, -qui s'était attelée, corps et âme, à la réputation -de l'artiste.</p> - -<p>Ce Nordinger était surtout un peintre industriel. -Apprécié pour ses vitraux d'art, dont les -adroits pastiches n'excluaient point la fantaisie, -il excellait à styliser la flore des bois et des jardins -en y intercalant les monstres du bestiaire -héraldique: un bon peintre verrier! Il exposait -tous les ans des œuvres d'une facture -<span class="pagenum">-61-</span> assez pauvre, et d'une couleur plutôt plate, que -de très jeunes critiques comparaient aux fresques -de Botticelli, pour humilier Botticelli sans -doute, car ces vagues réminiscences étaient de -sûres trahisons; mais encore était-il reçu tous les -ans au Salon de la Nationale. Du jour où Mme de -Charmaille pénétra dans sa vie, Pétrus Nordinger -vit partout ses toiles impitoyablement refusées.</p> - -<p>Il faut dire que Mme de Charmaille avait une -terrible esthétique; son influence était plutôt néfaste, -pernicieuse même, et le surnom de <i>Malaria</i>, -qu'elle avait dans tous les ateliers de Montmartre, -l'avait suivi à Montparnasse. Mme de Charmaille -y sévissait maintenant, terrorisant les uns et aguichant -les autres par le crédit qu'elle prétendait -avoir au Ministère des Beaux-Arts et même à celui -de l'Intérieur… Quel crédit pouvait bien avoir, -place Beauveau et rue de Grenelle, cette petite -femme déjà mûre, longue de buste et courte de -jambes, un peu nouée même, et dont la jolie -tête, d'une grande finesse et surtout très expressive, -mais disproportionnée avec la hauteur du -corps, la faisait ressembler à une naine? Mme de -Charmaille était aux couloirs officiels ce qu'est une -punaise de sacristie aux coulisses de l'église; pourtant, -de toute cette impudence, des artifices surtout -d'une coquetterie irréductible et des restes -énergiquement sauvés d'une indéniable beauté, -cette femme s'était fait un prestige qui en imposait -encore aux imbéciles.</p> - -<p><span class="pagenum">-62-</span> Pétrus Nordinger était du nombre. Imbécile, -je m'entends. Intellectuel dans la pire acception -du mot, le peintre-verrier, évidemment doué au -point de vue décoratif, montrait une faiblesse de -caractère qui confine à la bêtise.</p> - -<p>Demeuré veuf avec deux enfants et une sœur -dévote venue exprès du fin fond de la province -tenir le ménage de son frère, le pauvre être s'était -laissé prendre aux flatteries et à l'enthousiasme -de muse et d'artiste de Mme de Charmaille. -Mme de Charmaille exerçait, dans quelques petites -revues, la critique d'art. Elle était arrivée dans le -désarroi de la maison du veuf décidée à s'y installer -et à n'en jamais sortir. Nordinger possédait -de lui-même une douzaine de mille francs de rentes; -ses œuvres pouvaient, bon an, mal an, lui -rapporter autant. Vingt-quatre mille francs par -an, c'était le port pour cette épave de l'intrigue -et de la prostitution: il y avait longtemps que -la fine mouche avait jaugé l'homme. Elle n'eut -pas de peine à l'éblouir. Ce fut une effervescence -de pitiés et de tendresses inavouées pour -le veuf, mélangée d'un culte profond pour l'artiste -et son œuvre. Un sentiment plus fort l'attirait -aussi vers les deux orphelins: elle aimait en -eux leur père. Bref, elle jouait si habilement de -son dévouement, de son crédit, de ses influences -et de ses relations, et servait au malheureux Pétrus, -cuisiné avec toutes les herbes de la Saint-Jean, -le ragoût d'une si belle âme, que la pauvre sœur -fut réexpédiée dans sa petite ville des Pyrénées et -<span class="pagenum">-63-</span> que l'aventurière s'installa en maîtresse dans l'intérieur -d'Asnières.</p> - -<p>Cet intérieur! Il faut l'avoir vu comme moi -pour connaître jusqu'où peut tomber une intelligence -de déséquilibré.</p> - -<p>Mme de Charmaille y vaticinait religion, poésie, -esthétique et littérature. Toute une assemblée -de rapins et de poètes chevelus descendus des -hauteurs de la Butte, se pâmait aux moindres gestes, -aux moindres propos de la prêtresse. Mme de -Charmaille multipliait les effets de croupe sous -des robes coupées dans des étoffes d'ameublement; -c'étaient des tons d'eaux mortes ou de -roses malades que n'avaient pas encore osé -arborer les couturiers. Les enfants du peintre, -costumés d'après les fresques du Carpaccio, promenaient -dans l'atelier des timidités attristées de -chiens savants. Dépaysés dans des simarres de -velours de coton, que dis-je? empêtrés, engoncés -dans des manches de satin bouffantes, les deux -pauvres petits, dressés à tous les baise-mains et à -toutes les révérences, répondaient aux noms de -Blismode et de Corydon: ainsi l'avait voulu leur -seconde mère.</p> - -<p>Ginette! Mme de Charmaille affichait une très -grande tendresse, probablement mystique, sinon -unisexuelle, pour le joli modèle, car elle ne se -gênait pas pour l'appeler Troïlus! Jusqu'où la -muse de Pétrus Nordinger était-elle la Cressida -de ce Troyen de Montmartre? Mystère. L'intrigante -qu'était Mme de Charmaille n'avait-elle pas -<span class="pagenum">-64-</span> plutôt des vues sur la capiteuse fille et ne la destinait-elle -pas à quelques-uns de ses amis influents -du ministère ou du Sénat? Il y avait de tout dans -l'Egérie de l'atelier d'Asnières, de l'entremetteuse -et du maître chanteur. Toujours est-il que je -retrouvais une Ginette tout autre que celle que j'avais -connue. Ses cheveux bruns coupés courts et -frisant en boucles drues lui faisaient une tête ronde -de jeune belluaire qu'une mâchoire un peu lourde -accentuait encore. Ginette avait aussi perdu de -sa fraîcheur; ses paupières, maintenant bistrées, -soulignaient la pâleur de sa face. Sanglé dans -des costumes de drap anglais, Troïlus s'efforçait -à des manières de petit homme; mais c'était un -rôle appris, que démentaient les prunelles restées -très femme et hardiment claires dans cette face -de langueur.</p> - -<p>L'atelier de Pétrus Nordinger! J'y assistai un -soir à une jolie scène. La maîtresse de céans -avait eu l'idée d'une fête costumée, une fête sous -Néron, rien que cela; il fallait bien célébrer un -des grands précurseurs de l'anarchie! La toge et -la chlamyde sévirent donc toute une nuit dans -l'atelier d'Asnières. Oh! les piteuses anatomies -d'hommes que révélèrent, ce soir-là, les Caracalla, -les Adrien et les Antinoüs voulus par Mme de -Charmaille! Enroulée d'étoffes transparentes, ornée -de camées et enguirlandée de fleurs, la nudité -des femmes s'y montra, chez quelques-unes, vraiment -triomphante. Ginette fut de celles-là. Son -goût naturel lui avait indiqué la tunique safran et -<span class="pagenum">-65-</span> les bijoux de bronze vert dont s'animait le rose -retrouvé de sa chair. De larges iris bleus ombrageaient -son visage, harmonisés avec le ton de -ses prunelles avivées de kohl, et son entrée fit -une telle sensation que l'immédiate pensée de -Messaline vint à tous et à toutes en même temps. -Le nom courut l'atelier et parvint jusqu'à l'intéressée -qui, prenant son rôle au sérieux, ne défendit -plus ni ses seins ni ses lèvres. Très impératrice -à Suburre, elle s'abandonnait généreusement -à toutes et à tous, faisant impérialement -l'aumône de ses bras nus et de sa nuque aux convoitises -allumées par son beau corps, si bien qu'au -souper, grise d'adulations, de caresses et de beaucoup -de champagne:</p> - -<p>—Messaline, Messaline, suis-je assez Messaline! -s'écriait la belle fille en éparpillant sa couronne -d'iris aux quatre coins de la table.</p> - -<p>A quoi son amant, un graveur, un peu agacé -par la tenue de sa maîtresse:</p> - -<p>—Mets salope, et n'en parlons plus!</p> - -<p>Ce fut le mot du souper et la mise au point -de la fête.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-66-</span></p> - -<h2 class="nobreak">V<br /> -LE SERPENT SOUS LES FLEURS</h2> - - -<p>—Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante? -Mais je n'ai connu qu'elle! J'en ai surtout -entendu parler, car j'ai toujours mis tous -mes soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'œuvre, -et j'étais édifié. J'ai, d'ailleurs, les préventions -les plus injustes, je l'avoue, mais les -plus justifiées aussi, contre toutes les Muses -de petites revues et d'ateliers. Bas-bleus, conférencières, -peintresses et sculpteuses, je mets tout -cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, -donc des êtres dangereux en rupture, et, -naturellement, en guerre avec la société. Toutes -les armes leur sont bonnes pour triompher des -circonstances; elles ont pour elles la plus grande -des forces: celle de leur prétendue faiblesse.</p> - -<p>—Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous, -faisait de Warden au monsieur à longue barbe -poivre et sel qui venait de prendre la parole.</p> - -<p>—C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé. -J'ai été longtemps attaché au ministère -des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de ces lettres -de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en -ai eu à recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses -dont la vocation artistique servait le -<span class="pagenum">-67-</span> plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de ces -pseudo-romancières dont la littérature eût fait -rougir un singe; mais, parmi toutes ces aventurières -de la plume et de la palette, c'est à la Charmaille -qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne -et quelle maîtresse femme! Un tempérament -d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne -s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de -Charmaille. Elle eût remué le ciel pour en faire -tomber une pièce de vingt francs.</p> - -<p>—Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait -le petit Baudran.</p> - -<p>—D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu -de femmes ont couché autant qu'elle! Ah! pour -des relations d'alcôve, elle en avait des relations!</p> - -<p>Et de Warden tirait une longue bouffée de sa -pipe.</p> - -<p>—Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché -au ministère des Beaux-Arts, car notez que -je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas moins -gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé -de ses invitations! Mme de Charmaille -était la maîtresse de Nordinger, et cela m'était la -meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de -ce peintre; sa facture veule et flasque, cette absence -ou plutôt cette ignorance du dessin, m'ont -toujours exaspéré comme une indélicatesse. Pourquoi -s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture -manque de bras? Exposer et courir les commandes, -quand on commet de pareilles anatomies, -pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et -<span class="pagenum">-68-</span> notez que je suis du pays de Nordinger; nous -avons même été élevés ensemble. Nous sommes -tous les deux de Bayonne. Tout jeune encore, -Nordinger, fils de famille et fortuné par les siens, -faisait de la peinture et de la pire, de la peinture -dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter -à des chefs-d'œuvre d'imagination, tiennent lieu -de tout, de ligne et de couleur. Il ne composait pas -trop mal, car il a toujours eu le don de l'arrangement; -mais quelle palette! Les mauves et les -violets intransigeants faisaient de son atelier une -succursale des usines de Javel: c'étaient des tons -de produits chimiques, des nuances hostiles de -précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait -un atelier. S'il s'était contenté d'être un amateur, -on eût pu lui laisser ses illusions; mais il entendait -se faire une place au soleil. Sa sœur, Mlle -Emilie Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, -croyait passionnément à l'avenir de son frère. -Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant d'elle-même -au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à -Paris. Nous respections tous sa pieuse illusion. -Nordinger entrait donc aux Beaux-Arts. Elève de -Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus -Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions -esthétiques. Mlle Nordinger était restée à -Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous les -yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris -où s'évertuait son grand homme. Il y exposait des -<i>Andromèdes délivrées</i>, d'après M. Ingres, et -des <i>Entrées de chevaliers à Jérusalem</i>, d'après -<span class="pagenum">-69-</span> Eugène Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé -dans la peinture wagnérienne. Bien découplé, -portant, soignée et parfumée, une belle barbe -fourchue de dieu syrien, ayant la lèvre rouge -et l'œil brillant des Basques, Nordinger plaisait -aux femmes. La fille d'un gros marchand -de couleurs de la rue Bonaparte crut à sa vocation. -Nordinger l'épousa, et ce fut l'idylle -au foyer, avec la naissance successive de deux -enfants. Mme Nordinger était délicate; elle -manquait rester au premier accouchement et demeurait -estropiée au second; elle traînait pendant -quelque temps, et, quatre ans après ses couches, -malgré une opération d'Echergovine, le -grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières. -Elle avait vingt-huit ans.</p> - -<p>Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une -fille de sept ans et un garçon de quatre: Marthe -et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents étaient -morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle -quittait Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison -familiale, loin de son adoré grand homme, -trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune -couple, mais retenue par la crainte de le troubler. -Elle accourut aux obsèques de sa belle-sœur -comme à une délivrance, bénissant peut-être (et -Mlle Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait -de sa nièce et de son neveu. Et avec -une sorte de passion farouche elle se consacrait -au veuf et aux orphelins.</p> - -<p>C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé -<span class="pagenum">-70-</span> par les Nordinger, père, mère et fille, et sollicité -par les miens eux-mêmes, et prié par toutes -nos relations de pousser le grand peintre bayonnais! -M'en demanda-t-on des démarches et des -articles! J'écrivais alors aux <i>Débats</i>, à la <i>Revue -Bleue</i>, puis au <i>Temps</i>. Je n'en fis jamais rien, -malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela -me brouillait même avec pas mal de gens de -Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur -de renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune -et les relations remplacent le talent; je n'ai -jamais sacrifié ma conscience à la camaraderie, -et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un -isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. -Et quel réconfort aux heures de découragement! -Je résistai même aux démarches -de la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la -vieille fille était touchante!</p> - -<p>—Quelle profession de foi! nous exclamions-nous -en chœur.</p> - -<p>—Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait -le petit Baudran.</p> - -<p>Le critique souriait.</p> - -<p>—Aussi vous jugez comment j'accueillis les -tentatives d'approche de Mme de Charmaille, -quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre -Mlle Nordinger et se fût installée en conquérante -dans l'atelier d'Asnières. Je connaissais la -dame de longue date. Il y avait dix ans que je -subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes -de subsides, de recommandations et d'articles -<span class="pagenum">-71-</span> pour elle ou les jeunes hommes chevelus dont -elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et -les maigres pensions venues de la province, tout -en les protégeant. J'avais été précieusement documenté -sur elle, et mes tuyaux se renforçaient -d'une prévention instinctive contre sa personne -physique. J'ai l'horreur des êtres noués, de tout -ce qui peut rappeler une difformité ou un estropiement. -Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable, -Mme de Charmaille m'a toujours fait l'effet -d'une naine. Je l'avais assez entrevue dans les -couloirs de premières pour redouter, comme une -approche malfaisante, le contact de ce petit corps -malingre et sursautant, d'une agilité effarante au -milieu de toute cette foule, où sa courte personne -se faufilait, courait, abordant l'un, agrippant l'autre, -toujours affairée et saluant. Elle m'était même -répulsive, cette espèce d'araignée-crabe à tête de -Méduse, avec sa bouche expressive et ses larges -yeux implorants. Un effronté maquillage ajoutait -encore à l'expression vraiment inoubliable de ce -visage. Les cheveux d'un or violent, les lèvres outrageusement -peintes, les yeux bleuis, comme -trempés d'outremer, lui faisaient à la fois une tête -de noyée, de goule et de sirène. On se représente -assez ainsi, dans l'écume des vagues, les têtes -tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de -Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides -meurtrières des gouffres siciliens. Ce charme -morbide devait plaire à l'imaginatif qu'était -Pétrus.</p> - -<p><span class="pagenum">-72-</span> Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il -me revenait bientôt des échos des fêtes données -par Mme de Charmaille dans l'atelier d'Asnières: -fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves, -où l'aventurière apparaissait successivement -sous les traits d'Agnès Sorel, de Poppée, de -Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se -ressentait de cette influence. Ce n'étaient plus -que des filles-fleurs, des sirènes, des ondines, et -tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin: -Mme de Charmaille se retrouvait dans toutes -les héroïnes. Du coup, ce malheureux Nordinger -se voyait fermer le Salon; sa peinture -était devenue tout à fait exécrable. Il était une -des gloires de la Rose-Croix. Quant aux deux enfants, -Marthe et Marcel, la Charmaille les avait -affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres -et les promenait par le monde, chamarrés -d'oripeaux comme deux petits chiens savants. -Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation -à tous les vernissages; la foule s'ameutait -sur leur passage, à la grande joie de cet imbécile -de Nordinger, et cela jusqu'au jour où -le peintre mourait d'un ramollissement du cerveau.</p> - -<p>La Charmaille avait mis quatre ans à vider et -à tuer le pauvre homme. C'était fatal: on ne vit -pas avec une goule. Dans la maison d'Asnières, -ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé -par sa maîtresse, filait par toutes les brèches. -Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un ami de -<span class="pagenum">-73-</span> la famille, arrivait à temps pour sauver les débris -de la fortune et arracher son neveu et sa nièce -aux griffes de la créature. La Charmaille ne voulait -pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins -comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger -eut toutes les peines du monde à la mettre -dehors; elle trouvait, d'ailleurs, la moitié de l'atelier -déménagé et les meubles du veuf disparus, -vendus ou enlevés! Mme de Charmaille n'avait -pas perdu de temps.</p> - -<p>Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les -confirmait à l'un de mes voyages à Bayonne. -Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille -fille au cœur ulcéré, et de terribles choses sur -l'éducation donnée par cette femme à sa nièce, -la petite fille (elle n'avait pas quatorze ans), déjà -contaminée par l'exemple et empoisonnée de pernicieux -conseils. L'enfant lui était revenue les cheveux -teints au henné, habituée aux maquillages, -initiée aux plus étranges raffinements de toilette, -et déjà dressée aux œillades et aux manèges de la -pire coquetterie vis-à-vis des hommes. Qu'est-ce -que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère -avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre -était mort à temps.</p> - -<p>Qu'y avait-il de vrai dans les allégations de la -vieille fille? Je faisais la part de sa rancune et de -ses anciens ressentiments, et pourtant, quand je -rapprochais ces propos d'une assez curieuse rencontre -que j'avais faite de Mme de Charmaille et -de la petite Nordinger chez Eberstein, le grand -<span class="pagenum">-74-</span> critique d'art allemand, je ne pouvais m'empêcher -de faire des réflexions bizarres.</p> - -<p>Eberstein (il est mort maintenant) avait (si -doué qu'il fût, car c'était un grand cerveau) la -réputation d'aimer les primeurs. Aussi fus-je très -désagréablement surpris, lors d'une de mes visites -chez lui, d'y trouver la Charmaille maquillée, -attifée selon son habitude, mais accompagnée, -en plus, d'une toute jeune fille, presque une enfant, -sinon jolie, du moins étrange avec sa chevelure -ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses yeux -trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je -n'en sais rien, car la Charmaille ne me la présenta -pas. Elle était venue là pour solliciter d'Eberstein -son appui auprès du directeur des beaux-arts -de Berlin, afin que le Musée achetât le dernier -tableau de Nordinger. Elle se levait à mon -entrée (elle me savait hostile), et Eberstein l'accompagnait -dans l'antichambre. La Charmaille -devait avoir quelque chose à lui dire, car c'est sur -un coup d'œil impérieux de la créature que le -vieux critique l'avait suivie. Cette sortie m'intriguait; -j'eus la faiblesse de tendre l'oreille un peu -plus que je ne l'aurais dû. On discutait dans l'antichambre, -à voix basse, mais assez vivement; il -était question d'argent: «Il m'en faut! il m'en -faut! stridait la voix de Mme de Charmaille, devenue -âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein -rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire -et y prenait cinq cents francs. «Ils sont très -gênés, me disait-il d'un air contrit; il faut bien -<span class="pagenum">-75-</span> leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt. -Mme de Charmaille avait consenti à partir. Tirez -la conclusion vous-mêmes.</p> - -<p>—Le serpent sous les fleurs! ricanait le petit -Baudran.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI<br /> -LE VOILE</h2> - - -<p>—L'atelier Nordinger! Vous n'avez jamais -voulu y mettre les pieds. Eh bien! vraiment vous -avez perdu. Je m'en voudrais toute la vie, si -j'avais manqué une occasion pareille.</p> - -<p>Et d'Esthuart, Georges d'Esthuart, le compositeur -applaudi de <i>Niobé</i>, de <i>Loreley</i> et d'<i>Apollon à -Délos</i>, tournait sa tête impertinente du côté de -Monpayrac.</p> - -<p>—L'atelier de Nordinger, mais c'était l'atelier -type, le sanctuaire par excellence du symbolisme -et de la Rose-Croix! Un fatras d'objets hétéroclites, -des usagers et des religieux fraternisant -dans une promiscuité significative renseignaient -dès le seuil sur l'état intellectuel du -maître de céans. C'étaient des soufflets de cuisine, -<span class="pagenum">-76-</span> des crémaillères et des landiers de campagne, des -horloges rustiques, des huches et jusqu'à des -pétrins provençaux voisinant avec des chandeliers -d'église, d'anciennes chasubles, des vasques -de bénitier, des lutrins, des croix de procession, -des bannières de la Fête-Dieu et jusqu'à des retables -d'autel; le tout incomplet, ébréché, dédoré -et velouté de poussière. Des céramiques de -Lachenal et de Laherche, en forme de courges -et de cucurbitacés, évidemment choisies parmi les -plus baroques et les plus saugrenues des deux maîtres -cuiseurs, et d'énormes cornues d'alchimiste -donnaient à cette brocante un équivoque aspect -de laboratoire; des hiboux de faïence et d'énormes -crapauds de grès embusqués dans les coins -achevaient d'envoûter l'atmosphère. Mais c'est -aux murs qu'éclatait l'indéniable folie du seigneur -et de la dame de l'antre. Toutes les toiles -refusées de Nordinger (et depuis cinq ans, l'artiste -s'était vu impitoyablement fermer toutes les -portes des Salons) décoraient l'atelier, en manière -de fresques; la néfaste influence de Mme de Charmaille -s'affirmait dans la facture et le choix des -sujets.</p> - -<p>Wagnérienne enragée, Mme de Charmaille -avait imposé à son amant l'œuvre du maître de -Bayreuth, et, naturellement, dans cette œuvre, -c'est aux scènes surnaturelles qu'elle avait été -droit, avec le sûr instinct des déséquilibrées, toujours -tentées par l'anormal; c'étaient donc, émergeant -des pétales d'énormes lis bleuâtres, des torses -<span class="pagenum">-77-</span> onduleux et tortillés de filles-fleurs; des chevelures -d'un or invraisemblable hésitant entre l'acajou -et le jaune d'œuf, encadraient des visages -exsangues de jeunes opérées aux yeux encore -agrandis par l'hypnose. Plus loin c'étaient, dans -un enchevêtrement de coraux et de madrépores -charnus, parmi les lentes oscillations de pendule -de la flore et du monde sous-marin, des lividités -de noyées, dont les faces d'épouvante personnifiaient, -sous des toisons vertes comme l'herbe, -Flossilde, Voguelinde et Velgonde, les trois filles -du Rhin; et que de dragons Fafners, et que de -nains Albérics, et que de dieux Loges dans des -torrents de flammes et que de Siegfrieds et de Sigemonds -casqués d'argent ou vêtus de peaux -d'ours!</p> - -<p>L'incohérence des mythologies évoquées n'égalait -que la platitude de la facture. Toutes les -princesses du cycle d'Artus suivaient, gainées -dans des étoffes ramagées d'or et nimbées de fleurs -héraldiques, princesses et parures découpées, on -eût dit, dans du zinc peinturluré par un imagier -d'Epinal; et puis venait le cortège obligé des sorcières -et des démones, et, sous le heaume des héros -scandinaves comme sous le hennin des princesses -magiciennes, sous les couronnes d'iris noir -des Canidies et la chevelure glauque des Sirènes, -c'étaient toujours les prunelles violettes et la bouche -sinueuse de Mme de Charmaille qui souriaient. -La terrible femme avait complètement ensorcelé -cet imbécile de Nordinger; il ne voyait -<span class="pagenum">-78-</span> qu'elle et que par elle, et la perpétuelle hantise -du visage de sa maîtresse aggravait encore l'obsédante -impression qu'on avait chez lui d'un cauchemar -qui grouillait en fresques d'angoisse et -de terreur au mur de cet atelier peuplé de filles-fleurs, -de stryges et de sirènes par un Odilon de -banlieue.</p> - -<p>La loufoquerie de cet intérieur allait jusqu'au -malaise.</p> - -<p>Mme de Charmaille y trônait dans les costumes -que vous devinez: tour à tour Velléda, blanche -comme un clair de lune sur les roseaux d'un -marécage; puis Isolde, avec des yeux d'orage, -appareillés au violet pourpré d'une dalmatique -de pope; puis Brunehilde, en corsage cuirassé de -jais blanc, et surtout jamais elle-même. C'était, -chez elle, un continuel besoin de changer de personnalité; -avec cela, une manie de l'oripeau et -un amour du maquillage où s'affirmait tout le -mensonge de son âme cabotine. Mais son rôle -préféré était celui de jeune poitrinaire. Elle excellait -à en mimer les attitudes brisées et les fiévreuses -langueurs. Des accablements la prostraient -tout entière, parmi les coussins de soie blanche -d'un divan revêtu d'une peau d'ours noir. Là, -dans les plis flottants d'un peignoir <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i>, -elle se soulevait à demi sur ses coudes; et, dans -une pose allongée de jeune sphinx, qui accusait -sa croupe en creusant les reins, elle -eût ravi plus d'une tragédienne, et par ses gestes -et par sa façon désenchantée et lasse d'effeuiller -<span class="pagenum">-79-</span> les quelques lis posés dans un vase auprès d'elle -en susurrant d'une voix d'âme: <i>Les femmes, les -fleurs, les femmes, les fleurs!</i> Au piano, quelque -compositeur incompris de Pologne jouait en sourdine -la <i>Marche funèbre</i> de Chopin ou l'<i>Adieu</i> de -Schubert; accroupis dans la pénombre, sur des -tabourets <span lang="en" xml:lang="en">modern style</span>, des poètes imberbes, chevelus -comme des lions, avec de pauvres petites -poitrines et des yeux énormes, l'air de fœtus à -crinières, attendaient humblement leur tour pour -lire à la dame leurs derniers sonnets.</p> - -<p>Costumés à la grecque, Blismode et Corydon, -les deux pauvres petits enfants du peintre, faisaient -brûler dans un réchaud des pastilles du -sérail. Or, par une porte ouverte, une odeur de -roux venait de la cuisine et empestait tout cet -esthétisme de relents d'oignons.</p> - -<p>C'était attristant, pitoyable et comique.</p> - -<p>Et, le croiriez-vous, mon cher? c'est dans ce -milieu fantomatique et délétère, parmi ces loufoqueries -sinistres qu'a débuté et que s'est formée -Marion Durmer! Oui! la chanteuse d'opérette! -C'est invraisemblable, mais c'est ainsi; ce perpétuel -éclat de rire, ces yeux clairs et cette promptitude -et cet esprit du geste, ce naturel et pourtant -cette science artiste dans la mimique et la -diction, tout ce qui fait le charme de Marion, sa -réputation aussi, sont sortis de cet antre. C'est au -milieu de ce cauchemar hiératique, mystique -et préhistorique que se sont produits pour la première -fois ce bel entrain et toute cette gaieté. Marion, -<span class="pagenum">-80-</span> cette créature d'imprévu et de fantaisie, et -si femme, fut révélée par cette prêtresse équivoque -de l'androgynat qu'était la Charmaille.</p> - -<p>—Vous voyez bien qu'on échappe au poison -de la littérature! déclarait Jacques Hurtel.</p> - -<p>—C'est ce qui vous trompe! ripostait d'Esthuart. -J'ai connu Marion tout aussi intoxiquée -qu'une autre; la Charmaille l'avait, elle aussi, -contaminée; mais, comme chez elle le tempérament -était bon, Marion a rejeté le poison.</p> - -<p>Voilà l'histoire. Je fréquentais l'atelier de Nordinger. -Mme de Charmaille, moi, m'intéressait -comme un cas de bactériologie; je savais d'où -elle sortait: d'une loge de concierge, pas plus. -C'est de frottements en frottements, au contact -de mille et une liaisons diverses, qu'à force de -volonté et d'intrigues elle s'est haussée à ce rôle -de Muse et de Dame élue d'atelier de Rose-Croix. -Elle ne manquait pas d'intelligence, d'ailleurs: -une dévoyée, une déclassée, soit; mais des dons -de ruse et d'intuition et d'assimilation de premier -ordre. Sans la tare de la névrose, qui la -poussait vers l'anormal et le bizarre, elle eût pu -devenir peut-être une grande courtisane, car elle -avait le sens des affaires. Hélas! ses lésions cérébrales -la vouaient forcément au monde des incomplets -et des ratés; elle ne put jamais franchir -le cycle des petites revues et des ateliers mort-nés -où elle exerçait ses talents d'allumeuse.</p> - -<p>Mme de Charmaille m'avait dit:</p> - -<p>—Venez donc passer avec nous la soirée de -<span class="pagenum">-81-</span> jeudi: je vous ferai voir une artiste, une toute -jeune fille qui vous captivera.</p> - -<p>—Quel nouveau monstre va-t-elle nous exhiber? -pensai-je en moi-même, et je me rendis à -Asnières, décidé à me divertir <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> du phénomène -annoncé.</p> - -<p>Je trouvai chez les Nordinger tout le Montmartre -et tout le Montparnasse des premières, le -ban et l'arrière-ban des hirsutes et des hydrocéphales -avaient été convoqués. L'atelier était plongé -dans la pénombre. Sur une estrade baignée -de lumière électrique, un grand rideau de velours -rouge était tendu; deux orangers en caisse arrondissaient -leurs dômes de feuillage à droite et -à gauche du proscénium. Des appels de flûte -ayant pleuré sur des pizzicati de harpes invisibles, -une créature de songe… (naturellement) issait -de la draperie cramoisie et, sous la projection -d'électricité, s'immobilisait dans une attitude -apprise: c'était Marion Durmer, la merveille annoncée.</p> - -<p>Nue, absolument nue sous un peplum de velours -chair (je reconnaissais bien là la mise en -scène de la Charmaille), la débutante se sculptait -comme une statue dans les poses rythmées par -l'orchestre que je vous ai dit; et les nerfs étaient -douloureusement opprimés par la monotonie du -spectacle, car les attitudes se succédaient avec une -lenteur désespérante, lenteur encore aggravée par -la mélopée des instruments. La fille ainsi offerte -était pourtant fort belle: c'était Marion! Elle -<span class="pagenum">-82-</span> dansait, ou plutôt se mouvait, pieds nus. Deux -grosses bagues d'or brillaient à son orteil; pas un -autre bijou ne parait sa nudité. Tout à coup, -la débutante chanta.</p> - -<p>D'une voix monocorde, volontairement blanche, -sans aucune intonation, elle murmura des -paroles bizarres:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Saint Jacques, saint Michel et saint Georges aussi,</div> -<div class="verse">Mes trois lampes d'or</div> -<div class="verse">Brûlent dans la nuit.</div> -<div class="verse">Qui rallumera les lampes éteintes?</div> -<div class="verse">L'amant est parti et mon rêve est mort.</div> -<div class="verse">J'ai laissé tomber mes trois lampes d'or</div> -<div class="verse">Dans la mer profonde.</div> -<div class="verse">Saint Michel est loin et saint Jacques est mort.</div> -<div class="verse">Qui rallumera mes trois lampes d'or?</div> -</div> - -<p>La musique valait les paroles; elle était, la -musique, de Maxime Aubry, le plus talentueux -et le plus morne aussi des musiciens -de l'avenir. La salle croulait en applaudissements; -on faisait une ovation à la Psyché mystique des -trois lampes d'or et à la géniale maîtresse de maison, -qui les avait allumées.</p> - -<p>A quelque temps de là, je fus invité chez Marion -Durmer. Un grand financier, qui lui voulait du -bien, venait de l'installer dans un petit hôtel, à -Passy; on y pendait la crémaillère, et un public -trié sur le volet, était convié à y venir applaudir -l'artiste dans ses nouvelles créations. Elle les lancerait -ensuite sur une des grandes scènes musicales -de Paris.</p> - -<p>Je n'allai pas à cette soirée de loyal essai. Si -<span class="pagenum">-83-</span> jolie que m'eût paru l'exécutante, je répugnais à -retourner dans les limbes: j'ai l'horreur de cet art -embryonnaire et larveux. D'ailleurs, les feuilles -du lendemain donnèrent par le menu le détail -de la fête: Mlle Durmer avait dérangé la critique, -les soiristes aussi avaient été conviés. Il n'était -bruit dans les feuilles que du goût et de l'arrangement -merveilleux du petit hôtel de Passy; -Marion avait officié dans la chambre, reconstituée -meuble par meuble, de sainte Ursule, d'après la -fresque du Carpaccio; il y avait même dans cette -chambre la double petite fenêtre ronde à vitraux -hexagones, avec le pot de basilic sur le rebord.</p> - -<p>Mlle Durmer avait chanté, debout, sur un oranger -en caisse, naturellement: on remarquait aussi -dans cet appartement préraphaélite un agneau -blanc, comme celui de saint Jean, couché sur un -coussin de velours bleu-ciel, et, sur la cheminée, -une énorme boule de verre bleu, où tournoyaient -des poissons rouges; l'appartement était d'ailleurs -rempli de ces sortes d'aquariums. L'artiste -avait chanté divinement. La mise en scène et la -réclame avaient été miraculeusement organisées; -j'y reconnaissais la main de Mme de Charmaille, -et cependant Marion Durmer ne débutait pas. Je -la croisai pendant quelque temps dans des couloirs -de premières, ses beaux cheveux noirs répandus -en nappes sombres sur des corsages florentins -à manches bouffantes, et fantastiquement coiffée -de béguins de perles ou de petits hennins. Mme de -Charmaille trottait toujours dans son ombre. Et -<span class="pagenum">-84-</span> puis je perdis de vue la belle fille: Marion Durmer -avait quitté Paris.</p> - -<p>Je la retrouvai, deux ans plus tard, à Bruxelles; -elle était en vedette sur l'affiche du théâtre -du Parc et jouait la <i>Périchole</i>. Marion Durmer -dans de l'Offenbach! Quelle déchéance, quels -avatars et quelles vicissitudes avaient pu la conduire -là? Je pris un fauteuil et l'applaudis à -tout rompre: la statue hiératique était devenue -la Marion Durmer que vous savez, que nous aimons -tous; de la vie, de la joie, de la santé et -de l'esprit surtout, de l'esprit français et de la -grâce bien parisienne!</p> - -<p>Je fus la saluer dans sa loge. Elle m'accueillit -par un franc éclat de rire et, me tendant les deux -mains:</p> - -<p>—Oui, c'est moi; vous n'en revenez pas, -n'est-ce pas? vous n'en croyez pas vos oreilles. -Ah! je l'ai échappé belle! quel cauchemar! -Vous souvenez-vous de l'atelier Nordinger et de -Mme de Charmaille? Oh! elle avait su me prendre -et me domestiquer, celle-là! j'étais bien sa -proie et sa chose, et puis, un jour, les écailles me -sont tombées des yeux. Un matin plutôt, tout -le voile s'est déchiré du haut en bas, le fameux -voile, et cela à propos des deux enfants, ces deux -pauvres petits êtres si comiquement appelés Blismode -et Corydon.</p> - -<p>Vous savez combien Mme de Charmaille en -jouait, des deux petits Nordinger, quelles effusions, -quels baisers et quelles caresses elle leur -<span class="pagenum">-85-</span> prodiguait en public, et toute sa mise en scène -de tendresse et de dévouement!</p> - -<p>Or, un matin, à la suite d'une proposition de -manager, je m'en vais étourdiment à Asnières; -je ne faisais rien, alors, sans consulter Mme de -Charmaille. Je débarque à la gare et prends le -chemin de l'atelier. La domestique, sortie, avait -laissé la porte ouverte. Je monte comme dans un -moulin et, dans le hall aux fresques que vous -savez, je trouve Blismode et Corydon à genoux, -tous les deux, sur le plancher et le lavant à -grande eau avec des brosses et du savon noir; -oui, tels quels, les deux pauvres petits, à peine -vêtus, pieds nus et jambes nues pour ne pas se -salir, et grelottant tous deux dans ce vaste atelier -aux châssis grands ouverts! nous étions en -décembre. Je m'arrêtai sur le seuil, effarée. Les -deux enfants, eux, s'étaient mis debout et se -taisaient, le cœur gros, prêts à fondre en larmes, -évidemment terrifiés.</p> - -<p>—«Où est Mme de Charmaille?» trouvai-je -enfin la force de leur dire; mais eux ne trouvaient -pas de voix. Ce fut une minute de silence atroce, -où la misère et le faux luxe de cet atelier (je ne -l'avais jamais vu que le soir), m'apparurent subitement, -lamentables. Tout à coup, la voix de -la Charmaille éclatait, mais une voix que je ne -lui connaissais pas, canaille, éraillée, comme -étranglée de fureur: «Hé, petits gueux, pestailles -que vous êtes! je ne vous entends plus frotter, -gare à vous si je me lève!» et, dans le même -<span class="pagenum">-86-</span> instant, une porte s'étant ouverte, Mme de Charmaille -s'encadrait dans l'embrasure. Les deux -enfants étaient retombés à genoux sur le plancher -mouillé.</p> - -<p>Mme de Charmaille se trouvait en chemise avec -un peignoir de flanelle rouge, jeté en hâte sur sa -nudité: «Ah! c'est vous, chère amie; entrez -donc, je suis à vous». Moi je ne pouvais bouger. -Dépoitraillée, dépeignée, la racine de ses cheveux -révélée brune sous l'or jaune de la teinture, -Mme de Charmaille venait de m'apparaître telle -qu'elle était: les yeux capotés, le teint bis, la -bouche molle et la gorge aussi, dans la dévastation -d'une quarantaine orageuse et mûrie par le -pire passé. Secoué par sa haine et sa fureur contre -les deux pauvres petits êtres, son masque était -tombé. Dans sa stupeur de se voir surprise, Mme -de Charmaille ne pouvait retrouver ni la caresse -de son regard, ni la séduction de son sourire, elle -n'arrivait qu'à grimacer; l'intrigante et la mégère -venaient de se révéler, hideuses, à mon effroi.</p> - -<p>Je reculai, gagnai la porte et la refermai sur -moi; cinq minutes après, je reprenais le train, -et au bout de huit jours, je signais avec un autre -manager.</p> - -<p>C'est ainsi que je suis devenue chanteuse d'opérette: -le voile s'était déchiré.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-87-</span></p> - -<h2 class="nobreak">VII<br /> -L'ENVERS DE LA GLOIRE</h2> - - -<p>Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a que des empoisonneurs.</p> - -<p>La littérature compte autre chose que des criminels; -la plus innocente peut faire des victimes. -Il y a des empoisonnés qui s'intoxiquent eux-mêmes. -Ils naissent mûrs pour le microbe.</p> - -<p>La preuve en est dans l'aventure arrivée à -Charles de Saint-Yriex.</p> - -<p>Vous connaissez tous Saint-Yriex et son théâtre?</p> - -<p>Dieu sait s'il est honnête! Dans les six drames -qu'il promène depuis dix ans à travers le -monde et qui lui rapportent, bon an, mal an, -deux cent mille francs, aucune de ses héroïnes n'a -une tache; toutes sont persécutées, angéliques et -pures, l'adultère (et Saint-Yriex est quelquefois -forcé de subir l'adultère dans ses drames historiques), -l'adultère y est toujours laissé au troisième -plan. Jamais un mauvais instinct n'apparaît -comme déterminant dans aucun drame. Dans -sa <i>Fornarina</i>, la seule pièce où il ait mis en scène -une courtisane, la maîtresse de Raphaël est -montrée plus sublime et plus pure dans son repentir -que Marie de Magdala elle-même. Charles -de Saint-Yriex est le dernier chantre de l'idéal. -<span class="pagenum">-88-</span> Il est à la fois héroïque, romantique, picaresque; -car il a même la notion du comique. Ibsénien, -révolutionnaire et dantesque, mais toujours moral, -il a fait pleurer Tamerlan sur les champs de -bataille, devant les monceaux de morts et de blessés -râlants; des crépuscules de colère saignent -dans des cieux d'incendie au-dessus des poings -levés et des bras tendus des cadavres ressuscités -pour invectiver la luxure des reines et l'ambition -des rois; il passe dans toutes ses pièces un souffle -de justice, d'indignation et de pitié qui en -fait vibrer magnifiquement toutes les ficelles; le -même vent sublime gonfle démesurément la baudruche -des mauvais vers, mais baudruche et ficelles -n'en émeuvent pas moins profondément le -public. Le public de Saint-Yriex est bien trop -malin pour se heurter. Il excelle à rajeunir tous les -trucs devant lesquels, selon une esthétique établie, -doit s'émouvoir notre sensibilité; c'est avant -tout l'homme de la mise au point. Grandiloquent -à la manière de Victor Hugo, il a, comme lui, -l'image, la métaphore et l'épithète; il est le seul -qui ait osé, après lui, emboucher la trompette de -la renommée; mais cette trompette, est une trompette -d'enfant. Sur ses six drames, dans trois -il a campé la figure de Napoléon I<sup>er</sup>, et c'est -toujours le petit Caporal, les autres fantômes évoqués -à la scène! Papes ou empereurs, souverains -de légendes ou d'histoires, peintres ou courtisanes: -Saint-Yriex en a toujours fait des marionnettes. -Ainsi, réduits, ils vont toujours sûrement à -<span class="pagenum">-89-</span> l'intelligence du public: trop d'humanité effarerait; -la convention rassure. De Saint-Yriex ne -domine pas. Il est au niveau de son siècle; il est -le seul qui fasse encore accepter une tirade.