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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Expiation - -Author: Dora Melegari - -Release Date: November 11, 2020 [EBook #63712] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Joël Savary and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from - scanned images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION *** - - - - - EXPIATION - - - - - 3047-81.--CORBEIL. Typ. CRÉTÉ. - - - - - EXPIATION - - - PARIS - - CALMANN LÉVY ÉDITEUR - - 1881 - - Droits de reproduction et de traduction réservés - - - - - EXPIATION - - - - -C..., 28 octobre 1878. - - -Tout est terminé: le testament de mon père a été ouvert, les comptes -sont réglés. Je viens de signer une procuration pour faire vendre -la vieille maison, mon unique héritage paternel; j’ai écrit en même -temps à ma cousine Renée de Hauteville, la seule parente qui me reste -en ce monde, pour lui dire que j’accepte l’hospitalité qu’elle a la -bonté de m’offrir. En le faisant, j’ai cédé aux instances de madame -de Faverges et aux raisons péremptoires du notaire. Je n’ai pas assez -pour vivre. De la fortune de mon père il ne reste rien; ses voyages -scientifiques, sa passion de bibliophile l’ont absorbée. L’incurie de -son administration a consommé sa ruine. Toutefois j’aurais préféré -rester ici, y végéter au jour le jour et attendre que, remise du coup -qui m’a frappée, je puisse songer à un avenir de travail. - -C’est demain que je pars. Probablement je ne reviendrai jamais dans -cette demeure. Si inhospitalière, si triste qu’elle m’ait été, -j’éprouve en la quittant une sorte de regret, et je revis par la pensée -dans les années écoulées, tellement il est vrai que l’on s’attache aux -lieux où l’on a le plus souffert! Je me souviens, comme si c’était -hier, du jour où j’y suis entrée pour la première fois. Ma marraine -venait de mourir. Depuis la catastrophe qui avait brisé notre vie -de famille en dispersant notre intérieur, depuis le jour fatal où -ma mère avait disparu et où ma marraine m’avait emmenée comme une -enfant maudite, je vivais auprès d’elle et n’avais pas revu mon père. -En la perdant, j’avais perdu mon asile. Mon père m’écrivit alors de -le rejoindre. J’arrivai à C... Aucune parole de bienvenue ne m’y -accueillit, et dès cette heure il fut avec moi ce qu’il devait être -jusqu’à celle de sa mort. - -Notre vie en commun commença. Dans les premiers temps j’avais espéré un -rapprochement; je lui demandai de me permettre de lui faire la lecture, -de me laisser prendre des notes pour lui. Il refusa. Néanmoins je -revins à la charge, mais un jour il me traita si rudement que je n’osai -plus tenter le moindre effort. - ---Thérèse, me dit-il, cessez vos importunités, elles m’irritent -inutilement. Vous ne pouvez m’aider en rien; les femmes n’entendent -quoi que ce soit aux choses intellectuelles et ne savent que confondre -toutes les questions. Votre présence ici est déjà pénible pour moi; -n’en augmentez pas l’embarras en voulant m’imposer vos services. - -J’ai beaucoup pleuré alors à ce sujet, mais c’était au commencement; -plus tard je me suis endurcie. Mon père ne m’aimait pas, il ne -m’aimerait jamais. C’était un malheur, comme tout dans ma vie avait été -un malheur. Il y a des personnes qui naissent marquées pour la douleur. -Il faut qu’elles se résignent de bonne heure; je m’étais résignée. . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Des émotions de ces dernières semaines, il m’est demeuré une -stupéfaction douloureuse qui m’empêche de rassembler mes idées. Une -seule impression distincte se dégage de cet assoupissement moral: -celle de mon isolement complet. Désormais je suis seule au monde, -toute seule. Ce sentiment de solitude est souvent venu déjà attrister -et aggraver ma situation. Mais c’est bien pis maintenant. Alors du -moins mon père vivait, et bien que son cœur me fût fermé, qu’il me -tînt systématiquement éloignée de lui, c’était pourtant quelqu’un à -qui j’appartenais. Aujourd’hui je n’appartiens plus à personne, aucun -devoir ne me réclame, aucune obligation ne me retient. Demain, mon -dernier lien se brisera, quand je quitterai ce qui fut pour moi la -maison paternelle. Thérèse, ma pauvre fille, te voilà libre, aussi -libre qu’un oiseau du ciel. Thérèse, que feras-tu de ta liberté? - - - - -Château de Hauteville. - - -Je suis arrivée à Hauteville il y a une semaine. C’était vers le soir, -il tombait une pluie fine et serrée, le vent agitait les grands arbres -du parc. Sur le perron du château je vis de loin une femme debout; -sa silhouette se dessinait nette et droite sur le fond lumineux du -vestibule éclairé. Quand la voiture approcha, elle descendit rapidement -les degrés, exposant sa tête nue à l’eau du ciel. - -Ses deux mains amicalement tendues m’aidèrent à descendre, puis -s’appuyèrent sur mes épaules, tandis qu’elle m’embrassait. Je sentis -contre mon visage fatigué la pression de sa joue fraîche et j’entendis -une voix vibrante et jeune qui me disait: - ---Soyez la bienvenue, Thérèse! - -Cette femme, c’était ma cousine Renée. Elle est fort jolie, grande, -élancée, avec un petit air languissant dans la démarche qui lui donne -une grâce de plus. Son teint est mat, ses cheveux châtains sont -enroulés simplement autour de sa tête; sur le front une frange qui -tombe très bas sur les yeux. Les yeux! voilà ce qu’elle a de plus -remarquable; ils sont grands, lumineux, d’un bleu violet; l’expression -en est singulièrement triste et forme un contraste étrange avec son -visage d’enfant aux contours arrondis et légèrement indécis encore. -La bouche est celle d’une personne heureuse, une bouche faite pour -sourire. Voilà ce qu’est l’extérieur; quant au reste, c’est encore -l’inconnu; mes yeux voient, mais je ne suis en état ni d’observer, -ni de définir. Je ne l’avais pas revue depuis son enfance, c’était -donc une étrangère en face de qui je me trouvais. Nous étions un peu -embarrassées l’une vis-à-vis de l’autre. Elle me regardait d’un air à -la fois curieux et timide. - ---Comme vous devez avoir froid! dit-elle enfin; quel triste voyage!... -Je suis fâchée que Robert n’ait pu aller à votre rencontre. - -Elle m’installa auprès du feu, me raconta qu’elle était seule au -château, que son mari était absent, qu’il ne reviendrait que dans -quelques jours. Ensuite, elle me parla de sa tante de Faverges, de son -frère Gontran, de leur enfance si heureuse! Maintenant il voyageait en -Afrique, elle lui écrivait de longues lettres... - -Ce bavardage innocent, sortant de cette bouche enfantine, me berçait -doucement: il y avait si longtemps que je n’avais entendu une voix -jeune! Telle fut notre première soirée. - -Les jours suivants, elle se donna mille peines pour me distraire, me -témoignant une cordialité dont je voudrais avoir la force de lui être -plus reconnaissante; puis elle s’aperçut de mon anéantissement et -comprit que la meilleure charité serait de me laisser à moi-même. Je -reste donc de longues heures dans ma chambre, les mains croisées autour -de mes genoux, écoutant la pluie qui bat contre les vitres, regardant -les brouillards se dégager lentement des forêts de sapins qui entourent -Hauteville. Mes idées flottent indécises sur tout, sans se fixer sur -rien. Le passé me semble un rêve douloureux dont le présent est le -lamentable réveil. Quant à l’avenir, je n’y songe même pas; il y a des -années que je n’y songe plus. - -Pendant que j’écris, la pluie continue à tomber, on dirait qu’il va -pleuvoir toujours. C’est un de ces temps par lesquels les malheureux se -sentent plus malheureux encore. Les heureux... mais qui est-ce qui est -heureux en ce monde? Serait-ce ma cousine Renée? Il est si difficile -de juger de ces choses! Elle semble l’être. Mais quand on est mariée, -le bonheur dépend du mari qu’on s’est choisi, et je ne le connais pas -encore cet «incomparable Robert», comme l’appelle madame de Faverges. -On dit que c’est une merveille, mais il est sage, je crois, de se -méfier des merveilles. - - - - -15 novembre. - - -Les jours se suivent et se ressemblent dans leur monotonie accablante. -Ce grand château, avec son parc immense, ses tourelles, ses vastes -pièces silencieuses, semble une prison magnifique dont la gaîté et la -joie seraient bannies. L’atmosphère qu’on y respire convient mieux à -ma tristesse qu’à la jeunesse de Renée. Elle lit pour se distraire de -vieux romans de chevalerie et rêve de la belle Mélusine et de Guilhan -le pensif. - ---Cela me donne des idées d’aventure, me disait-elle l’autre jour comme -je la rencontrais, un gros volume poudreux à la main. Je m’imagine être -une princesse enchantée enfermée dans une tour et qu’un chevalier -hardi va venir délivrer. - -J’ai essayé de sourire. - ---Quelle folle rêveuse je suis! n’est-ce pas? s’est-elle écriée en -rougissant. Mon frère se moque de moi et dit que je resterai enfant -toute ma vie. - -Quand je suis descendue ce matin, je l’ai trouvée le visage rayonnant, -une lettre à la main. Elle est venue à moi souriante, disant: - ---Mon mari arrive ce soir. - -Il y avait de la joie dans le ton dont elle prononça ces paroles, mais -c’était plutôt une joie d’enfant qu’une joie de femme. - -Elle s’est donné toute la journée un mouvement singulier, allant, -venant, dérangeant un meuble ou un autre. Je restais à la regarder, -oubliant de monter dans ma chambre. Cette activité, cette vivacité, -cette jeunesse d’impressions qui attache de l’importance aux plis d’un -rideau, à l’arrangement d’un vase de fleurs, à un tableau plus ou -moins éclairé, tout cela m’étonnait, j’allais presque dire m’amusait. - -Depuis mon arrivée, par politesse plus que par obligation, Renée avait -gardé un deuil sévère, mais aujourd’hui le deuil s’est éclairci, la -robe noire s’est ouverte, laissant deviner un cou blanc et rond; elle a -mis une rose à son corsage, une autre dans ses cheveux. En outre, elle, -qui m’avait paru fort indifférente à sa toilette, en est singulièrement -préoccupée. A chaque instant elle arrange un nœud, chiffonne une -dentelle, puis jette des coups d’œil furtifs dans toutes les glaces -de l’appartement et, si elle y rencontre mon regard la surprenant -en flagrant délit de coquetterie, elle rougit jusqu’à la racine des -cheveux. Ces petits manèges me font voir ma cousine Renée sous un jour -nouveau. - -Je viens de la quitter, j’ai voulu la laisser seule finir ses derniers -préparatifs et recevoir son mari. Mon intention était même de ne plus -redescendre pour ne pas troubler les joies de ce retour, mais elle a -tant insisté pour me présenter à «Robert» que j’ai dû céder. - - - - -Minuit. - - -Vers dix heures, je me suis glissée dans le salon. Mes pas font si -peu de bruit qu’ils ne m’ont pas entendue entrer. Les lampes étaient -placées dans le fond de la pièce, dissimulées par un paravent; la seule -partie en lumière était celle qu’éclairait la flamme du foyer. Je ne -distinguai d’abord que Renée assise sur une chaise basse. Penchée en -avant, les coudes sur les genoux, la figure posée sur les mains, elle -souriait, et ses yeux étaient levés. Je suivis la direction de son -regard et j’aperçus un homme de grande taille, les bras croisés sur la -poitrine, s’appuyant au chambranle de la cheminée; son visage, que -n’atteignaient pas les reflets de la flamme, restait caché dans l’ombre -et je ne pouvais en distinguer les traits. Je m’étais arrêtée au milieu -de la chambre, les contemplant tous deux... Je ne sais combien de temps -je demeurai ainsi. Enfin Renée tourna la tête, me vit et s’écria: - ---Voici Thérèse! - -Elle vint à moi et me conduisit vers son mari, disant: - ---Voici Robert! - -La simplicité de cette présentation m’embarrassa plus qu’elle ne me mit -à l’aise. Lui aussi d’ailleurs resta court, s’inclina gravement, prit -ma main, qu’il garda un instant dans la sienne, comme s’il cherchait -quelques mots pour accompagner cette marque de cordialité, puis la -laissa retomber, toujours en silence. Cet accueil me parut étrange, je -levai les yeux sur les siens, je ne sais s’il y lut mon étonnement, -mais il se décida à prononcer quelques paroles de bienvenue d’une voix -qui me sembla sévère. - -Renée me montra du geste un siège vide, je m’assis; M. de Hauteville -resta debout. Sa femme lui posa des questions sur des amis qu’il -venait de quitter. Il répondit. Je n’écoutais pas, mais, autant que -me le permit la faible clarté de l’appartement, j’examinai celui -qui désormais devait être mon hôte. C’était bien là l’homme que -l’on m’avait décrit. Grand, portant fièrement la tête, remarquable -de distinction dans toutes ses attitudes, les traits réguliers, la -physionomie hautaine. Il porte sa barbe rousse coupée en pointe; ses -yeux, dont il m’a été impossible de saisir la couleur, sont très -rapprochés l’un de l’autre sous des sourcils droits. La bouche est -dédaigneuse et ne paraît pas faite pour le sourire, c’est le contraire -de la bouche de Renée. Je suppose que l’on trouve M. de Hauteville -beau, mais il y a sur ce visage altier tant de sévérité et d’orgueil -qu’il semble plus fait pour inspirer l’effroi que l’attrait. - - - - -20 novembre. - - -La prison s’est animée, le maître de céans se donne un mouvement -continuel. Il fait exécuter de grands travaux de genres différents, -établir une ferme modèle, percer une route. Le reste du temps il -s’enferme dans son atelier. Son atelier! Renée n’en parle qu’en -baissant la voix comme d’un endroit sacré. Je n’ai point encore été -admise aux honneurs de ce sanctuaire. Je me défie toujours de la -sculpture d’amateur; en général elle ne vaut rien. - -En outre, on a découvert à Hauteville les traces d’un camp romain et -l’on va opérer des fouilles. Des ouvriers spéciaux sont arrivés et -parcourent le parc en tous sens, interrogeant la terre. Au milieu de -cette activité, M. de Hauteville demeure calme et froid. D’ailleurs je -ne le vois guère qu’aux heures des repas et pendant la soirée, qu’il -passe avec nous. Les premiers jours, j’ai été gênée de me trouver -en tiers entre eux, j’aurais voulu me retirer, mais ils n’y ont pas -consenti et, à mesure que je suis en état de les étudier davantage, je -me rends compte que le tête-à-tête ne renferme pas de grandes douceurs -pour ce ménage. Je le devine plus que je ne l’observe; en apparence, -ils sont l’un pour l’autre tout ce qu’ils doivent être; seulement Renée -n’a jamais l’air à l’aise avec son mari, et lui a une manière brève, -quoique polie, de lui parler qui n’annonce pas un cœur bien épris. -Il ne l’aime donc pas? Serait-ce que l’activité de sa vie extérieure -l’absorbe au point qu’il ne lui reste rien à donner aux affections -naturelles? Mais pourquoi raisonner sur leurs affaires de cœur? Elles -ne me regardent pas plus qu’elles ne m’intéressent. Du reste, qui -m’intéresse en ce monde, sauf mes livres, et encore je ne m’en occupe -que pour oublier ce qui me manque; car eux aussi, au fond, en quoi -m’intéressent-ils? - -Les fouilles font le sujet de nos conversations du soir. M. de -Hauteville parle, et nous écoutons. De temps en temps, Renée s’endort -et se réveille en sursaut avec de petits airs effrayés; elle regarde -son mari, et l’on voit qu’elle meurt de peur qu’il ne s’en soit aperçu. -Quand le sujet est épuisé, il se fait de longs silences, et tous trois -nous considérons le feu. Ce n’est pas gai pour Renée. Les discours -savants de M. de Hauteville ne doivent guère amuser la pauvre enfant, -qui, j’en suis sûre, voudrait bien parler d’autre chose. L’autre soir, -la pitié m’a saisie, et, tirant à moi des journaux illustrés, je lui ai -demandé des détails sur les modes nouvelles et sur son dernier voyage -à Paris. Elle a souri et s’est mise à babiller tout à fait gentiment. -Pauvre petite Renée! vous n’avez pas plus le mari qu’il vous faut que -la vie qui vous convient, et, par ma présence, je suis venue vous -apporter une nouvelle note de tristesse. Sous l’empire de cette pensée, -je suis entrée le lendemain chez elle et, après avoir causé: - ---Que pourrais-je faire pour vous, Renée? ai-je demandé. Je crains -que mon sombre visage ne soit venu obscurcir votre horizon. Ne vous -inquiétez pas de ma tristesse, je suis parvenue à m’y attacher, mais je -dois veiller à ce qu’elle n’atteigne pas les autres. - ---Vous vous trompez, Thérèse, elle ne nous atteint pas; nous sommes -très heureux de vous avoir. - ---J’ai peur que vous ne vous ennuyiez, ai-je repris en insistant. Ne -pourriez-vous pas vous occuper à quelque chose qui vous intéressât? - -Elle s’est mise à rire. - ---J’ai toujours été une grande paresseuse, je suis malhabile aux -ouvrages de femme, et la lecture d’un livre trop sérieux me fait mal -à la tête, parce que je ne le comprends pas. Mais, malgré mes airs -ennuyés, je suis la personne la plus gaie du monde. L’existence me -semble très amusante, et j’ai tant d’idées qui me passent dans l’esprit -que, la plupart du temps, sans qu’on s’en doute, je ris au dedans de -moi-même. - ---Nous pourrions du moins faire de la musique ensemble. Vous chantez, -j’en suis sûre? - ---Oui, à peine. - -Et elle se mit à fredonner quelques notes. Puis un léger soupir lui -échappa: - ---Je ne suis pas comme vous, Thérèse, je ne sais ni agir ni penser. Je -ne sais que rêver. On m’a trop gâtée, je crois. Mon frère Gontran et ma -tante de Faverges ont écarté de ma route la plus inoffensive épine. A -force de bonheur ils ont fait de moi une créature incomplète. - -A mesure qu’elle parlait, je sentais la distance qui nous sépare -s’agrandir encore, et je la quittai, la laissant à ses rêves d’enfant -et comprenant que l’effort que je venais de tenter était inutile, -qu’elle n’avait pas besoin de moi, que je ne pouvais payer d’aucune -façon la dette que je contractais envers elle. - - - - -1er décembre. - - -Nous avons fait aujourd’hui une grande promenade. C’est la première -fois depuis mon arrivée. M. de Hauteville l’a proposée ce matin. Je -voulais refuser, il ne m’en a pas laissé le temps. - ---Vous devez faire cet effort, a-t-il dit. Il y a des moments dans la -vie où il est nécessaire de dire à son cœur: Je veux. Il faut laisser -à la vieillesse lassée cette apathie que produit le rude contact du -malheur, et appeler à notre aide les forces sans cesse renaissantes de -la jeunesse. - -Ce petit discours m’a surprise; je croyais que cet homme ne parlait -jamais que de faits accomplis ou à accomplir et qu’il s’embarrassait -fort peu des mouvements de l’âme. Me serais-je trompée? - -Le temps était beau. Le grand vent de ces jours derniers avait séché -les routes, ce qui rendait la marche facile et presque agréable. Il y -avait si longtemps que je vivais renfermée que cette course en plein -air et les pâles rayons d’un soleil d’hiver me causèrent une impression -de bien-être. - -Nous avons suivi la route qui conduit à la maison forestière, où -M. de Hauteville devait parler à son garde. Elle est placée sur la -hauteur; pour y arriver, l’on gravit un chemin rocailleux, taillé -dans le flanc même de la montagne. Il faisait presque sombre quand -nous sommes redescendus; le brouillard qui s’élevait du fond de la -vallée enveloppait le paysage et le cachait à nos yeux. On ne voyait -distinctement que la route sur laquelle nous marchions. Nous allions -d’un pas rapide, pressés par la nuit tombante; l’humidité de l’air -nous faisait serrer en frissonnant nos manteaux et ramener nos -fourrures autour de nos cous. M. de Hauteville marchait en avant, Renée -se rapprocha de lui et se suspendit à son bras. Pendant un instant, je -les suivis des yeux. Ces deux ombres enlacées descendant rapidement -le sentier étroit de la montagne semblaient marcher sur des nuages -et prenaient un aspect fantastique. Quelques pas nous séparaient à -peine; pourtant je sentais qu’il y avait entre elles et moi des abîmes -impossibles à franchir. Elles étaient le rêve de la vie: j’en étais -la réalité froide et sombre. Involontairement je ralentis le pas; peu -à peu leurs silhouettes devinrent moins distinctes et finirent par -disparaître entièrement à mes yeux. Ils m’oubliaient; bientôt à mon -tour je ne pensai plus à eux. Je m’assis sur une pierre et regardai -autour de moi: le brouillard montait toujours, les pointes des rochers -les plus élevés sortaient seules encore des vapeurs blanches. Aucun -son humain ne frappait mes oreilles, je n’entendais que le bruit sourd -du torrent qui, grossi par les dernières pluies, se précipitait avec -violence dans la plaine. Ce lieu sauvage et désolé exerçait sur moi un -charme étrange. Il existait entre mon âme et lui une harmonie secrète -dont je ressentais toute la force. Je restais là, affaissée, oubliant -l’heure qui passait, subissant la sensation à la fois pénible et douce -de ce silence et de cette solitude. - -Soudain une ombre se dressa à mes côtés et une voix brève demanda: - ---Est-ce vous, mademoiselle de Brives? - -Je reconnus la voix de M. de Hauteville, mais j’étais troublée et ne -répondis pas immédiatement. La nuit était entièrement tombée, on ne -distinguait plus rien. Sa main se posa sur mon bras. - ---Est-ce vous? répéta-t-il. Renée s’effraye et craint qu’il ne soit -arrivé un accident. - -A ces mots, je me levai sans parler. - ---Que faisiez-vous là? redemanda-t-il encore plus brièvement. - ---Je ne sais, murmurai-je. - -Une exclamation irritée faillit lui échapper. Il la réprima aussitôt, -et, passant sa main sous mon bras, m’entraîna le long de la côte. Il -marchait si rapidement que la respiration me manquait, mais je n’aurais -osé me plaindre; je le suivais haletante et silencieuse. Pas une parole -ne fut prononcée entre nous. Sur le perron nous trouvâmes Renée qui -nous attendait. Elle courut à moi, s’écriant: - ---Quel bonheur que vous soyez rentrée! J’avais si peur pour vous! - -Elle m’entraîna dans sa chambre, me fit sécher devant son feu et boire -du thé bouillant sous prétexte que j’avais risqué ma vie dans ces -brouillards. Quant à son mari, il ne fit pas la moindre allusion à -cet incident et ne prononça pas un mot d’excuse sur la rudesse de sa -conduite. Il passa la soirée, absorbé dans ses plans et ses livres, -sans daigner nous honorer de ses paroles. - -Ah! monsieur de Hauteville, je crains bien qu’il n’y ait pas beaucoup -d’amitié perdue entre vous et moi! - - - - -15 décembre. - - -On attend pour Noël madame de Faverges. Renée manifeste une grande -joie. Elle adore cette tante qui l’a élevée et pour laquelle elle -professe une profonde vénération. Moi aussi je devrais me réjouir. -C’était la seule amie qu’eût conservée mon père; elle est venue à -C... pour sa mort; elle a vu de près ma vie, elle m’a plainte, elle a -souffert et peut me comprendre. Je devrais donc l’aimer. Je ne le fais -pas. Est-ce que mon cœur est incapable d’affection ou plutôt ai-je le -sentiment que sa manière d’être affectueuse et douce est comme un blâme -tacite de la mienne? Quand elle fixe sur moi son regard tranquille, il -me semble qu’elle me perce à jour et qu’elle découvre en mon âme des -choses que je n’y soupçonne pas moi-même. Elle m’a dit souvent: - ---Vous m’inquiétez, Thérèse; votre résignation morne m’effraye plus que -ne le ferait la révolte. Tout semble dormir chez vous: le mal comme le -bien, le cœur comme la conscience. - - - - -Jour de Noël. - - -Aujourd’hui les cloches ont sonné à toute volée. Il faisait encore -complètement nuit quand nous sommes descendus de grand matin pour -entendre une messe basse dans la chapelle du château. Placée dans -une sorte de caveau, elle avait à cette heure un aspect sombre et -lugubre. J’y suis entrée la première, puis Renée est venue avec madame -de Faverges, qui est arrivée hier. L’office a commencé. Je ne voyais -pas M. de Hauteville; en me retournant légèrement, je l’ai aperçu à -ma gauche, un peu en arrière, debout, appuyé contre un pilier qui -porte une inscription en souvenir d’un Hauteville mort aux croisades. -Le cadre lui convenait; pour la première fois je l’ai admiré: c’est -malheureux qu’il n’ait pas vécu à une autre époque, il aurait fait un -superbe croisé, et dans ces siècles à demi barbares, sa hauteur et sa -rudesse n’auraient pas blessé comme dans le nôtre. - -Je ne suis pas dévote et, ce matin surtout, je ne pouvais recueillir -mes pensées. Renée, elle, priait avec ferveur; madame de Faverges était -en extase. Une seconde fois je me retournai. M. de Hauteville avait -caché sa tête dans ses mains, et il y avait dans toute son altitude -quelque chose d’affaissé, de douloureux qui bouleversait toutes mes -idées. En sortant, nous échangeâmes quelques paroles, il avait repris -sa figure ordinaire, et le son de sa voix était aussi assuré, net et -tranchant que de coutume. Non, l’homme que je venais de voir courbé -sous le poids d’une tristesse inconnue n’était pas lui, mais un fantôme -de mon imagination. - - - - -30 décembre. - - -La neige tombe à flocons serrés. Les fouilles ont été interrompues. -Chaque jour, Renée et son mari font de longues promenades en traîneau, -dont elle revient les joues roses, les yeux brillants. Ils vont visiter -leurs tenanciers. C’est le moment de la distribution des aumônes. M. -de Hauteville est très scrupuleux et très large dans l’accomplissement -de ce devoir. J’ai refusé de les accompagner dans leurs excursions. -J’ai repris mes lectures et je passe presque toutes mes journées dans -la bibliothèque, étendue sur un vieux divan placé dans le fond de la -pièce et enveloppée de mon châle noir, dont je ramène un des pans sur -ma tête pour ne pas mourir de froid dans cette vaste pièce glaciale -et triste. Nul ne vient m’y déranger. M. de Hauteville seul y entre -de temps en temps pour prendre un livre ou consulter une des cartes -qui pendent le long des murs. Il ne me voit même pas et sort comme -il est entré: en silence. Cette solitude est devenue pour moi une -nécessité; elle me permet de me livrer sans contrainte à l’amertume de -mes pensées. Le droit d’être triste, ce dernier bien des malheureux, je -l’ai acquis et je le garde. Cependant on me le conteste. - -Comme je rejoignais Renée dans le petit salon de la tourelle où elle -passe ses matinées, un bruit de voix m’a arrêtée sur le seuil de la -porte entr’ouverte. - ---J’avais espéré, Robert, qu’elle serait pour vous une ressource, que -vous pourriez travailler ensemble. C’est une femme si remarquable! - ---C’est surtout une femme orgueilleuse, répondit M. de Hauteville. -Ma chère enfant, méfiez-vous de votre imagination. Vous m’aviez fait -une peinture exagérée de ses mérites, de son intelligence, de son -énergie. L’énergie ne consiste pas à se complaire dans ses tristesses -et dans l’abandon de soi-même. J’ai cédé à vos instances, Renée, mais, -croyez-moi, ne vous forgez pas des chimères inutiles sur la compagne -que vous vous êtes choisie. Cela ne serait pour vous qu’une déception. - -C’était de moi qu’il s’agissait; la discrétion m’empêchait d’en -entendre davantage; je m’éloignai sans bruit. Ces quelques mots, -surpris par hasard, m’ont fait non seulement constater la sévérité -du jugement de M. de Hauteville, mais deviner que c’était malgré lui -que Renée m’avait accueillie. Ma résolution de ne demeurer ici que le -moins possible s’est fortifiée encore. Depuis lors, dès que je suis -en sa présence, je me fais un visage indifférent, je me force à une -animation factice, je chante avec Renée, car je ne veux pas que, du -haut de sa prospérité et de sa force, il méprise mon infortune comme -une faiblesse. - - - - -5 janvier 1879. - - -Depuis quelques jours Renée me paraît souffrante, elle a des -soubresauts de gaieté enfantine suivis d’un alanguissement de toute sa -personne; elle reste des heures entières assise près de la fenêtre, les -mains croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la remarque à madame -de Faverges, qui m’a répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant, que sa -nièce était sujette à des langueurs passagères; puis elle a ajouté: - ---Si Renée avait quelque peine, je le saurais. Elle n’est pas telle que -vous, Thérèse, se refusant à toute expansion. - -J’ai souri un peu amèrement, elle a continué: - ---J’avais espéré, Thérèse, que dans ce milieu nouveau, éloignée des -souvenirs qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse, votre cœur se -serait ouvert. Il semble plus fermé que jamais. Quelles peuvent être -les pensées qui s’agitent sous votre front impassible? - -Toujours cette même défiance, comme si ma froideur devait -nécessairement recouvrir des profondeurs dangereuses! Qu’ai-je donc -en moi? Renée, elle aussi, je le sens, partage les idées de madame de -Faverges; j’ai été pour elle une déception. J’ai écrit l’autre jour à -mon notaire pour presser la vente de la maison. Mes plans sont faits, -je n’attends, pour les exécuter, que la terminaison de cette affaire. -Je serai institutrice. Personne ici ne se doute de mes projets. Madame -de Faverges criera au scandale, proposera le couvent, parlera d’avenir. -D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai vingt-sept ans, je suis libre, -courageuse, assez intelligente pour me suffire et trop orgueilleuse -pour continuer à vivre comme je le fais ici. - - - - -15 janvier. - - -Le temps est redevenu sec et beau. Les fouilles ont repris, on a fait -quelques découvertes importantes, entre autres une tête de guerrier -qu’on croit être un Ajax. - ---Donnez-moi des nouvelles de Gino, disait ce matin M. de Hauteville à -madame de Faverges. Je veux lui écrire, lui apprendre nos recherches; -vous savez que c’est un amateur passionné; lui seul peut me donner les -renseignements qui me sont nécessaires. - ---Je ne connais pas son adresse actuelle, mais il y a trois mois il -était au lac de Côme, chez la princesse Grimaldi. - ---Je vais lui écrire tout de suite, il nous le faut absolument pour le -printemps. - ---Qui est Gino? a demandé Renée à sa tante. - ---Comment! vous ne le connaissez pas? C’est le marquis de Belmonte, un -ancien ami de votre mari, un condisciple de l’école militaire, qui plus -est, archéologue distingué et homme à bonnes fortunes, très connu à -Paris et ailleurs. - ---Est-il marié? - ---Oui, mais depuis longtemps séparé de sa femme. - -Ce nom ne m’était pas inconnu. Je me rappelais vaguement avoir -rencontré autrefois le marquis chez ma marraine. - -Plus tard, comme nous nous promenions sur le terrain des fouilles et -que M. de Hauteville nous expliquait les théories de l’école allemande: - ---Avez-vous lu l’ouvrage de X.? lui ai-je demandé. - ---Non, il n’est pas traduit encore, et malheureusement je ne sais pas -l’allemand. Je le regrette, car il doit se trouver dans ce livre des -indications qui me seraient précieuses. - ---Voulez-vous de moi pour traducteur? je tâcherai de m’en tirer le -mieux possible. - ---Vous feriez cela? cette besogne ardue ne vous rebuterait pas? - ---Au contraire, répondis-je. - -Je disais vrai: un travail quelconque me paraissait une diversion -heureuse. M. de Hauteville a télégraphié pour avoir le livre, et -dans quelques jours nous allons commencer à travailler ensemble. Il -y a si peu d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant pas ma -proposition, je redoute cette tâche en commun. - -Madame de Faverges est partie. Renée a beaucoup pleuré en la quittant. -Je trouve qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante. Malgré -toutes les apparences du bonheur, ce ménage n’est pas heureux. C’est -une de ces unions sans amour, comme on en rencontre tant dans notre -pays, qu’aucun souffle de passion n’anime, qu’aucune sympathie commune -ne raffermit et ne console. Elle languit dans l’ennui de la vie austère -qu’on lui a faite; lui souffre de l’existence bornée à laquelle ses -opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il aussi de ne pas trouver -dans la femme qui porte son nom une compagne véritable, ou sa froideur -hautaine le rend-elle inaccessible à tout regret? - - - - -1er mai. - - -Voici des semaines, presque des mois que je n’ai rien écrit. Renée a -été malade, et cela m’a fait prolonger mon séjour ici bien au delà -du temps que je comptais y passer. Nous avons été inquiets quelques -jours, et, une nuit même, le danger a été imminent. M. de Hauteville -avait perdu son calme, il ne pouvait demeurer en place et marchait -fiévreusement dans la pièce voisine, puis revenait au chevet de sa -femme en murmurant: «Pauvre enfant! pauvre enfant!» Debout de l’autre -côté du lit, je me tenais prête à exécuter les ordres du médecin, et, -à mesure que le péril augmentait, je sentais se poser et grandir dans -mon esprit cette redoutable question: - ---Pourquoi est-ce elle qui meurt et non pas moi? - -En comparant nos deux existences, il me semblait que c’était une -injustice de la destinée, une méprise cruelle du sort. Peu à peu -l’amertume fit place à l’attendrissement, et la pensée de révolte -contre la Providence se changea en prière. Oui, Renée, c’est -sincèrement que, cette nuit-là, j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie -et d’épargner la vôtre. Le lendemain, une amélioration se manifesta et -toute crainte disparut. - -Tant que madame de Hauteville fut très malade, elle accepta mes soins; -mais à peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna systématiquement, -quoique avec douceur, et désira la présence de la sœur Marie-Joseph, -religieuse qu’elle affectionne et qui la soigna exclusivement durant -les longues semaines de sa convalescence. La méfiance inspirée par -madame de Faverges commençait à porter ses fruits. - -Relevée de mes fonctions de garde-malade, je pus reprendre mes -traductions commencées. M. de Hauteville les annote et s’intéresse -vivement à ces études. Souvent minuit nous a surpris travaillant encore -l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos recherches, nous ne nous -apercevions pas que le temps passait. En général, nous causions peu. -Quelquefois cependant il m’est arrivé de lui parler de moi et de la vie -que je menais dans la maison de mon père. Il posait alors sa plume et -m’écoutait avec une sympathie sérieuse et attentive. Est-ce la maladie -de Renée qui l’a attendri? Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie, -et son visage a perdu cette expression de mépris hautain dans lequel il -semblait nous envelopper tous. - -Aujourd’hui, ma traduction est terminée. Je vais reprendre ma liberté -et retourner à mon existence solitaire. Cependant M. de Hauteville a -entrepris mon buste, et cela m’obligera encore à de longues séances -avec lui. - -Pendant ces quelques semaines d’activité continuelle et d’oubli de -moi-même en face des préoccupations et des intérêts des autres, j’ai -perdu le sentiment de mon individualité propre. Ce genre de vie si -nouveau a eu sur mon être moral une influence bizarre. Je ne me -reconnais plus... Il me semble que je découvre en moi une autre femme -dont je ne soupçonnais pas l’existence et qui m’effraye par la force -et la jeunesse que je pressens vaguement en elle. Rien cependant n’est -venu modifier ma vie, aucun élément nouveau n’y a pris place; qu’est-ce -donc qui se passe en mon âme et quel est le travail mystérieux qui s’y -accomplit? - -Depuis deux jours le château a un nouvel hôte dans la personne du -marquis de Belmonte, l’ancien condisciple de M. de Hauteville, qui est -arrivé pour assister aux fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se -faire oublier après certaine aventure dont les journaux ont parlé à -mots couverts. C’est un grand séducteur que le marquis. Il a le type -de l’emploi, pas cependant le type classique des héros de ce genre; -l’espèce en est démodée, et lui veut être très actuel, d’une actualité -même qui contraste avec le château et ses habitants. Je devine à -l’ennui de bon goût répandu sur toute sa personne et qu’il cherche -vainement à dissimuler, que nous lui produisons l’effet de vieux -portraits de famille. D’ailleurs, je le vois peu; il n’a pas l’air de -se souvenir de m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle envie de -le lui rappeler. - -Le jour même de l’arrivée de son hôte, Renée a repris sa place à -table; plus charmante que jamais dans sa beauté délicate et fragile. -Légèrement abattue encore, elle parlait peu et semblait regarder au -dedans d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient. La maladie l’a -attristée; elle rit moins, et quelquefois je l’entends qui soupire. - - - - -5 mai. - - -Ce soir le marquis s’est assis derrière mon fauteuil et m’a demandé, à -voix basse, si je me souvenais de lui. J’ai répondu affirmativement. -Alors il m’a rappelé les moindres incidents du temps où nous nous -étions rencontrés, puis peu à peu il s’est mis à me débiter quelques -phrases d’une galanterie banale, rouvrant à mes yeux les horizons d’un -monde de pensées et de sentiments qui m’étaient devenus inconnus. Nous -avons parlé ainsi longuement; Renée sommeillait à demi sur sa chaise -longue; M. de Hauteville, occupé avec son intendant, avait quitté -la chambre. Une sorte d’excitation inaccoutumée s’était emparée de -moi; il me semblait être retournée de plusieurs années en arrière, je -sentais mes joues se colorer et les paroles sortir de ma bouche vives -et rapides... - -M. de Hauteville rentra et, s’arrêtant sur le seuil de la porte, -embrassa d’un coup d’œil le groupe que nous formions; il fit quelques -pas en avant et fixa ses yeux sur les miens; j’y vis un étonnement -qui se changea en une expression de dédain; sous ce regard, toute -mon animation tomba, je me levai aussitôt et, quittant le salon, je -regagnai ma chambre. - -Là je me mis à pleurer et je pleure encore, agitée par mille sensations -confuses. Pourquoi cet homme est-il venu parmi nous me rappeler ma -jeunesse passée, me faire entendre un langage que j’avais oublié, plein -d’allusions à des sentiments qui ne peuvent exister pour moi et dont -depuis des années j’avais banni la pensée? Il y a donc des êtres qui ne -vivent que par l’amour, pour lesquels la passion est le mot suprême de -la vie? - ---Une femme qui n’aime pas n’est pas une femme, disait-il ce soir. -Vivre sans amour, ce n’est pas vivre. - -Ces phrases vulgaires, qui traînent dans tous les romans, que j’ai lues -et relues cent fois sans l’ombre d’une émotion, sans y fixer une minute -mon esprit, pourquoi ce soir, prononcées par cette voix mordante et -incisive, ont-elles apporté dans mon cœur un pareil trouble?... - - - - -11 mai. - - -Je ne me reconnais plus, une sorte d’excitation me domine. Parfois, au -contraire, il semble que je n’aie goûté quelques moments de sérénité -que pour retomber plus profondément dans le sentiment de ma misère -morale. Je ne sais plus regarder en face la vie sévère qui m’attend, je -me laisse amollir par de vagues rêveries, par d’inutiles regrets des -biens que je n’ai jamais possédés. - -Aujourd’hui, Renée m’a dit: - ---Ne trouvez-vous pas que M. de Belmonte a l’air de moins s’ennuyer? - -Ces mots m’ont fait rougir, car il y a dans la contenance du marquis -à mon égard un je ne sais quoi qui m’embarrasse. Il ne me parle que -rarement, mais il a une certaine façon de me regarder, de baisser -la voix quand il m’adresse la parole, qui ne ressemble en rien à sa -manière d’être précédente. Il m’entoure de mille soins qui m’étonnent -et semble attentif à tous les mouvements de ma pensée. Hier, comme je -traversais le vestibule à la suite de Renée, il a saisi ma main et l’a -portée à ses lèvres en murmurant quelques mots que je n’ai pas compris. - ---Vous rougissez, Thérèse, a continué Renée. C’est du reste une -glorieuse conquête. Il a fait, dit-on, tant de malheureuses! - -Je ne sais pourquoi cette innocente plaisanterie m’irrita; je répondis -avec sécheresse que je n’aspirais pas à cette gloire, et je sortis -brusquement. - -J’avais besoin de marcher; je pris le chemin qui conduit à la maison -forestière. Je n’y étais pas retournée depuis notre promenade de -l’automne, et, en redescendant le sentier de la montagne, j’essayais de -ressaisir mes impressions d’alors. Les lieux étaient les mêmes, mais -l’œil qui les contemplait avait changé. Ce paysage, dont la sauvage et -morne tristesse avait si bien répondu à l’état de mon âme, ne me disait -plus rien aujourd’hui; au contraire, il m’oppressait, et j’avais hâte -d’en éloigner mes regards. Je marchais très vite. A un tournant de la -route, je me trouvai tout à coup en face de M. de Belmonte. - ---Je vous attendais, me dit-il. - -Je ne lui répondis pas, il se mit à marcher à mes côtés. La nuit -tombante enveloppait peu à peu toutes choses autour de nous. Le marquis -ne disait rien, mais je sentais ses yeux hardis fixés sur moi, et ce -regard oblique, dont je devinais l’expression, me causait un malaise -vague... Au bout d’un instant de silence, il commença à parler, il -me dit que,... enfin tout ce que l’on dit à une femme à qui l’on veut -persuader qu’elle va être aimée, qu’elle l’est déjà... Il s’animait -graduellement et savait mettre dans sa voix, en décrivant le bonheur -que donne l’amour, des notes qui me troublaient. Le sentier était -étroit; à mesure que nous avancions, il le devenait davantage. La main -du marquis frôlait la mienne, ses paroles devenaient de plus en plus -hardies... Elles exerçaient sur moi une impression étrange; la tête -penchée en avant, je les écoutais sans songer à l’interrompre. Mon pied -glissa contre une pierre, il me soutint et, enhardi par mon silence et -mon trouble trop visible, je sentis ses lèvres effleurer mon oreille: - ---Laissez-vous aimer! murmura sa voix ardente. - -A ce contact, je m’éveillai comme d’un rêve, le charme se rompit. Ce -qui m’avait touchée, ce qui m’avait émue, ce n’était pas lui, mais -l’amour dont il parlait. Je le repoussai et, tremblante de confusion -et de colère, je le dépassai rapidement. Il me rejoignit et, avec une -désinvolture parfaite, il essaya de tourner en marivaudage plaisant ce -qui venait de se passer. - -Il faisait tout à fait nuit quand nous pénétrâmes sous la grande allée -du parc. Je fus très embarrassée d’y rencontrer M. de Hauteville et -d’être vue par lui, seule, à cette heure tardive, en compagnie de M. -de Belmonte. Il me semblait qu’en me regardant, il allait lire sur mon -visage la scène qui avait eu lieu. Mais il ne me regarda même pas; il -échangea quelques mots avec le marquis et, sans m’adresser la parole, -continua son chemin. - - - - -17 mai. - - -Depuis quelques jours, M. de Belmonte et M. de Hauteville ne quittent -presque pas le terrain des fouilles, mais nous ne sommes pas invitées -à les accompagner. Ce dernier met même une certaine affectation à -m’exclure de toute participation à leurs entretiens sur ce sujet. Un -jour que j’exprimais quelque curiosité à propos d’une statue récemment -découverte que l’un croyait être une Muse et l’autre une Grâce, il -coupa brusquement court à mes questions et sortit de la chambre, -entraînant le marquis à sa suite. Tout cela fut fait et dit d’un ton et -d’un air qui ne me laissèrent aucun doute sur son intention blessante. -Il a repris complètement sa contenance sévère; on dirait qu’il a oublié -nos longues heures de travail en commun et l’entente sympathique qui -en était résultée. Je suis redevenue pour lui l’étrangère des premiers -jours, et ses anciennes préventions contre moi ont reparu avec plus de -force. Il s’y joint aujourd’hui le soupçon et la méfiance. Il a surpris -les regards et les intentions de M. de Belmonte, et il croit sans doute -que je suis prête à les accueillir. Je le devine à la façon dont ses -yeux se portent alternativement sur lui et sur moi et au sourire de -mépris qui plisse ses lèvres quand par hasard il nous surprend l’un -près de l’autre. - -Les intentions de M. de Belmonte! moi aussi je les ai percées à jour. -Je ne suis ni assez jeune, ni assez ignorante de la vie et du monde -pour ne pas comprendre maintenant quel est son but et quelles sont ses -espérances. Aux yeux de ce viveur qui a fait de l’amour une étude et -de la séduction un art, je dois évidemment, libre, isolée, malheureuse -comme je le suis, paraître une proie facile à conquérir. Il s’ennuie -au château et veut se désennuyer. J’en éprouve plus de tristesse -que de ressentiment. Ma colère n’est pas pour lui, elle est pour M. -de Hauteville. Que l’un cherche à me séduire, il est dans son rôle; -mais que l’autre, mon hôte, cet homme qui prétend être si parfait, -si juste, me condamne d’avance, et, parce qu’il me voit attaquée, me -croie accessible et, qui sait? peut-être consentante aux pièges qu’on -me tend, c’est ce que je ne puis supporter, c’est ce qui me remplit le -cœur d’indignation et d’amertume. - -Quand, dernièrement, j’ai cru lui avoir inspiré quelque estime et -quelque amitié, je me suis grossièrement trompée; il est aussi -incapable d’indulgence que d’affection, et toute sa noblesse d’âme -n’est que de l’orgueil déguisé. Si, sur des indices fugitifs et -trompeurs, il porte sur moi le jugement que je pressens, que serait-ce -si j’étais véritablement coupable?... Aucune faiblesse ne doit trouver -grâce à ses yeux, et la passion et l’amour ne sont pour lui que -des mots vides de sens, incompatibles avec cette dignité humaine à -laquelle, selon ses principes, il faut tout sacrifier. - -Je ne puis éprouver nulle sympathie pour ce caractère, je ne devrais -donner nulle importance à l’opinion d’un esprit aussi prévenu et aussi -inflexible. Je le sais, je me le répète, et pourtant ce blâme immérité -me cause une angoisse insupportable. Ah! pauvre Thérèse, il vaudrait -mieux être seule qu’entourée comme tu l’es. L’un te convoite dans une -pensée mauvaise, l’autre le méprise d’avance, et Renée elle-même, -instinctivement, se méfie de toi. - - - - -20 mai. - - -Je vais quitter Hauteville. J’y pensais depuis plusieurs jours, mais -ce soir ma décision est irrévocablement prise; je l’ai communiquée à -Renée en la priant d’en faire part à son mari et en la remerciant de -l’hospitalité qu’elle m’a accordée. Elle m’a demandé des explications -que j’ai éludées et a fait, pour me retenir, quelques tentatives qui ne -m’ont point ébranlée. Je vois qu’elle attribue mon départ à l’attitude -de M. de Belmonte, et je l’ai laissée dans cette erreur. - -C’est la conduite de plus en plus blessante de M. de Hauteville qui a -provoqué ma détermination. Il ne me croit plus digne, paraît-il, de la -pureté de sa femme! Chaque fois qu’il nous trouve causant ensemble, il -montre des signes d’impatience et cherche un prétexte pour rompre notre -entretien. Aujourd’hui enfin, comme nous étions tous trois, seuls, -réunis après le dîner sur la pelouse, Renée, qui par hasard était en -belle humeur, s’assit sur l’herbe en riant; puis tout d’un coup, avec -un geste d’enfant câlin, elle s’appuya contre moi et laissa tomber sa -tête sur mes genoux. Alors, d’un mouvement rapide, M. de Hauteville la -fit brusquement se relever: - ---A votre âge, dit-il d’un ton d’âpreté inexprimable, ces poses -enfantines sont aussi ridicules qu’absurdes. - -Renée le regarda, étonnée, sans comprendre. Moi j’avais compris et je -ne le regardai pas. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -21 mai. - - -Je ne partirai pas. Comme je traversais ce matin la galerie intérieure, -la porte de l’atelier s’est soudainement ouverte devant moi. Sur le -seuil, M. de Hauteville était debout, très pâle. Je voulais passer -outre, il me retint d’un geste qui contenait à la fois un ordre et une -prière: - ---Entrez! dit-il en s’écartant pour me livrer passage. - -J’obéis instinctivement, il me suivit. Nous nous arrêtâmes au milieu -de la pièce, près du socle de marbre d’un esclave endormi. La lumière -de midi qui tombait d’en haut se reflétait, éclatante et dure, sur -les murs, et nous montrait l’un à l’autre avec une netteté et une -précision presque embarrassantes. J’attendais qu’il parlât, mais aucun -son ne sortait de ses lèvres. Enfin il me demanda: - ---Vous voulez partir, Thérèse? - -Je fis un signe affirmatif. - ---Vous ne partirez pas, je n’y consentirai jamais. - -Je me redressai: - ---De quel droit me retiendriez-vous? - -Il ne répondit pas, il me regardait. - ---Mais si vous vous en allez, où irez-vous, ma pauvre enfant? - -Le ton de pitié dont il prononça ces paroles m’irrita davantage encore. - ---Où j’irai? que vous importe? - ---Où? répéta-t-il. Je veux savoir où. - ---Là où je ne serai pas insultée. - ---Insultée!... Qui a osé vous insulter? Belmonte?... Ce n’est pas vous -qui partirez, c’est lui. - -La colère bouleversait son visage; il fit un pas vers la porte. Cette -erreur me parut bizarre; je souris. - ---Lui ne m’a pas insultée, murmurai-je. - -Si bas que mes paroles eussent été prononcées, elles lui parvinrent. Il -s’arrêta: - ---Alors, si vous partez, c’est que vous l’aimez. - -Il était devenu affreusement pâle. Je continuai à sourire et me -détournai comme pour rompre l’entretien. - -Sa main de fer s’abattit sur mon bras. - ---C’est donc vrai, vous l’aimez? - ---Que vous importe? fis-je de nouveau. - -Il m’avait si profondément ulcérée dans mon orgueil que j’éprouvais, à -le braver, une satisfaction qui me vengeait. - ---Vous avez raison, Thérèse, que m’importe?... Misérable que je suis! - -Il avait lâché mon bras et marchait fiévreusement dans la chambre, -crispant ses mains, prononçant des paroles entrecoupées. Je le -regardais, et peu à peu l’agitation qui dominait cet homme s’empara de -moi. Un trouble indistinct m’envahissait. Ma colère était tombée. Il se -rapprocha. - ---Puisque vous l’aimez, Thérèse, partez! oui, partez! - -Sa voix était rauque par l’effort qu’il faisait pour la rendre calme, -et il tremblait au point qu’il était forcé de s’appuyer au socle de la -statue. D’une de ses mains il couvrit son front, où se lisait quelque -chose qui ressemblait à du désespoir. - ---Partez! répéta-t-il violemment, puisque vous l’aimez; partez! - ---Mais je ne l’aime pas! m’écriai-je presque involontairement. - -Un cri lui échappa et une expression de joie indicible éclaira soudain -son visage. Sous ce rayonnement je baissai les yeux, éperdue. - ---Thérèse, ne partez pas! - -Sa voix était devenue suppliante, et les notes en étaient si douces et -si brisées qu’on aurait dit la voix d’une femme. - -Était-ce bien lui... Robert, qui me parlait ainsi?... à moi? - -J’avais oublié qui j’étais, je ne comprenais rien à ce qui se passait, -et ce que je pressentais vaguement à travers l’incohérence de mes -pensées me causait une épouvante indéfinissable. Toute énergie m’avait -abandonnée, je ne savais plus pourquoi je voulais partir, et, dans le -grand trouble qui m’avait saisie, je restais là muette et tremblante -sous son regard. - ---Pardonnez-moi! continua-t-il. - -Sa tête orgueilleuse fléchit si bas qu’elle touchait presque ma main. - ---Thérèse, dites que vous ne partirez pas. - -Ses yeux cherchèrent les miens avec anxiété. Ce qu’il y lut le rassura. -Il ne parla plus, ne me remercia même pas... Quelques secondes après, -j’avais quitté l’atelier. - -Il me semble que je fais un rêve, dont j’espère et dont pourtant je -redoute le réveil. Je n’ose interroger mes pensées, j’ose encore moins -interroger les siennes. L’idée de le revoir m’épouvante, je voudrais -fuir, et je ne le puis... - - - - -23 mai. - - -Je ne l’ai pas revu seule, et aucun mot de sa part n’est venu me -rappeler ce qui s’était passé entre nous. Sa contenance est d’une -réserve extrême et son visage porte une expression de préoccupation -profonde. Quand nos regards se rencontrent, les siens sont empreints -d’une telle tristesse, que mon cœur en reçoit une impression -douloureuse. Il évite de me parler, et, quand il le fait, c’est d’un -ton respectueux, presque humble, comme s’il me demandait pardon de -quelque chose. Ce n’est plus le Robert d’autrefois, ce n’est pas le -Robert de l’atelier, c’est un Robert qui emploie toutes les forces de -son âme et de sa volonté à élever entre nous une barrière qu’il ne -puisse franchir. Dans l’égarement où est jeté mon esprit, je ne sais -plus discerner ce que je redoute ou ce que j’espère... J’ai perdu tout -pouvoir de réflexion, toute faculté d’analyse. Cependant je conserve -un calme apparent, et nul ne s’aperçoit de mon trouble. Seul M. de -Belmonte me considère d’un œil inquisiteur sous lequel je me sens -rougir; il a des sourires qui m’embarrassent et des sous-entendus qui -m’inquiètent. Aurait-il deviné ce qui s’agite en moi? - -Renée a fait, pour me retenir, de nouvelles tentatives auxquelles -j’ai répondu par un geste muet d’acquiescement. Elle a repris toute -sa gaieté et s’épanouit dans le mouvement et le bruit qui animent le -château. De nombreux hôtes y sont arrivés: le vieux professeur Stecchi, -qui vient pour diriger les fouilles; les Sterni, un jeune ménage -italien, dont la femme est une amie d’enfance de M. de Hauteville. - - - - -Le soir du même jour. - - -Il y a eu ce soir grand dîner au château. Toutes les femmes étaient -en toilettes claires, les épaules nues et des fleurs aux cheveux. -Je n’avais pas quitté ma robe noire, et, au milieu de ces couleurs -éclatantes et de ces apprêts de fête, mon vêtement sombre se détachait -tristement. Qu’y avait-il de commun entre moi et ces figures -joyeuses?... - -Renée, le sourire aux lèvres, des roses au corsage, répandant autour -d’elle une atmosphère parfumée, passait gracieusement d’un groupe à -l’autre. Je la regardais se mouvoir, et le contraste que nous formions -paraissait plus frappant encore que de coutume. Jamais le sentiment de -ma solitude ne m’avait pesé aussi lourdement sur le cœur. - -Vers la fin de la soirée seulement, M. de Hauteville s’approcha de -moi et s’assit en silence derrière ma chaise. La conversation était -générale, je n’y prêtais qu’une attention distraite; tout à coup ces -mots, prononcés par la voix mordante du marquis, vinrent frapper mes -oreilles: - ---Il faudrait demander cela à M. de Hauteville, lui qui ne comprend -aucune faiblesse ni aucune folie. - -Instinctivement je tournai les yeux vers Robert; il était très ému et -ses lèvres tremblaient: - ---Je comprends toutes les folies et toutes les faiblesses, murmura-t-il -très bas. - -Une subite douceur se répandit soudainement en moi; je n’osais plus le -regarder. Les autres continuaient à parler, mais je ne les entendais -pas. J’écoutais mon cœur qui me répétait une à une les paroles qu’il -venait de prononcer. - - - - -24 mai. - - -On avait organisé ce matin une promenade au château de Clermont, d’où -on jouit d’une vue étendue sur la vallée et le lac. Nous avons été -en voiture jusqu’au bas de la montagne, de là nous sommes montés à -pied. Chacun avait l’air de s’amuser beaucoup: le marquis faisait le -bel esprit. Renée et Béatrice Sterni riaient aux éclats. Je cherchai -vainement à me mettre à leur diapason, M. de Hauteville n’essaya même -pas. Absorbé par le professeur Stecchi, il causait exclusivement avec -lui. - -Au retour, Renée partit en avant au bras de M. de Belmonte. M. de -Hauteville resta en arrière avec le professeur. Je me joignis au -groupe principal. La matinée avait été splendide, mais le temps s’était -gâté, de gros nuages s’amoncelaient au ciel et tout faisait présager -une de ces bourrasques si fréquentes en pays de montagne. Bientôt il -commença à pleuvoir et la tempête éclata avec violence. Le vent nous -enveloppait de ses tourbillons et entravait notre marche, la pluie nous -aveuglait. Mes compagnons me devancèrent. Les plis lourds de ma robe -de deuil, que l’humidité collait autour de moi, ne me permettaient -plus d’avancer. Je ne connaissais pas la route. Je crois que je me -trompai de chemin. Le sentier mauvais et étroit se bifurquait à chaque -instant, ma détresse augmentait de minute en minute. Une rafale plus -forte que les autres me fit vaciller... A ce moment, j’entendis une -voix répéter mon nom. C’était M. de Hauteville. Sans mot dire, il me -saisit dans ses bras et, me portant comme un enfant, descendit en -courant la colline... Toute crainte m’avait abandonnée, j’éprouvais -une impression de sécurité que je n’avais jamais ressentie. De temps -en temps, il me pressait plus étroitement contre sa poitrine, et je -sentais son visage s’abaisser vers le mien... Mais la bourrasque -augmentait, et, malgré la rapidité de sa course, nous étions encore -éloignés de toute habitation. Il s’arrêta et regarda autour de lui. - ---Quelques pas de plus, dit-il, et nous serons à l’abri. - -Bientôt il me déposa à terre et me fit entrer sous une espèce de -voûte naturelle formée par des rochers en saillie. Un banc de pierre -était placé dans le fond, je m’y assis. Lui resta debout à l’entrée, -regardant au dehors, puis il revint près de moi et vit que je -tremblais. Il s’agenouilla et, prenant mes mains dans les siennes, -essaya de les réchauffer. - ---Pauvre Thérèse! disait-il; pauvre Thérèse! - -Il avait l’air de me plaindre d’autre chose encore que du froid. Nous -ne nous regardions pas; soudain nos yeux se rencontrèrent et ne se -quittèrent plus... La pluie continuait à tomber, et l’on entendait le -vent gémir dans les gorges de la montagne. Je ne sais combien de temps -nous demeurâmes ainsi... - -Je fus la première à baisser les paupières, lui me regardait toujours. -Ce silence où nous demeurions me troublait. - ---Dites quelque chose, murmurai-je enfin. - -Il soupira, me demanda si j’avais moins froid et ramena autour de mes -épaules le châle mouillé qui les enveloppait. - -Nous nous étions levés et, debout tous deux à l’entrée de la grotte, -nous contemplions l’horizon assombri. Tout à coup il pencha sa tête sur -la mienne: - ---Thérèse,--que Dieu me pardonne!--je vous aime comme un insensé. - -Alors, il me dit tout: son amour, ses luttes; les combats qu’il avait -soutenus contre sa conscience, contre lui-même; il dépouilla son masque -de dureté et d’orgueil, il me montra son cœur, il me raconta ce qu’il -avait souffert, ce qu’il avait tenté pour se dérober à l’entraînement -qu’il subissait... La jalousie que lui inspirait M. de Belmonte lui -avait démontré l’inutilité de ses efforts... - ---Pourtant, je m’étais juré de me taire. Mais vous avez voulu partir, -ma tête s’est égarée, et dans la torture que me causait l’idée de votre -amour pour un autre, mon secret m’est échappé. - -Tandis qu’il parlait ainsi d’une voix brisée par l’émotion puissante -qui l’étreignait, je l’écoutais en tremblant. Il m’aimait!... lui!... -C’était donc vrai? Ce que j’avais pressenti vaguement et avec -épouvante, c’était son amour! l’amour de Robert! Pourquoi ces mots me -remplissaient-ils l’âme d’une joie soudaine? Est-ce que je l’aimais, -moi aussi, et depuis quand? Je n’en savais rien, je ne savais qu’une -chose: c’est que son amour m’était déjà plus cher que la vie et que -j’avais oublié tout le reste. - -Il ne me demanda pas si je l’aimais, il ne me demanda pas de le lui -dire, il sentit qu’en me donnant son âme, il avait pris possession de -la mienne. - -Le temps s’était rasséréné. On voyait de loin des personnes qui -approchaient. - ---Ma bien-aimée! me dit-il simplement. - ---Robert! répondis-je. - -Les gens étaient arrivés près de nous. C’étaient des domestiques du -château qu’on envoyait à notre recherche. Une voiture attendait à -quelque distance, nous la rejoignîmes et regagnâmes Hauteville. - - - - -27 mai. - - -M. de Belmonte, j’en suis certaine, a deviné ce qui se passe, du moins -il le pressent. Sa galanterie s’est changée en surveillance, ses -flatteries en sarcasmes. - -Hier au soir, nous étions réunis sur la terrasse, attendant le lever de -la lune; l’heure prêtait à la rêverie; chacun était absorbé en soi, nul -ne parlait... Mais j’avais besoin d’une tranquillité et d’une solitude -plus complètes. Descendant les degrés qui conduisent à l’avenue, je -m’enfonçais sous les sombres allées du parc. J’avançais lentement, -recueillie en mes pensées; bientôt Robert me rejoignit, nos cœurs -étaient si pleins que nous ne parlions pas... Il me semblait que je -l’avais toujours connu, toujours aimé. Il marchait près de moi sans -même que sa main effleurât la mienne; l’harmonie de nos âmes était si -complète que toute démonstration aurait été superflue... - -Quand, un instant plus tard, je revins sur la terrasse, la lune s’était -levée. - ---Ah! voilà mademoiselle de Brives! s’écria le marquis. Charmante! me -dit-il à demi-voix. Cette mantille blanche vous sied à merveille; mais -un conseil d’admirateur et d’ami: trop voyant, chère demoiselle, trop -éclatant; une mantille noire serait préférable. - -Puis, apercevant Robert qui sortait d’un massif et entrait comme nous -dans le rayon lumineux: - ---Ah! voilà M. de Hauteville! - -Il se retourna vers moi, et très bas: - ---Oui, vraiment, une mantille noire serait préférable. - ---Vos conseils sont aussi judicieux que bienveillants, monsieur, -répondis-je brusquement en rentrant dans la maison, et je remontai dans -ma chambre, irritée. - -Mais que m’importe M. de Belmonte? en quoi peut-il me nuire ou me -chagriner? Cependant, malgré moi, il m’inquiète et il me semble que par -lui quelque malheur me frappera... - - - - -28 mai. - - -C’était aujourd’hui la fête de M. de Hauteville. Toute la journée, il -avait été si occupé à recevoir les félicitations de ses tenanciers, que -nous n’avions pu échanger une parole. Le soir on attendait beaucoup de -monde au château et l’on devait dîner fort tard. - -Après m’être habillée à mon heure habituelle, je suis montée à -l’atelier. Il était vide. J’ai regardé mon buste, que Robert est sur le -point de terminer, puis j’ai soulevé la portière qui masque l’entrée -d’une seconde pièce, dans laquelle il va lire et se reposer après son -travail. Elle est de forme à demi circulaire, tendue d’un vieux damas -à fond d’or. Une haute fenêtre à balcon lui verse une clarté qui serait -trop intense si elle n’était tempérée par des stores de soie. - -Robert ne s’y trouvait pas, mais tout rappelait sa présence. Je -fis lentement le tour de la chambre, touchant les objets qui lui -appartenaient, feuilletant le livre qu’il avait laissé entr’ouvert... -Une grande glace de Venise, allant du plancher au plafond, décorait une -des parois. Je m’y arrêtai... Ce visage rempli de passion, ces yeux -pleins de flammes, ce sourire heureux étaient-ils à la triste Thérèse? -J’avais quitté mes vêtements de deuil et mis ce jour-là une robe -blanche d’un tissu brillant et soyeux, qui laissait à découvert mon cou -et mes bras. Le reflet des tentures jetait une teinte plus chaude sur -mes joues et en dissimulait la pâleur. Pour la première fois de ma vie, -je me suivis des yeux avec un certain intérêt; mais ce que je regardais -ainsi, ce n’était pas moi, c’était la femme aimée de Robert... - -Une autre image se refléta bientôt à côté de la mienne: celle de M. de -Hauteville. Le tapis avait amorti le bruit de ses pas; je ne l’avais -pas entendu entrer. Il me regarda avec des yeux charmés; lui aussi ne -me reconnaissait plus. Un mot de tendresse me monta aux lèvres: - ---O mon amour, lui dis-je, mon cher amour, c’est vous qui m’avez donné -la vie! - -Nous nous assîmes, lui presque à mes pieds, murmurant des paroles -d’amour. Tout d’un coup, son front s’obscurcit, il cacha son visage -dans ses mains et je l’entendis soupirer profondément. - ---Robert! m’écriai-je. - -Il releva la tête, son visage était altéré; une pensée douloureuse -l’agitait; je le suppliai de me la confier. - ---Près de vous, Thérèse, je ne veux penser qu’à vous. - -Et, m’attirant à lui, il me pressa dans ses bras avec une sorte -d’emportement farouche. A travers les nuages qui les voilaient, il lui -passait dans les yeux des lueurs étranges, mélange de douleur et de -passion, mais où la douleur dominait. - -La chambre s’était lentement obscurcie. La cloche du dîner résonna. - ---Adieu! murmurai-je. - -Mais il ne me laissait pas partir; il lissait doucement les bandeaux -de mes cheveux et me regardait comme s’il eût voulu graver à jamais -mon image dans son cœur. Puis, s’approchant d’un grand vase rempli de -roses-thé et de grappes de lilas blanc, il en prit les fleurs et, les -entrelaçant de branches de myrte, les plaça une à une dans mes cheveux. - -Une fois encore, nos deux ombres enlacées se reflétèrent dans le miroir -assombri. - ---Adieu! répétai-je. - -A la porte du salon, je rencontrai le marquis; il poussa une -exclamation. - ---Tout en blanc, chère mademoiselle! s’écria-t-il en me passant sous -l’inspection de ses regards hardis. C’est pur! c’est délicat!... Une -vestale! tout à fait une vestale! - -Ses yeux se fixèrent sur ma coiffure. Un sourire sardonique plissa ses -lèvres: - ---Une vestale couronnée... par l’amour! ajouta-t-il très bas en -s’inclinant profondément. - -Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées renouvelèrent cette -vague appréhension déjà ressentie, et ma joie en demeura voilée. - - - - -1er juin, dans la nuit. - - -Le souvenir des heures qui viennent de s’écouler ne s’effacera jamais -de mon âme: la trace en demeurera toujours... - -Hier matin, Renée avait demandé à M. de Hauteville de l’accompagner -aux ruines de l’abbaye de Saint-Sulpice. Il refusa sous le prétexte -d’affaires importantes. - ---Mais, madame, je suis à vos ordres, dit M. de Belmonte. - ---Il y aura un orage ce soir, Renée, interrompit