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-The Project Gutenberg EBook of La marchande de petits pains pour les
-canards, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: La marchande de petits pains pour les canards
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: November 6, 2020 [EBook #63647]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARCHANDE DE PETITS PAINS ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- RENÉ BOYLESVE
-
- LA MARCHANDE
- DE PETITS PAINS
- POUR LES CANARDS
-
- NEUVIÈME ÉDITION
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
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-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol.
- LES BAINS DE BADE 1 --
- LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 --
- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 --
- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 --
- MADEMOISELLE CLOQUE 1 --
- LA BECQUÉE 1 --
- L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 --
- LE BEL AVENIR 1 --
- MON AMOUR 1 --
- LE MEILLEUR AMI 1 --
- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 --
- MADELEINE JEUNE FEMME 1 --
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
-
-
-Copyright, 1913, by CALMANN-LÉVY.
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY.
-
-
-
-
- Il a été tiré de cet ouvrage
- SOIXANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
- et
- DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
- tous numérotés.
-
-
-
-
-A
-
-FERNAND VANDÉREM
-
-
-
-
-LA
-
-MARCHANDE DE PETITS PAINS
-
-POUR LES CANARDS
-
-
-Un abbé saute précipitamment dans une des barques amarrées au petit
-embarcadère du Lac, et le voilà qui se met à manier les avirons avec une
-remarquable gaucherie, et qui perd son chapeau, et qui heurte un canot
-ramenant plusieurs promeneurs; enfin, il pointe vers l'île en ramant à
-tour de bras. La scène a des allures de sauvetage. Plusieurs personnes
-semblent s'inquiéter. J'avise une marchande de petits pains qui se
-trouve là:
-
---Qu'est-ce qu'il y a donc?
-
---Oh! dit-elle... c'est monsieur l'abbé qui se fait du mauvais sang,
-rapport aux enfants qui sont allés dans l'île, à la buvette.
-D'ordinaire, ils m'achètent chacun deux gaufrettes, une madeleine, avec
-un verre de coco; mais les enfants, au jour d'aujourd'hui, y a plus
-moyen de les tenir, il faut qu'ils aillent au plus loin... Celui qu'est
-encore jeune, il peut courir après... Mais quand une fois l'âge est
-venu...
-
-Je crois qu'elle s'apitoie sur le sort de l'abbé; mais c'est d'elle-même
-qu'elle m'entretient déjà. En quatre mots, je sais son histoire. Elle me
-dit:
-
---Je ne peux plus tenir sur les jambes; à soixante-cinq ans, si c'est
-pas malheureux! ma mère qu'en a quatre-vingt-sept, à l'heure qu'il est,
-et qui va et qui vient, droite comme les fûts de sapins!... Autrefois,
-je courais après le client: faut le lanciner; il a besoin de ça;
-autrement il ne s'arrête pas pour demander... Et en plus de ça, point
-d'estomac dans notre famille: c'est peut-être d'avoir été nourris au
-pain trempé dans de l'eau; huit enfants, monsieur, d'un père qui gagnait
-ses douze sous à la journée... Comment ça se fait-il que nous soyons
-encore huit de vivants?... Nous autres, nous sommes de l'Eure; monsieur
-connaît peut-être bien, tout près le château à monsieur le comte Baudru
-qu'est député à présent... même que monsieur Baudru a fait placer un de
-mes frères dans un grand restaurant comme plongeur... Ah! dame, c'est
-bien la moindre des choses: on vote pour lui... On s'en est donné du
-mal, la dernière fois, pour sa candidature contre monsieur Plateau,
-qu'ils l'appellent, un pur parisien, celui-là... Ah! malheur! ont-ils
-bu! ont-ils salivé!... Lequel des deux qu'était le meilleur? Baudru?
-Plateau? Après ça, voilà ce qu'il ne faut pas nous demander à nous
-autres, le pauvre monde... On vote pour celui-là qu'on croit qui
-réussira, pas vrai?... Des petits pains tout chauds, madame,
-mesdemoiselles! voulez-vous du pain pour les cygnes, les canards?...
-Faites excuse, monsieur, faut que je me déplace, voilà le garde qui
-s'approche à grands pas...
-
-Elle trottine derrière une institutrice qui pousse devant elle trois
-fillettes; mais elle les perd, et revient vers l'entrée du sentier
-conduisant à l'embarcadère. Un homme y est déjà, avec un panier tout
-pareil au sien, garni de patisseries couleur de miel. Elle fronce les
-sourcils et passe devant lui en extirpant de ses mauvaises jambes tout
-le rendement possible. Je la rattrape:
-
---Hein? Il y a de la concurrence?...
-
---Ne m'en parlez pas, monsieur! Si ce n'est pas une calamité de voir là
-un homme valide venir faire le commerce où l'on a déjà tant de peine à
-tirer une malheureuse pièce de quarante sous, trois francs, les jours de
-beau temps encore--et ça n'est pas tous les jours!--C'est les
-protections, voyez-vous, monsieur; mais patience!... qui vivra verra...
-Le plus fort tuera le plus faible... Monsieur le comte Baudru est bien
-puissant... Oh! si seulement on était moins craintif!... Mais j'aperçois
-le brigadier, cette fois: il faut que je circule, bon gré mal gré, c'est
-le règlement... Mes pauvres jambes!... et quand on pense que ces
-messieurs, à l'hôpital, m'ont dit: «Dame, ma bonne femme, arrangez-vous
-pour rester assise, ou c'est la mort...» C'est des varices internes, je
-demande bien pardon du mot à monsieur, qui m'ont tenue couchée tout
-l'hiver... Y a pas huit jours encore, est-ce que je n'ai pas cru mon
-dernier quart d'heure venu?
-
---Mais, ne pouvez-vous obtenir la permission de vendre assise?
-
---C'est ça qu'il me faudrait, monsieur voit juste... Pardi, il m'arrive
-bien quelquefois de m'accroupir de lassitude, sur la bordure en fer, en
-guise de siège; songez donc, monsieur: depuis midi jusqu'à huit heures
-du soir à faire le pas gymnastique, mon panier d'un bras, ma cruche à
-coco de l'autre... Être assise, oui... J'ai bien un papier signé du
-médecin-chef... En le présentant au brigadier... Le brigadier n'est pas
-un mauvais homme; il «me cause bien», en passant, sans dureté... Je l'ai
-là, sur moi, mon papier...
-
---Eh bien! présentez-le: le brigadier vous fera asseoir!
-
---C'est bien ce que je me dis: faudra sans doute en venir là si je dois
-mourir de rester debout... Pardi, la vie, c'est pas qu'on y tienne...
-D'autres fois je me dis: voilà ma mère qui a quatre-vingt-sept ans; si
-je dois vivre aussi longtemps qu'elle, c'est-il pas de la lâcheté de
-s'asseoir à l'âge que j'ai?...
-
-Le concurrent mâle a déjà dû «circuler» avec toute sa marchandise; ma
-bonne femme, qui ne cessait de guigner sa place, s'y reporte avec
-rapidité. Je mange une gaufrette pour me donner un prétexte à continuer
-la causerie qui m'intéresse: évidemment la marchande a une raison de ne
-pas demander la faveur d'être assise. Elle me dit:
-
---Ah! si le brigadier me permettait de m'asseoir là! C'est la bonne
-place...
-
---Fichtre!... vous allez bien! Mais vous garderiez, vous, assise, la
-meilleure place, tandis que les autres marchandes, même aux mauvais
-endroits, on les pourchasse!...
-
-L'idée d'une inégalité ne la choque aucunement. Elle me dit:
-
---Si mon frère, le cadet, en finissait seulement d'obtenir de monsieur
-Baudru ce qu'il a en vue, je pourrais peut-être moi aussi me faire
-recommander de monsieur Baudru... Il a le bras long, à ce qu'ils disent.
-
---Ah! ah! monsieur Baudru vous obtiendrait d'être assise, et à la
-meilleure place!
-
---Si j'étais seulement recommandée au brigadier avant que je fasse ma
-demande, il y a tout à espérer... Pourquoi pas? Monsieur Baudru, tous
-mes frères ont voté pour lui comme un seul homme! C'est le tour du cadet
-à demander, à cette heure; mais il est craintif... Il a pourtant fait
-écrire, depuis six mois, une fois, deux fois, trois fois. On est sans
-réponse... Ah! ça n'est pas qu'on soit dans l'inquiétude: monsieur
-Baudru est un honnête homme; il nous doit ça. Il ne lésinera pas: on l'a
-nommé.
-
---Que désire donc votre frère cadet?
-
---Être placé dans le Bois, pardi, monsieur! Pourquoi donc pas lui aussi
-bien qu'un autre?
-
---Et qu'est-ce qu'il fait pour le moment?
-
---Il attend... Pardi, il aurait bien trouvé du travail au pays; mais,
-établi là-bas, ça n'est pas un bon moyen pour obtenir ici... Voilà de ça
-bientôt un an, depuis l'élection de monsieur Baudru, tout juste, que le
-malheureux garçon est sans place. Où est-ce qu'il était auparavant? Il
-était au chemin de fer, monsieur; la compagnie l'a mis à pied sous
-prétexte qu'il s'était trop occupé de politique... Jugez ça, monsieur:
-faut-il élire un député? faut-il point? et si c'est pas les bons qui
-s'en occupent, faut-il donc laisser la place aux ennemis du pays?...
-
---«Aux ennemis du pays!...» vous arrangez bien ce pauvre Plateau: je le
-connais, savez-vous; c'est un ancien camarade à moi...
-
---C'est-il vrai Dieu possible, monsieur, que vous connaîtriez monsieur
-Plateau! On a dit de lui tant de mal!
-
---Il a quatre petits enfants qui viennent par ici tous les jours; ils
-sont peut-être de vos clients; lui-même, souvent les accompagne; il a dû
-vous parler en passant; il n'est pas fier.
-
-Elle tombe assise sur les arceaux de fer de la bordure, relève ses
-lunettes sur son front; abandonne à terre son panier, sa cruche à coco.
-Si monsieur Plateau avait été élu, elle aurait pu lui parler tous les
-jours!... parler à son député!... Sa cervelle chavire.
-
---Voyez ce que c'est que le pauvre monde, dit-elle: où voulez-vous qu'il
-aille se renseigner sur celui qui est le bon, sur celui qui est le
-mauvais?
-
---Mais je ne dis pas que monsieur Baudru, votre député, soit mauvais; je
-dis que je connais Plateau, qu'il passe ici tous les jours.
-
---Oui, oui; vous ne dites pas... vous dites... C'est entendu!...
-N'empêche que nous autres, avec monsieur Baudru, voilà près de douze
-mois qu'on attend, le bec dans l'eau, après une place pour mon frère
-cadet!...
-
---Mais, qui vous dit, ma pauvre bonne femme, que monsieur Baudru peut
-disposer ainsi d'une place? et d'une place au Bois-de-Boulogne qui
-relève de la Ville?
-
---De la Ville, c'est bien ça; mais, à en croire les on-dit, chez nous,
-monsieur Baudru serait un homme qui fait la pluie et le beau temps...
-
---C'est beaucoup dire!
-
---Oh! tenez, monsieur, j'en aurai le coeur net, puisque je vois bien que
-vous en savez long sur les uns et sur les autres, et vous avez la
-franchise peinte sur la figure; j'ai bien entendu dire aussi contre
-monsieur Baudru... allez!... Il y a un cocher de remise, nommé Grincet,
-qui ne s'en prive pas... Voyons! c'est-il vrai, oui ou non: il y en a
-qui vont jusqu'à soutenir qu'il n'est pas républicain!...
-
-Elle prononce le mot «républicain» d'une voix assourdie et comme s'il
-s'agissait d'un terme fatidique, surtout propre à ouvrir toutes les
-portes. Je me tais. Elle reprend, très anxieuse:
-
---Il y en a qui disent qu'il est républicain, d'autres qui soutiennent
-qu'il ne l'était que sur ses affiches: allez donc voir, nous autres, le
-pauvre monde, à qui croire là-dedans?
-
---Mais, je ne sais pas plus que vous ce qu'est en réalité monsieur
-Baudru: sans voter avec le gouvernement...
-
---Il ne vote pas avec!... Il n'est pas du côté du gouvernement!... Voilà
-bien ce que je m'étais laissé dire!... Et comment être prévenus de ça,
-nous autres? moi qui ne vois quasiment point de mes yeux à lire
-l'imprimé, et mon frère qui n'achète point de journal de peur d'être vu
-par un mouchard en train de lire celui qu'il ne faut pas!...
-
-Elle se relève; le sang lui monte au visage; elle rajuste ses lunettes,
-se flanque de son panier et de sa cruche de coco; et elle vocifère:
-
---C'est donc ça, qu'il ne fait rien pour nous: pardi! il n'est pas du
-côté du manche!... Ah! Grincet avait raison de dire à mon frère cadet:
-«Mon vieux, tu peux te taper avec La baudruche!...»
-
-Et elle ajoute:
-
---Alors, pourquoi qu'ils l'ont élu, s'il n'est pas puissant?...
-
-Deux fillettes ont puisé à même le panier pendant que la marchande
-parlait; la fräulein demande un «ferre de gogo»; la bonne femme les
-comble de politesses, de saluts, de mots sucrés, veut leur faire
-accepter une demi-tablette de chocolat par-dessus le marché. Quand elles
-sont parties, elle me dit:
-
---Ça ne serait pas les demoiselles à monsieur Plateau, par hasard?
-
---Non.
-
-L'abbé revient avec les deux jeunes gens qui tiennent eux-mêmes les
-avirons, cette fois, plus adroitement que leur précepteur. La marchande
-sur ses mauvaises jambes se précipite vers l'embarcadère en même temps
-que deux de ses collègues plus agiles; les gamins, impitoyables, qui, en
-virant, ont été témoins du match des marchandes, jettent quatre sous
-dans le panier de celle qui est arrivée bonne première.
-
-Le soir tombe en peignant de rose les beaux troncs rectilignes des pins;
-contre le miroir étincelant du lac, je vois la silhouette affaissée de
-ma vieille, qui me paraît agrandie de tout ce qu'elle signifie à mes
-yeux, depuis le dernier quart d'heure écoulé: confiance éperdue, espoir
-insensé, candeur du «pauvre monde».
-
-
-
-
-LE GARDIEN DES CHANTIERS
-
-
-Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me décider à allumer la
-lampe, je n'avais qu'à mettre le nez à la fenêtre: j'étais sûr de voir
-poindre vers la rue du Bouquet-d'Auteuil le vieux gardien de chantiers
-et son chien. Il ne passe à cette heure-là presque personne, et le
-bonhomme et son chien, réguliers comme la chute du jour, avançant
-doucement avec l'ombre dans la ruelle silencieuse, étaient devenus pour
-moi comme une personnification du soir qui vient à pas de loup, on ne
-sait pas d'où.
-
-Je savais bien où ils allaient. A cinquante pas de chez moi, un immeuble
-était en construction. Le gardien arrive au moment où les ouvriers vont
-quitter le chantier; c'est lui qui pose sur la palissade la porte
-mobile, facile à enlever d'un coup d'épaule, mais qui constitue, en
-vertu d'une fiction, l'inviolable clôture, et communique à toute
-velléité d'entrée incongrue la qualité d'effraction. Le gardien est muni
-d'un revolver, et il doit posséder un chien capable d'annoncer et de
-réprimer une tentative d'escalade: dans les limites du domaine confié à
-leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent les droits de
-propriétaires. Ce sont de pauvres bougres généralement incapables de
-travail et à qui des certificats de bonne vie et moeurs ont procuré
-l'avantage de passer les nuits à la fraîcheur des moellons et des
-plâtres, moyennant une rétribution de trois francs.
-
-La construction avait commencé à l'automne. Les jours étant assez longs
-encore, je voyais mon bonhomme assis derrière sa palissade à
-claire-voie, à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps qu'une lueur
-crépusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses.
-J'avais envie de faire sa connaissance.
-
-Un soir, je me permis de couper sa lecture:
-
---Eh bien, mes compliments!... vous avez de bons yeux...
-
-Le chien bondit, hérissa son échine et m'assourdit de ses aboiements.
-C'était un braque à poil roux, jeune, un assez beau chien; son maître
-l'apaisa en lui prodiguant, avec douceur et même avec une tendresse
-touchante, le nom de «Baladin». Je répétai, moi aussi: «Baladin!...
-Allons, tout beau, Baladin!»
-
---Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s'appelle Baladin?
-
-Le vieux parut me savoir gré de lui parler de son compagnon. Dans ce
-premier entretien, il ne fut question que de Baladin. Un chien de deux
-ans et demi, de bonne garde,--j'en avais bien la preuve!--et «amical»,
-avec cela, «friand», par exemple! Il fallait l'avoir à l'oeil en passant
-«devant chez les restaurateurs». Il le tenait d'une fruitière de la rue
-Lepic qui l'allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans
-un arrosoir. Il l'avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant;
-mais le lait que le cabot lui avait coûté, pour remplacer la mère,
-c'était un prix! Il l'avait payé, son chien, en somme, disait-il, et, à
-cause de cela, il le sentait mieux à lui.
-
-La seconde fois, ce fut à ce brave animal que je m'adressai tout
-d'abord:
-
---Ah! ah! bonsoir, Baladin!... Comment vas-tu, mon vieux Baladin?
-
-Et je dis au gardien:
-
---C'est un ami, n'est-ce pas? Avec un chien on n'est pas seul...
-
-Le vieux abandonna lentement ses papiers et me dit:
-
---Sans lui, c'est la vérité, la vie me serait moins gentille.
-
-Je ne pus me retenir de sourire à cette épithète de «gentille» accolée à
-la vie d'un miséreux de soixante-dix ans réduit à veiller la nuit dans
-les plâtras. Mais il sortait de l'hôpital, où il avait bien cru laisser
-sa peau, et la lumière du jour, et la «belle étoile», comme il disait,
-et qu'il devait, en effet, connaître, l'invitaient à prendre tout en
-beau. Il avait redouté, en outre, d'être obligé d'aller garder un
-chantier à Saint-Denis, où les vols sont fréquents, où il avait dû faire
-feu, une nuit. «Ce n'est pas pour moi que je crains», disait-il; et,
-regardant son chien avec amour: «Voilà de ça huit ans, ils m'en ont
-étranglé un, nommé Finaud.» Au contraire, il appréciait Passy,
-tranquille, son air salubre et son eau excellente; depuis six semaines
-qu'il y veillait, sa santé s'était rétablie.
-
---Et puis, vous habitez sans doute le voisinage?
-
-Non, non! Il habitait Ménilmontant; il faisait le trajet à pied, deux
-fois par jour, avec Baladin. La distance était pour lui peu de chose; il
-s'agissait de partir à temps. «Il est vrai, ajoutait-il, qu'il y a la
-chaussure... Mais jusqu'ici, pour être juste, je n'en ai pas manqué.»
-
---Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit
-fricot...
-
-Il attendait pour cela que la nuit fût venue; il allumait des
-«brindilles» qui l'éclairaient bien suffisamment en réchauffant sa
-soupe, mais il utilisait le jour, jusqu'à la dernière lueur, pour la
-lecture. Il s'instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux.
-Sa logeuse lui donnait _L'Humanité_; une certaine comtesse, dont il
-avait gardé l'hôtel lui faisait remettre _La Croix_ par son concierge;
-la contradiction entre les idées de ces feuilles lui échappait, ou il ne
-faisait allusion à ce désaccord qu'avec un certain dédain; dans les
-journaux, quels qu'ils fussent, il cherchait des faits divers, et il
-leur préférait de beaucoup les fascicules d'une publication sur
-l'astronomie. L'astronomie était son affaire; voilà un sujet qui lui
-plaisait. «Ça n'est pas mesquin, disait-il, et puis ça porte l'homme à
-penser...» Il choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du
-peuple, la coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours
-s'écourtaient; il ne pouvait consacrer que peu de temps à sa lecture.
-J'avais remarqué qu'il possédait une petite lampe:
-
---Par économie, me dit-il, je n'allume que contraint et forcé;
-d'ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d'air...
-
-Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n'avoir pas l'air ému, je lui
-adressai une question banale:
-
---Comment vous appelez-vous?
-
---Loriot, Henri-Théodore-Auguste...
-
-Et, selon l'habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche
-intérieure de sa veste, afin d'«exhiber ses papiers». Je protestai: je
-ne demandais son nom que pour savoir comment l'appeler tant qu'il serait
-mon voisin. Mais il n'était pas homme à interrompre un geste commencé;
-je dus lire.
-
---Tiens! vous êtes médaillé militaire?
-
-Il secoua la tête:
-
---Oh! oh!... Solferino, ça ne me rajeunit pas!
-
-Pour me raconter son histoire, il donna le coup d'épaule à la porte
-mobile, car il n'était pas à l'aise pour me parler à travers la
-claire-voie, et il s'avança dans la rue encore obscure, jusque sous le
-quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez
-fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un oeil intelligent, avec
-je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux
-choses me gênaient en lui, qui n'en faisaient peut-être qu'une: ce
-regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l'idée
-de quelque étoile à l'éclat brouillé par un tumulte atmosphérique, et
-l'obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence
-exagérée. J'avais remarqué aussi qu'il cirait les chaussures du maître
-compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le
-traitait de haut. Cependant tout, en lui, marquait qu'il n'avait pas
-passé sa vie dans une situation inférieure.
-
-En effet, il m'apprit qu'il avait eu de beaux jours; il avait été
-entrepreneur, concessionnaire de la Ville. «C'était un temps, disait-il,
-où l'on ne brassait pas les affaires aussi en grand qu'aujourd'hui, mais
-où il y avait plus d'honneur dans les traités...» Un moment était venu
-où plus de «malice» était nécessaire; il confessait son défaut: il
-manquait de méfiance; il ne se tenait pas sur le «qui vive!» On avait dû
-l'étriller ferme. Il disait tout à coup: «mes malheurs», sans les
-spécifier davantage. «C'était un temps, disait-il encore, où l'on ne se
-relevait pas aussi effrontément qu'aujourd'hui...»
-
-Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien
-battu qu'on abusât de sa confiance. Bien des soirs, il me parla de «ses
-malheurs» avant de me confesser qu'il avait fait faillite. Et la sueur
-lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait
-autour de nous comme un animal aux abois, comme s'il eût craint que
-Baladin lui-même n'allât aboyer le déshonneur de son maître.
-
-Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent, qu'il
-traînait depuis l'événement son existence comme un galérien marqué au
-fer; il acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était
-encore «gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler,
-la nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de
-chaussures, le trajet de Ménilmontant à Passy, en compagnie d'un chien
-«amical».
-
- *
-
- * *
-
-Un soir d'hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n'arriva pas à
-l'heure. De ma fenêtre, j'explorai la rue, et de droite et de gauche;
-l'apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me
-manquait; les becs de gaz s'allumaient; les maçons quittaient le
-chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en
-lunette d'approche, vers la rue du Bouquet-d'Auteuil. La curiosité me
-prit, un peu d'inquiétude aussi, et je descendis dans la rue, simulant
-la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître compagnon:
-
---Le gardien est en retard...
-
---Sacré vieux traînard! dit le maître compagnon, en voilà un qui ne se
-soucie pas que je manque mon train des Moulineaux!...
-
---Ah! osai-je observer, c'est qu'il ne prend pas le train, lui...
-
-Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu
-«rigolo» parce que je m'intéressais à son gardien de nuit. Il dit,
-haussant l'épaule:
-
---C'est quelqu'un qui lui aura joué encore une de ces bonnes farces,
-histoire de plaisanter: le vieux est sans défense...
-
---C'est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point
-sot, ma foi: j'ai plaisir à bavarder avec lui...
-
-Le maître compagnon se mit à se tordre, puis, soudain sérieux, il me
-regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui.
-
-Mais, à ce moment, nous vîmes, sous le premier bec de gaz, notre père
-Loriot arriver, clopin-clopant, tricotant des guiboles et tirant au bout
-d'une ficelle quelque chose comme un paquet. Il était hors d'haleine; il
-n'avait point son Baladin avec lui: ce qu'il tirait était un sale chien
-barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas,
-balbutiant des paroles d'excuses, tout en se précipitant à l'intérieur
-du bâtiment pour cirer les chaussures du maître compagnon. Celui-ci
-l'arrêta rudement:
-
---Inutile, j'ai fait votre ouvrage... Qu'est-ce qu'est donc arrivé avec
-votre chien?
-
-Mais, sans attendre la réponse, le maître compagnon prenait sa course
-vers la gare afin d'attraper son train.
-
-Et le pauvre bonhomme demeurait là, tirant toujours par la corde
-l'affreux barbet qui voulait s'enfuir, et tenant son chapeau à la main.
-
---Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort.
-
-Le froid piquait, et le vieux avait tant trotté dans sa journée que la
-sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pénétrai avec lui dans le
-chantier pour qu'il se mît au moins à l'abri. Aussitôt sous un toit, il
-ôta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l'émotion, la
-fatigue l'étranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence
-excessive, comme son humilité vis-à-vis de tous. Je lui dis:
-
---On vous a volé votre chien?
-
---Je n'accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi...
-
---Plus pauvre, ce n'est pas une raison pour vous prendre votre chien,
-que diable!... Mais comment un chien de la force de Baladin ne s'est-il
-pas défendu?
-
---L'animal a son faible, comme l'homme: Baladin, monsieur, c'était un
-chien à se laisser séduire par la gourmandise...
-
---Les traiteurs, le long de votre trajet?... Mais ne pouvez-vous faire
-une enquête dans les gargotes?
-
---Ce n'est pas les traiteurs qui m'ont pris Baladin.
-
---Mais on dirait que vous savez qui vous l'a pris...
-
---Je n'accuse personne... Ah! si j'avais seulement vingt années de
-moins, et si je n'avais pas eu mes malheurs!...
-
---Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin!
-
-Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu'il
-était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du
-barbet qu'il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs;
-encore le chien avait-il la gale.
-
-Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s'étendre.
-
-Cela, c'était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se
-laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien
-Baladin! Ah! c'est à moi que la moutarde montait au nez. C'est moi qui
-voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher. J'offrais au père
-Loriot de prendre l'affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son
-chien. Et puis, sacré tonnerre! je l'aimais, moi, ce Baladin; et si lui,
-Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c'est qu'il n'était
-qu'un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot se
-laissait maltraiter par moi comme par les maçons: qu'il ne fût qu'un
-rien du tout, il y avait beau temps qu'on l'obligeait à le croire!...
-
-Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on
-traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de
-roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux
-encore jeunes, et je devinais qu'une douleur muette, un regret
-ineffaçable, un deuil profond du coeur, minaient à la dérobée le pauvre
-vieux gardien. Il dépérissait et fondait comme un bonhomme de neige.
-Tout ce qui lui restait d'innocent et de puéril se fanait. Jamais il
-n'atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre
-ses fascicules d'astronomie! Sans doute, les courants d'air étaient
-moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l'immeuble avançait,
-mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et,
-pis que cela, je crois qu'il n'avait plus envie de lire...
-
- *
-
- * *
-
-Il disparut, lui aussi, comme Baladin.
-
-Un soir, je vis apparaître, au bout de la rue, un autre vieux
-dépenaillé, et un autre chien; ils s'arrêtèrent au chantier, à côté de
-chez moi. Me voilà aussitôt dans la rue. J'interroge le maître
-compagnon, qui n'avait jamais compris que je pusse avoir du goût pour le
-père Loriot.
-
---Eh bien, dit-il, quoi? on n'est pas éternel!
-
-En rentrant chez lui, ce matin, le père Loriot avait piqué son attaque.
-
-Je me tus pour n'avoir pas l'air ridicule, car mes yeux se mouillaient.
-Et j'avais envie de dire: «Le pauvre vieux!... le pauvre vieux!...»
-
-Le maître compagnon parlait:
-
---Heureusement que la logeuse a eu le nez de m'avertir à temps sur le
-chantier; sans quoi, qui c'est qu'aurait été de faction, cette nuit?
-C'est Bibi!
-
-Et il riait bruyamment d'avoir échappé à une telle corvée. Je voulus
-tout de même dire un mot du père Loriot:
-
---Pour moi, le bonhomme s'est rongé du regret de son chien... sans
-compter que sous ce vol il y a un mystère...
-
-Le maître compagnon haussa une épaule et dit, dédaigneusement, en allant
-prendre son train des Moulineaux:
-
---Celui-là qu'a volé le chien au père Loriot... le père Loriot savait
-bien qui c'est, et son adresse, et tout: seulement, c'est quelqu'un
-qu'avait sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architèques et
-entrepreneurs que le vieux avait fait de mauvaises affaires...
-
-
-
-
-MESDAMES DESBLOUZE
-
-
-Je viens d'apprendre, par un journal local, la mort de mademoiselle
-Radegonde de Saint-Quenain, à Poitiers, et je me souviens que, lorsque
-j'étais élève des Pères, je passais mes jours de «sortie» chez madame de
-Saint-Quenain, rue du Gervis-Vert, en compagnie de Radegonde qui devait
-être âgée de vingt à vingt-quatre ans quand j'en avais de douze à seize,
-comme son frère Raoul, mon camarade de classe. Je revois cette maison de
-la rue du Gervis-Vert, à droite, en venant de la rue d'Orléans, un peu
-passé la tourelle à pignon... On descendait trois marches, et madame de
-Saint-Quenain nous recommandait de nous essuyer les pieds; l'entrée,
-étroite et longue, était obscure, ne prenant jour qu'à l'autre
-extrémité, sur le jardin, par une porte à vitres de couleurs du plus
-discordant assemblage. Raoul, aussitôt dans ce couloir, s'adonnait à un
-grand tapage, autant pour faire enrager sa soeur Radegonde et la voir,
-par la porte entre-bâillée du salon, les mains sur les oreilles, le
-«pif» en avant, disait-il, que pour annoncer notre présence aux dames
-Desblouze qui habitaient le second étage. Les dames Desblouze ne
-répondaient pas à ce vacarme, car elles étaient d'une discrétion
-extrême. Alors nous filions au jardin et lancions du sable, des mottes
-de terre, voire de petits cailloux contre les fenêtres du second,
-jusqu'à ce que se montrât, sinon madame Desblouze, la mère, du moins sa
-fille Armande.
-
-Armande apparaissait, derrière la vitre si c'était l'hiver, ou en
-s'accoudant à la barre d'appui, si la température le permettait; et,
-invariablement, en même temps que nous recevions son sourire de bon
-accueil, nous l'entendions, ou bien nous voyions ses lèvres articuler:
-«Oh! les vilains!... oh! les vilains garçons!...»
-
- *
-
- * *
-
-Les dames Desblouze étaient deux pauvres femmes très malheureuses. Nous
-savions qu'elles avaient eu leur fortune engloutie dans un désastre
-financier qui venait de ruiner beaucoup d'honnêtes gens; à la suite de
-quoi M. Desblouze était mort. De plus, madame Desblouze se trouvait
-affligée d'une maladie, nous ne savions laquelle, qui nécessitait une
-opération dont les frais plus que la chose elle-même la terrorisaient.
-La mère et la fille restaient presque sans ressources; un parent,
-habitant Paris, dont elles parlaient souvent, avait promis de «faire
-quelque chose» pour Armande au moment de son mariage; mais Armande, du
-même âge à peu près que Radegonde, et quoique beaucoup plus jolie
-qu'elle, ne se mariait toujours pas.
-
-Armande et sa mère ne recevaient pas tout à fait l'hospitalité de madame
-de Saint-Quenain, mais elles étaient logées chez elle à meilleur compte
-que nulle part et elles ne se trouvaient ni aussi isolées ni aussi
-humiliées qu'elles l'eussent été dans un appartement correspondant à
-leurs ressources, et, comme madame Desblouze se plaisait à le répéter,
-elles jouissaient de la vue sur le jardin.
-
-Ce jardin se composait d'une bande de terre large comme la maison, ce
-qui n'était guère, longue trois fois autant, et qu'emprisonnaient de
-hauts murs; ses allées, en ligne droite, étaient garnies, comme celles
-de tout jardin qui se respecte, de ces petits galets roulants qui
-préservent de la boue et exaspèrent le pied des promeneurs; un cordon de
-buis bordait quelques-unes d'entre elles, d'autres étaient séparées des
-plates-bandes par des touffes ou «bouillées» d'oseille où se dissimulait
-une tortue nommée Amalazonte, charme de cet endroit.
-
-Madame Desblouze ne disait-elle pas qu'une de ses «distractions»
-consistait à suivre, de sa fenêtre, à l'aide d'une lorgnette de théâtre,
-ancienne et sans emploi, les lents déplacements d'Amalazonte?... Au bout
-du jardin était une tonnelle avec un banc de bois et une statuette de
-Notre-Dame de Lourdes dans une niche en fer blanc. Les heures tombaient
-dans cet enclos du haut de la cloche des Frères des Écoles chrétiennes
-dont l'Établissement était situé dans le voisinage, et le brusque éclat
-des récréations, à intervalles réguliers, déchirait la quiétude.
-
-Ce jardin, que nous ne voyions qu'aux jours de congé, nous semblait
-magnifique et l'asile de la gaieté et du bonheur.
-
-Je me souviens qu'un jour, à peine franchie la porte du collège, dans la
-vieille rue des Feuillantines, madame de Saint-Quenain nous dit:
-
---Ce n'est pas moi qui vous reconduirai ce soir, mes enfants; l'abbé
-Dardennois a bien voulu se charger de venir vous prendre à la maison...
-
---Ah!
-
-Madame de Saint-Quenain prit une figure singulière où il y avait de la
-joie secrète et du mystère.
-
---Ces demoiselles vont en soirée, dit-elle, je dois les accompagner.
-
-Tout ce que nous pûmes tirer d'elle jusqu'à mi-chemin, fut que la soirée
-avait lieu chez madame de Porcheton, que c'était une réunion tout
-intime, mais que néanmoins ces demoiselles étaient sens dessus dessous à
-cause de leur toilette.
-
---Je vois ça, dit Raoul, on va leur présenter un type.
-
---Un type! s'écria madame de Saint-Quenain; mon enfant, tu ne respectes
-rien; en outre je te trouve indiscret.
-
---Mais pour laquelle est-ce? demanda Raoul, qui ne se laissait pas
-décontenancer.
-
---Je ne te comprends pas.
-
---Je dis, maman: «pour laquelle est-ce?» Est-ce Radegonde qui aurait
-enfin trouvé une poire?
-
---Allons, Raoul, assez! je te prie. Tu as un esprit déplorable et un
-langage qui me fait honte.
-
-La vérité, nous la connûmes aussitôt arrivés à la maison. C'était chez
-madame Desblouze que l'on s'occupait des toilettes. Nous y fûmes en
-quatre enjambées. Tout le petit appartement n'était qu'un atelier de
-couture. Madame Desblouze et sa fille, qui coupaient et cousaient
-elles-mêmes leurs robes, avaient acquis une grande adresse, et Radegonde
-aussi bien que madame de Saint-Quenain en usaient. Pour le moment, les
-dames Desblouze étaient à genoux, les lèvres hérissées d'épingles
-qu'elles piquaient à l'envi au bas d'une robe, du bleu ciel le plus
-tendre, d'où émergeait une Radegonde méconnaissable et les bras nus. Ce
-détail, dont on s'aperçut aussitôt que nous fûmes entrés, fit pousser
-des cris aux trois femmes, et l'on s'empressa de couvrir d'une serviette
-les bras de Radegonde où j'avais eu toutefois le temps de discerner une
-peau rougeaude et grenue. A part cela et son nez long, mademoiselle de
-Saint-Quenain était passable. Elle ne dissimulait point une grande
-agitation, elle bavardait, riait, criait, faisait aujourd'hui beaucoup
-plus de bruit que son frère.
-
-Elle nous dit que madame de Saint-Quenain la croyait ignorante de ce qui
-se tramait, mais que le secret avait été dévoilé par Suzanne de
-Porcheton qui accompagnait sa mère lorsque l'entrevue s'était décidée.
-Madame de Saint-Quenain avait fourni le chiffre de la dot et tous les
-tenants et aboutissants, «jusqu'à l'âge», disait bravement Radegonde en
-éclatant de rire. C'était une soirée organisée strictement pour elle.
-«Soyez sans crainte, avait dit madame de Porcheton, je n'inviterai pas
-une jeune fille qui puisse lui nuire;... d'ailleurs...»
-
---Mais! fîmes-nous, Raoul et moi, d'un seul élan, et Armande?...
-
-Armande sourit mélancoliquement; sa mère hocha la tête et dit:
-
---Armande est garantie par le chiffre de sa dot... qu'on ne m'entendra
-jamais prononcer, dit-elle, avec un sourire délicat, charmant, qui
-révélait combien elle avait dû être jolie, combien sa fille lui
-ressemblait, et quelle devait être, à toutes les deux, leur secrète
-douleur.
-
-Elle ajouta:
-
---C'est madame de Saint-Quenain qui a eu la gentillesse d'exiger
-qu'Armande accompagne son amie.
-
---Oh! dit aussitôt Radegonde, je ne serais jamais allée à cette soirée
-sans Armande!
-
-Raoul, esprit positif, s'informa:
-
---Mais, le type?...
-
---D'abord je te prie de ne pas l'appeler comme le premier venu, il
-paraît que c'est un monsieur tout à fait bien.
-
---Un prince?...
-
---Des princes, on t'en souhaite!... Il est d'excellente famille, et
-gagne, dit-on, beaucoup d'argent.
-
---Ce qui veut dire qu'il s'appelle Tartempion, qu'il n'a pas le rond et
-qu'il fait des affaires louches...
-
---Oh! tiens, tu es exaspérant! et puis fais-moi le plaisir de descendre:
-ce n'est pas la place des garçons là où il y a une jeune fille qui
-essaie!...
-
-Elle piétinait; la serviette se déplaça, et nous revîmes son bras grenu.
-
-Ce fut une bien amusante journée. On était un peu contraints en présence
-de madame de Saint-Quenain qui n'admettait pas la plaisanterie, mais on
-se rattrapait dès qu'elle avait le dos tourné. Raoul disait à sa soeur:
-
---Tu quittes la maison, comme de juste, et ça se trouve joliment bien:
-où est-ce que j'aurais logé, moi, l'année prochaine, quand je vais être
-étudiant? Je prends ta chambre comme cabinet de travail.
-
---Tu prendras ce qu'il te plaira, je m'en moque... Et d'abord, mon
-bonhomme, rien n'affirme que tu seras étudiant l'an prochain: il y a un
-examen à passer...
-
---Ni que, toi, tu seras mariée, ma vieille: tu passes ton examen ce
-soir!...
-
-Le soir, nous tremblions que l'abbé Dardennois ne vînt nous prendre
-avant que nous n'eussions vu ces demoiselles entièrement parées. Elles
-furent en avance, heureusement, car elles avaient passé tout le jour à
-se coiffer et pomponner. Cet animal de Raoul était assommant; il voulait
-à toute force me faire dire laquelle des deux je préférais. Et je me
-souviens à ce propos que j'éprouvais une impression singulière et qui
-m'étonnait: je savais bien, depuis longtemps, que je préférais Armande,
-qu'elle était cent fois mieux que Radegonde, et je regardais ses bras
-dont la peau était si fine et si pure; mais pour Radegonde avaient été
-tous les frais; Radegonde avait des boucles dans la chevelure, un petit
-décolleté, et une des robes de Peau-d'Ane, tandis que la pauvre Armande
-Desblouze pouvait vraiment passer pour sa demoiselle de compagnie: je
-crois que j'ai partagé ce soir-là le sentiment général,--celui de madame
-de Saint-Quenain qui n'avait pas l'ombre d'un doute sur la supériorité
-de sa fille; celui de Radegonde; celui de la bonne madame Desblouze
-dépourvue de toute arrière-pensée; celui d'Armande elle-même, en extase
-devant son amie et devant la robe, son propre ouvrage; celui de
-Clarisse, la cuisinière, qui joignait les mains d'attendrissement en
-regardant sa jeune maîtresse.--Raoul, lui, était de parti pris. Ma
-conviction fut que mademoiselle de Saint-Quenain était la plus belle.
-
-Lorsque l'abbé sonna, Radegonde s'enfuit comme si elle eût été le
-diable.
