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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La marchande de petits pains pour les canards - -Author: René Boylesve - -Release Date: November 6, 2020 [EBook #63647] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARCHANDE DE PETITS PAINS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - - RENÉ BOYLESVE - - LA MARCHANDE - DE PETITS PAINS - POUR LES CANARDS - - NEUVIÈME ÉDITION - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol. - LES BAINS DE BADE 1 -- - LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 -- - SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 -- - LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 -- - MADEMOISELLE CLOQUE 1 -- - LA BECQUÉE 1 -- - L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 -- - LE BEL AVENIR 1 -- - MON AMOUR 1 -- - LE MEILLEUR AMI 1 -- - LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 -- - MADELEINE JEUNE FEMME 1 -- - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays. - - -Copyright, 1913, by CALMANN-LÉVY. - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY. - - - - - Il a été tiré de cet ouvrage - SOIXANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, - et - DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE, - tous numérotés. - - - - -A - -FERNAND VANDÉREM - - - - -LA - -MARCHANDE DE PETITS PAINS - -POUR LES CANARDS - - -Un abbé saute précipitamment dans une des barques amarrées au petit -embarcadère du Lac, et le voilà qui se met à manier les avirons avec une -remarquable gaucherie, et qui perd son chapeau, et qui heurte un canot -ramenant plusieurs promeneurs; enfin, il pointe vers l'île en ramant à -tour de bras. La scène a des allures de sauvetage. Plusieurs personnes -semblent s'inquiéter. J'avise une marchande de petits pains qui se -trouve là: - ---Qu'est-ce qu'il y a donc? - ---Oh! dit-elle... c'est monsieur l'abbé qui se fait du mauvais sang, -rapport aux enfants qui sont allés dans l'île, à la buvette. -D'ordinaire, ils m'achètent chacun deux gaufrettes, une madeleine, avec -un verre de coco; mais les enfants, au jour d'aujourd'hui, y a plus -moyen de les tenir, il faut qu'ils aillent au plus loin... Celui qu'est -encore jeune, il peut courir après... Mais quand une fois l'âge est -venu... - -Je crois qu'elle s'apitoie sur le sort de l'abbé; mais c'est d'elle-même -qu'elle m'entretient déjà. En quatre mots, je sais son histoire. Elle me -dit: - ---Je ne peux plus tenir sur les jambes; à soixante-cinq ans, si c'est -pas malheureux! ma mère qu'en a quatre-vingt-sept, à l'heure qu'il est, -et qui va et qui vient, droite comme les fûts de sapins!... Autrefois, -je courais après le client: faut le lanciner; il a besoin de ça; -autrement il ne s'arrête pas pour demander... Et en plus de ça, point -d'estomac dans notre famille: c'est peut-être d'avoir été nourris au -pain trempé dans de l'eau; huit enfants, monsieur, d'un père qui gagnait -ses douze sous à la journée... Comment ça se fait-il que nous soyons -encore huit de vivants?... Nous autres, nous sommes de l'Eure; monsieur -connaît peut-être bien, tout près le château à monsieur le comte Baudru -qu'est député à présent... même que monsieur Baudru a fait placer un de -mes frères dans un grand restaurant comme plongeur... Ah! dame, c'est -bien la moindre des choses: on vote pour lui... On s'en est donné du -mal, la dernière fois, pour sa candidature contre monsieur Plateau, -qu'ils l'appellent, un pur parisien, celui-là... Ah! malheur! ont-ils -bu! ont-ils salivé!... Lequel des deux qu'était le meilleur? Baudru? -Plateau? Après ça, voilà ce qu'il ne faut pas nous demander à nous -autres, le pauvre monde... On vote pour celui-là qu'on croit qui -réussira, pas vrai?... Des petits pains tout chauds, madame, -mesdemoiselles! voulez-vous du pain pour les cygnes, les canards?... -Faites excuse, monsieur, faut que je me déplace, voilà le garde qui -s'approche à grands pas... - -Elle trottine derrière une institutrice qui pousse devant elle trois -fillettes; mais elle les perd, et revient vers l'entrée du sentier -conduisant à l'embarcadère. Un homme y est déjà, avec un panier tout -pareil au sien, garni de patisseries couleur de miel. Elle fronce les -sourcils et passe devant lui en extirpant de ses mauvaises jambes tout -le rendement possible. Je la rattrape: - ---Hein? Il y a de la concurrence?... - ---Ne m'en parlez pas, monsieur! Si ce n'est pas une calamité de voir là -un homme valide venir faire le commerce où l'on a déjà tant de peine à -tirer une malheureuse pièce de quarante sous, trois francs, les jours de -beau temps encore--et ça n'est pas tous les jours!--C'est les -protections, voyez-vous, monsieur; mais patience!... qui vivra verra... -Le plus fort tuera le plus faible... Monsieur le comte Baudru est bien -puissant... Oh! si seulement on était moins craintif!... Mais j'aperçois -le brigadier, cette fois: il faut que je circule, bon gré mal gré, c'est -le règlement... Mes pauvres jambes!... et quand on pense que ces -messieurs, à l'hôpital, m'ont dit: «Dame, ma bonne femme, arrangez-vous -pour rester assise, ou c'est la mort...» C'est des varices internes, je -demande bien pardon du mot à monsieur, qui m'ont tenue couchée tout -l'hiver... Y a pas huit jours encore, est-ce que je n'ai pas cru mon -dernier quart d'heure venu? - ---Mais, ne pouvez-vous obtenir la permission de vendre assise? - ---C'est ça qu'il me faudrait, monsieur voit juste... Pardi, il m'arrive -bien quelquefois de m'accroupir de lassitude, sur la bordure en fer, en -guise de siège; songez donc, monsieur: depuis midi jusqu'à huit heures -du soir à faire le pas gymnastique, mon panier d'un bras, ma cruche à -coco de l'autre... Être assise, oui... J'ai bien un papier signé du -médecin-chef... En le présentant au brigadier... Le brigadier n'est pas -un mauvais homme; il «me cause bien», en passant, sans dureté... Je l'ai -là, sur moi, mon papier... - ---Eh bien! présentez-le: le brigadier vous fera asseoir! - ---C'est bien ce que je me dis: faudra sans doute en venir là si je dois -mourir de rester debout... Pardi, la vie, c'est pas qu'on y tienne... -D'autres fois je me dis: voilà ma mère qui a quatre-vingt-sept ans; si -je dois vivre aussi longtemps qu'elle, c'est-il pas de la lâcheté de -s'asseoir à l'âge que j'ai?... - -Le concurrent mâle a déjà dû «circuler» avec toute sa marchandise; ma -bonne femme, qui ne cessait de guigner sa place, s'y reporte avec -rapidité. Je mange une gaufrette pour me donner un prétexte à continuer -la causerie qui m'intéresse: évidemment la marchande a une raison de ne -pas demander la faveur d'être assise. Elle me dit: - ---Ah! si le brigadier me permettait de m'asseoir là! C'est la bonne -place... - ---Fichtre!... vous allez bien! Mais vous garderiez, vous, assise, la -meilleure place, tandis que les autres marchandes, même aux mauvais -endroits, on les pourchasse!... - -L'idée d'une inégalité ne la choque aucunement. Elle me dit: - ---Si mon frère, le cadet, en finissait seulement d'obtenir de monsieur -Baudru ce qu'il a en vue, je pourrais peut-être moi aussi me faire -recommander de monsieur Baudru... Il a le bras long, à ce qu'ils disent. - ---Ah! ah! monsieur Baudru vous obtiendrait d'être assise, et à la -meilleure place! - ---Si j'étais seulement recommandée au brigadier avant que je fasse ma -demande, il y a tout à espérer... Pourquoi pas? Monsieur Baudru, tous -mes frères ont voté pour lui comme un seul homme! C'est le tour du cadet -à demander, à cette heure; mais il est craintif... Il a pourtant fait -écrire, depuis six mois, une fois, deux fois, trois fois. On est sans -réponse... Ah! ça n'est pas qu'on soit dans l'inquiétude: monsieur -Baudru est un honnête homme; il nous doit ça. Il ne lésinera pas: on l'a -nommé. - ---Que désire donc votre frère cadet? - ---Être placé dans le Bois, pardi, monsieur! Pourquoi donc pas lui aussi -bien qu'un autre? - ---Et qu'est-ce qu'il fait pour le moment? - ---Il attend... Pardi, il aurait bien trouvé du travail au pays; mais, -établi là-bas, ça n'est pas un bon moyen pour obtenir ici... Voilà de ça -bientôt un an, depuis l'élection de monsieur Baudru, tout juste, que le -malheureux garçon est sans place. Où est-ce qu'il était auparavant? Il -était au chemin de fer, monsieur; la compagnie l'a mis à pied sous -prétexte qu'il s'était trop occupé de politique... Jugez ça, monsieur: -faut-il élire un député? faut-il point? et si c'est pas les bons qui -s'en occupent, faut-il donc laisser la place aux ennemis du pays?... - ---«Aux ennemis du pays!...» vous arrangez bien ce pauvre Plateau: je le -connais, savez-vous; c'est un ancien camarade à moi... - ---C'est-il vrai Dieu possible, monsieur, que vous connaîtriez monsieur -Plateau! On a dit de lui tant de mal! - ---Il a quatre petits enfants qui viennent par ici tous les jours; ils -sont peut-être de vos clients; lui-même, souvent les accompagne; il a dû -vous parler en passant; il n'est pas fier. - -Elle tombe assise sur les arceaux de fer de la bordure, relève ses -lunettes sur son front; abandonne à terre son panier, sa cruche à coco. -Si monsieur Plateau avait été élu, elle aurait pu lui parler tous les -jours!... parler à son député!... Sa cervelle chavire. - ---Voyez ce que c'est que le pauvre monde, dit-elle: où voulez-vous qu'il -aille se renseigner sur celui qui est le bon, sur celui qui est le -mauvais? - ---Mais je ne dis pas que monsieur Baudru, votre député, soit mauvais; je -dis que je connais Plateau, qu'il passe ici tous les jours. - ---Oui, oui; vous ne dites pas... vous dites... C'est entendu!... -N'empêche que nous autres, avec monsieur Baudru, voilà près de douze -mois qu'on attend, le bec dans l'eau, après une place pour mon frère -cadet!... - ---Mais, qui vous dit, ma pauvre bonne femme, que monsieur Baudru peut -disposer ainsi d'une place? et d'une place au Bois-de-Boulogne qui -relève de la Ville? - ---De la Ville, c'est bien ça; mais, à en croire les on-dit, chez nous, -monsieur Baudru serait un homme qui fait la pluie et le beau temps... - ---C'est beaucoup dire! - ---Oh! tenez, monsieur, j'en aurai le coeur net, puisque je vois bien que -vous en savez long sur les uns et sur les autres, et vous avez la -franchise peinte sur la figure; j'ai bien entendu dire aussi contre -monsieur Baudru... allez!... Il y a un cocher de remise, nommé Grincet, -qui ne s'en prive pas... Voyons! c'est-il vrai, oui ou non: il y en a -qui vont jusqu'à soutenir qu'il n'est pas républicain!... - -Elle prononce le mot «républicain» d'une voix assourdie et comme s'il -s'agissait d'un terme fatidique, surtout propre à ouvrir toutes les -portes. Je me tais. Elle reprend, très anxieuse: - ---Il y en a qui disent qu'il est républicain, d'autres qui soutiennent -qu'il ne l'était que sur ses affiches: allez donc voir, nous autres, le -pauvre monde, à qui croire là-dedans? - ---Mais, je ne sais pas plus que vous ce qu'est en réalité monsieur -Baudru: sans voter avec le gouvernement... - ---Il ne vote pas avec!... Il n'est pas du côté du gouvernement!... Voilà -bien ce que je m'étais laissé dire!... Et comment être prévenus de ça, -nous autres? moi qui ne vois quasiment point de mes yeux à lire -l'imprimé, et mon frère qui n'achète point de journal de peur d'être vu -par un mouchard en train de lire celui qu'il ne faut pas!... - -Elle se relève; le sang lui monte au visage; elle rajuste ses lunettes, -se flanque de son panier et de sa cruche de coco; et elle vocifère: - ---C'est donc ça, qu'il ne fait rien pour nous: pardi! il n'est pas du -côté du manche!... Ah! Grincet avait raison de dire à mon frère cadet: -«Mon vieux, tu peux te taper avec La baudruche!...» - -Et elle ajoute: - ---Alors, pourquoi qu'ils l'ont élu, s'il n'est pas puissant?... - -Deux fillettes ont puisé à même le panier pendant que la marchande -parlait; la fräulein demande un «ferre de gogo»; la bonne femme les -comble de politesses, de saluts, de mots sucrés, veut leur faire -accepter une demi-tablette de chocolat par-dessus le marché. Quand elles -sont parties, elle me dit: - ---Ça ne serait pas les demoiselles à monsieur Plateau, par hasard? - ---Non. - -L'abbé revient avec les deux jeunes gens qui tiennent eux-mêmes les -avirons, cette fois, plus adroitement que leur précepteur. La marchande -sur ses mauvaises jambes se précipite vers l'embarcadère en même temps -que deux de ses collègues plus agiles; les gamins, impitoyables, qui, en -virant, ont été témoins du match des marchandes, jettent quatre sous -dans le panier de celle qui est arrivée bonne première. - -Le soir tombe en peignant de rose les beaux troncs rectilignes des pins; -contre le miroir étincelant du lac, je vois la silhouette affaissée de -ma vieille, qui me paraît agrandie de tout ce qu'elle signifie à mes -yeux, depuis le dernier quart d'heure écoulé: confiance éperdue, espoir -insensé, candeur du «pauvre monde». - - - - -LE GARDIEN DES CHANTIERS - - -Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me décider à allumer la -lampe, je n'avais qu'à mettre le nez à la fenêtre: j'étais sûr de voir -poindre vers la rue du Bouquet-d'Auteuil le vieux gardien de chantiers -et son chien. Il ne passe à cette heure-là presque personne, et le -bonhomme et son chien, réguliers comme la chute du jour, avançant -doucement avec l'ombre dans la ruelle silencieuse, étaient devenus pour -moi comme une personnification du soir qui vient à pas de loup, on ne -sait pas d'où. - -Je savais bien où ils allaient. A cinquante pas de chez moi, un immeuble -était en construction. Le gardien arrive au moment où les ouvriers vont -quitter le chantier; c'est lui qui pose sur la palissade la porte -mobile, facile à enlever d'un coup d'épaule, mais qui constitue, en -vertu d'une fiction, l'inviolable clôture, et communique à toute -velléité d'entrée incongrue la qualité d'effraction. Le gardien est muni -d'un revolver, et il doit posséder un chien capable d'annoncer et de -réprimer une tentative d'escalade: dans les limites du domaine confié à -leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent les droits de -propriétaires. Ce sont de pauvres bougres généralement incapables de -travail et à qui des certificats de bonne vie et moeurs ont procuré -l'avantage de passer les nuits à la fraîcheur des moellons et des -plâtres, moyennant une rétribution de trois francs. - -La construction avait commencé à l'automne. Les jours étant assez longs -encore, je voyais mon bonhomme assis derrière sa palissade à -claire-voie, à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps qu'une lueur -crépusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses. -J'avais envie de faire sa connaissance. - -Un soir, je me permis de couper sa lecture: - ---Eh bien, mes compliments!... vous avez de bons yeux... - -Le chien bondit, hérissa son échine et m'assourdit de ses aboiements. -C'était un braque à poil roux, jeune, un assez beau chien; son maître -l'apaisa en lui prodiguant, avec douceur et même avec une tendresse -touchante, le nom de «Baladin». Je répétai, moi aussi: «Baladin!... -Allons, tout beau, Baladin!» - ---Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s'appelle Baladin? - -Le vieux parut me savoir gré de lui parler de son compagnon. Dans ce -premier entretien, il ne fut question que de Baladin. Un chien de deux -ans et demi, de bonne garde,--j'en avais bien la preuve!--et «amical», -avec cela, «friand», par exemple! Il fallait l'avoir à l'oeil en passant -«devant chez les restaurateurs». Il le tenait d'une fruitière de la rue -Lepic qui l'allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans -un arrosoir. Il l'avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant; -mais le lait que le cabot lui avait coûté, pour remplacer la mère, -c'était un prix! Il l'avait payé, son chien, en somme, disait-il, et, à -cause de cela, il le sentait mieux à lui. - -La seconde fois, ce fut à ce brave animal que je m'adressai tout -d'abord: - ---Ah! ah! bonsoir, Baladin!... Comment vas-tu, mon vieux Baladin? - -Et je dis au gardien: - ---C'est un ami, n'est-ce pas? Avec un chien on n'est pas seul... - -Le vieux abandonna lentement ses papiers et me dit: - ---Sans lui, c'est la vérité, la vie me serait moins gentille. - -Je ne pus me retenir de sourire à cette épithète de «gentille» accolée à -la vie d'un miséreux de soixante-dix ans réduit à veiller la nuit dans -les plâtras. Mais il sortait de l'hôpital, où il avait bien cru laisser -sa peau, et la lumière du jour, et la «belle étoile», comme il disait, -et qu'il devait, en effet, connaître, l'invitaient à prendre tout en -beau. Il avait redouté, en outre, d'être obligé d'aller garder un -chantier à Saint-Denis, où les vols sont fréquents, où il avait dû faire -feu, une nuit. «Ce n'est pas pour moi que je crains», disait-il; et, -regardant son chien avec amour: «Voilà de ça huit ans, ils m'en ont -étranglé un, nommé Finaud.» Au contraire, il appréciait Passy, -tranquille, son air salubre et son eau excellente; depuis six semaines -qu'il y veillait, sa santé s'était rétablie. - ---Et puis, vous habitez sans doute le voisinage? - -Non, non! Il habitait Ménilmontant; il faisait le trajet à pied, deux -fois par jour, avec Baladin. La distance était pour lui peu de chose; il -s'agissait de partir à temps. «Il est vrai, ajoutait-il, qu'il y a la -chaussure... Mais jusqu'ici, pour être juste, je n'en ai pas manqué.» - ---Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit -fricot... - -Il attendait pour cela que la nuit fût venue; il allumait des -«brindilles» qui l'éclairaient bien suffisamment en réchauffant sa -soupe, mais il utilisait le jour, jusqu'à la dernière lueur, pour la -lecture. Il s'instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux. -Sa logeuse lui donnait _L'Humanité_; une certaine comtesse, dont il -avait gardé l'hôtel lui faisait remettre _La Croix_ par son concierge; -la contradiction entre les idées de ces feuilles lui échappait, ou il ne -faisait allusion à ce désaccord qu'avec un certain dédain; dans les -journaux, quels qu'ils fussent, il cherchait des faits divers, et il -leur préférait de beaucoup les fascicules d'une publication sur -l'astronomie. L'astronomie était son affaire; voilà un sujet qui lui -plaisait. «Ça n'est pas mesquin, disait-il, et puis ça porte l'homme à -penser...» Il choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du -peuple, la coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours -s'écourtaient; il ne pouvait consacrer que peu de temps à sa lecture. -J'avais remarqué qu'il possédait une petite lampe: - ---Par économie, me dit-il, je n'allume que contraint et forcé; -d'ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d'air... - -Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n'avoir pas l'air ému, je lui -adressai une question banale: - ---Comment vous appelez-vous? - ---Loriot, Henri-Théodore-Auguste... - -Et, selon l'habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche -intérieure de sa veste, afin d'«exhiber ses papiers». Je protestai: je -ne demandais son nom que pour savoir comment l'appeler tant qu'il serait -mon voisin. Mais il n'était pas homme à interrompre un geste commencé; -je dus lire. - ---Tiens! vous êtes médaillé militaire? - -Il secoua la tête: - ---Oh! oh!... Solferino, ça ne me rajeunit pas! - -Pour me raconter son histoire, il donna le coup d'épaule à la porte -mobile, car il n'était pas à l'aise pour me parler à travers la -claire-voie, et il s'avança dans la rue encore obscure, jusque sous le -quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez -fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un oeil intelligent, avec -je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux -choses me gênaient en lui, qui n'en faisaient peut-être qu'une: ce -regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l'idée -de quelque étoile à l'éclat brouillé par un tumulte atmosphérique, et -l'obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence -exagérée. J'avais remarqué aussi qu'il cirait les chaussures du maître -compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le -traitait de haut. Cependant tout, en lui, marquait qu'il n'avait pas -passé sa vie dans une situation inférieure. - -En effet, il m'apprit qu'il avait eu de beaux jours; il avait été -entrepreneur, concessionnaire de la Ville. «C'était un temps, disait-il, -où l'on ne brassait pas les affaires aussi en grand qu'aujourd'hui, mais -où il y avait plus d'honneur dans les traités...» Un moment était venu -où plus de «malice» était nécessaire; il confessait son défaut: il -manquait de méfiance; il ne se tenait pas sur le «qui vive!» On avait dû -l'étriller ferme. Il disait tout à coup: «mes malheurs», sans les -spécifier davantage. «C'était un temps, disait-il encore, où l'on ne se -relevait pas aussi effrontément qu'aujourd'hui...» - -Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien -battu qu'on abusât de sa confiance. Bien des soirs, il me parla de «ses -malheurs» avant de me confesser qu'il avait fait faillite. Et la sueur -lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait -autour de nous comme un animal aux abois, comme s'il eût craint que -Baladin lui-même n'allât aboyer le déshonneur de son maître. - -Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent, qu'il -traînait depuis l'événement son existence comme un galérien marqué au -fer; il acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était -encore «gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler, -la nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de -chaussures, le trajet de Ménilmontant à Passy, en compagnie d'un chien -«amical». - - * - - * * - -Un soir d'hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n'arriva pas à -l'heure. De ma fenêtre, j'explorai la rue, et de droite et de gauche; -l'apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me -manquait; les becs de gaz s'allumaient; les maçons quittaient le -chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en -lunette d'approche, vers la rue du Bouquet-d'Auteuil. La curiosité me -prit, un peu d'inquiétude aussi, et je descendis dans la rue, simulant -la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître compagnon: - ---Le gardien est en retard... - ---Sacré vieux traînard! dit le maître compagnon, en voilà un qui ne se -soucie pas que je manque mon train des Moulineaux!... - ---Ah! osai-je observer, c'est qu'il ne prend pas le train, lui... - -Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu -«rigolo» parce que je m'intéressais à son gardien de nuit. Il dit, -haussant l'épaule: - ---C'est quelqu'un qui lui aura joué encore une de ces bonnes farces, -histoire de plaisanter: le vieux est sans défense... - ---C'est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point -sot, ma foi: j'ai plaisir à bavarder avec lui... - -Le maître compagnon se mit à se tordre, puis, soudain sérieux, il me -regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui. - -Mais, à ce moment, nous vîmes, sous le premier bec de gaz, notre père -Loriot arriver, clopin-clopant, tricotant des guiboles et tirant au bout -d'une ficelle quelque chose comme un paquet. Il était hors d'haleine; il -n'avait point son Baladin avec lui: ce qu'il tirait était un sale chien -barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas, -balbutiant des paroles d'excuses, tout en se précipitant à l'intérieur -du bâtiment pour cirer les chaussures du maître compagnon. Celui-ci -l'arrêta rudement: - ---Inutile, j'ai fait votre ouvrage... Qu'est-ce qu'est donc arrivé avec -votre chien? - -Mais, sans attendre la réponse, le maître compagnon prenait sa course -vers la gare afin d'attraper son train. - -Et le pauvre bonhomme demeurait là, tirant toujours par la corde -l'affreux barbet qui voulait s'enfuir, et tenant son chapeau à la main. - ---Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort. - -Le froid piquait, et le vieux avait tant trotté dans sa journée que la -sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pénétrai avec lui dans le -chantier pour qu'il se mît au moins à l'abri. Aussitôt sous un toit, il -ôta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l'émotion, la -fatigue l'étranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence -excessive, comme son humilité vis-à-vis de tous. Je lui dis: - ---On vous a volé votre chien? - ---Je n'accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi... - ---Plus pauvre, ce n'est pas une raison pour vous prendre votre chien, -que diable!... Mais comment un chien de la force de Baladin ne s'est-il -pas défendu? - ---L'animal a son faible, comme l'homme: Baladin, monsieur, c'était un -chien à se laisser séduire par la gourmandise... - ---Les traiteurs, le long de votre trajet?... Mais ne pouvez-vous faire -une enquête dans les gargotes? - ---Ce n'est pas les traiteurs qui m'ont pris Baladin. - ---Mais on dirait que vous savez qui vous l'a pris... - ---Je n'accuse personne... Ah! si j'avais seulement vingt années de -moins, et si je n'avais pas eu mes malheurs!... - ---Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin! - -Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu'il -était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du -barbet qu'il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs; -encore le chien avait-il la gale. - -Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s'étendre. - -Cela, c'était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se -laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien -Baladin! Ah! c'est à moi que la moutarde montait au nez. C'est moi qui -voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher. J'offrais au père -Loriot de prendre l'affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son -chien. Et puis, sacré tonnerre! je l'aimais, moi, ce Baladin; et si lui, -Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c'est qu'il n'était -qu'un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot se -laissait maltraiter par moi comme par les maçons: qu'il ne fût qu'un -rien du tout, il y avait beau temps qu'on l'obligeait à le croire!... - -Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on -traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de -roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux -encore jeunes, et je devinais qu'une douleur muette, un regret -ineffaçable, un deuil profond du coeur, minaient à la dérobée le pauvre -vieux gardien. Il dépérissait et fondait comme un bonhomme de neige. -Tout ce qui lui restait d'innocent et de puéril se fanait. Jamais il -n'atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre -ses fascicules d'astronomie! Sans doute, les courants d'air étaient -moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l'immeuble avançait, -mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et, -pis que cela, je crois qu'il n'avait plus envie de lire... - - * - - * * - -Il disparut, lui aussi, comme Baladin. - -Un soir, je vis apparaître, au bout de la rue, un autre vieux -dépenaillé, et un autre chien; ils s'arrêtèrent au chantier, à côté de -chez moi. Me voilà aussitôt dans la rue. J'interroge le maître -compagnon, qui n'avait jamais compris que je pusse avoir du goût pour le -père Loriot. - ---Eh bien, dit-il, quoi? on n'est pas éternel! - -En rentrant chez lui, ce matin, le père Loriot avait piqué son attaque. - -Je me tus pour n'avoir pas l'air ridicule, car mes yeux se mouillaient. -Et j'avais envie de dire: «Le pauvre vieux!... le pauvre vieux!...» - -Le maître compagnon parlait: - ---Heureusement que la logeuse a eu le nez de m'avertir à temps sur le -chantier; sans quoi, qui c'est qu'aurait été de faction, cette nuit? -C'est Bibi! - -Et il riait bruyamment d'avoir échappé à une telle corvée. Je voulus -tout de même dire un mot du père Loriot: - ---Pour moi, le bonhomme s'est rongé du regret de son chien... sans -compter que sous ce vol il y a un mystère... - -Le maître compagnon haussa une épaule et dit, dédaigneusement, en allant -prendre son train des Moulineaux: - ---Celui-là qu'a volé le chien au père Loriot... le père Loriot savait -bien qui c'est, et son adresse, et tout: seulement, c'est quelqu'un -qu'avait sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architèques et -entrepreneurs que le vieux avait fait de mauvaises affaires... - - - - -MESDAMES DESBLOUZE - - -Je viens d'apprendre, par un journal local, la mort de mademoiselle -Radegonde de Saint-Quenain, à Poitiers, et je me souviens que, lorsque -j'étais élève des Pères, je passais mes jours de «sortie» chez madame de -Saint-Quenain, rue du Gervis-Vert, en compagnie de Radegonde qui devait -être âgée de vingt à vingt-quatre ans quand j'en avais de douze à seize, -comme son frère Raoul, mon camarade de classe. Je revois cette maison de -la rue du Gervis-Vert, à droite, en venant de la rue d'Orléans, un peu -passé la tourelle à pignon... On descendait trois marches, et madame de -Saint-Quenain nous recommandait de nous essuyer les pieds; l'entrée, -étroite et longue, était obscure, ne prenant jour qu'à l'autre -extrémité, sur le jardin, par une porte à vitres de couleurs du plus -discordant assemblage. Raoul, aussitôt dans ce couloir, s'adonnait à un -grand tapage, autant pour faire enrager sa soeur Radegonde et la voir, -par la porte entre-bâillée du salon, les mains sur les oreilles, le -«pif» en avant, disait-il, que pour annoncer notre présence aux dames -Desblouze qui habitaient le second étage. Les dames Desblouze ne -répondaient pas à ce vacarme, car elles étaient d'une discrétion -extrême. Alors nous filions au jardin et lancions du sable, des mottes -de terre, voire de petits cailloux contre les fenêtres du second, -jusqu'à ce que se montrât, sinon madame Desblouze, la mère, du moins sa -fille Armande. - -Armande apparaissait, derrière la vitre si c'était l'hiver, ou en -s'accoudant à la barre d'appui, si la température le permettait; et, -invariablement, en même temps que nous recevions son sourire de bon -accueil, nous l'entendions, ou bien nous voyions ses lèvres articuler: -«Oh! les vilains!... oh! les vilains garçons!...» - - * - - * * - -Les dames Desblouze étaient deux pauvres femmes très malheureuses. Nous -savions qu'elles avaient eu leur fortune engloutie dans un désastre -financier qui venait de ruiner beaucoup d'honnêtes gens; à la suite de -quoi M. Desblouze était mort. De plus, madame Desblouze se trouvait -affligée d'une maladie, nous ne savions laquelle, qui nécessitait une -opération dont les frais plus que la chose elle-même la terrorisaient. -La mère et la fille restaient presque sans ressources; un parent, -habitant Paris, dont elles parlaient souvent, avait promis de «faire -quelque chose» pour Armande au moment de son mariage; mais Armande, du -même âge à peu près que Radegonde, et quoique beaucoup plus jolie -qu'elle, ne se mariait toujours pas. - -Armande et sa mère ne recevaient pas tout à fait l'hospitalité de madame -de Saint-Quenain, mais elles étaient logées chez elle à meilleur compte -que nulle part et elles ne se trouvaient ni aussi isolées ni aussi -humiliées qu'elles l'eussent été dans un appartement correspondant à -leurs ressources, et, comme madame Desblouze se plaisait à le répéter, -elles jouissaient de la vue sur le jardin. - -Ce jardin se composait d'une bande de terre large comme la maison, ce -qui n'était guère, longue trois fois autant, et qu'emprisonnaient de -hauts murs; ses allées, en ligne droite, étaient garnies, comme celles -de tout jardin qui se respecte, de ces petits galets roulants qui -préservent de la boue et exaspèrent le pied des promeneurs; un cordon de -buis bordait quelques-unes d'entre elles, d'autres étaient séparées des -plates-bandes par des touffes ou «bouillées» d'oseille où se dissimulait -une tortue nommée Amalazonte, charme de cet endroit. - -Madame Desblouze ne disait-elle pas qu'une de ses «distractions» -consistait à suivre, de sa fenêtre, à l'aide d'une lorgnette de théâtre, -ancienne et sans emploi, les lents déplacements d'Amalazonte?... Au bout -du jardin était une tonnelle avec un banc de bois et une statuette de -Notre-Dame de Lourdes dans une niche en fer blanc. Les heures tombaient -dans cet enclos du haut de la cloche des Frères des Écoles chrétiennes -dont l'Établissement était situé dans le voisinage, et le brusque éclat -des récréations, à intervalles réguliers, déchirait la quiétude. - -Ce jardin, que nous ne voyions qu'aux jours de congé, nous semblait -magnifique et l'asile de la gaieté et du bonheur. - -Je me souviens qu'un jour, à peine franchie la porte du collège, dans la -vieille rue des Feuillantines, madame de Saint-Quenain nous dit: - ---Ce n'est pas moi qui vous reconduirai ce soir, mes enfants; l'abbé -Dardennois a bien voulu se charger de venir vous prendre à la maison... - ---Ah! - -Madame de Saint-Quenain prit une figure singulière où il y avait de la -joie secrète et du mystère. - ---Ces demoiselles vont en soirée, dit-elle, je dois les accompagner. - -Tout ce que nous pûmes tirer d'elle jusqu'à mi-chemin, fut que la soirée -avait lieu chez madame de Porcheton, que c'était une réunion tout -intime, mais que néanmoins ces demoiselles étaient sens dessus dessous à -cause de leur toilette. - ---Je vois ça, dit Raoul, on va leur présenter un type. - ---Un type! s'écria madame de Saint-Quenain; mon enfant, tu ne respectes -rien; en outre je te trouve indiscret. - ---Mais pour laquelle est-ce? demanda Raoul, qui ne se laissait pas -décontenancer. - ---Je ne te comprends pas. - ---Je dis, maman: «pour laquelle est-ce?» Est-ce Radegonde qui aurait -enfin trouvé une poire? - ---Allons, Raoul, assez! je te prie. Tu as un esprit déplorable et un -langage qui me fait honte. - -La vérité, nous la connûmes aussitôt arrivés à la maison. C'était chez -madame Desblouze que l'on s'occupait des toilettes. Nous y fûmes en -quatre enjambées. Tout le petit appartement n'était qu'un atelier de -couture. Madame Desblouze et sa fille, qui coupaient et cousaient -elles-mêmes leurs robes, avaient acquis une grande adresse, et Radegonde -aussi bien que madame de Saint-Quenain en usaient. Pour le moment, les -dames Desblouze étaient à genoux, les lèvres hérissées d'épingles -qu'elles piquaient à l'envi au bas d'une robe, du bleu ciel le plus -tendre, d'où émergeait une Radegonde méconnaissable et les bras nus. Ce -détail, dont on s'aperçut aussitôt que nous fûmes entrés, fit pousser -des cris aux trois femmes, et l'on s'empressa de couvrir d'une serviette -les bras de Radegonde où j'avais eu toutefois le temps de discerner une -peau rougeaude et grenue. A part cela et son nez long, mademoiselle de -Saint-Quenain était passable. Elle ne dissimulait point une grande -agitation, elle bavardait, riait, criait, faisait aujourd'hui beaucoup -plus de bruit que son frère. - -Elle nous dit que madame de Saint-Quenain la croyait ignorante de ce qui -se tramait, mais que le secret avait été dévoilé par Suzanne de -Porcheton qui accompagnait sa mère lorsque l'entrevue s'était décidée. -Madame de Saint-Quenain avait fourni le chiffre de la dot et tous les -tenants et aboutissants, «jusqu'à l'âge», disait bravement Radegonde en -éclatant de rire. C'était une soirée organisée strictement pour elle. -«Soyez sans crainte, avait dit madame de Porcheton, je n'inviterai pas -une jeune fille qui puisse lui nuire;... d'ailleurs...» - ---Mais! fîmes-nous, Raoul et moi, d'un seul élan, et Armande?... - -Armande sourit mélancoliquement; sa mère hocha la tête et dit: - ---Armande est garantie par le chiffre de sa dot... qu'on ne m'entendra -jamais prononcer, dit-elle, avec un sourire délicat, charmant, qui -révélait combien elle avait dû être jolie, combien sa fille lui -ressemblait, et quelle devait être, à toutes les deux, leur secrète -douleur. - -Elle ajouta: - ---C'est madame de Saint-Quenain qui a eu la gentillesse d'exiger -qu'Armande accompagne son amie. - ---Oh! dit aussitôt Radegonde, je ne serais jamais allée à cette soirée -sans Armande! - -Raoul, esprit positif, s'informa: - ---Mais, le type?... - ---D'abord je te prie de ne pas l'appeler comme le premier venu, il -paraît que c'est un monsieur tout à fait bien. - ---Un prince?... - ---Des princes, on t'en souhaite!... Il est d'excellente famille, et -gagne, dit-on, beaucoup d'argent. - ---Ce qui veut dire qu'il s'appelle Tartempion, qu'il n'a pas le rond et -qu'il fait des affaires louches... - ---Oh! tiens, tu es exaspérant! et puis fais-moi le plaisir de descendre: -ce n'est pas la place des garçons là où il y a une jeune fille qui -essaie!... - -Elle piétinait; la serviette se déplaça, et nous revîmes son bras grenu. - -Ce fut une bien amusante journée. On était un peu contraints en présence -de madame de Saint-Quenain qui n'admettait pas la plaisanterie, mais on -se rattrapait dès qu'elle avait le dos tourné. Raoul disait à sa soeur: - ---Tu quittes la maison, comme de juste, et ça se trouve joliment bien: -où est-ce que j'aurais logé, moi, l'année prochaine, quand je vais être -étudiant? Je prends ta chambre comme cabinet de travail. - ---Tu prendras ce qu'il te plaira, je m'en moque... Et d'abord, mon -bonhomme, rien n'affirme que tu seras étudiant l'an prochain: il y a un -examen à passer... - ---Ni que, toi, tu seras mariée, ma vieille: tu passes ton examen ce -soir!... - -Le soir, nous tremblions que l'abbé Dardennois ne vînt nous prendre -avant que nous n'eussions vu ces demoiselles entièrement parées. Elles -furent en avance, heureusement, car elles avaient passé tout le jour à -se coiffer et pomponner. Cet animal de Raoul était assommant; il voulait -à toute force me faire dire laquelle des deux je préférais. Et je me -souviens à ce propos que j'éprouvais une impression singulière et qui -m'étonnait: je savais bien, depuis longtemps, que je préférais Armande, -qu'elle était cent fois mieux que Radegonde, et je regardais ses bras -dont la peau était si fine et si pure; mais pour Radegonde avaient été -tous les frais; Radegonde avait des boucles dans la chevelure, un petit -décolleté, et une des robes de Peau-d'Ane, tandis que la pauvre Armande -Desblouze pouvait vraiment passer pour sa demoiselle de compagnie: je -crois que j'ai partagé ce soir-là le sentiment général,--celui de madame -de Saint-Quenain qui n'avait pas l'ombre d'un doute sur la supériorité -de sa fille; celui de Radegonde; celui de la bonne madame Desblouze -dépourvue de toute arrière-pensée; celui d'Armande elle-même, en extase -devant son amie et devant la robe, son propre ouvrage; celui de -Clarisse, la cuisinière, qui joignait les mains d'attendrissement en -regardant sa jeune maîtresse.--Raoul, lui, était de parti pris. Ma -conviction fut que mademoiselle de Saint-Quenain était la plus belle. - -Lorsque l'abbé sonna, Radegonde s'enfuit comme si elle eût été le -diable. - - * - - * * - -Aussitôt au collège, il va sans dire que nous n'eûmes aucun souci du -résultat de la soirée. Raoul, à cause de son tempérament indiscipliné, -était condamné à l'internat le plus sévère, tout comme les élèves dont -les familles habitaient au loin. Pour qu'il vît sa mère dans le courant -du mois, il fallait une circonstance extraordinaire: que madame de -Saint-Quenain fût appelée parce que son fils avait commis quelque -insigne sottise, ou que lui-même lui donnât l'alarme, sachant qu'elle ne -venait jamais au parloir sans être munie d'une livre ou deux de -chocolat. Mais, pour le jour de l'An, je devais prendre mes cinq jours -de vacances rue du Gervis-Vert; on me ramenait seulement le soir coucher -au collège. Et nous trouvâmes la maison bouleversée. - -Mesdames de Saint-Quenain faisaient des têtes longues et jaunes, -affreuses à voir; elles recommandèrent à Raoul de leur épargner ses -habituels cris d'animaux. - ---Mais pour avertir le second?... - ---Il faut laisser le second en paix. - -Oh! oh! cela était dit sur un certain ton qui n'admettait aucune -réplique et qui nous avertissait suffisamment qu'il y avait du froid -avec les dames Desblouze. Événement inouï, presque invraisemblable. - -Le souvenir de la soirée nous revint. Mais, sur la soirée, motus! -Impossible d'arracher là-dessus une parole ni à madame de Saint-Quenain, -ni à Radegonde. - -Cependant Radegonde, c'était très apparent, enrageait de l'envie de -parler. Dans l'après-midi, au retour d'une promenade au jardin de -Blossac, après avoir échangé avec madame de Porcheton, à la porte du -pâtissier, quelques mots qui nous parurent d'une sécheresse -inaccoutumée, et pendant que madame de Saint-Quenain était à la caisse, -Radegonde dit à son frère: - ---Tu sais que l'histoire de la présentation, c'était une plaisanterie... - ---Une plaisanterie?... - ---Oui. Tu avais voulu me faire parler; moi, j'ai voulu me payer ta -tête... - -Elle allongeait son «pif», en disant cela, et elle faisait des yeux de -mouton coupé de son troupeau. Elle n'était pas belle, pour le moment, -Radegonde! - ---Ah! tu as voulu te payer ma tête!... dit Raoul. Et ta toilette, -c'était pour le roi de Prusse? Et la brouille avec les Desblouze et avec -les Porcheton, c'est une plaisanterie?... Moi, dit-il, on ne me la fait -pas: je sais ce qui s'est passé. - ---Tu sais?... comment?... par qui?... - ---Ça y est! Tu vois bien que tu es prise, ma pauvre fille. - -Elle n'était pas difficile à prendre. Raoul me pinça le bras pour avoir -un témoin bien éveillé, et me dit: - ---Regarde un peu la tête que va faire ma chère soeur. - -Et, se penchant à son oreille et m'obligeant à entendre, il lui dit: - ---Ce n'est pas toi qui as fait la conquête du monsieur, c'est Armande. - -Radegonde devint rouge comme une brique. Son frère fit: - ---Ksss!... Ksss!... - -D'un mouvement instinctif et puéril, cette grande fille allait se -réfugier dans le giron maternel, mais madame de Saint-Quenain comptait -sa monnaie, et, l'opération achevée, nous poussa dehors. - -Ces dames nous faisaient toujours marcher en avant, de peur que notre -tenue dans la rue fût défectueuse, et elles préféraient suivre à trois -pas en arrière notre allure folle, plutôt que de nous exposer à -commettre dans leur dos quelque excentricité. De temps en temps, -exténuées, l'une ou l'autre nous criait halte. - -Madame de Saint-Quenain avait encore plusieurs courses à faire rue du -Commerce; nous pataugions dans la boue entre des boutiques éclairées, -foisonnant de victuailles; nous croisions de nos camarades, comme nous -en casquette à bande de velours violet; nous saluions tous les prêtres; -l'idée des vacances nous possédait et tournait pour nous la moindre -chose en sujet d'allégresse. - -A la première station, madame de Saint-Quenain, d'un ton à nous casser -les jambes: - ---J'aurai un entretien avec vous, en rentrant. - -Et cela même nous amusa. Ce qui comblait Raoul de joie, c'est que sa -soeur avait «rapporté» déjà, si vite! D'où il tirait prétexte à des -vengeances. La guerre avec Radegonde était son jeu favori. - -Aux gamins que nous étions, la vérité historique sur la soirée, la -présentation et la brouille même n'importaient guère. Mais nous étions -très intrigués d'avoir vu, pour un seul mot, écumer Radegonde. - -Raoul regardait sa mère à la dérobée, chemin faisant, afin d'augurer de -sa figure ce qui nous attendait en rentrant. - ---Maman va éclater, pour sûr, me dit-il, elle est gonflée. - -Mais, en arrivant, rue du Gervis-Vert, nous nous trouvâmes presque nez à -nez, devant la porte, avec madame de Porcheton qui s'arrêta court et dit -à madame de Saint-Quenain: - ---J'allais vous demander quelques minutes d'entretien... - -Raoul me pinça le bras, à me faire crier; il était aux anges; c'était sa -mère qui, à notre place, allait y être de son «entretien»! - -Madame de Saint-Quenain s'enferma seule avec madame de Porcheton. Vingt -minutes plus tard, elle la reconduisait en causant le plus cordialement -du monde. Et elle la reconduisait non pas à la porte, mais au petit -escalier qui, près de la porte, menait à l'appartement de madame -Desblouze. Et, ce qui était plus fort encore, elle montait avec elle cet -escalier. Ah! ça, toutes deux n'allaient-elles pas demander à madame -Desblouze aussi un «entretien»? - -A l'issue de la double visite de madame de Porcheton à madame de -Saint-Quenain et à madame Desblouze, revirement complet, situation -retournée bout pour bout, visages détendus, pas la plus petite -souvenance de «l'entretien» que l'on devait avoir avec nous, -autorisation de faire du bruit au dîner, excellente humeur, et tout à -coup ce propos, qui éclate après le potage: - ---Eh bien! ma foi, il se pourrait que la petite Desblouze eût trouvé -chaussure à son pied... - ---Ah! - ---Ah! - ---Ce serait un grand bonheur, dit Radegonde, non pour moi qui y perdrais -ma meilleure amie... - ---Ce serait surtout une puissante consolation pour la pauvre madame -Desblouze dont la terreur est de mourir sans avoir casé sa fille, dit -madame de Saint-Quenain. - -Et ce matin même, au déjeuner, il y avait interdiction sur les noms -d'Armande et de sa mère!... Que diable madame de Porcheton avait-elle -apporté tantôt avec elle? - -Madame de Saint-Quenain commença un récit: - ---Il y avait à la soirée des Porcheton un monsieur assez comme il faut à -qui mademoiselle Desblouze a su plaire... Quand je dis «assez comme il -faut», je ne dis pas un homme dont nous nous fussions contentées s'il se -fût agi de Radegonde, car il n'est ni très jeune ni sans défaut; il a -trente-sept ans sonnés, les tempes grisonnantes, et qui pis est, madame -de Porcheton vient de m'apprendre qu'il est marié... - ---Comment!... marié... mais alors? - ---Entendons-nous: son mariage est sur le point d'être annulé en Cour de -Rome... - ---J'aurais moins de répugnance pour un veuf, dit Radegonde. - ---Ma fille, il faut bien te garder de parler dédaigneusement de ce -parti, quel qu'il soit, puisqu'il s'offre à ton amie Armande qui n'est -pas en situation de faire la petite bouche. Cet homme est de famille -excellente, affirme madame de Porcheton--qui, il est vrai, n'était pas -informée, il y a un mois, du mariage et de l'instance en -annulation!...--il gagne honorablement et largement sa vie, paraît-il, -quoi qu'un peu trop lancé, pour mon goût, dans les affaires; enfin il -fait preuve de sentiments désintéressés, puisque, parmi d'autres jeunes -filles infiniment plus mariables à tous points de vue que mademoiselle -Desblouze,--qui l'auraient éconduit, c'est possible, mais enfin qu'il -eût pu courir la chance d'obtenir en les demandant,--il demande -mademoiselle Desblouze. - ---Et Armande, fîmes-nous presque en même temps, Raoul et moi, qu'est-ce -qu'elle dit de cela, la pauvre Armande? - ---Armande est enchantée de tout ce qui peut faire le bonheur de sa mère. -Madame Desblouze pleure de joie. Elle n'espérait pas pouvoir jamais -marier sa fille... C'est depuis que j'ai bien voulu accompagner madame -de Porcheton chez elle... Car, mes enfants, il faut vous le dire, ces -dames se tenaient, depuis plusieurs semaines, vis-à-vis de nous, sur une -certaine réserve... N'ont-elles pas eu la naïveté de m'avouer qu'elles -craignaient que nous ne vissions pas ce mariage d'un bon oeil!... Et -pourquoi? mon Dieu! - ---Me voyez-vous jalouse, s'écria Radegonde, et à cause d'un homme déjà -marié... qui sait?... bigame peut-être!... - ---Il n'est pas exact de dire «un homme marié», ma fille, puisque encore -une fois, le mariage de cet homme est annulé... - ---En instance d'annulation, maman; pas si vite! Sa femme, qui ne veut -pas se séparer de lui, a interjeté appel... j'ai retenu les termes... - ---Tu es calée! dit Raoul. Oh! toi, quand une affaire t'intéresse! - ---Elle m'intéresse à cause d'Armande, c'est bien naturel; -personnellement, tu penses que je ne m'en soucie guère! - ---Depuis que tu sais que le prétendant est marié!... ou en instance de -tout ce que tu voudras... enfin avec un de ces fils à la patte qu'on -n'est jamais tout à fait sûr de casser... - ---Raoul! dit madame de Saint-Quenain, tu es blessant pour ta soeur. - ---Pourquoi est-ce qu'elle se défend d'être jalouse? - ---Parce qu'Armande et sa mère ont eu, je te l'ai dit, la naïveté de -laisser entendre qu'elles pouvaient nous mécontenter en écoutant les -propositions de ce monsieur... Ce sont de pauvres femmes, et je ne leur -en veux nullement... - -Raoul se tut devant sa mère, mais Radegonde continuait à pester d'une -façon plus «naïve» que celle de mesdames Desblouze; et son frère, sous -la table, lui allongeait des coups de pied, et faisait «Ksss! ksss!» -selon son incurable manie de collégien. - -Et dans la soirée, les dames Desblouze descendirent. Si nous n'avions -rien su de la «réserve» qu'elles avaient observée depuis un mois, nous -aurions eu de la peine à croire qu'il s'était passé quelque chose entre -le rez-de-chaussée et le second étage. Pourtant, à y regarder de près, -il y avait de part et d'autre un empressement, une aménité, de plusieurs -degrés supérieurs à la moyenne connue, et Armande ainsi que sa mère, -montraient une mine chiffonnée, pâlie, fatiguée, comme les petites -filles qui se sont fait un gros chagrin et, tout en riant, ont encore -quelques soubresauts de la poitrine et les yeux trop facilement humides. - -Mesdames de Saint-Quenain entamèrent carrément l'éloge du prétendant que -l'on appelait le «jeune homme». Elles le trouvaient «distingué, -intelligent, fort bien de sa personne, jeune encore,» et juraient qu'il -«portait la bonté sur sa figure». Armande avouait qu'elle le trouvait -bien. Madame Desblouze, pour tout ce qui était de l'homme qui avait -choisi sa fille et la voulait épouser pour elle-même, sans fortune, -était d'un optimisme éperdu. Lorsque Armande disait sur un ton -d'angoisse: «Mais, ce premier mariage?...» sa mère nous stupéfiait par -la connaissance qu'elle semblait avoir acquise de la procédure -ecclésiastique; elle avait eu trois conférences avec M. l'abbé -Dardennois, docteur en droit canon, tout fraîchement revenu de Rome, -qui, exprès pour elle, venait d'obtenir une entrevue avec le R. P. -Pascalin, «le bras droit de monseigneur» disait-elle; elle se croyait -autorisée à compter sur son influence pour l'issue du procès qui allait -se plaider incessamment. Nous ne comprenions pas très bien, à l'âge que -nous avions, les subtilités d'une affaire d'annulation en cour de Rome, -d'un jugement déjà prononcé, au dire du «jeune homme», d'un appel -interjeté par l'épouse, etc., etc., et nous les comprenions d'autant -moins qu'on en tenait les motifs à demi secrets. Qu'avait-elle fait, -l'épouse qui se cramponnait ainsi à son mari récalcitrant? Nous ne -devions jamais le savoir. On parlait constamment d'une «erreur»; ce -mariage avait été une erreur; c'était une chose établie; et la cause du -mari était juste, cela ne faisait doute pour aucune de ces dames ni pour -M. l'abbé Dardennois. - -Le bonheur de madame Desblouze était touchant jusque pour nous, -vauriens. A sa façon de s'exprimer, à son optimisme béat, à son -exubérance si peu coutumière, on devinait de quel poids avait été pour -elle le grand souci des mères, la terreur de ne pas marier sa fille; et -l'on devinait non moins clairement le supplice enduré, pendant quatre -semaines de bouderie silencieuse, par ces deux obligées des -Saint-Quenain, en conflit tout à coup avec la susceptibilité jalouse et -l'amour-propre piqué de leurs bienfaitrices. Car enfin, l'aventure était -d'une clarté trop évidente: le «jeune homme» avait été destiné à -Radegonde et le sort voulait qu'il eût été séduit par Armande. Le «jeune -homme» devait être un bon parti; et, jusqu'au jour où venait d'être -révélée la sorte de tare du mariage à dissoudre, ni les Saint-Quenain -n'avaient pu dissimuler leur mauvaise humeur, ni les Desblouze leur -désolation de la mauvaise humeur des Saint-Quenain; et celles-ci, -jugeant soudain le mariage non regrettable pour elles et excellent pour -Armande, la détente presque trop rapide affolait de joie les pauvres -femmes. - -Je me rappelle avoir entendu, ce soir-là, madame Desblouze confier à -madame de Saint-Quenain, comme le terme suprême de ses heureux espoirs: - ---Et je pourrai me faire opérer à l'automne!... - -Il eût fallu être bien cruel pour ne pas former des voeux en faveur du -dénouement que souhaitait madame Desblouze. Nous commencions, nous qui -ne faisions que nous amuser de toutes choses, à nous laisser prendre de -coeur à l'aventure d'Armande. Derrière madame et mademoiselle de -Saint-Quenain qui me reconduisaient coucher au Collège, par une assez -douce soirée d'hiver, nous marchions, Raoul et moi, scandant le pas, et -traduisant notre préoccupation, de la façon la plus rudimentaire et la -plus gosse: - ---L'épous'ra! - ---... pous'ra pas! - ---L'épous'ra! - ---... pous'ra pas! - - * - - * * - -Le lendemain, qui était le jour de l'An, nous fîmes je ne sais combien -de sottises dans le corridor aux vitres de couleur et dans l'escalier -conduisant chez mesdames Desblouze. Le vent était à l'indulgence, et il -venait chez madame de Saint-Quenain des visites qui la retenaient au -salon avec Radegonde. - -Nous étions dans l'ombre du corridor, à chaque coup de sonnette, le -corps tapi dans une embrasure, le nez seul dépassant le plan de la -muraille, lorsque nous reconnûmes la voix de madame de Porcheton qui -demandait madame Desblouze, et celle de la bonne qui indiquait le petit -escalier. Nos deux têtes s'avancèrent, mues par un même ressort, et nous -vîmes un monsieur qui entrait derrière madame de Porcheton et gravissait -la première marche de l'escalier; c'était le «jeune homme», le -«monsieur», le «type», l'«homme marié», le «bigame», disait cet animal -de Raoul. - -En un clin d'oeil, nous prîmes connaissance du personnage. Il était -grand; c'était un assez bel homme; mais comme il avait les cheveux gris, -nous autres, à seize ans, nous le trouvions un peu vieux; il portait une -jolie moustache; il avait incontestablement très bon air. - -Nous nous mîmes à imaginer l'émotion, là-haut, au second, après le coup -de sonnette, quand Armande «le» reconnaîtrait. - -Nous attendîmes, l'oreille au guet, que la visite fût terminée. Elle fut -courte, étant, comme il convenait, toute de cérémonie. Au premier bruit, -nous étions à notre poste d'observation. Une!... deux!... nos têtes se -penchèrent, nous croyions que nos yeux nous sortaient de l'orbite. Cette -fois nous vîmes le monsieur en pleine lumière, car c'était lui qui -ouvrait la porte de la rue; il tenait son chapeau haut de forme à la -main, il était vêtu d'une pelisse; il laissa sortir madame de Porcheton, -se couvrit et monta lestement les trois marches. - -Nous étions disposés à le trouver «très chic». - -Pour raconter notre aubaine, Raoul surmonta l'aversion qu'il avait à -entrer dans le salon de sa mère pendant les visites. Quand Radegonde fut -témoin de notre enthousiasme pour le «jeune homme», elle riposta du bout -des lèvres: - ---... Le «jeune homme»!... le «jeune homme» d'une quarantaine -d'années... - ---Ah! dit Raoul, c'est toi qui l'as appelé «le jeune homme», avant la -présentation et en nous donnant son âge! - -Madame de Saint-Quenain fit publiquement l'éloge du «jeune homme», -qu'elle avait aperçu, disait-elle, à une soirée chez madame de -Porcheton. Le bruit se répandit rapidement que mademoiselle Desblouze se -mariait. Et toutes les fois que quelqu'un annonçait: «Mademoiselle -Desblouze se marie», il était rare qu'il ne se trouvât pas là un amateur -de jeu de mots, pour ajouter en clignant des yeux: «Mademoiselle -Desblouze se marie..., si le mari se démarie!...» Cette phrase -remportait partout le succès d'une observation très spirituelle. - - * - - * * - -Je me souviens qu'un dimanche de janvier, au retour d'une promenade de -notre «division», et comme nous passions, trois par trois, en longue -file, dans la rue Saint-Porchaire, madame Desblouze et sa fille, sortant -de l'église et n'osant traverser nos rangs, attendaient que notre flot -fût écoulé, pour traverser la rue. Je les saluai, en «piquant mon fard» -parce qu'autour de moi toutes les jeunes têtes avaient été attirées, -comme par un aimant, vers la beauté d'Armande. Le même phénomène avait -dû se produire autour de Raoul. Le Père de la Roquette, notre -surveillant, vint immédiatement s'enquérir du motif qui avait pu -susciter un double centre de perturbation dans les rangs. Je lui dis que -je venais de saluer deux dames qui habitaient chez les Saint-Quenain. - ---N'est-ce pas cette jeune fille, dit le Père, qui doit épouser un -monsieur dont le mariage?... - -Le Père, lui-même, était déjà informé de ce qu'il y avait de particulier -dans le projet de mariage Desblouze! - - * - - * * - -A notre sortie suivante, Armande nous parut beaucoup plus jolie que de -coutume. Était-ce parce qu'autour de nous une dizaine de nos camarades -l'avaient jugée belle? C'est possible, mais je crois qu'il y avait -vraiment quelque chose de changé en elle. Elle semblait heureuse. Le -«jeune homme» que l'on appelait maintenant par son nom: «monsieur -Claudion» ou «monsieur Pierre», venait, nous dit-on, tous les quinze -jours rue du Gervis-Vert, bien qu'il dût pour cela faire le voyage de la -Rochelle. Radegonde disait, en parlant d'Armande: «Elle a toutes les -chances, et par-dessus le marché, elle est sûre d'être aimée pour -elle-même!» M. Claudion plaisait à Armande, c'était tellement apparent -que nous en étions jaloux, Raoul et moi, sans savoir d'ailleurs -aucunement pourquoi. Elle ne parlait plus que de lui; elle ne pouvait -plus se contenir. Madame Desblouze, elle, ressuscitait à miracle, et, -bien qu'on fût encore dans l'incertitude quant à l'issue du procès, rien -n'entamait sa confiance absolue en une conclusion conforme à ses désirs. -Elle disait: «Que voulez-vous! dans notre situation, faire un mariage -sans aucune anicroche, ce serait trop beau; le bon Dieu ne veut pas nous -accorder un sort privilégié; mais, patience! il nous permettra de -triompher des obstacles.» - - * - - * * - -Je n'ai aucune mémoire d'une sortie à l'époque du Carnaval ni de la -Mi-Carême. Pour les vacances de Pâques, je pris le train et passai la -dizaine de jours dans ma famille jusqu'à la dernière minute autorisée, -de sorte que je ne sus rien des événements de la rue du Gervis-Vert, -bien qu'au Collège je visse Raoul tous les jours; mais nous étions ainsi -faits, que cette histoire qui nous intriguait dès que nous avions -pénétré chez madame de Saint-Quenain, aussitôt franchie la loge du Frère -portier, s'effaçait devant nos innombrables petites préoccupations de -collégiens. Ce ne fut guère que dans la première semaine de mai, que -nous nous retrouvâmes plongés tout à coup au coeur de l'aventure. Les -histoires, comme les chats, sont attachées aux lieux, aux habitations; -on les quitte, on les retrouve. Dès que j'apercevais le pignon de la rue -du Gervis-Vert, je m'informais avec empressement d'Armande Desblouze. - ---J'espère, nous dit ce jour-là madame de Saint-Quenain, que nous allons -en avoir fini bientôt avec ce roman... - -L'humeur n'était pas très bonne, au rez-de-chaussée. On y sentait une -lassitude d'entendre perpétuellement parler mariage, amour, projet -d'avenir; de chez les déshéritées du second, tombait sans répit une -pluie paradoxale de mots de bonheur. En y faisant de brèves allusions, -madame de Saint-Quenain haussait les épaules. - ---Madame Desblouze est insensée, disait-elle; tant qu'un homme n'est pas -libre de tous liens, une mère n'accepte pas qu'il fasse la cour à sa -fille... Que le mariage vienne à manquer ou plutôt que l'autre demeure -indissoluble--au point de vue religieux s'entend--la situation d'Armande -sera délicate... - -Radegonde enchérissait: - ---Il lui restera une ressource: épouser un homme divorcé. - ---Tu es dure, lui fit observer son frère. - ---Ce n'est pas moi, dit Radegonde, qui ai trouvé cette solution, ce sont -des parents que madame Desblouze possède à Paris, et qui la lui ont -laissé entrevoir. - ---Et que dit madame Desblouze de cette solution? - ---Madame Desblouze est bien loin de songer à une telle extrémité; madame -Desblouze voit tout en rose. - ---Est-ce curieux! et chez une femme qui a eu tous les malheurs -imaginables!... - -Je crois que ce qui confondait le plus mesdames de Saint-Quenain et leur -entourage, c'était ce besoin de croire au bonheur, qui avait envahi un -beau jour les Desblouze vouées pour tout le monde à l'infortune. Le -salut entrevu dans leur geôle, fût-ce par la plus modeste ouverture, -elles s'étaient précipitées, quittes à s'écraser à l'étroite issue. M. -l'abbé Dardennois, qui avait pris en main la cause de l'annulation, -défendait madame Desblouze en toute son attitude, il fallait le -reconnaître, et il disait qu'une foi si parfaite ne saurait manquer de -trouver sa récompense. - -Aussitôt après le déjeuner, nous courûmes au jardin où des lilas et des -cytises étaient en fleurs et où il y avait aussi des coucous jaunes et -des violettes. Il faisait un temps admirable; nous appelâmes à grands -cris Armande qui s'accouda sur la barre d'appui et nous parut avoir une -si belle poitrine! Tout en elle avait certainement embelli, avec l'amour -et avec l'espoir serein qu'elle cultivait depuis quatre mois à côté de -sa mère. Raoul la menaça, si elle ne descendait pas au jardin, de lui -jeter la tortue Amalazonte qu'il torturait en la balançant au bout d'une -ficelle, comme un encensoir. - -Armande et madame Desblouze descendirent. Leur bonheur les rendait moins -timorées. Autrefois, quelles sollicitations, quelles invitations en -règle ne fallait-il pas pour les décider à mettre le pied au jardin! A -présent, elles parlaient aussi avec plus d'assurance et plus d'entrain. -Je pensais en les regardant et les écoutant: «Elles sont maintenant -comme des femmes ordinaires.» Et ma pensée de collégien contenait -l'émerveillement de la métamorphose qui s'accomplit soudain chez ceux -qui cessent d'être assujettis par l'indigence. Dans leur ivresse, -peut-être allaient-elles un peu loin, les pauvres femmes, ou se -pressaient-elles trop, et par là il était possible qu'elles fussent -inconsciemment irritantes, mais après avoir été si tristes, si abîmées, -si dénuées, et à tel point dépourvues de toute espérance, pouvait-il -leur venir à l'idée qu'un événement heureux et d'ailleurs commun, parût -désobligeant aux yeux de quelqu'un? - -On alla s'asseoir sous la tonnelle, dont le treillage en losange mal -garni encore par les pampres naissants, filtrait agréablement les rayons -du soleil; quelques oiseaux piaillaient dans un jardin voisin, plus -feuillu; un homme bêchant la terre, éternuait à grand bruit; toutes -sortes d'insectes bourdonnaient, et on entendait par-dessus les hauts -murs, chez les Frères des Écoles chrétiennes, un choeur de voix -d'enfants s'exerçant déjà pour la célébration de la Fête-Dieu. C'était -une heure exquise; nous restions, et le turbulent Raoul lui-même, sous -la tonnelle, avec ces dames, parce que la grâce d'Armande nous charmait. - -Notre imagination de seize ans était pleinement d'accord avec son -épanouissement, avec ses espérances, avec son bonheur. Tant qu'elle ne -parlait pas trop directement de son M. Claudion, nous ne voyions -qu'elle, jeune fille, jolie, heureuse et répandant autour d'elle je ne -sais quel rayonnement et quel parfum. Nous prêtions l'oreille, comme des -enfants, à ce qui se disait, mais il nous semblait que rien n'avait -d'importance, sauf la beauté, l'allégresse d'Armande. Et cependant, les -choses qui se disaient devaient compter, hélas! - -Madame de Saint-Quenain disait à madame Desblouze: - ---Eh bien! ma chère amie, puisque je vous vois en si grande confiance -dans l'avenir et que vos projets consistent à suivre votre fille à La -Rochelle, moi, je vais vous demander de me fixer sur un point. Voilà un -grand garçon, dit-elle en désignant son fils, qui va, je l'espère, ne -pas trop tarder à entrer à la Faculté de Droit; je devrai le loger chez -moi, ce sera un jeune homme, et vous savez que je n'ai à lui donner -qu'une pièce vraiment exiguë: quand puis-je compter sur votre -appartement?... - -Je vois encore la figure sans ombre aucune de madame Desblouze, son -sourire ingénu, sa foi en le bonheur prochain, qui l'illuminait. Son -ivresse, au sortir de tous ses désastres, était telle, qu'elle en -oubliait de témoigner quelque regret des trois petites pièces qu'elle -allait quitter, et, ne voulant songer qu'à une chose heureuse, elle ne -songeait pour le moment qu'à la joie de pouvoir répondre à madame de -Saint-Quenain en comblant le désir exprimé par elle. - -Madame de Saint-Quenain dit, en pesant ses mots: - ---C'est une chose entendue? - ---C'est une chose entendue, répondit madame Desblouze. - -Et elle parla avec la même tranquillité heureuse de l'opération qu'elle -devait aller se faire faire à la clinique du docteur Dumarais. - ---Après cela, dit-elle, de deux choses l'une: ou bien je n'aurai plus -jamais besoin d'appartement... ou bien je m'envole passer le temps de ma -convalescence auprès de «mes chers enfants...» - -Le choeur, chez les Frères des Écoles chrétiennes, entonna le _Tantum -ergo_; et, par une habitude commune à nous tous, nous laissions -descendre et ondoyer sur nos têtes, en nous taisant respectueusement, -ces beaux et lents accords religieux, dans le jardin paisible. Quelque -chose de céleste paraissait se mêler à la nature en fleurs et à une -minute enchanteresse de pauvres âmes humaines. - -Nous entendîmes sonner à la porte d'entrée. Les deux jeunes filles, -simultanément, rajustèrent leur coiffure. Presque aussitôt Clarisse -parut. Elle marchait très gauchement dans l'allée bordée d'oseille, en -introduisant, je ne sais pourquoi, un des coins de son tablier sous sa -ceinture. Elle s'arrêta, un instant infinitésimal, parce qu'elle avait -aperçu la tortue, puis, en arrivant à la tonnelle, elle tira de sous son -tablier devenu triangulaire, un papier bleu: c'était un télégramme pour -madame Desblouze. Chacun s'agita pour avoir l'air de s'occuper à autre -chose, pendant que madame Desblouze ouvrait avec la difficulté -coutumière, en le déchirant, le télégramme; et pendant qu'elle lisait, -il n'y eut personne qui ne jetât à la dérobée, sur son visage, un regard -vif comme l'éclair. - -Elle le relut, et, comme il était déchiré, elle en rajusta les morceaux -bout à bout, ce qu'on fait quand on espère qu'un autre sens pourrait -résulter d'une disposition des mots différente. Son visage n'avait rien -reflété d'extraordinaire. La bonne demeurait là; elle demanda s'il y -avait une réponse. Madame Desblouze dit que non. Et tout à coup elle eut -l'air empêtré comme un être qui ne se trouve plus dans son élément; le -sang se retira de ses joues qui diminuèrent de volume. Madame de -Saint-Quenain s'écria: «Mais, qu'y a-t-il, ma bonne amie?» Armande se -précipita sur le télégramme, et, elle, en un instant, elle fut par -terre. Nous étions bêtes comme tout, Raoul et moi; nous n'avions jamais -vu une femme perdre connaissance; au lieu de la secourir, nous restions -là, pétrifiés; nous n'osions pas non plus trop toucher à une jeune -fille, surtout à celle-ci. Madame de Saint-Quenain nous dit: «Mais -relevez-la donc, grands dadais!» Puis, par une contradiction singulière, -presque aussitôt elle nous cria: «Allons! allez-vous-en!... -allez-vous-en, tous les deux!...» Nous nous en allâmes, pendant que, je -le suppose, on dégrafait le corsage d'Armande. - -Sur le sens du télégramme, sans en avoir été informés, nous étions -fixés: tout espoir d'annulation était perdu, c'était clair. - -Clarisse nous dépassa, courant à grandes enjambées vers la maison -chercher de l'eau de mélisse. - -Nous nous réfugiâmes au salon, un peu penauds, ne sachant que dire. Mais -la jeunesse est si déconcertante, que nous jouions, Raoul et moi, à -saute-mouton, quand madame de Saint-Quenain entra, la tête haute et -disant à sa fille: - ---L'ai-je prévu? l'ai-je assez répété? Qu'est-ce que je n'ai cessé de -dire sur ce fameux projet de mariage? - -Je fis, pour ma part, des efforts pour arrêter ma pensée sur le malheur -effroyable, incalculable en ses suites, qui venait de foudroyer les -pauvres dames Desblouze. Mais nos seize ans regimbaient contre toute -idée de désespoir. Nous ne pouvions pas nous attrister profondément. -Nous entendîmes jusqu'au soir, sans protester, les airs quasi victorieux -que ne cessa d'entonner madame de Saint-Quenain qui voulait absolument -avoir tout prophétisé dès le premier jour, qui, si on l'avait écoutée, -etc., etc... Raoul était sans verve du moment que les événements ne -tournaient pas contre Radegonde. - -Le soir, pourtant, un malaise nous prit à l'idée de rentrer au Collège -sans avoir salué nos malheureuses amies. Mais, comme nous montions, -Raoul me fit observer: - ---Qu'est-ce que nous allons dire, si elles se mettent à pleurer? - -Alors nous allâmes, par le jardin, voir. Il faisait doux, elles étaient -peut-être à la fenêtre, nous pourrions leur dire adieu sans être obligés -de parler. - -La soirée était délicieuse, les fenêtres au second étaient ouvertes. -Nous ne vîmes personne à la barre d'appui, mais, en écoutant, il nous -vint un bruit de sanglots qui nous fit fuir et nous laissa décontenancés -et muets jusqu'à la porte du Collège. - - * - - * * - -Par une rouerie du sort, vraiment assez maligne, nous qui oubliions si -vite cette aventure, aussitôt loin de la rue du Gervis-Vert, nous fûmes -privés de la sortie de juin parce qu'en pleine étude Raoul me lança un -billet qu'il venait de recevoir de sa soeur et dans lequel elle -s'empressait de l'informer que, malgré l'événement, il pouvait compter -occuper dès la fin de juillet le petit appartement des Desblouze. Il y -avait «des drames», écrivait-elle; la famille riche, de Paris, qui -fournissait quelques subsides aux deux femmes et qui même s'était -engagée à constituer à Armande une petite dot de vingt mille francs en -cas de mariage, avait réédité, d'une façon même un peu vive, son opinion -touchant le divorce et le mariage civil: «ces institutions étant faites -pour qu'on en use» et pouvant parfaitement sauver «certaines détresses -sans issue». Madame Desblouze, d'accord avec sa fille, avait simplement -répondu que, si sa santé le lui permettait, toutes deux, avant l'automne -prochain, seraient «établies couturières». - -«C'est une bonne réponse, disait Radegonde, et le mot «couturières» doit -joliment faire bisquer les parents qui, à Paris, mènent grand train... -Mais, comme madame Desblouze et Armande sont résolues à mettre leur -projet à exécution, nous ne pouvons pas, nous autres, tolérer dans la -maison un établissement commercial: elles quitteront donc dès le mois -prochain.» - -C'est pour avoir lu ce billet, lentement, effrontément, en traversant -d'un bout à l'autre la salle d'étude et en montant le petit escalier -conduisant à la chaire du Père de la Roquette, que je fus privé de -sortie et de revoir jamais Armande Desblouze. Au mois de juillet, autant -que je m'en souvienne, la distribution des prix fut avancée parce que -notre Collège devait fermer ses portes en exécution de l'article 7 d'un -fameux décret, et, de même que nos esprits de gamins, épris surtout de -vacances, demeuraient assez indifférents à cette mesure gouvernementale, -ils n'accordèrent pas grande attention à la tragique simplicité de -l'acte accompli par madame Desblouze et sa fille. - - - - -LA PAIX - - -A marée basse, ils regagnaient leur villa, par la plage. Dans leurs -oreilles, à tous les deux, bruissait l'écho du bacchanal de -l'après-midi: rires, mots, jeux de mots, médisances, compliments, -caquetages, éclats d'orchestre, cris d'enfants, résultats des courses, -flons-flons, refrains ineptes, camions, omnibus d'hôtels, trompes et -sirènes d'automobiles. Lui, se plaignait que son tympan continuât à -résonner comme une conque marine, et déplorait que l'on vînt l'été, sous -le prétexte de se reposer, se mêler à un tintamarre plus assourdissant -que celui de Paris. - ---Oh!... la paix!... soupira-t-il. - ---La paix, dit son amie, on ne la goûte nulle part, sinon le soir, quand -tout s'éteint, quand tout s'endort... - ---Et quand nous sommes nous-mêmes endormis, avouez-le. - ---Non, ne vous moquez pas: il y a chaque soir, quand la mer se retire, -ici, un silence et un calme extraordinaires... Attendez, cela va venir. - ---Ah!... la paix!... la paix! répéta-t-il. - -Le soir tombait. Ils marchaient sur le sable fin, le plus près possible -de la mer; lui, afin d'avoir sous le pied un sol dur; elle, afin de -courir le risque de mouiller ses bottines. Un flot étalé et sans cesse -déroulé à perte de vue, frangeait d'une mousse sensible au vent le bord -sinueux du rivage. Au loin, au loin, des groupes de pêcheurs d'équilles -avaient l'air d'un cent d'épingles piquées. - -Ils marchèrent durant quelque temps sans rien dire; lui, absorbé par la -contemplation des minuscules paquets de sable que le bout de sa semelle, -à chaque pas, dérobait au sol humide et lançait en avant, selon -d'amusantes trajectoires; elle, frôlant l'écume éphémère de la lame, et -ne manquant pas de pousser un cri puéril, lorsque le jusant trompeur -mouillait soudain jusqu'à la cheville, et, d'ailleurs, détériorait -irrémédiablement les délicates chaussures. - -Et puis, la nuit accourut au-devant d'eux. Ils remontèrent vers les -dunes de sable où quelques villas s'allumaient, tandis que, de son côté, -la mer s'enfonçait plus profondément vers le large. De longs nuages, -d'un ton de prunes violacées et meurtries, s'étirèrent en fuseaux au -couchant; le ciel verdit; et quelques personnes attardées, venant sur la -grève, apparurent, émergeant soudain hors de l'ombre. La jeune femme -frissonna; son ami lui tendit la main; ils s'arrêtèrent. Le grésillement -des pas étrangers sur le sable, derrière eux, diminua, s'éteignit. Elle -dit tout à coup: - ---Voilà!... voilà!... - ---Quoi donc? - ---La paix!... Écoutez. - -Le silence, en effet, semblait établi sur cette immense étendue de -sables déserts; la mer, au loin, avait à peine, à intervalles égaux, la -sonorité d'un ongle promené sur la soie; et quelque chose -d'inappréciable au premier abord rendait ce silence plus touchant; -quelque chose que l'on soupçonnait de n'être pas le calme parfait, -contribuait à en donner plus complètement l'illusion. - ---C'est la paix!... la paix!... répéta la jeune femme. Vous demandiez la -paix, mon ami, goûtez-la!... Plus un mouvement, plus un son; tout est -fini; la terre repose... Dieu est bon: il accorde une trêve aux actions -meurtrières des créatures; les combats du jour ont cessé; l'homme, -l'animal, la terre, la mer, le ciel même s'arrêtent; tout est immobile; -le temps, selon l'expression du poète, a suspendu son vol... - ---Écoutez! dit à son tour le jeune homme. - ---J'écoute. C'est le silence, c'est la sérénité divine, c'est la paix! - ---Écoutez! écoutez!... - -Ce qui contribuait à donner la parfaite illusion du silence était un -bruit ténu, perceptible à peine, mais également répandu sur l'étendue -totale des grèves. Il provenait de l'amas de coquilles, «coques», -clovisses, palourdes, etc., abandonnées par la mer descendante et dont -le lent remuement produisait, par myriades, de petits chocs d'une -discrétion infinie, faisant songer à des visites de très vieilles gens -du fond des provinces, excessivement peu pressés, excessivement polis, -et qui heurtent, d'un fin doigt osseux, la porte des maisons amies. - -Parmi ces «coques» abandonnées par la mer, beaucoup vivaient encore et -semblaient marcher sur la langue: elles entr'ouvraient leur valve, comme -une huître qui bâille, et la chair pâle, issue de l'anfractuosité, en -rampant sur le sol, valait à l'animal un déplacement presque illusoire. -Dans ces allées et venues malhabiles, les coquilles se touchaient; et le -«toc-toc» infinitésimal, par milliards de fois répété sur ce rivage sans -fin et sous la nuit tombante, c'est cela qui composait le charme que -nous nommons silence. Le silence, il était fait des efforts tumultueux -et désespérés de petits êtres expulsés de la mer maternelle par la mer -elle-même, jetés là sur un sable inhospitalier, qui se sèche et où ils -expirent!... - -Accroupie pour observer le curieux mouvement des coquillages, la jeune -femme éprouva tout à coup la surprise d'un spectacle féerique. - ---Venez voir, s'écria-t-elle, venez voir! Voici les fêtes de la paix -célébrées par les mollusques eux-mêmes! - -Des jets d'eau, d'innombrables jets d'eau minuscules jaillissaient des -valves entr'ouvertes; de chaque «coque» encore vivante un jet d'eau -s'élevait, d'un doigt, d'un pied de haut, mais si fluet que la chute en -demeurait insonore; un long fuseau orangé fixé au couchant illuminait et -colorait cette fête aquatique singulière où la jeune femme, spectatrice -extasiée, voulait voir de «grandes eaux» à la manière de Versailles, -destinées à célébrer chez le petit monde des coquillages le retour de la -paix du soir,--et qui n'étaient que la façon, pour ces animaux, -d'exhaler leur dernier soupir, c'est-à-dire la dernière goutte d'eau -pompée au dernier pouce de sable humide. - ---Venez voir, venez voir les fêtes de la paix! - ---Voyez plutôt, dit l'ami, le drôle de peuple qui court en gambadant à -vos fêtes de la paix! - -Du pied des dunes de sable sec, trottinant, sautillant, bondissant, -pirouettant, dansant, dégringolait pêle-mêle la horde redoutable de ces -crustacés des plages, qui rappellent, par la forme, de toutes petites -crevettes, et que l'on nomme vulgairement «puces de mer» sur les côtes -de la Manche. Nombreux comme les grains du sable, ils se répandent le -soir, à marée basse, en foule désordonnée, cahotique, affamée et -barbare, donnant de près l'impression du crépitement de la grêle. Ils -sont gras, dodus, alertes, revêtus d'une armure légère et pourvus d'une -agilité et d'une voracité prodigieuses. Ils absorbent tout ce qui est -mangeable et d'autres choses aussi; ils mangent ce qui est mort et ce -qui est vivant: les étoiles de mer raidies, les méduses gélatineuses, -les algues marines, les crabes blessés, les semelles de bottes, les -chats, les chiens crevés et les vieux chapeaux que le flot a vomis. - -La jeune femme et son compagnon en furent bientôt environnés; les puces -de mer bondissaient jusqu'à leurs genoux, et par leur nombre, leur -grouillement et l'impétuosité de leurs sauts, embarrassaient la marche -des promeneurs comme un champ de seigle ou de blé. Et elles s'abattaient -sur les coquillages, tombant à l'improviste entre deux valves -entr'ouvertes, ou rongeant avec une fureur gloutonne le ligament qui -clôt la demeure du mollusque. - ---Oh! fit la jeune femme, mes pauvres «coques»! et leurs fontaines -lumineuses! et leur belle fête nocturne!... Ces bandits-là ne vont faire -d'elles qu'une bouchée!... - ---Le repas est commencé, répondit le jeune homme; voyez: les petits jets -d'eau s'affaissent un à un; la tourbe cruelle s'est ruée au festin. Elle -dévore. Écoutez cet autre murmure qui rend plus délicieux le silence et -le calme du soir. C'est le mouvement des mandibules! C'est le carnage -universel! - -Il souleva du bout de la canne une coquille: elle abritait un festin; le -mollusque servait sa propre chair à ses hôtes. - ---Oh! mais c'est indigne, c'est affreux!... Et d'un bout à l'autre de la -côte, c'est ainsi?... - ---D'un bout à l'autre de la côte qui a l'air de s'endormir d'un sommeil -si doux! - ---Allons-nous-en! allons-nous-en! - -Ils remontèrent vers la villa. Vingt pas plus haut, ils tournèrent la -tête encore une fois vers l'immense grève unie, paisible, parfaitement -silencieuse, car déjà, à cette distance, aucun mouvement, aucun murmure -n'était plus perceptible. Et quelqu'un, venu doucement à leur rencontre, -dit, près d'eux, à voix basse, et comme pour ne point troubler -l'admirable repos: - ---La paix!... - -Et tous les deux, à voix basse aussi, de peur de ternir la beauté d'une -illusion pacifique, mais d'un ton mieux averti, répétèrent: - ---La paix?... - - - - -GRENOUILLEAU - - ---J'ai déjà composé mon menu, dit madame Bullion, pour le déjeuner que -les Peaussier ont bien voulu accepter... - ---Prends l'habitude, dit monsieur Bullion, de dire «le comte et la -comtesse Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne -doivent pas manquer de leur fournir leur titre. - ---J'aurai de la peine à m'y accoutumer; j'ai toujours dit «les -Peaussier»; toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton -ancien camarade... - ---Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille -avec les monarchies! Donnons du comte aux Peaussier, d'autant plus que -je réserve à leur vanité un plat de ma façon, et que, entre parenthèses, -je te prie d'ajouter à ton menu!... - ---Une bouillabaisse, je suis sûre?... - ---Non! Je fais déjeuner le comte et la comtesse Peaussier côte à côte -avec le fils d'un de mes ouvriers, d'un simple ouvrier: il se nomme -Grenouilleau. - ---Quelle singulière idée! - ---C'est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je -pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance, utile au -polo, au tennis ou au bridge: j'invite Grenouilleau. Je pouvais, comme -les Peaussier, m'orner le front d'une couronne de papier pour pénétrer -dans une classe de la société qui n'est pas la mienne et qui se fût -moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite -inférieure... - ---Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure! - ---Est-ce là toute l'objection que tu as à me présenter? - ---Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire là n'est pas une mauvaise -action... Je n'en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos -idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l'exagération. En -tout cas, je te conseille de ne pas mettre d'ostentation dans -l'hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau;... car quelque chose me -dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c'est plus -pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais... - - * - - * * - -Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant -passé vingt-deux heures dans son compartiment de seconde classe, non -compris le trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la -gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau -connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au «patron» qui le -poussait à l'intérieur de la limousine: - ---Si ça ne vous fait rien, m'sieu Bullion, j'vas monter à côté de -Pfister... C'est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays -de connaissance!... - ---Ah!... bon!... très bien, mon garçon. Si je t'ai fait venir, c'est -pour que tu sois à ton aise... - ---Vous tourmentez pas, m'sieu Bullion! - -Et Grenouilleau d'entamer la conversation avec Pfister, qui répond par -monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M. -Bullion, condescendant, n'ose interrompre l'exubérance du voyageur, muet -sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l'intérieur, il lui frappe sur -l'épaule: - ---Pas fatigué, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?... - -Grenouilleau fait signe qu'il n'est pas fatigué; et il dit au -mécanicien: - ---Oh! ce que j'ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n'ai tant -roupillé. - -A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, madame -Bullion demande à son mari: - ---Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?... - ---Grenouilleau?... ce qu'il dit?... Ah!... il connaît Pfister. - ---As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le -déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu'il se croie obligé de faire -toilette!... - ---Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir. - -Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l'attendait -pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n'obtint pas de réponse; -on le cherchait dans la maison: ne s'y était-il pas égaré? Mais non! -Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait, -à son ami Pfister! Il fallut l'arracher de là: - ---Vous n'avez donc pas faim, mon brave ami? - ---Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n'ai -pas mangé. - -Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour monsieur et madame -Bullion de voir ce garçon se remettre si allègrement d'un long voyage. -On comprenait très bien qu'il parlât peu, car il avait sans cesse la -bouche pleine. - -On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et -le chauffeur était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à -l'intérieur avec madame Bullion qui le comblait de prévenances et -l'interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d'abord -«_Madame_ votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte -mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à -ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s'informait de la date de «la -première communion»; elle touchait à tous les points de repère -importants dans la famille bourgeoise, et peu s'en fallut qu'elle ne -parlât «des relations». