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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Expiation - -Author: Dora Melegari - -Release Date: November 11, 2020 [EBook #63712] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Joël Savary and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from - scanned images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION *** - - - - - EXPIATION - - - - - 3047-81.--CORBEIL. Typ. CRÉTÉ. - - - - - EXPIATION - - - PARIS - - CALMANN LÉVY ÉDITEUR - - 1881 - - Droits de reproduction et de traduction réservés - - - - - EXPIATION - - - - -C..., 28 octobre 1878. - - -Tout est terminé: le testament de mon père a été ouvert, les comptes -sont réglés. Je viens de signer une procuration pour faire vendre -la vieille maison, mon unique héritage paternel; j’ai écrit en même -temps à ma cousine Renée de Hauteville, la seule parente qui me reste -en ce monde, pour lui dire que j’accepte l’hospitalité qu’elle a la -bonté de m’offrir. En le faisant, j’ai cédé aux instances de madame -de Faverges et aux raisons péremptoires du notaire. Je n’ai pas assez -pour vivre. De la fortune de mon père il ne reste rien; ses voyages -scientifiques, sa passion de bibliophile l’ont absorbée. L’incurie de -son administration a consommé sa ruine. Toutefois j’aurais préféré -rester ici, y végéter au jour le jour et attendre que, remise du coup -qui m’a frappée, je puisse songer à un avenir de travail. - -C’est demain que je pars. Probablement je ne reviendrai jamais dans -cette demeure. Si inhospitalière, si triste qu’elle m’ait été, -j’éprouve en la quittant une sorte de regret, et je revis par la pensée -dans les années écoulées, tellement il est vrai que l’on s’attache aux -lieux où l’on a le plus souffert! Je me souviens, comme si c’était -hier, du jour où j’y suis entrée pour la première fois. Ma marraine -venait de mourir. Depuis la catastrophe qui avait brisé notre vie -de famille en dispersant notre intérieur, depuis le jour fatal où -ma mère avait disparu et où ma marraine m’avait emmenée comme une -enfant maudite, je vivais auprès d’elle et n’avais pas revu mon père. -En la perdant, j’avais perdu mon asile. Mon père m’écrivit alors de -le rejoindre. J’arrivai à C... Aucune parole de bienvenue ne m’y -accueillit, et dès cette heure il fut avec moi ce qu’il devait être -jusqu’à celle de sa mort. - -Notre vie en commun commença. Dans les premiers temps j’avais espéré un -rapprochement; je lui demandai de me permettre de lui faire la lecture, -de me laisser prendre des notes pour lui. Il refusa. Néanmoins je -revins à la charge, mais un jour il me traita si rudement que je n’osai -plus tenter le moindre effort. - ---Thérèse, me dit-il, cessez vos importunités, elles m’irritent -inutilement. Vous ne pouvez m’aider en rien; les femmes n’entendent -quoi que ce soit aux choses intellectuelles et ne savent que confondre -toutes les questions. Votre présence ici est déjà pénible pour moi; -n’en augmentez pas l’embarras en voulant m’imposer vos services. - -J’ai beaucoup pleuré alors à ce sujet, mais c’était au commencement; -plus tard je me suis endurcie. Mon père ne m’aimait pas, il ne -m’aimerait jamais. C’était un malheur, comme tout dans ma vie avait été -un malheur. Il y a des personnes qui naissent marquées pour la douleur. -Il faut qu’elles se résignent de bonne heure; je m’étais résignée. . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Des émotions de ces dernières semaines, il m’est demeuré une -stupéfaction douloureuse qui m’empêche de rassembler mes idées. Une -seule impression distincte se dégage de cet assoupissement moral: -celle de mon isolement complet. Désormais je suis seule au monde, -toute seule. Ce sentiment de solitude est souvent venu déjà attrister -et aggraver ma situation. Mais c’est bien pis maintenant. Alors du -moins mon père vivait, et bien que son cœur me fût fermé, qu’il me -tînt systématiquement éloignée de lui, c’était pourtant quelqu’un à -qui j’appartenais. Aujourd’hui je n’appartiens plus à personne, aucun -devoir ne me réclame, aucune obligation ne me retient. Demain, mon -dernier lien se brisera, quand je quitterai ce qui fut pour moi la -maison paternelle. Thérèse, ma pauvre fille, te voilà libre, aussi -libre qu’un oiseau du ciel. Thérèse, que feras-tu de ta liberté? - - - - -Château de Hauteville. - - -Je suis arrivée à Hauteville il y a une semaine. C’était vers le soir, -il tombait une pluie fine et serrée, le vent agitait les grands arbres -du parc. Sur le perron du château je vis de loin une femme debout; -sa silhouette se dessinait nette et droite sur le fond lumineux du -vestibule éclairé. Quand la voiture approcha, elle descendit rapidement -les degrés, exposant sa tête nue à l’eau du ciel. - -Ses deux mains amicalement tendues m’aidèrent à descendre, puis -s’appuyèrent sur mes épaules, tandis qu’elle m’embrassait. Je sentis -contre mon visage fatigué la pression de sa joue fraîche et j’entendis -une voix vibrante et jeune qui me disait: - ---Soyez la bienvenue, Thérèse! - -Cette femme, c’était ma cousine Renée. Elle est fort jolie, grande, -élancée, avec un petit air languissant dans la démarche qui lui donne -une grâce de plus. Son teint est mat, ses cheveux châtains sont -enroulés simplement autour de sa tête; sur le front une frange qui -tombe très bas sur les yeux. Les yeux! voilà ce qu’elle a de plus -remarquable; ils sont grands, lumineux, d’un bleu violet; l’expression -en est singulièrement triste et forme un contraste étrange avec son -visage d’enfant aux contours arrondis et légèrement indécis encore. -La bouche est celle d’une personne heureuse, une bouche faite pour -sourire. Voilà ce qu’est l’extérieur; quant au reste, c’est encore -l’inconnu; mes yeux voient, mais je ne suis en état ni d’observer, -ni de définir. Je ne l’avais pas revue depuis son enfance, c’était -donc une étrangère en face de qui je me trouvais. Nous étions un peu -embarrassées l’une vis-à-vis de l’autre. Elle me regardait d’un air à -la fois curieux et timide. - ---Comme vous devez avoir froid! dit-elle enfin; quel triste voyage!... -Je suis fâchée que Robert n’ait pu aller à votre rencontre. - -Elle m’installa auprès du feu, me raconta qu’elle était seule au -château, que son mari était absent, qu’il ne reviendrait que dans -quelques jours. Ensuite, elle me parla de sa tante de Faverges, de son -frère Gontran, de leur enfance si heureuse! Maintenant il voyageait en -Afrique, elle lui écrivait de longues lettres... - -Ce bavardage innocent, sortant de cette bouche enfantine, me berçait -doucement: il y avait si longtemps que je n’avais entendu une voix -jeune! Telle fut notre première soirée. - -Les jours suivants, elle se donna mille peines pour me distraire, me -témoignant une cordialité dont je voudrais avoir la force de lui être -plus reconnaissante; puis elle s’aperçut de mon anéantissement et -comprit que la meilleure charité serait de me laisser à moi-même. Je -reste donc de longues heures dans ma chambre, les mains croisées autour -de mes genoux, écoutant la pluie qui bat contre les vitres, regardant -les brouillards se dégager lentement des forêts de sapins qui entourent -Hauteville. Mes idées flottent indécises sur tout, sans se fixer sur -rien. Le passé me semble un rêve douloureux dont le présent est le -lamentable réveil. Quant à l’avenir, je n’y songe même pas; il y a des -années que je n’y songe plus. - -Pendant que j’écris, la pluie continue à tomber, on dirait qu’il va -pleuvoir toujours. C’est un de ces temps par lesquels les malheureux se -sentent plus malheureux encore. Les heureux... mais qui est-ce qui est -heureux en ce monde? Serait-ce ma cousine Renée? Il est si difficile -de juger de ces choses! Elle semble l’être. Mais quand on est mariée, -le bonheur dépend du mari qu’on s’est choisi, et je ne le connais pas -encore cet «incomparable Robert», comme l’appelle madame de Faverges. -On dit que c’est une merveille, mais il est sage, je crois, de se -méfier des merveilles. - - - - -15 novembre. - - -Les jours se suivent et se ressemblent dans leur monotonie accablante. -Ce grand château, avec son parc immense, ses tourelles, ses vastes -pièces silencieuses, semble une prison magnifique dont la gaîté et la -joie seraient bannies. L’atmosphère qu’on y respire convient mieux à -ma tristesse qu’à la jeunesse de Renée. Elle lit pour se distraire de -vieux romans de chevalerie et rêve de la belle Mélusine et de Guilhan -le pensif. - ---Cela me donne des idées d’aventure, me disait-elle l’autre jour comme -je la rencontrais, un gros volume poudreux à la main. Je m’imagine être -une princesse enchantée enfermée dans une tour et qu’un chevalier -hardi va venir délivrer. - -J’ai essayé de sourire. - ---Quelle folle rêveuse je suis! n’est-ce pas? s’est-elle écriée en -rougissant. Mon frère se moque de moi et dit que je resterai enfant -toute ma vie. - -Quand je suis descendue ce matin, je l’ai trouvée le visage rayonnant, -une lettre à la main. Elle est venue à moi souriante, disant: - ---Mon mari arrive ce soir. - -Il y avait de la joie dans le ton dont elle prononça ces paroles, mais -c’était plutôt une joie d’enfant qu’une joie de femme. - -Elle s’est donné toute la journée un mouvement singulier, allant, -venant, dérangeant un meuble ou un autre. Je restais à la regarder, -oubliant de monter dans ma chambre. Cette activité, cette vivacité, -cette jeunesse d’impressions qui attache de l’importance aux plis d’un -rideau, à l’arrangement d’un vase de fleurs, à un tableau plus ou -moins éclairé, tout cela m’étonnait, j’allais presque dire m’amusait. - -Depuis mon arrivée, par politesse plus que par obligation, Renée avait -gardé un deuil sévère, mais aujourd’hui le deuil s’est éclairci, la -robe noire s’est ouverte, laissant deviner un cou blanc et rond; elle a -mis une rose à son corsage, une autre dans ses cheveux. En outre, elle, -qui m’avait paru fort indifférente à sa toilette, en est singulièrement -préoccupée. A chaque instant elle arrange un nœud, chiffonne une -dentelle, puis jette des coups d’œil furtifs dans toutes les glaces -de l’appartement et, si elle y rencontre mon regard la surprenant -en flagrant délit de coquetterie, elle rougit jusqu’à la racine des -cheveux. Ces petits manèges me font voir ma cousine Renée sous un jour -nouveau. - -Je viens de la quitter, j’ai voulu la laisser seule finir ses derniers -préparatifs et recevoir son mari. Mon intention était même de ne plus -redescendre pour ne pas troubler les joies de ce retour, mais elle a -tant insisté pour me présenter à «Robert» que j’ai dû céder. - - - - -Minuit. - - -Vers dix heures, je me suis glissée dans le salon. Mes pas font si -peu de bruit qu’ils ne m’ont pas entendue entrer. Les lampes étaient -placées dans le fond de la pièce, dissimulées par un paravent; la seule -partie en lumière était celle qu’éclairait la flamme du foyer. Je ne -distinguai d’abord que Renée assise sur une chaise basse. Penchée en -avant, les coudes sur les genoux, la figure posée sur les mains, elle -souriait, et ses yeux étaient levés. Je suivis la direction de son -regard et j’aperçus un homme de grande taille, les bras croisés sur la -poitrine, s’appuyant au chambranle de la cheminée; son visage, que -n’atteignaient pas les reflets de la flamme, restait caché dans l’ombre -et je ne pouvais en distinguer les traits. Je m’étais arrêtée au milieu -de la chambre, les contemplant tous deux... Je ne sais combien de temps -je demeurai ainsi. Enfin Renée tourna la tête, me vit et s’écria: - ---Voici Thérèse! - -Elle vint à moi et me conduisit vers son mari, disant: - ---Voici Robert! - -La simplicité de cette présentation m’embarrassa plus qu’elle ne me mit -à l’aise. Lui aussi d’ailleurs resta court, s’inclina gravement, prit -ma main, qu’il garda un instant dans la sienne, comme s’il cherchait -quelques mots pour accompagner cette marque de cordialité, puis la -laissa retomber, toujours en silence. Cet accueil me parut étrange, je -levai les yeux sur les siens, je ne sais s’il y lut mon étonnement, -mais il se décida à prononcer quelques paroles de bienvenue d’une voix -qui me sembla sévère. - -Renée me montra du geste un siège vide, je m’assis; M. de Hauteville -resta debout. Sa femme lui posa des questions sur des amis qu’il -venait de quitter. Il répondit. Je n’écoutais pas, mais, autant que -me le permit la faible clarté de l’appartement, j’examinai celui -qui désormais devait être mon hôte. C’était bien là l’homme que -l’on m’avait décrit. Grand, portant fièrement la tête, remarquable -de distinction dans toutes ses attitudes, les traits réguliers, la -physionomie hautaine. Il porte sa barbe rousse coupée en pointe; ses -yeux, dont il m’a été impossible de saisir la couleur, sont très -rapprochés l’un de l’autre sous des sourcils droits. La bouche est -dédaigneuse et ne paraît pas faite pour le sourire, c’est le contraire -de la bouche de Renée. Je suppose que l’on trouve M. de Hauteville -beau, mais il y a sur ce visage altier tant de sévérité et d’orgueil -qu’il semble plus fait pour inspirer l’effroi que l’attrait. - - - - -20 novembre. - - -La prison s’est animée, le maître de céans se donne un mouvement -continuel. Il fait exécuter de grands travaux de genres différents, -établir une ferme modèle, percer une route. Le reste du temps il -s’enferme dans son atelier. Son atelier! Renée n’en parle qu’en -baissant la voix comme d’un endroit sacré. Je n’ai point encore été -admise aux honneurs de ce sanctuaire. Je me défie toujours de la -sculpture d’amateur; en général elle ne vaut rien. - -En outre, on a découvert à Hauteville les traces d’un camp romain et -l’on va opérer des fouilles. Des ouvriers spéciaux sont arrivés et -parcourent le parc en tous sens, interrogeant la terre. Au milieu de -cette activité, M. de Hauteville demeure calme et froid. D’ailleurs je -ne le vois guère qu’aux heures des repas et pendant la soirée, qu’il -passe avec nous. Les premiers jours, j’ai été gênée de me trouver -en tiers entre eux, j’aurais voulu me retirer, mais ils n’y ont pas -consenti et, à mesure que je suis en état de les étudier davantage, je -me rends compte que le tête-à-tête ne renferme pas de grandes douceurs -pour ce ménage. Je le devine plus que je ne l’observe; en apparence, -ils sont l’un pour l’autre tout ce qu’ils doivent être; seulement Renée -n’a jamais l’air à l’aise avec son mari, et lui a une manière brève, -quoique polie, de lui parler qui n’annonce pas un cœur bien épris. -Il ne l’aime donc pas? Serait-ce que l’activité de sa vie extérieure -l’absorbe au point qu’il ne lui reste rien à donner aux affections -naturelles? Mais pourquoi raisonner sur leurs affaires de cœur? Elles -ne me regardent pas plus qu’elles ne m’intéressent. Du reste, qui -m’intéresse en ce monde, sauf mes livres, et encore je ne m’en occupe -que pour oublier ce qui me manque; car eux aussi, au fond, en quoi -m’intéressent-ils? - -Les fouilles font le sujet de nos conversations