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-The Project Gutenberg EBook of Pelléastres, by Jean Lorrain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this ebook.
-
-Title: Pelléastres
-
-Author: Jean Lorrain
-
-Illustrator: Armand Rapeño
-
-Contributor: Georges Normandy
-
-Release Date: November 12, 2020 [EBook #63726]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Thummel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉASTRES ***
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-PELLÉASTRES
-
-LE POISON DE LA LITTÉRATURE
-
-
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-
-OEUVRES DE JEAN LORRAIN
-
-
-Poésie:
-
- _Le Sang des Dieux._ (Lemerre, 1882).
- _La Forêt bleue._ (Lemerre, 1883).
- _Viviane._ (Lemerre, 1885).
- _Modernités._ (Giraud, 1885).
- _Les Griseries._ (Tresse et Stock, 1887).
- _L'Ombre Ardente._ (Fasq. 1897).
-
-Critique:
-
- _Dans l'oratoire._ (Dalou, 1888).
- _Poussières de Paris._ (Ollendorff, 1899).
-
-Voyages:
-
- _Heures d'Afrique._ (Fasq. 1899).
- _Heures de Corse._ (Sansot, 1905).
-
-Théâtre:
-
- _Très Russe_, 3 actes (avec Oscar Méténier). (Fasquelle, 1893).
- _Yanthis_, 4 actes. (Fasq. 1894).
- _Prométhée_, 3 actes (avec A. Ferdinand Hérold) (_Mercure de France_,
- 1900).
- _Neigilde_, 3 actes. (Choudens).
- _Deux heures du matin, quartier Marbeuf._ 1 acte (avec Gustave
- Coquiot). (Ollendorff, 1904).
- _Hôtel de l'Ouest, chambre 22_, (avec Gustave Coquiot). (Ollendorff,
- 1905).
- _Théâtre_ (_Brocéliande_, _Yanthis_, _La Mandragore_, _Ennoïa_)
- (Ollendorff, 1906).
-
-Roman:
-
- _Les Lépillier._ (Giraud, 1885 et P.-V. Stock, 1908).
- _Très Russe._ (Giraud, 1886).
- _Sonyeuse._ (Fasquelle, 1891).
- _Buveurs d'âmes._ (Fasq. 1893).
- _Un démoniaque._ (Dentu, 1895).
- _La Petite Classe_, préface de Maurice Barrès. (Ollendorff, 1895).
- _La Princesse sous verre._ (Taillandier, 1896).
- _Une femme par jour._ (Borel, 1896).
- _Loreley._ (Borel, 1897).
- _Contes pour lire à la chandelle._ (_Mercure de France_, 1897).
- _M. de Bougrelon._ (Borel, 1897 et Ollendorff).
- _Ames d'automne._ (Fasq. 1897).
- _Princesse d'Italie._ (Borel, 1898).
- _La Dame Turque._ (Per Lamm, 1898).
- _Ma Petite Ville._ (L. Henry May, 1898).
- _Madame Baringhel._ (A. Fayard, 1899).
- _Histoires de Masques_, (préface de G. Coquiot). (Ollendorff, 1900).
- _20 femmes._ (Per Lamm, 1900).
- _M. de Phocas._ (Ollendorff, 1901).
- _Sensualité amoureuse._ (Per Lamm, 1900).
- _Le Vice Errant._ (Ollendorff 1901).
- _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse._ (Ollendorff, 1902).
- _Quelques hommes._ (Per Lamm, 1903).
- _La Mandragore._ (Pelletan, 1903).
- _Fards et Poisons._ (Ollendorff, 1904).
- _La Maison Philibert._ (Librairie Universelle, 1904).
- _Propos d'âmes simples._ (Ollendorff, 1904).
- _L'Ecole des Vieilles femmes._ (Ollendorff, 1905).
- _Madame Monpalou._ (Ollendorff, 1906).
- _Ellen._ (Douville, 1906).
- _Le Crime des Riches._ (Douville, 1906).
- _Le Tréteau._ (Bosc et Cie, 1906).
- _L'Aryenne._ (Ollendorff, 1907).
- _Hélie, garçon d'hôtel._ (Ollendorff, 1908).
- _Maison pour Dames._ (Ollendorff, 1908).
- _Pelléastres_, (Introduction de Georges Normandy). (Méricant 1910).
- _Narkiss._ (Edition du Monument, 1909).
-
-Pour paraître prochainement:
-
- _Ellen_, édition illustrée. (Pierre Lafitte).
- _Histoires de Masques_, édition illustrée. (Fayard).
- _Madame Baringhel_, édition illustrée. (Fayard).
- _La Jonque dorée_, conte.
- _Portraits littéraires et mondains._
- _Eros vainqueur_, (musique de Pierre de Bréville). (Rouart).
- _Correspondance de Jean Lorrain._
-
-
-
-
- JEAN LORRAIN
-
- PELLÉASTRES
- Le Poison de la Littérature
- CRIMES DE MONTMARTRE ET D'AILLEURS.--UNE AVENTURE
-
- Introduction de Georges NORMANDY
- Couverture illustrée de RAPENO
-
- PARIS
- Albert MÉRICANT, Éditeur
- 1, RUE DU PONT-DE-LODI, 1
-
-
-
-
-_Droits de traduction et de reproduction littéraires et artistiques
-réservés pour tous pays. S'adresser pour traiter à M. A. MÉRICANT,
-éditeur._
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-_6 Exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 1 à 6 au prix de 15
-francs l'Exemplaire._
-
-_6 Exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 7 à 12 au prix de 10
-francs l'Exemplaire._
-
-_Tous ces Exemplaires sont signés par l'Editeur._
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-A mesure que les années s'ajoutent aux années, les belles illusions
-s'éparpillent au vent du siècle, comme les pétales d'une fleur flétrie
-s'envolant dans la brise d'automne. Et la jeunesse est bien une fleur,
-une fleur unique qui se fane d'heure en heure... Oh! les allégresses et
-les enthousiasmes de l'adolescence! Tout est splendeur, charme, bonheur
-pour les yeux qui s'ouvrent sur l'extériorité mensongère de la vie. On
-pleure devant les couchants, on poétise la misère des gueux, on veut
-mourir d'amour avant d'avoir souffert de vivre, on se campe devant la
-Fortune ou devant la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes les
-nuances, tous les sentiments, tous les gestes de l'élégance ou du labeur
-ravissent par la nouveauté qu'on leur découvre. On fait joujou avec la
-douleur qui apparaît surtout comme un prétexte à attitudes; on fait
-joujou avec la douleur que l'on dompte de toute la puissance des forces
-neuves--s'élançant vers la Vie.--Vers la Mort.
-
-Tout passe...
-
-A force de voir souffrir, à force d'aller aux nécropoles derrière le
-char où dort, sous de vaines couronnes, l'être cher qui vient d'expirer,
-à force de constater le leurre des façades qui abusait notre jeunesse
-ardente, nous parvenons à apprécier plus justement l'existence. La
-détresse humaine se dévoile de plus en plus.
-
-Tout passe. Illusions, amitiés, espérances...
-
-Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction mentale de la
-désagrégation incessante de notre organisme. Car depuis notre naissance
-nous mourons un peu à chaque instant. Obéissant aux lois de la nature
-comme les animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons inutilement
-l'oublier. L'homme ne disserte guère sur le _Vanitas vanitatum et omnia
-vanitas_ de l'Ecclésiaste, que toutes les fois qu'un malheur lui arrache
-l'insouciance qui l'aidait à vivre, toutes les fois qu'il mesure le vide
-et l'inutilité de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition
-plus noble que toutes les autres le métamorphose: celle de se survivre.
-Mais tout le monde ne peut pas annihiler partiellement ainsi l'oeuvre de
-la Mort. Les artistes, les écrivains d'élite sont parmi les demi-dieux à
-qui cela est possible. Et Jean Lorrain, entre tous, se survit et se
-survivra.
-
-Voici son quatrième livre posthume. Jamais il n'a paru plus vivant, ce
-tendre barbare, que depuis qu'il nous a quittés. Il laisse dans notre
-littérature une place vide qui restera vide longtemps. On se rendra
-compte par ces _Pelléastres_--tout ce qu'il eut le temps d'écrire du
-_Poison de la Littérature_--que jamais la verve de l'auteur de _Maison
-pour Dames_ ne fut plus étincelante et plus terriblement révélatrice du
-dégoût profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et la foule très
-vaguement définie qu'on appelle _le monde_. Il a suffisamment souffert
-de tout cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent sur les marches
-d'un trône, leurs pieds souillés des boues de la Neustrie conquise, il a
-suffisamment souffert de tout cela pour qu'on lui pardonne quelques
-outrances et même quelques injustices. Déjà, bien des gens, qui
-dansèrent autour de son cercueil pour marquer leur joie de ne plus
-entendre son impitoyable rire, déjà, bien des consciences épouvantées
-par la franchise courageuse--il en a pâti--d'un des rares écrivains qui
-surent conserver leur indépendance complète dans notre journalisme
-d'affaires (qui, par ailleurs, suit servilement l'opinion, sous prétexte
-de la diriger)--déjà, bien des consciences se rassuraient. Or, voici que
-par quatre fois, depuis sa disparition, sa terrible raillerie éclate,
-mieux armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques va déchaîner
-bientôt la publication de la _Correspondance_--choisie--de Jean Lorrain!
-Jean Lorrain n'est pas de ceux qu'on oublie. Il appartient à la grande
-lignée normande qui commence à d'Aurevilly et se continue par le grand
-«Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous succéderont au milieu des
-platitudes, des intrigues et des bluffs de la capitale ne se souviennent
-plus, un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux pesants d'avoir
-trop regardé, de ce menton brutal et volontaire, de ces lèvres d'une
-sensualité violente démentie par l'impertinence du nez, accroché au
-front bref, sur l'avancée des cheveux teints au henné,--ce front
-terrible, à l'ossature rude, vallonnée, ce front crispé, raviné,
-obstiné, effrayant un peu, sillonné de veines turgescentes et contenant
-dans l'énorme caverne des arcades sourcilières, des prunelles glauques,
-caressantes, exténuées et comme défaillantes en une interminable
-agonie--; si ceux qui viendront après nous ignorent son élégance
-exceptionnelle et recherchée (mais, malgré tant d'étude, ne bannissant
-pas de sa démarche un léger roulement d'épaules, héritage d'une
-ascendance de marins), son chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains
-voltigeantes en gestes simples, ses mains longues mais grosses, un peu
-peuple, bossuées de bagues étranges, ses mains fuyantes mais solides,
-plus capables d'étrangler un agresseur que de serrer les doigts d'un
-flagorneur,--si nos descendants ignorent cette silhouette
-caractéristique de temps déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs
-bibliothèques l'oeuvre de Jean Lorrain entre celui de Claude Crébillon
-et celui de Charles Baudelaire.
-
-L'oeuvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier, chroniqueur: ce sont
-les principaux aspects du talent du visionnaire de _La Mandragore_. On
-déplorera sans doute que les exigences du journalisme aient pu nuire à
-beaucoup de pages trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être que
-Lorrain, improvisateur unique, n'ait pas daigné travailler toujours son
-style suffisamment, car _M. de Bougrelon_, _Ellen_, _Heures de Corse_ et
-_La Dame Turque_, entre autres, prouvent qu'il savait se souvenir,
-lorsqu'il le pouvait et lorsqu'il le voulait, de Gustave Flaubert autant
-que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque un peu pour un jugement
-définitif. Il est pourtant des choses que l'on peut et que l'on doit
-dire.
-
-Depuis toujours--oh! ses lettres et ses essais d'enfant!--et jusqu'à la
-fin, Jean Lorrain fut un poète. L'auteur du _Sang des Dieux_ et de _La
-forêt bleue_ n'est devenu le romancier des _Lépillier_, de _Sonyeuse_ et
-des _Soirs de Province_--où l'on découvre tant de pages jolies (du
-Champfleury lyrique)--et le conteur qu'il fut après, que grâce à
-l'intolérable situation faite aux rimeurs dans notre littérature et dans
-notre société. Jean Lorrain s'éprend du charme mystérieux des vieilles
-maisons isolées, sur les pierres desquelles a mordu le passé, des cieux
-d'octobre et des sites d'automne où des relents discrets de mort
-complètent la magnificence des feuilles qui se cuivrent; il adore les
-grands parcs déserts, chers à feu Henri Zuber, où reviennent dans le
-soir l'âme de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de satin et de
-soie; il idolâtre les étoffes d'antan et il les chante (sur le mode
-favori de Verlaine) en vers limpides:
-
- Des vieilles étoffes fanées
- Je suis le maladif amant.
- J'en veux dire l'enchantement
- Et les nuances surannées.
-
-Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier des madrigaux aux
-nymphes, aux génies de l'air, comme il voudra le faire dans certains
-salons (car il se croit parfois à une fête galante d'antan) aux dames
-qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il les arrange avec un art
-parfait dans les vases de son salon (il ramena de Ferrare un valet de
-chambre uniquement parce que cet homme improvisait d'admirables
-décorations en fleurs naturelles), il décrit un bouquet mieux que
-quiconque. Il écrit sur l'éventail de la baronne Oppenheim:
-
- Longs pétales de soie et calices funèbres,
- Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres;
- Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants
- Vous êtes délicats, monstrueux et charmants.
- Fleurs d'ombres à la fois candides et subtiles,
- La chasteté du mal vit dans vos coeurs hostiles
- Et vous semblez garder, pour l'amour de Sigurd,
- Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur.
- Un éternel défi jaillit de vos corolles,
- Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles
- Les tempes de _ceux-là qui, désirant toujours
- Ne consentent jamais_,--fleurs des vierges amours[1].
-
- [1] Avril 1895.
-
-Il pleure presque devant des lys qui se fanent:
-
- S'effeuillant au bord du vase
- Dans un chaste et calme abandon,
- _Leur agonie est une extase
- Et leur parfum est un pardon_.
-
-Il a beaucoup lu les _Chansons des rues et des bois_. Gustave Moreau,
-ses chimères et les masques énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui
-une impression qui ne s'effacera jamais--même lorsque, par _Modernités_,
-il voisinera avec le Richepin des _Blasphèmes_ dans le réalisme et dans
-la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera des héroïnes légendaires
-parmi les filles et les souteneurs; il avouera:... «dans
-l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de
-fruits, là _seulement_ Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur
-humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse, avec des
-yeux mystérieux de bête--telle la bouchère au profil d'Hérodiade
-qu'entrevirent les de Goncourt, dans le marché des Récollets à Bordeaux»
-et il écrira à Renée d'Ulmès: «En vérité, l'enfer est plein de
-colombes». On peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces
-d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des _Luxures_, les lakistes
-et les préraphaélites, Poë, Baudelaire, Addison, Huysmans,
-Algernon-Charles Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan Klingsor, il
-me restera à nommer parmi les peintres dont, prodigieux descriptif, il
-se rapproche encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, William
-Morris, James Ensor, Walter Crane, Rops et d'autres. Encore cette
-énumération sera-t-elle insuffisante, car le tempérament de Lorrain,
-d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait de produire quelque
-chose de personnel que lorsqu'il ressentait une vive sensation--et les
-spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya dans tous les mondes,
-l'influencèrent plus fréquemment, mais pas plus profondément que ses
-premières lectures ou que ses promenades à travers les musées d'Europe,
-qu'il connaissait à merveille.--Jean Lorrain dramaturge, pour les
-oeuvres qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain poète qui continue
-sans souci des tendances de son temps, ni de la façon dont son rêve
-fabuleux pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. Il les
-décrit en littérature. Qu'il s'agisse du chêne de _Brocéliande_ entouré
-«d'immenses touffes de fougères, de bardanes, de glaïeuls, d'iris et de
-lys jaunes en fleurs, végétation féerique» bordant «un ravin qui termine
-le décor» par un «long cordon de pommiers et d'aubépines en fleurs, tout
-blanc au pied d'un bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la
-«route poudreuse longeant d'immenses champs de blé» d'_Ennoïa_ où «tout
-l'horizon est occupé par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée
-noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille décrire le cadre
-fleuri d'_Yanthis_ ou le charnier sinistre de la _Mandragore_--dont la
-prose cadencée peut être comparée à des vers--Lorrain décrit sa mise en
-scène dans un style de légende ou de roman. Nous sommes loin, avec lui,
-des indications en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William
-Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu des autres--si peu que le
-_Sang des Dieux_ contient _Ennoïa_, poème, et que, dans _La Forêt
-Bleue_, nous retrouverons, à quelques variations près, des fragments
-entiers de l'acte représenté, sous le même titre, à _l'OEuvre_, en 1898.
-D'ailleurs «ce théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» est le
-seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et ses romans furent ce qu'il
-préférait de son oeuvre. Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot
-renseigne là-dessus.
-
-Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le poète du conteur que de
-distinguer le nouvelliste du romancier. Qu'on me permette, à ce propos,
-de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907 dans un de mes livres[2]. On
-retrouve, remarquais-je, dans _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse_, ce
-livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les sous-titres sont des
-vers,
-
- (Princesses d'Ivoire et d'Ivresse.
- Princes de Nacre et de Caresse.
- Princesses d'Ambre et d'Italie.
- Masques dans la Tapisserie.
- Contes de Givre et de Sommeil.)
-
-... on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes de ses poèmes. Par
-une filiation charmante, la plupart de ces contes fournirent matière à
-des ballets; l'un d'eux même: _la Princesse sous verre_, devint un opéra
-(musique de R. Balliman.)--Ce sont les meilleurs amis de Jean Lorrain,
-ces dames et ces éphèbes de légendes,--ces longues et souples
-silhouettes aux cheveux ruisselants évoluant dans des décors de fable et
-de splendeur,--ces princesses dont les baisers sont mortels et qui
-coupent, dans leurs jardins prodigieux, des corolles géantes capables de
-souffrir et de saigner, ces princesses semblables à des fleurs et ces
-fleurs semblables à des femmes, ces reines diadémées de chrysoprases, de
-calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocart et d'orfroi,
-constellées de topazes, de turquoises, d'opales et dont les yeux sont
-bleus comme des lacs ou verts comme l'aigue-marine,--ces sorcières
-effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant en compagnie de
-grenouilles énormes, de bestiaux aux sabots dorés, de paons à la roue
-invraisemblable et de grands lévriers agiles et très blancs... Et
-Lorrain erre à travers les siècles comme il erre à travers le monde.
-Avec une imagination stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, il
-s'oublie parmi les lices et les tourelles médiévales, les hauts piliers
-de marbre vert des temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les
-venelles du vieux Vintimille, les plaines grises du Nord «où
-d'innombrables tiges de roseaux ondulent à perte de vue» et sur les
-dunes fleuries de chardons pâles... Il revient toujours de Golcondes et
-d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des joailleries nouvelles à nous
-faire voir. Parce qu'il y a des fleurs sur sa table de travail, tout
-simplement, il écrit _Narkiss_, le meilleur de ses contes avec le _Conte
-du Bohémien_. Cette faculté incomparable a fait dire de lui qu'il avait
-abouti au «sadisme d'imagination». Je prends l'épithète comme un éloge,
-lorsque je lis les oeuvres auxquelles elle veut s'appliquer. On a dit
-aussi: «Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents
-lignes, jamais plus, de sa vie ne sut composer un livre». Cette
-appréciation prématurée fut démentie par la publication du _Tréteau,
-roman_, roman de quatre cents pages et qui unit à un lyrisme heureux une
-construction d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre part, une
-affirmation de lui, trop oubliée, reproduite naguère par Maurice
-Guillemot, peut expliquer bien des choses: «Le roman c'est la vie,
-disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait
-un chapitre à écrire tous les jours». Le formidable labeur _immédiat_
-qui fut demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable du
-petit nombre de livres _construits_ laissés par Jean Lorrain qui
-disparut au moment où il commençait, dans la paix de Nice (après
-laquelle il aspirait depuis si longtemps), hors de l'enfer de la névrose
-parisienne[3], à pouvoir ne plus donner que des oeuvres définitives.
-
- [2] Georges Normandy: _Jean Lorrain, son enfance, sa vie, son oeuvre_.
- Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, 11 hors-texte.
- Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. 3 fr. 50 (Méricant).
-
- [3] ...«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance de
- soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!... Personne ne nous
- éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts et
- l'expérience seule nous le fait découvrir. Nous avons contre nous,
- notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et
- j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des
- hommes. Puis nous rencontrons un Ethal et alors il est trop tard
- pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et
- cela à l'heure même où nous apparaît notre vie.» (_M. de Phocas._)
-
-Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il importe de convenir que
-Lorrain a honoré cette profession, tombée, depuis quelques années, pour
-le monde artistique et littéraire au moins, dans un discrédit mérité. Il
-est excessif, sans doute, d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à
-propos des _Contes pour lire à la chandelle_: «...Ce que l'on y voit le
-moins, c'est Raitif de la Bretonne, je veux dire le meilleur de M. Jean
-Lorrain. On l'y voit cependant un peu; témoin les premières lignes de
-l'_Introduction_, si justes, si rapides, si dignes de ce journaliste que
-j'appellerai éminent...» Mais il demeure incontestable que jamais aucun
-chroniqueur des grands quotidiens n'avait avant lui et n'a depuis lui,
-aussi obstinément vanté, après les avoir comprises, toutes les formes de
-la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup de nos contemporains. Il
-nous a fait connaître les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les
-grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu l'admirable Maeterlinck
-dont il est parent par son théâtre hallucinant, captivant, irrésistible;
-il fut l'auteur du premier article sérieux consacré à Henri de Régnier,
-il a lancé Charles-Henry Hirsch, célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry
-Bataille et tant d'autres jeunes! Et les _Poussières de Paris_
-demeureront comme un document précieux pour les historiens de notre
-époque.
-
-Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait une orientation nouvelle,
-à l'heure où, comme on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans
-l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, joueur et plus
-sensible». _Le Tréteau_ nous l'avait indiqué. _L'Aryenne_ le confirma.
-Il y a dans ces deux oeuvres comme, du reste, dans _Ellen_, des pages de
-tout premier ordre. _L'Aryenne_ décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux
-conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, en sa
-sobriété pathétique, que ce choc de deux Races, transmis silencieusement
-à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes
-modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, ruinée, et la
-princesse de Ragon d'Hélyeuse (née Rebecca Riesmer): deux synthèses
-parfaites. Jamais aucune oeuvre ne contint, en si peu de pages et plus
-intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là
-tout entier.--Ce drame prend parfois l'ampleur d'une oeuvre sociale (ce
-qui s'esquissait avec la Préface du _Crime des Riches_ et avec _M. de
-Phocas_) et parfois la grandeur simple d'une oeuvre antique. C'est la
-vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la
-race triomphante et forte; c'est la rancune de Kassandra contre
-Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est «la légendaire rancune de
-l'Otage». Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, il
-créa des _types_ immortels, il édifia des _oeuvres_. Son instinct
-artistique fut incomparable. Il allait sans hésiter à l'oeuvre
-intéressante, à l'homme de talent,--et celui-ci fut-il son ennemi de
-toujours, la conscience littéraire de Raitif l'emportait sur son
-amour-propre qui était immense. Il ne s'abaissa jamais aux malices du
-métier, aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son abandon, par son
-style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses
-impressions et, pour tout dire, par sa _sincérité_ profonde. Sa phrase
-naturelle caresse, berce, entraîne, charme; elle noie dans son élégance
-et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois.
-Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain: «Je ne suis pas sûr
-que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me
-retient». Lorsqu'il _travaille_, l'harmonie ne disparaît pas de son
-verbe, les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux: ils se
-déroulent avec l'allure et la couleur que les processions eurent jadis
-dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au temps où la croyance
-populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures
-et de fleurs les murs des maisons devant lesquelles le dais devait
-passer entouré de thuriféraires.
-
-Sa vaillance à la besogne, sa conscience d'artiste étranger aux bizarres
-«cuisines» de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa
-fidélité d'ami ne seront jamais mises en doute. Et personne ne peut nier
-non plus que Jean Lorrain s'affirme comme le plus magnifique des
-descriptifs de notre temps. Il voit en _barbare_, oui, et c'est la seule
-vision qui puisse être intense en littérature. Le peu de latinisme qui
-est en lui ne l'empêche pas de traiter la langue avec une liberté
-superbe d'autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire. M.
-Emanuel publiait naguère sur Lorrain cette appréciation que j'approuve:
-«...Il aura été, dans ces derniers trente ans, un des manieurs de mots
-les plus experts et les plus efficaces dont puisse se vanter notre
-littérature romantique. De son oeuvre abondant et inégal, tout débordant
-de sarcasme et d'enthousiasme, de cynisme et de tendresse, d'éclats de
-rire[4] et de sanglots, de cet oeuvre qui témoigne malgré tout d'une
-science si désenchantée de la vie et d'un amour si effréné de la
-volupté[5], il est difficile de prévoir combien de pages sont destinées
-à lui survivre; au demeurant il était trop violemment mêlé à la vie
-ardente de son temps et d'un modernisme trop aigu et trop momentané,
-pour s'être inquiété sérieusement du jugement de la postérité et lui
-avoir fait, en échange d'un peu de renommée, le sacrifice même partiel,
-de ses goûts et de ses passions. Mais on peut dire, sans crainte d'être
-taxé d'exagération, qu'il fut parmi les écrivains de sa génération, un
-des plus personnels, des plus expressifs et des plus aimés, et qu'aucun
-n'excella comme lui aux narrations trépidantes et luxurieuses d'un
-siècle d'égoïsme jouisseur et fastueux, qu'il a exalté de son verbe
-imagé et flagellé[6] de son impitoyable ironie.»
-
- [4] Dédicace inédite d'un portrait de Jean Lorrain costumé en Arabe,
- envoyé après un voyage en Afrique à la baronne X...:
-
- _A Madame la baronne X..._
-
- _Le barbare au profil indomptable mais vague
- Et dont la robe ondule, avec des tons de vague
- Et de soleil trempé dans un humide écrin,
- Emir, agha, pacha, c'est encor Jean Lorrain.
- S'il vous tourne le dos, gardez-vous d'en médire:
- Là-bas, tourner le dos c'est tenter de séduire...
- Au fond d'un café maure, aux sons des derbouka,
- Madame, ah! qu'il est doux de humer le moka!_
-
- _Paris, Avril 1894._
-
- JEAN LORRAIN.
-
- [5] Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert, complèteront
- à souhait le jugement de M. Emanuel: «...Chez un tel homme les
- images sensuelles rompent l'harmonie ou, pour parler plus librement,
- la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son
- esprit les réalités du monde extérieur pour en faire une certaine
- beauté ardente et triste.--Ils ont raison de se choquer, ceux pour
- qui l'art n'est point un univers complet et qui, ne sachant point
- s'y satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments
- de leur rêve dans la vie de société: rien n'en résultera que
- désastres.»
-
- [6] Il m'écrivait en 1906: «...Comment vous, qui avez pourtant de la
- psychologie, n'avez-vous pas deviné que je hais et que j'ai en
- nausée ce monde élégant et exotique que je décris?... Vous avez aimé
- _Ellen_ m'avez-vous dit. _Ellen_ a été rêvée, imaginée, elle est née
- du paysage. La suite que vous n'aimez pas a été vécue!»
- (_Inédit_).--G. N.
-
- * * * * *
-
-J'écris ces lignes devant le golfe d'Ajaccio, prisonnier des montagnes
-violettes où quelques cîmes neigeuses rosissent dans le soleil d'hiver
-qui nacre les orangers criblés de boules d'or et les géants eucalyptus
-de la route des Sanguinaires. Dans ce décor comme planté par Antoine,
-éclairé par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume, dans ce décor où
-Lorrain se complut quelques années avant sa fin, j'évoque sa silhouette
-de malade en extase sous le ciel nocturne d'ici qui le consolait de
-tout. Il rêvait de finir ses jours dans ce pays, au bord de cette mer
-luisante, dans cette île «très âme en détresse et très exil», sur ces
-quais déserts où s'immobilisent plusieurs barques de pêcheurs, où
-quelques femmes rincent du linge sur les rochers, où des lucquois (sous
-l'opprobre populaire qui les charge parce qu'ils travaillent--l'Ajaccien
-a dans les mains «un poil qui pourrait lui servir de canne)», lavent et
-font sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée et que le
-paquebot emportera demain. C'est de ce rivage qu'il disait à sa
-vénérable mère: «Ce n'est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c'est
-autre chose de somnolent, d'ensoleillé, de triste. La baie, très fermée,
-a l'air d'un lac. Ce serait un pays exquis pour y mourir: on s'y sent
-détaché de tout»[7]. Et une grande mélancolie me prend à songer qu'il
-n'est même pas mort de l'autre côté de l'eau, dans cet immense
-appartement qu'il avait choisi lui-même, sur le port de Nice, cet
-appartement d'où il apercevait le Mont-Boron très italien, un môle d'or
-sous un ciel de saphir et d'où il voyait de son lit, comme il me
-l'écrivait, «toute l'aventure de la mer inviteuse et des joyeux
-départs»...
-
- [7] Extrait d'une lettre inédite.
-
-Paris, _la ville empoisonnée_, l'aura gardé jusqu'au dernier jour.
-
-Jean Lorrain n'a pas pu s'exprimer tout entier. La mort ne l'a pas
-laissé se réaliser complètement. C'est affreusement cruel. Soit.--Jean
-Lorrain a donné des leçons à son siècle. Il n'eût pas le temps de lui
-infliger une leçon définitive. Soit encore.--Mais, avant de nous
-quitter, il a tracé ces mots que je retrouve, que je relis et qui
-m'enchantent: «_On est toujours vengé des gens qu'on regarde vivre._»
-
-Voilà pour ceux qui ne veulent à aucun prix s'incliner devant le talent
-d'un disparu que, vivant, par diplomatie ou par lâcheté, ils saluaient
-plus bas que terre.
-
-Pour nous autres, il reste entendu que les morts ne meurent jamais dans
-le souvenir de ceux qui les aimèrent.
-
-Ajaccio, 21-23 Décembre 1909.
-
-GEORGES NORMANDY.
-
-
-
-
-Pelléastres
-
-
-
-
-I
-
-LE POISON DE LA LITTÉRATURE
-
-
---Ce Jacques Hurtel, quel misogyne! Il en a une série d'histoires! Comme
-s'il n'y avait que les femmes, sensibles au Poison de la littérature! Et
-les hommes, donc! Vous croyez qu'ils y échappent?... La barbe n'exempte
-pas de la tare. A côté de ces dames, il y a ces messieurs. Il n'y avait
-pas que des femmes aux premières de l'_OEuvre_. Près des maigreurs
-hallucinantes, des sinuosités de serpents et des regards d'au-delà des
-maîtresses d'esthètes, il y avait les esthètes eux-mêmes: les
-propriétaires de ces princesses et les metteurs en scène, couturiers et
-modistes, de ces poupées de musées.
-
-Les esthètes, les intoxiqués du Poison, pis, les intoxicateurs escortant
-leurs victimes: pourquoi ne les avez-vous pas notés, eux aussi?
-
---Gilets de velours de nuances fauves, cravates 1830 et hausse-cols
-pharamineux, redingotes à la Royer-Collard, vestons à brandebourgs de
-dompteurs, et, sur les fronts surplombants de génie, toutes les mèches
-fatales, depuis celle de Musset jusqu'à celle de Victor Hugo: autant de
-portraits du Siècle méticuleusement copiés d'après les gravures des
-quais, toute une assemblée de faux Bonaparte, de faux M. Ingres, de faux
-Montalembert et même d'authentiques Guizot, toutes les ressemblances
-célèbres suppléant à la personnalité. Et quelle collection de bagues!...
-Comment n'avez-vous pas croqué cette belle assemblée de Benjamin
-Constant et de Mme de Staël, se souciant, d'ailleurs, des pièces
-représentées comme un poisson d'une pomme mais tous et toutes venus là
-pour se retrouver, se faire voir et se toiser?
-
-Ce public légendaire des premières de Lugné-Poé, vous le retrouverez
-Salle Favart, fidèle à toutes les reprises de _Pelléas et Mélisande_.
-Fervents des nostalgiques mélodies dont Grieg a souligné le texte de
-_Peer Gynt_, enthousiastes aussi des orchestrations savantes de
-_Fervaal_, ces gens ont tous adopté, d'un unanime accord, la musique de
-M. Claude Debussy. Convulsés d'admiration aux pizzicati soleilleux du
-petit chef-d'oeuvre qu'est l'_Après-midi d'un faune_, ils ont décrété
-l'obligation de se pâmer aux dissonnances voulues des longs récitatifs
-de _Pelléas_. L'énervement de ces accords prolongés et de ces
-interminables débuts d'une phrase cent fois annoncée; cette titillation
-jouisseuse, exaspérante et à la fin cruelle, imposée à l'oreille de
-l'auditoire par la montée, cent fois interrompue, d'un thème qui
-n'aboutit pas; toute cette oeuvre de Limbes et de petites secousses,
-artiste, oh combien! quintessenciée... tu parles! et détraquante... tu
-l'imagines! devait réunir les suffrages d'un public de snobs et de
-poseurs. Grâce à ces messieurs et à ces dames, M. Claude Debussy
-devenait le chef d'une religion nouvelle et ce fut, dans la Salle
-Favart, pendant chaque représentation de _Pelléas_, une atmosphère de
-sanctuaire. On ne vint plus là qu'avec des mines de componction, des
-clins d'yeux complices et des regards entendus. Après les préludes
-écoutés dans un religieux silence, ce furent, dans les couloirs, des
-saluts d'initiés, le doigt sur les lèvres, et d'étranges poignées de
-mains hâtivement échangées dans le clair-obscur des loges, des faces de
-crucifiés et des prunelles d'au-delà.
-
-La musique est la dernière religion de ce siècle sans foi. Les auditions
-de _Tristan_ et de _Parsifal_ entassent, au Châtelet, dans les places
-supérieures, une population ardente et figée d'hypnose en tout point
-pareille à celle des premiers chrétiens assemblés dans les Catacombes.
-Mais, au moins, les adeptes de Wagner sont sincères: ils se recrutent
-dans toutes les classes sociales et l'humilité des vêtements, la laideur
-parfois sublime des visages contractés, témoignent de la ferveur et de
-la violence de leur foi. La religion de M. Claude Debussy a plus
-d'élégance; ses néophytes peuplent surtout les fauteuils d'orchestre et
-les premières loges, les stalles d'orchestre aussi, parfois. A côté de
-la blonde jeune fille, trop frêle, trop blanche et trop blonde, à la
-ressemblance évidemment travaillée d'après le type de Mlle Garden
-
- (Je regardais Lucie: elle était pâle et blonde...)
-
-... et feuilletant d'une indolente main la partition posée sur le rebord
-de la loge, il y a tout le clan des beaux jeunes hommes (presque tous
-les debussystes sont jeunes, très jeunes), éphèbes aux longs cheveux
-savamment ramenés en bandeaux sur le front, visages mats et pleins aux
-prunelles profondes, habits aux collets de velours, aux manches un peu
-bouffantes, redingotes un peu trop pincées à la taille, grosses cravates
-de satin engonçant le cou ou flottantes lavallières négligemment nouées
-sur le col rabattu quand le debussyste est en veston, et tous portant au
-petit doigt (car ils ont tous la main belle) quelques bagues précieuses
-d'Egypte ou de Byzance, scarabée de turquoise ou caducée d'or vert,--et
-tous appareillés par couples. Oreste et Pylade, communiant sous les
-espèces de _Pelléas_ ou fils modèles, aux paupières baissées,
-accompagnant leur mère! Et tous, buvant les gestes de Mlle Garden, les
-décors de Jusseaume et les éclairages de Carré, archanges aux yeux de
-visionnaires, et, au moment des impressions, se chuchotant dans
-l'oreille jusqu'au fin fond de l'âme... Les Pelléastres!
-
-Les Pelléastres sont toujours du monde.
-
-Il y a six mois, j'assistais à une de ces chambrées. Après l'acte de la
-fontaine, qui est peut-être un des meilleurs de l'oeuvre, je découvrais,
-au hasard de ma lorgnette, une avant-scène intéressante. Une femme,
-encore très belle et en grande parure, en occupait le devant; une jeune
-fille, presque une enfant, tant ses prunelles se promenaient, candides,
-sur l'assistance, était assise à la droite: la mère et la fille, sans
-doute. A gauche, un jeune homme, miraculeusement cambré dans un frac,
-s'accoudait au rebord de la loge. Dans une attitude d'une suprême
-indolence, il laissait pendre en dehors, baguée et gemmée de perles, une
-étonnante main. Ma jumelle avait rencontré cette figure et maintenant ne
-la quittait plus. Ce jeune homme avait le plus pur type anglais: la
-lourde mèche qui lui barrait le front était d'un jaune brillant de soie
-floche, et le côté poupin d'un visage trop plein et l'on eût dit fardé
-tant les pommettes étaient roses, ne parvenait pas à altérer le plus
-délicat profil.
-
-C'était le parfait dandy; quelque chose comme Brummel adolescent, tant
-toute sa personne affichait d'impertinence. Mais la plus grande
-étrangeté de ce jeune homme était la souplesse et la minceur étrange de
-sa main. «La plus belle main de Paris», me chuchotait Meyran assis à mes
-côtés. Meyran avait suivi la direction de mes jumelles.
-
---«Edward Ytter, le fils du grand peintre anglais Williams Ytter. Il est
-avec sa mère et sa soeur. Il ne quitte jamais sa mère: il l'aime tant!»
-
---«Lui aussi?»
-
---«Oui: ils aiment tous leur mère, composent des vers grecs et sont bons
-musiciens. Pelléastre enragé d'ailleurs! Il ne collectionne encore ni
-chauves-souris ni hortensias et n'a, jusqu'ici, célébré aucun baptême de
-chatte, mais il n'en cultive pas moins une douce réclame. Sa main est
-célèbre dans toute la petite classe. Du reste, les plus belles bagues:
-rien que des perles et des émaux translucides sur jade vert. Tous ces
-petits messieurs excellent à se tailler une réputation dans une partie
-quelconque. Edward Ytter se recommande à l'attention publique par sa
-main, ses bagues et sa collection d'objets du grand siècle. Il n'admet
-chez lui que des meubles et des tapisseries du dix-septième; tout est
-Louis XIV. Il habite un vieil hôtel dans l'Ile Saint-Louis, comme Mme
-Lelong qui le considérait; il possède une commode de laque ayant
-appartenu à Mme de Maintenon et couche dans le lit de Monsieur, frère du
-roi, ni plus ni moins. Il faudra que je vous conduise chez lui.»
-
---«Mais, je n'y tiens pas!»
-
---«Mais si, il le faut! il manque à votre ménagerie. Je vous le
-présenterai à l'autre entr'acte... Taisons-nous, nous allons nous faire
-écharper: voici la musique qui reprend.»
-
-A l'entr'acte suivant, j'avais l'honneur d'être présenté à sir Edward
-Ytter.
-
-Edward Ytter était surtout merveilleusement habillé, si adéquat à ses
-vêtements qu'ils semblaient peints sur lui. Il avait un léger zézaiement
-et hanchait un peu sur la jambe droite, flexible autant, on eût dit, que
-sa badine, laquelle était d'un seul jonc surmonté d'un neské ancien. La
-présentation fut correcte. Sir Edward Ytter voulut bien me dire qu'il
-désirait depuis longtemps me connaître et qu'il était ravi de la
-rencontre. Tout en parlant, il caressait du bout des doigts l'or pâli
-d'une naissante moustache, moins peut-être pour mettre en valeur leur
-finesse et leurs ongles polis que les bagues curieuses qui les
-surchargeaient. «La plus belle main de Paris», m'avait chuchoté Meyran.
-Je dois à la vérité de dire que sir Edward fut charmant. Il respira sans
-trop de fatuité le discret encens que Meyran lui brûla sous les narines
-en le complimentant sur sa bonne mine, son tailleur et ses bagues, puis
-il nous quitta brusquement sur ces mots:
-
---«Je vais rejoindre maman.»
-
---«Oui, il bêle un peu sa mère, mais c'est un bon petit garçon. Quand il
-sera devenu naturel, ce sera même un beau cavalier.»
-
---«Sa mère, sa bonne mère! Ce n'est pas un métier dans la vie. Que
-fait-il, en dehors de sa piété filiale, ce jeune modèle des fils?»
-
---«D'abord, sa bonne mère, il ne vit pas avec: il l'accompagne dans le
-monde et au théâtre, mais il a bien soin de demeurer loin d'elle. Mme
-Ytter habite les Champs-Elysées. Et lui, dans l'Ile Saint-Louis, il
-couche dans le lit de Monsieur, frère du roi.»
-
---«Sans le chevalier de Lorraine?»
-
---«Je l'espère.»
-
---«Mais que fait-il en dehors de sa vie mondaine, ce bon fils?»
-
---«Mais il peint, comme son père!»
-
---«Des portraits?»
-
---«Non, des bonbonnières.»
-
---«Des bonbonnières!»
-
---«Pour princesses et majestés en exil. Les Ytter vont beaucoup dans le
-monde. La réputation du père sert le fils: il ne fait rien à moins de
-quinze louis, et encore, c'est donné! Le père était un maître: petit
-maître est le fils. Il fignole à miracle la miniature; il a assez bien
-pigé la manière d'Hubert Robert. Sur ces dessus de boîtes, laquées comme
-des vernis Martin, il peint tantôt des ruines, tantôt des fleurs: il y a
-des personnes qui préfèrent les ruines, il y en a d'autres qui aiment
-mieux les fleurs. Il n'est pas sans talent, du reste. Mais ce qu'il y a
-de mieux, c'est son logis. Ce jeune Ytter a un goût délicieux. Il faut
-absolument que je vous mène chez lui.»
-
-Le quatrième acte commençait. Nous regagnions nos fauteuils d'orchestre.
-
-... A quelques jours de là, je rencontrais Meyran.
-
---J'allais chez vous, me disait-il. Je venais vous prier à déjeuner pour
-après-demain, chez Paillard; j'ai invité le jeune Ytter et un de ses
-amis: les deux font la paire. Ce dernier est un affiné de la couleur. Il
-a une chambre lophophore: je ne vous en dis pas plus. Il ne parle que
-par phosphorescences et par évanescences; c'est un enthousiaste
-Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout un poème. C'est le fils de
-Damora, le grand musicien. Etonnants, ces descendants d'hommes de génie!
-A croire que la nature, à bout de sève, ne peut continuer quand elle a
-donné son maximum d'harmonie et de force.
-
-Je voulais me récuser.
-
---Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous n'avez pas idée de ces
-jeunes couches. Cela peut vous servir pour un roman, un jour; c'est
-toute une documentation physiologique.
-
-Et j'allai chez Paillard au jour dit.
-
-Meyran avait commandé un petit salon au premier; ses invités étant un
-peu voyants, je lui en savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme
-un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet de velours pensée en
-dépassait les revers, une cravate iris bouffait à larges plis autour de
-son cou frêle... Il était encore plus blond que l'autre soir. Il me
-tendit une main baguée, ce matin-là, de perles noires et de saphirs
-roses et me présenta son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora.
-Brun comme une olive et moulé, lui, dans une jaquette de drap
-vert-myrthe boutonnée sur une cravate de peluche noire, Maxence Damora
-n'avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui tenait lieu d'épingle
-de cravate...--Nous attaquâmes les marennes et sir Edward Ytter, tout en
-les assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables. Il daigna
-nous informer de ses projets. Il arrivait de Venise et des lacs italiens
-où il passait ses automnes; à Venise, il descendait chez sir Reginald
-Asthom, qui y avait un palais sur le Canale-Grande; il était invité, cet
-hiver, au Caire et on le voulait pour remonter en dahabieh, jusqu'aux
-sources du Nil, mais l'Egypte était vraiment trop infestée de Yankees
-maintenant. Quant à Cannes, on n'y pouvait aller avant la fin d'avril.
-Le moyen d'y vivre, pendant le Carnaval? Trop de cohues, puis ses
-printemps étaient promis à la Sicile. Il se résignerait donc à passer
-janvier, février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers en fleurs,
-il gagnerait Taormine.
-
- O pâturages bleus et fables de Sicile!
-
-Là, on menait la vie inimitable. De Taormine, il rayonnerait sur Messine
-et Catane; peut-être retournerait-il à Syracuse, à cause des Latomies,
-mais Syracuse était si triste! Il passerait certainement le mois de mai
-à Palerme. Il avait bien envie d'esquiver la saison de Londres: il y
-avait trop de connaissances et les sorties du soir lui prenaient toute
-sa liberté. Il passerait plutôt juin à Paris, à cause du Salon: il
-voulait voir les Anglada et les Jacques Blanche, les Helleu aussi. Il
-raffolait d'Helleu: il était si imprécis et si personnel! Et puis, il
-avait promis à lady Corneby de l'aider à meubler le pavillon de la
-Dubarry, qu'elle venait d'acheter à Versailles. Il s'était même laissé
-arracher la promesse de faire deux ou trois conférences chez elle sur le
-mobilier de la fin de Louis XV; cela nécessitait quelques recherches,
-naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque. Quant à son été,
-il le passerait à Castellamare, dans la baie de Naples (la fraîcheur y
-est délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait converti en villa
-un ancien couvent. On y donnait des fêtes néo-grecques, reconstituées
-d'après des fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses; les jardins du
-prince Noronsoff se prêtaient étonnamment aux déploiements des cortèges.
-Il fallait voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes de camphre
-et d'acier des étés de Campanie!
-
-Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla de son talent: il était
-tel que les commandes affluaient. Son automne seul, lui rapportait
-quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse de Middleton et la
-princesse Outchareska venaient de lui commander chacune une bonbonnière:
-la duchesse avait voulu des ruines et la princesse des fleurs (car il y
-avait des personnes qui préféraient les ruines et d'autres les fleurs).
-Il excellait dans l'un et l'autre genre et, comme par le plus grand des
-hasards, il se trouvait avoir les deux bonbonnières dans la poche de son
-pardessus. Il priait le maître d'hôtel de le lui apporter et nous étions
-admis à juger de sa facture. La première boîte enserrait dans son ovale
-un petit temple de l'Amour dans une île, comme celui de Trianon: frêles
-colonnades à jour sur un ciel bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses,
-et toutes les rouilles de l'automne empourpraient les saules d'un étang
-mort. La seconde boîte, de forme ronde, se bombait sous une pluie de
-pétales; une haie d'églantines sauvages et de chèvrefeuilles
-s'échevelait sur un ciel vert. «Cinquante louis les deux, résumait le
-peintre, et ce sont là des prix d'amis! Mais il faut bien faire quelque
-chose pour les femmes.» Sir Edward Ytter était infatigable. Il nous
-parla ensuite de ses connaissances en bibelots. Le bibelot! il en était
-un des oracles. Lowengard le consultait et pas un achat important
-n'était fait chez Cramer qu'il n'eût, auparavant, donné son avis. Le lit
-de Monsieur, frère du roi, qu'il avait découvert rue Visconti, dans une
-affreuse brocante, lui avait conquis l'estime et la considération des
-gros marchands de Londres. Quant à sa commode de Mme de Maintenon, en
-laque rouge de Coromandel, c'était une pièce unique dont le Musée
-Carnavalet lui avait offert trente-huit mille francs. Il avait un flair
-spécial: ainsi il était en pourparlers pour une chaise percée en
-marqueterie de bois des îles, ayant appartenu au Grand Roi, et ne
-désespérait pas d'obtenir, d'un riche amateur de Meulan, un bourdaloue
-acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue du surintendant Fouquet et la
-chaise percée du Roi Soleil! Et comme, averti par un coup de coude de
-Meyran, je simulais l'enthousiasme:
-
---«Si je fais l'affaire, je vous convierai, cher monsieur, à venir voir
-les deux objets chez moi.»
-
---«Mais le lit de Monsieur suffirait! m'écriai-je. Je me contenterais
-parfaitement de la commode de Mme de Maintenon!»
-
---«Non, tout Paris les connaît. Je dois bien quelques objets nouveaux à
-votre curiosité!»
-
-Le jeune Damora n'ayant rien dit, je souffrais de son silence.
-
---«C'est vous, monsieur, croyais-je devoir l'interroger, c'est vous qui
-avez une chambre lophophore?»
-
---«Et mandarine!» me répondit le jeune éphèbe.»
-
-Nous nous quittâmes «ravis» les uns des autres.
-
-
-
-
-II
-
-LIONNERIES
-
-
- «_Monsieur, l'autre matin, chez Paillard, vous avez bien voulu me
- marquer le désir de visiter le vieil hôtel de Chamarande où j'ai la
- chance d'avoir pu loger les quelques bibelots qui m'ont valu l'honneur
- de votre curiosité._
-
- «_Si vous n'avez rien de mieux à faire vendredi prochain, entre cinq
- et six heures, voulez-vous, monsieur, me faire l'extrême plaisir et la
- faveur grande de venir prendre une tasse de thé, quai d'Orléans? Les
- vieilleries dont nous avons le goût commun gagnent à être vues à la
- clarté des cires, dans la pénombre de la nuit tombante. Le lit de
- Monsieur, frère du roi, et la commode de Mme de Maintenon, que j'ai
- l'heur de posséder, attendent, dès aujourd'hui, la grâce de votre
- visite. Depuis notre déjeuner, deux autres objets assez rares, que je
- guignais, me sont également échus, que je serais heureux de soumettre
- à votre critique: ce sont deux pièces assez curieuses, sinon uniques,
- dont un musée, je crois, pourrait s'enorgueillir._
-
- «_Quelques amis me font l'honneur de me venir voir vendredi à l'heure
- dite. Croyez qu'ils se feront une joie et escomptent déjà celle de
- vous être présentés._
-
- «_M. Hector Meyran, à qui j'écris pour lui faire signe, vous
- renseignera sur leur respective personnalité et leurs réels mérites.
- Je lui en communique les noms. Je me fais fort de vous faire goûter,
- vendredi, des confitures de goyave et des petits pains fourrés aux
- huîtres qui ne sont pas indifférents._
-
- «_Il n'y a pas présomption, n'est-ce pas, monsieur, à vous dire que
- j'ose compter sur vous?_»
-
- Et la lettre était signée _Edward Ytter_.
-
- En _post-scriptum_, ces simples mots:
-
- «_La duchesse d'Iddleton servira le thé._»
-
-Cette lettre ne laissait pas de me causer un certain effarement; il y a
-des styles qui déconcertent. C'était Meyran qui m'avait présenté cet
-Ytter. Je sautais en fiacre et courais chez mon ami Meyran.
-
---Je sais ce qui t'amène, me disait celui-ci dès le seuil: tu as reçu
-une convocation du jeune sir Ytter. Moi aussi.
-
---Sa prose est un peu baroque...
-
---Comme ses perles, mais son style a tout de même de l'allure; il
-pastiche aimablement Saint-Simon et le président de Hainaut. Le malheur
-est que ses lettres soient datées de 1904. Il n'y a qu'un écart de deux
-siècles. Ecrites en 1704, ce serait parfait. Inutile de me communiquer
-ton épître, la mienne me suffit. Tu y viens, n'est-ce pas? Nous y
-allons.
-
---Mais...
-
---Mais si, mais si. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie.
-Et puis, il y a les petits amis, ceux sur lesquels tu veux obtenir
-quelques tuyaux et renseignements. Les petits amis sont très
-intéressants. Ah! à eux seuls ils valent le voyage!
-
---Meyran, tu te paies ma tête.
-
---Attends que nous nous soyons offert la leur. Tu ne verras chez sir
-Edward Ytter que des jeunes gens du meilleur monde et du goût le plus
-suave. Ecoute, j'ai la liste: d'abord, le jeune Maxence Damora,
-l'inséparable d'Edward Ytter. Je l'avais invité l'autre jour à déjeuner
-pour t'habituer graduellement à cet étrange milieu.
-
---Le petit jeune homme à l'orchidée verte?
-
---Parfaitement, le petit jeune homme à la chambre lophophore.
-
---Et mandarine!
-
---Nous trouvons ensuite M. Pierre Yvanis, le fils de la belle madame
-Yvanis; lord Eginard Chapmann, un Irlandais plus très jeune, mais très
-particulier... C'est un globe-trotter infatigable: il a fait cinq fois
-le tour du monde... Evariste Bouchetal, qui fait de la littérature, et
-Grégory Popescu, qui veut faire du théâtre.
-
---Popescu?
-
---Cela se prononce Popesquiou. C'est un nom roumain. Le jeune Grégory
-est de Bucarest, comme M. de Max.
-
---Et au Conservatoire?
-
---Tu l'as dit. Un point, c'est tout. Nous n'aurons pas d'autres
-phénomènes; mais c'est très suffisant.
-
---Ah! Et ces messieurs se recommandent à l'attention par...?
-
---Chacun a une manie très spéciale, une _lionnerie_, comme on disait
-sous la Restauration. Ainsi, le jeune Yvanis, qui traduit
-miraculeusement les poètes grecs et a commis un adorable pastiche des
-idylles de Théocrite, vit maritalement avec un mannequin de cire.
-
---Tu dis?
-
---La vérité. Pierre Yvanis possède dans sa garçonnière, dans sa
-frissonnière, si tu aimes mieux, une admirable poupée de grandeur
-naturelle, modelée par un véritable sculpteur, laquelle, revêtue de
-précieuses robes japonaises, repose sur un lit de parade, côte à côte
-avec le lit de camp d'Yvanis. Il a pour cette idole un véritable culte
-et lui adresse des vers, des sonnets et des fleurs.
-
---Mais, c'est de la folie!
-
---Non, c'est de la pose et c'est aussi de la réclame. Dans un certain
-monde, on appelle Yvanis: l'homme à la poupée de cire. Vendredi, tu
-entendras couramment tous ces messieurs demander à Yvanis des nouvelles
-de sa maîtresse.
-
---Et on ne lui en connaît pas d'autres?
-
---Il faut demander cela à ses amis. Lord Chapmann, lui, collectionne les
-chapelets de prières, pourvu qu'ils soient musulmans. C'est un fervent
-de l'Islam. Il a été deux fois à la Mecque. Il passe tous ses hivers en
-Algérie. C'est aussi un ami de Claudius Ethal, le peintre de M. de
-Phocas.
-
---En effet, je me rappelle.
-
---Evariste Bouchetal, lui, fait de la littérature; c'est un élève de M.
-Pierre Loti. Il ne fomente que des marines. Il a commis sur Toulon un
-livre qui ne s'est pas mal vendu: c'est assez spécial. Enragé fumeur
-d'opium, il vit intimement avec une couleuvre...
-
---???...
-
---... Apprivoisée!... Sacountala ne le quitte jamais. Il la porte
-presque toujours sur lui.
-
---Mais c'est cauchemardant! Va-t-il nous la sortir, vendredi?
-
---C'est peu probable. Le froid est contraire aux reptiles, même
-domestiques; et puis Sacountala est toujours très engourdie. Je
-regrette, du reste, que tu ne la voies pas: elle est très sensible à la
-musique et elle danse comme une almée.
-
---Etrange! étrange!
-
---Grégory Popescu, lui, élève une panthère au biberon. Il la destine à
-Mme Sarah Bernhardt; c'est un fervent de notre tragédienne nationale.
-
---Au biberon?
-
---Féredgé (c'est le nom de l'animal) est, d'ailleurs, charmante. Nous
-n'aurons pas l'avantage de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je
-le regrette, car elle est jaune comme de l'or et elle porte un collier
-de platine incrusté d'émeraudes merveilleuses. Ce Popescu a de la
-fortune. Il se dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal, lui,
-a été élevé sur les genoux de l'impératrice.
-
-Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances princières. Pour peu que
-vous insistiez, Popescu se fera un plaisir de vous inviter chez lui à
-venir voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur. Il est
-également célèbre dans tout ce petit monde pour le luxe de sa salle de
-bains, toute en mosaïques persanes, briques vernissées vertes et bleues
-avec toutes les roses d'Ispahan en stuc sur les revêtements: la salle
-est citée, dans _Paris-Parisien_, entre le Pavillon des Muses et la
-galerie Groult.
-
---Et tous fervents de Debussy?
-
---Tu le demandes! Tous ont leur partition de _Pelléas et Mélisande_,
-signée et dédicacée. Ytter a la sienne bien en vedette sur son «Erard».
-
---Tout cela m'épouvante. Tu m'assures qu'il n'y aura pas de descente de
-police?...
-
---Ah! c'est vrai, j'oubliais: il y aura une femme.
-
---La duchesse d'Iddleton?
-
---Oh! ce n'est pas une garantie. Sa présence n'empêcherait rien.
-
---Tu me terrifies. Qu'est-ce que c'est que cette Iddleton?
-
---Duchesse pairesse authentique, veuve de trois maris, protestante
-convertie, et deux cent mille francs de rente. Tout Paris va chez elle
-mais elle n'est pas reçue dans tout Paris. A eu quelques aventures.
-Soixante-cinq ans, protectrice attitrée de sir Edward Ytter, adore les
-tout petits jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont plutôt
-inoffensifs. La Iddleton les préférerait plus dangereux... mais ces
-espèces de collectionneurs sont les seuls jeunes gens qui supportent la
-société des vieilles dames. Quand on n'a pas ce que l'on aime il faut
-aimer ce que l'on a. La duchesse encourage la littérature de Bouchetal
-et les pastiches grecs d'Yvanis; elle commande des bonbonnières à Ytter
-et produit Popescu dans ses soirées. Elle fait au groupe une énorme
-réclame. C'est leur mère à tous, une mère un peu Egérie,--comme une muse
-ancestrale. Elle se frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse
-frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement, chez Ytter, la princesse
-Outchareska.
-
---Jeune celle-là?
-
---Quelle question! Je t'ai déjà dit que c'était un monde à part: femmes
-de passé et jeunes gens d'avenir. Les flirts y semblent des incestes. Je
-dis flirts! Il faudrait trouver un autre mot... comme effleurements. Et
-encore, est-ce bien précis pour le commerce psychique de ces bambins et
-de ces grand'mères?
-
---Alors, au physique, ces dames?
-
---Au physique?... Tu les verras. Il faut bien te laisser quelques
-surprises. Et puis, tu verras Beppino.
-
---Beppino?
-
---C'est un personnage dans la vie de sir Edward Ytter: l'Eminence grise
-du lieu, toute une puissance, une parure aussi, une autre _lionnerie_.
-Encore, Beppino, c'est un peu comme la panthère de Popescu et la
-couleuvre de Bouchetal. Songe! un paysan toscan, un ancien cocher, qui
-lit d'Annunzio couramment et cite de mémoire des sonnets de Pétrarque et
-l'_Enfer_ du Dante. Sir Edward Ytter l'a ramené de Florence...
-
---...
-
---Pour le timbre et la douceur grave de sa voix. Tu le verras. Je ne
-t'en dis pas plus.
-
- * * * * *
-
-Après quelques hésitations, je me décidais à me rendre, le vendredi
-suivant, à l'appel du jeune peintre. Meyran m'accompagnait.
-
-La lourde porte de l'hôtel de Chamarande s'ouvrait pour nous à deux
-battants. Une haute lanterne Louis XIV en bronze doré éclairait mal la
-cage d'escalier, immense. Une bourrasque de pluie, abattue depuis le
-matin sur Paris et particulièrement sinistre sur ces vieux quais de
-Saint-Louis-en-l'Ile, en faisait vaciller la flamme. Et, pendant que
-nous montions les larges marches usées qu'escortait dans le vide une
-adorable rampe en fer forgé du temps, j'avais la vague oppression de la
-solennité du lieu, presque la conscience d'un recul de deux siècles.
-
-Un valet de pied poudré, en culotte de panne rouge, nous introduisit
-dans une antichambre aux hautes boiseries de noyer; un buste du Grand
-Roi y trônait sur un piédouche de marbre vert. Les parquets cirés
-luisaient.
-
---Un des valets de pied de Mme Ytter, me chuchotait Meyran. La mère
-prête au fils son personnel.
-
-Un petit nègre, vêtu à la turque, que nous n'avions pas vu en entrant,
-se haussait sur la pointe des pieds jusqu'au marbre d'une console et y
-cueillait sur un grand plateau de glace deux gardénias qu'il nous
-offrait. Nous en fleurissions nos boutonnières.
-
-Le nègre de Mme Dubarry, ricana Meyran. Il n'y a qu'Ytter pour avoir
-autant de style.
-
-Des rires étouffés et un gazouillis de voix fraîches bourdonnaient
-derrière une porte; le valet de pied l'ouvrait et nous nous trouvions
-devant le maître de céans.
-
-Cinq jeunes gens, dont sir Edward lui-même, causaient, assis ou vautrés
-au hasard des sièges, autour d'un homme déjà âgé, debout, les coudes au
-chambranle d'une cheminée, en train de se chauffer à un grand feu de
-bois. Le jeune Anglais se levait et venait à notre rencontre.
-
---Soyez les bienvenus, messieurs. Comme c'est aimable à vous!
-
-Je m'étais arrêté, abasourdi, sans trouver un mot, ne pouvant plus faire
-un pas.
-
-Sir Edward Ytter était en pourpoint de satin cramoisi, pincé à la taille
-par une ceinture de cuir gris: le pourpoint corseté des bergers
-héroïques des ballets de Molière. Une culotte de satin noir et des bas
-de soie de même couleur complétaient le déguisement. Des souliers à la
-poulaine, en peau de daim gris, exagéraient la minceur des chevilles.
-
-Ainsi costumé, sir Edward Ytter avait le charme équivoque d'un travesti.
-
---Zamore vous a fleuris, faisait-il en nous secouant les doigts. Vous
-savez que j'ai la chaise percée du roi et le bourdaloue du surintendant!
-Vous allez les voir.--Monsieur Yvanis, monsieur Bouchetal, milord
-Chapmann, monsieur Popescu.
-
---La duchesse n'est pas encore arrivée. Vous connaissez monsieur Damora?
-
-Les quatre petits jeunes gens s'étaient levés; le monsieur mûr, debout
-devant la cheminée, l'air d'un parapluie anglais dans une longue
-redingote de quaker, en avait rabattu les pans avec un geste de sarigue.
-A l'exception d'Evariste Bouchetal, d'une laideur vraiment rare, toute
-cette petite jeunesse, soignée, adonisée, nickelée et sanglée dans des
-vêtements trop neufs, fleurait bon, parlait avec grâce, avait de jolis
-gestes et, tout en plaisant aux yeux, inquiétait par quelque chose de
-vague.
-
---Oui, la duchesse a promis de venir, mais la princesse est souffrante.
-Elle a pris froid à la dernière audition de la _Schola Cantorum_. On n'a
-joué que de l'Orlando de Lassus: c'était délicieux!
-
---Et du Palestrina, faisait observer la voix de fausset du jeune
-Bouchetal. Le croiriez-vous? C'est au Palestrina que Sacountala est le
-plus sensible; elle adore la musique religieuse, celle de la Chapelle
-Sixtine surtout. C'est une intelligence que cette bestiole. L'autre
-jour, j'ai eu le malheur de jouer devant elle du Reynaldo Hahn: elle
-s'est dressée dans sa corbeille et m'a mordu la main.
-
---Du Reynaldo Hahn! Mais aussi quelle musique!
-
---Et quelle imprudence! renchérissait le jeune Damora.
-
---Oui, elle m'a mordu assez cruellement; mais je ne le regrette pas,
-reprenait l'homme à la couleuvre. Au moins ai-je, aujourd'hui, la
-certitude que Sacountala est mélomane.
-
---C'est comme Féredgé, intervenait le tragédien roumain. Si je veux la
-voir s'étirer de tout son long et griffer en miaulant la soie de mes
-coussins, je n'ai qu'à lui réciter du Verlaine: elle entre aussitôt en
-volupté. Le Henry Bataille aussi l'excite; mais où elle se développe
-tout à fait en beauté, avec du phosphore dans ses yeux verts, c'est
-quand je lui récite du Baudelaire.
-
---Les animaux sont supérieurs à l'homme: la civilisation ne les a pas
-atteints, l'instinct maintient en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me
-suis laissé dire que Mme des Gobelins avait un singe...
-
---La comtesse des Gobelins!--et sir Edward Ytter interrompait le récit
-d'Yvanis,--la duchesse nous a promis sa visite. Je l'attends à l'instant
-même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle amène avec elle son petit
-animal.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-III
-
-UN ÉTRANGE COLLECTIONNEUR
-
-
---On ne saurait assez tonner et fulminer contre ces cerveaux à l'envers
-de symbolistes, d'esthètes et autres chasseurs de coquecigrues qui,
-l'imagination farcie d'idées de l'autre monde, en contaminent, au hasard
-des rencontres, les jolies filles de la rue parisienne et, avec leurs
-prétentieuses pratiques, transforment en insupportable pécore la plus
-exquise midinette. Voici le cas de Céline Amyot, dite Dolly: vous verrez
-à quel péril échappa cette douce enfant!
-
-Et Jacques Portail, enjambant une chauffeuse, y accoudait son indolence
-coutumière. La joue appuyée sur un bras, dans une pose avachie et
-canaille, il y allait maintenant de son histoire. Plus récitée que dite,
-d'une voix monotone et chantante, l'histoire! Mais cette monotonie et
-cette nonchalance, la malice d'un regard aux aguets sous les cils
-baissés, les démentait de tout l'éclat de deux yeux gris et sournois.
-
---Je commence. M. Henri Dormoy avait des habitudes si déplorables, si
-déplorables, qu'il était devenu la fable et l'effroi de son quartier. M.
-Henri Dormoy habitait l'Ile-Saint-Louis. Un vieil hôtel voisin de
-l'hôtel Lambert avait l'honneur de l'avoir comme locataire. M. Dormoy y
-occupait, au quatrième, un vaste appartement, en enfilade, dont toutes
-les pièces regorgeaient d'armes et d'armures datant de tous les siècles,
-depuis l'époque des Croisades jusqu'au commencement de la Révolution.
-
-M. Dormoy était un collectionneur émérite, coté chez tous les
-antiquaires de Paris et particulièrement chez ceux de la rive gauche,
-car, avec ses quatorze mille livres de rente (pas un fifrelin de plus),
-M. Dormoy ne pouvait aborder les grands marchands des rues Lafayette, Le
-Peletier et Drouot. Il n'en possédait pas moins une assez précieuse
-Almeria dont les pièces, pour la plupart authentiques et quelques-unes
-fort rares, n'auraient pas déparé les galeries de l'Arsenal. Il y avait
-là des armures complètes du temps de la chevalerie, en acier poli,
-(armets, brassards, jambards et cuissards), qui, réajustées,
-reconstituées et pendues aux murs, dressaient, de ci, de là, dans la
-solitude des chambres, des spectres assez formidables.
-
-M. Dormoy possédait aussi toute une série de casques: casques pointus de
-l'invasion Northmande, monteras à capulet d'acier de l'occupation
-sarrazine, morions à visière grillagée ou se déclenchant en bec de
-cormoran, plus hideux que des masques, salades et rondaches datant des
-guerres de religion, et des hautberts et des cuirasses damasquinées de
-la Renaissance espagnole, et fleuragées d'or de la Renaissance
-italienne, et des cimiers niellés d'argent sur acier bruni, et des
-épées, et des cimeterres, et des masses d'armes, et des hachettes, et
-des poignards, et des stylets, et des dagues, et des arcs, et des
-arbalètes, et des flèches, et des carquois: le tout religieusement
-entretenu et astiqué par M. Dormoy lui-même qui, fidèle en cela à la
-tradition des collectionneurs, laissait juste à ses chers bibelots la
-couche de poussière nécessaire pour velouter le métal et rehausser
-l'éclat terni des ors!... Mais tout cela, me direz-vous, ne constitue
-pas des habitudes déplorables et vous ne voyez pas de quoi ameuter tout
-un quartier, fût-il de Saint-Louis-en-l'Ile, contre l'innocent M.
-Dormoy!
-
-C'est que M. Dormoy ne se contentait pas de collectionner les armes
-anciennes. M. Dormoy aimait aussi les jolies filles, les très jeunes
-filles surtout. Ce collectionneur était aussi un paillard, et plus qu'un
-paillard, un acharné et fin chasseur de jeunes minois et de chairs
-fraîches. S'il aimait la vétusté dans les armures, il appréciait
-davantage la jeunesse chez les personnes du sexe, qu'il invitait
-insidieusement à visiter ses collections.
-
-M. Dormoy, n'ayant que ses quatorze mille francs de rente, ne pouvait
-songer aux célébrités de la haute galanterie, célébrités dont la
-fraîcheur est, d'ailleurs, plutôt problématique--mais si
-merveilleusement suppléée par l'artifice des onguents et des fards!
-
-M. Dormoy, comme beaucoup de célibataires, courait après les petites
-ouvrières: trottins et midinettes étaient les proies charmantes que
-guettait sa vieille expérience de faune parisien. Il en avait peu
-rencontré de rebelles: toutes les demi-vertus de Saint-Louis-en-l'Ile
-avaient connu ses caresses gloutonnes et sa voracité de vieux marcheur.
-M. Dormoy était un fureteur. Il avait la même sûreté de flair en
-bibelots qu'en femmes,--les femmes! ces délicats bibelots de chair et
-d'amour dont malheureusement les années déprécient la valeur,--et, comme
-tous les vrais passionnés, M. Dormoy poussait ses recherches dans tous
-les quartiers de Paris. M. Dormoy ne dédaignait pas les plus lointains
-faubourgs.
-
-Cet appétit du sexe, si déréglé qu'il fût chez M. Dormoy, n'aurait pas
-suffi à le déprécier aux yeux des bourgeois de Saint-Louis-en-l'Ile si
-cet amateur de vieilles armures et de très jeunes femmes n'avait eu
-l'étrange manie de faire entrer les divers objets de son culte dans de
-coupables combinaisons. Sadisme de vieux célibataire ou déviation de ses
-sens de collectionneur? M. Dormoy n'avait-il pas la prétention
-d'enfermer dans le corselet de ses vieilles armures le corps frissonnant
-des jeunesses amenées par lui dans son appartement! C'est sous la
-cuirasse des anciens preux qu'il aimait à posséder la chair apeurée de
-ses victimes. Les pauvrettes étant dévêtues, il les affublait d'armets
-et de cuissards de chevaliers, ou bien encore les emprisonnait dans les
-cottes de maille des wikings et, une fois casquées et bardées de fer, il
-se ruait sur elles comme autrefois Néron, dans le cirque, se précipitait
-sur la nudité des martyres chrétiennes préalablement insinuées dans des
-peaux de bêtes. La gêne et l'effroi des malheureuses ainsi captives
-dégénéraient en crises d'épouvante et de larmes. L'appartement du
-célibataire s'emplissait de plaintes, de supplications, de balbutiements
-et de cris. Pour deux luronnes qu'amusait la mascarade et qui prenaient
-la chose en riant, les autres sortaient des armures de M. Dormoy les
-chairs froissées et l'âme endolorie, convaincues d'avoir eu affaire avec
-un fou et jurant bien de ne plus y revenir.
-
-Il faut croire que le collectionneur trouvait un certain ragoût à ces
-menus drames: crises de larmes et pâmoisons, scènes de désespoir et de
-terreur lui chatouillaient délicieusement les sens car il n'y renonçait
-pas, le vieux birbe! Il s'y était acquis une réputation déplorable. Le
-peuple traduit ces cas équivoques d'un mot: c'est un homme à passions.
-
-M. Dormoy était donc un homme à passions... Où peut conduire le goût des
-jolies filles et des vieilles armes! Ce goût très particulier de M.
-Dormoy, je l'ignorerais encore si le hasard, cette Providence des
-amoureux, ne m'avait mis sur le chemin de Mlle Céline Amyot dite Dolly,
-troisième mannequin chez M. Prust, robes et manteaux, rue Saint-Honoré,
-succursale à Nice et à Vichy, correspondant à Londres, etc.
-
-Dolly était le surnom que lui donnaient ses camarades, incitées à
-affubler d'une origine anglaise cette grande et jolie fille au menton un
-peu long et au nez un peu court, mais à la carnation si lumineusement
-rose (en contraste avec ses cheveux bruns), que Céline Amyot eût pu, en
-effet, très bien naître Irlandaise. De l'Irlande, elle avait même les
-yeux d'outremer et d'orage, d'un bleu mobile et verdissant. Mais un
-bagout si parisien!
-
-Céline Amyot était de Montmartre, de la rue des Trois-Frères, tout
-simplement.
-
-Fille d'un colleur d'affiches, elle était une des mille et trois
-midinettes que la rue de la Paix et les rues avoisinantes lâchent, vers
-onze heures du matin, sous les marronniers des Tuileries. Comme un
-essaim d'hirondelles et de moineaux francs, cela s'abat sur les bancs,
-autour des statues, et, dans un tourbillon de jupes bien coupées et de
-chevelures brillantes, cela s'installe par groupes, au hasard des
-sympathies, papote, ramage et déballe hors des paniers, sur des papiers
-gras, babas au rhum et cervelas! Charcuterie et pâtisserie: le déjeuner
-des Midinettes. Les hauts ombrages de l'ancien jardin royal font un
-cadre de verdure, au printemps, et d'or somptueux, en automne, à leur
-grâce alanguie et pliante. Combien d'anémies et de tuberculoses, en
-effet, parmi toutes ces fraîcheurs de peau et de regards! Pis! combien,
-parmi ces joliesses guettées, proies, hélas! certaines, pour la
-prostitution du boulevard!
-
-Je ne serais pas le philosophe que je suis, si je n'aimais, de temps à
-autre, à suivre, et de très près, les ébats et les menus propos du petit
-peuple parisien.
-
-Ce fut par une bleue matinée de juillet que me furent révélés la grâce
-fine et veloutée d'hirondelle, car mince et de silhouette arrêtée et
-pieuse comme elle, et le charme gamin de moineau de Paris de Mlle Dolly;
-ce profil, on eût dit, dessiné par Burne-Jones, et cet esprit gavroche,
-mi-Gavarni et mi-Forain!
-
-C'était non loin du bassin. Ce matin-là, toute une bande de rieuses et
-toutes jeunes échappées d'atelier y chipotaient, au hasard des chaises
-et des bancs, un déjeuner sommaire: des cerises et des fraises achetées
-à la livre à la petite voiture d'une marchande des rues, moins un
-déjeuner qu'une dînette, mais, pour restreint que fût le menu, les
-Midinettes ne s'en amusaient pas moins. Une folle hilarité secouait les
-tailles souples et renversait les nuques blondes et brunes groupées en
-cercle autour du récit désopilant de l'une d'elles. Que pouvait bien
-conter cette rosse de Dolly?
-
-Dolly! le nom fusait comme un rire sur toutes les lèvres.
-
---Non, elle était crevante, cette Dolly! Ces histoires n'arrivaient qu'à
-elle!
-
---C'était pas croyable!
-
---Bien sûr qu'elle inventait!
-
---Il n'y en avait pas deux comme elle.
-
-Et toutes ces demoiselles s'esclaffaient.
-
---Comme ça, le vieux avait voulu l'enfermer dans une armure, dans une
-chose tout en fer comme on en voit dans tous les tableaux qui
-représentent des batailles, ou bien encore au Musée de Cluny! Non, bien
-sûr qu'elle se payait leur tête!
-
-Je m'étais approché, attiré par tant de gaieté et par tant de jeunesse.
-
-L'histoire que racontait Dolly était son aventure avec le collectionneur
-de l'île Saint-Louis. C'était, avec quels détails pimentés et dans quel
-argot pittoresque, le récit, par le menu, de sa première rencontre avec
-le vieux garçon, sa poursuite forcenée par les grimpettes de la Butte et
-ses savants travaux d'approche, puis l'ouverture des pourparlers, la
-prière de venir visiter chez lui ses armures, rien qu'une petite visite
-sans conséquence.
-
---Et ne me dites pas que je vous rappelle une fille que vous avez perdue
-ou votre soeur: on me l'a déjà faite à la ressemblance! Je ne donne plus
-dans ces godans-là. Suffit; j'ai promis, j'irai et pas plus tard que
-dimanche. Maintenant, avancez-moi dix francs. Je vous les rendrai: c'est
-pour papa. C'est bon, vous êtes un type chouette. Maintenant, au
-plaisir!
-
-Dolly avait vraiment de la décision. Il fallait l'entendre narrer son
-entrée chez M. Dormoy:
-
---Un vieil hôtel, vieille roche comme dans les romans de M. Georges
-Ohnet, genre _Mademoiselle de la Seiglière_. Ça me porte au
-recueillement. Quatre étages, c'est haut; à la maison, y en a six et je
-ne me plains pas. Je sonne. C'est lui qui ouvre. Un musée, mes petites
-chattes, un vrai musée de vieilleries, rien que de la ferraille
-là-dedans, mieux qu'un musée, un décor... le deuxième des _Cloches de
-Corneville_ ou le troisième de la _Dame Blanche_... On connaît son
-répertoire! Je me dis: je me suis gourrée, c'est un peintre. Ce n'est
-pas pour ce que je croyais: je vais donner une séance. Pourtant, un
-petit goûter préparé me donne à réfléchir: ces petites chatteries-là, ça
-fleure toujours la manigance. Et lui, obséquieux, des prévenances, me
-servant lui-même: «Un doigt de marsala ou bien un peu de champagne.
-Goûtez ces pains fourrés au foie gras.--Oui, mon petit père, je te vois
-venir.» Et quand, bien gentiment, une fois au dessert, il me caresse un
-peu longuement les épaules et me passe les mains sur les hanches pour
-s'assurer si je suis bien faite.
-
---«Oui, une très bonne constitution, que je lui réponds, ne vous
-émotionnez pas comme çà! Je vois ce qu'il vous faut. Je vais vous faire
-ce plaisir». Et houp! en deux temps, trois mouvements, j'ôte mon corsage
-et je dégrafe ma jupe. Me voilà en chemise. Du même coup, voilà mon
-bonhomme à genoux, les yeux blancs, les mains jointes, en extase et si
-cocasse et si touchant que j'ôte ma chemise comme le reste.
-«--Admirable! une Eve, une Vénus Anadyomène, une Psyché!» qu'il s'écrie
-alors, et un tas de noms grecs que j'ai déjà entendu dire à des
-peintres. «--Attendez, mon enfant». Voilà qu'il se lève, court dans
-l'appartement, disparaît par une porte puis revient par une autre, avec
-un casque, une espèce de casque de pompier surmonté d'une sorte de
-serpent. «--Ne bougez pas». Et il m'assujettit sa marmite sur la tête.
-C'était d'un lourd et ça me serrait les tempes, mais à crier, tant ça
-m'appuyait sur le crâne. Mais lui, les yeux fous, de s'écrier: «C'est
-héroïque! c'est de l'époque, du roman chevaleresque, c'est de l'Aristote
-et c'est du Tasse aussi!» et un tas de billevesées qui étaient peut-être
-des salauderies. Je commençais, moi, à en avoir assez et je grelottais,
-bien qu'il y eût un grand feu de bois dans la chambre. «Dites donc,
-monsieur, est-ce que vous en avez encore pour longtemps? Cette
-comédie-là, ça ne va pas finir?»--«Attendez: un peu de patience, mon
-enfant.» Il me retire le casque, enfin, mais va en chercher un autre. Il
-en rapporte un bien plus haut, un bien plus gros encore et, surtout,
-bien plus pesant. «Encore celui-là, rien qu'une minute, ma
-divine!»--«Non, vous vous f... de ma poire!» «Oh! la petite mutine! Rien
-qu'une minute pour faire plaisir à papa». Je suis bonne fille: j'y
-consens. Me voilà, le front à la torture, sous sa nouvelle marmite,
-cette fois empanachée, emplumée comme une queue de paon, et voilà mon
-bonhomme qui retombe dans ses digue-digue. Il se prosterne: «C'est
-Bradamante! mais c'est Clorinde! c'est la belle Heaulmière!»--«Mais,
-tâchez donc d'être poli!» et je remets mon casque à cet insolent. Vous
-croyez que c'était fini? Ça ne faisait que commencer! Ne voilà-t-il pas
-qu'il décroche du mur une cuirasse en fer et des tas de ferraille qui
-s'adaptent aux bras, aux cuisses, au ventre, comme qui dirait à tout le
-corps, et ce loufoque voulait m'emprisonner là-dedans! Me voyez-vous
-dans cette ferblanterie, moi qui ai les seins si sensibles, et la peau
-de mes hanches, donc! Alors, je me suis fâchée: «Plus souvent, vieil
-outil! Allez au bain, non, à la douche! Je t'ai assez vu, échappé de
-Charenton!» Et, le bousculant, lui et toute sa ferraille, j'attrape mes
-frusques et je gagne la porte. Mon bonhomme, empêtré dans toutes ses
-antiquailles, avait trébuché et se débattait, tombé dedans. Il saignait
-du nez, parole!... C'est bien fait! Des fous de ce tonneau! Qu'est-ce
-qu'il lui fallait, à ce vieux criminel? Est-ce que ma beauté et mes
-dix-huit ans ne lui suffisaient pas?
-
-Et, sur un regard droit planté dans mes yeux, je m'avançai vers la
-conteuse:
-
---Moi, je m'en contenterais, mademoiselle: je serais même très heureux.
-
---Et vous ne m'embêterez pas, ripostait la jolie fille. Vous n'avez pas
-l'air d'une moule. Payez-vous le café à la société?
-
---Je paie!
-
-Et c'est ainsi que Dolly et Portail devinrent, le même soir, amant et
-maîtresse! Tout cela, grâce à la collection d'armures de M. Dormoy.
-
-
-
-
-IV
-
-LA MISE AU POINT
-
-
---Dolly! une grande brune à la carnation invraisemblable, une chair d'un
-rose de camélia rose en fleur, mais je ne connais que cela!
-
-De Warden, levé tout à coup de son divan, s'avançait hors de la pénombre
-du vaste hall pour entrer dans le cercle lumineux des tulipes
-électriques.
-
---Un corps souple et long de nymphe chasseresse, l'ondoiement de hanches
-d'une figure de Germain Pilon mais un profil de barmaid anglaise: c'est
-bien cela! Galocharde avec le nez trop court, le type de jolie
-anthropoïde de Suzanne Desprès et des femmes nues de Picard, et les
-prunelles de bête ou de sirène, tant elles étaient changeantes,
-attentives et inquiètes! Dolly... Ah! elle s'appelait Dolly, alors... En
-effet, je me souviens vaguement de l'avoir entendue nous raconter
-qu'elle avait été mannequin dans une maison de couture. Oh! dans ses
-débuts, car, moi, je l'ai connue modèle et je l'ai même eue dans mon
-atelier. Innombrables, d'ailleurs, ceux qui l'ont eue dans leur
-atelier... et dans la chambre avoisinante. Ah! pour un beau brin de
-fille, c'était un beau brin de fille, mais quelles aptitudes à rendre
-heureux quiconque le lui demandait et quelle vocation dans le métier!
-Nous l'avions surnommée _le consentement mutuel_, en souvenir d'un pari.
-Surnommée, car je l'ai connue sous un autre nom que Dolly. A
-Montparnasse, où je la rencontrai pour la première fois, chez le graveur
-Aubley, on l'appelait Ginette. Ginette, la grande Ginette! Ah! elle
-avait le déshabillage facile. Pour un oui, pour un non: «Moi, j'ai la
-gorge basse; moi, j'ai très peu de ventre; moi, j'ai un torse de jeune
-garçon; moi, j'ai une chute de reins unique; moi, j'ai les jambes
-fuselées», et v'lan! robes et chemise volaient à travers la pièce. Rien
-qu'à sa promptitude à se dévêtir, je l'aurais reconnue. Je n'ai jamais
-rencontré de jeune fille aussi fière, aussi sûre de son anatomie. A
-force de s'entendre répéter qu'elle avait une plastique épatante,
-Ginette en était convaincue, si convaincue qu'elle ne demandait qu'à
-convaincre les autres. Ah! vous l'avez connue, vous, sous le nom de
-Dolly, et elle était mannequin? En effet, c'eût été dommage!
-
-Avec une certaine mélancolie, presqu'une nuance de regrets, de Warden se
-laissait tomber sur un fauteuil: il tirait maintenant une longue bouffée
-de fumée bleuâtre de sa pipe de terre brune, dite _Pasiphaé_, pour le
-motif obscène qui en décorait le foyer. Warden ne se séparait jamais de
-sa pipe.
-
-Il reprenait:
-
---En effet, Ginette était assez rebelle au poison dit de la littérature,
-et l'éclectisme de ses liaisons... choisies pourtant dans tant de
-milieux divers, ne parvenait pas à la contaminer. Tournée comme elle
-l'était, avec ce type un peu bizarre qui la désignait tout de suite aux
-artistes et aux raffinés, elle était pourtant destinée aux pires
-aventures; elle eût pu, comme une autre, devenir une stryge de cénacle
-ou une goule de petite chapelle; elle demeura toujours une roulure
-d'atelier. Il faut lui en savoir gré, car elle eût pu, comme tant
-d'autres, jouer les Vittoria Colonna, les cheveux nimbés de myrtes
-artificiels, prendre des attitudes dans des cathèdres et déambuler,
-gainée dans le drap d'argent de moyenâgeuses simarres, des parlottes des
-toutes jeunes revues aux cinq-à-sept du _Rat Mort_. Née pour l'amour
-(j'allais dire la noce), comme une fleur est faite pour s'entr'ouvrir et
-embaumer, sa nature de joie la préserva. Cette chère Ginette! Je ne la
-vis vraiment qu'une seule fois en péril.
-
-Depuis à peu près deux ans je l'avais perdue de vue. Après avoir eu pour
-moi toutes les générosités, Ginette avait cessé tout à coup de me donner
-des séances. Je la rencontrais même plus dans les crémeries et dans les
-bars où sa grâce bohème aimait à fréquenter: quelqu'un avait enlevé
-Ginette ou Ginette avait changé de quartier. Je devais la retrouver dans
-le salon Charmaille!
-
-Mme de Charmaille! Qui se souvient, aujourd'hui, de cette gloire de
-cauchemar?
-
-Mme de Charmaille habitait Asnières; elle y faisait les honneurs de
-l'atelier de Pétrus Nordinger, le peintre érotico-mystique, _dont le
-talent avait été étouffé par le génie!_ on le disait du moins dans le
-clan des amis de Mme de Charmaille, qui s'était attelée, corps et âme, à
-la réputation de l'artiste.
-
-Ce Nordinger était surtout un peintre industriel. Apprécié pour ses
-vitraux d'art, dont les adroits pastiches n'excluaient point la
-fantaisie, il excellait à styliser la flore des bois et des jardins en y
-intercalant les monstres du bestiaire héraldique: un bon peintre
-verrier! Il exposait tous les ans des oeuvres d'une facture assez
-pauvre, et d'une couleur plutôt plate, que de très jeunes critiques
-comparaient aux fresques de Botticelli, pour humilier Botticelli sans
-doute, car ces vagues réminiscences étaient de sûres trahisons; mais
-encore était-il reçu tous les ans au Salon de la Nationale. Du jour où
-Mme de Charmaille pénétra dans sa vie, Pétrus Nordinger vit partout ses
-toiles impitoyablement refusées.
-
-Il faut dire que Mme de Charmaille avait une terrible esthétique; son
-influence était plutôt néfaste, pernicieuse même, et le surnom de
-_Malaria_, qu'elle avait dans tous les ateliers de Montmartre, l'avait
-suivi à Montparnasse. Mme de Charmaille y sévissait maintenant,
-terrorisant les uns et aguichant les autres par le crédit qu'elle
-prétendait avoir au Ministère des Beaux-Arts et même à celui de
-l'Intérieur... Quel crédit pouvait bien avoir, place Beauveau et rue de
-Grenelle, cette petite femme déjà mûre, longue de buste et courte de
-jambes, un peu nouée même, et dont la jolie tête, d'une grande finesse
-et surtout très expressive, mais disproportionnée avec la hauteur du
-corps, la faisait ressembler à une naine? Mme de Charmaille était aux
-couloirs officiels ce qu'est une punaise de sacristie aux coulisses de
-l'église; pourtant, de toute cette impudence, des artifices surtout
-d'une coquetterie irréductible et des restes énergiquement sauvés d'une
-indéniable beauté, cette femme s'était fait un prestige qui en imposait
-encore aux imbéciles.
-
-Pétrus Nordinger était du nombre. Imbécile, je m'entends. Intellectuel
-dans la pire acception du mot, le peintre-verrier, évidemment doué au
-point de vue décoratif, montrait une faiblesse de caractère qui confine
-à la bêtise.
-
-Demeuré veuf avec deux enfants et une soeur dévote venue exprès du fin
-fond de la province tenir le ménage de son frère, le pauvre être s'était
-laissé prendre aux flatteries et à l'enthousiasme de muse et d'artiste
-de Mme de Charmaille. Mme de Charmaille exerçait, dans quelques petites
-revues, la critique d'art. Elle était arrivée dans le désarroi de la
-maison du veuf décidée à s'y installer et à n'en jamais sortir.
-Nordinger possédait de lui-même une douzaine de mille francs de rentes;
-ses oeuvres pouvaient, bon an, mal an, lui rapporter autant.
-Vingt-quatre mille francs par an, c'était le port pour cette épave de
-l'intrigue et de la prostitution: il y avait longtemps que la fine
-mouche avait jaugé l'homme. Elle n'eut pas de peine à l'éblouir. Ce fut
-une effervescence de pitiés et de tendresses inavouées pour le veuf,
-mélangée d'un culte profond pour l'artiste et son oeuvre. Un sentiment
-plus fort l'attirait aussi vers les deux orphelins: elle aimait en eux
-leur père. Bref, elle jouait si habilement de son dévouement, de son
-crédit, de ses influences et de ses relations, et servait au malheureux
-Pétrus, cuisiné avec toutes les herbes de la Saint-Jean, le ragoût d'une
-si belle âme, que la pauvre soeur fut réexpédiée dans sa petite ville
-des Pyrénées et que l'aventurière s'installa en maîtresse dans
-l'intérieur d'Asnières.
-
-Cet intérieur! Il faut l'avoir vu comme moi pour connaître jusqu'où peut
-tomber une intelligence de déséquilibré.
-
-Mme de Charmaille y vaticinait religion, poésie, esthétique et
-littérature. Toute une assemblée de rapins et de poètes chevelus
-descendus des hauteurs de la Butte, se pâmait aux moindres gestes, aux
-moindres propos de la prêtresse. Mme de Charmaille multipliait les
-effets de croupe sous des robes coupées dans des étoffes d'ameublement;
-c'étaient des tons d'eaux mortes ou de roses malades que n'avaient pas
-encore osé arborer les couturiers. Les enfants du peintre, costumés
-d'après les fresques du Carpaccio, promenaient dans l'atelier des
-timidités attristées de chiens savants. Dépaysés dans des simarres de
-velours de coton, que dis-je? empêtrés, engoncés dans des manches de
-satin bouffantes, les deux pauvres petits, dressés à tous les
-baise-mains et à toutes les révérences, répondaient aux noms de Blismode
-et de Corydon: ainsi l'avait voulu leur seconde mère.
-
-Ginette! Mme de Charmaille affichait une très grande tendresse,
-probablement mystique, sinon unisexuelle, pour le joli modèle, car elle
-ne se gênait pas pour l'appeler Troïlus! Jusqu'où la muse de Pétrus
-Nordinger était-elle la Cressida de ce Troyen de Montmartre? Mystère.
-L'intrigante qu'était Mme de Charmaille n'avait-elle pas plutôt des vues
-sur la capiteuse fille et ne la destinait-elle pas à quelques-uns de ses
-amis influents du ministère ou du Sénat? Il y avait de tout dans
-l'Egérie de l'atelier d'Asnières, de l'entremetteuse et du maître
-chanteur. Toujours est-il que je retrouvais une Ginette tout autre que
-celle que j'avais connue. Ses cheveux bruns coupés courts et frisant en
-boucles drues lui faisaient une tête ronde de jeune belluaire qu'une
-mâchoire un peu lourde accentuait encore. Ginette avait aussi perdu de
-sa fraîcheur; ses paupières, maintenant bistrées, soulignaient la pâleur
-de sa face. Sanglé dans des costumes de drap anglais, Troïlus
-s'efforçait à des manières de petit homme; mais c'était un rôle appris,
-que démentaient les prunelles restées très femme et hardiment claires
-dans cette face de langueur.
-
-L'atelier de Pétrus Nordinger! J'y assistai un soir à une jolie scène.
-La maîtresse de céans avait eu l'idée d'une fête costumée, une fête sous
-Néron, rien que cela; il fallait bien célébrer un des grands précurseurs
-de l'anarchie! La toge et la chlamyde sévirent donc toute une nuit dans
-l'atelier d'Asnières. Oh! les piteuses anatomies d'hommes que
-révélèrent, ce soir-là, les Caracalla, les Adrien et les Antinoüs voulus
-par Mme de Charmaille! Enroulée d'étoffes transparentes, ornée de camées
-et enguirlandée de fleurs, la nudité des femmes s'y montra, chez
-quelques-unes, vraiment triomphante. Ginette fut de celles-là. Son goût
-naturel lui avait indiqué la tunique safran et les bijoux de bronze vert
-dont s'animait le rose retrouvé de sa chair. De larges iris bleus
-ombrageaient son visage, harmonisés avec le ton de ses prunelles avivées
-de kohl, et son entrée fit une telle sensation que l'immédiate pensée de
-Messaline vint à tous et à toutes en même temps. Le nom courut l'atelier
-et parvint jusqu'à l'intéressée qui, prenant son rôle au sérieux, ne
-défendit plus ni ses seins ni ses lèvres. Très impératrice à Suburre,
-elle s'abandonnait généreusement à toutes et à tous, faisant
-impérialement l'aumône de ses bras nus et de sa nuque aux convoitises
-allumées par son beau corps, si bien qu'au souper, grise d'adulations,
-de caresses et de beaucoup de champagne:
-
---Messaline, Messaline, suis-je assez Messaline! s'écriait la belle
-fille en éparpillant sa couronne d'iris aux quatre coins de la table.
-
-A quoi son amant, un graveur, un peu agacé par la tenue de sa maîtresse:
-
---Mets salope, et n'en parlons plus!
-
-Ce fut le mot du souper et la mise au point de la fête.
-
-
-
-
-V
-
-LE SERPENT SOUS LES FLEURS
-
-
---Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante? Mais je n'ai connu
-qu'elle! J'en ai surtout entendu parler, car j'ai toujours mis tous mes
-soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'oeuvre, et j'étais édifié.
-J'ai, d'ailleurs, les préventions les plus injustes, je l'avoue, mais
-les plus justifiées aussi, contre toutes les Muses de petites revues et
-d'ateliers. Bas-bleus, conférencières, peintresses et sculpteuses, je
-mets tout cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, donc
-des êtres dangereux en rupture, et, naturellement, en guerre avec la
-société. Toutes les armes leur sont bonnes pour triompher des
-circonstances; elles ont pour elles la plus grande des forces: celle de
-leur prétendue faiblesse.
-
---Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous, faisait de Warden au
-monsieur à longue barbe poivre et sel qui venait de prendre la parole.
-
---C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé. J'ai été
-longtemps attaché au ministère des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de
-ces lettres de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en ai eu à
-recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses dont la vocation
-artistique servait le plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de
-ces pseudo-romancières dont la littérature eût fait rougir un singe;
-mais, parmi toutes ces aventurières de la plume et de la palette, c'est
-à la Charmaille qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne et quelle
-maîtresse femme! Un tempérament d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne
-s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de Charmaille. Elle eût remué
-le ciel pour en faire tomber une pièce de vingt francs.
-
---Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait le petit Baudran.
-
---D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu de femmes ont couché
-autant qu'elle! Ah! pour des relations d'alcôve, elle en avait des
-relations!
-
-Et de Warden tirait une longue bouffée de sa pipe.
-
---Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché au ministère
-des Beaux-Arts, car notez que je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas
-moins gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé de ses
-invitations! Mme de Charmaille était la maîtresse de Nordinger, et cela
-m'était la meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de ce
-peintre; sa facture veule et flasque, cette absence ou plutôt cette
-ignorance du dessin, m'ont toujours exaspéré comme une indélicatesse.
-Pourquoi s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture manque de bras?
-Exposer et courir les commandes, quand on commet de pareilles anatomies,
-pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et notez que je suis du pays de
-Nordinger; nous avons même été élevés ensemble. Nous sommes tous les
-deux de Bayonne. Tout jeune encore, Nordinger, fils de famille et
-fortuné par les siens, faisait de la peinture et de la pire, de la
-peinture dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter à des
-chefs-d'oeuvre d'imagination, tiennent lieu de tout, de ligne et de
-couleur. Il ne composait pas trop mal, car il a toujours eu le don de
-l'arrangement; mais quelle palette! Les mauves et les violets
-intransigeants faisaient de son atelier une succursale des usines de
-Javel: c'étaient des tons de produits chimiques, des nuances hostiles de
-précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait un atelier. S'il
-s'était contenté d'être un amateur, on eût pu lui laisser ses illusions;
-mais il entendait se faire une place au soleil. Sa soeur, Mlle Emilie
-Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, croyait passionnément à
-l'avenir de son frère. Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant
-d'elle-même au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à Paris. Nous
-respections tous sa pieuse illusion. Nordinger entrait donc aux
-Beaux-Arts. Elève de Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus
-Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions esthétiques. Mlle
-Nordinger était restée à Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous
-les yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris où s'évertuait
-son grand homme. Il y exposait des _Andromèdes délivrées_, d'après M.
-Ingres, et des _Entrées de chevaliers à Jérusalem_, d'après Eugène
-Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé dans la peinture wagnérienne.
-Bien découplé, portant, soignée et parfumée, une belle barbe fourchue de
-dieu syrien, ayant la lèvre rouge et l'oeil brillant des Basques,
-Nordinger plaisait aux femmes. La fille d'un gros marchand de couleurs
-de la rue Bonaparte crut à sa vocation. Nordinger l'épousa, et ce fut
-l'idylle au foyer, avec la naissance successive de deux enfants. Mme
-Nordinger était délicate; elle manquait rester au premier accouchement
-et demeurait estropiée au second; elle traînait pendant quelque temps,
-et, quatre ans après ses couches, malgré une opération d'Echergovine, le
-grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières. Elle avait vingt-huit
-ans.
-
-Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une fille de sept ans et un
-garçon de quatre: Marthe et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents
-étaient morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle quittait
-Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison familiale, loin de son adoré
-grand homme, trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune couple, mais
-retenue par la crainte de le troubler. Elle accourut aux obsèques de sa
-belle-soeur comme à une délivrance, bénissant peut-être (et Mlle
-Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait de sa nièce et de
-son neveu. Et avec une sorte de passion farouche elle se consacrait au
-veuf et aux orphelins.
-
-C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé par les
-Nordinger, père, mère et fille, et sollicité par les miens eux-mêmes, et
-prié par toutes nos relations de pousser le grand peintre bayonnais!
-M'en demanda-t-on des démarches et des articles! J'écrivais alors aux
-_Débats_, à la _Revue Bleue_, puis au _Temps_. Je n'en fis jamais rien,
-malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela me brouillait même avec
-pas mal de gens de Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur de
-renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune et les relations
-remplacent le talent; je n'ai jamais sacrifié ma conscience à la
-camaraderie, et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un
-isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. Et quel
-réconfort aux heures de découragement! Je résistai même aux démarches de
-la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la vieille fille était
-touchante!
-
---Quelle profession de foi! nous exclamions-nous en choeur.
-
---Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait le petit Baudran.
-
-Le critique souriait.
-
---Aussi vous jugez comment j'accueillis les tentatives d'approche de Mme
-de Charmaille, quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre Mlle
-Nordinger et se fût installée en conquérante dans l'atelier d'Asnières.
-Je connaissais la dame de longue date. Il y avait dix ans que je
-subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes de subsides, de
-recommandations et d'articles pour elle ou les jeunes hommes chevelus
-dont elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et les maigres
-pensions venues de la province, tout en les protégeant. J'avais été
-précieusement documenté sur elle, et mes tuyaux se renforçaient d'une
-prévention instinctive contre sa personne physique. J'ai l'horreur des
-êtres noués, de tout ce qui peut rappeler une difformité ou un
-estropiement. Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable, Mme
-de Charmaille m'a toujours fait l'effet d'une naine. Je l'avais assez
-entrevue dans les couloirs de premières pour redouter, comme une
-approche malfaisante, le contact de ce petit corps malingre et
-sursautant, d'une agilité effarante au milieu de toute cette foule, où
-sa courte personne se faufilait, courait, abordant l'un, agrippant
-l'autre, toujours affairée et saluant. Elle m'était même répulsive,
-cette espèce d'araignée-crabe à tête de Méduse, avec sa bouche
-expressive et ses larges yeux implorants. Un effronté maquillage
-ajoutait encore à l'expression vraiment inoubliable de ce visage. Les
-cheveux d'un or violent, les lèvres outrageusement peintes, les yeux
-bleuis, comme trempés d'outremer, lui faisaient à la fois une tête de
-noyée, de goule et de sirène. On se représente assez ainsi, dans l'écume
-des vagues, les têtes tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de
-Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides meurtrières des
-gouffres siciliens. Ce charme morbide devait plaire à l'imaginatif
-qu'était Pétrus.
-
-Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il me revenait bientôt
-des échos des fêtes données par Mme de Charmaille dans l'atelier
-d'Asnières: fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves, où
-l'aventurière apparaissait successivement sous les traits d'Agnès Sorel,
-de Poppée, de Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se ressentait
-de cette influence. Ce n'étaient plus que des filles-fleurs, des
-sirènes, des ondines, et tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin: Mme
-de Charmaille se retrouvait dans toutes les héroïnes. Du coup, ce
-malheureux Nordinger se voyait fermer le Salon; sa peinture était
-devenue tout à fait exécrable. Il était une des gloires de la
-Rose-Croix. Quant aux deux enfants, Marthe et Marcel, la Charmaille les
-avait affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres et les
-promenait par le monde, chamarrés d'oripeaux comme deux petits chiens
-savants. Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation à tous
-les vernissages; la foule s'ameutait sur leur passage, à la grande joie
-de cet imbécile de Nordinger, et cela jusqu'au jour où le peintre
-mourait d'un ramollissement du cerveau.
-
-La Charmaille avait mis quatre ans à vider et à tuer le pauvre homme.
-C'était fatal: on ne vit pas avec une goule. Dans la maison d'Asnières,
-ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé par sa maîtresse,
-filait par toutes les brèches. Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un
-ami de la famille, arrivait à temps pour sauver les débris de la fortune
-et arracher son neveu et sa nièce aux griffes de la créature. La
-Charmaille ne voulait pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins
-comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger eut toutes les peines du
-monde à la mettre dehors; elle trouvait, d'ailleurs, la moitié de
-l'atelier déménagé et les meubles du veuf disparus, vendus ou enlevés!
-Mme de Charmaille n'avait pas perdu de temps.
-
-Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les confirmait à l'un de mes
-voyages à Bayonne. Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille
-fille au coeur ulcéré, et de terribles choses sur l'éducation donnée par
-cette femme à sa nièce, la petite fille (elle n'avait pas quatorze ans),
-déjà contaminée par l'exemple et empoisonnée de pernicieux conseils.
-L'enfant lui était revenue les cheveux teints au henné, habituée aux
-maquillages, initiée aux plus étranges raffinements de toilette, et déjà
-dressée aux oeillades et aux manèges de la pire coquetterie vis-à-vis
-des hommes. Qu'est-ce que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère
-avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre était mort à temps.
-
-Qu'y avait-il de vrai dans les allégations de la vieille fille? Je
-faisais la part de sa rancune et de ses anciens ressentiments, et
-pourtant, quand je rapprochais ces propos d'une assez curieuse rencontre
-que j'avais faite de Mme de Charmaille et de la petite Nordinger chez
-Eberstein, le grand critique d'art allemand, je ne pouvais m'empêcher de
-faire des réflexions bizarres.
-
-Eberstein (il est mort maintenant) avait (si doué qu'il fût, car c'était
-un grand cerveau) la réputation d'aimer les primeurs. Aussi fus-je très
-désagréablement surpris, lors d'une de mes visites chez lui, d'y trouver
-la Charmaille maquillée, attifée selon son habitude, mais accompagnée,
-en plus, d'une toute jeune fille, presque une enfant, sinon jolie, du
-moins étrange avec sa chevelure ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses
-yeux trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je n'en sais rien,
-car la Charmaille ne me la présenta pas. Elle était venue là pour
-solliciter d'Eberstein son appui auprès du directeur des beaux-arts de
-Berlin, afin que le Musée achetât le dernier tableau de Nordinger. Elle
-se levait à mon entrée (elle me savait hostile), et Eberstein
-l'accompagnait dans l'antichambre. La Charmaille devait avoir quelque
-chose à lui dire, car c'est sur un coup d'oeil impérieux de la créature
-que le vieux critique l'avait suivie. Cette sortie m'intriguait; j'eus
-la faiblesse de tendre l'oreille un peu plus que je ne l'aurais dû. On
-discutait dans l'antichambre, à voix basse, mais assez vivement; il
-était question d'argent: «Il m'en faut! il m'en faut! stridait la voix
-de Mme de Charmaille, devenue âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein
-rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire et y prenait cinq
-cents francs. «Ils sont très gênés, me disait-il d'un air contrit; il
-faut bien leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt. Mme de
-Charmaille avait consenti à partir. Tirez la conclusion vous-mêmes.
-
---Le serpent sous les fleurs! ricanait le petit Baudran.
-
-
-
-
-VI
-
-LE VOILE
-
-
---L'atelier Nordinger! Vous n'avez jamais voulu y mettre les pieds. Eh
-bien! vraiment vous avez perdu. Je m'en voudrais toute la vie, si
-j'avais manqué une occasion pareille.
-
-Et d'Esthuart, Georges d'Esthuart, le compositeur applaudi de _Niobé_,
-de _Loreley_ et d'_Apollon à Délos_, tournait sa tête impertinente du
-côté de Monpayrac.
-
---L'atelier de Nordinger, mais c'était l'atelier type, le sanctuaire par
-excellence du symbolisme et de la Rose-Croix! Un fatras d'objets
-hétéroclites, des usagers et des religieux fraternisant dans une
-promiscuité significative renseignaient dès le seuil sur l'état
-intellectuel du maître de céans. C'étaient des soufflets de cuisine, des
-crémaillères et des landiers de campagne, des horloges rustiques, des
-huches et jusqu'à des pétrins provençaux voisinant avec des chandeliers
-d'église, d'anciennes chasubles, des vasques de bénitier, des lutrins,
-des croix de procession, des bannières de la Fête-Dieu et jusqu'à des
-retables d'autel; le tout incomplet, ébréché, dédoré et velouté de
-poussière. Des céramiques de Lachenal et de Laherche, en forme de
-courges et de cucurbitacés, évidemment choisies parmi les plus baroques
-et les plus saugrenues des deux maîtres cuiseurs, et d'énormes cornues
-d'alchimiste donnaient à cette brocante un équivoque aspect de
-laboratoire; des hiboux de faïence et d'énormes crapauds de grès
-embusqués dans les coins achevaient d'envoûter l'atmosphère. Mais c'est
-aux murs qu'éclatait l'indéniable folie du seigneur et de la dame de
-l'antre. Toutes les toiles refusées de Nordinger (et depuis cinq ans,
-l'artiste s'était vu impitoyablement fermer toutes les portes des
-Salons) décoraient l'atelier, en manière de fresques; la néfaste
-influence de Mme de Charmaille s'affirmait dans la facture et le choix
-des sujets.
-
-Wagnérienne enragée, Mme de Charmaille avait imposé à son amant l'oeuvre
-du maître de Bayreuth, et, naturellement, dans cette oeuvre, c'est aux
-scènes surnaturelles qu'elle avait été droit, avec le sûr instinct des
-déséquilibrées, toujours tentées par l'anormal; c'étaient donc,
-émergeant des pétales d'énormes lis bleuâtres, des torses onduleux et
-tortillés de filles-fleurs; des chevelures d'un or invraisemblable
-hésitant entre l'acajou et le jaune d'oeuf, encadraient des visages
-exsangues de jeunes opérées aux yeux encore agrandis par l'hypnose. Plus
-loin c'étaient, dans un enchevêtrement de coraux et de madrépores
-charnus, parmi les lentes oscillations de pendule de la flore et du
-monde sous-marin, des lividités de noyées, dont les faces d'épouvante
-personnifiaient, sous des toisons vertes comme l'herbe, Flossilde,
-Voguelinde et Velgonde, les trois filles du Rhin; et que de dragons
-Fafners, et que de nains Albérics, et que de dieux Loges dans des
-torrents de flammes et que de Siegfrieds et de Sigemonds casqués
-d'argent ou vêtus de peaux d'ours!