</p> - -<p>Charles de Saint-Yriex est marié et bon père de -famille.</p> - -<p>Associé à une charmante femme, attelée de toutes -ses forces à la gloire de son mari, il a eu, en -temps utile, un hôtel à Paris, des dîners et des -réceptions suivies; à sa table très ouverte ont -défilé toute la critique et toute la presse, quelques -hommes politiques aussi; Saint-Yriex sut, tour -à tour, obliger les uns et les autres. Puis un peu -débordé par la demande, il se découvrit, un jour, -la fâcheuse neurasthénie qui exige de la solitude, -un grand calme et des soins, et ce fut l'époque -des villégiatures; le ménage s'installa aux environs -de Paris. Installation somptueuse dans un -château historique, dont les feuilles mondaines -publièrent l'état des lieux, et les illustrés les reproductions.</p> - -<p>Le château, pas trop loin des directeurs de théâtres -et assez distant, néanmoins, d'une station pour -faire hésiter les amis en quête d'un dîner ou d'un -louis, garda les Saint-Yriex pendant trois ans. -Alors l'écrivain, tout à fait lancé, les traités signés -avec les directeurs de Paris et de l'étranger, et la -neurasthénie augmentant, le ménage s'exilait -tout à fait, et gagnait le Midi, cette Riviera de -fièvre ou de grand calme, de solitude ou de mouvement, -au gré de ses hôtes, qui, depuis quelques -<span class="pagenum">-90-</span> années, est devenu le sûr refuge de tant d'autres -écrivains.</p> - -<p>De Saint-Raphaël, où s'était fixé le ménage, -Mme Charles de Saint-Yriex continua de communiquer -aux journaux quelques bulletins de santé, -juste ce qu'il fallut pour tenir en éveil la curiosité -du public, et Saint-Yriex renonça à toutes les -petites excentricités nécessaires au lancement -d'une réputation pour se consacrer tout entier au -travail.</p> - -<p>La baignoire de Mme de Pompadour qu'il avait -fait installer à Montmorency, dans son parc, où -il se plongeait dans une eau semée de feuilles de -roses, les six paons blancs dont il s'était fait le -berger sur les pelouses de Flamarande et qu'il -menait paître lui-même, vêtu de soie zinzolin et -armé d'une houlette enrubannée comme un Tircis -de pastorale, les vingt-sept bagues sardoines -et péridots, béryls et chrysoprases, opales -et saphirs jaunes, toutes baptisées du nom d'un -de ses héros, fabuleux écrin d'un rajah de Mysore -et son européenne collection de cravates, tout -cela tomba dans le domaine de la légende, et il n'y -eut que les toutes petites revues de la province -pour en parler encore.</p> - -<p>Le soleil du Midi avait complètement guéri la -neurasthénie du grand homme. Saint-Yriex fit -même enlever ses photographies en vente de la -devanture des marchands. Définitivement installé -dans la gloire, de tant d'enfantillages, bien -pardonnables chez un tel cerveau, il ne garda -<span class="pagenum">-91-</span> que l'innocente manie d'écrire ses lettres à l'encre -verte sur papier mauve et de les sabler de poudre -d'or.</p> - -<p>Mais Saint-Yriex, tout à fait assagi et devenu -même très prudent durant les courts séjours nécessités -à Paris par ses répétitions et ses affaires, -se garda bien dorénavant de descendre chez lui.</p> - -<p>Il laissait sa femme, associée fidèle et dévouée, -rouvrir l'hôtel de la rue Bassano, et y éconduire -le flot montant des visiteurs. A peine signalé à -Paris, Saint-Yriex était assailli de toutes parts par -des gens de toutes sortes: cabotins en quête d'un -rôle, reporters, éditeurs, managers, et quémandeurs. -La consigne était donnée: M. Charles de -Saint-Yriex était toujours sorti. Mme Saint-Yriex, -manégée par expérience, faisait un choix et recevait -qui on devait recevoir. Une fois par semaine, les -Saint-Yriex donnaient un dîner, rue Bassano, auquel -le grand homme assistait, liquidant ce soir-là -une fournée d'amis et connaissances; le reste du -temps, madame, en voiture, faisait des visites et -entretenait les relations. Saint-Yriex terré, lui, -dans quelques grands caravansérails modernes: -Elysée-Palace, Palais d'Orsay ou Continental, -échappait aux importuns et expédiait tranquillement -ses affaires de théâtre et d'édition; l'hôtel -où il était descendu, demeurait un mystère. Son -éditeur seul et quelques directeurs en avaient -l'adresse et de cette ombre épaissie à plaisir -autour de sa retraite, de cet incognito gardé, -le prestige de l'écrivain s'augmentait encore, -<span class="pagenum">-92-</span> puissant parce qu'invisible, plus désirable et plus -convoité, parce que plus lointain dans cette atmosphère -voulue de sanctuaire.</p> - -<p>A son dernier voyage à Paris, Saint-Yriex était -donc descendu au d'Orsay. Un soir qu'il y dînait -seul dans la salle du restaurant, heureux d'avoir -esquivé un dîner de famille où sa femme était -allée le remplacer (il était près de huit heures), -un des maîtres d'hôtel venait le prévenir qu'une -dame était là, dans le hall, demandant à le voir. -La dame même insistait, car on avait répondu -qu'il était à table.</p> - -<p>—Mais, je n'attends personne, maugréait le -grand homme. Personne. Cette dame n'a pas dit -son nom? Que veut-elle?</p> - -<p>Le maître d'hôtel s'éclipsait, puis revenait -presque aussitôt:</p> - -<p>—Monsieur, c'est une demoiselle de la maison -Gérard, Hermeline et Sœurs. C'est pour Mme de -Saint-Yriex, un renseignement qu'on voudrait -avoir.</p> - -<p>—Gérard, Hermeline… les couturières… -Qu'est-ce qu'elles peuvent me vouloir? Ça ne me -regarde pas!</p> - -<p>Subitement taquiné par l'idée d'une note en -souffrance, de quelque arriéré de compte de sa -femme, et, d'ailleurs, en n'y croyant pas,—Mme -de Saint-Yriex étant, avant tout, une femme -d'ordre,—bref, pour en avoir le cœur net, Saint-Yriex -se levait, posait là sa serviette et passait -dans le hall. Il y trouvait une grande jeune fille -<span class="pagenum">-93-</span> en pourparlers avec les employés du vestiaire. -Très simplement, mais très élégamment vêtue de -noir, un carton à la main, tournure de mannequin -ou d'employée de grande maison de modes. -La vue de l'écrivain lui fermait brusquement la -bouche et la faisait rougir jusqu'à la racine des -cheveux. Elle les avait blonds et brillants sur un -visage dont de grands yeux marrons ne sauvaient -pas l'insignifiance. La jeune fille faisait un pas -vers Saint-Yriex et s'arrêtait tout à coup.</p> - -<p>—Mademoiselle de la maison Gérard-Hermeline?… -Vous désirez?…</p> - -<p>La rougeur de la jeune fille fonçait jusqu'à la -pourpre sombre, et d'une voix presque éteinte, -dans un balbutiement qui flattait la vanité du -maître:</p> - -<p>—Pardonnez-moi, excusez-moi, monsieur, -c'est ce carton: un corsage pour Mme de Saint-Yriex. -On m'a chargée de le lui porter, et j'ai -oublié son adresse. Alors, j'ai eu l'idée de venir -vous la demander ici.</p> - -<p>—L'adresse de ma femme? 11, rue Bassano!…</p> - -<p>—Merci, monsieur, j'y vais.</p> - -<p>—Inutile, mademoiselle, mon secrétaire vient -ici tous les jours; il portera le carton. Laissez-le.</p> - -<p>—Merci, vous êtes bon, monsieur.</p> - -<p>La jeune fille était, maintenant, lie de vin. Mais -sa voix défaillait. Mis en éveil par cette rougeur, -et cette voix sombrée:</p> - -<p>—Mais pardon, mademoiselle, comment me -savez-vous à l'hôtel?</p> - -<p><span class="pagenum">-94-</span> Elle, dans un bégaiement d'agonie:</p> - -<p>—L'autre jour, Mme de Saint-Yriex, à la maison, -a dit que vous étiez descendu au d'Orsay, -j'étais là.</p> - -<p>—Et vous vous êtes souvenue de mon adresse, -en oubliant celle de ma femme. C'est bien, mademoiselle, -vous pouvez vous retirer. Mme de Saint-Yriex -aura demain, son corsage.</p> - -<p>Alors, la jeune fille, comme se faisant violence -et la voix devenue rauque:</p> - -<p>—Monsieur, monsieur de Saint-Yriex, j'aurais -deux mots à vous dire en particulier. Ne pouvez-vous -me donner deux minutes, monsieur? Mais -pas ici, en tête à tête, ailleurs.</p> - -<p>La voix maintenant suppliait.</p> - -<p>Saint-Yriex s'était reculé, instinctivement averti.</p> - -<p>—Encore une qui veut débuter au théâtre et -qui vient me demander mon appui!</p> - -<p>Et, très ennuyé, du ton le plus froid:</p> - -<p>—Soit, mademoiselle, voulez-vous me suivre -au salon? Mais je n'ai que cinq minutes à vous -donner.</p> - -<p>Passant devant le «mannequin», il la précédait -dans le couloir.</p> - -<p>Arrivé devant le salon de lecture, il en ouvrait -la porte, s'effaçait devant la jeune fille:</p> - -<p>—Entrez, mademoiselle.</p> - -<p>Et lui désignait un fauteuil. Elle s'y laissait -tomber.</p> - -<p>L'heure du dîner avait fait le salon désert. C'était, -dans le luxe somptueux et banal des sièges -<span class="pagenum">-95-</span> tendus de velours de Gênes, des hautes fenêtres -drapées de brocart mauve et de la cheminée monumentale, -la tristesse anonyme de tous les salons -d'hôtel. Un crépuscule de fin mai se mourait -dans l'imposte des croisées. Saint-Yriex, debout -devant la jeune fille, attendait:</p> - -<p>—Eh bien, mademoiselle?</p> - -<p>Mais elle, renversée au dossier du fauteuil, les -deux mains aux accoudoirs et les yeux au ciel -rose des vitres:</p> - -<p>—Je suis heureuse. Ah! je suis bien heureuse!</p> - -<p>Puis, les prunelles tout à coup plongées dans -celles de l'écrivain:</p> - -<p>—Je désirais tant vous voir!</p> - -<p>—Mais?</p> - -<p>—Oui, j'avais une telle envie de vous connaître… -Ne m'en veuillez pas, monsieur de Saint-Yriex. -N'avez-vous pas reçu dernièrement une -lettre qui vous demandait votre photographie? -Elle était adressée au théâtre.</p> - -<p>Saint-Yriex en recevait tant, de ces lettres de -folles et de fous, qu'il ne les lisait même plus.</p> - -<p>—Eh bien! monsieur, c'est moi qui vous -l'avais écrite, cette lettre; j'aurais tant aimé tenir -de vous cette photographie!</p> - -<p>—Mais, mademoiselle, ma photographie est -en vente chez les marchands. Vous étiez libre de -l'acheter.</p> - -<p>—Oui, mais j'aurais voulu la tenir de vous, -et puis j'aurais voulu une photographie tirée exprès -<span class="pagenum">-96-</span> pour moi, une photographie que les autres -n'auraient pu avoir.</p> - -<p>—C'est beaucoup de choses; et c'est pour me -demander cela que vous êtes venue ici chercher -l'adresse de ma femme?</p> - -<p>—Oui, j'ai menti et vous pouvez me perdre, -monsieur, car si à la maison Gérard-Hermeline, -on savait que je suis venue vous demander -dans cet hôtel, on me mettrait à la porte; mais -j'avais trop envie de vous voir. Depuis le temps -que je vous lis, j'ai une telle passion pour tout -ce que vous faites! vous êtes mon Dieu! J'ai -vu jouer toutes vos pièces; la <i>Fornarina</i> je l'ai -vu jouer cinq fois… je songe à vous le jour, je -songe à vous la nuit, et il y en a beaucoup, à l'atelier, -comme moi! Alors, comme Mme de Saint-Yriex -était venue, l'autre jour, et avait dit que -vous étiez ici, aujourd'hui j'ai tout fait pour être -chargée de lui porter ce corsage… N'est-ce pas, -que l'occasion était trop belle? Alors, j'ai inventé -un prétexte et je suis venue la demander ici, l'adresse… -vous ne m'en voulez pas trop, monsieur?</p> - -<p>—Non et oui, mais vous ne manquez pas d'astuce.</p> - -<p>Intimement flatté par cette ferveur d'admiration, -peut-être un peu ému aussi par les larges -prunelles implorantes:</p> - -<p>—Il y a longtemps que cela vous tient, ce -bel enthousiasme pour mes œuvres?</p> - -<p>—Pour vos œuvres et pour vous, oh! oui, -monsieur: il y a bien dix ans que je vous lis!</p> - -<p><span class="pagenum">-97-</span> —Quel âge avez-vous donc?</p> - -<p>—Vingt-quatre ans.</p> - -<p>—Vous avez commencé de bonne heure!</p> - -<p>—A quatorze ans, monsieur, je lisais déjà -vos drames; à la vérité, je vous dirai que j'ai -commencé à aimer M. Marcel Prévost, et puis -après ça a été M. Paul Adam; mais, depuis la -<i>Fornarina</i>, c'est de vous seul que je rêve, monsieur -de Saint-Yriex, de vous seul.</p> - -<p>La jeune fille, comme mue par un ressort, -se levait de son siège et venait tomber dans les -bras de l'écrivain.</p> - -<p>—Calmez-vous, mon enfant; on vous appelle?</p> - -<p>—Fanny Marlay.</p> - -<p>—Eh bien! mademoiselle Fanny Marlay, il -faut être sage: c'est très bien d'aimer les beaux -vers, mais il ne faut pas trop aimer ceux qui les -font. Vous auriez pu mal tomber; vous êtes jeune, -très jeune… permettez-moi de vous donner quelques -conseils. Vous m'avez vu, vous devez être -calmée; j'ai vingt ans de plus que vous, je -pourrais être votre père: voyez, j'ai les cheveux -blancs.</p> - -<p>Et, sur un regard sournois de la jeune fille:</p> - -<p>—Enfin, je suis marié.</p> - -<p>—Ça, je le sais! soupirait le mannequin.</p> - -<p>—Vous voyez donc qu'il faut vous faire une -raison.</p> - -<p>—Soit, mais il faudra qu'on m'y aide. Vous -m'y aiderez, monsieur, car vous êtes bon; oh! -<span class="pagenum">-98-</span> j'aurai bien du mal, bien du mal, car je vous -aime: il y a dix ans que je vous aime!</p> - -<p>Et Fanny Marlay s'abattait en sanglotant sur -l'épaule du poète. Maintenant, c'était un déluge -de larmes. Saint-Yriex, qui essayait de l'apaiser, -sentait leur eau tiède couler sur ses mains.</p> - -<p>—Voyons, voyons, mon enfant, calmez-vous, -on peut entrer, on peut nous voir. De la tenue! -un peu de sang-froid!</p> - -<p>Très ennuyé, craignant d'être surpris tenant -cette jeune fille entre ses bras, l'écrivain exagérait -le ton paternel. Fanny Marlay, elle, s'abandonnait -toute. Presque couchée sur la poitrine -de l'adoré, elle se pressait amoureusement sur -lui et continuait de pleurer.</p> - -<p>—Je vous aime, je vous aime, il y a dix ans -que je vous aime!</p> - -<p>Saint-Yriex se sentait parfaitement ridicule. -Le dîner touchait à sa fin et, d'une minute à l'autre, -les dîneurs du restaurant allaient envahir le -salon. Fanny Marlay était presque évanouie. Saint-Yriex -savait comment on rappelle les femmes à -la vie. Il hasardait quelques menues caresses -le long des joues et dans les petits cheveux de la -nuque. La jeune fille consentait à se ranimer.</p> - -<p>—Vous êtes bon, souriait-elle à travers ses -larmes; je savais que vous étiez bon.</p> - -<p>—Oui, mais il faut vous en aller.</p> - -<p>—Déjà?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Et l'écrivain cherchait à se dégager.</p> - -<p><span class="pagenum">-99-</span> —Je reviendrai… chercher la photographie, -vous me l'avez promise…</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>—Cela me ferait tant plaisir, et signée de vous, -signée.</p> - -<p>—Soit, mais vous serez raisonnable?</p> - -<p>—Il le faut bien. Je reviendrai demain.</p> - -<p>—Ah! non, pas demain, se cabrait l'écrivain -effaré.</p> - -<p>—Quand?</p> - -<p>La voix de la jeune fille implorait.</p> - -<p>—Lundi, vers cinq heures; pas avant cinq -heures; mais serez-vous libre, lundi?</p> - -<p>Il escomptait les obligations de l'atelier.</p> - -<p>—Je serai toujours libre pour venir vous voir. -Allons, embrassez-moi, et je m'en vais.</p> - -<p>L'auteur de la <i>Fornarina</i> s'exécutait et le mannequin -s'esquivait, transfigurée de joie, le paradis -dans l'âme.</p> - -<p>L'écrivain ne la reconduisit pas. Ecroulé sur -un fauteuil, il songeait déjà au moyen d'éluder -ce rendez-vous. Il prétexterait un voyage, une -lettre le dirait retenu à la campagne…</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-100-</span></p> - -<h2 class="nobreak">VIII<br /> -UN CAS DIFFICILE</h2> - - -<p>Mmes Gérard, Hermeline et Sœur, robes et -manteaux, avenue de l'Opéra, achevaient de déjeuner; -il était près de neuf heures.</p> - -<p>C'était un de «leurs rares moments de bons de la -journée». Les premières et les mannequins descendus -dans les restaurants du voisinage, et le -menu fretin des apprenties, la «petite classe», -comme disait Mme Hermeline, éparpillé dans les -gargotes des rues adjacentes, laissaient enfin respirer -les patrons. Passé midi, les courtiers ont fini -leur tournée; la clientèle n'arrive pas avant quatre -heures; quelquefois un essayage, mais alors -convenu d'avance, entre deux et trois. Le travail -ne reprend vraiment jamais avant deux heures, -tant dans les ateliers que dans les salons, où les -premières parent l'étalage.</p> - -<p>Mmes Gérard, Hermeline et Sœur avaient donc -devant elles une grande heure de calme.</p> - -<p>Je dis Mesdames pour me conformer à la raison -sociale de la maison. Je commets là une -erreur, car la troisième associée, désignée sous -le nom de Sœur, se trouvait être le frère de -Mme Hermeline, M. Puech, ancien sous-officier -de dragons, commis à l'achat des soieries et à la -<span class="pagenum">-101-</span> vérification des livres de caisse, et dont la longue -moustache brune et les yeux bleus, cillés de noir, -n'étaient pas indifférents à la clientèle.</p> - -<p>Ils n'étaient pas indifférents non plus, disait-on, -à la quarantaine bien sonnée de Mme Gérard: -cet <i>on</i>-là, c'était tout le personnel de la maison. -Il y avait beau temps que la dernière des apprenties -s'était aperçue que la présence de M. Edouard -soit à la caisse, soit au magasin, y amenait immédiatement -celle de cette bonne Mme Gérard, qui -s'attardait alors, elle pourtant si vive, en de molles -indolences. M. Edouard Puech était bien le frère -de Mme Hermeline. Grande, mince, onduleuse, et, -malgré ses trente-cinq ans, demeurée aussi blonde -que son frère était brun, Mme Hermeline avait -d'abord été mannequin, puis la première dans -la maison Gérard; elle en était devenue l'associée, -six mois après l'entrée de son frère dans -l'établissement.</p> - -<p>Elle l'y avait présenté à sa sortie du régiment: -M. Edouard était rengagé. Mme Hermeline, -toute dévouée aux intérêts de Mme Gérard, -Mme Hermeline était encore fort jolie; les plus -anciennes employées l'avaient toujours connue -veuve. Très soignée de sa personne, avec, dans -ses cheveux d'un blond clair, un très heureux -mouvement de flot, Mme Hermeline était l'élégance -de la maison. Certaines clientes ne voulaient -avoir affaire qu'à elle, les dames du théâtre -et du demi-monde surtout. Mme Hermeline -avait le regard frais et le sourire savant. Le frère -<span class="pagenum">-102-</span> et la sœur constituaient le côté décoratif de la -maison.</p> - -<p>Mme Gérard représentait le côté solide. Entendue -aux affaires, acheteuse madrée et vendeuse -plus roublarde encore, avec une sûreté de main -précieuse, et, dans la coupe et le choix des étoffes, -un flair de la mode qui allait presque jusqu'à la -divination, cette bonne Mme Gérard, malgré sa -grosse enveloppe et les allures un peu communes -de sa courte personne, était le génie de l'association. -Elle possédait aussi les fonds. Elle -traitait Mme Hermeline et son frère comme ses -enfants. Eux l'entouraient d'une affectueuse déférence -et lui faisaient une atmosphère ouatée et -d'attentions et de petits soins. La bonne dame s'y -dilatait tout humide de tendresses.</p> - -<p>Dans la maison, on avait maintenu à M. Puech -la désignation de l'en-tête commercial; on l'appelait -<i>Monsieur Sœur</i>; les clientes elles-mêmes -s'amusaient de ce nom. Des mannequins malicieux -nommaient entre eux Mme Hermeline <i>Madame -Frère</i>. L'association n'en faisait pas moins quatre-vingt -mille francs d'affaires par an: l'union fait -la force.</p> - -<p>Le trio achevait donc de déjeuner; on était au -dessert: des bouteilles d'eaux minérales en débandade, -et, dans les compotiers, des cerises et des -fraises saupoudrées de glace pilée attestaient une -table soignée. Le frère et la sœur avaient allumé -chacun une cigarette. Tassée dans une bergère, -cette bonne Mme Gérard suivait d'un œil noyé -<span class="pagenum">-103-</span> la spirale bleuâtre des deux chères fumées.</p> - -<p>Le timbre d'entrée carillonnait; une violente -sonnerie arrachait la maison Gérard, Hermeline -et Sœur à sa béatitude.</p> - -<p>—Sacré nom de…! jurait l'ancien sous-officier, -qui est-ce qui vient nous embêter, à cette -heure?</p> - -<p>—On ne peut plus déjeuner en paix! soupirait -Mme Hermeline.</p> - -<p>—Les clientes d'aujourd'hui ont le diable au -corps! approuvait la congestion de Mme Gérard.</p> - -<p>Un garçon de courses entrait précipitamment:</p> - -<p>—M. de Saint-Yriex est au salon; il demande -à voir ces dames.</p> - -<p>De Saint-Yriex était un nom magique. Il avait -mis debout les trois associés. M. de Saint-Yriex, -l'homme du jour, le dramaturge de la <i>Fornarina</i>, -des <i>Adieux de Fontainebleau</i>, de la <i>Princesse -Maure</i>, etc., M. de Saint-Yriex dans la maison -Gérard, Hermeline et Sœur!</p> - -<p>—C'est pour le corsage de sa femme. On ne -l'a donc pas envoyé? étouffait Mme Gérard.</p> - -<p>—Mais si, c'est fait depuis samedi, répondait -Mme Hermeline.</p> - -<p>—Alors, il y a quelque chose. Anatolie, allez-y, -et vous aussi, Edouard; je vous suis.</p> - -<p>Mme Hermeline et son frère sortaient, poussés -par Mme Gérard.</p> - -<p>M. de Saint-Yriex se morfondait dans le salon. -La figure bouleversée, les joues marbrées de -rouge, il se tirait furieusement les moustaches en -<span class="pagenum">-104-</span> arpentant la salle Louis XVI où tant d'épaules et -de nudités féminines semblaient demeurées, reflétées -dans les glaces. Il courait vivement à la -rencontre du frère et de la sœur.</p> - -<p>—Désolé de vous déranger, madame, mais -une affaire particulière, un service…</p> - -<p>—Un service? faisait Mme Hermeline décontenancée, -mais la note de Mme de Saint-Yriex est -insignifiante, nous n'avons pas demandé de règlement…</p> - -<p>—Il s'agit bien de cela! s'exclamait le poète. -Il s'agit de Mlle Fanny Marlay. Je viens vous demander -de la reprendre dans votre maison.</p> - -<p>—Fanny Marlay; qu'y a-t-il donc?</p> - -<p>Mme Gérard venait de faire son entrée, le rouge -de sa face empourprée, vainement saupoudrée de -veloutine, l'air d'une framboise roulée dans du -sucre.</p> - -<p>—Vous avez bien Mlle Fanny Marlay comme -employée? interrogeait l'auteur avidement.</p> - -<p>—Parfaitement; c'est une de nos essayeuses, -une grande blonde, pas jolie.</p> - -<p>—Mais très bien faite, remarquait M. Sœur.</p> - -<p>—Oui, c'est bien cela, faisait M. de Saint-Yriex.</p> - -<p>—Vous connaissez Fanny Marlay? demandaient -curieusement les trois associés.</p> - -<p>—Hélas!… (et les deux bras levés de l'écrivain -prenaient à témoin les nudités volantes du -plafond)… si je la connais!… mais puisque vous -l'avez renvoyée à cause de moi…</p> - -<p><span class="pagenum">-105-</span> —A cause de vous! s'exclamait la maison Gérard, -Hermeline et Sœur. Mais il y a méprise, -monsieur de Saint-Yriex: Fanny Marlay n'a jamais -quitté notre maison.</p> - -<p>—Jamais quitté votre maison!… oh! la petite -rosse!</p> - -<p>Et l'écrivain se laissait tomber sur une chaise, -anéanti.</p> - -<p>—Oui, asseyez-vous, remettez-vous, insistait -Mme Hermeline, remarquant qu'elle avait oublié -d'offrir un siège à l'auteur. Il y a dans tout -cela, monsieur, un mystère à élucider, quelque -chose que nous ne comprenons pas; Mlle Fanny -Marlay est une excellente employée, qui est toujours -dans notre maison et dont nous ne songeons -pas à nous défaire.</p> - -<p>—N'est-elle pas un peu romanesque? hasardait -M. de Saint-Yriex.</p> - -<p>—Dame! elle est comme beaucoup de nos -jeunes filles. Ça lit trop de romans, «ça ne parle -et ne songe que de théâtre.»</p> - -<p>—Vous préoccupez beaucoup ces demoiselles, -souriait Mme Hermeline, et dans nos ateliers -votre nom est celui qui revient le plus souvent.</p> - -<p>—Mais, croyez qu'il en est de même dans tous -les ateliers de Paris et de la province, appuyait -aimablement M. Sœur; c'est le rayonnement de -la gloire.</p> - -<p>—Alors, Mlle Fanny Marlay n'a pas quitté -votre maison?</p> - -<p><span class="pagenum">-106-</span> L'auteur dramatique revenait toujours à son -idée.</p> - -<p>—Jamais de la vie, faisait Mme Hermeline.</p> - -<p>—Pardon, hasardait M. Puech, elle n'est pas -venue hier.</p> - -<p>—Ni aujourd'hui, observait Mme Gérard.</p> - -<p>—Vous voyez bien! éclatait M. de Saint-Yriex -en proie à la plus vive surexcitation. Voilà deux -jours qu'elle manque.</p> - -<p>—Mais de son plein gré, se hâtait de dire -Mme Hermeline; elle a fait prévenir hier, dans -la journée, qu'elle était un peu souffrante; elle -était venue dans la matinée, comme à l'ordinaire; -elle avait même trouvé une lettre à elle adressée -ici. Nous n'aimons pas que les employées se -fassent adresser leurs correspondances à la maison -de commerce; j'en ai prévenu Mlle Marlay. -Vous comprenez, c'est vis-à-vis des familles. Si -ces petites ont des lettres à recevoir, elles ont leur -domicile ou la poste restante.</p> - -<p>—C'était ma lettre, monologuait l'écrivain. -Alors, cette lettre, vous ne l'avez pas ouverte?</p> - -<p>—Mais, monsieur, pour qui nous prenez-vous? -s'érupait Mme Gérard, nous ne décachetons pas -les lettres de notre personnel.</p> - -<p>—Ce n'est pas ici une maison centrale, plaisantait -finement M. Sœur.</p> - -<p>—Mais alors, elle a menti, effrontément menti! -Ah! la petite coquine! Ah! elle est toujours ici, -vous me sauvez la vie.</p> - -<p>Et, devant l'ahurissement des trois associés, -<span class="pagenum">-107-</span> l'écrivain se décidait enfin à raconter son aventure. -Descendu au Palais d'Orsay pour échapper -aux importuns et aux quémandeurs, tandis que -Mme de Saint-Yriex et les enfants avaient rouvert -l'hôtel de la rue Bassano, samedi soir, au moment -où il allait se mettre à table, on était venu le prévenir -au restaurant qu'une dame insistait fort et -demandait à lui parler. Cette dame était une employée -de la maison Gérard, Hermeline et Sœur -et venait pour Mme de Saint-Yriex. Il avait cru -qu'il s'agissait d'une facture et s'était levé en maugréant.</p> - -<p>Dans le vestibule, il s'était trouvé devant Mlle -Fanny Marlay, qu'il n'avait jamais vue. Balbutiante, -en proie à un trouble extrême, la jeune -fille lui avait donné, pour expliquer sa présence -à l'hôtel, je ne sais quel prétexte d'adresse oubliée -et de corsage à remettre et, comme il la -congédiait, elle l'avait supplié, presque défaillante, -de vouloir bien lui accorder une minute -d'entretien particulier. Il y avait consenti avec -une vague méfiance, pressentant un vent de folie -dans tout cela. Dans le salon de l'hôtel, alors -vidé par le dîner, Fanny Marlay, avec des -sanglots et des larmes, était tombée dans ses -bras, et ç'avait été, avec des spasmes et des -râles, la scène prévue et trop connue, hélas! -des premiers aveux, la crise d'hystérie dont il -avait été tant de fois témoin chez des victimes -du Poison Littéraire, jeunes filles (et quelques -vieilles femmes aussi) qu'a détraquées la -<span class="pagenum">-108-</span> fièvre de leurs lectures, demandes de photographies, -de dédicaces, d'entrevues et de rendez-vous -et toute la séquelle des requêtes amoureuses dont -ce genre de femmes harcèle et poursuit, dévotes, -la chasteté des prêtres et, mondaines, l'activité -recueillie des écrivains et des artistes—sans le -moindre souci de déranger leur existence.</p> - -<p>Abasourdi, épouvanté, dans l'angoisse d'être -surpris dans ce salon d'hôtel avec cette jeune fille -entre les bras, il s'était résigné à quelques caresses -pour la calmer et, pour se débarrasser d'elle, -avait consenti à lui donner rendez-vous: il -la reverrait le lundi à cinq heures. Fanny -Marlay était partie, transfigurée, le ciel dans les -yeux.</p> - -<p>Mais lui était bien décidé à ne jamais la revoir; -il n'avait que faire d'encombrer sa vie d'homme -marié et d'écrivain de la passion d'une midinette; -ses heures étaient prises, que diable! Son secrétaire -allant justement le lendemain à Saint-Germain, -il datait de Saint-Germain une lettre à la -jeune fille et priait ledit secrétaire de la jeter à la -poste en arrivant à la gare.</p> - -<p>Dans cette lettre, il disait à Mlle Fanny Marlay -que, forcé d'accompagner sa femme et ses enfants -à Saint-Germain, chez des amis, il y serait retenu -toute la semaine, qu'elle n'eût donc pas à se déranger -le lendemain, qu'il la préviendrait dès son retour -à Paris. Il terminait par des conseils paternels -l'engageant à se guérir au plus vite de sa folie -passionnelle et littéraire surtout.</p> - -<p><span class="pagenum">-109-</span> Le soir même, une lettre extasiée et deux pneus -du mannequin, écrits dans l'enthousiasme délirant -de la visite de la veille, lui prouvaient combien -il avait été sage de simuler un départ: la -midinette était au septième ciel, elle nageait dans -la béatitude des visionnaires en hypnose mystique; -elle se comparait à la fois à sainte Thérèse -possédée par Jésus et à Claudine aimée par Renaud: -ses lectures lui sortaient par tous les pores.</p> - -<p>Le lendemain, quoi qu'il eût décommandé cette -petite passionnée, il jugeait prudent de s'absenter -toute la journée et de ne rentrer au d'Orsay qu'à -huit heures.</p> - -<p>Fanny Marlay était bien capable de venir s'assurer -de son absence. Il avait deviné juste. A -l'hôtel, on lui disait que la jeune fille était revenue -et l'avait attendu quatre heures d'horloge dans -sa chambre. Elle n'était partie qu'à sept heures.</p> - -<p>—Oui, dans ma chambre, mesdames, quelle -audace! et ces imbéciles qui l'ont laissée s'y installer! -Elle avait prétendu que je lui avais donné -rendez-vous; j'y trouvai huit pages de reproches -et d'objurgations suppliantes; je l'avais trompée, -j'étais la plus cruelle désillusion de sa vie, moi -qu'elle mettait au Pinacle et qu'elle vénérait presque -à l'égal d'un Dieu… <i>Alphonse, vous m'avez -trompée</i>… C'est déjà bien, mais il y a mieux. -Ce matin, j'ai reçu un pneu; lisez-le, ce pneu!</p> - -<p>Et de Saint-Yriex, les yeux hors de la tête, tendait -un chiffon de papier à Mmes Gérard, Hermeline -et Sœur.</p> - -<p><span class="pagenum">-110-</span> —Cette petite intrigante me disait qu'elle avait -perdu sa place à cause de moi; que vous aviez -décacheté la lettre, celle que je lui adressais chez -vous pour la prier de ne pas venir lundi à l'hôtel: -qu'on lui croyait une intrigue avec moi, que vous -l'aviez chassée, qu'elle n'osait rentrer chez son père, -et qu'elle venait s'installer près de moi, au d'Orsay, -moi, son seul refuge et maintenant son seul espoir, -que je n'aurais pas le courage de la repousser… -Et elle doit être au d'Orsay à l'heure qu'il -est! Je n'ai pas qualité, moi, pour lui faire refuser -une chambre d'hôtel, et j'ai l'air d'avoir débauché -cette petite. Elle est venue me demander samedi; -on l'a revue lundi; elle vient s'installer aujourd'hui. -Je suis, à l'heure qu'il est, la fable du personnel. -Or, je suis marié, j'ai une situation, tout -se sait, à Paris. Qu'un journal s'empare de la -chose, voilà un scandale; c'est ridicule, et vous -jugez de la tête de ma femme! Alors, je suis venu -vous trouver, vous dire la vérité, vous prier de -me sortir de là; il faut que vous me sortiez de -là, mesdames. Déjà, j'ai un poids de moins depuis -que je sais qu'elle a menti, car elle a menti, -n'est-ce pas, effrontément, cyniquement menti!</p> - -<p>—Elle a tout inventé, déclarait Mme Hermeline.</p> - -<p>—Il faut la plaindre, c'est une malade, intervenait -Mme Gérard.</p> - -<p>—Malade, malade! s'emportait l'écrivain, -mais je ne suis pas médecin, moi!</p> - -<p>—Mais vous avez du talent, trop de talent! Et -<span class="pagenum">-111-</span> M. Puech avait un sourire flatteur. Elle s'est intoxiquée -de vous.</p> - -<p>—Ah! oui, je la connais… Le Poison de la -littérature!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX<br /> -CLOTILDE EVRARD</h2> - - -<p>—Le poison de la littérature! A qui le dites-vous, -mon cher Maxence! Il a dévasté, ravagé -les dernières vingt-cinq années du siècle. -Nous avons eu le public des premières de l'<i>Œuvre</i> -pour nous convaincre de la force du mal.</p> - -<p>Pierre Delzance, se levant de son siège, -allait s'accouder à la cheminée et inconsciemment, -car Pierre est un garçon très simple, y prenait -la pose accoutumée des messieurs faiseurs de -conférences.</p> - -<p>—Vous souvenez-vous du public qu'y attiraient -les pièces d'Otway et d'Henrick Ibsen, la -<i>Dame de la Mer</i>, <i>Solness le constructeur</i>, <i>Peer -Gynt</i> et <i>Venise sauvée</i>, dans laquelle Lina Munte -créa une si impériale courtisane?</p> - -<p>C'était dans la pénombre de la salle à peine -<span class="pagenum">-112-</span> éclairée, une assistance qu'on eût dit, vraiment, -échappée du Sabbat, faces hâves et pâles dévorées -par des bandeaux d'un noir de jais et d'un -roux électrique, et, comme des trous dans ces -pâleurs, des yeux pochés, vulgairement <i>au beurre -noir</i>, tant ils étaient soulignés de kohl. Vous rappellerai-je -les toilettes? Une descente de la Courtille -ou une montée de bal des Quat'z-Arts! -toutes les toques Renaissance à créneaux, tous -les bérets de velours de la Fornarina, tous les -hennins, tous les escoffions, tous les béguins -de perles et de turquoises, toute la défroque -des musées d'Allemagne et d'Italie échouée -du fond des siècles sur les museaux de rats et -les petites têtes de poules des maîtresses d'esthètes, -et, chose parfois curieuse, tous les bijoux -préhistoriques du Musée de Cluny, retrouvés dans -la poubelle du chiffonnier du coin!</p> - -<p>La <i>Salomé</i>, d'Oscar Wilde, renforçait la légion; -ce monde d'aquarium et de limbes s'illuminait -soudain d'apparitions mondaines. Ce -furent des princesses américaines épousées, avides -de peupler le vide de leurs ateliers un peu -dédaignés du Faubourg, et puis des comtesses -fraîches émoulues de la finance et toutes, en vue -d'une sûre réclame, atteintes d'un fétichisme clamé -et proclamé à tous les échos de la ville. L'une -était amoureuse des grenouilles, l'autre des chauves-souris, -la troisième d'un animal plus répugnant -encore et toutes l'arboraient implacablement -dans leurs toilettes et dans leurs mobiliers. -<span class="pagenum">-113-</span> Ce furent la marquise à l'iris noir, la comtesse -au crapaud jaune, la baronne à la rose verte et la -banquière aux saphirs roses. Toutes étaient mélomanes, -et monomanes.</p> - -<p>Ces rencontres du monde avec les fervents de -l'<i>Œuvre</i> donnaient naissance à quelques romans -à clef; tous les amis des belles ulcérées brandirent -leurs plumes et vengèrent d'une épithète -impérissable ou d'un mot de génie l'involontaire -injure faite à leur Simonetta, à leur Godelive et à -leur Mélisande outragées. Tout cela est déjà loin.</p> - -<p>—Mais pas si loin que vous voulez bien le -dire! interrompit Claude Vigant, si j'en juge par -la virulence de l'attaque! Quelle rancune vivace! -On la croirait d'hier! Qu'ont bien pu te faire ces -malheureux esthètes pour mériter cette fonte de -bile? Aurais-tu été évincé par une de ces Mélisandes -que tu arranges si bien?</p> - -<p>A quoi l'interpellé:</p> - -<p>—En effet, je leur garde une dent, car, avec -toutes leurs simagrées, ils m'ont gâté un des plus -émoustillants souvenirs de ma jeunesse. Non que -je puisse prétendre devoir à ces pitres la rupture -d'une liaison ou la fin d'un amour. Non, c'est à -la fois beaucoup moins sérieux, et, si on y songe, -beaucoup plus grave; car, de ma brève aventure -avec Clotilde Evrard, j'avais gardé dans la mémoire -comme un coup de soleil et, sur mes lèvres, -comme un goût de framboise et aussi de Rœderer. -Cela avait été si brusque et si imprévu, cette rencontre -ou plutôt cette présentation d'un soir chez -<span class="pagenum">-114-</span> Marcelle Blondin, la pensionnaire de la Comédie-Française -imposée au sociétariat par la haute influence -du duc de Chenonceaux!</p> - -<p>C'était en 1883 ou 1884; Marcelle Blondin, -déjà sur son déclin de jolie femme, mais en pleine -apothéose de sa vie de courtisane, venait de s'installer -dans le luxueux petit hôtel du boulevard -Pereire, celui-là même où elle est morte quatre -ans avant l'Exposition. Près de trente ans de galanteries -et d'intrigues lui permettaient un train -de quatre-vingt mille livres de rentes parmi les -mobiliers de style et les bibelots authentiques -d'une demeure alors cotée sur les grands-livres des -antiquaires et des commissaires priseurs. Marcelle -y recevait la cour et la ville, c'est-à-dire pas -mal de journalistes, bon nombre de députés, un -sénateur, deux académiciens et toute une marée -de gens de lettres dont la plupart ne revenaient -pas parce que mieux accueillis ailleurs. Marcelle -avait fait trop longtemps du théâtre pour ne pas -bouder la littérature. En revanche, il y avait chez -elle affluence de peintres, de graveurs et de sculpteurs. -La dame avait de beaux restes qu'elle confiait -assez volontiers à l'ébauchoir des uns et au -pinceau des autres; ses amies de théâtre prétendaient -qu'elle préférait de beaucoup le pinceau. -L'élément féminin y était représenté par des petites -actrices de l'Odéon, où Marcelle avait longtemps -régné. Marcelle aimait protéger. Quelques -demi-vertus, discrètement entretenues par de hautes -personnalités politiques, puis des femmes divorcées, -<span class="pagenum">-115-</span> quelques bas-bleus et la chiromancienne -en vogue alors. Salon de haute tenue et légèrement -faisandé, où la prostitution aurait été presque -bourgeoise sans les allures de Mécène arborées -par la dame et tout le clan de jeunes rapins, de -jeunes poètes aussi chevelus que membrés et trapus -qui trouvaient boulevard Pereire, le feu, le -couvert et le reste.</p> - -<p>Comment y fus-je introduit? J'avais dix-neuf -ans, et je venais de publier mon premier volume -de vers. La comédienne avait eu la fantaisie de -me connaître; un de mes sonnets païens, un des -plus hardis, d'ailleurs, avait frappé Marcelle. -«Amenez-le-moi, avait-elle dit à un de ses intimes -qui se trouvait être de mes amis, je suis curieuse -de voir le profil d'un homme moderne qui -a un tour d'esprit aussi grec». Et l'Athénien de -Montmartre fut conduit chez l'Aspasie de la porte -Bineau, Aspasie qui, à vrai dire, m'apparut très -dix-huitième siècle.</p> - -<p>Marcelle recevait dans un austère et vaste salon -tout en boiseries de chêne clair copiées, on eût -dit, sur le parloir de quelque chapitre de Dames -nobles; les plus beaux groupes de Saxe et quelques -Nattier signés complétaient l'illusion. Il y -avait foule, ce soir-là, chez la maîtresse du duc de -Chenonceaux. Parmi les très jolies femmes, -très jolies et très décolletées, dont les épaules -et les seins nus animaient le rez-de-chaussée -du petit hôtel de la favorite, celle qui, à peine -entrevue, me captiva de suite et retint toute la -<span class="pagenum">-116-</span> soirée mon attention un peu émue, fut Clotilde -Evrard.</p> - -<p>Son grand charme était sa jeunesse: ses dix-huit -ans, l'éclat d'une chair rose et blonde, la -limpidité des yeux frais comme des fleurs, la -gracilité même de sa nuque et ses bras comme -vermillonnés aux coudes (encore un peu pointus, -les coudes), lui donnaient une saveur incomparable -au milieu de toutes ces beautés savantes et de -tout ce luxe de haute galanterie, où le piment de -la parure s'exhalait dans le ferment des fards. -Clotilde Evrard avait, en plus, la séduction d'une -voix limpide et chantante, une voix de source, -la source dont ses prunelles d'eau bleue avaient -aussi la fraîcheur. Vêtue d'une simple robe de gaze -verte, sans un bijou, une guirlande d'églantine jetée -d'une épaule à l'autre en sautoir: en vérité, -la plus délicieuse créature.</p> - -<p>C'était la femme d'un explorateur, parti la veille -pour le Siam. En partant, ce mari avisé avait -confié Clotilde à Marcelle Blondin; la comédienne -avait pris sous sa protection cette candeur; elle -en faisait les hommages à ses amis avec une pointe -de malice, affriolant les désirs des hommes et -envenimant la vanité des femmes au spectacle de -tant de jeunesse. Mme Evrard demeurait boulevard -Pereire. Lectrice, pupille, dame de compagnie -ou amie d'un ordre intime? Toujours est-il -que l'artiste affectait vis-à-vis de la jeune femme -des attitudes et des gestes de grande sœur; elle -ne la quittait pas d'une seconde et évoluait, parmi -<span class="pagenum">-117-</span> ses invités, un bras passé autour de la taille -de Clotilde, en la couvant du plus câlinant regard.</p> - -<p>—M. Claude Vigant, un poète. Je vous ferai -lire ses vers, Clotilde; c'est un garçon qui promet; -ses héroïnes vous ressemblent.</p> - -<p>Et cela avait été ma présentation à la jeune -femme de l'explorateur.</p> - -<p>Mes yeux la suivirent toute la soirée. Vers minuit, -au moment du souper par petites tables, -une mignonne main se posait sur mon épaule et -m'arrêtait au passage:</p> - -<p>—Monsieur Claude Vigant, je ne vous tiens -pas quitte: il me faut mon autographe. Vous -avez bien, pour moi, quelques vers?</p> - -<p>Je m'inclinai devant la comédienne. Alors, elle, -avec un fin sourire:</p> - -<p>—Clotilde, que voici, va vous conduire. Vous -trouverez dans mon atelier, au premier, tout ce -qu'il faut pour écrire. Ici, il n'y a rien. Je veux -de vous au moins un quatrain et une belle signature -pour ma collection de tambourins. (C'était -la grande mode d'alors; les tambourins remplaçaient -l'album; les dessinateurs y laissaient un -croquis, les peintres un lavis d'aquarelle, poètes -et prosateurs des lambeaux de phrases et de vers). -Allez, Clotilde, je vous confie monsieur. Et ne -soyez pas longtemps.</p> - -<p>Je ne me le faisais pas dire deux fois. Je m'engouffrais -derrière un tumulte soyeux de jupes et -de dessous de gaze; deux jambes frêles, nacrées -<span class="pagenum">-118-</span> par les bas de soie, montaient allègrement devant -moi.</p> - -<p>Dans l'atelier de la comédienne, Mme Evrard -appuyait sur le commutateur; la solitude d'un -vaste hall meublé de divans et de peaux d'ours -s'illuminait dans le désordre un peu convenu de -touffes de palmiers et de chevalets, tous chargés -d'un portrait de la dame de céans. Clotilde détachait -un tambourin vierge d'une collection pendue -aux murs et m'installait devant une table.