du soir. M. de -Hauteville parle, et nous écoutons. De temps en temps, Renée s’endort -et se réveille en sursaut avec de petits airs effrayés; elle regarde -son mari, et l’on voit qu’elle meurt de peur qu’il ne s’en soit aperçu. -Quand le sujet est épuisé, il se fait de longs silences, et tous trois -nous considérons le feu. Ce n’est pas gai pour Renée. Les discours -savants de M. de Hauteville ne doivent guère amuser la pauvre enfant, -qui, j’en suis sûre, voudrait bien parler d’autre chose. L’autre soir, -la pitié m’a saisie, et, tirant à moi des journaux illustrés, je lui ai -demandé des détails sur les modes nouvelles et sur son dernier voyage -à Paris. Elle a souri et s’est mise à babiller tout à fait gentiment. -Pauvre petite Renée! vous n’avez pas plus le mari qu’il vous faut que -la vie qui vous convient, et, par ma présence, je suis venue vous -apporter une nouvelle note de tristesse. Sous l’empire de cette pensée, -je suis entrée le lendemain chez elle et, après avoir causé: - ---Que pourrais-je faire pour vous, Renée? ai-je demandé. Je crains -que mon sombre visage ne soit venu obscurcir votre horizon. Ne vous -inquiétez pas de ma tristesse, je suis parvenue à m’y attacher, mais je -dois veiller à ce qu’elle n’atteigne pas les autres. - ---Vous vous trompez, Thérèse, elle ne nous atteint pas; nous sommes -très heureux de vous avoir. - ---J’ai peur que vous ne vous ennuyiez, ai-je repris en insistant. Ne -pourriez-vous pas vous occuper à quelque chose qui vous intéressât? - -Elle s’est mise à rire. - ---J’ai toujours été une grande paresseuse, je suis malhabile aux -ouvrages de femme, et la lecture d’un livre trop sérieux me fait mal -à la tête, parce que je ne le comprends pas. Mais, malgré mes airs -ennuyés, je suis la personne la plus gaie du monde. L’existence me -semble très amusante, et j’ai tant d’idées qui me passent dans l’esprit -que, la plupart du temps, sans qu’on s’en doute, je ris au dedans de -moi-même. - ---Nous pourrions du moins faire de la musique ensemble. Vous chantez, -j’en suis sûre? - ---Oui, à peine. - -Et elle se mit à fredonner quelques notes. Puis un léger soupir lui -échappa: - ---Je ne suis pas comme vous, Thérèse, je ne sais ni agir ni penser. Je -ne sais que rêver. On m’a trop gâtée, je crois. Mon frère Gontran et ma -tante de Faverges ont écarté de ma route la plus inoffensive épine. A -force de bonheur ils ont fait de moi une créature incomplète. - -A mesure qu’elle parlait, je sentais la distance qui nous sépare -s’agrandir encore, et je la quittai, la laissant à ses rêves d’enfant -et comprenant que l’effort que je venais de tenter était inutile, -qu’elle n’avait pas besoin de moi, que je ne pouvais payer d’aucune -façon la dette que je contractais envers elle. - - - - -1er décembre. - - -Nous avons fait aujourd’hui une grande promenade. C’est la première -fois depuis mon arrivée. M. de Hauteville l’a proposée ce matin. Je -voulais refuser, il ne m’en a pas laissé le temps. - ---Vous devez faire cet effort, a-t-il dit. Il y a des moments dans la -vie où il est nécessaire de dire à son cœur: Je veux. Il faut laisser -à la vieillesse lassée cette apathie que produit le rude contact du -malheur, et appeler à notre aide les forces sans cesse renaissantes de -la jeunesse. - -Ce petit discours m’a surprise; je croyais que cet homme ne parlait -jamais que de faits accomplis ou à accomplir et qu’il s’embarrassait -fort peu des mouvements de l’âme. Me serais-je trompée? - -Le temps était beau. Le grand vent de ces jours derniers avait séché -les routes, ce qui rendait la marche facile et presque agréable. Il y -avait si longtemps que je vivais renfermée que cette course en plein -air et les pâles rayons d’un soleil d’hiver me causèrent une impression -de bien-être. - -Nous avons suivi la route qui conduit à la maison forestière, où -M. de Hauteville devait parler à son garde. Elle est placée sur la -hauteur; pour y arriver, l’on gravit un chemin rocailleux, taillé -dans le flanc même de la montagne. Il faisait presque sombre quand -nous sommes redescendus; le brouillard qui s’élevait du fond de la -vallée enveloppait le paysage et le cachait à nos yeux. On ne voyait -distinctement que la route sur laquelle nous marchions. Nous allions -d’un pas rapide, pressés par la nuit tombante; l’humidité de l’air -nous faisait serrer en frissonnant nos manteaux et ramener nos -fourrures autour de nos cous. M. de Hauteville marchait en avant, Renée -se rapprocha de lui et se suspendit à son bras. Pendant un instant, je -les suivis des yeux. Ces deux ombres enlacées descendant rapidement -le sentier étroit de la montagne semblaient marcher sur des nuages -et prenaient un aspect fantastique. Quelques pas nous séparaient à -peine; pourtant je sentais qu’il y avait entre elles et moi des abîmes -impossibles à franchir. Elles étaient le rêve de la vie: j’en étais -la réalité froide et sombre. Involontairement je ralentis le pas; peu -à peu leurs silhouettes devinrent moins distinctes et finirent par -disparaître entièrement à mes yeux. Ils m’oubliaient; bientôt à mon -tour je ne pensai plus à eux. Je m’assis sur une pierre et regardai -autour de moi: le brouillard montait toujours, les pointes des rochers -les plus élevés sortaient seules encore des vapeurs blanches. Aucun -son humain ne frappait mes oreilles, je n’entendais que le bruit sourd -du torrent qui, grossi par les dernières pluies, se précipitait avec -violence dans la plaine. Ce lieu sauvage et désolé exerçait sur moi un -charme étrange. Il existait entre mon âme et lui une harmonie secrète -dont je ressentais toute la force. Je restais là, affaissée, oubliant -l’heure qui passait, subissant la sensation à la fois pénible et douce -de ce silence et de cette solitude. - -Soudain une ombre se dressa à mes côtés et une voix brève demanda: - ---Est-ce vous, mademoiselle de Brives? - -Je reconnus la voix de M. de Hauteville, mais j’étais troublée et ne -répondis pas immédiatement. La nuit était entièrement tombée, on ne -distinguait plus rien. Sa main se posa sur mon bras. - ---Est-ce vous? répéta-t-il. Renée s’effraye et craint qu’il ne soit -arrivé un accident. - -A ces mots, je me levai sans parler. - ---Que faisiez-vous là? redemanda-t-il encore plus brièvement. - ---Je ne sais, murmurai-je. - -Une exclamation irritée faillit lui échapper. Il la réprima aussitôt, -et, passant sa main sous mon bras, m’entraîna le long de la côte. Il -marchait si rapidement que la respiration me manquait, mais je n’aurais -osé me plaindre; je le suivais haletante et silencieuse. Pas une parole -ne fut prononcée entre nous. Sur le perron nous trouvâmes Renée qui -nous attendait. Elle courut à moi, s’écriant: - ---Quel bonheur que vous soyez rentrée! J’avais si peur pour vous! - -Elle m’entraîna dans sa chambre, me fit sécher devant son feu et boire -du thé bouillant sous prétexte que j’avais risqué ma vie dans ces -brouillards. Quant à son mari, il ne fit pas la moindre allusion à -cet incident et ne prononça pas un mot d’excuse sur la rudesse de sa -conduite. Il passa la soirée, absorbé dans ses plans et ses livres, -sans daigner nous honorer de ses paroles. - -Ah! monsieur de Hauteville, je crains bien qu’il n’y ait pas beaucoup -d’amitié perdue entre vous et moi! - - - - -15 décembre. - - -On attend pour Noël madame de Faverges. Renée manifeste une grande -joie. Elle adore cette tante qui l’a élevée et pour laquelle elle -professe une profonde vénération. Moi aussi je devrais me réjouir. -C’était la seule amie qu’eût conservée mon père; elle est venue à -C... pour sa mort; elle a vu de près ma vie, elle m’a plainte, elle a -souffert et peut me comprendre. Je devrais donc l’aimer. Je ne le fais -pas. Est-ce que mon cœur est incapable d’affection ou plutôt ai-je le -sentiment que sa manière d’être affectueuse et douce est comme un blâme -tacite de la mienne? Quand elle fixe sur moi son regard tranquille, il -me semble qu’elle me perce à jour et qu’elle découvre en mon âme des -choses que je n’y soupçonne pas moi-même. Elle m’a dit souvent: - ---Vous m’inquiétez, Thérèse; votre résignation morne m’effraye plus que -ne le ferait la révolte. Tout semble dormir chez vous: le mal comme le -bien, le cœur comme la conscience. - - - - -Jour de Noël. - - -Aujourd’hui les cloches ont sonné à toute volée. Il faisait encore -complètement nuit quand nous sommes descendus de grand matin pour -entendre une messe basse dans la chapelle du château. Placée dans -une sorte de caveau, elle avait à cette heure un aspect sombre et -lugubre. J’y suis entrée la première, puis Renée est venue avec madame -de Faverges, qui est arrivée hier. L’office a commencé. Je ne voyais -pas M. de Hauteville; en me retournant légèrement, je l’ai aperçu à -ma gauche, un peu en arrière, debout, appuyé contre un pilier qui -porte une inscription en souvenir d’un Hauteville mort aux croisades. -Le cadre lui convenait; pour la première fois je l’ai admiré: c’est -malheureux qu’il n’ait pas vécu à une autre époque, il aurait fait un -superbe croisé, et dans ces siècles à demi barbares, sa hauteur et sa -rudesse n’auraient pas blessé comme dans le nôtre. - -Je ne suis pas dévote et, ce matin surtout, je ne pouvais recueillir -mes pensées. Renée, elle, priait avec ferveur; madame de Faverges était -en extase. Une seconde fois je me retournai. M. de Hauteville avait -caché sa tête dans ses mains, et il y avait dans toute son altitude -quelque chose d’affaissé, de douloureux qui bouleversait toutes mes -idées. En sortant, nous échangeâmes quelques paroles, il avait repris -sa figure ordinaire, et le son de sa voix était aussi assuré, net et -tranchant que de coutume. Non, l’homme que je venais de voir courbé -sous le poids d’une tristesse inconnue n’était pas lui, mais un fantôme -de mon imagination. - - - - -30 décembre. - - -La neige tombe à flocons serrés. Les fouilles ont été interrompues. -Chaque jour, Renée et son mari font de longues promenades en traîneau, -dont elle revient les joues roses, les yeux brillants. Ils vont visiter -leurs tenanciers. C’est le moment de la distribution des aumônes. M. -de Hauteville est très scrupuleux et très large dans l’accomplissement -de ce devoir. J’ai refusé de les accompagner dans leurs excursions. -J’ai repris mes lectures et je passe presque toutes mes journées dans -la bibliothèque, étendue sur un vieux divan placé dans le fond de la -pièce et enveloppée de mon châle noir, dont je ramène un des pans sur -ma tête pour ne pas mourir de froid dans cette vaste pièce glaciale -et triste. Nul ne vient m’y déranger. M. de Hauteville seul y entre -de temps en temps pour prendre un livre ou consulter une des cartes -qui pendent le long des murs. Il ne me voit même pas et sort comme -il est entré: en silence. Cette solitude est devenue pour moi une -nécessité; elle me permet de me livrer sans contrainte à l’amertume de -mes pensées. Le droit d’être triste, ce dernier bien des malheureux, je -l’ai acquis et je le garde. Cependant on me le conteste. - -Comme je rejoignais Renée dans le petit salon de la tourelle où elle -passe ses matinées, un bruit de voix m’a arrêtée sur le seuil de la -porte entr’ouverte. - ---J’avais espéré, Robert, qu’elle serait pour vous une ressource, que -vous pourriez travailler ensemble. C’est une femme si remarquable! - ---C’est surtout une femme orgueilleuse, répondit M. de Hauteville. -Ma chère enfant, méfiez-vous de votre imagination. Vous m’aviez fait -une peinture exagérée de ses mérites, de son intelligence, de son -énergie. L’énergie ne consiste pas à se complaire dans ses tristesses -et dans l’abandon de soi-même. J’ai cédé à vos instances, Renée, mais, -croyez-moi, ne vous forgez pas des chimères inutiles sur la compagne -que vous vous êtes choisie. Cela ne serait pour vous qu’une déception. - -C’était de moi qu’il s’agissait; la discrétion m’empêchait d’en -entendre davantage; je m’éloignai sans bruit. Ces quelques mots, -surpris par hasard, m’ont fait non seulement constater la sévérité -du jugement de M. de Hauteville, mais deviner que c’était malgré lui -que Renée m’avait accueillie. Ma résolution de ne demeurer ici que le -moins possible s’est fortifiée encore. Depuis lors, dès que je suis -en sa présence, je me fais un visage indifférent, je me force à une -animation factice, je chante avec Renée, car je ne veux pas que, du -haut de sa prospérité et de sa force, il méprise mon infortune comme -une faiblesse. - - - - -5 janvier 1879. - - -Depuis quelques jours Renée me paraît souffrante, elle a des -soubresauts de gaieté enfantine suivis d’un alanguissement de toute sa -personne; elle reste des heures entières assise près de la fenêtre, les -mains croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la remarque à madame -de Faverges, qui m’a répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant, que sa -nièce était sujette à des langueurs passagères; puis elle a ajouté: - ---Si Renée avait quelque peine, je le saurais. Elle n’est pas telle que -vous, Thérèse, se refusant à toute expansion. - -J’ai souri un peu amèrement, elle a continué: - ---J’avais espéré, Thérèse, que dans ce milieu nouveau, éloignée des -souvenirs qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse, votre cœur se -serait ouvert. Il semble plus fermé que jamais. Quelles peuvent être -les pensées qui s’agitent sous votre front impassible? - -Toujours cette même défiance, comme si ma froideur devait -nécessairement recouvrir des profondeurs dangereuses! Qu’ai-je donc -en moi? Renée, elle aussi, je le sens, partage les idées de madame de -Faverges; j’ai été pour elle une déception. J’ai écrit l’autre jour à -mon notaire pour presser la vente de la maison. Mes plans sont faits, -je n’attends, pour les exécuter, que la terminaison de cette affaire. -Je serai institutrice. Personne ici ne se doute de mes projets. Madame -de Faverges criera au scandale, proposera le couvent, parlera d’avenir. -D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai vingt-sept ans, je suis libre, -courageuse, assez intelligente pour me suffire et trop orgueilleuse -pour continuer à vivre comme je le fais ici. - - - - -15 janvier. - - -Le temps est redevenu sec et beau. Les fouilles ont repris, on a fait -quelques découvertes importantes, entre autres une tête de guerrier -qu’on croit être un Ajax. - ---Donnez-moi des nouvelles de Gino, disait ce matin M. de Hauteville à -madame de Faverges. Je veux lui écrire, lui apprendre nos recherches; -vous savez que c’est un amateur passionné; lui seul peut me donner les -renseignements qui me sont nécessaires. - ---Je ne connais pas son adresse actuelle, mais il y a trois mois il -était au lac de Côme, chez la princesse Grimaldi. - ---Je vais lui écrire tout de suite, il nous le faut absolument pour le -printemps. - ---Qui est Gino? a demandé Renée à sa tante. - ---Comment! vous ne le connaissez pas? C’est le marquis de Belmonte, un -ancien ami de votre mari, un condisciple de l’école militaire, qui plus -est, archéologue distingué et homme à bonnes fortunes, très connu à -Paris et ailleurs. - ---Est-il marié? - ---Oui, mais depuis longtemps séparé de sa femme. - -Ce nom ne m’était pas inconnu. Je me rappelais vaguement avoir -rencontré autrefois le marquis chez ma marraine. - -Plus tard, comme nous nous promenions sur le terrain des fouilles et -que M. de Hauteville nous expliquait les théories de l’école allemande: - ---Avez-vous lu l’ouvrage de X.? lui ai-je demandé. - ---Non, il n’est pas traduit encore, et malheureusement je ne sais pas -l’allemand. Je le regrette, car il doit se trouver dans ce livre des -indications qui me seraient précieuses. - ---Voulez-vous de moi pour traducteur? je tâcherai de m’en tirer le -mieux possible. - ---Vous feriez cela? cette besogne ardue ne vous rebuterait pas? - ---Au contraire, répondis-je. - -Je disais vrai: un travail quelconque me paraissait une diversion -heureuse. M. de Hauteville a télégraphié pour avoir le livre, et -dans quelques jours nous allons commencer à travailler ensemble. Il -y a si peu d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant pas ma -proposition, je redoute cette tâche en commun. - -Madame de Faverges est partie. Renée a beaucoup pleuré en la quittant. -Je trouve qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante. Malgré -toutes les apparences du bonheur, ce ménage n’est pas heureux. C’est -une de ces unions sans amour, comme on en rencontre tant dans notre -pays, qu’aucun souffle de passion n’anime, qu’aucune sympathie commune -ne raffermit et ne console. Elle languit dans l’ennui de la vie austère -qu’on lui a faite; lui souffre de l’existence bornée à laquelle ses -opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il aussi de ne pas trouver -dans la femme qui porte son nom une compagne véritable, ou sa froideur -hautaine le rend-elle inaccessible à tout regret? - - - - -1er mai. - - -Voici des semaines, presque des mois que je n’ai rien écrit. Renée a -été malade, et cela m’a fait prolonger mon séjour ici bien au delà -du temps que je comptais y passer. Nous avons été inquiets quelques -jours, et, une nuit même, le danger a été imminent. M. de Hauteville -avait perdu son calme, il ne pouvait demeurer en place et marchait -fiévreusement dans la pièce voisine, puis revenait au chevet de sa -femme en murmurant: «Pauvre enfant! pauvre enfant!» Debout de l’autre -côté du lit, je me tenais prête à exécuter les ordres du médecin, et, -à mesure que le péril augmentait, je sentais se poser et grandir dans -mon esprit cette redoutable question: - ---Pourquoi est-ce elle qui meurt et non pas moi? - -En comparant nos deux existences, il me semblait que c’était une -injustice de la destinée, une méprise cruelle du sort. Peu à peu -l’amertume fit place à l’attendrissement, et la pensée de révolte -contre la Providence se changea en prière. Oui, Renée, c’est -sincèrement que, cette nuit-là, j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie -et d’épargner la vôtre. Le lendemain, une amélioration se manifesta et -toute crainte disparut. - -Tant que madame de Hauteville fut très malade, elle accepta mes soins; -mais à peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna systématiquement, -quoique avec douceur, et désira la présence de la sœur Marie-Joseph, -religieuse qu’elle affectionne et qui la soigna exclusivement durant -les longues semaines de sa convalescence. La méfiance inspirée par -madame de Faverges commençait à porter ses fruits. - -Relevée de mes fonctions de garde-malade, je pus reprendre mes -traductions commencées. M. de Hauteville les annote et s’intéresse -vivement à ces études. Souvent minuit nous a surpris travaillant encore -l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos recherches, nous ne nous -apercevions pas que le temps passait. En général, nous causions peu. -Quelquefois cependant il m’est arrivé de lui parler de moi et de la vie -que je menais dans la maison de mon père. Il posait alors sa plume et -m’écoutait avec une sympathie sérieuse et attentive. Est-ce la maladie -de Renée qui l’a attendri? Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie, -et son visage a perdu cette expression de mépris hautain dans lequel il -semblait nous envelopper tous. - -Aujourd’hui, ma traduction est terminée. Je vais reprendre ma liberté -et retourner à mon existence solitaire. Cependant M. de Hauteville a -entrepris mon buste, et cela m’obligera encore à de longues séances -avec lui. - -Pendant ces quelques semaines d’activité continuelle et d’oubli de -moi-même en face des préoccupations et des intérêts des autres, j’ai -perdu le sentiment de mon individualité propre. Ce genre de vie si -nouveau a eu sur mon être moral une influence bizarre. Je ne me -reconnais plus... Il me semble que je découvre en moi une autre femme -dont je ne soupçonnais pas l’existence et qui m’effraye par la force -et la jeunesse que je pressens vaguement en elle. Rien cependant n’est -venu modifier ma vie, aucun élément nouveau n’y a pris place; qu’est-ce -donc qui se passe en mon âme et quel est le travail mystérieux qui s’y -accomplit? - -Depuis deux jours le château a un nouvel hôte dans la personne du -marquis de Belmonte, l’ancien condisciple de M. de Hauteville, qui est -arrivé pour assister aux fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se -faire oublier après certaine aventure dont les journaux ont parlé à -mots couverts. C’est un grand séducteur que le marquis. Il a le type -de l’emploi, pas cependant le type classique des héros de ce genre; -l’espèce en est démodée, et lui veut être très actuel, d’une actualité -même qui contraste avec le château et ses habitants. Je devine à -l’ennui de bon goût répandu sur toute sa personne et qu’il cherche -vainement à dissimuler, que nous lui produisons l’effet de vieux -portraits de famille. D’ailleurs, je le vois peu; il n’a pas l’air de -se souvenir de m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle envie de -le lui rappeler. - -Le jour même de l’arrivée de son hôte, Renée a repris sa place à -table; plus charmante que jamais dans sa beauté délicate et fragile. -Légèrement abattue encore, elle parlait peu et semblait regarder au -dedans d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient. La maladie l’a -attristée; elle rit moins, et quelquefois je l’entends qui soupire. - - - - -5 mai. - - -Ce soir le marquis s’est assis derrière mon fauteuil et m’a demandé, à -voix basse, si je me souvenais de lui. J’ai répondu affirmativement. -Alors il m’a rappelé les moindres incidents du temps où nous nous -étions rencontrés, puis peu à peu il s’est mis à me débiter quelques -phrases d’une galanterie banale, rouvrant à mes yeux les horizons d’un -monde de pensées et de sentiments qui m’étaient devenus inconnus. Nous -avons parlé ainsi longuement; Renée sommeillait à demi sur sa chaise -longue; M. de Hauteville, occupé avec son intendant, avait quitté -la chambre. Une sorte d’excitation inaccoutumée s’était emparée de -moi; il me semblait être retournée de plusieurs années en arrière, je -sentais mes joues se colorer et les paroles sortir de ma bouche vives -et rapides... - -M. de Hauteville rentra et, s’arrêtant sur le seuil de la porte, -embrassa d’un coup d’œil le groupe que nous formions; il fit quelques -pas en avant et fixa ses yeux sur les miens; j’y vis un étonnement -qui se changea en une expression de dédain; sous ce regard, toute -mon animation tomba, je me levai aussitôt et, quittant le salon, je -regagnai ma chambre. - -Là je me mis à pleurer et je pleure encore, agitée par mille sensations -confuses. Pourquoi cet homme est-il venu parmi nous me rappeler ma -jeunesse passée, me faire entendre un langage que j’avais oublié, plein -d’allusions à des sentiments qui ne peuvent exister pour moi et dont -depuis des années j’avais banni la pensée? Il y a donc des êtres qui ne -vivent que par l’amour, pour lesquels la passion est le mot suprême de -la vie? - ---Une femme qui n’aime pas n’est pas une femme, disait-il ce soir. -Vivre sans amour, ce n’est pas vivre. - -Ces phrases vulgaires, qui traînent dans tous les romans, que j’ai lues -et relues cent fois sans l’ombre d’une émotion, sans y fixer une minute -mon esprit, pourquoi ce soir, prononcées par cette voix mordante et -incisive, ont-elles apporté dans mon cœur un pareil trouble?... - - - - -11 mai. - - -Je ne me reconnais plus, une sorte d’excitation me domine. Parfois, au -contraire, il semble que je n’aie goûté quelques moments de sérénité -que pour retomber plus profondément dans le sentiment de ma misère -morale. Je ne sais plus regarder en face la vie sévère qui m’attend, je -me laisse amollir par de vagues rêveries, par d’inutiles regrets des -biens que je n’ai jamais possédés. - -Aujourd’hui, Renée m’a dit: - ---Ne trouvez-vous pas que M. de Belmonte a l’air de moins s’ennuyer? - -Ces mots m’ont fait rougir, car il y a dans la contenance du marquis -à mon égard un je ne sais quoi qui m’embarrasse. Il ne me parle que -rarement, mais il a une certaine façon de me regarder, de baisser -la voix quand il m’adresse la parole, qui ne ressemble en rien à sa -manière d’être précédente. Il m’entoure de mille soins qui m’étonnent -et semble attentif à tous les mouvements de ma pensée. Hier, comme je -traversais le vestibule à la suite de Renée, il a saisi ma main et l’a -portée à ses lèvres en murmurant quelques mots que je n’ai pas compris. - ---Vous rougissez, Thérèse, a continué Renée. C’est du reste une -glorieuse conquête. Il a fait, dit-on, tant de malheureuses! - -Je ne sais pourquoi cette innocente plaisanterie m’irrita; je répondis -avec sécheresse que je n’aspirais pas à cette gloire, et je sortis -brusquement. - -J’avais besoin de marcher; je pris le chemin qui conduit à la maison -forestière. Je n’y étais pas retournée depuis notre promenade de -l’automne, et, en redescendant le sentier de la montagne, j’essayais de -ressaisir mes impressions d’alors. Les lieux étaient les mêmes, mais -l’œil qui les contemplait avait changé. Ce paysage, dont la sauvage et -morne tristesse avait si bien répondu à l’état de mon âme, ne me disait -plus rien aujourd’hui; au contraire, il m’oppressait, et j’avais hâte -d’en éloigner mes regards. Je marchais très vite. A un tournant de la -route, je me trouvai tout à coup en face de M. de Belmonte. - ---Je vous attendais, me dit-il. - -Je ne lui répondis pas, il se mit à marcher à mes côtés. La nuit -tombante enveloppait peu à peu toutes choses autour de nous. Le marquis -ne disait rien, mais je sentais ses yeux hardis fixés sur moi, et ce -regard oblique, dont je devinais l’expression, me causait un malaise -vague... Au bout d’un instant de silence, il commença à parler, il -me dit que,... enfin tout ce que l’on dit à une femme à qui l’on veut -persuader qu’elle va être aimée, qu’elle l’est déjà... Il s’animait -graduellement et savait mettre dans sa voix, en décrivant le bonheur -que donne l’amour, des notes qui me troublaient. Le sentier était -étroit; à mesure que nous avancions, il le devenait davantage. La main -du marquis frôlait la mienne, ses paroles devenaient de plus en plus -hardies... Elles exerçaient sur moi une impression étrange; la tête -penchée en avant, je les écoutais sans songer à l’interrompre. Mon pied -glissa contre une pierre, il me soutint et, enhardi par mon silence et -mon trouble trop visible, je sentis ses lèvres effleurer mon oreille: - ---Laissez-vous aimer! murmura sa voix ardente. - -A ce contact, je m’éveillai comme d’un rêve, le charme se rompit. Ce -qui m’avait touchée, ce qui m’avait émue, ce n’était pas lui, mais -l’amour dont il parlait. Je le repoussai et, tremblante de confusion -et de colère, je le dépassai rapidement. Il me rejoignit et, avec une -désinvolture parfaite, il essaya de tourner en marivaudage plaisant ce -qui venait de se passer. - -Il faisait tout à fait nuit quand nous pénétrâmes sous la grande allée -du parc. Je fus très embarrassée d’y rencontrer M. de Hauteville et -d’être vue par lui, seule, à cette heure tardive, en compagnie de M. -de Belmonte. Il me semblait qu’en me regardant, il allait lire sur mon -visage la scène qui avait eu lieu. Mais il ne me regarda même pas; il -échangea quelques mots avec le marquis et, sans m’adresser la parole, -continua son chemin. - - - - -17 mai. - - -Depuis quelques jours, M. de Belmonte et M. de Hauteville ne quittent -presque pas le terrain des fouilles, mais nous ne sommes pas invitées -à les accompagner. Ce dernier met même une certaine affectation à -m’exclure de toute participation à leurs entretiens sur ce sujet. Un -jour que j’exprimais quelque curiosité à propos d’une statue récemment -découverte que l’un croyait être une Muse et l’autre une Grâce, il -coupa brusquement court à mes questions et sortit de la chambre, -entraînant le marquis à sa suite. Tout cela fut fait et dit d’un ton et -d’un air qui ne me laissèrent aucun doute sur son intention blessante. -Il a repris complètement sa contenance sévère; on dirait qu’il a oublié -nos longues heures de travail en commun et l’entente sympathique qui -en était résultée. Je suis redevenue pour lui l’étrangère des premiers -jours, et ses anciennes préventions contre moi ont reparu avec plus de -force. Il s’y joint aujourd’hui le soupçon et la méfiance. Il a surpris -les regards et les intentions de M. de Belmonte, et il croit sans doute -que je suis prête à les accueillir. Je le devine à la façon dont ses -yeux se portent alternativement sur lui et sur moi et au sourire de -mépris qui plisse ses lèvres quand par hasard il nous surprend l’un -près de l’autre. - -Les intentions de M. de Belmonte! moi aussi je les ai percées à jour. -Je ne suis ni assez jeune, ni assez ignorante de la vie et du monde -pour ne pas comprendre maintenant quel est son but et quelles sont ses -espérances. Aux yeux de ce viveur qui a fait de l’amour une étude et -de la séduction un art, je dois évidemment, libre, isolée, malheureuse -comme je le suis, paraître une proie facile à conquérir. Il s’ennuie -au château et veut se désennuyer. J’en éprouve plus de tristesse -que de ressentiment. Ma colère n’est pas pour lui, elle est pour M. -de Hauteville. Que l’un cherche à me séduire, il est dans son rôle; -mais que l’autre, mon hôte, cet homme qui prétend être si parfait, -si juste, me condamne d’avance, et, parce qu’il me voit attaquée, me -croie accessible et, qui sait? peut-être consentante aux pièges qu’on -me tend, c’est ce que je ne puis supporter, c’est ce qui me remplit le -cœur d’indignation et d’amertume. - -Quand, dernièrement, j’ai cru lui avoir inspiré quelque estime et -quelque amitié, je me suis grossièrement trompée; il est aussi -incapable d’indulgence que d’affection, et toute sa noblesse d’âme -n’est que de l’orgueil déguisé. Si, sur des indices fugitifs et -trompeurs, il porte sur moi le jugement que je pressens, que serait-ce -si j’étais véritablement coupable?... Aucune faiblesse ne doit trouver -grâce à ses yeux, et la passion et l’amour ne sont pour lui que -des mots vides de sens, incompatibles avec cette dignité humaine à -laquelle, selon ses principes, il faut tout sacrifier. - -Je ne puis éprouver nulle sympathie pour ce caractère, je ne devrais -donner nulle importance à l’opinion d’un esprit aussi prévenu et aussi -inflexible. Je le sais, je me le répète, et pourtant ce blâme immérité -me cause une angoisse insupportable. Ah! pauvre Thérèse, il vaudrait -mieux être seule qu’entourée comme tu l’es. L’un te convoite dans une -pensée mauvaise, l’autre le méprise d’avance, et Renée elle-même, -instinctivement, se méfie de toi. - - - - -20 mai. - - -Je vais quitter Hauteville. J’y pensais depuis plusieurs jours, mais -ce soir ma décision est irrévocablement prise; je l’ai communiquée à -Renée en la priant d’en faire part à son mari et en la remerciant de -l’hospitalité qu’elle m’a accordée. Elle m’a demandé des explications -que j’ai éludées et a fait, pour me retenir, quelques tentatives qui ne -m’ont point ébranlée. Je vois qu’elle attribue mon départ à l’attitude -de M. de Belmonte, et je l’ai laissée dans cette erreur. - -C’est la conduite de plus en plus blessante de M. de Hauteville qui a -provoqué ma détermination. Il ne me croit plus digne, paraît-il, de la -pureté de sa femme! Chaque fois qu’il nous trouve causant ensemble, il -montre des signes d’impatience et cherche un prétexte pour rompre notre -entretien. Aujourd’hui enfin, comme nous étions tous trois, seuls, -réunis après le dîner sur la pelouse, Renée, qui par hasard était en -belle humeur, s’assit sur l’herbe en riant; puis tout d’un coup, avec -un geste d’enfant câlin, elle s’appuya contre moi et laissa tomber sa -tête sur mes genoux. Alors, d’un mouvement rapide, M. de Hauteville la -fit brusquement se relever: - ---A votre âge, dit-il d’un ton d’âpreté inexprimable, ces poses -enfantines sont aussi ridicules qu’absurdes. - -Renée le regarda, étonnée, sans comprendre. Moi j’avais compris et je -ne le regardai pas. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -21 mai. - - -Je ne partirai pas. Comme je traversais ce matin la galerie intérieure, -la porte de l’atelier s’est soudainement ouverte devant moi. Sur le -seuil, M. de Hauteville était debout, très pâle. Je voulais passer -outre, il me retint d’un geste qui contenait à la fois un ordre et une -prière: - ---Entrez! dit-il en s’écartant pour me livrer passage. - -J’obéis instinctivement, il me suivit. Nous nous arrêtâmes au milieu -de la pièce, près du socle de marbre d’un esclave endormi. La lumière -de midi qui tombait d’en haut se reflétait, éclatante et dure, sur -les murs, et nous montrait l’un à l’autre avec une netteté et une -précision presque embarrassantes. J’attendais qu’il parlât, mais aucun -son ne sortait de ses lèvres. Enfin il me demanda: - ---Vous voulez partir, Thérèse? - -Je fis un signe affirmatif. - ---Vous ne partirez pas, je n’y consentirai jamais. - -Je me redressai: - ---De quel droit me retiendriez-vous? - -Il ne répondit pas, il me regardait. - ---Mais si vous vous en allez, où irez-vous, ma pauvre enfant? - -Le ton de pitié dont il prononça ces paroles m’irrita davantage encore. - ---Où j’irai? que vous importe? - ---Où? répéta-t-il. Je veux savoir où. - ---Là où je ne serai pas insultée. - ---Insultée!... Qui a osé vous insulter? Belmonte?... Ce n’est pas vous -qui partirez, c’est lui. - -La colère bouleversait son visage; il fit un pas vers la porte. Cette -erreur me parut bizarre; je souris. - ---Lui ne m’a pas insultée, murmurai-je. - -Si bas que mes paroles eussent été prononcées, elles lui parvinrent. Il -s’arrêta: - ---Alors, si vous partez, c’est que vous l’aimez. - -Il était devenu affreusement pâle. Je continuai à sourire et me -détournai comme pour rompre l’entretien. - -Sa main de fer s’abattit sur mon bras. - ---C’est donc vrai, vous l’aimez? - ---Que vous importe? fis-je de nouveau. - -Il m’avait si profondément ulcérée dans mon orgueil que j’éprouvais, à -le braver, une satisfaction qui me vengeait. - ---Vous avez raison, Thérèse, que m’importe?... Misérable que je suis! - -Il avait lâché mon bras et marchait fiévreusement dans la chambre, -crispant ses mains, prononçant des paroles entrecoupées. Je le -regardais, et peu à peu l’agitation qui dominait cet homme s’empara de -moi. Un trouble indistinct m’envahissait. Ma colère était tombée. Il se -rapprocha. - ---Puisque vous l’aimez, Thérèse, partez! oui, partez! - -Sa voix était rauque par l’effort qu’il faisait pour la rendre calme, -et il tremblait au point qu’il était forcé de s’appuyer au socle de la -statue. D’une de ses mains il couvrit son front, où se lisait quelque -chose qui ressemblait à du désespoir. - ---Partez! répéta-t-il violemment, puisque vous l’aimez; partez! - ---Mais je ne l’aime pas! m’écriai-je presque involontairement. - -Un cri lui échappa et une expression de joie indicible éclaira soudain -son visage. Sous ce rayonnement je baissai les yeux, éperdue. - ---Thérèse, ne partez pas! - -Sa voix était devenue suppliante, et les notes en étaient si douces et -si brisées qu’on aurait dit la voix d’une femme. - -Était-ce bien lui... Robert, qui me parlait ainsi?... à moi? - -J’avais oublié qui j’étais, je ne comprenais rien à ce qui se passait, -et ce que je pressentais vaguement à travers l’incohérence de mes -pensées me causait une épouvante indéfinissable. Toute énergie m’avait -abandonnée, je ne savais plus pourquoi je voulais partir, et, dans le -grand trouble qui m’avait saisie, je restais là muette et tremblante -sous son regard. - ---Pardonnez-moi! continua-t-il. - -Sa tête orgueilleuse fléchit si bas qu’elle touchait presque ma main. - ---Thérèse, dites que vous ne partirez pas. - -Ses yeux cherchèrent les miens avec anxiété. Ce qu’il y lut le rassura. -Il ne parla plus, ne me remercia même pas... Quelques secondes après, -j’avais quitté l’atelier. - -Il me semble que je fais un rêve, dont j’espère et dont pourtant je -redoute le réveil. Je n’ose interroger mes pensées, j’ose encore moins -interroger les siennes. L’idée de le revoir m’épouvante, je voudrais -fuir, et je ne le puis... - - - - -23 mai. - - -Je ne l’ai pas revu seule, et aucun mot de sa part n’est venu me -rappeler ce qui s’était passé entre nous. Sa contenance est d’une -réserve extrême et son visage porte une expression de préoccupation -profonde. Quand nos regards se rencontrent, les siens sont empreints -d’une telle tristesse, que mon cœur en reçoit une impression -douloureuse. Il évite de me parler, et, quand il le fait, c’est d’un -ton respectueux, presque humble, comme s’il me demandait pardon de -quelque chose. Ce n’est plus le Robert d’autrefois, ce n’est pas le -Robert de l’atelier, c’est un Robert qui emploie toutes les forces de -son âme et de sa volonté à élever entre nous une barrière qu’il ne -puisse franchir. Dans l’égarement où est jeté mon esprit, je ne sais -plus discerner ce que je redoute ou ce que j’espère... J’ai perdu tout -pouvoir de réflexion, toute faculté d’analyse. Cependant je conserve -un calme apparent, et nul ne s’aperçoit de mon trouble. Seul M. de -Belmonte me considère d’un œil inquisiteur sous lequel je me sens -rougir; il a des sourires qui m’embarrassent et des sous-entendus qui -m’inquiètent. Aurait-il deviné ce qui s’agite en moi? - -Renée a fait, pour me retenir, de nouvelles tentatives auxquelles -j’ai répondu par un geste muet d’acquiescement. Elle a repris toute -sa gaieté et s’épanouit dans le mouvement et le bruit qui animent le -château. De nombreux hôtes y sont arrivés: le vieux professeur Stecchi, -qui vient pour diriger les fouilles; les Sterni, un jeune ménage -italien, dont la femme est une amie d’enfance de M. de Hauteville. - - - - -Le soir du même jour. - - -Il y a eu ce soir grand dîner au château. Toutes les femmes étaient -en toilettes claires, les épaules nues et des fleurs aux cheveux. -Je n’avais pas quitté ma robe noire, et, au milieu de ces couleurs -éclatantes et de ces apprêts de fête, mon vêtement sombre se détachait -tristement. Qu’y avait-il de commun entre moi et ces figures -joyeuses?... - -Renée, le sourire aux lèvres, des roses au corsage, répandant autour -d’elle une atmosphère parfumée, passait gracieusement d’un groupe à -l’autre. Je la regardais se mouvoir, et le contraste que nous formions -paraissait plus frappant encore que de coutume. Jamais le sentiment de -ma solitude ne m’avait pesé aussi lourdement sur le cœur. - -Vers la fin de la soirée seulement, M. de Hauteville s’approcha de -moi et s’assit en silence derrière ma chaise. La conversation était -générale, je n’y prêtais qu’une attention distraite; tout à coup ces -mots, prononcés par la voix mordante du marquis, vinrent frapper mes -oreilles: - ---Il faudrait demander cela à M. de Hauteville, lui qui ne comprend -aucune faiblesse ni aucune folie. - -Instinctivement je tournai les yeux vers Robert; il était très ému et -ses lèvres tremblaient: - ---Je comprends toutes les folies et toutes les faiblesses, murmura-t-il -très bas. - -Une subite douceur se répandit soudainement en moi; je n’osais plus le -regarder. Les autres continuaient à parler, mais je ne les entendais -pas. J’écoutais mon cœur qui me répétait une à une les paroles qu’il -venait de prononcer. - - - - -24 mai. - - -On avait organisé ce matin une promenade au château de Clermont, d’où -on jouit d’une vue étendue sur la vallée et le lac. Nous avons été -en voiture jusqu’au bas de la montagne, de là nous sommes montés à -pied. Chacun avait l’air de s’amuser beaucoup: le marquis faisait le -bel esprit. Renée et Béatrice Sterni riaient aux éclats. Je cherchai -vainement à me mettre à leur diapason, M. de Hauteville n’essaya même -pas. Absorbé par le professeur Stecchi, il causait exclusivement avec -lui. - -Au retour, Renée partit en avant au bras de M. de Belmonte. M. de -Hauteville resta en arrière avec le professeur. Je me joignis au -groupe principal. La matinée avait été splendide, mais le temps s’était -gâté, de gros nuages s’amoncelaient au ciel et tout faisait présager -une de ces bourrasques si fréquentes en pays de montagne. Bientôt il -commença à pleuvoir et la tempête éclata avec violence. Le vent nous -enveloppait de ses tourbillons et entravait notre marche, la pluie nous -aveuglait. Mes compagnons me devancèrent. Les plis lourds de ma robe -de deuil, que l’humidité collait autour de moi, ne me permettaient -plus d’avancer. Je ne connaissais pas la route. Je crois que je me -trompai de chemin. Le sentier mauvais et étroit se bifurquait à chaque -instant, ma détresse augmentait de minute en minute. Une rafale plus -forte que les autres me fit vaciller... A ce moment, j’entendis une -voix répéter mon nom. C’était M. de Hauteville. Sans mot dire, il me -saisit dans ses bras et, me portant comme un enfant, descendit en -courant la colline... Toute crainte m’avait abandonnée, j’éprouvais -une impression de sécurité que je n’avais jamais ressentie. De temps -en temps, il me pressait plus étroitement contre sa poitrine, et je -sentais son visage s’abaisser vers le mien... Mais la bourrasque -augmentait, et, malgré la rapidité de sa course, nous étions encore -éloignés de toute habitation. Il s’arrêta et regarda autour de lui. - ---Quelques pas de plus, dit-il, et nous serons à l’abri. - -Bientôt il me déposa à terre et me fit entrer sous une espèce de -voûte naturelle formée par des rochers en saillie. Un banc de pierre -était placé dans le fond, je m’y assis. Lui resta debout à l’entrée, -regardant au dehors, puis il revint près de moi et vit que je -tremblais. Il s’agenouilla et, prenant mes mains dans les siennes, -essaya de les réchauffer. - ---Pauvre Thérèse! disait-il; pauvre Thérèse! - -Il avait l’air de me plaindre d’autre chose encore que du froid. Nous -ne nous regardions pas; soudain nos yeux se rencontrèrent et ne se -quittèrent plus... La pluie continuait à tomber, et l’on entendait le -vent gémir dans les gorges de la montagne. Je ne sais combien de temps -nous demeurâmes ainsi... - -Je fus la première à baisser les paupières, lui me regardait toujours. -Ce silence où nous demeurions me troublait. - ---Dites quelque chose, murmurai-je enfin. - -Il soupira, me demanda si j’avais moins froid et ramena autour de mes -épaules le châle mouillé qui les enveloppait. - -Nous nous étions levés et, debout tous deux à l’entrée de la grotte, -nous contemplions l’horizon assombri. Tout à coup il pencha sa tête sur -la mienne: - ---Thérèse,--que Dieu me pardonne!--je vous aime comme un insensé. - -Alors, il me dit tout: son amour, ses luttes; les combats qu’il avait -soutenus contre sa conscience, contre lui-même; il dépouilla son masque -de dureté et d’orgueil, il me montra son cœur, il me raconta ce qu’il -avait souffert, ce qu’il avait tenté pour se dérober à l’entraînement -qu’il subissait... La jalousie que lui inspirait M. de Belmonte lui -avait démontré l’inutilité de ses efforts... - ---Pourtant, je m’étais juré de me taire. Mais vous avez voulu partir, -ma tête s’est égarée, et dans la torture que me causait l’idée de votre -amour pour un autre, mon secret m’est échappé. - -Tandis qu’il parlait ainsi d’une voix brisée par l’émotion puissante -qui l’étreignait, je l’écoutais en tremblant. Il m’aimait!... lui!... -C’était donc vrai? Ce que j’avais pressenti vaguement et avec -épouvante, c’était son amour! l’amour de Robert! Pourquoi ces mots me -remplissaient-ils l’âme d’une joie soudaine? Est-ce que je l’aimais, -moi aussi, et depuis quand? Je n’en savais rien, je ne savais qu’une -chose: c’est que son amour m’était déjà plus cher que la vie et que -j’avais oublié tout le reste. - -Il ne me demanda pas si je l’aimais, il ne me demanda pas de le lui -dire, il sentit qu’en me donnant son âme, il avait pris possession de -la mienne. - -Le temps s’était rasséréné. On voyait de loin des personnes qui -approchaient. - ---Ma bien-aimée! me dit-il simplement. - ---Robert! répondis-je. - -Les gens étaient arrivés près de nous. C’étaient des domestiques du -château qu’on envoyait à notre recherche. Une voiture attendait à -quelque distance, nous la rejoignîmes et regagnâmes Hauteville. - - - - -27 mai. - - -M. de Belmonte, j’en suis certaine, a deviné ce qui se passe, du moins -il le pressent. Sa galanterie s’est changée en surveillance, ses -flatteries en sarcasmes. - -Hier au soir, nous étions réunis sur la terrasse, attendant le lever de -la lune; l’heure prêtait à la rêverie; chacun était absorbé en soi, nul -ne parlait... Mais j’avais besoin d’une tranquillité et d’une solitude -plus complètes. Descendant les degrés qui conduisent à l’avenue, je -m’enfonçais sous les sombres allées du parc. J’avançais lentement, -recueillie en mes pensées; bientôt Robert me rejoignit, nos cœurs -étaient si pleins que nous ne parlions pas... Il me semblait que je -l’avais toujours connu, toujours aimé. Il marchait près de moi sans -même que sa main effleurât la mienne; l’harmonie de nos âmes