-
-L'incohérence des mythologies évoquées n'égalait que la platitude de la
-facture. Toutes les princesses du cycle d'Artus suivaient, gainées dans
-des étoffes ramagées d'or et nimbées de fleurs héraldiques, princesses
-et parures découpées, on eût dit, dans du zinc peinturluré par un
-imagier d'Epinal; et puis venait le cortège obligé des sorcières et des
-démones, et, sous le heaume des héros scandinaves comme sous le hennin
-des princesses magiciennes, sous les couronnes d'iris noir des Canidies
-et la chevelure glauque des Sirènes, c'étaient toujours les prunelles
-violettes et la bouche sinueuse de Mme de Charmaille qui souriaient. La
-terrible femme avait complètement ensorcelé cet imbécile de Nordinger;
-il ne voyait qu'elle et que par elle, et la perpétuelle hantise du
-visage de sa maîtresse aggravait encore l'obsédante impression qu'on
-avait chez lui d'un cauchemar qui grouillait en fresques d'angoisse et
-de terreur au mur de cet atelier peuplé de filles-fleurs, de stryges et
-de sirènes par un Odilon de banlieue.
-
-La loufoquerie de cet intérieur allait jusqu'au malaise.
-
-Mme de Charmaille y trônait dans les costumes que vous devinez: tour à
-tour Velléda, blanche comme un clair de lune sur les roseaux d'un
-marécage; puis Isolde, avec des yeux d'orage, appareillés au violet
-pourpré d'une dalmatique de pope; puis Brunehilde, en corsage cuirassé
-de jais blanc, et surtout jamais elle-même. C'était, chez elle, un
-continuel besoin de changer de personnalité; avec cela, une manie de
-l'oripeau et un amour du maquillage où s'affirmait tout le mensonge de
-son âme cabotine. Mais son rôle préféré était celui de jeune
-poitrinaire. Elle excellait à en mimer les attitudes brisées et les
-fiévreuses langueurs. Des accablements la prostraient tout entière,
-parmi les coussins de soie blanche d'un divan revêtu d'une peau d'ours
-noir. Là, dans les plis flottants d'un peignoir _ad hoc_, elle se
-soulevait à demi sur ses coudes; et, dans une pose allongée de jeune
-sphinx, qui accusait sa croupe en creusant les reins, elle eût ravi plus
-d'une tragédienne, et par ses gestes et par sa façon désenchantée et
-lasse d'effeuiller les quelques lis posés dans un vase auprès d'elle en
-susurrant d'une voix d'âme: _Les femmes, les fleurs, les femmes, les
-fleurs!_ Au piano, quelque compositeur incompris de Pologne jouait en
-sourdine la _Marche funèbre_ de Chopin ou l'_Adieu_ de Schubert;
-accroupis dans la pénombre, sur des tabourets modern style, des poètes
-imberbes, chevelus comme des lions, avec de pauvres petites poitrines et
-des yeux énormes, l'air de foetus à crinières, attendaient humblement
-leur tour pour lire à la dame leurs derniers sonnets.
-
-Costumés à la grecque, Blismode et Corydon, les deux pauvres petits
-enfants du peintre, faisaient brûler dans un réchaud des pastilles du
-sérail. Or, par une porte ouverte, une odeur de roux venait de la
-cuisine et empestait tout cet esthétisme de relents d'oignons.
-
-C'était attristant, pitoyable et comique.
-
-Et, le croiriez-vous, mon cher? c'est dans ce milieu fantomatique et
-délétère, parmi ces loufoqueries sinistres qu'a débuté et que s'est
-formée Marion Durmer! Oui! la chanteuse d'opérette! C'est
-invraisemblable, mais c'est ainsi; ce perpétuel éclat de rire, ces yeux
-clairs et cette promptitude et cet esprit du geste, ce naturel et
-pourtant cette science artiste dans la mimique et la diction, tout ce
-qui fait le charme de Marion, sa réputation aussi, sont sortis de cet
-antre. C'est au milieu de ce cauchemar hiératique, mystique et
-préhistorique que se sont produits pour la première fois ce bel entrain
-et toute cette gaieté. Marion, cette créature d'imprévu et de fantaisie,
-et si femme, fut révélée par cette prêtresse équivoque de l'androgynat
-qu'était la Charmaille.
-
---Vous voyez bien qu'on échappe au poison de la littérature! déclarait
-Jacques Hurtel.
-
---C'est ce qui vous trompe! ripostait d'Esthuart. J'ai connu Marion tout
-aussi intoxiquée qu'une autre; la Charmaille l'avait, elle aussi,
-contaminée; mais, comme chez elle le tempérament était bon, Marion a
-rejeté le poison.
-
-Voilà l'histoire. Je fréquentais l'atelier de Nordinger. Mme de
-Charmaille, moi, m'intéressait comme un cas de bactériologie; je savais
-d'où elle sortait: d'une loge de concierge, pas plus. C'est de
-frottements en frottements, au contact de mille et une liaisons
-diverses, qu'à force de volonté et d'intrigues elle s'est haussée à ce
-rôle de Muse et de Dame élue d'atelier de Rose-Croix. Elle ne manquait
-pas d'intelligence, d'ailleurs: une dévoyée, une déclassée, soit; mais
-des dons de ruse et d'intuition et d'assimilation de premier ordre. Sans
-la tare de la névrose, qui la poussait vers l'anormal et le bizarre,
-elle eût pu devenir peut-être une grande courtisane, car elle avait le
-sens des affaires. Hélas! ses lésions cérébrales la vouaient forcément
-au monde des incomplets et des ratés; elle ne put jamais franchir le
-cycle des petites revues et des ateliers mort-nés où elle exerçait ses
-talents d'allumeuse.
-
-Mme de Charmaille m'avait dit:
-
---Venez donc passer avec nous la soirée de jeudi: je vous ferai voir une
-artiste, une toute jeune fille qui vous captivera.
-
---Quel nouveau monstre va-t-elle nous exhiber? pensai-je en moi-même, et
-je me rendis à Asnières, décidé à me divertir _in petto_ du phénomène
-annoncé.
-
-Je trouvai chez les Nordinger tout le Montmartre et tout le Montparnasse
-des premières, le ban et l'arrière-ban des hirsutes et des hydrocéphales
-avaient été convoqués. L'atelier était plongé dans la pénombre. Sur une
-estrade baignée de lumière électrique, un grand rideau de velours rouge
-était tendu; deux orangers en caisse arrondissaient leurs dômes de
-feuillage à droite et à gauche du proscénium. Des appels de flûte ayant
-pleuré sur des pizzicati de harpes invisibles, une créature de songe...
-(naturellement) issait de la draperie cramoisie et, sous la projection
-d'électricité, s'immobilisait dans une attitude apprise: c'était Marion
-Durmer, la merveille annoncée.
-
-Nue, absolument nue sous un peplum de velours chair (je reconnaissais
-bien là la mise en scène de la Charmaille), la débutante se sculptait
-comme une statue dans les poses rythmées par l'orchestre que je vous ai
-dit; et les nerfs étaient douloureusement opprimés par la monotonie du
-spectacle, car les attitudes se succédaient avec une lenteur
-désespérante, lenteur encore aggravée par la mélopée des instruments. La
-fille ainsi offerte était pourtant fort belle: c'était Marion! Elle
-dansait, ou plutôt se mouvait, pieds nus. Deux grosses bagues d'or
-brillaient à son orteil; pas un autre bijou ne parait sa nudité. Tout à
-coup, la débutante chanta.
-
-D'une voix monocorde, volontairement blanche, sans aucune intonation,
-elle murmura des paroles bizarres:
-
- Saint Jacques, saint Michel et saint Georges aussi,
- Mes trois lampes d'or
- Brûlent dans la nuit.
- Qui rallumera les lampes éteintes?
- L'amant est parti et mon rêve est mort.
- J'ai laissé tomber mes trois lampes d'or
- Dans la mer profonde.
- Saint Michel est loin et saint Jacques est mort.
- Qui rallumera mes trois lampes d'or?
-
-La musique valait les paroles; elle était, la musique, de Maxime Aubry,
-le plus talentueux et le plus morne aussi des musiciens de l'avenir. La
-salle croulait en applaudissements; on faisait une ovation à la Psyché
-mystique des trois lampes d'or et à la géniale maîtresse de maison, qui
-les avait allumées.
-
-A quelque temps de là, je fus invité chez Marion Durmer. Un grand
-financier, qui lui voulait du bien, venait de l'installer dans un petit
-hôtel, à Passy; on y pendait la crémaillère, et un public trié sur le
-volet, était convié à y venir applaudir l'artiste dans ses nouvelles
-créations. Elle les lancerait ensuite sur une des grandes scènes
-musicales de Paris.
-
-Je n'allai pas à cette soirée de loyal essai. Si jolie que m'eût paru
-l'exécutante, je répugnais à retourner dans les limbes: j'ai l'horreur
-de cet art embryonnaire et larveux. D'ailleurs, les feuilles du
-lendemain donnèrent par le menu le détail de la fête: Mlle Durmer avait
-dérangé la critique, les soiristes aussi avaient été conviés. Il n'était
-bruit dans les feuilles que du goût et de l'arrangement merveilleux du
-petit hôtel de Passy; Marion avait officié dans la chambre, reconstituée
-meuble par meuble, de sainte Ursule, d'après la fresque du Carpaccio; il
-y avait même dans cette chambre la double petite fenêtre ronde à vitraux
-hexagones, avec le pot de basilic sur le rebord.
-
-Mlle Durmer avait chanté, debout, sur un oranger en caisse,
-naturellement: on remarquait aussi dans cet appartement préraphaélite un
-agneau blanc, comme celui de saint Jean, couché sur un coussin de
-velours bleu-ciel, et, sur la cheminée, une énorme boule de verre bleu,
-où tournoyaient des poissons rouges; l'appartement était d'ailleurs
-rempli de ces sortes d'aquariums. L'artiste avait chanté divinement. La
-mise en scène et la réclame avaient été miraculeusement organisées; j'y
-reconnaissais la main de Mme de Charmaille, et cependant Marion Durmer
-ne débutait pas. Je la croisai pendant quelque temps dans des couloirs
-de premières, ses beaux cheveux noirs répandus en nappes sombres sur des
-corsages florentins à manches bouffantes, et fantastiquement coiffée de
-béguins de perles ou de petits hennins. Mme de Charmaille trottait
-toujours dans son ombre. Et puis je perdis de vue la belle fille: Marion
-Durmer avait quitté Paris.
-
-Je la retrouvai, deux ans plus tard, à Bruxelles; elle était en vedette
-sur l'affiche du théâtre du Parc et jouait la _Périchole_. Marion Durmer
-dans de l'Offenbach! Quelle déchéance, quels avatars et quelles
-vicissitudes avaient pu la conduire là? Je pris un fauteuil et
-l'applaudis à tout rompre: la statue hiératique était devenue la Marion
-Durmer que vous savez, que nous aimons tous; de la vie, de la joie, de
-la santé et de l'esprit surtout, de l'esprit français et de la grâce
-bien parisienne!
-
-Je fus la saluer dans sa loge. Elle m'accueillit par un franc éclat de
-rire et, me tendant les deux mains:
-
---Oui, c'est moi; vous n'en revenez pas, n'est-ce pas? vous n'en croyez
-pas vos oreilles. Ah! je l'ai échappé belle! quel cauchemar! Vous
-souvenez-vous de l'atelier Nordinger et de Mme de Charmaille? Oh! elle
-avait su me prendre et me domestiquer, celle-là! j'étais bien sa proie
-et sa chose, et puis, un jour, les écailles me sont tombées des yeux. Un
-matin plutôt, tout le voile s'est déchiré du haut en bas, le fameux
-voile, et cela à propos des deux enfants, ces deux pauvres petits êtres
-si comiquement appelés Blismode et Corydon.
-
-Vous savez combien Mme de Charmaille en jouait, des deux petits
-Nordinger, quelles effusions, quels baisers et quelles caresses elle
-leur prodiguait en public, et toute sa mise en scène de tendresse et de
-dévouement!
-
-Or, un matin, à la suite d'une proposition de manager, je m'en vais
-étourdiment à Asnières; je ne faisais rien, alors, sans consulter Mme de
-Charmaille. Je débarque à la gare et prends le chemin de l'atelier. La
-domestique, sortie, avait laissé la porte ouverte. Je monte comme dans
-un moulin et, dans le hall aux fresques que vous savez, je trouve
-Blismode et Corydon à genoux, tous les deux, sur le plancher et le
-lavant à grande eau avec des brosses et du savon noir; oui, tels quels,
-les deux pauvres petits, à peine vêtus, pieds nus et jambes nues pour ne
-pas se salir, et grelottant tous deux dans ce vaste atelier aux châssis
-grands ouverts! nous étions en décembre. Je m'arrêtai sur le seuil,
-effarée. Les deux enfants, eux, s'étaient mis debout et se taisaient, le
-coeur gros, prêts à fondre en larmes, évidemment terrifiés.
-
---«Où est Mme de Charmaille?» trouvai-je enfin la force de leur dire;
-mais eux ne trouvaient pas de voix. Ce fut une minute de silence atroce,
-où la misère et le faux luxe de cet atelier (je ne l'avais jamais vu que
-le soir), m'apparurent subitement, lamentables. Tout à coup, la voix de
-la Charmaille éclatait, mais une voix que je ne lui connaissais pas,
-canaille, éraillée, comme étranglée de fureur: «Hé, petits gueux,
-pestailles que vous êtes! je ne vous entends plus frotter, gare à vous
-si je me lève!» et, dans le même instant, une porte s'étant ouverte, Mme
-de Charmaille s'encadrait dans l'embrasure. Les deux enfants étaient
-retombés à genoux sur le plancher mouillé.
-
-Mme de Charmaille se trouvait en chemise avec un peignoir de flanelle
-rouge, jeté en hâte sur sa nudité: «Ah! c'est vous, chère amie; entrez
-donc, je suis à vous». Moi je ne pouvais bouger. Dépoitraillée,
-dépeignée, la racine de ses cheveux révélée brune sous l'or jaune de la
-teinture, Mme de Charmaille venait de m'apparaître telle qu'elle était:
-les yeux capotés, le teint bis, la bouche molle et la gorge aussi, dans
-la dévastation d'une quarantaine orageuse et mûrie par le pire passé.
-Secoué par sa haine et sa fureur contre les deux pauvres petits êtres,
-son masque était tombé. Dans sa stupeur de se voir surprise, Mme de
-Charmaille ne pouvait retrouver ni la caresse de son regard, ni la
-séduction de son sourire, elle n'arrivait qu'à grimacer; l'intrigante et
-la mégère venaient de se révéler, hideuses, à mon effroi.
-
-Je reculai, gagnai la porte et la refermai sur moi; cinq minutes après,
-je reprenais le train, et au bout de huit jours, je signais avec un
-autre manager.
-
-C'est ainsi que je suis devenue chanteuse d'opérette: le voile s'était
-déchiré.
-
-
-
-
-VII
-
-L'ENVERS DE LA GLOIRE
-
-
-Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a que des empoisonneurs.
-
-La littérature compte autre chose que des criminels; la plus innocente
-peut faire des victimes. Il y a des empoisonnés qui s'intoxiquent
-eux-mêmes. Ils naissent mûrs pour le microbe.
-
-La preuve en est dans l'aventure arrivée à Charles de Saint-Yriex.
-
-Vous connaissez tous Saint-Yriex et son théâtre?
-
-Dieu sait s'il est honnête! Dans les six drames qu'il promène depuis dix
-ans à travers le monde et qui lui rapportent, bon an, mal an, deux cent
-mille francs, aucune de ses héroïnes n'a une tache; toutes sont
-persécutées, angéliques et pures, l'adultère (et Saint-Yriex est
-quelquefois forcé de subir l'adultère dans ses drames historiques),
-l'adultère y est toujours laissé au troisième plan. Jamais un mauvais
-instinct n'apparaît comme déterminant dans aucun drame. Dans sa
-_Fornarina_, la seule pièce où il ait mis en scène une courtisane, la
-maîtresse de Raphaël est montrée plus sublime et plus pure dans son
-repentir que Marie de Magdala elle-même. Charles de Saint-Yriex est le
-dernier chantre de l'idéal. Il est à la fois héroïque, romantique,
-picaresque; car il a même la notion du comique. Ibsénien,
-révolutionnaire et dantesque, mais toujours moral, il a fait pleurer
-Tamerlan sur les champs de bataille, devant les monceaux de morts et de
-blessés râlants; des crépuscules de colère saignent dans des cieux
-d'incendie au-dessus des poings levés et des bras tendus des cadavres
-ressuscités pour invectiver la luxure des reines et l'ambition des rois;
-il passe dans toutes ses pièces un souffle de justice, d'indignation et
-de pitié qui en fait vibrer magnifiquement toutes les ficelles; le même
-vent sublime gonfle démesurément la baudruche des mauvais vers, mais
-baudruche et ficelles n'en émeuvent pas moins profondément le public. Le
-public de Saint-Yriex est bien trop malin pour se heurter. Il excelle à
-rajeunir tous les trucs devant lesquels, selon une esthétique établie,
-doit s'émouvoir notre sensibilité; c'est avant tout l'homme de la mise
-au point. Grandiloquent à la manière de Victor Hugo, il a, comme lui,
-l'image, la métaphore et l'épithète; il est le seul qui ait osé, après
-lui, emboucher la trompette de la renommée; mais cette trompette, est
-une trompette d'enfant. Sur ses six drames, dans trois il a campé la
-figure de Napoléon Ier, et c'est toujours le petit Caporal, les autres
-fantômes évoqués à la scène! Papes ou empereurs, souverains de légendes
-ou d'histoires, peintres ou courtisanes: Saint-Yriex en a toujours fait
-des marionnettes. Ainsi, réduits, ils vont toujours sûrement à
-l'intelligence du public: trop d'humanité effarerait; la convention
-rassure. De Saint-Yriex ne domine pas. Il est au niveau de son siècle;
-il est le seul qui fasse encore accepter une tirade.
-
-Charles de Saint-Yriex est marié et bon père de famille.
-
-Associé à une charmante femme, attelée de toutes ses forces à la gloire
-de son mari, il a eu, en temps utile, un hôtel à Paris, des dîners et
-des réceptions suivies; à sa table très ouverte ont défilé toute la
-critique et toute la presse, quelques hommes politiques aussi;
-Saint-Yriex sut, tour à tour, obliger les uns et les autres. Puis un peu
-débordé par la demande, il se découvrit, un jour, la fâcheuse
-neurasthénie qui exige de la solitude, un grand calme et des soins, et
-ce fut l'époque des villégiatures; le ménage s'installa aux environs de
-Paris. Installation somptueuse dans un château historique, dont les
-feuilles mondaines publièrent l'état des lieux, et les illustrés les
-reproductions.
-
-Le château, pas trop loin des directeurs de théâtres et assez distant,
-néanmoins, d'une station pour faire hésiter les amis en quête d'un dîner
-ou d'un louis, garda les Saint-Yriex pendant trois ans. Alors
-l'écrivain, tout à fait lancé, les traités signés avec les directeurs de
-Paris et de l'étranger, et la neurasthénie augmentant, le ménage
-s'exilait tout à fait, et gagnait le Midi, cette Riviera de fièvre ou de
-grand calme, de solitude ou de mouvement, au gré de ses hôtes, qui,
-depuis quelques années, est devenu le sûr refuge de tant d'autres
-écrivains.
-
-De Saint-Raphaël, où s'était fixé le ménage, Mme Charles de Saint-Yriex
-continua de communiquer aux journaux quelques bulletins de santé, juste
-ce qu'il fallut pour tenir en éveil la curiosité du public, et
-Saint-Yriex renonça à toutes les petites excentricités nécessaires au
-lancement d'une réputation pour se consacrer tout entier au travail.
-
-La baignoire de Mme de Pompadour qu'il avait fait installer à
-Montmorency, dans son parc, où il se plongeait dans une eau semée de
-feuilles de roses, les six paons blancs dont il s'était fait le berger
-sur les pelouses de Flamarande et qu'il menait paître lui-même, vêtu de
-soie zinzolin et armé d'une houlette enrubannée comme un Tircis de
-pastorale, les vingt-sept bagues sardoines et péridots, béryls et
-chrysoprases, opales et saphirs jaunes, toutes baptisées du nom d'un de
-ses héros, fabuleux écrin d'un rajah de Mysore et son européenne
-collection de cravates, tout cela tomba dans le domaine de la légende,
-et il n'y eut que les toutes petites revues de la province pour en
-parler encore.
-
-Le soleil du Midi avait complètement guéri la neurasthénie du grand
-homme. Saint-Yriex fit même enlever ses photographies en vente de la
-devanture des marchands. Définitivement installé dans la gloire, de tant
-d'enfantillages, bien pardonnables chez un tel cerveau, il ne garda que
-l'innocente manie d'écrire ses lettres à l'encre verte sur papier mauve
-et de les sabler de poudre d'or.
-
-Mais Saint-Yriex, tout à fait assagi et devenu même très prudent durant
-les courts séjours nécessités à Paris par ses répétitions et ses
-affaires, se garda bien dorénavant de descendre chez lui.
-
-Il laissait sa femme, associée fidèle et dévouée, rouvrir l'hôtel de la
-rue Bassano, et y éconduire le flot montant des visiteurs. A peine
-signalé à Paris, Saint-Yriex était assailli de toutes parts par des gens
-de toutes sortes: cabotins en quête d'un rôle, reporters, éditeurs,
-managers, et quémandeurs. La consigne était donnée: M. Charles de
-Saint-Yriex était toujours sorti. Mme Saint-Yriex, manégée par
-expérience, faisait un choix et recevait qui on devait recevoir. Une
-fois par semaine, les Saint-Yriex donnaient un dîner, rue Bassano,
-auquel le grand homme assistait, liquidant ce soir-là une fournée d'amis
-et connaissances; le reste du temps, madame, en voiture, faisait des
-visites et entretenait les relations. Saint-Yriex terré, lui, dans
-quelques grands caravansérails modernes: Elysée-Palace, Palais d'Orsay
-ou Continental, échappait aux importuns et expédiait tranquillement ses
-affaires de théâtre et d'édition; l'hôtel où il était descendu,
-demeurait un mystère. Son éditeur seul et quelques directeurs en avaient
-l'adresse et de cette ombre épaissie à plaisir autour de sa retraite, de
-cet incognito gardé, le prestige de l'écrivain s'augmentait encore,
-puissant parce qu'invisible, plus désirable et plus convoité, parce que
-plus lointain dans cette atmosphère voulue de sanctuaire.
-
-A son dernier voyage à Paris, Saint-Yriex était donc descendu au
-d'Orsay. Un soir qu'il y dînait seul dans la salle du restaurant,
-heureux d'avoir esquivé un dîner de famille où sa femme était allée le
-remplacer (il était près de huit heures), un des maîtres d'hôtel venait
-le prévenir qu'une dame était là, dans le hall, demandant à le voir. La
-dame même insistait, car on avait répondu qu'il était à table.
-
---Mais, je n'attends personne, maugréait le grand homme. Personne. Cette
-dame n'a pas dit son nom? Que veut-elle?
-
-Le maître d'hôtel s'éclipsait, puis revenait presque aussitôt:
-
---Monsieur, c'est une demoiselle de la maison Gérard, Hermeline et
-Soeurs. C'est pour Mme de Saint-Yriex, un renseignement qu'on voudrait
-avoir.
-
---Gérard, Hermeline... les couturières... Qu'est-ce qu'elles peuvent me
-vouloir? Ça ne me regarde pas!
-
-Subitement taquiné par l'idée d'une note en souffrance, de quelque
-arriéré de compte de sa femme, et, d'ailleurs, en n'y croyant pas,--Mme
-de Saint-Yriex étant, avant tout, une femme d'ordre,--bref, pour en
-avoir le coeur net, Saint-Yriex se levait, posait là sa serviette et
-passait dans le hall. Il y trouvait une grande jeune fille en
-pourparlers avec les employés du vestiaire. Très simplement, mais très
-élégamment vêtue de noir, un carton à la main, tournure de mannequin ou
-d'employée de grande maison de modes. La vue de l'écrivain lui fermait
-brusquement la bouche et la faisait rougir jusqu'à la racine des
-cheveux. Elle les avait blonds et brillants sur un visage dont de grands
-yeux marrons ne sauvaient pas l'insignifiance. La jeune fille faisait un
-pas vers Saint-Yriex et s'arrêtait tout à coup.
-
---Mademoiselle de la maison Gérard-Hermeline?... Vous désirez?...
-
-La rougeur de la jeune fille fonçait jusqu'à la pourpre sombre, et d'une
-voix presque éteinte, dans un balbutiement qui flattait la vanité du
-maître:
-
---Pardonnez-moi, excusez-moi, monsieur, c'est ce carton: un corsage pour
-Mme de Saint-Yriex. On m'a chargée de le lui porter, et j'ai oublié son
-adresse. Alors, j'ai eu l'idée de venir vous la demander ici.
-
---L'adresse de ma femme? 11, rue Bassano!...
-
---Merci, monsieur, j'y vais.
-
---Inutile, mademoiselle, mon secrétaire vient ici tous les jours; il
-portera le carton. Laissez-le.
-
---Merci, vous êtes bon, monsieur.
-
-La jeune fille était, maintenant, lie de vin. Mais sa voix défaillait.
-Mis en éveil par cette rougeur, et cette voix sombrée:
-
---Mais pardon, mademoiselle, comment me savez-vous à l'hôtel?
-
-Elle, dans un bégaiement d'agonie:
-
---L'autre jour, Mme de Saint-Yriex, à la maison, a dit que vous étiez
-descendu au d'Orsay, j'étais là.
-
---Et vous vous êtes souvenue de mon adresse, en oubliant celle de ma
-femme. C'est bien, mademoiselle, vous pouvez vous retirer. Mme de
-Saint-Yriex aura demain, son corsage.
-
-Alors, la jeune fille, comme se faisant violence et la voix devenue
-rauque:
-
---Monsieur, monsieur de Saint-Yriex, j'aurais deux mots à vous dire en
-particulier. Ne pouvez-vous me donner deux minutes, monsieur? Mais pas
-ici, en tête à tête, ailleurs.
-
-La voix maintenant suppliait.
-
-Saint-Yriex s'était reculé, instinctivement averti.
-
---Encore une qui veut débuter au théâtre et qui vient me demander mon
-appui!
-
-Et, très ennuyé, du ton le plus froid:
-
---Soit, mademoiselle, voulez-vous me suivre au salon? Mais je n'ai que
-cinq minutes à vous donner.
-
-Passant devant le «mannequin», il la précédait dans le couloir.
-
-Arrivé devant le salon de lecture, il en ouvrait la porte, s'effaçait
-devant la jeune fille:
-
---Entrez, mademoiselle.
-
-Et lui désignait un fauteuil. Elle s'y laissait tomber.
-
-L'heure du dîner avait fait le salon désert. C'était, dans le luxe
-somptueux et banal des sièges tendus de velours de Gênes, des hautes
-fenêtres drapées de brocart mauve et de la cheminée monumentale, la
-tristesse anonyme de tous les salons d'hôtel. Un crépuscule de fin mai
-se mourait dans l'imposte des croisées. Saint-Yriex, debout devant la
-jeune fille, attendait:
-
---Eh bien, mademoiselle?
-
-Mais elle, renversée au dossier du fauteuil, les deux mains aux
-accoudoirs et les yeux au ciel rose des vitres:
-
---Je suis heureuse. Ah! je suis bien heureuse!
-
-Puis, les prunelles tout à coup plongées dans celles de l'écrivain:
-
---Je désirais tant vous voir!
-
---Mais?
-
---Oui, j'avais une telle envie de vous connaître... Ne m'en veuillez
-pas, monsieur de Saint-Yriex. N'avez-vous pas reçu dernièrement une
-lettre qui vous demandait votre photographie? Elle était adressée au
-théâtre.
-
-Saint-Yriex en recevait tant, de ces lettres de folles et de fous, qu'il
-ne les lisait même plus.
-
---Eh bien! monsieur, c'est moi qui vous l'avais écrite, cette lettre;
-j'aurais tant aimé tenir de vous cette photographie!
-
---Mais, mademoiselle, ma photographie est en vente chez les marchands.
-Vous étiez libre de l'acheter.
-
---Oui, mais j'aurais voulu la tenir de vous, et puis j'aurais voulu une
-photographie tirée exprès pour moi, une photographie que les autres
-n'auraient pu avoir.
-
---C'est beaucoup de choses; et c'est pour me demander cela que vous êtes
-venue ici chercher l'adresse de ma femme?
-
---Oui, j'ai menti et vous pouvez me perdre, monsieur, car si à la maison
-Gérard-Hermeline, on savait que je suis venue vous demander dans cet
-hôtel, on me mettrait à la porte; mais j'avais trop envie de vous voir.
-Depuis le temps que je vous lis, j'ai une telle passion pour tout ce que
-vous faites! vous êtes mon Dieu! J'ai vu jouer toutes vos pièces; la
-_Fornarina_ je l'ai vu jouer cinq fois... je songe à vous le jour, je
-songe à vous la nuit, et il y en a beaucoup, à l'atelier, comme moi!
-Alors, comme Mme de Saint-Yriex était venue, l'autre jour, et avait dit
-que vous étiez ici, aujourd'hui j'ai tout fait pour être chargée de lui
-porter ce corsage... N'est-ce pas, que l'occasion était trop belle?
-Alors, j'ai inventé un prétexte et je suis venue la demander ici,
-l'adresse... vous ne m'en voulez pas trop, monsieur?
-
---Non et oui, mais vous ne manquez pas d'astuce.
-
-Intimement flatté par cette ferveur d'admiration, peut-être un peu ému
-aussi par les larges prunelles implorantes:
-
---Il y a longtemps que cela vous tient, ce bel enthousiasme pour mes
-oeuvres?
-
---Pour vos oeuvres et pour vous, oh! oui, monsieur: il y a bien dix ans
-que je vous lis!
-
---Quel âge avez-vous donc?
-
---Vingt-quatre ans.
-
---Vous avez commencé de bonne heure!
-
---A quatorze ans, monsieur, je lisais déjà vos drames; à la vérité, je
-vous dirai que j'ai commencé à aimer M. Marcel Prévost, et puis après ça
-a été M. Paul Adam; mais, depuis la _Fornarina_, c'est de vous seul que
-je rêve, monsieur de Saint-Yriex, de vous seul.
-
-La jeune fille, comme mue par un ressort, se levait de son siège et
-venait tomber dans les bras de l'écrivain.
-
---Calmez-vous, mon enfant; on vous appelle?
-
---Fanny Marlay.
-
---Eh bien! mademoiselle Fanny Marlay, il faut être sage: c'est très bien
-d'aimer les beaux vers, mais il ne faut pas trop aimer ceux qui les
-font. Vous auriez pu mal tomber; vous êtes jeune, très jeune...
-permettez-moi de vous donner quelques conseils. Vous m'avez vu, vous
-devez être calmée; j'ai vingt ans de plus que vous, je pourrais être
-votre père: voyez, j'ai les cheveux blancs.
-
-Et, sur un regard sournois de la jeune fille:
-
---Enfin, je suis marié.
-
---Ça, je le sais! soupirait le mannequin.
-
---Vous voyez donc qu'il faut vous faire une raison.
-
---Soit, mais il faudra qu'on m'y aide. Vous m'y aiderez, monsieur, car
-vous êtes bon; oh! j'aurai bien du mal, bien du mal, car je vous aime:
-il y a dix ans que je vous aime!
-
-Et Fanny Marlay s'abattait en sanglotant sur l'épaule du poète.
-Maintenant, c'était un déluge de larmes. Saint-Yriex, qui essayait de
-l'apaiser, sentait leur eau tiède couler sur ses mains.
-
---Voyons, voyons, mon enfant, calmez-vous, on peut entrer, on peut nous
-voir. De la tenue! un peu de sang-froid!
-
-Très ennuyé, craignant d'être surpris tenant cette jeune fille entre ses
-bras, l'écrivain exagérait le ton paternel. Fanny Marlay, elle,
-s'abandonnait toute. Presque couchée sur la poitrine de l'adoré, elle se
-pressait amoureusement sur lui et continuait de pleurer.
-
---Je vous aime, je vous aime, il y a dix ans que je vous aime!
-
-Saint-Yriex se sentait parfaitement ridicule. Le dîner touchait à sa fin
-et, d'une minute à l'autre, les dîneurs du restaurant allaient envahir
-le salon. Fanny Marlay était presque évanouie. Saint-Yriex savait
-comment on rappelle les femmes à la vie. Il hasardait quelques menues
-caresses le long des joues et dans les petits cheveux de la nuque. La
-jeune fille consentait à se ranimer.
-
---Vous êtes bon, souriait-elle à travers ses larmes; je savais que vous
-étiez bon.
-
---Oui, mais il faut vous en aller.
-
---Déjà?
-
---Oui.
-
-Et l'écrivain cherchait à se dégager.
-
---Je reviendrai... chercher la photographie, vous me l'avez promise...
-
---Moi?
-
---Cela me ferait tant plaisir, et signée de vous, signée.
-
---Soit, mais vous serez raisonnable?
-
---Il le faut bien. Je reviendrai demain.
-
---Ah! non, pas demain, se cabrait l'écrivain effaré.
-
---Quand?
-
-La voix de la jeune fille implorait.
-
---Lundi, vers cinq heures; pas avant cinq heures; mais serez-vous libre,
-lundi?
-
-Il escomptait les obligations de l'atelier.
-
---Je serai toujours libre pour venir vous voir. Allons, embrassez-moi,
-et je m'en vais.
-
-L'auteur de la _Fornarina_ s'exécutait et le mannequin s'esquivait,
-transfigurée de joie, le paradis dans l'âme.
-
-L'écrivain ne la reconduisit pas. Ecroulé sur un fauteuil, il songeait
-déjà au moyen d'éluder ce rendez-vous. Il prétexterait un voyage, une
-lettre le dirait retenu à la campagne...
-
-
-
-
-VIII
-
-UN CAS DIFFICILE
-
-
-Mmes Gérard, Hermeline et Soeur, robes et manteaux, avenue de l'Opéra,
-achevaient de déjeuner; il était près de neuf heures.
-
-C'était un de «leurs rares moments de bons de la journée». Les premières
-et les mannequins descendus dans les restaurants du voisinage, et le
-menu fretin des apprenties, la «petite classe», comme disait Mme
-Hermeline, éparpillé dans les gargotes des rues adjacentes, laissaient
-enfin respirer les patrons. Passé midi, les courtiers ont fini leur
-tournée; la clientèle n'arrive pas avant quatre heures; quelquefois un
-essayage, mais alors convenu d'avance, entre deux et trois. Le travail
-ne reprend vraiment jamais avant deux heures, tant dans les ateliers que
-dans les salons, où les premières parent l'étalage.
-
-Mmes Gérard, Hermeline et Soeur avaient donc devant elles une grande
-heure de calme.
-
-Je dis Mesdames pour me conformer à la raison sociale de la maison. Je
-commets là une erreur, car la troisième associée, désignée sous le nom
-de Soeur, se trouvait être le frère de Mme Hermeline, M. Puech, ancien
-sous-officier de dragons, commis à l'achat des soieries et à la
-vérification des livres de caisse, et dont la longue moustache brune et
-les yeux bleus, cillés de noir, n'étaient pas indifférents à la
-clientèle.
-
-Ils n'étaient pas indifférents non plus, disait-on, à la quarantaine
-bien sonnée de Mme Gérard: cet _on_-là, c'était tout le personnel de la
-maison. Il y avait beau temps que la dernière des apprenties s'était
-aperçue que la présence de M. Edouard soit à la caisse, soit au magasin,
-y amenait immédiatement celle de cette bonne Mme Gérard, qui s'attardait
-alors, elle pourtant si vive, en de molles indolences. M. Edouard Puech
-était bien le frère de Mme Hermeline. Grande, mince, onduleuse, et,
-malgré ses trente-cinq ans, demeurée aussi blonde que son frère était
-brun, Mme Hermeline avait d'abord été mannequin, puis la première dans
-la maison Gérard; elle en était devenue l'associée, six mois après
-l'entrée de son frère dans l'établissement.
-
-Elle l'y avait présenté à sa sortie du régiment: M. Edouard était
-rengagé. Mme Hermeline, toute dévouée aux intérêts de Mme Gérard, Mme
-Hermeline était encore fort jolie; les plus anciennes employées
-l'avaient toujours connue veuve. Très soignée de sa personne, avec, dans
-ses cheveux d'un blond clair, un très heureux mouvement de flot, Mme
-Hermeline était l'élégance de la maison. Certaines clientes ne voulaient
-avoir affaire qu'à elle, les dames du théâtre et du demi-monde surtout.
-Mme Hermeline avait le regard frais et le sourire savant. Le frère et la
-soeur constituaient le côté décoratif de la maison.
-
-Mme Gérard représentait le côté solide. Entendue aux affaires, acheteuse
-madrée et vendeuse plus roublarde encore, avec une sûreté de main
-précieuse, et, dans la coupe et le choix des étoffes, un flair de la
-mode qui allait presque jusqu'à la divination, cette bonne Mme Gérard,
-malgré sa grosse enveloppe et les allures un peu communes de sa courte
-personne, était le génie de l'association. Elle possédait aussi les
-fonds. Elle traitait Mme Hermeline et son frère comme ses enfants. Eux
-l'entouraient d'une affectueuse déférence et lui faisaient une
-atmosphère ouatée et d'attentions et de petits soins. La bonne dame s'y
-dilatait tout humide de tendresses.
-
-Dans la maison, on avait maintenu à M. Puech la désignation de l'en-tête
-commercial; on l'appelait _Monsieur Soeur_; les clientes elles-mêmes
-s'amusaient de ce nom. Des mannequins malicieux nommaient entre eux Mme
-Hermeline _Madame Frère_. L'association n'en faisait pas moins
-quatre-vingt mille francs d'affaires par an: l'union fait la force.
-
-Le trio achevait donc de déjeuner; on était au dessert: des bouteilles
-d'eaux minérales en débandade, et, dans les compotiers, des cerises et
-des fraises saupoudrées de glace pilée attestaient une table soignée. Le
-frère et la soeur avaient allumé chacun une cigarette. Tassée dans une
-bergère, cette bonne Mme Gérard suivait d'un oeil noyé la spirale
-bleuâtre des deux chères fumées.
-
-Le timbre d'entrée carillonnait; une violente sonnerie arrachait la
-maison Gérard, Hermeline et Soeur à sa béatitude.
-
---Sacré nom de...! jurait l'ancien sous-officier, qui est-ce qui vient
-nous embêter, à cette heure?
-
---On ne peut plus déjeuner en paix! soupirait Mme Hermeline.
-
---Les clientes d'aujourd'hui ont le diable au corps! approuvait la
-congestion de Mme Gérard.
-
-Un garçon de courses entrait précipitamment:
-
---M. de Saint-Yriex est au salon; il demande à voir ces dames.
-
-De Saint-Yriex était un nom magique. Il avait mis debout les trois
-associés. M. de Saint-Yriex, l'homme du jour, le dramaturge de la
-_Fornarina_, des _Adieux de Fontainebleau_, de la _Princesse Maure_,
-etc., M. de Saint-Yriex dans la maison Gérard, Hermeline et Soeur!
-
---C'est pour le corsage de sa femme. On ne l'a donc pas envoyé?
-étouffait Mme Gérard.
-
---Mais si, c'est fait depuis samedi, répondait Mme Hermeline.
-
---Alors, il y a quelque chose. Anatolie, allez-y, et vous aussi,
-Edouard; je vous suis.
-
-Mme Hermeline et son frère sortaient, poussés par Mme Gérard.
-
-M. de Saint-Yriex se morfondait dans le salon. La figure bouleversée,
-les joues marbrées de rouge, il se tirait furieusement les moustaches en
-arpentant la salle Louis XVI où tant d'épaules et de nudités féminines
-semblaient demeurées, reflétées dans les glaces. Il courait vivement à
-la rencontre du frère et de la soeur.
-
---Désolé de vous déranger, madame, mais une affaire particulière, un
-service...
-
---Un service? faisait Mme Hermeline décontenancée, mais la note de Mme
-de Saint-Yriex est insignifiante, nous n'avons pas demandé de
-règlement...
-
---Il s'agit bien de cela! s'exclamait le poète. Il s'agit de Mlle Fanny
-Marlay. Je viens vous demander de la reprendre dans votre maison.
-
---Fanny Marlay; qu'y a-t-il donc?
-
-Mme Gérard venait de faire son entrée, le rouge de sa face empourprée,
-vainement saupoudrée de veloutine, l'air d'une framboise roulée dans du
-sucre.
-
---Vous avez bien Mlle Fanny Marlay comme employée? interrogeait l'auteur
-avidement.
-
---Parfaitement; c'est une de nos essayeuses, une grande blonde, pas
-jolie.
-
---Mais très bien faite, remarquait M. Soeur.
-
---Oui, c'est bien cela, faisait M. de Saint-Yriex.
-
---Vous connaissez Fanny Marlay? demandaient curieusement les trois
-associés.
-
---Hélas!... (et les deux bras levés de l'écrivain prenaient à témoin les
-nudités volantes du plafond)... si je la connais!... mais puisque vous
-l'avez renvoyée à cause de moi...
-
---A cause de vous! s'exclamait la maison Gérard, Hermeline et Soeur.
-Mais il y a méprise, monsieur de Saint-Yriex: Fanny Marlay n'a jamais
-quitté notre maison.
-
---Jamais quitté votre maison!... oh! la petite rosse!
-
-Et l'écrivain se laissait tomber sur une chaise, anéanti.
-
---Oui, asseyez-vous, remettez-vous, insistait Mme Hermeline, remarquant
-qu'elle avait oublié d'offrir un siège à l'auteur. Il y a dans tout
-cela, monsieur, un mystère à élucider, quelque chose que nous ne
-comprenons pas; Mlle Fanny Marlay est une excellente employée, qui est
-toujours dans notre maison et dont nous ne songeons pas à nous défaire.
-
---N'est-elle pas un peu romanesque? hasardait M. de Saint-Yriex.
-
---Dame! elle est comme beaucoup de nos jeunes filles. Ça lit trop de
-romans, «ça ne parle et ne songe que de théâtre.»
-
---Vous préoccupez beaucoup ces demoiselles, souriait Mme Hermeline, et
-dans nos ateliers votre nom est celui qui revient le plus souvent.
-
---Mais, croyez qu'il en est de même dans tous les ateliers de Paris et
-de la province, appuyait aimablement M. Soeur; c'est le rayonnement de
-la gloire.
-
---Alors, Mlle Fanny Marlay n'a pas quitté votre maison?
-
-L'auteur dramatique revenait toujours à son idée.
-
---Jamais de la vie, faisait Mme Hermeline.
-
---Pardon, hasardait M. Puech, elle n'est pas venue hier.
-
---Ni aujourd'hui, observait Mme Gérard.
-
---Vous voyez bien! éclatait M. de Saint-Yriex en proie à la plus vive
-surexcitation. Voilà deux jours qu'elle manque.
-
---Mais de son plein gré, se hâtait de dire Mme Hermeline; elle a fait
-prévenir hier, dans la journée, qu'elle était un peu souffrante; elle
-était venue dans la matinée, comme à l'ordinaire; elle avait même trouvé
-une lettre à elle adressée ici. Nous n'aimons pas que les employées se
-fassent adresser leurs correspondances à la maison de commerce; j'en ai
-prévenu Mlle Marlay. Vous comprenez, c'est vis-à-vis des familles. Si
-ces petites ont des lettres à recevoir, elles ont leur domicile ou la
-poste restante.
-
---C'était ma lettre, monologuait l'écrivain. Alors, cette lettre, vous
-ne l'avez pas ouverte?
-
---Mais, monsieur, pour qui nous prenez-vous? s'érupait Mme Gérard, nous
-ne décachetons pas les lettres de notre personnel.
-
---Ce n'est pas ici une maison centrale, plaisantait finement M. Soeur.
-
---Mais alors, elle a menti, effrontément menti! Ah! la petite coquine!
-Ah! elle est toujours ici, vous me sauvez la vie.
-
-Et, devant l'ahurissement des trois associés, l'écrivain se décidait
-enfin à raconter son aventure. Descendu au Palais d'Orsay pour échapper
-aux importuns et aux quémandeurs, tandis que Mme de Saint-Yriex et les
-enfants avaient rouvert l'hôtel de la rue Bassano, samedi soir, au
-moment où il allait se mettre à table, on était venu le prévenir au
-restaurant qu'une dame insistait fort et demandait à lui parler. Cette
-dame était une employée de la maison Gérard, Hermeline et Soeur et
-venait pour Mme de Saint-Yriex. Il avait cru qu'il s'agissait d'une
-facture et s'était levé en maugréant.
-
-Dans le vestibule, il s'était trouvé devant Mlle Fanny Marlay, qu'il
-n'avait jamais vue. Balbutiante, en proie à un trouble extrême, la jeune
-fille lui avait donné, pour expliquer sa présence à l'hôtel, je ne sais
-quel prétexte d'adresse oubliée et de corsage à remettre et, comme il la
-congédiait, elle l'avait supplié, presque défaillante, de vouloir bien
-lui accorder une minute d'entretien particulier. Il y avait consenti
-avec une vague méfiance, pressentant un vent de folie dans tout cela.
-Dans le salon de l'hôtel, alors vidé par le dîner, Fanny Marlay, avec
-des sanglots et des larmes, était tombée dans ses bras, et ç'avait été,
-avec des spasmes et des râles, la scène prévue et trop connue, hélas!
-des premiers aveux, la crise d'hystérie dont il avait été tant de fois
-témoin chez des victimes du Poison Littéraire, jeunes filles (et
-quelques vieilles femmes aussi) qu'a détraquées la fièvre de leurs
-lectures, demandes de photographies, de dédicaces, d'entrevues et de
-rendez-vous et toute la séquelle des requêtes amoureuses dont ce genre
-de femmes harcèle et poursuit, dévotes, la chasteté des prêtres et,
-mondaines, l'activité recueillie des écrivains et des artistes--sans le
-moindre souci de déranger leur existence.
-
-Abasourdi, épouvanté, dans l'angoisse d'être surpris dans ce salon
-d'hôtel avec cette jeune fille entre les bras, il s'était résigné à
-quelques caresses pour la calmer et, pour se débarrasser d'elle, avait
-consenti à lui donner rendez-vous: il la reverrait le lundi à cinq
-heures. Fanny Marlay était partie, transfigurée, le ciel dans les yeux.
-
-Mais lui était bien décidé à ne jamais la revoir; il n'avait que faire
-d'encombrer sa vie d'homme marié et d'écrivain de la passion d'une
-midinette; ses heures étaient prises, que diable! Son secrétaire allant
-justement le lendemain à Saint-Germain, il datait de Saint-Germain une
-lettre à la jeune fille et priait ledit secrétaire de la jeter à la
-poste en arrivant à la gare.
-
-Dans cette lettre, il disait à Mlle Fanny Marlay que, forcé
-d'accompagner sa femme et ses enfants à Saint-Germain, chez des amis, il
-y serait retenu toute la semaine, qu'elle n'eût donc pas à se déranger
-le lendemain, qu'il la préviendrait dès son retour à Paris. Il terminait
-par des conseils paternels l'engageant à se guérir au plus vite de sa
-folie passionnelle et littéraire surtout.
-
-Le soir même, une lettre extasiée et deux pneus du mannequin, écrits
-dans l'enthousiasme délirant de la visite de la veille, lui prouvaient
-combien il avait été sage de simuler un départ: la midinette était au
-septième ciel, elle nageait dans la béatitude des visionnaires en
-hypnose mystique; elle se comparait à la fois à sainte Thérèse possédée
-par Jésus et à Claudine aimée par Renaud: ses lectures lui sortaient par
-tous les pores.
-
-Le lendemain, quoi qu'il eût décommandé cette petite passionnée, il
-jugeait prudent de s'absenter toute la journée et de ne rentrer au
-d'Orsay qu'à huit heures.
-
-Fanny Marlay était bien capable de venir s'assurer de son absence. Il
-avait deviné juste. A l'hôtel, on lui disait que la jeune fille était
-revenue et l'avait attendu quatre heures d'horloge dans sa chambre. Elle
-n'était partie qu'à sept heures.
-
---Oui, dans ma chambre, mesdames, quelle audace! et ces imbéciles qui
-l'ont laissée s'y installer! Elle avait prétendu que je lui avais donné
-rendez-vous; j'y trouvai huit pages de reproches et d'objurgations
-suppliantes; je l'avais trompée, j'étais la plus cruelle désillusion de
-sa vie, moi qu'elle mettait au Pinacle et qu'elle vénérait presque à
-l'égal d'un Dieu... _Alphonse, vous m'avez trompée_... C'est déjà bien,
-mais il y a mieux. Ce matin, j'ai reçu un pneu; lisez-le, ce pneu!
-
-Et de Saint-Yriex, les yeux hors de la tête, tendait un chiffon de
-papier à Mmes Gérard, Hermeline et Soeur.
-
---Cette petite intrigante me disait qu'elle avait perdu sa place à cause
-de moi; que vous aviez décacheté la lettre, celle que je lui adressais
-chez vous pour la prier de ne pas venir lundi à l'hôtel: qu'on lui
-croyait une intrigue avec moi, que vous l'aviez chassée, qu'elle n'osait
-rentrer chez son père, et qu'elle venait s'installer près de moi, au
-d'Orsay, moi, son seul refuge et maintenant son seul espoir, que je
-n'aurais pas le courage de la repousser... Et elle doit être au d'Orsay
-à l'heure qu'il est! Je n'ai pas qualité, moi, pour lui faire refuser
-une chambre d'hôtel, et j'ai l'air d'avoir débauché cette petite. Elle
-est venue me demander samedi; on l'a revue lundi; elle vient s'installer
-aujourd'hui. Je suis, à l'heure qu'il est, la fable du personnel. Or, je
-suis marié, j'ai une situation, tout se sait, à Paris. Qu'un journal
-s'empare de la chose, voilà un scandale; c'est ridicule, et vous jugez
-de la tête de ma femme! Alors, je suis venu vous trouver, vous dire la
-vérité, vous prier de me sortir de là; il faut que vous me sortiez de
-là, mesdames. Déjà, j'ai un poids de moins depuis que je sais qu'elle a
-menti, car elle a menti, n'est-ce pas, effrontément, cyniquement menti!
-
---Elle a tout inventé, déclarait Mme Hermeline.
-
---Il faut la plaindre, c'est une malade, intervenait Mme Gérard.
-
---Malade, malade! s'emportait l'écrivain, mais je ne suis pas médecin,
-moi!
-
---Mais vous avez du talent, trop de talent! Et M. Puech avait un sourire
-flatteur. Elle s'est intoxiquée de vous.
-
---Ah! oui, je la connais... Le Poison de la littérature!
-
-
-
-
-IX
-
-CLOTILDE EVRARD
-
-
---Le poison de la littérature! A qui le dites-vous, mon cher Maxence! Il
-a dévasté, ravagé les dernières vingt-cinq années du siècle. Nous avons
-eu le public des premières de l'_OEuvre_ pour nous convaincre de la
-force du mal.
-
-Pierre Delzance, se levant de son siège, allait s'accouder à la cheminée
-et inconsciemment, car Pierre est un garçon très simple, y prenait la
-pose accoutumée des messieurs faiseurs de conférences.
-
---Vous souvenez-vous du public qu'y attiraient les pièces d'Otway et
-d'Henrick Ibsen, la _Dame de la Mer_, _Solness le constructeur_, _Peer
-Gynt_ et _Venise sauvée_, dans laquelle Lina Munte créa une si impériale
-courtisane?
-
-C'était dans la pénombre de la salle à peine éclairée, une assistance
-qu'on eût dit, vraiment, échappée du Sabbat, faces hâves et pâles
-dévorées par des bandeaux d'un noir de jais et d'un roux électrique, et,
-comme des trous dans ces pâleurs, des yeux pochés, vulgairement _au
-beurre noir_, tant ils étaient soulignés de kohl. Vous rappellerai-je
-les toilettes? Une descente de la Courtille ou une montée de bal des
-Quat'z-Arts! toutes les toques Renaissance à créneaux, tous les bérets
-de velours de la Fornarina, tous les hennins, tous les escoffions, tous
-les béguins de perles et de turquoises, toute la défroque des musées
-d'Allemagne et d'Italie échouée du fond des siècles sur les museaux de
-rats et les petites têtes de poules des maîtresses d'esthètes, et, chose
-parfois curieuse, tous les bijoux préhistoriques du Musée de Cluny,
-retrouvés dans la poubelle du chiffonnier du coin!
-
-La _Salomé_, d'Oscar Wilde, renforçait la légion; ce monde d'aquarium et
-de limbes s'illuminait soudain d'apparitions mondaines. Ce furent des
-princesses américaines épousées, avides de peupler le vide de leurs
-ateliers un peu dédaignés du Faubourg, et puis des comtesses fraîches
-émoulues de la finance et toutes, en vue d'une sûre réclame, atteintes
-d'un fétichisme clamé et proclamé à tous les échos de la ville. L'une
-était amoureuse des grenouilles, l'autre des chauves-souris, la
-troisième d'un animal plus répugnant encore et toutes l'arboraient
-implacablement dans leurs toilettes et dans leurs mobiliers. Ce furent
-la marquise à l'iris noir, la comtesse au crapaud jaune, la baronne à la
-rose verte et la banquière aux saphirs roses. Toutes étaient mélomanes,
-et monomanes.
-
-Ces rencontres du monde avec les fervents de l'_OEuvre_ donnaient
-naissance à quelques romans à clef; tous les amis des belles ulcérées
-brandirent leurs plumes et vengèrent d'une épithète impérissable ou d'un
-mot de génie l'involontaire injure faite à leur Simonetta, à leur
-Godelive et à leur Mélisande outragées. Tout cela est déjà loin.
-
---Mais pas si loin que vous voulez bien le dire! interrompit Claude
-Vigant, si j'en juge par la virulence de l'attaque! Quelle rancune
-vivace! On la croirait d'hier! Qu'ont bien pu te faire ces malheureux
-esthètes pour mériter cette fonte de bile? Aurais-tu été évincé par une
-de ces Mélisandes que tu arranges si bien?
-
-A quoi l'interpellé:
-
---En effet, je leur garde une dent, car, avec toutes leurs simagrées,
-ils m'ont gâté un des plus émoustillants souvenirs de ma jeunesse. Non
-que je puisse prétendre devoir à ces pitres la rupture d'une liaison ou
-la fin d'un amour. Non, c'est à la fois beaucoup moins sérieux, et, si
-on y songe, beaucoup plus grave; car, de ma brève aventure avec Clotilde
-Evrard, j'avais gardé dans la mémoire comme un coup de soleil et, sur
-mes lèvres, comme un goût de framboise et aussi de Roederer. Cela avait
-été si brusque et si imprévu, cette rencontre ou plutôt cette
-présentation d'un soir chez Marcelle Blondin, la pensionnaire de la
-Comédie-Française imposée au sociétariat par la haute influence du duc
-de Chenonceaux!
-
-C'était en 1883 ou 1884; Marcelle Blondin, déjà sur son déclin de jolie
-femme, mais en pleine apothéose de sa vie de courtisane, venait de
-s'installer dans le luxueux petit hôtel du boulevard Pereire, celui-là
-même où elle est morte quatre ans avant l'Exposition. Près de trente ans
-de galanteries et d'intrigues lui permettaient un train de quatre-vingt
-mille livres de rentes parmi les mobiliers de style et les bibelots
-authentiques d'une demeure alors cotée sur les grands-livres des
-antiquaires et des commissaires priseurs. Marcelle y recevait la cour et
-la ville, c'est-à-dire pas mal de journalistes, bon nombre de députés,
-un sénateur, deux académiciens et toute une marée de gens de lettres
-dont la plupart ne revenaient pas parce que mieux accueillis ailleurs.
-Marcelle avait fait trop longtemps du théâtre pour ne pas bouder la
-littérature. En revanche, il y avait chez elle affluence de peintres, de
-graveurs et de sculpteurs. La dame avait de beaux restes qu'elle
-confiait assez volontiers à l'ébauchoir des uns et au pinceau des
-autres; ses amies de théâtre prétendaient qu'elle préférait de beaucoup
-le pinceau. L'élément féminin y était représenté par des petites
-actrices de l'Odéon, où Marcelle avait longtemps régné. Marcelle aimait
-protéger. Quelques demi-vertus, discrètement entretenues par de hautes
-personnalités politiques, puis des femmes divorcées, quelques bas-bleus
-et la chiromancienne en vogue alors. Salon de haute tenue et légèrement
-faisandé, où la prostitution aurait été presque bourgeoise sans les
-allures de Mécène arborées par la dame et tout le clan de jeunes rapins,
-de jeunes poètes aussi chevelus que membrés et trapus qui trouvaient
-boulevard Pereire, le feu, le couvert et le reste.
-
-Comment y fus-je introduit? J'avais dix-neuf ans, et je venais de
-publier mon premier volume de vers. La comédienne avait eu la fantaisie
-de me connaître; un de mes sonnets païens, un des plus hardis,
-d'ailleurs, avait frappé Marcelle. «Amenez-le-moi, avait-elle dit à un
-de ses intimes qui se trouvait être de mes amis, je suis curieuse de
-voir le profil d'un homme moderne qui a un tour d'esprit aussi grec». Et
-l'Athénien de Montmartre fut conduit chez l'Aspasie de la porte Bineau,
-Aspasie qui, à vrai dire, m'apparut très dix-huitième siècle.
-
-Marcelle recevait dans un austère et vaste salon tout en boiseries de
-chêne clair copiées, on eût dit, sur le parloir de quelque chapitre de
-Dames nobles; les plus beaux groupes de Saxe et quelques Nattier signés
-complétaient l'illusion. Il y avait foule, ce soir-là, chez la maîtresse
-du duc de Chenonceaux. Parmi les très jolies femmes, très jolies et très
-décolletées, dont les épaules et les seins nus animaient le
-rez-de-chaussée du petit hôtel de la favorite, celle qui, à peine
-entrevue, me captiva de suite et retint toute la soirée mon attention un
-peu émue, fut Clotilde Evrard.
-
-Son grand charme était sa jeunesse: ses dix-huit ans, l'éclat d'une
-chair rose et blonde, la limpidité des yeux frais comme des fleurs, la
-gracilité même de sa nuque et ses bras comme vermillonnés aux coudes
-(encore un peu pointus, les coudes), lui donnaient une saveur
-incomparable au milieu de toutes ces beautés savantes et de tout ce luxe
-de haute galanterie, où le piment de la parure s'exhalait dans le
-ferment des fards. Clotilde Evrard avait, en plus, la séduction d'une
-voix limpide et chantante, une voix de source, la source dont ses
-prunelles d'eau bleue avaient aussi la fraîcheur. Vêtue d'une simple
-robe de gaze verte, sans un bijou, une guirlande d'églantine jetée d'une
-épaule à l'autre en sautoir: en vérité, la plus délicieuse créature.
-
-C'était la femme d'un explorateur, parti la veille pour le Siam. En
-partant, ce mari avisé avait confié Clotilde à Marcelle Blondin; la
-comédienne avait pris sous sa protection cette candeur; elle en faisait
-les hommages à ses amis avec une pointe de malice, affriolant les désirs
-des hommes et envenimant la vanité des femmes au spectacle de tant de
-jeunesse. Mme Evrard demeurait boulevard Pereire. Lectrice, pupille,
-dame de compagnie ou amie d'un ordre intime? Toujours est-il que
-l'artiste affectait vis-à-vis de la jeune femme des attitudes et des
-gestes de grande soeur; elle ne la quittait pas d'une seconde et
-évoluait, parmi ses invités, un bras passé autour de la taille de
-Clotilde, en la couvant du plus câlinant regard.
-
---M. Claude Vigant, un poète. Je vous ferai lire ses vers, Clotilde;
-c'est un garçon qui promet; ses héroïnes vous ressemblent.
-
-Et cela avait été ma présentation à la jeune femme de l'explorateur.
-
-Mes yeux la suivirent toute la soirée. Vers minuit, au moment du souper
-par petites tables, une mignonne main se posait sur mon épaule et
-m'arrêtait au passage:
-
---Monsieur Claude Vigant, je ne vous tiens pas quitte: il me faut mon
-autographe. Vous avez bien, pour moi, quelques vers?
-
-Je m'inclinai devant la comédienne. Alors, elle, avec un fin sourire:
-
---Clotilde, que voici, va vous conduire. Vous trouverez dans mon
-atelier, au premier, tout ce qu'il faut pour écrire. Ici, il n'y a rien.
-Je veux de vous au moins un quatrain et une belle signature pour ma
-collection de tambourins. (C'était la grande mode d'alors; les
-tambourins remplaçaient l'album; les dessinateurs y laissaient un
-croquis, les peintres un lavis d'aquarelle, poètes et prosateurs des
-lambeaux de phrases et de vers). Allez, Clotilde, je vous confie
-monsieur. Et ne soyez pas longtemps.
-
-Je ne me le faisais pas dire deux fois. Je m'engouffrais derrière un
-tumulte soyeux de jupes et de dessous de gaze; deux jambes frêles,
-nacrées par les bas de soie, montaient allègrement devant moi.
-
-Dans l'atelier de la comédienne, Mme Evrard appuyait sur le commutateur;
-la solitude d'un vaste hall meublé de divans et de peaux d'ours
-s'illuminait dans le désordre un peu convenu de touffes de palmiers et
-de chevalets, tous chargés d'un portrait de la dame de céans. Clotilde
-détachait un tambourin vierge d'une collection pendue aux murs et
-m'installait devant une table.
-
-Elle était demeurée debout derrière moi, attendant l'inspiration. Je ne
-trouvais rien, très ému par sa présence, par son silence aussi. Il y eut
-une minute dangereuse. D'en bas, des bouffées de valses et des éclats de
-rire montaient par la porte entr'ouverte. Je me retournai vers mon guide
-et regardai Clotilde de bas en haut; elle sourit. Une main, la sienne
-cette fois, se posait sur mon épaule, et son sourire se penchait sur le
-mien; nos deux bouches se touchèrent, se prirent, se confondirent. Je
-m'étais levé, vibrant, dressé comme un ressort; nous nous étreignîmes
-d'un même mouvement instinctif, et, les lèvres agrafées aux lèvres, nous
-buvant l'âme l'un à l'autre, nous roulâmes sur les peaux d'ours.
-
---Vous auriez pu fermer la porte ou tourner le commutateur! Quels
-enfants vous faites!
-
-C'était Marcelle. Inquiète de notre absence, elle venait de nous
-surprendre prolongeant encore nos caresses et nos baisers. Clotilde
-s'était relevée, réparant son désordre.
-
---Allons, je ne suis pas jalouse. Et vous? vous n'avez rien écrit,
-naturellement!... Mais c'est encore un beau poème!
-
-Quelle charmante femme que cette Marcelle, et quelle délicieuse et
-spontanée créature que cette petite Clotilde, avec ses élans de petite
-fille, sa tendresse instinctive et irraisonnée d'enfant!
-
-J'en emportai un inoubliable souvenir. Je ne devais la revoir que dix
-ans après, justement à une représentation de l'_OEuvre_. C'est à peine
-si je la reconnus, dans la longue femme émaciée, aux yeux agrandis et
-cernés de kohl dans une face de morte, que je croisai dans les couloirs.
-Elle vint d'elle-même à moi. Son joli visage, envahi de bandeaux
-bouffants d'un or violent et factice, s'animait d'un sourire vorace et
-d'un étrange regard. Elle me parut amaigrie, d'une maigreur voulue
-qu'exagérait encore une espèce de _tea gone_ en drap gris imprimé de
-larges noirs, à la ferronnière, en plus, qui lui barrait le front d'une
-larme d'opale. C'était la sinuosité ophidienne de la _Mélusine_ de
-Dampt. Clotilde me serrait la main et me quittait pour rentrer dans une
-avant-scène; elle l'occupait avec deux femmes, spectres romantiques dans
-son genre, et trois hommes chevelus en redingote de velours noir.
-
-Je n'avais fait qu'échanger deux mots avec Clotilde; mais, dans ces deux
-mots, Mme Evrard m'avait donné rendez-vous pour le lendemain, à Nogent.
-Elle habitait Nogent, maintenant; elle était la Muse et le modèle de Joë
-Macphermore, le poète irlandais, à ses moments perdus sculpteur et
-cirier d'art. C'est elle qui lui avait posé sa _Tête de Méduse_,
-refusée, naturellement, par l'imbécillité du jury, au dernier Salon du
-Champ de Mars. Elle était toute dévouée au grand artiste qu'était
-Macphermore, malgré les vingt ans qu'il avait de plus qu'elle. Depuis
-longtemps elle avait lâché Evrard. Mais, surtout, que je ne manquasse
-pas de l'aller voir le lendemain à Nogent. Le cirier serait à Paris.
-
-J'y allais plus par curiosité que par désir, je vous l'avoue, effaré
-d'avance par tout ce que je devinais d'artificiel, de voulu et de
-malsain dans cet intérieur d'esthète et de poète-sculpteur. Macphermore
-habitait un petit cottage dans l'île de Beauté. C'était un _home_ d'une
-déplorable banalité dans sa prétention artiste, et dont d'admirables
-vitraux (admirables parce qu'anciens) dissimulaient mal la misère.
-Clotilde me reçut dans un _retiro_ tendu de toile à voile, orné d'une
-frise de roses et de têtes de mort: des empâtements de cire de couleur
-jetés là par son esthète. Des chardons bleus de dunes, et ces légers
-feuillages de nacre dits _monnaie du pape_, jaillissaient de grosses
-poteries vernissées posées dans tous les coins. A part cela, aucun
-meuble, si ce n'est un large divan encombré de coussins en velours
-liberty. Clotilde m'y attendait, vautrée dans les plis jaunes et verts
-d'un peignoir. Il régnait, dans cet antre, une odeur d'encens, de
-benjoin et de moisi. C'est à peine si je voyais Clotilde; elle avait
-gardé dans son nouvel avatar le spontané de sa décision de jadis.
-J'entrai. Elle m'attirait à elle, me nouait les bras autour du cou et me
-faisait trébucher parmi les coussins. Nos bouches se reprirent; mais,
-tout à coup, je ne sais quoi de froid et de résistant se mêlait à nos
-baisers. C'était, sur mes dents, un heurt de perles dures; un goût de
-métal empoisonnait ma bouche, et je manquais de m'étrangler. Clotilde
-voyait mon trouble.
-
---Ne t'effraie pas, me disait-elle; c'est mon chapelet que je tiens
-entre mes dents et que je mêle à nos caresses. Le sacrilège, vois-tu,
-pimente le plaisir!
-
-Clotilde, la divine et puérile Clotilde de l'atelier de Marcelle, voilà
-ce qu'en avaient fait ces imbéciles esthètes intoxiqués de Joris-Karl
-Huysmans, ces pauvres hallucinés de messes noires!
-
-Non, je ne leur pardonnerai jamais.
-
-
-
-
-X
-
-UN GRAND COUPABLE
-
-
---Le poison de la littérature! mais nous en sommes tous intoxiqués. Il
-est là qui flotte et rôde par les rues, les places et même les
-campagnes, charrié par le livre et le théâtre, aggravé par l'affiche qui
-en double et triple l'obsession. Personne n'y échappe; les femmes,
-d'ailleurs, sont les plus atteintes. Quel précieux aliment pour le mal
-que leur névrose, dans les grandes villes surtout où le fait-divers, lu
-chaque matin dans les feuilles, a, quinze fois sur vingt, le dramatique
-d'un cinquième acte!
-
-C'est dans le monde des ateliers et des brasseries, Montmartre et
-Montparnasse, où toute une population artiste, à la sensibilité
-aiguisée, se contamine d'autant plus facilement qu'elle est plus
-enthousiaste, que le poison se propage, rapide et effrayant. Montmartre
-et Montparnasse! Que de suicides et de meurtres passionnels, que de
-cabotinages et de folies! Je ne parle pas du monde du théâtre, paradoxal
-et faux par le métier même de ses représentants. Là, l'atmosphère
-factice et violente des scènes répétées le jour et jouées dans la soirée
-déséquilibre et pousse aux pires fantaisies littéraires mâles et
-femelles déjà préparés par une morbide vanité.
-
-Dans ces milieux, au poison dit de la littérature s'ajoute celui des
-coulisses. Une vie sans hygiène faite de veilles, d'excitations, de
-rivalités de hâte et de manque d'air mûrit terriblement les sujets et
-les livre sans défense aux accidents tertiaires de la plus dangereuse
-maladie du siècle.
-
-Et Maxence, renversant négligemment sa tête sur le dossier du fauteuil,
-envoyait au plafond une spirale de fumée bleuâtre.
-
---Ce poison de la littérature! Il éclate encore tous les jours dans les
-feuilles, à propos des moindres incidents. Ainsi ce formidable titre de
-_Messes Noires_, achalandant les polissonneries de garçonnières et les
-petites fêtes d'aberrés de l'avenue Friedland, n'est-il pas la meilleure
-preuve de l'intensité du poison? Si la Presse, d'un unanime accord, a
-trouvé cette hallucinante rubrique, c'est qu'elle savait d'avance la
-toute-puissance de son effet sur les foules. Dans tout ceci, le grand
-coupable est M. Joris-Karl Huysmans.
-
-Sans l'immense succès et l'énorme retentissement de son roman _Là-Bas_,
-qui aurait jamais espéré remuer l'opinion et attiser la curiosité
-malsaine du lecteur en affublant les falotes débauches du baron
-d'Adelsward de ce terrible surnom: _Messes Noires!_
-
-Mais, grâce à M. Huysmans, le dernier employé de bureau comme le plus
-infime petit modèle connaissent, et dans tous les détails, les
-abominations sacrilèges de Gilles de Rais et le monstrueux sadisme des
-sorciers de Tiffauges. _Messes Noires!_ Grâce au prestigieux talent de
-l'auteur d'_A Rebours_, quel est le salon, le boudoir et même l'office
-où on ne parle couramment du chanoine Docre et de Mme Chantelouve, les
-deux personnages démoniaques du roman de _Là-Bas_, emmenant au...
-moderne sabbat l'ahuri Durthal! M. d'Adelsward, que je sache, n'a jamais
-eu l'intention d'évoquer le diable, et la messe noire est la cérémonie
-par excellence, le rite magique essentiel institué pour établir la
-présence du Mauvais. Elle réunit les trois conditions, dont une seule
-est nécessaire pour appeler le démon et le rendre tangible aux
-assistants.
-
-Trois actes, si l'on consulte le livre du grand Albert, subordonnent
-Sathan à ceux qui les commettent: le sacrilège, l'égorgement d'un être
-innocent (ce qu'on appelle, en magie noire, une _colombe_), et le crime
-contre nature. Les trois conditions étaient remplies au sabbat et sont
-observées rituellement dans la messe noire. L'abbé Guibourg, disant la
-messe sur le ventre nu de la Montespan et lisant l'Evangile à rebours,
-le dos du missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins de la
-favorite, commettait en plein le sacrilège; l'égorgement d'un petit
-enfant, volé par la Voisin et dont le sang tiède éclaboussait les
-épaules et les reins d'Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde
-condition du rite. Le nègre géant attaché au service de la femme Voisin,
-et dont les grandes dames d'alors étaient folles, venait là pour
-accomplir le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée de l'avenue
-Friedland, je ne vois ni ciboire, ni évangile, ni enfant égorgé, ni même
-un nègre géant. Quelques polissons de collège et un ramassis de valets
-de chambre sans place ne me semblent remplacer ni la Mortemart, ni
-l'abbé Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a mis beaucoup du
-sien. Si l'opinion publique s'est ameutée autour de cette affaire avec
-une curiosité passionnée, croyez que la littérature de M. Joris-Karl
-Huysmans l'avait fortement préparée, et que le seul espoir de trouver
-une Mme Chantelouve parmi les habituées du baron a fait suivre l'enquête
-avec cet avide intérêt.
-
-Mme Chantelouve! Personne n'ignore, dans le monde artiste, que le livre
-de M. Huysmans est à clef. A l'apparition du volume, on nommait
-couramment ceux qui avaient posé pour le chanoine Docre et le terrible
-couple démoniaque. Quant à Durthal, c'était l'auteur lui-même; M.
-Huysmans ne s'en défendait pas. Quand on citait devant lui le nom de ses
-victimes, il se contentait d'un geste ecclésiastique de ses deux mains
-relevées en arrière, et d'un de ces sourires à yeux baissés dont les
-prêtres soulignent humblement la joie coupable de leurs démentis.
-
-Mme Chantelouve! Le succès du volume fut tel que toutes voulurent s'y
-reconnaître. Il n'y eut pas de brasserie, à Montmartre, et d'atelier, à
-Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis de morphine et
-d'éther ne se dressât, au seul nom de Huysmans, pour s'écrier: «Son
-héroïne, c'est moi!»
-
-Il y eut affluence de madames Chantelouve sur le marché. L'une avait le
-teint pâle et les cheveux châtain-roux de la dame; l'autre réclamait
-comme sienne l'eau dolente et grise, subitement allumée de paillettes
-d'or, de ses étranges yeux verts; celle-ci, enfin, revendiquait pour
-elle la froideur inusitée, dans l'amour, de sa chair hystérique, cette
-chair glacée et dure dont le seul contact faisait condamner et brûler,
-en place de Grève, les névrosés du moyen âge: chair de malade et de
-succube aussi.
-
-Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu'une épidémie, un mal endémique
-dans le genre de cette fameuse _Danse des Morts_ dont furent contaminés
-les peuples de l'an mille. Paul Adam, dans son magistral volume intitulé
-_Etre_, a magnifié cette folie contagieuse de l'imitation. La Messe
-Noire eut la même clientèle enthousiaste qu'au cimetière Saint-Médard le
-tombeau du diacre Paris; toutes voulaient avoir conduit un amant au
-sabbat.
-
-Entre tant de déséquilibrées de _Là-Bas_, atteintes toutes de satanisme,
-il me fut donné d'en connaître une assez curieuse et dont l'exemple vous
-convaincra de la force du mal.
-
-C'était la femme d'un sculpteur, un ancien modèle qu'un caprice un peu
-sénile d'artiste avait promue au rang d'épouse légitime.
-
-Grande et mince, avec d'admirables cheveux d'un noir bleu, rabattus sur
-ses tempes comme deux ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair
-d'hostie, blanche et diaphane et les larges yeux brillants, agrandis de
-cernures mauves, indéniables stigmates des grands troubles nerveux.
-
-Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette était née dans une loge
-de concierge) et les pires aventures, les plus précoces aussi, avec les
-petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs du boulevard
-extérieur où ses parents habitaient, l'avaient préparée à toutes les
-lésions cérébrales.
-
-D'ateliers en ateliers et de bals de barrière en arrière-boutiques de
-marchands de vins, Ninette avait fini, une soirée de Mi-carême, par
-rencontrer Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau, ami de
-Bartholomé et très influencé par son art morbide et un peu larveux,
-devait se prendre plus que tout autre au charme de chlorose et à la
-minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui posait quelques Mélusines, une
-Viviane et une elfe, car grand lecteur de romans de chevalerie et
-enthousiaste enamouré des héroïnes de Tennyson, Dusemereau joignait à un
-léger gâtisme une maladive obsession des fées, des ondines et de toutes
-les princesses des légendes, plus ou moins issues du Cycle d'Artus. Le
-vague de ses imaginations n'égalait que le flou de sa facture. C'était
-un sculpteur littéraire dans la pire acception du mot, le Michel-Ange de
-la stéarine, le maître même de l'imprécision, le Précurseur du modern
-style, ce qui est tout dire.
-
-Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur d'illusions. Elle fut tour à
-tour pour lui Genèvre, Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je encore?
-Par sa ligne onduleuse et surtout par sa complète absence de formes,
-Ninette était adéquate à l'inanité même de ses conceptions. On avait dit
-de Dusemereau qu'il sculptait des chevelures à la place de seins et des
-draperies au lieu de reins et de torses. Quand le modèle eut pendant six
-mois traîné à travers l'atelier l'ondoiement de ses robes, le sculpteur
-l'épousa. C'était le seul moyen de monopoliser l'inspiratrice de ses
-chefs-d'oeuvre.
-
-Le couple était pauvre, naturellement. Une femme de ménage au rabais
-balayait rarement l'atelier, mais de vieilles tapisseries y
-pourrissaient au mur. Des casques et des morions achetés au marché de la
-ferraille; des armes hors d'usage cueillies à des devantures de
-bric-à-brac s'y veloutaient de poussière et, groupées en épiques
-trophées, mettaient çà et là des taches pittoresques. Des vieilles
-chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble voisinaient avec
-des Christs désargentés et des débris de vieux retables. C'était le
-faste et la misère des pires officines de l'école de la Rose-Croix;
-Ninette Hastorg évoluait dans toute cette brocante, moulée d'étroites et
-longues robes moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s'échancraient
-sur la gorge, bordées de petits galons d'or. Sa maigreur s'efforçait d'y
-devenir sinueuse et, coiffée d'un petit béguin de fausses perles, un
-large coquelicot de velours rouge piqué dans ses cheveux noirs, Mme
-Dusemereau entretenait l'enthousiasme du maître par des attitudes volées
-à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne de son mari jetée sur
-ses simarres, Genèvre ou Gismonda courait les fournisseurs du quartier
-et, une boîte au lait à la main, terrorisait par l'audace de sa coiffure
-les enfants de la crémière et le chien du marchand de bois. Le ménage
-Dusemereau! La chère y était plutôt maigre. Ninette répugnait aux
-travaux du ménage qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts;
-l'ordinaire était fait surtout de charcuterie et de frites, mais on
-buvait du lacryma-christi dans un ciboire bossué de faux émaux et on
-mangeait dans du vieux saxe les confitures vertes des îles Fidji.
-
-Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé une facilité de moeurs
-déplorable; elle couchait indifféremment avec tous les amis du
-sculpteur. C'était pour les convaincre du talent de Dusemereau.
-Convaincus surtout de l'imagination de l'artiste, la plupart n'y
-revenaient pas. C'est dans ce milieu bizarre qu'éclatait, comme la
-foudre, le roman de Huysmans; le couple Dusemereau dévorait comme une
-manne dans le désert la prose vénéneuse de _Là-Bas_. Le sculpteur
-n'aurait pas été l'homme qu'il était s'il ne s'était immédiatement
-enthousiasmé pour la Messe Noire. Il n'eut pas grand'peine à convaincre
-les quelques ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité qu'il y
-avait à pratiquer les rites du Sabbat. C'est si troublant, si captivant
-et surtout si littéraire! Une messe noire s'imposait. Il décidait vite
-Mme Dusemereau à y jouer les pires personnages. La pensée de forniquer
-sans aucun risque, sous le couvert de messes noires, avec tous les
-hommes de son entourage séduisit immédiatement Ninette. Du jour au
-lendemain, le décor de l'atelier changea. D'épique il devint mystique:
-des flambeaux d'église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus
-de piano, peluche et galon d'acier, emprunté à un ami, drapa un
-maître-autel édifié sur deux caisses. On y dressa un crucifix la tête en
-bas, et, gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis d'or,
-Ninette présidait l'assistance, hiératiquement assise sur les coussins
-d'une cathèdre. Des bagues magiques alourdissaient ses doigts, un
-chapelet d'opales étranglait son cou frêle, tandis que ses talons nus
-foulaient le vélin d'un évangile entr'ouvert. Un chat noir, celui de la
-concierge, trônait auprès d'elle; on lui avait mis un fil de fausses
-perles à la patte en guise de bracelet. Un vieux paon empaillé et
-dépenaillé déployait la roue ocellée de sa queue au-dessus de la
-cathèdre. Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve, Eloa,
-Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire. Une petite cire mal ébauchée
-par le maître de céans grimaçait entre les parois d'une cage de verre:
-c'était le nouveau-né nécessaire au sacrifice. Les initiés, assis en
-cercle, mangeaient des pains à cacheter en guise d'hosties et la Stryge
-incarnée n'eût pas été la Stryge si elle n'avait tenu dans sa main une
-tige d'iris noir. M. Joris-Karl Huysmans, invité par lettres pressantes,
-était attendu trois fois par semaine pour indiquer les derniers rites de
-l'office. Sa présence seule devait déterminer l'apparition des stigmates
-sur la chair de l'officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne vint pas. M.
-Joris-Karl Huysmans est prudent. Il décrit les messes noires, il n'y
-assiste pas. Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl Huysmans se
-garde précautionneusement de toutes les substances vénéneuses.
-
-Me pardonnerez-vous cette description loufoque? C'est la seule messe
-noire à laquelle j'aie jamais assisté. Tout le monde n'a pas la chance
-de M. Coquiot qui en vit célébrer une, l'année de l'Exposition, dans le
-quartier du Jardin des Plantes.
-
-
-
-
-XI
-
-MESSES NOIRES
-
- Encore une légende qui s'en va.
-
-
-Novembre 1903. L'affaire d'Adelsward, un moment oubliée, vient de
-reprendre son cours. La présence de M. de Waren, retour d'Amérique, la
-pimente d'un élément nouveau, et dans le cabinet du juge d'instruction
-se poursuivent, contradictoires, les interrogatoires des deux nobles
-prévenus... Du même coup, les informations relatives à ce procès ont
-reparu dans toutes les feuilles avec la fameuse rubrique: _Messes
-noires_.
-
-_Messes noires!_ Ces deux mots ont le don de surexciter la curiosité
-publique et d'ameuter l'opinion. La messe noire, pour la foule, ce sont
-les ordures sacrilèges de l'abbé Guibourg, les manoeuvres abominables
-d'une favorite royale et, mêlée aux plus grands noms de France, les
-tachant parfois d'une souillure ineffaçable et les stigmatisant dans
-l'histoire, la fameuse «Affaire des Poisons». Les messes noires, ce sont
-aussi les descriptions d'un mysticisme spécial et d'un érotisme
-religieux très catholiquement littéraire, de M. Joris-Karl Huysmans.
-Messes noires, les sanglantes folies de Gilles de Rais, à Tiffauges,
-appropriées au goût du jour; et, mises en scène dans une chapelle
-désaffectée d'un vague Vaugirard, les hystéries sadiques d'une Mme de
-Chantelouve, initiant son amant à des pratiques de prisonnier...
-
-La messe noire est une cérémonie sacrilège et blasphématoire,
-essentiellement catholique, puisqu'elle est la parodie même de l'acte le
-plus élevé de la religion, celui où la divinité du Christ se révèle le
-plus immédiatement aux fidèles. La messe noire, profanant et souillant
-avant tout l'Eucharistie, le don de Notre-Seigneur, de sa chair et de
-son sang sous la forme du pain et du vin, la messe noire est la
-communion sous les auspices du Mauvais, remplaçant la présence divine
-par celle du Prince des Ténèbres. La messe noire est donc la revanche du
-relaps et renégat contre le Dieu qu'il a quitté, et par cela même
-l'attestation de cette divinité, puisque l'officiant la renie et met
-tous ses efforts à l'outrager.
-
-La messe noire, qui est en elle-même une chose sinistre et effroyable,
-c'est le crachat de Judas à la face du Christ; c'est la puissance et la
-religion de Satan proclamées contre Dieu.
-
-Ceci étant donné, quels rapports peuvent bien avoir avec cette messe de
-blasphèmes et de haines, les petits jeux de mains et de vilains et
-autres pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques d'Adelsward
-dans son somptueux rez-de-chaussée de l'avenue Friedland?
-
-D'abord, M. Jacques d'Adelsward est protestant. La messe noire, en tant
-que parodie de l'office catholique, devait laisser froid ce jeune snob
-surtout préoccupé d'harmoniser les gemmes de ses bagues et les nuances
-de ses cravates. M. d'Adelsward, j'imagine, n'a jamais voulu évoquer
-Satan. S'il faut croire les piètres volumes de vers, illustrés de
-précieuses préfaces, qu'il publia, sous d'assez jolis titres,
-d'ailleurs, il fut obsédé par les conteurs du dix-huitième siècle et des
-poètes de l'anthologie grecque. Des réminiscences de _Quo Vadis?_ si mal
-mis en scène à la Porte-Saint-Martin, une vague nostalgie des fêtes de
-Caprée et de maladroites tentatives de reconstitution de cortèges
-antiques firent tous les frais de ces trop fameuses réunions. On y
-drapait dans des peignoirs de bain et des métrages d'andrinople de
-jeunes collégiens racolés à la sortie de Chaptal et de Condorcet, on
-couronnait leurs crânes tondus et piriformes de pavots et de violettes
-et, dirigées par quelques larbins sans place, ces théories d'éphèbes
-improvisés défilaient dans les trois grandes pièces de l'avenue
-Friedland, à la grande joie des invités conviés par le maître de céans.
-Costumé avec plus de recherche, le prince du logis était le dieu, le
-héros de ces fêtes; c'était à lui que s'adressaient les saluts, les
-baise-mains et les génuflexions. Il déclamait des vers--des vers à la
-Beauté et à la Jeunesse, et c'étaient sa jeunesse et sa beauté à lui
-qu'il célébrait très sciemment.
-
-Soirées et matinées étaient carminatives, selon la curieuse expression
-mise en cours au Pavillon des Muses.
-
-«_Qualis artifex pereo!_» aurait pu s'écrier le baron Jacques, le jour
-de la première descente de la police dans son appartement.
-
-Si M. d'Adelsward parodia jamais quelque chose, il parodia surtout la
-folie de Néron,--d'un tout petit Néron du faubourg Saint-Honoré. Son
-incommensurable vanité, son ridicule besoin de faire parler de lui et
-d'emplir de ses faits et gestes le monde des lycées et des bureaux de
-placement (il y avait beaucoup de valets de chambre, aux fêtes du baron
-Jacques), font de lui surtout un très pâle et très lointain oh! très
-lointain! petit-neveu d'Alcibiade.
-
-Des femmes du monde et des hommes choisis dans des milieux divers
-assistaient, paraît-il, à ces agapes; les femmes, surtout, se
-disputaient l'honneur d'être invitées par le petit baron. Entre temps,
-on croquait des gâteaux, on buvait du thé et on fumait du tabac
-d'Orient. Encore un peu, on aurait joué aux jeux innocents.
-Naturellement, on faisait de la musique; croyez que Debussy et Grieg
-étaient écoutés religieusement. A une de ces fêtes qui fut, dit-on, une
-des plus hardies, un adolescent apparut couché, complètement nu, sur une
-peau d'ours blanc, le torse drapé de gaze d'or, le front couronné de
-roses et les bras appuyés sur l'ivoire poli d'un crâne.
-
- La Mort et la Beauté sont deux choses profondes,
- Si pleines de mystère et d'azur, qu'on dirait
- Deux soeurs également terribles et fécondes,
- Ayant la même énigme et le même secret.
-
-C'est avec des mises en scène aussi banales qu'on souligne généralement
-de pareils vers, même au théâtre.
-
-Que la figuration soit réglée par M. d'Adelsward ou par un barnum
-quelconque, l'idée peu neuve et qui ne vaut que par la facture (les vers
-cités sont de Victor Hugo), est toujours massacrée par la maladroite
-fatuité des M'as-tu-Vus.
-
-Parfois, les petites fêtes de l'avenue Friedland étaient dix-huitième
-siècle, trianeries et Trianon; les belles âmes de ces messieurs et de
-ces dames arboraient soudain les plus tendres nuances: _cheveux de la
-reine, cuisse de nymphe émue et ventre de puce en fièvre de lait_; on
-redevenait catogan, clavecin et bergamote, et M. d'Adelsward, vêtu de la
-soie zinzolin dont M. Edmond Rostand a bien voulu trouver le reflet dans
-sa littérature, se prenait pour le marquis de Sade... Un tout petit
-marquis, qui était surtout de Saxe, un saxe maniéré, impertinent, et
-Trissotin, et bien plus fait pour la messe rose (vaseline anglaise et
-extraits de Guerlain) que pour la messe noire, dont il eût été le
-premier à s'effarer, le pauvre petit joli cabotin!
-
-La messe noire! ces loufoqueries d'arrière-boutiques de salons de
-coiffure, dont Jean-Jacques Rousseau n'aurait même pas voulu attrister
-Mme de Warens!
-
-La messe noire, qui fut, au dix-huitième siècle, l'effroyable et
-répugnant prolongement du sabbat! Le sabbat, ce premier cri de
-l'anarchie contre l'oppression des religions et des lois, le sabbat, le
-premier geste de souffrance et de révolte du moyen-âge croyant contre la
-tyrannie du pape et des moines; le sabbat, la grande assemblée des
-déshérités, des proscrits, des estropiés et des parias réunis pour
-arracher ses secrets à la nature et se libérer de la domination du
-Christ, devenue mauvaise aux mains des prêtres et des rois!
-
-C'est dans Michelet qu'il faut lire le premier élan de l'âme du
-moyen-âge vers l'Esprit des Ténèbres. Qu'on relise la _Sorcière_ et l'on
-comprendra quels désespoirs et quelles misères le grand maître des
-nécromans et des femmes damnées accueillait à son sabbat:
-
- «_Dans les solitudes de la journée, alors que l'homme sue et gémit au
- profit du seigneur, la femme, elle, rêveuse au coin de l'âtre, écoute
- le crépitement des meubles, le glissement des salamandres dans la
- flamme où se prépare le repas. Un peu de son âme habite la lampe
- fumeuse, au fond des grossières poteries. Seulement les rumeurs
- indistinctes se rythment selon un sens de mystère; ce ne sont plus des
- sons sans suite, ce devient une voix familière qui console et répond.
- Le long soliloque amoureux de la femme avec elle-même a créé le
- Diable._
-
- «_Tout d'abord, il se fait si humble, le nouveau venu; on dirait un
- grillon qui sort de la cendre pour dormir aux plis d'une jupe. Elle
- n'en dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer. La nuit, à côté
- du mâle, elle y songe comme malgré elle... Déjà son désir lui donne
- une forme, déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits
- cheveux de sa nuque, un chuchotement à son oreille, une pression sur
- sa chair qui mollit..._
-
- «_Et, un beau jour, quand le seigneur double ses exigences, s'il faut
- trouver de l'or quand même, elle se livre, elle et son affolé de mari,
- et c'est le premier sabbat qui commence._
-
- «_Le baiser de Sathan l'a rendue belle. Ses voisines la jalousent; la
- femme du seigneur la soupçonne. Un dimanche, l'église se ferme devant
- elle, et, poussée par la menace de mains brutales, elle s'enfuit dans
- les landes, partout où la nature rebelle et sauvage fait espérer la
- liberté. Hier, elle était seule; demain elle est légion. De très loin,
- on la consulte; elle guérit les chagrins d'amour, fait avorter, vend
- des philtres. C'est elle-même une plante triste et consolante, une
- solanée pleine d'ivresse et d'oubli._»
-
-C'est la première sorcière, et c'est le premier sabbat.
-
-C'est à la messe noire, aux assemblées nocturnes au bord de l'eau des
-mares, dans l'herbe baignée de brume des prairies crépusculaires ou dans
-la solitude rocheuse des hauts sommets, que s'acheminent, sournoisement
-échappées des hameaux et des villes, les femmes extasiées qu'a tentées
-Sathan.
-
-Et c'est le lamentable troupeau des sorcières, l'innombrable et toujours
-grandissante armée des dévotes et des satyres, des martyres et des
-saintes que torturent la grande hystérie et la grande luxure, la luxure
-des déserts et des cloîtres, effroyable marée d'imaginations
-monstrueuses et de désirs délirants dont le flot, déferlant d'âge en
-âge, vient battre parfois, en plein vingtième siècle, les murs de la
-Salpétrière.
-
-Comme mue en avant par d'invisibles mains qui l'auraient poussée dans
-l'ombre, la sorcière allait au sabbat hypnotisée, en extase, les yeux
-démesurément agrandis sous sa couronne de verveines et de houblons.
-L'heure venue, c'est elle qu'on dépouillait et qu'on couchait en travers
-d'un ancien dolmen au pied du Bouc impur apparu tout à coup, formidable
-et géant. Un lever de lune sinistre rougeoyait sur sa nudité
-frissonnante, et, aux acclamations d'une foule de cagoules et de masques
-hideusement mêlés, sa triste chair de victime saignait et grésillait,
-fumante, pour fournir la pâte au pain maudit du Diable, le pain de la
-mauvaise communion; et ce fut la première messe noire, la messe sous la
-lune, dans le décor des ruines et des montagnes, le pain et le sang de
-Jésus remplacés par de l'ordure et de la chair saignante de femme, toute
-la cuisine infâme que nous retrouvons dans l'officine de la Voisin,
-pratiquée sur le beau corps dénudé de Mme de Montespan.
-
-Après la sorcière anonyme de Michelet, simple comparse dans le
-chef-d'oeuvre de Goethe quand Méphisto conduit Faust au sabbat de
-Brocken, assimilée aux trois Parques et aux trois Normes dans le
-_Macbeth_ de Shakespeare, et, plus silhouettée par Théophile Gautier
-dans _Albertus_, la sinistre officiante de la messe noire se précise et
-devient figure historique avec la Voisin et la Brinvilliers. Un funèbre
-reflet de magie noire éclaire d'un jour livide tout le dix-septième
-siècle. Une puanteur excrémentielle se répand dans les appartements de
-Versailles; des morts subites et préparées déciment la famille royale et
-frappent princes et princesses jusque sur les marches du trône du roi.
-La Reynie, qui est chargé d'instruire le procès, reçoit l'ordre
-d'arrêter les poursuites: le scandale serait trop grand; il faudrait
-arrêter des coupables en trop haut lieu: le Régent est soupçonné, les
-plus grandes dames de la cour sont convaincues d'avoir assisté à la
-messe noire, des courtisans ont été vus, à Marly, échangeant entre eux
-des poudres de succession, et Louis XIV, toujours féru de sa dignité
-solaire, ne se soucie pas de voir révéler par l'instruction quelles
-abominables ordures la favorite a fait manger au roi... Puis, on respire
-un peu. Même sous la Révolution, pendant les exécutions sanglantes, la
-guillotine en permanence sur les places publiques et devant l'impunité
-du marquis de Sade, plus de messes noires. Sous l'Empire non plus: on
-est aux champs de bataille. Et, jusqu'au roman de M. Joris-Karl
-Huysmans, qui nous a montré, dans un triste et maupiteux décor
-d'ancienne chapelle réservée, une reconstitution de messe
-blasphématoire, telle que la célébraient les manichéens (consécration
-d'une hostie infâme par un prêtre officiant, nu sous une chape noire,
-aux pieds d'un Christ obscène et cornu comme un égypan, le tout
-accompagné de scènes de débauches et de promiscuités ignobles, entre
-tous les assistants: le fameux baiser de paix des premières sectes
-maudites du monde chrétien), Paris n'avait plus entendu parler de messe
-noires. Il a fallu le scandale équivoque et puéril, très snob surtout,
-de l'avenue Friedland, pour réveiller l'atroce et grandiose infamie du
-sabbat. Le sabbat! M. d'Adelsward en a-t-il jamais soupçonné la grande
-épouvante? Non, l'hypertrophie de son tout petit moi, sa presque
-touchante fatuité de jeune homme très smart firent de ses tentatives de
-fêtes grecques un pitoyable et ridicule divertissement de polissons et
-de détenus de maisons de correction.
-
-La messe noire, cet équivoque passe-temps de préaux de maisons
-centrales? Le public y a mis vraiment autant de complaisance que la
-presse d'exagération.
-
-
-
-
-XII
-
-UN INTOXIQUÉ
-
-
-Le Poison de Venise. Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n'en a
-senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre
-est dans Venise», a-t-il écrit, dans _Amori et Dolori sacrum_, et, de
-ses heures fiévreuses, de l'agonie de la ville dans l'agonie des
-crépuscules de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait
-peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis lord Byron.
-
-Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la
-douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles,
-amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de
-l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de
-l'art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du
-palais ducal; le poison de Venise, c'est la solitude de tant de palais
-déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le
-grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles,--perles
-roses à l'aurore et noires au crépuscule,--le charme de tristesse et de
-splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus
-lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur
-d'une pourriture sublime.
-
- _Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes les délices
- sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je le dire? je n'oubliai de
- sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette
- Venise si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours
- j'attendais quelque chose[8]._
-
- [8] Maurice Barrès.
-
-C'est dans cette ville empoisonnée que je devais connaître le baron
-Jacques d'Adelsward. En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc,
-un hôtel à peine indiqué dans les guides et bien connu des Italiens et
-des Autrichiens, un appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel
-n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, original et grand
-collectionneur de tableaux, qui n'admettait chez lui ni les Anglais ni
-les Yankees; ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons en
-horreur. Son hôtel était plutôt un _lodging_: on n'y prenait pas ses
-repas, on se nourrissait dehors, ou l'on faisait apporter une cantine de
-chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. De l'immense fenêtre de ma
-chambre, je découvrais les mosaïques des sept portails de Saint-Marc et
-les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons.
-
-J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus, écrit sur un papier de
-luxe, timbré d'armoiries, un billet à peu près ainsi conçu:
-
- _Monsieur_,
-
- _Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître Jean Lorrain, même
- à Venise? Tout le mal qu'on a dit de vous m'incite à vérifier une fois
- de plus la sottise des légendes et la pauvreté d'invention des
- diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle auprès de vous la
- hardiesse de ma démarche? J'attends de vous, monsieur, un mot qui
- m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les deux livres qui
- accompagnent cette lettre vous prouvent que je ne suis pas un obscur
- admirateur..._
-
- Et la lettre était signée:
-
- JACQUES D'ADELSWARD-FERSEN.
-
- _Hôtel Danielli._
-
-J'ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente et cavalière.
-Les deux livres, feuilletés, m'apparurent médiocres, mais le tour du
-billet n'était pas d'un sot. Je répondis à peu près à ce jeune homme:
-
- _Monsieur,_
-
- _Je suis étonné d'être un objet de curiosité, même à Venise, où il y a
- tant de merveilles à voir. Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la
- d'abord. Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou votre
- curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je verrai à vous recevoir.
- Il faut bien faire quelque chose pour les enfants!_
-
- JEAN LORRAIN.
-
-Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se tint coi, et je reconnus,
-à cette discrétion de l'éducation et du tact; mais, le quinzième jour,
-une lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli me rappelait ma
-promesse: le baron d'Adelsward me demandait de lui fixer l'heure et le
-jour où je voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain.
-
-Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens encore, et la place
-Saint-Marc regorgeait de monde attiré par la musique du kiosque. A
-quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer chez moi.
-
-M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer lui-même dans son
-roman sur Venise: _Notre-Dame des Mers Mortes_, et il n'y a pas mis trop
-de complaisance.
-
-Je voyais entrer un grand jeune homme, mince et blond, mis avec une
-extrême recherche. Fort de sa fortune et de son talent, le jeune garçon
-ne manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non plus de charme: une
-voix bien timbrée, une grande facilité d'élocution, des manières
-parfaites, une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire puérilité
-et quel cabotinage! Le gilet bleu de roi, à boutons de pierreries, la
-cravate de nuance rare et le trop de bagues aux doigts étaient
-évidemment destinés à m'impressionner. Je n'ai connu qu'à peu de
-personnes une pareille ingéniosité dans le détail.
-
-Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de lui: il était à Venise pour
-y achever son roman _Notre-Dame des Mers Mortes_, un joli titre,
-n'est-ce pas? Venu pour la première fois à Venise en avril dernier, il
-avait reçu le grand coup de foudre qui décide des chefs-d'oeuvre.
-C'était bien la ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours
-fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. M. d'Adelsward dithyramba
-assez joliment sur Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu
-d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez délicatement l'impression
-de sa première arrivée en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une ville
-de nacre grise, tout enchantée de sonneries de cloches répercutées et
-prolongées par l'eau, «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie
-atténuée et d'allégresse religieuse» et je sentais que le jeune baron
-faisait de la littérature. Il essayait sur moi quelques pages de son
-livre. J'ai retrouvé d'ailleurs tout le passage dans _Notre-Dame des
-Mers Mortes_.
-
-Le baron d'Adelsward avait certainement, lui aussi, bu le poison de
-Venise, mais d'autres poisons l'intoxiquaient dont, en vieux routier du
-métier, je reconnus les accidents au passage. Outre une vanité maladive
-qui éclatait à chaque phrase, deux toxiques infectaient également ce
-jeune homme: le poison de la littérature et le poison de Paris. Ce fut
-un étalage de sa naissance et de ses relations mondaines. Il ne me fit
-grâce d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe, celui de Mme
-Madeleine Lemaire. Fernand Gregh lui avait écrit une préface; il avait,
-pour une autre, la parole de Rostand; le comte Robert de Montesquiou lui
-battait froid: il l'avait d'abord sollicité pour qu'il préfaçât ses
-_Musiques sur l'eau_ mais il avait préféré l'auteur de l'_Aiglon_, et le
-poète des _Hortensias bleus_ et des _Paons_ lui avait marqué son dépit à
-sa dernière rencontre à Bois-Bougran; il allait souvent chez Coppée...
-Et le baron Jacques citait d'autres noms et d'autres salons. Il avait
-surtout le souci de la situation mondaine; il visait au gentilhomme de
-lettres. Ses modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred de Vigny:
-la littérature est pour lui une fleur rare à la boutonnière, une bague
-précieuse au doigt. Ses livres de chevet? les _Nuits de quinze ans_, de
-M. Francis de Croisset, et les _Musardises_ de M. Edmond Rostand. Il
-semblait ignorer Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille et
-toute la jeune école: nous étions loin de compte! M. d'Adelsward était
-futile et charmant; son snobisme littéraire était celui d'un gosse. Il
-prenait congé en me priant de lui faire l'honneur de dîner avec lui au
-cabaret et cela avec une désinvolture dont se cabra ma quarantaine
-sonnée. M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans. Il priait aussi Mme
-de T..., une vieille amie de ma famille, que j'avais retrouvée à Venise
-et qui se trouvait là lors de sa visite. Mme de T... elle, était sous le
-charme; elle est férue de noblesse et trouvait le baron accompli. M.
-d'Adelsward plaisait beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première
-rencontre avec le malheureux jeune homme.
-
-J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq jours après, je mis une
-carte à l'hôtel Danielli et le lendemain je recevais une invitation à
-dîner: je la déclinai également. Un mot de l'auteur de _Lèvres jointes_
-me priait alors de vouloir bien passer après le déjeuner chez Quaddri.
-Toute la colonie étrangère et la société vénitienne y prennent le café
-après le repas de midi.
-
-Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: il tenait le dé de la
-conversation entre un Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait
-de doge, dont j'avais fait un peintre, et un très beau mulâtre, racé
-comme un Andalou, toujours vêtu de blanc et scintillant de bagues, que
-Mme de T... et moi avions surnommé Don Juan.
-
-Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait s'asseoir auprès de
-nous. Il insistait pour que je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le
-sien. Il voulait me présenter un ménage de peintres autrichiens fixé à
-Venise et qui mourait littéralement du désir de me connaître, la femme
-surtout. Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le mari avait le
-plus grand talent. Ils avaient longtemps habité Paris et étaient,
-maintenant, à demeure à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, ils ne
-pouvaient plus quitter l'Adriatique... Ils le tourmentaient tous les
-jours, depuis qu'ils le savaient en relations avec moi et n'auraient pas
-de cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est par eux qu'il
-avait appris mon arrivée ici; ils me rencontraient tous les jours sur le
-_vapore_, le _vapore_ qui fait le service du Grand Canal, entre la gare
-et le Lido... Et, pendant que le baron parlait, je voyais, en effet, un
-couple: l'homme maigre, long, émacié et barbu, l'air d'un Christ
-espagnol; la femme courte, alourdie par l'embonpoint, encore jolie, des
-yeux admirables et des cheveux teints en roux. Leur insistance à me
-dévisager sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient, me les avait
-rendus odieux; leur présence m'énervait et aussi leur mise hétéroclite.
-J'en avais fait un ménage d'artistes en les voyant toujours sur l'eau, à
-l'heure du crépuscule, qui est l'heure magique de Venise, mais leur
-curiosité m'horripilait. Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais
-surnommé ce long homme maigre, flanqué de cette petite grosse femme:
-«_Le Christ à la citrouille_». Je dépeignais le couple au baron Jacques.
-
---Ce sont eux, riait le jeune homme. Le Christ à la citrouille. Ah!
-comme c'est cela! Ils seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la
-citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas dîner avec moi.
-
---Mais ils sont ridicules.
-
---Non, pas tant que cela, vous verrez. Ils sont très intelligents, très
-avertis, et le mari a un vrai tempérament de peintre. Il fait des
-Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à la Whistler... Et
-puis, très libérés, entre nous, pas de préjugés... Ils font la fête
-ensemble. Je vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours de très
-jolis modèles: des dentellières du quartier de l'arsenal. Quel jour
-dînons-nous avec eux?
-
-J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien.
-
-Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance faite est une atteinte à
-la liberté et que rien n'est plus précieux que l'indépendance, je
-reculais le plus possible l'échéance de ce dîner. L'année précédente
-j'étais, dans cette même Venise, tombé sur un groupe de peintres
-français qui avaient accaparé toutes mes heures,--donc payé pour éviter
-toute servitude. Or, comme il ne faut donner rien pour rien, entre
-temps, je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes charmantes, que
-le hasard des rencontres m'avait fait retrouver à Venise. L'une, femme
-écrivain d'un certain talent, a quelque temps sévi à _La Fronde_. Si
-elle n'était, avec Mme Flahaut, une des plus grandes femmes de Paris,
-elle serait une des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus
-longue et la plus dégingandée de jeune géante amaigrie, un délicieux
-visage d'archange de Gozzoli, mêmes yeux de candeur et de clarté aux
-paupières sinueuses, même bouche expressive et ciselée. Mme X... est,
-d'ailleurs, d'origine italienne; elle promenait, cet automne-là, à
-Venise, une tête plus primitive que celles des Carpaccio et des Lippi;
-elle y promenait aussi de longues robes de batiste de soie bien gênantes
-en gondole et le plus savant maquillage. Son amie, Mlle T..., fille d'un
-diplomate russe, très connu, avait plus de sens pratique et de
-simplicité. Très correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie de
-voyage, c'était un charmant compagnon de paquebot. Les deux amies
-étaient descendues au Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur le
-Grand Canal.
-
-Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes filles; son élégance
-s'allierait bien à leurs silhouettes cosmopolites, il causerait
-littérature avec Mme X..., voyages et ambassades avec Mlle T...: le
-baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me débarrassait, en même
-temps, des deux jeunes femmes, car elles disposaient vraiment un peu
-trop librement de mon temps; elles avaient jugé bon de m'élire comme
-cicerone à travers la ville. Je leur plaçais le baron.
-
-La présentation eut lieu, un matin, au musée Correr, qu'ils ne
-connaissaient ni les uns, ni les autres, et Mlle T..., venait pour la
-quatrième fois à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde. Le musée
-Correr est le musée Carnavalet de Venise; le musée des pièces rares et
-des plus précieux documents pour la reconstitution de la race vénitienne
-au dix-huitième siècle... C'est là qu'on trouve les plus beaux Longhi,
-les plus beaux Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du temps
-et toute la collection des marionnettes et des masques! Ah! cette
-promenade à travers les salles du musée, par une pluie battante! Nous
-étions venus en _gondola coperta_ par un Grand Canal houleux et
-verdâtre, comme une Tamise. La Russe caoutchoutée, vernissée, comme une
-otarie; d'Adelsward, en chauffeur d'automobile, très smart, et Mme X...,
-sous ses bandeaux dénoués et les fleurs noyées de son chapeau, vague et
-défaite, comme une Ophélie.
-
-C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward était sensible. En
-présence d'un musée où il entrait pour la première fois, il ne commit
-pas de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux cartons
-intéressants; les Guardi et les Longhi l'enthousiasmaient, les scènes de
-tripots, les parties de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette
-vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement avec ses
-personnages falots, engoncés de dominos, de corps baleinés, de velours
-de Gênes et de raides lampas et tout défigurés par ces masques... Le
-romancier de _Notre-Dame des Mers Mortes_ y recueillait des documents et
-des inspirations. Les deux très beaux tableaux de la Salle XVII le
-retinrent; ce sont peut-être les plus curieux de toute l'Italie.
-
---Quel beau costume pour une fête, disait-il devant un extraordinaire
-bohémien à souquenille jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux
-sur des bas couleur brique,--bonhomme déchiqueté, dépenaillé et d'une
-allure unique sous un énorme feutre à plume de héron...
-
-Cette réminiscence mondaine fut la seule note discordante de cette
-matinée.
-
-La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient endormies. Rien,
-dans les premiers jours de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les
-aberrations où le cabotinage et la pire littérature amenèrent le
-visiteur attentif et recueilli de cette matinée-là du musée Correr.
-
- *
-
- * *
-
-Le baron d'Adelsward nous traitait au Vaporetto, le restaurant italien
-situé derrière les Procraties, non loin de la Brasserie Pilsen: les
-fenêtres du restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée, malodorante
-aussi, d'un petit canal. Or l'endroit est pittoresque et la chère
-exquise.
-
-Le baron Jacques avait bien fait les choses; il y avait des fleurs sur
-la table; il était en smoking et les bougies avaient des abat-jour
-roses, mais leurs lumières attiraient les moustiques.