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des -réponses ambiguës à des questions qui l'effaraient et, parmi ces -réponses, un mot souvent répété apprenait à madame Bullion que, dans sa -famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui -correspondaient aux périodes où l'on était entré dans la «purée» et à -celles où l'on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait -donc! Et l'excellente madame Bullion de lui faire observer: «Jeune -homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre...» Et -elle ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de -dorlotements, de petits soins: «Monsieur Bullion et moi ne voyageons -jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat...», ce qui, par -exemple, amena le sourire sur les lèvres de Grenouilleau. - -On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M. -Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à -ses amis: - ---Un pauvre petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je -vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi... - -Et il leur glissait à l'oreille: - ---Le fils d'un ouvrier, d'un simple petit ouvrier... - ---Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?... - ---Un beau pays, oui, m'sieu... - -Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays, -reluquant toute voiture au passage. - -On lui disait: «Ah! de la poussière, par exemple!» Et Grenouilleau, que -la poussière ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l'oeil si, des fois, -je ne connaîtrais pas quelqu'un.» - ---Mais vous êtes en bonne compagnie, j'imagine?... - ---Pour ça, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d'une -oreille à l'autre. - -Et l'excursion en automobile continua jusqu'à Cannes, où madame Bullion -avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture, -Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un -petit enfant. On n'osa seulement pas le réveiller pour lui montrer la -Croisette. Monsieur et madame Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent -au mécanicien: «S'il s'éveille, menez-le visiter la rue d'Antibes et le -port; nous irons à pied vous rejoindre là.» - -Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après, -environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où -Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d'une famille -anglaise, un nommé Robiot, dont madame Bullion entendit parler, pendant -le trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir -aussi, à la fin. - ---Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous -satisfait de votre première journée dans le Midi? - -Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père: -qu'est-ce qu'il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce -«sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des -«Engliches»! - -Et M. Bullion, lui aussi, connut l'histoire de ce «sacré Robiot» qui, à -lui seul, semblait valoir tout l'azur de la Méditerranée. - -Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt, -pourtant, un fameux somme! Madame Bullion dit à son mari que c'est une -manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il -boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne -profite point de son déplacement.» - -En quoi madame Bullion se trompait. - -Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf -heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit -déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu'il -arpentait depuis l'aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les -coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et -jusqu'à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe -riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé -avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les -matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les -pauvres. Grenouilleau s'intéressait à tout, à condition qu'on le laissât -faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin -appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances -sur le Midi qu'il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son -automobile, et dont profita et s'émerveilla M. Bullion, un moment, en -passant par là pour donner des ordres. - ---Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le -savais bien que ce «populo» n'est pas si bête, et qu'en plus d'une -occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d'hier, et -qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire -parler au déjeuner, va en donner à rabattre au comte et à la comtesse -Peaussier. C'est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait -à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous -n'interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de -seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie -matinale d'une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si -justes, avec des expressions... non pas académiques--tant pis!--mais de -poète, oui, de poète, ma parole d'honneur!... Et je leur dirai, au comte -et à la comtesse Peaussier: «C'est un pauvre petit gars, le fils d'un -ouvrier, d'un simple ouvrier...» - - * - - * * - -A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent -à la villa Bullion dans une auto superbe et du dernier modèle. -C'étaient, d'ailleurs, des gens fort bien. D'autres personnes étaient là -déjà, et, quoiqu'on n'eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur -annonça qu'il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle -ne se présentait point. M. Bullion dit un mot à l'oreille d'un -domestique. Le domestique revint et dit un mot à l'oreille de son -maître. M. Bullion commanda d'attendre. Madame Bullion, plus avisée et -qui s'impatientait, commanda qu'on allât voir au garage. L'anxiété des -convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage? On hasardait -cent hypothèses; enfin l'on s'agitait. M. Bullion leur dit alors: - ---Voilà: j'aurai l'honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit -gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d'un ouvrier, -d'un simple ouvrier... - ---Mais bravo!... mais bravo!... - -La surprise fut accueillie à merveille; et l'on parla, en attendant -Grenouilleau, de l'opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux -gens du peuple; et l'on félicita chaleureusement M. Bullion de son -intéressante initiative. Mais l'enfant du peuple, à qui une société -élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours pas. -On décida de se mettre à table. M. Bullion était mécontent. - -A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître -d'hôtel et l'interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux, -étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère. -Aussi l'on entendit distinctement la réponse du maître d'hôtel: - ---Monsieur Grenouilleau est bien là... mais monsieur Grenouilleau a dit -qu'il préférait manger à la cuisine. - - - - -L'INDIVIDU - - -Prouville-sur-Mer, 3 septembre. - -«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours, -bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis -l'hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous -ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces -maisons normandes, c'est-à-dire celle des Escroignard et celle des -Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la -colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de -reconstituer un de ces magnifiques séjours d'été que les riches Romains -se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre -villa romaine et celle de la baronne d'Escroignard, un espace d'environ -dix-huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes -sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière -ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches, -flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s'intitule «Buvette» et -«Bains de Prouville». Elle est habitée par le baigneur, à la chemise de -flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s'y adosser quand -souffle le vent d'ouest. - -»L'autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux -gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le -douanier. L'un d'eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la -porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son -camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine, -semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, -selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois -bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de -drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras -nu, couleur pelure d'oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos -environs. Le bruit s'en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des -sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les -corridors. Moi-même, le menton savonneux, je me surprends à sonner la -femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions été cambriolés, par -hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, sinon que «madame a vu -les gendarmes, madame a fait réveiller monsieur, madame a une peur!...» - -»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et -l'autre gendarme à faire de faux bonds vers l'est, vers le sud-est, vers -le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du tout -d'accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des propos -acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement -indistincts, jusqu'ici. Quant à la femme, d'abord incertaine ou -prudente, c'est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus -affirmative, la plus hardie de ton: son bras pelure d'oignon abat -successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui, -lui seul, avec la rigidité d'un poteau indicateur, dans une direction -que j'estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs -s'enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être -affirme-t-elle qu'il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à -vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi, -qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les -cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les -chevaux au moins avaient de l'impatience, eux; ils piaffaient, ils -invitaient la police à sévir!... - -»Je m'habille à la hâte, je descends. Toute la villa est informée, du -moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu'ils se renseignent, et -cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités -sont debout et s'enquièrent, chacun, au fond, charmé qu'un événement -vienne secouer la torpeur d'un séjour au bord de la mer, si monotone -aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus -d'une semaine, il ne s'est rien fait ici que du _bridge_!... - -»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes -de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce -concierge, où est-il?» On apprend par lui que l'enquête est fondée sur -une plainte de la baronne d'Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait -remarqué, toute la journée de la veille, un individu de fort mauvaise -mine se dissimulant sous les sapins du terrain à vendre. Le concierge, -en effet, avait aussi parfaitement vu l'individu; le baigneur, la femme -du baigneur, le douanier aussi l'avaient vu. Madame Vauvillier, notre -gracieuse hôtesse, affirma qu'elle avait bien cru le voir. Le maître -d'hôtel déclara que ce n'était pas d'aujourd'hui que le terrain en -question servait d'asile à «toute une clique de propr' à rien». Eh bien, -voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent à -prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons -deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont -nerveuses à l'excès; l'une d'elles--c'est la plus blonde--dit: «Moi, je -sais quelqu'un qui ne fermera pas l'oeil de la nuit!» Son mari, pas -assez amoureux, soupire: «C'est moi!» On fait des projets pour la nuit -prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de -l'«individu». - -»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n'est pas au _golf_? Non, -Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que -l'imbécile municipalité n'aura pas balayé la commune de la horde de -repris de justice qui en est la honte et qui en fera la ruine à bref -délai. - -»--Avez-vous vu l'individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh -bien, dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs -propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches... -Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l'on -fasse main basse sur nos demeures... - -»Vauvillier, cependant, n'a pas perdu son sang-froid; il fait observer -au bouillant Brodeau: - -»--Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s'agit-il, en somme? Avez-vous -été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l'ont-ils -été? Quelqu'un de la commune l'a-t-il été?... Un individu, oui, a été -signalé dans le terrain à vendre. Après? - -»--Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l'appui de mon cher hôte, -passons en revue, s'il vous plaît, les forces que sont en mesure -d'opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées: -chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois -domestiques mâles,--quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici, même, ce -matin, au petit déjeuner, nous étions sept mâles à table; il y en a -autant, paraît-il, à l'office... Huit et sept, quinze, et sept, -vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant, -nous mobilisons la maison de la baronne... - -»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort -sérieux. Brodeau n'admettait pas qu'il se fût privé de son golf pour -venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu'il n'eût obtenu de -lui le serment de l'accompagner chez «qui de droit». Il s'agissait -d'amalgamer un bloc de propriétaires en vue d'une protestation -collective, véhémente! - -»La baronne d'Escroignard, qui ne met pas les pieds, d'ordinaire, chez -les Vauvillier, vint en personne, après déjeuner, à la villa romaine--le -danger raccourcit les distances--et elle donna un corps à la vague -terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu, elle, -l'individu! Elle donna de lui un signalement peu ragoûtant. L'individu -avait couché sous ses fenêtres; elle n'avait pas fermé l'oeil de la -nuit; elle était harassée; elle excita la commisération tout à la ronde. - -»Madame Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne, -essayait en vain de donner à l'entrevue un certain air de visite -mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la -défense commune, et n'abandonnait pas l'individu redoutable. Tout à -coup, ajustant son face-à-main, elle se dressa vers la baie ouverte sur -la mer et s'écria: - -»--Le voici! - -»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent ensemble qu'un -cri. L'individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer. - -»Aussitôt, une réflexion unanime, comme le cri d'effroi: «Et la -gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s'il vous plaît? Elle -déjeune!...» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s'était -transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à -bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes -quand il n'y avait qu'à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et -à présent elle déjeunait! elle s'adonnait à la sieste, peut-être! et -l'individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous -nargue!... Ah!... la police et les autorités locales eurent un fichu -quart d'heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du -gouvernement, la hautaine baronne et madame Vauvillier se trouvèrent -unies par un commun ressentiment. Ensemble, elles désignaient du doigt -le va-nu-pieds assis sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois -villas opulentes, gorgées de personnel et d'invités. Il leur devait -sembler énorme et nombreux, quoique seul et misérable. Madame Vauvillier -eut un mot: - -»--Voilà nos maîtres!... - -»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la -même servitude. - -»Et, l'après-midi entière, l'individu demeura sur la dune, assis sur son -derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les -chardons bleus et l'herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires, -longue-vue puissante de l'illustre fabrique d'Iéna étaient braqués -tantôt sur lui, et tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes -guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort -grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances, -était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot -troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l'eau du -déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de -bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à -Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L'une d'elles ne se -plaignit-elle pas que l'individu lui gâtât le paysage? alors que la -vérité était qu'il le lui faisait découvrir;--car, enfin, qu'est-ce que -nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à -jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l'amour, comme à Paris, où nous -serions tout aussi bien?... - -»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus -en plus nerveuses, se préparant à passer la nuit blanche, et l'individu -se prélassant impunément sur la dune, j'annonçai à ces dames ma -résolution d'aller un peu le regarder sous le nez. On m'y encouragea -comme à une expédition héroïque: - -»--C'est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu'il -comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue... - -»J'enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui -sont de la couleur d'une eau de savon et font, dans leur ensemble, un -tapis aux nuances roses et bleuâtres. Notre homme était étendu sur la -pente sablonneuse. Il ne dormait pas; son oeil, que ma présence ne -troubla point, semblait fixé sur l'horizon, où des nuages magnifiques -préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer était d'un calme -absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, laissées par le -flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel en immenses -tessons de grès flammés ou en débris d'émaux anciens d'une richesse de -tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du sable, en -sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient et -s'allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment compliqués. -Auprès de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu'on entend par un -vent faible, à la lisière d'un champ de seigle ou de blé, provenait des -sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des bavardages -des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant puissant et -presque imperceptible, de la mer retirée?... - -»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me -demandais comment j'allais l'aborder, lorsque lui, tout bonnement, me -dit, avec une simplicité et une conviction touchantes: - -»--C'est beau... - -»--Ah! fis-je étonné, cela vous plaît? - -»--Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de -Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble... - -»--De Guerchy?... - -»--... Canton de Joigny; c'est dans l'Yonne... C'est pas ici, tonnerre -de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v'là quarante ans que -ça me démangeait... Une idée, qu'est-ce que vous voulez?... Ah! bougre, -si j'avais attendu que j'aie fait des économies, j'aurais bien crevé -avant de la voir... - -»--De voir quoi? - -»--La mer. - -»--Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?... - -»--Peut-être bien plus!... Une idée qui s'est logée là, comme la teigne, -dans le temps que j'étais moutard: «Y a du beau, que je m'étais dit, -faudra voir!...» J'y ai mis le temps, comme c'est visible: le loisir et -l'argent m'ont manqué... - -»Et il riait dans sa barbe de trois semaines. - -»--Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre -fantaisie? - -»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchotements de la -mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit: - -»--L'homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les -pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien, -je suis satisfait: c'est beau!...» - - - - -CE BON MONSIEUR - - -Nous avons enterré aujourd'hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps -gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit: -sa présence en ce monde n'a eu à peu près aucune importance. Il a vécu -de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une -excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon, ni mauvais pour sa -famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent, -négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas -qu'il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu'il éprouvait à jouer -aux cartes. - -On le voyait si heureux, lorsqu'il tenait les cartes à la main, -qu'autour de lui chacun s'épanouissait, par contagion; et on lui sut gré -bien plus d'avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s'il eût été -effectivement un homme de bien. Tout le monde l'appelait: ce _bon_ M. -Ménétrier. - -Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts -vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la -perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand'peine -pour lui payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une -maison de retraite tenue par des religieuses. - -Pour l'aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au -poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche -lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte -s'ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d'avoir aperçu un être -humain, étiez frappé par la propreté d'un bout de jardin. Après quoi -paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la -vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et, -en vous adressant la parole, vous regardait à l'endroit des genoux. - ---Ah! ces messieurs et dames demandent Monsieur Ménétrier... Attendez -donc! Voyons un peu voir s'il n'est pas sorti... - -Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque -pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la -présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout -d'un fil. - -M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique -militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les -vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l'y trouvait installé, les -coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles. A -défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La réussite -était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout son -contentement, et les bonnes soeurs, la tête penchée de côté, vous -confiaient que c'était bien dommage. - ---Il est si bon! disaient-elles. - -Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi, -s'employaient-elles de tout leur coeur à trouver des partenaires à M. -Ménétrier. Ce n'était pas toujours facile. Il n'y eut, toute une époque, -à la pension, qu'un vieux podagre si incapable qu'il ne fallait pas -songer à l'utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or, -aucune d'elles ne jugeait décent de s'enfermer avec un monsieur, fût-il -septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M. -Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par -semaine! Les soeurs prétendaient qu'il allait s'en laisser mourir. Soeur -Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette: - ---Oh!... s'il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!... - -On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt -sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le -bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de -dix francs par mois la petite rente du vieux papa. - -Cependant ces dames essayaient de dériver l'esprit de M. Ménétrier. Le -bonhomme se prêtait à ce qu'on voulait, allait à la messe, au sermon, au -triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait -soeur Apolline, à l'issue de ces exercices, en lui affirmant que tout -cela n'était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas. - -Un beau jour, la famille fut avisée qu'un ancien magistrat venait -d'entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M. -Ménétrier. Que l'on ne s'inquiétât donc plus! le vieux papa aurait -désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie -d'un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se -disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le -vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort -déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l'avait -tiré pendant huit mois de l'ennui mortel: arracher, du moins si -brusquement, à la pauvresse l'espoir d'une ressource sans doute -escomptée serait peut-être un acte inhumain... On continua l'envoi du -subside mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d'un. -Il faisait quotidiennement son bésigue avec l'ancien magistrat, et il -faisait dix fois par mois un bésigue supplémentaire avec la personne -infortunée. Les dernières années de M. Ménétrier se présentaient -souriantes; on pouvait croire qu'elles seraient nombreuses. - -Cependant un télégramme alarmant prévenait l'autre jour ses amis. La -supérieure, que j'attendis sous le porche, arriva par un long corridor -dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable. -Elle dit: - ---Dieu a pris l'âme du juste... Si vous voulez venir jusqu'à la chapelle -ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a -l'air d'un saint... - -Je la suivis. Elle continua, sur le même ton: - ---Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine -d'huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un -hoquet... Soeur Apolline l'a trouvé le nez sur la table. - -Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie, -mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un -crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames -priaient. En me reconnaissant, soeur Apolline me désigna des yeux le -cadavre et sanglota. Je m'agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de -quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu'un de larmoyant, et je -vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit -paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la -reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de -conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Soeur Apolline se leva et -me dit: «C'est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de -ce bon monsieur...» Puis, elle me présenta l'ancien magistrat. Elle -poussait de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en -s'adressant à moi: - ---Oh! monsieur! oh! monsieur!... - ---Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un -ange... - -Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus -belle. - ---Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le -dise à quelqu'un!... Oui, je m'en confesse publiquement!... Il était si -bon! il était si bon!... - -On commençait à s'émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s'était-il passé -entre soeur Apolline et feu M. Ménétrier?... Elle confessa son crime: - ---Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette! - -En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses -derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il -jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec soeur -Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On -l'admirait et on l'aimait pour la faculté qu'il avait d'être heureux. On -disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!...» Et -le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes. - - - - -ROMANCE - - -Quand j'étais petit, ma grand'mère me menait souvent chez madame de -Grébauval, qui habitait près de l'église et de la rivière. On sonnait à -une porte à judas, à demi encadrée par le câble tordu et retordu d'un -tronc de glycine; on disait bonjour à la vieille Annette; on traversait -une cour humide et l'on allait saluer la bonne dame dans une grande -pièce aux dalles de briques, qui exhalait une odeur de tabac à priser et -de prunes aigres. - -Madame de Grébauval avait les joues molles et des cheveux enroulés en -double boudin sur chaque tempe. Elle pleurait une fille morte bien des -années auparavant, mais en son jeune âge et pour avoir respiré des -fleurs. - -Le portrait en miniature de Clémence de Grébauval se trouvait sur la -cheminée, et c'était une figure si jolie que je ne m'étonnais point -qu'on la regrettât longtemps. Nous autres, nous avions aussi perdu -maman; nous n'étions pas heureux, et il nous semblait tout naturel que -l'on parlât de souvenirs tristes. - -Clémence de Grébauval avait, sur son portrait, des cheveux noirs, bien -lissés, et elle vous regardait, du fond de son ovale d'ébène, avec des -yeux inoubliables. J'allais régulièrement lui souhaiter le bonjour. Peu -à peu, j'en étais venu à oser l'embrasser, et je lui disais: «Je t'aime, -Clémence de Grébauval!» Madame de Grébauval en était touchée, et me -permettait de faire tout ce que je voulais chez elle, sauf d'aller au -jardin. - -C'était dans ce jardin que mon amie avait pris la mort. Il était -condamné. Un homme de peine y pénétrait une ou deux fois l'an, pour -élaguer, à coups de serpe. Une porte pleine, à solides gonds, à gros -verrous, en fermait l'entrée, au bout du corridor. En appliquant l'oeil -à une fissure que je connaissais, on voyait force toiles d'araignées, -avec quelque chose de vert et d'or, qui scintillait en vibrant. Je crois -que la plus grande tentation de ma vie a été de pénétrer dans ce jardin -interdit. - -Pourtant, j'étais convaincu que je n'en reviendrais pas. Mais cela -m'était absolument indifférent, parce que j'étais amoureux de Clémence -de Grébauval. - -Il ne faut pas trop rire des amours d'enfants. Il en existe de nombreux -exemples. Un rien suffit à les rompre, de là vient qu'on n'en tient pas -compte. Mais les petits solitaires qui manquent autour d'eux de jeunesse -et de distractions, peuvent conduire une passionnette très loin. - -Pour moi, je résolus d'entrer au jardin et d'y mourir de la mort de -Clémence de Grébauval, afin d'aller la rejoindre là où elle était. - -Les préparatifs ne me causèrent aucune émotion. J'attendis froidement -que la bonne fût occupée au dehors, pour prendre une chaise à la -cuisine, la traîner jusqu'à la porte et dégager le verrou d'en haut. Une -après-midi qu'Annette plumait un poulet dans la cour, j'accomplis ce -premier acte, et me reposai. Trois jours après, le verrou n'avait pas -été repoussé dans sa gaine, tant on fréquentait peu ce passage. Je tirai -le verrou du bas. Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles. J'étais juste -assez grand pour soulever le loquet. Mon coeur alors se mit à battre -très fort. La porte vint à moi, en déchirant les toiles d'araignées, et -des insectes plats tombèrent et coururent. - -Je pensais bien qu'il ne suffisait pas de mettre le pied dans le jardin, -pour mourir. Je fus d'ailleurs complètement ébloui par le soleil qui se -couchait juste en face, de l'autre bord de la rivière, et me réfugiai -sous un prunier de mirabelles. Alors je revis en imagination ma -grand'mère, et je sentis, je ne sais comment, le parfum léger d'iris que -répandaient ses vêtements: «Que va-t-elle dire quand elle ne me verra -plus?» Elle me répétait souvent: «Mon pauvre petit, je n'ai que toi au -monde...» Je me raisonnais: «Voyons! elle comprendra très bien que j'aie -eu besoin de rejoindre maman... Peut-être me gronderait-elle si elle -savait que c'est pour Clémence de Grébauval?...» - -Le jardin n'était pas grand. Il était rempli d'herbes et de ronces, et -des fleurs à demi étouffées, l'air très malade, montraient un nez pâlot -au travers des végétations folles. «Ce sont ces fleurs-là!... me dis-je, -toutes sont mortelles peut-être ou bien une seule: laquelle?...» Je ne -me faisais point une autre idée de la mort que celle-ci: «Je vais -partir, disparaître, et puis je verrai Clémence de Grébauval.» Je -n'avais point peur. - -Je me penchai sur une maigre fleur et la respirai de tous mes poumons. -Rien encore. En m'avançant vers la balustrade qui fermait le jardin, -j'entendis les battoirs des laveuses, et j'allai voir. La terrasse -donnait à pic sur la rivière, et il y avait en bas, dans un bateau -entouré d'un grand halo d'eau grasse, M. Blandin, l'agent-voyer, qui -pêchait à la ligne, le bras tendu, immobile comme un poteau. Les -laveuses étaient plus loin, sur la droite, agenouillées, pliées en Z et -battant le linge qui crachait une eau mousseuse aux beaux tons -d'émeraude. Et, au delà d'un abreuvoir était le pont, par où grand'mère -s'en irait sans moi... «O Clémence! Clémence! comme il faut que je -t'aime!...» Je revoyais la miniature, les beaux cheveux si bien lissés, -surtout les yeux qui me souriaient de loin, de loin, et comme personne -ne m'avait souri... «Oui, oui, je vais te trouver, je ne peux plus me -passer de toi, Clémence!...» - -J'aspirai l'odeur des oeillets d'Inde qui est désagréable, le coeur des -pavots dont j'espérais beaucoup, et le pollen des lis qui dut me -barbouiller de jaune. A ce moment on m'appela. Grand'mère s'en -allait!... Annette appela aussi, puis madame de Grébauval elle-même. Je -me jugeai très méchant et très dur. - -Mais j'aimais Clémence au delà de tout. Je me cachai, par prudence, en -m'écorchant la figure et les mains, sous un fourré épais comme de la -bourre de crin. Bien m'en prit, car on ouvrait la porte. A la trouver -bâillant, on ne doutait plus que je fusse au jardin. Ma pauvre -grand'mère passa non loin de moi. Ne m'apercevant pas au jardin et -voyant la balustrade, elle poussa un cri qui me fit plus de mal que la -mort. Je fus sur le point de courir me jeter dans ses bras. Mais -j'entendis M. Blandin qui la rassurait. Il disait: - ---Je vous affirme qu'il n'est pas tombé un fétu: voyez donc l'eau! rien -n'a bougé depuis deux heures. - -«Il sera rentré seul à la maison, dit grand'mère». Et elle se sauva. -Derrière elle on ferma les verrous. J'étais emprisonné dans le jardin. -Cela fortifiait mes desseins. Je n'avais qu'à mourir. - -C'est alors que je m'aperçus que j'étais sérieusement écorché. J'avais -une main en sang et je voyais un petit filet rouge qui me dégringolait -le long du nez. Cela, pour le coup, m'effraya. Mais, je ne pouvais plus -remuer sans me blesser davantage. J'étais comme ficelé par un fouillis -de ronces et d'églantiers épineux. Pour pénétrer là, j'avais dû faire un -bond à me crever les yeux. Ainsi, ma destinée était de perdre mon sang -goutte à goutte... J'avais rêvé mieux. Mais j'acceptai ce genre de mort -et m'étendis sur mes épines, guettant le moment béni où apparaîtrait -Clémence de Grébauval. - -L'_Angélus_ sonna, si près qu'on pouvait croire que la maison, -tremblante, allait s'effondrer. La nuit devait être venue. Mais je ne -voulais plus ouvrir les yeux, dans la crainte de voir mon nez et mes -mains qui devaient être maintenant tout gluants, comme les doigts -d'Annette quand elle préparait un civet. Les battoirs des laveuses se -taisaient, un à un; après le dernier il n'y eut plus de bruit. Parfois -cependant, sur la rivière endormie, un poisson sautait, et je distinguai -encore que M. Blandin fermait sa boîte d'asticots et déposait sa ligne; -puis il donna des coups d'aviron qui firent siffler la barque à la -surface de l'eau. Et tout finit pour moi. - -Je fus réveillé par des aboiements de chien et des lumières. Quelqu'un -taillait et éventrait mon fourré, à grands coups de hache. Je criai: «Je -suis là! je suis là!» On me tira par les pieds. Je reconnus l'homme de -peine, puis Annette, madame de Grébauval et quantité de gens du -voisinage. Grand'mère venait de s'évanouir en entendant ma voix. Tous -avaient l'air stupide, et chacun me demandait: «Mais enfin, qu'est-ce -que tu faisais là?» Il me semblait que je revenais d'un grand voyage, -peut-être du ciel, et je n'étais pas trop honteux de déranger tant de -monde, plutôt content de ce que j'avais fait pour Clémence de Grébauval. - -Mais je gardai mon secret, parce que personne ne m'aurait compris. - -(Écrit en 1896.) - - - - -GOTHON - - -C'est gentil à vous, ma chère Yvonne, de me demander des nouvelles de -Gothon. La pauvre vieille a quitté la maison de mes parents le quinze de -ce mois, pour se retirer chez ses enfants. Elle a soixante-douze ans; -voilà quarante-huit ans qu'elle servait dans la famille! C'est elle, -vous le savez, qui a élevé maman; elle l'a suivie dans son ménage, elle -m'a vue naître, et elle a été la compagne de mon enfance, de mes années -de jeune fille; je ne me suis éloignée d'elle un peu, que depuis mon -mariage, mais je la voyais souvent, de sorte que je ne m'étais jamais -aperçue que j'étais tant attachée à elle. Je vais vous dire une chose, -Yvonne, qui peut-être vous semblera bien prétentieuse, car cela a l'air -d'une pensée: il y a des personnes que nous ne croyons point aimer -autant que nous les aimons, faute d'avoir jamais entendu dire que nous -pouvions les aimer. - -Écoutez, ma chère amie, moi, j'ai été convaincue bien longtemps que -j'avais l'amour le plus chaleureux pour un vieil oncle que j'ai en -Roumanie, et qui ne m'a jamais vue, ainsi que pour une certaine cousine -habitant Béziers, à qui je n'ai de ma vie adressé trois paroles si ce -n'est par lettres fleuries, au Jour de l'An. Mais j'avais tant rédigé -pour eux de formules d'embrassements et de tendresses!... Les mots, -allez! font beaucoup pour nos sentiments. - -Eh bien! tandis que j'écrivais des lettres vraiment exquises à mon oncle -le Roumain et à ma cousine de Béziers, j'envoyais aux cinq cents diables -la pauvre Gothon qui venait me rappeler l'heure du piano ou de -l'anglais, ou bien me dire, de ce ton impersonnel que vous lui avez -connu: «Mademoiselle ne pense pas, je présume, à replacer son petit -caoutchouc entre les deux dents!...» L'ai-je boudée, la malheureuse, à -la fin de ma rougeole, quand elle refusait, de cette même voix d'oracle, -de me donner à manger: «Mademoiselle a juré de se faire périr, je -présume!...» Et pendant ma scarlatine, alors qu'elle me veillait nuit et -jour, durant quatre longues semaines, tandis que je ne voyais des -personnes de ma famille, que le bout du nez, par l'entre-bâillement de -la porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un instant de repos pour -dormir? Je ne me souviens pas d'avoir jamais entr'ouvert un oeil sans -avoir vu sa figure de pomme ridée à mon chevet. Et, pas une fois, -entendez-vous, Yvonne, pas une seule fois, il ne m'est venu à l'esprit -que Gothon fût un être d'un mérite particulier: ce que faisait Gothon -c'était son métier; elle était payée pour cela... quarante-cinq francs -par mois, ma chère! - -C'était une Alsacienne, et elle avait dans sa jeunesse passé cinq ou six -ans en Angleterre: on tirait d'elle, pour mon service, le peu d'allemand -et d'anglais qu'elle possédait; elle faisait ma chambre, ma salle -d'études, avait soin du linge de toute la maison, taillait et cousait -mes robes, m'accompagnait à la promenade, me conduisait deux fois la -semaine chez mes grands-parents à Neuilly, aux bals d'enfants, aux cours -et chez le dentiste. Pendant bien des années, nous avons pris tous nos -repas en tête à tête; en effet, les heures des cours ne me permettaient -pas souvent de déjeuner avec mes parents, et, le soir, ils dînaient en -ville ou avaient à la maison des réceptions où je n'ai paru qu'à -dix-sept ans. Combien de jours n'ai-je vu maman que par hasard et pour -ainsi dire au vol, et papa point du tout!... - -Papa venait m'embrasser quelquefois à la salle d'études, mais comme nous -n'y avions pas quinze degrés l'hiver, il partait vite et en se frottant -les mains. Gothon était accoutumée à avoir froid avec moi. Je savais -bien dans ce temps-là, déjà, que j'aimais beaucoup papa et maman; mais, -comme je vous l'ai dit, je ne savais pas que j'aimais Gothon. - -Je lui parlais comme à un chien; tous mes mouvements de mauvaise humeur, -c'est sur elle qu'ils s'achevaient. Un col qui ne se laissait pas -boutonner, des cheveux qui étaient trop secs pour être peignés; un -problème qui ne marchait pas; une de ces damnées analyses logiques! et -c'était la faute à Gothon, et je piétinais, et j'arrachais le col, et je -brisais le peigne, et je déchirais le cahier, et Gothon entendait de ma -bouche des choses que je n'oserais pas répéter! Elle les écoutait avec -une expression de dignité froissée, de résignation et aussi de pitié qui -m'exaspérait. Parfois elle croyait nécessaire de faire un rapport, et je -recevais alors une semonce solennelle. Je me vengeais alors en semant -des poils de brosse dans le lit de Gothon, en chipant les lunettes de -Gothon, et puis, je savais qu'elle portait une fausse natte... Ah! dame, -si je l'avais fait disparaître!... - -Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades; on la secouait ferme; -on la traitait parfois de haut en bas. Cela ne contribuait pas à la -hausser dans mon esprit d'enfant; je me disais: «Puisqu'on la gronde, à -son âge, c'est qu'elle est vraiment peu de chose.» Mais cela la -rapprochait un peu de moi: nous étions grondées aussi bien l'une que -l'autre; en somme, logées à la même enseigne. Ah! par exemple, quand je -la voyais pleurer, mon coeur se soulevait; j'allais à elle et elle -m'appelait son «cher baby». Ce sont ces moments-là qui, secrètement, -nous ont unies. - -Quelque chose à quoi je n'avais jamais pensé, ma chère Yvonne, c'est que -je ne peux me ressouvenir d'aucun moment de ma vie où n'apparaisse, -comme un prolongement de moi-même, la figure de Gothon. Avant vingt-cinq -ans, on ne se recueille guère pour songer à ses mémoires, n'est-ce pas? -Eh bien! c'est la disparition de Gothon qui m'a fait pour la première -fois revenir en songerie sur mes jeunes années; et ni la mort de mon -grand-père, ni celle de bonne-maman ne m'ont produit cet effet-là. Vous -savez, Yvonne, que l'on a au fond de soi des minutes passées, qui ont eu -à elles seules plus d'importance que des années entières. Est-ce que -vous n'avez pas éprouvé cela? Il semble, par exemple, que tel jour, à -telle heure, le monde ait pris à nos yeux une certaine couleur qu'il -n'avait point auparavant et qu'il a gardée depuis... Il y a des minutes -où le premier sentiment naît dans notre coeur; la première grande -émotion! Ce n'est pas généralement au beau milieu de la sauterie ou du -dîner, ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais quand nous -sommes seules, chez nous, tout à coup, en tordant nos cheveux, en -essayant un corsage, en écrivant un mot, à notre table;... et Gothon est -là avec sa tête de pomme de rainette de l'année dernière, qui nous passe -un ruban, qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, qui furète, -qui entre, qui sort; et le bas de sa jupe ou le talon de sa savate est -lié pour toujours désormais au plus délicat, au plus intime, au plus -profond de nos souvenirs... - -Croiriez-vous que c'est aujourd'hui que je m'avise que cette bonne femme -toujours présente et qui ne me parlait que sur un ton impersonnel, qui -était dans la maison un être sans importance, qui, d'un mot, pouvait -être renvoyée, remplacée sans que personne y prît garde, a pesé d'un -plus grand poids sur ma direction particulière que tous les -représentants les plus autorisés de la morale! Je n'exagère pas; je vous -affirme que ça a été ainsi. De mauvaises têtes comme les nôtres--cela -est aussi pour vous, Yvonne--s'accommodent mal des sermons que nous -adressent les autorités constituées. Mais si indépendantes que nous -veuillions nous croire, il y a toujours quelqu'un qui influe sur notre -morale privée, et il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ce -soit la personne la plus loin d'être préposée à cet office. Ah! si -quelqu'un m'avait dit que c'était Gothon qui façonnait ma conscience!... -Eh bien! ma petite, en m'examinant à fond, je suis sûre de ce fait, oui: -c'est le bon sens, un peu «peuple» mais si juste, de ma vieille bonne, -c'est son assentiment ou sa réprobation exprimés par un soudain -tassement de rides, par une petite toux, par une certaine manière de -s'en aller ou de venir, presque jamais par un mot, qui m'ont dirigée -pendant une douzaine d'années. Enfin il n'y a pas jusqu'à mon mariage, -oui, qui n'ait dépendu de son flair et du désir désintéressé de bonheur -qu'elle formait pour moi, «son baby». D'autres, autour de moi, et -quelles que fussent leurs excellentes intentions, ne pouvaient -s'empêcher de considérer la fortune, la famille, les convenances, la -profession, enfin tout ce que vous savez que l'on considère; de combien -de jeunes gens la coquine de Gothon n'a-t-elle voulu entendre parler -qu'en faisant la sourde oreille! Et vous savez combien cela vous frappe, -lorsqu'il s'agit de cette diable d'affaire-là! Je croyais ne faire pas -grand cas de l'opinion de Gothon, mais j'étais vexée de ce qu'elle ne -voulût là-dessus donner aucun signe. De l'un d'eux, un beau jour, elle -m'a dit tout à coup: «Mademoiselle choisira celui-ci, je présume!...» Je -ne pensais pas à «celui-ci» particulièrement; j'ai même oublié -l'avertissement de Gothon. C'est elle qui m'en a fait souvenir lorsque, -beaucoup plus tard, ma foi! j'ai épousé précisément «celui-ci», que -j'avais cru choisir toute seule. - -La voilà partie!... Savez-vous pourquoi elle ne mourra pas dans la -maison où elle a si longtemps servi? Croyez-vous qu'elle se retire après -fortune faite, la pauvre vieille?... Croyez-vous qu'elle tienne enfin à -échapper à la servitude?... Non. J'ai reçu l'autre jour une lettre -d'elle où elle me donne des nouvelles de mes chats qui sont logés chez -mes parents pendant mon absence: «la noire va encore avoir des petits, -je présume; quant au gros minou gris il est toujours triste du départ de -madame». Et, tout à coup, elle emploie l'anglais, «dear baby», ce qui -communique un caractère confidentiel à ce qui suit: «Cher Baby, je suis -sur le point de quitter la maison de madame, je suis trop vieille, j'ai -trop de douleurs pour être bonne à grand'chose; les autres domestiques -sont jeunes et ils n'aiment pas beaucoup voir avec eux une impotente qui -a l'autorisation de ne plus travailler par l'effet de la bonté de -madame...» Sa lettre est réduite à la plus simple expression, comme le -sont les documents qui relatent les choses les plus émouvantes; c'est -l'énoncé tout uni des faits; l'expression «dear baby» et ce sentiment -d'honneur qui consiste à n'être pas une bouche inutile, laissent -transparaître ce qu'il y a d'humain sous cet objet impersonnel que fut -quarante-huit ans et que veut être encore celle qui signe: «Votre -vieille servante. Gothon.» - - - - -L'ATTENTE - - -Je vous raconte le drame de la rue Decamps comme je l'ai vu. Dîner -habituel chez les Augustin, hier soir: ce gros réjoui de docteur -Boniface, le pauvre petit Grésidieux, l'oncle Anatole, dit «le -Maladroit», le ménage Bobet, les Malat, fille et gendre des Augustin, -votre serviteur. - -Je trouve, en entrant, madame Augustin dans l'antichambre. Elle fait: -«Ah! c'est vous?» d'un air de dire: «Ah! ce n'est que vous?» - ---Mais oui, madame. Comment vous portez-vous? - -Sans prendre le temps de me répondre, la voilà qui file et disparaît -derrière une porte, en bousculant la femme de chambre. - -Je serre les mains, au salon. Sourires. «Bon dernier, comme -toujours?--Non! fait quelqu'un.--Ah!» - -La maîtresse de maison n'ayant pas reparu, je vais à la jeune Malat: - ---Le papa va bien?... passe sa redingote, je pense... - ---Mais non, il n'est pas rentré; j'ai même peur que maman ne -s'inquiète... - -Et oup! voilà la jeune femme qui part rejoindre sa mère. Je me trouve -nez à nez avec Grésidieux, qui devait être dans un pli de la robe: «Ça -va, les affaires?...» Il croit que je fais allusion à son flirt, mal -dissimulé, avec la fille de la maison, et il me regarde d'un petit air -chagrin. Je me reprends: «Non, je veux dire les affaires sérieuses.» -C'est un pauvre garçon sans position, qui accable Augustin de demandes -d'emploi. «Ça va très bien, dit-il. Monsieur Augustin doit précisément -me rapporter une réponse définitive ce soir.» - ---Saprelotte! dit l'oncle Anatole, si Augustin ne revient pas dîner -avant de vous avoir trouvé une situation!... - -On rit; le pauvre Grésidieux se ratatine. Anatole profite de son succès -pour raconter un effrayant fait divers lu le matin: un monsieur élégant, -habitant le centre de Paris, traverse la chaussée pour aller dîner en -joyeuse compagnie sur le boulevard: habit, boutonnière fleurie, etc. Il -est coupé en deux morceaux par une voiture de livraison automobile, en -deux morceaux bien nets: ses amis les voient et les reconnaissent de la -fenêtre du restaurant. - ---Oh! oh! c'est horrible; taisez-vous! - ---Ah! écoutez, mieux vaut encore qu'ils les aient vus: supposez qu'ils -eussent attendu le malheureux à dîner jusqu'à dix heures!... - -Madame Augustin et sa fille rentrent au salon; il faut à tout prix -changer de conversation. Le ménage Bobet s'écrie tout d'une voix: - ---Il n'est pas tard, madame Augustin, il n'est pas tard! - -Madame Augustin a sur les lèvres un sourire un peu forcé. - ---Je vous demande vraiment bien pardon, dit-elle, de vous faire attendre -si longtemps. Je commence à me demander ce que peut faire mon mari... - ---Allons donc!... Allons donc!... Il n'est seulement pas huit heures! - ---Pardon! dit Anatole, huit heures quatre... - ---La belle affaire! - ---Mon mari ne dépasse jamais sept heures et demie, dehors. Il quitte son -bureau à sept heures moins le quart; c'est réglé comme papier à musique: -le temps de gagner le Métro. - ---Ah! le Métro!... parlons-en, dit Anatole; on sait quand on y entre, -dans cette invention-là, mais Dieu sait quand et comment on en sort!... - ---Anatole, dit madame Augustin, je suis sûre que vous allez nous faire -peur. - ---Pardon! pardon! dit le gendre, nous sommes autorisés à affirmer qu'en -définitive, il n'y a pas d'accidents. Prenez les statistiques. Eu égard -à la quantité énorme de véhicules en mouvement, la proportion des -victimes de la locomotion urbaine est minime, pour ainsi dire -insignifiante. - ---Ça n'empêche pas que... - ---Sont-ils gais! dit le docteur Boniface, avec leurs écrabouillements! -Qui est-ce qui a eu les jambes cassées par un tramway, ici? Qui est-ce -qui a eu l'abdomen crevé par une auto? Personne! Des accidents? -parlez-moi d'un bon accouchement sur la voie publique, oui! parlez-moi -d'une belle noyade en Seine par dépit amoureux, à la bonne heure!... - ---Rassurez-vous donc, ma bonne, dit Anatole, vous voyez bien que rien de -tout cela ne peut atteindre notre cher retardataire! - ---Mais, qui est-ce qui vous dit que je sois inquiète de mon mari? Me -prenez-vous pour une enfant? Je suis seulement fâchée qu'il vous fasse -attendre... Madame Bobet, ma pauvre mignonne, je suis sûre que vous avez -des crampes d'estomac? - -Madame Bobet nie énergiquement; elle bâille à en avoir les larmes aux -yeux. - ---On se fait, bon gré mal gré, dit M. Bobet, à dîner de plus en plus -tard; c'est l'usage; et c'est tant pis, d'ailleurs, pour la santé... - ---Ma pauvre petite! Venez prendre quelque chose; mais si! mais si! un -petit gâteau sec. - ---Je vous en prie, madame, non, non, je vous assure; je ne dînerais -plus, et alors je souffrirais bien davantage! - ---Oh! comme c'est ennuyeux!... Huit heures un quart! - -Anatole consulte son chronomètre: - ---Huit heures dix-neuf!... - ---Mais qu'est-ce que peut bien faire Augustin?... Il sait cependant que -nous avons des amis à dîner... Voulez-vous que nous nous mettions à -table? - ---On dit que cela fait venir les retardataires. - ---Accordons-lui au moins jusqu'à la demie. - -Le docteur Boniface tient Bobet et Malat sous le charme du récit d'un -curieux choc opératoire dont il fut récemment témoin. Grésidieux est -retourné s'acoquiner derrière madame Malat et lui parle tout bas, sur le -ton d'une confidence amoureuse. - -Huit heures et demie sonnent à la pendule. Tout le monde tourne la tête -vers le cadran. - ---Bigre, fit le gendre, voilà la demie. - ---La demie! dit Anatole, il y a quatre minutes qu'elle est sonnée! - ---Ah! vous êtes agaçant, vous, avec votre exactitude! réplique le gendre -qui commence à devenir nerveux. - -Sa jeune femme se penche vers ces messieurs: - ---Oh! je vous en prie, ne vous impatientez pas devant maman! Elle est -plus tourmentée qu'elle n'en a l'air... - ---Tu as raison, ma petite, dit Anatole, tâchons plutôt de rassurer ta -pauvre mère... - -Il embrasse sa nièce. Madame Augustin, qui va, qui vient, et rentre à -cet instant au salon, aperçoit Anatole penché sur le front de la jeune -femme. - ---Qu'est-ce qu'il y a? Vous vous embrassez? Il s'est passé quelque -chose?... - -On sent que cela se gâte. - ---Que me conseillez-vous de faire? demande madame Augustin, dois-je -commander de servir le potage? - -Tous se consultent en apparence; chacun est du même avis, qui est de se -mettre à table. Et puis on espère gagner plus d'entrain. La conversation -devenait difficile. - ---Écoutez!... fait madame Augustin. - -Elle a entendu une voiture s'arrêter devant la maison. - ---C'est lui, dit-elle. - ---Vous avez l'ouïe fine! du diable si j'ai entendu un bruit. - -Elle s'est précipitée au balcon. Elle crie: - ---C'est lui! c'est lui! Mettons-nous vite à table, ça lui apprendra! - ---Ah! le gredin, c'est une idée! vite à table! vite à table! - ---Vous l'avez vu? interroge le gendre. - ---Certainement! un monsieur fort, avec une pelisse, qui rentrait sous le -porche, le fiacre qui repartait... - ---Ah! dit Anatole, il était temps, on a beau dire qu'on ne se tourmente -pas... - -Madame Augustin respire, le sang lui remonte à la peau, ses yeux -revivent: - ---Je vous avoue, dit-elle, que le coeur commençait à me faire toc-toc... - ---Quoi qu'en dise le docteur, un accident est si vite arrivé! - -Le silence du potage. Chacun se démène. Déjà plusieurs cuillères -reposent au bord de l'assiette. Madame Augustin, qui n'a pas fini, -s'arrête tout à coup. Sa fille remarque l'angoisse qui l'envahit de -nouveau: - ---L'escalier est haut! voyons maman. - ---Mais oui! laissez-le monter, cet homme! saprelotte, quatre étages!... - ---Sans compter l'entresol!... - ---Et quels étages!... - ---Augustin s'essouffle facilement... - ---Pensez aussi qu'il est fatigué, qu'il a dû courir... - -On prolonge, on prolonge l'attente. Les pouls battent; jamais les -parcelles du temps n'ont paru si précieuses. - -Madame Augustin fait «non, non» de la tête. Elle a entendu, comme nous -tous, une porte se refermer à l'étage au-dessous. Ce n'est pas son mari -qu'elle a vu entrer sous le porche. Sa main tenant la cuiller à demi -pleine tremble; elle l'abaisse pour prendre un point d'appui sur la -table; et l'on entend, à la faveur du silence général, le petit trémolo -de la cuiller d'argent sur la faïence. - ---Cette fois, dit madame Augustin, je n'y tiens plus; il y a quelque -chose... - ---Bast! fait Anatole. - ---Comment? mais vous-même disiez il n'y a qu'un instant... - ---Parlons peu et parlons bien, dit le gendre. Inutile de dissimuler: il -y a retard, retard anormal, allons jusqu'à déclarer tout à fait -exceptionnel de la part de monsieur Augustin. Inutile non plus de -s'emballer et de croire tout perdu. Raisonnons en gens sensés. De son -bureau à la rue Decamps, que ce soit par tramways, omnibus, métro, -fiacres ou même à pied, donnons-lui une heure. - ---Un peu plus, dit madame Malat, si papa s'est arrêté en route... - ---Donnons-lui une heure un quart! Soyons généreux, donnons-lui une heure -vingt. - ---Mais puisque je vous dis qu'il ne manque jamais d'être ici à sept -heures et demie, au plus tard, dit madame Augustin. - ---Entendu! dit le gendre, mais si vous vouliez bien me faire l'honneur -d'admettre un instant mon calcul, mon beau-père aurait du être ici à -huit heures cinq, dernier délai. - ---Il en est neuf moins dix! - ---Moins six, rectifie Anatole. - ---Ah! sacrédié! à la fin, avec vos «moins six!» nous ne sommes pas en -train de jouer des pantalonnades!... Oui, enfin, ça fait quarante-cinq -minutes de retard!... Eh bien! voilà! - ---Quarante-cinq minutes, dit madame Augustin, je vous trouve superbes! -Je vous dis et vous répète qu'il n'est jamais de sa vie arrivé plus tard -que sept heures et demie, et il est neuf heures! Non, mais vous me -faites rire avec vos calculs! Ah! si j'étais à votre place, ce n'est pas -des calculs que je ferais. - ---Vous feriez quoi? - ---J'irais le chercher. - ---Aller le chercher! reprend le gendre, mais où? - -Grésidieux se lève de table: - ---J'y cours, madame, vous avez raison... - ---Mais où courez-vous? fait le gendre. Où pensez-vous aller, mon pauvre -monsieur? - ---Je ne sais pas... - ---Faites-nous donc le plaisir de ne pas vous déranger, monsieur -Grésidieux; si quelqu'un doit sortir, c'est moi. - -Madame Malat supplie son mari de ne pas sortir: - ---On pourrait avoir besoin de toi. S'il arrivait quelque chose, est-ce -qu'on sait? - ---Mais saprelotte, dit Anatole, j'y songe! Il y a une heure que M. -Grésidieux nous a dit qu'Augustin devait faire une démarche pour lui ce -soir? - ---Ah? - ---Ah? - ---Ah bah! mais il fallait donc le dire? - ---Monsieur Augustin, dit Grésidieux, devait voir, en effet, le chef du -contentieux de la Compagnie du gaz... - ---Entendez-vous, madame Augustin? voilà l'explication: votre mari devait -aller à la Compagnie du gaz pour Grésidieux. - ---Mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt? - ---On l'a dit, on l'a dit; ce sont de ces choses qu'on dit en entrant, -avec la santé, les affaires, on n'y attache pas d'importance. - ---Mais, dit madame Augustin, monsieur Grésidieux, lui, il me semble, -devait bien savoir l'importance... - ---Certainement, madame, certainement... aussi me suis-je offert à aller -chercher... J'ai déjà donné tant de mal à monsieur Augustin... Je -n'osais pas rappeler que j'étais peut-être cause... - ---Ah! aussi, vous avez des choses si graves à raconter à ma fille. Vous -auriez mieux fait, vous en conviendrez, de me dire ce qu'il en était... - ---Allons, maman, allons, calme-toi. Mais on n'ose pas dire qu'on est -inquiet, tu comprends, alors personne n'explique, personne ne dit ce -qu'il sait, on met toute son application à ne pas faire allusion au -retard. Mon avis est qu'on ferait beaucoup mieux en pareil cas, de dire -franchement: «Vous savez, je me meurs d'inquiétude.» Surtout quand c'est -la vérité. - ---Mais non! dit Boniface, ce n'est pas la vérité; il n'y a pas lieu de -se mourir d'inquiétude, Augustin est à la Compagnie du gaz, c'est simple -comme bonjour! - ---A la Compagnie du gaz, à neuf heures du soir!... et quand on a du -monde à dîner chez soi!... observe tout à coup madame Augustin, mais -vous perdez tous la raison, ma parole d'honneur; le chef du contentieux -est comme les autres, il va dîner, je suppose. - -Chacun ne demande qu'à déraisonner pour épargner l'inquiétude à madame -Augustin; mais elle, qui est inquiète, ne déraisonne pas. Cependant la -passion de conserver son mari la porte à faire retomber la -responsabilité du retard sur quelqu'un. Et elle reprend l'argument -Grésidieux dont elle niait elle-même la valeur. - ---Si Dieu veut qu'il soit arrivé un malheur à mon mari, dit-elle, que -cela lui serve de leçon! Il faut toujours qu'il se mette en quatre pour -servir Pierre, pour servir Paul; la moitié de sa vie se passe en -sollicitations; un homme qui n'a jamais voulu demander quoi que ce soit -pour lui-même, ni pour sa famille... - ---Le fait est... dit le gendre. - -On dînait cependant. Madame Augustin seule ne pouvait manger. Le temps -s'écoulait. Les uns, à un ronflement d'auto, se taisaient, d'autres -s'efforçaient au contraire d'en couvrir le bruit afin d'éviter le triste -moment de la déconvenue: le taxi ne s'arrête pas, ou bien il s'arrête, -ce qui est pis encore. - -Malat jeta sa serviette et sortit. Sa femme sortit derrière lui. Elle -revint s'asseoir à sa place. Elle dit à son voisin: - ---Il est allé voir. - ---Où? - ---En bas, chez la concierge, dans la rue, chez le commissaire, on n'y -peut plus tenir, vous comprenez. - ---Je consentirais à ouvrir des portières jusqu'à la fin de mes jours, -soupirait Grésidieux, plutôt que d'avoir jamais demandé une place à -monsieur votre père. - -Une demi-heure sonna. On crut reconnaître le son du timbre d'entrée. -Tout le monde sursauta. C'était la demie de neuf heures. - -Madame Augustin se leva; elle suffoquait. Elle dit: - ---A cette heure-ci, mes amis, je suis veuve! Ma pauvre fille, tu peux -pleurer ton père... Il aurait les deux jambes broyées, qu'on l'aurait -ramené ici à l'heure qu'il est: il a des papiers sur lui, vous pensez -bien. - ---Mais, mort, on l'aurait ramené aussi, pour la même raison! - ---Vous croyez? - ---Mais certainement. - ---J'entends un fiacre, dit madame Augustin. - ---Non!... Pourquoi vous imaginer?... D'ailleurs il aurait pris une -auto... - ---Je vous dis que j'ai entendu... - ---Maman, maman, tu vas attraper froid!... Dans l'état où elle est, mon -Dieu! - -Madame Augustin ouvre la fenêtre. Il y a bien un fiacre qui s'éloigne. -S'est-il arrêté? La malheureuse retombe dans un fauteuil, comprimant -avec la main les battements de son coeur. Tous errent de la salle à -manger au salon, du salon à la salle à manger, quelques-uns ne se -résignent pas à se séparer de leur serviette. Le domestique vient -timidement: «Et le rôti, madame?» - ---Mais, écoutez donc! mais écoutez donc! crie en frappant du pied madame -Augustin. - -Il semble qu'elle entende des choses que personne ne perçoit. Nous -savons bien qu'elle se leurre; on ne compte plus sur rien. On devine que -les uns se demandent maintenant: «Ce n'est pas tout, mais comment ça -va-t-il finir ce soir? Comment sortira-t-on d'ici?» D'autres examinent -la situation que va créer la mort d'Augustin, le changement aux -habitudes... - -Madame Augustin nous fait peur. Elle a distingué un rire de femme, très -éloigné, à la cuisine; elle dit: «Les coquines!» Tout d'un coup, nous la -voyons se précipiter à la porte de l'antichambre sans raison apparente; -mais elle n'a pas touché le bouton, qu'on sonne... C'est bien le timbre, -cette fois, un solide coup de timbre... Nous calculons que c'est bien le -temps qu'aurait mis un homme de l'allure d'Augustin pour monter les -quatre étages depuis qu'on a signalé le fiacre. Nous sommes tous debout, -tous confiants, par un revirement soudain. - -C'est madame Augustin qui a ouvert, les yeux hagards, folle du désir de -voir là, là, tout de suite, son mari. - -C'est la concierge. - -La figure de madame Augustin a complètement hébété la concierge qui -adopte aussitôt la même expression, par une habitude de servilité. A -nous voir tous là, haletants, elle s'effraie; pas un mot ne sort de sa -bouche. Son silence, sa stupeur, ont bien l'air d'annoncer la pire -nouvelle. Madame Augustin tombe tout d'une pièce sur le parquet de -l'antichambre. On l'emporte. Boniface, son médecin, s'empare d'elle. - -J'avise la concierge, je la pince au bras si vivement qu'elle y porte la -main: - ---Qu'y a-t-il? voyons, parlez? Un accident, n'est-ce pas? Il est mort? -Eh bien! dites-le? - ---Mort? qui ça?... - ---Augustin! - ---Mais non, monsieur, monsieur Augustin est en bas. Il m'a dit: «Montez -d'abord, madame Colatin, je vous en prie, voyez dans quel état est ma -femme, j'ai trop peur d'essuyer le premier feu!» - -Je m'écrie, malgré moi: «L'imbécile!» puis je hurle en me retournant -vers l'intérieur: «Il est en bas! il est en bas! Madame Augustin, votre -mari est là, il monte!»... - -Tout le monde interroge la concierge au lieu de lui dire: «Allez le -chercher, faites-le monter vite, sa femme le croit mort!» Pas plus que -les autres je ne songe à le faire... Nous crions tous: «Il est là, il -est là!» Nous gambadons, nous sautons de joie comme des enfants. - -Le charivari, le tumulte me refoulent vers l'entrée. La porte est -demeurée ouverte. Je reconnais le gros souffle d'Augustin. J'hésite une -seconde entre le parti d'aller à lui ou d'aller vers sa femme demander -au docteur si elle est en état d'embrasser son mari. Ceci est plus -prudent. Pendant que je pénètre au salon, j'entends Augustin qui est sur -le palier et qui fait: «Hem!... Hum!... Atch!... Hum!...» une petite -tousserie familière, une façon gamine de demander: «Peut-on entrer? -Vais-je être battu?» - -Au salon, je vois le docteur Boniface relever son crâne rose qui -reposait sur la poitrine de madame Augustin, et au seul contraste de sa -figure avec celle qu'il a habituellement, je sens mes jambes manquer -sous moi. - -Il dit: - ---Eh bien, elle est morte, ni plus ni moins. - -Augustin qui, sans doute, avait adopté le parti de simuler -l'inconscience pour excuser son retard, par la porte entr'ouverte, -faisait d'une voix de bambin innocent: - ---Coucou! c'est moi! - -On s'écarte. Il voit par terre le cadavre de sa femme. - -Et voilà. - -Que l'issue de l'aventure eût été seulement un peu moins tragique, le -retardataire n'échappait pas à la nécessité d'expliquer sa conduite. La -grandeur même du malheur l'a soustrait à toute inquisition. Nous avons -tous respecté son désespoir sans songer à lui demander la cause d'un tel -retard, sans songer même à lui demander, ne fût-ce que pour lui fournir -un alibi, s'il s'était au moins occupé du petit Grésidieux... - - - - -LE CLIENT - - -La saison a été si mauvaise! En passant devant la baraque qui -s'intitule: «Établissement de bains, café et liqueurs», j'ai voulu -interroger ce brave père Pillon, qui fait à la fois le cabaretier et le -maître-baigneur, et dont la chemise de flanelle écarlate, au pied de -quatre mâts à pavillons tricolores, appelle en vain, depuis des mois, la -clientèle. Chaque jour, je le vois là, arpentant, les pieds nus mais le -pantalon sec, le chemin de planches qui mène à la plage; il va et il -vient, suivi constamment d'un beau chien-loup au poil fauve, les -oreilles et la queue noires, animal fidèle, jeune, vigoureux, bien -dressé, et qui est un objet d'admiration pour les passants. Ensemble, -baigneur et chien vont humer le vent; quand le grain s'annonce, l'un -revient la tête basse, et l'autre la queue, et l'on amène un à un les -quatre pavillons qui proclamaient sans vergogne à l'entour, la vitalité -de l'établissement. Plus de couleurs: bonsoir encore pour -aujourd'hui!... L'humble cabane, portes closes, semble endormie jusqu'à -l'an prochain; il pleut; le chien lui-même ne hasarderait pas son museau -au dehors; les drisses, nues, battent contre les mâts et sifflent -lugubrement; il n'y a plus d'animé que le petit fourneau toujours -entretenu pour fournir l'eau chaude du bain de pieds--du bain de pieds -pour qui? Seigneur Dieu! - -Souvent, je vois aussi, aux environs du fourneau, une espèce de -malandrin, oisif et de figure ingrate, reste de la semaine des courses à -la grande station voisine, le gousset trop plat pour pénétrer au débit -de vins, et qui attend la fin de l'averse, au moins à l'abri du vent. - - * - - * * - ---Mauvaise année, père Pillon?... - ---Ah! ne m'en parlez pas. Depuis l'ouverture, au mois de juillet, on n'a -pas compté huit jours de chaud!... Avec ça qu'au jour d'aujourd'hui tout -le monde a son auto ou sa bicyclette, ma parole, on le jurerait! -i'passent ici comme des bombes; y en a pas un qui se retournerait tant -seulement; n'y a plus en fait de piétons que des galvaudeux... - -Le vieux baigneur jetait un coup d'oeil oblique sur le gars à mine -d'apache, qui tournillait aux environs de l'établissement. - ---Après une saison pareille, vous devez y être de votre poche?... - ---Monsieur ne croit pas si bien dire! Pour celui-là qui voudrait faire -le calcul, avec la soumission de la Ville, comme i' disent,--c'est cent -vingt francs le prix de l'adjudication c't'année-ci, rien que pour les -bains;--à présent la patente pour le débit; la jeune fille qu'on loue -pour laver le linge et aider la bourgeoise en cas d'affluence... Y a pas -quinze jours, le mauvais temps m'a brisé un pieu: faut que je le fasse -restaurer et remettre en place par le charpentier, et dare-dare--on ne -peut pas se passer de la corde en cas qu'il viendrait un rayon de -soleil, c'est-il pas vrai?