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-The Project Gutenberg EBook of Expiation, by Dora Melegari
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this ebook.
-
-Title: Expiation
-
-Author: Dora Melegari
-
-Release Date: November 11, 2020 [EBook #63712]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Joël Savary and the Online Distributed Proofreading
- Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from
- scanned images of public domain material from the Google Books
- project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION ***
-
-
-
-
- EXPIATION
-
-
-
-
- 3047-81.--CORBEIL. Typ. CRÉTÉ.
-
-
-
-
- EXPIATION
-
-
- PARIS
-
- CALMANN LÉVY ÉDITEUR
-
- 1881
-
- Droits de reproduction et de traduction réservés
-
-
-
-
- EXPIATION
-
-
-
-
-C..., 28 octobre 1878.
-
-
-Tout est terminé: le testament de mon père a été ouvert, les comptes
-sont réglés. Je viens de signer une procuration pour faire vendre
-la vieille maison, mon unique héritage paternel; j’ai écrit en même
-temps à ma cousine Renée de Hauteville, la seule parente qui me reste
-en ce monde, pour lui dire que j’accepte l’hospitalité qu’elle a la
-bonté de m’offrir. En le faisant, j’ai cédé aux instances de madame
-de Faverges et aux raisons péremptoires du notaire. Je n’ai pas assez
-pour vivre. De la fortune de mon père il ne reste rien; ses voyages
-scientifiques, sa passion de bibliophile l’ont absorbée. L’incurie de
-son administration a consommé sa ruine. Toutefois j’aurais préféré
-rester ici, y végéter au jour le jour et attendre que, remise du coup
-qui m’a frappée, je puisse songer à un avenir de travail.
-
-C’est demain que je pars. Probablement je ne reviendrai jamais dans
-cette demeure. Si inhospitalière, si triste qu’elle m’ait été,
-j’éprouve en la quittant une sorte de regret, et je revis par la pensée
-dans les années écoulées, tellement il est vrai que l’on s’attache aux
-lieux où l’on a le plus souffert! Je me souviens, comme si c’était
-hier, du jour où j’y suis entrée pour la première fois. Ma marraine
-venait de mourir. Depuis la catastrophe qui avait brisé notre vie
-de famille en dispersant notre intérieur, depuis le jour fatal où
-ma mère avait disparu et où ma marraine m’avait emmenée comme une
-enfant maudite, je vivais auprès d’elle et n’avais pas revu mon père.
-En la perdant, j’avais perdu mon asile. Mon père m’écrivit alors de
-le rejoindre. J’arrivai à C... Aucune parole de bienvenue ne m’y
-accueillit, et dès cette heure il fut avec moi ce qu’il devait être
-jusqu’à celle de sa mort.
-
-Notre vie en commun commença. Dans les premiers temps j’avais espéré un
-rapprochement; je lui demandai de me permettre de lui faire la lecture,
-de me laisser prendre des notes pour lui. Il refusa. Néanmoins je
-revins à la charge, mais un jour il me traita si rudement que je n’osai
-plus tenter le moindre effort.
-
---Thérèse, me dit-il, cessez vos importunités, elles m’irritent
-inutilement. Vous ne pouvez m’aider en rien; les femmes n’entendent
-quoi que ce soit aux choses intellectuelles et ne savent que confondre
-toutes les questions. Votre présence ici est déjà pénible pour moi;
-n’en augmentez pas l’embarras en voulant m’imposer vos services.
-
-J’ai beaucoup pleuré alors à ce sujet, mais c’était au commencement;
-plus tard je me suis endurcie. Mon père ne m’aimait pas, il ne
-m’aimerait jamais. C’était un malheur, comme tout dans ma vie avait été
-un malheur. Il y a des personnes qui naissent marquées pour la douleur.
-Il faut qu’elles se résignent de bonne heure; je m’étais résignée. . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Des émotions de ces dernières semaines, il m’est demeuré une
-stupéfaction douloureuse qui m’empêche de rassembler mes idées. Une
-seule impression distincte se dégage de cet assoupissement moral:
-celle de mon isolement complet. Désormais je suis seule au monde,
-toute seule. Ce sentiment de solitude est souvent venu déjà attrister
-et aggraver ma situation. Mais c’est bien pis maintenant. Alors du
-moins mon père vivait, et bien que son cœur me fût fermé, qu’il me
-tînt systématiquement éloignée de lui, c’était pourtant quelqu’un à
-qui j’appartenais. Aujourd’hui je n’appartiens plus à personne, aucun
-devoir ne me réclame, aucune obligation ne me retient. Demain, mon
-dernier lien se brisera, quand je quitterai ce qui fut pour moi la
-maison paternelle. Thérèse, ma pauvre fille, te voilà libre, aussi
-libre qu’un oiseau du ciel. Thérèse, que feras-tu de ta liberté?
-
-
-
-
-Château de Hauteville.
-
-
-Je suis arrivée à Hauteville il y a une semaine. C’était vers le soir,
-il tombait une pluie fine et serrée, le vent agitait les grands arbres
-du parc. Sur le perron du château je vis de loin une femme debout;
-sa silhouette se dessinait nette et droite sur le fond lumineux du
-vestibule éclairé. Quand la voiture approcha, elle descendit rapidement
-les degrés, exposant sa tête nue à l’eau du ciel.
-
-Ses deux mains amicalement tendues m’aidèrent à descendre, puis
-s’appuyèrent sur mes épaules, tandis qu’elle m’embrassait. Je sentis
-contre mon visage fatigué la pression de sa joue fraîche et j’entendis
-une voix vibrante et jeune qui me disait:
-
---Soyez la bienvenue, Thérèse!
-
-Cette femme, c’était ma cousine Renée. Elle est fort jolie, grande,
-élancée, avec un petit air languissant dans la démarche qui lui donne
-une grâce de plus. Son teint est mat, ses cheveux châtains sont
-enroulés simplement autour de sa tête; sur le front une frange qui
-tombe très bas sur les yeux. Les yeux! voilà ce qu’elle a de plus
-remarquable; ils sont grands, lumineux, d’un bleu violet; l’expression
-en est singulièrement triste et forme un contraste étrange avec son
-visage d’enfant aux contours arrondis et légèrement indécis encore.
-La bouche est celle d’une personne heureuse, une bouche faite pour
-sourire. Voilà ce qu’est l’extérieur; quant au reste, c’est encore
-l’inconnu; mes yeux voient, mais je ne suis en état ni d’observer,
-ni de définir. Je ne l’avais pas revue depuis son enfance, c’était
-donc une étrangère en face de qui je me trouvais. Nous étions un peu
-embarrassées l’une vis-à-vis de l’autre. Elle me regardait d’un air à
-la fois curieux et timide.
-
---Comme vous devez avoir froid! dit-elle enfin; quel triste voyage!...
-Je suis fâchée que Robert n’ait pu aller à votre rencontre.
-
-Elle m’installa auprès du feu, me raconta qu’elle était seule au
-château, que son mari était absent, qu’il ne reviendrait que dans
-quelques jours. Ensuite, elle me parla de sa tante de Faverges, de son
-frère Gontran, de leur enfance si heureuse! Maintenant il voyageait en
-Afrique, elle lui écrivait de longues lettres...
-
-Ce bavardage innocent, sortant de cette bouche enfantine, me berçait
-doucement: il y avait si longtemps que je n’avais entendu une voix
-jeune! Telle fut notre première soirée.
-
-Les jours suivants, elle se donna mille peines pour me distraire, me
-témoignant une cordialité dont je voudrais avoir la force de lui être
-plus reconnaissante; puis elle s’aperçut de mon anéantissement et
-comprit que la meilleure charité serait de me laisser à moi-même. Je
-reste donc de longues heures dans ma chambre, les mains croisées autour
-de mes genoux, écoutant la pluie qui bat contre les vitres, regardant
-les brouillards se dégager lentement des forêts de sapins qui entourent
-Hauteville. Mes idées flottent indécises sur tout, sans se fixer sur
-rien. Le passé me semble un rêve douloureux dont le présent est le
-lamentable réveil. Quant à l’avenir, je n’y songe même pas; il y a des
-années que je n’y songe plus.
-
-Pendant que j’écris, la pluie continue à tomber, on dirait qu’il va
-pleuvoir toujours. C’est un de ces temps par lesquels les malheureux se
-sentent plus malheureux encore. Les heureux... mais qui est-ce qui est
-heureux en ce monde? Serait-ce ma cousine Renée? Il est si difficile
-de juger de ces choses! Elle semble l’être. Mais quand on est mariée,
-le bonheur dépend du mari qu’on s’est choisi, et je ne le connais pas
-encore cet «incomparable Robert», comme l’appelle madame de Faverges.
-On dit que c’est une merveille, mais il est sage, je crois, de se
-méfier des merveilles.
-
-
-
-
-15 novembre.
-
-
-Les jours se suivent et se ressemblent dans leur monotonie accablante.
-Ce grand château, avec son parc immense, ses tourelles, ses vastes
-pièces silencieuses, semble une prison magnifique dont la gaîté et la
-joie seraient bannies. L’atmosphère qu’on y respire convient mieux à
-ma tristesse qu’à la jeunesse de Renée. Elle lit pour se distraire de
-vieux romans de chevalerie et rêve de la belle Mélusine et de Guilhan
-le pensif.
-
---Cela me donne des idées d’aventure, me disait-elle l’autre jour comme
-je la rencontrais, un gros volume poudreux à la main. Je m’imagine être
-une princesse enchantée enfermée dans une tour et qu’un chevalier
-hardi va venir délivrer.
-
-J’ai essayé de sourire.
-
---Quelle folle rêveuse je suis! n’est-ce pas? s’est-elle écriée en
-rougissant. Mon frère se moque de moi et dit que je resterai enfant
-toute ma vie.
-
-Quand je suis descendue ce matin, je l’ai trouvée le visage rayonnant,
-une lettre à la main. Elle est venue à moi souriante, disant:
-
---Mon mari arrive ce soir.
-
-Il y avait de la joie dans le ton dont elle prononça ces paroles, mais
-c’était plutôt une joie d’enfant qu’une joie de femme.
-
-Elle s’est donné toute la journée un mouvement singulier, allant,
-venant, dérangeant un meuble ou un autre. Je restais à la regarder,
-oubliant de monter dans ma chambre. Cette activité, cette vivacité,
-cette jeunesse d’impressions qui attache de l’importance aux plis d’un
-rideau, à l’arrangement d’un vase de fleurs, à un tableau plus ou
-moins éclairé, tout cela m’étonnait, j’allais presque dire m’amusait.
-
-Depuis mon arrivée, par politesse plus que par obligation, Renée avait
-gardé un deuil sévère, mais aujourd’hui le deuil s’est éclairci, la
-robe noire s’est ouverte, laissant deviner un cou blanc et rond; elle a
-mis une rose à son corsage, une autre dans ses cheveux. En outre, elle,
-qui m’avait paru fort indifférente à sa toilette, en est singulièrement
-préoccupée. A chaque instant elle arrange un nœud, chiffonne une
-dentelle, puis jette des coups d’œil furtifs dans toutes les glaces
-de l’appartement et, si elle y rencontre mon regard la surprenant
-en flagrant délit de coquetterie, elle rougit jusqu’à la racine des
-cheveux. Ces petits manèges me font voir ma cousine Renée sous un jour
-nouveau.
-
-Je viens de la quitter, j’ai voulu la laisser seule finir ses derniers
-préparatifs et recevoir son mari. Mon intention était même de ne plus
-redescendre pour ne pas troubler les joies de ce retour, mais elle a
-tant insisté pour me présenter à «Robert» que j’ai dû céder.
-
-
-
-
-Minuit.
-
-
-Vers dix heures, je me suis glissée dans le salon. Mes pas font si
-peu de bruit qu’ils ne m’ont pas entendue entrer. Les lampes étaient
-placées dans le fond de la pièce, dissimulées par un paravent; la seule
-partie en lumière était celle qu’éclairait la flamme du foyer. Je ne
-distinguai d’abord que Renée assise sur une chaise basse. Penchée en
-avant, les coudes sur les genoux, la figure posée sur les mains, elle
-souriait, et ses yeux étaient levés. Je suivis la direction de son
-regard et j’aperçus un homme de grande taille, les bras croisés sur la
-poitrine, s’appuyant au chambranle de la cheminée; son visage, que
-n’atteignaient pas les reflets de la flamme, restait caché dans l’ombre
-et je ne pouvais en distinguer les traits. Je m’étais arrêtée au milieu
-de la chambre, les contemplant tous deux... Je ne sais combien de temps
-je demeurai ainsi. Enfin Renée tourna la tête, me vit et s’écria:
-
---Voici Thérèse!
-
-Elle vint à moi et me conduisit vers son mari, disant:
-
---Voici Robert!
-
-La simplicité de cette présentation m’embarrassa plus qu’elle ne me mit
-à l’aise. Lui aussi d’ailleurs resta court, s’inclina gravement, prit
-ma main, qu’il garda un instant dans la sienne, comme s’il cherchait
-quelques mots pour accompagner cette marque de cordialité, puis la
-laissa retomber, toujours en silence. Cet accueil me parut étrange, je
-levai les yeux sur les siens, je ne sais s’il y lut mon étonnement,
-mais il se décida à prononcer quelques paroles de bienvenue d’une voix
-qui me sembla sévère.
-
-Renée me montra du geste un siège vide, je m’assis; M. de Hauteville
-resta debout. Sa femme lui posa des questions sur des amis qu’il
-venait de quitter. Il répondit. Je n’écoutais pas, mais, autant que
-me le permit la faible clarté de l’appartement, j’examinai celui
-qui désormais devait être mon hôte. C’était bien là l’homme que
-l’on m’avait décrit. Grand, portant fièrement la tête, remarquable
-de distinction dans toutes ses attitudes, les traits réguliers, la
-physionomie hautaine. Il porte sa barbe rousse coupée en pointe; ses
-yeux, dont il m’a été impossible de saisir la couleur, sont très
-rapprochés l’un de l’autre sous des sourcils droits. La bouche est
-dédaigneuse et ne paraît pas faite pour le sourire, c’est le contraire
-de la bouche de Renée. Je suppose que l’on trouve M. de Hauteville
-beau, mais il y a sur ce visage altier tant de sévérité et d’orgueil
-qu’il semble plus fait pour inspirer l’effroi que l’attrait.
-
-
-
-
-20 novembre.
-
-
-La prison s’est animée, le maître de céans se donne un mouvement
-continuel. Il fait exécuter de grands travaux de genres différents,
-établir une ferme modèle, percer une route. Le reste du temps il
-s’enferme dans son atelier. Son atelier! Renée n’en parle qu’en
-baissant la voix comme d’un endroit sacré. Je n’ai point encore été
-admise aux honneurs de ce sanctuaire. Je me défie toujours de la
-sculpture d’amateur; en général elle ne vaut rien.
-
-En outre, on a découvert à Hauteville les traces d’un camp romain et
-l’on va opérer des fouilles. Des ouvriers spéciaux sont arrivés et
-parcourent le parc en tous sens, interrogeant la terre. Au milieu de
-cette activité, M. de Hauteville demeure calme et froid. D’ailleurs je
-ne le vois guère qu’aux heures des repas et pendant la soirée, qu’il
-passe avec nous. Les premiers jours, j’ai été gênée de me trouver
-en tiers entre eux, j’aurais voulu me retirer, mais ils n’y ont pas
-consenti et, à mesure que je suis en état de les étudier davantage, je
-me rends compte que le tête-à-tête ne renferme pas de grandes douceurs
-pour ce ménage. Je le devine plus que je ne l’observe; en apparence,
-ils sont l’un pour l’autre tout ce qu’ils doivent être; seulement Renée
-n’a jamais l’air à l’aise avec son mari, et lui a une manière brève,
-quoique polie, de lui parler qui n’annonce pas un cœur bien épris.
-Il ne l’aime donc pas? Serait-ce que l’activité de sa vie extérieure
-l’absorbe au point qu’il ne lui reste rien à donner aux affections
-naturelles? Mais pourquoi raisonner sur leurs affaires de cœur? Elles
-ne me regardent pas plus qu’elles ne m’intéressent. Du reste, qui
-m’intéresse en ce monde, sauf mes livres, et encore je ne m’en occupe
-que pour oublier ce qui me manque; car eux aussi, au fond, en quoi
-m’intéressent-ils?
-
-Les fouilles font le sujet de nos conversations du soir. M. de
-Hauteville parle, et nous écoutons. De temps en temps, Renée s’endort
-et se réveille en sursaut avec de petits airs effrayés; elle regarde
-son mari, et l’on voit qu’elle meurt de peur qu’il ne s’en soit aperçu.
-Quand le sujet est épuisé, il se fait de longs silences, et tous trois
-nous considérons le feu. Ce n’est pas gai pour Renée. Les discours
-savants de M. de Hauteville ne doivent guère amuser la pauvre enfant,
-qui, j’en suis sûre, voudrait bien parler d’autre chose. L’autre soir,
-la pitié m’a saisie, et, tirant à moi des journaux illustrés, je lui ai
-demandé des détails sur les modes nouvelles et sur son dernier voyage
-à Paris. Elle a souri et s’est mise à babiller tout à fait gentiment.
-Pauvre petite Renée! vous n’avez pas plus le mari qu’il vous faut que
-la vie qui vous convient, et, par ma présence, je suis venue vous
-apporter une nouvelle note de tristesse. Sous l’empire de cette pensée,
-je suis entrée le lendemain chez elle et, après avoir causé:
-
---Que pourrais-je faire pour vous, Renée? ai-je demandé. Je crains
-que mon sombre visage ne soit venu obscurcir votre horizon. Ne vous
-inquiétez pas de ma tristesse, je suis parvenue à m’y attacher, mais je
-dois veiller à ce qu’elle n’atteigne pas les autres.
-
---Vous vous trompez, Thérèse, elle ne nous atteint pas; nous sommes
-très heureux de vous avoir.
-
---J’ai peur que vous ne vous ennuyiez, ai-je repris en insistant. Ne
-pourriez-vous pas vous occuper à quelque chose qui vous intéressât?
-
-Elle s’est mise à rire.
-
---J’ai toujours été une grande paresseuse, je suis malhabile aux
-ouvrages de femme, et la lecture d’un livre trop sérieux me fait mal
-à la tête, parce que je ne le comprends pas. Mais, malgré mes airs
-ennuyés, je suis la personne la plus gaie du monde. L’existence me
-semble très amusante, et j’ai tant d’idées qui me passent dans l’esprit
-que, la plupart du temps, sans qu’on s’en doute, je ris au dedans de
-moi-même.
-
---Nous pourrions du moins faire de la musique ensemble. Vous chantez,
-j’en suis sûre?
-
---Oui, à peine.
-
-Et elle se mit à fredonner quelques notes. Puis un léger soupir lui
-échappa:
-
---Je ne suis pas comme vous, Thérèse, je ne sais ni agir ni penser. Je
-ne sais que rêver. On m’a trop gâtée, je crois. Mon frère Gontran et ma
-tante de Faverges ont écarté de ma route la plus inoffensive épine. A
-force de bonheur ils ont fait de moi une créature incomplète.
-
-A mesure qu’elle parlait, je sentais la distance qui nous sépare
-s’agrandir encore, et je la quittai, la laissant à ses rêves d’enfant
-et comprenant que l’effort que je venais de tenter était inutile,
-qu’elle n’avait pas besoin de moi, que je ne pouvais payer d’aucune
-façon la dette que je contractais envers elle.
-
-
-
-
-1er décembre.
-
-
-Nous avons fait aujourd’hui une grande promenade. C’est la première
-fois depuis mon arrivée. M. de Hauteville l’a proposée ce matin. Je
-voulais refuser, il ne m’en a pas laissé le temps.
-
---Vous devez faire cet effort, a-t-il dit. Il y a des moments dans la
-vie où il est nécessaire de dire à son cœur: Je veux. Il faut laisser
-à la vieillesse lassée cette apathie que produit le rude contact du
-malheur, et appeler à notre aide les forces sans cesse renaissantes de
-la jeunesse.
-
-Ce petit discours m’a surprise; je croyais que cet homme ne parlait
-jamais que de faits accomplis ou à accomplir et qu’il s’embarrassait
-fort peu des mouvements de l’âme. Me serais-je trompée?
-
-Le temps était beau. Le grand vent de ces jours derniers avait séché
-les routes, ce qui rendait la marche facile et presque agréable. Il y
-avait si longtemps que je vivais renfermée que cette course en plein
-air et les pâles rayons d’un soleil d’hiver me causèrent une impression
-de bien-être.
-
-Nous avons suivi la route qui conduit à la maison forestière, où
-M. de Hauteville devait parler à son garde. Elle est placée sur la
-hauteur; pour y arriver, l’on gravit un chemin rocailleux, taillé
-dans le flanc même de la montagne. Il faisait presque sombre quand
-nous sommes redescendus; le brouillard qui s’élevait du fond de la
-vallée enveloppait le paysage et le cachait à nos yeux. On ne voyait
-distinctement que la route sur laquelle nous marchions. Nous allions
-d’un pas rapide, pressés par la nuit tombante; l’humidité de l’air
-nous faisait serrer en frissonnant nos manteaux et ramener nos
-fourrures autour de nos cous. M. de Hauteville marchait en avant, Renée
-se rapprocha de lui et se suspendit à son bras. Pendant un instant, je
-les suivis des yeux. Ces deux ombres enlacées descendant rapidement
-le sentier étroit de la montagne semblaient marcher sur des nuages
-et prenaient un aspect fantastique. Quelques pas nous séparaient à
-peine; pourtant je sentais qu’il y avait entre elles et moi des abîmes
-impossibles à franchir. Elles étaient le rêve de la vie: j’en étais
-la réalité froide et sombre. Involontairement je ralentis le pas; peu
-à peu leurs silhouettes devinrent moins distinctes et finirent par
-disparaître entièrement à mes yeux. Ils m’oubliaient; bientôt à mon
-tour je ne pensai plus à eux. Je m’assis sur une pierre et regardai
-autour de moi: le brouillard montait toujours, les pointes des rochers
-les plus élevés sortaient seules encore des vapeurs blanches. Aucun
-son humain ne frappait mes oreilles, je n’entendais que le bruit sourd
-du torrent qui, grossi par les dernières pluies, se précipitait avec
-violence dans la plaine. Ce lieu sauvage et désolé exerçait sur moi un
-charme étrange. Il existait entre mon âme et lui une harmonie secrète
-dont je ressentais toute la force. Je restais là, affaissée, oubliant
-l’heure qui passait, subissant la sensation à la fois pénible et douce
-de ce silence et de cette solitude.
-
-Soudain une ombre se dressa à mes côtés et une voix brève demanda:
-
---Est-ce vous, mademoiselle de Brives?
-
-Je reconnus la voix de M. de Hauteville, mais j’étais troublée et ne
-répondis pas immédiatement. La nuit était entièrement tombée, on ne
-distinguait plus rien. Sa main se posa sur mon bras.
-
---Est-ce vous? répéta-t-il. Renée s’effraye et craint qu’il ne soit
-arrivé un accident.
-
-A ces mots, je me levai sans parler.
-
---Que faisiez-vous là? redemanda-t-il encore plus brièvement.
-
---Je ne sais, murmurai-je.
-
-Une exclamation irritée faillit lui échapper. Il la réprima aussitôt,
-et, passant sa main sous mon bras, m’entraîna le long de la côte. Il
-marchait si rapidement que la respiration me manquait, mais je n’aurais
-osé me plaindre; je le suivais haletante et silencieuse. Pas une parole
-ne fut prononcée entre nous. Sur le perron nous trouvâmes Renée qui
-nous attendait. Elle courut à moi, s’écriant:
-
---Quel bonheur que vous soyez rentrée! J’avais si peur pour vous!
-
-Elle m’entraîna dans sa chambre, me fit sécher devant son feu et boire
-du thé bouillant sous prétexte que j’avais risqué ma vie dans ces
-brouillards. Quant à son mari, il ne fit pas la moindre allusion à
-cet incident et ne prononça pas un mot d’excuse sur la rudesse de sa
-conduite. Il passa la soirée, absorbé dans ses plans et ses livres,
-sans daigner nous honorer de ses paroles.
-
-Ah! monsieur de Hauteville, je crains bien qu’il n’y ait pas beaucoup
-d’amitié perdue entre vous et moi!
-
-
-
-
-15 décembre.
-
-
-On attend pour Noël madame de Faverges. Renée manifeste une grande
-joie. Elle adore cette tante qui l’a élevée et pour laquelle elle
-professe une profonde vénération. Moi aussi je devrais me réjouir.
-C’était la seule amie qu’eût conservée mon père; elle est venue à
-C... pour sa mort; elle a vu de près ma vie, elle m’a plainte, elle a
-souffert et peut me comprendre. Je devrais donc l’aimer. Je ne le fais
-pas. Est-ce que mon cœur est incapable d’affection ou plutôt ai-je le
-sentiment que sa manière d’être affectueuse et douce est comme un blâme
-tacite de la mienne? Quand elle fixe sur moi son regard tranquille, il
-me semble qu’elle me perce à jour et qu’elle découvre en mon âme des
-choses que je n’y soupçonne pas moi-même. Elle m’a dit souvent:
-
---Vous m’inquiétez, Thérèse; votre résignation morne m’effraye plus que
-ne le ferait la révolte. Tout semble dormir chez vous: le mal comme le
-bien, le cœur comme la conscience.
-
-
-
-
-Jour de Noël.
-
-
-Aujourd’hui les cloches ont sonné à toute volée. Il faisait encore
-complètement nuit quand nous sommes descendus de grand matin pour
-entendre une messe basse dans la chapelle du château. Placée dans
-une sorte de caveau, elle avait à cette heure un aspect sombre et
-lugubre. J’y suis entrée la première, puis Renée est venue avec madame
-de Faverges, qui est arrivée hier. L’office a commencé. Je ne voyais
-pas M. de Hauteville; en me retournant légèrement, je l’ai aperçu à
-ma gauche, un peu en arrière, debout, appuyé contre un pilier qui
-porte une inscription en souvenir d’un Hauteville mort aux croisades.
-Le cadre lui convenait; pour la première fois je l’ai admiré: c’est
-malheureux qu’il n’ait pas vécu à une autre époque, il aurait fait un
-superbe croisé, et dans ces siècles à demi barbares, sa hauteur et sa
-rudesse n’auraient pas blessé comme dans le nôtre.
-
-Je ne suis pas dévote et, ce matin surtout, je ne pouvais recueillir
-mes pensées. Renée, elle, priait avec ferveur; madame de Faverges était
-en extase. Une seconde fois je me retournai. M. de Hauteville avait
-caché sa tête dans ses mains, et il y avait dans toute son altitude
-quelque chose d’affaissé, de douloureux qui bouleversait toutes mes
-idées. En sortant, nous échangeâmes quelques paroles, il avait repris
-sa figure ordinaire, et le son de sa voix était aussi assuré, net et
-tranchant que de coutume. Non, l’homme que je venais de voir courbé
-sous le poids d’une tristesse inconnue n’était pas lui, mais un fantôme
-de mon imagination.
-
-
-
-
-30 décembre.
-
-
-La neige tombe à flocons serrés. Les fouilles ont été interrompues.
-Chaque jour, Renée et son mari font de longues promenades en traîneau,
-dont elle revient les joues roses, les yeux brillants. Ils vont visiter
-leurs tenanciers. C’est le moment de la distribution des aumônes. M.
-de Hauteville est très scrupuleux et très large dans l’accomplissement
-de ce devoir. J’ai refusé de les accompagner dans leurs excursions.
-J’ai repris mes lectures et je passe presque toutes mes journées dans
-la bibliothèque, étendue sur un vieux divan placé dans le fond de la
-pièce et enveloppée de mon châle noir, dont je ramène un des pans sur
-ma tête pour ne pas mourir de froid dans cette vaste pièce glaciale
-et triste. Nul ne vient m’y déranger. M. de Hauteville seul y entre
-de temps en temps pour prendre un livre ou consulter une des cartes
-qui pendent le long des murs. Il ne me voit même pas et sort comme
-il est entré: en silence. Cette solitude est devenue pour moi une
-nécessité; elle me permet de me livrer sans contrainte à l’amertume de
-mes pensées. Le droit d’être triste, ce dernier bien des malheureux, je
-l’ai acquis et je le garde. Cependant on me le conteste.
-
-Comme je rejoignais Renée dans le petit salon de la tourelle où elle
-passe ses matinées, un bruit de voix m’a arrêtée sur le seuil de la
-porte entr’ouverte.
-
---J’avais espéré, Robert, qu’elle serait pour vous une ressource, que
-vous pourriez travailler ensemble. C’est une femme si remarquable!
-
---C’est surtout une femme orgueilleuse, répondit M. de Hauteville.
-Ma chère enfant, méfiez-vous de votre imagination. Vous m’aviez fait
-une peinture exagérée de ses mérites, de son intelligence, de son
-énergie. L’énergie ne consiste pas à se complaire dans ses tristesses
-et dans l’abandon de soi-même. J’ai cédé à vos instances, Renée, mais,
-croyez-moi, ne vous forgez pas des chimères inutiles sur la compagne
-que vous vous êtes choisie. Cela ne serait pour vous qu’une déception.
-
-C’était de moi qu’il s’agissait; la discrétion m’empêchait d’en
-entendre davantage; je m’éloignai sans bruit. Ces quelques mots,
-surpris par hasard, m’ont fait non seulement constater la sévérité
-du jugement de M. de Hauteville, mais deviner que c’était malgré lui
-que Renée m’avait accueillie. Ma résolution de ne demeurer ici que le
-moins possible s’est fortifiée encore. Depuis lors, dès que je suis
-en sa présence, je me fais un visage indifférent, je me force à une
-animation factice, je chante avec Renée, car je ne veux pas que, du
-haut de sa prospérité et de sa force, il méprise mon infortune comme
-une faiblesse.
-
-
-
-
-5 janvier 1879.
-
-
-Depuis quelques jours Renée me paraît souffrante, elle a des
-soubresauts de gaieté enfantine suivis d’un alanguissement de toute sa
-personne; elle reste des heures entières assise près de la fenêtre, les
-mains croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la remarque à madame
-de Faverges, qui m’a répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant, que sa
-nièce était sujette à des langueurs passagères; puis elle a ajouté:
-
---Si Renée avait quelque peine, je le saurais. Elle n’est pas telle que
-vous, Thérèse, se refusant à toute expansion.
-
-J’ai souri un peu amèrement, elle a continué:
-
---J’avais espéré, Thérèse, que dans ce milieu nouveau, éloignée des
-souvenirs qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse, votre cœur se
-serait ouvert. Il semble plus fermé que jamais. Quelles peuvent être
-les pensées qui s’agitent sous votre front impassible?
-
-Toujours cette même défiance, comme si ma froideur devait
-nécessairement recouvrir des profondeurs dangereuses! Qu’ai-je donc
-en moi? Renée, elle aussi, je le sens, partage les idées de madame de
-Faverges; j’ai été pour elle une déception. J’ai écrit l’autre jour à
-mon notaire pour presser la vente de la maison. Mes plans sont faits,
-je n’attends, pour les exécuter, que la terminaison de cette affaire.
-Je serai institutrice. Personne ici ne se doute de mes projets. Madame
-de Faverges criera au scandale, proposera le couvent, parlera d’avenir.
-D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai vingt-sept ans, je suis libre,
-courageuse, assez intelligente pour me suffire et trop orgueilleuse
-pour continuer à vivre comme je le fais ici.
-
-
-
-
-15 janvier.
-
-
-Le temps est redevenu sec et beau. Les fouilles ont repris, on a fait
-quelques découvertes importantes, entre autres une tête de guerrier
-qu’on croit être un Ajax.
-
---Donnez-moi des nouvelles de Gino, disait ce matin M. de Hauteville à
-madame de Faverges. Je veux lui écrire, lui apprendre nos recherches;
-vous savez que c’est un amateur passionné; lui seul peut me donner les
-renseignements qui me sont nécessaires.
-
---Je ne connais pas son adresse actuelle, mais il y a trois mois il
-était au lac de Côme, chez la princesse Grimaldi.
-
---Je vais lui écrire tout de suite, il nous le faut absolument pour le
-printemps.
-
---Qui est Gino? a demandé Renée à sa tante.
-
---Comment! vous ne le connaissez pas? C’est le marquis de Belmonte, un
-ancien ami de votre mari, un condisciple de l’école militaire, qui plus
-est, archéologue distingué et homme à bonnes fortunes, très connu à
-Paris et ailleurs.
-
---Est-il marié?
-
---Oui, mais depuis longtemps séparé de sa femme.
-
-Ce nom ne m’était pas inconnu. Je me rappelais vaguement avoir
-rencontré autrefois le marquis chez ma marraine.
-
-Plus tard, comme nous nous promenions sur le terrain des fouilles et
-que M. de Hauteville nous expliquait les théories de l’école allemande:
-
---Avez-vous lu l’ouvrage de X.? lui ai-je demandé.
-
---Non, il n’est pas traduit encore, et malheureusement je ne sais pas
-l’allemand. Je le regrette, car il doit se trouver dans ce livre des
-indications qui me seraient précieuses.
-
---Voulez-vous de moi pour traducteur? je tâcherai de m’en tirer le
-mieux possible.
-
---Vous feriez cela? cette besogne ardue ne vous rebuterait pas?
-
---Au contraire, répondis-je.
-
-Je disais vrai: un travail quelconque me paraissait une diversion
-heureuse. M. de Hauteville a télégraphié pour avoir le livre, et
-dans quelques jours nous allons commencer à travailler ensemble. Il
-y a si peu d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant pas ma
-proposition, je redoute cette tâche en commun.
-
-Madame de Faverges est partie. Renée a beaucoup pleuré en la quittant.
-Je trouve qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante. Malgré
-toutes les apparences du bonheur, ce ménage n’est pas heureux. C’est
-une de ces unions sans amour, comme on en rencontre tant dans notre
-pays, qu’aucun souffle de passion n’anime, qu’aucune sympathie commune
-ne raffermit et ne console. Elle languit dans l’ennui de la vie austère
-qu’on lui a faite; lui souffre de l’existence bornée à laquelle ses
-opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il aussi de ne pas trouver
-dans la femme qui porte son nom une compagne véritable, ou sa froideur
-hautaine le rend-elle inaccessible à tout regret?
-
-
-
-
-1er mai.
-
-
-Voici des semaines, presque des mois que je n’ai rien écrit. Renée a
-été malade, et cela m’a fait prolonger mon séjour ici bien au delà
-du temps que je comptais y passer. Nous avons été inquiets quelques
-jours, et, une nuit même, le danger a été imminent. M. de Hauteville
-avait perdu son calme, il ne pouvait demeurer en place et marchait
-fiévreusement dans la pièce voisine, puis revenait au chevet de sa
-femme en murmurant: «Pauvre enfant! pauvre enfant!» Debout de l’autre
-côté du lit, je me tenais prête à exécuter les ordres du médecin, et,
-à mesure que le péril augmentait, je sentais se poser et grandir dans
-mon esprit cette redoutable question:
-
---Pourquoi est-ce elle qui meurt et non pas moi?
-
-En comparant nos deux existences, il me semblait que c’était une
-injustice de la destinée, une méprise cruelle du sort. Peu à peu
-l’amertume fit place à l’attendrissement, et la pensée de révolte
-contre la Providence se changea en prière. Oui, Renée, c’est
-sincèrement que, cette nuit-là, j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie
-et d’épargner la vôtre. Le lendemain, une amélioration se manifesta et
-toute crainte disparut.
-
-Tant que madame de Hauteville fut très malade, elle accepta mes soins;
-mais à peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna systématiquement,
-quoique avec douceur, et désira la présence de la sœur Marie-Joseph,
-religieuse qu’elle affectionne et qui la soigna exclusivement durant
-les longues semaines de sa convalescence. La méfiance inspirée par
-madame de Faverges commençait à porter ses fruits.
-
-Relevée de mes fonctions de garde-malade, je pus reprendre mes
-traductions commencées. M. de Hauteville les annote et s’intéresse
-vivement à ces études. Souvent minuit nous a surpris travaillant encore
-l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos recherches, nous ne nous
-apercevions pas que le temps passait. En général, nous causions peu.
-Quelquefois cependant il m’est arrivé de lui parler de moi et de la vie
-que je menais dans la maison de mon père. Il posait alors sa plume et
-m’écoutait avec une sympathie sérieuse et attentive. Est-ce la maladie
-de Renée qui l’a attendri? Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie,
-et son visage a perdu cette expression de mépris hautain dans lequel il
-semblait nous envelopper tous.
-
-Aujourd’hui, ma traduction est terminée. Je vais reprendre ma liberté
-et retourner à mon existence solitaire. Cependant M. de Hauteville a
-entrepris mon buste, et cela m’obligera encore à de longues séances
-avec lui.