-
-Le ménage autrichien vint en retard, Madame toutes voiles dehors, en
-demi-peau et empêtrée dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc
-brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour d'elle. Un immense
-chapeau empanaché de plumes et d'aigrettes la faisait plus petite
-encore; pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les yeux
-demeuraient admirables, de diamant noir.
-
-Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient un français qui me fit
-honte, un français digne de M. Brunetière, du temps du grand roi.
-
-Très renseignés sur Paris, ils connaissaient Maeterlinck, Francis Jammes
-et Ibsen, appréciaient la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques
-de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, la prose de Marcel
-Schwob et ils n'ignoraient pas Mariéton. Le mari était autrement averti
-sur la littérature étrangère et française que le jeune baron, mais il y
-mettait plus de discrétion. La jeune femme, fervente, que dis-je?
-passionnée d'Annunzio, ne put se défendre de quelques questions
-fâcheuses. Elle me parla de _M. de Phocas_; j'eus quelque peine à la
-convaincre que ce n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué
-personne et ne possédais, hélas! aucun million. Le mari intervint et la
-releva un peu vertement du péché de maladresse: «Les femmes commettent
-toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron d'Adelsward prit un ton
-tranchant; il émit quelques théories littéraires, plutôt fanées; vanta
-_Justine_ et la _Philosophie dans le boudoir_. _A la manière du marquis
-de Sade_, devait-il écrire un jour. Il dithyramba sur le dix-huitième
-siècle. Ah! le dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; ah!
-Casanova; ah! Laclos; ah! les _Liaisons dangereuses_; ah! le _Chevalier
-de Faublas_; ah! la _marquise de B..._ et la _marquise de Mercoeur_!--et
-du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron, devenu Blancador
-lui-même, il me reprocha d'être à Venise sans savoir y rien voir:
-
---Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, n'est-ce pas, X...?
-faisait-il en se tournant vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le
-peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite un palais tout au
-bout de Venise, au Fua domenta Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un
-ancien moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît toutes les jolies
-filles des faubourgs et il donne des fêtes! Encore un peu de champagne,
-Lorrain? et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce presque mulâtre
-qui est souvent avec moi, un type! Il a épousé trois millions, une
-Américaine qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons
-toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur. Il gagne tout ce qu'il
-veut au Cercle; et il y a aussi Lusati, le poète... Oh! celui-là, beau
-comme un archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio. Depuis son
-succès à Milan, il est brouillé avec son maître. Joué sur trois scènes à
-dix-huit ans, c'est un prodige, une des gloires de l'Italie de demain.
-Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur sa table; il couche
-avec _M. de Phocas_; mais il a quitté Venise. Il ne se consolera pas de
-vous avoir manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est allé
-rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, lui aussi, une
-Suédoise... deux millions et il n'a rien, que ses vingt ans, son talent
-et son profil de chanteur florentin... Ils épousent tous des millions à
-Venise; quel ferment d'amour et d'aventure que cette eau pourrie de leur
-Grand Canal!
-
---Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien.
-
-Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais à la Venise du
-_Candide_ de Voltaire, Venise aujourd'hui auberge de fous, autrefois
-auberge de rois.
-
---N'est-ce pas, X..., reprenait Adelsward, il faudra conduire Lorrain
-chez Inisanto?
-
---Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en prie, monsieur, disait le
-peintre.
-
-Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par le plus beau clair de lune.
-Les nuits de Venise sont uniques, surtout sur la Piazetta, quand le
-clocher de San-Giorgio-Maggiore se silhouette en bleu cendré sur l'eau
-morte de la lagune... et le bleu de saphir, transparent et profond, le
-bleu du ciel nocturne de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la place
-Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes d'Adelsward à l'hôtel
-Danielli par les vastes cours dallées de marbre et les couloirs de
-palais qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien prenait une gondole.
-Moi, place Saint-Marc, j'étais chez moi.
-
---Il faudrait pourtant rendre sa politesse à ce jeune homme, me disait
-un jour Mme de T... Vous devez un dîner à M. d'Adelsward.
-
-Heureusement que les femmes ont le souci de ces choses. Des amis
-m'étaient survenus de France qui m'avaient entraîné ailleurs: une
-journée à Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise m'avaient
-complètement soustrait au milieu d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une
-seule fois le jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans ces
-petites calle qui avoisinent l'hôtel Danielli et dégorgent sur le quai
-des Esclavons un remous de basse prostitution monté des quartiers de
-l'Aspédale et de la Marina. Les petites prostituées de Venise sont
-frêles et maladives, avec je ne sais quel charme fiévreux et délicat.
-Drapées dans le long châle noir qui les amincit encore et balayant les
-dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce pliante de longues
-tiges et l'agilité veloutée et lente d'hirondelles de marais. De
-magnifiques cheveux alourdissent leur face étroite, elles ont des yeux
-clairs et des teints de malaria, des attaches petites, et quelque chose
-de morbide est en elles, qui répugne et qui retient. Les prostituées de
-Venise sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim s'abat aux abords
-des grands hôtels, en quête du caprice ou de la curiosité du
-_forestieri_; un peuple de ruffians les suit qui les dirige et les
-surveille, et aussi le rut allumé des marins permissionnaires et des
-portefaix de l'Arsenal.
-
-C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées d'odeurs de
-fritteria et de marchands de _calamares_ (pieuvres bouillies dont est
-très friand le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron en
-conversation avec deux fillettes à longs châles. Mme X..., la femme du
-peintre, était avec lui, riant et causant avec les deux prostituées. A
-ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure d'une porte.
-D'Adelsward m'avait aperçu; il quittait les deux filles et venait à ma
-rencontre.
-
---Vous avez vu Mme X..., me disait-il; elle a peur de vous; c'est très
-amusant. Nous levons des modèles pour son mari. Il y a des types
-merveilleux parmi ces filles.
-
-Cette rencontre me rappelait que je devais un dîner à d'Adelsward.
-
-Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un des grands spectacles
-et une des grandes mélancolies de la lagune. On déjeune à Burano et l'on
-revient par Saint-François-du-Désert. Mme de T..., ma vieille amie, fut
-de la partie; elle avait un faible pour l'élégance et l'esprit
-primesautier de d'Adelsward.
-
- * * * * *
-
-Dans sa _Mort de Venise_, M. Maurice Barrès a consacré à Torcello la
-plus belle page peut-être de son oeuvre: _Une soirée dans le silence et
-le vent de la mort_. Burano, Torcello et Mazzorbo sont trois sépulcres,
-trois villes mortes enlizées dans une boue malsaine que la lagune
-pourrit encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, mais que le
-ciel de l'Adriatique enflamme de couleurs éclatantes, et riches d'un tel
-passé que leur misère et leurs décombres magnifient la solitude.
-L'excursion est classique. A Torcello, où Molmenti et Mantovani ont vu
-une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre
-pressée en guise de pain, nous visitâmes la Basilique, le Baptistère et
-Santa-Fosca. Barrès a tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la
-cathédrale: dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux y faisaient
-pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes ornées et parées de boucles
-d'oreilles. Nous rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi
-décoratifs et ingénieux dans leur magnificence byzantine que les plus
-purs motifs des mausolées grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et
-tourmentés par une meute de petits mendiants déchaînés par la générosité
-de d'Adelsward. Les gondoliers nous avaient pourtant bien recommandé de
-ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent le long du chenal,
-et, une fois sortis du village, les plus hardis, se retroussant
-jusqu'aux reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités grêles nous
-accompagnèrent longtemps dans la lagune.
-
-A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la plus sublime de ce
-paysage de désolation, nous eûmes la grande émotion religieuse de ce
-petit îlot entouré de cyprès, dont Boeklin s'est inspiré pour son _Ile
-de la Mort_. C'est dans ce décor tragique que la légende a placé le
-miracle des oiseaux: _Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter,
-sans cela, je ne pourrai louer Dieu_. La parole du saint a tout dévasté;
-pas une voix n'anime cette solitude. C'est, établie à jamais sur les
-eaux mortes des lagunes, la devise même du sanctuaire: _Hic silencium_.
-
-Comme nous quittions cette île de détresse et d'abandon, un chant dolent
-et monotone nous fit lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout
-jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient le long des cyprès
-qui bordent l'île; de grands capuchons blancs abritaient leur visage du
-soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans le crépuscule. A quelques
-mètres de là, nous croisâmes une barque plate qui emmenait à Burano le
-supérieur et deux autres Franciscains. Nous rentrâmes à Venise, exténués
-jusqu'à l'âme des profondes émotions de ce jour.
-
-_Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur
-nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient
-perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait,
-les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et
-déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon telle
-que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, ils nous
-portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis
-dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute
-notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur
-l'eau, puis nous prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments des
-doges[9]._
-
- [9] Maurice Barrès.
-
-Pendant que nous traversions les prismes et les miasmes de ces eaux de
-fièvre et de mirage, d'Adelsward, encouragé par Mme de T..., nous
-racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. Toutes les femmes ont
-un faible pour la figure de Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui
-aima la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire et la littérature
-puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas le _Chevalier de Maison-Rouge_,
-mourut vingt ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même
-anniversaire de son exécution. Fersen avait tout fait pour faciliter
-l'évasion du couple royal. Déguisé en cocher, il était monté sur le
-siège de la berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors des murs
-de Paris et avait conduit les fugitifs jusqu'à Montmédy. On devait les
-arrêter à Varennes. Le comte de Fersen devait gagner la frontière; même
-à l'étranger, auprès de Gustave III de Suède et de l'empereur Léopold,
-il complotait l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa la
-fameuse chanson de _Frère Jacques, dormez-vous?_ qui était le refrain de
-ralliement de toute l'aristocratie dévouée à la reine.
-
-Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur et la violence de ses
-sentiments monarchiques le rendirent odieux au peuple. La mort du prince
-héritier Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on dit empoisonné par
-lui, acheva d'exciter le ressentiment national. Le jour des funérailles,
-comme il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires de la
-cour, la haie des soldats fut bousculée par la foule et le comte de
-Fersen, violemment arraché du cortège, fut entraîné et massacré par le
-peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, il chantait le couplet
-royaliste de ses vingt ans, le _Frère Jacques_ composé pour
-Marie-Antoinette.
-
-Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques remués par le jeune
-héritier d'un grand nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule
-vénitien, ne manquaient pas d'un certain charme. Ce jour-là, pris par la
-grandeur du spectacle, Jacques d'Adelsward était simple et contait bien.
-
-Ici se place le seul incident qui, rattaché au scandale de ces temps
-derniers, pourrait, psychologiquement et médicalement même, être
-considéré comme un phénomène antérieur du cas pathologique de
-d'Adelsward.
-
-Pour faire honneur autant à Mme de T... qu'à mon invité, j'avais pris
-pour gondolier Paolo, qui est une des personnalités de Venise, un
-gondolier, on dirait, échappé d'un tableau de Carpaccio, cent fois
-portraicturé par les peintres, et à qui la rumeur publique prête des
-aventures avec des Américaines et des misses anglaises. J'avais jugé que
-sa silhouette se découperait bien dans la solitude de Torcello. J'avais
-prié Paolo d'amener, comme second gondolier, un de ses collègues doué
-d'une assez belle voix, apprécié des grands hôtels et dont les
-_canzones_ animeraient, le cas échéant, la tristesse de la lagune.
-
-Le spectacle avait été si poignant que nous n'avions même point songé à
-faire chanter Beppino. Nous quittions la gondole au petit pont de
-pierre, derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes.
-
---A propos, me les prêtez-vous pour ce soir? me demandait d'Adelsward.
-
---Qui cela?
-
---Mais, vos gondoliers?
-
---Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris que pour la journée; leur
-soirée vous appartient.
-
---C'est pour aller chez Inisanto, pour cette fête qu'il donne ce soir.
-Ils sont très décoratifs et je tiens à faire une entrée. A propos,
-venez-vous à cette fête? Vous savez que vous êtes invité!
-
-D'Adelsward m'avait parlé vaguement, le matin, d'une soirée dans
-l'atelier du peintre Inisanto; la fête devait être costumée. Il y aurait
-là Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X..., avec lequel j'avais dîné;
-quelques autres artistes de Venise, deux ou trois grandes dames
-peut-être, et sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto
-étaient toujours très gaies; on y déshabillait les femmes, et cela
-finissait toujours par des tableaux vivants.
-
---Venez donc, on compte sur vous. Inisanto m'a prié de vous amener; il
-désire tant vous connaître! Venez, on s'amusera. Je ne vous promets pas
-la soirée d'opium de chez Ethal; mais Inisanto a été prêtre: c'est un
-homme de ressources.
-
---Mais je n'ai pas de costume!
-
---Baste! on a toujours des caleçons de soie, des écharpes, une
-couverture de voyage. Voulez-vous que je vienne vous chercher?
-
---Non; donnez-moi l'adresse. Si je ne suis pas trop fatigué, vers dix
-heures, j'irai peut-être vous rejoindre.
-
-D'Adelsward remontait en gondole, emmenant les deux gondoliers.
-
-Torcello m'avait donné la fièvre; je rentrai courbaturé à l'hôtel et me
-couchai à neuf heures. Le lendemain, je rencontrai d'Adelsward chez
-Quaddri. Je partais le soir même.
-
---Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de rire, vous ne vous doutez
-pas de ce que vous avez perdu, hier. Ç'a été inouï, unique, imprévu,
-grotesque et sublime; on l'écrirait qu'on ne le croirait pas. Quel
-chapitre pour un livre! Ah! cet Inisanto! Figurez-vous qu'il demeure
-dans un quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux des
-faubourgs. Avec des gondoliers inconnus, j'aurais eu peur. Et quel
-palais? Un repaire! Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés
-d'un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier flambaient,
-heureusement! Nous avons carillonné une heure. Inisanto est enfin venu
-nous ouvrir, précédé de deux nègres porteurs de torches. Il était en
-doge de Venise, dans la grande robe de pourpre des portraits; il nous a
-reçus sur le haut du perron et m'a donné la main en ouvrant sa robe. Il
-était, dessous, nu comme un ver.
-
---Cela promettait.
-
---Nous sommes montés au premier. Là, dans une grande salle mal tenue,
-luxe et misère, des tapisseries déchirées et des armures rongées aux
-murs, une immense table était servie: des verreries de Venise à côté de
-faïences communes, des raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle,
-des roses meurtries et trois femmes couchées dans les fleurs: Maria la
-Santa, la Nichina et Fiorentina, les trois plus jolis modèles de la
-ville, toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars; un sculpteur les
-arrosait de vin de Chypre, avec un ancien vidrecome verruqueux et pansu.
-Il y avait là la plantureuse Mme X...; son mari, en Estudiantina;
-Suarès, beau comme un dieu, en César Borgia, et deux dames masquées qui,
-à la fin du souper, n'ont gardé que leurs masques. Quelle orgie, mon
-cher!
-
-Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X... elle-même. Elle avait
-Suarès et Inisanto après elle; mais il y a eu des drames. Le mari de Mme
-X..., saoul comme un Polonais, a vu rouge: il a invectivé Inisanto,
-injurié sa femme, les plus sales mots ont sifflé comme des balles. Il
-l'a traitée de prostituée, de vache, de salope; il a pris Suarès à la
-gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter par la fenêtre! Sa femme se
-cramponnait à lui, elle hurlait à fendre l'âme. Il a fini par lui casser
-un verre sur la tête, on l'a transportée sanglante; c'était magnifique!
-
---En effet, j'ai tout à fait perdu. Et les gondoliers?
-
---Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris leur plaisir avec les
-modèles. Ce fut un spectacle tout à fait divertissant.
-
-Le baron d'Adelsward se moquait-il de moi, ou avait-il rêvé? Le même
-jour, à cinq heures, je croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X...
-Ils étaient charmants et accueillants, selon leur coutume. Madame
-n'avait aucune marque au front.
-
---On vous a regretté, hier, chez Inisanto; on a fait de la bonne
-musique. D'Adelsward avait deux bien beaux gondoliers.
-
-Je ne revis jamais M. d'Adelsward. Sans le vouloir, inconsciemment
-peut-être, il avait fait de la littérature,--de la mauvaise littérature.
-
-
-
-
-CRIMES DE MONTMARTRE
-
-ET D'AILLEURS
-
-_De naguère à jadis._
-
-
-
-
-CRIMES DE MONTMARTRE
-
-
- MARGUERITE (_à la fenêtre, appelant_)
-
- Prudence!
-
- OLYMPE
-
- Prudence demeure donc en face?
-
- MARGUERITE
-
- Elle demeure même dans la maison; tu le sais bien, presque
- toutes nos fenêtres correspondent. Nous ne sommes séparées que
- par une petite cour; c'est très commode, quand j'ai besoin
- d'elle.
-
- SAINT-GAUDENS
-
- Ah ça! quelle est sa position, à Prudence?
-
- OLYMPE
-
- Elle est modiste.
-
- MARGUERITE
-
- Et il n'y a que moi qui lui achète des chapeaux.
-
- OLYMPE
-
- Que tu ne mets jamais.
-
- MARGUERITE
-
- Ils sont affreux! mais, ce n'est pas une mauvaise femme, et elle
- a besoin d'argent.
-
- (_La Dame aux Camélias._)
-
-Le drame de la rue de Lévis révolutionnait tout Montmartre et tout
-Batignolles. Une femme galante venait d'être trouvée étranglée dans son
-lit, en chemise, une serviette de toile, pliée dans la longueur et
-recouverte d'une écharpe de soie, nouée autour du cou. C'était, moins
-les ligottements des mains et des chevilles, la mise en scène et le
-cadavre d'Aix-les-Bains. Le vol était sûrement le mobile du crime.
-Seulement, au lieu de la villa de Solms, le théâtre de l'assassinat
-était un petit appartement de cinq cents francs et Marguerite de Meyran,
-une demoiselle Biguet de son vrai nom, ne passait pas pour posséder un
-fameux écrin.
-
-La nouvelle à peine descendue au Boulevard, des bars de la place de la
-Madeleine et du boulevard Haussmann aux brasseries du boulevard Clichy
-et des rues avoisinantes, ce n'était qu'un cri dans la bouche des
-habituées et des clients de ces sortes d'établissements. C'était le coup
-d'Eugénie Fougère; bien sûr qu'il y avait une femme là-dessous... Et
-toutes les cervelles ameutées cherchaient la _Victorine Giriat_ du
-crime.
-
-C'est que le rôle joué par l'effroyable ogresse de Lyon dans la tuerie
-d'Aix-les-Bains a changé du tout au tout la légende quasi séculaire
-établie autour des assassinats de filles.
-
-Avant la découverte des cadavres de la villa de Solms, quand la police
-se trouvait en face de la nudité d'une Blanche de Brienne, d'une Marie
-Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce sont des noms d'hommes
-qui s'évoquaient aussitôt, des noms d'aventuriers levantins ou de
-bandits espagnols comme Pranzini et Prado. Les souvenirs du théâtre de
-Pierre Decourcelle aidant, on voulait voir à toute force, dans ces
-hécatombes de femmes galantes, la main de criminels de haut vol, un
-exploit hardi et sanglant de bandes organisées, et nous eûmes, à côté
-des chroniques judiciaires, des Premiers-Paris romanesques dignes de
-Gaboriau et de Xavier de Montépin. Ce furent, armées de pied en cap,
-comme la Pallas Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes syndiquées
-d'étrangleurs de filles et de voleurs d'écrins. A lire les journaux du
-moment, Eugénie Fougère avait été la victime d'une de ces bandes
-organisées. Epiée, guettée et surveillée depuis des mois par une de ces
-_Illimited Company_ de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait
-payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener ses bijoux de ville d'eaux
-en ville d'eaux. On nous resservait la bande des assassins en habit
-noir.
-
-Subventionnés par des banques particulières, renseignés par des agences
-spéciales et défendus par des maisons de recel, de toute sécurité, dont
-la plupart sont d'ailleurs à Londres, protégés contre tout soupçon par
-un luxe et un train de vie dont les bailleurs de fonds soldaient tous
-les frais; c'étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants, des
-villégiatures à la mode, les princes italiens calamistrés, lustrés et
-vernis des lacs et des plages, les marquis de Palerme si somptueusement
-bagués, chemisés et vêtus que la légende les veut entretenus, les
-afficheurs de liaisons cosmopolites, les lanceurs de femmes, les trop
-beaux sigisbées (salués par tous, mais du bout des doigts) de vraies
-grandes dames un peu mûres et de jolies filles de demain, les héros de
-grosses parties clamées et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden
-à Vienne, les personnalités de bars et de restaurants de nuit, les
-derniers soupeurs, illustrations de l'Almanach Gothon, comtes de Poissy
-et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers de Fresnes, tous
-écumeurs de la Riviera, coureurs de grèves et suiveurs de femmes,
-ponteurs admirés des snobs et des naïfs, titres et millions courtisés
-par la badauderie des nouvelles couches, seigneurs du dernier bateau et
-de la prochaine voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles de
-jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de filles et autres rats
-d'hôtels...
-
-C'est beau de rêver... La vérité est plus plate. Il a fallu en découdre
-de ces imaginations. Pour moins poétique, la vérité a été autrement
-terrible. L'enquête faite, l'assassinat d'Eugénie Fougère, ce
-chef-d'oeuvre présumé d'une bande de cosmopolites, s'est trouvé être une
-combinaison de Montmartre. C'est entre la place Blanche et la place
-Pigalle qu'ont été pesées les chances et arrêtées les conditions de
-l'assassinat. C'est entre un vulgaire souteneur du boulevard de Clichy,
-bagottier au besoin de sa propre malle (à son retour de Vichy, Bassot
-montait lui-même ses bagages au cinquième), un banal petit homme, trop
-beau pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même, et une
-ancienne caissière du _Hanneton_, une lourde et massive quadragénaire,
-si peu femme d'aspect que les nymphes éreintées de la _Souris_ auraient
-pu l'appeler papa,--c'est entre deux tels êtres que le coup d'Aix s'est
-perpétré. C'est derrière des soucoupes de bocks, entre une salade de
-museau de boeuf et une saucisse de Francfort choucroute, peut-être en
-écoutant la musique esquintée et les aigres flonflons de la dernière
-fête de Montmartre, que «la Nubienne» et son complice ont décidé la mort
-de la dame aux diamants.
-
-Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de dégénéré sans volonté et
-presque inconscient dans sa bêtise criminelle, puisque assassin par
-reconnaissance, prêta main-forte à la Giriat: César Ladermann n'a même
-pas pu supporter le fardeau de son remords! Il s'est suicidé, laissant
-«la Nubienne» et Bassot se rejeter l'un à l'autre la responsabilité du
-crime. De cette combinaison sanglante, échafaudée entre deux déclassés
-de province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont tous deux de
-Lyon), de ce coup monté et commis par deux épaves de la basse
-prostitution parisienne, imagination macabre d'une vieille garde à la
-côte et d'un souteneur las de sa matérielle de dix francs par jour,--de
-toute cette lâcheté, de toutes ces hypocrisies et de tous ces
-atermoiements, une figure seule se dégage et surgit, effroyable: celle
-de Victorine Giriat, l'hommasse et sinistre figure de l'étrangleuse de
-femmes, la vieille garde assassine, la Dame de compagnie de la
-courtisane moderne.
-
-La Dame de compagnie, l'amie pauvre, l'amie laide ou vieillie, supportée
-et subie, un peu par lassitude, par veulerie aussi et insensiblement
-admise dans l'intimité et le luxe de la fille arrivée, l'amie qui a eu
-des revers, la vieille chérie qui n'a pas réussi et que, par pitié, par
-horreur de la solitude et pour la joie de l'humilier un peu, les Liane
-et les Florise finissent par installer chez elles entre la manucure,
-l'enfileuse de perles, la courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la
-Dame de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance les
-fournisseurs, apaise les créanciers et éconduit les fâcheux (c'est elle
-aussi qui solde les gages de l'office, vérifie les comptes de la
-cuisinière, reçoit l'entremetteuse, dépouille la correspondance, lit à
-haute voix le _Courrier de la presse_ et écrit au besoin les lettres
-qu'on lui dicte); la Dame de compagnie, mi-femme de chambre et
-mi-confidente, que l'on emmène avec soi de cinq à sept au Bois, aux
-potinières dans les bars, et le soir dans l'avant-scène, où son teint
-blême et ses robes sombres font repoussoir à la beauté de la créature!
-On lui donne aussi les manteaux démodés, les corsages défraîchis, les
-chapeaux qui ont cessé de plaire, on l'humilie sans le vouloir de
-prévenances et de cadeaux, on la plaint jusqu'à l'exaspérer, on la
-console jusqu'à s'en faire haïr. C'est sur elle aussi que l'on passe les
-mauvaises humeurs, c'est elle qu'on appelle «vieux chameau, ordure et
-triple brute» les matins du billet protesté, le soir de la rupture avec
-le gigolo et de l'explication pénible avec l'entreteneur. La Dame de
-compagnie! c'est à elle aussi que l'on confie les fantaisies coupables
-pour les petites amies (les vieilles Chochottes ont toutes les
-indulgences), les bons tours que l'on médite de faire à monsieur, les
-fugues rêvées avec l'amant de coeur; c'est elle, enfin, que l'on
-consulte pour les placements de fonds, les achats de valeurs et de
-titres de rente, et, les soirs de repos, entre deux réussites (car
-Chochotte sait faire aussi les cartes), c'est à la Dame de compagnie
-qu'on fait estimer la valeur de l'écrin et c'est à elle que l'on confie
-les beaux projets d'avenir...
-
-Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de Chochotte consultée,
-s'amassent et s'aigrissent jalousies et rancunes.
-
-Cette amie à tout faire de la femme entretenue, nous la connaissions
-déjà: Dumas fils l'a campée de main de maître dans la _Dame aux
-camélias_.
-
-C'est Prudence, la modiste un peu mûre que Marguerite Gautier entretient
-discrètement des déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table.
-Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l'admet à ses soupers, se
-laisse taper des vingt-cinq louis qui maintenant en représenteraient
-cinquante, et, les jours de gêne, quand l'amour entré dans la maison
-fait baisser la recette, c'est Prudence que la Dame aux camélias envoie
-engager les diamants et le cachemire et prier le marchand de chevaux de
-lui reprendre l'attelage à moitié prix de la vente.
-
-C'est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques, affairés et
-complaisants, qui meurent toujours de faim en se mettant à table,
-amusent les convives par leur appétit dévorant, introduisent l'amant de
-coeur dans la place, et parmi la bohème et le désarroi d'une vie
-orageuse et précaire, installent la passion, le désordre et la ruine
-dans la maison de la bienfaitrice.
-
-Insouciante et inconsciente aussi, c'est elle qui, après avoir présenté
-Armand Duval à Marguerite, l'avertira des sacrifices d'argent de sa
-maîtresse et le fera s'endetter pour elle. C'est encore Prudence qui,
-par ses indiscrétions, préparera l'atroce scène de rupture du quatrième
-acte,--et au cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée, mourante,
-se débattant dans l'affreuse gêne des courtisanes malades, c'est
-Prudence qui revient à la charge avec son cynique égoïsme de vieille
-garde besogneuse, harcèle cette agonie, râcle des fonds tiroir et, dans
-cette maison guettée par les huissiers, sur les derniers cinq cents
-francs qui restent, en emporte gaiement deux cents... pour ses cadeaux
-de fin d'année.
-
-Prudence, odieuse d'étourderie et d'inconscience, malfaisante sans le
-vouloir peut-être, à la manière des rongeurs, taupe de la galanterie
-parisienne, qui, aveuglément, dévaste et démolit le joli juchoir des
-cocottes où la Dame aux camélias l'a par pitié laissée rentrer et
-revenir, ce type de Dumas, c'est la Dame de compagnie de la courtisane
-d'il y a cinquante ans.
-
-Depuis, le temps a marché, le progrès aussi, les fiacres ont fait place
-à l'automobile, et auprès du téléphone qu'est-ce que le télégraphe? Les
-amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques progrès.
-
-Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis à la gêne de la Dame
-aux camélias mourante, à «la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui
-prépare le coup des écrins de sa maîtresse et, au dernier moment, les
-complices faiblissant, l'estourbit et l'étrangle.
-
-La Prudence d'Alexandre Dumas fils est une taupe, Victorine Giriat est
-une hyène; il y a entre ces deux femmes toute la différence que la
-nature a mise entre un rongeur et un fauve.
-
-Néanmoins, que ce genre de femelle n'essaie pas, en Cour d'assises, de
-se hausser jusqu'au rôle de grande criminelle. Cette héroïne n'en a ni
-l'envergure, ni le génie: c'est une criminelle par occasion. J'ai déjà
-écrit le mot hyène, je le maintiens. Victorine Giriat est une bête
-malfaisante et puante de la basse prostitution. Ce sont les tares et les
-misères de sa vie de déclassée qui, de chute en chute, l'on conduit où
-elle est. Son crime est fait de rancoeurs, de rancunes, d'envie, et de
-combien de lâchetés! C'est la facilité de la chose qui l'a séduite,
-c'est la confiance d'Eugénie Fougère qui lui a permis de broyer d'un
-coup de dent la main qui la nourrissait. C'est un crime de bar et de
-crémerie, conçu dans l'atmosphère épaisse et parmi les relents aigres de
-choucroutes et de bières d'une de ces arrière-boutiques obscures,
-mi-estaminets, mi-agences d'affaires, où traînent dans la journée tant
-d'équivoques veuleries, tant de louches oisivetés.
-
-Conçu peut-être dans l'escalier d'une maison de rendez-vous, parlé et
-mimé ensuite dans l'échoppe d'une marchande à la toilette, et convenu
-sûrement à la terrasse de quelque café de souteneurs, il pue, ce crime,
-le chloroforme éventé, les dessous douteux de fille gênée, le maryland
-du traiteur de blanches, le faguenas de la brocante et le musc du
-parfumeur.
-
-Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement de Montmartre. Il pue
-le _Hanneton_ et la _Souris_, il appelle et commande la rafle. Rafle
-inutile, puisque, en dépit des perles évanouies et des Eugénie Fougère
-trouvées ligottées et étranglées parmi les dentelles et les batistes de
-leur lit, les Florise et les Liane auront toujours besoin d'entretenir
-et d'humilier auprès d'elles une «Nubienne» de Montmartre, de Lyon ou de
-Lesbos, et que ces fragiles créatures de luxe et de luxure, par horreur
-de la solitude, auront toujours, installées dans le boudoir et dans
-l'alcôve, des modernes Prudence... Imprudence éternelle!
-
-
-
-
-LE MÉTIER DE FEMME
-
-
-Nous traversons une époque terrible aux femmes: galantes ou honnêtes,
-l'amour se résume pour elles par un coup de rasoir sur l'artère carotide
-ou deux balles de revolver dans la tempe. De Paris à Constantine, que
-l'adorée s'appelle Marion Lescot ou Juliette, c'est toute sanglante, la
-chair trouée et le front couronné des violettes de la mort qu'elle nous
-apparaît sur sa couche funèbre.
-
-Rue Caumartin, le comte Linska de Castillon dévalise ses écrins et son
-portefeuille; à la villa Sidi-Merbouk le jeune et trop lettré Henri
-Chambige lui vole sa réputation d'honnête femme et, violée ou non, la
-tue une seconde fois dans la mémoire de ses enfants en la déshonorant
-dans la tombe.
-
-C'est vraiment un triste métier que d'être jolie femme aujourd'hui. Dans
-le promenoir de l'Eden comme au foyer familial l'amant assassin est là
-qui vous guette, chaste et touchante Mme Grille, comme il vous épie,
-vénale et peu intéressante Marie Aguétant. Après l'assassin
-rastaquouère, l'assassin littéraire; à côté du don Juan de bas-fonds,
-sinistre gibier de potence échappé d'un tableau de Goya, vrai César de
-Bazan de la prostitution parisienne et espagnole, qui se campe avec des
-airs de grand seigneur devant le président des assises et traite dame
-Thémis de ma... en l'accusant de lui avoir prêté son cabinet
-d'instruction pour boudoir, le jeune et mélancolique Henri
-Chambige,--as-tu fini, Werther?--belle âme incomprise et un peu cabotine
-aussi, si préoccupée de s'écouter vivre qu'elle a voulu s'entendre
-mourir, grand râleur de soupirs et plus maladroit râleur d'agonie,
-analyste jusque dans son désespoir, dont il fera un livre--n'est-ce pas,
-René Vinci?--trouveur d'ailleurs de deux titres exquis, la _Dispersion
-infinitésimale du coeur_ et _l'Ame intransmissible_, et de quelques
-tours de phrases désillusionnées que ne désavouerait pas M. Paul
-Bourget, qui l'a connu et peut-être encouragé, d'ailleurs.
-
-Jugez plutôt: «Je me pris à aimer les enfants immédiatement, signe des
-illusions amassées dans l'âme, comme dit Céard.
-
-«Plus encore que les femmes, j'aimais le mensonge.
-
-«Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l'adorons sous le
-nom d'idéal.»
-
-Délicieuses et mélancholieuses tristesses d'une âme plus délicieuse
-encore, mais qui expliquent mal le guet-apens de Sidi-Merbouck; car,
-pour nous, Mme Grille a été assassinée par un inconscient et un fou, si
-l'on veut, mais bel et bien assassinée,--malgré le suggestif et
-malheureusement trop connu sonnet de la mort des amants de Baudelaire:
-
- Nous avons des lits pleins d'odeurs légères...
-
-que la chronique n'a pas manqué d'évoquer et d'effeuiller sur ce
-survivant et trop bien portant Roméo puisqu'il est aujourd'hui de mode
-de citer Baudelaire quand même et partout.
-
-Oui, c'est un dur métier que d'être belle femme, peut s'écrier
-aujourd'hui le troupeau saignant des assassinées. Chastes, on les
-déshonore et on les tue; prostituées, on les dévalise et on ne les tue
-pas moins.
-
-Il n'y a pas jusqu'à la pauvre Georgette Duvernet, bête comme une oie et
-jolie comme un coeur, qui n'ait son bout de rôle à dire dans ces banales
-tragédies: un des maréchaux de la chronique a eu beau trouver dans les
-dix balles échangées rue de Prony un joyeux sujet de vaudeville. J'y ai
-trouvé bien plutôt un veau de cabinet particulier et deux des plus
-comiques gentilshommes de restaurant de nuit qu'ait jamais produits la
-gomme des ateliers greffée sur la crème de la coulisse. On les nommait,
-le peintre Van Beers et le boursier Hakelberger. Hakelberger ou le
-télégraphiste perverti, un bon petit coulissier affolé de grande vie et
-de haute noce, un de ces mille et un innocents de la vie parisienne, que
-le boulevard happa, grisa, agrippa et grugea entre un écho du baron de
-Vaux et un potin de Tortoni, jobard de vanité, proie facile offerte à
-toutes les exploitations, y compris celles des filles et de leurs jolis
-petits amis; pas seul de son espèce, d'ailleurs, jobard capable de
-subventionner un grand journal et de le tuer sous lui pour le secret
-orgueil de connaître l'amour... coûteux d'une femme du monde;
-Hakelberger, l'homme de la fête au Vésinet célébrée dans tous les échos
-d'une certaine presse à certain prix, le plus roulé et le plus bafoué
-des amphytrions à sa table même; Hakelberger, le jeune premier assez
-naïf pour croire que les cent louis mensuels de l'entreteneur sérieux
-d'une femme donnent sur cette femme les droits du mari! Tirons
-l'échelle.
-
-Après le peintre Van Beers, toutefois! Ah! celui-là! son nom suffit. Van
-Beers, l'usurier de la peinture au coldcream, à la veloutine et à la
-fleur de riz; Van Beers, contrefacteur de lui-même, l'homme à l'atelier
-tendu de soie tendre et de pâles dentelles, au vitrail d'antichambre
-orné de fleurs artificielles, aux panoplies faites de robes et de
-chapeaux de femmes, que l'ami Jean Worth lui façonnait et lui
-fournissait; Van Beers, plus Madeleine Lemaire que Mme Madeleine Lemaire
-elle-même, plus Ganderax que la _Revue de Paris_ et plus Henri Meilhac
-que Ludovic Halévy! le peintre papillotant, chatoyant, à crier: «A la
-garde!», des Arlequines poncées et des reîtres vernis! verni lui-même du
-crâne à la semelle, de la barbiche à la Van Dyck à la moustache à la Van
-Beers, fanfreluché, cambré, lustré, calamistré, poudrerisé, vanbeerisé,
-exquis. Ouf!
-
-Puis, entre ces deux entêtés de la gomme de la plaine Monceau, cette oie
-blanche et grasse et truffée de sottise qu'était Georgette Duvernet,
-ex-jolie modiste que Cythère galante dut au plus blond des Henry. M.
-Houssaye me permettra l'indiscrétion: cela se passait dans les temps
-très anciens où Georgette Duvernet avait comme un semblant d'esprit,--ou
-tout au moins le hasard en avait pour elle en mettant un garçon de
-talent dans son lit.--Après les artistes, la comédie.
-
-Si belle et si jolie que fut la pseudo-assassinée de la rue de Prony, je
-trouve qu'elle eût fortement le droit de clamer haut et de se plaindre.
-Comment! voilà une jolie fille qui, pareille en cela à beaucoup d'autres
-demoiselles, donne à dormir et à aimer moyennant tant de louis la nuit;
-(marchande de sourires, elle vend au comptant et ne fait pas crédit). M.
-Hakelberger a la fantaisie d'être le Némorin de cette jeune bergère:
-rien de mieux; cela se traite au mois, à la semaine et au jour, bureau
-de location rue de Prony--location coûteuse qui fait honneur au riche
-locataire et pose bien son homme. Du jour où l'appartement lui aurait
-cessé de plaire, il est probable que M. Hakelberger fût allé chercher
-ailleurs un autre nid. Le hasard veut qu'il lui arrive le contraire.
-Gêné ou mis à sec par cette location coûteuse, il n'en peut plus payer
-le prix; Mlle Duvernet, propriétaire de son petit appartement, résilie
-immédiatement le bail avec le besogneux locataire: pas d'argent, pas de
-Suisses, sans cédille, et à un autre, le petit locatis. Qui entre
-immédiatement en possession et en jouissance? Le peintre Van Beers, qui
-avait été précédemment, lui aussi, locataire, regrettait toujours
-l'agréable logis, capitonné, commode, étroit, sans courant d'air, un
-véritable nid! Il revient, il paie même un terme d'avance, le peintre
-Van Beers, et, à peine installé, au moment où, après avoir visité, le
-bougeoir à la main, tous les coins et recoins du cher et charmant logis,
-il va se mettre et à l'aise et au lit, voilà notre coulissier qui,
-larron d'une clef, s'introduit nuitamment dans notre sanctuaire, injurie
-le nouvel occupant, mène et fait tapage, menaces, insultes graves, etc.,
-bref, de mâle rage veut détériorer le logement et pif! paf! décharge en
-l'air les six coups de son revolver à travers tentures et glaces.
-
-Elle est un peu forte, entre nous, cette petite charge ou décharge.
-Pendant ce temps-là, que pensez-vous que fait le peintre gentilhomme
-hollandais Van Dyck, non, pardonnez, Van Beers? Arraché de son lit,
-troublé dans son sommeil, sommé de déguerpir et de vider la place, il
-s'habille, le peintre Van Beers, il enfile son caleçon, ses chaussettes
-de soie, son pantalon collant, ses escarpins vernis, tend ses bretelles
-de moire sur le plastron cartonné de sa chemise, ajuste sa cravate,
-passe avec componction son gilet, son habit, puis arrive dans le
-couloir; pour ne pas demeurer en reste sans doute et ne rien devoir à
-son trouble-nuit, il décharge à son tour son revolver de poche dont une
-balle roussit la barbe d'Hakelberger et dont une autre lui troue
-l'habit.
-
- Un pistolet de paille et un fusil de bois!
-
-Et l'on s'étonna, on osa pousser des oh! et des ah! devant la cruauté de
-cette féroce Georgette qui, prise d'une terreur folle, accusa son ancien
-locataire et le chargea et le rechargea, et, toute transie de peur,
-supplia le commissaire de ne point le relâcher: «Oh! gardez-le,
-monsieur, il reviendrait; monsieur, surtout, gardez-le bien!»
-
-Mais cette pauvre fille était dans son rôle... J'aimerais assez voir
-ceux qui s'indignèrent contre Mlle Duvernet réveillés à minuit par des
-coups de pistolet tirés à bout portant à travers leur alcôve. Mlle
-Duvernet était une commerçante: quelle serait la sécurité des clients si
-les fonds de commerce restaient exposés à de semblables attaques? c'est
-à la réputation de sa maison que M. Hakelberger porte atteinte.
-Voyez-vous Mlle Duvernet forcée d'écrire sur la porte de son troisième
-de la rue de Prony: _Lasciate ogni speranza, vos qui intrate ichi!_
-Pourquoi pas _Ricordi me_ tout de suite? Autant, alors, se faire
-immédiatement honnête femme et avec cela que cela leur réussit, aux
-femmes honnêtes. A Constantine on leur brûle la cervelle tandis qu'à
-Paris on les rate.
-
-On les rate! comme c'est encore flatteur, d'avoir été ainsi ratée par
-deux clients une même nuit; c'est une déconsidération complète. Aussi
-eûtes-vous bien raison, mademoiselle; n'en démordez pas, quoi qu'on
-dise, et ne lâchez jamais les mauvais clients qui se permettent de
-troubler votre travail nocturne. Portez-vous toujours hardiment partie
-civile, et en avant psitt, psitt, harche! Mesdemoiselles.
-
-Ah! c'est un dur métier que d'être belle femme, honnête ou non, dans ce
-pays étrange!
-
- Que Dieu prenne en pitié les pauvres courtisanes,
- Et Georgette Van Beers et la rue de Prony!
-
-
-
-
-LA TERREUR A LONDRES
-
-
-Etait-ce un sadique, un aberré passionnel ou un professionnel du
-meurtre, un vulgaire va-nu-pieds des bas quartiers de Londres opérant à
-raison de vingt sterlings, cinq cents francs, l'utérus pour le compte
-d'un Américain excentrique, macabre collectionneur de pièces anatomiques
-d'un nouveau genre qui faisaient de son sicaire comme l'anonyme Don Juan
-de la prostitution et de l'assassinat? Toujours est-il que le sinistre
-éventreur de Whitechapel, habile à combiner ses coups, échappa aux
-poursuites de la police anglaise. Un jour, l'horrible découverte d'un
-corps de femme assassinée et mutilée, trouvée près de la Tamise, entre
-le Parlement et l'endroit appelé _Embankment_, porta à sept le nombre
-des victimes du nocturne assassin de prostituées! «_A douze, je
-m'arrêterai_», avait écrit je ne sais quel sinistre mauvais plaisant sur
-la muraille de l'endroit même où avait été trouvé le cadavre d'Annie
-Chapmann, la quatrième égorgée!... Sept. Encore cinq et le chiffre
-serait atteint; et ce chiffre plus de doute que l'assassin ne
-l'atteigne.
-
-Le plus terrible de l'histoire est que depuis près d'un siècle
-l'apparition du même criminel, on dirait, devient périodique en
-Angleterre. Fantastique et invisible comme un personnage d'Edgar Poë, le
-terrifiant exécuteur des filles est pis qu'inconnu, insoupçonné: la
-police de Londres n'a aucune donnée sur lui, après quelques soupçons
-égarés sur le personnage quasi légendaire du _Tablier de cuir_, un vieux
-ouvrier forgeron, elle en est aujourd'hui à émettre l'idée que
-l'éventreur pourrait bien être un homme comme il faut, un gentleman!
-
-Gentleman, certes, puisqu'il ne prend même pas aux misérables créatures
-les quelques bijoux faux et la menue monnaie qu'un hasard peut mettre
-sur elles, les pitoyables prostituées; gentleman, puisque le meurtre
-n'est même pas accompagné de viol et s'accomplit au contraire avec une
-exactitude et une précision admirables: la fille est attirée dans un
-cul-de-sac, au fond d'une cour ou d'une ruelle, l'artère carotide est
-tranchée, l'assassinée renversée, retroussée et l'ablation de l'utérus
-est faite et voilà notre homme parti... à la recherche d'un autre organe
-féminin. C'est d'une simplicité effrayante et sinistre: cette fille a le
-bas-ventre ouvert et les entrailles nouées autour du cou; à celle-là le
-ventre est intact, l'assassin n'a pas eu le temps de procéder à son
-opération ordinaire; il court ailleurs, car trois quarts d'heure après,
-à dix minutes de marche de là, un constable faisant sa ronde se heurte à
-un nouveau cadavre. L'artère carotide est naturellement tranchée, les
-intestins, coulant le long de l'abdomen ouvert, sont rejetés sur la
-poitrine; cette fois la victime a de plus le nez coupé et une oreille
-abattue, qu'on retrouve sur son épaule. C'est toujours l'aventure de
-Jack l'Eventreur où il fallut tant de ces découvertes pour que l'on
-commençât à examiner et à étudier la lettre, écrite à l'encre rouge
-adressée à la _Central News Agency_, le jour même du résultat de
-l'enquête, et qu'on avait d'abord prise pour une mystification.
-
- «A ma première besogne je couperai les oreilles de la dame et les
- enverrai à la police pour rigoler un peu. N'en feriez-vous pas autant?
-
- «Gardez cette lettre, jusqu'à ce que je travaille encore un peu, alors
- donnez-là. Mon couteau est si bon et si bien effilé!
-
- «La première occasion, je ne la manquerai pas. Bonne chance.
-
- «Votre dévoué,
-
- «JACK L'EVENTREUR.»
-
- «_P. S._--Ne vous formalisez pas si je ne vous donne que mon nom
- d'affaire (_sic_), pour que la note lugubrement gaie de _fun_
- britannique ne manque pas dans cet ignoble cauchemar.»
-
-Or, cette fois, l'assassinée de Mitre Square n'avait plus d'oreilles; en
-revanche, il est vrai que l'opération de l'utérus n'avait pu être
-achevée, Jack l'Eventreur s'était arrêté trop longtemps aux bagatelles
-de la porte; au bruit des pas du policeman il avait dû abandonner sa
-besogne. Deux fois déjà, un homme convenablement vêtu fut remarqué.
-
-La première fois, lors de l'assassinat d'Annie Chapmann, accompli dans
-l'aube d'une claire matinée de septembre, dans une des cours les plus
-populeuses de Whitechapel: devant le cadavre mutilé et tout chaud étendu
-à sa porte, une voisine se rappela avoir remarqué, quelques minutes
-avant, un homme convenablement vêtu, quittant tranquillement la cour par
-l'allée de sortie avec un petit paquet, sous le bras: l'utérus d'Annie
-Chapmann enveloppé dans un journal!
-
-Lors de la découverte du corps d'Annie Talran, trouvée étendue, entre
-une et deux heures du matin, les jupes retroussées, mais le ventre
-intact, dans une des ruelles du même quartier, contre la porte d'un
-misérable club de juifs socialistes, des voisins reconnurent la femme
-pour l'avoir vue vers minuit marchant en compagnie d'un monsieur bien
-mis, portant un paquet de journaux sous le bras.
-
-Ce paquet de journaux est assez exploité! Le gentleman au paquet de
-journaux, voilà le signalement du nocturne éventreur!
-
-Et les misérables victimes, quel est leur signalement? O misère de la
-prostitution, et de la prostitution de Londres, la plus sinistre des
-prostitutions! entre trente et quarante ans, lamentablement vêtues avec
-des bottes d'homme aux pieds, et exerçant toutes la même horrible
-profession: Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary Ann Nicholls, Annie
-Chapmann, filles de mauvaise vie de la plus abjecte catégorie,
-malheureuses créatures en loques, comme il en pullule dans les quartiers
-de Londres, réduites par leur misère et leur laideur à exercer leur
-métier dans la nuit et les recoins obscurs. C'est au fond des cours, à
-l'angle des ruelles, sous des soubassements de maisons en construction,
-au bord de la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu'on retrouve
-éventrée et palpitante leur pitoyable chair à plaisir, de chair à luxure
-au rabais pour matelots devenue chair à torture pour dilettante de
-l'assassinat.
-
-Car c'est à elles, à elles seules qu'il en veut, l'effrayant et
-périodique anonyme de Whitechapel.
-
-«Mon affaire est de suriner les p..., est-il écrit à l'encre rouge dans
-la fameuse lettre de Jack, et je ne cesserai de les éventrer que lorsque
-je serai bouclé!»
-
-«Aussi la terreur s'est-elle accrue dans tous les quartiers de la
-capitale, nous écrivait naguère Hector France, le si curieux auteur des
-_Nuits de Londres_, elle est surtout visible à Whitechapel. Les grandes
-artères, il est vrai, n'ont rien perdu de leur aspect ordinaire,
-bruyant, affairé, tumultueux, mais la nuit, les rues et les ruelles
-avoisinantes sont désertes. Chacun se barricade chez soi dans la crainte
-du mystérieux éventreur. Cette panique est quelque peu risible, mais
-l'aspect est lamentable des infortunées créatures qui, de onze heures du
-soir à une heure du matin, comptent sur le passant attardé et alcoolisé
-pour gagner le déjeuner du lendemain ou payer leur triste gîte. N'osant
-s'isoler ni s'aventurer dans les passages sombres pour leur chasse
-nocturne, elles se groupent en tas pressés, au coin des carrefours
-vides, des allées désertes, sous l'arche d'une voûte, contre la grille
-d'un temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées, frissonnantes de
-faim et de froid sous le vent de la nuit et la pluie d'automne, elles se
-communiquent à voix basse leur commune détresse et leur indicible
-terreur.»
-
-Oh! ce lamentable et boueux troupeau de Cythère grelottant, les dents
-serrées, dans l'humide et le noir des rues de Whitechapel, cette morne
-armée des prostituées attendant, résignées, ou la mort par la faim ou la
-mort par le couteau! ces angoisses de femmes qui se savent guettées,
-attendues, épiées, par Jack l'Eventreur, quelle horrible vision! et des
-gens osent encore vous soutenir que le vice ne porte pas avec lui son
-châtiment!
-
-Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du sinistre rôdeur
-nocturne de Whitechapel? à quelles tortures morales, à quelles hantises
-effroyables de crime et de remords ne doit-il pas être en proie pour en
-être arrivé à cette sauvagerie carnassière, à cette atroce soif du sang!
-Car, pour moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges de Londres dans
-l'espoir d'éventrer et de mutiler une misérable et loqueteuse créature,
-est un vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux, un de ces
-aberrés passionnels, énigme de la médecine moderne et effroi des
-moralistes, dont, triste vérité à dire à nos voisins d'Outre-Manche,
-l'Angleterre a le malheureux apanage.
-
-La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier des races
-anglo-saxonnes, n'est un mystère pour personne: il court sous le manteau
-de la cheminée des clubs de Londres et des grands cercles parisiens
-certaines histoires et anecdotes princières et ducales auxquelles il ne
-manque juste dans cet ordre d'idées que le piment rouge de la goutte de
-sang. Quand M. de Goncourt, dans son roman de la _Fausta_, a voulu
-esquisser le portrait d'un sadique, d'un homme aux amours... aux
-appétits déréglés, maladifs, il a fait son sadique Anglais et a tracé la
-silhouette de l'honorable George Selwyn, du fameux honorable George
-Selwyn, dans lequel les gens bien intentionnés voulurent reconnaître un
-des premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes.
-
-J'ai raconté jadis certaine villégiature anglaise entre un groom et une
-guenon qui illuminait d'une singulière clarté ces moeurs et ces appétits
-extraordinaires, chose très ordinaire chez nos pudiques voisins
-d'Albion: l'horrible dans toute cette mystérieuse affaire de
-Whitechapel, c'est qu'elle est justement très anglaise par son horrible
-même.
-
-Nous avons eu, certes, en France, et Dumolard, l'assassin des bonnes, et
-Papavoine, l'égorgeur d'enfants. Mais Dumolard n'était en somme qu'un
-bandit vulgaire, doublé d'un plus vulgaire assassin; son but était le
-gain, le vol; il s'adressait à la fille en condition, à la domestique,
-parce qu'il pouvait mieux exploiter sa crédulité et mener à bien sa
-sanglante et commerciale affaire. Papavoine, lui, rentrait dans la
-famille de l'éventreur de Londres; l'enfance attirait, tentait, égarait,
-armait ses mains meurtrières; l'anonyme égorgeur de Whitechapel a comme
-la haine de la femme, de la femme galante, de la fille et de son sexe,
-horrible gagne-pain dont il dépouille le cadavre; voleur de ventres et
-de sensations charnelles, qu'il emporte pêle-mêle saignants dans un
-morceau de journal, où il essuie la rouge humidité de ses mains.
-L'obscurantisme du moyen âge a eu son Papavoine, Gilles de Rais, que le
-clergé envoya au bûcher; j'y cherche en vain le Jack l'Eventreur de nos
-chastes voisins. Caligula, Néron, Tibère, Héliogabale sont des affolés,
-des enivrés de puissance, des efféminés glissés du faste à la cruauté.
-
- Cruels, ils ont la fantaisie
- Du meurtre et de l'écrasement,
- La puissance et la frénésie
- Dont le crime est l'apaisement.
-
-Quant au loup-garou de Whitechapel, le haineux et l'enragé étripeur de
-gouges, je ne sais pourquoi je me figure que son pays de maniaque et
-d'aberré est Sodome.
-
-
-
-
-PÈRES HONORAIRES
-
-
-Ne pas confondre honoraires avec honorables.
-
-L'état de père honoraire est une situation lucrative et très enviée dans
-notre avide société moderne. Les moeurs faciles, la galanterie et les
-rigueurs du Code, avec lequel il est des accommodements, en ont fait une
-carrière ouverte à toutes les consciences déveloutées de notre pratique
-fin de siècle; c'est le dernier refuge, le salut et le port de tous les
-_strugglers for life_ (et non pas _struggle for lifer_, ce qui est un
-contresens), éreintés et quelque peu tombés, les genoux meurtris, au
-revers des fossés de la route; c'est une profession comme une autre, qui
-ne demande qu'un peu de complaisance, un fort bon estomac et les restes
-d'un beau nom!
-
-Taré, avarié peu ou prou, la chose importe peu: si la résonnance en est
-belle et s'il tintinnabule élégamment et souple, majestueux ou fier sur
-la particule obligatoire, les vieilles filles galantes et leurs petits
-dauphins n'auront jamais assez de titres de rentes au soleil pour payer
-à échéance fixe le vieux comte romain ou le mûr prince valaque qui,
-contre espèces sonnaillantes, voudra bien leur ceinturonner les tempes
-de son titre, non moins sonnaillant.
-
-Gentilhomme un peu marin aussi, dans la hiérarchie de l'alcôve le père
-honoraire est au souteneur ce que l'enfant de choeur est à l'archiprêtre
-dans la hiérarchie de l'autel: Alphonse sert la messe, mais le comte
-Thibaudeau donne l'absoute; le comte Thibaudeau relève Manon repentante,
-reconnaît l'enfant de Desgrieux, enrichi du douaire du marquis, supprime
-un bâtard, refait une femme honnête et très irrégulièrement, moralement
-parlant, met en circulation, légalement disant, un régulier et une
-régulière de plus.
-
-Le comte Thibaudeau. Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre? car ils
-abondent, les pères honoraires, dans ce Paris dur pour ses gouvernants
-et tendre pour ses danseuses: fleurs de coulisses, comme Mme Cardinal et
-le naïf pompier cher à l'ami Forain, les pères honoraires s'épanouissent
-ducs ou machinistes, à l'ombre des portants côté cour ou jardin, à
-l'Eden comme à l'Opéra: dernier et pur espoir des petites mises à mal
-par les gros bonnets de la finance, réhabilitation extrême, paradis
-d'honnêteté promis à ces laborieuses et folles existences de ballerines
-entretenues à la sueur de leur joli corps: placement à cent pour sens
-qui leur permettra peut-être un jour, à ces petites chattes, d'appeler
-monsieur le comte _celui de m'sieu le baron_.
-
-Il y a pourtant des exceptions à la règle, ne serait-ce que pour la
-confirmer. A preuve Mme Bourgoin qui, bien qu'ancienne danseuse,
-n'entendait point du tout donner la particule à monsieur son fils,
-Bourgoin comme sa mère, et engagea procès contre les agissements d'un
-certain comte Thibaudeau, marchand de plaisir à Lille et père honoraire
-à Paris pour les besoins de la circonstance.
-
-Circonstances on ne peut plus délicates.
-
-Pour qui n'aurait pas lu les éléments du procès, je les résume en
-quelques mots.
-
-Il y a quelque vingt ans, Mme Irma Bourgoin avait eu d'un galant
-inconnu, mais puissant financier, un fils que le père influent, mais
-prudent, se gardait bien de reconnaître. Il y a quelque temps encore,
-cet enfant de l'amour était simplement clerc dans une étude d'avoué,
-quand soudain, gratifié par son père d'un legs de plusieurs millions, il
-sentait pousser aussitôt en lui des goûts d'indépendance et celui du
-mariage. Bizarre anomalie, mais il est des choses plus mystérieuses
-ici-bas.
-
-Epris d'une jeune fille, de naissance irrégulière comme lui, (_qui se
-ressemble s'assemble_), il fit connaître à sa mère l'intention d'épouser
-celle qu'il aimait.
-
-Si Mme Bourgoin jeta les hauts cris, inutile de vous le répéter! Quand
-on est le fils illégitime d'une danseuse, et possesseur d'une belle
-fortune, ne se doit-on pas à une héritière, bel et bien légitime de
-bourgeois cossus et bien posés pour faire enfin souche d'honnêtes gens!
-A quoi servirait la fortune acquise par les écarts et les entrechats de
-ces dames du ballet, si les fils d'icelles dûment enrichis et dotés, ne
-l'employaient à réhabiliter leurs mères! L'avenir, en ce cas, efface le
-passé; ce fils, millionnaire, amoureux et dénaturé, lui volait sa
-réhabilitation. Mme Irma Bourgoin refusa son autorisation au mariage.
-
-Ce raisonnement ne toucha pas le jeune homme; il fit part des
-difficultés rencontrées au père de la jeune fille, M. P..., négociant en
-tissus, à Paris.
-
-M. P..., qui, lui, n'a pas été danseuse et ne demandait que le bonheur
-des jeunes gens, commença lui-même par reconnaître sa fille. Puis on
-songea, tant en feuilletant les _Mémoires de Viel-Castel_ que les
-adresses du Tout-Paris, que, si on découvrait un père au futur empêché,
-père de bonne volonté, ou même d'argent comptant, toute difficulté
-serait aplanie. Un père trouvé, son autorisation au point de vue de la
-loi détruirait l'effet du refus de la mère, tout s'arrangerait à
-miracle. Mme Bourgoin nonobstant.
-
-Ce parent honoraire, on le trouvait dans le comte Thibaudeau; le comte
-Thibaudeau, existence des plus mouvementées, retiré maintenant en
-province, mais se rendant sur télégramme, lettre chargée ou
-mandat-poste, frais de déplacement à la charge de l'enfant, en tout lieu
-de France et de Navarre pour y procéder, contre la forte somme, à la
-reconnaissance immédiate des fils naturels en quête de l'affection d'un
-père, et d'autorisations d'un père émanant.
-
-Le temps d'envoyer la dépêche et mon comte Thibaudeau débarquait à
-Paris, reconnaissait le fils de dame Bourgoin et donnait séance tenante
-son autorisation à l'hyménée du soupirant.
-
-Evénement qui ne laissait pas de surprendre la dame Irma Bourgoin. Mme
-Irma Bourgoin, ne goûtant pas oh! pas du tout, ce père nouveau, en fine
-mouche qu'elle est, s'enquérait et de ce père et de ces aboutissants;
-apprenait que cet homme honoraire avait son domicile à Lille; qu'ancien
-gardien de la paix et même employé des pompes funèbres, il y était
-actuellement marchand de plaisirs; ce qui aurait dû l'attendrir, mais ne
-la fléchit nullement. Alors, songeant non sans motif que le complaisant
-du fils peut devenir celui de la mère, l'ex-danseuse Irma obtint dudit
-marchand de plaisirs, ex-pompes funèbres et ex-agent, l'aveu qu'elle et
-son fils lui étaient inconnus à Paris avant qu'il eut été mandé par M.
-P..., et qu'en reconnaissant comme son fils l'enfant d'elle, Mme
-Bourgoin, il avait cru simplement rendre service à deux amoureux pressés
-de s'unir.
-
-Toujours marchand de plaisir et même agent de la paix, protecteur des
-bonnes moeurs et de l'amour conjugal, ce cher comte Thibaudeau, dans ses
-reconnaiss...ements!
-
-D'où procès engagé par la dame Bourgoin devant le tribunal incivil de la
-Seine et un père honoraire privé de ses émoluments. On a bien supprimé
-les pairs de France!
-
-Nous n'en présentons pas moins au comte Thibaudeau nos sincères et
-condoléants compliments.
-
- La chasse a ses ennuis, l'amour a ses déboires
- Et la Paternité perd parfois ses pourboires.
- N'est pas père qui veut en ces temps monnayants.
-
-Je serais d'ailleurs désolé que le comte Thibaudeau et tous ses
-semblables, vissent dans cette historiette une attaque directe à leur
-personnalité, ou un blâme indirect au corps de sergents de ville, dans
-les quelques allusions discrètes et indiscrètes au métier d'agent.
-
-Les pères honoraires font partie du Tout-Paris actuel où ils ont pris
-leur place dans nos feuilletons comme dans nos premières. Ils sont de
-tous les mondes et leurs fils font particulièrement partie de celui
-qu'il est convenu d'appeler le grand monde, le select et le vrai: celui
-où M. Jean Rameau sème des étoiles et des clartés astrales et des fleurs
-vespérales, et des lueurs aurorales, et des troubles cérébraux de minuit
-à une heure du matin, devant un public de grosses dames oppressées, la
-gorge moite et le regard navré, derrière les palpitants éventails.
-Longtemps on a cru que les pères honoraires se recrutaient spécialement
-dans la noblesse italienne: c'est une erreur, la noblesse française a
-donné tout comme l'autre dans les reconnaissances et les émoluments. Ses
-prix sont plus élevés, voilà tout. Les comtes Dubarry, maris de la
-maîtresse du roi, ne sont pas morts avec Louis XV, mais ne se contentent
-pas de quinze louis. Il en est de la noblesse italienne comme de la
-rente du même pays: elle n'est pas cotée au taux de nos valeurs.
-
-Comte très français, le comte de M..., qui reconnaissait il y a trente
-ans le fils de la belle Labruyère, la célèbre Labruyère, la
-contemporaine un peu aînée des Duverger et des Alice Ozy, demi-mondaine
-acclamée de l'Empire, et dont le fils est aujourd'hui comte de M...,
-marquis de Nev..., duc de S... et etc. Mais Labruyère y avait mis le
-prix. Le comte de M... avait, il est vrai, quatre-vingts ans et plus, le
-soir où il signa ce bel acte notarié de la même main frémissante et
-nerveuse dont, trente ans auparavant, il avait souffleté Talleyrand en
-plein cortège d'obsèques de Louis XVIII.
-
-Morny lui-même, l'étincelant et fringant duc de Morny, le fils de la
-reine Hortense et du comte de Flandre, fut trop heureux de trouver lui
-aussi, un père honoraire. Ce fut un palefrenier des écuries du roi de
-Hollande, un nommé Demorny qui se trouva là à point pour reconnaître à
-sa naissance, le frère adultérin du futur Napoléon III. Le Demorny se
-scinda plus tard en deux mots et devint duc et noble par la
-toute-puissance de la _loge à Fidèle_ et de sa fidélité à la fortune de
-Bonaparte. Les pères honoraires d'ailleurs abondent et tout spécialement
-dans le monde impérialiste, où s'agite, quand il est question de
-généalogies, la plus décevante salade de naissances et de noms
-empruntés. J'ai trop le respect d'un métier, dernière ressource, en
-somme, des hommes du meilleur monde, pour laisser tomber du bout de ma
-plume, où ils tremblent, tremblent, mais où ils resteront,
-rassurez-vous, messieurs, quelques centaines d'autres grands noms.
-
-
-
-
-CRIMES D'AMOUR
-
-
-L'article _homme_ est en hausse, si l'article _femme_ est offert, donné.
-Le cours de la Bourse de la galanterie fait toujours des écarts en
-faveur du sexe laid: nous arrivons (frisons donc nos moustaches,
-messieurs!), nous arrivons bons premiers au poteau du Succès, et dans le
-handicap de l'Amour c'est nous qui sommes favoris et outsiders.
-
-L'histoire des moeurs d'une époque, nous la retrouvons dans la
-correspondance et les mémoires de cette époque, qui nous sont autant de
-précieux documents. Aujourd'hui, grâce à la presse quotidienne, nous
-avons le fait-divers, le fait-divers dont les quelques lignes ont une
-bien autre éloquence que les plus brillantes fantaisies du plus
-fantaisiste chroniqueur. Voici quelques faits-divers retrouvés tout à
-notre honneur messieurs.
-
-Aux étrangers d'abord; à tout seigneur tout honneur.
-
-C'est de l'Autriche que nous vint la nouvelle.
-
-Deux grandes dames de la haute société austro-hongroise y renouvelèrent,
-en 1889, les exploits musqués et poudrés de la duchesse de Polignac et
-de la marquise de Nesles,--deux des plus jolies femmes de Vienne: la
-comtesse de Schoenborn et la comtesse Irma Kinsky.
-
-Et à l'épée, comme dans le tableau de Bayard, et non plus au pistolet,
-comme dans le célèbre duel des duchesses du dix-huitième siècle.
-
-La rencontre eut lieu à Ischl, dans un petit bois avoisinant la villa de
-l'empereur. C'était un friand spectacle, je veux le croire, dans cette
-transparente atmosphère de fin d'été, que ces deux sveltes viennoises,
-les chairs fouettées de rose, les seins droits et crêtés, le torse nu,
-se cherchant de la pointe de l'épée avec, pour toile de fond, le grand
-parc d'Ischl et ses ombrages dormants.
-
-Un Bayard, je l'ai déjà écrit.
-
-A la seconde reprise, la comtesse Schoenborn fut légèrement blessée au
-sein droit et la comtesse Kinsky à l'avant-bras droit.
-
-Motif de la rencontre: la moustache d'or mousseux d'un bel officier de
-la garde impériale.
-
-Retroussons donc la nôtre, messieurs, et un hip, hip, hurrah! pour la
-vie viennoise.
-
-Je sais bien que la vie parisienne avait eu, le précédent automne, son
-duel de femmes, dans la rencontre au bois de Meudon des demoiselles
-Juliette Kessler et Anna Debry; mais si charmantes que fussent les
-combattantes du 10 octobre 1888, elles ne pouvaient pas, néanmoins, se
-réclamer tout à fait du fameux duel poudré de mesdames de Nesles et de
-Polignac, lesquelles étaient de chez d'Hozier et non de chez Peters.
-
-Si entichés que nous soyons aujourd'hui des moeurs du dix-huitième
-siècle, nous ne pouvions pas confondre ainsi de gaieté de coeur un écho
-du baron de Vaux avec une anecdote de Mme de Créquy; et les belles
-Clorindes du bois de Meudon étaient, au su et au vu de la galerie,
-beaucoup trop Cythère pour ne pas être un peu Réclame aussi. En mettant
-flamberge au vent et en allant jusqu'à se fendre et se pourfendre pour
-repêcher du bout de l'épée le coeur d'un amant, Mlles Kessler et Debry
-ne pouvaient ignorer qu'une petite rencontre sur le pré ne nuirait pas à
-leur prestige de jolies filles et à leur réputation de vaillantes dans
-l'Armée de Cythère; ces coups d'estoc et de taille devaient attirer
-forcément l'attention de la clientèle. De plus, la vérité nous force à
-dire que l'amoureux si chaudement disputé par nos guerrières parisiennes
-était quelque peu millionnaire: fils d'un riche banquier du boulevard
-Haussmann, il personnifiait pour la blonde et la brune attachées à ses
-pas, l'amour, le superflu, et l'argent, le nécessaire.
-
-C'était plus qu'une affaire de coeur, une question de vie et de mort,
-que vidaient à Meudon nos belliqueuses beautés.
-
-A Ischl, ce fut tout autre chose.
-
-C'est pour les seuls beaux yeux d'un svelte officier, à taille de guêpe
-et aux muscles d'acier, que ferraillaient les blondes escrimeuses de
-Vienne!
-
-A Ischl, à quelques pas même de la retraite où une veuve royale,
-l'archiduchesse Stéphanie elle-même essayait de distraire son chagrin et
-son deuil en exerçant son réel talent de peintresse à illustrer de sa
-main l'ouvrage alors en préparation à la cour impériale sur la vie du
-héros de Meyerling: l'archiduc Rodolphe.
-
-Le duel féminin d'Ischl, le double suicide de Meyerling, et dans les
-deux drames d'amour éclatant à sept mois de distance, des coins de
-nudité de femme, de frêles chairs blanches et nacrées trouées de rouge
-par le revolver ou déchirées sous la pointe acérée de l'épée de combat!
-
-Charmantes et d'une saveur particulièrement capiteuse et étrange, ces
-aventures galantes de la haute vie viennoise, où les fins de soupers
-mêlent à la mousse rose et sucrée du champagne la pourpre salée des
-gouttes de sang! Toutes sanglantes qu'elles soient, les coupes n'en sont
-pas moins gaiement vidées à notre honneur; retroussons donc encore une
-fois nos moustaches et poitrinons, messieurs!
-
-Et d'un pour l'Autriche.
-
-A la France maintenant.
-
-Le fait-divers y est tout, aussi passionné, mais il pèche par
-l'élégance; il est de trottoir et non de cour, mais tout aussi tragique.
-
-Chez nous, c'est une simple pierreuse de banlieue parisienne
-généralement qui, mordue d'une rouge fantaisie pour un ouvrier
-mécanicien et repoussée avec perte, renouvelle de dépit le romanesque
-exploit d'Antony et donne tranquillement du surin dans les côtes de
-l'homme qui lui résistait.
-
-«Il me résistait, je l'ai assassiné.
-
-«Il se f... de ma fiole: pour _lorsse_ j'ai tapé.»
-
-Du Dumas père adapté à l'esthétique du Théâtre Libre ou au goût des
-lecteurs du _Gil Blas_ d'antan, sauce Méténier.
-
-Voici d'ailleurs le fait-divers-type dans sa concluante simplicité:
-
- «Au mois d'août dernier, un ouvrier mécanicien du nom de Queroz,
- passant avenue de Saint-Ouen, était accosté par une jeune femme et
- frappé par elle, à la poitrine, de deux coups de couteau.
-
- «A la suite des investigations faites par le service de la Sûreté, la
- coupable a été découverte hier et mise en état d'arrestation.
-
- «C'est une fille publique nommée Pauline Dombret. Elle a déclaré que
- depuis longtemps elle était amoureuse folle de Queroz. Comme celui-ci
- la repoussait brutalement lorsqu'elle lui faisait des propositions,
- elle avait mieux aimé qu'il mourût plutôt que de le voir donner à une
- autre son affection.
-
- «Pauline Dombret a été écrouée au Dépôt.»
-
-Madame Putiphar assassin!
-
-Si la chose est flatteuse pour notre sexe, elle ne contient pas moins un
-symptôme alarmant pour la sauvegarde publique.
-
-Abandonnées par nous, ces dames pour se venger avaient le vitriol et le
-revolver au choix. Nous n'avons pas ici à établir la statistique des
-innombrables attentats perpétrés sur les visages mâles depuis le trop
-brillant début de Marie Bière: les scandaleux acquittements des jurys
-nous ont depuis longtemps convaincu de l'immoralité de la vieille fable
-de Lafontaine.
-
- Le droit du faible est toujours le meilleur.
-
-Un bon averti en vaut deux.
-
-Nous savions naguère à quoi nous en tenir. Nous n'apporterons plus, nous
-étions-nous dit, que la plus grande prudence dans de courtes et
-sensationnelles relations; mais voilà qu'on nous force aujourd'hui dans
-nos dernières réserves, et qu'à la moindre velléité de refus on nous
-occit comme des lapins!
-
-C'est d'une injustice et d'une immoralité criante, et les demoiselles
-Dombret me paraissent avoir, égarées qu'elles étaient par la passion,
-complètement oublié que la constitution physique du mâle n'est pas du
-tout celle de la femelle.
-
-La femelle, elle, que la demande lui agrée ou non, peut toujours y
-accéder et sans grand effort d'imagination.
-
- Allons, Babet, un peu de complaisance,
- Un lait de poule et mon bonnet de nuit!
-
-La passivité même de son rôle au déduit lui rend faciles les pires
-corvées d'amour; témoin le joli mot de Sophie Arnoult: «Ça me coûte si
-peu et ça leur fait tant de plaisir!»
-
-La femme en pareil cas est un peu l'hôtel garni de l'Amour; le visiteur,
-quel qu'il soit, peut toujours entrer dans les chambres inoccupées.
-
-Mais il n'en est pas de même de nous. Allez donc demander à un homme non
-amoureux de vous prouver qu'il ne vous hait pas: pas mèche!
-
-Pas de mensonge possible en ce cas où, pareil alors à Mlle de Maupin
-auprès de l'entreprenante Rosette, l'homme aimé, penaud et confus,
-baisse la tête et ne sait, le pauvre sot, de quel bois faire flèche.
-
-Hercule lui-même devient impuissant sans désir. Le Désir, voilà le grand
-levier des preuves convaincantes, et en bonne conscience, le moyen d'en
-vouloir à un malheureux impertinent malgré lui? La nature est seule
-coupable, cette mère nature, un peu marâtre aussi, dont la sagesse
-paysanne de mon pays a résumé l'injuste cruauté dans ce joli proverbe
-villageois:
-
- La poule dit: «Je fais quand je veux.»
- Le coq dit: «Je fais quand je peux.»
-
-A Cythère, comme partout, à l'impossible nul n'est tenu.
-
-
-
-
-MAURICETTE
-
-(_Croquis de Cour d'Assises_)
-
-
-Il est, de par le monde, un Bordeaux plus beau que nature, le Bordeaux
-des grisettes en madras couleur de flamme et d'or, le Bordeaux des
-grands crus de Médoc et de haut Sauternes, des cuisines canailles et
-relevées, embaumant l'ail et la corruption chère aux palais blasés du
-Midi, le Bordeaux des royans, des cèpes et des écrevisses que les frères
-de Goncourt ont découvert dans leurs _Pages retrouvées_.
-
-Vieux Bordeaux charmant, contourné, tarabiscoté de rocaille, construit
-par M. de Tourny, intendant de Guyenne et où M. de Tourny, qui est mort
-il y a cent ans de cela, revient rôder la nuit en habit de velours;
-vieux Bordeaux aux ruelles tortueuses, tour à tour ensoleillées et
-sombres, où la femme rencontrée vous sourit de l'oeil et de la dent,
-deux clartés dans le sourire; rues de peintre où, pour peu que la
-chaussée monte et que des grisettes s'y étagent, piquant le gris des
-murailles de la tache rouge ou jaune de leur madras, vous croyez voir la
-lumière jongler avec des oranges et des pommes d'amour.
-
-Le Bordeaux dont les maîtres aquafortistes d'Auteuil nous ont donné la
-merveilleuse gravure que voici:
-
-«Les moines pendus sur deux rangées que je vis hier au marché, leurs
-robes noires et brunes agitées par le vent... dès que le coq a chanté ce
-matin... se sont métamorphosés en de grands parapluies à chevalet.
-Maintenant, ils garent les marchandes du soleil. Et du vert, du blanc,
-du rouge, du rose; et sur ce tapage de toutes les couleurs, des pans
-d'ombre rousse tombés des parapluies couleur tabac. Et les passages
-menant au marché, abrités de vieilles toiles à carreaux ou à pois bleus;
-et là-dessous, un air tiède et comme soyeux, une ombre transparente et
-dorée, un rayonnement tamisé où se silhouettent mollement hommes et
-femmes; et par tous ces couloirs, un frétillement de servantes, la nuque
-lumineuse; et ici et là, une filtrée de soleil cinglant une pointe de
-madras, une jupe, une loque, un ventre de saumon, un pétale de fleur, de
-la mèche d'un fouet de feu; et par échappées, des toits de tuiles
-noircies par les années; et le clocher, à la pierraille brodée, de
-Saint-Dominique, qui met à l'horizon le mensonge de l'Espagne; et des
-brises à la fraise et des rires plus rouges que les fraises, et des yeux
-de velours derrière des bottes de roses!»
-
-Joli décor où placer, dans le premier drame qu'un des mille et trois
-membres du Syndicat tirèrent de l'affaire Prado, la première rencontre
-du señor comte Linska de Castillon et de Mauricette Couronneau, la jolie
-dentellière bordelaise,--cadre pittoresque où dérouler l'idylle à la
-fois naïve et cynique de leurs amours, piquée là dans ce sinistre et
-banal assassinat de la rue Caumartin comme un pimpant oeillet rouge dans
-la défroque ignoble d'une prostituée.
-
-Mais laissons la parole aux Goncourt: la littérature a parfois des
-intuitions, sinon des divinations singulières.
-
---«Mais n'ai-je point eu la Vision de la belle Hérodiade dans cette
-reine des tripes debout devant un pilier de la halle, poursuivent les
-auteurs de _Germinie Lacerteux_. Elle avait un bien beau madras jaune
-tendre à fleurs roses. Un col à grandes dents serrait son col dru dans
-sa cangue de neige. Un caraco de soie promettait, soulevé, une vierge
-robuste. Droite comme une statue, les bras croisés, elle mâchonnait
-entre ses lèvres un demi-sourire, ainsi qu'une rose de chair. Des
-festons de mou l'auréolaient de rouge et tout autour d'elle, les larges
-couteaux battaient les billots, les viandes saignaient et des hommes
-trapus, tabliers blancs aux épaules, passaient farouches, pliant sous
-les quartiers de boeuf.
-
-«Tranquille et insouciante, elle laissait saigner et ensanglanter tout
-autour d'elle. Dans un tonneau, une tête dépouillée, toute rougeoyante
-et l'oeil bleuâtre, la regardait sans qu'elle la vit: une tête faisant
-penser à la tête de saint Jean-Baptiste.
-
-«A chaque tempe, la belle bouchère avait deux féroces accroche-coeur.»
-
-Mauricette Couronneau, elle, n'a pas d'accroche-coeur à ses tempes,
-mais, toute blonde, mignonne et fluette que soit la jolie dentellière,
-elle n'en apparaît pas moins sur son banc des accusés, d'où elle charge
-avec une voix si douce cet ignoble gredin de Prado, la soeur, enfantine
-et d'autant plus terrible, de l'Hérodiade aux tripes entrevue par les
-frères d'Auteuil. Ce n'est plus, en effet, une tête dépouillée, toute
-rougeoyante et l'oeil bleuâtre, une tête faisant penser vaguement à un
-chef de saint Jean-Baptiste, qui surnage dans le sang auprès d'elle:
-c'est bien une tête humaine, exsangue, aux yeux révulsés de supplicié,
-le cou béant sous la large entaille du couperet, la tête de Prado de
-Linska, de l'homme qu'elle a aimé, de l'homme à qui elle s'est donnée,
-du père de son enfant, et qu'elle envoie si doucement et si sûrement à
-l'échafaud, plus doucement et plus sûrement qu'Eugénie Forestier, la
-maîtresse et la fille galante, qui perd son sang-froid et s'emballe et
-gâterait tout, et l'accusation et ses dépositions, sans la calme douceur
-et le mince et continuel petit jet d'eau glacée des réponses de sa
-rivale.
-
-Y aurait-il donc une justice ici-bas? Ce don Juan de l'assassinat, ce
-boucher et ce bourreau de femmes, a été perdu non par son crime, mais
-par l'amour même de deux de ses victimes: c'est une terrible haine
-féminine, la plus venimeuse et la plus cruelle de toutes, la haine née
-de la jalousie et de l'amour, qui a conduit Linska sur le banc des
-assises. Cet amour, fait de caresses et de terreur, lui a livré tour à
-tour Eugénie Forestier et la blonde Mauricette, et jusqu'à la rencontre
-de ces deux maîtresses mises tout à coup en présence, il les a
-terrorisées, prises et dominées par la toute-puissance de cet amour. Car
-cet homme à femmes est laid, d'une laideur de voyou espagnol, décharnée
-et terreuse. Il y a en lui et du bohémien de Goya et du comprachicos;
-les comparses ou les complices qui s'agitent dans son ombre: José
-Garcia, Roberto Andres et sa maîtresse, Encarnacion Prades, Ybanes
-lui-même, teints de cire jaune, yeux de braise étincelants dans des
-faces creuses et plissées, cheveux gris hérissés, crânes huileux et
-chauves, sont de véritables types échappés au San-Benito de
-l'Inquisition,--et c'est, au milieu de ces mines basses de gitanos
-brocanteurs de bijoux de filles assassinées et de bohèmes égorgeurs de
-femmes, que s'épanouissent tout à coup, comme deux fleurs à la fois
-lumineuses et vénéneuses, fleurs de coquetterie et de prostitution,
-Eugénie Forestier, la blonde grasse, plantureuse et superbe, à la peau
-satinée, chère aux hommes, la fille entretenue à deux mille francs par
-mois,--et Mauricette Couronneau, la petite modiste bordelaise, pimpante
-et mignonne, toute de grâce et de poésie naïve, cynique et vierge,
-Mauricette Couronneau qui se livrera dans l'arrière-boutique de sa mère
-au premier gentilhomme qui lui parlera bijoux et mariage, la grisette
-dénuée de sens moral qui, enceinte d'un Espagnol, accepte à toute
-épreuve un fiancé d'Allemagne, reçoit et porte bagues et bracelets
-qu'elle sait pertinemment volés, et, maîtresse d'un assassin, vit et
-profite, sans remords, du produit du butin du crime jusqu'au jour où, se
-sachant trompée, et mise en présence d'une rivale, peut-être un peu par
-terreur aussi, elle cherche un prêtre, un pasteur, un officiant
-quelconque pour délier sa conscience et, de gaieté de coeur, envoie
-Linska à l'échafaud.
-
-N'en déplaise à madame votre mère, à cette bonne Mme Couronneau qui
-aimait tant son _Fred_, et qu'aiment tant ses gendres, vous êtes une
-gueuse, mais une jolie petite gueuse, ma blonde Mauricette. La
-Carmencita de Prosper Mérimée est, ne vous en déplaise, à vous, quelque
-peu votre soeur et cousine!
-
-Ah! la crânerie en moins cependant, car tous avez eu peur! Modiste de
-Bordeaux, de l'espèce qu'entretient et doit épouser, après fortune
-faite, le Jean Barada du _Frère-Yves_, le joli matelot bordelais, moulé
-comme un dieu grec et qui fait, grec ou non, monnaie de son joli corps,
-vous êtes de celles aussi qu'un Linska de Castillon trouve toujours
-prêtes à le suivre dans tous ses châteaux en Espagne, avec escale à
-Royan, au cabaret du _Bracelet d'Or_. Alouettes du Midi, on vous prend
-au miroir avec ou sans facettes: le contenu du coffret à bijoux suffit,
-y aurait-il un peu de boue et même de sang autour.
-
-Vous quittez lestement le logis maternel et le réintégrez de même. Les
-mères de modistes étant un peu les mêmes partout, même à Bordeaux, vous
-avez facilement un amant à Madrid et un fiancé de Leipzig, même de
-Bucarest; l'amant pour les promenades chez les pâtissiers célèbres de la
-ville, les dîners fins, les soirées au Grand Théâtre et les parties
-joyeuses à Royan, ce Bougival-sur-Gironde des noceurs de Bordeaux; le
-fiancé prussien pour encaisser l'enfant de l'amant et le reste.
-
-Vous portez même assez gaiement les bijoux des filles assassinées et ne
-vous tirez pas mal du commerce des reconnaissances. Maîtresse de chef de
-bande, en cas d'alerte vous emportez d'abord la caisse: deux mille
-francs d'effets de chez ma tante. C'était paraît-il, pour rembourser les
-frais de madame votre mère. Oh! vous avez l'amour de la famille! mais,
-comme l'a malheureusement dit Linska, vous ne sautez pas moins
-allègrement par dessus le berceau de votre fils pour dénoncer son père à
-la justice, et si vous avez mangé la grenouille à Paris, vous avez,
-comme on dit, mangé le morceau à Marennes!
-
-Oh! cette entrevue des deux femmes, des deux maîtresses tour à tour
-lâchées et reprises et trompées, au dépôt de la prison! Ces deux blondes
-ont vendu ce brun señor, sec et fumé comme un havane. Il y a toujours
-une _casserole_ dans une fille, comme le dit si pittoresquement l'argot
-des prisons; _casserole_, une délatrice, celle qui fait du bruit, du
-scandale, celle qui rapporte, raconte, dénonce et vend. Le poteau ne
-maquille jamais son poteau (complice), la fille vend, trompe son amant!
-Vous avez tremblé de rage et de jalousie, Mauricette, ma jolie
-dentellière au si joli et si charmant petit nom, Mauricette! et vous
-avez parlé, ma fine dentellière, et aujourd'hui, haineuse, froidement
-obstinée dans votre haine, une haine où grandit une terreur atroce (la
-terreur de l'homme qui vous tuera certainement, vous et votre ex-rivale,
-s'il sort des assises innocent), vous le chargez et l'accablez
-doucement, l'étranglant dans vos protestations d'amour, le noyant si
-vous pouviez dans vos larmes! A côté de la tête saignante de
-l'assassinée, de la fille égorgée dont tous avez porté les bijoux et les
-bagues, une autre tête exsangue et convulsée s'ébauche dans votre
-ombre,--fantasque et sinistre dessin à l'Odilon Redon,--dont vous êtes
-la jeune et cynique Hérodiade, petite gueuse naïve, Mauricette au nom
-captivant et charmant!
-
-
-
-
-LA NOSTALGIE DE LA BOUE
-
-
-Oui, la nostalgie de la boue, ce sentiment complexe et bien humain qui a
-déjà fait couler tant de flots d'encre et divaguer à l'infini poètes et
-philosophes, telle qu'elle se manifestera demain, telle qu'elle se
-manifeste aujourd'hui, telle qu'elle se manifestait hier, avec la
-signature du coup de couteau obligatoire et final!
-
-Qu'elle soit une lionne pauvre comme dans le _Mariage d'Olympe_, une
-cigarière gitane comme dans la _Carmen_ de Mérimée ou une ancienne
-danseuse, devenue impératrice, comme dans la _Théodora_ de Sardou, la
-nostalgie de la boue, résume surtout le type de la femme éternelle, la
-femme «enfant malade et douze fois impure», anathématisée par l'Eglise
-et les prophètes, la femelle animale néfaste et fatale aux mâles, dont
-elle dissout la force et les moelles, la _Bestia_ des Ecritures,
-l'inconsciente et d'autant plus terrible _Ennoia_ de Gustave Flaubert.
-
- Fourbe, fausse, idolâtre, à tous prostituée,
- Elle a traîné partout, de joie exténuée,
- Dansé dans chaque ville, à tous les carrefours,
- Baisé tous les passants, goûté tous les amours.
- Les voleurs ont connu sa grâce charmeresse:
- A Sidon, en Syrie, elle était leur maîtresse
- Et buvait avec eux le lucre de sa nuit.
- Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit,
- Dans son lit tiède encor du passant de la veille.
- Alors, moi la voyant toujours grasse et merveille,
- Je l'ai prise avec moi...
-
-A quelques mots près, c'est la déposition que le meurtrier Martin Grac,
-pendant que son couteau, noir de rouille et de sang, circulait entre les
-mains tâtonnantes du jury!
-
-Un couteau noir de rouille et de sang! est-ce une mystification ou une
-pièce du Théâtre Libre?
-
-Non, un simple fait-divers encore, presque une nouvelle au choix pour
-Maupassant, Méténier ou Le Roux,--pas aussi parisienne certes que la
-visite du prince de Galles à l'imprimerie de la tour Eiffel, ou que le
-chien teint de nuances subjuguées, assorties à celles de ses robes, de
-l'esthétique lady Archibald Campbell, mais autrement humaine et
-intéressante, car cette aventure-là est de tous les pays et de tous les
-temps.
-
-Sur les marches d'un trône, ce serait de l'histoire: une légende épique
-dans les brumes de la tradition; à certain niveau de monde et
-d'existence, un drame parisien, un grand scandale mondain. A Toulon,
-dans le bas peuple où elle éclata, ce ne fut qu'un fait-divers, pas même
-une cause célèbre, une anecdote sanglante et curieuse qu'un chroniqueur
-ramasse et nous conte en chemin.
-
-Acteurs, une ex-fille soumise, un ex-sergent de ville! Des personnages
-de l'_Assommoir_ adaptés par le hasard, ce grossier metteur en scène, au
-niveau d'art des dolents abonnés de l'ancien Théâtre-Très-Libre des
-Menus-Plaisirs.
-
-D'ailleurs, un seul acte, une seule scène; la psychologie reléguée dans
-la coulisse.
-
-Décor: un carrefour dans un bas quartier de Toulon, l'angle des rues
-Lirette et Traverse-Lirette; une maison fait cet angle. Même plantation
-que dans le décor de la rue du Rocher, dans _Germinie Lacerteux_;
-au-dessus de la porte d'entrée, étroite et donnant sur une allée, un
-transparent lumineux fait saillie, sur lequel on lit cette inscription:
-«Bureau des moeurs»; de chaque côté de l'entrée, au rez-de-chaussée,
-deux buvettes.
-
-Figuration: gens du port, femmes du peuple assises au _bon de l'air_ sur
-le pas de leur porte. Dans les deux buvettes, public un peu bruyant de
-matelots, de portefaix et de filles; allées et venues de femmes de tenue
-spéciale se rendant ou sortant du _bureau_.
-
-Une femme, tenue d'ouvrière aisée, traverse la scène et entre
-délibérément dans l'allée de la maison. Sur ses pas paraît un homme en
-longue blouse bleue de laitier; la casquette sur la tête, il observe la
-femme de loin, paraît hésiter, puis, la voyant s'engager dans la maison,
-il y pénètre à sa suite.
-
-Tout à coup, des cris déchirants, des appels «à l'assassin, au
-meurtre!»; un bruit de lutte au premier étage de la maison, un carreau
-d'une des fenêtres vole en éclats. Au milieu d'un brouhaha
-indescriptible, la porte d'une des buvettes s'ouvre et une femme
-inondée, toute rouge de sang, vient s'affaisser sur la scène, soutenue
-entre les bras de la clientèle de l'établissement.
-
-Nouveaux cris dans la maison, au même étage: cris, cette fois, de colère
-et d'indignation, et le cabaretier, paraissant en scène, déclare que
-l'assassin vient d'essayer de se faire justice en se coupant la gorge,
-qu'il est le mari, et... rideau.
-
-Le mari de la victime! Oui, le mari. C'est, en effet, là, seulement, que
-le drame commence.
-
-La victime, la femme lardée de coups de couteau, douze plaies, dont
-plusieurs très graves, toutes dans la région de la gorge et du cou: Rose
-Boudefroy, ancienne fille soumise, âgée de vingt-six ans, femme Martin
-Grac.
-
-Martin Grac, le meurtrier: ancien agent de police de Toulon même, encore
-dans le service des gardiens de la paix il y a trois ans et depuis son
-mariage établi laitier rue Berthier, dans le quartier des
-Maisons-Neuves, trente-neuf ans.
-
-Fille et sergent de ville, étrange association et fatale rencontre
-échappées à l'oeil, si clairvoyant pourtant, du peintre des bas-fonds,
-du vieil Henry Monnier.
-
-Ce sergent de ville avait fait la connaissance de cette fille, et malgré
-la condition de celle-ci, il avait voulu l'épouser. Tirée de la boue,
-Rose Boudefroy était rayée des contrôles du service des moeurs, et Grac
-quittait la police pour essayer plusieurs métiers. Ancien paysan, né à
-Braux (Basses-Alpes), il se souvenait à temps qu'il avait été élevé au
-milieu des travaux de la campagne pour acheter quelques chèvres et pour
-pouvoir, du produit de leur lait, entretenir Mme Grac, ex-pensionnaire
-des maisons à volets clos de son ancien quartier.
-
-La fameuse maison à volets clos, à laquelle Maupassant et toute l'école
-naturaliste ont fait une si belle place en littérature; la _Maison
-Tellier_, devenue depuis la _Fille Elisa_ de M. Edmond de Goncourt, le
-thème favori des compositions de fin d'année des jeunes élèves de Médan
-et d'Auteuil, du dépotoir et du grenier! eh bien, Mme Grac, ex-fille
-Boudefroy, en avait la nostalgie.
-
-Comme Mignon rêvant à la patrie absente, Mme Grac songeait avec
-mélancolie aux peignoirs d'oxford rayé bleu, blanc et rose, aux longs
-bas noirs bouclés sur le genou d'une jarretière de soie cerise, aux
-bezigues de _Madame_, aux amendes de _Monsieur_ et aux gants des clients
-généreux, depuis la _thune_ du gros notaire jusqu'aux huit sous du petit
-troupier.
-
-Elle n'y pouvait tenir, Mme Grac. Messaline est de tous les temps:
-_Lassata, sed non satiata_; la qualité, pour elle, ne vaut pas la
-quantité!
-
-La débauche porte-t-elle en elle une brûlure que rien ne peut
-cicatriser? Mystère physique ou psychologique, aberration ou nécessité
-passionnelle.
-
-Quand la tache est au fond, la mer a beau passer. Toujours est-il que
-l'ex-fille Rose Boudefroy avait la nostalgie de cette boue et de ce
-métier.
-
-Comme chez Théodora, courant les bouges de Byzance et cherchant dans
-l'ombre les soldats barbares et les portefaix de la Corne d'Or à qui se
-prostituer, la louve s'était réveillée en elle.
-
-Julie, fille d'Auguste, rôdant la nuit à travers le Champ de Mars, en
-quête d'une aventure, et affrontée par trois centurions de la garde
-impériale, ne répondait-elle pas à cette insultante demande: «Que vas-tu
-cherchant à cette heure, prêtresse d'Aphattide?» par l'apostrophe
-demeurée justement fameuse: «Je cherche un taureau!»
-
-La nostalgie de la boue et de la luxure, les prostituées du trône l'ont
-subie comme les courtisanes de carrefour.
-
-Comme Lucy Rochez, la comédienne de M. Henry Bauer, retournant au
-cabotin, cette boue de la vie de théâtre, la femme Grac retournait,
-elle, à sa clientèle et à la place publique dont elle avait fait son
-lit.
-
-Femme de rue, femme de foyer, femme de temple: Alexandre Dumas aurait-il
-donc raison?
-
-N'y aurait-il ni rachat ni pardon possible, la courtisane serait-elle
-éternellement condamnée à la faute, comme le chien de l'Ecriture est
-fatalement voué à revenir à son vomissement?
-
-Vingt jours avant d'être poignardée, la femme Grac, l'ancienne fille
-publique, quittait Toulon et le domicile conjugal, se rendant à la
-Seyne, selon les uns, à Marseille, selon les autres.
-
-La seule chose évidente et reconnue est que, revenue depuis trois jours
-à Toulon, elle faisait démarches sur démarches auprès de l'inspecteur
-des moeurs pour reprendre son premier trafic et pour se faire porter sur
-les registres de la prostitution.
-
-Sachant qu'elle était mariée et connaissant Grac, qui avait appartenu à
-la police, l'inspecteur refusait d'adhérer à cette demande; il hasarda
-même quelques conseils, essayant de dissuader cette révoltée du mariage
-de son étrange résolution.
-
-Peines perdues. Rose Boudefroy, mordue à la bonne place, tenait
-absolument à reprendre son ancienne vie; elle renouvela ses démarches.
-
-C'est alors que, surveillée et suivie par l'homme qui l'avait tirée du
-bourbier et lui avait donné son nom, elle était rejointe par lui sur le
-palier de la maison du bureau des moeurs, au moment où l'ex-fille,
-redevenue elle-même, frappait à la porte publique du bureau d'enrôlement
-d'infamie, et recevait de la main justicière du mari les douze coups de
-couteau mérités par l'épouse et la femme!
-
-Vache abattue par l'assommeur au seuil de l'étable, truie égorgée par le
-boucher dans la fange sanglante du bourbier fumant.
-
-
-
-
-HISTOIRE DE BRIGANDS
-
-
-La curieuse affaire Jeannolle, l'homme aux évasions, dont les
-étourdissantes jongleries avec la police et M. Goron lui-même
-défrayèrent jadis toutes les conversations parisiennes, m'a remis en
-mémoire une des plus piquantes aventures de Cartouche, ce Jeannolle du
-dix-huitième siècle.
-
-Cartouche était chef de bande, d'une véritable bande organisée et
-disciplinée de cent-cinquante hommes; ces mauvais garçons, embusqués
-dans les bas quartiers de Paris, inspiraient une telle terreur aux
-Parisiens, que beaucoup de familles qui n'avaient pas la ressource de
-s'aller réfugier à Versailles, étaient en disposition de s'en aller dans
-leurs terres, quoiqu'on fût au coeur de l'hiver.
-
-Le guet de Paris était sur les dents. Or, la maison du chevalier du guet
-avait été si bien dévalisée par Cartouche en personne, que ledit
-chevalier du guet, chef de la police de nuit, se voyait réduit à manger
-son fricot avec du fer et de l'étain. Tous les jours on apprenait
-quelque nouvel exploit de Cartouche, et les pauvres personnes dont les
-valets n'étaient pas assez nombreux ou aguerris, s'arrangeaient, quand
-elles avaient à passer les ponts la nuit, pour ne marcher qu'en caravane
-et de concert avec plusieurs autres voitures.
-
-A cette différence près que la fameuse bande des Habits noirs de
-Jeannolle se composait d'un seul bandit, Jeannolle lui-même, opérant en
-personne comme Pierre Petit, Cartouche et le joli fanfaron du vice qui
-me le remémore, ont plus d'une lointaine et même parfois prochaine
-ressemblance.
-
-Même goût du luxe et du soigné, de la recherche dans la mise et dans
-l'extérieur. Les journaux ont donné jadis le menu détail de la
-garde-robe de Jeannolle, de ses dix-sept gilets, de ses vingt-trois
-paires de bottines et de ses trois chapeaux gris, étourdissante toilette
-de ce chef unique de la bande des Habits Noirs où, parmi tant de gilets
-et de jaquettes variées, l'habit noir est le seul vêtement essentiel qui
-manque.
-
-Un quotidien affirma que ledit Jeannolle aimait tellement en toutes
-choses la grâce et les bonnes manières qu'il s'était procuré la plus
-élégante des _pinces-monseigneur_.
-
-Jeannolle d'ailleurs affectait de n'opérer que dans la noblesse; c'était
-un voleur du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain; ses
-victimes habitaient toutes les beaux quartiers et étaient plus ou moins
-inscrites dans l'armorial de France; et quand il y avait quelques
-pieuses restitutions d'objets inutiles et sans valeur à faire, c'est au
-rédacteur-en-chef de la feuille la mieux pensante et la mieux cotée dans
-les milieux mondains, à Francis Magnard lui-même (pends-toi, Arthur
-Meyer!) que Jeannolle s'adressait.
-
-Voulez-vous les noms des victimes auprès desquelles il voulut bien faire
-à Magnard l'honneur de le prendre pour mandataire?
-
-Comtesse Butler, rue de la Boétie, 119.
-
-Comte de Lambel, 226, boulevard Saint-Germain.
-
-De Favières, boulevard Saint-Germain, 227.
-
-M. Collas, 33, avenue des Champs-Elysées.
-
-Comte de Bertier, 11, boulevard Malesherbes.
-
-En vérité, on croirait lire la liste d'abonnement du _Gaulois_.
-
-Rue des Ecuries-d'Artois, chez la comtesse de Puységur, il lui arriva,
-en dévalisant un secrétaire, d'emporter, par mégarde, pêle-mêle avec
-cinquante mille francs de valeurs, le testament de la comtesse. Louis
-Jeannolle était un voleur, mais un galant homme!
-
-Il s'empressa de garder les valeurs, mais de rendre le testament à qui
-de droit et, pour cette opération délicate, c'est encore à Magnard, au
-_Figaro_, qu'il s'adressa.
-
-D'où cette lettre:
-
- Monsieur Magnard,
-
- Il y a environ un mois, vous avez eu l'obligeance de faire remettre à
- leurs propriétaires des objets contenus dans ce fameux carton à
- chapeau que vous reçûtes des mains d'un brave et digne Auvergnat.
-
- Aujourd'hui, j'ai encore recours à vous pour vous prier de remettre,
- avec mes sincères salutations, à Mme la comtesse de Puységur, 36, rue
- des Ecuries-d'Artois, le testament ci-joint, dont j'ai bien voulu me
- déclarer exécuteur. Les légataires dépossédés ne devant pas connaître
- le montant de la succession, il est inutile d'entrer dans aucun
- détail.
-
- La _Bande des Habits-Noirs_ existera toujours; le milieu que
- fréquentent ses membres est interdit aux gros souliers ferrés de
- policiers ineptes et grossiers, et tant qu'ils seront recrutés, comme
- ils le sont, dans une secte aussi mal élevée que sans courage, ils
- devront se borner à arrêter ceux qui, plus bêtes qu'eux, leur auront
- paru plus lâches.
-
- Si ces choses vous intéressent, je me ferai un plaisir de vous
- informer de mes autres aventures.
-
-On n'est à la fois ni plus méprisant pour la canaille, ni plus
-ironiquement courtois: un talon rouge, ce Jeannolle!
-
-Charmants de défi et de fanfar...onnades, ces envois! Adressés au
-_Gaulois_ au lieu du _Figaro_; Jeannolle était invité aux raouts de la
-duchesse, et à l'heure qu'il est, il se serait partagé avec
-Buffalo-Bill's et quelques autres, les faveurs des belles dames du
-faubourg Saint-Germain.
-
-Lui en fit-il assez de concessions, d'ailleurs, à ce faubourg
-Saint-Germain, qui finit par l'asseoir sur le banc de la
-correctionnelle, ce Louis Jeannolle, dit Alfred de Joly, dit comte de
-Valneuse, Valneuse, presque un homme de lettres, l'auteur de _Proh
-Pudor_ et de _Stérile comme un figuier_, un pseudonyme,
-d'ailleurs,--heureusement pour l'auteur, dit Roederer comme on dit
-Chandon-Briailles; dit comte de Marsan (un nom de Paul Bourget), dit
-baron Adolphe de... Ronchery, dit baron de Loncherski, naturellement,
-ses aventures l'ayant rendu, lui aussi, polonais!
-
-Mais tous ces pseudonymes élégants et sonores n'étaient-ils pas autant
-d'hommages rendus à une caste privilégiée qu'il aimait jusqu'au crime:
-la passion folle a des égarements!
-
-Cartouche avait aussi de ces faiblesses! Tout en dévalisant le cardinal
-de Gesvres, il rossait d'importance un de ses affiliés qui avait eu
-l'air de croire que l'abbé Cerutti, le secrétaire du cardinal, pouvait
-bien être une demoiselle en soutane, et lui appliquant un furieux coup
-de poing sur la tête: «Voilà pour t'apprendre à manquer de respect à
-Nosseigneurs du clergé! faisait-il en rugissant. Et voyez donc ce porc
-endiablé qui va s'attaquer au cardinal de Gesvres! Et si Monseigneur ne
-veut avoir près de lui que de jolis visages? ne sais-tu point qu'il ne
-veut pas recevoir ses dîmes quand ses censitaires sont grêlés!» Et les
-coups de pleuvoir sur le crâne du mauvais garçon.
-
-Son aventure avec Mme de Bauffremont, qui fit grand bruit alors, n'est
-pas moins marquée du sceau de la plus parfaite courtoisie.
-
-Laissons parler les mémoires du temps.
-
-Mme de Bauffremont était rentrée cette nuit-là à deux heures du matin,
-et quand ses femmes l'eurent déshabillée, elle ne manqua pas de les
-renvoyer pour écrire et pour veiller tout à son aise au coin de son feu.
-
-Tant il y a que, pendant cette nuit-là, elle entendit premièrement un
-bruit étouffé dans la cheminée et qu'elle aperçut bientôt après, dans un
-nuage de suie, des nids d'hirondelles et des plâtras, qui dégringolèrent
-pêle-mêle avec un homme armé jusqu'aux dents. Comme il avait fait rouler
-la bûche avec des tisons jusqu'au milieu de la chambre, la première
-chose qu'il fit, ce fut de prendre les tenailles et de replacer
-méthodiquement tous les tisons dans la cheminée; il repoussa du pied
-quelques charbons enflammés, sans les écraser sur le tapis, puis il se
-tourna du côté de la marquise, à qui il fit la révérence.
-
---Madame, oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?
-
---Monsieur, je suis Mme de Bauffremont, mais comme je ne vous connais
-pas du tout, que vous n'avez pas la physionomie d'un voleur, et que vous
-avez les procédés les plus soigneux pour mon mobilier, je ne saurais
-deviner pourquoi vous arrivez dans ma chambre au milieu de la nuit par
-la cheminée.
-
---Madame, je n'avais pas l'intention d'entrer dans votre appartement.
-Auriez-vous la bonté de m'accompagner jusqu'à la porte de votre hôtel?
-ajouta-t-il en tirant un de ses pistolets de sa ceinture et en prenant
-une bougie allumée.
-
---Mais, monsieur...
-
---Madame, ayez la complaisance de vous dépêcher, poursuivit-il en armant
-son pistolet. Nous allons descendre ensemble et vous ordonnerez au
-suisse de tirer le cordon.
-
---Parlez plus bas, monsieur, parlez plus bas. Le marquis de Bauffremont
-pourrait nous entendre, reprit cette malheureuse femme en tremblant
-d'effroi.
-
---Mettez votre mantelet, madame, et ne restez pas en peignoir; il fait
-un froid extraordinaire.
-
-Enfin tout s'arrangea suivant le programme, et Mme de Bauffremont en
-demeura si troublée qu'elle fut obligée de s'asseoir un moment dans la
-loge du suisse, aussitôt que ce diable d'homme eût passé la porte de la
-maison. Alors elle entendit qu'on frappait à la fenêtre de la porte qui
-donnait sur la rue.
-
---«Monsieur le suisse, j'ai fait cette nuit une ou deux heures sur les
-toits parce que j'étais poursuivi par les mouchards. N'allez pas dire à
-votre maître que ce soit une affaire de galanterie ni que je sois
-l'amant de Mme de Bauffremont: vous avez affaire à Cartouche et, du
-reste, on aura de mes nouvelles demain matin par la petite poste.»
-
-En effet, deux ou trois jours après, Mme de Bauffremont recevait une
-lettre d'excuses et de remerciements tout à fait respectueuse et très
-bien tournée, dans laquelle était inclus un sauf-conduit pour Mme de
-Bauffremont, avec un acte d'autorisation pour en délivrer à sa famille.
-La lettre avait été précédée par une petite boîte qui renfermait un beau
-diamant sans monture. La pierre fut estimée, chez Mme Lempereur, à deux
-mille écus, que le marquis de Bauffremont fit déposer pour les malades
-de l'Hôtel-Dieu, entre les mains du trésorier de Notre-Dame. On voit que
-dans cette affaire-là tout le monde se conduisit en perfection.
-
-La bande des Habits Noirs avait donc eu comme précédent la bande des
-Talons Rouges. Rien n'est nouveau sous le soleil, mais je suis heureux
-de constater que si la courtoisie et l'élégance disparaissent de jour en
-jour de nos moeurs américanisées, la vieille galanterie française
-fleurit encore parfois chez les voleurs.
-
-
-
-
-L'ECOLE LAPOMMERAY
-
-
-Le tribunal de Versailles condamna à la peine de mort le fermier
-d'Orgeval, l'empoisonneur des Petites-Beurreries, et parmi tant
-d'attractions se multipliant à l'envi autour de la province et de
-l'étranger, les curieux venus à Paris pour y admirer l'Exposition de
-1889 purent, entre une ascension à la tour Eiffel et une visite aux
-Assaouas de l'Esplanade des Invalides, s'offrir par le train de banlieue
-les émotions poignantes d'une exécution capitale.
-
-Rive droite ou rive gauche, départ à l'heure à la gare Montparnasse, à
-l'heure trente-cinq à la gare Saint-Lazare, correspondance au Trocadéro
-avec le petit chemin de fer Decauville du Champ de Mars. Tout cela est
-déjà bien loin.
-
-M. Maurice Talmeyr, un des rares écrivains personnels d'une feuille
-boulevardière d'alors, traçait cet intéressant portrait de Lecomte, ce
-fermier d'Orgeval:
-
-«Jeune, correct, châtain, avec une petite moustache roussâtre, un nez
-pointu, le sang aux pommettes, et deux yeux noirs de rat, deux yeux à la
-fois brillants et sournois, Lecomte porte une longue blouse bleue toute
-propre, un pantalon de velours tout neuf, une chemise de toile à
-carreaux toute fraîche, et des chaussons de lisière, qui paraissent
-aussi tout neufs. Il s'est endimanché pour la cour d'assises, et dans
-ses habits lustrés, avec sa figure finaude et rose, comme toute rouge
-encore du feu du rasoir, il a l'air de sortir de chez le barbier.»