--coût: vingt francs!... Comptez avec ça sur -vos doigts, combien qu'il en faudrait de bains à douze sous, dix sous -par abonnement, pour être à niveau de ses débours... Des consommations? -c'est presque plus la peine d'en parler à l'heure qu'il est... On n'a -pas versé une demi-tasse ni servi seulement une canette, de toute la -semaine... La vie est houleuse. - -Mon pauvre baigneur est une victime de la crise que subissent nos -climats et des changements survenus dans la locomotion. Ses bains et sa -buvette étaient bien placés, jadis, à deux kilomètres de la ville, à -quinze cents mètres d'un «petit trou pas cher». De l'une et de l'autre -on venait jusqu'ici en promenade. Comme beaucoup, le père Pillon -s'obstine à espérer que ce qui fut hier se reconstitue pour demain. Sa -plainte de malade incurable me remplissait de tristesse. Je ne savais -plus que lui dire, et je détournai la conversation en lui parlant de son -beau chien-loup: - ---La belle bête!... je vous ai entendu l'appeler Mouton: je parie qu'il -n'est pas si doux? - ---La nuit, il ne faudrait pas s'y fier. Et, au commandement, il serait -nuisible. Mais, pour l'ordinaire, il porte bien son nom. Il vaut de -l'or: il y a un particulier, un richissime, qui m'en a offert deux cents -francs!... J'aurais du regret de m'en défaire. C'est de l'argent aussi -bien placé là comme dans l'armoire; il se défend de lui-même contre les -voleurs... - -Il louchait encore du côté de l'apache, qui visiblement l'agaçait. Je -lui demandai: - ---Qu'est-ce que c'est donc que cet individu? - -Il haussa les épaules en manière de dérision: - ---«L'efflanqué», qu'on l'appelle... Des prop' à rien! Ça a vingt-cinq -ans, c'est bon qu'à lézarder. Où ça mange-t-il? Allez enquêter là-dessus -si vous avez du temps de reste! Mais n'y a pas de pareil truqueur pour -se faire offrir une consommation... - - * - - * * - -Pendant que je m'entretenais avec le père Pillon, deux bicyclettes -avaient paru sur la route et causé des distractions au baigneur. Il -louchait vers l'«efflanqué», mais il allongeait sa vue vers l'endroit où -grossissaient les deux taches mobiles que suivait une espèce de grosse -pelote boueuse en quoi il fut bientôt possible de reconnaître un bull -anglais tacheté de blanc comme les troupeaux de Normandie. - -Le père Pillon, je le voyais bien, n'avait pas renoncé, quoi qu'il en -dît, à espérer des clients. Pour lui épargner une déconvenue, je lui fis -observer combien la lame était dure et la bise glaciale. - ---Des fois, dit-il, rapport au chien qui s'essouffle, i'pourraient -s'arrêter prendre un verre... - -Et il ajouta presque aussitôt, l'oeil animé: - ---Je mets ma main au feu que c'est des Engliches, la pipe au bec; des -originaux... Je n'me trompe pas: y en a un des deux qu'a son maillot de -bain roulé dessous le bras!... - -La patronne, de l'intérieur, avait aperçu, comme Pillon, le client -possible; elle était sortie sur le pas de la porte; elle regardait dans -la direction des cyclistes. Lui et elle échangèrent un signe, et le -baigneur me lâcha pour courir jeter des brindilles sous le fourneau du -bain de pieds. - -La «jeune fille» se montra à son tour, apportant une petite table -qu'elle dressa au dehors et garnit d'un siphon d'eau de seltz. -«L'efflanqué» se rapprocha, comme pour voir du nouveau. Lui, moi, les -deux femmes, à l'entrée du débit, nous faisions nombre; le baigneur -courant à pas précipités sur les planches; Mouton, raidi, le poil déjà -en brosse au seul flair du chien étranger; un peignoir suspendu, -brimbalant entre deux maillots que le vent gonflait; les quatre -pavillons claquant au haut des mâts; notre air d'attente, sans compter -l'accueillant râtelier à bicyclettes, est-ce que tout cela ne faisait -pas une station animée, je vous le demande?... - -Les deux Anglais--car c'était bien deux Anglais--mirent pied à terre, -s'engagèrent sur le chemin de planches, déposèrent leurs machines au -râtelier, sans regarder aucun de nous, mais reluquant l'horaire des -marées inscrit sur l'ardoise, et qu'ils allèrent consulter de près, -pendant que le bull, un affreux bull trapu, l'air féroce et mal -embouché, se jetait, sans préambule, à la gorge du docile Mouton. Puis -les deux Anglais, tirant tranquillement sur leurs bouffardes, se -dirigèrent vers les cabines et la mer. - -Le père Pillon, à leur passage, les salua très poliment. Ils ne parurent -pas plus le voir qu'ils n'avaient fait mine de nous remarquer -nous-mêmes, et ils se plantèrent, d'aplomb, sur leurs mollets de coq, le -plus âgé, maigre et long, avec une moustache en boudin, l'autre, plutôt -gringalet, et le visage glabre; à leur droite huit cabines vacantes, à -leur gauche autant: de quoi choisir, sacrebleu! La fumée de leurs pipes, -avec celle du fourneau à bains de pieds, fuyait nord-nord-est, en trois -nuées effilées et parallèles. - - * - - * * - -L'horrible bull, lui, avait tout l'air d'être en train d'égorger Mouton. -Il fonçait sur ce superbe et digne chien, en poussant hors de son front -des yeux stupides, soufflant comme un phoque et ouvrant une gueule -démesurée d'où éclatait un sinistre aboiement. Mouton recevait l'assaut -comme un soldat la fureur gréviste, sans riposter, brave à outrance, -attendant un ordre. Ce beau chien paraissait de bronze sur ses jarrets -tendus, le col gonflé, toute la mâchoire dehors, tout le poil en -aiguilles; seule, une haleine de fournaise qui s'exhalait en sifflant, -de ses poumons, semblait foudroyer l'adversaire. De temps en temps un -coup de reins, un coup de gueule, manifestaient que l'animal était -vivant et sur ses gardes. - -Plus promptement indigné que nous d'une si lâche provocation de la part -d'un chien bourgeois, l'apache ou «l'efflanqué», sur ses jambes de -caoutchouc, avait couru instruire du fait le père Pillon, et nous le -voyions agiter ses longs bras, et l'entendions vociférer contre les -propriétaires du sale chien et flétrir l'inertie insensée du baigneur. -Le père Pillon demeurait sourd, indifférent, médusé: les bras ballants, -la figure abêtie, il ne perdait pas de l'oeil les deux hommes qui, d'un -instant à l'autre, allaient peut-être prendre un bain ou une -consommation... Harcelé par le jeune voyou, qui le traitait de «couard», -de «poltron», d'«andouille», de «crevé», d'«épluchure» et de «résidu», -il se contenta de ramasser un morceau de fonte détaché du fourneau -délabré, et, moyennant cet engin, de tenir son gêneur à l'écart. - -C'était pourtant un gaillard que le père Pillon; il portait sur sa -chemise rouge trois médailles qu'il n'avait pas volées, et, d'ordinaire, -il n'était pas homme à laisser entamer son bien. - -En face de moi, la femme Pillon et la «jeune fille» contemplaient d'un -regard anxieux et terrifié la lutte, mais sans faire à l'infortuné -Mouton la grâce de ce «commandement» dont m'avait parlé le baigneur, et -qui eût permis à une si belle et si forte bête de terrasser l'agresseur. - -Une patience si voulue, une abstention si concertée me serraient le -coeur. - - * - - * * - -Soudain les deux Anglais tournèrent sur leurs talons et remontèrent vers -l'établissement. Pillon les salua de nouveau à leur passage, au grand -scandale de «l'efflanqué» qui, en des termes de la plus basse ordure, -lui faisait honte de sa servilité, et lui annonçait qu'il allait s'en -mêler, lui, de secourir Mouton malgré ses «ganaches de patrons», et de -lui régler son compte au «sale cabot couleur de vache», et de «leur z'y -faire voir, aux deux tette-la-pipe, si qu'on s'imbibe ici avec du sang -de navet...» Et, ce disant, l'apache bondissait sur ses savates, -dépassait Pillon, faisait balle entre les deux étrangers flegmatiques, -et, tirant de sa poche un mouchoir vaste dont l'un des coins était noué -sur quelque matière dure, il s'avançait d'un pas rythmé, et, au-dessus -du bull attaché comme un taon au train de derrière du chien-loup, il -faisait le moulinet avec son arme rudimentaire, approchant à chaque tour -de la boîte cranienne du monstre, qu'il allait faire infailliblement -éclater. - -Les deux Anglais, croyant sans doute à quelque facétie excessive, -étendirent chacun simultanément la main et firent: - ---Stop! - -Leur horreur de chien ne prit pas pour lui cette parole de paix, mais, -d'un seul mouvement, Pillon, sa femme et la «jeune fille» se ruèrent, -non sur le chien, mais sur l'apache, l'une, d'un geste vain lui -arrachant la casquette, l'autre lui déchirant bien maladroitement son -habit, enfin, le baigneur, d'une main sûre, rompant le moulinet mortel. -Après quoi, tous, père Pillon, mère Pillon et jeune fille regardèrent -les Anglais. La jeune fille même, disposa deux chaises près de la table -qui portait le siphon d'eau de seltz. - -Mais les Anglais, eux, regardaient les chiens, non les gens. - -Ils s'intéressaient au combat. L'un d'eux daigna sourire parce que le -bull relevait vers lui sa gueule toute poilue, poilue du poil sanglant -de l'héroïque Mouton. Cependant le bull, avalant du poil, reniflant du -poil, commença de s'étrangler, de chanter comme un gamin atteint de la -coqueluche et d'avoir des haut-le-corps comme un malade du mal de mer. -L'apache, tout à coup apaisé, se mourait de rire, se tordait en -tire-bouchon. Un des Anglais souleva le coin de la lèvre et laissa -entendre un seul mot «Up!» Tous deux enfourchèrent leur machine et -s'éloignèrent avec leur chien toussant, éternuant, vomissant, étouffant, -détalant quand même. - -Je ne pus me tenir de dire au baigneur: - ---Et vous ne lâchez pas à présent votre chien à leurs trousses? - -Mais Pillon, sublime en son espoir têtu, répondit: - ---Des fois qu'i s'raviseraient en repassant!... - - * - - * * - -Il soulevait, à pincées, la peau de son bon chien blessé et en examinait -attentivement, affectueusement, les bourrelets velus, dégarnis çà et là, -ou piqués d'une tête d'épingle de rubis. - -«L'efflanqué» avait ôté sa veste que la jeune fille s'apprêtait à -raccommoder. En attendant, il s'était installé à la petite table; il -badinait avec le siphon, et, la patronne elle-même, en rechignant sans -doute, mais par crainte peut-être, par hébétude douloureuse, ou par une -résignation dépitée au sort le plus désastreux, lui versait, à lui, -dérisoire client! la consommation qu'il avait dû, d'ailleurs, réclamer -impérieusement pour sa peine. - - - - -CE QUI NE SE PEUT PAS - - ---Oh! dit madame Bullion, je vous devine, vous: vous voilà encore en -train de manigancer des projets!... - -M. Bullion revenait du fond de son jardin, un double mètre replié sous -le bras, son carnet à la main et prenant des notes avec impétuosité. - ---Chut! fit monsieur Bullion en désignant du doigt les soupiraux de -l'office, je ne veux à aucun prix que les gens soient informés de ce que -je médite. - ---Je vous connais! Vous méditez quelque invention qui va nous coûter les -yeux de la tête et qui ne sera appréciée de personne... Mais qu'est-ce -que vous pouvez bien combiner au bout de ce jardin, en cachette de vos -domestiques? Je suppose que votre intention n'est pas de leur installer -un jeu de boules? - ---Ma bonne amie, dit monsieur Bullion, je me propose de faire participer -les gens qui m'entourent au progrès le plus élémentaire de l'hygiène -moderne. Il est inadmissible que nous vantions tous les jours devant nos -domestiques les bienfaits des ablutions générales, de la douche -écossaise ou du «tub» bouillant, à la manière des Japonais, sans songer -que ces gens sont pourvus du même système physiologique que le nôtre, -éliminent comme nous par les pores de la peau des toxines qu'il est -dangereux de laisser se résorber, enfin jalousent un bien-être évident -qu'ils contribuent à nous procurer de leurs mains et qui cependant leur -demeure totalement étranger. J'ai résolu de faire construire, au bout du -jardin, derrière la haie des troènes, proche de la prise d'eau qui sert -à l'arrosage, une salle de bains, telle qu'on en installe aujourd'hui -jusque dans les logements les plus modestes. - ---C'est insensé! dit madame Bullion. - ---Pourquoi est-ce insensé? Cela me semble, à moi, élémentaire. - ---C'est insensé, dit madame Bullion, parce que cela ne se fait pas. - - * - - * * - -Après trois mois et demi de travaux--coupés d'ailleurs par une grève -partielle du «bâtiment», puis par une grève des plombiers--un beau -matin, le petit édifice, au bout du jardin, derrière le rideau des -troènes, se trouve enfin couvert, clos et garni intérieurement des -accessoires que peut comporter une salle de bains munie de tout le -confort moderne. - -M. Bullion, madame Bullion elle-même oublient les vicissitudes sans -nombre que cette construction leur a causées. La salle de bains a si bon -air, et l'appareil, plus perfectionné, ma foi, que leur propre -chauffe-bain, fonctionne avec une telle rapidité, une telle -complaisance, que M. Bullion émet un moment l'idée de s'en servir pour -son usage personnel. - ---Mais, dit-il, ne renonçons pas à nos intentions généreuses; je vais -appeler François, Amélie et la cuisinière; je ne veux pas tarder plus -longtemps à jouir de leur heureuse surprise. - -Ahuris, s'avancent les trois domestiques. - ---Entrez, dit monsieur Bullion, entrez! - -Et il les pousse à l'intérieur. - ---Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça, mes braves? - -La femme de chambre, Amélie, et Honorine, la cuisinière, sont prudentes; -elles soupçonnent quelque piège et s'en rapportent à la décision du -domestique mâle. - -François, pour faire mieux que de parler, a pris soin, tout de suite, de -frotter une allumette, d'allumer la veilleuse, de tourner le robinet de -cuivre; il s'occupe, il expérimente, il se brûle même la main au filet -d'eau qui passe soudain du froid au tiède et à la température -d'ébullition, en répandant un nuage de vapeur. M. Bullion, par plaisir, -touche une à une les pièces de la robinetterie, il remue du pied le -tapis de liège, fait sonner du doigt la tôle de la baignoire que -supportent des griffes de félin, enfin, se retournant vers ses trois -serviteurs: - ---Eh bien! je vous répète: qu'est-ce que vous dites de ça? - -François, ayant médité, prononce à tout hasard: - ---Pour de l'ouvrage qui nous a coûté à tous bien du tintouin, c'est de -l'ouvrage assez réussi. - -Les deux femmes acquiescent du regard. François a exprimé leur opinion, -exactement. Et il reprend: - ---Reste à savoir, à présent, à qui que ces ustensiles-là vont servir: ça -n'est toujours pas monsieur et madame qui vont venir s'ébouillanter au -fond de leur jardin? - -Les deux femmes approuvent du bonnet avec plus d'empressement: Dieu sait -si la destination de cette mystérieuse salle de bains depuis longtemps -les taquine! - ---Ah!... dit monsieur Bullion, vous avez mis le doigt sur le vif, mon -garçon! et voilà précisément la surprise que je vous réservais. Cette -salle de bains n'est ni pour madame ni pour moi; elle est pour vous... -pour vous François, Amélie, Honorine... C'est à vous trois qu'elle fut -de tout temps destinée!... - -François n'a pas bronché; les deux femmes ensemble ont hoché la tête. -Une expression stupide leur est commune: ils regardent, hypnotisés, -médusés, le ruisselet brûlant que vomit le col de cygne, la nappe -bouillante qui s'élève, et le doux nuage vaporeux qui attiédit la pièce -et tend sur les vitres un voile de buée. - ---Arrêtez! dit monsieur Bullion; ce n'est pas à cette heure-ci que vous -allez étrenner l'appareil; mais j'entends que désormais vous en usiez -selon vos besoins. - - * - - * * - ---Je les ai trouvés un peu froids, dit madame Bullion, quand les -domestiques se furent retirés. - ---Ils sont terrassés par l'étonnement, dit monsieur Bullion. - - * - - * * - -Le lendemain, M. Bullion aborde François: - ---Eh bien! et ce bain? - ---Ah! j'ai pas eu le temps ce matin, monsieur... - ---Mais, la femme de chambre?... la cuisinière?... - ---J'crois ben qu'elles n'ont pas eu le temps non plus elles... - ---Ah! - -Huit jours après, une couche de poussière ternit la baignoire où -personne ne s'est avisé de répandre seulement le contenu d'un verre -d'eau... M. Bullion, voyant cela, court au soupirail de l'office, les -poings crispés, le sang à la tête: - ---Sacré mille tonnerres de nom d'un nom!... Et ce bain? - -François, qu'on peut voir attablé vis-à-vis des deux bonnes, prend le -temps d'avaler une rasade de vin rouge, puis il s'essuie du revers de la -main la lèvre. Il regarde successivement Honorine, Amélie, comme pour se -munir de leur mandat: - ---Le bain?... C'est ma foi vrai, monsieur, qu'on ne l'a pas encore -pris... C'est-il donc possible que monsieur tienne tant à une chose -pareille?... - ---Comment! si c'est possible?... Ah! çà, mais vous êtes fous!... Ah! çà, -mais, est-ce que vous voudriez vous payer ma tête?... Si c'est possible -que j'y tienne tant?... Vous me demandez ça, à moi, quand j'ai fait -bâtir pour vous, malheureux!... quand j'ai dépensé pour vous plus d'un -billet de mille francs de ma poche!... Et puis, je ne suis pas là pour -écouter vos réflexions: je mets à votre disposition une salle de bains -et je vous ordonne de vous baigner. Un point, c'est tout. Pas plus tard -que demain matin, si l'un de vous trois, pour commencer, n'est pas dans -l'eau, vous aurez vos huit jours! C'est compris? - - * - - * * - -M. Bullion s'est levé dès le petit jour pour veiller à l'exécution de -ses ordres. Depuis six heures, il a l'oeil sur le jardin: il a lui-même, -hier au soir, passé le râteau dans l'allée nouvellement sablée qui -conduit au rideau de troènes: le sable n'a reçu encore l'empreinte -d'aucun pas humain. François fait l'escalier; on entend, à intervalles -réguliers, les chocs du balai-brosse contre les fers de la rampe. Ce -n'est donc pas François qui prend le bain, ni qui se dispose à le -prendre. M. Bullion sonne la femme de chambre. On va voir si Amélie est -disponible! M. Bullion sonne une seconde fois. La femme de chambre ne -monte pas. M. Bullion s'autorise de ce retard pour descendre un étage et -il se montre sur le palier. - ---Eh bien! J'ai sonné Amélie... - ---Monsieur a sonné Amélie, dit François, mais c'est que... Amélie est -dans le bain... - ---Amélie est dans le bain! s'écrie M. Bullion, suffoqué; je serais -curieux de savoir par où elle y est allée, par exemple! Ah! Amélie est -dans le bain!... Elle a des ailes, Amélie, sans doute, pour aller au -bain? Elle s'y transporte en aéroplane!... Eh bien! moi, je vous -soutiens qu'Amélie n'est pas dans le bain. - ---Je peux certifier à monsieur qu'Amélie est dans le bain; monsieur peut -demander à Honorine qui l'a vue dans le bain, elle, de ses yeux vue. -Monsieur veut-il voir son linge? - -M. Bullion fonce tout d'un trait sur la cuisine où il pense se trouver -nez à nez avec Amélie. Point d'Amélie! mais la cuisinière, ébaubie, -terrorisée, ouvrant des yeux comme des trous de fourneau, et appliquée, -de sa puissante corpulence, contre la porte d'une soupente obscure qui -sert à l'occasion de buanderie. - ---Qu'est-ce que c'est que la figure que vous faites là? Où est Amélie? -Qu'est-ce que vous cachez dans ce nid à rats?... Allons, sacrebleu, -laissez-moi passer! - -Honorine, immobile comme une borne, mais dont l'effroi brise en secret -les jarrets, ne compte plus que sur la pesanteur de sa masse pour -obstruer l'entrée de la soupente. M. Bullion, au comble de l'humeur, va -se colleter avec sa cuisinière, lorsque celle-ci, sur un signe du sage -François, adopte un parti héroïque: - ---Monsieur est le maître, dit-elle, mais monsieur n'entrera pas ici: -c'est ici qu'Amélie prend son bain! - -Madame Bullion, attirée par le bruit des voix, est entrée sur ce -tragique aveu. C'est elle qui ouvre la porte de la soupente sans air ni -lumière, où une femme ne tient pas debout, et où Amélie, en effet, prend -honnêtement, chastement, aussi incommodément que possible, le bain -ordonné, dans le cuvier à lessive, qu'il a fallu une heure et quart pour -remplir à demi, bouillotte par bouillotte, d'une eau qui, de l'aveu des -deux femmes, refroidissait à mesure... - -M. Bullion croit étrangler ou mourir d'un coup de sang; il s'affaisse, -anéanti, sur une chaise de la cuisine: - ---Je vous fais construire de mes deniers... je vous installe une salle -de bains pareille à celle de madame, à la mienne;... je vous dis: «C'est -à vous... profitez comme moi-même du progrès...» et... vous vous -baignez, pour m'obéir, dans une caverne de voleurs, dans un trou de -taupe et dans un cuvier à lessive!... Ai-je le cauchemar? Suis-je dans -une maison d'aliénés?... M'expliquerez-vous?... - -La cuisinière, d'un geste candide, désespéré et marqué d'une grandeur -qu'elle ignore, veut dire probablement qu'il y a des choses qui ne -s'expriment pas, qui ne s'exprimeront jamais entre les domestiques et -les maîtres. - -François, plus disert, ayant roulé sa langue, prend la parole encore une -fois pour les deux femmes et lui-même: - ---Sans doute qu'on ne demande pas mieux, tous les trois, que d'obéir aux -ordres de monsieur et madame; pour tout ce qui est du service, monsieur -et madame le reconnaîtront, on ne se refuse pas à la besogne. A présent, -pour ce qui est des bains, monsieur et madame sont témoins qu'on pouvait -encore faire ce qui est faisable sans ébruiter la chose et sans que le -voisinage en sache rien. Trois seilles d'eau dans un baquet, derrière -une porte, ni vu ni connu, la farce est jouée... Tant qu'à se baigner -dans une salle de bains pareille à celle de monsieur et madame, plus -belle à mon goût, plus neuve en tout cas, et qui a fait du bruit dans le -quartier autant que la construction d'un hôtel de ville, nous autres, -des domestiques, non! On a beau mépriser le qu'en-dira-t-on, on ne peut -pas s'exposer de gaieté de coeur à être montrés du doigt dans la rue, et -principalement deux honnêtes filles à se voir traiter chez les -fournisseurs comme des chanteuses qui ont soin de leur corps... Non! -monsieur et madame le comprendront: y a ce qui se peut, et y a aussi ce -qui ne se peut pas. - - - - -LE PAYSAGE ADMIRABLE - - -Il y avait, à la fin de l'hiver dernier, un poète et un peintre, jeunes -et peu fortunés, qui montaient à pied la route sinueuse du Mont-Boron. -C'est une belle voie qui s'élève doucement au sortir du port de Nice, en -découvrant, par intervalles, des jardins étagés, des villas et la mer. -Les automobiles et les tramways y sont bien gênants, et l'interminable -chemin de potences qu'on nomme «trolley», où sont suppliciés tous ceux -qui aimaient vraiment cette côte, arrachait au peintre des soupirs et -des vociférations; mais son compagnon, plus entraîné à dominer les -laideurs, lui disait qu'il faut, bon gré mal gré, accepter l'idée que, -de nos jours, tout est dévasté, et s'émerveiller comme d'un prodige, -lorsque, par hasard, au travers des travaux modernes, subsiste quelque -beauté naturelle ou bien un vestige, oublié, des périodes où l'homme -avait encore le goût d'orner la terre et de jouir de son embellissement. - -Arrivés au point le plus élevé de la route, après lequel elle se dérobe -en s'enfonçant dans la rade de Villefranche, ils maudissaient le double -obstacle d'un haut mur et d'un sombre bois de cyprès et de pins, qui les -aveuglait au moment même où ils espéraient embrasser toute la baie. Sur -l'autre bord de la route, une muraille imposante et agreste, fortement -assise sur le roc, la tête enfouie sous les fleurs, soutenait des -terrasses à balustres, entre lesquels débordaient des touffes d'anthémis -et d'euphorbes et pendaient de lourdes stalactites de plantes grasses; -du haut en bas, des giroflées poussaient en liberté entre les moellons -décrépis. Une même idée arrêta les deux jeunes gens: «Là-haut... quelle -vue!...» - ---La villa n'est peut-être pas occupée!... jouons au milliardaire: -visitons!... - -Ils s'exercèrent à parler au concierge: «La villa ne serait pas à louer, -par hasard?... Combien de pièces, s'il vous plaît?... Tout le confort -moderne, bien entendu?... Comment! point d'électricité! oh! que c'est -incommode!...» Puis, tout à fait en dernier lieu, négligemment: «Quel -prix?» - -«Quinze mille!...» - -«A vingt mille, nous ne bronchons pas même!... Je me penche à ton -oreille et j'y glisse distinctement ces mots: «Cher ami, retenez donc -l'adresse du notaire...» - -Ils s'amusaient comme des gamins, car il n'y a pas plus enfant qu'un -véritable artiste. - -La villa était à louer, le gardien en permit la visite, malgré le chien, -nettement hostile aux habits défraîchis. Elle se nommait _Golden -Terrace_; c'était un petit palais de marbre, à l'italienne, avec une -colonnade, un toit plat, des salons à fresques pompéiennes, une piscine; -mais le plus étonnant était la vue, la vue plus admirable qu'ils ne -l'avaient pressenti, qui s'encadrait entre les sombres déchiquetures du -petit bois de pins et de cyprès. - -Le nez aux fenêtres, ils y demeuraient, béats, extasiés, muets, se -communiquant leur plaisir par un coup d'oeil rapide ou par quelques -jurons grossiers et formidables, sous lesquels les tempéraments les plus -délicats voilent communément cette sorte de pudeur sacrée qu'il y a à se -déclarer subjugué par le beau. C'est par là qu'ils se rendaient plus -suspects au gardien que par leur mise négligée ou leur inaptitude à -traiter une importante location. L'homme leur escamota la moitié des -appartements, sans qu'ils y prissent seulement garde; ces deux originaux -ne voyaient que la merveille étalée à leurs pieds: le jardin, dès cette -époque, fleuri et embaumé, la balustrade surplombant la route, les cônes -des cyprès, le parasol des pins; au-dessous, à quatre-vingts mètres, à -pic, la mer. C'était l'immense et douce baie des Anges, dont le rivage -incurvé s'en va mourir au cap d'Antibes, et dont les montagnes, aux -pures lignes classiques, s'étagent en douze écrans de tons dégradés -jusqu'à l'Estérel lointain, taillé dans l'opale. - -En bas, la colline du Château, au dos velu, au granit écorché, semblait -un gros monstre blessé, assoupi, entre la ville rose et le long môle du -port. Il n'était pas midi; le soleil resplendissant comblait d'aise -cette côte bienheureuse. - -Les deux artistes furent incapables de dire quoi que ce fût de ce qu'ils -avaient combiné avant d'entrer là, car ils n'avaient plus envie de -plaisanter ni de rire. Descendus sur les marches de marbre du perron, -d'où la vue, plus ramassée, donnait encore un plus pur plaisir à des -hommes de goût, ils allaient ne plus pouvoir dissimuler qu'ils n'étaient -venus là que pour admirer, et essayer de faire entendre au concierge que -leur fonction à eux était non pas de louer des palais, mais d'admirer la -beauté où elle se trouve. - -Peut-être le concierge leur eût-il été indulgent, mais le chien, plus -intime gardien de ce seuil opulent, ne cessait, par ses aboiements et -ses bonds menaçants, de leur faire entendre, à eux, qu'ils étaient ici -déplacés. Cette vérité leur parut tout à coup si évidente, qu'après être -demeurés un instant silencieux, le coin de l'oeil un peu humide, ils -s'esquivèrent comme deux voleurs, laissant le gardien ahuri et le chien -enfin satisfait. - -Au dehors, sur la route, un peu calmé, le poète soupira: - ---Ceux qui habiteront là!... - -Et le peintre jura encore une fois, non d'envie, non de jalousie, mais -pour exprimer la volupté imaginaire des êtres heureux qui, durant des -semaines, des mois, jouiraient en paix de ce paysage admirable. - - * - - * * - -Ceux qui habitèrent là, ce furent des personnes qui arrivèrent à fond de -train en automobile, et se répandirent aussitôt dans le jardin, les unes -y cherchant un tennis, les autres supputant, adossées à la balustrade, -et le chronomètre en main, le temps exact qu'elles avaient mis pour -parcourir le trajet de Toulon à Nice. Il y avait entre elles désaccord -sur la durée d'une halte appréciable à Cannes, le temps de faire un -bridge chez la comtesse Paimboeuf. - -La discussion, qui semblait importante, occupa les parents durant la fin -de cette première journée, entrecoupée par les lamentations des jeunes -filles qui se désespéraient qu'il n'y eût pas de tennis à _Golden -Terrace_: «Comment avait-on loué une villa sans tennis? En voilà une -bicoque!... Eh bien, ça allait être gai, ici!...» Leur frère, un jeune -homme de vingt ans, rasé, robuste, avait déjà sauté de nouveau dans -l'auto, sous le prétexte d'aller avertir de son arrivée quelques amis de -Monte-Carlo. - -On faisait observer aux jeunes filles qu'elles étaient invitées au -tennis de la princesse Ignatieff, à Cimiez, que l'on aperçoit d'ici, où -la voiture en dix minutes les déposerait chaque après-midi. «La voiture! -sans doute, mais que de temps perdu! pourquoi habiter si loin de la -ville?» - -Le lendemain, une seconde automobile arrivait; elle contenait deux -jeunes femmes et leurs maris; ils avaient quelque retard; le récit d'un -pneu crevé occupa tous les esprits durant quarante minutes; il -s'agissait pourtant de repartir au plus vite, car on attendait ces -retardataires pour un goûter à la Turbie: n'avait-on pas failli perdre -cette première journée à demeurer à _Golden Terrace_ sans rien faire!... -Toute la compagnie ne revint qu'à la nuit pour s'habiller et dîner en -ville. Les jours suivants ce furent des excursions avec les deux autos, -à toutes sortes d'endroits renommés, où l'on mettait un instant pied à -terre pour acheter des cartes postales. - -Et, pendant qu'ils n'étaient pas chez eux, des heures d'une merveilleuse -beauté s'écoulaient sur leur terrasse incomparable. - -Le soleil semblait amoureux de cette baie; elle était vautrée devant -lui; l'après-midi, la ville ayant éteint ses fumées paraissait -s'assoupir, et elle étirait, le long du rivage courbé, son bras -paresseux, couleur de chair. - -Vers deux heures, la mer, caressée par une brise très douce, scintillait -comme un ciel constellé. Une écume argentée frangeait la rive jusqu'à -l'embouchure du Var toute vaporisée; et au delà de cette blonde poudre -de lumière, les toits d'Antibes miroitaient et l'Estérel était suspendu -comme par un effet de mirage. - -Quand la brise faiblissait, il se formait, au milieu de la baie, de -grandes bavures verdâtres, somptueux lambeaux couleur d'émeraude jetés -là comme en l'attente de quelque prince de féerie: et l'on eût pu voir -tout à coup s'avancer, calme, majestueuse et d'une simplicité antique, -une belle tartane aux voiles de rouille, ou bien, entre les pyramides -des cyprès, noircies par le soleil tournant, surgir la sombre masse d'un -gros bateau génois dont le battement des roues, au milieu d'un si grand -espace silencieux, faisait vivre et palpiter tout le paysage. - -Peu à peu renaissaient les fumées de la ville, des milliers d'écharpes -de gaze, inclinées toutes au même souffle du vent, quelques-unes -ondulées, comme des serpentins lancés par les cheminées d'un quartier en -fête. Elles se mêlaient à la brume du soir, et, bientôt, la mer, la -ville et les montagnes étaient confondues en une vapeur d'un ton -d'ardoise; seulement, à la place de la mer, qui est la dernière à -renoncer aux jeux de la lumière, de vastes soieries pelure d'oignon et -des coulées de cuivre se mouvaient encore, languissamment, jusqu'à la -lanterne du môle, où le feu rouge s'allumait soudain, pendant -qu'apparaissaient au ciel Jupiter et Vénus. - -Et les cloches se mettant à tinter, au moment où partout naissent les -lumières, répandaient sur ce crépuscule agonisant un enchantement -presque invraisemblable. Ce sont des cloches italiennes; elles ont la -même clarté légère que celles qu'on entend à Florence, du haut de la -colline de Fiesole à la tombée du jour... L'harmonieuse courbe de la -baie, mettant son collier de lampadaires, adoptait sa parure de soirée. - -L'air, plus tiède, n'était plus traversé que par le vol des -chauves-souris, et le silence que par le coassement lointain des -grenouilles, étrange et féerique accompagnement du repos de la nuit. - -Mais ceux qui avaient eu la chance de pouvoir louer cette demeure -privilégiée n'y étaient jamais durant le jour, et ils n'y rentraient que -pour discuter des moyens de s'en éloigner au plus vite. - -Une seule fois, ils y passèrent l'après-midi; ce fut pour un goûter -magnifique servi dans le jardin: ce jour-là, dès le matin, on dressa des -tentes contre la balustrade, destinées à abriter du vent les chapeaux et -la coiffure des dames, et à protéger contre le soleil le champagne et -les pâtisseries. Elles obstruaient la vue de la mer. - - * - - * * - -A la fin de la saison, le poète et le peintre repassèrent par le même -endroit, et tous les deux en même temps levèrent les yeux vers cette -villa où ils avaient fait une visite singulière. Mais ils regardaient la -terrasse avec reconnaissance, car ils avaient beaucoup pensé à ce -palais, à ce paysage, et au bonheur quasi divin évidemment assuré aux -êtres fortunés à qui le chien réservait un accueil favorable. - -Le souvenir d'un tel Éden avait inspiré à l'un d'eux un poème dont il -était ravi, et l'autre songeait avec orgueil à l'esquisse qu'il avait -enlevée, dans un mouvement d'enthousiasme, sur la route même, au sortir -de la visite furtive de _Golden Terrace_. - -D'une entrevue écourtée avec ce lieu et ce paysage admirable, ces deux -hommes, qui n'avaient pour toute richesse que leur esprit et leurs sens, -avaient emporté plus de félicité que ceux qui possédaient le rare -privilège d'y vivre, et, grâce au plus rare et plus enviable privilège -de leur art, ils avaient, l'un et l'autre, d'une minute d'intense -émotion, créé la miraculeuse fiction qui répand l'illusion du bonheur et -du beau par le monde. - - - - -L'ÉTOFFE A L'ENVERS - -OU - -L'INITIÉ - - -C'était une idée qui trottait par la tête de madame Petit, un goût -baroque peut-être, mais après tout légitime: elle voulait avoir à son -salon des rideaux violets. - ---Vous voyez bien: c'est une couleur qui s'impose, disait-elle à son -tapissier, Lespinglé; d'abord, cette bergère bouton d'or en a plus envie -que moi; elle a besoin de violet, elle en réclame à grands cris; et puis -il y a ce canapé que vous m'avez garni vous-même avec la couleur -épiscopale que portait ma vieille maman; est-ce qu'il n'a pas l'air de -pleurer, ce meuble isolé?... Ça ne vous touche pas, Lespinglé? Je vous -vois venir: vous vous êtes fourré dans la caboche de ne pas me procurer -des rideaux violets!... - ---N'y a pas plus d'opposition de ma part, dit Lespinglé, au violet qu'à -n'importe quelle autre couleur, madame Petit; c'est affaire de goût; à -présent, rapport à la facilité de mettre la main sur la nuance, je -prends la liberté de faire mes réserves. Le violet est-il une couleur -d'ameublement? Non, madame Petit, il ne l'est pas... Faudra peut-être se -résigner à fureter dans les magasins anglais... - ---Furetez, mon brave Lespinglé, mais je vous avertis que j'en fais -autant de mon côté, car je suis résolue à ne pas attendre six mois pour -avoir mes rideaux... Et vous m'entendez, je les veux violets, je les -aurai! et quand le diable serait de la partie, je-les-au-rai! - -Lespinglé ne se donna pas la peine de fureter dans les magasins anglais -ni dans les autres, parce qu'il était par instinct rebelle à toute -tentative non conforme aux usages reçus. Il attendit donc patiemment, en -vaquant à d'autres affaires, que madame Petit eût changé de lubie ou se -fût convaincue par elle-même de la difficulté qu'il y a à se procurer -des rideaux violets. - -Et elle s'en convainquit, en effet. - -Que d'allées et venues! Que d'heures de voiture! Que de magasins, tant -anglais que français ou que turcs, et tant d'ancien que d'ultra-moderne, -visités, retournés de fond en comble! - -Tout à coup, au Bon Marché, mon Dieu! tout simplement, après avoir fait -tant de maisons exceptionnelles, madame Petit avise un rouleau demeuré -paisible pendant qu'employés et chef de rayon suaient sang et eau à -descendre tout ce qui, de près ou de loin, pouvait approcher du violet. -Madame Petit a prononcé: - ---Voici mon affaire! - -Elle braque son face-à-main sur le rouleau. Le rouleau répond exactement -à ce qu'elle cherche. Elle croit l'avoir désigné suffisamment. - -Sans accorder aucune attention à son geste, le chef de rayon, ramassant -toute son autorité, croit pouvoir dire: - ---Je vous conseillerais, madame, de porter votre choix sur les mauves... - -Elle bondit: - ---Comment! mais je vous ai dit, en vous désignant ce rouleau: «Voici mon -affaire!»... le rouleau violet... là-haut... Est-ce qu'il ne vous crève -pas les yeux? - -Un même sourire mi-espiègle, mi-compatissant erre sur les lèvres du chef -de rayon et de l'employé. Mais, rompus aux excentricités comme à -l'humeur étourdie des femmes, tous deux ont promptement recouvré la -neutralité de leur tenue: - ---Il va sans dire que c'est l'envers de l'étoffe que vous apercevez, -madame... Il s'agit d'un article broché dont la face ne rappelle en -rien... - ---Eh bien, descendez-moi l'article, je vous prie! - -L'article broché, violet à l'envers, est à peine descendu que l'employé, -avec toute sa dextérité, le déroule en un tour de main, afin d'en -exhiber la face. - ---Mais non! Mais non! fait madame Petit en se levant et touchant du -doigt l'envers violet: voilà mon affaire... - -L'employé, deux autres employés voisins, inoccupés et témoins de la -scène, se regardent entre eux et regardent le chef de rayon. Le chef de -rayon prend une physionomie accablée; une hébétude lui tombe comme un -poids sur la nuque; enfin, d'un mouvement léger de l'épaule, il semble -rejeter--après tout, que diable!--la responsabilité de l'acte saugrenu -qu'il va accomplir, et se résigner à satisfaire le caprice d'une femme -excentrique. - -On mètre l'étoffe. Madame Petit donne son adresse à la caisse. Autour -d'elle, dix employés chuchotent: «C'est une toquée qui vient d'acheter -vingt mètres d'un article sans l'avoir vu autrement qu'à l'envers!» - -Madame Petit s'en revint à la maison, l'âme meilleure et l'esprit -chantant, et elle fit aussitôt avertir le tapissier Lespinglé. - ---Ah! vous voilà, vous, Lespinglé! Si je vous avais attendu pour me -dénicher mon étoffe, je ne serais pas sur le point de vous commander mes -rideaux!... Enfin, passons. Je l'ai trouvée, moi, l'étoffe introuvable, -et la voici. Qu'est-ce que vous en dites? - ---Faudrait au moins la voir, pour en dire, fit Lespinglé, en -s'approchant de l'étoffe, la main en avant. - ---Non! non! D'ici, Lespinglé! - -Lespinglé ne bougeait pas; il regardait non pas l'étoffe, mais madame -Petit, et en dessous; et son oeil s'amenuisait pour un regard de -malignité, non pas, en vérité, pour juger mieux des couleurs. Il dit: - ---Madame Petit veut me faire marcher, je vois ça, rapport à ce que j'ai -mis de la négligence à lui procurer les rideaux violets... Je ne suis -pas depuis quarante-deux ans dans le métier sans avoir appris à -distinguer l'endroit d'avec l'envers d'une pièce. Soit dit sans -arrière-pensée, madame Petit, je ne suis pas homme à m'offenser de la -plaisanterie... - ---Ah! çà, sapristi, Lespinglé, est-ce que j'ai coutume de plaisanter -avec vous, moi, dites donc un peu?... Si je vous prie de venir regarder -cette étoffe, telle qu'elle est, à l'envers--mais oui, pardieu! à -l'envers--c'est que j'entends l'employer à l'envers... - ---A l'envers!... répéta Lespinglé, sur un ton lamentable, et terrorisé -comme si on lui eût proposé de renier son pays, son père et sa -profession... - ---Écoutez-moi, Lespinglé, dit madame Petit, je pourrais vous dire sans -préambule que j'ai le droit de faire faire chez moi ce que bon me -semble, et que si la fantaisie me prend d'employer une étoffe à l'envers -pour mes rideaux, vous êtes là pour l'exécuter à défaut de tout autre... -Mais ce n'est pas comme cela que j'agirai avec vous. Venez ici, -Lespinglé, et dites-moi si jamais le plus beau damas--à -l'endroit!...--consentirait à jouer avec les couleurs de mon salon une -symphonie pareille à celle qu'improvise ce chiffon broché en violet--à -l'envers! - -Le tapissier protesta aussitôt; il était tout à l'heure à cent lieues de -croire que madame Petit parlât sérieusement de faire usage d'une étoffe -à l'envers; c'était un ouvrage qui ne s'était jamais vu, assurément, de -mémoire d'homme du métier, un travail ingrat et qui ne causerait pas de -fierté à celui qui l'exécuterait, il le soutenait encore, mais puisque -madame Petit en avait pris la décision ferme et résolue, il était là, -comme de juste, à son service. - -Cependant, Lespinglé, qui s'était contraint et molesté, dut, bon gré mal -gré, laisser en lui s'épancher la nature, et, tandis qu'il enveloppait -et ficelait l'étoffe destinée aux rideaux, tout en branlant la tête, il -donna libre cours à un rire innocent, inextinguible. Tantôt il -considérait le paquet et tantôt les fenêtres destinées à recevoir -l'étoffe à l'envers, et il riait de tout son coeur de brave homme soumis -à l'usage coutumier des choses. - -Entre temps, l'idée lui poussa qu'ils étaient tout de même seuls de -mèche, madame Petit et lui, pour accomplir un acte extraordinaire. - -Le jour où il vint poser les rideaux à l'envers dans le petit salon, la -salle à manger était encombrée par les préparatifs d'un dîner de -dix-sept couverts, et un «extra», qui se joignait pour la circonstance -au maître d'hôtel, se laissait distraire involontairement par l'aspect -nettement inusité de la tenture qu'il voyait glisser et reglisser sur -les anneaux. Cet homme ne put longtemps s'interdire d'exprimer son -malaise, sous forme assez sarcastique, au tapissier, et, ce faisant, il -se frappait le front de l'index pour signifier qu'il y avait dans la -maison quelqu'un, évidemment, d'un peu loufoque. - -Lespinglé le prit de très haut; il éleva aussitôt la voix et le débat, -échangea avec le valet quelques propos de la plus vive aigreur, parmi -lesquels madame Petit, qui s'habillait de l'autre côté de la cloison, -put entendre les suivants, de la bouche de son tapissier: - ---L'envers!... l'endroit!... c'est bon pour ton fond de culotte, mon -garçon, et celui-là je te conseille de ne pas le retourner!... On n'est -pas assujetti, dans notre métier, à aligner des couteaux avec des -fourchettes comme le premier larbin venu; nous autres, il faut voir de -loin, en clignant de l'oeil, comme les peintres de panoramas... Et, en -plus de ça, dans les travaux d'art, sache ça pour ta gouverne, jeune -homme, il ne faut pas que le commun vienne nous embarrasser avec son -qu'en dira-t-on... - -Madame Petit entr'ouvrit la porte, pencha la tête. L'extra se défila, -comme il convenait. Le tapissier échangea alors avec sa cliente un -regard avisé et fin, un sourire de haut goût, où se trahissaient et -l'orgueil d'une rare complicité et la malice altière d'une initiation -privilégiée. Lespinglé, calmé et dédaigneux, ajouta, désignant la -valetaille: - ---C'est routinier comme père et mère!... La plus petite nouveauté--sauf -votre respect--les fait baver... On leur a dit: «Le blanc est blanc», et -en voilà pour jusqu'à temps qu'on leur ferme les paupières avec le -doigt... - - - - -LA CONVERSATION - - -Marie de Genaude, à peine arrivée à Paris, téléphona à son amie Lucile -Thècle afin de lui demander un rendez-vous. - ---Comment! toi, chère amie, s'écria Lucile dans l'appareil, mais d'où me -parles-tu? d'Angoulême? - ---Non! non! je suis au St-German-Palace... Oui, je viens un peu à -l'improviste, et pour longtemps peut-être... - ---Ton mari est nommé à Paris? - ---Ah! bien, ouiche! Mon mari est à Angoulême et moi ici... - ---Ho, ho! des histoires alors? Dépêche-toi de venir me raconter ça! - ---C'est précisément ce qui me démange. Ah! j'ai bien besoin de tes -conseils... Quand peux-tu me recevoir? - ---Attends, voyons... Mais, au fait, j'ai quelques personnes qui viennent -prendre le thé chez moi à cinq heures, viens à quatre et j'aurai un bon -bout de temps pour écouter tes aventures. - ---Mais je n'ai pas d'aventures, je te prie de le croire! - ---Tant pis, ma chère!... A tantôt. - ---A tantôt. - - * - - * * - -A quatre heures précises, une assez jolie femme, très brune, de taille -élevée et à qui il ne manquait presque rien pour être élégante, se -présentait chez Lucile Thècle. Échange de baisers entre les deux jeunes -femmes. - ---Ah! peut-on être si jolie en descendant du train, et sans rouge!... -Dis-moi: c'est ton monstre qui t'interdit d'en mettre, ou bien est-ce -que dans ta province?... - ---Dans ma province ça n'est pas encore obligatoire, voilà tout; quant à -mon monstre, il a en tête d'autres objets que ces détails, et ce n'est -pas lui pour le moment qui songe à m'interdire quoi que ce soit! - ---Il ne t'interdit pas de le tromper, en tout cas, et il fait bien. - ---Pourquoi dis-tu: il fait bien? - ---Parce qu'il perdrait sa peine, je suppose. Une femme jeune et jolie, -comme tu l'es, a le droit d'être choyée, adulée, caressée, aimée. -Allons, allons! Marie, tu ne me feras pas croire que tu te maintiennes -en beauté et en forme, comme te voilà, sans que l'amour y prête la -main... - ---Ah! ma pauvre Lucile, je te jure... - ---Oui, oui, par téléphone, tantôt, c'était bon; mais parce que c'était -par téléphone; tu as conservé ta prudence en même temps que ta beauté; -mais là, entre nous, voyons! ton mari te néglige, te trahit -probablement, c'est ce que je devine, et toi, tu laisses passer les -jours, les mois, les années peut-être, sans plus seulement connaître une -étreinte passionnée? Est-ce possible? - ---Tu parles comme dans les romans, Lucile, mais dans la réalité, je -t'assure que vivre sans ce que tu dis est possible, très possible, et je -ne suis pas la seule à en avoir fait l'expérience. Diable! comme tu y -vas! mais, ah! çà, voyons, toi, Lucile, suppose que, par hasard... - ---Oh! moi, c'est bien différent, mon cas est peut-être un peu singulier: -mon mari continue à m'adorer, depuis huit ans, et moi je ne conçois pas -d'autre homme que lui. - ---Eh bien! j'ai au moins ceci de commun avec toi, Lucile, c'est que je -n'ai jamais imaginé, moi non plus, un autre homme que mon mari... - ---Mais alors, tu l'aimes? - ---Non, en vérité, non, je ne l'aime plus, et depuis beau temps déjà. Si -je l'aimais je n'aurais pas fait toute seule ce voyage, pour venir -causer de mes petites affaires avec toi et consulter un avoué. - ---Tu ne l'aimes plus; en es-tu sûre? - ---Mais, ma pauvre amie, voici trois ans et demi qu'il ne s'est pas passé -ça, entends-tu? ça, entre lui et moi. Il se ruine et se lance dans -toutes sortes d'affaires plus ou moins louches, pour une affreuse petite -grue qui chante dans un beuglant. Je me serais passée d'amour, encore, -mais je tiens à sauver la fortune de mon enfant... - ---Tu te serais passée d'amour!... Trois ans et demi, dis-tu!... Mais, ma -petite Marie, c'est fou, c'est inouï, c'est criminel!... - ---... Criminel?... - ---Certainement! Cela équivaut à un suicide, tout le monde te le dira, et -tu es assez intelligente pour le comprendre: à un suicide! - ---Tu exagères, Lucile, puisque, tout de même, je vis. - ---Tu appelles cela vivre! Peigner tes cheveux, soigner ton corps, faire -tes mains chaque jour sans songer que tu prépares le plaisir d'un homme -et le tien, regarder tes beaux yeux, ta bouche, avec la froide certitude -que ton miroir sera seul à te parler de ta bouche et de tes yeux, -aujourd'hui, demain, après-demain!... Et le soir mettre ton linge de -nuit, le sentir si léger, si fin sur ta peau lavée, parfumée!... Mais -ton lit ne te dit donc rien?... Tu t'y blottis sans jamais attendre?... -Et tu appelles cela vivre? Mais vivre, Marie, vois-tu bien, c'est aimer, -rien de plus, et l'amour est plus que la vie. - ---Je ne te dis pas non. Tout cela est très bien lorsque l'on a quelqu'un -en vue, lorsqu'on a le coeur bourré de l'idée de quelqu'un; mais -lorsqu'on ne pense à personne?... - ---Ha, ha! tu es délicieuse, Marion! Mais, dis-moi: à Angoulême, on ne -t'y fait pas penser?... - ---Les gens que je vois?... Ma foi, non. - ---Ma petite Marie, je ne te quitte plus. On a sonné, tant pis; fais-moi -le plaisir de rester assise, je te présenterai à des amies à moi; tu es -jolie, elles t'apprécieront et je parie qu'elles sauront te distraire. - -Deux jeunes femmes entrèrent en même temps, puis, coup sur coup, un très -jeune homme, une femme d'un certain âge, un monsieur grisonnant, -d'autres femmes, plus remarquables par leur toilette que par leur -beauté; un parterre de chapeaux développés outre mesure, mais la plupart -charmants et sur lesquels elles se complimentèrent les unes les autres, -avant tout. Soudainement, le premier brouhaha apaisé, Lucile jeta à la -tête de ses invités la question dont elle était toute émue: - ---Que diriez-vous si l'on vous annonçait la nouvelle suivante: une femme -jeune et jolie est demeurée depuis trois ans et demi sans amour... et -par «sans amour» j'entends, et vous me comprenez: pas ça! vous entendez -bien: pas ça!... - -Grands cris, rires, explosions d'étonnement, paroles de compassion. - ---Je dirais, opina quelqu'un, qu'il s'agit d'une veuve inconsolable. - ---Non, fit Lucile. - ---D'une pauvre femme à qui ses convictions religieuses... - ---Peuh!... ma foi non. - ---Alors d'une naufragée, sur une île déserte! - ---Pas le moins du monde. - ---J'y suis: d'une malheureuse qui purge une condamnation pour vol -qualifié? - ---Pas davantage. - ---Alors c'est invraisemblable! - ---Monstrueux! - ---Immoral! - -Et la causerie de s'engager, avec un feu qu'aucun autre objet ne saurait -attiser pareillement, sur l'éternel amour, sur la beauté de l'amour, sur -la bonté de l'amour, sur la vertu de l'amour, sur la nécessité de -l'amour, et presque aussitôt, d'ailleurs, de dégringoler aux privautés -de l'amour, à son usage, à ses dosages. Pas une femme présente chez -Lucile Thècle, qui consentît à placer quoi que ce fût au monde au-dessus -de l'amour ni à passer pour n'être pas initiée à ses plus inquiétants -mystères. L'une déclare le caractère impérieux de ses goûts amoureux, -une autre avoue leur précocité, une autre leur diversité; une quatrième -se lamente à propos des bornes que la nature, hélas! leur impose. Madame -de Genaude, un peu ébaubie, un peu intimidée, inaccoutumée à de telles -licences, confuse aussi et dépitée d'être la cause involontaire du -cynique débat, y prend part, à l'étourdie, et, comme il arrive en des -cas pareils, ne tarde pas à renchérir sur la liberté des propos qu'elle -entend. Puis elle s'étonne, se trouble, et, effrayée d'elle-même, elle -se retire toute rougissante. - - * - - * * - -A peu de temps de là, Lucile Thècle, qui prend plaisir à dégourdir un -peu les idées de son amie provinciale par de longs bavardages et des -promenades aux magasins ou au Bois, se présente chez madame de Genaude à -l'improviste, au St-German-Palace. Toc, toc... On hésite à répondre; -puis un pas léger et qui semble vouloir effacer sa trace sur la carpette -se laisse entendre à peine; on ouvre enfin, et Lucile voit à son amie un -visage étrange qui pâlit et s'anime à l'excès et d'où sort un cri de -surprise, franchement hors de propos. - ---Ah, çà! Marie, mais qu'y a-t-il? Tu attendais quelqu'un? - ---Oui, dit Marie. - ---Je parie que c'est ton avoué, et tu as peur que je fourre le nez dans -tes affaires?... Je n'aime pas ces gens-là, d'ailleurs, et je me sauve. - ---Tu n'as pas l'air de te sauver du tout, dit Marie, et moi, je vais te -rassurer: ce n'est pas mon avoué que j'attends. - ---Ce n'est pas ton avoué que tu attends!... Mais, en effet, tu fais une -drôle de tête, ma parole!... Ah! que je suis bête: c'est ton mari qui -vient te cueillir?... - ---Non. - ---Comment! non?... Mais, ah! çà, dis-moi, Marie, sais-tu bien que si tu -appartenais à un autre genre de femmes, on croirait que tu attends un -amant!... - ---Pourquoi dis-tu: «Si tu appartenais à un autre genre de femmes?» Je -suis une femme comme toutes les femmes; j'ai les mêmes désirs qu'elles, -les mêmes besoins, les mêmes droits... - ---Non! mais, voilà qu'elle se met à raisonner, Dieu me pardonne!... -Marie, Marie, est-ce que tu blagues? Est-ce que tu te paierais ma tête, -par hasard? Je ne marche pas, tu sais! Allons, tu ne peux pas avoir de -secrets pour moi; tout cela est une plaisanterie; dis-moi qui tu -attends. - ---Mais, dit Marie, c'est tout simple: j'ai fait l'autre jour, chez mon -avoué, précisément, la connaissance d'un monsieur, un homme très bien, -qui m'a abordée, la main tendue, me prenant pour une dame de ses amies -dont il m'a dit le nom. Je lui ai fait observer qu'il commettait une -erreur; il a été si poli, si comme il faut, je dirai même si spirituel, -que je n'ai pas eu le courage de lui tenir rigueur de ce qu'en somme il -continuait à me parler... Nous nous sommes revus... Il m'a demandé la -permission de me faire visite... - ---Et tu lui as accordé la permission, et il vient te «faire visite» ici, -à l'hôtel, dans ta chambre! - ---Pourquoi pas? - ---Mais tu es tout à fait innocente, ma pauvre petite: dans ta chambre, -là, au pied de ton lit? - ---C'est toi, Lucile, qui trouves cela extraordinaire? - ---Mais enfin, Marie, y songes-tu: dans un quart d'heure, cet homme que -tu ne connaissais pas il y a huit jours, va coucher avec toi, dans ce -lit!... Si je trouve cela extraordinaire? Mais je trouve cela inouï, -colossal, ahurissant, et d'un cynisme à faire dresser les cheveux! - ---Cependant, rappelle-toi, Lucile: c'est à peu près les mêmes -expressions que tu employais, que vous employiez tous, chez toi, la -semaine dernière, pour qualifier l'effroyable aventure d'une femme qui -n'avait pas d'aventure... - ---Mais, es-tu bête!... Mais, tu ne comprends donc rien?... Mais tu ne -sais donc pas ce que parler veut dire?... Moi? mes amis et moi? mais -nous causions, malheureuse insensée! nous causions, ni plus ni moins, -tout simplement. A toute heure du jour il s'en dit bien d'autres, ma -chère petite! Un esprit tant soit peu averti, à Paris, doit aussitôt -faire la part de ce qui se dit et de ce qui se fait, de ce qu'il faut -retenir d'une conversation et de ce que nous avons dit parce que cela -nous a plu!... - ---Comment! comment! Mais, cette blonde qui, chez toi, affirmait qu'il -n'y a pas à l'heure qu'il est, à Paris, de femme du monde qui n'ait fait -pis que Messaline? - ---C'est une femme qui a la vie la plus bourgeoise et la plus régulière. - ---Soit, mais celle qui confessait n'avoir jamais vu un homme entrer dans -un salon ou dîner à côté d'elle à table sans l'imaginer «nu, ce qui -s'appelle nu?» - ---C'est une femme qui d'abord n'a aucune imagination, mais qui en -revanche a cinq enfants, presque toujours malades et au chevet de qui -elle prend la plupart de ses repas. - ---Oh! oh! tu ne me feras pas croire que parmi les femmes qui émettaient -chez toi, l'autre jour, des théories d'une si haute désinvolture, il ne -s'en trouve pas une qui ne les ait plus ou moins mises en actes! - ---J'en compte deux, en tout et pour tout: l'une--cela est de notoriété -publique--qui a un amant, qui en a eu d'autres avant lui, et qui -vraisemblablement en aura d'autres après lui... - ---Laquelle était-ce? - ---Celle qui n'a pas parlé. - ---Et l'autre? - ---L'autre est une écervelée, tout près de devenir une petite grue, et -que d'ailleurs je me promets bien de ne plus recevoir, étant donné les -dispositions qu'elle manifeste... - ---Vraiment? et laquelle était-ce?... - ---Toi, ma belle. - ---Merci... Enfin, et malgré tout ce que tu pourras m'objecter, je vois -bien que tu t'indignes parce que j'attends un monsieur qui n'est pas «du -monde» ou plutôt «de ton monde»; mais suppose que l'un des deux qui se -trouvaient chez toi m'ait fait la cour, si je m'en rapporte à tes -discours qui sont exactement ceux de ces dames et ceux de ces messieurs, -quel mal y aurait-il eu de ma part à lui permettre d'entrer ici?... - ---Aucun! en effet: le plus âgé des deux est un noceur fatigué, un -carquois sans flèches! - ---Oui, mais le jeune? - ---Pis: pas même un carquois! Pourquoi ris-tu? - ---Je vous trouve comiques. Moi, quand je parle c'est pour dire ce que je -pense ou ce qui est. Quand je t'ai dit: «Je n'ai pas d'aventure», c'est -que je n'en avais pas; aujourd'hui j'en ai une, sur tes propres -conseils, et je te dis: «J'attends un monsieur.» - ---Tu es une cruche. Si tu habitais un peu Paris, tu comprendrais la -nécessité de parler, et tu apprendrais à discerner ce qu'il convient de -retenir d'une conversation. Quant au monsieur que tu attends, attends un -peu en effet, ma petite: c'est moi qui vais te le recevoir et je lui -apprendrai, à celui-là, à abuser de la bonne foi d'une provinciale! - - - - -STANISLAS RONDACHE - - -Le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_ -reçut un jour la visite d'un M. Stanislas Rondache, dont la carte -portait: «Administrateur du _Petit Eustasois_.» - -M. Stanislas Rondache avait l'aspect d'un provincial robuste et décent, -la mine honnête et cependant froissée, ouverte à la fois et cachottière; -au coup d'oeil pressé d'un rédacteur de grand quotidien, ce pouvait être -quelque garde-chasse coupable d'un coup malheureux et qui venait -implorer main-forte. - -Stanislas Rondache, à peine assis, commença en ces termes: - ---Monsieur le rédacteur en chef, vous n'ignorez pas sans doute le -malheur qui s'est abattu sur la famille Poplité... - -Le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_, -prévoyant une de ces interminables et oiseuses histoires qui ne -sauraient intéresser en rien la rédaction d'un journal européen, se -leva, dit qu'il était attendu chez M. le président du Conseil, exprima -ses regrets et remit à une autre occasion la visite de l'administrateur -du _Petit Eustasois_. - -Puis il l'oublia complètement. - -Un peu moins de trois mois après, Stanislas Rondache, administrateur du -_Petit Eustasois_, ayant inscrit sur sa carte: «De court passage à -Paris», sollicitait de nouveau l'honneur d'être introduit auprès de M. -le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_. -Celui-ci fit dire qu'il lui était présentement impossible de recevoir -qui que ce fût. Stanislas Rondache se retira. - -Mais pour réapparaître à la suite d'un autre délai de trois mois. - -Et se voir éconduire pareillement. - -Cependant, avec une ponctualité méthodique, infatigable, Stanislas -Rondache venait solliciter chaque trimestre la faveur d'être introduit -près de M. le rédacteur en chef. Il était connu au journal, les garçons -clignaient de l'oeil à son entrée, et se mordaient la langue en lui -rapportant la réponse évasive de M. le rédacteur en chef. Le secrétaire -de la rédaction et quelques-uns de ces messieurs entr'ouvraient une -porte pour apercevoir le visiteur trimestriel, toujours poli à -l'extrême, visiblement ému, anxieux, et pénétré, jusqu'au comique, du -caractère auguste de la maison où il semblait quasi flatté d'être admis, -ne fût-ce qu'à l'antichambre. - -Enfin, un jour faste, où les choses de l'Europe étaient par hasard au -calme, et le rédacteur en chef d'humeur favorable, Stanislas Rondache -fut reçu. - -Il se montra en toutes façons identique à l'homme qu'on avait vu environ -deux ans auparavant à cette même place, et reprit son discours jadis -trop tôt coupé: - ---Comme j'ai eu l'honneur de vous l'exposer, lors de ma précédente -visite, monsieur le rédacteur en chef, il y a donc eu un grand malheur -qui s'est abattu sur la famille Poplité, et par contre-coup sur le -_Petit Eustasois_; vous n'avez pas manqué de le remarquer, en jetant les -yeux sur les faits divers de l'époque... - -Le rédacteur en chef, qui n'avait jamais jeté les yeux ni sur cet obscur -événement provincial ni même sur le _Petit Eustasois_, garda un visage -d'une complète sérénité, où ne se pouvait laisser découvrir la trace -d'un sentiment. Et, d'une telle froideur, Stanislas Rondache n'augura -rien de bon pour sa cause. Il reprit: - ---Feu monsieur Poplité, propriétaire gérant et rédacteur à lui seul du -_Petit Eustasois_ avait fait emplette d'une automobile... oh! d'une -modeste 8 HP, qui n'était pas, bien entendu, un engin de quoi narguer -ses ennemis politiques!... Enfin, toujours est-il que monsieur Poplité -s'en était servi et qu'elle lui avait été d'un grand avantage pour la -campagne électorale qui a eu comme résultat la victoire de monsieur -Saintoux... - -Le rédacteur en chef écoutait ces faits et ces noms comme ceux d'une -aventure tombée de la lune, et leur totale insignifiance exagérait -l'aspect rigide de son visage. - ---Monsieur Poplité monta un jour dans sa modeste 8 HP, pour se rendre à -Sarrazin... - ---Sarrazin?... fit le rédacteur en chef. - ---Sarrazin-le-Pied, chef-lieu de canton, entre Vilmoreau et -Bressy-sous-Thone: c'est la résidence de monsieur Saintoux. Monsieur -Poplité avait quitté Saint-Eustas-le-Petit sur les quatre heures de -l'après-midi... Qu'est-ce qui est arrivé? Monsieur, ce qui est arrivé, -l'enquête ne l'a jamais établi, et quant à venir ici la bouche remplie -d'insinuations, spécialement sur un fait divers du temps passé, que la -justice n'a pas éclairci, Dieu m'en préserve! Toujours est-il, monsieur -le rédacteur en chef, qu'on a trouvé à la tombée de la nuit l'automobile -renversée, révérence parler, cul par-dessus tête, à cinq mètres de la -route départementale, dans la pièce de terre de monsieur Alalonge, face -au poteau télégraphique qu'elle avait heurté de la manivelle et du -capot. Le corps de M. Poplité gisait inanimé sous les décombres, la -poitrine perforée par la barre de direction. - -Le rédacteur en chef se contenta de faire entendre sa respiration, sans -même communiquer à sa physionomie le moindre signe de détente. - ---Par le décès de monsieur Poplité, voilà donc le _Petit Eustasois_ sans -direction, sans rédaction, on peut le dire, puisqu'il était le seul et -unique chez nous à mettre la main à la plume.--Et moi? direz-vous; moi, -monsieur, je remplissais dans ce temps-là les modestes fonctions de -metteur en page, de correcteur et de typographe en chef réunies.--Madame -Poplité, la veuve, qui se trouvait la plus grosse actionnaire, convoqua -d'urgence le conseil d'administration, avec l'idée bien arrêtée de -liquider. Les affaires du journal, il n'y a nulle honte à l'avouer, -n'étaient pas ce qui s'appelle des affaires d'or. - -»Monsieur, j'étais occupé à attendre ces messieurs du conseil -d'administration, dans notre salle de rédaction qui se trouve au premier -sur la rue du Vieux-Chenil, quand la bonne de madame Poplité monte -quatre à quatre et ouvre la porte en faisant une figure comme si elle -avait vu ressusciter un mort. C'était pour m'annoncer qu'il y avait en -bas un archevêque... «Un archevêque! ma pauvre fille, vous avez sans -doute la berlue: c'est quelqu'un de ces messieurs prêtres qui vient -rapport au convoi...--Non, monsieur, il a une douillette d'un propre -comme il n'y a pas un chanoine de l'église métropolitaine qui en porte -une les jours de fête, et il tient une petite valise à la main: «--Je -viens du chef-lieu, entre deux trains, qu'il m'a dit comme ça, en -regardant dans les encoignures, veuillez avertir le représentant de la -direction du _Petit Eustasois_ que c'est de la part de monseigneur!...» - -»Monsieur le rédacteur en chef, la personne qui nous faisait l'honneur -de venir du chef-lieu au _Petit Eustasois_, entre deux trains, était bel -et bien monsieur le vicaire général, monsieur l'abbé Barbeux, pour ne -pas le nommer, qui est même à l'heure qu'il est évêque _in partibus_. - -»Monsieur l'abbé Barbeux venait nous recommander pour le journal un -rédacteur en chef qui était tout prêt à nous arriver de Paris, sortant -des hautes écoles, un garçon des plus distingués, et qui, ce qui ne gâte -rien, nous apporterait avec lui, «rien que pour débuter», un petit -capital de cinquante mille francs. - -»C'était une proposition honnête et qui valait d'être prise en -considération. J'étais en train d'exprimer toute ma reconnaissance à -monsieur l'abbé, quand voilà de nouveau la bonne, nommée Nastasie, qui -remonte aussi précipitamment que la première fois pour me dire qu'il y -avait en bas--ah! il ne s'agissait plus d'un archevêque, pour le -coup!--cinq messieurs, dont quatre ensemble et qui avaient bien l'air de -former un même corps, assez mal mis d'ailleurs, mais jeunes et «de mine -décidée», disait-elle; ils avaient inscrit sur la feuille de demande -d'audience et sans autre motif de la visite, ces seules initiales,--au -nombre de trois quoiqu'ils fussent quatre:--C. G. T. «Ce monsieur -comprendra», avaient-ils dit.--C'est bien, c'est bien! dis-je à la -bonne, chacun son tour! priez votre monde d'attendre.--C'est que, -monsieur, me dit-elle, il y en a un que je ne peux tout de même pas -faire attendre avec n'importe qui: c'est un monsieur qui est arrivé dans -une auto d'au moins soixante chevaux!» Et elle me tend la carte du comte -de Couandrailles, ni plus, ni moins, qui, à la suite de son mariage avec -une richissime Américaine, est établi à présent au château de -Rochemaure. «Je ne crains pas de me rencontrer avec monsieur le comte, -me dit très poliment le vicaire général, le comte de Couandrailles est -un ami de l'évêché...--Eh! mon Dieu, monsieur l'abbé, si en ce cas -monsieur le comte voulait bien vous remmener dans son automobile, nous -aurions peut-être un peu plus le temps de causer, vous verriez madame -Poplité et ces messieurs du conseil d'administration! - -»Nastasie, dépêchée aussitôt, pour faire entrer le comte de -Couandrailles, remontait en disant que ce monsieur avait engagé -amicalement la conversation avec les quatre qui se faisaient appeler C. -G. T., qu'il avait l'air de s'entendre avec eux et qu'il refusait d'être -introduit en passe-droit, étant arrivé en dernier. «C'est à moi de me -retirer, dit le vicaire général, et il ajouta, afin de donner un tour un -peu plus dévot à la conversation qui avait roulé plutôt sur des -chiffres: «Pour une fois, les premiers seront les premiers et les -derniers seront...» - ---Les _deniers_!... comme partout, s'écria en se déridant un instant le -rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_. - ---Eh bien! monsieur le rédacteur en chef, c'est ce qui vous trompe! Et -ça n'est pas les «deniers» comme vous dites si bien, par un jeu de mots -qui ne m'échappe pas, non ça n'est pas les deniers qui l'ont emporté, -bien qu'on soit venu nous en offrir, et de plusieurs côtés à la fois, -comme vous l'avez déjà parfaitement deviné. Ah! qui est-ce qui aurait -cru qu'une chétive feuille politique qui ne faisait seulement pas ses -affaires, exciterait de pareilles convoitises, et aux quatre coins de -l'horizon politique, c'est le cas de le dire, car, monsieur, c'était -bien une délégation du parti ouvrier qui était en bas, représentée par -les citoyens bouche à bouche avec monsieur le comte de Couandrailles, -lequel venait, lui, de la part des comités monarchistes. Monsieur le -comte les a tous emmenés le soir--si ça peut vous amuser de l'apprendre, -monsieur--oui, tous, y compris le vicaire général, dans sa grande -limousine;--entre nous, il y avait deux C. G. T., sur le devant, un à -côté du chauffeur et le second quasiment sur le marchepied, en -lapin...--Il a pu les emmener tous sans s'offenser les uns les autres, -attendu qu'aucun n'avait réussi dans sa mission! - -»Ah! il y a eu une chaude séance du conseil d'administration, ce -jour-là, monsieur! mais à l'unanimité moins deux voix, le conseil s'est -prononcé pour l'adoption d'un parti qui me vaut précisément l'honneur de -vous entretenir aujourd'hui, car j'y arrive, à mon but, monsieur le -rédacteur en chef, j'y arrive; ça a été long, et je vous en fais bien -mes excuses, mais de ces préliminaires, comme vous l'allez voir, et -quand j'aurais eu là ma bonne paire de ciseaux, je ne pouvais rien -couper. - -»J'arrive au but, monsieur le rédacteur en chef, et ça n'est pas sans -trembler un peu, car ce que j'ai à vous dire ressemble à s'y -méprendre... à une confession! - -Le rédacteur en chef, dans l'impossibilité de soupçonner où son visiteur -en voulait venir, commençait à s'impatienter; il redressa tout à coup la -tête. - ---Premier aveu: monsieur le rédacteur en chef, je ne m'appelle pas -Stanislas Rondache!... - -»Non; puisque du vivant de monsieur Poplité, la même signature s'étalait -en caractères gras au sommaire du _Petit Eustasois_: c'était le -pseudonyme adopté par feu monsieur Poplité en personne--mais il est bien -possible que vous ayez négligé ce détail.--Non, je ne m'appelle pas -Stanislas Rondache, mais simplement et tout bonnement Joseph Ploux. Si -je m'introduis jusqu'à vous sous l'égide d'un nom honorablement connu -dans la région, c'est que j'y ai été autorisé, et dès cette mémorable -séance du conseil d'administration... J'y ai été autorisé, quoique sans -grande instruction et ne me donnant pas pour plus malin que je ne suis, -voici comment: - -»Dans le moment même de la plus chaude discussion, et quand il -s'agissait de savoir ce qu'il adviendrait de notre infortuné quotidien -et si on ne le vendrait pas à gauche ou bien à droite, et comme ces -messieurs qui ne sont pas millionnaires, tant s'en faut, se trouvaient -tiraillés dans leurs intérêts et dans leur conscience, madame Poplité, -propriétaire du local et de tout le matériel d'imprimerie, s'est levée: -«Mon pauvre mari, dit-elle, m'a confié souvent que quand il était dans -l'embarras pour la rédaction de son journal, il avait pour principe de -ne pas s'arracher les cheveux: _On prend son bien où on le trouve_; -voilà quelle était sa devise, à ce pauvre ami, et il y a principalement -les grandes feuilles parisiennes qui sont excellemment rédigées et qui, -cependant, ne parviennent pas à la connaissance du dixième de nos -populations lisantes; ça n'est-il pas un grand dommage, messieurs, je -vous le demande, que tant de savoir et tant de talent soient plus qu'aux -trois quarts perdus?» Là-dessus, il y a quelqu'un du conseil, monsieur -Sablé, un qui ne mâche pas ce qu'il a à faire entendre, qui demande la -parole: «C'est très exact, dit-il, je connaissais l'usage adopté par -notre regretté directeur dans la confection de son journal, et, à mon -avis, pour la meilleure éducation de notre petit public, feu Poplité y -mettait encore beaucoup trop du sien!» Voilà l'idée qui court comme le -feu le long de la mèche, monsieur, et tout à coup deux ou trois de ces -messieurs qui éclatent d'une seule voix: «Nous n'avons besoin de -personne!... Méprisons les capitaux étrangers!... Gardons jalousement -notre indépendance!... Conformons-nous à la tradition transmise par -notre regretté directeur!...» Et madame Poplité elle-même qui prononce: -«Il y a, pour cette besogne, un homme tout trouvé...» Monsieur, soit dit -sans ostentation ni jactance, c'est mon nom qui sort à cette minute de -sa poitrine... C'est donc moi qui assume à cette heure la lourde -responsabilité de perpétuer les us et coutumes traditionnels de feu -monsieur Poplité. On m'a adjoint seulement un ouvrier typographe... - -»Et je vous laisse à penser, monsieur, que si feu monsieur Poplité y -mettait encore trop du sien, ça n'est pas en cela que j'ai pu, moi, tel -que vous me connaissez, être tenté de l'imiter, car le maniement de la -plume n'est pas mon fait... - -»Monsieur le rédacteur en chef, je ne viens pas ici dans l'intention de -me faire valoir, tant s'en faut, et je suppose que mon portrait -personnel, tel que je vous l'ai peint, est bien petit vis-à-vis de celui -de notre regretté directeur-fondateur. C'est en me retranchant derrière -ces préliminaires qu'il me sera permis de vous dire que si jamais feu -monsieur Poplité a eu un tort ou commis une erreur, ça n'a pu être que -de disperser les emprunts qu'il faisait à l'excellente presse -parisienne; il empruntait ici et il empruntait là; hier c'était du -rouge, et aujourd'hui du blanc. Je vous confie ceci à voix basse; mais -il y avait des mal intentionnés qui ne se sont pas fait faute d'appeler -notre journal «l'Arlequin» ou le «Pot Pourri». Dans mon petit coin, -monsieur, moi, je m'étais aperçu que de tous les quotidiens que la -capitale nous expédie à Saint-Eustas-le-Petit, le _Journal des Affaires -politiques et étrangères_ était premièrement le plus instructif--ça tout -le monde en tombera d'accord--et secondement celui qui nous garantissait -le mieux contre le risque d'éveiller les susceptibilités de l'opinion, -toujours chatouilleuse, comme on sait. Ce n'est pas un journal anodin, -mais c'est un journal qui sait se tenir à égale distance des extrêmes, -et a une «tenue», comme on dit, que c'est à croire quand on le lit, que -l'on assiste à une conversation d'ambassadeurs. On a beau dire que tout -s'altère, la province a conservé le sens du comme il faut. Il y a bien -d'autres qualités qui désignaient votre estimable journal à notre -attention particulière, et vous n'attendez pas qu'une parole aussi -malaisée que la mienne vous en fasse l'énumération... Bref, pour faire -honneur à la situation inattendue et brillante, j'ose le dire, qui -m'était accordée à l'improviste, et dans la louable intention d'être -utile à tous en prenant mon bien, comme disait le patron, là où il se -trouvait, dès ce jour-là, monsieur, j'ai mis à large contribution le -_Journal des Affaires politiques et étrangères_, lui et pas un autre, je -viens vous en faire ici le loyal aveu... J'étais venu dès les premiers -temps dans l'intention de vous informer de ce qui se passait, préférant -prendre les devants, bien entendu, que non pas d'encourir votre blâme; -et si vos occupations, monsieur le rédacteur en chef, vous avaient -permis de m'écouter lors de ma première visite, j'aurais eu, ma foi, -plus de coeur à m'acquitter depuis vingt-deux mois de ma besogne -quotidienne, car rien de tel que d'être d'accord avec qui vous fournit -le boire et le manger... Mais à quelque chose malheur est bon: si -j'avais eu l'honneur d'être entendu, et le soulagement de m'être -expliqué, aussitôt les débuts de ma petite pratique, il y a une chose -que je n'aurais pas pu vous apprendre, une chose qui va peut-être bien -me charger davantage à vos yeux et que je ne vais pourtant pas pouvoir -vous confier sans une certaine fierté, monsieur le rédacteur en chef: -c'est le succès de notre procédé, c'est la prospérité du _Petit -Eustasois_ depuis le jour qu'il n'est à peu près alimenté que par les -miettes qui tombent de votre table!... Quoique je ne vous copie pas, ce -qui s'appelle copier, vous m'entendez bien, le public régional sait -distinguer, même à travers les pièces mal cousues d'un remaniement, il -sait distinguer ce qui vient des maîtres de la plume et de la pensée, et -il y rend hommage; vous y serez sensible, monsieur le rédacteur en chef, -quand je vous dirai qu'en un an et dix mois le tirage du _Petit -Eustasois_ a quintuplé. Oh! ce n'est pas le pactole, parce que le -chiffre que nous multiplions par cinq n'était pas bien gros; mais le -branle est donné, nous allons, nous allons! Sans contredit, nous voilà -dans la main le conseil général et les prochaines élections -législatives... Il va sans dire que si vous aviez jamais quelque intérêt -dans le département, nous vous serions dévoués à vous et aux vôtres -comme le chien ne l'est pas à son maître... - -»Voilà, monsieur le rédacteur en chef, ce que, sans vouloir rien -demander spécialement au langage des cléricaux, j'ai appelé «ma -confession»; elle est complète, elle part d'une âme dépourvue de malice, -mais--il y a un «mais», vous vous en doutez bien!--mais je ne peux tout -de même pas y joindre le ferme propos de ne plus recommencer, à moins -que, malgré ma démarche accomplie, vous ne m'en donniez l'ordre formel, -ce qui serait d'un coeur dur... - -Stanislas Rondache ayant prononcé ces mots, un peu à bout de souffle, se -sentait la gorge sèche, et son anxiété avait été croissant parce que -vis-à-vis tant de rondeur, de bonhomie et de fondamentale innocence, le -rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_ -conservait un oeil volontairement sans expression, un visage glacé, et, -dans l'espérance de l'attendrir par un argument de suprême ressource, -Stanislas Rondache, ou plutôt Joseph Ploux, ajouta encore: - ---Je dois vous dire aussi, monsieur le rédacteur en chef, afin que vous -soyez bien informé de nos moeurs et que vous ayez tout à fait présent à -l'esprit notre petit tableau de famille provinciale, que pour cimenter -notre prospérité, madame Poplité et moi avons formé le projet d'une -union matrimoniale... Les premiers bans sont publiés de dimanche dernier -à l'église Saint-Pacôme... - -Mais le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et -étrangères_ ne détendit pas, fût-ce devant ce tableau, un seul trait de -son visage impassible. Il se leva. Stanislas Rondache dut l'imiter; ses -jambes flageolaient, et tout son séant lui semblait être paralysé. Le -rédacteur en chef parisien vit pâlir son pauvre petit confrère de -province. Et il se demandait: «Quelle pénitence pourrais-je bien -infliger à ce brave homme qui, tout de même, a outrepassé les -droits?...» - -Stanislas Rondache se croyait perdu. Il dit, sur un ton désespéré: - ---Mais enfin, monsieur le rédacteur en chef, l'essentiel de toute cette -malheureuse affaire, vous le connaissiez depuis vingt-deux mois par le -service du journal qui vous a été fait régulièrement, sans -cachotterie?... - -Alors le rédacteur en chef résolut de le frapper dans son amour-propre -qui apparemment était grand. Stanislas Rondache s'imaginait que le -_Petit Eustasois_, parce qu'il arrivait à Paris, y était lu: le -rédacteur en chef dit flegmatiquement en faisant un pas vers la porte: - ---Toute cette malheureuse affaire? Mais nous l'ignorions complètement! - -Et voyant que Stanislas Rondache s'anéantissait, il changea soudainement -d'attitude. Il prit sa figure d'homme du monde, indulgent, spirituel, -détaché de bien des choses, sensible au trait bien lancé, et estimant -au-dessus de tout la façon la plus élégante de trancher une difficulté: - ---Allons! allons! mon cher confrère, dit-il, en tendant la main avec -cordialité à Stanislas Rondache, si vous voulez qu'à l'avenir nous -parcourions quelques colonnes du _Petit Eustasois_, citez-nous donc une -fois au moins! les agences nous enverront la coupure... et nous vous -tiendrons quitte. - - - - -PATATRAS! - - -Les Champenoy formaient un ménage uni depuis une dizaine d'années, -amoureux encore, modèle en plus d'un point, et qui donnait, entre autres -excellents exemples, celui de ne s'être pas séparé une nuit. Quand Louis -Champenoy accomplissait ses périodes d'instruction militaire? eh bien! -Huguette Champenoy l'accompagnait à Nancy, à Compiègne ou en tout autre -lieu de garnison où le lieutenant de réserve venait coucher à l'hôtel de -l'Éperon d'Or ou de l'Écu blanc. Huguette, au grand scandale de -quelques-unes de ses amies et de sa famille, laissait ses deux enfants -aux domestiques, à la gouvernante, et suivait son mari. - -Très bien. Mais voilà que cette année, dès le mois de juillet, arrivent -des chaleurs torrides, néfastes aux enfants, néfastes à la maman -elle-même. Par la plus fâcheuse coïncidence, Louis est retenu à Paris -par ses affaires jusqu'au 10 août irrévocablement. Que faire? Oh! oh! -Huguette, quant à elle, eût attendu le 10 août! quitte à vivre à la -cave, dans les églises, dans le métro ou dans les galeries des Antiques, -si fraîches, au musée du Louvre. Mais les parents appellent leur fille à -grands cris, du fond de leur petite plage bretonne; le docteur ordonne; -Huguette elle-même se rend au parti raisonnable: il faut partir; pour la -première fois, on se séparera; on se séparera jusqu'au 10 août! - ---Mais comment feras-tu, mon chéri? Tu n'y songes pas parce que ça ne -t'est jamais arrivé. Et ton bain, le matin!... Et ton linge!... sans -femme de chambre... désordonné comme tu l'es!... Te vois-tu seul à -table, mon pauvre amour?... - ---Je m'arrangerai, que veux-tu! - ---Écoute, je ne veux pas que tu dînes seul, entends-tu?... Tu te feras -inviter: parbleu! j'en connais qui seront bien contents de t'avoir: les -Caveau, les de Brize sont encore ici jusqu'au premier; tu vas les -informer que tu es sans femme, sans enfants... - -C'est convenu. Louis Champenoy avertira les de Brize et les Caveau; il -s'arrangera. Mais la vérité est qu'il redoute beaucoup d'avoir à passer -trois mortelles semaines sans sa femme. Il ne se fait pas du tout à -l'idée de vivre privé des soins de son Huguette. Dix années vous créent -une habitude. Il conduit sa petite famille à la gare Montparnasse, pour -le moins aussi attristé que sa femme. - -Aussi, de retour à la maison, suit-il aussitôt les conseils qu'Huguette -lui a donnés. Il s'arrange. Il expédie des bleus aux de Brize, aux -Caveau. - -Elle avait pensé très juste, la chère Huguette: le moyen de s'arranger -se trouve avoir beaucoup de succès. - -Des rendez-vous sont pris; des dîners fixés chez ceux-ci, chez ceux-là, -à Bellevue, à Versailles ou dans les restaurants du Bois. On doit aller -en bande voir une petite revue à Montmartre, dont il se dit tout le mal -possible, qui, paraît-il, est d'une audace folle et où Huguette, un peu -bourgeoise, ne voulait pas aller. Les ménages amoureux aiment à se -coucher de bonne heure et se moquent du piment des spectacles. Ah! par -exemple, il est convenu que pendant tout le temps que ce pauvre -Champenoy sera célibataire, du samedi après-midi au dimanche soir, -excursion dans l'auto des de Brize et, au besoin, coucher à Blois ou à -Saint-Quentin, enfin Dieu sait où! Le ménage des Champenoy est charmant, -c'est entendu, mais outre que l'excellente Huguette n'aime pas à quitter -ses gosses pour la nuit, on ne trimballe pas dans une douze chevaux deux -personnes aussi aisément qu'une. Joignez à cela que Champenoy est cent -fois plus agréable quand par hasard on le voit sans sa femme! - -Enfin, tout un petit programme est dressé aussitôt après le départ -d'Huguette; Louis se garde toutefois d'en communiquer, dans sa lettre -quotidienne, ni les détails ni même les points principaux à la chère -absente. Il se contente de lui dire: «Je m'arrange; ce n'est pas drôle -assurément, mais les de Brize et les Caveau sont bien gentils: chacun se -met en quatre pour me consoler... Patientons, ma chérie; ne compte pas -les jours, ce ne serait pas une façon de les faire tomber plus vite...» - -Qu'Huguette comptât les jours ou bien non, la huitaine n'était pas -écoulée qu'elle adresse, de sa lointaine plage bretonne à son mari la -dépêche suivante, dont Louis Champenoy eut connaissance après minuit, au -retour d'une gaie soirée chez les de Brize, employée à comploter pour le -lendemain samedi la première randonnée en auto: - - _Chéri, serai demain matin dans tes bras, 7 h. 4, gare Montparnasse; - brusque retour indispensable, t'expliquerai. Baisers, heureuse te - revoir, baisers._ - - HUGUETTE. - -A 7 h. 3 du matin, gare Montparnasse, éveillé depuis cinq heures et -demie pour avoir pris le temps d'écrire et d'envoyer des bleus aux -Caveau et aux de Brize--des bleus dont la rédaction fut nerveuse et -reprise à plusieurs coups (adieu, partie rêvée! etc... Mais il ne -s'agissait tout de même pas d'avoir l'air dépité du retour d'Huguette), -Louis Champenoy ne faisait pas du tout bonne figure. Quarante et une -minutes de retard à l'arrivée du train qui lui ramenait Huguette -n'amélioraient pas l'expression de son visage. Ce fut Huguette--qui -avait passé la nuit en chemin de fer--ce fut Huguette qui eut la mine -joyeuse. Et ce fut Huguette qui dit à son mari: - ---Mais, mon chéri, qu'as-tu? Quelle tête tu fais?... Tu n'es donc pas -content de me revoir?... - ---Content!... Content de te revoir, oui, oui, cela va sans dire; mais ce -retour, ces trois cents kilomètres déjà battus, il y a moins de huit -jours... - ---Moins de huit jours!... On voit que tu n'as pas trouvé le temps long, -toi!... - ---Enfin, que veux-tu? C'est inquiétant, c'est bouleversant! Que t'est-il -arrivé? Qu'y a-t-il? - ---Gros bête! Tu n'as pas compris? Mais il y a que je ne peux pas me -passer de toi. Je ne peux pas! J'ai laissé les petits en bonnes mains -pour quinze jours, et me voilà! - ---Et te voilà!... - ---Ah! çà, mais, ma parole, on jurerait que je te dérange!... - ---Que tu me déranges, moi? Toi? Guette, tu ne penses pas à ce que tu -dis. Mais laisse-moi respirer, que diable! Laisse-moi constater que tu -as toute ta tête, tout ton bon sens, malgré cette folle escapade... - ---Constate, mon ami, constate! Mais cela n'empêche que tu ne reprends -pas ta figure habituelle; et je constate, moi, ce que j'ai constaté en -t'apercevant par la portière du compartiment: je tombe mal, j'ai été -sotte de revenir, ça y est: je-te-dé-ran-ge! - -Pleurs, gémissements dans le taxi-auto qui ramène à la maison le ménage -Champenoy. Huguette a son impression; elle la veut justifiée; aussitôt -chez elle, elle en demande la justification aux murs de l'appartement, -aux objets qui traînent, à ce je ne sais quoi qui marque partout son -absence d'une semaine. D'instinct, elle remet en place les objets, elle -ramasse des bandes de journaux jetées hors du panier à papiers, et parmi -elles un fragment de l'écriture de Louis, un commencement de lettre, -abandonné, barré, chiffonné, jeté là; elle y déchiffre la date du jour: -c'est de ce matin même et cela porte ces seuls mots: - - «_Chers amis,_ - - »_Patatras!