Robert; il ne peut -être question pour vous d’aller aux ruines. - -Le sujet tomba. - -Dans la journée, notre voisine, madame de Sauves, vint me chercher pour -examiner des tableaux qu’elle avait reçus d’Italie. Je partis avec -elle sans en avertir Robert. Vers le soir, je fus fort surprise de le -voir arriver. - ---Un orage se prépare, me dit-il, et je n’ai pas voulu que vous -rentriez seule. Venez vite, nous n’avons pas de temps à perdre. - -En effet, à peine avions-nous quitté la maison de madame de Sauves que -l’orage éclatait avec violence. Nous regagnâmes le château. Dans le -vestibule, un domestique s’approcha de Robert et lui adressa quelques -mots, parmi lesquels je saisis les noms de M. de Belmonte, de madame -de Hauteville et des ruines de Saint-Sulpice. Je compris que, par un -caprice inexprimable, Renée était partie avec le marquis de Belmonte -pour se rendre à ces ruines, où Robert n’avait pas voulu nous laisser -aller le matin. Une exclamation de colère et d’inquiétude lui échappa: - ---Partie à cette heure, dans les bois, par un temps pareil, seule avec -le marquis, qui ne connaît pas le pays! - -Il fit quelques pas avec agitation. - ---Rien n’est plus dangereux; qu’on attelle la voiture, je vais à sa -recherche. - -Il parlait d’un ton bref et donnait rapidement des ordres. Un éclair -déchira le ciel et le tonnerre fit trembler les fenêtres du château. Un -des grands arbres du parc venait d’être frappé par la foudre. - ---Robert, je vous en conjure, ne partez pas, m’écriai-je, effrayée, -tendant vers lui mes deux mains suppliantes. - -Il m’écarta d’un geste presque brutal: - ---Laissez-moi passer, Thérèse, répondit-il d’une voix grave qui -n’admettait pas de réplique. Renée est en danger, je dois aller à son -secours, c’est mon devoir. - -Sur ces mots, il partit. - -Oui, il devait aller à son secours; tout son amour pour moi, mon -amour pour lui, ne pouvaient l’en empêcher. Je sentis qu’il en était -ainsi, et ce sentiment s’empara de moi avec la force d’une vérité -indiscutable. Elle était le devoir; mais alors, moi, qu’étais-je donc? -Qu’étais-je venue faire dans cette maison, où l’on m’avait offert une -hospitalité généreuse? J’étais venue y voler l’époux d’une autre femme, -d’une enfant confiante qui m’avait accueillie comme une sœur, et, -lorsque cet amour coupable m’avait été révélé, je n’avais rien tenté -pour le combattre. Aucun remords ne m’avait assaillie, j’avais pris -le bonheur sans penser à la honte. Et quand Robert me parlait de ses -luttes, de ses combats, cela même ne réveillait pas ma conscience. Dans -ses scrupules vaincus, je ne voyais qu’une chose: la force de son amour -pour moi. Maintenant que la lumière se faisait, je ne comprenais plus -mon aveuglement. - -Sa femme! elle était sa femme! ce qu’un homme a de plus cher et de plus -sacré. Je le savais, mais ces mois, qui quelques heures auparavant -me paraissaient ne renfermer qu’une signification banale, maintenant -ils me torturaient l’âme. La femme de Robert!... Moi je ne serais -jamais que... Ah! l’amertume de cette pensée, comment la définir et -comment l’exprimer?... Il m’avait quittée pour aller auprès d’elle en -me disant: «C’est mon devoir!» Et j’avais dû courber la tête. Si, un -jour, il la quitte pour moi, que pourra-t-il dire et de quel nom me -désignera-t-il? - -J’errais dans ma chambre, fiévreusement, allant de la porte à la -fenêtre, essayant de rassembler mes idées, sentant que je devais me -résoudre à quelque chose et ne le pouvant pas. - -Mon imagination surexcitée me montrait ma conduite sous un jour de plus -en plus odieux, je voyais les malheurs qui nous menaçaient et l’avenir, -de honte pour les uns, de douleur pour les autres, qui se préparait -fatalement... J’aimais mieux souffrir seule, il en était temps encore, -je partirais, j’irais si loin que l’on perdrait jusqu’à mon souvenir... - -La tempête s’était un peu calmée, un bruit de grelots frappa mon -oreille... Ils rentraient. Bientôt j’entendis la voix de Robert -résonner dans le vestibule; alors une réaction se fit. Quoi! ce bonheur -à peine entrevu, je devais y renoncer déjà, retourner à mon existence -désolée? Non, le sacrifice était trop grand, je ne pouvais pas... -Tout mon amour se dressa dans mon cœur avec une force désespérée pour -défendre ses droits, et, dans la lutte qu’il entama avec ma conscience, -ce fut lui qui fut vainqueur. - -Me sacrifier? pourquoi et à qui? J’étais seule au monde, seule -responsable de mes actes, personne n’aurait à rougir de moi. Serait-ce -à Renée, que j’avais si gravement offensée, envers qui j’étais si -coupable? Mais méritait-elle un aussi effroyable sacrifice, cette -femme qui n’avait pas su l’aimer, qui avait passé à côté de son âme -sans la comprendre, qui, près de lui, n’avait pu vivre de sa vie, -absorbée qu’elle était par ses rêveries enfantines, ses frivoles -désirs, ses fantasques équipées? Pouvait-on mettre dans la même balance -la fugitive douleur qu’elle éprouverait peut-être et le désespoir -infini qui serait le mien si je devais renoncer à lui? Et puis -n’avais-je pas droit enfin à un peu de bonheur? Dès son enfance, elle -avait eu autour d’elle toutes les tendresses et toutes les joies... moi -je n’avais rien eu... Serait-ce à l’honneur, au devoir? Mais ces mots, -si grands, si solennels qu’ils soient, en comparaison de Robert, que me -sont-ils? - -Je ne me suis pas couchée, et la nuit entière s’est écoulée dans les -angoisses de cette lutte déchirante. Maintenant les lueurs du matin -blanchissent l’horizon. Ma décision est prise. J’ai juré à Robert -que je ne le quitterais jamais, je tiendrai mon serment. Je sens -toute l’étendue du mal que je fais et que je vais faire, les jours -d’aveuglement heureux sont passés pour ne pas revenir, mon âme ne -connaîtra plus la paix... Qu’importe! pour lui, je suis prête à tout -braver et à tout souffrir, mais je ne veux plus qu’il me quitte pour -qui que ce soit. Si coupables que puissent être nos liens, je veux -qu’il les avoue hautement et que nous partions ensemble, car je ne puis -supporter l’humiliation et la trahison dissimulée de cette existence, -où je suis l’amour, où elle est le droit. - -Je ne lui dirai rien, mais, s’il m’aime, dans le dernier regard que -nous avons échangé il aura deviné mes angoisses, il les aura partagées, -et son cœur sera arrivé à la même résolution que le mien. - - - - -2 juin. - - -Je n’ai revu Robert qu’au soir. Son visage pâli et fatigué portait -les traces d’un combat douloureux. Il avait compris et souffert comme -moi. Nous n’étions pas seuls, nous ne pouvions parler, nos yeux même -n’osaient se rencontrer. Une timidité nouvelle nous était venue. Chaque -insinuation du marquis, chaque parole inconsciente de Renée semblaient -préciser la fausseté de notre situation et nous avertir des compromis -honteux qu’elle nous imposait. Ce que notre aveuglement momentané nous -avait dérobé nous apparaissait aujourd’hui avec une netteté effrayante. -Il avait suffi d’une circonstance, futile en apparence, d’un mot jeté -à la hâte, pour bouleverser nos consciences et précipiter la crise de -nos destinées. - -La soirée s’avançait, Renée se retira; je gagnai ma chambre, d’où je -dus épier la sortie du marquis. Quand j’entendis son pas s’éloigner -sur les dalles du vestibule, je rentrai dans le salon, où Robert -était demeuré. Il était debout, très pâle.--Je vous attendais, me -dit-il.--Puis il ne parla plus. Son visage avait revêtu l’expression -solennelle des résolutions suprêmes. On aurait dit un juge hésitant -à prononcer sa sentence. Qu’allait-il condamner? son passé ou notre -amour? Je voulais fixer l’incertitude qui me dévorait. - ---Robert! fis-je.--Il leva sur les miens ses yeux assombris. Quelque -énergie me revint, ma fierté m’ordonnait de le laisser libre. - ---Robert, le rêve est fini; la réalité est implacable et dure. Il faut -que je parte, vous le sentez comme moi. - -Il fit un signe affirmatif. - ---Je vous rends à vous-même, à votre devoir. - -Ma voix se brisa dans un sanglot. Il me regarda comme il ne m’avait -jamais regardée encore. Dans son cœur aussi l’amour avait vaincu. - ---Mon choix est fait, dit-il, j’ai rompu avec le passé. Désormais ma -place comme mon devoir seront auprès de vous. Thérèse, nous partirons -ensemble. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ainsi nous partirons!... O ma mère, si jamais je vous ai jugée -sévèrement, pardonnez-le moi! - - - - -3 juin. - - -Nous n’avons pu partir encore. - ---Comme je ne reviendrai jamais, m’a dit Robert, j’ai plusieurs -dispositions à prendre et je dois régler le sort de chacun. - -Non, il ne reviendra jamais, il sera à moi pour toujours!... Je me -le répète sans cesse et ce n’est que dans le sentiment de l’éternité -de notre amour que je trouve quelque apaisement à l’angoisse qui me -dévore. Lui, au contraire, semble en avoir fini avec la période du -trouble et des luttes. Maintenant que l’avenir est fixé, la voie -choisie, il ne comprend plus qu’on n’y marche pas vaillamment et qu’on -s’attarde en de vains regrets... Près de lui, en écoutant sa parole -à la fois tendre et impérieuse, je ne sens qu’une chose: l’intensité -de mon amour; mais lorsqu’il s’éloigne, oh! alors toute l’amertume de -cette coupable situation se fait sentir, avec une violence qui la rend -presque intolérable. - -J’ai une hâte fiévreuse de quitter Hauteville. Tout m’y heurte, m’y -blesse. L’heure du réveil a dissipé pour toujours mon inconcevable -aveuglement. - -Je ne puis supporter la vue de Renée, sa présence m’est une torture, -chaque parole qu’elle m’adresse une humiliation. Je me dis: «Ce n’est -qu’une enfant, elle n’en souffrira pas.» Mais ce fait qu’elle n’est -qu’une enfant rend plus terrible encore ma condamnation et plus juste -le mépris dont elle aura le droit de m’accabler. Cette pensée fait -saigner tout l’orgueil de mon cœur. A travers les malheurs de ma vie, -ma fierté me restait, c’était mon unique consolatrice; je l’ai perdue, -et dorénavant quand je souffrirai, ce ne sera plus jamais la tête -levée. - -Mon bonheur radieux des premiers jours s’est envolé, et pourtant chaque -heure qui s’écoule ajoute à mon amour pour Robert, chaque humiliation -me le rend plus cher, chaque larme que je répands resserre l’union -de nos âmes... Je l’aimais dans la joie, je l’aime bien plus dans la -douleur, et, malgré les déchirements de ma conscience, la possibilité -de retourner en arrière ne m’effleure même pas... Et quand Robert me -dit: «C’est pour la vie!» je lui réponds: «Oui, c’est pour la vie!» -sans qu’un seul doute me vienne sur la réalisation de nos paroles. - -Une fois loin d’ici, ces tourments cesseront, nous serons heureux, nous -ne mettrons plus sur nos visages ce masque de dissimulation qui brûle -et humilie, nous serons uniquement l’un à l’autre... Que nous importera -la condamnation du monde! le trésor que nous posséderons sera si -grand, si précieux, que nous pourrons orgueilleusement la braver. Oui, -nous la braverons, la force de notre amour nous élèvera au-dessus de -tous les sacrifices; rien ne nous atteindra dans cette atmosphère -brûlante et lumineuse, mais pourtant je sens qu’il s’est creusé en moi -une source de tristesse que toute cette joie ne tarira jamais. - -O mon Dieu, vous qu’à travers les doutes de mon esprit et la froideur -de ma foi, j’ai toujours vaguement reconnu comme le créateur de toutes -choses, sans cependant vous rendre maître de ma vie, il est donc vrai -que vous écrivez dans la conscience des règles immuables que l’être -humain ne peut transgresser sans souffrir et que la passion elle-même -ne parvient pas à lui faire oublier! - - - - -4 juin. - - -Il y a une heure, comme j’étais assise sur la galerie extérieure, je -vis arriver Renée le long de l’avenue. J’aurais voulu l’éviter, car -j’ai remarqué hier que ses regards se fixaient parfois sur les miens -avec une intensité sous laquelle je me sens pâlir. Mais j’ai craint de -paraître la fuir. Malgré la chaleur d’un jour d’été, elle s’enveloppait -frileusement d’un grand châle et marchait à pas lents, la tête baissée. -Elle paraissait si frêle, si triste, si incapable de se défendre, que, -pour un instant j’eus pitié d’elle; un doute soudain traversa mon -esprit et des larmes mouillèrent mes yeux. Quand elle s’approcha de -moi, voulant les lui dérober, je détournai le visage, mais elle les -avait vues. - ---Pourquoi pleurez-vous, Thérèse? - -Sa voix était inquiète. Je ne répondis pas. Elle répéta sa question -avec une impatience qui ne lui était pas habituelle. J’essayai de -sourire et, lui montrant le titre du roman que je tenais à la main: - ---Je pleure sur les malheurs de l’héroïne. C’est un roman que M. de -Belmonte admire beaucoup. - -A ces mots, son visage changea d’expression, elle sourit. Ma pitié se -dissipa. Ah! si elle aimait Robert, pourrait-elle s’abuser ainsi? elle -aurait pénétré le mystère de son âme, elle aurait vu dans ses yeux la -flamme qui les anime, la passion qui s’en exhale... Moi, si Robert en -aimait une autre, je le devinerais avant que lui-même l’eût pressenti -et j’en mourrais, je crois, avant qu’il se fût rendu compte de son -infidélité. - -Et pourtant elle est sa femme! ce bonheur suprême que la vie lui a -donné, elle y met si peu de prix qu’elle va le perdre sans s’être -doutée de ce qui la menaçait. Chose bizarre, cette indifférence qui -fait mon excuse m’irrite, et je ressens une colère mêlée de dédain -envers cette femme, qui, possédant un bien pour lequel je donnerais -tout le sang de mon cœur, n’a su y mettre ni son orgueil ni son amour. - - - - -5 juin. - - -Robert part ce soir: une dernière affaire importante à régler, puis -tout sera terminé et nous quitterons Hauteville. Je n’aurais pas voulu -demeurer ici en son absence; je lui ai dit: - ---Laissez-moi partir, vous me rejoindrez plus tard. - -Mais il n’a pas consenti, il m’a suppliée de ne pas insister. - ---Quand vous n’êtes pas sous mes yeux, je veux au moins que vous soyez -sous mon toit; sans cela je ne serais pas en repos. - -Je viens de le quitter. D’un commun accord, nous nous voyons moins -qu’aux premiers jours de notre amour; l’avenir est à nous, et je ne -veux pas d’un bonheur dissimulé et dérobé, c’est ma dernière dignité, -je tiens à la garder intacte. Aujourd’hui cependant nous avons passé -la journée dans l’atelier, car avant cette séparation momentanée nous -éprouvions le besoin de nous fixer dans le souvenir l’un de l’autre. - -Il a travaillé à mon buste, qui est presque achevé, la ressemblance est -frappante, mais il n’en est pas satisfait encore: il voudrait me donner -une physionomie heureuse, et plus il s’y applique, plus elle devient -triste et désolée. Je lui ai dit: - ---Laissez-moi telle que je suis, Robert; tant que je serai près de -vous, que vous importera cette tête de marbre? ce n’est pas elle, c’est -moi que vous regarderez. Et lorsque nous serons séparés, oh! alors, ce -sera bien cette expression désespérée qui conviendra à mon visage. - -Il m’a interrompue vivement et d’un ton irrité: - ---Thérèse, comment osez-vous prononcer d’une voix tranquille des -mots semblables, quand moi je n’ose même pas penser sans frémir à -l’éventualité d’un pareil déchirement? Il n’y a entre nous qu’une -séparation possible: la mort. - ---C’est bien d’elle que je parlais, ai-je répondu doucement. Si je vous -quitte, Robert, ce ne sera que pour mourir. - -Il m’a regardée avec un attendrissement douloureux. - ---Vous voir mourir serait une douleur indicible, mais s’il me fallait -vous perdre, Thérèse, Dieu fasse que ce soit morte et non vivante! - -Après ces paroles, un long silence se fit entre nous, l’idée de la mort -s’était emparée de moi; lui aussi y pensait, car, de temps à autre, -il serrait ma main avec force, comme pour s’assurer que j’étais là -encore... Nous étions debout près de la fenêtre, le soleil qui était -caché sortit tout à coup des nuages et vint éclairer l’atelier de ses -rayons. Il jeta sur le buste un éclat plus vif et lui donna soudain une -apparence de vie. J’appuyai mon visage contre le visage de marbre de la -statue et, me penchant, je la baisai sur les lèvres. - ---Je viens de lui donner une partie de mon âme, dis-je en souriant, -si jamais vous me perdez, promettez-moi, Robert, de venir chaque jour -déposer sur ses lèvres ce même baiser; elles vous le rendront. - - - - -Le soir du même jour. - - -Madame de Hauteville n’a pas dîné avec nous; au dernier moment, elle -a fait prévenir Robert qu’elle était trop souffrante pour quitter sa -chambre. Ce malaise m’inquiète, tellement mon esprit égaré voit partout -une menace de malheur. - -J’étais seule sur la terrasse avec M. de Belmonte, quand M. de -Hauteville vint prendre congé de nous. Il était en costume de voyage; -la voiture attelée l’attendait devant le perron. Il salua le marquis, -puis me tendit la main, froidement, comme à une étrangère... A ce -moment, je faillis me trahir; il me sembla soudain qu’il me quittait -pour toujours, que je ne le reverrais plus;... mes lèvres s’ouvrirent -pour crier: «Emmenez-moi!...» Mais nous n’étions pas seuls. Par un -puissant effort de volonté je refoulai mon émotion.--La voiture partit. -Mes regards la suivirent aussi longtemps qu’elle fut visible, puis, à -regret, je les ramenai lentement autour de moi. Debout à mes côtés, M. -de Belmonte me contemplait avec une expression de curiosité ardente, -mélangée de doute et d’indécision. En rencontrant mes yeux, il détourna -les siens. Nous fîmes quelques pas, puis nous nous arrêtâmes. La nuit -était brillante et sereine; je levai la tête vers le ciel étoilé qui -éclairait la route que suivait Robert... Ma main pendait le long de la -balustrade; le marquis la souleva légèrement dans une des siennes et en -examina la forme et les contours. - ---Blanche, froide et cruelle, dit-il en la laissant retomber. - -Je me remis à marcher. - ---Quelle femme êtes-vous donc? continua-t-il plus bas. - ---Une femme qui trouve l’air de la nuit trop frais pour elle et qui va -vous souhaiter le bonsoir, répondis-je en riant et ramenant autour de -mon cou les plis de ma mantille. - -Il se mordit les lèvres, et un mauvais sourire lui passa sur le visage. -Nous étions arrivés devant la porte du salon. - ---Connaissez-vous la devise des Belmonte? demanda-t-il brusquement, -comme j’en dépassais le seuil. - ---Non. - ---_Contra spem spero_, et je suis comme mes pères, mademoiselle, -j’espère contre l’espoir. - - - - -6 juin. - - -Renée sait tout!... - -J’en ai acquis la conviction dans le premier regard que nous avons -échangé ce matin. Le supplice de cette minute, aucune parole ne saurait -l’exprimer... - -Et je suis restée en face d’elle, droite, impassible, mangeant le pain -qu’elle m’offrait et souffrant mille morts sous son œil de tranquille -mépris!... A l’humiliant silence qu’elle gardait j’aurais préféré -des reproches, des cris, des larmes... Mais pourquoi aurait-elle -eu des cris et des larmes? Elle ne l’aime pas; ce n’est point dans -son cœur que je l’ai blessée, ce n’est que dans ses droits. S’il en -était autrement elle n’aurait pu me revoir, elle serait partie... ou -m’aurait chassée. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Mais comment est-elle arrivée à la vérité?--C’est hier que Robert -nous a quittés. Je me souviens maintenant qu’elle a passé la soirée -enfermée chez elle. Ce malaise subit n’était qu’un prétexte, sans doute -elle savait déjà... Il a fallu qu’elle nous surprît ensemble! qu’elle -entendît nos paroles! Mais où? quand? Du petit salon de la tourelle un -escalier extérieur conduit jusqu’à la galerie sur laquelle s’ouvre une -des fenêtres de l’atelier. Tous les jours elle passe de longues heures -dans ce petit salon arrangé à son usage; elle aura entendu le marteau -de Robert frapper sur le marbre, une curiosité l’aura tentée, elle sera -montée sans bruit... - - - - -7 juin. - - -Renée garde toujours le silence; je ne puis deviner jusqu’où va sa -certitude, ni à quelle résolution elle se prépare. - -Nous ne nous voyons qu’aux heures des repas. Là, elle ne m’épargne -aucune amertume et, affirmant ses droits, me fait sentir dans chaque -détail que je ne suis ici qu’une étrangère recueillie par pitié. - -Aujourd’hui M. de Belmonte, ayant manifesté le désir d’entrer dans -l’atelier afin d’y examiner quelques monnaies anciennes, se tourna -vers moi pour me demander où se trouvait la clef. Renée l’interrompit -brusquement. - ---Il me semble, marquis, dit-elle avec hauteur que, si l’on désire des -renseignements sur les appartements du château, c’est à moi qu’il faut -s’adresser et non point à d’autres. - -Je me sentis pâlir sous l’affront. M. de Belmonte s’inclina et, avec -son aisance d’esprit habituelle, changea de sujet. Sans lui, cette -situation serait intenable. Il met une adresse merveilleuse à se -trouver toujours entre nous. Malheureusement il en profile pour se -rapprocher de moi. - -Où que j’aille, je le trouve sur ma route; il ne me cache plus ses -insolentes espérances, ravivées par la signification qu’il donne à -l’absence de Robert et par l’odieuse comédie que je suis obligée de -jouer. J’accepte avec un sourire forcé ses protestations et je réponds -à ses paroles ardentes par un rire que je voudrais rendre insouciant, -mais dont l’amertume me fait tressaillir moi-même. Je ne parviens pas -pourtant à lui dissimuler que je souffre, mais on dirait qu’il y -trouve un charme cruel et que, pour cet esprit corrompu, la conscience -de mon amour pour un autre est un stimulant de plus. - -Ce matin, il m’a demandé soudainement: - ---Comptez-vous accepter pendant longtemps encore l’hospitalité de -madame de Hauteville? - -Sous l’ironie de ces paroles j’ai rougi. - ---Non, ai-je répliqué vivement. - ---Où irez-vous alors? a-t-il repris avec une nuance d’inquiétude -soupçonneuse. - ---Je ne sais, ai-je répondu d’un ton d’insouciance jouée. Quelque part -probablement où j’apprendrai à lire à des enfants maussades. - ---Vous! ce serait un crime que je ne permettrai jamais. Laissez cela -aux pauvres déshéritées de la nature, vous êtes trop jeune et trop -belle pour n’avoir pas une autre voie à suivre. Quand on possède ce je -ne sais quoi qui grise les plus sages, on ne se fait pas institutrice. -Ah! non!... - -Puis plus bas et plus doucement: - ---Si vous vouliez seulement avoir confiance en moi, il y a de beaux -pays que je serais heureux de vous montrer et où vous connaîtriez -jusqu’où peut aller votre pouvoir. Réfléchissez-y, car vous n’avez pas -de meilleur ami que moi, et je ne vous demanderai jamais que l’heure -présente. - -J’écoute ces odieux propos avec une irritation qui ressemble à de la -haine, et il me vient des rages sourdes contre cet homme. J’arrête à -chaque instant sur mes lèvres les paroles de dédain et de colère dont -je voudrais punir son audace. Je baisse la tête et, comme une expiation -méritée, je supporte l’expression de ces sentiments qui m’offensent et -dans mon amour et dans ma dignité de femme. - -Ah! malheureuse que je suis! - - - - -8 juin. - - -J’ai reçu une lettre de Robert; il revient demain. - ---Faites tous vos préparatifs, m’écrit-il; le jour qui suivra mon -arrivée, vous quitterez Hauteville, et je vous rejoindrai quelques -heures après... Je compte les minutes qui nous séparent de la liberté -et du bonheur... - -J’ai prévenu madame de Hauteville de mon départ prochain, et j’ai passé -toute la journée chez moi dans l’activité fiévreuse de mes préparatifs -de départ, dévorée par une anxiété que je ne parvenais pas à dominer. - -Mais Robert revient, ces angoisses vont finir. Nous partirons -ensemble, nous oublierons nos peines, nos souffrances et la solitude -de cœur où nous avons vécu si longtemps; nous retrouverons ce que nous -avons perdu et ce qui nous a manqué; nous réaliserons les espérances -infinies de notre jeunesse. - -Quelques heures encore et le rêve sera atteint. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -Dans la nuit. - - -Mon Dieu, mon Dieu, comment accomplir ce que j’ai promis? comment -supporter? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Tout dormait au château. Absorbée dans une rêverie accablante, je -laissais les heures passer, sans songer même qu’elles s’écoulaient... -On frappa à ma porte, le pressentiment d’une nouvelle épreuve me -traversa le cœur. J’ouvris, c’était Renée. Nous nous regardâmes un -instant, les yeux dans les yeux. - ---J’ai à vous parler, dit-elle enfin. - -En silence, je m’écartai pour la laisser entrer, elle franchit le seuil -de ma chambre, et sa robe m’effleura en passant. Son visage, éclairé -par la lumière qu’elle portait à la main, avait pris, sous l’empire -de la résolution qui l’animait, une expression de rigidité; les yeux -fixes, grands ouverts, elle marchait, la tête haute, d’un pas lent et -automatique. Arrivée près de ma table, elle s’assit sur le fauteuil -que je venais d’abandonner, et, avec un geste hautain, me désigna un -siège en face d’elle. Cette femme, était-ce bien Renée? L’étonnement -absorbait toutes mes facultés et, muette, j’attendais ce qui allait -venir. - ---Thérèse! commença-t-elle de cette voix sourde qui m’avait déjà -frappée, Thérèse, je sais tout et je viens... - -A ces mots, je compris, et, me levant toute droite, je l’interrompis -brusquement. Un seul instinct me dominait, celui d’arrêter sur ses -lèvres les paroles qu’elle allait prononcer. - ---Toute explication est inutile; chassez-moi, vous en avez le droit, -mais ne me demandez rien. - -L’idée de nier ou de feindre ne me traversa même point l’esprit. Elle -parut ne pas m’avoir entendue et continua: - ---Je viens vous demander compte, non pas de ma confiance trahie, mais -de la honte et du trouble que vous nous avez apportés. - -Alors elle m’accabla de tout ce qu’une femme outragée dans ses -sentiments de vertu et d’honneur peut trouver de méprisant et de sévère -pour celle qui les a oubliés. - -Je l’écoutais haletante, les bras croisés sur ma poitrine, afin d’en -comprimer les battements, prête à chaque instant à répondre par des -défis à ses accusations, et pourtant ne l’osant pas. - -Tout d’un coup, sa voix s’abaissa: - ---Ce que vous ne saviez peut-être pas, Thérèse, c’est que je l’aimais. - -J’eus un moment d’égarement. Qui donc osait me faire en face un pareil -aveu?... Robert! c’était mon bien, c’était ma vie, nulle que moi -n’avait le droit de l’aimer! - -Je sentais un frémissement me parcourir tout entière et le sang -battre violemment à mes tempes... Mes lèvres tremblantes ne pouvaient -articuler aucun son, mes yeux cherchèrent les siens, j’aurais voulu -l’anéantir d’un regard. Mais elle parlait toujours, et chaque mot -qu’elle prononçait, révélant l’amour à la fois innocent et passionné -qui remplissait son cœur, me causait une souffrance. Elle l’aimait! -c’était l’écroulement de tout ce qui faisait à mes yeux mon excuse et -ma justification. J’eus honte alors et, courbant la tête, je cachai mon -visage dans mes mains. - -Je n’avais rien deviné, rien pressenti, mon aveuglement avait été -semblable au sien, et dans cette enfant rêveuse et timide je n’avais -pas entendu battre le cœur de la femme. - -Elle se tut et demeura un instant comme plongée dans une sombre -rêverie, on n’entendait aucun son, la nature elle-même était muette. -Je ne sais combien de temps nous demeurâmes ainsi. Soudain le soupçon -du but de cet aveu traversa mon repentir naissant, je relevai ma tête -courbée. La table nous séparait, j’y appuyai mes deux mains et, me -penchant vers elle: - ---Vous venez me le redemander? mais il est trop tard maintenant. -N’espérez pas que je vous le rende, car moi aussi je l’aime et d’un -amour!... - ---Vous vous trompez, Thérèse, je n’espère rien. - -Renée avait tourné son visage vers moi: elle ne rêvait plus, et sa -bouche avait pris une expression inflexible. C’était un juge, ce -n’était plus la femme attendrie, confessant son amour. - ---Non, je ne vous redemande pas son cœur. Longtemps, dans mon adoration -aveugle, j’ai attendu humblement et en silence qu’il daignât venir à -moi. Il n’est pas venu, et vous savez, Thérèse, jusqu’où il est tombé -aujourd’hui... En voyant si bas celui que j’avais placé si haut, le -choc a été trop violent, mon âme déçue n’a pu y résister, et mon amour -est mort, ne voulant pas descendre aux hontes d’une telle chute. - -Il y avait dans son accent un dédain si profond, une fierté si triste -qu’involontairement ma tête se courba de nouveau. - ---Que voulez-vous alors? murmurai-je. - ---Le sauver, répondit-elle simplement. Elle continua:--Dieu m’est -témoin que, s’il ne s’agissait que de moi, je me serais tue, -probablement toujours; mais j’ai deviné vos desseins, j’ai compris que, -si vous partiez, c’est qu’il devait vous rejoindre. Non contente de -la dégradation morale où tous l’avez amené, vous voulez qu’il rompe -publiquement avec son passé d’honneur et qu’il se ferme l’avenir. Lui, -Robert de Hauteville, il quittera secrètement, comme un malfaiteur -qui s’enfuit, son pays et la maison de son père, il abandonnera ses -devoirs, il faillira à ses engagements, il foulera aux pieds l’orgueil -de sa vie entière, il deviendra, pour tous ceux qui l’ont honoré, un -objet de mépris, et cela afin de vous suivre!... Ah! de quels moyens -vous êtes-vous donc servie et quelles ruses avez-vous employées pour -séduire et avilir ce noble cœur? - -Un objet de mépris! je rendrais Robert un objet de mépris! Je -croyais que le mépris n’atteindrait que moi et que lui n’en serait -pas effleuré, mais cette femme qui parlait disait le contraire. Je -t’écoutais sans penser à m’offenser de ses paroles, sans songer à -défendre ce qui me restait de vertu, occupée uniquement à saisir -l’idée qu’elle me présentait. Mais quand elle en vint à m’accuser de -ruses et à nier la spontanéité de l’amour qu’il m’avait donné, je me -redressai sous l’outrage: - ---Sachez, criai-je, que c’est de lui-même et librement qu’il m’a aimée, -c’est son amour qui a conquis le mien, et cette fuite, cet aveu public -de notre passion, c’est lui qui l’exige et y attache son avenir de -bonheur. - -Elle pâlit, ce fut le seul signe d’émotion qu’elle donna; son regard -demeura ferme et sa voix ne s’altéra pas: - ---Il s’agit de réparer le mal plus que d’en rechercher les causes. -Thérèse, il faut que vous renonciez à Robert et que vous le rendiez, -non à moi qui ne vous le réclame pas, mais à l’honneur qu’il offense et -au devoir qu’il oublie. - ---Jamais! tel fut le cri de mon cœur. - -Je marchais fiévreusement dans la chambre, me débattant sous mille -impressions contradictoires. Enfin, voyant qu’elle ne bougeait pas -et qu’elle semblait attendre mon retour au calme pour recommencer à -parler, je me rapprochai d’elle: - ---Ce que vous pourriez ajouter est inutile. Je l’aime, entendez-vous, -passionnément, follement, comme vous ne savez pas aimer, et mon âme se -déchirerait en lambeaux s’il fallait me séparer de lui. - ---Vous avez peur de la souffrance? - -Il y avait dans sa voix un dédain inexprimable. Elle continua: - ---Vous dites que je ne sais pas aimer? Cependant, du temps où je -l’aimais, pour lui je n’aurais reculé devant aucune douleur. - ---Mais il en souffrirait aussi, autant, plus que moi peut-être. - ---Moins qu’il ne souffrira plus tard. - ---Taisez-vous, laissez-moi. Qui vous donne le droit de me torturer -ainsi? - ---La volonté de le sauver, Thérèse. - -Elle se leva en prononçant ces mots. Nous étions debout en face l’une -de l’autre, à une distance de quelques pas, mais, quoique je sois -plus grande qu’elle, elle semblait me dominer de toute la hauteur de -sa situation sur l’abaissement de la mienne. Ce n’était plus Renée, -c’était une femme inconnue dont la grandeur morale m’écrasait. Mon -esprit, sous le coup de cette révélation, flottait indécis; cependant, -à travers le travail mystérieux qui s’accomplissait en moi, le -sentiment instinctif de la défense de mon amour me possédait encore. - ---Thérèse, n’étouffez pas la voix de votre conscience.