-
-Le type, en somme, du paysan de grande banlieue, propret et madré, le
-demi-campagnard astiqué et luisant qu'on rencontre aux alentours des
-Halles, dans le petit jour des matins parisiens, maraîcher d'Argenteuil
-ou coquetier de Petit-Bry, et dont le crime, selon une phrase heureuse
-de Talmeyr, conçu et commis dans des campagnes restées campagnes à
-travers l'expansion vicieuse de Paris, tenait à la fois de la terre et
-du pavé, et semblait en effet sentir la longue blouse bleue du laitier.
-
-Il y eut de tout dans le crime de ce médaillé aux concours agricoles,
-ferré sur le code et les polices d'assurances comme un vieil agréé, des
-finasseries d'hommes d'affaires, des lâchetés de paysan, des relents de
-paperasses et des puanteurs de fumier. Revivons l'aventure.
-
-C'est au milieu de la mise en circulation de faux effets et de billets
-de complaisance signés de tous les témoins de son procès, qu'il a
-d'abord l'ingénieuse idée de reprendre femme pour remettre à flot ses
-affaires, le joli veuf des Petites Beurreries. Car Lecomte avait déjà
-été marié et était même père d'un petit garçon.
-
-Un M. Daniel, une sorte de M. Foy de village, le mit en rapport avec la
-dot et la femme cherchées, mademoiselle Ernestine Chauvin.
-
-De mademoiselle Chauvin, ancienne gouvernante d'un monsieur seul,
-enrichie à son service, demoiselle déjà mûre et d'un passé... quelque
-peu mouvementé, pas grand'chose à dire!
-
-Les assises la montrèrent comme une créature passive et sans résistance,
-mais de robuste constitution, puisqu'après trois tentatives
-d'empoisonnement réitérées et deux coups de revolver tirés à bout
-portant sur elle, la malheureuse trouva encore le moyen de fondre en
-larmes en entendant prononcer le verdict de mort de son mari.
-
-Ce mari qui, lui, l'avait condamnée irrévocablement, avait résolu sa
-mort et en avait fait la condition _sine qua non_ d'une entreprise
-financière!
-
-Quarante mille francs, telle était la somme que devait rapporter à
-Lecomte le décès de la malheureuse.
-
-Le crime: d'une simplicité effrayante.
-
-Acculé dans ses derniers retranchements, ses faux billets en pleine
-circulation, la chance d'une prime d'assurances à réaliser au décès de
-sa femme se présentait tout naturellement à l'idée de ce paysan marié
-sans amour à une vieille fille sans famille et sans conseil.
-
-Contracter des assurances payables à la mort de Mme Lecomte, la faire
-mourir et rétablir ainsi les affaires de la ferme: le criminel dessein
-découlait de lui-même.
-
-Lecomte prenait effectivement une première assurance de dix mille
-francs, une seconde de trente mille, une troisième de dix mille, et, la
-première assurance à peine contractée, Mme Lecomte devenait la victime
-d'un série de tentatives d'empoisonnement et d'assassinat.
-
-Toutes évidemment venaient de son mari, mais elle, la pauvre femme,
-éprise et terrorisée, frissonnait en silence, attendait et ne le
-dénonçait pas. Elles échouaient toujours, d'ailleurs, toutes ces
-tentatives, mais elles recommençaient toujours.
-
-C'était d'abord une tasse de thé, apportée par le mari lui-même,
-empressé et presque affectueux, à la malheureuse créature, un soir
-qu'elle était souffrante; avertie par un goût singulier Mme Lecomte ne
-buvait que la moitié de cette tasse, regardait, examinait, découvrait au
-fond comme une boue rosâtre et se trouvait immédiatement prise de
-vomissements.
-
-Partie remise.
-
-Une autre fois, c'est une assiette de soupe qu'elle trouvait servie
-d'avance, à sa place, en se mettant à table: une prévenance de son mari.
-Elle s'en étonne, y aperçoit comme un bouillonnement, comme une écume
-mouvante, y goûte, la laisse et la fait jeter le lendemain par la
-servante sur le fumier. Une poule en a mangé et en crève.
-
-Enfin, c'est le troisième attentat, commis avec le plus effroyable
-sang-froid d'assassin. A la fois féroce et caressant, tel le montra
-cette déposition.
-
- «Le 30 janvier dernier, raconta elle-même, au tribunal, la femme
- Lecomte, tout à fait rétablie, nous étions allés avec mon mari à
- Poissy, pour le bout de l'an du père de sa première femme.
-
- «Nous étions partis tous deux seuls, en voiture; nous devions dîner
- dans sa famille, et revenir à la nuit.
-
- «Pendant la journée, mon mari raconta que les routes n'étaient pas
- sûres. Il parla d'une attaque nocturne dont il avait été victime,
- prétendit-il, peu de jours auparavant. Des brigands de grand chemin
- avaient tiré sur lui aux environs d'Orgeval, et il montra encore
- l'éraflure d'une balle sur le cuir du cabriolet.
-
- «A peine nous étions-nous engagés dans la campagne pour rentrer à
- Orgeval, que mon inquiétude s'éveilla. Nous avions quitté la route et
- la voiture s'enfonçait dans un chemin creux. Tout à coup, l'unique
- lumière qui éclairait la voiture s'éteignit. Je vis parfaitement que
- c'était mon mari qui venait d'ouvrir la lanterne; je jetai un cri.
-
- «--N'aie donc pas peur, me dit-il; c'est le vent!
-
- «Machinalement, je plongeai la main dans la poche de son manteau, où
- il avait l'habitude de porter son revolver. La gaîne y était, mais
- l'arme avait disparu.
-
- «A ce moment, je compris qu'il allait tirer sur moi.
-
- «--Donne-moi la main, lui dis-je; j'ai peur!
-
- «Et, durant dix minutes peut-être, je lui ai tenu la main gauche,
- pendant qu'il conduisait de la main droite.
-
- «Mais tout à coup, il a lâché brusquement les guides. J'ai vu qu'il
- cherchait quelque chose à côté de lui et j'ai ressenti une grande
- douleur à la tête, comme si j'avais été précipitée dans le fossé.»
-
-Mme Lecomte avait été frappée à bout portant de deux coups de revolver;
-le premier l'avait atteinte au front, le second au sein droit.
-
- «Je n'avais pas perdu connaissance, poursuivit la pauvre femme, mais
- je fis la morte; je savais que le revolver était chargé à cinq coups
- et que, si je faisais un mouvement, j'étais perdue!»
-
-En arrivant au bourg d'Orgeval, Lecomte fouettait son cheval et
-l'arrêtait devant la mairie. Là, il racontait, tout en larmes, que des
-assassins l'avaient assailli en route, qu'ils avaient tiré sur la
-voiture, que sa femme avait été tuée roide.
-
-Il le croyait du moins, mais elle semblait seulement l'être. On la
-couchait, elle avait la fièvre. Bientôt, elle demandait du tilleul et
-Lecomte alors voulut encore le lui monter lui-même, comme il lui avait
-un soir monté son thé... Une heure plus tard, d'épouvantables
-vomissements tordaient de nouveau la femme. Cette fois seulement,
-quelqu'un courut chercher les gendarmes et le fermier des
-Petites-Beurreries fut arrêté.
-
-Le jury de Seine-et-Oise, inexorable envers cet homme quatre fois
-assassin d'intention sinon de fait, condamna à la peine de mort
-l'empoisonneur _arsenieux_ d'Orgeval comme, vingt-cinq ans auparavant le
-jury de la Seine envoyait à l'échafaud l'empoisonneur à la digitaline de
-Mme de Paw: le célèbre docteur Lapommeray.
-
-A un quart de siècle de distance, le crime était en effet le même. Même
-escompte de la mort, devenue prime d'assurance et prime rémunératrice
-pour celui qui l'a contractée.
-
-Riche, étrangère, sans famille ou presque, Mme de Paw était venue à
-Paris pour y faire traiter par les spécialistes une assez cruelle
-affection du coeur. Comment vint-elle s'échouer dans le cabinet de
-consultation du Lapommeray, médecin alors obscur? Séduisant, besoigneux
-et intrigant, le beau docteur eut bientôt fait de s'insinuer dans les
-bonnes grâces de la pauvre femme, d'évincer ses autres confrères et de
-s'installer en maître dans la place.
-
-Le traitement de Lapommeray fit d'abord merveille, et Mme de Paw allait
-partout chantant les louanges de son nouveau médecin; il lui avait ôté,
-sinon son mal, du moins ses souffrances comme avec la main, quand tout à
-coup son état empirait d'une façon alarmante, et Mme de Paw succombait,
-au bout de dix-huit mois de traitement, d'une paralysie au coeur.
-
-Jusqu'ici rien d'anormal. Mme de Paw souffrait d'une affection du coeur,
-Mme de Paw mourut de cette affection; rien de plus simple et rien n'eut
-été plus vraisemblable, en effet, si, trois mois après la mort de sa
-cliente, le docteur Lapommeray n'avait réclamé aux Compagnies les quatre
-cent mille francs de primes d'assurances qu'il avait contractées sur la
-vie de Mme de Paw.
-
-Quatre cent mille francs, chiffre énorme et somme exorbitante, qui
-faisait dresser l'oreille aux assureurs, toujours armés en guerre pour
-ne pas débourser. On fit enquête sur enquête, on s'étonna non sans motif
-du décès de cette assurée suivant de si près le contrat d'assurance, et
-on remarqua, non sans raison, la circonstance aggravante d'une malade
-mourant si subitement des soins d'un médecin intéressé à sa mort.
-
-Furieux du discrédit jeté par de pareils soupçons sur son cabinet
-médical et sa réputation d'honnête homme, Lapommeray crut jouer d'audace
-en attaquant les Compagnies en diffamation; elles répondirent par une
-plainte au parquet et une demande d'exhumation et d'autopsie du cadavre.
-
-Mme de Paw fut tirée de sa tombe, et ses entrailles confiées aux
-chimiste et médecins légistes; examen fait, Mme de Paw était morte
-empoisonnée, d'une intoxication lente de digitaline, laquelle avait
-amené une solidification et un arrêt du coeur!
-
-Cette autopsie et l'assurance contractée sur la morte, c'était la
-condamnation de Lapommeray.
-
-Il paya de sa tête sa maladroite impatience d'empoisonneur novice et de
-joueur nerveux. Comme son émule et clerc des Petites-Beurreries, le
-médecin de Mme de Paw n'avait pas su attendre.
-
-Il faut toujours mettre au moins quatre ou cinq ans entre une assurance
-et la mort de la personne assurée. Et puis quelle enfantine manière de
-procéder: empoisonner de gaieté de coeur, sans même attendre une bonne
-petite période d'épidémie!
-
-Dans ces moments-là, les morts passent comme une lettre à la poste, un
-de plus un de moins, et il faut être tout à fait Italien ou très de la
-province dévote et cléricale pour pouvoir soupçonner et s'en apercevoir.
-
-
-
-
-MESDEMOISELLES BORGIA
-
-
-Mon Dieu, oui, en plein carnaval et en plein quartier des Batignolles.
-
-Ces demoiselles opéraient tranquillement entre dix heures et minuit,
-s'adressant de préférence aux passants d'apparence cossue, à ventre de
-propriétaire; un petit hôtel meublé se trouvait à point pour jouer le
-palais Negroni, le fameux palais du 5e acte, où Lucretia Borgia faisait
-vibrer si dramatiquement le non moins fameux: «Messeigneurs, vous êtes
-tous empoisonnés...» Seulement le rôle de Mmes Dorval et Marie Laurent
-était tenu par des... «le dix-huitième siècle seul avait le mot spécial
-pour désigner certains corps d'état et de délit; il aurait dit des
-grimbelles à l'aiguille et grimpettes en bavolet...» Mettez honnêtes
-ouvrières en couture qui, à l'heure brune où la pudeur des dames ne se
-voit plus rougir, deviennent entreprenantes et entrepreneuses de travaux
-divers, belles de nuit de boulevard extérieur et demi-vertus de garnis,
-vendeuses d'infini à des prix modérés, précieuses ressources des jeunes
-gens pressés, délassements tragiques des hommes mariés que le devoir
-conjugal oblige à rentrer à l'heure.
-
-Demi-grisettes en cheveux, dont le crayon de Lunel et de Willette a
-popularisé cent fois la silhouette aiguë et friponne, la frimousse
-irritante et le mystérieux bas noir! Seulement ces demoiselles, ayant lu
-les romans anglais de nos derniers psychologues, s'étaient mises à la
-hauteur, et au lieu d'une coupe de Falerne ou de vin des Papes,
-préalablement médicamenté, c'était du thé, du _tea_ chinois, du thé vert
-qu'elles offraient à leur clientèle de rencontre, en prononçant ni plus
-ni moins que Mme Sarah Bernhardt, les dentales très détachées, la phrase
-sacramentelle:
-
- «Me verez fous l'honneu de prendre une ttttasse te ttthé?»
-
-Ne croyez pas ici à une fantaisie de carnaval. Ce que je raconte là est
-de l'histoire vraie; le fait-divers a une bien autre éloquence que les
-paradoxes plus ou moins brillants des chroniqueurs. Je vous livre
-l'entrefilet tel que je l'ai cueilli dans les journaux:
-
- «On vient d'arrêter, dans le quartier des Batignolles, plusieurs
- jeunes filles qui se livraient au vol en employant des narcotiques
- pour dépouiller leurs victimes plus à leur aise.
-
- «Ces filles, après avoir attiré dans un hôtel garni leurs amoureux de
- passage, leur offraient une tasse de thé. Généralement, ceux-ci
- acceptaient, et quelques minutes après, ils s'endormaient d'un sommeil
- de plomb.
-
- «Profitant de l'espèce de léthargie dans laquelle se trouvaient leurs
- dupes, les endormeuses disparaissaient en emportant le porte-monnaie,
- la montre et les bijoux de leur client d'une heure. Quand les pauvres
- diables se réveillaient, ils n'avaient plus qu'une ressource, s'ils
- n'étaient pas mariés: déposer une plainte.
-
- «C'est vraisemblablement ce que la plupart faisaient, car, en moins de
- dix jours, les commissaires de police des XVIIe et XVIIIe
- arrondissements ont enregistré plus de trente plaintes de ce genre.»
-
-Le _ten o'clock tea_, au lieu du _five o'clock tea_ de nos grandes
-mondaines entières et demi-mondaines, le traditionnel _bouillon d'onze
-heures_, si royalement administré par la tribu de Mmes Lafarge et
-Brinvilliers, remplacé par le thé de minuit, la poudre de succession
-avantageusement détrônée par le thé de séduction et le clan livide et
-haineux des empoisonneurs légendaires enfoncé par le troupeau fringant
-et joliment troussé des endormeuses de Batignolles!
-
-Endormeuses; car ces demoiselles n'empoisonnaient pas, elles ne
-supprimaient pas le client, elles n'abîmaient pas la bête de rapport,
-comme monsieur Alphonse, leur associé de la veille, avec son couteau
-bougeant éternellement dans la poche de sa cotte et son cerveau fumant
-du vin de l'assassinat; elles endormaient doucement, avec mille
-câlineries et caresses, et puis, l'amoureux embarqué dans le pays des
-songes, les Armides disparaissaient... à l'anglaise, évanouies,
-évaporées! A l'anglaise, comme la vapeur du thé... Et sans le détail de
-la chaîne de montre évaporée aussi et des poches vides, l'amoureux au
-réveil pouvait croire avoir rêvé!
-
-Eh bien, ce réveil avait du charme: les elfes et les fées des ballades
-moyen âge n'avaient pas d'autre façon d'opérer; les lieds et les
-romances des troubadours en langue d'Oc, des trouvères en langue d'Oil
-sont remplis de méfaits en tous points semblables; la Bible elle-même
-est pavée de ces mauvais exemples: c'est Dalila _barbottant_ les cheveux
-de Samson pendant son sommeil pour le livrer sans force et sans défense
-aux Philistins de son époque; Jahel abusant du repos de Sisara pour lui
-clouer traîtreusement le crâne au plancher; Judith profitant de
-l'assoupissement et de la détente nerveuse d'Holopherne pour lui dérober
-sa tête et la lui emporter, dans un sac, loin de son pauvre corps
-demeuré sous la tente.
-
- Elle fut Dalila
- Qui coupait les cheveux de Samson... Attila
- Fut par elle égorgé dans la chambre de noces.
- Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses.
- Son ombre avec Judith errait dans Israël,
- Et bien des cous tranchés ont sur son bras cruel
- Saigné.
-
-Exploits bien féminins et opérations délicates qui expliquent comme une
-revanche les coups de tranchoir des Prado, des Pranzini, et les suicides
-à survivance, de l'école Chambige et Cie, dite des Sensibles ratés!
-
-Sanglantes et terribles aïeules dont les petites endormeuses des
-Batignolles ne sont, après tout, que les arrière-petites-filles, aux
-moeurs très adoucies, comme qui dirait d'aimables dégénérées!
-
-Ces formidables viragos de la Bible s'en prenaient bel et bien à notre
-vie: comme aujourd'hui l'amour n'était pour elles qu'un duel, un atroce
-_struggle for life_ engagé entre le mâle et la femelle, mais dont notre
-tête était tout simplement l'enjeu; aujourd'hui les petites Judith et
-Dalila modernes n'en veulent qu'à notre bourse et à nos chaînes de
-montre, épingles de cravates et autres menus suffraiges, et franchement
-nous aimons mieux cela. Cela nous permet au moins de respirer.
-
-Et puis ce narcotique, cet ensommeillement de la victime, et, le
-monsieur dévalisé, cette fuite, cet évanouissement dans l'inconnu, dans
-le bleu du rêve et le noir de la nuit, c'est à la fois coquet et propre.
-
-Ces dames au moins opèrent elles-mêmes. Plus d'ignobles souteneurs à
-l'horizon, à la haute casquette avachie sur les tempes, puant à la fois
-le vin des litres et la marée du ruisseau; plus d'associé, de complice,
-plus de tiers dans le tête-à-tête et plus de troisième larron.
-
-Nous consentons à être dévalisés, mais pas au profit d'un autre: que la
-prostituée soit un peu voleuse, soit, cela va de soi, mais qu'elle cache
-un assassin dans son lit,
-
- Dans son lit tiède encor du passant de la veille,
-
-un assassin, sinon un argousin: certaines promiscuités nous dégoûtent et
-nous détestons le «part à trois»; le troisième invité est par trop
-hasardeux.
-
-Enfin ces dames ont une excuse!
-
-Par ces temps de bilans à courte échéance, la générosité des hommes
-subissant cruellement les contrecoups de la Bourse, le métier de belles
-de nuit, de verseuses d'oubli,--un mot charmant d'Armand Silvestre,--est
-soumis à de singuliers caprices: la rémunération est parfois douteuse.
-Il est des gens grossiers, des manants malappris qui une fois la coupe
-vidée, négligent de solder et de passer à la caisse. L'amour d'une
-pauvre fille peut être assimilé, en somme, à une séance de cabinet de
-lecture: le volume une fois lu, ou feuilleté, parcouru, il est bien
-juste de payer ce roman de vingt minutes, mettons parfois d'une heure
-(il en est quelquefois que l'on relit deux fois, on peut être en
-appétit). Eh bien! ce règlement, certains clients l'oublient.
-
-Or, qu'ont fait les pauvres marchandes? Elles ont pris les devants en se
-payant d'avance; de peur d'être volées par leur clientèle, elles ont
-quelque peu dévalisé le client, «dupeur ou dupés, depuis bientôt mille
-ans qu'on crie à tout bout de champ que c'est là le train du monde» ces
-demoiselles ont opté pour le métier de dupeuses contre le sexe laid
-dupé.
-
-Mais cueillir les bijoux d'abord, c'est étrangler le _lapin_ d'avance,
-et nous sommes nous, quoique des plus modernes, de l'avis de nos pères
-en matière galante:
-
-«Une femme, messieurs, il faut toujours la saluer et la payer.»
-
-Puissent ces lignes, si elles passent au-dessus des murailles de
-Saint-Lazare, suggérer aux jolies endormeuses des Batignolles quelques
-bons arguments de défense à l'heure où elles s'assoiront au banc des
-accusés, car on finit toujours par là.
-
-Ces pauvres mesdemoiselles Borgia... oh! si peu Borgia, pas même
-Borgia!... Une orgie de tasses de thé, cela devient même comique; cela
-est-il assez un signe des temps et des estomacs débilités!
-
-«Voulez-vous m'aimer et prendre une tasse de thé?» Nos pères auraient
-pouffé de rire au nez de la belle fille qui leur eût fait cette invite à
-la tisane; mais au train où vont les choses, soyez bien persuadés que,
-dans dix ans d'ici, les endormeuses du Père-Lachaise (les Batignolles
-seront alors à la Madeleine) corrompront messieurs nos fils en leur
-proposant sur le coup de minuit une infusion de menthe ou de fleur
-d'oranger.
-
-Le thé, ce breuvage élégant, anglomane et léger de l'aristocratie, le
-thé que buvait si révérencieusement jadis au vieux quartier latin M.
-Paul Bourget, à l'ébahissement de ce même quartier, le thé qui a fourni
-de si jolies scènes à Musset, (souvenez-vous de celle du _Caprice_,
-Savigny et Mme de Léris, autour de cette fameuse tasse de thé), le thé
-cher à Feuillet, cette théière des familles, le thé tombé dans les mains
-des pierreuses, le thé, narcotique de truqueuses et boisson droguée
-d'hôtel meublé, qui l'écrira hélas? ce roman bien moderne: «Grandeur et
-décadence de la tasse de thé?»
-
-
-
-
-VERDICTS LITTÉRAIRES
-
-
-Si fantaisistes et si déconcertants que soient devenus aujourd'hui les
-revirements du suffrage universel et les acrobaties politiques, il est
-sous le ciel d'opérette de notre siècle lunatique, quelque chose de plus
-fantastique et de plus déconcertant encore: ce sont les procédés et les
-acquittements des jurys!
-
-En matière criminelle, les toquades d'Hervé et les fumisteries de Vivier
-sont de beaucoup dépassées. La morale est on ne peut plus malade en
-notre beau pays de France; demi mal, après tout, si l'on s'en tient à la
-définition connue: la Morale, une vieille dame que tout le monde salue
-et que personne n'invite, vieille parente pauvre, dont nous suivons tous
-le convoi mais dont nul de nous ne disputera la succession! Ce qui est
-beaucoup plus grave, c'est que le sens moral, l'antique et vieux bon
-sens gaulois, compromis par Sarcey au nom de la critique et de la
-littérature, la notion du juste et de l'injuste sont absolument
-oblitérés chez nous, et chez les jurés et chez les magistrats.
-
-Je me souviens d'une affaire, dont le dénouement imprévu m'a laissé tout
-baigné d'une triste stupeur.
-
-Le fait-divers et le banc de la cour d'assises, c'est un peu, au jour le
-jour, l'histoire sociale d'un pays et le thermomètre de ses moeurs; mais
-le verdict de ses jurys, c'est à la fois et le bulletin de santé de sa
-morale, et le journal de son bon sens!
-
-Eh bien, je suis désolé d'avoir à donner cet avis; si le verdict des
-jurys sont tout ce que je viens de dire ici, les acquittements auxquels
-je songe ne sont plus ni un journal ni un bulletin de santé, mais un
-billet de faire part, à large encadrement noir, avec croix et verset;
-car ils sont bel et bien morts et enterrés, la morale et le bon sens
-d'un pays, où le revolver, le tranchoir et le vitriol sont légalement
-admis comme instruments de justes représailles des filles peu ou prou
-séduites contre de volages ou fugaces séducteurs.
-
-Crimes passionnels, évangélisa là-dessus Dumas! Sensibilité exquise,
-objecta M. Maurice Barrès, esthétique nouvelle d'une génération
-frémissante et meurtrie, écoeurée de la vie, éprise du tombeau!
-Complications d'amour, insinua Rachilde, dont toutes les sensations
-littéraires et psychiques roulent entre madame Adonis et monsieur Vénus,
-mademoiselle Sapho et monsieur Ganymède; et, brochant sur le tout, M.
-Bourget chez Mme Edmond Adam, consacra à Chambige lui-même son roman du
-_Disciple_, réclamant ainsi pour lui le titre attendrissant de chef
-d'école des impuissants.
-
- Ceux-là n'ont point connu le soupir de l'enfance,
- L'austère appel du vrai, l'altier défi du beau,
- Le tourment d'y répondre, et l'attrait du tombeau
- Qui n'ont point supprimé quelqu'être sans défense.
-
-Telle est la formule en honneur aujourd'hui comme hier.
-
-«C'était une belle âme d'assassin» a remplacé le cliché démodé: «c'est
-un caractère d'honnête homme.»
-
-«Il a tué sa maîtresse, il avait tant souffert», devient l'absolution
-des crimes les plus vulgaires, et croyez que si les donzelles
-chevronnées du concubinage alternent sur l'individu de leurs vieux
-complices les coups de tranchoir et l'arrosage au vitriol, c'est par
-sentimentalité pure; pauvres âmes désespérées de voir l'être adoré
-repousser leur étreinte; amoureuses affolées à l'horrible pensée qu'il
-va donner sa chair et son sang à une autre... et vlan! une boutonnière.
-
-La dame arrêtée, dûment incarcérée et conduite à la barre, les bons
-jurés de larmoyer en choeur et de vibrer en groupe, de plaindre,
-apitoyés, la navrante égarée, son cas si littéraire, passionnant,
-passionnel, et d'acquitter, tout frissonnants encore d'humanité
-souffrante, heureux et fiers d'avoir pu s'attendrir.
-
-Sur ces douze jurés, le premier, bonnetier, bonnetier de père en fils à
-l'enseigne du «Tricot sympathique», a lu _Crime d'Amour_ et _André
-Cornélis_, sa femme a lu _Mensonges_ et la _Physiologie de l'Amour_;
-l'oreiller conjugal a reçu plus d'un soir leurs mutuelles confidences
-sur la fatigue de vivre et sa morne rancoeur. Cet autre juré, ingénieur,
-a successivement vu jouer _Monsieur Alphonse_ et _Germinie Lacerteux_,
-jadis. Justement captivé par Mlle Réjane et Brindeau, il n'a plus voulu
-voir, il ne verra plus jamais en tout séducteur que Bibi Jupillon et le
-bel Octave. Cet autre enfin... Je vous fais grâce de la série. Or, de
-toute cette littérature faisandée, relevée et passablement malsaine,
-fausse comme un programme électoral et séduisante comme la fausseté, mal
-digérée et mal comprise et plus influente qu'on le croit encore, à
-présent, que résulte-t-il?
-
-Qu'appelés à rendre un verdict, messieurs nos jurés, pourris de
-mauvaises lectures, voient une Raymonde Montaiglin dans la première
-gourgandine venue, et renvoient acquittée en cour d'assises les émules
-de l'héroïne au couteau à laquelle je pense, la servante maîtresse et
-quelque peu vengeresse de la rue du Mont-Thabor, caissière fatale au
-coeur, à la caisse et au cou, tranché ni plus ni moins, de son ancien
-amant: un certain M. Grenier, marchand de pommes de terre!
-
-Or, cette meurtrière obscure et acquittée, cette Mme Holopherne renvoyée
-à son tranchoir, indemne et triomphante, quelle était-elle? Ce qu'elles
-furent, sont et seront toujours, toutes. Ecoutez.
-
-Noémie Defrise était son nom. Jeune? Pas même. Le bon trente-huit ans
-des maturités pleines. Jolie? Brune, forte, une gaillarde, qui n'a froid
-ni aux yeux ni ailleurs. Or, quel fut son grief, quelles furent ses
-circonstances atténuantes?
-
-Séduite par son patron, M. Grenier, caissière et caissière maîtresse,
-elle avait tenu longtemps dans ses mains tous les emplois et toutes les
-clefs, clef de la caisse et clef du coeur: M. Grenier pour triompher
-d'une vertu résistante aurait fait briller la promesse d'un mariage à
-ses yeux; Noémie Defrise n'aurait consenti qu'à ce prix..., dans
-l'espoir d'un mariage subordonné lui-même à un divorce; car M. Grenier
-était marié. Il avait même encore sa femme chez lui quand il y
-installait la belle Noémie, et entre autres torts réciproques attribués
-à l'un et l'autre époux, Mme Grenier en quittant le logis conjugal fit
-sonner très haut la présence au foyer de la brune caissière.
-
-C'est donc en adultère qu'elle fut d'abord installée rue du Mont-Thabor,
-Noémie Defrise, du vivant même de la femme légitime alors que le divorce
-n'existait pas encore et qu'elle ne pouvait nourrir aucun espoir de
-régulariser une situation plus qu'équivoque et secondaire.
-
-Le divorce obtenu un an à peine avant le crime, où cette caissière
-entretenue à tout faire prend-elle l'audace de revendiquer la place de
-l'épouse légale, elle la servante maîtresse? Où va-t-elle chercher
-l'aplomb de vouloir se faire épouser, et avantager au détriment de M.
-Grenier fils?
-
-Car de là vint tout le mal. Fatigué de ses exigences et de ses
-prétentions, un peu las peut-être aussi de cet ordinaire, M. Grenier,
-mauvais mari, mais bon père, congédia Mlle Defrise. Demeuré néanmoins
-galant, il la remplaça aussitôt par une jeune personne, une employée du
-Nouveau Cirque, délicieusement manégée, et, quoique plus que
-quinquagénaire, inaugura, en divorcé, en garçon libre et veuf, une
-troisième lune de miel.
-
-_Inde iræ._ Fureur de la Defrise, scènes de menace, crises de jalousie,
-pâmoisons et colères. Hermione outragée envahissant jusqu'à trois fois
-par jour le logis convoité de son ancien patron; la rue du Mont-Thabor
-n'était plus habitable. M. Grenier, compromis dans son quartier, porta
-plainte au commissaire. Mlle Noémie Defrise, appelée auprès de ce
-magistrat, se calma: calme trompeur, trêve équivoque, elle se préparait
-au suprême combat.
-
-L'aurore d'un jour d'octobre éclaira la bataille; ce jour-là, Mlle
-Noémie Defrise entrait chez son ancien amant et le mettait en demeure
-d'exécuter son serment: refus de M. Grenier. Alors Mlle Noémie Defrise
-voulut tenir une dernière fois l'ingrat entre ses bras: le marchand de
-pommes de terre eut le tort de consentir à cette dernière étreinte. Mal
-lui en prit, car au moment où son ex-caissière approchait ses lèvres de
-ses moustaches
-
- Il sentait dans sa nuque un homicide acier
- Que la dame en sa chair enfonçait tout entier.
-
-Une toute petite blessure de dix-huit centimètres de long, rien que
-cela, une entaille à la nuque allant d'une oreille à l'autre!
-
-Mme Noémie Defrise avait tout simplement voulu s'offrir la tête de son
-amant: la décollation de saint Jean-Baptiste, ni plus ni moins. Elle
-manqua son voeu, il est vrai, puisque le décapité, après six semaines de
-lit, se porte comme vous et moi, mais son cou à lui, n'en a pas moins
-souffert.
-
-Et à quelle peine, croyez-vous, que messieurs les jurés condamnèrent
-cette Hérodiade du compte courant, cette Judith du _doit_ et _avoir_,
-moins soucieuse du salut d'Israël que du sac d'écus d'Holopherne?
-
-Ils l'acquittèrent! Pour sa belle âme de caissière à tout faire, de
-concubine entretenue et de fiancée à main armée, réclamant au fil du
-couteau sa place à l'alcôve du quinquagénaire, ou à la caisse du riche
-marchand de pommes de terre en gros!
-
-Il ne faudrait pourtant pas confondre la psychologie avec les
-mathématiques et les contes d'amour avec les comptes d'intérêt.
-L'histoire, fréquente, de femme qui, trompée dans ses calculs, essaye
-d'assassiner l'homme qui a eu la faiblesse de lui donner à son foyer une
-place qu'elle n'aurait jamais dû avoir, est une querelle de fournisseur
-lâché, une vengeance de servante cassée aux gages, et ni les thèses de
-Dumas, ni les romans de M. Bourget ne sauraient être invoquées en fait,
-dans ces drames entre alcôve et comptoir.
-
-Le type de roman dont messieurs les jurés devraient se souvenir, en
-admettant la théorie des verdicts littéraires, c'est le type de la
-gouvernante maîtresse d'_Une vieille rate_, de la fille cupide et rusée,
-se terrant dans l'intérieur solitaire d'un veuf ou vieux garçon, y
-installant les siens, ses créatures à elle, en écartant peu à peu les
-amis, la famille, faisant le vide autour de la fortune et du coeur du
-monsieur, puis le testament fait, les valeurs sous clef, les papiers
-dans la poche, laissant crever le vieux, désormais inutile,--quitte,
-après l'inhumation, au retour du cimetière, à se redresser, mauvaise,
-vis-à-vis d'un fils, d'un neveu, de la famille, et, forte du sous-seing,
-à leur désigner la porte en leur sifflant au nez:
-
- Je suis maîtresse ici, c'est à vous d'en sortir.
-
-
-
-
-UNE MORTE
-
-(_Souvenir de l'affaire Chambige_).
-
-
-Notre génération eut le revolver facile, et ce fut un dur métier d'être
-jolie femme à une époque aussi faisandée que la nôtre de décadence et de
-schopenhauerisme. Les jeunes gens aux âmes saignantes et douloureuses
-dont M. Maurice Barrès découvrit en plein _Figaro_ la sensibilité
-exquise, eurent la main désastreusement tremblante quand il s'agît
-d'appuyer le canon du revolver contre leur tempe d'amoureux tragiques.
-Ils massacrèrent implacablement Juliette, mais, Roméos de cour
-d'assises, ils se contentèrent, eux, d'une éraflure. C'est en jeunes
-premiers de théâtre que, la bien-aimée une fois abattue, ils enjambaient
-son cadavre pour revenir saluer le public; et, une main sur le coeur,
-l'autre levée vers le grand Christ des salles de justice, c'était un
-spectacle charmant que de les voir filer _la romance_ et travailler les
-_larmes_, apitoyant sur eux les gendarmes et les juges et jusqu'aux
-journalistes émus de tant de douleurs chez un si brave garçon: «Il l'a
-tuée; il l'aimait tant!»
-
-Nous eûmes l'affaire de Genève après celle de Constantine, et, pris
-d'une pitié inconcevable, à Genève comme à Constantine, les jurés,
-attendris par cet amour meurtrier, prononcèrent un verdict des plus
-doux; ils condamnèrent à cinq ans de prison l'assassin de dix-neuf ans
-d'une belle et charmante fille de vingt-cinq.
-
-Circonstances atténuantes! les dix-neuf ans de l'assassin ou les
-vingt-cinq années de la victime, l'amour de Luis Gormas ou l'amour de
-Mlle Clara Sottlin? Et, en effet, ou nouvel Antony, le jeune Chilien
-avait brûlé la cervelle de la femme qui lui résistait et refusait de
-céder à ses désirs, ou, Othello de l'Amérique du Sud, c'était un accès
-de jalousie qui avait armé sa main contre la maîtresse qui lui avait
-appartenu, et lui avait fait abattre, comme une bête malfaisante et
-dangereuse, la coquette qui voulait se reprendre et se faisait un jeu de
-torturer et d'exaspérer ses désirs!
-
-Cet accès de jalousie furieuse d'un enfant de dix-neuf ans, frénétique
-de passion et voyant soudain rouge, serait, à dire vrai, la seule excuse
-du verdict genevois; la coquette, la femme froide et cruellement
-raffinée, s'amusant à troubler les sens et le cerveau de l'homme
-amoureux et mettant toute sa gloire dans l'art des promesses et la
-science des refus, cette femme-là est dans l'ordre moral un monstre plus
-nuisible encore que la courtisane; et sans les excuser, contre elle, on
-comprend les plus ou moins justes représailles.
-
-Mais la victime de Genève était-elle cette femme-là?
-
-Jeune, adorablement jolie, de cette joliesse de blonde aux yeux noirs
-qu'on est convenu d'appeler troublante, très courtisée, très fêtée,
-rieuse et indépendante, à première vue elle nous apparaissait
-effectivement un peu énigmatique et moins que rassurante, cette jolie
-Autrichienne aux allures aventureuses, errant d'hôtellerie en hôtellerie
-à travers l'Europe, et de pension en pension sur les bords du lac de
-Genève!
-
-Nous l'avons déjà rencontrée dans le roman et au théâtre, cette svelte
-et blonde évaporée, aux yeux vides et clairs, aux lèvres trop rouges,
-faisant retourner et tourner toutes les têtes sur les éclats de cristal
-de ses rires perlés et sur la dorure invraisemblable de sa chevelure;
-elle est Russe, Slave, Autrichienne, Américaine, étrangère toujours.
-Cosmopolite, elle est surtout de table d'hôte; c'est pour elle que
-s'organisent les parties de montagne à Bagnères, de pêche à Biarritz;
-vous l'avez rencontrée à Aix à la Villa des Fleurs, allée d'Ettigny à
-Luchon, sur le lac du Bourget sans Bourget et avec Luis Gormas sur le
-lac de Genève; doublée d'une mère, elle s'appelle Iza Clémenceau, dans
-Dumas, Dora dans Victorien Sardou, et dans la vie réelle c'est la belle
-Mme Musard; elle rencontre à Baden-Baden le généreux roi de Grèce et à
-Spa le grand chancelier qui la présente à son empereur; graine
-d'espionne ou de courtisane, il est arrivé parfois que cette aventurière
-soit une honnête fille capable de toutes les extravagances et incapable
-d'une infamie.
-
-En littérature, c'est alors la Dora de Victorien Sardou, capable de
-préférer la mort à l'amour de l'homme aimé qui la méprise, c'est
-l'adorable héroïne de Bourget dans l'_Irréparable_, âme de neige qui ne
-peut survivre à la souillure, et dans la vie réelle, c'est l'assassinée
-de Genève, dont les médecins légistes, appelés auprès de ce cadavre,
-attestèrent et reconnurent la virginité.
-
-Tous furent unanimes là-dessus, et les docteurs Laskowski et Ménégaud,
-requis par le parquet pour l'autopsie de la pauvre fille, et les
-médecins de la contre-expertise, le docteur Porte et le docteur Vincent,
-tous affirmèrent que la jolie et fantasque Triestine, avait vécu et
-était morte vierge.
-
-Car autour de ce corps encore tiède de jeune fille, comme autour de
-celui de l'autre assassinée, de la douce et touchante Mme Grille, la
-médecine légale vint rôder; de ses curieuses mains tâtonnantes et
-presque lubriques, elle sonda toutes les plaies et souleva tous les
-voiles de ce corps, essayant de confesser à travers l'expertise de sa
-chair un peu de l'âme et de la vie de cette morte!
-
-Cette fois, la morte n'a pas trahi la vivante. Le cadavre de Constantine
-avait été aimé et possédé deux fois par son meurtrier; celui de Genève
-se révéla pur, inviolé, beau lys de douleur que son assassin vainement
-essaya de flétrir; car non seulement les assassins de cette école
-égorgent, mais ils essaient encore de déshonorer leur victime.
-
-A l'audience, le jeune Luis Gormas déclara, et à plusieurs reprises, que
-Mlle Clara Sottlin avait été sa maîtresse.
-
-Et pourtant, chose étrange, la justice fut encore plus clémente pour le
-héros de Genève que pour celui de Constantine, et autour de son crime
-l'opinion publique ne se souleva pas, féroce et passionnée, comme pour
-l'autre, divisant toute la France et toute la Suisse, en fervents du
-mari, en partisans de Chambige. Est-ce à dire que les dix-neuf ans de
-Gormas avaient droit à plus de pitié que les vingt-deux années de
-l'amant de Mme Grille, ou, quitte à renouveler un mot cruel échappé à un
-grand seigneur du faubourg, à propos de l'assassinat de la duchesse de
-Choiseul: «Après tout, ce n'était qu'une Sebastiani», est-ce parce que
-le drame de Genève ne s'était passé en somme qu'entre rastaquouères!
-
-Oh! un terrible rastaquouère, ce jeune Chilien errant de pensionnat en
-pensionnat dans les douze cantons, où l'avait cantonné la sagesse
-imprévoyante d'un père. Riche, disposant d'une large mensualité, ayant
-le consul chilien à ses ordres pour payer ses factures à vue, à quinze
-ans il fut renvoyé d'une première pension pour y avoir contracté je ne
-sais quelle ou plutôt on sait trop quelle honteuse maladie.
-
-A quinze ans!
-
- Mais aux âmes bien nées
- La valeur n'attend pas le nombre des années.
-
-Assez beau avec cela, de la beauté brune et régulière, au teint mat, des
-Espagnols de l'Amérique du Sud, yeux et tempérament de feu! Abel
-Hermant, dans son curieux roman de la _Mission de Cruchod_, l'a
-portraicturé tout vif, ce Chilien, avec ses fatuités, ses vanités, ses
-générosités pour la galerie et ses succès faciles de casino et de tables
-d'hôte.
-
-Sa victime et lui étaient tous deux très _de ville d'eau_ et devaient
-fatalement se rencontrer, se connaître.
-
-Mais s'aimer!
-
-Que cette fille de vingt-cinq ans, entourée, courtisée, se soit divertie
-des oeillades et ait même encouragé les galanteries et les déclarations
-de ce gamin de dix-neuf, rien de plus probable; qu'elle ait accepté
-d'aller déjeuner au cabaret avec lui; qu'on les ait vus cavalcadant
-ensemble dans les environs de Genève, cela est indiqué: Mlle Clara
-Sottlin, grande admiratrice de son impératrice, cette Walkure couronnée,
-était une intrépide écuyère, folle d'équitation et de sport, et, comme
-toutes les femmes de cheval, affectait une grande liberté d'allures et
-pimentait tous les actes de l'existence de fantaisie et d'indépendance.
-
-Mais que cette indépendante ait poussé la fantaisie jusqu'à oublier son
-corset dans les draps de son assassin, quand l'expertise la trouva
-vierge et que Luis Gormas, qui, la semaine précédente, recevait encore
-d'autres femmes chez lui et les cachait dans une armoire, se prétendit
-amoureux fou jusqu'à l'assassinat, il y a là une lacune que les jurés
-suisses comblèrent, mais qui échappa toujours à mon bon sens peut-être
-un peu épais de Normand et de Gaulois.
-
-Dans notre époque affairée et fiévreuse de _struggle for life_, ce sont
-les victimes qui ont tort: jamais on n'a crié si victorieusement et si
-furieusement le _væ victis_ aux femmes abandonnées, aux gouvernements
-tombés et aux gloires à terre; moi qui retarde apparemment, je m'apitoie
-encore plus facilement sur les assassinées que sur les assassins, sur
-Juliette égorgée que sur Roméo chourineur; je n'admets pas surtout qu'on
-se manque après quand on a visé si juste avant.
-
-D'où ces quelques lignes à propos d'un cadavre de jeune fille,--souvenir
-retrouvé,--qui n'eut pour la défendre, et pour attirer sur elle la
-banale pitié de l'opinion, ni deux petites orphelines en deuil, ni mari
-outragé, ni société puritaine et protestante.
-
-
-
-
-FLEURS DE BANLIEUE
-
-(_Fortifes d'hier_)
-
-
-La banlieue parisienne et sa campagne endolorie, elle a de tout temps
-ému et charmé les sensitifs et les délicats, elle a eu ses poètes et ses
-romanciers attitrés. Tour à tour elle a séduit Victor Hugo, les Goncourt
-et Sainte-Beuve; plus récemment encore François Coppée et le plus subtil
-de nos prosateurs, Joris-Karl Huysmans, la célébraient amoureusement,
-pris eux aussi au charme apitoyé de ses paysages en guenille et de ses
-plaines désolées, au charme de nature navrée et débile d'un coin de
-Bièvre ou d'un bout de plaine des Gobelins où viennent mourir, en dehors
-des fortifications, une pauvre rue de faubourg aux fenêtres pavoisées de
-literie et de linge.
-
-La banlieue mélancolique et sournoise, toujours laide, et prenante
-pourtant avec sa laideur d'être qui souffre, qu'elle s'appelle Vanves ou
-Gentilly, les Quatre-Vents ou la Glacière, qu'elle ait pour horizon la
-vue désespérante des séchoirs de peaussiers ou des cheminées de
-Grenelle, qu'elle longe les bastions de la route de la Révolte, et les
-bicoques peintes en rouge «Lapins sautés, bières et vins» de la barrière
-d'Italie, comme barbouillées d'une équivoque lie de sang ou de vin, ou
-bien la bouée formidable et grandiose de Bicêtre, son aspect partout est
-le même. Entre autres poètes de cette nature écorchée et pleurante,
-Huysmans, dans ses _Croquis parisiens_, _la Bièvre_, _Vue des Remparts
-du Nord_, _Paris_, _la Rue de la Chine_, l'a trop bien décrite, cette
-flore de tessons et de gravats, ses huttes pelées, ses hangars borgnes
-et ses bâtisses dartreuses de glaise et de briques, pour que je
-m'attarde à vouloir peindre après lui toute cette lande suburbaine,
-engorgée de mâchefer et de plâtras et semée çà et là de fruits pourris,
-de cendres et de flaques, sol étrange ensemencé de vieux journaux et
-produisant des écailles d'huîtres.
-
-Il n'y pousse pas cependant que des paillasses pourries et des monceaux
-d'ordures; entre une cage de mégissiers et une colline de tan où picore
-une poule, il y fleurit parfois une équivoque idylle, à la fois brutale
-et maladive, idylle de fille à soldats et de petit lignard, de beau
-loupeur et de misérable bonne, dénouée, celle de la fille, par un coup
-de couteau si elle est passionnelle et, si elle est vénale, à l'hôpital
-Tenon, autour d'une hystérique exténuée et râlante dont d'insidieux
-complices font chanter l'agonie--et vous avez deux romans des frères de
-Goncourt: la _Fille Elisa_, d'Edmond, _Germinie Lacerteux_, de Jules et
-Edmond.
-
-Plus souvent l'idylle est un oaristys et l'oaristys un beau crime: la
-grande ville qui verse là tous ses déchets y souffle une haleine de
-purin gâté qui corrompt la moelle et les âmes. Là, dans ces coins
-perdus, longés par les remparts et la voie de ceinture, à la nuit
-tombante, l'ouvrier endormi, le front entre ses mains, à même le talus
-et ses herbes lépreuses, se réveille rôdeur, grinche et souteneur, le
-gamin gouailleur qui vous criait hier le programme de Buffalo,
-aujourd'hui celui de la Plaza à la Porte-Maillot dès le gaz allumé, fait
-ses premiers débuts à l'ombre des taillis, pour Fresnes ou Poissy,
-client indifférent de Cythère ou de Sodome; quant à la pierreuse en
-cheveux qui va devant vous tortillant la croupe et faisant sonner sur la
-route le haut talon de ses bottines, la nuit tombée, elle détrousse et
-surine.
-
-La pierreuse de la banlieue, la rôdeuse des fortifes! Le bois de
-Boulogne et le bois de Vincennes devenant dans l'ombre descendue le
-rendez-vous de tous les vices errants, de toutes les folies et tous les
-ruts! Si les allées de la Muette, si les fossés des fortifications
-pouvaient raconter l'odyssée de tous les cadavres trouvés: les fossés,
-assommés sur les glacis; les allées, pendus à leurs arbres!
-
-La prostituée des terrains vagues et des routes suburbaines, la
-marchande d'amour des carrières d'Issy et des abattoirs de la Villette,
-demandez au Petit Parquet, au Dépôt et à la Préfecture son rôle
-effrayant et constant dans la statistique des assassinats et des vols,
-et son avoir dans le grand Livre du crime.
-
-Dans le musée criminel de M. Macé, elle s'appelle Hortense Louet, c'est
-l'héroïne de l'affaire de la tour Malakoff.
-
-Cette tour tombée sous le canon prussien, était avant la guerre un
-rendez-vous champêtre où l'on dansait le dimanche. Bâtie aux portes de
-Paris en 1855, par M. Chamelot, l'ancien rôtisseur de la rue Dauphine,
-c'était le Robinson de Vaugirard et de Montparnasse.
-
-Le 27 août 1876, la gardienne de cette tour, une femme Peltier, âgée de
-soixante-quatre ans, disparaissait; le 28, on retrouvait son cadavre au
-fond du puits: le mari de la victime constata que les boucles
-d'oreilles, les bagues et la montre de sa femme lui avaient été
-enlevées.
-
-Les soupçons se portèrent sur un nommé Albert âgé de vingt-cinq ans,
-tantôt briquetier et surtout souteneur, et la prostituée Hortense Louet,
-sa maîtresse, que les époux Peltier avaient par charité autorisée à
-coucher dans une des chambres ruinées de la tour.
-
-Les recherches durèrent dix mois sans résultat; on allait clore
-l'instruction quand le 1er juin 1879, l'assassin se constituait
-prisonnier. Il voulait se venger de sa concubine qui, après l'avoir
-poussé au crime, l'aurait abandonné pour suivre un autre amant.
-
-La fille Louet, âgée de trente ans, fut arrêtée, et Albert rejeta sur
-elle la responsabilité du forfait; des interrogatoires l'évidence
-s'établit qu'ils avaient, de concert, attiré leur victime dans la cave,
-sous prétexte d'y rechercher des lapins perdus.
-
-C'est là que, sans défense, la femme Peltier fut étranglée. Comme la
-mort n'arrivait pas assez vite, Albert lui cogna la tête sur le sol.
-
-Le 5 juillet, M. Georges Duval, architecte expert, commis par la
-justice, releva les plans des caves et des puits et constata, d'après
-les indications fournies par les accusés, que le cadavre de la femme
-Peltier avait été, à l'aide d'une corde passée sous les aisselles,
-traîné sur un espace de trente mètres et dans un étroit chemin de
-vingt-cinq à quatre-vingt-dix centimètres de largeur.
-
-Les deux misérables, en raison des sinuosités du terrain, s'étaient
-attelés à la corde et s'y étaient repris trois fois, afin d'éviter la
-culbute du corps au fond du ravin bordant le côté gauche du sentier.
-
-Au moment de son arrestation, la fille Louet portait sur elle le
-chapelet de sa victime, le chapelet, et c'était elle qui excitait Albert
-au crime en lui disant: «A la guerre, on tue!»
-
-Fleur de banlieue.
-
-Fleur de banlieue et de la même famille que la fille Louet, la sinistre
-pierreuse de la Porte-Bineau, dite le Singe-Vert, celle qui, une nuit, y
-assommait, en compagnie des trois souteneurs Liénard, Ferdinand et un
-autre demeuré inconnu, un petit employé des contributions indirectes
-attiré par elle au fond du fossé des fortifications.
-
-_Faire à la dure_, telle est la locution employée par ce joli monde pour
-les coups de ce genre; à la nuit tombante, la fille s'embusque,
-indolente, sur le chemin de ronde, et un oeillet aux lèvres, relevant sa
-jupe sur ses bas blancs, elle balance doucement sa croupe et ses
-hanches, ajustant le passant au subit éclair de ses dessous révélés dans
-un mouvement savant.
-
-C'est un sourire de coin, une oeillade, un petit psitt... et si le pante
-s'avance, le Singe-Vert s'enfonce dans les taillis ou descend dans les
-fossés à pas de loup. Le client, en général, petit rentier ou petit
-employé forcé par économie à n'aborder que la Cythère des pauvres,
-parfois un riche vicieux anonyme, affriandé par les épices de la basse
-prostitution, est abordé, _embauché_ par la fille, emmené par elle un
-peu à l'écart de la route ou des allées passagères du Bois: les
-souteneurs de la donzelle, qui suivent de loin les phases de l'aventure,
-se sont avancés de leur côté, ont resserré le cercle et, se glissant à
-pas furtifs, tombent au moment voulu au milieu de l'intrigue, et hue,
-les gars! le malheureux roué de coups, assommé et dévalisé au préalable,
-est laissé pour mort sur le carreau. Le mort, parfois, étourdi sur le
-coup, revient à lui une heure ou deux après, peu à peu ranimé par la
-fraîcheur de la nuit et l'air plus vif du bois; trop heureux d'en être
-quitte à si bon compte, il se relève et regagne clopin clopant son
-logis, sans oser porter plainte. Son cas n'est déjà pas si avouable: en
-plein air, dehors, attentat à la pudeur... Il ne se sent pas la
-conscience bien nette; puis il est marié, peut-être. Vingt fois sur
-trente, la victime ne parle pas!
-
-L'impunité est donc presque assurée au Singe-Vert et à ses deux
-complices; et puis, n'ont-ils pas la Morale pour eux? En cas de
-poursuite, ils protègent la pudeur des dryades du bois.--Mais quand le
-bonhomme a le mauvais goût de ne pas en réchapper et d'ajouter un
-_machabée_ de plus à la liste des _refroidis_ de la galanterie
-parisienne, le cas, pour le Singe-Vert et ses dignes acolytes, devient
-alors plus grave: la Préfecture ne plaisante pas avec les cadavres; la
-justice, en cette occasion, doit une condamnation à la société; c'est
-alors que dans l'argot de Singe-Vert et de ses amies et amis, _ça sent
-mauvais, ça va se gâter_, et que les uns et les autres se reprochent
-d'avoir _fait là de la belle ouvrage_.
-
-D'ailleurs, la belle ouvrage ne chôme pas dans les fossés des
-fortifications; il y pleut des coups de couteau et des cadavres. Tantôt
-c'est le petit vieux de la Porte-Bineau, retrouvé littéralement
-assassiné au pied du rempart, le client du Singe-Vert, abîmé par
-Ferdinand et son copain, Liénard; hier c'étaient les corps de deux
-forgerons de Montparnasse, ramassés, lardés de coups de couteau, au pied
-des mêmes fortifications, à la porte de Vanves. L'histoire est récente.
-
-Ils n'avaient pas soixante ans à eux deux ces forgerons. Artisans aisés,
-gagnant de six à sept francs par jour, grands et beaux gars tous deux,
-mais loupeurs, un peu coureurs comme tout ouvrier célibataire des
-faubourgs, assidus des musettes de la rue de la Gaîté et du théâtre
-Montparnasse, ils avaient été vider aux fortifications, loin des sergots
-et des curieux, une rixe commencée au bal autour de quelque jupe de
-danseuse ou, au comptoir du chand de vins, autour d'une tournée tranchée
-au zanzibar!
-
- Les brocs étaient vidés
- Et l'on allait partir... Un maudit coup de dés
- Qui devait décider de la nuit de la belle
- Et de qui resterait, amena la querelle.
- ... On sortit pour causer sans chandelle...
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- ... Ils vinrent tous les dix au pied de l'escalier
- Et chargèrent... Tudieu, quel cliquetis d'acier!
- J'en avais chaud au coeur... La fille à demi-morte,
- Elle, clamait: «A l'aide! Au meurtre: A moi! Main forte!»
-
-La scène est de tous les temps: que Singe-Vert (Singe-Vert est de toutes
-les banlieues, de la Porte-Bineau comme de la porte de Vanves, de la
-route de la Révolte comme de Montparnasse), assistât ou non à la
-bataille allumée par l'odeur de sa peau ou les gros sous de son bas de
-laine, toujours est-il que le lendemain matin ou trouvait les deux
-forgerons, criblés de coups de surin et _scionnés_, dans le fatal fossé
-d'enceinte.
-
-L'une des deux victimes, Jules Polzien, tenait encore dans ses doigts
-crispés une poignée de cheveux roux. Dans le spasme de la mort, sa main
-s'était convulsivement refermée sur la tête de son meurtrier et n'avait
-pas lâché prise. L'autre victime, ramassée respirant encore, expirait la
-nuit suivante à l'hôpital sans avoir pu ou, plutôt, sans avoir voulu
-prononcer un nom!
-
-La Sûreté organisa rafles sur rafles dans Montparnasse, dans Grenelle et
-ailleurs, et la terreur fut dans le clan des _rouquins_. Quiconque avait
-la conscience obscure et le poil clair tremblait en songeant à la
-terrible mèche. La fête de Vaugirard qui battait son plein, s'en trouva
-tout à coup dépeuplée et les séances de lutteurs avaient lieu devant des
-banquettes. Et pour de bonnes raisons. Un soir, place Cambronne, la
-rousse cueillait les blouses et les vestes suspectes comme des fraises
-dans un bois.
-
-Indice précieux: les réverbères tout à l'entour du lieu du meurtre
-avaient été éteints. La rixe devait-elle se vider simplement à coups de
-poing et, dans l'obscurité, deux combattants, se sentant les plus
-faibles, auront-ils dégaîné et donné du surin?
-
-Mystère!
-
-La police informe et ne trouve pas. La banlieue a la _discrétion_
-prudente de ses crimes et ses querelles, un bavardage pourrait
-l'entraîner si loin!
-
-A quelque temps de là, barrière de Fontainebleau, dans une mine de
-glaise de Gentilly on ramassait, la tête presque enfoncée dans le sol
-humide et mou de la carrière, le cadavre d'un jeune ouvrier de
-vingt-trois ans, presque un enfant.
-
-Le misérable avait été littéralement assommé; les informations prises,
-l'opinion désignait comme l'assassin un puisatier, Victor Demay, dit
-Bébé, âgé de trente-deux ans, intime ami de la victime.
-
-Ici aux rudes senteurs des charniers, la fleur de banlieue mêle les
-relents sinistres d'une idylle de bagne, une des idylles unisexuelles
-comme en voyait s'épanouir l'âge amollissant de la Grèce, et que le doux
-Virgile n'a pas lui-même dédaigné de chanter à l'aube de l'Empire cruel
-et corrompu.
-
- _Formosum pastor Corydon ardebat Alexin_
-
-Une étrange affection liait, paraît-il, ces deux hommes, une affection
-avouée et reconnue! La nuit qui précéda le crime, ils l'avaient encore
-passée ensemble et au logis du meurtrier!
-
-A l'aube, le plus âgé, se rendant à son travail d'ouvrier puisatier,
-emmenait le plus jeune dans la carrière de glaise et l'assommait à coup
-de pioche, pris de quelque fureur hystérique ou jalouse!
-
-Le docteur Lombroso, consulté, aurait dit le mot de cette énigme de
-mystère et de sang:
-
-Fleur de banlieue.
-
-Ce résumé d'une semaine envolée, assez bizarrement sanglante, pour
-prouver une fois de plus qu'il n'y a pas que des vieux mendigots
-porteurs d'orgue et des fantômes de maigres chevaux blancs pâturant au
-piquet, qui vaguent dans les incultes landes suburbaines, devant les
-lointaines coupoles du Panthéon et du Val-de-Grâce, s'arrondissant en
-deux boules violettes sur la brume écroulée de nuages, tout en bas, au
-delà du chemin de fer de ceinture, des hauts tuyaux d'usine et des talus
-lépreux de nos fortifications.
-
-
-
-
-L'UTILITÉ DU SOUTENEUR
-
-
-Le monde des souteneurs, justement alarmé jadis d'un violent dithyrambe
-publié contre lui, en première page de l'_Evénement_ même, par Louis
-Besson, voulut tenter de se réhabiliter par un haut fait d'armes. Un des
-gentilshommes de la bande supprima un huissier.
-
-Me Gouffé, huissier au 148, de la rue Montmartre, et dont la disparition
-préoccupa toutes les commères du quartier du Mail, fut occis par
-l'_amant de coeur_ d'une de nos plus jolies demi-mondaines, que l'étude
-Gouffé avait forcé dans ses derniers retranchements.
-
-Le disparu était, paraît-il, chargé des intérêts d'une grande
-couturière, dont la clientèle est spécialement composé de _tendresses_
-et d'_instantanées_. On sait combien ces dames aiment peu régler leur
-note.
-
-Faute des vingt-cinq louis d'un client généreux, notre huissier aurait
-eu, disait-on, à instrumenter contre l'une de ces élégantes. Outrée et
-frémissante, la belle poursuivie serait venue trouver M. Gouffé dans son
-cabinet, accompagnée d'un homme de trente-cinq ans environ, _son amant
-de coeur_. Une scène assez violente aurait eu lieu, durant laquelle les
-clercs auraient cru entendre même des paroles de menace.
-
-Or, le jour même où M. Gouffé ne devait pas rentrer à son domicile, vers
-les huit heures du soir, le concierge du nº 148 de la rue Montmartre,
-voyait passer devant sa loge, située à l'entresol, la silhouette d'un
-homme en costume clair, pardessus gris et chapeau de soie haut de forme.
-C'était, à peu de chose près, l'habillement de M. Gouffé lui-même.
-
-L'individu montait l'escalier quatre à quatre et pénétrait dans l'étude
-située au premier étage.
-
-Le concierge était si persuadé qu'il venait de voir passer M. Gouffé,
-que lorsque l'individu redescendait, il se précipitait derrière lui, le
-courrier de l'huissier à la main, et le rattrapait dans le couloir, la
-phrase coutumière aux lèvres: «Monsieur Gouffé, voici vos lettres».
-
-Stupeur. Au lieu de l'homme de quarante-huit ans, qu'était son
-locataire, le concierge avait devant lui un homme dans les trente-cinq à
-quarante ans au plus, musclé, bien pris, très brun et le visage orné
-d'une forte moustache.
-
-Le temps de se remettre, et le concierge de demander à l'inconnu ce
-qu'il venait de faire dans une étude déserte dont tous les clercs
-étaient partis depuis deux heures au moins, et comment il avait pu y
-pénétrer:
-
-«--Mais je suis un des clercs de M. Gouffé», répondait l'individu avec
-aplomb.
-
-«--Ce n'est pas vrai, je ne vous ai jamais vu», ripostait le portier qui
-connaissait son monde.
-
-«--Et puis, en voilà assez, laissez-moi tranquille...» Marchant
-rapidement vers la porte extérieure qui était fermée, l'inconnu
-soulevait la barre de sûreté qui maintenait les deux battants, et avant
-même que le concierge eut eu l'idée de le poursuivre, il avait disparu!
-
-Cet incident inquiétait si vivement le concierge que le soir même il
-quittait un instant le 148 de la rue Montmartre et allait au domicile de
-M. Gouffé, rue de Rougemont, prévenir Mlles Gouffé de ce qui s'était
-passé. Celles-ci répondirent que leur père dînait en ville, mais
-qu'elles le préviendraient aussitôt rentré; or, depuis M. Gouffé ne
-reparut pas à son domicile et ne fut plus vu nulle part.
-
-Pardessus clair, de trente à trente-cinq ans, de fortes moustaches
-brunes, teint mat, trapu, musclé, mais c'est le propre signalement de
-Pranzini et généralement celui de tous ces messieurs. A la description
-du concierge, l'un des clercs crut reconnaître l'individu qui
-accompagnait Mlle X... lors de sa visite chez M. Gouffé, le chevalier
-servant aux menaces, plus ou moins amant de caisse ou de coeur.
-
-Alors conclus-je, ces messieurs protégeraient véritablement ces
-demoiselles et ne se contenteraient pas de faire chanter le client
-attiré dans la chambre garnie de la marmite:
-
- Quand le pante a le doigt dans la miche,
- S'il ne casque pas gros,
- Gare aux compagnons de la guiche,
- C'est nous qu'est le dos,
-
-de barboter les poches des vieux Roquentins et de promener le soir
-autour des bars de la rue Royale les pardessus mastic et les saphirs de
-bague remontés en épingle, dévalisés de la veille, jeunes attachés de
-l'ambassade d'Espagne ou mûrs juges d'instruction de Moscou!
-
-Entre une manille dans les brasseries du faubourg, une journée sur le
-turf et une partie de canot entre Petit-Bry et Joinville, ces messieurs,
-menacés dans leurs affaires par la saisie du mobilier d'Adèle,
-dégringoleraient quelquefois un huissier!
-
-Honneur donc à ce chevalier Desgrieux de l'année de l'Exposition, et à
-la nouvelle et galante école qu'il inaugurait enfin après tant de
-vilenies et de sang et de boue déposées pêle-mêle, avec les
-proclamations boulangistes contre les palissades et les murs!
-
-Après Prado, Pranzini et les assassins de la rue Bonaparte, chourineurs,
-les uns, de fille de joie blette, les autres, acheveurs de concierge de
-l'âge de leur siècle, ce vengeur du commerce opprimé et ce supprimeur
-d'huissier rafraîchissait l'âme. Il nous réconciliait presque avec
-l'aquarium où l'eau, de vert et glauque qu'elle est dans la nature était
-devenue trouble du rouge humain, de sang. Ce coup de surinage donné à
-tous les protêts et les jugements du monde de la saisie rassurait à la
-fois Cythère menacée et rassérénait aussi la foule éternellement
-craintive et torturée par ce vautour dévorant et légal: Sa Majesté
-l'Huissier, si souvent l'Usurier.
-
-D'ailleurs, c'est un fait établi et reconnu de tous aujourd'hui que le
-Souteneur a dans notre société fin de monde son rôle et son utilité
-publique!
-
-Si, les jours de chômage, quand Saint-Lazare s'ouvre à madame oui ou non
-repentie, il devient parfois un danger pour le passant attardé, il n'en
-est pas moins la sécurité de Vénus alarmée.
-
- La nageoire aux dames, chevalier.
-
-En cas de rafle, son bras offert à temps évite à la chérie les horreurs
-du bloc et du panier à salade, prêtre gagé de la Notre-Dame du Galetas,
-si bien célébrée par Paul Verlaine,
-
- Cette dame de Galetas
- Qu'on surprend toujours sur le tas
- A démolir quelque maroufle,
- Le temps de dire ou de faire oui,
- Le temps d'un bonjour ébloui,
- Le temps de baiser sa pantoufle.
-
-Si parfois il coupe lui-même le cou ou la gorge, au moins sa présence
-est-elle, dans la chambre où le lit
-
- A toujours sous le rideau rouge,
- L'oreiller sorcier qui tant bouge,
-
-sa présence est-elle, dans l'atelier de madame, une garantie contre les
-fantaisies sadiques de Jack l'Eventreur!
-
-D'ailleurs, cette utilité du souteneur dans les basse moeurs de la
-prostitution, la prude Angleterre elle-même la proclame et la réclame.
-John Bull, si facilement choqué, arrive en personne à résipiscence.
-C'est par la bouche même de se constables que Londres nous annonça sa
-vertueuse opinion.
-
-Au reste qu'on lise cette intéressante sensation de Whitechapel.
-
-Nous avons les _Sensations d'Oxford_, de Paul Bourget; j'avoue ne pas
-dédaigner, moi, cette dernière, datée de Whitechapel.
-
-Je transcris:
-
-«C'est très loin, c'est plus loin que le _terminus_ des tramways; les
-figures des passants deviennent désagréables; on ne voit plus un
-vêtement qui ne soit déchiré; plus de voitures, rien que des charrettes.
-Nous y voilà. Un sergent de police est devant une porte. C'est là.
-L'entrée de l'allée est large comme un parapluie: dix mètres où deux
-hommes ne peuvent passer de front; d'un côté, des briques rouges comme
-du sang; de l'autre, des planches sur lesquelles s'étalent des dessins
-obscènes, crayonnés par des Hogarth de ruisseau. Le sergent de police me
-parle. Je lui dis ce que je viens voir. «Oh! nous avons eu beaucoup de
-monde hier. Je vais vous donner un homme». Un coup de sifflet. Le
-_bobby_ arrive. Un géant moustachu et doux. «Very well», et nous entrons
-dans la cour.
-
-«Sous le troisième réverbère, près des charrettes à bras, la femme était
-couchée, la tête sur une marche. «Ils n'avaient pas même de place pour
-se retourner, me dit l'agent, et il l'a tuée au moment même; vous
-comprenez, on ne peut pas tout dire dans les journaux, mais c'est au
-moment même. Toutes les huit avaient les mêmes taches. Well!» Autour de
-nous, la foule s'amasse: rien que des loqueteux. Ils sont plus sales que
-les nôtres. Les taches se voient plus sur les redingotes que sur les
-blouses. Tous ont les mains dans les poches, on dirait qu'ils y cachent
-un couteau. Et nous allons voir huit cours semblables. Elles ne sont pas
-à cent mètres l'une de l'autre. Ah! elle est rudement forte, la police
-de Londres! Je demande comment était la femme. «Voulez-vous voir son
-amie? C'est «la même chose». Nous voilà partis. L'agent s'arrête devant
-une petite maison grise de saleté. Il parlemente: «_She is coming_». Et,
-en attendant, il m'explique que tous les crimes viennent de ce que les
-femmes n'ont pas «_how do you call that? soteners, yes, souteneurs.
-Well_». Et dire que nous ne connaissons pas à Paris notre bonheur.»
-
-Les crimes viennent donc, comme l'a dit le Bobby, de ce que les femmes
-n'ont pas de «_how do you call that? soteners, yes souteneurs. Well._»
-Comment appelez-vous cela? soteners, oui, souteneurs. C'est bien cela!
-
-Il était impossible de mieux établir et prouver l'utilité de l'Alphonse.
-
- Aux petits des poissons elle donne la pâture,
- Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
-
-Honneur donc à ces messieurs du Poker et de la Contremarque, et nos
-compliments à la Chambre pour cette loi des récidivistes qu'elle ne fera
-jamais passer.
-
-Et après cette citation de Racine, le cygne blanc des poètes, qu'on me
-permette de terminer par ce sonnet de Paul Verlaine, ce cygne noir, à la
-gloire du Point-du-Jour, cet Eden des souteneurs:
-
- Le Point-du-Jour, le point blanc de Paris,
- Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse,
- Et neuve et laide et que je t'en ratisse,
- Le Point-du-Jour, aurore des paris!
-
- Le bonneteau fleurit «dessus» la berge.
- La bonne tel s'y déprave, tant pis
- Pour elle et tant mieux pour le birbe gris
- Oui lui, du moins, la croit encore vierge.
-
- Il a raison, le vieux, car voyez donc
- Comme est joli toujours le paysage,
- Paris au loin, triste et gai, fol et sage,
- Et le Trocadéro, ce cas, au fond.
-
- Puis la verdure et le ciel et les types,
- Et la rivière obscène et molle, avec
- Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec
- Epatant, «ces metteurs au vent de tripes».
-
-
-
-
-UNE AVENTURE
-
-
-I
-
-Avoir traversé toutes les grèves de l'Italie qui ne furent pas toujours
-gaies ce dernier automne; avoir fui, dans une panique, le _sciopero_ de
-Milan tout vibrant encore des pillages de 98 et des horribles
-représailles qui les suivirent: canonnades et massacres des
-_scioperanti_ dans les rues; avoir connu la bousculade et le désordre
-des gares assiégées par l'affolement des foules en fièvre de départ, les
-gares aux abords surveillés par des groupes d'ouvriers en loques qui
-renversaient et dételaient les voitures et les omnibus; avoir traversé
-la tristesse de Vérone, Vérone déjà si triste et si sévère par lui-même,
-la tristesse d'une Vérone aux boutiques closes, aux rues désertes, comme
-vidées par la terreur de la grève qui y éclatait le matin même où nous
-arrivions.
-
-Etre, le même soir, tombés sur le _sciopero_ de Venise, une Venise morte
-et noire, sans _facchini_, sans gondoles et sans lumière, une Venise à
-la vie suspendue par la volonté de la «Camorra del lavor» et dont les
-deux jours et les deux nuits d'anarchie sont sans précédent dans les
-annales de la cité des Doges... Oui, avoir traversé tout cela, toutes
-ces angoisses et tous ces incidents de guerre civile aggravés par la
-lecture des journaux italiens qui n'exagéraient pas!!! et, une fois
-enfin sortis de tous ces ennuis, après un mois dans la langueur et la
-mélancolie lumineuse de Venise et dix jours dans l'art sublime et serein
-de Florence, presque arrivé au port, à la veille de rentrer en France,
-être arrêté comme anarchiste et, malgré les noms et qualités déclinés,
-passer toute une nuit au poste de la prison de la ville et n'être
-relâché que sur la prière du consul, parce que suspect à la police...
-oui, cela m'est pourtant arrivé, et pas plus tard que le 29 octobre, à
-la Spezia... La Spezia! La Spezia est le grand port militaire, le Toulon
-de l'Italie, mais un Toulon autrement vaste et heureusement situé que le
-nôtre, dont on a pourtant assez justement vanté la rade et la ceinture
-de collines verdoyantes, Saint-Mandrier, la Seyne et Tamaris. La
-situation de la Spezia est splendide; les montagnes de Carrare la
-dominent à gauche, Carrare et son groupe de cîmes rocailleuses,
-déchiquetées, hardies et comme neigeuses, Carrare et ses marbres. Le
-soir, l'adieu du crépuscule vient frapper en plein la chaîne de Carrare
-et tous les marbres s'illuminent; Carrare est alors en marbre rose, et
-la Spezia, dont la vie ne s'anime qu'à cinq heures a, pour son apéritif,
-l'éclosion d'une gigantesque auréole de marbre à l'horizon. Au-dessus de
-Carrare courent et ondulent des collines vertes, toute une suite de
-petits golfes et de promontoires dont le dernier se termine par une
-héroïque silhouette, une silhouette de citadelle crénelée, dont les
-hautes tours s'érigent, verticales, sur une roche abrupte au-dessus de
-la mer, Lérici, le château fort où François Ier fut enfermé après Pavie
-avant d'être transféré à Madrid. François Ier, Charles-Quint, la défaite
-de Pavie, de l'histoire, de la légende et des souvenirs! A gauche de la
-rade s'enfoncent les bassins de l'Arsenal, l'Arsenal de la Spezia, qu'on
-ne peut visiter sous aucun prétexte: une lettre du ministre de la guerre
-peut seule en ouvrir l'accès à un étranger.
-
-Après l'Arsenal, la côte continue découpée comme une feuille de mûrier,
-toute en petits golfes et en caps minuscules, des villages de pêcheurs
-dorment au fond des golfes, maisons peintes en trompe-l'oeil, fausses
-balustrades et faux portiques de marbre alternant avec des ouvrages
-fortifiés, Italie très italienne, comme a dû la connaître Mme de Staël.
-Une véritable merveille termine, de ce côté, la rade: Porto Venere, le
-port de Vénus; hautes, très hautes maisons génoises à cinq et six
-étages, qui, noires, rougeâtres et rongées par le soleil, et comme
-surgies de la mer, semblent à première vue être une falaise ruinée; et
-ce sont, dès l'entrée du pays, des rampes de granit, des dallages et des
-contreforts. La place a dû être, jadis, formidablement fortifiée. Tout
-un vieux mur d'enceinte la borde à droite; dévalant de la montagne une
-très vieille citadelle la domine, plus importante encore que celle de
-Lérici, et, après le village qui n'est qu'une rue entre deux rangées de
-hautes maisons noires, se révulse et se cabre un chaos de rochers, des
-roches schisteuses, on dirait tordues par un cyclone, paysage ensoleillé
-et morne d'une étrange désolation. Au milieu se dresse et veille, en
-apparence encore debout, en réalité en ruines, une façade de marbre
-blanc et de marbre noir, tel un dallage funéraire, la chapelle de
-San-Pietro!
-
-
-II
-
-Porto Venere et la chapelle San-Pietro: un vrai décor pour une tentation
-d'anachorète, cette solitude de roches, de mer et de soleil. Il y a
-aussi une grotte à Porto Venere, une grotte fameuse où lord Byron a
-placé son _Corsaire_, mais l'entrée qui y conduisait est grillée.
-Maintenant, pour visiter la grotte, il faut prendre une barque, le
-chemin était _periculante_, périlleux, comme ils disent en italien, et
-Porto Venere, c'est aussi un peu plus que des décombres, que des pierres
-et des filets de pêcheurs, c'est aussi de la gloire et des souvenirs;
-Lord Byron y a demeuré, y a écrit deux de ses poèmes immortels. Porto
-Venere! La vision m'en était demeurée lumineuse et nostalgique pour une
-journée passée en janvier 1899 à la Spezia. La Spezia n'est, par
-elle-même, qu'une grande ville neuve aux rues perpendiculaires ou
-horizontales se coupant à angles droits et bien moins mouvementée que
-Toulon; j'avais aussi la curiosité de Lérici, que je n'avais pas eu le
-temps de visiter il y a cinq ans. Après huit ans de Florence et de ses
-merveilles un peu sombres, après le tragique du palais Vecchio et du
-Bargello surtout, hanté encore de spectres sanglants et de ténébreux
-souvenirs, nous rentrions en France par Vintimille et Nice; la splendeur
-ensoleillée et calme de la Spezia s'imposait.
-
-D'un ami, grand voyageur devant Dieu et devant les hommes, alors à Paris
-et au courant de mes projets, j'avais reçu à Florence une lettre ainsi
-conçue: «Si tu vas à la Spezia, demande et tâche de trouver Achille.
-Achille est une espèce de géant de Michel-Ange, laid comme une brute,
-mais débrouillard. Il a pas mal roulé le monde et a été aux ordres de
-Gordon Bennett sur la _Lysistrata_; il a été en Amérique, en Chine et à
-Marseille, il parle assez bien le français et pourra t'être précieux; il
-connaît tous les bons coins; il te fera manger de la soupe aux moules
-dans la tour ronde de Porto Venere et des rougets à une sauce inconnue à
-San Terenzio, le petit port avant Lérici. C'est un type échappé de tes
-_Propos d'âmes simples_, naïf et roublard, dévoué comme un chien; il est
-fait pour toi.--_Nota bene_: Achille est batelier.»
-
-Jeudi matin 27, nous quittions Florence à neuf heures et, après une
-halte de trois heures à Pise, débarquions à la Spezia à cinq heures. La
-musique militaire jouait sous les arbres de la promenade, devant l'hôtel
-de la Grande-Bretagne, où nous descendions. Le temps de déboucler nos
-valises, et j'étais sous les platanes mordorés de la promenade. Carrare,
-illuminé par le soleil couchant, mettait à l'horizon sa splendeur rose.
-Je demandai Achille aux bateliers du quai. Achille n'était pas là. Le
-soir, après dîner, je poussais jusqu'à la rive, à cent mètres de notre
-hôtel, jusqu'à la rive où une lune de nacre maillait d'argent la mer et
-le sommet des montagnes; un batelier m'y interpellait: «_Signore, una
-barca!_» Je déclinais l'offre, mais l'homme insistait, me faisait ses
-offres pour le lendemain en cas de promenade pour Porto Venere ou
-ailleurs, et me donnait son nom: Achille. C'était lui. Le hasard l'avait
-mis sur ma route. Nous faisions connaissance, mais, tombant de fatigue,
-je rentrais à l'hôtel, lui donnant rendez-vous pour le lendemain.
-
-
-III
-
-Je lui donnai rendez-vous pour le soir; il devait me conduire au bout de
-la ville, dans un café chantant assez pittoresque, mais le soir je me
-trouvais las, le grand air m'ayant étourdi, et je remettais le batelier
-au lendemain soir à la même heure, puisque pour Lérici, comme pour Porto
-Venere, il ne pouvait être question de barque, le bateau à vapeur étant
-là.
-
-Samedi soir 29 octobre, huit heures et demie. C'est ici que le drame
-commence. Achille vient me chercher à la porte de l'hôtel. Ma tenue est
-des plus simples: complet marron, pardessus, casquette de voyage; j'ai
-renoncé pour la circonstance au grand feutre légendaire qu'on m'a
-souvent reproché. Nous prenons le Corso Cavour, qui est la grande rue
-passante et commerçante de la Spezia. Achille a hâte d'être arrivé au
-théâtre: le spectacle commence à huit heures et demie précises, mais à
-une devanture de papetier des cartolines illustrées me tentent. Quand
-l'illustration est jolie, on a toujours à donner de ses nouvelles à
-quelqu'un; j'achète quatre de ces cartes et déclare à Achille que j'ai à
-écrire. Nous entrons dans une de ces pasticiera-bars, très éclairées et
-très élégantes, où les Italiens consomment punch, vin du pays et gâteaux
-dans la plus touchante promiscuité, hommes du peuple, gens du monde,
-officiers, etc., mais cela c'est l'Italie. Je commande un café, Achille
-un punch à l'orange, et je me mets à écrire. Pendant que je bâcle ma
-correspondance, Achille lie conversation avec un consommateur debout au
-comptoir, un ami à lui retrouvé là et qui, entre temps, s'assied
-familièrement à notre table: mes lettres écrites, je me lève, je solde
-la tournée, et nous revoici sur le Corso Cavour, dans la direction du
-spectacle. J'ai confié mes cartolines à Achille pour qu'il les mette
-dans la boîte, et je marche seul en avant. Achille, lui, est resté en
-arrière. Il est environ neuf heures un quart ou neuf heures et demie.
-C'est alors qu'un inconnu assez bien mis, tête énergique et brune de
-Sicilien ou de Corse, m'aborde et me demande où je vais. Interloqué, je
-ne comprends pas très bien. L'inconnu insiste. Il me demande maintenant
-mon nom et à quel hôtel je suis descendu. J'ai pas mal roulé l'Italie et
-connais de longue date ces sortes de rencontres; je crois avoir affaire
-à un ruffian et j'envoie promener l'individu.
-
---Je suis de la police, me déclare-t-il en changeant de ton. Avez-vous
-des papiers sur vous?
-
-Et il exhibe sa carte.
-
-Des papiers! Oui et non: j'ai des lettres, ma carte, un reçu de quinze
-cents francs de l'hôtel de la Grande-Bretagne, où je suis descendu, une
-carte postale sur laquelle est mon portrait avec la nomenclature de mes
-oeuvres et mon nom, et je dis qui je suis.
-
---Mais vous n'avez pas de passeport?--Non.--Alors, suivez-moi chez le
-commissaire, vous vous expliquerez avec lui. Pas de passeport: je vous
-arrête!--Mais pourquoi?--Parce qu'étranger sans papiers et avec deux
-malfaiteurs.--Comment deux malfaiteurs?--Oui, ces deux hommes que vous
-avez quittés en sortant du bar, vous buviez avec eux en écrivant des
-lettres.--Achille! mon batelier, un malfaiteur?--Ah! vous savez son nom.
-Comment l'avez-vous connu?
-
-Je raconte la chose.
-
---_Bene, bene._ Et l'autre?--L'autre, je ne le connais pas, c'est la
-première fois que je le vois.--_Prima volta_, c'est bien, vous direz
-cela au commissaire. _Questi ragazzi due ladroni_ (ces hommes sont deux
-voleurs).
-
-Et je suivis le policier, convaincu d'être relâché dès que j'aurais
-parlé au commissaire central. Le commissaire! Je ne devais le voir que
-le lendemain à dix heures au Municipe. Mon brigadier sicilien me
-conduisit directement à la prison, me remit entre les mains de deux
-soldats de garde et, très étonné de ne trouver sur moi aucune arme, ni
-couteau ni revolver, ne m'en fit pas moins mettre en cellule. J'y
-retrouvai le lit de camp, les couvertures de laine et les murs blanchis
-à la chaux de la salle de police de mes années de régiment. Des rires et
-des chansons de filles ramassées dans la rue et enfermées au-dessous de
-moi m'y tinrent éveillé jusqu'à une heure du matin, car j'avais espéré
-dormir. D'une heure à six heures l'énervement et la colère m'empêchèrent
-de fermer l'oeil. A six heures des cantiques montaient de la cellule des
-filles: les prisonnières saluaient l'aurore dominicale. A sept heures
-enfin la voix d'Achille, pénétré dans la cour de la prison, je ne sais
-comment, s'élevait sous ma fenêtre et à travers les grilles, m'annonçait
-qu'on allait me relâcher. Il y avait eu erreur sur ma personne. Je n'en
-étais pas moins sous les verrous, et ma mère, ne me voyant pas rentrer,
-devait mourir d'angoisse à l'hôtel. Je priai Achille d'aller la prévenir
-et de la conduire immédiatement chez le consul, de la rassurer surtout.
-Au même instant, un soldat m'apportait une tasse de café noir et des
-gâteaux. C'était Achille, le malfaiteur, qui avait songé que je pouvais
-avoir faim! Le commissaire devait venir à huit heures. A huit heures, un
-soldat me faisait balayer ma cellule, plier mes couvertures et vider
-_monsieur Jules_, comme à un simple détenu; puis un policier en civil
-venait me prendre et me conduisait, par les rues, au Municipe. Je ne
-voyais le commissaire qu'à neuf heures et, après un interrogatoire d'une
-heure et demie, confrontation et allées et venues au consulat, j'étais
-relâché à onze heures et demie... juste le temps de prendre un bain
-avant le déjeuner. Un bain! j'en avais besoin. Et comme je demandais les
-motifs de cette arrestation arbitraire et de cette incarcération
-inconcevable:
-
---Parce qu'étranger et vu avec des malfaiteurs, m'était-il répondu.
-
---Mais puisque cet homme est un malfaiteur, pourquoi est-il en liberté,
-et pourquoi est-ce moi qu'on arrête? Pourquoi a-t-il été condamné?...
-Vous parlez de dossier...
-
-Et j'apprends que le fameux Achille a été surtout compromis dans les
-dernières grèves et que le buveur inconnu du bar d'hier soir est un
-anarchiste militant. Dans la pensée de ce trop zélé brigadier de police,
-j'ai été assimilé à ces deux compagnons! La police de la Spezia m'a fait
-l'honneur de me croire anarchiste.
-
-O Porto Venere, ô donjon de Lérici, splendeurs déjà lointaines des cîmes
-de Carrare, glorieux souvenirs de François Ier et de lord Byron, je me
-souviendrai de la Spezia!
-
-
-FIN
-
-
-IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉASTRES ***
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- The Project Gutenberg eBook of Pelléastres, by Jean Lorrain.
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-<body>
-<pre style='margin-bottom:6em;'>The Project Gutenberg EBook of Pelléastres, by Jean Lorrain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this ebook.
-
-Title: Pelléastres
-
-Author: Jean Lorrain
-
-Illustrator: Armand Rapeño
-
-Contributor: Georges Normandy
-
-Release Date: November 12, 2020 [EBook #63726]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Thummel and the Online Distributed Proofreading
- Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
- images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉASTRES ***
-</pre><div class="break"></div>
-<p class="c large top4em">PELLÉASTRES</p>
-
-<p class="c small">LE POISON DE LA LITTÉRATURE</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">&OElig;UVRES DE JEAN LORRAIN</p>
-
-
-<p class="ind"><b>Poésie:</b></p>
-
-<ul>
-<li><i>Le Sang des Dieux.</i> (Lemerre, 1882).</li>
-<li><i>La Forêt bleue.</i> (Lemerre, 1883).</li>
-<li><i>Viviane.</i> (Lemerre, 1885).</li>
-<li><i>Modernités.</i> (Giraud, 1885).</li>
-<li><i>Les Griseries.</i> (Tresse et Stock, 1887).</li>
-<li><i>L'Ombre Ardente.</i> (Fasq. 1897).</li>
-</ul>
-<p class="ind"><b>Critique:</b></p>
-
-<ul>
-<li><i>Dans l'oratoire.</i> (Dalou, 1888).</li>
-<li><i>Poussières de Paris.</i> (Ollendorff, 1899).</li>
-</ul>
-<p class="ind"><b>Voyages:</b></p>
-
-<ul>
-<li><i>Heures d'Afrique.</i> (Fasq. 1899).</li>
-<li><i>Heures de Corse.</i> (Sansot, 1905).</li>
-</ul>
-<p class="ind"><b>Théâtre:</b></p>
-
-<ul>
-<li><i>Très Russe</i>, 3 actes (avec <span class="sc">Oscar Méténier</span>). (Fasquelle, 1893).</li>
-<li><i>Yanthis</i>, 4 actes. (Fasq. 1894).</li>
-<li><i>Prométhée</i>, 3 actes (avec A. <span class="sc">Ferdinand Hérold</span>) (<i>Mercure de France</i>, 1900).</li>
-<li><i>Neigilde</i>, 3 actes. (Choudens).</li>
-<li><i>Deux heures du matin, quartier Marbeuf.</i> 1 acte (avec <span class="sc">Gustave Coquiot</span>). (Ollendorff, 1904).</li>
-<li><i>Hôtel de l'Ouest, chambre 22</i>, (avec <span class="sc">Gustave Coquiot</span>). (Ollendorff, 1905).</li>
-<li><i>Théâtre</i> (<i>Brocéliande</i>, <i>Yanthis</i>, <i>La Mandragore</i>, <i>Ennoïa</i>) (Ollendorff, 1906).</li>
-</ul>
-<p class="ind"><b>Roman:</b></p>
-
-<ul>
-<li><i>Les Lépillier.</i> (Giraud, 1885 et P.-V. Stock, 1908).</li>
-<li><i>Très Russe.</i> (Giraud, 1886).</li>
-<li><i>Sonyeuse.</i> (Fasquelle, 1891).</li>
-<li><i>Buveurs d'âmes.</i> (Fasq. 1893).</li>
-<li><i>Un démoniaque.</i> (Dentu, 1895).</li>
-<li><i>La Petite Classe</i>, préface de <span class="sc">Maurice Barrès</span>. (Ollendorff, 1895).</li>
-<li><i>La Princesse sous verre.</i> (Taillandier, 1896).</li>
-<li><i>Une femme par jour.</i> (Borel, 1896).</li>
-<li><i>Loreley.</i> (Borel, 1897).</li>
-<li><i>Contes pour lire à la chandelle.</i> (<i>Mercure de France</i>, 1897).</li>
-<li><i>M. de Bougrelon.</i> (Borel, 1897 et Ollendorff).</li>
-<li><i>Ames d'automne.</i> (Fasq. 1897).</li>
-<li><i>Princesse d'Italie.</i> (Borel, 1898).</li>
-<li><i>La Dame Turque.</i> (Per Lamm, 1898).</li>
-<li><i>Ma Petite Ville.</i> (L. Henry May, 1898).</li>
-<li><i>Madame Baringhel.</i> (A. Fayard, 1899).</li>
-<li><i>Histoires de Masques</i>, (préface de <span class="sc">G. Coquiot</span>). (Ollendorff, 1900).</li>
-<li><i>20 femmes.</i> (Per Lamm, 1900).</li>
-<li><i>M. de Phocas.</i> (Ollendorff, 1901).</li>
-<li><i>Sensualité amoureuse.</i> (Per Lamm, 1900).</li>
-<li><i>Le Vice Errant.</i> (Ollendorff 1901).</li>
-<li><i>Princesses d'Ivoire et d'Ivresse.</i> (Ollendorff, 1902).</li>
-<li><i>Quelques hommes.</i> (Per Lamm, 1903).</li>
-<li><i>La Mandragore.</i> (Pelletan, 1903).</li>
-<li><i>Fards et Poisons.</i> (Ollendorff, 1904).</li>
-<li><i>La Maison Philibert.</i> (Librairie Universelle, 1904).</li>
-<li><i>Propos d'âmes simples.</i> (Ollendorff, 1904).</li>
-<li><i>L'Ecole des Vieilles femmes.</i> (Ollendorff, 1905).</li>
-<li><i>Madame Monpalou.</i> (Ollendorff, 1906).</li>
-<li><i>Ellen.</i> (Douville, 1906).</li>
-<li><i>Le Crime des Riches.</i> (Douville, 1906).</li>
-<li><i>Le Tréteau.</i> (Bosc et C<sup>ie</sup>, 1906).</li>
-<li><i>L'Aryenne.</i> (Ollendorff, 1907).</li>
-<li><i>Hélie, garçon d'hôtel.</i> (Ollendorff, 1908).</li>
-<li><i>Maison pour Dames.</i> (Ollendorff, 1908).</li>
-<li><i>Pelléastres</i>, (Introduction de <span class="sc">Georges Normandy</span>). (Méricant 1910).</li>
-<li><i>Narkiss.</i> (Edition du Monument, 1909).</li>
-</ul>
-<p class="ind"><b>Pour paraître prochainement:</b></p>
-
-<ul>
-<li><i>Ellen</i>, édition illustrée. (Pierre Lafitte).</li>
-<li><i>Histoires de Masques</i>, édition illustrée. (Fayard).</li>
-<li><i>Madame Baringhel</i>, édition illustrée. (Fayard).</li>
-<li><i>La Jonque dorée</i>, conte.</li>
-<li><i>Portraits littéraires et mondains.</i></li>
-<li><i>Eros vainqueur</i>, (musique de <span class="sc">Pierre de Bréville</span>). (Rouart).</li>
-<li><i>Correspondance de Jean Lorrain.</i></li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">JEAN LORRAIN</p>
-
-<h1>PELLÉASTRES</h1>
-
-<p class="c large">Le Poison de la Littérature</p>
-
-<p class="c small">CRIMES DE MONTMARTRE ET D'AILLEURS.&mdash;UNE AVENTURE</p>
-
-<p class="c"><b>*&emsp;*&emsp;*&emsp;*</b></p>
-
-<p class="c gap"><b class="large">Introduction de Georges NORMANDY</b></p>
-
-<p class="c">Couverture illustrée de RAPENO</p>
-
-<div class="c"><img src="images/illus_title32.jpg" class="w4" alt="" /></div>
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="sc">Albert MÉRICANT, Éditeur</span><br />
-1, <span class="small">RUE DU PONT-DE-LODI</span>, 1</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c small top4em"><i>Droits de traduction et de reproduction
-littéraires et artistiques réservés pour tous pays.
-S'adresser pour traiter à <span class="sc">M. A. Méricant</span>, éditeur.</i></p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span>:</p>
-
-<p class="c"><i>6 Exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 1 à 6
-au prix de 15 francs l'Exemplaire.</i></p>
-
-<p class="c"><i>6 Exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 7 à 12
-au prix de 10 francs l'Exemplaire.</i></p>
-
-<p class="c"><i>Tous ces Exemplaires sont signés par l'Editeur.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">INTRODUCTION</h2>
-
-
-<p class="i">A mesure que les années s'ajoutent aux années,
-les belles illusions s'éparpillent au vent du siècle,
-comme les pétales d'une fleur flétrie s'envolant
-dans la brise d'automne. Et la jeunesse est bien
-une fleur, une fleur unique qui se fane d'heure
-en heure&hellip; Oh! les allégresses et les enthousiasmes
-de l'adolescence! Tout est splendeur, charme,
-bonheur pour les yeux qui s'ouvrent sur l'extériorité
-mensongère de la vie. On pleure devant
-les couchants, on poétise la misère des gueux, on
-veut mourir d'amour avant d'avoir souffert de
-vivre, on se campe devant la Fortune ou devant
-la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes
-les nuances, tous les sentiments, tous les gestes
-de l'élégance ou du labeur ravissent par la
-nouveauté qu'on leur découvre. On fait joujou
-avec la douleur qui apparaît surtout comme un
-prétexte à attitudes; on fait joujou avec la douleur
-que l'on dompte de toute la puissance des
-forces neuves&mdash;s'élançant vers la Vie.&mdash;Vers
-la Mort.</p>
-
-<p class="i"><span class="pagenum">-6-</span> Tout passe&hellip;</p>
-
-<p class="i">A force de voir souffrir, à force d'aller aux nécropoles
-derrière le char où dort, sous de vaines
-couronnes, l'être cher qui vient d'expirer, à force
-de constater le leurre des façades qui abusait notre
-jeunesse ardente, nous parvenons à apprécier
-plus justement l'existence. La détresse humaine
-se dévoile de plus en plus.</p>
-
-<p class="i">Tout passe. Illusions, amitiés, espérances&hellip;</p>
-
-<p class="i">Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction
-mentale de la désagrégation incessante
-de notre organisme. Car depuis notre naissance
-nous mourons un peu à chaque instant.
-Obéissant aux lois de la nature comme les
-animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons
-inutilement l'oublier. L'homme ne disserte guère
-sur le <i lang="la" xml:lang="la">Vanitas vanitatum et omnia vanitas</i> de l'Ecclésiaste,
-que toutes les fois qu'un malheur
-lui arrache l'insouciance qui l'aidait à vivre,
-toutes les fois qu'il mesure le vide et l'inutilité
-de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition
-plus noble que toutes les autres le métamorphose:
-celle de se survivre. Mais tout le monde
-ne peut pas annihiler partiellement ainsi l'&oelig;uvre
-de la Mort. Les artistes, les écrivains d'élite sont
-parmi les demi-dieux à qui cela est possible. Et
-Jean Lorrain, entre tous, se survit et se survivra.</p>
-
-<p class="i">Voici son quatrième livre posthume. Jamais il
-n'a paru plus vivant, ce tendre barbare, que depuis
-qu'il nous a quittés. Il laisse dans notre littérature
-une place vide qui restera vide longtemps.
-<span class="pagenum">-7-</span> On se rendra compte par ces <i>Pelléastres</i>&mdash;tout
-ce qu'il eut le temps d'écrire du <i>Poison
-de la Littérature</i>&mdash;que jamais la verve de l'auteur
-de <i>Maison pour Dames</i> ne fut plus étincelante
-et plus terriblement révélatrice du dégoût
-profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et
-la foule très vaguement définie qu'on appelle
-<i>le monde</i>. Il a suffisamment souffert de tout
-cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent
-sur les marches d'un trône, leurs pieds souillés
-des boues de la Neustrie conquise, il a suffisamment
-souffert de tout cela pour qu'on lui pardonne
-quelques outrances et même quelques injustices.
-Déjà, bien des gens, qui dansèrent autour
-de son cercueil pour marquer leur joie de
-ne plus entendre son impitoyable rire, déjà, bien
-des consciences épouvantées par la franchise courageuse&mdash;il
-en a pâti&mdash;d'un des rares écrivains
-qui surent conserver leur indépendance complète
-dans notre journalisme d'affaires (qui, par
-ailleurs, suit servilement l'opinion, sous prétexte
-de la diriger)&mdash;déjà, bien des consciences se rassuraient.
-Or, voici que par quatre fois, depuis
-sa disparition, sa terrible raillerie éclate, mieux
-armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques
-va déchaîner bientôt la publication de la
-<i>Correspondance</i>&mdash;choisie&mdash;de Jean Lorrain!
-Jean Lorrain n'est pas de ceux qu'on oublie. Il
-appartient à la grande lignée normande qui commence
-à d'Aurevilly et se continue par le grand
-«Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous
-<span class="pagenum">-8-</span> succéderont au milieu des platitudes, des intrigues
-et des bluffs de la capitale ne se souviennent plus,
-un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux
-pesants d'avoir trop regardé, de ce menton brutal
-et volontaire, de ces lèvres d'une sensualité violente
-démentie par l'impertinence du nez, accroché
-au front bref, sur l'avancée des cheveux teints
-au henné,&mdash;ce front terrible, à l'ossature rude,
-vallonnée, ce front crispé, raviné, obstiné, effrayant
-un peu, sillonné de veines turgescentes et
-contenant dans l'énorme caverne des arcades
-sourcilières, des prunelles glauques, caressantes,
-exténuées et comme défaillantes en une interminable
-agonie&mdash;; si ceux qui viendront après
-nous ignorent son élégance exceptionnelle et recherchée
-(mais, malgré tant d'étude, ne bannissant
-pas de sa démarche un léger roulement d'épaules,
-héritage d'une ascendance de marins), son
-chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains voltigeantes
-en gestes simples, ses mains longues
-mais grosses, un peu peuple, bossuées de bagues
-étranges, ses mains fuyantes mais solides, plus
-capables d'étrangler un agresseur que de serrer
-les doigts d'un flagorneur,&mdash;si nos descendants
-ignorent cette silhouette caractéristique de temps
-déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs bibliothèques
-l'&oelig;uvre de Jean Lorrain entre celui de
-Claude Crébillon et celui de Charles Baudelaire.</p>
-
-<p class="i">L'&oelig;uvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier,
-chroniqueur: ce sont les principaux
-aspects du talent du visionnaire de <i>La Mandragore</i>.
-<span class="pagenum">-9-</span> On déplorera sans doute que les exigences
-du journalisme aient pu nuire à beaucoup de pages
-trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être
-que Lorrain, improvisateur unique, n'ait pas
-daigné travailler toujours son style suffisamment,
-car <i>M. de Bougrelon</i>, <i>Ellen</i>, <i>Heures de Corse</i> et
-<i>La Dame Turque</i>, entre autres, prouvent qu'il
-savait se souvenir, lorsqu'il le pouvait et lorsqu'il
-le voulait, de Gustave Flaubert autant
-que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque
-un peu pour un jugement définitif. Il est pourtant
-des choses que l'on peut et que l'on doit
-dire.</p>
-
-<p class="i">Depuis toujours&mdash;oh! ses lettres et ses essais
-d'enfant!&mdash;et jusqu'à la fin, Jean Lorrain fut
-un poète. L'auteur du <i>Sang des Dieux</i> et de <i>La
-forêt bleue</i> n'est devenu le romancier des <i>Lépillier</i>,
-de <i>Sonyeuse</i> et des <i>Soirs de Province</i>&mdash;où l'on découvre
-tant de pages jolies (du Champfleury lyrique)&mdash;et
-le conteur qu'il fut après, que grâce
-à l'intolérable situation faite aux rimeurs dans
-notre littérature et dans notre société. Jean Lorrain
-s'éprend du charme mystérieux des vieilles
-maisons isolées, sur les pierres desquelles a
-mordu le passé, des cieux d'octobre et des sites
-d'automne où des relents discrets de mort complètent
-la magnificence des feuilles qui se cuivrent;
-il adore les grands parcs déserts, chers à
-feu Henri Zuber, où reviennent dans le soir l'âme
-de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de
-satin et de soie; il idolâtre les étoffes d'antan et
-<span class="pagenum">-10-</span> il les chante (sur le mode favori de Verlaine) en
-vers limpides:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des vieilles étoffes fanées</div>
-<div class="verse">Je suis le maladif amant.</div>
-<div class="verse">J'en veux dire l'enchantement</div>
-<div class="verse">Et les nuances surannées.</div>
-</div>
-
-<p class="i">Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier
-des madrigaux aux nymphes, aux génies de
-l'air, comme il voudra le faire dans certains salons
-(car il se croit parfois à une fête galante d'antan)
-aux dames qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il
-les arrange avec un art parfait dans les vases de son
-salon (il ramena de Ferrare un valet de chambre
-uniquement parce que cet homme improvisait
-d'admirables décorations en fleurs naturelles),
-il décrit un bouquet mieux que quiconque. Il
-écrit sur l'éventail de la baronne Oppenheim:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Longs pétales de soie et calices funèbres,</div>
-<div class="verse">Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres;</div>
-<div class="verse">Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants</div>
-<div class="verse">Vous êtes délicats, monstrueux et charmants.</div>
-<div class="verse">Fleurs d'ombres à la fois candides et subtiles,</div>
-<div class="verse">La chasteté du mal vit dans vos c&oelig;urs hostiles</div>
-<div class="verse">Et vous semblez garder, pour l'amour de Sigurd,</div>
-<div class="verse">Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur.</div>
-<div class="verse">Un éternel défi jaillit de vos corolles,</div>
-<div class="verse">Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles</div>
-<div class="verse">Les tempes de <i>ceux-là qui, désirant toujours</i></div>
-<div class="verse"><i>Ne consentent jamais</i>,&mdash;fleurs des vierges amours<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Avril 1895.</p>
-</div>
-<p class="i">Il pleure presque devant des lys qui se fanent:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">S'effeuillant au bord du vase</div>
-<div class="verse">Dans un chaste et calme abandon,</div>
-<div class="verse"><i>Leur agonie est une extase</i></div>
-<div class="verse"><i>Et leur parfum est un pardon</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="i"><span class="pagenum">-11-</span> Il a beaucoup lu les <i>Chansons des rues et des
-bois</i>. Gustave Moreau, ses chimères et les masques
-énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui une
-impression qui ne s'effacera jamais&mdash;même lorsque,
-par <i>Modernités</i>, il voisinera avec le Richepin
-des <i>Blasphèmes</i> dans le réalisme et
-dans la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera
-des héroïnes légendaires parmi les filles
-et les souteneurs; il avouera:&hellip; «dans l'empuantissement
-des marchés, au milieu des détritus
-de légumes et de fruits, là <i>seulement</i>
-Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur
-humaine, robuste et suant la santé, trop rose et
-trop rousse, avec des yeux mystérieux de bête&mdash;telle
-la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent
-les de Goncourt, dans le marché des Récollets
-à Bordeaux» et il écrira à Renée d'Ulmès:
-«En vérité, l'enfer est plein de colombes». On
-peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces
-d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des
-<i>Luxures</i>, les lakistes et les préraphaélites, Poë,
-Baudelaire, Addison, Huysmans, Algernon-Charles
-Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan
-Klingsor, il me restera à nommer parmi les peintres
-dont, prodigieux descriptif, il se rapproche
-encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso,
-William Morris, James Ensor, Walter Crane,
-Rops et d'autres. Encore cette énumération sera-t-elle
-insuffisante, car le tempérament de Lorrain,
-d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait
-de produire quelque chose de personnel
-<span class="pagenum">-12-</span> que lorsqu'il ressentait une vive sensation&mdash;et les
-spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya
-dans tous les mondes, l'influencèrent plus fréquemment,
-mais pas plus profondément que ses
-premières lectures ou que ses promenades à travers
-les musées d'Europe, qu'il connaissait à merveille.&mdash;Jean
-Lorrain dramaturge, pour les &oelig;uvres
-qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain
-poète qui continue sans souci des tendances de
-son temps, ni de la façon dont son rêve fabuleux
-pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux.
-Il les décrit en littérature. Qu'il s'agisse
-du chêne de <i>Brocéliande</i> entouré «d'immenses
-touffes de fougères, de bardanes, de
-glaïeuls, d'iris et de lys jaunes en fleurs, végétation
-féerique» bordant «un ravin qui termine
-le décor» par un «long cordon de pommiers et
-d'aubépines en fleurs, tout blanc au pied d'un
-bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la
-«route poudreuse longeant d'immenses champs
-de blé» d'<i>Ennoïa</i> où «tout l'horizon est occupé
-par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée
-noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille
-décrire le cadre fleuri d'<i>Yanthis</i> ou le charnier sinistre
-de la <i>Mandragore</i>&mdash;dont la prose cadencée
-peut être comparée à des vers&mdash;Lorrain décrit
-sa mise en scène dans un style de légende ou de
-roman. Nous sommes loin, avec lui, des indications
-en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William
-Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu
-des autres&mdash;si peu que le <i>Sang des Dieux</i> contient
-<span class="pagenum">-13-</span> <i>Ennoïa</i>, poème, et que, dans <i>La Forêt Bleue</i>,
-nous retrouverons, à quelques variations près, des
-fragments entiers de l'acte représenté, sous le
-même titre, à <i>l'&OElig;uvre</i>, en 1898. D'ailleurs «ce
-théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire»
-est le seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et
-ses romans furent ce qu'il préférait de son &oelig;uvre.
-Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot
-renseigne là-dessus.</p>
-
-<p class="i">Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le
-poète du conteur que de distinguer le nouvelliste
-du romancier. Qu'on me permette, à ce propos,
-de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907
-dans un de mes livres<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. On retrouve, remarquais-je,
-dans <i>Princesses d'Ivoire et d'Ivresse</i>, ce
-livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les
-sous-titres sont des vers,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">(Princesses d'Ivoire et d'Ivresse.</div>
-<div class="verse">Princes de Nacre et de Caresse.</div>
-<div class="verse">Princesses d'Ambre et d'Italie.</div>
-<div class="verse">Masques dans la Tapisserie.</div>
-<div class="verse">Contes de Givre et de Sommeil.)</div>
-</div>
-
-<p class="i noindent">&hellip; on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes
-de ses poèmes. Par une filiation charmante, la
-plupart de ces contes fournirent matière à des
-ballets; l'un d'eux même: <i>la Princesse sous
-verre</i>, devint un opéra (musique de R. Balliman.)&mdash;Ce
-sont les meilleurs amis de Jean Lorrain, ces
-<span class="pagenum">-14-</span> dames et ces éphèbes de légendes,&mdash;ces longues
-et souples silhouettes aux cheveux ruisselants
-évoluant dans des décors de fable et de splendeur,&mdash;ces
-princesses dont les baisers sont mortels
-et qui coupent, dans leurs jardins prodigieux,
-des corolles géantes capables de souffrir et de
-saigner, ces princesses semblables à des fleurs et
-ces fleurs semblables à des femmes, ces reines
-diadémées de chrysoprases, de calcédoines et d'émeraudes,
-vêtues de velours, de brocart et d'orfroi,
-constellées de topazes, de turquoises, d'opales
-et dont les yeux sont bleus comme des lacs
-ou verts comme l'aigue-marine,&mdash;ces sorcières
-effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant
-en compagnie de grenouilles énormes, de bestiaux
-aux sabots dorés, de paons à la roue invraisemblable
-et de grands lévriers agiles et très
-blancs&hellip; Et Lorrain erre à travers les siècles
-comme il erre à travers le monde. Avec une imagination
-stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs,
-il s'oublie parmi les lices et les tourelles
-médiévales, les hauts piliers de marbre vert des
-temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les
-venelles du vieux Vintimille, les plaines grises
-du Nord «où d'innombrables tiges de roseaux
-ondulent à perte de vue» et sur les dunes fleuries
-de chardons pâles&hellip; Il revient toujours de Golcondes
-et d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des
-joailleries nouvelles à nous faire voir. Parce qu'il
-y a des fleurs sur sa table de travail, tout simplement,
-il écrit <i>Narkiss</i>, le meilleur de ses contes
-<span class="pagenum">-15-</span> avec le <i>Conte du Bohémien</i>. Cette faculté incomparable
-a fait dire de lui qu'il avait abouti au
-«sadisme d'imagination». Je prends l'épithète
-comme un éloge, lorsque je lis les &oelig;uvres auxquelles
-elle veut s'appliquer. On a dit aussi:
-«Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur
-en trois cents lignes, jamais plus, de
-sa vie ne sut composer un livre». Cette appréciation
-prématurée fut démentie par la publication
-du <i>Tréteau, roman</i>, roman de quatre cents
-pages et qui unit à un lyrisme heureux une construction
-d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre
-part, une affirmation de lui, trop oubliée, reproduite
-naguère par Maurice Guillemot, peut expliquer
-bien des choses: «Le roman c'est la vie,
-disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder
-vivre, on aurait un chapitre à écrire tous les
-jours». Le formidable labeur <i>immédiat</i> qui fut
-demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable
-du petit nombre de livres <i>construits</i>
-laissés par Jean Lorrain qui disparut au moment
-où il commençait, dans la paix de Nice (après laquelle
-il aspirait depuis si longtemps), hors de
-l'enfer de la névrose parisienne<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, à pouvoir
-<span class="pagenum">-16-</span> ne plus donner que des &oelig;uvres définitives.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Georges Normandy: <i>Jean Lorrain, son enfance, sa vie,
-son &oelig;uvre</i>. Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain,
-11 hors-texte. Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol.