</p> - -<p>Elle était demeurée debout derrière moi, attendant -l'inspiration. Je ne trouvais rien, très ému -par sa présence, par son silence aussi. Il y -eut une minute dangereuse. D'en bas, des -bouffées de valses et des éclats de rire montaient -par la porte entr'ouverte. Je me retournai -vers mon guide et regardai Clotilde de bas en -haut; elle sourit. Une main, la sienne cette fois, -se posait sur mon épaule, et son sourire se penchait -sur le mien; nos deux bouches se touchèrent, -se prirent, se confondirent. Je m'étais levé, -vibrant, dressé comme un ressort; nous nous -étreignîmes d'un même mouvement instinctif, et, -les lèvres agrafées aux lèvres, nous buvant l'âme -l'un à l'autre, nous roulâmes sur les peaux d'ours.</p> - -<p>—Vous auriez pu fermer la porte ou tourner -le commutateur! Quels enfants vous faites!</p> - -<p>C'était Marcelle. Inquiète de notre absence, elle -venait de nous surprendre prolongeant encore -nos caresses et nos baisers. Clotilde s'était relevée, -réparant son désordre.</p> - -<p><span class="pagenum">-119-</span> —Allons, je ne suis pas jalouse. Et vous? vous -n'avez rien écrit, naturellement!… Mais c'est encore -un beau poème!</p> - -<p>Quelle charmante femme que cette Marcelle, -et quelle délicieuse et spontanée créature que cette -petite Clotilde, avec ses élans de petite fille, sa -tendresse instinctive et irraisonnée d'enfant!</p> - -<p>J'en emportai un inoubliable souvenir. Je ne -devais la revoir que dix ans après, justement à -une représentation de l'<i>Œuvre</i>. C'est à peine si je -la reconnus, dans la longue femme émaciée, aux -yeux agrandis et cernés de kohl dans une face -de morte, que je croisai dans les couloirs. Elle vint -d'elle-même à moi. Son joli visage, envahi de -bandeaux bouffants d'un or violent et factice, -s'animait d'un sourire vorace et d'un étrange regard. -Elle me parut amaigrie, d'une maigreur -voulue qu'exagérait encore une espèce de <i lang="en" xml:lang="en">tea gone</i> -en drap gris imprimé de larges noirs, à la ferronnière, -en plus, qui lui barrait le front d'une larme -d'opale. C'était la sinuosité ophidienne de la <i>Mélusine</i> -de Dampt. Clotilde me serrait la main et -me quittait pour rentrer dans une avant-scène; -elle l'occupait avec deux femmes, spectres romantiques -dans son genre, et trois hommes chevelus -en redingote de velours noir.</p> - -<p>Je n'avais fait qu'échanger deux mots avec Clotilde; -mais, dans ces deux mots, Mme Evrard -m'avait donné rendez-vous pour le lendemain, à -Nogent. Elle habitait Nogent, maintenant; elle -était la Muse et le modèle de Joë Macphermore, -<span class="pagenum">-120-</span> le poète irlandais, à ses moments perdus sculpteur -et cirier d'art. C'est elle qui lui avait posé -sa <i>Tête de Méduse</i>, refusée, naturellement, par -l'imbécillité du jury, au dernier Salon du Champ -de Mars. Elle était toute dévouée au grand artiste -qu'était Macphermore, malgré les vingt ans qu'il -avait de plus qu'elle. Depuis longtemps elle -avait lâché Evrard. Mais, surtout, que je ne manquasse -pas de l'aller voir le lendemain à Nogent. -Le cirier serait à Paris.</p> - -<p>J'y allais plus par curiosité que par désir, je -vous l'avoue, effaré d'avance par tout ce que je -devinais d'artificiel, de voulu et de malsain dans -cet intérieur d'esthète et de poète-sculpteur. Macphermore -habitait un petit cottage dans l'île de -Beauté. C'était un <i lang="en" xml:lang="en">home</i> d'une déplorable banalité -dans sa prétention artiste, et dont d'admirables -vitraux (admirables parce qu'anciens) dissimulaient -mal la misère. Clotilde me reçut dans un -<i>retiro</i> tendu de toile à voile, orné d'une frise de -roses et de têtes de mort: des empâtements de cire -de couleur jetés là par son esthète. Des chardons -bleus de dunes, et ces légers feuillages de nacre -dits <i>monnaie du pape</i>, jaillissaient de grosses poteries -vernissées posées dans tous les coins. A part -cela, aucun meuble, si ce n'est un large divan -encombré de coussins en velours liberty. Clotilde -m'y attendait, vautrée dans les plis jaunes et verts -d'un peignoir. Il régnait, dans cet antre, une -odeur d'encens, de benjoin et de moisi. C'est à -peine si je voyais Clotilde; elle avait gardé dans -<span class="pagenum">-121-</span> son nouvel avatar le spontané de sa décision de -jadis. J'entrai. Elle m'attirait à elle, me nouait -les bras autour du cou et me faisait trébucher -parmi les coussins. Nos bouches se reprirent; -mais, tout à coup, je ne sais quoi de froid et de -résistant se mêlait à nos baisers. C'était, sur mes -dents, un heurt de perles dures; un goût de -métal empoisonnait ma bouche, et je manquais -de m'étrangler. Clotilde voyait mon trouble.</p> - -<p>—Ne t'effraie pas, me disait-elle; c'est mon -chapelet que je tiens entre mes dents et que je -mêle à nos caresses. Le sacrilège, vois-tu, pimente -le plaisir!</p> - -<p>Clotilde, la divine et puérile Clotilde de l'atelier -de Marcelle, voilà ce qu'en avaient fait ces imbéciles -esthètes intoxiqués de Joris-Karl Huysmans, -ces pauvres hallucinés de messes noires!</p> - -<p>Non, je ne leur pardonnerai jamais.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X<br /> -UN GRAND COUPABLE</h2> - - -<p>—Le poison de la littérature! mais nous en -sommes tous intoxiqués. Il est là qui flotte et rôde -<span class="pagenum">-122-</span> par les rues, les places et même les campagnes, -charrié par le livre et le théâtre, aggravé par l'affiche -qui en double et triple l'obsession. Personne -n'y échappe; les femmes, d'ailleurs, sont les plus -atteintes. Quel précieux aliment pour le mal que -leur névrose, dans les grandes villes surtout où -le fait-divers, lu chaque matin dans les feuilles, -a, quinze fois sur vingt, le dramatique d'un cinquième -acte!</p> - -<p>C'est dans le monde des ateliers et des brasseries, -Montmartre et Montparnasse, où toute une -population artiste, à la sensibilité aiguisée, se contamine -d'autant plus facilement qu'elle est plus -enthousiaste, que le poison se propage, rapide et -effrayant. Montmartre et Montparnasse! Que de -suicides et de meurtres passionnels, que de cabotinages -et de folies! Je ne parle pas du monde du -théâtre, paradoxal et faux par le métier même de -ses représentants. Là, l'atmosphère factice et violente -des scènes répétées le jour et jouées dans -la soirée déséquilibre et pousse aux pires fantaisies -littéraires mâles et femelles déjà préparés par -une morbide vanité.</p> - -<p>Dans ces milieux, au poison dit de la littérature -s'ajoute celui des coulisses. Une vie sans -hygiène faite de veilles, d'excitations, de rivalités -de hâte et de manque d'air mûrit terriblement -les sujets et les livre sans défense aux accidents -tertiaires de la plus dangereuse maladie du -siècle.</p> - -<p>Et Maxence, renversant négligemment sa tête -<span class="pagenum">-123-</span> sur le dossier du fauteuil, envoyait au plafond une -spirale de fumée bleuâtre.</p> - -<p>—Ce poison de la littérature! Il éclate encore -tous les jours dans les feuilles, à propos -des moindres incidents. Ainsi ce formidable -titre de <i>Messes Noires</i>, achalandant les polissonneries -de garçonnières et les petites fêtes d'aberrés -de l'avenue Friedland, n'est-il pas la meilleure -preuve de l'intensité du poison? Si la Presse, -d'un unanime accord, a trouvé cette hallucinante -rubrique, c'est qu'elle savait d'avance la toute-puissance -de son effet sur les foules. Dans tout -ceci, le grand coupable est M. Joris-Karl Huysmans.</p> - -<p>Sans l'immense succès et l'énorme retentissement -de son roman <i>Là-Bas</i>, qui aurait jamais -espéré remuer l'opinion et attiser la curiosité malsaine -du lecteur en affublant les falotes débauches -du baron d'Adelsward de ce terrible surnom: -<i>Messes Noires!</i></p> - -<p>Mais, grâce à M. Huysmans, le dernier employé -de bureau comme le plus infime petit modèle connaissent, -et dans tous les détails, les abominations -sacrilèges de Gilles de Rais et le monstrueux -sadisme des sorciers de Tiffauges. <i>Messes Noires!</i> -Grâce au prestigieux talent de l'auteur d'<i>A Rebours</i>, -quel est le salon, le boudoir et même l'office -où on ne parle couramment du chanoine -Docre et de Mme Chantelouve, les deux personnages -démoniaques du roman de <i>Là-Bas</i>, emmenant -au… moderne sabbat l'ahuri Durthal! -<span class="pagenum">-124-</span> M. d'Adelsward, que je sache, n'a jamais eu l'intention -d'évoquer le diable, et la messe noire est -la cérémonie par excellence, le rite magique essentiel -institué pour établir la présence du Mauvais. -Elle réunit les trois conditions, dont une -seule est nécessaire pour appeler le démon et le -rendre tangible aux assistants.</p> - -<p>Trois actes, si l'on consulte le livre du grand -Albert, subordonnent Sathan à ceux qui les commettent: -le sacrilège, l'égorgement d'un être innocent -(ce qu'on appelle, en magie noire, une <i>colombe</i>), -et le crime contre nature. Les trois conditions -étaient remplies au sabbat et sont observées -rituellement dans la messe noire. L'abbé Guibourg, -disant la messe sur le ventre nu de la Montespan -et lisant l'Evangile à rebours, le dos du -missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins -de la favorite, commettait en plein le sacrilège; -l'égorgement d'un petit enfant, volé par la Voisin -et dont le sang tiède éclaboussait les épaules et les -reins d'Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde -condition du rite. Le nègre géant attaché au -service de la femme Voisin, et dont les grandes -dames d'alors étaient folles, venait là pour accomplir -le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée -de l'avenue Friedland, je ne vois ni ciboire, -ni évangile, ni enfant égorgé, ni même un -nègre géant. Quelques polissons de collège et un -ramassis de valets de chambre sans place ne me -semblent remplacer ni la Mortemart, ni l'abbé -Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a -<span class="pagenum">-125-</span> mis beaucoup du sien. Si l'opinion publique -s'est ameutée autour de cette affaire avec une curiosité -passionnée, croyez que la littérature de -M. Joris-Karl Huysmans l'avait fortement préparée, -et que le seul espoir de trouver une Mme Chantelouve -parmi les habituées du baron a fait suivre -l'enquête avec cet avide intérêt.</p> - -<p>Mme Chantelouve! Personne n'ignore, dans le -monde artiste, que le livre de M. Huysmans est à -clef. A l'apparition du volume, on nommait couramment -ceux qui avaient posé pour le chanoine -Docre et le terrible couple démoniaque. -Quant à Durthal, c'était l'auteur lui-même; -M. Huysmans ne s'en défendait pas. Quand on -citait devant lui le nom de ses victimes, il se contentait -d'un geste ecclésiastique de ses deux mains -relevées en arrière, et d'un de ces sourires à yeux -baissés dont les prêtres soulignent humblement -la joie coupable de leurs démentis.</p> - -<p>Mme Chantelouve! Le succès du volume fut -tel que toutes voulurent s'y reconnaître. Il n'y eut -pas de brasserie, à Montmartre, et d'atelier, à -Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis -de morphine et d'éther ne se dressât, au seul -nom de Huysmans, pour s'écrier: «Son héroïne, -c'est moi!»</p> - -<p>Il y eut affluence de madames Chantelouve sur -le marché. L'une avait le teint pâle et les cheveux -châtain-roux de la dame; l'autre réclamait -comme sienne l'eau dolente et grise, subitement allumée -de paillettes d'or, de ses étranges yeux verts; -<span class="pagenum">-126-</span> celle-ci, enfin, revendiquait pour elle la froideur -inusitée, dans l'amour, de sa chair hystérique, -cette chair glacée et dure dont le seul contact faisait -condamner et brûler, en place de Grève, les -névrosés du moyen âge: chair de malade et de -succube aussi.</p> - -<p>Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu'une -épidémie, un mal endémique dans le genre de -cette fameuse <i>Danse des Morts</i> dont furent contaminés -les peuples de l'an mille. Paul Adam, dans -son magistral volume intitulé <i>Etre</i>, a magnifié -cette folie contagieuse de l'imitation. La Messe -Noire eut la même clientèle enthousiaste qu'au -cimetière Saint-Médard le tombeau du diacre Paris; -toutes voulaient avoir conduit un amant au -sabbat.</p> - -<p>Entre tant de déséquilibrées de <i>Là-Bas</i>, atteintes -toutes de satanisme, il me fut donné d'en connaître -une assez curieuse et dont l'exemple vous convaincra -de la force du mal.</p> - -<p>C'était la femme d'un sculpteur, un ancien modèle -qu'un caprice un peu sénile d'artiste avait -promue au rang d'épouse légitime.</p> - -<p>Grande et mince, avec d'admirables cheveux -d'un noir bleu, rabattus sur ses tempes comme deux -ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair -d'hostie, blanche et diaphane et les larges yeux -brillants, agrandis de cernures mauves, indéniables -stigmates des grands troubles nerveux.</p> - -<p>Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette -était née dans une loge de concierge) et les -<span class="pagenum">-127-</span> pires aventures, les plus précoces aussi, avec les -petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs -du boulevard extérieur où ses parents habitaient, -l'avaient préparée à toutes les lésions -cérébrales.</p> - -<p>D'ateliers en ateliers et de bals de barrière en -arrière-boutiques de marchands de vins, Ninette -avait fini, une soirée de Mi-carême, par rencontrer -Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau, -ami de Bartholomé et très influencé par -son art morbide et un peu larveux, devait se prendre -plus que tout autre au charme de chlorose et -à la minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui -posait quelques Mélusines, une Viviane et une elfe, -car grand lecteur de romans de chevalerie et enthousiaste -enamouré des héroïnes de Tennyson, -Dusemereau joignait à un léger gâtisme une -maladive obsession des fées, des ondines et de -toutes les princesses des légendes, plus ou moins -issues du Cycle d'Artus. Le vague de ses imaginations -n'égalait que le flou de sa facture. C'était -un sculpteur littéraire dans la pire acception du -mot, le Michel-Ange de la stéarine, le maître même -de l'imprécision, le Précurseur du <span lang="en" xml:lang="en">modern style</span>, -ce qui est tout dire.</p> - -<p>Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur -d'illusions. Elle fut tour à tour pour lui Genèvre, -Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je -encore? Par sa ligne onduleuse et surtout -par sa complète absence de formes, Ninette -était adéquate à l'inanité même de ses conceptions. -<span class="pagenum">-128-</span> On avait dit de Dusemereau qu'il -sculptait des chevelures à la place de seins et des -draperies au lieu de reins et de torses. Quand -le modèle eut pendant six mois traîné à travers -l'atelier l'ondoiement de ses robes, le sculpteur -l'épousa. C'était le seul moyen de monopoliser -l'inspiratrice de ses chefs-d'œuvre.</p> - -<p>Le couple était pauvre, naturellement. Une femme -de ménage au rabais balayait rarement l'atelier, -mais de vieilles tapisseries y pourrissaient au -mur. Des casques et des morions achetés au marché -de la ferraille; des armes hors d'usage cueillies à -des devantures de bric-à-brac s'y veloutaient de -poussière et, groupées en épiques trophées, mettaient -çà et là des taches pittoresques. Des vieilles -chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble -voisinaient avec des Christs désargentés et -des débris de vieux retables. C'était le faste et la -misère des pires officines de l'école de la Rose-Croix; -Ninette Hastorg évoluait dans toute cette -brocante, moulée d'étroites et longues robes -moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s'échancraient -sur la gorge, bordées de petits galons -d'or. Sa maigreur s'efforçait d'y devenir sinueuse -et, coiffée d'un petit béguin de fausses perles, -un large coquelicot de velours rouge piqué dans -ses cheveux noirs, Mme Dusemereau entretenait -l'enthousiasme du maître par des attitudes volées -à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne -de son mari jetée sur ses simarres, Genèvre -ou Gismonda courait les fournisseurs du -<span class="pagenum">-129-</span> quartier et, une boîte au lait à la main, terrorisait -par l'audace de sa coiffure les enfants de la -crémière et le chien du marchand de bois. Le -ménage Dusemereau! La chère y était plutôt maigre. -Ninette répugnait aux travaux du ménage -qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts; -l'ordinaire était fait surtout de charcuterie et de -frites, mais on buvait du lacryma-christi dans -un ciboire bossué de faux émaux et on mangeait -dans du vieux saxe les confitures vertes des -îles Fidji.</p> - -<p>Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé -une facilité de mœurs déplorable; elle couchait -indifféremment avec tous les amis du sculpteur. -C'était pour les convaincre du talent de Dusemereau. -Convaincus surtout de l'imagination -de l'artiste, la plupart n'y revenaient pas. C'est -dans ce milieu bizarre qu'éclatait, comme la foudre, -le roman de Huysmans; le couple Dusemereau -dévorait comme une manne dans le désert -la prose vénéneuse de <i>Là-Bas</i>. Le sculpteur n'aurait -pas été l'homme qu'il était s'il ne s'était immédiatement -enthousiasmé pour la Messe Noire. -Il n'eut pas grand'peine à convaincre les quelques -ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité -qu'il y avait à pratiquer les rites du Sabbat. C'est -si troublant, si captivant et surtout si littéraire! -Une messe noire s'imposait. Il décidait vite Mme -Dusemereau à y jouer les pires personnages. La -pensée de forniquer sans aucun risque, sous le -couvert de messes noires, avec tous les hommes de -<span class="pagenum">-130-</span> son entourage séduisit immédiatement Ninette. -Du jour au lendemain, le décor de l'atelier changea. -D'épique il devint mystique: des flambeaux -d'église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus -de piano, peluche et galon d'acier, emprunté -à un ami, drapa un maître-autel édifié sur deux -caisses. On y dressa un crucifix la tête en bas, et, -gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis -d'or, Ninette présidait l'assistance, hiératiquement -assise sur les coussins d'une cathèdre. Des -bagues magiques alourdissaient ses doigts, un -chapelet d'opales étranglait son cou frêle, tandis -que ses talons nus foulaient le vélin d'un évangile -entr'ouvert. Un chat noir, celui de la concierge, -trônait auprès d'elle; on lui avait mis un -fil de fausses perles à la patte en guise de bracelet. -Un vieux paon empaillé et dépenaillé déployait -la roue ocellée de sa queue au-dessus de la cathèdre. -Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve, -Eloa, Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire. -Une petite cire mal ébauchée par le maître -de céans grimaçait entre les parois d'une cage de -verre: c'était le nouveau-né nécessaire au sacrifice. -Les initiés, assis en cercle, mangeaient des -pains à cacheter en guise d'hosties et la Stryge -incarnée n'eût pas été la Stryge si elle n'avait tenu -dans sa main une tige d'iris noir. M. Joris-Karl -Huysmans, invité par lettres pressantes, était attendu -trois fois par semaine pour indiquer les -derniers rites de l'office. Sa présence seule devait -déterminer l'apparition des stigmates sur la chair -<span class="pagenum">-131-</span> de l'officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne -vint pas. M. Joris-Karl Huysmans est prudent. Il -décrit les messes noires, il n'y assiste pas. -Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl -Huysmans se garde précautionneusement de toutes -les substances vénéneuses.</p> - -<p>Me pardonnerez-vous cette description loufoque? -C'est la seule messe noire à laquelle -j'aie jamais assisté. Tout le monde n'a pas -la chance de M. Coquiot qui en vit célébrer une, -l'année de l'Exposition, dans le quartier du Jardin -des Plantes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI<br /> -MESSES NOIRES</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Encore une légende qui s'en va.</p> - -</blockquote> - -<p>Novembre 1903. L'affaire d'Adelsward, un moment -oubliée, vient de reprendre son cours. La -présence de M. de Waren, retour d'Amérique, la -pimente d'un élément nouveau, et dans le cabinet -du juge d'instruction se poursuivent, contradictoires, -les interrogatoires des deux nobles prévenus… -<span class="pagenum">-132-</span> Du même coup, les informations relatives -à ce procès ont reparu dans toutes les feuilles avec -la fameuse rubrique: <i>Messes noires</i>.</p> - -<p><i>Messes noires!</i> Ces deux mots ont le don de -surexciter la curiosité publique et d'ameuter l'opinion. -La messe noire, pour la foule, ce sont les -ordures sacrilèges de l'abbé Guibourg, les manœuvres -abominables d'une favorite royale et, mêlée -aux plus grands noms de France, les tachant -parfois d'une souillure ineffaçable et les stigmatisant -dans l'histoire, la fameuse «Affaire -des Poisons». Les messes noires, ce sont aussi -les descriptions d'un mysticisme spécial et d'un -érotisme religieux très catholiquement littéraire, -de M. Joris-Karl Huysmans. Messes noires, les sanglantes -folies de Gilles de Rais, à Tiffauges, appropriées -au goût du jour; et, mises en scène dans -une chapelle désaffectée d'un vague Vaugirard, -les hystéries sadiques d'une Mme de Chantelouve, -initiant son amant à des pratiques de prisonnier…</p> - -<p>La messe noire est une cérémonie sacrilège et -blasphématoire, essentiellement catholique, puisqu'elle -est la parodie même de l'acte le plus élevé -de la religion, celui où la divinité du Christ se -révèle le plus immédiatement aux fidèles. La messe -noire, profanant et souillant avant tout l'Eucharistie, -le don de Notre-Seigneur, de sa chair -et de son sang sous la forme du pain et du vin, -la messe noire est la communion sous les auspices -du Mauvais, remplaçant la présence divine par -celle du Prince des Ténèbres. La messe noire est -<span class="pagenum">-133-</span> donc la revanche du relaps et renégat contre le -Dieu qu'il a quitté, et par cela même l'attestation -de cette divinité, puisque l'officiant la renie et met -tous ses efforts à l'outrager.</p> - -<p>La messe noire, qui est en elle-même une chose -sinistre et effroyable, c'est le crachat de Judas à -la face du Christ; c'est la puissance et la religion -de Satan proclamées contre Dieu.</p> - -<p>Ceci étant donné, quels rapports peuvent bien -avoir avec cette messe de blasphèmes et de haines, -les petits jeux de mains et de vilains et autres -pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques -d'Adelsward dans son somptueux rez-de-chaussée -de l'avenue Friedland?</p> - -<p>D'abord, M. Jacques d'Adelsward est protestant. -La messe noire, en tant que parodie de l'office -catholique, devait laisser froid ce jeune snob -surtout préoccupé d'harmoniser les gemmes de -ses bagues et les nuances de ses cravates. M. d'Adelsward, -j'imagine, n'a jamais voulu évoquer -Satan. S'il faut croire les piètres volumes de -vers, illustrés de précieuses préfaces, qu'il publia, -sous d'assez jolis titres, d'ailleurs, il fut obsédé par -les conteurs du dix-huitième siècle et des poètes -de l'anthologie grecque. Des réminiscences de -<i lang="la" xml:lang="la">Quo Vadis?</i> si mal mis en scène à la Porte-Saint-Martin, -une vague nostalgie des fêtes de Caprée -et de maladroites tentatives de reconstitution de -cortèges antiques firent tous les frais de ces trop -fameuses réunions. On y drapait dans des peignoirs -de bain et des métrages d'andrinople de -<span class="pagenum">-134-</span> jeunes collégiens racolés à la sortie de Chaptal et -de Condorcet, on couronnait leurs crânes tondus -et piriformes de pavots et de violettes et, dirigées -par quelques larbins sans place, ces théories d'éphèbes -improvisés défilaient dans les trois grandes -pièces de l'avenue Friedland, à la grande joie -des invités conviés par le maître de céans. Costumé -avec plus de recherche, le prince du logis -était le dieu, le héros de ces fêtes; c'était à lui -que s'adressaient les saluts, les baise-mains et les -génuflexions. Il déclamait des vers—des vers à -la Beauté et à la Jeunesse, et c'étaient sa jeunesse -et sa beauté à lui qu'il célébrait très sciemment.</p> - -<p>Soirées et matinées étaient carminatives, selon -la curieuse expression mise en cours au Pavillon -des Muses.</p> - -<p>«<i lang="la" xml:lang="la">Qualis artifex pereo!</i>» aurait pu s'écrier le -baron Jacques, le jour de la première descente de -la police dans son appartement.</p> - -<p>Si M. d'Adelsward parodia jamais quelque -chose, il parodia surtout la folie de Néron,—d'un -tout petit Néron du faubourg Saint-Honoré. -Son incommensurable vanité, son ridicule besoin -de faire parler de lui et d'emplir de ses faits -et gestes le monde des lycées et des bureaux de -placement (il y avait beaucoup de valets de chambre, -aux fêtes du baron Jacques), font de lui surtout -un très pâle et très lointain oh! très lointain! -petit-neveu d'Alcibiade.</p> - -<p>Des femmes du monde et des hommes choisis -dans des milieux divers assistaient, paraît-il, à -<span class="pagenum">-135-</span> ces agapes; les femmes, surtout, se disputaient -l'honneur d'être invitées par le petit baron. Entre -temps, on croquait des gâteaux, on buvait du thé -et on fumait du tabac d'Orient. Encore un peu, -on aurait joué aux jeux innocents. Naturellement, -on faisait de la musique; croyez que -Debussy et Grieg étaient écoutés religieusement. -A une de ces fêtes qui fut, dit-on, une des plus -hardies, un adolescent apparut couché, complètement -nu, sur une peau d'ours blanc, le torse -drapé de gaze d'or, le front couronné de roses -et les bras appuyés sur l'ivoire poli d'un crâne.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La Mort et la Beauté sont deux choses profondes,</div> -<div class="verse">Si pleines de mystère et d'azur, qu'on dirait</div> -<div class="verse">Deux sœurs également terribles et fécondes,</div> -<div class="verse">Ayant la même énigme et le même secret.</div> -</div> - -<p>C'est avec des mises en scène aussi banales qu'on -souligne généralement de pareils vers, même au -théâtre.</p> - -<p>Que la figuration soit réglée par M. d'Adelsward -ou par un barnum quelconque, l'idée peu -neuve et qui ne vaut que par la facture (les vers -cités sont de Victor Hugo), est toujours massacrée -par la maladroite fatuité des M'as-tu-Vus.</p> - -<p>Parfois, les petites fêtes de l'avenue Friedland -étaient dix-huitième siècle, trianeries et Trianon; -les belles âmes de ces messieurs et de ces dames -arboraient soudain les plus tendres nuances: <i>cheveux -de la reine, cuisse de nymphe émue et -ventre de puce en fièvre de lait</i>; on redevenait -catogan, clavecin et bergamote, et M. d'Adelsward, -<span class="pagenum">-136-</span> vêtu de la soie zinzolin dont M. Edmond -Rostand a bien voulu trouver le reflet dans sa littérature, -se prenait pour le marquis de Sade… Un -tout petit marquis, qui était surtout de Saxe, un -saxe maniéré, impertinent, et Trissotin, et bien -plus fait pour la messe rose (vaseline anglaise et -extraits de Guerlain) que pour la messe noire, dont -il eût été le premier à s'effarer, le pauvre petit -joli cabotin!</p> - -<p>La messe noire! ces loufoqueries d'arrière-boutiques -de salons de coiffure, dont Jean-Jacques -Rousseau n'aurait même pas voulu attrister Mme -de Warens!</p> - -<p>La messe noire, qui fut, au dix-huitième -siècle, l'effroyable et répugnant prolongement du -sabbat! Le sabbat, ce premier cri de l'anarchie -contre l'oppression des religions et des lois, le -sabbat, le premier geste de souffrance et de révolte -du moyen-âge croyant contre la tyrannie -du pape et des moines; le sabbat, la grande assemblée -des déshérités, des proscrits, des estropiés -et des parias réunis pour arracher ses secrets -à la nature et se libérer de la domination du -Christ, devenue mauvaise aux mains des prêtres -et des rois!</p> - -<p>C'est dans Michelet qu'il faut lire le premier -élan de l'âme du moyen-âge vers l'Esprit des Ténèbres. -Qu'on relise la <i>Sorcière</i> et l'on comprendra -quels désespoirs et quelles misères le grand -maître des nécromans et des femmes damnées -accueillait à son sabbat:</p> - -<p><span class="pagenum">-137-</span></p> - -<blockquote> -<p>«<i>Dans les solitudes de la journée, alors que -l'homme sue et gémit au profit du seigneur, la -femme, elle, rêveuse au coin de l'âtre, écoute le -crépitement des meubles, le glissement des salamandres -dans la flamme où se prépare le repas. -Un peu de son âme habite la lampe fumeuse, au -fond des grossières poteries. Seulement les rumeurs -indistinctes se rythment selon un sens -de mystère; ce ne sont plus des sons sans suite, -ce devient une voix familière qui console et répond. -Le long soliloque amoureux de la femme -avec elle-même a créé le Diable.</i></p> - -<p>«<i>Tout d'abord, il se fait si humble, le nouveau -venu; on dirait un grillon qui sort de la cendre -pour dormir aux plis d'une jupe. Elle n'en -dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer. -La nuit, à côté du mâle, elle y songe comme malgré -elle… Déjà son désir lui donne une forme, -déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits -cheveux de sa nuque, un chuchotement à -son oreille, une pression sur sa chair qui mollit…</i></p> - -<p>«<i>Et, un beau jour, quand le seigneur double -ses exigences, s'il faut trouver de l'or quand même, -elle se livre, elle et son affolé de mari, et c'est -le premier sabbat qui commence.</i></p> - -<p>«<i>Le baiser de Sathan l'a rendue belle. Ses voisines -la jalousent; la femme du seigneur la soupçonne. -Un dimanche, l'église se ferme devant elle, -et, poussée par la menace de mains brutales, elle -s'enfuit dans les landes, partout où la nature rebelle -et sauvage fait espérer la liberté. Hier, elle -<span class="pagenum">-138-</span> était seule; demain elle est légion. De très loin, -on la consulte; elle guérit les chagrins d'amour, -fait avorter, vend des philtres. C'est elle-même -une plante triste et consolante, une solanée pleine -d'ivresse et d'oubli.</i>»</p> -</blockquote> - -<p>C'est la première sorcière, et c'est le premier -sabbat.</p> - -<p>C'est à la messe noire, aux assemblées nocturnes -au bord de l'eau des mares, dans l'herbe baignée -de brume des prairies crépusculaires ou dans la -solitude rocheuse des hauts sommets, que s'acheminent, -sournoisement échappées des hameaux -et des villes, les femmes extasiées qu'a tentées -Sathan.</p> - -<p>Et c'est le lamentable troupeau des sorcières, -l'innombrable et toujours grandissante armée des -dévotes et des satyres, des martyres et des saintes -que torturent la grande hystérie et la grande -luxure, la luxure des déserts et des cloîtres, effroyable -marée d'imaginations monstrueuses et -de désirs délirants dont le flot, déferlant d'âge en -âge, vient battre parfois, en plein vingtième siècle, -les murs de la Salpétrière.</p> - -<p>Comme mue en avant par d'invisibles mains qui -l'auraient poussée dans l'ombre, la sorcière allait -au sabbat hypnotisée, en extase, les yeux démesurément -agrandis sous sa couronne de verveines et -de houblons. L'heure venue, c'est elle qu'on dépouillait -et qu'on couchait en travers d'un ancien -dolmen au pied du Bouc impur apparu tout à -<span class="pagenum">-139-</span> coup, formidable et géant. Un lever de lune sinistre -rougeoyait sur sa nudité frissonnante, et, aux -acclamations d'une foule de cagoules et de masques -hideusement mêlés, sa triste chair de victime -saignait et grésillait, fumante, pour fournir -la pâte au pain maudit du Diable, le pain de la -mauvaise communion; et ce fut la première -messe noire, la messe sous la lune, dans le décor -des ruines et des montagnes, le pain et le sang -de Jésus remplacés par de l'ordure et de la chair -saignante de femme, toute la cuisine infâme que -nous retrouvons dans l'officine de la Voisin, pratiquée -sur le beau corps dénudé de Mme de Montespan.</p> - -<p>Après la sorcière anonyme de Michelet, simple -comparse dans le chef-d'œuvre de Gœthe quand -Méphisto conduit Faust au sabbat de Brocken, assimilée -aux trois Parques et aux trois Normes -dans le <i>Macbeth</i> de Shakespeare, et, plus silhouettée -par Théophile Gautier dans <i>Albertus</i>, la sinistre -officiante de la messe noire se précise et devient -figure historique avec la Voisin et la Brinvilliers. -Un funèbre reflet de magie noire éclaire -d'un jour livide tout le dix-septième siècle. Une -puanteur excrémentielle se répand dans les appartements -de Versailles; des morts subites et préparées -déciment la famille royale et frappent princes -et princesses jusque sur les marches du trône -du roi. La Reynie, qui est chargé d'instruire le -procès, reçoit l'ordre d'arrêter les poursuites: le -scandale serait trop grand; il faudrait arrêter des -<span class="pagenum">-140-</span> coupables en trop haut lieu: le Régent est soupçonné, -les plus grandes dames de la cour sont -convaincues d'avoir assisté à la messe noire, des -courtisans ont été vus, à Marly, échangeant entre -eux des poudres de succession, et Louis XIV, toujours -féru de sa dignité solaire, ne se soucie pas -de voir révéler par l'instruction quelles abominables -ordures la favorite a fait manger au roi… -Puis, on respire un peu. Même sous la Révolution, -pendant les exécutions sanglantes, la guillotine -en permanence sur les places publiques et -devant l'impunité du marquis de Sade, plus de -messes noires. Sous l'Empire non plus: on est -aux champs de bataille. Et, jusqu'au roman de -M. Joris-Karl Huysmans, qui nous a montré, dans -un triste et maupiteux décor d'ancienne chapelle -réservée, une reconstitution de messe blasphématoire, -telle que la célébraient les manichéens (consécration -d'une hostie infâme par un prêtre officiant, -nu sous une chape noire, aux pieds d'un -Christ obscène et cornu comme un égypan, le tout -accompagné de scènes de débauches et de promiscuités -ignobles, entre tous les assistants: le fameux -baiser de paix des premières sectes maudites -du monde chrétien), Paris n'avait plus entendu -parler de messe noires. Il a fallu le scandale équivoque -et puéril, très snob surtout, de l'avenue -Friedland, pour réveiller l'atroce et grandiose infamie -du sabbat. Le sabbat! M. d'Adelsward en a-t-il -jamais soupçonné la grande épouvante? Non, -l'hypertrophie de son tout petit moi, sa presque -<span class="pagenum">-141-</span> touchante fatuité de jeune homme très smart firent -de ses tentatives de fêtes grecques un pitoyable -et ridicule divertissement de polissons et de -détenus de maisons de correction.</p> - -<p>La messe noire, cet équivoque passe-temps de -préaux de maisons centrales? Le public y a mis -vraiment autant de complaisance que la presse -d'exagération.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII<br /> -UN INTOXIQUÉ</h2> - - -<p>Le Poison de Venise. Nul plus profondément -que M. Maurice Barrès n'en a senti et rendu le -charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre -est dans Venise», a-t-il écrit, dans <i lang="la" xml:lang="la">Amori et -Dolori sacrum</i>, et, de ses heures fiévreuses, de -l'agonie de la ville dans l'agonie des crépuscules -de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait -peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis -lord Byron.</p> - -<p>Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture -de songe dans la douceur d'une atmosphère -de soie; ce sont les trésors des siècles, amassés -<span class="pagenum">-142-</span> là par une race de marchands et de pirates, -la magnificence de l'Orient et de l'ancienne Byzance -miraculeusement alliée à la grâce de l'art -italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement -rosé du palais ducal; le poison de Venise, -c'est la solitude de tant de palais déserts, le rêve -des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, -le grandiose de tant de ruines; dans des colorations -de perles,—perles roses à l'aurore et noires -au crépuscule,—le charme de tristesse et de splendeur -de tant de gloires irrémédiablement disparues; -et dans le plus lyrique décor dont se soit -jamais enivré le monde, la morbide langueur -d'une pourriture sublime.</p> - -<blockquote> -<p><i>Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes -les délices sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je -le dire? je n'oubliai de sentir couler lentement -les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise -si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, -toujours j'attendais quelque chose<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</i></p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Maurice Barrès.</p> -</div> -<p>C'est dans cette ville empoisonnée que je -devais connaître le baron Jacques d'Adelsward. -En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc, -un hôtel à peine indiqué dans les guides -et bien connu des Italiens et des Autrichiens, un -appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel -n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, -<span class="pagenum">-143-</span> original et grand collectionneur de tableaux, qui -n'admettait chez lui ni les Anglais ni les Yankees; -ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons -en horreur. Son hôtel était plutôt un <i lang="en" xml:lang="en">lodging</i>: -on n'y prenait pas ses repas, on se nourrissait -dehors, ou l'on faisait apporter une cantine -de chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. -De l'immense fenêtre de ma chambre, je découvrais -les mosaïques des sept portails de Saint-Marc -et les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons.</p> - -<p>J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus, -écrit sur un papier de luxe, timbré d'armoiries, -un billet à peu près ainsi conçu:</p> - -<blockquote> -<p class="ind"><i>Monsieur</i>,</p> - -<p><i>Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître -Jean Lorrain, même à Venise? Tout le mal qu'on -a dit de vous m'incite à vérifier une fois de plus -la sottise des légendes et la pauvreté d'invention -des diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle -auprès de vous la hardiesse de ma démarche? -J'attends de vous, monsieur, un mot qui -m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les -deux livres qui accompagnent cette lettre vous -prouvent que je ne suis pas un obscur admirateur…</i></p> - -<p>Et la lettre était signée:</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><span class="sc">Jacques d'Adelsward-Fersen</span>.<br /> -<i>Hôtel Danielli.</i></span></p> -</blockquote> - -<p><span class="pagenum">-144-</span> J'ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente -et cavalière. Les deux livres, feuilletés, -m'apparurent médiocres, mais le tour du billet -n'était pas d'un sot. Je répondis à peu près à ce -jeune homme:</p> - -<blockquote> -<p class="ind"><i>Monsieur,</i></p> - -<p><i>Je suis étonné d'être un objet de curiosité, -même à Venise, où il y a tant de merveilles à voir. -Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la d'abord. -Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou -votre curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je -verrai à vous recevoir. Il faut bien faire quelque -chose pour les enfants!</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Jean Lorrain.</span></p> -</blockquote> - -<p>Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se -tint coi, et je reconnus, à cette discrétion de l'éducation -et du tact; mais, le quinzième jour, une -lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli -me rappelait ma promesse: le baron d'Adelsward -me demandait de lui fixer l'heure et le jour où je -voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain.</p> - -<p>Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens -encore, et la place Saint-Marc regorgeait -de monde attiré par la musique du kiosque. A -quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer -chez moi.</p> - -<p>M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer -<span class="pagenum">-145-</span> lui-même dans son roman sur Venise: <i>Notre-Dame -des Mers Mortes</i>, et il n'y a pas mis -trop de complaisance.</p> - -<p>Je voyais entrer un grand jeune homme, mince -et blond, mis avec une extrême recherche. Fort de -sa fortune et de son talent, le jeune garçon ne -manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non -plus de charme: une voix bien timbrée, une -grande facilité d'élocution, des manières parfaites, -une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire -puérilité et quel cabotinage! Le gilet bleu de -roi, à boutons de pierreries, la cravate de nuance -rare et le trop de bagues aux doigts étaient évidemment -destinés à m'impressionner. Je n'ai -connu qu'à peu de personnes une pareille ingéniosité -dans le détail.</p> - -<p>Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de -lui: il était à Venise pour y achever son roman -<i>Notre-Dame des Mers Mortes</i>, un joli titre, n'est-ce -pas? Venu pour la première fois à Venise en -avril dernier, il avait reçu le grand coup de foudre -qui décide des chefs-d'œuvre. C'était bien la -ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours -fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. -M. d'Adelsward dithyramba assez joliment sur -Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu -d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez -délicatement l'impression de sa première arrivée -en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une -ville de nacre grise, tout enchantée de sonneries -de cloches répercutées et prolongées par l'eau, -<span class="pagenum">-146-</span> «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie atténuée -et d'allégresse religieuse» et je sentais que -le jeune baron faisait de la littérature. Il essayait -sur moi quelques pages de son livre. J'ai retrouvé -d'ailleurs tout le passage dans <i>Notre-Dame des -Mers Mortes</i>.