-
- *
-
- * *
-
-Aussitôt au collège, il va sans dire que nous n'eûmes aucun souci du
-résultat de la soirée. Raoul, à cause de son tempérament indiscipliné,
-était condamné à l'internat le plus sévère, tout comme les élèves dont
-les familles habitaient au loin. Pour qu'il vît sa mère dans le courant
-du mois, il fallait une circonstance extraordinaire: que madame de
-Saint-Quenain fût appelée parce que son fils avait commis quelque
-insigne sottise, ou que lui-même lui donnât l'alarme, sachant qu'elle ne
-venait jamais au parloir sans être munie d'une livre ou deux de
-chocolat. Mais, pour le jour de l'An, je devais prendre mes cinq jours
-de vacances rue du Gervis-Vert; on me ramenait seulement le soir coucher
-au collège. Et nous trouvâmes la maison bouleversée.
-
-Mesdames de Saint-Quenain faisaient des têtes longues et jaunes,
-affreuses à voir; elles recommandèrent à Raoul de leur épargner ses
-habituels cris d'animaux.
-
---Mais pour avertir le second?...
-
---Il faut laisser le second en paix.
-
-Oh! oh! cela était dit sur un certain ton qui n'admettait aucune
-réplique et qui nous avertissait suffisamment qu'il y avait du froid
-avec les dames Desblouze. Événement inouï, presque invraisemblable.
-
-Le souvenir de la soirée nous revint. Mais, sur la soirée, motus!
-Impossible d'arracher là-dessus une parole ni à madame de Saint-Quenain,
-ni à Radegonde.
-
-Cependant Radegonde, c'était très apparent, enrageait de l'envie de
-parler. Dans l'après-midi, au retour d'une promenade au jardin de
-Blossac, après avoir échangé avec madame de Porcheton, à la porte du
-pâtissier, quelques mots qui nous parurent d'une sécheresse
-inaccoutumée, et pendant que madame de Saint-Quenain était à la caisse,
-Radegonde dit à son frère:
-
---Tu sais que l'histoire de la présentation, c'était une plaisanterie...
-
---Une plaisanterie?...
-
---Oui. Tu avais voulu me faire parler; moi, j'ai voulu me payer ta
-tête...
-
-Elle allongeait son «pif», en disant cela, et elle faisait des yeux de
-mouton coupé de son troupeau. Elle n'était pas belle, pour le moment,
-Radegonde!
-
---Ah! tu as voulu te payer ma tête!... dit Raoul. Et ta toilette,
-c'était pour le roi de Prusse? Et la brouille avec les Desblouze et avec
-les Porcheton, c'est une plaisanterie?... Moi, dit-il, on ne me la fait
-pas: je sais ce qui s'est passé.
-
---Tu sais?... comment?... par qui?...
-
---Ça y est! Tu vois bien que tu es prise, ma pauvre fille.
-
-Elle n'était pas difficile à prendre. Raoul me pinça le bras pour avoir
-un témoin bien éveillé, et me dit:
-
---Regarde un peu la tête que va faire ma chère soeur.
-
-Et, se penchant à son oreille et m'obligeant à entendre, il lui dit:
-
---Ce n'est pas toi qui as fait la conquête du monsieur, c'est Armande.
-
-Radegonde devint rouge comme une brique. Son frère fit:
-
---Ksss!... Ksss!...
-
-D'un mouvement instinctif et puéril, cette grande fille allait se
-réfugier dans le giron maternel, mais madame de Saint-Quenain comptait
-sa monnaie, et, l'opération achevée, nous poussa dehors.
-
-Ces dames nous faisaient toujours marcher en avant, de peur que notre
-tenue dans la rue fût défectueuse, et elles préféraient suivre à trois
-pas en arrière notre allure folle, plutôt que de nous exposer à
-commettre dans leur dos quelque excentricité. De temps en temps,
-exténuées, l'une ou l'autre nous criait halte.
-
-Madame de Saint-Quenain avait encore plusieurs courses à faire rue du
-Commerce; nous pataugions dans la boue entre des boutiques éclairées,
-foisonnant de victuailles; nous croisions de nos camarades, comme nous
-en casquette à bande de velours violet; nous saluions tous les prêtres;
-l'idée des vacances nous possédait et tournait pour nous la moindre
-chose en sujet d'allégresse.
-
-A la première station, madame de Saint-Quenain, d'un ton à nous casser
-les jambes:
-
---J'aurai un entretien avec vous, en rentrant.
-
-Et cela même nous amusa. Ce qui comblait Raoul de joie, c'est que sa
-soeur avait «rapporté» déjà, si vite! D'où il tirait prétexte à des
-vengeances. La guerre avec Radegonde était son jeu favori.
-
-Aux gamins que nous étions, la vérité historique sur la soirée, la
-présentation et la brouille même n'importaient guère. Mais nous étions
-très intrigués d'avoir vu, pour un seul mot, écumer Radegonde.
-
-Raoul regardait sa mère à la dérobée, chemin faisant, afin d'augurer de
-sa figure ce qui nous attendait en rentrant.
-
---Maman va éclater, pour sûr, me dit-il, elle est gonflée.
-
-Mais, en arrivant, rue du Gervis-Vert, nous nous trouvâmes presque nez à
-nez, devant la porte, avec madame de Porcheton qui s'arrêta court et dit
-à madame de Saint-Quenain:
-
---J'allais vous demander quelques minutes d'entretien...
-
-Raoul me pinça le bras, à me faire crier; il était aux anges; c'était sa
-mère qui, à notre place, allait y être de son «entretien»!
-
-Madame de Saint-Quenain s'enferma seule avec madame de Porcheton. Vingt
-minutes plus tard, elle la reconduisait en causant le plus cordialement
-du monde. Et elle la reconduisait non pas à la porte, mais au petit
-escalier qui, près de la porte, menait à l'appartement de madame
-Desblouze. Et, ce qui était plus fort encore, elle montait avec elle cet
-escalier. Ah! ça, toutes deux n'allaient-elles pas demander à madame
-Desblouze aussi un «entretien»?
-
-A l'issue de la double visite de madame de Porcheton à madame de
-Saint-Quenain et à madame Desblouze, revirement complet, situation
-retournée bout pour bout, visages détendus, pas la plus petite
-souvenance de «l'entretien» que l'on devait avoir avec nous,
-autorisation de faire du bruit au dîner, excellente humeur, et tout à
-coup ce propos, qui éclate après le potage:
-
---Eh bien! ma foi, il se pourrait que la petite Desblouze eût trouvé
-chaussure à son pied...
-
---Ah!
-
---Ah!
-
---Ce serait un grand bonheur, dit Radegonde, non pour moi qui y perdrais
-ma meilleure amie...
-
---Ce serait surtout une puissante consolation pour la pauvre madame
-Desblouze dont la terreur est de mourir sans avoir casé sa fille, dit
-madame de Saint-Quenain.
-
-Et ce matin même, au déjeuner, il y avait interdiction sur les noms
-d'Armande et de sa mère!... Que diable madame de Porcheton avait-elle
-apporté tantôt avec elle?
-
-Madame de Saint-Quenain commença un récit:
-
---Il y avait à la soirée des Porcheton un monsieur assez comme il faut à
-qui mademoiselle Desblouze a su plaire... Quand je dis «assez comme il
-faut», je ne dis pas un homme dont nous nous fussions contentées s'il se
-fût agi de Radegonde, car il n'est ni très jeune ni sans défaut; il a
-trente-sept ans sonnés, les tempes grisonnantes, et qui pis est, madame
-de Porcheton vient de m'apprendre qu'il est marié...
-
---Comment!... marié... mais alors?
-
---Entendons-nous: son mariage est sur le point d'être annulé en Cour de
-Rome...
-
---J'aurais moins de répugnance pour un veuf, dit Radegonde.
-
---Ma fille, il faut bien te garder de parler dédaigneusement de ce
-parti, quel qu'il soit, puisqu'il s'offre à ton amie Armande qui n'est
-pas en situation de faire la petite bouche. Cet homme est de famille
-excellente, affirme madame de Porcheton--qui, il est vrai, n'était pas
-informée, il y a un mois, du mariage et de l'instance en
-annulation!...--il gagne honorablement et largement sa vie, paraît-il,
-quoi qu'un peu trop lancé, pour mon goût, dans les affaires; enfin il
-fait preuve de sentiments désintéressés, puisque, parmi d'autres jeunes
-filles infiniment plus mariables à tous points de vue que mademoiselle
-Desblouze,--qui l'auraient éconduit, c'est possible, mais enfin qu'il
-eût pu courir la chance d'obtenir en les demandant,--il demande
-mademoiselle Desblouze.
-
---Et Armande, fîmes-nous presque en même temps, Raoul et moi, qu'est-ce
-qu'elle dit de cela, la pauvre Armande?
-
---Armande est enchantée de tout ce qui peut faire le bonheur de sa mère.
-Madame Desblouze pleure de joie. Elle n'espérait pas pouvoir jamais
-marier sa fille... C'est depuis que j'ai bien voulu accompagner madame
-de Porcheton chez elle... Car, mes enfants, il faut vous le dire, ces
-dames se tenaient, depuis plusieurs semaines, vis-à-vis de nous, sur une
-certaine réserve... N'ont-elles pas eu la naïveté de m'avouer qu'elles
-craignaient que nous ne vissions pas ce mariage d'un bon oeil!... Et
-pourquoi? mon Dieu!
-
---Me voyez-vous jalouse, s'écria Radegonde, et à cause d'un homme déjà
-marié... qui sait?... bigame peut-être!...
-
---Il n'est pas exact de dire «un homme marié», ma fille, puisque encore
-une fois, le mariage de cet homme est annulé...
-
---En instance d'annulation, maman; pas si vite! Sa femme, qui ne veut
-pas se séparer de lui, a interjeté appel... j'ai retenu les termes...
-
---Tu es calée! dit Raoul. Oh! toi, quand une affaire t'intéresse!
-
---Elle m'intéresse à cause d'Armande, c'est bien naturel;
-personnellement, tu penses que je ne m'en soucie guère!
-
---Depuis que tu sais que le prétendant est marié!... ou en instance de
-tout ce que tu voudras... enfin avec un de ces fils à la patte qu'on
-n'est jamais tout à fait sûr de casser...
-
---Raoul! dit madame de Saint-Quenain, tu es blessant pour ta soeur.
-
---Pourquoi est-ce qu'elle se défend d'être jalouse?
-
---Parce qu'Armande et sa mère ont eu, je te l'ai dit, la naïveté de
-laisser entendre qu'elles pouvaient nous mécontenter en écoutant les
-propositions de ce monsieur... Ce sont de pauvres femmes, et je ne leur
-en veux nullement...
-
-Raoul se tut devant sa mère, mais Radegonde continuait à pester d'une
-façon plus «naïve» que celle de mesdames Desblouze; et son frère, sous
-la table, lui allongeait des coups de pied, et faisait «Ksss! ksss!»
-selon son incurable manie de collégien.
-
-Et dans la soirée, les dames Desblouze descendirent. Si nous n'avions
-rien su de la «réserve» qu'elles avaient observée depuis un mois, nous
-aurions eu de la peine à croire qu'il s'était passé quelque chose entre
-le rez-de-chaussée et le second étage. Pourtant, à y regarder de près,
-il y avait de part et d'autre un empressement, une aménité, de plusieurs
-degrés supérieurs à la moyenne connue, et Armande ainsi que sa mère,
-montraient une mine chiffonnée, pâlie, fatiguée, comme les petites
-filles qui se sont fait un gros chagrin et, tout en riant, ont encore
-quelques soubresauts de la poitrine et les yeux trop facilement humides.
-
-Mesdames de Saint-Quenain entamèrent carrément l'éloge du prétendant que
-l'on appelait le «jeune homme». Elles le trouvaient «distingué,
-intelligent, fort bien de sa personne, jeune encore,» et juraient qu'il
-«portait la bonté sur sa figure». Armande avouait qu'elle le trouvait
-bien. Madame Desblouze, pour tout ce qui était de l'homme qui avait
-choisi sa fille et la voulait épouser pour elle-même, sans fortune,
-était d'un optimisme éperdu. Lorsque Armande disait sur un ton
-d'angoisse: «Mais, ce premier mariage?...» sa mère nous stupéfiait par
-la connaissance qu'elle semblait avoir acquise de la procédure
-ecclésiastique; elle avait eu trois conférences avec M. l'abbé
-Dardennois, docteur en droit canon, tout fraîchement revenu de Rome,
-qui, exprès pour elle, venait d'obtenir une entrevue avec le R. P.
-Pascalin, «le bras droit de monseigneur» disait-elle; elle se croyait
-autorisée à compter sur son influence pour l'issue du procès qui allait
-se plaider incessamment. Nous ne comprenions pas très bien, à l'âge que
-nous avions, les subtilités d'une affaire d'annulation en cour de Rome,
-d'un jugement déjà prononcé, au dire du «jeune homme», d'un appel
-interjeté par l'épouse, etc., etc., et nous les comprenions d'autant
-moins qu'on en tenait les motifs à demi secrets. Qu'avait-elle fait,
-l'épouse qui se cramponnait ainsi à son mari récalcitrant? Nous ne
-devions jamais le savoir. On parlait constamment d'une «erreur»; ce
-mariage avait été une erreur; c'était une chose établie; et la cause du
-mari était juste, cela ne faisait doute pour aucune de ces dames ni pour
-M. l'abbé Dardennois.
-
-Le bonheur de madame Desblouze était touchant jusque pour nous,
-vauriens. A sa façon de s'exprimer, à son optimisme béat, à son
-exubérance si peu coutumière, on devinait de quel poids avait été pour
-elle le grand souci des mères, la terreur de ne pas marier sa fille; et
-l'on devinait non moins clairement le supplice enduré, pendant quatre
-semaines de bouderie silencieuse, par ces deux obligées des
-Saint-Quenain, en conflit tout à coup avec la susceptibilité jalouse et
-l'amour-propre piqué de leurs bienfaitrices. Car enfin, l'aventure était
-d'une clarté trop évidente: le «jeune homme» avait été destiné à
-Radegonde et le sort voulait qu'il eût été séduit par Armande. Le «jeune
-homme» devait être un bon parti; et, jusqu'au jour où venait d'être
-révélée la sorte de tare du mariage à dissoudre, ni les Saint-Quenain
-n'avaient pu dissimuler leur mauvaise humeur, ni les Desblouze leur
-désolation de la mauvaise humeur des Saint-Quenain; et celles-ci,
-jugeant soudain le mariage non regrettable pour elles et excellent pour
-Armande, la détente presque trop rapide affolait de joie les pauvres
-femmes.
-
-Je me rappelle avoir entendu, ce soir-là, madame Desblouze confier à
-madame de Saint-Quenain, comme le terme suprême de ses heureux espoirs:
-
---Et je pourrai me faire opérer à l'automne!...
-
-Il eût fallu être bien cruel pour ne pas former des voeux en faveur du
-dénouement que souhaitait madame Desblouze. Nous commencions, nous qui
-ne faisions que nous amuser de toutes choses, à nous laisser prendre de
-coeur à l'aventure d'Armande. Derrière madame et mademoiselle de
-Saint-Quenain qui me reconduisaient coucher au Collège, par une assez
-douce soirée d'hiver, nous marchions, Raoul et moi, scandant le pas, et
-traduisant notre préoccupation, de la façon la plus rudimentaire et la
-plus gosse:
-
---L'épous'ra!
-
---... pous'ra pas!
-
---L'épous'ra!
-
---... pous'ra pas!
-
- *
-
- * *
-
-Le lendemain, qui était le jour de l'An, nous fîmes je ne sais combien
-de sottises dans le corridor aux vitres de couleur et dans l'escalier
-conduisant chez mesdames Desblouze. Le vent était à l'indulgence, et il
-venait chez madame de Saint-Quenain des visites qui la retenaient au
-salon avec Radegonde.
-
-Nous étions dans l'ombre du corridor, à chaque coup de sonnette, le
-corps tapi dans une embrasure, le nez seul dépassant le plan de la
-muraille, lorsque nous reconnûmes la voix de madame de Porcheton qui
-demandait madame Desblouze, et celle de la bonne qui indiquait le petit
-escalier. Nos deux têtes s'avancèrent, mues par un même ressort, et nous
-vîmes un monsieur qui entrait derrière madame de Porcheton et gravissait
-la première marche de l'escalier; c'était le «jeune homme», le
-«monsieur», le «type», l'«homme marié», le «bigame», disait cet animal
-de Raoul.
-
-En un clin d'oeil, nous prîmes connaissance du personnage. Il était
-grand; c'était un assez bel homme; mais comme il avait les cheveux gris,
-nous autres, à seize ans, nous le trouvions un peu vieux; il portait une
-jolie moustache; il avait incontestablement très bon air.
-
-Nous nous mîmes à imaginer l'émotion, là-haut, au second, après le coup
-de sonnette, quand Armande «le» reconnaîtrait.
-
-Nous attendîmes, l'oreille au guet, que la visite fût terminée. Elle fut
-courte, étant, comme il convenait, toute de cérémonie. Au premier bruit,
-nous étions à notre poste d'observation. Une!... deux!... nos têtes se
-penchèrent, nous croyions que nos yeux nous sortaient de l'orbite. Cette
-fois nous vîmes le monsieur en pleine lumière, car c'était lui qui
-ouvrait la porte de la rue; il tenait son chapeau haut de forme à la
-main, il était vêtu d'une pelisse; il laissa sortir madame de Porcheton,
-se couvrit et monta lestement les trois marches.
-
-Nous étions disposés à le trouver «très chic».
-
-Pour raconter notre aubaine, Raoul surmonta l'aversion qu'il avait à
-entrer dans le salon de sa mère pendant les visites. Quand Radegonde fut
-témoin de notre enthousiasme pour le «jeune homme», elle riposta du bout
-des lèvres:
-
---... Le «jeune homme»!... le «jeune homme» d'une quarantaine
-d'années...
-
---Ah! dit Raoul, c'est toi qui l'as appelé «le jeune homme», avant la
-présentation et en nous donnant son âge!
-
-Madame de Saint-Quenain fit publiquement l'éloge du «jeune homme»,
-qu'elle avait aperçu, disait-elle, à une soirée chez madame de
-Porcheton. Le bruit se répandit rapidement que mademoiselle Desblouze se
-mariait. Et toutes les fois que quelqu'un annonçait: «Mademoiselle
-Desblouze se marie», il était rare qu'il ne se trouvât pas là un amateur
-de jeu de mots, pour ajouter en clignant des yeux: «Mademoiselle
-Desblouze se marie..., si le mari se démarie!...» Cette phrase
-remportait partout le succès d'une observation très spirituelle.
-
- *
-
- * *
-
-Je me souviens qu'un dimanche de janvier, au retour d'une promenade de
-notre «division», et comme nous passions, trois par trois, en longue
-file, dans la rue Saint-Porchaire, madame Desblouze et sa fille, sortant
-de l'église et n'osant traverser nos rangs, attendaient que notre flot
-fût écoulé, pour traverser la rue. Je les saluai, en «piquant mon fard»
-parce qu'autour de moi toutes les jeunes têtes avaient été attirées,
-comme par un aimant, vers la beauté d'Armande. Le même phénomène avait
-dû se produire autour de Raoul. Le Père de la Roquette, notre
-surveillant, vint immédiatement s'enquérir du motif qui avait pu
-susciter un double centre de perturbation dans les rangs. Je lui dis que
-je venais de saluer deux dames qui habitaient chez les Saint-Quenain.
-
---N'est-ce pas cette jeune fille, dit le Père, qui doit épouser un
-monsieur dont le mariage?...
-
-Le Père, lui-même, était déjà informé de ce qu'il y avait de particulier
-dans le projet de mariage Desblouze!
-
- *
-
- * *
-
-A notre sortie suivante, Armande nous parut beaucoup plus jolie que de
-coutume. Était-ce parce qu'autour de nous une dizaine de nos camarades
-l'avaient jugée belle? C'est possible, mais je crois qu'il y avait
-vraiment quelque chose de changé en elle. Elle semblait heureuse. Le
-«jeune homme» que l'on appelait maintenant par son nom: «monsieur
-Claudion» ou «monsieur Pierre», venait, nous dit-on, tous les quinze
-jours rue du Gervis-Vert, bien qu'il dût pour cela faire le voyage de la
-Rochelle. Radegonde disait, en parlant d'Armande: «Elle a toutes les
-chances, et par-dessus le marché, elle est sûre d'être aimée pour
-elle-même!» M. Claudion plaisait à Armande, c'était tellement apparent
-que nous en étions jaloux, Raoul et moi, sans savoir d'ailleurs
-aucunement pourquoi. Elle ne parlait plus que de lui; elle ne pouvait
-plus se contenir. Madame Desblouze, elle, ressuscitait à miracle, et,
-bien qu'on fût encore dans l'incertitude quant à l'issue du procès, rien
-n'entamait sa confiance absolue en une conclusion conforme à ses désirs.
-Elle disait: «Que voulez-vous! dans notre situation, faire un mariage
-sans aucune anicroche, ce serait trop beau; le bon Dieu ne veut pas nous
-accorder un sort privilégié; mais, patience! il nous permettra de
-triompher des obstacles.»
-
- *
-
- * *
-
-Je n'ai aucune mémoire d'une sortie à l'époque du Carnaval ni de la
-Mi-Carême. Pour les vacances de Pâques, je pris le train et passai la
-dizaine de jours dans ma famille jusqu'à la dernière minute autorisée,
-de sorte que je ne sus rien des événements de la rue du Gervis-Vert,
-bien qu'au Collège je visse Raoul tous les jours; mais nous étions ainsi
-faits, que cette histoire qui nous intriguait dès que nous avions
-pénétré chez madame de Saint-Quenain, aussitôt franchie la loge du Frère
-portier, s'effaçait devant nos innombrables petites préoccupations de
-collégiens. Ce ne fut guère que dans la première semaine de mai, que
-nous nous retrouvâmes plongés tout à coup au coeur de l'aventure. Les
-histoires, comme les chats, sont attachées aux lieux, aux habitations;
-on les quitte, on les retrouve. Dès que j'apercevais le pignon de la rue
-du Gervis-Vert, je m'informais avec empressement d'Armande Desblouze.
-
---J'espère, nous dit ce jour-là madame de Saint-Quenain, que nous allons
-en avoir fini bientôt avec ce roman...
-
-L'humeur n'était pas très bonne, au rez-de-chaussée. On y sentait une
-lassitude d'entendre perpétuellement parler mariage, amour, projet
-d'avenir; de chez les déshéritées du second, tombait sans répit une
-pluie paradoxale de mots de bonheur. En y faisant de brèves allusions,
-madame de Saint-Quenain haussait les épaules.
-
---Madame Desblouze est insensée, disait-elle; tant qu'un homme n'est pas
-libre de tous liens, une mère n'accepte pas qu'il fasse la cour à sa
-fille... Que le mariage vienne à manquer ou plutôt que l'autre demeure
-indissoluble--au point de vue religieux s'entend--la situation d'Armande
-sera délicate...
-
-Radegonde enchérissait:
-
---Il lui restera une ressource: épouser un homme divorcé.
-
---Tu es dure, lui fit observer son frère.
-
---Ce n'est pas moi, dit Radegonde, qui ai trouvé cette solution, ce sont
-des parents que madame Desblouze possède à Paris, et qui la lui ont
-laissé entrevoir.
-
---Et que dit madame Desblouze de cette solution?
-
---Madame Desblouze est bien loin de songer à une telle extrémité; madame
-Desblouze voit tout en rose.
-
---Est-ce curieux! et chez une femme qui a eu tous les malheurs
-imaginables!...
-
-Je crois que ce qui confondait le plus mesdames de Saint-Quenain et leur
-entourage, c'était ce besoin de croire au bonheur, qui avait envahi un
-beau jour les Desblouze vouées pour tout le monde à l'infortune. Le
-salut entrevu dans leur geôle, fût-ce par la plus modeste ouverture,
-elles s'étaient précipitées, quittes à s'écraser à l'étroite issue. M.
-l'abbé Dardennois, qui avait pris en main la cause de l'annulation,
-défendait madame Desblouze en toute son attitude, il fallait le
-reconnaître, et il disait qu'une foi si parfaite ne saurait manquer de
-trouver sa récompense.
-
-Aussitôt après le déjeuner, nous courûmes au jardin où des lilas et des
-cytises étaient en fleurs et où il y avait aussi des coucous jaunes et
-des violettes. Il faisait un temps admirable; nous appelâmes à grands
-cris Armande qui s'accouda sur la barre d'appui et nous parut avoir une
-si belle poitrine! Tout en elle avait certainement embelli, avec l'amour
-et avec l'espoir serein qu'elle cultivait depuis quatre mois à côté de
-sa mère. Raoul la menaça, si elle ne descendait pas au jardin, de lui
-jeter la tortue Amalazonte qu'il torturait en la balançant au bout d'une
-ficelle, comme un encensoir.
-
-Armande et madame Desblouze descendirent. Leur bonheur les rendait moins
-timorées. Autrefois, quelles sollicitations, quelles invitations en
-règle ne fallait-il pas pour les décider à mettre le pied au jardin! A
-présent, elles parlaient aussi avec plus d'assurance et plus d'entrain.
-Je pensais en les regardant et les écoutant: «Elles sont maintenant
-comme des femmes ordinaires.» Et ma pensée de collégien contenait
-l'émerveillement de la métamorphose qui s'accomplit soudain chez ceux
-qui cessent d'être assujettis par l'indigence. Dans leur ivresse,
-peut-être allaient-elles un peu loin, les pauvres femmes, ou se
-pressaient-elles trop, et par là il était possible qu'elles fussent
-inconsciemment irritantes, mais après avoir été si tristes, si abîmées,
-si dénuées, et à tel point dépourvues de toute espérance, pouvait-il
-leur venir à l'idée qu'un événement heureux et d'ailleurs commun, parût
-désobligeant aux yeux de quelqu'un?
-
-On alla s'asseoir sous la tonnelle, dont le treillage en losange mal
-garni encore par les pampres naissants, filtrait agréablement les rayons
-du soleil; quelques oiseaux piaillaient dans un jardin voisin, plus
-feuillu; un homme bêchant la terre, éternuait à grand bruit; toutes
-sortes d'insectes bourdonnaient, et on entendait par-dessus les hauts
-murs, chez les Frères des Écoles chrétiennes, un choeur de voix
-d'enfants s'exerçant déjà pour la célébration de la Fête-Dieu. C'était
-une heure exquise; nous restions, et le turbulent Raoul lui-même, sous
-la tonnelle, avec ces dames, parce que la grâce d'Armande nous charmait.
-
-Notre imagination de seize ans était pleinement d'accord avec son
-épanouissement, avec ses espérances, avec son bonheur. Tant qu'elle ne
-parlait pas trop directement de son M. Claudion, nous ne voyions
-qu'elle, jeune fille, jolie, heureuse et répandant autour d'elle je ne
-sais quel rayonnement et quel parfum. Nous prêtions l'oreille, comme des
-enfants, à ce qui se disait, mais il nous semblait que rien n'avait
-d'importance, sauf la beauté, l'allégresse d'Armande. Et cependant, les
-choses qui se disaient devaient compter, hélas!
-
-Madame de Saint-Quenain disait à madame Desblouze:
-
---Eh bien! ma chère amie, puisque je vous vois en si grande confiance
-dans l'avenir et que vos projets consistent à suivre votre fille à La
-Rochelle, moi, je vais vous demander de me fixer sur un point. Voilà un
-grand garçon, dit-elle en désignant son fils, qui va, je l'espère, ne
-pas trop tarder à entrer à la Faculté de Droit; je devrai le loger chez
-moi, ce sera un jeune homme, et vous savez que je n'ai à lui donner
-qu'une pièce vraiment exiguë: quand puis-je compter sur votre
-appartement?...
-
-Je vois encore la figure sans ombre aucune de madame Desblouze, son
-sourire ingénu, sa foi en le bonheur prochain, qui l'illuminait. Son
-ivresse, au sortir de tous ses désastres, était telle, qu'elle en
-oubliait de témoigner quelque regret des trois petites pièces qu'elle
-allait quitter, et, ne voulant songer qu'à une chose heureuse, elle ne
-songeait pour le moment qu'à la joie de pouvoir répondre à madame de
-Saint-Quenain en comblant le désir exprimé par elle.
-
-Madame de Saint-Quenain dit, en pesant ses mots:
-
---C'est une chose entendue?
-
---C'est une chose entendue, répondit madame Desblouze.
-
-Et elle parla avec la même tranquillité heureuse de l'opération qu'elle
-devait aller se faire faire à la clinique du docteur Dumarais.
-
---Après cela, dit-elle, de deux choses l'une: ou bien je n'aurai plus
-jamais besoin d'appartement... ou bien je m'envole passer le temps de ma
-convalescence auprès de «mes chers enfants...»
-
-Le choeur, chez les Frères des Écoles chrétiennes, entonna le _Tantum
-ergo_; et, par une habitude commune à nous tous, nous laissions
-descendre et ondoyer sur nos têtes, en nous taisant respectueusement,
-ces beaux et lents accords religieux, dans le jardin paisible. Quelque
-chose de céleste paraissait se mêler à la nature en fleurs et à une
-minute enchanteresse de pauvres âmes humaines.
-
-Nous entendîmes sonner à la porte d'entrée. Les deux jeunes filles,
-simultanément, rajustèrent leur coiffure. Presque aussitôt Clarisse
-parut. Elle marchait très gauchement dans l'allée bordée d'oseille, en
-introduisant, je ne sais pourquoi, un des coins de son tablier sous sa
-ceinture. Elle s'arrêta, un instant infinitésimal, parce qu'elle avait
-aperçu la tortue, puis, en arrivant à la tonnelle, elle tira de sous son
-tablier devenu triangulaire, un papier bleu: c'était un télégramme pour
-madame Desblouze. Chacun s'agita pour avoir l'air de s'occuper à autre
-chose, pendant que madame Desblouze ouvrait avec la difficulté
-coutumière, en le déchirant, le télégramme; et pendant qu'elle lisait,
-il n'y eut personne qui ne jetât à la dérobée, sur son visage, un regard
-vif comme l'éclair.
-
-Elle le relut, et, comme il était déchiré, elle en rajusta les morceaux
-bout à bout, ce qu'on fait quand on espère qu'un autre sens pourrait
-résulter d'une disposition des mots différente. Son visage n'avait rien
-reflété d'extraordinaire. La bonne demeurait là; elle demanda s'il y
-avait une réponse. Madame Desblouze dit que non. Et tout à coup elle eut
-l'air empêtré comme un être qui ne se trouve plus dans son élément; le
-sang se retira de ses joues qui diminuèrent de volume. Madame de
-Saint-Quenain s'écria: «Mais, qu'y a-t-il, ma bonne amie?» Armande se
-précipita sur le télégramme, et, elle, en un instant, elle fut par
-terre. Nous étions bêtes comme tout, Raoul et moi; nous n'avions jamais
-vu une femme perdre connaissance; au lieu de la secourir, nous restions
-là, pétrifiés; nous n'osions pas non plus trop toucher à une jeune
-fille, surtout à celle-ci. Madame de Saint-Quenain nous dit: «Mais
-relevez-la donc, grands dadais!» Puis, par une contradiction singulière,
-presque aussitôt elle nous cria: «Allons! allez-vous-en!...
-allez-vous-en, tous les deux!...» Nous nous en allâmes, pendant que, je
-le suppose, on dégrafait le corsage d'Armande.
-
-Sur le sens du télégramme, sans en avoir été informés, nous étions
-fixés: tout espoir d'annulation était perdu, c'était clair.
-
-Clarisse nous dépassa, courant à grandes enjambées vers la maison
-chercher de l'eau de mélisse.
-
-Nous nous réfugiâmes au salon, un peu penauds, ne sachant que dire. Mais
-la jeunesse est si déconcertante, que nous jouions, Raoul et moi, à
-saute-mouton, quand madame de Saint-Quenain entra, la tête haute et
-disant à sa fille:
-
---L'ai-je prévu? l'ai-je assez répété? Qu'est-ce que je n'ai cessé de
-dire sur ce fameux projet de mariage?
-
-Je fis, pour ma part, des efforts pour arrêter ma pensée sur le malheur
-effroyable, incalculable en ses suites, qui venait de foudroyer les
-pauvres dames Desblouze. Mais nos seize ans regimbaient contre toute
-idée de désespoir. Nous ne pouvions pas nous attrister profondément.
-Nous entendîmes jusqu'au soir, sans protester, les airs quasi victorieux
-que ne cessa d'entonner madame de Saint-Quenain qui voulait absolument
-avoir tout prophétisé dès le premier jour, qui, si on l'avait écoutée,
-etc., etc... Raoul était sans verve du moment que les événements ne
-tournaient pas contre Radegonde.
-
-Le soir, pourtant, un malaise nous prit à l'idée de rentrer au Collège
-sans avoir salué nos malheureuses amies. Mais, comme nous montions,
-Raoul me fit observer:
-
---Qu'est-ce que nous allons dire, si elles se mettent à pleurer?
-
-Alors nous allâmes, par le jardin, voir. Il faisait doux, elles étaient
-peut-être à la fenêtre, nous pourrions leur dire adieu sans être obligés
-de parler.
-
-La soirée était délicieuse, les fenêtres au second étaient ouvertes.
-Nous ne vîmes personne à la barre d'appui, mais, en écoutant, il nous
-vint un bruit de sanglots qui nous fit fuir et nous laissa décontenancés
-et muets jusqu'à la porte du Collège.
-
- *
-
- * *
-
-Par une rouerie du sort, vraiment assez maligne, nous qui oubliions si
-vite cette aventure, aussitôt loin de la rue du Gervis-Vert, nous fûmes
-privés de la sortie de juin parce qu'en pleine étude Raoul me lança un
-billet qu'il venait de recevoir de sa soeur et dans lequel elle
-s'empressait de l'informer que, malgré l'événement, il pouvait compter
-occuper dès la fin de juillet le petit appartement des Desblouze. Il y
-avait «des drames», écrivait-elle; la famille riche, de Paris, qui
-fournissait quelques subsides aux deux femmes et qui même s'était
-engagée à constituer à Armande une petite dot de vingt mille francs en
-cas de mariage, avait réédité, d'une façon même un peu vive, son opinion
-touchant le divorce et le mariage civil: «ces institutions étant faites
-pour qu'on en use» et pouvant parfaitement sauver «certaines détresses
-sans issue». Madame Desblouze, d'accord avec sa fille, avait simplement
-répondu que, si sa santé le lui permettait, toutes deux, avant l'automne
-prochain, seraient «établies couturières».
-
-«C'est une bonne réponse, disait Radegonde, et le mot «couturières» doit
-joliment faire bisquer les parents qui, à Paris, mènent grand train...
-Mais, comme madame Desblouze et Armande sont résolues à mettre leur
-projet à exécution, nous ne pouvons pas, nous autres, tolérer dans la
-maison un établissement commercial: elles quitteront donc dès le mois
-prochain.»
-
-C'est pour avoir lu ce billet, lentement, effrontément, en traversant
-d'un bout à l'autre la salle d'étude et en montant le petit escalier
-conduisant à la chaire du Père de la Roquette, que je fus privé de
-sortie et de revoir jamais Armande Desblouze. Au mois de juillet, autant
-que je m'en souvienne, la distribution des prix fut avancée parce que
-notre Collège devait fermer ses portes en exécution de l'article 7 d'un
-fameux décret, et, de même que nos esprits de gamins, épris surtout de
-vacances, demeuraient assez indifférents à cette mesure gouvernementale,
-ils n'accordèrent pas grande attention à la tragique simplicité de
-l'acte accompli par madame Desblouze et sa fille.
-
-
-
-
-LA PAIX
-
-
-A marée basse, ils regagnaient leur villa, par la plage. Dans leurs
-oreilles, à tous les deux, bruissait l'écho du bacchanal de
-l'après-midi: rires, mots, jeux de mots, médisances, compliments,
-caquetages, éclats d'orchestre, cris d'enfants, résultats des courses,
-flons-flons, refrains ineptes, camions, omnibus d'hôtels, trompes et
-sirènes d'automobiles. Lui, se plaignait que son tympan continuât à
-résonner comme une conque marine, et déplorait que l'on vînt l'été, sous
-le prétexte de se reposer, se mêler à un tintamarre plus assourdissant
-que celui de Paris.
-
---Oh!... la paix!... soupira-t-il.
-
---La paix, dit son amie, on ne la goûte nulle part, sinon le soir, quand
-tout s'éteint, quand tout s'endort...
-
---Et quand nous sommes nous-mêmes endormis, avouez-le.
-
---Non, ne vous moquez pas: il y a chaque soir, quand la mer se retire,
-ici, un silence et un calme extraordinaires... Attendez, cela va venir.
-
---Ah!... la paix!... la paix! répéta-t-il.
-
-Le soir tombait. Ils marchaient sur le sable fin, le plus près possible
-de la mer; lui, afin d'avoir sous le pied un sol dur; elle, afin de
-courir le risque de mouiller ses bottines. Un flot étalé et sans cesse
-déroulé à perte de vue, frangeait d'une mousse sensible au vent le bord
-sinueux du rivage. Au loin, au loin, des groupes de pêcheurs d'équilles
-avaient l'air d'un cent d'épingles piquées.
-
-Ils marchèrent durant quelque temps sans rien dire; lui, absorbé par la
-contemplation des minuscules paquets de sable que le bout de sa semelle,
-à chaque pas, dérobait au sol humide et lançait en avant, selon
-d'amusantes trajectoires; elle, frôlant l'écume éphémère de la lame, et
-ne manquant pas de pousser un cri puéril, lorsque le jusant trompeur
-mouillait soudain jusqu'à la cheville, et, d'ailleurs, détériorait
-irrémédiablement les délicates chaussures.
-
-Et puis, la nuit accourut au-devant d'eux. Ils remontèrent vers les
-dunes de sable où quelques villas s'allumaient, tandis que, de son côté,
-la mer s'enfonçait plus profondément vers le large. De longs nuages,
-d'un ton de prunes violacées et meurtries, s'étirèrent en fuseaux au
-couchant; le ciel verdit; et quelques personnes attardées, venant sur la
-grève, apparurent, émergeant soudain hors de l'ombre. La jeune femme
-frissonna; son ami lui tendit la main; ils s'arrêtèrent. Le grésillement
-des pas étrangers sur le sable, derrière eux, diminua, s'éteignit. Elle
-dit tout à coup:
-
---Voilà!... voilà!...
-
---Quoi donc?
-
---La paix!... Écoutez.
-
-Le silence, en effet, semblait établi sur cette immense étendue de
-sables déserts; la mer, au loin, avait à peine, à intervalles égaux, la
-sonorité d'un ongle promené sur la soie; et quelque chose
-d'inappréciable au premier abord rendait ce silence plus touchant;
-quelque chose que l'on soupçonnait de n'être pas le calme parfait,
-contribuait à en donner plus complètement l'illusion.
-
---C'est la paix!... la paix!... répéta la jeune femme. Vous demandiez la
-paix, mon ami, goûtez-la!... Plus un mouvement, plus un son; tout est
-fini; la terre repose... Dieu est bon: il accorde une trêve aux actions
-meurtrières des créatures; les combats du jour ont cessé; l'homme,
-l'animal, la terre, la mer, le ciel même s'arrêtent; tout est immobile;
-le temps, selon l'expression du poète, a suspendu son vol...
-
---Écoutez! dit à son tour le jeune homme.
-
---J'écoute. C'est le silence, c'est la sérénité divine, c'est la paix!
-
---Écoutez! écoutez!...
-
-Ce qui contribuait à donner la parfaite illusion du silence était un
-bruit ténu, perceptible à peine, mais également répandu sur l'étendue
-totale des grèves. Il provenait de l'amas de coquilles, «coques»,
-clovisses, palourdes, etc., abandonnées par la mer descendante et dont
-le lent remuement produisait, par myriades, de petits chocs d'une
-discrétion infinie, faisant songer à des visites de très vieilles gens
-du fond des provinces, excessivement peu pressés, excessivement polis,
-et qui heurtent, d'un fin doigt osseux, la porte des maisons amies.
-
-Parmi ces «coques» abandonnées par la mer, beaucoup vivaient encore et
-semblaient marcher sur la langue: elles entr'ouvraient leur valve, comme
-une huître qui bâille, et la chair pâle, issue de l'anfractuosité, en
-rampant sur le sol, valait à l'animal un déplacement presque illusoire.