-3 fr. 50 (Méricant).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> &hellip;«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance
-de soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!&hellip;
-Personne ne nous éclaire, les amis nous trompent sur nos
-propres instincts et l'expérience seule nous le fait découvrir.
-Nous avons contre nous, notre éducation et notre milieu,
-que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés
-du monde et la législation des hommes. Puis nous rencontrons
-un Ethal et alors il est trop tard pour vivre l'existence,
-la seule pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure
-même où nous apparaît notre vie.» (<i>M. de Phocas.</i>)</p>
-</div>
-<p class="i">Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il
-importe de convenir que Lorrain a honoré cette
-profession, tombée, depuis quelques années, pour
-le monde artistique et littéraire au moins, dans
-un discrédit mérité. Il est excessif, sans doute,
-d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à propos
-des <i>Contes pour lire à la chandelle</i>: «&hellip;Ce
-que l'on y voit le moins, c'est Raitif de la Bretonne,
-je veux dire le meilleur de M. Jean Lorrain. On
-l'y voit cependant un peu; témoin les premières
-lignes de l'<i>Introduction</i>, si justes, si rapides, si
-dignes de ce journaliste que j'appellerai éminent&hellip;»
-Mais il demeure incontestable que jamais
-aucun chroniqueur des grands quotidiens n'avait
-avant lui et n'a depuis lui, aussi obstinément
-vanté, après les avoir comprises, toutes les formes
-de la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup
-de nos contemporains. Il nous a fait connaître
-les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les
-grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu
-l'admirable Maeterlinck dont il est parent par son
-théâtre hallucinant, captivant, irrésistible; il fut
-l'auteur du premier article sérieux consacré à
-Henri de Régnier, il a lancé Charles-Henry Hirsch,
-célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry Bataille et
-tant d'autres jeunes! Et les <i>Poussières de Paris</i>
-demeureront comme un document précieux pour
-les historiens de notre époque.</p>
-
-<p class="i">Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait
-une orientation nouvelle, à l'heure où, comme
-<span class="pagenum">-17-</span> on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans
-l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant,
-joueur et plus sensible». <i>Le Tréteau</i> nous l'avait
-indiqué. <i>L'Aryenne</i> le confirma. Il y a dans ces
-deux &oelig;uvres comme, du reste, dans <i>Ellen</i>, des pages
-de tout premier ordre. <i>L'Aryenne</i> décèle qu'il
-savait s'élever jusqu'aux conflits les plus hauts.
-Je ne connais rien de plus poignant, en sa sobriété
-pathétique, que ce choc de deux Races,
-transmis silencieusement à travers les siècles et
-brutalement ressuscité entre deux femmes modernes
-de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff,
-ruinée, et la princesse de Ragon d'Hélyeuse (née
-Rebecca Riesmer): deux synthèses parfaites. Jamais
-aucune &oelig;uvre ne contint, en si peu de pages
-et plus intégralement, le tempérament et le talent
-de Jean Lorrain. Il est là tout entier.&mdash;Ce drame
-prend parfois l'ampleur d'une &oelig;uvre sociale (ce
-qui s'esquissait avec la Préface du <i>Crime des Riches</i>
-et avec <i>M. de Phocas</i>) et parfois la grandeur
-simple d'une &oelig;uvre antique. C'est la vieille haine
-de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour
-la race triomphante et forte; c'est la rancune de
-Kassandra contre Klytemnestra, femme d'Agamemnon,
-c'est «la légendaire rancune de l'Otage».
-Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions,
-il créa des <i>types</i> immortels, il édifia
-des <i>&oelig;uvres</i>. Son instinct artistique fut incomparable.
-Il allait sans hésiter à l'&oelig;uvre intéressante,
-à l'homme de talent,&mdash;et celui-ci fut-il son ennemi
-de toujours, la conscience littéraire de Raitif
-<span class="pagenum">-18-</span> l'emportait sur son amour-propre qui était immense.
-Il ne s'abaissa jamais aux malices du métier,
-aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son
-abandon, par son style spontané, par la variété
-de ses souvenirs, par l'intensité de ses impressions
-et, pour tout dire, par sa <i>sincérité</i> profonde.
-Sa phrase naturelle caresse, berce, entraîne, charme;
-elle noie dans son élégance et sa séduction
-les incorrections grammaticales qu'elle recèle
-parfois. Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique
-à Lorrain: «Je ne suis pas sûr que ce soit bien
-construit, mais je sais que cela me plaît et me
-retient». Lorsqu'il <i>travaille</i>, l'harmonie ne disparaît
-pas de son verbe, les mots se succèdent, évocateurs
-et cérémonieux: ils se déroulent avec l'allure
-et la couleur que les processions eurent jadis
-dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au
-temps où la croyance populaire, soumise aux jolis
-mensonges de nos mères, parait de tentures et de
-fleurs les murs des maisons devant lesquelles le
-dais devait passer entouré de thuriféraires.</p>
-
-<p class="i">Sa vaillance à la besogne, sa conscience d'artiste
-étranger aux bizarres «cuisines» de la littérature
-actuelle, sa loyauté professionnelle et sa fidélité
-d'ami ne seront jamais mises en doute. Et personne
-ne peut nier non plus que Jean Lorrain s'affirme
-comme le plus magnifique des descriptifs
-de notre temps. Il voit en <i>barbare</i>, oui, et c'est la
-seule vision qui puisse être intense en littérature.
-Le peu de latinisme qui est en lui ne l'empêche
-pas de traiter la langue avec une liberté superbe
-<span class="pagenum">-19-</span> d'autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire.
-M. Emanuel publiait naguère sur Lorrain
-cette appréciation que j'approuve: «&hellip;Il
-aura été, dans ces derniers trente ans, un des
-manieurs de mots les plus experts et les plus
-efficaces dont puisse se vanter notre littérature
-romantique. De son &oelig;uvre abondant et
-inégal, tout débordant de sarcasme et d'enthousiasme,
-de cynisme et de tendresse, d'éclats de
-rire<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> et de sanglots, de cet &oelig;uvre qui témoigne
-malgré tout d'une science si désenchantée
-de la vie et d'un amour si effréné de la volupté<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>,
-il est difficile de prévoir combien de
-<span class="pagenum">-20-</span> pages sont destinées à lui survivre; au demeurant
-il était trop violemment mêlé à la vie ardente
-de son temps et d'un modernisme trop
-aigu et trop momentané, pour s'être inquiété
-sérieusement du jugement de la postérité et lui
-avoir fait, en échange d'un peu de renommée,
-le sacrifice même partiel, de ses goûts et de ses
-passions. Mais on peut dire, sans crainte d'être
-taxé d'exagération, qu'il fut parmi les écrivains
-de sa génération, un des plus personnels,
-des plus expressifs et des plus aimés, et qu'aucun
-n'excella comme lui aux narrations trépidantes
-et luxurieuses d'un siècle d'égoïsme
-jouisseur et fastueux, qu'il a exalté de son verbe
-imagé et flagellé<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> de son impitoyable ironie.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Dédicace inédite d'un portrait de Jean Lorrain costumé
-en Arabe, envoyé après un voyage en Afrique à la baronne
-X&hellip;:</p>
-
-<p class="c"><i>A Madame la baronne X&hellip;</i></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Le barbare au profil indomptable mais vague</i></div>
-<div class="verse"><i>Et dont la robe ondule, avec des tons de vague</i></div>
-<div class="verse"><i>Et de soleil trempé dans un humide écrin,</i></div>
-<div class="verse"><i>Emir, agha, pacha, c'est encor Jean Lorrain.</i></div>
-<div class="verse"><i>S'il vous tourne le dos, gardez-vous d'en médire:</i></div>
-<div class="verse"><i>Là-bas, tourner le dos c'est tenter de séduire&hellip;</i></div>
-<div class="verse"><i>Au fond d'un café maure, aux sons des derbouka,</i></div>
-<div class="verse"><i>Madame, ah! qu'il est doux de humer le moka!</i></div>
-</div>
-
-<p><i>Paris, Avril 1894.</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Jean Lorrain.</span></p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert,
-complèteront à souhait le jugement de M. Emanuel: «&hellip;Chez
-un tel homme les images sensuelles rompent l'harmonie ou,
-pour parler plus librement, la médiocrité de notre vision
-ordinaire. Il transforme dans son esprit les réalités du
-monde extérieur pour en faire une certaine beauté ardente
-et triste.&mdash;Ils ont raison de se choquer, ceux pour qui l'art
-n'est point un univers complet et qui, ne sachant point s'y
-satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments
-de leur rêve dans la vie de société: rien n'en résultera
-que désastres.»</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il m'écrivait en 1906: «&hellip;Comment vous, qui avez
-pourtant de la psychologie, n'avez-vous pas deviné que je
-hais et que j'ai en nausée ce monde élégant et exotique que
-je décris?&hellip; Vous avez aimé <i>Ellen</i> m'avez-vous dit. <i>Ellen</i>
-a été rêvée, imaginée, elle est née du paysage. La suite
-que vous n'aimez pas a été vécue!» (<i>Inédit</i>).&mdash;G. N.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p class="i">J'écris ces lignes devant le golfe d'Ajaccio, prisonnier
-des montagnes violettes où quelques cîmes
-neigeuses rosissent dans le soleil d'hiver qui
-nacre les orangers criblés de boules d'or et les
-géants eucalyptus de la route des Sanguinaires.
-Dans ce décor comme planté par Antoine, éclairé
-par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume,
-dans ce décor où Lorrain se complut quelques années
-avant sa fin, j'évoque sa silhouette de malade
-<span class="pagenum">-21-</span> en extase sous le ciel nocturne d'ici qui
-le consolait de tout. Il rêvait de finir ses jours dans
-ce pays, au bord de cette mer luisante, dans cette
-île «très âme en détresse et très exil», sur ces
-quais déserts où s'immobilisent plusieurs barques
-de pêcheurs, où quelques femmes rincent du linge
-sur les rochers, où des lucquois (sous l'opprobre
-populaire qui les charge parce qu'ils travaillent&mdash;l'Ajaccien
-a dans les mains «un poil
-qui pourrait lui servir de canne)», lavent et font
-sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée
-et que le paquebot emportera demain.
-C'est de ce rivage qu'il disait à sa vénérable mère:
-«Ce n'est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c'est
-autre chose de somnolent, d'ensoleillé, de triste.
-La baie, très fermée, a l'air d'un lac. Ce serait un
-pays exquis pour y mourir: on s'y sent détaché
-de tout»<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Et une grande mélancolie me
-prend à songer qu'il n'est même pas mort de l'autre
-côté de l'eau, dans cet immense appartement
-qu'il avait choisi lui-même, sur le port de Nice,
-cet appartement d'où il apercevait le Mont-Boron
-très italien, un môle d'or sous un ciel de saphir
-et d'où il voyait de son lit, comme il me l'écrivait,
-«toute l'aventure de la mer inviteuse et des
-joyeux départs»&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Extrait d'une lettre inédite.</p>
-</div>
-<p class="i">Paris, <i>la ville empoisonnée</i>, l'aura gardé jusqu'au
-dernier jour.</p>
-
-<p class="i">Jean Lorrain n'a pas pu s'exprimer tout entier.
-La mort ne l'a pas laissé se réaliser complètement.
-<span class="pagenum">-22-</span> C'est affreusement cruel. Soit.&mdash;Jean Lorrain
-a donné des leçons à son siècle. Il n'eût pas
-le temps de lui infliger une leçon définitive. Soit
-encore.&mdash;Mais, avant de nous quitter, il a tracé
-ces mots que je retrouve, que je relis et qui m'enchantent:
-«<i>On est toujours vengé des gens qu'on
-regarde vivre.</i>»</p>
-
-<p class="i">Voilà pour ceux qui ne veulent à aucun prix
-s'incliner devant le talent d'un disparu que, vivant,
-par diplomatie ou par lâcheté, ils saluaient
-plus bas que terre.</p>
-
-<p class="i">Pour nous autres, il reste entendu que les morts
-ne meurent jamais dans le souvenir de ceux qui
-les aimèrent.</p>
-
-<p class="ind i">Ajaccio, 21-23 Décembre 1909.</p>
-
-<p class="sign i">GEORGES NORMANDY.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-23-</span></p>
-
-<p class="c xlarge">Pelléastres</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I<br />
-LE POISON DE LA LITTÉRATURE</h2>
-
-
-<p>&mdash;Ce Jacques Hurtel, quel misogyne! Il en a
-une série d'histoires! Comme s'il n'y avait que les
-femmes, sensibles au Poison de la littérature! Et
-les hommes, donc! Vous croyez qu'ils y échappent?&hellip;
-La barbe n'exempte pas de la tare. A côté
-de ces dames, il y a ces messieurs. Il n'y avait pas
-que des femmes aux premières de l'<i>&OElig;uvre</i>.
-Près des maigreurs hallucinantes, des sinuosités
-de serpents et des regards d'au-delà des maîtresses
-d'esthètes, il y avait les esthètes eux-mêmes: les
-propriétaires de ces princesses et les metteurs en
-scène, couturiers et modistes, de ces poupées de
-musées.</p>
-
-<p>Les esthètes, les intoxiqués du Poison, pis, les
-intoxicateurs escortant leurs victimes: pourquoi
-ne les avez-vous pas notés, eux aussi?</p>
-
-<p>&mdash;Gilets de velours de nuances fauves, cravates
-1830 et hausse-cols pharamineux, redingotes à la
-Royer-Collard, vestons à brandebourgs de dompteurs,
-et, sur les fronts surplombants de génie,
-<span class="pagenum">-24-</span> toutes les mèches fatales, depuis celle de Musset
-jusqu'à celle de Victor Hugo: autant de portraits
-du Siècle méticuleusement copiés d'après les
-gravures des quais, toute une assemblée de faux
-Bonaparte, de faux M. Ingres, de faux Montalembert
-et même d'authentiques Guizot, toutes les
-ressemblances célèbres suppléant à la personnalité.
-Et quelle collection de bagues!&hellip; Comment
-n'avez-vous pas croqué cette belle assemblée de
-Benjamin Constant et de Mme de Staël, se souciant,
-d'ailleurs, des pièces représentées comme
-un poisson d'une pomme mais tous et toutes venus
-là pour se retrouver, se faire voir et se toiser?</p>
-
-<p>Ce public légendaire des premières de Lugné-Poé,
-vous le retrouverez Salle Favart, fidèle à toutes
-les reprises de <i>Pelléas et Mélisande</i>. Fervents
-des nostalgiques mélodies dont Grieg a souligné
-le texte de <i>Peer Gynt</i>, enthousiastes aussi des orchestrations
-savantes de <i>Fervaal</i>, ces gens ont tous
-adopté, d'un unanime accord, la musique de
-M. Claude Debussy. Convulsés d'admiration aux
-<span lang="it" xml:lang="it">pizzicati</span> soleilleux du petit chef-d'&oelig;uvre qu'est
-l'<i>Après-midi d'un faune</i>, ils ont décrété l'obligation
-de se pâmer aux dissonnances voulues des
-longs récitatifs de <i>Pelléas</i>. L'énervement de ces
-accords prolongés et de ces interminables débuts
-d'une phrase cent fois annoncée; cette titillation
-jouisseuse, exaspérante et à la fin cruelle, imposée
-à l'oreille de l'auditoire par la montée, cent fois
-interrompue, d'un thème qui n'aboutit pas; toute
-cette &oelig;uvre de Limbes et de petites secousses,
-<span class="pagenum">-25-</span> artiste, oh combien! quintessenciée&hellip; tu parles!
-et détraquante&hellip; tu l'imagines! devait réunir les
-suffrages d'un public de snobs et de poseurs. Grâce
-à ces messieurs et à ces dames, M. Claude Debussy
-devenait le chef d'une religion nouvelle et ce fut,
-dans la Salle Favart, pendant chaque représentation
-de <i>Pelléas</i>, une atmosphère de sanctuaire.
-On ne vint plus là qu'avec des mines de componction,
-des clins d'yeux complices et des regards
-entendus. Après les préludes écoutés dans un religieux
-silence, ce furent, dans les couloirs, des
-saluts d'initiés, le doigt sur les lèvres, et d'étranges
-poignées de mains hâtivement échangées dans
-le clair-obscur des loges, des faces de crucifiés et
-des prunelles d'au-delà.</p>
-
-<p>La musique est la dernière religion de ce siècle
-sans foi. Les auditions de <i>Tristan</i> et de <i>Parsifal</i>
-entassent, au Châtelet, dans les places supérieures,
-une population ardente et figée d'hypnose
-en tout point pareille à celle des premiers
-chrétiens assemblés dans les Catacombes. Mais,
-au moins, les adeptes de Wagner sont sincères:
-ils se recrutent dans toutes les classes sociales
-et l'humilité des vêtements, la laideur parfois
-sublime des visages contractés, témoignent de la
-ferveur et de la violence de leur foi. La religion
-de M. Claude Debussy a plus d'élégance; ses néophytes
-peuplent surtout les fauteuils d'orchestre
-et les premières loges, les stalles d'orchestre
-aussi, parfois. A côté de la blonde jeune fille,
-trop frêle, trop blanche et trop blonde, à la ressemblance
-<span class="pagenum">-26-</span> évidemment travaillée d'après le type
-de Mlle Garden</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">(Je regardais Lucie: elle était pâle et blonde&hellip;)</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">&hellip; et feuilletant d'une indolente main la partition
-posée sur le rebord de la loge, il y a tout
-le clan des beaux jeunes hommes (presque tous
-les debussystes sont jeunes, très jeunes), éphèbes
-aux longs cheveux savamment ramenés en bandeaux
-sur le front, visages mats et pleins aux prunelles
-profondes, habits aux collets de velours,
-aux manches un peu bouffantes, redingotes un peu
-trop pincées à la taille, grosses cravates de satin
-engonçant le cou ou flottantes lavallières négligemment
-nouées sur le col rabattu quand
-le debussyste est en veston, et tous portant au
-petit doigt (car ils ont tous la main belle) quelques
-bagues précieuses d'Egypte ou de Byzance,
-scarabée de turquoise ou caducée d'or vert,&mdash;et
-tous appareillés par couples. Oreste et Pylade, communiant
-sous les espèces de <i>Pelléas</i> ou fils modèles,
-aux paupières baissées, accompagnant leur
-mère! Et tous, buvant les gestes de Mlle Garden,
-les décors de Jusseaume et les éclairages de
-Carré, archanges aux yeux de visionnaires, et,
-au moment des impressions, se chuchotant dans
-l'oreille jusqu'au fin fond de l'âme&hellip; Les Pelléastres!</p>
-
-<p>Les Pelléastres sont toujours du monde.</p>
-
-<p>Il y a six mois, j'assistais à une de ces chambrées.
-Après l'acte de la fontaine, qui est peut-être
-<span class="pagenum">-27-</span> un des meilleurs de l'&oelig;uvre, je découvrais,
-au hasard de ma lorgnette, une avant-scène intéressante.
-Une femme, encore très belle et en grande
-parure, en occupait le devant; une jeune fille,
-presque une enfant, tant ses prunelles se promenaient,
-candides, sur l'assistance, était assise à
-la droite: la mère et la fille, sans doute. A gauche,
-un jeune homme, miraculeusement cambré
-dans un frac, s'accoudait au rebord de la
-loge. Dans une attitude d'une suprême indolence,
-il laissait pendre en dehors, baguée et gemmée
-de perles, une étonnante main. Ma jumelle
-avait rencontré cette figure et maintenant ne la
-quittait plus. Ce jeune homme avait le plus pur
-type anglais: la lourde mèche qui lui barrait le
-front était d'un jaune brillant de soie floche, et
-le côté poupin d'un visage trop plein et l'on eût
-dit fardé tant les pommettes étaient roses, ne
-parvenait pas à altérer le plus délicat profil.</p>
-
-<p>C'était le parfait dandy; quelque chose comme
-Brummel adolescent, tant toute sa personne affichait
-d'impertinence. Mais la plus grande étrangeté
-de ce jeune homme était la souplesse et la
-minceur étrange de sa main. «La plus belle
-main de Paris», me chuchotait Meyran assis à
-mes côtés. Meyran avait suivi la direction de mes
-jumelles.</p>
-
-<p>&mdash;«Edward Ytter, le fils du grand peintre anglais
-Williams Ytter. Il est avec sa mère et sa
-s&oelig;ur. Il ne quitte jamais sa mère: il l'aime tant!»</p>
-
-<p>&mdash;«Lui aussi?»</p>
-
-<p><span class="pagenum">-28-</span> &mdash;«Oui: ils aiment tous leur mère, composent
-des vers grecs et sont bons musiciens. Pelléastre
-enragé d'ailleurs! Il ne collectionne encore
-ni chauves-souris ni hortensias et n'a, jusqu'ici,
-célébré aucun baptême de chatte, mais il
-n'en cultive pas moins une douce réclame. Sa
-main est célèbre dans toute la petite classe. Du
-reste, les plus belles bagues: rien que des perles
-et des émaux translucides sur jade vert. Tous ces
-petits messieurs excellent à se tailler une réputation
-dans une partie quelconque. Edward
-Ytter se recommande à l'attention publique par
-sa main, ses bagues et sa collection d'objets du
-grand siècle. Il n'admet chez lui que des meubles
-et des tapisseries du dix-septième; tout est
-Louis XIV. Il habite un vieil hôtel dans l'Ile
-Saint-Louis, comme Mme Lelong qui le considérait;
-il possède une commode de laque ayant appartenu
-à Mme de Maintenon et couche dans le
-lit de Monsieur, frère du roi, ni plus ni moins.
-Il faudra que je vous conduise chez lui.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, je n'y tiens pas!»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais si, il le faut! il manque à votre ménagerie.
-Je vous le présenterai à l'autre entr'acte&hellip;
-Taisons-nous, nous allons nous faire écharper:
-voici la musique qui reprend.»</p>
-
-<p>A l'entr'acte suivant, j'avais l'honneur d'être
-présenté à sir Edward Ytter.</p>
-
-<p>Edward Ytter était surtout merveilleusement habillé,
-si adéquat à ses vêtements qu'ils semblaient
-peints sur lui. Il avait un léger zézaiement et
-<span class="pagenum">-29-</span> hanchait un peu sur la jambe droite, flexible autant,
-on eût dit, que sa badine, laquelle était d'un
-seul jonc surmonté d'un neské ancien. La présentation
-fut correcte. Sir Edward Ytter voulut bien
-me dire qu'il désirait depuis longtemps me connaître
-et qu'il était ravi de la rencontre. Tout en
-parlant, il caressait du bout des doigts l'or pâli
-d'une naissante moustache, moins peut-être pour
-mettre en valeur leur finesse et leurs ongles polis
-que les bagues curieuses qui les surchargeaient.
-«La plus belle main de Paris», m'avait chuchoté
-Meyran. Je dois à la vérité de dire que sir Edward
-fut charmant. Il respira sans trop de fatuité le
-discret encens que Meyran lui brûla sous les narines
-en le complimentant sur sa bonne mine,
-son tailleur et ses bagues, puis il nous quitta
-brusquement sur ces mots:</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais rejoindre maman.»</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, il bêle un peu sa mère, mais c'est
-un bon petit garçon. Quand il sera devenu naturel,
-ce sera même un beau cavalier.»</p>
-
-<p>&mdash;«Sa mère, sa bonne mère! Ce n'est pas un
-métier dans la vie. Que fait-il, en dehors de sa
-piété filiale, ce jeune modèle des fils?»</p>
-
-<p>&mdash;«D'abord, sa bonne mère, il ne vit pas
-avec: il l'accompagne dans le monde et au théâtre,
-mais il a bien soin de demeurer loin d'elle.
-Mme Ytter habite les Champs-Elysées. Et lui, dans
-l'Ile Saint-Louis, il couche dans le lit de Monsieur,
-frère du roi.»</p>
-
-<p>&mdash;«Sans le chevalier de Lorraine?»</p>
-
-<p><span class="pagenum">-30-</span> &mdash;«Je l'espère.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais que fait-il en dehors de sa vie mondaine,
-ce bon fils?»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais il peint, comme son père!»</p>
-
-<p>&mdash;«Des portraits?»</p>
-
-<p>&mdash;«Non, des bonbonnières.»</p>
-
-<p>&mdash;«Des bonbonnières!»</p>
-
-<p>&mdash;«Pour princesses et majestés en exil. Les
-Ytter vont beaucoup dans le monde. La réputation
-du père sert le fils: il ne fait rien à moins de
-quinze louis, et encore, c'est donné! Le père
-était un maître: petit maître est le fils. Il fignole
-à miracle la miniature; il a assez bien pigé la
-manière d'Hubert Robert. Sur ces dessus de boîtes,
-laquées comme des vernis Martin, il peint
-tantôt des ruines, tantôt des fleurs: il y a des
-personnes qui préfèrent les ruines, il y en a d'autres
-qui aiment mieux les fleurs. Il n'est pas sans
-talent, du reste. Mais ce qu'il y a de mieux, c'est
-son logis. Ce jeune Ytter a un goût délicieux. Il
-faut absolument que je vous mène chez lui.»</p>
-
-<p>Le quatrième acte commençait. Nous regagnions
-nos fauteuils d'orchestre.</p>
-
-<p>&hellip; A quelques jours de là, je rencontrais Meyran.</p>
-
-<p>&mdash;J'allais chez vous, me disait-il. Je venais
-vous prier à déjeuner pour après-demain, chez
-Paillard; j'ai invité le jeune Ytter et un de ses
-amis: les deux font la paire. Ce dernier est un
-affiné de la couleur. Il a une chambre lophophore:
-je ne vous en dis pas plus. Il ne parle que par
-phosphorescences et par évanescences; c'est un
-<span class="pagenum">-31-</span> enthousiaste Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout
-un poème. C'est le fils de Damora, le grand musicien.
-Etonnants, ces descendants d'hommes de génie!
-A croire que la nature, à bout de sève, ne peut
-continuer quand elle a donné son maximum d'harmonie
-et de force.</p>
-
-<p>Je voulais me récuser.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous
-n'avez pas idée de ces jeunes couches. Cela peut
-vous servir pour un roman, un jour; c'est toute
-une documentation physiologique.</p>
-
-<p>Et j'allai chez Paillard au jour dit.</p>
-
-<p>Meyran avait commandé un petit salon au premier;
-ses invités étant un peu voyants, je lui en
-savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme
-un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet
-de velours pensée en dépassait les revers, une cravate
-iris bouffait à larges plis autour de son cou
-frêle&hellip; Il était encore plus blond que l'autre
-soir. Il me tendit une main baguée, ce matin-là,
-de perles noires et de saphirs roses et me présenta
-son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora.
-Brun comme une olive et moulé, lui, dans
-une jaquette de drap vert-myrthe boutonnée sur
-une cravate de peluche noire, Maxence Damora
-n'avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui
-tenait lieu d'épingle de cravate&hellip;&mdash;Nous attaquâmes
-les marennes et sir Edward Ytter, tout en les
-assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables.
-Il daigna nous informer de ses projets.
-Il arrivait de Venise et des lacs italiens où il passait
-<span class="pagenum">-32-</span> ses automnes; à Venise, il descendait chez
-sir Reginald Asthom, qui y avait un palais sur le
-<span lang="it" xml:lang="it">Canale-Grande</span>; il était invité, cet hiver, au Caire
-et on le voulait pour remonter en dahabieh, jusqu'aux
-sources du Nil, mais l'Egypte était vraiment
-trop infestée de Yankees maintenant. Quant
-à Cannes, on n'y pouvait aller avant la fin d'avril.
-Le moyen d'y vivre, pendant le Carnaval?
-Trop de cohues, puis ses printemps étaient promis
-à la Sicile. Il se résignerait donc à passer janvier,
-février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers
-en fleurs, il gagnerait Taormine.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O pâturages bleus et fables de Sicile!</div>
-</div>
-
-<p>Là, on menait la vie inimitable. De Taormine,
-il rayonnerait sur Messine et Catane; peut-être
-retournerait-il à Syracuse, à cause des Latomies,
-mais Syracuse était si triste! Il passerait certainement
-le mois de mai à Palerme. Il avait bien envie
-d'esquiver la saison de Londres: il y avait trop
-de connaissances et les sorties du soir lui prenaient
-toute sa liberté. Il passerait plutôt juin à
-Paris, à cause du Salon: il voulait voir les Anglada
-et les Jacques Blanche, les Helleu aussi.
-Il raffolait d'Helleu: il était si imprécis et si personnel!
-Et puis, il avait promis à lady Corneby de
-l'aider à meubler le pavillon de la Dubarry, qu'elle
-venait d'acheter à Versailles. Il s'était même laissé
-arracher la promesse de faire deux ou trois conférences
-chez elle sur le mobilier de la fin de
-Louis XV; cela nécessitait quelques recherches,
-<span class="pagenum">-33-</span> naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque.
-Quant à son été, il le passerait à Castellamare,
-dans la baie de Naples (la fraîcheur y est
-délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait
-converti en villa un ancien couvent. On y donnait
-des fêtes néo-grecques, reconstituées d'après des
-fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses; les
-jardins du prince Noronsoff se prêtaient étonnamment
-aux déploiements des cortèges. Il fallait
-voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes
-de camphre et d'acier des étés de Campanie!</p>
-
-<p>Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla
-de son talent: il était tel que les commandes affluaient.
-Son automne seul, lui rapportait
-quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse
-de Middleton et la princesse Outchareska venaient
-de lui commander chacune une bonbonnière:
-la duchesse avait voulu des ruines et la
-princesse des fleurs (car il y avait des personnes
-qui préféraient les ruines et d'autres les fleurs).
-Il excellait dans l'un et l'autre genre et, comme
-par le plus grand des hasards, il se trouvait avoir
-les deux bonbonnières dans la poche de son pardessus.
-Il priait le maître d'hôtel de le lui apporter
-et nous étions admis à juger de sa facture. La
-première boîte enserrait dans son ovale un petit
-temple de l'Amour dans une île, comme celui de
-Trianon: frêles colonnades à jour sur un ciel
-bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses, et toutes
-les rouilles de l'automne empourpraient les
-saules d'un étang mort. La seconde boîte, de forme
-<span class="pagenum">-34-</span> ronde, se bombait sous une pluie de pétales;
-une haie d'églantines sauvages et de chèvrefeuilles
-s'échevelait sur un ciel vert. «Cinquante louis
-les deux, résumait le peintre, et ce sont là des
-prix d'amis! Mais il faut bien faire quelque chose
-pour les femmes.» Sir Edward Ytter était infatigable.
-Il nous parla ensuite de ses connaissances
-en bibelots. Le bibelot! il en était un des oracles.
-Lowengard le consultait et pas un achat important
-n'était fait chez Cramer qu'il n'eût, auparavant,
-donné son avis. Le lit de Monsieur, frère
-du roi, qu'il avait découvert rue Visconti, dans
-une affreuse brocante, lui avait conquis l'estime
-et la considération des gros marchands de Londres.
-Quant à sa commode de Mme de Maintenon,
-en laque rouge de Coromandel, c'était une
-pièce unique dont le Musée Carnavalet lui avait
-offert trente-huit mille francs. Il avait un flair
-spécial: ainsi il était en pourparlers pour une
-chaise percée en marqueterie de bois des îles,
-ayant appartenu au Grand Roi, et ne désespérait
-pas d'obtenir, d'un riche amateur de Meulan, un
-bourdaloue acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue
-du surintendant Fouquet et la chaise percée
-du Roi Soleil! Et comme, averti par un coup
-de coude de Meyran, je simulais l'enthousiasme:</p>
-
-<p>&mdash;«Si je fais l'affaire, je vous convierai, cher
-monsieur, à venir voir les deux objets chez moi.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais le lit de Monsieur suffirait! m'écriai-je.
-Je me contenterais parfaitement de la commode
-de Mme de Maintenon!»</p>
-
-<p><span class="pagenum">-35-</span> &mdash;«Non, tout Paris les connaît. Je dois bien
-quelques objets nouveaux à votre curiosité!»</p>
-
-<p>Le jeune Damora n'ayant rien dit, je souffrais
-de son silence.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est vous, monsieur, croyais-je devoir
-l'interroger, c'est vous qui avez une chambre lophophore?»</p>
-
-<p>&mdash;«Et mandarine!» me répondit le jeune
-éphèbe.»</p>
-
-<p>Nous nous quittâmes «ravis» les uns des autres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II<br />
-LIONNERIES</h2>
-
-
-<blockquote>
-<p>«<i>Monsieur, l'autre matin, chez Paillard, vous
-avez bien voulu me marquer le désir de visiter
-le vieil hôtel de Chamarande où j'ai la chance
-d'avoir pu loger les quelques bibelots qui m'ont
-valu l'honneur de votre curiosité.</i></p>
-
-<p>«<i>Si vous n'avez rien de mieux à faire vendredi
-prochain, entre cinq et six heures, voulez-vous,
-monsieur, me faire l'extrême plaisir et la faveur
-grande de venir prendre une tasse de thé, quai
-d'Orléans? Les vieilleries dont nous avons le goût
-commun gagnent à être vues à la clarté des cires,
-dans la pénombre de la nuit tombante. Le lit de
-<span class="pagenum">-36-</span> Monsieur, frère du roi, et la commode de Mme de
-Maintenon, que j'ai l'heur de posséder, attendent,
-dès aujourd'hui, la grâce de votre visite. Depuis
-notre déjeuner, deux autres objets assez rares,
-que je guignais, me sont également échus, que
-je serais heureux de soumettre à votre critique:
-ce sont deux pièces assez curieuses, sinon uniques,
-dont un musée, je crois, pourrait s'enorgueillir.</i></p>
-
-<p>«<i>Quelques amis me font l'honneur de me venir
-voir vendredi à l'heure dite. Croyez qu'ils se feront
-une joie et escomptent déjà celle de vous
-être présentés.</i></p>
-
-<p>«<i>M. Hector Meyran, à qui j'écris pour lui faire
-signe, vous renseignera sur leur respective personnalité
-et leurs réels mérites. Je lui en communique
-les noms. Je me fais fort de vous faire goûter,
-vendredi, des confitures de goyave et des
-petits pains fourrés aux huîtres qui ne sont pas
-indifférents.</i></p>
-
-<p>«<i>Il n'y a pas présomption, n'est-ce pas, monsieur,
-à vous dire que j'ose compter sur vous?</i>»</p>
-
-<p>Et la lettre était signée <i>Edward Ytter</i>.</p>
-
-<p>En <i>post-scriptum</i>, ces simples mots:</p>
-
-<p>«<i>La duchesse d'Iddleton servira le thé.</i>»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Cette lettre ne laissait pas de me causer un certain
-effarement; il y a des styles qui déconcertent.
-C'était Meyran qui m'avait présenté cet Ytter.
-Je sautais en fiacre et courais chez mon ami Meyran.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-37-</span> &mdash;Je sais ce qui t'amène, me disait celui-ci
-dès le seuil: tu as reçu une convocation du jeune
-sir Ytter. Moi aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Sa prose est un peu baroque&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Comme ses perles, mais son style a tout de
-même de l'allure; il pastiche aimablement Saint-Simon
-et le président de Hainaut. Le malheur est
-que ses lettres soient datées de 1904. Il n'y a
-qu'un écart de deux siècles. Ecrites en 1704, ce
-serait parfait. Inutile de me communiquer ton
-épître, la mienne me suffit. Tu y viens, n'est-ce
-pas? Nous y allons.</p>
-
-<p>&mdash;Mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, mais si. Il faut avoir vu ça au
-moins une fois dans sa vie. Et puis, il y a les petits
-amis, ceux sur lesquels tu veux obtenir
-quelques tuyaux et renseignements. Les petits
-amis sont très intéressants. Ah! à eux seuls ils
-valent le voyage!</p>
-
-<p>&mdash;Meyran, tu te paies ma tête.</p>
-
-<p>&mdash;Attends que nous nous soyons offert la leur.
-Tu ne verras chez sir Edward Ytter que des jeunes
-gens du meilleur monde et du goût le plus suave.
-Ecoute, j'ai la liste: d'abord, le jeune Maxence
-Damora, l'inséparable d'Edward Ytter. Je l'avais
-invité l'autre jour à déjeuner pour t'habituer
-graduellement à cet étrange milieu.</p>
-
-<p>&mdash;Le petit jeune homme à l'orchidée verte?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, le petit jeune homme à la
-chambre lophophore.</p>
-
-<p>&mdash;Et mandarine!</p>
-
-<p><span class="pagenum">-38-</span> &mdash;Nous trouvons ensuite M. Pierre Yvanis, le
-fils de la belle madame Yvanis; lord Eginard
-Chapmann, un Irlandais plus très jeune, mais
-très particulier&hellip; C'est un globe-trotter infatigable:
-il a fait cinq fois le tour du monde&hellip; Evariste
-Bouchetal, qui fait de la littérature, et Grégory
-Popescu, qui veut faire du théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Popescu?</p>
-
-<p>&mdash;Cela se prononce Popesquiou. C'est un nom
-roumain. Le jeune Grégory est de Bucarest,
-comme M. de Max.</p>
-
-<p>&mdash;Et au Conservatoire?</p>
-
-<p>&mdash;Tu l'as dit. Un point, c'est tout. Nous n'aurons
-pas d'autres phénomènes; mais c'est très
-suffisant.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Et ces messieurs se recommandent à
-l'attention par&hellip;?</p>
-
-<p>&mdash;Chacun a une manie très spéciale, une <i>lionnerie</i>,
-comme on disait sous la Restauration.
-Ainsi, le jeune Yvanis, qui traduit miraculeusement
-les poètes grecs et a commis un adorable
-pastiche des idylles de Théocrite, vit maritalement
-avec un mannequin de cire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dis?</p>
-
-<p>&mdash;La vérité. Pierre Yvanis possède dans sa garçonnière,
-dans sa frissonnière, si tu aimes mieux,
-une admirable poupée de grandeur naturelle, modelée
-par un véritable sculpteur, laquelle, revêtue
-de précieuses robes japonaises, repose sur
-un lit de parade, côte à côte avec le lit de camp
-d'Yvanis. Il a pour cette idole un véritable culte
-<span class="pagenum">-39-</span> et lui adresse des vers, des sonnets et des fleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, c'est de la folie!</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est de la pose et c'est aussi de la réclame.
-Dans un certain monde, on appelle Yvanis:
-l'homme à la poupée de cire. Vendredi, tu
-entendras couramment tous ces messieurs demander
-à Yvanis des nouvelles de sa maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;Et on ne lui en connaît pas d'autres?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut demander cela à ses amis. Lord Chapmann,
-lui, collectionne les chapelets de prières,
-pourvu qu'ils soient musulmans. C'est un fervent
-de l'Islam. Il a été deux fois à la Mecque. Il passe
-tous ses hivers en Algérie. C'est aussi un
-ami de Claudius Ethal, le peintre de M. de Phocas.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, je me rappelle.</p>
-
-<p>&mdash;Evariste Bouchetal, lui, fait de la littérature;
-c'est un élève de M. Pierre Loti. Il ne fomente que
-des marines. Il a commis sur Toulon un livre qui
-ne s'est pas mal vendu: c'est assez spécial. Enragé
-fumeur d'opium, il vit intimement avec une
-couleuvre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;???&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;&hellip; Apprivoisée!&hellip; Sacountala ne le quitte
-jamais. Il la porte presque toujours sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est cauchemardant! Va-t-il nous la
-sortir, vendredi?</p>
-
-<p>&mdash;C'est peu probable. Le froid est contraire
-aux reptiles, même domestiques; et puis Sacountala
-est toujours très engourdie. Je regrette, du
-reste, que tu ne la voies pas: elle est très sensible
-à la musique et elle danse comme une almée.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-40-</span> &mdash;Etrange! étrange!</p>
-
-<p>&mdash;Grégory Popescu, lui, élève une panthère
-au biberon. Il la destine à Mme Sarah Bernhardt;
-c'est un fervent de notre tragédienne nationale.</p>
-
-<p>&mdash;Au biberon?</p>
-
-<p>&mdash;Féredgé (c'est le nom de l'animal) est, d'ailleurs,
-charmante. Nous n'aurons pas l'avantage
-de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je
-le regrette, car elle est jaune comme de l'or et elle
-porte un collier de platine incrusté d'émeraudes
-merveilleuses. Ce Popescu a de la fortune. Il se
-dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal,
-lui, a été élevé sur les genoux de l'impératrice.</p>
-
-<p>Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances
-princières. Pour peu que vous insistiez, Popescu
-se fera un plaisir de vous inviter chez lui à venir
-voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur.
-Il est également célèbre dans tout ce petit monde
-pour le luxe de sa salle de bains, toute en mosaïques
-persanes, briques vernissées vertes et bleues
-avec toutes les roses d'Ispahan en stuc sur les
-revêtements: la salle est citée, dans <i>Paris-Parisien</i>,
-entre le Pavillon des Muses et la galerie Groult.</p>
-
-<p>&mdash;Et tous fervents de Debussy?</p>
-
-<p>&mdash;Tu le demandes! Tous ont leur partition
-de <i>Pelléas et Mélisande</i>, signée et dédicacée. Ytter
-a la sienne bien en vedette sur son «Erard».</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela m'épouvante. Tu m'assures qu'il
-n'y aura pas de descente de police?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai, j'oubliais: il y aura une
-femme.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-41-</span> &mdash;La duchesse d'Iddleton?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce n'est pas une garantie. Sa présence
-n'empêcherait rien.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me terrifies. Qu'est-ce que c'est que cette
-Iddleton?</p>
-
-<p>&mdash;Duchesse pairesse authentique, veuve de
-trois maris, protestante convertie, et deux cent
-mille francs de rente. Tout Paris va chez elle
-mais elle n'est pas reçue dans tout Paris. A eu
-quelques aventures. Soixante-cinq ans, protectrice
-attitrée de sir Edward Ytter, adore les tout petits
-jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont
-plutôt inoffensifs. La Iddleton les préférerait
-plus dangereux&hellip; mais ces espèces de collectionneurs
-sont les seuls jeunes gens qui supportent
-la société des vieilles dames. Quand on n'a pas
-ce que l'on aime il faut aimer ce que l'on a. La
-duchesse encourage la littérature de Bouchetal
-et les pastiches grecs d'Yvanis; elle commande
-des bonbonnières à Ytter et produit Popescu dans
-ses soirées. Elle fait au groupe une énorme réclame.
-C'est leur mère à tous, une mère un peu
-Egérie,&mdash;comme une muse ancestrale. Elle se
-frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse
-frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement,
-chez Ytter, la princesse Outchareska.</p>
-
-<p>&mdash;Jeune celle-là?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle question! Je t'ai déjà dit que c'était
-un monde à part: femmes de passé et jeunes gens
-d'avenir. Les flirts y semblent des incestes. Je dis
-flirts! Il faudrait trouver un autre mot&hellip; comme
-<span class="pagenum">-42-</span> effleurements. Et encore, est-ce bien précis pour
-le commerce psychique de ces bambins et de ces
-grand'mères?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, au physique, ces dames?</p>
-
-<p>&mdash;Au physique?&hellip; Tu les verras. Il faut bien
-te laisser quelques surprises. Et puis, tu verras
-Beppino.</p>
-
-<p>&mdash;Beppino?</p>
-
-<p>&mdash;C'est un personnage dans la vie de sir Edward
-Ytter: l'Eminence grise du lieu, toute une
-puissance, une parure aussi, une autre <i>lionnerie</i>.
-Encore, Beppino, c'est un peu comme la panthère
-de Popescu et la couleuvre de Bouchetal. Songe!
-un paysan toscan, un ancien cocher, qui lit d'Annunzio
-couramment et cite de mémoire des sonnets
-de Pétrarque et l'<i>Enfer</i> du Dante. Sir Edward
-Ytter l'a ramené de Florence&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pour le timbre et la douceur grave de sa
-voix. Tu le verras. Je ne t'en dis pas plus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après quelques hésitations, je me décidais à
-me rendre, le vendredi suivant, à l'appel du jeune
-peintre. Meyran m'accompagnait.</p>
-
-<p>La lourde porte de l'hôtel de Chamarande s'ouvrait
-pour nous à deux battants. Une haute lanterne
-Louis XIV en bronze doré éclairait mal
-la cage d'escalier, immense. Une bourrasque de
-pluie, abattue depuis le matin sur Paris et particulièrement
-sinistre sur ces vieux quais de Saint-Louis-en-l'Ile,
-en faisait vaciller la flamme. Et,
-<span class="pagenum">-43-</span> pendant que nous montions les larges marches
-usées qu'escortait dans le vide une adorable rampe
-en fer forgé du temps, j'avais la vague oppression
-de la solennité du lieu, presque la conscience d'un
-recul de deux siècles.</p>
-
-<p>Un valet de pied poudré, en culotte de panne
-rouge, nous introduisit dans une antichambre aux
-hautes boiseries de noyer; un buste du Grand Roi
-y trônait sur un piédouche de marbre vert. Les
-parquets cirés luisaient.</p>
-
-<p>&mdash;Un des valets de pied de Mme Ytter, me chuchotait
-Meyran. La mère prête au fils son personnel.</p>
-
-<p>Un petit nègre, vêtu à la turque, que nous n'avions
-pas vu en entrant, se haussait sur la pointe
-des pieds jusqu'au marbre d'une console et y
-cueillait sur un grand plateau de glace deux gardénias
-qu'il nous offrait. Nous en fleurissions nos
-boutonnières.</p>
-
-<p>Le nègre de Mme Dubarry, ricana Meyran.
-Il n'y a qu'Ytter pour avoir autant de
-style.</p>
-
-<p>Des rires étouffés et un gazouillis de voix fraîches
-bourdonnaient derrière une porte; le valet
-de pied l'ouvrait et nous nous trouvions devant
-le maître de céans.</p>
-
-<p>Cinq jeunes gens, dont sir Edward lui-même,
-causaient, assis ou vautrés au hasard des sièges,
-autour d'un homme déjà âgé, debout, les coudes
-au chambranle d'une cheminée, en train de se
-chauffer à un grand feu de bois. Le jeune
-<span class="pagenum">-44-</span> Anglais se levait et venait à notre rencontre.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez les bienvenus, messieurs. Comme c'est
-aimable à vous!</p>
-
-<p>Je m'étais arrêté, abasourdi, sans trouver un
-mot, ne pouvant plus faire un pas.</p>
-
-<p>Sir Edward Ytter était en pourpoint de satin
-cramoisi, pincé à la taille par une ceinture de cuir
-gris: le pourpoint corseté des bergers héroïques
-des ballets de Molière. Une culotte de satin noir
-et des bas de soie de même couleur complétaient
-le déguisement. Des souliers à la poulaine, en
-peau de daim gris, exagéraient la minceur des
-chevilles.</p>
-
-<p>Ainsi costumé, sir Edward Ytter avait le charme
-équivoque d'un travesti.</p>
-
-<p>&mdash;Zamore vous a fleuris, faisait-il en nous
-secouant les doigts. Vous savez que j'ai la chaise
-percée du roi et le bourdaloue du surintendant!
-Vous allez les voir.&mdash;Monsieur Yvanis, monsieur
-Bouchetal, milord Chapmann, monsieur Popescu.</p>
-
-<p>&mdash;La duchesse n'est pas encore arrivée. Vous
-connaissez monsieur Damora?</p>
-
-<p>Les quatre petits jeunes gens s'étaient levés;
-le monsieur mûr, debout devant la cheminée,
-l'air d'un parapluie anglais dans une longue redingote
-de quaker, en avait rabattu les pans avec
-un geste de sarigue. A l'exception d'Evariste
-Bouchetal, d'une laideur vraiment rare, toute cette
-petite jeunesse, soignée, adonisée, nickelée et
-sanglée dans des vêtements trop neufs, fleurait
-bon, parlait avec grâce, avait de jolis gestes et,
-<span class="pagenum">-45-</span> tout en plaisant aux yeux, inquiétait par quelque
-chose de vague.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, la duchesse a promis de venir, mais
-la princesse est souffrante. Elle a pris froid à la
-dernière audition de la <i lang="la" xml:lang="la">Schola Cantorum</i>. On n'a
-joué que de l'Orlando de Lassus: c'était délicieux!</p>
-
-<p>&mdash;Et du Palestrina, faisait observer la voix de
-fausset du jeune Bouchetal. Le croiriez-vous? C'est
-au Palestrina que Sacountala est le plus sensible;
-elle adore la musique religieuse, celle de la Chapelle
-Sixtine surtout. C'est une intelligence que
-cette bestiole. L'autre jour, j'ai eu le malheur
-de jouer devant elle du Reynaldo Hahn: elle s'est
-dressée dans sa corbeille et m'a mordu la main.</p>
-
-<p>&mdash;Du Reynaldo Hahn! Mais aussi quelle musique!</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle imprudence! renchérissait le jeune
-Damora.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, elle m'a mordu assez cruellement; mais
-je ne le regrette pas, reprenait l'homme à la couleuvre.
-Au moins ai-je, aujourd'hui, la certitude
-que Sacountala est mélomane.</p>
-
-<p>&mdash;C'est comme Féredgé, intervenait le tragédien
-roumain. Si je veux la voir s'étirer de tout
-son long et griffer en miaulant la soie de mes
-coussins, je n'ai qu'à lui réciter du Verlaine: elle
-entre aussitôt en volupté. Le Henry Bataille aussi
-l'excite; mais où elle se développe tout à fait en
-beauté, avec du phosphore dans ses yeux verts,
-c'est quand je lui récite du Baudelaire.</p>
-
-<p>&mdash;Les animaux sont supérieurs à l'homme: la
-<span class="pagenum">-46-</span> civilisation ne les a pas atteints, l'instinct maintient
-en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me
-suis laissé dire que Mme des Gobelins avait un
-singe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;La comtesse des Gobelins!&mdash;et sir Edward
-Ytter interrompait le récit d'Yvanis,&mdash;la duchesse
-nous a promis sa visite. Je l'attends à l'instant
-même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle
-amène avec elle son petit animal.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III<br />
-UN ÉTRANGE COLLECTIONNEUR</h2>
-
-
-<p>&mdash;On ne saurait assez tonner et fulminer
-contre ces cerveaux à l'envers de symbolistes,
-d'esthètes et autres chasseurs de coquecigrues
-qui, l'imagination farcie d'idées de l'autre
-monde, en contaminent, au hasard des rencontres,
-les jolies filles de la rue parisienne et, avec
-leurs prétentieuses pratiques, transforment en insupportable
-pécore la plus exquise midinette.
-Voici le cas de Céline Amyot, dite Dolly: vous
-verrez à quel péril échappa cette douce enfant!</p>
-
-<p>Et Jacques Portail, enjambant une chauffeuse,
-<span class="pagenum">-47-</span> y accoudait son indolence coutumière. La joue
-appuyée sur un bras, dans une pose avachie et
-canaille, il y allait maintenant de son histoire.
-Plus récitée que dite, d'une voix monotone et
-chantante, l'histoire! Mais cette monotonie et
-cette nonchalance, la malice d'un regard aux
-aguets sous les cils baissés, les démentait de tout
-l'éclat de deux yeux gris et sournois.</p>
-
-<p>&mdash;Je commence. M. Henri Dormoy avait des
-habitudes si déplorables, si déplorables, qu'il
-était devenu la fable et l'effroi de son quartier.
-M. Henri Dormoy habitait l'Ile-Saint-Louis.
-Un vieil hôtel voisin de l'hôtel Lambert
-avait l'honneur de l'avoir comme locataire.
-M. Dormoy y occupait, au quatrième, un vaste
-appartement, en enfilade, dont toutes les pièces
-regorgeaient d'armes et d'armures datant de tous
-les siècles, depuis l'époque des Croisades jusqu'au
-commencement de la Révolution.</p>
-
-<p>M. Dormoy était un collectionneur émérite,
-coté chez tous les antiquaires de Paris et particulièrement
-chez ceux de la rive gauche, car,
-avec ses quatorze mille livres de rente (pas un
-fifrelin de plus), M. Dormoy ne pouvait aborder
-les grands marchands des rues Lafayette, Le Peletier
-et Drouot. Il n'en possédait pas moins une
-assez précieuse Almeria dont les pièces, pour la
-plupart authentiques et quelques-unes fort rares,
-n'auraient pas déparé les galeries de l'Arsenal. Il
-y avait là des armures complètes du temps de la
-chevalerie, en acier poli, (armets, brassards, jambards
-<span class="pagenum">-48-</span> et cuissards), qui, réajustées, reconstituées
-et pendues aux murs, dressaient, de ci, de là,
-dans la solitude des chambres, des spectres assez
-formidables.</p>
-
-<p>M. Dormoy possédait aussi toute une série de
-casques: casques pointus de l'invasion Northmande,
-monteras à capulet d'acier de l'occupation
-sarrazine, morions à visière grillagée ou se
-déclenchant en bec de cormoran, plus hideux
-que des masques, salades et rondaches datant des
-guerres de religion, et des hautberts et des cuirasses
-damasquinées de la Renaissance espagnole,
-et fleuragées d'or de la Renaissance italienne, et
-des cimiers niellés d'argent sur acier bruni, et
-des épées, et des cimeterres, et des masses d'armes,
-et des hachettes, et des poignards, et des
-stylets, et des dagues, et des arcs, et des arbalètes,
-et des flèches, et des carquois: le tout religieusement
-entretenu et astiqué par M. Dormoy lui-même
-qui, fidèle en cela à la tradition des collectionneurs,
-laissait juste à ses chers bibelots la
-couche de poussière nécessaire pour velouter
-le métal et rehausser l'éclat terni des ors!&hellip; Mais
-tout cela, me direz-vous, ne constitue pas des
-habitudes déplorables et vous ne voyez pas de quoi
-ameuter tout un quartier, fût-il de Saint-Louis-en-l'Ile,
-contre l'innocent M. Dormoy!</p>
-
-<p>C'est que M. Dormoy ne se contentait pas de
-collectionner les armes anciennes. M. Dormoy aimait
-aussi les jolies filles, les très jeunes filles surtout.
-Ce collectionneur était aussi un paillard, et
-<span class="pagenum">-49-</span> plus qu'un paillard, un acharné et fin chasseur de
-jeunes minois et de chairs fraîches. S'il aimait
-la vétusté dans les armures, il appréciait davantage
-la jeunesse chez les personnes du sexe,
-qu'il invitait insidieusement à visiter ses collections.</p>
-
-<p>M. Dormoy, n'ayant que ses quatorze mille francs
-de rente, ne pouvait songer aux célébrités de
-la haute galanterie, célébrités dont la fraîcheur
-est, d'ailleurs, plutôt problématique&mdash;mais si
-merveilleusement suppléée par l'artifice des onguents
-et des fards!</p>
-
-<p>M. Dormoy, comme beaucoup de célibataires,
-courait après les petites ouvrières: trottins et midinettes
-étaient les proies charmantes que guettait
-sa vieille expérience de faune parisien. Il en avait
-peu rencontré de rebelles: toutes les demi-vertus
-de Saint-Louis-en-l'Ile avaient connu ses caresses
-gloutonnes et sa voracité de vieux marcheur.
-M. Dormoy était un fureteur. Il avait la même
-sûreté de flair en bibelots qu'en femmes,&mdash;les
-femmes! ces délicats bibelots de chair et d'amour
-dont malheureusement les années déprécient la
-valeur,&mdash;et, comme tous les vrais passionnés,
-M. Dormoy poussait ses recherches dans tous les
-quartiers de Paris. M. Dormoy ne dédaignait pas
-les plus lointains faubourgs.</p>
-
-<p>Cet appétit du sexe, si déréglé qu'il fût chez
-M. Dormoy, n'aurait pas suffi à le déprécier aux
-yeux des bourgeois de Saint-Louis-en-l'Ile si cet
-amateur de vieilles armures et de très jeunes femmes
-<span class="pagenum">-50-</span> n'avait eu l'étrange manie de faire entrer les
-divers objets de son culte dans de coupables combinaisons.
-Sadisme de vieux célibataire ou déviation
-de ses sens de collectionneur? M. Dormoy
-n'avait-il pas la prétention d'enfermer dans le
-corselet de ses vieilles armures le corps frissonnant
-des jeunesses amenées par lui dans son appartement!
-C'est sous la cuirasse des anciens
-preux qu'il aimait à posséder la chair apeurée de
-ses victimes. Les pauvrettes étant dévêtues, il
-les affublait d'armets et de cuissards de chevaliers,
-ou bien encore les emprisonnait dans les cottes
-de maille des wikings et, une fois casquées et
-bardées de fer, il se ruait sur elles comme
-autrefois Néron, dans le cirque, se précipitait sur
-la nudité des martyres chrétiennes préalablement
-insinuées dans des peaux de bêtes. La gêne et
-l'effroi des malheureuses ainsi captives dégénéraient
-en crises d'épouvante et de larmes. L'appartement
-du célibataire s'emplissait de plaintes,
-de supplications, de balbutiements et de cris.
-Pour deux luronnes qu'amusait la mascarade et
-qui prenaient la chose en riant, les autres sortaient
-des armures de M. Dormoy les chairs froissées
-et l'âme endolorie, convaincues d'avoir eu
-affaire avec un fou et jurant bien de ne plus y revenir.</p>
-
-<p>Il faut croire que le collectionneur trouvait un
-certain ragoût à ces menus drames: crises de larmes
-et pâmoisons, scènes de désespoir et de terreur
-lui chatouillaient délicieusement les sens
-<span class="pagenum">-51-</span> car il n'y renonçait pas, le vieux birbe! Il s'y
-était acquis une réputation déplorable. Le peuple
-traduit ces cas équivoques d'un mot: c'est un
-homme à passions.</p>
-
-<p>M. Dormoy était donc un homme à passions&hellip;
-Où peut conduire le goût des jolies filles et des
-vieilles armes! Ce goût très particulier de
-M. Dormoy, je l'ignorerais encore si le hasard,
-cette Providence des amoureux, ne m'avait mis
-sur le chemin de Mlle Céline Amyot dite Dolly,
-troisième mannequin chez M. Prust, robes et
-manteaux, rue Saint-Honoré, succursale à Nice
-et à Vichy, correspondant à Londres, etc.</p>
-
-<p>Dolly était le surnom que lui donnaient ses
-camarades, incitées à affubler d'une origine
-anglaise cette grande et jolie fille au menton
-un peu long et au nez un peu court, mais à la
-carnation si lumineusement rose (en contraste
-avec ses cheveux bruns), que Céline Amyot eût pu,
-en effet, très bien naître Irlandaise. De l'Irlande,
-elle avait même les yeux d'outremer et d'orage,
-d'un bleu mobile et verdissant. Mais un bagout
-si parisien!</p>
-
-<p>Céline Amyot était de Montmartre, de la rue
-des Trois-Frères, tout simplement.</p>
-
-<p>Fille d'un colleur d'affiches, elle était une des
-mille et trois midinettes que la rue de la Paix et
-les rues avoisinantes lâchent, vers onze heures
-du matin, sous les marronniers des Tuileries.
-Comme un essaim d'hirondelles et de moineaux
-francs, cela s'abat sur les bancs, autour des
-<span class="pagenum">-52-</span> statues, et, dans un tourbillon de jupes bien coupées
-et de chevelures brillantes, cela s'installe par
-groupes, au hasard des sympathies, papote, ramage
-et déballe hors des paniers, sur des papiers
-gras, babas au rhum et cervelas! Charcuterie et
-pâtisserie: le déjeuner des Midinettes. Les hauts
-ombrages de l'ancien jardin royal font un cadre
-de verdure, au printemps, et d'or somptueux, en
-automne, à leur grâce alanguie et pliante. Combien
-d'anémies et de tuberculoses, en effet, parmi
-toutes ces fraîcheurs de peau et de regards! Pis!
-combien, parmi ces joliesses guettées, proies, hélas!
-certaines, pour la prostitution du boulevard!</p>
-
-<p>Je ne serais pas le philosophe que je suis, si je
-n'aimais, de temps à autre, à suivre, et de très
-près, les ébats et les menus propos du petit peuple
-parisien.</p>
-
-<p>Ce fut par une bleue matinée de juillet que me
-furent révélés la grâce fine et veloutée d'hirondelle,
-car mince et de silhouette arrêtée et pieuse
-comme elle, et le charme gamin de moineau de
-Paris de Mlle Dolly; ce profil, on eût dit, dessiné
-par Burne-Jones, et cet esprit gavroche, mi-Gavarni
-et mi-Forain!</p>
-
-<p>C'était non loin du bassin. Ce matin-là,
-toute une bande de rieuses et toutes jeunes
-échappées d'atelier y chipotaient, au hasard des
-chaises et des bancs, un déjeuner sommaire: des
-cerises et des fraises achetées à la livre à la petite
-voiture d'une marchande des rues, moins un déjeuner
-qu'une dînette, mais, pour restreint que
-<span class="pagenum">-53-</span> fût le menu, les Midinettes ne s'en amusaient pas
-moins. Une folle hilarité secouait les tailles souples
-et renversait les nuques blondes et brunes
-groupées en cercle autour du récit désopilant de
-l'une d'elles. Que pouvait bien conter cette rosse
-de Dolly?</p>
-
-<p>Dolly! le nom fusait comme un rire sur toutes
-les lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Non, elle était crevante, cette Dolly! Ces
-histoires n'arrivaient qu'à elle!</p>
-
-<p>&mdash;C'était pas croyable!</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr qu'elle inventait!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y en avait pas deux comme elle.</p>
-
-<p>Et toutes ces demoiselles s'esclaffaient.</p>
-
-<p>&mdash;Comme ça, le vieux avait voulu l'enfermer
-dans une armure, dans une chose tout en fer
-comme on en voit dans tous les tableaux qui représentent
-des batailles, ou bien encore au Musée
-de Cluny! Non, bien sûr qu'elle se payait leur
-tête!</p>
-
-<p>Je m'étais approché, attiré par tant de gaieté
-et par tant de jeunesse.</p>
-
-<p>L'histoire que racontait Dolly était son aventure
-avec le collectionneur de l'île Saint-Louis.
-C'était, avec quels détails pimentés et dans quel
-argot pittoresque, le récit, par le menu, de sa première
-rencontre avec le vieux garçon, sa poursuite
-forcenée par les grimpettes de la Butte et ses savants
-travaux d'approche, puis l'ouverture des pourparlers,
-la prière de venir visiter chez lui ses armures,
-rien qu'une petite visite sans conséquence.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-54-</span> &mdash;Et ne me dites pas que je vous rappelle une
-fille que vous avez perdue ou votre s&oelig;ur: on me
-l'a déjà faite à la ressemblance! Je ne donne plus
-dans ces godans-là. Suffit; j'ai promis, j'irai et
-pas plus tard que dimanche. Maintenant, avancez-moi
-dix francs. Je vous les rendrai: c'est pour
-papa. C'est bon, vous êtes un type chouette.
-Maintenant, au plaisir!</p>
-
-<p>Dolly avait vraiment de la décision. Il fallait
-l'entendre narrer son entrée chez M. Dormoy:</p>
-
-<p>&mdash;Un vieil hôtel, vieille roche comme dans
-les romans de M. Georges Ohnet, genre <i>Mademoiselle
-de la Seiglière</i>. Ça me porte au recueillement.
-Quatre étages, c'est haut; à la maison, y en
-a six et je ne me plains pas. Je sonne. C'est lui
-qui ouvre. Un musée, mes petites chattes, un vrai
-musée de vieilleries, rien que de la ferraille là-dedans,
-mieux qu'un musée, un décor&hellip; le
-deuxième des <i>Cloches de Corneville</i> ou le troisième
-de la <i>Dame Blanche</i>&hellip; On connaît son répertoire!
-Je me dis: je me suis gourrée, c'est un peintre.
-Ce n'est pas pour ce que je croyais: je vais donner
-une séance. Pourtant, un petit goûter préparé
-me donne à réfléchir: ces petites chatteries-là,
-ça fleure toujours la manigance. Et lui, obséquieux,
-des prévenances, me servant lui-même: «Un
-doigt de marsala ou bien un peu de champagne.
-Goûtez ces pains fourrés au foie gras.&mdash;Oui, mon
-petit père, je te vois venir.» Et quand, bien gentiment,
-une fois au dessert, il me caresse un peu
-longuement les épaules et me passe les mains
-<span class="pagenum">-55-</span> sur les hanches pour s'assurer si je suis bien
-faite.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, une très bonne constitution, que je lui
-réponds, ne vous émotionnez pas comme çà!
-Je vois ce qu'il vous faut. Je vais vous faire ce
-plaisir». Et houp! en deux temps, trois mouvements,
-j'ôte mon corsage et je dégrafe ma jupe.
-Me voilà en chemise. Du même coup, voilà mon
-bonhomme à genoux, les yeux blancs, les mains
-jointes, en extase et si cocasse et si touchant que
-j'ôte ma chemise comme le reste. «&mdash;Admirable!
-une Eve, une Vénus Anadyomène, une Psyché!»
-qu'il s'écrie alors, et un tas de noms grecs que j'ai
-déjà entendu dire à des peintres. «&mdash;Attendez,
-mon enfant». Voilà qu'il se lève, court dans
-l'appartement, disparaît par une porte puis revient
-par une autre, avec un casque, une espèce de casque
-de pompier surmonté d'une sorte de serpent.
-«&mdash;Ne bougez pas». Et il m'assujettit sa marmite
-sur la tête. C'était d'un lourd et ça me serrait
-les tempes, mais à crier, tant ça m'appuyait
-sur le crâne. Mais lui, les yeux fous, de s'écrier:
-«C'est héroïque! c'est de l'époque, du roman
-chevaleresque, c'est de l'Aristote et c'est du Tasse
-aussi!» et un tas de billevesées qui étaient peut-être
-des salauderies. Je commençais, moi, à en
-avoir assez et je grelottais, bien qu'il y eût un
-grand feu de bois dans la chambre. «Dites donc,
-monsieur, est-ce que vous en avez encore pour
-longtemps? Cette comédie-là, ça ne va pas finir?»&mdash;«Attendez:
-un peu de patience, mon enfant.»
-<span class="pagenum">-56-</span> Il me retire le casque, enfin, mais va en chercher
-un autre. Il en rapporte un bien plus haut, un
-bien plus gros encore et, surtout, bien plus pesant.
-«Encore celui-là, rien qu'une minute, ma
-divine!»&mdash;«Non, vous vous f&hellip; de ma poire!»
-«Oh! la petite mutine! Rien qu'une minute pour
-faire plaisir à papa». Je suis bonne fille: j'y consens.
-Me voilà, le front à la torture, sous sa nouvelle
-marmite, cette fois empanachée, emplumée
-comme une queue de paon, et voilà mon bonhomme
-qui retombe dans ses digue-digue. Il se
-prosterne: «C'est Bradamante! mais c'est Clorinde!
-c'est la belle Heaulmière!»&mdash;«Mais, tâchez
-donc d'être poli!» et je remets mon casque à
-cet insolent. Vous croyez que c'était fini? Ça ne
-faisait que commencer! Ne voilà-t-il pas qu'il décroche
-du mur une cuirasse en fer et des tas de
-ferraille qui s'adaptent aux bras, aux cuisses, au
-ventre, comme qui dirait à tout le corps, et ce
-loufoque voulait m'emprisonner là-dedans! Me
-voyez-vous dans cette ferblanterie, moi qui ai les
-seins si sensibles, et la peau de mes hanches,
-donc! Alors, je me suis fâchée: «Plus souvent,
-vieil outil! Allez au bain, non, à la douche! Je
-t'ai assez vu, échappé de Charenton!» Et, le
-bousculant, lui et toute sa ferraille, j'attrape mes
-frusques et je gagne la porte. Mon bonhomme,
-empêtré dans toutes ses antiquailles, avait trébuché
-et se débattait, tombé dedans. Il saignait
-du nez, parole!&hellip; C'est bien fait! Des fous de ce
-tonneau! Qu'est-ce qu'il lui fallait, à ce vieux
-<span class="pagenum">-57-</span> criminel? Est-ce que ma beauté et mes dix-huit
-ans ne lui suffisaient pas?</p>
-
-<p>Et, sur un regard droit planté dans mes yeux,
-je m'avançai vers la conteuse:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je m'en contenterais, mademoiselle: je
-serais même très heureux.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous ne m'embêterez pas, ripostait la jolie
-fille. Vous n'avez pas l'air d'une moule. Payez-vous
-le café à la société?</p>
-
-<p>&mdash;Je paie!</p>
-
-<p>Et c'est ainsi que Dolly et Portail devinrent, le
-même soir, amant et maîtresse! Tout cela,
-grâce à la collection d'armures de M. Dormoy.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV<br />
-LA MISE AU POINT</h2>
-
-
-<p>&mdash;Dolly! une grande brune à la carnation invraisemblable,
-une chair d'un rose de camélia rose
-en fleur, mais je ne connais que cela!</p>
-
-<p>De Warden, levé tout à coup de son divan,
-s'avançait hors de la pénombre du vaste hall pour
-entrer dans le cercle lumineux des tulipes électriques.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-58-</span> &mdash;Un corps souple et long de nymphe chasseresse,
-l'ondoiement de hanches d'une figure de
-Germain Pilon mais un profil de barmaid anglaise:
-c'est bien cela! Galocharde avec le nez trop
-court, le type de jolie anthropoïde de Suzanne
-Desprès et des femmes nues de Picard, et les prunelles
-de bête ou de sirène, tant elles étaient
-changeantes, attentives et inquiètes! Dolly&hellip; Ah!
-elle s'appelait Dolly, alors&hellip; En effet, je me souviens
-vaguement de l'avoir entendue nous raconter
-qu'elle avait été mannequin dans une maison
-de couture. Oh! dans ses débuts, car, moi, je l'ai
-connue modèle et je l'ai même eue dans mon atelier.
-Innombrables, d'ailleurs, ceux qui l'ont eue
-dans leur atelier&hellip; et dans la chambre avoisinante.
-Ah! pour un beau brin de fille, c'était un beau
-brin de fille, mais quelles aptitudes à rendre heureux
-quiconque le lui demandait et quelle vocation
-dans le métier! Nous l'avions surnommée <i>le consentement
-mutuel</i>, en souvenir d'un pari. Surnommée,
-car je l'ai connue sous un autre nom que
-Dolly. A Montparnasse, où je la rencontrai pour
-la première fois, chez le graveur Aubley, on l'appelait
-Ginette. Ginette, la grande Ginette! Ah!
-elle avait le déshabillage facile. Pour un oui, pour
-un non: «Moi, j'ai la gorge basse; moi, j'ai très
-peu de ventre; moi, j'ai un torse de jeune garçon;
-moi, j'ai une chute de reins unique; moi,
-j'ai les jambes fuselées», et v'lan! robes et chemise
-volaient à travers la pièce. Rien qu'à sa
-promptitude à se dévêtir, je l'aurais reconnue. Je
-<span class="pagenum">-59-</span> n'ai jamais rencontré de jeune fille aussi fière,
-aussi sûre de son anatomie. A force de s'entendre
-répéter qu'elle avait une plastique épatante, Ginette
-en était convaincue, si convaincue qu'elle
-ne demandait qu'à convaincre les autres. Ah!
-vous l'avez connue, vous, sous le nom de Dolly,
-et elle était mannequin? En effet, c'eût été dommage!</p>
-
-<p>Avec une certaine mélancolie, presqu'une
-nuance de regrets, de Warden se laissait tomber
-sur un fauteuil: il tirait maintenant une longue
-bouffée de fumée bleuâtre de sa pipe de terre
-brune, dite <i>Pasiphaé</i>, pour le motif obscène qui en
-décorait le foyer. Warden ne se séparait jamais de
-sa pipe.</p>
-
-<p>Il reprenait:</p>
-
-<p>&mdash;En effet, Ginette était assez rebelle au poison
-dit de la littérature, et l'éclectisme de ses liaisons&hellip;
-choisies pourtant dans tant de milieux divers,
-ne parvenait pas à la contaminer. Tournée
-comme elle l'était, avec ce type un peu bizarre qui
-la désignait tout de suite aux artistes et aux raffinés,
-elle était pourtant destinée aux pires aventures;
-elle eût pu, comme une autre, devenir une
-stryge de cénacle ou une goule de petite chapelle;
-elle demeura toujours une roulure d'atelier. Il
-faut lui en savoir gré, car elle eût pu, comme
-tant d'autres, jouer les Vittoria Colonna, les cheveux
-nimbés de myrtes artificiels, prendre des
-attitudes dans des cathèdres et déambuler, gainée
-dans le drap d'argent de moyenâgeuses simarres,
-<span class="pagenum">-60-</span> des parlottes des toutes jeunes revues aux
-cinq-à-sept du <i>Rat Mort</i>. Née pour l'amour (j'allais
-dire la noce), comme une fleur est faite pour s'entr'ouvrir
-et embaumer, sa nature de joie la préserva.
-Cette chère Ginette! Je ne la vis vraiment
-qu'une seule fois en péril.</p>
-
-<p>Depuis à peu près deux ans je l'avais perdue
-de vue. Après avoir eu pour moi toutes les
-générosités, Ginette avait cessé tout à coup de me
-donner des séances. Je la rencontrais même
-plus dans les crémeries et dans les bars où sa
-grâce bohème aimait à fréquenter: quelqu'un
-avait enlevé Ginette ou Ginette avait changé de
-quartier. Je devais la retrouver dans le salon
-Charmaille!</p>
-
-<p>Mme de Charmaille! Qui se souvient, aujourd'hui,
-de cette gloire de cauchemar?</p>
-
-<p>Mme de Charmaille habitait Asnières; elle y
-faisait les honneurs de l'atelier de Pétrus Nordinger,
-le peintre érotico-mystique, <i>dont le talent
-avait été étouffé par le génie!</i> on le disait du
-moins dans le clan des amis de Mme de Charmaille,
-qui s'était attelée, corps et âme, à la réputation
-de l'artiste.</p>
-
-<p>Ce Nordinger était surtout un peintre industriel.
-Apprécié pour ses vitraux d'art, dont les
-adroits pastiches n'excluaient point la fantaisie,
-il excellait à styliser la flore des bois et des jardins
-en y intercalant les monstres du bestiaire
-héraldique: un bon peintre verrier! Il exposait
-tous les ans des &oelig;uvres d'une facture
-<span class="pagenum">-61-</span> assez pauvre, et d'une couleur plutôt plate, que
-de très jeunes critiques comparaient aux fresques
-de Botticelli, pour humilier Botticelli sans
-doute, car ces vagues réminiscences étaient de
-sûres trahisons; mais encore était-il reçu tous les
-ans au Salon de la Nationale. Du jour où Mme de
-Charmaille pénétra dans sa vie, Pétrus Nordinger
-vit partout ses toiles impitoyablement refusées.</p>
-
-<p>Il faut dire que Mme de Charmaille avait une
-terrible esthétique; son influence était plutôt néfaste,
-pernicieuse même, et le surnom de <i>Malaria</i>,
-qu'elle avait dans tous les ateliers de Montmartre,
-l'avait suivi à Montparnasse. Mme de Charmaille
-y sévissait maintenant, terrorisant les uns et aguichant
-les autres par le crédit qu'elle prétendait
-avoir au Ministère des Beaux-Arts et même à celui
-de l'Intérieur&hellip; Quel crédit pouvait bien avoir,
-place Beauveau et rue de Grenelle, cette petite
-femme déjà mûre, longue de buste et courte de
-jambes, un peu nouée même, et dont la jolie
-tête, d'une grande finesse et surtout très expressive,
-mais disproportionnée avec la hauteur du
-corps, la faisait ressembler à une naine? Mme de
-Charmaille était aux couloirs officiels ce qu'est une
-punaise de sacristie aux coulisses de l'église; pourtant,
-de toute cette impudence, des artifices surtout
-d'une coquetterie irréductible et des restes
-énergiquement sauvés d'une indéniable beauté,
-cette femme s'était fait un prestige qui en imposait
-encore aux imbéciles.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-62-</span> Pétrus Nordinger était du nombre. Imbécile,
-je m'entends. Intellectuel dans la pire acception
-du mot, le peintre-verrier, évidemment doué au
-point de vue décoratif, montrait une faiblesse de
-caractère qui confine à la bêtise.</p>
-
-<p>Demeuré veuf avec deux enfants et une s&oelig;ur
-dévote venue exprès du fin fond de la province
-tenir le ménage de son frère, le pauvre être s'était
-laissé prendre aux flatteries et à l'enthousiasme
-de muse et d'artiste de Mme de Charmaille.
-Mme de Charmaille exerçait, dans quelques petites
-revues, la critique d'art. Elle était arrivée dans le
-désarroi de la maison du veuf décidée à s'y installer
-et à n'en jamais sortir. Nordinger possédait
-de lui-même une douzaine de mille francs de rentes;
-ses &oelig;uvres pouvaient, bon an, mal an, lui
-rapporter autant. Vingt-quatre mille francs par
-an, c'était le port pour cette épave de l'intrigue
-et de la prostitution: il y avait longtemps que
-la fine mouche avait jaugé l'homme. Elle n'eut
-pas de peine à l'éblouir. Ce fut une effervescence
-de pitiés et de tendresses inavouées pour
-le veuf, mélangée d'un culte profond pour l'artiste
-et son &oelig;uvre. Un sentiment plus fort l'attirait
-aussi vers les deux orphelins: elle aimait en
-eux leur père. Bref, elle jouait si habilement de
-son dévouement, de son crédit, de ses influences
-et de ses relations, et servait au malheureux Pétrus,
-cuisiné avec toutes les herbes de la Saint-Jean,
-le ragoût d'une si belle âme, que la pauvre s&oelig;ur
-fut réexpédiée dans sa petite ville des Pyrénées et
-<span class="pagenum">-63-</span> que l'aventurière s'installa en maîtresse dans l'intérieur
-d'Asnières.</p>
-
-<p>Cet intérieur! Il faut l'avoir vu comme moi
-pour connaître jusqu'où peut tomber une intelligence
-de déséquilibré.</p>
-
-<p>Mme de Charmaille y vaticinait religion, poésie,
-esthétique et littérature. Toute une assemblée
-de rapins et de poètes chevelus descendus des
-hauteurs de la Butte, se pâmait aux moindres gestes,
-aux moindres propos de la prêtresse. Mme de
-Charmaille multipliait les effets de croupe sous
-des robes coupées dans des étoffes d'ameublement;
-c'étaient des tons d'eaux mortes ou de
-roses malades que n'avaient pas encore osé
-arborer les couturiers. Les enfants du peintre,
-costumés d'après les fresques du Carpaccio, promenaient
-dans l'atelier des timidités attristées de
-chiens savants. Dépaysés dans des simarres de
-velours de coton, que dis-je? empêtrés, engoncés
-dans des manches de satin bouffantes, les deux
-pauvres petits, dressés à tous les baise-mains et à
-toutes les révérences, répondaient aux noms de
-Blismode et de Corydon: ainsi l'avait voulu leur
-seconde mère.</p>
-
-<p>Ginette! Mme de Charmaille affichait une très
-grande tendresse, probablement mystique, sinon
-unisexuelle, pour le joli modèle, car elle ne se
-gênait pas pour l'appeler Troïlus! Jusqu'où la
-muse de Pétrus Nordinger était-elle la Cressida
-de ce Troyen de Montmartre? Mystère. L'intrigante
-qu'était Mme de Charmaille n'avait-elle pas
-<span class="pagenum">-64-</span> plutôt des vues sur la capiteuse fille et ne la destinait-elle
-pas à quelques-uns de ses amis influents
-du ministère ou du Sénat? Il y avait de tout dans
-l'Egérie de l'atelier d'Asnières, de l'entremetteuse
-et du maître chanteur. Toujours est-il que je
-retrouvais une Ginette tout autre que celle que j'avais
-connue. Ses cheveux bruns coupés courts et
-frisant en boucles drues lui faisaient une tête ronde
-de jeune belluaire qu'une mâchoire un peu lourde
-accentuait encore. Ginette avait aussi perdu de
-sa fraîcheur; ses paupières, maintenant bistrées,
-soulignaient la pâleur de sa face. Sanglé dans
-des costumes de drap anglais, Troïlus s'efforçait
-à des manières de petit homme; mais c'était un
-rôle appris, que démentaient les prunelles restées
-très femme et hardiment claires dans cette face
-de langueur.</p>
-
-<p>L'atelier de Pétrus Nordinger! J'y assistai un
-soir à une jolie scène. La maîtresse de céans
-avait eu l'idée d'une fête costumée, une fête sous
-Néron, rien que cela; il fallait bien célébrer un
-des grands précurseurs de l'anarchie! La toge et
-la chlamyde sévirent donc toute une nuit dans
-l'atelier d'Asnières. Oh! les piteuses anatomies
-d'hommes que révélèrent, ce soir-là, les Caracalla,
-les Adrien et les Antinoüs voulus par Mme de
-Charmaille! Enroulée d'étoffes transparentes, ornée
-de camées et enguirlandée de fleurs, la nudité
-des femmes s'y montra, chez quelques-unes, vraiment
-triomphante. Ginette fut de celles-là. Son
-goût naturel lui avait indiqué la tunique safran et
-<span class="pagenum">-65-</span> les bijoux de bronze vert dont s'animait le rose
-retrouvé de sa chair. De larges iris bleus ombrageaient
-son visage, harmonisés avec le ton de
-ses prunelles avivées de kohl, et son entrée fit
-une telle sensation que l'immédiate pensée de
-Messaline vint à tous et à toutes en même temps.
-Le nom courut l'atelier et parvint jusqu'à l'intéressée
-qui, prenant son rôle au sérieux, ne défendit
-plus ni ses seins ni ses lèvres. Très impératrice
-à Suburre, elle s'abandonnait généreusement
-à toutes et à tous, faisant impérialement
-l'aumône de ses bras nus et de sa nuque aux convoitises
-allumées par son beau corps, si bien qu'au
-souper, grise d'adulations, de caresses et de beaucoup
-de champagne:</p>
-
-<p>&mdash;Messaline, Messaline, suis-je assez Messaline!
-s'écriait la belle fille en éparpillant sa couronne
-d'iris aux quatre coins de la table.</p>
-
-<p>A quoi son amant, un graveur, un peu agacé
-par la tenue de sa maîtresse:</p>
-
-<p>&mdash;Mets salope, et n'en parlons plus!</p>
-
-<p>Ce fut le mot du souper et la mise au point
-de la fête.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-66-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak">V<br />
-LE SERPENT SOUS LES FLEURS</h2>
-
-
-<p>&mdash;Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante?
-Mais je n'ai connu qu'elle! J'en ai surtout
-entendu parler, car j'ai toujours mis tous
-mes soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'&oelig;uvre,
-et j'étais édifié. J'ai, d'ailleurs, les préventions
-les plus injustes, je l'avoue, mais les
-plus justifiées aussi, contre toutes les Muses
-de petites revues et d'ateliers. Bas-bleus, conférencières,
-peintresses et sculpteuses, je mets tout
-cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées,
-donc des êtres dangereux en rupture, et,
-naturellement, en guerre avec la société. Toutes
-les armes leur sont bonnes pour triompher des
-circonstances; elles ont pour elles la plus grande
-des forces: celle de leur prétendue faiblesse.</p>
-
-<p>&mdash;Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous,
-faisait de Warden au monsieur à longue barbe
-poivre et sel qui venait de prendre la parole.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé.
-J'ai été longtemps attaché au ministère
-des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de ces lettres
-de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en
-ai eu à recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses
-dont la vocation artistique servait le
-<span class="pagenum">-67-</span> plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de ces
-pseudo-romancières dont la littérature eût fait
-rougir un singe; mais, parmi toutes ces aventurières
-de la plume et de la palette, c'est à la Charmaille
-qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne
-et quelle maîtresse femme! Un tempérament
-d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne
-s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de
-Charmaille. Elle eût remué le ciel pour en faire
-tomber une pièce de vingt francs.</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait
-le petit Baudran.</p>
-
-<p>&mdash;D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu
-de femmes ont couché autant qu'elle! Ah! pour
-des relations d'alcôve, elle en avait des relations!</p>
-
-<p>Et de Warden tirait une longue bouffée de sa
-pipe.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché
-au ministère des Beaux-Arts, car notez que
-je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas moins
-gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé
-de ses invitations! Mme de Charmaille
-était la maîtresse de Nordinger, et cela m'était la
-meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de
-ce peintre; sa facture veule et flasque, cette absence
-ou plutôt cette ignorance du dessin, m'ont
-toujours exaspéré comme une indélicatesse. Pourquoi
-s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture
-manque de bras? Exposer et courir les commandes,
-quand on commet de pareilles anatomies,
-pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et
-<span class="pagenum">-68-</span> notez que je suis du pays de Nordinger; nous
-avons même été élevés ensemble. Nous sommes
-tous les deux de Bayonne. Tout jeune encore,
-Nordinger, fils de famille et fortuné par les siens,
-faisait de la peinture et de la pire, de la peinture
-dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter
-à des chefs-d'&oelig;uvre d'imagination, tiennent lieu
-de tout, de ligne et de couleur. Il ne composait pas
-trop mal, car il a toujours eu le don de l'arrangement;
-mais quelle palette! Les mauves et les
-violets intransigeants faisaient de son atelier une
-succursale des usines de Javel: c'étaient des tons
-de produits chimiques, des nuances hostiles de
-précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait
-un atelier. S'il s'était contenté d'être un amateur,
-on eût pu lui laisser ses illusions; mais il entendait
-se faire une place au soleil. Sa s&oelig;ur, Mlle
-Emilie Nordinger, de dix ans plus âgée que lui,
-croyait passionnément à l'avenir de son frère.
-Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant d'elle-même
-au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à
-Paris. Nous respections tous sa pieuse illusion.
-Nordinger entrait donc aux Beaux-Arts. Elève de
-Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus
-Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions
-esthétiques. Mlle Nordinger était restée à
-Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous les
-yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris
-où s'évertuait son grand homme. Il y exposait des
-<i>Andromèdes délivrées</i>, d'après M. Ingres, et
-des <i>Entrées de chevaliers à Jérusalem</i>, d'après
-<span class="pagenum">-69-</span> Eugène Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé
-dans la peinture wagnérienne. Bien découplé,
-portant, soignée et parfumée, une belle barbe
-fourchue de dieu syrien, ayant la lèvre rouge
-et l'&oelig;il brillant des Basques, Nordinger plaisait
-aux femmes. La fille d'un gros marchand
-de couleurs de la rue Bonaparte crut à sa vocation.
-Nordinger l'épousa, et ce fut l'idylle
-au foyer, avec la naissance successive de deux
-enfants. Mme Nordinger était délicate; elle
-manquait rester au premier accouchement et demeurait
-estropiée au second; elle traînait pendant
-quelque temps, et, quatre ans après ses couches,
-malgré une opération d'Echergovine, le
-grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières.
-Elle avait vingt-huit ans.</p>
-
-<p>Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une
-fille de sept ans et un garçon de quatre: Marthe
-et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents étaient
-morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle
-quittait Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison
-familiale, loin de son adoré grand homme,
-trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune
-couple, mais retenue par la crainte de le troubler.
-Elle accourut aux obsèques de sa belle-s&oelig;ur
-comme à une délivrance, bénissant peut-être (et
-Mlle Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait
-de sa nièce et de son neveu. Et avec
-une sorte de passion farouche elle se consacrait
-au veuf et aux orphelins.</p>
-
-<p>C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé
-<span class="pagenum">-70-</span> par les Nordinger, père, mère et fille, et sollicité
-par les miens eux-mêmes, et prié par toutes
-nos relations de pousser le grand peintre bayonnais!
-M'en demanda-t-on des démarches et des
-articles! J'écrivais alors aux <i>Débats</i>, à la <i>Revue
-Bleue</i>, puis au <i>Temps</i>. Je n'en fis jamais rien,
-malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela
-me brouillait même avec pas mal de gens de
-Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur
-de renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune
-et les relations remplacent le talent; je n'ai
-jamais sacrifié ma conscience à la camaraderie,
-et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un
-isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance.
-Et quel réconfort aux heures de découragement!
-Je résistai même aux démarches
-de la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la
-vieille fille était touchante!</p>
-
-<p>&mdash;Quelle profession de foi! nous exclamions-nous
-en ch&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait
-le petit Baudran.</p>
-
-<p>Le critique souriait.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi vous jugez comment j'accueillis les
-tentatives d'approche de Mme de Charmaille,
-quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre
-Mlle Nordinger et se fût installée en conquérante
-dans l'atelier d'Asnières. Je connaissais la
-dame de longue date. Il y avait dix ans que je
-subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes
-de subsides, de recommandations et d'articles
-<span class="pagenum">-71-</span> pour elle ou les jeunes hommes chevelus dont
-elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et
-les maigres pensions venues de la province, tout
-en les protégeant. J'avais été précieusement documenté
-sur elle, et mes tuyaux se renforçaient
-d'une prévention instinctive contre sa personne
-physique. J'ai l'horreur des êtres noués, de tout
-ce qui peut rappeler une difformité ou un estropiement.
-Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable,
-Mme de Charmaille m'a toujours fait l'effet
-d'une naine. Je l'avais assez entrevue dans les
-couloirs de premières pour redouter, comme une
-approche malfaisante, le contact de ce petit corps
-malingre et sursautant, d'une agilité effarante au
-milieu de toute cette foule, où sa courte personne
-se faufilait, courait, abordant l'un, agrippant l'autre,
-toujours affairée et saluant. Elle m'était même
-répulsive, cette espèce d'araignée-crabe à tête de
-Méduse, avec sa bouche expressive et ses larges
-yeux implorants. Un effronté maquillage ajoutait
-encore à l'expression vraiment inoubliable de ce
-visage. Les cheveux d'un or violent, les lèvres outrageusement
-peintes, les yeux bleuis, comme
-trempés d'outremer, lui faisaient à la fois une tête
-de noyée, de goule et de sirène. On se représente
-assez ainsi, dans l'écume des vagues, les têtes
-tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de
-Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides
-meurtrières des gouffres siciliens. Ce charme
-morbide devait plaire à l'imaginatif qu'était
-Pétrus.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-72-</span> Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il
-me revenait bientôt des échos des fêtes données
-par Mme de Charmaille dans l'atelier d'Asnières:
-fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves,
-où l'aventurière apparaissait successivement
-sous les traits d'Agnès Sorel, de Poppée, de
-Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se
-ressentait de cette influence. Ce n'étaient plus
-que des filles-fleurs, des sirènes, des ondines, et
-tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin:
-Mme de Charmaille se retrouvait dans toutes
-les héroïnes. Du coup, ce malheureux Nordinger
-se voyait fermer le Salon; sa peinture
-était devenue tout à fait exécrable. Il était une
-des gloires de la Rose-Croix. Quant aux deux enfants,
-Marthe et Marcel, la Charmaille les avait
-affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres
-et les promenait par le monde, chamarrés
-d'oripeaux comme deux petits chiens savants.
-Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation
-à tous les vernissages; la foule s'ameutait
-sur leur passage, à la grande joie de cet imbécile
-de Nordinger, et cela jusqu'au jour où
-le peintre mourait d'un ramollissement du cerveau.</p>
-
-<p>La Charmaille avait mis quatre ans à vider et
-à tuer le pauvre homme. C'était fatal: on ne vit
-pas avec une goule. Dans la maison d'Asnières,
-ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé
-par sa maîtresse, filait par toutes les brèches.
-Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un ami de
-<span class="pagenum">-73-</span> la famille, arrivait à temps pour sauver les débris
-de la fortune et arracher son neveu et sa nièce
-aux griffes de la créature. La Charmaille ne voulait
-pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins
-comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger
-eut toutes les peines du monde à la mettre
-dehors; elle trouvait, d'ailleurs, la moitié de l'atelier
-déménagé et les meubles du veuf disparus,
-vendus ou enlevés! Mme de Charmaille n'avait
-pas perdu de temps.</p>
-
-<p>Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les
-confirmait à l'un de mes voyages à Bayonne.
-Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille
-fille au c&oelig;ur ulcéré, et de terribles choses sur
-l'éducation donnée par cette femme à sa nièce,
-la petite fille (elle n'avait pas quatorze ans), déjà
-contaminée par l'exemple et empoisonnée de pernicieux
-conseils. L'enfant lui était revenue les cheveux
-teints au henné, habituée aux maquillages,
-initiée aux plus étranges raffinements de toilette,
-et déjà dressée aux &oelig;illades et aux manèges de la
-pire coquetterie vis-à-vis des hommes. Qu'est-ce
-que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère
-avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre
-était mort à temps.</p>
-
-<p>Qu'y avait-il de vrai dans les allégations de la
-vieille fille? Je faisais la part de sa rancune et de
-ses anciens ressentiments, et pourtant, quand je
-rapprochais ces propos d'une assez curieuse rencontre
-que j'avais faite de Mme de Charmaille et
-de la petite Nordinger chez Eberstein, le grand
-<span class="pagenum">-74-</span> critique d'art allemand, je ne pouvais m'empêcher
-de faire des réflexions bizarres.</p>
-
-<p>Eberstein (il est mort maintenant) avait (si
-doué qu'il fût, car c'était un grand cerveau) la
-réputation d'aimer les primeurs. Aussi fus-je très
-désagréablement surpris, lors d'une de mes visites
-chez lui, d'y trouver la Charmaille maquillée,
-attifée selon son habitude, mais accompagnée,
-en plus, d'une toute jeune fille, presque une enfant,
-sinon jolie, du moins étrange avec sa chevelure
-ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses yeux
-trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je
-n'en sais rien, car la Charmaille ne me la présenta
-pas. Elle était venue là pour solliciter d'Eberstein
-son appui auprès du directeur des beaux-arts
-de Berlin, afin que le Musée achetât le dernier
-tableau de Nordinger. Elle se levait à mon
-entrée (elle me savait hostile), et Eberstein l'accompagnait
-dans l'antichambre. La Charmaille
-devait avoir quelque chose à lui dire, car c'est sur
-un coup d'&oelig;il impérieux de la créature que le
-vieux critique l'avait suivie. Cette sortie m'intriguait;
-j'eus la faiblesse de tendre l'oreille un peu
-plus que je ne l'aurais dû. On discutait dans l'antichambre,
-à voix basse, mais assez vivement; il
-était question d'argent: «Il m'en faut! il m'en
-faut! stridait la voix de Mme de Charmaille, devenue
-âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein
-rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire
-et y prenait cinq cents francs. «Ils sont très
-gênés, me disait-il d'un air contrit; il faut bien
-<span class="pagenum">-75-</span> leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt.
-Mme de Charmaille avait consenti à partir. Tirez
-la conclusion vous-mêmes.</p>
-
-<p>&mdash;Le serpent sous les fleurs! ricanait le petit
-Baudran.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI<br />
-LE VOILE</h2>
-
-
-<p>&mdash;L'atelier Nordinger! Vous n'avez jamais
-voulu y mettre les pieds. Eh bien! vraiment vous
-avez perdu. Je m'en voudrais toute la vie, si
-j'avais manqué une occasion pareille.</p>
-
-<p>Et d'Esthuart, Georges d'Esthuart, le compositeur
-applaudi de <i>Niobé</i>, de <i>Loreley</i> et d'<i>Apollon à
-Délos</i>, tournait sa tête impertinente du côté de
-Monpayrac.</p>
-
-<p>&mdash;L'atelier de Nordinger, mais c'était l'atelier
-type, le sanctuaire par excellence du symbolisme
-et de la Rose-Croix! Un fatras d'objets hétéroclites,
-des usagers et des religieux fraternisant
-dans une promiscuité significative renseignaient
-dès le seuil sur l'état intellectuel du
-maître de céans. C'étaient des soufflets de cuisine,
-<span class="pagenum">-76-</span> des crémaillères et des landiers de campagne, des
-horloges rustiques, des huches et jusqu'à des
-pétrins provençaux voisinant avec des chandeliers
-d'église, d'anciennes chasubles, des vasques
-de bénitier, des lutrins, des croix de procession,
-des bannières de la Fête-Dieu et jusqu'à des retables
-d'autel; le tout incomplet, ébréché, dédoré
-et velouté de poussière. Des céramiques de
-Lachenal et de Laherche, en forme de courges
-et de cucurbitacés, évidemment choisies parmi les
-plus baroques et les plus saugrenues des deux maîtres
-cuiseurs, et d'énormes cornues d'alchimiste
-donnaient à cette brocante un équivoque aspect
-de laboratoire; des hiboux de faïence et d'énormes
-crapauds de grès embusqués dans les coins
-achevaient d'envoûter l'atmosphère. Mais c'est
-aux murs qu'éclatait l'indéniable folie du seigneur
-et de la dame de l'antre. Toutes les toiles
-refusées de Nordinger (et depuis cinq ans, l'artiste
-s'était vu impitoyablement fermer toutes les
-portes des Salons) décoraient l'atelier, en manière
-de fresques; la néfaste influence de Mme de Charmaille
-s'affirmait dans la facture et le choix des
-sujets.</p>
-
-<p>Wagnérienne enragée, Mme de Charmaille
-avait imposé à son amant l'&oelig;uvre du maître de
-Bayreuth, et, naturellement, dans cette &oelig;uvre,
-c'est aux scènes surnaturelles qu'elle avait été
-droit, avec le sûr instinct des déséquilibrées, toujours
-tentées par l'anormal; c'étaient donc, émergeant
-des pétales d'énormes lis bleuâtres, des torses
-<span class="pagenum">-77-</span> onduleux et tortillés de filles-fleurs; des chevelures
-d'un or invraisemblable hésitant entre l'acajou
-et le jaune d'&oelig;uf, encadraient des visages
-exsangues de jeunes opérées aux yeux encore
-agrandis par l'hypnose. Plus loin c'étaient, dans
-un enchevêtrement de coraux et de madrépores
-charnus, parmi les lentes oscillations de pendule
-de la flore et du monde sous-marin, des lividités
-de noyées, dont les faces d'épouvante personnifiaient,
-sous des toisons vertes comme l'herbe,
-Flossilde, Voguelinde et Velgonde, les trois filles
-du Rhin; et que de dragons Fafners, et que de
-nains Albérics, et que de dieux Loges dans des
-torrents de flammes et que de Siegfrieds et de Sigemonds
-casqués d'argent ou vêtus de peaux
-d'ours!</p>
-
-<p>L'incohérence des mythologies évoquées n'égalait
-que la platitude de la facture. Toutes les
-princesses du cycle d'Artus suivaient, gainées
-dans des étoffes ramagées d'or et nimbées de fleurs
-héraldiques, princesses et parures découpées, on
-eût dit, dans du zinc peinturluré par un imagier
-d'Epinal; et puis venait le cortège obligé des sorcières
-et des démones, et, sous le heaume des héros
-scandinaves comme sous le hennin des princesses
-magiciennes, sous les couronnes d'iris noir
-des Canidies et la chevelure glauque des Sirènes,
-c'étaient toujours les prunelles violettes et la bouche
-sinueuse de Mme de Charmaille qui souriaient.
-La terrible femme avait complètement ensorcelé
-cet imbécile de Nordinger; il ne voyait
-<span class="pagenum">-78-</span> qu'elle et que par elle, et la perpétuelle hantise
-du visage de sa maîtresse aggravait encore l'obsédante
-impression qu'on avait chez lui d'un cauchemar
-qui grouillait en fresques d'angoisse et
-de terreur au mur de cet atelier peuplé de filles-fleurs,
-de stryges et de sirènes par un Odilon de
-banlieue.</p>
-
-<p>La loufoquerie de cet intérieur allait jusqu'au
-malaise.</p>
-
-<p>Mme de Charmaille y trônait dans les costumes
-que vous devinez: tour à tour Velléda, blanche
-comme un clair de lune sur les roseaux d'un
-marécage; puis Isolde, avec des yeux d'orage,
-appareillés au violet pourpré d'une dalmatique
-de pope; puis Brunehilde, en corsage cuirassé de
-jais blanc, et surtout jamais elle-même. C'était,
-chez elle, un continuel besoin de changer de personnalité;
-avec cela, une manie de l'oripeau et
-un amour du maquillage où s'affirmait tout le
-mensonge de son âme cabotine. Mais son rôle
-préféré était celui de jeune poitrinaire. Elle excellait
-à en mimer les attitudes brisées et les fiévreuses
-langueurs. Des accablements la prostraient
-tout entière, parmi les coussins de soie blanche
-d'un divan revêtu d'une peau d'ours noir. Là,
-dans les plis flottants d'un peignoir <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i>,
-elle se soulevait à demi sur ses coudes; et, dans
-une pose allongée de jeune sphinx, qui accusait
-sa croupe en creusant les reins, elle
-eût ravi plus d'une tragédienne, et par ses gestes
-et par sa façon désenchantée et lasse d'effeuiller
-<span class="pagenum">-79-</span> les quelques lis posés dans un vase auprès d'elle
-en susurrant d'une voix d'âme: <i>Les femmes, les
-fleurs, les femmes, les fleurs!</i> Au piano, quelque
-compositeur incompris de Pologne jouait en sourdine
-la <i>Marche funèbre</i> de Chopin ou l'<i>Adieu</i> de
-Schubert; accroupis dans la pénombre, sur des
-tabourets <span lang="en" xml:lang="en">modern style</span>, des poètes imberbes, chevelus
-comme des lions, avec de pauvres petites
-poitrines et des yeux énormes, l'air de f&oelig;tus à
-crinières, attendaient humblement leur tour pour
-lire à la dame leurs derniers sonnets.</p>
-
-<p>Costumés à la grecque, Blismode et Corydon,
-les deux pauvres petits enfants du peintre, faisaient
-brûler dans un réchaud des pastilles du
-sérail. Or, par une porte ouverte, une odeur de
-roux venait de la cuisine et empestait tout cet
-esthétisme de relents d'oignons.</p>
-
-<p>C'était attristant, pitoyable et comique.</p>
-
-<p>Et, le croiriez-vous, mon cher? c'est dans ce
-milieu fantomatique et délétère, parmi ces loufoqueries
-sinistres qu'a débuté et que s'est formée
-Marion Durmer! Oui! la chanteuse d'opérette!
-C'est invraisemblable, mais c'est ainsi; ce perpétuel
-éclat de rire, ces yeux clairs et cette promptitude
-et cet esprit du geste, ce naturel et pourtant
-cette science artiste dans la mimique et la
-diction, tout ce qui fait le charme de Marion, sa
-réputation aussi, sont sortis de cet antre. C'est au
-milieu de ce cauchemar hiératique, mystique
-et préhistorique que se sont produits pour la première
-fois ce bel entrain et toute cette gaieté. Marion,
-<span class="pagenum">-80-</span> cette créature d'imprévu et de fantaisie, et
-si femme, fut révélée par cette prêtresse équivoque
-de l'androgynat qu'était la Charmaille.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien qu'on échappe au poison
-de la littérature! déclarait Jacques Hurtel.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce qui vous trompe! ripostait d'Esthuart.
-J'ai connu Marion tout aussi intoxiquée
-qu'une autre; la Charmaille l'avait, elle aussi,
-contaminée; mais, comme chez elle le tempérament
-était bon, Marion a rejeté le poison.</p>
-
-<p>Voilà l'histoire. Je fréquentais l'atelier de Nordinger.
-Mme de Charmaille, moi, m'intéressait
-comme un cas de bactériologie; je savais d'où
-elle sortait: d'une loge de concierge, pas plus.
-C'est de frottements en frottements, au contact
-de mille et une liaisons diverses, qu'à force de
-volonté et d'intrigues elle s'est haussée à ce rôle
-de Muse et de Dame élue d'atelier de Rose-Croix.
-Elle ne manquait pas d'intelligence, d'ailleurs:
-une dévoyée, une déclassée, soit; mais des dons
-de ruse et d'intuition et d'assimilation de premier
-ordre. Sans la tare de la névrose, qui la
-poussait vers l'anormal et le bizarre, elle eût pu
-devenir peut-être une grande courtisane, car elle
-avait le sens des affaires. Hélas! ses lésions cérébrales
-la vouaient forcément au monde des incomplets
-et des ratés; elle ne put jamais franchir
-le cycle des petites revues et des ateliers mort-nés
-où elle exerçait ses talents d'allumeuse.</p>
-
-<p>Mme de Charmaille m'avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Venez donc passer avec nous la soirée de
-<span class="pagenum">-81-</span> jeudi: je vous ferai voir une artiste, une toute
-jeune fille qui vous captivera.</p>
-
-<p>&mdash;Quel nouveau monstre va-t-elle nous exhiber?
-pensai-je en moi-même, et je me rendis à
-Asnières, décidé à me divertir <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> du phénomène
-annoncé.</p>
-
-<p>Je trouvai chez les Nordinger tout le Montmartre
-et tout le Montparnasse des premières, le
-ban et l'arrière-ban des hirsutes et des hydrocéphales
-avaient été convoqués. L'atelier était plongé
-dans la pénombre. Sur une estrade baignée
-de lumière électrique, un grand rideau de velours
-rouge était tendu; deux orangers en caisse arrondissaient
-leurs dômes de feuillage à droite et
-à gauche du proscénium. Des appels de flûte
-ayant pleuré sur des pizzicati de harpes invisibles,
-une créature de songe&hellip; (naturellement) issait
-de la draperie cramoisie et, sous la projection
-d'électricité, s'immobilisait dans une attitude
-apprise: c'était Marion Durmer, la merveille annoncée.</p>
-
-<p>Nue, absolument nue sous un peplum de velours
-chair (je reconnaissais bien là la mise en
-scène de la Charmaille), la débutante se sculptait
-comme une statue dans les poses rythmées par
-l'orchestre que je vous ai dit; et les nerfs étaient
-douloureusement opprimés par la monotonie du
-spectacle, car les attitudes se succédaient avec une
-lenteur désespérante, lenteur encore aggravée par
-la mélopée des instruments. La fille ainsi offerte
-était pourtant fort belle: c'était Marion! Elle
-<span class="pagenum">-82-</span> dansait, ou plutôt se mouvait, pieds nus. Deux
-grosses bagues d'or brillaient à son orteil; pas un
-autre bijou ne parait sa nudité. Tout à coup,
-la débutante chanta.</p>
-
-<p>D'une voix monocorde, volontairement blanche,
-sans aucune intonation, elle murmura des
-paroles bizarres:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Saint Jacques, saint Michel et saint Georges aussi,</div>
-<div class="verse">Mes trois lampes d'or</div>
-<div class="verse">Brûlent dans la nuit.</div>
-<div class="verse">Qui rallumera les lampes éteintes?</div>
-<div class="verse">L'amant est parti et mon rêve est mort.</div>
-<div class="verse">J'ai laissé tomber mes trois lampes d'or</div>
-<div class="verse">Dans la mer profonde.</div>
-<div class="verse">Saint Michel est loin et saint Jacques est mort.</div>
-<div class="verse">Qui rallumera mes trois lampes d'or?</div>
-</div>
-
-<p>La musique valait les paroles; elle était, la
-musique, de Maxime Aubry, le plus talentueux
-et le plus morne aussi des musiciens
-de l'avenir. La salle croulait en applaudissements;
-on faisait une ovation à la Psyché mystique des
-trois lampes d'or et à la géniale maîtresse de maison,
-qui les avait allumées.</p>
-
-<p>A quelque temps de là, je fus invité chez Marion
-Durmer. Un grand financier, qui lui voulait du
-bien, venait de l'installer dans un petit hôtel, à
-Passy; on y pendait la crémaillère, et un public
-trié sur le volet, était convié à y venir applaudir
-l'artiste dans ses nouvelles créations. Elle les lancerait
-ensuite sur une des grandes scènes musicales
-de Paris.</p>
-
-<p>Je n'allai pas à cette soirée de loyal essai. Si
-<span class="pagenum">-83-</span> jolie que m'eût paru l'exécutante, je répugnais à
-retourner dans les limbes: j'ai l'horreur de cet art
-embryonnaire et larveux. D'ailleurs, les feuilles
-du lendemain donnèrent par le menu le détail
-de la fête: Mlle Durmer avait dérangé la critique,
-les soiristes aussi avaient été conviés. Il n'était
-bruit dans les feuilles que du goût et de l'arrangement
-merveilleux du petit hôtel de Passy;
-Marion avait officié dans la chambre, reconstituée
-meuble par meuble, de sainte Ursule, d'après la
-fresque du Carpaccio; il y avait même dans cette
-chambre la double petite fenêtre ronde à vitraux
-hexagones, avec le pot de basilic sur le rebord.</p>
-
-<p>Mlle Durmer avait chanté, debout, sur un oranger
-en caisse, naturellement: on remarquait aussi
-dans cet appartement préraphaélite un agneau
-blanc, comme celui de saint Jean, couché sur un
-coussin de velours bleu-ciel, et, sur la cheminée,
-une énorme boule de verre bleu, où tournoyaient
-des poissons rouges; l'appartement était d'ailleurs
-rempli de ces sortes d'aquariums. L'artiste
-avait chanté divinement. La mise en scène et la
-réclame avaient été miraculeusement organisées;
-j'y reconnaissais la main de Mme de Charmaille,
-et cependant Marion Durmer ne débutait pas. Je
-la croisai pendant quelque temps dans des couloirs
-de premières, ses beaux cheveux noirs répandus
-en nappes sombres sur des corsages florentins
-à manches bouffantes, et fantastiquement coiffée
-de béguins de perles ou de petits hennins. Mme de
-Charmaille trottait toujours dans son ombre. Et
-<span class="pagenum">-84-</span> puis je perdis de vue la belle fille: Marion Durmer
-avait quitté Paris.</p>
-
-<p>Je la retrouvai, deux ans plus tard, à Bruxelles;
-elle était en vedette sur l'affiche du théâtre
-du Parc et jouait la <i>Périchole</i>. Marion Durmer
-dans de l'Offenbach! Quelle déchéance, quels
-avatars et quelles vicissitudes avaient pu la conduire
-là? Je pris un fauteuil et l'applaudis à
-tout rompre: la statue hiératique était devenue
-la Marion Durmer que vous savez, que nous aimons
-tous; de la vie, de la joie, de la santé et
-de l'esprit surtout, de l'esprit français et de la
-grâce bien parisienne!</p>
-
-<p>Je fus la saluer dans sa loge. Elle m'accueillit
-par un franc éclat de rire et, me tendant les deux
-mains:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est moi; vous n'en revenez pas,
-n'est-ce pas? vous n'en croyez pas vos oreilles.