-
-Pendant ces quelques semaines d’activité continuelle et d’oubli de
-moi-même en face des préoccupations et des intérêts des autres, j’ai
-perdu le sentiment de mon individualité propre. Ce genre de vie si
-nouveau a eu sur mon être moral une influence bizarre. Je ne me
-reconnais plus... Il me semble que je découvre en moi une autre femme
-dont je ne soupçonnais pas l’existence et qui m’effraye par la force
-et la jeunesse que je pressens vaguement en elle. Rien cependant n’est
-venu modifier ma vie, aucun élément nouveau n’y a pris place; qu’est-ce
-donc qui se passe en mon âme et quel est le travail mystérieux qui s’y
-accomplit?
-
-Depuis deux jours le château a un nouvel hôte dans la personne du
-marquis de Belmonte, l’ancien condisciple de M. de Hauteville, qui est
-arrivé pour assister aux fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se
-faire oublier après certaine aventure dont les journaux ont parlé à
-mots couverts. C’est un grand séducteur que le marquis. Il a le type
-de l’emploi, pas cependant le type classique des héros de ce genre;
-l’espèce en est démodée, et lui veut être très actuel, d’une actualité
-même qui contraste avec le château et ses habitants. Je devine à
-l’ennui de bon goût répandu sur toute sa personne et qu’il cherche
-vainement à dissimuler, que nous lui produisons l’effet de vieux
-portraits de famille. D’ailleurs, je le vois peu; il n’a pas l’air de
-se souvenir de m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle envie de
-le lui rappeler.
-
-Le jour même de l’arrivée de son hôte, Renée a repris sa place à
-table; plus charmante que jamais dans sa beauté délicate et fragile.
-Légèrement abattue encore, elle parlait peu et semblait regarder au
-dedans d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient. La maladie l’a
-attristée; elle rit moins, et quelquefois je l’entends qui soupire.
-
-
-
-
-5 mai.
-
-
-Ce soir le marquis s’est assis derrière mon fauteuil et m’a demandé, à
-voix basse, si je me souvenais de lui. J’ai répondu affirmativement.
-Alors il m’a rappelé les moindres incidents du temps où nous nous
-étions rencontrés, puis peu à peu il s’est mis à me débiter quelques
-phrases d’une galanterie banale, rouvrant à mes yeux les horizons d’un
-monde de pensées et de sentiments qui m’étaient devenus inconnus. Nous
-avons parlé ainsi longuement; Renée sommeillait à demi sur sa chaise
-longue; M. de Hauteville, occupé avec son intendant, avait quitté
-la chambre. Une sorte d’excitation inaccoutumée s’était emparée de
-moi; il me semblait être retournée de plusieurs années en arrière, je
-sentais mes joues se colorer et les paroles sortir de ma bouche vives
-et rapides...
-
-M. de Hauteville rentra et, s’arrêtant sur le seuil de la porte,
-embrassa d’un coup d’œil le groupe que nous formions; il fit quelques
-pas en avant et fixa ses yeux sur les miens; j’y vis un étonnement
-qui se changea en une expression de dédain; sous ce regard, toute
-mon animation tomba, je me levai aussitôt et, quittant le salon, je
-regagnai ma chambre.
-
-Là je me mis à pleurer et je pleure encore, agitée par mille sensations
-confuses. Pourquoi cet homme est-il venu parmi nous me rappeler ma
-jeunesse passée, me faire entendre un langage que j’avais oublié, plein
-d’allusions à des sentiments qui ne peuvent exister pour moi et dont
-depuis des années j’avais banni la pensée? Il y a donc des êtres qui ne
-vivent que par l’amour, pour lesquels la passion est le mot suprême de
-la vie?
-
---Une femme qui n’aime pas n’est pas une femme, disait-il ce soir.
-Vivre sans amour, ce n’est pas vivre.
-
-Ces phrases vulgaires, qui traînent dans tous les romans, que j’ai lues
-et relues cent fois sans l’ombre d’une émotion, sans y fixer une minute
-mon esprit, pourquoi ce soir, prononcées par cette voix mordante et
-incisive, ont-elles apporté dans mon cœur un pareil trouble?...
-
-
-
-
-11 mai.
-
-
-Je ne me reconnais plus, une sorte d’excitation me domine. Parfois, au
-contraire, il semble que je n’aie goûté quelques moments de sérénité
-que pour retomber plus profondément dans le sentiment de ma misère
-morale. Je ne sais plus regarder en face la vie sévère qui m’attend, je
-me laisse amollir par de vagues rêveries, par d’inutiles regrets des
-biens que je n’ai jamais possédés.
-
-Aujourd’hui, Renée m’a dit:
-
---Ne trouvez-vous pas que M. de Belmonte a l’air de moins s’ennuyer?
-
-Ces mots m’ont fait rougir, car il y a dans la contenance du marquis
-à mon égard un je ne sais quoi qui m’embarrasse. Il ne me parle que
-rarement, mais il a une certaine façon de me regarder, de baisser
-la voix quand il m’adresse la parole, qui ne ressemble en rien à sa
-manière d’être précédente. Il m’entoure de mille soins qui m’étonnent
-et semble attentif à tous les mouvements de ma pensée. Hier, comme je
-traversais le vestibule à la suite de Renée, il a saisi ma main et l’a
-portée à ses lèvres en murmurant quelques mots que je n’ai pas compris.
-
---Vous rougissez, Thérèse, a continué Renée. C’est du reste une
-glorieuse conquête. Il a fait, dit-on, tant de malheureuses!
-
-Je ne sais pourquoi cette innocente plaisanterie m’irrita; je répondis
-avec sécheresse que je n’aspirais pas à cette gloire, et je sortis
-brusquement.
-
-J’avais besoin de marcher; je pris le chemin qui conduit à la maison
-forestière. Je n’y étais pas retournée depuis notre promenade de
-l’automne, et, en redescendant le sentier de la montagne, j’essayais de
-ressaisir mes impressions d’alors. Les lieux étaient les mêmes, mais
-l’œil qui les contemplait avait changé. Ce paysage, dont la sauvage et
-morne tristesse avait si bien répondu à l’état de mon âme, ne me disait
-plus rien aujourd’hui; au contraire, il m’oppressait, et j’avais hâte
-d’en éloigner mes regards. Je marchais très vite. A un tournant de la
-route, je me trouvai tout à coup en face de M. de Belmonte.
-
---Je vous attendais, me dit-il.
-
-Je ne lui répondis pas, il se mit à marcher à mes côtés. La nuit
-tombante enveloppait peu à peu toutes choses autour de nous. Le marquis
-ne disait rien, mais je sentais ses yeux hardis fixés sur moi, et ce
-regard oblique, dont je devinais l’expression, me causait un malaise
-vague... Au bout d’un instant de silence, il commença à parler, il
-me dit que,... enfin tout ce que l’on dit à une femme à qui l’on veut
-persuader qu’elle va être aimée, qu’elle l’est déjà... Il s’animait
-graduellement et savait mettre dans sa voix, en décrivant le bonheur
-que donne l’amour, des notes qui me troublaient. Le sentier était
-étroit; à mesure que nous avancions, il le devenait davantage. La main
-du marquis frôlait la mienne, ses paroles devenaient de plus en plus
-hardies... Elles exerçaient sur moi une impression étrange; la tête
-penchée en avant, je les écoutais sans songer à l’interrompre. Mon pied
-glissa contre une pierre, il me soutint et, enhardi par mon silence et
-mon trouble trop visible, je sentis ses lèvres effleurer mon oreille:
-
---Laissez-vous aimer! murmura sa voix ardente.
-
-A ce contact, je m’éveillai comme d’un rêve, le charme se rompit. Ce
-qui m’avait touchée, ce qui m’avait émue, ce n’était pas lui, mais
-l’amour dont il parlait. Je le repoussai et, tremblante de confusion
-et de colère, je le dépassai rapidement. Il me rejoignit et, avec une
-désinvolture parfaite, il essaya de tourner en marivaudage plaisant ce
-qui venait de se passer.
-
-Il faisait tout à fait nuit quand nous pénétrâmes sous la grande allée
-du parc. Je fus très embarrassée d’y rencontrer M. de Hauteville et
-d’être vue par lui, seule, à cette heure tardive, en compagnie de M.
-de Belmonte. Il me semblait qu’en me regardant, il allait lire sur mon
-visage la scène qui avait eu lieu. Mais il ne me regarda même pas; il
-échangea quelques mots avec le marquis et, sans m’adresser la parole,
-continua son chemin.
-
-
-
-
-17 mai.
-
-
-Depuis quelques jours, M. de Belmonte et M. de Hauteville ne quittent
-presque pas le terrain des fouilles, mais nous ne sommes pas invitées
-à les accompagner. Ce dernier met même une certaine affectation à
-m’exclure de toute participation à leurs entretiens sur ce sujet. Un
-jour que j’exprimais quelque curiosité à propos d’une statue récemment
-découverte que l’un croyait être une Muse et l’autre une Grâce, il
-coupa brusquement court à mes questions et sortit de la chambre,
-entraînant le marquis à sa suite. Tout cela fut fait et dit d’un ton et
-d’un air qui ne me laissèrent aucun doute sur son intention blessante.
-Il a repris complètement sa contenance sévère; on dirait qu’il a oublié
-nos longues heures de travail en commun et l’entente sympathique qui
-en était résultée. Je suis redevenue pour lui l’étrangère des premiers
-jours, et ses anciennes préventions contre moi ont reparu avec plus de
-force. Il s’y joint aujourd’hui le soupçon et la méfiance. Il a surpris
-les regards et les intentions de M. de Belmonte, et il croit sans doute
-que je suis prête à les accueillir. Je le devine à la façon dont ses
-yeux se portent alternativement sur lui et sur moi et au sourire de
-mépris qui plisse ses lèvres quand par hasard il nous surprend l’un
-près de l’autre.
-
-Les intentions de M. de Belmonte! moi aussi je les ai percées à jour.
-Je ne suis ni assez jeune, ni assez ignorante de la vie et du monde
-pour ne pas comprendre maintenant quel est son but et quelles sont ses
-espérances. Aux yeux de ce viveur qui a fait de l’amour une étude et
-de la séduction un art, je dois évidemment, libre, isolée, malheureuse
-comme je le suis, paraître une proie facile à conquérir. Il s’ennuie
-au château et veut se désennuyer. J’en éprouve plus de tristesse
-que de ressentiment. Ma colère n’est pas pour lui, elle est pour M.
-de Hauteville. Que l’un cherche à me séduire, il est dans son rôle;
-mais que l’autre, mon hôte, cet homme qui prétend être si parfait,
-si juste, me condamne d’avance, et, parce qu’il me voit attaquée, me
-croie accessible et, qui sait? peut-être consentante aux pièges qu’on
-me tend, c’est ce que je ne puis supporter, c’est ce qui me remplit le
-cœur d’indignation et d’amertume.
-
-Quand, dernièrement, j’ai cru lui avoir inspiré quelque estime et
-quelque amitié, je me suis grossièrement trompée; il est aussi
-incapable d’indulgence que d’affection, et toute sa noblesse d’âme
-n’est que de l’orgueil déguisé. Si, sur des indices fugitifs et
-trompeurs, il porte sur moi le jugement que je pressens, que serait-ce
-si j’étais véritablement coupable?... Aucune faiblesse ne doit trouver
-grâce à ses yeux, et la passion et l’amour ne sont pour lui que
-des mots vides de sens, incompatibles avec cette dignité humaine à
-laquelle, selon ses principes, il faut tout sacrifier.
-
-Je ne puis éprouver nulle sympathie pour ce caractère, je ne devrais
-donner nulle importance à l’opinion d’un esprit aussi prévenu et aussi
-inflexible. Je le sais, je me le répète, et pourtant ce blâme immérité
-me cause une angoisse insupportable. Ah! pauvre Thérèse, il vaudrait
-mieux être seule qu’entourée comme tu l’es. L’un te convoite dans une
-pensée mauvaise, l’autre le méprise d’avance, et Renée elle-même,
-instinctivement, se méfie de toi.
-
-
-
-
-20 mai.
-
-
-Je vais quitter Hauteville. J’y pensais depuis plusieurs jours, mais
-ce soir ma décision est irrévocablement prise; je l’ai communiquée à
-Renée en la priant d’en faire part à son mari et en la remerciant de
-l’hospitalité qu’elle m’a accordée. Elle m’a demandé des explications
-que j’ai éludées et a fait, pour me retenir, quelques tentatives qui ne
-m’ont point ébranlée. Je vois qu’elle attribue mon départ à l’attitude
-de M. de Belmonte, et je l’ai laissée dans cette erreur.
-
-C’est la conduite de plus en plus blessante de M. de Hauteville qui a
-provoqué ma détermination. Il ne me croit plus digne, paraît-il, de la
-pureté de sa femme! Chaque fois qu’il nous trouve causant ensemble, il
-montre des signes d’impatience et cherche un prétexte pour rompre notre
-entretien. Aujourd’hui enfin, comme nous étions tous trois, seuls,
-réunis après le dîner sur la pelouse, Renée, qui par hasard était en
-belle humeur, s’assit sur l’herbe en riant; puis tout d’un coup, avec
-un geste d’enfant câlin, elle s’appuya contre moi et laissa tomber sa
-tête sur mes genoux. Alors, d’un mouvement rapide, M. de Hauteville la
-fit brusquement se relever:
-
---A votre âge, dit-il d’un ton d’âpreté inexprimable, ces poses
-enfantines sont aussi ridicules qu’absurdes.
-
-Renée le regarda, étonnée, sans comprendre. Moi j’avais compris et je
-ne le regardai pas.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-21 mai.
-
-
-Je ne partirai pas. Comme je traversais ce matin la galerie intérieure,
-la porte de l’atelier s’est soudainement ouverte devant moi. Sur le
-seuil, M. de Hauteville était debout, très pâle. Je voulais passer
-outre, il me retint d’un geste qui contenait à la fois un ordre et une
-prière:
-
---Entrez! dit-il en s’écartant pour me livrer passage.
-
-J’obéis instinctivement, il me suivit. Nous nous arrêtâmes au milieu
-de la pièce, près du socle de marbre d’un esclave endormi. La lumière
-de midi qui tombait d’en haut se reflétait, éclatante et dure, sur
-les murs, et nous montrait l’un à l’autre avec une netteté et une
-précision presque embarrassantes. J’attendais qu’il parlât, mais aucun
-son ne sortait de ses lèvres. Enfin il me demanda:
-
---Vous voulez partir, Thérèse?
-
-Je fis un signe affirmatif.
-
---Vous ne partirez pas, je n’y consentirai jamais.
-
-Je me redressai:
-
---De quel droit me retiendriez-vous?
-
-Il ne répondit pas, il me regardait.
-
---Mais si vous vous en allez, où irez-vous, ma pauvre enfant?
-
-Le ton de pitié dont il prononça ces paroles m’irrita davantage encore.
-
---Où j’irai? que vous importe?
-
---Où? répéta-t-il. Je veux savoir où.
-
---Là où je ne serai pas insultée.
-
---Insultée!... Qui a osé vous insulter? Belmonte?... Ce n’est pas vous
-qui partirez, c’est lui.
-
-La colère bouleversait son visage; il fit un pas vers la porte. Cette
-erreur me parut bizarre; je souris.
-
---Lui ne m’a pas insultée, murmurai-je.
-
-Si bas que mes paroles eussent été prononcées, elles lui parvinrent. Il
-s’arrêta:
-
---Alors, si vous partez, c’est que vous l’aimez.
-
-Il était devenu affreusement pâle. Je continuai à sourire et me
-détournai comme pour rompre l’entretien.
-
-Sa main de fer s’abattit sur mon bras.
-
---C’est donc vrai, vous l’aimez?
-
---Que vous importe? fis-je de nouveau.
-
-Il m’avait si profondément ulcérée dans mon orgueil que j’éprouvais, à
-le braver, une satisfaction qui me vengeait.
-
---Vous avez raison, Thérèse, que m’importe?... Misérable que je suis!
-
-Il avait lâché mon bras et marchait fiévreusement dans la chambre,
-crispant ses mains, prononçant des paroles entrecoupées. Je le
-regardais, et peu à peu l’agitation qui dominait cet homme s’empara de
-moi. Un trouble indistinct m’envahissait. Ma colère était tombée. Il se
-rapprocha.
-
---Puisque vous l’aimez, Thérèse, partez! oui, partez!
-
-Sa voix était rauque par l’effort qu’il faisait pour la rendre calme,
-et il tremblait au point qu’il était forcé de s’appuyer au socle de la
-statue. D’une de ses mains il couvrit son front, où se lisait quelque
-chose qui ressemblait à du désespoir.
-
---Partez! répéta-t-il violemment, puisque vous l’aimez; partez!
-
---Mais je ne l’aime pas! m’écriai-je presque involontairement.
-
-Un cri lui échappa et une expression de joie indicible éclaira soudain
-son visage. Sous ce rayonnement je baissai les yeux, éperdue.
-
---Thérèse, ne partez pas!
-
-Sa voix était devenue suppliante, et les notes en étaient si douces et
-si brisées qu’on aurait dit la voix d’une femme.
-
-Était-ce bien lui... Robert, qui me parlait ainsi?... à moi?
-
-J’avais oublié qui j’étais, je ne comprenais rien à ce qui se passait,
-et ce que je pressentais vaguement à travers l’incohérence de mes
-pensées me causait une épouvante indéfinissable. Toute énergie m’avait
-abandonnée, je ne savais plus pourquoi je voulais partir, et, dans le
-grand trouble qui m’avait saisie, je restais là muette et tremblante
-sous son regard.
-
---Pardonnez-moi! continua-t-il.
-
-Sa tête orgueilleuse fléchit si bas qu’elle touchait presque ma main.
-
---Thérèse, dites que vous ne partirez pas.
-
-Ses yeux cherchèrent les miens avec anxiété. Ce qu’il y lut le rassura.
-Il ne parla plus, ne me remercia même pas... Quelques secondes après,
-j’avais quitté l’atelier.
-
-Il me semble que je fais un rêve, dont j’espère et dont pourtant je
-redoute le réveil. Je n’ose interroger mes pensées, j’ose encore moins
-interroger les siennes. L’idée de le revoir m’épouvante, je voudrais
-fuir, et je ne le puis...
-
-
-
-
-23 mai.
-
-
-Je ne l’ai pas revu seule, et aucun mot de sa part n’est venu me
-rappeler ce qui s’était passé entre nous. Sa contenance est d’une
-réserve extrême et son visage porte une expression de préoccupation
-profonde. Quand nos regards se rencontrent, les siens sont empreints
-d’une telle tristesse, que mon cœur en reçoit une impression
-douloureuse. Il évite de me parler, et, quand il le fait, c’est d’un
-ton respectueux, presque humble, comme s’il me demandait pardon de
-quelque chose. Ce n’est plus le Robert d’autrefois, ce n’est pas le
-Robert de l’atelier, c’est un Robert qui emploie toutes les forces de
-son âme et de sa volonté à élever entre nous une barrière qu’il ne
-puisse franchir. Dans l’égarement où est jeté mon esprit, je ne sais
-plus discerner ce que je redoute ou ce que j’espère... J’ai perdu tout
-pouvoir de réflexion, toute faculté d’analyse. Cependant je conserve
-un calme apparent, et nul ne s’aperçoit de mon trouble. Seul M. de
-Belmonte me considère d’un œil inquisiteur sous lequel je me sens
-rougir; il a des sourires qui m’embarrassent et des sous-entendus qui
-m’inquiètent. Aurait-il deviné ce qui s’agite en moi?
-
-Renée a fait, pour me retenir, de nouvelles tentatives auxquelles
-j’ai répondu par un geste muet d’acquiescement. Elle a repris toute
-sa gaieté et s’épanouit dans le mouvement et le bruit qui animent le
-château. De nombreux hôtes y sont arrivés: le vieux professeur Stecchi,
-qui vient pour diriger les fouilles; les Sterni, un jeune ménage
-italien, dont la femme est une amie d’enfance de M. de Hauteville.
-
-
-
-
-Le soir du même jour.
-
-
-Il y a eu ce soir grand dîner au château. Toutes les femmes étaient
-en toilettes claires, les épaules nues et des fleurs aux cheveux.
-Je n’avais pas quitté ma robe noire, et, au milieu de ces couleurs
-éclatantes et de ces apprêts de fête, mon vêtement sombre se détachait
-tristement. Qu’y avait-il de commun entre moi et ces figures
-joyeuses?...
-
-Renée, le sourire aux lèvres, des roses au corsage, répandant autour
-d’elle une atmosphère parfumée, passait gracieusement d’un groupe à
-l’autre. Je la regardais se mouvoir, et le contraste que nous formions
-paraissait plus frappant encore que de coutume. Jamais le sentiment de
-ma solitude ne m’avait pesé aussi lourdement sur le cœur.
-
-Vers la fin de la soirée seulement, M. de Hauteville s’approcha de
-moi et s’assit en silence derrière ma chaise. La conversation était
-générale, je n’y prêtais qu’une attention distraite; tout à coup ces
-mots, prononcés par la voix mordante du marquis, vinrent frapper mes
-oreilles:
-
---Il faudrait demander cela à M. de Hauteville, lui qui ne comprend
-aucune faiblesse ni aucune folie.
-
-Instinctivement je tournai les yeux vers Robert; il était très ému et
-ses lèvres tremblaient:
-
---Je comprends toutes les folies et toutes les faiblesses, murmura-t-il
-très bas.
-
-Une subite douceur se répandit soudainement en moi; je n’osais plus le
-regarder. Les autres continuaient à parler, mais je ne les entendais
-pas. J’écoutais mon cœur qui me répétait une à une les paroles qu’il
-venait de prononcer.
-
-
-
-
-24 mai.
-
-
-On avait organisé ce matin une promenade au château de Clermont, d’où
-on jouit d’une vue étendue sur la vallée et le lac. Nous avons été
-en voiture jusqu’au bas de la montagne, de là nous sommes montés à
-pied. Chacun avait l’air de s’amuser beaucoup: le marquis faisait le
-bel esprit. Renée et Béatrice Sterni riaient aux éclats. Je cherchai
-vainement à me mettre à leur diapason, M. de Hauteville n’essaya même
-pas. Absorbé par le professeur Stecchi, il causait exclusivement avec
-lui.
-
-Au retour, Renée partit en avant au bras de M. de Belmonte. M. de
-Hauteville resta en arrière avec le professeur. Je me joignis au
-groupe principal. La matinée avait été splendide, mais le temps s’était
-gâté, de gros nuages s’amoncelaient au ciel et tout faisait présager
-une de ces bourrasques si fréquentes en pays de montagne. Bientôt il
-commença à pleuvoir et la tempête éclata avec violence. Le vent nous
-enveloppait de ses tourbillons et entravait notre marche, la pluie nous
-aveuglait. Mes compagnons me devancèrent. Les plis lourds de ma robe
-de deuil, que l’humidité collait autour de moi, ne me permettaient
-plus d’avancer. Je ne connaissais pas la route. Je crois que je me
-trompai de chemin. Le sentier mauvais et étroit se bifurquait à chaque
-instant, ma détresse augmentait de minute en minute. Une rafale plus
-forte que les autres me fit vaciller... A ce moment, j’entendis une
-voix répéter mon nom. C’était M. de Hauteville. Sans mot dire, il me
-saisit dans ses bras et, me portant comme un enfant, descendit en
-courant la colline... Toute crainte m’avait abandonnée, j’éprouvais
-une impression de sécurité que je n’avais jamais ressentie. De temps
-en temps, il me pressait plus étroitement contre sa poitrine, et je
-sentais son visage s’abaisser vers le mien... Mais la bourrasque
-augmentait, et, malgré la rapidité de sa course, nous étions encore
-éloignés de toute habitation. Il s’arrêta et regarda autour de lui.
-
---Quelques pas de plus, dit-il, et nous serons à l’abri.
-
-Bientôt il me déposa à terre et me fit entrer sous une espèce de
-voûte naturelle formée par des rochers en saillie. Un banc de pierre
-était placé dans le fond, je m’y assis. Lui resta debout à l’entrée,
-regardant au dehors, puis il revint près de moi et vit que je
-tremblais. Il s’agenouilla et, prenant mes mains dans les siennes,
-essaya de les réchauffer.
-
---Pauvre Thérèse! disait-il; pauvre Thérèse!
-
-Il avait l’air de me plaindre d’autre chose encore que du froid. Nous
-ne nous regardions pas; soudain nos yeux se rencontrèrent et ne se
-quittèrent plus... La pluie continuait à tomber, et l’on entendait le
-vent gémir dans les gorges de la montagne. Je ne sais combien de temps
-nous demeurâmes ainsi...
-
-Je fus la première à baisser les paupières, lui me regardait toujours.
-Ce silence où nous demeurions me troublait.
-
---Dites quelque chose, murmurai-je enfin.
-
-Il soupira, me demanda si j’avais moins froid et ramena autour de mes
-épaules le châle mouillé qui les enveloppait.
-
-Nous nous étions levés et, debout tous deux à l’entrée de la grotte,
-nous contemplions l’horizon assombri. Tout à coup il pencha sa tête sur
-la mienne:
-
---Thérèse,--que Dieu me pardonne!--je vous aime comme un insensé.
-
-Alors, il me dit tout: son amour, ses luttes; les combats qu’il avait
-soutenus contre sa conscience, contre lui-même; il dépouilla son masque
-de dureté et d’orgueil, il me montra son cœur, il me raconta ce qu’il
-avait souffert, ce qu’il avait tenté pour se dérober à l’entraînement
-qu’il subissait... La jalousie que lui inspirait M. de Belmonte lui
-avait démontré l’inutilité de ses efforts...
-
---Pourtant, je m’étais juré de me taire. Mais vous avez voulu partir,
-ma tête s’est égarée, et dans la torture que me causait l’idée de votre
-amour pour un autre, mon secret m’est échappé.
-
-Tandis qu’il parlait ainsi d’une voix brisée par l’émotion puissante
-qui l’étreignait, je l’écoutais en tremblant. Il m’aimait!... lui!...
-C’était donc vrai? Ce que j’avais pressenti vaguement et avec
-épouvante, c’était son amour! l’amour de Robert! Pourquoi ces mots me
-remplissaient-ils l’âme d’une joie soudaine? Est-ce que je l’aimais,
-moi aussi, et depuis quand? Je n’en savais rien, je ne savais qu’une
-chose: c’est que son amour m’était déjà plus cher que la vie et que
-j’avais oublié tout le reste.
-
-Il ne me demanda pas si je l’aimais, il ne me demanda pas de le lui
-dire, il sentit qu’en me donnant son âme, il avait pris possession de
-la mienne.
-
-Le temps s’était rasséréné. On voyait de loin des personnes qui
-approchaient.
-
---Ma bien-aimée! me dit-il simplement.
-
---Robert! répondis-je.
-
-Les gens étaient arrivés près de nous. C’étaient des domestiques du
-château qu’on envoyait à notre recherche. Une voiture attendait à
-quelque distance, nous la rejoignîmes et regagnâmes Hauteville.
-
-
-
-
-27 mai.
-
-
-M. de Belmonte, j’en suis certaine, a deviné ce qui se passe, du moins
-il le pressent. Sa galanterie s’est changée en surveillance, ses
-flatteries en sarcasmes.
-
-Hier au soir, nous étions réunis sur la terrasse, attendant le lever de
-la lune; l’heure prêtait à la rêverie; chacun était absorbé en soi, nul
-ne parlait... Mais j’avais besoin d’une tranquillité et d’une solitude
-plus complètes. Descendant les degrés qui conduisent à l’avenue, je
-m’enfonçais sous les sombres allées du parc. J’avançais lentement,
-recueillie en mes pensées; bientôt Robert me rejoignit, nos cœurs
-étaient si pleins que nous ne parlions pas... Il me semblait que je
-l’avais toujours connu, toujours aimé. Il marchait près de moi sans
-même que sa main effleurât la mienne; l’harmonie de nos âmes était si
-complète que toute démonstration aurait été superflue...
-
-Quand, un instant plus tard, je revins sur la terrasse, la lune s’était
-levée.
-
---Ah! voilà mademoiselle de Brives! s’écria le marquis. Charmante! me
-dit-il à demi-voix. Cette mantille blanche vous sied à merveille; mais
-un conseil d’admirateur et d’ami: trop voyant, chère demoiselle, trop
-éclatant; une mantille noire serait préférable.
-
-Puis, apercevant Robert qui sortait d’un massif et entrait comme nous
-dans le rayon lumineux:
-
---Ah! voilà M. de Hauteville!
-
-Il se retourna vers moi, et très bas:
-
---Oui, vraiment, une mantille noire serait préférable.
-
---Vos conseils sont aussi judicieux que bienveillants, monsieur,
-répondis-je brusquement en rentrant dans la maison, et je remontai dans
-ma chambre, irritée.
-
-Mais que m’importe M. de Belmonte? en quoi peut-il me nuire ou me
-chagriner? Cependant, malgré moi, il m’inquiète et il me semble que par
-lui quelque malheur me frappera...
-
-
-
-
-28 mai.
-
-
-C’était aujourd’hui la fête de M. de Hauteville. Toute la journée, il
-avait été si occupé à recevoir les félicitations de ses tenanciers, que
-nous n’avions pu échanger une parole. Le soir on attendait beaucoup de
-monde au château et l’on devait dîner fort tard.
-
-Après m’être habillée à mon heure habituelle, je suis montée à
-l’atelier. Il était vide. J’ai regardé mon buste, que Robert est sur le
-point de terminer, puis j’ai soulevé la portière qui masque l’entrée
-d’une seconde pièce, dans laquelle il va lire et se reposer après son
-travail. Elle est de forme à demi circulaire, tendue d’un vieux damas
-à fond d’or. Une haute fenêtre à balcon lui verse une clarté qui serait
-trop intense si elle n’était tempérée par des stores de soie.
-
-Robert ne s’y trouvait pas, mais tout rappelait sa présence. Je
-fis lentement le tour de la chambre, touchant les objets qui lui
-appartenaient, feuilletant le livre qu’il avait laissé entr’ouvert...
-Une grande glace de Venise, allant du plancher au plafond, décorait une
-des parois. Je m’y arrêtai... Ce visage rempli de passion, ces yeux
-pleins de flammes, ce sourire heureux étaient-ils à la triste Thérèse?
-J’avais quitté mes vêtements de deuil et mis ce jour-là une robe
-blanche d’un tissu brillant et soyeux, qui laissait à découvert mon cou
-et mes bras. Le reflet des tentures jetait une teinte plus chaude sur
-mes joues et en dissimulait la pâleur. Pour la première fois de ma vie,
-je me suivis des yeux avec un certain intérêt; mais ce que je regardais
-ainsi, ce n’était pas moi, c’était la femme aimée de Robert...
-
-Une autre image se refléta bientôt à côté de la mienne: celle de M. de
-Hauteville. Le tapis avait amorti le bruit de ses pas; je ne l’avais
-pas entendu entrer. Il me regarda avec des yeux charmés; lui aussi ne
-me reconnaissait plus. Un mot de tendresse me monta aux lèvres:
-
---O mon amour, lui dis-je, mon cher amour, c’est vous qui m’avez donné
-la vie!
-
-Nous nous assîmes, lui presque à mes pieds, murmurant des paroles
-d’amour. Tout d’un coup, son front s’obscurcit, il cacha son visage
-dans ses mains et je l’entendis soupirer profondément.
-
---Robert! m’écriai-je.
-
-Il releva la tête, son visage était altéré; une pensée douloureuse
-l’agitait; je le suppliai de me la confier.
-
---Près de vous, Thérèse, je ne veux penser qu’à vous.
-
-Et, m’attirant à lui, il me pressa dans ses bras avec une sorte
-d’emportement farouche. A travers les nuages qui les voilaient, il lui
-passait dans les yeux des lueurs étranges, mélange de douleur et de
-passion, mais où la douleur dominait.
-
-La chambre s’était lentement obscurcie. La cloche du dîner résonna.
-
---Adieu! murmurai-je.
-
-Mais il ne me laissait pas partir; il lissait doucement les bandeaux
-de mes cheveux et me regardait comme s’il eût voulu graver à jamais
-mon image dans son cœur. Puis, s’approchant d’un grand vase rempli de
-roses-thé et de grappes de lilas blanc, il en prit les fleurs et, les
-entrelaçant de branches de myrte, les plaça une à une dans mes cheveux.
-
-Une fois encore, nos deux ombres enlacées se reflétèrent dans le miroir
-assombri.
-
---Adieu! répétai-je.
-
-A la porte du salon, je rencontrai le marquis; il poussa une
-exclamation.
-
---Tout en blanc, chère mademoiselle! s’écria-t-il en me passant sous
-l’inspection de ses regards hardis. C’est pur! c’est délicat!... Une
-vestale! tout à fait une vestale!
-
-Ses yeux se fixèrent sur ma coiffure. Un sourire sardonique plissa ses
-lèvres:
-
---Une vestale couronnée... par l’amour! ajouta-t-il très bas en
-s’inclinant profondément.
-
-Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées renouvelèrent cette
-vague appréhension déjà ressentie, et ma joie en demeura voilée.
-
-
-
-
-1er juin, dans la nuit.
-
-
-Le souvenir des heures qui viennent de s’écouler ne s’effacera jamais
-de mon âme: la trace en demeurera toujours...
-
-Hier matin, Renée avait demandé à M. de Hauteville de l’accompagner
-aux ruines de l’abbaye de Saint-Sulpice. Il refusa sous le prétexte
-d’affaires importantes.
-
---Mais, madame, je suis à vos ordres, dit M. de Belmonte.
-
---Il y aura un orage ce soir, Renée, interrompit Robert; il ne peut
-être question pour vous d’aller aux ruines.
-
-Le sujet tomba.
-
-Dans la journée, notre voisine, madame de Sauves, vint me chercher pour
-examiner des tableaux qu’elle avait reçus d’Italie. Je partis avec
-elle sans en avertir Robert. Vers le soir, je fus fort surprise de le
-voir arriver.
-
---Un orage se prépare, me dit-il, et je n’ai pas voulu que vous
-rentriez seule. Venez vite, nous n’avons pas de temps à perdre.
-
-En effet, à peine avions-nous quitté la maison de madame de Sauves que
-l’orage éclatait avec violence. Nous regagnâmes le château. Dans le
-vestibule, un domestique s’approcha de Robert et lui adressa quelques
-mots, parmi lesquels je saisis les noms de M. de Belmonte, de madame
-de Hauteville et des ruines de Saint-Sulpice. Je compris que, par un
-caprice inexprimable, Renée était partie avec le marquis de Belmonte
-pour se rendre à ces ruines, où Robert n’avait pas voulu nous laisser
-aller le matin. Une exclamation de colère et d’inquiétude lui échappa:
-
---Partie à cette heure, dans les bois, par un temps pareil, seule avec
-le marquis, qui ne connaît pas le pays!
-
-Il fit quelques pas avec agitation.
-
---Rien n’est plus dangereux; qu’on attelle la voiture, je vais à sa
-recherche.
-
-Il parlait d’un ton bref et donnait rapidement des ordres. Un éclair
-déchira le ciel et le tonnerre fit trembler les fenêtres du château. Un
-des grands arbres du parc venait d’être frappé par la foudre.
-
---Robert, je vous en conjure, ne partez pas, m’écriai-je, effrayée,
-tendant vers lui mes deux mains suppliantes.
-
-Il m’écarta d’un geste presque brutal:
-
---Laissez-moi passer, Thérèse, répondit-il d’une voix grave qui
-n’admettait pas de réplique. Renée est en danger, je dois aller à son
-secours, c’est mon devoir.
-
-Sur ces mots, il partit.
-
-Oui, il devait aller à son secours; tout son amour pour moi, mon
-amour pour lui, ne pouvaient l’en empêcher. Je sentis qu’il en était
-ainsi, et ce sentiment s’empara de moi avec la force d’une vérité
-indiscutable. Elle était le devoir; mais alors, moi, qu’étais-je donc?
-Qu’étais-je venue faire dans cette maison, où l’on m’avait offert une
-hospitalité généreuse? J’étais venue y voler l’époux d’une autre femme,
-d’une enfant confiante qui m’avait accueillie comme une sœur, et,
-lorsque cet amour coupable m’avait été révélé, je n’avais rien tenté
-pour le combattre. Aucun remords ne m’avait assaillie, j’avais pris
-le bonheur sans penser à la honte. Et quand Robert me parlait de ses
-luttes, de ses combats, cela même ne réveillait pas ma conscience. Dans
-ses scrupules vaincus, je ne voyais qu’une chose: la force de son amour
-pour moi. Maintenant que la lumière se faisait, je ne comprenais plus
-mon aveuglement.
-
-Sa femme! elle était sa femme! ce qu’un homme a de plus cher et de plus
-sacré. Je le savais, mais ces mois, qui quelques heures auparavant
-me paraissaient ne renfermer qu’une signification banale, maintenant
-ils me torturaient l’âme. La femme de Robert!... Moi je ne serais
-jamais que... Ah! l’amertume de cette pensée, comment la définir et
-comment l’exprimer?... Il m’avait quittée pour aller auprès d’elle en
-me disant: «C’est mon devoir!» Et j’avais dû courber la tête. Si, un
-jour, il la quitte pour moi, que pourra-t-il dire et de quel nom me
-désignera-t-il?