_» - ---«Patatras!» Tu as écrit à tes amis: «Patatras!» C'était pour leur -annoncer mon retour!... - ---Je n'ai pas écrit «patatras!» à mes amis, puisque ce mot est biffé, -chiffonné, et mis au panier... - ---«Patatras!» a été ta première pensée, la bonne!... - ---Écoute, ma petite Huguette, n'est-ce pas toi qui m'avais conseillé... - ---... De te distraire? Oui, c'est moi, je ne le nie pas. Mais je -reviens, et tu écris: «Patatras!» - ---Guette, comprends, je t'en prie... - ---Je comprends très bien «patatras!» Tout le monde comprendrait comme -moi «patatras!» Ce «patatras» explique tout. Je comprends que pendant -dix ans, nous avons cru ne pas pouvoir nous quitter. Je comprends qu'il -y a huit jours tu pleurais autant que moi en me quittant. Je comprends -que mon absence n'a pas duré une semaine, et que lorsque je t'annonce -mon retour inopiné, tu écris à tes amis: «Patatras!» - - - - -LES QUINQUETON - - -I - -J'ai bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d'années, du temps -que j'allais, tout petit, voir mes grands-parents à Vendôme. M. -Quinqueton habitait une maison de très simple apparence, rue Rochambeau, -et était juge de paix. Je me souviens particulièrement, dans cette -maison, d'immenses placards qu'ouvrait une certaine bonne à tout faire, -nommée madame Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de -ces placards contenait un portrait à l'huile, dépourvu de cadre et -représentant un homme blond avec une barbiche et un oeil inspiré. On -disait que c'était «le portrait du poète». On ne lui faisait point -d'honneur; «le poète» était un frère de M. Quinqueton, mort à Paris -pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on -pas à le savoir. - -M. Quinqueton avait un fils appelé Prosper, qui mangeait avec moi la -confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais où -passait un de ces innombrables petits cours d'eau qui baignent si -gracieusement les pieds de Vendôme. Ce ruisseau sortait d'une voûte -obscure et grillagée retenant au passage la paille, le foin et des -objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand -on pouvait, en papier de journal quand on était pressé; nous les -lancions à une extrémité du jardin et allions les recueillir à l'autre, -mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l'effectuais en -courant au plus court, tandis que Prosper, qui prétendait s'embarquer -pour des contrées lointaines, perdait un temps précieux à expédier des -télégrammes, à se procurer des sommes folles au guichet d'une banque -imaginaire, à faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il -s'arrêtait au premier poirier, qui représentait pour lui la mer Rouge, -et tombait exténué sur un banc rustique, qui n'était ni plus ni moins -que la station au nom splendide de Seringapatam. Vous pensez bien que -j'étais arrivé depuis longtemps et que j'avais déchargé mes vaisseaux -quand Prosper en était encore à faire des embarras à Seringapatam!... - ---Qu'est-ce que c'est, Seringapatam? demandais-je à Prosper. Es-tu sûr, -au moins, que ça soit sur un fleuve navigable? - ---Seringapatam! s'écriait-il, en se gonflant tout entier; et la façon -dont il magnifiait ce mot impliquait réponse à tout. - -M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C'était un doux homme, -veuf, très confiant et très bon. Il ne voulait nous contrarier ni l'un -ni l'autre, et cherchait un terrain d'entente avec l'expérience que -pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il était d'une grande -impartialité, ce qui agaçait également les deux plaideurs, dont l'un -voulait surtout que l'autre eût tort. - ---Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arrivé le premier? - ---C'est vous, Francis. - ---Mais, papa! répliquait Prosper, c'est idiot. Il court sur ses deux -jambes, il saute par-dessus le banc et il est arrivé! - ---Qui est-ce qui t'empêche d'en faire autant? - ---Ah! bien, alors, si on ne peut plus s'amuser!... - -Mon enfant, me disait monsieur Quinqueton, vous n'avez donc pas de -plaisir à naviguer sur les océans, à pénétrer dans les Indes? - ---Mais, sacristi, monsieur! il n'y a pas d'océans ni d'Indes, puisqu'il -n'y a qu'un poirier et un banc. - ---Il n'y a pas d'océans ni d'Indes! s'écriait Prosper; mais, mon pauvre -vieux, regarde donc comme je suis fatigué!... - -En effet, il suait à grosses gouttes, à force d'avoir piétiné. M. -Quinqueton appelait madame Pacaud, afin qu'elle épongeât le front du -voyageur. Et madame Pacaud, la serviette à la main, disait avec -admiration: - ---Parlez-moi d'un enfant aussi intrépide! - -M. Quinqueton venait quelquefois dîner chez mes grands-parents. On le -taquinait parce qu'il n'entendait pas malice et parce qu'il faisait -volontiers étalage de «ses propriétés du Saumurois». M. Potu, notamment, -un ami commun, qui avait la prétention qu'on ne lui en fît point -accroire, empêtrait souvent M. Quinqueton en le pressant de dire avec -exactitude en quoi consistaient ses «propriétés du Saumurois». J'en -tirais prétexte à faire enrager Prosper, lors de notre prochaine partie -de transports maritimes: - ---Tu te donnes un mal insensé pour aller jusqu'à Seringapatam, lui -disais-je; pourquoi ne t'arrêtes-tu seulement pas dans tes propriétés du -Saumurois? - ---Pourquoi je ne m'arrête pas dans mes propriétés du Saumurois? - ---Oui. C'est parce que tu n'en as pas! - -Cependant M. Quinqueton allait bel et bien une ou deux fois l'an dans le -Saumurois; il en rapportait le plus clair de ses revenus et plaçait à -Vendôme même un vin blanc réputé nectar. Peut-être était-il capable -d'exagérer l'importance des «propriétés», mais c'était pour donner plus -de valeur à son cru. - ---Alors, disais-je à Prosper, tu y as été, toi, dans les propriétés du -Saumurois? - ---Si j'y ai été!... - ---Fais voir combien c'est grand. - -Nous étions sur une promenade publique que l'on nomme à Vendôme «la -Montagne» parce qu'elle est située sur une éminence d'où l'on domine -agréablement la ville et les environs. - -Prosper embrassait l'horizon du regard et faisait la girouette avec son -bras tendu. - ---C'est plus grand que tout ça! - ---Oh! mais tu es archimillionnaire? - ---Pourquoi? - ---Parce que ton père dit que c'est tout vignes. Ça doit rapporter. Papa -en a, lui, trois carrés grands comme le toit de la sous-préfecture; il -en fait, bon an, mal an, deux mille francs. Calcule!... Et puis, -écoute-moi, mon vieux, ce que tu me dis là, ça n'est pas possible, parce -que la vigne, c'est sur des coteaux, c'est penché: il peut y en avoir -long, mais il n'y en a jamais si large que ça. - ---Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu'elles sont. -Tu es assommant. - - -II - -Plus tard, lorsque le goût de jouer et de nous quereller fut passé, et -alors que nous étions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de -suffisance, en tenue de collégiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M. -Quinqueton tout en feu. Il était des premiers à faire renouveler par des -«cépages américains» ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots -«cépages américains» retentissaient aux dîners, comme autrefois les -«propriétés du Saumurois». M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton -à cause de sa confiance aveugle en ces racines étrangères dont les -journaux disaient merveilles, mais qui n'avaient, en somme, jamais -encore porté de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zèle -jusqu'à dévaster lui-même ses vieux plants de vignes inattaqués, sous le -prétexte qu'ils ne sauraient manquer d'être phylloxérés l'an prochain, -et que mieux valait faire dès aujourd'hui peau neuve. - -Le fait donna raison à l'initiative de M. Quinqueton, puisque ses -compatriotes durent l'imiter peu à peu; mais il reste à savoir si M. -Quinqueton se lança dans cette entreprise avec la hardiesse du sage, -c'est-à-dire muni d'informations contrôlées, appuyé sur des formules, ou -bien avec la témérité d'un homme épris de ressources paradoxales et -crédule aux panacées. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, à -prudente distance, il est vrai, n'eurent qu'à s'en louer, M. Quinqueton -jouit à Vendôme du prestige de l'initiateur heureux, sans que l'on sût -d'ailleurs nettement ce qui était résulté des opérations pratiquées dans -«ses propriétés du Saumurois». - -A cette époque-là, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux -potaches: - ---Eh bien! jeune homme, à quoi nous destinons-nous? - -Et il me regardait entre les deux yeux, de l'air d'un profond penseur. -Je n'avais pas eu le temps de répondre, qu'il disait: - ---Prosper, lui, oh!... oh!... - ---Ah! ah!... Et qu'est-ce qu'il veut faire, Prosper? - ---Je n'en suis pas embarrassé. C'est un garçon qui fera son chemin! - -Je répétais à Prosper: - ---Dis donc! ton père prétend que tu feras ton chemin. - ---Eh bien? - ---Quel chemin? - ---Oh! oui... Toi, il faut toujours mettre les points sur les i... Mais, -d'abord, le chemin qu'il me plaira. - ---Tu as de la chance! - ---Je suis fils unique, n'est-ce pas? - ---Ça, c'est exact. Et ton père ne mendie pas son pain. - ---Et je compte me la couler douce. - ---Est-ce que tu resteras à Vendôme? - ---Cette farce!... Tu ne m'as pas regardé!... - ---Et où est-ce que tu iras? - ---Mais à Paris! mon bibi!... oh! la, la! tu retardes!... Veux-tu -l'heure? - -L'exhibition était-elle préméditée? Il tirait de son gousset un -chronomètre. - ---Mazette! tu as une montre en or!... avant ton bachot... Moi... - ---Moi, papa est un amour. - - -III - -J'avais perdu de vue depuis bien des années M. Quinqueton et son fils, -par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous éloigna de Vendôme, -et j'avais oublié, je l'avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa, -lorsqu'un de ces hasards que l'on s'obstine à dire extraordinaires, et -qui sont ce qu'il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler «les -propriétés du Saumurois». - -Je venais de me marier, et présentais ma femme à de vieux amis que nous -avons à Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France. -Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues où Jeanne d'Arc -a passé et qu'ornent encore des pignons et des fenêtres en ogive par où, -un jour, des yeux ont vu monter au château le cortège qui ouvrait la -plus pure des épopées, ses petites rues vous donnent le goût des -vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effritée ou le -bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps écoulés. Bon -sens, simplicité et belle humeur, c'est ce que nous chantent toutes ces -chères vieilleries françaises; elles disent aussi la soumission au -réalisme de la vie, le fin sourire aux billevesées. Charmantes gens aux -veines de qui coule le sang du très avisé Rabelais! Figures éclaircies -par l'incomparable vin! Palais flattés par la saveur du pain de seigle -et du fromage de chèvre, et dont la voûte retentit des plus gentilles et -des plus réjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et -vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans -une pièce obscure d'une maison penchée sur le côté, dans la rue -Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en -chantant, c'est vous, qui nous avez arraché le cri: «Restons dans ce -pays!» - -Une demi-heure après, nous montions en voiture, suivions la route qui -longe la Vienne jusqu'à son confluent avec la Loire, à Montsoreau, et -nous arrêtions là, sur la pente du coteau où tournent les ailes de -moulins à vent, non loin des ruines du château célèbre, en face d'un -fleuve de sable et d'eaux languides, pour visiter une maison du temps -d'Henri IV: «_Les Girouettes_, à vendre ou à louer, avec clos et -cellier.» - -La maison nous ravit; le prix qu'on en demandait était modeste. Nous -revînmes le lendemain à Montsoreau pour voir maître Camus, le notaire. -Il nous énuméra les «joignants»: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); à -l'est, Arnault (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et à l'ouest, -Quinqueton (Pierre-Prosper). - ---Quinqueton, Pierre-Prosper? - ---Oui, monsieur. - ---N'est-ce pas monsieur Quinqueton, de Vendôme? - ---Lui-même, le juge de paix. - ---C'est bien cela... Ah! par exemple! c'est comique... Ce bon monsieur -Quinqueton!... Et moi qui ne pensais pas à lui! Mais, en effet, nous -sommes en plein Saumurois!... Et comment va-t-il? - -Le notaire pinça les lèvres pour comprimer un sourire à ma question -familière. - ---Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire. - ---Ah! pardon! vous n'êtes peut-être pas le notaire de monsieur -Quinqueton? - ---Si fait; mais monsieur Quinqueton ne m'entretient pas de sa santé. - ---Il ne vient donc pas ici? - -Le notaire se tourna vers son maître clerc: - ---Depuis combien d'années le sieur Quinqueton n'a-t-il pas comparu? - -Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les -yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mémoire. - ---Quinqueton? fit-il. Quinqueton... attendez!... Quinqueton -(Pierre-Prosper)--affaire Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prêt sur -hypothèque... 88... 89? 89, c'est l'année de l'Exposition. Je le vois -encore ici. Ça fait sept ans. - ---Il n'est pas venu ici depuis sept ans! - ---Exactement. - ---Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent? - ---Deux fois par an, ponctuellement. - ---C'est curieux! Et depuis ce prêt... - ---Cet emprunt. Le prêteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne. - ---Ah! fis-je, surpris et inquiet tout à coup, le prêteur est Ballureau -dit Cudasne?... Je vous demande pardon, maître Camus! J'ai beaucoup -connu monsieur Quinqueton, vous comprenez! - ---Passons-nous aux servitudes de l'immeuble dit _les Girouettes_? - ---Mais certainement, maître Camus. - - -IV - -Ce léger mystère touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l'acquisition -des _Girouettes_. Je m'informai de lui dans le pays. Beaucoup de -cultivateurs l'avaient vu autrefois. - ---Un bien bon et bien excellent homme, monsieur! - ---Il a ici un beau domaine? - ---Eh! pardi! c'est selon... - ---Mais le vin de votre coteau est renommé; il se vend cher... - ---Cher? c'est comme on l'entend; les années sont «traîtres»... Et son -fils à m'sieu Quinqueton, il doit être dégourdi, à cette heure?... - -C'était à moi de répondre. J'interrogeais un autre: - ---M'sieu Quinqueton? un homme qui avait le coeur sur la main;... de -l'amour-propre, par exemple! - ---Il a du bien? - ---Il en a. - ---Mais il paraît qu'il n'y met plus les pieds? - ---Ça, c'est la pure vérité. - ---Comment expliquez-vous?... - ---Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!... J'avons seulement pas été -deux ans à l'école... - -A un autre! - ---M'sieu Quinqueton, oh! oh!... Fallait le voir du temps du phylloxera: -il aurait retourné le pays comme une descente de lit! En a-t-il arraché! -en a-t-il planté!... Et des bâtiments! et des pressoirs, en veux-tu en -voilà! sous prétexte que l'«américain» allait décupler la récolte! - ---Et le résultat de l'«américain» a été trompeur? - ---Il a été trompeur et il ne l'a pas été... - ---Mais dans le cas de monsieur Quinqueton? - ---Eh! pardi, le cas de monsieur Quinqueton est pareil aux autres, -allez... - ---Le pays n'est pas endetté? - ---Endetté? c'est-il donc qu'il l'est, endetté, m'sieu Quinqueton, que -vous voulez dire? - ---Ce n'est pas moi qui le prétends. - ---C'est des on-dit! rapport à ce qu'il se cache. On ne le voit plus. Il -était faraud! Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? Oh! son -garçon! Quand il parlait de lui, on voyait l'eau qui lui montait à la -vue; il vous regardait au travers d'une ondée, parole d'honneur! Tenez! -quand il disait comme ça: «C'est le meilleur sujet du lycée de Vendôme!» -y a pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier. - ---Dites-moi, les affaires de monsieur Quinqueton sont mauvaises? - ---Oh! oh! c'est selon... - ---On m'a dit que son bien était hypothéqué. - ---Oh! alors, si on vous l'a dit, vous en savez autant que ceux-là qui -vous l'ont dit... Et moi, donc, à cette heure, voilà que j'en sais aussi -long comme vous... - -Je fus pris du remords de n'avoir pas conservé de relations avec ce -pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage? -Aussitôt mon retour à Paris, j'envoyai une lettre de faire part au juge -de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat des _Girouettes_, ce -qui eût été l'aveu que je connaissais ses déboires. - -Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée d'un énigmatique -assemblage de mots dont l'un était pour le moins étrange. Sous le nom de -M. Quinqueton et sa fonction: «juge de paix», une main ferme avait -écrit: - - «_Heureux et fier de tout ce qui peut lui rappeler TRISTAN DE - MÉLISANDE, adresse ses compliments au jeune couple._» - -Je me livrai à des supputations afin d'établir approximativement l'âge -que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient -à lui donner la soixantaine. Il fallait écarter l'hypothèse de la -sénilité. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou à la suite de la -mévente des vins succédant aux frais considérables de la réfection des -vignobles? Cependant sa carte portait «juge de paix», et, d'ailleurs, un -notaire aussi méticuleux que maître Camus ne m'eût point dit «juge de -paix» si M. Quinqueton eût été révoqué ou démissionnaire. - -«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir -rappelé un Tristan de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais ces -syllabes euphoniques et manifestement étrangères à tout état civil -n'avaient frappé mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? Quel -rapport pouvais-je bien posséder avec Tristan de Mélisande? Enfin, en -vertu de quel sortilège ma lettre de faire part était-elle douée du -pouvoir d'évoquer un Tristan de Mélisande?... Je demandai à ma femme si -elle n'avait point dans sa famille quelque Tristan de Mélisande... Elle -n'en avait point, mais elle eut une inspiration: - ---C'est un nom plus beau que nature, dit-elle; c'est quelque pseudonyme; -le fils de votre monsieur Quinqueton doit écrire... - ---Bravo! ça y est!... Tristan de Mélisande enveloppe d'arabesques -gracieuses l'humble réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux -pseudonyme et un métier d'imagination sont la conséquence logique des -embarquements pour le banc de bois, qui était la cité asiatique de -Seringapatam! - -Cependant je reçus une lettre qui était, elle, la conséquence logique de -l'acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa -en suspens notre dernière hypothèse. - -Elle était signée tout bonnement: «Prosper Quinqueton», et ne faisait -aucune allusion à Tristan de Mélisande. Prosper m'appelait: «Mon vieux -Francis», me complimentait de l'heureux événement que son papa venait de -lui apprendre, puis s'égayait au souvenir de nos jeunes années et -m'appelait «sa vieille branche», puis m'entretenait «d'une large -entreprise de vulgarisation» qu'il avait faite récemment, qui lui avait -coûté les «yeux de la tête», puis s'assombrissait et confessait qu'il -avait «quelques petits trous à combler par-ci par-là», puis entonnait un -hymne en l'honneur de l'esprit positif et ordonné qu'il m'avait toujours -connu et qui ne saurait manquer de me valoir une «brillante situation», -puis me priait de lui envoyer cent francs. - -En post-scriptum: «Motus à papa!» - -Mon Dieu! il y avait mille manières plus délicates de répondre à ma -lettre de faire part. Mais, précisément, pour que Prosper les eût toutes -négligées et eût choisi celle-ci, il fallait qu'il y fût contraint par -la nécessité. Ma femme, qui s'intéressait à son voisin de campagne, fut -touchée; peut-être aussi tenait-elle à éclaircir l'énigme du «Tristan de -Mélisande». Nous délibérâmes: enverrai-je le secours demandé, ou irai-je -moi-même à l'adresse indiquée par Prosper: «53, rue Hégésippe-Moreau»? -Voyons!... Prosper devait avoir passé trente-cinq ans... garçon... -Paris... embarras d'argent prolongés, sans doute, depuis le premier -emprunt de son père--affaire Quinqueton (Pierre-Prosper) et Ballureau -(Jacques), dit Cudasne:--j'allais tomber dans un faux ménage, sous les -toits, avec enfants, c'était probable. Peut-être Prosper préférait-il -que je ne connusse pas de si près sa misère... Lui-même, sachant mon -adresse à Paris, n'était pas venu, honteux sans doute d'être mis comme -un pauvre. - ---Allez toujours jusque chez le concierge, après tout! - ---Et puis, qui est-ce qui m'empêcherait de demander: «Vous n'auriez pas -ici, par hasard, un monsieur Tristan de...» - -Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une -forte odeur d'ail se dégage de la loge, mais il y a un essuie-pieds à -l'entrée, un tapis à l'escalier. - -Je préparais mon: «Vous n'auriez pas ici, par hasard, un monsieur -Tristan de...» mais un instinct plus profond que nos volontés guide nos -paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge: - ---Monsieur Prosper Quinqueton, s'il vous plaît? - -Une voix du Midi, joyeuse, résonna. - ---Hé! à l'entresol-_e_ donc-_que_! - ---A l'entresol! Ah! très bien... Mais, dites-moi, madame, croyez-vous -que je puisse le déranger? - ---Hé! pourquoi donc-_que_? - ---C'est que je ne connais pas ses habitudes... Est-ce qu'il est seul? - ---_Mé_ oui! - -Croyant à une occasion de causer, la concierge avait quitté son fourneau -aux vapeurs odorantes, et sa face réjouie s'offrait à mon service. Je -crus devoir en profiter pour glisser une question: - ---Et monsieur Tristan de Mélisande?... - -La face de la concierge s'arrondit comme une lune; dans cette lune, une -autre s'ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu'à la luette. -Et il sortit de là, comme un jet d'air comprimé: - ---_Cé_ le m_é_me! - -Je fis l'étonné. La concierge riait de tout son coeur; quand elle put -articuler à nouveau, elle dit: - ---C_é_ d_é_ fan_n_tésies! - -Je pressai, à l'entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle -une sonnerie électrique. Un pas d'homme se fit entendre. Mon coeur -palpitait un peu, je l'avoue, à l'idée de retrouver tout à coup mon -camarade Prosper, que je n'avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la -vérité j'avais aussi une crainte, que venaient de m'inspirer la maison -d'aspect confortable, le tapis, le bouton électrique, l'entresol au lieu -de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un -intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance désobligeante. - -Je vis un homme que je reconnus aussitôt, non qu'il me rappelât le jeune -Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand comme son -papa et d'aspect doux et débonnaire; il avait deux ou trois fils blancs -dans la moustache, la figure longue, mais agréable; il était décoré des -palmes académiques. - -Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s'écria, me -prit les mains, fut réellement ému, presque aux larmes. Il m'appelait: -«mon pauvre Francis!... ah! mon pauvre vieux! ah! sacré bougre!» Il me -scrutait le poil et l'habit. «Ah! mon pauvre ami!... Mais c'est que tu -n'as pas changé, non!» - ---Cependant tu ne me reconnaissais pas. - ---Depuis le temps! - ---Comment va ton père? - ---Papa? très bien. Ah! dame! il se décrépit un peu, on n'est plus de la -classe!... - ---Et toi? - ---Eh bien!... moi... - ---Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta situation? - -Il eut la physionomie d'un aveugle à qui l'on parle de la lumière. Je -compris qu'il n'avait jamais eu de situation. - ---Voilà, dit-il. Mon père m'a toujours fait une petite pension, même -convenable. Je reconnais que j'ai été des privilégiés du sort. Il m'a -dit, en m'envoyant à Paris: «J'ai confiance en toi; travaille, tu -arriveras. Je ne veux pas t'influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien; -je sais ce que c'est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au -lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que, -Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t'aider; mais il -ne faut pas compter sur la fortune... Va, débrouille-toi, en attendant, -avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te -confier une chose: le jour où tu viendras dire à ton bonhomme de père: -«Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté,--eh bien! -ce jour-là, je serai content de toi.» - ---Et qu'as-tu fait, une fois à Paris? - ---Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse! - ---On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!... - ---Tu ne crois pas si bien dire! J'allais tous les mois à Vendôme. Dans -le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah çà! -qu'est-ce que j'ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j'avais fait? -Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour -Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu'il -n'y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un -mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire -plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les -camarades qu'on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c'est bien -le moins! le soir, petite noce inévitable si l'on veut se conserver -quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans -dire; puis réflexion sur ce que l'on fera. Bonne résolution: j'écrirai -demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre -auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et un Tel; coût: -deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d'Un Tel et d'Un -Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans l'intervalle. La -guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L'un d'eux raté: -c'était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, parce que -trois cents francs par mois constituent une petite fortune par rapport à -la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés -obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui -m'obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de -quarante-huit heures... Et voilà!... - ---Les mois s'écoulent... - ---Et les années!... un ouragan qui passe! - ---Tout de même, tu t'aiguillais bien, je suppose, vers une direction -déterminée? - ---Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait -que c'était le droit; aujourd'hui c'est le journalisme. - ---Tristan de Mélisande!... - ---Tu as vu mon pseudonyme? - ---Heu... heu... - ---Tu m'obligerais, si tu l'as vu, en me disant dans quel endroit... Oh! -ce n'est pas pour moi! C'est pour mon père. Quand un journal parle de -moi, je le lui envoie avec le passage souligné au crayon bleu; il est si -heureux! Ne ris pas, c'est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le -flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c'est -à Vendôme que je suis célèbre!... Mais, au fait, qui t'a dit que -Tristan...? - ---C'est ton père... un mot sur une carte. - ---Tu vois! il ne peut pas se tenir d'apprendre à tout le monde que son -fils a un nom dans la presse. Je m'aperçois que c'est par sa carte -seulement que tu connais mon pseudonyme. - ---Je lis si peu! - ---Ah! mon pauvre vieux, qu'on a de mal à se répandre!... Ils sont là un -tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c'est le canon -qu'il faudrait pour les déloger! - ---Et qu'est-ce qu'a publié ce Tristan de Mélisande? - ---Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible. -Publier est un monopole. Ils m'amusent avec leur «publier». Publier, -c'est avoir un journal, un éditeur. Si j'avais publié, mon cher, je -serais célèbre: j'ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre -civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu -veux que j'inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?... -Publier!... non, mon vieux, non, tant qu'un monsieur qui détient la -place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n'est -pas crevé, et qu'on ne s'est pas assis dans son fauteuil en jouant des -poings... - ---Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une -certaine compétence?... - ---Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et -encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar -qui connaissait les moeurs de la République! J'ajouterai: «et des -relations», ce qui facilite la montée à l'assaut. - ---Tu t'es fait des relations? - ---Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était -tout baba. Il est venu ici, il faut te dire, pendant l'Exposition. Le -nombre de personnes auxquelles je l'ai présenté, fabuleux! Des -directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des -cabots, et des actrices, des danseuses célèbres, des gens du monde, -même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je -n'aurais pas cru ça, je te l'avoue. J'ai passé ma vie à Vendôme au -milieu de gens distingués, mais je n'avais pas compté que je serrerais -la main à tant «d'illustrations». Je l'avais fait habiller, coiffer, -chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit -tant pour cent: il était superbe. Tous les soirs au théâtre, à l'oeil, -comme de juste, et aux répétitions générales; et des coups de chapeau, -et des clins d'oeil, et des poignées de mains!... «Qui est-ce?--C'est Un -Tel!--Tu le connais?--Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le -bouquet: au quatorze juillet, pendant qu'il était là, j'ai eu les -palmes. - ---Le couronnement d'une carrière, pour beaucoup. - ---Alors, devant cela, qu'est-ce que tu veux qu'il dise, papa? - ---Pauvre papa! - ---Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le -vieillard Siméon, son _Nunc dimittis_, et s'en est allé à Vendôme, où il -repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête. - ---Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras -bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon -avec qui j'ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à -madame Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que -tu y étais allé. - ---Tout est illusion. - ---Non! pas ton état présent. - ---Mon état présent? Mais ne va pas t'imaginer!... Mon cher, je suis tout -simplement à la veille d'obtenir la plus belle situation. Il va se créer -à Paris... - ---Ah! ce n'est pas créé! - ---Toi aussi, tu es bien resté le même!... Eh bien! non, ce n'est pas -créé. Mais il n'y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il -y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées -sur la confiance en un état de choses qui n'est pas, mais qui sera par -le fait même qu'on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un -journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un -journal... - ---Passons. - ---Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l'autorité, -bref, l'assiette au beurre, change de mains... Une génération chasse -l'autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par -des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à -la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes; -ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour -la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons... Et, à ce propos, -puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d'amitié en -te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux -souscripteurs... - ---Je te remercie, Prosper. - ---Nous n'acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette -grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et, -tu m'entends bien, je me considère comme _y étant déjà assis_, et les -pieds dans ma chancelière... - ---Sinon les coudes au guichet de la caisse!... - ---Tu es dur. Évidemment je n'en suis pas à passer à la caisse; et c'est -ce qui te prouve le sérieux de l'affaire; il ne s'agit pas pour ces -messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser -assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous -laquelle se présente l'entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une -certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n'ai pas -pu frapper à cette porte avant d'en avoir acquis régulièrement tous les -droits, sans quoi je n'aurais pas pris la liberté de solliciter de ta -vieille amitié la petite avance... - ---N'en parlons pas. - ---Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu'il m'est -interdit de m'adresser à mon père. Écoute-moi; c'est une petite -histoire. Papa m'avait donné dix ans au maximum pour me débrouiller à -Paris. Ce n'est pas lui qui m'aurait jamais fait observer que la dizaine -était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de l'ordre -dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera content le -jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un jour que -nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme... c'était -après l'Exposition... mon pauvre papa était si glorieux d'exhiber à la -ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait recueilli tant de -compliments!... comme nous passions sous la porte Saint-Georges, que tu -connais, une des curiosités de la ville, je ne sais quelle mouche m'a -piqué; spontanément, sans la moindre préméditation, je me dis tout à -coup: «Il faut que je fasse un grand plaisir à papa.» Instantanément, je -lui presse le bras, je me penche à son oreille, et je lui susurre la -phrase que j'avais sur la langue depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, -etc.» Mon cher, il n'a pas soufflé mot, tant ça l'a estomaqué. Mais -après quatre pas, voilà qu'il se retourne vers la porte monumentale, et -il prononce avec un brin d'emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon -fils, sera notre arc de triomphe!...» Le coup avait porté. Puis il m'a -dit, plus simplement, une minute après, en me serrant la main: «Tu es un -honnête garçon.» Eh bien! tu le croiras si tu veux, je n'ai pas regretté -mon mouvement. - ---En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu? - ---D'expédients de toutes sortes... J'ai toujours eu une belle écriture; -je passe une partie de la nuit en copies... J'ai été typographe... J'ai -été contrôleur dans un petit théâtre... J'ai eu un emploi aux Pompes... -Mon ruban m'est avantageux. - ---Tu as dû perdre bien des amis? - ---Je m'en suis fait d'autres: il y a une certaine commisération, chez -les gens de lettres, pour les pauvres bougres... - ---Mais tes amis influents? - ---Toutes les fois que j'ai obtenu un semblant de secours ou de place, -c'est à de presque aussi gueux que moi que je l'ai dû. - ---Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer... - ---Si mon père venait à Paris!... Qu'il soit témoin de ma déchéance, non! -non! J'aime mieux m'imposer des sacrifices et sauvegarder les -apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne -sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces _leitmotiv_ -qu'il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le -représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle, -mon garçon!...» Je dois citer un nom; j'en cite un, ou deux, ou -davantage! - ---Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé? - ---C'est mon bonheur et c'est mon supplice. Lorsque j'ai eu un emploi, la -difficulté était de m'absenter, et j'en ai perdu plusieurs pour avoir -manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je -meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger quand j'y vais. Y -demeurer, toutefois, m'est interdit, sous peine de culbuter le château -de cartes où ma réputation est assise. Te l'avouerai-je? Tu vas te -moquer de moi, mais tant pis! J'ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu -du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour -l'homme sans mérite, la bonne odeur de l'encens; et quelque chose de mes -intimes convoitises en est satisfait. C'est peut-être odieux, ce que je -t'avoue là, ou ridicule; mais je n'en suis pas à ça près... - ---Et qui voit-on encore à Vendôme? - ---Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle. - ---Autant que je m'en souvienne, le père Potu n'était pas un bonhomme à -s'en laisser conter? - ---Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t'assure. La seconde fille -est fort intelligente... - ---Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu? - ---Mon père, depuis longtemps, semble s'en désintéresser. - ---Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère -avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m'employer à -chercher aux embarras de ta situation une solution pratique? - ---Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution -pratique, elle est toute trouvée: c'est celle dont j'ai eu l'honneur de -t'entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à quatre cent mille -exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j'ai sollicité de ta -complaisance... Que dis-je? remboursé au centuple! Si tu veux bien -abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme -arriéré, et profiter de l'avantage tout amical que je t'offre de couvrir -la première émission... - ---Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d'y songer. Mais, -dis-moi, ton père n'est pas engagé dans l'affaire du journal? - ---Papa est un terrien: il ne croit qu'à la vigne et au blé. Mais je ne -désespère pas de le convertir à l'évidence. Ah! il est clair que si -j'apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père; -que si je t'amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler -dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d'autant!... - ---Eh bien! adieu, Prosper. - ---Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!... - - -V - -Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans -cérémonie. Il ne vint jamais. Il m'écrivit qu'une affaire de la plus -haute importance l'appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c'est -un emploi qui l'enchaînait. En compensation, il m'envoyait la revue -qu'il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms -pompeux s'étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et -Prosper me faisait part, obligeamment, d'une innovation qu'il venait -d'introduire: c'était d'adjoindre aux «membres fondateurs» une série de -«membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs, -auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page. - -Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner, -moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois». - -_Les Girouettes_ se trouvèrent aménagées au mois d'août, non pas d'une -manière très confortable, car c'était une bien vieille bicoque, mais de -manière à y jouir paisiblement d'un air pur et d'une vue large et -simple; c'est le propre caractère du pays. - -Les pièces étaient dallées de briques, les cheminées étaient de taille à -rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le -plafond si élevé que des toiles d'araignées résistaient aux têtes de -loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à -meneaux avec des sculptures naïves et des nids d'hirondelles, des -lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des -girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats -dans la nuit. - -Au pied d'une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires, -les toitures d'ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées, -brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin -creux, s'en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa -paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les -peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau -plat, plus spacieux que la place de l'Église, et là-bas un autre -semblable, réduit aux dimensions d'un sabot. A droite, au loin, c'est la -Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les -saules; en face, la Vallée d'Anjou plane et feuillue, que l'été avancé -couvre d'or; à gauche, les coteaux qui portent le vin. - -Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l'odeur des -pêches d'espalier d'un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou -bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire! - -Une saveur paysanne se mêlait par instants à l'arome des fruits mûrs, et -aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l'on -cuit le pain. - -Quand nous montions à nos chambres, nous n'étions pas las de regarder la -calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme -insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous -nommions ce moulin, entre nous, «l'Hypothèque». Le terme barbare, -l'étrangeté de l'objet et l'horreur de la chose signifiée nous -rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un -dragon ailé, «l'Hypothèque» se tenait immobile à l'entrée du trésor, -mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes -bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre -les lignes rigides des échalas, avait l'ouverture d'un pas d'homme. - ---Ce pauvre monsieur Quinqueton!... L'Hypothèque le mangera! - -Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des -vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés -d'une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient -des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des -caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque -hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l'air du -pays fut imprégné d'odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce -et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de -l'acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du -vin nouveau. - -Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton. - -On s'en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte. - -Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était -dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles -brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les -ceps, d'un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure -aux temps réguliers, comme eût fait quelqu'un comptant les pieds de -vigne. C'était une femme. La clarté incertaine, trompant sa marche, la -faisait enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de terre. -Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous fûmes -très intrigués. Qui était cette femme? - -C'était madame Pacaud; je l'appris dès le matin par un mot du notaire, -qui me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la -vendange Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité -de justice. - -C'était fait! la grande bête au clair de lune, l'Hypothèque... elle -mangeait le pauvre monsieur Quinqueton!... - -Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, madame Pacaud dans les -vignes. Elle n'était déjà plus très jeune, vingt ans auparavant; elle -n'avait pas changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien. - -J'allai au-devant d'elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui -dis: - ---Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper. - -Ma rencontre ne lui plaisait point; je vis l'embarras de sa figure. Tout -un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d'être bernée, l'examen -attentif de ma personne, l'envie de se donner le plaisir de me -reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment -j'étais là, puis le rappel de quelque nécessité supérieure qui lui -interdisait sans doute de parler. - ---Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j'avais seulement -l'intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des -nouvelles de monsieur Quinqueton... - ---Il va bien. - ---C'est l'essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je -l'ai vu à Paris. - ---Nous savons ça, monsieur Prosper nous l'a dit. Ah! bien! si je pensais -me trouver nez à nez avec monsieur Francis dans le Saumurois!... - -Elle était émue, madame Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore -le poids écrasant du silence qu'elle était tenue d'observer, la -suffoquaient. C'était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux -traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme -et était vêtue avec une extrême propreté. - ---Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde -est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées -de chez moi?... - ---A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son -effroi. - ---J'habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là. - ---Un Parisien! vous voulez rire, monsieur Francis!... - ---Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres -de propriété. - -Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers -retranchements. Étant propriétaire voisin, j'étais destiné à apprendre -la vente, et sur l'heure. Il était vain désormais d'essayer de me taire -la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard -affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même. - -Son premier cri fut: - ---Vous ne direz rien à monsieur Prosper! - ---Je vous le promets, madame Pacaud. - ---Eh bien! c'est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et -d'abord monsieur Quinqueton ne va pas bien. - ---Sa santé? - ---Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion. - ---Ah! - ---Faut être juste, c'est de sa faute! - ---Comment! de sa faute? - ---Si monsieur n'avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas -arrivé. - ---Expliquez-vous! - ---Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une -fois qu'on a commencé, c'est comme à confesse, il n'y a pas, il faut -fureter dans les coins jusqu'à ce qu'on ait déclaré le plus petit -péché... Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!... -Monsieur Quinqueton est ruiné! - -Après ce mot, ses bras, ses traits et l'animation de son regard -tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil -de son petit dans la fosse. Mais elle reprit: - ---Je m'aperçois que je commence par la fin!... C'est parce que c'est le -principal et que ma langue ne l'a pas retenu. Je ne l'ai jamais dit -encore à personne. Vous ne le répéterez pas à monsieur Prosper, au -moins!... - ---Comment! Prosper ne sait pas?... - ---Il ne faut pas que monsieur Prosper le sache: monsieur en mourrait. - ---Bah! - ---Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous -le dire: ça n'est pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! C'est -de ce que j'ai découvert le pot aux roses. - ---Cependant, il me semble qu'il est de toute nécessité que Prosper, qui -peut compter sur l'héritage de son père... qui peut l'escompter, même... - ---Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je vois déjà que j'ai eu la langue -trop longue. Alors, je vas donc être obligée de vous en dire encore plus -pour vous empêcher de parler... - ---Soyez convaincue, madame Pacaud, que c'est dans l'intérêt de Prosper, -uniquement, que je me place, intérêt que je crois connaître mieux que -personne, attendu que... - ---Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que -personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie -bien: vous n'avez pas entendu parler d'un mariage que ce pauvre monsieur -faisait mijoter depuis des années... Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon -Dieu! puisque j'ai tant fait que d'être bavarde, avez-vous entendu -parler de mademoiselle Potu? Elle n'est pas ce qu'on appelle une beauté, -non; ce n'est pas comme sa soeur qui a épousé un hussard; mais son père -a un château du côté de Lavardin, et il dit comme ça qu'il veut un -gendre qui ne soit pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant que le -hussard, qu'on ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam, leur aurait causé des -surprises... Ce serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui -serait comme qui dirait promise, à cette heure, à monsieur Prosper. - ---Prosper ne m'a pas parlé. - ---Il est discret! L'occasion où je m'en suis aperçue, ça été pour sa -décoration: il n'en avait soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non, pas -même à son père!... Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein? Quand on -pense que monsieur Foureau, le principal du collège, qui pétitionne -depuis dix-huit ans pour l'avoir, lui, le ruban violet, ne le tient pas -encore!... Faut-il donc qu'il en ait fait, dans ce Paris, le cher -mignon! On dit qu'il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu'au -jour d'aujourd'hui, par exemple, ça n'est pas à moi de vous l'apprendre; -mais il faut tenir compte de l'honneur. A présent, pour le reste, une -fois marié à mademoiselle Potu!... - ---«Une fois marié à mademoiselle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un -peu, madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père -de mademoiselle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée -de monsieur Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme -connaît comme possédant des propriétés dans le Saumurois... - ---J'entends bien, mais monsieur Potu, voyez-vous, ça n'est pas ça qui -lui fera ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus. - ---Cela n'est pas une raison! - ---Et les jeunes gens, monsieur, que c'est comme deux tourtereaux! Vous -ne voudriez pas les séparer? Non, rien que d'y penser, je sens mon coeur -qui se fend. - ---Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n'y a -qu'un instant, que la nouvelle de l'infortune de monsieur Quinqueton -serait sans influence sur la décision du papa Potu. J'en reviens à mes -moutons: le parti le plus sage, et j'ajouterai le seul digne, à l'heure -présente, est d'avertir Prosper. - ---Vous voulez tuer son père; c'est votre idée bien arrêtée! Monsieur -Quinqueton n'a pas voulu dire à son fils qu'il était obligé de -s'endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui -pourquoi il ne l'a pas dit à son fils! A son fils? Mais c'était pour lui -payer sa pension à Paris qu'il empruntait de l'argent sur ses terres! Il -aurait mieux aimé engager les balances de la justice--c'est sa manière -de parler que je vous rapporte--plutôt que d'enrayer l'avancement de son -fils. - ---L'avancement de son fils?... - ---Vous n'êtes pas sans savoir que monsieur Prosper a à Paris une haute -situation. C'est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d'être -distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l'Exposition; -son fils l'a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C'est les -propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu'on n'oublie pas. Donc, -monsieur Prosper, ces derniers temps, était en passe d'obtenir quelque -chose comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de -mariage, c'est encore d'un plus joli coup d'oeil qu'une truelle à -poisson!... Mais voilà!... Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui -êtes de Paris, vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n'a -rien, comme dit l'autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de -mille francs, monsieur Prosper passait haut la main par-dessus les -épaules aux camarades. Ah! aujourd'hui, à ce qu'on dit, c'est l'assaut: -l'honneur et la victoire à celui qui arrive le premier. Dix mille -francs! c'est que ça ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de -ce calibre-là. Enfin, monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et -loyal avec moi: il m'a averti le jour où il s'est trouvé en état de -gagner sa vie, et, depuis ce temps-là, il ne m'a plus guère demandé -qu'une centaine de francs par-ci par-là; aujourd'hui il s'agit de lui -donner un coup de main: c'est pour son établissement définitif; il me -rendra le bienfait au centuple, et déjà il me promet six pour cent de -mon argent.»--«Qui sait, que je lui ai fait observer, si monsieur -Prosper ne va pas nous sortir de là avec la Légion d'honneur? Ha! ha! -est-ce qu'il a fait tambouriner à l'avance pour son ruban violet? Non. -Eh bien!...»--«Vous avez raison, ma fille, m'a dit monsieur, et Prosper -aura ses dix mille francs.» - -Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j'avais su où c'était que ce -pauvre monsieur les prenait!...--Dieu de Dieu! est-il bien possible -qu'un homme vivant soit fermé comme la tombe! Il les prenait, ces dix -mille francs, sur l'argent qu'il avait de côté pour payer les intérêts à -ses prêteurs! et savez-vous ce que c'était, ces dix mille francs? -c'était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il -arrivé là? et pourquoi n'avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le -dire: c'était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que monsieur -Prosper soit tout à fait établi! - ---Avant que Prosper soit tout à fait établi!... - ---C'est d'un bon père de famille, monsieur Francis! - ---Mais, après?... après?... lorsque Prosper eût été tout à fait établi? - ---Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de -lui avancer à son tour. - ---Oh! - ---Monsieur Prosper lui avait affirmé qu'il se ferait dans les vingt -mille avant un an au bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent -mille!... Ajoutez à ça la dot de mademoiselle Potu: tout s'arrange et -finit bien, comme dans les pièces de théâtre. - ---Oh! - ---Ça va donc être à moi, monsieur Francis, de vous faire une petite -question. Allons! Vous qui connaissez monsieur Prosper à Paris, c'est-il -votre avis qu'il sera bientôt en état d'aider son père? - ---... D'aider son père? - ---Voyons! c'est-il vrai qu'il y a à Paris des positions qui rapportent -des cent mille? - ---Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud. - ---Oui, mais là, selon vous, monsieur Prosper est-il un homme à s'avancer -à ces grades-là? - ---Tout est possible, madame Pacaud. - ---Oh! je vois bien, allez, que vous n'y croyez point! - - -VI - -Madame Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendôme se faisait de -Prosper. Plus que l'accident de son vieux maître et sa ruine, cette -chute de rêve menaçait de la démoraliser. - -J'emmenai madame Pacaud déjeuner aux _Girouettes_. Nous essayions de la -distraire pour qu'au moins elle mangeât. - ---Mon estomac est tordu comme un linge à essorer, monsieur, madame; vous -n'y feriez pas passer un grain de millet à nourrir les oiseaux. - -Elle était tiraillée par la crainte que mon peu de confiance -correspondît à la réalité, et par le désir--plus fort que tout--que ses -chimères ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, elle me -boudait un peu, parce que j'avais molesté ses chimères. - ---Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper! - ---Ça ne se peut pas! - ---Alors, que monsieur Quinqueton lui-même l'avertisse! - ---Il aimerait mieux se faire périr! - ---Donc, que Prosper reste dans l'ignorance. - ---Ça ne se peut pas non plus, s'il faut aider à présent son père! - ---Avertissez Prosper. - ---Non. - ---Allez au diable, ma chère madame Pacaud! - -Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant devoir intervenir. - ---Écoutez! - -D'un bond, elle fut debout. - ---Oh! tout beau!... tout beau!... Je n'ai pas trouvé le moyen d'aplanir -les difficultés. J'examine simplement ce qu'il est en mon pouvoir de -faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il n'est -pas admissible que Prosper ne soit pas informé de la fâcheuse santé de -son père. - ---Mais, monsieur... - ---Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous écriviez sur -l'heure à Prosper quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, votre -papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquiétudes pour sa -santé la semaine passée; vous devriez bien venir le voir.» - ---Mais, monsieur!... - ---Il viendra. Pour éviter tout désordre, taisez-vous sur les causes -morales qui ont altéré la santé de monsieur Quinqueton... - ---Monsieur Francis, laissez-moi parler! - ---Parlez, madame Pacaud. - ---Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c'est que je n'ai pas tout -de suite envoyé une dépêche à monsieur Prosper: je n'aurais pas pu tenir -ma langue de lui tout raconter. - ---Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la dépêche et vous n'avez rien -raconté. - ---Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera... - ---Laissez-moi parler à mon tour: quand il arrivera, je serai là, ou je -serai sur le point d'arriver par le premier train: vous pourrez bien -tenir votre langue une heure! - ---Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? Vous ferez ça pour nous? - ---Vendôme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne -ces jours-ci, et je serai heureux de revoir monsieur Quinqueton. Mais ce -n'est pas cela: il est indispensable que quelqu'un ici surveille la -vente des vendanges et s'occupe de la vente des terres; vous ne pouvez, -madame Pacaud, laisser plus longtemps seul monsieur Quinqueton; vous -retournerez à Vendôme et direz à votre maître que je m'acquitterai du -soin de ses affaires du Saumurois, et que je lui en rendrai compte avec -toute la discrétion que l'on ne serait peut-être pas en droit d'attendre -d'un homme d'affaires salarié. Ma présence à Vendôme sera d'ailleurs -moins suspecte que toute autre. Quant à Prosper, eh bien, nous -déciderons avec monsieur Quinqueton s'il convient ou non de lui parler. - ---Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sûr, -n'en sera point jalouse? Et dire que j'ai failli ne point vous adresser -la parole ce matin!... Ah mais! c'est qu'un peu de plus, vous ne -m'auriez pas fait desserrer les dents! - - -VII - -Une huitaine de jours après, je prenais tristement le train pour -Vendôme. Je n'avais point de fort bonnes nouvelles à donner à monsieur -Quinqueton: les opérations de la vente étaient déplorables; toutefois, -j'avais obtenu de quelques créanciers de surseoir à l'aliénation d'une -partie du domaine, ce qui permettrait au propriétaire de s'en défaire -plus avantageusement à l'amiable; mais, tous comptes faits -approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties -par hypothèque. Ah! s'il pouvait être temps encore de sauver les dix -mille francs confiés à Prosper!... - -Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendôme, -d'apercevoir Prosper, tout jovial, l'oeil animé, la joue heureuse et -venant au-devant de moi les deux bras tendus! N'avait-il pas encore vu -l'état de son père? Il en ignorait, en tout cas, la cause. - ---C'est gentil à toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son -patelin!... c'est gentil!... - ---Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d'accourir au-devant de moi à -la gare. - ---Tu serais arrivé une heure plus tôt, nos trains se croisaient: j'ai eu -tout juste le temps d'embrasser mon père. Hein! quel coup! - ---Comment va-t-il? - ---Très bien! Il est sauvé. D'abord je lui ai remonté le moral. Ne se -faisait-il pas du mauvais sang!... - ---C'est que, sans doute, il avait ses raisons... - ---Tu sais le mystère qu'il me tenait caché? - ---J'arrive du Saumurois... Mais toi, Prosper?... - ---Madame Pacaud m'a tout dit. - ---Ah! parfait. - ---J'ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais -pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de père était tout tremblant: -«Mon garçon, j'attendais que tu fusses de taille à faire fi de cent -arpents de vigne...» Alors j'ai dit: «Papa, vous avez bien fait!» - ---En effet!... si tu es de taille! - ---Cette bêtise! Tu n'as donc pas vu le lancement de l'_Intégral_? - ---Ah! c'est le fameux journal? - ---Affaire magnifique, mon ami!... dépasse toutes prévisions!... Nous -pouvons vivre deux ans sans réaliser un rouge liard de bénéfices. En -attendant, nous pénétrons dans le plus petit hameau; tu as dû voir notre -feuille à la campagne; à Vendôme, elle est entre toutes les mains; je -vais avoir l'honneur de te montrer mon portrait sur les murs!... Que je -te dise: madame Pacaud, hier soir, à la brune, a lacéré une affiche pour -apporter triomphalement mon effigie à la maison. - ---C'est la gloire. - ---Pour qui n'exagère pas, c'est l'aisance, ou, si tu préfères, une -prospérité honorable... Ah! mon vieux Francis, tu n'as pas eu de nez. - ---Qui ça?... moi?... - ---Toi, malin! Est-ce que je ne t'ai pas mis à même d'avoir part au -magot? La confiance t'a manqué: tant pis pour toi!... Oh! je ne t'en -veux pas; d'ailleurs, tu t'es montré avec moi d'une correction dont je -te saurai gré. - ---Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-être indiscrète; -mais je sais que ton père t'a confié dernièrement une certaine somme. -L'as-tu tout entière employée? - ---Parbleu! - ---Aïe! aïe! - ---Qu'en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?... Tu peux -parler, Francis. - ---Il s'agit des créanciers de ton père... La vente ne couvrira pas... -Enfin, on calcule qu'il restera bien sept à huit mille francs impayés. - ---Baste! je me mets dans la manche du député de là-bas!... Comment -s'appelle-t-il?... Il n'y a qu'à ouvrir le Bottin... Et je fais fermer -la bouche à tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd'hui la -seule puissance. Si mon bonhomme de père était plus ingambe et plus -jeune, et si des liens--dont j'aurai à te faire part--ne nous retenaient -à Vendôme, je l'aurais, en quinze jours, fait nommer où il m'eût plu. - ---Ta position au journal est solide, cela va sans dire? - ---Je suis assis sur les dix mille francs de papa. - ---Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j'espère? - ---Écoute, enfant: deux chroniques de tête, par mois, signées Tristan de -Mélisande, à dix louis l'une: c'est déjà de quoi caler les joues d'un -être humain, même pubère? A l'office des annonces, maintenant, et pour -débuter seulement--en six mois on estime que le chiffre d'affaires -centuplera--la ration m'est doublée. Mais, que vois-je?... Ne te -pâmes-tu point? Ajoute qu'il ne m'est pas interdit de faire passer au -rez-de-chaussée un feuilleton bâclé en douze nuits ou commandé dans les -prisons. - ---Le traitement d'un préfet. - ---De première classe. - ---... Mais, il est vrai, révocable... - ---J'ai un contrat en bonne forme. L'essentiel, toutefois, dans nos -boîtes, est, je l'avoue, de s'imposer... - ---J'approuve ta prudence. - -En passant le long d'un grand mur bariolé d'affiches, Prosper me dit: - ---Regarde. - -Et, de la canne, il m'indiquait un médaillon entre vingt autres inégaux -et agglomérés comme les yeux d'un bouillon. Le médaillon, de taille -moyenne, contenait des traits que j'eus du mal à reconnaître, mais une -banderole portait le nom de Tristan de Mélisande. - ---Tu vois, dit Prosper, je ne mens pas. - -Nous arrivâmes à la maison du juge de paix. Madame Pacaud vint nous -ouvrir. Elle semblait fort tranquillisée; elle regardait Prosper comme -au temps où elle admirait son intrépidité; par contre, il me parut -qu'elle ne m'envisageait pas d'un bon oeil. Était-ce qu'elle avait honte -de n'avoir pu tenir sa langue? - ---Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il? - ---Mais... tout va très bien! me dit-elle. - -Le ton m'en disait plus que n'eussent fait de nombreuses paroles: elle -me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son -voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d'une heure, -avait retourné les visages comme un gant et vaporisé dans la maison -l'optimisme et l'espérance. - -On me conduisit à M. Quinqueton, qui était assis dans un fauteuil, un -peu hébété par les crises récentes, et comparable, si j'ose dire, après -extraction de son secret, à une récente accouchée. Mais sa molle joue et -sa paupière pudique, froissées par le coup brutal, étaient réanimées en -dessous par un nouvel élixir. - -J'avais dessein de l'entretenir des opérations effectuées, en partie par -mes soins, dans le Saumurois; mais, en vérité, il semblait assez peu -curieux de les connaître, en présumant le résultat mauvais, tandis que, -décidément, la journée était à la détente et presque à la joie. Je me -fis l'effet d'un trouble-fête et me demandai, un moment, pourquoi et -comment j'étais là. Boudé par madame Pacaud, qui m'avait fait venir, -porteur de faits précis qui jamais n'agréèrent à M. Quinqueton, et -continuant à jouer vis-à-vis de Prosper le rôle ingrat de confident -sceptique: quel parti meilleur me restait-il à adopter que celui de -prendre le premier train? - -J'avisai M. Quinqueton que, rassuré sur sa santé, je ne comptais faire à -Vendôme qu'un court séjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un même -sourire, ce sourire de complicité heureuse des enfants qui cachent un -petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fête; -et ils dodelinèrent de la tête: non, non! on ne s'en va pas comme cela. - -M. Quinqueton m'attira à lui. - ---Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la -connaissance de quelqu'un. - -Et Prosper eut un large rire. - ---Ah! ah! fis-je, il y a du mystère! - ---Il y a du mystère. - -Je dus me frotter les mains, simulant la gaieté de celui à qui l'on en -annonce une bien bonne. - ---Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prétend qu'il n'y a -point de bonheur qui n'ait son revers; mais il est peut-être juste de -soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois une certaine -compensation. Pour ma part, j'ai été secoué, ces derniers temps, comme -on ne secoue pas un vieux prunier... eh! eh! la comparaison n'est pas -mauvaise: il ne reste pas un seul fruit à l'arbre. Si ce n'était que -moi, mon Dieu, à mon âge on n'a ni coquetterie ni grand appétit; mais -mon dénuement n'est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis vous le -confier, caressait un joli projet de mariage. - -Je m'inclinai. - ---Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, j'ai eu la bouche amère quand -il m'a fallu avouer au père de la jeune fille que mes propriétés du -Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids -d'un de mes cheveux blancs... Entre nous, on peut confesser sa -faiblesse: j'aurais eu moins de dépit à voir vendre, devant ma porte, ma -paillasse et mon bois de lit. - -On reconnaissait bien là le M. Quinqueton «faraud» qui n'avait pas remis -le pied dans le Saumurois du jour où il y eût été exposé à rencontrer un -créancier. - ---Notez, dit-il, qu'aucune parole n'avait encore été prononcée qui pût -engager les deux familles: chacun a sa fierté... Oh! oh! c'est qu'il -s'agit d'un contrat qui fera date dans l'étude du notaire! L'avenir -glorieux de Prosper, voilà le coup de fouet que j'attendais pour oser la -demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que -c'est ma fausse position, précisément, qui nous a fait tomber la poire -dans la main! Vous me direz que c'est donc qu'elle était mûre. Ah mais! -c'est qu'elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.--«Sacrédié, -mon cher Quinqueton», m'a dit le père de la jeune fille... Faut-il vous -le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise de la voir entrer -ici, car nous l'attendons. C'est un homme carré en affaires et qui n'y -va pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton», m'a dit -monsieur...--Ah! le bout de la langue me démange...--«voici cinq ans et -trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l'état de votre fortune et -que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de -fils». Il le savait, monsieur!... «Je n'attendais que votre confidence», -m'a dit monsieur... mettons monsieur X... «pour vous parler à coeur -ouvert. Comment ai-je appris vos petites misères? Par ma police, donc! -Et pourquoi est-ce que j'ai lancé ma police à vos trousses? Tiens! à -cause de l'intérêt que je vous porte, sacrédié! et à cause d'un certain -sentiment qui unit nos enfants.»--«Oh! oh! lui ai-je fait, c'est donc -vrai, Potu, vous y pensez donc?...» Tant pis! le nom m'a échappé!--«Si -j'y pense! et vous, vieux gredin?»--«Oh! moi... Mais mes -vignobles?...»--«Je donne deux cent mille francs à ma fille, c'est-il -assez pour deux personnes?»--«Bonté du ciel!»--«Ne me remerciez pas», me -dit Potu, «ma fille n'est pas taillée pour épouser un marquis»... -Attrape ça, Prosper! «D'ailleurs», dit-il, «je suis moi-même plus -autoritaire qu'un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne -dans le creux de la main.» - ---Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement -mes mesures! - ---Qu'est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton. - -Je ne disais rien de tout cela. - ---Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va -s'emballer!... - -M. Quinqueton reprit: - ---Que Potu vienne pour la première fois faire allusion à un mariage -entre nos enfants le jour où je lui annonce mon infortune, ça, c'est le -fait d'un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine même où -Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de -demander, pour la première fois et le front haut, la main d'une -héritière, voilà ce que j'appelle une rencontre providentielle. - -Madame Pacaud ouvrit la porte précipitamment et nous lança: - ---Voilà monsieur Potu! - -Elle avait la figure épanouie, arrondie en galette; elle avait du nom de -M. Potu plein la bouche. - -M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui -semble élargir l'espace devant un personnage important. D'instinct, je -les imitai. A nous trois, nous étions la foule qui s'écarte devant les -pas d'un potentat. - -La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement avec celle que -venait de m'évoquer le juge de paix; ou, du moins, si elle était d'un -homme, à n'en pas douter, «carré en affaires», c'était un de ses angles -tranchants qu'il poussait brutalement dans le bel espace élargi devant -lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos -bouches en coeur. - ---Bonjour, Potu! - ---Bonjour, monsieur Potu! - ---Bonjour. - -A sa façon de dire «bonjour», on connaissait que cet homme avait des -chiens, qu'il montait à cheval et qu'il aimait, le matin, faire le tour -de ses communs, la cravache à la main, en se fouettant les mollets. Je -jugeai décent de me retirer. On me présenta; il ne me reconnut pas. - ---Charmé, monsieur, dit-il. Vous n'êtes pas de trop. Je regrette de ne -pouvoir dire sur la place publique ce que j'ai à dire. - -Il n'accepta point de siège. Il se promena pesamment dans la pièce. Il -avait le menton rasé, le teint d'un fruit superbe qui garde, sous la -peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des -favoris d'un blanc immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets -d'acier. - -Il se tourna soudain vers Prosper et dit: - ---Mais vous êtes fou, mon garçon! - -Les Quinqueton s'affaissèrent. Une demi-minute s'écoula. M. Potu dit: - ---Sacrédié! - -Puis on sentit qu'il allait parler; mais il préférait encore recourir à -son juron, qu'il répéta avec des intonations énergiques signifiant sa -colère et le regret qu'il avait de ce qui arrivait. - ---Sacrédié de sacrédié de sacrédié!... - -C'était le mot qui ouvrait l'écluse; le flot s'épancha. - -M. Potu croisa les bras et s'adressa à Prosper: - ---Alors, vous êtes sérieusement journaliste? - -Prosper tomba des nues, se releva, eut une étincelle de révolte, voulut -parler. On le coupa. - ---Et vous étalez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un -cabotin, une chanteuse de beuglant?... Et vous croyez que ça nous amuse, -et que ça nous honore, hein? et vous venez nous coller ça en face de ma -grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans -me heurter à ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a -passé devant le jury sous l'inculpation d'attentat aux moeurs! Et vous -allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j'ai -lue avant-hier dans un journal qu'un aboyeur m'a mis de force dans la -main, où vous refaites le plan de l'Europe et celui de la société, où -vous traitez de Dieu, du Pape, de l'Enfant, de la Femme, du Capital et -du Salariat, avec l'assurance d'un pilier de taverne et l'ignorance de -mon garçon d'écurie! Et vous êtes payé pour ça! - ---Mais, monsieur!... fit Prosper. - ---Vous voudriez bien me le faire croire! - ---Je le prouverai. - ---Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me -prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j'ai doublé la -fortune de mon père en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez -que je m'appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en -bouteille?... Est-ce que vous croyez que je m'intéresse à vous dans -l'espoir de vous voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne farce! -Oh, oh! si vous aviez su vous en rendre capable!... Vous ne pouvez pas -réussir dans le journalisme, parce que là comme ailleurs, et quoi qu'on -dise, une certaine compétence est nécessaire. Qu'avez-vous fait pour -vous préparer à parler au public, à le diriger, à l'instruire? N'essayez -pas de me donner le change: vous n'avez rien fait, rien. Mais, mon -fiston, un maître d'école en sait plus que vous; et il ne fait la classe -qu'à des marmots. Vous n'avez pas ouvert un livre; vous n'avez pas -cherché à fréquenter les hommes de valeur; vous n'avez pas tenté un -effort pour réfléchir... Taisez-vous! Je vous connais, peut-être! Vous -êtes un âne bâté, un âne. Qu'est-ce que vous avez fait? Vous avez -attendu qu'il se trouve quelque part une place vacante. Qu'est-ce que je -dis? Vous l'avez achetée, cette place, à beaux deniers comptants, le -fond du sac de votre malheureux père. Vous l'avez payée le prix d'une -charge de greffier à la justice de paix! Voilà de quoi vous vous -enorgueillissez! Voilà de quoi vous faites part aux trente-six mille -communes de France! Sabre de bois! Autrefois on publiait le nom des -hommes célèbres; aujourd'hui, on se rend célèbre en publiant son -portrait. Sacrédié de sacrédié de sacrédié! - -Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopinés du tonnerre, tantôt -tendait le dos ou bien était redressé par une dernière goutte de sève -orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop -courts intervalles des éclats de la foudre. Prosper était écorché dans -sa vanité, écartelé par l'envie de sauter à la gorge de M. Potu et par -le désir, ancien comme une habitude, d'être un jour uni à mademoiselle -Potu. - ---Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer à ronger vos -feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation était -excellente, mon garçon! On vous passait la littérature: d'abord personne -ne sait ce que c'est; et ça vous donne du luisant près des dames! Enfin, -ça n'est pas compromettant!... - ---Mais, manger, monsieur! parvint à faire entendre Prosper. - ---Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n'est pas -moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c'est pour lui -permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos -propriétés du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon -brave ami, leur couper les vivres à quinze ans. Voilà un dadais qui ne -fichait rien, parce qu'il comptait sur son père; voilà un bonhomme qui -se ruinait en escomptant l'avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié! - ---Potu! soupira le juge de paix, ratatiné dans son fauteuil, ne croyez -pas... - ---«Ne croyez pas!» Mais il y a beau temps que je sais tout ça!... Oh! -oh! ce n'est pas à moi, Potu, que l'on fera prendre des vessies pour des -lanternes! Puisque je vous dis que la situation était excellente!... Eh! -pardieu! j'étais là. J'avais tout prévu. Ça me faisait plaisir, à moi, -de voir se réaliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en -buvant de l'eau; je guettais le moment où vous toucheriez la vase. -Alors, un coup de filet; hop! Ma fille était de connivence: à nous deux, -nous opérions le sauvetage. Bonne action. J'ai de la fortune et j'aime à -en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris -date. Pan! Qu'est-ce qui arrive? Ce cornichon-là qui, avant de sombrer, -s'avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah! -mais, c'est que je n'y vois plus goutte! Tirez-vous de là-dedans, mon -bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien à la nage pour pêcher un -malandrin qui est en train de se noyer discrètement, proprement; mais je -ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tête de la -hauteur du clocher au beau milieu de la rivière, au roulement du -tambour, devant les populations assemblées! - ---Je ne vous demande pas la charité, dit Prosper; ni mon père ni moi ne -vous avons tendu la main. - ---Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq -jours, aveugle, qu'on a flanqué dans le canal, et vous criez!... - ---La plaisanterie n'est pas de mise. Vous prétendez m'exécuter au yeux -de mon père, et chez nous; c'est une violation de domicile, un -assassinat moral! - ---A quinzaine la chronique, Tristan de Mélisande!... - ---J'appartiens à la presse, au public! Je ne souffrirai pas!... - -Voici la vanité qui remontait à l'épiderme de Prosper. Je jugeai que, -pour plastronner devant moi, il était fort capable de compromettre son -avenir et celui de son père. Soustrait aux regards de la galerie, un -homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine, -où je trouvai madame Pacaud, qui m'accueillit d'une manière maussade: - ---C'est de votre faute, aussi! me dit-elle. - ---S'il vous plaît? - ---Vous voyez tout en noir!... Je m'en suis bien aperçue, dans le -Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: «Tout -va se gâter.» - ---Oserai-je rappeler à votre bonne mémoire, madame Pacaud, les raisons -qui décidèrent mon voyage à Vendôme, et qui ne sont pas de pur agrément? - ---Je n'ai pas la malhonnêteté de vous reprocher d'être venu à Vendôme; -mais n'empêche qu'avant que vous ayez été vous installer là-bas tout ras -les propriétés de monsieur, on a vécu ici tranquille comme Baptiste... - ---Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j'ai le mauvais -oeil? - ---Il y en a qui l'ont sans qu'on s'en doute. - -J'allai prendre l'air dans le petit jardin. Presque rien n'y était -changé. Le cours d'eau qui avait porté nos bateaux sortait de sa voûte -obscure en brisant contre le grillage des brindilles de paille. Le -poirier avait disparu, mais le banc de bois était là. Je m'y assis et -regardai l'eau. Quel miroir pour trente ans écoulés! - -«Seringapatam!...» J'entends encore Prosper époumoné, piétinant, -transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que madame Pacaud vient -lui éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend -le pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement -mes bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton, et madame Pacaud ne -croyaient-ils pas qu'effectivement Prosper revenait du bout du monde? -Quant à Prosper lui-même, il n'en doutait pas. Serait-ce donc, par -hasard, une force réelle que cette étrange faculté de produire -indéfiniment l'illusion? Ah! cependant, M. Potu regimbait. - -La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint à moi. -Je lui dis: - ---Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps... - -Prosper sourit, se contentant de hausser une épaule. - ---Je t'avais dit à Paris, Prosper: «Le père Potu m'a l'air d'un bonhomme -qui ne s'en laisse pas conter.» - ---Qu'il ne s'en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit; -mais lorsque la réalité sera là, il faudra bien qu'il la touche. - ---Après ce qu'il t'a dit, tu espérerais?... - ---Je n'espère pas: je suis certain. Quelle tête tu as, mon bon Francis! - -J'allai prendre congé de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient -suffi à panser les contusions reçues au cours de l'algarade Potu. M. -Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l'espérance. -Barbiche à part et cheveux blonds, il ressemblait étonnamment au -portrait du poète inspiré, jadis enclos dans un placard aux confitures. -Nous devisâmes un petit quart d'heure. Quant à lui parler de ses -affaires du Saumurois, ce pourquoi j'étais venu, la seule pensée, triste -et mesquine, m'en parut ridicule, tant elle était en désaccord avec la -grandeur des projets que roulaient ici les cervelles. - -Madame Pacaud, rassérénée aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et -d'un oeil malin et satisfait: - ---Vous voyez bien! dit-elle. - -Prosper vint me reconduire à la gare. Au bas de mon compartiment, il me -dit, d'un ton généreux: - ---Et s'il vous prend la fantaisie, à ta femme ou à toi, d'avoir des -places de théâtre, n'allez pas vous gêner, au moins!... - - -FIN - - - - -TABLE - - - LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1 - LE GARDIEN DE CHANTIERS 13 - MESDAMES DESBLOUZE 29 - LA PAIX 71 - GRENOUILLEAU 81 - L'INDIVIDU 93 - CE BON MONSIEUR 107 - ROMANCE 115 - GOTHON 123 - L'ATTENTE 133 - LE CLIENT 153 - CE QUI NE SE PEUT PAS 167 - LE PAYSAGE ADMIRABLE 179 - L'ÉTOFFE A L'ENVERS OU L'INITIÉ 191 - LA CONVERSATION 201 - STANISLAS RONDACHE 217 - PATATRAS! 