-Dans ces allées et venues malhabiles, les coquilles se touchaient; et le
-«toc-toc» infinitésimal, par milliards de fois répété sur ce rivage sans
-fin et sous la nuit tombante, c'est cela qui composait le charme que
-nous nommons silence. Le silence, il était fait des efforts tumultueux
-et désespérés de petits êtres expulsés de la mer maternelle par la mer
-elle-même, jetés là sur un sable inhospitalier, qui se sèche et où ils
-expirent!...
-
-Accroupie pour observer le curieux mouvement des coquillages, la jeune
-femme éprouva tout à coup la surprise d'un spectacle féerique.
-
---Venez voir, s'écria-t-elle, venez voir! Voici les fêtes de la paix
-célébrées par les mollusques eux-mêmes!
-
-Des jets d'eau, d'innombrables jets d'eau minuscules jaillissaient des
-valves entr'ouvertes; de chaque «coque» encore vivante un jet d'eau
-s'élevait, d'un doigt, d'un pied de haut, mais si fluet que la chute en
-demeurait insonore; un long fuseau orangé fixé au couchant illuminait et
-colorait cette fête aquatique singulière où la jeune femme, spectatrice
-extasiée, voulait voir de «grandes eaux» à la manière de Versailles,
-destinées à célébrer chez le petit monde des coquillages le retour de la
-paix du soir,--et qui n'étaient que la façon, pour ces animaux,
-d'exhaler leur dernier soupir, c'est-à-dire la dernière goutte d'eau
-pompée au dernier pouce de sable humide.
-
---Venez voir, venez voir les fêtes de la paix!
-
---Voyez plutôt, dit l'ami, le drôle de peuple qui court en gambadant à
-vos fêtes de la paix!
-
-Du pied des dunes de sable sec, trottinant, sautillant, bondissant,
-pirouettant, dansant, dégringolait pêle-mêle la horde redoutable de ces
-crustacés des plages, qui rappellent, par la forme, de toutes petites
-crevettes, et que l'on nomme vulgairement «puces de mer» sur les côtes
-de la Manche. Nombreux comme les grains du sable, ils se répandent le
-soir, à marée basse, en foule désordonnée, cahotique, affamée et
-barbare, donnant de près l'impression du crépitement de la grêle. Ils
-sont gras, dodus, alertes, revêtus d'une armure légère et pourvus d'une
-agilité et d'une voracité prodigieuses. Ils absorbent tout ce qui est
-mangeable et d'autres choses aussi; ils mangent ce qui est mort et ce
-qui est vivant: les étoiles de mer raidies, les méduses gélatineuses,
-les algues marines, les crabes blessés, les semelles de bottes, les
-chats, les chiens crevés et les vieux chapeaux que le flot a vomis.
-
-La jeune femme et son compagnon en furent bientôt environnés; les puces
-de mer bondissaient jusqu'à leurs genoux, et par leur nombre, leur
-grouillement et l'impétuosité de leurs sauts, embarrassaient la marche
-des promeneurs comme un champ de seigle ou de blé. Et elles s'abattaient
-sur les coquillages, tombant à l'improviste entre deux valves
-entr'ouvertes, ou rongeant avec une fureur gloutonne le ligament qui
-clôt la demeure du mollusque.
-
---Oh! fit la jeune femme, mes pauvres «coques»! et leurs fontaines
-lumineuses! et leur belle fête nocturne!... Ces bandits-là ne vont faire
-d'elles qu'une bouchée!...
-
---Le repas est commencé, répondit le jeune homme; voyez: les petits jets
-d'eau s'affaissent un à un; la tourbe cruelle s'est ruée au festin. Elle
-dévore. Écoutez cet autre murmure qui rend plus délicieux le silence et
-le calme du soir. C'est le mouvement des mandibules! C'est le carnage
-universel!
-
-Il souleva du bout de la canne une coquille: elle abritait un festin; le
-mollusque servait sa propre chair à ses hôtes.
-
---Oh! mais c'est indigne, c'est affreux!... Et d'un bout à l'autre de la
-côte, c'est ainsi?...
-
---D'un bout à l'autre de la côte qui a l'air de s'endormir d'un sommeil
-si doux!
-
---Allons-nous-en! allons-nous-en!
-
-Ils remontèrent vers la villa. Vingt pas plus haut, ils tournèrent la
-tête encore une fois vers l'immense grève unie, paisible, parfaitement
-silencieuse, car déjà, à cette distance, aucun mouvement, aucun murmure
-n'était plus perceptible. Et quelqu'un, venu doucement à leur rencontre,
-dit, près d'eux, à voix basse, et comme pour ne point troubler
-l'admirable repos:
-
---La paix!...
-
-Et tous les deux, à voix basse aussi, de peur de ternir la beauté d'une
-illusion pacifique, mais d'un ton mieux averti, répétèrent:
-
---La paix?...
-
-
-
-
-GRENOUILLEAU
-
-
---J'ai déjà composé mon menu, dit madame Bullion, pour le déjeuner que
-les Peaussier ont bien voulu accepter...
-
---Prends l'habitude, dit monsieur Bullion, de dire «le comte et la
-comtesse Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne
-doivent pas manquer de leur fournir leur titre.
-
---J'aurai de la peine à m'y accoutumer; j'ai toujours dit «les
-Peaussier»; toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton
-ancien camarade...
-
---Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille
-avec les monarchies! Donnons du comte aux Peaussier, d'autant plus que
-je réserve à leur vanité un plat de ma façon, et que, entre parenthèses,
-je te prie d'ajouter à ton menu!...
-
---Une bouillabaisse, je suis sûre?...
-
---Non! Je fais déjeuner le comte et la comtesse Peaussier côte à côte
-avec le fils d'un de mes ouvriers, d'un simple ouvrier: il se nomme
-Grenouilleau.
-
---Quelle singulière idée!
-
---C'est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je
-pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance, utile au
-polo, au tennis ou au bridge: j'invite Grenouilleau. Je pouvais, comme
-les Peaussier, m'orner le front d'une couronne de papier pour pénétrer
-dans une classe de la société qui n'est pas la mienne et qui se fût
-moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite
-inférieure...
-
---Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure!
-
---Est-ce là toute l'objection que tu as à me présenter?
-
---Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire là n'est pas une mauvaise
-action... Je n'en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos
-idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l'exagération. En
-tout cas, je te conseille de ne pas mettre d'ostentation dans
-l'hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau;... car quelque chose me
-dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c'est plus
-pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais...
-
- *
-
- * *
-
-Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant
-passé vingt-deux heures dans son compartiment de seconde classe, non
-compris le trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la
-gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau
-connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au «patron» qui le
-poussait à l'intérieur de la limousine:
-
---Si ça ne vous fait rien, m'sieu Bullion, j'vas monter à côté de
-Pfister... C'est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays
-de connaissance!...
-
---Ah!... bon!... très bien, mon garçon. Si je t'ai fait venir, c'est
-pour que tu sois à ton aise...
-
---Vous tourmentez pas, m'sieu Bullion!
-
-Et Grenouilleau d'entamer la conversation avec Pfister, qui répond par
-monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M.
-Bullion, condescendant, n'ose interrompre l'exubérance du voyageur, muet
-sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l'intérieur, il lui frappe sur
-l'épaule:
-
---Pas fatigué, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?...
-
-Grenouilleau fait signe qu'il n'est pas fatigué; et il dit au
-mécanicien:
-
---Oh! ce que j'ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n'ai tant
-roupillé.
-
-A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, madame
-Bullion demande à son mari:
-
---Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?...
-
---Grenouilleau?... ce qu'il dit?... Ah!... il connaît Pfister.
-
---As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le
-déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu'il se croie obligé de faire
-toilette!...
-
---Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.
-
-Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l'attendait
-pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n'obtint pas de réponse;
-on le cherchait dans la maison: ne s'y était-il pas égaré? Mais non!
-Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait,
-à son ami Pfister! Il fallut l'arracher de là:
-
---Vous n'avez donc pas faim, mon brave ami?
-
---Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n'ai
-pas mangé.
-
-Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour monsieur et madame
-Bullion de voir ce garçon se remettre si allègrement d'un long voyage.
-On comprenait très bien qu'il parlât peu, car il avait sans cesse la
-bouche pleine.
-
-On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et
-le chauffeur était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à
-l'intérieur avec madame Bullion qui le comblait de prévenances et
-l'interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d'abord
-«_Madame_ votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte
-mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à
-ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s'informait de la date de «la
-première communion»; elle touchait à tous les points de repère
-importants dans la famille bourgeoise, et peu s'en fallut qu'elle ne
-parlât «des relations». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des
-réponses ambiguës à des questions qui l'effaraient et, parmi ces
-réponses, un mot souvent répété apprenait à madame Bullion que, dans sa
-famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui
-correspondaient aux périodes où l'on était entré dans la «purée» et à
-celles où l'on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait
-donc! Et l'excellente madame Bullion de lui faire observer: «Jeune
-homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre...» Et
-elle ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de
-dorlotements, de petits soins: «Monsieur Bullion et moi ne voyageons
-jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat...», ce qui, par
-exemple, amena le sourire sur les lèvres de Grenouilleau.
-
-On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M.
-Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à
-ses amis:
-
---Un pauvre petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je
-vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi...
-
-Et il leur glissait à l'oreille:
-
---Le fils d'un ouvrier, d'un simple petit ouvrier...
-
---Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?...
-
---Un beau pays, oui, m'sieu...
-
-Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays,
-reluquant toute voiture au passage.
-
-On lui disait: «Ah! de la poussière, par exemple!» Et Grenouilleau, que
-la poussière ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l'oeil si, des fois,
-je ne connaîtrais pas quelqu'un.»
-
---Mais vous êtes en bonne compagnie, j'imagine?...
-
---Pour ça, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d'une
-oreille à l'autre.
-
-Et l'excursion en automobile continua jusqu'à Cannes, où madame Bullion
-avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture,
-Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un
-petit enfant. On n'osa seulement pas le réveiller pour lui montrer la
-Croisette. Monsieur et madame Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent
-au mécanicien: «S'il s'éveille, menez-le visiter la rue d'Antibes et le
-port; nous irons à pied vous rejoindre là.»
-
-Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après,
-environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où
-Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d'une famille
-anglaise, un nommé Robiot, dont madame Bullion entendit parler, pendant
-le trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir
-aussi, à la fin.
-
---Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous
-satisfait de votre première journée dans le Midi?
-
-Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père:
-qu'est-ce qu'il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce
-«sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des
-«Engliches»!
-
-Et M. Bullion, lui aussi, connut l'histoire de ce «sacré Robiot» qui, à
-lui seul, semblait valoir tout l'azur de la Méditerranée.
-
-Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt,
-pourtant, un fameux somme! Madame Bullion dit à son mari que c'est une
-manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il
-boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne
-profite point de son déplacement.»
-
-En quoi madame Bullion se trompait.
-
-Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf
-heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit
-déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu'il
-arpentait depuis l'aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les
-coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et
-jusqu'à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe
-riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé
-avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les
-matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les
-pauvres. Grenouilleau s'intéressait à tout, à condition qu'on le laissât
-faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin
-appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances
-sur le Midi qu'il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son
-automobile, et dont profita et s'émerveilla M. Bullion, un moment, en
-passant par là pour donner des ordres.
-
---Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le
-savais bien que ce «populo» n'est pas si bête, et qu'en plus d'une
-occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d'hier, et
-qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire
-parler au déjeuner, va en donner à rabattre au comte et à la comtesse
-Peaussier. C'est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait
-à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous
-n'interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de
-seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie
-matinale d'une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si
-justes, avec des expressions... non pas académiques--tant pis!--mais de
-poète, oui, de poète, ma parole d'honneur!... Et je leur dirai, au comte
-et à la comtesse Peaussier: «C'est un pauvre petit gars, le fils d'un
-ouvrier, d'un simple ouvrier...»
-
- *
-
- * *
-
-A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent
-à la villa Bullion dans une auto superbe et du dernier modèle.
-C'étaient, d'ailleurs, des gens fort bien. D'autres personnes étaient là
-déjà, et, quoiqu'on n'eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur
-annonça qu'il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle
-ne se présentait point. M. Bullion dit un mot à l'oreille d'un
-domestique. Le domestique revint et dit un mot à l'oreille de son
-maître. M. Bullion commanda d'attendre. Madame Bullion, plus avisée et
-qui s'impatientait, commanda qu'on allât voir au garage. L'anxiété des
-convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage? On hasardait
-cent hypothèses; enfin l'on s'agitait. M. Bullion leur dit alors:
-
---Voilà: j'aurai l'honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit
-gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d'un ouvrier,
-d'un simple ouvrier...
-
---Mais bravo!... mais bravo!...
-
-La surprise fut accueillie à merveille; et l'on parla, en attendant
-Grenouilleau, de l'opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux
-gens du peuple; et l'on félicita chaleureusement M. Bullion de son
-intéressante initiative. Mais l'enfant du peuple, à qui une société
-élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours pas.
-On décida de se mettre à table. M. Bullion était mécontent.
-
-A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître
-d'hôtel et l'interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux,
-étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère.
-Aussi l'on entendit distinctement la réponse du maître d'hôtel:
-
---Monsieur Grenouilleau est bien là... mais monsieur Grenouilleau a dit
-qu'il préférait manger à la cuisine.
-
-
-
-
-L'INDIVIDU
-
-
-Prouville-sur-Mer, 3 septembre.
-
-«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours,
-bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis
-l'hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous
-ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces
-maisons normandes, c'est-à-dire celle des Escroignard et celle des
-Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la
-colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de
-reconstituer un de ces magnifiques séjours d'été que les riches Romains
-se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre
-villa romaine et celle de la baronne d'Escroignard, un espace d'environ
-dix-huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes
-sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière
-ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches,
-flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s'intitule «Buvette» et
-«Bains de Prouville». Elle est habitée par le baigneur, à la chemise de
-flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s'y adosser quand
-souffle le vent d'ouest.
-
-»L'autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux
-gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le
-douanier. L'un d'eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la
-porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son
-camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine,
-semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre,
-selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois
-bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de
-drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras
-nu, couleur pelure d'oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos
-environs. Le bruit s'en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des
-sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les
-corridors. Moi-même, le menton savonneux, je me surprends à sonner la
-femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions été cambriolés, par
-hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, sinon que «madame a vu
-les gendarmes, madame a fait réveiller monsieur, madame a une peur!...»
-
-»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et
-l'autre gendarme à faire de faux bonds vers l'est, vers le sud-est, vers
-le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du tout
-d'accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des propos
-acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement
-indistincts, jusqu'ici. Quant à la femme, d'abord incertaine ou
-prudente, c'est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus
-affirmative, la plus hardie de ton: son bras pelure d'oignon abat
-successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui,
-lui seul, avec la rigidité d'un poteau indicateur, dans une direction
-que j'estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs
-s'enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être
-affirme-t-elle qu'il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à
-vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi,
-qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les
-cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les
-chevaux au moins avaient de l'impatience, eux; ils piaffaient, ils
-invitaient la police à sévir!...
-
-»Je m'habille à la hâte, je descends. Toute la villa est informée, du
-moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu'ils se renseignent, et
-cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités
-sont debout et s'enquièrent, chacun, au fond, charmé qu'un événement
-vienne secouer la torpeur d'un séjour au bord de la mer, si monotone
-aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus
-d'une semaine, il ne s'est rien fait ici que du _bridge_!...
-
-»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes
-de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce
-concierge, où est-il?» On apprend par lui que l'enquête est fondée sur
-une plainte de la baronne d'Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait
-remarqué, toute la journée de la veille, un individu de fort mauvaise
-mine se dissimulant sous les sapins du terrain à vendre. Le concierge,
-en effet, avait aussi parfaitement vu l'individu; le baigneur, la femme
-du baigneur, le douanier aussi l'avaient vu. Madame Vauvillier, notre
-gracieuse hôtesse, affirma qu'elle avait bien cru le voir. Le maître
-d'hôtel déclara que ce n'était pas d'aujourd'hui que le terrain en
-question servait d'asile à «toute une clique de propr' à rien». Eh bien,
-voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent à
-prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons
-deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont
-nerveuses à l'excès; l'une d'elles--c'est la plus blonde--dit: «Moi, je
-sais quelqu'un qui ne fermera pas l'oeil de la nuit!» Son mari, pas
-assez amoureux, soupire: «C'est moi!» On fait des projets pour la nuit
-prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de
-l'«individu».
-
-»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n'est pas au _golf_? Non,
-Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que
-l'imbécile municipalité n'aura pas balayé la commune de la horde de
-repris de justice qui en est la honte et qui en fera la ruine à bref
-délai.
-
-»--Avez-vous vu l'individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh
-bien, dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs
-propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches...
-Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l'on
-fasse main basse sur nos demeures...
-
-»Vauvillier, cependant, n'a pas perdu son sang-froid; il fait observer
-au bouillant Brodeau:
-
-»--Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s'agit-il, en somme? Avez-vous
-été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l'ont-ils
-été? Quelqu'un de la commune l'a-t-il été?... Un individu, oui, a été
-signalé dans le terrain à vendre. Après?
-
-»--Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l'appui de mon cher hôte,
-passons en revue, s'il vous plaît, les forces que sont en mesure
-d'opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées:
-chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois
-domestiques mâles,--quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici, même, ce
-matin, au petit déjeuner, nous étions sept mâles à table; il y en a
-autant, paraît-il, à l'office... Huit et sept, quinze, et sept,
-vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant,
-nous mobilisons la maison de la baronne...
-
-»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort
-sérieux. Brodeau n'admettait pas qu'il se fût privé de son golf pour
-venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu'il n'eût obtenu de
-lui le serment de l'accompagner chez «qui de droit». Il s'agissait
-d'amalgamer un bloc de propriétaires en vue d'une protestation
-collective, véhémente!
-
-»La baronne d'Escroignard, qui ne met pas les pieds, d'ordinaire, chez
-les Vauvillier, vint en personne, après déjeuner, à la villa romaine--le
-danger raccourcit les distances--et elle donna un corps à la vague
-terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu, elle,
-l'individu! Elle donna de lui un signalement peu ragoûtant. L'individu
-avait couché sous ses fenêtres; elle n'avait pas fermé l'oeil de la
-nuit; elle était harassée; elle excita la commisération tout à la ronde.
-
-»Madame Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne,
-essayait en vain de donner à l'entrevue un certain air de visite
-mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la
-défense commune, et n'abandonnait pas l'individu redoutable. Tout à
-coup, ajustant son face-à-main, elle se dressa vers la baie ouverte sur
-la mer et s'écria:
-
-»--Le voici!
-
-»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent ensemble qu'un
-cri. L'individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.
-
-»Aussitôt, une réflexion unanime, comme le cri d'effroi: «Et la
-gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s'il vous plaît? Elle
-déjeune!...» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s'était
-transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à
-bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes
-quand il n'y avait qu'à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et
-à présent elle déjeunait! elle s'adonnait à la sieste, peut-être! et
-l'individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous
-nargue!... Ah!... la police et les autorités locales eurent un fichu
-quart d'heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du
-gouvernement, la hautaine baronne et madame Vauvillier se trouvèrent
-unies par un commun ressentiment. Ensemble, elles désignaient du doigt
-le va-nu-pieds assis sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois
-villas opulentes, gorgées de personnel et d'invités. Il leur devait
-sembler énorme et nombreux, quoique seul et misérable. Madame Vauvillier
-eut un mot:
-
-»--Voilà nos maîtres!...
-
-»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la
-même servitude.
-
-»Et, l'après-midi entière, l'individu demeura sur la dune, assis sur son
-derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les
-chardons bleus et l'herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires,
-longue-vue puissante de l'illustre fabrique d'Iéna étaient braqués
-tantôt sur lui, et tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes
-guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort
-grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances,
-était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot
-troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l'eau du
-déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de
-bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à
-Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L'une d'elles ne se
-plaignit-elle pas que l'individu lui gâtât le paysage? alors que la
-vérité était qu'il le lui faisait découvrir;--car, enfin, qu'est-ce que
-nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à
-jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l'amour, comme à Paris, où nous
-serions tout aussi bien?...
-
-»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus
-en plus nerveuses, se préparant à passer la nuit blanche, et l'individu
-se prélassant impunément sur la dune, j'annonçai à ces dames ma
-résolution d'aller un peu le regarder sous le nez. On m'y encouragea
-comme à une expédition héroïque:
-
-»--C'est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu'il
-comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue...
-
-»J'enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui
-sont de la couleur d'une eau de savon et font, dans leur ensemble, un
-tapis aux nuances roses et bleuâtres. Notre homme était étendu sur la
-pente sablonneuse. Il ne dormait pas; son oeil, que ma présence ne
-troubla point, semblait fixé sur l'horizon, où des nuages magnifiques
-préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer était d'un calme
-absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, laissées par le
-flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel en immenses
-tessons de grès flammés ou en débris d'émaux anciens d'une richesse de
-tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du sable, en
-sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient et
-s'allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment compliqués.
-Auprès de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu'on entend par un
-vent faible, à la lisière d'un champ de seigle ou de blé, provenait des
-sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des bavardages
-des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant puissant et
-presque imperceptible, de la mer retirée?...
-
-»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me
-demandais comment j'allais l'aborder, lorsque lui, tout bonnement, me
-dit, avec une simplicité et une conviction touchantes:
-
-»--C'est beau...
-
-»--Ah! fis-je étonné, cela vous plaît?
-
-»--Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de
-Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble...
-
-»--De Guerchy?...
-
-»--... Canton de Joigny; c'est dans l'Yonne... C'est pas ici, tonnerre
-de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v'là quarante ans que
-ça me démangeait... Une idée, qu'est-ce que vous voulez?... Ah! bougre,
-si j'avais attendu que j'aie fait des économies, j'aurais bien crevé
-avant de la voir...
-
-»--De voir quoi?
-
-»--La mer.
-
-»--Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?...
-
-»--Peut-être bien plus!... Une idée qui s'est logée là, comme la teigne,
-dans le temps que j'étais moutard: «Y a du beau, que je m'étais dit,
-faudra voir!...» J'y ai mis le temps, comme c'est visible: le loisir et
-l'argent m'ont manqué...
-
-»Et il riait dans sa barbe de trois semaines.
-
-»--Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre
-fantaisie?
-
-»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchotements de la
-mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit:
-
-»--L'homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les
-pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien,
-je suis satisfait: c'est beau!...»
-
-
-
-
-CE BON MONSIEUR
-
-
-Nous avons enterré aujourd'hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps
-gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit:
-sa présence en ce monde n'a eu à peu près aucune importance. Il a vécu
-de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une
-excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon, ni mauvais pour sa
-famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent,
-négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas
-qu'il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu'il éprouvait à jouer
-aux cartes.
-
-On le voyait si heureux, lorsqu'il tenait les cartes à la main,
-qu'autour de lui chacun s'épanouissait, par contagion; et on lui sut gré
-bien plus d'avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s'il eût été
-effectivement un homme de bien. Tout le monde l'appelait: ce _bon_ M.
-Ménétrier.
-
-Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts
-vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la
-perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand'peine
-pour lui payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une
-maison de retraite tenue par des religieuses.
-
-Pour l'aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au
-poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche
-lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte
-s'ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d'avoir aperçu un être
-humain, étiez frappé par la propreté d'un bout de jardin. Après quoi
-paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la
-vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et,
-en vous adressant la parole, vous regardait à l'endroit des genoux.
-
---Ah! ces messieurs et dames demandent Monsieur Ménétrier... Attendez
-donc! Voyons un peu voir s'il n'est pas sorti...
-
-Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque
-pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la
-présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout
-d'un fil.
-
-M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique
-militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les
-vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l'y trouvait installé, les
-coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles. A
-défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La réussite
-était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout son
-contentement, et les bonnes soeurs, la tête penchée de côté, vous
-confiaient que c'était bien dommage.
-
---Il est si bon! disaient-elles.
-
-Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi,
-s'employaient-elles de tout leur coeur à trouver des partenaires à M.
-Ménétrier. Ce n'était pas toujours facile. Il n'y eut, toute une époque,
-à la pension, qu'un vieux podagre si incapable qu'il ne fallait pas
-songer à l'utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or,
-aucune d'elles ne jugeait décent de s'enfermer avec un monsieur, fût-il
-septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M.
-Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par
-semaine! Les soeurs prétendaient qu'il allait s'en laisser mourir. Soeur
-Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette:
-
---Oh!... s'il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!...
-
-On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt
-sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le
-bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de
-dix francs par mois la petite rente du vieux papa.
-
-Cependant ces dames essayaient de dériver l'esprit de M. Ménétrier. Le
-bonhomme se prêtait à ce qu'on voulait, allait à la messe, au sermon, au
-triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait
-soeur Apolline, à l'issue de ces exercices, en lui affirmant que tout
-cela n'était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas.
-
-Un beau jour, la famille fut avisée qu'un ancien magistrat venait
-d'entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M.
-Ménétrier. Que l'on ne s'inquiétât donc plus! le vieux papa aurait
-désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie
-d'un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se
-disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le
-vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort
-déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l'avait
-tiré pendant huit mois de l'ennui mortel: arracher, du moins si
-brusquement, à la pauvresse l'espoir d'une ressource sans doute
-escomptée serait peut-être un acte inhumain... On continua l'envoi du
-subside mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d'un.
-Il faisait quotidiennement son bésigue avec l'ancien magistrat, et il
-faisait dix fois par mois un bésigue supplémentaire avec la personne
-infortunée. Les dernières années de M. Ménétrier se présentaient
-souriantes; on pouvait croire qu'elles seraient nombreuses.
-
-Cependant un télégramme alarmant prévenait l'autre jour ses amis. La
-supérieure, que j'attendis sous le porche, arriva par un long corridor
-dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable.
-Elle dit:
-
---Dieu a pris l'âme du juste... Si vous voulez venir jusqu'à la chapelle
-ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a
-l'air d'un saint...
-
-Je la suivis. Elle continua, sur le même ton:
-
---Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine
-d'huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un
-hoquet... Soeur Apolline l'a trouvé le nez sur la table.
-
-Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie,
-mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un
-crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames
-priaient. En me reconnaissant, soeur Apolline me désigna des yeux le
-cadavre et sanglota. Je m'agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de
-quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu'un de larmoyant, et je
-vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit
-paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la
-reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de
-conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Soeur Apolline se leva et
-me dit: «C'est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de
-ce bon monsieur...» Puis, elle me présenta l'ancien magistrat. Elle
-poussait de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en
-s'adressant à moi:
-
---Oh! monsieur! oh! monsieur!...
-
---Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un
-ange...
-
-Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus
-belle.
-
---Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le
-dise à quelqu'un!... Oui, je m'en confesse publiquement!... Il était si
-bon! il était si bon!...
-
-On commençait à s'émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s'était-il passé
-entre soeur Apolline et feu M. Ménétrier?... Elle confessa son crime:
-
---Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette!
-
-En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses
-derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il
-jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec soeur
-Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On
-l'admirait et on l'aimait pour la faculté qu'il avait d'être heureux. On
-disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!...» Et
-le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes.
-
-
-
-
-ROMANCE
-
-
-Quand j'étais petit, ma grand'mère me menait souvent chez madame de
-Grébauval, qui habitait près de l'église et de la rivière. On sonnait à
-une porte à judas, à demi encadrée par le câble tordu et retordu d'un
-tronc de glycine; on disait bonjour à la vieille Annette; on traversait
-une cour humide et l'on allait saluer la bonne dame dans une grande
-pièce aux dalles de briques, qui exhalait une odeur de tabac à priser et
-de prunes aigres.
-
-Madame de Grébauval avait les joues molles et des cheveux enroulés en
-double boudin sur chaque tempe. Elle pleurait une fille morte bien des
-années auparavant, mais en son jeune âge et pour avoir respiré des
-fleurs.
-
-Le portrait en miniature de Clémence de Grébauval se trouvait sur la
-cheminée, et c'était une figure si jolie que je ne m'étonnais point
-qu'on la regrettât longtemps. Nous autres, nous avions aussi perdu
-maman; nous n'étions pas heureux, et il nous semblait tout naturel que
-l'on parlât de souvenirs tristes.
-
-Clémence de Grébauval avait, sur son portrait, des cheveux noirs, bien
-lissés, et elle vous regardait, du fond de son ovale d'ébène, avec des
-yeux inoubliables. J'allais régulièrement lui souhaiter le bonjour. Peu
-à peu, j'en étais venu à oser l'embrasser, et je lui disais: «Je t'aime,
-Clémence de Grébauval!» Madame de Grébauval en était touchée, et me
-permettait de faire tout ce que je voulais chez elle, sauf d'aller au
-jardin.
-
-C'était dans ce jardin que mon amie avait pris la mort. Il était
-condamné. Un homme de peine y pénétrait une ou deux fois l'an, pour
-élaguer, à coups de serpe. Une porte pleine, à solides gonds, à gros
-verrous, en fermait l'entrée, au bout du corridor. En appliquant l'oeil
-à une fissure que je connaissais, on voyait force toiles d'araignées,
-avec quelque chose de vert et d'or, qui scintillait en vibrant. Je crois
-que la plus grande tentation de ma vie a été de pénétrer dans ce jardin
-interdit.
-
-Pourtant, j'étais convaincu que je n'en reviendrais pas. Mais cela
-m'était absolument indifférent, parce que j'étais amoureux de Clémence
-de Grébauval.
-
-Il ne faut pas trop rire des amours d'enfants. Il en existe de nombreux
-exemples. Un rien suffit à les rompre, de là vient qu'on n'en tient pas
-compte. Mais les petits solitaires qui manquent autour d'eux de jeunesse
-et de distractions, peuvent conduire une passionnette très loin.
-
-Pour moi, je résolus d'entrer au jardin et d'y mourir de la mort de
-Clémence de Grébauval, afin d'aller la rejoindre là où elle était.
-
-Les préparatifs ne me causèrent aucune émotion. J'attendis froidement
-que la bonne fût occupée au dehors, pour prendre une chaise à la
-cuisine, la traîner jusqu'à la porte et dégager le verrou d'en haut. Une
-après-midi qu'Annette plumait un poulet dans la cour, j'accomplis ce
-premier acte, et me reposai. Trois jours après, le verrou n'avait pas
-été repoussé dans sa gaine, tant on fréquentait peu ce passage. Je tirai
-le verrou du bas. Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles. J'étais juste
-assez grand pour soulever le loquet. Mon coeur alors se mit à battre
-très fort. La porte vint à moi, en déchirant les toiles d'araignées, et
-des insectes plats tombèrent et coururent.
-
-Je pensais bien qu'il ne suffisait pas de mettre le pied dans le jardin,
-pour mourir. Je fus d'ailleurs complètement ébloui par le soleil qui se
-couchait juste en face, de l'autre bord de la rivière, et me réfugiai
-sous un prunier de mirabelles. Alors je revis en imagination ma
-grand'mère, et je sentis, je ne sais comment, le parfum léger d'iris que
-répandaient ses vêtements: «Que va-t-elle dire quand elle ne me verra
-plus?» Elle me répétait souvent: «Mon pauvre petit, je n'ai que toi au
-monde...» Je me raisonnais: «Voyons! elle comprendra très bien que j'aie
-eu besoin de rejoindre maman... Peut-être me gronderait-elle si elle
-savait que c'est pour Clémence de Grébauval?...»
-
-Le jardin n'était pas grand. Il était rempli d'herbes et de ronces, et
-des fleurs à demi étouffées, l'air très malade, montraient un nez pâlot
-au travers des végétations folles. «Ce sont ces fleurs-là!... me dis-je,
-toutes sont mortelles peut-être ou bien une seule: laquelle?...» Je ne
-me faisais point une autre idée de la mort que celle-ci: «Je vais
-partir, disparaître, et puis je verrai Clémence de Grébauval.» Je
-n'avais point peur.
-
-Je me penchai sur une maigre fleur et la respirai de tous mes poumons.
-Rien encore. En m'avançant vers la balustrade qui fermait le jardin,
-j'entendis les battoirs des laveuses, et j'allai voir. La terrasse
-donnait à pic sur la rivière, et il y avait en bas, dans un bateau
-entouré d'un grand halo d'eau grasse, M. Blandin, l'agent-voyer, qui
-pêchait à la ligne, le bras tendu, immobile comme un poteau. Les
-laveuses étaient plus loin, sur la droite, agenouillées, pliées en Z et
-battant le linge qui crachait une eau mousseuse aux beaux tons
-d'émeraude. Et, au delà d'un abreuvoir était le pont, par où grand'mère
-s'en irait sans moi... «O Clémence! Clémence! comme il faut que je
-t'aime!...» Je revoyais la miniature, les beaux cheveux si bien lissés,
-surtout les yeux qui me souriaient de loin, de loin, et comme personne
-ne m'avait souri... «Oui, oui, je vais te trouver, je ne peux plus me
-passer de toi, Clémence!...»
-
-J'aspirai l'odeur des oeillets d'Inde qui est désagréable, le coeur des
-pavots dont j'espérais beaucoup, et le pollen des lis qui dut me
-barbouiller de jaune. A ce moment on m'appela. Grand'mère s'en
-allait!... Annette appela aussi, puis madame de Grébauval elle-même. Je
-me jugeai très méchant et très dur.
-
-Mais j'aimais Clémence au delà de tout. Je me cachai, par prudence, en
-m'écorchant la figure et les mains, sous un fourré épais comme de la
-bourre de crin. Bien m'en prit, car on ouvrait la porte. A la trouver
-bâillant, on ne doutait plus que je fusse au jardin. Ma pauvre
-grand'mère passa non loin de moi. Ne m'apercevant pas au jardin et
-voyant la balustrade, elle poussa un cri qui me fit plus de mal que la
-mort. Je fus sur le point de courir me jeter dans ses bras. Mais
-j'entendis M. Blandin qui la rassurait. Il disait:
-
---Je vous affirme qu'il n'est pas tombé un fétu: voyez donc l'eau! rien
-n'a bougé depuis deux heures.
-
-«Il sera rentré seul à la maison, dit grand'mère». Et elle se sauva.
-Derrière elle on ferma les verrous. J'étais emprisonné dans le jardin.
-Cela fortifiait mes desseins. Je n'avais qu'à mourir.
-
-C'est alors que je m'aperçus que j'étais sérieusement écorché. J'avais
-une main en sang et je voyais un petit filet rouge qui me dégringolait
-le long du nez. Cela, pour le coup, m'effraya. Mais, je ne pouvais plus
-remuer sans me blesser davantage. J'étais comme ficelé par un fouillis
-de ronces et d'églantiers épineux. Pour pénétrer là, j'avais dû faire un
-bond à me crever les yeux. Ainsi, ma destinée était de perdre mon sang
-goutte à goutte... J'avais rêvé mieux. Mais j'acceptai ce genre de mort
-et m'étendis sur mes épines, guettant le moment béni où apparaîtrait
-Clémence de Grébauval.
-
-L'_Angélus_ sonna, si près qu'on pouvait croire que la maison,
-tremblante, allait s'effondrer. La nuit devait être venue. Mais je ne
-voulais plus ouvrir les yeux, dans la crainte de voir mon nez et mes
-mains qui devaient être maintenant tout gluants, comme les doigts
-d'Annette quand elle préparait un civet. Les battoirs des laveuses se
-taisaient, un à un; après le dernier il n'y eut plus de bruit. Parfois
-cependant, sur la rivière endormie, un poisson sautait, et je distinguai
-encore que M. Blandin fermait sa boîte d'asticots et déposait sa ligne;
-puis il donna des coups d'aviron qui firent siffler la barque à la
-surface de l'eau. Et tout finit pour moi.
-
-Je fus réveillé par des aboiements de chien et des lumières. Quelqu'un
-taillait et éventrait mon fourré, à grands coups de hache. Je criai: «Je
-suis là! je suis là!» On me tira par les pieds. Je reconnus l'homme de
-peine, puis Annette, madame de Grébauval et quantité de gens du
-voisinage. Grand'mère venait de s'évanouir en entendant ma voix. Tous
-avaient l'air stupide, et chacun me demandait: «Mais enfin, qu'est-ce
-que tu faisais là?» Il me semblait que je revenais d'un grand voyage,
-peut-être du ciel, et je n'étais pas trop honteux de déranger tant de
-monde, plutôt content de ce que j'avais fait pour Clémence de Grébauval.
-
-Mais je gardai mon secret, parce que personne ne m'aurait compris.
-
-(Écrit en 1896.)
-
-
-
-
-GOTHON
-
-
-C'est gentil à vous, ma chère Yvonne, de me demander des nouvelles de
-Gothon. La pauvre vieille a quitté la maison de mes parents le quinze de
-ce mois, pour se retirer chez ses enfants. Elle a soixante-douze ans;
-voilà quarante-huit ans qu'elle servait dans la famille! C'est elle,
-vous le savez, qui a élevé maman; elle l'a suivie dans son ménage, elle
-m'a vue naître, et elle a été la compagne de mon enfance, de mes années
-de jeune fille; je ne me suis éloignée d'elle un peu, que depuis mon
-mariage, mais je la voyais souvent, de sorte que je ne m'étais jamais
-aperçue que j'étais tant attachée à elle. Je vais vous dire une chose,
-Yvonne, qui peut-être vous semblera bien prétentieuse, car cela a l'air
-d'une pensée: il y a des personnes que nous ne croyons point aimer
-autant que nous les aimons, faute d'avoir jamais entendu dire que nous
-pouvions les aimer.
-
-Écoutez, ma chère amie, moi, j'ai été convaincue bien longtemps que
-j'avais l'amour le plus chaleureux pour un vieil oncle que j'ai en
-Roumanie, et qui ne m'a jamais vue, ainsi que pour une certaine cousine
-habitant Béziers, à qui je n'ai de ma vie adressé trois paroles si ce
-n'est par lettres fleuries, au Jour de l'An. Mais j'avais tant rédigé
-pour eux de formules d'embrassements et de tendresses!... Les mots,
-allez! font beaucoup pour nos sentiments.
-
-Eh bien! tandis que j'écrivais des lettres vraiment exquises à mon oncle
-le Roumain et à ma cousine de Béziers, j'envoyais aux cinq cents diables
-la pauvre Gothon qui venait me rappeler l'heure du piano ou de
-l'anglais, ou bien me dire, de ce ton impersonnel que vous lui avez
-connu: «Mademoiselle ne pense pas, je présume, à replacer son petit
-caoutchouc entre les deux dents!...» L'ai-je boudée, la malheureuse, à
-la fin de ma rougeole, quand elle refusait, de cette même voix d'oracle,
-de me donner à manger: «Mademoiselle a juré de se faire périr, je
-présume!...» Et pendant ma scarlatine, alors qu'elle me veillait nuit et
-jour, durant quatre longues semaines, tandis que je ne voyais des
-personnes de ma famille, que le bout du nez, par l'entre-bâillement de
-la porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un instant de repos pour
-dormir? Je ne me souviens pas d'avoir jamais entr'ouvert un oeil sans
-avoir vu sa figure de pomme ridée à mon chevet. Et, pas une fois,
-entendez-vous, Yvonne, pas une seule fois, il ne m'est venu à l'esprit
-que Gothon fût un être d'un mérite particulier: ce que faisait Gothon
-c'était son métier; elle était payée pour cela... quarante-cinq francs
-par mois, ma chère!
-
-C'était une Alsacienne, et elle avait dans sa jeunesse passé cinq ou six
-ans en Angleterre: on tirait d'elle, pour mon service, le peu d'allemand
-et d'anglais qu'elle possédait; elle faisait ma chambre, ma salle
-d'études, avait soin du linge de toute la maison, taillait et cousait
-mes robes, m'accompagnait à la promenade, me conduisait deux fois la
-semaine chez mes grands-parents à Neuilly, aux bals d'enfants, aux cours
-et chez le dentiste. Pendant bien des années, nous avons pris tous nos
-repas en tête à tête; en effet, les heures des cours ne me permettaient
-pas souvent de déjeuner avec mes parents, et, le soir, ils dînaient en
-ville ou avaient à la maison des réceptions où je n'ai paru qu'à
-dix-sept ans. Combien de jours n'ai-je vu maman que par hasard et pour
-ainsi dire au vol, et papa point du tout!...