</p> - -<p>Le baron d'Adelsward avait certainement, lui -aussi, bu le poison de Venise, mais d'autres poisons -l'intoxiquaient dont, en vieux routier du -métier, je reconnus les accidents au passage. Outre -une vanité maladive qui éclatait à chaque -phrase, deux toxiques infectaient également ce -jeune homme: le poison de la littérature et le -poison de Paris. Ce fut un étalage de sa naissance -et de ses relations mondaines. Il ne me fit grâce -d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe, -celui de Mme Madeleine Lemaire. Fernand -Gregh lui avait écrit une préface; il avait, pour -une autre, la parole de Rostand; le comte Robert -de Montesquiou lui battait froid: il l'avait d'abord -sollicité pour qu'il préfaçât ses <i>Musiques sur l'eau</i> -mais il avait préféré l'auteur de l'<i>Aiglon</i>, et le -poète des <i>Hortensias bleus</i> et des <i>Paons</i> lui avait -marqué son dépit à sa dernière rencontre à Bois-Bougran; -il allait souvent chez Coppée… Et le baron -Jacques citait d'autres noms et d'autres salons. -Il avait surtout le souci de la situation mondaine; -il visait au gentilhomme de lettres. Ses -modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred -de Vigny: la littérature est pour lui une fleur -rare à la boutonnière, une bague précieuse au -<span class="pagenum">-147-</span> doigt. Ses livres de chevet? les <i>Nuits de quinze -ans</i>, de M. Francis de Croisset, et les <i>Musardises</i> -de M. Edmond Rostand. Il semblait ignorer -Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille -et toute la jeune école: nous étions loin de -compte! M. d'Adelsward était futile et charmant; -son snobisme littéraire était celui d'un gosse. -Il prenait congé en me priant de lui faire l'honneur -de dîner avec lui au cabaret et cela avec une -désinvolture dont se cabra ma quarantaine sonnée. -M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans. -Il priait aussi Mme de T…, une vieille amie de -ma famille, que j'avais retrouvée à Venise et qui -se trouvait là lors de sa visite. Mme de T… elle, -était sous le charme; elle est férue de noblesse et -trouvait le baron accompli. M. d'Adelsward plaisait -beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première -rencontre avec le malheureux jeune homme.</p> - -<p>J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq -jours après, je mis une carte à l'hôtel Danielli et -le lendemain je recevais une invitation à dîner: -je la déclinai également. Un mot de l'auteur de -<i>Lèvres jointes</i> me priait alors de vouloir bien -passer après le déjeuner chez Quaddri. Toute la -colonie étrangère et la société vénitienne y prennent -le café après le repas de midi.</p> - -<p>Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: -il tenait le dé de la conversation entre un -Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait -de doge, dont j'avais fait un peintre, et un -très beau mulâtre, racé comme un Andalou, toujours -<span class="pagenum">-148-</span> vêtu de blanc et scintillant de bagues, que -Mme de T… et moi avions surnommé Don Juan.</p> - -<p>Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait -s'asseoir auprès de nous. Il insistait pour que -je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le sien. -Il voulait me présenter un ménage de peintres -autrichiens fixé à Venise et qui mourait littéralement -du désir de me connaître, la femme surtout. -Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le -mari avait le plus grand talent. Ils avaient longtemps -habité Paris et étaient, maintenant, à demeure -à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, -ils ne pouvaient plus quitter l'Adriatique… Ils le -tourmentaient tous les jours, depuis qu'ils le savaient -en relations avec moi et n'auraient pas de -cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est -par eux qu'il avait appris mon arrivée ici; ils me -rencontraient tous les jours sur le <i lang="it" xml:lang="it">vapore</i>, le <i lang="it" xml:lang="it">vapore</i> -qui fait le service du Grand Canal, entre la -gare et le Lido… Et, pendant que le baron parlait, -je voyais, en effet, un couple: l'homme maigre, -long, émacié et barbu, l'air d'un Christ espagnol; -la femme courte, alourdie par l'embonpoint, -encore jolie, des yeux admirables et des cheveux -teints en roux. Leur insistance à me dévisager -sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient, -me les avait rendus odieux; leur présence m'énervait -et aussi leur mise hétéroclite. J'en avais -fait un ménage d'artistes en les voyant toujours -sur l'eau, à l'heure du crépuscule, qui est l'heure -magique de Venise, mais leur curiosité m'horripilait. -<span class="pagenum">-149-</span> Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais -surnommé ce long homme maigre, flanqué de -cette petite grosse femme: «<i>Le Christ à la citrouille</i>». -Je dépeignais le couple au baron Jacques.</p> - -<p>—Ce sont eux, riait le jeune homme. Le -Christ à la citrouille. Ah! comme c'est cela! Ils -seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la -citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas -dîner avec moi.</p> - -<p>—Mais ils sont ridicules.</p> - -<p>—Non, pas tant que cela, vous verrez. -Ils sont très intelligents, très avertis, et le mari -a un vrai tempérament de peintre. Il fait des -Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à -la Whistler… Et puis, très libérés, entre nous, -pas de préjugés… Ils font la fête ensemble. Je -vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours -de très jolis modèles: des dentellières du quartier -de l'arsenal. Quel jour dînons-nous avec eux?</p> - -<p>J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien.</p> - -<p>Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance -faite est une atteinte à la liberté et que -rien n'est plus précieux que l'indépendance, je -reculais le plus possible l'échéance de ce dîner. -L'année précédente j'étais, dans cette même Venise, -tombé sur un groupe de peintres français -qui avaient accaparé toutes mes heures,—donc -payé pour éviter toute servitude. Or, comme -il ne faut donner rien pour rien, entre temps, -je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes -<span class="pagenum">-150-</span> charmantes, que le hasard des rencontres m'avait -fait retrouver à Venise. L'une, femme écrivain -d'un certain talent, a quelque temps sévi à <i>La -Fronde</i>. Si elle n'était, avec Mme Flahaut, une des -plus grandes femmes de Paris, elle serait une -des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus -longue et la plus dégingandée de jeune géante -amaigrie, un délicieux visage d'archange de Gozzoli, -mêmes yeux de candeur et de clarté aux -paupières sinueuses, même bouche expressive et -ciselée. Mme X… est, d'ailleurs, d'origine italienne; -elle promenait, cet automne-là, à Venise, -une tête plus primitive que celles des Carpaccio -et des Lippi; elle y promenait aussi de longues -robes de batiste de soie bien gênantes en gondole -et le plus savant maquillage. Son amie, -Mlle T…, fille d'un diplomate russe, très connu, -avait plus de sens pratique et de simplicité. Très -correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie -de voyage, c'était un charmant compagnon de -paquebot. Les deux amies étaient descendues au -Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur -le Grand Canal.</p> - -<p>Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes -filles; son élégance s'allierait bien à leurs silhouettes -cosmopolites, il causerait littérature avec -Mme X…, voyages et ambassades avec Mlle T…: -le baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me -débarrassait, en même temps, des deux jeunes -femmes, car elles disposaient vraiment un peu -trop librement de mon temps; elles avaient jugé -<span class="pagenum">-151-</span> bon de m'élire comme <span lang="it" xml:lang="it">cicerone</span> à travers la ville. -Je leur plaçais le baron.</p> - -<p>La présentation eut lieu, un matin, au musée -Correr, qu'ils ne connaissaient ni les uns, ni les -autres, et Mlle T…, venait pour la quatrième fois -à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde. -Le musée Correr est le musée Carnavalet de Venise; -le musée des pièces rares et des plus précieux -documents pour la reconstitution de la race -vénitienne au dix-huitième siècle… C'est là qu'on -trouve les plus beaux Longhi, les plus beaux -Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du -temps et toute la collection des marionnettes et des -masques! Ah! cette promenade à travers les salles -du musée, par une pluie battante! Nous étions -venus en <i lang="it" xml:lang="it">gondola coperta</i> par un Grand Canal -houleux et verdâtre, comme une Tamise. La Russe -caoutchoutée, vernissée, comme une otarie; d'Adelsward, -en chauffeur d'automobile, très smart, -et Mme X…, sous ses bandeaux dénoués et les -fleurs noyées de son chapeau, vague et défaite, -comme une Ophélie.</p> - -<p>C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward -était sensible. En présence d'un musée où il -entrait pour la première fois, il ne commit pas -de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux -cartons intéressants; les Guardi et les Longhi -l'enthousiasmaient, les scènes de tripots, les parties -de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette -vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement -avec ses personnages falots, engoncés -<span class="pagenum">-152-</span> de dominos, de corps baleinés, de velours de -Gênes et de raides lampas et tout défigurés par -ces masques… Le romancier de <i>Notre-Dame des -Mers Mortes</i> y recueillait des documents et des -inspirations. Les deux très beaux tableaux de la -Salle XVII le retinrent; ce sont peut-être les plus -curieux de toute l'Italie.</p> - -<p>—Quel beau costume pour une fête, disait-il -devant un extraordinaire bohémien à souquenille -jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux -sur des bas couleur brique,—bonhomme -déchiqueté, dépenaillé et d'une allure unique sous -un énorme feutre à plume de héron…</p> - -<p>Cette réminiscence mondaine fut la seule note -discordante de cette matinée.</p> - -<p>La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient -endormies. Rien, dans les premiers jours -de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les -aberrations où le cabotinage et la pire littérature -amenèrent le visiteur attentif et recueilli de cette -matinée-là du musée Correr.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le baron d'Adelsward nous traitait au <span lang="it" xml:lang="it">Vaporetto</span>, -le restaurant italien situé derrière les Procraties, -non loin de la Brasserie Pilsen: les fenêtres du -restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée, -malodorante aussi, d'un petit canal. Or l'endroit -est pittoresque et la chère exquise.</p> - -<p>Le baron Jacques avait bien fait les choses; il -<span class="pagenum">-153-</span> y avait des fleurs sur la table; il était en smoking -et les bougies avaient des abat-jour roses, mais -leurs lumières attiraient les moustiques.</p> - -<p>Le ménage autrichien vint en retard, Madame -toutes voiles dehors, en demi-peau et empêtrée -dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc -brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour -d'elle. Un immense chapeau empanaché de -plumes et d'aigrettes la faisait plus petite encore; -pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les -yeux demeuraient admirables, de diamant noir.</p> - -<p>Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient -un français qui me fit honte, un français -digne de M. Brunetière, du temps du grand roi.</p> - -<p>Très renseignés sur Paris, ils connaissaient -Maeterlinck, Francis Jammes et Ibsen, appréciaient -la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques -de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, -la prose de Marcel Schwob et ils n'ignoraient -pas Mariéton. Le mari était autrement averti -sur la littérature étrangère et française que le -jeune baron, mais il y mettait plus de discrétion. -La jeune femme, fervente, que dis-je? passionnée -d'Annunzio, ne put se défendre de quelques -questions fâcheuses. Elle me parla de <i>M. de Phocas</i>; -j'eus quelque peine à la convaincre que ce -n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué -personne et ne possédais, hélas! aucun million. -Le mari intervint et la releva un peu vertement -du péché de maladresse: «Les femmes commettent -toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron -<span class="pagenum">-154-</span> d'Adelsward prit un ton tranchant; il émit quelques -théories littéraires, plutôt fanées; vanta <i>Justine</i> -et la <i>Philosophie dans le boudoir</i>. <i>A la manière -du marquis de Sade</i>, devait-il écrire un jour. -Il dithyramba sur le dix-huitième siècle. Ah! le -dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; -ah! Casanova; ah! Laclos; ah! les <i>Liaisons dangereuses</i>; -ah! le <i>Chevalier de Faublas</i>; ah! la -<i>marquise de B…</i> et la <i>marquise de Mercœur</i>!—et -du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron, -devenu Blancador lui-même, il me reprocha -d'être à Venise sans savoir y rien voir:</p> - -<p>—Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, -n'est-ce pas, X…? faisait-il en se tournant -vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le -peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite -un palais tout au bout de Venise, au Fua domenta -Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un ancien -moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît -toutes les jolies filles des faubourgs et il donne -des fêtes! Encore un peu de champagne, Lorrain? -et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce -presque mulâtre qui est souvent avec moi, un -type! Il a épousé trois millions, une Américaine -qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons -toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur. -Il gagne tout ce qu'il veut au Cercle; et il y a aussi -Lusati, le poète… Oh! celui-là, beau comme un -archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio. -Depuis son succès à Milan, il est brouillé avec son -maître. Joué sur trois scènes à dix-huit ans, c'est -<span class="pagenum">-155-</span> un prodige, une des gloires de l'Italie de demain. -Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur -sa table; il couche avec <i>M. de Phocas</i>; mais il a -quitté Venise. Il ne se consolera pas de vous avoir -manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est -allé rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, -lui aussi, une Suédoise… deux millions et il n'a -rien, que ses vingt ans, son talent et son profil de -chanteur florentin… Ils épousent tous des millions -à Venise; quel ferment d'amour et d'aventure -que cette eau pourrie de leur Grand Canal!</p> - -<p>—Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien.</p> - -<p>Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais -à la Venise du <i>Candide</i> de Voltaire, Venise -aujourd'hui auberge de fous, autrefois auberge -de rois.</p> - -<p>—N'est-ce pas, X…, reprenait Adelsward, il -faudra conduire Lorrain chez Inisanto?</p> - -<p>—Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en -prie, monsieur, disait le peintre.</p> - -<p>Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par -le plus beau clair de lune. Les nuits de Venise sont -uniques, surtout sur la Piazetta, quand le clocher -de <span lang="it" xml:lang="it">San-Giorgio-Maggiore</span> se silhouette en bleu cendré -sur l'eau morte de la lagune… et le bleu de saphir, -transparent et profond, le bleu du ciel nocturne -de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la -place Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes -d'Adelsward à l'hôtel Danielli par les vastes -cours dallées de marbre et les couloirs de palais -<span class="pagenum">-156-</span> qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien -prenait une gondole. Moi, place Saint-Marc, j'étais -chez moi.</p> - -<p>—Il faudrait pourtant rendre sa politesse à -ce jeune homme, me disait un jour Mme de T… -Vous devez un dîner à M. d'Adelsward.</p> - -<p>Heureusement que les femmes ont le souci de -ces choses. Des amis m'étaient survenus de France -qui m'avaient entraîné ailleurs: une journée à -Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise -m'avaient complètement soustrait au milieu -d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une seule fois le -jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans -ces petites <span lang="it" xml:lang="it">calle</span> qui avoisinent l'hôtel Danielli -et dégorgent sur le quai des Esclavons un remous -de basse prostitution monté des quartiers de l'Aspédale -et de la Marina. Les petites prostituées de -Venise sont frêles et maladives, avec je ne sais -quel charme fiévreux et délicat. Drapées dans le -long châle noir qui les amincit encore et balayant -les dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce -pliante de longues tiges et l'agilité veloutée et -lente d'hirondelles de marais. De magnifiques cheveux -alourdissent leur face étroite, elles ont des -yeux clairs et des teints de malaria, des attaches -petites, et quelque chose de morbide est en elles, -qui répugne et qui retient. Les prostituées de Venise -sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim -s'abat aux abords des grands hôtels, en -quête du caprice ou de la curiosité du <i lang="it" xml:lang="it">forestieri</i>; -un peuple de ruffians les suit qui les dirige et -<span class="pagenum">-157-</span> les surveille, et aussi le rut allumé des marins -permissionnaires et des portefaix de l'Arsenal.</p> - -<p>C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées -d'odeurs de <span lang="it" xml:lang="it">fritteria</span> et de marchands de -<i lang="it" xml:lang="it">calamares</i> (pieuvres bouillies dont est très friand -le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron -en conversation avec deux fillettes à longs -châles. Mme X…, la femme du peintre, était avec -lui, riant et causant avec les deux prostituées. A -ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure -d'une porte. D'Adelsward m'avait aperçu; -il quittait les deux filles et venait à ma rencontre.</p> - -<p>—Vous avez vu Mme X…, me disait-il; elle -a peur de vous; c'est très amusant. Nous levons -des modèles pour son mari. Il y a des types merveilleux -parmi ces filles.</p> - -<p>Cette rencontre me rappelait que je devais un -dîner à d'Adelsward.</p> - -<p>Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un -des grands spectacles et une des grandes mélancolies -de la lagune. On déjeune à Burano et -l'on revient par Saint-François-du-Désert. Mme de -T…, ma vieille amie, fut de la partie; elle avait -un faible pour l'élégance et l'esprit primesautier -de d'Adelsward.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans sa <i>Mort de Venise</i>, M. Maurice Barrès a -consacré à Torcello la plus belle page peut-être -de son œuvre: <i>Une soirée dans le silence et le -vent de la mort</i>. Burano, Torcello et Mazzorbo -sont trois sépulcres, trois villes mortes enlizées -<span class="pagenum">-158-</span> dans une boue malsaine que la lagune pourrit -encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, -mais que le ciel de l'Adriatique enflamme -de couleurs éclatantes, et riches d'un tel passé -que leur misère et leurs décombres magnifient la -solitude. L'excursion est classique. A Torcello, où -Molmenti et Mantovani ont vu une femme manger -une tranche de polenta avec une galette de -terre pressée en guise de pain, nous visitâmes la -Basilique, le Baptistère et Santa-Fosca. Barrès a -tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la cathédrale: -dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux -y faisaient pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes -ornées et parées de boucles d'oreilles. Nous -rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi décoratifs -et ingénieux dans leur magnificence byzantine -que les plus purs motifs des mausolées -grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et tourmentés -par une meute de petits mendiants déchaînés -par la générosité de d'Adelsward. Les gondoliers -nous avaient pourtant bien recommandé -de ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent -le long du chenal, et, une fois sortis du -village, les plus hardis, se retroussant jusqu'aux -reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités -grêles nous accompagnèrent longtemps dans -la lagune.</p> - -<p>A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la -plus sublime de ce paysage de désolation, nous -eûmes la grande émotion religieuse de ce petit -îlot entouré de cyprès, dont Bœklin s'est inspiré -<span class="pagenum">-159-</span> pour son <i>Ile de la Mort</i>. C'est dans ce décor tragique -que la légende a placé le miracle des oiseaux: -<i>Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans -cela, je ne pourrai louer Dieu</i>. La parole du saint -a tout dévasté; pas une voix n'anime cette solitude. -C'est, établie à jamais sur les eaux mortes -des lagunes, la devise même du sanctuaire: <i lang="la" xml:lang="la">Hic -silencium</i>.</p> - -<p>Comme nous quittions cette île de détresse et -d'abandon, un chant dolent et monotone nous fit -lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout -jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient -le long des cyprès qui bordent l'île; de -grands capuchons blancs abritaient leur visage -du soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans -le crépuscule. A quelques mètres de là, nous croisâmes -une barque plate qui emmenait à Burano -le supérieur et deux autres Franciscains. Nous -rentrâmes à Venise, exténués jusqu'à l'âme des -profondes émotions de ce jour.</p> - -<p><i>Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans -une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants -de magnificence renouvelaient perpétuellement -leurs formes, et la lumière crépusculaire -les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. -Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme -se réfléchissaient dans la lagune, de façon -telle que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, -ils nous portaient, ils nous enveloppaient -d'une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. -Vaincus par ces grandes magies, nous avions -<span class="pagenum">-160-</span> perdu toute notion du réel, quand des taches graves -apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous -prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments -des doges<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</i></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Maurice Barrès.</p> -</div> -<p>Pendant que nous traversions les prismes et -les miasmes de ces eaux de fièvre et de mirage, -d'Adelsward, encouragé par Mme de T…, nous -racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. -Toutes les femmes ont un faible pour la figure de -Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui aima -la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire -et la littérature puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas -le <i>Chevalier de Maison-Rouge</i>, mourut vingt -ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même -anniversaire de son exécution. Fersen avait tout -fait pour faciliter l'évasion du couple royal. Déguisé -en cocher, il était monté sur le siège de la -berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors -des murs de Paris et avait conduit les fugitifs -jusqu'à Montmédy. On devait les arrêter à Varennes. -Le comte de Fersen devait gagner la frontière; -même à l'étranger, auprès de Gustave III -de Suède et de l'empereur Léopold, il complotait -l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa -la fameuse chanson de <i>Frère Jacques, dormez-vous?</i> -qui était le refrain de ralliement de toute -l'aristocratie dévouée à la reine.</p> - -<p>Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur -et la violence de ses sentiments monarchiques le -rendirent odieux au peuple. La mort du prince héritier -<span class="pagenum">-161-</span> Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on -dit empoisonné par lui, acheva d'exciter le ressentiment -national. Le jour des funérailles, comme -il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires -de la cour, la haie des soldats fut bousculée -par la foule et le comte de Fersen, violemment -arraché du cortège, fut entraîné et massacré par -le peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, -il chantait le couplet royaliste de ses vingt ans, le -<i>Frère Jacques</i> composé pour Marie-Antoinette.</p> - -<p>Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques -remués par le jeune héritier d'un grand -nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule -vénitien, ne manquaient pas d'un certain -charme. Ce jour-là, pris par la grandeur du spectacle, -Jacques d'Adelsward était simple et contait -bien.</p> - -<p>Ici se place le seul incident qui, rattaché au -scandale de ces temps derniers, pourrait, psychologiquement -et médicalement même, être considéré -comme un phénomène antérieur du cas -pathologique de d'Adelsward.</p> - -<p>Pour faire honneur autant à Mme de T… qu'à -mon invité, j'avais pris pour gondolier Paolo, qui -est une des personnalités de Venise, un gondolier, -on dirait, échappé d'un tableau de Carpaccio, -cent fois portraicturé par les peintres, et à qui la -rumeur publique prête des aventures avec des -Américaines et des misses anglaises. J'avais jugé -que sa silhouette se découperait bien dans la solitude -de Torcello. J'avais prié Paolo d'amener, -<span class="pagenum">-162-</span> comme second gondolier, un de ses collègues -doué d'une assez belle voix, apprécié des grands -hôtels et dont les <i lang="it" xml:lang="it">canzones</i> animeraient, le cas -échéant, la tristesse de la lagune.</p> - -<p>Le spectacle avait été si poignant que nous n'avions -même point songé à faire chanter Beppino. -Nous quittions la gondole au petit pont de pierre, -derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes.</p> - -<p>—A propos, me les prêtez-vous pour ce soir? -me demandait d'Adelsward.</p> - -<p>—Qui cela?</p> - -<p>—Mais, vos gondoliers?</p> - -<p>—Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris -que pour la journée; leur soirée vous appartient.</p> - -<p>—C'est pour aller chez Inisanto, pour cette -fête qu'il donne ce soir. Ils sont très décoratifs -et je tiens à faire une entrée. A propos, venez-vous -à cette fête? Vous savez que vous êtes invité!</p> - -<p>D'Adelsward m'avait parlé vaguement, le matin, -d'une soirée dans l'atelier du peintre Inisanto; -la fête devait être costumée. Il y aurait là -Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X…, avec -lequel j'avais dîné; quelques autres artistes de -Venise, deux ou trois grandes dames peut-être, et -sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto -étaient toujours très gaies; on y déshabillait -les femmes, et cela finissait toujours par des -tableaux vivants.</p> - -<p>—Venez donc, on compte sur vous. Inisanto -m'a prié de vous amener; il désire tant vous connaître! -<span class="pagenum">-163-</span> Venez, on s'amusera. Je ne vous promets -pas la soirée d'opium de chez Ethal; mais Inisanto -a été prêtre: c'est un homme de ressources.</p> - -<p>—Mais je n'ai pas de costume!</p> - -<p>—Baste! on a toujours des caleçons de soie, -des écharpes, une couverture de voyage. Voulez-vous -que je vienne vous chercher?</p> - -<p>—Non; donnez-moi l'adresse. Si je ne suis -pas trop fatigué, vers dix heures, j'irai peut-être -vous rejoindre.</p> - -<p>D'Adelsward remontait en gondole, emmenant -les deux gondoliers.</p> - -<p>Torcello m'avait donné la fièvre; je rentrai -courbaturé à l'hôtel et me couchai à neuf heures. -Le lendemain, je rencontrai d'Adelsward chez -Quaddri. Je partais le soir même.</p> - -<p>—Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de -rire, vous ne vous doutez pas de ce que vous avez -perdu, hier. Ç'a été inouï, unique, imprévu, grotesque -et sublime; on l'écrirait qu'on ne le croirait -pas. Quel chapitre pour un livre! Ah! cet -Inisanto! Figurez-vous qu'il demeure dans un -quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux -des faubourgs. Avec des gondoliers inconnus, -j'aurais eu peur. Et quel palais? Un repaire! -Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés -d'un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier -flambaient, heureusement! Nous avons carillonné -une heure. Inisanto est enfin venu nous ouvrir, -précédé de deux nègres porteurs de torches. Il -<span class="pagenum">-164-</span> était en doge de Venise, dans la grande robe de -pourpre des portraits; il nous a reçus sur le haut -du perron et m'a donné la main en ouvrant sa -robe. Il était, dessous, nu comme un ver.</p> - -<p>—Cela promettait.</p> - -<p>—Nous sommes montés au premier. Là, dans -une grande salle mal tenue, luxe et misère, des -tapisseries déchirées et des armures rongées aux -murs, une immense table était servie: des verreries -de Venise à côté de faïences communes, des -raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle, -des roses meurtries et trois femmes couchées -dans les fleurs: Maria la Santa, la Nichina et Fiorentina, -les trois plus jolis modèles de la ville, -toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars; -un sculpteur les arrosait de vin de Chypre, avec -un ancien vidrecome verruqueux et pansu. Il y -avait là la plantureuse Mme X…; son mari, en -Estudiantina; Suarès, beau comme un dieu, en -César Borgia, et deux dames masquées qui, à la -fin du souper, n'ont gardé que leurs masques. -Quelle orgie, mon cher!</p> - -<p>Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X… -elle-même. Elle avait Suarès et Inisanto après -elle; mais il y a eu des drames. Le mari de -Mme X…, saoul comme un Polonais, a vu rouge: -il a invectivé Inisanto, injurié sa femme, les plus -sales mots ont sifflé comme des balles. Il l'a traitée -de prostituée, de vache, de salope; il a pris -Suarès à la gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter -par la fenêtre! Sa femme se cramponnait à lui, -<span class="pagenum">-165-</span> elle hurlait à fendre l'âme. Il a fini par lui casser -un verre sur la tête, on l'a transportée sanglante; -c'était magnifique!</p> - -<p>—En effet, j'ai tout à fait perdu. Et les gondoliers?</p> - -<p>—Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris -leur plaisir avec les modèles. Ce fut un spectacle -tout à fait divertissant.</p> - -<p>Le baron d'Adelsward se moquait-il de moi, ou -avait-il rêvé? Le même jour, à cinq heures, je -croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X… -Ils étaient charmants et accueillants, selon leur -coutume. Madame n'avait aucune marque au -front.</p> - -<p>—On vous a regretté, hier, chez Inisanto; -on a fait de la bonne musique. D'Adelsward avait -deux bien beaux gondoliers.</p> - -<p>Je ne revis jamais M. d'Adelsward. Sans le -vouloir, inconsciemment peut-être, il avait fait -de la littérature,—de la mauvaise littérature.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-167-</span></p> - -<h2 class="nobreak">CRIMES DE MONTMARTRE<br /> -<span class="small">ET D'AILLEURS</span></h2> - -<p class="attr"><i>De naguère à jadis.</i></p> - - - - -<h3>CRIMES DE MONTMARTRE</h3> - - -<blockquote class="epi"> -<p class="c"><span class="sc">Marguerite</span> (<i>à la fenêtre, appelant</i>)</p> - -<p>Prudence!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Olympe</span></p> - -<p>Prudence demeure donc en face?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Marguerite</span></p> - -<p>Elle demeure même dans la maison; tu -le sais bien, presque toutes nos fenêtres -correspondent. Nous ne sommes séparées -que par une petite cour; c'est très commode, -quand j'ai besoin d'elle.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Saint-Gaudens</span></p> - -<p>Ah ça! quelle est sa position, à Prudence?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Olympe</span></p> - -<p>Elle est modiste.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Marguerite</span></p> - -<p>Et il n'y a que moi qui lui achète des -chapeaux.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Olympe</span></p> - -<p>Que tu ne mets jamais.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Marguerite</span></p> - -<p>Ils sont affreux! mais, ce n'est pas une -mauvaise femme, et elle a besoin d'argent.</p> - -<p class="attr">(<i>La Dame aux Camélias.</i>)</p> - -</blockquote> -<p>Le drame de la rue de Lévis révolutionnait tout -Montmartre et tout Batignolles. Une femme galante -<span class="pagenum">-168-</span> venait d'être trouvée étranglée dans son lit, -en chemise, une serviette de toile, pliée dans la -longueur et recouverte d'une écharpe de soie, -nouée autour du cou. C'était, moins les ligottements -des mains et des chevilles, la mise en scène -et le cadavre d'Aix-les-Bains. Le vol était sûrement -le mobile du crime. Seulement, au lieu de la villa -de Solms, le théâtre de l'assassinat était un petit -appartement de cinq cents francs et Marguerite -de Meyran, une demoiselle Biguet de son vrai -nom, ne passait pas pour posséder un fameux -écrin.</p> - -<p>La nouvelle à peine descendue au Boulevard, -des bars de la place de la Madeleine et du boulevard -Haussmann aux brasseries du boulevard Clichy -et des rues avoisinantes, ce n'était qu'un cri -dans la bouche des habituées et des clients de ces -sortes d'établissements. C'était le coup d'Eugénie -Fougère; bien sûr qu'il y avait une femme là-dessous… -Et toutes les cervelles ameutées cherchaient -la <i>Victorine Giriat</i> du crime.</p> - -<p>C'est que le rôle joué par l'effroyable ogresse de -Lyon dans la tuerie d'Aix-les-Bains a changé du -tout au tout la légende quasi séculaire établie autour -des assassinats de filles.</p> - -<p>Avant la découverte des cadavres de la villa de -Solms, quand la police se trouvait en face de la -nudité d'une Blanche de Brienne, d'une Marie -Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce -sont des noms d'hommes qui s'évoquaient aussitôt, -des noms d'aventuriers levantins ou de bandits -<span class="pagenum">-169-</span> espagnols comme Pranzini et Prado. Les -souvenirs du théâtre de Pierre Decourcelle aidant, -on voulait voir à toute force, dans ces hécatombes -de femmes galantes, la main de criminels -de haut vol, un exploit hardi et sanglant de bandes -organisées, et nous eûmes, à côté des chroniques -judiciaires, des Premiers-Paris romanesques -dignes de Gaboriau et de Xavier de Montépin. -Ce furent, armées de pied en cap, comme la Pallas -Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes -syndiquées d'étrangleurs de filles et de voleurs -d'écrins. A lire les journaux du moment, Eugénie -Fougère avait été la victime d'une de ces -bandes organisées. Epiée, guettée et surveillée -depuis des mois par une de ces <i lang="en" xml:lang="en">Illimited Company</i> -de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait -payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener -ses bijoux de ville d'eaux en ville d'eaux. On -nous resservait la bande des assassins en habit noir.</p> - -<p>Subventionnés par des banques particulières, -renseignés par des agences spéciales et défendus -par des maisons de recel, de toute sécurité, dont -la plupart sont d'ailleurs à Londres, protégés contre -tout soupçon par un luxe et un train de vie -dont les bailleurs de fonds soldaient tous les frais; -c'étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants, -des villégiatures à la mode, les princes italiens -calamistrés, lustrés et vernis des lacs et des plages, -les marquis de Palerme si somptueusement bagués, -chemisés et vêtus que la légende les veut -entretenus, les afficheurs de liaisons cosmopolites, -<span class="pagenum">-170-</span> les lanceurs de femmes, les trop beaux sigisbées -(salués par tous, mais du bout des doigts) de -vraies grandes dames un peu mûres et de jolies -filles de demain, les héros de grosses parties clamées -et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden -à Vienne, les personnalités de bars et de -restaurants de nuit, les derniers soupeurs, illustrations -de l'Almanach Gothon, comtes de Poissy -et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers -de Fresnes, tous écumeurs de la Riviera, coureurs -de grèves et suiveurs de femmes, ponteurs -admirés des snobs et des naïfs, titres et millions -courtisés par la badauderie des nouvelles couches, -seigneurs du dernier bateau et de la prochaine -voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles -de jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de -filles et autres rats d'hôtels…</p> - -<p>C'est beau de rêver… La vérité est plus plate. -Il a fallu en découdre de ces imaginations. Pour -moins poétique, la vérité a été autrement terrible. -L'enquête faite, l'assassinat d'Eugénie Fougère, -ce chef-d'œuvre présumé d'une bande de -cosmopolites, s'est trouvé être une combinaison -de Montmartre. C'est entre la place Blanche et la -place Pigalle qu'ont été pesées les chances et arrêtées -les conditions de l'assassinat. C'est entre un -vulgaire souteneur du boulevard de Clichy, bagottier -au besoin de sa propre malle (à son retour -de Vichy, Bassot montait lui-même ses bagages -au cinquième), un banal petit homme, trop beau -pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même, -<span class="pagenum">-171-</span> et une ancienne caissière du <i>Hanneton</i>, -une lourde et massive quadragénaire, si peu -femme d'aspect que les nymphes éreintées de la -<i>Souris</i> auraient pu l'appeler papa,—c'est entre -deux tels êtres que le coup d'Aix s'est perpétré. -C'est derrière des soucoupes de bocks, entre une -salade de museau de bœuf et une saucisse de -Francfort choucroute, peut-être en écoutant la -musique esquintée et les aigres flonflons de la -dernière fête de Montmartre, que «la Nubienne» -et son complice ont décidé la mort de la dame aux -diamants.</p> - -<p>Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de -dégénéré sans volonté et presque inconscient dans -sa bêtise criminelle, puisque assassin par reconnaissance, -prêta main-forte à la Giriat: César -Ladermann n'a même pas pu supporter le fardeau -de son remords! Il s'est suicidé, laissant «la Nubienne» -et Bassot se rejeter l'un à l'autre la responsabilité -du crime. De cette combinaison sanglante, -échafaudée entre deux déclassés de -province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont -tous deux de Lyon), de ce coup monté et commis -par deux épaves de la basse prostitution parisienne, -imagination macabre d'une vieille garde -à la côte et d'un souteneur las de sa matérielle de -dix francs par jour,—de toute cette lâcheté, de -toutes ces hypocrisies et de tous ces atermoiements, -une figure seule se dégage et surgit, effroyable: -celle de Victorine Giriat, l'hommasse et -sinistre figure de l'étrangleuse de femmes, la vieille -<span class="pagenum">-172-</span> garde assassine, la Dame de compagnie de la courtisane -moderne.</p> - -<p>La Dame de compagnie, l'amie pauvre, l'amie -laide ou vieillie, supportée et subie, un peu par -lassitude, par veulerie aussi et insensiblement -admise dans l'intimité et le luxe de la fille arrivée, -l'amie qui a eu des revers, la vieille chérie -qui n'a pas réussi et que, par pitié, par horreur -de la solitude et pour la joie de l'humilier un peu, -les Liane et les Florise finissent par installer chez -elles entre la manucure, l'enfileuse de perles, la -courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la Dame -de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance -les fournisseurs, apaise les créanciers et -éconduit les fâcheux (c'est elle aussi qui solde les gages -de l'office, vérifie les comptes de la cuisinière, -reçoit l'entremetteuse, dépouille la correspondance, -lit à haute voix le <i>Courrier de la presse</i> et écrit au -besoin les lettres qu'on lui dicte); la Dame de -compagnie, mi-femme de chambre et mi-confidente, -que l'on emmène avec soi de cinq à sept -au Bois, aux potinières dans les bars, et le soir -dans l'avant-scène, où son teint blême et ses robes -sombres font repoussoir à la beauté de la créature! -On lui donne aussi les manteaux démodés, les -corsages défraîchis, les chapeaux qui ont cessé de -plaire, on l'humilie sans le vouloir de prévenances -et de cadeaux, on la plaint jusqu'à l'exaspérer, on -la console jusqu'à s'en faire haïr. C'est sur elle -aussi que l'on passe les mauvaises humeurs, c'est -elle qu'on appelle «vieux chameau, ordure et -<span class="pagenum">-173-</span> triple brute» les matins du billet protesté, le soir -de la rupture avec le gigolo et de l'explication pénible -avec l'entreteneur. La Dame de compagnie! -c'est à elle aussi que l'on confie les fantaisies coupables -pour les petites amies (les vieilles Chochottes -ont toutes les indulgences), les bons tours -que l'on médite de faire à monsieur, les fugues -rêvées avec l'amant de cœur; c'est elle, enfin, que -l'on consulte pour les placements de fonds, les -achats de valeurs et de titres de rente, et, les soirs -de repos, entre deux réussites (car Chochotte sait -faire aussi les cartes), c'est à la Dame de compagnie -qu'on fait estimer la valeur de l'écrin et c'est -à elle que l'on confie les beaux projets d'avenir…</p> - -<p>Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de -Chochotte consultée, s'amassent et s'aigrissent jalousies -et rancunes.</p> - -<p>Cette amie à tout faire de la femme entretenue, -nous la connaissions déjà: Dumas fils l'a campée -de main de maître dans la <i>Dame aux camélias</i>.</p> - -<p>C'est Prudence, la modiste un peu mûre que -Marguerite Gautier entretient discrètement des -déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table. -Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l'admet -à ses soupers, se laisse taper des vingt-cinq -louis qui maintenant en représenteraient cinquante, -et, les jours de gêne, quand l'amour entré -dans la maison fait baisser la recette, c'est Prudence -que la Dame aux camélias envoie engager -les diamants et le cachemire et prier le marchand -<span class="pagenum">-174-</span> de chevaux de lui reprendre l'attelage à moitié -prix de la vente.</p> - -<p>C'est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques, -affairés et complaisants, qui meurent toujours -de faim en se mettant à table, amusent les -convives par leur appétit dévorant, introduisent l'amant -de cœur dans la place, et parmi la bohème et -le désarroi d'une vie orageuse et précaire, installent -la passion, le désordre et la ruine dans la maison -de la bienfaitrice.