237 - LES QUINQUETON 247 - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--3560-8-13. - - - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - -Format in-18 à 3 fr. 50 le volume - - - GABRIELE D'ANNUNZIO - Francesca da Rimini 1 vol. - DOCTEUR BARTHEZ - La Famille Impériale à St-Cloud et à Biarritz 1 - RENÉ BAZIN - Nord-Sud 1 - JEAN BERTHEROY - Les Tablettes d'Erinna d'Agrigente 1 - RENÉ BOYLESVE - Madeleine Jeune Femme 1 - BARONNE A. DE BRIMONT - Tablettes de Cire 1 - GÉNÉRAL BRUNEAU - En Colonne 1 - GASTON CHÉRAU - L'Oiseau de Proie 1 - HENRY DAGUERONES - Le Kilomètre 83 1 - GASTON DESCHAMPS - A Constantinople 1 - CHARLES ESQUIER - L'Entraîneuse 1 - ANATOLE FRANCE - Les Dieux ont soif 1 - FERNAND GAVARRY - L'Ultimatum 1 - MAXIME GORKI - Une Tragique Enfance 1 - PAUL LACOUR - Le Frelon 1 - ÉTIENNE LAMY - Témoins de Jours passés (2e série) 1 - PIERRE LOTI - Turquie agonisante 1 - KARIN MICHAELIS - La Jeune Madame Jonna 1 - CHARLES NICOLLE - Le Pâtissier de Bellone 1 - ÉMILE NOLLY - Gens de Guerre au Maroc 1 - HENRI DE NOUSSANNE - L'Aéroplane sur la Cathédrale 1 - JULES SAGERET - L'Amour menteur 1 - MARCELLE TINAYRE - Madeleine au Miroir 1 - LÉON DE TINSEAU - Le Duc Rollon 1 - PIERRE DE TRÉVIÈRES - Le Fouet 1 - PAULINE VALMY - La Chasse à l'Amour 1 - JEAN-LOUIS VAUDOYER - Poésies 1 - RENÉ WALTZ - Vers les Humbles 1 - Mrs. WILFRID WARD - Les Mains pleines 1 - COLETTE YVER - Les Sables mouvants 1 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La marchande de petits pains pour les -canards, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARCHANDE DE PETITS PAINS *** - -***** This file should be named 63647-8.txt or 63647-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/6/4/63647/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/63647-8.zip b/old/63647-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 19a8534..0000000 --- a/old/63647-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63647-h.zip b/old/63647-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index ad6b4a4..0000000 --- a/old/63647-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63647-h/63647-h.htm b/old/63647-h/63647-h.htm deleted file mode 100644 index b8dd788..0000000 --- a/old/63647-h/63647-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9575 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of La marchande de petits pains pour les canards, by René Boylesve. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 2em 0 1em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small, small { font-size: 90%; } - -.roman { font-style: normal; } -i sup { padding-left: .25em; } -.b { font-weight: bold; } -.sans-serif { font-family: sans-serif; } - -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.date { margin: 1em 5%; text-align: right; font-size: 90%; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -.asterism { text-align: center; margin: 1em 0; line-height: .6em; font-size: 90%; } - - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.c { text-align: center; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } -td.bot { vertical-align: bottom; } - -a { text-decoration: none; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of La marchande de petits pains pour les -canards, by René Boylesve - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La marchande de petits pains pour les canards - -Author: René Boylesve - -Release Date: November 6, 2020 [EBook #63647] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARCHANDE DE PETITS PAINS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<p class="c large">RENÉ BOYLESVE</p> - -<h1>LA MARCHANDE<br /> -<span class="large">DE PETITS PAINS</span><br /> -POUR LES CANARDS</h1> - -<p class="c small">NEUVIÈME ÉDITION</p> - - -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<table summary=""> -<tr><td class="small">LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">vol.</td></tr> -<tr><td class="small">LES BAINS DE BADE</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">SAINTE-MARIE-DES-FLEURS</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">LE PARFUM DES ILES BORROMÉES</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">MADEMOISELLE CLOQUE</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">LA BECQUÉE</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">L'ENFANT A LA BALUSTRADE</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">LE BEL AVENIR</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">MON AMOUR</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">LE MEILLEUR AMI</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -<tr><td class="small">MADELEINE JEUNE FEMME</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot c">—</td></tr> -</table> - -<p class="c gap">Droits de reproduction et de traduction réservés -pour tous les pays.</p> - - -<p class="c gap" lang="en" xml:lang="en">Copyright, 1913, by <span class="small">CALMANN-LÉVY</span>.</p> - - -<p class="c gap small">E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>Il a été tiré de cet ouvrage<br /> -<span class="small roman">SOIXANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE</span>,<br /> -et<br /> -<span class="small roman">DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE</span>,<br /> -tous numérotés.</i></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">A<br /> -<span class="large">FERNAND VANDÉREM</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1"><span class="small">LA</span><br /> -MARCHANDE DE PETITS PAINS<br /> -POUR LES CANARDS</h2> - - -<p>Un abbé saute précipitamment dans une des -barques amarrées au petit embarcadère du -Lac, et le voilà qui se met à manier les avirons -avec une remarquable gaucherie, et qui -perd son chapeau, et qui heurte un canot -ramenant plusieurs promeneurs; enfin, il -pointe vers l'île en ramant à tour de bras. La -scène a des allures de sauvetage. Plusieurs -personnes semblent s'inquiéter. J'avise une -marchande de petits pains qui se trouve là:</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc?</p> - -<p>—Oh! dit-elle… c'est monsieur l'abbé qui se -fait du mauvais sang, rapport aux enfants qui sont -allés dans l'île, à la buvette. D'ordinaire, ils -m'achètent chacun deux gaufrettes, une madeleine, -avec un verre de coco; mais les enfants, -au jour d'aujourd'hui, y a plus moyen de les -tenir, il faut qu'ils aillent au plus loin… Celui -qu'est encore jeune, il peut courir après… -Mais quand une fois l'âge est venu…</p> - -<p>Je crois qu'elle s'apitoie sur le sort de -l'abbé; mais c'est d'elle-même qu'elle m'entretient -déjà. En quatre mots, je sais son histoire. -Elle me dit:</p> - -<p>—Je ne peux plus tenir sur les jambes; à -soixante-cinq ans, si c'est pas malheureux! ma -mère qu'en a quatre-vingt-sept, à l'heure qu'il -est, et qui va et qui vient, droite comme les -fûts de sapins!… Autrefois, je courais après le -client: faut le lanciner; il a besoin de ça; autrement -il ne s'arrête pas pour demander… Et -en plus de ça, point d'estomac dans notre -famille: c'est peut-être d'avoir été nourris au -pain trempé dans de l'eau; huit enfants, monsieur, -d'un père qui gagnait ses douze sous à -la journée… Comment ça se fait-il que nous -soyons encore huit de vivants?… Nous autres, -nous sommes de l'Eure; monsieur connaît -peut-être bien, tout près le château à monsieur -le comte Baudru qu'est député à présent… -même que monsieur Baudru a fait placer un -de mes frères dans un grand restaurant comme -plongeur… Ah! dame, c'est bien la moindre des -choses: on vote pour lui… On s'en est donné -du mal, la dernière fois, pour sa candidature -contre monsieur Plateau, qu'ils l'appellent, un -pur parisien, celui-là… Ah! malheur! ont-ils -bu! ont-ils salivé!… Lequel des deux qu'était -le meilleur? Baudru? Plateau? Après ça, voilà -ce qu'il ne faut pas nous demander à nous -autres, le pauvre monde… On vote pour celui-là -qu'on croit qui réussira, pas vrai?… Des -petits pains tout chauds, madame, mesdemoiselles! -voulez-vous du pain pour les cygnes, -les canards?… Faites excuse, monsieur, faut -que je me déplace, voilà le garde qui s'approche -à grands pas…</p> - -<p>Elle trottine derrière une institutrice qui -pousse devant elle trois fillettes; mais elle les -perd, et revient vers l'entrée du sentier conduisant -à l'embarcadère. Un homme y est déjà, -avec un panier tout pareil au sien, garni de -patisseries couleur de miel. Elle fronce les -sourcils et passe devant lui en extirpant de ses -mauvaises jambes tout le rendement possible. -Je la rattrape:</p> - -<p>—Hein? Il y a de la concurrence?…</p> - -<p>—Ne m'en parlez pas, monsieur! Si ce n'est -pas une calamité de voir là un homme valide -venir faire le commerce où l'on a déjà tant de -peine à tirer une malheureuse pièce de quarante -sous, trois francs, les jours de beau temps -encore—et ça n'est pas tous les jours!—C'est -les protections, voyez-vous, monsieur; -mais patience!… qui vivra verra… Le plus -fort tuera le plus faible… Monsieur le comte -Baudru est bien puissant… Oh! si seulement -on était moins craintif!… Mais j'aperçois le -brigadier, cette fois: il faut que je circule, -bon gré mal gré, c'est le règlement… Mes -pauvres jambes!… et quand on pense que ces -messieurs, à l'hôpital, m'ont dit: «Dame, ma -bonne femme, arrangez-vous pour rester assise, -ou c'est la mort…» C'est des varices internes, -je demande bien pardon du mot à monsieur, -qui m'ont tenue couchée tout l'hiver… Y a pas -huit jours encore, est-ce que je n'ai pas cru -mon dernier quart d'heure venu?</p> - -<p>—Mais, ne pouvez-vous obtenir la permission -de vendre assise?</p> - -<p>—C'est ça qu'il me faudrait, monsieur voit -juste… Pardi, il m'arrive bien quelquefois de -m'accroupir de lassitude, sur la bordure en -fer, en guise de siège; songez donc, monsieur: -depuis midi jusqu'à huit heures du soir -à faire le pas gymnastique, mon panier d'un -bras, ma cruche à coco de l'autre… Être assise, -oui… J'ai bien un papier signé du médecin-chef… -En le présentant au brigadier… Le brigadier -n'est pas un mauvais homme; il «me -cause bien», en passant, sans dureté… Je l'ai -là, sur moi, mon papier…</p> - -<p>—Eh bien! présentez-le: le brigadier vous -fera asseoir!</p> - -<p>—C'est bien ce que je me dis: faudra sans -doute en venir là si je dois mourir de rester -debout… Pardi, la vie, c'est pas qu'on y tienne… -D'autres fois je me dis: voilà ma mère qui a -quatre-vingt-sept ans; si je dois vivre aussi -longtemps qu'elle, c'est-il pas de la lâcheté de -s'asseoir à l'âge que j'ai?…</p> - -<p>Le concurrent mâle a déjà dû «circuler» -avec toute sa marchandise; ma bonne femme, -qui ne cessait de guigner sa place, s'y reporte -avec rapidité. Je mange une gaufrette pour -me donner un prétexte à continuer la causerie -qui m'intéresse: évidemment la marchande a -une raison de ne pas demander la faveur d'être -assise. Elle me dit:</p> - -<p>—Ah! si le brigadier me permettait de -m'asseoir là! C'est la bonne place…</p> - -<p>—Fichtre!… vous allez bien! Mais vous -garderiez, vous, assise, la meilleure place, tandis -que les autres marchandes, même aux -mauvais endroits, on les pourchasse!…</p> - -<p>L'idée d'une inégalité ne la choque aucunement. -Elle me dit:</p> - -<p>—Si mon frère, le cadet, en finissait seulement -d'obtenir de monsieur Baudru ce qu'il a -en vue, je pourrais peut-être moi aussi me faire -recommander de monsieur Baudru… Il a le -bras long, à ce qu'ils disent.</p> - -<p>—Ah! ah! monsieur Baudru vous obtiendrait -d'être assise, et à la meilleure place!</p> - -<p>—Si j'étais seulement recommandée au brigadier -avant que je fasse ma demande, il y a -tout à espérer… Pourquoi pas? Monsieur Baudru, -tous mes frères ont voté pour lui comme -un seul homme! C'est le tour du cadet à -demander, à cette heure; mais il est craintif… -Il a pourtant fait écrire, depuis six mois, une -fois, deux fois, trois fois. On est sans réponse… -Ah! ça n'est pas qu'on soit dans l'inquiétude: -monsieur Baudru est un honnête homme; il -nous doit ça. Il ne lésinera pas: on l'a nommé.</p> - -<p>—Que désire donc votre frère cadet?</p> - -<p>—Être placé dans le Bois, pardi, monsieur! -Pourquoi donc pas lui aussi bien qu'un autre?</p> - -<p>—Et qu'est-ce qu'il fait pour le moment?</p> - -<p>—Il attend… Pardi, il aurait bien trouvé du -travail au pays; mais, établi là-bas, ça n'est -pas un bon moyen pour obtenir ici… Voilà de -ça bientôt un an, depuis l'élection de monsieur -Baudru, tout juste, que le malheureux -garçon est sans place. Où est-ce qu'il était auparavant? -Il était au chemin de fer, monsieur; -la compagnie l'a mis à pied sous prétexte qu'il -s'était trop occupé de politique… Jugez ça, -monsieur: faut-il élire un député? faut-il -point? et si c'est pas les bons qui s'en -occupent, faut-il donc laisser la place aux ennemis -du pays?…</p> - -<p>—«Aux ennemis du pays!…» vous arrangez -bien ce pauvre Plateau: je le connais, savez-vous; -c'est un ancien camarade à moi…</p> - -<p>—C'est-il vrai Dieu possible, monsieur, -que vous connaîtriez monsieur Plateau! On a -dit de lui tant de mal!</p> - -<p>—Il a quatre petits enfants qui viennent par -ici tous les jours; ils sont peut-être de vos -clients; lui-même, souvent les accompagne; -il a dû vous parler en passant; il n'est pas fier.</p> - -<p>Elle tombe assise sur les arceaux de fer de -la bordure, relève ses lunettes sur son front; -abandonne à terre son panier, sa cruche à -coco. Si monsieur Plateau avait été élu, elle -aurait pu lui parler tous les jours!… parler à -son député!… Sa cervelle chavire.</p> - -<p>—Voyez ce que c'est que le pauvre monde, -dit-elle: où voulez-vous qu'il aille se renseigner -sur celui qui est le bon, sur celui qui est le -mauvais?</p> - -<p>—Mais je ne dis pas que monsieur Baudru, -votre député, soit mauvais; je dis que je connais -Plateau, qu'il passe ici tous les jours.</p> - -<p>—Oui, oui; vous ne dites pas… vous -dites… C'est entendu!… N'empêche que nous -autres, avec monsieur Baudru, voilà près de -douze mois qu'on attend, le bec dans l'eau, -après une place pour mon frère cadet!…</p> - -<p>—Mais, qui vous dit, ma pauvre bonne -femme, que monsieur Baudru peut disposer -ainsi d'une place? et d'une place au Bois-de-Boulogne -qui relève de la Ville?</p> - -<p>—De la Ville, c'est bien ça; mais, à en -croire les on-dit, chez nous, monsieur Baudru -serait un homme qui fait la pluie et le beau -temps…</p> - -<p>—C'est beaucoup dire!</p> - -<p>—Oh! tenez, monsieur, j'en aurai le cœur -net, puisque je vois bien que vous en savez -long sur les uns et sur les autres, et vous avez -la franchise peinte sur la figure; j'ai bien entendu -dire aussi contre monsieur Baudru… -allez!… Il y a un cocher de remise, nommé -Grincet, qui ne s'en prive pas… Voyons! -c'est-il vrai, oui ou non: il y en a qui vont -jusqu'à soutenir qu'il n'est pas républicain!…</p> - -<p>Elle prononce le mot «républicain» d'une -voix assourdie et comme s'il s'agissait d'un -terme fatidique, surtout propre à ouvrir toutes -les portes. Je me tais. Elle reprend, très -anxieuse:</p> - -<p>—Il y en a qui disent qu'il est républicain, -d'autres qui soutiennent qu'il ne l'était que sur -ses affiches: allez donc voir, nous autres, le -pauvre monde, à qui croire là-dedans?</p> - -<p>—Mais, je ne sais pas plus que vous ce -qu'est en réalité monsieur Baudru: sans voter -avec le gouvernement…</p> - -<p>—Il ne vote pas avec!… Il n'est pas du -côté du gouvernement!… Voilà bien ce que -je m'étais laissé dire!… Et comment être prévenus -de ça, nous autres? moi qui ne vois quasiment -point de mes yeux à lire l'imprimé, et -mon frère qui n'achète point de journal de peur -d'être vu par un mouchard en train de lire celui -qu'il ne faut pas!…</p> - -<p>Elle se relève; le sang lui monte au visage; -elle rajuste ses lunettes, se flanque de son -panier et de sa cruche de coco; et elle vocifère:</p> - -<p>—C'est donc ça, qu'il ne fait rien pour nous: -pardi! il n'est pas du côté du manche!… Ah! -Grincet avait raison de dire à mon frère cadet: -«Mon vieux, tu peux te taper avec La baudruche!…»</p> - -<p>Et elle ajoute:</p> - -<p>—Alors, pourquoi qu'ils l'ont élu, s'il n'est -pas puissant?…</p> - -<p>Deux fillettes ont puisé à même le panier -pendant que la marchande parlait; la <span lang="de" xml:lang="de">fräulein</span> -demande un «ferre de gogo»; la bonne femme -les comble de politesses, de saluts, de mots -sucrés, veut leur faire accepter une demi-tablette -de chocolat par-dessus le marché. -Quand elles sont parties, elle me dit:</p> - -<p>—Ça ne serait pas les demoiselles à monsieur -Plateau, par hasard?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>L'abbé revient avec les deux jeunes gens qui -tiennent eux-mêmes les avirons, cette fois, -plus adroitement que leur précepteur. La marchande -sur ses mauvaises jambes se précipite -vers l'embarcadère en même temps que deux -de ses collègues plus agiles; les gamins, impitoyables, -qui, en virant, ont été témoins du -match des marchandes, jettent quatre sous -dans le panier de celle qui est arrivée bonne -première.</p> - -<p>Le soir tombe en peignant de rose les beaux -troncs rectilignes des pins; contre le miroir -étincelant du lac, je vois la silhouette affaissée -de ma vieille, qui me paraît agrandie de -tout ce qu'elle signifie à mes yeux, depuis le -dernier quart d'heure écoulé: confiance éperdue, -espoir insensé, candeur du «pauvre -monde».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">LE GARDIEN DES CHANTIERS</h2> - - -<p>Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de -me décider à allumer la lampe, je n'avais qu'à -mettre le nez à la fenêtre: j'étais sûr de voir -poindre vers la rue du Bouquet-d'Auteuil le -vieux gardien de chantiers et son chien. Il ne -passe à cette heure-là presque personne, et le -bonhomme et son chien, réguliers comme la -chute du jour, avançant doucement avec l'ombre -dans la ruelle silencieuse, étaient devenus pour -moi comme une personnification du soir qui -vient à pas de loup, on ne sait pas d'où.</p> - -<p>Je savais bien où ils allaient. A cinquante -pas de chez moi, un immeuble était en construction. -Le gardien arrive au moment où -les ouvriers vont quitter le chantier; c'est lui -qui pose sur la palissade la porte mobile, facile -à enlever d'un coup d'épaule, mais qui constitue, -en vertu d'une fiction, l'inviolable clôture, -et communique à toute velléité d'entrée -incongrue la qualité d'effraction. Le gardien -est muni d'un revolver, et il doit posséder un -chien capable d'annoncer et de réprimer une -tentative d'escalade: dans les limites du domaine -confié à leur vigilance, les gardiens de -chantiers exercent les droits de propriétaires. -Ce sont de pauvres bougres généralement incapables -de travail et à qui des certificats de -bonne vie et mœurs ont procuré l'avantage de -passer les nuits à la fraîcheur des moellons et -des plâtres, moyennant une rétribution de trois -francs.</p> - -<p>La construction avait commencé à l'automne. -Les jours étant assez longs encore, je voyais mon -bonhomme assis derrière sa palissade à claire-voie, -à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps -qu'une lueur crépusculaire tombait du -ciel, il lisait attentivement des paperasses. -J'avais envie de faire sa connaissance.</p> - -<p>Un soir, je me permis de couper sa lecture:</p> - -<p>—Eh bien, mes compliments!… vous avez -de bons yeux…</p> - -<p>Le chien bondit, hérissa son échine et m'assourdit -de ses aboiements. C'était un braque -à poil roux, jeune, un assez beau chien; son -maître l'apaisa en lui prodiguant, avec douceur -et même avec une tendresse touchante, -le nom de «Baladin». Je répétai, moi -aussi: «Baladin!… Allons, tout beau, Baladin!»</p> - -<p>—Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s'appelle -Baladin?</p> - -<p>Le vieux parut me savoir gré de lui parler de -son compagnon. Dans ce premier entretien, il -ne fut question que de Baladin. Un chien de -deux ans et demi, de bonne garde,—j'en avais -bien la preuve!—et «amical», avec cela, -«friand», par exemple! Il fallait l'avoir à l'œil -en passant «devant chez les restaurateurs». Il le -tenait d'une fruitière de la rue Lepic qui l'allait -noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, -dans un arrosoir. Il l'avait eu pour rien: la -peine de le prendre en passant; mais le lait -que le cabot lui avait coûté, pour remplacer -la mère, c'était un prix! Il l'avait payé, son -chien, en somme, disait-il, et, à cause de cela, -il le sentait mieux à lui.</p> - -<p>La seconde fois, ce fut à ce brave animal que -je m'adressai tout d'abord:</p> - -<p>—Ah! ah! bonsoir, Baladin!… Comment -vas-tu, mon vieux Baladin?</p> - -<p>Et je dis au gardien:</p> - -<p>—C'est un ami, n'est-ce pas? Avec un chien -on n'est pas seul…</p> - -<p>Le vieux abandonna lentement ses papiers et -me dit:</p> - -<p>—Sans lui, c'est la vérité, la vie me serait -moins gentille.</p> - -<p>Je ne pus me retenir de sourire à cette épithète -de «gentille» accolée à la vie d'un miséreux -de soixante-dix ans réduit à veiller la nuit -dans les plâtras. Mais il sortait de l'hôpital, où -il avait bien cru laisser sa peau, et la lumière -du jour, et la «belle étoile», comme il disait, -et qu'il devait, en effet, connaître, l'invitaient à -prendre tout en beau. Il avait redouté, en outre, -d'être obligé d'aller garder un chantier à Saint-Denis, -où les vols sont fréquents, où il avait dû -faire feu, une nuit. «Ce n'est pas pour moi que -je crains», disait-il; et, regardant son chien -avec amour: «Voilà de ça huit ans, ils m'en -ont étranglé un, nommé Finaud.» Au contraire, -il appréciait Passy, tranquille, son air salubre -et son eau excellente; depuis six semaines -qu'il y veillait, sa santé s'était rétablie.</p> - -<p>—Et puis, vous habitez sans doute le voisinage?</p> - -<p>Non, non! Il habitait Ménilmontant; il faisait -le trajet à pied, deux fois par jour, avec Baladin. -La distance était pour lui peu de chose; il s'agissait -de partir à temps. «Il est vrai, ajoutait-il, -qu'il y a la chaussure… Mais jusqu'ici, pour être -juste, je n'en ai pas manqué.»</p> - -<p>—Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois -point faire votre petit fricot…</p> - -<p>Il attendait pour cela que la nuit fût venue; -il allumait des «brindilles» qui l'éclairaient -bien suffisamment en réchauffant sa soupe, -mais il utilisait le jour, jusqu'à la dernière -lueur, pour la lecture. Il s'instruisait. Je lui -avais vu entre les mains des journaux. Sa -logeuse lui donnait <i>L'Humanité</i>; une certaine -comtesse, dont il avait gardé l'hôtel lui faisait -remettre <i>La Croix</i> par son concierge; la contradiction -entre les idées de ces feuilles lui échappait, -ou il ne faisait allusion à ce désaccord -qu'avec un certain dédain; dans les journaux, -quels qu'ils fussent, il cherchait des faits divers, -et il leur préférait de beaucoup les fascicules -d'une publication sur l'astronomie. L'astronomie -était son affaire; voilà un sujet qui lui plaisait. -«Ça n'est pas mesquin, disait-il, et puis ça -porte l'homme à penser…» Il choisissait ses -termes; il avait, comme certaines gens du -peuple, la coquetterie du beau langage. Pour -le moment, les jours s'écourtaient; il ne pouvait -consacrer que peu de temps à sa lecture. -J'avais remarqué qu'il possédait une petite -lampe:</p> - -<p>—Par économie, me dit-il, je n'allume que -contraint et forcé; d'ailleurs, il faut compter -avec ces canailles de courants d'air…</p> - -<p>Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour -n'avoir pas l'air ému, je lui adressai une question -banale:</p> - -<p>—Comment vous appelez-vous?</p> - -<p>—Loriot, Henri-Théodore-Auguste…</p> - -<p>Et, selon l'habitude des pauvres, il porta -aussitôt la main à la poche intérieure de sa -veste, afin d'«exhiber ses papiers». Je protestai: -je ne demandais son nom que pour -savoir comment l'appeler tant qu'il serait mon -voisin. Mais il n'était pas homme à interrompre -un geste commencé; je dus lire.</p> - -<p>—Tiens! vous êtes médaillé militaire?</p> - -<p>Il secoua la tête:</p> - -<p>—Oh! oh!… Solferino, ça ne me rajeunit -pas!</p> - -<p>Pour me raconter son histoire, il donna le -coup d'épaule à la porte mobile, car il n'était -pas à l'aise pour me parler à travers la claire-voie, -et il s'avança dans la rue encore obscure, -jusque sous le quinquet allumé qui signalait le -chantier. Il avait une figure assez fine, des cheveux -blancs et drus, coupés ras, un œil intelligent, -avec je ne sais quoi de jeune ou de timide -qui me déconcertait un peu. Deux choses me -gênaient en lui, qui n'en faisaient peut-être -qu'une: ce regard, si vif pourtant, et qui, je -ne sais pourquoi, me donnait l'idée de quelque -étoile à l'éclat brouillé par un tumulte atmosphérique, -et l'obstination à me parler la tête -découverte, avec une déférence exagérée. J'avais -remarqué aussi qu'il cirait les chaussures -du maître compagnon et se montrait serviable -aux maçons même. Le moindre goujat le traitait -de haut. Cependant tout, en lui, marquait -qu'il n'avait pas passé sa vie dans une situation -inférieure.</p> - -<p>En effet, il m'apprit qu'il avait eu de beaux -jours; il avait été entrepreneur, concessionnaire -de la Ville. «C'était un temps, disait-il, -où l'on ne brassait pas les affaires aussi en -grand qu'aujourd'hui, mais où il y avait plus -d'honneur dans les traités…» Un moment était -venu où plus de «malice» était nécessaire; il -confessait son défaut: il manquait de méfiance; -il ne se tenait pas sur le «qui vive!» On avait -dû l'étriller ferme. Il disait tout à coup: «mes -malheurs», sans les spécifier davantage. -«C'était un temps, disait-il encore, où l'on ne -se relevait pas aussi effrontément qu'aujourd'hui…»</p> - -<p>Son besoin de se confier était évident, mais -il avait une peur de chien battu qu'on abusât -de sa confiance. Bien des soirs, il me parla de -«ses malheurs» avant de me confesser qu'il -avait fait faillite. Et la sueur lui perlait au front, -au moment où il prononça ce mot, et il regardait -autour de nous comme un animal aux -abois, comme s'il eût craint que Baladin lui-même -n'allât aboyer le déshonneur de son -maître.</p> - -<p>Il avait une telle foi en la tare que certains -mots comportent, qu'il traînait depuis l'événement -son existence comme un galérien marqué -au fer; il acceptait le mépris des hommes et -trouvait que la vie était encore «gentille» de -permettre à un failli non réhabilité de contempler, -la nuit, les étoiles, et de faire deux fois -par jour, et sans manquer de chaussures, le -trajet de Ménilmontant à Passy, en compagnie -d'un chien «amical».</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Un soir d'hiver, le père Loriot, par extraordinaire, -n'arriva pas à l'heure. De ma fenêtre, -j'explorai la rue, et de droite et de gauche; -l'apparition quotidienne de mon pauvre vieux -et de son chien Baladin me manquait; les becs -de gaz s'allumaient; les maçons quittaient le -chantier; je vis le maître compagnon faire -comme moi, les mains en lunette d'approche, -vers la rue du Bouquet-d'Auteuil. La curiosité -me prit, un peu d'inquiétude aussi, et je descendis -dans la rue, simulant la flânerie, pour -avoir le droit de dire au maître compagnon:</p> - -<p>—Le gardien est en retard…</p> - -<p>—Sacré vieux traînard! dit le maître compagnon, -en voilà un qui ne se soucie pas que -je manque mon train des Moulineaux!…</p> - -<p>—Ah! osai-je observer, c'est qu'il ne prend -pas le train, lui…</p> - -<p>Le maître compagnon eut un sourire: il me -jugeait «original» et un peu «rigolo» parce -que je m'intéressais à son gardien de nuit. Il -dit, haussant l'épaule:</p> - -<p>—C'est quelqu'un qui lui aura joué encore une -de ces bonnes farces, histoire de plaisanter: le -vieux est sans défense…</p> - -<p>—C'est un bien brave homme, obligeant, -ponctuel, pas veinard, et point sot, ma foi: j'ai -plaisir à bavarder avec lui…</p> - -<p>Le maître compagnon se mit à se tordre, -puis, soudain sérieux, il me regarda de biais, -se demandant si je me moquais de lui.</p> - -<p>Mais, à ce moment, nous vîmes, sous le premier -bec de gaz, notre père Loriot arriver, -clopin-clopant, tricotant des guiboles et tirant -au bout d'une ficelle quelque chose comme un -paquet. Il était hors d'haleine; il n'avait point -son Baladin avec lui: ce qu'il tirait était un -sale chien barbet. Il nous aborda avec sa politesse -ordinaire, chapeau bas, balbutiant des -paroles d'excuses, tout en se précipitant à l'intérieur -du bâtiment pour cirer les chaussures du -maître compagnon. Celui-ci l'arrêta rudement:</p> - -<p>—Inutile, j'ai fait votre ouvrage… Qu'est-ce -qu'est donc arrivé avec votre chien?</p> - -<p>Mais, sans attendre la réponse, le maître -compagnon prenait sa course vers la gare afin -d'attraper son train.</p> - -<p>Et le pauvre bonhomme demeurait là, tirant -toujours par la corde l'affreux barbet qui voulait -s'enfuir, et tenant son chapeau à la main.</p> - -<p>—Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous -allez attraper la mort.</p> - -<p>Le froid piquait, et le vieux avait tant trotté -dans sa journée que la sueur lui ruisselait sur -les tempes. Je pénétrai avec lui dans le chantier -pour qu'il se mît au moins à l'abri. Aussitôt -sous un toit, il ôta encore son chapeau. Il avait -envie de parler, mais l'émotion, la fatigue -l'étranglaient, et, sans doute aussi, une sorte -de prudence excessive, comme son humilité -vis-à-vis de tous. Je lui dis:</p> - -<p>—On vous a volé votre chien?</p> - -<p>—Je n'accuse personne, dit-il; il y a sans -doute plus pauvre que moi…</p> - -<p>—Plus pauvre, ce n'est pas une raison pour -vous prendre votre chien, que diable!… Mais -comment un chien de la force de Baladin ne -s'est-il pas défendu?</p> - -<p>—L'animal a son faible, comme l'homme: -Baladin, monsieur, c'était un chien à se laisser -séduire par la gourmandise…</p> - -<p>—Les traiteurs, le long de votre trajet?… -Mais ne pouvez-vous faire une enquête dans les -gargotes?</p> - -<p>—Ce n'est pas les traiteurs qui m'ont pris -Baladin.</p> - -<p>—Mais on dirait que vous savez qui vous l'a -pris…</p> - -<p>—Je n'accuse personne… Ah! si j'avais seulement -vingt années de moins, et si je n'avais -pas eu mes malheurs!…</p> - -<p>—Père Loriot, vous savez qui vous a pris -Baladin!</p> - -<p>Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection -et sa servilité, qu'il était donc agaçant -aussi! Il détourna la conversation et me parla -du barbet qu'il était allé acheter aux Batignolles, -pour trois francs; encore le chien avait-il la -gale.</p> - -<p>Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas -s'étendre.</p> - -<p>Cela, c'était tout de même un peu fort! Être -aplati au point de se laisser voler, sans murmurer, -son dernier bien, son seul ami, son -chien Baladin! Ah! c'est à moi que la moutarde -montait au nez. C'est moi qui voulais revoir -Baladin! Nous faillîmes nous fâcher. J'offrais au -père Loriot de prendre l'affaire en main; je me -faisais fort de lui avoir son chien. Et puis, -sacré tonnerre! je l'aimais, moi, ce Baladin; -et si lui, Loriot, ne tenait pas plus que -cela à son chien, c'est qu'il n'était qu'un rien du -tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot -se laissait maltraiter par moi comme par les -maçons: qu'il ne fût qu'un rien du tout, il y -avait beau temps qu'on l'obligeait à le croire!…</p> - -<p>Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet -se familiarisait; on traitait sa maladie; mais -quand le bonhomme regardait cet avorton de -roquet galeux, je croyais voir un nuage de -poussière ternir ses yeux encore jeunes, et je -devinais qu'une douleur muette, un regret -ineffaçable, un deuil profond du cœur, minaient -à la dérobée le pauvre vieux gardien. Il -dépérissait et fondait comme un bonhomme de -neige. Tout ce qui lui restait d'innocent et de -puéril se fanait. Jamais il n'atteindrait les longs -jours qui lui devaient permettre de reprendre -ses fascicules d'astronomie! Sans doute, les -courants d'air étaient moins vifs sur la lumière -de la petite lampe, car l'immeuble avançait, -mais les soins du barbet absorbaient les économies -du père Loriot, et, pis que cela, je crois -qu'il n'avait plus envie de lire…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il disparut, lui aussi, comme Baladin.</p> - -<p>Un soir, je vis apparaître, au bout de la rue, -un autre vieux dépenaillé, et un autre chien; ils -s'arrêtèrent au chantier, à côté de chez moi. Me -voilà aussitôt dans la rue. J'interroge le maître -compagnon, qui n'avait jamais compris que je -pusse avoir du goût pour le père Loriot.</p> - -<p>—Eh bien, dit-il, quoi? on n'est pas éternel!</p> - -<p>En rentrant chez lui, ce matin, le père Loriot -avait piqué son attaque.</p> - -<p>Je me tus pour n'avoir pas l'air ridicule, -car mes yeux se mouillaient. Et j'avais envie de -dire: «Le pauvre vieux!… le pauvre vieux!…»</p> - -<p>Le maître compagnon parlait:</p> - -<p>—Heureusement que la logeuse a eu le nez -de m'avertir à temps sur le chantier; sans quoi, -qui c'est qu'aurait été de faction, cette nuit? -C'est Bibi!</p> - -<p>Et il riait bruyamment d'avoir échappé à une -telle corvée. Je voulus tout de même dire un -mot du père Loriot:</p> - -<p>—Pour moi, le bonhomme s'est rongé du -regret de son chien… sans compter que sous -ce vol il y a un mystère…</p> - -<p>Le maître compagnon haussa une épaule et -dit, dédaigneusement, en allant prendre son -train des Moulineaux:</p> - -<p>—Celui-là qu'a volé le chien au père Loriot… -le père Loriot savait bien qui c'est, et son -adresse, et tout: seulement, c'est quelqu'un -qu'avait sans cesse la menace à la bouche de -révéler aux architèques et entrepreneurs que -le vieux avait fait de mauvaises affaires…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">MESDAMES DESBLOUZE</h2> - - -<p>Je viens d'apprendre, par un journal local, -la mort de mademoiselle Radegonde de Saint-Quenain, -à Poitiers, et je me souviens que, -lorsque j'étais élève des Pères, je passais mes -jours de «sortie» chez madame de Saint-Quenain, -rue du Gervis-Vert, en compagnie de -Radegonde qui devait être âgée de vingt à -vingt-quatre ans quand j'en avais de douze à -seize, comme son frère Raoul, mon camarade -de classe. Je revois cette maison de la rue du -Gervis-Vert, à droite, en venant de la rue d'Orléans, -un peu passé la tourelle à pignon… On -descendait trois marches, et madame de Saint-Quenain -nous recommandait de nous essuyer -les pieds; l'entrée, étroite et longue, était -obscure, ne prenant jour qu'à l'autre extrémité, -sur le jardin, par une porte à vitres de couleurs -du plus discordant assemblage. Raoul, aussitôt -dans ce couloir, s'adonnait à un grand tapage, -autant pour faire enrager sa sœur Radegonde -et la voir, par la porte entre-bâillée du salon, -les mains sur les oreilles, le «pif» en avant, -disait-il, que pour annoncer notre présence -aux dames Desblouze qui habitaient le second -étage. Les dames Desblouze ne répondaient -pas à ce vacarme, car elles étaient d'une discrétion -extrême. Alors nous filions au jardin -et lancions du sable, des mottes de terre, voire -de petits cailloux contre les fenêtres du second, -jusqu'à ce que se montrât, sinon madame Desblouze, -la mère, du moins sa fille Armande.</p> - -<p>Armande apparaissait, derrière la vitre si -c'était l'hiver, ou en s'accoudant à la barre -d'appui, si la température le permettait; et, -invariablement, en même temps que nous recevions -son sourire de bon accueil, nous l'entendions, -ou bien nous voyions ses lèvres articuler: -«Oh! les vilains!… oh! les vilains garçons!…»</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les dames Desblouze étaient deux pauvres -femmes très malheureuses. Nous savions qu'elles -avaient eu leur fortune engloutie dans un désastre -financier qui venait de ruiner beaucoup -d'honnêtes gens; à la suite de quoi M. Desblouze -était mort. De plus, madame Desblouze se -trouvait affligée d'une maladie, nous ne savions -laquelle, qui nécessitait une opération dont -les frais plus que la chose elle-même la terrorisaient. -La mère et la fille restaient presque -sans ressources; un parent, habitant Paris, -dont elles parlaient souvent, avait promis de -«faire quelque chose» pour Armande au -moment de son mariage; mais Armande, du -même âge à peu près que Radegonde, et quoique -beaucoup plus jolie qu'elle, ne se mariait toujours -pas.</p> - -<p>Armande et sa mère ne recevaient pas tout à -fait l'hospitalité de madame de Saint-Quenain, -mais elles étaient logées chez elle à meilleur -compte que nulle part et elles ne se trouvaient -ni aussi isolées ni aussi humiliées qu'elles -l'eussent été dans un appartement correspondant -à leurs ressources, et, comme madame Desblouze -se plaisait à le répéter, elles jouissaient de la -vue sur le jardin.</p> - -<p>Ce jardin se composait d'une bande de terre -large comme la maison, ce qui n'était guère, -longue trois fois autant, et qu'emprisonnaient -de hauts murs; ses allées, en ligne droite, -étaient garnies, comme celles de tout jardin qui -se respecte, de ces petits galets roulants qui -préservent de la boue et exaspèrent le pied des -promeneurs; un cordon de buis bordait quelques-unes -d'entre elles, d'autres étaient séparées -des plates-bandes par des touffes ou «bouillées» -d'oseille où se dissimulait une tortue -nommée Amalazonte, charme de cet endroit.</p> - -<p>Madame Desblouze ne disait-elle pas qu'une -de ses «distractions» consistait à suivre, de sa -fenêtre, à l'aide d'une lorgnette de théâtre, -ancienne et sans emploi, les lents déplacements -d'Amalazonte?… Au bout du jardin était une -tonnelle avec un banc de bois et une statuette de -Notre-Dame de Lourdes dans une niche en fer -blanc. Les heures tombaient dans cet enclos du -haut de la cloche des Frères des Écoles chrétiennes -dont l'Établissement était situé dans le -voisinage, et le brusque éclat des récréations, -à intervalles réguliers, déchirait la quiétude.</p> - -<p>Ce jardin, que nous ne voyions qu'aux jours -de congé, nous semblait magnifique et l'asile de -la gaieté et du bonheur.</p> - -<p>Je me souviens qu'un jour, à peine franchie -la porte du collège, dans la vieille rue des -Feuillantines, madame de Saint-Quenain nous -dit:</p> - -<p>—Ce n'est pas moi qui vous reconduirai ce -soir, mes enfants; l'abbé Dardennois a bien -voulu se charger de venir vous prendre à la -maison…</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>Madame de Saint-Quenain prit une figure -singulière où il y avait de la joie secrète et du -mystère.</p> - -<p>—Ces demoiselles vont en soirée, dit-elle, je -dois les accompagner.</p> - -<p>Tout ce que nous pûmes tirer d'elle jusqu'à -mi-chemin, fut que la soirée avait lieu chez -madame de Porcheton, que c'était une réunion -tout intime, mais que néanmoins ces demoiselles -étaient sens dessus dessous à cause de -leur toilette.</p> - -<p>—Je vois ça, dit Raoul, on va leur présenter -un type.</p> - -<p>—Un type! s'écria madame de Saint-Quenain; -mon enfant, tu ne respectes rien; en -outre je te trouve indiscret.</p> - -<p>—Mais pour laquelle est-ce? demanda Raoul, -qui ne se laissait pas décontenancer.</p> - -<p>—Je ne te comprends pas.</p> - -<p>—Je dis, maman: «pour laquelle est-ce?» -Est-ce Radegonde qui aurait enfin trouvé une -poire?</p> - -<p>—Allons, Raoul, assez! je te prie. Tu as un -esprit déplorable et un langage qui me fait -honte.</p> - -<p>La vérité, nous la connûmes aussitôt arrivés -à la maison. C'était chez madame Desblouze que -l'on s'occupait des toilettes. Nous y fûmes en -quatre enjambées. Tout le petit appartement -n'était qu'un atelier de couture. Madame Desblouze -et sa fille, qui coupaient et cousaient -elles-mêmes leurs robes, avaient acquis une -grande adresse, et Radegonde aussi bien que -madame de Saint-Quenain en usaient. Pour -le moment, les dames Desblouze étaient à -genoux, les lèvres hérissées d'épingles qu'elles -piquaient à l'envi au bas d'une robe, du bleu -ciel le plus tendre, d'où émergeait une Radegonde -méconnaissable et les bras nus. Ce -détail, dont on s'aperçut aussitôt que nous -fûmes entrés, fit pousser des cris aux trois -femmes, et l'on s'empressa de couvrir d'une -serviette les bras de Radegonde où j'avais eu -toutefois le temps de discerner une peau rougeaude -et grenue. A part cela et son nez long, -mademoiselle de Saint-Quenain était passable. -Elle ne dissimulait point une grande agitation, -elle bavardait, riait, criait, faisait aujourd'hui -beaucoup plus de bruit que son frère.</p> - -<p>Elle nous dit que madame de Saint-Quenain -la croyait ignorante de ce qui se tramait, mais -que le secret avait été dévoilé par Suzanne de -Porcheton qui accompagnait sa mère lorsque -l'entrevue s'était décidée. Madame de Saint-Quenain -avait fourni le chiffre de la dot et tous -les tenants et aboutissants, «jusqu'à l'âge», -disait bravement Radegonde en éclatant de rire. -C'était une soirée organisée strictement pour -elle. «Soyez sans crainte, avait dit madame de -Porcheton, je n'inviterai pas une jeune fille qui -puisse lui nuire;… d'ailleurs…»</p> - -<p>—Mais! fîmes-nous, Raoul et moi, d'un seul -élan, et Armande?…</p> - -<p>Armande sourit mélancoliquement; sa mère -hocha la tête et dit:</p> - -<p>—Armande est garantie par le chiffre de sa -dot… qu'on ne m'entendra jamais prononcer, -dit-elle, avec un sourire délicat, charmant, qui -révélait combien elle avait dû être jolie, combien -sa fille lui ressemblait, et quelle devait -être, à toutes les deux, leur secrète douleur.</p> - -<p>Elle ajouta:</p> - -<p>—C'est madame de Saint-Quenain qui a eu -la gentillesse d'exiger qu'Armande accompagne -son amie.</p> - -<p>—Oh! dit aussitôt Radegonde, je ne serais -jamais allée à cette soirée sans Armande!</p> - -<p>Raoul, esprit positif, s'informa:</p> - -<p>—Mais, le type?…</p> - -<p>—D'abord je te prie de ne pas l'appeler comme -le premier venu, il paraît que c'est un monsieur -tout à fait bien.</p> - -<p>—Un prince?…</p> - -<p>—Des princes, on t'en souhaite!… Il est -d'excellente famille, et gagne, dit-on, beaucoup -d'argent.</p> - -<p>—Ce qui veut dire qu'il s'appelle Tartempion, -qu'il n'a pas le rond et qu'il fait des affaires -louches…</p> - -<p>—Oh! tiens, tu es exaspérant! et puis fais-moi -le plaisir de descendre: ce n'est pas la place -des garçons là où il y a une jeune fille qui -essaie!…</p> - -<p>Elle piétinait; la serviette se déplaça, et nous -revîmes son bras grenu.</p> - -<p>Ce fut une bien amusante journée. On était -un peu contraints en présence de madame de -Saint-Quenain qui n'admettait pas la plaisanterie, -mais on se rattrapait dès qu'elle avait le -dos tourné. Raoul disait à sa sœur:</p> - -<p>—Tu quittes la maison, comme de juste, et -ça se trouve joliment bien: où est-ce que j'aurais -logé, moi, l'année prochaine, quand je vais -être étudiant? Je prends ta chambre comme -cabinet de travail.</p> - -<p>—Tu prendras ce qu'il te plaira, je m'en -moque… Et d'abord, mon bonhomme, rien n'affirme -que tu seras étudiant l'an prochain: il y -a un examen à passer…</p> - -<p>—Ni que, toi, tu seras mariée, ma vieille: -tu passes ton examen ce soir!…</p> - -<p>Le soir, nous tremblions que l'abbé Dardennois -ne vînt nous prendre avant que nous -n'eussions vu ces demoiselles entièrement -parées. Elles furent en avance, heureusement, -car elles avaient passé tout le jour à se coiffer -et pomponner. Cet animal de Raoul était assommant; -il voulait à toute force me faire dire -laquelle des deux je préférais. Et je me souviens -à ce propos que j'éprouvais une impression -singulière et qui m'étonnait: je savais bien, -depuis longtemps, que je préférais Armande, -qu'elle était cent fois mieux que Radegonde, -et je regardais ses bras dont la peau était -si fine et si pure; mais pour Radegonde avaient -été tous les frais; Radegonde avait des boucles -dans la chevelure, un petit décolleté, et une -des robes de Peau-d'Ane, tandis que la pauvre -Armande Desblouze pouvait vraiment passer -pour sa demoiselle de compagnie: je crois que -j'ai partagé ce soir-là le sentiment général,—celui -de madame de Saint-Quenain qui n'avait -pas l'ombre d'un doute sur la supériorité de sa -fille; celui de Radegonde; celui de la bonne -madame Desblouze dépourvue de toute arrière-pensée; -celui d'Armande elle-même, en extase -devant son amie et devant la robe, son propre -ouvrage; celui de Clarisse, la cuisinière, qui -joignait les mains d'attendrissement en regardant -sa jeune maîtresse.—Raoul, lui, était de -parti pris. Ma conviction fut que mademoiselle -de Saint-Quenain était la plus belle.</p> - -<p>Lorsque l'abbé sonna, Radegonde s'enfuit -comme si elle eût été le diable.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Aussitôt au collège, il va sans dire que nous -n'eûmes aucun souci du résultat de la soirée. -Raoul, à cause de son tempérament indiscipliné, -était condamné à l'internat le plus sévère, tout -comme les élèves dont les familles habitaient -au loin. Pour qu'il vît sa mère dans le courant -du mois, il fallait une circonstance extraordinaire: -que madame de Saint-Quenain fût appelée -parce que son fils avait commis quelque -insigne sottise, ou que lui-même lui donnât -l'alarme, sachant qu'elle ne venait jamais au -parloir sans être munie d'une livre ou deux de -chocolat. Mais, pour le jour de l'An, je devais -prendre mes cinq jours de vacances rue du -Gervis-Vert; on me ramenait seulement le soir -coucher au collège. Et nous trouvâmes la -maison bouleversée.</p> - -<p>Mesdames de Saint-Quenain faisaient des -têtes longues et jaunes, affreuses à voir; elles -recommandèrent à Raoul de leur épargner ses -habituels cris d'animaux.</p> - -<p>—Mais pour avertir le second?…</p> - -<p>—Il faut laisser le second en paix.</p> - -<p>Oh! oh! cela était dit sur un certain ton qui -n'admettait aucune réplique et qui nous avertissait -suffisamment qu'il y avait du froid avec -les dames Desblouze. Événement inouï, presque -invraisemblable.</p> - -<p>Le souvenir de la soirée nous revint. Mais, -sur la soirée, motus! Impossible d'arracher là-dessus -une parole ni à madame de Saint-Quenain, -ni à Radegonde.</p> - -<p>Cependant Radegonde, c'était très apparent, -enrageait de l'envie de parler. Dans l'après-midi, -au retour d'une promenade au jardin de -Blossac, après avoir échangé avec madame de -Porcheton, à la porte du pâtissier, quelques -mots qui nous parurent d'une sécheresse inaccoutumée, -et pendant que madame de Saint-Quenain -était à la caisse, Radegonde dit à son -frère:</p> - -<p>—Tu sais que l'histoire de la présentation, -c'était une plaisanterie…</p> - -<p>—Une plaisanterie?…</p> - -<p>—Oui. Tu avais voulu me faire parler; moi, -j'ai voulu me payer ta tête…</p> - -<p>Elle allongeait son «pif», en disant cela, et -elle faisait des yeux de mouton coupé de son -troupeau. Elle n'était pas belle, pour le moment, -Radegonde!</p> - -<p>—Ah! tu as voulu te payer ma tête!… dit -Raoul. Et ta toilette, c'était pour le roi de -Prusse? Et la brouille avec les Desblouze et -avec les Porcheton, c'est une plaisanterie?… -Moi, dit-il, on ne me la fait pas: je sais ce qui -s'est passé.</p> - -<p>—Tu sais?… comment?… par qui?…</p> - -<p>—Ça y est! Tu vois bien que tu es prise, -ma pauvre fille.</p> - -<p>Elle n'était pas difficile à prendre. Raoul -me pinça le bras pour avoir un témoin bien -éveillé, et me dit:</p> - -<p>—Regarde un peu la tête que va faire ma -chère sœur.</p> - -<p>Et, se penchant à son oreille et m'obligeant -à entendre, il lui dit:</p> - -<p>—Ce n'est pas toi qui as fait la conquête du -monsieur, c'est Armande.</p> - -<p>Radegonde devint rouge comme une brique. -Son frère fit:</p> - -<p>—Ksss!… Ksss!…</p> - -<p>D'un mouvement instinctif et puéril, cette -grande fille allait se réfugier dans le giron -maternel, mais madame de Saint-Quenain -comptait sa monnaie, et, l'opération achevée, -nous poussa dehors.</p> - -<p>Ces dames nous faisaient toujours marcher -en avant, de peur que notre tenue dans la rue -fût défectueuse, et elles préféraient suivre à -trois pas en arrière notre allure folle, plutôt -que de nous exposer à commettre dans leur -dos quelque excentricité. De temps en temps, -exténuées, l'une ou l'autre nous criait halte.</p> - -<p>Madame de Saint-Quenain avait encore plusieurs -courses à faire rue du Commerce; nous -pataugions dans la boue entre des boutiques -éclairées, foisonnant de victuailles; nous croisions -de nos camarades, comme nous en casquette -à bande de velours violet; nous saluions -tous les prêtres; l'idée des vacances nous possédait -et tournait pour nous la moindre chose -en sujet d'allégresse.</p> - -<p>A la première station, madame de Saint-Quenain, -d'un ton à nous casser les jambes:</p> - -<p>—J'aurai un entretien avec vous, en rentrant.</p> - -<p>Et cela même nous amusa. Ce qui comblait -Raoul de joie, c'est que sa sœur avait «rapporté» -déjà, si vite! D'où il tirait prétexte à -des vengeances. La guerre avec Radegonde -était son jeu favori.</p> - -<p>Aux gamins que nous étions, la vérité historique -sur la soirée, la présentation et la brouille -même n'importaient guère. Mais nous étions -très intrigués d'avoir vu, pour un seul mot, -écumer Radegonde.</p> - -<p>Raoul regardait sa mère à la dérobée, chemin -faisant, afin d'augurer de sa figure ce qui -nous attendait en rentrant.</p> - -<p>—Maman va éclater, pour sûr, me dit-il, -elle est gonflée.</p> - -<p>Mais, en arrivant, rue du Gervis-Vert, nous -nous trouvâmes presque nez à nez, devant la -porte, avec madame de Porcheton qui s'arrêta -court et dit à madame de Saint-Quenain:</p> - -<p>—J'allais vous demander quelques minutes -d'entretien…</p> - -<p>Raoul me pinça le bras, à me faire crier; il -était aux anges; c'était sa mère qui, à notre -place, allait y être de son «entretien»!</p> - -<p>Madame de Saint-Quenain s'enferma seule -avec madame de Porcheton. Vingt minutes plus -tard, elle la reconduisait en causant le plus -cordialement du monde. Et elle la reconduisait -non pas à la porte, mais au petit escalier qui, -près de la porte, menait à l'appartement de -madame Desblouze. Et, ce qui était plus fort -encore, elle montait avec elle cet escalier. Ah! -ça, toutes deux n'allaient-elles pas demander -à madame Desblouze aussi un «entretien»?</p> - -<p>A l'issue de la double visite de madame de -Porcheton à madame de Saint-Quenain et à -madame Desblouze, revirement complet, situation -retournée bout pour bout, visages détendus, -pas la plus petite souvenance de «l'entretien» -que l'on devait avoir avec nous, autorisation -de faire du bruit au dîner, excellente -humeur, et tout à coup ce propos, qui éclate -après le potage:</p> - -<p>—Eh bien! ma foi, il se pourrait que la -petite Desblouze eût trouvé chaussure à son -pied…</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Ce serait un grand bonheur, dit Radegonde, -non pour moi qui y perdrais ma meilleure -amie…</p> - -<p>—Ce serait surtout une puissante consolation -pour la pauvre madame Desblouze dont la -terreur est de mourir sans avoir casé sa fille, -dit madame de Saint-Quenain.</p> - -<p>Et ce matin même, au déjeuner, il y avait -interdiction sur les noms d'Armande et de sa -mère!… Que diable madame de Porcheton -avait-elle apporté tantôt avec elle?</p> - -<p>Madame de Saint-Quenain commença un -récit:</p> - -<p>—Il y avait à la soirée des Porcheton un -monsieur assez comme il faut à qui mademoiselle -Desblouze a su plaire… Quand je -dis «assez comme il faut», je ne dis pas un -homme dont nous nous fussions contentées s'il -se fût agi de Radegonde, car il n'est ni très -jeune ni sans défaut; il a trente-sept ans sonnés, -les tempes grisonnantes, et qui pis est, madame -de Porcheton vient de m'apprendre qu'il -est marié…</p> - -<p>—Comment!… marié… mais alors?</p> - -<p>—Entendons-nous: son mariage est sur le -point d'être annulé en Cour de Rome…</p> - -<p>—J'aurais moins de répugnance pour un -veuf, dit Radegonde.</p> - -<p>—Ma fille, il faut bien te garder de parler -dédaigneusement de ce parti, quel qu'il soit, -puisqu'il s'offre à ton amie Armande qui n'est -pas en situation de faire la petite bouche. Cet -homme est de famille excellente, affirme madame -de Porcheton—qui, il est vrai, n'était -pas informée, il y a un mois, du mariage et de -l'instance en annulation!…—il gagne honorablement -et largement sa vie, paraît-il, quoi -qu'un peu trop lancé, pour mon goût, dans les -affaires; enfin il fait preuve de sentiments -désintéressés, puisque, parmi d'autres jeunes -filles infiniment plus mariables à tous points -de vue que mademoiselle Desblouze,—qui -l'auraient éconduit, c'est possible, mais enfin -qu'il eût pu courir la chance d'obtenir en les -demandant,—il demande mademoiselle Desblouze.</p> - -<p>—Et Armande, fîmes-nous presque en -même temps, Raoul et moi, qu'est-ce qu'elle -dit de cela, la pauvre Armande?</p> - -<p>—Armande est enchantée de tout ce qui -peut faire le bonheur de sa mère. Madame Desblouze -pleure de joie. Elle n'espérait pas pouvoir -jamais marier sa fille… C'est depuis que -j'ai bien voulu accompagner madame de Porcheton -chez elle… Car, mes enfants, il faut -vous le dire, ces dames se tenaient, depuis -plusieurs semaines, vis-à-vis de nous, sur une -certaine réserve… N'ont-elles pas eu la naïveté -de m'avouer qu'elles craignaient que nous -ne vissions pas ce mariage d'un bon œil!… -Et pourquoi? mon Dieu!</p> - -<p>—Me voyez-vous jalouse, s'écria Radegonde, -et à cause d'un homme déjà marié… -qui sait?… bigame peut-être!…</p> - -<p>—Il n'est pas exact de dire «un homme -marié», ma fille, puisque encore une fois, le -mariage de cet homme est annulé…</p> - -<p>—En instance d'annulation, maman; pas -si vite! Sa femme, qui ne veut pas se séparer -de lui, a interjeté appel… j'ai retenu les -termes…</p> - -<p>—Tu es calée! dit Raoul. Oh! toi, quand -une affaire t'intéresse!</p> - -<p>—Elle m'intéresse à cause d'Armande, c'est -bien naturel; personnellement, tu penses que -je ne m'en soucie guère!</p> - -<p>—Depuis que tu sais que le prétendant est -marié!… ou en instance de tout ce que tu -voudras… enfin avec un de ces fils à la patte -qu'on n'est jamais tout à fait sûr de casser…</p> - -<p>—Raoul! dit madame de Saint-Quenain, tu -es blessant pour ta sœur.</p> - -<p>—Pourquoi est-ce qu'elle se défend d'être -jalouse?</p> - -<p>—Parce qu'Armande et sa mère ont eu, je -te l'ai dit, la naïveté de laisser entendre qu'elles -pouvaient nous mécontenter en écoutant les -propositions de ce monsieur… Ce sont de -pauvres femmes, et je ne leur en veux nullement…</p> - -<p>Raoul se tut devant sa mère, mais Radegonde -continuait à pester d'une façon plus «naïve» -que celle de mesdames Desblouze; et son frère, -sous la table, lui allongeait des coups de pied, -et faisait «Ksss! ksss!» selon son incurable -manie de collégien.</p> - -<p>Et dans la soirée, les dames Desblouze descendirent. -Si nous n'avions rien su de la -«réserve» qu'elles avaient observée depuis -un mois, nous aurions eu de la peine à croire -qu'il s'était passé quelque chose entre le rez-de-chaussée -et le second étage. Pourtant, à -y regarder de près, il y avait de part et d'autre -un empressement, une aménité, de plusieurs -degrés supérieurs à la moyenne connue, et Armande -ainsi que sa mère, montraient une mine -chiffonnée, pâlie, fatiguée, comme les petites -filles qui se sont fait un gros chagrin et, tout en -riant, ont encore quelques soubresauts de la -poitrine et les yeux trop facilement humides.</p> - -<p>Mesdames de Saint-Quenain entamèrent carrément -l'éloge du prétendant que l'on appelait -le «jeune homme». Elles le trouvaient «distingué, -intelligent, fort bien de sa personne, -jeune encore,» et juraient qu'il «portait la -bonté sur sa figure». Armande avouait qu'elle -le trouvait bien. Madame Desblouze, pour tout -ce qui était de l'homme qui avait choisi sa fille -et la voulait épouser pour elle-même, sans fortune, -était d'un optimisme éperdu. Lorsque -Armande disait sur un ton d'angoisse: -«Mais, ce premier mariage?…» sa mère nous -stupéfiait par la connaissance qu'elle semblait -avoir acquise de la procédure ecclésiastique; -elle avait eu trois conférences avec M. l'abbé -Dardennois, docteur en droit canon, tout fraîchement -revenu de Rome, qui, exprès pour elle, -venait d'obtenir une entrevue avec le R. P. -Pascalin, «le bras droit de monseigneur» -disait-elle; elle se croyait autorisée à compter -sur son influence pour l'issue du procès qui -allait se plaider incessamment. Nous ne comprenions -pas très bien, à l'âge que nous avions, -les subtilités d'une affaire d'annulation en cour -de Rome, d'un jugement déjà prononcé, au -dire du «jeune homme», d'un appel interjeté -par l'épouse, etc., etc., et nous les comprenions -d'autant moins qu'on en tenait les motifs -à demi secrets. Qu'avait-elle fait, l'épouse qui -se cramponnait ainsi à son mari récalcitrant? -Nous ne devions jamais le savoir. On parlait -constamment d'une «erreur»; ce mariage -avait été une erreur; c'était une chose établie; -et la cause du mari était juste, cela ne faisait -doute pour aucune de ces dames ni pour -M. l'abbé Dardennois.</p> - -<p>Le bonheur de madame Desblouze était touchant -jusque pour nous, vauriens. A sa façon -de s'exprimer, à son optimisme béat, à son -exubérance si peu coutumière, on devinait de -quel poids avait été pour elle le grand souci -des mères, la terreur de ne pas marier sa fille; -et l'on devinait non moins clairement le supplice -enduré, pendant quatre semaines de bouderie -silencieuse, par ces deux obligées des -Saint-Quenain, en conflit tout à coup avec la -susceptibilité jalouse et l'amour-propre piqué -de leurs bienfaitrices. Car enfin, l'aventure -était d'une clarté trop évidente: le «jeune -homme» avait été destiné à Radegonde et le -sort voulait qu'il eût été séduit par Armande. -Le «jeune homme» devait être un bon parti; -et, jusqu'au jour où venait d'être révélée la -sorte de tare du mariage à dissoudre, ni les -Saint-Quenain n'avaient pu dissimuler leur -mauvaise humeur, ni les Desblouze leur désolation -de la mauvaise humeur des Saint-Quenain; -et celles-ci, jugeant soudain le mariage -non regrettable pour elles et excellent pour -Armande, la détente presque trop rapide affolait -de joie les pauvres femmes.</p> - -<p>Je me rappelle avoir entendu, ce soir-là, madame -Desblouze confier à madame de Saint-Quenain, -comme le terme suprême de ses -heureux espoirs:</p> - -<p>—Et je pourrai me faire opérer à l'automne!…</p> - -<p>Il eût fallu être bien cruel pour ne pas former -des vœux en faveur du dénouement que -souhaitait madame Desblouze. Nous commencions, -nous qui ne faisions que nous amuser -de toutes choses, à nous laisser prendre de cœur -à l'aventure d'Armande. Derrière madame et -mademoiselle de Saint-Quenain qui me reconduisaient -coucher au Collège, par une assez -douce soirée d'hiver, nous marchions, Raoul et -moi, scandant le pas, et traduisant notre préoccupation, -de la façon la plus rudimentaire et la -plus gosse:</p> - -<p>—L'épous'ra!</p> - -<p>—… pous'ra pas!</p> - -<p>—L'épous'ra!</p> - -<p>—… pous'ra pas!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le lendemain, qui était le jour de l'An, nous -fîmes je ne sais combien de sottises dans le corridor -aux vitres de couleur et dans l'escalier -conduisant chez mesdames Desblouze. Le -vent était à l'indulgence, et il venait chez madame -de Saint-Quenain des visites qui la retenaient -au salon avec Radegonde.</p> - -<p>Nous étions dans l'ombre du corridor, à -chaque coup de sonnette, le corps tapi dans une -embrasure, le nez seul dépassant le plan de la -muraille, lorsque nous reconnûmes la voix de -madame de Porcheton qui demandait madame -Desblouze, et celle de la bonne qui indiquait le -petit escalier. Nos deux têtes s'avancèrent, mues -par un même ressort, et nous vîmes un monsieur -qui entrait derrière madame de Porcheton -et gravissait la première marche de l'escalier; -c'était le «jeune homme», le «monsieur», le -«type», l'«homme marié», le «bigame», -disait cet animal de Raoul.</p> - -<p>En un clin d'œil, nous prîmes connaissance -du personnage. Il était grand; c'était un assez -bel homme; mais comme il avait les cheveux -gris, nous autres, à seize ans, nous le trouvions -un peu vieux; il portait une jolie moustache; -il avait incontestablement très bon air.</p> - -<p>Nous nous mîmes à imaginer l'émotion, là-haut, -au second, après le coup de sonnette, -quand Armande «le» reconnaîtrait.</p> - -<p>Nous attendîmes, l'oreille au guet, que la -visite fût terminée. Elle fut courte, étant, comme -il convenait, toute de cérémonie. Au premier -bruit, nous étions à notre poste d'observation. -Une!… deux!… nos têtes se penchèrent, nous -croyions que nos yeux nous sortaient de l'orbite. -Cette fois nous vîmes le monsieur en pleine -lumière, car c'était lui qui ouvrait la porte de -la rue; il tenait son chapeau haut de forme à la -main, il était vêtu d'une pelisse; il laissa sortir -madame de Porcheton, se couvrit et monta lestement -les trois marches.</p> - -<p>Nous étions disposés à le trouver «très -chic».</p> - -<p>Pour raconter notre aubaine, Raoul surmonta -l'aversion qu'il avait à entrer dans le salon de -sa mère pendant les visites. Quand Radegonde -fut témoin de notre enthousiasme pour le «jeune -homme», elle riposta du bout des lèvres:</p> - -<p>—… Le «jeune homme»!… le «jeune -homme» d'une quarantaine d'années…</p> - -<p>—Ah! dit Raoul, c'est toi qui l'as appelé «le -jeune homme», avant la présentation et en nous -donnant son âge!</p> - -<p>Madame de Saint-Quenain fit publiquement -l'éloge du «jeune homme», qu'elle avait aperçu, -disait-elle, à une soirée chez madame de Porcheton. -Le bruit se répandit rapidement que -mademoiselle Desblouze se mariait. Et toutes -les fois que quelqu'un annonçait: «Mademoiselle -Desblouze se marie», il était rare qu'il -ne se trouvât pas là un amateur de jeu de mots, -pour ajouter en clignant des yeux: «Mademoiselle -Desblouze se marie…, si le mari se -démarie!…» Cette phrase remportait partout -le succès d'une observation très spirituelle.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Je me souviens qu'un dimanche de janvier, -au retour d'une promenade de notre «division», -et comme nous passions, trois par trois, en -longue file, dans la rue Saint-Porchaire, madame -Desblouze et sa fille, sortant de l'église -et n'osant traverser nos rangs, attendaient que -notre flot fût écoulé, pour traverser la rue. Je -les saluai, en «piquant mon fard» parce qu'autour -de moi toutes les jeunes têtes avaient été -attirées, comme par un aimant, vers la beauté -d'Armande. Le même phénomène avait dû se -produire autour de Raoul. Le Père de la Roquette, -notre surveillant, vint immédiatement -s'enquérir du motif qui avait pu susciter un -double centre de perturbation dans les rangs. -Je lui dis que je venais de saluer deux dames -qui habitaient chez les Saint-Quenain.</p> - -<p>—N'est-ce pas cette jeune fille, dit le Père, -qui doit épouser un monsieur dont le mariage?…</p> - -<p>Le Père, lui-même, était déjà informé de ce -qu'il y avait de particulier dans le projet de mariage -Desblouze!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A notre sortie suivante, Armande nous parut -beaucoup plus jolie que de coutume. Était-ce -parce qu'autour de nous une dizaine de nos -camarades l'avaient jugée belle? C'est possible, -mais je crois qu'il y avait vraiment quelque -chose de changé en elle. Elle semblait heureuse. -Le «jeune homme» que l'on appelait maintenant -par son nom: «monsieur Claudion» ou -«monsieur Pierre», venait, nous dit-on, tous -les quinze jours rue du Gervis-Vert, bien qu'il -dût pour cela faire le voyage de la Rochelle. -Radegonde disait, en parlant d'Armande: «Elle -a toutes les chances, et par-dessus le marché, -elle est sûre d'être aimée pour elle-même!» -M. Claudion plaisait à Armande, c'était tellement -apparent que nous en étions jaloux, Raoul -et moi, sans savoir d'ailleurs aucunement pourquoi. -Elle ne parlait plus que de lui; elle ne -pouvait plus se contenir. Madame Desblouze, -elle, ressuscitait à miracle, et, bien qu'on fût -encore dans l'incertitude quant à l'issue du -procès, rien n'entamait sa confiance absolue en -une conclusion conforme à ses désirs. Elle -disait: «Que voulez-vous! dans notre situation, -faire un mariage sans aucune anicroche, -ce serait trop beau; le bon Dieu ne veut pas -nous accorder un sort privilégié; mais, patience! -il nous permettra de triompher des obstacles.»</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Je n'ai aucune mémoire d'une sortie à l'époque -du Carnaval ni de la Mi-Carême. Pour les -vacances de Pâques, je pris le train et passai la -dizaine de jours dans ma famille jusqu'à la dernière -minute autorisée, de sorte que je ne sus -rien des événements de la rue du Gervis-Vert, -bien qu'au Collège je visse Raoul tous les jours; -mais nous étions ainsi faits, que cette histoire -qui nous intriguait dès que nous avions pénétré -chez madame de Saint-Quenain, aussitôt franchie -la loge du Frère portier, s'effaçait devant -nos innombrables petites préoccupations de collégiens. -Ce ne fut guère que dans la première -semaine de mai, que nous nous retrouvâmes -plongés tout à coup au cœur de l'aventure. Les -histoires, comme les chats, sont attachées aux -lieux, aux habitations; on les quitte, on les -retrouve. Dès que j'apercevais le pignon de la -rue du Gervis-Vert, je m'informais avec empressement -d'Armande Desblouze.</p> - -<p>—J'espère, nous dit ce jour-là madame de -Saint-Quenain, que nous allons en avoir fini -bientôt avec ce roman…</p> - -<p>L'humeur n'était pas très bonne, au rez-de-chaussée. -On y sentait une lassitude d'entendre -perpétuellement parler mariage, amour, projet -d'avenir; de chez les déshéritées du second, -tombait sans répit une pluie paradoxale de -mots de bonheur. En y faisant de brèves allusions, -madame de Saint-Quenain haussait les -épaules.</p> - -<p>—Madame Desblouze est insensée, disait-elle; -tant qu'un homme n'est pas libre de tous -liens, une mère n'accepte pas qu'il fasse la cour -à sa fille… Que le mariage vienne à manquer -ou plutôt que l'autre demeure indissoluble—au -point de vue religieux s'entend—la situation -d'Armande sera délicate…</p> - -<p>Radegonde enchérissait:</p> - -<p>—Il lui restera une ressource: épouser un -homme divorcé.</p> - -<p>—Tu es dure, lui fit observer son frère.</p> - -<p>—Ce n'est pas moi, dit Radegonde, qui ai -trouvé cette solution, ce sont des parents que -madame Desblouze possède à Paris, et qui la -lui ont laissé entrevoir.</p> - -<p>—Et que dit madame Desblouze de cette -solution?</p> - -<p>—Madame Desblouze est bien loin de songer -à une telle extrémité; madame Desblouze voit -tout en rose.</p> - -<p>—Est-ce curieux! et chez une femme qui a -eu tous les malheurs imaginables!…</p> - -<p>Je crois que ce qui confondait le plus mesdames -de Saint-Quenain et leur entourage, -c'était ce besoin de croire au bonheur, qui avait -envahi un beau jour les Desblouze vouées pour -tout le monde à l'infortune. Le salut entrevu -dans leur geôle, fût-ce par la plus modeste -ouverture, elles s'étaient précipitées, quittes à -s'écraser à l'étroite issue. M. l'abbé Dardennois, -qui avait pris en main la cause de l'annulation, -défendait madame Desblouze en toute -son attitude, il fallait le reconnaître, et il disait -qu'une foi si parfaite ne saurait manquer de -trouver sa récompense.</p> - -<p>Aussitôt après le déjeuner, nous courûmes -au jardin où des lilas et des cytises étaient en -fleurs et où il y avait aussi des coucous jaunes -et des violettes. Il faisait un temps admirable; -nous appelâmes à grands cris Armande qui -s'accouda sur la barre d'appui et nous parut -avoir une si belle poitrine! Tout en elle avait -certainement embelli, avec l'amour et avec -l'espoir serein qu'elle cultivait depuis quatre -mois à côté de sa mère. Raoul la menaça, si -elle ne descendait pas au jardin, de lui jeter la -tortue Amalazonte qu'il torturait en la balançant -au bout d'une ficelle, comme un encensoir.</p> - -<p>Armande et madame Desblouze descendirent. -Leur bonheur les rendait moins timorées. Autrefois, -quelles sollicitations, quelles invitations -en règle ne fallait-il pas pour les décider à -mettre le pied au jardin! A présent, elles parlaient -aussi avec plus d'assurance et plus d'entrain. -Je pensais en les regardant et les écoutant: -«Elles sont maintenant comme des femmes -ordinaires.» Et ma pensée de collégien contenait -l'émerveillement de la métamorphose qui -s'accomplit soudain chez ceux qui cessent d'être -assujettis par l'indigence. Dans leur ivresse, -peut-être allaient-elles un peu loin, les pauvres -femmes, ou se pressaient-elles trop, et par là -il était possible qu'elles fussent inconsciemment -irritantes, mais après avoir été si tristes, -si abîmées, si dénuées, et à tel point dépourvues -de toute espérance, pouvait-il leur venir -à l'idée qu'un événement heureux et d'ailleurs -commun, parût désobligeant aux yeux de quelqu'un?</p> - -<p>On alla s'asseoir sous la tonnelle, dont le -treillage en losange mal garni encore par les -pampres naissants, filtrait agréablement les -rayons du soleil; quelques oiseaux piaillaient -dans un jardin voisin, plus feuillu; un homme -bêchant la terre, éternuait à grand bruit; toutes -sortes d'insectes bourdonnaient, et on entendait -par-dessus les hauts murs, chez les Frères des -Écoles chrétiennes, un chœur de voix d'enfants -s'exerçant déjà pour la célébration de la Fête-Dieu. -C'était une heure exquise; nous restions, -et le turbulent Raoul lui-même, sous la tonnelle, -avec ces dames, parce que la grâce d'Armande -nous charmait.</p> - -<p>Notre imagination de seize ans était pleinement -d'accord avec son épanouissement, avec -ses espérances, avec son bonheur. Tant qu'elle -ne parlait pas trop directement de son M. Claudion, -nous ne voyions qu'elle, jeune fille, jolie, -heureuse et répandant autour d'elle je ne sais -quel rayonnement et quel parfum. Nous prêtions -l'oreille, comme des enfants, à ce qui se -disait, mais il nous semblait que rien n'avait -d'importance, sauf la beauté, l'allégresse -d'Armande. Et cependant, les choses qui se -disaient devaient compter, hélas!</p> - -<p>Madame de Saint-Quenain disait à madame -Desblouze:</p> - -<p>—Eh bien! ma chère amie, puisque je vous -vois en si grande confiance dans l'avenir et -que vos projets consistent à suivre votre fille -à La Rochelle, moi, je vais vous demander -de me fixer sur un point. Voilà un grand -garçon, dit-elle en désignant son fils, qui va, -je l'espère, ne pas trop tarder à entrer à la -Faculté de Droit; je devrai le loger chez moi, -ce sera un jeune homme, et vous savez que -je n'ai à lui donner qu'une pièce vraiment -exiguë: quand puis-je compter sur votre appartement?…</p> - -<p>Je vois encore la figure sans ombre aucune -de madame Desblouze, son sourire ingénu, sa -foi en le bonheur prochain, qui l'illuminait. Son -ivresse, au sortir de tous ses désastres, était -telle, qu'elle en oubliait de témoigner quelque -regret des trois petites pièces qu'elle allait -quitter, et, ne voulant songer qu'à une -chose heureuse, elle ne songeait pour le moment -qu'à la joie de pouvoir répondre à madame -de Saint-Quenain en comblant le désir -exprimé par elle.</p> - -<p>Madame de Saint-Quenain dit, en pesant -ses mots:</p> - -<p>—C'est une chose entendue?</p> - -<p>—C'est une chose entendue, répondit madame -Desblouze.</p> - -<p>Et elle parla avec la même tranquillité heureuse -de l'opération qu'elle devait aller se faire -faire à la clinique du docteur Dumarais.</p> - -<p>—Après cela, dit-elle, de deux choses l'une: -ou bien je n'aurai plus jamais besoin d'appartement… -ou bien je m'envole passer le temps -de ma convalescence auprès de «mes chers -enfants…»</p> - -<p>Le chœur, chez les Frères des Écoles chrétiennes, -entonna le <i lang="la" xml:lang="la">Tantum ergo</i>; et, par une -habitude commune à nous tous, nous laissions -descendre et ondoyer sur nos têtes, en nous -taisant respectueusement, ces beaux et lents -accords religieux, dans le jardin paisible. Quelque -chose de céleste paraissait se mêler à la -nature en fleurs et à une minute enchanteresse -de pauvres âmes humaines.</p> - -<p>Nous entendîmes sonner à la porte d'entrée. -Les deux jeunes filles, simultanément, rajustèrent -leur coiffure. Presque aussitôt Clarisse -parut. Elle marchait très gauchement dans -l'allée bordée d'oseille, en introduisant, je ne -sais pourquoi, un des coins de son tablier sous -sa ceinture. Elle s'arrêta, un instant infinitésimal, -parce qu'elle avait aperçu la tortue, puis, -en arrivant à la tonnelle, elle tira de sous son -tablier devenu triangulaire, un papier bleu: -c'était un télégramme pour madame Desblouze. -Chacun s'agita pour avoir l'air de s'occuper à -autre chose, pendant que madame Desblouze -ouvrait avec la difficulté coutumière, en le déchirant, -le télégramme; et pendant qu'elle -lisait, il n'y eut personne qui ne jetât à la -dérobée, sur son visage, un regard vif comme -l'éclair.</p> - -<p>Elle le relut, et, comme il était déchiré, elle -en rajusta les morceaux bout à bout, ce qu'on -fait quand on espère qu'un autre sens pourrait -résulter d'une disposition des mots différente. -Son visage n'avait rien reflété d'extraordinaire. -La bonne demeurait là; elle demanda s'il y -avait une réponse. Madame Desblouze dit que -non. Et tout à coup elle eut l'air empêtré -comme un être qui ne se trouve plus dans son -élément; le sang se retira de ses joues qui -diminuèrent de volume. Madame de Saint-Quenain -s'écria: «Mais, qu'y a-t-il, ma bonne -amie?» Armande se précipita sur le télégramme, -et, elle, en un instant, elle fut par -terre. Nous étions bêtes comme tout, Raoul et -moi; nous n'avions jamais vu une femme -perdre connaissance; au lieu de la secourir, -nous restions là, pétrifiés; nous n'osions pas -non plus trop toucher à une jeune fille, surtout -à celle-ci. Madame de Saint-Quenain nous dit: -«Mais relevez-la donc, grands dadais!» Puis, -par une contradiction singulière, presque aussitôt -elle nous cria: «Allons! allez-vous-en!