était si -complète que toute démonstration aurait été superflue... - -Quand, un instant plus tard, je revins sur la terrasse, la lune s’était -levée. - ---Ah! voilà mademoiselle de Brives! s’écria le marquis. Charmante! me -dit-il à demi-voix. Cette mantille blanche vous sied à merveille; mais -un conseil d’admirateur et d’ami: trop voyant, chère demoiselle, trop -éclatant; une mantille noire serait préférable. - -Puis, apercevant Robert qui sortait d’un massif et entrait comme nous -dans le rayon lumineux: - ---Ah! voilà M. de Hauteville! - -Il se retourna vers moi, et très bas: - ---Oui, vraiment, une mantille noire serait préférable. - ---Vos conseils sont aussi judicieux que bienveillants, monsieur, -répondis-je brusquement en rentrant dans la maison, et je remontai dans -ma chambre, irritée. - -Mais que m’importe M. de Belmonte? en quoi peut-il me nuire ou me -chagriner? Cependant, malgré moi, il m’inquiète et il me semble que par -lui quelque malheur me frappera... - - - - -28 mai. - - -C’était aujourd’hui la fête de M. de Hauteville. Toute la journée, il -avait été si occupé à recevoir les félicitations de ses tenanciers, que -nous n’avions pu échanger une parole. Le soir on attendait beaucoup de -monde au château et l’on devait dîner fort tard. - -Après m’être habillée à mon heure habituelle, je suis montée à -l’atelier. Il était vide. J’ai regardé mon buste, que Robert est sur le -point de terminer, puis j’ai soulevé la portière qui masque l’entrée -d’une seconde pièce, dans laquelle il va lire et se reposer après son -travail. Elle est de forme à demi circulaire, tendue d’un vieux damas -à fond d’or. Une haute fenêtre à balcon lui verse une clarté qui serait -trop intense si elle n’était tempérée par des stores de soie. - -Robert ne s’y trouvait pas, mais tout rappelait sa présence. Je -fis lentement le tour de la chambre, touchant les objets qui lui -appartenaient, feuilletant le livre qu’il avait laissé entr’ouvert... -Une grande glace de Venise, allant du plancher au plafond, décorait une -des parois. Je m’y arrêtai... Ce visage rempli de passion, ces yeux -pleins de flammes, ce sourire heureux étaient-ils à la triste Thérèse? -J’avais quitté mes vêtements de deuil et mis ce jour-là une robe -blanche d’un tissu brillant et soyeux, qui laissait à découvert mon cou -et mes bras. Le reflet des tentures jetait une teinte plus chaude sur -mes joues et en dissimulait la pâleur. Pour la première fois de ma vie, -je me suivis des yeux avec un certain intérêt; mais ce que je regardais -ainsi, ce n’était pas moi, c’était la femme aimée de Robert... - -Une autre image se refléta bientôt à côté de la mienne: celle de M. de -Hauteville. Le tapis avait amorti le bruit de ses pas; je ne l’avais -pas entendu entrer. Il me regarda avec des yeux charmés; lui aussi ne -me reconnaissait plus. Un mot de tendresse me monta aux lèvres: - ---O mon amour, lui dis-je, mon cher amour, c’est vous qui m’avez donné -la vie! - -Nous nous assîmes, lui presque à mes pieds, murmurant des paroles -d’amour. Tout d’un coup, son front s’obscurcit, il cacha son visage -dans ses mains et je l’entendis soupirer profondément. - ---Robert! m’écriai-je. - -Il releva la tête, son visage était altéré; une pensée douloureuse -l’agitait; je le suppliai de me la confier. - ---Près de vous, Thérèse, je ne veux penser qu’à vous. - -Et, m’attirant à lui, il me pressa dans ses bras avec une sorte -d’emportement farouche. A travers les nuages qui les voilaient, il lui -passait dans les yeux des lueurs étranges, mélange de douleur et de -passion, mais où la douleur dominait. - -La chambre s’était lentement obscurcie. La cloche du dîner résonna. - ---Adieu! murmurai-je. - -Mais il ne me laissait pas partir; il lissait doucement les bandeaux -de mes cheveux et me regardait comme s’il eût voulu graver à jamais -mon image dans son cœur. Puis, s’approchant d’un grand vase rempli de -roses-thé et de grappes de lilas blanc, il en prit les fleurs et, les -entrelaçant de branches de myrte, les plaça une à une dans mes cheveux. - -Une fois encore, nos deux ombres enlacées se reflétèrent dans le miroir -assombri. - ---Adieu! répétai-je. - -A la porte du salon, je rencontrai le marquis; il poussa une -exclamation. - ---Tout en blanc, chère mademoiselle! s’écria-t-il en me passant sous -l’inspection de ses regards hardis. C’est pur! c’est délicat!... Une -vestale! tout à fait une vestale! - -Ses yeux se fixèrent sur ma coiffure. Un sourire sardonique plissa ses -lèvres: - ---Une vestale couronnée... par l’amour! ajouta-t-il très bas en -s’inclinant profondément. - -Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées renouvelèrent cette -vague appréhension déjà ressentie, et ma joie en demeura voilée. - - - - -1er juin, dans la nuit. - - -Le souvenir des heures qui viennent de s’écouler ne s’effacera jamais -de mon âme: la trace en demeurera toujours... - -Hier matin, Renée avait demandé à M. de Hauteville de l’accompagner -aux ruines de l’abbaye de Saint-Sulpice. Il refusa sous le prétexte -d’affaires importantes. - ---Mais, madame, je suis à vos ordres, dit M. de Belmonte. - ---Il y aura un orage ce soir, Renée, interrompit Robert; il ne peut -être question pour vous d’aller aux ruines. - -Le sujet tomba. - -Dans la journée, notre voisine, madame de Sauves, vint me chercher pour -examiner des tableaux qu’elle avait reçus d’Italie. Je partis avec -elle sans en avertir Robert. Vers le soir, je fus fort surprise de le -voir arriver. - ---Un orage se prépare, me dit-il, et je n’ai pas voulu que vous -rentriez seule. Venez vite, nous n’avons pas de temps à perdre. - -En effet, à peine avions-nous quitté la maison de madame de Sauves que -l’orage éclatait avec violence. Nous regagnâmes le château. Dans le -vestibule, un domestique s’approcha de Robert et lui adressa quelques -mots, parmi lesquels je saisis les noms de M. de Belmonte, de madame -de Hauteville et des ruines de Saint-Sulpice. Je compris que, par un -caprice inexprimable, Renée était partie avec le marquis de Belmonte -pour se rendre à ces ruines, où Robert n’avait pas voulu nous laisser -aller le matin. Une exclamation de colère et d’inquiétude lui échappa: - ---Partie à cette heure, dans les bois, par un temps pareil, seule avec -le marquis, qui ne connaît pas le pays! - -Il fit quelques pas avec agitation. - ---Rien n’est plus dangereux; qu’on attelle la voiture, je vais à sa -recherche. - -Il parlait d’un ton bref et donnait rapidement des ordres. Un éclair -déchira le ciel et le tonnerre fit trembler les fenêtres du château. Un -des grands arbres du parc venait d’être frappé par la foudre. - ---Robert, je vous en conjure, ne partez pas, m’écriai-je, effrayée, -tendant vers lui mes deux mains suppliantes. - -Il m’écarta d’un geste presque brutal: - ---Laissez-moi passer, Thérèse, répondit-il d’une voix grave qui -n’admettait pas de réplique. Renée est en danger, je dois aller à son -secours, c’est mon devoir. - -Sur ces mots, il partit. - -Oui, il devait aller à son secours; tout son amour pour moi, mon -amour pour lui, ne pouvaient l’en empêcher. Je sentis qu’il en était -ainsi, et ce sentiment s’empara de moi avec la force d’une vérité -indiscutable. Elle était le devoir; mais alors, moi, qu’étais-je donc? -Qu’étais-je venue faire dans cette maison, où l’on m’avait offert une -hospitalité généreuse? J’étais venue y voler l’époux d’une autre femme, -d’une enfant confiante qui m’avait accueillie comme une sœur, et, -lorsque cet amour coupable m’avait été révélé, je n’avais rien tenté -pour le combattre. Aucun remords ne m’avait assaillie, j’avais pris -le bonheur sans penser à la honte. Et quand Robert me parlait de ses -luttes, de ses combats, cela même ne réveillait pas ma conscience. Dans -ses scrupules vaincus, je ne voyais qu’une chose: la force de son amour -pour moi. Maintenant que la lumière se faisait, je ne comprenais plus -mon aveuglement. - -Sa femme! elle était sa femme! ce qu’un homme a de plus cher et de plus -sacré. Je le savais, mais ces mois, qui quelques heures auparavant -me paraissaient ne renfermer qu’une signification banale, maintenant -ils me torturaient l’âme. La femme de Robert!... Moi je ne serais -jamais que... Ah! l’amertume de cette pensée, comment la définir et -comment l’exprimer?... Il m’avait quittée pour aller auprès d’elle en -me disant: «C’est mon devoir!» Et j’avais dû courber la tête. Si, un -jour, il la quitte pour moi, que pourra-t-il dire et de quel nom me -désignera-t-il? - -J’errais dans ma chambre, fiévreusement, allant de la porte à la -fenêtre, essayant de rassembler mes idées, sentant que je devais me -résoudre à quelque chose et ne le pouvant pas. - -Mon imagination surexcitée me montrait ma conduite sous un jour de plus -en plus odieux, je voyais les malheurs qui nous menaçaient et l’avenir, -de honte pour les uns, de douleur pour les autres, qui se préparait -fatalement... J’aimais mieux souffrir seule, il en était temps encore, -je partirais, j’irais si loin que l’on perdrait jusqu’à mon souvenir... - -La tempête s’était un peu calmée, un bruit de grelots frappa mon -oreille... Ils rentraient. Bientôt j’entendis la voix de Robert -résonner dans le vestibule; alors une réaction se fit. Quoi! ce bonheur -à peine entrevu, je devais y renoncer déjà, retourner à mon existence -désolée? Non, le sacrifice était trop grand, je ne pouvais pas... -Tout mon amour se dressa dans mon cœur avec une force désespérée pour -défendre ses droits, et, dans la lutte qu’il entama avec ma conscience, -ce fut lui qui fut vainqueur. - -Me sacrifier? pourquoi et à qui? J’étais seule au monde, seule -responsable de mes actes, personne n’aurait à rougir de moi. Serait-ce -à Renée, que j’avais si gravement offensée, envers qui j’étais si -coupable? Mais méritait-elle un aussi effroyable sacrifice, cette -femme qui n’avait pas su l’aimer, qui avait passé à côté de son âme -sans la comprendre, qui, près de lui, n’avait pu vivre de sa vie, -absorbée qu’elle était par ses rêveries enfantines, ses frivoles -désirs, ses fantasques équipées? Pouvait-on mettre dans la même balance -la fugitive douleur qu’elle éprouverait peut-être et le désespoir -infini qui serait le mien si je devais renoncer à lui? Et puis -n’avais-je pas droit enfin à un peu de bonheur? Dès son enfance, elle -avait eu autour d’elle toutes les tendresses et toutes les joies... moi -je n’avais rien eu... Serait-ce à l’honneur, au devoir? Mais ces mots, -si grands, si solennels qu’ils soient, en comparaison de Robert, que me -sont-ils? - -Je ne me suis pas couchée, et la nuit entière s’est écoulée dans les -angoisses de cette lutte déchirante. Maintenant les lueurs du matin -blanchissent l’horizon. Ma décision est prise. J’ai juré à Robert -que je ne le quitterais jamais, je tiendrai mon serment. Je sens -toute l’étendue du mal que je fais et que je vais faire, les jours -d’aveuglement heureux sont passés pour ne pas revenir, mon âme ne -connaîtra plus la paix... Qu’importe! pour lui, je suis prête à tout -braver et à tout souffrir, mais je ne veux plus qu’il me quitte pour -qui que ce soit. Si coupables que puissent être nos liens, je veux -qu’il les avoue hautement et que nous partions ensemble, car je ne puis -supporter l’humiliation et la trahison dissimulée de cette existence, -où je suis l’amour, où elle est le droit. - -Je ne lui dirai rien, mais, s’il m’aime, dans le dernier regard que -nous avons échangé il aura deviné mes angoisses, il les aura partagées, -et son cœur sera arrivé à la même résolution que le mien. - - - - -2 juin. - - -Je n’ai revu Robert qu’au soir. Son visage pâli et fatigué portait -les traces d’un combat douloureux. Il avait compris et souffert comme -moi. Nous n’étions pas seuls, nous ne pouvions parler, nos yeux même -n’osaient se rencontrer. Une timidité nouvelle nous était venue. Chaque -insinuation du marquis, chaque parole inconsciente de Renée semblaient -préciser la fausseté de notre situation et nous avertir des compromis -honteux qu’elle nous imposait. Ce que notre aveuglement momentané nous -avait dérobé nous apparaissait aujourd’hui avec une netteté effrayante. -Il avait suffi d’une circonstance, futile en apparence, d’un mot jeté -à la hâte, pour bouleverser nos consciences et précipiter la crise de -nos destinées. - -La soirée s’avançait, Renée se retira; je gagnai ma chambre, d’où je -dus épier la sortie du marquis. Quand j’entendis son pas s’éloigner -sur les dalles du vestibule, je rentrai dans le salon, où Robert -était demeuré. Il était debout, très pâle.--Je vous attendais, me -dit-il.--Puis il ne parla plus. Son visage avait revêtu l’expression -solennelle des résolutions suprêmes. On aurait dit un juge hésitant -à prononcer sa sentence. Qu’allait-il condamner? son passé ou notre -amour? Je voulais fixer l’incertitude qui me dévorait. - ---Robert! fis-je.--Il leva sur les miens ses yeux assombris. Quelque -énergie me revint, ma fierté m’ordonnait de le laisser libre. - ---Robert, le rêve est fini; la réalité est implacable et dure. Il faut -que je parte, vous le sentez comme moi. - -Il fit un signe affirmatif. - ---Je vous rends à vous-même, à votre devoir. - -Ma voix se brisa dans un sanglot. Il me regarda comme il ne m’avait -jamais regardée encore. Dans son cœur aussi l’amour avait vaincu. - ---Mon choix est fait, dit-il, j’ai rompu avec le passé. Désormais ma -place comme mon devoir seront auprès de vous. Thérèse, nous partirons -ensemble. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ainsi nous partirons!... O ma mère, si jamais je vous ai jugée -sévèrement, pardonnez-le moi! - - - - -3 juin. - - -Nous n’avons pu partir encore. - ---Comme je ne reviendrai jamais, m’a dit Robert, j’ai plusieurs -dispositions à prendre et je dois régler le sort de chacun. - -Non, il ne reviendra jamais, il sera à moi pour toujours!... Je me -le répète sans cesse et ce n’est que dans le sentiment de l’éternité -de notre amour que je trouve quelque apaisement à l’angoisse qui me -dévore. Lui, au contraire, semble en avoir fini avec la période du -trouble et des luttes. Maintenant que l’avenir est fixé, la voie -choisie, il ne comprend plus qu’on n’y marche pas vaillamment et qu’on -s’attarde en de vains regrets... Près de lui, en écoutant sa parole -à la fois tendre et impérieuse, je ne sens qu’une chose: l’intensité -de mon amour; mais lorsqu’il s’éloigne, oh! alors toute l’amertume de -cette coupable situation se fait sentir, avec une violence qui la rend -presque intolérable. - -J’ai une hâte fiévreuse de quitter Hauteville. Tout m’y heurte, m’y -blesse. L’heure du réveil a dissipé pour toujours mon inconcevable -aveuglement. - -Je ne puis supporter la vue de Renée, sa présence m’est une torture, -chaque parole qu’elle m’adresse une humiliation. Je me dis: «Ce n’est -qu’une enfant, elle n’en souffrira pas.» Mais ce fait qu’elle n’est -qu’une enfant rend plus terrible encore ma condamnation et plus juste -le mépris dont elle aura le droit de m’accabler. Cette pensée fait -saigner tout l’orgueil de mon cœur. A travers les malheurs de ma vie, -ma fierté me restait, c’était mon unique consolatrice; je l’ai perdue, -et dorénavant quand je souffrirai, ce ne sera plus jamais la tête -levée. - -Mon bonheur radieux des premiers jours s’est envolé, et pourtant chaque -heure qui s’écoule ajoute à mon amour pour Robert, chaque humiliation -me le rend plus cher, chaque larme que je répands resserre l’union -de nos âmes... Je l’aimais dans la joie, je l’aime bien plus dans la -douleur, et, malgré les déchirements de ma conscience, la possibilité -de retourner en arrière ne m’effleure même pas... Et quand Robert me -dit: «C’est pour la vie!» je lui réponds: «Oui, c’est pour la vie!» -sans qu’un seul doute me vienne sur la réalisation de nos paroles. - -Une fois loin d’ici, ces tourments cesseront, nous serons heureux, nous -ne mettrons plus sur nos visages ce masque de dissimulation qui brûle -et humilie, nous serons uniquement l’un à l’autre... Que nous importera -la condamnation du monde! le trésor que nous posséderons sera si -grand, si précieux, que nous pourrons orgueilleusement la braver. Oui, -nous la braverons, la force de notre amour nous élèvera au-dessus de -tous les sacrifices; rien ne nous atteindra dans cette atmosphère -brûlante et lumineuse, mais pourtant je sens qu’il s’est creusé en moi -une source de tristesse que toute cette joie ne tarira jamais. - -O mon Dieu, vous qu’à travers les doutes de mon esprit et la froideur -de ma foi, j’ai toujours vaguement reconnu comme le créateur de toutes -choses, sans cependant vous rendre maître de ma vie, il est donc vrai -que vous écrivez dans la conscience des règles immuables que l’être -humain ne peut transgresser sans souffrir et que la passion elle-même -ne parvient pas à lui faire oublier! - - - - -4 juin. - - -Il y a une heure, comme j’étais assise sur la galerie extérieure, je -vis arriver Renée le long de l’avenue. J’aurais voulu l’éviter, car -j’ai remarqué hier que ses regards se fixaient parfois sur les miens -avec une intensité sous laquelle je me sens pâlir. Mais j’ai craint de -paraître la fuir. Malgré la chaleur d’un jour d’été, elle s’enveloppait -frileusement d’un grand châle et marchait à pas lents, la tête baissée. -Elle paraissait si frêle, si triste, si incapable de se défendre, que, -pour un instant j’eus pitié d’elle; un doute soudain traversa mon -esprit et des larmes mouillèrent mes yeux. Quand elle s’approcha de -moi, voulant les lui dérober, je détournai le visage, mais elle les -avait vues. - ---Pourquoi pleurez-vous, Thérèse? - -Sa voix était inquiète. Je ne répondis pas. Elle répéta sa question -avec une impatience qui ne lui était pas habituelle. J’essayai de -sourire et, lui montrant le titre du roman que je tenais à la main: - ---Je pleure sur les malheurs de l’héroïne. C’est un roman que M. de -Belmonte admire beaucoup. - -A ces mots, son visage changea d’expression, elle sourit. Ma pitié se -dissipa. Ah! si elle aimait Robert, pourrait-elle s’abuser ainsi? elle -aurait pénétré le mystère de son âme, elle aurait vu dans ses yeux la -flamme qui les anime, la passion qui s’en exhale... Moi, si Robert en -aimait une autre, je le devinerais avant que lui-même l’eût pressenti -et j’en mourrais, je crois, avant qu’il se fût rendu compte de son -infidélité. - -Et pourtant elle est sa femme! ce bonheur suprême que la vie lui a -donné, elle y met si peu de prix qu’elle va le perdre sans s’être -doutée de ce qui la menaçait. Chose bizarre, cette indifférence qui -fait mon excuse m’irrite, et je ressens une colère mêlée de dédain -envers cette femme, qui, possédant un bien pour lequel je donnerais -tout le sang de mon cœur, n’a su y mettre ni son orgueil ni son amour. - - - - -5 juin. - - -Robert part ce soir: une dernière affaire importante à régler, puis -tout sera terminé et nous quitterons Hauteville. Je n’aurais pas voulu -demeurer ici en son absence; je lui ai dit: - ---Laissez-moi partir, vous me rejoindrez plus tard. - -Mais il n’a pas consenti, il m’a suppliée de ne pas insister. - ---Quand vous n’êtes pas sous mes yeux, je veux au moins que vous soyez -sous mon toit; sans cela je ne serais pas en repos. - -Je viens de le quitter. D’un commun accord, nous nous voyons moins -qu’aux premiers jours de notre amour; l’avenir est à nous, et je ne -veux pas d’un bonheur dissimulé et dérobé, c’est ma dernière dignité, -je tiens à la garder intacte. Aujourd’hui cependant nous avons passé -la journée dans l’atelier, car avant cette séparation momentanée nous -éprouvions le besoin de nous fixer dans le souvenir l’un de l’autre. - -Il a travaillé à mon buste, qui est presque achevé, la ressemblance est -frappante, mais il n’en est pas satisfait encore: il voudrait me donner -une physionomie heureuse, et plus il s’y applique, plus elle devient -triste et désolée. Je lui ai dit: - ---Laissez-moi telle que je suis, Robert; tant que je serai près de -vous, que vous importera cette tête de marbre? ce n’est pas elle, c’est -moi que vous regarderez. Et lorsque nous serons séparés, oh! alors, ce -sera bien cette expression désespérée qui conviendra à mon visage. - -Il m’a interrompue vivement et d’un ton irrité: - ---Thérèse, comment osez-vous prononcer d’une voix tranquille des -mots semblables, quand moi je n’ose même pas penser sans frémir à -l’éventualité d’un pareil déchirement? Il n’y a entre nous qu’une -séparation possible: la mort. - ---C’est bien d’elle que je parlais, ai-je répondu doucement. Si je vous -quitte, Robert, ce ne sera que pour mourir. - -Il m’a regardée avec un attendrissement douloureux. - ---Vous voir mourir serait une douleur indicible, mais s’il me fallait -vous perdre, Thérèse, Dieu fasse que ce soit morte et non vivante! - -Après ces paroles, un long silence se fit entre nous, l’idée de la mort -s’était emparée de moi; lui aussi y pensait, car, de temps à autre, -il serrait ma main avec force, comme pour s’assurer que j’étais là -encore... Nous étions debout près de la fenêtre, le soleil qui était -caché sortit tout à coup des nuages et vint éclairer l’atelier de ses -rayons. Il jeta sur le buste un éclat plus vif et lui donna soudain une -apparence de vie. J’appuyai mon visage contre le visage de marbre de la -statue et, me penchant, je la baisai sur les lèvres. - ---Je viens de lui donner une partie de mon âme, dis-je en souriant, -si jamais vous me perdez, promettez-moi, Robert, de venir chaque jour -déposer sur ses lèvres ce même baiser; elles vous le rendront. - - - - -Le soir du même jour. - - -Madame de Hauteville n’a pas dîné avec nous; au dernier moment, elle -a fait prévenir Robert qu’elle était trop souffrante pour quitter sa -chambre. Ce malaise m’inquiète, tellement mon esprit égaré voit partout -une menace de malheur. - -J’étais seule sur la terrasse avec M. de Belmonte, quand M. de -Hauteville vint prendre congé de nous. Il était en costume de voyage; -la voiture attelée l’attendait devant le perron. Il salua le marquis, -puis me tendit la main, froidement, comme à une étrangère... A ce -moment, je faillis me trahir; il me sembla soudain qu’il me quittait -pour toujours, que je ne le reverrais plus;... mes lèvres s’ouvrirent -pour crier: «Emmenez-moi!...» Mais nous n’étions pas seuls. Par un -puissant effort de volonté je refoulai mon émotion.--La voiture partit. -Mes regards la suivirent aussi longtemps qu’elle fut visible, puis, à -regret, je les ramenai lentement autour de moi. Debout à mes côtés, M. -de Belmonte me contemplait avec une expression de curiosité ardente, -mélangée de doute et d’indécision. En rencontrant mes yeux, il détourna -les siens. Nous fîmes quelques pas, puis nous nous arrêtâmes. La nuit -était brillante et sereine; je levai la tête vers le ciel étoilé qui -éclairait la route que suivait Robert... Ma main pendait le long de la -balustrade; le marquis la souleva légèrement dans une des siennes et en -examina la forme et les contours. - ---Blanche, froide et cruelle, dit-il en la laissant retomber. - -Je me remis à marcher. - ---Quelle femme êtes-vous donc? continua-t-il plus bas. - ---Une femme qui trouve l’air de la nuit trop frais pour elle et qui va -vous souhaiter le bonsoir, répondis-je en riant et ramenant autour de -mon cou les plis de ma mantille. - -Il se mordit les lèvres, et un mauvais sourire lui passa sur le visage. -Nous étions arrivés devant la porte du salon. - ---Connaissez-vous la devise des Belmonte? demanda-t-il brusquement, -comme j’en dépassais le seuil. - ---Non. - ---_Contra spem spero_, et je suis comme mes pères, mademoiselle, -j’espère contre l’espoir. - - - - -6 juin. - - -Renée sait tout!... - -J’en ai acquis la conviction dans le premier regard que nous avons -échangé ce matin. Le supplice de cette minute, aucune parole ne saurait -l’exprimer... - -Et je suis restée en face d’elle, droite, impassible, mangeant le pain -qu’elle m’offrait et souffrant mille morts sous son œil de tranquille -mépris!... A l’humiliant silence qu’elle gardait j’aurais préféré -des reproches, des cris, des larmes... Mais pourquoi aurait-elle -eu des cris et des larmes? Elle ne l’aime pas; ce n’est point dans -son cœur que je l’ai blessée, ce n’est que dans ses droits. S’il en -était autrement elle n’aurait pu me revoir, elle serait partie... ou -m’aurait chassée. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Mais comment est-elle arrivée à la vérité?--C’est hier que Robert -nous a quittés. Je me souviens maintenant qu’elle a passé la soirée -enfermée chez elle. Ce malaise subit n’était qu’un prétexte, sans doute -elle savait déjà... Il a fallu qu’elle nous surprît ensemble! qu’elle -entendît nos paroles! Mais où? quand? Du petit salon de la tourelle un -escalier extérieur conduit jusqu’à la galerie sur laquelle s’ouvre une -des fenêtres de l’atelier. Tous les jours elle passe de longues heures -dans ce petit salon arrangé à son usage; elle aura entendu le marteau -de Robert frapper sur le marbre, une curiosité l’aura tentée, elle sera -montée sans bruit... - - - - -7 juin. - - -Renée garde toujours le silence; je ne puis deviner jusqu’où va sa -certitude, ni à quelle résolution elle se prépare. - -Nous ne nous voyons qu’aux heures des repas. Là, elle ne m’épargne -aucune amertume et, affirmant ses droits, me fait sentir dans chaque -détail que je ne suis ici qu’une étrangère recueillie par pitié. - -Aujourd’hui M. de Belmonte, ayant manifesté le désir d’entrer dans -l’atelier afin d’y examiner quelques monnaies anciennes, se tourna -vers moi pour me demander où se trouvait la clef. Renée l’interrompit -brusquement. - ---Il me semble, marquis, dit-elle avec hauteur que, si l’on désire des -renseignements sur les appartements du château, c’est à moi qu’il faut -s’adresser et non point à d’autres. - -Je me sentis pâlir sous l’affront. M. de Belmonte s’inclina et, avec -son aisance d’esprit habituelle, changea de sujet. Sans lui, cette -situation serait intenable. Il met une adresse merveilleuse à se -trouver toujours entre nous. Malheureusement il en profile pour se -rapprocher de moi. - -Où que j’aille, je le trouve sur ma route; il ne me cache plus ses -insolentes espérances, ravivées par la signification qu’il donne à -l’absence de Robert et par l’odieuse comédie que je suis obligée de -jouer. J’accepte avec un sourire forcé ses protestations et je réponds -à ses paroles ardentes par un rire que je voudrais rendre insouciant, -mais dont l’amertume me fait tressaillir moi-même. Je ne parviens pas -pourtant à lui dissimuler que je souffre, mais on dirait qu’il y -trouve un charme cruel et que, pour cet esprit corrompu, la conscience -de mon amour pour un autre est un stimulant de plus. - -Ce matin, il m’a demandé soudainement: - ---Comptez-vous accepter pendant longtemps encore l’hospitalité de -madame de Hauteville? - -Sous l’ironie de ces paroles j’ai rougi. - ---Non, ai-je répliqué vivement. - ---Où irez-vous alors? a-t-il repris avec une nuance d’inquiétude -soupçonneuse. - ---Je ne sais, ai-je répondu d’un ton d’insouciance jouée. Quelque part -probablement où j’apprendrai à lire à des enfants maussades. - ---Vous! ce serait un crime que je ne permettrai jamais. Laissez cela -aux pauvres déshéritées de la nature, vous êtes trop jeune et trop -belle pour n’avoir pas une autre voie à suivre. Quand on possède ce je -ne sais quoi qui grise les plus sages, on ne se fait pas institutrice. -Ah! non!... - -Puis plus bas et plus doucement: - ---Si vous vouliez seulement avoir confiance en moi, il y a de beaux -pays que je serais heureux de vous montrer et où vous connaîtriez -jusqu’où peut aller votre pouvoir. Réfléchissez-y, car vous n’avez pas -de meilleur ami que moi, et je ne vous demanderai jamais que l’heure -présente. - -J’écoute ces odieux propos avec une irritation qui ressemble à de la -haine, et il me vient des rages sourdes contre cet homme. J’arrête à -chaque instant sur mes lèvres les paroles de dédain et de colère dont -je voudrais punir son audace. Je baisse la tête et, comme une expiation -méritée, je supporte l’expression de ces sentiments qui m’offensent et -dans mon amour et dans ma dignité de femme. - -Ah! malheureuse que je suis! - - - - -8 juin. - - -J’ai reçu une lettre de Robert; il revient demain. - ---Faites tous vos préparatifs, m’écrit-il; le jour qui suivra mon -arrivée, vous quitterez Hauteville, et je vous rejoindrai quelques -heures après... Je compte les minutes qui nous séparent de la liberté -et du bonheur... - -J’ai prévenu madame de Hauteville de mon départ prochain, et j’ai passé -toute la journée chez moi dans l’activité fiévreuse de mes préparatifs -de départ, dévorée par une anxiété que je ne parvenais pas à dominer. - -Mais Robert revient, ces angoisses vont finir. Nous partirons -ensemble, nous oublierons nos peines, nos souffrances et la solitude -de cœur où nous avons vécu si longtemps; nous retrouverons ce que nous -avons perdu et ce qui nous a manqué; nous réaliserons les espérances -infinies de notre jeunesse. - -Quelques heures encore et le rêve sera atteint. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -Dans la nuit. - - -Mon Dieu, mon Dieu, comment accomplir ce que j’ai promis? comment -supporter? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Tout dormait au château. Absorbée dans une rêverie accablante, je -laissais les heures passer, sans songer même qu’elles s’écoulaient... -On frappa à ma porte, le pressentiment d’une nouvelle épreuve me -traversa le cœur. J’ouvris, c’était Renée. Nous nous regardâmes un -instant, les yeux dans les yeux. - ---J’ai à vous parler, dit-elle enfin. - -En silence, je m’écartai pour la laisser entrer, elle franchit le seuil -de ma chambre, et sa robe m’effleura en passant. Son visage, éclairé -par la lumière qu’elle portait à la main, avait pris, sous l’empire -de la résolution qui l’animait, une expression de rigidité; les yeux -fixes, grands ouverts, elle marchait, la tête haute, d’un pas lent et -automatique. Arrivée près de ma table, elle s’assit sur le fauteuil -que je venais d’abandonner, et, avec un geste hautain, me désigna un -siège en face d’elle. Cette femme, était-ce bien Renée? L’étonnement -absorbait toutes mes facultés et, muette, j’attendais ce qui allait -venir. - ---Thérèse! commença-t-elle de cette voix sourde qui m’avait déjà -frappée, Thérèse, je sais tout et je viens... - -A ces mots, je compris, et, me levant toute droite, je l’interrompis -brusquement. Un seul instinct me dominait, celui d’arrêter sur ses -lèvres les paroles qu’elle allait prononcer. - ---Toute explication est inutile; chassez-moi, vous en avez le droit, -mais ne me demandez rien. - -L’idée de nier ou de feindre ne me traversa même point l’esprit. Elle -parut ne pas m’avoir entendue et continua: - ---Je viens vous demander compte, non pas de ma confiance trahie, mais -de la honte et du trouble que vous nous avez apportés. - -Alors elle m’accabla de tout ce qu’une femme outragée dans ses -sentiments de vertu et d’honneur peut trouver de méprisant et de sévère -pour celle qui les a oubliés. - -Je l’écoutais haletante, les bras croisés sur ma poitrine, afin d’en -comprimer les battements, prête à chaque instant à répondre par des -défis à ses accusations, et pourtant ne l’osant pas. - -Tout d’un coup, sa voix s’abaissa: - ---Ce que vous ne saviez peut-être pas, Thérèse, c’est que je l’aimais. - -J’eus un moment d’égarement. Qui donc osait me faire en face un pareil -aveu?... Robert! c’était mon bien, c’était ma vie, nulle que moi -n’avait le droit de l’aimer! - -Je sentais un frémissement me parcourir tout entière et le sang -battre violemment à mes tempes... Mes lèvres tremblantes ne pouvaient -articuler aucun son, mes yeux cherchèrent les siens, j’aurais voulu -l’anéantir d’un regard. Mais elle parlait toujours, et chaque mot -qu’elle prononçait, révélant l’amour à la fois innocent et passionné -qui remplissait son cœur, me causait une souffrance. Elle l’aimait! -c’était l’écroulement de tout ce qui faisait à mes yeux mon excuse et -ma justification. J’eus honte alors et, courbant la tête, je cachai mon -visage dans mes mains. - -Je n’avais rien deviné, rien pressenti, mon aveuglement avait été -semblable au sien, et dans cette enfant rêveuse et timide je n’avais -pas entendu battre le cœur de la femme. - -Elle se tut et demeura un instant comme plongée dans une sombre -rêverie, on n’entendait aucun son, la nature elle-même était muette. -Je ne sais combien de temps nous demeurâmes ainsi. Soudain le soupçon -du but de cet aveu traversa mon repentir naissant, je relevai ma tête -courbée. La table nous séparait, j’y appuyai mes deux mains et, me -penchant vers elle: - ---Vous venez me le redemander? mais il est trop tard maintenant. -N’espérez pas que je vous le rende, car moi aussi je l’aime et d’un -amour!... - ---Vous vous trompez, Thérèse, je n’espère rien. - -Renée avait tourné son visage vers moi: elle ne rêvait plus, et sa -bouche avait pris une expression inflexible. C’était un juge, ce -n’était plus la femme attendrie, confessant son amour. - ---Non, je ne vous redemande pas son cœur. Longtemps, dans mon adoration -aveugle, j’ai attendu humblement et en silence qu’il daignât venir à -moi. Il n’est pas venu, et vous savez, Thérèse, jusqu’où il est tombé -aujourd’hui... En voyant si bas celui que j’avais placé si haut, le -choc a été trop violent, mon âme déçue n’a pu y résister, et mon amour -est mort, ne voulant pas descendre aux hontes d’une telle chute. - -Il y avait dans son accent un dédain si profond, une fierté si triste -qu’involontairement ma tête se courba de nouveau. - ---Que voulez-vous alors? murmurai-je. - ---Le sauver, répondit-elle simplement. Elle continua:--Dieu m’est -témoin que, s’il ne s’agissait que de moi, je me serais tue, -probablement toujours; mais j’ai deviné vos desseins, j’ai compris que, -si vous partiez, c’est qu’il devait vous rejoindre. Non contente de -la dégradation morale où tous l’avez amené, vous voulez qu’il rompe -publiquement avec son passé d’honneur et qu’il se ferme l’avenir. Lui, -Robert de Hauteville, il quittera secrètement, comme un malfaiteur -qui s’enfuit, son pays et la maison de son père, il abandonnera ses -devoirs, il faillira à ses engagements, il foulera aux pieds l’orgueil -de sa vie entière, il deviendra, pour tous ceux qui l’ont honoré, un -objet de mépris, et cela afin de vous suivre!... Ah! de quels moyens -vous êtes-vous donc servie et quelles ruses avez-vous employées pour -séduire et avilir ce noble cœur? - -Un objet de mépris! je rendrais Robert un objet de mépris! Je -croyais que le mépris n’atteindrait que moi et que lui n’en serait -pas effleuré, mais cette femme qui parlait disait le contraire. Je -t’écoutais sans penser à m’offenser de ses paroles, sans songer à -défendre ce qui me restait de vertu, occupée uniquement à saisir -l’idée qu’elle me présentait. Mais quand elle en vint à m’accuser de -ruses et à nier la spontanéité de l’amour qu’il m’avait donné, je me -redressai sous l’outrage: - ---Sachez, criai-je, que c’est de lui-même et librement qu’il m’a aimée, -c’est son amour qui a conquis le mien, et cette fuite, cet aveu public -de notre passion, c’est lui qui l’exige et y attache son avenir de -bonheur. - -Elle pâlit, ce fut le seul signe d’émotion qu’elle donna; son regard -demeura ferme et sa voix ne s’altéra pas: - ---Il s’agit de réparer le mal plus que d’en rechercher les causes. -Thérèse, il faut que vous renonciez à Robert et que vous le rendiez, -non à moi qui ne vous le réclame pas, mais à l’honneur qu’il offense et -au devoir qu’il oublie. - ---Jamais! tel fut le cri de mon cœur. - -Je marchais fiévreusement dans la chambre, me débattant sous mille -impressions contradictoires. Enfin, voyant qu’elle ne bougeait pas -et qu’elle semblait attendre mon retour au calme pour recommencer à -parler, je me rapprochai d’elle: - ---Ce que vous pourriez ajouter est inutile. Je l’aime, entendez-vous, -passionnément, follement, comme vous ne savez pas aimer, et mon âme se -déchirerait en lambeaux s’il fallait me séparer de lui. - ---Vous avez peur de la souffrance? - -Il y avait dans sa voix un dédain inexprimable. Elle continua: - ---Vous dites que je ne sais pas aimer? Cependant, du temps où je -l’aimais, pour lui je n’aurais reculé devant aucune douleur. - ---Mais il en souffrirait aussi, autant, plus que moi peut-être. - ---Moins qu’il ne souffrira plus tard. - ---Taisez-vous, laissez-moi. Qui vous donne le droit de me torturer -ainsi? - ---La volonté de le sauver, Thérèse. - -Elle se leva en prononçant ces mots. Nous étions debout en face l’une -de l’autre, à une distance de quelques pas, mais, quoique je sois -plus grande qu’elle, elle semblait me dominer de toute la hauteur de -sa situation sur l’abaissement de la mienne. Ce n’était plus Renée, -c’était une femme inconnue dont la grandeur morale m’écrasait. Mon -esprit, sous le coup de cette révélation, flottait indécis; cependant, -à travers le travail mystérieux qui s’accomplissait en moi, le -sentiment instinctif de la défense de mon amour me possédait encore. - ---Thérèse, n’étouffez pas la voix de votre conscience.--Puis elle -essaya de faire vibrer les cordes muettes de mon âme, elle me parla -de Dieu que j’offensais, de l’honneur que je perdais, elle appela à -son aide tout ce qui pouvait réveiller et fortifier mes vagues notions -du bien... Je ne voulais pas l’entendre, je cachais ma tête dans mes -mains, mais, malgré mes efforts, chacune de ses paroles me parvenait -distinctement et semblait s’ouvrir forcément une voie jusqu’au plus -profond de mon être. Défaillante, sous l’empire de l’angoisse qui me -torturait, ne pouvant plus me soutenir, je m’appuyai contre la muraille: - ---Je ne puis pas, criai-je, Robert m’est plus cher que tout. - -Alors il se passa une chose inouïe: je vis Renée s’agenouiller devant -moi. - ---Eh bien! dit-elle, que ce soit pour l’amour de lui! - -Sa voix avait perdu son ton de sévérité pour prendre l’accent de la -prière. Elle me supplia d’avoir pitié de Robert, de lui épargner -les humiliations qui l’attendaient, de ne pas flétrir cette vie, -jusqu’aujourd’hui sans tache, de ne pas faire de lui un homme sans -foyer, sans patrie... - -Ce que je souffris, nulle parole ne saurait l’exprimer, je sentais un -écroulement affreux s’accomplir, écrasant sous sa ruine mes espérances, -mon bonheur, mon amour... Du milieu de ces ruines un sentiment nouveau -surgissait: celui du sacrifice. - -Je me redressai et lui montrant du geste, par la fenêtre ouverte, le -ciel qu’elle avait invoqué: - ---Vous avez vaincu! dis-je. Je partirai seule. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Depuis lors, plusieurs heures se sont écoulées dans une agonie dont la -mort, hélas! n’a pas été le prix. - -Hier, nous disions:--Encore quelques jours et le rêve sera -atteint.--Une main implacable, celle de Dieu peut-être, n’a pas permis -que nous arrivions jusque-là. Notre amour doit mourir en vue du rivage, -au moment de toucher le but qu’il s’était promis... L’éternité dont -nous parlions sera celle du désespoir... - - - - -Le matin du 9 juin. - - -Les rayons du soleil, déjà haut sur l’horizon, sont venus blesser mes -yeux et me tirer de l’engourdissement où j’étais tombée, vaincue par -la douleur. La bougie brûle encore sur la table, et il flotte dans -l’air un vague parfum d’iris laissé par Renée. C’est donc vrai!... J’ai -promis de briser nos deux cœurs de mes propres mains. - -Jusqu’ici je n’ai considéré que l’horreur du sacrifice; il faut penser -maintenant à son accomplissement. Ma raison vacillante a peine à saisir -la portée de ce mot. - -Parler à Robert, le convaincre, l’amener à renoncer à moi?... Aussi -bien faire que nous ne nous soyons pas aimés! Hors de moi rien -n’existe pour lui. Aucun appel ne pourrait avoir prise sur cette -volonté inflexible, et dans le premier regard que nous échangerions -ma résolution faiblirait sous la sienne.--M’enfuir, disparaître sans -laisser de traces, sans un mot d’adieu?... Mais il me suivra! Si loin -que j’aille, il saura me découvrir, il viendra me reprendre... Je le -sens, j’en ai la conviction, et au travers de ma douleur, cette foi -profonde dans la force de son amour me donne un orgueil dont je savoure -l’âpre volupté. - -Mourir?... C’est l’unique voie qui me reste. Cette pensée, qui ferait -reculer une femme meilleure que je ne le suis, ne me cause aucun -effroi. Se tuer est un crime, mais partir avec Robert serait un crime -aussi, et entre les deux, dans cette impasse terrible, ne vaut-il pas -mieux choisir celui qui vous rend seule coupable? Je suis résolue, -que m’importe la vie! D’ailleurs, en le perdant, j’ai déjà cessé -d’exister. J’échappe ainsi à l’avenir qui m’attend, aux longs jours de -solitude désespérée, de regrets intolérables... Et puis mourir pour -vous, Robert, ce sera presque une joie. - -Mais que dira-t-il en apprenant que j’ai cessé de vivre? Il devinera -que je me suis donné la mort, il s’en accusera, là aussi il voudra me -suivre, et si par conscience il ne le fait pas, sa vie ne s’en écoulera -pas moins, inutile, assombrie et découragée, dans un désespoir sans -consolation et sans fin, dans un amour d’outre-tombe plus fort qu’un -amour vivant. - -Je ne puis donc pas mourir! Ce dernier refuge m’est fermé. Il ne suffit -pas que je m’immole, que je disparaisse; il faut que je sauve son -avenir, que je le rende à lui-même en arrachant de son cœur l’amour qui -le remplit. Oh! ce renoncement suprême, qui m’indiquera le moyen de -l’accomplir? - - - - -Quelques heures plus tard. - - -Je n’ai pas quitté ma chambre, j’ai fait dire que j’étais malade. -Il m’aurait été impossible de revoir Renée. Cette nuit, nous avons -échangé, je le sens, notre dernier regard. - -La journée s’avance, Robert doit être arrivé. O mon bien-aimé, quel -retour je vous prépare!... Ma pensée, écrasée par la nécessité qui la -brise, essaie vainement de s’éclairer et de s’affermir. Les ténèbres -s’épaississent et je sens l’égarement s’emparer de moi... - -Mais quel est ce bruit que j’entends? Des pas furtifs résonnent dans -le corridor; ils s’arrêtent devant ma chambre, une main se pose sur -la clef... La porte est verrouillée et ne s’ouvre pas. Il se fait un -moment de silence, puis une voix très basse appelle: - ---Thérèse! - -Grand Dieu! c’est Robert! - -Je me cramponne des deux mains à la table qui est devant moi, afin de -résister à la redoutable tentation qui se présente et à laquelle je ne -m’étais pas préparée. - ---Thérèse, continue la voix, ouvrez, j’ai à vous parler. - -Mais j’enfonce mon mouchoir dans ma bouche, afin d’étouffer le cri -d’amour et de douleur qui voudrait s’en échapper; je cache ma tête -entre mes bras pour empêcher les sons d’arriver jusqu’à moi. - ---Thérèse, êtes-vous endormie, que vous ne répondez pas? - -Je reste muette, un instant se passe. Les pas s’éloignent et peu à peu -cessent. - -Alors un regret intolérable me prend. Cette voix adorée que j’ai refusé -d’écouter ne frappera plus jamais mon oreille, c’est la dernière fois -que je l’ai entendue prononcer mon nom!... Je me traîne jusqu’à la -porte, je l’ouvre, et, posant ma main où il a posé la sienne, suivant -des yeux l’espace qu’il a parcouru, j’essaye de ressaisir quelque chose -de lui. - - - - -Vers le soir. - - -Il est tard déjà, les heures s’écoulent, et je n’ai pris aucune -résolution, nulle inspiration ne m’est venue... Une seule issue s’est -présentée à mon esprit, mais si horrible, que j’ai reculé et que mon -courage a failli devant cette dégradation... Je me débats contre cette -pensée, je la repousse, elle revient toujours et s’impose à moi comme -une atroce nécessité. - -Pour sauver Robert, faut-il donc m’avilir et tomber si bas qu’aucune -miséricorde ne m’atteigne jamais? - -Il semble que je ne puisse fuir le mal que par le mal et que même, en -voulant le réparer, je ne trouve d’autre voie à suivre que celle du -péché. Est-ce que mon esprit aveuglé et perverti ne sait plus discerner -le droit chemin? ou serait-il vrai que Dieu ferme la porte du repentir -et la possibilité du retour à ceux qui l’ont audacieusement bravé?... -Dans cet effarement de mon âme, des lueurs se font, et je comprends -que, pour accomplir noblement un sacrifice, il faut en être digne et -que Dieu vous y aide. - -Pour toi, infortunée Thérèse, il n’y a de possible qu’un sacrifice: -la honte. M. de Belmonte est là, il t’a offert son amour, il attend; -tu n’as qu’à laisser tomber ta main dans la sienne... Et alors, sous -le coup d’un pareil outrage, d’une aussi mortelle injure, l’amour -succombera dans le cœur de Robert; j’en serai honteusement chassée; -cette âme orgueilleuse ne se pardonnera pas de m’avoir aimée, et mon -souvenir, proscrit et détesté, ne viendra ni attrister ni affaiblir sa -vie. Il ne cherchera point à me poursuivre, à deviner, à comprendre... -Mon avilissement le terrassera. - -Non cependant! un aussi effroyable sacrifice ne saurait m’être demandé; -je