</p> - -<p>Insouciante et inconsciente aussi, c'est elle qui, -après avoir présenté Armand Duval à Marguerite, -l'avertira des sacrifices d'argent de sa maîtresse -et le fera s'endetter pour elle. C'est encore -Prudence qui, par ses indiscrétions, préparera -l'atroce scène de rupture du quatrième acte,—et au -cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée, -mourante, se débattant dans l'affreuse -gêne des courtisanes malades, c'est Prudence qui -revient à la charge avec son cynique égoïsme -de vieille garde besogneuse, harcèle cette agonie, -râcle des fonds tiroir et, dans cette maison -guettée par les huissiers, sur les derniers cinq -cents francs qui restent, en emporte gaiement -deux cents… pour ses cadeaux de fin d'année.</p> - -<p>Prudence, odieuse d'étourderie et d'inconscience, -malfaisante sans le vouloir peut-être, à la -manière des rongeurs, taupe de la galanterie parisienne, -qui, aveuglément, dévaste et démolit le -joli juchoir des cocottes où la Dame aux camélias -l'a par pitié laissée rentrer et revenir, ce type -<span class="pagenum">-175-</span> de Dumas, c'est la Dame de compagnie de la courtisane -d'il y a cinquante ans.</p> - -<p>Depuis, le temps a marché, le progrès aussi, -les fiacres ont fait place à l'automobile, et auprès -du téléphone qu'est-ce que le télégraphe? Les -amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques -progrès.</p> - -<p>Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis -à la gêne de la Dame aux camélias mourante, à -«la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui prépare -le coup des écrins de sa maîtresse et, au -dernier moment, les complices faiblissant, l'estourbit -et l'étrangle.</p> - -<p>La Prudence d'Alexandre Dumas fils est une -taupe, Victorine Giriat est une hyène; il y a entre -ces deux femmes toute la différence que la nature -a mise entre un rongeur et un fauve.</p> - -<p>Néanmoins, que ce genre de femelle n'essaie -pas, en Cour d'assises, de se hausser jusqu'au -rôle de grande criminelle. Cette héroïne n'en -a ni l'envergure, ni le génie: c'est une criminelle -par occasion. J'ai déjà écrit le mot hyène, je le -maintiens. Victorine Giriat est une bête malfaisante -et puante de la basse prostitution. Ce sont -les tares et les misères de sa vie de déclassée qui, -de chute en chute, l'on conduit où elle est. Son -crime est fait de rancœurs, de rancunes, d'envie, -et de combien de lâchetés! C'est la facilité -de la chose qui l'a séduite, c'est la confiance d'Eugénie -Fougère qui lui a permis de broyer d'un -coup de dent la main qui la nourrissait. C'est un -<span class="pagenum">-176-</span> crime de bar et de crémerie, conçu dans l'atmosphère -épaisse et parmi les relents aigres de choucroutes -et de bières d'une de ces arrière-boutiques -obscures, mi-estaminets, mi-agences d'affaires, -où traînent dans la journée tant d'équivoques -veuleries, tant de louches oisivetés.</p> - -<p>Conçu peut-être dans l'escalier d'une maison de -rendez-vous, parlé et mimé ensuite dans l'échoppe -d'une marchande à la toilette, et convenu sûrement -à la terrasse de quelque café de souteneurs, -il pue, ce crime, le chloroforme éventé, les dessous -douteux de fille gênée, le maryland du traiteur -de blanches, le faguenas de la brocante et -le musc du parfumeur.</p> - -<p>Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement -de Montmartre. Il pue le <i>Hanneton</i> et la -<i>Souris</i>, il appelle et commande la rafle. Rafle -inutile, puisque, en dépit des perles évanouies -et des Eugénie Fougère trouvées ligottées et -étranglées parmi les dentelles et les batistes -de leur lit, les Florise et les Liane auront toujours -besoin d'entretenir et d'humilier auprès -d'elles une «Nubienne» de Montmartre, de -Lyon ou de Lesbos, et que ces fragiles créatures -de luxe et de luxure, par horreur de la solitude, -auront toujours, installées dans le boudoir -et dans l'alcôve, des modernes Prudence… Imprudence -éternelle!</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-177-</span></p> - -<h3>LE MÉTIER DE FEMME</h3> - - -<p>Nous traversons une époque terrible aux femmes: -galantes ou honnêtes, l'amour se résume -pour elles par un coup de rasoir sur l'artère carotide -ou deux balles de revolver dans la tempe. De -Paris à Constantine, que l'adorée s'appelle Marion -Lescot ou Juliette, c'est toute sanglante, la -chair trouée et le front couronné des violettes de -la mort qu'elle nous apparaît sur sa couche funèbre.</p> - -<p>Rue Caumartin, le comte Linska de Castillon -dévalise ses écrins et son portefeuille; à la villa -Sidi-Merbouk le jeune et trop lettré Henri Chambige -lui vole sa réputation d'honnête femme et, -violée ou non, la tue une seconde fois dans la mémoire -de ses enfants en la déshonorant dans la -tombe.</p> - -<p>C'est vraiment un triste métier que d'être jolie -femme aujourd'hui. Dans le promenoir de l'Eden -comme au foyer familial l'amant assassin est là -qui vous guette, chaste et touchante Mme Grille, -comme il vous épie, vénale et peu intéressante -Marie Aguétant. Après l'assassin rastaquouère, -l'assassin littéraire; à côté du don Juan de bas-fonds, -sinistre gibier de potence échappé d'un -tableau de Goya, vrai César de Bazan de la prostitution -parisienne et espagnole, qui se campe -avec des airs de grand seigneur devant le président -des assises et traite dame Thémis de ma… -<span class="pagenum">-178-</span> en l'accusant de lui avoir prêté son cabinet -d'instruction pour boudoir, le jeune et mélancolique -Henri Chambige,—as-tu fini, Werther?—belle -âme incomprise et un peu cabotine aussi, -si préoccupée de s'écouter vivre qu'elle a voulu -s'entendre mourir, grand râleur de soupirs et plus -maladroit râleur d'agonie, analyste jusque dans -son désespoir, dont il fera un livre—n'est-ce pas, -René Vinci?—trouveur d'ailleurs de deux titres -exquis, la <i>Dispersion infinitésimale du cœur</i> et -<i>l'Ame intransmissible</i>, et de quelques tours de phrases -désillusionnées que ne désavouerait pas M. Paul -Bourget, qui l'a connu et peut-être encouragé, -d'ailleurs.</p> - -<p>Jugez plutôt: «Je me pris à aimer les enfants -immédiatement, signe des illusions amassées dans -l'âme, comme dit Céard.</p> - -<p>«Plus encore que les femmes, j'aimais le mensonge.</p> - -<p>«Ce que nous blasphémons sous le nom de -mensonge, nous l'adorons sous le nom d'idéal.»</p> - -<p>Délicieuses et mélancholieuses tristesses d'une -âme plus délicieuse encore, mais qui expliquent -mal le guet-apens de Sidi-Merbouck; car, pour -nous, Mme Grille a été assassinée par un inconscient -et un fou, si l'on veut, mais bel et bien -assassinée,—malgré le suggestif et malheureusement -trop connu sonnet de la mort des amants -de Baudelaire:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nous avons des lits pleins d'odeurs légères…</div> -</div> - -<p class="noindent"><span class="pagenum">-179-</span> que la chronique n'a pas manqué d'évoquer et d'effeuiller -sur ce survivant et trop bien portant Roméo -puisqu'il est aujourd'hui de mode de citer -Baudelaire quand même et partout.</p> - -<p>Oui, c'est un dur métier que d'être belle femme, -peut s'écrier aujourd'hui le troupeau saignant des -assassinées. Chastes, on les déshonore et on les -tue; prostituées, on les dévalise et on ne les tue -pas moins.</p> - -<p>Il n'y a pas jusqu'à la pauvre Georgette Duvernet, -bête comme une oie et jolie comme un -cœur, qui n'ait son bout de rôle à dire dans ces -banales tragédies: un des maréchaux de la -chronique a eu beau trouver dans les dix balles -échangées rue de Prony un joyeux sujet de vaudeville. -J'y ai trouvé bien plutôt un veau de cabinet -particulier et deux des plus comiques gentilshommes -de restaurant de nuit qu'ait jamais -produits la gomme des ateliers greffée sur la crème -de la coulisse. On les nommait, le peintre Van -Beers et le boursier Hakelberger. Hakelberger ou -le télégraphiste perverti, un bon petit coulissier -affolé de grande vie et de haute noce, un -de ces mille et un innocents de la vie parisienne, -que le boulevard happa, grisa, agrippa et -grugea entre un écho du baron de Vaux et un -potin de Tortoni, jobard de vanité, proie facile -offerte à toutes les exploitations, y compris celles -des filles et de leurs jolis petits amis; pas seul de -son espèce, d'ailleurs, jobard capable de subventionner -un grand journal et de le tuer sous lui -<span class="pagenum">-180-</span> pour le secret orgueil de connaître l'amour… -coûteux d'une femme du monde; Hakelberger, -l'homme de la fête au Vésinet célébrée dans tous -les échos d'une certaine presse à certain prix, le -plus roulé et le plus bafoué des amphytrions à sa -table même; Hakelberger, le jeune premier assez -naïf pour croire que les cent louis mensuels de -l'entreteneur sérieux d'une femme donnent sur -cette femme les droits du mari! Tirons l'échelle.</p> - -<p>Après le peintre Van Beers, toutefois! Ah! celui-là! -son nom suffit. Van Beers, l'usurier de -la peinture au <span lang="en" xml:lang="en">coldcream</span>, à la veloutine et à la -fleur de riz; Van Beers, contrefacteur de lui-même, -l'homme à l'atelier tendu de soie tendre -et de pâles dentelles, au vitrail d'antichambre orné -de fleurs artificielles, aux panoplies faites de robes -et de chapeaux de femmes, que l'ami Jean Worth -lui façonnait et lui fournissait; Van Beers, plus -Madeleine Lemaire que Mme Madeleine Lemaire -elle-même, plus Ganderax que la <i>Revue de Paris</i> et -plus Henri Meilhac que Ludovic Halévy! le peintre -papillotant, chatoyant, à crier: «A la garde!», -des Arlequines poncées et des reîtres vernis! -verni lui-même du crâne à la semelle, de la -barbiche à la Van Dyck à la moustache à la Van -Beers, fanfreluché, cambré, lustré, calamistré, -poudrerisé, vanbeerisé, exquis. Ouf!</p> - -<p>Puis, entre ces deux entêtés de la gomme de -la plaine Monceau, cette oie blanche et grasse et -truffée de sottise qu'était Georgette Duvernet, ex-jolie -modiste que Cythère galante dut au plus -<span class="pagenum">-181-</span> blond des Henry. M. Houssaye me permettra l'indiscrétion: -cela se passait dans les temps très anciens -où Georgette Duvernet avait comme un semblant -d'esprit,—ou tout au moins le hasard en -avait pour elle en mettant un garçon de talent -dans son lit.—Après les artistes, la comédie.</p> - -<p>Si belle et si jolie que fut la pseudo-assassinée -de la rue de Prony, je trouve qu'elle eût fortement -le droit de clamer haut et de se plaindre. -Comment! voilà une jolie fille qui, pareille en -cela à beaucoup d'autres demoiselles, donne à dormir -et à aimer moyennant tant de louis la nuit; -(marchande de sourires, elle vend au comptant et -ne fait pas crédit). M. Hakelberger a la fantaisie -d'être le Némorin de cette jeune bergère: rien -de mieux; cela se traite au mois, à la semaine -et au jour, bureau de location rue de Prony—location -coûteuse qui fait honneur au riche locataire -et pose bien son homme. Du jour où l'appartement -lui aurait cessé de plaire, il est probable -que M. Hakelberger fût allé chercher ailleurs -un autre nid. Le hasard veut qu'il lui arrive -le contraire. Gêné ou mis à sec par cette location -coûteuse, il n'en peut plus payer le prix; -Mlle Duvernet, propriétaire de son petit appartement, -résilie immédiatement le bail avec le besogneux -locataire: pas d'argent, pas de Suisses, sans -cédille, et à un autre, le petit locatis. Qui entre -immédiatement en possession et en jouissance? -Le peintre Van Beers, qui avait été précédemment, -lui aussi, locataire, regrettait toujours l'agréable -<span class="pagenum">-182-</span> logis, capitonné, commode, étroit, sans -courant d'air, un véritable nid! Il revient, il paie -même un terme d'avance, le peintre Van Beers, et, -à peine installé, au moment où, après avoir visité, -le bougeoir à la main, tous les coins et recoins du -cher et charmant logis, il va se mettre et à l'aise et -au lit, voilà notre coulissier qui, larron d'une clef, -s'introduit nuitamment dans notre sanctuaire, -injurie le nouvel occupant, mène et fait tapage, -menaces, insultes graves, etc., bref, de mâle -rage veut détériorer le logement et pif! paf! -décharge en l'air les six coups de son revolver à -travers tentures et glaces.</p> - -<p>Elle est un peu forte, entre nous, cette petite -charge ou décharge. Pendant ce temps-là, que -pensez-vous que fait le peintre gentilhomme hollandais -Van Dyck, non, pardonnez, Van Beers? -Arraché de son lit, troublé dans son sommeil, -sommé de déguerpir et de vider la place, il s'habille, -le peintre Van Beers, il enfile son caleçon, -ses chaussettes de soie, son pantalon collant, ses -escarpins vernis, tend ses bretelles de moire sur -le plastron cartonné de sa chemise, ajuste sa cravate, -passe avec componction son gilet, son habit, -puis arrive dans le couloir; pour ne pas demeurer -en reste sans doute et ne rien devoir à son -trouble-nuit, il décharge à son tour son revolver -de poche dont une balle roussit la barbe d'Hakelberger -et dont une autre lui troue l'habit.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un pistolet de paille et un fusil de bois!</div> -</div> - -<p><span class="pagenum">-183-</span> Et l'on s'étonna, on osa pousser des oh! et -des ah! devant la cruauté de cette féroce -Georgette qui, prise d'une terreur folle, accusa -son ancien locataire et le chargea et le rechargea, -et, toute transie de peur, supplia le commissaire -de ne point le relâcher: «Oh! gardez-le, monsieur, -il reviendrait; monsieur, surtout, gardez-le -bien!»</p> - -<p>Mais cette pauvre fille était dans son rôle… J'aimerais -assez voir ceux qui s'indignèrent contre -Mlle Duvernet réveillés à minuit par des coups -de pistolet tirés à bout portant à travers leur alcôve. -Mlle Duvernet était une commerçante: quelle -serait la sécurité des clients si les fonds de commerce -restaient exposés à de semblables attaques? -c'est à la réputation de sa maison que M. Hakelberger -porte atteinte. Voyez-vous Mlle Duvernet -forcée d'écrire sur la porte de son troisième de la -rue de Prony: <i lang="it" xml:lang="it">Lasciate ogni speranza, vos qui intrate -ichi!</i> Pourquoi pas <i lang="it" xml:lang="it">Ricordi me</i> tout de suite? -Autant, alors, se faire immédiatement honnête -femme et avec cela que cela leur réussit, aux femmes -honnêtes. A Constantine on leur brûle la cervelle -tandis qu'à Paris on les rate.</p> - -<p>On les rate! comme c'est encore flatteur, d'avoir -été ainsi ratée par deux clients une même -nuit; c'est une déconsidération complète. Aussi -eûtes-vous bien raison, mademoiselle; n'en démordez -pas, quoi qu'on dise, et ne lâchez jamais -les mauvais clients qui se permettent de troubler -votre travail nocturne. Portez-vous toujours hardiment -<span class="pagenum">-184-</span> partie civile, et en avant psitt, psitt, harche! -Mesdemoiselles.</p> - -<p>Ah! c'est un dur métier que d'être belle femme, -honnête ou non, dans ce pays étrange!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que Dieu prenne en pitié les pauvres courtisanes,</div> -<div class="verse">Et Georgette Van Beers et la rue de Prony!</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>LA TERREUR A LONDRES</h3> - - -<p>Etait-ce un sadique, un aberré passionnel ou un -professionnel du meurtre, un vulgaire va-nu-pieds -des bas quartiers de Londres opérant à raison -de vingt sterlings, cinq cents francs, l'utérus -pour le compte d'un Américain excentrique, macabre -collectionneur de pièces anatomiques d'un -nouveau genre qui faisaient de son sicaire comme -l'anonyme Don Juan de la prostitution et de l'assassinat? -Toujours est-il que le sinistre éventreur -de Whitechapel, habile à combiner ses coups, -échappa aux poursuites de la police anglaise. -Un jour, l'horrible découverte d'un corps de -femme assassinée et mutilée, trouvée près de -la Tamise, entre le Parlement et l'endroit appelé -<i lang="en" xml:lang="en">Embankment</i>, porta à sept le nombre des victimes -du nocturne assassin de prostituées! «<i>A -douze, je m'arrêterai</i>», avait écrit je ne sais quel -<span class="pagenum">-185-</span> sinistre mauvais plaisant sur la muraille de l'endroit -même où avait été trouvé le cadavre d'Annie -Chapmann, la quatrième égorgée!… Sept. Encore -cinq et le chiffre serait atteint; et ce chiffre -plus de doute que l'assassin ne l'atteigne.</p> - -<p>Le plus terrible de l'histoire est que depuis près -d'un siècle l'apparition du même criminel, on dirait, -devient périodique en Angleterre. Fantastique -et invisible comme un personnage d'Edgar -Poë, le terrifiant exécuteur des filles est -pis qu'inconnu, insoupçonné: la police de Londres -n'a aucune donnée sur lui, après quelques -soupçons égarés sur le personnage quasi -légendaire du <i>Tablier de cuir</i>, un vieux ouvrier -forgeron, elle en est aujourd'hui à émettre l'idée -que l'éventreur pourrait bien être un homme -comme il faut, un gentleman!</p> - -<p>Gentleman, certes, puisqu'il ne prend même -pas aux misérables créatures les quelques bijoux -faux et la menue monnaie qu'un hasard peut mettre -sur elles, les pitoyables prostituées; gentleman, -puisque le meurtre n'est même pas accompagné -de viol et s'accomplit au contraire avec une -exactitude et une précision admirables: la fille -est attirée dans un cul-de-sac, au fond d'une cour -ou d'une ruelle, l'artère carotide est tranchée, -l'assassinée renversée, retroussée et l'ablation de -l'utérus est faite et voilà notre homme parti… à -la recherche d'un autre organe féminin. C'est -d'une simplicité effrayante et sinistre: cette -fille a le bas-ventre ouvert et les entrailles nouées -<span class="pagenum">-186-</span> autour du cou; à celle-là le ventre est intact, l'assassin -n'a pas eu le temps de procéder à son opération -ordinaire; il court ailleurs, car trois quarts -d'heure après, à dix minutes de marche de là, -un constable faisant sa ronde se heurte à un nouveau -cadavre. L'artère carotide est naturellement -tranchée, les intestins, coulant le long de l'abdomen -ouvert, sont rejetés sur la poitrine; cette -fois la victime a de plus le nez coupé et une oreille -abattue, qu'on retrouve sur son épaule. C'est toujours -l'aventure de Jack l'Eventreur où il fallut -tant de ces découvertes pour que l'on commençât -à examiner et à étudier la lettre, écrite à l'encre -rouge adressée à la <i lang="en" xml:lang="en">Central News Agency</i>, le -jour même du résultat de l'enquête, et qu'on avait -d'abord prise pour une mystification.</p> - -<blockquote> -<p>«A ma première besogne je couperai les oreilles -de la dame et les enverrai à la police pour -rigoler un peu. N'en feriez-vous pas autant?</p> - -<p>«Gardez cette lettre, jusqu'à ce que je travaille -encore un peu, alors donnez-là. Mon couteau -est si bon et si bien effilé!</p> - -<p>«La première occasion, je ne la manquerai -pas. Bonne chance.</p> - -<p>«Votre dévoué,</p> - -<p class="sign">«<span class="sc">Jack l'Eventreur</span>.»</p> - -<p>«<i>P. S.</i>—Ne vous formalisez pas si je ne vous -donne que mon nom d'affaire (<i>sic</i>), pour que la -<span class="pagenum">-187-</span> note lugubrement gaie de <i lang="en" xml:lang="en">fun</i> britannique ne -manque pas dans cet ignoble cauchemar.»</p> -</blockquote> - -<p>Or, cette fois, l'assassinée de Mitre Square n'avait -plus d'oreilles; en revanche, il est vrai que -l'opération de l'utérus n'avait pu être achevée, -Jack l'Eventreur s'était arrêté trop longtemps aux -bagatelles de la porte; au bruit des pas du policeman -il avait dû abandonner sa besogne. Deux fois -déjà, un homme convenablement vêtu fut remarqué.</p> - -<p>La première fois, lors de l'assassinat d'Annie -Chapmann, accompli dans l'aube d'une claire matinée -de septembre, dans une des cours les plus -populeuses de Whitechapel: devant le cadavre -mutilé et tout chaud étendu à sa porte, une voisine -se rappela avoir remarqué, quelques minutes -avant, un homme convenablement vêtu, quittant -tranquillement la cour par l'allée de sortie avec un -petit paquet, sous le bras: l'utérus d'Annie Chapmann -enveloppé dans un journal!</p> - -<p>Lors de la découverte du corps d'Annie Talran, -trouvée étendue, entre une et deux heures -du matin, les jupes retroussées, mais le ventre -intact, dans une des ruelles du même quartier, -contre la porte d'un misérable club de juifs socialistes, -des voisins reconnurent la femme pour -l'avoir vue vers minuit marchant en compagnie -d'un monsieur bien mis, portant un paquet de -journaux sous le bras.</p> - -<p>Ce paquet de journaux est assez exploité! Le -<span class="pagenum">-188-</span> gentleman au paquet de journaux, voilà le signalement -du nocturne éventreur!</p> - -<p>Et les misérables victimes, quel est leur signalement? -O misère de la prostitution, et de la -prostitution de Londres, la plus sinistre des prostitutions! -entre trente et quarante ans, lamentablement -vêtues avec des bottes d'homme aux -pieds, et exerçant toutes la même horrible profession: -Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary -Ann Nicholls, Annie Chapmann, filles de mauvaise -vie de la plus abjecte catégorie, malheureuses -créatures en loques, comme il en pullule -dans les quartiers de Londres, réduites par leur -misère et leur laideur à exercer leur métier dans -la nuit et les recoins obscurs. C'est au fond des -cours, à l'angle des ruelles, sous des soubassements -de maisons en construction, au bord de -la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu'on -retrouve éventrée et palpitante leur pitoyable -chair à plaisir, de chair à luxure au rabais pour -matelots devenue chair à torture pour dilettante -de l'assassinat.</p> - -<p>Car c'est à elles, à elles seules qu'il en veut, -l'effrayant et périodique anonyme de Whitechapel.</p> - -<p>«Mon affaire est de suriner les p…, est-il écrit -à l'encre rouge dans la fameuse lettre de Jack, -et je ne cesserai de les éventrer que lorsque je -serai bouclé!»</p> - -<p>«Aussi la terreur s'est-elle accrue dans tous les -quartiers de la capitale, nous écrivait naguère Hector -France, le si curieux auteur des <i>Nuits de Londres</i>, -<span class="pagenum">-189-</span> elle est surtout visible à Whitechapel. -Les grandes artères, il est vrai, n'ont rien -perdu de leur aspect ordinaire, bruyant, affairé, -tumultueux, mais la nuit, les rues et -les ruelles avoisinantes sont désertes. Chacun -se barricade chez soi dans la crainte du mystérieux -éventreur. Cette panique est quelque peu -risible, mais l'aspect est lamentable des infortunées -créatures qui, de onze heures du soir à une -heure du matin, comptent sur le passant attardé -et alcoolisé pour gagner le déjeuner du lendemain -ou payer leur triste gîte. N'osant s'isoler ni -s'aventurer dans les passages sombres pour leur -chasse nocturne, elles se groupent en tas pressés, -au coin des carrefours vides, des allées désertes, -sous l'arche d'une voûte, contre la grille d'un -temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées, -frissonnantes de faim et de froid sous le vent de -la nuit et la pluie d'automne, elles se communiquent -à voix basse leur commune détresse et leur -indicible terreur.»</p> - -<p>Oh! ce lamentable et boueux troupeau de -Cythère grelottant, les dents serrées, dans l'humide -et le noir des rues de Whitechapel, cette -morne armée des prostituées attendant, résignées, -ou la mort par la faim ou la mort par le couteau! -ces angoisses de femmes qui se savent guettées, -attendues, épiées, par Jack l'Eventreur, quelle -horrible vision! et des gens osent encore vous -soutenir que le vice ne porte pas avec lui son -châtiment!</p> - -<p><span class="pagenum">-190-</span> Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du -sinistre rôdeur nocturne de Whitechapel? à quelles -tortures morales, à quelles hantises effroyables -de crime et de remords ne doit-il pas être en -proie pour en être arrivé à cette sauvagerie carnassière, -à cette atroce soif du sang! Car, pour -moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges -de Londres dans l'espoir d'éventrer et de mutiler -une misérable et loqueteuse créature, est un -vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux, -un de ces aberrés passionnels, énigme -de la médecine moderne et effroi des moralistes, -dont, triste vérité à dire à nos voisins d'Outre-Manche, -l'Angleterre a le malheureux apanage.</p> - -<p>La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier -des races anglo-saxonnes, n'est un mystère -pour personne: il court sous le manteau -de la cheminée des clubs de Londres et des grands -cercles parisiens certaines histoires et anecdotes -princières et ducales auxquelles il ne manque -juste dans cet ordre d'idées que le piment rouge -de la goutte de sang. Quand M. de Goncourt, -dans son roman de la <i>Fausta</i>, a voulu esquisser -le portrait d'un sadique, d'un homme aux -amours… aux appétits déréglés, maladifs, il a -fait son sadique Anglais et a tracé la silhouette -de l'honorable George Selwyn, du fameux honorable -George Selwyn, dans lequel les gens -bien intentionnés voulurent reconnaître un des -premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes.</p> - -<p><span class="pagenum">-191-</span> J'ai raconté jadis certaine villégiature anglaise -entre un groom et une guenon qui illuminait d'une -singulière clarté ces mœurs et ces appétits extraordinaires, -chose très ordinaire chez nos pudiques -voisins d'Albion: l'horrible dans toute cette mystérieuse -affaire de Whitechapel, c'est qu'elle est -justement très anglaise par son horrible même.</p> - -<p>Nous avons eu, certes, en France, et Dumolard, -l'assassin des bonnes, et Papavoine, l'égorgeur -d'enfants. Mais Dumolard n'était en -somme qu'un bandit vulgaire, doublé d'un plus -vulgaire assassin; son but était le gain, le vol; -il s'adressait à la fille en condition, à la domestique, -parce qu'il pouvait mieux exploiter sa crédulité -et mener à bien sa sanglante et commerciale -affaire. Papavoine, lui, rentrait dans la famille -de l'éventreur de Londres; l'enfance attirait, -tentait, égarait, armait ses mains meurtrières; -l'anonyme égorgeur de Whitechapel a comme -la haine de la femme, de la femme galante, -de la fille et de son sexe, horrible gagne-pain -dont il dépouille le cadavre; voleur de ventres et -de sensations charnelles, qu'il emporte pêle-mêle -saignants dans un morceau de journal, où il essuie -la rouge humidité de ses mains. L'obscurantisme -du moyen âge a eu son Papavoine, Gilles -de Rais, que le clergé envoya au bûcher; j'y -cherche en vain le Jack l'Eventreur de nos chastes -voisins. Caligula, Néron, Tibère, Héliogabale -sont des affolés, des enivrés de puissance, des efféminés -glissés du faste à la cruauté.</p> - -<p><span class="pagenum">-192-</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cruels, ils ont la fantaisie</div> -<div class="verse">Du meurtre et de l'écrasement,</div> -<div class="verse">La puissance et la frénésie</div> -<div class="verse">Dont le crime est l'apaisement.</div> -</div> - -<p>Quant au loup-garou de Whitechapel, le haineux -et l'enragé étripeur de gouges, je ne sais -pourquoi je me figure que son pays de maniaque -et d'aberré est Sodome.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>PÈRES HONORAIRES</h3> - - -<p>Ne pas confondre honoraires avec honorables.</p> - -<p>L'état de père honoraire est une situation lucrative -et très enviée dans notre avide société -moderne. Les mœurs faciles, la galanterie et les -rigueurs du Code, avec lequel il est des accommodements, -en ont fait une carrière ouverte à -toutes les consciences déveloutées de notre pratique -fin de siècle; c'est le dernier refuge, le -salut et le port de tous les <i lang="en" xml:lang="en">strugglers for life</i> (et -non pas <i lang="en" xml:lang="en">struggle for lifer</i>, ce qui est un contresens), -éreintés et quelque peu tombés, les genoux -meurtris, au revers des fossés de la route; c'est -une profession comme une autre, qui ne demande -qu'un peu de complaisance, un fort bon -estomac et les restes d'un beau nom!</p> - -<p><span class="pagenum">-193-</span> Taré, avarié peu ou prou, la chose importe -peu: si la résonnance en est belle et s'il tintinnabule -élégamment et souple, majestueux ou fier -sur la particule obligatoire, les vieilles filles galantes -et leurs petits dauphins n'auront jamais -assez de titres de rentes au soleil pour payer à -échéance fixe le vieux comte romain ou le mûr -prince valaque qui, contre espèces sonnaillantes, -voudra bien leur ceinturonner les tempes de son -titre, non moins sonnaillant.</p> - -<p>Gentilhomme un peu marin aussi, dans la -hiérarchie de l'alcôve le père honoraire est au -souteneur ce que l'enfant de chœur est à l'archiprêtre -dans la hiérarchie de l'autel: Alphonse -sert la messe, mais le comte Thibaudeau donne -l'absoute; le comte Thibaudeau relève Manon -repentante, reconnaît l'enfant de Desgrieux, enrichi -du douaire du marquis, supprime un bâtard, -refait une femme honnête et très irrégulièrement, -moralement parlant, met en circulation, -légalement disant, un régulier et une régulière -de plus.</p> - -<p>Le comte Thibaudeau. Pourquoi celui-là plutôt -qu'un autre? car ils abondent, les pères honoraires, -dans ce Paris dur pour ses gouvernants -et tendre pour ses danseuses: fleurs de coulisses, -comme Mme Cardinal et le naïf pompier cher à -l'ami Forain, les pères honoraires s'épanouissent -ducs ou machinistes, à l'ombre des portants côté -cour ou jardin, à l'Eden comme à l'Opéra: dernier -et pur espoir des petites mises à mal par -<span class="pagenum">-194-</span> les gros bonnets de la finance, réhabilitation extrême, -paradis d'honnêteté promis à ces laborieuses -et folles existences de ballerines entretenues -à la sueur de leur joli corps: placement à -cent pour sens qui leur permettra peut-être un -jour, à ces petites chattes, d'appeler monsieur le -comte <i>celui de m'sieu le baron</i>.</p> - -<p>Il y a pourtant des exceptions à la règle, ne -serait-ce que pour la confirmer. A preuve -Mme Bourgoin qui, bien qu'ancienne danseuse, -n'entendait point du tout donner la particule à -monsieur son fils, Bourgoin comme sa mère, et -engagea procès contre les agissements d'un certain -comte Thibaudeau, marchand de plaisir à -Lille et père honoraire à Paris pour les besoins de -la circonstance.</p> - -<p>Circonstances on ne peut plus délicates.</p> - -<p>Pour qui n'aurait pas lu les éléments du procès, -je les résume en quelques mots.</p> - -<p>Il y a quelque vingt ans, Mme Irma Bourgoin -avait eu d'un galant inconnu, mais puissant financier, -un fils que le père influent, mais prudent, -se gardait bien de reconnaître. Il y a quelque -temps encore, cet enfant de l'amour était -simplement clerc dans une étude d'avoué, quand -soudain, gratifié par son père d'un legs de plusieurs -millions, il sentait pousser aussitôt en lui -des goûts d'indépendance et celui du mariage. -Bizarre anomalie, mais il est des choses plus -mystérieuses ici-bas.</p> - -<p>Epris d'une jeune fille, de naissance irrégulière -<span class="pagenum">-195-</span> comme lui, (<i>qui se ressemble s'assemble</i>), -il fit connaître à sa mère l'intention d'épouser -celle qu'il aimait.</p> - -<p>Si Mme Bourgoin jeta les hauts cris, inutile -de vous le répéter! Quand on est le fils illégitime -d'une danseuse, et possesseur d'une belle fortune, -ne se doit-on pas à une héritière, bel et bien -légitime de bourgeois cossus et bien posés pour -faire enfin souche d'honnêtes gens! A quoi servirait -la fortune acquise par les écarts et les entrechats -de ces dames du ballet, si les fils d'icelles dûment -enrichis et dotés, ne l'employaient à réhabiliter -leurs mères! L'avenir, en ce cas, efface -le passé; ce fils, millionnaire, amoureux et dénaturé, -lui volait sa réhabilitation. Mme Irma -Bourgoin refusa son autorisation au mariage.</p> - -<p>Ce raisonnement ne toucha pas le jeune homme; -il fit part des difficultés rencontrées au père -de la jeune fille, M. P…, négociant en tissus, à -Paris.</p> - -<p>M. P…, qui, lui, n'a pas été danseuse et ne -demandait que le bonheur des jeunes gens, commença -lui-même par reconnaître sa fille. Puis on -songea, tant en feuilletant les <i>Mémoires de Viel-Castel</i> -que les adresses du Tout-Paris, que, si on -découvrait un père au futur empêché, père de -bonne volonté, ou même d'argent comptant, -toute difficulté serait aplanie. Un père trouvé, -son autorisation au point de vue de la loi détruirait -l'effet du refus de la mère, tout s'arrangerait -à miracle. Mme Bourgoin nonobstant.</p> - -<p><span class="pagenum">-196-</span> Ce parent honoraire, on le trouvait dans le -comte Thibaudeau; le comte Thibaudeau, existence -des plus mouvementées, retiré maintenant -en province, mais se rendant sur télégramme, -lettre chargée ou mandat-poste, frais de déplacement -à la charge de l'enfant, en tout lieu -de France et de Navarre pour y procéder, contre -la forte somme, à la reconnaissance immédiate -des fils naturels en quête de l'affection d'un père, -et d'autorisations d'un père émanant.</p> - -<p>Le temps d'envoyer la dépêche et mon comte -Thibaudeau débarquait à Paris, reconnaissait le -fils de dame Bourgoin et donnait séance tenante -son autorisation à l'hyménée du soupirant.</p> - -<p>Evénement qui ne laissait pas de surprendre -la dame Irma Bourgoin. Mme Irma Bourgoin, ne -goûtant pas oh! pas du tout, ce père nouveau, -en fine mouche qu'elle est, s'enquérait et de ce -père et de ces aboutissants; apprenait que cet -homme honoraire avait son domicile à Lille; -qu'ancien gardien de la paix et même employé -des pompes funèbres, il y était actuellement marchand -de plaisirs; ce qui aurait dû l'attendrir, -mais ne la fléchit nullement. Alors, songeant -non sans motif que le complaisant du fils peut -devenir celui de la mère, l'ex-danseuse Irma obtint -dudit marchand de plaisirs, ex-pompes funèbres -et ex-agent, l'aveu qu'elle et son fils lui -étaient inconnus à Paris avant qu'il eut été mandé -par M. P…, et qu'en reconnaissant comme son -fils l'enfant d'elle, Mme Bourgoin, il avait cru -<span class="pagenum">-197-</span> simplement rendre service à deux amoureux -pressés de s'unir.</p> - -<p>Toujours marchand de plaisir et même agent -de la paix, protecteur des bonnes mœurs et de -l'amour conjugal, ce cher comte Thibaudeau, -dans ses reconnaiss…ements!</p> - -<p>D'où procès engagé par la dame Bourgoin devant -le tribunal incivil de la Seine et un père -honoraire privé de ses émoluments. On a bien -supprimé les pairs de France!</p> - -<p>Nous n'en présentons pas moins au comte Thibaudeau -nos sincères et condoléants compliments.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La chasse a ses ennuis, l'amour a ses déboires</div> -<div class="verse">Et la Paternité perd parfois ses pourboires.</div> -<div class="verse">N'est pas père qui veut en ces temps monnayants.</div> -</div> - -<p>Je serais d'ailleurs désolé que le comte Thibaudeau -et tous ses semblables, vissent dans cette -historiette une attaque directe à leur personnalité, -ou un blâme indirect au corps de sergents -de ville, dans les quelques allusions discrètes et -indiscrètes au métier d'agent.</p> - -<p>Les pères honoraires font partie du Tout-Paris -actuel où ils ont pris leur place dans nos feuilletons -comme dans nos premières. Ils sont de tous -les mondes et leurs fils font particulièrement -partie de celui qu'il est convenu d'appeler le -grand monde, le <span lang="en" xml:lang="en">select</span> et le vrai: celui où -M. Jean Rameau sème des étoiles et des clartés -astrales et des fleurs vespérales, et des lueurs -aurorales, et des troubles cérébraux de minuit à -<span class="pagenum">-198-</span> une heure du matin, devant un public de grosses -dames oppressées, la gorge moite et le regard -navré, derrière les palpitants éventails. Longtemps -on a cru que les pères honoraires se recrutaient -spécialement dans la noblesse italienne: -c'est une erreur, la noblesse française a donné -tout comme l'autre dans les reconnaissances et -les émoluments. Ses prix sont plus élevés, voilà -tout. Les comtes Dubarry, maris de la maîtresse -du roi, ne sont pas morts avec Louis XV, mais ne -se contentent pas de quinze louis. Il en est de la -noblesse italienne comme de la rente du même -pays: elle n'est pas cotée au taux de nos valeurs.</p> - -<p>Comte très français, le comte de M…, qui reconnaissait -il y a trente ans le fils de la belle Labruyère, -la célèbre Labruyère, la contemporaine -un peu aînée des Duverger et des Alice Ozy, -demi-mondaine acclamée de l'Empire, et dont le -fils est aujourd'hui comte de M…, marquis de -Nev…, duc de S… et etc. Mais Labruyère y avait -mis le prix. Le comte de M… avait, il est vrai, -quatre-vingts ans et plus, le soir où il signa ce -bel acte notarié de la même main frémissante et -nerveuse dont, trente ans auparavant, il avait -souffleté Talleyrand en plein cortège d'obsèques -de Louis XVIII.</p> - -<p>Morny lui-même, l'étincelant et fringant duc -de Morny, le fils de la reine Hortense et du comte -de Flandre, fut trop heureux de trouver lui aussi, -un père honoraire. Ce fut un palefrenier des -écuries du roi de Hollande, un nommé Demorny -<span class="pagenum">-199-</span> qui se trouva là à point pour reconnaître à sa -naissance, le frère adultérin du futur Napoléon -III. Le Demorny se scinda plus tard en deux -mots et devint duc et noble par la toute-puissance -de la <i>loge à Fidèle</i> et de sa fidélité à la fortune -de Bonaparte. Les pères honoraires d'ailleurs -abondent et tout spécialement dans le monde impérialiste, -où s'agite, quand il est question de généalogies, -la plus décevante salade de naissances -et de noms empruntés. J'ai trop le respect d'un -métier, dernière ressource, en somme, des hommes -du meilleur monde, pour laisser tomber du -bout de ma plume, où ils tremblent, tremblent, -mais où ils resteront, rassurez-vous, messieurs, -quelques centaines d'autres grands noms.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>CRIMES D'AMOUR</h3> - - -<p>L'article <i>homme</i> est en hausse, si l'article <i>femme</i> -est offert, donné. Le cours de la Bourse de la -galanterie fait toujours des écarts en faveur du -sexe laid: nous arrivons (frisons donc nos moustaches, -messieurs!), nous arrivons bons premiers -au poteau du Succès, et dans le handicap de l'Amour -c'est nous qui sommes favoris et outsiders.</p> - -<p>L'histoire des mœurs d'une époque, nous la -<span class="pagenum">-200-</span> retrouvons dans la correspondance et les mémoires -de cette époque, qui nous sont autant de précieux -documents. Aujourd'hui, grâce à la presse -quotidienne, nous avons le fait-divers, le fait-divers -dont les quelques lignes ont une bien autre -éloquence que les plus brillantes fantaisies -du plus fantaisiste chroniqueur. Voici quelques -faits-divers retrouvés tout à notre honneur messieurs.</p> - -<p>Aux étrangers d'abord; à tout seigneur tout -honneur.</p> - -<p>C'est de l'Autriche que nous vint la nouvelle.</p> - -<p>Deux grandes dames de la haute société austro-hongroise -y renouvelèrent, en 1889, les exploits -musqués et poudrés de la duchesse de Polignac -et de la marquise de Nesles,—deux des plus jolies -femmes de Vienne: la comtesse de Schœnborn et -la comtesse Irma Kinsky.</p> - -<p>Et à l'épée, comme dans le tableau de Bayard, -et non plus au pistolet, comme dans le célèbre -duel des duchesses du dix-huitième siècle.</p> - -<p>La rencontre eut lieu à Ischl, dans un petit -bois avoisinant la villa de l'empereur. C'était -un friand spectacle, je veux le croire, dans cette -transparente atmosphère de fin d'été, que ces deux -sveltes viennoises, les chairs fouettées de rose, -les seins droits et crêtés, le torse nu, se cherchant -de la pointe de l'épée avec, pour toile de fond, le -grand parc d'Ischl et ses ombrages dormants.</p> - -<p>Un Bayard, je l'ai déjà écrit.</p> - -<p>A la seconde reprise, la comtesse Schœnborn -<span class="pagenum">-201-</span> fut légèrement blessée au sein droit et la comtesse -Kinsky à l'avant-bras droit.</p> - -<p>Motif de la rencontre: la moustache d'or mousseux -d'un bel officier de la garde impériale.</p> - -<p>Retroussons donc la nôtre, messieurs, et un -hip, hip, hurrah! pour la vie viennoise.</p> - -<p>Je sais bien que la vie parisienne avait eu, le -précédent automne, son duel de femmes, dans la -rencontre au bois de Meudon des demoiselles Juliette -Kessler et Anna Debry; mais si charmantes -que fussent les combattantes du 10 octobre -1888, elles ne pouvaient pas, néanmoins, se -réclamer tout à fait du fameux duel poudré de -mesdames de Nesles et de Polignac, lesquelles -étaient de chez d'Hozier et non de chez Peters.</p> - -<p>Si entichés que nous soyons aujourd'hui des -mœurs du dix-huitième siècle, nous ne pouvions -pas confondre ainsi de gaieté de cœur un écho -du baron de Vaux avec une anecdote de Mme de -Créquy; et les belles Clorindes du bois de -Meudon étaient, au su et au vu de la galerie, -beaucoup trop Cythère pour ne pas être un -peu Réclame aussi. En mettant flamberge au -vent et en allant jusqu'à se fendre et se pourfendre -pour repêcher du bout de l'épée le -cœur d'un amant, Mlles Kessler et Debry ne pouvaient -ignorer qu'une petite rencontre sur le pré -ne nuirait pas à leur prestige de jolies filles et à -leur réputation de vaillantes dans l'Armée de Cythère; -ces coups d'estoc et de taille devaient attirer -forcément l'attention de la clientèle. De plus, -<span class="pagenum">-202-</span> la vérité nous force à dire que l'amoureux si chaudement -disputé par nos guerrières parisiennes -était quelque peu millionnaire: fils d'un riche -banquier du boulevard Haussmann, il personnifiait -pour la blonde et la brune attachées à ses -pas, l'amour, le superflu, et l'argent, le nécessaire.</p> - -<p>C'était plus qu'une affaire de cœur, une -question de vie et de mort, que vidaient à Meudon -nos belliqueuses beautés.</p> - -<p>A Ischl, ce fut tout autre chose.</p> - -<p>C'est pour les seuls beaux yeux d'un svelte officier, -à taille de guêpe et aux muscles d'acier, -que ferraillaient les blondes escrimeuses de -Vienne!</p> - -<p>A Ischl, à quelques pas même de la retraite où -une veuve royale, l'archiduchesse Stéphanie elle-même -essayait de distraire son chagrin et son -deuil en exerçant son réel talent de peintresse à -illustrer de sa main l'ouvrage alors en préparation -à la cour impériale sur la vie du héros de -Meyerling: l'archiduc Rodolphe.