… -allez-vous-en, tous les deux!…» Nous nous -en allâmes, pendant que, je le suppose, on -dégrafait le corsage d'Armande.</p> - -<p>Sur le sens du télégramme, sans en avoir été -informés, nous étions fixés: tout espoir d'annulation -était perdu, c'était clair.</p> - -<p>Clarisse nous dépassa, courant à grandes enjambées -vers la maison chercher de l'eau de -mélisse.</p> - -<p>Nous nous réfugiâmes au salon, un peu -penauds, ne sachant que dire. Mais la jeunesse -est si déconcertante, que nous jouions, Raoul et -moi, à saute-mouton, quand madame de Saint-Quenain -entra, la tête haute et disant à sa -fille:</p> - -<p>—L'ai-je prévu? l'ai-je assez répété? -Qu'est-ce que je n'ai cessé de dire sur ce fameux -projet de mariage?</p> - -<p>Je fis, pour ma part, des efforts pour arrêter -ma pensée sur le malheur effroyable, incalculable -en ses suites, qui venait de foudroyer les -pauvres dames Desblouze. Mais nos seize ans -regimbaient contre toute idée de désespoir. -Nous ne pouvions pas nous attrister profondément. -Nous entendîmes jusqu'au soir, sans -protester, les airs quasi victorieux que ne cessa -d'entonner madame de Saint-Quenain qui voulait -absolument avoir tout prophétisé dès le premier -jour, qui, si on l'avait écoutée, etc., etc… -Raoul était sans verve du moment que les événements -ne tournaient pas contre Radegonde.</p> - -<p>Le soir, pourtant, un malaise nous prit à -l'idée de rentrer au Collège sans avoir salué nos -malheureuses amies. Mais, comme nous montions, -Raoul me fit observer:</p> - -<p>—Qu'est-ce que nous allons dire, si elles se -mettent à pleurer?</p> - -<p>Alors nous allâmes, par le jardin, voir. Il -faisait doux, elles étaient peut-être à la fenêtre, -nous pourrions leur dire adieu sans être obligés -de parler.</p> - -<p>La soirée était délicieuse, les fenêtres au -second étaient ouvertes. Nous ne vîmes personne -à la barre d'appui, mais, en écoutant, il -nous vint un bruit de sanglots qui nous fit fuir -et nous laissa décontenancés et muets jusqu'à -la porte du Collège.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Par une rouerie du sort, vraiment assez -maligne, nous qui oubliions si vite cette aventure, -aussitôt loin de la rue du Gervis-Vert, -nous fûmes privés de la sortie de juin parce -qu'en pleine étude Raoul me lança un billet qu'il -venait de recevoir de sa sœur et dans lequel -elle s'empressait de l'informer que, malgré l'événement, -il pouvait compter occuper dès la fin -de juillet le petit appartement des Desblouze. -Il y avait «des drames», écrivait-elle; la famille -riche, de Paris, qui fournissait quelques subsides -aux deux femmes et qui même s'était engagée -à constituer à Armande une petite dot de -vingt mille francs en cas de mariage, avait réédité, -d'une façon même un peu vive, son opinion -touchant le divorce et le mariage civil: -«ces institutions étant faites pour qu'on en -use» et pouvant parfaitement sauver «certaines -détresses sans issue». Madame Desblouze, -d'accord avec sa fille, avait simplement -répondu que, si sa santé le lui permettait, toutes -deux, avant l'automne prochain, seraient «établies -couturières».</p> - -<p>«C'est une bonne réponse, disait Radegonde, -et le mot «couturières» doit joliment -faire bisquer les parents qui, à Paris, mènent -grand train… Mais, comme madame Desblouze -et Armande sont résolues à mettre leur projet -à exécution, nous ne pouvons pas, nous autres, -tolérer dans la maison un établissement commercial: -elles quitteront donc dès le mois prochain.»</p> - -<p>C'est pour avoir lu ce billet, lentement, -effrontément, en traversant d'un bout à l'autre -la salle d'étude et en montant le petit escalier -conduisant à la chaire du Père de la Roquette, -que je fus privé de sortie et de revoir jamais -Armande Desblouze. Au mois de juillet, autant -que je m'en souvienne, la distribution des prix -fut avancée parce que notre Collège devait -fermer ses portes en exécution de l'article 7 d'un -fameux décret, et, de même que nos esprits de -gamins, épris surtout de vacances, demeuraient -assez indifférents à cette mesure gouvernementale, -ils n'accordèrent pas grande attention à la -tragique simplicité de l'acte accompli par madame -Desblouze et sa fille.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">LA PAIX</h2> - - -<p>A marée basse, ils regagnaient leur villa, par -la plage. Dans leurs oreilles, à tous les deux, -bruissait l'écho du bacchanal de l'après-midi: -rires, mots, jeux de mots, médisances, compliments, -caquetages, éclats d'orchestre, cris -d'enfants, résultats des courses, flons-flons, -refrains ineptes, camions, omnibus d'hôtels, -trompes et sirènes d'automobiles. Lui, se plaignait -que son tympan continuât à résonner -comme une conque marine, et déplorait que -l'on vînt l'été, sous le prétexte de se reposer, -se mêler à un tintamarre plus assourdissant que -celui de Paris.</p> - -<p>—Oh!… la paix!… soupira-t-il.</p> - -<p>—La paix, dit son amie, on ne la goûte -nulle part, sinon le soir, quand tout s'éteint, -quand tout s'endort…</p> - -<p>—Et quand nous sommes nous-mêmes endormis, -avouez-le.</p> - -<p>—Non, ne vous moquez pas: il y a chaque -soir, quand la mer se retire, ici, un silence et -un calme extraordinaires… Attendez, cela va -venir.</p> - -<p>—Ah!… la paix!… la paix! répéta-t-il.</p> - -<p>Le soir tombait. Ils marchaient sur le sable -fin, le plus près possible de la mer; lui, afin -d'avoir sous le pied un sol dur; elle, afin de -courir le risque de mouiller ses bottines. Un -flot étalé et sans cesse déroulé à perte de vue, -frangeait d'une mousse sensible au vent le bord -sinueux du rivage. Au loin, au loin, des groupes -de pêcheurs d'équilles avaient l'air d'un cent -d'épingles piquées.</p> - -<p>Ils marchèrent durant quelque temps sans -rien dire; lui, absorbé par la contemplation des -minuscules paquets de sable que le bout de sa -semelle, à chaque pas, dérobait au sol humide -et lançait en avant, selon d'amusantes trajectoires; -elle, frôlant l'écume éphémère de la -lame, et ne manquant pas de pousser un cri -puéril, lorsque le jusant trompeur mouillait -soudain jusqu'à la cheville, et, d'ailleurs, détériorait -irrémédiablement les délicates chaussures.</p> - -<p>Et puis, la nuit accourut au-devant d'eux. Ils -remontèrent vers les dunes de sable où quelques -villas s'allumaient, tandis que, de son côté, la -mer s'enfonçait plus profondément vers le large. -De longs nuages, d'un ton de prunes violacées -et meurtries, s'étirèrent en fuseaux au couchant; -le ciel verdit; et quelques personnes attardées, -venant sur la grève, apparurent, émergeant -soudain hors de l'ombre. La jeune femme frissonna; -son ami lui tendit la main; ils s'arrêtèrent. -Le grésillement des pas étrangers sur -le sable, derrière eux, diminua, s'éteignit. Elle -dit tout à coup:</p> - -<p>—Voilà!… voilà!…</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—La paix!… Écoutez.</p> - -<p>Le silence, en effet, semblait établi sur cette -immense étendue de sables déserts; la mer, -au loin, avait à peine, à intervalles égaux, la -sonorité d'un ongle promené sur la soie; et -quelque chose d'inappréciable au premier abord -rendait ce silence plus touchant; quelque chose -que l'on soupçonnait de n'être pas le calme parfait, -contribuait à en donner plus complètement -l'illusion.</p> - -<p>—C'est la paix!… la paix!… répéta la jeune -femme. Vous demandiez la paix, mon ami, -goûtez-la!… Plus un mouvement, plus un son; -tout est fini; la terre repose… Dieu est bon: -il accorde une trêve aux actions meurtrières -des créatures; les combats du jour ont cessé; -l'homme, l'animal, la terre, la mer, le ciel -même s'arrêtent; tout est immobile; le temps, -selon l'expression du poète, a suspendu son -vol…</p> - -<p>—Écoutez! dit à son tour le jeune homme.</p> - -<p>—J'écoute. C'est le silence, c'est la sérénité -divine, c'est la paix!</p> - -<p>—Écoutez! écoutez!…</p> - -<p>Ce qui contribuait à donner la parfaite illusion -du silence était un bruit ténu, perceptible -à peine, mais également répandu sur l'étendue -totale des grèves. Il provenait de l'amas de -coquilles, «coques», clovisses, palourdes, etc., -abandonnées par la mer descendante et dont le -lent remuement produisait, par myriades, de -petits chocs d'une discrétion infinie, faisant -songer à des visites de très vieilles gens du fond -des provinces, excessivement peu pressés, excessivement -polis, et qui heurtent, d'un fin doigt -osseux, la porte des maisons amies.</p> - -<p>Parmi ces «coques» abandonnées par la -mer, beaucoup vivaient encore et semblaient -marcher sur la langue: elles entr'ouvraient -leur valve, comme une huître qui bâille, et la -chair pâle, issue de l'anfractuosité, en rampant -sur le sol, valait à l'animal un déplacement -presque illusoire. Dans ces allées et venues -malhabiles, les coquilles se touchaient; et le -«toc-toc» infinitésimal, par milliards de fois -répété sur ce rivage sans fin et sous la nuit -tombante, c'est cela qui composait le charme -que nous nommons silence. Le silence, il était -fait des efforts tumultueux et désespérés de -petits êtres expulsés de la mer maternelle par -la mer elle-même, jetés là sur un sable inhospitalier, -qui se sèche et où ils expirent!…</p> - -<p>Accroupie pour observer le curieux mouvement -des coquillages, la jeune femme éprouva -tout à coup la surprise d'un spectacle féerique.</p> - -<p>—Venez voir, s'écria-t-elle, venez voir! -Voici les fêtes de la paix célébrées par les mollusques -eux-mêmes!</p> - -<p>Des jets d'eau, d'innombrables jets d'eau minuscules -jaillissaient des valves entr'ouvertes; -de chaque «coque» encore vivante un jet d'eau -s'élevait, d'un doigt, d'un pied de haut, mais si -fluet que la chute en demeurait insonore; un -long fuseau orangé fixé au couchant illuminait -et colorait cette fête aquatique singulière où la -jeune femme, spectatrice extasiée, voulait voir -de «grandes eaux» à la manière de Versailles, -destinées à célébrer chez le petit monde des -coquillages le retour de la paix du soir,—et -qui n'étaient que la façon, pour ces animaux, -d'exhaler leur dernier soupir, c'est-à-dire la -dernière goutte d'eau pompée au dernier pouce -de sable humide.</p> - -<p>—Venez voir, venez voir les fêtes de la -paix!</p> - -<p>—Voyez plutôt, dit l'ami, le drôle de peuple -qui court en gambadant à vos fêtes de la paix!</p> - -<p>Du pied des dunes de sable sec, trottinant, -sautillant, bondissant, pirouettant, dansant, -dégringolait pêle-mêle la horde redoutable de -ces crustacés des plages, qui rappellent, par la -forme, de toutes petites crevettes, et que l'on -nomme vulgairement «puces de mer» sur les -côtes de la Manche. Nombreux comme les grains -du sable, ils se répandent le soir, à marée basse, -en foule désordonnée, cahotique, affamée et -barbare, donnant de près l'impression du crépitement -de la grêle. Ils sont gras, dodus, alertes, -revêtus d'une armure légère et pourvus d'une -agilité et d'une voracité prodigieuses. Ils -absorbent tout ce qui est mangeable et d'autres -choses aussi; ils mangent ce qui est mort et ce -qui est vivant: les étoiles de mer raidies, les -méduses gélatineuses, les algues marines, les -crabes blessés, les semelles de bottes, les chats, -les chiens crevés et les vieux chapeaux que le -flot a vomis.</p> - -<p>La jeune femme et son compagnon en furent -bientôt environnés; les puces de mer bondissaient -jusqu'à leurs genoux, et par leur nombre, -leur grouillement et l'impétuosité de leurs -sauts, embarrassaient la marche des promeneurs -comme un champ de seigle ou de blé. Et -elles s'abattaient sur les coquillages, tombant à -l'improviste entre deux valves entr'ouvertes, -ou rongeant avec une fureur gloutonne le ligament -qui clôt la demeure du mollusque.</p> - -<p>—Oh! fit la jeune femme, mes pauvres -«coques»! et leurs fontaines lumineuses! et -leur belle fête nocturne!… Ces bandits-là ne -vont faire d'elles qu'une bouchée!…</p> - -<p>—Le repas est commencé, répondit le jeune -homme; voyez: les petits jets d'eau s'affaissent -un à un; la tourbe cruelle s'est ruée au festin. -Elle dévore. Écoutez cet autre murmure qui -rend plus délicieux le silence et le calme du -soir. C'est le mouvement des mandibules! C'est -le carnage universel!</p> - -<p>Il souleva du bout de la canne une coquille: -elle abritait un festin; le mollusque servait sa -propre chair à ses hôtes.</p> - -<p>—Oh! mais c'est indigne, c'est affreux!… Et -d'un bout à l'autre de la côte, c'est ainsi?…</p> - -<p>—D'un bout à l'autre de la côte qui a l'air -de s'endormir d'un sommeil si doux!</p> - -<p>—Allons-nous-en! allons-nous-en!</p> - -<p>Ils remontèrent vers la villa. Vingt pas plus -haut, ils tournèrent la tête encore une fois vers -l'immense grève unie, paisible, parfaitement -silencieuse, car déjà, à cette distance, aucun -mouvement, aucun murmure n'était plus perceptible. -Et quelqu'un, venu doucement à leur -rencontre, dit, près d'eux, à voix basse, et -comme pour ne point troubler l'admirable -repos:</p> - -<p>—La paix!…</p> - -<p>Et tous les deux, à voix basse aussi, de peur -de ternir la beauté d'une illusion pacifique, -mais d'un ton mieux averti, répétèrent:</p> - -<p>—La paix?…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">GRENOUILLEAU</h2> - - -<p>—J'ai déjà composé mon menu, dit madame -Bullion, pour le déjeuner que les Peaussier -ont bien voulu accepter…</p> - -<p>—Prends l'habitude, dit monsieur Bullion, -de dire «le comte et la comtesse Peaussier», -principalement devant les domestiques, qui ne -doivent pas manquer de leur fournir leur titre.</p> - -<p>—J'aurai de la peine à m'y accoutumer; j'ai -toujours dit «les Peaussier»; toi-même as -toujours dit «Peaussier» en parlant de ton -ancien camarade…</p> - -<p>—Donnons du comte aux Peaussier! La -République fait bien la gentille avec les monarchies! -Donnons du comte aux Peaussier, d'autant -plus que je réserve à leur vanité un plat -de ma façon, et que, entre parenthèses, je te -prie d'ajouter à ton menu!…</p> - -<p>—Une bouillabaisse, je suis sûre?…</p> - -<p>—Non! Je fais déjeuner le comte et la comtesse -Peaussier côte à côte avec le fils d'un -de mes ouvriers, d'un simple ouvrier: il se -nomme Grenouilleau.</p> - -<p>—Quelle singulière idée!</p> - -<p>—C'est mon idée. Je paye le voyage du Midi -au jeune Grenouilleau. Je pouvais inviter tel et -tel freluquet de notre connaissance, utile au -polo, au tennis ou au bridge: j'invite Grenouilleau. -Je pouvais, comme les Peaussier, m'orner -le front d'une couronne de papier pour -pénétrer dans une classe de la société qui n'est -pas la mienne et qui se fût moquée de moi; -je tends, moi, loyalement, la main à une classe -dite inférieure…</p> - -<p>—Et qui se moquera de toi comme si elle -était supérieure!</p> - -<p>—Est-ce là toute l'objection que tu as à me -présenter?</p> - -<p>—Mon Dieu, oui… Ce que tu veux faire là -n'est pas une mauvaise action… Je n'en vois -pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos -idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte -de l'exagération. En tout cas, je te conseille de -ne pas mettre d'ostentation dans l'hospitalité -que tu offres à ce Grenouilleau;… car quelque -chose me dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau -avec les Peaussier, c'est plus pour les -Peaussier que pour Grenouilleau que tu le -fais…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi -saint au matin, ayant passé vingt-deux -heures dans son compartiment de seconde classe, -non compris le trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion -se fit conduire à la gare, au-devant du -jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau -connaissait le mécanicien, Pfister, -et il dit au «patron» qui le poussait à l'intérieur -de la limousine:</p> - -<p>—Si ça ne vous fait rien, m'sieu Bullion, -j'vas monter à côté de Pfister… C'est un bon -coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays -de connaissance!…</p> - -<p>—Ah!… bon!… très bien, mon garçon. Si -je t'ai fait venir, c'est pour que tu sois à ton -aise…</p> - -<p>—Vous tourmentez pas, m'sieu Bullion!</p> - -<p>Et Grenouilleau d'entamer la conversation -avec Pfister, qui répond par monosyllabes, -sans broncher la tête, attentif à sa direction. -M. Bullion, condescendant, n'ose interrompre -l'exubérance du voyageur, muet sans doute depuis -Corbeil. Cependant, de l'intérieur, il lui -frappe sur l'épaule:</p> - -<p>—Pas fatigué, Grenouilleau?… trajet un -peu longuet?…</p> - -<p>Grenouilleau fait signe qu'il n'est pas fatigué; -et il dit au mécanicien:</p> - -<p>—Oh! ce que j'ai dormi, mon colon!… Jamais -de ma vie je n'ai tant roupillé.</p> - -<p>A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit -à sa chambre, madame Bullion demande à -son mari:</p> - -<p>—Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?…</p> - -<p>—Grenouilleau?… ce qu'il dit?… Ah!… il -connaît Pfister.</p> - -<p>—As-tu averti ce jeune homme que nous -partions, aussitôt après le déjeuner, en excursion? -Il ne faut pas qu'il se croie obligé de -faire toilette!…</p> - -<p>—Sois tranquille, son bagage tient dans son -mouchoir.</p> - -<p>Cependant, Grenouilleau semblait être long -à sa toilette; on l'attendait pour servir; on envoya -frapper à sa porte; on n'obtint pas de -réponse; on le cherchait dans la maison: ne -s'y était-il pas égaré? Mais non! Grenouilleau -était descendu au garage, et il en racontait, en -racontait, à son ami Pfister! Il fallut l'arracher -de là:</p> - -<p>—Vous n'avez donc pas faim, mon brave -ami?</p> - -<p>—Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a -bien douze heures que je n'ai pas mangé.</p> - -<p>Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir -pour monsieur et madame Bullion de voir ce -garçon se remettre si allègrement d'un long -voyage. On comprenait très bien qu'il parlât -peu, car il avait sans cesse la bouche pleine.</p> - -<p>On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion -conduisait lui-même, et le chauffeur était -assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau -fut à l'intérieur avec madame Bullion qui le -comblait de prévenances et l'interrogeait sur -sa famille, son passé, son avenir. Elle dit -d'abord «<i>Madame</i> votre mère»; puis, par un -retour soudain à une plus exacte mesure des -valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». -Elle disait à ce pauvre Grenouilleau: «vos -études»! Elle s'informait de la date de «la -première communion»; elle touchait à tous -les points de repère importants dans la famille -bourgeoise, et peu s'en fallut qu'elle ne parlât -«des relations». Le pauvre Grenouilleau -bâillait entre des réponses ambiguës à des -questions qui l'effaraient et, parmi ces réponses, -un mot souvent répété apprenait à -madame Bullion que, dans sa famille à lui, les -dates qui comptaient surtout étaient celles qui -correspondaient aux périodes où l'on était entré -dans la «purée» et à celles où l'on en était -sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait -donc! Et l'excellente madame Bullion de lui -faire observer: «Jeune homme, vous avez eu -tort de rester douze heures sans rien prendre…» -Et elle ajoutait, comme pour elle-même, par -une longue habitude de dorlotements, de petits -soins: «Monsieur Bullion et moi ne voyageons -jamais sans emporter quelques biscuits ou du -chocolat…», ce qui, par exemple, amena le -sourire sur les lèvres de Grenouilleau.</p> - -<p>On avait fait une première halte à la Promenade -des Anglais, et M. Bullion, sous un palmier -poudreux, désignant Grenouilleau, confiait -à ses amis:</p> - -<p>—Un pauvre petit gars qui n'est pas sorti -de la cuisse de Jupiter, je vous prie de le croire! -à qui je paye le voyage du Midi…</p> - -<p>Et il leur glissait à l'oreille:</p> - -<p>—Le fils d'un ouvrier, d'un simple petit -ouvrier…</p> - -<p>—Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un -beau pays, mon gaillard?…</p> - -<p>—Un beau pays, oui, m'sieu…</p> - -<p>Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, -regardant peu le pays, reluquant toute voiture -au passage.</p> - -<p>On lui disait: «Ah! de la poussière, par -exemple!» Et Grenouilleau, que la poussière -ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l'œil -si, des fois, je ne connaîtrais pas quelqu'un.»</p> - -<p>—Mais vous êtes en bonne compagnie, -j'imagine?…</p> - -<p>—Pour ça, je ne dis pas non!… faisait Grenouilleau -en riant d'une oreille à l'autre.</p> - -<p>Et l'excursion en automobile continua jusqu'à -Cannes, où madame Bullion avait une ou -deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture, -Grenouilleau dormit innocemment, sans -vergogne, et à fond, comme un petit enfant. On -n'osa seulement pas le réveiller pour lui montrer -la Croisette. Monsieur et madame Bullion -allèrent à leurs devoirs et dirent au mécanicien: -«S'il s'éveille, menez-le visiter la rue d'Antibes -et le port; nous irons à pied vous rejoindre là.»</p> - -<p>Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, -une bonne heure après, environ, et trouvèrent -la voiture devant un débit de vins où Grenouilleau -et Pfister buvaient à la santé du mécanicien -d'une famille anglaise, un nommé Robiot, dont -madame Bullion entendit parler, pendant le -trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son -tour, à en dormir aussi, à la fin.</p> - -<p>—Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à -Grenouilleau, au dîner, êtes-vous satisfait de -votre première journée dans le Midi?</p> - -<p>Grenouilleau était enchanté. Il avait même -déjà écrit à son père: qu'est-ce qu'il dirait, le -pauvre vieux, quand il allait savoir que ce -«sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser -en baladant des «Engliches»!</p> - -<p>Et M. Bullion, lui aussi, connut l'histoire de -ce «sacré Robiot» qui, à lui seul, semblait -valoir tout l'azur de la Méditerranée.</p> - -<p>Grenouilleau monta se coucher de bonne -heure; il avait fait tantôt, pourtant, un fameux -somme! Madame Bullion dit à son mari que -c'est une manie bien bizarre de faire ainsi -voyager le prolétaire. «Il mange, il boit, il -dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils -et ne profite point de son déplacement.»</p> - -<p>En quoi madame Bullion se trompait.</p> - -<p>Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva -de bonne heure. A neuf heures du matin, quand -ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit -déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant -de la ville, qu'il arpentait depuis l'aube, et il -en avait vu tous les méandres, tous les coins: -les marchés, les monuments, les promenades, -les points de vue, et jusqu'à des curiosités que -les Bullion eux-mêmes et toute la classe riche -ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. -Il avait causé avec les maraîchers, les bouchers, -les marchands de poisson, les matelots du port, -les fleuristes, les conducteurs de tramways et -les pauvres. Grenouilleau s'intéressait à tout, à -condition qu'on le laissât faire à sa guise, à -son heure, en compagnie des siens: le matin -appartient au peuple. Et il en rapportait une -moisson de connaissances sur le Midi qu'il -confiait à son ami Pfister en le regardant faire -son automobile, et dont profita et s'émerveilla -M. Bullion, un moment, en passant par là pour -donner des ordres.</p> - -<p>—Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se -frottant les mains, je le savais bien que ce -«populo» n'est pas si bête, et qu'en plus d'une -occasion même il nous en peut remontrer! Ce -gavroche, arrivé d'hier, et qui ne sait que dormir, -dites-vous, pour peu que je réussisse à le -faire parler au déjeuner, va en donner à rabattre -au comte et à la comtesse Peaussier. -C'est très curieux, très curieux, ce que ce garçon -racontait à Pfister; nous ne nous levons pas si -matin, nous autres; nous n'interrogeons pas -directement les gens, nous ne savons rien que de -seconde main… Je ferai raconter à Grenouilleau -toute cette vie matinale d'une grande ville, et -ses impressions naïves, qui sont si justes, avec -des expressions… non pas académiques—tant -pis!—mais de poète, oui, de poète, ma parole -d'honneur!… Et je leur dirai, au comte et à la -comtesse Peaussier: «C'est un pauvre petit gars, -le fils d'un ouvrier, d'un simple ouvrier…»</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A une heure moins le quart, le comte et la -comtesse Peaussier arrivèrent à la villa Bullion -dans une auto superbe et du dernier modèle. -C'étaient, d'ailleurs, des gens fort bien. D'autres -personnes étaient là déjà, et, quoiqu'on n'eût -point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur -annonça qu'il leur réservait une surprise. On -attendit la surprise. Elle ne se présentait point. -M. Bullion dit un mot à l'oreille d'un domestique. -Le domestique revint et dit un mot à -l'oreille de son maître. M. Bullion commanda -d'attendre. Madame Bullion, plus avisée et qui -s'impatientait, commanda qu'on allât voir au -garage. L'anxiété des convives augmenta: -quelle surprise pouvait venir du garage? On -hasardait cent hypothèses; enfin l'on s'agitait. -M. Bullion leur dit alors:</p> - -<p>—Voilà: j'aurai l'honneur de vous faire -déjeuner avec un pauvre petit gars qui n'est pas -sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d'un ouvrier, -d'un simple ouvrier…</p> - -<p>—Mais bravo!… mais bravo!…</p> - -<p>La surprise fut accueillie à merveille; et l'on -parla, en attendant Grenouilleau, de l'opportunité, -voire de la nécessité, de se mêler aux gens -du peuple; et l'on félicita chaleureusement -M. Bullion de son intéressante initiative. Mais -l'enfant du peuple, à qui une société élégante -réservait un si gracieux accueil, ne se -montrait toujours pas. On décida de se mettre -à table. M. Bullion était mécontent.</p> - -<p>A peine assis, et dans le premier silence, il fit -signe au maître d'hôtel et l'interrogea péremptoirement. -Les convives, malgré eux, étaient -suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir -le mystère. Aussi l'on entendit distinctement la -réponse du maître d'hôtel:</p> - -<p>—Monsieur Grenouilleau est bien là… mais -monsieur Grenouilleau a dit qu'il préférait -manger à la cuisine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">L'INDIVIDU</h2> - - -<p class="date">Prouville-sur-Mer, 3 septembre.</p> - -<p>«Voici, chère amie, le petit événement qui -a, pendant trois jours, bouleversé la paisible -population de la villa Vauvillier, dont je suis -l'hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, -ses voisines. Ne vous ai-je pas dit déjà, dans -une de mes lettres précédentes, comment ces -maisons normandes, c'est-à-dire celle des -Escroignard et celle des Brodeau, se disposent, -en face de nos dunes désertes, aux environs de -la colossale construction des Vauvillier, qui a -la prétention de reconstituer un de ces magnifiques -séjours d'été que les riches Romains se -faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il -y a, entre notre villa romaine et celle de la baronne -d'Escroignard, un espace d'environ dix-huit -cents mètres carrés à vendre, aux trois -quarts planté de jeunes sapins. Les Brodeau, -eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière -ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une -petite cambuse en planches, flanquée de quatre -ou cinq cabines, et qui s'intitule «Buvette» et -«Bains de Prouville». Elle est habitée par le -baigneur, à la chemise de flanelle rouge, et sert -surtout au douanier, qui vient s'y adosser quand -souffle le vent d'ouest.</p> - -<p>»L'autre matin, en me faisant la barbe à la -fenêtre, je remarque deux gendarmes formant -un groupe animé avec le baigneur, sa femme -et le douanier. L'un d'eux, le brigadier, a -appuyé sa bicyclette contre la porte de la cabane; -il tient un carnet à la main et prend des -notes; son camarade, ayant mis seulement pied -à terre sans abandonner sa machine, semble -prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt -dans une autre, selon les indications, sans doute -confuses ou contradictoires, des trois bras que -je vois tendus successivement dans des sens -divers: le bras de drap vert du douanier, -le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras -nu, couleur pelure d'oignon, de sa femme. Un -délit a été commis dans nos environs. Le bruit -s'en est déjà répandu dans la villa, je le sens à -des sonneries, à des allées et venues nombreuses -et fébriles dans les corridors. Moi-même, -le menton savonneux, je me surprends à -sonner la femme de chambre: ah çà! est-ce que -nous aurions été cambriolés, par hasard? La -femme de chambre ne sait rien encore, sinon -que «madame a vu les gendarmes, madame -a fait réveiller monsieur, madame a une -peur!…»</p> - -<p>»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier -continue à écrire et l'autre gendarme à -faire de faux bonds vers l'est, vers le sud-est, -vers le midi. Les trois «témoins» ne sont plus -du tout, mais plus du tout d'accord; le douanier -et le baigneur paraissent même échanger -des propos acerbes; les éclats de leur voix parviennent, -malheureusement indistincts, jusqu'ici. -Quant à la femme, d'abord incertaine -ou prudente, c'est elle, à présent, la mieux -renseignée, la plus affirmative, la plus hardie -de ton: son bras pelure d'oignon abat successivement -celui du douanier et celui du baigneur, -et se fixe, lui, lui seul, avec la rigidité -d'un poteau indicateur, dans une direction que -j'estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou -les malfaiteurs s'enfuir dans la direction de la -villa Brodeau. Qui sait? peut-être affirme-t-elle -qu'il ou ils sont dissimulés sous les sapins du -terrain à vendre? Allons! gendarme, vas-tu -bondir enfin?… Ce brigadier aussi, qui prend -des notes, des notes, comme un reporter!… -Ah! les cambrioleurs ont beau jeu! Du temps -de la gendarmerie montée, les chevaux au -moins avaient de l'impatience, eux; ils piaffaient, -ils invitaient la police à sévir!…</p> - -<p>»Je m'habille à la hâte, je descends. Toute -la villa est informée, du moins de ce fait que -les gendarmes sont là et qu'ils se renseignent, -et cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus -paresseux des invités sont debout et s'enquièrent, -chacun, au fond, charmé qu'un événement -vienne secouer la torpeur d'un séjour au bord -de la mer, si monotone aussitôt que le fort de -la saison est passé. Songez que, depuis plus -d'une semaine, il ne s'est rien fait ici que du -<i lang="en" xml:lang="en">bridge</i>!…</p> - -<p>»Tout à coup, une nouvelle: le concierge -de la villa a vu les gendarmes de près, lui; il -a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce -concierge, où est-il?» On apprend par lui que -l'enquête est fondée sur une plainte de la baronne -d'Escroignard, qui, par sa bow-window, -aurait remarqué, toute la journée de la veille, un -individu de fort mauvaise mine se dissimulant -sous les sapins du terrain à vendre. Le concierge, -en effet, avait aussi parfaitement vu -l'individu; le baigneur, la femme du baigneur, -le douanier aussi l'avaient vu. Madame Vauvillier, -notre gracieuse hôtesse, affirma qu'elle -avait bien cru le voir. Le maître d'hôtel déclara -que ce n'était pas d'aujourd'hui que le -terrain en question servait d'asile à «toute -une clique de propr' à rien». Eh bien, voilà -qui est rassurant, par exemple!… Plusieurs -de nous songent à prendre le train. On se -raconte des histoires de voleurs. Nous avons -deux petites femmes ici, que vous connaissez, -chère amie, qui sont nerveuses à l'excès; l'une -d'elles—c'est la plus blonde—dit: «Moi, -je sais quelqu'un qui ne fermera pas l'œil de la -nuit!» Son mari, pas assez amoureux, soupire: -«C'est moi!» On fait des projets pour -la nuit prochaine, au cas où les gendarmes ne -se seraient pas rendus maîtres de l'«individu».</p> - -<p>»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau -n'est pas au <i>golf</i>? Non, Brodeau renonce -au golf, et, en général, à tout divertissement -tant que l'imbécile municipalité n'aura pas balayé -la commune de la horde de repris de justice -qui en est la honte et qui en fera la ruine -à bref délai.</p> - -<p>»—Avez-vous vu l'individu qui passe la nuit -dans les sapins?… Eh bien, dit-il, nous boycotterons!… -Parfaitement! nous sommes plusieurs -propriétaires décidés à boycotter un pays -livré aux apaches… Défendons-nous, Vauvillier, -que diable! si vous ne voulez pas que l'on -fasse main basse sur nos demeures…</p> - -<p>»Vauvillier, cependant, n'a pas perdu son -sang-froid; il fait observer au bouillant Brodeau:</p> - -<p>»—Permettez, mon cher Brodeau, de quoi -s'agit-il, en somme? Avez-vous été volé, pillé, -assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins -l'ont-ils été? Quelqu'un de la commune l'a-t-il -été?… Un individu, oui, a été signalé dans le -terrain à vendre. Après?</p> - -<p>»—Permettez, osai-je ajouter moi-même, à -l'appui de mon cher hôte, passons en revue, -s'il vous plaît, les forces que sont en mesure -d'opposer à cet individu les trois villas particulièrement -menacées: chez vous, quatre hommes -valides, plus un mécanicien, plus trois domestiques -mâles,—quatre et un, cinq, et trois, -huit. Ici, même, ce matin, au petit déjeuner, -nous étions sept mâles à table; il y en a autant, -paraît-il, à l'office… Huit et sept, quinze, et -sept, vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, -monsieur Brodeau!… Si, maintenant, nous -mobilisons la maison de la baronne…</p> - -<p>»Mais la facétie a paru du plus mauvais -goût. Ces messieurs étaient fort sérieux. Brodeau -n'admettait pas qu'il se fût privé de son -golf pour venir ici plaisanter; il ne quitta pas -Vauvillier qu'il n'eût obtenu de lui le serment -de l'accompagner chez «qui de droit». Il -s'agissait d'amalgamer un bloc de propriétaires -en vue d'une protestation collective, véhémente!</p> - -<p>»La baronne d'Escroignard, qui ne met pas -les pieds, d'ordinaire, chez les Vauvillier, -vint en personne, après déjeuner, à la villa -romaine—le danger raccourcit les distances—et -elle donna un corps à la vague -terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: -elle avait vu, elle, l'individu! Elle donna -de lui un signalement peu ragoûtant. L'individu -avait couché sous ses fenêtres; elle n'avait pas -fermé l'œil de la nuit; elle était harassée; elle -excita la commisération tout à la ronde.</p> - -<p>»Madame Vauvillier, intimement très flattée -de recevoir la baronne, essayait en vain de -donner à l'entrevue un certain air de visite -mondaine; mais la baronne se maintenait -ferme sur le terrain de la défense commune, -et n'abandonnait pas l'individu redoutable. -Tout à coup, ajustant son face-à-main, elle se -dressa vers la baie ouverte sur la mer et s'écria:</p> - -<p>»—Le voici!</p> - -<p>»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne -poussèrent ensemble qu'un cri. L'individu était -là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.</p> - -<p>»Aussitôt, une réflexion unanime, comme -le cri d'effroi: «Et la gendarmerie, pendant ce -temps, que fait-elle, s'il vous plaît? Elle -déjeune!…» Une si amère dérision souleva les -épaules. Elle s'était transportée là le matin, la -gendarmerie, en manière de promenade, à -bicyclette, et pour quoi? pour prendre des -notes! Prendre des notes quand il n'y avait -qu'à opérer une battue dans le bois de sapins!… -Et à présent elle déjeunait! elle s'adonnait à la -sieste, peut-être! et l'individu, en flagrant délit -de vagabondage, est là, qui nous nargue!… -Ah!… la police et les autorités locales eurent -un fichu quart d'heure, je vous prie de le -croire; et, sur le dos du gouvernement, la -hautaine baronne et madame Vauvillier se -trouvèrent unies par un commun ressentiment. -Ensemble, elles désignaient du doigt le -va-nu-pieds assis sur la dune, le «propre-à-rien» -qui troublait trois villas opulentes, gorgées -de personnel et d'invités. Il leur devait -sembler énorme et nombreux, quoique seul -et misérable. Madame Vauvillier eut un mot:</p> - -<p>»—Voilà nos maîtres!…</p> - -<p>»La baronne acquiesça par un soupir. -Toutes deux se courbèrent sous la même servitude.</p> - -<p>»Et, l'après-midi entière, l'individu demeura -sur la dune, assis sur son derrière ou étendu -tout de son long, à demi enseveli par le sable, -les chardons bleus et l'herbe fine. Jumelles, -prismes binoculaires, longue-vue puissante de -l'illustre fabrique d'Iéna étaient braqués tantôt -sur lui, et tantôt sur la route poudreuse, où -les plus optimistes guettaient encore le retour de -la maréchaussée. Sous un fort grossissement, le -malandrin, tranquille comme un professeur en -vacances, était, ma foi, assez sordide: la barbe -en essuie-pieds, le paletot troué, la chaussure -indescriptible, un feutre ayant reçu l'eau du -déluge, il provoquait des frissons sur la peau -de nos jolies joueuses de bridge désemparées, -qui, pour la première fois depuis leur séjour à -Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. -L'une d'elles ne se plaignit-elle pas que l'individu -lui gâtât le paysage? alors que la vérité -était qu'il le lui faisait découvrir;—car, enfin, -qu'est-ce que nous venons faire ici, tous tant -que nous sommes, sinon continuer à jouer au -bridge, au tennis, au golf ou à l'amour, comme -à Paris, où nous serions tout aussi bien?…</p> - -<p>»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, -les trois villas, de plus en plus nerveuses, se -préparant à passer la nuit blanche, et l'individu -se prélassant impunément sur la dune, j'annonçai -à ces dames ma résolution d'aller un -peu le regarder sous le nez. On m'y encouragea -comme à une expédition héroïque:</p> - -<p>»—C'est cela, me dit-on, montrez-vous et -faites en sorte qu'il comprenne que, des trois -villas, nous le gardons à vue…</p> - -<p>»J'enjambai, en me piquant les chevilles, ces -chardons des dunes qui sont de la couleur -d'une eau de savon et font, dans leur ensemble, -un tapis aux nuances roses et bleuâtres. Notre -homme était étendu sur la pente sablonneuse. Il -ne dormait pas; son œil, que ma présence ne -troubla point, semblait fixé sur l'horizon, où des -nuages magnifiques préparaient une apothéose -au soleil couchant. La mer était d'un calme -absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, -laissées par le flot et singulièrement -enchevêtrées, reflétaient le ciel en immenses -tessons de grès flammés ou en débris d'émaux -anciens d'une richesse de tons fabuleuse. De -petits fleuves, çà et là, sortant du sable, en -sources vives, serpentaient, se grossissaient, se -ramifiaient et s'allaient perdre au loin en de -larges estuaires infiniment compliqués. Auprès -de nous, un bruit sec et menu, comme celui -qu'on entend par un vent faible, à la lisière d'un -champ de seigle ou de blé, provenait des sautillements -des puces de mer innombrables. Au -milieu des bavardages des villas, entendons-nous -jamais aussi ce large chant puissant et -presque imperceptible, de la mer retirée?…</p> - -<p>»Immobile et debout, à quelques pas du -redoutable individu, je me demandais comment -j'allais l'aborder, lorsque lui, tout bonnement, -me dit, avec une simplicité et une conviction -touchantes:</p> - -<p>»—C'est beau…</p> - -<p>»—Ah! fis-je étonné, cela vous plaît?</p> - -<p>»—Ça serait malheureux que ça ne me -plaise pas, dit-il; je viens de Guerchy à pied -pour voir à quoi que ça ressemble…</p> - -<p>»—De Guerchy?…</p> - -<p>»—… Canton de Joigny; c'est dans -l'Yonne… C'est pas ici, tonnerre de Dieu!… y -a du ruban entre les deux!… Mais v'là quarante -ans que ça me démangeait… Une idée, -qu'est-ce que vous voulez?… Ah! bougre, si -j'avais attendu que j'aie fait des économies, -j'aurais bien crevé avant de la voir…</p> - -<p>»—De voir quoi?</p> - -<p>»—La mer.</p> - -<p>»—Il y a quarante ans que vous vouliez -voir la mer?…</p> - -<p>»—Peut-être bien plus!… Une idée qui -s'est logée là, comme la teigne, dans le temps -que j'étais moutard: «Y a du beau, que je -m'étais dit, faudra voir!…» J'y ai mis le -temps, comme c'est visible: le loisir et l'argent -m'ont manqué…</p> - -<p>»Et il riait dans sa barbe de trois semaines.</p> - -<p>»—Au moins, lui dis-je, êtes-vous content -de vous être passé votre fantaisie?</p> - -<p>»Il porta son regard vers le large, où les -grands chuchotements de la mer semblaient la -voix du crépuscule admirable, et il dit:</p> - -<p>»—L'homme qui passe avec de mauvaises -chaussures est mal vu dans les pays, et, en -plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne -fait rien, je suis satisfait: c'est beau!…»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">CE BON MONSIEUR</h2> - - -<p>Nous avons enterré aujourd'hui ce bon -M. Ménétrier, par un petit temps gris et doux, -pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera -pas de bruit: sa présence en ce monde n'a eu -à peu près aucune importance. Il a vécu de -modestes rentes; il cultivait autrefois son -jardin; il avait une excellente santé; il ne fut, -à la vérité, ni bon, ni mauvais pour sa famille -et pour son entourage, étant de naissance -indifférent, négligent, et, disons-le, égoïste, -mais sans excès. Je ne crois pas qu'il estima -jamais rien au-dessus du plaisir qu'il éprouvait -à jouer aux cartes.</p> - -<p>On le voyait si heureux, lorsqu'il tenait les -cartes à la main, qu'autour de lui chacun -s'épanouissait, par contagion; et on lui sut -gré bien plus d'avoir fait, sa vie durant, cette -figure-là, que s'il eût été effectivement un -homme de bien. Tout le monde l'appelait: ce -<i>bon</i> M. Ménétrier.</p> - -<p>Mais la fortune des petits bourgeois oisifs -ayant subi quelques assauts vers la fin du -siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la -sienne et la perdit. Ces dernières années, ses -enfants se cotisaient à grand'peine pour lui -payer une pension de douze cents francs, à -Saumur, dans une maison de retraite tenue -par des religieuses.</p> - -<p>Pour l'aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, -un pied-de-biche au poil gras, suspendu -à une chaînette, et mettant en branle -une cloche lointaine qui tintait pendant une -demi-minute. Une petite porte s'ouvrait dans -la grande; vous entriez, et, avant d'avoir -aperçu un être humain, étiez frappé par la -propreté d'un bout de jardin. Après quoi paraissait -un domestique mâle, sans âge, formé et -usé au service de la vieillesse et du culte, qui -soulevait une calotte noire, huileuse, et, en -vous adressant la parole, vous regardait à l'endroit -des genoux.</p> - -<p>—Ah! ces messieurs et dames demandent -Monsieur Ménétrier… Attendez donc! Voyons -un peu voir s'il n'est pas sorti…</p> - -<p>Il consultait une planchette percée de trous, -où, sous le nom de chaque pensionnaire, une -cheville de bois était enfoncée pour indiquer -la présence à la maison, ou bien pendait, dans -le cas contraire, au bout d'un fil.</p> - -<p>M. Ménétrier ne sortait guère que pour -aller entendre la musique militaire, le jeudi, -et le dimanche si, par hasard, il esquivait -les vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. -On l'y trouvait installé, les coudes au tapis de -drap, les mains battant des cartes un peu -rebelles. A défaut de partenaire, il faisait, à lui -seul, des réussites. La réussite était un pis-aller, -mais ne procurait point à M. Ménétrier -tout son contentement, et les bonnes sœurs, la -tête penchée de côté, vous confiaient que c'était -bien dommage.</p> - -<p>—Il est si bon! disaient-elles.</p> - -<p>Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait -du plaisir. Aussi, s'employaient-elles de -tout leur cœur à trouver des partenaires à -M. Ménétrier. Ce n'était pas toujours facile. Il -n'y eut, toute une époque, à la pension, qu'un -vieux podagre si incapable qu'il ne fallait pas -songer à l'utiliser. Les autres pensionnaires -étaient des dames; or, aucune d'elles ne -jugeait décent de s'enfermer avec un monsieur, -fût-il septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux -cartes. Ah! je connus M. Ménétrier bien à -plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par -semaine! Les sœurs prétendaient qu'il allait -s'en laisser mourir. Sœur Apolline, préposée -à son service, soupirait, du creux de sa cornette:</p> - -<p>—Oh!… s'il ne nous était pas défendu, à -nous, de jouer aux cartes!…</p> - -<p>On dénicha une pauvre femme de la ville, -besogneuse, qui, pour vingt sous, de trois à -six, mais non pas tous les jours, consentit à -faire le bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet -effet, la famille dut augmenter de dix francs -par mois la petite rente du vieux papa.</p> - -<p>Cependant ces dames essayaient de dériver -l'esprit de M. Ménétrier. Le bonhomme se prêtait -à ce qu'on voulait, allait à la messe, au -sermon, au triduum, à la neuvaine et suivait -les retraites; mais il scandalisait sœur Apolline, -à l'issue de ces exercices, en lui affirmant -que tout cela n'était pour lui que maigre chère -et ne le nourrissait pas.</p> - -<p>Un beau jour, la famille fut avisée qu'un -ancien magistrat venait d'entrer à la pension, -qui avait les mêmes goûts que ce bon M. Ménétrier. -Que l'on ne s'inquiétât donc plus! le -vieux papa aurait désormais son bésigue quotidien, -et sans bourse délier, en compagnie d'un -galant homme aimant le jeu pour lui-même. -Là-dessus la famille se disposait à retenir le -petit supplément mensuel de dix francs; mais -le vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. -Il y peignait le sort déplorable de la personne -infortunée qui, moyennant salaire, l'avait -tiré pendant huit mois de l'ennui mortel: arracher, -du moins si brusquement, à la pauvresse -l'espoir d'une ressource sans doute escomptée -serait peut-être un acte inhumain… On continua -l'envoi du subside mensuel. Ce bon -M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu -d'un. Il faisait quotidiennement son bésigue -avec l'ancien magistrat, et il faisait dix fois par -mois un bésigue supplémentaire avec la personne -infortunée. Les dernières années de -M. Ménétrier se présentaient souriantes; on -pouvait croire qu'elles seraient nombreuses.</p> - -<p>Cependant un télégramme alarmant prévenait -l'autre jour ses amis. La supérieure, que -j'attendis sous le porche, arriva par un long -corridor dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient -crépiter un semis de sable. Elle dit:</p> - -<p>—Dieu a pris l'âme du juste… Si vous -voulez venir jusqu'à la chapelle ardente, vous -aurez la consolation de remarquer que ce bon -monsieur a l'air d'un saint…</p> - -<p>Je la suivis. Elle continua, sur le même ton:</p> - -<p>—Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait -sa petite douzaine d'huîtres; en portant -quasi la dernière à sa bouche, il a eu un -hoquet… Sœur Apolline l'a trouvé le nez sur -la table.</p> - -<p>Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, -la chair un peu flapie, mais la bouche encore -heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un -crucifix qui semblait un bien grave objet pour -lui. De vieilles dames priaient. En me reconnaissant, -sœur Apolline me désigna des yeux -le cadavre et sanglota. Je m'agenouillai sur un -prie-Dieu. Au bout de quelques minutes, je me -sentis frôlé par quelqu'un de larmoyant, et je -vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, -qui me tendait un petit paquet où il était -écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui -a de la reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite -de la famille la faveur de conserver ces deux -jeux complets en souvenir.» Sœur Apolline se -leva et me dit: «C'est la personne qui venait -de temps en temps pour le jeu de ce bon monsieur…» -Puis, elle me présenta l'ancien magistrat. -Elle poussait de gros soupirs et sanglotait -toujours; elle bégayait en s'adressant à -moi:</p> - -<p>—Oh! monsieur! oh! monsieur!…</p> - -<p>—Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné -le pauvre défunt comme un ange…</p> - -<p>Mais elle ne voulait point de remerciements, -et elle soupirait de plus belle.</p> - -<p>—Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à -voix haute, il faut que je le dise à quelqu'un!… -Oui, je m'en confesse publiquement!… Il était -si bon! il était si bon!…</p> - -<p>On commençait à s'émouvoir. Ah! mais, ah! -mais, que s'était-il passé entre sœur Apolline -et feu M. Ménétrier?… Elle confessa son -crime:</p> - -<p>—Je lui faisais sa partie de bésigue en -cachette!</p> - -<p>En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, -fut gâté dans ses derniers jours! Il jouait -aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il jouait -le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec -sœur Apolline!… Et son innocente passion lui -tenait lieu de vertus. On l'admirait et on l'aimait -pour la faculté qu'il avait d'être heureux. -On disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!… -ce bon monsieur!…» Et le souvenir -de sa figure épanouie tirait les larmes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">ROMANCE</h2> - - -<p>Quand j'étais petit, ma grand'mère me menait -souvent chez madame de Grébauval, qui -habitait près de l'église et de la rivière. On -sonnait à une porte à judas, à demi encadrée -par le câble tordu et retordu d'un tronc de -glycine; on disait bonjour à la vieille Annette; -on traversait une cour humide et l'on allait -saluer la bonne dame dans une grande pièce -aux dalles de briques, qui exhalait une odeur -de tabac à priser et de prunes aigres.</p> - -<p>Madame de Grébauval avait les joues molles -et des cheveux enroulés en double boudin sur -chaque tempe. Elle pleurait une fille morte -bien des années auparavant, mais en son jeune -âge et pour avoir respiré des fleurs.</p> - -<p>Le portrait en miniature de Clémence de -Grébauval se trouvait sur la cheminée, et -c'était une figure si jolie que je ne m'étonnais -point qu'on la regrettât longtemps. Nous -autres, nous avions aussi perdu maman; nous -n'étions pas heureux, et il nous semblait tout -naturel que l'on parlât de souvenirs tristes.</p> - -<p>Clémence de Grébauval avait, sur son portrait, -des cheveux noirs, bien lissés, et elle -vous regardait, du fond de son ovale d'ébène, -avec des yeux inoubliables. J'allais régulièrement -lui souhaiter le bonjour. Peu à peu, j'en -étais venu à oser l'embrasser, et je lui disais: -«Je t'aime, Clémence de Grébauval!» Madame -de Grébauval en était touchée, et me permettait -de faire tout ce que je voulais chez elle, -sauf d'aller au jardin.</p> - -<p>C'était dans ce jardin que mon amie avait -pris la mort. Il était condamné. Un homme de -peine y pénétrait une ou deux fois l'an, pour -élaguer, à coups de serpe. Une porte pleine, -à solides gonds, à gros verrous, en fermait -l'entrée, au bout du corridor. En appliquant -l'œil à une fissure que je connaissais, on voyait -force toiles d'araignées, avec quelque chose de -vert et d'or, qui scintillait en vibrant. Je crois -que la plus grande tentation de ma vie a été de -pénétrer dans ce jardin interdit.</p> - -<p>Pourtant, j'étais convaincu que je n'en reviendrais -pas. Mais cela m'était absolument indifférent, -parce que j'étais amoureux de Clémence -de Grébauval.</p> - -<p>Il ne faut pas trop rire des amours d'enfants. -Il en existe de nombreux exemples. Un rien -suffit à les rompre, de là vient qu'on n'en tient -pas compte. Mais les petits solitaires qui manquent -autour d'eux de jeunesse et de distractions, -peuvent conduire une passionnette très -loin.</p> - -<p>Pour moi, je résolus d'entrer au jardin et d'y -mourir de la mort de Clémence de Grébauval, -afin d'aller la rejoindre là où elle était.</p> - -<p>Les préparatifs ne me causèrent aucune émotion. -J'attendis froidement que la bonne fût -occupée au dehors, pour prendre une chaise à -la cuisine, la traîner jusqu'à la porte et dégager -le verrou d'en haut. Une après-midi qu'Annette -plumait un poulet dans la cour, j'accomplis ce -premier acte, et me reposai. Trois jours après, le -verrou n'avait pas été repoussé dans sa gaine, tant -on fréquentait peu ce passage. Je tirai le verrou -du bas. Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles. -J'étais juste assez grand pour soulever le loquet. -Mon cœur alors se mit à battre très fort. La porte -vint à moi, en déchirant les toiles d'araignées, -et des insectes plats tombèrent et coururent.</p> - -<p>Je pensais bien qu'il ne suffisait pas de -mettre le pied dans le jardin, pour mourir. Je -fus d'ailleurs complètement ébloui par le -soleil qui se couchait juste en face, de l'autre -bord de la rivière, et me réfugiai sous un prunier -de mirabelles. Alors je revis en imagination -ma grand'mère, et je sentis, je ne sais -comment, le parfum léger d'iris que répandaient -ses vêtements: «Que va-t-elle dire -quand elle ne me verra plus?» Elle me répétait -souvent: «Mon pauvre petit, je n'ai que -toi au monde…» Je me raisonnais: «Voyons! -elle comprendra très bien que j'aie eu besoin -de rejoindre maman… Peut-être me gronderait-elle -si elle savait que c'est pour Clémence de -Grébauval?…»</p> - -<p>Le jardin n'était pas grand. Il était rempli -d'herbes et de ronces, et des fleurs à demi étouffées, -l'air très malade, montraient un nez pâlot -au travers des végétations folles. «Ce sont ces -fleurs-là!… me dis-je, toutes sont mortelles peut-être -ou bien une seule: laquelle?…» Je ne me -faisais point une autre idée de la mort que celle-ci: -«Je vais partir, disparaître, et puis je verrai -Clémence de Grébauval.» Je n'avais point peur.</p> - -<p>Je me penchai sur une maigre fleur et la -respirai de tous mes poumons. Rien encore. -En m'avançant vers la balustrade qui fermait -le jardin, j'entendis les battoirs des laveuses, -et j'allai voir. La terrasse donnait à pic sur la -rivière, et il y avait en bas, dans un bateau -entouré d'un grand halo d'eau grasse, M. Blandin, -l'agent-voyer, qui pêchait à la ligne, le -bras tendu, immobile comme un poteau. Les -laveuses étaient plus loin, sur la droite, agenouillées, -pliées en Z et battant le linge qui -crachait une eau mousseuse aux beaux tons -d'émeraude. Et, au delà d'un abreuvoir était le -pont, par où grand'mère s'en irait sans moi… -«O Clémence! Clémence! comme il faut que je -t'aime!…» Je revoyais la miniature, les beaux -cheveux si bien lissés, surtout les yeux qui me -souriaient de loin, de loin, et comme personne -ne m'avait souri… «Oui, oui, je vais te trouver, -je ne peux plus me passer de toi, Clémence!…»</p> - -<p>J'aspirai l'odeur des œillets d'Inde qui est -désagréable, le cœur des pavots dont j'espérais -beaucoup, et le pollen des lis qui dut me barbouiller -de jaune. A ce moment on m'appela. -Grand'mère s'en allait!… Annette appela aussi, -puis madame de Grébauval elle-même. Je me -jugeai très méchant et très dur.</p> - -<p>Mais j'aimais Clémence au delà de tout. Je me -cachai, par prudence, en m'écorchant la figure -et les mains, sous un fourré épais comme de -la bourre de crin. Bien m'en prit, car on ouvrait -la porte. A la trouver bâillant, on ne doutait -plus que je fusse au jardin. Ma pauvre -grand'mère passa non loin de moi. Ne m'apercevant -pas au jardin et voyant la balustrade, -elle poussa un cri qui me fit plus de mal -que la mort. Je fus sur le point de courir me -jeter dans ses bras. Mais j'entendis M. Blandin -qui la rassurait. Il disait:</p> - -<p>—Je vous affirme qu'il n'est pas tombé un -fétu: voyez donc l'eau! rien n'a bougé depuis -deux heures.</p> - -<p>«Il sera rentré seul à la maison, dit grand'mère». -Et elle se sauva. Derrière elle on ferma les -verrous. J'étais emprisonné dans le jardin. Cela -fortifiait mes desseins. Je n'avais qu'à mourir.</p> - -<p>C'est alors que je m'aperçus que j'étais -sérieusement écorché. J'avais une main en sang -et je voyais un petit filet rouge qui me dégringolait -le long du nez. Cela, pour le coup, m'effraya. -Mais, je ne pouvais plus remuer sans me -blesser davantage. J'étais comme ficelé par un -fouillis de ronces et d'églantiers épineux. Pour -pénétrer là, j'avais dû faire un bond à me -crever les yeux. Ainsi, ma destinée était de -perdre mon sang goutte à goutte… J'avais rêvé -mieux. Mais j'acceptai ce genre de mort et -m'étendis sur mes épines, guettant le moment -béni où apparaîtrait Clémence de Grébauval.</p> - -<p>L'<i>Angélus</i> sonna, si près qu'on pouvait croire -que la maison, tremblante, allait s'effondrer. La -nuit devait être venue. Mais je ne voulais plus -ouvrir les yeux, dans la crainte de voir mon nez -et mes mains qui devaient être maintenant tout -gluants, comme les doigts d'Annette quand -elle préparait un civet. Les battoirs des laveuses -se taisaient, un à un; après le dernier il n'y -eut plus de bruit. Parfois cependant, sur la -rivière endormie, un poisson sautait, et je distinguai -encore que M. Blandin fermait sa boîte -d'asticots et déposait sa ligne; puis il donna -des coups d'aviron qui firent siffler la barque -à la surface de l'eau. Et tout finit pour moi.</p> - -<p>Je fus réveillé par des aboiements de chien -et des lumières. Quelqu'un taillait et éventrait -mon fourré, à grands coups de hache. Je criai: -«Je suis là! je suis là!» On me tira par les -pieds. Je reconnus l'homme de peine, puis -Annette, madame de Grébauval et quantité de -gens du voisinage. Grand'mère venait de s'évanouir -en entendant ma voix. Tous avaient l'air -stupide, et chacun me demandait: «Mais enfin, -qu'est-ce que tu faisais là?» Il me semblait -que je revenais d'un grand voyage, peut-être -du ciel, et je n'étais pas trop honteux de déranger -tant de monde, plutôt content de ce que -j'avais fait pour Clémence de Grébauval.</p> - -<p>Mais je gardai mon secret, parce que personne -ne m'aurait compris.</p> - -<p class="date">(Écrit en 1896.)</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">GOTHON</h2> - - -<p>C'est gentil à vous, ma chère Yvonne, de me -demander des nouvelles de Gothon. La pauvre -vieille a quitté la maison de mes parents le quinze -de ce mois, pour se retirer chez ses enfants. -Elle a soixante-douze ans; voilà quarante-huit -ans qu'elle servait dans la famille! C'est elle, -vous le savez, qui a élevé maman; elle l'a suivie -dans son ménage, elle m'a vue naître, et elle a -été la compagne de mon enfance, de mes -années de jeune fille; je ne me suis éloignée -d'elle un peu, que depuis mon mariage, mais -je la voyais souvent, de sorte que je ne m'étais -jamais aperçue que j'étais tant attachée à elle. -Je vais vous dire une chose, Yvonne, qui -peut-être vous semblera bien prétentieuse, car -cela a l'air d'une pensée: il y a des personnes -que nous ne croyons point aimer autant que -nous les aimons, faute d'avoir jamais entendu -dire que nous pouvions les aimer.</p> - -<p>Écoutez, ma chère amie, moi, j'ai été convaincue -bien longtemps que j'avais l'amour le -plus chaleureux pour un vieil oncle que j'ai en -Roumanie, et qui ne m'a jamais vue, ainsi que -pour une certaine cousine habitant Béziers, à -qui je n'ai de ma vie adressé trois paroles si ce -n'est par lettres fleuries, au Jour de l'An. Mais -j'avais tant rédigé pour eux de formules d'embrassements -et de tendresses!… Les mots, allez! -font beaucoup pour nos sentiments.</p> - -<p>Eh bien! tandis que j'écrivais des lettres -vraiment exquises à mon oncle le Roumain et -à ma cousine de Béziers, j'envoyais aux cinq -cents diables la pauvre Gothon qui venait me -rappeler l'heure du piano ou de l'anglais, ou -bien me dire, de ce ton impersonnel que vous -lui avez connu: «Mademoiselle ne pense pas, -je présume, à replacer son petit caoutchouc -entre les deux dents!…» L'ai-je boudée, la -malheureuse, à la fin de ma rougeole, quand -elle refusait, de cette même voix d'oracle, de -me donner à manger: «Mademoiselle a juré -de se faire périr, je présume!…» Et pendant -ma scarlatine, alors qu'elle me veillait nuit et -jour, durant quatre longues semaines, tandis -que je ne voyais des personnes de ma famille, -que le bout du nez, par l'entre-bâillement de la -porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un -instant de repos pour dormir? Je ne me souviens -pas d'avoir jamais entr'ouvert un œil sans avoir -vu sa figure de pomme ridée à mon chevet. Et, -pas une fois, entendez-vous, Yvonne, pas une -seule fois, il ne m'est venu à l'esprit que Gothon -fût un être d'un mérite particulier: ce que faisait -Gothon c'était son métier; elle était payée -pour cela… quarante-cinq francs par mois, ma -chère!</p> - -<p>C'était une Alsacienne, et elle avait dans sa -jeunesse passé cinq ou six ans en Angleterre: -on tirait d'elle, pour mon service, le peu d'allemand -et d'anglais qu'elle possédait; elle faisait -ma chambre, ma salle d'études, avait soin du -linge de toute la maison, taillait et cousait mes -robes, m'accompagnait à la promenade, me -conduisait deux fois la semaine chez mes grands-parents -à Neuilly, aux bals d'enfants, aux cours -et chez le dentiste. Pendant bien des années, -nous avons pris tous nos repas en tête à tête; -en effet, les heures des cours ne me permettaient -pas souvent de déjeuner avec mes parents, et, -le soir, ils dînaient en ville ou avaient à la -maison des réceptions où je n'ai paru qu'à dix-sept -ans. Combien de jours n'ai-je vu maman -que par hasard et pour ainsi dire au vol, et -papa point du tout!…</p> - -<p>Papa venait m'embrasser quelquefois à la -salle d'études, mais comme nous n'y avions pas -quinze degrés l'hiver, il partait vite et en se frottant -les mains. Gothon était accoutumée à avoir -froid avec moi. Je savais bien dans ce temps-là, -déjà, que j'aimais beaucoup papa et maman; -mais, comme je vous l'ai dit, je ne savais pas -que j'aimais Gothon.</p> - -<p>Je lui parlais comme à un chien; tous mes -mouvements de mauvaise humeur, c'est sur elle -qu'ils s'achevaient. Un col qui ne se laissait pas -boutonner, des cheveux qui étaient trop secs -pour être peignés; un problème qui ne marchait -pas; une de ces damnées analyses logiques! -et c'était la faute à Gothon, et je piétinais, -et j'arrachais le col, et je brisais le peigne, et je -déchirais le cahier, et Gothon entendait de ma -bouche des choses que je n'oserais pas répéter! -Elle les écoutait avec une expression de dignité -froissée, de résignation et aussi de pitié qui -m'exaspérait. Parfois elle croyait nécessaire de -faire un rapport, et je recevais alors une -semonce solennelle. Je me vengeais alors en -semant des poils de brosse dans le lit de -Gothon, en chipant les lunettes de Gothon, -et puis, je savais qu'elle portait une fausse -natte… Ah! dame, si je l'avais fait disparaître!…</p> - -<p>Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades; -on la secouait ferme; on la traitait parfois -de haut en bas. Cela ne contribuait pas à -la hausser dans mon esprit d'enfant; je me -disais: «Puisqu'on la gronde, à son âge, c'est -qu'elle est vraiment peu de chose.» Mais cela la -rapprochait un peu de moi: nous étions grondées -aussi bien l'une que l'autre; en somme, -logées à la même enseigne. Ah! par exemple, -quand je la voyais pleurer, mon cœur se soulevait; -j'allais à elle et elle m'appelait son -«cher baby». Ce sont ces moments-là qui, -secrètement, nous ont unies.</p> - -<p>Quelque chose à quoi je n'avais jamais pensé, -ma chère Yvonne, c'est que je ne peux me ressouvenir -d'aucun moment de ma vie où n'apparaisse, -comme un prolongement de moi-même, -la figure de Gothon. Avant vingt-cinq ans, on -ne se recueille guère pour songer à ses mémoires, -n'est-ce pas? Eh bien! c'est la disparition -de Gothon qui m'a fait pour la première -fois revenir en songerie sur mes jeunes années; -et ni la mort de mon grand-père, ni celle de -bonne-maman ne m'ont produit cet effet-là. -Vous savez, Yvonne, que l'on a au fond de soi -des minutes passées, qui ont eu à elles seules -plus d'importance que des années entières. -Est-ce que vous n'avez pas éprouvé cela? Il -semble, par exemple, que tel jour, à telle -heure, le monde ait pris à nos yeux une certaine -couleur qu'il n'avait point auparavant et qu'il a -gardée depuis… Il y a des minutes où le premier -sentiment naît dans notre cœur; la première -grande émotion! Ce n'est pas généralement -au beau milieu de la sauterie ou du dîner, -ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais -quand nous sommes seules, chez nous, tout à -coup, en tordant nos cheveux, en essayant un -corsage, en écrivant un mot, à notre table;… et -Gothon est là avec sa tête de pomme de rainette -de l'année dernière, qui nous passe un ruban, -qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, -qui furète, qui entre, qui sort; et le bas de sa -jupe ou le talon de sa savate est lié pour toujours -désormais au plus délicat, au plus intime, -au plus profond de nos souvenirs…</p> - -<p>Croiriez-vous que c'est aujourd'hui que je -m'avise que cette bonne femme toujours présente -et qui ne me parlait que sur un ton -impersonnel, qui était dans la maison un être -sans importance, qui, d'un mot, pouvait être -renvoyée, remplacée sans que personne y prît -garde, a pesé d'un plus grand poids sur ma -direction particulière que tous les représentants -les plus autorisés de la morale! Je n'exagère -pas; je vous affirme que ça a été ainsi. De -mauvaises têtes comme les nôtres—cela est -aussi pour vous, Yvonne—s'accommodent -mal des sermons que nous adressent les autorités -constituées. Mais si indépendantes que -nous veuillions nous croire, il y a toujours -quelqu'un qui influe sur notre morale privée, -et il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour -que ce soit la personne la plus loin d'être préposée -à cet office. Ah! si quelqu'un m'avait dit -que c'était Gothon qui façonnait ma conscience!… -Eh bien! ma petite, en m'examinant -à fond, je suis sûre de ce fait, oui: c'est le bon -sens, un peu «peuple» mais si juste, de ma -vieille bonne, c'est son assentiment ou sa -réprobation exprimés par un soudain tassement -de rides, par une petite toux, par une certaine -manière de s'en aller ou de venir, presque -jamais par un mot, qui m'ont dirigée pendant -une douzaine d'années. Enfin il n'y a pas jusqu'à -mon mariage, oui, qui n'ait dépendu de -son flair et du désir désintéressé de bonheur -qu'elle formait pour moi, «son baby». D'autres, -autour de moi, et quelles que fussent leurs -excellentes intentions, ne pouvaient s'empêcher -de considérer la fortune, la famille, les convenances, -la profession, enfin tout ce que vous -savez que l'on considère; de combien de jeunes -gens la coquine de Gothon n'a-t-elle voulu -entendre parler qu'en faisant la sourde oreille! -Et vous savez combien cela vous frappe, lorsqu'il -s'agit de cette diable d'affaire-là! Je croyais -ne faire pas grand cas de l'opinion de Gothon, -mais j'étais vexée de ce qu'elle ne voulût là-dessus -donner aucun signe. De l'un d'eux, un -beau jour, elle m'a dit tout à coup: «Mademoiselle -choisira celui-ci, je présume!…» Je ne -pensais pas à «celui-ci» particulièrement; j'ai -même oublié l'avertissement de Gothon. C'est -elle qui m'en a fait souvenir lorsque, beaucoup -plus tard, ma foi! j'ai épousé précisément «celui-ci», -que j'avais cru choisir toute seule.</p> - -<p>La voilà partie!… Savez-vous pourquoi elle -ne mourra pas dans la maison où elle a si longtemps -servi? Croyez-vous qu'elle se retire après -fortune faite, la pauvre vieille?… Croyez-vous -qu'elle tienne enfin à échapper à la servitude?… -Non. J'ai reçu l'autre jour une lettre d'elle où -elle me donne des nouvelles de mes chats qui -sont logés chez mes parents pendant mon -absence: «la noire va encore avoir des petits, -je présume; quant au gros minou gris il est -toujours triste du départ de madame». Et, tout -à coup, elle emploie l'anglais, «<span lang="en" xml:lang="en">dear baby</span>», -ce qui communique un caractère confidentiel à -ce qui suit: «Cher Baby, je suis sur le point -de quitter la maison de madame, je suis trop -vieille, j'ai trop de douleurs pour être bonne à -grand'chose; les autres domestiques sont jeunes -et ils n'aiment pas beaucoup voir avec eux une -impotente qui a l'autorisation de ne plus travailler -par l'effet de la bonté de madame…» -Sa lettre est réduite à la plus simple expression, -comme le sont les documents qui relatent -les choses les plus émouvantes; c'est l'énoncé -tout uni des faits; l'expression «<span lang="en" xml:lang="en">dear baby</span>» et -ce sentiment d'honneur qui consiste à n'être -pas une bouche inutile, laissent transparaître -ce qu'il y a d'humain sous cet objet impersonnel -que fut quarante-huit ans et que veut être -encore celle qui signe: «Votre vieille servante. -Gothon.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">L'ATTENTE</h2> - - -<p>Je vous raconte le drame de la rue Decamps -comme je l'ai vu. Dîner habituel chez les Augustin, -hier soir: ce gros réjoui de docteur -Boniface, le pauvre petit Grésidieux, l'oncle -Anatole, dit «le Maladroit», le ménage Bobet, -les Malat, fille et gendre des Augustin, votre -serviteur.</p> - -<p>Je trouve, en entrant, madame Augustin -dans l'antichambre. Elle fait: «Ah! c'est -vous?» d'un air de dire: «Ah! ce n'est que -vous?»</p> - -<p>—Mais oui, madame. Comment vous portez-vous?</p> - -<p>Sans prendre le temps de me répondre, la -voilà qui file et disparaît derrière une porte, en -bousculant la femme de chambre.</p> - -<p>Je serre les mains, au salon. Sourires. «Bon -dernier, comme toujours?—Non! fait quelqu'un.—Ah!»</p> - -<p>La maîtresse de maison n'ayant pas reparu, -je vais à la jeune Malat:</p> - -<p>—Le papa va bien?… passe sa redingote, je -pense…</p> - -<p>—Mais non, il n'est pas rentré; j'ai même -peur que maman ne s'inquiète…</p> - -<p>Et oup! voilà la jeune femme qui part rejoindre -sa mère. Je me trouve nez à nez avec Grésidieux, -qui devait être dans un pli de la robe: -«Ça va, les affaires?…» Il croit que je fais allusion -à son flirt, mal dissimulé, avec la fille de -la maison, et il me regarde d'un petit air chagrin. -Je me reprends: «Non, je veux dire les -affaires sérieuses.» C'est un pauvre garçon -sans position, qui accable Augustin de demandes -d'emploi. «Ça va très bien, dit-il. Monsieur -Augustin doit précisément me rapporter une -réponse définitive ce soir.»</p> - -<p>—Saprelotte! dit l'oncle Anatole, si Augustin -ne revient pas dîner avant de vous avoir -trouvé une situation!…</p> - -<p>On rit; le pauvre Grésidieux se ratatine. -Anatole profite de son succès pour raconter un -effrayant fait divers lu le matin: un monsieur -élégant, habitant le centre de Paris, traverse la -chaussée pour aller dîner en joyeuse compagnie -sur le boulevard: habit, boutonnière fleurie, -etc. Il est coupé en deux morceaux par une -voiture de livraison automobile, en deux morceaux -bien nets: ses amis les voient et les reconnaissent -de la fenêtre du restaurant.</p> - -<p>—Oh! oh! c'est horrible; taisez-vous!</p> - -<p>—Ah! écoutez, mieux vaut encore qu'ils les -aient vus: supposez qu'ils eussent attendu le -malheureux à dîner jusqu'à dix heures!…</p> - -<p>Madame Augustin et sa fille rentrent au -salon; il faut à tout prix changer de conversation. -Le ménage Bobet s'écrie tout d'une -voix:</p> - -<p>—Il n'est pas tard, madame Augustin, il -n'est pas tard!</p> - -<p>Madame Augustin a sur les lèvres un sourire -un peu forcé.</p> - -<p>—Je vous demande vraiment bien pardon, -dit-elle, de vous faire attendre si longtemps. Je -commence à me demander ce que peut faire -mon mari…</p> - -<p>—Allons donc!… Allons donc!… Il n'est -seulement pas huit heures!</p> - -<p>—Pardon! dit Anatole, huit heures quatre…</p> - -<p>—La belle affaire!</p> - -<p>—Mon mari ne dépasse jamais sept heures -et demie, dehors. Il quitte son bureau à sept -heures moins le quart; c'est réglé comme papier -à musique: le temps de gagner le Métro.</p> - -<p>—Ah! le Métro!… parlons-en, dit Anatole; -on sait quand on y entre, dans cette invention-là, -mais Dieu sait quand et comment on en -sort!…</p> - -<p>—Anatole, dit madame Augustin, je suis -sûre que vous allez nous faire peur.</p> - -<p>—Pardon! pardon! dit le gendre, nous -sommes autorisés à affirmer qu'en définitive, il -n'y a pas d'accidents. Prenez les statistiques. -Eu égard à la quantité énorme de véhicules en -mouvement, la proportion des victimes de la -locomotion urbaine est minime, pour ainsi dire -insignifiante.</p> - -<p>—Ça n'empêche pas que…</p> - -<p>—Sont-ils gais! dit le docteur Boniface, -avec leurs écrabouillements! Qui est-ce qui a -eu les jambes cassées par un tramway, ici? -Qui est-ce qui a eu l'abdomen crevé par une -auto? Personne! Des accidents? parlez-moi -d'un bon accouchement sur la voie publique, -oui! parlez-moi d'une belle noyade en Seine -par dépit amoureux, à la bonne heure!…</p> - -<p>—Rassurez-vous donc, ma bonne, dit Anatole, -vous voyez bien que rien de tout cela ne -peut atteindre notre cher retardataire!</p> - -<p>—Mais, qui est-ce qui vous dit que je sois -inquiète de mon mari? Me prenez-vous pour -une enfant? Je suis seulement fâchée qu'il -vous fasse attendre… Madame Bobet, ma pauvre -mignonne, je suis sûre que vous avez des -crampes d'estomac?</p> - -<p>Madame Bobet nie énergiquement; elle bâille -à en avoir les larmes aux yeux.</p> - -<p>—On se fait, bon gré mal gré, dit M. Bobet, -à dîner de plus en plus tard; c'est l'usage; et -c'est tant pis, d'ailleurs, pour la santé…</p> - -<p>—Ma pauvre petite! Venez prendre quelque -chose; mais si! mais si! un petit gâteau sec.</p> - -<p>—Je vous en prie, madame, non, non, je -vous assure; je ne dînerais plus, et alors je -souffrirais bien davantage!</p> - -<p>—Oh! comme c'est ennuyeux!… Huit -heures un quart!</p> - -<p>Anatole consulte son chronomètre:</p> - -<p>—Huit heures dix-neuf!…</p> - -<p>—Mais qu'est-ce que peut bien faire Augustin?… -Il sait cependant que nous avons des -amis à dîner… Voulez-vous que nous nous -mettions à table?</p> - -<p>—On dit que cela fait venir les retardataires.</p> - -<p>—Accordons-lui au moins jusqu'à la demie.</p> - -<p>Le docteur Boniface tient Bobet et Malat sous -le charme du récit d'un curieux choc opératoire -dont il fut récemment témoin. Grésidieux -est retourné s'acoquiner derrière madame Malat -et lui parle tout bas, sur le ton d'une confidence -amoureuse.</p> - -<p>Huit heures et demie sonnent à la pendule. -Tout le monde tourne la tête vers le cadran.</p> - -<p>—Bigre, fit le gendre, voilà la demie.</p> - -<p>—La demie! dit Anatole, il y a quatre minutes -qu'elle est sonnée!</p> - -<p>—Ah! vous êtes agaçant, vous, avec votre -exactitude! réplique le gendre qui commence à -devenir nerveux.</p> - -<p>Sa jeune femme se penche vers ces messieurs:</p> - -<p>—Oh! je vous en prie, ne vous impatientez -pas devant maman! Elle est plus tourmentée -qu'elle n'en a l'air…</p> - -<p>—Tu as raison, ma petite, dit Anatole, -tâchons plutôt de rassurer ta pauvre mère…</p> - -<p>Il embrasse sa nièce. Madame Augustin, qui -va, qui vient, et rentre à cet instant au salon, -aperçoit Anatole penché sur le front de la jeune -femme.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a? Vous vous embrassez? -Il s'est passé quelque chose?…</p> - -<p>On sent que cela se gâte.</p> - -<p>—Que me conseillez-vous de faire? demande -madame Augustin, dois-je commander de -servir le potage?</p> - -<p>Tous se consultent en apparence; chacun est -du même avis, qui est de se mettre à table. Et -puis on espère gagner plus d'entrain. La conversation -devenait difficile.</p> - -<p>—Écoutez!… fait madame Augustin.</p> - -<p>Elle a entendu une voiture s'arrêter devant -la maison.</p> - -<p>—C'est lui, dit-elle.</p> - -<p>—Vous avez l'ouïe fine! du diable si j'ai -entendu un bruit.</p> - -<p>Elle s'est précipitée au balcon. Elle crie:</p> - -<p>—C'est lui! c'est lui! Mettons-nous vite à -table, ça lui apprendra!</p> - -<p>—Ah! le gredin, c'est une idée! vite à table! -vite à table!</p> - -<p>—Vous l'avez vu? interroge le gendre.</p> - -<p>—Certainement! un monsieur fort, avec -une pelisse, qui rentrait sous le porche, le -fiacre qui repartait…</p> - -<p>—Ah! dit Anatole, il était temps, on a beau -dire qu'on ne se tourmente pas…</p> - -<p>Madame Augustin respire, le sang lui remonte -à la peau, ses yeux revivent:</p> - -<p>—Je vous avoue, dit-elle, que le cœur commençait -à me faire toc-toc…</p> - -<p>—Quoi qu'en dise le docteur, un accident est -si vite arrivé!</p> - -<p>Le silence du potage. Chacun se démène. -Déjà plusieurs cuillères reposent au bord de -l'assiette. Madame Augustin, qui n'a pas fini, -s'arrête tout à coup. Sa fille remarque l'angoisse -qui l'envahit de nouveau:</p> - -<p>—L'escalier est haut! voyons maman.</p> - -<p>—Mais oui! laissez-le monter, cet homme! -saprelotte, quatre étages!…</p> - -<p>—Sans compter l'entresol!…</p> - -<p>—Et quels étages!…</p> - -<p>—Augustin s'essouffle facilement…</p> - -<p>—Pensez aussi qu'il est fatigué, qu'il a dû -courir…</p> - -<p>On prolonge, on prolonge l'attente. Les pouls -battent; jamais les parcelles du temps n'ont -paru si précieuses.</p> - -<p>Madame Augustin fait «non, non» de la -tête. Elle a entendu, comme nous tous, une -porte se refermer à l'étage au-dessous. Ce n'est -pas son mari qu'elle a vu entrer sous le porche. -Sa main tenant la cuiller à demi pleine -tremble; elle l'abaisse pour prendre un point -d'appui sur la table; et l'on entend, à la faveur -du silence général, le petit trémolo de la cuiller -d'argent sur la faïence.</p> - -<p>—Cette fois, dit madame Augustin, je n'y -tiens plus; il y a quelque chose…</p> - -<p>—Bast! fait Anatole.</p> - -<p>—Comment? mais vous-même disiez il n'y a -qu'un instant…</p> - -<p>—Parlons peu et parlons bien, dit le gendre. -Inutile de dissimuler: il y a retard, retard anormal, -allons jusqu'à déclarer tout à fait exceptionnel -de la part de monsieur Augustin. Inutile -non plus de s'emballer et de croire tout -perdu. Raisonnons en gens sensés. De son bureau -à la rue Decamps, que ce soit par -tramways, omnibus, métro, fiacres ou même -à pied, donnons-lui une heure.</p> - -<p>—Un peu plus, dit madame Malat, si papa -s'est arrêté en route…</p> - -<p>—Donnons-lui une heure un quart! Soyons -généreux, donnons-lui une heure vingt.</p> - -<p>—Mais puisque je vous dis qu'il ne manque -jamais d'être ici à sept heures et demie, au plus -tard, dit madame Augustin.</p> - -<p>—Entendu! dit le gendre, mais si vous vouliez -bien me faire l'honneur d'admettre un instant -mon calcul, mon beau-père aurait du être -ici à huit heures cinq, dernier délai.