ne puis m’y soumettre, toutes mes pudeurs se révoltent... O mon -Dieu, ne m’abandonnez pas dans cette agonie de ma pensée! N’y a-t-il -pas quelque torture ignorée, quelque supplice innomé que vous puissiez -m’infliger comme expiation? Rien ne me semblerait trop dur, trop cruel, -rien, excepté cette honte. Mais c’est en vain que j’interroge le ciel, -aucune voix ne me répond, en vain que j’implore sa pitié; il demeure -implacable. Quel secours puis-je attendre de ce Dieu que je n’ai pas -reconnu? Il a détourné sa face de moi, et il m’a abandonnée dans sa -colère... - -Cette immolation dépasse les forces humaines. La mienne succombe. -Je préfère manquer à ma parole, devenir criminelle et le perdre -avec moi... D’ailleurs, rien ne presse: je puis essayer d’abord de -convaincre Robert, de fuir seule... Ah! malheureuse! ne sais-tu pas -qu’entre toi et lui il faut l’irréparable?... Eh quoi! je marchande mes -douleurs et mes humiliations, comme si après l’indicible souffrance de -l’avoir perdu, quelque autre infortune pouvait m’atteindre encore! Je -n’existe plus. Le salut de Robert doit être mon dernier orgueil et ma -dernière vertu. Quel que soit le prix que j’y mette, il ne sera jamais -trop cher pour mon amour. - -Et vous, Renée, dont la pureté se voilera blessée en face du dénoûment -qui se prépare, avant de me condamner, arrêtez-vous, réfléchissez et -ne le faites que si, dans votre conscience d’honnête femme, vous savez -trouver à cette lamentable situation une autre issue que l’horrible -expédient qui s’impose à moi. Ah! Renée, si vous pouviez mesurer -la profondeur de l’amour qu’il me porte, vous comprendriez que ma -dégradation seule peut le sauver. - -Et maintenant, mon Dieu, vous que j’ai si peu et si mal prié, -anéantissez-moi promptement dans votre miséricorde, mais auparavant -laissez-moi la force d’accomplir cette suprême expiation. - - - - -Minuit. - - -La nuit était étouffante et obscure, pas un souffle d’air ne faisait -trembler les feuilles, la terrasse était vide. Dans une des allées -latérales de la grande avenue, le marquis se promenait lentement et -l’on voyait son ombre se montrer par intervalles, pour disparaître de -nouveau. C’était le moment ou jamais. - -Arrachant une mantille de ma malle ouverte, je m’en couvris -hâtivement la tête et les épaules. Une glace me renvoya mon image: -mon visage hâve, mes yeux désespérés!... Quelle figure pour une -entrevue d’amour!... Un éclat de rire strident m’échappa. C’était un -rire d’insensée. J’eus peur; il fallait agir avant que ma tête se -perdît. Je me précipitai vers la porte et traversai rapidement le -corridor sombre. Arrivée à l’escalier, les lampes qui l’éclairaient -m’éblouirent; une lueur de raison me revint. Surtout je ne devais -être ni vue ni rencontrée. Je me penchai sur la rampe. Personne, il -n’y avait personne... Je prêtai l’oreille: aucun son ne se faisait -entendre. Alors, ramenant mon voile sur mon visage, je me glissai le -long des degrés, dominée d’une seule crainte, celle de devenir folle -avant d’avoir assuré le salut de Robert. Évitant le grand vestibule, -je tournai à gauche sur la galerie extérieure, au fond de laquelle -se trouve une petite porte donnant sur le parc. Je l’ouvris et, me -dissimulant derrière les massifs, je parvins jusqu’à l’allée que -suivait M. de Belmonte. Une charmille seule nous séparait encore. Avant -de franchir ce dernier rempart, je m’arrêtai... - -Mon cœur battait à se rompre, je ne voyais plus... Mes yeux se -fermèrent, j’eus alors comme une vision de ma vie entière; il me revint -des impressions d’enfance, des souvenirs lointains, puis j’entendis -la voix de Robert me disant:--Thérèse, je vous aime comme un insensé! -Thérèse, jurez-moi que, quoi qu’il arrive, vous ne me quitterez -jamais.--Et il me semblait voir son visage fier et tendre se pencher -vers le mien... Je voyais, j’entendais toutes ces choses, et là, -derrière ce faible obstacle, il y avait un homme que je haïssais, et à -cet homme j’allais remettre plus que ma vie. - -Haletante, j’écoutais son pas lent, mesuré, insouciant... Il se -mit à fredonner le refrain d’une opérette en vogue. Je fis un pas -et, écartant le feuillage, je me montrai à ses yeux. Il poussa une -exclamation de joyeuse surprise et, venant à moi, s’informa de ma -santé, m’assurant des inquiétudes qu’elle lui avait causées. Je ne -pouvais répondre, je me sentais mourir. L’obscurité était profonde, il -marchait près de moi. Tout d’un coup il me dit: - ---Quand partez-vous? - ---Cette nuit. - -Quelque chose de ma voix le frappa; il se baissa brusquement pour -me regarder, mais le voile qui couvrait mes traits l’empêcha de les -discerner. - ---Seule? demanda-t-il avec anxiété. - -Nous étions arrivés à une éclaircie, et la façade du château nous -apparut. Soudain il me sembla voir l’ombre de Robert passer derrière -les vitres de l’atelier. - -Un banc était près de moi; défaillante, je m’y laissai tomber. Le -marquis attendait une réponse. Rejetant en arrière le voile qui cachait -mes yeux: - ---Cela dépend, murmurai-je. - -Ses regards ardents plongèrent dans les miens.--Le dégoût me montait -au cœur; je sentais que, si je ne prononçais pas le mot fatal, si je -tardais d’un instant, il ne serait jamais prononcé. Je m’étais relevée. - ---Où irez-vous? me demanda M. de Belmonte. - -Je voulus parler, ma voix se brisa. Il répéta sa question. Alors, -appelant à mon aide toutes les forces concentrées de mon amour et de -mon désespoir: - ---Où vous voudrez, répondis-je. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je suis rentrée dans ma chambre, j’ai fermé mes malles, brûlé mes -papiers et je n’ai gardé que ce cahier où j’ai écrit heure par heure -mes angoisses. J’attends le lever du jour pour partir. A la petite -porte du parc, je dois trouver M. de Belmonte. - - - - -Plus avant dans la nuit. - - -Les heures se traînent lourdes et lentes. Cette nuit ne prendra-t-elle -jamais fin? - -La fenêtre est ouverte; je regarde autour de moi ce parc, ces montagnes -que je ne reverrai plus... La violence de ma douleur est comme épuisée, -une résignation farouche m’a envahie. Toute révolte a cessé. La -fatalité héréditaire qui pèse sur ma vie depuis l’heure de ma naissance -a accompli son œuvre: d’échelon en échelon, elle m’a conduite jusqu’aux -irréparables paroles que je viens de prononcer.--Demain Robert -apprendra mon opprobre et le lamentable sort que j’ai choisi. - -Je ne le verrai plus,... et il y a peu de jours encore, nous faisions -des rêves de bonheur;... il me disait: «Rien ne peut nous séparer que -la mort!» Robert, vous n’aviez pas pensé à la honte...--Mais je ne veux -pas revenir sur ces scènes passées. Toutefois, avant de quitter cette -demeure où je ne reviendrai jamais, je désire revoir ces lieux témoins -de tant d’amour: la bibliothèque, où nous avons travaillé ensemble; -l’atelier, où il m’a dit qu’il m’aimait... - - - - -3 heures du matin, 10 juin. - - -J’ai poussé la porte de l’atelier et je suis entrée. Le jour naissant -éclairait à peine cette vaste salle, qui restait plongée presque tout -entière dans une ombre profonde. - -C’était là que son amour m’avait été révélé et que cette éclatante -lumière avait pénétré mon âme. Maintenant tout était nuit et silence... -Un frisson me saisit; je tremblais de froid et mes dents claquaient. - -Mon buste était là dans l’embrasure de la fenêtre; combien y -restera-t-il encore? - -Les portières qui séparaient l’atelier de la seconde pièce étaient -baissées. Les soulevant de la main, je plongeai mes yeux à -l’intérieur. Une lampe mourante y versait une faible clarté. Près de -la table où elle était posée, Robert était assis, il dormait, la tête -appuyée contre le dossier du fauteuil. Des lettres cachetées étaient -devant lui, des papiers déchirés l’entouraient. Évidemment le sommeil -l’avait surpris dans cette veillée de travail trop prolongée. - -A cette vue inattendue, tout mon calme m’abandonna; je tombai à genoux -sur le seuil de cette porte que je n’osais plus franchir, et je tendis -mes bras vers lui. - ---Robert! - -Son nom passa comme un souffle à travers mes lèvres. Il ne l’entendit -point. Un sourire heureux flottait sur sa bouche, il rêvait de moi, de -moi malheureuse, dont la main allait lui porter un coup si cruel!... - -Ce sourire me fit mal, et la pensée du réveil que je préparais à son -amour me remplit soudain le cœur d’une immense pitié. Pour lui épargner -la plus légère douleur j’aurais donné ma vie, et la destinée me -forçait à payer sa confiance du plus outrageant abandon... - -Il allait me maudire! lui, mon seul bien et mon unique amour! et, -inexprimable douleur, il allait douter de moi! Le présent jetterait -son ombre sur le passé, et le souvenir de notre bonheur, criminel -peut-être, mais cependant pur encore, en demeurerait éternellement -souillé. - -Et il dormait toujours, sans se douter qu’à deux pas de lui, la femme -qu’il aimait sentait son âme se briser dans le suprême adieu qu’elle -lui envoyait. - -Mes yeux ne le quittaient pas. Ce triste bonheur inespéré, je voulais -le savourer dans son intensité. Soudain Robert fit un léger mouvement. -S’il allait se réveiller, me voir, me reprendre à lui?... Devant le -délire de joie coupable que me causa cette pensée, je reculai honteuse, -effrayée... - -Cette tentation fut épargnée à ma faiblesse. Le sommeil de Robert -redevint calme et profond. Alors, retenant mon souffle, je me traînai -sur mes genoux jusqu’à lui, et mes lèvres, qu’aucune autre bouche que -la sienne n’avait jamais touchées, murmurèrent les dernières paroles -d’amour qu’elles auront prononcées sur la terre. Puis, concentrant mon -âme dans un regard qu’il ne vit pas, je m’éloignai en la lui laissant... - -Et maintenant, Robert, je pars. Adieu! pardon! Un jour viendra -peut-être, dans cet au-delà mystérieux dont on nous parle, où vous -saurez que, si j’ai péché contre vous, c’était par excès d’amour. - - - - - LA COMTESSE RENÉE DE HAUTEVILLE - A MADAME DE FAVERGES - -Un an après, 20 juin 1880. - - -Voici une année tout entière écoulée depuis la fuite déplorable de -Thérèse. Vous me demandez dans votre dernière lettre quel changement -cette année a apporté dans notre situation. Aucun. - -Robert a survécu... Moi je vis! C’est tout ce que je puis vous répondre. - -Quelle est donc cette volonté redoutable qui, en rapprochant pour un -jour des existences jusque-là étrangères les unes aux autres, a permis -que de ce rapprochement naquissent d’irréparables malheurs? Quelle est -cette main inflexible qui a frappé indistinctement les innocents et -les coupables? Qu’avais-je donc fait à Dieu? - -Tandis que je vous écris, mes yeux se sont levés par hasard sur le -petit miroir qui est toujours sur ma table et qui me vient de ma -mère... Eh quoi! c’est là cette femme qui, il y a un an, redoutait -dans sa vie le pli d’une feuille de rose!... Cette femme ressemble -à toutes les jeunes femmes, son visage n’a pas encore de rides, sa -bouche a toujours une tendance au sourire, et ses yeux ne portent point -la trace des larmes de son âme... Mais ses rêves sont finis, et dans -cette cruelle réalité qui l’a mortellement blessée, elle a enfin acquis -cette résignation des choses humaines qui manquait à l’équilibre de son -ignorante jeunesse... - -Et Robert lui aussi vit... Enfermé dans son atelier pendant les longues -heures des lentes journées, il sort de là muet et sombre, se renfermant -dans cette insondable impassibilité qui ne l’abandonne jamais... Le -soir, je demeure auprès de lui, nous parlons de choses indifférentes, -et tout sujet me semble bon.--Mais lorsque par hasard nos regards se -rencontrent, effrayés de leur commune profondeur et de l’intensité des -pensées qui s’y reflètent, ils s’abaissent et ne se relèvent plus... - -Je rentre alors dans ma chambre, et si quelques heures après j’ouvre ma -fenêtre, j’aperçois sur un massif le reflet d’une clarté qui sort de la -chambre voisine, et qui ne s’éteindra qu’aux lueurs du matin. - -C’est Robert. - -Souvent aussi, par ces chaudes nuits d’été, je vois s’élever de la -prairie humide une flamme blanche qui, rasant le sol, forme des ronds -capricieux. Tantôt elle disparaît derrière les arbres, tantôt elle -apparaît plus brillante, revenant sur son chemin par bonds, comme le -vol d’un oiseau de nuit... Une bouffée de vent apporte jusqu’à moi -l’odeur pénétrante du marais. Sous l’action de la brise, la lueur court -plus vite, sans repos et sans but: c’est un feu follet. - -Alors je pense à cette âme errante qui se meut, comme cette lueur -agitée, dans le triste horizon de sa faute, sans repos et sans trêve, -cherchant sa voie perdue et désirant l’oubli... O pauvre âme folle! ô -pauvre cœur aveugle! quel désordre a fait en vous la passion! - -Où est-elle? Nul ne le sait, on a perdu toute trace...--M. de Belmonte -vit seul à Paris, et une gravité qui semble mélangée de remords a, -paraît-il, remplacé l’insouciance et la légèreté d’autrefois. - -Comme cette flamme égarée qui va tout à l’heure s’éteindre, consumée -par elle-même, sa passion l’a-t-elle brisée? S’est-elle donné la mort? - -Le feu follet court, court comme un être en détresse... Mais je veux -arriver à cette haute vertu du pardon. Va, que ton âme soit en repos. -Moi seule, j’ai compris ton douloureux sacrifice... Tu as su aimer... -Je te pardonne, pauvre Thérèse!. . . . - - - - - FIN - - - 3047-81.--CORBEIL. Typ. et stér. CRÉTÉ. - - - * * * * * - - - - -NOTES DE TRANSCRIPTION - - - Ce livre reproduit intégralement le texte original et l’orthographe - d’origine a été conservée y compris ses variantes (par exemple - gaîté/gaieté). Cependant quelques erreurs typographiques ont été - corrigées. La liste de ces corrections se trouve ci-dessous. - - L’utilisation des points de suspension ?... !... ... a été - harmonisée pour se conformer à la typographie habituelle. D’autres - corrections mineures ont été faites et ne sont pas référencées dans - la liste ci-dessous. - - Les caractères imprimés en italique dans l’édition originale ont - été indiqués comme _ceci_. - - -CORRECTIONS - - P. 55: reconnnais --> reconnais (... Je ne me reconnais plus,...) - - P. 73: sous entendus --> sous-entendus (... des sous-entendus qui - m’inquiètent...) - - P. 73: déviné --> deviné (... Aurait-il deviné...) - - P. 87: mit --> mis (... J’avais quitté... et mis ce jour-là...) - - P. 95: fièvreusement --> fiévreusement (... dans ma chambre, - fiévreusement...) - - P. 104: nour --> nous (... nous serons heureux,...) - - P. 114: Nons --> Nous (... Nous fîmes quelques pas,...) - - P. 157: au delà --> au-delà (... cet au-delà mystérieux...) - - P. 158: rappochant --> rapprochant (... en rapprochant pour un - jour...) - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPIATION *** - -***** This file should be named 63712-0.txt or 63712-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/7/1/63712/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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