</p> - -<p>Le duel féminin d'Ischl, le double suicide de -Meyerling, et dans les deux drames d'amour éclatant -à sept mois de distance, des coins de nudité -de femme, de frêles chairs blanches et nacrées -trouées de rouge par le revolver ou déchirées sous -la pointe acérée de l'épée de combat!</p> - -<p>Charmantes et d'une saveur particulièrement -capiteuse et étrange, ces aventures galantes de la -haute vie viennoise, où les fins de soupers mêlent -<span class="pagenum">-203-</span> à la mousse rose et sucrée du champagne la pourpre -salée des gouttes de sang! Toutes sanglantes -qu'elles soient, les coupes n'en sont pas moins -gaiement vidées à notre honneur; retroussons -donc encore une fois nos moustaches et poitrinons, -messieurs!</p> - -<p>Et d'un pour l'Autriche.</p> - -<p>A la France maintenant.</p> - -<p>Le fait-divers y est tout, aussi passionné, mais -il pèche par l'élégance; il est de trottoir et non -de cour, mais tout aussi tragique.</p> - -<p>Chez nous, c'est une simple pierreuse de banlieue -parisienne généralement qui, mordue d'une -rouge fantaisie pour un ouvrier mécanicien et repoussée -avec perte, renouvelle de dépit le romanesque -exploit d'Antony et donne tranquillement -du surin dans les côtes de l'homme qui lui résistait.</p> - -<p>«Il me résistait, je l'ai assassiné.</p> - -<p>«Il se f… de ma fiole: pour <i>lorsse</i> j'ai tapé.»</p> - -<p>Du Dumas père adapté à l'esthétique du Théâtre -Libre ou au goût des lecteurs du <i>Gil Blas</i> d'antan, -sauce Méténier.</p> - -<p>Voici d'ailleurs le fait-divers-type dans sa concluante -simplicité:</p> - -<blockquote> -<p>«Au mois d'août dernier, un ouvrier mécanicien -du nom de Queroz, passant avenue de -Saint-Ouen, était accosté par une jeune femme -et frappé par elle, à la poitrine, de deux coups -de couteau.</p> - -<p><span class="pagenum">-204-</span> «A la suite des investigations faites par le service -de la Sûreté, la coupable a été découverte -hier et mise en état d'arrestation.</p> - -<p>«C'est une fille publique nommée Pauline -Dombret. Elle a déclaré que depuis longtemps -elle était amoureuse folle de Queroz. Comme -celui-ci la repoussait brutalement lorsqu'elle -lui faisait des propositions, elle avait mieux aimé -qu'il mourût plutôt que de le voir donner à une -autre son affection.</p> - -<p>«Pauline Dombret a été écrouée au Dépôt.»</p> -</blockquote> - -<p>Madame Putiphar assassin!</p> - -<p>Si la chose est flatteuse pour notre sexe, elle -ne contient pas moins un symptôme alarmant -pour la sauvegarde publique.</p> - -<p>Abandonnées par nous, ces dames pour se venger -avaient le vitriol et le revolver au choix. -Nous n'avons pas ici à établir la statistique des -innombrables attentats perpétrés sur les visages -mâles depuis le trop brillant début de Marie -Bière: les scandaleux acquittements des jurys -nous ont depuis longtemps convaincu de l'immoralité -de la vieille fable de Lafontaine.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le droit du faible est toujours le meilleur.</div> -</div> - -<p>Un bon averti en vaut deux.</p> - -<p>Nous savions naguère à quoi nous en tenir. -Nous n'apporterons plus, nous étions-nous dit, -que la plus grande prudence dans de courtes et -sensationnelles relations; mais voilà qu'on nous -<span class="pagenum">-205-</span> force aujourd'hui dans nos dernières réserves, et -qu'à la moindre velléité de refus on nous occit -comme des lapins!</p> - -<p>C'est d'une injustice et d'une immoralité -criante, et les demoiselles Dombret me paraissent -avoir, égarées qu'elles étaient par la passion, complètement -oublié que la constitution physique du -mâle n'est pas du tout celle de la femelle.</p> - -<p>La femelle, elle, que la demande lui agrée ou -non, peut toujours y accéder et sans grand effort -d'imagination.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Allons, Babet, un peu de complaisance,</div> -<div class="verse">Un lait de poule et mon bonnet de nuit!</div> -</div> - -<p>La passivité même de son rôle au déduit lui -rend faciles les pires corvées d'amour; témoin le -joli mot de Sophie Arnoult: «Ça me coûte si -peu et ça leur fait tant de plaisir!»</p> - -<p>La femme en pareil cas est un peu l'hôtel garni -de l'Amour; le visiteur, quel qu'il soit, peut -toujours entrer dans les chambres inoccupées.</p> - -<p>Mais il n'en est pas de même de nous. Allez -donc demander à un homme non amoureux de -vous prouver qu'il ne vous hait pas: pas mèche!</p> - -<p>Pas de mensonge possible en ce cas où, pareil -alors à Mlle de Maupin auprès de l'entreprenante -Rosette, l'homme aimé, penaud et confus, baisse -la tête et ne sait, le pauvre sot, de quel bois faire -flèche.</p> - -<p>Hercule lui-même devient impuissant sans désir. -<span class="pagenum">-206-</span> Le Désir, voilà le grand levier des preuves -convaincantes, et en bonne conscience, le moyen -d'en vouloir à un malheureux impertinent malgré -lui? La nature est seule coupable, cette mère -nature, un peu marâtre aussi, dont la sagesse -paysanne de mon pays a résumé l'injuste cruauté -dans ce joli proverbe villageois:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La poule dit: «Je fais quand je veux.»</div> -<div class="verse">Le coq dit: «Je fais quand je peux.»</div> -</div> - -<p>A Cythère, comme partout, à l'impossible nul -n'est tenu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>MAURICETTE</h3> - -<p class="c">(<i>Croquis de Cour d'Assises</i>)</p> - - -<p>Il est, de par le monde, un Bordeaux plus beau -que nature, le Bordeaux des grisettes en madras -couleur de flamme et d'or, le Bordeaux des grands -crus de Médoc et de haut Sauternes, des cuisines -canailles et relevées, embaumant l'ail et la corruption -chère aux palais blasés du Midi, le Bordeaux -des royans, des cèpes et des écrevisses que les frères -de Goncourt ont découvert dans leurs <i>Pages -retrouvées</i>.</p> - -<p>Vieux Bordeaux charmant, contourné, tarabiscoté -<span class="pagenum">-207-</span> de rocaille, construit par M. de Tourny, intendant -de Guyenne et où M. de Tourny, qui est mort -il y a cent ans de cela, revient rôder la nuit -en habit de velours; vieux Bordeaux aux ruelles -tortueuses, tour à tour ensoleillées et sombres, -où la femme rencontrée vous sourit de l'œil et -de la dent, deux clartés dans le sourire; rues de -peintre où, pour peu que la chaussée monte et -que des grisettes s'y étagent, piquant le gris des -murailles de la tache rouge ou jaune de leur madras, -vous croyez voir la lumière jongler avec des -oranges et des pommes d'amour.</p> - -<p>Le Bordeaux dont les maîtres aquafortistes -d'Auteuil nous ont donné la merveilleuse gravure -que voici:</p> - -<p>«Les moines pendus sur deux rangées que je -vis hier au marché, leurs robes noires et brunes -agitées par le vent… dès que le coq a chanté ce -matin… se sont métamorphosés en de grands -parapluies à chevalet. Maintenant, ils garent les -marchandes du soleil. Et du vert, du blanc, du -rouge, du rose; et sur ce tapage de toutes les couleurs, -des pans d'ombre rousse tombés des parapluies -couleur tabac. Et les passages menant au -marché, abrités de vieilles toiles à carreaux ou à -pois bleus; et là-dessous, un air tiède et comme -soyeux, une ombre transparente et dorée, un -rayonnement tamisé où se silhouettent mollement -hommes et femmes; et par tous ces couloirs, -un frétillement de servantes, la nuque lumineuse; -et ici et là, une filtrée de soleil cinglant -<span class="pagenum">-208-</span> une pointe de madras, une jupe, une loque, -un ventre de saumon, un pétale de fleur, de la -mèche d'un fouet de feu; et par échappées, des -toits de tuiles noircies par les années; et le clocher, -à la pierraille brodée, de Saint-Dominique, -qui met à l'horizon le mensonge de l'Espagne; et -des brises à la fraise et des rires plus rouges que -les fraises, et des yeux de velours derrière des bottes -de roses!»</p> - -<p>Joli décor où placer, dans le premier drame -qu'un des mille et trois membres du Syndicat tirèrent -de l'affaire Prado, la première rencontre du -<span lang="es" xml:lang="es">señor</span> comte Linska de Castillon et de Mauricette -Couronneau, la jolie dentellière bordelaise,—cadre -pittoresque où dérouler l'idylle à la fois naïve -et cynique de leurs amours, piquée là dans ce sinistre -et banal assassinat de la rue Caumartin -comme un pimpant œillet rouge dans la défroque -ignoble d'une prostituée.</p> - -<p>Mais laissons la parole aux Goncourt: la littérature -a parfois des intuitions, sinon des divinations -singulières.</p> - -<p>—«Mais n'ai-je point eu la Vision de la belle -Hérodiade dans cette reine des tripes debout devant -un pilier de la halle, poursuivent les auteurs -de <i>Germinie Lacerteux</i>. Elle avait un bien -beau madras jaune tendre à fleurs roses. Un col -à grandes dents serrait son col dru dans sa cangue -de neige. Un caraco de soie promettait, soulevé, -une vierge robuste. Droite comme une statue, -les bras croisés, elle mâchonnait entre ses lèvres -<span class="pagenum">-209-</span> un demi-sourire, ainsi qu'une rose de chair. Des -festons de mou l'auréolaient de rouge et tout autour -d'elle, les larges couteaux battaient les billots, -les viandes saignaient et des hommes trapus, -tabliers blancs aux épaules, passaient farouches, -pliant sous les quartiers de bœuf.</p> - -<p>«Tranquille et insouciante, elle laissait saigner -et ensanglanter tout autour d'elle. Dans un -tonneau, une tête dépouillée, toute rougeoyante -et l'œil bleuâtre, la regardait sans qu'elle la vit: -une tête faisant penser à la tête de saint Jean-Baptiste.</p> - -<p>«A chaque tempe, la belle bouchère avait -deux féroces accroche-cœur.»</p> - -<p>Mauricette Couronneau, elle, n'a pas d'accroche-cœur -à ses tempes, mais, toute blonde, mignonne -et fluette que soit la jolie dentellière, elle -n'en apparaît pas moins sur son banc des accusés, -d'où elle charge avec une voix si douce cet -ignoble gredin de Prado, la sœur, enfantine et -d'autant plus terrible, de l'Hérodiade aux tripes -entrevue par les frères d'Auteuil. Ce n'est plus, -en effet, une tête dépouillée, toute rougeoyante -et l'œil bleuâtre, une tête faisant penser vaguement -à un chef de saint Jean-Baptiste, qui surnage -dans le sang auprès d'elle: c'est bien une -tête humaine, exsangue, aux yeux révulsés de -supplicié, le cou béant sous la large entaille du -couperet, la tête de Prado de Linska, de l'homme -qu'elle a aimé, de l'homme à qui elle s'est donnée, -du père de son enfant, et qu'elle envoie si -<span class="pagenum">-210-</span> doucement et si sûrement à l'échafaud, plus -doucement et plus sûrement qu'Eugénie Forestier, -la maîtresse et la fille galante, qui perd son -sang-froid et s'emballe et gâterait tout, et l'accusation -et ses dépositions, sans la calme douceur -et le mince et continuel petit jet d'eau glacée des -réponses de sa rivale.</p> - -<p>Y aurait-il donc une justice ici-bas? Ce don -Juan de l'assassinat, ce boucher et ce bourreau -de femmes, a été perdu non par son crime, mais -par l'amour même de deux de ses victimes: c'est -une terrible haine féminine, la plus venimeuse -et la plus cruelle de toutes, la haine née de la jalousie -et de l'amour, qui a conduit Linska sur le -banc des assises. Cet amour, fait de caresses et -de terreur, lui a livré tour à tour Eugénie Forestier -et la blonde Mauricette, et jusqu'à la rencontre -de ces deux maîtresses mises tout à coup -en présence, il les a terrorisées, prises et dominées -par la toute-puissance de cet amour. Car -cet homme à femmes est laid, d'une laideur de -voyou espagnol, décharnée et terreuse. Il y a en -lui et du bohémien de Goya et du comprachicos; -les comparses ou les complices qui s'agitent dans -son ombre: José Garcia, Roberto Andres et sa -maîtresse, Encarnacion Prades, Ybanes lui-même, -teints de cire jaune, yeux de braise étincelants -dans des faces creuses et plissées, cheveux gris -hérissés, crânes huileux et chauves, sont de véritables -types échappés au San-Benito de l'Inquisition,—et -c'est, au milieu de ces mines basses de -<span class="pagenum">-211-</span> gitanos brocanteurs de bijoux de filles assassinées -et de bohèmes égorgeurs de femmes, que s'épanouissent -tout à coup, comme deux fleurs à la -fois lumineuses et vénéneuses, fleurs de coquetterie -et de prostitution, Eugénie Forestier, la -blonde grasse, plantureuse et superbe, à la peau -satinée, chère aux hommes, la fille entretenue à -deux mille francs par mois,—et Mauricette Couronneau, -la petite modiste bordelaise, pimpante -et mignonne, toute de grâce et de poésie naïve, -cynique et vierge, Mauricette Couronneau qui se -livrera dans l'arrière-boutique de sa mère au premier -gentilhomme qui lui parlera bijoux et mariage, -la grisette dénuée de sens moral qui, enceinte -d'un Espagnol, accepte à toute épreuve un -fiancé d'Allemagne, reçoit et porte bagues et bracelets -qu'elle sait pertinemment volés, et, maîtresse -d'un assassin, vit et profite, sans remords, -du produit du butin du crime jusqu'au jour où, -se sachant trompée, et mise en présence d'une -rivale, peut-être un peu par terreur aussi, elle -cherche un prêtre, un pasteur, un officiant quelconque -pour délier sa conscience et, de gaieté de -cœur, envoie Linska à l'échafaud.</p> - -<p>N'en déplaise à madame votre mère, à cette -bonne Mme Couronneau qui aimait tant son <i>Fred</i>, -et qu'aiment tant ses gendres, vous êtes une -gueuse, mais une jolie petite gueuse, ma blonde -Mauricette. La Carmencita de Prosper Mérimée -est, ne vous en déplaise, à vous, quelque peu -votre sœur et cousine!</p> - -<p><span class="pagenum">-212-</span> Ah! la crânerie en moins cependant, car tous -avez eu peur! Modiste de Bordeaux, de l'espèce -qu'entretient et doit épouser, après fortune faite, -le Jean Barada du <i>Frère-Yves</i>, le joli matelot bordelais, -moulé comme un dieu grec et qui fait, -grec ou non, monnaie de son joli corps, vous -êtes de celles aussi qu'un Linska de Castillon -trouve toujours prêtes à le suivre dans tous ses -châteaux en Espagne, avec escale à Royan, au -cabaret du <i>Bracelet d'Or</i>. Alouettes du Midi, on -vous prend au miroir avec ou sans facettes: le -contenu du coffret à bijoux suffit, y aurait-il un -peu de boue et même de sang autour.</p> - -<p>Vous quittez lestement le logis maternel et le -réintégrez de même. Les mères de modistes étant -un peu les mêmes partout, même à Bordeaux, -vous avez facilement un amant à Madrid et un -fiancé de Leipzig, même de Bucarest; l'amant -pour les promenades chez les pâtissiers célèbres -de la ville, les dîners fins, les soirées au Grand -Théâtre et les parties joyeuses à Royan, ce Bougival-sur-Gironde -des noceurs de Bordeaux; le -fiancé prussien pour encaisser l'enfant de l'amant -et le reste.</p> - -<p>Vous portez même assez gaiement les bijoux -des filles assassinées et ne vous tirez pas mal du -commerce des reconnaissances. Maîtresse de chef -de bande, en cas d'alerte vous emportez d'abord -la caisse: deux mille francs d'effets de chez ma -tante. C'était paraît-il, pour rembourser les -frais de madame votre mère. Oh! vous avez l'amour -<span class="pagenum">-213-</span> de la famille! mais, comme l'a malheureusement -dit Linska, vous ne sautez pas moins allègrement -par dessus le berceau de votre fils pour -dénoncer son père à la justice, et si vous avez -mangé la grenouille à Paris, vous avez, comme -on dit, mangé le morceau à Marennes!</p> - -<p>Oh! cette entrevue des deux femmes, des deux -maîtresses tour à tour lâchées et reprises et trompées, -au dépôt de la prison! Ces deux blondes -ont vendu ce brun <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>, sec et fumé comme un -havane. Il y a toujours une <i>casserole</i> dans une -fille, comme le dit si pittoresquement l'argot des -prisons; <i>casserole</i>, une délatrice, celle qui fait du -bruit, du scandale, celle qui rapporte, raconte, -dénonce et vend. Le poteau ne maquille jamais -son poteau (complice), la fille vend, trompe son -amant! Vous avez tremblé de rage et de jalousie, -Mauricette, ma jolie dentellière au si joli et si -charmant petit nom, Mauricette! et vous avez -parlé, ma fine dentellière, et aujourd'hui, haineuse, -froidement obstinée dans votre haine, -une haine où grandit une terreur atroce (la terreur -de l'homme qui vous tuera certainement, -vous et votre ex-rivale, s'il sort des assises innocent), -vous le chargez et l'accablez doucement, -l'étranglant dans vos protestations d'amour, le -noyant si vous pouviez dans vos larmes! A -côté de la tête saignante de l'assassinée, de la fille -égorgée dont tous avez porté les bijoux et les -bagues, une autre tête exsangue et convulsée s'ébauche -dans votre ombre,—fantasque et sinistre -<span class="pagenum">-214-</span> dessin à l'Odilon Redon,—dont vous êtes la jeune -et cynique Hérodiade, petite gueuse naïve, Mauricette -au nom captivant et charmant!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>LA NOSTALGIE DE LA BOUE</h3> - - -<p>Oui, la nostalgie de la boue, ce sentiment -complexe et bien humain qui a déjà fait couler -tant de flots d'encre et divaguer à l'infini poètes et -philosophes, telle qu'elle se manifestera demain, -telle qu'elle se manifeste aujourd'hui, telle qu'elle -se manifestait hier, avec la signature du coup de -couteau obligatoire et final!</p> - -<p>Qu'elle soit une lionne pauvre comme dans le -<i>Mariage d'Olympe</i>, une cigarière gitane comme -dans la <i>Carmen</i> de Mérimée ou une ancienne -danseuse, devenue impératrice, comme dans la -<i>Théodora</i> de Sardou, la nostalgie de la boue, résume -surtout le type de la femme éternelle, la -femme «enfant malade et douze fois impure», -anathématisée par l'Eglise et les prophètes, la femelle -animale néfaste et fatale aux mâles, dont -elle dissout la force et les moelles, la <i>Bestia</i> des -<span class="pagenum">-215-</span> Ecritures, l'inconsciente et d'autant plus terrible -<i>Ennoia</i> de Gustave Flaubert.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Fourbe, fausse, idolâtre, à tous prostituée,</div> -<div class="verse">Elle a traîné partout, de joie exténuée,</div> -<div class="verse">Dansé dans chaque ville, à tous les carrefours,</div> -<div class="verse">Baisé tous les passants, goûté tous les amours.</div> -<div class="verse">Les voleurs ont connu sa grâce charmeresse:</div> -<div class="verse">A Sidon, en Syrie, elle était leur maîtresse</div> -<div class="verse">Et buvait avec eux le lucre de sa nuit.</div> -<div class="verse">Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit,</div> -<div class="verse">Dans son lit tiède encor du passant de la veille.</div> -<div class="verse">Alors, moi la voyant toujours grasse et merveille,</div> -<div class="verse">Je l'ai prise avec moi…</div> -</div> - -<p>A quelques mots près, c'est la déposition que -le meurtrier Martin Grac, pendant que son couteau, -noir de rouille et de sang, circulait entre -les mains tâtonnantes du jury!</p> - -<p>Un couteau noir de rouille et de sang! est-ce -une mystification ou une pièce du Théâtre Libre?</p> - -<p>Non, un simple fait-divers encore, presque une -nouvelle au choix pour Maupassant, Méténier ou -Le Roux,—pas aussi parisienne certes que la -visite du prince de Galles à l'imprimerie de la -tour Eiffel, ou que le chien teint de nuances subjuguées, -assorties à celles de ses robes, de l'esthétique -lady Archibald Campbell, mais autrement -humaine et intéressante, car cette aventure-là -est de tous les pays et de tous les temps.</p> - -<p>Sur les marches d'un trône, ce serait de l'histoire: -une légende épique dans les brumes de la -tradition; à certain niveau de monde et d'existence, -un drame parisien, un grand scandale -mondain. A Toulon, dans le bas peuple où elle -<span class="pagenum">-216-</span> éclata, ce ne fut qu'un fait-divers, pas même -une cause célèbre, une anecdote sanglante et curieuse -qu'un chroniqueur ramasse et nous conte -en chemin.</p> - -<p>Acteurs, une ex-fille soumise, un ex-sergent -de ville! Des personnages de l'<i>Assommoir</i> adaptés -par le hasard, ce grossier metteur en scène, -au niveau d'art des dolents abonnés de l'ancien -Théâtre-Très-Libre des Menus-Plaisirs.</p> - -<p>D'ailleurs, un seul acte, une seule scène; la -psychologie reléguée dans la coulisse.</p> - -<p>Décor: un carrefour dans un bas quartier de -Toulon, l'angle des rues Lirette et Traverse-Lirette; -une maison fait cet angle. Même plantation -que dans le décor de la rue du Rocher, -dans <i>Germinie Lacerteux</i>; au-dessus de la porte -d'entrée, étroite et donnant sur une allée, un -transparent lumineux fait saillie, sur lequel on lit -cette inscription: «Bureau des mœurs»; de -chaque côté de l'entrée, au rez-de-chaussée, deux -buvettes.</p> - -<p>Figuration: gens du port, femmes du peuple -assises au <i>bon de l'air</i> sur le pas de leur porte. -Dans les deux buvettes, public un peu bruyant -de matelots, de portefaix et de filles; allées et -venues de femmes de tenue spéciale se rendant -ou sortant du <i>bureau</i>.</p> - -<p>Une femme, tenue d'ouvrière aisée, traverse -la scène et entre délibérément dans l'allée de la -maison. Sur ses pas paraît un homme en longue -blouse bleue de laitier; la casquette sur la -<span class="pagenum">-217-</span> tête, il observe la femme de loin, paraît hésiter, -puis, la voyant s'engager dans la maison, il y -pénètre à sa suite.</p> - -<p>Tout à coup, des cris déchirants, des appels «à -l'assassin, au meurtre!»; un bruit de lutte au -premier étage de la maison, un carreau d'une des -fenêtres vole en éclats. Au milieu d'un brouhaha -indescriptible, la porte d'une des buvettes s'ouvre -et une femme inondée, toute rouge de sang, -vient s'affaisser sur la scène, soutenue entre les -bras de la clientèle de l'établissement.</p> - -<p>Nouveaux cris dans la maison, au même étage: -cris, cette fois, de colère et d'indignation, et le -cabaretier, paraissant en scène, déclare que -l'assassin vient d'essayer de se faire justice en -se coupant la gorge, qu'il est le mari, et… -rideau.</p> - -<p>Le mari de la victime! Oui, le mari. C'est, en -effet, là, seulement, que le drame commence.</p> - -<p>La victime, la femme lardée de coups de couteau, -douze plaies, dont plusieurs très graves, -toutes dans la région de la gorge et du cou: Rose -Boudefroy, ancienne fille soumise, âgée de vingt-six -ans, femme Martin Grac.</p> - -<p>Martin Grac, le meurtrier: ancien agent de -police de Toulon même, encore dans le service -des gardiens de la paix il y a trois ans et depuis -son mariage établi laitier rue Berthier, dans le -quartier des Maisons-Neuves, trente-neuf ans.</p> - -<p>Fille et sergent de ville, étrange association et -fatale rencontre échappées à l'œil, si clairvoyant -<span class="pagenum">-218-</span> pourtant, du peintre des bas-fonds, du vieil Henry -Monnier.</p> - -<p>Ce sergent de ville avait fait la connaissance -de cette fille, et malgré la condition de celle-ci, -il avait voulu l'épouser. Tirée de la boue, Rose -Boudefroy était rayée des contrôles du service des -mœurs, et Grac quittait la police pour essayer -plusieurs métiers. Ancien paysan, né à Braux -(Basses-Alpes), il se souvenait à temps qu'il avait -été élevé au milieu des travaux de la campagne -pour acheter quelques chèvres et pour pouvoir, du -produit de leur lait, entretenir Mme Grac, ex-pensionnaire -des maisons à volets clos de son ancien -quartier.</p> - -<p>La fameuse maison à volets clos, à laquelle Maupassant -et toute l'école naturaliste ont fait une -si belle place en littérature; la <i>Maison Tellier</i>, -devenue depuis la <i>Fille Elisa</i> de M. Edmond de -Goncourt, le thème favori des compositions de -fin d'année des jeunes élèves de Médan et d'Auteuil, -du dépotoir et du grenier! eh bien, -Mme Grac, ex-fille Boudefroy, en avait la nostalgie.</p> - -<p>Comme Mignon rêvant à la patrie absente, -Mme Grac songeait avec mélancolie aux peignoirs -d'oxford rayé bleu, blanc et rose, aux longs bas -noirs bouclés sur le genou d'une jarretière de soie -cerise, aux bezigues de <i>Madame</i>, aux amendes de -<i>Monsieur</i> et aux gants des clients généreux, depuis -la <i>thune</i> du gros notaire jusqu'aux huit sous -du petit troupier.</p> - -<p><span class="pagenum">-219-</span> Elle n'y pouvait tenir, Mme Grac. Messaline -est de tous les temps: <i lang="la" xml:lang="la">Lassata, sed non satiata</i>; -la qualité, pour elle, ne vaut pas la quantité!</p> - -<p>La débauche porte-t-elle en elle une brûlure -que rien ne peut cicatriser? Mystère physique -ou psychologique, aberration ou nécessité passionnelle.</p> - -<p>Quand la tache est au fond, la mer a beau passer. -Toujours est-il que l'ex-fille Rose Boudefroy -avait la nostalgie de cette boue et de ce métier.</p> - -<p>Comme chez Théodora, courant les bouges de -Byzance et cherchant dans l'ombre les soldats -barbares et les portefaix de la Corne d'Or à qui -se prostituer, la louve s'était réveillée en elle.</p> - -<p>Julie, fille d'Auguste, rôdant la nuit à travers -le Champ de Mars, en quête d'une aventure, et -affrontée par trois centurions de la garde impériale, -ne répondait-elle pas à cette insultante demande: -«Que vas-tu cherchant à cette heure, -prêtresse d'Aphattide?» par l'apostrophe demeurée -justement fameuse: «Je cherche un taureau!»</p> - -<p>La nostalgie de la boue et de la luxure, les -prostituées du trône l'ont subie comme les courtisanes -de carrefour.</p> - -<p>Comme Lucy Rochez, la comédienne de -M. Henry Bauer, retournant au cabotin, cette -boue de la vie de théâtre, la femme Grac retournait, -elle, à sa clientèle et à la place publique -dont elle avait fait son lit.</p> - -<p>Femme de rue, femme de foyer, femme de -<span class="pagenum">-220-</span> temple: Alexandre Dumas aurait-il donc raison?</p> - -<p>N'y aurait-il ni rachat ni pardon possible, la -courtisane serait-elle éternellement condamnée à -la faute, comme le chien de l'Ecriture est fatalement -voué à revenir à son vomissement?</p> - -<p>Vingt jours avant d'être poignardée, la femme -Grac, l'ancienne fille publique, quittait Toulon -et le domicile conjugal, se rendant à la Seyne, -selon les uns, à Marseille, selon les autres.</p> - -<p>La seule chose évidente et reconnue est que, -revenue depuis trois jours à Toulon, elle faisait -démarches sur démarches auprès de l'inspecteur -des mœurs pour reprendre son premier trafic et -pour se faire porter sur les registres de la prostitution.</p> - -<p>Sachant qu'elle était mariée et connaissant -Grac, qui avait appartenu à la police, l'inspecteur -refusait d'adhérer à cette demande; il hasarda -même quelques conseils, essayant de dissuader -cette révoltée du mariage de son étrange résolution.</p> - -<p>Peines perdues. Rose Boudefroy, mordue à la -bonne place, tenait absolument à reprendre son -ancienne vie; elle renouvela ses démarches.</p> - -<p>C'est alors que, surveillée et suivie par l'homme -qui l'avait tirée du bourbier et lui avait donné -son nom, elle était rejointe par lui sur le palier -de la maison du bureau des mœurs, au moment -où l'ex-fille, redevenue elle-même, frappait à la -porte publique du bureau d'enrôlement d'infamie, -et recevait de la main justicière du mari les -<span class="pagenum">-221-</span> douze coups de couteau mérités par l'épouse et -la femme!</p> - -<p>Vache abattue par l'assommeur au seuil de l'étable, -truie égorgée par le boucher dans la fange -sanglante du bourbier fumant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>HISTOIRE DE BRIGANDS</h3> - - -<p>La curieuse affaire Jeannolle, l'homme aux -évasions, dont les étourdissantes jongleries avec -la police et M. Goron lui-même défrayèrent jadis -toutes les conversations parisiennes, m'a remis -en mémoire une des plus piquantes aventures de -Cartouche, ce Jeannolle du dix-huitième siècle.</p> - -<p>Cartouche était chef de bande, d'une véritable -bande organisée et disciplinée de cent-cinquante -hommes; ces mauvais garçons, embusqués dans -les bas quartiers de Paris, inspiraient une telle -terreur aux Parisiens, que beaucoup de familles -qui n'avaient pas la ressource de s'aller réfugier -à Versailles, étaient en disposition de s'en aller -dans leurs terres, quoiqu'on fût au cœur de -l'hiver.</p> - -<p>Le guet de Paris était sur les dents. Or, la maison -du chevalier du guet avait été si bien dévalisée -<span class="pagenum">-222-</span> par Cartouche en personne, que ledit chevalier -du guet, chef de la police de nuit, se voyait -réduit à manger son fricot avec du fer et de l'étain. -Tous les jours on apprenait quelque nouvel -exploit de Cartouche, et les pauvres personnes -dont les valets n'étaient pas assez nombreux ou -aguerris, s'arrangeaient, quand elles avaient à -passer les ponts la nuit, pour ne marcher qu'en caravane -et de concert avec plusieurs autres voitures.</p> - -<p>A cette différence près que la fameuse bande -des Habits noirs de Jeannolle se composait d'un -seul bandit, Jeannolle lui-même, opérant en personne -comme Pierre Petit, Cartouche et le joli -fanfaron du vice qui me le remémore, ont -plus d'une lointaine et même parfois prochaine -ressemblance.</p> - -<p>Même goût du luxe et du soigné, de la recherche -dans la mise et dans l'extérieur. Les journaux -ont donné jadis le menu détail de la garde-robe -de Jeannolle, de ses dix-sept gilets, de ses vingt-trois -paires de bottines et de ses trois chapeaux -gris, étourdissante toilette de ce chef unique de -la bande des Habits Noirs où, parmi tant de gilets -et de jaquettes variées, l'habit noir est le seul -vêtement essentiel qui manque.</p> - -<p>Un quotidien affirma que ledit Jeannolle aimait -tellement en toutes choses la grâce et les bonnes -manières qu'il s'était procuré la plus élégante des -<i>pinces-monseigneur</i>.</p> - -<p>Jeannolle d'ailleurs affectait de n'opérer que -<span class="pagenum">-223-</span> dans la noblesse; c'était un voleur du faubourg -Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain; ses -victimes habitaient toutes les beaux quartiers et -étaient plus ou moins inscrites dans l'armorial de -France; et quand il y avait quelques pieuses restitutions -d'objets inutiles et sans valeur à faire, -c'est au rédacteur-en-chef de la feuille la mieux -pensante et la mieux cotée dans les milieux mondains, -à Francis Magnard lui-même (pends-toi, -Arthur Meyer!) que Jeannolle s'adressait.</p> - -<p>Voulez-vous les noms des victimes auprès desquelles -il voulut bien faire à Magnard l'honneur -de le prendre pour mandataire?</p> - -<p>Comtesse Butler, rue de la Boétie, 119.</p> - -<p>Comte de Lambel, 226, boulevard Saint-Germain.</p> - -<p>De Favières, boulevard Saint-Germain, 227.</p> - -<p>M. Collas, 33, avenue des Champs-Elysées.</p> - -<p>Comte de Bertier, 11, boulevard Malesherbes.</p> - -<p>En vérité, on croirait lire la liste d'abonnement -du <i>Gaulois</i>.</p> - -<p>Rue des Ecuries-d'Artois, chez la comtesse de -Puységur, il lui arriva, en dévalisant un secrétaire, -d'emporter, par mégarde, pêle-mêle avec -cinquante mille francs de valeurs, le testament -de la comtesse. Louis Jeannolle était un voleur, -mais un galant homme!</p> - -<p>Il s'empressa de garder les valeurs, mais de -rendre le testament à qui de droit et, pour cette -opération délicate, c'est encore à Magnard, au -<i>Figaro</i>, qu'il s'adressa.</p> - -<p><span class="pagenum">-224-</span> D'où cette lettre:</p> - -<blockquote> -<p class="ind small">Monsieur Magnard,</p> - -<p class="small">Il y a environ un mois, vous avez eu l'obligeance de faire -remettre à leurs propriétaires des objets contenus dans ce -fameux carton à chapeau que vous reçûtes des mains d'un -brave et digne Auvergnat.</p> - -<p class="small">Aujourd'hui, j'ai encore recours à vous pour vous prier -de remettre, avec mes sincères salutations, à Mme la comtesse -de Puységur, 36, rue des Ecuries-d'Artois, le testament -ci-joint, dont j'ai bien voulu me déclarer exécuteur. -Les légataires dépossédés ne devant pas connaître le montant -de la succession, il est inutile d'entrer dans aucun détail.</p> - -<p class="small">La <i>Bande des Habits-Noirs</i> existera toujours; le milieu -que fréquentent ses membres est interdit aux gros souliers -ferrés de policiers ineptes et grossiers, et tant qu'ils seront -recrutés, comme ils le sont, dans une secte aussi mal élevée -que sans courage, ils devront se borner à arrêter ceux qui, -plus bêtes qu'eux, leur auront paru plus lâches.</p> - -<p class="small">Si ces choses vous intéressent, je me ferai un plaisir de -vous informer de mes autres aventures.</p> -</blockquote> - -<p>On n'est à la fois ni plus méprisant pour la -canaille, ni plus ironiquement courtois: un talon -rouge, ce Jeannolle!</p> - -<p>Charmants de défi et de fanfar…onnades, ces -envois! Adressés au <i>Gaulois</i> au lieu du <i>Figaro</i>; -Jeannolle était invité aux raouts de la duchesse, -et à l'heure qu'il est, il se serait partagé avec Buffalo-Bill's -et quelques autres, les faveurs des belles -dames du faubourg Saint-Germain.</p> - -<p>Lui en fit-il assez de concessions, d'ailleurs, à -ce faubourg Saint-Germain, qui finit par l'asseoir -sur le banc de la correctionnelle, ce -Louis Jeannolle, dit Alfred de Joly, dit comte de -Valneuse, Valneuse, presque un homme de lettres, -l'auteur de <i lang="la" xml:lang="la">Proh Pudor</i> et de <i>Stérile comme -<span class="pagenum">-225-</span> un figuier</i>, un pseudonyme, d'ailleurs,—heureusement -pour l'auteur, dit Rœderer comme on dit -Chandon-Briailles; dit comte de Marsan (un nom -de Paul Bourget), dit baron Adolphe de… Ronchery, -dit baron de Loncherski, naturellement, -ses aventures l'ayant rendu, lui aussi, polonais!</p> - -<p>Mais tous ces pseudonymes élégants et sonores -n'étaient-ils pas autant d'hommages rendus à -une caste privilégiée qu'il aimait jusqu'au crime: -la passion folle a des égarements!</p> - -<p>Cartouche avait aussi de ces faiblesses! Tout en -dévalisant le cardinal de Gesvres, il rossait d'importance -un de ses affiliés qui avait eu l'air de -croire que l'abbé Cerutti, le secrétaire du cardinal, -pouvait bien être une demoiselle en soutane, et -lui appliquant un furieux coup de poing sur la -tête: «Voilà pour t'apprendre à manquer de respect -à Nosseigneurs du clergé! faisait-il en rugissant. -Et voyez donc ce porc endiablé qui va -s'attaquer au cardinal de Gesvres! Et si Monseigneur -ne veut avoir près de lui que de jolis visages? -ne sais-tu point qu'il ne veut pas recevoir -ses dîmes quand ses censitaires sont grêlés!» Et -les coups de pleuvoir sur le crâne du mauvais garçon.</p> - -<p>Son aventure avec Mme de Bauffremont, qui -fit grand bruit alors, n'est pas moins marquée du -sceau de la plus parfaite courtoisie.</p> - -<p>Laissons parler les mémoires du temps.</p> - -<p>Mme de Bauffremont était rentrée cette nuit-là -à deux heures du matin, et quand ses femmes l'eurent -<span class="pagenum">-226-</span> déshabillée, elle ne manqua pas de les renvoyer -pour écrire et pour veiller tout à son aise -au coin de son feu.</p> - -<p>Tant il y a que, pendant cette nuit-là, elle entendit -premièrement un bruit étouffé dans la cheminée -et qu'elle aperçut bientôt après, dans un -nuage de suie, des nids d'hirondelles et des plâtras, -qui dégringolèrent pêle-mêle avec un homme -armé jusqu'aux dents. Comme il avait fait rouler -la bûche avec des tisons jusqu'au milieu de la -chambre, la première chose qu'il fit, ce fut de -prendre les tenailles et de replacer méthodiquement -tous les tisons dans la cheminée; il repoussa du -pied quelques charbons enflammés, sans les écraser -sur le tapis, puis il se tourna du côté de la -marquise, à qui il fit la révérence.</p> - -<p>—Madame, oserais-je vous demander à qui j'ai -l'honneur de parler?</p> - -<p>—Monsieur, je suis Mme de Bauffremont, -mais comme je ne vous connais pas du tout, -que vous n'avez pas la physionomie d'un voleur, -et que vous avez les procédés les plus soigneux -pour mon mobilier, je ne saurais deviner pourquoi -vous arrivez dans ma chambre au milieu -de la nuit par la cheminée.</p> - -<p>—Madame, je n'avais pas l'intention d'entrer -dans votre appartement. Auriez-vous la bonté de -m'accompagner jusqu'à la porte de votre hôtel? -ajouta-t-il en tirant un de ses pistolets de sa ceinture -et en prenant une bougie allumée.</p> - -<p>—Mais, monsieur…</p> - -<p><span class="pagenum">-227-</span> —Madame, ayez la complaisance de vous dépêcher, -poursuivit-il en armant son pistolet. Nous -allons descendre ensemble et vous ordonnerez au -suisse de tirer le cordon.</p> - -<p>—Parlez plus bas, monsieur, parlez plus bas. -Le marquis de Bauffremont pourrait nous entendre, -reprit cette malheureuse femme en tremblant -d'effroi.</p> - -<p>—Mettez votre mantelet, madame, et ne restez -pas en peignoir; il fait un froid extraordinaire.</p> - -<p>Enfin tout s'arrangea suivant le programme, -et Mme de Bauffremont en demeura si troublée -qu'elle fut obligée de s'asseoir un moment dans -la loge du suisse, aussitôt que ce diable d'homme -eût passé la porte de la maison. Alors elle entendit -qu'on frappait à la fenêtre de la porte qui donnait -sur la rue.</p> - -<p>—«Monsieur le suisse, j'ai fait cette nuit une -ou deux heures sur les toits parce que j'étais poursuivi -par les mouchards. N'allez pas dire à votre -maître que ce soit une affaire de galanterie ni que -je sois l'amant de Mme de Bauffremont: vous -avez affaire à Cartouche et, du reste, on aura de -mes nouvelles demain matin par la petite poste.»</p> - -<p>En effet, deux ou trois jours après, Mme de -Bauffremont recevait une lettre d'excuses et de -remerciements tout à fait respectueuse et très bien -tournée, dans laquelle était inclus un sauf-conduit -pour Mme de Bauffremont, avec un acte -d'autorisation pour en délivrer à sa famille. La -lettre avait été précédée par une petite boîte qui -<span class="pagenum">-228-</span> renfermait un beau diamant sans monture. La -pierre fut estimée, chez Mme Lempereur, à deux -mille écus, que le marquis de Bauffremont fit déposer -pour les malades de l'Hôtel-Dieu, entre les -mains du trésorier de Notre-Dame. On voit que -dans cette affaire-là tout le monde se conduisit en -perfection.</p> - -<p>La bande des Habits Noirs avait donc eu comme -précédent la bande des Talons Rouges. Rien n'est -nouveau sous le soleil, mais je suis heureux -de constater que si la courtoisie et l'élégance disparaissent -de jour en jour de nos mœurs américanisées, -la vieille galanterie française fleurit encore -parfois chez les voleurs.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>L'ECOLE LAPOMMERAY</h3> - - -<p>Le tribunal de Versailles condamna à la -peine de mort le fermier d'Orgeval, l'empoisonneur -des Petites-Beurreries, et parmi tant d'attractions -se multipliant à l'envi autour de la province -et de l'étranger, les curieux venus à Paris -pour y admirer l'Exposition de 1889 purent, entre -une ascension à la tour Eiffel et une visite aux Assaouas -de l'Esplanade des Invalides, s'offrir par le -<span class="pagenum">-229-</span> train de banlieue les émotions poignantes d'une -exécution capitale.</p> - -<p>Rive droite ou rive gauche, départ à l'heure à -la gare Montparnasse, à l'heure trente-cinq à la -gare Saint-Lazare, correspondance au Trocadéro -avec le petit chemin de fer Decauville du Champ -de Mars. Tout cela est déjà bien loin.</p> - -<p>M. Maurice Talmeyr, un des rares écrivains -personnels d'une feuille boulevardière d'alors, -traçait cet intéressant portrait de Lecomte, ce fermier -d'Orgeval:</p> - -<p>«Jeune, correct, châtain, avec une petite -moustache roussâtre, un nez pointu, le sang aux -pommettes, et deux yeux noirs de rat, deux yeux -à la fois brillants et sournois, Lecomte porte une -longue blouse bleue toute propre, un pantalon -de velours tout neuf, une chemise de toile à -carreaux toute fraîche, et des chaussons de lisière, -qui paraissent aussi tout neufs. Il s'est endimanché -pour la cour d'assises, et dans ses habits -lustrés, avec sa figure finaude et rose, comme -toute rouge encore du feu du rasoir, il a l'air -de sortir de chez le barbier.»</p> - -<p>Le type, en somme, du paysan de grande banlieue, -propret et madré, le demi-campagnard astiqué -et luisant qu'on rencontre aux alentours des -Halles, dans le petit jour des matins parisiens, -maraîcher d'Argenteuil ou coquetier de Petit-Bry, -et dont le crime, selon une phrase heureuse de -Talmeyr, conçu et commis dans des campagnes -restées campagnes à travers l'expansion vicieuse -<span class="pagenum">-230-</span> de Paris, tenait à la fois de la terre et du pavé, et -semblait en effet sentir la longue blouse bleue du -laitier.</p> - -<p>Il y eut de tout dans le crime de ce médaillé -aux concours agricoles, ferré sur le code et les -polices d'assurances comme un vieil agréé, -des finasseries d'hommes d'affaires, des lâchetés -de paysan, des relents de paperasses et des -puanteurs de fumier. Revivons l'aventure.</p> - -<p>C'est au milieu de la mise en circulation de faux -effets et de billets de complaisance signés de -tous les témoins de son procès, qu'il a d'abord -l'ingénieuse idée de reprendre femme pour remettre -à flot ses affaires, le joli veuf des Petites -Beurreries. Car Lecomte avait déjà été marié et -était même père d'un petit garçon.</p> - -<p>Un M. Daniel, une sorte de M. Foy de village, -le mit en rapport avec la dot et la femme cherchées, -mademoiselle Ernestine Chauvin.</p> - -<p>De mademoiselle Chauvin, ancienne gouvernante -d'un monsieur seul, enrichie à son service, -demoiselle déjà mûre et d'un passé… quelque peu -mouvementé, pas grand'chose à dire!</p> - -<p>Les assises la montrèrent comme une créature -passive et sans résistance, mais de robuste -constitution, puisqu'après trois tentatives d'empoisonnement -réitérées et deux coups de revolver -tirés à bout portant sur elle, la malheureuse -trouva encore le moyen de fondre en larmes en -entendant prononcer le verdict de mort de son -mari.</p> - -<p><span class="pagenum">-231-</span> Ce mari qui, lui, l'avait condamnée irrévocablement, -avait résolu sa mort et en avait fait la -condition <i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i> d'une entreprise financière!</p> - -<p>Quarante mille francs, telle était la somme que -devait rapporter à Lecomte le décès de la malheureuse.</p> - -<p>Le crime: d'une simplicité effrayante.</p> - -<p>Acculé dans ses derniers retranchements, ses -faux billets en pleine circulation, la chance d'une -prime d'assurances à réaliser au décès de sa -femme se présentait tout naturellement à l'idée -de ce paysan marié sans amour à une vieille fille -sans famille et sans conseil.