</p> - -<p>—Il en est neuf moins dix!</p> - -<p>—Moins six, rectifie Anatole.</p> - -<p>—Ah! sacrédié! à la fin, avec vos «moins -six!» nous ne sommes pas en train de jouer des -pantalonnades!… Oui, enfin, ça fait quarante-cinq -minutes de retard!… Eh bien! voilà!</p> - -<p>—Quarante-cinq minutes, dit madame Augustin, -je vous trouve superbes! Je vous dis et -vous répète qu'il n'est jamais de sa vie arrivé -plus tard que sept heures et demie, et il est neuf -heures! Non, mais vous me faites rire avec vos -calculs! Ah! si j'étais à votre place, ce n'est pas -des calculs que je ferais.</p> - -<p>—Vous feriez quoi?</p> - -<p>—J'irais le chercher.</p> - -<p>—Aller le chercher! reprend le gendre, -mais où?</p> - -<p>Grésidieux se lève de table:</p> - -<p>—J'y cours, madame, vous avez raison…</p> - -<p>—Mais où courez-vous? fait le gendre. Où -pensez-vous aller, mon pauvre monsieur?</p> - -<p>—Je ne sais pas…</p> - -<p>—Faites-nous donc le plaisir de ne pas vous -déranger, monsieur Grésidieux; si quelqu'un -doit sortir, c'est moi.</p> - -<p>Madame Malat supplie son mari de ne pas -sortir:</p> - -<p>—On pourrait avoir besoin de toi. S'il arrivait -quelque chose, est-ce qu'on sait?</p> - -<p>—Mais saprelotte, dit Anatole, j'y songe! Il -y a une heure que M. Grésidieux nous a dit -qu'Augustin devait faire une démarche pour -lui ce soir?</p> - -<p>—Ah?</p> - -<p>—Ah?</p> - -<p>—Ah bah! mais il fallait donc le dire?</p> - -<p>—Monsieur Augustin, dit Grésidieux, devait -voir, en effet, le chef du contentieux de la Compagnie -du gaz…</p> - -<p>—Entendez-vous, madame Augustin? voilà -l'explication: votre mari devait aller à la Compagnie -du gaz pour Grésidieux.</p> - -<p>—Mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus -tôt?</p> - -<p>—On l'a dit, on l'a dit; ce sont de ces choses -qu'on dit en entrant, avec la santé, les -affaires, on n'y attache pas d'importance.</p> - -<p>—Mais, dit madame Augustin, monsieur -Grésidieux, lui, il me semble, devait bien savoir -l'importance…</p> - -<p>—Certainement, madame, certainement… -aussi me suis-je offert à aller chercher… J'ai -déjà donné tant de mal à monsieur Augustin… -Je n'osais pas rappeler que j'étais peut-être -cause…</p> - -<p>—Ah! aussi, vous avez des choses si graves -à raconter à ma fille. Vous auriez mieux fait, -vous en conviendrez, de me dire ce qu'il en -était…</p> - -<p>—Allons, maman, allons, calme-toi. Mais -on n'ose pas dire qu'on est inquiet, tu comprends, -alors personne n'explique, personne -ne dit ce qu'il sait, on met toute son application -à ne pas faire allusion au retard. Mon avis -est qu'on ferait beaucoup mieux en pareil cas, -de dire franchement: «Vous savez, je me meurs -d'inquiétude.» Surtout quand c'est la vérité.</p> - -<p>—Mais non! dit Boniface, ce n'est pas la -vérité; il n'y a pas lieu de se mourir d'inquiétude, -Augustin est à la Compagnie du gaz, c'est -simple comme bonjour!</p> - -<p>—A la Compagnie du gaz, à neuf heures du -soir!… et quand on a du monde à dîner chez -soi!… observe tout à coup madame Augustin, -mais vous perdez tous la raison, ma parole -d'honneur; le chef du contentieux est comme -les autres, il va dîner, je suppose.</p> - -<p>Chacun ne demande qu'à déraisonner pour -épargner l'inquiétude à madame Augustin; mais -elle, qui est inquiète, ne déraisonne pas. Cependant -la passion de conserver son mari la porte -à faire retomber la responsabilité du retard sur -quelqu'un. Et elle reprend l'argument Grésidieux -dont elle niait elle-même la valeur.</p> - -<p>—Si Dieu veut qu'il soit arrivé un malheur -à mon mari, dit-elle, que cela lui serve de leçon! -Il faut toujours qu'il se mette en quatre pour -servir Pierre, pour servir Paul; la moitié de sa -vie se passe en sollicitations; un homme qui n'a -jamais voulu demander quoi que ce soit pour -lui-même, ni pour sa famille…</p> - -<p>—Le fait est… dit le gendre.</p> - -<p>On dînait cependant. Madame Augustin seule -ne pouvait manger. Le temps s'écoulait. Les -uns, à un ronflement d'auto, se taisaient, -d'autres s'efforçaient au contraire d'en couvrir -le bruit afin d'éviter le triste moment de la -déconvenue: le taxi ne s'arrête pas, ou bien il -s'arrête, ce qui est pis encore.</p> - -<p>Malat jeta sa serviette et sortit. Sa femme -sortit derrière lui. Elle revint s'asseoir à sa -place. Elle dit à son voisin:</p> - -<p>—Il est allé voir.</p> - -<p>—Où?</p> - -<p>—En bas, chez la concierge, dans la rue, -chez le commissaire, on n'y peut plus tenir, -vous comprenez.</p> - -<p>—Je consentirais à ouvrir des portières jusqu'à -la fin de mes jours, soupirait Grésidieux, -plutôt que d'avoir jamais demandé une place à -monsieur votre père.</p> - -<p>Une demi-heure sonna. On crut reconnaître -le son du timbre d'entrée. Tout le monde sursauta. -C'était la demie de neuf heures.</p> - -<p>Madame Augustin se leva; elle suffoquait. Elle -dit:</p> - -<p>—A cette heure-ci, mes amis, je suis veuve! -Ma pauvre fille, tu peux pleurer ton père… Il -aurait les deux jambes broyées, qu'on l'aurait -ramené ici à l'heure qu'il est: il a des papiers -sur lui, vous pensez bien.</p> - -<p>—Mais, mort, on l'aurait ramené aussi, pour -la même raison!</p> - -<p>—Vous croyez?</p> - -<p>—Mais certainement.</p> - -<p>—J'entends un fiacre, dit madame Augustin.</p> - -<p>—Non!… Pourquoi vous imaginer?… D'ailleurs -il aurait pris une auto…</p> - -<p>—Je vous dis que j'ai entendu…</p> - -<p>—Maman, maman, tu vas attraper froid!… -Dans l'état où elle est, mon Dieu!</p> - -<p>Madame Augustin ouvre la fenêtre. Il y a -bien un fiacre qui s'éloigne. S'est-il arrêté? La -malheureuse retombe dans un fauteuil, comprimant -avec la main les battements de son cœur. -Tous errent de la salle à manger au salon, du -salon à la salle à manger, quelques-uns ne se -résignent pas à se séparer de leur serviette. Le -domestique vient timidement: «Et le rôti, -madame?»</p> - -<p>—Mais, écoutez donc! mais écoutez donc! -crie en frappant du pied madame Augustin.</p> - -<p>Il semble qu'elle entende des choses que personne -ne perçoit. Nous savons bien qu'elle se -leurre; on ne compte plus sur rien. On devine -que les uns se demandent maintenant: «Ce -n'est pas tout, mais comment ça va-t-il finir ce -soir? Comment sortira-t-on d'ici?» D'autres -examinent la situation que va créer la mort -d'Augustin, le changement aux habitudes…</p> - -<p>Madame Augustin nous fait peur. Elle a distingué -un rire de femme, très éloigné, à la cuisine; -elle dit: «Les coquines!» Tout d'un coup, -nous la voyons se précipiter à la porte de l'antichambre -sans raison apparente; mais elle n'a -pas touché le bouton, qu'on sonne… C'est bien -le timbre, cette fois, un solide coup de timbre… -Nous calculons que c'est bien le temps qu'aurait -mis un homme de l'allure d'Augustin pour -monter les quatre étages depuis qu'on a signalé -le fiacre. Nous sommes tous debout, tous confiants, -par un revirement soudain.</p> - -<p>C'est madame Augustin qui a ouvert, les yeux -hagards, folle du désir de voir là, là, tout de -suite, son mari.</p> - -<p>C'est la concierge.</p> - -<p>La figure de madame Augustin a complètement -hébété la concierge qui adopte aussitôt -la même expression, par une habitude de -servilité. A nous voir tous là, haletants, elle -s'effraie; pas un mot ne sort de sa bouche. Son -silence, sa stupeur, ont bien l'air d'annoncer la -pire nouvelle. Madame Augustin tombe tout -d'une pièce sur le parquet de l'antichambre. On -l'emporte. Boniface, son médecin, s'empare -d'elle.</p> - -<p>J'avise la concierge, je la pince au bras si -vivement qu'elle y porte la main:</p> - -<p>—Qu'y a-t-il? voyons, parlez? Un accident, -n'est-ce pas? Il est mort? Eh bien! dites-le?</p> - -<p>—Mort? qui ça?…</p> - -<p>—Augustin!</p> - -<p>—Mais non, monsieur, monsieur Augustin -est en bas. Il m'a dit: «Montez d'abord, madame -Colatin, je vous en prie, voyez dans quel état -est ma femme, j'ai trop peur d'essuyer le premier -feu!»</p> - -<p>Je m'écrie, malgré moi: «L'imbécile!» puis -je hurle en me retournant vers l'intérieur: «Il -est en bas! il est en bas! Madame Augustin, -votre mari est là, il monte!»…</p> - -<p>Tout le monde interroge la concierge au lieu -de lui dire: «Allez le chercher, faites-le -monter vite, sa femme le croit mort!» Pas -plus que les autres je ne songe à le faire… Nous -crions tous: «Il est là, il est là!» Nous gambadons, -nous sautons de joie comme des -enfants.</p> - -<p>Le charivari, le tumulte me refoulent vers -l'entrée. La porte est demeurée ouverte. Je -reconnais le gros souffle d'Augustin. J'hésite -une seconde entre le parti d'aller à lui ou d'aller -vers sa femme demander au docteur si elle est -en état d'embrasser son mari. Ceci est plus prudent. -Pendant que je pénètre au salon, j'entends -Augustin qui est sur le palier et qui fait: -«Hem!… Hum!… Atch!… Hum!…» une -petite tousserie familière, une façon gamine -de demander: «Peut-on entrer? Vais-je être -battu?»</p> - -<p>Au salon, je vois le docteur Boniface relever -son crâne rose qui reposait sur la poitrine de -madame Augustin, et au seul contraste de sa -figure avec celle qu'il a habituellement, je sens -mes jambes manquer sous moi.</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—Eh bien, elle est morte, ni plus ni moins.</p> - -<p>Augustin qui, sans doute, avait adopté le -parti de simuler l'inconscience pour excuser -son retard, par la porte entr'ouverte, faisait -d'une voix de bambin innocent:</p> - -<p>—Coucou! c'est moi!</p> - -<p>On s'écarte. Il voit par terre le cadavre de sa -femme.</p> - -<p>Et voilà.</p> - -<p>Que l'issue de l'aventure eût été seulement -un peu moins tragique, le retardataire n'échappait -pas à la nécessité d'expliquer sa conduite. -La grandeur même du malheur l'a soustrait à -toute inquisition. Nous avons tous respecté son -désespoir sans songer à lui demander la -cause d'un tel retard, sans songer même à -lui demander, ne fût-ce que pour lui fournir -un alibi, s'il s'était au moins occupé du petit -Grésidieux…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">LE CLIENT</h2> - - -<p>La saison a été si mauvaise! En passant devant -la baraque qui s'intitule: «Établissement -de bains, café et liqueurs», j'ai voulu interroger -ce brave père Pillon, qui fait à la fois le -cabaretier et le maître-baigneur, et dont la chemise -de flanelle écarlate, au pied de quatre -mâts à pavillons tricolores, appelle en vain, -depuis des mois, la clientèle. Chaque jour, je le -vois là, arpentant, les pieds nus mais le pantalon -sec, le chemin de planches qui mène à la -plage; il va et il vient, suivi constamment d'un -beau chien-loup au poil fauve, les oreilles et -la queue noires, animal fidèle, jeune, vigoureux, -bien dressé, et qui est un objet d'admiration -pour les passants. Ensemble, baigneur et -chien vont humer le vent; quand le grain -s'annonce, l'un revient la tête basse, et l'autre -la queue, et l'on amène un à un les quatre -pavillons qui proclamaient sans vergogne à -l'entour, la vitalité de l'établissement. Plus de -couleurs: bonsoir encore pour aujourd'hui!… -L'humble cabane, portes closes, semble endormie -jusqu'à l'an prochain; il pleut; le chien -lui-même ne hasarderait pas son museau au -dehors; les drisses, nues, battent contre les -mâts et sifflent lugubrement; il n'y a plus -d'animé que le petit fourneau toujours entretenu -pour fournir l'eau chaude du bain de -pieds—du bain de pieds pour qui? Seigneur -Dieu!</p> - -<p>Souvent, je vois aussi, aux environs du -fourneau, une espèce de malandrin, oisif et de -figure ingrate, reste de la semaine des courses -à la grande station voisine, le gousset trop -plat pour pénétrer au débit de vins, et qui -attend la fin de l'averse, au moins à l'abri du -vent.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—Mauvaise année, père Pillon?…</p> - -<p>—Ah! ne m'en parlez pas. Depuis l'ouverture, -au mois de juillet, on n'a pas compté -huit jours de chaud!… Avec ça qu'au jour -d'aujourd'hui tout le monde a son auto ou sa -bicyclette, ma parole, on le jurerait! i'passent -ici comme des bombes; y en a pas un qui se -retournerait tant seulement; n'y a plus en fait -de piétons que des galvaudeux…</p> - -<p>Le vieux baigneur jetait un coup d'œil -oblique sur le gars à mine d'apache, qui tournillait -aux environs de l'établissement.</p> - -<p>—Après une saison pareille, vous devez y -être de votre poche?…</p> - -<p>—Monsieur ne croit pas si bien dire! Pour -celui-là qui voudrait faire le calcul, avec la -soumission de la Ville, comme i' disent,—c'est -cent vingt francs le prix de l'adjudication -c't'année-ci, rien que pour les bains;—à présent -la patente pour le débit; la jeune fille -qu'on loue pour laver le linge et aider la bourgeoise -en cas d'affluence… Y a pas quinze -jours, le mauvais temps m'a brisé un pieu: -faut que je le fasse restaurer et remettre en -place par le charpentier, et dare-dare—on ne -peut pas se passer de la corde en cas qu'il -viendrait un rayon de soleil, c'est-il pas vrai?—coût: -vingt francs!… Comptez avec ça sur -vos doigts, combien qu'il en faudrait de bains à -douze sous, dix sous par abonnement, pour -être à niveau de ses débours… Des consommations? -c'est presque plus la peine d'en parler à -l'heure qu'il est… On n'a pas versé une demi-tasse -ni servi seulement une canette, de toute -la semaine… La vie est houleuse.</p> - -<p>Mon pauvre baigneur est une victime de la -crise que subissent nos climats et des changements -survenus dans la locomotion. Ses bains -et sa buvette étaient bien placés, jadis, à deux -kilomètres de la ville, à quinze cents mètres -d'un «petit trou pas cher». De l'une et de -l'autre on venait jusqu'ici en promenade. -Comme beaucoup, le père Pillon s'obstine à -espérer que ce qui fut hier se reconstitue pour -demain. Sa plainte de malade incurable me -remplissait de tristesse. Je ne savais plus que -lui dire, et je détournai la conversation en lui -parlant de son beau chien-loup:</p> - -<p>—La belle bête!… je vous ai entendu l'appeler -Mouton: je parie qu'il n'est pas si doux?</p> - -<p>—La nuit, il ne faudrait pas s'y fier. Et, au -commandement, il serait nuisible. Mais, pour -l'ordinaire, il porte bien son nom. Il vaut de -l'or: il y a un particulier, un richissime, qui -m'en a offert deux cents francs!… J'aurais du -regret de m'en défaire. C'est de l'argent aussi -bien placé là comme dans l'armoire; il se défend -de lui-même contre les voleurs…</p> - -<p>Il louchait encore du côté de l'apache, qui -visiblement l'agaçait. Je lui demandai:</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est donc que cet individu?</p> - -<p>Il haussa les épaules en manière de dérision:</p> - -<p>—«L'efflanqué», qu'on l'appelle… Des -prop' à rien! Ça a vingt-cinq ans, c'est bon -qu'à lézarder. Où ça mange-t-il? Allez enquêter -là-dessus si vous avez du temps de reste! Mais -n'y a pas de pareil truqueur pour se faire offrir -une consommation…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Pendant que je m'entretenais avec le père -Pillon, deux bicyclettes avaient paru sur la -route et causé des distractions au baigneur. Il -louchait vers l'«efflanqué», mais il allongeait -sa vue vers l'endroit où grossissaient les deux -taches mobiles que suivait une espèce de grosse -pelote boueuse en quoi il fut bientôt possible -de reconnaître un bull anglais tacheté de blanc -comme les troupeaux de Normandie.</p> - -<p>Le père Pillon, je le voyais bien, n'avait pas -renoncé, quoi qu'il en dît, à espérer des clients. -Pour lui épargner une déconvenue, je lui fis -observer combien la lame était dure et la bise -glaciale.</p> - -<p>—Des fois, dit-il, rapport au chien qui -s'essouffle, i'pourraient s'arrêter prendre un -verre…</p> - -<p>Et il ajouta presque aussitôt, l'œil animé:</p> - -<p>—Je mets ma main au feu que c'est des -Engliches, la pipe au bec; des originaux… Je -n'me trompe pas: y en a un des deux qu'a son -maillot de bain roulé dessous le bras!…</p> - -<p>La patronne, de l'intérieur, avait aperçu, -comme Pillon, le client possible; elle était sortie -sur le pas de la porte; elle regardait dans la -direction des cyclistes. Lui et elle échangèrent -un signe, et le baigneur me lâcha pour courir -jeter des brindilles sous le fourneau du bain de -pieds.</p> - -<p>La «jeune fille» se montra à son tour, -apportant une petite table qu'elle dressa au -dehors et garnit d'un siphon d'eau de seltz. -«L'efflanqué» se rapprocha, comme pour voir -du nouveau. Lui, moi, les deux femmes, à -l'entrée du débit, nous faisions nombre; le -baigneur courant à pas précipités sur les planches; -Mouton, raidi, le poil déjà en brosse au -seul flair du chien étranger; un peignoir suspendu, -brimbalant entre deux maillots que le -vent gonflait; les quatre pavillons claquant au -haut des mâts; notre air d'attente, sans compter -l'accueillant râtelier à bicyclettes, est-ce que -tout cela ne faisait pas une station animée, je -vous le demande?…</p> - -<p>Les deux Anglais—car c'était bien deux -Anglais—mirent pied à terre, s'engagèrent -sur le chemin de planches, déposèrent leurs -machines au râtelier, sans regarder aucun de -nous, mais reluquant l'horaire des marées inscrit -sur l'ardoise, et qu'ils allèrent consulter de -près, pendant que le bull, un affreux bull -trapu, l'air féroce et mal embouché, se jetait, -sans préambule, à la gorge du docile Mouton. -Puis les deux Anglais, tirant tranquillement -sur leurs bouffardes, se dirigèrent vers les -cabines et la mer.</p> - -<p>Le père Pillon, à leur passage, les salua très -poliment. Ils ne parurent pas plus le voir qu'ils -n'avaient fait mine de nous remarquer nous-mêmes, -et ils se plantèrent, d'aplomb, sur leurs -mollets de coq, le plus âgé, maigre et long, -avec une moustache en boudin, l'autre, plutôt -gringalet, et le visage glabre; à leur droite huit -cabines vacantes, à leur gauche autant: de -quoi choisir, sacrebleu! La fumée de leurs -pipes, avec celle du fourneau à bains de pieds, -fuyait nord-nord-est, en trois nuées effilées et -parallèles.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>L'horrible bull, lui, avait tout l'air d'être en -train d'égorger Mouton. Il fonçait sur ce superbe -et digne chien, en poussant hors de son -front des yeux stupides, soufflant comme un -phoque et ouvrant une gueule démesurée d'où -éclatait un sinistre aboiement. Mouton recevait -l'assaut comme un soldat la fureur gréviste, -sans riposter, brave à outrance, attendant un -ordre. Ce beau chien paraissait de bronze sur -ses jarrets tendus, le col gonflé, toute la -mâchoire dehors, tout le poil en aiguilles; -seule, une haleine de fournaise qui s'exhalait -en sifflant, de ses poumons, semblait foudroyer -l'adversaire. De temps en temps un coup de -reins, un coup de gueule, manifestaient que -l'animal était vivant et sur ses gardes.</p> - -<p>Plus promptement indigné que nous d'une -si lâche provocation de la part d'un chien bourgeois, -l'apache ou «l'efflanqué», sur ses -jambes de caoutchouc, avait couru instruire du -fait le père Pillon, et nous le voyions agiter ses -longs bras, et l'entendions vociférer contre les -propriétaires du sale chien et flétrir l'inertie -insensée du baigneur. Le père Pillon demeurait -sourd, indifférent, médusé: les bras ballants, -la figure abêtie, il ne perdait pas de l'œil -les deux hommes qui, d'un instant à l'autre, -allaient peut-être prendre un bain ou une consommation… -Harcelé par le jeune voyou, qui -le traitait de «couard», de «poltron», d'«andouille», -de «crevé», d'«épluchure» et de -«résidu», il se contenta de ramasser un morceau -de fonte détaché du fourneau délabré, et, -moyennant cet engin, de tenir son gêneur à -l'écart.</p> - -<p>C'était pourtant un gaillard que le père -Pillon; il portait sur sa chemise rouge trois -médailles qu'il n'avait pas volées, et, d'ordinaire, -il n'était pas homme à laisser entamer -son bien.</p> - -<p>En face de moi, la femme Pillon et la «jeune -fille» contemplaient d'un regard anxieux et -terrifié la lutte, mais sans faire à l'infortuné -Mouton la grâce de ce «commandement» -dont m'avait parlé le baigneur, et qui eût -permis à une si belle et si forte bête de terrasser -l'agresseur.</p> - -<p>Une patience si voulue, une abstention si -concertée me serraient le cœur.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Soudain les deux Anglais tournèrent sur -leurs talons et remontèrent vers l'établissement. -Pillon les salua de nouveau à leur passage, -au grand scandale de «l'efflanqué» qui, -en des termes de la plus basse ordure, lui faisait -honte de sa servilité, et lui annonçait qu'il -allait s'en mêler, lui, de secourir Mouton malgré -ses «ganaches de patrons», et de lui régler -son compte au «sale cabot couleur de vache», -et de «leur z'y faire voir, aux deux tette-la-pipe, -si qu'on s'imbibe ici avec du sang de -navet…» Et, ce disant, l'apache bondissait sur -ses savates, dépassait Pillon, faisait balle entre -les deux étrangers flegmatiques, et, tirant de -sa poche un mouchoir vaste dont l'un des coins -était noué sur quelque matière dure, il s'avançait -d'un pas rythmé, et, au-dessus du bull -attaché comme un taon au train de derrière du -chien-loup, il faisait le moulinet avec son arme -rudimentaire, approchant à chaque tour de la -boîte cranienne du monstre, qu'il allait faire -infailliblement éclater.</p> - -<p>Les deux Anglais, croyant sans doute à -quelque facétie excessive, étendirent chacun -simultanément la main et firent:</p> - -<p>—Stop!</p> - -<p>Leur horreur de chien ne prit pas pour lui -cette parole de paix, mais, d'un seul mouvement, -Pillon, sa femme et la «jeune fille» se -ruèrent, non sur le chien, mais sur l'apache, -l'une, d'un geste vain lui arrachant la casquette, -l'autre lui déchirant bien maladroitement son -habit, enfin, le baigneur, d'une main sûre, rompant -le moulinet mortel. Après quoi, tous, père -Pillon, mère Pillon et jeune fille regardèrent -les Anglais. La jeune fille même, disposa deux -chaises près de la table qui portait le siphon -d'eau de seltz.</p> - -<p>Mais les Anglais, eux, regardaient les chiens, -non les gens.</p> - -<p>Ils s'intéressaient au combat. L'un d'eux -daigna sourire parce que le bull relevait vers -lui sa gueule toute poilue, poilue du poil sanglant -de l'héroïque Mouton. Cependant le bull, -avalant du poil, reniflant du poil, commença de -s'étrangler, de chanter comme un gamin atteint -de la coqueluche et d'avoir des haut-le-corps -comme un malade du mal de mer. L'apache, -tout à coup apaisé, se mourait de rire, se tordait -en tire-bouchon. Un des Anglais souleva le -coin de la lèvre et laissa entendre un seul mot -«<span lang="en" xml:lang="en">Up</span>!» Tous deux enfourchèrent leur machine -et s'éloignèrent avec leur chien toussant, éternuant, -vomissant, étouffant, détalant quand -même.</p> - -<p>Je ne pus me tenir de dire au baigneur:</p> - -<p>—Et vous ne lâchez pas à présent votre chien -à leurs trousses?</p> - -<p>Mais Pillon, sublime en son espoir têtu, répondit:</p> - -<p>—Des fois qu'i s'raviseraient en repassant!…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il soulevait, à pincées, la peau de son bon -chien blessé et en examinait attentivement, -affectueusement, les bourrelets velus, dégarnis -çà et là, ou piqués d'une tête d'épingle de rubis.</p> - -<p>«L'efflanqué» avait ôté sa veste que la -jeune fille s'apprêtait à raccommoder. En attendant, -il s'était installé à la petite table; il badinait -avec le siphon, et, la patronne elle-même, -en rechignant sans doute, mais par crainte -peut-être, par hébétude douloureuse, ou par -une résignation dépitée au sort le plus désastreux, -lui versait, à lui, dérisoire client! la consommation -qu'il avait dû, d'ailleurs, réclamer -impérieusement pour sa peine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">CE QUI NE SE PEUT PAS</h2> - - -<p>—Oh! dit madame Bullion, je vous devine, -vous: vous voilà encore en train de manigancer -des projets!…</p> - -<p>M. Bullion revenait du fond de son jardin, -un double mètre replié sous le bras, son carnet -à la main et prenant des notes avec impétuosité.</p> - -<p>—Chut! fit monsieur Bullion en désignant -du doigt les soupiraux de l'office, je ne veux à -aucun prix que les gens soient informés de ce -que je médite.</p> - -<p>—Je vous connais! Vous méditez quelque -invention qui va nous coûter les yeux de la -tête et qui ne sera appréciée de personne… -Mais qu'est-ce que vous pouvez bien combiner -au bout de ce jardin, en cachette de vos domestiques? -Je suppose que votre intention n'est -pas de leur installer un jeu de boules?</p> - -<p>—Ma bonne amie, dit monsieur Bullion, je -me propose de faire participer les gens qui -m'entourent au progrès le plus élémentaire de -l'hygiène moderne. Il est inadmissible que nous -vantions tous les jours devant nos domestiques -les bienfaits des ablutions générales, de la -douche écossaise ou du «tub» bouillant, à la -manière des Japonais, sans songer que ces gens -sont pourvus du même système physiologique -que le nôtre, éliminent comme nous par les -pores de la peau des toxines qu'il est dangereux -de laisser se résorber, enfin jalousent un bien-être -évident qu'ils contribuent à nous procurer -de leurs mains et qui cependant leur demeure -totalement étranger. J'ai résolu de faire construire, -au bout du jardin, derrière la haie des -troènes, proche de la prise d'eau qui sert à l'arrosage, -une salle de bains, telle qu'on en installe -aujourd'hui jusque dans les logements les -plus modestes.</p> - -<p>—C'est insensé! dit madame Bullion.</p> - -<p>—Pourquoi est-ce insensé? Cela me semble, -à moi, élémentaire.</p> - -<p>—C'est insensé, dit madame Bullion, parce -que cela ne se fait pas.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Après trois mois et demi de travaux—coupés -d'ailleurs par une grève partielle du -«bâtiment», puis par une grève des plombiers—un -beau matin, le petit édifice, au bout -du jardin, derrière le rideau des troènes, se -trouve enfin couvert, clos et garni intérieurement -des accessoires que peut comporter une -salle de bains munie de tout le confort moderne.</p> - -<p>M. Bullion, madame Bullion elle-même oublient -les vicissitudes sans nombre que cette -construction leur a causées. La salle de bains -a si bon air, et l'appareil, plus perfectionné, ma -foi, que leur propre chauffe-bain, fonctionne -avec une telle rapidité, une telle complaisance, -que M. Bullion émet un moment l'idée de s'en -servir pour son usage personnel.</p> - -<p>—Mais, dit-il, ne renonçons pas à nos intentions -généreuses; je vais appeler François, -Amélie et la cuisinière; je ne veux pas tarder -plus longtemps à jouir de leur heureuse surprise.</p> - -<p>Ahuris, s'avancent les trois domestiques.</p> - -<p>—Entrez, dit monsieur Bullion, entrez!</p> - -<p>Et il les pousse à l'intérieur.</p> - -<p>—Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça, -mes braves?</p> - -<p>La femme de chambre, Amélie, et Honorine, -la cuisinière, sont prudentes; elles soupçonnent -quelque piège et s'en rapportent à la décision -du domestique mâle.</p> - -<p>François, pour faire mieux que de parler, a -pris soin, tout de suite, de frotter une allumette, -d'allumer la veilleuse, de tourner le -robinet de cuivre; il s'occupe, il expérimente, -il se brûle même la main au filet d'eau qui -passe soudain du froid au tiède et à la température -d'ébullition, en répandant un nuage de -vapeur. M. Bullion, par plaisir, touche une à -une les pièces de la robinetterie, il remue du -pied le tapis de liège, fait sonner du doigt la -tôle de la baignoire que supportent des griffes -de félin, enfin, se retournant vers ses trois serviteurs:</p> - -<p>—Eh bien! je vous répète: qu'est-ce que -vous dites de ça?</p> - -<p>François, ayant médité, prononce à tout -hasard:</p> - -<p>—Pour de l'ouvrage qui nous a coûté à -tous bien du tintouin, c'est de l'ouvrage assez -réussi.</p> - -<p>Les deux femmes acquiescent du regard. -François a exprimé leur opinion, exactement. -Et il reprend:</p> - -<p>—Reste à savoir, à présent, à qui que ces -ustensiles-là vont servir: ça n'est toujours pas -monsieur et madame qui vont venir s'ébouillanter -au fond de leur jardin?</p> - -<p>Les deux femmes approuvent du bonnet avec -plus d'empressement: Dieu sait si la destination -de cette mystérieuse salle de bains depuis -longtemps les taquine!</p> - -<p>—Ah!… dit monsieur Bullion, vous avez mis -le doigt sur le vif, mon garçon! et voilà précisément -la surprise que je vous réservais. Cette -salle de bains n'est ni pour madame ni pour -moi; elle est pour vous… pour vous François, -Amélie, Honorine… C'est à vous trois qu'elle -fut de tout temps destinée!…</p> - -<p>François n'a pas bronché; les deux femmes -ensemble ont hoché la tête. Une expression -stupide leur est commune: ils regardent, hypnotisés, -médusés, le ruisselet brûlant que vomit -le col de cygne, la nappe bouillante qui s'élève, -et le doux nuage vaporeux qui attiédit la pièce -et tend sur les vitres un voile de buée.</p> - -<p>—Arrêtez! dit monsieur Bullion; ce n'est -pas à cette heure-ci que vous allez étrenner -l'appareil; mais j'entends que désormais vous -en usiez selon vos besoins.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>—Je les ai trouvés un peu froids, dit madame -Bullion, quand les domestiques se furent retirés.</p> - -<p>—Ils sont terrassés par l'étonnement, dit -monsieur Bullion.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le lendemain, M. Bullion aborde François:</p> - -<p>—Eh bien! et ce bain?</p> - -<p>—Ah! j'ai pas eu le temps ce matin, monsieur…</p> - -<p>—Mais, la femme de chambre?… la cuisinière?…</p> - -<p>—J'crois ben qu'elles n'ont pas eu le temps -non plus elles…</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>Huit jours après, une couche de poussière -ternit la baignoire où personne ne s'est avisé -de répandre seulement le contenu d'un verre -d'eau… M. Bullion, voyant cela, court au -soupirail de l'office, les poings crispés, le sang -à la tête:</p> - -<p>—Sacré mille tonnerres de nom d'un nom!… -Et ce bain?</p> - -<p>François, qu'on peut voir attablé vis-à-vis -des deux bonnes, prend le temps d'avaler une -rasade de vin rouge, puis il s'essuie du revers -de la main la lèvre. Il regarde successivement -Honorine, Amélie, comme pour se munir de -leur mandat:</p> - -<p>—Le bain?… C'est ma foi vrai, monsieur, -qu'on ne l'a pas encore pris… C'est-il donc -possible que monsieur tienne tant à une chose -pareille?…</p> - -<p>—Comment! si c'est possible?… Ah! çà, -mais vous êtes fous!… Ah! çà, mais, est-ce -que vous voudriez vous payer ma tête?… Si -c'est possible que j'y tienne tant?… Vous me -demandez ça, à moi, quand j'ai fait bâtir pour -vous, malheureux!… quand j'ai dépensé pour -vous plus d'un billet de mille francs de ma -poche!… Et puis, je ne suis pas là pour écouter -vos réflexions: je mets à votre disposition une -salle de bains et je vous ordonne de vous -baigner. Un point, c'est tout. Pas plus tard -que demain matin, si l'un de vous trois, pour -commencer, n'est pas dans l'eau, vous aurez -vos huit jours! C'est compris?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>M. Bullion s'est levé dès le petit jour pour -veiller à l'exécution de ses ordres. Depuis six -heures, il a l'œil sur le jardin: il a lui-même, -hier au soir, passé le râteau dans l'allée nouvellement -sablée qui conduit au rideau de -troènes: le sable n'a reçu encore l'empreinte -d'aucun pas humain. François fait l'escalier; -on entend, à intervalles réguliers, les chocs du -balai-brosse contre les fers de la rampe. Ce -n'est donc pas François qui prend le bain, ni -qui se dispose à le prendre. M. Bullion sonne -la femme de chambre. On va voir si Amélie -est disponible! M. Bullion sonne une seconde -fois. La femme de chambre ne monte pas. -M. Bullion s'autorise de ce retard pour descendre -un étage et il se montre sur le palier.</p> - -<p>—Eh bien! J'ai sonné Amélie…</p> - -<p>—Monsieur a sonné Amélie, dit François, -mais c'est que… Amélie est dans le bain…</p> - -<p>—Amélie est dans le bain! s'écrie M. Bullion, -suffoqué; je serais curieux de savoir par -où elle y est allée, par exemple! Ah! Amélie -est dans le bain!… Elle a des ailes, Amélie, -sans doute, pour aller au bain? Elle s'y transporte -en aéroplane!… Eh bien! moi, je vous -soutiens qu'Amélie n'est pas dans le bain.</p> - -<p>—Je peux certifier à monsieur qu'Amélie -est dans le bain; monsieur peut demander à -Honorine qui l'a vue dans le bain, elle, de ses -yeux vue. Monsieur veut-il voir son linge?</p> - -<p>M. Bullion fonce tout d'un trait sur la cuisine -où il pense se trouver nez à nez avec Amélie. -Point d'Amélie! mais la cuisinière, ébaubie, -terrorisée, ouvrant des yeux comme des trous -de fourneau, et appliquée, de sa puissante corpulence, -contre la porte d'une soupente obscure -qui sert à l'occasion de buanderie.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que la figure que vous -faites là? Où est Amélie? Qu'est-ce que vous -cachez dans ce nid à rats?… Allons, sacrebleu, -laissez-moi passer!</p> - -<p>Honorine, immobile comme une borne, mais -dont l'effroi brise en secret les jarrets, ne -compte plus que sur la pesanteur de sa masse -pour obstruer l'entrée de la soupente. M. Bullion, -au comble de l'humeur, va se colleter -avec sa cuisinière, lorsque celle-ci, sur un signe -du sage François, adopte un parti héroïque:</p> - -<p>—Monsieur est le maître, dit-elle, mais -monsieur n'entrera pas ici: c'est ici qu'Amélie -prend son bain!</p> - -<p>Madame Bullion, attirée par le bruit des -voix, est entrée sur ce tragique aveu. C'est -elle qui ouvre la porte de la soupente sans air -ni lumière, où une femme ne tient pas debout, et -où Amélie, en effet, prend honnêtement, chastement, -aussi incommodément que possible, le -bain ordonné, dans le cuvier à lessive, qu'il a -fallu une heure et quart pour remplir à demi, -bouillotte par bouillotte, d'une eau qui, de -l'aveu des deux femmes, refroidissait à mesure…</p> - -<p>M. Bullion croit étrangler ou mourir d'un -coup de sang; il s'affaisse, anéanti, sur une -chaise de la cuisine:</p> - -<p>—Je vous fais construire de mes deniers… -je vous installe une salle de bains pareille à -celle de madame, à la mienne;… je vous dis: -«C'est à vous… profitez comme moi-même du -progrès…» et… vous vous baignez, pour -m'obéir, dans une caverne de voleurs, dans un -trou de taupe et dans un cuvier à lessive!… -Ai-je le cauchemar? Suis-je dans une maison -d'aliénés?… M'expliquerez-vous?…</p> - -<p>La cuisinière, d'un geste candide, désespéré -et marqué d'une grandeur qu'elle ignore, veut -dire probablement qu'il y a des choses qui ne -s'expriment pas, qui ne s'exprimeront jamais -entre les domestiques et les maîtres.</p> - -<p>François, plus disert, ayant roulé sa langue, -prend la parole encore une fois pour les deux -femmes et lui-même:</p> - -<p>—Sans doute qu'on ne demande pas mieux, -tous les trois, que d'obéir aux ordres de monsieur -et madame; pour tout ce qui est du service, -monsieur et madame le reconnaîtront, on -ne se refuse pas à la besogne. A présent, pour -ce qui est des bains, monsieur et madame sont -témoins qu'on pouvait encore faire ce qui est -faisable sans ébruiter la chose et sans que le -voisinage en sache rien. Trois seilles d'eau -dans un baquet, derrière une porte, ni vu ni -connu, la farce est jouée… Tant qu'à se baigner -dans une salle de bains pareille à celle de monsieur -et madame, plus belle à mon goût, plus -neuve en tout cas, et qui a fait du bruit dans le -quartier autant que la construction d'un hôtel -de ville, nous autres, des domestiques, non! -On a beau mépriser le qu'en-dira-t-on, on ne -peut pas s'exposer de gaieté de cœur à être -montrés du doigt dans la rue, et principalement -deux honnêtes filles à se voir traiter chez -les fournisseurs comme des chanteuses qui ont -soin de leur corps… Non! monsieur et madame -le comprendront: y a ce qui se peut, et y a -aussi ce qui ne se peut pas.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">LE PAYSAGE ADMIRABLE</h2> - - -<p>Il y avait, à la fin de l'hiver dernier, un poète -et un peintre, jeunes et peu fortunés, qui montaient -à pied la route sinueuse du Mont-Boron. -C'est une belle voie qui s'élève doucement au -sortir du port de Nice, en découvrant, par intervalles, -des jardins étagés, des villas et la mer. -Les automobiles et les tramways y sont bien -gênants, et l'interminable chemin de potences -qu'on nomme «trolley», où sont suppliciés tous -ceux qui aimaient vraiment cette côte, arrachait -au peintre des soupirs et des vociférations; mais -son compagnon, plus entraîné à dominer les -laideurs, lui disait qu'il faut, bon gré mal gré, -accepter l'idée que, de nos jours, tout est dévasté, -et s'émerveiller comme d'un prodige, -lorsque, par hasard, au travers des travaux -modernes, subsiste quelque beauté naturelle ou -bien un vestige, oublié, des périodes où l'homme -avait encore le goût d'orner la terre et de jouir -de son embellissement.</p> - -<p>Arrivés au point le plus élevé de la route, -après lequel elle se dérobe en s'enfonçant dans la -rade de Villefranche, ils maudissaient le double -obstacle d'un haut mur et d'un sombre bois de -cyprès et de pins, qui les aveuglait au moment -même où ils espéraient embrasser toute la baie. -Sur l'autre bord de la route, une muraille imposante -et agreste, fortement assise sur le roc, la -tête enfouie sous les fleurs, soutenait des terrasses -à balustres, entre lesquels débordaient des -touffes d'anthémis et d'euphorbes et pendaient -de lourdes stalactites de plantes grasses; du -haut en bas, des giroflées poussaient en liberté -entre les moellons décrépis. Une même idée -arrêta les deux jeunes gens: «Là-haut… quelle -vue!…»</p> - -<p>—La villa n'est peut-être pas occupée!… -jouons au milliardaire: visitons!…</p> - -<p>Ils s'exercèrent à parler au concierge: «La -villa ne serait pas à louer, par hasard?… Combien -de pièces, s'il vous plaît?… Tout le confort -moderne, bien entendu?… Comment! point -d'électricité! oh! que c'est incommode!…» Puis, -tout à fait en dernier lieu, négligemment: -«Quel prix?»</p> - -<p>«Quinze mille!…»</p> - -<p>«A vingt mille, nous ne bronchons pas -même!… Je me penche à ton oreille et j'y glisse -distinctement ces mots: «Cher ami, retenez -donc l'adresse du notaire…»</p> - -<p>Ils s'amusaient comme des gamins, car il n'y -a pas plus enfant qu'un véritable artiste.</p> - -<p>La villa était à louer, le gardien en permit la -visite, malgré le chien, nettement hostile aux -habits défraîchis. Elle se nommait <i lang="en" xml:lang="en">Golden Terrace</i>; -c'était un petit palais de marbre, à l'italienne, -avec une colonnade, un toit plat, des -salons à fresques pompéiennes, une piscine; -mais le plus étonnant était la vue, la vue plus -admirable qu'ils ne l'avaient pressenti, qui s'encadrait -entre les sombres déchiquetures du petit -bois de pins et de cyprès.</p> - -<p>Le nez aux fenêtres, ils y demeuraient, béats, -extasiés, muets, se communiquant leur plaisir -par un coup d'œil rapide ou par quelques jurons -grossiers et formidables, sous lesquels les -tempéraments les plus délicats voilent communément -cette sorte de pudeur sacrée qu'il -y a à se déclarer subjugué par le beau. C'est -par là qu'ils se rendaient plus suspects au gardien -que par leur mise négligée ou leur inaptitude -à traiter une importante location. -L'homme leur escamota la moitié des appartements, -sans qu'ils y prissent seulement garde; -ces deux originaux ne voyaient que la merveille -étalée à leurs pieds: le jardin, dès cette époque, -fleuri et embaumé, la balustrade surplombant -la route, les cônes des cyprès, le parasol des -pins; au-dessous, à quatre-vingts mètres, à pic, -la mer. C'était l'immense et douce baie des -Anges, dont le rivage incurvé s'en va mourir -au cap d'Antibes, et dont les montagnes, aux -pures lignes classiques, s'étagent en douze -écrans de tons dégradés jusqu'à l'Estérel lointain, -taillé dans l'opale.</p> - -<p>En bas, la colline du Château, au dos velu, -au granit écorché, semblait un gros monstre -blessé, assoupi, entre la ville rose et le long -môle du port. Il n'était pas midi; le soleil resplendissant -comblait d'aise cette côte bienheureuse.</p> - -<p>Les deux artistes furent incapables de dire -quoi que ce fût de ce qu'ils avaient combiné -avant d'entrer là, car ils n'avaient plus envie de -plaisanter ni de rire. Descendus sur les marches -de marbre du perron, d'où la vue, plus ramassée, -donnait encore un plus pur plaisir -à des hommes de goût, ils allaient ne plus -pouvoir dissimuler qu'ils n'étaient venus là que -pour admirer, et essayer de faire entendre au -concierge que leur fonction à eux était non pas -de louer des palais, mais d'admirer la beauté -où elle se trouve.</p> - -<p>Peut-être le concierge leur eût-il été indulgent, -mais le chien, plus intime gardien de ce -seuil opulent, ne cessait, par ses aboiements et -ses bonds menaçants, de leur faire entendre, à -eux, qu'ils étaient ici déplacés. Cette vérité -leur parut tout à coup si évidente, qu'après -être demeurés un instant silencieux, le coin de -l'œil un peu humide, ils s'esquivèrent comme -deux voleurs, laissant le gardien ahuri et le -chien enfin satisfait.</p> - -<p>Au dehors, sur la route, un peu calmé, le -poète soupira:</p> - -<p>—Ceux qui habiteront là!…</p> - -<p>Et le peintre jura encore une fois, non d'envie, -non de jalousie, mais pour exprimer la volupté -imaginaire des êtres heureux qui, durant des -semaines, des mois, jouiraient en paix de ce -paysage admirable.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ceux qui habitèrent là, ce furent des personnes -qui arrivèrent à fond de train en automobile, -et se répandirent aussitôt dans le jardin, -les unes y cherchant un tennis, les autres supputant, -adossées à la balustrade, et le chronomètre -en main, le temps exact qu'elles avaient -mis pour parcourir le trajet de Toulon à Nice. -Il y avait entre elles désaccord sur la durée -d'une halte appréciable à Cannes, le temps de -faire un bridge chez la comtesse Paimbœuf.</p> - -<p>La discussion, qui semblait importante, -occupa les parents durant la fin de cette première -journée, entrecoupée par les lamentations -des jeunes filles qui se désespéraient qu'il n'y -eût pas de tennis à <i lang="en" xml:lang="en">Golden Terrace</i>: «Comment -avait-on loué une villa sans tennis? En -voilà une bicoque!… Eh bien, ça allait être -gai, ici!…» Leur frère, un jeune homme de -vingt ans, rasé, robuste, avait déjà sauté de -nouveau dans l'auto, sous le prétexte d'aller -avertir de son arrivée quelques amis de Monte-Carlo.</p> - -<p>On faisait observer aux jeunes filles qu'elles -étaient invitées au tennis de la princesse Ignatieff, -à Cimiez, que l'on aperçoit d'ici, où la -voiture en dix minutes les déposerait chaque -après-midi. «La voiture! sans doute, mais que -de temps perdu! pourquoi habiter si loin de la -ville?»</p> - -<p>Le lendemain, une seconde automobile arrivait; -elle contenait deux jeunes femmes et leurs -maris; ils avaient quelque retard; le récit d'un -pneu crevé occupa tous les esprits durant quarante -minutes; il s'agissait pourtant de repartir -au plus vite, car on attendait ces retardataires -pour un goûter à la Turbie: n'avait-on pas -failli perdre cette première journée à demeurer -à <i lang="en" xml:lang="en">Golden Terrace</i> sans rien faire!… Toute la -compagnie ne revint qu'à la nuit pour s'habiller -et dîner en ville. Les jours suivants ce furent -des excursions avec les deux autos, à toutes -sortes d'endroits renommés, où l'on mettait -un instant pied à terre pour acheter des cartes -postales.</p> - -<p>Et, pendant qu'ils n'étaient pas chez eux, des -heures d'une merveilleuse beauté s'écoulaient -sur leur terrasse incomparable.</p> - -<p>Le soleil semblait amoureux de cette baie; -elle était vautrée devant lui; l'après-midi, la -ville ayant éteint ses fumées paraissait s'assoupir, -et elle étirait, le long du rivage courbé, -son bras paresseux, couleur de chair.</p> - -<p>Vers deux heures, la mer, caressée par une -brise très douce, scintillait comme un ciel constellé. -Une écume argentée frangeait la rive jusqu'à -l'embouchure du Var toute vaporisée; et -au delà de cette blonde poudre de lumière, les -toits d'Antibes miroitaient et l'Estérel était suspendu -comme par un effet de mirage.</p> - -<p>Quand la brise faiblissait, il se formait, au -milieu de la baie, de grandes bavures verdâtres, -somptueux lambeaux couleur d'émeraude -jetés là comme en l'attente de quelque prince -de féerie: et l'on eût pu voir tout à coup -s'avancer, calme, majestueuse et d'une simplicité -antique, une belle tartane aux voiles de -rouille, ou bien, entre les pyramides des cyprès, -noircies par le soleil tournant, surgir la sombre -masse d'un gros bateau génois dont le battement -des roues, au milieu d'un si grand espace -silencieux, faisait vivre et palpiter tout le -paysage.</p> - -<p>Peu à peu renaissaient les fumées de la ville, -des milliers d'écharpes de gaze, inclinées toutes -au même souffle du vent, quelques-unes ondulées, -comme des serpentins lancés par les cheminées -d'un quartier en fête. Elles se mêlaient -à la brume du soir, et, bientôt, la mer, la ville -et les montagnes étaient confondues en une -vapeur d'un ton d'ardoise; seulement, à la -place de la mer, qui est la dernière à renoncer -aux jeux de la lumière, de vastes soieries pelure -d'oignon et des coulées de cuivre se mouvaient -encore, languissamment, jusqu'à la lanterne du -môle, où le feu rouge s'allumait soudain, pendant -qu'apparaissaient au ciel Jupiter et Vénus.</p> - -<p>Et les cloches se mettant à tinter, au moment -où partout naissent les lumières, répandaient -sur ce crépuscule agonisant un enchantement -presque invraisemblable. Ce sont des cloches -italiennes; elles ont la même clarté légère que -celles qu'on entend à Florence, du haut de la -colline de Fiesole à la tombée du jour… L'harmonieuse -courbe de la baie, mettant son collier -de lampadaires, adoptait sa parure de soirée.</p> - -<p>L'air, plus tiède, n'était plus traversé que par -le vol des chauves-souris, et le silence que par -le coassement lointain des grenouilles, étrange -et féerique accompagnement du repos de la -nuit.</p> - -<p>Mais ceux qui avaient eu la chance de pouvoir -louer cette demeure privilégiée n'y étaient -jamais durant le jour, et ils n'y rentraient que -pour discuter des moyens de s'en éloigner au -plus vite.</p> - -<p>Une seule fois, ils y passèrent l'après-midi; -ce fut pour un goûter magnifique servi dans -le jardin: ce jour-là, dès le matin, on dressa -des tentes contre la balustrade, destinées à -abriter du vent les chapeaux et la coiffure des -dames, et à protéger contre le soleil le champagne -et les pâtisseries. Elles obstruaient la vue -de la mer.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A la fin de la saison, le poète et le peintre -repassèrent par le même endroit, et tous les -deux en même temps levèrent les yeux vers -cette villa où ils avaient fait une visite singulière. -Mais ils regardaient la terrasse avec reconnaissance, -car ils avaient beaucoup pensé -à ce palais, à ce paysage, et au bonheur -quasi divin évidemment assuré aux êtres fortunés -à qui le chien réservait un accueil favorable.</p> - -<p>Le souvenir d'un tel Éden avait inspiré à l'un -d'eux un poème dont il était ravi, et l'autre -songeait avec orgueil à l'esquisse qu'il avait -enlevée, dans un mouvement d'enthousiasme, -sur la route même, au sortir de la visite furtive -de <i lang="en" xml:lang="en">Golden Terrace</i>.</p> - -<p>D'une entrevue écourtée avec ce lieu et ce -paysage admirable, ces deux hommes, qui -n'avaient pour toute richesse que leur esprit et -leurs sens, avaient emporté plus de félicité que -ceux qui possédaient le rare privilège d'y vivre, -et, grâce au plus rare et plus enviable privilège -de leur art, ils avaient, l'un et l'autre, d'une -minute d'intense émotion, créé la miraculeuse -fiction qui répand l'illusion du bonheur et du -beau par le monde.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">L'ÉTOFFE A L'ENVERS<br /> -<span class="small">OU</span><br /> -L'INITIÉ</h2> - - -<p>C'était une idée qui trottait par la tête de -madame Petit, un goût baroque peut-être, -mais après tout légitime: elle voulait avoir à -son salon des rideaux violets.</p> - -<p>—Vous voyez bien: c'est une couleur qui -s'impose, disait-elle à son tapissier, Lespinglé; -d'abord, cette bergère bouton d'or en a plus -envie que moi; elle a besoin de violet, elle en -réclame à grands cris; et puis il y a ce canapé -que vous m'avez garni vous-même avec la couleur -épiscopale que portait ma vieille maman; -est-ce qu'il n'a pas l'air de pleurer, ce meuble -isolé?… Ça ne vous touche pas, Lespinglé? Je -vous vois venir: vous vous êtes fourré dans la -caboche de ne pas me procurer des rideaux -violets!…</p> - -<p>—N'y a pas plus d'opposition de ma part, -dit Lespinglé, au violet qu'à n'importe quelle -autre couleur, madame Petit; c'est affaire de -goût; à présent, rapport à la facilité de mettre -la main sur la nuance, je prends la liberté de -faire mes réserves. Le violet est-il une couleur -d'ameublement? Non, madame Petit, il ne l'est -pas… Faudra peut-être se résigner à fureter -dans les magasins anglais…</p> - -<p>—Furetez, mon brave Lespinglé, mais je -vous avertis que j'en fais autant de mon côté, -car je suis résolue à ne pas attendre six mois -pour avoir mes rideaux… Et vous m'entendez, -je les veux violets, je les aurai! et quand le -diable serait de la partie, je-les-au-rai!</p> - -<p>Lespinglé ne se donna pas la peine de fureter -dans les magasins anglais ni dans les autres, -parce qu'il était par instinct rebelle à toute -tentative non conforme aux usages reçus. Il -attendit donc patiemment, en vaquant à d'autres -affaires, que madame Petit eût changé de lubie -ou se fût convaincue par elle-même de la difficulté -qu'il y a à se procurer des rideaux -violets.</p> - -<p>Et elle s'en convainquit, en effet.</p> - -<p>Que d'allées et venues! Que d'heures de -voiture! Que de magasins, tant anglais que -français ou que turcs, et tant d'ancien que -d'ultra-moderne, visités, retournés de fond en -comble!</p> - -<p>Tout à coup, au Bon Marché, mon Dieu! -tout simplement, après avoir fait tant de maisons -exceptionnelles, madame Petit avise -un rouleau demeuré paisible pendant qu'employés -et chef de rayon suaient sang et eau à -descendre tout ce qui, de près ou de loin, -pouvait approcher du violet. Madame Petit a -prononcé:</p> - -<p>—Voici mon affaire!</p> - -<p>Elle braque son face-à-main sur le rouleau. -Le rouleau répond exactement à ce qu'elle -cherche. Elle croit l'avoir désigné suffisamment.</p> - -<p>Sans accorder aucune attention à son geste, -le chef de rayon, ramassant toute son autorité, -croit pouvoir dire:</p> - -<p>—Je vous conseillerais, madame, de porter -votre choix sur les mauves…</p> - -<p>Elle bondit:</p> - -<p>—Comment! mais je vous ai dit, en vous -désignant ce rouleau: «Voici mon affaire!»… -le rouleau violet… là-haut… Est-ce qu'il ne -vous crève pas les yeux?</p> - -<p>Un même sourire mi-espiègle, mi-compatissant -erre sur les lèvres du chef de rayon et de -l'employé. Mais, rompus aux excentricités -comme à l'humeur étourdie des femmes, tous -deux ont promptement recouvré la neutralité -de leur tenue:</p> - -<p>—Il va sans dire que c'est l'envers de l'étoffe -que vous apercevez, madame… Il s'agit d'un -article broché dont la face ne rappelle en rien…</p> - -<p>—Eh bien, descendez-moi l'article, je vous -prie!</p> - -<p>L'article broché, violet à l'envers, est à peine -descendu que l'employé, avec toute sa dextérité, -le déroule en un tour de main, afin d'en -exhiber la face.</p> - -<p>—Mais non! Mais non! fait madame Petit -en se levant et touchant du doigt l'envers -violet: voilà mon affaire…</p> - -<p>L'employé, deux autres employés voisins, -inoccupés et témoins de la scène, se regardent -entre eux et regardent le chef de rayon. -Le chef de rayon prend une physionomie accablée; -une hébétude lui tombe comme un -poids sur la nuque; enfin, d'un mouvement -léger de l'épaule, il semble rejeter—après -tout, que diable!—la responsabilité de -l'acte saugrenu qu'il va accomplir, et se résigner -à satisfaire le caprice d'une femme excentrique.</p> - -<p>On mètre l'étoffe. Madame Petit donne son -adresse à la caisse. Autour d'elle, dix employés -chuchotent: «C'est une toquée qui vient -d'acheter vingt mètres d'un article sans l'avoir -vu autrement qu'à l'envers!»</p> - -<p>Madame Petit s'en revint à la maison, l'âme -meilleure et l'esprit chantant, et elle fit aussitôt -avertir le tapissier Lespinglé.</p> - -<p>—Ah! vous voilà, vous, Lespinglé! Si je vous -avais attendu pour me dénicher mon étoffe, je -ne serais pas sur le point de vous commander -mes rideaux!… Enfin, passons. Je l'ai trouvée, -moi, l'étoffe introuvable, et la voici. -Qu'est-ce que vous en dites?</p> - -<p>—Faudrait au moins la voir, pour en dire, -fit Lespinglé, en s'approchant de l'étoffe, la -main en avant.</p> - -<p>—Non! non! D'ici, Lespinglé!</p> - -<p>Lespinglé ne bougeait pas; il regardait non -pas l'étoffe, mais madame Petit, et en dessous; -et son œil s'amenuisait pour un regard de -malignité, non pas, en vérité, pour juger -mieux des couleurs. Il dit:</p> - -<p>—Madame Petit veut me faire marcher, je -vois ça, rapport à ce que j'ai mis de la négligence -à lui procurer les rideaux violets… Je -ne suis pas depuis quarante-deux ans dans le -métier sans avoir appris à distinguer l'endroit -d'avec l'envers d'une pièce. Soit dit sans arrière-pensée, -madame Petit, je ne suis pas homme à -m'offenser de la plaisanterie…</p> - -<p>—Ah! çà, sapristi, Lespinglé, est-ce que j'ai -coutume de plaisanter avec vous, moi, dites -donc un peu?… Si je vous prie de venir regarder -cette étoffe, telle qu'elle est, à l'envers—mais -oui, pardieu! à l'envers—c'est que -j'entends l'employer à l'envers…</p> - -<p>—A l'envers!… répéta Lespinglé, sur un -ton lamentable, et terrorisé comme si on lui -eût proposé de renier son pays, son père et -sa profession…</p> - -<p>—Écoutez-moi, Lespinglé, dit madame -Petit, je pourrais vous dire sans préambule -que j'ai le droit de faire faire chez moi ce que -bon me semble, et que si la fantaisie me prend -d'employer une étoffe à l'envers pour mes -rideaux, vous êtes là pour l'exécuter à défaut -de tout autre… Mais ce n'est pas comme cela -que j'agirai avec vous. Venez ici, Lespinglé, et -dites-moi si jamais le plus beau damas—à l'endroit!…—consentirait -à jouer avec les couleurs -de mon salon une symphonie pareille à celle -qu'improvise ce chiffon broché en violet—à -l'envers!</p> - -<p>Le tapissier protesta aussitôt; il était tout à -l'heure à cent lieues de croire que madame Petit -parlât sérieusement de faire usage d'une étoffe -à l'envers; c'était un ouvrage qui ne s'était -jamais vu, assurément, de mémoire d'homme -du métier, un travail ingrat et qui ne causerait -pas de fierté à celui qui l'exécuterait, il le soutenait -encore, mais puisque madame Petit en -avait pris la décision ferme et résolue, il était -là, comme de juste, à son service.</p> - -<p>Cependant, Lespinglé, qui s'était contraint -et molesté, dut, bon gré mal gré, laisser en lui -s'épancher la nature, et, tandis qu'il enveloppait -et ficelait l'étoffe destinée aux rideaux, tout -en branlant la tête, il donna libre cours à un -rire innocent, inextinguible. Tantôt il considérait -le paquet et tantôt les fenêtres destinées -à recevoir l'étoffe à l'envers, et il riait de tout -son cœur de brave homme soumis à l'usage -coutumier des choses.</p> - -<p>Entre temps, l'idée lui poussa qu'ils étaient -tout de même seuls de mèche, madame Petit -et lui, pour accomplir un acte extraordinaire.</p> - -<p>Le jour où il vint poser les rideaux à l'envers -dans le petit salon, la salle à manger -était encombrée par les préparatifs d'un dîner -de dix-sept couverts, et un «extra», qui se -joignait pour la circonstance au maître d'hôtel, -se laissait distraire involontairement par l'aspect -nettement inusité de la tenture qu'il voyait -glisser et reglisser sur les anneaux. Cet homme -ne put longtemps s'interdire d'exprimer son -malaise, sous forme assez sarcastique, au tapissier, -et, ce faisant, il se frappait le front de -l'index pour signifier qu'il y avait dans la maison -quelqu'un, évidemment, d'un peu loufoque.</p> - -<p>Lespinglé le prit de très haut; il éleva aussitôt -la voix et le débat, échangea avec le valet -quelques propos de la plus vive aigreur, parmi -lesquels madame Petit, qui s'habillait de l'autre -côté de la cloison, put entendre les suivants, de -la bouche de son tapissier:</p> - -<p>—L'envers!… l'endroit!… c'est bon pour -ton fond de culotte, mon garçon, et celui-là je -te conseille de ne pas le retourner!… On n'est -pas assujetti, dans notre métier, à aligner des -couteaux avec des fourchettes comme le premier -larbin venu; nous autres, il faut voir de -loin, en clignant de l'œil, comme les peintres -de panoramas… Et, en plus de ça, dans les -travaux d'art, sache ça pour ta gouverne, jeune -homme, il ne faut pas que le commun vienne -nous embarrasser avec son qu'en dira-t-on…</p> - -<p>Madame Petit entr'ouvrit la porte, pencha la -tête. L'extra se défila, comme il convenait. Le -tapissier échangea alors avec sa cliente un -regard avisé et fin, un sourire de haut goût, où -se trahissaient et l'orgueil d'une rare complicité -et la malice altière d'une initiation privilégiée. -Lespinglé, calmé et dédaigneux, ajouta, -désignant la valetaille:</p> - -<p>—C'est routinier comme père et mère!… La -plus petite nouveauté—sauf votre respect—les -fait baver… On leur a dit: «Le blanc est -blanc», et en voilà pour jusqu'à temps qu'on -leur ferme les paupières avec le doigt…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">LA CONVERSATION</h2> - - -<p>Marie de Genaude, à peine arrivée à Paris, -téléphona à son amie Lucile Thècle afin de lui -demander un rendez-vous.</p> - -<p>—Comment! toi, chère amie, s'écria Lucile -dans l'appareil, mais d'où me parles-tu? d'Angoulême?</p> - -<p>—Non! non! je suis au St-German-Palace… -Oui, je viens un peu à l'improviste, et -pour longtemps peut-être…</p> - -<p>—Ton mari est nommé à Paris?</p> - -<p>—Ah! bien, ouiche! Mon mari est à Angoulême -et moi ici…</p> - -<p>—Ho, ho! des histoires alors? Dépêche-toi -de venir me raconter ça!</p> - -<p>—C'est précisément ce qui me démange. -Ah! j'ai bien besoin de tes conseils… Quand -peux-tu me recevoir?</p> - -<p>—Attends, voyons… Mais, au fait, j'ai -quelques personnes qui viennent prendre le -thé chez moi à cinq heures, viens à quatre et -j'aurai un bon bout de temps pour écouter tes -aventures.</p> - -<p>—Mais je n'ai pas d'aventures, je te prie de -le croire!</p> - -<p>—Tant pis, ma chère!… A tantôt.</p> - -<p>—A tantôt.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A quatre heures précises, une assez jolie -femme, très brune, de taille élevée et à qui il -ne manquait presque rien pour être élégante, -se présentait chez Lucile Thècle. Échange de -baisers entre les deux jeunes femmes.</p> - -<p>—Ah! peut-on être si jolie en descendant du -train, et sans rouge!… Dis-moi: c'est ton -monstre qui t'interdit d'en mettre, ou bien -est-ce que dans ta province?…</p> - -<p>—Dans ma province ça n'est pas encore -obligatoire, voilà tout; quant à mon monstre, -il a en tête d'autres objets que ces détails, et ce -n'est pas lui pour le moment qui songe à m'interdire -quoi que ce soit!</p> - -<p>—Il ne t'interdit pas de le tromper, en tout -cas, et il fait bien.</p> - -<p>—Pourquoi dis-tu: il fait bien?</p> - -<p>—Parce qu'il perdrait sa peine, je suppose. -Une femme jeune et jolie, comme tu l'es, a le -droit d'être choyée, adulée, caressée, aimée. -Allons, allons! Marie, tu ne me feras pas croire -que tu te maintiennes en beauté et en forme, -comme te voilà, sans que l'amour y prête la -main…</p> - -<p>—Ah! ma pauvre Lucile, je te jure…</p> - -<p>—Oui, oui, par téléphone, tantôt, c'était bon; -mais parce que c'était par téléphone; tu as conservé -ta prudence en même temps que ta -beauté; mais là, entre nous, voyons! ton mari -te néglige, te trahit probablement, c'est ce que -je devine, et toi, tu laisses passer les jours, les -mois, les années peut-être, sans plus seulement -connaître une étreinte passionnée? Est-ce -possible?</p> - -<p>—Tu parles comme dans les romans, Lucile, -mais dans la réalité, je t'assure que vivre -sans ce que tu dis est possible, très possible, et -je ne suis pas la seule à en avoir fait l'expérience. -Diable! comme tu y vas! mais, ah! çà, -voyons, toi, Lucile, suppose que, par hasard…</p> - -<p>—Oh! moi, c'est bien différent, mon cas -est peut-être un peu singulier: mon mari continue -à m'adorer, depuis huit ans, et moi je ne -conçois pas d'autre homme que lui.</p> - -<p>—Eh bien! j'ai au moins ceci de commun -avec toi, Lucile, c'est que je n'ai jamais imaginé, -moi non plus, un autre homme que mon -mari…</p> - -<p>—Mais alors, tu l'aimes?</p> - -<p>—Non, en vérité, non, je ne l'aime plus, -et depuis beau temps déjà. Si je l'aimais je -n'aurais pas fait toute seule ce voyage, pour -venir causer de mes petites affaires avec toi et -consulter un avoué.</p> - -<p>—Tu ne l'aimes plus; en es-tu sûre?</p> - -<p>—Mais, ma pauvre amie, voici trois ans et -demi qu'il ne s'est pas passé ça, entends-tu? -ça, entre lui et moi. Il se ruine et se lance dans -toutes sortes d'affaires plus ou moins louches, -pour une affreuse petite grue qui chante dans -un beuglant. Je me serais passée d'amour, -encore, mais je tiens à sauver la fortune de -mon enfant…</p> - -<p>—Tu te serais passée d'amour!… Trois ans -et demi, dis-tu!… Mais, ma petite Marie, c'est -fou, c'est inouï, c'est criminel!…</p> - -<p>—… Criminel?…</p> - -<p>—Certainement! Cela équivaut à un suicide, -tout le monde te le dira, et tu es assez -intelligente pour le comprendre: à un suicide!</p> - -<p>—Tu exagères, Lucile, puisque, tout de -même, je vis.</p> - -<p>—Tu appelles cela vivre! Peigner tes cheveux, -soigner ton corps, faire tes mains chaque -jour sans songer que tu prépares le plaisir -d'un homme et le tien, regarder tes beaux -yeux, ta bouche, avec la froide certitude que -ton miroir sera seul à te parler de ta bouche -et de tes yeux, aujourd'hui, demain, après-demain!… -Et le soir mettre ton linge de nuit, -le sentir si léger, si fin sur ta peau lavée, parfumée!… -Mais ton lit ne te dit donc rien?… -Tu t'y blottis sans jamais attendre?… Et tu -appelles cela vivre? Mais vivre, Marie, vois-tu -bien, c'est aimer, rien de plus, et l'amour est -plus que la vie.</p> - -<p>—Je ne te dis pas non. Tout cela est très -bien lorsque l'on a quelqu'un en vue, lorsqu'on -a le cœur bourré de l'idée de quelqu'un; mais -lorsqu'on ne pense à personne?…</p> - -<p>—Ha, ha! tu es délicieuse, Marion! Mais, -dis-moi: à Angoulême, on ne t'y fait pas penser?…</p> - -<p>—Les gens que je vois?… Ma foi, non.</p> - -<p>—Ma petite Marie, je ne te quitte plus. On -a sonné, tant pis; fais-moi le plaisir de rester -assise, je te présenterai à des amies à moi; tu -es jolie, elles t'apprécieront et je parie qu'elles -sauront te distraire.</p> - -<p>Deux jeunes femmes entrèrent en même -temps, puis, coup sur coup, un très jeune -homme, une femme d'un certain âge, un monsieur -grisonnant, d'autres femmes, plus remarquables -par leur toilette que par leur -beauté; un parterre de chapeaux développés -outre mesure, mais la plupart charmants et sur -lesquels elles se complimentèrent les unes les -autres, avant tout. Soudainement, le premier -brouhaha apaisé, Lucile jeta à la tête de ses -invités la question dont elle était toute émue:</p> - -<p>—Que diriez-vous si l'on vous annonçait la -nouvelle suivante: une femme jeune et jolie -est demeurée depuis trois ans et demi sans -amour… et par «sans amour» j'entends, et -vous me comprenez: pas ça! vous entendez -bien: pas ça!…</p> - -<p>Grands cris, rires, explosions d'étonnement, -paroles de compassion.</p> - -<p>—Je dirais, opina quelqu'un, qu'il s'agit -d'une veuve inconsolable.</p> - -<p>—Non, fit Lucile.</p> - -<p>—D'une pauvre femme à qui ses convictions -religieuses…</p> - -<p>—Peuh!… ma foi non.</p> - -<p>—Alors d'une naufragée, sur une île déserte!</p> - -<p>—Pas le moins du monde.</p> - -<p>—J'y suis: d'une malheureuse qui purge -une condamnation pour vol qualifié?</p> - -<p>—Pas davantage.</p> - -<p>—Alors c'est invraisemblable!</p> - -<p>—Monstrueux!</p> - -<p>—Immoral!</p> - -<p>Et la causerie de s'engager, avec un feu -qu'aucun autre objet ne saurait attiser pareillement, -sur l'éternel amour, sur la beauté de -l'amour, sur la bonté de l'amour, sur la vertu -de l'amour, sur la nécessité de l'amour, et -presque aussitôt, d'ailleurs, de dégringoler aux -privautés de l'amour, à son usage, à ses dosages. -Pas une femme présente chez Lucile -Thècle, qui consentît à placer quoi que ce -fût au monde au-dessus de l'amour ni à passer -pour n'être pas initiée à ses plus inquiétants -mystères. L'une déclare le caractère impérieux -de ses goûts amoureux, une autre avoue leur -précocité, une autre leur diversité; une quatrième -se lamente à propos des bornes que la -nature, hélas! leur impose. Madame de Genaude, -un peu ébaubie, un peu intimidée, inaccoutumée -à de telles licences, confuse aussi et -dépitée d'être la cause involontaire du cynique -débat, y prend part, à l'étourdie, et, comme -il arrive en des cas pareils, ne tarde pas à -renchérir sur la liberté des propos qu'elle -entend. Puis elle s'étonne, se trouble, et, effrayée -d'elle-même, elle se retire toute rougissante.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A peu de temps de là, Lucile Thècle, qui -prend plaisir à dégourdir un peu les idées de -son amie provinciale par de longs bavardages -et des promenades aux magasins ou au Bois, -se présente chez madame de Genaude à l'improviste, -au St-German-Palace. Toc, toc… On -hésite à répondre; puis un pas léger et qui -semble vouloir effacer sa trace sur la carpette -se laisse entendre à peine; on ouvre enfin, et -Lucile voit à son amie un visage étrange qui -pâlit et s'anime à l'excès et d'où sort un cri de -surprise, franchement hors de propos.</p> - -<p>—Ah, çà! Marie, mais qu'y a-t-il? Tu -attendais quelqu'un?</p> - -<p>—Oui, dit Marie.</p> - -<p>—Je parie que c'est ton avoué, et tu as peur -que je fourre le nez dans tes affaires?… Je -n'aime pas ces gens-là, d'ailleurs, et je me -sauve.</p> - -<p>—Tu n'as pas l'air de te sauver du tout, dit -Marie, et moi, je vais te rassurer: ce n'est pas -mon avoué que j'attends.</p> - -<p>—Ce n'est pas ton avoué que tu attends!… -Mais, en effet, tu fais une drôle de tête, ma -parole!… Ah! que je suis bête: c'est ton mari -qui vient te cueillir?…</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Comment! non?… Mais, ah! çà, dis-moi, -Marie, sais-tu bien que si tu appartenais à un -autre genre de femmes, on croirait que tu -attends un amant!…</p> - -<p>—Pourquoi dis-tu: «Si tu appartenais à -un autre genre de femmes?» Je suis une femme -comme toutes les femmes; j'ai les mêmes -désirs qu'elles, les mêmes besoins, les mêmes -droits…</p> - -<p>—Non! mais, voilà qu'elle se met à raisonner, -Dieu me pardonne!… Marie, Marie, est-ce -que tu blagues? Est-ce que tu te paierais ma -tête, par hasard? Je ne marche pas, tu sais! -Allons, tu ne peux pas avoir de secrets pour -moi; tout cela est une plaisanterie; dis-moi qui -tu attends.</p> - -<p>—Mais, dit Marie, c'est tout simple: j'ai fait -l'autre jour, chez mon avoué, précisément, la -connaissance d'un monsieur, un homme très -bien, qui m'a abordée, la main tendue, me prenant -pour une dame de ses amies dont il m'a -dit le nom. Je lui ai fait observer qu'il commettait -une erreur; il a été si poli, si comme il -faut, je dirai même si spirituel, que je n'ai pas -eu le courage de lui tenir rigueur de ce qu'en -somme il continuait à me parler… Nous nous -sommes revus… Il m'a demandé la permission -de me faire visite…</p> - -<p>—Et tu lui as accordé la permission, et il -vient te «faire visite» ici, à l'hôtel, dans ta -chambre!</p> - -<p>—Pourquoi pas?</p> - -<p>—Mais tu es tout à fait innocente, ma -pauvre petite: dans ta chambre, là, au pied de -ton lit?</p> - -<p>—C'est toi, Lucile, qui trouves cela extraordinaire?</p> - -<p>—Mais enfin, Marie, y songes-tu: dans un -quart d'heure, cet homme que tu ne connaissais -pas il y a huit jours, va coucher avec toi, -dans ce lit!… Si je trouve cela extraordinaire? -Mais je trouve cela inouï, colossal, ahurissant, -et d'un cynisme à faire dresser les cheveux!</p> - -<p>—Cependant, rappelle-toi, Lucile: c'est à -peu près les mêmes expressions que tu employais, -que vous employiez tous, chez toi, la -semaine dernière, pour qualifier l'effroyable -aventure d'une femme qui n'avait pas d'aventure…</p> - -<p>—Mais, es-tu bête!… Mais, tu ne comprends -donc rien?… Mais tu ne sais donc pas ce que -parler veut dire?… Moi? mes amis et moi? -mais nous causions, malheureuse insensée! -nous causions, ni plus ni moins, tout simplement. -A toute heure du jour il s'en dit bien -d'autres, ma chère petite! Un esprit tant soit -peu averti, à Paris, doit aussitôt faire la part -de ce qui se dit et de ce qui se fait, de ce -qu'il faut retenir d'une conversation et de ce -que nous avons dit parce que cela nous a -plu!…</p> - -<p>—Comment! comment! Mais, cette blonde -qui, chez toi, affirmait qu'il n'y a pas à l'heure -qu'il est, à Paris, de femme du monde qui n'ait -fait pis que Messaline?</p> - -<p>—C'est une femme qui a la vie la plus bourgeoise -et la plus régulière.</p> - -<p>—Soit, mais celle qui confessait n'avoir jamais -vu un homme entrer dans un salon ou -dîner à côté d'elle à table sans l'imaginer «nu, -ce qui s'appelle nu?»</p> - -<p>—C'est une femme qui d'abord n'a aucune -imagination, mais qui en revanche a cinq -enfants, presque toujours malades et au chevet -de qui elle prend la plupart de ses repas.</p> - -<p>—Oh! oh! tu ne me feras pas croire que -parmi les femmes qui émettaient chez toi, -l'autre jour, des théories d'une si haute désinvolture, -il ne s'en trouve pas une qui ne les ait -plus ou moins mises en actes!</p> - -<p>—J'en compte deux, en tout et pour tout: -l'une—cela est de notoriété publique—qui a -un amant, qui en a eu d'autres avant lui, et -qui vraisemblablement en aura d'autres après -lui…</p> - -<p>—Laquelle était-ce?</p> - -<p>—Celle qui n'a pas parlé.</p> - -<p>—Et l'autre?</p> - -<p>—L'autre est une écervelée, tout près de -devenir une petite grue, et que d'ailleurs je -me promets bien de ne plus recevoir, étant -donné les dispositions qu'elle manifeste…</p> - -<p>—Vraiment? et laquelle était-ce?…</p> - -<p>—Toi, ma belle.</p> - -<p>—Merci… Enfin, et malgré tout ce que tu -pourras m'objecter, je vois bien que tu t'indignes -parce que j'attends un monsieur qui -n'est pas «du monde» ou plutôt «de ton -monde»; mais suppose que l'un des deux qui -se trouvaient chez toi m'ait fait la cour, si je -m'en rapporte à tes discours qui sont exactement -ceux de ces dames et ceux de ces messieurs, -quel mal y aurait-il eu de ma part à lui -permettre d'entrer ici?…</p> - -<p>—Aucun! en effet: le plus âgé des deux -est un noceur fatigué, un carquois sans flèches!</p> - -<p>—Oui, mais le jeune?</p> - -<p>—Pis: pas même un carquois! Pourquoi -ris-tu?</p> - -<p>—Je vous trouve comiques. Moi, quand je -parle c'est pour dire ce que je pense ou ce qui -est. Quand je t'ai dit: «Je n'ai pas d'aventure», -c'est que je n'en avais pas; aujourd'hui -j'en ai une, sur tes propres conseils, et je te -dis: «J'attends un monsieur.»</p> - -<p>—Tu es une cruche. Si tu habitais un peu -Paris, tu comprendrais la nécessité de parler, -et tu apprendrais à discerner ce qu'il convient -de retenir d'une conversation. Quant au monsieur -que tu attends, attends un peu en effet, -ma petite: c'est moi qui vais te le recevoir et -je lui apprendrai, à celui-là, à abuser de la -bonne foi d'une provinciale!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">STANISLAS RONDACHE</h2> - - -<p>Le rédacteur en chef du <i>Journal des Affaires -politiques et étrangères</i> reçut un jour la visite -d'un M. Stanislas Rondache, dont la carte portait: -«Administrateur du <i>Petit Eustasois</i>.»</p> - -<p>M. Stanislas Rondache avait l'aspect d'un -provincial robuste et décent, la mine honnête -et cependant froissée, ouverte à la fois et cachottière; -au coup d'œil pressé d'un rédacteur -de grand quotidien, ce pouvait être quelque -garde-chasse coupable d'un coup malheureux -et qui venait implorer main-forte.</p> - -<p>Stanislas Rondache, à peine assis, commença -en ces termes:</p> - -<p>—Monsieur le rédacteur en chef, vous -n'ignorez pas sans doute le malheur qui s'est -abattu sur la famille Poplité…</p> - -<p>Le rédacteur en chef du <i>Journal des Affaires -politiques et étrangères</i>, prévoyant une de ces -interminables et oiseuses histoires qui ne sauraient -intéresser en rien la rédaction d'un -journal européen, se leva, dit qu'il était attendu -chez M. le président du Conseil, exprima ses -regrets et remit à une autre occasion la visite -de l'administrateur du <i>Petit Eustasois</i>.</p> - -<p>Puis il l'oublia complètement.</p> - -<p>Un peu moins de trois mois après, Stanislas -Rondache, administrateur du <i>Petit Eustasois</i>, -ayant inscrit sur sa carte: «De court passage à -Paris», sollicitait de nouveau l'honneur d'être -introduit auprès de M. le rédacteur en chef du -<i>Journal des Affaires politiques et étrangères</i>. -Celui-ci fit dire qu'il lui était présentement -impossible de recevoir qui que ce fût. Stanislas -Rondache se retira.</p> - -<p>Mais pour réapparaître à la suite d'un autre -délai de trois mois.</p> - -<p>Et se voir éconduire pareillement.</p> - -<p>Cependant, avec une ponctualité méthodique, -infatigable, Stanislas Rondache venait -solliciter chaque trimestre la faveur d'être introduit -près de M. le rédacteur en chef. Il -était connu au journal, les garçons clignaient -de l'œil à son entrée, et se mordaient la langue -en lui rapportant la réponse évasive de M. le -rédacteur en chef. Le secrétaire de la rédaction -et quelques-uns de ces messieurs entr'ouvraient -une porte pour apercevoir le visiteur trimestriel, -toujours poli à l'extrême, visiblement -ému, anxieux, et pénétré, jusqu'au comique, -du caractère auguste de la maison où il semblait -quasi flatté d'être admis, ne fût-ce qu'à -l'antichambre.</p> - -<p>Enfin, un jour faste, où les choses de l'Europe -étaient par hasard au calme, et le rédacteur -en chef d'humeur favorable, Stanislas -Rondache fut reçu.</p> - -<p>Il se montra en toutes façons identique à -l'homme qu'on avait vu environ deux ans auparavant -à cette même place, et reprit son discours -jadis trop tôt coupé:</p> - -<p>—Comme j'ai eu l'honneur de vous l'exposer, -lors de ma précédente visite, monsieur -le rédacteur en chef, il y a donc eu un grand -malheur qui s'est abattu sur la famille Poplité, -et par contre-coup sur le <i>Petit Eustasois</i>; -vous n'avez pas manqué de le remarquer, en -jetant les yeux sur les faits divers de l'époque…</p> - -<p>Le rédacteur en chef, qui n'avait jamais jeté -les yeux ni sur cet obscur événement provincial -ni même sur le <i>Petit Eustasois</i>, garda un -visage d'une complète sérénité, où ne se pouvait -laisser découvrir la trace d'un sentiment. -Et, d'une telle froideur, Stanislas Rondache -n'augura rien de bon pour sa cause. Il reprit:</p> - -<p>—Feu monsieur Poplité, propriétaire gérant -et rédacteur à lui seul du <i>Petit Eustasois</i> avait -fait emplette d'une automobile… oh! d'une -modeste 8 HP, qui n'était pas, bien entendu, -un engin de quoi narguer ses ennemis politiques!… -Enfin, toujours est-il que monsieur -Poplité s'en était servi et qu'elle lui avait été -d'un grand avantage pour la campagne électorale -qui a eu comme résultat la victoire de -monsieur Saintoux…</p> - -<p>Le rédacteur en chef écoutait ces faits et ces -noms comme ceux d'une aventure tombée de -la lune, et leur totale insignifiance exagérait -l'aspect rigide de son visage.</p> - -<p>—Monsieur Poplité monta un jour dans sa -modeste 8 HP, pour se rendre à Sarrazin…</p> - -<p>—Sarrazin?… fit le rédacteur en chef.</p> - -<p>—Sarrazin-le-Pied, chef-lieu de canton, -entre Vilmoreau et Bressy-sous-Thone: c'est -la résidence de monsieur Saintoux. Monsieur -Poplité avait quitté Saint-Eustas-le-Petit sur -les quatre heures de l'après-midi… Qu'est-ce -qui est arrivé? Monsieur, ce qui est arrivé, l'enquête -ne l'a jamais établi, et quant à venir ici -la bouche remplie d'insinuations, spécialement -sur un fait divers du temps passé, que la justice -n'a pas éclairci, Dieu m'en préserve! Toujours -est-il, monsieur le rédacteur en chef, -qu'on a trouvé à la tombée de la nuit l'automobile -renversée, révérence parler, cul par-dessus -tête, à cinq mètres de la route départementale, -dans la pièce de terre de monsieur -Alalonge, face au poteau télégraphique qu'elle -avait heurté de la manivelle et du capot. Le -corps de M. Poplité gisait inanimé sous les -décombres, la poitrine perforée par la barre de -direction.</p> - -<p>Le rédacteur en chef se contenta de faire -entendre sa respiration, sans même communiquer -à sa physionomie le moindre signe de -détente.</p> - -<p>—Par le décès de monsieur Poplité, voilà donc -le <i>Petit Eustasois</i> sans direction, sans rédaction, -on peut le dire, puisqu'il était le seul et unique -chez nous à mettre la main à la plume.—Et moi? -direz-vous; moi, monsieur, je remplissais dans -ce temps-là les modestes fonctions de metteur -en page, de correcteur et de typographe en chef -réunies.—Madame Poplité, la veuve, qui se -trouvait la plus grosse actionnaire, convoqua -d'urgence le conseil d'administration, avec -l'idée bien arrêtée de liquider. Les affaires du -journal, il n'y a nulle honte à l'avouer, n'étaient -pas ce qui s'appelle des affaires d'or.</p> - -<p>»Monsieur, j'étais occupé à attendre ces -messieurs du conseil d'administration, dans -notre salle de rédaction qui se trouve au premier -sur la rue du Vieux-Chenil, quand la bonne -de madame Poplité monte quatre à quatre et -ouvre la porte en faisant une figure comme si -elle avait vu ressusciter un mort. C'était pour -m'annoncer qu'il y avait en bas un archevêque… -«Un archevêque! ma pauvre fille, -vous avez sans doute la berlue: c'est quelqu'un -de ces messieurs prêtres qui vient rapport au -convoi…—Non, monsieur, il a une douillette -d'un propre comme il n'y a pas un chanoine -de l'église métropolitaine qui en porte une les -jours de fête, et il tient une petite valise à la -main: «—Je viens du chef-lieu, entre deux -trains, qu'il m'a dit comme ça, en regardant -dans les encoignures, veuillez avertir le représentant -de la direction du <i>Petit Eustasois</i> que -c'est de la part de monseigneur!