-
-Papa venait m'embrasser quelquefois à la salle d'études, mais comme nous
-n'y avions pas quinze degrés l'hiver, il partait vite et en se frottant
-les mains. Gothon était accoutumée à avoir froid avec moi. Je savais
-bien dans ce temps-là, déjà, que j'aimais beaucoup papa et maman; mais,
-comme je vous l'ai dit, je ne savais pas que j'aimais Gothon.
-
-Je lui parlais comme à un chien; tous mes mouvements de mauvaise humeur,
-c'est sur elle qu'ils s'achevaient. Un col qui ne se laissait pas
-boutonner, des cheveux qui étaient trop secs pour être peignés; un
-problème qui ne marchait pas; une de ces damnées analyses logiques! et
-c'était la faute à Gothon, et je piétinais, et j'arrachais le col, et je
-brisais le peigne, et je déchirais le cahier, et Gothon entendait de ma
-bouche des choses que je n'oserais pas répéter! Elle les écoutait avec
-une expression de dignité froissée, de résignation et aussi de pitié qui
-m'exaspérait. Parfois elle croyait nécessaire de faire un rapport, et je
-recevais alors une semonce solennelle. Je me vengeais alors en semant
-des poils de brosse dans le lit de Gothon, en chipant les lunettes de
-Gothon, et puis, je savais qu'elle portait une fausse natte... Ah! dame,
-si je l'avais fait disparaître!...
-
-Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades; on la secouait ferme;
-on la traitait parfois de haut en bas. Cela ne contribuait pas à la
-hausser dans mon esprit d'enfant; je me disais: «Puisqu'on la gronde, à
-son âge, c'est qu'elle est vraiment peu de chose.» Mais cela la
-rapprochait un peu de moi: nous étions grondées aussi bien l'une que
-l'autre; en somme, logées à la même enseigne. Ah! par exemple, quand je
-la voyais pleurer, mon coeur se soulevait; j'allais à elle et elle
-m'appelait son «cher baby». Ce sont ces moments-là qui, secrètement,
-nous ont unies.
-
-Quelque chose à quoi je n'avais jamais pensé, ma chère Yvonne, c'est que
-je ne peux me ressouvenir d'aucun moment de ma vie où n'apparaisse,
-comme un prolongement de moi-même, la figure de Gothon. Avant vingt-cinq
-ans, on ne se recueille guère pour songer à ses mémoires, n'est-ce pas?
-Eh bien! c'est la disparition de Gothon qui m'a fait pour la première
-fois revenir en songerie sur mes jeunes années; et ni la mort de mon
-grand-père, ni celle de bonne-maman ne m'ont produit cet effet-là. Vous
-savez, Yvonne, que l'on a au fond de soi des minutes passées, qui ont eu
-à elles seules plus d'importance que des années entières. Est-ce que
-vous n'avez pas éprouvé cela? Il semble, par exemple, que tel jour, à
-telle heure, le monde ait pris à nos yeux une certaine couleur qu'il
-n'avait point auparavant et qu'il a gardée depuis... Il y a des minutes
-où le premier sentiment naît dans notre coeur; la première grande
-émotion! Ce n'est pas généralement au beau milieu de la sauterie ou du
-dîner, ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais quand nous
-sommes seules, chez nous, tout à coup, en tordant nos cheveux, en
-essayant un corsage, en écrivant un mot, à notre table;... et Gothon est
-là avec sa tête de pomme de rainette de l'année dernière, qui nous passe
-un ruban, qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, qui furète,
-qui entre, qui sort; et le bas de sa jupe ou le talon de sa savate est
-lié pour toujours désormais au plus délicat, au plus intime, au plus
-profond de nos souvenirs...
-
-Croiriez-vous que c'est aujourd'hui que je m'avise que cette bonne femme
-toujours présente et qui ne me parlait que sur un ton impersonnel, qui
-était dans la maison un être sans importance, qui, d'un mot, pouvait
-être renvoyée, remplacée sans que personne y prît garde, a pesé d'un
-plus grand poids sur ma direction particulière que tous les
-représentants les plus autorisés de la morale! Je n'exagère pas; je vous
-affirme que ça a été ainsi. De mauvaises têtes comme les nôtres--cela
-est aussi pour vous, Yvonne--s'accommodent mal des sermons que nous
-adressent les autorités constituées. Mais si indépendantes que nous
-veuillions nous croire, il y a toujours quelqu'un qui influe sur notre
-morale privée, et il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ce
-soit la personne la plus loin d'être préposée à cet office. Ah! si
-quelqu'un m'avait dit que c'était Gothon qui façonnait ma conscience!...
-Eh bien! ma petite, en m'examinant à fond, je suis sûre de ce fait, oui:
-c'est le bon sens, un peu «peuple» mais si juste, de ma vieille bonne,
-c'est son assentiment ou sa réprobation exprimés par un soudain
-tassement de rides, par une petite toux, par une certaine manière de
-s'en aller ou de venir, presque jamais par un mot, qui m'ont dirigée
-pendant une douzaine d'années. Enfin il n'y a pas jusqu'à mon mariage,
-oui, qui n'ait dépendu de son flair et du désir désintéressé de bonheur
-qu'elle formait pour moi, «son baby». D'autres, autour de moi, et
-quelles que fussent leurs excellentes intentions, ne pouvaient
-s'empêcher de considérer la fortune, la famille, les convenances, la
-profession, enfin tout ce que vous savez que l'on considère; de combien
-de jeunes gens la coquine de Gothon n'a-t-elle voulu entendre parler
-qu'en faisant la sourde oreille! Et vous savez combien cela vous frappe,
-lorsqu'il s'agit de cette diable d'affaire-là! Je croyais ne faire pas
-grand cas de l'opinion de Gothon, mais j'étais vexée de ce qu'elle ne
-voulût là-dessus donner aucun signe. De l'un d'eux, un beau jour, elle
-m'a dit tout à coup: «Mademoiselle choisira celui-ci, je présume!...» Je
-ne pensais pas à «celui-ci» particulièrement; j'ai même oublié
-l'avertissement de Gothon. C'est elle qui m'en a fait souvenir lorsque,
-beaucoup plus tard, ma foi! j'ai épousé précisément «celui-ci», que
-j'avais cru choisir toute seule.
-
-La voilà partie!... Savez-vous pourquoi elle ne mourra pas dans la
-maison où elle a si longtemps servi? Croyez-vous qu'elle se retire après
-fortune faite, la pauvre vieille?... Croyez-vous qu'elle tienne enfin à
-échapper à la servitude?... Non. J'ai reçu l'autre jour une lettre
-d'elle où elle me donne des nouvelles de mes chats qui sont logés chez
-mes parents pendant mon absence: «la noire va encore avoir des petits,
-je présume; quant au gros minou gris il est toujours triste du départ de
-madame». Et, tout à coup, elle emploie l'anglais, «dear baby», ce qui
-communique un caractère confidentiel à ce qui suit: «Cher Baby, je suis
-sur le point de quitter la maison de madame, je suis trop vieille, j'ai
-trop de douleurs pour être bonne à grand'chose; les autres domestiques
-sont jeunes et ils n'aiment pas beaucoup voir avec eux une impotente qui
-a l'autorisation de ne plus travailler par l'effet de la bonté de
-madame...» Sa lettre est réduite à la plus simple expression, comme le
-sont les documents qui relatent les choses les plus émouvantes; c'est
-l'énoncé tout uni des faits; l'expression «dear baby» et ce sentiment
-d'honneur qui consiste à n'être pas une bouche inutile, laissent
-transparaître ce qu'il y a d'humain sous cet objet impersonnel que fut
-quarante-huit ans et que veut être encore celle qui signe: «Votre
-vieille servante. Gothon.»
-
-
-
-
-L'ATTENTE
-
-
-Je vous raconte le drame de la rue Decamps comme je l'ai vu. Dîner
-habituel chez les Augustin, hier soir: ce gros réjoui de docteur
-Boniface, le pauvre petit Grésidieux, l'oncle Anatole, dit «le
-Maladroit», le ménage Bobet, les Malat, fille et gendre des Augustin,
-votre serviteur.
-
-Je trouve, en entrant, madame Augustin dans l'antichambre. Elle fait:
-«Ah! c'est vous?» d'un air de dire: «Ah! ce n'est que vous?»
-
---Mais oui, madame. Comment vous portez-vous?
-
-Sans prendre le temps de me répondre, la voilà qui file et disparaît
-derrière une porte, en bousculant la femme de chambre.
-
-Je serre les mains, au salon. Sourires. «Bon dernier, comme
-toujours?--Non! fait quelqu'un.--Ah!»
-
-La maîtresse de maison n'ayant pas reparu, je vais à la jeune Malat:
-
---Le papa va bien?... passe sa redingote, je pense...
-
---Mais non, il n'est pas rentré; j'ai même peur que maman ne
-s'inquiète...
-
-Et oup! voilà la jeune femme qui part rejoindre sa mère. Je me trouve
-nez à nez avec Grésidieux, qui devait être dans un pli de la robe: «Ça
-va, les affaires?...» Il croit que je fais allusion à son flirt, mal
-dissimulé, avec la fille de la maison, et il me regarde d'un petit air
-chagrin. Je me reprends: «Non, je veux dire les affaires sérieuses.»
-C'est un pauvre garçon sans position, qui accable Augustin de demandes
-d'emploi. «Ça va très bien, dit-il. Monsieur Augustin doit précisément
-me rapporter une réponse définitive ce soir.»
-
---Saprelotte! dit l'oncle Anatole, si Augustin ne revient pas dîner
-avant de vous avoir trouvé une situation!...
-
-On rit; le pauvre Grésidieux se ratatine. Anatole profite de son succès
-pour raconter un effrayant fait divers lu le matin: un monsieur élégant,
-habitant le centre de Paris, traverse la chaussée pour aller dîner en
-joyeuse compagnie sur le boulevard: habit, boutonnière fleurie, etc. Il
-est coupé en deux morceaux par une voiture de livraison automobile, en
-deux morceaux bien nets: ses amis les voient et les reconnaissent de la
-fenêtre du restaurant.
-
---Oh! oh! c'est horrible; taisez-vous!
-
---Ah! écoutez, mieux vaut encore qu'ils les aient vus: supposez qu'ils
-eussent attendu le malheureux à dîner jusqu'à dix heures!...
-
-Madame Augustin et sa fille rentrent au salon; il faut à tout prix
-changer de conversation. Le ménage Bobet s'écrie tout d'une voix:
-
---Il n'est pas tard, madame Augustin, il n'est pas tard!
-
-Madame Augustin a sur les lèvres un sourire un peu forcé.
-
---Je vous demande vraiment bien pardon, dit-elle, de vous faire attendre
-si longtemps. Je commence à me demander ce que peut faire mon mari...
-
---Allons donc!... Allons donc!... Il n'est seulement pas huit heures!
-
---Pardon! dit Anatole, huit heures quatre...
-
---La belle affaire!
-
---Mon mari ne dépasse jamais sept heures et demie, dehors. Il quitte son
-bureau à sept heures moins le quart; c'est réglé comme papier à musique:
-le temps de gagner le Métro.
-
---Ah! le Métro!... parlons-en, dit Anatole; on sait quand on y entre,
-dans cette invention-là, mais Dieu sait quand et comment on en sort!...
-
---Anatole, dit madame Augustin, je suis sûre que vous allez nous faire
-peur.
-
---Pardon! pardon! dit le gendre, nous sommes autorisés à affirmer qu'en
-définitive, il n'y a pas d'accidents. Prenez les statistiques. Eu égard
-à la quantité énorme de véhicules en mouvement, la proportion des
-victimes de la locomotion urbaine est minime, pour ainsi dire
-insignifiante.
-
---Ça n'empêche pas que...
-
---Sont-ils gais! dit le docteur Boniface, avec leurs écrabouillements!
-Qui est-ce qui a eu les jambes cassées par un tramway, ici? Qui est-ce
-qui a eu l'abdomen crevé par une auto? Personne! Des accidents?
-parlez-moi d'un bon accouchement sur la voie publique, oui! parlez-moi
-d'une belle noyade en Seine par dépit amoureux, à la bonne heure!...
-
---Rassurez-vous donc, ma bonne, dit Anatole, vous voyez bien que rien de
-tout cela ne peut atteindre notre cher retardataire!
-
---Mais, qui est-ce qui vous dit que je sois inquiète de mon mari? Me
-prenez-vous pour une enfant? Je suis seulement fâchée qu'il vous fasse
-attendre... Madame Bobet, ma pauvre mignonne, je suis sûre que vous avez
-des crampes d'estomac?
-
-Madame Bobet nie énergiquement; elle bâille à en avoir les larmes aux
-yeux.
-
---On se fait, bon gré mal gré, dit M. Bobet, à dîner de plus en plus
-tard; c'est l'usage; et c'est tant pis, d'ailleurs, pour la santé...
-
---Ma pauvre petite! Venez prendre quelque chose; mais si! mais si! un
-petit gâteau sec.
-
---Je vous en prie, madame, non, non, je vous assure; je ne dînerais
-plus, et alors je souffrirais bien davantage!
-
---Oh! comme c'est ennuyeux!... Huit heures un quart!
-
-Anatole consulte son chronomètre:
-
---Huit heures dix-neuf!...
-
---Mais qu'est-ce que peut bien faire Augustin?... Il sait cependant que
-nous avons des amis à dîner... Voulez-vous que nous nous mettions à
-table?
-
---On dit que cela fait venir les retardataires.
-
---Accordons-lui au moins jusqu'à la demie.
-
-Le docteur Boniface tient Bobet et Malat sous le charme du récit d'un
-curieux choc opératoire dont il fut récemment témoin. Grésidieux est
-retourné s'acoquiner derrière madame Malat et lui parle tout bas, sur le
-ton d'une confidence amoureuse.
-
-Huit heures et demie sonnent à la pendule. Tout le monde tourne la tête
-vers le cadran.
-
---Bigre, fit le gendre, voilà la demie.
-
---La demie! dit Anatole, il y a quatre minutes qu'elle est sonnée!
-
---Ah! vous êtes agaçant, vous, avec votre exactitude! réplique le gendre
-qui commence à devenir nerveux.
-
-Sa jeune femme se penche vers ces messieurs:
-
---Oh! je vous en prie, ne vous impatientez pas devant maman! Elle est
-plus tourmentée qu'elle n'en a l'air...
-
---Tu as raison, ma petite, dit Anatole, tâchons plutôt de rassurer ta
-pauvre mère...
-
-Il embrasse sa nièce. Madame Augustin, qui va, qui vient, et rentre à
-cet instant au salon, aperçoit Anatole penché sur le front de la jeune
-femme.
-
---Qu'est-ce qu'il y a? Vous vous embrassez? Il s'est passé quelque
-chose?...
-
-On sent que cela se gâte.
-
---Que me conseillez-vous de faire? demande madame Augustin, dois-je
-commander de servir le potage?
-
-Tous se consultent en apparence; chacun est du même avis, qui est de se
-mettre à table. Et puis on espère gagner plus d'entrain. La conversation
-devenait difficile.
-
---Écoutez!... fait madame Augustin.
-
-Elle a entendu une voiture s'arrêter devant la maison.
-
---C'est lui, dit-elle.
-
---Vous avez l'ouïe fine! du diable si j'ai entendu un bruit.
-
-Elle s'est précipitée au balcon. Elle crie:
-
---C'est lui! c'est lui! Mettons-nous vite à table, ça lui apprendra!
-
---Ah! le gredin, c'est une idée! vite à table! vite à table!
-
---Vous l'avez vu? interroge le gendre.
-
---Certainement! un monsieur fort, avec une pelisse, qui rentrait sous le
-porche, le fiacre qui repartait...
-
---Ah! dit Anatole, il était temps, on a beau dire qu'on ne se tourmente
-pas...
-
-Madame Augustin respire, le sang lui remonte à la peau, ses yeux
-revivent:
-
---Je vous avoue, dit-elle, que le coeur commençait à me faire toc-toc...
-
---Quoi qu'en dise le docteur, un accident est si vite arrivé!
-
-Le silence du potage. Chacun se démène. Déjà plusieurs cuillères
-reposent au bord de l'assiette. Madame Augustin, qui n'a pas fini,
-s'arrête tout à coup. Sa fille remarque l'angoisse qui l'envahit de
-nouveau:
-
---L'escalier est haut! voyons maman.
-
---Mais oui! laissez-le monter, cet homme! saprelotte, quatre étages!...
-
---Sans compter l'entresol!...
-
---Et quels étages!...
-
---Augustin s'essouffle facilement...
-
---Pensez aussi qu'il est fatigué, qu'il a dû courir...
-
-On prolonge, on prolonge l'attente. Les pouls battent; jamais les
-parcelles du temps n'ont paru si précieuses.
-
-Madame Augustin fait «non, non» de la tête. Elle a entendu, comme nous
-tous, une porte se refermer à l'étage au-dessous. Ce n'est pas son mari
-qu'elle a vu entrer sous le porche. Sa main tenant la cuiller à demi
-pleine tremble; elle l'abaisse pour prendre un point d'appui sur la
-table; et l'on entend, à la faveur du silence général, le petit trémolo
-de la cuiller d'argent sur la faïence.
-
---Cette fois, dit madame Augustin, je n'y tiens plus; il y a quelque
-chose...
-
---Bast! fait Anatole.
-
---Comment? mais vous-même disiez il n'y a qu'un instant...
-
---Parlons peu et parlons bien, dit le gendre. Inutile de dissimuler: il
-y a retard, retard anormal, allons jusqu'à déclarer tout à fait
-exceptionnel de la part de monsieur Augustin. Inutile non plus de
-s'emballer et de croire tout perdu. Raisonnons en gens sensés. De son
-bureau à la rue Decamps, que ce soit par tramways, omnibus, métro,
-fiacres ou même à pied, donnons-lui une heure.
-
---Un peu plus, dit madame Malat, si papa s'est arrêté en route...
-
---Donnons-lui une heure un quart! Soyons généreux, donnons-lui une heure
-vingt.
-
---Mais puisque je vous dis qu'il ne manque jamais d'être ici à sept
-heures et demie, au plus tard, dit madame Augustin.
-
---Entendu! dit le gendre, mais si vous vouliez bien me faire l'honneur
-d'admettre un instant mon calcul, mon beau-père aurait du être ici à
-huit heures cinq, dernier délai.
-
---Il en est neuf moins dix!
-
---Moins six, rectifie Anatole.
-
---Ah! sacrédié! à la fin, avec vos «moins six!» nous ne sommes pas en
-train de jouer des pantalonnades!... Oui, enfin, ça fait quarante-cinq
-minutes de retard!... Eh bien! voilà!
-
---Quarante-cinq minutes, dit madame Augustin, je vous trouve superbes!
-Je vous dis et vous répète qu'il n'est jamais de sa vie arrivé plus tard
-que sept heures et demie, et il est neuf heures! Non, mais vous me
-faites rire avec vos calculs! Ah! si j'étais à votre place, ce n'est pas
-des calculs que je ferais.
-
---Vous feriez quoi?
-
---J'irais le chercher.
-
---Aller le chercher! reprend le gendre, mais où?
-
-Grésidieux se lève de table:
-
---J'y cours, madame, vous avez raison...
-
---Mais où courez-vous? fait le gendre. Où pensez-vous aller, mon pauvre
-monsieur?
-
---Je ne sais pas...
-
---Faites-nous donc le plaisir de ne pas vous déranger, monsieur
-Grésidieux; si quelqu'un doit sortir, c'est moi.
-
-Madame Malat supplie son mari de ne pas sortir:
-
---On pourrait avoir besoin de toi. S'il arrivait quelque chose, est-ce
-qu'on sait?
-
---Mais saprelotte, dit Anatole, j'y songe! Il y a une heure que M.
-Grésidieux nous a dit qu'Augustin devait faire une démarche pour lui ce
-soir?
-
---Ah?
-
---Ah?
-
---Ah bah! mais il fallait donc le dire?
-
---Monsieur Augustin, dit Grésidieux, devait voir, en effet, le chef du
-contentieux de la Compagnie du gaz...
-
---Entendez-vous, madame Augustin? voilà l'explication: votre mari devait
-aller à la Compagnie du gaz pour Grésidieux.
-
---Mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt?
-
---On l'a dit, on l'a dit; ce sont de ces choses qu'on dit en entrant,
-avec la santé, les affaires, on n'y attache pas d'importance.
-
---Mais, dit madame Augustin, monsieur Grésidieux, lui, il me semble,
-devait bien savoir l'importance...
-
---Certainement, madame, certainement... aussi me suis-je offert à aller
-chercher... J'ai déjà donné tant de mal à monsieur Augustin... Je
-n'osais pas rappeler que j'étais peut-être cause...
-
---Ah! aussi, vous avez des choses si graves à raconter à ma fille. Vous
-auriez mieux fait, vous en conviendrez, de me dire ce qu'il en était...
-
---Allons, maman, allons, calme-toi. Mais on n'ose pas dire qu'on est
-inquiet, tu comprends, alors personne n'explique, personne ne dit ce
-qu'il sait, on met toute son application à ne pas faire allusion au
-retard. Mon avis est qu'on ferait beaucoup mieux en pareil cas, de dire
-franchement: «Vous savez, je me meurs d'inquiétude.» Surtout quand c'est
-la vérité.
-
---Mais non! dit Boniface, ce n'est pas la vérité; il n'y a pas lieu de
-se mourir d'inquiétude, Augustin est à la Compagnie du gaz, c'est simple
-comme bonjour!
-
---A la Compagnie du gaz, à neuf heures du soir!... et quand on a du
-monde à dîner chez soi!... observe tout à coup madame Augustin, mais
-vous perdez tous la raison, ma parole d'honneur; le chef du contentieux
-est comme les autres, il va dîner, je suppose.
-
-Chacun ne demande qu'à déraisonner pour épargner l'inquiétude à madame
-Augustin; mais elle, qui est inquiète, ne déraisonne pas. Cependant la
-passion de conserver son mari la porte à faire retomber la
-responsabilité du retard sur quelqu'un. Et elle reprend l'argument
-Grésidieux dont elle niait elle-même la valeur.
-
---Si Dieu veut qu'il soit arrivé un malheur à mon mari, dit-elle, que
-cela lui serve de leçon! Il faut toujours qu'il se mette en quatre pour
-servir Pierre, pour servir Paul; la moitié de sa vie se passe en
-sollicitations; un homme qui n'a jamais voulu demander quoi que ce soit
-pour lui-même, ni pour sa famille...
-
---Le fait est... dit le gendre.
-
-On dînait cependant. Madame Augustin seule ne pouvait manger. Le temps
-s'écoulait. Les uns, à un ronflement d'auto, se taisaient, d'autres
-s'efforçaient au contraire d'en couvrir le bruit afin d'éviter le triste
-moment de la déconvenue: le taxi ne s'arrête pas, ou bien il s'arrête,
-ce qui est pis encore.
-
-Malat jeta sa serviette et sortit. Sa femme sortit derrière lui. Elle
-revint s'asseoir à sa place. Elle dit à son voisin:
-
---Il est allé voir.
-
---Où?
-
---En bas, chez la concierge, dans la rue, chez le commissaire, on n'y
-peut plus tenir, vous comprenez.
-
---Je consentirais à ouvrir des portières jusqu'à la fin de mes jours,
-soupirait Grésidieux, plutôt que d'avoir jamais demandé une place à
-monsieur votre père.
-
-Une demi-heure sonna. On crut reconnaître le son du timbre d'entrée.
-Tout le monde sursauta. C'était la demie de neuf heures.
-
-Madame Augustin se leva; elle suffoquait. Elle dit:
-
---A cette heure-ci, mes amis, je suis veuve! Ma pauvre fille, tu peux
-pleurer ton père... Il aurait les deux jambes broyées, qu'on l'aurait
-ramené ici à l'heure qu'il est: il a des papiers sur lui, vous pensez
-bien.
-
---Mais, mort, on l'aurait ramené aussi, pour la même raison!
-
---Vous croyez?
-
---Mais certainement.
-
---J'entends un fiacre, dit madame Augustin.
-
---Non!... Pourquoi vous imaginer?... D'ailleurs il aurait pris une
-auto...
-
---Je vous dis que j'ai entendu...
-
---Maman, maman, tu vas attraper froid!... Dans l'état où elle est, mon
-Dieu!
-
-Madame Augustin ouvre la fenêtre. Il y a bien un fiacre qui s'éloigne.
-S'est-il arrêté? La malheureuse retombe dans un fauteuil, comprimant
-avec la main les battements de son coeur. Tous errent de la salle à
-manger au salon, du salon à la salle à manger, quelques-uns ne se
-résignent pas à se séparer de leur serviette. Le domestique vient
-timidement: «Et le rôti, madame?»
-
---Mais, écoutez donc! mais écoutez donc! crie en frappant du pied madame
-Augustin.
-
-Il semble qu'elle entende des choses que personne ne perçoit. Nous
-savons bien qu'elle se leurre; on ne compte plus sur rien. On devine que
-les uns se demandent maintenant: «Ce n'est pas tout, mais comment ça
-va-t-il finir ce soir? Comment sortira-t-on d'ici?» D'autres examinent
-la situation que va créer la mort d'Augustin, le changement aux
-habitudes...
-
-Madame Augustin nous fait peur. Elle a distingué un rire de femme, très
-éloigné, à la cuisine; elle dit: «Les coquines!» Tout d'un coup, nous la
-voyons se précipiter à la porte de l'antichambre sans raison apparente;
-mais elle n'a pas touché le bouton, qu'on sonne... C'est bien le timbre,
-cette fois, un solide coup de timbre... Nous calculons que c'est bien le
-temps qu'aurait mis un homme de l'allure d'Augustin pour monter les
-quatre étages depuis qu'on a signalé le fiacre. Nous sommes tous debout,
-tous confiants, par un revirement soudain.
-
-C'est madame Augustin qui a ouvert, les yeux hagards, folle du désir de
-voir là, là, tout de suite, son mari.
-
-C'est la concierge.
-
-La figure de madame Augustin a complètement hébété la concierge qui
-adopte aussitôt la même expression, par une habitude de servilité. A
-nous voir tous là, haletants, elle s'effraie; pas un mot ne sort de sa
-bouche. Son silence, sa stupeur, ont bien l'air d'annoncer la pire
-nouvelle. Madame Augustin tombe tout d'une pièce sur le parquet de
-l'antichambre. On l'emporte. Boniface, son médecin, s'empare d'elle.
-
-J'avise la concierge, je la pince au bras si vivement qu'elle y porte la
-main:
-
---Qu'y a-t-il? voyons, parlez? Un accident, n'est-ce pas? Il est mort?
-Eh bien! dites-le?
-
---Mort? qui ça?...
-
---Augustin!
-
---Mais non, monsieur, monsieur Augustin est en bas. Il m'a dit: «Montez
-d'abord, madame Colatin, je vous en prie, voyez dans quel état est ma
-femme, j'ai trop peur d'essuyer le premier feu!»
-
-Je m'écrie, malgré moi: «L'imbécile!» puis je hurle en me retournant
-vers l'intérieur: «Il est en bas! il est en bas! Madame Augustin, votre
-mari est là, il monte!»...
-
-Tout le monde interroge la concierge au lieu de lui dire: «Allez le
-chercher, faites-le monter vite, sa femme le croit mort!» Pas plus que
-les autres je ne songe à le faire... Nous crions tous: «Il est là, il
-est là!» Nous gambadons, nous sautons de joie comme des enfants.
-
-Le charivari, le tumulte me refoulent vers l'entrée. La porte est
-demeurée ouverte. Je reconnais le gros souffle d'Augustin. J'hésite une
-seconde entre le parti d'aller à lui ou d'aller vers sa femme demander
-au docteur si elle est en état d'embrasser son mari. Ceci est plus
-prudent. Pendant que je pénètre au salon, j'entends Augustin qui est sur
-le palier et qui fait: «Hem!... Hum!... Atch!... Hum!...» une petite
-tousserie familière, une façon gamine de demander: «Peut-on entrer?
-Vais-je être battu?»
-
-Au salon, je vois le docteur Boniface relever son crâne rose qui
-reposait sur la poitrine de madame Augustin, et au seul contraste de sa
-figure avec celle qu'il a habituellement, je sens mes jambes manquer
-sous moi.
-
-Il dit:
-
---Eh bien, elle est morte, ni plus ni moins.
-
-Augustin qui, sans doute, avait adopté le parti de simuler
-l'inconscience pour excuser son retard, par la porte entr'ouverte,
-faisait d'une voix de bambin innocent:
-
---Coucou! c'est moi!
-
-On s'écarte. Il voit par terre le cadavre de sa femme.
-
-Et voilà.
-
-Que l'issue de l'aventure eût été seulement un peu moins tragique, le
-retardataire n'échappait pas à la nécessité d'expliquer sa conduite. La
-grandeur même du malheur l'a soustrait à toute inquisition. Nous avons
-tous respecté son désespoir sans songer à lui demander la cause d'un tel
-retard, sans songer même à lui demander, ne fût-ce que pour lui fournir
-un alibi, s'il s'était au moins occupé du petit Grésidieux...
-
-
-
-
-LE CLIENT
-
-
-La saison a été si mauvaise! En passant devant la baraque qui
-s'intitule: «Établissement de bains, café et liqueurs», j'ai voulu
-interroger ce brave père Pillon, qui fait à la fois le cabaretier et le
-maître-baigneur, et dont la chemise de flanelle écarlate, au pied de
-quatre mâts à pavillons tricolores, appelle en vain, depuis des mois, la
-clientèle. Chaque jour, je le vois là, arpentant, les pieds nus mais le
-pantalon sec, le chemin de planches qui mène à la plage; il va et il
-vient, suivi constamment d'un beau chien-loup au poil fauve, les
-oreilles et la queue noires, animal fidèle, jeune, vigoureux, bien
-dressé, et qui est un objet d'admiration pour les passants. Ensemble,
-baigneur et chien vont humer le vent; quand le grain s'annonce, l'un
-revient la tête basse, et l'autre la queue, et l'on amène un à un les
-quatre pavillons qui proclamaient sans vergogne à l'entour, la vitalité
-de l'établissement. Plus de couleurs: bonsoir encore pour
-aujourd'hui!... L'humble cabane, portes closes, semble endormie jusqu'à
-l'an prochain; il pleut; le chien lui-même ne hasarderait pas son museau
-au dehors; les drisses, nues, battent contre les mâts et sifflent
-lugubrement; il n'y a plus d'animé que le petit fourneau toujours
-entretenu pour fournir l'eau chaude du bain de pieds--du bain de pieds
-pour qui? Seigneur Dieu!
-
-Souvent, je vois aussi, aux environs du fourneau, une espèce de
-malandrin, oisif et de figure ingrate, reste de la semaine des courses à
-la grande station voisine, le gousset trop plat pour pénétrer au débit
-de vins, et qui attend la fin de l'averse, au moins à l'abri du vent.
-
- *
-
- * *
-
---Mauvaise année, père Pillon?...
-
---Ah! ne m'en parlez pas. Depuis l'ouverture, au mois de juillet, on n'a
-pas compté huit jours de chaud!... Avec ça qu'au jour d'aujourd'hui tout
-le monde a son auto ou sa bicyclette, ma parole, on le jurerait!
-i'passent ici comme des bombes; y en a pas un qui se retournerait tant
-seulement; n'y a plus en fait de piétons que des galvaudeux...
-
-Le vieux baigneur jetait un coup d'oeil oblique sur le gars à mine
-d'apache, qui tournillait aux environs de l'établissement.
-
---Après une saison pareille, vous devez y être de votre poche?...
-
---Monsieur ne croit pas si bien dire! Pour celui-là qui voudrait faire
-le calcul, avec la soumission de la Ville, comme i' disent,--c'est cent
-vingt francs le prix de l'adjudication c't'année-ci, rien que pour les
-bains;--à présent la patente pour le débit; la jeune fille qu'on loue
-pour laver le linge et aider la bourgeoise en cas d'affluence... Y a pas
-quinze jours, le mauvais temps m'a brisé un pieu: faut que je le fasse
-restaurer et remettre en place par le charpentier, et dare-dare--on ne
-peut pas se passer de la corde en cas qu'il viendrait un rayon de
-soleil, c'est-il pas vrai?--coût: vingt francs!... Comptez avec ça sur
-vos doigts, combien qu'il en faudrait de bains à douze sous, dix sous
-par abonnement, pour être à niveau de ses débours... Des consommations?
-c'est presque plus la peine d'en parler à l'heure qu'il est... On n'a
-pas versé une demi-tasse ni servi seulement une canette, de toute la
-semaine... La vie est houleuse.
-
-Mon pauvre baigneur est une victime de la crise que subissent nos
-climats et des changements survenus dans la locomotion. Ses bains et sa
-buvette étaient bien placés, jadis, à deux kilomètres de la ville, à
-quinze cents mètres d'un «petit trou pas cher». De l'une et de l'autre
-on venait jusqu'ici en promenade. Comme beaucoup, le père Pillon
-s'obstine à espérer que ce qui fut hier se reconstitue pour demain. Sa
-plainte de malade incurable me remplissait de tristesse. Je ne savais
-plus que lui dire, et je détournai la conversation en lui parlant de son
-beau chien-loup:
-
---La belle bête!... je vous ai entendu l'appeler Mouton: je parie qu'il
-n'est pas si doux?
-
---La nuit, il ne faudrait pas s'y fier. Et, au commandement, il serait
-nuisible. Mais, pour l'ordinaire, il porte bien son nom. Il vaut de
-l'or: il y a un particulier, un richissime, qui m'en a offert deux cents
-francs!... J'aurais du regret de m'en défaire. C'est de l'argent aussi
-bien placé là comme dans l'armoire; il se défend de lui-même contre les
-voleurs...
-
-Il louchait encore du côté de l'apache, qui visiblement l'agaçait. Je
-lui demandai:
-
---Qu'est-ce que c'est donc que cet individu?
-
-Il haussa les épaules en manière de dérision:
-
---«L'efflanqué», qu'on l'appelle... Des prop' à rien! Ça a vingt-cinq
-ans, c'est bon qu'à lézarder. Où ça mange-t-il? Allez enquêter là-dessus
-si vous avez du temps de reste! Mais n'y a pas de pareil truqueur pour
-se faire offrir une consommation...
-
- *
-
- * *
-
-Pendant que je m'entretenais avec le père Pillon, deux bicyclettes
-avaient paru sur la route et causé des distractions au baigneur. Il
-louchait vers l'«efflanqué», mais il allongeait sa vue vers l'endroit où
-grossissaient les deux taches mobiles que suivait une espèce de grosse
-pelote boueuse en quoi il fut bientôt possible de reconnaître un bull
-anglais tacheté de blanc comme les troupeaux de Normandie.
-
-Le père Pillon, je le voyais bien, n'avait pas renoncé, quoi qu'il en
-dît, à espérer des clients. Pour lui épargner une déconvenue, je lui fis
-observer combien la lame était dure et la bise glaciale.
-
---Des fois, dit-il, rapport au chien qui s'essouffle, i'pourraient
-s'arrêter prendre un verre...
-
-Et il ajouta presque aussitôt, l'oeil animé:
-
---Je mets ma main au feu que c'est des Engliches, la pipe au bec; des
-originaux... Je n'me trompe pas: y en a un des deux qu'a son maillot de
-bain roulé dessous le bras!...
-
-La patronne, de l'intérieur, avait aperçu, comme Pillon, le client
-possible; elle était sortie sur le pas de la porte; elle regardait dans
-la direction des cyclistes. Lui et elle échangèrent un signe, et le
-baigneur me lâcha pour courir jeter des brindilles sous le fourneau du
-bain de pieds.
-
-La «jeune fille» se montra à son tour, apportant une petite table
-qu'elle dressa au dehors et garnit d'un siphon d'eau de seltz.
-«L'efflanqué» se rapprocha, comme pour voir du nouveau. Lui, moi, les
-deux femmes, à l'entrée du débit, nous faisions nombre; le baigneur
-courant à pas précipités sur les planches; Mouton, raidi, le poil déjà
-en brosse au seul flair du chien étranger; un peignoir suspendu,
-brimbalant entre deux maillots que le vent gonflait; les quatre
-pavillons claquant au haut des mâts; notre air d'attente, sans compter
-l'accueillant râtelier à bicyclettes, est-ce que tout cela ne faisait
-pas une station animée, je vous le demande?...
-
-Les deux Anglais--car c'était bien deux Anglais--mirent pied à terre,
-s'engagèrent sur le chemin de planches, déposèrent leurs machines au
-râtelier, sans regarder aucun de nous, mais reluquant l'horaire des
-marées inscrit sur l'ardoise, et qu'ils allèrent consulter de près,
-pendant que le bull, un affreux bull trapu, l'air féroce et mal
-embouché, se jetait, sans préambule, à la gorge du docile Mouton. Puis
-les deux Anglais, tirant tranquillement sur leurs bouffardes, se
-dirigèrent vers les cabines et la mer.
-
-Le père Pillon, à leur passage, les salua très poliment. Ils ne parurent
-pas plus le voir qu'ils n'avaient fait mine de nous remarquer
-nous-mêmes, et ils se plantèrent, d'aplomb, sur leurs mollets de coq, le
-plus âgé, maigre et long, avec une moustache en boudin, l'autre, plutôt
-gringalet, et le visage glabre; à leur droite huit cabines vacantes, à
-leur gauche autant: de quoi choisir, sacrebleu! La fumée de leurs pipes,
-avec celle du fourneau à bains de pieds, fuyait nord-nord-est, en trois
-nuées effilées et parallèles.
-
- *
-
- * *
-
-L'horrible bull, lui, avait tout l'air d'être en train d'égorger Mouton.
-Il fonçait sur ce superbe et digne chien, en poussant hors de son front
-des yeux stupides, soufflant comme un phoque et ouvrant une gueule
-démesurée d'où éclatait un sinistre aboiement. Mouton recevait l'assaut
-comme un soldat la fureur gréviste, sans riposter, brave à outrance,
-attendant un ordre. Ce beau chien paraissait de bronze sur ses jarrets
-tendus, le col gonflé, toute la mâchoire dehors, tout le poil en
-aiguilles; seule, une haleine de fournaise qui s'exhalait en sifflant,
-de ses poumons, semblait foudroyer l'adversaire. De temps en temps un
-coup de reins, un coup de gueule, manifestaient que l'animal était
-vivant et sur ses gardes.
-
-Plus promptement indigné que nous d'une si lâche provocation de la part
-d'un chien bourgeois, l'apache ou «l'efflanqué», sur ses jambes de
-caoutchouc, avait couru instruire du fait le père Pillon, et nous le
-voyions agiter ses longs bras, et l'entendions vociférer contre les
-propriétaires du sale chien et flétrir l'inertie insensée du baigneur.
-Le père Pillon demeurait sourd, indifférent, médusé: les bras ballants,
-la figure abêtie, il ne perdait pas de l'oeil les deux hommes qui, d'un
-instant à l'autre, allaient peut-être prendre un bain ou une
-consommation... Harcelé par le jeune voyou, qui le traitait de «couard»,
-de «poltron», d'«andouille», de «crevé», d'«épluchure» et de «résidu»,
-il se contenta de ramasser un morceau de fonte détaché du fourneau
-délabré, et, moyennant cet engin, de tenir son gêneur à l'écart.
-
-C'était pourtant un gaillard que le père Pillon; il portait sur sa
-chemise rouge trois médailles qu'il n'avait pas volées, et, d'ordinaire,
-il n'était pas homme à laisser entamer son bien.
-
-En face de moi, la femme Pillon et la «jeune fille» contemplaient d'un
-regard anxieux et terrifié la lutte, mais sans faire à l'infortuné
-Mouton la grâce de ce «commandement» dont m'avait parlé le baigneur, et
-qui eût permis à une si belle et si forte bête de terrasser l'agresseur.
-
-Une patience si voulue, une abstention si concertée me serraient le
-coeur.