-Ah! je l'ai échappé belle! quel cauchemar!
-Vous souvenez-vous de l'atelier Nordinger et de
-Mme de Charmaille? Oh! elle avait su me prendre
-et me domestiquer, celle-là! j'étais bien sa
-proie et sa chose, et puis, un jour, les écailles me
-sont tombées des yeux. Un matin plutôt, tout
-le voile s'est déchiré du haut en bas, le fameux
-voile, et cela à propos des deux enfants, ces deux
-pauvres petits êtres si comiquement appelés Blismode
-et Corydon.</p>
-
-<p>Vous savez combien Mme de Charmaille en
-jouait, des deux petits Nordinger, quelles effusions,
-quels baisers et quelles caresses elle leur
-<span class="pagenum">-85-</span> prodiguait en public, et toute sa mise en scène
-de tendresse et de dévouement!</p>
-
-<p>Or, un matin, à la suite d'une proposition de
-manager, je m'en vais étourdiment à Asnières;
-je ne faisais rien, alors, sans consulter Mme de
-Charmaille. Je débarque à la gare et prends le
-chemin de l'atelier. La domestique, sortie, avait
-laissé la porte ouverte. Je monte comme dans un
-moulin et, dans le hall aux fresques que vous
-savez, je trouve Blismode et Corydon à genoux,
-tous les deux, sur le plancher et le lavant à
-grande eau avec des brosses et du savon noir;
-oui, tels quels, les deux pauvres petits, à peine
-vêtus, pieds nus et jambes nues pour ne pas se
-salir, et grelottant tous deux dans ce vaste atelier
-aux châssis grands ouverts! nous étions en
-décembre. Je m'arrêtai sur le seuil, effarée. Les
-deux enfants, eux, s'étaient mis debout et se
-taisaient, le c&oelig;ur gros, prêts à fondre en larmes,
-évidemment terrifiés.</p>
-
-<p>&mdash;«Où est Mme de Charmaille?» trouvai-je
-enfin la force de leur dire; mais eux ne trouvaient
-pas de voix. Ce fut une minute de silence atroce,
-où la misère et le faux luxe de cet atelier (je ne
-l'avais jamais vu que le soir), m'apparurent subitement,
-lamentables. Tout à coup, la voix de
-la Charmaille éclatait, mais une voix que je ne
-lui connaissais pas, canaille, éraillée, comme
-étranglée de fureur: «Hé, petits gueux, pestailles
-que vous êtes! je ne vous entends plus frotter,
-gare à vous si je me lève!» et, dans le même
-<span class="pagenum">-86-</span> instant, une porte s'étant ouverte, Mme de Charmaille
-s'encadrait dans l'embrasure. Les deux
-enfants étaient retombés à genoux sur le plancher
-mouillé.</p>
-
-<p>Mme de Charmaille se trouvait en chemise avec
-un peignoir de flanelle rouge, jeté en hâte sur sa
-nudité: «Ah! c'est vous, chère amie; entrez
-donc, je suis à vous». Moi je ne pouvais bouger.
-Dépoitraillée, dépeignée, la racine de ses cheveux
-révélée brune sous l'or jaune de la teinture,
-Mme de Charmaille venait de m'apparaître telle
-qu'elle était: les yeux capotés, le teint bis, la
-bouche molle et la gorge aussi, dans la dévastation
-d'une quarantaine orageuse et mûrie par le
-pire passé. Secoué par sa haine et sa fureur contre
-les deux pauvres petits êtres, son masque était
-tombé. Dans sa stupeur de se voir surprise, Mme
-de Charmaille ne pouvait retrouver ni la caresse
-de son regard, ni la séduction de son sourire, elle
-n'arrivait qu'à grimacer; l'intrigante et la mégère
-venaient de se révéler, hideuses, à mon effroi.</p>
-
-<p>Je reculai, gagnai la porte et la refermai sur
-moi; cinq minutes après, je reprenais le train,
-et au bout de huit jours, je signais avec un autre
-manager.</p>
-
-<p>C'est ainsi que je suis devenue chanteuse d'opérette:
-le voile s'était déchiré.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-87-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak">VII<br />
-L'ENVERS DE LA GLOIRE</h2>
-
-
-<p>Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a que des empoisonneurs.</p>
-
-<p>La littérature compte autre chose que des criminels;
-la plus innocente peut faire des victimes.
-Il y a des empoisonnés qui s'intoxiquent eux-mêmes.
-Ils naissent mûrs pour le microbe.</p>
-
-<p>La preuve en est dans l'aventure arrivée à
-Charles de Saint-Yriex.</p>
-
-<p>Vous connaissez tous Saint-Yriex et son théâtre?</p>
-
-<p>Dieu sait s'il est honnête! Dans les six drames
-qu'il promène depuis dix ans à travers le
-monde et qui lui rapportent, bon an, mal an,
-deux cent mille francs, aucune de ses héroïnes n'a
-une tache; toutes sont persécutées, angéliques et
-pures, l'adultère (et Saint-Yriex est quelquefois
-forcé de subir l'adultère dans ses drames historiques),
-l'adultère y est toujours laissé au troisième
-plan. Jamais un mauvais instinct n'apparaît
-comme déterminant dans aucun drame. Dans
-sa <i>Fornarina</i>, la seule pièce où il ait mis en scène
-une courtisane, la maîtresse de Raphaël est
-montrée plus sublime et plus pure dans son repentir
-que Marie de Magdala elle-même. Charles
-de Saint-Yriex est le dernier chantre de l'idéal.
-<span class="pagenum">-88-</span> Il est à la fois héroïque, romantique, picaresque;
-car il a même la notion du comique. Ibsénien,
-révolutionnaire et dantesque, mais toujours moral,
-il a fait pleurer Tamerlan sur les champs de
-bataille, devant les monceaux de morts et de blessés
-râlants; des crépuscules de colère saignent
-dans des cieux d'incendie au-dessus des poings
-levés et des bras tendus des cadavres ressuscités
-pour invectiver la luxure des reines et l'ambition
-des rois; il passe dans toutes ses pièces un souffle
-de justice, d'indignation et de pitié qui en
-fait vibrer magnifiquement toutes les ficelles; le
-même vent sublime gonfle démesurément la baudruche
-des mauvais vers, mais baudruche et ficelles
-n'en émeuvent pas moins profondément le
-public. Le public de Saint-Yriex est bien trop
-malin pour se heurter. Il excelle à rajeunir tous les
-trucs devant lesquels, selon une esthétique établie,
-doit s'émouvoir notre sensibilité; c'est avant
-tout l'homme de la mise au point. Grandiloquent
-à la manière de Victor Hugo, il a, comme lui,
-l'image, la métaphore et l'épithète; il est le seul
-qui ait osé, après lui, emboucher la trompette de
-la renommée; mais cette trompette, est une trompette
-d'enfant. Sur ses six drames, dans trois
-il a campé la figure de Napoléon I<sup>er</sup>, et c'est
-toujours le petit Caporal, les autres fantômes évoqués
-à la scène! Papes ou empereurs, souverains
-de légendes ou d'histoires, peintres ou courtisanes:
-Saint-Yriex en a toujours fait des marionnettes.
-Ainsi, réduits, ils vont toujours sûrement à
-<span class="pagenum">-89-</span> l'intelligence du public: trop d'humanité effarerait;
-la convention rassure. De Saint-Yriex ne
-domine pas. Il est au niveau de son siècle; il est
-le seul qui fasse encore accepter une tirade.</p>
-
-<p>Charles de Saint-Yriex est marié et bon père de
-famille.</p>
-
-<p>Associé à une charmante femme, attelée de toutes
-ses forces à la gloire de son mari, il a eu, en
-temps utile, un hôtel à Paris, des dîners et des
-réceptions suivies; à sa table très ouverte ont
-défilé toute la critique et toute la presse, quelques
-hommes politiques aussi; Saint-Yriex sut, tour
-à tour, obliger les uns et les autres. Puis un peu
-débordé par la demande, il se découvrit, un jour,
-la fâcheuse neurasthénie qui exige de la solitude,
-un grand calme et des soins, et ce fut l'époque
-des villégiatures; le ménage s'installa aux environs
-de Paris. Installation somptueuse dans un
-château historique, dont les feuilles mondaines
-publièrent l'état des lieux, et les illustrés les reproductions.</p>
-
-<p>Le château, pas trop loin des directeurs de théâtres
-et assez distant, néanmoins, d'une station pour
-faire hésiter les amis en quête d'un dîner ou d'un
-louis, garda les Saint-Yriex pendant trois ans.
-Alors l'écrivain, tout à fait lancé, les traités signés
-avec les directeurs de Paris et de l'étranger, et la
-neurasthénie augmentant, le ménage s'exilait
-tout à fait, et gagnait le Midi, cette Riviera de
-fièvre ou de grand calme, de solitude ou de mouvement,
-au gré de ses hôtes, qui, depuis quelques
-<span class="pagenum">-90-</span> années, est devenu le sûr refuge de tant d'autres
-écrivains.</p>
-
-<p>De Saint-Raphaël, où s'était fixé le ménage,
-Mme Charles de Saint-Yriex continua de communiquer
-aux journaux quelques bulletins de santé,
-juste ce qu'il fallut pour tenir en éveil la curiosité
-du public, et Saint-Yriex renonça à toutes les
-petites excentricités nécessaires au lancement
-d'une réputation pour se consacrer tout entier au
-travail.</p>
-
-<p>La baignoire de Mme de Pompadour qu'il avait
-fait installer à Montmorency, dans son parc, où
-il se plongeait dans une eau semée de feuilles de
-roses, les six paons blancs dont il s'était fait le
-berger sur les pelouses de Flamarande et qu'il
-menait paître lui-même, vêtu de soie zinzolin et
-armé d'une houlette enrubannée comme un Tircis
-de pastorale, les vingt-sept bagues sardoines
-et péridots, béryls et chrysoprases, opales
-et saphirs jaunes, toutes baptisées du nom d'un
-de ses héros, fabuleux écrin d'un rajah de Mysore
-et son européenne collection de cravates, tout
-cela tomba dans le domaine de la légende, et il n'y
-eut que les toutes petites revues de la province
-pour en parler encore.</p>
-
-<p>Le soleil du Midi avait complètement guéri la
-neurasthénie du grand homme. Saint-Yriex fit
-même enlever ses photographies en vente de la
-devanture des marchands. Définitivement installé
-dans la gloire, de tant d'enfantillages, bien
-pardonnables chez un tel cerveau, il ne garda
-<span class="pagenum">-91-</span> que l'innocente manie d'écrire ses lettres à l'encre
-verte sur papier mauve et de les sabler de poudre
-d'or.</p>
-
-<p>Mais Saint-Yriex, tout à fait assagi et devenu
-même très prudent durant les courts séjours nécessités
-à Paris par ses répétitions et ses affaires,
-se garda bien dorénavant de descendre chez lui.</p>
-
-<p>Il laissait sa femme, associée fidèle et dévouée,
-rouvrir l'hôtel de la rue Bassano, et y éconduire
-le flot montant des visiteurs. A peine signalé à
-Paris, Saint-Yriex était assailli de toutes parts par
-des gens de toutes sortes: cabotins en quête d'un
-rôle, reporters, éditeurs, managers, et quémandeurs.
-La consigne était donnée: M. Charles de
-Saint-Yriex était toujours sorti. Mme Saint-Yriex,
-manégée par expérience, faisait un choix et recevait
-qui on devait recevoir. Une fois par semaine, les
-Saint-Yriex donnaient un dîner, rue Bassano, auquel
-le grand homme assistait, liquidant ce soir-là
-une fournée d'amis et connaissances; le reste du
-temps, madame, en voiture, faisait des visites et
-entretenait les relations. Saint-Yriex terré, lui,
-dans quelques grands caravansérails modernes:
-Elysée-Palace, Palais d'Orsay ou Continental,
-échappait aux importuns et expédiait tranquillement
-ses affaires de théâtre et d'édition; l'hôtel
-où il était descendu, demeurait un mystère. Son
-éditeur seul et quelques directeurs en avaient
-l'adresse et de cette ombre épaissie à plaisir
-autour de sa retraite, de cet incognito gardé,
-le prestige de l'écrivain s'augmentait encore,
-<span class="pagenum">-92-</span> puissant parce qu'invisible, plus désirable et plus
-convoité, parce que plus lointain dans cette atmosphère
-voulue de sanctuaire.</p>
-
-<p>A son dernier voyage à Paris, Saint-Yriex était
-donc descendu au d'Orsay. Un soir qu'il y dînait
-seul dans la salle du restaurant, heureux d'avoir
-esquivé un dîner de famille où sa femme était
-allée le remplacer (il était près de huit heures),
-un des maîtres d'hôtel venait le prévenir qu'une
-dame était là, dans le hall, demandant à le voir.
-La dame même insistait, car on avait répondu
-qu'il était à table.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je n'attends personne, maugréait le
-grand homme. Personne. Cette dame n'a pas dit
-son nom? Que veut-elle?</p>
-
-<p>Le maître d'hôtel s'éclipsait, puis revenait
-presque aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, c'est une demoiselle de la maison
-Gérard, Hermeline et S&oelig;urs. C'est pour Mme de
-Saint-Yriex, un renseignement qu'on voudrait
-avoir.</p>
-
-<p>&mdash;Gérard, Hermeline&hellip; les couturières&hellip;
-Qu'est-ce qu'elles peuvent me vouloir? Ça ne me
-regarde pas!</p>
-
-<p>Subitement taquiné par l'idée d'une note en
-souffrance, de quelque arriéré de compte de sa
-femme, et, d'ailleurs, en n'y croyant pas,&mdash;Mme
-de Saint-Yriex étant, avant tout, une femme
-d'ordre,&mdash;bref, pour en avoir le c&oelig;ur net, Saint-Yriex
-se levait, posait là sa serviette et passait
-dans le hall. Il y trouvait une grande jeune fille
-<span class="pagenum">-93-</span> en pourparlers avec les employés du vestiaire.
-Très simplement, mais très élégamment vêtue de
-noir, un carton à la main, tournure de mannequin
-ou d'employée de grande maison de modes.
-La vue de l'écrivain lui fermait brusquement la
-bouche et la faisait rougir jusqu'à la racine des
-cheveux. Elle les avait blonds et brillants sur un
-visage dont de grands yeux marrons ne sauvaient
-pas l'insignifiance. La jeune fille faisait un pas
-vers Saint-Yriex et s'arrêtait tout à coup.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle de la maison Gérard-Hermeline?&hellip;
-Vous désirez?&hellip;</p>
-
-<p>La rougeur de la jeune fille fonçait jusqu'à la
-pourpre sombre, et d'une voix presque éteinte,
-dans un balbutiement qui flattait la vanité du
-maître:</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, excusez-moi, monsieur,
-c'est ce carton: un corsage pour Mme de Saint-Yriex.
-On m'a chargée de le lui porter, et j'ai
-oublié son adresse. Alors, j'ai eu l'idée de venir
-vous la demander ici.</p>
-
-<p>&mdash;L'adresse de ma femme? 11, rue Bassano!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Merci, monsieur, j'y vais.</p>
-
-<p>&mdash;Inutile, mademoiselle, mon secrétaire vient
-ici tous les jours; il portera le carton. Laissez-le.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, vous êtes bon, monsieur.</p>
-
-<p>La jeune fille était, maintenant, lie de vin. Mais
-sa voix défaillait. Mis en éveil par cette rougeur,
-et cette voix sombrée:</p>
-
-<p>&mdash;Mais pardon, mademoiselle, comment me
-savez-vous à l'hôtel?</p>
-
-<p><span class="pagenum">-94-</span> Elle, dans un bégaiement d'agonie:</p>
-
-<p>&mdash;L'autre jour, Mme de Saint-Yriex, à la maison,
-a dit que vous étiez descendu au d'Orsay,
-j'étais là.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous vous êtes souvenue de mon adresse,
-en oubliant celle de ma femme. C'est bien, mademoiselle,
-vous pouvez vous retirer. Mme de Saint-Yriex
-aura demain, son corsage.</p>
-
-<p>Alors, la jeune fille, comme se faisant violence
-et la voix devenue rauque:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, monsieur de Saint-Yriex, j'aurais
-deux mots à vous dire en particulier. Ne pouvez-vous
-me donner deux minutes, monsieur? Mais
-pas ici, en tête à tête, ailleurs.</p>
-
-<p>La voix maintenant suppliait.</p>
-
-<p>Saint-Yriex s'était reculé, instinctivement averti.</p>
-
-<p>&mdash;Encore une qui veut débuter au théâtre et
-qui vient me demander mon appui!</p>
-
-<p>Et, très ennuyé, du ton le plus froid:</p>
-
-<p>&mdash;Soit, mademoiselle, voulez-vous me suivre
-au salon? Mais je n'ai que cinq minutes à vous
-donner.</p>
-
-<p>Passant devant le «mannequin», il la précédait
-dans le couloir.</p>
-
-<p>Arrivé devant le salon de lecture, il en ouvrait
-la porte, s'effaçait devant la jeune fille:</p>
-
-<p>&mdash;Entrez, mademoiselle.</p>
-
-<p>Et lui désignait un fauteuil. Elle s'y laissait
-tomber.</p>
-
-<p>L'heure du dîner avait fait le salon désert. C'était,
-dans le luxe somptueux et banal des sièges
-<span class="pagenum">-95-</span> tendus de velours de Gênes, des hautes fenêtres
-drapées de brocart mauve et de la cheminée monumentale,
-la tristesse anonyme de tous les salons
-d'hôtel. Un crépuscule de fin mai se mourait
-dans l'imposte des croisées. Saint-Yriex, debout
-devant la jeune fille, attendait:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mademoiselle?</p>
-
-<p>Mais elle, renversée au dossier du fauteuil, les
-deux mains aux accoudoirs et les yeux au ciel
-rose des vitres:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureuse. Ah! je suis bien heureuse!</p>
-
-<p>Puis, les prunelles tout à coup plongées dans
-celles de l'écrivain:</p>
-
-<p>&mdash;Je désirais tant vous voir!</p>
-
-<p>&mdash;Mais?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'avais une telle envie de vous connaître&hellip;
-Ne m'en veuillez pas, monsieur de Saint-Yriex.
-N'avez-vous pas reçu dernièrement une
-lettre qui vous demandait votre photographie?
-Elle était adressée au théâtre.</p>
-
-<p>Saint-Yriex en recevait tant, de ces lettres de
-folles et de fous, qu'il ne les lisait même plus.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! monsieur, c'est moi qui vous
-l'avais écrite, cette lettre; j'aurais tant aimé tenir
-de vous cette photographie!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mademoiselle, ma photographie est
-en vente chez les marchands. Vous étiez libre de
-l'acheter.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais j'aurais voulu la tenir de vous,
-et puis j'aurais voulu une photographie tirée exprès
-<span class="pagenum">-96-</span> pour moi, une photographie que les autres
-n'auraient pu avoir.</p>
-
-<p>&mdash;C'est beaucoup de choses; et c'est pour me
-demander cela que vous êtes venue ici chercher
-l'adresse de ma femme?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai menti et vous pouvez me perdre,
-monsieur, car si à la maison Gérard-Hermeline,
-on savait que je suis venue vous demander
-dans cet hôtel, on me mettrait à la porte; mais
-j'avais trop envie de vous voir. Depuis le temps
-que je vous lis, j'ai une telle passion pour tout
-ce que vous faites! vous êtes mon Dieu! J'ai
-vu jouer toutes vos pièces; la <i>Fornarina</i> je l'ai
-vu jouer cinq fois&hellip; je songe à vous le jour, je
-songe à vous la nuit, et il y en a beaucoup, à l'atelier,
-comme moi! Alors, comme Mme de Saint-Yriex
-était venue, l'autre jour, et avait dit que
-vous étiez ici, aujourd'hui j'ai tout fait pour être
-chargée de lui porter ce corsage&hellip; N'est-ce pas,
-que l'occasion était trop belle? Alors, j'ai inventé
-un prétexte et je suis venue la demander ici, l'adresse&hellip;
-vous ne m'en voulez pas trop, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Non et oui, mais vous ne manquez pas d'astuce.</p>
-
-<p>Intimement flatté par cette ferveur d'admiration,
-peut-être un peu ému aussi par les larges
-prunelles implorantes:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a longtemps que cela vous tient, ce
-bel enthousiasme pour mes &oelig;uvres?</p>
-
-<p>&mdash;Pour vos &oelig;uvres et pour vous, oh! oui,
-monsieur: il y a bien dix ans que je vous lis!</p>
-
-<p><span class="pagenum">-97-</span> &mdash;Quel âge avez-vous donc?</p>
-
-<p>&mdash;Vingt-quatre ans.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez commencé de bonne heure!</p>
-
-<p>&mdash;A quatorze ans, monsieur, je lisais déjà
-vos drames; à la vérité, je vous dirai que j'ai
-commencé à aimer M. Marcel Prévost, et puis
-après ça a été M. Paul Adam; mais, depuis la
-<i>Fornarina</i>, c'est de vous seul que je rêve, monsieur
-de Saint-Yriex, de vous seul.</p>
-
-<p>La jeune fille, comme mue par un ressort,
-se levait de son siège et venait tomber dans les
-bras de l'écrivain.</p>
-
-<p>&mdash;Calmez-vous, mon enfant; on vous appelle?</p>
-
-<p>&mdash;Fanny Marlay.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mademoiselle Fanny Marlay, il
-faut être sage: c'est très bien d'aimer les beaux
-vers, mais il ne faut pas trop aimer ceux qui les
-font. Vous auriez pu mal tomber; vous êtes jeune,
-très jeune&hellip; permettez-moi de vous donner quelques
-conseils. Vous m'avez vu, vous devez être
-calmée; j'ai vingt ans de plus que vous, je
-pourrais être votre père: voyez, j'ai les cheveux
-blancs.</p>
-
-<p>Et, sur un regard sournois de la jeune fille:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, je suis marié.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, je le sais! soupirait le mannequin.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez donc qu'il faut vous faire une
-raison.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, mais il faudra qu'on m'y aide. Vous
-m'y aiderez, monsieur, car vous êtes bon; oh!
-<span class="pagenum">-98-</span> j'aurai bien du mal, bien du mal, car je vous
-aime: il y a dix ans que je vous aime!</p>
-
-<p>Et Fanny Marlay s'abattait en sanglotant sur
-l'épaule du poète. Maintenant, c'était un déluge
-de larmes. Saint-Yriex, qui essayait de l'apaiser,
-sentait leur eau tiède couler sur ses mains.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, voyons, mon enfant, calmez-vous,
-on peut entrer, on peut nous voir. De la tenue!
-un peu de sang-froid!</p>
-
-<p>Très ennuyé, craignant d'être surpris tenant
-cette jeune fille entre ses bras, l'écrivain exagérait
-le ton paternel. Fanny Marlay, elle, s'abandonnait
-toute. Presque couchée sur la poitrine
-de l'adoré, elle se pressait amoureusement sur
-lui et continuait de pleurer.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime, je vous aime, il y a dix ans
-que je vous aime!</p>
-
-<p>Saint-Yriex se sentait parfaitement ridicule.
-Le dîner touchait à sa fin et, d'une minute à l'autre,
-les dîneurs du restaurant allaient envahir le
-salon. Fanny Marlay était presque évanouie. Saint-Yriex
-savait comment on rappelle les femmes à
-la vie. Il hasardait quelques menues caresses
-le long des joues et dans les petits cheveux de la
-nuque. La jeune fille consentait à se ranimer.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bon, souriait-elle à travers ses
-larmes; je savais que vous étiez bon.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais il faut vous en aller.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Et l'écrivain cherchait à se dégager.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-99-</span> &mdash;Je reviendrai&hellip; chercher la photographie,
-vous me l'avez promise&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Moi?</p>
-
-<p>&mdash;Cela me ferait tant plaisir, et signée de vous,
-signée.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, mais vous serez raisonnable?</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut bien. Je reviendrai demain.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! non, pas demain, se cabrait l'écrivain
-effaré.</p>
-
-<p>&mdash;Quand?</p>
-
-<p>La voix de la jeune fille implorait.</p>
-
-<p>&mdash;Lundi, vers cinq heures; pas avant cinq
-heures; mais serez-vous libre, lundi?</p>
-
-<p>Il escomptait les obligations de l'atelier.</p>
-
-<p>&mdash;Je serai toujours libre pour venir vous voir.
-Allons, embrassez-moi, et je m'en vais.</p>
-
-<p>L'auteur de la <i>Fornarina</i> s'exécutait et le mannequin
-s'esquivait, transfigurée de joie, le paradis
-dans l'âme.</p>
-
-<p>L'écrivain ne la reconduisit pas. Ecroulé sur
-un fauteuil, il songeait déjà au moyen d'éluder
-ce rendez-vous. Il prétexterait un voyage, une
-lettre le dirait retenu à la campagne&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-100-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak">VIII<br />
-UN CAS DIFFICILE</h2>
-
-
-<p>Mmes Gérard, Hermeline et S&oelig;ur, robes et
-manteaux, avenue de l'Opéra, achevaient de déjeuner;
-il était près de neuf heures.</p>
-
-<p>C'était un de «leurs rares moments de bons de la
-journée». Les premières et les mannequins descendus
-dans les restaurants du voisinage, et le
-menu fretin des apprenties, la «petite classe»,
-comme disait Mme Hermeline, éparpillé dans les
-gargotes des rues adjacentes, laissaient enfin respirer
-les patrons. Passé midi, les courtiers ont fini
-leur tournée; la clientèle n'arrive pas avant quatre
-heures; quelquefois un essayage, mais alors
-convenu d'avance, entre deux et trois. Le travail
-ne reprend vraiment jamais avant deux heures,
-tant dans les ateliers que dans les salons, où les
-premières parent l'étalage.</p>
-
-<p>Mmes Gérard, Hermeline et S&oelig;ur avaient donc
-devant elles une grande heure de calme.</p>
-
-<p>Je dis Mesdames pour me conformer à la raison
-sociale de la maison. Je commets là une
-erreur, car la troisième associée, désignée sous
-le nom de S&oelig;ur, se trouvait être le frère de
-Mme Hermeline, M. Puech, ancien sous-officier
-de dragons, commis à l'achat des soieries et à la
-<span class="pagenum">-101-</span> vérification des livres de caisse, et dont la longue
-moustache brune et les yeux bleus, cillés de noir,
-n'étaient pas indifférents à la clientèle.</p>
-
-<p>Ils n'étaient pas indifférents non plus, disait-on,
-à la quarantaine bien sonnée de Mme Gérard:
-cet <i>on</i>-là, c'était tout le personnel de la maison.
-Il y avait beau temps que la dernière des apprenties
-s'était aperçue que la présence de M. Edouard
-soit à la caisse, soit au magasin, y amenait immédiatement
-celle de cette bonne Mme Gérard, qui
-s'attardait alors, elle pourtant si vive, en de molles
-indolences. M. Edouard Puech était bien le frère
-de Mme Hermeline. Grande, mince, onduleuse, et,
-malgré ses trente-cinq ans, demeurée aussi blonde
-que son frère était brun, Mme Hermeline avait
-d'abord été mannequin, puis la première dans
-la maison Gérard; elle en était devenue l'associée,
-six mois après l'entrée de son frère dans
-l'établissement.</p>
-
-<p>Elle l'y avait présenté à sa sortie du régiment:
-M. Edouard était rengagé. Mme Hermeline,
-toute dévouée aux intérêts de Mme Gérard,
-Mme Hermeline était encore fort jolie; les plus
-anciennes employées l'avaient toujours connue
-veuve. Très soignée de sa personne, avec, dans
-ses cheveux d'un blond clair, un très heureux
-mouvement de flot, Mme Hermeline était l'élégance
-de la maison. Certaines clientes ne voulaient
-avoir affaire qu'à elle, les dames du théâtre
-et du demi-monde surtout. Mme Hermeline
-avait le regard frais et le sourire savant. Le frère
-<span class="pagenum">-102-</span> et la s&oelig;ur constituaient le côté décoratif de la
-maison.</p>
-
-<p>Mme Gérard représentait le côté solide. Entendue
-aux affaires, acheteuse madrée et vendeuse
-plus roublarde encore, avec une sûreté de main
-précieuse, et, dans la coupe et le choix des étoffes,
-un flair de la mode qui allait presque jusqu'à la
-divination, cette bonne Mme Gérard, malgré sa
-grosse enveloppe et les allures un peu communes
-de sa courte personne, était le génie de l'association.
-Elle possédait aussi les fonds. Elle
-traitait Mme Hermeline et son frère comme ses
-enfants. Eux l'entouraient d'une affectueuse déférence
-et lui faisaient une atmosphère ouatée et
-d'attentions et de petits soins. La bonne dame s'y
-dilatait tout humide de tendresses.</p>
-
-<p>Dans la maison, on avait maintenu à M. Puech
-la désignation de l'en-tête commercial; on l'appelait
-<i>Monsieur S&oelig;ur</i>; les clientes elles-mêmes
-s'amusaient de ce nom. Des mannequins malicieux
-nommaient entre eux Mme Hermeline <i>Madame
-Frère</i>. L'association n'en faisait pas moins quatre-vingt
-mille francs d'affaires par an: l'union fait
-la force.</p>
-
-<p>Le trio achevait donc de déjeuner; on était au
-dessert: des bouteilles d'eaux minérales en débandade,
-et, dans les compotiers, des cerises et des
-fraises saupoudrées de glace pilée attestaient une
-table soignée. Le frère et la s&oelig;ur avaient allumé
-chacun une cigarette. Tassée dans une bergère,
-cette bonne Mme Gérard suivait d'un &oelig;il noyé
-<span class="pagenum">-103-</span> la spirale bleuâtre des deux chères fumées.</p>
-
-<p>Le timbre d'entrée carillonnait; une violente
-sonnerie arrachait la maison Gérard, Hermeline
-et S&oelig;ur à sa béatitude.</p>
-
-<p>&mdash;Sacré nom de&hellip;! jurait l'ancien sous-officier,
-qui est-ce qui vient nous embêter, à cette
-heure?</p>
-
-<p>&mdash;On ne peut plus déjeuner en paix! soupirait
-Mme Hermeline.</p>
-
-<p>&mdash;Les clientes d'aujourd'hui ont le diable au
-corps! approuvait la congestion de Mme Gérard.</p>
-
-<p>Un garçon de courses entrait précipitamment:</p>
-
-<p>&mdash;M. de Saint-Yriex est au salon; il demande
-à voir ces dames.</p>
-
-<p>De Saint-Yriex était un nom magique. Il avait
-mis debout les trois associés. M. de Saint-Yriex,
-l'homme du jour, le dramaturge de la <i>Fornarina</i>,
-des <i>Adieux de Fontainebleau</i>, de la <i>Princesse
-Maure</i>, etc., M. de Saint-Yriex dans la maison
-Gérard, Hermeline et S&oelig;ur!</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour le corsage de sa femme. On ne
-l'a donc pas envoyé? étouffait Mme Gérard.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, c'est fait depuis samedi, répondait
-Mme Hermeline.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, il y a quelque chose. Anatolie, allez-y,
-et vous aussi, Edouard; je vous suis.</p>
-
-<p>Mme Hermeline et son frère sortaient, poussés
-par Mme Gérard.</p>
-
-<p>M. de Saint-Yriex se morfondait dans le salon.
-La figure bouleversée, les joues marbrées de
-rouge, il se tirait furieusement les moustaches en
-<span class="pagenum">-104-</span> arpentant la salle Louis XVI où tant d'épaules et
-de nudités féminines semblaient demeurées, reflétées
-dans les glaces. Il courait vivement à la
-rencontre du frère et de la s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Désolé de vous déranger, madame, mais
-une affaire particulière, un service&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Un service? faisait Mme Hermeline décontenancée,
-mais la note de Mme de Saint-Yriex est
-insignifiante, nous n'avons pas demandé de règlement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit bien de cela! s'exclamait le poète.
-Il s'agit de Mlle Fanny Marlay. Je viens vous demander
-de la reprendre dans votre maison.</p>
-
-<p>&mdash;Fanny Marlay; qu'y a-t-il donc?</p>
-
-<p>Mme Gérard venait de faire son entrée, le rouge
-de sa face empourprée, vainement saupoudrée de
-veloutine, l'air d'une framboise roulée dans du
-sucre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez bien Mlle Fanny Marlay comme
-employée? interrogeait l'auteur avidement.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement; c'est une de nos essayeuses,
-une grande blonde, pas jolie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais très bien faite, remarquait M. S&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est bien cela, faisait M. de Saint-Yriex.</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez Fanny Marlay? demandaient
-curieusement les trois associés.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas!&hellip; (et les deux bras levés de l'écrivain
-prenaient à témoin les nudités volantes du
-plafond)&hellip; si je la connais!&hellip; mais puisque vous
-l'avez renvoyée à cause de moi&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum">-105-</span> &mdash;A cause de vous! s'exclamait la maison Gérard,
-Hermeline et S&oelig;ur. Mais il y a méprise,
-monsieur de Saint-Yriex: Fanny Marlay n'a jamais
-quitté notre maison.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais quitté votre maison!&hellip; oh! la petite
-rosse!</p>
-
-<p>Et l'écrivain se laissait tomber sur une chaise,
-anéanti.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, asseyez-vous, remettez-vous, insistait
-Mme Hermeline, remarquant qu'elle avait oublié
-d'offrir un siège à l'auteur. Il y a dans tout
-cela, monsieur, un mystère à élucider, quelque
-chose que nous ne comprenons pas; Mlle Fanny
-Marlay est une excellente employée, qui est toujours
-dans notre maison et dont nous ne songeons
-pas à nous défaire.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-elle pas un peu romanesque? hasardait
-M. de Saint-Yriex.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! elle est comme beaucoup de nos
-jeunes filles. Ça lit trop de romans, «ça ne parle
-et ne songe que de théâtre.»</p>
-
-<p>&mdash;Vous préoccupez beaucoup ces demoiselles,
-souriait Mme Hermeline, et dans nos ateliers
-votre nom est celui qui revient le plus souvent.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, croyez qu'il en est de même dans tous
-les ateliers de Paris et de la province, appuyait
-aimablement M. S&oelig;ur; c'est le rayonnement de
-la gloire.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Mlle Fanny Marlay n'a pas quitté
-votre maison?</p>
-
-<p><span class="pagenum">-106-</span> L'auteur dramatique revenait toujours à son
-idée.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais de la vie, faisait Mme Hermeline.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, hasardait M. Puech, elle n'est pas
-venue hier.</p>
-
-<p>&mdash;Ni aujourd'hui, observait Mme Gérard.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien! éclatait M. de Saint-Yriex
-en proie à la plus vive surexcitation. Voilà deux
-jours qu'elle manque.</p>
-
-<p>&mdash;Mais de son plein gré, se hâtait de dire
-Mme Hermeline; elle a fait prévenir hier, dans
-la journée, qu'elle était un peu souffrante; elle
-était venue dans la matinée, comme à l'ordinaire;
-elle avait même trouvé une lettre à elle adressée
-ici. Nous n'aimons pas que les employées se
-fassent adresser leurs correspondances à la maison
-de commerce; j'en ai prévenu Mlle Marlay.
-Vous comprenez, c'est vis-à-vis des familles. Si
-ces petites ont des lettres à recevoir, elles ont leur
-domicile ou la poste restante.</p>
-
-<p>&mdash;C'était ma lettre, monologuait l'écrivain.
-Alors, cette lettre, vous ne l'avez pas ouverte?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, pour qui nous prenez-vous?
-s'érupait Mme Gérard, nous ne décachetons pas
-les lettres de notre personnel.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas ici une maison centrale, plaisantait
-finement M. S&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors, elle a menti, effrontément menti!
-Ah! la petite coquine! Ah! elle est toujours ici,
-vous me sauvez la vie.</p>
-
-<p>Et, devant l'ahurissement des trois associés,
-<span class="pagenum">-107-</span> l'écrivain se décidait enfin à raconter son aventure.
-Descendu au Palais d'Orsay pour échapper
-aux importuns et aux quémandeurs, tandis que
-Mme de Saint-Yriex et les enfants avaient rouvert
-l'hôtel de la rue Bassano, samedi soir, au moment
-où il allait se mettre à table, on était venu le prévenir
-au restaurant qu'une dame insistait fort et
-demandait à lui parler. Cette dame était une employée
-de la maison Gérard, Hermeline et S&oelig;ur
-et venait pour Mme de Saint-Yriex. Il avait cru
-qu'il s'agissait d'une facture et s'était levé en maugréant.</p>
-
-<p>Dans le vestibule, il s'était trouvé devant Mlle
-Fanny Marlay, qu'il n'avait jamais vue. Balbutiante,
-en proie à un trouble extrême, la jeune
-fille lui avait donné, pour expliquer sa présence
-à l'hôtel, je ne sais quel prétexte d'adresse oubliée
-et de corsage à remettre et, comme il la
-congédiait, elle l'avait supplié, presque défaillante,
-de vouloir bien lui accorder une minute
-d'entretien particulier. Il y avait consenti avec
-une vague méfiance, pressentant un vent de folie
-dans tout cela. Dans le salon de l'hôtel, alors
-vidé par le dîner, Fanny Marlay, avec des
-sanglots et des larmes, était tombée dans ses
-bras, et ç'avait été, avec des spasmes et des
-râles, la scène prévue et trop connue, hélas!
-des premiers aveux, la crise d'hystérie dont il
-avait été tant de fois témoin chez des victimes
-du Poison Littéraire, jeunes filles (et quelques
-vieilles femmes aussi) qu'a détraquées la
-<span class="pagenum">-108-</span> fièvre de leurs lectures, demandes de photographies,
-de dédicaces, d'entrevues et de rendez-vous
-et toute la séquelle des requêtes amoureuses dont
-ce genre de femmes harcèle et poursuit, dévotes,
-la chasteté des prêtres et, mondaines, l'activité
-recueillie des écrivains et des artistes&mdash;sans le
-moindre souci de déranger leur existence.</p>
-
-<p>Abasourdi, épouvanté, dans l'angoisse d'être
-surpris dans ce salon d'hôtel avec cette jeune fille
-entre les bras, il s'était résigné à quelques caresses
-pour la calmer et, pour se débarrasser d'elle,
-avait consenti à lui donner rendez-vous: il
-la reverrait le lundi à cinq heures. Fanny
-Marlay était partie, transfigurée, le ciel dans les
-yeux.</p>
-
-<p>Mais lui était bien décidé à ne jamais la revoir;
-il n'avait que faire d'encombrer sa vie d'homme
-marié et d'écrivain de la passion d'une midinette;
-ses heures étaient prises, que diable! Son secrétaire
-allant justement le lendemain à Saint-Germain,
-il datait de Saint-Germain une lettre à la
-jeune fille et priait ledit secrétaire de la jeter à la
-poste en arrivant à la gare.</p>
-
-<p>Dans cette lettre, il disait à Mlle Fanny Marlay
-que, forcé d'accompagner sa femme et ses enfants
-à Saint-Germain, chez des amis, il y serait retenu
-toute la semaine, qu'elle n'eût donc pas à se déranger
-le lendemain, qu'il la préviendrait dès son retour
-à Paris. Il terminait par des conseils paternels
-l'engageant à se guérir au plus vite de sa folie
-passionnelle et littéraire surtout.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-109-</span> Le soir même, une lettre extasiée et deux pneus
-du mannequin, écrits dans l'enthousiasme délirant
-de la visite de la veille, lui prouvaient combien
-il avait été sage de simuler un départ: la
-midinette était au septième ciel, elle nageait dans
-la béatitude des visionnaires en hypnose mystique;
-elle se comparait à la fois à sainte Thérèse
-possédée par Jésus et à Claudine aimée par Renaud:
-ses lectures lui sortaient par tous les pores.</p>
-
-<p>Le lendemain, quoi qu'il eût décommandé cette
-petite passionnée, il jugeait prudent de s'absenter
-toute la journée et de ne rentrer au d'Orsay qu'à
-huit heures.</p>
-
-<p>Fanny Marlay était bien capable de venir s'assurer
-de son absence. Il avait deviné juste. A
-l'hôtel, on lui disait que la jeune fille était revenue
-et l'avait attendu quatre heures d'horloge dans
-sa chambre. Elle n'était partie qu'à sept heures.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dans ma chambre, mesdames, quelle
-audace! et ces imbéciles qui l'ont laissée s'y installer!
-Elle avait prétendu que je lui avais donné
-rendez-vous; j'y trouvai huit pages de reproches
-et d'objurgations suppliantes; je l'avais trompée,
-j'étais la plus cruelle désillusion de sa vie, moi
-qu'elle mettait au Pinacle et qu'elle vénérait presque
-à l'égal d'un Dieu&hellip; <i>Alphonse, vous m'avez
-trompée</i>&hellip; C'est déjà bien, mais il y a mieux.
-Ce matin, j'ai reçu un pneu; lisez-le, ce pneu!</p>
-
-<p>Et de Saint-Yriex, les yeux hors de la tête, tendait
-un chiffon de papier à Mmes Gérard, Hermeline
-et S&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-110-</span> &mdash;Cette petite intrigante me disait qu'elle avait
-perdu sa place à cause de moi; que vous aviez
-décacheté la lettre, celle que je lui adressais chez
-vous pour la prier de ne pas venir lundi à l'hôtel:
-qu'on lui croyait une intrigue avec moi, que vous
-l'aviez chassée, qu'elle n'osait rentrer chez son père,
-et qu'elle venait s'installer près de moi, au d'Orsay,
-moi, son seul refuge et maintenant son seul espoir,
-que je n'aurais pas le courage de la repousser&hellip;
-Et elle doit être au d'Orsay à l'heure qu'il
-est! Je n'ai pas qualité, moi, pour lui faire refuser
-une chambre d'hôtel, et j'ai l'air d'avoir débauché
-cette petite. Elle est venue me demander samedi;
-on l'a revue lundi; elle vient s'installer aujourd'hui.
-Je suis, à l'heure qu'il est, la fable du personnel.
-Or, je suis marié, j'ai une situation, tout
-se sait, à Paris. Qu'un journal s'empare de la
-chose, voilà un scandale; c'est ridicule, et vous
-jugez de la tête de ma femme! Alors, je suis venu
-vous trouver, vous dire la vérité, vous prier de
-me sortir de là; il faut que vous me sortiez de
-là, mesdames. Déjà, j'ai un poids de moins depuis
-que je sais qu'elle a menti, car elle a menti,
-n'est-ce pas, effrontément, cyniquement menti!</p>
-
-<p>&mdash;Elle a tout inventé, déclarait Mme Hermeline.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut la plaindre, c'est une malade, intervenait
-Mme Gérard.</p>
-
-<p>&mdash;Malade, malade! s'emportait l'écrivain,
-mais je ne suis pas médecin, moi!</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous avez du talent, trop de talent! Et
-<span class="pagenum">-111-</span> M. Puech avait un sourire flatteur. Elle s'est intoxiquée
-de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, je la connais&hellip; Le Poison de la
-littérature!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX<br />
-CLOTILDE EVRARD</h2>
-
-
-<p>&mdash;Le poison de la littérature! A qui le dites-vous,
-mon cher Maxence! Il a dévasté, ravagé
-les dernières vingt-cinq années du siècle.
-Nous avons eu le public des premières de l'<i>&OElig;uvre</i>
-pour nous convaincre de la force du mal.</p>
-
-<p>Pierre Delzance, se levant de son siège,
-allait s'accouder à la cheminée et inconsciemment,
-car Pierre est un garçon très simple, y prenait
-la pose accoutumée des messieurs faiseurs de
-conférences.</p>
-
-<p>&mdash;Vous souvenez-vous du public qu'y attiraient
-les pièces d'Otway et d'Henrick Ibsen, la
-<i>Dame de la Mer</i>, <i>Solness le constructeur</i>, <i>Peer
-Gynt</i> et <i>Venise sauvée</i>, dans laquelle Lina Munte
-créa une si impériale courtisane?</p>
-
-<p>C'était dans la pénombre de la salle à peine
-<span class="pagenum">-112-</span> éclairée, une assistance qu'on eût dit, vraiment,
-échappée du Sabbat, faces hâves et pâles dévorées
-par des bandeaux d'un noir de jais et d'un
-roux électrique, et, comme des trous dans ces
-pâleurs, des yeux pochés, vulgairement <i>au beurre
-noir</i>, tant ils étaient soulignés de kohl. Vous rappellerai-je
-les toilettes? Une descente de la Courtille
-ou une montée de bal des Quat'z-Arts!
-toutes les toques Renaissance à créneaux, tous
-les bérets de velours de la Fornarina, tous les
-hennins, tous les escoffions, tous les béguins
-de perles et de turquoises, toute la défroque
-des musées d'Allemagne et d'Italie échouée
-du fond des siècles sur les museaux de rats et
-les petites têtes de poules des maîtresses d'esthètes,
-et, chose parfois curieuse, tous les bijoux
-préhistoriques du Musée de Cluny, retrouvés dans
-la poubelle du chiffonnier du coin!</p>
-
-<p>La <i>Salomé</i>, d'Oscar Wilde, renforçait la légion;
-ce monde d'aquarium et de limbes s'illuminait
-soudain d'apparitions mondaines. Ce
-furent des princesses américaines épousées, avides
-de peupler le vide de leurs ateliers un peu
-dédaignés du Faubourg, et puis des comtesses
-fraîches émoulues de la finance et toutes, en vue
-d'une sûre réclame, atteintes d'un fétichisme clamé
-et proclamé à tous les échos de la ville. L'une
-était amoureuse des grenouilles, l'autre des chauves-souris,
-la troisième d'un animal plus répugnant
-encore et toutes l'arboraient implacablement
-dans leurs toilettes et dans leurs mobiliers.
-<span class="pagenum">-113-</span> Ce furent la marquise à l'iris noir, la comtesse
-au crapaud jaune, la baronne à la rose verte et la
-banquière aux saphirs roses. Toutes étaient mélomanes,
-et monomanes.</p>
-
-<p>Ces rencontres du monde avec les fervents de
-l'<i>&OElig;uvre</i> donnaient naissance à quelques romans
-à clef; tous les amis des belles ulcérées brandirent
-leurs plumes et vengèrent d'une épithète
-impérissable ou d'un mot de génie l'involontaire
-injure faite à leur Simonetta, à leur Godelive et à
-leur Mélisande outragées. Tout cela est déjà loin.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pas si loin que vous voulez bien le
-dire! interrompit Claude Vigant, si j'en juge par
-la virulence de l'attaque! Quelle rancune vivace!
-On la croirait d'hier! Qu'ont bien pu te faire ces
-malheureux esthètes pour mériter cette fonte de
-bile? Aurais-tu été évincé par une de ces Mélisandes
-que tu arranges si bien?</p>
-
-<p>A quoi l'interpellé:</p>
-
-<p>&mdash;En effet, je leur garde une dent, car, avec
-toutes leurs simagrées, ils m'ont gâté un des plus
-émoustillants souvenirs de ma jeunesse. Non que
-je puisse prétendre devoir à ces pitres la rupture
-d'une liaison ou la fin d'un amour. Non, c'est à
-la fois beaucoup moins sérieux, et, si on y songe,
-beaucoup plus grave; car, de ma brève aventure
-avec Clotilde Evrard, j'avais gardé dans la mémoire
-comme un coup de soleil et, sur mes lèvres,
-comme un goût de framboise et aussi de R&oelig;derer.
-Cela avait été si brusque et si imprévu, cette rencontre
-ou plutôt cette présentation d'un soir chez
-<span class="pagenum">-114-</span> Marcelle Blondin, la pensionnaire de la Comédie-Française
-imposée au sociétariat par la haute influence
-du duc de Chenonceaux!</p>
-
-<p>C'était en 1883 ou 1884; Marcelle Blondin,
-déjà sur son déclin de jolie femme, mais en pleine
-apothéose de sa vie de courtisane, venait de s'installer
-dans le luxueux petit hôtel du boulevard
-Pereire, celui-là même où elle est morte quatre
-ans avant l'Exposition. Près de trente ans de galanteries
-et d'intrigues lui permettaient un train
-de quatre-vingt mille livres de rentes parmi les
-mobiliers de style et les bibelots authentiques
-d'une demeure alors cotée sur les grands-livres des
-antiquaires et des commissaires priseurs. Marcelle
-y recevait la cour et la ville, c'est-à-dire pas
-mal de journalistes, bon nombre de députés, un
-sénateur, deux académiciens et toute une marée
-de gens de lettres dont la plupart ne revenaient
-pas parce que mieux accueillis ailleurs. Marcelle
-avait fait trop longtemps du théâtre pour ne pas
-bouder la littérature. En revanche, il y avait chez
-elle affluence de peintres, de graveurs et de sculpteurs.
-La dame avait de beaux restes qu'elle confiait
-assez volontiers à l'ébauchoir des uns et au
-pinceau des autres; ses amies de théâtre prétendaient
-qu'elle préférait de beaucoup le pinceau.
-L'élément féminin y était représenté par des petites
-actrices de l'Odéon, où Marcelle avait longtemps
-régné. Marcelle aimait protéger. Quelques
-demi-vertus, discrètement entretenues par de hautes
-personnalités politiques, puis des femmes divorcées,
-<span class="pagenum">-115-</span> quelques bas-bleus et la chiromancienne
-en vogue alors. Salon de haute tenue et légèrement
-faisandé, où la prostitution aurait été presque
-bourgeoise sans les allures de Mécène arborées
-par la dame et tout le clan de jeunes rapins, de
-jeunes poètes aussi chevelus que membrés et trapus
-qui trouvaient boulevard Pereire, le feu, le
-couvert et le reste.</p>
-
-<p>Comment y fus-je introduit? J'avais dix-neuf
-ans, et je venais de publier mon premier volume
-de vers. La comédienne avait eu la fantaisie de
-me connaître; un de mes sonnets païens, un des
-plus hardis, d'ailleurs, avait frappé Marcelle.
-«Amenez-le-moi, avait-elle dit à un de ses intimes
-qui se trouvait être de mes amis, je suis curieuse
-de voir le profil d'un homme moderne qui
-a un tour d'esprit aussi grec». Et l'Athénien de
-Montmartre fut conduit chez l'Aspasie de la porte
-Bineau, Aspasie qui, à vrai dire, m'apparut très
-dix-huitième siècle.</p>
-
-<p>Marcelle recevait dans un austère et vaste salon
-tout en boiseries de chêne clair copiées, on eût
-dit, sur le parloir de quelque chapitre de Dames
-nobles; les plus beaux groupes de Saxe et quelques
-Nattier signés complétaient l'illusion. Il y
-avait foule, ce soir-là, chez la maîtresse du duc de
-Chenonceaux. Parmi les très jolies femmes,
-très jolies et très décolletées, dont les épaules
-et les seins nus animaient le rez-de-chaussée
-du petit hôtel de la favorite, celle qui, à peine
-entrevue, me captiva de suite et retint toute la
-<span class="pagenum">-116-</span> soirée mon attention un peu émue, fut Clotilde
-Evrard.</p>
-
-<p>Son grand charme était sa jeunesse: ses dix-huit
-ans, l'éclat d'une chair rose et blonde, la
-limpidité des yeux frais comme des fleurs, la
-gracilité même de sa nuque et ses bras comme
-vermillonnés aux coudes (encore un peu pointus,
-les coudes), lui donnaient une saveur incomparable
-au milieu de toutes ces beautés savantes et de
-tout ce luxe de haute galanterie, où le piment de
-la parure s'exhalait dans le ferment des fards.
-Clotilde Evrard avait, en plus, la séduction d'une
-voix limpide et chantante, une voix de source,
-la source dont ses prunelles d'eau bleue avaient
-aussi la fraîcheur. Vêtue d'une simple robe de gaze
-verte, sans un bijou, une guirlande d'églantine jetée
-d'une épaule à l'autre en sautoir: en vérité,
-la plus délicieuse créature.</p>
-
-<p>C'était la femme d'un explorateur, parti la veille
-pour le Siam. En partant, ce mari avisé avait
-confié Clotilde à Marcelle Blondin; la comédienne
-avait pris sous sa protection cette candeur; elle
-en faisait les hommages à ses amis avec une pointe
-de malice, affriolant les désirs des hommes et
-envenimant la vanité des femmes au spectacle de
-tant de jeunesse. Mme Evrard demeurait boulevard
-Pereire. Lectrice, pupille, dame de compagnie
-ou amie d'un ordre intime? Toujours est-il
-que l'artiste affectait vis-à-vis de la jeune femme
-des attitudes et des gestes de grande s&oelig;ur; elle
-ne la quittait pas d'une seconde et évoluait, parmi
-<span class="pagenum">-117-</span> ses invités, un bras passé autour de la taille
-de Clotilde, en la couvant du plus câlinant regard.</p>
-
-<p>&mdash;M. Claude Vigant, un poète. Je vous ferai
-lire ses vers, Clotilde; c'est un garçon qui promet;
-ses héroïnes vous ressemblent.</p>
-
-<p>Et cela avait été ma présentation à la jeune
-femme de l'explorateur.</p>
-
-<p>Mes yeux la suivirent toute la soirée. Vers minuit,
-au moment du souper par petites tables,
-une mignonne main se posait sur mon épaule et
-m'arrêtait au passage:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Claude Vigant, je ne vous tiens
-pas quitte: il me faut mon autographe. Vous
-avez bien, pour moi, quelques vers?</p>
-
-<p>Je m'inclinai devant la comédienne. Alors, elle,
-avec un fin sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Clotilde, que voici, va vous conduire. Vous
-trouverez dans mon atelier, au premier, tout ce
-qu'il faut pour écrire. Ici, il n'y a rien. Je veux
-de vous au moins un quatrain et une belle signature
-pour ma collection de tambourins. (C'était
-la grande mode d'alors; les tambourins remplaçaient
-l'album; les dessinateurs y laissaient un
-croquis, les peintres un lavis d'aquarelle, poètes
-et prosateurs des lambeaux de phrases et de vers).
-Allez, Clotilde, je vous confie monsieur. Et ne
-soyez pas longtemps.</p>
-
-<p>Je ne me le faisais pas dire deux fois. Je m'engouffrais
-derrière un tumulte soyeux de jupes et
-de dessous de gaze; deux jambes frêles, nacrées
-<span class="pagenum">-118-</span> par les bas de soie, montaient allègrement devant
-moi.</p>
-
-<p>Dans l'atelier de la comédienne, Mme Evrard
-appuyait sur le commutateur; la solitude d'un
-vaste hall meublé de divans et de peaux d'ours
-s'illuminait dans le désordre un peu convenu de
-touffes de palmiers et de chevalets, tous chargés
-d'un portrait de la dame de céans. Clotilde détachait
-un tambourin vierge d'une collection pendue
-aux murs et m'installait devant une table.</p>
-
-<p>Elle était demeurée debout derrière moi, attendant
-l'inspiration. Je ne trouvais rien, très ému
-par sa présence, par son silence aussi. Il y
-eut une minute dangereuse. D'en bas, des
-bouffées de valses et des éclats de rire montaient
-par la porte entr'ouverte. Je me retournai
-vers mon guide et regardai Clotilde de bas en
-haut; elle sourit. Une main, la sienne cette fois,
-se posait sur mon épaule, et son sourire se penchait
-sur le mien; nos deux bouches se touchèrent,
-se prirent, se confondirent. Je m'étais levé,
-vibrant, dressé comme un ressort; nous nous
-étreignîmes d'un même mouvement instinctif, et,
-les lèvres agrafées aux lèvres, nous buvant l'âme
-l'un à l'autre, nous roulâmes sur les peaux d'ours.</p>
-
-<p>&mdash;Vous auriez pu fermer la porte ou tourner
-le commutateur! Quels enfants vous faites!</p>
-
-<p>C'était Marcelle. Inquiète de notre absence, elle
-venait de nous surprendre prolongeant encore
-nos caresses et nos baisers. Clotilde s'était relevée,
-réparant son désordre.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-119-</span> &mdash;Allons, je ne suis pas jalouse. Et vous? vous
-n'avez rien écrit, naturellement!&hellip; Mais c'est encore
-un beau poème!</p>
-
-<p>Quelle charmante femme que cette Marcelle,
-et quelle délicieuse et spontanée créature que cette
-petite Clotilde, avec ses élans de petite fille, sa
-tendresse instinctive et irraisonnée d'enfant!</p>
-
-<p>J'en emportai un inoubliable souvenir. Je ne
-devais la revoir que dix ans après, justement à
-une représentation de l'<i>&OElig;uvre</i>. C'est à peine si je
-la reconnus, dans la longue femme émaciée, aux
-yeux agrandis et cernés de kohl dans une face
-de morte, que je croisai dans les couloirs. Elle vint
-d'elle-même à moi. Son joli visage, envahi de
-bandeaux bouffants d'un or violent et factice,
-s'animait d'un sourire vorace et d'un étrange regard.
-Elle me parut amaigrie, d'une maigreur
-voulue qu'exagérait encore une espèce de <i lang="en" xml:lang="en">tea gone</i>
-en drap gris imprimé de larges noirs, à la ferronnière,
-en plus, qui lui barrait le front d'une larme
-d'opale. C'était la sinuosité ophidienne de la <i>Mélusine</i>
-de Dampt. Clotilde me serrait la main et
-me quittait pour rentrer dans une avant-scène;
-elle l'occupait avec deux femmes, spectres romantiques
-dans son genre, et trois hommes chevelus
-en redingote de velours noir.</p>
-
-<p>Je n'avais fait qu'échanger deux mots avec Clotilde;
-mais, dans ces deux mots, Mme Evrard
-m'avait donné rendez-vous pour le lendemain, à
-Nogent. Elle habitait Nogent, maintenant; elle
-était la Muse et le modèle de Joë Macphermore,
-<span class="pagenum">-120-</span> le poète irlandais, à ses moments perdus sculpteur
-et cirier d'art. C'est elle qui lui avait posé
-sa <i>Tête de Méduse</i>, refusée, naturellement, par
-l'imbécillité du jury, au dernier Salon du Champ
-de Mars. Elle était toute dévouée au grand artiste
-qu'était Macphermore, malgré les vingt ans qu'il
-avait de plus qu'elle. Depuis longtemps elle
-avait lâché Evrard. Mais, surtout, que je ne manquasse
-pas de l'aller voir le lendemain à Nogent.
-Le cirier serait à Paris.</p>
-
-<p>J'y allais plus par curiosité que par désir, je
-vous l'avoue, effaré d'avance par tout ce que je
-devinais d'artificiel, de voulu et de malsain dans
-cet intérieur d'esthète et de poète-sculpteur. Macphermore
-habitait un petit cottage dans l'île de
-Beauté. C'était un <i lang="en" xml:lang="en">home</i> d'une déplorable banalité
-dans sa prétention artiste, et dont d'admirables
-vitraux (admirables parce qu'anciens) dissimulaient
-mal la misère. Clotilde me reçut dans un
-<i>retiro</i> tendu de toile à voile, orné d'une frise de
-roses et de têtes de mort: des empâtements de cire
-de couleur jetés là par son esthète. Des chardons
-bleus de dunes, et ces légers feuillages de nacre
-dits <i>monnaie du pape</i>, jaillissaient de grosses poteries
-vernissées posées dans tous les coins. A part
-cela, aucun meuble, si ce n'est un large divan
-encombré de coussins en velours liberty. Clotilde
-m'y attendait, vautrée dans les plis jaunes et verts
-d'un peignoir. Il régnait, dans cet antre, une
-odeur d'encens, de benjoin et de moisi. C'est à
-peine si je voyais Clotilde; elle avait gardé dans
-<span class="pagenum">-121-</span> son nouvel avatar le spontané de sa décision de
-jadis. J'entrai. Elle m'attirait à elle, me nouait
-les bras autour du cou et me faisait trébucher
-parmi les coussins. Nos bouches se reprirent;
-mais, tout à coup, je ne sais quoi de froid et de
-résistant se mêlait à nos baisers. C'était, sur mes
-dents, un heurt de perles dures; un goût de
-métal empoisonnait ma bouche, et je manquais
-de m'étrangler. Clotilde voyait mon trouble.</p>
-
-<p>&mdash;Ne t'effraie pas, me disait-elle; c'est mon
-chapelet que je tiens entre mes dents et que je
-mêle à nos caresses. Le sacrilège, vois-tu, pimente
-le plaisir!</p>
-
-<p>Clotilde, la divine et puérile Clotilde de l'atelier
-de Marcelle, voilà ce qu'en avaient fait ces imbéciles
-esthètes intoxiqués de Joris-Karl Huysmans,
-ces pauvres hallucinés de messes noires!</p>
-
-<p>Non, je ne leur pardonnerai jamais.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X<br />
-UN GRAND COUPABLE</h2>
-
-
-<p>&mdash;Le poison de la littérature! mais nous en
-sommes tous intoxiqués. Il est là qui flotte et rôde
-<span class="pagenum">-122-</span> par les rues, les places et même les campagnes,
-charrié par le livre et le théâtre, aggravé par l'affiche
-qui en double et triple l'obsession. Personne
-n'y échappe; les femmes, d'ailleurs, sont les plus
-atteintes. Quel précieux aliment pour le mal que
-leur névrose, dans les grandes villes surtout où
-le fait-divers, lu chaque matin dans les feuilles,
-a, quinze fois sur vingt, le dramatique d'un cinquième
-acte!</p>
-
-<p>C'est dans le monde des ateliers et des brasseries,
-Montmartre et Montparnasse, où toute une
-population artiste, à la sensibilité aiguisée, se contamine
-d'autant plus facilement qu'elle est plus
-enthousiaste, que le poison se propage, rapide et
-effrayant. Montmartre et Montparnasse! Que de
-suicides et de meurtres passionnels, que de cabotinages
-et de folies! Je ne parle pas du monde du
-théâtre, paradoxal et faux par le métier même de
-ses représentants. Là, l'atmosphère factice et violente
-des scènes répétées le jour et jouées dans
-la soirée déséquilibre et pousse aux pires fantaisies
-littéraires mâles et femelles déjà préparés par
-une morbide vanité.</p>
-
-<p>Dans ces milieux, au poison dit de la littérature
-s'ajoute celui des coulisses. Une vie sans
-hygiène faite de veilles, d'excitations, de rivalités
-de hâte et de manque d'air mûrit terriblement
-les sujets et les livre sans défense aux accidents
-tertiaires de la plus dangereuse maladie du
-siècle.</p>
-
-<p>Et Maxence, renversant négligemment sa tête
-<span class="pagenum">-123-</span> sur le dossier du fauteuil, envoyait au plafond une
-spirale de fumée bleuâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Ce poison de la littérature! Il éclate encore
-tous les jours dans les feuilles, à propos
-des moindres incidents. Ainsi ce formidable
-titre de <i>Messes Noires</i>, achalandant les polissonneries
-de garçonnières et les petites fêtes d'aberrés
-de l'avenue Friedland, n'est-il pas la meilleure
-preuve de l'intensité du poison? Si la Presse,
-d'un unanime accord, a trouvé cette hallucinante
-rubrique, c'est qu'elle savait d'avance la toute-puissance
-de son effet sur les foules. Dans tout
-ceci, le grand coupable est M. Joris-Karl Huysmans.</p>
-
-<p>Sans l'immense succès et l'énorme retentissement
-de son roman <i>Là-Bas</i>, qui aurait jamais
-espéré remuer l'opinion et attiser la curiosité malsaine
-du lecteur en affublant les falotes débauches
-du baron d'Adelsward de ce terrible surnom:
-<i>Messes Noires!</i></p>
-
-<p>Mais, grâce à M. Huysmans, le dernier employé
-de bureau comme le plus infime petit modèle connaissent,
-et dans tous les détails, les abominations
-sacrilèges de Gilles de Rais et le monstrueux
-sadisme des sorciers de Tiffauges. <i>Messes Noires!</i>
-Grâce au prestigieux talent de l'auteur d'<i>A Rebours</i>,
-quel est le salon, le boudoir et même l'office
-où on ne parle couramment du chanoine
-Docre et de Mme Chantelouve, les deux personnages
-démoniaques du roman de <i>Là-Bas</i>, emmenant
-au&hellip; moderne sabbat l'ahuri Durthal!
-<span class="pagenum">-124-</span> M. d'Adelsward, que je sache, n'a jamais eu l'intention
-d'évoquer le diable, et la messe noire est
-la cérémonie par excellence, le rite magique essentiel
-institué pour établir la présence du Mauvais.
-Elle réunit les trois conditions, dont une
-seule est nécessaire pour appeler le démon et le
-rendre tangible aux assistants.</p>
-
-<p>Trois actes, si l'on consulte le livre du grand
-Albert, subordonnent Sathan à ceux qui les commettent:
-le sacrilège, l'égorgement d'un être innocent
-(ce qu'on appelle, en magie noire, une <i>colombe</i>),
-et le crime contre nature. Les trois conditions
-étaient remplies au sabbat et sont observées
-rituellement dans la messe noire. L'abbé Guibourg,
-disant la messe sur le ventre nu de la Montespan
-et lisant l'Evangile à rebours, le dos du
-missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins
-de la favorite, commettait en plein le sacrilège;
-l'égorgement d'un petit enfant, volé par la Voisin
-et dont le sang tiède éclaboussait les épaules et les
-reins d'Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde
-condition du rite. Le nègre géant attaché au
-service de la femme Voisin, et dont les grandes
-dames d'alors étaient folles, venait là pour accomplir
-le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée
-de l'avenue Friedland, je ne vois ni ciboire,
-ni évangile, ni enfant égorgé, ni même un
-nègre géant. Quelques polissons de collège et un
-ramassis de valets de chambre sans place ne me
-semblent remplacer ni la Mortemart, ni l'abbé
-Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a
-<span class="pagenum">-125-</span> mis beaucoup du sien. Si l'opinion publique
-s'est ameutée autour de cette affaire avec une curiosité
-passionnée, croyez que la littérature de
-M. Joris-Karl Huysmans l'avait fortement préparée,
-et que le seul espoir de trouver une Mme Chantelouve
-parmi les habituées du baron a fait suivre
-l'enquête avec cet avide intérêt.</p>
-
-<p>Mme Chantelouve! Personne n'ignore, dans le
-monde artiste, que le livre de M. Huysmans est à
-clef. A l'apparition du volume, on nommait couramment
-ceux qui avaient posé pour le chanoine
-Docre et le terrible couple démoniaque.
-Quant à Durthal, c'était l'auteur lui-même;
-M. Huysmans ne s'en défendait pas. Quand on
-citait devant lui le nom de ses victimes, il se contentait
-d'un geste ecclésiastique de ses deux mains
-relevées en arrière, et d'un de ces sourires à yeux
-baissés dont les prêtres soulignent humblement
-la joie coupable de leurs démentis.</p>
-
-<p>Mme Chantelouve! Le succès du volume fut
-tel que toutes voulurent s'y reconnaître. Il n'y eut
-pas de brasserie, à Montmartre, et d'atelier, à
-Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis
-de morphine et d'éther ne se dressât, au seul
-nom de Huysmans, pour s'écrier: «Son héroïne,
-c'est moi!»</p>
-
-<p>Il y eut affluence de madames Chantelouve sur
-le marché. L'une avait le teint pâle et les cheveux
-châtain-roux de la dame; l'autre réclamait
-comme sienne l'eau dolente et grise, subitement allumée
-de paillettes d'or, de ses étranges yeux verts;
-<span class="pagenum">-126-</span> celle-ci, enfin, revendiquait pour elle la froideur
-inusitée, dans l'amour, de sa chair hystérique,
-cette chair glacée et dure dont le seul contact faisait
-condamner et brûler, en place de Grève, les
-névrosés du moyen âge: chair de malade et de
-succube aussi.</p>
-
-<p>Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu'une
-épidémie, un mal endémique dans le genre de
-cette fameuse <i>Danse des Morts</i> dont furent contaminés
-les peuples de l'an mille. Paul Adam, dans
-son magistral volume intitulé <i>Etre</i>, a magnifié
-cette folie contagieuse de l'imitation. La Messe
-Noire eut la même clientèle enthousiaste qu'au
-cimetière Saint-Médard le tombeau du diacre Paris;
-toutes voulaient avoir conduit un amant au
-sabbat.</p>
-
-<p>Entre tant de déséquilibrées de <i>Là-Bas</i>, atteintes
-toutes de satanisme, il me fut donné d'en connaître
-une assez curieuse et dont l'exemple vous convaincra
-de la force du mal.</p>
-
-<p>C'était la femme d'un sculpteur, un ancien modèle
-qu'un caprice un peu sénile d'artiste avait
-promue au rang d'épouse légitime.</p>
-
-<p>Grande et mince, avec d'admirables cheveux
-d'un noir bleu, rabattus sur ses tempes comme deux
-ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair
-d'hostie, blanche et diaphane et les larges yeux
-brillants, agrandis de cernures mauves, indéniables
-stigmates des grands troubles nerveux.</p>
-
-<p>Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette
-était née dans une loge de concierge) et les
-<span class="pagenum">-127-</span> pires aventures, les plus précoces aussi, avec les
-petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs
-du boulevard extérieur où ses parents habitaient,
-l'avaient préparée à toutes les lésions
-cérébrales.</p>
-
-<p>D'ateliers en ateliers et de bals de barrière en
-arrière-boutiques de marchands de vins, Ninette
-avait fini, une soirée de Mi-carême, par rencontrer
-Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau,
-ami de Bartholomé et très influencé par
-son art morbide et un peu larveux, devait se prendre
-plus que tout autre au charme de chlorose et
-à la minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui
-posait quelques Mélusines, une Viviane et une elfe,
-car grand lecteur de romans de chevalerie et enthousiaste
-enamouré des héroïnes de Tennyson,
-Dusemereau joignait à un léger gâtisme une
-maladive obsession des fées, des ondines et de
-toutes les princesses des légendes, plus ou moins
-issues du Cycle d'Artus. Le vague de ses imaginations
-n'égalait que le flou de sa facture. C'était
-un sculpteur littéraire dans la pire acception du
-mot, le Michel-Ange de la stéarine, le maître même
-de l'imprécision, le Précurseur du <span lang="en" xml:lang="en">modern style</span>,
-ce qui est tout dire.</p>
-
-<p>Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur
-d'illusions. Elle fut tour à tour pour lui Genèvre,
-Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je
-encore? Par sa ligne onduleuse et surtout
-par sa complète absence de formes, Ninette
-était adéquate à l'inanité même de ses conceptions.
-<span class="pagenum">-128-</span> On avait dit de Dusemereau qu'il
-sculptait des chevelures à la place de seins et des
-draperies au lieu de reins et de torses. Quand
-le modèle eut pendant six mois traîné à travers
-l'atelier l'ondoiement de ses robes, le sculpteur
-l'épousa. C'était le seul moyen de monopoliser
-l'inspiratrice de ses chefs-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>Le couple était pauvre, naturellement. Une femme
-de ménage au rabais balayait rarement l'atelier,
-mais de vieilles tapisseries y pourrissaient au
-mur. Des casques et des morions achetés au marché
-de la ferraille; des armes hors d'usage cueillies à
-des devantures de bric-à-brac s'y veloutaient de
-poussière et, groupées en épiques trophées, mettaient
-çà et là des taches pittoresques. Des vieilles
-chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble
-voisinaient avec des Christs désargentés et
-des débris de vieux retables. C'était le faste et la
-misère des pires officines de l'école de la Rose-Croix;
-Ninette Hastorg évoluait dans toute cette
-brocante, moulée d'étroites et longues robes
-moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s'échancraient
-sur la gorge, bordées de petits galons
-d'or. Sa maigreur s'efforçait d'y devenir sinueuse
-et, coiffée d'un petit béguin de fausses perles,
-un large coquelicot de velours rouge piqué dans
-ses cheveux noirs, Mme Dusemereau entretenait
-l'enthousiasme du maître par des attitudes volées
-à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne
-de son mari jetée sur ses simarres, Genèvre
-ou Gismonda courait les fournisseurs du
-<span class="pagenum">-129-</span> quartier et, une boîte au lait à la main, terrorisait
-par l'audace de sa coiffure les enfants de la
-crémière et le chien du marchand de bois. Le
-ménage Dusemereau! La chère y était plutôt maigre.
-Ninette répugnait aux travaux du ménage
-qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts;
-l'ordinaire était fait surtout de charcuterie et de
-frites, mais on buvait du lacryma-christi dans
-un ciboire bossué de faux émaux et on mangeait
-dans du vieux saxe les confitures vertes des
-îles Fidji.</p>
-
-<p>Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé
-une facilité de m&oelig;urs déplorable; elle couchait
-indifféremment avec tous les amis du sculpteur.
-C'était pour les convaincre du talent de Dusemereau.
-Convaincus surtout de l'imagination
-de l'artiste, la plupart n'y revenaient pas. C'est
-dans ce milieu bizarre qu'éclatait, comme la foudre,
-le roman de Huysmans; le couple Dusemereau
-dévorait comme une manne dans le désert
-la prose vénéneuse de <i>Là-Bas</i>. Le sculpteur n'aurait
-pas été l'homme qu'il était s'il ne s'était immédiatement
-enthousiasmé pour la Messe Noire.
-Il n'eut pas grand'peine à convaincre les quelques
-ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité
-qu'il y avait à pratiquer les rites du Sabbat. C'est
-si troublant, si captivant et surtout si littéraire!
-Une messe noire s'imposait. Il décidait vite Mme
-Dusemereau à y jouer les pires personnages. La
-pensée de forniquer sans aucun risque, sous le
-couvert de messes noires, avec tous les hommes de
-<span class="pagenum">-130-</span> son entourage séduisit immédiatement Ninette.
-Du jour au lendemain, le décor de l'atelier changea.
-D'épique il devint mystique: des flambeaux
-d'église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus
-de piano, peluche et galon d'acier, emprunté
-à un ami, drapa un maître-autel édifié sur deux
-caisses. On y dressa un crucifix la tête en bas, et,
-gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis
-d'or, Ninette présidait l'assistance, hiératiquement
-assise sur les coussins d'une cathèdre. Des
-bagues magiques alourdissaient ses doigts, un
-chapelet d'opales étranglait son cou frêle, tandis
-que ses talons nus foulaient le vélin d'un évangile
-entr'ouvert. Un chat noir, celui de la concierge,
-trônait auprès d'elle; on lui avait mis un
-fil de fausses perles à la patte en guise de bracelet.
-Un vieux paon empaillé et dépenaillé déployait
-la roue ocellée de sa queue au-dessus de la cathèdre.
-Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve,
-Eloa, Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire.
-Une petite cire mal ébauchée par le maître
-de céans grimaçait entre les parois d'une cage de
-verre: c'était le nouveau-né nécessaire au sacrifice.
-Les initiés, assis en cercle, mangeaient des
-pains à cacheter en guise d'hosties et la Stryge
-incarnée n'eût pas été la Stryge si elle n'avait tenu
-dans sa main une tige d'iris noir. M. Joris-Karl
-Huysmans, invité par lettres pressantes, était attendu
-trois fois par semaine pour indiquer les
-derniers rites de l'office. Sa présence seule devait
-déterminer l'apparition des stigmates sur la chair
-<span class="pagenum">-131-</span> de l'officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne
-vint pas. M. Joris-Karl Huysmans est prudent. Il
-décrit les messes noires, il n'y assiste pas.
-Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl
-Huysmans se garde précautionneusement de toutes
-les substances vénéneuses.</p>
-
-<p>Me pardonnerez-vous cette description loufoque?
-C'est la seule messe noire à laquelle
-j'aie jamais assisté. Tout le monde n'a pas
-la chance de M. Coquiot qui en vit célébrer une,
-l'année de l'Exposition, dans le quartier du Jardin
-des Plantes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI<br />
-MESSES NOIRES</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Encore une légende qui s'en va.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Novembre 1903. L'affaire d'Adelsward, un moment
-oubliée, vient de reprendre son cours. La
-présence de M. de Waren, retour d'Amérique, la
-pimente d'un élément nouveau, et dans le cabinet
-du juge d'instruction se poursuivent, contradictoires,
-les interrogatoires des deux nobles prévenus&hellip;
-<span class="pagenum">-132-</span> Du même coup, les informations relatives
-à ce procès ont reparu dans toutes les feuilles avec
-la fameuse rubrique: <i>Messes noires</i>.</p>
-
-<p><i>Messes noires!</i> Ces deux mots ont le don de
-surexciter la curiosité publique et d'ameuter l'opinion.
-La messe noire, pour la foule, ce sont les
-ordures sacrilèges de l'abbé Guibourg, les man&oelig;uvres
-abominables d'une favorite royale et, mêlée
-aux plus grands noms de France, les tachant
-parfois d'une souillure ineffaçable et les stigmatisant
-dans l'histoire, la fameuse «Affaire
-des Poisons». Les messes noires, ce sont aussi
-les descriptions d'un mysticisme spécial et d'un
-érotisme religieux très catholiquement littéraire,
-de M. Joris-Karl Huysmans. Messes noires, les sanglantes
-folies de Gilles de Rais, à Tiffauges, appropriées
-au goût du jour; et, mises en scène dans
-une chapelle désaffectée d'un vague Vaugirard,
-les hystéries sadiques d'une Mme de Chantelouve,
-initiant son amant à des pratiques de prisonnier&hellip;</p>
-
-<p>La messe noire est une cérémonie sacrilège et
-blasphématoire, essentiellement catholique, puisqu'elle
-est la parodie même de l'acte le plus élevé
-de la religion, celui où la divinité du Christ se
-révèle le plus immédiatement aux fidèles. La messe
-noire, profanant et souillant avant tout l'Eucharistie,
-le don de Notre-Seigneur, de sa chair
-et de son sang sous la forme du pain et du vin,
-la messe noire est la communion sous les auspices
-du Mauvais, remplaçant la présence divine par
-celle du Prince des Ténèbres. La messe noire est
-<span class="pagenum">-133-</span> donc la revanche du relaps et renégat contre le
-Dieu qu'il a quitté, et par cela même l'attestation
-de cette divinité, puisque l'officiant la renie et met
-tous ses efforts à l'outrager.</p>
-
-<p>La messe noire, qui est en elle-même une chose
-sinistre et effroyable, c'est le crachat de Judas à
-la face du Christ; c'est la puissance et la religion
-de Satan proclamées contre Dieu.</p>
-
-<p>Ceci étant donné, quels rapports peuvent bien
-avoir avec cette messe de blasphèmes et de haines,
-les petits jeux de mains et de vilains et autres
-pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques
-d'Adelsward dans son somptueux rez-de-chaussée
-de l'avenue Friedland?</p>
-
-<p>D'abord, M. Jacques d'Adelsward est protestant.
-La messe noire, en tant que parodie de l'office
-catholique, devait laisser froid ce jeune snob
-surtout préoccupé d'harmoniser les gemmes de
-ses bagues et les nuances de ses cravates. M. d'Adelsward,
-j'imagine, n'a jamais voulu évoquer
-Satan. S'il faut croire les piètres volumes de
-vers, illustrés de précieuses préfaces, qu'il publia,
-sous d'assez jolis titres, d'ailleurs, il fut obsédé par
-les conteurs du dix-huitième siècle et des poètes
-de l'anthologie grecque. Des réminiscences de
-<i lang="la" xml:lang="la">Quo Vadis?</i> si mal mis en scène à la Porte-Saint-Martin,
-une vague nostalgie des fêtes de Caprée
-et de maladroites tentatives de reconstitution de
-cortèges antiques firent tous les frais de ces trop
-fameuses réunions. On y drapait dans des peignoirs
-de bain et des métrages d'andrinople de
-<span class="pagenum">-134-</span> jeunes collégiens racolés à la sortie de Chaptal et
-de Condorcet, on couronnait leurs crânes tondus
-et piriformes de pavots et de violettes et, dirigées
-par quelques larbins sans place, ces théories d'éphèbes
-improvisés défilaient dans les trois grandes
-pièces de l'avenue Friedland, à la grande joie
-des invités conviés par le maître de céans. Costumé
-avec plus de recherche, le prince du logis
-était le dieu, le héros de ces fêtes; c'était à lui
-que s'adressaient les saluts, les baise-mains et les
-génuflexions. Il déclamait des vers&mdash;des vers à
-la Beauté et à la Jeunesse, et c'étaient sa jeunesse
-et sa beauté à lui qu'il célébrait très sciemment.</p>
-
-<p>Soirées et matinées étaient carminatives, selon
-la curieuse expression mise en cours au Pavillon
-des Muses.</p>
-
-<p>«<i lang="la" xml:lang="la">Qualis artifex pereo!</i>» aurait pu s'écrier le
-baron Jacques, le jour de la première descente de
-la police dans son appartement.</p>
-
-<p>Si M. d'Adelsward parodia jamais quelque
-chose, il parodia surtout la folie de Néron,&mdash;d'un
-tout petit Néron du faubourg Saint-Honoré.
-Son incommensurable vanité, son ridicule besoin
-de faire parler de lui et d'emplir de ses faits
-et gestes le monde des lycées et des bureaux de
-placement (il y avait beaucoup de valets de chambre,
-aux fêtes du baron Jacques), font de lui surtout
-un très pâle et très lointain oh! très lointain!
-petit-neveu d'Alcibiade.</p>
-
-<p>Des femmes du monde et des hommes choisis
-dans des milieux divers assistaient, paraît-il, à
-<span class="pagenum">-135-</span> ces agapes; les femmes, surtout, se disputaient
-l'honneur d'être invitées par le petit baron. Entre
-temps, on croquait des gâteaux, on buvait du thé
-et on fumait du tabac d'Orient. Encore un peu,
-on aurait joué aux jeux innocents. Naturellement,
-on faisait de la musique; croyez que
-Debussy et Grieg étaient écoutés religieusement.
-A une de ces fêtes qui fut, dit-on, une des plus
-hardies, un adolescent apparut couché, complètement
-nu, sur une peau d'ours blanc, le torse
-drapé de gaze d'or, le front couronné de roses
-et les bras appuyés sur l'ivoire poli d'un crâne.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La Mort et la Beauté sont deux choses profondes,</div>
-<div class="verse">Si pleines de mystère et d'azur, qu'on dirait</div>
-<div class="verse">Deux s&oelig;urs également terribles et fécondes,</div>
-<div class="verse">Ayant la même énigme et le même secret.</div>
-</div>
-
-<p>C'est avec des mises en scène aussi banales qu'on
-souligne généralement de pareils vers, même au
-théâtre.</p>
-
-<p>Que la figuration soit réglée par M. d'Adelsward
-ou par un barnum quelconque, l'idée peu
-neuve et qui ne vaut que par la facture (les vers
-cités sont de Victor Hugo), est toujours massacrée
-par la maladroite fatuité des M'as-tu-Vus.</p>
-
-<p>Parfois, les petites fêtes de l'avenue Friedland
-étaient dix-huitième siècle, trianeries et Trianon;
-les belles âmes de ces messieurs et de ces dames
-arboraient soudain les plus tendres nuances: <i>cheveux
-de la reine, cuisse de nymphe émue et
-ventre de puce en fièvre de lait</i>; on redevenait
-catogan, clavecin et bergamote, et M. d'Adelsward,
-<span class="pagenum">-136-</span> vêtu de la soie zinzolin dont M. Edmond
-Rostand a bien voulu trouver le reflet dans sa littérature,
-se prenait pour le marquis de Sade&hellip; Un
-tout petit marquis, qui était surtout de Saxe, un
-saxe maniéré, impertinent, et Trissotin, et bien
-plus fait pour la messe rose (vaseline anglaise et
-extraits de Guerlain) que pour la messe noire, dont
-il eût été le premier à s'effarer, le pauvre petit
-joli cabotin!</p>
-
-<p>La messe noire! ces loufoqueries d'arrière-boutiques
-de salons de coiffure, dont Jean-Jacques
-Rousseau n'aurait même pas voulu attrister Mme
-de Warens!</p>
-
-<p>La messe noire, qui fut, au dix-huitième
-siècle, l'effroyable et répugnant prolongement du
-sabbat! Le sabbat, ce premier cri de l'anarchie
-contre l'oppression des religions et des lois, le
-sabbat, le premier geste de souffrance et de révolte
-du moyen-âge croyant contre la tyrannie
-du pape et des moines; le sabbat, la grande assemblée
-des déshérités, des proscrits, des estropiés
-et des parias réunis pour arracher ses secrets
-à la nature et se libérer de la domination du
-Christ, devenue mauvaise aux mains des prêtres
-et des rois!</p>
-
-<p>C'est dans Michelet qu'il faut lire le premier
-élan de l'âme du moyen-âge vers l'Esprit des Ténèbres.
-Qu'on relise la <i>Sorcière</i> et l'on comprendra
-quels désespoirs et quelles misères le grand
-maître des nécromans et des femmes damnées
-accueillait à son sabbat:</p>
-
-<p><span class="pagenum">-137-</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>«<i>Dans les solitudes de la journée, alors que
-l'homme sue et gémit au profit du seigneur, la
-femme, elle, rêveuse au coin de l'âtre, écoute le
-crépitement des meubles, le glissement des salamandres
-dans la flamme où se prépare le repas.
-Un peu de son âme habite la lampe fumeuse, au
-fond des grossières poteries. Seulement les rumeurs
-indistinctes se rythment selon un sens
-de mystère; ce ne sont plus des sons sans suite,
-ce devient une voix familière qui console et répond.
-Le long soliloque amoureux de la femme
-avec elle-même a créé le Diable.</i></p>
-
-<p>«<i>Tout d'abord, il se fait si humble, le nouveau
-venu; on dirait un grillon qui sort de la cendre
-pour dormir aux plis d'une jupe. Elle n'en
-dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer.
-La nuit, à côté du mâle, elle y songe comme malgré
-elle&hellip; Déjà son désir lui donne une forme,
-déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits
-cheveux de sa nuque, un chuchotement à
-son oreille, une pression sur sa chair qui mollit&hellip;</i></p>
-
-<p>«<i>Et, un beau jour, quand le seigneur double
-ses exigences, s'il faut trouver de l'or quand même,
-elle se livre, elle et son affolé de mari, et c'est
-le premier sabbat qui commence.</i></p>
-
-<p>«<i>Le baiser de Sathan l'a rendue belle. Ses voisines
-la jalousent; la femme du seigneur la soupçonne.
-Un dimanche, l'église se ferme devant elle,
-et, poussée par la menace de mains brutales, elle
-s'enfuit dans les landes, partout où la nature rebelle
-et sauvage fait espérer la liberté. Hier, elle
-<span class="pagenum">-138-</span> était seule; demain elle est légion. De très loin,
-on la consulte; elle guérit les chagrins d'amour,
-fait avorter, vend des philtres. C'est elle-même
-une plante triste et consolante, une solanée pleine
-d'ivresse et d'oubli.</i>»</p>
-</blockquote>
-
-<p>C'est la première sorcière, et c'est le premier
-sabbat.</p>
-
-<p>C'est à la messe noire, aux assemblées nocturnes
-au bord de l'eau des mares, dans l'herbe baignée
-de brume des prairies crépusculaires ou dans la
-solitude rocheuse des hauts sommets, que s'acheminent,
-sournoisement échappées des hameaux
-et des villes, les femmes extasiées qu'a tentées
-Sathan.</p>
-
-<p>Et c'est le lamentable troupeau des sorcières,
-l'innombrable et toujours grandissante armée des
-dévotes et des satyres, des martyres et des saintes
-que torturent la grande hystérie et la grande
-luxure, la luxure des déserts et des cloîtres, effroyable
-marée d'imaginations monstrueuses et
-de désirs délirants dont le flot, déferlant d'âge en
-âge, vient battre parfois, en plein vingtième siècle,
-les murs de la Salpétrière.</p>
-
-<p>Comme mue en avant par d'invisibles mains qui
-l'auraient poussée dans l'ombre, la sorcière allait
-au sabbat hypnotisée, en extase, les yeux démesurément
-agrandis sous sa couronne de verveines et
-de houblons. L'heure venue, c'est elle qu'on dépouillait
-et qu'on couchait en travers d'un ancien
-dolmen au pied du Bouc impur apparu tout à
-<span class="pagenum">-139-</span> coup, formidable et géant. Un lever de lune sinistre
-rougeoyait sur sa nudité frissonnante, et, aux
-acclamations d'une foule de cagoules et de masques
-hideusement mêlés, sa triste chair de victime
-saignait et grésillait, fumante, pour fournir
-la pâte au pain maudit du Diable, le pain de la
-mauvaise communion; et ce fut la première
-messe noire, la messe sous la lune, dans le décor
-des ruines et des montagnes, le pain et le sang
-de Jésus remplacés par de l'ordure et de la chair
-saignante de femme, toute la cuisine infâme que
-nous retrouvons dans l'officine de la Voisin, pratiquée
-sur le beau corps dénudé de Mme de Montespan.</p>
-
-<p>Après la sorcière anonyme de Michelet, simple
-comparse dans le chef-d'&oelig;uvre de G&oelig;the quand
-Méphisto conduit Faust au sabbat de Brocken, assimilée
-aux trois Parques et aux trois Normes
-dans le <i>Macbeth</i> de Shakespeare, et, plus silhouettée
-par Théophile Gautier dans <i>Albertus</i>, la sinistre
-officiante de la messe noire se précise et devient
-figure historique avec la Voisin et la Brinvilliers.
-Un funèbre reflet de magie noire éclaire
-d'un jour livide tout le dix-septième siècle. Une
-puanteur excrémentielle se répand dans les appartements
-de Versailles; des morts subites et préparées
-déciment la famille royale et frappent princes
-et princesses jusque sur les marches du trône
-du roi. La Reynie, qui est chargé d'instruire le
-procès, reçoit l'ordre d'arrêter les poursuites: le
-scandale serait trop grand; il faudrait arrêter des
-<span class="pagenum">-140-</span> coupables en trop haut lieu: le Régent est soupçonné,
-les plus grandes dames de la cour sont
-convaincues d'avoir assisté à la messe noire, des
-courtisans ont été vus, à Marly, échangeant entre
-eux des poudres de succession, et Louis XIV, toujours
-féru de sa dignité solaire, ne se soucie pas
-de voir révéler par l'instruction quelles abominables
-ordures la favorite a fait manger au roi&hellip;
-Puis, on respire un peu. Même sous la Révolution,
-pendant les exécutions sanglantes, la guillotine
-en permanence sur les places publiques et
-devant l'impunité du marquis de Sade, plus de
-messes noires. Sous l'Empire non plus: on est
-aux champs de bataille. Et, jusqu'au roman de
-M. Joris-Karl Huysmans, qui nous a montré, dans
-un triste et maupiteux décor d'ancienne chapelle
-réservée, une reconstitution de messe blasphématoire,
-telle que la célébraient les manichéens (consécration
-d'une hostie infâme par un prêtre officiant,
-nu sous une chape noire, aux pieds d'un
-Christ obscène et cornu comme un égypan, le tout
-accompagné de scènes de débauches et de promiscuités
-ignobles, entre tous les assistants: le fameux
-baiser de paix des premières sectes maudites
-du monde chrétien), Paris n'avait plus entendu
-parler de messe noires. Il a fallu le scandale équivoque
-et puéril, très snob surtout, de l'avenue
-Friedland, pour réveiller l'atroce et grandiose infamie
-du sabbat. Le sabbat! M. d'Adelsward en a-t-il
-jamais soupçonné la grande épouvante? Non,
-l'hypertrophie de son tout petit moi, sa presque
-<span class="pagenum">-141-</span> touchante fatuité de jeune homme très smart firent
-de ses tentatives de fêtes grecques un pitoyable
-et ridicule divertissement de polissons et de
-détenus de maisons de correction.</p>
-
-<p>La messe noire, cet équivoque passe-temps de
-préaux de maisons centrales? Le public y a mis
-vraiment autant de complaisance que la presse
-d'exagération.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII<br />
-UN INTOXIQUÉ</h2>
-
-
-<p>Le Poison de Venise. Nul plus profondément
-que M. Maurice Barrès n'en a senti et rendu le
-charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre
-est dans Venise», a-t-il écrit, dans <i lang="la" xml:lang="la">Amori et
-Dolori sacrum</i>, et, de ses heures fiévreuses, de
-l'agonie de la ville dans l'agonie des crépuscules
-de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait
-peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis
-lord Byron.</p>
-
-<p>Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture
-de songe dans la douceur d'une atmosphère
-de soie; ce sont les trésors des siècles, amassés
-<span class="pagenum">-142-</span> là par une race de marchands et de pirates,
-la magnificence de l'Orient et de l'ancienne Byzance
-miraculeusement alliée à la grâce de l'art
-italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement
-rosé du palais ducal; le poison de Venise,
-c'est la solitude de tant de palais déserts, le rêve
-des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles,
-le grandiose de tant de ruines; dans des colorations
-de perles,&mdash;perles roses à l'aurore et noires
-au crépuscule,&mdash;le charme de tristesse et de splendeur
-de tant de gloires irrémédiablement disparues;
-et dans le plus lyrique décor dont se soit
-jamais enivré le monde, la morbide langueur
-d'une pourriture sublime.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes
-les délices sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je
-le dire? je n'oubliai de sentir couler lentement
-les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise
-si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu,
-toujours j'attendais quelque chose<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</i></p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Maurice Barrès.</p>
-</div>
-<p>C'est dans cette ville empoisonnée que je
-devais connaître le baron Jacques d'Adelsward.
-En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc,
-un hôtel à peine indiqué dans les guides
-et bien connu des Italiens et des Autrichiens, un
-appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel
-n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien,
-<span class="pagenum">-143-</span> original et grand collectionneur de tableaux, qui
-n'admettait chez lui ni les Anglais ni les Yankees;
-ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons
-en horreur. Son hôtel était plutôt un <i lang="en" xml:lang="en">lodging</i>:
-on n'y prenait pas ses repas, on se nourrissait
-dehors, ou l'on faisait apporter une cantine
-de chez Horian, en face, ou de chez Quaddri.
-De l'immense fenêtre de ma chambre, je découvrais
-les mosaïques des sept portails de Saint-Marc
-et les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons.</p>
-
-<p>J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus,
-écrit sur un papier de luxe, timbré d'armoiries,
-un billet à peu près ainsi conçu:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind"><i>Monsieur</i>,</p>
-
-<p><i>Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître
-Jean Lorrain, même à Venise? Tout le mal qu'on
-a dit de vous m'incite à vérifier une fois de plus
-la sottise des légendes et la pauvreté d'invention
-des diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle
-auprès de vous la hardiesse de ma démarche?
-J'attends de vous, monsieur, un mot qui
-m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les
-deux livres qui accompagnent cette lettre vous
-prouvent que je ne suis pas un obscur admirateur&hellip;</i></p>
-
-<p>Et la lettre était signée:</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk"><span class="sc">Jacques d'Adelsward-Fersen</span>.<br />
-<i>Hôtel Danielli.</i></span></p>
-</blockquote>
-
-<p><span class="pagenum">-144-</span> J'ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente
-et cavalière. Les deux livres, feuilletés,
-m'apparurent médiocres, mais le tour du billet
-n'était pas d'un sot. Je répondis à peu près à ce
-jeune homme:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind"><i>Monsieur,</i></p>
-
-<p><i>Je suis étonné d'être un objet de curiosité,
-même à Venise, où il y a tant de merveilles à voir.
-Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la d'abord.
-Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou
-votre curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je
-verrai à vous recevoir. Il faut bien faire quelque
-chose pour les enfants!</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Jean Lorrain.</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se
-tint coi, et je reconnus, à cette discrétion de l'éducation
-et du tact; mais, le quinzième jour, une
-lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli
-me rappelait ma promesse: le baron d'Adelsward
-me demandait de lui fixer l'heure et le jour où je
-voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain.</p>
-
-<p>Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens
-encore, et la place Saint-Marc regorgeait
-de monde attiré par la musique du kiosque. A
-quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer
-chez moi.</p>
-
-<p>M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer
-<span class="pagenum">-145-</span> lui-même dans son roman sur Venise: <i>Notre-Dame
-des Mers Mortes</i>, et il n'y a pas mis
-trop de complaisance.</p>
-
-<p>Je voyais entrer un grand jeune homme, mince
-et blond, mis avec une extrême recherche. Fort de
-sa fortune et de son talent, le jeune garçon ne
-manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non
-plus de charme: une voix bien timbrée, une
-grande facilité d'élocution, des manières parfaites,
-une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire
-puérilité et quel cabotinage! Le gilet bleu de
-roi, à boutons de pierreries, la cravate de nuance
-rare et le trop de bagues aux doigts étaient évidemment
-destinés à m'impressionner. Je n'ai
-connu qu'à peu de personnes une pareille ingéniosité
-dans le détail.</p>
-
-<p>Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de
-lui: il était à Venise pour y achever son roman
-<i>Notre-Dame des Mers Mortes</i>, un joli titre, n'est-ce
-pas? Venu pour la première fois à Venise en
-avril dernier, il avait reçu le grand coup de foudre
-qui décide des chefs-d'&oelig;uvre. C'était bien la
-ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours
-fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron.
-M. d'Adelsward dithyramba assez joliment sur
-Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu
-d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez
-délicatement l'impression de sa première arrivée
-en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une
-ville de nacre grise, tout enchantée de sonneries
-de cloches répercutées et prolongées par l'eau,
-<span class="pagenum">-146-</span> «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie atténuée
-et d'allégresse religieuse» et je sentais que
-le jeune baron faisait de la littérature. Il essayait
-sur moi quelques pages de son livre. J'ai retrouvé
-d'ailleurs tout le passage dans <i>Notre-Dame des
-Mers Mortes</i>.</p>
-
-<p>Le baron d'Adelsward avait certainement, lui
-aussi, bu le poison de Venise, mais d'autres poisons
-l'intoxiquaient dont, en vieux routier du
-métier, je reconnus les accidents au passage. Outre
-une vanité maladive qui éclatait à chaque
-phrase, deux toxiques infectaient également ce
-jeune homme: le poison de la littérature et le
-poison de Paris. Ce fut un étalage de sa naissance
-et de ses relations mondaines. Il ne me fit grâce
-d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe,
-celui de Mme Madeleine Lemaire. Fernand
-Gregh lui avait écrit une préface; il avait, pour
-une autre, la parole de Rostand; le comte Robert
-de Montesquiou lui battait froid: il l'avait d'abord
-sollicité pour qu'il préfaçât ses <i>Musiques sur l'eau</i>
-mais il avait préféré l'auteur de l'<i>Aiglon</i>, et le
-poète des <i>Hortensias bleus</i> et des <i>Paons</i> lui avait
-marqué son dépit à sa dernière rencontre à Bois-Bougran;
-il allait souvent chez Coppée&hellip; Et le baron
-Jacques citait d'autres noms et d'autres salons.
-Il avait surtout le souci de la situation mondaine;
-il visait au gentilhomme de lettres. Ses
-modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred
-de Vigny: la littérature est pour lui une fleur
-rare à la boutonnière, une bague précieuse au
-<span class="pagenum">-147-</span> doigt. Ses livres de chevet? les <i>Nuits de quinze
-ans</i>, de M. Francis de Croisset, et les <i>Musardises</i>
-de M. Edmond Rostand. Il semblait ignorer
-Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille
-et toute la jeune école: nous étions loin de
-compte! M. d'Adelsward était futile et charmant;
-son snobisme littéraire était celui d'un gosse.
-Il prenait congé en me priant de lui faire l'honneur
-de dîner avec lui au cabaret et cela avec une
-désinvolture dont se cabra ma quarantaine sonnée.
-M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans.
-Il priait aussi Mme de T&hellip;, une vieille amie de
-ma famille, que j'avais retrouvée à Venise et qui
-se trouvait là lors de sa visite. Mme de T&hellip; elle,
-était sous le charme; elle est férue de noblesse et
-trouvait le baron accompli. M. d'Adelsward plaisait
-beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première
-rencontre avec le malheureux jeune homme.</p>
-
-<p>J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq
-jours après, je mis une carte à l'hôtel Danielli et
-le lendemain je recevais une invitation à dîner:
-je la déclinai également. Un mot de l'auteur de
-<i>Lèvres jointes</i> me priait alors de vouloir bien
-passer après le déjeuner chez Quaddri. Toute la
-colonie étrangère et la société vénitienne y prennent
-le café après le repas de midi.</p>
-
-<p>Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie:
-il tenait le dé de la conversation entre un
-Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait
-de doge, dont j'avais fait un peintre, et un
-très beau mulâtre, racé comme un Andalou, toujours
-<span class="pagenum">-148-</span> vêtu de blanc et scintillant de bagues, que
-Mme de T&hellip; et moi avions surnommé Don Juan.</p>
-
-<p>Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait
-s'asseoir auprès de nous. Il insistait pour que
-je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le sien.
-Il voulait me présenter un ménage de peintres
-autrichiens fixé à Venise et qui mourait littéralement
-du désir de me connaître, la femme surtout.
-Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le
-mari avait le plus grand talent. Ils avaient longtemps
-habité Paris et étaient, maintenant, à demeure
-à Venise. Eux aussi avaient bu le poison,
-ils ne pouvaient plus quitter l'Adriatique&hellip; Ils le
-tourmentaient tous les jours, depuis qu'ils le savaient
-en relations avec moi et n'auraient pas de
-cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est
-par eux qu'il avait appris mon arrivée ici; ils me
-rencontraient tous les jours sur le <i lang="it" xml:lang="it">vapore</i>, le <i lang="it" xml:lang="it">vapore</i>
-qui fait le service du Grand Canal, entre la
-gare et le Lido&hellip; Et, pendant que le baron parlait,
-je voyais, en effet, un couple: l'homme maigre,
-long, émacié et barbu, l'air d'un Christ espagnol;
-la femme courte, alourdie par l'embonpoint,
-encore jolie, des yeux admirables et des cheveux
-teints en roux. Leur insistance à me dévisager
-sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient,
-me les avait rendus odieux; leur présence m'énervait
-et aussi leur mise hétéroclite. J'en avais
-fait un ménage d'artistes en les voyant toujours
-sur l'eau, à l'heure du crépuscule, qui est l'heure
-magique de Venise, mais leur curiosité m'horripilait.
-<span class="pagenum">-149-</span> Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais
-surnommé ce long homme maigre, flanqué de
-cette petite grosse femme: «<i>Le Christ à la citrouille</i>».
-Je dépeignais le couple au baron Jacques.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont eux, riait le jeune homme. Le
-Christ à la citrouille. Ah! comme c'est cela! Ils
-seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la
-citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas
-dîner avec moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ils sont ridicules.</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas tant que cela, vous verrez.
-Ils sont très intelligents, très avertis, et le mari
-a un vrai tempérament de peintre. Il fait des
-Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à
-la Whistler&hellip; Et puis, très libérés, entre nous,
-pas de préjugés&hellip; Ils font la fête ensemble. Je
-vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours
-de très jolis modèles: des dentellières du quartier
-de l'arsenal. Quel jour dînons-nous avec eux?</p>
-
-<p>J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien.</p>
-
-<p>Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance
-faite est une atteinte à la liberté et que
-rien n'est plus précieux que l'indépendance, je
-reculais le plus possible l'échéance de ce dîner.
-L'année précédente j'étais, dans cette même Venise,
-tombé sur un groupe de peintres français
-qui avaient accaparé toutes mes heures,&mdash;donc
-payé pour éviter toute servitude. Or, comme
-il ne faut donner rien pour rien, entre temps,
-je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes
-<span class="pagenum">-150-</span> charmantes, que le hasard des rencontres m'avait
-fait retrouver à Venise. L'une, femme écrivain
-d'un certain talent, a quelque temps sévi à <i>La
-Fronde</i>. Si elle n'était, avec Mme Flahaut, une des
-plus grandes femmes de Paris, elle serait une
-des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus
-longue et la plus dégingandée de jeune géante
-amaigrie, un délicieux visage d'archange de Gozzoli,
-mêmes yeux de candeur et de clarté aux
-paupières sinueuses, même bouche expressive et
-ciselée. Mme X&hellip; est, d'ailleurs, d'origine italienne;
-elle promenait, cet automne-là, à Venise,
-une tête plus primitive que celles des Carpaccio
-et des Lippi; elle y promenait aussi de longues
-robes de batiste de soie bien gênantes en gondole
-et le plus savant maquillage. Son amie,
-Mlle T&hellip;, fille d'un diplomate russe, très connu,
-avait plus de sens pratique et de simplicité. Très
-correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie
-de voyage, c'était un charmant compagnon de
-paquebot. Les deux amies étaient descendues au
-Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur
-le Grand Canal.</p>
-
-<p>Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes
-filles; son élégance s'allierait bien à leurs silhouettes
-cosmopolites, il causerait littérature avec
-Mme X&hellip;, voyages et ambassades avec Mlle T&hellip;:
-le baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me
-débarrassait, en même temps, des deux jeunes
-femmes, car elles disposaient vraiment un peu
-trop librement de mon temps; elles avaient jugé
-<span class="pagenum">-151-</span> bon de m'élire comme <span lang="it" xml:lang="it">cicerone</span> à travers la ville.
-Je leur plaçais le baron.</p>
-
-<p>La présentation eut lieu, un matin, au musée
-Correr, qu'ils ne connaissaient ni les uns, ni les
-autres, et Mlle T&hellip;, venait pour la quatrième fois
-à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde.