-
-J’errais dans ma chambre, fiévreusement, allant de la porte à la
-fenêtre, essayant de rassembler mes idées, sentant que je devais me
-résoudre à quelque chose et ne le pouvant pas.
-
-Mon imagination surexcitée me montrait ma conduite sous un jour de plus
-en plus odieux, je voyais les malheurs qui nous menaçaient et l’avenir,
-de honte pour les uns, de douleur pour les autres, qui se préparait
-fatalement... J’aimais mieux souffrir seule, il en était temps encore,
-je partirais, j’irais si loin que l’on perdrait jusqu’à mon souvenir...
-
-La tempête s’était un peu calmée, un bruit de grelots frappa mon
-oreille... Ils rentraient. Bientôt j’entendis la voix de Robert
-résonner dans le vestibule; alors une réaction se fit. Quoi! ce bonheur
-à peine entrevu, je devais y renoncer déjà, retourner à mon existence
-désolée? Non, le sacrifice était trop grand, je ne pouvais pas...
-Tout mon amour se dressa dans mon cœur avec une force désespérée pour
-défendre ses droits, et, dans la lutte qu’il entama avec ma conscience,
-ce fut lui qui fut vainqueur.
-
-Me sacrifier? pourquoi et à qui? J’étais seule au monde, seule
-responsable de mes actes, personne n’aurait à rougir de moi. Serait-ce
-à Renée, que j’avais si gravement offensée, envers qui j’étais si
-coupable? Mais méritait-elle un aussi effroyable sacrifice, cette
-femme qui n’avait pas su l’aimer, qui avait passé à côté de son âme
-sans la comprendre, qui, près de lui, n’avait pu vivre de sa vie,
-absorbée qu’elle était par ses rêveries enfantines, ses frivoles
-désirs, ses fantasques équipées? Pouvait-on mettre dans la même balance
-la fugitive douleur qu’elle éprouverait peut-être et le désespoir
-infini qui serait le mien si je devais renoncer à lui? Et puis
-n’avais-je pas droit enfin à un peu de bonheur? Dès son enfance, elle
-avait eu autour d’elle toutes les tendresses et toutes les joies... moi
-je n’avais rien eu... Serait-ce à l’honneur, au devoir? Mais ces mots,
-si grands, si solennels qu’ils soient, en comparaison de Robert, que me
-sont-ils?
-
-Je ne me suis pas couchée, et la nuit entière s’est écoulée dans les
-angoisses de cette lutte déchirante. Maintenant les lueurs du matin
-blanchissent l’horizon. Ma décision est prise. J’ai juré à Robert
-que je ne le quitterais jamais, je tiendrai mon serment. Je sens
-toute l’étendue du mal que je fais et que je vais faire, les jours
-d’aveuglement heureux sont passés pour ne pas revenir, mon âme ne
-connaîtra plus la paix... Qu’importe! pour lui, je suis prête à tout
-braver et à tout souffrir, mais je ne veux plus qu’il me quitte pour
-qui que ce soit. Si coupables que puissent être nos liens, je veux
-qu’il les avoue hautement et que nous partions ensemble, car je ne puis
-supporter l’humiliation et la trahison dissimulée de cette existence,
-où je suis l’amour, où elle est le droit.
-
-Je ne lui dirai rien, mais, s’il m’aime, dans le dernier regard que
-nous avons échangé il aura deviné mes angoisses, il les aura partagées,
-et son cœur sera arrivé à la même résolution que le mien.
-
-
-
-
-2 juin.
-
-
-Je n’ai revu Robert qu’au soir. Son visage pâli et fatigué portait
-les traces d’un combat douloureux. Il avait compris et souffert comme
-moi. Nous n’étions pas seuls, nous ne pouvions parler, nos yeux même
-n’osaient se rencontrer. Une timidité nouvelle nous était venue. Chaque
-insinuation du marquis, chaque parole inconsciente de Renée semblaient
-préciser la fausseté de notre situation et nous avertir des compromis
-honteux qu’elle nous imposait. Ce que notre aveuglement momentané nous
-avait dérobé nous apparaissait aujourd’hui avec une netteté effrayante.
-Il avait suffi d’une circonstance, futile en apparence, d’un mot jeté
-à la hâte, pour bouleverser nos consciences et précipiter la crise de
-nos destinées.
-
-La soirée s’avançait, Renée se retira; je gagnai ma chambre, d’où je
-dus épier la sortie du marquis. Quand j’entendis son pas s’éloigner
-sur les dalles du vestibule, je rentrai dans le salon, où Robert
-était demeuré. Il était debout, très pâle.--Je vous attendais, me
-dit-il.--Puis il ne parla plus. Son visage avait revêtu l’expression
-solennelle des résolutions suprêmes. On aurait dit un juge hésitant
-à prononcer sa sentence. Qu’allait-il condamner? son passé ou notre
-amour? Je voulais fixer l’incertitude qui me dévorait.
-
---Robert! fis-je.--Il leva sur les miens ses yeux assombris. Quelque
-énergie me revint, ma fierté m’ordonnait de le laisser libre.
-
---Robert, le rêve est fini; la réalité est implacable et dure. Il faut
-que je parte, vous le sentez comme moi.
-
-Il fit un signe affirmatif.
-
---Je vous rends à vous-même, à votre devoir.
-
-Ma voix se brisa dans un sanglot. Il me regarda comme il ne m’avait
-jamais regardée encore. Dans son cœur aussi l’amour avait vaincu.
-
---Mon choix est fait, dit-il, j’ai rompu avec le passé. Désormais ma
-place comme mon devoir seront auprès de vous. Thérèse, nous partirons
-ensemble.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ainsi nous partirons!... O ma mère, si jamais je vous ai jugée
-sévèrement, pardonnez-le moi!
-
-
-
-
-3 juin.
-
-
-Nous n’avons pu partir encore.
-
---Comme je ne reviendrai jamais, m’a dit Robert, j’ai plusieurs
-dispositions à prendre et je dois régler le sort de chacun.
-
-Non, il ne reviendra jamais, il sera à moi pour toujours!... Je me
-le répète sans cesse et ce n’est que dans le sentiment de l’éternité
-de notre amour que je trouve quelque apaisement à l’angoisse qui me
-dévore. Lui, au contraire, semble en avoir fini avec la période du
-trouble et des luttes. Maintenant que l’avenir est fixé, la voie
-choisie, il ne comprend plus qu’on n’y marche pas vaillamment et qu’on
-s’attarde en de vains regrets... Près de lui, en écoutant sa parole
-à la fois tendre et impérieuse, je ne sens qu’une chose: l’intensité
-de mon amour; mais lorsqu’il s’éloigne, oh! alors toute l’amertume de
-cette coupable situation se fait sentir, avec une violence qui la rend
-presque intolérable.
-
-J’ai une hâte fiévreuse de quitter Hauteville. Tout m’y heurte, m’y
-blesse. L’heure du réveil a dissipé pour toujours mon inconcevable
-aveuglement.
-
-Je ne puis supporter la vue de Renée, sa présence m’est une torture,
-chaque parole qu’elle m’adresse une humiliation. Je me dis: «Ce n’est
-qu’une enfant, elle n’en souffrira pas.» Mais ce fait qu’elle n’est
-qu’une enfant rend plus terrible encore ma condamnation et plus juste
-le mépris dont elle aura le droit de m’accabler. Cette pensée fait
-saigner tout l’orgueil de mon cœur. A travers les malheurs de ma vie,
-ma fierté me restait, c’était mon unique consolatrice; je l’ai perdue,
-et dorénavant quand je souffrirai, ce ne sera plus jamais la tête
-levée.
-
-Mon bonheur radieux des premiers jours s’est envolé, et pourtant chaque
-heure qui s’écoule ajoute à mon amour pour Robert, chaque humiliation
-me le rend plus cher, chaque larme que je répands resserre l’union
-de nos âmes... Je l’aimais dans la joie, je l’aime bien plus dans la
-douleur, et, malgré les déchirements de ma conscience, la possibilité
-de retourner en arrière ne m’effleure même pas... Et quand Robert me
-dit: «C’est pour la vie!» je lui réponds: «Oui, c’est pour la vie!»
-sans qu’un seul doute me vienne sur la réalisation de nos paroles.
-
-Une fois loin d’ici, ces tourments cesseront, nous serons heureux, nous
-ne mettrons plus sur nos visages ce masque de dissimulation qui brûle
-et humilie, nous serons uniquement l’un à l’autre... Que nous importera
-la condamnation du monde! le trésor que nous posséderons sera si
-grand, si précieux, que nous pourrons orgueilleusement la braver. Oui,
-nous la braverons, la force de notre amour nous élèvera au-dessus de
-tous les sacrifices; rien ne nous atteindra dans cette atmosphère
-brûlante et lumineuse, mais pourtant je sens qu’il s’est creusé en moi
-une source de tristesse que toute cette joie ne tarira jamais.
-
-O mon Dieu, vous qu’à travers les doutes de mon esprit et la froideur
-de ma foi, j’ai toujours vaguement reconnu comme le créateur de toutes
-choses, sans cependant vous rendre maître de ma vie, il est donc vrai
-que vous écrivez dans la conscience des règles immuables que l’être
-humain ne peut transgresser sans souffrir et que la passion elle-même
-ne parvient pas à lui faire oublier!
-
-
-
-
-4 juin.
-
-
-Il y a une heure, comme j’étais assise sur la galerie extérieure, je
-vis arriver Renée le long de l’avenue. J’aurais voulu l’éviter, car
-j’ai remarqué hier que ses regards se fixaient parfois sur les miens
-avec une intensité sous laquelle je me sens pâlir. Mais j’ai craint de
-paraître la fuir. Malgré la chaleur d’un jour d’été, elle s’enveloppait
-frileusement d’un grand châle et marchait à pas lents, la tête baissée.
-Elle paraissait si frêle, si triste, si incapable de se défendre, que,
-pour un instant j’eus pitié d’elle; un doute soudain traversa mon
-esprit et des larmes mouillèrent mes yeux. Quand elle s’approcha de
-moi, voulant les lui dérober, je détournai le visage, mais elle les
-avait vues.
-
---Pourquoi pleurez-vous, Thérèse?
-
-Sa voix était inquiète. Je ne répondis pas. Elle répéta sa question
-avec une impatience qui ne lui était pas habituelle. J’essayai de
-sourire et, lui montrant le titre du roman que je tenais à la main:
-
---Je pleure sur les malheurs de l’héroïne. C’est un roman que M. de
-Belmonte admire beaucoup.
-
-A ces mots, son visage changea d’expression, elle sourit. Ma pitié se
-dissipa. Ah! si elle aimait Robert, pourrait-elle s’abuser ainsi? elle
-aurait pénétré le mystère de son âme, elle aurait vu dans ses yeux la
-flamme qui les anime, la passion qui s’en exhale... Moi, si Robert en
-aimait une autre, je le devinerais avant que lui-même l’eût pressenti
-et j’en mourrais, je crois, avant qu’il se fût rendu compte de son
-infidélité.
-
-Et pourtant elle est sa femme! ce bonheur suprême que la vie lui a
-donné, elle y met si peu de prix qu’elle va le perdre sans s’être
-doutée de ce qui la menaçait. Chose bizarre, cette indifférence qui
-fait mon excuse m’irrite, et je ressens une colère mêlée de dédain
-envers cette femme, qui, possédant un bien pour lequel je donnerais
-tout le sang de mon cœur, n’a su y mettre ni son orgueil ni son amour.
-
-
-
-
-5 juin.
-
-
-Robert part ce soir: une dernière affaire importante à régler, puis
-tout sera terminé et nous quitterons Hauteville. Je n’aurais pas voulu
-demeurer ici en son absence; je lui ai dit:
-
---Laissez-moi partir, vous me rejoindrez plus tard.
-
-Mais il n’a pas consenti, il m’a suppliée de ne pas insister.
-
---Quand vous n’êtes pas sous mes yeux, je veux au moins que vous soyez
-sous mon toit; sans cela je ne serais pas en repos.
-
-Je viens de le quitter. D’un commun accord, nous nous voyons moins
-qu’aux premiers jours de notre amour; l’avenir est à nous, et je ne
-veux pas d’un bonheur dissimulé et dérobé, c’est ma dernière dignité,
-je tiens à la garder intacte. Aujourd’hui cependant nous avons passé
-la journée dans l’atelier, car avant cette séparation momentanée nous
-éprouvions le besoin de nous fixer dans le souvenir l’un de l’autre.
-
-Il a travaillé à mon buste, qui est presque achevé, la ressemblance est
-frappante, mais il n’en est pas satisfait encore: il voudrait me donner
-une physionomie heureuse, et plus il s’y applique, plus elle devient
-triste et désolée. Je lui ai dit:
-
---Laissez-moi telle que je suis, Robert; tant que je serai près de
-vous, que vous importera cette tête de marbre? ce n’est pas elle, c’est
-moi que vous regarderez. Et lorsque nous serons séparés, oh! alors, ce
-sera bien cette expression désespérée qui conviendra à mon visage.
-
-Il m’a interrompue vivement et d’un ton irrité:
-
---Thérèse, comment osez-vous prononcer d’une voix tranquille des
-mots semblables, quand moi je n’ose même pas penser sans frémir à
-l’éventualité d’un pareil déchirement? Il n’y a entre nous qu’une
-séparation possible: la mort.
-
---C’est bien d’elle que je parlais, ai-je répondu doucement. Si je vous
-quitte, Robert, ce ne sera que pour mourir.
-
-Il m’a regardée avec un attendrissement douloureux.
-
---Vous voir mourir serait une douleur indicible, mais s’il me fallait
-vous perdre, Thérèse, Dieu fasse que ce soit morte et non vivante!
-
-Après ces paroles, un long silence se fit entre nous, l’idée de la mort
-s’était emparée de moi; lui aussi y pensait, car, de temps à autre,
-il serrait ma main avec force, comme pour s’assurer que j’étais là
-encore... Nous étions debout près de la fenêtre, le soleil qui était
-caché sortit tout à coup des nuages et vint éclairer l’atelier de ses
-rayons. Il jeta sur le buste un éclat plus vif et lui donna soudain une
-apparence de vie. J’appuyai mon visage contre le visage de marbre de la
-statue et, me penchant, je la baisai sur les lèvres.
-
---Je viens de lui donner une partie de mon âme, dis-je en souriant,
-si jamais vous me perdez, promettez-moi, Robert, de venir chaque jour
-déposer sur ses lèvres ce même baiser; elles vous le rendront.
-
-
-
-
-Le soir du même jour.
-
-
-Madame de Hauteville n’a pas dîné avec nous; au dernier moment, elle
-a fait prévenir Robert qu’elle était trop souffrante pour quitter sa
-chambre. Ce malaise m’inquiète, tellement mon esprit égaré voit partout
-une menace de malheur.
-
-J’étais seule sur la terrasse avec M. de Belmonte, quand M. de
-Hauteville vint prendre congé de nous. Il était en costume de voyage;
-la voiture attelée l’attendait devant le perron. Il salua le marquis,
-puis me tendit la main, froidement, comme à une étrangère... A ce
-moment, je faillis me trahir; il me sembla soudain qu’il me quittait
-pour toujours, que je ne le reverrais plus;... mes lèvres s’ouvrirent
-pour crier: «Emmenez-moi!...» Mais nous n’étions pas seuls. Par un
-puissant effort de volonté je refoulai mon émotion.--La voiture partit.
-Mes regards la suivirent aussi longtemps qu’elle fut visible, puis, à
-regret, je les ramenai lentement autour de moi. Debout à mes côtés, M.
-de Belmonte me contemplait avec une expression de curiosité ardente,
-mélangée de doute et d’indécision. En rencontrant mes yeux, il détourna
-les siens. Nous fîmes quelques pas, puis nous nous arrêtâmes. La nuit
-était brillante et sereine; je levai la tête vers le ciel étoilé qui
-éclairait la route que suivait Robert... Ma main pendait le long de la
-balustrade; le marquis la souleva légèrement dans une des siennes et en
-examina la forme et les contours.
-
---Blanche, froide et cruelle, dit-il en la laissant retomber.
-
-Je me remis à marcher.
-
---Quelle femme êtes-vous donc? continua-t-il plus bas.
-
---Une femme qui trouve l’air de la nuit trop frais pour elle et qui va
-vous souhaiter le bonsoir, répondis-je en riant et ramenant autour de
-mon cou les plis de ma mantille.
-
-Il se mordit les lèvres, et un mauvais sourire lui passa sur le visage.
-Nous étions arrivés devant la porte du salon.
-
---Connaissez-vous la devise des Belmonte? demanda-t-il brusquement,
-comme j’en dépassais le seuil.
-
---Non.
-
---_Contra spem spero_, et je suis comme mes pères, mademoiselle,
-j’espère contre l’espoir.
-
-
-
-
-6 juin.
-
-
-Renée sait tout!...
-
-J’en ai acquis la conviction dans le premier regard que nous avons
-échangé ce matin. Le supplice de cette minute, aucune parole ne saurait
-l’exprimer...
-
-Et je suis restée en face d’elle, droite, impassible, mangeant le pain
-qu’elle m’offrait et souffrant mille morts sous son œil de tranquille
-mépris!... A l’humiliant silence qu’elle gardait j’aurais préféré
-des reproches, des cris, des larmes... Mais pourquoi aurait-elle
-eu des cris et des larmes? Elle ne l’aime pas; ce n’est point dans
-son cœur que je l’ai blessée, ce n’est que dans ses droits. S’il en
-était autrement elle n’aurait pu me revoir, elle serait partie... ou
-m’aurait chassée.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Mais comment est-elle arrivée à la vérité?--C’est hier que Robert
-nous a quittés. Je me souviens maintenant qu’elle a passé la soirée
-enfermée chez elle. Ce malaise subit n’était qu’un prétexte, sans doute
-elle savait déjà... Il a fallu qu’elle nous surprît ensemble! qu’elle
-entendît nos paroles! Mais où? quand? Du petit salon de la tourelle un
-escalier extérieur conduit jusqu’à la galerie sur laquelle s’ouvre une
-des fenêtres de l’atelier. Tous les jours elle passe de longues heures
-dans ce petit salon arrangé à son usage; elle aura entendu le marteau
-de Robert frapper sur le marbre, une curiosité l’aura tentée, elle sera
-montée sans bruit...
-
-
-
-
-7 juin.
-
-
-Renée garde toujours le silence; je ne puis deviner jusqu’où va sa
-certitude, ni à quelle résolution elle se prépare.
-
-Nous ne nous voyons qu’aux heures des repas. Là, elle ne m’épargne
-aucune amertume et, affirmant ses droits, me fait sentir dans chaque
-détail que je ne suis ici qu’une étrangère recueillie par pitié.
-
-Aujourd’hui M. de Belmonte, ayant manifesté le désir d’entrer dans
-l’atelier afin d’y examiner quelques monnaies anciennes, se tourna
-vers moi pour me demander où se trouvait la clef. Renée l’interrompit
-brusquement.
-
---Il me semble, marquis, dit-elle avec hauteur que, si l’on désire des
-renseignements sur les appartements du château, c’est à moi qu’il faut
-s’adresser et non point à d’autres.
-
-Je me sentis pâlir sous l’affront. M. de Belmonte s’inclina et, avec
-son aisance d’esprit habituelle, changea de sujet. Sans lui, cette
-situation serait intenable. Il met une adresse merveilleuse à se
-trouver toujours entre nous. Malheureusement il en profile pour se
-rapprocher de moi.
-
-Où que j’aille, je le trouve sur ma route; il ne me cache plus ses
-insolentes espérances, ravivées par la signification qu’il donne à
-l’absence de Robert et par l’odieuse comédie que je suis obligée de
-jouer. J’accepte avec un sourire forcé ses protestations et je réponds
-à ses paroles ardentes par un rire que je voudrais rendre insouciant,
-mais dont l’amertume me fait tressaillir moi-même. Je ne parviens pas
-pourtant à lui dissimuler que je souffre, mais on dirait qu’il y
-trouve un charme cruel et que, pour cet esprit corrompu, la conscience
-de mon amour pour un autre est un stimulant de plus.
-
-Ce matin, il m’a demandé soudainement:
-
---Comptez-vous accepter pendant longtemps encore l’hospitalité de
-madame de Hauteville?
-
-Sous l’ironie de ces paroles j’ai rougi.
-
---Non, ai-je répliqué vivement.
-
---Où irez-vous alors? a-t-il repris avec une nuance d’inquiétude
-soupçonneuse.
-
---Je ne sais, ai-je répondu d’un ton d’insouciance jouée. Quelque part
-probablement où j’apprendrai à lire à des enfants maussades.
-
---Vous! ce serait un crime que je ne permettrai jamais. Laissez cela
-aux pauvres déshéritées de la nature, vous êtes trop jeune et trop
-belle pour n’avoir pas une autre voie à suivre. Quand on possède ce je
-ne sais quoi qui grise les plus sages, on ne se fait pas institutrice.
-Ah! non!...
-
-Puis plus bas et plus doucement:
-
---Si vous vouliez seulement avoir confiance en moi, il y a de beaux
-pays que je serais heureux de vous montrer et où vous connaîtriez
-jusqu’où peut aller votre pouvoir. Réfléchissez-y, car vous n’avez pas
-de meilleur ami que moi, et je ne vous demanderai jamais que l’heure
-présente.
-
-J’écoute ces odieux propos avec une irritation qui ressemble à de la
-haine, et il me vient des rages sourdes contre cet homme. J’arrête à
-chaque instant sur mes lèvres les paroles de dédain et de colère dont
-je voudrais punir son audace. Je baisse la tête et, comme une expiation
-méritée, je supporte l’expression de ces sentiments qui m’offensent et
-dans mon amour et dans ma dignité de femme.
-
-Ah! malheureuse que je suis!
-
-
-
-
-8 juin.
-
-
-J’ai reçu une lettre de Robert; il revient demain.
-
---Faites tous vos préparatifs, m’écrit-il; le jour qui suivra mon
-arrivée, vous quitterez Hauteville, et je vous rejoindrai quelques
-heures après... Je compte les minutes qui nous séparent de la liberté
-et du bonheur...
-
-J’ai prévenu madame de Hauteville de mon départ prochain, et j’ai passé
-toute la journée chez moi dans l’activité fiévreuse de mes préparatifs
-de départ, dévorée par une anxiété que je ne parvenais pas à dominer.
-
-Mais Robert revient, ces angoisses vont finir. Nous partirons
-ensemble, nous oublierons nos peines, nos souffrances et la solitude
-de cœur où nous avons vécu si longtemps; nous retrouverons ce que nous
-avons perdu et ce qui nous a manqué; nous réaliserons les espérances
-infinies de notre jeunesse.
-
-Quelques heures encore et le rêve sera atteint.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-Dans la nuit.
-
-
-Mon Dieu, mon Dieu, comment accomplir ce que j’ai promis? comment
-supporter?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Tout dormait au château. Absorbée dans une rêverie accablante, je
-laissais les heures passer, sans songer même qu’elles s’écoulaient...
-On frappa à ma porte, le pressentiment d’une nouvelle épreuve me
-traversa le cœur. J’ouvris, c’était Renée. Nous nous regardâmes un
-instant, les yeux dans les yeux.
-
---J’ai à vous parler, dit-elle enfin.
-
-En silence, je m’écartai pour la laisser entrer, elle franchit le seuil
-de ma chambre, et sa robe m’effleura en passant. Son visage, éclairé
-par la lumière qu’elle portait à la main, avait pris, sous l’empire
-de la résolution qui l’animait, une expression de rigidité; les yeux
-fixes, grands ouverts, elle marchait, la tête haute, d’un pas lent et
-automatique. Arrivée près de ma table, elle s’assit sur le fauteuil
-que je venais d’abandonner, et, avec un geste hautain, me désigna un
-siège en face d’elle. Cette femme, était-ce bien Renée? L’étonnement
-absorbait toutes mes facultés et, muette, j’attendais ce qui allait
-venir.
-
---Thérèse! commença-t-elle de cette voix sourde qui m’avait déjà
-frappée, Thérèse, je sais tout et je viens...
-
-A ces mots, je compris, et, me levant toute droite, je l’interrompis
-brusquement. Un seul instinct me dominait, celui d’arrêter sur ses
-lèvres les paroles qu’elle allait prononcer.
-
---Toute explication est inutile; chassez-moi, vous en avez le droit,
-mais ne me demandez rien.
-
-L’idée de nier ou de feindre ne me traversa même point l’esprit. Elle
-parut ne pas m’avoir entendue et continua:
-
---Je viens vous demander compte, non pas de ma confiance trahie, mais
-de la honte et du trouble que vous nous avez apportés.
-
-Alors elle m’accabla de tout ce qu’une femme outragée dans ses
-sentiments de vertu et d’honneur peut trouver de méprisant et de sévère
-pour celle qui les a oubliés.
-
-Je l’écoutais haletante, les bras croisés sur ma poitrine, afin d’en
-comprimer les battements, prête à chaque instant à répondre par des
-défis à ses accusations, et pourtant ne l’osant pas.
-
-Tout d’un coup, sa voix s’abaissa:
-
---Ce que vous ne saviez peut-être pas, Thérèse, c’est que je l’aimais.
-
-J’eus un moment d’égarement. Qui donc osait me faire en face un pareil
-aveu?... Robert! c’était mon bien, c’était ma vie, nulle que moi
-n’avait le droit de l’aimer!
-
-Je sentais un frémissement me parcourir tout entière et le sang
-battre violemment à mes tempes... Mes lèvres tremblantes ne pouvaient
-articuler aucun son, mes yeux cherchèrent les siens, j’aurais voulu
-l’anéantir d’un regard. Mais elle parlait toujours, et chaque mot
-qu’elle prononçait, révélant l’amour à la fois innocent et passionné
-qui remplissait son cœur, me causait une souffrance. Elle l’aimait!
-c’était l’écroulement de tout ce qui faisait à mes yeux mon excuse et
-ma justification. J’eus honte alors et, courbant la tête, je cachai mon
-visage dans mes mains.
-
-Je n’avais rien deviné, rien pressenti, mon aveuglement avait été
-semblable au sien, et dans cette enfant rêveuse et timide je n’avais
-pas entendu battre le cœur de la femme.
-
-Elle se tut et demeura un instant comme plongée dans une sombre
-rêverie, on n’entendait aucun son, la nature elle-même était muette.
-Je ne sais combien de temps nous demeurâmes ainsi. Soudain le soupçon
-du but de cet aveu traversa mon repentir naissant, je relevai ma tête
-courbée. La table nous séparait, j’y appuyai mes deux mains et, me
-penchant vers elle:
-
---Vous venez me le redemander? mais il est trop tard maintenant.
-N’espérez pas que je vous le rende, car moi aussi je l’aime et d’un
-amour!...
-
---Vous vous trompez, Thérèse, je n’espère rien.
-
-Renée avait tourné son visage vers moi: elle ne rêvait plus, et sa
-bouche avait pris une expression inflexible. C’était un juge, ce
-n’était plus la femme attendrie, confessant son amour.
-
---Non, je ne vous redemande pas son cœur. Longtemps, dans mon adoration
-aveugle, j’ai attendu humblement et en silence qu’il daignât venir à
-moi. Il n’est pas venu, et vous savez, Thérèse, jusqu’où il est tombé
-aujourd’hui... En voyant si bas celui que j’avais placé si haut, le
-choc a été trop violent, mon âme déçue n’a pu y résister, et mon amour
-est mort, ne voulant pas descendre aux hontes d’une telle chute.
-
-Il y avait dans son accent un dédain si profond, une fierté si triste
-qu’involontairement ma tête se courba de nouveau.
-
---Que voulez-vous alors? murmurai-je.
-
---Le sauver, répondit-elle simplement. Elle continua:--Dieu m’est
-témoin que, s’il ne s’agissait que de moi, je me serais tue,
-probablement toujours; mais j’ai deviné vos desseins, j’ai compris que,
-si vous partiez, c’est qu’il devait vous rejoindre. Non contente de
-la dégradation morale où tous l’avez amené, vous voulez qu’il rompe
-publiquement avec son passé d’honneur et qu’il se ferme l’avenir. Lui,
-Robert de Hauteville, il quittera secrètement, comme un malfaiteur
-qui s’enfuit, son pays et la maison de son père, il abandonnera ses
-devoirs, il faillira à ses engagements, il foulera aux pieds l’orgueil
-de sa vie entière, il deviendra, pour tous ceux qui l’ont honoré, un
-objet de mépris, et cela afin de vous suivre!... Ah! de quels moyens
-vous êtes-vous donc servie et quelles ruses avez-vous employées pour
-séduire et avilir ce noble cœur?
-
-Un objet de mépris! je rendrais Robert un objet de mépris! Je
-croyais que le mépris n’atteindrait que moi et que lui n’en serait
-pas effleuré, mais cette femme qui parlait disait le contraire. Je
-t’écoutais sans penser à m’offenser de ses paroles, sans songer à
-défendre ce qui me restait de vertu, occupée uniquement à saisir
-l’idée qu’elle me présentait. Mais quand elle en vint à m’accuser de
-ruses et à nier la spontanéité de l’amour qu’il m’avait donné, je me
-redressai sous l’outrage:
-
---Sachez, criai-je, que c’est de lui-même et librement qu’il m’a aimée,
-c’est son amour qui a conquis le mien, et cette fuite, cet aveu public
-de notre passion, c’est lui qui l’exige et y attache son avenir de
-bonheur.
-
-Elle pâlit, ce fut le seul signe d’émotion qu’elle donna; son regard
-demeura ferme et sa voix ne s’altéra pas:
-
---Il s’agit de réparer le mal plus que d’en rechercher les causes.
-Thérèse, il faut que vous renonciez à Robert et que vous le rendiez,
-non à moi qui ne vous le réclame pas, mais à l’honneur qu’il offense et
-au devoir qu’il oublie.
-
---Jamais! tel fut le cri de mon cœur.
-
-Je marchais fiévreusement dans la chambre, me débattant sous mille
-impressions contradictoires. Enfin, voyant qu’elle ne bougeait pas
-et qu’elle semblait attendre mon retour au calme pour recommencer à
-parler, je me rapprochai d’elle:
-
---Ce que vous pourriez ajouter est inutile. Je l’aime, entendez-vous,
-passionnément, follement, comme vous ne savez pas aimer, et mon âme se
-déchirerait en lambeaux s’il fallait me séparer de lui.
-
---Vous avez peur de la souffrance?
-
-Il y avait dans sa voix un dédain inexprimable. Elle continua:
-
---Vous dites que je ne sais pas aimer? Cependant, du temps où je
-l’aimais, pour lui je n’aurais reculé devant aucune douleur.
-
---Mais il en souffrirait aussi, autant, plus que moi peut-être.
-
---Moins qu’il ne souffrira plus tard.
-
---Taisez-vous, laissez-moi. Qui vous donne le droit de me torturer
-ainsi?
-
---La volonté de le sauver, Thérèse.
-
-Elle se leva en prononçant ces mots. Nous étions debout en face l’une
-de l’autre, à une distance de quelques pas, mais, quoique je sois
-plus grande qu’elle, elle semblait me dominer de toute la hauteur de
-sa situation sur l’abaissement de la mienne. Ce n’était plus Renée,
-c’était une femme inconnue dont la grandeur morale m’écrasait. Mon
-esprit, sous le coup de cette révélation, flottait indécis; cependant,
-à travers le travail mystérieux qui s’accomplissait en moi, le
-sentiment instinctif de la défense de mon amour me possédait encore.
-
---Thérèse, n’étouffez pas la voix de votre conscience.--Puis elle
-essaya de faire vibrer les cordes muettes de mon âme, elle me parla
-de Dieu que j’offensais, de l’honneur que je perdais, elle appela à
-son aide tout ce qui pouvait réveiller et fortifier mes vagues notions
-du bien... Je ne voulais pas l’entendre, je cachais ma tête dans mes
-mains, mais, malgré mes efforts, chacune de ses paroles me parvenait
-distinctement et semblait s’ouvrir forcément une voie jusqu’au plus
-profond de mon être. Défaillante, sous l’empire de l’angoisse qui me
-torturait, ne pouvant plus me soutenir, je m’appuyai contre la muraille:
-
---Je ne puis pas, criai-je, Robert m’est plus cher que tout.
-
-Alors il se passa une chose inouïe: je vis Renée s’agenouiller devant
-moi.
-
---Eh bien! dit-elle, que ce soit pour l’amour de lui!
-
-Sa voix avait perdu son ton de sévérité pour prendre l’accent de la
-prière. Elle me supplia d’avoir pitié de Robert, de lui épargner
-les humiliations qui l’attendaient, de ne pas flétrir cette vie,
-jusqu’aujourd’hui sans tache, de ne pas faire de lui un homme sans
-foyer, sans patrie...
-
-Ce que je souffris, nulle parole ne saurait l’exprimer, je sentais un
-écroulement affreux s’accomplir, écrasant sous sa ruine mes espérances,
-mon bonheur, mon amour... Du milieu de ces ruines un sentiment nouveau
-surgissait: celui du sacrifice.
-
-Je me redressai et lui montrant du geste, par la fenêtre ouverte, le
-ciel qu’elle avait invoqué:
-
---Vous avez vaincu! dis-je. Je partirai seule.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Depuis lors, plusieurs heures se sont écoulées dans une agonie dont la
-mort, hélas! n’a pas été le prix.
-
-Hier, nous disions:--Encore quelques jours et le rêve sera
-atteint.--Une main implacable, celle de Dieu peut-être, n’a pas permis
-que nous arrivions jusque-là. Notre amour doit mourir en vue du rivage,
-au moment de toucher le but qu’il s’était promis... L’éternité dont
-nous parlions sera celle du désespoir...
-
-
-
-
-Le matin du 9 juin.
-
-
-Les rayons du soleil, déjà haut sur l’horizon, sont venus blesser mes
-yeux et me tirer de l’engourdissement où j’étais tombée, vaincue par
-la douleur. La bougie brûle encore sur la table, et il flotte dans
-l’air un vague parfum d’iris laissé par Renée. C’est donc vrai!... J’ai
-promis de briser nos deux cœurs de mes propres mains.
-
-Jusqu’ici je n’ai considéré que l’horreur du sacrifice; il faut penser
-maintenant à son accomplissement. Ma raison vacillante a peine à saisir
-la portée de ce mot.
-
-Parler à Robert, le convaincre, l’amener à renoncer à moi?... Aussi
-bien faire que nous ne nous soyons pas aimés! Hors de moi rien
-n’existe pour lui. Aucun appel ne pourrait avoir prise sur cette
-volonté inflexible, et dans le premier regard que nous échangerions
-ma résolution faiblirait sous la sienne.--M’enfuir, disparaître sans
-laisser de traces, sans un mot d’adieu?... Mais il me suivra! Si loin
-que j’aille, il saura me découvrir, il viendra me reprendre... Je le
-sens, j’en ai la conviction, et au travers de ma douleur, cette foi
-profonde dans la force de son amour me donne un orgueil dont je savoure
-l’âpre volupté.
-
-Mourir?... C’est l’unique voie qui me reste. Cette pensée, qui ferait
-reculer une femme meilleure que je ne le suis, ne me cause aucun
-effroi. Se tuer est un crime, mais partir avec Robert serait un crime
-aussi, et entre les deux, dans cette impasse terrible, ne vaut-il pas
-mieux choisir celui qui vous rend seule coupable? Je suis résolue,
-que m’importe la vie! D’ailleurs, en le perdant, j’ai déjà cessé
-d’exister. J’échappe ainsi à l’avenir qui m’attend, aux longs jours de
-solitude désespérée, de regrets intolérables... Et puis mourir pour
-vous, Robert, ce sera presque une joie.
-
-Mais que dira-t-il en apprenant que j’ai cessé de vivre? Il devinera
-que je me suis donné la mort, il s’en accusera, là aussi il voudra me
-suivre, et si par conscience il ne le fait pas, sa vie ne s’en écoulera
-pas moins, inutile, assombrie et découragée, dans un désespoir sans
-consolation et sans fin, dans un amour d’outre-tombe plus fort qu’un
-amour vivant.
-
-Je ne puis donc pas mourir! Ce dernier refuge m’est fermé. Il ne suffit
-pas que je m’immole, que je disparaisse; il faut que je sauve son
-avenir, que je le rende à lui-même en arrachant de son cœur l’amour qui
-le remplit. Oh! ce renoncement suprême, qui m’indiquera le moyen de
-l’accomplir?
-
-
-
-
-Quelques heures plus tard.
-
-
-Je n’ai pas quitté ma chambre, j’ai fait dire que j’étais malade.
-Il m’aurait été impossible de revoir Renée. Cette nuit, nous avons
-échangé, je le sens, notre dernier regard.
-
-La journée s’avance, Robert doit être arrivé. O mon bien-aimé, quel
-retour je vous prépare!... Ma pensée, écrasée par la nécessité qui la
-brise, essaie vainement de s’éclairer et de s’affermir. Les ténèbres
-s’épaississent et je sens l’égarement s’emparer de moi...
-
-Mais quel est ce bruit que j’entends? Des pas furtifs résonnent dans
-le corridor; ils s’arrêtent devant ma chambre, une main se pose sur
-la clef... La porte est verrouillée et ne s’ouvre pas. Il se fait un
-moment de silence, puis une voix très basse appelle:
-
---Thérèse!