--Puis elle -essaya de faire vibrer les cordes muettes de mon âme, elle me parla -de Dieu que j’offensais, de l’honneur que je perdais, elle appela à -son aide tout ce qui pouvait réveiller et fortifier mes vagues notions -du bien... Je ne voulais pas l’entendre, je cachais ma tête dans mes -mains, mais, malgré mes efforts, chacune de ses paroles me parvenait -distinctement et semblait s’ouvrir forcément une voie jusqu’au plus -profond de mon être. Défaillante, sous l’empire de l’angoisse qui me -torturait, ne pouvant plus me soutenir, je m’appuyai contre la muraille: - ---Je ne puis pas, criai-je, Robert m’est plus cher que tout. - -Alors il se passa une chose inouïe: je vis Renée s’agenouiller devant -moi. - ---Eh bien! dit-elle, que ce soit pour l’amour de lui! - -Sa voix avait perdu son ton de sévérité pour prendre l’accent de la -prière. Elle me supplia d’avoir pitié de Robert, de lui épargner -les humiliations qui l’attendaient, de ne pas flétrir cette vie, -jusqu’aujourd’hui sans tache, de ne pas faire de lui un homme sans -foyer, sans patrie... - -Ce que je souffris, nulle parole ne saurait l’exprimer, je sentais un -écroulement affreux s’accomplir, écrasant sous sa ruine mes espérances, -mon bonheur, mon amour... Du milieu de ces ruines un sentiment nouveau -surgissait: celui du sacrifice. - -Je me redressai et lui montrant du geste, par la fenêtre ouverte, le -ciel qu’elle avait invoqué: - ---Vous avez vaincu! dis-je. Je partirai seule. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Depuis lors, plusieurs heures se sont écoulées dans une agonie dont la -mort, hélas! n’a pas été le prix. - -Hier, nous disions:--Encore quelques jours et le rêve sera -atteint.--Une main implacable, celle de Dieu peut-être, n’a pas permis -que nous arrivions jusque-là. Notre amour doit mourir en vue du rivage, -au moment de toucher le but qu’il s’était promis... L’éternité dont -nous parlions sera celle du désespoir... - - - - -Le matin du 9 juin. - - -Les rayons du soleil, déjà haut sur l’horizon, sont venus blesser mes -yeux et me tirer de l’engourdissement où j’étais tombée, vaincue par -la douleur. La bougie brûle encore sur la table, et il flotte dans -l’air un vague parfum d’iris laissé par Renée. C’est donc vrai!... J’ai -promis de briser nos deux cœurs de mes propres mains. - -Jusqu’ici je n’ai considéré que l’horreur du sacrifice; il faut penser -maintenant à son accomplissement. Ma raison vacillante a peine à saisir -la portée de ce mot. - -Parler à Robert, le convaincre, l’amener à renoncer à moi?... Aussi -bien faire que nous ne nous soyons pas aimés! Hors de moi rien -n’existe pour lui. Aucun appel ne pourrait avoir prise sur cette -volonté inflexible, et dans le premier regard que nous échangerions -ma résolution faiblirait sous la sienne.--M’enfuir, disparaître sans -laisser de traces, sans un mot d’adieu?... Mais il me suivra! Si loin -que j’aille, il saura me découvrir, il viendra me reprendre... Je le -sens, j’en ai la conviction, et au travers de ma douleur, cette foi -profonde dans la force de son amour me donne un orgueil dont je savoure -l’âpre volupté. - -Mourir?... C’est l’unique voie qui me reste. Cette pensée, qui ferait -reculer une femme meilleure que je ne le suis, ne me cause aucun -effroi. Se tuer est un crime, mais partir avec Robert serait un crime -aussi, et entre les deux, dans cette impasse terrible, ne vaut-il pas -mieux choisir celui qui vous rend seule coupable? Je suis résolue, -que m’importe la vie! D’ailleurs, en le perdant, j’ai déjà cessé -d’exister. J’échappe ainsi à l’avenir qui m’attend, aux longs jours de -solitude désespérée, de regrets intolérables... Et puis mourir pour -vous, Robert, ce sera presque une joie. - -Mais que dira-t-il en apprenant que j’ai cessé de vivre? Il devinera -que je me suis donné la mort, il s’en accusera, là aussi il voudra me -suivre, et si par conscience il ne le fait pas, sa vie ne s’en écoulera -pas moins, inutile, assombrie et découragée, dans un désespoir sans -consolation et sans fin, dans un amour d’outre-tombe plus fort qu’un -amour vivant. - -Je ne puis donc pas mourir! Ce dernier refuge m’est fermé. Il ne suffit -pas que je m’immole, que je disparaisse; il faut que je sauve son -avenir, que je le rende à lui-même en arrachant de son cœur l’amour qui -le remplit. Oh! ce renoncement suprême, qui m’indiquera le moyen de -l’accomplir? - - - - -Quelques heures plus tard. - - -Je n’ai pas quitté ma chambre, j’ai fait dire que j’étais malade. -Il m’aurait été impossible de revoir Renée. Cette nuit, nous avons -échangé, je le sens, notre dernier regard. - -La journée s’avance, Robert doit être arrivé. O mon bien-aimé, quel -retour je vous prépare!... Ma pensée, écrasée par la nécessité qui la -brise, essaie vainement de s’éclairer et de s’affermir. Les ténèbres -s’épaississent et je sens l’égarement s’emparer de moi... - -Mais quel est ce bruit que j’entends? Des pas furtifs résonnent dans -le corridor; ils s’arrêtent devant ma chambre, une main se pose sur -la clef... La porte est verrouillée et ne s’ouvre pas. Il se fait un -moment de silence, puis une voix très basse appelle: - ---Thérèse! - -Grand Dieu! c’est Robert! - -Je me cramponne des deux mains à la table qui est devant moi, afin de -résister à la redoutable tentation qui se présente et à laquelle je ne -m’étais pas préparée. - ---Thérèse, continue la voix, ouvrez, j’ai à vous parler. - -Mais j’enfonce mon mouchoir dans ma bouche, afin d’étouffer le cri -d’amour et de douleur qui voudrait s’en échapper; je cache ma tête -entre mes bras pour empêcher les sons d’arriver jusqu’à moi. - ---Thérèse, êtes-vous endormie, que vous ne répondez pas? - -Je reste muette, un instant se passe. Les pas s’éloignent et peu à peu -cessent. - -Alors un regret intolérable me prend. Cette voix adorée que j’ai refusé -d’écouter ne frappera plus jamais mon oreille, c’est la dernière fois -que je l’ai entendue prononcer mon nom!... Je me traîne jusqu’à la -porte, je l’ouvre, et, posant ma main où il a posé la sienne, suivant -des yeux l’espace qu’il a parcouru, j’essaye de ressaisir quelque chose -de lui. - - - - -Vers le soir. - - -Il est tard déjà, les heures s’écoulent, et je n’ai pris aucune -résolution, nulle inspiration ne m’est venue... Une seule issue s’est -présentée à mon esprit, mais si horrible, que j’ai reculé et que mon -courage a failli devant cette dégradation... Je me débats contre cette -pensée, je la repousse, elle revient toujours et s’impose à moi comme -une atroce nécessité. - -Pour sauver Robert, faut-il donc m’avilir et tomber si bas qu’aucune -miséricorde ne m’atteigne jamais? - -Il semble que je ne puisse fuir le mal que par le mal et que même, en -voulant le réparer, je ne trouve d’autre voie à suivre que celle du -péché. Est-ce que mon esprit aveuglé et perverti ne sait plus discerner -le droit chemin? ou serait-il vrai que Dieu ferme la porte du repentir -et la possibilité du retour à ceux qui l’ont audacieusement bravé?... -Dans cet effarement de mon âme, des lueurs se font, et je comprends -que, pour accomplir noblement un sacrifice, il faut en être digne et -que Dieu vous y aide. - -Pour toi, infortunée Thérèse, il n’y a de possible qu’un sacrifice: -la honte. M. de Belmonte est là, il t’a offert son amour, il attend; -tu n’as qu’à laisser tomber ta main dans la sienne... Et alors, sous -le coup d’un pareil outrage, d’une aussi mortelle injure, l’amour -succombera dans le cœur de Robert; j’en serai honteusement chassée; -cette âme orgueilleuse ne se pardonnera pas de m’avoir aimée, et mon -souvenir, proscrit et détesté, ne viendra ni attrister ni affaiblir sa -vie. Il ne cherchera point à me poursuivre, à deviner, à comprendre... -Mon avilissement le terrassera. - -Non cependant! un aussi effroyable sacrifice ne saurait m’être demandé; -je ne puis m’y soumettre, toutes mes pudeurs se révoltent... O mon -Dieu, ne m’abandonnez pas dans cette agonie de ma pensée! N’y a-t-il -pas quelque torture ignorée, quelque supplice innomé que vous puissiez -m’infliger comme expiation? Rien ne me semblerait trop dur, trop cruel, -rien, excepté cette honte. Mais c’est en vain que j’interroge le ciel, -aucune voix ne me répond, en vain que j’implore sa pitié; il demeure -implacable. Quel secours puis-je attendre de ce Dieu que je n’ai pas -reconnu? Il a détourné sa face de moi, et il m’a abandonnée dans sa -colère... - -Cette immolation dépasse les forces humaines. La mienne succombe. -Je préfère manquer à ma parole, devenir criminelle et le perdre -avec moi... D’ailleurs, rien ne presse: je puis essayer d’abord de -convaincre Robert, de fuir seule... Ah! malheureuse! ne sais-tu pas -qu’entre toi et lui il faut l’irréparable?... Eh quoi! je marchande mes -douleurs et mes humiliations, comme si après l’indicible souffrance de -l’avoir perdu, quelque autre infortune pouvait m’atteindre encore! Je -n’existe plus. Le salut de Robert doit être mon dernier orgueil et ma -dernière vertu. Quel que soit le prix que j’y mette, il ne sera jamais -trop cher pour mon amour. - -Et vous, Renée, dont la pureté se voilera blessée en face du dénoûment -qui se prépare, avant de me condamner, arrêtez-vous, réfléchissez et -ne le faites que si, dans votre conscience d’honnête femme, vous savez -trouver à cette lamentable situation une autre issue que l’horrible -expédient qui s’impose à moi. Ah! Renée, si vous pouviez mesurer -la profondeur de l’amour qu’il me porte, vous comprendriez que ma -dégradation seule peut le sauver. - -Et maintenant, mon Dieu, vous que j’ai si peu et si mal prié, -anéantissez-moi promptement dans votre miséricorde, mais auparavant -laissez-moi la force d’accomplir cette suprême expiation. - - - - -Minuit. - - -La nuit était étouffante et obscure, pas un souffle d’air ne faisait -trembler les feuilles, la terrasse était vide. Dans une des allées -latérales de la grande avenue, le marquis se promenait lentement et -l’on voyait son ombre se montrer par intervalles, pour disparaître de -nouveau. C’était le moment ou jamais. - -Arrachant une mantille de ma malle ouverte, je m’en couvris -hâtivement la tête et les épaules. Une glace me renvoya mon image: -mon visage hâve, mes yeux désespérés!... Quelle figure pour une -entrevue d’amour!... Un éclat de rire strident m’échappa. C’était un -rire d’insensée. J’eus peur; il fallait agir avant que ma tête se -perdît. Je me précipitai vers la porte et traversai rapidement le -corridor sombre. Arrivée à l’escalier, les lampes qui l’éclairaient -m’éblouirent; une lueur de raison me revint. Surtout je ne devais -être ni vue ni rencontrée. Je me penchai sur la rampe. Personne, il -n’y avait personne... Je prêtai l’oreille: aucun son ne se faisait -entendre. Alors, ramenant mon voile sur mon visage, je me glissai le -long des degrés, dominée d’une seule crainte, celle de devenir folle -avant d’avoir assuré le salut de Robert. Évitant le grand vestibule, -je tournai à gauche sur la galerie extérieure, au fond de laquelle -se trouve une petite porte donnant sur le parc. Je l’ouvris et, me -dissimulant derrière les massifs, je parvins jusqu’à l’allée que -suivait M. de Belmonte. Une charmille seule nous séparait encore. Avant -de franchir ce dernier rempart, je m’arrêtai... - -Mon cœur battait à se rompre, je ne voyais plus... Mes yeux se -fermèrent, j’eus alors comme une vision de ma vie entière; il me revint -des impressions d’enfance, des souvenirs lointains, puis j’entendis -la voix de Robert me disant:--Thérèse, je vous aime comme un insensé! -Thérèse, jurez-moi que, quoi qu’il arrive, vous ne me quitterez -jamais.--Et il me semblait voir son visage fier et tendre se pencher -vers le mien... Je voyais, j’entendais toutes ces choses, et là, -derrière ce faible obstacle, il y avait un homme que je haïssais, et à -cet homme j’allais remettre plus que ma vie. - -Haletante, j’écoutais son pas lent, mesuré, insouciant... Il se -mit à fredonner le refrain d’une opérette en vogue. Je fis un pas -et, écartant le feuillage, je me montrai à ses yeux. Il poussa une -exclamation de joyeuse surprise et, venant à moi, s’informa de ma -santé, m’assurant des inquiétudes qu’elle lui avait causées. Je ne -pouvais répondre, je me sentais mourir. L’obscurité était profonde, il -marchait près de moi. Tout d’un coup il me dit: - ---Quand partez-vous? - ---Cette nuit. - -Quelque chose de ma voix le frappa; il se baissa brusquement pour -me regarder, mais le voile qui couvrait mes traits l’empêcha de les -discerner. - ---Seule? demanda-t-il avec anxiété. - -Nous étions arrivés à une éclaircie, et la façade du château nous -apparut. Soudain il me sembla voir l’ombre de Robert passer derrière -les vitres de l’atelier. - -Un banc était près de moi; défaillante, je m’y laissai tomber. Le -marquis attendait une réponse. Rejetant en arrière le voile qui cachait -mes yeux: - ---Cela dépend, murmurai-je. - -Ses regards ardents plongèrent dans les miens.--Le dégoût me montait -au cœur; je sentais que, si je ne prononçais pas le mot fatal, si je -tardais d’un instant, il ne serait jamais prononcé. Je m’étais relevée. - ---Où irez-vous? me demanda M. de Belmonte. - -Je voulus parler, ma voix se brisa. Il répéta sa question. Alors, -appelant à mon aide toutes les forces concentrées de mon amour et de -mon désespoir: - ---Où vous voudrez, répondis-je. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je suis rentrée dans ma chambre, j’ai fermé mes malles, brûlé mes -papiers et je n’ai gardé que ce cahier où j’ai écrit heure par heure -mes angoisses. J’attends le lever du jour pour partir. A la petite -porte du parc, je dois trouver M. de Belmonte. - - - - -Plus avant dans la nuit. - - -Les heures se traînent lourdes et lentes. Cette nuit ne prendra-t-elle -jamais fin? - -La fenêtre est ouverte; je regarde autour de moi ce parc, ces montagnes -que je ne reverrai plus... La violence de ma douleur est comme épuisée, -une résignation farouche m’a envahie. Toute révolte a cessé. La -fatalité héréditaire qui pèse sur ma vie depuis l’heure de ma naissance -a accompli son œuvre: d’échelon en échelon, elle m’a conduite jusqu’aux -irréparables paroles que je viens de prononcer.--Demain Robert -apprendra mon opprobre et le lamentable sort que j’ai choisi. - -Je ne le verrai plus,... et il y a peu de jours encore, nous faisions -des rêves de bonheur;... il me disait: «Rien ne peut nous séparer que -la mort!» Robert, vous n’aviez pas pensé à la honte...--Mais je ne veux -pas revenir sur ces scènes passées. Toutefois, avant de quitter cette -demeure où je ne reviendrai jamais, je désire revoir ces lieux témoins -de tant d’amour: la bibliothèque, où nous avons travaillé ensemble; -l’atelier, où il m’a dit qu’il m’aimait... - - - - -3 heures du matin, 10 juin. - - -J’ai poussé la porte de l’atelier et je suis entrée. Le jour naissant -éclairait à peine cette vaste salle, qui restait plongée presque tout -entière dans une ombre profonde. - -C’était là que son amour m’avait été révélé et que cette éclatante -lumière avait pénétré mon âme. Maintenant tout était nuit et silence... -Un frisson me saisit; je tremblais de froid et mes dents claquaient. - -Mon buste était là dans l’embrasure de la fenêtre; combien y -restera-t-il encore? - -Les portières qui séparaient l’atelier de la seconde pièce étaient -baissées. Les soulevant de la main, je plongeai mes yeux à -l’intérieur. Une lampe mourante y versait une faible clarté. Près de -la table où elle était posée, Robert était assis, il dormait, la tête -appuyée contre le dossier du fauteuil. Des lettres cachetées étaient -devant lui, des papiers déchirés l’entouraient. Évidemment le sommeil -l’avait surpris dans cette veillée de travail trop prolongée. - -A cette vue inattendue, tout mon calme m’abandonna; je tombai à genoux -sur le seuil de cette porte que je n’osais plus franchir, et je tendis -mes bras vers lui. - ---Robert! - -Son nom passa comme un souffle à travers mes lèvres. Il ne l’entendit -point. Un sourire heureux flottait sur sa bouche, il rêvait de moi, de -moi malheureuse, dont la main allait lui porter un coup si cruel!... - -Ce sourire me fit mal, et la pensée du réveil que je préparais à son -amour me remplit soudain le cœur d’une immense pitié. Pour lui épargner -la plus légère douleur j’aurais donné ma vie, et la destinée me -forçait à payer sa confiance du plus outrageant abandon... - -Il allait me maudire! lui, mon seul bien et mon unique amour! et, -inexprimable douleur, il allait douter de moi! Le présent jetterait -son ombre sur le passé, et le souvenir de notre bonheur, criminel -peut-être, mais cependant pur encore, en demeurerait éternellement -souillé. - -Et il dormait toujours, sans se douter qu’à deux pas de lui, la femme -qu’il aimait sentait son âme se briser dans le suprême adieu qu’elle -lui envoyait. - -Mes yeux ne le quittaient pas. Ce triste bonheur inespéré, je voulais -le savourer dans son intensité. Soudain Robert fit un léger mouvement. -S’il allait se réveiller, me voir, me reprendre à lui?... Devant le -délire de joie coupable que me causa cette pensée, je reculai honteuse, -effrayée... - -Cette tentation fut épargnée à ma faiblesse. Le sommeil de Robert -redevint calme et profond. Alors, retenant mon souffle, je me traînai -sur mes genoux jusqu’à lui, et mes lèvres, qu’aucune autre bouche que -la sienne n’avait jamais touchées, murmurèrent les dernières paroles -d’amour qu’elles auront prononcées sur la terre. Puis, concentrant mon -âme dans un regard qu’il ne vit pas, je m’éloignai en la lui laissant... - -Et maintenant, Robert, je pars. Adieu! pardon! Un jour viendra -peut-être, dans cet au-delà mystérieux dont on nous parle, où vous -saurez que, si j’ai péché contre vous, c’était par excès d’amour. - - - - - LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE - A MADAME DE FAVERGES - -Un an après, 20 juin 1880. - - -Voici une année tout entière écoulée depuis la fuite déplorable de -Thérèse. Vous me demandez dans votre dernière lettre quel changement -cette année a apporté dans notre situation. Aucun. - -Robert a survécu... Moi je vis! C’est tout ce que je puis vous répondre. - -Quelle est donc cette volonté redoutable qui, en rapprochant pour un -jour des existences jusque-là étrangères les unes aux autres, a permis -que de ce rapprochement naquissent d’irréparables malheurs? Quelle est -cette main inflexible qui a frappé indistinctement les innocents et -les coupables? Qu’avais-je donc fait à Dieu? - -Tandis que je vous écris, mes yeux se sont levés par hasard sur le -petit miroir qui est toujours sur ma table et qui me vient de ma -mère... Eh quoi! c’est là cette femme qui, il y a un an, redoutait -dans sa vie le pli d’une feuille de rose!... Cette femme ressemble -à toutes les jeunes femmes, son visage n’a pas encore de rides, sa -bouche a toujours une tendance au sourire, et ses yeux ne portent point -la trace des larmes de son âme... Mais ses rêves sont finis, et dans -cette cruelle réalité qui l’a mortellement blessée, elle a enfin acquis -cette résignation des choses humaines qui manquait à l’équilibre de son -ignorante jeunesse... - -Et Robert lui aussi vit... Enfermé dans son atelier pendant les longues -heures des lentes journées, il sort de là muet et sombre, se renfermant -dans cette insondable impassibilité qui ne l’abandonne jamais... Le -soir, je demeure auprès de lui, nous parlons de choses indifférentes, -et tout sujet me semble bon.--Mais lorsque par hasard nos regards se -rencontrent, effrayés de leur commune profondeur et de l’intensité des -pensées qui s’y reflètent, ils s’abaissent et ne se relèvent plus... - -Je rentre alors dans ma chambre, et si quelques heures après j’ouvre ma -fenêtre, j’aperçois sur un massif le reflet d’une clarté qui sort de la -chambre voisine, et qui ne s’éteindra qu’aux lueurs du matin. - -C’est Robert. - -Souvent aussi, par ces chaudes nuits d’été, je vois s’élever de la -prairie humide une flamme blanche qui, rasant le sol, forme des ronds -capricieux. Tantôt elle disparaît derrière les arbres, tantôt elle -apparaît plus brillante, revenant sur son chemin par bonds, comme le -vol d’un oiseau de nuit... Une bouffée de vent apporte jusqu’à moi -l’odeur pénétrante du marais. Sous l’action de la brise, la lueur court -plus vite, sans repos et sans but: c’est un feu follet. - -Alors je pense à cette âme errante qui se meut, comme cette lueur -agitée, dans le triste horizon de sa faute, sans repos et sans trêve, -cherchant sa voie perdue et désirant l’oubli... O pauvre âme folle! ô -pauvre cœur aveugle! quel désordre a fait en vous la passion! - -Où est-elle? Nul ne le sait, on a perdu toute trace...--M. de Belmonte -vit seul à Paris, et une gravité qui semble mélangée de remords a, -paraît-il, remplacé l’insouciance et la légèreté d’autrefois. - -Comme cette flamme égarée qui va tout à l’heure s’éteindre, consumée -par elle-même, sa passion l’a-t-elle brisée? S’est-elle donné la mort? - -Le feu follet court, court comme un être en détresse... Mais je veux -arriver à cette haute vertu du pardon. Va, que ton âme soit en repos. -Moi seule, j’ai compris ton douloureux sacrifice... Tu as su aimer... -Je te pardonne, pauvre Thérèse!. . . . - - - - - FIN - - - 3047-81.--CORBEIL. Typ. et stér. CRÉTÉ. - - - * * * * * - - - - -NOTES DE TRANSCRIPTION - - - Ce livre reproduit intégralement le texte original et l’orthographe - d’origine a été conservée y compris ses variantes (par exemple - gaîté/gaieté). Cependant quelques erreurs typographiques ont été - corrigées. La liste de ces corrections se trouve ci-dessous. - - L’utilisation des points de suspension ?... !... ... a été - harmonisée pour se conformer à la typographie habituelle. D’autres - corrections mineures ont été faites et ne sont pas référencées dans - la liste ci-dessous. - - Les caractères imprimés en italique dans l’édition originale ont - été indiqués comme _ceci_. - - -CORRECTIONS - - P. 55: reconnnais --> reconnais (... Je ne me reconnais plus,...) - - P. 73: sous entendus --> sous-entendus (... des sous-entendus qui - m’inquiètent...) - - P. 73: déviné --> deviné (... Aurait-il deviné...) - - P. 87: mit --> mis (... J’avais quitté... et mis ce jour-là...) - - P. 95: fièvreusement --> fiévreusement (... dans ma chambre, - fiévreusement...) - - P. 104: nour --> nous (... nous serons heureux,...) - - P. 114: Nons --> Nous (... Nous fîmes quelques pas,...) - - P. 157: au delà --> au-delà (... cet au-delà mystérieux...) - - P. 158: rappochant --> rapprochant (... en rapprochant pour un - jour...) - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION *** - -***** This file should be named 63712-0.txt or 63712-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/7/1/63712/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Expiation - -Author: Dora Melegari - -Release Date: November 11, 2020 [EBook #63712] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Joël Savary and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was - produced from scanned images of public domain material from - the Google Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION *** -</pre> -<p class="headline">EXPIATION</p> - -<div class="page-break"></div> -<p class="center top4em"> -3047-81. — <span class="smcap">Corbeil</span>. Typ. <span class="smcap">Crété</span>.</p> - -<div class="page-break"></div> -<p class="top4em"></p> -<hr class="full" /> -<div class="shortcuts"> -<p>Au lecteur:</p> -<p><a href="#Page_1">EXPIATION</a></p> -<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></p> -<p><a href="#NOTES_DE_TRANSCRIPTION">NOTES DE TRANSCRIPTION</a></p> -</div> -<hr class="full" /> - -<div class="page-break"></div> -<h1>EXPIATION</h1> -<p class="center larger">PARIS</p> -<p class="center">CALMANN LÉVY ÉDITEUR -<br/> -</p> -<p class="center">1881</p> -<p class="center"><small>Droits de reproduction et de traduction réservés</small></p> - -<div class="page-break"></div> -<p><span class="pagenum" id="Page_1">[p. 1]</span></p> -<p class="headline">EXPIATION</p> - -<p class="quotdate2">C..., 28 octobre 1878.</p> - -<p>Tout est terminé : le testament de mon -père a été ouvert, les comptes sont réglés. -Je viens de signer une procuration pour -faire vendre la vieille maison, mon unique -héritage paternel ; j’ai écrit en même -temps à ma cousine Renée de Hauteville, -la seule parente qui me reste en ce monde, -pour lui dire que j’accepte l’hospitalité -qu’elle a la bonté de m’offrir. En le faisant, -<span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span> -j’ai cédé aux instances de madame de Faverges -et aux raisons péremptoires du notaire. -Je n’ai pas assez pour vivre. De la -fortune de mon père il ne reste rien ; ses -voyages scientifiques, sa passion de bibliophile -l’ont absorbée. L’incurie de son administration -a consommé sa ruine. Toutefois -j’aurais préféré rester ici, y végéter au -jour le jour et attendre que, remise du -coup qui m’a frappée, je puisse songer à -un avenir de travail.</p> - -<p>C’est demain que je pars. Probablement -je ne reviendrai jamais dans cette demeure. -Si inhospitalière, si triste qu’elle m’ait été, -j’éprouve en la quittant une sorte de regret, -et je revis par la pensée dans les années -écoulées, tellement il est vrai que l’on -s’attache aux lieux où l’on a le plus souffert ! -Je me souviens, comme si c’était hier, du -jour où j’y suis entrée pour la première -fois. Ma marraine venait de mourir. Depuis -la catastrophe qui avait brisé notre vie de -<span class="pagenum" id="Page_3">[p. 3]</span> -famille en dispersant notre intérieur, depuis -le jour fatal où ma mère avait disparu -et où ma marraine m’avait emmenée -comme une enfant maudite, je vivais auprès -d’elle et n’avais pas revu mon père. -En la perdant, j’avais perdu mon asile. -Mon père m’écrivit alors de le rejoindre. -J’arrivai à C... Aucune parole de bienvenue -ne m’y accueillit, et dès cette heure il fut -avec moi ce qu’il devait être jusqu’à celle -de sa mort.</p> - -<p>Notre vie en commun commença. Dans -les premiers temps j’avais espéré un rapprochement ; -je lui demandai de me permettre -de lui faire la lecture, de me laisser -prendre des notes pour lui. Il refusa. -Néanmoins je revins à la charge, mais un -jour il me traita si rudement que je n’osai -plus tenter le moindre effort.</p> - -<p>— Thérèse, me dit-il, cessez vos importunités, -elles m’irritent inutilement. Vous -ne pouvez m’aider en rien ; les femmes -<span class="pagenum" id="Page_4">[p. 4]</span> -n’entendent quoi que ce soit aux choses -intellectuelles et ne savent que confondre -toutes les questions. Votre présence ici est -déjà pénible pour moi ; n’en augmentez -pas l’embarras en voulant m’imposer vos -services.</p> - -<p>J’ai beaucoup pleuré alors à ce sujet, -mais c’était au commencement ; plus tard -je me suis endurcie. Mon père ne m’aimait -pas, il ne m’aimerait jamais. C’était un -malheur, comme tout dans ma vie avait été -un malheur. Il y a des personnes qui naissent -marquées pour la douleur. Il faut -qu’elles se résignent de bonne heure ; je -m’étais résignée.</p> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> - -<p>Des émotions de ces dernières semaines, -il m’est demeuré une stupéfaction douloureuse -qui m’empêche de rassembler mes -idées. Une seule impression distincte se -dégage de cet assoupissement moral : celle -de mon isolement complet. Désormais je -<span class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</span> -suis seule au monde, toute seule. Ce sentiment -de solitude est souvent venu déjà attrister -et aggraver ma situation. Mais c’est -bien pis maintenant. Alors du moins mon -père vivait, et bien que son cœur me fût -fermé, qu’il me tînt systématiquement éloignée -de lui, c’était pourtant quelqu’un à qui -j’appartenais. Aujourd’hui je n’appartiens -plus à personne, aucun devoir ne me réclame, -aucune obligation ne me retient. -Demain, mon dernier lien se brisera, -quand je quitterai ce qui fut pour moi la -maison paternelle. Thérèse, ma pauvre -fille, te voilà libre, aussi libre qu’un oiseau -du ciel. Thérèse, que feras-tu de ta -liberté ?</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span></p> -<p class="quotdate">Château de Hauteville.</p> - -<p>Je suis arrivée à Hauteville il y a une semaine. -C’était vers le soir, il tombait une -pluie fine et serrée, le vent agitait les -grands arbres du parc. Sur le perron du -château je vis de loin une femme debout ; -sa silhouette se dessinait nette et droite -sur le fond lumineux du vestibule éclairé. -Quand la voiture approcha, elle descendit -rapidement les degrés, exposant sa tête nue -à l’eau du ciel.</p> - -<p>Ses deux mains amicalement tendues -m’aidèrent à descendre, puis s’appuyèrent -sur mes épaules, tandis qu’elle m’embrassait. -Je sentis contre mon visage fatigué -la pression de sa joue fraîche et j’entendis -<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span> -une voix vibrante et jeune qui me -disait :</p> - -<p>— Soyez la bienvenue, Thérèse !</p> - -<p>Cette femme, c’était ma cousine Renée. -Elle est fort jolie, grande, élancée, avec un -petit air languissant dans la démarche qui -lui donne une grâce de plus. Son teint est -mat, ses cheveux châtains sont enroulés -simplement autour de sa tête ; sur le front -une frange qui tombe très bas sur les yeux. -Les yeux ! voilà ce qu’elle a de plus remarquable ; -ils sont grands, lumineux, d’un -bleu violet ; l’expression en est singulièrement -triste et forme un contraste étrange -avec son visage d’enfant aux contours arrondis -et légèrement indécis encore. La -bouche est celle d’une personne heureuse, -une bouche faite pour sourire. Voilà ce -qu’est l’extérieur ; quant au reste, c’est -encore l’inconnu ; mes yeux voient, mais -je ne suis en état ni d’observer, ni de définir. -Je ne l’avais pas revue depuis son -<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span> -enfance, c’était donc une étrangère en face -de qui je me trouvais. Nous étions un peu -embarrassées l’une vis-à-vis de l’autre. Elle -me regardait d’un air à la fois curieux et -timide.</p> - -<p>— Comme vous devez avoir froid ! dit-elle -enfin ; quel triste voyage !... Je suis -fâchée que Robert n’ait pu aller à votre -rencontre.</p> - -<p>Elle m’installa auprès du feu, me raconta -qu’elle était seule au château, que son mari -était absent, qu’il ne reviendrait que dans -quelques jours. Ensuite, elle me parla de -sa tante de Faverges, de son frère Gontran, -de leur enfance si heureuse ! Maintenant il -voyageait en Afrique, elle lui écrivait de -longues lettres...</p> - -<p>Ce bavardage innocent, sortant de cette -bouche enfantine, me berçait doucement : -il y avait si longtemps que je n’avais entendu -une voix jeune ! Telle fut notre première -soirée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span></p> - -<p>Les jours suivants, elle se donna mille -peines pour me distraire, me témoignant -une cordialité dont je voudrais avoir la -force de lui être plus reconnaissante ; puis -elle s’aperçut de mon anéantissement et -comprit que la meilleure charité serait de -me laisser à moi-même. Je reste donc de -longues heures dans ma chambre, les -mains croisées autour de mes genoux, -écoutant la pluie qui bat contre les vitres, -regardant les brouillards se dégager lentement -des forêts de sapins qui entourent -Hauteville. Mes idées flottent indécises sur -tout, sans se fixer sur rien. Le passé me -semble un rêve douloureux dont le présent -est le lamentable réveil. Quant à l’avenir, -je n’y songe même pas ; il y a des années -que je n’y songe plus.</p> - -<p>Pendant que j’écris, la pluie continue à -tomber, on dirait qu’il va pleuvoir toujours. -C’est un de ces temps par lesquels les malheureux -se sentent plus malheureux encore. -<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span> -Les heureux... mais qui est-ce qui est -heureux en ce monde ? Serait-ce ma cousine -Renée ? Il est si difficile de juger de -ces choses ! Elle semble l’être. Mais quand -on est mariée, le bonheur dépend du mari -qu’on s’est choisi, et je ne le connais pas -encore cet « incomparable Robert », -comme l’appelle madame de Faverges. On -dit que c’est une merveille, mais il est sage, -je crois, de se méfier des merveilles.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span></p> -<p class="quotdate">15 novembre.</p> - -<p>Les jours se suivent et se ressemblent -dans leur monotonie accablante. Ce grand -château, avec son parc immense, ses tourelles, -ses vastes pièces silencieuses, -semble une prison magnifique dont la <ins class="correction" id="NT_14a">gaîté</ins> -et la joie seraient bannies. L’atmosphère -qu’on y respire convient mieux à ma tristesse -qu’à la jeunesse de Renée. Elle lit -pour se distraire de vieux romans de chevalerie -et rêve de la belle Mélusine et de -Guilhan le pensif.</p> - -<p>— Cela me donne des idées d’aventure, -me disait-elle l’autre jour comme je la rencontrais, -un gros volume poudreux à la -main. Je m’imagine être une princesse -<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span> -enchantée enfermée dans une tour et -qu’un chevalier hardi va venir délivrer.</p> - -<p>J’ai essayé de sourire.