</p> - -<p>Contracter des assurances payables à la mort -de Mme Lecomte, la faire mourir et rétablir ainsi -les affaires de la ferme: le criminel dessein découlait -de lui-même.</p> - -<p>Lecomte prenait effectivement une première -assurance de dix mille francs, une seconde de -trente mille, une troisième de dix mille, et, la -première assurance à peine contractée, Mme Lecomte -devenait la victime d'un série de tentatives -d'empoisonnement et d'assassinat.</p> - -<p>Toutes évidemment venaient de son mari, mais -elle, la pauvre femme, éprise et terrorisée, frissonnait -en silence, attendait et ne le dénonçait -pas. Elles échouaient toujours, d'ailleurs, toutes -ces tentatives, mais elles recommençaient toujours.</p> - -<p>C'était d'abord une tasse de thé, apportée par -<span class="pagenum">-232-</span> le mari lui-même, empressé et presque affectueux, -à la malheureuse créature, un soir qu'elle était -souffrante; avertie par un goût singulier Mme Lecomte -ne buvait que la moitié de cette tasse, regardait, -examinait, découvrait au fond comme -une boue rosâtre et se trouvait immédiatement -prise de vomissements.</p> - -<p>Partie remise.</p> - -<p>Une autre fois, c'est une assiette de soupe qu'elle -trouvait servie d'avance, à sa place, en se mettant à -table: une prévenance de son mari. Elle s'en -étonne, y aperçoit comme un bouillonnement, -comme une écume mouvante, y goûte, la laisse -et la fait jeter le lendemain par la servante sur -le fumier. Une poule en a mangé et en crève.</p> - -<p>Enfin, c'est le troisième attentat, commis avec -le plus effroyable sang-froid d'assassin. A la fois -féroce et caressant, tel le montra cette déposition.</p> - -<blockquote> -<p>«Le 30 janvier dernier, raconta elle-même, -au tribunal, la femme Lecomte, tout à fait rétablie, -nous étions allés avec mon mari à Poissy, -pour le bout de l'an du père de sa première -femme.</p> - -<p>«Nous étions partis tous deux seuls, en voiture; -nous devions dîner dans sa famille, et revenir -à la nuit.</p> - -<p>«Pendant la journée, mon mari raconta que -les routes n'étaient pas sûres. Il parla d'une attaque -nocturne dont il avait été victime, prétendit-il, -peu de jours auparavant. Des brigands de -<span class="pagenum">-233-</span> grand chemin avaient tiré sur lui aux environs -d'Orgeval, et il montra encore l'éraflure d'une -balle sur le cuir du cabriolet.</p> - -<p>«A peine nous étions-nous engagés dans la campagne -pour rentrer à Orgeval, que mon inquiétude -s'éveilla. Nous avions quitté la route et la -voiture s'enfonçait dans un chemin creux. Tout -à coup, l'unique lumière qui éclairait la voiture -s'éteignit. Je vis parfaitement que c'était mon mari -qui venait d'ouvrir la lanterne; je jetai un cri.</p> - -<p>«—N'aie donc pas peur, me dit-il; c'est le -vent!</p> - -<p>«Machinalement, je plongeai la main dans la -poche de son manteau, où il avait l'habitude de -porter son revolver. La gaîne y était, mais l'arme -avait disparu.</p> - -<p>«A ce moment, je compris qu'il allait tirer -sur moi.</p> - -<p>«—Donne-moi la main, lui dis-je; j'ai peur!</p> - -<p>«Et, durant dix minutes peut-être, je lui ai -tenu la main gauche, pendant qu'il conduisait -de la main droite.</p> - -<p>«Mais tout à coup, il a lâché brusquement les -guides. J'ai vu qu'il cherchait quelque chose à -côté de lui et j'ai ressenti une grande douleur -à la tête, comme si j'avais été précipitée dans le -fossé.»</p> -</blockquote> - -<p>Mme Lecomte avait été frappée à bout portant -de deux coups de revolver; le premier l'avait -atteinte au front, le second au sein droit.</p> - -<p><span class="pagenum">-234-</span></p> - -<blockquote> -<p>«Je n'avais pas perdu connaissance, poursuivit -la pauvre femme, mais je fis la morte; je savais -que le revolver était chargé à cinq coups et que, -si je faisais un mouvement, j'étais perdue!»</p> -</blockquote> - -<p>En arrivant au bourg d'Orgeval, Lecomte -fouettait son cheval et l'arrêtait devant la mairie. -Là, il racontait, tout en larmes, que des assassins -l'avaient assailli en route, qu'ils avaient tiré sur -la voiture, que sa femme avait été tuée roide.</p> - -<p>Il le croyait du moins, mais elle semblait seulement -l'être. On la couchait, elle avait la fièvre. -Bientôt, elle demandait du tilleul et Lecomte -alors voulut encore le lui monter lui-même, -comme il lui avait un soir monté son thé… Une -heure plus tard, d'épouvantables vomissements -tordaient de nouveau la femme. Cette fois seulement, -quelqu'un courut chercher les gendarmes -et le fermier des Petites-Beurreries fut arrêté.</p> - -<p>Le jury de Seine-et-Oise, inexorable envers cet -homme quatre fois assassin d'intention sinon de -fait, condamna à la peine de mort l'empoisonneur -<i>arsenieux</i> d'Orgeval comme, vingt-cinq ans auparavant -le jury de la Seine envoyait à l'échafaud -l'empoisonneur à la digitaline de Mme de Paw: -le célèbre docteur Lapommeray.</p> - -<p>A un quart de siècle de distance, le crime était -en effet le même. Même escompte de la mort, -devenue prime d'assurance et prime rémunératrice -pour celui qui l'a contractée.</p> - -<p><span class="pagenum">-235-</span> Riche, étrangère, sans famille ou presque, -Mme de Paw était venue à Paris pour y faire traiter -par les spécialistes une assez cruelle affection -du cœur. Comment vint-elle s'échouer dans le -cabinet de consultation du Lapommeray, médecin -alors obscur? Séduisant, besoigneux et intrigant, -le beau docteur eut bientôt fait de s'insinuer -dans les bonnes grâces de la pauvre femme, d'évincer -ses autres confrères et de s'installer en -maître dans la place.</p> - -<p>Le traitement de Lapommeray fit d'abord merveille, -et Mme de Paw allait partout chantant les -louanges de son nouveau médecin; il lui avait ôté, -sinon son mal, du moins ses souffrances comme -avec la main, quand tout à coup son état empirait -d'une façon alarmante, et Mme de Paw succombait, -au bout de dix-huit mois de traitement, d'une -paralysie au cœur.</p> - -<p>Jusqu'ici rien d'anormal. Mme de Paw souffrait -d'une affection du cœur, Mme de Paw mourut -de cette affection; rien de plus simple et -rien n'eut été plus vraisemblable, en effet, si, trois -mois après la mort de sa cliente, le docteur Lapommeray -n'avait réclamé aux Compagnies les -quatre cent mille francs de primes d'assurances -qu'il avait contractées sur la vie de Mme de Paw.</p> - -<p>Quatre cent mille francs, chiffre énorme et -somme exorbitante, qui faisait dresser l'oreille -aux assureurs, toujours armés en guerre pour ne -pas débourser. On fit enquête sur enquête, on -s'étonna non sans motif du décès de cette assurée -<span class="pagenum">-236-</span> suivant de si près le contrat d'assurance, et on -remarqua, non sans raison, la circonstance aggravante -d'une malade mourant si subitement -des soins d'un médecin intéressé à sa mort.</p> - -<p>Furieux du discrédit jeté par de pareils soupçons -sur son cabinet médical et sa réputation -d'honnête homme, Lapommeray crut jouer d'audace -en attaquant les Compagnies en diffamation; -elles répondirent par une plainte au parquet -et une demande d'exhumation et d'autopsie -du cadavre.</p> - -<p>Mme de Paw fut tirée de sa tombe, et ses entrailles -confiées aux chimiste et médecins légistes; -examen fait, Mme de Paw était morte -empoisonnée, d'une intoxication lente de digitaline, -laquelle avait amené une solidification et -un arrêt du cœur!</p> - -<p>Cette autopsie et l'assurance contractée sur la -morte, c'était la condamnation de Lapommeray.</p> - -<p>Il paya de sa tête sa maladroite impatience -d'empoisonneur novice et de joueur nerveux. -Comme son émule et clerc des Petites-Beurreries, -le médecin de Mme de Paw n'avait pas su attendre.</p> - -<p>Il faut toujours mettre au moins quatre ou -cinq ans entre une assurance et la mort de la personne -assurée. Et puis quelle enfantine manière -de procéder: empoisonner de gaieté de cœur, -sans même attendre une bonne petite période -d'épidémie!</p> - -<p>Dans ces moments-là, les morts passent comme -une lettre à la poste, un de plus un de moins, et -<span class="pagenum">-237-</span> il faut être tout à fait Italien ou très de la province -dévote et cléricale pour pouvoir soupçonner -et s'en apercevoir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>MESDEMOISELLES BORGIA</h3> - - -<p>Mon Dieu, oui, en plein carnaval et en plein -quartier des Batignolles.</p> - -<p>Ces demoiselles opéraient tranquillement entre -dix heures et minuit, s'adressant de préférence -aux passants d'apparence cossue, à ventre de propriétaire; -un petit hôtel meublé se trouvait à -point pour jouer le palais Negroni, le fameux -palais du 5<sup>e</sup> acte, où Lucretia Borgia faisait vibrer -si dramatiquement le non moins fameux: -«Messeigneurs, vous êtes tous empoisonnés…» -Seulement le rôle de Mmes Dorval et Marie Laurent -était tenu par des… «le dix-huitième siècle -seul avait le mot spécial pour désigner certains -corps d'état et de délit; il aurait dit des grimbelles -à l'aiguille et grimpettes en bavolet…» -Mettez honnêtes ouvrières en couture qui, à -l'heure brune où la pudeur des dames ne se voit -plus rougir, deviennent entreprenantes et entrepreneuses -de travaux divers, belles de nuit de -<span class="pagenum">-238-</span> boulevard extérieur et demi-vertus de garnis, -vendeuses d'infini à des prix modérés, précieuses -ressources des jeunes gens pressés, délassements -tragiques des hommes mariés que le devoir -conjugal oblige à rentrer à l'heure.</p> - -<p>Demi-grisettes en cheveux, dont le crayon de -Lunel et de Willette a popularisé cent fois la silhouette -aiguë et friponne, la frimousse irritante -et le mystérieux bas noir! Seulement ces demoiselles, -ayant lu les romans anglais de nos derniers -psychologues, s'étaient mises à la hauteur, et au -lieu d'une coupe de Falerne ou de vin des Papes, -préalablement médicamenté, c'était du thé, du -<i lang="en" xml:lang="en">tea</i> chinois, du thé vert qu'elles offraient à leur -clientèle de rencontre, en prononçant ni plus ni -moins que Mme Sarah Bernhardt, les dentales très -détachées, la phrase sacramentelle:</p> - -<blockquote> -<p>«Me verez fous l'honneu de prendre une -ttttasse te ttthé?»</p> -</blockquote> - -<p>Ne croyez pas ici à une fantaisie de carnaval. -Ce que je raconte là est de l'histoire vraie; le -fait-divers a une bien autre éloquence que les -paradoxes plus ou moins brillants des chroniqueurs. -Je vous livre l'entrefilet tel que je l'ai -cueilli dans les journaux:</p> - -<blockquote> -<p>«On vient d'arrêter, dans le quartier des Batignolles, -plusieurs jeunes filles qui se livraient -au vol en employant des narcotiques pour dépouiller -leurs victimes plus à leur aise.</p> - -<p>«Ces filles, après avoir attiré dans un hôtel -<span class="pagenum">-239-</span> garni leurs amoureux de passage, leur offraient -une tasse de thé. Généralement, ceux-ci acceptaient, -et quelques minutes après, ils s'endormaient -d'un sommeil de plomb.</p> - -<p>«Profitant de l'espèce de léthargie dans laquelle -se trouvaient leurs dupes, les endormeuses -disparaissaient en emportant le porte-monnaie, -la montre et les bijoux de leur client d'une heure. -Quand les pauvres diables se réveillaient, ils n'avaient -plus qu'une ressource, s'ils n'étaient pas -mariés: déposer une plainte.</p> - -<p>«C'est vraisemblablement ce que la plupart -faisaient, car, en moins de dix jours, les commissaires -de police des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> arrondissements -ont enregistré plus de trente plaintes -de ce genre.»</p> -</blockquote> - -<p>Le <i lang="ec" xml:lang="ec">ten o'clock tea</i>, au lieu du <i lang="en" xml:lang="en">five o'clock tea</i> -de nos grandes mondaines entières et demi-mondaines, -le traditionnel <i>bouillon d'onze heures</i>, -si royalement administré par la tribu de -Mmes Lafarge et Brinvilliers, remplacé par le -thé de minuit, la poudre de succession avantageusement -détrônée par le thé de séduction et le -clan livide et haineux des empoisonneurs légendaires -enfoncé par le troupeau fringant et joliment -troussé des endormeuses de Batignolles!</p> - -<p>Endormeuses; car ces demoiselles n'empoisonnaient -pas, elles ne supprimaient pas le client, -elles n'abîmaient pas la bête de rapport, comme -monsieur Alphonse, leur associé de la veille, -<span class="pagenum">-240-</span> avec son couteau bougeant éternellement dans la -poche de sa cotte et son cerveau fumant du vin -de l'assassinat; elles endormaient doucement, -avec mille câlineries et caresses, et puis, l'amoureux -embarqué dans le pays des songes, les Armides -disparaissaient… à l'anglaise, évanouies, -évaporées! A l'anglaise, comme la vapeur du thé… -Et sans le détail de la chaîne de montre évaporée -aussi et des poches vides, l'amoureux au réveil -pouvait croire avoir rêvé!</p> - -<p>Eh bien, ce réveil avait du charme: les elfes -et les fées des ballades moyen âge n'avaient -pas d'autre façon d'opérer; les lieds et les romances -des troubadours en langue d'Oc, des trouvères -en langue d'Oil sont remplis de méfaits en -tous points semblables; la Bible elle-même est -pavée de ces mauvais exemples: c'est Dalila <i>barbottant</i> -les cheveux de Samson pendant son sommeil -pour le livrer sans force et sans défense aux -Philistins de son époque; Jahel abusant du repos -de Sisara pour lui clouer traîtreusement le crâne -au plancher; Judith profitant de l'assoupissement -et de la détente nerveuse d'Holopherne pour lui -dérober sa tête et la lui emporter, dans un sac, loin -de son pauvre corps demeuré sous la tente.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">Elle fut Dalila</div> -<div class="verse">Qui coupait les cheveux de Samson… Attila</div> -<div class="verse">Fut par elle égorgé dans la chambre de noces.</div> -<div class="verse">Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses.</div> -<div class="verse">Son ombre avec Judith errait dans Israël,</div> -<div class="verse">Et bien des cous tranchés ont sur son bras cruel</div> -<div class="verse">Saigné.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum">-241-</span> Exploits bien féminins et opérations délicates -qui expliquent comme une revanche les coups -de tranchoir des Prado, des Pranzini, et les suicides -à survivance, de l'école Chambige et C<sup>ie</sup>, dite -des Sensibles ratés!</p> - -<p>Sanglantes et terribles aïeules dont les petites -endormeuses des Batignolles ne sont, après tout, -que les arrière-petites-filles, aux mœurs très adoucies, -comme qui dirait d'aimables dégénérées!</p> - -<p>Ces formidables viragos de la Bible s'en prenaient -bel et bien à notre vie: comme aujourd'hui -l'amour n'était pour elles qu'un duel, un -atroce <i lang="en" xml:lang="en">struggle for life</i> engagé entre le mâle et la -femelle, mais dont notre tête était tout simplement -l'enjeu; aujourd'hui les petites Judith et -Dalila modernes n'en veulent qu'à notre bourse -et à nos chaînes de montre, épingles de cravates -et autres menus suffraiges, et franchement nous -aimons mieux cela. Cela nous permet au moins -de respirer.</p> - -<p>Et puis ce narcotique, cet ensommeillement de -la victime, et, le monsieur dévalisé, cette fuite, -cet évanouissement dans l'inconnu, dans le bleu -du rêve et le noir de la nuit, c'est à la fois coquet -et propre.</p> - -<p>Ces dames au moins opèrent elles-mêmes. Plus -d'ignobles souteneurs à l'horizon, à la haute casquette -avachie sur les tempes, puant à la fois le -vin des litres et la marée du ruisseau; plus d'associé, -de complice, plus de tiers dans le tête-à-tête -et plus de troisième larron.</p> - -<p><span class="pagenum">-242-</span> Nous consentons à être dévalisés, mais pas au profit -d'un autre: que la prostituée soit un peu voleuse, -soit, cela va de soi, mais qu'elle cache un -assassin dans son lit,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans son lit tiède encor du passant de la veille,</div> -</div> - -<p class="noindent">un assassin, sinon un argousin: certaines promiscuités -nous dégoûtent et nous détestons le -«part à trois»; le troisième invité est par trop hasardeux.</p> - -<p>Enfin ces dames ont une excuse!</p> - -<p>Par ces temps de bilans à courte échéance, la -générosité des hommes subissant cruellement les -contrecoups de la Bourse, le métier de belles de -nuit, de verseuses d'oubli,—un mot charmant -d'Armand Silvestre,—est soumis à de singuliers -caprices: la rémunération est parfois douteuse. -Il est des gens grossiers, des manants malappris -qui une fois la coupe vidée, négligent de solder -et de passer à la caisse. L'amour d'une pauvre fille -peut être assimilé, en somme, à une séance de -cabinet de lecture: le volume une fois lu, ou -feuilleté, parcouru, il est bien juste de payer ce -roman de vingt minutes, mettons parfois d'une -heure (il en est quelquefois que l'on relit deux -fois, on peut être en appétit). Eh bien! ce règlement, -certains clients l'oublient.</p> - -<p>Or, qu'ont fait les pauvres marchandes? Elles -ont pris les devants en se payant d'avance; de -peur d'être volées par leur clientèle, elles ont -quelque peu dévalisé le client, «dupeur ou dupés, -<span class="pagenum">-243-</span> depuis bientôt mille ans qu'on crie à tout -bout de champ que c'est là le train du monde» -ces demoiselles ont opté pour le métier de dupeuses -contre le sexe laid dupé.</p> - -<p>Mais cueillir les bijoux d'abord, c'est étrangler -le <i>lapin</i> d'avance, et nous sommes nous, -quoique des plus modernes, de l'avis de nos pères -en matière galante:</p> - -<p>«Une femme, messieurs, il faut toujours la -saluer et la payer.»</p> - -<p>Puissent ces lignes, si elles passent au-dessus -des murailles de Saint-Lazare, suggérer aux jolies -endormeuses des Batignolles quelques bons arguments -de défense à l'heure où elles s'assoiront au -banc des accusés, car on finit toujours par là.</p> - -<p>Ces pauvres mesdemoiselles Borgia… oh! si peu -Borgia, pas même Borgia!… Une orgie de tasses -de thé, cela devient même comique; cela est-il -assez un signe des temps et des estomacs débilités!</p> - -<p>«Voulez-vous m'aimer et prendre une tasse -de thé?» Nos pères auraient pouffé de rire au -nez de la belle fille qui leur eût fait cette invite -à la tisane; mais au train où vont les choses, -soyez bien persuadés que, dans dix ans d'ici, les -endormeuses du Père-Lachaise (les Batignolles seront -alors à la Madeleine) corrompront messieurs -nos fils en leur proposant sur le coup de minuit -une infusion de menthe ou de fleur d'oranger.</p> - -<p>Le thé, ce breuvage élégant, anglomane et -léger de l'aristocratie, le thé que buvait si révérencieusement -<span class="pagenum">-244-</span> jadis au vieux quartier latin M. Paul -Bourget, à l'ébahissement de ce même quartier, -le thé qui a fourni de si jolies scènes à Musset, -(souvenez-vous de celle du <i>Caprice</i>, Savigny et -Mme de Léris, autour de cette fameuse tasse de -thé), le thé cher à Feuillet, cette théière des familles, -le thé tombé dans les mains des pierreuses, -le thé, narcotique de truqueuses et boisson -droguée d'hôtel meublé, qui l'écrira hélas? ce -roman bien moderne: «Grandeur et décadence -de la tasse de thé?»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VERDICTS LITTÉRAIRES</h3> - - -<p>Si fantaisistes et si déconcertants que soient devenus -aujourd'hui les revirements du suffrage -universel et les acrobaties politiques, il est sous -le ciel d'opérette de notre siècle lunatique, quelque -chose de plus fantastique et de plus déconcertant -encore: ce sont les procédés et les acquittements -des jurys!</p> - -<p>En matière criminelle, les toquades d'Hervé et -les fumisteries de Vivier sont de beaucoup dépassées. -La morale est on ne peut plus malade en -notre beau pays de France; demi mal, après -tout, si l'on s'en tient à la définition connue: -<span class="pagenum">-245-</span> la Morale, une vieille dame que tout le monde -salue et que personne n'invite, vieille parente -pauvre, dont nous suivons tous le convoi mais -dont nul de nous ne disputera la succession! Ce -qui est beaucoup plus grave, c'est que le sens moral, -l'antique et vieux bon sens gaulois, compromis -par Sarcey au nom de la critique et de la -littérature, la notion du juste et de l'injuste sont -absolument oblitérés chez nous, et chez les jurés -et chez les magistrats.</p> - -<p>Je me souviens d'une affaire, dont le dénouement -imprévu m'a laissé tout baigné d'une triste -stupeur.</p> - -<p>Le fait-divers et le banc de la cour d'assises, -c'est un peu, au jour le jour, l'histoire sociale -d'un pays et le thermomètre de ses mœurs; mais -le verdict de ses jurys, c'est à la fois et le bulletin -de santé de sa morale, et le journal de son -bon sens!</p> - -<p>Eh bien, je suis désolé d'avoir à donner cet -avis; si le verdict des jurys sont tout ce que je -viens de dire ici, les acquittements auxquels -je songe ne sont plus ni un journal ni un -bulletin de santé, mais un billet de faire part, -à large encadrement noir, avec croix et verset; -car ils sont bel et bien morts et enterrés, la morale -et le bon sens d'un pays, où le revolver, le -tranchoir et le vitriol sont légalement admis comme -instruments de justes représailles des filles -peu ou prou séduites contre de volages ou fugaces -séducteurs.</p> - -<p><span class="pagenum">-246-</span> Crimes passionnels, évangélisa là-dessus Dumas! -Sensibilité exquise, objecta M. Maurice -Barrès, esthétique nouvelle d'une génération frémissante -et meurtrie, écœurée de la vie, éprise du -tombeau! Complications d'amour, insinua -Rachilde, dont toutes les sensations littéraires -et psychiques roulent entre madame Adonis -et monsieur Vénus, mademoiselle Sapho et monsieur -Ganymède; et, brochant sur le tout, -M. Bourget chez Mme Edmond Adam, consacra -à Chambige lui-même son roman du <i>Disciple</i>, -réclamant ainsi pour lui le titre attendrissant -de chef d'école des impuissants.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ceux-là n'ont point connu le soupir de l'enfance,</div> -<div class="verse">L'austère appel du vrai, l'altier défi du beau,</div> -<div class="verse">Le tourment d'y répondre, et l'attrait du tombeau</div> -<div class="verse">Qui n'ont point supprimé quelqu'être sans défense.</div> -</div> - -<p>Telle est la formule en honneur aujourd'hui -comme hier.</p> - -<p>«C'était une belle âme d'assassin» a remplacé -le cliché démodé: «c'est un caractère d'honnête -homme.»</p> - -<p>«Il a tué sa maîtresse, il avait tant souffert», -devient l'absolution des crimes les plus vulgaires, -et croyez que si les donzelles chevronnées du -concubinage alternent sur l'individu de leurs -vieux complices les coups de tranchoir et l'arrosage -au vitriol, c'est par sentimentalité pure; -pauvres âmes désespérées de voir l'être adoré repousser -leur étreinte; amoureuses affolées à l'horrible -<span class="pagenum">-247-</span> pensée qu'il va donner sa chair et son sang -à une autre… et vlan! une boutonnière.</p> - -<p>La dame arrêtée, dûment incarcérée et conduite -à la barre, les bons jurés de larmoyer en -chœur et de vibrer en groupe, de plaindre, apitoyés, -la navrante égarée, son cas si littéraire, passionnant, -passionnel, et d'acquitter, tout frissonnants -encore d'humanité souffrante, heureux -et fiers d'avoir pu s'attendrir.</p> - -<p>Sur ces douze jurés, le premier, bonnetier, -bonnetier de père en fils à l'enseigne du -«Tricot sympathique», a lu <i>Crime d'Amour</i> et -<i>André Cornélis</i>, sa femme a lu <i>Mensonges</i> et la -<i>Physiologie de l'Amour</i>; l'oreiller conjugal a reçu -plus d'un soir leurs mutuelles confidences sur la -fatigue de vivre et sa morne rancœur. Cet autre -juré, ingénieur, a successivement vu jouer <i>Monsieur -Alphonse</i> et <i>Germinie Lacerteux</i>, jadis. Justement -captivé par Mlle Réjane et Brindeau, il -n'a plus voulu voir, il ne verra plus jamais en -tout séducteur que Bibi Jupillon et le bel Octave. -Cet autre enfin… Je vous fais grâce de la série. -Or, de toute cette littérature faisandée, relevée et -passablement malsaine, fausse comme un programme -électoral et séduisante comme la fausseté, -mal digérée et mal comprise et plus influente -qu'on le croit encore, à présent, que résulte-t-il?</p> - -<p>Qu'appelés à rendre un verdict, messieurs nos -jurés, pourris de mauvaises lectures, voient une -Raymonde Montaiglin dans la première gourgandine -venue, et renvoient acquittée en cour -<span class="pagenum">-248-</span> d'assises les émules de l'héroïne au couteau à laquelle -je pense, la servante maîtresse et quelque -peu vengeresse de la rue du Mont-Thabor, caissière -fatale au cœur, à la caisse et au cou, tranché -ni plus ni moins, de son ancien amant: un certain -M. Grenier, marchand de pommes de terre!</p> - -<p>Or, cette meurtrière obscure et acquittée, cette -Mme Holopherne renvoyée à son tranchoir, indemne -et triomphante, quelle était-elle? Ce qu'elles -furent, sont et seront toujours, toutes. Ecoutez.</p> - -<p>Noémie Defrise était son nom. Jeune? Pas -même. Le bon trente-huit ans des maturités pleines. -Jolie? Brune, forte, une gaillarde, qui n'a froid -ni aux yeux ni ailleurs. Or, quel fut son grief, -quelles furent ses circonstances atténuantes?</p> - -<p>Séduite par son patron, M. Grenier, caissière -et caissière maîtresse, elle avait tenu longtemps -dans ses mains tous les emplois et toutes les clefs, -clef de la caisse et clef du cœur: M. Grenier pour -triompher d'une vertu résistante aurait fait briller -la promesse d'un mariage à ses yeux; Noémie -Defrise n'aurait consenti qu'à ce prix…, dans -l'espoir d'un mariage subordonné lui-même à -un divorce; car M. Grenier était marié. Il avait -même encore sa femme chez lui quand il y installait -la belle Noémie, et entre autres torts réciproques -attribués à l'un et l'autre époux, Mme Grenier -en quittant le logis conjugal fit sonner très -haut la présence au foyer de la brune caissière.</p> - -<p>C'est donc en adultère qu'elle fut d'abord -<span class="pagenum">-249-</span> installée rue du Mont-Thabor, Noémie Defrise, -du vivant même de la femme légitime alors que -le divorce n'existait pas encore et qu'elle ne pouvait -nourrir aucun espoir de régulariser une situation -plus qu'équivoque et secondaire.</p> - -<p>Le divorce obtenu un an à peine avant le crime, -où cette caissière entretenue à tout faire prend-elle -l'audace de revendiquer la place de l'épouse légale, -elle la servante maîtresse? Où va-t-elle -chercher l'aplomb de vouloir se faire épouser, et -avantager au détriment de M. Grenier fils?</p> - -<p>Car de là vint tout le mal. Fatigué de ses exigences -et de ses prétentions, un peu las peut-être -aussi de cet ordinaire, M. Grenier, mauvais mari, -mais bon père, congédia Mlle Defrise. Demeuré -néanmoins galant, il la remplaça aussitôt par une -jeune personne, une employée du Nouveau Cirque, -délicieusement manégée, et, quoique plus -que quinquagénaire, inaugura, en divorcé, en -garçon libre et veuf, une troisième lune de miel.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Inde iræ.</i> Fureur de la Defrise, scènes de menace, -crises de jalousie, pâmoisons et colères. -Hermione outragée envahissant jusqu'à trois fois -par jour le logis convoité de son ancien patron; -la rue du Mont-Thabor n'était plus habitable. -M. Grenier, compromis dans son quartier, porta -plainte au commissaire. Mlle Noémie Defrise, -appelée auprès de ce magistrat, se calma: calme -trompeur, trêve équivoque, elle se préparait au -suprême combat.</p> - -<p>L'aurore d'un jour d'octobre éclaira la bataille; -<span class="pagenum">-250-</span> ce jour-là, Mlle Noémie Defrise entrait -chez son ancien amant et le mettait en demeure -d'exécuter son serment: refus de M. Grenier. -Alors Mlle Noémie Defrise voulut tenir une dernière -fois l'ingrat entre ses bras: le marchand -de pommes de terre eut le tort de consentir à cette -dernière étreinte. Mal lui en prit, car au moment -où son ex-caissière approchait ses lèvres de ses -moustaches</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il sentait dans sa nuque un homicide acier</div> -<div class="verse">Que la dame en sa chair enfonçait tout entier.</div> -</div> - -<p>Une toute petite blessure de dix-huit centimètres -de long, rien que cela, une entaille à la nuque -allant d'une oreille à l'autre!</p> - -<p>Mme Noémie Defrise avait tout simplement -voulu s'offrir la tête de son amant: la décollation -de saint Jean-Baptiste, ni plus ni moins. -Elle manqua son vœu, il est vrai, puisque le décapité, -après six semaines de lit, se porte comme -vous et moi, mais son cou à lui, n'en a pas moins -souffert.</p> - -<p>Et à quelle peine, croyez-vous, que messieurs -les jurés condamnèrent cette Hérodiade du -compte courant, cette Judith du <i>doit</i> et <i>avoir</i>, -moins soucieuse du salut d'Israël que du sac d'écus -d'Holopherne?</p> - -<p>Ils l'acquittèrent! Pour sa belle âme de caissière -à tout faire, de concubine entretenue et de -fiancée à main armée, réclamant au fil du couteau -sa place à l'alcôve du quinquagénaire, ou à -<span class="pagenum">-251-</span> la caisse du riche marchand de pommes de terre -en gros!</p> - -<p>Il ne faudrait pourtant pas confondre la psychologie -avec les mathématiques et les contes -d'amour avec les comptes d'intérêt. L'histoire, fréquente, -de femme qui, trompée dans ses calculs, -essaye d'assassiner l'homme qui a eu la faiblesse -de lui donner à son foyer une place qu'elle n'aurait -jamais dû avoir, est une querelle de fournisseur -lâché, une vengeance de servante cassée aux -gages, et ni les thèses de Dumas, ni les romans -de M. Bourget ne sauraient être invoquées en fait, -dans ces drames entre alcôve et comptoir.</p> - -<p>Le type de roman dont messieurs les jurés -devraient se souvenir, en admettant la théorie -des verdicts littéraires, c'est le type de la gouvernante -maîtresse d'<i>Une vieille rate</i>, de la fille -cupide et rusée, se terrant dans l'intérieur solitaire -d'un veuf ou vieux garçon, y installant les -siens, ses créatures à elle, en écartant peu à peu -les amis, la famille, faisant le vide autour de la -fortune et du cœur du monsieur, puis le testament -fait, les valeurs sous clef, les papiers dans -la poche, laissant crever le vieux, désormais inutile,—quitte, -après l'inhumation, au retour du -cimetière, à se redresser, mauvaise, vis-à-vis d'un -fils, d'un neveu, de la famille, et, forte du sous-seing, -à leur désigner la porte en leur sifflant au -nez:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je suis maîtresse ici, c'est à vous d'en sortir.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-252-</span></p> - -<h3>UNE MORTE</h3> - -<p class="c">(<i>Souvenir de l'affaire Chambige</i>).</p> - - -<p>Notre génération eut le revolver facile, et ce fut -un dur métier d'être jolie femme à une époque -aussi faisandée que la nôtre de décadence et de -schopenhauerisme. Les jeunes gens aux âmes saignantes -et douloureuses dont M. Maurice Barrès -découvrit en plein <i>Figaro</i> la sensibilité exquise, -eurent la main désastreusement tremblante -quand il s'agît d'appuyer le canon du revolver -contre leur tempe d'amoureux tragiques. Ils massacrèrent -implacablement Juliette, mais, Roméos -de cour d'assises, ils se contentèrent, eux, d'une -éraflure. C'est en jeunes premiers de théâtre que, -la bien-aimée une fois abattue, ils enjambaient -son cadavre pour revenir saluer le public; et, une -main sur le cœur, l'autre levée vers le grand -Christ des salles de justice, c'était un spectacle -charmant que de les voir filer <i>la romance</i> et travailler -les <i>larmes</i>, apitoyant sur eux les gendarmes -et les juges et jusqu'aux journalistes émus -de tant de douleurs chez un si brave garçon: -«Il l'a tuée; il l'aimait tant!»</p> - -<p>Nous eûmes l'affaire de Genève après celle -de Constantine, et, pris d'une pitié inconcevable, -à Genève comme à Constantine, les jurés, attendris -par cet amour meurtrier, prononcèrent un -<span class="pagenum">-253-</span> verdict des plus doux; ils condamnèrent à cinq -ans de prison l'assassin de dix-neuf ans d'une -belle et charmante fille de vingt-cinq.</p> - -<p>Circonstances atténuantes! les dix-neuf ans -de l'assassin ou les vingt-cinq années de la victime, -l'amour de Luis Gormas ou l'amour de -Mlle Clara Sottlin? Et, en effet, ou nouvel Antony, -le jeune Chilien avait brûlé la cervelle de la -femme qui lui résistait et refusait de céder à ses -désirs, ou, Othello de l'Amérique du Sud, c'était -un accès de jalousie qui avait armé sa main contre -la maîtresse qui lui avait appartenu, et lui avait fait -abattre, comme une bête malfaisante et dangereuse, -la coquette qui voulait se reprendre et se -faisait un jeu de torturer et d'exaspérer ses désirs!</p> - -<p>Cet accès de jalousie furieuse d'un enfant de -dix-neuf ans, frénétique de passion et voyant -soudain rouge, serait, à dire vrai, la seule excuse -du verdict genevois; la coquette, la femme froide -et cruellement raffinée, s'amusant à troubler les -sens et le cerveau de l'homme amoureux et mettant -toute sa gloire dans l'art des promesses et -la science des refus, cette femme-là est dans l'ordre -moral un monstre plus nuisible encore que -la courtisane; et sans les excuser, contre elle, on -comprend les plus ou moins justes représailles.</p> - -<p>Mais la victime de Genève était-elle cette femme-là?</p> - -<p>Jeune, adorablement jolie, de cette joliesse de -blonde aux yeux noirs qu'on est convenu d'appeler -<span class="pagenum">-254-</span> troublante, très courtisée, très fêtée, rieuse -et indépendante, à première vue elle nous apparaissait -effectivement un peu énigmatique et moins -que rassurante, cette jolie Autrichienne aux allures -aventureuses, errant d'hôtellerie en hôtellerie à -travers l'Europe, et de pension en pension sur -les bords du lac de Genève!</p> - -<p>Nous l'avons déjà rencontrée dans le roman et -au théâtre, cette svelte et blonde évaporée, aux -yeux vides et clairs, aux lèvres trop rouges, faisant -retourner et tourner toutes les têtes sur les -éclats de cristal de ses rires perlés et sur la dorure -invraisemblable de sa chevelure; elle est -Russe, Slave, Autrichienne, Américaine, étrangère -toujours. Cosmopolite, elle est surtout de -table d'hôte; c'est pour elle que s'organisent les -parties de montagne à Bagnères, de pêche à Biarritz; -vous l'avez rencontrée à Aix à la Villa des -Fleurs, allée d'Ettigny à Luchon, sur le lac du -Bourget sans Bourget et avec Luis Gormas sur le -lac de Genève; doublée d'une mère, elle s'appelle -Iza Clémenceau, dans Dumas, Dora dans Victorien -Sardou, et dans la vie réelle c'est la belle -Mme Musard; elle rencontre à Baden-Baden le -généreux roi de Grèce et à Spa le grand chancelier -qui la présente à son empereur; graine -d'espionne ou de courtisane, il est arrivé parfois -que cette aventurière soit une honnête fille capable -de toutes les extravagances et incapable d'une -infamie.</p> - -<p>En littérature, c'est alors la Dora de Victorien -<span class="pagenum">-255-</span> Sardou, capable de préférer la mort à l'amour de -l'homme aimé qui la méprise, c'est l'adorable -héroïne de Bourget dans l'<i>Irréparable</i>, âme de -neige qui ne peut survivre à la souillure, et dans -la vie réelle, c'est l'assassinée de Genève, dont les -médecins légistes, appelés auprès de ce cadavre, -attestèrent et reconnurent la virginité.</p> - -<p>Tous furent unanimes là-dessus, et les docteurs -Laskowski et Ménégaud, requis par le parquet -pour l'autopsie de la pauvre fille, et les médecins -de la contre-expertise, le docteur Porte et -le docteur Vincent, tous affirmèrent que la jolie -et fantasque Triestine, avait vécu et était morte -vierge.</p> - -<p>Car autour de ce corps encore tiède de jeune -fille, comme autour de celui de l'autre assassinée, -de la douce et touchante Mme Grille, la médecine -légale vint rôder; de ses curieuses mains -tâtonnantes et presque lubriques, elle sonda -toutes les plaies et souleva tous les voiles de ce -corps, essayant de confesser à travers l'expertise -de sa chair un peu de l'âme et de la vie de cette -morte!</p> - -<p>Cette fois, la morte n'a pas trahi la vivante. -Le cadavre de Constantine avait été aimé et possédé -deux fois par son meurtrier; celui de Genève -se révéla pur, inviolé, beau lys de douleur -que son assassin vainement essaya de flétrir; -car non seulement les assassins de cette -école égorgent, mais ils essaient encore de déshonorer -leur victime.</p> - -<p><span class="pagenum">-256-</span> A l'audience, le jeune Luis Gormas déclara, -et à plusieurs reprises, que Mlle Clara Sottlin -avait été sa maîtresse.</p> - -<p>Et pourtant, chose étrange, la justice fut encore -plus clémente pour le héros de Genève que -pour celui de Constantine, et autour de son crime -l'opinion publique ne se souleva pas, féroce -et passionnée, comme pour l'autre, divisant toute -la France et toute la Suisse, en fervents du mari, -en partisans de Chambige. Est-ce à dire que les -dix-neuf ans de Gormas avaient droit à plus de pitié -que les vingt-deux années de l'amant de Mme -Grille, ou, quitte à renouveler un mot cruel -échappé à un grand seigneur du faubourg, à propos -de l'assassinat de la duchesse de Choiseul: -«Après tout, ce n'était qu'une Sebastiani», est-ce -parce que le drame de Genève ne s'était passé -en somme qu'entre rastaquouères!</p> - -<p>Oh! un terrible rastaquouère, ce jeune Chilien -errant de pensionnat en pensionnat dans les -douze cantons, où l'avait cantonné la sagesse -imprévoyante d'un père. Riche, disposant d'une -large mensualité, ayant le consul chilien à ses -ordres pour payer ses factures à vue, à quinze -ans il fut renvoyé d'une première pension pour -y avoir contracté je ne sais quelle ou plutôt on -sait trop quelle honteuse maladie.</p> - -<p>A quinze ans!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">Mais aux âmes bien nées</div> -<div class="verse">La valeur n'attend pas le nombre des années.</div> -</div> - -<p class="noindent"><span class="pagenum">-257-</span> Assez beau avec cela, de la beauté brune et régulière, -au teint mat, des Espagnols de l'Amérique -du Sud, yeux et tempérament de feu! Abel Hermant, -dans son curieux roman de la <i>Mission de -Cruchod</i>, l'a portraicturé tout vif, ce Chilien, -avec ses fatuités, ses vanités, ses générosités pour -la galerie et ses succès faciles de casino et de tables -d'hôte.</p> - -<p>Sa victime et lui étaient tous deux très <i>de ville -d'eau</i> et devaient fatalement se rencontrer, se -connaître.</p> - -<p>Mais s'aimer!</p> - -<p>Que cette fille de vingt-cinq ans, entourée, -courtisée, se soit divertie des œillades et ait même -encouragé les galanteries et les déclarations de -ce gamin de dix-neuf, rien de plus probable; -qu'elle ait accepté d'aller déjeuner au cabaret avec -lui; qu'on les ait vus cavalcadant ensemble dans -les environs de Genève, cela est indiqué: Mlle -Clara Sottlin, grande admiratrice de son impératrice, -cette Walkure couronnée, était une intrépide -écuyère, folle d'équitation et de sport, et, -comme toutes les femmes de cheval, affectait une -grande liberté d'allures et pimentait tous les actes -de l'existence de fantaisie et d'indépendance.</p> - -<p>Mais que cette indépendante ait poussé la fantaisie -jusqu'à oublier son corset dans les draps -de son assassin, quand l'expertise la trouva -vierge et que Luis Gormas, qui, la semaine précédente, -recevait encore d'autres femmes chez -lui et les cachait dans une armoire, se prétendit -<span class="pagenum">-258-</span> amoureux fou jusqu'à l'assassinat, il y a là une -lacune que les jurés suisses comblèrent, mais qui -échappa toujours à mon bon sens peut-être -un peu épais de Normand et de Gaulois.</p> - -<p>Dans notre époque affairée et fiévreuse de -<i lang="en" xml:lang="en">struggle for life</i>, ce sont les victimes qui ont tort: -jamais on n'a crié si victorieusement et si furieusement -le <i lang="la" xml:lang="la">væ victis</i> aux femmes abandonnées, aux -gouvernements tombés et aux gloires à terre; moi -qui retarde apparemment, je m'apitoie encore -plus facilement sur les assassinées que sur les -assassins, sur Juliette égorgée que sur Roméo -chourineur; je n'admets pas surtout qu'on se -manque après quand on a visé si juste avant.</p> - -<p>D'où ces quelques lignes à propos d'un cadavre -de jeune fille,—souvenir retrouvé,—qui n'eut -pour la défendre, et pour attirer sur elle la banale -pitié de l'opinion, ni deux petites orphelines en -deuil, ni mari outragé, ni société puritaine et -protestante.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>FLEURS DE BANLIEUE</h3> - -<p class="c">(<i>Fortifes d'hier</i>)</p> - - -<p>La banlieue parisienne et sa campagne endolorie, -elle a de tout temps ému et charmé les sensitifs -<span class="pagenum">-259-</span> et les délicats, elle a eu ses poètes et ses -romanciers attitrés. Tour à tour elle a séduit Victor -Hugo, les Goncourt et Sainte-Beuve; plus récemment -encore François Coppée et le plus subtil -de nos prosateurs, Joris-Karl Huysmans, la célébraient -amoureusement, pris eux aussi au charme -apitoyé de ses paysages en guenille et de ses -plaines désolées, au charme de nature navrée et -débile d'un coin de Bièvre ou d'un bout de plaine -des Gobelins où viennent mourir, en dehors des -fortifications, une pauvre rue de faubourg aux -fenêtres pavoisées de literie et de linge.</p> - -<p>La banlieue mélancolique et sournoise, toujours -laide, et prenante pourtant avec sa laideur d'être -qui souffre, qu'elle s'appelle Vanves ou Gentilly, -les Quatre-Vents ou la Glacière, qu'elle ait pour -horizon la vue désespérante des séchoirs de peaussiers -ou des cheminées de Grenelle, qu'elle longe -les bastions de la route de la Révolte, et les bicoques -peintes en rouge «Lapins sautés, bières -et vins» de la barrière d'Italie, comme barbouillées -d'une équivoque lie de sang ou de vin, ou -bien la bouée formidable et grandiose de Bicêtre, -son aspect partout est le même. Entre autres poètes -de cette nature écorchée et pleurante, Huysmans, -dans ses <i>Croquis parisiens</i>, <i>la Bièvre</i>, <i>Vue -des Remparts du Nord</i>, <i>Paris</i>, <i>la Rue de la Chine</i>, -l'a trop bien décrite, cette flore de tessons et de -gravats, ses huttes pelées, ses hangars borgnes et -ses bâtisses dartreuses de glaise et de briques, pour -que je m'attarde à vouloir peindre après lui toute -<span class="pagenum">-260-</span> cette lande suburbaine, engorgée de mâchefer et -de plâtras et semée çà et là de fruits pourris, de -cendres et de flaques, sol étrange ensemencé de -vieux journaux et produisant des écailles d'huîtres.