-
- *
-
- * *
-
-Soudain les deux Anglais tournèrent sur leurs talons et remontèrent vers
-l'établissement. Pillon les salua de nouveau à leur passage, au grand
-scandale de «l'efflanqué» qui, en des termes de la plus basse ordure,
-lui faisait honte de sa servilité, et lui annonçait qu'il allait s'en
-mêler, lui, de secourir Mouton malgré ses «ganaches de patrons», et de
-lui régler son compte au «sale cabot couleur de vache», et de «leur z'y
-faire voir, aux deux tette-la-pipe, si qu'on s'imbibe ici avec du sang
-de navet...» Et, ce disant, l'apache bondissait sur ses savates,
-dépassait Pillon, faisait balle entre les deux étrangers flegmatiques,
-et, tirant de sa poche un mouchoir vaste dont l'un des coins était noué
-sur quelque matière dure, il s'avançait d'un pas rythmé, et, au-dessus
-du bull attaché comme un taon au train de derrière du chien-loup, il
-faisait le moulinet avec son arme rudimentaire, approchant à chaque tour
-de la boîte cranienne du monstre, qu'il allait faire infailliblement
-éclater.
-
-Les deux Anglais, croyant sans doute à quelque facétie excessive,
-étendirent chacun simultanément la main et firent:
-
---Stop!
-
-Leur horreur de chien ne prit pas pour lui cette parole de paix, mais,
-d'un seul mouvement, Pillon, sa femme et la «jeune fille» se ruèrent,
-non sur le chien, mais sur l'apache, l'une, d'un geste vain lui
-arrachant la casquette, l'autre lui déchirant bien maladroitement son
-habit, enfin, le baigneur, d'une main sûre, rompant le moulinet mortel.
-Après quoi, tous, père Pillon, mère Pillon et jeune fille regardèrent
-les Anglais. La jeune fille même, disposa deux chaises près de la table
-qui portait le siphon d'eau de seltz.
-
-Mais les Anglais, eux, regardaient les chiens, non les gens.
-
-Ils s'intéressaient au combat. L'un d'eux daigna sourire parce que le
-bull relevait vers lui sa gueule toute poilue, poilue du poil sanglant
-de l'héroïque Mouton. Cependant le bull, avalant du poil, reniflant du
-poil, commença de s'étrangler, de chanter comme un gamin atteint de la
-coqueluche et d'avoir des haut-le-corps comme un malade du mal de mer.
-L'apache, tout à coup apaisé, se mourait de rire, se tordait en
-tire-bouchon. Un des Anglais souleva le coin de la lèvre et laissa
-entendre un seul mot «Up!» Tous deux enfourchèrent leur machine et
-s'éloignèrent avec leur chien toussant, éternuant, vomissant, étouffant,
-détalant quand même.
-
-Je ne pus me tenir de dire au baigneur:
-
---Et vous ne lâchez pas à présent votre chien à leurs trousses?
-
-Mais Pillon, sublime en son espoir têtu, répondit:
-
---Des fois qu'i s'raviseraient en repassant!...
-
- *
-
- * *
-
-Il soulevait, à pincées, la peau de son bon chien blessé et en examinait
-attentivement, affectueusement, les bourrelets velus, dégarnis çà et là,
-ou piqués d'une tête d'épingle de rubis.
-
-«L'efflanqué» avait ôté sa veste que la jeune fille s'apprêtait à
-raccommoder. En attendant, il s'était installé à la petite table; il
-badinait avec le siphon, et, la patronne elle-même, en rechignant sans
-doute, mais par crainte peut-être, par hébétude douloureuse, ou par une
-résignation dépitée au sort le plus désastreux, lui versait, à lui,
-dérisoire client! la consommation qu'il avait dû, d'ailleurs, réclamer
-impérieusement pour sa peine.
-
-
-
-
-CE QUI NE SE PEUT PAS
-
-
---Oh! dit madame Bullion, je vous devine, vous: vous voilà encore en
-train de manigancer des projets!...
-
-M. Bullion revenait du fond de son jardin, un double mètre replié sous
-le bras, son carnet à la main et prenant des notes avec impétuosité.
-
---Chut! fit monsieur Bullion en désignant du doigt les soupiraux de
-l'office, je ne veux à aucun prix que les gens soient informés de ce que
-je médite.
-
---Je vous connais! Vous méditez quelque invention qui va nous coûter les
-yeux de la tête et qui ne sera appréciée de personne... Mais qu'est-ce
-que vous pouvez bien combiner au bout de ce jardin, en cachette de vos
-domestiques? Je suppose que votre intention n'est pas de leur installer
-un jeu de boules?
-
---Ma bonne amie, dit monsieur Bullion, je me propose de faire participer
-les gens qui m'entourent au progrès le plus élémentaire de l'hygiène
-moderne. Il est inadmissible que nous vantions tous les jours devant nos
-domestiques les bienfaits des ablutions générales, de la douche
-écossaise ou du «tub» bouillant, à la manière des Japonais, sans songer
-que ces gens sont pourvus du même système physiologique que le nôtre,
-éliminent comme nous par les pores de la peau des toxines qu'il est
-dangereux de laisser se résorber, enfin jalousent un bien-être évident
-qu'ils contribuent à nous procurer de leurs mains et qui cependant leur
-demeure totalement étranger. J'ai résolu de faire construire, au bout du
-jardin, derrière la haie des troènes, proche de la prise d'eau qui sert
-à l'arrosage, une salle de bains, telle qu'on en installe aujourd'hui
-jusque dans les logements les plus modestes.
-
---C'est insensé! dit madame Bullion.
-
---Pourquoi est-ce insensé? Cela me semble, à moi, élémentaire.
-
---C'est insensé, dit madame Bullion, parce que cela ne se fait pas.
-
- *
-
- * *
-
-Après trois mois et demi de travaux--coupés d'ailleurs par une grève
-partielle du «bâtiment», puis par une grève des plombiers--un beau
-matin, le petit édifice, au bout du jardin, derrière le rideau des
-troènes, se trouve enfin couvert, clos et garni intérieurement des
-accessoires que peut comporter une salle de bains munie de tout le
-confort moderne.
-
-M. Bullion, madame Bullion elle-même oublient les vicissitudes sans
-nombre que cette construction leur a causées. La salle de bains a si bon
-air, et l'appareil, plus perfectionné, ma foi, que leur propre
-chauffe-bain, fonctionne avec une telle rapidité, une telle
-complaisance, que M. Bullion émet un moment l'idée de s'en servir pour
-son usage personnel.
-
---Mais, dit-il, ne renonçons pas à nos intentions généreuses; je vais
-appeler François, Amélie et la cuisinière; je ne veux pas tarder plus
-longtemps à jouir de leur heureuse surprise.
-
-Ahuris, s'avancent les trois domestiques.
-
---Entrez, dit monsieur Bullion, entrez!
-
-Et il les pousse à l'intérieur.
-
---Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça, mes braves?
-
-La femme de chambre, Amélie, et Honorine, la cuisinière, sont prudentes;
-elles soupçonnent quelque piège et s'en rapportent à la décision du
-domestique mâle.
-
-François, pour faire mieux que de parler, a pris soin, tout de suite, de
-frotter une allumette, d'allumer la veilleuse, de tourner le robinet de
-cuivre; il s'occupe, il expérimente, il se brûle même la main au filet
-d'eau qui passe soudain du froid au tiède et à la température
-d'ébullition, en répandant un nuage de vapeur. M. Bullion, par plaisir,
-touche une à une les pièces de la robinetterie, il remue du pied le
-tapis de liège, fait sonner du doigt la tôle de la baignoire que
-supportent des griffes de félin, enfin, se retournant vers ses trois
-serviteurs:
-
---Eh bien! je vous répète: qu'est-ce que vous dites de ça?
-
-François, ayant médité, prononce à tout hasard:
-
---Pour de l'ouvrage qui nous a coûté à tous bien du tintouin, c'est de
-l'ouvrage assez réussi.
-
-Les deux femmes acquiescent du regard. François a exprimé leur opinion,
-exactement. Et il reprend:
-
---Reste à savoir, à présent, à qui que ces ustensiles-là vont servir: ça
-n'est toujours pas monsieur et madame qui vont venir s'ébouillanter au
-fond de leur jardin?
-
-Les deux femmes approuvent du bonnet avec plus d'empressement: Dieu sait
-si la destination de cette mystérieuse salle de bains depuis longtemps
-les taquine!
-
---Ah!... dit monsieur Bullion, vous avez mis le doigt sur le vif, mon
-garçon! et voilà précisément la surprise que je vous réservais. Cette
-salle de bains n'est ni pour madame ni pour moi; elle est pour vous...
-pour vous François, Amélie, Honorine... C'est à vous trois qu'elle fut
-de tout temps destinée!...
-
-François n'a pas bronché; les deux femmes ensemble ont hoché la tête.
-Une expression stupide leur est commune: ils regardent, hypnotisés,
-médusés, le ruisselet brûlant que vomit le col de cygne, la nappe
-bouillante qui s'élève, et le doux nuage vaporeux qui attiédit la pièce
-et tend sur les vitres un voile de buée.
-
---Arrêtez! dit monsieur Bullion; ce n'est pas à cette heure-ci que vous
-allez étrenner l'appareil; mais j'entends que désormais vous en usiez
-selon vos besoins.
-
- *
-
- * *
-
---Je les ai trouvés un peu froids, dit madame Bullion, quand les
-domestiques se furent retirés.
-
---Ils sont terrassés par l'étonnement, dit monsieur Bullion.
-
- *
-
- * *
-
-Le lendemain, M. Bullion aborde François:
-
---Eh bien! et ce bain?
-
---Ah! j'ai pas eu le temps ce matin, monsieur...
-
---Mais, la femme de chambre?... la cuisinière?...
-
---J'crois ben qu'elles n'ont pas eu le temps non plus elles...
-
---Ah!
-
-Huit jours après, une couche de poussière ternit la baignoire où
-personne ne s'est avisé de répandre seulement le contenu d'un verre
-d'eau... M. Bullion, voyant cela, court au soupirail de l'office, les
-poings crispés, le sang à la tête:
-
---Sacré mille tonnerres de nom d'un nom!... Et ce bain?
-
-François, qu'on peut voir attablé vis-à-vis des deux bonnes, prend le
-temps d'avaler une rasade de vin rouge, puis il s'essuie du revers de la
-main la lèvre. Il regarde successivement Honorine, Amélie, comme pour se
-munir de leur mandat:
-
---Le bain?... C'est ma foi vrai, monsieur, qu'on ne l'a pas encore
-pris... C'est-il donc possible que monsieur tienne tant à une chose
-pareille?...
-
---Comment! si c'est possible?... Ah! çà, mais vous êtes fous!... Ah! çà,
-mais, est-ce que vous voudriez vous payer ma tête?... Si c'est possible
-que j'y tienne tant?... Vous me demandez ça, à moi, quand j'ai fait
-bâtir pour vous, malheureux!... quand j'ai dépensé pour vous plus d'un
-billet de mille francs de ma poche!... Et puis, je ne suis pas là pour
-écouter vos réflexions: je mets à votre disposition une salle de bains
-et je vous ordonne de vous baigner. Un point, c'est tout. Pas plus tard
-que demain matin, si l'un de vous trois, pour commencer, n'est pas dans
-l'eau, vous aurez vos huit jours! C'est compris?
-
- *
-
- * *
-
-M. Bullion s'est levé dès le petit jour pour veiller à l'exécution de
-ses ordres. Depuis six heures, il a l'oeil sur le jardin: il a lui-même,
-hier au soir, passé le râteau dans l'allée nouvellement sablée qui
-conduit au rideau de troènes: le sable n'a reçu encore l'empreinte
-d'aucun pas humain. François fait l'escalier; on entend, à intervalles
-réguliers, les chocs du balai-brosse contre les fers de la rampe. Ce
-n'est donc pas François qui prend le bain, ni qui se dispose à le
-prendre. M. Bullion sonne la femme de chambre. On va voir si Amélie est
-disponible! M. Bullion sonne une seconde fois. La femme de chambre ne
-monte pas. M. Bullion s'autorise de ce retard pour descendre un étage et
-il se montre sur le palier.
-
---Eh bien! J'ai sonné Amélie...
-
---Monsieur a sonné Amélie, dit François, mais c'est que... Amélie est
-dans le bain...
-
---Amélie est dans le bain! s'écrie M. Bullion, suffoqué; je serais
-curieux de savoir par où elle y est allée, par exemple! Ah! Amélie est
-dans le bain!... Elle a des ailes, Amélie, sans doute, pour aller au
-bain? Elle s'y transporte en aéroplane!... Eh bien! moi, je vous
-soutiens qu'Amélie n'est pas dans le bain.
-
---Je peux certifier à monsieur qu'Amélie est dans le bain; monsieur peut
-demander à Honorine qui l'a vue dans le bain, elle, de ses yeux vue.
-Monsieur veut-il voir son linge?
-
-M. Bullion fonce tout d'un trait sur la cuisine où il pense se trouver
-nez à nez avec Amélie. Point d'Amélie! mais la cuisinière, ébaubie,
-terrorisée, ouvrant des yeux comme des trous de fourneau, et appliquée,
-de sa puissante corpulence, contre la porte d'une soupente obscure qui
-sert à l'occasion de buanderie.
-
---Qu'est-ce que c'est que la figure que vous faites là? Où est Amélie?
-Qu'est-ce que vous cachez dans ce nid à rats?... Allons, sacrebleu,
-laissez-moi passer!
-
-Honorine, immobile comme une borne, mais dont l'effroi brise en secret
-les jarrets, ne compte plus que sur la pesanteur de sa masse pour
-obstruer l'entrée de la soupente. M. Bullion, au comble de l'humeur, va
-se colleter avec sa cuisinière, lorsque celle-ci, sur un signe du sage
-François, adopte un parti héroïque:
-
---Monsieur est le maître, dit-elle, mais monsieur n'entrera pas ici:
-c'est ici qu'Amélie prend son bain!
-
-Madame Bullion, attirée par le bruit des voix, est entrée sur ce
-tragique aveu. C'est elle qui ouvre la porte de la soupente sans air ni
-lumière, où une femme ne tient pas debout, et où Amélie, en effet, prend
-honnêtement, chastement, aussi incommodément que possible, le bain
-ordonné, dans le cuvier à lessive, qu'il a fallu une heure et quart pour
-remplir à demi, bouillotte par bouillotte, d'une eau qui, de l'aveu des
-deux femmes, refroidissait à mesure...
-
-M. Bullion croit étrangler ou mourir d'un coup de sang; il s'affaisse,
-anéanti, sur une chaise de la cuisine:
-
---Je vous fais construire de mes deniers... je vous installe une salle
-de bains pareille à celle de madame, à la mienne;... je vous dis: «C'est
-à vous... profitez comme moi-même du progrès...» et... vous vous
-baignez, pour m'obéir, dans une caverne de voleurs, dans un trou de
-taupe et dans un cuvier à lessive!... Ai-je le cauchemar? Suis-je dans
-une maison d'aliénés?... M'expliquerez-vous?...
-
-La cuisinière, d'un geste candide, désespéré et marqué d'une grandeur
-qu'elle ignore, veut dire probablement qu'il y a des choses qui ne
-s'expriment pas, qui ne s'exprimeront jamais entre les domestiques et
-les maîtres.
-
-François, plus disert, ayant roulé sa langue, prend la parole encore une
-fois pour les deux femmes et lui-même:
-
---Sans doute qu'on ne demande pas mieux, tous les trois, que d'obéir aux
-ordres de monsieur et madame; pour tout ce qui est du service, monsieur
-et madame le reconnaîtront, on ne se refuse pas à la besogne. A présent,
-pour ce qui est des bains, monsieur et madame sont témoins qu'on pouvait
-encore faire ce qui est faisable sans ébruiter la chose et sans que le
-voisinage en sache rien. Trois seilles d'eau dans un baquet, derrière
-une porte, ni vu ni connu, la farce est jouée... Tant qu'à se baigner
-dans une salle de bains pareille à celle de monsieur et madame, plus
-belle à mon goût, plus neuve en tout cas, et qui a fait du bruit dans le
-quartier autant que la construction d'un hôtel de ville, nous autres,
-des domestiques, non! On a beau mépriser le qu'en-dira-t-on, on ne peut
-pas s'exposer de gaieté de coeur à être montrés du doigt dans la rue, et
-principalement deux honnêtes filles à se voir traiter chez les
-fournisseurs comme des chanteuses qui ont soin de leur corps... Non!
-monsieur et madame le comprendront: y a ce qui se peut, et y a aussi ce
-qui ne se peut pas.
-
-
-
-
-LE PAYSAGE ADMIRABLE
-
-
-Il y avait, à la fin de l'hiver dernier, un poète et un peintre, jeunes
-et peu fortunés, qui montaient à pied la route sinueuse du Mont-Boron.
-C'est une belle voie qui s'élève doucement au sortir du port de Nice, en
-découvrant, par intervalles, des jardins étagés, des villas et la mer.
-Les automobiles et les tramways y sont bien gênants, et l'interminable
-chemin de potences qu'on nomme «trolley», où sont suppliciés tous ceux
-qui aimaient vraiment cette côte, arrachait au peintre des soupirs et
-des vociférations; mais son compagnon, plus entraîné à dominer les
-laideurs, lui disait qu'il faut, bon gré mal gré, accepter l'idée que,
-de nos jours, tout est dévasté, et s'émerveiller comme d'un prodige,
-lorsque, par hasard, au travers des travaux modernes, subsiste quelque
-beauté naturelle ou bien un vestige, oublié, des périodes où l'homme
-avait encore le goût d'orner la terre et de jouir de son embellissement.
-
-Arrivés au point le plus élevé de la route, après lequel elle se dérobe
-en s'enfonçant dans la rade de Villefranche, ils maudissaient le double
-obstacle d'un haut mur et d'un sombre bois de cyprès et de pins, qui les
-aveuglait au moment même où ils espéraient embrasser toute la baie. Sur
-l'autre bord de la route, une muraille imposante et agreste, fortement
-assise sur le roc, la tête enfouie sous les fleurs, soutenait des
-terrasses à balustres, entre lesquels débordaient des touffes d'anthémis
-et d'euphorbes et pendaient de lourdes stalactites de plantes grasses;
-du haut en bas, des giroflées poussaient en liberté entre les moellons
-décrépis. Une même idée arrêta les deux jeunes gens: «Là-haut... quelle
-vue!...»
-
---La villa n'est peut-être pas occupée!... jouons au milliardaire:
-visitons!...
-
-Ils s'exercèrent à parler au concierge: «La villa ne serait pas à louer,
-par hasard?... Combien de pièces, s'il vous plaît?... Tout le confort
-moderne, bien entendu?... Comment! point d'électricité! oh! que c'est
-incommode!...» Puis, tout à fait en dernier lieu, négligemment: «Quel
-prix?»
-
-«Quinze mille!...»
-
-«A vingt mille, nous ne bronchons pas même!... Je me penche à ton
-oreille et j'y glisse distinctement ces mots: «Cher ami, retenez donc
-l'adresse du notaire...»
-
-Ils s'amusaient comme des gamins, car il n'y a pas plus enfant qu'un
-véritable artiste.
-
-La villa était à louer, le gardien en permit la visite, malgré le chien,
-nettement hostile aux habits défraîchis. Elle se nommait _Golden
-Terrace_; c'était un petit palais de marbre, à l'italienne, avec une
-colonnade, un toit plat, des salons à fresques pompéiennes, une piscine;
-mais le plus étonnant était la vue, la vue plus admirable qu'ils ne
-l'avaient pressenti, qui s'encadrait entre les sombres déchiquetures du
-petit bois de pins et de cyprès.
-
-Le nez aux fenêtres, ils y demeuraient, béats, extasiés, muets, se
-communiquant leur plaisir par un coup d'oeil rapide ou par quelques
-jurons grossiers et formidables, sous lesquels les tempéraments les plus
-délicats voilent communément cette sorte de pudeur sacrée qu'il y a à se
-déclarer subjugué par le beau. C'est par là qu'ils se rendaient plus
-suspects au gardien que par leur mise négligée ou leur inaptitude à
-traiter une importante location. L'homme leur escamota la moitié des
-appartements, sans qu'ils y prissent seulement garde; ces deux originaux
-ne voyaient que la merveille étalée à leurs pieds: le jardin, dès cette
-époque, fleuri et embaumé, la balustrade surplombant la route, les cônes
-des cyprès, le parasol des pins; au-dessous, à quatre-vingts mètres, à
-pic, la mer. C'était l'immense et douce baie des Anges, dont le rivage
-incurvé s'en va mourir au cap d'Antibes, et dont les montagnes, aux
-pures lignes classiques, s'étagent en douze écrans de tons dégradés
-jusqu'à l'Estérel lointain, taillé dans l'opale.
-
-En bas, la colline du Château, au dos velu, au granit écorché, semblait
-un gros monstre blessé, assoupi, entre la ville rose et le long môle du
-port. Il n'était pas midi; le soleil resplendissant comblait d'aise
-cette côte bienheureuse.
-
-Les deux artistes furent incapables de dire quoi que ce fût de ce qu'ils
-avaient combiné avant d'entrer là, car ils n'avaient plus envie de
-plaisanter ni de rire. Descendus sur les marches de marbre du perron,
-d'où la vue, plus ramassée, donnait encore un plus pur plaisir à des
-hommes de goût, ils allaient ne plus pouvoir dissimuler qu'ils n'étaient
-venus là que pour admirer, et essayer de faire entendre au concierge que
-leur fonction à eux était non pas de louer des palais, mais d'admirer la
-beauté où elle se trouve.
-
-Peut-être le concierge leur eût-il été indulgent, mais le chien, plus
-intime gardien de ce seuil opulent, ne cessait, par ses aboiements et
-ses bonds menaçants, de leur faire entendre, à eux, qu'ils étaient ici
-déplacés. Cette vérité leur parut tout à coup si évidente, qu'après être
-demeurés un instant silencieux, le coin de l'oeil un peu humide, ils
-s'esquivèrent comme deux voleurs, laissant le gardien ahuri et le chien
-enfin satisfait.
-
-Au dehors, sur la route, un peu calmé, le poète soupira:
-
---Ceux qui habiteront là!...
-
-Et le peintre jura encore une fois, non d'envie, non de jalousie, mais
-pour exprimer la volupté imaginaire des êtres heureux qui, durant des
-semaines, des mois, jouiraient en paix de ce paysage admirable.
-
- *
-
- * *
-
-Ceux qui habitèrent là, ce furent des personnes qui arrivèrent à fond de
-train en automobile, et se répandirent aussitôt dans le jardin, les unes
-y cherchant un tennis, les autres supputant, adossées à la balustrade,
-et le chronomètre en main, le temps exact qu'elles avaient mis pour
-parcourir le trajet de Toulon à Nice. Il y avait entre elles désaccord
-sur la durée d'une halte appréciable à Cannes, le temps de faire un
-bridge chez la comtesse Paimboeuf.
-
-La discussion, qui semblait importante, occupa les parents durant la fin
-de cette première journée, entrecoupée par les lamentations des jeunes
-filles qui se désespéraient qu'il n'y eût pas de tennis à _Golden
-Terrace_: «Comment avait-on loué une villa sans tennis? En voilà une
-bicoque!... Eh bien, ça allait être gai, ici!...» Leur frère, un jeune
-homme de vingt ans, rasé, robuste, avait déjà sauté de nouveau dans
-l'auto, sous le prétexte d'aller avertir de son arrivée quelques amis de
-Monte-Carlo.
-
-On faisait observer aux jeunes filles qu'elles étaient invitées au
-tennis de la princesse Ignatieff, à Cimiez, que l'on aperçoit d'ici, où
-la voiture en dix minutes les déposerait chaque après-midi. «La voiture!
-sans doute, mais que de temps perdu! pourquoi habiter si loin de la
-ville?»
-
-Le lendemain, une seconde automobile arrivait; elle contenait deux
-jeunes femmes et leurs maris; ils avaient quelque retard; le récit d'un
-pneu crevé occupa tous les esprits durant quarante minutes; il
-s'agissait pourtant de repartir au plus vite, car on attendait ces
-retardataires pour un goûter à la Turbie: n'avait-on pas failli perdre
-cette première journée à demeurer à _Golden Terrace_ sans rien faire!...
-Toute la compagnie ne revint qu'à la nuit pour s'habiller et dîner en
-ville. Les jours suivants ce furent des excursions avec les deux autos,
-à toutes sortes d'endroits renommés, où l'on mettait un instant pied à
-terre pour acheter des cartes postales.
-
-Et, pendant qu'ils n'étaient pas chez eux, des heures d'une merveilleuse
-beauté s'écoulaient sur leur terrasse incomparable.
-
-Le soleil semblait amoureux de cette baie; elle était vautrée devant
-lui; l'après-midi, la ville ayant éteint ses fumées paraissait
-s'assoupir, et elle étirait, le long du rivage courbé, son bras
-paresseux, couleur de chair.
-
-Vers deux heures, la mer, caressée par une brise très douce, scintillait
-comme un ciel constellé. Une écume argentée frangeait la rive jusqu'à
-l'embouchure du Var toute vaporisée; et au delà de cette blonde poudre
-de lumière, les toits d'Antibes miroitaient et l'Estérel était suspendu
-comme par un effet de mirage.
-
-Quand la brise faiblissait, il se formait, au milieu de la baie, de
-grandes bavures verdâtres, somptueux lambeaux couleur d'émeraude jetés
-là comme en l'attente de quelque prince de féerie: et l'on eût pu voir
-tout à coup s'avancer, calme, majestueuse et d'une simplicité antique,
-une belle tartane aux voiles de rouille, ou bien, entre les pyramides
-des cyprès, noircies par le soleil tournant, surgir la sombre masse d'un
-gros bateau génois dont le battement des roues, au milieu d'un si grand
-espace silencieux, faisait vivre et palpiter tout le paysage.
-
-Peu à peu renaissaient les fumées de la ville, des milliers d'écharpes
-de gaze, inclinées toutes au même souffle du vent, quelques-unes
-ondulées, comme des serpentins lancés par les cheminées d'un quartier en
-fête. Elles se mêlaient à la brume du soir, et, bientôt, la mer, la
-ville et les montagnes étaient confondues en une vapeur d'un ton
-d'ardoise; seulement, à la place de la mer, qui est la dernière à
-renoncer aux jeux de la lumière, de vastes soieries pelure d'oignon et
-des coulées de cuivre se mouvaient encore, languissamment, jusqu'à la
-lanterne du môle, où le feu rouge s'allumait soudain, pendant
-qu'apparaissaient au ciel Jupiter et Vénus.
-
-Et les cloches se mettant à tinter, au moment où partout naissent les
-lumières, répandaient sur ce crépuscule agonisant un enchantement
-presque invraisemblable. Ce sont des cloches italiennes; elles ont la
-même clarté légère que celles qu'on entend à Florence, du haut de la
-colline de Fiesole à la tombée du jour... L'harmonieuse courbe de la
-baie, mettant son collier de lampadaires, adoptait sa parure de soirée.
-
-L'air, plus tiède, n'était plus traversé que par le vol des
-chauves-souris, et le silence que par le coassement lointain des
-grenouilles, étrange et féerique accompagnement du repos de la nuit.
-
-Mais ceux qui avaient eu la chance de pouvoir louer cette demeure
-privilégiée n'y étaient jamais durant le jour, et ils n'y rentraient que
-pour discuter des moyens de s'en éloigner au plus vite.
-
-Une seule fois, ils y passèrent l'après-midi; ce fut pour un goûter
-magnifique servi dans le jardin: ce jour-là, dès le matin, on dressa des
-tentes contre la balustrade, destinées à abriter du vent les chapeaux et
-la coiffure des dames, et à protéger contre le soleil le champagne et
-les pâtisseries. Elles obstruaient la vue de la mer.
-
- *
-
- * *
-
-A la fin de la saison, le poète et le peintre repassèrent par le même
-endroit, et tous les deux en même temps levèrent les yeux vers cette
-villa où ils avaient fait une visite singulière. Mais ils regardaient la
-terrasse avec reconnaissance, car ils avaient beaucoup pensé à ce
-palais, à ce paysage, et au bonheur quasi divin évidemment assuré aux
-êtres fortunés à qui le chien réservait un accueil favorable.
-
-Le souvenir d'un tel Éden avait inspiré à l'un d'eux un poème dont il
-était ravi, et l'autre songeait avec orgueil à l'esquisse qu'il avait
-enlevée, dans un mouvement d'enthousiasme, sur la route même, au sortir
-de la visite furtive de _Golden Terrace_.
-
-D'une entrevue écourtée avec ce lieu et ce paysage admirable, ces deux
-hommes, qui n'avaient pour toute richesse que leur esprit et leurs sens,
-avaient emporté plus de félicité que ceux qui possédaient le rare
-privilège d'y vivre, et, grâce au plus rare et plus enviable privilège
-de leur art, ils avaient, l'un et l'autre, d'une minute d'intense
-émotion, créé la miraculeuse fiction qui répand l'illusion du bonheur et
-du beau par le monde.
-
-
-
-
-L'ÉTOFFE A L'ENVERS
-
-OU
-
-L'INITIÉ
-
-
-C'était une idée qui trottait par la tête de madame Petit, un goût
-baroque peut-être, mais après tout légitime: elle voulait avoir à son
-salon des rideaux violets.
-
---Vous voyez bien: c'est une couleur qui s'impose, disait-elle à son
-tapissier, Lespinglé; d'abord, cette bergère bouton d'or en a plus envie
-que moi; elle a besoin de violet, elle en réclame à grands cris; et puis
-il y a ce canapé que vous m'avez garni vous-même avec la couleur
-épiscopale que portait ma vieille maman; est-ce qu'il n'a pas l'air de
-pleurer, ce meuble isolé?... Ça ne vous touche pas, Lespinglé? Je vous
-vois venir: vous vous êtes fourré dans la caboche de ne pas me procurer
-des rideaux violets!...
-
---N'y a pas plus d'opposition de ma part, dit Lespinglé, au violet qu'à
-n'importe quelle autre couleur, madame Petit; c'est affaire de goût; à
-présent, rapport à la facilité de mettre la main sur la nuance, je
-prends la liberté de faire mes réserves. Le violet est-il une couleur
-d'ameublement? Non, madame Petit, il ne l'est pas... Faudra peut-être se
-résigner à fureter dans les magasins anglais...
-
---Furetez, mon brave Lespinglé, mais je vous avertis que j'en fais
-autant de mon côté, car je suis résolue à ne pas attendre six mois pour
-avoir mes rideaux... Et vous m'entendez, je les veux violets, je les
-aurai! et quand le diable serait de la partie, je-les-au-rai!
-
-Lespinglé ne se donna pas la peine de fureter dans les magasins anglais
-ni dans les autres, parce qu'il était par instinct rebelle à toute
-tentative non conforme aux usages reçus. Il attendit donc patiemment, en
-vaquant à d'autres affaires, que madame Petit eût changé de lubie ou se
-fût convaincue par elle-même de la difficulté qu'il y a à se procurer
-des rideaux violets.
-
-Et elle s'en convainquit, en effet.
-
-Que d'allées et venues! Que d'heures de voiture! Que de magasins, tant
-anglais que français ou que turcs, et tant d'ancien que d'ultra-moderne,
-visités, retournés de fond en comble!
-
-Tout à coup, au Bon Marché, mon Dieu! tout simplement, après avoir fait
-tant de maisons exceptionnelles, madame Petit avise un rouleau demeuré
-paisible pendant qu'employés et chef de rayon suaient sang et eau à
-descendre tout ce qui, de près ou de loin, pouvait approcher du violet.
-Madame Petit a prononcé:
-
---Voici mon affaire!
-
-Elle braque son face-à-main sur le rouleau. Le rouleau répond exactement
-à ce qu'elle cherche. Elle croit l'avoir désigné suffisamment.
-
-Sans accorder aucune attention à son geste, le chef de rayon, ramassant
-toute son autorité, croit pouvoir dire:
-
---Je vous conseillerais, madame, de porter votre choix sur les mauves...
-
-Elle bondit:
-
---Comment! mais je vous ai dit, en vous désignant ce rouleau: «Voici mon
-affaire!»... le rouleau violet... là-haut... Est-ce qu'il ne vous crève
-pas les yeux?
-
-Un même sourire mi-espiègle, mi-compatissant erre sur les lèvres du chef
-de rayon et de l'employé. Mais, rompus aux excentricités comme à
-l'humeur étourdie des femmes, tous deux ont promptement recouvré la
-neutralité de leur tenue:
-
---Il va sans dire que c'est l'envers de l'étoffe que vous apercevez,
-madame... Il s'agit d'un article broché dont la face ne rappelle en
-rien...
-
---Eh bien, descendez-moi l'article, je vous prie!
-
-L'article broché, violet à l'envers, est à peine descendu que l'employé,
-avec toute sa dextérité, le déroule en un tour de main, afin d'en
-exhiber la face.
-
---Mais non! Mais non! fait madame Petit en se levant et touchant du
-doigt l'envers violet: voilà mon affaire...
-
-L'employé, deux autres employés voisins, inoccupés et témoins de la
-scène, se regardent entre eux et regardent le chef de rayon. Le chef de
-rayon prend une physionomie accablée; une hébétude lui tombe comme un
-poids sur la nuque; enfin, d'un mouvement léger de l'épaule, il semble
-rejeter--après tout, que diable!--la responsabilité de l'acte saugrenu
-qu'il va accomplir, et se résigner à satisfaire le caprice d'une femme
-excentrique.
-
-On mètre l'étoffe. Madame Petit donne son adresse à la caisse. Autour
-d'elle, dix employés chuchotent: «C'est une toquée qui vient d'acheter
-vingt mètres d'un article sans l'avoir vu autrement qu'à l'envers!»
-
-Madame Petit s'en revint à la maison, l'âme meilleure et l'esprit
-chantant, et elle fit aussitôt avertir le tapissier Lespinglé.
-
---Ah! vous voilà, vous, Lespinglé! Si je vous avais attendu pour me
-dénicher mon étoffe, je ne serais pas sur le point de vous commander mes
-rideaux!... Enfin, passons. Je l'ai trouvée, moi, l'étoffe introuvable,
-et la voici. Qu'est-ce que vous en dites?
-
---Faudrait au moins la voir, pour en dire, fit Lespinglé, en
-s'approchant de l'étoffe, la main en avant.
-
---Non! non! D'ici, Lespinglé!
-
-Lespinglé ne bougeait pas; il regardait non pas l'étoffe, mais madame
-Petit, et en dessous; et son oeil s'amenuisait pour un regard de
-malignité, non pas, en vérité, pour juger mieux des couleurs. Il dit:
-
---Madame Petit veut me faire marcher, je vois ça, rapport à ce que j'ai
-mis de la négligence à lui procurer les rideaux violets... Je ne suis
-pas depuis quarante-deux ans dans le métier sans avoir appris à
-distinguer l'endroit d'avec l'envers d'une pièce. Soit dit sans
-arrière-pensée, madame Petit, je ne suis pas homme à m'offenser de la
-plaisanterie...
-
---Ah! çà, sapristi, Lespinglé, est-ce que j'ai coutume de plaisanter
-avec vous, moi, dites donc un peu?... Si je vous prie de venir regarder
-cette étoffe, telle qu'elle est, à l'envers--mais oui, pardieu! à
-l'envers--c'est que j'entends l'employer à l'envers...
-
---A l'envers!... répéta Lespinglé, sur un ton lamentable, et terrorisé
-comme si on lui eût proposé de renier son pays, son père et sa
-profession...
-
---Écoutez-moi, Lespinglé, dit madame Petit, je pourrais vous dire sans
-préambule que j'ai le droit de faire faire chez moi ce que bon me
-semble, et que si la fantaisie me prend d'employer une étoffe à l'envers
-pour mes rideaux, vous êtes là pour l'exécuter à défaut de tout autre...
-Mais ce n'est pas comme cela que j'agirai avec vous. Venez ici,
-Lespinglé, et dites-moi si jamais le plus beau damas--à
-l'endroit!...--consentirait à jouer avec les couleurs de mon salon une
-symphonie pareille à celle qu'improvise ce chiffon broché en violet--à
-l'envers!
-
-Le tapissier protesta aussitôt; il était tout à l'heure à cent lieues de
-croire que madame Petit parlât sérieusement de faire usage d'une étoffe
-à l'envers; c'était un ouvrage qui ne s'était jamais vu, assurément, de
-mémoire d'homme du métier, un travail ingrat et qui ne causerait pas de
-fierté à celui qui l'exécuterait, il le soutenait encore, mais puisque
-madame Petit en avait pris la décision ferme et résolue, il était là,
-comme de juste, à son service.
-
-Cependant, Lespinglé, qui s'était contraint et molesté, dut, bon gré mal
-gré, laisser en lui s'épancher la nature, et, tandis qu'il enveloppait
-et ficelait l'étoffe destinée aux rideaux, tout en branlant la tête, il
-donna libre cours à un rire innocent, inextinguible. Tantôt il
-considérait le paquet et tantôt les fenêtres destinées à recevoir
-l'étoffe à l'envers, et il riait de tout son coeur de brave homme soumis
-à l'usage coutumier des choses.
-
-Entre temps, l'idée lui poussa qu'ils étaient tout de même seuls de
-mèche, madame Petit et lui, pour accomplir un acte extraordinaire.
-
-Le jour où il vint poser les rideaux à l'envers dans le petit salon, la
-salle à manger était encombrée par les préparatifs d'un dîner de
-dix-sept couverts, et un «extra», qui se joignait pour la circonstance
-au maître d'hôtel, se laissait distraire involontairement par l'aspect
-nettement inusité de la tenture qu'il voyait glisser et reglisser sur
-les anneaux. Cet homme ne put longtemps s'interdire d'exprimer son
-malaise, sous forme assez sarcastique, au tapissier, et, ce faisant, il
-se frappait le front de l'index pour signifier qu'il y avait dans la
-maison quelqu'un, évidemment, d'un peu loufoque.
-
-Lespinglé le prit de très haut; il éleva aussitôt la voix et le débat,
-échangea avec le valet quelques propos de la plus vive aigreur, parmi
-lesquels madame Petit, qui s'habillait de l'autre côté de la cloison,
-put entendre les suivants, de la bouche de son tapissier:
-
---L'envers!... l'endroit!... c'est bon pour ton fond de culotte, mon
-garçon, et celui-là je te conseille de ne pas le retourner!... On n'est
-pas assujetti, dans notre métier, à aligner des couteaux avec des
-fourchettes comme le premier larbin venu; nous autres, il faut voir de
-loin, en clignant de l'oeil, comme les peintres de panoramas... Et, en
-plus de ça, dans les travaux d'art, sache ça pour ta gouverne, jeune
-homme, il ne faut pas que le commun vienne nous embarrasser avec son
-qu'en dira-t-on...
-
-Madame Petit entr'ouvrit la porte, pencha la tête. L'extra se défila,
-comme il convenait. Le tapissier échangea alors avec sa cliente un
-regard avisé et fin, un sourire de haut goût, où se trahissaient et
-l'orgueil d'une rare complicité et la malice altière d'une initiation
-privilégiée. Lespinglé, calmé et dédaigneux, ajouta, désignant la
-valetaille:
-
---C'est routinier comme père et mère!... La plus petite nouveauté--sauf
-votre respect--les fait baver... On leur a dit: «Le blanc est blanc», et
-en voilà pour jusqu'à temps qu'on leur ferme les paupières avec le
-doigt...
-
-
-
-
-LA CONVERSATION
-
-
-Marie de Genaude, à peine arrivée à Paris, téléphona à son amie Lucile
-Thècle afin de lui demander un rendez-vous.
-
---Comment! toi, chère amie, s'écria Lucile dans l'appareil, mais d'où me
-parles-tu? d'Angoulême?
-
---Non! non! je suis au St-German-Palace... Oui, je viens un peu à
-l'improviste, et pour longtemps peut-être...
-
---Ton mari est nommé à Paris?
-
---Ah! bien, ouiche! Mon mari est à Angoulême et moi ici...
-
---Ho, ho! des histoires alors? Dépêche-toi de venir me raconter ça!
-
---C'est précisément ce qui me démange. Ah! j'ai bien besoin de tes
-conseils... Quand peux-tu me recevoir?
-
---Attends, voyons... Mais, au fait, j'ai quelques personnes qui viennent
-prendre le thé chez moi à cinq heures, viens à quatre et j'aurai un bon
-bout de temps pour écouter tes aventures.
-
---Mais je n'ai pas d'aventures, je te prie de le croire!