</p> - -<p>— Quelle folle rêveuse je suis ! n’est-ce -pas ? s’est-elle écriée en rougissant. Mon -frère se moque de moi et dit que je resterai -enfant toute ma vie.</p> - -<p>Quand je suis descendue ce matin, je -l’ai trouvée le visage rayonnant, une lettre -à la main. Elle est venue à moi souriante, -disant :</p> - -<p>— Mon mari arrive ce soir.</p> - -<p>Il y avait de la joie dans le ton dont elle -prononça ces paroles, mais c’était plutôt -une joie d’enfant qu’une joie de femme.</p> - -<p>Elle s’est donné toute la journée un mouvement -singulier, allant, venant, dérangeant -un meuble ou un autre. Je restais à -la regarder, oubliant de monter dans ma -chambre. Cette activité, cette vivacité, cette -jeunesse d’impressions qui attache de l’importance -aux plis d’un rideau, à l’arrangement -<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> -d’un vase de fleurs, à un tableau -plus ou moins éclairé, tout cela m’étonnait, -j’allais presque dire m’amusait.</p> - -<p>Depuis mon arrivée, par politesse plus -que par obligation, Renée avait gardé un -deuil sévère, mais aujourd’hui le deuil s’est -éclairci, la robe noire s’est ouverte, laissant -deviner un cou blanc et rond ; elle a -mis une rose à son corsage, une autre dans -ses cheveux. En outre, elle, qui m’avait -paru fort indifférente à sa toilette, en est -singulièrement préoccupée. A chaque instant -elle arrange un nœud, chiffonne une -dentelle, puis jette des coups d’œil furtifs -dans toutes les glaces de l’appartement et, -si elle y rencontre mon regard la surprenant -en flagrant délit de coquetterie, elle rougit -jusqu’à la racine des cheveux. Ces petits -manèges me font voir ma cousine Renée -sous un jour nouveau.</p> - -<p>Je viens de la quitter, j’ai voulu la laisser -seule finir ses derniers préparatifs et recevoir -<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -son mari. Mon intention était même -de ne plus redescendre pour ne pas troubler -les joies de ce retour, mais elle a tant insisté -pour me présenter à « Robert » que -j’ai dû céder.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span></p> -<p class="quotdate">Minuit.</p> - -<p>Vers dix heures, je me suis glissée dans -le salon. Mes pas font si peu de bruit qu’ils -ne m’ont pas entendue entrer. Les lampes -étaient placées dans le fond de la pièce, -dissimulées par un paravent ; la seule -partie en lumière était celle qu’éclairait la -flamme du foyer. Je ne distinguai d’abord -que Renée assise sur une chaise basse. -Penchée en avant, les coudes sur les genoux, -la figure posée sur les mains, elle -souriait, et ses yeux étaient levés. Je suivis -la direction de son regard et j’aperçus un -homme de grande taille, les bras croisés -sur la poitrine, s’appuyant au chambranle -<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -de la cheminée ; son visage, que n’atteignaient -pas les reflets de la flamme, restait -caché dans l’ombre et je ne pouvais en distinguer -les traits. Je m’étais arrêtée au milieu -de la chambre, les contemplant tous -deux... Je ne sais combien de temps je demeurai -ainsi. Enfin Renée tourna la tête, -me vit et s’écria :</p> - -<p>— Voici Thérèse !</p> - -<p>Elle vint à moi et me conduisit vers son -mari, disant :</p> - -<p>— Voici Robert !</p> - -<p>La simplicité de cette présentation m’embarrassa -plus qu’elle ne me mit à l’aise. -Lui aussi d’ailleurs resta court, s’inclina -gravement, prit ma main, qu’il garda un -instant dans la sienne, comme s’il cherchait -quelques mots pour accompagner -cette marque de cordialité, puis la laissa retomber, -toujours en silence. Cet accueil me -parut étrange, je levai les yeux sur les -siens, je ne sais s’il y lut mon étonnement, -<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span> -mais il se décida à prononcer quelques -paroles de bienvenue d’une voix qui me -sembla sévère.</p> - -<p>Renée me montra du geste un siège vide, -je m’assis ; M. de Hauteville resta debout. -Sa femme lui posa des questions sur des -amis qu’il venait de quitter. Il répondit. Je -n’écoutais pas, mais, autant que me le permit -la faible clarté de l’appartement, -j’examinai celui qui désormais devait être -mon hôte. C’était bien là l’homme que l’on -m’avait décrit. Grand, portant fièrement la -tête, remarquable de distinction dans -toutes ses attitudes, les traits réguliers, la -physionomie hautaine. Il porte sa barbe -rousse coupée en pointe ; ses yeux, dont il -m’a été impossible de saisir la couleur, sont -très rapprochés l’un de l’autre sous des -sourcils droits. La bouche est dédaigneuse -et ne paraît pas faite pour le sourire, c’est -le contraire de la bouche de Renée. Je suppose -que l’on trouve M. de Hauteville beau, -<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> -mais il y a sur ce visage altier tant de sévérité -et d’orgueil qu’il semble plus fait -pour inspirer l’effroi que l’attrait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span></p> -<p class="quotdate">20 novembre.</p> - -<p>La prison s’est animée, le maître de céans -se donne un mouvement continuel. Il fait -exécuter de grands travaux de genres différents, -établir une ferme modèle, percer une -route. Le reste du temps il s’enferme dans -son atelier. Son atelier ! Renée n’en parle -qu’en baissant la voix comme d’un endroit -sacré. Je n’ai point encore été admise aux -honneurs de ce sanctuaire. Je me défie -toujours de la sculpture d’amateur ; en général -elle ne vaut rien.</p> - -<p>En outre, on a découvert à Hauteville -les traces d’un camp romain et l’on va opérer -des fouilles. Des ouvriers spéciaux sont -arrivés et parcourent le parc en tous sens, -<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span> -interrogeant la terre. Au milieu de cette -activité, M. de Hauteville demeure calme -et froid. D’ailleurs je ne le vois guère qu’aux -heures des repas et pendant la soirée, qu’il -passe avec nous. Les premiers jours, j’ai -été gênée de me trouver en tiers entre eux, -j’aurais voulu me retirer, mais ils n’y ont -pas consenti et, à mesure que je suis en -état de les étudier davantage, je me rends -compte que le tête-à-tête ne renferme pas -de grandes douceurs pour ce ménage. Je le -devine plus que je ne l’observe ; en apparence, -ils sont l’un pour l’autre tout ce -qu’ils doivent être ; seulement Renée n’a -jamais l’air à l’aise avec son mari, et lui -a une manière brève, quoique polie, de lui -parler qui n’annonce pas un cœur bien -épris. Il ne l’aime donc pas ? Serait-ce que -l’activité de sa vie extérieure l’absorbe au -point qu’il ne lui reste rien à donner aux -affections naturelles ? Mais pourquoi raisonner -sur leurs affaires de cœur ? Elles ne -<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> -me regardent pas plus qu’elles ne m’intéressent. -Du reste, qui m’intéresse en ce -monde, sauf mes livres, et encore je ne -m’en occupe que pour oublier ce qui me -manque ; car eux aussi, au fond, en quoi -m’intéressent-ils ?</p> - -<p>Les fouilles font le sujet de nos conversations -du soir. M. de Hauteville parle, et -nous écoutons. De temps en temps, Renée -s’endort et se réveille en sursaut avec de -petits airs effrayés ; elle regarde son mari, -et l’on voit qu’elle meurt de peur qu’il ne -s’en soit aperçu. Quand le sujet est épuisé, -il se fait de longs silences, et tous trois -nous considérons le feu. Ce n’est pas gai -pour Renée. Les discours savants de M. de -Hauteville ne doivent guère amuser la -pauvre enfant, qui, j’en suis sûre, voudrait -bien parler d’autre chose. L’autre soir, la -pitié m’a saisie, et, tirant à moi des journaux -illustrés, je lui ai demandé des détails -sur les modes nouvelles et sur son dernier -<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span> -voyage à Paris. Elle a souri et s’est mise à -babiller tout à fait gentiment. Pauvre petite -Renée ! vous n’avez pas plus le mari -qu’il vous faut que la vie qui vous convient, -et, par ma présence, je suis venue vous -apporter une nouvelle note de tristesse. -Sous l’empire de cette pensée, je suis entrée -le lendemain chez elle et, après avoir causé :</p> - -<p>— Que pourrais-je faire pour vous, -Renée ? ai-je demandé. Je crains que mon -sombre visage ne soit venu obscurcir votre -horizon. Ne vous inquiétez pas de ma tristesse, -je suis parvenue à m’y attacher, -mais je dois veiller à ce qu’elle n’atteigne -pas les autres.</p> - -<p>— Vous vous trompez, Thérèse, elle ne -nous atteint pas ; nous sommes très heureux -de vous avoir.</p> - -<p>— J’ai peur que vous ne vous ennuyiez, -ai-je repris en insistant. Ne pourriez-vous -pas vous occuper à quelque chose qui vous -intéressât ?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span></p> - -<p>Elle s’est mise à rire.</p> - -<p>— J’ai toujours été une grande paresseuse, -je suis malhabile aux ouvrages de femme, -et la lecture d’un livre trop sérieux me fait -mal à la tête, parce que je ne le comprends -pas. Mais, malgré mes airs ennuyés, je suis -la personne la plus gaie du monde. L’existence -me semble très amusante, et j’ai -tant d’idées qui me passent dans l’esprit -que, la plupart du temps, sans qu’on s’en -doute, je ris au dedans de moi-même.</p> - -<p>— Nous pourrions du moins faire de la -musique ensemble. Vous chantez, j’en suis -sûre ?</p> - -<p>— Oui, à peine.</p> - -<p>Et elle se mit à fredonner quelques -notes. Puis un léger soupir lui échappa :</p> - -<p>— Je ne suis pas comme vous, Thérèse, -je ne sais ni agir ni penser. Je ne sais que -rêver. On m’a trop gâtée, je crois. Mon -frère Gontran et ma tante de Faverges ont -écarté de ma route la plus inoffensive épine. -<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span> -A force de bonheur ils ont fait de moi une -créature incomplète.</p> - -<p>A mesure qu’elle parlait, je sentais la -distance qui nous sépare s’agrandir encore, -et je la quittai, la laissant à ses rêves d’enfant -et comprenant que l’effort que je venais -de tenter était inutile, qu’elle n’avait -pas besoin de moi, que je ne pouvais -payer d’aucune façon la dette que je contractais -envers elle.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span></p> -<p class="quotdate">1<sup>er</sup> décembre.</p> - -<p>Nous avons fait aujourd’hui une grande -promenade. C’est la première fois depuis -mon arrivée. M. de Hauteville l’a proposée -ce matin. Je voulais refuser, il ne m’en a -pas laissé le temps.</p> - -<p>— Vous devez faire cet effort, a-t-il dit. -Il y a des moments dans la vie où il est -nécessaire de dire à son cœur : Je veux. Il -faut laisser à la vieillesse lassée cette apathie -que produit le rude contact du malheur, -et appeler à notre aide les forces sans -cesse renaissantes de la jeunesse.</p> - -<p>Ce petit discours m’a surprise ; je croyais -que cet homme ne parlait jamais que de -faits accomplis ou à accomplir et qu’il s’embarrassait -<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span> -fort peu des mouvements de -l’âme. Me serais-je trompée ?</p> - -<p>Le temps était beau. Le grand vent de -ces jours derniers avait séché les routes, -ce qui rendait la marche facile et presque agréable. -Il y avait si longtemps que je vivais -renfermée que cette course en plein air -et les pâles rayons d’un soleil d’hiver me -causèrent une impression de bien-être.</p> - -<p>Nous avons suivi la route qui conduit à -la maison forestière, où M. de Hauteville -devait parler à son garde. Elle est placée -sur la hauteur ; pour y arriver, l’on gravit -un chemin rocailleux, taillé dans le flanc -même de la montagne. Il faisait presque -sombre quand nous sommes redescendus ; -le brouillard qui s’élevait du fond de la -vallée enveloppait le paysage et le cachait -à nos yeux. On ne voyait distinctement que -la route sur laquelle nous marchions. Nous -allions d’un pas rapide, pressés par -la nuit tombante ; l’humidité de l’air -<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> -nous faisait serrer en frissonnant nos manteaux -et ramener nos fourrures autour de -nos cous. M. de Hauteville marchait en -avant, Renée se rapprocha de lui et se suspendit -à son bras. Pendant un instant, je -les suivis des yeux. Ces deux ombres enlacées -descendant rapidement le sentier -étroit de la montagne semblaient marcher -sur des nuages et prenaient un aspect fantastique. -Quelques pas nous séparaient à -peine ; pourtant je sentais qu’il y avait -entre elles et moi des abîmes impossibles -à franchir. Elles étaient le rêve de la vie : -j’en étais la réalité froide et sombre. Involontairement -je ralentis le pas ; peu à peu -leurs silhouettes devinrent moins distinctes -et finirent par disparaître entièrement à -mes yeux. Ils m’oubliaient ; bientôt à mon -tour je ne pensai plus à eux. Je m’assis sur -une pierre et regardai autour de moi : le -brouillard montait toujours, les pointes -des rochers les plus élevés sortaient seules -<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span> -encore des vapeurs blanches. Aucun son -humain ne frappait mes oreilles, je n’entendais -que le bruit sourd du torrent qui, -grossi par les dernières pluies, se précipitait -avec violence dans la plaine. Ce lieu -sauvage et désolé exerçait sur moi un -charme étrange. Il existait entre mon âme -et lui une harmonie secrète dont je ressentais -toute la force. Je restais là, affaissée, -oubliant l’heure qui passait, subissant la -sensation à la fois pénible et douce de ce -silence et de cette solitude.</p> - -<p>Soudain une ombre se dressa à mes côtés -et une voix brève demanda :</p> - -<p>— Est-ce vous, mademoiselle de Brives ?</p> - -<p>Je reconnus la voix de M. de Hauteville, -mais j’étais troublée et ne répondis pas -immédiatement. La nuit était entièrement -tombée, on ne distinguait plus rien. Sa main -se posa sur mon bras.</p> - -<p>— Est-ce vous ? répéta-t-il. Renée s’effraye -et craint qu’il ne soit arrivé un accident.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span></p> - -<p>A ces mots, je me levai sans parler.</p> - -<p>— Que faisiez-vous là ? redemanda-t-il -encore plus brièvement.</p> - -<p>— Je ne sais, murmurai-je.</p> - -<p>Une exclamation irritée faillit lui échapper. -Il la réprima aussitôt, et, passant sa -main sous mon bras, m’entraîna le long -de la côte. Il marchait si rapidement que la -respiration me manquait, mais je n’aurais -osé me plaindre ; je le suivais haletante et -silencieuse. Pas une parole ne fut prononcée -entre nous. Sur le perron nous -trouvâmes Renée qui nous attendait. Elle -courut à moi, s’écriant :</p> - -<p>— Quel bonheur que vous soyez rentrée ! -J’avais si peur pour vous !</p> - -<p>Elle m’entraîna dans sa chambre, me -fit sécher devant son feu et boire du thé -bouillant sous prétexte que j’avais risqué -ma vie dans ces brouillards. Quant à son -mari, il ne fit pas la moindre allusion à cet -incident et ne prononça pas un mot d’excuse -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -sur la rudesse de sa conduite. Il passa -la soirée, absorbé dans ses plans et ses -livres, sans daigner nous honorer de ses -paroles.</p> - -<p>Ah ! monsieur de Hauteville, je crains -bien qu’il n’y ait pas beaucoup d’amitié -perdue entre vous et moi !</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span></p> -<p class="quotdate">15 décembre.</p> - -<p>On attend pour Noël madame de Faverges. -Renée manifeste une grande joie. -Elle adore cette tante qui l’a élevée et pour -laquelle elle professe une profonde vénération. -Moi aussi je devrais me réjouir. -C’était la seule amie qu’eût conservée -mon père ; elle est venue à C... pour sa -mort ; elle a vu de près ma vie, elle m’a -plainte, elle a souffert et peut me comprendre. -Je devrais donc l’aimer. Je ne le -fais pas. Est-ce que mon cœur est incapable -d’affection ou plutôt ai-je le sentiment -que sa manière d’être affectueuse et -douce est comme un blâme tacite de la -mienne ? Quand elle fixe sur moi son regard -<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span> -tranquille, il me semble qu’elle me perce -à jour et qu’elle découvre en mon âme des -choses que je n’y soupçonne pas moi-même. -Elle m’a dit souvent :</p> - -<p>— Vous m’inquiétez, Thérèse ; votre résignation -morne m’effraye plus que ne le -ferait la révolte. Tout semble dormir -chez vous : le mal comme le bien, le cœur -comme la conscience.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span></p> -<p class="quotdate">Jour de Noël.</p> - -<p>Aujourd’hui les cloches ont sonné à toute -volée. Il faisait encore complètement nuit -quand nous sommes descendus de grand -matin pour entendre une messe basse dans -la chapelle du château. Placée dans une -sorte de caveau, elle avait à cette heure un -aspect sombre et lugubre. J’y suis entrée la -première, puis Renée est venue avec -madame de Faverges, qui est arrivée hier. -L’office a commencé. Je ne voyais pas -M. de Hauteville ; en me retournant légèrement, -je l’ai aperçu à ma gauche, un -peu en arrière, debout, appuyé contre un -pilier qui porte une inscription en souvenir -d’un Hauteville mort aux croisades. Le -<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span> -cadre lui convenait ; pour la première fois -je l’ai admiré : c’est malheureux qu’il n’ait -pas vécu à une autre époque, il aurait fait -un superbe croisé, et dans ces siècles à -demi barbares, sa hauteur et sa rudesse -n’auraient pas blessé comme dans le nôtre.</p> - -<p>Je ne suis pas dévote et, ce matin surtout, -je ne pouvais recueillir mes pensées. Renée, -elle, priait avec ferveur ; madame de Faverges -était en extase. Une seconde fois -je me retournai. M. de Hauteville avait caché -sa tête dans ses mains, et il y avait -dans toute son altitude quelque chose d’affaissé, -de douloureux qui bouleversait -toutes mes idées. En sortant, nous échangeâmes -quelques paroles, il avait repris sa -figure ordinaire, et le son de sa voix était -aussi assuré, net et tranchant que de coutume. -Non, l’homme que je venais de voir -courbé sous le poids d’une tristesse inconnue -n’était pas lui, mais un fantôme de -mon imagination.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span></p> -<p class="quotdate">30 décembre.</p> - -<p>La neige tombe à flocons serrés. Les -fouilles ont été interrompues. Chaque -jour, Renée et son mari font de longues -promenades en traîneau, dont elle revient -les joues roses, les yeux brillants. Ils vont -visiter leurs tenanciers. C’est le moment -de la distribution des aumônes. M. de Hauteville -est très scrupuleux et très large dans -l’accomplissement de ce devoir. J’ai refusé -de les accompagner dans leurs excursions. -J’ai repris mes lectures et je passe presque -toutes mes journées dans la bibliothèque, -étendue sur un vieux divan placé dans le -fond de la pièce et enveloppée de mon -châle noir, dont je ramène un des pans -<span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span> -sur ma tête pour ne pas mourir de froid -dans cette vaste pièce glaciale et triste. Nul -ne vient m’y déranger. M. de Hauteville -seul y entre de temps en temps pour -prendre un livre ou consulter une des -cartes qui pendent le long des murs. Il ne -me voit même pas et sort comme il est -entré : en silence. Cette solitude est devenue -pour moi une nécessité ; elle me -permet de me livrer sans contrainte à -l’amertume de mes pensées. Le droit d’être -triste, ce dernier bien des malheureux, je -l’ai acquis et je le garde. Cependant on -me le conteste.</p> - -<p>Comme je rejoignais Renée dans le petit -salon de la tourelle où elle passe ses matinées, -un bruit de voix m’a arrêtée sur le -seuil de la porte entr’ouverte.</p> - -<p>— J’avais espéré, Robert, qu’elle serait -pour vous une ressource, que vous pourriez -travailler ensemble. C’est une femme -si remarquable !</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span></p> - -<p>— C’est surtout une femme orgueilleuse, -répondit M. de Hauteville. Ma chère enfant, -méfiez-vous de votre imagination. -Vous m’aviez fait une peinture exagérée de -ses mérites, de son intelligence, de son -énergie. L’énergie ne consiste pas à se -complaire dans ses tristesses et dans l’abandon -de soi-même. J’ai cédé à vos instances, -Renée, mais, croyez-moi, ne vous -forgez pas des chimères inutiles sur la -compagne que vous vous êtes choisie. -Cela ne serait pour vous qu’une déception.</p> - -<p>C’était de moi qu’il s’agissait ; la discrétion -m’empêchait d’en entendre davantage ; -je m’éloignai sans bruit. Ces quelques -mots, surpris par hasard, m’ont fait -non seulement constater la sévérité du jugement -de M. de Hauteville, mais deviner -que c’était malgré lui que Renée m’avait -accueillie. Ma résolution de ne demeurer -ici que le moins possible s’est fortifiée encore. -<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -Depuis lors, dès que je suis en sa présence, -je me fais un visage indifférent, je -me force à une animation factice, je chante -avec Renée, car je ne veux pas que, du -haut de sa prospérité et de sa force, il -méprise mon infortune comme une faiblesse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span></p> -<p class="quotdate">5 janvier 1879.</p> - -<p>Depuis quelques jours Renée me paraît -souffrante, elle a des soubresauts de <ins class="correction" id="NT_14b">gaieté</ins> -enfantine suivis d’un alanguissement de -toute sa personne ; elle reste des heures -entières assise près de la fenêtre, les mains -croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la -remarque à madame de Faverges, qui m’a -répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant, -que sa nièce était sujette à des langueurs -passagères ; puis elle a ajouté :</p> - -<p>— Si Renée avait quelque peine, je le -saurais. Elle n’est pas telle que vous, Thérèse, -se refusant à toute expansion.</p> - -<p>J’ai souri un peu amèrement, elle a continué :</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span></p> - -<p>— J’avais espéré, Thérèse, que dans ce -milieu nouveau, éloignée des souvenirs -qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse, -votre cœur se serait ouvert. Il semble -plus fermé que jamais. Quelles peuvent -être les pensées qui s’agitent sous -votre front impassible ?</p> - -<p>Toujours cette même défiance, comme -si ma froideur devait nécessairement recouvrir -des profondeurs dangereuses ! -Qu’ai-je donc en moi ? Renée, elle aussi, -je le sens, partage les idées de madame de -Faverges ; j’ai été pour elle une déception. -J’ai écrit l’autre jour à mon notaire pour -presser la vente de la maison. Mes plans -sont faits, je n’attends, pour les exécuter, -que la terminaison de cette affaire. Je serai -institutrice. Personne ici ne se doute de -mes projets. Madame de Faverges criera -au scandale, proposera le couvent, parlera -d’avenir. D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai -vingt-sept ans, je suis libre, courageuse, -<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> -assez intelligente pour me suffire et trop -orgueilleuse pour continuer à vivre comme -je le fais ici.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span></p> -<p class="quotdate">15 janvier.</p> - -<p>Le temps est redevenu sec et beau. Les -fouilles ont repris, on a fait quelques découvertes -importantes, entre autres une -tête de guerrier qu’on croit être un Ajax.</p> - -<p>— Donnez-moi des nouvelles de Gino, -disait ce matin M. de Hauteville à madame -de Faverges. Je veux lui écrire, lui apprendre -nos recherches ; vous savez que c’est -un amateur passionné ; lui seul peut me -donner les renseignements qui me sont -nécessaires.</p> - -<p>— Je ne connais pas son adresse actuelle, -mais il y a trois mois il était au lac -de Côme, chez la princesse Grimaldi.</p> - -<p>— Je vais lui écrire tout de suite, il nous -<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -le faut absolument pour le printemps.</p> - -<p>— Qui est Gino ? a demandé Renée à sa -tante.</p> - -<p>— Comment ! vous ne le connaissez pas ? -C’est le marquis de Belmonte, un ancien -ami de votre mari, un condisciple de l’école -militaire, qui plus est, archéologue -distingué et homme à bonnes fortunes, -très connu à Paris et ailleurs.</p> - -<p>— Est-il marié ?</p> - -<p>— Oui, mais depuis longtemps séparé de -sa femme.</p> - -<p>Ce nom ne m’était pas inconnu. Je me -rappelais vaguement avoir rencontré autrefois -le marquis chez ma marraine.</p> - -<p>Plus tard, comme nous nous promenions -sur le terrain des fouilles et que M. de -Hauteville nous expliquait les théories de -l’école allemande :</p> - -<p>— Avez-vous lu l’ouvrage de X. ? lui ai-je -demandé.</p> - -<p>— Non, il n’est pas traduit encore, et -<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span> -malheureusement je ne sais pas l’allemand. -Je le regrette, car il doit se trouver dans -ce livre des indications qui me seraient -précieuses.</p> - -<p>— Voulez-vous de moi pour traducteur ? -je tâcherai de m’en tirer le mieux possible.</p> - -<p>— Vous feriez cela ? cette besogne ardue -ne vous rebuterait pas ?</p> - -<p>— Au contraire, répondis-je.</p> - -<p>Je disais vrai : un travail quelconque me -paraissait une diversion heureuse. M. de -Hauteville a télégraphié pour avoir le livre, -et dans quelques jours nous allons commencer -à travailler ensemble. Il y a si peu -d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant -pas ma proposition, je redoute -cette tâche en commun.</p> - -<p>Madame de Faverges est partie. Renée a -beaucoup pleuré en la quittant. Je trouve -qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante. -Malgré toutes les apparences du -bonheur, ce ménage n’est pas heureux. -<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -C’est une de ces unions sans amour, -comme on en rencontre tant dans notre -pays, qu’aucun souffle de passion n’anime, -qu’aucune sympathie commune ne raffermit -et ne console. Elle languit dans l’ennui -de la vie austère qu’on lui a faite ; lui -souffre de l’existence bornée à laquelle ses -opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il -aussi de ne pas trouver dans la -femme qui porte son nom une compagne -véritable, ou sa froideur hautaine le rend-elle -inaccessible à tout regret ?</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span></p> -<p class="quotdate">1<sup>er</sup> mai.</p> - -<p>Voici des semaines, presque des mois -que je n’ai rien écrit. Renée a été malade, -et cela m’a fait prolonger mon séjour ici -bien au delà du temps que je comptais y -passer. Nous avons été inquiets quelques -jours, et, une nuit même, le danger a été -imminent. M. de Hauteville avait perdu son -calme, il ne pouvait demeurer en place et -marchait fiévreusement dans la pièce voisine, -puis revenait au chevet de sa femme -en murmurant : « Pauvre enfant ! pauvre -enfant ! » Debout de l’autre côté du lit, je -me tenais prête à exécuter les ordres du -médecin, et, à mesure que le péril augmentait, -je sentais se poser et grandir dans -<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> -mon esprit cette redoutable question :</p> - -<p>— Pourquoi est-ce elle qui meurt et non -pas moi ?</p> - -<p>En comparant nos deux existences, il -me semblait que c’était une injustice de la -destinée, une méprise cruelle du sort. Peu -à peu l’amertume fit place à l’attendrissement, -et la pensée de révolte contre la -Providence se changea en prière. Oui, -Renée, c’est sincèrement que, cette nuit-là, -j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie et -d’épargner la vôtre. Le lendemain, une -amélioration se manifesta et toute crainte -disparut.</p> - -<p>Tant que madame de Hauteville fut très -malade, elle accepta mes soins ; mais à -peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna -systématiquement, quoique avec douceur, -et désira la présence de la sœur -Marie-Joseph, religieuse qu’elle affectionne -et qui la soigna exclusivement durant les -longues semaines de sa convalescence. La -<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> -méfiance inspirée par madame de Faverges -commençait à porter ses fruits.</p> - -<p>Relevée de mes fonctions de garde-malade, -je pus reprendre mes traductions -commencées. M. de Hauteville les annote et -s’intéresse vivement à ces études. Souvent -minuit nous a surpris travaillant encore -l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos -recherches, nous ne nous apercevions pas -que le temps passait. En général, nous -causions peu. Quelquefois cependant il -m’est arrivé de lui parler de moi et de la -vie que je menais dans la maison de mon -père. Il posait alors sa plume et m’écoutait -avec une sympathie sérieuse et attentive. -Est-ce la maladie de Renée qui l’a attendri ? -Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie, -et son visage a perdu cette expression -de mépris hautain dans lequel il semblait -nous envelopper tous.</p> - -<p>Aujourd’hui, ma traduction est terminée. -Je vais reprendre ma liberté et retourner à -<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -mon existence solitaire. Cependant M. de -Hauteville a entrepris mon buste, et cela -m’obligera encore à de longues séances -avec lui.</p> - -<p>Pendant ces quelques semaines d’activité -continuelle et d’oubli de moi-même en -face des préoccupations et des intérêts des -autres, j’ai perdu le sentiment de mon individualité -propre. Ce genre de vie si nouveau -a eu sur mon être moral une influence -bizarre. Je ne me reconnais plus... Il me -semble que je découvre en moi une autre -femme dont je ne soupçonnais pas l’existence -et qui m’effraye par la force et la jeunesse -que je pressens vaguement en elle. -Rien cependant n’est venu modifier ma vie, -aucun élément nouveau n’y a pris place ; -qu’est-ce donc qui se passe en mon âme et -quel est le travail mystérieux qui s’y accomplit ?</p> - -<p>Depuis deux jours le château a un nouvel -hôte dans la personne du marquis de -<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -Belmonte, l’ancien condisciple de M. de -Hauteville, qui est arrivé pour assister aux -fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se -faire oublier après certaine aventure dont -les journaux ont parlé à mots couverts. -C’est un grand séducteur que le marquis. -Il a le type de l’emploi, pas cependant le -type classique des héros de ce genre ; l’espèce -en est démodée, et lui veut être très -actuel, d’une actualité même qui contraste -avec le château et ses habitants. Je devine -à l’ennui de bon goût répandu sur toute sa -personne et qu’il cherche vainement à dissimuler, -que nous lui produisons l’effet de -vieux portraits de famille. D’ailleurs, je le -vois peu ; il n’a pas l’air de se souvenir de -m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle -envie de le lui rappeler.</p> - -<p>Le jour même de l’arrivée de son hôte, -Renée a repris sa place à table ; plus charmante -que jamais dans sa beauté délicate -et fragile. Légèrement abattue encore, elle -<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -parlait peu et semblait regarder au dedans -d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient. -La maladie l’a attristée ; elle rit -moins, et quelquefois je l’entends qui -soupire.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span></p> -<p class="quotdate">5 mai.</p> - -<p>Ce soir le marquis s’est assis derrière -mon fauteuil et m’a demandé, à voix basse, -si je me souvenais de lui. J’ai répondu -affirmativement. Alors il m’a rappelé les -moindres incidents du temps où nous nous -étions rencontrés, puis peu à peu il s’est -mis à me débiter quelques phrases d’une -galanterie banale, rouvrant à mes yeux les -horizons d’un monde de pensées et de sentiments -qui m’étaient devenus inconnus. -Nous avons parlé ainsi longuement ; Renée -sommeillait à demi sur sa chaise longue ; -M. de Hauteville, occupé avec son intendant, -avait quitté la chambre. Une sorte -d’excitation inaccoutumée s’était emparée -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -de moi ; il me semblait être retournée de -plusieurs années en arrière, je sentais mes -joues se colorer et les paroles sortir de ma -bouche vives et rapides...</p> - -<p>M. de Hauteville rentra et, s’arrêtant sur -le seuil de la porte, embrassa d’un coup -d’œil le groupe que nous formions ; il fit -quelques pas en avant et fixa ses yeux sur -les miens ; j’y vis un étonnement qui se -changea en une expression de dédain ; sous -ce regard, toute mon animation tomba, je -me levai aussitôt et, quittant le salon, je -regagnai ma chambre.</p> - -<p>Là je me mis à pleurer et je pleure -encore, agitée par mille sensations confuses. -Pourquoi cet homme est-il venu parmi -nous me rappeler ma jeunesse passée, me -faire entendre un langage que j’avais oublié, -plein d’allusions à des sentiments qui -ne peuvent exister pour moi et dont depuis -des années j’avais banni la pensée ? Il y a -donc des êtres qui ne vivent que par -<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span> -l’amour, pour lesquels la passion est le -mot suprême de la vie ?