-Le musée Correr est le musée Carnavalet de Venise;
-le musée des pièces rares et des plus précieux
-documents pour la reconstitution de la race
-vénitienne au dix-huitième siècle&hellip; C'est là qu'on
-trouve les plus beaux Longhi, les plus beaux
-Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du
-temps et toute la collection des marionnettes et des
-masques! Ah! cette promenade à travers les salles
-du musée, par une pluie battante! Nous étions
-venus en <i lang="it" xml:lang="it">gondola coperta</i> par un Grand Canal
-houleux et verdâtre, comme une Tamise. La Russe
-caoutchoutée, vernissée, comme une otarie; d'Adelsward,
-en chauffeur d'automobile, très smart,
-et Mme X&hellip;, sous ses bandeaux dénoués et les
-fleurs noyées de son chapeau, vague et défaite,
-comme une Ophélie.</p>
-
-<p>C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward
-était sensible. En présence d'un musée où il
-entrait pour la première fois, il ne commit pas
-de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux
-cartons intéressants; les Guardi et les Longhi
-l'enthousiasmaient, les scènes de tripots, les parties
-de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette
-vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement
-avec ses personnages falots, engoncés
-<span class="pagenum">-152-</span> de dominos, de corps baleinés, de velours de
-Gênes et de raides lampas et tout défigurés par
-ces masques&hellip; Le romancier de <i>Notre-Dame des
-Mers Mortes</i> y recueillait des documents et des
-inspirations. Les deux très beaux tableaux de la
-Salle XVII le retinrent; ce sont peut-être les plus
-curieux de toute l'Italie.</p>
-
-<p>&mdash;Quel beau costume pour une fête, disait-il
-devant un extraordinaire bohémien à souquenille
-jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux
-sur des bas couleur brique,&mdash;bonhomme
-déchiqueté, dépenaillé et d'une allure unique sous
-un énorme feutre à plume de héron&hellip;</p>
-
-<p>Cette réminiscence mondaine fut la seule note
-discordante de cette matinée.</p>
-
-<p>La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient
-endormies. Rien, dans les premiers jours
-de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les
-aberrations où le cabotinage et la pire littérature
-amenèrent le visiteur attentif et recueilli de cette
-matinée-là du musée Correr.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le baron d'Adelsward nous traitait au <span lang="it" xml:lang="it">Vaporetto</span>,
-le restaurant italien situé derrière les Procraties,
-non loin de la Brasserie Pilsen: les fenêtres du
-restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée,
-malodorante aussi, d'un petit canal. Or l'endroit
-est pittoresque et la chère exquise.</p>
-
-<p>Le baron Jacques avait bien fait les choses; il
-<span class="pagenum">-153-</span> y avait des fleurs sur la table; il était en smoking
-et les bougies avaient des abat-jour roses, mais
-leurs lumières attiraient les moustiques.</p>
-
-<p>Le ménage autrichien vint en retard, Madame
-toutes voiles dehors, en demi-peau et empêtrée
-dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc
-brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour
-d'elle. Un immense chapeau empanaché de
-plumes et d'aigrettes la faisait plus petite encore;
-pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les
-yeux demeuraient admirables, de diamant noir.</p>
-
-<p>Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient
-un français qui me fit honte, un français
-digne de M. Brunetière, du temps du grand roi.</p>
-
-<p>Très renseignés sur Paris, ils connaissaient
-Maeterlinck, Francis Jammes et Ibsen, appréciaient
-la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques
-de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles,
-la prose de Marcel Schwob et ils n'ignoraient
-pas Mariéton. Le mari était autrement averti
-sur la littérature étrangère et française que le
-jeune baron, mais il y mettait plus de discrétion.
-La jeune femme, fervente, que dis-je? passionnée
-d'Annunzio, ne put se défendre de quelques
-questions fâcheuses. Elle me parla de <i>M. de Phocas</i>;
-j'eus quelque peine à la convaincre que ce
-n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué
-personne et ne possédais, hélas! aucun million.
-Le mari intervint et la releva un peu vertement
-du péché de maladresse: «Les femmes commettent
-toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron
-<span class="pagenum">-154-</span> d'Adelsward prit un ton tranchant; il émit quelques
-théories littéraires, plutôt fanées; vanta <i>Justine</i>
-et la <i>Philosophie dans le boudoir</i>. <i>A la manière
-du marquis de Sade</i>, devait-il écrire un jour.
-Il dithyramba sur le dix-huitième siècle. Ah! le
-dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils;
-ah! Casanova; ah! Laclos; ah! les <i>Liaisons dangereuses</i>;
-ah! le <i>Chevalier de Faublas</i>; ah! la
-<i>marquise de B&hellip;</i> et la <i>marquise de Merc&oelig;ur</i>!&mdash;et
-du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron,
-devenu Blancador lui-même, il me reprocha
-d'être à Venise sans savoir y rien voir:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a, ici, une société charmante et si curieuse,
-n'est-ce pas, X&hellip;? faisait-il en se tournant
-vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le
-peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite
-un palais tout au bout de Venise, au Fua domenta
-Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un ancien
-moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît
-toutes les jolies filles des faubourgs et il donne
-des fêtes! Encore un peu de champagne, Lorrain?
-et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce
-presque mulâtre qui est souvent avec moi, un
-type! Il a épousé trois millions, une Américaine
-qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons
-toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur.
-Il gagne tout ce qu'il veut au Cercle; et il y a aussi
-Lusati, le poète&hellip; Oh! celui-là, beau comme un
-archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio.
-Depuis son succès à Milan, il est brouillé avec son
-maître. Joué sur trois scènes à dix-huit ans, c'est
-<span class="pagenum">-155-</span> un prodige, une des gloires de l'Italie de demain.
-Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur
-sa table; il couche avec <i>M. de Phocas</i>; mais il a
-quitté Venise. Il ne se consolera pas de vous avoir
-manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est
-allé rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie,
-lui aussi, une Suédoise&hellip; deux millions et il n'a
-rien, que ses vingt ans, son talent et son profil de
-chanteur florentin&hellip; Ils épousent tous des millions
-à Venise; quel ferment d'amour et d'aventure
-que cette eau pourrie de leur Grand Canal!</p>
-
-<p>&mdash;Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien.</p>
-
-<p>Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais
-à la Venise du <i>Candide</i> de Voltaire, Venise
-aujourd'hui auberge de fous, autrefois auberge
-de rois.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas, X&hellip;, reprenait Adelsward, il
-faudra conduire Lorrain chez Inisanto?</p>
-
-<p>&mdash;Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en
-prie, monsieur, disait le peintre.</p>
-
-<p>Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par
-le plus beau clair de lune. Les nuits de Venise sont
-uniques, surtout sur la Piazetta, quand le clocher
-de <span lang="it" xml:lang="it">San-Giorgio-Maggiore</span> se silhouette en bleu cendré
-sur l'eau morte de la lagune&hellip; et le bleu de saphir,
-transparent et profond, le bleu du ciel nocturne
-de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la
-place Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes
-d'Adelsward à l'hôtel Danielli par les vastes
-cours dallées de marbre et les couloirs de palais
-<span class="pagenum">-156-</span> qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien
-prenait une gondole. Moi, place Saint-Marc, j'étais
-chez moi.</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait pourtant rendre sa politesse à
-ce jeune homme, me disait un jour Mme de T&hellip;
-Vous devez un dîner à M. d'Adelsward.</p>
-
-<p>Heureusement que les femmes ont le souci de
-ces choses. Des amis m'étaient survenus de France
-qui m'avaient entraîné ailleurs: une journée à
-Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise
-m'avaient complètement soustrait au milieu
-d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une seule fois le
-jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans
-ces petites <span lang="it" xml:lang="it">calle</span> qui avoisinent l'hôtel Danielli
-et dégorgent sur le quai des Esclavons un remous
-de basse prostitution monté des quartiers de l'Aspédale
-et de la Marina. Les petites prostituées de
-Venise sont frêles et maladives, avec je ne sais
-quel charme fiévreux et délicat. Drapées dans le
-long châle noir qui les amincit encore et balayant
-les dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce
-pliante de longues tiges et l'agilité veloutée et
-lente d'hirondelles de marais. De magnifiques cheveux
-alourdissent leur face étroite, elles ont des
-yeux clairs et des teints de malaria, des attaches
-petites, et quelque chose de morbide est en elles,
-qui répugne et qui retient. Les prostituées de Venise
-sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim
-s'abat aux abords des grands hôtels, en
-quête du caprice ou de la curiosité du <i lang="it" xml:lang="it">forestieri</i>;
-un peuple de ruffians les suit qui les dirige et
-<span class="pagenum">-157-</span> les surveille, et aussi le rut allumé des marins
-permissionnaires et des portefaix de l'Arsenal.</p>
-
-<p>C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées
-d'odeurs de <span lang="it" xml:lang="it">fritteria</span> et de marchands de
-<i lang="it" xml:lang="it">calamares</i> (pieuvres bouillies dont est très friand
-le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron
-en conversation avec deux fillettes à longs
-châles. Mme X&hellip;, la femme du peintre, était avec
-lui, riant et causant avec les deux prostituées. A
-ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure
-d'une porte. D'Adelsward m'avait aperçu;
-il quittait les deux filles et venait à ma rencontre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez vu Mme X&hellip;, me disait-il; elle
-a peur de vous; c'est très amusant. Nous levons
-des modèles pour son mari. Il y a des types merveilleux
-parmi ces filles.</p>
-
-<p>Cette rencontre me rappelait que je devais un
-dîner à d'Adelsward.</p>
-
-<p>Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un
-des grands spectacles et une des grandes mélancolies
-de la lagune. On déjeune à Burano et
-l'on revient par Saint-François-du-Désert. Mme de
-T&hellip;, ma vieille amie, fut de la partie; elle avait
-un faible pour l'élégance et l'esprit primesautier
-de d'Adelsward.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans sa <i>Mort de Venise</i>, M. Maurice Barrès a
-consacré à Torcello la plus belle page peut-être
-de son &oelig;uvre: <i>Une soirée dans le silence et le
-vent de la mort</i>. Burano, Torcello et Mazzorbo
-sont trois sépulcres, trois villes mortes enlizées
-<span class="pagenum">-158-</span> dans une boue malsaine que la lagune pourrit
-encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage,
-mais que le ciel de l'Adriatique enflamme
-de couleurs éclatantes, et riches d'un tel passé
-que leur misère et leurs décombres magnifient la
-solitude. L'excursion est classique. A Torcello, où
-Molmenti et Mantovani ont vu une femme manger
-une tranche de polenta avec une galette de
-terre pressée en guise de pain, nous visitâmes la
-Basilique, le Baptistère et Santa-Fosca. Barrès a
-tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la cathédrale:
-dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux
-y faisaient pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes
-ornées et parées de boucles d'oreilles. Nous
-rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi décoratifs
-et ingénieux dans leur magnificence byzantine
-que les plus purs motifs des mausolées
-grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et tourmentés
-par une meute de petits mendiants déchaînés
-par la générosité de d'Adelsward. Les gondoliers
-nous avaient pourtant bien recommandé
-de ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent
-le long du chenal, et, une fois sortis du
-village, les plus hardis, se retroussant jusqu'aux
-reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités
-grêles nous accompagnèrent longtemps dans
-la lagune.</p>
-
-<p>A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la
-plus sublime de ce paysage de désolation, nous
-eûmes la grande émotion religieuse de ce petit
-îlot entouré de cyprès, dont B&oelig;klin s'est inspiré
-<span class="pagenum">-159-</span> pour son <i>Ile de la Mort</i>. C'est dans ce décor tragique
-que la légende a placé le miracle des oiseaux:
-<i>Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans
-cela, je ne pourrai louer Dieu</i>. La parole du saint
-a tout dévasté; pas une voix n'anime cette solitude.
-C'est, établie à jamais sur les eaux mortes
-des lagunes, la devise même du sanctuaire: <i lang="la" xml:lang="la">Hic
-silencium</i>.</p>
-
-<p>Comme nous quittions cette île de détresse et
-d'abandon, un chant dolent et monotone nous fit
-lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout
-jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient
-le long des cyprès qui bordent l'île; de
-grands capuchons blancs abritaient leur visage
-du soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans
-le crépuscule. A quelques mètres de là, nous croisâmes
-une barque plate qui emmenait à Burano
-le supérieur et deux autres Franciscains. Nous
-rentrâmes à Venise, exténués jusqu'à l'âme des
-profondes émotions de ce jour.</p>
-
-<p><i>Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans
-une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants
-de magnificence renouvelaient perpétuellement
-leurs formes, et la lumière crépusculaire
-les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables.
-Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme
-se réfléchissaient dans la lagune, de façon
-telle que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient,
-ils nous portaient, ils nous enveloppaient
-d'une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable.
-Vaincus par ces grandes magies, nous avions
-<span class="pagenum">-160-</span> perdu toute notion du réel, quand des taches graves
-apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous
-prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments
-des doges<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Maurice Barrès.</p>
-</div>
-<p>Pendant que nous traversions les prismes et
-les miasmes de ces eaux de fièvre et de mirage,
-d'Adelsward, encouragé par Mme de T&hellip;, nous
-racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen.
-Toutes les femmes ont un faible pour la figure de
-Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui aima
-la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire
-et la littérature puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas
-le <i>Chevalier de Maison-Rouge</i>, mourut vingt
-ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même
-anniversaire de son exécution. Fersen avait tout
-fait pour faciliter l'évasion du couple royal. Déguisé
-en cocher, il était monté sur le siège de la
-berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors
-des murs de Paris et avait conduit les fugitifs
-jusqu'à Montmédy. On devait les arrêter à Varennes.
-Le comte de Fersen devait gagner la frontière;
-même à l'étranger, auprès de Gustave III
-de Suède et de l'empereur Léopold, il complotait
-l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa
-la fameuse chanson de <i>Frère Jacques, dormez-vous?</i>
-qui était le refrain de ralliement de toute
-l'aristocratie dévouée à la reine.</p>
-
-<p>Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur
-et la violence de ses sentiments monarchiques le
-rendirent odieux au peuple. La mort du prince héritier
-<span class="pagenum">-161-</span> Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on
-dit empoisonné par lui, acheva d'exciter le ressentiment
-national. Le jour des funérailles, comme
-il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires
-de la cour, la haie des soldats fut bousculée
-par la foule et le comte de Fersen, violemment
-arraché du cortège, fut entraîné et massacré par
-le peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant,
-il chantait le couplet royaliste de ses vingt ans, le
-<i>Frère Jacques</i> composé pour Marie-Antoinette.</p>
-
-<p>Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques
-remués par le jeune héritier d'un grand
-nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule
-vénitien, ne manquaient pas d'un certain
-charme. Ce jour-là, pris par la grandeur du spectacle,
-Jacques d'Adelsward était simple et contait
-bien.</p>
-
-<p>Ici se place le seul incident qui, rattaché au
-scandale de ces temps derniers, pourrait, psychologiquement
-et médicalement même, être considéré
-comme un phénomène antérieur du cas
-pathologique de d'Adelsward.</p>
-
-<p>Pour faire honneur autant à Mme de T&hellip; qu'à
-mon invité, j'avais pris pour gondolier Paolo, qui
-est une des personnalités de Venise, un gondolier,
-on dirait, échappé d'un tableau de Carpaccio,
-cent fois portraicturé par les peintres, et à qui la
-rumeur publique prête des aventures avec des
-Américaines et des misses anglaises. J'avais jugé
-que sa silhouette se découperait bien dans la solitude
-de Torcello. J'avais prié Paolo d'amener,
-<span class="pagenum">-162-</span> comme second gondolier, un de ses collègues
-doué d'une assez belle voix, apprécié des grands
-hôtels et dont les <i lang="it" xml:lang="it">canzones</i> animeraient, le cas
-échéant, la tristesse de la lagune.</p>
-
-<p>Le spectacle avait été si poignant que nous n'avions
-même point songé à faire chanter Beppino.
-Nous quittions la gondole au petit pont de pierre,
-derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, me les prêtez-vous pour ce soir?
-me demandait d'Adelsward.</p>
-
-<p>&mdash;Qui cela?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, vos gondoliers?</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris
-que pour la journée; leur soirée vous appartient.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour aller chez Inisanto, pour cette
-fête qu'il donne ce soir. Ils sont très décoratifs
-et je tiens à faire une entrée. A propos, venez-vous
-à cette fête? Vous savez que vous êtes invité!</p>
-
-<p>D'Adelsward m'avait parlé vaguement, le matin,
-d'une soirée dans l'atelier du peintre Inisanto;
-la fête devait être costumée. Il y aurait là
-Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X&hellip;, avec
-lequel j'avais dîné; quelques autres artistes de
-Venise, deux ou trois grandes dames peut-être, et
-sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto
-étaient toujours très gaies; on y déshabillait
-les femmes, et cela finissait toujours par des
-tableaux vivants.</p>
-
-<p>&mdash;Venez donc, on compte sur vous. Inisanto
-m'a prié de vous amener; il désire tant vous connaître!
-<span class="pagenum">-163-</span> Venez, on s'amusera. Je ne vous promets
-pas la soirée d'opium de chez Ethal; mais Inisanto
-a été prêtre: c'est un homme de ressources.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'ai pas de costume!</p>
-
-<p>&mdash;Baste! on a toujours des caleçons de soie,
-des écharpes, une couverture de voyage. Voulez-vous
-que je vienne vous chercher?</p>
-
-<p>&mdash;Non; donnez-moi l'adresse. Si je ne suis
-pas trop fatigué, vers dix heures, j'irai peut-être
-vous rejoindre.</p>
-
-<p>D'Adelsward remontait en gondole, emmenant
-les deux gondoliers.</p>
-
-<p>Torcello m'avait donné la fièvre; je rentrai
-courbaturé à l'hôtel et me couchai à neuf heures.
-Le lendemain, je rencontrai d'Adelsward chez
-Quaddri. Je partais le soir même.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de
-rire, vous ne vous doutez pas de ce que vous avez
-perdu, hier. Ç'a été inouï, unique, imprévu, grotesque
-et sublime; on l'écrirait qu'on ne le croirait
-pas. Quel chapitre pour un livre! Ah! cet
-Inisanto! Figurez-vous qu'il demeure dans un
-quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux
-des faubourgs. Avec des gondoliers inconnus,
-j'aurais eu peur. Et quel palais? Un repaire!
-Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés
-d'un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier
-flambaient, heureusement! Nous avons carillonné
-une heure. Inisanto est enfin venu nous ouvrir,
-précédé de deux nègres porteurs de torches. Il
-<span class="pagenum">-164-</span> était en doge de Venise, dans la grande robe de
-pourpre des portraits; il nous a reçus sur le haut
-du perron et m'a donné la main en ouvrant sa
-robe. Il était, dessous, nu comme un ver.</p>
-
-<p>&mdash;Cela promettait.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes montés au premier. Là, dans
-une grande salle mal tenue, luxe et misère, des
-tapisseries déchirées et des armures rongées aux
-murs, une immense table était servie: des verreries
-de Venise à côté de faïences communes, des
-raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle,
-des roses meurtries et trois femmes couchées
-dans les fleurs: Maria la Santa, la Nichina et Fiorentina,
-les trois plus jolis modèles de la ville,
-toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars;
-un sculpteur les arrosait de vin de Chypre, avec
-un ancien vidrecome verruqueux et pansu. Il y
-avait là la plantureuse Mme X&hellip;; son mari, en
-Estudiantina; Suarès, beau comme un dieu, en
-César Borgia, et deux dames masquées qui, à la
-fin du souper, n'ont gardé que leurs masques.
-Quelle orgie, mon cher!</p>
-
-<p>Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X&hellip;
-elle-même. Elle avait Suarès et Inisanto après
-elle; mais il y a eu des drames. Le mari de
-Mme X&hellip;, saoul comme un Polonais, a vu rouge:
-il a invectivé Inisanto, injurié sa femme, les plus
-sales mots ont sifflé comme des balles. Il l'a traitée
-de prostituée, de vache, de salope; il a pris
-Suarès à la gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter
-par la fenêtre! Sa femme se cramponnait à lui,
-<span class="pagenum">-165-</span> elle hurlait à fendre l'âme. Il a fini par lui casser
-un verre sur la tête, on l'a transportée sanglante;
-c'était magnifique!</p>
-
-<p>&mdash;En effet, j'ai tout à fait perdu. Et les gondoliers?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris
-leur plaisir avec les modèles. Ce fut un spectacle
-tout à fait divertissant.</p>
-
-<p>Le baron d'Adelsward se moquait-il de moi, ou
-avait-il rêvé? Le même jour, à cinq heures, je
-croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X&hellip;
-Ils étaient charmants et accueillants, selon leur
-coutume. Madame n'avait aucune marque au
-front.</p>
-
-<p>&mdash;On vous a regretté, hier, chez Inisanto;
-on a fait de la bonne musique. D'Adelsward avait
-deux bien beaux gondoliers.</p>
-
-<p>Je ne revis jamais M. d'Adelsward. Sans le
-vouloir, inconsciemment peut-être, il avait fait
-de la littérature,&mdash;de la mauvaise littérature.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-167-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak">CRIMES DE MONTMARTRE<br />
-<span class="small">ET D'AILLEURS</span></h2>
-
-<p class="attr"><i>De naguère à jadis.</i></p>
-
-
-
-
-<h3>CRIMES DE MONTMARTRE</h3>
-
-
-<blockquote class="epi">
-<p class="c"><span class="sc">Marguerite</span> (<i>à la fenêtre, appelant</i>)</p>
-
-<p>Prudence!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Olympe</span></p>
-
-<p>Prudence demeure donc en face?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Marguerite</span></p>
-
-<p>Elle demeure même dans la maison; tu
-le sais bien, presque toutes nos fenêtres
-correspondent. Nous ne sommes séparées
-que par une petite cour; c'est très commode,
-quand j'ai besoin d'elle.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Saint-Gaudens</span></p>
-
-<p>Ah ça! quelle est sa position, à Prudence?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Olympe</span></p>
-
-<p>Elle est modiste.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Marguerite</span></p>
-
-<p>Et il n'y a que moi qui lui achète des
-chapeaux.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Olympe</span></p>
-
-<p>Que tu ne mets jamais.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Marguerite</span></p>
-
-<p>Ils sont affreux! mais, ce n'est pas une
-mauvaise femme, et elle a besoin d'argent.</p>
-
-<p class="attr">(<i>La Dame aux Camélias.</i>)</p>
-
-</blockquote>
-<p>Le drame de la rue de Lévis révolutionnait tout
-Montmartre et tout Batignolles. Une femme galante
-<span class="pagenum">-168-</span> venait d'être trouvée étranglée dans son lit,
-en chemise, une serviette de toile, pliée dans la
-longueur et recouverte d'une écharpe de soie,
-nouée autour du cou. C'était, moins les ligottements
-des mains et des chevilles, la mise en scène
-et le cadavre d'Aix-les-Bains. Le vol était sûrement
-le mobile du crime. Seulement, au lieu de la villa
-de Solms, le théâtre de l'assassinat était un petit
-appartement de cinq cents francs et Marguerite
-de Meyran, une demoiselle Biguet de son vrai
-nom, ne passait pas pour posséder un fameux
-écrin.</p>
-
-<p>La nouvelle à peine descendue au Boulevard,
-des bars de la place de la Madeleine et du boulevard
-Haussmann aux brasseries du boulevard Clichy
-et des rues avoisinantes, ce n'était qu'un cri
-dans la bouche des habituées et des clients de ces
-sortes d'établissements. C'était le coup d'Eugénie
-Fougère; bien sûr qu'il y avait une femme là-dessous&hellip;
-Et toutes les cervelles ameutées cherchaient
-la <i>Victorine Giriat</i> du crime.</p>
-
-<p>C'est que le rôle joué par l'effroyable ogresse de
-Lyon dans la tuerie d'Aix-les-Bains a changé du
-tout au tout la légende quasi séculaire établie autour
-des assassinats de filles.</p>
-
-<p>Avant la découverte des cadavres de la villa de
-Solms, quand la police se trouvait en face de la
-nudité d'une Blanche de Brienne, d'une Marie
-Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce
-sont des noms d'hommes qui s'évoquaient aussitôt,
-des noms d'aventuriers levantins ou de bandits
-<span class="pagenum">-169-</span> espagnols comme Pranzini et Prado. Les
-souvenirs du théâtre de Pierre Decourcelle aidant,
-on voulait voir à toute force, dans ces hécatombes
-de femmes galantes, la main de criminels
-de haut vol, un exploit hardi et sanglant de bandes
-organisées, et nous eûmes, à côté des chroniques
-judiciaires, des Premiers-Paris romanesques
-dignes de Gaboriau et de Xavier de Montépin.
-Ce furent, armées de pied en cap, comme la Pallas
-Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes
-syndiquées d'étrangleurs de filles et de voleurs
-d'écrins. A lire les journaux du moment, Eugénie
-Fougère avait été la victime d'une de ces
-bandes organisées. Epiée, guettée et surveillée
-depuis des mois par une de ces <i lang="en" xml:lang="en">Illimited Company</i>
-de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait
-payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener
-ses bijoux de ville d'eaux en ville d'eaux. On
-nous resservait la bande des assassins en habit noir.</p>
-
-<p>Subventionnés par des banques particulières,
-renseignés par des agences spéciales et défendus
-par des maisons de recel, de toute sécurité, dont
-la plupart sont d'ailleurs à Londres, protégés contre
-tout soupçon par un luxe et un train de vie
-dont les bailleurs de fonds soldaient tous les frais;
-c'étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants,
-des villégiatures à la mode, les princes italiens
-calamistrés, lustrés et vernis des lacs et des plages,
-les marquis de Palerme si somptueusement bagués,
-chemisés et vêtus que la légende les veut
-entretenus, les afficheurs de liaisons cosmopolites,
-<span class="pagenum">-170-</span> les lanceurs de femmes, les trop beaux sigisbées
-(salués par tous, mais du bout des doigts) de
-vraies grandes dames un peu mûres et de jolies
-filles de demain, les héros de grosses parties clamées
-et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden
-à Vienne, les personnalités de bars et de
-restaurants de nuit, les derniers soupeurs, illustrations
-de l'Almanach Gothon, comtes de Poissy
-et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers
-de Fresnes, tous écumeurs de la Riviera, coureurs
-de grèves et suiveurs de femmes, ponteurs
-admirés des snobs et des naïfs, titres et millions
-courtisés par la badauderie des nouvelles couches,
-seigneurs du dernier bateau et de la prochaine
-voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles
-de jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de
-filles et autres rats d'hôtels&hellip;</p>
-
-<p>C'est beau de rêver&hellip; La vérité est plus plate.
-Il a fallu en découdre de ces imaginations. Pour
-moins poétique, la vérité a été autrement terrible.
-L'enquête faite, l'assassinat d'Eugénie Fougère,
-ce chef-d'&oelig;uvre présumé d'une bande de
-cosmopolites, s'est trouvé être une combinaison
-de Montmartre. C'est entre la place Blanche et la
-place Pigalle qu'ont été pesées les chances et arrêtées
-les conditions de l'assassinat. C'est entre un
-vulgaire souteneur du boulevard de Clichy, bagottier
-au besoin de sa propre malle (à son retour
-de Vichy, Bassot montait lui-même ses bagages
-au cinquième), un banal petit homme, trop beau
-pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même,
-<span class="pagenum">-171-</span> et une ancienne caissière du <i>Hanneton</i>,
-une lourde et massive quadragénaire, si peu
-femme d'aspect que les nymphes éreintées de la
-<i>Souris</i> auraient pu l'appeler papa,&mdash;c'est entre
-deux tels êtres que le coup d'Aix s'est perpétré.
-C'est derrière des soucoupes de bocks, entre une
-salade de museau de b&oelig;uf et une saucisse de
-Francfort choucroute, peut-être en écoutant la
-musique esquintée et les aigres flonflons de la
-dernière fête de Montmartre, que «la Nubienne»
-et son complice ont décidé la mort de la dame aux
-diamants.</p>
-
-<p>Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de
-dégénéré sans volonté et presque inconscient dans
-sa bêtise criminelle, puisque assassin par reconnaissance,
-prêta main-forte à la Giriat: César
-Ladermann n'a même pas pu supporter le fardeau
-de son remords! Il s'est suicidé, laissant «la Nubienne»
-et Bassot se rejeter l'un à l'autre la responsabilité
-du crime. De cette combinaison sanglante,
-échafaudée entre deux déclassés de
-province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont
-tous deux de Lyon), de ce coup monté et commis
-par deux épaves de la basse prostitution parisienne,
-imagination macabre d'une vieille garde
-à la côte et d'un souteneur las de sa matérielle de
-dix francs par jour,&mdash;de toute cette lâcheté, de
-toutes ces hypocrisies et de tous ces atermoiements,
-une figure seule se dégage et surgit, effroyable:
-celle de Victorine Giriat, l'hommasse et
-sinistre figure de l'étrangleuse de femmes, la vieille
-<span class="pagenum">-172-</span> garde assassine, la Dame de compagnie de la courtisane
-moderne.</p>
-
-<p>La Dame de compagnie, l'amie pauvre, l'amie
-laide ou vieillie, supportée et subie, un peu par
-lassitude, par veulerie aussi et insensiblement
-admise dans l'intimité et le luxe de la fille arrivée,
-l'amie qui a eu des revers, la vieille chérie
-qui n'a pas réussi et que, par pitié, par horreur
-de la solitude et pour la joie de l'humilier un peu,
-les Liane et les Florise finissent par installer chez
-elles entre la manucure, l'enfileuse de perles, la
-courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la Dame
-de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance
-les fournisseurs, apaise les créanciers et
-éconduit les fâcheux (c'est elle aussi qui solde les gages
-de l'office, vérifie les comptes de la cuisinière,
-reçoit l'entremetteuse, dépouille la correspondance,
-lit à haute voix le <i>Courrier de la presse</i> et écrit au
-besoin les lettres qu'on lui dicte); la Dame de
-compagnie, mi-femme de chambre et mi-confidente,
-que l'on emmène avec soi de cinq à sept
-au Bois, aux potinières dans les bars, et le soir
-dans l'avant-scène, où son teint blême et ses robes
-sombres font repoussoir à la beauté de la créature!
-On lui donne aussi les manteaux démodés, les
-corsages défraîchis, les chapeaux qui ont cessé de
-plaire, on l'humilie sans le vouloir de prévenances
-et de cadeaux, on la plaint jusqu'à l'exaspérer, on
-la console jusqu'à s'en faire haïr. C'est sur elle
-aussi que l'on passe les mauvaises humeurs, c'est
-elle qu'on appelle «vieux chameau, ordure et
-<span class="pagenum">-173-</span> triple brute» les matins du billet protesté, le soir
-de la rupture avec le gigolo et de l'explication pénible
-avec l'entreteneur. La Dame de compagnie!
-c'est à elle aussi que l'on confie les fantaisies coupables
-pour les petites amies (les vieilles Chochottes
-ont toutes les indulgences), les bons tours
-que l'on médite de faire à monsieur, les fugues
-rêvées avec l'amant de c&oelig;ur; c'est elle, enfin, que
-l'on consulte pour les placements de fonds, les
-achats de valeurs et de titres de rente, et, les soirs
-de repos, entre deux réussites (car Chochotte sait
-faire aussi les cartes), c'est à la Dame de compagnie
-qu'on fait estimer la valeur de l'écrin et c'est
-à elle que l'on confie les beaux projets d'avenir&hellip;</p>
-
-<p>Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de
-Chochotte consultée, s'amassent et s'aigrissent jalousies
-et rancunes.</p>
-
-<p>Cette amie à tout faire de la femme entretenue,
-nous la connaissions déjà: Dumas fils l'a campée
-de main de maître dans la <i>Dame aux camélias</i>.</p>
-
-<p>C'est Prudence, la modiste un peu mûre que
-Marguerite Gautier entretient discrètement des
-déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table.
-Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l'admet
-à ses soupers, se laisse taper des vingt-cinq
-louis qui maintenant en représenteraient cinquante,
-et, les jours de gêne, quand l'amour entré
-dans la maison fait baisser la recette, c'est Prudence
-que la Dame aux camélias envoie engager
-les diamants et le cachemire et prier le marchand
-<span class="pagenum">-174-</span> de chevaux de lui reprendre l'attelage à moitié
-prix de la vente.</p>
-
-<p>C'est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques,
-affairés et complaisants, qui meurent toujours
-de faim en se mettant à table, amusent les
-convives par leur appétit dévorant, introduisent l'amant
-de c&oelig;ur dans la place, et parmi la bohème et
-le désarroi d'une vie orageuse et précaire, installent
-la passion, le désordre et la ruine dans la maison
-de la bienfaitrice.</p>
-
-<p>Insouciante et inconsciente aussi, c'est elle qui,
-après avoir présenté Armand Duval à Marguerite,
-l'avertira des sacrifices d'argent de sa maîtresse
-et le fera s'endetter pour elle. C'est encore
-Prudence qui, par ses indiscrétions, préparera
-l'atroce scène de rupture du quatrième acte,&mdash;et au
-cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée,
-mourante, se débattant dans l'affreuse
-gêne des courtisanes malades, c'est Prudence qui
-revient à la charge avec son cynique égoïsme
-de vieille garde besogneuse, harcèle cette agonie,
-râcle des fonds tiroir et, dans cette maison
-guettée par les huissiers, sur les derniers cinq
-cents francs qui restent, en emporte gaiement
-deux cents&hellip; pour ses cadeaux de fin d'année.</p>
-
-<p>Prudence, odieuse d'étourderie et d'inconscience,
-malfaisante sans le vouloir peut-être, à la
-manière des rongeurs, taupe de la galanterie parisienne,
-qui, aveuglément, dévaste et démolit le
-joli juchoir des cocottes où la Dame aux camélias
-l'a par pitié laissée rentrer et revenir, ce type
-<span class="pagenum">-175-</span> de Dumas, c'est la Dame de compagnie de la courtisane
-d'il y a cinquante ans.</p>
-
-<p>Depuis, le temps a marché, le progrès aussi,
-les fiacres ont fait place à l'automobile, et auprès
-du téléphone qu'est-ce que le télégraphe? Les
-amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques
-progrès.</p>
-
-<p>Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis
-à la gêne de la Dame aux camélias mourante, à
-«la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui prépare
-le coup des écrins de sa maîtresse et, au
-dernier moment, les complices faiblissant, l'estourbit
-et l'étrangle.</p>
-
-<p>La Prudence d'Alexandre Dumas fils est une
-taupe, Victorine Giriat est une hyène; il y a entre
-ces deux femmes toute la différence que la nature
-a mise entre un rongeur et un fauve.</p>
-
-<p>Néanmoins, que ce genre de femelle n'essaie
-pas, en Cour d'assises, de se hausser jusqu'au
-rôle de grande criminelle. Cette héroïne n'en
-a ni l'envergure, ni le génie: c'est une criminelle
-par occasion. J'ai déjà écrit le mot hyène, je le
-maintiens. Victorine Giriat est une bête malfaisante
-et puante de la basse prostitution. Ce sont
-les tares et les misères de sa vie de déclassée qui,
-de chute en chute, l'on conduit où elle est. Son
-crime est fait de ranc&oelig;urs, de rancunes, d'envie,
-et de combien de lâchetés! C'est la facilité
-de la chose qui l'a séduite, c'est la confiance d'Eugénie
-Fougère qui lui a permis de broyer d'un
-coup de dent la main qui la nourrissait. C'est un
-<span class="pagenum">-176-</span> crime de bar et de crémerie, conçu dans l'atmosphère
-épaisse et parmi les relents aigres de choucroutes
-et de bières d'une de ces arrière-boutiques
-obscures, mi-estaminets, mi-agences d'affaires,
-où traînent dans la journée tant d'équivoques
-veuleries, tant de louches oisivetés.</p>
-
-<p>Conçu peut-être dans l'escalier d'une maison de
-rendez-vous, parlé et mimé ensuite dans l'échoppe
-d'une marchande à la toilette, et convenu sûrement
-à la terrasse de quelque café de souteneurs,
-il pue, ce crime, le chloroforme éventé, les dessous
-douteux de fille gênée, le maryland du traiteur
-de blanches, le faguenas de la brocante et
-le musc du parfumeur.</p>
-
-<p>Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement
-de Montmartre. Il pue le <i>Hanneton</i> et la
-<i>Souris</i>, il appelle et commande la rafle. Rafle
-inutile, puisque, en dépit des perles évanouies
-et des Eugénie Fougère trouvées ligottées et
-étranglées parmi les dentelles et les batistes
-de leur lit, les Florise et les Liane auront toujours
-besoin d'entretenir et d'humilier auprès
-d'elles une «Nubienne» de Montmartre, de
-Lyon ou de Lesbos, et que ces fragiles créatures
-de luxe et de luxure, par horreur de la solitude,
-auront toujours, installées dans le boudoir
-et dans l'alcôve, des modernes Prudence&hellip; Imprudence
-éternelle!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-177-</span></p>
-
-<h3>LE MÉTIER DE FEMME</h3>
-
-
-<p>Nous traversons une époque terrible aux femmes:
-galantes ou honnêtes, l'amour se résume
-pour elles par un coup de rasoir sur l'artère carotide
-ou deux balles de revolver dans la tempe. De
-Paris à Constantine, que l'adorée s'appelle Marion
-Lescot ou Juliette, c'est toute sanglante, la
-chair trouée et le front couronné des violettes de
-la mort qu'elle nous apparaît sur sa couche funèbre.</p>
-
-<p>Rue Caumartin, le comte Linska de Castillon
-dévalise ses écrins et son portefeuille; à la villa
-Sidi-Merbouk le jeune et trop lettré Henri Chambige
-lui vole sa réputation d'honnête femme et,
-violée ou non, la tue une seconde fois dans la mémoire
-de ses enfants en la déshonorant dans la
-tombe.</p>
-
-<p>C'est vraiment un triste métier que d'être jolie
-femme aujourd'hui. Dans le promenoir de l'Eden
-comme au foyer familial l'amant assassin est là
-qui vous guette, chaste et touchante Mme Grille,
-comme il vous épie, vénale et peu intéressante
-Marie Aguétant. Après l'assassin rastaquouère,
-l'assassin littéraire; à côté du don Juan de bas-fonds,
-sinistre gibier de potence échappé d'un
-tableau de Goya, vrai César de Bazan de la prostitution
-parisienne et espagnole, qui se campe
-avec des airs de grand seigneur devant le président
-des assises et traite dame Thémis de ma&hellip;
-<span class="pagenum">-178-</span> en l'accusant de lui avoir prêté son cabinet
-d'instruction pour boudoir, le jeune et mélancolique
-Henri Chambige,&mdash;as-tu fini, Werther?&mdash;belle
-âme incomprise et un peu cabotine aussi,
-si préoccupée de s'écouter vivre qu'elle a voulu
-s'entendre mourir, grand râleur de soupirs et plus
-maladroit râleur d'agonie, analyste jusque dans
-son désespoir, dont il fera un livre&mdash;n'est-ce pas,
-René Vinci?&mdash;trouveur d'ailleurs de deux titres
-exquis, la <i>Dispersion infinitésimale du c&oelig;ur</i> et
-<i>l'Ame intransmissible</i>, et de quelques tours de phrases
-désillusionnées que ne désavouerait pas M. Paul
-Bourget, qui l'a connu et peut-être encouragé,
-d'ailleurs.</p>
-
-<p>Jugez plutôt: «Je me pris à aimer les enfants
-immédiatement, signe des illusions amassées dans
-l'âme, comme dit Céard.</p>
-
-<p>«Plus encore que les femmes, j'aimais le mensonge.</p>
-
-<p>«Ce que nous blasphémons sous le nom de
-mensonge, nous l'adorons sous le nom d'idéal.»</p>
-
-<p>Délicieuses et mélancholieuses tristesses d'une
-âme plus délicieuse encore, mais qui expliquent
-mal le guet-apens de Sidi-Merbouck; car, pour
-nous, Mme Grille a été assassinée par un inconscient
-et un fou, si l'on veut, mais bel et bien
-assassinée,&mdash;malgré le suggestif et malheureusement
-trop connu sonnet de la mort des amants
-de Baudelaire:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous avons des lits pleins d'odeurs légères&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent"><span class="pagenum">-179-</span> que la chronique n'a pas manqué d'évoquer et d'effeuiller
-sur ce survivant et trop bien portant Roméo
-puisqu'il est aujourd'hui de mode de citer
-Baudelaire quand même et partout.</p>
-
-<p>Oui, c'est un dur métier que d'être belle femme,
-peut s'écrier aujourd'hui le troupeau saignant des
-assassinées. Chastes, on les déshonore et on les
-tue; prostituées, on les dévalise et on ne les tue
-pas moins.</p>
-
-<p>Il n'y a pas jusqu'à la pauvre Georgette Duvernet,
-bête comme une oie et jolie comme un
-c&oelig;ur, qui n'ait son bout de rôle à dire dans ces
-banales tragédies: un des maréchaux de la
-chronique a eu beau trouver dans les dix balles
-échangées rue de Prony un joyeux sujet de vaudeville.
-J'y ai trouvé bien plutôt un veau de cabinet
-particulier et deux des plus comiques gentilshommes
-de restaurant de nuit qu'ait jamais
-produits la gomme des ateliers greffée sur la crème
-de la coulisse. On les nommait, le peintre Van
-Beers et le boursier Hakelberger. Hakelberger ou
-le télégraphiste perverti, un bon petit coulissier
-affolé de grande vie et de haute noce, un
-de ces mille et un innocents de la vie parisienne,
-que le boulevard happa, grisa, agrippa et
-grugea entre un écho du baron de Vaux et un
-potin de Tortoni, jobard de vanité, proie facile
-offerte à toutes les exploitations, y compris celles
-des filles et de leurs jolis petits amis; pas seul de
-son espèce, d'ailleurs, jobard capable de subventionner
-un grand journal et de le tuer sous lui
-<span class="pagenum">-180-</span> pour le secret orgueil de connaître l'amour&hellip;
-coûteux d'une femme du monde; Hakelberger,
-l'homme de la fête au Vésinet célébrée dans tous
-les échos d'une certaine presse à certain prix, le
-plus roulé et le plus bafoué des amphytrions à sa
-table même; Hakelberger, le jeune premier assez
-naïf pour croire que les cent louis mensuels de
-l'entreteneur sérieux d'une femme donnent sur
-cette femme les droits du mari! Tirons l'échelle.</p>
-
-<p>Après le peintre Van Beers, toutefois! Ah! celui-là!
-son nom suffit. Van Beers, l'usurier de
-la peinture au <span lang="en" xml:lang="en">coldcream</span>, à la veloutine et à la
-fleur de riz; Van Beers, contrefacteur de lui-même,
-l'homme à l'atelier tendu de soie tendre
-et de pâles dentelles, au vitrail d'antichambre orné
-de fleurs artificielles, aux panoplies faites de robes
-et de chapeaux de femmes, que l'ami Jean Worth
-lui façonnait et lui fournissait; Van Beers, plus
-Madeleine Lemaire que Mme Madeleine Lemaire
-elle-même, plus Ganderax que la <i>Revue de Paris</i> et
-plus Henri Meilhac que Ludovic Halévy! le peintre
-papillotant, chatoyant, à crier: «A la garde!»,
-des Arlequines poncées et des reîtres vernis!
-verni lui-même du crâne à la semelle, de la
-barbiche à la Van Dyck à la moustache à la Van
-Beers, fanfreluché, cambré, lustré, calamistré,
-poudrerisé, vanbeerisé, exquis. Ouf!</p>
-
-<p>Puis, entre ces deux entêtés de la gomme de
-la plaine Monceau, cette oie blanche et grasse et
-truffée de sottise qu'était Georgette Duvernet, ex-jolie
-modiste que Cythère galante dut au plus
-<span class="pagenum">-181-</span> blond des Henry. M. Houssaye me permettra l'indiscrétion:
-cela se passait dans les temps très anciens
-où Georgette Duvernet avait comme un semblant
-d'esprit,&mdash;ou tout au moins le hasard en
-avait pour elle en mettant un garçon de talent
-dans son lit.&mdash;Après les artistes, la comédie.</p>
-
-<p>Si belle et si jolie que fut la pseudo-assassinée
-de la rue de Prony, je trouve qu'elle eût fortement
-le droit de clamer haut et de se plaindre.
-Comment! voilà une jolie fille qui, pareille en
-cela à beaucoup d'autres demoiselles, donne à dormir
-et à aimer moyennant tant de louis la nuit;
-(marchande de sourires, elle vend au comptant et
-ne fait pas crédit). M. Hakelberger a la fantaisie
-d'être le Némorin de cette jeune bergère: rien
-de mieux; cela se traite au mois, à la semaine
-et au jour, bureau de location rue de Prony&mdash;location
-coûteuse qui fait honneur au riche locataire
-et pose bien son homme. Du jour où l'appartement
-lui aurait cessé de plaire, il est probable
-que M. Hakelberger fût allé chercher ailleurs
-un autre nid. Le hasard veut qu'il lui arrive
-le contraire. Gêné ou mis à sec par cette location
-coûteuse, il n'en peut plus payer le prix;
-Mlle Duvernet, propriétaire de son petit appartement,
-résilie immédiatement le bail avec le besogneux
-locataire: pas d'argent, pas de Suisses, sans
-cédille, et à un autre, le petit locatis. Qui entre
-immédiatement en possession et en jouissance?
-Le peintre Van Beers, qui avait été précédemment,
-lui aussi, locataire, regrettait toujours l'agréable
-<span class="pagenum">-182-</span> logis, capitonné, commode, étroit, sans
-courant d'air, un véritable nid! Il revient, il paie
-même un terme d'avance, le peintre Van Beers, et,
-à peine installé, au moment où, après avoir visité,
-le bougeoir à la main, tous les coins et recoins du
-cher et charmant logis, il va se mettre et à l'aise et
-au lit, voilà notre coulissier qui, larron d'une clef,
-s'introduit nuitamment dans notre sanctuaire,
-injurie le nouvel occupant, mène et fait tapage,
-menaces, insultes graves, etc., bref, de mâle
-rage veut détériorer le logement et pif! paf!
-décharge en l'air les six coups de son revolver à
-travers tentures et glaces.</p>
-
-<p>Elle est un peu forte, entre nous, cette petite
-charge ou décharge. Pendant ce temps-là, que
-pensez-vous que fait le peintre gentilhomme hollandais
-Van Dyck, non, pardonnez, Van Beers?
-Arraché de son lit, troublé dans son sommeil,
-sommé de déguerpir et de vider la place, il s'habille,
-le peintre Van Beers, il enfile son caleçon,
-ses chaussettes de soie, son pantalon collant, ses
-escarpins vernis, tend ses bretelles de moire sur
-le plastron cartonné de sa chemise, ajuste sa cravate,
-passe avec componction son gilet, son habit,
-puis arrive dans le couloir; pour ne pas demeurer
-en reste sans doute et ne rien devoir à son
-trouble-nuit, il décharge à son tour son revolver
-de poche dont une balle roussit la barbe d'Hakelberger
-et dont une autre lui troue l'habit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un pistolet de paille et un fusil de bois!</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum">-183-</span> Et l'on s'étonna, on osa pousser des oh! et
-des ah! devant la cruauté de cette féroce
-Georgette qui, prise d'une terreur folle, accusa
-son ancien locataire et le chargea et le rechargea,
-et, toute transie de peur, supplia le commissaire
-de ne point le relâcher: «Oh! gardez-le, monsieur,
-il reviendrait; monsieur, surtout, gardez-le
-bien!»</p>
-
-<p>Mais cette pauvre fille était dans son rôle&hellip; J'aimerais
-assez voir ceux qui s'indignèrent contre
-Mlle Duvernet réveillés à minuit par des coups
-de pistolet tirés à bout portant à travers leur alcôve.
-Mlle Duvernet était une commerçante: quelle
-serait la sécurité des clients si les fonds de commerce
-restaient exposés à de semblables attaques?
-c'est à la réputation de sa maison que M. Hakelberger
-porte atteinte. Voyez-vous Mlle Duvernet
-forcée d'écrire sur la porte de son troisième de la
-rue de Prony: <i lang="it" xml:lang="it">Lasciate ogni speranza, vos qui intrate
-ichi!</i> Pourquoi pas <i lang="it" xml:lang="it">Ricordi me</i> tout de suite?
-Autant, alors, se faire immédiatement honnête
-femme et avec cela que cela leur réussit, aux femmes
-honnêtes. A Constantine on leur brûle la cervelle
-tandis qu'à Paris on les rate.</p>
-
-<p>On les rate! comme c'est encore flatteur, d'avoir
-été ainsi ratée par deux clients une même
-nuit; c'est une déconsidération complète. Aussi
-eûtes-vous bien raison, mademoiselle; n'en démordez
-pas, quoi qu'on dise, et ne lâchez jamais
-les mauvais clients qui se permettent de troubler
-votre travail nocturne. Portez-vous toujours hardiment
-<span class="pagenum">-184-</span> partie civile, et en avant psitt, psitt, harche!
-Mesdemoiselles.</p>
-
-<p>Ah! c'est un dur métier que d'être belle femme,
-honnête ou non, dans ce pays étrange!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que Dieu prenne en pitié les pauvres courtisanes,</div>
-<div class="verse">Et Georgette Van Beers et la rue de Prony!</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LA TERREUR A LONDRES</h3>
-
-
-<p>Etait-ce un sadique, un aberré passionnel ou un
-professionnel du meurtre, un vulgaire va-nu-pieds
-des bas quartiers de Londres opérant à raison
-de vingt sterlings, cinq cents francs, l'utérus
-pour le compte d'un Américain excentrique, macabre
-collectionneur de pièces anatomiques d'un
-nouveau genre qui faisaient de son sicaire comme
-l'anonyme Don Juan de la prostitution et de l'assassinat?
-Toujours est-il que le sinistre éventreur
-de Whitechapel, habile à combiner ses coups,
-échappa aux poursuites de la police anglaise.
-Un jour, l'horrible découverte d'un corps de
-femme assassinée et mutilée, trouvée près de
-la Tamise, entre le Parlement et l'endroit appelé
-<i lang="en" xml:lang="en">Embankment</i>, porta à sept le nombre des victimes
-du nocturne assassin de prostituées! «<i>A
-douze, je m'arrêterai</i>», avait écrit je ne sais quel
-<span class="pagenum">-185-</span> sinistre mauvais plaisant sur la muraille de l'endroit
-même où avait été trouvé le cadavre d'Annie
-Chapmann, la quatrième égorgée!&hellip; Sept. Encore
-cinq et le chiffre serait atteint; et ce chiffre
-plus de doute que l'assassin ne l'atteigne.</p>
-
-<p>Le plus terrible de l'histoire est que depuis près
-d'un siècle l'apparition du même criminel, on dirait,
-devient périodique en Angleterre. Fantastique
-et invisible comme un personnage d'Edgar
-Poë, le terrifiant exécuteur des filles est
-pis qu'inconnu, insoupçonné: la police de Londres
-n'a aucune donnée sur lui, après quelques
-soupçons égarés sur le personnage quasi
-légendaire du <i>Tablier de cuir</i>, un vieux ouvrier
-forgeron, elle en est aujourd'hui à émettre l'idée
-que l'éventreur pourrait bien être un homme
-comme il faut, un gentleman!</p>
-
-<p>Gentleman, certes, puisqu'il ne prend même
-pas aux misérables créatures les quelques bijoux
-faux et la menue monnaie qu'un hasard peut mettre
-sur elles, les pitoyables prostituées; gentleman,
-puisque le meurtre n'est même pas accompagné
-de viol et s'accomplit au contraire avec une
-exactitude et une précision admirables: la fille
-est attirée dans un cul-de-sac, au fond d'une cour
-ou d'une ruelle, l'artère carotide est tranchée,
-l'assassinée renversée, retroussée et l'ablation de
-l'utérus est faite et voilà notre homme parti&hellip; à
-la recherche d'un autre organe féminin. C'est
-d'une simplicité effrayante et sinistre: cette
-fille a le bas-ventre ouvert et les entrailles nouées
-<span class="pagenum">-186-</span> autour du cou; à celle-là le ventre est intact, l'assassin
-n'a pas eu le temps de procéder à son opération
-ordinaire; il court ailleurs, car trois quarts
-d'heure après, à dix minutes de marche de là,
-un constable faisant sa ronde se heurte à un nouveau
-cadavre. L'artère carotide est naturellement
-tranchée, les intestins, coulant le long de l'abdomen
-ouvert, sont rejetés sur la poitrine; cette
-fois la victime a de plus le nez coupé et une oreille
-abattue, qu'on retrouve sur son épaule. C'est toujours
-l'aventure de Jack l'Eventreur où il fallut
-tant de ces découvertes pour que l'on commençât
-à examiner et à étudier la lettre, écrite à l'encre
-rouge adressée à la <i lang="en" xml:lang="en">Central News Agency</i>, le
-jour même du résultat de l'enquête, et qu'on avait
-d'abord prise pour une mystification.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«A ma première besogne je couperai les oreilles
-de la dame et les enverrai à la police pour
-rigoler un peu. N'en feriez-vous pas autant?</p>
-
-<p>«Gardez cette lettre, jusqu'à ce que je travaille
-encore un peu, alors donnez-là. Mon couteau
-est si bon et si bien effilé!</p>
-
-<p>«La première occasion, je ne la manquerai
-pas. Bonne chance.</p>
-
-<p>«Votre dévoué,</p>
-
-<p class="sign">«<span class="sc">Jack l'Eventreur</span>.»</p>
-
-<p>«<i>P. S.</i>&mdash;Ne vous formalisez pas si je ne vous
-donne que mon nom d'affaire (<i>sic</i>), pour que la
-<span class="pagenum">-187-</span> note lugubrement gaie de <i lang="en" xml:lang="en">fun</i> britannique ne
-manque pas dans cet ignoble cauchemar.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Or, cette fois, l'assassinée de Mitre Square n'avait
-plus d'oreilles; en revanche, il est vrai que
-l'opération de l'utérus n'avait pu être achevée,
-Jack l'Eventreur s'était arrêté trop longtemps aux
-bagatelles de la porte; au bruit des pas du policeman
-il avait dû abandonner sa besogne. Deux fois
-déjà, un homme convenablement vêtu fut remarqué.</p>
-
-<p>La première fois, lors de l'assassinat d'Annie
-Chapmann, accompli dans l'aube d'une claire matinée
-de septembre, dans une des cours les plus
-populeuses de Whitechapel: devant le cadavre
-mutilé et tout chaud étendu à sa porte, une voisine
-se rappela avoir remarqué, quelques minutes
-avant, un homme convenablement vêtu, quittant
-tranquillement la cour par l'allée de sortie avec un
-petit paquet, sous le bras: l'utérus d'Annie Chapmann
-enveloppé dans un journal!</p>
-
-<p>Lors de la découverte du corps d'Annie Talran,
-trouvée étendue, entre une et deux heures
-du matin, les jupes retroussées, mais le ventre
-intact, dans une des ruelles du même quartier,
-contre la porte d'un misérable club de juifs socialistes,
-des voisins reconnurent la femme pour
-l'avoir vue vers minuit marchant en compagnie
-d'un monsieur bien mis, portant un paquet de
-journaux sous le bras.</p>
-
-<p>Ce paquet de journaux est assez exploité! Le
-<span class="pagenum">-188-</span> gentleman au paquet de journaux, voilà le signalement
-du nocturne éventreur!</p>
-
-<p>Et les misérables victimes, quel est leur signalement?
-O misère de la prostitution, et de la
-prostitution de Londres, la plus sinistre des prostitutions!
-entre trente et quarante ans, lamentablement
-vêtues avec des bottes d'homme aux
-pieds, et exerçant toutes la même horrible profession:
-Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary
-Ann Nicholls, Annie Chapmann, filles de mauvaise
-vie de la plus abjecte catégorie, malheureuses
-créatures en loques, comme il en pullule
-dans les quartiers de Londres, réduites par leur
-misère et leur laideur à exercer leur métier dans
-la nuit et les recoins obscurs. C'est au fond des
-cours, à l'angle des ruelles, sous des soubassements
-de maisons en construction, au bord de
-la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu'on
-retrouve éventrée et palpitante leur pitoyable
-chair à plaisir, de chair à luxure au rabais pour
-matelots devenue chair à torture pour dilettante
-de l'assassinat.</p>
-
-<p>Car c'est à elles, à elles seules qu'il en veut,
-l'effrayant et périodique anonyme de Whitechapel.</p>
-
-<p>«Mon affaire est de suriner les p&hellip;, est-il écrit
-à l'encre rouge dans la fameuse lettre de Jack,
-et je ne cesserai de les éventrer que lorsque je
-serai bouclé!»</p>
-
-<p>«Aussi la terreur s'est-elle accrue dans tous les
-quartiers de la capitale, nous écrivait naguère Hector
-France, le si curieux auteur des <i>Nuits de Londres</i>,
-<span class="pagenum">-189-</span> elle est surtout visible à Whitechapel.
-Les grandes artères, il est vrai, n'ont rien
-perdu de leur aspect ordinaire, bruyant, affairé,
-tumultueux, mais la nuit, les rues et
-les ruelles avoisinantes sont désertes. Chacun
-se barricade chez soi dans la crainte du mystérieux
-éventreur. Cette panique est quelque peu
-risible, mais l'aspect est lamentable des infortunées
-créatures qui, de onze heures du soir à une
-heure du matin, comptent sur le passant attardé
-et alcoolisé pour gagner le déjeuner du lendemain
-ou payer leur triste gîte. N'osant s'isoler ni
-s'aventurer dans les passages sombres pour leur
-chasse nocturne, elles se groupent en tas pressés,
-au coin des carrefours vides, des allées désertes,
-sous l'arche d'une voûte, contre la grille d'un
-temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées,
-frissonnantes de faim et de froid sous le vent de
-la nuit et la pluie d'automne, elles se communiquent
-à voix basse leur commune détresse et leur
-indicible terreur.»</p>
-
-<p>Oh! ce lamentable et boueux troupeau de
-Cythère grelottant, les dents serrées, dans l'humide
-et le noir des rues de Whitechapel, cette
-morne armée des prostituées attendant, résignées,
-ou la mort par la faim ou la mort par le couteau!
-ces angoisses de femmes qui se savent guettées,
-attendues, épiées, par Jack l'Eventreur, quelle
-horrible vision! et des gens osent encore vous
-soutenir que le vice ne porte pas avec lui son
-châtiment!</p>
-
-<p><span class="pagenum">-190-</span> Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du
-sinistre rôdeur nocturne de Whitechapel? à quelles
-tortures morales, à quelles hantises effroyables
-de crime et de remords ne doit-il pas être en
-proie pour en être arrivé à cette sauvagerie carnassière,
-à cette atroce soif du sang! Car, pour
-moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges
-de Londres dans l'espoir d'éventrer et de mutiler
-une misérable et loqueteuse créature, est un
-vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux,
-un de ces aberrés passionnels, énigme
-de la médecine moderne et effroi des moralistes,
-dont, triste vérité à dire à nos voisins d'Outre-Manche,
-l'Angleterre a le malheureux apanage.</p>
-
-<p>La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier
-des races anglo-saxonnes, n'est un mystère
-pour personne: il court sous le manteau
-de la cheminée des clubs de Londres et des grands
-cercles parisiens certaines histoires et anecdotes
-princières et ducales auxquelles il ne manque
-juste dans cet ordre d'idées que le piment rouge
-de la goutte de sang. Quand M. de Goncourt,
-dans son roman de la <i>Fausta</i>, a voulu esquisser
-le portrait d'un sadique, d'un homme aux
-amours&hellip; aux appétits déréglés, maladifs, il a
-fait son sadique Anglais et a tracé la silhouette
-de l'honorable George Selwyn, du fameux honorable
-George Selwyn, dans lequel les gens
-bien intentionnés voulurent reconnaître un des
-premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-191-</span> J'ai raconté jadis certaine villégiature anglaise
-entre un groom et une guenon qui illuminait d'une
-singulière clarté ces m&oelig;urs et ces appétits extraordinaires,
-chose très ordinaire chez nos pudiques
-voisins d'Albion: l'horrible dans toute cette mystérieuse
-affaire de Whitechapel, c'est qu'elle est
-justement très anglaise par son horrible même.</p>
-
-<p>Nous avons eu, certes, en France, et Dumolard,
-l'assassin des bonnes, et Papavoine, l'égorgeur
-d'enfants. Mais Dumolard n'était en
-somme qu'un bandit vulgaire, doublé d'un plus
-vulgaire assassin; son but était le gain, le vol;
-il s'adressait à la fille en condition, à la domestique,
-parce qu'il pouvait mieux exploiter sa crédulité
-et mener à bien sa sanglante et commerciale
-affaire. Papavoine, lui, rentrait dans la famille
-de l'éventreur de Londres; l'enfance attirait,
-tentait, égarait, armait ses mains meurtrières;
-l'anonyme égorgeur de Whitechapel a comme
-la haine de la femme, de la femme galante,
-de la fille et de son sexe, horrible gagne-pain
-dont il dépouille le cadavre; voleur de ventres et
-de sensations charnelles, qu'il emporte pêle-mêle
-saignants dans un morceau de journal, où il essuie
-la rouge humidité de ses mains. L'obscurantisme
-du moyen âge a eu son Papavoine, Gilles
-de Rais, que le clergé envoya au bûcher; j'y
-cherche en vain le Jack l'Eventreur de nos chastes
-voisins. Caligula, Néron, Tibère, Héliogabale
-sont des affolés, des enivrés de puissance, des efféminés
-glissés du faste à la cruauté.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-192-</span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cruels, ils ont la fantaisie</div>
-<div class="verse">Du meurtre et de l'écrasement,</div>
-<div class="verse">La puissance et la frénésie</div>
-<div class="verse">Dont le crime est l'apaisement.</div>
-</div>
-
-<p>Quant au loup-garou de Whitechapel, le haineux
-et l'enragé étripeur de gouges, je ne sais
-pourquoi je me figure que son pays de maniaque
-et d'aberré est Sodome.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>PÈRES HONORAIRES</h3>
-
-
-<p>Ne pas confondre honoraires avec honorables.</p>
-
-<p>L'état de père honoraire est une situation lucrative
-et très enviée dans notre avide société
-moderne. Les m&oelig;urs faciles, la galanterie et les
-rigueurs du Code, avec lequel il est des accommodements,
-en ont fait une carrière ouverte à
-toutes les consciences déveloutées de notre pratique
-fin de siècle; c'est le dernier refuge, le
-salut et le port de tous les <i lang="en" xml:lang="en">strugglers for life</i> (et
-non pas <i lang="en" xml:lang="en">struggle for lifer</i>, ce qui est un contresens),
-éreintés et quelque peu tombés, les genoux
-meurtris, au revers des fossés de la route; c'est
-une profession comme une autre, qui ne demande
-qu'un peu de complaisance, un fort bon
-estomac et les restes d'un beau nom!</p>
-
-<p><span class="pagenum">-193-</span> Taré, avarié peu ou prou, la chose importe
-peu: si la résonnance en est belle et s'il tintinnabule
-élégamment et souple, majestueux ou fier
-sur la particule obligatoire, les vieilles filles galantes
-et leurs petits dauphins n'auront jamais
-assez de titres de rentes au soleil pour payer à
-échéance fixe le vieux comte romain ou le mûr
-prince valaque qui, contre espèces sonnaillantes,
-voudra bien leur ceinturonner les tempes de son
-titre, non moins sonnaillant.</p>
-
-<p>Gentilhomme un peu marin aussi, dans la
-hiérarchie de l'alcôve le père honoraire est au
-souteneur ce que l'enfant de ch&oelig;ur est à l'archiprêtre
-dans la hiérarchie de l'autel: Alphonse
-sert la messe, mais le comte Thibaudeau donne
-l'absoute; le comte Thibaudeau relève Manon
-repentante, reconnaît l'enfant de Desgrieux, enrichi
-du douaire du marquis, supprime un bâtard,
-refait une femme honnête et très irrégulièrement,
-moralement parlant, met en circulation,
-légalement disant, un régulier et une régulière
-de plus.</p>
-
-<p>Le comte Thibaudeau. Pourquoi celui-là plutôt
-qu'un autre? car ils abondent, les pères honoraires,
-dans ce Paris dur pour ses gouvernants
-et tendre pour ses danseuses: fleurs de coulisses,
-comme Mme Cardinal et le naïf pompier cher à
-l'ami Forain, les pères honoraires s'épanouissent
-ducs ou machinistes, à l'ombre des portants côté
-cour ou jardin, à l'Eden comme à l'Opéra: dernier
-et pur espoir des petites mises à mal par
-<span class="pagenum">-194-</span> les gros bonnets de la finance, réhabilitation extrême,
-paradis d'honnêteté promis à ces laborieuses
-et folles existences de ballerines entretenues
-à la sueur de leur joli corps: placement à
-cent pour sens qui leur permettra peut-être un
-jour, à ces petites chattes, d'appeler monsieur le
-comte <i>celui de m'sieu le baron</i>.</p>
-
-<p>Il y a pourtant des exceptions à la règle, ne
-serait-ce que pour la confirmer. A preuve
-Mme Bourgoin qui, bien qu'ancienne danseuse,
-n'entendait point du tout donner la particule à
-monsieur son fils, Bourgoin comme sa mère, et
-engagea procès contre les agissements d'un certain
-comte Thibaudeau, marchand de plaisir à
-Lille et père honoraire à Paris pour les besoins de
-la circonstance.</p>
-
-<p>Circonstances on ne peut plus délicates.</p>
-
-<p>Pour qui n'aurait pas lu les éléments du procès,
-je les résume en quelques mots.</p>
-
-<p>Il y a quelque vingt ans, Mme Irma Bourgoin
-avait eu d'un galant inconnu, mais puissant financier,
-un fils que le père influent, mais prudent,
-se gardait bien de reconnaître. Il y a quelque
-temps encore, cet enfant de l'amour était
-simplement clerc dans une étude d'avoué, quand
-soudain, gratifié par son père d'un legs de plusieurs
-millions, il sentait pousser aussitôt en lui
-des goûts d'indépendance et celui du mariage.
-Bizarre anomalie, mais il est des choses plus
-mystérieuses ici-bas.</p>
-
-<p>Epris d'une jeune fille, de naissance irrégulière
-<span class="pagenum">-195-</span> comme lui, (<i>qui se ressemble s'assemble</i>),
-il fit connaître à sa mère l'intention d'épouser
-celle qu'il aimait.</p>
-
-<p>Si Mme Bourgoin jeta les hauts cris, inutile
-de vous le répéter! Quand on est le fils illégitime
-d'une danseuse, et possesseur d'une belle fortune,
-ne se doit-on pas à une héritière, bel et bien
-légitime de bourgeois cossus et bien posés pour
-faire enfin souche d'honnêtes gens! A quoi servirait
-la fortune acquise par les écarts et les entrechats
-de ces dames du ballet, si les fils d'icelles dûment
-enrichis et dotés, ne l'employaient à réhabiliter
-leurs mères! L'avenir, en ce cas, efface
-le passé; ce fils, millionnaire, amoureux et dénaturé,
-lui volait sa réhabilitation. Mme Irma
-Bourgoin refusa son autorisation au mariage.</p>
-
-<p>Ce raisonnement ne toucha pas le jeune homme;
-il fit part des difficultés rencontrées au père
-de la jeune fille, M. P&hellip;, négociant en tissus, à
-Paris.</p>
-
-<p>M. P&hellip;, qui, lui, n'a pas été danseuse et ne
-demandait que le bonheur des jeunes gens, commença
-lui-même par reconnaître sa fille. Puis on
-songea, tant en feuilletant les <i>Mémoires de Viel-Castel</i>
-que les adresses du Tout-Paris, que, si on
-découvrait un père au futur empêché, père de
-bonne volonté, ou même d'argent comptant,
-toute difficulté serait aplanie. Un père trouvé,
-son autorisation au point de vue de la loi détruirait
-l'effet du refus de la mère, tout s'arrangerait
-à miracle. Mme Bourgoin nonobstant.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-196-</span> Ce parent honoraire, on le trouvait dans le
-comte Thibaudeau; le comte Thibaudeau, existence
-des plus mouvementées, retiré maintenant
-en province, mais se rendant sur télégramme,
-lettre chargée ou mandat-poste, frais de déplacement
-à la charge de l'enfant, en tout lieu
-de France et de Navarre pour y procéder, contre
-la forte somme, à la reconnaissance immédiate
-des fils naturels en quête de l'affection d'un père,
-et d'autorisations d'un père émanant.</p>
-
-<p>Le temps d'envoyer la dépêche et mon comte
-Thibaudeau débarquait à Paris, reconnaissait le
-fils de dame Bourgoin et donnait séance tenante
-son autorisation à l'hyménée du soupirant.</p>
-
-<p>Evénement qui ne laissait pas de surprendre
-la dame Irma Bourgoin. Mme Irma Bourgoin, ne
-goûtant pas oh! pas du tout, ce père nouveau,
-en fine mouche qu'elle est, s'enquérait et de ce
-père et de ces aboutissants; apprenait que cet
-homme honoraire avait son domicile à Lille;
-qu'ancien gardien de la paix et même employé
-des pompes funèbres, il y était actuellement marchand
-de plaisirs; ce qui aurait dû l'attendrir,
-mais ne la fléchit nullement. Alors, songeant
-non sans motif que le complaisant du fils peut
-devenir celui de la mère, l'ex-danseuse Irma obtint
-dudit marchand de plaisirs, ex-pompes funèbres
-et ex-agent, l'aveu qu'elle et son fils lui
-étaient inconnus à Paris avant qu'il eut été mandé
-par M. P&hellip;, et qu'en reconnaissant comme son
-fils l'enfant d'elle, Mme Bourgoin, il avait cru
-<span class="pagenum">-197-</span> simplement rendre service à deux amoureux
-pressés de s'unir.</p>
-
-<p>Toujours marchand de plaisir et même agent
-de la paix, protecteur des bonnes m&oelig;urs et de
-l'amour conjugal, ce cher comte Thibaudeau,
-dans ses reconnaiss&hellip;ements!</p>
-
-<p>D'où procès engagé par la dame Bourgoin devant
-le tribunal incivil de la Seine et un père
-honoraire privé de ses émoluments. On a bien
-supprimé les pairs de France!</p>
-
-<p>Nous n'en présentons pas moins au comte Thibaudeau
-nos sincères et condoléants compliments.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La chasse a ses ennuis, l'amour a ses déboires</div>
-<div class="verse">Et la Paternité perd parfois ses pourboires.</div>
-<div class="verse">N'est pas père qui veut en ces temps monnayants.</div>
-</div>
-
-<p>Je serais d'ailleurs désolé que le comte Thibaudeau
-et tous ses semblables, vissent dans cette
-historiette une attaque directe à leur personnalité,
-ou un blâme indirect au corps de sergents
-de ville, dans les quelques allusions discrètes et
-indiscrètes au métier d'agent.</p>
-
-<p>Les pères honoraires font partie du Tout-Paris
-actuel où ils ont pris leur place dans nos feuilletons
-comme dans nos premières. Ils sont de tous
-les mondes et leurs fils font particulièrement
-partie de celui qu'il est convenu d'appeler le
-grand monde, le <span lang="en" xml:lang="en">select</span> et le vrai: celui où
-M. Jean Rameau sème des étoiles et des clartés
-astrales et des fleurs vespérales, et des lueurs
-aurorales, et des troubles cérébraux de minuit à
-<span class="pagenum">-198-</span> une heure du matin, devant un public de grosses
-dames oppressées, la gorge moite et le regard
-navré, derrière les palpitants éventails. Longtemps
-on a cru que les pères honoraires se recrutaient
-spécialement dans la noblesse italienne:
-c'est une erreur, la noblesse française a donné
-tout comme l'autre dans les reconnaissances et
-les émoluments. Ses prix sont plus élevés, voilà
-tout. Les comtes Dubarry, maris de la maîtresse
-du roi, ne sont pas morts avec Louis XV, mais ne
-se contentent pas de quinze louis. Il en est de la
-noblesse italienne comme de la rente du même
-pays: elle n'est pas cotée au taux de nos valeurs.</p>
-
-<p>Comte très français, le comte de M&hellip;, qui reconnaissait
-il y a trente ans le fils de la belle Labruyère,
-la célèbre Labruyère, la contemporaine
-un peu aînée des Duverger et des Alice Ozy,
-demi-mondaine acclamée de l'Empire, et dont le
-fils est aujourd'hui comte de M&hellip;, marquis de
-Nev&hellip;, duc de S&hellip; et etc. Mais Labruyère y avait
-mis le prix. Le comte de M&hellip; avait, il est vrai,
-quatre-vingts ans et plus, le soir où il signa ce
-bel acte notarié de la même main frémissante et
-nerveuse dont, trente ans auparavant, il avait
-souffleté Talleyrand en plein cortège d'obsèques
-de Louis XVIII.</p>
-
-<p>Morny lui-même, l'étincelant et fringant duc
-de Morny, le fils de la reine Hortense et du comte
-de Flandre, fut trop heureux de trouver lui aussi,
-un père honoraire. Ce fut un palefrenier des
-écuries du roi de Hollande, un nommé Demorny
-<span class="pagenum">-199-</span> qui se trouva là à point pour reconnaître à sa
-naissance, le frère adultérin du futur Napoléon
-III. Le Demorny se scinda plus tard en deux
-mots et devint duc et noble par la toute-puissance
-de la <i>loge à Fidèle</i> et de sa fidélité à la fortune
-de Bonaparte. Les pères honoraires d'ailleurs
-abondent et tout spécialement dans le monde impérialiste,
-où s'agite, quand il est question de généalogies,
-la plus décevante salade de naissances
-et de noms empruntés. J'ai trop le respect d'un
-métier, dernière ressource, en somme, des hommes
-du meilleur monde, pour laisser tomber du
-bout de ma plume, où ils tremblent, tremblent,
-mais où ils resteront, rassurez-vous, messieurs,
-quelques centaines d'autres grands noms.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>CRIMES D'AMOUR</h3>
-
-
-<p>L'article <i>homme</i> est en hausse, si l'article <i>femme</i>
-est offert, donné. Le cours de la Bourse de la
-galanterie fait toujours des écarts en faveur du
-sexe laid: nous arrivons (frisons donc nos moustaches,
-messieurs!), nous arrivons bons premiers
-au poteau du Succès, et dans le handicap de l'Amour
-c'est nous qui sommes favoris et outsiders.</p>
-
-<p>L'histoire des m&oelig;urs d'une époque, nous la
-<span class="pagenum">-200-</span> retrouvons dans la correspondance et les mémoires
-de cette époque, qui nous sont autant de précieux
-documents. Aujourd'hui, grâce à la presse
-quotidienne, nous avons le fait-divers, le fait-divers
-dont les quelques lignes ont une bien autre
-éloquence que les plus brillantes fantaisies
-du plus fantaisiste chroniqueur. Voici quelques
-faits-divers retrouvés tout à notre honneur messieurs.</p>
-
-<p>Aux étrangers d'abord; à tout seigneur tout
-honneur.</p>
-
-<p>C'est de l'Autriche que nous vint la nouvelle.</p>
-
-<p>Deux grandes dames de la haute société austro-hongroise
-y renouvelèrent, en 1889, les exploits
-musqués et poudrés de la duchesse de Polignac
-et de la marquise de Nesles,&mdash;deux des plus jolies
-femmes de Vienne: la comtesse de Sch&oelig;nborn et
-la comtesse Irma Kinsky.</p>
-
-<p>Et à l'épée, comme dans le tableau de Bayard,
-et non plus au pistolet, comme dans le célèbre
-duel des duchesses du dix-huitième siècle.</p>
-
-<p>La rencontre eut lieu à Ischl, dans un petit
-bois avoisinant la villa de l'empereur. C'était
-un friand spectacle, je veux le croire, dans cette
-transparente atmosphère de fin d'été, que ces deux
-sveltes viennoises, les chairs fouettées de rose,
-les seins droits et crêtés, le torse nu, se cherchant
-de la pointe de l'épée avec, pour toile de fond, le
-grand parc d'Ischl et ses ombrages dormants.</p>
-
-<p>Un Bayard, je l'ai déjà écrit.</p>
-
-<p>A la seconde reprise, la comtesse Sch&oelig;nborn
-<span class="pagenum">-201-</span> fut légèrement blessée au sein droit et la comtesse
-Kinsky à l'avant-bras droit.</p>
-
-<p>Motif de la rencontre: la moustache d'or mousseux
-d'un bel officier de la garde impériale.</p>
-
-<p>Retroussons donc la nôtre, messieurs, et un
-hip, hip, hurrah! pour la vie viennoise.</p>
-
-<p>Je sais bien que la vie parisienne avait eu, le
-précédent automne, son duel de femmes, dans la
-rencontre au bois de Meudon des demoiselles Juliette
-Kessler et Anna Debry; mais si charmantes
-que fussent les combattantes du 10 octobre
-1888, elles ne pouvaient pas, néanmoins, se
-réclamer tout à fait du fameux duel poudré de
-mesdames de Nesles et de Polignac, lesquelles
-étaient de chez d'Hozier et non de chez Peters.</p>
-
-<p>Si entichés que nous soyons aujourd'hui des
-m&oelig;urs du dix-huitième siècle, nous ne pouvions
-pas confondre ainsi de gaieté de c&oelig;ur un écho
-du baron de Vaux avec une anecdote de Mme de
-Créquy; et les belles Clorindes du bois de
-Meudon étaient, au su et au vu de la galerie,
-beaucoup trop Cythère pour ne pas être un
-peu Réclame aussi. En mettant flamberge au
-vent et en allant jusqu'à se fendre et se pourfendre
-pour repêcher du bout de l'épée le
-c&oelig;ur d'un amant, Mlles Kessler et Debry ne pouvaient
-ignorer qu'une petite rencontre sur le pré
-ne nuirait pas à leur prestige de jolies filles et à
-leur réputation de vaillantes dans l'Armée de Cythère;
-ces coups d'estoc et de taille devaient attirer
-forcément l'attention de la clientèle. De plus,
-<span class="pagenum">-202-</span> la vérité nous force à dire que l'amoureux si chaudement
-disputé par nos guerrières parisiennes
-était quelque peu millionnaire: fils d'un riche
-banquier du boulevard Haussmann, il personnifiait
-pour la blonde et la brune attachées à ses
-pas, l'amour, le superflu, et l'argent, le nécessaire.</p>
-
-<p>C'était plus qu'une affaire de c&oelig;ur, une
-question de vie et de mort, que vidaient à Meudon
-nos belliqueuses beautés.</p>
-
-<p>A Ischl, ce fut tout autre chose.</p>
-
-<p>C'est pour les seuls beaux yeux d'un svelte officier,
-à taille de guêpe et aux muscles d'acier,
-que ferraillaient les blondes escrimeuses de
-Vienne!</p>
-
-<p>A Ischl, à quelques pas même de la retraite où
-une veuve royale, l'archiduchesse Stéphanie elle-même
-essayait de distraire son chagrin et son
-deuil en exerçant son réel talent de peintresse à
-illustrer de sa main l'ouvrage alors en préparation
-à la cour impériale sur la vie du héros de
-Meyerling: l'archiduc Rodolphe.</p>
-
-<p>Le duel féminin d'Ischl, le double suicide de
-Meyerling, et dans les deux drames d'amour éclatant
-à sept mois de distance, des coins de nudité
-de femme, de frêles chairs blanches et nacrées
-trouées de rouge par le revolver ou déchirées sous
-la pointe acérée de l'épée de combat!</p>
-
-<p>Charmantes et d'une saveur particulièrement
-capiteuse et étrange, ces aventures galantes de la
-haute vie viennoise, où les fins de soupers mêlent
-<span class="pagenum">-203-</span> à la mousse rose et sucrée du champagne la pourpre
-salée des gouttes de sang! Toutes sanglantes
-qu'elles soient, les coupes n'en sont pas moins
-gaiement vidées à notre honneur; retroussons
-donc encore une fois nos moustaches et poitrinons,
-messieurs!</p>
-
-<p>Et d'un pour l'Autriche.</p>
-
-<p>A la France maintenant.</p>
-
-<p>Le fait-divers y est tout, aussi passionné, mais
-il pèche par l'élégance; il est de trottoir et non
-de cour, mais tout aussi tragique.</p>
-
-<p>Chez nous, c'est une simple pierreuse de banlieue
-parisienne généralement qui, mordue d'une
-rouge fantaisie pour un ouvrier mécanicien et repoussée
-avec perte, renouvelle de dépit le romanesque
-exploit d'Antony et donne tranquillement
-du surin dans les côtes de l'homme qui lui résistait.</p>
-
-<p>«Il me résistait, je l'ai assassiné.</p>
-
-<p>«Il se f&hellip; de ma fiole: pour <i>lorsse</i> j'ai tapé.»</p>
-
-<p>Du Dumas père adapté à l'esthétique du Théâtre
-Libre ou au goût des lecteurs du <i>Gil Blas</i> d'antan,
-sauce Méténier.</p>
-
-<p>Voici d'ailleurs le fait-divers-type dans sa concluante
-simplicité:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Au mois d'août dernier, un ouvrier mécanicien
-du nom de Queroz, passant avenue de
-Saint-Ouen, était accosté par une jeune femme
-et frappé par elle, à la poitrine, de deux coups
-de couteau.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-204-</span> «A la suite des investigations faites par le service
-de la Sûreté, la coupable a été découverte
-hier et mise en état d'arrestation.</p>
-
-<p>«C'est une fille publique nommée Pauline
-Dombret. Elle a déclaré que depuis longtemps
-elle était amoureuse folle de Queroz. Comme
-celui-ci la repoussait brutalement lorsqu'elle
-lui faisait des propositions, elle avait mieux aimé
-qu'il mourût plutôt que de le voir donner à une
-autre son affection.</p>
-
-<p>«Pauline Dombret a été écrouée au Dépôt.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Madame Putiphar assassin!</p>
-
-<p>Si la chose est flatteuse pour notre sexe, elle
-ne contient pas moins un symptôme alarmant
-pour la sauvegarde publique.</p>
-
-<p>Abandonnées par nous, ces dames pour se venger
-avaient le vitriol et le revolver au choix.
-Nous n'avons pas ici à établir la statistique des
-innombrables attentats perpétrés sur les visages
-mâles depuis le trop brillant début de Marie
-Bière: les scandaleux acquittements des jurys
-nous ont depuis longtemps convaincu de l'immoralité
-de la vieille fable de Lafontaine.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le droit du faible est toujours le meilleur.</div>
-</div>
-
-<p>Un bon averti en vaut deux.</p>
-
-<p>Nous savions naguère à quoi nous en tenir.
-Nous n'apporterons plus, nous étions-nous dit,
-que la plus grande prudence dans de courtes et
-sensationnelles relations; mais voilà qu'on nous
-<span class="pagenum">-205-</span> force aujourd'hui dans nos dernières réserves, et
-qu'à la moindre velléité de refus on nous occit
-comme des lapins!</p>
-
-<p>C'est d'une injustice et d'une immoralité
-criante, et les demoiselles Dombret me paraissent
-avoir, égarées qu'elles étaient par la passion, complètement
-oublié que la constitution physique du
-mâle n'est pas du tout celle de la femelle.</p>
-
-<p>La femelle, elle, que la demande lui agrée ou
-non, peut toujours y accéder et sans grand effort
-d'imagination.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allons, Babet, un peu de complaisance,</div>
-<div class="verse">Un lait de poule et mon bonnet de nuit!</div>
-</div>
-
-<p>La passivité même de son rôle au déduit lui
-rend faciles les pires corvées d'amour; témoin le
-joli mot de Sophie Arnoult: «Ça me coûte si
-peu et ça leur fait tant de plaisir!»</p>
-
-<p>La femme en pareil cas est un peu l'hôtel garni
-de l'Amour; le visiteur, quel qu'il soit, peut
-toujours entrer dans les chambres inoccupées.</p>
-
-<p>Mais il n'en est pas de même de nous. Allez
-donc demander à un homme non amoureux de
-vous prouver qu'il ne vous hait pas: pas mèche!</p>
-
-<p>Pas de mensonge possible en ce cas où, pareil
-alors à Mlle de Maupin auprès de l'entreprenante
-Rosette, l'homme aimé, penaud et confus, baisse
-la tête et ne sait, le pauvre sot, de quel bois faire
-flèche.</p>
-
-<p>Hercule lui-même devient impuissant sans désir.
-<span class="pagenum">-206-</span> Le Désir, voilà le grand levier des preuves
-convaincantes, et en bonne conscience, le moyen
-d'en vouloir à un malheureux impertinent malgré
-lui? La nature est seule coupable, cette mère
-nature, un peu marâtre aussi, dont la sagesse
-paysanne de mon pays a résumé l'injuste cruauté
-dans ce joli proverbe villageois:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La poule dit: «Je fais quand je veux.»</div>
-<div class="verse">Le coq dit: «Je fais quand je peux.»</div>
-</div>
-
-<p>A Cythère, comme partout, à l'impossible nul
-n'est tenu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>MAURICETTE</h3>
-
-<p class="c">(<i>Croquis de Cour d'Assises</i>)</p>
-
-
-<p>Il est, de par le monde, un Bordeaux plus beau
-que nature, le Bordeaux des grisettes en madras
-couleur de flamme et d'or, le Bordeaux des grands
-crus de Médoc et de haut Sauternes, des cuisines
-canailles et relevées, embaumant l'ail et la corruption
-chère aux palais blasés du Midi, le Bordeaux
-des royans, des cèpes et des écrevisses que les frères
-de Goncourt ont découvert dans leurs <i>Pages
-retrouvées</i>.</p>
-
-<p>Vieux Bordeaux charmant, contourné, tarabiscoté
-<span class="pagenum">-207-</span> de rocaille, construit par M. de Tourny, intendant
-de Guyenne et où M. de Tourny, qui est mort
-il y a cent ans de cela, revient rôder la nuit
-en habit de velours; vieux Bordeaux aux ruelles
-tortueuses, tour à tour ensoleillées et sombres,
-où la femme rencontrée vous sourit de l'&oelig;il et
-de la dent, deux clartés dans le sourire; rues de
-peintre où, pour peu que la chaussée monte et
-que des grisettes s'y étagent, piquant le gris des
-murailles de la tache rouge ou jaune de leur madras,
-vous croyez voir la lumière jongler avec des
-oranges et des pommes d'amour.</p>
-
-<p>Le Bordeaux dont les maîtres aquafortistes
-d'Auteuil nous ont donné la merveilleuse gravure
-que voici:</p>
-
-<p>«Les moines pendus sur deux rangées que je
-vis hier au marché, leurs robes noires et brunes
-agitées par le vent&hellip; dès que le coq a chanté ce
-matin&hellip; se sont métamorphosés en de grands
-parapluies à chevalet. Maintenant, ils garent les
-marchandes du soleil. Et du vert, du blanc, du
-rouge, du rose; et sur ce tapage de toutes les couleurs,
-des pans d'ombre rousse tombés des parapluies
-couleur tabac. Et les passages menant au
-marché, abrités de vieilles toiles à carreaux ou à
-pois bleus; et là-dessous, un air tiède et comme
-soyeux, une ombre transparente et dorée, un
-rayonnement tamisé où se silhouettent mollement
-hommes et femmes; et par tous ces couloirs,
-un frétillement de servantes, la nuque lumineuse;
-et ici et là, une filtrée de soleil cinglant
-<span class="pagenum">-208-</span> une pointe de madras, une jupe, une loque,
-un ventre de saumon, un pétale de fleur, de la
-mèche d'un fouet de feu; et par échappées, des
-toits de tuiles noircies par les années; et le clocher,
-à la pierraille brodée, de Saint-Dominique,
-qui met à l'horizon le mensonge de l'Espagne; et
-des brises à la fraise et des rires plus rouges que
-les fraises, et des yeux de velours derrière des bottes
-de roses!»</p>
-
-<p>Joli décor où placer, dans le premier drame
-qu'un des mille et trois membres du Syndicat tirèrent
-de l'affaire Prado, la première rencontre du
-<span lang="es" xml:lang="es">señor</span> comte Linska de Castillon et de Mauricette
-Couronneau, la jolie dentellière bordelaise,&mdash;cadre
-pittoresque où dérouler l'idylle à la fois naïve
-et cynique de leurs amours, piquée là dans ce sinistre
-et banal assassinat de la rue Caumartin
-comme un pimpant &oelig;illet rouge dans la défroque
-ignoble d'une prostituée.</p>
-
-<p>Mais laissons la parole aux Goncourt: la littérature
-a parfois des intuitions, sinon des divinations
-singulières.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais n'ai-je point eu la Vision de la belle
-Hérodiade dans cette reine des tripes debout devant
-un pilier de la halle, poursuivent les auteurs
-de <i>Germinie Lacerteux</i>. Elle avait un bien
-beau madras jaune tendre à fleurs roses. Un col
-à grandes dents serrait son col dru dans sa cangue
-de neige. Un caraco de soie promettait, soulevé,
-une vierge robuste. Droite comme une statue,
-les bras croisés, elle mâchonnait entre ses lèvres
-<span class="pagenum">-209-</span> un demi-sourire, ainsi qu'une rose de chair. Des
-festons de mou l'auréolaient de rouge et tout autour
-d'elle, les larges couteaux battaient les billots,
-les viandes saignaient et des hommes trapus,
-tabliers blancs aux épaules, passaient farouches,
-pliant sous les quartiers de b&oelig;uf.</p>
-
-<p>«Tranquille et insouciante, elle laissait saigner
-et ensanglanter tout autour d'elle. Dans un
-tonneau, une tête dépouillée, toute rougeoyante
-et l'&oelig;il bleuâtre, la regardait sans qu'elle la vit:
-une tête faisant penser à la tête de saint Jean-Baptiste.</p>
-
-<p>«A chaque tempe, la belle bouchère avait
-deux féroces accroche-c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Mauricette Couronneau, elle, n'a pas d'accroche-c&oelig;ur
-à ses tempes, mais, toute blonde, mignonne
-et fluette que soit la jolie dentellière, elle
-n'en apparaît pas moins sur son banc des accusés,
-d'où elle charge avec une voix si douce cet
-ignoble gredin de Prado, la s&oelig;ur, enfantine et
-d'autant plus terrible, de l'Hérodiade aux tripes
-entrevue par les frères d'Auteuil. Ce n'est plus,
-en effet, une tête dépouillée, toute rougeoyante
-et l'&oelig;il bleuâtre, une tête faisant penser vaguement
-à un chef de saint Jean-Baptiste, qui surnage
-dans le sang auprès d'elle: c'est bien une
-tête humaine, exsangue, aux yeux révulsés de
-supplicié, le cou béant sous la large entaille du
-couperet, la tête de Prado de Linska, de l'homme
-qu'elle a aimé, de l'homme à qui elle s'est donnée,
-du père de son enfant, et qu'elle envoie si
-<span class="pagenum">-210-</span> doucement et si sûrement à l'échafaud, plus
-doucement et plus sûrement qu'Eugénie Forestier,
-la maîtresse et la fille galante, qui perd son
-sang-froid et s'emballe et gâterait tout, et l'accusation
-et ses dépositions, sans la calme douceur
-et le mince et continuel petit jet d'eau glacée des
-réponses de sa rivale.</p>
-
-<p>Y aurait-il donc une justice ici-bas? Ce don
-Juan de l'assassinat, ce boucher et ce bourreau
-de femmes, a été perdu non par son crime, mais
-par l'amour même de deux de ses victimes: c'est
-une terrible haine féminine, la plus venimeuse
-et la plus cruelle de toutes, la haine née de la jalousie
-et de l'amour, qui a conduit Linska sur le
-banc des assises. Cet amour, fait de caresses et
-de terreur, lui a livré tour à tour Eugénie Forestier
-et la blonde Mauricette, et jusqu'à la rencontre
-de ces deux maîtresses mises tout à coup
-en présence, il les a terrorisées, prises et dominées
-par la toute-puissance de cet amour. Car
-cet homme à femmes est laid, d'une laideur de
-voyou espagnol, décharnée et terreuse. Il y a en
-lui et du bohémien de Goya et du comprachicos;
-les comparses ou les complices qui s'agitent dans
-son ombre: José Garcia, Roberto Andres et sa
-maîtresse, Encarnacion Prades, Ybanes lui-même,
-teints de cire jaune, yeux de braise étincelants
-dans des faces creuses et plissées, cheveux gris
-hérissés, crânes huileux et chauves, sont de véritables
-types échappés au San-Benito de l'Inquisition,&mdash;et
-c'est, au milieu de ces mines basses de
-<span class="pagenum">-211-</span> gitanos brocanteurs de bijoux de filles assassinées
-et de bohèmes égorgeurs de femmes, que s'épanouissent
-tout à coup, comme deux fleurs à la
-fois lumineuses et vénéneuses, fleurs de coquetterie
-et de prostitution, Eugénie Forestier, la
-blonde grasse, plantureuse et superbe, à la peau
-satinée, chère aux hommes, la fille entretenue à
-deux mille francs par mois,&mdash;et Mauricette Couronneau,
-la petite modiste bordelaise, pimpante
-et mignonne, toute de grâce et de poésie naïve,
-cynique et vierge, Mauricette Couronneau qui se
-livrera dans l'arrière-boutique de sa mère au premier
-gentilhomme qui lui parlera bijoux et mariage,
-la grisette dénuée de sens moral qui, enceinte
-d'un Espagnol, accepte à toute épreuve un
-fiancé d'Allemagne, reçoit et porte bagues et bracelets
-qu'elle sait pertinemment volés, et, maîtresse
-d'un assassin, vit et profite, sans remords,
-du produit du butin du crime jusqu'au jour où,
-se sachant trompée, et mise en présence d'une
-rivale, peut-être un peu par terreur aussi, elle
-cherche un prêtre, un pasteur, un officiant quelconque
-pour délier sa conscience et, de gaieté de
-c&oelig;ur, envoie Linska à l'échafaud.</p>
-
-<p>N'en déplaise à madame votre mère, à cette
-bonne Mme Couronneau qui aimait tant son <i>Fred</i>,
-et qu'aiment tant ses gendres, vous êtes une
-gueuse, mais une jolie petite gueuse, ma blonde
-Mauricette. La Carmencita de Prosper Mérimée
-est, ne vous en déplaise, à vous, quelque peu
-votre s&oelig;ur et cousine!</p>
-
-<p><span class="pagenum">-212-</span> Ah! la crânerie en moins cependant, car tous
-avez eu peur! Modiste de Bordeaux, de l'espèce
-qu'entretient et doit épouser, après fortune faite,
-le Jean Barada du <i>Frère-Yves</i>, le joli matelot bordelais,
-moulé comme un dieu grec et qui fait,
-grec ou non, monnaie de son joli corps, vous
-êtes de celles aussi qu'un Linska de Castillon
-trouve toujours prêtes à le suivre dans tous ses
-châteaux en Espagne, avec escale à Royan, au
-cabaret du <i>Bracelet d'Or</i>. Alouettes du Midi, on
-vous prend au miroir avec ou sans facettes: le
-contenu du coffret à bijoux suffit, y aurait-il un
-peu de boue et même de sang autour.</p>
-
-<p>Vous quittez lestement le logis maternel et le
-réintégrez de même. Les mères de modistes étant
-un peu les mêmes partout, même à Bordeaux,
-vous avez facilement un amant à Madrid et un
-fiancé de Leipzig, même de Bucarest; l'amant
-pour les promenades chez les pâtissiers célèbres
-de la ville, les dîners fins, les soirées au Grand
-Théâtre et les parties joyeuses à Royan, ce Bougival-sur-Gironde
-des noceurs de Bordeaux; le
-fiancé prussien pour encaisser l'enfant de l'amant
-et le reste.</p>
-
-<p>Vous portez même assez gaiement les bijoux
-des filles assassinées et ne vous tirez pas mal du
-commerce des reconnaissances. Maîtresse de chef
-de bande, en cas d'alerte vous emportez d'abord
-la caisse: deux mille francs d'effets de chez ma
-tante. C'était paraît-il, pour rembourser les
-frais de madame votre mère. Oh! vous avez l'amour
-<span class="pagenum">-213-</span> de la famille! mais, comme l'a malheureusement
-dit Linska, vous ne sautez pas moins allègrement
-par dessus le berceau de votre fils pour
-dénoncer son père à la justice, et si vous avez
-mangé la grenouille à Paris, vous avez, comme
-on dit, mangé le morceau à Marennes!</p>
-
-<p>Oh! cette entrevue des deux femmes, des deux
-maîtresses tour à tour lâchées et reprises et trompées,
-au dépôt de la prison! Ces deux blondes
-ont vendu ce brun <span lang="es" xml:lang="es">señor</span>, sec et fumé comme un
-havane. Il y a toujours une <i>casserole</i> dans une
-fille, comme le dit si pittoresquement l'argot des
-prisons; <i>casserole</i>, une délatrice, celle qui fait du
-bruit, du scandale, celle qui rapporte, raconte,
-dénonce et vend. Le poteau ne maquille jamais
-son poteau (complice), la fille vend, trompe son
-amant! Vous avez tremblé de rage et de jalousie,
-Mauricette, ma jolie dentellière au si joli et si
-charmant petit nom, Mauricette! et vous avez
-parlé, ma fine dentellière, et aujourd'hui, haineuse,
-froidement obstinée dans votre haine,
-une haine où grandit une terreur atroce (la terreur
-de l'homme qui vous tuera certainement,
-vous et votre ex-rivale, s'il sort des assises innocent),
-vous le chargez et l'accablez doucement,
-l'étranglant dans vos protestations d'amour, le
-noyant si vous pouviez dans vos larmes! A
-côté de la tête saignante de l'assassinée, de la fille
-égorgée dont tous avez porté les bijoux et les
-bagues, une autre tête exsangue et convulsée s'ébauche
-dans votre ombre,&mdash;fantasque et sinistre
-<span class="pagenum">-214-</span> dessin à l'Odilon Redon,&mdash;dont vous êtes la jeune
-et cynique Hérodiade, petite gueuse naïve, Mauricette
-au nom captivant et charmant!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LA NOSTALGIE DE LA BOUE</h3>
-
-
-<p>Oui, la nostalgie de la boue, ce sentiment
-complexe et bien humain qui a déjà fait couler
-tant de flots d'encre et divaguer à l'infini poètes et
-philosophes, telle qu'elle se manifestera demain,
-telle qu'elle se manifeste aujourd'hui, telle qu'elle
-se manifestait hier, avec la signature du coup de
-couteau obligatoire et final!</p>
-
-<p>Qu'elle soit une lionne pauvre comme dans le
-<i>Mariage d'Olympe</i>, une cigarière gitane comme
-dans la <i>Carmen</i> de Mérimée ou une ancienne
-danseuse, devenue impératrice, comme dans la
-<i>Théodora</i> de Sardou, la nostalgie de la boue, résume
-surtout le type de la femme éternelle, la
-femme «enfant malade et douze fois impure»,
-anathématisée par l'Eglise et les prophètes, la femelle
-animale néfaste et fatale aux mâles, dont
-elle dissout la force et les moelles, la <i>Bestia</i> des
-<span class="pagenum">-215-</span> Ecritures, l'inconsciente et d'autant plus terrible
-<i>Ennoia</i> de Gustave Flaubert.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fourbe, fausse, idolâtre, à tous prostituée,</div>
-<div class="verse">Elle a traîné partout, de joie exténuée,</div>
-<div class="verse">Dansé dans chaque ville, à tous les carrefours,</div>
-<div class="verse">Baisé tous les passants, goûté tous les amours.</div>
-<div class="verse">Les voleurs ont connu sa grâce charmeresse:</div>
-<div class="verse">A Sidon, en Syrie, elle était leur maîtresse</div>
-<div class="verse">Et buvait avec eux le lucre de sa nuit.</div>
-<div class="verse">Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit,</div>
-<div class="verse">Dans son lit tiède encor du passant de la veille.</div>
-<div class="verse">Alors, moi la voyant toujours grasse et merveille,</div>
-<div class="verse">Je l'ai prise avec moi&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>A quelques mots près, c'est la déposition que
-le meurtrier Martin Grac, pendant que son couteau,
-noir de rouille et de sang, circulait entre
-les mains tâtonnantes du jury!</p>
-
-<p>Un couteau noir de rouille et de sang! est-ce
-une mystification ou une pièce du Théâtre Libre?</p>
-
-<p>Non, un simple fait-divers encore, presque une
-nouvelle au choix pour Maupassant, Méténier ou
-Le Roux,&mdash;pas aussi parisienne certes que la
-visite du prince de Galles à l'imprimerie de la
-tour Eiffel, ou que le chien teint de nuances subjuguées,
-assorties à celles de ses robes, de l'esthétique
-lady Archibald Campbell, mais autrement
-humaine et intéressante, car cette aventure-là
-est de tous les pays et de tous les temps.</p>
-
-<p>Sur les marches d'un trône, ce serait de l'histoire:
-une légende épique dans les brumes de la
-tradition; à certain niveau de monde et d'existence,
-un drame parisien, un grand scandale
-mondain. A Toulon, dans le bas peuple où elle
-<span class="pagenum">-216-</span> éclata, ce ne fut qu'un fait-divers, pas même
-une cause célèbre, une anecdote sanglante et curieuse
-qu'un chroniqueur ramasse et nous conte
-en chemin.</p>
-
-<p>Acteurs, une ex-fille soumise, un ex-sergent
-de ville! Des personnages de l'<i>Assommoir</i> adaptés
-par le hasard, ce grossier metteur en scène,
-au niveau d'art des dolents abonnés de l'ancien
-Théâtre-Très-Libre des Menus-Plaisirs.</p>
-
-<p>D'ailleurs, un seul acte, une seule scène; la
-psychologie reléguée dans la coulisse.</p>
-
-<p>Décor: un carrefour dans un bas quartier de
-Toulon, l'angle des rues Lirette et Traverse-Lirette;
-une maison fait cet angle. Même plantation
-que dans le décor de la rue du Rocher,
-dans <i>Germinie Lacerteux</i>; au-dessus de la porte
-d'entrée, étroite et donnant sur une allée, un
-transparent lumineux fait saillie, sur lequel on lit
-cette inscription: «Bureau des m&oelig;urs»; de
-chaque côté de l'entrée, au rez-de-chaussée, deux
-buvettes.</p>
-
-<p>Figuration: gens du port, femmes du peuple
-assises au <i>bon de l'air</i> sur le pas de leur porte.
-Dans les deux buvettes, public un peu bruyant
-de matelots, de portefaix et de filles; allées et
-venues de femmes de tenue spéciale se rendant
-ou sortant du <i>bureau</i>.</p>
-
-<p>Une femme, tenue d'ouvrière aisée, traverse
-la scène et entre délibérément dans l'allée de la
-maison. Sur ses pas paraît un homme en longue
-blouse bleue de laitier; la casquette sur la
-<span class="pagenum">-217-</span> tête, il observe la femme de loin, paraît hésiter,
-puis, la voyant s'engager dans la maison, il y
-pénètre à sa suite.</p>
-
-<p>Tout à coup, des cris déchirants, des appels «à
-l'assassin, au meurtre!»; un bruit de lutte au
-premier étage de la maison, un carreau d'une des
-fenêtres vole en éclats. Au milieu d'un brouhaha
-indescriptible, la porte d'une des buvettes s'ouvre
-et une femme inondée, toute rouge de sang,
-vient s'affaisser sur la scène, soutenue entre les
-bras de la clientèle de l'établissement.</p>
-
-<p>Nouveaux cris dans la maison, au même étage:
-cris, cette fois, de colère et d'indignation, et le
-cabaretier, paraissant en scène, déclare que
-l'assassin vient d'essayer de se faire justice en
-se coupant la gorge, qu'il est le mari, et&hellip;
-rideau.</p>
-
-<p>Le mari de la victime! Oui, le mari. C'est, en
-effet, là, seulement, que le drame commence.</p>
-
-<p>La victime, la femme lardée de coups de couteau,
-douze plaies, dont plusieurs très graves,
-toutes dans la région de la gorge et du cou: Rose
-Boudefroy, ancienne fille soumise, âgée de vingt-six
-ans, femme Martin Grac.</p>
-
-<p>Martin Grac, le meurtrier: ancien agent de
-police de Toulon même, encore dans le service
-des gardiens de la paix il y a trois ans et depuis
-son mariage établi laitier rue Berthier, dans le
-quartier des Maisons-Neuves, trente-neuf ans.</p>
-
-<p>Fille et sergent de ville, étrange association et
-fatale rencontre échappées à l'&oelig;il, si clairvoyant
-<span class="pagenum">-218-</span> pourtant, du peintre des bas-fonds, du vieil Henry
-Monnier.</p>
-
-<p>Ce sergent de ville avait fait la connaissance
-de cette fille, et malgré la condition de celle-ci,
-il avait voulu l'épouser. Tirée de la boue, Rose
-Boudefroy était rayée des contrôles du service des
-m&oelig;urs, et Grac quittait la police pour essayer
-plusieurs métiers. Ancien paysan, né à Braux
-(Basses-Alpes), il se souvenait à temps qu'il avait
-été élevé au milieu des travaux de la campagne
-pour acheter quelques chèvres et pour pouvoir, du
-produit de leur lait, entretenir Mme Grac, ex-pensionnaire
-des maisons à volets clos de son ancien
-quartier.</p>
-
-<p>La fameuse maison à volets clos, à laquelle Maupassant
-et toute l'école naturaliste ont fait une
-si belle place en littérature; la <i>Maison Tellier</i>,
-devenue depuis la <i>Fille Elisa</i> de M. Edmond de
-Goncourt, le thème favori des compositions de
-fin d'année des jeunes élèves de Médan et d'Auteuil,
-du dépotoir et du grenier! eh bien,
-Mme Grac, ex-fille Boudefroy, en avait la nostalgie.</p>
-
-<p>Comme Mignon rêvant à la patrie absente,
-Mme Grac songeait avec mélancolie aux peignoirs
-d'oxford rayé bleu, blanc et rose, aux longs bas
-noirs bouclés sur le genou d'une jarretière de soie
-cerise, aux bezigues de <i>Madame</i>, aux amendes de
-<i>Monsieur</i> et aux gants des clients généreux, depuis
-la <i>thune</i> du gros notaire jusqu'aux huit sous
-du petit troupier.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-219-</span> Elle n'y pouvait tenir, Mme Grac. Messaline
-est de tous les temps: <i lang="la" xml:lang="la">Lassata, sed non satiata</i>;
-la qualité, pour elle, ne vaut pas la quantité!</p>
-
-<p>La débauche porte-t-elle en elle une brûlure
-que rien ne peut cicatriser? Mystère physique
-ou psychologique, aberration ou nécessité passionnelle.</p>
-
-<p>Quand la tache est au fond, la mer a beau passer.
-Toujours est-il que l'ex-fille Rose Boudefroy
-avait la nostalgie de cette boue et de ce métier.</p>
-
-<p>Comme chez Théodora, courant les bouges de
-Byzance et cherchant dans l'ombre les soldats
-barbares et les portefaix de la Corne d'Or à qui
-se prostituer, la louve s'était réveillée en elle.</p>
-
-<p>Julie, fille d'Auguste, rôdant la nuit à travers
-le Champ de Mars, en quête d'une aventure, et
-affrontée par trois centurions de la garde impériale,
-ne répondait-elle pas à cette insultante demande:
-«Que vas-tu cherchant à cette heure,
-prêtresse d'Aphattide?» par l'apostrophe demeurée
-justement fameuse: «Je cherche un taureau!»</p>
-
-<p>La nostalgie de la boue et de la luxure, les
-prostituées du trône l'ont subie comme les courtisanes
-de carrefour.</p>
-
-<p>Comme Lucy Rochez, la comédienne de
-M. Henry Bauer, retournant au cabotin, cette
-boue de la vie de théâtre, la femme Grac retournait,
-elle, à sa clientèle et à la place publique
-dont elle avait fait son lit.</p>
-
-<p>Femme de rue, femme de foyer, femme de
-<span class="pagenum">-220-</span> temple: Alexandre Dumas aurait-il donc raison?</p>
-
-<p>N'y aurait-il ni rachat ni pardon possible, la
-courtisane serait-elle éternellement condamnée à
-la faute, comme le chien de l'Ecriture est fatalement
-voué à revenir à son vomissement?</p>
-
-<p>Vingt jours avant d'être poignardée, la femme
-Grac, l'ancienne fille publique, quittait Toulon
-et le domicile conjugal, se rendant à la Seyne,
-selon les uns, à Marseille, selon les autres.</p>
-
-<p>La seule chose évidente et reconnue est que,
-revenue depuis trois jours à Toulon, elle faisait
-démarches sur démarches auprès de l'inspecteur
-des m&oelig;urs pour reprendre son premier trafic et
-pour se faire porter sur les registres de la prostitution.</p>
-
-<p>Sachant qu'elle était mariée et connaissant
-Grac, qui avait appartenu à la police, l'inspecteur
-refusait d'adhérer à cette demande; il hasarda
-même quelques conseils, essayant de dissuader
-cette révoltée du mariage de son étrange résolution.</p>
-
-<p>Peines perdues. Rose Boudefroy, mordue à la
-bonne place, tenait absolument à reprendre son
-ancienne vie; elle renouvela ses démarches.</p>
-
-<p>C'est alors que, surveillée et suivie par l'homme
-qui l'avait tirée du bourbier et lui avait donné
-son nom, elle était rejointe par lui sur le palier
-de la maison du bureau des m&oelig;urs, au moment
-où l'ex-fille, redevenue elle-même, frappait à la
-porte publique du bureau d'enrôlement d'infamie,
-et recevait de la main justicière du mari les
-<span class="pagenum">-221-</span> douze coups de couteau mérités par l'épouse et
-la femme!</p>
-
-<p>Vache abattue par l'assommeur au seuil de l'étable,
-truie égorgée par le boucher dans la fange
-sanglante du bourbier fumant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>HISTOIRE DE BRIGANDS</h3>
-
-
-<p>La curieuse affaire Jeannolle, l'homme aux
-évasions, dont les étourdissantes jongleries avec
-la police et M. Goron lui-même défrayèrent jadis
-toutes les conversations parisiennes, m'a remis
-en mémoire une des plus piquantes aventures de
-Cartouche, ce Jeannolle du dix-huitième siècle.</p>
-
-<p>Cartouche était chef de bande, d'une véritable
-bande organisée et disciplinée de cent-cinquante
-hommes; ces mauvais garçons, embusqués dans
-les bas quartiers de Paris, inspiraient une telle
-terreur aux Parisiens, que beaucoup de familles
-qui n'avaient pas la ressource de s'aller réfugier
-à Versailles, étaient en disposition de s'en aller
-dans leurs terres, quoiqu'on fût au c&oelig;ur de
-l'hiver.</p>
-
-<p>Le guet de Paris était sur les dents. Or, la maison
-du chevalier du guet avait été si bien dévalisée
-<span class="pagenum">-222-</span> par Cartouche en personne, que ledit chevalier
-du guet, chef de la police de nuit, se voyait
-réduit à manger son fricot avec du fer et de l'étain.