-
---Tant pis, ma chère!... A tantôt.
-
---A tantôt.
-
- *
-
- * *
-
-A quatre heures précises, une assez jolie femme, très brune, de taille
-élevée et à qui il ne manquait presque rien pour être élégante, se
-présentait chez Lucile Thècle. Échange de baisers entre les deux jeunes
-femmes.
-
---Ah! peut-on être si jolie en descendant du train, et sans rouge!...
-Dis-moi: c'est ton monstre qui t'interdit d'en mettre, ou bien est-ce
-que dans ta province?...
-
---Dans ma province ça n'est pas encore obligatoire, voilà tout; quant à
-mon monstre, il a en tête d'autres objets que ces détails, et ce n'est
-pas lui pour le moment qui songe à m'interdire quoi que ce soit!
-
---Il ne t'interdit pas de le tromper, en tout cas, et il fait bien.
-
---Pourquoi dis-tu: il fait bien?
-
---Parce qu'il perdrait sa peine, je suppose. Une femme jeune et jolie,
-comme tu l'es, a le droit d'être choyée, adulée, caressée, aimée.
-Allons, allons! Marie, tu ne me feras pas croire que tu te maintiennes
-en beauté et en forme, comme te voilà, sans que l'amour y prête la
-main...
-
---Ah! ma pauvre Lucile, je te jure...
-
---Oui, oui, par téléphone, tantôt, c'était bon; mais parce que c'était
-par téléphone; tu as conservé ta prudence en même temps que ta beauté;
-mais là, entre nous, voyons! ton mari te néglige, te trahit
-probablement, c'est ce que je devine, et toi, tu laisses passer les
-jours, les mois, les années peut-être, sans plus seulement connaître une
-étreinte passionnée? Est-ce possible?
-
---Tu parles comme dans les romans, Lucile, mais dans la réalité, je
-t'assure que vivre sans ce que tu dis est possible, très possible, et je
-ne suis pas la seule à en avoir fait l'expérience. Diable! comme tu y
-vas! mais, ah! çà, voyons, toi, Lucile, suppose que, par hasard...
-
---Oh! moi, c'est bien différent, mon cas est peut-être un peu singulier:
-mon mari continue à m'adorer, depuis huit ans, et moi je ne conçois pas
-d'autre homme que lui.
-
---Eh bien! j'ai au moins ceci de commun avec toi, Lucile, c'est que je
-n'ai jamais imaginé, moi non plus, un autre homme que mon mari...
-
---Mais alors, tu l'aimes?
-
---Non, en vérité, non, je ne l'aime plus, et depuis beau temps déjà. Si
-je l'aimais je n'aurais pas fait toute seule ce voyage, pour venir
-causer de mes petites affaires avec toi et consulter un avoué.
-
---Tu ne l'aimes plus; en es-tu sûre?
-
---Mais, ma pauvre amie, voici trois ans et demi qu'il ne s'est pas passé
-ça, entends-tu? ça, entre lui et moi. Il se ruine et se lance dans
-toutes sortes d'affaires plus ou moins louches, pour une affreuse petite
-grue qui chante dans un beuglant. Je me serais passée d'amour, encore,
-mais je tiens à sauver la fortune de mon enfant...
-
---Tu te serais passée d'amour!... Trois ans et demi, dis-tu!... Mais, ma
-petite Marie, c'est fou, c'est inouï, c'est criminel!...
-
---... Criminel?...
-
---Certainement! Cela équivaut à un suicide, tout le monde te le dira, et
-tu es assez intelligente pour le comprendre: à un suicide!
-
---Tu exagères, Lucile, puisque, tout de même, je vis.
-
---Tu appelles cela vivre! Peigner tes cheveux, soigner ton corps, faire
-tes mains chaque jour sans songer que tu prépares le plaisir d'un homme
-et le tien, regarder tes beaux yeux, ta bouche, avec la froide certitude
-que ton miroir sera seul à te parler de ta bouche et de tes yeux,
-aujourd'hui, demain, après-demain!... Et le soir mettre ton linge de
-nuit, le sentir si léger, si fin sur ta peau lavée, parfumée!... Mais
-ton lit ne te dit donc rien?... Tu t'y blottis sans jamais attendre?...
-Et tu appelles cela vivre? Mais vivre, Marie, vois-tu bien, c'est aimer,
-rien de plus, et l'amour est plus que la vie.
-
---Je ne te dis pas non. Tout cela est très bien lorsque l'on a quelqu'un
-en vue, lorsqu'on a le coeur bourré de l'idée de quelqu'un; mais
-lorsqu'on ne pense à personne?...
-
---Ha, ha! tu es délicieuse, Marion! Mais, dis-moi: à Angoulême, on ne
-t'y fait pas penser?...
-
---Les gens que je vois?... Ma foi, non.
-
---Ma petite Marie, je ne te quitte plus. On a sonné, tant pis; fais-moi
-le plaisir de rester assise, je te présenterai à des amies à moi; tu es
-jolie, elles t'apprécieront et je parie qu'elles sauront te distraire.
-
-Deux jeunes femmes entrèrent en même temps, puis, coup sur coup, un très
-jeune homme, une femme d'un certain âge, un monsieur grisonnant,
-d'autres femmes, plus remarquables par leur toilette que par leur
-beauté; un parterre de chapeaux développés outre mesure, mais la plupart
-charmants et sur lesquels elles se complimentèrent les unes les autres,
-avant tout. Soudainement, le premier brouhaha apaisé, Lucile jeta à la
-tête de ses invités la question dont elle était toute émue:
-
---Que diriez-vous si l'on vous annonçait la nouvelle suivante: une femme
-jeune et jolie est demeurée depuis trois ans et demi sans amour... et
-par «sans amour» j'entends, et vous me comprenez: pas ça! vous entendez
-bien: pas ça!...
-
-Grands cris, rires, explosions d'étonnement, paroles de compassion.
-
---Je dirais, opina quelqu'un, qu'il s'agit d'une veuve inconsolable.
-
---Non, fit Lucile.
-
---D'une pauvre femme à qui ses convictions religieuses...
-
---Peuh!... ma foi non.
-
---Alors d'une naufragée, sur une île déserte!
-
---Pas le moins du monde.
-
---J'y suis: d'une malheureuse qui purge une condamnation pour vol
-qualifié?
-
---Pas davantage.
-
---Alors c'est invraisemblable!
-
---Monstrueux!
-
---Immoral!
-
-Et la causerie de s'engager, avec un feu qu'aucun autre objet ne saurait
-attiser pareillement, sur l'éternel amour, sur la beauté de l'amour, sur
-la bonté de l'amour, sur la vertu de l'amour, sur la nécessité de
-l'amour, et presque aussitôt, d'ailleurs, de dégringoler aux privautés
-de l'amour, à son usage, à ses dosages. Pas une femme présente chez
-Lucile Thècle, qui consentît à placer quoi que ce fût au monde au-dessus
-de l'amour ni à passer pour n'être pas initiée à ses plus inquiétants
-mystères. L'une déclare le caractère impérieux de ses goûts amoureux,
-une autre avoue leur précocité, une autre leur diversité; une quatrième
-se lamente à propos des bornes que la nature, hélas! leur impose. Madame
-de Genaude, un peu ébaubie, un peu intimidée, inaccoutumée à de telles
-licences, confuse aussi et dépitée d'être la cause involontaire du
-cynique débat, y prend part, à l'étourdie, et, comme il arrive en des
-cas pareils, ne tarde pas à renchérir sur la liberté des propos qu'elle
-entend. Puis elle s'étonne, se trouble, et, effrayée d'elle-même, elle
-se retire toute rougissante.
-
- *
-
- * *
-
-A peu de temps de là, Lucile Thècle, qui prend plaisir à dégourdir un
-peu les idées de son amie provinciale par de longs bavardages et des
-promenades aux magasins ou au Bois, se présente chez madame de Genaude à
-l'improviste, au St-German-Palace. Toc, toc... On hésite à répondre;
-puis un pas léger et qui semble vouloir effacer sa trace sur la carpette
-se laisse entendre à peine; on ouvre enfin, et Lucile voit à son amie un
-visage étrange qui pâlit et s'anime à l'excès et d'où sort un cri de
-surprise, franchement hors de propos.
-
---Ah, çà! Marie, mais qu'y a-t-il? Tu attendais quelqu'un?
-
---Oui, dit Marie.
-
---Je parie que c'est ton avoué, et tu as peur que je fourre le nez dans
-tes affaires?... Je n'aime pas ces gens-là, d'ailleurs, et je me sauve.
-
---Tu n'as pas l'air de te sauver du tout, dit Marie, et moi, je vais te
-rassurer: ce n'est pas mon avoué que j'attends.
-
---Ce n'est pas ton avoué que tu attends!... Mais, en effet, tu fais une
-drôle de tête, ma parole!... Ah! que je suis bête: c'est ton mari qui
-vient te cueillir?...
-
---Non.
-
---Comment! non?... Mais, ah! çà, dis-moi, Marie, sais-tu bien que si tu
-appartenais à un autre genre de femmes, on croirait que tu attends un
-amant!...
-
---Pourquoi dis-tu: «Si tu appartenais à un autre genre de femmes?» Je
-suis une femme comme toutes les femmes; j'ai les mêmes désirs qu'elles,
-les mêmes besoins, les mêmes droits...
-
---Non! mais, voilà qu'elle se met à raisonner, Dieu me pardonne!...
-Marie, Marie, est-ce que tu blagues? Est-ce que tu te paierais ma tête,
-par hasard? Je ne marche pas, tu sais! Allons, tu ne peux pas avoir de
-secrets pour moi; tout cela est une plaisanterie; dis-moi qui tu
-attends.
-
---Mais, dit Marie, c'est tout simple: j'ai fait l'autre jour, chez mon
-avoué, précisément, la connaissance d'un monsieur, un homme très bien,
-qui m'a abordée, la main tendue, me prenant pour une dame de ses amies
-dont il m'a dit le nom. Je lui ai fait observer qu'il commettait une
-erreur; il a été si poli, si comme il faut, je dirai même si spirituel,
-que je n'ai pas eu le courage de lui tenir rigueur de ce qu'en somme il
-continuait à me parler... Nous nous sommes revus... Il m'a demandé la
-permission de me faire visite...
-
---Et tu lui as accordé la permission, et il vient te «faire visite» ici,
-à l'hôtel, dans ta chambre!
-
---Pourquoi pas?
-
---Mais tu es tout à fait innocente, ma pauvre petite: dans ta chambre,
-là, au pied de ton lit?
-
---C'est toi, Lucile, qui trouves cela extraordinaire?
-
---Mais enfin, Marie, y songes-tu: dans un quart d'heure, cet homme que
-tu ne connaissais pas il y a huit jours, va coucher avec toi, dans ce
-lit!... Si je trouve cela extraordinaire? Mais je trouve cela inouï,
-colossal, ahurissant, et d'un cynisme à faire dresser les cheveux!
-
---Cependant, rappelle-toi, Lucile: c'est à peu près les mêmes
-expressions que tu employais, que vous employiez tous, chez toi, la
-semaine dernière, pour qualifier l'effroyable aventure d'une femme qui
-n'avait pas d'aventure...
-
---Mais, es-tu bête!... Mais, tu ne comprends donc rien?... Mais tu ne
-sais donc pas ce que parler veut dire?... Moi? mes amis et moi? mais
-nous causions, malheureuse insensée! nous causions, ni plus ni moins,
-tout simplement. A toute heure du jour il s'en dit bien d'autres, ma
-chère petite! Un esprit tant soit peu averti, à Paris, doit aussitôt
-faire la part de ce qui se dit et de ce qui se fait, de ce qu'il faut
-retenir d'une conversation et de ce que nous avons dit parce que cela
-nous a plu!...
-
---Comment! comment! Mais, cette blonde qui, chez toi, affirmait qu'il
-n'y a pas à l'heure qu'il est, à Paris, de femme du monde qui n'ait fait
-pis que Messaline?
-
---C'est une femme qui a la vie la plus bourgeoise et la plus régulière.
-
---Soit, mais celle qui confessait n'avoir jamais vu un homme entrer dans
-un salon ou dîner à côté d'elle à table sans l'imaginer «nu, ce qui
-s'appelle nu?»
-
---C'est une femme qui d'abord n'a aucune imagination, mais qui en
-revanche a cinq enfants, presque toujours malades et au chevet de qui
-elle prend la plupart de ses repas.
-
---Oh! oh! tu ne me feras pas croire que parmi les femmes qui émettaient
-chez toi, l'autre jour, des théories d'une si haute désinvolture, il ne
-s'en trouve pas une qui ne les ait plus ou moins mises en actes!
-
---J'en compte deux, en tout et pour tout: l'une--cela est de notoriété
-publique--qui a un amant, qui en a eu d'autres avant lui, et qui
-vraisemblablement en aura d'autres après lui...
-
---Laquelle était-ce?
-
---Celle qui n'a pas parlé.
-
---Et l'autre?
-
---L'autre est une écervelée, tout près de devenir une petite grue, et
-que d'ailleurs je me promets bien de ne plus recevoir, étant donné les
-dispositions qu'elle manifeste...
-
---Vraiment? et laquelle était-ce?...
-
---Toi, ma belle.
-
---Merci... Enfin, et malgré tout ce que tu pourras m'objecter, je vois
-bien que tu t'indignes parce que j'attends un monsieur qui n'est pas «du
-monde» ou plutôt «de ton monde»; mais suppose que l'un des deux qui se
-trouvaient chez toi m'ait fait la cour, si je m'en rapporte à tes
-discours qui sont exactement ceux de ces dames et ceux de ces messieurs,
-quel mal y aurait-il eu de ma part à lui permettre d'entrer ici?...
-
---Aucun! en effet: le plus âgé des deux est un noceur fatigué, un
-carquois sans flèches!
-
---Oui, mais le jeune?
-
---Pis: pas même un carquois! Pourquoi ris-tu?
-
---Je vous trouve comiques. Moi, quand je parle c'est pour dire ce que je
-pense ou ce qui est. Quand je t'ai dit: «Je n'ai pas d'aventure», c'est
-que je n'en avais pas; aujourd'hui j'en ai une, sur tes propres
-conseils, et je te dis: «J'attends un monsieur.»
-
---Tu es une cruche. Si tu habitais un peu Paris, tu comprendrais la
-nécessité de parler, et tu apprendrais à discerner ce qu'il convient de
-retenir d'une conversation. Quant au monsieur que tu attends, attends un
-peu en effet, ma petite: c'est moi qui vais te le recevoir et je lui
-apprendrai, à celui-là, à abuser de la bonne foi d'une provinciale!
-
-
-
-
-STANISLAS RONDACHE
-
-
-Le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_
-reçut un jour la visite d'un M. Stanislas Rondache, dont la carte
-portait: «Administrateur du _Petit Eustasois_.»
-
-M. Stanislas Rondache avait l'aspect d'un provincial robuste et décent,
-la mine honnête et cependant froissée, ouverte à la fois et cachottière;
-au coup d'oeil pressé d'un rédacteur de grand quotidien, ce pouvait être
-quelque garde-chasse coupable d'un coup malheureux et qui venait
-implorer main-forte.
-
-Stanislas Rondache, à peine assis, commença en ces termes:
-
---Monsieur le rédacteur en chef, vous n'ignorez pas sans doute le
-malheur qui s'est abattu sur la famille Poplité...
-
-Le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_,
-prévoyant une de ces interminables et oiseuses histoires qui ne
-sauraient intéresser en rien la rédaction d'un journal européen, se
-leva, dit qu'il était attendu chez M. le président du Conseil, exprima
-ses regrets et remit à une autre occasion la visite de l'administrateur
-du _Petit Eustasois_.
-
-Puis il l'oublia complètement.
-
-Un peu moins de trois mois après, Stanislas Rondache, administrateur du
-_Petit Eustasois_, ayant inscrit sur sa carte: «De court passage à
-Paris», sollicitait de nouveau l'honneur d'être introduit auprès de M.
-le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_.
-Celui-ci fit dire qu'il lui était présentement impossible de recevoir
-qui que ce fût. Stanislas Rondache se retira.
-
-Mais pour réapparaître à la suite d'un autre délai de trois mois.
-
-Et se voir éconduire pareillement.
-
-Cependant, avec une ponctualité méthodique, infatigable, Stanislas
-Rondache venait solliciter chaque trimestre la faveur d'être introduit
-près de M. le rédacteur en chef. Il était connu au journal, les garçons
-clignaient de l'oeil à son entrée, et se mordaient la langue en lui
-rapportant la réponse évasive de M. le rédacteur en chef. Le secrétaire
-de la rédaction et quelques-uns de ces messieurs entr'ouvraient une
-porte pour apercevoir le visiteur trimestriel, toujours poli à
-l'extrême, visiblement ému, anxieux, et pénétré, jusqu'au comique, du
-caractère auguste de la maison où il semblait quasi flatté d'être admis,
-ne fût-ce qu'à l'antichambre.
-
-Enfin, un jour faste, où les choses de l'Europe étaient par hasard au
-calme, et le rédacteur en chef d'humeur favorable, Stanislas Rondache
-fut reçu.
-
-Il se montra en toutes façons identique à l'homme qu'on avait vu environ
-deux ans auparavant à cette même place, et reprit son discours jadis
-trop tôt coupé:
-
---Comme j'ai eu l'honneur de vous l'exposer, lors de ma précédente
-visite, monsieur le rédacteur en chef, il y a donc eu un grand malheur
-qui s'est abattu sur la famille Poplité, et par contre-coup sur le
-_Petit Eustasois_; vous n'avez pas manqué de le remarquer, en jetant les
-yeux sur les faits divers de l'époque...
-
-Le rédacteur en chef, qui n'avait jamais jeté les yeux ni sur cet obscur
-événement provincial ni même sur le _Petit Eustasois_, garda un visage
-d'une complète sérénité, où ne se pouvait laisser découvrir la trace
-d'un sentiment. Et, d'une telle froideur, Stanislas Rondache n'augura
-rien de bon pour sa cause. Il reprit:
-
---Feu monsieur Poplité, propriétaire gérant et rédacteur à lui seul du
-_Petit Eustasois_ avait fait emplette d'une automobile... oh! d'une
-modeste 8 HP, qui n'était pas, bien entendu, un engin de quoi narguer
-ses ennemis politiques!... Enfin, toujours est-il que monsieur Poplité
-s'en était servi et qu'elle lui avait été d'un grand avantage pour la
-campagne électorale qui a eu comme résultat la victoire de monsieur
-Saintoux...
-
-Le rédacteur en chef écoutait ces faits et ces noms comme ceux d'une
-aventure tombée de la lune, et leur totale insignifiance exagérait
-l'aspect rigide de son visage.
-
---Monsieur Poplité monta un jour dans sa modeste 8 HP, pour se rendre à
-Sarrazin...
-
---Sarrazin?... fit le rédacteur en chef.
-
---Sarrazin-le-Pied, chef-lieu de canton, entre Vilmoreau et
-Bressy-sous-Thone: c'est la résidence de monsieur Saintoux. Monsieur
-Poplité avait quitté Saint-Eustas-le-Petit sur les quatre heures de
-l'après-midi... Qu'est-ce qui est arrivé? Monsieur, ce qui est arrivé,
-l'enquête ne l'a jamais établi, et quant à venir ici la bouche remplie
-d'insinuations, spécialement sur un fait divers du temps passé, que la
-justice n'a pas éclairci, Dieu m'en préserve! Toujours est-il, monsieur
-le rédacteur en chef, qu'on a trouvé à la tombée de la nuit l'automobile
-renversée, révérence parler, cul par-dessus tête, à cinq mètres de la
-route départementale, dans la pièce de terre de monsieur Alalonge, face
-au poteau télégraphique qu'elle avait heurté de la manivelle et du
-capot. Le corps de M. Poplité gisait inanimé sous les décombres, la
-poitrine perforée par la barre de direction.
-
-Le rédacteur en chef se contenta de faire entendre sa respiration, sans
-même communiquer à sa physionomie le moindre signe de détente.
-
---Par le décès de monsieur Poplité, voilà donc le _Petit Eustasois_ sans
-direction, sans rédaction, on peut le dire, puisqu'il était le seul et
-unique chez nous à mettre la main à la plume.--Et moi? direz-vous; moi,
-monsieur, je remplissais dans ce temps-là les modestes fonctions de
-metteur en page, de correcteur et de typographe en chef réunies.--Madame
-Poplité, la veuve, qui se trouvait la plus grosse actionnaire, convoqua
-d'urgence le conseil d'administration, avec l'idée bien arrêtée de
-liquider. Les affaires du journal, il n'y a nulle honte à l'avouer,
-n'étaient pas ce qui s'appelle des affaires d'or.
-
-»Monsieur, j'étais occupé à attendre ces messieurs du conseil
-d'administration, dans notre salle de rédaction qui se trouve au premier
-sur la rue du Vieux-Chenil, quand la bonne de madame Poplité monte
-quatre à quatre et ouvre la porte en faisant une figure comme si elle
-avait vu ressusciter un mort. C'était pour m'annoncer qu'il y avait en
-bas un archevêque... «Un archevêque! ma pauvre fille, vous avez sans
-doute la berlue: c'est quelqu'un de ces messieurs prêtres qui vient
-rapport au convoi...--Non, monsieur, il a une douillette d'un propre
-comme il n'y a pas un chanoine de l'église métropolitaine qui en porte
-une les jours de fête, et il tient une petite valise à la main: «--Je
-viens du chef-lieu, entre deux trains, qu'il m'a dit comme ça, en
-regardant dans les encoignures, veuillez avertir le représentant de la
-direction du _Petit Eustasois_ que c'est de la part de monseigneur!...»
-
-»Monsieur le rédacteur en chef, la personne qui nous faisait l'honneur
-de venir du chef-lieu au _Petit Eustasois_, entre deux trains, était bel
-et bien monsieur le vicaire général, monsieur l'abbé Barbeux, pour ne
-pas le nommer, qui est même à l'heure qu'il est évêque _in partibus_.
-
-»Monsieur l'abbé Barbeux venait nous recommander pour le journal un
-rédacteur en chef qui était tout prêt à nous arriver de Paris, sortant
-des hautes écoles, un garçon des plus distingués, et qui, ce qui ne gâte
-rien, nous apporterait avec lui, «rien que pour débuter», un petit
-capital de cinquante mille francs.
-
-»C'était une proposition honnête et qui valait d'être prise en
-considération. J'étais en train d'exprimer toute ma reconnaissance à
-monsieur l'abbé, quand voilà de nouveau la bonne, nommée Nastasie, qui
-remonte aussi précipitamment que la première fois pour me dire qu'il y
-avait en bas--ah! il ne s'agissait plus d'un archevêque, pour le
-coup!--cinq messieurs, dont quatre ensemble et qui avaient bien l'air de
-former un même corps, assez mal mis d'ailleurs, mais jeunes et «de mine
-décidée», disait-elle; ils avaient inscrit sur la feuille de demande
-d'audience et sans autre motif de la visite, ces seules initiales,--au
-nombre de trois quoiqu'ils fussent quatre:--C. G. T. «Ce monsieur
-comprendra», avaient-ils dit.--C'est bien, c'est bien! dis-je à la
-bonne, chacun son tour! priez votre monde d'attendre.--C'est que,
-monsieur, me dit-elle, il y en a un que je ne peux tout de même pas
-faire attendre avec n'importe qui: c'est un monsieur qui est arrivé dans
-une auto d'au moins soixante chevaux!» Et elle me tend la carte du comte
-de Couandrailles, ni plus, ni moins, qui, à la suite de son mariage avec
-une richissime Américaine, est établi à présent au château de
-Rochemaure. «Je ne crains pas de me rencontrer avec monsieur le comte,
-me dit très poliment le vicaire général, le comte de Couandrailles est
-un ami de l'évêché...--Eh! mon Dieu, monsieur l'abbé, si en ce cas
-monsieur le comte voulait bien vous remmener dans son automobile, nous
-aurions peut-être un peu plus le temps de causer, vous verriez madame
-Poplité et ces messieurs du conseil d'administration!
-
-»Nastasie, dépêchée aussitôt, pour faire entrer le comte de
-Couandrailles, remontait en disant que ce monsieur avait engagé
-amicalement la conversation avec les quatre qui se faisaient appeler C.
-G. T., qu'il avait l'air de s'entendre avec eux et qu'il refusait d'être
-introduit en passe-droit, étant arrivé en dernier. «C'est à moi de me
-retirer, dit le vicaire général, et il ajouta, afin de donner un tour un
-peu plus dévot à la conversation qui avait roulé plutôt sur des
-chiffres: «Pour une fois, les premiers seront les premiers et les
-derniers seront...»
-
---Les _deniers_!... comme partout, s'écria en se déridant un instant le
-rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_.
-
---Eh bien! monsieur le rédacteur en chef, c'est ce qui vous trompe! Et
-ça n'est pas les «deniers» comme vous dites si bien, par un jeu de mots
-qui ne m'échappe pas, non ça n'est pas les deniers qui l'ont emporté,
-bien qu'on soit venu nous en offrir, et de plusieurs côtés à la fois,
-comme vous l'avez déjà parfaitement deviné. Ah! qui est-ce qui aurait
-cru qu'une chétive feuille politique qui ne faisait seulement pas ses
-affaires, exciterait de pareilles convoitises, et aux quatre coins de
-l'horizon politique, c'est le cas de le dire, car, monsieur, c'était
-bien une délégation du parti ouvrier qui était en bas, représentée par
-les citoyens bouche à bouche avec monsieur le comte de Couandrailles,
-lequel venait, lui, de la part des comités monarchistes. Monsieur le
-comte les a tous emmenés le soir--si ça peut vous amuser de l'apprendre,
-monsieur--oui, tous, y compris le vicaire général, dans sa grande
-limousine;--entre nous, il y avait deux C. G. T., sur le devant, un à
-côté du chauffeur et le second quasiment sur le marchepied, en
-lapin...--Il a pu les emmener tous sans s'offenser les uns les autres,
-attendu qu'aucun n'avait réussi dans sa mission!
-
-»Ah! il y a eu une chaude séance du conseil d'administration, ce
-jour-là, monsieur! mais à l'unanimité moins deux voix, le conseil s'est
-prononcé pour l'adoption d'un parti qui me vaut précisément l'honneur de
-vous entretenir aujourd'hui, car j'y arrive, à mon but, monsieur le
-rédacteur en chef, j'y arrive; ça a été long, et je vous en fais bien
-mes excuses, mais de ces préliminaires, comme vous l'allez voir, et
-quand j'aurais eu là ma bonne paire de ciseaux, je ne pouvais rien
-couper.
-
-»J'arrive au but, monsieur le rédacteur en chef, et ça n'est pas sans
-trembler un peu, car ce que j'ai à vous dire ressemble à s'y
-méprendre... à une confession!
-
-Le rédacteur en chef, dans l'impossibilité de soupçonner où son visiteur
-en voulait venir, commençait à s'impatienter; il redressa tout à coup la
-tête.
-
---Premier aveu: monsieur le rédacteur en chef, je ne m'appelle pas
-Stanislas Rondache!...
-
-»Non; puisque du vivant de monsieur Poplité, la même signature s'étalait
-en caractères gras au sommaire du _Petit Eustasois_: c'était le
-pseudonyme adopté par feu monsieur Poplité en personne--mais il est bien
-possible que vous ayez négligé ce détail.--Non, je ne m'appelle pas
-Stanislas Rondache, mais simplement et tout bonnement Joseph Ploux. Si
-je m'introduis jusqu'à vous sous l'égide d'un nom honorablement connu
-dans la région, c'est que j'y ai été autorisé, et dès cette mémorable
-séance du conseil d'administration... J'y ai été autorisé, quoique sans
-grande instruction et ne me donnant pas pour plus malin que je ne suis,
-voici comment:
-
-»Dans le moment même de la plus chaude discussion, et quand il
-s'agissait de savoir ce qu'il adviendrait de notre infortuné quotidien
-et si on ne le vendrait pas à gauche ou bien à droite, et comme ces
-messieurs qui ne sont pas millionnaires, tant s'en faut, se trouvaient
-tiraillés dans leurs intérêts et dans leur conscience, madame Poplité,
-propriétaire du local et de tout le matériel d'imprimerie, s'est levée:
-«Mon pauvre mari, dit-elle, m'a confié souvent que quand il était dans
-l'embarras pour la rédaction de son journal, il avait pour principe de
-ne pas s'arracher les cheveux: _On prend son bien où on le trouve_;
-voilà quelle était sa devise, à ce pauvre ami, et il y a principalement
-les grandes feuilles parisiennes qui sont excellemment rédigées et qui,
-cependant, ne parviennent pas à la connaissance du dixième de nos
-populations lisantes; ça n'est-il pas un grand dommage, messieurs, je
-vous le demande, que tant de savoir et tant de talent soient plus qu'aux
-trois quarts perdus?» Là-dessus, il y a quelqu'un du conseil, monsieur
-Sablé, un qui ne mâche pas ce qu'il a à faire entendre, qui demande la
-parole: «C'est très exact, dit-il, je connaissais l'usage adopté par
-notre regretté directeur dans la confection de son journal, et, à mon
-avis, pour la meilleure éducation de notre petit public, feu Poplité y
-mettait encore beaucoup trop du sien!» Voilà l'idée qui court comme le
-feu le long de la mèche, monsieur, et tout à coup deux ou trois de ces
-messieurs qui éclatent d'une seule voix: «Nous n'avons besoin de
-personne!... Méprisons les capitaux étrangers!... Gardons jalousement
-notre indépendance!... Conformons-nous à la tradition transmise par
-notre regretté directeur!...» Et madame Poplité elle-même qui prononce:
-«Il y a, pour cette besogne, un homme tout trouvé...» Monsieur, soit dit
-sans ostentation ni jactance, c'est mon nom qui sort à cette minute de
-sa poitrine... C'est donc moi qui assume à cette heure la lourde
-responsabilité de perpétuer les us et coutumes traditionnels de feu
-monsieur Poplité. On m'a adjoint seulement un ouvrier typographe...
-
-»Et je vous laisse à penser, monsieur, que si feu monsieur Poplité y
-mettait encore trop du sien, ça n'est pas en cela que j'ai pu, moi, tel
-que vous me connaissez, être tenté de l'imiter, car le maniement de la
-plume n'est pas mon fait...
-
-»Monsieur le rédacteur en chef, je ne viens pas ici dans l'intention de
-me faire valoir, tant s'en faut, et je suppose que mon portrait
-personnel, tel que je vous l'ai peint, est bien petit vis-à-vis de celui
-de notre regretté directeur-fondateur. C'est en me retranchant derrière
-ces préliminaires qu'il me sera permis de vous dire que si jamais feu
-monsieur Poplité a eu un tort ou commis une erreur, ça n'a pu être que
-de disperser les emprunts qu'il faisait à l'excellente presse
-parisienne; il empruntait ici et il empruntait là; hier c'était du
-rouge, et aujourd'hui du blanc. Je vous confie ceci à voix basse; mais
-il y avait des mal intentionnés qui ne se sont pas fait faute d'appeler
-notre journal «l'Arlequin» ou le «Pot Pourri». Dans mon petit coin,
-monsieur, moi, je m'étais aperçu que de tous les quotidiens que la
-capitale nous expédie à Saint-Eustas-le-Petit, le _Journal des Affaires
-politiques et étrangères_ était premièrement le plus instructif--ça tout
-le monde en tombera d'accord--et secondement celui qui nous garantissait
-le mieux contre le risque d'éveiller les susceptibilités de l'opinion,
-toujours chatouilleuse, comme on sait. Ce n'est pas un journal anodin,
-mais c'est un journal qui sait se tenir à égale distance des extrêmes,
-et a une «tenue», comme on dit, que c'est à croire quand on le lit, que
-l'on assiste à une conversation d'ambassadeurs. On a beau dire que tout
-s'altère, la province a conservé le sens du comme il faut. Il y a bien
-d'autres qualités qui désignaient votre estimable journal à notre
-attention particulière, et vous n'attendez pas qu'une parole aussi
-malaisée que la mienne vous en fasse l'énumération... Bref, pour faire
-honneur à la situation inattendue et brillante, j'ose le dire, qui
-m'était accordée à l'improviste, et dans la louable intention d'être
-utile à tous en prenant mon bien, comme disait le patron, là où il se
-trouvait, dès ce jour-là, monsieur, j'ai mis à large contribution le
-_Journal des Affaires politiques et étrangères_, lui et pas un autre, je
-viens vous en faire ici le loyal aveu... J'étais venu dès les premiers
-temps dans l'intention de vous informer de ce qui se passait, préférant
-prendre les devants, bien entendu, que non pas d'encourir votre blâme;
-et si vos occupations, monsieur le rédacteur en chef, vous avaient
-permis de m'écouter lors de ma première visite, j'aurais eu, ma foi,
-plus de coeur à m'acquitter depuis vingt-deux mois de ma besogne
-quotidienne, car rien de tel que d'être d'accord avec qui vous fournit
-le boire et le manger... Mais à quelque chose malheur est bon: si
-j'avais eu l'honneur d'être entendu, et le soulagement de m'être
-expliqué, aussitôt les débuts de ma petite pratique, il y a une chose
-que je n'aurais pas pu vous apprendre, une chose qui va peut-être bien
-me charger davantage à vos yeux et que je ne vais pourtant pas pouvoir
-vous confier sans une certaine fierté, monsieur le rédacteur en chef:
-c'est le succès de notre procédé, c'est la prospérité du _Petit
-Eustasois_ depuis le jour qu'il n'est à peu près alimenté que par les
-miettes qui tombent de votre table!... Quoique je ne vous copie pas, ce
-qui s'appelle copier, vous m'entendez bien, le public régional sait
-distinguer, même à travers les pièces mal cousues d'un remaniement, il
-sait distinguer ce qui vient des maîtres de la plume et de la pensée, et
-il y rend hommage; vous y serez sensible, monsieur le rédacteur en chef,
-quand je vous dirai qu'en un an et dix mois le tirage du _Petit
-Eustasois_ a quintuplé. Oh! ce n'est pas le pactole, parce que le
-chiffre que nous multiplions par cinq n'était pas bien gros; mais le
-branle est donné, nous allons, nous allons! Sans contredit, nous voilà
-dans la main le conseil général et les prochaines élections
-législatives... Il va sans dire que si vous aviez jamais quelque intérêt
-dans le département, nous vous serions dévoués à vous et aux vôtres
-comme le chien ne l'est pas à son maître...
-
-»Voilà, monsieur le rédacteur en chef, ce que, sans vouloir rien
-demander spécialement au langage des cléricaux, j'ai appelé «ma
-confession»; elle est complète, elle part d'une âme dépourvue de malice,
-mais--il y a un «mais», vous vous en doutez bien!--mais je ne peux tout
-de même pas y joindre le ferme propos de ne plus recommencer, à moins
-que, malgré ma démarche accomplie, vous ne m'en donniez l'ordre formel,
-ce qui serait d'un coeur dur...
-
-Stanislas Rondache ayant prononcé ces mots, un peu à bout de souffle, se
-sentait la gorge sèche, et son anxiété avait été croissant parce que
-vis-à-vis tant de rondeur, de bonhomie et de fondamentale innocence, le
-rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_
-conservait un oeil volontairement sans expression, un visage glacé, et,
-dans l'espérance de l'attendrir par un argument de suprême ressource,
-Stanislas Rondache, ou plutôt Joseph Ploux, ajouta encore:
-
---Je dois vous dire aussi, monsieur le rédacteur en chef, afin que vous
-soyez bien informé de nos moeurs et que vous ayez tout à fait présent à
-l'esprit notre petit tableau de famille provinciale, que pour cimenter
-notre prospérité, madame Poplité et moi avons formé le projet d'une
-union matrimoniale... Les premiers bans sont publiés de dimanche dernier
-à l'église Saint-Pacôme...
-
-Mais le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et
-étrangères_ ne détendit pas, fût-ce devant ce tableau, un seul trait de
-son visage impassible. Il se leva. Stanislas Rondache dut l'imiter; ses
-jambes flageolaient, et tout son séant lui semblait être paralysé. Le
-rédacteur en chef parisien vit pâlir son pauvre petit confrère de
-province. Et il se demandait: «Quelle pénitence pourrais-je bien
-infliger à ce brave homme qui, tout de même, a outrepassé les
-droits?...»
-
-Stanislas Rondache se croyait perdu. Il dit, sur un ton désespéré:
-
---Mais enfin, monsieur le rédacteur en chef, l'essentiel de toute cette
-malheureuse affaire, vous le connaissiez depuis vingt-deux mois par le
-service du journal qui vous a été fait régulièrement, sans
-cachotterie?...
-
-Alors le rédacteur en chef résolut de le frapper dans son amour-propre
-qui apparemment était grand. Stanislas Rondache s'imaginait que le
-_Petit Eustasois_, parce qu'il arrivait à Paris, y était lu: le
-rédacteur en chef dit flegmatiquement en faisant un pas vers la porte:
-
---Toute cette malheureuse affaire? Mais nous l'ignorions complètement!
-
-Et voyant que Stanislas Rondache s'anéantissait, il changea soudainement
-d'attitude. Il prit sa figure d'homme du monde, indulgent, spirituel,
-détaché de bien des choses, sensible au trait bien lancé, et estimant
-au-dessus de tout la façon la plus élégante de trancher une difficulté:
-
---Allons! allons! mon cher confrère, dit-il, en tendant la main avec
-cordialité à Stanislas Rondache, si vous voulez qu'à l'avenir nous
-parcourions quelques colonnes du _Petit Eustasois_, citez-nous donc une
-fois au moins! les agences nous enverront la coupure... et nous vous
-tiendrons quitte.
-
-
-
-
-PATATRAS!
-
-
-Les Champenoy formaient un ménage uni depuis une dizaine d'années,
-amoureux encore, modèle en plus d'un point, et qui donnait, entre autres
-excellents exemples, celui de ne s'être pas séparé une nuit. Quand Louis
-Champenoy accomplissait ses périodes d'instruction militaire? eh bien!
-Huguette Champenoy l'accompagnait à Nancy, à Compiègne ou en tout autre
-lieu de garnison où le lieutenant de réserve venait coucher à l'hôtel de
-l'Éperon d'Or ou de l'Écu blanc. Huguette, au grand scandale de
-quelques-unes de ses amies et de sa famille, laissait ses deux enfants
-aux domestiques, à la gouvernante, et suivait son mari.
-
-Très bien. Mais voilà que cette année, dès le mois de juillet, arrivent
-des chaleurs torrides, néfastes aux enfants, néfastes à la maman
-elle-même. Par la plus fâcheuse coïncidence, Louis est retenu à Paris
-par ses affaires jusqu'au 10 août irrévocablement. Que faire? Oh! oh!
-Huguette, quant à elle, eût attendu le 10 août! quitte à vivre à la
-cave, dans les églises, dans le métro ou dans les galeries des Antiques,
-si fraîches, au musée du Louvre. Mais les parents appellent leur fille à
-grands cris, du fond de leur petite plage bretonne; le docteur ordonne;
-Huguette elle-même se rend au parti raisonnable: il faut partir; pour la
-première fois, on se séparera; on se séparera jusqu'au 10 août!
-
---Mais comment feras-tu, mon chéri? Tu n'y songes pas parce que ça ne
-t'est jamais arrivé. Et ton bain, le matin!... Et ton linge!... sans
-femme de chambre... désordonné comme tu l'es!... Te vois-tu seul à
-table, mon pauvre amour?...
-
---Je m'arrangerai, que veux-tu!
-
---Écoute, je ne veux pas que tu dînes seul, entends-tu?... Tu te feras
-inviter: parbleu! j'en connais qui seront bien contents de t'avoir: les
-Caveau, les de Brize sont encore ici jusqu'au premier; tu vas les
-informer que tu es sans femme, sans enfants...
-
-C'est convenu. Louis Champenoy avertira les de Brize et les Caveau; il
-s'arrangera. Mais la vérité est qu'il redoute beaucoup d'avoir à passer
-trois mortelles semaines sans sa femme. Il ne se fait pas du tout à
-l'idée de vivre privé des soins de son Huguette. Dix années vous créent
-une habitude. Il conduit sa petite famille à la gare Montparnasse, pour
-le moins aussi attristé que sa femme.