</p> - -<p>— Une femme qui n’aime pas n’est pas -une femme, disait-il ce soir. Vivre sans -amour, ce n’est pas vivre.</p> - -<p>Ces phrases vulgaires, qui traînent dans -tous les romans, que j’ai lues et relues -cent fois sans l’ombre d’une émotion, sans -y fixer une minute mon esprit, pourquoi -ce soir, prononcées par cette voix mordante -et incisive, ont-elles apporté dans -mon cœur un pareil trouble ?...</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span></p> -<p class="quotdate">11 mai.</p> - -<p>Je ne me <ins class="correction" id="NT_3">reconnais</ins> plus, une sorte -d’excitation me domine. Parfois, au contraire, -il semble que je n’aie goûté quelques -moments de sérénité que pour retomber -plus profondément dans le sentiment de -ma misère morale. Je ne sais plus regarder -en face la vie sévère qui m’attend, je me -laisse amollir par de vagues rêveries, par -d’inutiles regrets des biens que je n’ai -jamais possédés.</p> - -<p>Aujourd’hui, Renée m’a dit :</p> - -<p>— Ne trouvez-vous pas que M. de Belmonte -a l’air de moins s’ennuyer ?</p> - -<p>Ces mots m’ont fait rougir, car il y a -dans la contenance du marquis à mon -<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span> -égard un je ne sais quoi qui m’embarrasse. -Il ne me parle que rarement, mais il a -une certaine façon de me regarder, de -baisser la voix quand il m’adresse la -parole, qui ne ressemble en rien à sa -manière d’être précédente. Il m’entoure de -mille soins qui m’étonnent et semble attentif -à tous les mouvements de ma pensée. -Hier, comme je traversais le vestibule -à la suite de Renée, il a saisi ma main et -l’a portée à ses lèvres en murmurant quelques -mots que je n’ai pas compris.</p> - -<p>— Vous rougissez, Thérèse, a continué -Renée. C’est du reste une glorieuse conquête. -Il a fait, dit-on, tant de malheureuses !</p> - -<p>Je ne sais pourquoi cette innocente plaisanterie -m’irrita ; je répondis avec sécheresse -que je n’aspirais pas à cette gloire, et -je sortis brusquement.</p> - -<p>J’avais besoin de marcher ; je pris le -chemin qui conduit à la maison forestière. -<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span> -Je n’y étais pas retournée depuis notre -promenade de l’automne, et, en redescendant -le sentier de la montagne, j’essayais -de ressaisir mes impressions d’alors. Les -lieux étaient les mêmes, mais l’œil qui les -contemplait avait changé. Ce paysage, dont -la sauvage et morne tristesse avait si bien -répondu à l’état de mon âme, ne me disait -plus rien aujourd’hui ; au contraire, il -m’oppressait, et j’avais hâte d’en éloigner -mes regards. Je marchais très vite. A un -tournant de la route, je me trouvai tout à -coup en face de M. de Belmonte.</p> - -<p>— Je vous attendais, me dit-il.</p> - -<p>Je ne lui répondis pas, il se mit à marcher -à mes côtés. La nuit tombante enveloppait -peu à peu toutes choses autour de -nous. Le marquis ne disait rien, mais je -sentais ses yeux hardis fixés sur moi, et -ce regard oblique, dont je devinais l’expression, -me causait un malaise vague... -Au bout d’un instant de silence, il commença -<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span> -à parler, il me dit que,... enfin tout -ce que l’on dit à une femme à qui l’on veut -persuader qu’elle va être aimée, qu’elle -l’est déjà... Il s’animait graduellement et -savait mettre dans sa voix, en décrivant le -bonheur que donne l’amour, des notes qui -me troublaient. Le sentier était étroit ; à -mesure que nous avancions, il le devenait -davantage. La main du marquis frôlait la -mienne, ses paroles devenaient de plus en -plus hardies... Elles exerçaient sur moi -une impression étrange ; la tête penchée -en avant, je les écoutais sans songer à -l’interrompre. Mon pied glissa contre une -pierre, il me soutint et, enhardi par mon -silence et mon trouble trop visible, je sentis -ses lèvres effleurer mon oreille :</p> - -<p>— Laissez-vous aimer ! murmura sa voix -ardente.</p> - -<p>A ce contact, je m’éveillai comme d’un -rêve, le charme se rompit. Ce qui m’avait -touchée, ce qui m’avait émue, ce n’était -<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span> -pas lui, mais l’amour dont il parlait. Je le -repoussai et, tremblante de confusion et -de colère, je le dépassai rapidement. Il me -rejoignit et, avec une désinvolture parfaite, -il essaya de tourner en marivaudage plaisant -ce qui venait de se passer.</p> - -<p>Il faisait tout à fait nuit quand nous pénétrâmes -sous la grande allée du parc. Je -fus très embarrassée d’y rencontrer M. de -Hauteville et d’être vue par lui, seule, à -cette heure tardive, en compagnie de M. de -Belmonte. Il me semblait qu’en me regardant, -il allait lire sur mon visage la scène -qui avait eu lieu. Mais il ne me regarda -même pas ; il échangea quelques mots -avec le marquis et, sans m’adresser la -parole, continua son chemin.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span></p> -<p class="quotdate">17 mai.</p> - -<p>Depuis quelques jours, M. de Belmonte -et M. de Hauteville ne quittent presque pas -le terrain des fouilles, mais nous ne sommes -pas invitées à les accompagner. Ce -dernier met même une certaine affectation -à m’exclure de toute participation à -leurs entretiens sur ce sujet. Un jour que -j’exprimais quelque curiosité à propos -d’une statue récemment découverte que -l’un croyait être une Muse et l’autre une -Grâce, il coupa brusquement court à mes -questions et sortit de la chambre, entraînant -le marquis à sa suite. Tout cela fut -fait et dit d’un ton et d’un air qui ne me -laissèrent aucun doute sur son intention -<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span> -blessante. Il a repris complètement sa -contenance sévère ; on dirait qu’il a oublié -nos longues heures de travail en commun -et l’entente sympathique qui en était -résultée. Je suis redevenue pour lui l’étrangère -des premiers jours, et ses anciennes -préventions contre moi ont reparu avec -plus de force. Il s’y joint aujourd’hui le -soupçon et la méfiance. Il a surpris les -regards et les intentions de M. de Belmonte, -et il croit sans doute que je suis -prête à les accueillir. Je le devine à la façon -dont ses yeux se portent alternativement -sur lui et sur moi et au sourire de mépris -qui plisse ses lèvres quand par hasard il -nous surprend l’un près de l’autre.</p> - -<p>Les intentions de M. de Belmonte ! moi -aussi je les ai percées à jour. Je ne suis -ni assez jeune, ni assez ignorante de la vie -et du monde pour ne pas comprendre -maintenant quel est son but et quelles sont -ses espérances. Aux yeux de ce viveur qui -<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span> -a fait de l’amour une étude et de la séduction -un art, je dois évidemment, libre, -isolée, malheureuse comme je le suis, -paraître une proie facile à conquérir. Il -s’ennuie au château et veut se désennuyer. -J’en éprouve plus de tristesse que de ressentiment. -Ma colère n’est pas pour lui, -elle est pour M. de Hauteville. Que l’un -cherche à me séduire, il est dans son rôle ; -mais que l’autre, mon hôte, cet homme -qui prétend être si parfait, si juste, me -condamne d’avance, et, parce qu’il me voit -attaquée, me croie accessible et, qui sait ? -peut-être consentante aux pièges qu’on -me tend, c’est ce que je ne puis supporter, -c’est ce qui me remplit le cœur d’indignation -et d’amertume.</p> - -<p>Quand, dernièrement, j’ai cru lui avoir -inspiré quelque estime et quelque amitié, -je me suis grossièrement trompée ; il est -aussi incapable d’indulgence que d’affection, -et toute sa noblesse d’âme n’est que -<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span> -de l’orgueil déguisé. Si, sur des indices -fugitifs et trompeurs, il porte sur moi le -jugement que je pressens, que serait-ce si -j’étais véritablement coupable ?... Aucune -faiblesse ne doit trouver grâce à ses yeux, -et la passion et l’amour ne sont pour lui -que des mots vides de sens, incompatibles -avec cette dignité humaine à laquelle, selon -ses principes, il faut tout sacrifier.</p> - -<p>Je ne puis éprouver nulle sympathie -pour ce caractère, je ne devrais donner -nulle importance à l’opinion d’un esprit -aussi prévenu et aussi inflexible. Je le sais, -je me le répète, et pourtant ce blâme immérité -me cause une angoisse insupportable. -Ah ! pauvre Thérèse, il vaudrait mieux -être seule qu’entourée comme tu l’es. L’un -te convoite dans une pensée mauvaise, -l’autre le méprise d’avance, et Renée elle-même, -instinctivement, se méfie de toi.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span></p> -<p class="quotdate">20 mai.</p> - -<p>Je vais quitter Hauteville. J’y pensais -depuis plusieurs jours, mais ce soir ma -décision est irrévocablement prise ; je l’ai -communiquée à Renée en la priant d’en -faire part à son mari et en la remerciant -de l’hospitalité qu’elle m’a accordée. Elle -m’a demandé des explications que j’ai éludées -et a fait, pour me retenir, quelques tentatives -qui ne m’ont point ébranlée. Je vois -qu’elle attribue mon départ à l’attitude de -M. de Belmonte, et je l’ai laissée dans cette -erreur.</p> - -<p>C’est la conduite de plus en plus blessante -de M. de Hauteville qui a provoqué -ma détermination. Il ne me croit plus digne, -<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span> -paraît-il, de la pureté de sa femme ! -Chaque fois qu’il nous trouve causant ensemble, -il montre des signes d’impatience -et cherche un prétexte pour rompre notre -entretien. Aujourd’hui enfin, comme nous -étions tous trois, seuls, réunis après le -dîner sur la pelouse, Renée, qui par hasard -était en belle humeur, s’assit sur -l’herbe en riant ; puis tout d’un coup, avec -un geste d’enfant câlin, elle s’appuya contre -moi et laissa tomber sa tête sur mes genoux. -Alors, d’un mouvement rapide, M. de -Hauteville la fit brusquement se relever :</p> - -<p>— A votre âge, dit-il d’un ton d’âpreté -inexprimable, ces poses enfantines sont -aussi ridicules qu’absurdes.</p> - -<p>Renée le regarda, étonnée, sans comprendre. -Moi j’avais compris et je ne le -regardai pas.</p> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span></p> -<p class="quotdate">21 mai.</p> - -<p>Je ne partirai pas. Comme je traversais -ce matin la galerie intérieure, la porte de -l’atelier s’est soudainement ouverte devant -moi. Sur le seuil, M. de Hauteville était debout, -très pâle. Je voulais passer outre, il -me retint d’un geste qui contenait à la fois -un ordre et une prière :</p> - -<p>— Entrez ! dit-il en s’écartant pour me -livrer passage.</p> - -<p>J’obéis instinctivement, il me suivit. Nous -nous arrêtâmes au milieu de la pièce, près -du socle de marbre d’un esclave endormi. -La lumière de midi qui tombait d’en haut -se reflétait, éclatante et dure, sur les murs, -et nous montrait l’un à l’autre avec une -<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span> -netteté et une précision presque -embarrassantes. J’attendais qu’il parlât, mais aucun -son ne sortait de ses lèvres. Enfin il me -demanda :</p> - -<p>— Vous voulez partir, Thérèse ?</p> - -<p>Je fis un signe affirmatif.</p> - -<p>— Vous ne partirez pas, je n’y consentirai -jamais.</p> - -<p>Je me redressai :</p> - -<p>— De quel droit me retiendriez-vous ?</p> - -<p>Il ne répondit pas, il me regardait.</p> - -<p>— Mais si vous vous en allez, où irez-vous, -ma pauvre enfant ?</p> - -<p>Le ton de pitié dont il prononça ces paroles -m’irrita davantage encore.</p> - -<p>— Où j’irai ? que vous importe ?</p> - -<p>— Où ? répéta-t-il. Je veux savoir où.</p> - -<p>— Là où je ne serai pas insultée.</p> - -<p>— Insultée !... Qui a osé vous insulter ? -Belmonte ?... Ce n’est pas vous qui partirez, -c’est lui.</p> - -<p>La colère bouleversait son visage ; il fit -<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span> -un pas vers la porte. Cette erreur me parut -bizarre ; je souris.</p> - -<p>— Lui ne m’a pas insultée, murmurai-je.</p> - -<p>Si bas que mes paroles eussent été prononcées, -elles lui parvinrent. Il s’arrêta :</p> - -<p>— Alors, si vous partez, c’est que vous -l’aimez.</p> - -<p>Il était devenu affreusement pâle. Je -continuai à sourire et me détournai comme -pour rompre l’entretien.</p> - -<p>Sa main de fer s’abattit sur mon bras.</p> - -<p>— C’est donc vrai, vous l’aimez ?</p> - -<p>— Que vous importe ? fis-je de nouveau.</p> - -<p>Il m’avait si profondément ulcérée dans -mon orgueil que j’éprouvais, à le braver, -une satisfaction qui me vengeait.</p> - -<p>— Vous avez raison, Thérèse, que m’importe ?... -Misérable que je suis !</p> - -<p>Il avait lâché mon bras et marchait fiévreusement -dans la chambre, crispant ses -mains, prononçant des paroles entrecoupées. -Je le regardais, et peu à peu l’agitation -<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span> -qui dominait cet homme s’empara de -moi. Un trouble indistinct m’envahissait. -Ma colère était tombée. Il se rapprocha.</p> - -<p>— Puisque vous l’aimez, Thérèse, partez ! -oui, partez !</p> - -<p>Sa voix était rauque par l’effort qu’il faisait -pour la rendre calme, et il tremblait -au point qu’il était forcé de s’appuyer au -socle de la statue. D’une de ses mains il -couvrit son front, où se lisait quelque -chose qui ressemblait à du désespoir.</p> - -<p>— Partez ! répéta-t-il violemment, puisque -vous l’aimez ; partez !</p> - -<p>— Mais je ne l’aime pas ! m’écriai-je -presque involontairement.</p> - -<p>Un cri lui échappa et une expression de -joie indicible éclaira soudain son visage. -Sous ce rayonnement je baissai les yeux, -éperdue.</p> - -<p>— Thérèse, ne partez pas !</p> - -<p>Sa voix était devenue suppliante, et les -notes en étaient si douces et si brisées -<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> -qu’on aurait dit la voix d’une femme.</p> - -<p>Était-ce bien lui... Robert, qui me parlait -ainsi ?... à moi ?</p> - -<p>J’avais oublié qui j’étais, je ne comprenais -rien à ce qui se passait, et ce que je -pressentais vaguement à travers l’incohérence -de mes pensées me causait une -épouvante indéfinissable. Toute énergie -m’avait abandonnée, je ne savais plus -pourquoi je voulais partir, et, dans le grand -trouble qui m’avait saisie, je restais là -muette et tremblante sous son regard.</p> - -<p>— Pardonnez-moi ! continua-t-il.</p> - -<p>Sa tête orgueilleuse fléchit si bas qu’elle -touchait presque ma main.</p> - -<p>— Thérèse, dites que vous ne partirez -pas.</p> - -<p>Ses yeux cherchèrent les miens avec -anxiété. Ce qu’il y lut le rassura. Il ne -parla plus, ne me remercia même pas... -Quelques secondes après, j’avais quitté -l’atelier.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span></p> - -<p>Il me semble que je fais un rêve, dont -j’espère et dont pourtant je redoute le réveil. -Je n’ose interroger mes pensées, j’ose -encore moins interroger les siennes. L’idée -de le revoir m’épouvante, je voudrais fuir, -et je ne le puis...</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span></p> -<p class="quotdate">23 mai.</p> - -<p>Je ne l’ai pas revu seule, et aucun mot -de sa part n’est venu me rappeler ce qui -s’était passé entre nous. Sa contenance est -d’une réserve extrême et son visage porte -une expression de préoccupation profonde. -Quand nos regards se rencontrent, les -siens sont empreints d’une telle tristesse, -que mon cœur en reçoit une impression -douloureuse. Il évite de me parler, et, -quand il le fait, c’est d’un ton respectueux, -presque humble, comme s’il me demandait -pardon de quelque chose. Ce n’est plus le -Robert d’autrefois, ce n’est pas le Robert -de l’atelier, c’est un Robert qui emploie -toutes les forces de son âme et de sa volonté -à élever entre nous une barrière -<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span> -qu’il ne puisse franchir. Dans l’égarement -où est jeté mon esprit, je ne sais plus discerner -ce que je redoute ou ce que j’espère... -J’ai perdu tout pouvoir de réflexion, -toute faculté d’analyse. Cependant je conserve -un calme apparent, et nul ne s’aperçoit -de mon trouble. Seul M. de Belmonte -me considère d’un œil inquisiteur sous -lequel je me sens rougir ; il a des sourires -qui m’embarrassent et des <ins class="correction" id="NT_5">sous-entendus</ins> -qui m’inquiètent. Aurait-il <ins class="correction" id="NT_6">deviné</ins> ce qui -s’agite en moi ?</p> - -<p>Renée a fait, pour me retenir, de nouvelles -tentatives auxquelles j’ai répondu par un -geste muet d’acquiescement. Elle a repris -toute sa <ins class="correction" id="NT_14c">gaieté</ins> et s’épanouit dans le mouvement -et le bruit qui animent le château. -De nombreux hôtes y sont arrivés : le -vieux professeur Stecchi, qui vient pour -diriger les fouilles ; les Sterni, un jeune -ménage italien, dont la femme est une -amie d’enfance de M. de Hauteville.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span></p> -<p class="quotdate">Le soir du même jour.</p> - -<p>Il y a eu ce soir grand dîner au château. -Toutes les femmes étaient en toilettes claires, -les épaules nues et des fleurs aux cheveux. -Je n’avais pas quitté ma robe noire, -et, au milieu de ces couleurs éclatantes et -de ces apprêts de fête, mon vêtement sombre -se détachait tristement. Qu’y avait-il -de commun entre moi et ces figures -joyeuses ?...</p> - -<p>Renée, le sourire aux lèvres, des roses -au corsage, répandant autour d’elle une -atmosphère parfumée, passait gracieusement -d’un groupe à l’autre. Je la regardais -se mouvoir, et le contraste que nous -<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span> -formions paraissait plus frappant encore -que de coutume. Jamais le sentiment de -ma solitude ne m’avait pesé aussi lourdement -sur le cœur.</p> - -<p>Vers la fin de la soirée seulement, M. de -Hauteville s’approcha de moi et s’assit en -silence derrière ma chaise. La conversation -était générale, je n’y prêtais qu’une -attention distraite ; tout à coup ces mots, -prononcés par la voix mordante du marquis, -vinrent frapper mes oreilles :</p> - -<p>— Il faudrait demander cela à M. de -Hauteville, lui qui ne comprend aucune -faiblesse ni aucune folie.</p> - -<p>Instinctivement je tournai les yeux vers -Robert ; il était très ému et ses lèvres -tremblaient :</p> - -<p>— Je comprends toutes les folies et toutes -les faiblesses, murmura-t-il très bas.</p> - -<p>Une subite douceur se répandit soudainement -en moi ; je n’osais plus le regarder. -Les autres continuaient à parler, mais -<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span> -je ne les entendais pas. J’écoutais mon -cœur qui me répétait une à une les paroles -qu’il venait de prononcer.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span></p> -<p class="quotdate">24 mai.</p> - -<p>On avait organisé ce matin une promenade -au château de Clermont, d’où on jouit -d’une vue étendue sur la vallée et le lac. -Nous avons été en voiture jusqu’au bas de -la montagne, de là nous sommes montés à -pied. Chacun avait l’air de s’amuser beaucoup : -le marquis faisait le bel esprit. -Renée et Béatrice Sterni riaient aux éclats. -Je cherchai vainement à me mettre à leur -diapason, M. de Hauteville n’essaya même -pas. Absorbé par le professeur Stecchi, il -causait exclusivement avec lui.</p> - -<p>Au retour, Renée partit en avant au bras -de M. de Belmonte. M. de Hauteville resta -en arrière avec le professeur. Je me joignis -<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span> -au groupe principal. La matinée avait été -splendide, mais le temps s’était gâté, de -gros nuages s’amoncelaient au ciel et tout -faisait présager une de ces bourrasques si -fréquentes en pays de montagne. Bientôt il -commença à pleuvoir et la tempête éclata -avec violence. Le vent nous enveloppait de -ses tourbillons et entravait notre marche, -la pluie nous aveuglait. Mes compagnons -me devancèrent. Les plis lourds de ma robe -de deuil, que l’humidité collait autour de -moi, ne me permettaient plus d’avancer. Je -ne connaissais pas la route. Je crois que -je me trompai de chemin. Le sentier mauvais -et étroit se bifurquait à chaque -instant, ma détresse augmentait de minute -en minute. Une rafale plus forte que les -autres me fit vaciller... A ce moment, j’entendis -une voix répéter mon nom. C’était -M. de Hauteville. Sans mot dire, il me saisit -dans ses bras et, me portant comme -un enfant, descendit en courant la colline... -<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span> -Toute crainte m’avait abandonnée, j’éprouvais -une impression de sécurité que je -n’avais jamais ressentie. De temps en temps, -il me pressait plus étroitement contre sa -poitrine, et je sentais son visage s’abaisser vers -le mien... Mais la bourrasque augmentait, -et, malgré la rapidité de sa course, -nous étions encore éloignés de toute habitation. -Il s’arrêta et regarda autour de lui.</p> - -<p>— Quelques pas de plus, dit-il, et nous -serons à l’abri.</p> - -<p>Bientôt il me déposa à terre et me fit entrer -sous une espèce de voûte naturelle -formée par des rochers en saillie. Un banc -de pierre était placé dans le fond, je m’y -assis. Lui resta debout à l’entrée, regardant -au dehors, puis il revint près de moi -et vit que je tremblais. Il s’agenouilla et, -prenant mes mains dans les siennes, essaya -de les réchauffer.</p> - -<p>— Pauvre Thérèse ! disait-il ; pauvre -Thérèse !</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span></p> - -<p>Il avait l’air de me plaindre d’autre -chose encore que du froid. Nous ne nous -regardions pas ; soudain nos yeux se rencontrèrent -et ne se quittèrent plus... La -pluie continuait à tomber, et l’on entendait -le vent gémir dans les gorges de la -montagne. Je ne sais combien de temps -nous demeurâmes ainsi...</p> - -<p>Je fus la première à baisser les paupières, -lui me regardait toujours. Ce silence où -nous demeurions me troublait.</p> - -<p>— Dites quelque chose, murmurai-je -enfin.</p> - -<p>Il soupira, me demanda si j’avais moins -froid et ramena autour de mes épaules le -châle mouillé qui les enveloppait.</p> - -<p>Nous nous étions levés et, debout tous -deux à l’entrée de la grotte, nous contemplions -l’horizon assombri. Tout à coup il -pencha sa tête sur la mienne :</p> - -<p>— Thérèse, — que Dieu me pardonne ! — je -vous aime comme un insensé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span></p> - -<p>Alors, il me dit tout : son amour, ses -luttes ; les combats qu’il avait soutenus -contre sa conscience, contre lui-même ; il -dépouilla son masque de dureté et d’orgueil, -il me montra son cœur, il me raconta -ce qu’il avait souffert, ce qu’il avait -tenté pour se dérober à l’entraînement -qu’il subissait... La jalousie que lui inspirait -M. de Belmonte lui avait démontré -l’inutilité de ses efforts...</p> - -<p>— Pourtant, je m’étais juré de me taire. -Mais vous avez voulu partir, ma tête s’est -égarée, et dans la torture que me causait -l’idée de votre amour pour un autre, mon -secret m’est échappé.</p> - -<p>Tandis qu’il parlait ainsi d’une voix brisée -par l’émotion puissante qui l’étreignait, -je l’écoutais en tremblant. Il m’aimait !... -lui !... C’était donc vrai ? Ce que j’avais -pressenti vaguement et avec épouvante, -c’était son amour ! l’amour de Robert ! -Pourquoi ces mots me remplissaient-ils -<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span> -l’âme d’une joie soudaine ? Est-ce que je -l’aimais, moi aussi, et depuis quand ? Je -n’en savais rien, je ne savais qu’une chose : -c’est que son amour m’était déjà plus cher -que la vie et que j’avais oublié tout le reste.</p> - -<p>Il ne me demanda pas si je l’aimais, il -ne me demanda pas de le lui dire, il sentit -qu’en me donnant son âme, il avait pris -possession de la mienne.</p> - -<p>Le temps s’était rasséréné. On voyait de -loin des personnes qui approchaient.</p> - -<p>— Ma bien-aimée ! me dit-il simplement.</p> - -<p>— Robert ! répondis-je.</p> - -<p>Les gens étaient arrivés près de nous. -C’étaient des domestiques du château qu’on -envoyait à notre recherche. Une voiture -attendait à quelque distance, nous la rejoignîmes -et regagnâmes Hauteville.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span></p> -<p class="quotdate">27 mai.</p> - -<p>M. de Belmonte, j’en suis certaine, a deviné -ce qui se passe, du moins il le pressent. -Sa galanterie s’est changée en surveillance, -ses flatteries en sarcasmes.</p> - -<p>Hier au soir, nous étions réunis sur la -terrasse, attendant le lever de la lune ; -l’heure prêtait à la rêverie ; chacun était -absorbé en soi, nul ne parlait... Mais j’avais -besoin d’une tranquillité et d’une solitude -plus complètes. Descendant les degrés -qui conduisent à l’avenue, je m’enfonçais -sous les sombres allées du parc. J’avançais -lentement, recueillie en mes pensées ; -bientôt Robert me rejoignit, nos cœurs -étaient si pleins que nous ne parlions pas... -<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> -Il me semblait que je l’avais toujours -connu, toujours aimé. Il marchait près de -moi sans même que sa main effleurât la -mienne ; l’harmonie de nos âmes était si -complète que toute démonstration aurait -été superflue...</p> - -<p>Quand, un instant plus tard, je revins sur -la terrasse, la lune s’était levée.</p> - -<p>— Ah ! voilà mademoiselle de Brives ! -s’écria le marquis. Charmante ! me dit-il à -demi-voix. Cette mantille blanche vous sied -à merveille ; mais un conseil d’admirateur -et d’ami : trop voyant, chère demoiselle, -trop éclatant ; une mantille noire serait -préférable.</p> - -<p>Puis, apercevant Robert qui sortait d’un -massif et entrait comme nous dans le rayon -lumineux :</p> - -<p>— Ah ! voilà M. de Hauteville !</p> - -<p>Il se retourna vers moi, et très bas :</p> - -<p>— Oui, vraiment, une mantille noire serait -préférable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span></p> - -<p>— Vos conseils sont aussi judicieux que -bienveillants, monsieur, répondis-je brusquement -en rentrant dans la maison, et je -remontai dans ma chambre, irritée.</p> - -<p>Mais que m’importe M. de Belmonte ? en -quoi peut-il me nuire ou me chagriner ? -Cependant, malgré moi, il m’inquiète et il -me semble que par lui quelque malheur me -frappera...</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span></p> -<p class="quotdate">28 mai.</p> - -<p>C’était aujourd’hui la fête de M. de Hauteville. -Toute la journée, il avait été si -occupé à recevoir les félicitations de ses -tenanciers, que nous n’avions pu échanger -une parole. Le soir on attendait beaucoup -de monde au château et l’on devait dîner -fort tard.</p> - -<p>Après m’être habillée à mon heure habituelle, -je suis montée à l’atelier. Il était -vide. J’ai regardé mon buste, que Robert -est sur le point de terminer, puis j’ai soulevé -la portière qui masque l’entrée d’une -seconde pièce, dans laquelle il va lire et se -reposer après son travail. Elle est de forme -à demi circulaire, tendue d’un vieux damas -<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span> -à fond d’or. Une haute fenêtre à balcon lui -verse une clarté qui serait trop intense si -elle n’était tempérée par des stores de -soie.</p> - -<p>Robert ne s’y trouvait pas, mais tout rappelait -sa présence. Je fis lentement le tour -de la chambre, touchant les objets qui lui -appartenaient, feuilletant le livre qu’il avait -laissé entr’ouvert... Une grande glace de -Venise, allant du plancher au plafond, décorait -une des parois. Je m’y arrêtai... Ce -visage rempli de passion, ces yeux pleins -de flammes, ce sourire heureux étaient-ils -à la triste Thérèse ? J’avais quitté mes vêtements -de deuil et <ins class="correction" id="NT_7">mis</ins> ce jour-là une robe -blanche d’un tissu brillant et soyeux, qui -laissait à découvert mon cou et mes bras. -Le reflet des tentures jetait une teinte plus -chaude sur mes joues et en dissimulait la -pâleur. Pour la première fois de ma vie, je -me suivis des yeux avec un certain intérêt ; -mais ce que je regardais ainsi, ce n’était -<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span> -pas moi, c’était la femme aimée de -Robert...</p> - -<p>Une autre image se refléta bientôt à côté -de la mienne : celle de M. de Hauteville. Le -tapis avait amorti le bruit de ses pas ; je ne -l’avais pas entendu entrer. Il me regarda -avec des yeux charmés ; lui aussi ne me -reconnaissait plus. Un mot de tendresse me -monta aux lèvres :</p> - -<p>— O mon amour, lui dis-je, mon cher -amour, c’est vous qui m’avez donné la vie !</p> - -<p>Nous nous assîmes, lui presque à mes -pieds, murmurant des paroles d’amour. -Tout d’un coup, son front s’obscurcit, il -cacha son visage dans ses mains et je l’entendis -soupirer profondément.</p> - -<p>— Robert ! m’écriai-je.</p> - -<p>Il releva la tête, son visage était altéré ; -une pensée douloureuse l’agitait ; je le suppliai -de me la confier.</p> - -<p>— Près de vous, Thérèse, je ne veux -penser qu’à vous.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span></p> - -<p>Et, m’attirant à lui, il me pressa dans ses -bras avec une sorte d’emportement farouche. -A travers les nuages qui les voilaient, -il lui passait dans les yeux des lueurs -étranges, mélange de douleur et de passion, -mais où la douleur dominait.</p> - -<p>La chambre s’était lentement obscurcie. -La cloche du dîner résonna.</p> - -<p>— Adieu ! murmurai-je.</p> - -<p>Mais il ne me laissait pas partir ; il lissait -doucement les bandeaux de mes cheveux -et me regardait comme s’il eût voulu graver -à jamais mon image dans son cœur. -Puis, s’approchant d’un grand vase rempli -de roses-thé et de grappes de lilas blanc, -il en prit les fleurs et, les entrelaçant de -branches de myrte, les plaça une à une -dans mes cheveux.</p> - -<p>Une fois encore, nos deux ombres enlacées -se reflétèrent dans le miroir assombri.</p> - -<p>— Adieu ! répétai-je.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span></p> - -<p>A la porte du salon, je rencontrai le marquis ; -il poussa une exclamation.</p> - -<p>— Tout en blanc, chère mademoiselle ! -s’écria-t-il en me passant sous l’inspection -de ses regards hardis. C’est pur ! c’est délicat !... -Une vestale ! tout à fait une vestale !</p> - -<p>Ses yeux se fixèrent sur ma coiffure. Un -sourire sardonique plissa ses lèvres :</p> - -<p>— Une vestale couronnée... par l’amour ! -ajouta-t-il très bas en s’inclinant profondément.</p> - -<p>Ces paroles et le ton dont elles furent -prononcées renouvelèrent cette vague appréhension -déjà ressentie, et ma joie en -demeura voilée.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span></p> -<p class="quotdate">1<sup>er</sup> juin, dans la nuit.</p> - -<p>Le souvenir des heures qui viennent de -s’écouler ne s’effacera jamais de mon âme : -la trace en demeurera toujours...</p> - -<p>Hier matin, Renée avait demandé à -M. de Hauteville de l’accompagner aux ruines -de l’abbaye de Saint-Sulpice. Il refusa -sous le prétexte d’affaires importantes.</p> - -<p>— Mais, madame, je suis à vos ordres, -dit M. de Belmonte.</p> - -<p>— Il y aura un orage ce soir, Renée, interrompit -Robert ; il ne peut être question -pour vous d’aller aux ruines.</p> - -<p>Le sujet tomba.</p> - -<p>Dans la journée, notre voisine, madame -de Sauves, vint me chercher pour examiner -<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span> -des tableaux qu’elle avait reçus d’Italie. Je -partis avec elle sans en avertir Robert. Vers -le soir, je fus fort surprise de le voir arriver.</p> - -<p>— Un orage se prépare, me dit-il, et je -n’ai pas voulu que vous rentriez seule. -Venez vite, nous n’avons pas de temps à -perdre.</p> - -<p>En effet, à peine avions-nous quitté la -maison de madame de Sauves que l’orage -éclatait avec violence. Nous regagnâmes le -château. Dans le vestibule, un domestique -s’approcha de Robert et lui adressa quelques -mots, parmi lesquels je saisis les noms -de M. de Belmonte, de madame de Hauteville -et des ruines de Saint-Sulpice. Je compris -que, par un caprice inexprimable, -Renée était partie avec le marquis de Belmonte -pour se rendre à ces ruines, où Robert -n’avait pas voulu nous laisser aller le -matin. Une exclamation de colère et d’inquiétude -lui échappa :</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span></p> - -<p>— Partie à cette heure, dans les bois, par -un temps pareil, seule avec le marquis, qui -ne connaît pas le pays !</p> - -<p>Il fit quelques pas avec agitation.