-
-Grand Dieu! c’est Robert!
-
-Je me cramponne des deux mains à la table qui est devant moi, afin de
-résister à la redoutable tentation qui se présente et à laquelle je ne
-m’étais pas préparée.
-
---Thérèse, continue la voix, ouvrez, j’ai à vous parler.
-
-Mais j’enfonce mon mouchoir dans ma bouche, afin d’étouffer le cri
-d’amour et de douleur qui voudrait s’en échapper; je cache ma tête
-entre mes bras pour empêcher les sons d’arriver jusqu’à moi.
-
---Thérèse, êtes-vous endormie, que vous ne répondez pas?
-
-Je reste muette, un instant se passe. Les pas s’éloignent et peu à peu
-cessent.
-
-Alors un regret intolérable me prend. Cette voix adorée que j’ai refusé
-d’écouter ne frappera plus jamais mon oreille, c’est la dernière fois
-que je l’ai entendue prononcer mon nom!... Je me traîne jusqu’à la
-porte, je l’ouvre, et, posant ma main où il a posé la sienne, suivant
-des yeux l’espace qu’il a parcouru, j’essaye de ressaisir quelque chose
-de lui.
-
-
-
-
-Vers le soir.
-
-
-Il est tard déjà, les heures s’écoulent, et je n’ai pris aucune
-résolution, nulle inspiration ne m’est venue... Une seule issue s’est
-présentée à mon esprit, mais si horrible, que j’ai reculé et que mon
-courage a failli devant cette dégradation... Je me débats contre cette
-pensée, je la repousse, elle revient toujours et s’impose à moi comme
-une atroce nécessité.
-
-Pour sauver Robert, faut-il donc m’avilir et tomber si bas qu’aucune
-miséricorde ne m’atteigne jamais?
-
-Il semble que je ne puisse fuir le mal que par le mal et que même, en
-voulant le réparer, je ne trouve d’autre voie à suivre que celle du
-péché. Est-ce que mon esprit aveuglé et perverti ne sait plus discerner
-le droit chemin? ou serait-il vrai que Dieu ferme la porte du repentir
-et la possibilité du retour à ceux qui l’ont audacieusement bravé?...
-Dans cet effarement de mon âme, des lueurs se font, et je comprends
-que, pour accomplir noblement un sacrifice, il faut en être digne et
-que Dieu vous y aide.
-
-Pour toi, infortunée Thérèse, il n’y a de possible qu’un sacrifice:
-la honte. M. de Belmonte est là, il t’a offert son amour, il attend;
-tu n’as qu’à laisser tomber ta main dans la sienne... Et alors, sous
-le coup d’un pareil outrage, d’une aussi mortelle injure, l’amour
-succombera dans le cœur de Robert; j’en serai honteusement chassée;
-cette âme orgueilleuse ne se pardonnera pas de m’avoir aimée, et mon
-souvenir, proscrit et détesté, ne viendra ni attrister ni affaiblir sa
-vie. Il ne cherchera point à me poursuivre, à deviner, à comprendre...
-Mon avilissement le terrassera.
-
-Non cependant! un aussi effroyable sacrifice ne saurait m’être demandé;
-je ne puis m’y soumettre, toutes mes pudeurs se révoltent... O mon
-Dieu, ne m’abandonnez pas dans cette agonie de ma pensée! N’y a-t-il
-pas quelque torture ignorée, quelque supplice innomé que vous puissiez
-m’infliger comme expiation? Rien ne me semblerait trop dur, trop cruel,
-rien, excepté cette honte. Mais c’est en vain que j’interroge le ciel,
-aucune voix ne me répond, en vain que j’implore sa pitié; il demeure
-implacable. Quel secours puis-je attendre de ce Dieu que je n’ai pas
-reconnu? Il a détourné sa face de moi, et il m’a abandonnée dans sa
-colère...
-
-Cette immolation dépasse les forces humaines. La mienne succombe.
-Je préfère manquer à ma parole, devenir criminelle et le perdre
-avec moi... D’ailleurs, rien ne presse: je puis essayer d’abord de
-convaincre Robert, de fuir seule... Ah! malheureuse! ne sais-tu pas
-qu’entre toi et lui il faut l’irréparable?... Eh quoi! je marchande mes
-douleurs et mes humiliations, comme si après l’indicible souffrance de
-l’avoir perdu, quelque autre infortune pouvait m’atteindre encore! Je
-n’existe plus. Le salut de Robert doit être mon dernier orgueil et ma
-dernière vertu. Quel que soit le prix que j’y mette, il ne sera jamais
-trop cher pour mon amour.
-
-Et vous, Renée, dont la pureté se voilera blessée en face du dénoûment
-qui se prépare, avant de me condamner, arrêtez-vous, réfléchissez et
-ne le faites que si, dans votre conscience d’honnête femme, vous savez
-trouver à cette lamentable situation une autre issue que l’horrible
-expédient qui s’impose à moi. Ah! Renée, si vous pouviez mesurer
-la profondeur de l’amour qu’il me porte, vous comprendriez que ma
-dégradation seule peut le sauver.
-
-Et maintenant, mon Dieu, vous que j’ai si peu et si mal prié,
-anéantissez-moi promptement dans votre miséricorde, mais auparavant
-laissez-moi la force d’accomplir cette suprême expiation.
-
-
-
-
-Minuit.
-
-
-La nuit était étouffante et obscure, pas un souffle d’air ne faisait
-trembler les feuilles, la terrasse était vide. Dans une des allées
-latérales de la grande avenue, le marquis se promenait lentement et
-l’on voyait son ombre se montrer par intervalles, pour disparaître de
-nouveau. C’était le moment ou jamais.
-
-Arrachant une mantille de ma malle ouverte, je m’en couvris
-hâtivement la tête et les épaules. Une glace me renvoya mon image:
-mon visage hâve, mes yeux désespérés!... Quelle figure pour une
-entrevue d’amour!... Un éclat de rire strident m’échappa. C’était un
-rire d’insensée. J’eus peur; il fallait agir avant que ma tête se
-perdît. Je me précipitai vers la porte et traversai rapidement le
-corridor sombre. Arrivée à l’escalier, les lampes qui l’éclairaient
-m’éblouirent; une lueur de raison me revint. Surtout je ne devais
-être ni vue ni rencontrée. Je me penchai sur la rampe. Personne, il
-n’y avait personne... Je prêtai l’oreille: aucun son ne se faisait
-entendre. Alors, ramenant mon voile sur mon visage, je me glissai le
-long des degrés, dominée d’une seule crainte, celle de devenir folle
-avant d’avoir assuré le salut de Robert. Évitant le grand vestibule,
-je tournai à gauche sur la galerie extérieure, au fond de laquelle
-se trouve une petite porte donnant sur le parc. Je l’ouvris et, me
-dissimulant derrière les massifs, je parvins jusqu’à l’allée que
-suivait M. de Belmonte. Une charmille seule nous séparait encore. Avant
-de franchir ce dernier rempart, je m’arrêtai...
-
-Mon cœur battait à se rompre, je ne voyais plus... Mes yeux se
-fermèrent, j’eus alors comme une vision de ma vie entière; il me revint
-des impressions d’enfance, des souvenirs lointains, puis j’entendis
-la voix de Robert me disant:--Thérèse, je vous aime comme un insensé!
-Thérèse, jurez-moi que, quoi qu’il arrive, vous ne me quitterez
-jamais.--Et il me semblait voir son visage fier et tendre se pencher
-vers le mien... Je voyais, j’entendais toutes ces choses, et là,
-derrière ce faible obstacle, il y avait un homme que je haïssais, et à
-cet homme j’allais remettre plus que ma vie.
-
-Haletante, j’écoutais son pas lent, mesuré, insouciant... Il se
-mit à fredonner le refrain d’une opérette en vogue. Je fis un pas
-et, écartant le feuillage, je me montrai à ses yeux. Il poussa une
-exclamation de joyeuse surprise et, venant à moi, s’informa de ma
-santé, m’assurant des inquiétudes qu’elle lui avait causées. Je ne
-pouvais répondre, je me sentais mourir. L’obscurité était profonde, il
-marchait près de moi. Tout d’un coup il me dit:
-
---Quand partez-vous?
-
---Cette nuit.
-
-Quelque chose de ma voix le frappa; il se baissa brusquement pour
-me regarder, mais le voile qui couvrait mes traits l’empêcha de les
-discerner.
-
---Seule? demanda-t-il avec anxiété.
-
-Nous étions arrivés à une éclaircie, et la façade du château nous
-apparut. Soudain il me sembla voir l’ombre de Robert passer derrière
-les vitres de l’atelier.
-
-Un banc était près de moi; défaillante, je m’y laissai tomber. Le
-marquis attendait une réponse. Rejetant en arrière le voile qui cachait
-mes yeux:
-
---Cela dépend, murmurai-je.
-
-Ses regards ardents plongèrent dans les miens.--Le dégoût me montait
-au cœur; je sentais que, si je ne prononçais pas le mot fatal, si je
-tardais d’un instant, il ne serait jamais prononcé. Je m’étais relevée.
-
---Où irez-vous? me demanda M. de Belmonte.
-
-Je voulus parler, ma voix se brisa. Il répéta sa question. Alors,
-appelant à mon aide toutes les forces concentrées de mon amour et de
-mon désespoir:
-
---Où vous voudrez, répondis-je.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je suis rentrée dans ma chambre, j’ai fermé mes malles, brûlé mes
-papiers et je n’ai gardé que ce cahier où j’ai écrit heure par heure
-mes angoisses. J’attends le lever du jour pour partir. A la petite
-porte du parc, je dois trouver M. de Belmonte.
-
-
-
-
-Plus avant dans la nuit.
-
-
-Les heures se traînent lourdes et lentes. Cette nuit ne prendra-t-elle
-jamais fin?
-
-La fenêtre est ouverte; je regarde autour de moi ce parc, ces montagnes
-que je ne reverrai plus... La violence de ma douleur est comme épuisée,
-une résignation farouche m’a envahie. Toute révolte a cessé. La
-fatalité héréditaire qui pèse sur ma vie depuis l’heure de ma naissance
-a accompli son œuvre: d’échelon en échelon, elle m’a conduite jusqu’aux
-irréparables paroles que je viens de prononcer.--Demain Robert
-apprendra mon opprobre et le lamentable sort que j’ai choisi.
-
-Je ne le verrai plus,... et il y a peu de jours encore, nous faisions
-des rêves de bonheur;... il me disait: «Rien ne peut nous séparer que
-la mort!» Robert, vous n’aviez pas pensé à la honte...--Mais je ne veux
-pas revenir sur ces scènes passées. Toutefois, avant de quitter cette
-demeure où je ne reviendrai jamais, je désire revoir ces lieux témoins
-de tant d’amour: la bibliothèque, où nous avons travaillé ensemble;
-l’atelier, où il m’a dit qu’il m’aimait...
-
-
-
-
-3 heures du matin, 10 juin.
-
-
-J’ai poussé la porte de l’atelier et je suis entrée. Le jour naissant
-éclairait à peine cette vaste salle, qui restait plongée presque tout
-entière dans une ombre profonde.
-
-C’était là que son amour m’avait été révélé et que cette éclatante
-lumière avait pénétré mon âme. Maintenant tout était nuit et silence...
-Un frisson me saisit; je tremblais de froid et mes dents claquaient.
-
-Mon buste était là dans l’embrasure de la fenêtre; combien y
-restera-t-il encore?
-
-Les portières qui séparaient l’atelier de la seconde pièce étaient
-baissées. Les soulevant de la main, je plongeai mes yeux à
-l’intérieur. Une lampe mourante y versait une faible clarté. Près de
-la table où elle était posée, Robert était assis, il dormait, la tête
-appuyée contre le dossier du fauteuil. Des lettres cachetées étaient
-devant lui, des papiers déchirés l’entouraient. Évidemment le sommeil
-l’avait surpris dans cette veillée de travail trop prolongée.
-
-A cette vue inattendue, tout mon calme m’abandonna; je tombai à genoux
-sur le seuil de cette porte que je n’osais plus franchir, et je tendis
-mes bras vers lui.
-
---Robert!
-
-Son nom passa comme un souffle à travers mes lèvres. Il ne l’entendit
-point. Un sourire heureux flottait sur sa bouche, il rêvait de moi, de
-moi malheureuse, dont la main allait lui porter un coup si cruel!...
-
-Ce sourire me fit mal, et la pensée du réveil que je préparais à son
-amour me remplit soudain le cœur d’une immense pitié. Pour lui épargner
-la plus légère douleur j’aurais donné ma vie, et la destinée me
-forçait à payer sa confiance du plus outrageant abandon...
-
-Il allait me maudire! lui, mon seul bien et mon unique amour! et,
-inexprimable douleur, il allait douter de moi! Le présent jetterait
-son ombre sur le passé, et le souvenir de notre bonheur, criminel
-peut-être, mais cependant pur encore, en demeurerait éternellement
-souillé.
-
-Et il dormait toujours, sans se douter qu’à deux pas de lui, la femme
-qu’il aimait sentait son âme se briser dans le suprême adieu qu’elle
-lui envoyait.
-
-Mes yeux ne le quittaient pas. Ce triste bonheur inespéré, je voulais
-le savourer dans son intensité. Soudain Robert fit un léger mouvement.
-S’il allait se réveiller, me voir, me reprendre à lui?... Devant le
-délire de joie coupable que me causa cette pensée, je reculai honteuse,
-effrayée...
-
-Cette tentation fut épargnée à ma faiblesse. Le sommeil de Robert
-redevint calme et profond. Alors, retenant mon souffle, je me traînai
-sur mes genoux jusqu’à lui, et mes lèvres, qu’aucune autre bouche que
-la sienne n’avait jamais touchées, murmurèrent les dernières paroles
-d’amour qu’elles auront prononcées sur la terre. Puis, concentrant mon
-âme dans un regard qu’il ne vit pas, je m’éloignai en la lui laissant...
-
-Et maintenant, Robert, je pars. Adieu! pardon! Un jour viendra
-peut-être, dans cet au-delà mystérieux dont on nous parle, où vous
-saurez que, si j’ai péché contre vous, c’était par excès d’amour.
-
-
-
-
- LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE
- A MADAME DE FAVERGES
-
-Un an après, 20 juin 1880.
-
-
-Voici une année tout entière écoulée depuis la fuite déplorable de
-Thérèse. Vous me demandez dans votre dernière lettre quel changement
-cette année a apporté dans notre situation. Aucun.
-
-Robert a survécu... Moi je vis! C’est tout ce que je puis vous répondre.
-
-Quelle est donc cette volonté redoutable qui, en rapprochant pour un
-jour des existences jusque-là étrangères les unes aux autres, a permis
-que de ce rapprochement naquissent d’irréparables malheurs? Quelle est
-cette main inflexible qui a frappé indistinctement les innocents et
-les coupables? Qu’avais-je donc fait à Dieu?
-
-Tandis que je vous écris, mes yeux se sont levés par hasard sur le
-petit miroir qui est toujours sur ma table et qui me vient de ma
-mère... Eh quoi! c’est là cette femme qui, il y a un an, redoutait
-dans sa vie le pli d’une feuille de rose!... Cette femme ressemble
-à toutes les jeunes femmes, son visage n’a pas encore de rides, sa
-bouche a toujours une tendance au sourire, et ses yeux ne portent point
-la trace des larmes de son âme... Mais ses rêves sont finis, et dans
-cette cruelle réalité qui l’a mortellement blessée, elle a enfin acquis
-cette résignation des choses humaines qui manquait à l’équilibre de son
-ignorante jeunesse...
-
-Et Robert lui aussi vit... Enfermé dans son atelier pendant les longues
-heures des lentes journées, il sort de là muet et sombre, se renfermant
-dans cette insondable impassibilité qui ne l’abandonne jamais... Le
-soir, je demeure auprès de lui, nous parlons de choses indifférentes,
-et tout sujet me semble bon.--Mais lorsque par hasard nos regards se
-rencontrent, effrayés de leur commune profondeur et de l’intensité des
-pensées qui s’y reflètent, ils s’abaissent et ne se relèvent plus...
-
-Je rentre alors dans ma chambre, et si quelques heures après j’ouvre ma
-fenêtre, j’aperçois sur un massif le reflet d’une clarté qui sort de la
-chambre voisine, et qui ne s’éteindra qu’aux lueurs du matin.
-
-C’est Robert.
-
-Souvent aussi, par ces chaudes nuits d’été, je vois s’élever de la
-prairie humide une flamme blanche qui, rasant le sol, forme des ronds
-capricieux. Tantôt elle disparaît derrière les arbres, tantôt elle
-apparaît plus brillante, revenant sur son chemin par bonds, comme le
-vol d’un oiseau de nuit... Une bouffée de vent apporte jusqu’à moi
-l’odeur pénétrante du marais. Sous l’action de la brise, la lueur court
-plus vite, sans repos et sans but: c’est un feu follet.
-
-Alors je pense à cette âme errante qui se meut, comme cette lueur
-agitée, dans le triste horizon de sa faute, sans repos et sans trêve,
-cherchant sa voie perdue et désirant l’oubli... O pauvre âme folle! ô
-pauvre cœur aveugle! quel désordre a fait en vous la passion!
-
-Où est-elle? Nul ne le sait, on a perdu toute trace...--M. de Belmonte
-vit seul à Paris, et une gravité qui semble mélangée de remords a,
-paraît-il, remplacé l’insouciance et la légèreté d’autrefois.
-
-Comme cette flamme égarée qui va tout à l’heure s’éteindre, consumée
-par elle-même, sa passion l’a-t-elle brisée? S’est-elle donné la mort?
-
-Le feu follet court, court comme un être en détresse... Mais je veux
-arriver à cette haute vertu du pardon. Va, que ton âme soit en repos.
-Moi seule, j’ai compris ton douloureux sacrifice... Tu as su aimer...
-Je te pardonne, pauvre Thérèse!. . . .
-
-
-
-
- FIN
-
-
- 3047-81.--CORBEIL. Typ. et stér. CRÉTÉ.
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-NOTES DE TRANSCRIPTION
-
-
- Ce livre reproduit intégralement le texte original et l’orthographe
- d’origine a été conservée y compris ses variantes (par exemple
- gaîté/gaieté). Cependant quelques erreurs typographiques ont été
- corrigées. La liste de ces corrections se trouve ci-dessous.
-
- L’utilisation des points de suspension ?... !... ... a été
- harmonisée pour se conformer à la typographie habituelle. D’autres
- corrections mineures ont été faites et ne sont pas référencées dans
- la liste ci-dessous.
-
- Les caractères imprimés en italique dans l’édition originale ont
- été indiqués comme _ceci_.
-
-
-CORRECTIONS
-
- P. 55: reconnnais --> reconnais (... Je ne me reconnais plus,...)
-
- P. 73: sous entendus --> sous-entendus (... des sous-entendus qui
- m’inquiètent...)
-
- P. 73: déviné --> deviné (... Aurait-il deviné...)
-
- P. 87: mit --> mis (... J’avais quitté... et mis ce jour-là...)
-
- P. 95: fièvreusement --> fiévreusement (... dans ma chambre,
- fiévreusement...)
-
- P. 104: nour --> nous (... nous serons heureux,...)
-
- P. 114: Nons --> Nous (... Nous fîmes quelques pas,...)
-
- P. 157: au delà --> au-delà (... cet au-delà mystérieux...)
-
- P. 158: rappochant --> rapprochant (... en rapprochant pour un
- jour...)
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION ***
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- The Project Gutenberg eBook of Expiation, by Dora Melegari.
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-<pre style='margin-bottom:6em;'>The Project Gutenberg EBook of Expiation, by Dora Melegari
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this ebook.
-
-Title: Expiation
-
-Author: Dora Melegari
-
-Release Date: November 11, 2020 [EBook #63712]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Joël Savary and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was
- produced from scanned images of public domain material from
- the Google Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION ***
-</pre>
-<p class="headline">EXPIATION</p>
-
-<div class="page-break"></div>
-<p class="center top4em">
-3047-81. — <span class="smcap">Corbeil</span>. Typ. <span class="smcap">Crété</span>.</p>
-
-<div class="page-break"></div>
-<p class="top4em"></p>
-<hr class="full" />
-<div class="shortcuts">
-<p>Au lecteur:</p>
-<p><a href="#Page_1">EXPIATION</a></p>
-<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></p>
-<p><a href="#NOTES_DE_TRANSCRIPTION">NOTES DE TRANSCRIPTION</a></p>
-</div>
-<hr class="full" />
-
-<div class="page-break"></div>
-<h1>EXPIATION</h1>
-<p class="center larger">PARIS</p>
-<p class="center">CALMANN LÉVY ÉDITEUR
-<br/>
-</p>
-<p class="center">1881</p>
-<p class="center"><small>Droits de reproduction et de traduction réservés</small></p>
-
-<div class="page-break"></div>
-<p><span class="pagenum" id="Page_1">[p.&nbsp;1]</span></p>
-<p class="headline">EXPIATION</p>
-
-<p class="quotdate2">C..., 28 octobre 1878.</p>
-
-<p>Tout est terminé&nbsp;: le testament de mon
-père a été ouvert, les comptes sont réglés.
-Je viens de signer une procuration pour
-faire vendre la vieille maison, mon unique
-héritage paternel&nbsp;; j’ai écrit en même
-temps à ma cousine Renée de Hauteville,
-la seule parente qui me reste en ce monde,
-pour lui dire que j’accepte l’hospitalité
-qu’elle a la bonté de m’offrir. En le faisant,
-<span class="pagenum" id="Page_2">[p.&nbsp;2]</span>
-j’ai cédé aux instances de madame de Faverges
-et aux raisons péremptoires du notaire.
-Je n’ai pas assez pour vivre. De la
-fortune de mon père il ne reste rien&nbsp;; ses
-voyages scientifiques, sa passion de bibliophile
-l’ont absorbée. L’incurie de son administration
-a consommé sa ruine. Toutefois
-j’aurais préféré rester ici, y végéter au
-jour le jour et attendre que, remise du
-coup qui m’a frappée, je puisse songer à
-un avenir de travail.</p>
-
-<p>C’est demain que je pars. Probablement
-je ne reviendrai jamais dans cette demeure.
-Si inhospitalière, si triste qu’elle m’ait été,
-j’éprouve en la quittant une sorte de regret,
-et je revis par la pensée dans les années
-écoulées, tellement il est vrai que l’on
-s’attache aux lieux où l’on a le plus souffert&nbsp;!
-Je me souviens, comme si c’était hier, du
-jour où j’y suis entrée pour la première
-fois. Ma marraine venait de mourir. Depuis
-la catastrophe qui avait brisé notre vie de
-<span class="pagenum" id="Page_3">[p.&nbsp;3]</span>
-famille en dispersant notre intérieur, depuis
-le jour fatal où ma mère avait disparu
-et où ma marraine m’avait emmenée
-comme une enfant maudite, je vivais auprès
-d’elle et n’avais pas revu mon père.
-En la perdant, j’avais perdu mon asile.
-Mon père m’écrivit alors de le rejoindre.
-J’arrivai à C... Aucune parole de bienvenue
-ne m’y accueillit, et dès cette heure il fut
-avec moi ce qu’il devait être jusqu’à celle
-de sa mort.</p>
-
-<p>Notre vie en commun commença. Dans
-les premiers temps j’avais espéré un rapprochement&nbsp;;
-je lui demandai de me permettre
-de lui faire la lecture, de me laisser
-prendre des notes pour lui. Il refusa.
-Néanmoins je revins à la charge, mais un
-jour il me traita si rudement que je n’osai
-plus tenter le moindre effort.</p>
-
-<p>— Thérèse, me dit-il, cessez vos importunités,
-elles m’irritent inutilement. Vous
-ne pouvez m’aider en rien&nbsp;; les femmes
-<span class="pagenum" id="Page_4">[p.&nbsp;4]</span>
-n’entendent quoi que ce soit aux choses
-intellectuelles et ne savent que confondre
-toutes les questions. Votre présence ici est
-déjà pénible pour moi&nbsp;; n’en augmentez
-pas l’embarras en voulant m’imposer vos
-services.</p>
-
-<p>J’ai beaucoup pleuré alors à ce sujet,
-mais c’était au commencement&nbsp;; plus tard
-je me suis endurcie. Mon père ne m’aimait
-pas, il ne m’aimerait jamais. C’était un
-malheur, comme tout dans ma vie avait été
-un malheur. Il y a des personnes qui naissent
-marquées pour la douleur. Il faut
-qu’elles se résignent de bonne heure&nbsp;; je
-m’étais résignée.</p>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-
-<p>Des émotions de ces dernières semaines,
-il m’est demeuré une stupéfaction douloureuse
-qui m’empêche de rassembler mes
-idées. Une seule impression distincte se
-dégage de cet assoupissement moral&nbsp;: celle
-de mon isolement complet. Désormais je
-<span class="pagenum" id="Page_5">[p.&nbsp;5]</span>
-suis seule au monde, toute seule. Ce sentiment
-de solitude est souvent venu déjà attrister
-et aggraver ma situation. Mais c’est
-bien pis maintenant. Alors du moins mon
-père vivait, et bien que son cœur me fût
-fermé, qu’il me tînt systématiquement éloignée
-de lui, c’était pourtant quelqu’un à qui
-j’appartenais. Aujourd’hui je n’appartiens
-plus à personne, aucun devoir ne me réclame,
-aucune obligation ne me retient.
-Demain, mon dernier lien se brisera,
-quand je quitterai ce qui fut pour moi la
-maison paternelle. Thérèse, ma pauvre
-fille, te voilà libre, aussi libre qu’un oiseau
-du ciel. Thérèse, que feras-tu de ta
-liberté&nbsp;?</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_6">[p.&nbsp;6]</span></p>
-<p class="quotdate">Château de Hauteville.</p>
-
-<p>Je suis arrivée à Hauteville il y a une semaine.
-C’était vers le soir, il tombait une
-pluie fine et serrée, le vent agitait les
-grands arbres du parc. Sur le perron du
-château je vis de loin une femme debout&nbsp;;
-sa silhouette se dessinait nette et droite
-sur le fond lumineux du vestibule éclairé.
-Quand la voiture approcha, elle descendit
-rapidement les degrés, exposant sa tête nue
-à l’eau du ciel.</p>
-
-<p>Ses deux mains amicalement tendues
-m’aidèrent à descendre, puis s’appuyèrent
-sur mes épaules, tandis qu’elle m’embrassait.
-Je sentis contre mon visage fatigué
-la pression de sa joue fraîche et j’entendis
-<span class="pagenum" id="Page_7">[p.&nbsp;7]</span>
-une voix vibrante et jeune qui me
-disait&nbsp;:</p>
-
-<p>— Soyez la bienvenue, Thérèse&nbsp;!</p>
-
-<p>Cette femme, c’était ma cousine Renée.
-Elle est fort jolie, grande, élancée, avec un
-petit air languissant dans la démarche qui
-lui donne une grâce de plus. Son teint est
-mat, ses cheveux châtains sont enroulés
-simplement autour de sa tête&nbsp;; sur le front
-une frange qui tombe très bas sur les yeux.
-Les yeux&nbsp;! voilà ce qu’elle a de plus remarquable&nbsp;;
-ils sont grands, lumineux, d’un
-bleu violet&nbsp;; l’expression en est singulièrement
-triste et forme un contraste étrange
-avec son visage d’enfant aux contours arrondis
-et légèrement indécis encore. La
-bouche est celle d’une personne heureuse,
-une bouche faite pour sourire. Voilà ce
-qu’est l’extérieur&nbsp;; quant au reste, c’est
-encore l’inconnu&nbsp;; mes yeux voient, mais
-je ne suis en état ni d’observer, ni de définir.
-Je ne l’avais pas revue depuis son
-<span class="pagenum" id="Page_8">[p.&nbsp;8]</span>
-enfance, c’était donc une étrangère en face
-de qui je me trouvais. Nous étions un peu
-embarrassées l’une vis-à-vis de l’autre. Elle
-me regardait d’un air à la fois curieux et
-timide.</p>
-
-<p>— Comme vous devez avoir froid&nbsp;! dit-elle
-enfin&nbsp;; quel triste voyage&nbsp;!... Je suis
-fâchée que Robert n’ait pu aller à votre
-rencontre.</p>
-
-<p>Elle m’installa auprès du feu, me raconta
-qu’elle était seule au château, que son mari
-était absent, qu’il ne reviendrait que dans
-quelques jours. Ensuite, elle me parla de
-sa tante de Faverges, de son frère Gontran,
-de leur enfance si heureuse&nbsp;! Maintenant il
-voyageait en Afrique, elle lui écrivait de
-longues lettres...</p>
-
-<p>Ce bavardage innocent, sortant de cette
-bouche enfantine, me berçait doucement&nbsp;:
-il y avait si longtemps que je n’avais entendu
-une voix jeune&nbsp;! Telle fut notre première
-soirée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_9">[p.&nbsp;9]</span></p>
-
-<p>Les jours suivants, elle se donna mille
-peines pour me distraire, me témoignant
-une cordialité dont je voudrais avoir la
-force de lui être plus reconnaissante&nbsp;; puis
-elle s’aperçut de mon anéantissement et
-comprit que la meilleure charité serait de
-me laisser à moi-même. Je reste donc de
-longues heures dans ma chambre, les
-mains croisées autour de mes genoux,
-écoutant la pluie qui bat contre les vitres,
-regardant les brouillards se dégager lentement
-des forêts de sapins qui entourent
-Hauteville. Mes idées flottent indécises sur
-tout, sans se fixer sur rien. Le passé me
-semble un rêve douloureux dont le présent
-est le lamentable réveil. Quant à l’avenir,
-je n’y songe même pas&nbsp;; il y a des années
-que je n’y songe plus.</p>
-
-<p>Pendant que j’écris, la pluie continue à
-tomber, on dirait qu’il va pleuvoir toujours.
-C’est un de ces temps par lesquels les malheureux
-se sentent plus malheureux encore.
-<span class="pagenum" id="Page_10">[p.&nbsp;10]</span>
-Les heureux... mais qui est-ce qui est
-heureux en ce monde&nbsp;? Serait-ce ma cousine
-Renée&nbsp;? Il est si difficile de juger de
-ces choses&nbsp;! Elle semble l’être. Mais quand
-on est mariée, le bonheur dépend du mari
-qu’on s’est choisi, et je ne le connais pas
-encore cet «&nbsp;incomparable Robert&nbsp;»,
-comme l’appelle madame de Faverges. On
-dit que c’est une merveille, mais il est sage,
-je crois, de se méfier des merveilles.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_11">[p.&nbsp;11]</span></p>
-<p class="quotdate">15 novembre.</p>
-
-<p>Les jours se suivent et se ressemblent
-dans leur monotonie accablante. Ce grand
-château, avec son parc immense, ses tourelles,
-ses vastes pièces silencieuses,
-semble une prison magnifique dont la <ins class="correction" id="NT_14a">gaîté</ins>
-et la joie seraient bannies. L’atmosphère
-qu’on y respire convient mieux à ma tristesse
-qu’à la jeunesse de Renée. Elle lit
-pour se distraire de vieux romans de chevalerie
-et rêve de la belle Mélusine et de
-Guilhan le pensif.</p>
-
-<p>— Cela me donne des idées d’aventure,
-me disait-elle l’autre jour comme je la rencontrais,
-un gros volume poudreux à la
-main. Je m’imagine être une princesse
-<span class="pagenum" id="Page_12">[p.&nbsp;12]</span>
-enchantée enfermée dans une tour et
-qu’un chevalier hardi va venir délivrer.</p>
-
-<p>J’ai essayé de sourire.</p>
-
-<p>— Quelle folle rêveuse je suis&nbsp;! n’est-ce
-pas&nbsp;? s’est-elle écriée en rougissant. Mon
-frère se moque de moi et dit que je resterai
-enfant toute ma vie.</p>
-
-<p>Quand je suis descendue ce matin, je
-l’ai trouvée le visage rayonnant, une lettre
-à la main. Elle est venue à moi souriante,
-disant&nbsp;:</p>
-
-<p>— Mon mari arrive ce soir.</p>
-
-<p>Il y avait de la joie dans le ton dont elle
-prononça ces paroles, mais c’était plutôt
-une joie d’enfant qu’une joie de femme.</p>
-
-<p>Elle s’est donné toute la journée un mouvement
-singulier, allant, venant, dérangeant
-un meuble ou un autre. Je restais à
-la regarder, oubliant de monter dans ma
-chambre. Cette activité, cette vivacité, cette
-jeunesse d’impressions qui attache de l’importance
-aux plis d’un rideau, à l’arrangement
-<span class="pagenum" id="Page_13">[p.&nbsp;13]</span>
-d’un vase de fleurs, à un tableau
-plus ou moins éclairé, tout cela m’étonnait,
-j’allais presque dire m’amusait.</p>
-
-<p>Depuis mon arrivée, par politesse plus
-que par obligation, Renée avait gardé un
-deuil sévère, mais aujourd’hui le deuil s’est
-éclairci, la robe noire s’est ouverte, laissant
-deviner un cou blanc et rond&nbsp;; elle a
-mis une rose à son corsage, une autre dans
-ses cheveux. En outre, elle, qui m’avait
-paru fort indifférente à sa toilette, en est
-singulièrement préoccupée. A chaque instant
-elle arrange un nœud, chiffonne une
-dentelle, puis jette des coups d’œil furtifs
-dans toutes les glaces de l’appartement et,
-si elle y rencontre mon regard la surprenant
-en flagrant délit de coquetterie, elle rougit
-jusqu’à la racine des cheveux. Ces petits
-manèges me font voir ma cousine Renée
-sous un jour nouveau.</p>
-
-<p>Je viens de la quitter, j’ai voulu la laisser
-seule finir ses derniers préparatifs et recevoir
-<span class="pagenum" id="Page_14">[p.&nbsp;14]</span>
-son mari. Mon intention était même
-de ne plus redescendre pour ne pas troubler
-les joies de ce retour, mais elle a tant insisté
-pour me présenter à «&nbsp;Robert&nbsp;» que
-j’ai dû céder.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_15">[p.&nbsp;15]</span></p>
-<p class="quotdate">Minuit.</p>
-
-<p>Vers dix heures, je me suis glissée dans
-le salon. Mes pas font si peu de bruit qu’ils
-ne m’ont pas entendue entrer. Les lampes
-étaient placées dans le fond de la pièce,
-dissimulées par un paravent&nbsp;; la seule
-partie en lumière était celle qu’éclairait la
-flamme du foyer. Je ne distinguai d’abord
-que Renée assise sur une chaise basse.
-Penchée en avant, les coudes sur les genoux,
-la figure posée sur les mains, elle
-souriait, et ses yeux étaient levés. Je suivis
-la direction de son regard et j’aperçus un
-homme de grande taille, les bras croisés
-sur la poitrine, s’appuyant au chambranle
-<span class="pagenum" id="Page_16">[p.&nbsp;16]</span>
-de la cheminée&nbsp;; son visage, que n’atteignaient
-pas les reflets de la flamme, restait
-caché dans l’ombre et je ne pouvais en distinguer
-les traits. Je m’étais arrêtée au milieu
-de la chambre, les contemplant tous
-deux... Je ne sais combien de temps je demeurai
-ainsi. Enfin Renée tourna la tête,
-me vit et s’écria&nbsp;:</p>
-
-<p>— Voici Thérèse&nbsp;!</p>
-
-<p>Elle vint à moi et me conduisit vers son
-mari, disant&nbsp;:</p>
-
-<p>— Voici Robert&nbsp;!</p>
-
-<p>La simplicité de cette présentation m’embarrassa
-plus qu’elle ne me mit à l’aise.
-Lui aussi d’ailleurs resta court, s’inclina
-gravement, prit ma main, qu’il garda un
-instant dans la sienne, comme s’il cherchait
-quelques mots pour accompagner
-cette marque de cordialité, puis la laissa retomber,
-toujours en silence. Cet accueil me
-parut étrange, je levai les yeux sur les
-siens, je ne sais s’il y lut mon étonnement,
-<span class="pagenum" id="Page_17">[p.&nbsp;17]</span>
-mais il se décida à prononcer quelques
-paroles de bienvenue d’une voix qui me
-sembla sévère.</p>
-
-<p>Renée me montra du geste un siège vide,
-je m’assis&nbsp;; M. de Hauteville resta debout.