-
-Aussi, de retour à la maison, suit-il aussitôt les conseils qu'Huguette
-lui a donnés. Il s'arrange. Il expédie des bleus aux de Brize, aux
-Caveau.
-
-Elle avait pensé très juste, la chère Huguette: le moyen de s'arranger
-se trouve avoir beaucoup de succès.
-
-Des rendez-vous sont pris; des dîners fixés chez ceux-ci, chez ceux-là,
-à Bellevue, à Versailles ou dans les restaurants du Bois. On doit aller
-en bande voir une petite revue à Montmartre, dont il se dit tout le mal
-possible, qui, paraît-il, est d'une audace folle et où Huguette, un peu
-bourgeoise, ne voulait pas aller. Les ménages amoureux aiment à se
-coucher de bonne heure et se moquent du piment des spectacles. Ah! par
-exemple, il est convenu que pendant tout le temps que ce pauvre
-Champenoy sera célibataire, du samedi après-midi au dimanche soir,
-excursion dans l'auto des de Brize et, au besoin, coucher à Blois ou à
-Saint-Quentin, enfin Dieu sait où! Le ménage des Champenoy est charmant,
-c'est entendu, mais outre que l'excellente Huguette n'aime pas à quitter
-ses gosses pour la nuit, on ne trimballe pas dans une douze chevaux deux
-personnes aussi aisément qu'une. Joignez à cela que Champenoy est cent
-fois plus agréable quand par hasard on le voit sans sa femme!
-
-Enfin, tout un petit programme est dressé aussitôt après le départ
-d'Huguette; Louis se garde toutefois d'en communiquer, dans sa lettre
-quotidienne, ni les détails ni même les points principaux à la chère
-absente. Il se contente de lui dire: «Je m'arrange; ce n'est pas drôle
-assurément, mais les de Brize et les Caveau sont bien gentils: chacun se
-met en quatre pour me consoler... Patientons, ma chérie; ne compte pas
-les jours, ce ne serait pas une façon de les faire tomber plus vite...»
-
-Qu'Huguette comptât les jours ou bien non, la huitaine n'était pas
-écoulée qu'elle adresse, de sa lointaine plage bretonne à son mari la
-dépêche suivante, dont Louis Champenoy eut connaissance après minuit, au
-retour d'une gaie soirée chez les de Brize, employée à comploter pour le
-lendemain samedi la première randonnée en auto:
-
- _Chéri, serai demain matin dans tes bras, 7 h. 4, gare Montparnasse;
- brusque retour indispensable, t'expliquerai. Baisers, heureuse te
- revoir, baisers._
-
- HUGUETTE.
-
-A 7 h. 3 du matin, gare Montparnasse, éveillé depuis cinq heures et
-demie pour avoir pris le temps d'écrire et d'envoyer des bleus aux
-Caveau et aux de Brize--des bleus dont la rédaction fut nerveuse et
-reprise à plusieurs coups (adieu, partie rêvée! etc... Mais il ne
-s'agissait tout de même pas d'avoir l'air dépité du retour d'Huguette),
-Louis Champenoy ne faisait pas du tout bonne figure. Quarante et une
-minutes de retard à l'arrivée du train qui lui ramenait Huguette
-n'amélioraient pas l'expression de son visage. Ce fut Huguette--qui
-avait passé la nuit en chemin de fer--ce fut Huguette qui eut la mine
-joyeuse. Et ce fut Huguette qui dit à son mari:
-
---Mais, mon chéri, qu'as-tu? Quelle tête tu fais?... Tu n'es donc pas
-content de me revoir?...
-
---Content!... Content de te revoir, oui, oui, cela va sans dire; mais ce
-retour, ces trois cents kilomètres déjà battus, il y a moins de huit
-jours...
-
---Moins de huit jours!... On voit que tu n'as pas trouvé le temps long,
-toi!...
-
---Enfin, que veux-tu? C'est inquiétant, c'est bouleversant! Que t'est-il
-arrivé? Qu'y a-t-il?
-
---Gros bête! Tu n'as pas compris? Mais il y a que je ne peux pas me
-passer de toi. Je ne peux pas! J'ai laissé les petits en bonnes mains
-pour quinze jours, et me voilà!
-
---Et te voilà!...
-
---Ah! çà, mais, ma parole, on jurerait que je te dérange!...
-
---Que tu me déranges, moi? Toi? Guette, tu ne penses pas à ce que tu
-dis. Mais laisse-moi respirer, que diable! Laisse-moi constater que tu
-as toute ta tête, tout ton bon sens, malgré cette folle escapade...
-
---Constate, mon ami, constate! Mais cela n'empêche que tu ne reprends
-pas ta figure habituelle; et je constate, moi, ce que j'ai constaté en
-t'apercevant par la portière du compartiment: je tombe mal, j'ai été
-sotte de revenir, ça y est: je-te-dé-ran-ge!
-
-Pleurs, gémissements dans le taxi-auto qui ramène à la maison le ménage
-Champenoy. Huguette a son impression; elle la veut justifiée; aussitôt
-chez elle, elle en demande la justification aux murs de l'appartement,
-aux objets qui traînent, à ce je ne sais quoi qui marque partout son
-absence d'une semaine. D'instinct, elle remet en place les objets, elle
-ramasse des bandes de journaux jetées hors du panier à papiers, et parmi
-elles un fragment de l'écriture de Louis, un commencement de lettre,
-abandonné, barré, chiffonné, jeté là; elle y déchiffre la date du jour:
-c'est de ce matin même et cela porte ces seuls mots:
-
- «_Chers amis,_
-
- »_Patatras!_»
-
---«Patatras!» Tu as écrit à tes amis: «Patatras!» C'était pour leur
-annoncer mon retour!...
-
---Je n'ai pas écrit «patatras!» à mes amis, puisque ce mot est biffé,
-chiffonné, et mis au panier...
-
---«Patatras!» a été ta première pensée, la bonne!...
-
---Écoute, ma petite Huguette, n'est-ce pas toi qui m'avais conseillé...
-
---... De te distraire? Oui, c'est moi, je ne le nie pas. Mais je
-reviens, et tu écris: «Patatras!»
-
---Guette, comprends, je t'en prie...
-
---Je comprends très bien «patatras!» Tout le monde comprendrait comme
-moi «patatras!» Ce «patatras» explique tout. Je comprends que pendant
-dix ans, nous avons cru ne pas pouvoir nous quitter. Je comprends qu'il
-y a huit jours tu pleurais autant que moi en me quittant. Je comprends
-que mon absence n'a pas duré une semaine, et que lorsque je t'annonce
-mon retour inopiné, tu écris à tes amis: «Patatras!»
-
-
-
-
-LES QUINQUETON
-
-
-I
-
-J'ai bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d'années, du temps
-que j'allais, tout petit, voir mes grands-parents à Vendôme. M.
-Quinqueton habitait une maison de très simple apparence, rue Rochambeau,
-et était juge de paix. Je me souviens particulièrement, dans cette
-maison, d'immenses placards qu'ouvrait une certaine bonne à tout faire,
-nommée madame Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de
-ces placards contenait un portrait à l'huile, dépourvu de cadre et
-représentant un homme blond avec une barbiche et un oeil inspiré. On
-disait que c'était «le portrait du poète». On ne lui faisait point
-d'honneur; «le poète» était un frère de M. Quinqueton, mort à Paris
-pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on
-pas à le savoir.
-
-M. Quinqueton avait un fils appelé Prosper, qui mangeait avec moi la
-confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais où
-passait un de ces innombrables petits cours d'eau qui baignent si
-gracieusement les pieds de Vendôme. Ce ruisseau sortait d'une voûte
-obscure et grillagée retenant au passage la paille, le foin et des
-objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand
-on pouvait, en papier de journal quand on était pressé; nous les
-lancions à une extrémité du jardin et allions les recueillir à l'autre,
-mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l'effectuais en
-courant au plus court, tandis que Prosper, qui prétendait s'embarquer
-pour des contrées lointaines, perdait un temps précieux à expédier des
-télégrammes, à se procurer des sommes folles au guichet d'une banque
-imaginaire, à faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il
-s'arrêtait au premier poirier, qui représentait pour lui la mer Rouge,
-et tombait exténué sur un banc rustique, qui n'était ni plus ni moins
-que la station au nom splendide de Seringapatam. Vous pensez bien que
-j'étais arrivé depuis longtemps et que j'avais déchargé mes vaisseaux
-quand Prosper en était encore à faire des embarras à Seringapatam!...
-
---Qu'est-ce que c'est, Seringapatam? demandais-je à Prosper. Es-tu sûr,
-au moins, que ça soit sur un fleuve navigable?
-
---Seringapatam! s'écriait-il, en se gonflant tout entier; et la façon
-dont il magnifiait ce mot impliquait réponse à tout.
-
-M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C'était un doux homme,
-veuf, très confiant et très bon. Il ne voulait nous contrarier ni l'un
-ni l'autre, et cherchait un terrain d'entente avec l'expérience que
-pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il était d'une grande
-impartialité, ce qui agaçait également les deux plaideurs, dont l'un
-voulait surtout que l'autre eût tort.
-
---Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arrivé le premier?
-
---C'est vous, Francis.
-
---Mais, papa! répliquait Prosper, c'est idiot. Il court sur ses deux
-jambes, il saute par-dessus le banc et il est arrivé!
-
---Qui est-ce qui t'empêche d'en faire autant?
-
---Ah! bien, alors, si on ne peut plus s'amuser!...
-
-Mon enfant, me disait monsieur Quinqueton, vous n'avez donc pas de
-plaisir à naviguer sur les océans, à pénétrer dans les Indes?
-
---Mais, sacristi, monsieur! il n'y a pas d'océans ni d'Indes, puisqu'il
-n'y a qu'un poirier et un banc.
-
---Il n'y a pas d'océans ni d'Indes! s'écriait Prosper; mais, mon pauvre
-vieux, regarde donc comme je suis fatigué!...
-
-En effet, il suait à grosses gouttes, à force d'avoir piétiné. M.
-Quinqueton appelait madame Pacaud, afin qu'elle épongeât le front du
-voyageur. Et madame Pacaud, la serviette à la main, disait avec
-admiration:
-
---Parlez-moi d'un enfant aussi intrépide!
-
-M. Quinqueton venait quelquefois dîner chez mes grands-parents. On le
-taquinait parce qu'il n'entendait pas malice et parce qu'il faisait
-volontiers étalage de «ses propriétés du Saumurois». M. Potu, notamment,
-un ami commun, qui avait la prétention qu'on ne lui en fît point
-accroire, empêtrait souvent M. Quinqueton en le pressant de dire avec
-exactitude en quoi consistaient ses «propriétés du Saumurois». J'en
-tirais prétexte à faire enrager Prosper, lors de notre prochaine partie
-de transports maritimes:
-
---Tu te donnes un mal insensé pour aller jusqu'à Seringapatam, lui
-disais-je; pourquoi ne t'arrêtes-tu seulement pas dans tes propriétés du
-Saumurois?
-
---Pourquoi je ne m'arrête pas dans mes propriétés du Saumurois?
-
---Oui. C'est parce que tu n'en as pas!
-
-Cependant M. Quinqueton allait bel et bien une ou deux fois l'an dans le
-Saumurois; il en rapportait le plus clair de ses revenus et plaçait à
-Vendôme même un vin blanc réputé nectar. Peut-être était-il capable
-d'exagérer l'importance des «propriétés», mais c'était pour donner plus
-de valeur à son cru.
-
---Alors, disais-je à Prosper, tu y as été, toi, dans les propriétés du
-Saumurois?
-
---Si j'y ai été!...
-
---Fais voir combien c'est grand.
-
-Nous étions sur une promenade publique que l'on nomme à Vendôme «la
-Montagne» parce qu'elle est située sur une éminence d'où l'on domine
-agréablement la ville et les environs.
-
-Prosper embrassait l'horizon du regard et faisait la girouette avec son
-bras tendu.
-
---C'est plus grand que tout ça!
-
---Oh! mais tu es archimillionnaire?
-
---Pourquoi?
-
---Parce que ton père dit que c'est tout vignes. Ça doit rapporter. Papa
-en a, lui, trois carrés grands comme le toit de la sous-préfecture; il
-en fait, bon an, mal an, deux mille francs. Calcule!... Et puis,
-écoute-moi, mon vieux, ce que tu me dis là, ça n'est pas possible, parce
-que la vigne, c'est sur des coteaux, c'est penché: il peut y en avoir
-long, mais il n'y en a jamais si large que ça.
-
---Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu'elles sont.
-Tu es assommant.
-
-
-II
-
-Plus tard, lorsque le goût de jouer et de nous quereller fut passé, et
-alors que nous étions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de
-suffisance, en tenue de collégiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M.
-Quinqueton tout en feu. Il était des premiers à faire renouveler par des
-«cépages américains» ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots
-«cépages américains» retentissaient aux dîners, comme autrefois les
-«propriétés du Saumurois». M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton
-à cause de sa confiance aveugle en ces racines étrangères dont les
-journaux disaient merveilles, mais qui n'avaient, en somme, jamais
-encore porté de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zèle
-jusqu'à dévaster lui-même ses vieux plants de vignes inattaqués, sous le
-prétexte qu'ils ne sauraient manquer d'être phylloxérés l'an prochain,
-et que mieux valait faire dès aujourd'hui peau neuve.
-
-Le fait donna raison à l'initiative de M. Quinqueton, puisque ses
-compatriotes durent l'imiter peu à peu; mais il reste à savoir si M.
-Quinqueton se lança dans cette entreprise avec la hardiesse du sage,
-c'est-à-dire muni d'informations contrôlées, appuyé sur des formules, ou
-bien avec la témérité d'un homme épris de ressources paradoxales et
-crédule aux panacées. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, à
-prudente distance, il est vrai, n'eurent qu'à s'en louer, M. Quinqueton
-jouit à Vendôme du prestige de l'initiateur heureux, sans que l'on sût
-d'ailleurs nettement ce qui était résulté des opérations pratiquées dans
-«ses propriétés du Saumurois».
-
-A cette époque-là, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux
-potaches:
-
---Eh bien! jeune homme, à quoi nous destinons-nous?
-
-Et il me regardait entre les deux yeux, de l'air d'un profond penseur.
-Je n'avais pas eu le temps de répondre, qu'il disait:
-
---Prosper, lui, oh!... oh!...
-
---Ah! ah!... Et qu'est-ce qu'il veut faire, Prosper?
-
---Je n'en suis pas embarrassé. C'est un garçon qui fera son chemin!
-
-Je répétais à Prosper:
-
---Dis donc! ton père prétend que tu feras ton chemin.
-
---Eh bien?
-
---Quel chemin?
-
---Oh! oui... Toi, il faut toujours mettre les points sur les i... Mais,
-d'abord, le chemin qu'il me plaira.
-
---Tu as de la chance!
-
---Je suis fils unique, n'est-ce pas?
-
---Ça, c'est exact. Et ton père ne mendie pas son pain.
-
---Et je compte me la couler douce.
-
---Est-ce que tu resteras à Vendôme?
-
---Cette farce!... Tu ne m'as pas regardé!...
-
---Et où est-ce que tu iras?
-
---Mais à Paris! mon bibi!... oh! la, la! tu retardes!... Veux-tu
-l'heure?
-
-L'exhibition était-elle préméditée? Il tirait de son gousset un
-chronomètre.
-
---Mazette! tu as une montre en or!... avant ton bachot... Moi...
-
---Moi, papa est un amour.
-
-
-III
-
-J'avais perdu de vue depuis bien des années M. Quinqueton et son fils,
-par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous éloigna de Vendôme,
-et j'avais oublié, je l'avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa,
-lorsqu'un de ces hasards que l'on s'obstine à dire extraordinaires, et
-qui sont ce qu'il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler «les
-propriétés du Saumurois».
-
-Je venais de me marier, et présentais ma femme à de vieux amis que nous
-avons à Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France.
-Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues où Jeanne d'Arc
-a passé et qu'ornent encore des pignons et des fenêtres en ogive par où,
-un jour, des yeux ont vu monter au château le cortège qui ouvrait la
-plus pure des épopées, ses petites rues vous donnent le goût des
-vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effritée ou le
-bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps écoulés. Bon
-sens, simplicité et belle humeur, c'est ce que nous chantent toutes ces
-chères vieilleries françaises; elles disent aussi la soumission au
-réalisme de la vie, le fin sourire aux billevesées. Charmantes gens aux
-veines de qui coule le sang du très avisé Rabelais! Figures éclaircies
-par l'incomparable vin! Palais flattés par la saveur du pain de seigle
-et du fromage de chèvre, et dont la voûte retentit des plus gentilles et
-des plus réjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et
-vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans
-une pièce obscure d'une maison penchée sur le côté, dans la rue
-Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en
-chantant, c'est vous, qui nous avez arraché le cri: «Restons dans ce
-pays!»
-
-Une demi-heure après, nous montions en voiture, suivions la route qui
-longe la Vienne jusqu'à son confluent avec la Loire, à Montsoreau, et
-nous arrêtions là, sur la pente du coteau où tournent les ailes de
-moulins à vent, non loin des ruines du château célèbre, en face d'un
-fleuve de sable et d'eaux languides, pour visiter une maison du temps
-d'Henri IV: «_Les Girouettes_, à vendre ou à louer, avec clos et
-cellier.»
-
-La maison nous ravit; le prix qu'on en demandait était modeste. Nous
-revînmes le lendemain à Montsoreau pour voir maître Camus, le notaire.
-Il nous énuméra les «joignants»: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); à
-l'est, Arnault (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et à l'ouest,
-Quinqueton (Pierre-Prosper).
-
---Quinqueton, Pierre-Prosper?
-
---Oui, monsieur.
-
---N'est-ce pas monsieur Quinqueton, de Vendôme?
-
---Lui-même, le juge de paix.
-
---C'est bien cela... Ah! par exemple! c'est comique... Ce bon monsieur
-Quinqueton!... Et moi qui ne pensais pas à lui! Mais, en effet, nous
-sommes en plein Saumurois!... Et comment va-t-il?
-
-Le notaire pinça les lèvres pour comprimer un sourire à ma question
-familière.
-
---Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire.
-
---Ah! pardon! vous n'êtes peut-être pas le notaire de monsieur
-Quinqueton?
-
---Si fait; mais monsieur Quinqueton ne m'entretient pas de sa santé.
-
---Il ne vient donc pas ici?
-
-Le notaire se tourna vers son maître clerc:
-
---Depuis combien d'années le sieur Quinqueton n'a-t-il pas comparu?
-
-Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les
-yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mémoire.
-
---Quinqueton? fit-il. Quinqueton... attendez!... Quinqueton
-(Pierre-Prosper)--affaire Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prêt sur
-hypothèque... 88... 89? 89, c'est l'année de l'Exposition. Je le vois
-encore ici. Ça fait sept ans.
-
---Il n'est pas venu ici depuis sept ans!
-
---Exactement.
-
---Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent?
-
---Deux fois par an, ponctuellement.
-
---C'est curieux! Et depuis ce prêt...
-
---Cet emprunt. Le prêteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne.
-
---Ah! fis-je, surpris et inquiet tout à coup, le prêteur est Ballureau
-dit Cudasne?... Je vous demande pardon, maître Camus! J'ai beaucoup
-connu monsieur Quinqueton, vous comprenez!
-
---Passons-nous aux servitudes de l'immeuble dit _les Girouettes_?
-
---Mais certainement, maître Camus.
-
-
-IV
-
-Ce léger mystère touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l'acquisition
-des _Girouettes_. Je m'informai de lui dans le pays. Beaucoup de
-cultivateurs l'avaient vu autrefois.
-
---Un bien bon et bien excellent homme, monsieur!
-
---Il a ici un beau domaine?
-
---Eh! pardi! c'est selon...
-
---Mais le vin de votre coteau est renommé; il se vend cher...
-
---Cher? c'est comme on l'entend; les années sont «traîtres»... Et son
-fils à m'sieu Quinqueton, il doit être dégourdi, à cette heure?...
-
-C'était à moi de répondre. J'interrogeais un autre:
-
---M'sieu Quinqueton? un homme qui avait le coeur sur la main;... de
-l'amour-propre, par exemple!
-
---Il a du bien?
-
---Il en a.
-
---Mais il paraît qu'il n'y met plus les pieds?
-
---Ça, c'est la pure vérité.
-
---Comment expliquez-vous?...
-
---Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!... J'avons seulement pas été
-deux ans à l'école...
-
-A un autre!
-
---M'sieu Quinqueton, oh! oh!... Fallait le voir du temps du phylloxera:
-il aurait retourné le pays comme une descente de lit! En a-t-il arraché!
-en a-t-il planté!... Et des bâtiments! et des pressoirs, en veux-tu en
-voilà! sous prétexte que l'«américain» allait décupler la récolte!
-
---Et le résultat de l'«américain» a été trompeur?
-
---Il a été trompeur et il ne l'a pas été...
-
---Mais dans le cas de monsieur Quinqueton?
-
---Eh! pardi, le cas de monsieur Quinqueton est pareil aux autres,
-allez...
-
---Le pays n'est pas endetté?
-
---Endetté? c'est-il donc qu'il l'est, endetté, m'sieu Quinqueton, que
-vous voulez dire?
-
---Ce n'est pas moi qui le prétends.
-
---C'est des on-dit! rapport à ce qu'il se cache. On ne le voit plus. Il
-était faraud! Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? Oh! son
-garçon! Quand il parlait de lui, on voyait l'eau qui lui montait à la
-vue; il vous regardait au travers d'une ondée, parole d'honneur! Tenez!
-quand il disait comme ça: «C'est le meilleur sujet du lycée de Vendôme!»
-y a pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier.
-
---Dites-moi, les affaires de monsieur Quinqueton sont mauvaises?
-
---Oh! oh! c'est selon...
-
---On m'a dit que son bien était hypothéqué.
-
---Oh! alors, si on vous l'a dit, vous en savez autant que ceux-là qui
-vous l'ont dit... Et moi, donc, à cette heure, voilà que j'en sais aussi
-long comme vous...
-
-Je fus pris du remords de n'avoir pas conservé de relations avec ce
-pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage?
-Aussitôt mon retour à Paris, j'envoyai une lettre de faire part au juge
-de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat des _Girouettes_, ce
-qui eût été l'aveu que je connaissais ses déboires.
-
-Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée d'un énigmatique
-assemblage de mots dont l'un était pour le moins étrange. Sous le nom de
-M. Quinqueton et sa fonction: «juge de paix», une main ferme avait
-écrit:
-
- «_Heureux et fier de tout ce qui peut lui rappeler TRISTAN DE
- MÉLISANDE, adresse ses compliments au jeune couple._»
-
-Je me livrai à des supputations afin d'établir approximativement l'âge
-que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient
-à lui donner la soixantaine. Il fallait écarter l'hypothèse de la
-sénilité. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou à la suite de la
-mévente des vins succédant aux frais considérables de la réfection des
-vignobles? Cependant sa carte portait «juge de paix», et, d'ailleurs, un
-notaire aussi méticuleux que maître Camus ne m'eût point dit «juge de
-paix» si M. Quinqueton eût été révoqué ou démissionnaire.
-
-«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir
-rappelé un Tristan de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais ces
-syllabes euphoniques et manifestement étrangères à tout état civil
-n'avaient frappé mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? Quel
-rapport pouvais-je bien posséder avec Tristan de Mélisande? Enfin, en
-vertu de quel sortilège ma lettre de faire part était-elle douée du
-pouvoir d'évoquer un Tristan de Mélisande?... Je demandai à ma femme si
-elle n'avait point dans sa famille quelque Tristan de Mélisande... Elle
-n'en avait point, mais elle eut une inspiration:
-
---C'est un nom plus beau que nature, dit-elle; c'est quelque pseudonyme;
-le fils de votre monsieur Quinqueton doit écrire...
-
---Bravo! ça y est!... Tristan de Mélisande enveloppe d'arabesques
-gracieuses l'humble réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux
-pseudonyme et un métier d'imagination sont la conséquence logique des
-embarquements pour le banc de bois, qui était la cité asiatique de
-Seringapatam!
-
-Cependant je reçus une lettre qui était, elle, la conséquence logique de
-l'acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa
-en suspens notre dernière hypothèse.
-
-Elle était signée tout bonnement: «Prosper Quinqueton», et ne faisait
-aucune allusion à Tristan de Mélisande. Prosper m'appelait: «Mon vieux
-Francis», me complimentait de l'heureux événement que son papa venait de
-lui apprendre, puis s'égayait au souvenir de nos jeunes années et
-m'appelait «sa vieille branche», puis m'entretenait «d'une large
-entreprise de vulgarisation» qu'il avait faite récemment, qui lui avait
-coûté les «yeux de la tête», puis s'assombrissait et confessait qu'il
-avait «quelques petits trous à combler par-ci par-là», puis entonnait un
-hymne en l'honneur de l'esprit positif et ordonné qu'il m'avait toujours
-connu et qui ne saurait manquer de me valoir une «brillante situation»,
-puis me priait de lui envoyer cent francs.
-
-En post-scriptum: «Motus à papa!»
-
-Mon Dieu! il y avait mille manières plus délicates de répondre à ma
-lettre de faire part. Mais, précisément, pour que Prosper les eût toutes
-négligées et eût choisi celle-ci, il fallait qu'il y fût contraint par
-la nécessité. Ma femme, qui s'intéressait à son voisin de campagne, fut
-touchée; peut-être aussi tenait-elle à éclaircir l'énigme du «Tristan de
-Mélisande». Nous délibérâmes: enverrai-je le secours demandé, ou irai-je
-moi-même à l'adresse indiquée par Prosper: «53, rue Hégésippe-Moreau»?
-Voyons!... Prosper devait avoir passé trente-cinq ans... garçon...
-Paris... embarras d'argent prolongés, sans doute, depuis le premier
-emprunt de son père--affaire Quinqueton (Pierre-Prosper) et Ballureau
-(Jacques), dit Cudasne:--j'allais tomber dans un faux ménage, sous les
-toits, avec enfants, c'était probable. Peut-être Prosper préférait-il
-que je ne connusse pas de si près sa misère... Lui-même, sachant mon
-adresse à Paris, n'était pas venu, honteux sans doute d'être mis comme
-un pauvre.
-
---Allez toujours jusque chez le concierge, après tout!
-
---Et puis, qui est-ce qui m'empêcherait de demander: «Vous n'auriez pas
-ici, par hasard, un monsieur Tristan de...»
-
-Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une
-forte odeur d'ail se dégage de la loge, mais il y a un essuie-pieds à
-l'entrée, un tapis à l'escalier.
-
-Je préparais mon: «Vous n'auriez pas ici, par hasard, un monsieur
-Tristan de...» mais un instinct plus profond que nos volontés guide nos
-paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge:
-
---Monsieur Prosper Quinqueton, s'il vous plaît?
-
-Une voix du Midi, joyeuse, résonna.
-
---Hé! à l'entresol-_e_ donc-_que_!
-
---A l'entresol! Ah! très bien... Mais, dites-moi, madame, croyez-vous
-que je puisse le déranger?
-
---Hé! pourquoi donc-_que_?
-
---C'est que je ne connais pas ses habitudes... Est-ce qu'il est seul?
-
---_Mé_ oui!
-
-Croyant à une occasion de causer, la concierge avait quitté son fourneau
-aux vapeurs odorantes, et sa face réjouie s'offrait à mon service. Je
-crus devoir en profiter pour glisser une question:
-
---Et monsieur Tristan de Mélisande?...
-
-La face de la concierge s'arrondit comme une lune; dans cette lune, une
-autre s'ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu'à la luette.
-Et il sortit de là, comme un jet d'air comprimé:
-
---_Cé_ le m_é_me!
-
-Je fis l'étonné. La concierge riait de tout son coeur; quand elle put
-articuler à nouveau, elle dit:
-
---C_é_ d_é_ fan_n_tésies!
-
-Je pressai, à l'entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle
-une sonnerie électrique. Un pas d'homme se fit entendre. Mon coeur
-palpitait un peu, je l'avoue, à l'idée de retrouver tout à coup mon
-camarade Prosper, que je n'avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la
-vérité j'avais aussi une crainte, que venaient de m'inspirer la maison
-d'aspect confortable, le tapis, le bouton électrique, l'entresol au lieu
-de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un
-intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance désobligeante.
-
-Je vis un homme que je reconnus aussitôt, non qu'il me rappelât le jeune
-Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand comme son
-papa et d'aspect doux et débonnaire; il avait deux ou trois fils blancs
-dans la moustache, la figure longue, mais agréable; il était décoré des
-palmes académiques.
-
-Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s'écria, me
-prit les mains, fut réellement ému, presque aux larmes. Il m'appelait:
-«mon pauvre Francis!... ah! mon pauvre vieux! ah! sacré bougre!» Il me
-scrutait le poil et l'habit. «Ah! mon pauvre ami!... Mais c'est que tu
-n'as pas changé, non!»
-
---Cependant tu ne me reconnaissais pas.
-
---Depuis le temps!
-
---Comment va ton père?
-
---Papa? très bien. Ah! dame! il se décrépit un peu, on n'est plus de la
-classe!...
-
---Et toi?
-
---Eh bien!... moi...
-
---Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta situation?
-
-Il eut la physionomie d'un aveugle à qui l'on parle de la lumière. Je
-compris qu'il n'avait jamais eu de situation.
-
---Voilà, dit-il. Mon père m'a toujours fait une petite pension, même
-convenable. Je reconnais que j'ai été des privilégiés du sort. Il m'a
-dit, en m'envoyant à Paris: «J'ai confiance en toi; travaille, tu
-arriveras. Je ne veux pas t'influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien;
-je sais ce que c'est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au
-lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que,
-Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t'aider; mais il
-ne faut pas compter sur la fortune... Va, débrouille-toi, en attendant,
-avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te
-confier une chose: le jour où tu viendras dire à ton bonhomme de père:
-«Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté,--eh bien!
-ce jour-là, je serai content de toi.»
-
---Et qu'as-tu fait, une fois à Paris?
-
---Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse!
-
---On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!...
-
---Tu ne crois pas si bien dire! J'allais tous les mois à Vendôme. Dans
-le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah çà!
-qu'est-ce que j'ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j'avais fait?
-Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour
-Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu'il
-n'y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un
-mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire
-plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les
-camarades qu'on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c'est bien
-le moins! le soir, petite noce inévitable si l'on veut se conserver
-quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans
-dire; puis réflexion sur ce que l'on fera. Bonne résolution: j'écrirai
-demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre
-auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et un Tel; coût:
-deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d'Un Tel et d'Un
-Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans l'intervalle. La
-guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L'un d'eux raté:
-c'était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, parce que
-trois cents francs par mois constituent une petite fortune par rapport à
-la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés
-obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui
-m'obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de
-quarante-huit heures... Et voilà!...
-
---Les mois s'écoulent...
-
---Et les années!... un ouragan qui passe!
-
---Tout de même, tu t'aiguillais bien, je suppose, vers une direction
-déterminée?
-
---Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait
-que c'était le droit; aujourd'hui c'est le journalisme.
-
---Tristan de Mélisande!...
-
---Tu as vu mon pseudonyme?
-
---Heu... heu...
-
---Tu m'obligerais, si tu l'as vu, en me disant dans quel endroit... Oh!
-ce n'est pas pour moi! C'est pour mon père. Quand un journal parle de
-moi, je le lui envoie avec le passage souligné au crayon bleu; il est si
-heureux! Ne ris pas, c'est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le
-flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c'est
-à Vendôme que je suis célèbre!... Mais, au fait, qui t'a dit que
-Tristan...?
-
---C'est ton père... un mot sur une carte.
-
---Tu vois! il ne peut pas se tenir d'apprendre à tout le monde que son
-fils a un nom dans la presse. Je m'aperçois que c'est par sa carte
-seulement que tu connais mon pseudonyme.
-
---Je lis si peu!
-
---Ah! mon pauvre vieux, qu'on a de mal à se répandre!... Ils sont là un
-tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c'est le canon
-qu'il faudrait pour les déloger!
-
---Et qu'est-ce qu'a publié ce Tristan de Mélisande?
-
---Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible.
-Publier est un monopole. Ils m'amusent avec leur «publier». Publier,
-c'est avoir un journal, un éditeur. Si j'avais publié, mon cher, je
-serais célèbre: j'ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre
-civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu
-veux que j'inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?...
-Publier!... non, mon vieux, non, tant qu'un monsieur qui détient la
-place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n'est
-pas crevé, et qu'on ne s'est pas assis dans son fauteuil en jouant des
-poings...
-
---Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une
-certaine compétence?...
-
---Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et
-encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar
-qui connaissait les moeurs de la République! J'ajouterai: «et des
-relations», ce qui facilite la montée à l'assaut.
-
---Tu t'es fait des relations?
-
---Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était
-tout baba. Il est venu ici, il faut te dire, pendant l'Exposition. Le
-nombre de personnes auxquelles je l'ai présenté, fabuleux! Des
-directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des
-cabots, et des actrices, des danseuses célèbres, des gens du monde,
-même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je
-n'aurais pas cru ça, je te l'avoue. J'ai passé ma vie à Vendôme au
-milieu de gens distingués, mais je n'avais pas compté que je serrerais
-la main à tant «d'illustrations». Je l'avais fait habiller, coiffer,
-chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit
-tant pour cent: il était superbe. Tous les soirs au théâtre, à l'oeil,
-comme de juste, et aux répétitions générales; et des coups de chapeau,
-et des clins d'oeil, et des poignées de mains!... «Qui est-ce?--C'est Un
-Tel!--Tu le connais?--Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le
-bouquet: au quatorze juillet, pendant qu'il était là, j'ai eu les
-palmes.
-
---Le couronnement d'une carrière, pour beaucoup.
-
---Alors, devant cela, qu'est-ce que tu veux qu'il dise, papa?
-
---Pauvre papa!
-
---Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le
-vieillard Siméon, son _Nunc dimittis_, et s'en est allé à Vendôme, où il
-repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête.
-
---Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras
-bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon
-avec qui j'ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à
-madame Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que
-tu y étais allé.
-
---Tout est illusion.
-
---Non! pas ton état présent.
-
---Mon état présent? Mais ne va pas t'imaginer!... Mon cher, je suis tout
-simplement à la veille d'obtenir la plus belle situation. Il va se créer
-à Paris...
-
---Ah! ce n'est pas créé!
-
---Toi aussi, tu es bien resté le même!... Eh bien! non, ce n'est pas
-créé. Mais il n'y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il
-y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées
-sur la confiance en un état de choses qui n'est pas, mais qui sera par
-le fait même qu'on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un
-journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un
-journal...
-
---Passons.
-
---Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l'autorité,
-bref, l'assiette au beurre, change de mains... Une génération chasse
-l'autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par
-des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à
-la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes;
-ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour
-la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons... Et, à ce propos,
-puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d'amitié en
-te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux
-souscripteurs...
-
---Je te remercie, Prosper.
-
---Nous n'acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette
-grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et,
-tu m'entends bien, je me considère comme _y étant déjà assis_, et les
-pieds dans ma chancelière...
-
---Sinon les coudes au guichet de la caisse!...
-
---Tu es dur. Évidemment je n'en suis pas à passer à la caisse; et c'est
-ce qui te prouve le sérieux de l'affaire; il ne s'agit pas pour ces
-messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser
-assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous
-laquelle se présente l'entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une
-certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n'ai pas
-pu frapper à cette porte avant d'en avoir acquis régulièrement tous les
-droits, sans quoi je n'aurais pas pris la liberté de solliciter de ta
-vieille amitié la petite avance...
-
---N'en parlons pas.
-
---Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu'il m'est
-interdit de m'adresser à mon père. Écoute-moi; c'est une petite
-histoire. Papa m'avait donné dix ans au maximum pour me débrouiller à
-Paris. Ce n'est pas lui qui m'aurait jamais fait observer que la dizaine
-était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de l'ordre
-dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera content le
-jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un jour que
-nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme... c'était
-après l'Exposition... mon pauvre papa était si glorieux d'exhiber à la
-ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait recueilli tant de
-compliments!... comme nous passions sous la porte Saint-Georges, que tu
-connais, une des curiosités de la ville, je ne sais quelle mouche m'a
-piqué; spontanément, sans la moindre préméditation, je me dis tout à
-coup: «Il faut que je fasse un grand plaisir à papa.» Instantanément, je
-lui presse le bras, je me penche à son oreille, et je lui susurre la
-phrase que j'avais sur la langue depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie,
-etc.» Mon cher, il n'a pas soufflé mot, tant ça l'a estomaqué. Mais
-après quatre pas, voilà qu'il se retourne vers la porte monumentale, et
-il prononce avec un brin d'emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon
-fils, sera notre arc de triomphe!...» Le coup avait porté. Puis il m'a
-dit, plus simplement, une minute après, en me serrant la main: «Tu es un
-honnête garçon.» Eh bien! tu le croiras si tu veux, je n'ai pas regretté
-mon mouvement.
-
---En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu?
-
---D'expédients de toutes sortes... J'ai toujours eu une belle écriture;
-je passe une partie de la nuit en copies... J'ai été typographe... J'ai
-été contrôleur dans un petit théâtre... J'ai eu un emploi aux Pompes...
-Mon ruban m'est avantageux.
-
---Tu as dû perdre bien des amis?
-
---Je m'en suis fait d'autres: il y a une certaine commisération, chez
-les gens de lettres, pour les pauvres bougres...
-
---Mais tes amis influents?
-
---Toutes les fois que j'ai obtenu un semblant de secours ou de place,
-c'est à de presque aussi gueux que moi que je l'ai dû.
-
---Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer...
-
---Si mon père venait à Paris!... Qu'il soit témoin de ma déchéance, non!
-non! J'aime mieux m'imposer des sacrifices et sauvegarder les
-apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne
-sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces _leitmotiv_
-qu'il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le
-représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle,
-mon garçon!...» Je dois citer un nom; j'en cite un, ou deux, ou
-davantage!
-
---Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé?
-
---C'est mon bonheur et c'est mon supplice. Lorsque j'ai eu un emploi, la
-difficulté était de m'absenter, et j'en ai perdu plusieurs pour avoir
-manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je
-meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger quand j'y vais. Y
-demeurer, toutefois, m'est interdit, sous peine de culbuter le château
-de cartes où ma réputation est assise. Te l'avouerai-je? Tu vas te
-moquer de moi, mais tant pis! J'ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu
-du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour
-l'homme sans mérite, la bonne odeur de l'encens; et quelque chose de mes
-intimes convoitises en est satisfait. C'est peut-être odieux, ce que je
-t'avoue là, ou ridicule; mais je n'en suis pas à ça près...
-
---Et qui voit-on encore à Vendôme?
-
---Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle.
-
---Autant que je m'en souvienne, le père Potu n'était pas un bonhomme à
-s'en laisser conter?
-
---Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t'assure. La seconde fille
-est fort intelligente...
-
---Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu?
-
---Mon père, depuis longtemps, semble s'en désintéresser.
-
---Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère
-avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m'employer à
-chercher aux embarras de ta situation une solution pratique?
-
---Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution
-pratique, elle est toute trouvée: c'est celle dont j'ai eu l'honneur de
-t'entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à quatre cent mille
-exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j'ai sollicité de ta
-complaisance... Que dis-je? remboursé au centuple! Si tu veux bien
-abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme
-arriéré, et profiter de l'avantage tout amical que je t'offre de couvrir
-la première émission...
-
---Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d'y songer. Mais,
-dis-moi, ton père n'est pas engagé dans l'affaire du journal?
-
---Papa est un terrien: il ne croit qu'à la vigne et au blé. Mais je ne
-désespère pas de le convertir à l'évidence. Ah! il est clair que si
-j'apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père;
-que si je t'amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler
-dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d'autant!...
-
---Eh bien! adieu, Prosper.
-
---Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!...
-
-
-V
-
-Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans
-cérémonie. Il ne vint jamais. Il m'écrivit qu'une affaire de la plus
-haute importance l'appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c'est
-un emploi qui l'enchaînait. En compensation, il m'envoyait la revue
-qu'il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms
-pompeux s'étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et
-Prosper me faisait part, obligeamment, d'une innovation qu'il venait
-d'introduire: c'était d'adjoindre aux «membres fondateurs» une série de
-«membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs,
-auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page.
-
-Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner,
-moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois».