</p> - -<p>— Rien n’est plus dangereux ; qu’on -attelle la voiture, je vais à sa recherche.</p> - -<p>Il parlait d’un ton bref et donnait rapidement -des ordres. Un éclair déchira le -ciel et le tonnerre fit trembler les fenêtres -du château. Un des grands arbres du parc -venait d’être frappé par la foudre.</p> - -<p>— Robert, je vous en conjure, ne partez -pas, m’écriai-je, effrayée, tendant vers lui -mes deux mains suppliantes.</p> - -<p>Il m’écarta d’un geste presque brutal :</p> - -<p>— Laissez-moi passer, Thérèse, répondit-il -d’une voix grave qui n’admettait pas de -réplique. Renée est en danger, je dois aller -à son secours, c’est mon devoir.</p> - -<p>Sur ces mots, il partit.</p> - -<p>Oui, il devait aller à son secours ; tout -son amour pour moi, mon amour pour lui, -<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> -ne pouvaient l’en empêcher. Je sentis qu’il -en était ainsi, et ce sentiment s’empara de -moi avec la force d’une vérité indiscutable. -Elle était le devoir ; mais alors, moi, qu’étais-je -donc ? Qu’étais-je venue faire dans -cette maison, où l’on m’avait offert une -hospitalité généreuse ? J’étais venue y voler -l’époux d’une autre femme, d’une enfant -confiante qui m’avait accueillie comme une -sœur, et, lorsque cet amour coupable m’avait -été révélé, je n’avais rien tenté pour le -combattre. Aucun remords ne m’avait -assaillie, j’avais pris le bonheur sans penser -à la honte. Et quand Robert me parlait de -ses luttes, de ses combats, cela même ne -réveillait pas ma conscience. Dans ses -scrupules vaincus, je ne voyais qu’une -chose : la force de son amour pour moi. -Maintenant que la lumière se faisait, je ne -comprenais plus mon aveuglement.</p> - -<p>Sa femme ! elle était sa femme ! ce qu’un -homme a de plus cher et de plus sacré. Je le -<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> -savais, mais ces mois, qui quelques heures -auparavant me paraissaient ne renfermer -qu’une signification banale, maintenant ils -me torturaient l’âme. La femme de Robert !... -Moi je ne serais jamais que... Ah ! -l’amertume de cette pensée, comment la -définir et comment l’exprimer ?... Il m’avait -quittée pour aller auprès d’elle en me -disant : « C’est mon devoir ! » Et j’avais dû -courber la tête. Si, un jour, il la quitte pour -moi, que pourra-t-il dire et de quel nom me -désignera-t-il ?</p> - -<p>J’errais dans ma chambre, <ins class="correction" id="NT_8">fiévreusement</ins>, -allant de la porte à la fenêtre, essayant de -rassembler mes idées, sentant que je devais -me résoudre à quelque chose et ne le -pouvant pas.</p> - -<p>Mon imagination surexcitée me montrait -ma conduite sous un jour de plus en plus -odieux, je voyais les malheurs qui nous -menaçaient et l’avenir, de honte pour les -uns, de douleur pour les autres, qui se préparait -<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span> -fatalement... J’aimais mieux souffrir -seule, il en était temps encore, je partirais, -j’irais si loin que l’on perdrait jusqu’à mon -souvenir...</p> - -<p>La tempête s’était un peu calmée, un -bruit de grelots frappa mon oreille... Ils -rentraient. Bientôt j’entendis la voix de Robert -résonner dans le vestibule ; alors une -réaction se fit. Quoi ! ce bonheur à peine -entrevu, je devais y renoncer déjà, retourner -à mon existence désolée ? Non, le sacrifice -était trop grand, je ne pouvais pas... -Tout mon amour se dressa dans mon cœur -avec une force désespérée pour défendre -ses droits, et, dans la lutte qu’il entama avec -ma conscience, ce fut lui qui fut vainqueur.</p> - -<p>Me sacrifier ? pourquoi et à qui ? J’étais -seule au monde, seule responsable de mes -actes, personne n’aurait à rougir de moi. -Serait-ce à Renée, que j’avais si gravement -offensée, envers qui j’étais si coupable ? -Mais méritait-elle un aussi effroyable sacrifice, -<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span> -cette femme qui n’avait pas su l’aimer, -qui avait passé à côté de son âme -sans la comprendre, qui, près de lui, n’avait -pu vivre de sa vie, absorbée qu’elle -était par ses rêveries enfantines, ses frivoles -désirs, ses fantasques équipées ? Pouvait-on -mettre dans la même balance la -fugitive douleur qu’elle éprouverait peut-être -et le désespoir infini qui serait le mien -si je devais renoncer à lui ? Et puis n’avais-je -pas droit enfin à un peu de bonheur ? -Dès son enfance, elle avait eu autour -d’elle toutes les tendresses et toutes les -joies... moi je n’avais rien eu... Serait-ce -à l’honneur, au devoir ? Mais ces mots, si -grands, si solennels qu’ils soient, en comparaison -de Robert, que me sont-ils ?</p> - -<p>Je ne me suis pas couchée, et la nuit entière -s’est écoulée dans les angoisses de -cette lutte déchirante. Maintenant les lueurs -du matin blanchissent l’horizon. Ma décision -est prise. J’ai juré à Robert que je ne -<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span> -le quitterais jamais, je tiendrai mon serment. -Je sens toute l’étendue du mal que -je fais et que je vais faire, les jours d’aveuglement -heureux sont passés pour ne pas -revenir, mon âme ne connaîtra plus la -paix... Qu’importe ! pour lui, je suis prête -à tout braver et à tout souffrir, mais je ne -veux plus qu’il me quitte pour qui que ce -soit. Si coupables que puissent être nos -liens, je veux qu’il les avoue hautement et -que nous partions ensemble, car je ne puis -supporter l’humiliation et la trahison dissimulée -de cette existence, où je suis l’amour, -où elle est le droit.</p> - -<p>Je ne lui dirai rien, mais, s’il m’aime, -dans le dernier regard que nous avons -échangé il aura deviné mes angoisses, il -les aura partagées, et son cœur sera arrivé -à la même résolution que le mien.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span></p> -<p class="quotdate">2 juin.</p> - -<p>Je n’ai revu Robert qu’au soir. Son visage -pâli et fatigué portait les traces d’un -combat douloureux. Il avait compris et -souffert comme moi. Nous n’étions pas -seuls, nous ne pouvions parler, nos yeux -même n’osaient se rencontrer. Une timidité -nouvelle nous était venue. Chaque insinuation -du marquis, chaque parole inconsciente -de Renée semblaient préciser la -fausseté de notre situation et nous avertir -des compromis honteux qu’elle nous imposait. -Ce que notre aveuglement momentané -nous avait dérobé nous apparaissait -aujourd’hui avec une netteté effrayante. Il -avait suffi d’une circonstance, futile en -<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span> -apparence, d’un mot jeté à la hâte, pour -bouleverser nos consciences et précipiter -la crise de nos destinées.</p> - -<p>La soirée s’avançait, Renée se retira ; je -gagnai ma chambre, d’où je dus épier la -sortie du marquis. Quand j’entendis son -pas s’éloigner sur les dalles du vestibule, -je rentrai dans le salon, où Robert était -demeuré. Il était debout, très pâle. — Je -vous attendais, me dit-il. — Puis il ne -parla plus. Son visage avait revêtu l’expression -solennelle des résolutions suprêmes. -On aurait dit un juge hésitant à -prononcer sa sentence. Qu’allait-il condamner ? -son passé ou notre amour ? Je -voulais fixer l’incertitude qui me dévorait.</p> - -<p>— Robert ! fis-je. — Il leva sur les miens -ses yeux assombris. Quelque énergie me -revint, ma fierté m’ordonnait de le laisser -libre.</p> - -<p>— Robert, le rêve est fini ; la réalité est -<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span> -implacable et dure. Il faut que je parte, -vous le sentez comme moi.</p> - -<p>Il fit un signe affirmatif.</p> - -<p>— Je vous rends à vous-même, à votre -devoir.</p> - -<p>Ma voix se brisa dans un sanglot. Il me -regarda comme il ne m’avait jamais regardée -encore. Dans son cœur aussi l’amour -avait vaincu.</p> - -<p>— Mon choix est fait, dit-il, j’ai rompu -avec le passé. Désormais ma place comme -mon devoir seront auprès de vous. Thérèse, -nous partirons ensemble.</p> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> - - -<p>Ainsi nous partirons !... O ma mère, si -jamais je vous ai jugée sévèrement, pardonnez-le -moi !</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span></p> -<p class="quotdate">3 juin.</p> - -<p>Nous n’avons pu partir encore.</p> - -<p>— Comme je ne reviendrai jamais, m’a -dit Robert, j’ai plusieurs dispositions à -prendre et je dois régler le sort de chacun.</p> - -<p>Non, il ne reviendra jamais, il sera à moi -pour toujours !... Je me le répète sans cesse -et ce n’est que dans le sentiment de l’éternité -de notre amour que je trouve quelque -apaisement à l’angoisse qui me dévore. -Lui, au contraire, semble en avoir fini avec -la période du trouble et des luttes. Maintenant -que l’avenir est fixé, la voie choisie, -il ne comprend plus qu’on n’y marche pas -vaillamment et qu’on s’attarde en de vains -regrets... Près de lui, en écoutant sa parole -<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span> -à la fois tendre et impérieuse, je ne sens -qu’une chose : l’intensité de mon amour ; -mais lorsqu’il s’éloigne, oh ! alors toute -l’amertume de cette coupable situation se -fait sentir, avec une violence qui la rend -presque intolérable.</p> - -<p>J’ai une hâte fiévreuse de quitter Hauteville. -Tout m’y heurte, m’y blesse. L’heure -du réveil a dissipé pour toujours mon inconcevable -aveuglement.</p> - -<p>Je ne puis supporter la vue de Renée, sa -présence m’est une torture, chaque parole -qu’elle m’adresse une humiliation. Je me -dis : « Ce n’est qu’une enfant, elle n’en -souffrira pas. » Mais ce fait qu’elle n’est -qu’une enfant rend plus terrible encore -ma condamnation et plus juste le mépris -dont elle aura le droit de m’accabler. Cette -pensée fait saigner tout l’orgueil de mon -cœur. A travers les malheurs de ma vie, -ma fierté me restait, c’était mon unique -consolatrice ; je l’ai perdue, et dorénavant -<span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span> -quand je souffrirai, ce ne sera plus jamais -la tête levée.</p> - -<p>Mon bonheur radieux des premiers jours -s’est envolé, et pourtant chaque heure qui -s’écoule ajoute à mon amour pour Robert, -chaque humiliation me le rend plus cher, -chaque larme que je répands resserre l’union -de nos âmes... Je l’aimais dans la -joie, je l’aime bien plus dans la douleur, -et, malgré les déchirements de ma conscience, -la possibilité de retourner en -arrière ne m’effleure même pas... Et quand -Robert me dit : « C’est pour la vie ! » je -lui réponds : « Oui, c’est pour la vie ! » sans -qu’un seul doute me vienne sur la réalisation -de nos paroles.</p> - -<p>Une fois loin d’ici, ces tourments cesseront, -<ins class="correction" id="NT_9">nous</ins> serons heureux, nous ne mettrons -plus sur nos visages ce masque de -dissimulation qui brûle et humilie, nous -serons uniquement l’un à l’autre... Que -nous importera la condamnation du -<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -monde ! le trésor que nous posséderons -sera si grand, si précieux, que nous pourrons -orgueilleusement la braver. Oui, nous -la braverons, la force de notre amour nous -élèvera au-dessus de tous les sacrifices ; -rien ne nous atteindra dans cette atmosphère -brûlante et lumineuse, mais pourtant -je sens qu’il s’est creusé en moi une -source de tristesse que toute cette joie ne -tarira jamais.</p> - -<p>O mon Dieu, vous qu’à travers les doutes -de mon esprit et la froideur de ma foi, -j’ai toujours vaguement reconnu comme -le créateur de toutes choses, sans cependant -vous rendre maître de ma vie, il est -donc vrai que vous écrivez dans la conscience -des règles immuables que l’être -humain ne peut transgresser sans souffrir -et que la passion elle-même ne parvient -pas à lui faire oublier !</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span></p> -<p class="quotdate">4 juin.</p> - -<p>Il y a une heure, comme j’étais assise -sur la galerie extérieure, je vis arriver -Renée le long de l’avenue. J’aurais voulu -l’éviter, car j’ai remarqué hier que ses -regards se fixaient parfois sur les miens -avec une intensité sous laquelle je me sens -pâlir. Mais j’ai craint de paraître la fuir. -Malgré la chaleur d’un jour d’été, elle -s’enveloppait frileusement d’un grand -châle et marchait à pas lents, la tête baissée. -Elle paraissait si frêle, si triste, si -incapable de se défendre, que, pour un instant -j’eus pitié d’elle ; un doute soudain -traversa mon esprit et des larmes mouillèrent -mes yeux. Quand elle s’approcha -<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span> -de moi, voulant les lui dérober, je détournai -le visage, mais elle les avait vues.</p> - -<p>— Pourquoi pleurez-vous, Thérèse ?</p> - -<p>Sa voix était inquiète. Je ne répondis -pas. Elle répéta sa question avec une impatience -qui ne lui était pas habituelle. -J’essayai de sourire et, lui montrant le titre -du roman que je tenais à la main :</p> - -<p>— Je pleure sur les malheurs de l’héroïne. -C’est un roman que M. de Belmonte -admire beaucoup.</p> - -<p>A ces mots, son visage changea d’expression, -elle sourit. Ma pitié se dissipa. Ah ! -si elle aimait Robert, pourrait-elle s’abuser -ainsi ? elle aurait pénétré le mystère de son -âme, elle aurait vu dans ses yeux la -flamme qui les anime, la passion qui s’en -exhale... Moi, si Robert en aimait une autre, -je le devinerais avant que lui-même -l’eût pressenti et j’en mourrais, je crois, -avant qu’il se fût rendu compte de son infidélité.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span></p> - -<p>Et pourtant elle est sa femme ! ce bonheur -suprême que la vie lui a donné, elle -y met si peu de prix qu’elle va le perdre -sans s’être doutée de ce qui la menaçait. -Chose bizarre, cette indifférence qui fait -mon excuse m’irrite, et je ressens une colère -mêlée de dédain envers cette femme, -qui, possédant un bien pour lequel je donnerais -tout le sang de mon cœur, n’a su y -mettre ni son orgueil ni son amour.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span></p> -<p class="quotdate">5 juin.</p> - -<p>Robert part ce soir : une dernière affaire -importante à régler, puis tout sera terminé -et nous quitterons Hauteville. Je n’aurais -pas voulu demeurer ici en son absence ; -je lui ai dit :</p> - -<p>— Laissez-moi partir, vous me rejoindrez -plus tard.</p> - -<p>Mais il n’a pas consenti, il m’a suppliée -de ne pas insister.</p> - -<p>— Quand vous n’êtes pas sous mes yeux, -je veux au moins que vous soyez sous mon -toit ; sans cela je ne serais pas en repos.</p> - -<p>Je viens de le quitter. D’un commun accord, -nous nous voyons moins qu’aux premiers -jours de notre amour ; l’avenir est -<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span> -à nous, et je ne veux pas d’un bonheur -dissimulé et dérobé, c’est ma dernière dignité, -je tiens à la garder intacte. Aujourd’hui -cependant nous avons passé la journée -dans l’atelier, car avant cette séparation -momentanée nous éprouvions le besoin de -nous fixer dans le souvenir l’un de l’autre.</p> - -<p>Il a travaillé à mon buste, qui est presque -achevé, la ressemblance est frappante, -mais il n’en est pas satisfait encore : il -voudrait me donner une physionomie heureuse, -et plus il s’y applique, plus elle devient -triste et désolée. Je lui ai dit :</p> - -<p>— Laissez-moi telle que je suis, Robert ; -tant que je serai près de vous, que vous -importera cette tête de marbre ? ce n’est -pas elle, c’est moi que vous regarderez. Et -lorsque nous serons séparés, oh ! alors, -ce sera bien cette expression désespérée -qui conviendra à mon visage.</p> - -<p>Il m’a interrompue vivement et d’un ton -irrité :</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span></p> - -<p>— Thérèse, comment osez-vous prononcer -d’une voix tranquille des mots semblables, -quand moi je n’ose même pas penser -sans frémir à l’éventualité d’un pareil déchirement ? -Il n’y a entre nous qu’une -séparation possible : la mort.</p> - -<p>— C’est bien d’elle que je parlais, ai-je -répondu doucement. Si je vous quitte, -Robert, ce ne sera que pour mourir.</p> - -<p>Il m’a regardée avec un attendrissement -douloureux.</p> - -<p>— Vous voir mourir serait une douleur -indicible, mais s’il me fallait vous perdre, -Thérèse, Dieu fasse que ce soit morte et -non vivante !</p> - -<p>Après ces paroles, un long silence se fit -entre nous, l’idée de la mort s’était emparée -de moi ; lui aussi y pensait, car, de -temps à autre, il serrait ma main avec -force, comme pour s’assurer que j’étais là -encore... Nous étions debout près de la -fenêtre, le soleil qui était caché sortit tout -<span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span> -à coup des nuages et vint éclairer l’atelier -de ses rayons. Il jeta sur le buste un éclat -plus vif et lui donna soudain une apparence -de vie. J’appuyai mon visage contre -le visage de marbre de la statue et, me -penchant, je la baisai sur les lèvres.</p> - -<p>— Je viens de lui donner une partie de -mon âme, dis-je en souriant, si jamais -vous me perdez, promettez-moi, Robert, de -venir chaque jour déposer sur ses lèvres -ce même baiser ; elles vous le rendront.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span></p> -<p class="quotdate">Le soir du même jour.</p> - -<p>Madame de Hauteville n’a pas dîné avec -nous ; au dernier moment, elle a fait prévenir -Robert qu’elle était trop souffrante -pour quitter sa chambre. Ce malaise m’inquiète, -tellement mon esprit égaré voit -partout une menace de malheur.</p> - -<p>J’étais seule sur la terrasse avec M. de -Belmonte, quand M. de Hauteville vint -prendre congé de nous. Il était en costume -de voyage ; la voiture attelée l’attendait -devant le perron. Il salua le marquis, puis -me tendit la main, froidement, comme à -une étrangère... A ce moment, je faillis -me trahir ; il me sembla soudain qu’il me -quittait pour toujours, que je ne le reverrais -<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span> -plus ;... mes lèvres s’ouvrirent pour crier : -« Emmenez-moi !... » Mais nous n’étions -pas seuls. Par un puissant effort de volonté -je refoulai mon émotion. — La voiture -partit. Mes regards la suivirent aussi longtemps -qu’elle fut visible, puis, à regret, je -les ramenai lentement autour de moi. Debout -à mes côtés, M. de Belmonte me contemplait -avec une expression de curiosité -ardente, mélangée de doute et d’indécision. -En rencontrant mes yeux, il détourna les -siens. <ins class="correction" id="NT_10">Nous</ins> fîmes quelques pas, puis nous -nous arrêtâmes. La nuit était brillante et -sereine ; je levai la tête vers le ciel étoilé -qui éclairait la route que suivait Robert... -Ma main pendait le long de la balustrade ; -le marquis la souleva légèrement dans une -des siennes et en examina la forme et les -contours.</p> - -<p>— Blanche, froide et cruelle, dit-il en la -laissant retomber.</p> - -<p>Je me remis à marcher.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span></p> - -<p>— Quelle femme êtes-vous donc ? continua-t-il -plus bas.</p> - -<p>— Une femme qui trouve l’air de la nuit -trop frais pour elle et qui va vous souhaiter -le bonsoir, répondis-je en riant et ramenant -autour de mon cou les plis de ma -mantille.</p> - -<p>Il se mordit les lèvres, et un mauvais -sourire lui passa sur le visage. Nous étions -arrivés devant la porte du salon.</p> - -<p>— Connaissez-vous la devise des Belmonte ? -demanda-t-il brusquement, comme -j’en dépassais le seuil.</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— <i xml:lang="la">Contra spem spero</i>, et je suis comme -mes pères, mademoiselle, j’espère contre -l’espoir.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span></p> -<p class="quotdate">6 juin.</p> - -<p>Renée sait tout !...</p> - -<p>J’en ai acquis la conviction dans le premier -regard que nous avons échangé ce -matin. Le supplice de cette minute, aucune -parole ne saurait l’exprimer...</p> - -<p>Et je suis restée en face d’elle, droite, -impassible, mangeant le pain qu’elle -m’offrait et souffrant mille morts sous son -œil de tranquille mépris !... A l’humiliant -silence qu’elle gardait j’aurais préféré des -reproches, des cris, des larmes... Mais -pourquoi aurait-elle eu des cris et des larmes ? -Elle ne l’aime pas ; ce n’est point -dans son cœur que je l’ai blessée, ce n’est -que dans ses droits. S’il en était autrement -<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span> -elle n’aurait pu me revoir, elle serait partie... -ou m’aurait chassée.</p> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> - - -<p>Mais comment est-elle arrivée à la vérité ? — C’est -hier que Robert nous a quittés. Je -me souviens maintenant qu’elle a passé -la soirée enfermée chez elle. Ce malaise -subit n’était qu’un prétexte, sans doute -elle savait déjà... Il a fallu qu’elle nous -surprît ensemble ! qu’elle entendît nos paroles ! -Mais où ? quand ? Du petit salon de -la tourelle un escalier extérieur conduit -jusqu’à la galerie sur laquelle s’ouvre une -des fenêtres de l’atelier. Tous les jours -elle passe de longues heures dans ce petit -salon arrangé à son usage ; elle aura entendu -le marteau de Robert frapper sur le -marbre, une curiosité l’aura tentée, elle -sera montée sans bruit...</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span></p> -<p class="quotdate">7 juin.</p> - -<p>Renée garde toujours le silence ; je ne -puis deviner jusqu’où va sa certitude, ni -à quelle résolution elle se prépare.</p> - -<p>Nous ne nous voyons qu’aux heures des -repas. Là, elle ne m’épargne aucune amertume -et, affirmant ses droits, me fait sentir -dans chaque détail que je ne suis ici -qu’une étrangère recueillie par pitié.</p> - -<p>Aujourd’hui M. de Belmonte, ayant manifesté -le désir d’entrer dans l’atelier afin -d’y examiner quelques monnaies anciennes, -se tourna vers moi pour me demander -où se trouvait la clef. Renée l’interrompit -brusquement.</p> - -<p>— Il me semble, marquis, dit-elle avec -<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span> -hauteur que, si l’on désire des renseignements -sur les appartements du château, -c’est à moi qu’il faut s’adresser et non -point à d’autres.</p> - -<p>Je me sentis pâlir sous l’affront. M. de Belmonte -s’inclina et, avec son aisance d’esprit -habituelle, changea de sujet. Sans lui, -cette situation serait intenable. Il met une -adresse merveilleuse à se trouver toujours -entre nous. Malheureusement il en profile -pour se rapprocher de moi.</p> - -<p>Où que j’aille, je le trouve sur ma route ; -il ne me cache plus ses insolentes espérances, -ravivées par la signification qu’il -donne à l’absence de Robert et par l’odieuse -comédie que je suis obligée de -jouer. J’accepte avec un sourire forcé ses -protestations et je réponds à ses paroles -ardentes par un rire que je voudrais rendre -insouciant, mais dont l’amertume me -fait tressaillir moi-même. Je ne parviens -pas pourtant à lui dissimuler que je souffre, -<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span> -mais on dirait qu’il y trouve un charme -cruel et que, pour cet esprit corrompu, la -conscience de mon amour pour un autre -est un stimulant de plus.</p> - -<p>Ce matin, il m’a demandé soudainement :</p> - -<p>— Comptez-vous accepter pendant longtemps -encore l’hospitalité de madame de -Hauteville ?</p> - -<p>Sous l’ironie de ces paroles j’ai rougi.</p> - -<p>— Non, ai-je répliqué vivement.</p> - -<p>— Où irez-vous alors ? a-t-il repris avec -une nuance d’inquiétude soupçonneuse.</p> - -<p>— Je ne sais, ai-je répondu d’un ton -d’insouciance jouée. Quelque part probablement -où j’apprendrai à lire à des enfants -maussades.</p> - -<p>— Vous ! ce serait un crime que je -ne permettrai jamais. Laissez cela aux -pauvres déshéritées de la nature, vous êtes -trop jeune et trop belle pour n’avoir pas -une autre voie à suivre. Quand on possède -<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span> -ce je ne sais quoi qui grise les plus sages, -on ne se fait pas institutrice. Ah ! non !...</p> - -<p>Puis plus bas et plus doucement :</p> - -<p>— Si vous vouliez seulement avoir confiance -en moi, il y a de beaux pays que je -serais heureux de vous montrer et où vous -connaîtriez jusqu’où peut aller votre pouvoir. -Réfléchissez-y, car vous n’avez pas -de meilleur ami que moi, et je ne vous demanderai -jamais que l’heure présente.</p> - -<p>J’écoute ces odieux propos avec une irritation -qui ressemble à de la haine, et il me -vient des rages sourdes contre cet homme. -J’arrête à chaque instant sur mes lèvres -les paroles de dédain et de colère dont je -voudrais punir son audace. Je baisse la -tête et, comme une expiation méritée, je -supporte l’expression de ces sentiments -qui m’offensent et dans mon amour et -dans ma dignité de femme.</p> - -<p>Ah ! malheureuse que je suis !</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span></p> -<p class="quotdate">8 juin.</p> - -<p>J’ai reçu une lettre de Robert ; il revient -demain.</p> - -<p>— Faites tous vos préparatifs, m’écrit-il ; -le jour qui suivra mon arrivée, vous quitterez -Hauteville, et je vous rejoindrai quelques -heures après... Je compte les minutes -qui nous séparent de la liberté et du bonheur...</p> - -<p>J’ai prévenu madame de Hauteville de -mon départ prochain, et j’ai passé toute la -journée chez moi dans l’activité fiévreuse -de mes préparatifs de départ, dévorée par -une anxiété que je ne parvenais pas à dominer.</p> - -<p>Mais Robert revient, ces angoisses vont -<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span> -finir. Nous partirons ensemble, nous oublierons -nos peines, nos souffrances et la -solitude de cœur où nous avons vécu si -longtemps ; nous retrouverons ce que nous -avons perdu et ce qui nous a manqué ; -nous réaliserons les espérances infinies de -notre jeunesse.</p> - -<p>Quelques heures encore et le rêve sera -atteint.</p> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span></p> -<p class="quotdate">Dans la nuit.</p> - -<p>Mon Dieu, mon Dieu, comment accomplir -ce que j’ai promis ? comment supporter ?</p> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> - -<p>Tout dormait au château. Absorbée dans -une rêverie accablante, je laissais les heures -passer, sans songer même qu’elles -s’écoulaient... On frappa à ma porte, le -pressentiment d’une nouvelle épreuve me -traversa le cœur. J’ouvris, c’était Renée. -Nous nous regardâmes un instant, les -yeux dans les yeux.</p> - -<p>— J’ai à vous parler, dit-elle enfin.</p> - -<p>En silence, je m’écartai pour la laisser -entrer, elle franchit le seuil de ma chambre, -<span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span> -et sa robe m’effleura en passant. Son -visage, éclairé par la lumière qu’elle portait -à la main, avait pris, sous l’empire de -la résolution qui l’animait, une expression -de rigidité ; les yeux fixes, grands ouverts, -elle marchait, la tête haute, d’un pas lent -et automatique. Arrivée près de ma table, -elle s’assit sur le fauteuil que je venais -d’abandonner, et, avec un geste hautain, -me désigna un siège en face d’elle. Cette -femme, était-ce bien Renée ? L’étonnement -absorbait toutes mes facultés et, muette, -j’attendais ce qui allait venir.</p> - -<p>— Thérèse ! commença-t-elle de cette -voix sourde qui m’avait déjà frappée, Thérèse, -je sais tout et je viens...</p> - -<p>A ces mots, je compris, et, me levant -toute droite, je l’interrompis brusquement. -Un seul instinct me dominait, celui -d’arrêter sur ses lèvres les paroles qu’elle -allait prononcer.</p> - -<p>— Toute explication est inutile ; chassez-moi, -<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span> -vous en avez le droit, mais ne me demandez -rien.</p> - -<p>L’idée de nier ou de feindre ne me traversa -même point l’esprit. Elle parut ne -pas m’avoir entendue et continua :</p> - -<p>— Je viens vous demander compte, non -pas de ma confiance trahie, mais de la -honte et du trouble que vous nous avez -apportés.</p> - -<p>Alors elle m’accabla de tout ce qu’une -femme outragée dans ses sentiments de -vertu et d’honneur peut trouver de méprisant -et de sévère pour celle qui les a oubliés.</p> - -<p>Je l’écoutais haletante, les bras croisés -sur ma poitrine, afin d’en comprimer les -battements, prête à chaque instant à répondre -par des défis à ses accusations, et -pourtant ne l’osant pas.</p> - -<p>Tout d’un coup, sa voix s’abaissa :</p> - -<p>— Ce que vous ne saviez peut-être pas, -Thérèse, c’est que je l’aimais.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span></p> - -<p>J’eus un moment d’égarement. Qui donc -osait me faire en face un pareil aveu ?... -Robert ! c’était mon bien, c’était ma vie, -nulle que moi n’avait le droit de l’aimer !</p> - -<p>Je sentais un frémissement me parcourir -tout entière et le sang battre violemment -à mes tempes... Mes lèvres tremblantes -ne pouvaient articuler aucun son, -mes yeux cherchèrent les siens, j’aurais -voulu l’anéantir d’un regard. Mais elle -parlait toujours, et chaque mot qu’elle -prononçait, révélant l’amour à la fois innocent -et passionné qui remplissait son -cœur, me causait une souffrance. Elle l’aimait ! -c’était l’écroulement de tout ce qui -faisait à mes yeux mon excuse et ma justification. -J’eus honte alors et, courbant la -tête, je cachai mon visage dans mes -mains.</p> - -<p>Je n’avais rien deviné, rien pressenti, -mon aveuglement avait été semblable au -sien, et dans cette enfant rêveuse et timide -<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> -je n’avais pas entendu battre le cœur -de la femme.</p> - -<p>Elle se tut et demeura un instant comme -plongée dans une sombre rêverie, on n’entendait -aucun son, la nature elle-même -était muette. Je ne sais combien de temps -nous demeurâmes ainsi. Soudain le soupçon -du but de cet aveu traversa mon repentir -naissant, je relevai ma tête courbée. -La table nous séparait, j’y appuyai mes -deux mains et, me penchant vers elle :</p> - -<p>— Vous venez me le redemander ? mais -il est trop tard maintenant. N’espérez pas -que je vous le rende, car moi aussi je -l’aime et d’un amour !...</p> - -<p>— Vous vous trompez, Thérèse, je n’espère -rien.</p> - -<p>Renée avait tourné son visage vers moi : -elle ne rêvait plus, et sa bouche avait pris -une expression inflexible. C’était un juge, -ce n’était plus la femme attendrie, confessant -son amour.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span></p> - -<p>— Non, je ne vous redemande pas son -cœur. Longtemps, dans mon adoration -aveugle, j’ai attendu humblement et en -silence qu’il daignât venir à moi. Il n’est -pas venu, et vous savez, Thérèse, jusqu’où -il est tombé aujourd’hui... En voyant si -bas celui que j’avais placé si haut, le choc -a été trop violent, mon âme déçue n’a pu -y résister, et mon amour est mort, ne voulant -pas descendre aux hontes d’une telle -chute.</p> - -<p>Il y avait dans son accent un dédain si -profond, une fierté si triste qu’involontairement -ma tête se courba de nouveau.</p> - -<p>— Que voulez-vous alors ? murmurai-je.</p> - -<p>— Le sauver, répondit-elle simplement. -Elle continua : — Dieu m’est témoin que, -s’il ne s’agissait que de moi, je me serais -tue, probablement toujours ; mais j’ai deviné -vos desseins, j’ai compris que, si vous -partiez, c’est qu’il devait vous rejoindre. -Non contente de la dégradation morale où -<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span> -tous l’avez amené, vous voulez qu’il rompe -publiquement avec son passé d’honneur et -qu’il se ferme l’avenir. Lui, Robert de -Hauteville, il quittera secrètement, comme -un malfaiteur qui s’enfuit, son pays et la -maison de son père, il abandonnera ses -devoirs, il faillira à ses engagements, il -foulera aux pieds l’orgueil de sa vie entière, -il deviendra, pour tous ceux qui l’ont -honoré, un objet de mépris, et cela afin -de vous suivre !... Ah ! de quels moyens -vous êtes-vous donc servie et quelles ruses -avez-vous employées pour séduire et avilir -ce noble cœur ?</p> - -<p>Un objet de mépris ! je rendrais Robert -un objet de mépris ! Je croyais que le mépris -n’atteindrait que moi et que lui n’en -serait pas effleuré, mais cette femme qui -parlait disait le contraire. Je t’écoutais sans -penser à m’offenser de ses paroles, sans -songer à défendre ce qui me restait de -vertu, occupée uniquement à saisir l’idée -<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span> -qu’elle me présentait. Mais quand elle en -vint à m’accuser de ruses et à nier la spontanéité -de l’amour qu’il m’avait donné, je -me redressai sous l’outrage :</p> - -<p>— Sachez, criai-je, que c’est de lui-même -et librement qu’il m’a aimée, c’est son -amour qui a conquis le mien, et cette fuite, -cet aveu public de notre passion, c’est lui -qui l’exige et y attache son avenir de bonheur.