-Sa femme lui posa des questions sur des
-amis qu’il venait de quitter. Il répondit. Je
-n’écoutais pas, mais, autant que me le permit
-la faible clarté de l’appartement,
-j’examinai celui qui désormais devait être
-mon hôte. C’était bien là l’homme que l’on
-m’avait décrit. Grand, portant fièrement la
-tête, remarquable de distinction dans
-toutes ses attitudes, les traits réguliers, la
-physionomie hautaine. Il porte sa barbe
-rousse coupée en pointe&nbsp;; ses yeux, dont il
-m’a été impossible de saisir la couleur, sont
-très rapprochés l’un de l’autre sous des
-sourcils droits. La bouche est dédaigneuse
-et ne paraît pas faite pour le sourire, c’est
-le contraire de la bouche de Renée. Je suppose
-que l’on trouve M. de Hauteville beau,
-<span class="pagenum" id="Page_18">[p.&nbsp;18]</span>
-mais il y a sur ce visage altier tant de sévérité
-et d’orgueil qu’il semble plus fait
-pour inspirer l’effroi que l’attrait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_19">[p.&nbsp;19]</span></p>
-<p class="quotdate">20 novembre.</p>
-
-<p>La prison s’est animée, le maître de céans
-se donne un mouvement continuel. Il fait
-exécuter de grands travaux de genres différents,
-établir une ferme modèle, percer une
-route. Le reste du temps il s’enferme dans
-son atelier. Son atelier&nbsp;! Renée n’en parle
-qu’en baissant la voix comme d’un endroit
-sacré. Je n’ai point encore été admise aux
-honneurs de ce sanctuaire. Je me défie
-toujours de la sculpture d’amateur&nbsp;; en général
-elle ne vaut rien.</p>
-
-<p>En outre, on a découvert à Hauteville
-les traces d’un camp romain et l’on va opérer
-des fouilles. Des ouvriers spéciaux sont
-arrivés et parcourent le parc en tous sens,
-<span class="pagenum" id="Page_20">[p.&nbsp;20]</span>
-interrogeant la terre. Au milieu de cette
-activité, M. de Hauteville demeure calme
-et froid. D’ailleurs je ne le vois guère qu’aux
-heures des repas et pendant la soirée, qu’il
-passe avec nous. Les premiers jours, j’ai
-été gênée de me trouver en tiers entre eux,
-j’aurais voulu me retirer, mais ils n’y ont
-pas consenti et, à mesure que je suis en
-état de les étudier davantage, je me rends
-compte que le tête-à-tête ne renferme pas
-de grandes douceurs pour ce ménage. Je le
-devine plus que je ne l’observe&nbsp;; en apparence,
-ils sont l’un pour l’autre tout ce
-qu’ils doivent être&nbsp;; seulement Renée n’a
-jamais l’air à l’aise avec son mari, et lui
-a une manière brève, quoique polie, de lui
-parler qui n’annonce pas un cœur bien
-épris. Il ne l’aime donc pas&nbsp;? Serait-ce que
-l’activité de sa vie extérieure l’absorbe au
-point qu’il ne lui reste rien à donner aux
-affections naturelles&nbsp;? Mais pourquoi raisonner
-sur leurs affaires de cœur&nbsp;? Elles ne
-<span class="pagenum" id="Page_21">[p.&nbsp;21]</span>
-me regardent pas plus qu’elles ne m’intéressent.
-Du reste, qui m’intéresse en ce
-monde, sauf mes livres, et encore je ne
-m’en occupe que pour oublier ce qui me
-manque&nbsp;; car eux aussi, au fond, en quoi
-m’intéressent-ils&nbsp;?</p>
-
-<p>Les fouilles font le sujet de nos conversations
-du soir. M. de Hauteville parle, et
-nous écoutons. De temps en temps, Renée
-s’endort et se réveille en sursaut avec de
-petits airs effrayés&nbsp;; elle regarde son mari,
-et l’on voit qu’elle meurt de peur qu’il ne
-s’en soit aperçu. Quand le sujet est épuisé,
-il se fait de longs silences, et tous trois
-nous considérons le feu. Ce n’est pas gai
-pour Renée. Les discours savants de M. de
-Hauteville ne doivent guère amuser la
-pauvre enfant, qui, j’en suis sûre, voudrait
-bien parler d’autre chose. L’autre soir, la
-pitié m’a saisie, et, tirant à moi des journaux
-illustrés, je lui ai demandé des détails
-sur les modes nouvelles et sur son dernier
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p.&nbsp;22]</span>
-voyage à Paris. Elle a souri et s’est mise à
-babiller tout à fait gentiment. Pauvre petite
-Renée&nbsp;! vous n’avez pas plus le mari
-qu’il vous faut que la vie qui vous convient,
-et, par ma présence, je suis venue vous
-apporter une nouvelle note de tristesse.
-Sous l’empire de cette pensée, je suis entrée
-le lendemain chez elle et, après avoir causé&nbsp;:</p>
-
-<p>— Que pourrais-je faire pour vous,
-Renée&nbsp;? ai-je demandé. Je crains que mon
-sombre visage ne soit venu obscurcir votre
-horizon. Ne vous inquiétez pas de ma tristesse,
-je suis parvenue à m’y attacher,
-mais je dois veiller à ce qu’elle n’atteigne
-pas les autres.</p>
-
-<p>— Vous vous trompez, Thérèse, elle ne
-nous atteint pas&nbsp;; nous sommes très heureux
-de vous avoir.</p>
-
-<p>— J’ai peur que vous ne vous ennuyiez,
-ai-je repris en insistant. Ne pourriez-vous
-pas vous occuper à quelque chose qui vous
-intéressât&nbsp;?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_23">[p.&nbsp;23]</span></p>
-
-<p>Elle s’est mise à rire.</p>
-
-<p>— J’ai toujours été une grande paresseuse,
-je suis malhabile aux ouvrages de femme,
-et la lecture d’un livre trop sérieux me fait
-mal à la tête, parce que je ne le comprends
-pas. Mais, malgré mes airs ennuyés, je suis
-la personne la plus gaie du monde. L’existence
-me semble très amusante, et j’ai
-tant d’idées qui me passent dans l’esprit
-que, la plupart du temps, sans qu’on s’en
-doute, je ris au dedans de moi-même.</p>
-
-<p>— Nous pourrions du moins faire de la
-musique ensemble. Vous chantez, j’en suis
-sûre&nbsp;?</p>
-
-<p>— Oui, à peine.</p>
-
-<p>Et elle se mit à fredonner quelques
-notes. Puis un léger soupir lui échappa&nbsp;:</p>
-
-<p>— Je ne suis pas comme vous, Thérèse,
-je ne sais ni agir ni penser. Je ne sais que
-rêver. On m’a trop gâtée, je crois. Mon
-frère Gontran et ma tante de Faverges ont
-écarté de ma route la plus inoffensive épine.
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p.&nbsp;24]</span>
-A force de bonheur ils ont fait de moi une
-créature incomplète.</p>
-
-<p>A mesure qu’elle parlait, je sentais la
-distance qui nous sépare s’agrandir encore,
-et je la quittai, la laissant à ses rêves d’enfant
-et comprenant que l’effort que je venais
-de tenter était inutile, qu’elle n’avait
-pas besoin de moi, que je ne pouvais
-payer d’aucune façon la dette que je contractais
-envers elle.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_25">[p.&nbsp;25]</span></p>
-<p class="quotdate">1<sup>er</sup> décembre.</p>
-
-<p>Nous avons fait aujourd’hui une grande
-promenade. C’est la première fois depuis
-mon arrivée. M. de Hauteville l’a proposée
-ce matin. Je voulais refuser, il ne m’en a
-pas laissé le temps.</p>
-
-<p>— Vous devez faire cet effort, a-t-il dit.
-Il y a des moments dans la vie où il est
-nécessaire de dire à son cœur&nbsp;: Je veux. Il
-faut laisser à la vieillesse lassée cette apathie
-que produit le rude contact du malheur,
-et appeler à notre aide les forces sans
-cesse renaissantes de la jeunesse.</p>
-
-<p>Ce petit discours m’a surprise&nbsp;; je croyais
-que cet homme ne parlait jamais que de
-faits accomplis ou à accomplir et qu’il s’embarrassait
-<span class="pagenum" id="Page_26">[p.&nbsp;26]</span>
-fort peu des mouvements de
-l’âme. Me serais-je trompée&nbsp;?</p>
-
-<p>Le temps était beau. Le grand vent de
-ces jours derniers avait séché les routes,
-ce qui rendait la marche facile et presque agréable.
-Il y avait si longtemps que je vivais
-renfermée que cette course en plein air
-et les pâles rayons d’un soleil d’hiver me
-causèrent une impression de bien-être.</p>
-
-<p>Nous avons suivi la route qui conduit à
-la maison forestière, où M. de Hauteville
-devait parler à son garde. Elle est placée
-sur la hauteur&nbsp;; pour y arriver, l’on gravit
-un chemin rocailleux, taillé dans le flanc
-même de la montagne. Il faisait presque
-sombre quand nous sommes redescendus&nbsp;;
-le brouillard qui s’élevait du fond de la
-vallée enveloppait le paysage et le cachait
-à nos yeux. On ne voyait distinctement que
-la route sur laquelle nous marchions. Nous
-allions d’un pas rapide, pressés par
-la nuit tombante&nbsp;; l’humidité de l’air
-<span class="pagenum" id="Page_27">[p.&nbsp;27]</span>
-nous faisait serrer en frissonnant nos manteaux
-et ramener nos fourrures autour de
-nos cous. M. de Hauteville marchait en
-avant, Renée se rapprocha de lui et se suspendit
-à son bras. Pendant un instant, je
-les suivis des yeux. Ces deux ombres enlacées
-descendant rapidement le sentier
-étroit de la montagne semblaient marcher
-sur des nuages et prenaient un aspect fantastique.
-Quelques pas nous séparaient à
-peine&nbsp;; pourtant je sentais qu’il y avait
-entre elles et moi des abîmes impossibles
-à franchir. Elles étaient le rêve de la vie&nbsp;:
-j’en étais la réalité froide et sombre. Involontairement
-je ralentis le pas&nbsp;; peu à peu
-leurs silhouettes devinrent moins distinctes
-et finirent par disparaître entièrement à
-mes yeux. Ils m’oubliaient&nbsp;; bientôt à mon
-tour je ne pensai plus à eux. Je m’assis sur
-une pierre et regardai autour de moi&nbsp;: le
-brouillard montait toujours, les pointes
-des rochers les plus élevés sortaient seules
-<span class="pagenum" id="Page_28">[p.&nbsp;28]</span>
-encore des vapeurs blanches. Aucun son
-humain ne frappait mes oreilles, je n’entendais
-que le bruit sourd du torrent qui,
-grossi par les dernières pluies, se précipitait
-avec violence dans la plaine. Ce lieu
-sauvage et désolé exerçait sur moi un
-charme étrange. Il existait entre mon âme
-et lui une harmonie secrète dont je ressentais
-toute la force. Je restais là, affaissée,
-oubliant l’heure qui passait, subissant la
-sensation à la fois pénible et douce de ce
-silence et de cette solitude.</p>
-
-<p>Soudain une ombre se dressa à mes côtés
-et une voix brève demanda&nbsp;:</p>
-
-<p>— Est-ce vous, mademoiselle de Brives&nbsp;?</p>
-
-<p>Je reconnus la voix de M. de Hauteville,
-mais j’étais troublée et ne répondis pas
-immédiatement. La nuit était entièrement
-tombée, on ne distinguait plus rien. Sa main
-se posa sur mon bras.</p>
-
-<p>— Est-ce vous&nbsp;? répéta-t-il. Renée s’effraye
-et craint qu’il ne soit arrivé un accident.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_29">[p.&nbsp;29]</span></p>
-
-<p>A ces mots, je me levai sans parler.</p>
-
-<p>— Que faisiez-vous là&nbsp;? redemanda-t-il
-encore plus brièvement.</p>
-
-<p>— Je ne sais, murmurai-je.</p>
-
-<p>Une exclamation irritée faillit lui échapper.
-Il la réprima aussitôt, et, passant sa
-main sous mon bras, m’entraîna le long
-de la côte. Il marchait si rapidement que la
-respiration me manquait, mais je n’aurais
-osé me plaindre&nbsp;; je le suivais haletante et
-silencieuse. Pas une parole ne fut prononcée
-entre nous. Sur le perron nous
-trouvâmes Renée qui nous attendait. Elle
-courut à moi, s’écriant&nbsp;:</p>
-
-<p>— Quel bonheur que vous soyez rentrée&nbsp;!
-J’avais si peur pour vous&nbsp;!</p>
-
-<p>Elle m’entraîna dans sa chambre, me
-fit sécher devant son feu et boire du thé
-bouillant sous prétexte que j’avais risqué
-ma vie dans ces brouillards. Quant à son
-mari, il ne fit pas la moindre allusion à cet
-incident et ne prononça pas un mot d’excuse
-<span class="pagenum" id="Page_30">[p.&nbsp;30]</span>
-sur la rudesse de sa conduite. Il passa
-la soirée, absorbé dans ses plans et ses
-livres, sans daigner nous honorer de ses
-paroles.</p>
-
-<p>Ah&nbsp;! monsieur de Hauteville, je crains
-bien qu’il n’y ait pas beaucoup d’amitié
-perdue entre vous et moi&nbsp;!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_31">[p.&nbsp;31]</span></p>
-<p class="quotdate">15 décembre.</p>
-
-<p>On attend pour Noël madame de Faverges.
-Renée manifeste une grande joie.
-Elle adore cette tante qui l’a élevée et pour
-laquelle elle professe une profonde vénération.
-Moi aussi je devrais me réjouir.
-C’était la seule amie qu’eût conservée
-mon père&nbsp;; elle est venue à C... pour sa
-mort&nbsp;; elle a vu de près ma vie, elle m’a
-plainte, elle a souffert et peut me comprendre.
-Je devrais donc l’aimer. Je ne le
-fais pas. Est-ce que mon cœur est incapable
-d’affection ou plutôt ai-je le sentiment
-que sa manière d’être affectueuse et
-douce est comme un blâme tacite de la
-mienne&nbsp;? Quand elle fixe sur moi son regard
-<span class="pagenum" id="Page_32">[p.&nbsp;32]</span>
-tranquille, il me semble qu’elle me perce
-à jour et qu’elle découvre en mon âme des
-choses que je n’y soupçonne pas moi-même.
-Elle m’a dit souvent&nbsp;:</p>
-
-<p>— Vous m’inquiétez, Thérèse&nbsp;; votre résignation
-morne m’effraye plus que ne le
-ferait la révolte. Tout semble dormir
-chez vous&nbsp;: le mal comme le bien, le cœur
-comme la conscience.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_33">[p.&nbsp;33]</span></p>
-<p class="quotdate">Jour de Noël.</p>
-
-<p>Aujourd’hui les cloches ont sonné à toute
-volée. Il faisait encore complètement nuit
-quand nous sommes descendus de grand
-matin pour entendre une messe basse dans
-la chapelle du château. Placée dans une
-sorte de caveau, elle avait à cette heure un
-aspect sombre et lugubre. J’y suis entrée la
-première, puis Renée est venue avec
-madame de Faverges, qui est arrivée hier.
-L’office a commencé. Je ne voyais pas
-M. de Hauteville&nbsp;; en me retournant légèrement,
-je l’ai aperçu à ma gauche, un
-peu en arrière, debout, appuyé contre un
-pilier qui porte une inscription en souvenir
-d’un Hauteville mort aux croisades. Le
-<span class="pagenum" id="Page_34">[p.&nbsp;34]</span>
-cadre lui convenait&nbsp;; pour la première fois
-je l’ai admiré&nbsp;: c’est malheureux qu’il n’ait
-pas vécu à une autre époque, il aurait fait
-un superbe croisé, et dans ces siècles à
-demi barbares, sa hauteur et sa rudesse
-n’auraient pas blessé comme dans le nôtre.</p>
-
-<p>Je ne suis pas dévote et, ce matin surtout,
-je ne pouvais recueillir mes pensées. Renée,
-elle, priait avec ferveur&nbsp;; madame de Faverges
-était en extase. Une seconde fois
-je me retournai. M. de Hauteville avait caché
-sa tête dans ses mains, et il y avait
-dans toute son altitude quelque chose d’affaissé,
-de douloureux qui bouleversait
-toutes mes idées. En sortant, nous échangeâmes
-quelques paroles, il avait repris sa
-figure ordinaire, et le son de sa voix était
-aussi assuré, net et tranchant que de coutume.
-Non, l’homme que je venais de voir
-courbé sous le poids d’une tristesse inconnue
-n’était pas lui, mais un fantôme de
-mon imagination.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_35">[p.&nbsp;35]</span></p>
-<p class="quotdate">30 décembre.</p>
-
-<p>La neige tombe à flocons serrés. Les
-fouilles ont été interrompues. Chaque
-jour, Renée et son mari font de longues
-promenades en traîneau, dont elle revient
-les joues roses, les yeux brillants. Ils vont
-visiter leurs tenanciers. C’est le moment
-de la distribution des aumônes. M. de Hauteville
-est très scrupuleux et très large dans
-l’accomplissement de ce devoir. J’ai refusé
-de les accompagner dans leurs excursions.
-J’ai repris mes lectures et je passe presque
-toutes mes journées dans la bibliothèque,
-étendue sur un vieux divan placé dans le
-fond de la pièce et enveloppée de mon
-châle noir, dont je ramène un des pans
-<span class="pagenum" id="Page_36">[p.&nbsp;36]</span>
-sur ma tête pour ne pas mourir de froid
-dans cette vaste pièce glaciale et triste. Nul
-ne vient m’y déranger. M. de Hauteville
-seul y entre de temps en temps pour
-prendre un livre ou consulter une des
-cartes qui pendent le long des murs. Il ne
-me voit même pas et sort comme il est
-entré&nbsp;: en silence. Cette solitude est devenue
-pour moi une nécessité&nbsp;; elle me
-permet de me livrer sans contrainte à
-l’amertume de mes pensées. Le droit d’être
-triste, ce dernier bien des malheureux, je
-l’ai acquis et je le garde. Cependant on
-me le conteste.</p>
-
-<p>Comme je rejoignais Renée dans le petit
-salon de la tourelle où elle passe ses matinées,
-un bruit de voix m’a arrêtée sur le
-seuil de la porte entr’ouverte.</p>
-
-<p>— J’avais espéré, Robert, qu’elle serait
-pour vous une ressource, que vous pourriez
-travailler ensemble. C’est une femme
-si remarquable&nbsp;!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_37">[p.&nbsp;37]</span></p>
-
-<p>— C’est surtout une femme orgueilleuse,
-répondit M. de Hauteville. Ma chère enfant,
-méfiez-vous de votre imagination.
-Vous m’aviez fait une peinture exagérée de
-ses mérites, de son intelligence, de son
-énergie. L’énergie ne consiste pas à se
-complaire dans ses tristesses et dans l’abandon
-de soi-même. J’ai cédé à vos instances,
-Renée, mais, croyez-moi, ne vous
-forgez pas des chimères inutiles sur la
-compagne que vous vous êtes choisie.
-Cela ne serait pour vous qu’une déception.</p>
-
-<p>C’était de moi qu’il s’agissait&nbsp;; la discrétion
-m’empêchait d’en entendre davantage&nbsp;;
-je m’éloignai sans bruit. Ces quelques
-mots, surpris par hasard, m’ont fait
-non seulement constater la sévérité du jugement
-de M. de Hauteville, mais deviner
-que c’était malgré lui que Renée m’avait
-accueillie. Ma résolution de ne demeurer
-ici que le moins possible s’est fortifiée encore.
-<span class="pagenum" id="Page_38">[p.&nbsp;38]</span>
-Depuis lors, dès que je suis en sa présence,
-je me fais un visage indifférent, je
-me force à une animation factice, je chante
-avec Renée, car je ne veux pas que, du
-haut de sa prospérité et de sa force, il
-méprise mon infortune comme une faiblesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_39">[p.&nbsp;39]</span></p>
-<p class="quotdate">5 janvier 1879.</p>
-
-<p>Depuis quelques jours Renée me paraît
-souffrante, elle a des soubresauts de <ins class="correction" id="NT_14b">gaieté</ins>
-enfantine suivis d’un alanguissement de
-toute sa personne&nbsp;; elle reste des heures
-entières assise près de la fenêtre, les mains
-croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la
-remarque à madame de Faverges, qui m’a
-répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant,
-que sa nièce était sujette à des langueurs
-passagères&nbsp;; puis elle a ajouté&nbsp;:</p>
-
-<p>— Si Renée avait quelque peine, je le
-saurais. Elle n’est pas telle que vous, Thérèse,
-se refusant à toute expansion.</p>
-
-<p>J’ai souri un peu amèrement, elle a continué&nbsp;:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_40">[p.&nbsp;40]</span></p>
-
-<p>— J’avais espéré, Thérèse, que dans ce
-milieu nouveau, éloignée des souvenirs
-qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse,
-votre cœur se serait ouvert. Il semble
-plus fermé que jamais. Quelles peuvent
-être les pensées qui s’agitent sous
-votre front impassible&nbsp;?</p>
-
-<p>Toujours cette même défiance, comme
-si ma froideur devait nécessairement recouvrir
-des profondeurs dangereuses&nbsp;!
-Qu’ai-je donc en moi&nbsp;? Renée, elle aussi,
-je le sens, partage les idées de madame de
-Faverges&nbsp;; j’ai été pour elle une déception.
-J’ai écrit l’autre jour à mon notaire pour
-presser la vente de la maison. Mes plans
-sont faits, je n’attends, pour les exécuter,
-que la terminaison de cette affaire. Je serai
-institutrice. Personne ici ne se doute de
-mes projets. Madame de Faverges criera
-au scandale, proposera le couvent, parlera
-d’avenir. D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai
-vingt-sept ans, je suis libre, courageuse,
-<span class="pagenum" id="Page_41">[p.&nbsp;41]</span>
-assez intelligente pour me suffire et trop
-orgueilleuse pour continuer à vivre comme
-je le fais ici.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_42">[p.&nbsp;42]</span></p>
-<p class="quotdate">15 janvier.</p>
-
-<p>Le temps est redevenu sec et beau. Les
-fouilles ont repris, on a fait quelques découvertes
-importantes, entre autres une
-tête de guerrier qu’on croit être un Ajax.</p>
-
-<p>— Donnez-moi des nouvelles de Gino,
-disait ce matin M. de Hauteville à madame
-de Faverges. Je veux lui écrire, lui apprendre
-nos recherches&nbsp;; vous savez que c’est
-un amateur passionné&nbsp;; lui seul peut me
-donner les renseignements qui me sont
-nécessaires.</p>
-
-<p>— Je ne connais pas son adresse actuelle,
-mais il y a trois mois il était au lac
-de Côme, chez la princesse Grimaldi.</p>
-
-<p>— Je vais lui écrire tout de suite, il nous
-<span class="pagenum" id="Page_43">[p.&nbsp;43]</span>
-le faut absolument pour le printemps.</p>
-
-<p>— Qui est Gino&nbsp;? a demandé Renée à sa
-tante.</p>
-
-<p>— Comment&nbsp;! vous ne le connaissez pas&nbsp;?
-C’est le marquis de Belmonte, un ancien
-ami de votre mari, un condisciple de l’école
-militaire, qui plus est, archéologue
-distingué et homme à bonnes fortunes,
-très connu à Paris et ailleurs.</p>
-
-<p>— Est-il marié&nbsp;?</p>
-
-<p>— Oui, mais depuis longtemps séparé de
-sa femme.</p>
-
-<p>Ce nom ne m’était pas inconnu. Je me
-rappelais vaguement avoir rencontré autrefois
-le marquis chez ma marraine.</p>
-
-<p>Plus tard, comme nous nous promenions
-sur le terrain des fouilles et que M. de
-Hauteville nous expliquait les théories de
-l’école allemande&nbsp;:</p>
-
-<p>— Avez-vous lu l’ouvrage de X.&nbsp;? lui ai-je
-demandé.</p>
-
-<p>— Non, il n’est pas traduit encore, et
-<span class="pagenum" id="Page_44">[p.&nbsp;44]</span>
-malheureusement je ne sais pas l’allemand.
-Je le regrette, car il doit se trouver dans
-ce livre des indications qui me seraient
-précieuses.</p>
-
-<p>— Voulez-vous de moi pour traducteur&nbsp;?
-je tâcherai de m’en tirer le mieux possible.</p>
-
-<p>— Vous feriez cela&nbsp;? cette besogne ardue
-ne vous rebuterait pas&nbsp;?</p>
-
-<p>— Au contraire, répondis-je.</p>
-
-<p>Je disais vrai&nbsp;: un travail quelconque me
-paraissait une diversion heureuse. M. de
-Hauteville a télégraphié pour avoir le livre,
-et dans quelques jours nous allons commencer
-à travailler ensemble. Il y a si peu
-d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant
-pas ma proposition, je redoute
-cette tâche en commun.</p>
-
-<p>Madame de Faverges est partie. Renée a
-beaucoup pleuré en la quittant. Je trouve
-qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante.
-Malgré toutes les apparences du
-bonheur, ce ménage n’est pas heureux.
-<span class="pagenum" id="Page_45">[p.&nbsp;45]</span>
-C’est une de ces unions sans amour,
-comme on en rencontre tant dans notre
-pays, qu’aucun souffle de passion n’anime,
-qu’aucune sympathie commune ne raffermit
-et ne console. Elle languit dans l’ennui
-de la vie austère qu’on lui a faite&nbsp;; lui
-souffre de l’existence bornée à laquelle ses
-opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il
-aussi de ne pas trouver dans la
-femme qui porte son nom une compagne
-véritable, ou sa froideur hautaine le rend-elle
-inaccessible à tout regret&nbsp;?</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_46">[p.&nbsp;46]</span></p>
-<p class="quotdate">1<sup>er</sup> mai.</p>
-
-<p>Voici des semaines, presque des mois
-que je n’ai rien écrit. Renée a été malade,
-et cela m’a fait prolonger mon séjour ici
-bien au delà du temps que je comptais y
-passer. Nous avons été inquiets quelques
-jours, et, une nuit même, le danger a été
-imminent. M. de Hauteville avait perdu son
-calme, il ne pouvait demeurer en place et
-marchait fiévreusement dans la pièce voisine,
-puis revenait au chevet de sa femme
-en murmurant&nbsp;: «&nbsp;Pauvre enfant&nbsp;! pauvre
-enfant&nbsp;!&nbsp;» Debout de l’autre côté du lit, je
-me tenais prête à exécuter les ordres du
-médecin, et, à mesure que le péril augmentait,
-je sentais se poser et grandir dans
-<span class="pagenum" id="Page_47">[p.&nbsp;47]</span>
-mon esprit cette redoutable question&nbsp;:</p>
-
-<p>— Pourquoi est-ce elle qui meurt et non
-pas moi&nbsp;?</p>
-
-<p>En comparant nos deux existences, il
-me semblait que c’était une injustice de la
-destinée, une méprise cruelle du sort. Peu
-à peu l’amertume fit place à l’attendrissement,
-et la pensée de révolte contre la
-Providence se changea en prière. Oui,
-Renée, c’est sincèrement que, cette nuit-là,
-j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie et
-d’épargner la vôtre. Le lendemain, une
-amélioration se manifesta et toute crainte
-disparut.</p>
-
-<p>Tant que madame de Hauteville fut très
-malade, elle accepta mes soins&nbsp;; mais à
-peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna
-systématiquement, quoique avec douceur,
-et désira la présence de la sœur
-Marie-Joseph, religieuse qu’elle affectionne
-et qui la soigna exclusivement durant les
-longues semaines de sa convalescence. La
-<span class="pagenum" id="Page_48">[p.&nbsp;48]</span>
-méfiance inspirée par madame de Faverges
-commençait à porter ses fruits.</p>
-
-<p>Relevée de mes fonctions de garde-malade,
-je pus reprendre mes traductions
-commencées. M. de Hauteville les annote et
-s’intéresse vivement à ces études. Souvent
-minuit nous a surpris travaillant encore
-l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos
-recherches, nous ne nous apercevions pas
-que le temps passait. En général, nous
-causions peu. Quelquefois cependant il
-m’est arrivé de lui parler de moi et de la
-vie que je menais dans la maison de mon
-père. Il posait alors sa plume et m’écoutait
-avec une sympathie sérieuse et attentive.
-Est-ce la maladie de Renée qui l’a attendri&nbsp;?
-Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie,
-et son visage a perdu cette expression
-de mépris hautain dans lequel il semblait
-nous envelopper tous.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, ma traduction est terminée.
-Je vais reprendre ma liberté et retourner à
-<span class="pagenum" id="Page_49">[p.&nbsp;49]</span>
-mon existence solitaire. Cependant M. de
-Hauteville a entrepris mon buste, et cela
-m’obligera encore à de longues séances
-avec lui.</p>
-
-<p>Pendant ces quelques semaines d’activité
-continuelle et d’oubli de moi-même en
-face des préoccupations et des intérêts des
-autres, j’ai perdu le sentiment de mon individualité
-propre. Ce genre de vie si nouveau
-a eu sur mon être moral une influence
-bizarre. Je ne me reconnais plus... Il me
-semble que je découvre en moi une autre
-femme dont je ne soupçonnais pas l’existence
-et qui m’effraye par la force et la jeunesse
-que je pressens vaguement en elle.
-Rien cependant n’est venu modifier ma vie,
-aucun élément nouveau n’y a pris place&nbsp;;
-qu’est-ce donc qui se passe en mon âme et
-quel est le travail mystérieux qui s’y accomplit&nbsp;?</p>
-
-<p>Depuis deux jours le château a un nouvel
-hôte dans la personne du marquis de
-<span class="pagenum" id="Page_50">[p.&nbsp;50]</span>
-Belmonte, l’ancien condisciple de M. de
-Hauteville, qui est arrivé pour assister aux
-fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se
-faire oublier après certaine aventure dont
-les journaux ont parlé à mots couverts.
-C’est un grand séducteur que le marquis.
-Il a le type de l’emploi, pas cependant le
-type classique des héros de ce genre&nbsp;; l’espèce
-en est démodée, et lui veut être très
-actuel, d’une actualité même qui contraste
-avec le château et ses habitants. Je devine
-à l’ennui de bon goût répandu sur toute sa
-personne et qu’il cherche vainement à dissimuler,
-que nous lui produisons l’effet de
-vieux portraits de famille. D’ailleurs, je le
-vois peu&nbsp;; il n’a pas l’air de se souvenir de
-m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle
-envie de le lui rappeler.</p>
-
-<p>Le jour même de l’arrivée de son hôte,
-Renée a repris sa place à table&nbsp;; plus charmante
-que jamais dans sa beauté délicate
-et fragile. Légèrement abattue encore, elle
-<span class="pagenum" id="Page_51">[p.&nbsp;51]</span>
-parlait peu et semblait regarder au dedans
-d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient.
-La maladie l’a attristée&nbsp;; elle rit
-moins, et quelquefois je l’entends qui
-soupire.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_52">[p.&nbsp;52]</span></p>
-<p class="quotdate">5 mai.</p>
-
-<p>Ce soir le marquis s’est assis derrière
-mon fauteuil et m’a demandé, à voix basse,
-si je me souvenais de lui. J’ai répondu
-affirmativement. Alors il m’a rappelé les
-moindres incidents du temps où nous nous
-étions rencontrés, puis peu à peu il s’est
-mis à me débiter quelques phrases d’une
-galanterie banale, rouvrant à mes yeux les
-horizons d’un monde de pensées et de sentiments
-qui m’étaient devenus inconnus.
-Nous avons parlé ainsi longuement&nbsp;; Renée
-sommeillait à demi sur sa chaise longue&nbsp;;
-M. de Hauteville, occupé avec son intendant,
-avait quitté la chambre. Une sorte
-d’excitation inaccoutumée s’était emparée
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p.&nbsp;53]</span>
-de moi&nbsp;; il me semblait être retournée de
-plusieurs années en arrière, je sentais mes
-joues se colorer et les paroles sortir de ma
-bouche vives et rapides...</p>
-
-<p>M. de Hauteville rentra et, s’arrêtant sur
-le seuil de la porte, embrassa d’un coup
-d’œil le groupe que nous formions&nbsp;; il fit
-quelques pas en avant et fixa ses yeux sur
-les miens&nbsp;; j’y vis un étonnement qui se
-changea en une expression de dédain&nbsp;; sous
-ce regard, toute mon animation tomba, je
-me levai aussitôt et, quittant le salon, je
-regagnai ma chambre.</p>
-
-<p>Là je me mis à pleurer et je pleure
-encore, agitée par mille sensations confuses.
-Pourquoi cet homme est-il venu parmi
-nous me rappeler ma jeunesse passée, me
-faire entendre un langage que j’avais oublié,
-plein d’allusions à des sentiments qui
-ne peuvent exister pour moi et dont depuis
-des années j’avais banni la pensée&nbsp;? Il y a
-donc des êtres qui ne vivent que par
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p.&nbsp;54]</span>
-l’amour, pour lesquels la passion est le
-mot suprême de la vie&nbsp;?</p>
-
-<p>— Une femme qui n’aime pas n’est pas
-une femme, disait-il ce soir. Vivre sans
-amour, ce n’est pas vivre.</p>
-
-<p>Ces phrases vulgaires, qui traînent dans
-tous les romans, que j’ai lues et relues
-cent fois sans l’ombre d’une émotion, sans
-y fixer une minute mon esprit, pourquoi
-ce soir, prononcées par cette voix mordante
-et incisive, ont-elles apporté dans
-mon cœur un pareil trouble&nbsp;?...</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_55">[p.&nbsp;55]</span></p>
-<p class="quotdate">11 mai.</p>
-
-<p>Je ne me <ins class="correction" id="NT_3">reconnais</ins> plus, une sorte
-d’excitation me domine. Parfois, au contraire,
-il semble que je n’aie goûté quelques
-moments de sérénité que pour retomber
-plus profondément dans le sentiment de
-ma misère morale. Je ne sais plus regarder
-en face la vie sévère qui m’attend, je me
-laisse amollir par de vagues rêveries, par
-d’inutiles regrets des biens que je n’ai
-jamais possédés.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, Renée m’a dit&nbsp;:</p>
-
-<p>— Ne trouvez-vous pas que M. de Belmonte
-a l’air de moins s’ennuyer&nbsp;?</p>
-
-<p>Ces mots m’ont fait rougir, car il y a
-dans la contenance du marquis à mon
-<span class="pagenum" id="Page_56">[p.&nbsp;56]</span>
-égard un je ne sais quoi qui m’embarrasse.
-Il ne me parle que rarement, mais il a
-une certaine façon de me regarder, de
-baisser la voix quand il m’adresse la
-parole, qui ne ressemble en rien à sa
-manière d’être précédente. Il m’entoure de
-mille soins qui m’étonnent et semble attentif
-à tous les mouvements de ma pensée.
-Hier, comme je traversais le vestibule
-à la suite de Renée, il a saisi ma main et
-l’a portée à ses lèvres en murmurant quelques
-mots que je n’ai pas compris.</p>
-
-<p>— Vous rougissez, Thérèse, a continué
-Renée. C’est du reste une glorieuse conquête.
-Il a fait, dit-on, tant de malheureuses&nbsp;!</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi cette innocente plaisanterie
-m’irrita&nbsp;; je répondis avec sécheresse
-que je n’aspirais pas à cette gloire, et
-je sortis brusquement.</p>
-
-<p>J’avais besoin de marcher&nbsp;; je pris le
-chemin qui conduit à la maison forestière.
-<span class="pagenum" id="Page_57">[p.&nbsp;57]</span>
-Je n’y étais pas retournée depuis notre
-promenade de l’automne, et, en redescendant
-le sentier de la montagne, j’essayais
-de ressaisir mes impressions d’alors. Les
-lieux étaient les mêmes, mais l’œil qui les
-contemplait avait changé. Ce paysage, dont
-la sauvage et morne tristesse avait si bien
-répondu à l’état de mon âme, ne me disait
-plus rien aujourd’hui&nbsp;; au contraire, il
-m’oppressait, et j’avais hâte d’en éloigner
-mes regards. Je marchais très vite. A un
-tournant de la route, je me trouvai tout à
-coup en face de M. de Belmonte.</p>
-
-<p>— Je vous attendais, me dit-il.</p>
-
-<p>Je ne lui répondis pas, il se mit à marcher
-à mes côtés. La nuit tombante enveloppait
-peu à peu toutes choses autour de
-nous. Le marquis ne disait rien, mais je
-sentais ses yeux hardis fixés sur moi, et
-ce regard oblique, dont je devinais l’expression,
-me causait un malaise vague...