-Tous les jours on apprenait quelque nouvel
-exploit de Cartouche, et les pauvres personnes
-dont les valets n'étaient pas assez nombreux ou
-aguerris, s'arrangeaient, quand elles avaient à
-passer les ponts la nuit, pour ne marcher qu'en caravane
-et de concert avec plusieurs autres voitures.</p>
-
-<p>A cette différence près que la fameuse bande
-des Habits noirs de Jeannolle se composait d'un
-seul bandit, Jeannolle lui-même, opérant en personne
-comme Pierre Petit, Cartouche et le joli
-fanfaron du vice qui me le remémore, ont
-plus d'une lointaine et même parfois prochaine
-ressemblance.</p>
-
-<p>Même goût du luxe et du soigné, de la recherche
-dans la mise et dans l'extérieur. Les journaux
-ont donné jadis le menu détail de la garde-robe
-de Jeannolle, de ses dix-sept gilets, de ses vingt-trois
-paires de bottines et de ses trois chapeaux
-gris, étourdissante toilette de ce chef unique de
-la bande des Habits Noirs où, parmi tant de gilets
-et de jaquettes variées, l'habit noir est le seul
-vêtement essentiel qui manque.</p>
-
-<p>Un quotidien affirma que ledit Jeannolle aimait
-tellement en toutes choses la grâce et les bonnes
-manières qu'il s'était procuré la plus élégante des
-<i>pinces-monseigneur</i>.</p>
-
-<p>Jeannolle d'ailleurs affectait de n'opérer que
-<span class="pagenum">-223-</span> dans la noblesse; c'était un voleur du faubourg
-Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain; ses
-victimes habitaient toutes les beaux quartiers et
-étaient plus ou moins inscrites dans l'armorial de
-France; et quand il y avait quelques pieuses restitutions
-d'objets inutiles et sans valeur à faire,
-c'est au rédacteur-en-chef de la feuille la mieux
-pensante et la mieux cotée dans les milieux mondains,
-à Francis Magnard lui-même (pends-toi,
-Arthur Meyer!) que Jeannolle s'adressait.</p>
-
-<p>Voulez-vous les noms des victimes auprès desquelles
-il voulut bien faire à Magnard l'honneur
-de le prendre pour mandataire?</p>
-
-<p>Comtesse Butler, rue de la Boétie, 119.</p>
-
-<p>Comte de Lambel, 226, boulevard Saint-Germain.</p>
-
-<p>De Favières, boulevard Saint-Germain, 227.</p>
-
-<p>M. Collas, 33, avenue des Champs-Elysées.</p>
-
-<p>Comte de Bertier, 11, boulevard Malesherbes.</p>
-
-<p>En vérité, on croirait lire la liste d'abonnement
-du <i>Gaulois</i>.</p>
-
-<p>Rue des Ecuries-d'Artois, chez la comtesse de
-Puységur, il lui arriva, en dévalisant un secrétaire,
-d'emporter, par mégarde, pêle-mêle avec
-cinquante mille francs de valeurs, le testament
-de la comtesse. Louis Jeannolle était un voleur,
-mais un galant homme!</p>
-
-<p>Il s'empressa de garder les valeurs, mais de
-rendre le testament à qui de droit et, pour cette
-opération délicate, c'est encore à Magnard, au
-<i>Figaro</i>, qu'il s'adressa.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-224-</span> D'où cette lettre:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind small">Monsieur Magnard,</p>
-
-<p class="small">Il y a environ un mois, vous avez eu l'obligeance de faire
-remettre à leurs propriétaires des objets contenus dans ce
-fameux carton à chapeau que vous reçûtes des mains d'un
-brave et digne Auvergnat.</p>
-
-<p class="small">Aujourd'hui, j'ai encore recours à vous pour vous prier
-de remettre, avec mes sincères salutations, à Mme la comtesse
-de Puységur, 36, rue des Ecuries-d'Artois, le testament
-ci-joint, dont j'ai bien voulu me déclarer exécuteur.
-Les légataires dépossédés ne devant pas connaître le montant
-de la succession, il est inutile d'entrer dans aucun détail.</p>
-
-<p class="small">La <i>Bande des Habits-Noirs</i> existera toujours; le milieu
-que fréquentent ses membres est interdit aux gros souliers
-ferrés de policiers ineptes et grossiers, et tant qu'ils seront
-recrutés, comme ils le sont, dans une secte aussi mal élevée
-que sans courage, ils devront se borner à arrêter ceux qui,
-plus bêtes qu'eux, leur auront paru plus lâches.</p>
-
-<p class="small">Si ces choses vous intéressent, je me ferai un plaisir de
-vous informer de mes autres aventures.</p>
-</blockquote>
-
-<p>On n'est à la fois ni plus méprisant pour la
-canaille, ni plus ironiquement courtois: un talon
-rouge, ce Jeannolle!</p>
-
-<p>Charmants de défi et de fanfar&hellip;onnades, ces
-envois! Adressés au <i>Gaulois</i> au lieu du <i>Figaro</i>;
-Jeannolle était invité aux raouts de la duchesse,
-et à l'heure qu'il est, il se serait partagé avec Buffalo-Bill's
-et quelques autres, les faveurs des belles
-dames du faubourg Saint-Germain.</p>
-
-<p>Lui en fit-il assez de concessions, d'ailleurs, à
-ce faubourg Saint-Germain, qui finit par l'asseoir
-sur le banc de la correctionnelle, ce
-Louis Jeannolle, dit Alfred de Joly, dit comte de
-Valneuse, Valneuse, presque un homme de lettres,
-l'auteur de <i lang="la" xml:lang="la">Proh Pudor</i> et de <i>Stérile comme
-<span class="pagenum">-225-</span> un figuier</i>, un pseudonyme, d'ailleurs,&mdash;heureusement
-pour l'auteur, dit R&oelig;derer comme on dit
-Chandon-Briailles; dit comte de Marsan (un nom
-de Paul Bourget), dit baron Adolphe de&hellip; Ronchery,
-dit baron de Loncherski, naturellement,
-ses aventures l'ayant rendu, lui aussi, polonais!</p>
-
-<p>Mais tous ces pseudonymes élégants et sonores
-n'étaient-ils pas autant d'hommages rendus à
-une caste privilégiée qu'il aimait jusqu'au crime:
-la passion folle a des égarements!</p>
-
-<p>Cartouche avait aussi de ces faiblesses! Tout en
-dévalisant le cardinal de Gesvres, il rossait d'importance
-un de ses affiliés qui avait eu l'air de
-croire que l'abbé Cerutti, le secrétaire du cardinal,
-pouvait bien être une demoiselle en soutane, et
-lui appliquant un furieux coup de poing sur la
-tête: «Voilà pour t'apprendre à manquer de respect
-à Nosseigneurs du clergé! faisait-il en rugissant.
-Et voyez donc ce porc endiablé qui va
-s'attaquer au cardinal de Gesvres! Et si Monseigneur
-ne veut avoir près de lui que de jolis visages?
-ne sais-tu point qu'il ne veut pas recevoir
-ses dîmes quand ses censitaires sont grêlés!» Et
-les coups de pleuvoir sur le crâne du mauvais garçon.</p>
-
-<p>Son aventure avec Mme de Bauffremont, qui
-fit grand bruit alors, n'est pas moins marquée du
-sceau de la plus parfaite courtoisie.</p>
-
-<p>Laissons parler les mémoires du temps.</p>
-
-<p>Mme de Bauffremont était rentrée cette nuit-là
-à deux heures du matin, et quand ses femmes l'eurent
-<span class="pagenum">-226-</span> déshabillée, elle ne manqua pas de les renvoyer
-pour écrire et pour veiller tout à son aise
-au coin de son feu.</p>
-
-<p>Tant il y a que, pendant cette nuit-là, elle entendit
-premièrement un bruit étouffé dans la cheminée
-et qu'elle aperçut bientôt après, dans un
-nuage de suie, des nids d'hirondelles et des plâtras,
-qui dégringolèrent pêle-mêle avec un homme
-armé jusqu'aux dents. Comme il avait fait rouler
-la bûche avec des tisons jusqu'au milieu de la
-chambre, la première chose qu'il fit, ce fut de
-prendre les tenailles et de replacer méthodiquement
-tous les tisons dans la cheminée; il repoussa du
-pied quelques charbons enflammés, sans les écraser
-sur le tapis, puis il se tourna du côté de la
-marquise, à qui il fit la révérence.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, oserais-je vous demander à qui j'ai
-l'honneur de parler?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je suis Mme de Bauffremont,
-mais comme je ne vous connais pas du tout,
-que vous n'avez pas la physionomie d'un voleur,
-et que vous avez les procédés les plus soigneux
-pour mon mobilier, je ne saurais deviner pourquoi
-vous arrivez dans ma chambre au milieu
-de la nuit par la cheminée.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, je n'avais pas l'intention d'entrer
-dans votre appartement. Auriez-vous la bonté de
-m'accompagner jusqu'à la porte de votre hôtel?
-ajouta-t-il en tirant un de ses pistolets de sa ceinture
-et en prenant une bougie allumée.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum">-227-</span> &mdash;Madame, ayez la complaisance de vous dépêcher,
-poursuivit-il en armant son pistolet. Nous
-allons descendre ensemble et vous ordonnerez au
-suisse de tirer le cordon.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez plus bas, monsieur, parlez plus bas.
-Le marquis de Bauffremont pourrait nous entendre,
-reprit cette malheureuse femme en tremblant
-d'effroi.</p>
-
-<p>&mdash;Mettez votre mantelet, madame, et ne restez
-pas en peignoir; il fait un froid extraordinaire.</p>
-
-<p>Enfin tout s'arrangea suivant le programme,
-et Mme de Bauffremont en demeura si troublée
-qu'elle fut obligée de s'asseoir un moment dans
-la loge du suisse, aussitôt que ce diable d'homme
-eût passé la porte de la maison. Alors elle entendit
-qu'on frappait à la fenêtre de la porte qui donnait
-sur la rue.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur le suisse, j'ai fait cette nuit une
-ou deux heures sur les toits parce que j'étais poursuivi
-par les mouchards. N'allez pas dire à votre
-maître que ce soit une affaire de galanterie ni que
-je sois l'amant de Mme de Bauffremont: vous
-avez affaire à Cartouche et, du reste, on aura de
-mes nouvelles demain matin par la petite poste.»</p>
-
-<p>En effet, deux ou trois jours après, Mme de
-Bauffremont recevait une lettre d'excuses et de
-remerciements tout à fait respectueuse et très bien
-tournée, dans laquelle était inclus un sauf-conduit
-pour Mme de Bauffremont, avec un acte
-d'autorisation pour en délivrer à sa famille. La
-lettre avait été précédée par une petite boîte qui
-<span class="pagenum">-228-</span> renfermait un beau diamant sans monture. La
-pierre fut estimée, chez Mme Lempereur, à deux
-mille écus, que le marquis de Bauffremont fit déposer
-pour les malades de l'Hôtel-Dieu, entre les
-mains du trésorier de Notre-Dame. On voit que
-dans cette affaire-là tout le monde se conduisit en
-perfection.</p>
-
-<p>La bande des Habits Noirs avait donc eu comme
-précédent la bande des Talons Rouges. Rien n'est
-nouveau sous le soleil, mais je suis heureux
-de constater que si la courtoisie et l'élégance disparaissent
-de jour en jour de nos m&oelig;urs américanisées,
-la vieille galanterie française fleurit encore
-parfois chez les voleurs.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>L'ECOLE LAPOMMERAY</h3>
-
-
-<p>Le tribunal de Versailles condamna à la
-peine de mort le fermier d'Orgeval, l'empoisonneur
-des Petites-Beurreries, et parmi tant d'attractions
-se multipliant à l'envi autour de la province
-et de l'étranger, les curieux venus à Paris
-pour y admirer l'Exposition de 1889 purent, entre
-une ascension à la tour Eiffel et une visite aux Assaouas
-de l'Esplanade des Invalides, s'offrir par le
-<span class="pagenum">-229-</span> train de banlieue les émotions poignantes d'une
-exécution capitale.</p>
-
-<p>Rive droite ou rive gauche, départ à l'heure à
-la gare Montparnasse, à l'heure trente-cinq à la
-gare Saint-Lazare, correspondance au Trocadéro
-avec le petit chemin de fer Decauville du Champ
-de Mars. Tout cela est déjà bien loin.</p>
-
-<p>M. Maurice Talmeyr, un des rares écrivains
-personnels d'une feuille boulevardière d'alors,
-traçait cet intéressant portrait de Lecomte, ce fermier
-d'Orgeval:</p>
-
-<p>«Jeune, correct, châtain, avec une petite
-moustache roussâtre, un nez pointu, le sang aux
-pommettes, et deux yeux noirs de rat, deux yeux
-à la fois brillants et sournois, Lecomte porte une
-longue blouse bleue toute propre, un pantalon
-de velours tout neuf, une chemise de toile à
-carreaux toute fraîche, et des chaussons de lisière,
-qui paraissent aussi tout neufs. Il s'est endimanché
-pour la cour d'assises, et dans ses habits
-lustrés, avec sa figure finaude et rose, comme
-toute rouge encore du feu du rasoir, il a l'air
-de sortir de chez le barbier.»</p>
-
-<p>Le type, en somme, du paysan de grande banlieue,
-propret et madré, le demi-campagnard astiqué
-et luisant qu'on rencontre aux alentours des
-Halles, dans le petit jour des matins parisiens,
-maraîcher d'Argenteuil ou coquetier de Petit-Bry,
-et dont le crime, selon une phrase heureuse de
-Talmeyr, conçu et commis dans des campagnes
-restées campagnes à travers l'expansion vicieuse
-<span class="pagenum">-230-</span> de Paris, tenait à la fois de la terre et du pavé, et
-semblait en effet sentir la longue blouse bleue du
-laitier.</p>
-
-<p>Il y eut de tout dans le crime de ce médaillé
-aux concours agricoles, ferré sur le code et les
-polices d'assurances comme un vieil agréé,
-des finasseries d'hommes d'affaires, des lâchetés
-de paysan, des relents de paperasses et des
-puanteurs de fumier. Revivons l'aventure.</p>
-
-<p>C'est au milieu de la mise en circulation de faux
-effets et de billets de complaisance signés de
-tous les témoins de son procès, qu'il a d'abord
-l'ingénieuse idée de reprendre femme pour remettre
-à flot ses affaires, le joli veuf des Petites
-Beurreries. Car Lecomte avait déjà été marié et
-était même père d'un petit garçon.</p>
-
-<p>Un M. Daniel, une sorte de M. Foy de village,
-le mit en rapport avec la dot et la femme cherchées,
-mademoiselle Ernestine Chauvin.</p>
-
-<p>De mademoiselle Chauvin, ancienne gouvernante
-d'un monsieur seul, enrichie à son service,
-demoiselle déjà mûre et d'un passé&hellip; quelque peu
-mouvementé, pas grand'chose à dire!</p>
-
-<p>Les assises la montrèrent comme une créature
-passive et sans résistance, mais de robuste
-constitution, puisqu'après trois tentatives d'empoisonnement
-réitérées et deux coups de revolver
-tirés à bout portant sur elle, la malheureuse
-trouva encore le moyen de fondre en larmes en
-entendant prononcer le verdict de mort de son
-mari.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-231-</span> Ce mari qui, lui, l'avait condamnée irrévocablement,
-avait résolu sa mort et en avait fait la
-condition <i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i> d'une entreprise financière!</p>
-
-<p>Quarante mille francs, telle était la somme que
-devait rapporter à Lecomte le décès de la malheureuse.</p>
-
-<p>Le crime: d'une simplicité effrayante.</p>
-
-<p>Acculé dans ses derniers retranchements, ses
-faux billets en pleine circulation, la chance d'une
-prime d'assurances à réaliser au décès de sa
-femme se présentait tout naturellement à l'idée
-de ce paysan marié sans amour à une vieille fille
-sans famille et sans conseil.</p>
-
-<p>Contracter des assurances payables à la mort
-de Mme Lecomte, la faire mourir et rétablir ainsi
-les affaires de la ferme: le criminel dessein découlait
-de lui-même.</p>
-
-<p>Lecomte prenait effectivement une première
-assurance de dix mille francs, une seconde de
-trente mille, une troisième de dix mille, et, la
-première assurance à peine contractée, Mme Lecomte
-devenait la victime d'un série de tentatives
-d'empoisonnement et d'assassinat.</p>
-
-<p>Toutes évidemment venaient de son mari, mais
-elle, la pauvre femme, éprise et terrorisée, frissonnait
-en silence, attendait et ne le dénonçait
-pas. Elles échouaient toujours, d'ailleurs, toutes
-ces tentatives, mais elles recommençaient toujours.</p>
-
-<p>C'était d'abord une tasse de thé, apportée par
-<span class="pagenum">-232-</span> le mari lui-même, empressé et presque affectueux,
-à la malheureuse créature, un soir qu'elle était
-souffrante; avertie par un goût singulier Mme Lecomte
-ne buvait que la moitié de cette tasse, regardait,
-examinait, découvrait au fond comme
-une boue rosâtre et se trouvait immédiatement
-prise de vomissements.</p>
-
-<p>Partie remise.</p>
-
-<p>Une autre fois, c'est une assiette de soupe qu'elle
-trouvait servie d'avance, à sa place, en se mettant à
-table: une prévenance de son mari. Elle s'en
-étonne, y aperçoit comme un bouillonnement,
-comme une écume mouvante, y goûte, la laisse
-et la fait jeter le lendemain par la servante sur
-le fumier. Une poule en a mangé et en crève.</p>
-
-<p>Enfin, c'est le troisième attentat, commis avec
-le plus effroyable sang-froid d'assassin. A la fois
-féroce et caressant, tel le montra cette déposition.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Le 30 janvier dernier, raconta elle-même,
-au tribunal, la femme Lecomte, tout à fait rétablie,
-nous étions allés avec mon mari à Poissy,
-pour le bout de l'an du père de sa première
-femme.</p>
-
-<p>«Nous étions partis tous deux seuls, en voiture;
-nous devions dîner dans sa famille, et revenir
-à la nuit.</p>
-
-<p>«Pendant la journée, mon mari raconta que
-les routes n'étaient pas sûres. Il parla d'une attaque
-nocturne dont il avait été victime, prétendit-il,
-peu de jours auparavant. Des brigands de
-<span class="pagenum">-233-</span> grand chemin avaient tiré sur lui aux environs
-d'Orgeval, et il montra encore l'éraflure d'une
-balle sur le cuir du cabriolet.</p>
-
-<p>«A peine nous étions-nous engagés dans la campagne
-pour rentrer à Orgeval, que mon inquiétude
-s'éveilla. Nous avions quitté la route et la
-voiture s'enfonçait dans un chemin creux. Tout
-à coup, l'unique lumière qui éclairait la voiture
-s'éteignit. Je vis parfaitement que c'était mon mari
-qui venait d'ouvrir la lanterne; je jetai un cri.</p>
-
-<p>«&mdash;N'aie donc pas peur, me dit-il; c'est le
-vent!</p>
-
-<p>«Machinalement, je plongeai la main dans la
-poche de son manteau, où il avait l'habitude de
-porter son revolver. La gaîne y était, mais l'arme
-avait disparu.</p>
-
-<p>«A ce moment, je compris qu'il allait tirer
-sur moi.</p>
-
-<p>«&mdash;Donne-moi la main, lui dis-je; j'ai peur!</p>
-
-<p>«Et, durant dix minutes peut-être, je lui ai
-tenu la main gauche, pendant qu'il conduisait
-de la main droite.</p>
-
-<p>«Mais tout à coup, il a lâché brusquement les
-guides. J'ai vu qu'il cherchait quelque chose à
-côté de lui et j'ai ressenti une grande douleur
-à la tête, comme si j'avais été précipitée dans le
-fossé.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mme Lecomte avait été frappée à bout portant
-de deux coups de revolver; le premier l'avait
-atteinte au front, le second au sein droit.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-234-</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>«Je n'avais pas perdu connaissance, poursuivit
-la pauvre femme, mais je fis la morte; je savais
-que le revolver était chargé à cinq coups et que,
-si je faisais un mouvement, j'étais perdue!»</p>
-</blockquote>
-
-<p>En arrivant au bourg d'Orgeval, Lecomte
-fouettait son cheval et l'arrêtait devant la mairie.
-Là, il racontait, tout en larmes, que des assassins
-l'avaient assailli en route, qu'ils avaient tiré sur
-la voiture, que sa femme avait été tuée roide.</p>
-
-<p>Il le croyait du moins, mais elle semblait seulement
-l'être. On la couchait, elle avait la fièvre.
-Bientôt, elle demandait du tilleul et Lecomte
-alors voulut encore le lui monter lui-même,
-comme il lui avait un soir monté son thé&hellip; Une
-heure plus tard, d'épouvantables vomissements
-tordaient de nouveau la femme. Cette fois seulement,
-quelqu'un courut chercher les gendarmes
-et le fermier des Petites-Beurreries fut arrêté.</p>
-
-<p>Le jury de Seine-et-Oise, inexorable envers cet
-homme quatre fois assassin d'intention sinon de
-fait, condamna à la peine de mort l'empoisonneur
-<i>arsenieux</i> d'Orgeval comme, vingt-cinq ans auparavant
-le jury de la Seine envoyait à l'échafaud
-l'empoisonneur à la digitaline de Mme de Paw:
-le célèbre docteur Lapommeray.</p>
-
-<p>A un quart de siècle de distance, le crime était
-en effet le même. Même escompte de la mort,
-devenue prime d'assurance et prime rémunératrice
-pour celui qui l'a contractée.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-235-</span> Riche, étrangère, sans famille ou presque,
-Mme de Paw était venue à Paris pour y faire traiter
-par les spécialistes une assez cruelle affection
-du c&oelig;ur. Comment vint-elle s'échouer dans le
-cabinet de consultation du Lapommeray, médecin
-alors obscur? Séduisant, besoigneux et intrigant,
-le beau docteur eut bientôt fait de s'insinuer
-dans les bonnes grâces de la pauvre femme, d'évincer
-ses autres confrères et de s'installer en
-maître dans la place.</p>
-
-<p>Le traitement de Lapommeray fit d'abord merveille,
-et Mme de Paw allait partout chantant les
-louanges de son nouveau médecin; il lui avait ôté,
-sinon son mal, du moins ses souffrances comme
-avec la main, quand tout à coup son état empirait
-d'une façon alarmante, et Mme de Paw succombait,
-au bout de dix-huit mois de traitement, d'une
-paralysie au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Jusqu'ici rien d'anormal. Mme de Paw souffrait
-d'une affection du c&oelig;ur, Mme de Paw mourut
-de cette affection; rien de plus simple et
-rien n'eut été plus vraisemblable, en effet, si, trois
-mois après la mort de sa cliente, le docteur Lapommeray
-n'avait réclamé aux Compagnies les
-quatre cent mille francs de primes d'assurances
-qu'il avait contractées sur la vie de Mme de Paw.</p>
-
-<p>Quatre cent mille francs, chiffre énorme et
-somme exorbitante, qui faisait dresser l'oreille
-aux assureurs, toujours armés en guerre pour ne
-pas débourser. On fit enquête sur enquête, on
-s'étonna non sans motif du décès de cette assurée
-<span class="pagenum">-236-</span> suivant de si près le contrat d'assurance, et on
-remarqua, non sans raison, la circonstance aggravante
-d'une malade mourant si subitement
-des soins d'un médecin intéressé à sa mort.</p>
-
-<p>Furieux du discrédit jeté par de pareils soupçons
-sur son cabinet médical et sa réputation
-d'honnête homme, Lapommeray crut jouer d'audace
-en attaquant les Compagnies en diffamation;
-elles répondirent par une plainte au parquet
-et une demande d'exhumation et d'autopsie
-du cadavre.</p>
-
-<p>Mme de Paw fut tirée de sa tombe, et ses entrailles
-confiées aux chimiste et médecins légistes;
-examen fait, Mme de Paw était morte
-empoisonnée, d'une intoxication lente de digitaline,
-laquelle avait amené une solidification et
-un arrêt du c&oelig;ur!</p>
-
-<p>Cette autopsie et l'assurance contractée sur la
-morte, c'était la condamnation de Lapommeray.</p>
-
-<p>Il paya de sa tête sa maladroite impatience
-d'empoisonneur novice et de joueur nerveux.
-Comme son émule et clerc des Petites-Beurreries,
-le médecin de Mme de Paw n'avait pas su attendre.</p>
-
-<p>Il faut toujours mettre au moins quatre ou
-cinq ans entre une assurance et la mort de la personne
-assurée. Et puis quelle enfantine manière
-de procéder: empoisonner de gaieté de c&oelig;ur,
-sans même attendre une bonne petite période
-d'épidémie!</p>
-
-<p>Dans ces moments-là, les morts passent comme
-une lettre à la poste, un de plus un de moins, et
-<span class="pagenum">-237-</span> il faut être tout à fait Italien ou très de la province
-dévote et cléricale pour pouvoir soupçonner
-et s'en apercevoir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>MESDEMOISELLES BORGIA</h3>
-
-
-<p>Mon Dieu, oui, en plein carnaval et en plein
-quartier des Batignolles.</p>
-
-<p>Ces demoiselles opéraient tranquillement entre
-dix heures et minuit, s'adressant de préférence
-aux passants d'apparence cossue, à ventre de propriétaire;
-un petit hôtel meublé se trouvait à
-point pour jouer le palais Negroni, le fameux
-palais du 5<sup>e</sup> acte, où Lucretia Borgia faisait vibrer
-si dramatiquement le non moins fameux:
-«Messeigneurs, vous êtes tous empoisonnés&hellip;»
-Seulement le rôle de Mmes Dorval et Marie Laurent
-était tenu par des&hellip; «le dix-huitième siècle
-seul avait le mot spécial pour désigner certains
-corps d'état et de délit; il aurait dit des grimbelles
-à l'aiguille et grimpettes en bavolet&hellip;»
-Mettez honnêtes ouvrières en couture qui, à
-l'heure brune où la pudeur des dames ne se voit
-plus rougir, deviennent entreprenantes et entrepreneuses
-de travaux divers, belles de nuit de
-<span class="pagenum">-238-</span> boulevard extérieur et demi-vertus de garnis,
-vendeuses d'infini à des prix modérés, précieuses
-ressources des jeunes gens pressés, délassements
-tragiques des hommes mariés que le devoir
-conjugal oblige à rentrer à l'heure.</p>
-
-<p>Demi-grisettes en cheveux, dont le crayon de
-Lunel et de Willette a popularisé cent fois la silhouette
-aiguë et friponne, la frimousse irritante
-et le mystérieux bas noir! Seulement ces demoiselles,
-ayant lu les romans anglais de nos derniers
-psychologues, s'étaient mises à la hauteur, et au
-lieu d'une coupe de Falerne ou de vin des Papes,
-préalablement médicamenté, c'était du thé, du
-<i lang="en" xml:lang="en">tea</i> chinois, du thé vert qu'elles offraient à leur
-clientèle de rencontre, en prononçant ni plus ni
-moins que Mme Sarah Bernhardt, les dentales très
-détachées, la phrase sacramentelle:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Me verez fous l'honneu de prendre une
-ttttasse te ttthé?»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ne croyez pas ici à une fantaisie de carnaval.
-Ce que je raconte là est de l'histoire vraie; le
-fait-divers a une bien autre éloquence que les
-paradoxes plus ou moins brillants des chroniqueurs.
-Je vous livre l'entrefilet tel que je l'ai
-cueilli dans les journaux:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«On vient d'arrêter, dans le quartier des Batignolles,
-plusieurs jeunes filles qui se livraient
-au vol en employant des narcotiques pour dépouiller
-leurs victimes plus à leur aise.</p>
-
-<p>«Ces filles, après avoir attiré dans un hôtel
-<span class="pagenum">-239-</span> garni leurs amoureux de passage, leur offraient
-une tasse de thé. Généralement, ceux-ci acceptaient,
-et quelques minutes après, ils s'endormaient
-d'un sommeil de plomb.</p>
-
-<p>«Profitant de l'espèce de léthargie dans laquelle
-se trouvaient leurs dupes, les endormeuses
-disparaissaient en emportant le porte-monnaie,
-la montre et les bijoux de leur client d'une heure.
-Quand les pauvres diables se réveillaient, ils n'avaient
-plus qu'une ressource, s'ils n'étaient pas
-mariés: déposer une plainte.</p>
-
-<p>«C'est vraisemblablement ce que la plupart
-faisaient, car, en moins de dix jours, les commissaires
-de police des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> arrondissements
-ont enregistré plus de trente plaintes
-de ce genre.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Le <i lang="ec" xml:lang="ec">ten o'clock tea</i>, au lieu du <i lang="en" xml:lang="en">five o'clock tea</i>
-de nos grandes mondaines entières et demi-mondaines,
-le traditionnel <i>bouillon d'onze heures</i>,
-si royalement administré par la tribu de
-Mmes Lafarge et Brinvilliers, remplacé par le
-thé de minuit, la poudre de succession avantageusement
-détrônée par le thé de séduction et le
-clan livide et haineux des empoisonneurs légendaires
-enfoncé par le troupeau fringant et joliment
-troussé des endormeuses de Batignolles!</p>
-
-<p>Endormeuses; car ces demoiselles n'empoisonnaient
-pas, elles ne supprimaient pas le client,
-elles n'abîmaient pas la bête de rapport, comme
-monsieur Alphonse, leur associé de la veille,
-<span class="pagenum">-240-</span> avec son couteau bougeant éternellement dans la
-poche de sa cotte et son cerveau fumant du vin
-de l'assassinat; elles endormaient doucement,
-avec mille câlineries et caresses, et puis, l'amoureux
-embarqué dans le pays des songes, les Armides
-disparaissaient&hellip; à l'anglaise, évanouies,
-évaporées! A l'anglaise, comme la vapeur du thé&hellip;
-Et sans le détail de la chaîne de montre évaporée
-aussi et des poches vides, l'amoureux au réveil
-pouvait croire avoir rêvé!</p>
-
-<p>Eh bien, ce réveil avait du charme: les elfes
-et les fées des ballades moyen âge n'avaient
-pas d'autre façon d'opérer; les lieds et les romances
-des troubadours en langue d'Oc, des trouvères
-en langue d'Oil sont remplis de méfaits en
-tous points semblables; la Bible elle-même est
-pavée de ces mauvais exemples: c'est Dalila <i>barbottant</i>
-les cheveux de Samson pendant son sommeil
-pour le livrer sans force et sans défense aux
-Philistins de son époque; Jahel abusant du repos
-de Sisara pour lui clouer traîtreusement le crâne
-au plancher; Judith profitant de l'assoupissement
-et de la détente nerveuse d'Holopherne pour lui
-dérober sa tête et la lui emporter, dans un sac, loin
-de son pauvre corps demeuré sous la tente.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Elle fut Dalila</div>
-<div class="verse">Qui coupait les cheveux de Samson&hellip; Attila</div>
-<div class="verse">Fut par elle égorgé dans la chambre de noces.</div>
-<div class="verse">Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses.</div>
-<div class="verse">Son ombre avec Judith errait dans Israël,</div>
-<div class="verse">Et bien des cous tranchés ont sur son bras cruel</div>
-<div class="verse">Saigné.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum">-241-</span> Exploits bien féminins et opérations délicates
-qui expliquent comme une revanche les coups
-de tranchoir des Prado, des Pranzini, et les suicides
-à survivance, de l'école Chambige et C<sup>ie</sup>, dite
-des Sensibles ratés!</p>
-
-<p>Sanglantes et terribles aïeules dont les petites
-endormeuses des Batignolles ne sont, après tout,
-que les arrière-petites-filles, aux m&oelig;urs très adoucies,
-comme qui dirait d'aimables dégénérées!</p>
-
-<p>Ces formidables viragos de la Bible s'en prenaient
-bel et bien à notre vie: comme aujourd'hui
-l'amour n'était pour elles qu'un duel, un
-atroce <i lang="en" xml:lang="en">struggle for life</i> engagé entre le mâle et la
-femelle, mais dont notre tête était tout simplement
-l'enjeu; aujourd'hui les petites Judith et
-Dalila modernes n'en veulent qu'à notre bourse
-et à nos chaînes de montre, épingles de cravates
-et autres menus suffraiges, et franchement nous
-aimons mieux cela. Cela nous permet au moins
-de respirer.</p>
-
-<p>Et puis ce narcotique, cet ensommeillement de
-la victime, et, le monsieur dévalisé, cette fuite,
-cet évanouissement dans l'inconnu, dans le bleu
-du rêve et le noir de la nuit, c'est à la fois coquet
-et propre.</p>
-
-<p>Ces dames au moins opèrent elles-mêmes. Plus
-d'ignobles souteneurs à l'horizon, à la haute casquette
-avachie sur les tempes, puant à la fois le
-vin des litres et la marée du ruisseau; plus d'associé,
-de complice, plus de tiers dans le tête-à-tête
-et plus de troisième larron.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-242-</span> Nous consentons à être dévalisés, mais pas au profit
-d'un autre: que la prostituée soit un peu voleuse,
-soit, cela va de soi, mais qu'elle cache un
-assassin dans son lit,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dans son lit tiède encor du passant de la veille,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">un assassin, sinon un argousin: certaines promiscuités
-nous dégoûtent et nous détestons le
-«part à trois»; le troisième invité est par trop hasardeux.</p>
-
-<p>Enfin ces dames ont une excuse!</p>
-
-<p>Par ces temps de bilans à courte échéance, la
-générosité des hommes subissant cruellement les
-contrecoups de la Bourse, le métier de belles de
-nuit, de verseuses d'oubli,&mdash;un mot charmant
-d'Armand Silvestre,&mdash;est soumis à de singuliers
-caprices: la rémunération est parfois douteuse.
-Il est des gens grossiers, des manants malappris
-qui une fois la coupe vidée, négligent de solder
-et de passer à la caisse. L'amour d'une pauvre fille
-peut être assimilé, en somme, à une séance de
-cabinet de lecture: le volume une fois lu, ou
-feuilleté, parcouru, il est bien juste de payer ce
-roman de vingt minutes, mettons parfois d'une
-heure (il en est quelquefois que l'on relit deux
-fois, on peut être en appétit). Eh bien! ce règlement,
-certains clients l'oublient.</p>
-
-<p>Or, qu'ont fait les pauvres marchandes? Elles
-ont pris les devants en se payant d'avance; de
-peur d'être volées par leur clientèle, elles ont
-quelque peu dévalisé le client, «dupeur ou dupés,
-<span class="pagenum">-243-</span> depuis bientôt mille ans qu'on crie à tout
-bout de champ que c'est là le train du monde»
-ces demoiselles ont opté pour le métier de dupeuses
-contre le sexe laid dupé.</p>
-
-<p>Mais cueillir les bijoux d'abord, c'est étrangler
-le <i>lapin</i> d'avance, et nous sommes nous,
-quoique des plus modernes, de l'avis de nos pères
-en matière galante:</p>
-
-<p>«Une femme, messieurs, il faut toujours la
-saluer et la payer.»</p>
-
-<p>Puissent ces lignes, si elles passent au-dessus
-des murailles de Saint-Lazare, suggérer aux jolies
-endormeuses des Batignolles quelques bons arguments
-de défense à l'heure où elles s'assoiront au
-banc des accusés, car on finit toujours par là.</p>
-
-<p>Ces pauvres mesdemoiselles Borgia&hellip; oh! si peu
-Borgia, pas même Borgia!&hellip; Une orgie de tasses
-de thé, cela devient même comique; cela est-il
-assez un signe des temps et des estomacs débilités!</p>
-
-<p>«Voulez-vous m'aimer et prendre une tasse
-de thé?» Nos pères auraient pouffé de rire au
-nez de la belle fille qui leur eût fait cette invite
-à la tisane; mais au train où vont les choses,
-soyez bien persuadés que, dans dix ans d'ici, les
-endormeuses du Père-Lachaise (les Batignolles seront
-alors à la Madeleine) corrompront messieurs
-nos fils en leur proposant sur le coup de minuit
-une infusion de menthe ou de fleur d'oranger.</p>
-
-<p>Le thé, ce breuvage élégant, anglomane et
-léger de l'aristocratie, le thé que buvait si révérencieusement
-<span class="pagenum">-244-</span> jadis au vieux quartier latin M. Paul
-Bourget, à l'ébahissement de ce même quartier,
-le thé qui a fourni de si jolies scènes à Musset,
-(souvenez-vous de celle du <i>Caprice</i>, Savigny et
-Mme de Léris, autour de cette fameuse tasse de
-thé), le thé cher à Feuillet, cette théière des familles,
-le thé tombé dans les mains des pierreuses,
-le thé, narcotique de truqueuses et boisson
-droguée d'hôtel meublé, qui l'écrira hélas? ce
-roman bien moderne: «Grandeur et décadence
-de la tasse de thé?»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VERDICTS LITTÉRAIRES</h3>
-
-
-<p>Si fantaisistes et si déconcertants que soient devenus
-aujourd'hui les revirements du suffrage
-universel et les acrobaties politiques, il est sous
-le ciel d'opérette de notre siècle lunatique, quelque
-chose de plus fantastique et de plus déconcertant
-encore: ce sont les procédés et les acquittements
-des jurys!</p>
-
-<p>En matière criminelle, les toquades d'Hervé et
-les fumisteries de Vivier sont de beaucoup dépassées.
-La morale est on ne peut plus malade en
-notre beau pays de France; demi mal, après
-tout, si l'on s'en tient à la définition connue:
-<span class="pagenum">-245-</span> la Morale, une vieille dame que tout le monde
-salue et que personne n'invite, vieille parente
-pauvre, dont nous suivons tous le convoi mais
-dont nul de nous ne disputera la succession! Ce
-qui est beaucoup plus grave, c'est que le sens moral,
-l'antique et vieux bon sens gaulois, compromis
-par Sarcey au nom de la critique et de la
-littérature, la notion du juste et de l'injuste sont
-absolument oblitérés chez nous, et chez les jurés
-et chez les magistrats.</p>
-
-<p>Je me souviens d'une affaire, dont le dénouement
-imprévu m'a laissé tout baigné d'une triste
-stupeur.</p>
-
-<p>Le fait-divers et le banc de la cour d'assises,
-c'est un peu, au jour le jour, l'histoire sociale
-d'un pays et le thermomètre de ses m&oelig;urs; mais
-le verdict de ses jurys, c'est à la fois et le bulletin
-de santé de sa morale, et le journal de son
-bon sens!</p>
-
-<p>Eh bien, je suis désolé d'avoir à donner cet
-avis; si le verdict des jurys sont tout ce que je
-viens de dire ici, les acquittements auxquels
-je songe ne sont plus ni un journal ni un
-bulletin de santé, mais un billet de faire part,
-à large encadrement noir, avec croix et verset;
-car ils sont bel et bien morts et enterrés, la morale
-et le bon sens d'un pays, où le revolver, le
-tranchoir et le vitriol sont légalement admis comme
-instruments de justes représailles des filles
-peu ou prou séduites contre de volages ou fugaces
-séducteurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-246-</span> Crimes passionnels, évangélisa là-dessus Dumas!
-Sensibilité exquise, objecta M. Maurice
-Barrès, esthétique nouvelle d'une génération frémissante
-et meurtrie, éc&oelig;urée de la vie, éprise du
-tombeau! Complications d'amour, insinua
-Rachilde, dont toutes les sensations littéraires
-et psychiques roulent entre madame Adonis
-et monsieur Vénus, mademoiselle Sapho et monsieur
-Ganymède; et, brochant sur le tout,
-M. Bourget chez Mme Edmond Adam, consacra
-à Chambige lui-même son roman du <i>Disciple</i>,
-réclamant ainsi pour lui le titre attendrissant
-de chef d'école des impuissants.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ceux-là n'ont point connu le soupir de l'enfance,</div>
-<div class="verse">L'austère appel du vrai, l'altier défi du beau,</div>
-<div class="verse">Le tourment d'y répondre, et l'attrait du tombeau</div>
-<div class="verse">Qui n'ont point supprimé quelqu'être sans défense.</div>
-</div>
-
-<p>Telle est la formule en honneur aujourd'hui
-comme hier.</p>
-
-<p>«C'était une belle âme d'assassin» a remplacé
-le cliché démodé: «c'est un caractère d'honnête
-homme.»</p>
-
-<p>«Il a tué sa maîtresse, il avait tant souffert»,
-devient l'absolution des crimes les plus vulgaires,
-et croyez que si les donzelles chevronnées du
-concubinage alternent sur l'individu de leurs
-vieux complices les coups de tranchoir et l'arrosage
-au vitriol, c'est par sentimentalité pure;
-pauvres âmes désespérées de voir l'être adoré repousser
-leur étreinte; amoureuses affolées à l'horrible
-<span class="pagenum">-247-</span> pensée qu'il va donner sa chair et son sang
-à une autre&hellip; et vlan! une boutonnière.</p>
-
-<p>La dame arrêtée, dûment incarcérée et conduite
-à la barre, les bons jurés de larmoyer en
-ch&oelig;ur et de vibrer en groupe, de plaindre, apitoyés,
-la navrante égarée, son cas si littéraire, passionnant,
-passionnel, et d'acquitter, tout frissonnants
-encore d'humanité souffrante, heureux
-et fiers d'avoir pu s'attendrir.</p>
-
-<p>Sur ces douze jurés, le premier, bonnetier,
-bonnetier de père en fils à l'enseigne du
-«Tricot sympathique», a lu <i>Crime d'Amour</i> et
-<i>André Cornélis</i>, sa femme a lu <i>Mensonges</i> et la
-<i>Physiologie de l'Amour</i>; l'oreiller conjugal a reçu
-plus d'un soir leurs mutuelles confidences sur la
-fatigue de vivre et sa morne ranc&oelig;ur. Cet autre
-juré, ingénieur, a successivement vu jouer <i>Monsieur
-Alphonse</i> et <i>Germinie Lacerteux</i>, jadis. Justement
-captivé par Mlle Réjane et Brindeau, il
-n'a plus voulu voir, il ne verra plus jamais en
-tout séducteur que Bibi Jupillon et le bel Octave.
-Cet autre enfin&hellip; Je vous fais grâce de la série.
-Or, de toute cette littérature faisandée, relevée et
-passablement malsaine, fausse comme un programme
-électoral et séduisante comme la fausseté,
-mal digérée et mal comprise et plus influente
-qu'on le croit encore, à présent, que résulte-t-il?</p>
-
-<p>Qu'appelés à rendre un verdict, messieurs nos
-jurés, pourris de mauvaises lectures, voient une
-Raymonde Montaiglin dans la première gourgandine
-venue, et renvoient acquittée en cour
-<span class="pagenum">-248-</span> d'assises les émules de l'héroïne au couteau à laquelle
-je pense, la servante maîtresse et quelque
-peu vengeresse de la rue du Mont-Thabor, caissière
-fatale au c&oelig;ur, à la caisse et au cou, tranché
-ni plus ni moins, de son ancien amant: un certain
-M. Grenier, marchand de pommes de terre!</p>
-
-<p>Or, cette meurtrière obscure et acquittée, cette
-Mme Holopherne renvoyée à son tranchoir, indemne
-et triomphante, quelle était-elle? Ce qu'elles
-furent, sont et seront toujours, toutes. Ecoutez.</p>
-
-<p>Noémie Defrise était son nom. Jeune? Pas
-même. Le bon trente-huit ans des maturités pleines.
-Jolie? Brune, forte, une gaillarde, qui n'a froid
-ni aux yeux ni ailleurs. Or, quel fut son grief,
-quelles furent ses circonstances atténuantes?</p>
-
-<p>Séduite par son patron, M. Grenier, caissière
-et caissière maîtresse, elle avait tenu longtemps
-dans ses mains tous les emplois et toutes les clefs,
-clef de la caisse et clef du c&oelig;ur: M. Grenier pour
-triompher d'une vertu résistante aurait fait briller
-la promesse d'un mariage à ses yeux; Noémie
-Defrise n'aurait consenti qu'à ce prix&hellip;, dans
-l'espoir d'un mariage subordonné lui-même à
-un divorce; car M. Grenier était marié. Il avait
-même encore sa femme chez lui quand il y installait
-la belle Noémie, et entre autres torts réciproques
-attribués à l'un et l'autre époux, Mme Grenier
-en quittant le logis conjugal fit sonner très
-haut la présence au foyer de la brune caissière.</p>
-
-<p>C'est donc en adultère qu'elle fut d'abord
-<span class="pagenum">-249-</span> installée rue du Mont-Thabor, Noémie Defrise,
-du vivant même de la femme légitime alors que
-le divorce n'existait pas encore et qu'elle ne pouvait
-nourrir aucun espoir de régulariser une situation
-plus qu'équivoque et secondaire.</p>
-
-<p>Le divorce obtenu un an à peine avant le crime,
-où cette caissière entretenue à tout faire prend-elle
-l'audace de revendiquer la place de l'épouse légale,
-elle la servante maîtresse? Où va-t-elle
-chercher l'aplomb de vouloir se faire épouser, et
-avantager au détriment de M. Grenier fils?</p>
-
-<p>Car de là vint tout le mal. Fatigué de ses exigences
-et de ses prétentions, un peu las peut-être
-aussi de cet ordinaire, M. Grenier, mauvais mari,
-mais bon père, congédia Mlle Defrise. Demeuré
-néanmoins galant, il la remplaça aussitôt par une
-jeune personne, une employée du Nouveau Cirque,
-délicieusement manégée, et, quoique plus
-que quinquagénaire, inaugura, en divorcé, en
-garçon libre et veuf, une troisième lune de miel.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Inde iræ.</i> Fureur de la Defrise, scènes de menace,
-crises de jalousie, pâmoisons et colères.
-Hermione outragée envahissant jusqu'à trois fois
-par jour le logis convoité de son ancien patron;
-la rue du Mont-Thabor n'était plus habitable.
-M. Grenier, compromis dans son quartier, porta
-plainte au commissaire. Mlle Noémie Defrise,
-appelée auprès de ce magistrat, se calma: calme
-trompeur, trêve équivoque, elle se préparait au
-suprême combat.</p>
-
-<p>L'aurore d'un jour d'octobre éclaira la bataille;
-<span class="pagenum">-250-</span> ce jour-là, Mlle Noémie Defrise entrait
-chez son ancien amant et le mettait en demeure
-d'exécuter son serment: refus de M. Grenier.
-Alors Mlle Noémie Defrise voulut tenir une dernière
-fois l'ingrat entre ses bras: le marchand
-de pommes de terre eut le tort de consentir à cette
-dernière étreinte. Mal lui en prit, car au moment
-où son ex-caissière approchait ses lèvres de ses
-moustaches</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il sentait dans sa nuque un homicide acier</div>
-<div class="verse">Que la dame en sa chair enfonçait tout entier.</div>
-</div>
-
-<p>Une toute petite blessure de dix-huit centimètres
-de long, rien que cela, une entaille à la nuque
-allant d'une oreille à l'autre!</p>
-
-<p>Mme Noémie Defrise avait tout simplement
-voulu s'offrir la tête de son amant: la décollation
-de saint Jean-Baptiste, ni plus ni moins.
-Elle manqua son v&oelig;u, il est vrai, puisque le décapité,
-après six semaines de lit, se porte comme
-vous et moi, mais son cou à lui, n'en a pas moins
-souffert.</p>
-
-<p>Et à quelle peine, croyez-vous, que messieurs
-les jurés condamnèrent cette Hérodiade du
-compte courant, cette Judith du <i>doit</i> et <i>avoir</i>,
-moins soucieuse du salut d'Israël que du sac d'écus
-d'Holopherne?</p>
-
-<p>Ils l'acquittèrent! Pour sa belle âme de caissière
-à tout faire, de concubine entretenue et de
-fiancée à main armée, réclamant au fil du couteau
-sa place à l'alcôve du quinquagénaire, ou à
-<span class="pagenum">-251-</span> la caisse du riche marchand de pommes de terre
-en gros!</p>
-
-<p>Il ne faudrait pourtant pas confondre la psychologie
-avec les mathématiques et les contes
-d'amour avec les comptes d'intérêt. L'histoire, fréquente,
-de femme qui, trompée dans ses calculs,
-essaye d'assassiner l'homme qui a eu la faiblesse
-de lui donner à son foyer une place qu'elle n'aurait
-jamais dû avoir, est une querelle de fournisseur
-lâché, une vengeance de servante cassée aux
-gages, et ni les thèses de Dumas, ni les romans
-de M. Bourget ne sauraient être invoquées en fait,
-dans ces drames entre alcôve et comptoir.</p>
-
-<p>Le type de roman dont messieurs les jurés
-devraient se souvenir, en admettant la théorie
-des verdicts littéraires, c'est le type de la gouvernante
-maîtresse d'<i>Une vieille rate</i>, de la fille
-cupide et rusée, se terrant dans l'intérieur solitaire
-d'un veuf ou vieux garçon, y installant les
-siens, ses créatures à elle, en écartant peu à peu
-les amis, la famille, faisant le vide autour de la
-fortune et du c&oelig;ur du monsieur, puis le testament
-fait, les valeurs sous clef, les papiers dans
-la poche, laissant crever le vieux, désormais inutile,&mdash;quitte,
-après l'inhumation, au retour du
-cimetière, à se redresser, mauvaise, vis-à-vis d'un
-fils, d'un neveu, de la famille, et, forte du sous-seing,
-à leur désigner la porte en leur sifflant au
-nez:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis maîtresse ici, c'est à vous d'en sortir.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-252-</span></p>
-
-<h3>UNE MORTE</h3>
-
-<p class="c">(<i>Souvenir de l'affaire Chambige</i>).</p>
-
-
-<p>Notre génération eut le revolver facile, et ce fut
-un dur métier d'être jolie femme à une époque
-aussi faisandée que la nôtre de décadence et de
-schopenhauerisme. Les jeunes gens aux âmes saignantes
-et douloureuses dont M. Maurice Barrès
-découvrit en plein <i>Figaro</i> la sensibilité exquise,
-eurent la main désastreusement tremblante
-quand il s'agît d'appuyer le canon du revolver
-contre leur tempe d'amoureux tragiques. Ils massacrèrent
-implacablement Juliette, mais, Roméos
-de cour d'assises, ils se contentèrent, eux, d'une
-éraflure. C'est en jeunes premiers de théâtre que,
-la bien-aimée une fois abattue, ils enjambaient
-son cadavre pour revenir saluer le public; et, une
-main sur le c&oelig;ur, l'autre levée vers le grand
-Christ des salles de justice, c'était un spectacle
-charmant que de les voir filer <i>la romance</i> et travailler
-les <i>larmes</i>, apitoyant sur eux les gendarmes
-et les juges et jusqu'aux journalistes émus
-de tant de douleurs chez un si brave garçon:
-«Il l'a tuée; il l'aimait tant!»</p>
-
-<p>Nous eûmes l'affaire de Genève après celle
-de Constantine, et, pris d'une pitié inconcevable,
-à Genève comme à Constantine, les jurés, attendris
-par cet amour meurtrier, prononcèrent un
-<span class="pagenum">-253-</span> verdict des plus doux; ils condamnèrent à cinq
-ans de prison l'assassin de dix-neuf ans d'une
-belle et charmante fille de vingt-cinq.</p>
-
-<p>Circonstances atténuantes! les dix-neuf ans
-de l'assassin ou les vingt-cinq années de la victime,
-l'amour de Luis Gormas ou l'amour de
-Mlle Clara Sottlin? Et, en effet, ou nouvel Antony,
-le jeune Chilien avait brûlé la cervelle de la
-femme qui lui résistait et refusait de céder à ses
-désirs, ou, Othello de l'Amérique du Sud, c'était
-un accès de jalousie qui avait armé sa main contre
-la maîtresse qui lui avait appartenu, et lui avait fait
-abattre, comme une bête malfaisante et dangereuse,
-la coquette qui voulait se reprendre et se
-faisait un jeu de torturer et d'exaspérer ses désirs!</p>
-
-<p>Cet accès de jalousie furieuse d'un enfant de
-dix-neuf ans, frénétique de passion et voyant
-soudain rouge, serait, à dire vrai, la seule excuse
-du verdict genevois; la coquette, la femme froide
-et cruellement raffinée, s'amusant à troubler les
-sens et le cerveau de l'homme amoureux et mettant
-toute sa gloire dans l'art des promesses et
-la science des refus, cette femme-là est dans l'ordre
-moral un monstre plus nuisible encore que
-la courtisane; et sans les excuser, contre elle, on
-comprend les plus ou moins justes représailles.</p>
-
-<p>Mais la victime de Genève était-elle cette femme-là?</p>
-
-<p>Jeune, adorablement jolie, de cette joliesse de
-blonde aux yeux noirs qu'on est convenu d'appeler
-<span class="pagenum">-254-</span> troublante, très courtisée, très fêtée, rieuse
-et indépendante, à première vue elle nous apparaissait
-effectivement un peu énigmatique et moins
-que rassurante, cette jolie Autrichienne aux allures
-aventureuses, errant d'hôtellerie en hôtellerie à
-travers l'Europe, et de pension en pension sur
-les bords du lac de Genève!</p>
-
-<p>Nous l'avons déjà rencontrée dans le roman et
-au théâtre, cette svelte et blonde évaporée, aux
-yeux vides et clairs, aux lèvres trop rouges, faisant
-retourner et tourner toutes les têtes sur les
-éclats de cristal de ses rires perlés et sur la dorure
-invraisemblable de sa chevelure; elle est
-Russe, Slave, Autrichienne, Américaine, étrangère
-toujours. Cosmopolite, elle est surtout de
-table d'hôte; c'est pour elle que s'organisent les
-parties de montagne à Bagnères, de pêche à Biarritz;
-vous l'avez rencontrée à Aix à la Villa des
-Fleurs, allée d'Ettigny à Luchon, sur le lac du
-Bourget sans Bourget et avec Luis Gormas sur le
-lac de Genève; doublée d'une mère, elle s'appelle
-Iza Clémenceau, dans Dumas, Dora dans Victorien
-Sardou, et dans la vie réelle c'est la belle
-Mme Musard; elle rencontre à Baden-Baden le
-généreux roi de Grèce et à Spa le grand chancelier
-qui la présente à son empereur; graine
-d'espionne ou de courtisane, il est arrivé parfois
-que cette aventurière soit une honnête fille capable
-de toutes les extravagances et incapable d'une
-infamie.</p>
-
-<p>En littérature, c'est alors la Dora de Victorien
-<span class="pagenum">-255-</span> Sardou, capable de préférer la mort à l'amour de
-l'homme aimé qui la méprise, c'est l'adorable
-héroïne de Bourget dans l'<i>Irréparable</i>, âme de
-neige qui ne peut survivre à la souillure, et dans
-la vie réelle, c'est l'assassinée de Genève, dont les
-médecins légistes, appelés auprès de ce cadavre,
-attestèrent et reconnurent la virginité.</p>
-
-<p>Tous furent unanimes là-dessus, et les docteurs
-Laskowski et Ménégaud, requis par le parquet
-pour l'autopsie de la pauvre fille, et les médecins
-de la contre-expertise, le docteur Porte et
-le docteur Vincent, tous affirmèrent que la jolie
-et fantasque Triestine, avait vécu et était morte
-vierge.</p>
-
-<p>Car autour de ce corps encore tiède de jeune
-fille, comme autour de celui de l'autre assassinée,
-de la douce et touchante Mme Grille, la médecine
-légale vint rôder; de ses curieuses mains
-tâtonnantes et presque lubriques, elle sonda
-toutes les plaies et souleva tous les voiles de ce
-corps, essayant de confesser à travers l'expertise
-de sa chair un peu de l'âme et de la vie de cette
-morte!</p>
-
-<p>Cette fois, la morte n'a pas trahi la vivante.
-Le cadavre de Constantine avait été aimé et possédé
-deux fois par son meurtrier; celui de Genève
-se révéla pur, inviolé, beau lys de douleur
-que son assassin vainement essaya de flétrir;
-car non seulement les assassins de cette
-école égorgent, mais ils essaient encore de déshonorer
-leur victime.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-256-</span> A l'audience, le jeune Luis Gormas déclara,
-et à plusieurs reprises, que Mlle Clara Sottlin
-avait été sa maîtresse.</p>
-
-<p>Et pourtant, chose étrange, la justice fut encore
-plus clémente pour le héros de Genève que
-pour celui de Constantine, et autour de son crime
-l'opinion publique ne se souleva pas, féroce
-et passionnée, comme pour l'autre, divisant toute
-la France et toute la Suisse, en fervents du mari,
-en partisans de Chambige. Est-ce à dire que les
-dix-neuf ans de Gormas avaient droit à plus de pitié
-que les vingt-deux années de l'amant de Mme
-Grille, ou, quitte à renouveler un mot cruel
-échappé à un grand seigneur du faubourg, à propos
-de l'assassinat de la duchesse de Choiseul:
-«Après tout, ce n'était qu'une Sebastiani», est-ce
-parce que le drame de Genève ne s'était passé
-en somme qu'entre rastaquouères!</p>
-
-<p>Oh! un terrible rastaquouère, ce jeune Chilien
-errant de pensionnat en pensionnat dans les
-douze cantons, où l'avait cantonné la sagesse
-imprévoyante d'un père. Riche, disposant d'une
-large mensualité, ayant le consul chilien à ses
-ordres pour payer ses factures à vue, à quinze
-ans il fut renvoyé d'une première pension pour
-y avoir contracté je ne sais quelle ou plutôt on
-sait trop quelle honteuse maladie.</p>
-
-<p>A quinze ans!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais aux âmes bien nées</div>
-<div class="verse">La valeur n'attend pas le nombre des années.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent"><span class="pagenum">-257-</span> Assez beau avec cela, de la beauté brune et régulière,
-au teint mat, des Espagnols de l'Amérique
-du Sud, yeux et tempérament de feu! Abel Hermant,
-dans son curieux roman de la <i>Mission de
-Cruchod</i>, l'a portraicturé tout vif, ce Chilien,
-avec ses fatuités, ses vanités, ses générosités pour
-la galerie et ses succès faciles de casino et de tables
-d'hôte.</p>
-
-<p>Sa victime et lui étaient tous deux très <i>de ville
-d'eau</i> et devaient fatalement se rencontrer, se
-connaître.</p>
-
-<p>Mais s'aimer!</p>
-
-<p>Que cette fille de vingt-cinq ans, entourée,
-courtisée, se soit divertie des &oelig;illades et ait même
-encouragé les galanteries et les déclarations de
-ce gamin de dix-neuf, rien de plus probable;
-qu'elle ait accepté d'aller déjeuner au cabaret avec
-lui; qu'on les ait vus cavalcadant ensemble dans
-les environs de Genève, cela est indiqué: Mlle
-Clara Sottlin, grande admiratrice de son impératrice,
-cette Walkure couronnée, était une intrépide
-écuyère, folle d'équitation et de sport, et,
-comme toutes les femmes de cheval, affectait une
-grande liberté d'allures et pimentait tous les actes
-de l'existence de fantaisie et d'indépendance.</p>
-
-<p>Mais que cette indépendante ait poussé la fantaisie
-jusqu'à oublier son corset dans les draps
-de son assassin, quand l'expertise la trouva
-vierge et que Luis Gormas, qui, la semaine précédente,
-recevait encore d'autres femmes chez
-lui et les cachait dans une armoire, se prétendit
-<span class="pagenum">-258-</span> amoureux fou jusqu'à l'assassinat, il y a là une
-lacune que les jurés suisses comblèrent, mais qui
-échappa toujours à mon bon sens peut-être
-un peu épais de Normand et de Gaulois.</p>
-
-<p>Dans notre époque affairée et fiévreuse de
-<i lang="en" xml:lang="en">struggle for life</i>, ce sont les victimes qui ont tort:
-jamais on n'a crié si victorieusement et si furieusement
-le <i lang="la" xml:lang="la">væ victis</i> aux femmes abandonnées, aux
-gouvernements tombés et aux gloires à terre; moi
-qui retarde apparemment, je m'apitoie encore
-plus facilement sur les assassinées que sur les
-assassins, sur Juliette égorgée que sur Roméo
-chourineur; je n'admets pas surtout qu'on se
-manque après quand on a visé si juste avant.</p>
-
-<p>D'où ces quelques lignes à propos d'un cadavre
-de jeune fille,&mdash;souvenir retrouvé,&mdash;qui n'eut
-pour la défendre, et pour attirer sur elle la banale
-pitié de l'opinion, ni deux petites orphelines en
-deuil, ni mari outragé, ni société puritaine et
-protestante.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>FLEURS DE BANLIEUE</h3>
-
-<p class="c">(<i>Fortifes d'hier</i>)</p>
-
-
-<p>La banlieue parisienne et sa campagne endolorie,
-elle a de tout temps ému et charmé les sensitifs
-<span class="pagenum">-259-</span> et les délicats, elle a eu ses poètes et ses
-romanciers attitrés. Tour à tour elle a séduit Victor
-Hugo, les Goncourt et Sainte-Beuve; plus récemment
-encore François Coppée et le plus subtil
-de nos prosateurs, Joris-Karl Huysmans, la célébraient
-amoureusement, pris eux aussi au charme
-apitoyé de ses paysages en guenille et de ses
-plaines désolées, au charme de nature navrée et
-débile d'un coin de Bièvre ou d'un bout de plaine
-des Gobelins où viennent mourir, en dehors des
-fortifications, une pauvre rue de faubourg aux
-fenêtres pavoisées de literie et de linge.</p>
-
-<p>La banlieue mélancolique et sournoise, toujours
-laide, et prenante pourtant avec sa laideur d'être
-qui souffre, qu'elle s'appelle Vanves ou Gentilly,
-les Quatre-Vents ou la Glacière, qu'elle ait pour
-horizon la vue désespérante des séchoirs de peaussiers
-ou des cheminées de Grenelle, qu'elle longe
-les bastions de la route de la Révolte, et les bicoques
-peintes en rouge «Lapins sautés, bières
-et vins» de la barrière d'Italie, comme barbouillées
-d'une équivoque lie de sang ou de vin, ou
-bien la bouée formidable et grandiose de Bicêtre,
-son aspect partout est le même. Entre autres poètes
-de cette nature écorchée et pleurante, Huysmans,
-dans ses <i>Croquis parisiens</i>, <i>la Bièvre</i>, <i>Vue
-des Remparts du Nord</i>, <i>Paris</i>, <i>la Rue de la Chine</i>,
-l'a trop bien décrite, cette flore de tessons et de
-gravats, ses huttes pelées, ses hangars borgnes et
-ses bâtisses dartreuses de glaise et de briques, pour
-que je m'attarde à vouloir peindre après lui toute
-<span class="pagenum">-260-</span> cette lande suburbaine, engorgée de mâchefer et
-de plâtras et semée çà et là de fruits pourris, de
-cendres et de flaques, sol étrange ensemencé de
-vieux journaux et produisant des écailles d'huîtres.</p>
-
-<p>Il n'y pousse pas cependant que des paillasses
-pourries et des monceaux d'ordures; entre une
-cage de mégissiers et une colline de tan où picore
-une poule, il y fleurit parfois une équivoque
-idylle, à la fois brutale et maladive, idylle de fille
-à soldats et de petit lignard, de beau loupeur et
-de misérable bonne, dénouée, celle de la fille, par
-un coup de couteau si elle est passionnelle et, si
-elle est vénale, à l'hôpital Tenon, autour d'une
-hystérique exténuée et râlante dont d'insidieux
-complices font chanter l'agonie&mdash;et vous avez
-deux romans des frères de Goncourt: la <i>Fille Elisa</i>,
-d'Edmond, <i>Germinie Lacerteux</i>, de Jules et Edmond.</p>
-
-<p>Plus souvent l'idylle est un oaristys et l'oaristys
-un beau crime: la grande ville qui verse là
-tous ses déchets y souffle une haleine de purin
-gâté qui corrompt la moelle et les âmes. Là, dans
-ces coins perdus, longés par les remparts et la
-voie de ceinture, à la nuit tombante, l'ouvrier
-endormi, le front entre ses mains, à même le
-talus et ses herbes lépreuses, se réveille rôdeur,
-grinche et souteneur, le gamin gouailleur qui
-vous criait hier le programme de Buffalo, aujourd'hui
-celui de la Plaza à la Porte-Maillot dès
-le gaz allumé, fait ses premiers débuts à l'ombre
-<span class="pagenum">-261-</span> des taillis, pour Fresnes ou Poissy, client indifférent
-de Cythère ou de Sodome; quant à la pierreuse
-en cheveux qui va devant vous tortillant
-la croupe et faisant sonner sur la route le haut
-talon de ses bottines, la nuit tombée, elle détrousse
-et surine.</p>
-
-<p>La pierreuse de la banlieue, la rôdeuse des fortifes!
-Le bois de Boulogne et le bois de Vincennes
-devenant dans l'ombre descendue le rendez-vous
-de tous les vices errants, de toutes les
-folies et tous les ruts! Si les allées de la Muette,
-si les fossés des fortifications pouvaient raconter
-l'odyssée de tous les cadavres trouvés: les fossés,
-assommés sur les glacis; les allées, pendus à leurs
-arbres!</p>
-
-<p>La prostituée des terrains vagues et des routes
-suburbaines, la marchande d'amour des carrières
-d'Issy et des abattoirs de la Villette, demandez
-au Petit Parquet, au Dépôt et à la Préfecture son
-rôle effrayant et constant dans la statistique des
-assassinats et des vols, et son avoir dans le grand
-Livre du crime.</p>
-
-<p>Dans le musée criminel de M. Macé, elle s'appelle
-Hortense Louet, c'est l'héroïne de l'affaire
-de la tour Malakoff.</p>
-
-<p>Cette tour tombée sous le canon prussien, était
-avant la guerre un rendez-vous champêtre où
-l'on dansait le dimanche. Bâtie aux portes de Paris
-en 1855, par M. Chamelot, l'ancien rôtisseur
-de la rue Dauphine, c'était le Robinson de Vaugirard
-et de Montparnasse.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-262-</span> Le 27 août 1876, la gardienne de cette tour,
-une femme Peltier, âgée de soixante-quatre ans,
-disparaissait; le 28, on retrouvait son cadavre
-au fond du puits: le mari de la victime constata
-que les boucles d'oreilles, les bagues et la montre
-de sa femme lui avaient été enlevées.</p>
-
-<p>Les soupçons se portèrent sur un nommé Albert
-âgé de vingt-cinq ans, tantôt briquetier et
-surtout souteneur, et la prostituée Hortense Louet,
-sa maîtresse, que les époux Peltier avaient par
-charité autorisée à coucher dans une des chambres
-ruinées de la tour.</p>
-
-<p>Les recherches durèrent dix mois sans résultat;
-on allait clore l'instruction quand le 1<sup>er</sup> juin
-1879, l'assassin se constituait prisonnier. Il voulait
-se venger de sa concubine qui, après l'avoir poussé
-au crime, l'aurait abandonné pour suivre un autre
-amant.</p>
-
-<p>La fille Louet, âgée de trente ans, fut arrêtée,
-et Albert rejeta sur elle la responsabilité du forfait;
-des interrogatoires l'évidence s'établit qu'ils
-avaient, de concert, attiré leur victime dans la
-cave, sous prétexte d'y rechercher des lapins perdus.</p>
-
-<p>C'est là que, sans défense, la femme Peltier
-fut étranglée. Comme la mort n'arrivait pas assez
-vite, Albert lui cogna la tête sur le sol.</p>
-
-<p>Le 5 juillet, M. Georges Duval, architecte expert,
-commis par la justice, releva les plans des
-caves et des puits et constata, d'après les indications
-fournies par les accusés, que le cadavre de la
-<span class="pagenum">-263-</span> femme Peltier avait été, à l'aide d'une corde passée
-sous les aisselles, traîné sur un espace de
-trente mètres et dans un étroit chemin de vingt-cinq
-à quatre-vingt-dix centimètres de largeur.</p>
-
-<p>Les deux misérables, en raison des sinuosités
-du terrain, s'étaient attelés à la corde et s'y étaient
-repris trois fois, afin d'éviter la culbute du corps
-au fond du ravin bordant le côté gauche du sentier.</p>
-
-<p>Au moment de son arrestation, la fille Louet
-portait sur elle le chapelet de sa victime, le chapelet,
-et c'était elle qui excitait Albert au crime
-en lui disant: «A la guerre, on tue!»</p>
-
-<p>Fleur de banlieue.</p>
-
-<p>Fleur de banlieue et de la même famille que
-la fille Louet, la sinistre pierreuse de la Porte-Bineau,
-dite le Singe-Vert, celle qui, une nuit,
-y assommait, en compagnie des trois souteneurs
-Liénard, Ferdinand et un autre demeuré inconnu,
-un petit employé des contributions indirectes attiré
-par elle au fond du fossé des fortifications.</p>
-
-<p><i>Faire à la dure</i>, telle est la locution employée
-par ce joli monde pour les coups de ce genre;
-à la nuit tombante, la fille s'embusque, indolente,
-sur le chemin de ronde, et un &oelig;illet aux lèvres,
-relevant sa jupe sur ses bas blancs, elle balance
-doucement sa croupe et ses hanches, ajustant le
-passant au subit éclair de ses dessous révélés dans
-un mouvement savant.</p>
-
-<p>C'est un sourire de coin, une &oelig;illade, un petit
-psitt&hellip; et si le pante s'avance, le Singe-Vert s'enfonce
-<span class="pagenum">-264-</span> dans les taillis ou descend dans les fossés
-à pas de loup. Le client, en général, petit rentier
-ou petit employé forcé par économie à n'aborder
-que la Cythère des pauvres, parfois un riche vicieux
-anonyme, affriandé par les épices de la basse
-prostitution, est abordé, <i>embauché</i> par la fille,
-emmené par elle un peu à l'écart de la route ou
-des allées passagères du Bois: les souteneurs de
-la donzelle, qui suivent de loin les phases de l'aventure,
-se sont avancés de leur côté, ont resserré
-le cercle et, se glissant à pas furtifs, tombent au
-moment voulu au milieu de l'intrigue, et hue, les
-gars! le malheureux roué de coups, assommé
-et dévalisé au préalable, est laissé pour mort sur
-le carreau. Le mort, parfois, étourdi sur le coup,
-revient à lui une heure ou deux après, peu à peu
-ranimé par la fraîcheur de la nuit et l'air plus
-vif du bois; trop heureux d'en être quitte à si
-bon compte, il se relève et regagne clopin clopant
-son logis, sans oser porter plainte. Son cas
-n'est déjà pas si avouable: en plein air, dehors,
-attentat à la pudeur&hellip; Il ne se sent pas la conscience
-bien nette; puis il est marié, peut-être.
-Vingt fois sur trente, la victime ne parle pas!</p>
-
-<p>L'impunité est donc presque assurée au Singe-Vert
-et à ses deux complices; et puis, n'ont-ils
-pas la Morale pour eux? En cas de poursuite, ils
-protègent la pudeur des dryades du bois.&mdash;Mais
-quand le bonhomme a le mauvais goût de ne
-pas en réchapper et d'ajouter un <i>machabée</i> de plus
-à la liste des <i>refroidis</i> de la galanterie parisienne,
-<span class="pagenum">-265-</span> le cas, pour le Singe-Vert et ses dignes acolytes,
-devient alors plus grave: la Préfecture ne plaisante
-pas avec les cadavres; la justice, en cette occasion,
-doit une condamnation à la société; c'est
-alors que dans l'argot de Singe-Vert et de ses
-amies et amis, <i>ça sent mauvais, ça va se gâter</i>,
-et que les uns et les autres se reprochent d'avoir
-<i>fait là de la belle ouvrage</i>.</p>
-
-<p>D'ailleurs, la belle ouvrage ne chôme pas dans
-les fossés des fortifications; il y pleut des coups
-de couteau et des cadavres. Tantôt c'est le petit
-vieux de la Porte-Bineau, retrouvé littéralement
-assassiné au pied du rempart, le client du Singe-Vert,
-abîmé par Ferdinand et son copain, Liénard;
-hier c'étaient les corps de deux forgerons
-de Montparnasse, ramassés, lardés de coups de
-couteau, au pied des mêmes fortifications, à la
-porte de Vanves. L'histoire est récente.</p>
-
-<p>Ils n'avaient pas soixante ans à eux deux ces
-forgerons. Artisans aisés, gagnant de six à sept
-francs par jour, grands et beaux gars tous deux,
-mais loupeurs, un peu coureurs comme tout ouvrier
-célibataire des faubourgs, assidus des musettes
-de la rue de la Gaîté et du théâtre Montparnasse,
-ils avaient été vider aux fortifications, loin
-des sergots et des curieux, une rixe commencée au
-bal autour de quelque jupe de danseuse ou, au
-comptoir du chand de vins, autour d'une tournée
-tranchée au zanzibar!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Les brocs étaient vidés</div>
-<div class="verse">Et l'on allait partir&hellip; Un maudit coup de dés</div>
-<div class="verse"><span class="pagenum">-266-</span> Qui devait décider de la nuit de la belle</div>
-<div class="verse">Et de qui resterait, amena la querelle.</div>
-<div class="verse">&hellip; On sortit pour causer sans chandelle&hellip;</div>
-<div class="verse"><b>.&emsp;.&emsp;.&emsp;.&emsp;.&emsp;.&emsp;.&emsp;.&emsp;.&emsp;.&emsp;.&emsp;.&emsp;</b></div>
-
-<div class="verse stanza">&hellip; Ils vinrent tous les dix au pied de l'escalier</div>
-<div class="verse">Et chargèrent&hellip; Tudieu, quel cliquetis d'acier!</div>
-<div class="verse">J'en avais chaud au c&oelig;ur&hellip; La fille à demi-morte,</div>
-<div class="verse">Elle, clamait: «A l'aide! Au meurtre: A moi! Main forte!»</div>
-</div>
-
-<p>La scène est de tous les temps: que Singe-Vert
-(Singe-Vert est de toutes les banlieues, de la Porte-Bineau
-comme de la porte de Vanves, de la route
-de la Révolte comme de Montparnasse), assistât
-ou non à la bataille allumée par l'odeur de sa peau
-ou les gros sous de son bas de laine, toujours est-il
-que le lendemain matin ou trouvait les deux forgerons,
-criblés de coups de surin et <i>scionnés</i>, dans
-le fatal fossé d'enceinte.</p>
-
-<p>L'une des deux victimes, Jules Polzien, tenait
-encore dans ses doigts crispés une poignée de cheveux
-roux. Dans le spasme de la mort, sa main
-s'était convulsivement refermée sur la tête de son
-meurtrier et n'avait pas lâché prise. L'autre victime,
-ramassée respirant encore, expirait la nuit
-suivante à l'hôpital sans avoir pu ou, plutôt, sans
-avoir voulu prononcer un nom!</p>
-
-<p>La Sûreté organisa rafles sur rafles dans Montparnasse,
-dans Grenelle et ailleurs, et la terreur
-fut dans le clan des <i>rouquins</i>. Quiconque avait la
-conscience obscure et le poil clair tremblait en
-songeant à la terrible mèche. La fête de Vaugirard
-qui battait son plein, s'en trouva tout à coup
-<span class="pagenum">-267-</span> dépeuplée et les séances de lutteurs avaient lieu
-devant des banquettes. Et pour de bonnes raisons.
-Un soir, place Cambronne, la rousse cueillait les
-blouses et les vestes suspectes comme des fraises
-dans un bois.</p>
-
-<p>Indice précieux: les réverbères tout à l'entour
-du lieu du meurtre avaient été éteints. La rixe
-devait-elle se vider simplement à coups de poing
-et, dans l'obscurité, deux combattants, se sentant
-les plus faibles, auront-ils dégaîné et donné du
-surin?</p>
-
-<p>Mystère!</p>
-
-<p>La police informe et ne trouve pas. La banlieue
-a la <i>discrétion</i> prudente de ses crimes et ses
-querelles, un bavardage pourrait l'entraîner si
-loin!</p>
-
-<p>A quelque temps de là, barrière de Fontainebleau,
-dans une mine de glaise de Gentilly on ramassait,
-la tête presque enfoncée dans le sol humide
-et mou de la carrière, le cadavre d'un jeune
-ouvrier de vingt-trois ans, presque un enfant.</p>
-
-<p>Le misérable avait été littéralement assommé;
-les informations prises, l'opinion désignait comme
-l'assassin un puisatier, Victor Demay, dit Bébé,
-âgé de trente-deux ans, intime ami de la victime.</p>
-
-<p>Ici aux rudes senteurs des charniers, la fleur
-de banlieue mêle les relents sinistres d'une idylle
-de bagne, une des idylles unisexuelles comme en
-voyait s'épanouir l'âge amollissant de la Grèce,
-et que le doux Virgile n'a pas lui-même dédaigné
-<span class="pagenum">-268-</span> de chanter à l'aube de l'Empire cruel et corrompu.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Formosum pastor Corydon ardebat Alexin</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Une étrange affection liait, paraît-il, ces deux
-hommes, une affection avouée et reconnue! La
-nuit qui précéda le crime, ils l'avaient encore
-passée ensemble et au logis du meurtrier!</p>
-
-<p>A l'aube, le plus âgé, se rendant à son travail
-d'ouvrier puisatier, emmenait le plus jeune dans
-la carrière de glaise et l'assommait à coup de
-pioche, pris de quelque fureur hystérique ou jalouse!</p>
-
-<p>Le docteur Lombroso, consulté, aurait dit le mot
-de cette énigme de mystère et de sang:</p>
-
-<p>Fleur de banlieue.</p>
-
-<p>Ce résumé d'une semaine envolée, assez bizarrement
-sanglante, pour prouver une fois de plus
-qu'il n'y a pas que des vieux mendigots porteurs
-d'orgue et des fantômes de maigres chevaux
-blancs pâturant au piquet, qui vaguent dans les
-incultes landes suburbaines, devant les lointaines
-coupoles du Panthéon et du Val-de-Grâce, s'arrondissant
-en deux boules violettes sur la brume
-écroulée de nuages, tout en bas, au delà du chemin
-de fer de ceinture, des hauts tuyaux d'usine
-et des talus lépreux de nos fortifications.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-269-</span></p>
-
-<h3>L'UTILITÉ DU SOUTENEUR</h3>
-
-
-<p>Le monde des souteneurs, justement alarmé jadis
-d'un violent dithyrambe publié contre lui, en
-première page de l'<i>Evénement</i> même, par Louis
-Besson, voulut tenter de se réhabiliter par un haut
-fait d'armes. Un des gentilshommes de la bande
-supprima un huissier.</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Gouffé, huissier au 148, de la rue Montmartre,
-et dont la disparition préoccupa toutes les
-commères du quartier du Mail, fut occis par
-l'<i>amant de c&oelig;ur</i> d'une de nos plus jolies demi-mondaines,
-que l'étude Gouffé avait forcé dans
-ses derniers retranchements.</p>
-
-<p>Le disparu était, paraît-il, chargé des intérêts
-d'une grande couturière, dont la clientèle est
-spécialement composé de <i>tendresses</i> et d'<i>instantanées</i>.
-On sait combien ces dames aiment peu
-régler leur note.</p>
-
-<p>Faute des vingt-cinq louis d'un client généreux,
-notre huissier aurait eu, disait-on, à instrumenter
-contre l'une de ces élégantes. Outrée et frémissante,
-la belle poursuivie serait venue trouver
-M. Gouffé dans son cabinet, accompagnée d'un
-homme de trente-cinq ans environ, <i>son amant
-de c&oelig;ur</i>. Une scène assez violente aurait eu lieu,
-durant laquelle les clercs auraient cru entendre
-même des paroles de menace.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-270-</span> Or, le jour même où M. Gouffé ne devait pas
-rentrer à son domicile, vers les huit heures du
-soir, le concierge du n<sup>o</sup> 148 de la rue Montmartre,
-voyait passer devant sa loge, située à l'entresol,
-la silhouette d'un homme en costume clair,
-pardessus gris et chapeau de soie haut de forme.
-C'était, à peu de chose près, l'habillement de
-M. Gouffé lui-même.</p>
-
-<p>L'individu montait l'escalier quatre à quatre
-et pénétrait dans l'étude située au premier étage.</p>
-
-<p>Le concierge était si persuadé qu'il venait de
-voir passer M. Gouffé, que lorsque l'individu redescendait,
-il se précipitait derrière lui, le courrier
-de l'huissier à la main, et le rattrapait dans
-le couloir, la phrase coutumière aux lèvres:
-«Monsieur Gouffé, voici vos lettres».</p>
-
-<p>Stupeur. Au lieu de l'homme de quarante-huit
-ans, qu'était son locataire, le concierge avait devant
-lui un homme dans les trente-cinq à quarante
-ans au plus, musclé, bien pris, très brun et le
-visage orné d'une forte moustache.</p>
-
-<p>Le temps de se remettre, et le concierge de
-demander à l'inconnu ce qu'il venait de faire
-dans une étude déserte dont tous les clercs étaient
-partis depuis deux heures au moins, et comment
-il avait pu y pénétrer:</p>
-
-<p>«&mdash;Mais je suis un des clercs de M. Gouffé»,
-répondait l'individu avec aplomb.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas vrai, je ne vous ai jamais
-vu», ripostait le portier qui connaissait son
-monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-271-</span> «&mdash;Et puis, en voilà assez, laissez-moi tranquille&hellip;»
-Marchant rapidement vers la porte
-extérieure qui était fermée, l'inconnu soulevait la
-barre de sûreté qui maintenait les deux battants,
-et avant même que le concierge eut eu l'idée de
-le poursuivre, il avait disparu!</p>
-
-<p>Cet incident inquiétait si vivement le concierge
-que le soir même il quittait un instant le 148
-de la rue Montmartre et allait au domicile de
-M. Gouffé, rue de Rougemont, prévenir Mlles
-Gouffé de ce qui s'était passé. Celles-ci répondirent
-que leur père dînait en ville, mais qu'elles
-le préviendraient aussitôt rentré; or, depuis M.
-Gouffé ne reparut pas à son domicile et ne fut plus
-vu nulle part.</p>
-
-<p>Pardessus clair, de trente à trente-cinq ans,
-de fortes moustaches brunes, teint mat, trapu,
-musclé, mais c'est le propre signalement de
-Pranzini et généralement celui de tous ces messieurs.
-A la description du concierge, l'un des
-clercs crut reconnaître l'individu qui accompagnait
-Mlle X&hellip; lors de sa visite chez M. Gouffé,
-le chevalier servant aux menaces, plus ou moins
-amant de caisse ou de c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Alors conclus-je, ces messieurs protégeraient
-véritablement ces demoiselles et ne se contenteraient
-pas de faire chanter le client attiré dans la
-chambre garnie de la marmite:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand le pante a le doigt dans la miche,</div>
-<div class="verse i2">S'il ne casque pas gros,</div>
-<div class="verse">Gare aux compagnons de la guiche,</div>
-<div class="verse i2">C'est nous qu'est le dos,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent"><span class="pagenum">-272-</span> de barboter les poches des vieux Roquentins et
-de promener le soir autour des bars de la rue
-Royale les pardessus mastic et les saphirs de
-bague remontés en épingle, dévalisés de la veille,
-jeunes attachés de l'ambassade d'Espagne ou
-mûrs juges d'instruction de Moscou!</p>
-
-<p>Entre une manille dans les brasseries du faubourg,
-une journée sur le turf et une partie de canot
-entre Petit-Bry et Joinville, ces messieurs, menacés
-dans leurs affaires par la saisie du mobilier d'Adèle,
-dégringoleraient quelquefois un huissier!</p>
-
-<p>Honneur donc à ce chevalier Desgrieux de l'année
-de l'Exposition, et à la nouvelle et galante école
-qu'il inaugurait enfin après tant de vilenies et de
-sang et de boue déposées pêle-mêle, avec les
-proclamations boulangistes contre les palissades
-et les murs!</p>
-
-<p>Après Prado, Pranzini et les assassins de la
-rue Bonaparte, chourineurs, les uns, de fille de
-joie blette, les autres, acheveurs de concierge de
-l'âge de leur siècle, ce vengeur du commerce opprimé
-et ce supprimeur d'huissier rafraîchissait
-l'âme. Il nous réconciliait presque avec l'aquarium
-où l'eau, de vert et glauque qu'elle est dans
-la nature était devenue trouble du rouge humain,
-de sang. Ce coup de surinage donné à tous
-les protêts et les jugements du monde de la saisie
-rassurait à la fois Cythère menacée et rassérénait
-aussi la foule éternellement craintive et torturée
-par ce vautour dévorant et légal: Sa Majesté
-l'Huissier, si souvent l'Usurier.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-273-</span> D'ailleurs, c'est un fait établi et reconnu de
-tous aujourd'hui que le Souteneur a dans notre
-société fin de monde son rôle et son utilité publique!</p>
-
-<p>Si, les jours de chômage, quand Saint-Lazare
-s'ouvre à madame oui ou non repentie, il devient
-parfois un danger pour le passant attardé,
-il n'en est pas moins la sécurité de Vénus alarmée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La nageoire aux dames, chevalier.</div>
-</div>
-
-<p>En cas de rafle, son bras offert à temps évite
-à la chérie les horreurs du bloc et du panier à
-salade, prêtre gagé de la Notre-Dame du Galetas,
-si bien célébrée par Paul Verlaine,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cette dame de Galetas</div>
-<div class="verse">Qu'on surprend toujours sur le tas</div>
-<div class="verse">A démolir quelque maroufle,</div>
-<div class="verse">Le temps de dire ou de faire oui,</div>
-<div class="verse">Le temps d'un bonjour ébloui,</div>
-<div class="verse">Le temps de baiser sa pantoufle.</div>
-</div>
-
-<p>Si parfois il coupe lui-même le cou ou la gorge,
-au moins sa présence est-elle, dans la chambre
-où le lit</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A toujours sous le rideau rouge,</div>
-<div class="verse">L'oreiller sorcier qui tant bouge,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">sa présence est-elle, dans l'atelier de madame,
-une garantie contre les fantaisies sadiques de
-Jack l'Eventreur!</p>
-
-<p>D'ailleurs, cette utilité du souteneur dans les
-basse m&oelig;urs de la prostitution, la prude Angleterre
-elle-même la proclame et la réclame. John
-Bull, si facilement choqué, arrive en personne
-<span class="pagenum">-274-</span> à résipiscence. C'est par la bouche même de
-se constables que Londres nous annonça sa vertueuse
-opinion.</p>
-
-<p>Au reste qu'on lise cette intéressante sensation
-de Whitechapel.</p>
-
-<p>Nous avons les <i>Sensations d'Oxford</i>, de Paul
-Bourget; j'avoue ne pas dédaigner, moi, cette
-dernière, datée de Whitechapel.</p>
-
-<p>Je transcris:</p>
-
-<p>«C'est très loin, c'est plus loin que le <i>terminus</i>
-des tramways; les figures des passants deviennent
-désagréables; on ne voit plus un vêtement
-qui ne soit déchiré; plus de voitures, rien que
-des charrettes. Nous y voilà. Un sergent de police
-est devant une porte. C'est là. L'entrée de l'allée
-est large comme un parapluie: dix mètres où
-deux hommes ne peuvent passer de front; d'un
-côté, des briques rouges comme du sang; de
-l'autre, des planches sur lesquelles s'étalent des
-dessins obscènes, crayonnés par des Hogarth de
-ruisseau. Le sergent de police me parle. Je lui
-dis ce que je viens voir. «Oh! nous avons eu
-beaucoup de monde hier. Je vais vous donner un
-homme». Un coup de sifflet. Le <i lang="en" xml:lang="en">bobby</i> arrive.
-Un géant moustachu et doux. «<span lang="en" xml:lang="en">Very well</span>», et
-nous entrons dans la cour.</p>
-
-<p>«Sous le troisième réverbère, près des charrettes
-à bras, la femme était couchée, la tête sur
-une marche. «Ils n'avaient pas même de place
-pour se retourner, me dit l'agent, et il l'a tuée
-au moment même; vous comprenez, on ne
-<span class="pagenum">-275-</span> peut pas tout dire dans les journaux, mais
-c'est au moment même. Toutes les huit avaient
-les mêmes taches. <span lang="en" xml:lang="en">Well</span>!» Autour de nous,
-la foule s'amasse: rien que des loqueteux. Ils
-sont plus sales que les nôtres. Les taches se voient
-plus sur les redingotes que sur les blouses. Tous
-ont les mains dans les poches, on dirait qu'ils y
-cachent un couteau. Et nous allons voir huit
-cours semblables. Elles ne sont pas à cent mètres
-l'une de l'autre. Ah! elle est rudement forte, la
-police de Londres! Je demande comment était
-la femme. «Voulez-vous voir son amie? C'est
-«la même chose». Nous voilà partis. L'agent
-s'arrête devant une petite maison grise de saleté.
-Il parlemente: «<i lang="en" xml:lang="en">She is coming</i>». Et, en
-attendant, il m'explique que tous les crimes
-viennent de ce que les femmes n'ont pas «<i lang="en" xml:lang="en">how
-do you call that? soteners, yes, souteneurs.
-Well</i>». Et dire que nous ne connaissons pas
-à Paris notre bonheur.»</p>
-
-<p>Les crimes viennent donc, comme l'a dit le
-<span lang="en" xml:lang="en">Bobby</span>, de ce que les femmes n'ont pas de «<i lang="en" xml:lang="en">how
-do you call that? soteners, yes souteneurs. Well.</i>»
-Comment appelez-vous cela? soteners, oui, souteneurs.
-C'est bien cela!</p>
-
-<p>Il était impossible de mieux établir et prouver
-l'utilité de l'Alphonse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Aux petits des poissons elle donne la pâture,</div>
-<div class="verse">Et sa bonté s'étend sur toute la nature.</div>
-</div>
-
-<p>Honneur donc à ces messieurs du Poker et de
-<span class="pagenum">-276-</span> la Contremarque, et nos compliments à la Chambre
-pour cette loi des récidivistes qu'elle ne fera
-jamais passer.</p>
-
-<p>Et après cette citation de Racine, le cygne
-blanc des poètes, qu'on me permette de terminer
-par ce sonnet de Paul Verlaine, ce cygne noir, à
-la gloire du Point-du-Jour, cet Eden des souteneurs:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le Point-du-Jour, le point blanc de Paris,</div>
-<div class="verse">Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse,</div>
-<div class="verse">Et neuve et laide et que je t'en ratisse,</div>
-<div class="verse">Le Point-du-Jour, aurore des paris!</div>
-
-<div class="verse stanza">Le bonneteau fleurit «dessus» la berge.</div>
-<div class="verse">La bonne tel s'y déprave, tant pis</div>
-<div class="verse">Pour elle et tant mieux pour le birbe gris</div>
-<div class="verse">Oui lui, du moins, la croit encore vierge.</div>
-
-<div class="verse stanza">Il a raison, le vieux, car voyez donc</div>
-<div class="verse">Comme est joli toujours le paysage,</div>
-<div class="verse">Paris au loin, triste et gai, fol et sage,</div>
-<div class="verse">Et le Trocadéro, ce cas, au fond.</div>
-
-<div class="verse stanza">Puis la verdure et le ciel et les types,</div>
-<div class="verse">Et la rivière obscène et molle, avec</div>
-<div class="verse">Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec</div>
-<div class="verse">Epatant, «ces metteurs au vent de tripes».</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-277-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak">UNE AVENTURE</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Avoir traversé toutes les grèves de l'Italie qui
-ne furent pas toujours gaies ce dernier automne;
-avoir fui, dans une panique, le <i lang="it" xml:lang="it">sciopero</i> de Milan
-tout vibrant encore des pillages de 98 et des horribles
-représailles qui les suivirent: canonnades
-et massacres des <i lang="it" xml:lang="it">scioperanti</i> dans les rues; avoir
-connu la bousculade et le désordre des gares assiégées
-par l'affolement des foules en fièvre de
-départ, les gares aux abords surveillés par des
-groupes d'ouvriers en loques qui renversaient et
-dételaient les voitures et les omnibus; avoir traversé
-la tristesse de Vérone, Vérone déjà si triste
-et si sévère par lui-même, la tristesse d'une Vérone
-aux boutiques closes, aux rues désertes,
-comme vidées par la terreur de la grève qui y
-éclatait le matin même où nous arrivions.</p>
-
-<p>Etre, le même soir, tombés sur le <i lang="it" xml:lang="it">sciopero</i> de
-Venise, une Venise morte et noire, sans <i lang="it" xml:lang="it">facchini</i>,
-<span class="pagenum">-278-</span> sans gondoles et sans lumière, une Venise à la vie
-suspendue par la volonté de la «<span lang="it" xml:lang="it">Camorra del
-lavor</span>» et dont les deux jours et les deux nuits
-d'anarchie sont sans précédent dans les annales
-de la cité des Doges&hellip; Oui, avoir traversé tout
-cela, toutes ces angoisses et tous ces incidents de
-guerre civile aggravés par la lecture des journaux
-italiens qui n'exagéraient pas!!! et, une fois enfin
-sortis de tous ces ennuis, après un mois dans
-la langueur et la mélancolie lumineuse de Venise
-et dix jours dans l'art sublime et serein de Florence,
-presque arrivé au port, à la veille de rentrer
-en France, être arrêté comme anarchiste et,
-malgré les noms et qualités déclinés, passer toute
-une nuit au poste de la prison de la ville et n'être
-relâché que sur la prière du consul, parce que
-suspect à la police&hellip; oui, cela m'est pourtant
-arrivé, et pas plus tard que le 29 octobre, à la Spezia&hellip;
-La Spezia! La Spezia est le grand port militaire,
-le Toulon de l'Italie, mais un Toulon autrement
-vaste et heureusement situé que le nôtre, dont
-on a pourtant assez justement vanté la rade et
-la ceinture de collines verdoyantes, Saint-Mandrier,
-la Seyne et Tamaris. La situation de la
-Spezia est splendide; les montagnes de Carrare
-la dominent à gauche, Carrare et son groupe de
-cîmes rocailleuses, déchiquetées, hardies et
-comme neigeuses, Carrare et ses marbres. Le
-soir, l'adieu du crépuscule vient frapper en plein
-la chaîne de Carrare et tous les marbres s'illuminent;
-Carrare est alors en marbre rose, et la
-<span class="pagenum">-279-</span> Spezia, dont la vie ne s'anime qu'à cinq heures
-a, pour son apéritif, l'éclosion d'une gigantesque
-auréole de marbre à l'horizon. Au-dessus
-de Carrare courent et ondulent des collines vertes,
-toute une suite de petits golfes et de promontoires
-dont le dernier se termine par une héroïque
-silhouette, une silhouette de citadelle crénelée,
-dont les hautes tours s'érigent, verticales, sur
-une roche abrupte au-dessus de la mer, Lérici,
-le château fort où François I<sup>er</sup> fut enfermé après
-Pavie avant d'être transféré à Madrid. François
-I<sup>er</sup>, Charles-Quint, la défaite de Pavie, de
-l'histoire, de la légende et des souvenirs! A gauche
-de la rade s'enfoncent les bassins de l'Arsenal,
-l'Arsenal de la Spezia, qu'on ne peut visiter
-sous aucun prétexte: une lettre du ministre de
-la guerre peut seule en ouvrir l'accès à un étranger.</p>
-
-<p>Après l'Arsenal, la côte continue découpée
-comme une feuille de mûrier, toute en petits
-golfes et en caps minuscules, des villages de
-pêcheurs dorment au fond des golfes, maisons
-peintes en trompe-l'&oelig;il, fausses balustrades et
-faux portiques de marbre alternant avec des ouvrages
-fortifiés, Italie très italienne, comme a dû
-la connaître Mme de Staël. Une véritable merveille
-termine, de ce côté, la rade: <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>,
-le port de Vénus; hautes, très hautes maisons
-génoises à cinq et six étages, qui, noires, rougeâtres
-et rongées par le soleil, et comme surgies
-de la mer, semblent à première vue être une falaise
-<span class="pagenum">-280-</span> ruinée; et ce sont, dès l'entrée du pays, des
-rampes de granit, des dallages et des contreforts.
-La place a dû être, jadis, formidablement fortifiée.
-Tout un vieux mur d'enceinte la borde à
-droite; dévalant de la montagne une très vieille
-citadelle la domine, plus importante encore que
-celle de Lérici, et, après le village qui n'est
-qu'une rue entre deux rangées de hautes maisons
-noires, se révulse et se cabre un chaos de
-rochers, des roches schisteuses, on dirait tordues
-par un cyclone, paysage ensoleillé et morne d'une
-étrange désolation. Au milieu se dresse et veille,
-en apparence encore debout, en réalité en ruines,
-une façade de marbre blanc et de marbre noir,
-tel un dallage funéraire, la chapelle de San-Pietro!</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p><span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span> et la chapelle San-Pietro: un
-vrai décor pour une tentation d'anachorète, cette
-solitude de roches, de mer et de soleil. Il y a
-aussi une grotte à <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>, une grotte fameuse
-où lord Byron a placé son <i>Corsaire</i>, mais
-l'entrée qui y conduisait est grillée. Maintenant,
-pour visiter la grotte, il faut prendre une barque,
-le chemin était <i lang="it" xml:lang="it">periculante</i>, périlleux, comme ils
-disent en italien, et <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>, c'est aussi un
-peu plus que des décombres, que des pierres et
-des filets de pêcheurs, c'est aussi de la gloire et
-<span class="pagenum">-281-</span> des souvenirs; Lord Byron y a demeuré, y a
-écrit deux de ses poèmes immortels. <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>!
-La vision m'en était demeurée lumineuse
-et nostalgique pour une journée passée en janvier
-1899 à la Spezia. La Spezia n'est, par elle-même,
-qu'une grande ville neuve aux rues perpendiculaires
-ou horizontales se coupant à angles
-droits et bien moins mouvementée que Toulon;
-j'avais aussi la curiosité de Lérici, que je
-n'avais pas eu le temps de visiter il y a cinq ans.
-Après huit ans de Florence et de ses merveilles
-un peu sombres, après le tragique du palais <span lang="it" xml:lang="it">Vecchio</span>
-et du Bargello surtout, hanté encore de
-spectres sanglants et de ténébreux souvenirs, nous
-rentrions en France par Vintimille et Nice; la
-splendeur ensoleillée et calme de la Spezia s'imposait.</p>
-
-<p>D'un ami, grand voyageur devant Dieu et devant
-les hommes, alors à Paris et au courant de
-mes projets, j'avais reçu à Florence une lettre
-ainsi conçue: «Si tu vas à la Spezia, demande
-et tâche de trouver Achille. Achille est une
-espèce de géant de Michel-Ange, laid comme
-une brute, mais débrouillard. Il a pas mal roulé
-le monde et a été aux ordres de Gordon Bennett
-sur la <i>Lysistrata</i>; il a été en Amérique, en
-Chine et à Marseille, il parle assez bien le français
-et pourra t'être précieux; il connaît tous
-les bons coins; il te fera manger de la soupe
-aux moules dans la tour ronde de <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>
-et des rougets à une sauce inconnue à San Terenzio,
-<span class="pagenum">-282-</span> le petit port avant Lérici. C'est un type
-échappé de tes <i>Propos d'âmes simples</i>, naïf et
-roublard, dévoué comme un chien; il est fait
-pour toi.&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Nota bene</i>: Achille est batelier.»</p>
-
-<p>Jeudi matin 27, nous quittions Florence à
-neuf heures et, après une halte de trois heures à
-Pise, débarquions à la Spezia à cinq heures. La
-musique militaire jouait sous les arbres de la promenade,
-devant l'hôtel de la Grande-Bretagne,
-où nous descendions. Le temps de déboucler nos
-valises, et j'étais sous les platanes mordorés de
-la promenade. Carrare, illuminé par le soleil couchant,
-mettait à l'horizon sa splendeur rose. Je
-demandai Achille aux bateliers du quai. Achille
-n'était pas là. Le soir, après dîner, je poussais
-jusqu'à la rive, à cent mètres de notre hôtel, jusqu'à
-la rive où une lune de nacre maillait d'argent
-la mer et le sommet des montagnes; un batelier
-m'y interpellait: «<i lang="it" xml:lang="it">Signore, una barca!</i>» Je déclinais
-l'offre, mais l'homme insistait, me faisait ses
-offres pour le lendemain en cas de promenade pour
-<span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span> ou ailleurs, et me donnait son
-nom: Achille. C'était lui. Le hasard l'avait mis
-sur ma route. Nous faisions connaissance, mais,
-tombant de fatigue, je rentrais à l'hôtel, lui donnant
-rendez-vous pour le lendemain.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Je lui donnai rendez-vous pour le soir; il
-<span class="pagenum">-283-</span> devait me conduire au bout de la ville, dans un
-café chantant assez pittoresque, mais le soir je
-me trouvais las, le grand air m'ayant étourdi,
-et je remettais le batelier au lendemain soir à la
-même heure, puisque pour Lérici, comme pour
-<span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>, il ne pouvait être question de barque,
-le bateau à vapeur étant là.</p>
-
-<p>Samedi soir 29 octobre, huit heures et demie.
-C'est ici que le drame commence. Achille vient me
-chercher à la porte de l'hôtel. Ma tenue est des plus
-simples: complet marron, pardessus, casquette de
-voyage; j'ai renoncé pour la circonstance au
-grand feutre légendaire qu'on m'a souvent reproché.
-Nous prenons le Corso Cavour, qui est
-la grande rue passante et commerçante de la
-Spezia. Achille a hâte d'être arrivé au théâtre:
-le spectacle commence à huit heures et demie
-précises, mais à une devanture de papetier des
-cartolines illustrées me tentent. Quand l'illustration
-est jolie, on a toujours à donner de ses nouvelles
-à quelqu'un; j'achète quatre de ces cartes
-et déclare à Achille que j'ai à écrire. Nous entrons
-dans une de ces <span lang="it" xml:lang="it">pasticiera</span>-bars, très éclairées
-et très élégantes, où les Italiens consomment
-punch, vin du pays et gâteaux dans la plus touchante
-promiscuité, hommes du peuple, gens du
-monde, officiers, etc., mais cela c'est l'Italie. Je
-commande un café, Achille un punch à l'orange,
-et je me mets à écrire. Pendant que je
-bâcle ma correspondance, Achille lie conversation
-avec un consommateur debout au comptoir,
-<span class="pagenum">-284-</span> un ami à lui retrouvé là et qui, entre temps,
-s'assied familièrement à notre table: mes lettres
-écrites, je me lève, je solde la tournée, et nous
-revoici sur le Corso Cavour, dans la direction
-du spectacle. J'ai confié mes cartolines à Achille
-pour qu'il les mette dans la boîte, et je marche
-seul en avant. Achille, lui, est resté en arrière.
-Il est environ neuf heures un quart ou neuf
-heures et demie. C'est alors qu'un inconnu assez
-bien mis, tête énergique et brune de Sicilien ou
-de Corse, m'aborde et me demande où je vais.
-Interloqué, je ne comprends pas très bien. L'inconnu
-insiste. Il me demande maintenant mon
-nom et à quel hôtel je suis descendu. J'ai pas
-mal roulé l'Italie et connais de longue date ces
-sortes de rencontres; je crois avoir affaire à un
-ruffian et j'envoie promener l'individu.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis de la police, me déclare-t-il en changeant
-de ton. Avez-vous des papiers sur vous?</p>
-
-<p>Et il exhibe sa carte.</p>
-
-<p>Des papiers! Oui et non: j'ai des lettres, ma
-carte, un reçu de quinze cents francs de l'hôtel
-de la Grande-Bretagne, où je suis descendu, une
-carte postale sur laquelle est mon portrait avec
-la nomenclature de mes &oelig;uvres et mon nom, et je
-dis qui je suis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous n'avez pas de passeport?&mdash;Non.&mdash;Alors,
-suivez-moi chez le commissaire, vous
-vous expliquerez avec lui. Pas de passeport: je
-vous arrête!&mdash;Mais pourquoi?&mdash;Parce qu'étranger
-sans papiers et avec deux malfaiteurs.&mdash;Comment
-<span class="pagenum">-285-</span> deux malfaiteurs?&mdash;Oui, ces deux
-hommes que vous avez quittés en sortant du bar,
-vous buviez avec eux en écrivant des lettres.&mdash;Achille!
-mon batelier, un malfaiteur?&mdash;Ah!
-vous savez son nom. Comment l'avez-vous connu?</p>
-
-<p>Je raconte la chose.</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="it" xml:lang="it">Bene, bene.</i> Et l'autre?&mdash;L'autre, je ne
-le connais pas, c'est la première fois que je le vois.&mdash;<i lang="it" xml:lang="it">Prima
-volta</i>, c'est bien, vous direz cela au
-commissaire. <i lang="it" xml:lang="it">Questi ragazzi due ladroni</i> (ces
-hommes sont deux voleurs).</p>
-
-<p>Et je suivis le policier, convaincu d'être relâché
-dès que j'aurais parlé au commissaire central.
-Le commissaire! Je ne devais le voir que le
-lendemain à dix heures au Municipe. Mon brigadier
-sicilien me conduisit directement à la prison,
-me remit entre les mains de deux soldats
-de garde et, très étonné de ne trouver sur moi
-aucune arme, ni couteau ni revolver, ne m'en fit
-pas moins mettre en cellule. J'y retrouvai le lit
-de camp, les couvertures de laine et les murs
-blanchis à la chaux de la salle de police de mes
-années de régiment. Des rires et des chansons de
-filles ramassées dans la rue et enfermées au-dessous
-de moi m'y tinrent éveillé jusqu'à une
-heure du matin, car j'avais espéré dormir. D'une
-heure à six heures l'énervement et la colère m'empêchèrent
-de fermer l'&oelig;il. A six heures des cantiques
-montaient de la cellule des filles: les prisonnières
-saluaient l'aurore dominicale. A sept
-heures enfin la voix d'Achille, pénétré dans la
-<span class="pagenum">-286-</span> cour de la prison, je ne sais comment, s'élevait
-sous ma fenêtre et à travers les grilles, m'annonçait
-qu'on allait me relâcher. Il y avait eu erreur
-sur ma personne. Je n'en étais pas moins sous
-les verrous, et ma mère, ne me voyant pas rentrer,
-devait mourir d'angoisse à l'hôtel. Je priai
-Achille d'aller la prévenir et de la conduire immédiatement
-chez le consul, de la rassurer surtout.
-Au même instant, un soldat m'apportait
-une tasse de café noir et des gâteaux. C'était
-Achille, le malfaiteur, qui avait songé que je
-pouvais avoir faim! Le commissaire devait venir
-à huit heures. A huit heures, un soldat me faisait
-balayer ma cellule, plier mes couvertures et vider
-<i>monsieur Jules</i>, comme à un simple détenu; puis
-un policier en civil venait me prendre et me conduisait,
-par les rues, au Municipe. Je ne voyais
-le commissaire qu'à neuf heures et, après un interrogatoire
-d'une heure et demie, confrontation
-et allées et venues au consulat, j'étais relâché
-à onze heures et demie&hellip; juste le temps
-de prendre un bain avant le déjeuner. Un bain!
-j'en avais besoin. Et comme je demandais les
-motifs de cette arrestation arbitraire et de cette
-incarcération inconcevable:</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'étranger et vu avec des malfaiteurs,
-m'était-il répondu.</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisque cet homme est un malfaiteur,
-pourquoi est-il en liberté, et pourquoi est-ce moi
-qu'on arrête? Pourquoi a-t-il été condamné?&hellip;
-Vous parlez de dossier&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum">-287-</span> Et j'apprends que le fameux Achille a été surtout
-compromis dans les dernières grèves et que
-le buveur inconnu du bar d'hier soir est un
-anarchiste militant. Dans la pensée de ce trop
-zélé brigadier de police, j'ai été assimilé à ces
-deux compagnons! La police de la Spezia m'a
-fait l'honneur de me croire anarchiste.</p>
-
-<p>O <span lang="it" xml:lang="it">Porto Venere</span>, ô donjon de Lérici, splendeurs
-déjà lointaines des cîmes de Carrare, glorieux
-souvenirs de François I<sup>er</sup> et de lord Byron, je me
-souviendrai de la Spezia!</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-
-<p class="c gap small">IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI</p>
-
-<pre style='margin-top:6em'>
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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