</p> - -<p>Elle pâlit, ce fut le seul signe d’émotion -qu’elle donna ; son regard demeura ferme -et sa voix ne s’altéra pas :</p> - -<p>— Il s’agit de réparer le mal plus que -d’en rechercher les causes. Thérèse, il faut -que vous renonciez à Robert et que vous le -rendiez, non à moi qui ne vous le réclame -pas, mais à l’honneur qu’il offense et au -devoir qu’il oublie.</p> - -<p>— Jamais ! tel fut le cri de mon -cœur.</p> - -<p>Je marchais fiévreusement dans la chambre, -<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span> -me débattant sous mille impressions -contradictoires. Enfin, voyant qu’elle ne -bougeait pas et qu’elle semblait attendre -mon retour au calme pour recommencer à -parler, je me rapprochai d’elle :</p> - -<p>— Ce que vous pourriez ajouter est inutile. -Je l’aime, entendez-vous, passionnément, -follement, comme vous ne savez pas -aimer, et mon âme se déchirerait en lambeaux -s’il fallait me séparer de lui.</p> - -<p>— Vous avez peur de la souffrance ?</p> - -<p>Il y avait dans sa voix un dédain inexprimable. -Elle continua :</p> - -<p>— Vous dites que je ne sais pas aimer ? -Cependant, du temps où je l’aimais, pour -lui je n’aurais reculé devant aucune douleur.</p> - -<p>— Mais il en souffrirait aussi, autant, -plus que moi peut-être.</p> - -<p>— Moins qu’il ne souffrira plus tard.</p> - -<p>— Taisez-vous, laissez-moi. Qui vous -donne le droit de me torturer ainsi ?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span></p> - -<p>— La volonté de le sauver, Thérèse.</p> - -<p>Elle se leva en prononçant ces mots. -Nous étions debout en face l’une de l’autre, -à une distance de quelques pas, mais, quoique -je sois plus grande qu’elle, elle semblait -me dominer de toute la hauteur de sa -situation sur l’abaissement de la mienne. -Ce n’était plus Renée, c’était une femme -inconnue dont la grandeur morale m’écrasait. -Mon esprit, sous le coup de cette -révélation, flottait indécis ; cependant, à -travers le travail mystérieux qui s’accomplissait -en moi, le sentiment instinctif de -la défense de mon amour me possédait -encore.</p> - -<p>— Thérèse, n’étouffez pas la voix de votre -conscience. — Puis elle essaya de faire -vibrer les cordes muettes de mon âme, elle -me parla de Dieu que j’offensais, de l’honneur -que je perdais, elle appela à son aide -tout ce qui pouvait réveiller et fortifier -mes vagues notions du bien... Je ne voulais -<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> -pas l’entendre, je cachais ma tête dans mes -mains, mais, malgré mes efforts, chacune -de ses paroles me parvenait distinctement -et semblait s’ouvrir forcément une voie -jusqu’au plus profond de mon être. Défaillante, -sous l’empire de l’angoisse qui me -torturait, ne pouvant plus me soutenir, je -m’appuyai contre la muraille :</p> - -<p>— Je ne puis pas, criai-je, Robert m’est -plus cher que tout.</p> - -<p>Alors il se passa une chose inouïe : je -vis Renée s’agenouiller devant moi.</p> - -<p>— Eh bien ! dit-elle, que ce soit pour -l’amour de lui !</p> - -<p>Sa voix avait perdu son ton de sévérité -pour prendre l’accent de la prière. Elle me -supplia d’avoir pitié de Robert, de lui épargner -les humiliations qui l’attendaient, de -ne pas flétrir cette vie, jusqu’aujourd’hui -sans tache, de ne pas faire de lui un -homme sans foyer, sans patrie...</p> - -<p>Ce que je souffris, nulle parole ne saurait -<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span> -l’exprimer, je sentais un écroulement -affreux s’accomplir, écrasant sous sa ruine -mes espérances, mon bonheur, mon -amour... Du milieu de ces ruines un sentiment -nouveau surgissait : celui du sacrifice.</p> - -<p>Je me redressai et lui montrant du geste, -par la fenêtre ouverte, le ciel qu’elle avait -invoqué :</p> - -<p>— Vous avez vaincu ! dis-je. Je partirai -seule.</p> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> - - -<p>Depuis lors, plusieurs heures se sont -écoulées dans une agonie dont la mort, -hélas ! n’a pas été le prix.</p> - -<p>Hier, nous disions : — Encore quelques -jours et le rêve sera atteint. — Une -main implacable, celle de Dieu peut-être, -n’a pas permis que nous arrivions jusque-là. -Notre amour doit mourir en vue du -rivage, au moment de toucher le but qu’il -s’était promis... L’éternité dont nous parlions -sera celle du désespoir...</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span></p> -<p class="quotdate">Le matin du 9 juin.</p> - -<p>Les rayons du soleil, déjà haut sur l’horizon, -sont venus blesser mes yeux et me -tirer de l’engourdissement où j’étais tombée, -vaincue par la douleur. La bougie -brûle encore sur la table, et il flotte dans -l’air un vague parfum d’iris laissé par -Renée. C’est donc vrai !... J’ai promis de -briser nos deux cœurs de mes propres -mains.</p> - -<p>Jusqu’ici je n’ai considéré que l’horreur -du sacrifice ; il faut penser maintenant à -son accomplissement. Ma raison vacillante -a peine à saisir la portée de ce mot.</p> - -<p>Parler à Robert, le convaincre, l’amener -à renoncer à moi ?... Aussi bien faire que -<span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span> -nous ne nous soyons pas aimés ! Hors de -moi rien n’existe pour lui. Aucun appel ne -pourrait avoir prise sur cette volonté inflexible, -et dans le premier regard que nous -échangerions ma résolution faiblirait sous -la sienne. — M’enfuir, disparaître sans -laisser de traces, sans un mot d’adieu ?... -Mais il me suivra ! Si loin que j’aille, il -saura me découvrir, il viendra me reprendre... -Je le sens, j’en ai la conviction, et au -travers de ma douleur, cette foi profonde -dans la force de son amour me donne -un orgueil dont je savoure l’âpre volupté.</p> - -<p>Mourir ?... C’est l’unique voie qui me -reste. Cette pensée, qui ferait reculer une -femme meilleure que je ne le suis, ne me -cause aucun effroi. Se tuer est un crime, -mais partir avec Robert serait un crime -aussi, et entre les deux, dans cette impasse -terrible, ne vaut-il pas mieux choisir celui -qui vous rend seule coupable ? Je suis -résolue, que m’importe la vie ! D’ailleurs, -<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span> -en le perdant, j’ai déjà cessé d’exister. -J’échappe ainsi à l’avenir qui m’attend, aux -longs jours de solitude désespérée, de -regrets intolérables... Et puis mourir -pour vous, Robert, ce sera presque une -joie.</p> - -<p>Mais que dira-t-il en apprenant que j’ai -cessé de vivre ? Il devinera que je me suis -donné la mort, il s’en accusera, là aussi -il voudra me suivre, et si par conscience il -ne le fait pas, sa vie ne s’en écoulera pas -moins, inutile, assombrie et découragée, -dans un désespoir sans consolation et sans -fin, dans un amour d’outre-tombe plus fort -qu’un amour vivant.</p> - -<p>Je ne puis donc pas mourir ! Ce dernier -refuge m’est fermé. Il ne suffit pas que je -m’immole, que je disparaisse ; il faut que -je sauve son avenir, que je le rende à lui-même -en arrachant de son cœur l’amour qui -le remplit. Oh ! ce renoncement suprême, -qui m’indiquera le moyen de l’accomplir ?</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span></p> -<p class="quotdate">Quelques heures plus tard.</p> - -<p>Je n’ai pas quitté ma chambre, j’ai fait -dire que j’étais malade. Il m’aurait été -impossible de revoir Renée. Cette nuit, nous -avons échangé, je le sens, notre dernier -regard.</p> - -<p>La journée s’avance, Robert doit être -arrivé. O mon bien-aimé, quel retour je -vous prépare !... Ma pensée, écrasée par la -nécessité qui la brise, essaie vainement de -s’éclairer et de s’affermir. Les ténèbres -s’épaississent et je sens l’égarement s’emparer -de moi...</p> - -<p>Mais quel est ce bruit que j’entends ? Des -pas furtifs résonnent dans le corridor ; ils -s’arrêtent devant ma chambre, une main se -<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> -pose sur la clef... La porte est verrouillée et -ne s’ouvre pas. Il se fait un moment de -silence, puis une voix très basse appelle :</p> - -<p>— Thérèse !</p> - -<p>Grand Dieu ! c’est Robert !</p> - -<p>Je me cramponne des deux mains à la -table qui est devant moi, afin de résister à -la redoutable tentation qui se présente et à -laquelle je ne m’étais pas préparée.</p> - -<p>— Thérèse, continue la voix, ouvrez, j’ai -à vous parler.</p> - -<p>Mais j’enfonce mon mouchoir dans ma -bouche, afin d’étouffer le cri d’amour et de -douleur qui voudrait s’en échapper ; je -cache ma tête entre mes bras pour empêcher -les sons d’arriver jusqu’à moi.</p> - -<p>— Thérèse, êtes-vous endormie, que vous -ne répondez pas ?</p> - -<p>Je reste muette, un instant se passe. Les -pas s’éloignent et peu à peu cessent.</p> - -<p>Alors un regret intolérable me prend. -Cette voix adorée que j’ai refusé d’écouter -<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> -ne frappera plus jamais mon oreille, c’est -la dernière fois que je l’ai entendue prononcer -mon nom !... Je me traîne jusqu’à -la porte, je l’ouvre, et, posant ma main où -il a posé la sienne, suivant des yeux l’espace -qu’il a parcouru, j’essaye de ressaisir quelque -chose de lui.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span></p> -<p class="quotdate">Vers le soir.</p> - -<p>Il est tard déjà, les heures s’écoulent, et -je n’ai pris aucune résolution, nulle inspiration -ne m’est venue... Une seule issue -s’est présentée à mon esprit, mais si horrible, -que j’ai reculé et que mon courage a -failli devant cette dégradation... Je me -débats contre cette pensée, je la repousse, -elle revient toujours et s’impose à moi -comme une atroce nécessité.</p> - -<p>Pour sauver Robert, faut-il donc m’avilir -et tomber si bas qu’aucune miséricorde ne -m’atteigne jamais ?</p> - -<p>Il semble que je ne puisse fuir le mal -que par le mal et que même, en voulant le -réparer, je ne trouve d’autre voie à suivre -<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span> -que celle du péché. Est-ce que mon esprit -aveuglé et perverti ne sait plus discerner le -droit chemin ? ou serait-il vrai que Dieu -ferme la porte du repentir et la possibilité -du retour à ceux qui l’ont audacieusement -bravé ?... Dans cet effarement de mon âme, -des lueurs se font, et je comprends que, -pour accomplir noblement un sacrifice, -il faut en être digne et que Dieu vous y -aide.</p> - -<p>Pour toi, infortunée Thérèse, il n’y a de -possible qu’un sacrifice : la honte. M. de -Belmonte est là, il t’a offert son amour, il -attend ; tu n’as qu’à laisser tomber ta main -dans la sienne... Et alors, sous le coup -d’un pareil outrage, d’une aussi mortelle -injure, l’amour succombera dans le cœur -de Robert ; j’en serai honteusement chassée ; -cette âme orgueilleuse ne se pardonnera -pas de m’avoir aimée, et mon souvenir, -proscrit et détesté, ne viendra ni -attrister ni affaiblir sa vie. Il ne cherchera -<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span> -point à me poursuivre, à deviner, à comprendre... -Mon avilissement le terrassera.</p> - -<p>Non cependant ! un aussi effroyable sacrifice -ne saurait m’être demandé ; je ne -puis m’y soumettre, toutes mes pudeurs se -révoltent... O mon Dieu, ne m’abandonnez -pas dans cette agonie de ma pensée ! N’y -a-t-il pas quelque torture ignorée, quelque -supplice innomé que vous puissiez -m’infliger comme expiation ? Rien ne me -semblerait trop dur, trop cruel, rien, excepté -cette honte. Mais c’est en vain que -j’interroge le ciel, aucune voix ne me répond, -en vain que j’implore sa pitié ; il demeure -implacable. Quel secours puis-je -attendre de ce Dieu que je n’ai pas reconnu ? -Il a détourné sa face de moi, et il -m’a abandonnée dans sa colère...</p> - -<p>Cette immolation dépasse les forces humaines. -La mienne succombe. Je préfère -manquer à ma parole, devenir criminelle -et le perdre avec moi... D’ailleurs, rien ne -<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span> -presse : je puis essayer d’abord de convaincre -Robert, de fuir seule... Ah ! malheureuse ! -ne sais-tu pas qu’entre toi et lui -il faut l’irréparable ?... Eh quoi ! je marchande -mes douleurs et mes humiliations, -comme si après l’indicible souffrance de -l’avoir perdu, quelque autre infortune pouvait -m’atteindre encore ! Je n’existe plus. -Le salut de Robert doit être mon dernier -orgueil et ma dernière vertu. Quel que soit -le prix que j’y mette, il ne sera jamais trop -cher pour mon amour.</p> - -<p>Et vous, Renée, dont la pureté se voilera -blessée en face du dénoûment qui se prépare, -avant de me condamner, arrêtez-vous, -réfléchissez et ne le faites que si, -dans votre conscience d’honnête femme, -vous savez trouver à cette lamentable situation -une autre issue que l’horrible expédient -qui s’impose à moi. Ah ! Renée, si -vous pouviez mesurer la profondeur de -l’amour qu’il me porte, vous comprendriez -<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> -que ma dégradation seule peut le sauver.</p> - -<p>Et maintenant, mon Dieu, vous que j’ai si -peu et si mal prié, anéantissez-moi promptement -dans votre miséricorde, mais auparavant -laissez-moi la force d’accomplir cette -suprême expiation.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span></p> -<p class="quotdate">Minuit.</p> - -<p>La nuit était étouffante et obscure, pas -un souffle d’air ne faisait trembler les -feuilles, la terrasse était vide. Dans une -des allées latérales de la grande avenue, le -marquis se promenait lentement et l’on -voyait son ombre se montrer par intervalles, -pour disparaître de nouveau. C’était le -moment ou jamais.</p> - -<p>Arrachant une mantille de ma malle ouverte, -je m’en couvris hâtivement la tête et -les épaules. Une glace me renvoya mon -image : mon visage hâve, mes yeux désespérés !... -Quelle figure pour une entrevue -d’amour !... Un éclat de rire strident m’échappa. -C’était un rire d’insensée. J’eus -<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span> -peur ; il fallait agir avant que ma tête se -perdît. Je me précipitai vers la porte et traversai -rapidement le corridor sombre. Arrivée -à l’escalier, les lampes qui l’éclairaient -m’éblouirent ; une lueur de raison -me revint. Surtout je ne devais être ni vue -ni rencontrée. Je me penchai sur la rampe. -Personne, il n’y avait personne... Je prêtai -l’oreille : aucun son ne se faisait entendre. -Alors, ramenant mon voile sur mon visage, -je me glissai le long des degrés, dominée -d’une seule crainte, celle de devenir folle -avant d’avoir assuré le salut de Robert. -Évitant le grand vestibule, je tournai à -gauche sur la galerie extérieure, au fond -de laquelle se trouve une petite porte donnant -sur le parc. Je l’ouvris et, me dissimulant -derrière les massifs, je parvins -jusqu’à l’allée que suivait M. de Belmonte. -Une charmille seule nous séparait encore. -Avant de franchir ce dernier rempart, je -m’arrêtai...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span></p> - -<p>Mon cœur battait à se rompre, je ne -voyais plus... Mes yeux se fermèrent, j’eus -alors comme une vision de ma vie entière ; -il me revint des impressions d’enfance, des -souvenirs lointains, puis j’entendis la voix -de Robert me disant : — Thérèse, je vous -aime comme un insensé ! Thérèse, jurez-moi -que, quoi qu’il arrive, vous ne me -quitterez jamais. — Et il me semblait voir -son visage fier et tendre se pencher vers -le mien... Je voyais, j’entendais toutes ces -choses, et là, derrière ce faible obstacle, il -y avait un homme que je haïssais, et à cet -homme j’allais remettre plus que ma vie.</p> - -<p>Haletante, j’écoutais son pas lent, mesuré, -insouciant... Il se mit à fredonner le -refrain d’une opérette en vogue. Je fis un -pas et, écartant le feuillage, je me montrai -à ses yeux. Il poussa une exclamation de -joyeuse surprise et, venant à moi, s’informa -de ma santé, m’assurant des inquiétudes -qu’elle lui avait causées. Je ne pouvais -<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span> -répondre, je me sentais mourir. L’obscurité -était profonde, il marchait près de moi. -Tout d’un coup il me dit :</p> - -<p>— Quand partez-vous ?</p> - -<p>— Cette nuit.</p> - -<p>Quelque chose de ma voix le frappa ; il -se baissa brusquement pour me regarder, -mais le voile qui couvrait mes traits l’empêcha -de les discerner.</p> - -<p>— Seule ? demanda-t-il avec anxiété.</p> - -<p>Nous étions arrivés à une éclaircie, et la -façade du château nous apparut. Soudain -il me sembla voir l’ombre de Robert passer -derrière les vitres de l’atelier.</p> - -<p>Un banc était près de moi ; défaillante, -je m’y laissai tomber. Le marquis attendait -une réponse. Rejetant en arrière le voile -qui cachait mes yeux :</p> - -<p>— Cela dépend, murmurai-je.</p> - -<p>Ses regards ardents plongèrent dans les -miens. — Le dégoût me montait au cœur ; -je sentais que, si je ne prononçais pas le -<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span> -mot fatal, si je tardais d’un instant, il ne -serait jamais prononcé. Je m’étais relevée.</p> - -<p>— Où irez-vous ? me demanda M. de -Belmonte.</p> - -<p>Je voulus parler, ma voix se brisa. Il -répéta sa question. Alors, appelant à mon -aide toutes les forces concentrées de mon -amour et de mon désespoir :</p> - -<p>— Où vous voudrez, répondis-je.</p> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> - -<p>Je suis rentrée dans ma chambre, j’ai -fermé mes malles, brûlé mes papiers et je -n’ai gardé que ce cahier où j’ai écrit heure -par heure mes angoisses. J’attends le lever -du jour pour partir. A la petite porte -du parc, je dois trouver M. de Belmonte.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span></p> -<p class="quotdate">Plus avant dans la nuit.</p> - -<p>Les heures se traînent lourdes et lentes. -Cette nuit ne prendra-t-elle jamais fin ?</p> - -<p>La fenêtre est ouverte ; je regarde autour -de moi ce parc, ces montagnes que je ne -reverrai plus... La violence de ma douleur -est comme épuisée, une résignation farouche -m’a envahie. Toute révolte a cessé. La -fatalité héréditaire qui pèse sur ma vie depuis -l’heure de ma naissance a accompli -son œuvre : d’échelon en échelon, elle m’a -conduite jusqu’aux irréparables paroles -que je viens de prononcer. — Demain -Robert apprendra mon opprobre et le lamentable -sort que j’ai choisi.</p> - -<p>Je ne le verrai plus,... et il y a peu de -<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span> -jours encore, nous faisions des rêves de -bonheur ;... il me disait : « Rien ne peut -nous séparer que la mort ! » Robert, vous -n’aviez pas pensé à la honte... — Mais je -ne veux pas revenir sur ces scènes passées. -Toutefois, avant de quitter cette demeure -où je ne reviendrai jamais, je désire revoir -ces lieux témoins de tant d’amour : la -bibliothèque, où nous avons travaillé ensemble ; -l’atelier, où il m’a dit qu’il m’aimait...</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span></p> -<p class="quotdate">3 heures du matin, 10 juin.</p> - -<p>J’ai poussé la porte de l’atelier et je suis -entrée. Le jour naissant éclairait à peine -cette vaste salle, qui restait plongée presque -tout entière dans une ombre profonde.</p> - -<p>C’était là que son amour m’avait été révélé -et que cette éclatante lumière avait -pénétré mon âme. Maintenant tout était -nuit et silence... Un frisson me saisit ; -je tremblais de froid et mes dents claquaient.</p> - -<p>Mon buste était là dans l’embrasure de la -fenêtre ; combien y restera-t-il encore ?</p> - -<p>Les portières qui séparaient l’atelier de -la seconde pièce étaient baissées. Les soulevant -de la main, je plongeai mes yeux -<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span> -à l’intérieur. Une lampe mourante y versait -une faible clarté. Près de la table où elle -était posée, Robert était assis, il dormait, -la tête appuyée contre le dossier du fauteuil. -Des lettres cachetées étaient devant -lui, des papiers déchirés l’entouraient. Évidemment -le sommeil l’avait surpris dans -cette veillée de travail trop prolongée.</p> - -<p>A cette vue inattendue, tout mon calme -m’abandonna ; je tombai à genoux sur le -seuil de cette porte que je n’osais plus -franchir, et je tendis mes bras vers lui.</p> - -<p>— Robert !</p> - -<p>Son nom passa comme un souffle à travers -mes lèvres. Il ne l’entendit point. Un -sourire heureux flottait sur sa bouche, il -rêvait de moi, de moi malheureuse, dont -la main allait lui porter un coup si cruel !...</p> - -<p>Ce sourire me fit mal, et la pensée du -réveil que je préparais à son amour me -remplit soudain le cœur d’une immense -pitié. Pour lui épargner la plus légère douleur -<span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span> -j’aurais donné ma vie, et la destinée -me forçait à payer sa confiance du plus outrageant -abandon...</p> - -<p>Il allait me maudire ! lui, mon seul bien -et mon unique amour ! et, inexprimable -douleur, il allait douter de moi ! Le présent -jetterait son ombre sur le passé, et le souvenir -de notre bonheur, criminel peut-être, -mais cependant pur encore, en demeurerait -éternellement souillé.</p> - -<p>Et il dormait toujours, sans se douter qu’à -deux pas de lui, la femme qu’il aimait sentait -son âme se briser dans le suprême -adieu qu’elle lui envoyait.</p> - -<p>Mes yeux ne le quittaient pas. Ce triste -bonheur inespéré, je voulais le savourer -dans son intensité. Soudain Robert fit un -léger mouvement. S’il allait se réveiller, -me voir, me reprendre à lui ?... Devant le -délire de joie coupable que me causa cette -pensée, je reculai honteuse, effrayée...</p> - -<p>Cette tentation fut épargnée à ma faiblesse. -<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span> -Le sommeil de Robert redevint -calme et profond. Alors, retenant mon -souffle, je me traînai sur mes genoux jusqu’à -lui, et mes lèvres, qu’aucune autre -bouche que la sienne n’avait jamais touchées, -murmurèrent les dernières paroles -d’amour qu’elles auront prononcées sur la -terre. Puis, concentrant mon âme dans un -regard qu’il ne vit pas, je m’éloignai en -la lui laissant...</p> - -<p>Et maintenant, Robert, je pars. Adieu ! -pardon ! Un jour viendra peut-être, dans -cet <ins class="correction" id="NT_12">au-delà</ins> mystérieux dont on nous parle, -où vous saurez que, si j’ai péché contre -vous, c’était par excès d’amour.</p> - - -<p><span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span></p> -<h2>LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE<br /> -A MADAME DE FAVERGES</h2> -<p class="quotdate2">Un an après, 20 juin 1880.</p> - -<p>Voici une année tout entière écoulée -depuis la fuite déplorable de Thérèse. Vous -me demandez dans votre dernière lettre -quel changement cette année a apporté -dans notre situation. Aucun.</p> - -<p>Robert a survécu... Moi je vis ! C’est tout -ce que je puis vous répondre.</p> - -<p>Quelle est donc cette volonté redoutable -qui, en <ins class="correction" id="NT_13">rapprochant</ins> pour un jour des existences -jusque-là étrangères les unes aux -autres, a permis que de ce rapprochement -naquissent d’irréparables malheurs ? Quelle -est cette main inflexible qui a frappé indistinctement -<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span> -les innocents et les coupables ? -Qu’avais-je donc fait à Dieu ?</p> - -<p>Tandis que je vous écris, mes yeux se sont -levés par hasard sur le petit miroir qui est -toujours sur ma table et qui me vient de -ma mère... Eh quoi ! c’est là cette femme -qui, il y a un an, redoutait dans sa vie le -pli d’une feuille de rose !... Cette femme -ressemble à toutes les jeunes femmes, son -visage n’a pas encore de rides, sa bouche -a toujours une tendance au sourire, et ses -yeux ne portent point la trace des larmes -de son âme... Mais ses rêves sont finis, et -dans cette cruelle réalité qui l’a mortellement -blessée, elle a enfin acquis cette -résignation des choses humaines qui manquait -à l’équilibre de son ignorante jeunesse...</p> - -<p>Et Robert lui aussi vit... Enfermé dans -son atelier pendant les longues heures des -lentes journées, il sort de là muet et sombre, -se renfermant dans cette insondable -<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span> -impassibilité qui ne l’abandonne jamais... -Le soir, je demeure auprès de lui, nous -parlons de choses indifférentes, et tout sujet -me semble bon. — Mais lorsque par -hasard nos regards se rencontrent, -effrayés de leur commune profondeur et -de l’intensité des pensées qui s’y reflètent, -ils s’abaissent et ne se relèvent plus...</p> - -<p>Je rentre alors dans ma chambre, et si -quelques heures après j’ouvre ma fenêtre, -j’aperçois sur un massif le reflet d’une -clarté qui sort de la chambre voisine, et -qui ne s’éteindra qu’aux lueurs du matin.</p> - -<p>C’est Robert.</p> - -<p>Souvent aussi, par ces chaudes nuits -d’été, je vois s’élever de la prairie humide -une flamme blanche qui, rasant le sol, -forme des ronds capricieux. Tantôt elle disparaît -derrière les arbres, tantôt elle apparaît -plus brillante, revenant sur son chemin -par bonds, comme le vol d’un oiseau -de nuit... Une bouffée de vent apporte jusqu’à -<span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span> -moi l’odeur pénétrante du marais. -Sous l’action de la brise, la lueur court -plus vite, sans repos et sans but : c’est un -feu follet.</p> - -<p>Alors je pense à cette âme errante qui -se meut, comme cette lueur agitée, dans -le triste horizon de sa faute, sans repos -et sans trêve, cherchant sa voie perdue et -désirant l’oubli... O pauvre âme folle ! -ô pauvre cœur aveugle ! quel désordre a -fait en vous la passion !</p> - -<p>Où est-elle ? Nul ne le sait, on a perdu -toute trace... — M. de Belmonte vit seul à -Paris, et une gravité qui semble mélangée -de remords a, paraît-il, remplacé l’insouciance -et la légèreté d’autrefois.</p> - -<p>Comme cette flamme égarée qui va tout -à l’heure s’éteindre, consumée par elle-même, -sa passion l’a-t-elle brisée ? S’est-elle -donné la mort ?</p> - -<p>Le feu follet court, court comme un être -en détresse... Mais je veux arriver à cette -<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span> -haute vertu du pardon. Va, que ton âme -soit en repos. Moi seule, j’ai compris ton -douloureux sacrifice... Tu as su aimer... -Je te pardonne, pauvre Thérèse !<b> . . . .</b></p> - -<p class="headline">FIN</p> -<p class="center">3047-81. — <span class="smcap">Corbeil</span>. Typ. et stér. <span class="smcap">Crété</span>. -</p> - - -<p><span id="TABLE_DES_MATIERES"></span></p> -<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table id="TOC" class="matieres" summary="TABLE DES MATIÈRES"> - <tbody> - <tr> - <td class="c1"> </td> - <td class="c2 smaller">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_1">C.., 28 octobre 1878.</a></td> - <td class="c2">1</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_6">Château de Hauteville.</a></td> - <td class="c2">6</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_11">15 novembre.</a></td> - <td class="c2">11</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_15">Minuit.</a></td> - <td class="c2">15</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_19">20 novembre.</a></td> - <td class="c2">19</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_25">1<sup>er</sup> décembre.</a></td> - <td class="c2">25</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_31">15 décembre.</a></td> - <td class="c2">31</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_33">Jour de Noël.</a></td> - <td class="c2">33</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_35">30 décembre.</a></td> - <td class="c2">35</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_39">5 janvier 1879.</a></td> - <td class="c2">39</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_42">15 janvier.</a></td> - <td class="c2">42</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_46">1<sup>er</sup> mai.</a></td> - <td class="c2">46</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_52">5 mai.</a></td> - <td class="c2">52</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_55">11 mai.</a></td> - <td class="c2">55</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_60">17 mai.</a></td> - <td class="c2">60</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_64">20 mai.</a></td> - <td class="c2">64</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_66">21 mai.</a></td> - <td class="c2">66</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_72">23 mai.</a></td> - <td class="c2">72</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_74">Le soir du même jour.</a></td> - <td class="c2">74</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_77">24 mai.</a></td> - <td class="c2">77</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_83">27 mai.</a></td> - <td class="c2">83</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_86">28 mai.</a></td> - <td class="c2">86</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_91">1<sup>er</sup> juin, dans la nuit.</a></td> - <td class="c2">91</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_99">2 juin.</a></td> - <td class="c2">99</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_102">3 juin.</a></td> - <td class="c2">102</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_106">4 juin.</a></td> - <td class="c2">106</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_109">5 juin.</a></td> - <td class="c2">109</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_113">Le soir du même jour.</a></td> - <td class="c2">113</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_116">6 juin.</a></td> - <td class="c2">116</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_118">7 juin.</a></td> - <td class="c2">118</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_122">8 juin.</a></td> - <td class="c2">122</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_124">Dans la nuit.</a></td> - <td class="c2">124</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_136">Le matin du 9 juin.</a></td> - <td class="c2">136</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_139">Quelques heures plus tard.</a></td> - <td class="c2">139</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_142">Vers le soir.</a></td> - <td class="c2">142</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_147">Minuit.</a></td> - <td class="c2">147</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_152">Plus avant dans la nuit.</a></td> - <td class="c2">152</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_154">3 heures du matin, 10 juin.</a></td> - <td class="c2">154</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#Page_158">LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE A MADAME DE FAVERGES — Un an après, 20 juin 1880.</a></td> - <td class="c2">158</td> - </tr> - </tbody> -</table> - - -<div class="transnote"> -<p><span id="NOTES_DE_TRANSCRIPTION"></span></p> -<h2>NOTES DE TRANSCRIPTION</h2> - -<p>Ce livre reproduit intégralement le texte original, et -l’orthographe d’origine a été conservée y compris ses variantes (par exemple -gaîté/gaieté). Cependant quelques erreurs -typographiques ont été corrigées. La liste de ces corrections se -trouve ci-dessous.</p> - -<p>L’utilisation des points de suspension ?... !... ... a été harmonisée -pour se conformer à la typographie habituelle. D’autres corrections -mineures ont été faites et ne sont pas référencées dans la liste -ci-dessous.</p> - -<h3>CORRECTIONS</h3> - -<p><a href="#NT_3">P. 55</a> : reconnnais → reconnais (... Je ne me reconnais plus,...)</p> - -<p><a href="#NT_5">P. 73</a> : sous entendus → sous-entendus (... des sous-entendus qui m’inquiètent...)</p> - -<p><a href="#NT_6">P. 73</a> : déviné → deviné (... Aurait-il deviné...)</p> - -<p><a href="#NT_7">P. 87</a> : mit → mis (... J’avais quitté... et mis ce jour-là...)</p> - -<p><a href="#NT_8">P. 95</a> : fièvreusement → fiévreusement (... dans ma chambre, fiévreusement...)</p> - -<p><a href="#NT_9">P. 104</a> : nour → nous (... nous serons heureux,...)</p> - -<p><a href="#NT_10">P. 114</a> : Nons → Nous (... Nous fîmes quelques pas,...)</p> - -<p><a href="#NT_12">P. 157</a> : au delà → au-delà (... cet au-delà mystérieux...)</p> - -<p><a href="#NT_13">P. 158</a> : rappochant → rapprochant (... en rapprochant pour un -jour...)</p> - -</div> - -<pre style='margin-top:6em'> -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION *** - -This file should be named 63712-h.htm or 63712-h.zip - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/6/3/7/1/63712/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. 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