-Au bout d’un instant de silence, il commença
-<span class="pagenum" id="Page_58">[p.&nbsp;58]</span>
-à parler, il me dit que,... enfin tout
-ce que l’on dit à une femme à qui l’on veut
-persuader qu’elle va être aimée, qu’elle
-l’est déjà... Il s’animait graduellement et
-savait mettre dans sa voix, en décrivant le
-bonheur que donne l’amour, des notes qui
-me troublaient. Le sentier était étroit&nbsp;; à
-mesure que nous avancions, il le devenait
-davantage. La main du marquis frôlait la
-mienne, ses paroles devenaient de plus en
-plus hardies... Elles exerçaient sur moi
-une impression étrange&nbsp;; la tête penchée
-en avant, je les écoutais sans songer à
-l’interrompre. Mon pied glissa contre une
-pierre, il me soutint et, enhardi par mon
-silence et mon trouble trop visible, je sentis
-ses lèvres effleurer mon oreille&nbsp;:</p>
-
-<p>— Laissez-vous aimer&nbsp;! murmura sa voix
-ardente.</p>
-
-<p>A ce contact, je m’éveillai comme d’un
-rêve, le charme se rompit. Ce qui m’avait
-touchée, ce qui m’avait émue, ce n’était
-<span class="pagenum" id="Page_59">[p.&nbsp;59]</span>
-pas lui, mais l’amour dont il parlait. Je le
-repoussai et, tremblante de confusion et
-de colère, je le dépassai rapidement. Il me
-rejoignit et, avec une désinvolture parfaite,
-il essaya de tourner en marivaudage plaisant
-ce qui venait de se passer.</p>
-
-<p>Il faisait tout à fait nuit quand nous pénétrâmes
-sous la grande allée du parc. Je
-fus très embarrassée d’y rencontrer M. de
-Hauteville et d’être vue par lui, seule, à
-cette heure tardive, en compagnie de M. de
-Belmonte. Il me semblait qu’en me regardant,
-il allait lire sur mon visage la scène
-qui avait eu lieu. Mais il ne me regarda
-même pas&nbsp;; il échangea quelques mots
-avec le marquis et, sans m’adresser la
-parole, continua son chemin.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_60">[p.&nbsp;60]</span></p>
-<p class="quotdate">17 mai.</p>
-
-<p>Depuis quelques jours, M. de Belmonte
-et M. de Hauteville ne quittent presque pas
-le terrain des fouilles, mais nous ne sommes
-pas invitées à les accompagner. Ce
-dernier met même une certaine affectation
-à m’exclure de toute participation à
-leurs entretiens sur ce sujet. Un jour que
-j’exprimais quelque curiosité à propos
-d’une statue récemment découverte que
-l’un croyait être une Muse et l’autre une
-Grâce, il coupa brusquement court à mes
-questions et sortit de la chambre, entraînant
-le marquis à sa suite. Tout cela fut
-fait et dit d’un ton et d’un air qui ne me
-laissèrent aucun doute sur son intention
-<span class="pagenum" id="Page_61">[p.&nbsp;61]</span>
-blessante. Il a repris complètement sa
-contenance sévère&nbsp;; on dirait qu’il a oublié
-nos longues heures de travail en commun
-et l’entente sympathique qui en était
-résultée. Je suis redevenue pour lui l’étrangère
-des premiers jours, et ses anciennes
-préventions contre moi ont reparu avec
-plus de force. Il s’y joint aujourd’hui le
-soupçon et la méfiance. Il a surpris les
-regards et les intentions de M. de Belmonte,
-et il croit sans doute que je suis
-prête à les accueillir. Je le devine à la façon
-dont ses yeux se portent alternativement
-sur lui et sur moi et au sourire de mépris
-qui plisse ses lèvres quand par hasard il
-nous surprend l’un près de l’autre.</p>
-
-<p>Les intentions de M. de Belmonte&nbsp;! moi
-aussi je les ai percées à jour. Je ne suis
-ni assez jeune, ni assez ignorante de la vie
-et du monde pour ne pas comprendre
-maintenant quel est son but et quelles sont
-ses espérances. Aux yeux de ce viveur qui
-<span class="pagenum" id="Page_62">[p.&nbsp;62]</span>
-a fait de l’amour une étude et de la séduction
-un art, je dois évidemment, libre,
-isolée, malheureuse comme je le suis,
-paraître une proie facile à conquérir. Il
-s’ennuie au château et veut se désennuyer.
-J’en éprouve plus de tristesse que de ressentiment.
-Ma colère n’est pas pour lui,
-elle est pour M. de Hauteville. Que l’un
-cherche à me séduire, il est dans son rôle&nbsp;;
-mais que l’autre, mon hôte, cet homme
-qui prétend être si parfait, si juste, me
-condamne d’avance, et, parce qu’il me voit
-attaquée, me croie accessible et, qui sait&nbsp;?
-peut-être consentante aux pièges qu’on
-me tend, c’est ce que je ne puis supporter,
-c’est ce qui me remplit le cœur d’indignation
-et d’amertume.</p>
-
-<p>Quand, dernièrement, j’ai cru lui avoir
-inspiré quelque estime et quelque amitié,
-je me suis grossièrement trompée&nbsp;; il est
-aussi incapable d’indulgence que d’affection,
-et toute sa noblesse d’âme n’est que
-<span class="pagenum" id="Page_63">[p.&nbsp;63]</span>
-de l’orgueil déguisé. Si, sur des indices
-fugitifs et trompeurs, il porte sur moi le
-jugement que je pressens, que serait-ce si
-j’étais véritablement coupable&nbsp;?... Aucune
-faiblesse ne doit trouver grâce à ses yeux,
-et la passion et l’amour ne sont pour lui
-que des mots vides de sens, incompatibles
-avec cette dignité humaine à laquelle, selon
-ses principes, il faut tout sacrifier.</p>
-
-<p>Je ne puis éprouver nulle sympathie
-pour ce caractère, je ne devrais donner
-nulle importance à l’opinion d’un esprit
-aussi prévenu et aussi inflexible. Je le sais,
-je me le répète, et pourtant ce blâme immérité
-me cause une angoisse insupportable.
-Ah&nbsp;! pauvre Thérèse, il vaudrait mieux
-être seule qu’entourée comme tu l’es. L’un
-te convoite dans une pensée mauvaise,
-l’autre le méprise d’avance, et Renée elle-même,
-instinctivement, se méfie de toi.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_64">[p.&nbsp;64]</span></p>
-<p class="quotdate">20 mai.</p>
-
-<p>Je vais quitter Hauteville. J’y pensais
-depuis plusieurs jours, mais ce soir ma
-décision est irrévocablement prise&nbsp;; je l’ai
-communiquée à Renée en la priant d’en
-faire part à son mari et en la remerciant
-de l’hospitalité qu’elle m’a accordée. Elle
-m’a demandé des explications que j’ai éludées
-et a fait, pour me retenir, quelques tentatives
-qui ne m’ont point ébranlée. Je vois
-qu’elle attribue mon départ à l’attitude de
-M. de Belmonte, et je l’ai laissée dans cette
-erreur.</p>
-
-<p>C’est la conduite de plus en plus blessante
-de M. de Hauteville qui a provoqué
-ma détermination. Il ne me croit plus digne,
-<span class="pagenum" id="Page_65">[p.&nbsp;65]</span>
-paraît-il, de la pureté de sa femme&nbsp;!
-Chaque fois qu’il nous trouve causant ensemble,
-il montre des signes d’impatience
-et cherche un prétexte pour rompre notre
-entretien. Aujourd’hui enfin, comme nous
-étions tous trois, seuls, réunis après le
-dîner sur la pelouse, Renée, qui par hasard
-était en belle humeur, s’assit sur
-l’herbe en riant&nbsp;; puis tout d’un coup, avec
-un geste d’enfant câlin, elle s’appuya contre
-moi et laissa tomber sa tête sur mes genoux.
-Alors, d’un mouvement rapide, M. de
-Hauteville la fit brusquement se relever&nbsp;:</p>
-
-<p>— A votre âge, dit-il d’un ton d’âpreté
-inexprimable, ces poses enfantines sont
-aussi ridicules qu’absurdes.</p>
-
-<p>Renée le regarda, étonnée, sans comprendre.
-Moi j’avais compris et je ne le
-regardai pas.</p>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_66">[p.&nbsp;66]</span></p>
-<p class="quotdate">21 mai.</p>
-
-<p>Je ne partirai pas. Comme je traversais
-ce matin la galerie intérieure, la porte de
-l’atelier s’est soudainement ouverte devant
-moi. Sur le seuil, M. de Hauteville était debout,
-très pâle. Je voulais passer outre, il
-me retint d’un geste qui contenait à la fois
-un ordre et une prière&nbsp;:</p>
-
-<p>— Entrez&nbsp;! dit-il en s’écartant pour me
-livrer passage.</p>
-
-<p>J’obéis instinctivement, il me suivit. Nous
-nous arrêtâmes au milieu de la pièce, près
-du socle de marbre d’un esclave endormi.
-La lumière de midi qui tombait d’en haut
-se reflétait, éclatante et dure, sur les murs,
-et nous montrait l’un à l’autre avec une
-<span class="pagenum" id="Page_67">[p.&nbsp;67]</span>
-netteté et une précision presque
-embarrassantes. J’attendais qu’il parlât, mais aucun
-son ne sortait de ses lèvres. Enfin il me
-demanda&nbsp;:</p>
-
-<p>— Vous voulez partir, Thérèse&nbsp;?</p>
-
-<p>Je fis un signe affirmatif.</p>
-
-<p>— Vous ne partirez pas, je n’y consentirai
-jamais.</p>
-
-<p>Je me redressai&nbsp;:</p>
-
-<p>— De quel droit me retiendriez-vous&nbsp;?</p>
-
-<p>Il ne répondit pas, il me regardait.</p>
-
-<p>— Mais si vous vous en allez, où irez-vous,
-ma pauvre enfant&nbsp;?</p>
-
-<p>Le ton de pitié dont il prononça ces paroles
-m’irrita davantage encore.</p>
-
-<p>— Où j’irai&nbsp;? que vous importe&nbsp;?</p>
-
-<p>— Où&nbsp;? répéta-t-il. Je veux savoir où.</p>
-
-<p>— Là où je ne serai pas insultée.</p>
-
-<p>— Insultée&nbsp;!... Qui a osé vous insulter&nbsp;?
-Belmonte&nbsp;?... Ce n’est pas vous qui partirez,
-c’est lui.</p>
-
-<p>La colère bouleversait son visage&nbsp;; il fit
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p.&nbsp;68]</span>
-un pas vers la porte. Cette erreur me parut
-bizarre&nbsp;; je souris.</p>
-
-<p>— Lui ne m’a pas insultée, murmurai-je.</p>
-
-<p>Si bas que mes paroles eussent été prononcées,
-elles lui parvinrent. Il s’arrêta&nbsp;:</p>
-
-<p>— Alors, si vous partez, c’est que vous
-l’aimez.</p>
-
-<p>Il était devenu affreusement pâle. Je
-continuai à sourire et me détournai comme
-pour rompre l’entretien.</p>
-
-<p>Sa main de fer s’abattit sur mon bras.</p>
-
-<p>— C’est donc vrai, vous l’aimez&nbsp;?</p>
-
-<p>— Que vous importe&nbsp;? fis-je de nouveau.</p>
-
-<p>Il m’avait si profondément ulcérée dans
-mon orgueil que j’éprouvais, à le braver,
-une satisfaction qui me vengeait.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, Thérèse, que m’importe&nbsp;?...
-Misérable que je suis&nbsp;!</p>
-
-<p>Il avait lâché mon bras et marchait fiévreusement
-dans la chambre, crispant ses
-mains, prononçant des paroles entrecoupées.
-Je le regardais, et peu à peu l’agitation
-<span class="pagenum" id="Page_69">[p.&nbsp;69]</span>
-qui dominait cet homme s’empara de
-moi. Un trouble indistinct m’envahissait.
-Ma colère était tombée. Il se rapprocha.</p>
-
-<p>— Puisque vous l’aimez, Thérèse, partez&nbsp;!
-oui, partez&nbsp;!</p>
-
-<p>Sa voix était rauque par l’effort qu’il faisait
-pour la rendre calme, et il tremblait
-au point qu’il était forcé de s’appuyer au
-socle de la statue. D’une de ses mains il
-couvrit son front, où se lisait quelque
-chose qui ressemblait à du désespoir.</p>
-
-<p>— Partez&nbsp;! répéta-t-il violemment, puisque
-vous l’aimez&nbsp;; partez&nbsp;!</p>
-
-<p>— Mais je ne l’aime pas&nbsp;! m’écriai-je
-presque involontairement.</p>
-
-<p>Un cri lui échappa et une expression de
-joie indicible éclaira soudain son visage.
-Sous ce rayonnement je baissai les yeux,
-éperdue.</p>
-
-<p>— Thérèse, ne partez pas&nbsp;!</p>
-
-<p>Sa voix était devenue suppliante, et les
-notes en étaient si douces et si brisées
-<span class="pagenum" id="Page_70">[p.&nbsp;70]</span>
-qu’on aurait dit la voix d’une femme.</p>
-
-<p>Était-ce bien lui... Robert, qui me parlait
-ainsi&nbsp;?... à moi&nbsp;?</p>
-
-<p>J’avais oublié qui j’étais, je ne comprenais
-rien à ce qui se passait, et ce que je
-pressentais vaguement à travers l’incohérence
-de mes pensées me causait une
-épouvante indéfinissable. Toute énergie
-m’avait abandonnée, je ne savais plus
-pourquoi je voulais partir, et, dans le grand
-trouble qui m’avait saisie, je restais là
-muette et tremblante sous son regard.</p>
-
-<p>— Pardonnez-moi&nbsp;! continua-t-il.</p>
-
-<p>Sa tête orgueilleuse fléchit si bas qu’elle
-touchait presque ma main.</p>
-
-<p>— Thérèse, dites que vous ne partirez
-pas.</p>
-
-<p>Ses yeux cherchèrent les miens avec
-anxiété. Ce qu’il y lut le rassura. Il ne
-parla plus, ne me remercia même pas...
-Quelques secondes après, j’avais quitté
-l’atelier.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_71">[p.&nbsp;71]</span></p>
-
-<p>Il me semble que je fais un rêve, dont
-j’espère et dont pourtant je redoute le réveil.
-Je n’ose interroger mes pensées, j’ose
-encore moins interroger les siennes. L’idée
-de le revoir m’épouvante, je voudrais fuir,
-et je ne le puis...</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_72">[p.&nbsp;72]</span></p>
-<p class="quotdate">23 mai.</p>
-
-<p>Je ne l’ai pas revu seule, et aucun mot
-de sa part n’est venu me rappeler ce qui
-s’était passé entre nous. Sa contenance est
-d’une réserve extrême et son visage porte
-une expression de préoccupation profonde.
-Quand nos regards se rencontrent, les
-siens sont empreints d’une telle tristesse,
-que mon cœur en reçoit une impression
-douloureuse. Il évite de me parler, et,
-quand il le fait, c’est d’un ton respectueux,
-presque humble, comme s’il me demandait
-pardon de quelque chose. Ce n’est plus le
-Robert d’autrefois, ce n’est pas le Robert
-de l’atelier, c’est un Robert qui emploie
-toutes les forces de son âme et de sa volonté
-à élever entre nous une barrière
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p.&nbsp;73]</span>
-qu’il ne puisse franchir. Dans l’égarement
-où est jeté mon esprit, je ne sais plus discerner
-ce que je redoute ou ce que j’espère...
-J’ai perdu tout pouvoir de réflexion,
-toute faculté d’analyse. Cependant je conserve
-un calme apparent, et nul ne s’aperçoit
-de mon trouble. Seul M. de Belmonte
-me considère d’un œil inquisiteur sous
-lequel je me sens rougir&nbsp;; il a des sourires
-qui m’embarrassent et des <ins class="correction" id="NT_5">sous-entendus</ins>
-qui m’inquiètent. Aurait-il <ins class="correction" id="NT_6">deviné</ins> ce qui
-s’agite en moi&nbsp;?</p>
-
-<p>Renée a fait, pour me retenir, de nouvelles
-tentatives auxquelles j’ai répondu par un
-geste muet d’acquiescement. Elle a repris
-toute sa <ins class="correction" id="NT_14c">gaieté</ins> et s’épanouit dans le mouvement
-et le bruit qui animent le château.
-De nombreux hôtes y sont arrivés&nbsp;: le
-vieux professeur Stecchi, qui vient pour
-diriger les fouilles&nbsp;; les Sterni, un jeune
-ménage italien, dont la femme est une
-amie d’enfance de M. de Hauteville.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_74">[p.&nbsp;74]</span></p>
-<p class="quotdate">Le soir du même jour.</p>
-
-<p>Il y a eu ce soir grand dîner au château.
-Toutes les femmes étaient en toilettes claires,
-les épaules nues et des fleurs aux cheveux.
-Je n’avais pas quitté ma robe noire,
-et, au milieu de ces couleurs éclatantes et
-de ces apprêts de fête, mon vêtement sombre
-se détachait tristement. Qu’y avait-il
-de commun entre moi et ces figures
-joyeuses&nbsp;?...</p>
-
-<p>Renée, le sourire aux lèvres, des roses
-au corsage, répandant autour d’elle une
-atmosphère parfumée, passait gracieusement
-d’un groupe à l’autre. Je la regardais
-se mouvoir, et le contraste que nous
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p.&nbsp;75]</span>
-formions paraissait plus frappant encore
-que de coutume. Jamais le sentiment de
-ma solitude ne m’avait pesé aussi lourdement
-sur le cœur.</p>
-
-<p>Vers la fin de la soirée seulement, M. de
-Hauteville s’approcha de moi et s’assit en
-silence derrière ma chaise. La conversation
-était générale, je n’y prêtais qu’une
-attention distraite&nbsp;; tout à coup ces mots,
-prononcés par la voix mordante du marquis,
-vinrent frapper mes oreilles&nbsp;:</p>
-
-<p>— Il faudrait demander cela à M. de
-Hauteville, lui qui ne comprend aucune
-faiblesse ni aucune folie.</p>
-
-<p>Instinctivement je tournai les yeux vers
-Robert&nbsp;; il était très ému et ses lèvres
-tremblaient&nbsp;:</p>
-
-<p>— Je comprends toutes les folies et toutes
-les faiblesses, murmura-t-il très bas.</p>
-
-<p>Une subite douceur se répandit soudainement
-en moi&nbsp;; je n’osais plus le regarder.
-Les autres continuaient à parler, mais
-<span class="pagenum" id="Page_76">[p.&nbsp;76]</span>
-je ne les entendais pas. J’écoutais mon
-cœur qui me répétait une à une les paroles
-qu’il venait de prononcer.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_77">[p.&nbsp;77]</span></p>
-<p class="quotdate">24 mai.</p>
-
-<p>On avait organisé ce matin une promenade
-au château de Clermont, d’où on jouit
-d’une vue étendue sur la vallée et le lac.
-Nous avons été en voiture jusqu’au bas de
-la montagne, de là nous sommes montés à
-pied. Chacun avait l’air de s’amuser beaucoup&nbsp;:
-le marquis faisait le bel esprit.
-Renée et Béatrice Sterni riaient aux éclats.
-Je cherchai vainement à me mettre à leur
-diapason, M. de Hauteville n’essaya même
-pas. Absorbé par le professeur Stecchi, il
-causait exclusivement avec lui.</p>
-
-<p>Au retour, Renée partit en avant au bras
-de M. de Belmonte. M. de Hauteville resta
-en arrière avec le professeur. Je me joignis
-<span class="pagenum" id="Page_78">[p.&nbsp;78]</span>
-au groupe principal. La matinée avait été
-splendide, mais le temps s’était gâté, de
-gros nuages s’amoncelaient au ciel et tout
-faisait présager une de ces bourrasques si
-fréquentes en pays de montagne. Bientôt il
-commença à pleuvoir et la tempête éclata
-avec violence. Le vent nous enveloppait de
-ses tourbillons et entravait notre marche,
-la pluie nous aveuglait. Mes compagnons
-me devancèrent. Les plis lourds de ma robe
-de deuil, que l’humidité collait autour de
-moi, ne me permettaient plus d’avancer. Je
-ne connaissais pas la route. Je crois que
-je me trompai de chemin. Le sentier mauvais
-et étroit se bifurquait à chaque
-instant, ma détresse augmentait de minute
-en minute. Une rafale plus forte que les
-autres me fit vaciller... A ce moment, j’entendis
-une voix répéter mon nom. C’était
-M. de Hauteville. Sans mot dire, il me saisit
-dans ses bras et, me portant comme
-un enfant, descendit en courant la colline...
-<span class="pagenum" id="Page_79">[p.&nbsp;79]</span>
-Toute crainte m’avait abandonnée, j’éprouvais
-une impression de sécurité que je
-n’avais jamais ressentie. De temps en temps,
-il me pressait plus étroitement contre sa
-poitrine, et je sentais son visage s’abaisser vers
-le mien... Mais la bourrasque augmentait,
-et, malgré la rapidité de sa course,
-nous étions encore éloignés de toute habitation.
-Il s’arrêta et regarda autour de lui.</p>
-
-<p>— Quelques pas de plus, dit-il, et nous
-serons à l’abri.</p>
-
-<p>Bientôt il me déposa à terre et me fit entrer
-sous une espèce de voûte naturelle
-formée par des rochers en saillie. Un banc
-de pierre était placé dans le fond, je m’y
-assis. Lui resta debout à l’entrée, regardant
-au dehors, puis il revint près de moi
-et vit que je tremblais. Il s’agenouilla et,
-prenant mes mains dans les siennes, essaya
-de les réchauffer.</p>
-
-<p>— Pauvre Thérèse&nbsp;! disait-il&nbsp;; pauvre
-Thérèse&nbsp;!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_80">[p.&nbsp;80]</span></p>
-
-<p>Il avait l’air de me plaindre d’autre
-chose encore que du froid. Nous ne nous
-regardions pas&nbsp;; soudain nos yeux se rencontrèrent
-et ne se quittèrent plus... La
-pluie continuait à tomber, et l’on entendait
-le vent gémir dans les gorges de la
-montagne. Je ne sais combien de temps
-nous demeurâmes ainsi...</p>
-
-<p>Je fus la première à baisser les paupières,
-lui me regardait toujours. Ce silence où
-nous demeurions me troublait.</p>
-
-<p>— Dites quelque chose, murmurai-je
-enfin.</p>
-
-<p>Il soupira, me demanda si j’avais moins
-froid et ramena autour de mes épaules le
-châle mouillé qui les enveloppait.</p>
-
-<p>Nous nous étions levés et, debout tous
-deux à l’entrée de la grotte, nous contemplions
-l’horizon assombri. Tout à coup il
-pencha sa tête sur la mienne&nbsp;:</p>
-
-<p>— Thérèse,&nbsp;— que Dieu me pardonne&nbsp;!&nbsp;— je
-vous aime comme un insensé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_81">[p.&nbsp;81]</span></p>
-
-<p>Alors, il me dit tout&nbsp;: son amour, ses
-luttes&nbsp;; les combats qu’il avait soutenus
-contre sa conscience, contre lui-même&nbsp;; il
-dépouilla son masque de dureté et d’orgueil,
-il me montra son cœur, il me raconta
-ce qu’il avait souffert, ce qu’il avait
-tenté pour se dérober à l’entraînement
-qu’il subissait... La jalousie que lui inspirait
-M. de Belmonte lui avait démontré
-l’inutilité de ses efforts...</p>
-
-<p>— Pourtant, je m’étais juré de me taire.
-Mais vous avez voulu partir, ma tête s’est
-égarée, et dans la torture que me causait
-l’idée de votre amour pour un autre, mon
-secret m’est échappé.</p>
-
-<p>Tandis qu’il parlait ainsi d’une voix brisée
-par l’émotion puissante qui l’étreignait,
-je l’écoutais en tremblant. Il m’aimait&nbsp;!...
-lui&nbsp;!... C’était donc vrai&nbsp;? Ce que j’avais
-pressenti vaguement et avec épouvante,
-c’était son amour&nbsp;! l’amour de Robert&nbsp;!
-Pourquoi ces mots me remplissaient-ils
-<span class="pagenum" id="Page_82">[p.&nbsp;82]</span>
-l’âme d’une joie soudaine&nbsp;? Est-ce que je
-l’aimais, moi aussi, et depuis quand&nbsp;? Je
-n’en savais rien, je ne savais qu’une chose&nbsp;:
-c’est que son amour m’était déjà plus cher
-que la vie et que j’avais oublié tout le reste.</p>
-
-<p>Il ne me demanda pas si je l’aimais, il
-ne me demanda pas de le lui dire, il sentit
-qu’en me donnant son âme, il avait pris
-possession de la mienne.</p>
-
-<p>Le temps s’était rasséréné. On voyait de
-loin des personnes qui approchaient.</p>
-
-<p>— Ma bien-aimée&nbsp;! me dit-il simplement.</p>
-
-<p>— Robert&nbsp;! répondis-je.</p>
-
-<p>Les gens étaient arrivés près de nous.
-C’étaient des domestiques du château qu’on
-envoyait à notre recherche. Une voiture
-attendait à quelque distance, nous la rejoignîmes
-et regagnâmes Hauteville.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_83">[p.&nbsp;83]</span></p>
-<p class="quotdate">27 mai.</p>
-
-<p>M. de Belmonte, j’en suis certaine, a deviné
-ce qui se passe, du moins il le pressent.
-Sa galanterie s’est changée en surveillance,
-ses flatteries en sarcasmes.</p>
-
-<p>Hier au soir, nous étions réunis sur la
-terrasse, attendant le lever de la lune&nbsp;;
-l’heure prêtait à la rêverie&nbsp;; chacun était
-absorbé en soi, nul ne parlait... Mais j’avais
-besoin d’une tranquillité et d’une solitude
-plus complètes. Descendant les degrés
-qui conduisent à l’avenue, je m’enfonçais
-sous les sombres allées du parc. J’avançais
-lentement, recueillie en mes pensées&nbsp;;
-bientôt Robert me rejoignit, nos cœurs
-étaient si pleins que nous ne parlions pas...
-<span class="pagenum" id="Page_84">[p.&nbsp;84]</span>
-Il me semblait que je l’avais toujours
-connu, toujours aimé. Il marchait près de
-moi sans même que sa main effleurât la
-mienne&nbsp;; l’harmonie de nos âmes était si
-complète que toute démonstration aurait
-été superflue...</p>
-
-<p>Quand, un instant plus tard, je revins sur
-la terrasse, la lune s’était levée.</p>
-
-<p>— Ah&nbsp;! voilà mademoiselle de Brives&nbsp;!
-s’écria le marquis. Charmante&nbsp;! me dit-il à
-demi-voix. Cette mantille blanche vous sied
-à merveille&nbsp;; mais un conseil d’admirateur
-et d’ami&nbsp;: trop voyant, chère demoiselle,
-trop éclatant&nbsp;; une mantille noire serait
-préférable.</p>
-
-<p>Puis, apercevant Robert qui sortait d’un
-massif et entrait comme nous dans le rayon
-lumineux&nbsp;:</p>
-
-<p>— Ah&nbsp;! voilà M. de Hauteville&nbsp;!</p>
-
-<p>Il se retourna vers moi, et très bas&nbsp;:</p>
-
-<p>— Oui, vraiment, une mantille noire serait
-préférable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_85">[p.&nbsp;85]</span></p>
-
-<p>— Vos conseils sont aussi judicieux que
-bienveillants, monsieur, répondis-je brusquement
-en rentrant dans la maison, et je
-remontai dans ma chambre, irritée.</p>
-
-<p>Mais que m’importe M. de Belmonte&nbsp;? en
-quoi peut-il me nuire ou me chagriner&nbsp;?
-Cependant, malgré moi, il m’inquiète et il
-me semble que par lui quelque malheur me
-frappera...</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_86">[p.&nbsp;86]</span></p>
-<p class="quotdate">28 mai.</p>
-
-<p>C’était aujourd’hui la fête de M. de Hauteville.
-Toute la journée, il avait été si
-occupé à recevoir les félicitations de ses
-tenanciers, que nous n’avions pu échanger
-une parole. Le soir on attendait beaucoup
-de monde au château et l’on devait dîner
-fort tard.</p>
-
-<p>Après m’être habillée à mon heure habituelle,
-je suis montée à l’atelier. Il était
-vide. J’ai regardé mon buste, que Robert
-est sur le point de terminer, puis j’ai soulevé
-la portière qui masque l’entrée d’une
-seconde pièce, dans laquelle il va lire et se
-reposer après son travail. Elle est de forme
-à demi circulaire, tendue d’un vieux damas
-<span class="pagenum" id="Page_87">[p.&nbsp;87]</span>
-à fond d’or. Une haute fenêtre à balcon lui
-verse une clarté qui serait trop intense si
-elle n’était tempérée par des stores de
-soie.</p>
-
-<p>Robert ne s’y trouvait pas, mais tout rappelait
-sa présence. Je fis lentement le tour
-de la chambre, touchant les objets qui lui
-appartenaient, feuilletant le livre qu’il avait
-laissé entr’ouvert... Une grande glace de
-Venise, allant du plancher au plafond, décorait
-une des parois. Je m’y arrêtai... Ce
-visage rempli de passion, ces yeux pleins
-de flammes, ce sourire heureux étaient-ils
-à la triste Thérèse&nbsp;? J’avais quitté mes vêtements
-de deuil et <ins class="correction" id="NT_7">mis</ins> ce jour-là une robe
-blanche d’un tissu brillant et soyeux, qui
-laissait à découvert mon cou et mes bras.
-Le reflet des tentures jetait une teinte plus
-chaude sur mes joues et en dissimulait la
-pâleur. Pour la première fois de ma vie, je
-me suivis des yeux avec un certain intérêt&nbsp;;
-mais ce que je regardais ainsi, ce n’était
-<span class="pagenum" id="Page_88">[p.&nbsp;88]</span>
-pas moi, c’était la femme aimée de
-Robert...</p>
-
-<p>Une autre image se refléta bientôt à côté
-de la mienne&nbsp;: celle de M. de Hauteville. Le
-tapis avait amorti le bruit de ses pas&nbsp;; je ne
-l’avais pas entendu entrer. Il me regarda
-avec des yeux charmés&nbsp;; lui aussi ne me
-reconnaissait plus. Un mot de tendresse me
-monta aux lèvres&nbsp;:</p>
-
-<p>— O mon amour, lui dis-je, mon cher
-amour, c’est vous qui m’avez donné la vie&nbsp;!</p>
-
-<p>Nous nous assîmes, lui presque à mes
-pieds, murmurant des paroles d’amour.
-Tout d’un coup, son front s’obscurcit, il
-cacha son visage dans ses mains et je l’entendis
-soupirer profondément.</p>
-
-<p>— Robert&nbsp;! m’écriai-je.</p>
-
-<p>Il releva la tête, son visage était altéré&nbsp;;
-une pensée douloureuse l’agitait&nbsp;; je le suppliai
-de me la confier.</p>
-
-<p>— Près de vous, Thérèse, je ne veux
-penser qu’à vous.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_89">[p.&nbsp;89]</span></p>
-
-<p>Et, m’attirant à lui, il me pressa dans ses
-bras avec une sorte d’emportement farouche.
-A travers les nuages qui les voilaient,
-il lui passait dans les yeux des lueurs
-étranges, mélange de douleur et de passion,
-mais où la douleur dominait.</p>
-
-<p>La chambre s’était lentement obscurcie.
-La cloche du dîner résonna.</p>
-
-<p>— Adieu&nbsp;! murmurai-je.</p>
-
-<p>Mais il ne me laissait pas partir&nbsp;; il lissait
-doucement les bandeaux de mes cheveux
-et me regardait comme s’il eût voulu graver
-à jamais mon image dans son cœur.
-Puis, s’approchant d’un grand vase rempli
-de roses-thé et de grappes de lilas blanc,
-il en prit les fleurs et, les entrelaçant de
-branches de myrte, les plaça une à une
-dans mes cheveux.</p>
-
-<p>Une fois encore, nos deux ombres enlacées
-se reflétèrent dans le miroir assombri.</p>
-
-<p>— Adieu&nbsp;! répétai-je.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_90">[p.&nbsp;90]</span></p>
-
-<p>A la porte du salon, je rencontrai le marquis&nbsp;;
-il poussa une exclamation.</p>
-
-<p>— Tout en blanc, chère mademoiselle&nbsp;!
-s’écria-t-il en me passant sous l’inspection
-de ses regards hardis. C’est pur&nbsp;! c’est délicat&nbsp;!...
-Une vestale&nbsp;! tout à fait une vestale&nbsp;!</p>
-
-<p>Ses yeux se fixèrent sur ma coiffure. Un
-sourire sardonique plissa ses lèvres&nbsp;:</p>
-
-<p>— Une vestale couronnée... par l’amour&nbsp;!
-ajouta-t-il très bas en s’inclinant profondément.</p>
-
-<p>Ces paroles et le ton dont elles furent
-prononcées renouvelèrent cette vague appréhension
-déjà ressentie, et ma joie en
-demeura voilée.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_91">[p.&nbsp;91]</span></p>
-<p class="quotdate">1<sup>er</sup> juin, dans la nuit.</p>
-
-<p>Le souvenir des heures qui viennent de
-s’écouler ne s’effacera jamais de mon âme&nbsp;:
-la trace en demeurera toujours...</p>
-
-<p>Hier matin, Renée avait demandé à
-M. de Hauteville de l’accompagner aux ruines
-de l’abbaye de Saint-Sulpice. Il refusa
-sous le prétexte d’affaires importantes.</p>
-
-<p>— Mais, madame, je suis à vos ordres,
-dit M. de Belmonte.</p>
-
-<p>— Il y aura un orage ce soir, Renée, interrompit
-Robert&nbsp;; il ne peut être question
-pour vous d’aller aux ruines.</p>
-
-<p>Le sujet tomba.</p>
-
-<p>Dans la journée, notre voisine, madame
-de Sauves, vint me chercher pour examiner
-<span class="pagenum" id="Page_92">[p.&nbsp;92]</span>
-des tableaux qu’elle avait reçus d’Italie. Je
-partis avec elle sans en avertir Robert. Vers
-le soir, je fus fort surprise de le voir arriver.</p>
-
-<p>— Un orage se prépare, me dit-il, et je
-n’ai pas voulu que vous rentriez seule.
-Venez vite, nous n’avons pas de temps à
-perdre.</p>
-
-<p>En effet, à peine avions-nous quitté la
-maison de madame de Sauves que l’orage
-éclatait avec violence. Nous regagnâmes le
-château. Dans le vestibule, un domestique
-s’approcha de Robert et lui adressa quelques
-mots, parmi lesquels je saisis les noms
-de M. de Belmonte, de madame de Hauteville
-et des ruines de Saint-Sulpice. Je compris
-que, par un caprice inexprimable,
-Renée était partie avec le marquis de Belmonte
-pour se rendre à ces ruines, où Robert
-n’avait pas voulu nous laisser aller le
-matin. Une exclamation de colère et d’inquiétude
-lui échappa&nbsp;:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_93">[p.&nbsp;93]</span></p>
-
-<p>— Partie à cette heure, dans les bois, par
-un temps pareil, seule avec le marquis, qui
-ne connaît pas le pays&nbsp;!</p>
-
-<p>Il fit quelques pas avec agitation.</p>
-
-<p>— Rien n’est plus dangereux&nbsp;; qu’on
-attelle la voiture, je vais à sa recherche.</p>
-
-<p>Il parlait d’un ton bref et donnait rapidement
-des ordres. Un éclair déchira le
-ciel et le tonnerre fit trembler les fenêtres
-du château. Un des grands arbres du parc
-venait d’être frappé par la foudre.</p>
-
-<p>— Robert, je vous en conjure, ne partez
-pas, m’écriai-je, effrayée, tendant vers lui
-mes deux mains suppliantes.</p>
-
-<p>Il m’écarta d’un geste presque brutal&nbsp;:</p>
-
-<p>— Laissez-moi passer, Thérèse, répondit-il
-d’une voix grave qui n’admettait pas de
-réplique. Renée est en danger, je dois aller
-à son secours, c’est mon devoir.</p>
-
-<p>Sur ces mots, il partit.</p>
-
-<p>Oui, il devait aller à son secours&nbsp;; tout
-son amour pour moi, mon amour pour lui,
-<span class="pagenum" id="Page_94">[p.&nbsp;94]</span>
-ne pouvaient l’en empêcher. Je sentis qu’il
-en était ainsi, et ce sentiment s’empara de
-moi avec la force d’une vérité indiscutable.
-Elle était le devoir&nbsp;; mais alors, moi, qu’étais-je
-donc&nbsp;? Qu’étais-je venue faire dans
-cette maison, où l’on m’avait offert une
-hospitalité généreuse&nbsp;? J’étais venue y voler
-l’époux d’une autre femme, d’une enfant
-confiante qui m’avait accueillie comme une
-sœur, et, lorsque cet amour coupable m’avait
-été révélé, je n’avais rien tenté pour le
-combattre. Aucun remords ne m’avait
-assaillie, j’avais pris le bonheur sans penser
-à la honte. Et quand Robert me parlait de
-ses luttes, de ses combats, cela même ne
-réveillait pas ma conscience. Dans ses
-scrupules vaincus, je ne voyais qu’une
-chose&nbsp;: la force de son amour pour moi.
-Maintenant que la lumière se faisait, je ne
-comprenais plus mon aveuglement.</p>
-
-<p>Sa femme&nbsp;! elle était sa femme&nbsp;! ce qu’un
-homme a de plus cher et de plus sacré. Je le
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p.&nbsp;95]</span>
-savais, mais ces mois, qui quelques heures
-auparavant me paraissaient ne renfermer
-qu’une signification banale, maintenant ils
-me torturaient l’âme. La femme de Robert&nbsp;!...
-Moi je ne serais jamais que... Ah&nbsp;!