</p> - -<p>Il n'y pousse pas cependant que des paillasses -pourries et des monceaux d'ordures; entre une -cage de mégissiers et une colline de tan où picore -une poule, il y fleurit parfois une équivoque -idylle, à la fois brutale et maladive, idylle de fille -à soldats et de petit lignard, de beau loupeur et -de misérable bonne, dénouée, celle de la fille, par -un coup de couteau si elle est passionnelle et, si -elle est vénale, à l'hôpital Tenon, autour d'une -hystérique exténuée et râlante dont d'insidieux -complices font chanter l'agonie—et vous avez -deux romans des frères de Goncourt: la <i>Fille Elisa</i>, -d'Edmond, <i>Germinie Lacerteux</i>, de Jules et Edmond.</p> - -<p>Plus souvent l'idylle est un oaristys et l'oaristys -un beau crime: la grande ville qui verse là -tous ses déchets y souffle une haleine de purin -gâté qui corrompt la moelle et les âmes. Là, dans -ces coins perdus, longés par les remparts et la -voie de ceinture, à la nuit tombante, l'ouvrier -endormi, le front entre ses mains, à même le -talus et ses herbes lépreuses, se réveille rôdeur, -grinche et souteneur, le gamin gouailleur qui -vous criait hier le programme de Buffalo, aujourd'hui -celui de la Plaza à la Porte-Maillot dès -le gaz allumé, fait ses premiers débuts à l'ombre -<span class="pagenum">-261-</span> des taillis, pour Fresnes ou Poissy, client indifférent -de Cythère ou de Sodome; quant à la pierreuse -en cheveux qui va devant vous tortillant -la croupe et faisant sonner sur la route le haut -talon de ses bottines, la nuit tombée, elle détrousse -et surine.</p> - -<p>La pierreuse de la banlieue, la rôdeuse des fortifes! -Le bois de Boulogne et le bois de Vincennes -devenant dans l'ombre descendue le rendez-vous -de tous les vices errants, de toutes les -folies et tous les ruts! Si les allées de la Muette, -si les fossés des fortifications pouvaient raconter -l'odyssée de tous les cadavres trouvés: les fossés, -assommés sur les glacis; les allées, pendus à leurs -arbres!</p> - -<p>La prostituée des terrains vagues et des routes -suburbaines, la marchande d'amour des carrières -d'Issy et des abattoirs de la Villette, demandez -au Petit Parquet, au Dépôt et à la Préfecture son -rôle effrayant et constant dans la statistique des -assassinats et des vols, et son avoir dans le grand -Livre du crime.</p> - -<p>Dans le musée criminel de M. Macé, elle s'appelle -Hortense Louet, c'est l'héroïne de l'affaire -de la tour Malakoff.</p> - -<p>Cette tour tombée sous le canon prussien, était -avant la guerre un rendez-vous champêtre où -l'on dansait le dimanche. Bâtie aux portes de Paris -en 1855, par M. Chamelot, l'ancien rôtisseur -de la rue Dauphine, c'était le Robinson de Vaugirard -et de Montparnasse.</p> - -<p><span class="pagenum">-262-</span> Le 27 août 1876, la gardienne de cette tour, -une femme Peltier, âgée de soixante-quatre ans, -disparaissait; le 28, on retrouvait son cadavre -au fond du puits: le mari de la victime constata -que les boucles d'oreilles, les bagues et la montre -de sa femme lui avaient été enlevées.</p> - -<p>Les soupçons se portèrent sur un nommé Albert -âgé de vingt-cinq ans, tantôt briquetier et -surtout souteneur, et la prostituée Hortense Louet, -sa maîtresse, que les époux Peltier avaient par -charité autorisée à coucher dans une des chambres -ruinées de la tour.</p> - -<p>Les recherches durèrent dix mois sans résultat; -on allait clore l'instruction quand le 1<sup>er</sup> juin -1879, l'assassin se constituait prisonnier. Il voulait -se venger de sa concubine qui, après l'avoir poussé -au crime, l'aurait abandonné pour suivre un autre -amant.</p> - -<p>La fille Louet, âgée de trente ans, fut arrêtée, -et Albert rejeta sur elle la responsabilité du forfait; -des interrogatoires l'évidence s'établit qu'ils -avaient, de concert, attiré leur victime dans la -cave, sous prétexte d'y rechercher des lapins perdus.</p> - -<p>C'est là que, sans défense, la femme Peltier -fut étranglée. Comme la mort n'arrivait pas assez -vite, Albert lui cogna la tête sur le sol.</p> - -<p>Le 5 juillet, M. Georges Duval, architecte expert, -commis par la justice, releva les plans des -caves et des puits et constata, d'après les indications -fournies par les accusés, que le cadavre de la -<span class="pagenum">-263-</span> femme Peltier avait été, à l'aide d'une corde passée -sous les aisselles, traîné sur un espace de -trente mètres et dans un étroit chemin de vingt-cinq -à quatre-vingt-dix centimètres de largeur.</p> - -<p>Les deux misérables, en raison des sinuosités -du terrain, s'étaient attelés à la corde et s'y étaient -repris trois fois, afin d'éviter la culbute du corps -au fond du ravin bordant le côté gauche du sentier.</p> - -<p>Au moment de son arrestation, la fille Louet -portait sur elle le chapelet de sa victime, le chapelet, -et c'était elle qui excitait Albert au crime -en lui disant: «A la guerre, on tue!»</p> - -<p>Fleur de banlieue.</p> - -<p>Fleur de banlieue et de la même famille que -la fille Louet, la sinistre pierreuse de la Porte-Bineau, -dite le Singe-Vert, celle qui, une nuit, -y assommait, en compagnie des trois souteneurs -Liénard, Ferdinand et un autre demeuré inconnu, -un petit employé des contributions indirectes attiré -par elle au fond du fossé des fortifications.</p> - -<p><i>Faire à la dure</i>, telle est la locution employée -par ce joli monde pour les coups de ce genre; -à la nuit tombante, la fille s'embusque, indolente, -sur le chemin de ronde, et un œillet aux lèvres, -relevant sa jupe sur ses bas blancs, elle balance -doucement sa croupe et ses hanches, ajustant le -passant au subit éclair de ses dessous révélés dans -un mouvement savant.</p> - -<p>C'est un sourire de coin, une œillade, un petit -psitt… et si le pante s'avance, le Singe-Vert s'enfonce -<span class="pagenum">-264-</span> dans les taillis ou descend dans les fossés -à pas de loup. Le client, en général, petit rentier -ou petit employé forcé par économie à n'aborder -que la Cythère des pauvres, parfois un riche vicieux -anonyme, affriandé par les épices de la basse -prostitution, est abordé, <i>embauché</i> par la fille, -emmené par elle un peu à l'écart de la route ou -des allées passagères du Bois: les souteneurs de -la donzelle, qui suivent de loin les phases de l'aventure, -se sont avancés de leur côté, ont resserré -le cercle et, se glissant à pas furtifs, tombent au -moment voulu au milieu de l'intrigue, et hue, les -gars! le malheureux roué de coups, assommé -et dévalisé au préalable, est laissé pour mort sur -le carreau. Le mort, parfois, étourdi sur le coup, -revient à lui une heure ou deux après, peu à peu -ranimé par la fraîcheur de la nuit et l'air plus -vif du bois; trop heureux d'en être quitte à si -bon compte, il se relève et regagne clopin clopant -son logis, sans oser porter plainte. Son cas -n'est déjà pas si avouable: en plein air, dehors, -attentat à la pudeur… Il ne se sent pas la conscience -bien nette; puis il est marié, peut-être. -Vingt fois sur trente, la victime ne parle pas!</p> - -<p>L'impunité est donc presque assurée au Singe-Vert -et à ses deux complices; et puis, n'ont-ils -pas la Morale pour eux? En cas de poursuite, ils -protègent la pudeur des dryades du bois.—Mais -quand le bonhomme a le mauvais goût de ne -pas en réchapper et d'ajouter un <i>machabée</i> de plus -à la liste des <i>refroidis</i> de la galanterie parisienne, -<span class="pagenum">-265-</span> le cas, pour le Singe-Vert et ses dignes acolytes, -devient alors plus grave: la Préfecture ne plaisante -pas avec les cadavres; la justice, en cette occasion, -doit une condamnation à la société; c'est -alors que dans l'argot de Singe-Vert et de ses -amies et amis, <i>ça sent mauvais, ça va se gâter</i>, -et que les uns et les autres se reprochent d'avoir -<i>fait là de la belle ouvrage</i>.</p> - -<p>D'ailleurs, la belle ouvrage ne chôme pas dans -les fossés des fortifications; il y pleut des coups -de couteau et des cadavres. Tantôt c'est le petit -vieux de la Porte-Bineau, retrouvé littéralement -assassiné au pied du rempart, le client du Singe-Vert, -abîmé par Ferdinand et son copain, Liénard; -hier c'étaient les corps de deux forgerons -de Montparnasse, ramassés, lardés de coups de -couteau, au pied des mêmes fortifications, à la -porte de Vanves. L'histoire est récente.</p> - -<p>Ils n'avaient pas soixante ans à eux deux ces -forgerons. Artisans aisés, gagnant de six à sept -francs par jour, grands et beaux gars tous deux, -mais loupeurs, un peu coureurs comme tout ouvrier -célibataire des faubourgs, assidus des musettes -de la rue de la Gaîté et du théâtre Montparnasse, -ils avaient été vider aux fortifications, loin -des sergots et des curieux, une rixe commencée au -bal autour de quelque jupe de danseuse ou, au -comptoir du chand de vins, autour d'une tournée -tranchée au zanzibar!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">Les brocs étaient vidés</div> -<div class="verse">Et l'on allait partir… Un maudit coup de dés</div> -<div class="verse"><span class="pagenum">-266-</span> Qui devait décider de la nuit de la belle</div> -<div class="verse">Et de qui resterait, amena la querelle.</div> -<div class="verse">… On sortit pour causer sans chandelle…</div> -<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . </b></div> - -<div class="verse stanza">… Ils vinrent tous les dix au pied de l'escalier</div> -<div class="verse">Et chargèrent… Tudieu, quel cliquetis d'acier!</div> -<div class="verse">J'en avais chaud au cœur… La fille à demi-morte,</div> -<div class="verse">Elle, clamait: «A l'aide! Au meurtre: A moi! Main forte!»</div> -</div> - -<p>La scène est de tous les temps: que Singe-Vert -(Singe-Vert est de toutes les banlieues, de la Porte-Bineau -comme de la porte de Vanves, de la route -de la Révolte comme de Montparnasse), assistât -ou non à la bataille allumée par l'odeur de sa peau -ou les gros sous de son bas de laine, toujours est-il -que le lendemain matin ou trouvait les deux forgerons, -criblés de coups de surin et <i>scionnés</i>, dans -le fatal fossé d'enceinte.</p> - -<p>L'une des deux victimes, Jules Polzien, tenait -encore dans ses doigts crispés une poignée de cheveux -roux. Dans le spasme de la mort, sa main -s'était convulsivement refermée sur la tête de son -meurtrier et n'avait pas lâché prise. L'autre victime, -ramassée respirant encore, expirait la nuit -suivante à l'hôpital sans avoir pu ou, plutôt, sans -avoir voulu prononcer un nom!</p> - -<p>La Sûreté organisa rafles sur rafles dans Montparnasse, -dans Grenelle et ailleurs, et la terreur -fut dans le clan des <i>rouquins</i>. Quiconque avait la -conscience obscure et le poil clair tremblait en -songeant à la terrible mèche. La fête de Vaugirard -qui battait son plein, s'en trouva tout à coup -<span class="pagenum">-267-</span> dépeuplée et les séances de lutteurs avaient lieu -devant des banquettes. Et pour de bonnes raisons. -Un soir, place Cambronne, la rousse cueillait les -blouses et les vestes suspectes comme des fraises -dans un bois.</p> - -<p>Indice précieux: les réverbères tout à l'entour -du lieu du meurtre avaient été éteints. La rixe -devait-elle se vider simplement à coups de poing -et, dans l'obscurité, deux combattants, se sentant -les plus faibles, auront-ils dégaîné et donné du -surin?</p> - -<p>Mystère!</p> - -<p>La police informe et ne trouve pas. La banlieue -a la <i>discrétion</i> prudente de ses crimes et ses -querelles, un bavardage pourrait l'entraîner si -loin!</p> - -<p>A quelque temps de là, barrière de Fontainebleau, -dans une mine de glaise de Gentilly on ramassait, -la tête presque enfoncée dans le sol humide -et mou de la carrière, le cadavre d'un jeune -ouvrier de vingt-trois ans, presque un enfant.</p> - -<p>Le misérable avait été littéralement assommé; -les informations prises, l'opinion désignait comme -l'assassin un puisatier, Victor Demay, dit Bébé, -âgé de trente-deux ans, intime ami de la victime.</p> - -<p>Ici aux rudes senteurs des charniers, la fleur -de banlieue mêle les relents sinistres d'une idylle -de bagne, une des idylles unisexuelles comme en -voyait s'épanouir l'âge amollissant de la Grèce, -et que le doux Virgile n'a pas lui-même dédaigné -<span class="pagenum">-268-</span> de chanter à l'aube de l'Empire cruel et corrompu.</p> - -<blockquote> -<p><i lang="la" xml:lang="la">Formosum pastor Corydon ardebat Alexin</i></p> -</blockquote> - -<p>Une étrange affection liait, paraît-il, ces deux -hommes, une affection avouée et reconnue! La -nuit qui précéda le crime, ils l'avaient encore -passée ensemble et au logis du meurtrier!</p> - -<p>A l'aube, le plus âgé, se rendant à son travail -d'ouvrier puisatier, emmenait le plus jeune dans -la carrière de glaise et l'assommait à coup de -pioche, pris de quelque fureur hystérique ou jalouse!</p> - -<p>Le docteur Lombroso, consulté, aurait dit le mot -de cette énigme de mystère et de sang:</p> - -<p>Fleur de banlieue.</p> - -<p>Ce résumé d'une semaine envolée, assez bizarrement -sanglante, pour prouver une fois de plus -qu'il n'y a pas que des vieux mendigots porteurs -d'orgue et des fantômes de maigres chevaux -blancs pâturant au piquet, qui vaguent dans les -incultes landes suburbaines, devant les lointaines -coupoles du Panthéon et du Val-de-Grâce, s'arrondissant -en deux boules violettes sur la brume -écroulée de nuages, tout en bas, au delà du chemin -de fer de ceinture, des hauts tuyaux d'usine -et des talus lépreux de nos fortifications.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-269-</span></p> - -<h3>L'UTILITÉ DU SOUTENEUR</h3> - - -<p>Le monde des souteneurs, justement alarmé jadis -d'un violent dithyrambe publié contre lui, en -première page de l'<i>Evénement</i> même, par Louis -Besson, voulut tenter de se réhabiliter par un haut -fait d'armes. Un des gentilshommes de la bande -supprima un huissier.</p> - -<p>M<sup>e</sup> Gouffé, huissier au 148, de la rue Montmartre, -et dont la disparition préoccupa toutes les -commères du quartier du Mail, fut occis par -l'<i>amant de cœur</i> d'une de nos plus jolies demi-mondaines, -que l'étude Gouffé avait forcé dans -ses derniers retranchements.</p> - -<p>Le disparu était, paraît-il, chargé des intérêts -d'une grande couturière, dont la clientèle est -spécialement composé de <i>tendresses</i> et d'<i>instantanées</i>. -On sait combien ces dames aiment peu -régler leur note.</p> - -<p>Faute des vingt-cinq louis d'un client généreux, -notre huissier aurait eu, disait-on, à instrumenter -contre l'une de ces élégantes. Outrée et frémissante, -la belle poursuivie serait venue trouver -M. Gouffé dans son cabinet, accompagnée d'un -homme de trente-cinq ans environ, <i>son amant -de cœur</i>. Une scène assez violente aurait eu lieu, -durant laquelle les clercs auraient cru entendre -même des paroles de menace.</p> - -<p><span class="pagenum">-270-</span> Or, le jour même où M. Gouffé ne devait pas -rentrer à son domicile, vers les huit heures du -soir, le concierge du n<sup>o</sup> 148 de la rue Montmartre, -voyait passer devant sa loge, située à l'entresol, -la silhouette d'un homme en costume clair, -pardessus gris et chapeau de soie haut de forme. -C'était, à peu de chose près, l'habillement de -M. Gouffé lui-même.</p> - -<p>L'individu montait l'escalier quatre à quatre -et pénétrait dans l'étude située au premier étage.</p> - -<p>Le concierge était si persuadé qu'il venait de -voir passer M. Gouffé, que lorsque l'individu redescendait, -il se précipitait derrière lui, le courrier -de l'huissier à la main, et le rattrapait dans -le couloir, la phrase coutumière aux lèvres: -«Monsieur Gouffé, voici vos lettres».</p> - -<p>Stupeur. Au lieu de l'homme de quarante-huit -ans, qu'était son locataire, le concierge avait devant -lui un homme dans les trente-cinq à quarante -ans au plus, musclé, bien pris, très brun et le -visage orné d'une forte moustache.</p> - -<p>Le temps de se remettre, et le concierge de -demander à l'inconnu ce qu'il venait de faire -dans une étude déserte dont tous les clercs étaient -partis depuis deux heures au moins, et comment -il avait pu y pénétrer:</p> - -<p>«—Mais je suis un des clercs de M. Gouffé», -répondait l'individu avec aplomb.</p> - -<p>«—Ce n'est pas vrai, je ne vous ai jamais -vu», ripostait le portier qui connaissait son -monde.</p> - -<p><span class="pagenum">-271-</span> «—Et puis, en voilà assez, laissez-moi tranquille…» -Marchant rapidement vers la porte -extérieure qui était fermée, l'inconnu soulevait la -barre de sûreté qui maintenait les deux battants, -et avant même que le concierge eut eu l'idée de -le poursuivre, il avait disparu!</p> - -<p>Cet incident inquiétait si vivement le concierge -que le soir même il quittait un instant le 148 -de la rue Montmartre et allait au domicile de -M. Gouffé, rue de Rougemont, prévenir Mlles -Gouffé de ce qui s'était passé. Celles-ci répondirent -que leur père dînait en ville, mais qu'elles -le préviendraient aussitôt rentré; or, depuis M. -Gouffé ne reparut pas à son domicile et ne fut plus -vu nulle part.</p> - -<p>Pardessus clair, de trente à trente-cinq ans, -de fortes moustaches brunes, teint mat, trapu, -musclé, mais c'est le propre signalement de -Pranzini et généralement celui de tous ces messieurs. -A la description du concierge, l'un des -clercs crut reconnaître l'individu qui accompagnait -Mlle X… lors de sa visite chez M. Gouffé, -le chevalier servant aux menaces, plus ou moins -amant de caisse ou de cœur.</p> - -<p>Alors conclus-je, ces messieurs protégeraient -véritablement ces demoiselles et ne se contenteraient -pas de faire chanter le client attiré dans la -chambre garnie de la marmite:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand le pante a le doigt dans la miche,</div> -<div class="verse i2">S'il ne casque pas gros,</div> -<div class="verse">Gare aux compagnons de la guiche,</div> -<div class="verse i2">C'est nous qu'est le dos,</div> -</div> - -<p class="noindent"><span class="pagenum">-272-</span> de barboter les poches des vieux Roquentins et -de promener le soir autour des bars de la rue -Royale les pardessus mastic et les saphirs de -bague remontés en épingle, dévalisés de la veille, -jeunes attachés de l'ambassade d'Espagne ou -mûrs juges d'instruction de Moscou!</p> - -<p>Entre une manille dans les brasseries du faubourg, -une journée sur le turf et une partie de canot -entre Petit-Bry et Joinville, ces messieurs, menacés -dans leurs affaires par la saisie du mobilier d'Adèle, -dégringoleraient quelquefois un huissier!</p> - -<p>Honneur donc à ce chevalier Desgrieux de l'année -de l'Exposition, et à la nouvelle et galante école -qu'il inaugurait enfin après tant de vilenies et de -sang et de boue déposées pêle-mêle, avec les -proclamations boulangistes contre les palissades -et les murs!</p> - -<p>Après Prado, Pranzini et les assassins de la -rue Bonaparte, chourineurs, les uns, de fille de -joie blette, les autres, acheveurs de concierge de -l'âge de leur siècle, ce vengeur du commerce opprimé -et ce supprimeur d'huissier rafraîchissait -l'âme. Il nous réconciliait presque avec l'aquarium -où l'eau, de vert et glauque qu'elle est dans -la nature était devenue trouble du rouge humain, -de sang. Ce coup de surinage donné à tous -les protêts et les jugements du monde de la saisie -rassurait à la fois Cythère menacée et rassérénait -aussi la foule éternellement craintive et torturée -par ce vautour dévorant et légal: Sa Majesté -l'Huissier, si souvent l'Usurier.</p> - -<p><span class="pagenum">-273-</span> D'ailleurs, c'est un fait établi et reconnu de -tous aujourd'hui que le Souteneur a dans notre -société fin de monde son rôle et son utilité publique!</p> - -<p>Si, les jours de chômage, quand Saint-Lazare -s'ouvre à madame oui ou non repentie, il devient -parfois un danger pour le passant attardé, -il n'en est pas moins la sécurité de Vénus alarmée.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La nageoire aux dames, chevalier.</div> -</div> - -<p>En cas de rafle, son bras offert à temps évite -à la chérie les horreurs du bloc et du panier à -salade, prêtre gagé de la Notre-Dame du Galetas, -si bien célébrée par Paul Verlaine,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cette dame de Galetas</div> -<div class="verse">Qu'on surprend toujours sur le tas</div> -<div class="verse">A démolir quelque maroufle,</div> -<div class="verse">Le temps de dire ou de faire oui,</div> -<div class="verse">Le temps d'un bonjour ébloui,</div> -<div class="verse">Le temps de baiser sa pantoufle.</div> -</div> - -<p>Si parfois il coupe lui-même le cou ou la gorge, -au moins sa présence est-elle, dans la chambre -où le lit</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A toujours sous le rideau rouge,</div> -<div class="verse">L'oreiller sorcier qui tant bouge,</div> -</div> - -<p class="noindent">sa présence est-elle, dans l'atelier de madame, -une garantie contre les fantaisies sadiques de -Jack l'Eventreur!</p> - -<p>D'ailleurs, cette utilité du souteneur dans les -basse mœurs de la prostitution, la prude Angleterre -elle-même la proclame et la réclame. John -Bull, si facilement choqué, arrive en personne -<span class="pagenum">-274-</span> à résipiscence. C'est par la bouche même de -se constables que Londres nous annonça sa vertueuse -opinion.</p> - -<p>Au reste qu'on lise cette intéressante sensation -de Whitechapel.</p> - -<p>Nous avons les <i>Sensations d'Oxford</i>, de Paul -Bourget; j'avoue ne pas dédaigner, moi, cette -dernière, datée de Whitechapel.</p> - -<p>Je transcris:</p> - -<p>«C'est très loin, c'est plus loin que le <i>terminus</i> -des tramways; les figures des passants deviennent -désagréables; on ne voit plus un vêtement -qui ne soit déchiré; plus de voitures, rien que -des charrettes. Nous y voilà. Un sergent de police -est devant une porte. C'est là. L'entrée de l'allée -est large comme un parapluie: dix mètres où -deux hommes ne peuvent passer de front; d'un -côté, des briques rouges comme du sang; de -l'autre, des planches sur lesquelles s'étalent des -dessins obscènes, crayonnés par des Hogarth de -ruisseau. Le sergent de police me parle. Je lui -dis ce que je viens voir. «Oh! nous avons eu -beaucoup de monde hier. Je vais vous donner un -homme». Un coup de sifflet. Le <i lang="en" xml:lang="en">bobby</i> arrive. -Un géant moustachu et doux. «<span lang="en" xml:lang="en">Very well</span>», et -nous entrons dans la cour.</p> - -<p>«Sous le troisième réverbère, près des charrettes -à bras, la femme était couchée, la tête sur -une marche. «Ils n'avaient pas même de place -pour se retourner, me dit l'agent, et il l'a tuée -au moment même; vous comprenez, on ne -<span class="pagenum">-275-</span> peut pas tout dire dans les journaux, mais -c'est au moment même. Toutes les huit avaient -les mêmes taches. <span lang="en" xml:lang="en">Well</span>!» Autour de nous, -la foule s'amasse: rien que des loqueteux. Ils -sont plus sales que les nôtres. Les taches se voient -plus sur les redingotes que sur les blouses. Tous -ont les mains dans les poches, on dirait qu'ils y -cachent un couteau. Et nous allons voir huit -cours semblables. Elles ne sont pas à cent mètres -l'une de l'autre. Ah! elle est rudement forte, la -police de Londres! Je demande comment était -la femme. «Voulez-vous voir son amie? C'est -«la même chose». Nous voilà partis. L'agent -s'arrête devant une petite maison grise de saleté. -Il parlemente: «<i lang="en" xml:lang="en">She is coming</i>». Et, en -attendant, il m'explique que tous les crimes -viennent de ce que les femmes n'ont pas «<i lang="en" xml:lang="en">how -do you call that? soteners, yes, souteneurs. -Well</i>». Et dire que nous ne connaissons pas -à Paris notre bonheur.»</p> - -<p>Les crimes viennent donc, comme l'a dit le -<span lang="en" xml:lang="en">Bobby</span>, de ce que les femmes n'ont pas de «<i lang="en" xml:lang="en">how -do you call that? soteners, yes souteneurs. Well.</i>» -Comment appelez-vous cela? soteners, oui, souteneurs. -C'est bien cela!</p> - -<p>Il était impossible de mieux établir et prouver -l'utilité de l'Alphonse.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Aux petits des poissons elle donne la pâture,</div> -<div class="verse">Et sa bonté s'étend sur toute la nature.</div> -</div> - -<p>Honneur donc à ces messieurs du Poker et de -<span class="pagenum">-276-</span> la Contremarque, et nos compliments à la Chambre -pour cette loi des récidivistes qu'elle ne fera -jamais passer.</p> - -<p>Et après cette citation de Racine, le cygne -blanc des poètes, qu'on me permette de terminer -par ce sonnet de Paul Verlaine, ce cygne noir, à -la gloire du Point-du-Jour, cet Eden des souteneurs:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le Point-du-Jour, le point blanc de Paris,</div> -<div class="verse">Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse,</div> -<div class="verse">Et neuve et laide et que je t'en ratisse,</div> -<div class="verse">Le Point-du-Jour, aurore des paris!</div> - -<div class="verse stanza">Le bonneteau fleurit «dessus» la berge.</div> -<div class="verse">La bonne tel s'y déprave, tant pis</div> -<div class="verse">Pour elle et tant mieux pour le birbe gris</div> -<div class="verse">Oui lui, du moins, la croit encore vierge.</div> - -<div class="verse stanza">Il a raison, le vieux, car voyez donc</div> -<div class="verse">Comme est joli toujours le paysage,</div> -<div class="verse">Paris au loin, triste et gai, fol et sage,</div> -<div class="verse">Et le Trocadéro, ce cas, au fond.</div> - -<div class="verse stanza">Puis la verdure et le ciel et les types,</div> -<div class="verse">Et la rivière obscène et molle, avec</div> -<div class="verse">Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec</div> -<div class="verse">Epatant, «ces metteurs au vent de tripes».</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-277-</span></p> - -<h2 class="nobreak">UNE AVENTURE</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Avoir traversé toutes les grèves de l'Italie qui -ne furent pas toujours gaies ce dernier automne; -avoir fui, dans une panique, le <i lang="it" xml:lang="it">sciopero</i> de Milan -tout vibrant encore des pillages de 98 et des horribles -représailles qui les suivirent: canonnades -et massacres des <i lang="it" xml:lang="it">scioperanti</i> dans les rues; avoir -connu la bousculade et le désordre des gares assiégées -par l'affolement des foules en fièvre de -départ, les gares aux abords surveillés par des -groupes d'ouvriers en loques qui renversaient et -dételaient les voitures et les omnibus; avoir traversé -la tristesse de Vérone, Vérone déjà si triste -et si sévère par lui-même, la tristesse d'une Vérone -aux boutiques closes, aux rues désertes, -comme vidées par la terreur de la grève qui y -éclatait le matin même où nous arrivions.</p> - -<p>Etre, le même soir, tombés sur le <i lang="it" xml:lang="it">sciopero</i> de -Venise, une Venise morte et noire, sans <i lang="it" xml:lang="it">facchini</i>, -<span class="pagenum">-278-</span> sans gondoles et sans lumière, une Venise à la vie -suspendue par la volonté de la «<span lang="it" xml:lang="it">Camorra del -lavor</span>» et dont les deux jours et les deux nuits -d'anarchie sont sans précédent dans les annales -de la cité des Doges… Oui, avoir traversé tout -cela, toutes ces angoisses et tous ces incidents de -guerre civile aggravés par la lecture des journaux -italiens qui n'exagéraient pas!!! et, une fois enfin -sortis de tous ces ennuis, après un mois dans -la langueur et la mélancolie lumineuse de Venise -et dix jours dans l'art sublime et serein de Florence, -presque arrivé au port, à la veille de rentrer -en France, être arrêté comme anarchiste et, -malgré les noms et qualités déclinés, passer toute -une nuit au poste de la prison de la ville et n'être -relâché que sur la prière du consul, parce que -suspect à la police… oui, cela m'est pourtant -arrivé, et pas plus tard que le 29 octobre, à la Spezia… -La Spezia! La Spezia est le grand port militaire, -le Toulon de l'Italie, mais un Toulon autrement -vaste et heureusement situé que le nôtre, dont -on a pourtant assez justement vanté la rade et -la ceinture de collines verdoyantes, Saint-Mandrier, -la Seyne et Tamaris. La situation de la -Spezia est splendide; les montagnes de Carrare -la dominent à gauche, Carrare et son groupe de -cîmes rocailleuses, déchiquetées, hardies et -comme neigeuses, Carrare et ses marbres. Le -soir, l'adieu du crépuscule vient frapper en plein -la chaîne de Carrare et tous les marbres s'illuminent; -Carrare est alors en marbre rose, et la -<span class="pagenum">-279-</span> Spezia, dont la vie ne s'anime qu'à cinq heures -a, pour son apéritif, l'éclosion d'une gigantesque -auréole de marbre à l'horizon. Au-dessus -de Carrare courent et ondulent des collines vertes, -toute une suite de petits golfes et de promontoires -dont le dernier se termine par une héroïque -silhouette, une silhouette de citadelle crénelée, -dont les hautes tours s'érigent, verticales, sur -une roche abrupte au-dessus de la mer, Lérici, -le château fort où François I<sup>er</sup> fut enfermé après -Pavie avant d'être transféré à Madrid. François -I<sup>er</sup>, Charles-Quint, la défaite de Pavie, de -l'histoire, de la légende et des souvenirs! A gauche -de la rade s'enfoncent les bassins de l'Arsenal, -l'Arsenal de la Spezia, qu'on ne peut visiter -sous aucun prétexte: une lettre du ministre de -la guerre peut seule en ouvrir l'accès à un étranger.</p> - -<p>Après l'Arsenal, la côte continue découpée -comme une feuille de mûrier, toute en petits -golfes et en caps minuscules, des villages de -pêcheurs dorment au fond des golfes, maisons -peintes en trompe-l'œil, fausses balustrades et -faux portiques de marbre alternant avec des ouvrages -fortifiés, Italie très italienne, comme a dû -la connaître Mme de Staël. Une véritable merveille -termine, de ce côté, la rade: <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>, -le port de Vénus; hautes, très hautes maisons -génoises à cinq et six étages, qui, noires, rougeâtres -et rongées par le soleil, et comme surgies -de la mer, semblent à première vue être une falaise -<span class="pagenum">-280-</span> ruinée; et ce sont, dès l'entrée du pays, des -rampes de granit, des dallages et des contreforts. -La place a dû être, jadis, formidablement fortifiée. -Tout un vieux mur d'enceinte la borde à -droite; dévalant de la montagne une très vieille -citadelle la domine, plus importante encore que -celle de Lérici, et, après le village qui n'est -qu'une rue entre deux rangées de hautes maisons -noires, se révulse et se cabre un chaos de -rochers, des roches schisteuses, on dirait tordues -par un cyclone, paysage ensoleillé et morne d'une -étrange désolation. Au milieu se dresse et veille, -en apparence encore debout, en réalité en ruines, -une façade de marbre blanc et de marbre noir, -tel un dallage funéraire, la chapelle de San-Pietro!</p> - - -<h3>II</h3> - -<p><span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span> et la chapelle San-Pietro: un -vrai décor pour une tentation d'anachorète, cette -solitude de roches, de mer et de soleil. Il y a -aussi une grotte à <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>, une grotte fameuse -où lord Byron a placé son <i>Corsaire</i>, mais -l'entrée qui y conduisait est grillée. Maintenant, -pour visiter la grotte, il faut prendre une barque, -le chemin était <i lang="it" xml:lang="it">periculante</i>, périlleux, comme ils -disent en italien, et <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>, c'est aussi un -peu plus que des décombres, que des pierres et -des filets de pêcheurs, c'est aussi de la gloire et -<span class="pagenum">-281-</span> des souvenirs; Lord Byron y a demeuré, y a -écrit deux de ses poèmes immortels. <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>! -La vision m'en était demeurée lumineuse -et nostalgique pour une journée passée en janvier -1899 à la Spezia. La Spezia n'est, par elle-même, -qu'une grande ville neuve aux rues perpendiculaires -ou horizontales se coupant à angles -droits et bien moins mouvementée que Toulon; -j'avais aussi la curiosité de Lérici, que je -n'avais pas eu le temps de visiter il y a cinq ans. -Après huit ans de Florence et de ses merveilles -un peu sombres, après le tragique du palais <span lang="it" xml:lang="it">Vecchio</span> -et du Bargello surtout, hanté encore de -spectres sanglants et de ténébreux souvenirs, nous -rentrions en France par Vintimille et Nice; la -splendeur ensoleillée et calme de la Spezia s'imposait.</p> - -<p>D'un ami, grand voyageur devant Dieu et devant -les hommes, alors à Paris et au courant de -mes projets, j'avais reçu à Florence une lettre -ainsi conçue: «Si tu vas à la Spezia, demande -et tâche de trouver Achille. Achille est une -espèce de géant de Michel-Ange, laid comme -une brute, mais débrouillard. Il a pas mal roulé -le monde et a été aux ordres de Gordon Bennett -sur la <i>Lysistrata</i>; il a été en Amérique, en -Chine et à Marseille, il parle assez bien le français -et pourra t'être précieux; il connaît tous -les bons coins; il te fera manger de la soupe -aux moules dans la tour ronde de <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span> -et des rougets à une sauce inconnue à San Terenzio, -<span class="pagenum">-282-</span> le petit port avant Lérici. C'est un type -échappé de tes <i>Propos d'âmes simples</i>, naïf et -roublard, dévoué comme un chien; il est fait -pour toi.—<i lang="la" xml:lang="la">Nota bene</i>: Achille est batelier.»</p> - -<p>Jeudi matin 27, nous quittions Florence à -neuf heures et, après une halte de trois heures à -Pise, débarquions à la Spezia à cinq heures. La -musique militaire jouait sous les arbres de la promenade, -devant l'hôtel de la Grande-Bretagne, -où nous descendions. Le temps de déboucler nos -valises, et j'étais sous les platanes mordorés de -la promenade. Carrare, illuminé par le soleil couchant, -mettait à l'horizon sa splendeur rose. Je -demandai Achille aux bateliers du quai. Achille -n'était pas là. Le soir, après dîner, je poussais -jusqu'à la rive, à cent mètres de notre hôtel, jusqu'à -la rive où une lune de nacre maillait d'argent -la mer et le sommet des montagnes; un batelier -m'y interpellait: «<i lang="it" xml:lang="it">Signore, una barca!</i>» Je déclinais -l'offre, mais l'homme insistait, me faisait ses -offres pour le lendemain en cas de promenade pour -<span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span> ou ailleurs, et me donnait son -nom: Achille. C'était lui. Le hasard l'avait mis -sur ma route. Nous faisions connaissance, mais, -tombant de fatigue, je rentrais à l'hôtel, lui donnant -rendez-vous pour le lendemain.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Je lui donnai rendez-vous pour le soir; il -<span class="pagenum">-283-</span> devait me conduire au bout de la ville, dans un -café chantant assez pittoresque, mais le soir je -me trouvais las, le grand air m'ayant étourdi, -et je remettais le batelier au lendemain soir à la -même heure, puisque pour Lérici, comme pour -<span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>, il ne pouvait être question de barque, -le bateau à vapeur étant là.</p> - -<p>Samedi soir 29 octobre, huit heures et demie. -C'est ici que le drame commence. Achille vient me -chercher à la porte de l'hôtel. Ma tenue est des plus -simples: complet marron, pardessus, casquette de -voyage; j'ai renoncé pour la circonstance au -grand feutre légendaire qu'on m'a souvent reproché. -Nous prenons le Corso Cavour, qui est -la grande rue passante et commerçante de la -Spezia. Achille a hâte d'être arrivé au théâtre: -le spectacle commence à huit heures et demie -précises, mais à une devanture de papetier des -cartolines illustrées me tentent. Quand l'illustration -est jolie, on a toujours à donner de ses nouvelles -à quelqu'un; j'achète quatre de ces cartes -et déclare à Achille que j'ai à écrire. Nous entrons -dans une de ces <span lang="it" xml:lang="it">pasticiera</span>-bars, très éclairées -et très élégantes, où les Italiens consomment -punch, vin du pays et gâteaux dans la plus touchante -promiscuité, hommes du peuple, gens du -monde, officiers, etc., mais cela c'est l'Italie. Je -commande un café, Achille un punch à l'orange, -et je me mets à écrire. Pendant que je -bâcle ma correspondance, Achille lie conversation -avec un consommateur debout au comptoir, -<span class="pagenum">-284-</span> un ami à lui retrouvé là et qui, entre temps, -s'assied familièrement à notre table: mes lettres -écrites, je me lève, je solde la tournée, et nous -revoici sur le Corso Cavour, dans la direction -du spectacle. J'ai confié mes cartolines à Achille -pour qu'il les mette dans la boîte, et je marche -seul en avant. Achille, lui, est resté en arrière. -Il est environ neuf heures un quart ou neuf -heures et demie. C'est alors qu'un inconnu assez -bien mis, tête énergique et brune de Sicilien ou -de Corse, m'aborde et me demande où je vais. -Interloqué, je ne comprends pas très bien. L'inconnu -insiste. Il me demande maintenant mon -nom et à quel hôtel je suis descendu. J'ai pas -mal roulé l'Italie et connais de longue date ces -sortes de rencontres; je crois avoir affaire à un -ruffian et j'envoie promener l'individu.</p> - -<p>—Je suis de la police, me déclare-t-il en changeant -de ton. Avez-vous des papiers sur vous?</p> - -<p>Et il exhibe sa carte.</p> - -<p>Des papiers! Oui et non: j'ai des lettres, ma -carte, un reçu de quinze cents francs de l'hôtel -de la Grande-Bretagne, où je suis descendu, une -carte postale sur laquelle est mon portrait avec -la nomenclature de mes œuvres et mon nom, et je -dis qui je suis.</p> - -<p>—Mais vous n'avez pas de passeport?—Non.—Alors, -suivez-moi chez le commissaire, vous -vous expliquerez avec lui. Pas de passeport: je -vous arrête!—Mais pourquoi?—Parce qu'étranger -sans papiers et avec deux malfaiteurs.—Comment -<span class="pagenum">-285-</span> deux malfaiteurs?—Oui, ces deux -hommes que vous avez quittés en sortant du bar, -vous buviez avec eux en écrivant des lettres.—Achille! -mon batelier, un malfaiteur?—Ah! -vous savez son nom. Comment l'avez-vous connu?</p> - -<p>Je raconte la chose.</p> - -<p>—<i lang="it" xml:lang="it">Bene, bene.</i> Et l'autre?—L'autre, je ne -le connais pas, c'est la première fois que je le vois.—<i lang="it" xml:lang="it">Prima -volta</i>, c'est bien, vous direz cela au -commissaire. <i lang="it" xml:lang="it">Questi ragazzi due ladroni</i> (ces -hommes sont deux voleurs).</p> - -<p>Et je suivis le policier, convaincu d'être relâché -dès que j'aurais parlé au commissaire central. -Le commissaire! Je ne devais le voir que le -lendemain à dix heures au Municipe. Mon brigadier -sicilien me conduisit directement à la prison, -me remit entre les mains de deux soldats -de garde et, très étonné de ne trouver sur moi -aucune arme, ni couteau ni revolver, ne m'en fit -pas moins mettre en cellule. J'y retrouvai le lit -de camp, les couvertures de laine et les murs -blanchis à la chaux de la salle de police de mes -années de régiment. Des rires et des chansons de -filles ramassées dans la rue et enfermées au-dessous -de moi m'y tinrent éveillé jusqu'à une -heure du matin, car j'avais espéré dormir. D'une -heure à six heures l'énervement et la colère m'empêchèrent -de fermer l'œil. A six heures des cantiques -montaient de la cellule des filles: les prisonnières -saluaient l'aurore dominicale. A sept -heures enfin la voix d'Achille, pénétré dans la -<span class="pagenum">-286-</span> cour de la prison, je ne sais comment, s'élevait -sous ma fenêtre et à travers les grilles, m'annonçait -qu'on allait me relâcher. Il y avait eu erreur -sur ma personne. Je n'en étais pas moins sous -les verrous, et ma mère, ne me voyant pas rentrer, -devait mourir d'angoisse à l'hôtel. Je priai -Achille d'aller la prévenir et de la conduire immédiatement -chez le consul, de la rassurer surtout. -Au même instant, un soldat m'apportait -une tasse de café noir et des gâteaux. C'était -Achille, le malfaiteur, qui avait songé que je -pouvais avoir faim! Le commissaire devait venir -à huit heures. A huit heures, un soldat me faisait -balayer ma cellule, plier mes couvertures et vider -<i>monsieur Jules</i>, comme à un simple détenu; puis -un policier en civil venait me prendre et me conduisait, -par les rues, au Municipe. Je ne voyais -le commissaire qu'à neuf heures et, après un interrogatoire -d'une heure et demie, confrontation -et allées et venues au consulat, j'étais relâché -à onze heures et demie… juste le temps -de prendre un bain avant le déjeuner. Un bain! -j'en avais besoin. Et comme je demandais les -motifs de cette arrestation arbitraire et de cette -incarcération inconcevable:</p> - -<p>—Parce qu'étranger et vu avec des malfaiteurs, -m'était-il répondu.</p> - -<p>—Mais puisque cet homme est un malfaiteur, -pourquoi est-il en liberté, et pourquoi est-ce moi -qu'on arrête? Pourquoi a-t-il été condamné?… -Vous parlez de dossier…</p> - -<p><span class="pagenum">-287-</span> Et j'apprends que le fameux Achille a été surtout -compromis dans les dernières grèves et que -le buveur inconnu du bar d'hier soir est un -anarchiste militant. Dans la pensée de ce trop -zélé brigadier de police, j'ai été assimilé à ces -deux compagnons! La police de la Spezia m'a -fait l'honneur de me croire anarchiste.</p> - -<p>O <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>, ô donjon de Lérici, splendeurs -déjà lointaines des cîmes de Carrare, glorieux -souvenirs de François I<sup>er</sup> et de lord Byron, je me -souviendrai de la Spezia!</p> - - -<p class="c gap">FIN</p> - - -<p class="c gap small">IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI</p> - -<pre style='margin-top:6em'> -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉASTRES *** - -This file should be named 63726-h.htm or 63726-h.zip - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/6/3/7/2/63726/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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