-
-_Les Girouettes_ se trouvèrent aménagées au mois d'août, non pas d'une
-manière très confortable, car c'était une bien vieille bicoque, mais de
-manière à y jouir paisiblement d'un air pur et d'une vue large et
-simple; c'est le propre caractère du pays.
-
-Les pièces étaient dallées de briques, les cheminées étaient de taille à
-rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le
-plafond si élevé que des toiles d'araignées résistaient aux têtes de
-loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à
-meneaux avec des sculptures naïves et des nids d'hirondelles, des
-lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des
-girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats
-dans la nuit.
-
-Au pied d'une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires,
-les toitures d'ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées,
-brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin
-creux, s'en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa
-paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les
-peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau
-plat, plus spacieux que la place de l'Église, et là-bas un autre
-semblable, réduit aux dimensions d'un sabot. A droite, au loin, c'est la
-Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les
-saules; en face, la Vallée d'Anjou plane et feuillue, que l'été avancé
-couvre d'or; à gauche, les coteaux qui portent le vin.
-
-Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l'odeur des
-pêches d'espalier d'un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou
-bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire!
-
-Une saveur paysanne se mêlait par instants à l'arome des fruits mûrs, et
-aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l'on
-cuit le pain.
-
-Quand nous montions à nos chambres, nous n'étions pas las de regarder la
-calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme
-insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous
-nommions ce moulin, entre nous, «l'Hypothèque». Le terme barbare,
-l'étrangeté de l'objet et l'horreur de la chose signifiée nous
-rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un
-dragon ailé, «l'Hypothèque» se tenait immobile à l'entrée du trésor,
-mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes
-bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre
-les lignes rigides des échalas, avait l'ouverture d'un pas d'homme.
-
---Ce pauvre monsieur Quinqueton!... L'Hypothèque le mangera!
-
-Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des
-vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés
-d'une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient
-des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des
-caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque
-hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l'air du
-pays fut imprégné d'odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce
-et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de
-l'acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du
-vin nouveau.
-
-Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton.
-
-On s'en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte.
-
-Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était
-dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles
-brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les
-ceps, d'un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure
-aux temps réguliers, comme eût fait quelqu'un comptant les pieds de
-vigne. C'était une femme. La clarté incertaine, trompant sa marche, la
-faisait enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de terre.
-Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous fûmes
-très intrigués. Qui était cette femme?
-
-C'était madame Pacaud; je l'appris dès le matin par un mot du notaire,
-qui me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la
-vendange Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité
-de justice.
-
-C'était fait! la grande bête au clair de lune, l'Hypothèque... elle
-mangeait le pauvre monsieur Quinqueton!...
-
-Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, madame Pacaud dans les
-vignes. Elle n'était déjà plus très jeune, vingt ans auparavant; elle
-n'avait pas changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien.
-
-J'allai au-devant d'elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui
-dis:
-
---Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper.
-
-Ma rencontre ne lui plaisait point; je vis l'embarras de sa figure. Tout
-un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d'être bernée, l'examen
-attentif de ma personne, l'envie de se donner le plaisir de me
-reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment
-j'étais là, puis le rappel de quelque nécessité supérieure qui lui
-interdisait sans doute de parler.
-
---Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j'avais seulement
-l'intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des
-nouvelles de monsieur Quinqueton...
-
---Il va bien.
-
---C'est l'essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je
-l'ai vu à Paris.
-
---Nous savons ça, monsieur Prosper nous l'a dit. Ah! bien! si je pensais
-me trouver nez à nez avec monsieur Francis dans le Saumurois!...
-
-Elle était émue, madame Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore
-le poids écrasant du silence qu'elle était tenue d'observer, la
-suffoquaient. C'était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux
-traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme
-et était vêtue avec une extrême propreté.
-
---Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde
-est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées
-de chez moi?...
-
---A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son
-effroi.
-
---J'habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là.
-
---Un Parisien! vous voulez rire, monsieur Francis!...
-
---Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres
-de propriété.
-
-Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers
-retranchements. Étant propriétaire voisin, j'étais destiné à apprendre
-la vente, et sur l'heure. Il était vain désormais d'essayer de me taire
-la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard
-affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même.
-
-Son premier cri fut:
-
---Vous ne direz rien à monsieur Prosper!
-
---Je vous le promets, madame Pacaud.
-
---Eh bien! c'est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et
-d'abord monsieur Quinqueton ne va pas bien.
-
---Sa santé?
-
---Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion.
-
---Ah!
-
---Faut être juste, c'est de sa faute!
-
---Comment! de sa faute?
-
---Si monsieur n'avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas
-arrivé.
-
---Expliquez-vous!
-
---Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une
-fois qu'on a commencé, c'est comme à confesse, il n'y a pas, il faut
-fureter dans les coins jusqu'à ce qu'on ait déclaré le plus petit
-péché... Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!...
-Monsieur Quinqueton est ruiné!
-
-Après ce mot, ses bras, ses traits et l'animation de son regard
-tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil
-de son petit dans la fosse. Mais elle reprit:
-
---Je m'aperçois que je commence par la fin!... C'est parce que c'est le
-principal et que ma langue ne l'a pas retenu. Je ne l'ai jamais dit
-encore à personne. Vous ne le répéterez pas à monsieur Prosper, au
-moins!...
-
---Comment! Prosper ne sait pas?...
-
---Il ne faut pas que monsieur Prosper le sache: monsieur en mourrait.
-
---Bah!
-
---Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous
-le dire: ça n'est pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! C'est
-de ce que j'ai découvert le pot aux roses.
-
---Cependant, il me semble qu'il est de toute nécessité que Prosper, qui
-peut compter sur l'héritage de son père... qui peut l'escompter, même...
-
---Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je vois déjà que j'ai eu la langue
-trop longue. Alors, je vas donc être obligée de vous en dire encore plus
-pour vous empêcher de parler...
-
---Soyez convaincue, madame Pacaud, que c'est dans l'intérêt de Prosper,
-uniquement, que je me place, intérêt que je crois connaître mieux que
-personne, attendu que...
-
---Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que
-personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie
-bien: vous n'avez pas entendu parler d'un mariage que ce pauvre monsieur
-faisait mijoter depuis des années... Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon
-Dieu! puisque j'ai tant fait que d'être bavarde, avez-vous entendu
-parler de mademoiselle Potu? Elle n'est pas ce qu'on appelle une beauté,
-non; ce n'est pas comme sa soeur qui a épousé un hussard; mais son père
-a un château du côté de Lavardin, et il dit comme ça qu'il veut un
-gendre qui ne soit pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant que le
-hussard, qu'on ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam, leur aurait causé des
-surprises... Ce serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui
-serait comme qui dirait promise, à cette heure, à monsieur Prosper.
-
---Prosper ne m'a pas parlé.
-
---Il est discret! L'occasion où je m'en suis aperçue, ça été pour sa
-décoration: il n'en avait soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non, pas
-même à son père!... Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein? Quand on
-pense que monsieur Foureau, le principal du collège, qui pétitionne
-depuis dix-huit ans pour l'avoir, lui, le ruban violet, ne le tient pas
-encore!... Faut-il donc qu'il en ait fait, dans ce Paris, le cher
-mignon! On dit qu'il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu'au
-jour d'aujourd'hui, par exemple, ça n'est pas à moi de vous l'apprendre;
-mais il faut tenir compte de l'honneur. A présent, pour le reste, une
-fois marié à mademoiselle Potu!...
-
---«Une fois marié à mademoiselle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un
-peu, madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père
-de mademoiselle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée
-de monsieur Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme
-connaît comme possédant des propriétés dans le Saumurois...
-
---J'entends bien, mais monsieur Potu, voyez-vous, ça n'est pas ça qui
-lui fera ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus.
-
---Cela n'est pas une raison!
-
---Et les jeunes gens, monsieur, que c'est comme deux tourtereaux! Vous
-ne voudriez pas les séparer? Non, rien que d'y penser, je sens mon coeur
-qui se fend.
-
---Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n'y a
-qu'un instant, que la nouvelle de l'infortune de monsieur Quinqueton
-serait sans influence sur la décision du papa Potu. J'en reviens à mes
-moutons: le parti le plus sage, et j'ajouterai le seul digne, à l'heure
-présente, est d'avertir Prosper.
-
---Vous voulez tuer son père; c'est votre idée bien arrêtée! Monsieur
-Quinqueton n'a pas voulu dire à son fils qu'il était obligé de
-s'endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui
-pourquoi il ne l'a pas dit à son fils! A son fils? Mais c'était pour lui
-payer sa pension à Paris qu'il empruntait de l'argent sur ses terres! Il
-aurait mieux aimé engager les balances de la justice--c'est sa manière
-de parler que je vous rapporte--plutôt que d'enrayer l'avancement de son
-fils.
-
---L'avancement de son fils?...
-
---Vous n'êtes pas sans savoir que monsieur Prosper a à Paris une haute
-situation. C'est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d'être
-distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l'Exposition;
-son fils l'a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C'est les
-propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu'on n'oublie pas. Donc,
-monsieur Prosper, ces derniers temps, était en passe d'obtenir quelque
-chose comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de
-mariage, c'est encore d'un plus joli coup d'oeil qu'une truelle à
-poisson!... Mais voilà!... Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui
-êtes de Paris, vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n'a
-rien, comme dit l'autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de
-mille francs, monsieur Prosper passait haut la main par-dessus les
-épaules aux camarades. Ah! aujourd'hui, à ce qu'on dit, c'est l'assaut:
-l'honneur et la victoire à celui qui arrive le premier. Dix mille
-francs! c'est que ça ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de
-ce calibre-là. Enfin, monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et
-loyal avec moi: il m'a averti le jour où il s'est trouvé en état de
-gagner sa vie, et, depuis ce temps-là, il ne m'a plus guère demandé
-qu'une centaine de francs par-ci par-là; aujourd'hui il s'agit de lui
-donner un coup de main: c'est pour son établissement définitif; il me
-rendra le bienfait au centuple, et déjà il me promet six pour cent de
-mon argent.»--«Qui sait, que je lui ai fait observer, si monsieur
-Prosper ne va pas nous sortir de là avec la Légion d'honneur? Ha! ha!
-est-ce qu'il a fait tambouriner à l'avance pour son ruban violet? Non.
-Eh bien!...»--«Vous avez raison, ma fille, m'a dit monsieur, et Prosper
-aura ses dix mille francs.»
-
-Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j'avais su où c'était que ce
-pauvre monsieur les prenait!...--Dieu de Dieu! est-il bien possible
-qu'un homme vivant soit fermé comme la tombe! Il les prenait, ces dix
-mille francs, sur l'argent qu'il avait de côté pour payer les intérêts à
-ses prêteurs! et savez-vous ce que c'était, ces dix mille francs?
-c'était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il
-arrivé là? et pourquoi n'avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le
-dire: c'était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que monsieur
-Prosper soit tout à fait établi!
-
---Avant que Prosper soit tout à fait établi!...
-
---C'est d'un bon père de famille, monsieur Francis!
-
---Mais, après?... après?... lorsque Prosper eût été tout à fait établi?
-
---Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de
-lui avancer à son tour.
-
---Oh!
-
---Monsieur Prosper lui avait affirmé qu'il se ferait dans les vingt
-mille avant un an au bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent
-mille!... Ajoutez à ça la dot de mademoiselle Potu: tout s'arrange et
-finit bien, comme dans les pièces de théâtre.
-
---Oh!
-
---Ça va donc être à moi, monsieur Francis, de vous faire une petite
-question. Allons! Vous qui connaissez monsieur Prosper à Paris, c'est-il
-votre avis qu'il sera bientôt en état d'aider son père?
-
---... D'aider son père?
-
---Voyons! c'est-il vrai qu'il y a à Paris des positions qui rapportent
-des cent mille?
-
---Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud.
-
---Oui, mais là, selon vous, monsieur Prosper est-il un homme à s'avancer
-à ces grades-là?
-
---Tout est possible, madame Pacaud.
-
---Oh! je vois bien, allez, que vous n'y croyez point!
-
-
-VI
-
-Madame Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendôme se faisait de
-Prosper. Plus que l'accident de son vieux maître et sa ruine, cette
-chute de rêve menaçait de la démoraliser.
-
-J'emmenai madame Pacaud déjeuner aux _Girouettes_. Nous essayions de la
-distraire pour qu'au moins elle mangeât.
-
---Mon estomac est tordu comme un linge à essorer, monsieur, madame; vous
-n'y feriez pas passer un grain de millet à nourrir les oiseaux.
-
-Elle était tiraillée par la crainte que mon peu de confiance
-correspondît à la réalité, et par le désir--plus fort que tout--que ses
-chimères ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, elle me
-boudait un peu, parce que j'avais molesté ses chimères.
-
---Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper!
-
---Ça ne se peut pas!
-
---Alors, que monsieur Quinqueton lui-même l'avertisse!
-
---Il aimerait mieux se faire périr!
-
---Donc, que Prosper reste dans l'ignorance.
-
---Ça ne se peut pas non plus, s'il faut aider à présent son père!
-
---Avertissez Prosper.
-
---Non.
-
---Allez au diable, ma chère madame Pacaud!
-
-Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant devoir intervenir.
-
---Écoutez!
-
-D'un bond, elle fut debout.
-
---Oh! tout beau!... tout beau!... Je n'ai pas trouvé le moyen d'aplanir
-les difficultés. J'examine simplement ce qu'il est en mon pouvoir de
-faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il n'est
-pas admissible que Prosper ne soit pas informé de la fâcheuse santé de
-son père.
-
---Mais, monsieur...
-
---Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous écriviez sur
-l'heure à Prosper quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, votre
-papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquiétudes pour sa
-santé la semaine passée; vous devriez bien venir le voir.»
-
---Mais, monsieur!...
-
---Il viendra. Pour éviter tout désordre, taisez-vous sur les causes
-morales qui ont altéré la santé de monsieur Quinqueton...
-
---Monsieur Francis, laissez-moi parler!
-
---Parlez, madame Pacaud.
-
---Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c'est que je n'ai pas tout
-de suite envoyé une dépêche à monsieur Prosper: je n'aurais pas pu tenir
-ma langue de lui tout raconter.
-
---Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la dépêche et vous n'avez rien
-raconté.
-
---Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera...
-
---Laissez-moi parler à mon tour: quand il arrivera, je serai là, ou je
-serai sur le point d'arriver par le premier train: vous pourrez bien
-tenir votre langue une heure!
-
---Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? Vous ferez ça pour nous?
-
---Vendôme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne
-ces jours-ci, et je serai heureux de revoir monsieur Quinqueton. Mais ce
-n'est pas cela: il est indispensable que quelqu'un ici surveille la
-vente des vendanges et s'occupe de la vente des terres; vous ne pouvez,
-madame Pacaud, laisser plus longtemps seul monsieur Quinqueton; vous
-retournerez à Vendôme et direz à votre maître que je m'acquitterai du
-soin de ses affaires du Saumurois, et que je lui en rendrai compte avec
-toute la discrétion que l'on ne serait peut-être pas en droit d'attendre
-d'un homme d'affaires salarié. Ma présence à Vendôme sera d'ailleurs
-moins suspecte que toute autre. Quant à Prosper, eh bien, nous
-déciderons avec monsieur Quinqueton s'il convient ou non de lui parler.
-
---Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sûr,
-n'en sera point jalouse? Et dire que j'ai failli ne point vous adresser
-la parole ce matin!... Ah mais! c'est qu'un peu de plus, vous ne
-m'auriez pas fait desserrer les dents!
-
-
-VII
-
-Une huitaine de jours après, je prenais tristement le train pour
-Vendôme. Je n'avais point de fort bonnes nouvelles à donner à monsieur
-Quinqueton: les opérations de la vente étaient déplorables; toutefois,
-j'avais obtenu de quelques créanciers de surseoir à l'aliénation d'une
-partie du domaine, ce qui permettrait au propriétaire de s'en défaire
-plus avantageusement à l'amiable; mais, tous comptes faits
-approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties
-par hypothèque. Ah! s'il pouvait être temps encore de sauver les dix
-mille francs confiés à Prosper!...
-
-Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendôme,
-d'apercevoir Prosper, tout jovial, l'oeil animé, la joue heureuse et
-venant au-devant de moi les deux bras tendus! N'avait-il pas encore vu
-l'état de son père? Il en ignorait, en tout cas, la cause.
-
---C'est gentil à toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son
-patelin!... c'est gentil!...
-
---Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d'accourir au-devant de moi à
-la gare.
-
---Tu serais arrivé une heure plus tôt, nos trains se croisaient: j'ai eu
-tout juste le temps d'embrasser mon père. Hein! quel coup!
-
---Comment va-t-il?
-
---Très bien! Il est sauvé. D'abord je lui ai remonté le moral. Ne se
-faisait-il pas du mauvais sang!...
-
---C'est que, sans doute, il avait ses raisons...
-
---Tu sais le mystère qu'il me tenait caché?
-
---J'arrive du Saumurois... Mais toi, Prosper?...
-
---Madame Pacaud m'a tout dit.
-
---Ah! parfait.
-
---J'ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais
-pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de père était tout tremblant:
-«Mon garçon, j'attendais que tu fusses de taille à faire fi de cent
-arpents de vigne...» Alors j'ai dit: «Papa, vous avez bien fait!»
-
---En effet!... si tu es de taille!
-
---Cette bêtise! Tu n'as donc pas vu le lancement de l'_Intégral_?
-
---Ah! c'est le fameux journal?
-
---Affaire magnifique, mon ami!... dépasse toutes prévisions!... Nous
-pouvons vivre deux ans sans réaliser un rouge liard de bénéfices. En
-attendant, nous pénétrons dans le plus petit hameau; tu as dû voir notre
-feuille à la campagne; à Vendôme, elle est entre toutes les mains; je
-vais avoir l'honneur de te montrer mon portrait sur les murs!... Que je
-te dise: madame Pacaud, hier soir, à la brune, a lacéré une affiche pour
-apporter triomphalement mon effigie à la maison.
-
---C'est la gloire.
-
---Pour qui n'exagère pas, c'est l'aisance, ou, si tu préfères, une
-prospérité honorable... Ah! mon vieux Francis, tu n'as pas eu de nez.
-
---Qui ça?... moi?...
-
---Toi, malin! Est-ce que je ne t'ai pas mis à même d'avoir part au
-magot? La confiance t'a manqué: tant pis pour toi!... Oh! je ne t'en
-veux pas; d'ailleurs, tu t'es montré avec moi d'une correction dont je
-te saurai gré.
-
---Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-être indiscrète;
-mais je sais que ton père t'a confié dernièrement une certaine somme.
-L'as-tu tout entière employée?
-
---Parbleu!
-
---Aïe! aïe!
-
---Qu'en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?... Tu peux
-parler, Francis.
-
---Il s'agit des créanciers de ton père... La vente ne couvrira pas...
-Enfin, on calcule qu'il restera bien sept à huit mille francs impayés.
-
---Baste! je me mets dans la manche du député de là-bas!... Comment
-s'appelle-t-il?... Il n'y a qu'à ouvrir le Bottin... Et je fais fermer
-la bouche à tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd'hui la
-seule puissance. Si mon bonhomme de père était plus ingambe et plus
-jeune, et si des liens--dont j'aurai à te faire part--ne nous retenaient
-à Vendôme, je l'aurais, en quinze jours, fait nommer où il m'eût plu.
-
---Ta position au journal est solide, cela va sans dire?
-
---Je suis assis sur les dix mille francs de papa.
-
---Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j'espère?
-
---Écoute, enfant: deux chroniques de tête, par mois, signées Tristan de
-Mélisande, à dix louis l'une: c'est déjà de quoi caler les joues d'un
-être humain, même pubère? A l'office des annonces, maintenant, et pour
-débuter seulement--en six mois on estime que le chiffre d'affaires
-centuplera--la ration m'est doublée. Mais, que vois-je?... Ne te
-pâmes-tu point? Ajoute qu'il ne m'est pas interdit de faire passer au
-rez-de-chaussée un feuilleton bâclé en douze nuits ou commandé dans les
-prisons.
-
---Le traitement d'un préfet.
-
---De première classe.
-
---... Mais, il est vrai, révocable...
-
---J'ai un contrat en bonne forme. L'essentiel, toutefois, dans nos
-boîtes, est, je l'avoue, de s'imposer...
-
---J'approuve ta prudence.
-
-En passant le long d'un grand mur bariolé d'affiches, Prosper me dit:
-
---Regarde.
-
-Et, de la canne, il m'indiquait un médaillon entre vingt autres inégaux
-et agglomérés comme les yeux d'un bouillon. Le médaillon, de taille
-moyenne, contenait des traits que j'eus du mal à reconnaître, mais une
-banderole portait le nom de Tristan de Mélisande.
-
---Tu vois, dit Prosper, je ne mens pas.
-
-Nous arrivâmes à la maison du juge de paix. Madame Pacaud vint nous
-ouvrir. Elle semblait fort tranquillisée; elle regardait Prosper comme
-au temps où elle admirait son intrépidité; par contre, il me parut
-qu'elle ne m'envisageait pas d'un bon oeil. Était-ce qu'elle avait honte
-de n'avoir pu tenir sa langue?
-
---Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il?
-
---Mais... tout va très bien! me dit-elle.
-
-Le ton m'en disait plus que n'eussent fait de nombreuses paroles: elle
-me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son
-voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d'une heure,
-avait retourné les visages comme un gant et vaporisé dans la maison
-l'optimisme et l'espérance.
-
-On me conduisit à M. Quinqueton, qui était assis dans un fauteuil, un
-peu hébété par les crises récentes, et comparable, si j'ose dire, après
-extraction de son secret, à une récente accouchée. Mais sa molle joue et
-sa paupière pudique, froissées par le coup brutal, étaient réanimées en
-dessous par un nouvel élixir.
-
-J'avais dessein de l'entretenir des opérations effectuées, en partie par
-mes soins, dans le Saumurois; mais, en vérité, il semblait assez peu
-curieux de les connaître, en présumant le résultat mauvais, tandis que,
-décidément, la journée était à la détente et presque à la joie. Je me
-fis l'effet d'un trouble-fête et me demandai, un moment, pourquoi et
-comment j'étais là. Boudé par madame Pacaud, qui m'avait fait venir,
-porteur de faits précis qui jamais n'agréèrent à M. Quinqueton, et
-continuant à jouer vis-à-vis de Prosper le rôle ingrat de confident
-sceptique: quel parti meilleur me restait-il à adopter que celui de
-prendre le premier train?
-
-J'avisai M. Quinqueton que, rassuré sur sa santé, je ne comptais faire à
-Vendôme qu'un court séjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un même
-sourire, ce sourire de complicité heureuse des enfants qui cachent un
-petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fête;
-et ils dodelinèrent de la tête: non, non! on ne s'en va pas comme cela.
-
-M. Quinqueton m'attira à lui.
-
---Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la
-connaissance de quelqu'un.
-
-Et Prosper eut un large rire.
-
---Ah! ah! fis-je, il y a du mystère!
-
---Il y a du mystère.
-
-Je dus me frotter les mains, simulant la gaieté de celui à qui l'on en
-annonce une bien bonne.
-
---Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prétend qu'il n'y a
-point de bonheur qui n'ait son revers; mais il est peut-être juste de
-soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois une certaine
-compensation. Pour ma part, j'ai été secoué, ces derniers temps, comme
-on ne secoue pas un vieux prunier... eh! eh! la comparaison n'est pas
-mauvaise: il ne reste pas un seul fruit à l'arbre. Si ce n'était que
-moi, mon Dieu, à mon âge on n'a ni coquetterie ni grand appétit; mais
-mon dénuement n'est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis vous le
-confier, caressait un joli projet de mariage.
-
-Je m'inclinai.
-
---Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, j'ai eu la bouche amère quand
-il m'a fallu avouer au père de la jeune fille que mes propriétés du
-Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids
-d'un de mes cheveux blancs... Entre nous, on peut confesser sa
-faiblesse: j'aurais eu moins de dépit à voir vendre, devant ma porte, ma
-paillasse et mon bois de lit.
-
-On reconnaissait bien là le M. Quinqueton «faraud» qui n'avait pas remis
-le pied dans le Saumurois du jour où il y eût été exposé à rencontrer un
-créancier.
-
---Notez, dit-il, qu'aucune parole n'avait encore été prononcée qui pût
-engager les deux familles: chacun a sa fierté... Oh! oh! c'est qu'il
-s'agit d'un contrat qui fera date dans l'étude du notaire! L'avenir
-glorieux de Prosper, voilà le coup de fouet que j'attendais pour oser la
-demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que
-c'est ma fausse position, précisément, qui nous a fait tomber la poire
-dans la main! Vous me direz que c'est donc qu'elle était mûre. Ah mais!
-c'est qu'elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.--«Sacrédié,
-mon cher Quinqueton», m'a dit le père de la jeune fille... Faut-il vous
-le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise de la voir entrer
-ici, car nous l'attendons. C'est un homme carré en affaires et qui n'y
-va pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton», m'a dit
-monsieur...--Ah! le bout de la langue me démange...--«voici cinq ans et
-trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l'état de votre fortune et
-que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de
-fils». Il le savait, monsieur!... «Je n'attendais que votre confidence»,
-m'a dit monsieur... mettons monsieur X... «pour vous parler à coeur
-ouvert. Comment ai-je appris vos petites misères? Par ma police, donc!
-Et pourquoi est-ce que j'ai lancé ma police à vos trousses? Tiens! à
-cause de l'intérêt que je vous porte, sacrédié! et à cause d'un certain
-sentiment qui unit nos enfants.»--«Oh! oh! lui ai-je fait, c'est donc
-vrai, Potu, vous y pensez donc?...» Tant pis! le nom m'a échappé!--«Si
-j'y pense! et vous, vieux gredin?»--«Oh! moi... Mais mes
-vignobles?...»--«Je donne deux cent mille francs à ma fille, c'est-il
-assez pour deux personnes?»--«Bonté du ciel!»--«Ne me remerciez pas», me
-dit Potu, «ma fille n'est pas taillée pour épouser un marquis»...
-Attrape ça, Prosper! «D'ailleurs», dit-il, «je suis moi-même plus
-autoritaire qu'un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne
-dans le creux de la main.»
-
---Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement
-mes mesures!
-
---Qu'est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton.
-
-Je ne disais rien de tout cela.
-
---Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va
-s'emballer!...
-
-M. Quinqueton reprit:
-
---Que Potu vienne pour la première fois faire allusion à un mariage
-entre nos enfants le jour où je lui annonce mon infortune, ça, c'est le
-fait d'un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine même où
-Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de
-demander, pour la première fois et le front haut, la main d'une
-héritière, voilà ce que j'appelle une rencontre providentielle.
-
-Madame Pacaud ouvrit la porte précipitamment et nous lança:
-
---Voilà monsieur Potu!
-
-Elle avait la figure épanouie, arrondie en galette; elle avait du nom de
-M. Potu plein la bouche.
-
-M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui
-semble élargir l'espace devant un personnage important. D'instinct, je
-les imitai. A nous trois, nous étions la foule qui s'écarte devant les
-pas d'un potentat.
-
-La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement avec celle que
-venait de m'évoquer le juge de paix; ou, du moins, si elle était d'un
-homme, à n'en pas douter, «carré en affaires», c'était un de ses angles
-tranchants qu'il poussait brutalement dans le bel espace élargi devant
-lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos
-bouches en coeur.
-
---Bonjour, Potu!
-
---Bonjour, monsieur Potu!
-
---Bonjour.
-
-A sa façon de dire «bonjour», on connaissait que cet homme avait des
-chiens, qu'il montait à cheval et qu'il aimait, le matin, faire le tour
-de ses communs, la cravache à la main, en se fouettant les mollets. Je
-jugeai décent de me retirer. On me présenta; il ne me reconnut pas.
-
---Charmé, monsieur, dit-il. Vous n'êtes pas de trop. Je regrette de ne
-pouvoir dire sur la place publique ce que j'ai à dire.
-
-Il n'accepta point de siège. Il se promena pesamment dans la pièce. Il
-avait le menton rasé, le teint d'un fruit superbe qui garde, sous la
-peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des
-favoris d'un blanc immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets
-d'acier.
-
-Il se tourna soudain vers Prosper et dit:
-
---Mais vous êtes fou, mon garçon!
-
-Les Quinqueton s'affaissèrent. Une demi-minute s'écoula. M. Potu dit:
-
---Sacrédié!
-
-Puis on sentit qu'il allait parler; mais il préférait encore recourir à
-son juron, qu'il répéta avec des intonations énergiques signifiant sa
-colère et le regret qu'il avait de ce qui arrivait.
-
---Sacrédié de sacrédié de sacrédié!...
-
-C'était le mot qui ouvrait l'écluse; le flot s'épancha.
-
-M. Potu croisa les bras et s'adressa à Prosper:
-
---Alors, vous êtes sérieusement journaliste?
-
-Prosper tomba des nues, se releva, eut une étincelle de révolte, voulut
-parler. On le coupa.
-
---Et vous étalez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un
-cabotin, une chanteuse de beuglant?... Et vous croyez que ça nous amuse,
-et que ça nous honore, hein? et vous venez nous coller ça en face de ma
-grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans
-me heurter à ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a
-passé devant le jury sous l'inculpation d'attentat aux moeurs! Et vous
-allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j'ai
-lue avant-hier dans un journal qu'un aboyeur m'a mis de force dans la
-main, où vous refaites le plan de l'Europe et celui de la société, où
-vous traitez de Dieu, du Pape, de l'Enfant, de la Femme, du Capital et
-du Salariat, avec l'assurance d'un pilier de taverne et l'ignorance de
-mon garçon d'écurie! Et vous êtes payé pour ça!
-
---Mais, monsieur!... fit Prosper.
-
---Vous voudriez bien me le faire croire!
-
---Je le prouverai.
-
---Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me
-prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j'ai doublé la
-fortune de mon père en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez
-que je m'appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en
-bouteille?... Est-ce que vous croyez que je m'intéresse à vous dans
-l'espoir de vous voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne farce!
-Oh, oh! si vous aviez su vous en rendre capable!... Vous ne pouvez pas
-réussir dans le journalisme, parce que là comme ailleurs, et quoi qu'on
-dise, une certaine compétence est nécessaire. Qu'avez-vous fait pour
-vous préparer à parler au public, à le diriger, à l'instruire? N'essayez
-pas de me donner le change: vous n'avez rien fait, rien. Mais, mon
-fiston, un maître d'école en sait plus que vous; et il ne fait la classe
-qu'à des marmots. Vous n'avez pas ouvert un livre; vous n'avez pas
-cherché à fréquenter les hommes de valeur; vous n'avez pas tenté un
-effort pour réfléchir... Taisez-vous! Je vous connais, peut-être! Vous
-êtes un âne bâté, un âne. Qu'est-ce que vous avez fait? Vous avez
-attendu qu'il se trouve quelque part une place vacante. Qu'est-ce que je
-dis? Vous l'avez achetée, cette place, à beaux deniers comptants, le
-fond du sac de votre malheureux père. Vous l'avez payée le prix d'une
-charge de greffier à la justice de paix! Voilà de quoi vous vous
-enorgueillissez! Voilà de quoi vous faites part aux trente-six mille
-communes de France! Sabre de bois! Autrefois on publiait le nom des
-hommes célèbres; aujourd'hui, on se rend célèbre en publiant son
-portrait. Sacrédié de sacrédié de sacrédié!
-
-Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopinés du tonnerre, tantôt
-tendait le dos ou bien était redressé par une dernière goutte de sève
-orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop
-courts intervalles des éclats de la foudre. Prosper était écorché dans
-sa vanité, écartelé par l'envie de sauter à la gorge de M. Potu et par
-le désir, ancien comme une habitude, d'être un jour uni à mademoiselle
-Potu.
-
---Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer à ronger vos
-feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation était
-excellente, mon garçon! On vous passait la littérature: d'abord personne
-ne sait ce que c'est; et ça vous donne du luisant près des dames! Enfin,
-ça n'est pas compromettant!...
-
---Mais, manger, monsieur! parvint à faire entendre Prosper.
-
---Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n'est pas
-moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c'est pour lui
-permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos
-propriétés du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon
-brave ami, leur couper les vivres à quinze ans. Voilà un dadais qui ne
-fichait rien, parce qu'il comptait sur son père; voilà un bonhomme qui
-se ruinait en escomptant l'avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié!
-
---Potu! soupira le juge de paix, ratatiné dans son fauteuil, ne croyez
-pas...
-
---«Ne croyez pas!» Mais il y a beau temps que je sais tout ça!... Oh!
-oh! ce n'est pas à moi, Potu, que l'on fera prendre des vessies pour des
-lanternes! Puisque je vous dis que la situation était excellente!... Eh!
-pardieu! j'étais là. J'avais tout prévu. Ça me faisait plaisir, à moi,
-de voir se réaliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en
-buvant de l'eau; je guettais le moment où vous toucheriez la vase.
-Alors, un coup de filet; hop! Ma fille était de connivence: à nous deux,
-nous opérions le sauvetage. Bonne action. J'ai de la fortune et j'aime à
-en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris
-date. Pan! Qu'est-ce qui arrive? Ce cornichon-là qui, avant de sombrer,
-s'avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah!
-mais, c'est que je n'y vois plus goutte! Tirez-vous de là-dedans, mon
-bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien à la nage pour pêcher un
-malandrin qui est en train de se noyer discrètement, proprement; mais je
-ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tête de la
-hauteur du clocher au beau milieu de la rivière, au roulement du
-tambour, devant les populations assemblées!
-
---Je ne vous demande pas la charité, dit Prosper; ni mon père ni moi ne
-vous avons tendu la main.
-
---Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq
-jours, aveugle, qu'on a flanqué dans le canal, et vous criez!...
-
---La plaisanterie n'est pas de mise. Vous prétendez m'exécuter au yeux
-de mon père, et chez nous; c'est une violation de domicile, un
-assassinat moral!
-
---A quinzaine la chronique, Tristan de Mélisande!...
-
---J'appartiens à la presse, au public! Je ne souffrirai pas!...
-
-Voici la vanité qui remontait à l'épiderme de Prosper. Je jugeai que,
-pour plastronner devant moi, il était fort capable de compromettre son
-avenir et celui de son père. Soustrait aux regards de la galerie, un
-homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine,
-où je trouvai madame Pacaud, qui m'accueillit d'une manière maussade:
-
---C'est de votre faute, aussi! me dit-elle.
-
---S'il vous plaît?
-
---Vous voyez tout en noir!... Je m'en suis bien aperçue, dans le
-Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: «Tout
-va se gâter.»
-
---Oserai-je rappeler à votre bonne mémoire, madame Pacaud, les raisons
-qui décidèrent mon voyage à Vendôme, et qui ne sont pas de pur agrément?
-
---Je n'ai pas la malhonnêteté de vous reprocher d'être venu à Vendôme;
-mais n'empêche qu'avant que vous ayez été vous installer là-bas tout ras
-les propriétés de monsieur, on a vécu ici tranquille comme Baptiste...
-
---Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j'ai le mauvais
-oeil?
-
---Il y en a qui l'ont sans qu'on s'en doute.
-
-J'allai prendre l'air dans le petit jardin. Presque rien n'y était
-changé. Le cours d'eau qui avait porté nos bateaux sortait de sa voûte
-obscure en brisant contre le grillage des brindilles de paille. Le
-poirier avait disparu, mais le banc de bois était là. Je m'y assis et
-regardai l'eau. Quel miroir pour trente ans écoulés!
-
-«Seringapatam!...» J'entends encore Prosper époumoné, piétinant,
-transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que madame Pacaud vient
-lui éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend
-le pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement
-mes bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton, et madame Pacaud ne
-croyaient-ils pas qu'effectivement Prosper revenait du bout du monde?
-Quant à Prosper lui-même, il n'en doutait pas. Serait-ce donc, par
-hasard, une force réelle que cette étrange faculté de produire
-indéfiniment l'illusion? Ah! cependant, M. Potu regimbait.
-
-La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint à moi.
-Je lui dis:
-
---Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps...
-
-Prosper sourit, se contentant de hausser une épaule.
-
---Je t'avais dit à Paris, Prosper: «Le père Potu m'a l'air d'un bonhomme
-qui ne s'en laisse pas conter.»
-
---Qu'il ne s'en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit;
-mais lorsque la réalité sera là, il faudra bien qu'il la touche.
-
---Après ce qu'il t'a dit, tu espérerais?...
-
---Je n'espère pas: je suis certain. Quelle tête tu as, mon bon Francis!
-
-J'allai prendre congé de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient
-suffi à panser les contusions reçues au cours de l'algarade Potu. M.
-Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l'espérance.
-Barbiche à part et cheveux blonds, il ressemblait étonnamment au
-portrait du poète inspiré, jadis enclos dans un placard aux confitures.
-Nous devisâmes un petit quart d'heure. Quant à lui parler de ses
-affaires du Saumurois, ce pourquoi j'étais venu, la seule pensée, triste
-et mesquine, m'en parut ridicule, tant elle était en désaccord avec la
-grandeur des projets que roulaient ici les cervelles.
-
-Madame Pacaud, rassérénée aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et
-d'un oeil malin et satisfait:
-
---Vous voyez bien! dit-elle.
-
-Prosper vint me reconduire à la gare. Au bas de mon compartiment, il me
-dit, d'un ton généreux:
-
---Et s'il vous prend la fantaisie, à ta femme ou à toi, d'avoir des
-places de théâtre, n'allez pas vous gêner, au moins!...
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1
- LE GARDIEN DE CHANTIERS 13
- MESDAMES DESBLOUZE 29
- LA PAIX 71
- GRENOUILLEAU 81
- L'INDIVIDU 93
- CE BON MONSIEUR 107
- ROMANCE 115
- GOTHON 123
- L'ATTENTE 133
- LE CLIENT 153
- CE QUI NE SE PEUT PAS 167
- LE PAYSAGE ADMIRABLE 179
- L'ÉTOFFE A L'ENVERS OU L'INITIÉ 191
- LA CONVERSATION 201
- STANISLAS RONDACHE 217
- PATATRAS! 237
- LES QUINQUETON 247
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--3560-8-13.
-
-
-
-
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-
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-
-
- GABRIELE D'ANNUNZIO
- Francesca da Rimini 1 vol.
- DOCTEUR BARTHEZ
- La Famille Impériale à St-Cloud et à Biarritz 1
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- Nord-Sud 1
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- Les Tablettes d'Erinna d'Agrigente 1
- RENÉ BOYLESVE
- Madeleine Jeune Femme 1
- BARONNE A. DE BRIMONT
- Tablettes de Cire 1
- GÉNÉRAL BRUNEAU
- En Colonne 1
- GASTON CHÉRAU
- L'Oiseau de Proie 1
- HENRY DAGUERONES
- Le Kilomètre 83 1
- GASTON DESCHAMPS
- A Constantinople 1
- CHARLES ESQUIER
- L'Entraîneuse 1
- ANATOLE FRANCE
- Les Dieux ont soif 1
- FERNAND GAVARRY
- L'Ultimatum 1
- MAXIME GORKI
- Une Tragique Enfance 1
- PAUL LACOUR
- Le Frelon 1
- ÉTIENNE LAMY
- Témoins de Jours passés (2e série) 1
- PIERRE LOTI
- Turquie agonisante 1
- KARIN MICHAELIS
- La Jeune Madame Jonna 1
- CHARLES NICOLLE
- Le Pâtissier de Bellone 1
- ÉMILE NOLLY
- Gens de Guerre au Maroc 1
- HENRI DE NOUSSANNE
- L'Aéroplane sur la Cathédrale 1
- JULES SAGERET
- L'Amour menteur 1
- MARCELLE TINAYRE
- Madeleine au Miroir 1
- LÉON DE TINSEAU
- Le Duc Rollon 1
- PIERRE DE TRÉVIÈRES
- Le Fouet 1
- PAULINE VALMY
- La Chasse à l'Amour 1
- JEAN-LOUIS VAUDOYER
- Poésies 1
- RENÉ WALTZ
- Vers les Humbles 1
- Mrs. WILFRID WARD
- Les Mains pleines 1
- COLETTE YVER
- Les Sables mouvants 1
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La marchande de petits pains pour les
-canards, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARCHANDE DE PETITS PAINS ***
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