-l’amertume de cette pensée, comment la
-définir et comment l’exprimer&nbsp;?... Il m’avait
-quittée pour aller auprès d’elle en me
-disant&nbsp;: «&nbsp;C’est mon devoir&nbsp;!&nbsp;» Et j’avais dû
-courber la tête. Si, un jour, il la quitte pour
-moi, que pourra-t-il dire et de quel nom me
-désignera-t-il&nbsp;?</p>
-
-<p>J’errais dans ma chambre, <ins class="correction" id="NT_8">fiévreusement</ins>,
-allant de la porte à la fenêtre, essayant de
-rassembler mes idées, sentant que je devais
-me résoudre à quelque chose et ne le
-pouvant pas.</p>
-
-<p>Mon imagination surexcitée me montrait
-ma conduite sous un jour de plus en plus
-odieux, je voyais les malheurs qui nous
-menaçaient et l’avenir, de honte pour les
-uns, de douleur pour les autres, qui se préparait
-<span class="pagenum" id="Page_96">[p.&nbsp;96]</span>
-fatalement... J’aimais mieux souffrir
-seule, il en était temps encore, je partirais,
-j’irais si loin que l’on perdrait jusqu’à mon
-souvenir...</p>
-
-<p>La tempête s’était un peu calmée, un
-bruit de grelots frappa mon oreille... Ils
-rentraient. Bientôt j’entendis la voix de Robert
-résonner dans le vestibule&nbsp;; alors une
-réaction se fit. Quoi&nbsp;! ce bonheur à peine
-entrevu, je devais y renoncer déjà, retourner
-à mon existence désolée&nbsp;? Non, le sacrifice
-était trop grand, je ne pouvais pas...
-Tout mon amour se dressa dans mon cœur
-avec une force désespérée pour défendre
-ses droits, et, dans la lutte qu’il entama avec
-ma conscience, ce fut lui qui fut vainqueur.</p>
-
-<p>Me sacrifier&nbsp;? pourquoi et à qui&nbsp;? J’étais
-seule au monde, seule responsable de mes
-actes, personne n’aurait à rougir de moi.
-Serait-ce à Renée, que j’avais si gravement
-offensée, envers qui j’étais si coupable&nbsp;?
-Mais méritait-elle un aussi effroyable sacrifice,
-<span class="pagenum" id="Page_97">[p.&nbsp;97]</span>
-cette femme qui n’avait pas su l’aimer,
-qui avait passé à côté de son âme
-sans la comprendre, qui, près de lui, n’avait
-pu vivre de sa vie, absorbée qu’elle
-était par ses rêveries enfantines, ses frivoles
-désirs, ses fantasques équipées&nbsp;? Pouvait-on
-mettre dans la même balance la
-fugitive douleur qu’elle éprouverait peut-être
-et le désespoir infini qui serait le mien
-si je devais renoncer à lui&nbsp;? Et puis n’avais-je
-pas droit enfin à un peu de bonheur&nbsp;?
-Dès son enfance, elle avait eu autour
-d’elle toutes les tendresses et toutes les
-joies... moi je n’avais rien eu... Serait-ce
-à l’honneur, au devoir&nbsp;? Mais ces mots, si
-grands, si solennels qu’ils soient, en comparaison
-de Robert, que me sont-ils&nbsp;?</p>
-
-<p>Je ne me suis pas couchée, et la nuit entière
-s’est écoulée dans les angoisses de
-cette lutte déchirante. Maintenant les lueurs
-du matin blanchissent l’horizon. Ma décision
-est prise. J’ai juré à Robert que je ne
-<span class="pagenum" id="Page_98">[p.&nbsp;98]</span>
-le quitterais jamais, je tiendrai mon serment.
-Je sens toute l’étendue du mal que
-je fais et que je vais faire, les jours d’aveuglement
-heureux sont passés pour ne pas
-revenir, mon âme ne connaîtra plus la
-paix... Qu’importe&nbsp;! pour lui, je suis prête
-à tout braver et à tout souffrir, mais je ne
-veux plus qu’il me quitte pour qui que ce
-soit. Si coupables que puissent être nos
-liens, je veux qu’il les avoue hautement et
-que nous partions ensemble, car je ne puis
-supporter l’humiliation et la trahison dissimulée
-de cette existence, où je suis l’amour,
-où elle est le droit.</p>
-
-<p>Je ne lui dirai rien, mais, s’il m’aime,
-dans le dernier regard que nous avons
-échangé il aura deviné mes angoisses, il
-les aura partagées, et son cœur sera arrivé
-à la même résolution que le mien.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_99">[p.&nbsp;99]</span></p>
-<p class="quotdate">2 juin.</p>
-
-<p>Je n’ai revu Robert qu’au soir. Son visage
-pâli et fatigué portait les traces d’un
-combat douloureux. Il avait compris et
-souffert comme moi. Nous n’étions pas
-seuls, nous ne pouvions parler, nos yeux
-même n’osaient se rencontrer. Une timidité
-nouvelle nous était venue. Chaque insinuation
-du marquis, chaque parole inconsciente
-de Renée semblaient préciser la
-fausseté de notre situation et nous avertir
-des compromis honteux qu’elle nous imposait.
-Ce que notre aveuglement momentané
-nous avait dérobé nous apparaissait
-aujourd’hui avec une netteté effrayante. Il
-avait suffi d’une circonstance, futile en
-<span class="pagenum" id="Page_100">[p.&nbsp;100]</span>
-apparence, d’un mot jeté à la hâte, pour
-bouleverser nos consciences et précipiter
-la crise de nos destinées.</p>
-
-<p>La soirée s’avançait, Renée se retira&nbsp;; je
-gagnai ma chambre, d’où je dus épier la
-sortie du marquis. Quand j’entendis son
-pas s’éloigner sur les dalles du vestibule,
-je rentrai dans le salon, où Robert était
-demeuré. Il était debout, très pâle.&nbsp;— Je
-vous attendais, me dit-il.&nbsp;— Puis il ne
-parla plus. Son visage avait revêtu l’expression
-solennelle des résolutions suprêmes.
-On aurait dit un juge hésitant à
-prononcer sa sentence. Qu’allait-il condamner&nbsp;?
-son passé ou notre amour&nbsp;? Je
-voulais fixer l’incertitude qui me dévorait.</p>
-
-<p>— Robert&nbsp;! fis-je.&nbsp;— Il leva sur les miens
-ses yeux assombris. Quelque énergie me
-revint, ma fierté m’ordonnait de le laisser
-libre.</p>
-
-<p>— Robert, le rêve est fini&nbsp;; la réalité est
-<span class="pagenum" id="Page_101">[p.&nbsp;101]</span>
-implacable et dure. Il faut que je parte,
-vous le sentez comme moi.</p>
-
-<p>Il fit un signe affirmatif.</p>
-
-<p>— Je vous rends à vous-même, à votre
-devoir.</p>
-
-<p>Ma voix se brisa dans un sanglot. Il me
-regarda comme il ne m’avait jamais regardée
-encore. Dans son cœur aussi l’amour
-avait vaincu.</p>
-
-<p>— Mon choix est fait, dit-il, j’ai rompu
-avec le passé. Désormais ma place comme
-mon devoir seront auprès de vous. Thérèse,
-nous partirons ensemble.</p>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-
-
-<p>Ainsi nous partirons&nbsp;!... O ma mère, si
-jamais je vous ai jugée sévèrement, pardonnez-le
-moi&nbsp;!</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_102">[p.&nbsp;102]</span></p>
-<p class="quotdate">3 juin.</p>
-
-<p>Nous n’avons pu partir encore.</p>
-
-<p>— Comme je ne reviendrai jamais, m’a
-dit Robert, j’ai plusieurs dispositions à
-prendre et je dois régler le sort de chacun.</p>
-
-<p>Non, il ne reviendra jamais, il sera à moi
-pour toujours&nbsp;!... Je me le répète sans cesse
-et ce n’est que dans le sentiment de l’éternité
-de notre amour que je trouve quelque
-apaisement à l’angoisse qui me dévore.
-Lui, au contraire, semble en avoir fini avec
-la période du trouble et des luttes. Maintenant
-que l’avenir est fixé, la voie choisie,
-il ne comprend plus qu’on n’y marche pas
-vaillamment et qu’on s’attarde en de vains
-regrets... Près de lui, en écoutant sa parole
-<span class="pagenum" id="Page_103">[p.&nbsp;103]</span>
-à la fois tendre et impérieuse, je ne sens
-qu’une chose&nbsp;: l’intensité de mon amour&nbsp;;
-mais lorsqu’il s’éloigne, oh&nbsp;! alors toute
-l’amertume de cette coupable situation se
-fait sentir, avec une violence qui la rend
-presque intolérable.</p>
-
-<p>J’ai une hâte fiévreuse de quitter Hauteville.
-Tout m’y heurte, m’y blesse. L’heure
-du réveil a dissipé pour toujours mon inconcevable
-aveuglement.</p>
-
-<p>Je ne puis supporter la vue de Renée, sa
-présence m’est une torture, chaque parole
-qu’elle m’adresse une humiliation. Je me
-dis&nbsp;: «&nbsp;Ce n’est qu’une enfant, elle n’en
-souffrira pas.&nbsp;» Mais ce fait qu’elle n’est
-qu’une enfant rend plus terrible encore
-ma condamnation et plus juste le mépris
-dont elle aura le droit de m’accabler. Cette
-pensée fait saigner tout l’orgueil de mon
-cœur. A travers les malheurs de ma vie,
-ma fierté me restait, c’était mon unique
-consolatrice&nbsp;; je l’ai perdue, et dorénavant
-<span class="pagenum" id="Page_104">[p.&nbsp;104]</span>
-quand je souffrirai, ce ne sera plus jamais
-la tête levée.</p>
-
-<p>Mon bonheur radieux des premiers jours
-s’est envolé, et pourtant chaque heure qui
-s’écoule ajoute à mon amour pour Robert,
-chaque humiliation me le rend plus cher,
-chaque larme que je répands resserre l’union
-de nos âmes... Je l’aimais dans la
-joie, je l’aime bien plus dans la douleur,
-et, malgré les déchirements de ma conscience,
-la possibilité de retourner en
-arrière ne m’effleure même pas... Et quand
-Robert me dit&nbsp;: «&nbsp;C’est pour la vie&nbsp;!&nbsp;» je
-lui réponds&nbsp;: «&nbsp;Oui, c’est pour la vie&nbsp;!&nbsp;» sans
-qu’un seul doute me vienne sur la réalisation
-de nos paroles.</p>
-
-<p>Une fois loin d’ici, ces tourments cesseront,
-<ins class="correction" id="NT_9">nous</ins> serons heureux, nous ne mettrons
-plus sur nos visages ce masque de
-dissimulation qui brûle et humilie, nous
-serons uniquement l’un à l’autre... Que
-nous importera la condamnation du
-<span class="pagenum" id="Page_105">[p.&nbsp;105]</span>
-monde&nbsp;! le trésor que nous posséderons
-sera si grand, si précieux, que nous pourrons
-orgueilleusement la braver. Oui, nous
-la braverons, la force de notre amour nous
-élèvera au-dessus de tous les sacrifices&nbsp;;
-rien ne nous atteindra dans cette atmosphère
-brûlante et lumineuse, mais pourtant
-je sens qu’il s’est creusé en moi une
-source de tristesse que toute cette joie ne
-tarira jamais.</p>
-
-<p>O mon Dieu, vous qu’à travers les doutes
-de mon esprit et la froideur de ma foi,
-j’ai toujours vaguement reconnu comme
-le créateur de toutes choses, sans cependant
-vous rendre maître de ma vie, il est
-donc vrai que vous écrivez dans la conscience
-des règles immuables que l’être
-humain ne peut transgresser sans souffrir
-et que la passion elle-même ne parvient
-pas à lui faire oublier&nbsp;!</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_106">[p.&nbsp;106]</span></p>
-<p class="quotdate">4 juin.</p>
-
-<p>Il y a une heure, comme j’étais assise
-sur la galerie extérieure, je vis arriver
-Renée le long de l’avenue. J’aurais voulu
-l’éviter, car j’ai remarqué hier que ses
-regards se fixaient parfois sur les miens
-avec une intensité sous laquelle je me sens
-pâlir. Mais j’ai craint de paraître la fuir.
-Malgré la chaleur d’un jour d’été, elle
-s’enveloppait frileusement d’un grand
-châle et marchait à pas lents, la tête baissée.
-Elle paraissait si frêle, si triste, si
-incapable de se défendre, que, pour un instant
-j’eus pitié d’elle&nbsp;; un doute soudain
-traversa mon esprit et des larmes mouillèrent
-mes yeux. Quand elle s’approcha
-<span class="pagenum" id="Page_107">[p.&nbsp;107]</span>
-de moi, voulant les lui dérober, je détournai
-le visage, mais elle les avait vues.</p>
-
-<p>— Pourquoi pleurez-vous, Thérèse&nbsp;?</p>
-
-<p>Sa voix était inquiète. Je ne répondis
-pas. Elle répéta sa question avec une impatience
-qui ne lui était pas habituelle.
-J’essayai de sourire et, lui montrant le titre
-du roman que je tenais à la main&nbsp;:</p>
-
-<p>— Je pleure sur les malheurs de l’héroïne.
-C’est un roman que M. de Belmonte
-admire beaucoup.</p>
-
-<p>A ces mots, son visage changea d’expression,
-elle sourit. Ma pitié se dissipa. Ah&nbsp;!
-si elle aimait Robert, pourrait-elle s’abuser
-ainsi&nbsp;? elle aurait pénétré le mystère de son
-âme, elle aurait vu dans ses yeux la
-flamme qui les anime, la passion qui s’en
-exhale... Moi, si Robert en aimait une autre,
-je le devinerais avant que lui-même
-l’eût pressenti et j’en mourrais, je crois,
-avant qu’il se fût rendu compte de son infidélité.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_108">[p.&nbsp;108]</span></p>
-
-<p>Et pourtant elle est sa femme&nbsp;! ce bonheur
-suprême que la vie lui a donné, elle
-y met si peu de prix qu’elle va le perdre
-sans s’être doutée de ce qui la menaçait.
-Chose bizarre, cette indifférence qui fait
-mon excuse m’irrite, et je ressens une colère
-mêlée de dédain envers cette femme,
-qui, possédant un bien pour lequel je donnerais
-tout le sang de mon cœur, n’a su y
-mettre ni son orgueil ni son amour.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_109">[p.&nbsp;109]</span></p>
-<p class="quotdate">5 juin.</p>
-
-<p>Robert part ce soir&nbsp;: une dernière affaire
-importante à régler, puis tout sera terminé
-et nous quitterons Hauteville. Je n’aurais
-pas voulu demeurer ici en son absence&nbsp;;
-je lui ai dit&nbsp;:</p>
-
-<p>— Laissez-moi partir, vous me rejoindrez
-plus tard.</p>
-
-<p>Mais il n’a pas consenti, il m’a suppliée
-de ne pas insister.</p>
-
-<p>— Quand vous n’êtes pas sous mes yeux,
-je veux au moins que vous soyez sous mon
-toit&nbsp;; sans cela je ne serais pas en repos.</p>
-
-<p>Je viens de le quitter. D’un commun accord,
-nous nous voyons moins qu’aux premiers
-jours de notre amour&nbsp;; l’avenir est
-<span class="pagenum" id="Page_110">[p.&nbsp;110]</span>
-à nous, et je ne veux pas d’un bonheur
-dissimulé et dérobé, c’est ma dernière dignité,
-je tiens à la garder intacte. Aujourd’hui
-cependant nous avons passé la journée
-dans l’atelier, car avant cette séparation
-momentanée nous éprouvions le besoin de
-nous fixer dans le souvenir l’un de l’autre.</p>
-
-<p>Il a travaillé à mon buste, qui est presque
-achevé, la ressemblance est frappante,
-mais il n’en est pas satisfait encore&nbsp;: il
-voudrait me donner une physionomie heureuse,
-et plus il s’y applique, plus elle devient
-triste et désolée. Je lui ai dit&nbsp;:</p>
-
-<p>— Laissez-moi telle que je suis, Robert&nbsp;;
-tant que je serai près de vous, que vous
-importera cette tête de marbre&nbsp;? ce n’est
-pas elle, c’est moi que vous regarderez. Et
-lorsque nous serons séparés, oh&nbsp;! alors,
-ce sera bien cette expression désespérée
-qui conviendra à mon visage.</p>
-
-<p>Il m’a interrompue vivement et d’un ton
-irrité&nbsp;:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_111">[p.&nbsp;111]</span></p>
-
-<p>— Thérèse, comment osez-vous prononcer
-d’une voix tranquille des mots semblables,
-quand moi je n’ose même pas penser
-sans frémir à l’éventualité d’un pareil déchirement&nbsp;?
-Il n’y a entre nous qu’une
-séparation possible&nbsp;: la mort.</p>
-
-<p>— C’est bien d’elle que je parlais, ai-je
-répondu doucement. Si je vous quitte,
-Robert, ce ne sera que pour mourir.</p>
-
-<p>Il m’a regardée avec un attendrissement
-douloureux.</p>
-
-<p>— Vous voir mourir serait une douleur
-indicible, mais s’il me fallait vous perdre,
-Thérèse, Dieu fasse que ce soit morte et
-non vivante&nbsp;!</p>
-
-<p>Après ces paroles, un long silence se fit
-entre nous, l’idée de la mort s’était emparée
-de moi&nbsp;; lui aussi y pensait, car, de
-temps à autre, il serrait ma main avec
-force, comme pour s’assurer que j’étais là
-encore... Nous étions debout près de la
-fenêtre, le soleil qui était caché sortit tout
-<span class="pagenum" id="Page_112">[p.&nbsp;112]</span>
-à coup des nuages et vint éclairer l’atelier
-de ses rayons. Il jeta sur le buste un éclat
-plus vif et lui donna soudain une apparence
-de vie. J’appuyai mon visage contre
-le visage de marbre de la statue et, me
-penchant, je la baisai sur les lèvres.</p>
-
-<p>— Je viens de lui donner une partie de
-mon âme, dis-je en souriant, si jamais
-vous me perdez, promettez-moi, Robert, de
-venir chaque jour déposer sur ses lèvres
-ce même baiser&nbsp;; elles vous le rendront.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_113">[p.&nbsp;113]</span></p>
-<p class="quotdate">Le soir du même jour.</p>
-
-<p>Madame de Hauteville n’a pas dîné avec
-nous&nbsp;; au dernier moment, elle a fait prévenir
-Robert qu’elle était trop souffrante
-pour quitter sa chambre. Ce malaise m’inquiète,
-tellement mon esprit égaré voit
-partout une menace de malheur.</p>
-
-<p>J’étais seule sur la terrasse avec M. de
-Belmonte, quand M. de Hauteville vint
-prendre congé de nous. Il était en costume
-de voyage&nbsp;; la voiture attelée l’attendait
-devant le perron. Il salua le marquis, puis
-me tendit la main, froidement, comme à
-une étrangère... A ce moment, je faillis
-me trahir&nbsp;; il me sembla soudain qu’il me
-quittait pour toujours, que je ne le reverrais
-<span class="pagenum" id="Page_114">[p.&nbsp;114]</span>
-plus&nbsp;;... mes lèvres s’ouvrirent pour crier&nbsp;:
-«&nbsp;Emmenez-moi&nbsp;!...&nbsp;» Mais nous n’étions
-pas seuls. Par un puissant effort de volonté
-je refoulai mon émotion.&nbsp;— La voiture
-partit. Mes regards la suivirent aussi longtemps
-qu’elle fut visible, puis, à regret, je
-les ramenai lentement autour de moi. Debout
-à mes côtés, M. de Belmonte me contemplait
-avec une expression de curiosité
-ardente, mélangée de doute et d’indécision.
-En rencontrant mes yeux, il détourna les
-siens. <ins class="correction" id="NT_10">Nous</ins> fîmes quelques pas, puis nous
-nous arrêtâmes. La nuit était brillante et
-sereine&nbsp;; je levai la tête vers le ciel étoilé
-qui éclairait la route que suivait Robert...
-Ma main pendait le long de la balustrade&nbsp;;
-le marquis la souleva légèrement dans une
-des siennes et en examina la forme et les
-contours.</p>
-
-<p>— Blanche, froide et cruelle, dit-il en la
-laissant retomber.</p>
-
-<p>Je me remis à marcher.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_115">[p.&nbsp;115]</span></p>
-
-<p>— Quelle femme êtes-vous donc&nbsp;? continua-t-il
-plus bas.</p>
-
-<p>— Une femme qui trouve l’air de la nuit
-trop frais pour elle et qui va vous souhaiter
-le bonsoir, répondis-je en riant et ramenant
-autour de mon cou les plis de ma
-mantille.</p>
-
-<p>Il se mordit les lèvres, et un mauvais
-sourire lui passa sur le visage. Nous étions
-arrivés devant la porte du salon.</p>
-
-<p>— Connaissez-vous la devise des Belmonte&nbsp;?
-demanda-t-il brusquement, comme
-j’en dépassais le seuil.</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— <i xml:lang="la">Contra spem spero</i>, et je suis comme
-mes pères, mademoiselle, j’espère contre
-l’espoir.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_116">[p.&nbsp;116]</span></p>
-<p class="quotdate">6 juin.</p>
-
-<p>Renée sait tout&nbsp;!...</p>
-
-<p>J’en ai acquis la conviction dans le premier
-regard que nous avons échangé ce
-matin. Le supplice de cette minute, aucune
-parole ne saurait l’exprimer...</p>
-
-<p>Et je suis restée en face d’elle, droite,
-impassible, mangeant le pain qu’elle
-m’offrait et souffrant mille morts sous son
-œil de tranquille mépris&nbsp;!... A l’humiliant
-silence qu’elle gardait j’aurais préféré des
-reproches, des cris, des larmes... Mais
-pourquoi aurait-elle eu des cris et des larmes&nbsp;?
-Elle ne l’aime pas&nbsp;; ce n’est point
-dans son cœur que je l’ai blessée, ce n’est
-que dans ses droits. S’il en était autrement
-<span class="pagenum" id="Page_117">[p.&nbsp;117]</span>
-elle n’aurait pu me revoir, elle serait partie...
-ou m’aurait chassée.</p>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-
-
-<p>Mais comment est-elle arrivée à la vérité&nbsp;?&nbsp;— C’est
-hier que Robert nous a quittés. Je
-me souviens maintenant qu’elle a passé
-la soirée enfermée chez elle. Ce malaise
-subit n’était qu’un prétexte, sans doute
-elle savait déjà... Il a fallu qu’elle nous
-surprît ensemble&nbsp;! qu’elle entendît nos paroles&nbsp;!
-Mais où&nbsp;? quand&nbsp;? Du petit salon de
-la tourelle un escalier extérieur conduit
-jusqu’à la galerie sur laquelle s’ouvre une
-des fenêtres de l’atelier. Tous les jours
-elle passe de longues heures dans ce petit
-salon arrangé à son usage&nbsp;; elle aura entendu
-le marteau de Robert frapper sur le
-marbre, une curiosité l’aura tentée, elle
-sera montée sans bruit...</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_118">[p.&nbsp;118]</span></p>
-<p class="quotdate">7 juin.</p>
-
-<p>Renée garde toujours le silence&nbsp;; je ne
-puis deviner jusqu’où va sa certitude, ni
-à quelle résolution elle se prépare.</p>
-
-<p>Nous ne nous voyons qu’aux heures des
-repas. Là, elle ne m’épargne aucune amertume
-et, affirmant ses droits, me fait sentir
-dans chaque détail que je ne suis ici
-qu’une étrangère recueillie par pitié.</p>
-
-<p>Aujourd’hui M. de Belmonte, ayant manifesté
-le désir d’entrer dans l’atelier afin
-d’y examiner quelques monnaies anciennes,
-se tourna vers moi pour me demander
-où se trouvait la clef. Renée l’interrompit
-brusquement.</p>
-
-<p>— Il me semble, marquis, dit-elle avec
-<span class="pagenum" id="Page_119">[p.&nbsp;119]</span>
-hauteur que, si l’on désire des renseignements
-sur les appartements du château,
-c’est à moi qu’il faut s’adresser et non
-point à d’autres.</p>
-
-<p>Je me sentis pâlir sous l’affront. M. de Belmonte
-s’inclina et, avec son aisance d’esprit
-habituelle, changea de sujet. Sans lui,
-cette situation serait intenable. Il met une
-adresse merveilleuse à se trouver toujours
-entre nous. Malheureusement il en profile
-pour se rapprocher de moi.</p>
-
-<p>Où que j’aille, je le trouve sur ma route&nbsp;;
-il ne me cache plus ses insolentes espérances,
-ravivées par la signification qu’il
-donne à l’absence de Robert et par l’odieuse
-comédie que je suis obligée de
-jouer. J’accepte avec un sourire forcé ses
-protestations et je réponds à ses paroles
-ardentes par un rire que je voudrais rendre
-insouciant, mais dont l’amertume me
-fait tressaillir moi-même. Je ne parviens
-pas pourtant à lui dissimuler que je souffre,
-<span class="pagenum" id="Page_120">[p.&nbsp;120]</span>
-mais on dirait qu’il y trouve un charme
-cruel et que, pour cet esprit corrompu, la
-conscience de mon amour pour un autre
-est un stimulant de plus.</p>
-
-<p>Ce matin, il m’a demandé soudainement&nbsp;:</p>
-
-<p>— Comptez-vous accepter pendant longtemps
-encore l’hospitalité de madame de
-Hauteville&nbsp;?</p>
-
-<p>Sous l’ironie de ces paroles j’ai rougi.</p>
-
-<p>— Non, ai-je répliqué vivement.</p>
-
-<p>— Où irez-vous alors&nbsp;? a-t-il repris avec
-une nuance d’inquiétude soupçonneuse.</p>
-
-<p>— Je ne sais, ai-je répondu d’un ton
-d’insouciance jouée. Quelque part probablement
-où j’apprendrai à lire à des enfants
-maussades.</p>
-
-<p>— Vous&nbsp;! ce serait un crime que je
-ne permettrai jamais. Laissez cela aux
-pauvres déshéritées de la nature, vous êtes
-trop jeune et trop belle pour n’avoir pas
-une autre voie à suivre. Quand on possède
-<span class="pagenum" id="Page_121">[p.&nbsp;121]</span>
-ce je ne sais quoi qui grise les plus sages,
-on ne se fait pas institutrice. Ah&nbsp;! non&nbsp;!...</p>
-
-<p>Puis plus bas et plus doucement&nbsp;:</p>
-
-<p>— Si vous vouliez seulement avoir confiance
-en moi, il y a de beaux pays que je
-serais heureux de vous montrer et où vous
-connaîtriez jusqu’où peut aller votre pouvoir.
-Réfléchissez-y, car vous n’avez pas
-de meilleur ami que moi, et je ne vous demanderai
-jamais que l’heure présente.</p>
-
-<p>J’écoute ces odieux propos avec une irritation
-qui ressemble à de la haine, et il me
-vient des rages sourdes contre cet homme.
-J’arrête à chaque instant sur mes lèvres
-les paroles de dédain et de colère dont je
-voudrais punir son audace. Je baisse la
-tête et, comme une expiation méritée, je
-supporte l’expression de ces sentiments
-qui m’offensent et dans mon amour et
-dans ma dignité de femme.</p>
-
-<p>Ah&nbsp;! malheureuse que je suis&nbsp;!</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_122">[p.&nbsp;122]</span></p>
-<p class="quotdate">8 juin.</p>
-
-<p>J’ai reçu une lettre de Robert&nbsp;; il revient
-demain.</p>
-
-<p>— Faites tous vos préparatifs, m’écrit-il&nbsp;;
-le jour qui suivra mon arrivée, vous quitterez
-Hauteville, et je vous rejoindrai quelques
-heures après... Je compte les minutes
-qui nous séparent de la liberté et du bonheur...</p>
-
-<p>J’ai prévenu madame de Hauteville de
-mon départ prochain, et j’ai passé toute la
-journée chez moi dans l’activité fiévreuse
-de mes préparatifs de départ, dévorée par
-une anxiété que je ne parvenais pas à dominer.</p>
-
-<p>Mais Robert revient, ces angoisses vont
-<span class="pagenum" id="Page_123">[p.&nbsp;123]</span>
-finir. Nous partirons ensemble, nous oublierons
-nos peines, nos souffrances et la
-solitude de cœur où nous avons vécu si
-longtemps&nbsp;; nous retrouverons ce que nous
-avons perdu et ce qui nous a manqué&nbsp;;
-nous réaliserons les espérances infinies de
-notre jeunesse.</p>
-
-<p>Quelques heures encore et le rêve sera
-atteint.</p>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_124">[p.&nbsp;124]</span></p>
-<p class="quotdate">Dans la nuit.</p>
-
-<p>Mon Dieu, mon Dieu, comment accomplir
-ce que j’ai promis&nbsp;? comment supporter&nbsp;?</p>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-
-<p>Tout dormait au château. Absorbée dans
-une rêverie accablante, je laissais les heures
-passer, sans songer même qu’elles
-s’écoulaient... On frappa à ma porte, le
-pressentiment d’une nouvelle épreuve me
-traversa le cœur. J’ouvris, c’était Renée.
-Nous nous regardâmes un instant, les
-yeux dans les yeux.</p>
-
-<p>— J’ai à vous parler, dit-elle enfin.</p>
-
-<p>En silence, je m’écartai pour la laisser
-entrer, elle franchit le seuil de ma chambre,
-<span class="pagenum" id="Page_125">[p.&nbsp;125]</span>
-et sa robe m’effleura en passant. Son
-visage, éclairé par la lumière qu’elle portait
-à la main, avait pris, sous l’empire de
-la résolution qui l’animait, une expression
-de rigidité&nbsp;; les yeux fixes, grands ouverts,
-elle marchait, la tête haute, d’un pas lent
-et automatique. Arrivée près de ma table,
-elle s’assit sur le fauteuil que je venais
-d’abandonner, et, avec un geste hautain,
-me désigna un siège en face d’elle. Cette
-femme, était-ce bien Renée&nbsp;? L’étonnement
-absorbait toutes mes facultés et, muette,
-j’attendais ce qui allait venir.</p>
-
-<p>— Thérèse&nbsp;! commença-t-elle de cette
-voix sourde qui m’avait déjà frappée, Thérèse,
-je sais tout et je viens...</p>
-
-<p>A ces mots, je compris, et, me levant
-toute droite, je l’interrompis brusquement.
-Un seul instinct me dominait, celui
-d’arrêter sur ses lèvres les paroles qu’elle
-allait prononcer.</p>
-
-<p>— Toute explication est inutile&nbsp;; chassez-moi,
-<span class="pagenum" id="Page_126">[p.&nbsp;126]</span>
-vous en avez le droit, mais ne me demandez
-rien.</p>
-
-<p>L’idée de nier ou de feindre ne me traversa
-même point l’esprit. Elle parut ne
-pas m’avoir entendue et continua&nbsp;:</p>
-
-<p>— Je viens vous demander compte, non
-pas de ma confiance trahie, mais de la
-honte et du trouble que vous nous avez
-apportés.</p>
-
-<p>Alors elle m’accabla de tout ce qu’une
-femme outragée dans ses sentiments de
-vertu et d’honneur peut trouver de méprisant
-et de sévère pour celle qui les a oubliés.</p>
-
-<p>Je l’écoutais haletante, les bras croisés
-sur ma poitrine, afin d’en comprimer les
-battements, prête à chaque instant à répondre
-par des défis à ses accusations, et
-pourtant ne l’osant pas.</p>
-
-<p>Tout d’un coup, sa voix s’abaissa&nbsp;:</p>
-
-<p>— Ce que vous ne saviez peut-être pas,
-Thérèse, c’est que je l’aimais.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_127">[p.&nbsp;127]</span></p>
-
-<p>J’eus un moment d’égarement. Qui donc
-osait me faire en face un pareil aveu&nbsp;?...
-Robert&nbsp;! c’était mon bien, c’était ma vie,
-nulle que moi n’avait le droit de l’aimer&nbsp;!</p>
-
-<p>Je sentais un frémissement me parcourir
-tout entière et le sang battre violemment
-à mes tempes... Mes lèvres tremblantes
-ne pouvaient articuler aucun son,
-mes yeux cherchèrent les siens, j’aurais
-voulu l’anéantir d’un regard. Mais elle
-parlait toujours, et chaque mot qu’elle
-prononçait, révélant l’amour à la fois innocent
-et passionné qui remplissait son
-cœur, me causait une souffrance. Elle l’aimait&nbsp;!
-c’était l’écroulement de tout ce qui
-faisait à mes yeux mon excuse et ma justification.
-J’eus honte alors et, courbant la
-tête, je cachai mon visage dans mes
-mains.</p>
-
-<p>Je n’avais rien deviné, rien pressenti,
-mon aveuglement avait été semblable au
-sien, et dans cette enfant rêveuse et timide
-<span class="pagenum" id="Page_128">[p.&nbsp;128]</span>
-je n’avais pas entendu battre le cœur
-de la femme.</p>
-
-<p>Elle se tut et demeura un instant comme
-plongée dans une sombre rêverie, on n’entendait
-aucun son, la nature elle-même
-était muette. Je ne sais combien de temps
-nous demeurâmes ainsi. Soudain le soupçon
-du but de cet aveu traversa mon repentir
-naissant, je relevai ma tête courbée.
-La table nous séparait, j’y appuyai mes
-deux mains et, me penchant vers elle&nbsp;:</p>
-
-<p>— Vous venez me le redemander&nbsp;? mais
-il est trop tard maintenant. N’espérez pas
-que je vous le rende, car moi aussi je
-l’aime et d’un amour&nbsp;!...</p>
-
-<p>— Vous vous trompez, Thérèse, je n’espère
-rien.</p>
-
-<p>Renée avait tourné son visage vers moi&nbsp;:
-elle ne rêvait plus, et sa bouche avait pris
-une expression inflexible. C’était un juge,
-ce n’était plus la femme attendrie, confessant
-son amour.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_129">[p.&nbsp;129]</span></p>
-
-<p>— Non, je ne vous redemande pas son
-cœur. Longtemps, dans mon adoration
-aveugle, j’ai attendu humblement et en
-silence qu’il daignât venir à moi. Il n’est
-pas venu, et vous savez, Thérèse, jusqu’où
-il est tombé aujourd’hui... En voyant si
-bas celui que j’avais placé si haut, le choc
-a été trop violent, mon âme déçue n’a pu
-y résister, et mon amour est mort, ne voulant
-pas descendre aux hontes d’une telle
-chute.</p>
-
-<p>Il y avait dans son accent un dédain si
-profond, une fierté si triste qu’involontairement
-ma tête se courba de nouveau.</p>
-
-<p>— Que voulez-vous alors&nbsp;? murmurai-je.</p>
-
-<p>— Le sauver, répondit-elle simplement.
-Elle continua&nbsp;:&nbsp;— Dieu m’est témoin que,
-s’il ne s’agissait que de moi, je me serais
-tue, probablement toujours&nbsp;; mais j’ai deviné
-vos desseins, j’ai compris que, si vous
-partiez, c’est qu’il devait vous rejoindre.
-Non contente de la dégradation morale où
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p.&nbsp;130]</span>
-tous l’avez amené, vous voulez qu’il rompe
-publiquement avec son passé d’honneur et
-qu’il se ferme l’avenir. Lui, Robert de
-Hauteville, il quittera secrètement, comme
-un malfaiteur qui s’enfuit, son pays et la
-maison de son père, il abandonnera ses
-devoirs, il faillira à ses engagements, il
-foulera aux pieds l’orgueil de sa vie entière,
-il deviendra, pour tous ceux qui l’ont
-honoré, un objet de mépris, et cela afin
-de vous suivre&nbsp;!... Ah&nbsp;! de quels moyens
-vous êtes-vous donc servie et quelles ruses
-avez-vous employées pour séduire et avilir
-ce noble cœur&nbsp;?</p>
-
-<p>Un objet de mépris&nbsp;! je rendrais Robert
-un objet de mépris&nbsp;! Je croyais que le mépris
-n’atteindrait que moi et que lui n’en
-serait pas effleuré, mais cette femme qui
-parlait disait le contraire. Je t’écoutais sans
-penser à m’offenser de ses paroles, sans
-songer à défendre ce qui me restait de
-vertu, occupée uniquement à saisir l’idée
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p.&nbsp;131]</span>
-qu’elle me présentait. Mais quand elle en
-vint à m’accuser de ruses et à nier la spontanéité
-de l’amour qu’il m’avait donné, je
-me redressai sous l’outrage&nbsp;:</p>
-
-<p>— Sachez, criai-je, que c’est de lui-même
-et librement qu’il m’a aimée, c’est son
-amour qui a conquis le mien, et cette fuite,
-cet aveu public de notre passion, c’est lui
-qui l’exige et y attache son avenir de bonheur.</p>
-
-<p>Elle pâlit, ce fut le seul signe d’émotion
-qu’elle donna&nbsp;; son regard demeura ferme
-et sa voix ne s’altéra pas&nbsp;:</p>
-
-<p>— Il s’agit de réparer le mal plus que
-d’en rechercher les causes. Thérèse, il faut
-que vous renonciez à Robert et que vous le
-rendiez, non à moi qui ne vous le réclame
-pas, mais à l’honneur qu’il offense et au
-devoir qu’il oublie.</p>
-
-<p>— Jamais&nbsp;! tel fut le cri de mon
-cœur.</p>
-
-<p>Je marchais fiévreusement dans la chambre,
-<span class="pagenum" id="Page_132">[p.&nbsp;132]</span>
-me débattant sous mille impressions
-contradictoires. Enfin, voyant qu’elle ne
-bougeait pas et qu’elle semblait attendre
-mon retour au calme pour recommencer à
-parler, je me rapprochai d’elle&nbsp;:</p>
-
-<p>— Ce que vous pourriez ajouter est inutile.
-Je l’aime, entendez-vous, passionnément,
-follement, comme vous ne savez pas
-aimer, et mon âme se déchirerait en lambeaux
-s’il fallait me séparer de lui.</p>
-
-<p>— Vous avez peur de la souffrance&nbsp;?</p>
-
-<p>Il y avait dans sa voix un dédain inexprimable.
-Elle continua&nbsp;:</p>
-
-<p>— Vous dites que je ne sais pas aimer&nbsp;?
-Cependant, du temps où je l’aimais, pour
-lui je n’aurais reculé devant aucune douleur.</p>
-
-<p>— Mais il en souffrirait aussi, autant,
-plus que moi peut-être.</p>
-
-<p>— Moins qu’il ne souffrira plus tard.</p>
-
-<p>— Taisez-vous, laissez-moi. Qui vous
-donne le droit de me torturer ainsi&nbsp;?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_133">[p.&nbsp;133]</span></p>
-
-<p>— La volonté de le sauver, Thérèse.</p>
-
-<p>Elle se leva en prononçant ces mots.
-Nous étions debout en face l’une de l’autre,
-à une distance de quelques pas, mais, quoique
-je sois plus grande qu’elle, elle semblait
-me dominer de toute la hauteur de sa
-situation sur l’abaissement de la mienne.
-Ce n’était plus Renée, c’était une femme
-inconnue dont la grandeur morale m’écrasait.
-Mon esprit, sous le coup de cette
-révélation, flottait indécis&nbsp;; cependant, à
-travers le travail mystérieux qui s’accomplissait
-en moi, le sentiment instinctif de
-la défense de mon amour me possédait
-encore.</p>
-
-<p>— Thérèse, n’étouffez pas la voix de votre
-conscience. — Puis elle essaya de faire
-vibrer les cordes muettes de mon âme, elle
-me parla de Dieu que j’offensais, de l’honneur
-que je perdais, elle appela à son aide
-tout ce qui pouvait réveiller et fortifier
-mes vagues notions du bien... Je ne voulais
-<span class="pagenum" id="Page_134">[p.&nbsp;134]</span>
-pas l’entendre, je cachais ma tête dans mes
-mains, mais, malgré mes efforts, chacune
-de ses paroles me parvenait distinctement
-et semblait s’ouvrir forcément une voie
-jusqu’au plus profond de mon être. Défaillante,
-sous l’empire de l’angoisse qui me
-torturait, ne pouvant plus me soutenir, je
-m’appuyai contre la muraille&nbsp;:</p>
-
-<p>— Je ne puis pas, criai-je, Robert m’est
-plus cher que tout.</p>
-
-<p>Alors il se passa une chose inouïe&nbsp;: je
-vis Renée s’agenouiller devant moi.</p>
-
-<p>— Eh bien&nbsp;! dit-elle, que ce soit pour
-l’amour de lui&nbsp;!</p>
-
-<p>Sa voix avait perdu son ton de sévérité
-pour prendre l’accent de la prière. Elle me
-supplia d’avoir pitié de Robert, de lui épargner
-les humiliations qui l’attendaient, de
-ne pas flétrir cette vie, jusqu’aujourd’hui
-sans tache, de ne pas faire de lui un
-homme sans foyer, sans patrie...</p>
-
-<p>Ce que je souffris, nulle parole ne saurait
-<span class="pagenum" id="Page_135">[p.&nbsp;135]</span>
-l’exprimer, je sentais un écroulement
-affreux s’accomplir, écrasant sous sa ruine
-mes espérances, mon bonheur, mon
-amour... Du milieu de ces ruines un sentiment
-nouveau surgissait&nbsp;: celui du sacrifice.</p>
-
-<p>Je me redressai et lui montrant du geste,
-par la fenêtre ouverte, le ciel qu’elle avait
-invoqué&nbsp;:</p>
-
-<p>— Vous avez vaincu&nbsp;! dis-je. Je partirai
-seule.</p>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-
-
-<p>Depuis lors, plusieurs heures se sont
-écoulées dans une agonie dont la mort,
-hélas&nbsp;! n’a pas été le prix.</p>
-
-<p>Hier, nous disions&nbsp;:&nbsp;— Encore quelques
-jours et le rêve sera atteint.&nbsp;— Une
-main implacable, celle de Dieu peut-être,
-n’a pas permis que nous arrivions jusque-là.
-Notre amour doit mourir en vue du
-rivage, au moment de toucher le but qu’il
-s’était promis... L’éternité dont nous parlions
-sera celle du désespoir...</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_136">[p.&nbsp;136]</span></p>
-<p class="quotdate">Le matin du 9 juin.</p>
-
-<p>Les rayons du soleil, déjà haut sur l’horizon,
-sont venus blesser mes yeux et me
-tirer de l’engourdissement où j’étais tombée,
-vaincue par la douleur. La bougie
-brûle encore sur la table, et il flotte dans
-l’air un vague parfum d’iris laissé par
-Renée. C’est donc vrai&nbsp;!... J’ai promis de
-briser nos deux cœurs de mes propres
-mains.</p>
-
-<p>Jusqu’ici je n’ai considéré que l’horreur
-du sacrifice&nbsp;; il faut penser maintenant à
-son accomplissement. Ma raison vacillante
-a peine à saisir la portée de ce mot.</p>
-
-<p>Parler à Robert, le convaincre, l’amener
-à renoncer à moi&nbsp;?... Aussi bien faire que
-<span class="pagenum" id="Page_137">[p.&nbsp;137]</span>
-nous ne nous soyons pas aimés&nbsp;! Hors de
-moi rien n’existe pour lui. Aucun appel ne
-pourrait avoir prise sur cette volonté inflexible,
-et dans le premier regard que nous
-échangerions ma résolution faiblirait sous
-la sienne.&nbsp;— M’enfuir, disparaître sans
-laisser de traces, sans un mot d’adieu&nbsp;?...
-Mais il me suivra&nbsp;! Si loin que j’aille, il
-saura me découvrir, il viendra me reprendre...
-Je le sens, j’en ai la conviction, et au
-travers de ma douleur, cette foi profonde
-dans la force de son amour me donne
-un orgueil dont je savoure l’âpre volupté.</p>
-
-<p>Mourir&nbsp;?... C’est l’unique voie qui me
-reste. Cette pensée, qui ferait reculer une
-femme meilleure que je ne le suis, ne me
-cause aucun effroi. Se tuer est un crime,
-mais partir avec Robert serait un crime
-aussi, et entre les deux, dans cette impasse
-terrible, ne vaut-il pas mieux choisir celui
-qui vous rend seule coupable&nbsp;? Je suis
-résolue, que m’importe la vie&nbsp;! D’ailleurs,
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p.&nbsp;138]</span>
-en le perdant, j’ai déjà cessé d’exister.
-J’échappe ainsi à l’avenir qui m’attend, aux
-longs jours de solitude désespérée, de
-regrets intolérables... Et puis mourir
-pour vous, Robert, ce sera presque une
-joie.</p>
-
-<p>Mais que dira-t-il en apprenant que j’ai
-cessé de vivre&nbsp;? Il devinera que je me suis
-donné la mort, il s’en accusera, là aussi
-il voudra me suivre, et si par conscience il
-ne le fait pas, sa vie ne s’en écoulera pas
-moins, inutile, assombrie et découragée,
-dans un désespoir sans consolation et sans
-fin, dans un amour d’outre-tombe plus fort
-qu’un amour vivant.</p>
-
-<p>Je ne puis donc pas mourir&nbsp;! Ce dernier
-refuge m’est fermé. Il ne suffit pas que je
-m’immole, que je disparaisse&nbsp;; il faut que
-je sauve son avenir, que je le rende à lui-même
-en arrachant de son cœur l’amour qui
-le remplit. Oh&nbsp;! ce renoncement suprême,
-qui m’indiquera le moyen de l’accomplir&nbsp;?</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_139">[p.&nbsp;139]</span></p>
-<p class="quotdate">Quelques heures plus tard.</p>
-
-<p>Je n’ai pas quitté ma chambre, j’ai fait
-dire que j’étais malade. Il m’aurait été
-impossible de revoir Renée. Cette nuit, nous
-avons échangé, je le sens, notre dernier
-regard.</p>
-
-<p>La journée s’avance, Robert doit être
-arrivé. O mon bien-aimé, quel retour je
-vous prépare&nbsp;!... Ma pensée, écrasée par la
-nécessité qui la brise, essaie vainement de
-s’éclairer et de s’affermir. Les ténèbres
-s’épaississent et je sens l’égarement s’emparer
-de moi...</p>
-
-<p>Mais quel est ce bruit que j’entends&nbsp;? Des
-pas furtifs résonnent dans le corridor&nbsp;; ils
-s’arrêtent devant ma chambre, une main se
-<span class="pagenum" id="Page_140">[p.&nbsp;140]</span>
-pose sur la clef... La porte est verrouillée et
-ne s’ouvre pas. Il se fait un moment de
-silence, puis une voix très basse appelle&nbsp;:</p>
-
-<p>— Thérèse&nbsp;!</p>
-
-<p>Grand Dieu&nbsp;! c’est Robert&nbsp;!</p>
-
-<p>Je me cramponne des deux mains à la
-table qui est devant moi, afin de résister à
-la redoutable tentation qui se présente et à
-laquelle je ne m’étais pas préparée.</p>
-
-<p>— Thérèse, continue la voix, ouvrez, j’ai
-à vous parler.</p>
-
-<p>Mais j’enfonce mon mouchoir dans ma
-bouche, afin d’étouffer le cri d’amour et de
-douleur qui voudrait s’en échapper&nbsp;; je
-cache ma tête entre mes bras pour empêcher
-les sons d’arriver jusqu’à moi.</p>
-
-<p>— Thérèse, êtes-vous endormie, que vous
-ne répondez pas&nbsp;?</p>
-
-<p>Je reste muette, un instant se passe. Les
-pas s’éloignent et peu à peu cessent.</p>
-
-<p>Alors un regret intolérable me prend.
-Cette voix adorée que j’ai refusé d’écouter
-<span class="pagenum" id="Page_141">[p.&nbsp;141]</span>
-ne frappera plus jamais mon oreille, c’est
-la dernière fois que je l’ai entendue prononcer
-mon nom&nbsp;!... Je me traîne jusqu’à
-la porte, je l’ouvre, et, posant ma main où
-il a posé la sienne, suivant des yeux l’espace
-qu’il a parcouru, j’essaye de ressaisir quelque
-chose de lui.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_142">[p.&nbsp;142]</span></p>
-<p class="quotdate">Vers le soir.</p>
-
-<p>Il est tard déjà, les heures s’écoulent, et
-je n’ai pris aucune résolution, nulle inspiration
-ne m’est venue... Une seule issue
-s’est présentée à mon esprit, mais si horrible,
-que j’ai reculé et que mon courage a
-failli devant cette dégradation... Je me
-débats contre cette pensée, je la repousse,
-elle revient toujours et s’impose à moi
-comme une atroce nécessité.</p>
-
-<p>Pour sauver Robert, faut-il donc m’avilir
-et tomber si bas qu’aucune miséricorde ne
-m’atteigne jamais&nbsp;?</p>
-
-<p>Il semble que je ne puisse fuir le mal
-que par le mal et que même, en voulant le
-réparer, je ne trouve d’autre voie à suivre
-<span class="pagenum" id="Page_143">[p.&nbsp;143]</span>
-que celle du péché. Est-ce que mon esprit
-aveuglé et perverti ne sait plus discerner le
-droit chemin&nbsp;? ou serait-il vrai que Dieu
-ferme la porte du repentir et la possibilité
-du retour à ceux qui l’ont audacieusement
-bravé&nbsp;?... Dans cet effarement de mon âme,
-des lueurs se font, et je comprends que,
-pour accomplir noblement un sacrifice,
-il faut en être digne et que Dieu vous y
-aide.</p>
-
-<p>Pour toi, infortunée Thérèse, il n’y a de
-possible qu’un sacrifice&nbsp;: la honte. M. de
-Belmonte est là, il t’a offert son amour, il
-attend&nbsp;; tu n’as qu’à laisser tomber ta main
-dans la sienne... Et alors, sous le coup
-d’un pareil outrage, d’une aussi mortelle
-injure, l’amour succombera dans le cœur
-de Robert&nbsp;; j’en serai honteusement chassée&nbsp;;
-cette âme orgueilleuse ne se pardonnera
-pas de m’avoir aimée, et mon souvenir,
-proscrit et détesté, ne viendra ni
-attrister ni affaiblir sa vie. Il ne cherchera
-<span class="pagenum" id="Page_144">[p.&nbsp;144]</span>
-point à me poursuivre, à deviner, à comprendre...
-Mon avilissement le terrassera.</p>
-
-<p>Non cependant&nbsp;! un aussi effroyable sacrifice
-ne saurait m’être demandé&nbsp;; je ne
-puis m’y soumettre, toutes mes pudeurs se
-révoltent... O mon Dieu, ne m’abandonnez
-pas dans cette agonie de ma pensée&nbsp;! N’y
-a-t-il pas quelque torture ignorée, quelque
-supplice innomé que vous puissiez
-m’infliger comme expiation&nbsp;? Rien ne me
-semblerait trop dur, trop cruel, rien, excepté
-cette honte. Mais c’est en vain que
-j’interroge le ciel, aucune voix ne me répond,
-en vain que j’implore sa pitié&nbsp;; il demeure
-implacable. Quel secours puis-je
-attendre de ce Dieu que je n’ai pas reconnu&nbsp;?
-Il a détourné sa face de moi, et il
-m’a abandonnée dans sa colère...</p>
-
-<p>Cette immolation dépasse les forces humaines.
-La mienne succombe. Je préfère
-manquer à ma parole, devenir criminelle
-et le perdre avec moi... D’ailleurs, rien ne
-<span class="pagenum" id="Page_145">[p.&nbsp;145]</span>
-presse&nbsp;: je puis essayer d’abord de convaincre
-Robert, de fuir seule... Ah&nbsp;! malheureuse&nbsp;!
-ne sais-tu pas qu’entre toi et lui
-il faut l’irréparable&nbsp;?... Eh quoi&nbsp;! je marchande
-mes douleurs et mes humiliations,
-comme si après l’indicible souffrance de
-l’avoir perdu, quelque autre infortune pouvait
-m’atteindre encore&nbsp;! Je n’existe plus.
-Le salut de Robert doit être mon dernier
-orgueil et ma dernière vertu. Quel que soit
-le prix que j’y mette, il ne sera jamais trop
-cher pour mon amour.</p>
-
-<p>Et vous, Renée, dont la pureté se voilera
-blessée en face du dénoûment qui se prépare,
-avant de me condamner, arrêtez-vous,
-réfléchissez et ne le faites que si,
-dans votre conscience d’honnête femme,
-vous savez trouver à cette lamentable situation
-une autre issue que l’horrible expédient
-qui s’impose à moi. Ah&nbsp;! Renée, si
-vous pouviez mesurer la profondeur de
-l’amour qu’il me porte, vous comprendriez
-<span class="pagenum" id="Page_146">[p.&nbsp;146]</span>
-que ma dégradation seule peut le sauver.</p>
-
-<p>Et maintenant, mon Dieu, vous que j’ai si
-peu et si mal prié, anéantissez-moi promptement
-dans votre miséricorde, mais auparavant
-laissez-moi la force d’accomplir cette
-suprême expiation.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p.&nbsp;147]</span></p>
-<p class="quotdate">Minuit.</p>
-
-<p>La nuit était étouffante et obscure, pas
-un souffle d’air ne faisait trembler les
-feuilles, la terrasse était vide. Dans une
-des allées latérales de la grande avenue, le
-marquis se promenait lentement et l’on
-voyait son ombre se montrer par intervalles,
-pour disparaître de nouveau. C’était le
-moment ou jamais.</p>
-
-<p>Arrachant une mantille de ma malle ouverte,
-je m’en couvris hâtivement la tête et
-les épaules. Une glace me renvoya mon
-image&nbsp;: mon visage hâve, mes yeux désespérés&nbsp;!...
-Quelle figure pour une entrevue
-d’amour&nbsp;!... Un éclat de rire strident m’échappa.
-C’était un rire d’insensée. J’eus
-<span class="pagenum" id="Page_148">[p.&nbsp;148]</span>
-peur&nbsp;; il fallait agir avant que ma tête se
-perdît. Je me précipitai vers la porte et traversai
-rapidement le corridor sombre. Arrivée
-à l’escalier, les lampes qui l’éclairaient
-m’éblouirent&nbsp;; une lueur de raison
-me revint. Surtout je ne devais être ni vue
-ni rencontrée. Je me penchai sur la rampe.
-Personne, il n’y avait personne... Je prêtai
-l’oreille&nbsp;: aucun son ne se faisait entendre.
-Alors, ramenant mon voile sur mon visage,
-je me glissai le long des degrés, dominée
-d’une seule crainte, celle de devenir folle
-avant d’avoir assuré le salut de Robert.
-Évitant le grand vestibule, je tournai à
-gauche sur la galerie extérieure, au fond
-de laquelle se trouve une petite porte donnant
-sur le parc. Je l’ouvris et, me dissimulant
-derrière les massifs, je parvins
-jusqu’à l’allée que suivait M. de Belmonte.
-Une charmille seule nous séparait encore.
-Avant de franchir ce dernier rempart, je
-m’arrêtai...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_149">[p.&nbsp;149]</span></p>
-
-<p>Mon cœur battait à se rompre, je ne
-voyais plus... Mes yeux se fermèrent, j’eus
-alors comme une vision de ma vie entière&nbsp;;
-il me revint des impressions d’enfance, des
-souvenirs lointains, puis j’entendis la voix
-de Robert me disant&nbsp;:&nbsp;— Thérèse, je vous
-aime comme un insensé&nbsp;! Thérèse, jurez-moi
-que, quoi qu’il arrive, vous ne me
-quitterez jamais.&nbsp;— Et il me semblait voir
-son visage fier et tendre se pencher vers
-le mien... Je voyais, j’entendais toutes ces
-choses, et là, derrière ce faible obstacle, il
-y avait un homme que je haïssais, et à cet
-homme j’allais remettre plus que ma vie.</p>
-
-<p>Haletante, j’écoutais son pas lent, mesuré,
-insouciant... Il se mit à fredonner le
-refrain d’une opérette en vogue. Je fis un
-pas et, écartant le feuillage, je me montrai
-à ses yeux. Il poussa une exclamation de
-joyeuse surprise et, venant à moi, s’informa
-de ma santé, m’assurant des inquiétudes
-qu’elle lui avait causées. Je ne pouvais
-<span class="pagenum" id="Page_150">[p.&nbsp;150]</span>
-répondre, je me sentais mourir. L’obscurité
-était profonde, il marchait près de moi.
-Tout d’un coup il me dit&nbsp;:</p>
-
-<p>— Quand partez-vous&nbsp;?</p>
-
-<p>— Cette nuit.</p>
-
-<p>Quelque chose de ma voix le frappa&nbsp;; il
-se baissa brusquement pour me regarder,
-mais le voile qui couvrait mes traits l’empêcha
-de les discerner.</p>
-
-<p>— Seule&nbsp;? demanda-t-il avec anxiété.</p>
-
-<p>Nous étions arrivés à une éclaircie, et la
-façade du château nous apparut. Soudain
-il me sembla voir l’ombre de Robert passer
-derrière les vitres de l’atelier.</p>
-
-<p>Un banc était près de moi&nbsp;; défaillante,
-je m’y laissai tomber. Le marquis attendait
-une réponse. Rejetant en arrière le voile
-qui cachait mes yeux&nbsp;:</p>
-
-<p>— Cela dépend, murmurai-je.</p>
-
-<p>Ses regards ardents plongèrent dans les
-miens.&nbsp;— Le dégoût me montait au cœur&nbsp;;
-je sentais que, si je ne prononçais pas le
-<span class="pagenum" id="Page_151">[p.&nbsp;151]</span>
-mot fatal, si je tardais d’un instant, il ne
-serait jamais prononcé. Je m’étais relevée.</p>
-
-<p>— Où irez-vous&nbsp;? me demanda M. de
-Belmonte.</p>
-
-<p>Je voulus parler, ma voix se brisa. Il
-répéta sa question. Alors, appelant à mon
-aide toutes les forces concentrées de mon
-amour et de mon désespoir&nbsp;:</p>
-
-<p>— Où vous voudrez, répondis-je.</p>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-
-<p>Je suis rentrée dans ma chambre, j’ai
-fermé mes malles, brûlé mes papiers et je
-n’ai gardé que ce cahier où j’ai écrit heure
-par heure mes angoisses. J’attends le lever
-du jour pour partir. A la petite porte
-du parc, je dois trouver M. de Belmonte.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_152">[p.&nbsp;152]</span></p>
-<p class="quotdate">Plus avant dans la nuit.</p>
-
-<p>Les heures se traînent lourdes et lentes.
-Cette nuit ne prendra-t-elle jamais fin&nbsp;?</p>
-
-<p>La fenêtre est ouverte&nbsp;; je regarde autour
-de moi ce parc, ces montagnes que je ne
-reverrai plus... La violence de ma douleur
-est comme épuisée, une résignation farouche
-m’a envahie. Toute révolte a cessé. La
-fatalité héréditaire qui pèse sur ma vie depuis
-l’heure de ma naissance a accompli
-son œuvre&nbsp;: d’échelon en échelon, elle m’a
-conduite jusqu’aux irréparables paroles
-que je viens de prononcer.&nbsp;— Demain
-Robert apprendra mon opprobre et le lamentable
-sort que j’ai choisi.</p>
-
-<p>Je ne le verrai plus,... et il y a peu de
-<span class="pagenum" id="Page_153">[p.&nbsp;153]</span>
-jours encore, nous faisions des rêves de
-bonheur&nbsp;;... il me disait&nbsp;: «&nbsp;Rien ne peut
-nous séparer que la mort&nbsp;!&nbsp;» Robert, vous
-n’aviez pas pensé à la honte...&nbsp;— Mais je
-ne veux pas revenir sur ces scènes passées.
-Toutefois, avant de quitter cette demeure
-où je ne reviendrai jamais, je désire revoir
-ces lieux témoins de tant d’amour&nbsp;: la
-bibliothèque, où nous avons travaillé ensemble&nbsp;;
-l’atelier, où il m’a dit qu’il m’aimait...</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_154">[p.&nbsp;154]</span></p>
-<p class="quotdate">3 heures du matin, 10 juin.</p>
-
-<p>J’ai poussé la porte de l’atelier et je suis
-entrée. Le jour naissant éclairait à peine
-cette vaste salle, qui restait plongée presque
-tout entière dans une ombre profonde.</p>
-
-<p>C’était là que son amour m’avait été révélé
-et que cette éclatante lumière avait
-pénétré mon âme. Maintenant tout était
-nuit et silence... Un frisson me saisit&nbsp;;
-je tremblais de froid et mes dents claquaient.</p>
-
-<p>Mon buste était là dans l’embrasure de la
-fenêtre&nbsp;; combien y restera-t-il encore&nbsp;?</p>
-
-<p>Les portières qui séparaient l’atelier de
-la seconde pièce étaient baissées. Les soulevant
-de la main, je plongeai mes yeux
-<span class="pagenum" id="Page_155">[p.&nbsp;155]</span>
-à l’intérieur. Une lampe mourante y versait
-une faible clarté. Près de la table où elle
-était posée, Robert était assis, il dormait,
-la tête appuyée contre le dossier du fauteuil.
-Des lettres cachetées étaient devant
-lui, des papiers déchirés l’entouraient. Évidemment
-le sommeil l’avait surpris dans
-cette veillée de travail trop prolongée.</p>
-
-<p>A cette vue inattendue, tout mon calme
-m’abandonna&nbsp;; je tombai à genoux sur le
-seuil de cette porte que je n’osais plus
-franchir, et je tendis mes bras vers lui.</p>
-
-<p>— Robert&nbsp;!</p>
-
-<p>Son nom passa comme un souffle à travers
-mes lèvres. Il ne l’entendit point. Un
-sourire heureux flottait sur sa bouche, il
-rêvait de moi, de moi malheureuse, dont
-la main allait lui porter un coup si cruel&nbsp;!...</p>
-
-<p>Ce sourire me fit mal, et la pensée du
-réveil que je préparais à son amour me
-remplit soudain le cœur d’une immense
-pitié. Pour lui épargner la plus légère douleur
-<span class="pagenum" id="Page_156">[p.&nbsp;156]</span>
-j’aurais donné ma vie, et la destinée
-me forçait à payer sa confiance du plus outrageant
-abandon...</p>
-
-<p>Il allait me maudire&nbsp;! lui, mon seul bien
-et mon unique amour&nbsp;! et, inexprimable
-douleur, il allait douter de moi&nbsp;! Le présent
-jetterait son ombre sur le passé, et le souvenir
-de notre bonheur, criminel peut-être,
-mais cependant pur encore, en demeurerait
-éternellement souillé.</p>
-
-<p>Et il dormait toujours, sans se douter qu’à
-deux pas de lui, la femme qu’il aimait sentait
-son âme se briser dans le suprême
-adieu qu’elle lui envoyait.</p>
-
-<p>Mes yeux ne le quittaient pas. Ce triste
-bonheur inespéré, je voulais le savourer
-dans son intensité. Soudain Robert fit un
-léger mouvement. S’il allait se réveiller,
-me voir, me reprendre à lui&nbsp;?... Devant le
-délire de joie coupable que me causa cette
-pensée, je reculai honteuse, effrayée...</p>
-
-<p>Cette tentation fut épargnée à ma faiblesse.
-<span class="pagenum" id="Page_157">[p.&nbsp;157]</span>
-Le sommeil de Robert redevint
-calme et profond. Alors, retenant mon
-souffle, je me traînai sur mes genoux jusqu’à
-lui, et mes lèvres, qu’aucune autre
-bouche que la sienne n’avait jamais touchées,
-murmurèrent les dernières paroles
-d’amour qu’elles auront prononcées sur la
-terre. Puis, concentrant mon âme dans un
-regard qu’il ne vit pas, je m’éloignai en
-la lui laissant...</p>
-
-<p>Et maintenant, Robert, je pars. Adieu&nbsp;!
-pardon&nbsp;! Un jour viendra peut-être, dans
-cet <ins class="correction" id="NT_12">au-delà</ins> mystérieux dont on nous parle,
-où vous saurez que, si j’ai péché contre
-vous, c’était par excès d’amour.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_158">[p.&nbsp;158]</span></p>
-<h2>LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE<br />
-A MADAME DE FAVERGES</h2>
-<p class="quotdate2">Un an après, 20 juin 1880.</p>
-
-<p>Voici une année tout entière écoulée
-depuis la fuite déplorable de Thérèse. Vous
-me demandez dans votre dernière lettre
-quel changement cette année a apporté
-dans notre situation. Aucun.</p>
-
-<p>Robert a survécu... Moi je vis&nbsp;! C’est tout
-ce que je puis vous répondre.</p>
-
-<p>Quelle est donc cette volonté redoutable
-qui, en <ins class="correction" id="NT_13">rapprochant</ins> pour un jour des existences
-jusque-là étrangères les unes aux
-autres, a permis que de ce rapprochement
-naquissent d’irréparables malheurs&nbsp;? Quelle
-est cette main inflexible qui a frappé indistinctement
-<span class="pagenum" id="Page_159">[p.&nbsp;159]</span>
-les innocents et les coupables&nbsp;?
-Qu’avais-je donc fait à Dieu&nbsp;?</p>
-
-<p>Tandis que je vous écris, mes yeux se sont
-levés par hasard sur le petit miroir qui est
-toujours sur ma table et qui me vient de
-ma mère... Eh quoi&nbsp;! c’est là cette femme
-qui, il y a un an, redoutait dans sa vie le
-pli d’une feuille de rose&nbsp;!... Cette femme
-ressemble à toutes les jeunes femmes, son
-visage n’a pas encore de rides, sa bouche
-a toujours une tendance au sourire, et ses
-yeux ne portent point la trace des larmes
-de son âme... Mais ses rêves sont finis, et
-dans cette cruelle réalité qui l’a mortellement
-blessée, elle a enfin acquis cette
-résignation des choses humaines qui manquait
-à l’équilibre de son ignorante jeunesse...</p>
-
-<p>Et Robert lui aussi vit... Enfermé dans
-son atelier pendant les longues heures des
-lentes journées, il sort de là muet et sombre,
-se renfermant dans cette insondable
-<span class="pagenum" id="Page_160">[p.&nbsp;160]</span>
-impassibilité qui ne l’abandonne jamais...
-Le soir, je demeure auprès de lui, nous
-parlons de choses indifférentes, et tout sujet
-me semble bon.&nbsp;— Mais lorsque par
-hasard nos regards se rencontrent,
-effrayés de leur commune profondeur et
-de l’intensité des pensées qui s’y reflètent,
-ils s’abaissent et ne se relèvent plus...</p>
-
-<p>Je rentre alors dans ma chambre, et si
-quelques heures après j’ouvre ma fenêtre,
-j’aperçois sur un massif le reflet d’une
-clarté qui sort de la chambre voisine, et
-qui ne s’éteindra qu’aux lueurs du matin.</p>
-
-<p>C’est Robert.</p>
-
-<p>Souvent aussi, par ces chaudes nuits
-d’été, je vois s’élever de la prairie humide
-une flamme blanche qui, rasant le sol,
-forme des ronds capricieux. Tantôt elle disparaît
-derrière les arbres, tantôt elle apparaît
-plus brillante, revenant sur son chemin
-par bonds, comme le vol d’un oiseau
-de nuit... Une bouffée de vent apporte jusqu’à
-<span class="pagenum" id="Page_161">[p.&nbsp;161]</span>
-moi l’odeur pénétrante du marais.
-Sous l’action de la brise, la lueur court
-plus vite, sans repos et sans but&nbsp;: c’est un
-feu follet.</p>
-
-<p>Alors je pense à cette âme errante qui
-se meut, comme cette lueur agitée, dans
-le triste horizon de sa faute, sans repos
-et sans trêve, cherchant sa voie perdue et
-désirant l’oubli... O pauvre âme folle&nbsp;!
-ô pauvre cœur aveugle&nbsp;! quel désordre a
-fait en vous la passion&nbsp;!</p>
-
-<p>Où est-elle&nbsp;? Nul ne le sait, on a perdu
-toute trace...&nbsp;— M. de Belmonte vit seul à
-Paris, et une gravité qui semble mélangée
-de remords a, paraît-il, remplacé l’insouciance
-et la légèreté d’autrefois.</p>
-
-<p>Comme cette flamme égarée qui va tout
-à l’heure s’éteindre, consumée par elle-même,
-sa passion l’a-t-elle brisée&nbsp;? S’est-elle
-donné la mort&nbsp;?</p>
-
-<p>Le feu follet court, court comme un être
-en détresse... Mais je veux arriver à cette
-<span class="pagenum" id="Page_162">[p.&nbsp;162]</span>
-haute vertu du pardon. Va, que ton âme
-soit en repos. Moi seule, j’ai compris ton
-douloureux sacrifice... Tu as su aimer...
-Je te pardonne, pauvre Thérèse&nbsp;!<b>&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.</b></p>
-
-<p class="headline">FIN</p>
-<p class="center">3047-81.&nbsp;— <span class="smcap">Corbeil</span>. Typ. et stér. <span class="smcap">Crété</span>.
-</p>
-
-
-<p><span id="TABLE_DES_MATIERES"></span></p>
-<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<table id="TOC" class="matieres" summary="TABLE DES MATIÈRES">
- <tbody>
- <tr>
- <td class="c1">&nbsp;</td>
- <td class="c2 smaller">Pages.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_1">C.., 28 octobre 1878.</a></td>
- <td class="c2">1</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_6">Château de Hauteville.</a></td>
- <td class="c2">6</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_11">15 novembre.</a></td>
- <td class="c2">11</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_15">Minuit.</a></td>
- <td class="c2">15</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_19">20 novembre.</a></td>
- <td class="c2">19</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_25">1<sup>er</sup> décembre.</a></td>
- <td class="c2">25</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_31">15 décembre.</a></td>
- <td class="c2">31</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_33">Jour de Noël.</a></td>
- <td class="c2">33</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_35">30 décembre.</a></td>
- <td class="c2">35</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_39">5 janvier 1879.</a></td>
- <td class="c2">39</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_42">15 janvier.</a></td>
- <td class="c2">42</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_46">1<sup>er</sup> mai.</a></td>
- <td class="c2">46</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_52">5 mai.</a></td>
- <td class="c2">52</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_55">11 mai.</a></td>
- <td class="c2">55</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_60">17 mai.</a></td>
- <td class="c2">60</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_64">20 mai.</a></td>
- <td class="c2">64</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_66">21 mai.</a></td>
- <td class="c2">66</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_72">23 mai.</a></td>
- <td class="c2">72</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_74">Le soir du même jour.</a></td>
- <td class="c2">74</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_77">24 mai.</a></td>
- <td class="c2">77</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_83">27 mai.</a></td>
- <td class="c2">83</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_86">28 mai.</a></td>
- <td class="c2">86</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_91">1<sup>er</sup> juin, dans la nuit.</a></td>
- <td class="c2">91</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_99">2 juin.</a></td>
- <td class="c2">99</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_102">3 juin.</a></td>
- <td class="c2">102</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_106">4 juin.</a></td>
- <td class="c2">106</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_109">5 juin.</a></td>
- <td class="c2">109</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_113">Le soir du même jour.</a></td>
- <td class="c2">113</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_116">6 juin.</a></td>
- <td class="c2">116</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_118">7 juin.</a></td>
- <td class="c2">118</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_122">8 juin.</a></td>
- <td class="c2">122</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_124">Dans la nuit.</a></td>
- <td class="c2">124</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_136">Le matin du 9 juin.</a></td>
- <td class="c2">136</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_139">Quelques heures plus tard.</a></td>
- <td class="c2">139</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_142">Vers le soir.</a></td>
- <td class="c2">142</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_147">Minuit.</a></td>
- <td class="c2">147</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_152">Plus avant dans la nuit.</a></td>
- <td class="c2">152</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_154">3 heures du matin, 10 juin.</a></td>
- <td class="c2">154</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#Page_158">LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE A MADAME DE FAVERGES&nbsp;— Un an après, 20 juin 1880.</a></td>
- <td class="c2">158</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-
-<div class="transnote">
-<p><span id="NOTES_DE_TRANSCRIPTION"></span></p>
-<h2>NOTES DE TRANSCRIPTION</h2>
-
-<p>Ce livre reproduit intégralement le texte original, et
-l’orthographe d’origine a été conservée y compris ses variantes (par exemple
-gaîté/gaieté). Cependant quelques erreurs
-typographiques ont été corrigées. La liste de ces corrections se
-trouve ci-dessous.</p>
-
-<p>L’utilisation des points de suspension ?... !... ... a été harmonisée
-pour se conformer à la typographie habituelle. D’autres corrections
-mineures ont été faites et ne sont pas référencées dans la liste
-ci-dessous.</p>
-
-<h3>CORRECTIONS</h3>
-
-<p><a href="#NT_3">P.&nbsp;55</a>&nbsp;: reconnnais → reconnais (... Je ne me reconnais plus,...)</p>
-
-<p><a href="#NT_5">P.&nbsp;73</a>&nbsp;: sous entendus → sous-entendus (... des sous-entendus qui m’inquiètent...)</p>
-
-<p><a href="#NT_6">P.&nbsp;73</a>&nbsp;: déviné → deviné (... Aurait-il deviné...)</p>
-
-<p><a href="#NT_7">P.&nbsp;87</a>&nbsp;: mit → mis (... J’avais quitté... et mis ce jour-là...)</p>
-
-<p><a href="#NT_8">P.&nbsp;95</a>&nbsp;: fièvreusement → fiévreusement (... dans ma chambre, fiévreusement...)</p>
-
-<p><a href="#NT_9">P.&nbsp;104</a>&nbsp;: nour → nous (... nous serons heureux,...)</p>
-
-<p><a href="#NT_10">P.&nbsp;114</a>&nbsp;: Nons → Nous (... Nous fîmes quelques pas,...)</p>
-
-<p><a href="#NT_12">P.&nbsp;157</a>&nbsp;: au delà → au-delà (... cet au-delà mystérieux...)</p>
-
-<p><a href="#NT_13">P.&nbsp;158</a>&nbsp;: rappochant → rapprochant (... en rapprochant pour un
-jour...)</p>
-
-</div>
-
-<pre style='margin-top:6em'>
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-ways including checks, online payments and credit card donations. To
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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