…»</p> - -<p>»Monsieur le rédacteur en chef, la personne -qui nous faisait l'honneur de venir du chef-lieu -au <i>Petit Eustasois</i>, entre deux trains, était -bel et bien monsieur le vicaire général, monsieur -l'abbé Barbeux, pour ne pas le nommer, -qui est même à l'heure qu'il est évêque <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>.</p> - -<p>»Monsieur l'abbé Barbeux venait nous recommander -pour le journal un rédacteur en chef -qui était tout prêt à nous arriver de Paris, sortant -des hautes écoles, un garçon des plus distingués, -et qui, ce qui ne gâte rien, nous apporterait -avec lui, «rien que pour débuter», un -petit capital de cinquante mille francs.</p> - -<p>»C'était une proposition honnête et qui -valait d'être prise en considération. J'étais en -train d'exprimer toute ma reconnaissance à -monsieur l'abbé, quand voilà de nouveau la -bonne, nommée Nastasie, qui remonte aussi -précipitamment que la première fois pour me -dire qu'il y avait en bas—ah! il ne s'agissait -plus d'un archevêque, pour le coup!—cinq -messieurs, dont quatre ensemble et qui avaient -bien l'air de former un même corps, assez mal -mis d'ailleurs, mais jeunes et «de mine décidée», -disait-elle; ils avaient inscrit sur la feuille -de demande d'audience et sans autre motif de -la visite, ces seules initiales,—au nombre de -trois quoiqu'ils fussent quatre:—C. G. T. -«Ce monsieur comprendra», avaient-ils dit.—C'est -bien, c'est bien! dis-je à la bonne, chacun -son tour! priez votre monde d'attendre.—C'est -que, monsieur, me dit-elle, il y en a un que je -ne peux tout de même pas faire attendre avec -n'importe qui: c'est un monsieur qui est arrivé -dans une auto d'au moins soixante chevaux!» -Et elle me tend la carte du comte de Couandrailles, -ni plus, ni moins, qui, à la suite de -son mariage avec une richissime Américaine, -est établi à présent au château de Rochemaure. -«Je ne crains pas de me rencontrer avec monsieur -le comte, me dit très poliment le vicaire -général, le comte de Couandrailles est un ami -de l'évêché…—Eh! mon Dieu, monsieur l'abbé, -si en ce cas monsieur le comte voulait bien -vous remmener dans son automobile, nous -aurions peut-être un peu plus le temps de causer, -vous verriez madame Poplité et ces messieurs -du conseil d'administration!</p> - -<p>»Nastasie, dépêchée aussitôt, pour faire -entrer le comte de Couandrailles, remontait en -disant que ce monsieur avait engagé amicalement -la conversation avec les quatre qui se faisaient -appeler C. G. T., qu'il avait l'air de s'entendre -avec eux et qu'il refusait d'être introduit -en passe-droit, étant arrivé en dernier. «C'est -à moi de me retirer, dit le vicaire général, et -il ajouta, afin de donner un tour un peu plus -dévot à la conversation qui avait roulé plutôt -sur des chiffres: «Pour une fois, les premiers -seront les premiers et les derniers seront…»</p> - -<p>—Les <i>deniers</i>!… comme partout, s'écria en -se déridant un instant le rédacteur en chef du -<i>Journal des Affaires politiques et étrangères</i>.</p> - -<p>—Eh bien! monsieur le rédacteur en -chef, c'est ce qui vous trompe! Et ça n'est -pas les «deniers» comme vous dites si bien, -par un jeu de mots qui ne m'échappe pas, -non ça n'est pas les deniers qui l'ont emporté, -bien qu'on soit venu nous en offrir, et de plusieurs -côtés à la fois, comme vous l'avez déjà -parfaitement deviné. Ah! qui est-ce qui aurait -cru qu'une chétive feuille politique qui ne faisait -seulement pas ses affaires, exciterait de -pareilles convoitises, et aux quatre coins de -l'horizon politique, c'est le cas de le dire, car, -monsieur, c'était bien une délégation du parti -ouvrier qui était en bas, représentée par les -citoyens bouche à bouche avec monsieur le -comte de Couandrailles, lequel venait, lui, de -la part des comités monarchistes. Monsieur le -comte les a tous emmenés le soir—si ça peut -vous amuser de l'apprendre, monsieur—oui, -tous, y compris le vicaire général, dans sa -grande limousine;—entre nous, il y avait -deux C. G. T., sur le devant, un à côté du -chauffeur et le second quasiment sur le marchepied, -en lapin…—Il a pu les emmener -tous sans s'offenser les uns les autres, attendu -qu'aucun n'avait réussi dans sa mission!</p> - -<p>»Ah! il y a eu une chaude séance du conseil -d'administration, ce jour-là, monsieur! -mais à l'unanimité moins deux voix, le conseil -s'est prononcé pour l'adoption d'un parti qui -me vaut précisément l'honneur de vous entretenir -aujourd'hui, car j'y arrive, à mon but, -monsieur le rédacteur en chef, j'y arrive; ça a -été long, et je vous en fais bien mes excuses, -mais de ces préliminaires, comme vous l'allez -voir, et quand j'aurais eu là ma bonne paire de -ciseaux, je ne pouvais rien couper.</p> - -<p>»J'arrive au but, monsieur le rédacteur en -chef, et ça n'est pas sans trembler un peu, car -ce que j'ai à vous dire ressemble à s'y méprendre… -à une confession!</p> - -<p>Le rédacteur en chef, dans l'impossibilité de -soupçonner où son visiteur en voulait venir, -commençait à s'impatienter; il redressa tout à -coup la tête.</p> - -<p>—Premier aveu: monsieur le rédacteur en -chef, je ne m'appelle pas Stanislas Rondache!…</p> - -<p>»Non; puisque du vivant de monsieur Poplité, -la même signature s'étalait en caractères gras au -sommaire du <i>Petit Eustasois</i>: c'était le pseudonyme -adopté par feu monsieur Poplité en personne—mais -il est bien possible que vous ayez -négligé ce détail.—Non, je ne m'appelle pas -Stanislas Rondache, mais simplement et tout -bonnement Joseph Ploux. Si je m'introduis jusqu'à -vous sous l'égide d'un nom honorablement -connu dans la région, c'est que j'y ai été -autorisé, et dès cette mémorable séance du -conseil d'administration… J'y ai été autorisé, -quoique sans grande instruction et ne me donnant -pas pour plus malin que je ne suis, voici -comment:</p> - -<p>»Dans le moment même de la plus chaude -discussion, et quand il s'agissait de savoir ce -qu'il adviendrait de notre infortuné quotidien -et si on ne le vendrait pas à gauche ou bien à -droite, et comme ces messieurs qui ne sont pas -millionnaires, tant s'en faut, se trouvaient -tiraillés dans leurs intérêts et dans leur conscience, -madame Poplité, propriétaire du local -et de tout le matériel d'imprimerie, s'est levée: -«Mon pauvre mari, dit-elle, m'a confié souvent -que quand il était dans l'embarras pour -la rédaction de son journal, il avait pour principe -de ne pas s'arracher les cheveux: <i>On -prend son bien où on le trouve</i>; voilà quelle -était sa devise, à ce pauvre ami, et il y a principalement -les grandes feuilles parisiennes qui -sont excellemment rédigées et qui, cependant, -ne parviennent pas à la connaissance du dixième -de nos populations lisantes; ça n'est-il pas un -grand dommage, messieurs, je vous le demande, -que tant de savoir et tant de talent soient plus -qu'aux trois quarts perdus?» Là-dessus, il y a -quelqu'un du conseil, monsieur Sablé, un qui -ne mâche pas ce qu'il a à faire entendre, qui -demande la parole: «C'est très exact, dit-il, -je connaissais l'usage adopté par notre regretté -directeur dans la confection de son journal, et, -à mon avis, pour la meilleure éducation de -notre petit public, feu Poplité y mettait encore -beaucoup trop du sien!» Voilà l'idée qui -court comme le feu le long de la mèche, monsieur, -et tout à coup deux ou trois de ces messieurs -qui éclatent d'une seule voix: «Nous -n'avons besoin de personne!… Méprisons les -capitaux étrangers!… Gardons jalousement -notre indépendance!… Conformons-nous à la -tradition transmise par notre regretté directeur!…» -Et madame Poplité elle-même qui -prononce: «Il y a, pour cette besogne, un -homme tout trouvé…» Monsieur, soit dit sans -ostentation ni jactance, c'est mon nom qui sort -à cette minute de sa poitrine… C'est donc moi -qui assume à cette heure la lourde responsabilité -de perpétuer les us et coutumes traditionnels -de feu monsieur Poplité. On m'a -adjoint seulement un ouvrier typographe…</p> - -<p>»Et je vous laisse à penser, monsieur, que -si feu monsieur Poplité y mettait encore trop -du sien, ça n'est pas en cela que j'ai pu, moi, -tel que vous me connaissez, être tenté de -l'imiter, car le maniement de la plume n'est -pas mon fait…</p> - -<p>»Monsieur le rédacteur en chef, je ne viens -pas ici dans l'intention de me faire valoir, tant -s'en faut, et je suppose que mon portrait personnel, -tel que je vous l'ai peint, est bien petit -vis-à-vis de celui de notre regretté directeur-fondateur. -C'est en me retranchant derrière ces -préliminaires qu'il me sera permis de vous dire -que si jamais feu monsieur Poplité a eu un tort -ou commis une erreur, ça n'a pu être que de disperser -les emprunts qu'il faisait à l'excellente -presse parisienne; il empruntait ici et il empruntait -là; hier c'était du rouge, et aujourd'hui -du blanc. Je vous confie ceci à voix -basse; mais il y avait des mal intentionnés qui -ne se sont pas fait faute d'appeler notre journal -«l'Arlequin» ou le «Pot Pourri». Dans mon -petit coin, monsieur, moi, je m'étais aperçu -que de tous les quotidiens que la capitale nous -expédie à Saint-Eustas-le-Petit, le <i>Journal des -Affaires politiques et étrangères</i> était premièrement -le plus instructif—ça tout le monde en -tombera d'accord—et secondement celui qui -nous garantissait le mieux contre le risque -d'éveiller les susceptibilités de l'opinion, toujours -chatouilleuse, comme on sait. Ce n'est -pas un journal anodin, mais c'est un journal -qui sait se tenir à égale distance des extrêmes, -et a une «tenue», comme on dit, que c'est à -croire quand on le lit, que l'on assiste à une -conversation d'ambassadeurs. On a beau dire -que tout s'altère, la province a conservé le -sens du comme il faut. Il y a bien d'autres qualités -qui désignaient votre estimable journal à -notre attention particulière, et vous n'attendez -pas qu'une parole aussi malaisée que la -mienne vous en fasse l'énumération… Bref, -pour faire honneur à la situation inattendue et -brillante, j'ose le dire, qui m'était accordée à -l'improviste, et dans la louable intention d'être -utile à tous en prenant mon bien, comme disait -le patron, là où il se trouvait, dès ce jour-là, -monsieur, j'ai mis à large contribution le -<i>Journal des Affaires politiques et étrangères</i>, -lui et pas un autre, je viens vous en faire ici le -loyal aveu… J'étais venu dès les premiers -temps dans l'intention de vous informer de ce -qui se passait, préférant prendre les devants, -bien entendu, que non pas d'encourir votre -blâme; et si vos occupations, monsieur le rédacteur -en chef, vous avaient permis de m'écouter -lors de ma première visite, j'aurais eu, ma foi, -plus de cœur à m'acquitter depuis vingt-deux -mois de ma besogne quotidienne, car rien de -tel que d'être d'accord avec qui vous fournit le -boire et le manger… Mais à quelque chose -malheur est bon: si j'avais eu l'honneur d'être -entendu, et le soulagement de m'être expliqué, -aussitôt les débuts de ma petite pratique, il -y a une chose que je n'aurais pas pu vous -apprendre, une chose qui va peut-être bien me -charger davantage à vos yeux et que je ne vais -pourtant pas pouvoir vous confier sans une -certaine fierté, monsieur le rédacteur en chef: -c'est le succès de notre procédé, c'est la prospérité -du <i>Petit Eustasois</i> depuis le jour qu'il -n'est à peu près alimenté que par les miettes -qui tombent de votre table!… Quoique je ne -vous copie pas, ce qui s'appelle copier, vous -m'entendez bien, le public régional sait distinguer, -même à travers les pièces mal cousues -d'un remaniement, il sait distinguer ce qui vient -des maîtres de la plume et de la pensée, et il -y rend hommage; vous y serez sensible, monsieur -le rédacteur en chef, quand je vous dirai -qu'en un an et dix mois le tirage du <i>Petit Eustasois</i> -a quintuplé. Oh! ce n'est pas le pactole, -parce que le chiffre que nous multiplions -par cinq n'était pas bien gros; mais le branle -est donné, nous allons, nous allons! Sans contredit, -nous voilà dans la main le conseil général -et les prochaines élections législatives… Il va -sans dire que si vous aviez jamais quelque -intérêt dans le département, nous vous serions -dévoués à vous et aux vôtres comme le chien -ne l'est pas à son maître…</p> - -<p>»Voilà, monsieur le rédacteur en chef, ce -que, sans vouloir rien demander spécialement -au langage des cléricaux, j'ai appelé «ma -confession»; elle est complète, elle part d'une -âme dépourvue de malice, mais—il y a un -«mais», vous vous en doutez bien!—mais je -ne peux tout de même pas y joindre le ferme -propos de ne plus recommencer, à moins que, -malgré ma démarche accomplie, vous ne m'en -donniez l'ordre formel, ce qui serait d'un cœur -dur…</p> - -<p>Stanislas Rondache ayant prononcé ces mots, -un peu à bout de souffle, se sentait la gorge -sèche, et son anxiété avait été croissant parce -que vis-à-vis tant de rondeur, de bonhomie et -de fondamentale innocence, le rédacteur en -chef du <i>Journal des Affaires politiques et étrangères</i> -conservait un œil volontairement sans -expression, un visage glacé, et, dans l'espérance -de l'attendrir par un argument de suprême -ressource, Stanislas Rondache, ou plutôt Joseph -Ploux, ajouta encore:</p> - -<p>—Je dois vous dire aussi, monsieur le -rédacteur en chef, afin que vous soyez bien -informé de nos mœurs et que vous ayez tout -à fait présent à l'esprit notre petit tableau de -famille provinciale, que pour cimenter notre -prospérité, madame Poplité et moi avons formé -le projet d'une union matrimoniale… Les premiers -bans sont publiés de dimanche dernier -à l'église Saint-Pacôme…</p> - -<p>Mais le rédacteur en chef du <i>Journal des -Affaires politiques et étrangères</i> ne détendit -pas, fût-ce devant ce tableau, un seul trait de -son visage impassible. Il se leva. Stanislas -Rondache dut l'imiter; ses jambes flageolaient, -et tout son séant lui semblait être paralysé. Le -rédacteur en chef parisien vit pâlir son pauvre -petit confrère de province. Et il se demandait: -«Quelle pénitence pourrais-je bien infliger à ce -brave homme qui, tout de même, a outrepassé -les droits?…»</p> - -<p>Stanislas Rondache se croyait perdu. Il dit, -sur un ton désespéré:</p> - -<p>—Mais enfin, monsieur le rédacteur en chef, -l'essentiel de toute cette malheureuse affaire, -vous le connaissiez depuis vingt-deux mois -par le service du journal qui vous a été fait -régulièrement, sans cachotterie?…</p> - -<p>Alors le rédacteur en chef résolut de le -frapper dans son amour-propre qui apparemment -était grand. Stanislas Rondache s'imaginait -que le <i>Petit Eustasois</i>, parce qu'il arrivait -à Paris, y était lu: le rédacteur en chef dit flegmatiquement -en faisant un pas vers la porte:</p> - -<p>—Toute cette malheureuse affaire? Mais -nous l'ignorions complètement!</p> - -<p>Et voyant que Stanislas Rondache s'anéantissait, -il changea soudainement d'attitude. Il -prit sa figure d'homme du monde, indulgent, -spirituel, détaché de bien des choses, sensible -au trait bien lancé, et estimant au-dessus de -tout la façon la plus élégante de trancher une -difficulté:</p> - -<p>—Allons! allons! mon cher confrère, dit-il, -en tendant la main avec cordialité à Stanislas -Rondache, si vous voulez qu'à l'avenir nous -parcourions quelques colonnes du <i>Petit Eustasois</i>, -citez-nous donc une fois au moins! les -agences nous enverront la coupure… et nous -vous tiendrons quitte.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">PATATRAS!</h2> - - -<p>Les Champenoy formaient un ménage uni -depuis une dizaine d'années, amoureux encore, -modèle en plus d'un point, et qui donnait, -entre autres excellents exemples, celui de ne -s'être pas séparé une nuit. Quand Louis Champenoy -accomplissait ses périodes d'instruction -militaire? eh bien! Huguette Champenoy -l'accompagnait à Nancy, à Compiègne ou en -tout autre lieu de garnison où le lieutenant -de réserve venait coucher à l'hôtel de l'Éperon -d'Or ou de l'Écu blanc. Huguette, au -grand scandale de quelques-unes de ses amies -et de sa famille, laissait ses deux enfants -aux domestiques, à la gouvernante, et suivait -son mari.</p> - -<p>Très bien. Mais voilà que cette année, dès le -mois de juillet, arrivent des chaleurs torrides, -néfastes aux enfants, néfastes à la maman elle-même. -Par la plus fâcheuse coïncidence, Louis -est retenu à Paris par ses affaires jusqu'au -10 août irrévocablement. Que faire? Oh! oh! -Huguette, quant à elle, eût attendu le 10 août! -quitte à vivre à la cave, dans les églises, dans -le métro ou dans les galeries des Antiques, si -fraîches, au musée du Louvre. Mais les parents -appellent leur fille à grands cris, du fond de -leur petite plage bretonne; le docteur ordonne; -Huguette elle-même se rend au parti raisonnable: -il faut partir; pour la première fois, on -se séparera; on se séparera jusqu'au 10 août!</p> - -<p>—Mais comment feras-tu, mon chéri? Tu -n'y songes pas parce que ça ne t'est jamais -arrivé. Et ton bain, le matin!… Et ton linge!… -sans femme de chambre… désordonné comme -tu l'es!… Te vois-tu seul à table, mon pauvre -amour?…</p> - -<p>—Je m'arrangerai, que veux-tu!</p> - -<p>—Écoute, je ne veux pas que tu dînes seul, -entends-tu?… Tu te feras inviter: parbleu! -j'en connais qui seront bien contents de t'avoir: -les Caveau, les de Brize sont encore ici jusqu'au -premier; tu vas les informer que tu es -sans femme, sans enfants…</p> - -<p>C'est convenu. Louis Champenoy avertira les -de Brize et les Caveau; il s'arrangera. Mais la -vérité est qu'il redoute beaucoup d'avoir à passer -trois mortelles semaines sans sa femme. Il -ne se fait pas du tout à l'idée de vivre privé -des soins de son Huguette. Dix années vous -créent une habitude. Il conduit sa petite -famille à la gare Montparnasse, pour le moins -aussi attristé que sa femme.</p> - -<p>Aussi, de retour à la maison, suit-il aussitôt -les conseils qu'Huguette lui a donnés. Il s'arrange. -Il expédie des bleus aux de Brize, aux -Caveau.</p> - -<p>Elle avait pensé très juste, la chère Huguette: -le moyen de s'arranger se trouve avoir beaucoup -de succès.</p> - -<p>Des rendez-vous sont pris; des dîners fixés -chez ceux-ci, chez ceux-là, à Bellevue, à Versailles -ou dans les restaurants du Bois. On doit -aller en bande voir une petite revue à Montmartre, -dont il se dit tout le mal possible, -qui, paraît-il, est d'une audace folle et où -Huguette, un peu bourgeoise, ne voulait pas -aller. Les ménages amoureux aiment à se coucher -de bonne heure et se moquent du piment -des spectacles. Ah! par exemple, il est convenu -que pendant tout le temps que ce pauvre Champenoy -sera célibataire, du samedi après-midi -au dimanche soir, excursion dans l'auto des de -Brize et, au besoin, coucher à Blois ou à Saint-Quentin, -enfin Dieu sait où! Le ménage des -Champenoy est charmant, c'est entendu, mais -outre que l'excellente Huguette n'aime pas à -quitter ses gosses pour la nuit, on ne trimballe -pas dans une douze chevaux deux personnes -aussi aisément qu'une. Joignez à cela que -Champenoy est cent fois plus agréable quand -par hasard on le voit sans sa femme!</p> - -<p>Enfin, tout un petit programme est dressé -aussitôt après le départ d'Huguette; Louis se -garde toutefois d'en communiquer, dans sa -lettre quotidienne, ni les détails ni même les -points principaux à la chère absente. Il se contente -de lui dire: «Je m'arrange; ce n'est pas -drôle assurément, mais les de Brize et les -Caveau sont bien gentils: chacun se met en -quatre pour me consoler… Patientons, ma -chérie; ne compte pas les jours, ce ne serait -pas une façon de les faire tomber plus -vite…»</p> - -<p>Qu'Huguette comptât les jours ou bien non, -la huitaine n'était pas écoulée qu'elle adresse, -de sa lointaine plage bretonne à son mari la -dépêche suivante, dont Louis Champenoy eut -connaissance après minuit, au retour d'une gaie -soirée chez les de Brize, employée à comploter -pour le lendemain samedi la première randonnée -en auto:</p> - -<blockquote> -<p><i>Chéri, serai demain matin dans tes bras, 7 h. 4, -gare Montparnasse; brusque retour indispensable, -t'expliquerai. Baisers, heureuse te revoir, -baisers.</i></p> - -<p class="sign"><span class="small">HUGUETTE</span>.</p> -</blockquote> - -<p>A 7 h. 3 du matin, gare Montparnasse, éveillé -depuis cinq heures et demie pour avoir pris le -temps d'écrire et d'envoyer des bleus aux -Caveau et aux de Brize—des bleus dont la -rédaction fut nerveuse et reprise à plusieurs -coups (adieu, partie rêvée! etc… Mais il ne -s'agissait tout de même pas d'avoir l'air dépité -du retour d'Huguette), Louis Champenoy ne -faisait pas du tout bonne figure. Quarante et -une minutes de retard à l'arrivée du train qui -lui ramenait Huguette n'amélioraient pas l'expression -de son visage. Ce fut Huguette—qui -avait passé la nuit en chemin de fer—ce fut -Huguette qui eut la mine joyeuse. Et ce fut -Huguette qui dit à son mari:</p> - -<p>—Mais, mon chéri, qu'as-tu? Quelle tête tu -fais?… Tu n'es donc pas content de me revoir?…</p> - -<p>—Content!… Content de te revoir, oui, oui, -cela va sans dire; mais ce retour, ces trois -cents kilomètres déjà battus, il y a moins de -huit jours…</p> - -<p>—Moins de huit jours!… On voit que tu -n'as pas trouvé le temps long, toi!…</p> - -<p>—Enfin, que veux-tu? C'est inquiétant, -c'est bouleversant! Que t'est-il arrivé? Qu'y -a-t-il?</p> - -<p>—Gros bête! Tu n'as pas compris? Mais il y -a que je ne peux pas me passer de toi. Je ne -peux pas! J'ai laissé les petits en bonnes mains -pour quinze jours, et me voilà!</p> - -<p>—Et te voilà!…</p> - -<p>—Ah! çà, mais, ma parole, on jurerait que -je te dérange!…</p> - -<p>—Que tu me déranges, moi? Toi? Guette, -tu ne penses pas à ce que tu dis. Mais laisse-moi -respirer, que diable! Laisse-moi constater -que tu as toute ta tête, tout ton bon sens, malgré -cette folle escapade…</p> - -<p>—Constate, mon ami, constate! Mais cela -n'empêche que tu ne reprends pas ta figure -habituelle; et je constate, moi, ce que j'ai constaté -en t'apercevant par la portière du compartiment: -je tombe mal, j'ai été sotte de revenir, -ça y est: je-te-dé-ran-ge!</p> - -<p>Pleurs, gémissements dans le taxi-auto qui -ramène à la maison le ménage Champenoy. -Huguette a son impression; elle la veut justifiée; -aussitôt chez elle, elle en demande la justification -aux murs de l'appartement, aux -objets qui traînent, à ce je ne sais quoi qui -marque partout son absence d'une semaine. -D'instinct, elle remet en place les objets, elle -ramasse des bandes de journaux jetées hors du -panier à papiers, et parmi elles un fragment de -l'écriture de Louis, un commencement de -lettre, abandonné, barré, chiffonné, jeté là; -elle y déchiffre la date du jour: c'est de ce -matin même et cela porte ces seuls mots:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«<i>Chers amis,</i></p> - -<p>»<i>Patatras!</i>»</p> -</blockquote> - -<p>—«Patatras!» Tu as écrit à tes amis: -«Patatras!» C'était pour leur annoncer mon -retour!…</p> - -<p>—Je n'ai pas écrit «patatras!» à mes amis, -puisque ce mot est biffé, chiffonné, et mis au -panier…</p> - -<p>—«Patatras!» a été ta première pensée, la -bonne!…</p> - -<p>—Écoute, ma petite Huguette, n'est-ce pas -toi qui m'avais conseillé…</p> - -<p>—… De te distraire? Oui, c'est moi, je ne le -nie pas. Mais je reviens, et tu écris: «Patatras!»</p> - -<p>—Guette, comprends, je t'en prie…</p> - -<p>—Je comprends très bien «patatras!» Tout -le monde comprendrait comme moi «patatras!» -Ce «patatras» explique tout. Je comprends -que pendant dix ans, nous avons cru -ne pas pouvoir nous quitter. Je comprends -qu'il y a huit jours tu pleurais autant que moi -en me quittant. Je comprends que mon -absence n'a pas duré une semaine, et que -lorsque je t'annonce mon retour inopiné, tu -écris à tes amis: «Patatras!»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">LES QUINQUETON</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>J'ai bien connu M. Quinqueton, il y a une -trentaine d'années, du temps que j'allais, tout -petit, voir mes grands-parents à Vendôme. -M. Quinqueton habitait une maison de très -simple apparence, rue Rochambeau, et était -juge de paix. Je me souviens particulièrement, -dans cette maison, d'immenses placards qu'ouvrait -une certaine bonne à tout faire, nommée -madame Pacaud, pour y prendre des confitures -de groseilles. Un de ces placards contenait un -portrait à l'huile, dépourvu de cadre et représentant -un homme blond avec une barbiche et -un œil inspiré. On disait que c'était «le portrait -du poète». On ne lui faisait point d'honneur; -«le poète» était un frère de M. Quinqueton, -mort à Paris pendant la Commune, on -ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on -pas à le savoir.</p> - -<p>M. Quinqueton avait un fils appelé Prosper, -qui mangeait avec moi la confiture et jouait -dans un bout de jardin grand comme la main, -mais où passait un de ces innombrables petits -cours d'eau qui baignent si gracieusement les -pieds de Vendôme. Ce ruisseau sortait d'une -voûte obscure et grillagée retenant au passage -la paille, le foin et des objets divers. Prosper -et moi construisions des bateaux, en bois quand -on pouvait, en papier de journal quand on était -pressé; nous les lancions à une extrémité du -jardin et allions les recueillir à l'autre, mais en -nous querellant dans le trajet, parce que je -l'effectuais en courant au plus court, tandis -que Prosper, qui prétendait s'embarquer pour -des contrées lointaines, perdait un temps précieux -à expédier des télégrammes, à se procurer -des sommes folles au guichet d'une banque imaginaire, -à faire enregistrer de fantastiques cargaisons. -Il s'arrêtait au premier poirier, qui -représentait pour lui la mer Rouge, et tombait -exténué sur un banc rustique, qui n'était ni plus -ni moins que la station au nom splendide de -Seringapatam. Vous pensez bien que j'étais -arrivé depuis longtemps et que j'avais déchargé -mes vaisseaux quand Prosper en était encore -à faire des embarras à Seringapatam!…</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est, Seringapatam? -demandais-je à Prosper. Es-tu sûr, au moins, -que ça soit sur un fleuve navigable?</p> - -<p>—Seringapatam! s'écriait-il, en se gonflant -tout entier; et la façon dont il magnifiait ce -mot impliquait réponse à tout.</p> - -<p>M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. -C'était un doux homme, veuf, très -confiant et très bon. Il ne voulait nous contrarier -ni l'un ni l'autre, et cherchait un terrain -d'entente avec l'expérience que pouvait lui -fournir sa fonction de juge. Il était d'une -grande impartialité, ce qui agaçait également -les deux plaideurs, dont l'un voulait surtout -que l'autre eût tort.</p> - -<p>—Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce -qui est arrivé le premier?</p> - -<p>—C'est vous, Francis.</p> - -<p>—Mais, papa! répliquait Prosper, c'est idiot. -Il court sur ses deux jambes, il saute par-dessus -le banc et il est arrivé!</p> - -<p>—Qui est-ce qui t'empêche d'en faire autant?</p> - -<p>—Ah! bien, alors, si on ne peut plus -s'amuser!…</p> - -<p>Mon enfant, me disait monsieur Quinqueton, -vous n'avez donc pas de plaisir à naviguer -sur les océans, à pénétrer dans les Indes?</p> - -<p>—Mais, sacristi, monsieur! il n'y a pas -d'océans ni d'Indes, puisqu'il n'y a qu'un -poirier et un banc.</p> - -<p>—Il n'y a pas d'océans ni d'Indes! s'écriait -Prosper; mais, mon pauvre vieux, regarde -donc comme je suis fatigué!…</p> - -<p>En effet, il suait à grosses gouttes, à force -d'avoir piétiné. M. Quinqueton appelait madame -Pacaud, afin qu'elle épongeât le front du -voyageur. Et madame Pacaud, la serviette à la -main, disait avec admiration:</p> - -<p>—Parlez-moi d'un enfant aussi intrépide!</p> - -<p>M. Quinqueton venait quelquefois dîner chez -mes grands-parents. On le taquinait parce qu'il -n'entendait pas malice et parce qu'il faisait -volontiers étalage de «ses propriétés du Saumurois». -M. Potu, notamment, un ami commun, -qui avait la prétention qu'on ne lui en fît -point accroire, empêtrait souvent M. Quinqueton -en le pressant de dire avec exactitude en quoi -consistaient ses «propriétés du Saumurois». -J'en tirais prétexte à faire enrager Prosper, -lors de notre prochaine partie de transports -maritimes:</p> - -<p>—Tu te donnes un mal insensé pour aller -jusqu'à Seringapatam, lui disais-je; pourquoi -ne t'arrêtes-tu seulement pas dans tes propriétés -du Saumurois?</p> - -<p>—Pourquoi je ne m'arrête pas dans mes -propriétés du Saumurois?</p> - -<p>—Oui. C'est parce que tu n'en as pas!</p> - -<p>Cependant M. Quinqueton allait bel et bien -une ou deux fois l'an dans le Saumurois; il -en rapportait le plus clair de ses revenus et -plaçait à Vendôme même un vin blanc réputé -nectar. Peut-être était-il capable d'exagérer -l'importance des «propriétés», mais c'était -pour donner plus de valeur à son cru.</p> - -<p>—Alors, disais-je à Prosper, tu y as été, toi, -dans les propriétés du Saumurois?</p> - -<p>—Si j'y ai été!…</p> - -<p>—Fais voir combien c'est grand.</p> - -<p>Nous étions sur une promenade publique que -l'on nomme à Vendôme «la Montagne» parce -qu'elle est située sur une éminence d'où l'on -domine agréablement la ville et les environs.</p> - -<p>Prosper embrassait l'horizon du regard et -faisait la girouette avec son bras tendu.</p> - -<p>—C'est plus grand que tout ça!</p> - -<p>—Oh! mais tu es archimillionnaire?</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que ton père dit que c'est tout -vignes. Ça doit rapporter. Papa en a, lui, trois -carrés grands comme le toit de la sous-préfecture; -il en fait, bon an, mal an, deux -mille francs. Calcule!… Et puis, écoute-moi, -mon vieux, ce que tu me dis là, ça n'est pas -possible, parce que la vigne, c'est sur des coteaux, -c'est penché: il peut y en avoir long, -mais il n'y en a jamais si large que ça.</p> - -<p>—Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses -telles qu'elles sont. Tu es assommant.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>II</h3> - -<p>Plus tard, lorsque le goût de jouer et de nous -quereller fut passé, et alors que nous étions, -Prosper et moi, de petits messieurs pleins de -suffisance, en tenue de collégiens, je me rappelle -avoir vu un pauvre M. Quinqueton tout -en feu. Il était des premiers à faire renouveler -par des «cépages américains» ses vignobles -atteints du phylloxera. Les deux mots «cépages -américains» retentissaient aux dîners, -comme autrefois les «propriétés du Saumurois». -M. Potu se moquait beaucoup de -M. Quinqueton à cause de sa confiance aveugle -en ces racines étrangères dont les journaux -disaient merveilles, mais qui n'avaient, en -somme, jamais encore porté de fruits sur notre -sol. M. Quinqueton poussait le zèle jusqu'à -dévaster lui-même ses vieux plants de vignes -inattaqués, sous le prétexte qu'ils ne sauraient -manquer d'être phylloxérés l'an prochain, et -que mieux valait faire dès aujourd'hui peau -neuve.</p> - -<p>Le fait donna raison à l'initiative de M. Quinqueton, -puisque ses compatriotes durent l'imiter -peu à peu; mais il reste à savoir si M. Quinqueton -se lança dans cette entreprise avec la -hardiesse du sage, c'est-à-dire muni d'informations -contrôlées, appuyé sur des formules, -ou bien avec la témérité d'un homme épris de -ressources paradoxales et crédule aux panacées. -Comme la plupart des vignerons qui le -suivirent, à prudente distance, il est vrai, n'eurent -qu'à s'en louer, M. Quinqueton jouit à -Vendôme du prestige de l'initiateur heureux, -sans que l'on sût d'ailleurs nettement ce qui -était résulté des opérations pratiquées dans -«ses propriétés du Saumurois».</p> - -<p>A cette époque-là, M. Quinqueton me demandait, -comme on fait aux potaches:</p> - -<p>—Eh bien! jeune homme, à quoi nous destinons-nous?</p> - -<p>Et il me regardait entre les deux yeux, de -l'air d'un profond penseur. Je n'avais pas eu le -temps de répondre, qu'il disait:</p> - -<p>—Prosper, lui, oh!… oh!…</p> - -<p>—Ah! ah!… Et qu'est-ce qu'il veut faire, -Prosper?</p> - -<p>—Je n'en suis pas embarrassé. C'est un garçon -qui fera son chemin!</p> - -<p>Je répétais à Prosper:</p> - -<p>—Dis donc! ton père prétend que tu feras -ton chemin.</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Quel chemin?</p> - -<p>—Oh! oui… Toi, il faut toujours mettre les -points sur les i… Mais, d'abord, le chemin -qu'il me plaira.</p> - -<p>—Tu as de la chance!</p> - -<p>—Je suis fils unique, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Ça, c'est exact. Et ton père ne mendie -pas son pain.</p> - -<p>—Et je compte me la couler douce.</p> - -<p>—Est-ce que tu resteras à Vendôme?</p> - -<p>—Cette farce!… Tu ne m'as pas regardé!…</p> - -<p>—Et où est-ce que tu iras?</p> - -<p>—Mais à Paris! mon bibi!… oh! la, la! tu -retardes!… Veux-tu l'heure?</p> - -<p>L'exhibition était-elle préméditée? Il tirait -de son gousset un chronomètre.</p> - -<p>—Mazette! tu as une montre en or!… avant -ton bachot… Moi…</p> - -<p>—Moi, papa est un amour.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>III</h3> - -<p>J'avais perdu de vue depuis bien des années -M. Quinqueton et son fils, par suite de la mort -de mes grands-parents, qui nous éloigna de -Vendôme, et j'avais oublié, je l'avoue, et mon -ami Prosper et son amour de papa, lorsqu'un -de ces hasards que l'on s'obstine à dire extraordinaires, -et qui sont ce qu'il y a de plus commun -dans la vie, vint me rappeler «les propriétés -du Saumurois».</p> - -<p>Je venais de me marier, et présentais ma -femme à de vieux amis que nous avons à Chinon. -Chinon est le plus joli pavillon du jardin -de la France. Quand on y va, on y voudrait -vivre, et ses petites rues où Jeanne d'Arc a -passé et qu'ornent encore des pignons et des -fenêtres en ogive par où, un jour, des yeux -ont vu monter au château le cortège qui ouvrait -la plus pure des épopées, ses petites rues vous -donnent le goût des vieilles demeures charmantes -et paisibles dont la pierre effritée ou le -bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante -des temps écoulés. Bon sens, simplicité et -belle humeur, c'est ce que nous chantent toutes -ces chères vieilleries françaises; elles disent -aussi la soumission au réalisme de la vie, le -fin sourire aux billevesées. Charmantes gens -aux veines de qui coule le sang du très avisé -Rabelais! Figures éclaircies par l'incomparable -vin! Palais flattés par la saveur du pain de seigle -et du fromage de chèvre, et dont la voûte -retentit des plus gentilles et des plus réjouissantes -expressions de la plus belle langue du -monde! Et vous enfin, bonne vieille au bonnet -tourangeau, que nous avons vue, dans une -pièce obscure d'une maison penchée sur le -côté, dans la rue Saint-Maurice, et qui battiez -des mains avec un petit enfant en chantant, -c'est vous, qui nous avez arraché le cri: -«Restons dans ce pays!»</p> - -<p>Une demi-heure après, nous montions en -voiture, suivions la route qui longe la Vienne -jusqu'à son confluent avec la Loire, à Montsoreau, -et nous arrêtions là, sur la pente du -coteau où tournent les ailes de moulins à vent, -non loin des ruines du château célèbre, en face -d'un fleuve de sable et d'eaux languides, pour -visiter une maison du temps d'Henri IV: «<i>Les -Girouettes</i>, à vendre ou à louer, avec clos et -cellier.»</p> - -<p>La maison nous ravit; le prix qu'on en -demandait était modeste. Nous revînmes le -lendemain à Montsoreau pour voir maître Camus, -le notaire. Il nous énuméra les «joignants»: -au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); -à l'est, Arnault (Adolphe), dit le Boitoux; au -sud et à l'ouest, Quinqueton (Pierre-Prosper).</p> - -<p>—Quinqueton, Pierre-Prosper?</p> - -<p>—Oui, monsieur.</p> - -<p>—N'est-ce pas monsieur Quinqueton, de -Vendôme?</p> - -<p>—Lui-même, le juge de paix.</p> - -<p>—C'est bien cela… Ah! par exemple! c'est -comique… Ce bon monsieur Quinqueton!… Et -moi qui ne pensais pas à lui! Mais, en effet, -nous sommes en plein Saumurois!… Et comment -va-t-il?</p> - -<p>Le notaire pinça les lèvres pour comprimer -un sourire à ma question familière.</p> - -<p>—Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire.</p> - -<p>—Ah! pardon! vous n'êtes peut-être pas le -notaire de monsieur Quinqueton?</p> - -<p>—Si fait; mais monsieur Quinqueton ne -m'entretient pas de sa santé.</p> - -<p>—Il ne vient donc pas ici?</p> - -<p>Le notaire se tourna vers son maître clerc:</p> - -<p>—Depuis combien d'années le sieur Quinqueton -n'a-t-il pas comparu?</p> - -<p>Le clerc roula son porte-plume entre les -paumes de ses mains, leva les yeux au loin; il -compulsait les dossiers dans sa mémoire.</p> - -<p>—Quinqueton? fit-il. Quinqueton… attendez!… -Quinqueton (Pierre-Prosper)—affaire -Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prêt sur hypothèque… -88… 89? 89, c'est l'année de l'Exposition. -Je le vois encore ici. Ça fait sept ans.</p> - -<p>—Il n'est pas venu ici depuis sept ans!</p> - -<p>—Exactement.</p> - -<p>—Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent?</p> - -<p>—Deux fois par an, ponctuellement.</p> - -<p>—C'est curieux! Et depuis ce prêt…</p> - -<p>—Cet emprunt. Le prêteur est Ballureau -(Jacques), dit Cudasne.</p> - -<p>—Ah! fis-je, surpris et inquiet tout à coup, -le prêteur est Ballureau dit Cudasne?… Je -vous demande pardon, maître Camus! J'ai -beaucoup connu monsieur Quinqueton, vous -comprenez!</p> - -<p>—Passons-nous aux servitudes de l'immeuble -dit <i>les Girouettes</i>?</p> - -<p>—Mais certainement, maître Camus.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>IV</h3> - -<p>Ce léger mystère touchant M. Quinqueton -troubla ma joie de l'acquisition des <i>Girouettes</i>. -Je m'informai de lui dans le pays. Beaucoup -de cultivateurs l'avaient vu autrefois.</p> - -<p>—Un bien bon et bien excellent homme, -monsieur!</p> - -<p>—Il a ici un beau domaine?</p> - -<p>—Eh! pardi! c'est selon…</p> - -<p>—Mais le vin de votre coteau est renommé; -il se vend cher…</p> - -<p>—Cher? c'est comme on l'entend; les années -sont «traîtres»… Et son fils à m'sieu Quinqueton, -il doit être dégourdi, à cette heure?…</p> - -<p>C'était à moi de répondre. J'interrogeais un -autre:</p> - -<p>—M'sieu Quinqueton? un homme qui avait -le cœur sur la main;… de l'amour-propre, par -exemple!</p> - -<p>—Il a du bien?</p> - -<p>—Il en a.</p> - -<p>—Mais il paraît qu'il n'y met plus les -pieds?</p> - -<p>—Ça, c'est la pure vérité.</p> - -<p>—Comment expliquez-vous?…</p> - -<p>—Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!… -J'avons seulement pas été deux ans à -l'école…</p> - -<p>A un autre!</p> - -<p>—M'sieu Quinqueton, oh! oh!… Fallait le -voir du temps du phylloxera: il aurait retourné -le pays comme une descente de lit! En a-t-il -arraché! en a-t-il planté!… Et des bâtiments! -et des pressoirs, en veux-tu en voilà! sous prétexte -que l'«américain» allait décupler la -récolte!</p> - -<p>—Et le résultat de l'«américain» a été -trompeur?</p> - -<p>—Il a été trompeur et il ne l'a pas été…</p> - -<p>—Mais dans le cas de monsieur Quinqueton?</p> - -<p>—Eh! pardi, le cas de monsieur Quinqueton -est pareil aux autres, allez…</p> - -<p>—Le pays n'est pas endetté?</p> - -<p>—Endetté? c'est-il donc qu'il l'est, endetté, -m'sieu Quinqueton, que vous voulez dire?</p> - -<p>—Ce n'est pas moi qui le prétends.</p> - -<p>—C'est des on-dit! rapport à ce qu'il se -cache. On ne le voit plus. Il était faraud! Y -a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? -Oh! son garçon! Quand il parlait de lui, on -voyait l'eau qui lui montait à la vue; il vous -regardait au travers d'une ondée, parole d'honneur! -Tenez! quand il disait comme ça: «C'est -le meilleur sujet du lycée de Vendôme!» y a -pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le -gosier.</p> - -<p>—Dites-moi, les affaires de monsieur Quinqueton -sont mauvaises?</p> - -<p>—Oh! oh! c'est selon…</p> - -<p>—On m'a dit que son bien était hypothéqué.</p> - -<p>—Oh! alors, si on vous l'a dit, vous en -savez autant que ceux-là qui vous l'ont dit… -Et moi, donc, à cette heure, voilà que j'en sais -aussi long comme vous…</p> - -<p>Je fus pris du remords de n'avoir pas conservé -de relations avec ce pauvre M. Quinqueton. -Lui avais-je seulement fait part de mon -mariage? Aussitôt mon retour à Paris, j'envoyai -une lettre de faire part au juge de paix, -sans lui annoncer, bien entendu, mon achat -des <i>Girouettes</i>, ce qui eût été l'aveu que je -connaissais ses déboires.</p> - -<p>Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée -d'un énigmatique assemblage de mots -dont l'un était pour le moins étrange. Sous le -nom de M. Quinqueton et sa fonction: «juge -de paix», une main ferme avait écrit:</p> - -<blockquote> -<p>«<i>Heureux et fier de tout ce qui peut lui -rappeler <span class="small roman">TRISTAN DE MÉLISANDE</span>, adresse ses -compliments au jeune couple.</i>»</p> -</blockquote> - -<p>Je me livrai à des supputations afin d'établir -approximativement l'âge que pouvait avoir -atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient -à lui donner la soixantaine. Il fallait -écarter l'hypothèse de la sénilité. Mais M. Quinqueton -serait-il devenu fou à la suite de la -mévente des vins succédant aux frais considérables -de la réfection des vignobles? Cependant -sa carte portait «juge de paix», et, d'ailleurs, -un notaire aussi méticuleux que maître Camus -ne m'eût point dit «juge de paix» si M. Quinqueton -eût été révoqué ou démissionnaire.</p> - -<p>«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes -dieux! pouvais-je bien avoir rappelé un Tristan -de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais -ces syllabes euphoniques et manifestement -étrangères à tout état civil n'avaient frappé -mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? -Quel rapport pouvais-je bien posséder avec -Tristan de Mélisande? Enfin, en vertu de quel -sortilège ma lettre de faire part était-elle douée -du pouvoir d'évoquer un Tristan de Mélisande?… -Je demandai à ma femme si elle -n'avait point dans sa famille quelque Tristan de -Mélisande… Elle n'en avait point, mais elle eut -une inspiration:</p> - -<p>—C'est un nom plus beau que nature, dit-elle; -c'est quelque pseudonyme; le fils de votre -monsieur Quinqueton doit écrire…</p> - -<p>—Bravo! ça y est!… Tristan de Mélisande -enveloppe d'arabesques gracieuses l'humble -réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux -pseudonyme et un métier d'imagination sont la -conséquence logique des embarquements pour -le banc de bois, qui était la cité asiatique de -Seringapatam!</p> - -<p>Cependant je reçus une lettre qui était, elle, -la conséquence logique de l'acte de politesse -accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui -laissa en suspens notre dernière hypothèse.</p> - -<p>Elle était signée tout bonnement: «Prosper -Quinqueton», et ne faisait aucune allusion -à Tristan de Mélisande. Prosper m'appelait: -«Mon vieux Francis», me complimentait de -l'heureux événement que son papa venait de -lui apprendre, puis s'égayait au souvenir de -nos jeunes années et m'appelait «sa vieille -branche», puis m'entretenait «d'une large -entreprise de vulgarisation» qu'il avait faite -récemment, qui lui avait coûté les «yeux de -la tête», puis s'assombrissait et confessait -qu'il avait «quelques petits trous à combler -par-ci par-là», puis entonnait un hymne en -l'honneur de l'esprit positif et ordonné qu'il -m'avait toujours connu et qui ne saurait manquer -de me valoir une «brillante situation», -puis me priait de lui envoyer cent francs.</p> - -<p>En post-scriptum: «Motus à papa!»</p> - -<p>Mon Dieu! il y avait mille manières plus -délicates de répondre à ma lettre de faire part. -Mais, précisément, pour que Prosper les eût -toutes négligées et eût choisi celle-ci, il fallait -qu'il y fût contraint par la nécessité. Ma -femme, qui s'intéressait à son voisin de campagne, -fut touchée; peut-être aussi tenait-elle -à éclaircir l'énigme du «Tristan de Mélisande». -Nous délibérâmes: enverrai-je le secours -demandé, ou irai-je moi-même à l'adresse -indiquée par Prosper: «53, rue Hégésippe-Moreau»? -Voyons!… Prosper devait avoir -passé trente-cinq ans… garçon… Paris… embarras -d'argent prolongés, sans doute, depuis -le premier emprunt de son père—affaire -Quinqueton (Pierre-Prosper) et Ballureau -(Jacques), dit Cudasne:—j'allais tomber dans -un faux ménage, sous les toits, avec enfants, -c'était probable. Peut-être Prosper préférait-il -que je ne connusse pas de si près sa misère… -Lui-même, sachant mon adresse à Paris, n'était -pas venu, honteux sans doute d'être mis comme -un pauvre.</p> - -<p>—Allez toujours jusque chez le concierge, -après tout!</p> - -<p>—Et puis, qui est-ce qui m'empêcherait -de demander: «Vous n'auriez pas ici, par -hasard, un monsieur Tristan de…»</p> - -<p>Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est -une maison de bon aspect. Une forte odeur -d'ail se dégage de la loge, mais il y a un -essuie-pieds à l'entrée, un tapis à l'escalier.</p> - -<p>Je préparais mon: «Vous n'auriez pas ici, -par hasard, un monsieur Tristan de…» mais -un instinct plus profond que nos volontés guide -nos paroles, et je dis, en poussant la porte de -la loge:</p> - -<p>—Monsieur Prosper Quinqueton, s'il vous -plaît?</p> - -<p>Une voix du Midi, joyeuse, résonna.</p> - -<p>—Hé! à l'entresol-<i>e</i> donc-<i>que</i>!</p> - -<p>—A l'entresol! Ah! très bien… Mais, dites-moi, -madame, croyez-vous que je puisse le -déranger?</p> - -<p>—Hé! pourquoi donc-<i>que</i>?</p> - -<p>—C'est que je ne connais pas ses habitudes… -Est-ce qu'il est seul?</p> - -<p>—<i>Mé</i> oui!</p> - -<p>Croyant à une occasion de causer, la concierge -avait quitté son fourneau aux vapeurs -odorantes, et sa face réjouie s'offrait à mon -service. Je crus devoir en profiter pour glisser -une question:</p> - -<p>—Et monsieur Tristan de Mélisande?…</p> - -<p>La face de la concierge s'arrondit comme -une lune; dans cette lune, une autre s'ouvrit: -je vis toutes les dents et la langue jusqu'à la -luette. Et il sortit de là, comme un jet d'air -comprimé:</p> - -<p>—<i>Cé</i> le m<i>é</i>me!</p> - -<p>Je fis l'étonné. La concierge riait de tout son -cœur; quand elle put articuler à nouveau, elle -dit:</p> - -<p>—C<i>é</i> d<i>é</i> fan<i>n</i>tésies!</p> - -<p>Je pressai, à l'entresol, un petit masque japonais -qui mettait en branle une sonnerie électrique. -Un pas d'homme se fit entendre. Mon -cœur palpitait un peu, je l'avoue, à l'idée de -retrouver tout à coup mon camarade Prosper, -que je n'avais pas vu depuis quelque vingt ans. -A la vérité j'avais aussi une crainte, que -venaient de m'inspirer la maison d'aspect -confortable, le tapis, le bouton électrique, l'entresol -au lieu de la mansarde: la crainte de -rencontrer, en la personne de Prosper, un -intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance -désobligeante.</p> - -<p>Je vis un homme que je reconnus aussitôt, -non qu'il me rappelât le jeune Prosper, mais -bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand -comme son papa et d'aspect doux et débonnaire; -il avait deux ou trois fils blancs dans la -moustache, la figure longue, mais agréable; il -était décoré des palmes académiques.</p> - -<p>Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait -pas. Alors il s'écria, me prit les mains, -fut réellement ému, presque aux larmes. Il -m'appelait: «mon pauvre Francis!… ah! mon -pauvre vieux! ah! sacré bougre!» Il me scrutait -le poil et l'habit. «Ah! mon pauvre ami!… -Mais c'est que tu n'as pas changé, non!»</p> - -<p>—Cependant tu ne me reconnaissais pas.</p> - -<p>—Depuis le temps!</p> - -<p>—Comment va ton père?</p> - -<p>—Papa? très bien. Ah! dame! il se décrépit -un peu, on n'est plus de la classe!…</p> - -<p>—Et toi?</p> - -<p>—Eh bien!… moi…</p> - -<p>—Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta -situation?</p> - -<p>Il eut la physionomie d'un aveugle à qui l'on -parle de la lumière. Je compris qu'il n'avait -jamais eu de situation.</p> - -<p>—Voilà, dit-il. Mon père m'a toujours fait -une petite pension, même convenable. Je reconnais -que j'ai été des privilégiés du sort. Il m'a -dit, en m'envoyant à Paris: «J'ai confiance en -toi; travaille, tu arriveras. Je ne veux pas t'influencer; -suis tes goûts. Écoute-moi bien; je -sais ce que c'est que la vie: un garçon ne -réussit pas du jour au lendemain. Je te donne -six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce -que, Dieu merci, je ne suis pas encore sur la -paille et puis t'aider; mais il ne faut pas -compter sur la fortune… Va, débrouille-toi, -en attendant, avec trois cents francs par -mois. Maintenant, mon garçon, je vais te -confier une chose: le jour où tu viendras -dire à ton bonhomme de père: «Papa, je -gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de -côté,—eh bien! ce jour-là, je serai content -de toi.»</p> - -<p>—Et qu'as-tu fait, une fois à Paris?</p> - -<p>—Mon cher, le temps passe avec une rapidité -vertigineuse!</p> - -<p>—On a à peine le loisir de prendre la résolution -de travailler!…</p> - -<p>—Tu ne crois pas si bien dire! J'allais tous -les mois à Vendôme. Dans le train, en partant -de Paris, je me suis quelquefois demandé: -«Ah çà! qu'est-ce que j'ai fait depuis mon dernier -voyage?» Ce que j'avais fait? Mon vieux, -tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. -Aller et retour Vendôme égalent trois jours, -au bas mot, et à la condition encore qu'il n'y -eût pas une petite occasion de rester là-bas, -pour un dîner, pour un mariage, pour une -sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire -plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la -journée passée avec les camarades qu'on a -lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c'est -bien le moins! le soir, petite noce inévitable si -l'on veut se conserver quelques relations amicales. -Lendemain: grasse matinée, cela va sans -dire; puis réflexion sur ce que l'on fera. Bonne -résolution: j'écrirai demain à Un Tel et à Un -Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre -auparavant, afin de savoir par quel bout prendre -Un Tel et un Tel; coût: deux, trois, quatre -journées. Puis attendu rendez-vous d'Un Tel et -d'Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par -hasard, dans l'intervalle. La guigne! rendez-vous -tombés même jour, même heure. L'un -d'eux raté: c'était le bon! Et ainsi de suite. -Ajoute de nombreux amis, parce que trois -cents francs par mois constituent une petite -fortune par rapport à la quantité des citoyens -qui sont dans la purée; ajoute cafés obligatoires, -balades du dimanche, petits services -rendus, etc., qui m'obligent à retourner à -Vendôme toucher ma pension, en fraudant de -quarante-huit heures… Et voilà!…</p> - -<p>—Les mois s'écoulent…</p> - -<p>—Et les années!… un ouragan qui passe!</p> - -<p>—Tout de même, tu t'aiguillais bien, je suppose, -vers une direction déterminée?</p> - -<p>—Mon cher, il y a une carrière qui mène à -tout. Autrefois, on disait que c'était le droit; -aujourd'hui c'est le journalisme.</p> - -<p>—Tristan de Mélisande!…</p> - -<p>—Tu as vu mon pseudonyme?</p> - -<p>—Heu… heu…</p> - -<p>—Tu m'obligerais, si tu l'as vu, en me disant -dans quel endroit… Oh! ce n'est pas pour moi! -C'est pour mon père. Quand un journal parle -de moi, je le lui envoie avec le passage souligné -au crayon bleu; il est si heureux! Ne ris -pas, c'est une douce manie à lui. Mon nom -imprimé le flatte; il fait circuler la remarque -chez ses amis, au cercle. Ah! c'est à Vendôme -que je suis célèbre!… Mais, au fait, qui t'a dit -que Tristan…?</p> - -<p>—C'est ton père… un mot sur une carte.</p> - -<p>—Tu vois! il ne peut pas se tenir d'apprendre -à tout le monde que son fils a un nom -dans la presse. Je m'aperçois que c'est par sa -carte seulement que tu connais mon pseudonyme.</p> - -<p>—Je lis si peu!</p> - -<p>—Ah! mon pauvre vieux, qu'on a de mal à -se répandre!… Ils sont là un tas de bonzes et de -sinistres farceurs qui tiennent tout; c'est le -canon qu'il faudrait pour les déloger!</p> - -<p>—Et qu'est-ce qu'a publié ce Tristan de -Mélisande?</p> - -<p>—Publier! te voilà bien! Mais publier, te -dis-je, est impossible. Publier est un monopole. -Ils m'amusent avec leur «publier». Publier, -c'est avoir un journal, un éditeur. Si j'avais -publié, mon cher, je serais célèbre: j'ai là, dans -la caboche, la matière à faire péter votre civilisation!… -Publier! peuh! je dirige un bout de -revue: tiens, si tu veux que j'inscrive ton nom -comme membre fondateur, en première page?… -Publier!… non, mon vieux, non, tant qu'un -monsieur qui détient la place de chroniqueur -dans un des trois premiers journaux du matin -n'est pas crevé, et qu'on ne s'est pas assis dans -son fauteuil en jouant des poings…</p> - -<p>—Des poings! Mais encore faut-il avoir -manifesté quelque part une certaine compétence?…</p> - -<p>—Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! -entends-tu? du toupet et encore du toupet!» a -dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un -lascar qui connaissait les mœurs de la République! -J'ajouterai: «et des relations», ce qui -facilite la montée à l'assaut.</p> - -<p>—Tu t'es fait des relations?</p> - -<p>—Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre -père Quinqueton en était tout baba. Il est venu -ici, il faut te dire, pendant l'Exposition. Le -nombre de personnes auxquelles je l'ai présenté, -fabuleux! Des directeurs de journaux, des -hommes politiques, un ministre, et des cabots, -et des actrices, des danseuses célèbres, des -gens du monde, même. Il en était fourbu, -rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je n'aurais -pas cru ça, je te l'avoue. J'ai passé ma vie -à Vendôme au milieu de gens distingués, mais -je n'avais pas compté que je serrerais la main -à tant «d'illustrations». Je l'avais fait habiller, -coiffer, chausser et ganter dans une maison -pseudo-anglaise qui me fait un petit tant pour -cent: il était superbe. Tous les soirs au théâtre, -à l'œil, comme de juste, et aux répétitions -générales; et des coups de chapeau, et des clins -d'œil, et des poignées de mains!… «Qui est-ce?—C'est -Un Tel!—Tu le connais?—Comme -ma poche!» Un émerveillement; un -rêve. Le bouquet: au quatorze juillet, pendant -qu'il était là, j'ai eu les palmes.</p> - -<p>—Le couronnement d'une carrière, pour -beaucoup.</p> - -<p>—Alors, devant cela, qu'est-ce que tu veux -qu'il dise, papa?</p> - -<p>—Pauvre papa!</p> - -<p>—Non! point «pauvre papa»; il a chanté, -au contraire, comme le vieillard Siméon, son -<i lang="la" xml:lang="la">Nunc dimittis</i>, et s'en est allé à Vendôme, où il -repasse en sa mémoire ces brillants jours de -fête.</p> - -<p>—Prosper, je te sais gré de ta franchise, -mais enfin tu me permettras bien, à défaut de -reproches, de te dire que tu es resté le petit -garçon avec qui j'ai joué: tu te montais la tête, -tu la montais à ton père, à madame Pacaud; tu -croyais aller aux Indes; tu faisais presque -croire que tu y étais allé.</p> - -<p>—Tout est illusion.</p> - -<p>—Non! pas ton état présent.</p> - -<p>—Mon état présent? Mais ne va pas t'imaginer!… -Mon cher, je suis tout simplement à la -veille d'obtenir la plus belle situation. Il va se -créer à Paris…</p> - -<p>—Ah! ce n'est pas créé!</p> - -<p>—Toi aussi, tu es bien resté le même!… Eh -bien! non, ce n'est pas créé. Mais il n'y a pas -que ce qui est créé qui mérite considération; il -y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes -entreprises sont fondées sur la confiance en un -état de choses qui n'est pas, mais qui sera par -le fait même qu'on se met en branle. Donc il va -se créer à Paris un journal destiné à amener une -véritable révolution dans la presse, un journal…</p> - -<p>—Passons.</p> - -<p>—Soit. Mais tu admettras que, le temps -aidant, le pouvoir, l'autorité, bref, l'assiette au -beurre, change de mains… Une génération -chasse l'autre, ou plus pacifiquement, la remplace. -Ce journal est fondé par des hommes de -mon âge, des camarades, des amis. Nous avons -intéressé à la chose des capitalistes connus, -sûrs, en dehors des bandes interlopes; ce sont -des banquiers, des industriels, des agriculteurs -même, que, pour la plupart et entre parenthèses, -nous tutoyons… Et, à ce propos, -puisque te voilà, tu me permettras de te donner -une preuve d'amitié en te laissant cette petite -feuille où tu verras les avantages réservés aux -souscripteurs…</p> - -<p>—Je te remercie, Prosper.</p> - -<p>—Nous n'acceptons pas le premier venu!… -Eh bien, mon ami, dans cette grande, immense -affaire, ma place est assurée, taillée à ma -mesure, et, tu m'entends bien, je me considère -comme <i>y étant déjà assis</i>, et les pieds dans ma -chancelière…</p> - -<p>—Sinon les coudes au guichet de la caisse!…</p> - -<p>—Tu es dur. Évidemment je n'en suis pas à -passer à la caisse; et c'est ce qui te prouve le -sérieux de l'affaire; il ne s'agit pas pour ces -messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme -et de se laisser assiéger par tous les -claquedents de la littérature. La tenue sous -laquelle se présente l'entreprise nous oblige, -cela se conçoit, à une certaine décence dans la -manière de manifester nos appétits. Je n'ai pas -pu frapper à cette porte avant d'en avoir acquis -régulièrement tous les droits, sans quoi je -n'aurais pas pris la liberté de solliciter de ta -vieille amitié la petite avance…</p> - -<p>—N'en parlons pas.</p> - -<p>—Si, si! je te dois même des explications. Je -te dirai qu'il m'est interdit de m'adresser à -mon père. Écoute-moi; c'est une petite histoire. -Papa m'avait donné dix ans au maximum -pour me débrouiller à Paris. Ce n'est pas lui -qui m'aurait jamais fait observer que la dizaine -était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, -il a de l'ordre dans ses affaires, et je -me disais: il y pense, et il sera content le jour -où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, -voilà! Un jour que nous nous promenions, bras -dessus, bras dessous, à Vendôme… c'était après -l'Exposition… mon pauvre papa était si glorieux -d'exhiber à la ville et à la banlieue mon -ruban violet; il avait recueilli tant de compliments!… -comme nous passions sous la porte -Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités -de la ville, je ne sais quelle mouche m'a -piqué; spontanément, sans la moindre préméditation, -je me dis tout à coup: «Il faut que je -fasse un grand plaisir à papa.» Instantanément, -je lui presse le bras, je me penche à son -oreille, et je lui susurre la phrase que j'avais -sur la langue depuis dix ans: «Papa, je gagne -ma vie, etc.» Mon cher, il n'a pas soufflé mot, -tant ça l'a estomaqué. Mais après quatre pas, -voilà qu'il se retourne vers la porte monumentale, -et il prononce avec un brin d'emphase -qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera -notre arc de triomphe!…» Le coup avait -porté. Puis il m'a dit, plus simplement, une -minute après, en me serrant la main: «Tu -es un honnête garçon.» Eh bien! tu le croiras -si tu veux, je n'ai pas regretté mon mouvement.</p> - -<p>—En effet, tu es un honnête garçon. Et, -depuis lors, comment vis-tu?</p> - -<p>—D'expédients de toutes sortes… J'ai toujours -eu une belle écriture; je passe une partie -de la nuit en copies… J'ai été typographe… -J'ai été contrôleur dans un petit théâtre… J'ai -eu un emploi aux Pompes… Mon ruban m'est -avantageux.</p> - -<p>—Tu as dû perdre bien des amis?</p> - -<p>—Je m'en suis fait d'autres: il y a une certaine -commisération, chez les gens de lettres, -pour les pauvres bougres…</p> - -<p>—Mais tes amis influents?</p> - -<p>—Toutes les fois que j'ai obtenu un semblant -de secours ou de place, c'est à de presque -aussi gueux que moi que je l'ai dû.</p> - -<p>—Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais -garder un lourd loyer…</p> - -<p>—Si mon père venait à Paris!… Qu'il soit -témoin de ma déchéance, non! non! J'aime -mieux m'imposer des sacrifices et sauvegarder -les apparences. Il parle sans cesse de revenir -ici; il y reviendra; je ne sais ce qui le retient. -Mon «petit entresol» est un de ces <i>leitmotiv</i> -qu'il emploie volontiers, tu te souviens; il le -connaît; il se le représente. «Et qui as-tu reçu, -là, dans ce fauteuil Voltaire? parle, mon -garçon!…» Je dois citer un nom; j'en cite un, -ou deux, ou davantage!</p> - -<p>—Tu continues à aller à Vendôme comme -par le passé?</p> - -<p>—C'est mon bonheur et c'est mon supplice. -Lorsque j'ai eu un emploi, la difficulté était de -m'absenter, et j'en ai perdu plusieurs pour -avoir manqué du courage de me priver de Vendôme. -Vendôme est cause que je meurs de -faim; mais Vendôme me donne à manger quand -j'y vais. Y demeurer, toutefois, m'est interdit, -sous peine de culbuter le château de cartes où -ma réputation est assise. Te l'avouerai-je? Tu -vas te moquer de moi, mais tant pis! J'ai du -plaisir, là-bas, à vivre au milieu du songe que -Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, -jusque pour l'homme sans mérite, la -bonne odeur de l'encens; et quelque chose de -mes intimes convoitises en est satisfait. C'est -peut-être odieux, ce que je t'avoue là, ou ridicule; -mais je n'en suis pas à ça près…</p> - -<p>—Et qui voit-on encore à Vendôme?</p> - -<p>—Les Potu, toujours. Ils ont marié leur -fille aînée, la belle.</p> - -<p>—Autant que je m'en souvienne, le père -Potu n'était pas un bonhomme à s'en laisser -conter?</p> - -<p>—Ils sont pour moi pleins de sympathie, je -t'assure. La seconde fille est fort intelligente…</p> - -<p>—Et dans les «propriétés du Saumurois», -y vas-tu?</p> - -<p>—Mon père, depuis longtemps, semble s'en -désintéresser.</p> - -<p>—Prosper, il est temps que je te quitte. -Puisque tu as été si sincère avec moi, dis-moi, -mais là, sans ménagements, puis-je m'employer -à chercher aux embarras de ta situation une -solution pratique?</p> - -<p>—Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont -tout momentanés! La solution pratique, elle est -toute trouvée: c'est celle dont j'ai eu l'honneur -de t'entretenir. Avant trois mois, le journal -tirera à quatre cent mille exemplaires, et tu -seras remboursé du prêt que j'ai sollicité de ta -complaisance… Que dis-je? remboursé au centuple! -Si tu veux bien abandonner un instant -tes instincts de misonéisme et de provincialisme -arriéré, et profiter de l'avantage tout amical -que je t'offre de couvrir la première émission…</p> - -<p>—Merci, encore une fois, Prosper; je ne -manquerai pas d'y songer. Mais, dis-moi, ton -père n'est pas engagé dans l'affaire du journal?</p> - -<p>—Papa est un terrien: il ne croit qu'à la -vigne et au blé. Mais je ne désespère pas de le -convertir à l'évidence. Ah! il est clair que si -j'apportais les capitaux ou seulement portion -des capitaux de mon père; que si je t'amenais, -toi, avec la part que tu es libre de te tailler -dans le gâteau, ma situation au journal serait -étayée d'autant!…</p> - -<p>—Eh bien! adieu, Prosper.</p> - -<p>—Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!…</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>V</h3> - -<p>Prosper fut invité à venir à la maison, tout -à son aise et sans cérémonie. Il ne vint jamais. -Il m'écrivit qu'une affaire de la plus haute -importance l'appelait précisément à Vendôme. -Une autre fois, c'est un emploi qui l'enchaînait. -En compensation, il m'envoyait la revue -qu'il dirigeait, «sous les auspices du plus haut -patronage». Des noms pompeux s'étalaient en -effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et -Prosper me faisait part, obligeamment, d'une -innovation qu'il venait d'introduire: c'était -d'adjoindre aux «membres fondateurs» une -série de «membres bienfaiteurs» qui, moyennant -un versement de cent francs, auraient -droit à avoir leur nom inscrit en première -page.</p> - -<p>Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton -avant de retourner, moi aussi, dans -«mes propriétés du Saumurois».</p> - -<p><i>Les Girouettes</i> se trouvèrent aménagées au -mois d'août, non pas d'une manière très confortable, -car c'était une bien vieille bicoque, -mais de manière à y jouir paisiblement d'un -air pur et d'une vue large et simple; c'est le -propre caractère du pays.</p> - -<p>Les pièces étaient dallées de briques, les -cheminées étaient de taille à rôtir un veau à la -broche, les solives apparentes et grossières, le -plafond si élevé que des toiles d'araignées résistaient -aux têtes de loup les mieux emmanchées. -Mais nous avions de grandes fenêtres à meneaux -avec des sculptures naïves et des nids d'hirondelles, -des lucarnes hautes comme le toit, un -toit haut comme la maison, et des girouettes -imitant le sifflement du merle et le miaulement -des chats dans la nuit.</p> - -<p>Au pied d'une terrasse aux balustres noircis -par les pluies séculaires, les toitures d'ardoises -et les cheminées du village, pressées, cahotées, -brinqueballant comme les coiffes de paysannes -qui dégringolent un chemin creux, s'en allaient -tomber dans la Loire. La Loire, splendide en -sa paresse étalée, léchait de longs bonbons de -sable rose entre les peupliers disproportionnés -de ses deux rives, portant ici un bateau plat, -plus spacieux que la place de l'Église, et là-bas -un autre semblable, réduit aux dimensions d'un -sabot. A droite, au loin, c'est la Vienne aimable, -qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous -les saules; en face, la Vallée d'Anjou plane et -feuillue, que l'été avancé couvre d'or; à gauche, -les coteaux qui portent le vin.</p> - -<p>Quelles journées! quels soirs délicats passés -à respirer l'odeur des pêches d'espalier d'un -verger situé au-dessous de notre terrasse, ou -bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive -sur la Loire!</p> - -<p>Une saveur paysanne se mêlait par instants -à l'arome des fruits mûrs, et aussi des bribes -presque insaisissables de la fumée des fours où -l'on cuit le pain.</p> - -<p>Quand nous montions à nos chambres, nous -n'étions pas las de regarder la calme campagne. -Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, -énorme insecte nocturne, semblait garder les -vignes de M. Quinqueton. Nous nommions ce -moulin, entre nous, «l'Hypothèque». Le terme -barbare, l'étrangeté de l'objet et l'horreur de la -chose signifiée nous rappelaient la situation -équivoque de mon vieil ami de Vendôme. -Comme un dragon ailé, «l'Hypothèque» se -tenait immobile à l'entrée du trésor, mais frémissant -au plus léger souffle; et quand ses -longues antennes bougeaient, la lune étant -basse, le compas de leur ombre au loin, entre -les lignes rigides des échalas, avait l'ouverture -d'un pas d'homme.</p> - -<p>—Ce pauvre monsieur Quinqueton!… -L'Hypothèque le mangera!</p> - -<p>Septembre vint; les raisins mûrirent; on -commença à parler des vendanges. Des chariots -passaient fréquemment sur la route, accompagnés -d'une étrange mélopée sur deux ou trois -notes graves: ils transportaient des fûts vides. -Le village retentit bientôt de coups de maillet -sur des caisses sonores, curieux prélude des -fêtes de Bacchus; sous chaque hangar, en -chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; -enfin, l'air du pays fut imprégné d'odeurs nouvelles: -celle des raisins meurtris, douce et sucrée; -celle des pressoirs, des celliers, humide et -moisie, et de l'acidité des cuves bouillantes et -de la saveur âpre et traîtresse du vin nouveau.</p> - -<p>Personne ne vendangeait les vignes de -M. Quinqueton.</p> - -<p>On s'en inquiéta. Le maire dut faire protéger -la récolte.</p> - -<p>Or, un soir, une ombre fut signalée dans le -clos Quinqueton. Il était dix heures environ, -la lune était à son déclin, mais les étoiles brillaient. -On distinguait une forme humaine qui -avançait entre les ceps, d'un pas inhabile, et -marquant, du bras droit, une sorte de mesure -aux temps réguliers, comme eût fait quelqu'un -comptant les pieds de vigne. C'était une femme. -La clarté incertaine, trompant sa marche, la -faisait enfoncer tout à coup, ou culbuter -contre une motte de terre. Elle disparut derrière -un groupe de pêchers en plein vent. Nous -fûmes très intrigués. Qui était cette femme?</p> - -<p>C'était madame Pacaud; je l'appris dès le -matin par un mot du notaire, qui me mandait -en même temps, en ma qualité de «mitoyen», -que la vendange Quinqueton allait être vendue -«debout» et la terre par autorité de justice.</p> - -<p>C'était fait! la grande bête au clair de lune, -l'Hypothèque… elle mangeait le pauvre monsieur -Quinqueton!…</p> - -<p>Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, -madame Pacaud dans les vignes. Elle n'était -déjà plus très jeune, vingt ans auparavant; elle -n'avait pas changé beaucoup; à la lorgnette, -je la reconnaissais bien.</p> - -<p>J'allai au-devant d'elle. Elle me prit pour le -clerc du notaire. Je lui dis:</p> - -<p>—Mais non! je suis le petit Francis, qui -jouait autrefois avec Prosper.</p> - -<p>Ma rencontre ne lui plaisait point; je vis -l'embarras de sa figure. Tout un drame y fut -apparent: la surprise, la crainte d'être bernée, -l'examen attentif de ma personne, l'envie de -se donner le plaisir de me reconnaître, de parler -des temps anciens, la curiosité de savoir -comment j'étais là, puis le rappel de quelque -nécessité supérieure qui lui interdisait sans -doute de parler.</p> - -<p>—Je ne veux point vous gêner, madame -Pacaud; j'avais seulement l'intention de vous -souhaiter le bonjour et de vous demander des -nouvelles de monsieur Quinqueton…</p> - -<p>—Il va bien.</p> - -<p>—C'est l'essentiel. Je ne vous demande pas -de nouvelles de Prosper: je l'ai vu à Paris.</p> - -<p>—Nous savons ça, monsieur Prosper nous -l'a dit. Ah! bien! si je pensais me trouver nez à -nez avec monsieur Francis dans le Saumurois!…</p> - -<p>Elle était émue, madame Pacaud. Ma présence -inopinée, mais plus encore le poids écrasant -du silence qu'elle était tenue d'observer, -la suffoquaient. C'était une bonne femme de -soixante-cinq ans environ, aux traits ordonnés, -à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme -et était vêtue avec une extrême propreté.</p> - -<p>—Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, -madame Pacaud. Le monde est si petit! -Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à -trois enjambées de chez moi?…</p> - -<p>—A trois enjambées? Vous habitez donc ici! -fit-elle, sans cacher son effroi.</p> - -<p>—J'habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier -que vous voyez là.</p> - -<p>—Un Parisien! vous voulez rire, monsieur -Francis!…</p> - -<p>—Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, -je vous montrerai mes titres de propriété.</p> - -<p>Je sentais bien que par là je la poussais dans -ses derniers retranchements. Étant propriétaire -voisin, j'étais destiné à apprendre la vente, et -sur l'heure. Il était vain désormais d'essayer -de me taire la détresse de son maître. La fin -du drame se joua dans son regard affolé; puis -la joie de parler noya un moment sa douleur -même.</p> - -<p>Son premier cri fut:</p> - -<p>—Vous ne direz rien à monsieur Prosper!</p> - -<p>—Je vous le promets, madame Pacaud.</p> - -<p>—Eh bien! c'est des «mentis», tout ce que -je vous ai dit!… Oui. Et d'abord monsieur -Quinqueton ne va pas bien.</p> - -<p>—Sa santé?</p> - -<p>—Sa santé, et puis tout. Pour commencer, -monsieur a eu une congestion.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Faut être juste, c'est de sa faute!</p> - -<p>—Comment! de sa faute?</p> - -<p>—Si monsieur n'avait pas été si cachottier, -le malheur ne serait pas arrivé.</p> - -<p>—Expliquez-vous!</p> - -<p>—Oh! je vois que je vas être obligée de vous -en dire davantage. Une fois qu'on a commencé, -c'est comme à confesse, il n'y a pas, il faut -fureter dans les coins jusqu'à ce qu'on ait déclaré -le plus petit péché… Monsieur Francis, -nous avons passé par des histoires, allez!… -Monsieur Quinqueton est ruiné!</p> - -<p>Après ce mot, ses bras, ses traits et l'animation -de son regard tombèrent: elle ressemblait -à une femme qui voit descendre le cercueil de -son petit dans la fosse. Mais elle reprit:</p> - -<p>—Je m'aperçois que je commence par la -fin!… C'est parce que c'est le principal et que -ma langue ne l'a pas retenu. Je ne l'ai jamais -dit encore à personne. Vous ne le répéterez pas -à monsieur Prosper, au moins!…</p> - -<p>—Comment! Prosper ne sait pas?…</p> - -<p>—Il ne faut pas que monsieur Prosper le -sache: monsieur en mourrait.</p> - -<p>—Bah!</p> - -<p>—Savez-vous comment il a eu son attaque, -monsieur Francis? Je vas vous le dire: ça n'est -pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! -C'est de ce que j'ai découvert le pot aux roses.</p> - -<p>—Cependant, il me semble qu'il est de toute -nécessité que Prosper, qui peut compter sur -l'héritage de son père… qui peut l'escompter, -même…</p> - -<p>—Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je -vois déjà que j'ai eu la langue trop longue. -Alors, je vas donc être obligée de vous en dire -encore plus pour vous empêcher de parler…</p> - -<p>—Soyez convaincue, madame Pacaud, que -c'est dans l'intérêt de Prosper, uniquement, -que je me place, intérêt que je crois connaître -mieux que personne, attendu que…</p> - -<p>—Non, monsieur Francis, non, vous ne le -connaissez pas mieux que personne. Il y a -quelque chose que vous ne connaissez pas, -je le parie bien: vous n'avez pas entendu -parler d'un mariage que ce pauvre monsieur -faisait mijoter depuis des années… Faut-il vous -dire avec qui? Eh! mon Dieu! puisque j'ai tant -fait que d'être bavarde, avez-vous entendu -parler de mademoiselle Potu? Elle n'est pas ce -qu'on appelle une beauté, non; ce n'est pas -comme sa sœur qui a épousé un hussard; mais -son père a un château du côté de Lavardin, et -il dit comme ça qu'il veut un gendre qui ne -soit pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant -que le hussard, qu'on ne connaissait ni d'Ève -ni d'Adam, leur aurait causé des surprises… Ce -serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, -qui serait comme qui dirait promise, à cette -heure, à monsieur Prosper.</p> - -<p>—Prosper ne m'a pas parlé.</p> - -<p>—Il est discret! L'occasion où je m'en suis -aperçue, ça été pour sa décoration: il n'en -avait soufflé mot à âme qui vive, monsieur, -non, pas même à son père!… Ça devait pourtant -lui faire tic tac, hein? Quand on pense -que monsieur Foureau, le principal du collège, -qui pétitionne depuis dix-huit ans pour l'avoir, -lui, le ruban violet, ne le tient pas encore!… -Faut-il donc qu'il en ait fait, dans ce Paris, le -cher mignon! On dit qu'il est savant. Combien -que ça lui rapporte, jusqu'au jour d'aujourd'hui, -par exemple, ça n'est pas à moi de vous -l'apprendre; mais il faut tenir compte de -l'honneur. A présent, pour le reste, une fois -marié à mademoiselle Potu!…</p> - -<p>—«Une fois marié à mademoiselle Potu!» -Voyons, voyons! raisonnons un peu, madame -Pacaud. En accordant la main de sa fille à -Prosper, le père de mademoiselle Potu a peut-être -pu faire fonds sur la fortune présumée -de monsieur Quinqueton, le juge de paix, -que tout le monde à Vendôme connaît comme -possédant des propriétés dans le Saumurois…</p> - -<p>—J'entends bien, mais monsieur Potu, -voyez-vous, ça n'est pas ça qui lui fera ni -chaud ni froid: il est riche comme Crésus.</p> - -<p>—Cela n'est pas une raison!</p> - -<p>—Et les jeunes gens, monsieur, que c'est -comme deux tourtereaux! Vous ne voudriez -pas les séparer? Non, rien que d'y penser, je -sens mon cœur qui se fend.</p> - -<p>—Soyons logique, madame Pacaud. Vous -me disiez précisément, il n'y a qu'un instant, -que la nouvelle de l'infortune de monsieur -Quinqueton serait sans influence sur la décision -du papa Potu. J'en reviens à mes moutons: le -parti le plus sage, et j'ajouterai le seul digne, -à l'heure présente, est d'avertir Prosper.</p> - -<p>—Vous voulez tuer son père; c'est votre -idée bien arrêtée! Monsieur Quinqueton n'a -pas voulu dire à son fils qu'il était obligé de -s'endetter pour la chose de ces maudits cépages -américains. Demandez-lui pourquoi il ne l'a pas -dit à son fils! A son fils? Mais c'était pour lui -payer sa pension à Paris qu'il empruntait de -l'argent sur ses terres! Il aurait mieux aimé -engager les balances de la justice—c'est sa -manière de parler que je vous rapporte—plutôt -que d'enrayer l'avancement de son fils.</p> - -<p>—L'avancement de son fils?…</p> - -<p>—Vous n'êtes pas sans savoir que monsieur -Prosper a à Paris une haute situation. C'est un -garçon qui ne pouvait pas faire autrement que -d'être distingué par ses chefs. Monsieur a été -à Paris pendant l'Exposition; son fils l'a reçu -chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! -C'est les propres paroles de monsieur. Voilà -des choses qu'on n'oublie pas. Donc, monsieur -Prosper, ces derniers temps, était en passe -d'obtenir quelque chose comme un gros avancement… -Ah! dame! dans une corbeille de mariage, -c'est encore d'un plus joli coup d'œil -qu'une truelle à poisson!… Mais voilà!… Écoutez-moi -bien, monsieur Francis, vous qui êtes -de Paris, vous me comprendrez certainement: -qui ne donne rien n'a rien, comme dit l'autre. -Il paraît donc que, moyennant une dizaine de -mille francs, monsieur Prosper passait haut la -main par-dessus les épaules aux camarades. -Ah! aujourd'hui, à ce qu'on dit, c'est l'assaut: -l'honneur et la victoire à celui qui arrive le -premier. Dix mille francs! c'est que ça ne -traîne pas dans les bas de laine, un lingot de -ce calibre-là. Enfin, monsieur a dit comme ça: -«Prosper a été honnête et loyal avec moi: il -m'a averti le jour où il s'est trouvé en état de -gagner sa vie, et, depuis ce temps-là, il ne -m'a plus guère demandé qu'une centaine de -francs par-ci par-là; aujourd'hui il s'agit de lui -donner un coup de main: c'est pour son établissement -définitif; il me rendra le bienfait au centuple, -et déjà il me promet six pour cent de -mon argent.»—«Qui sait, que je lui ai fait -observer, si monsieur Prosper ne va pas nous -sortir de là avec la Légion d'honneur? Ha! ha! -est-ce qu'il a fait tambouriner à l'avance pour -son ruban violet? Non. Eh bien!…»—«Vous -avez raison, ma fille, m'a dit monsieur, et -Prosper aura ses dix mille francs.»</p> - -<p>Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si -j'avais su où c'était que ce pauvre monsieur -les prenait!…—Dieu de Dieu! est-il bien possible -qu'un homme vivant soit fermé comme -la tombe! Il les prenait, ces dix mille francs, -sur l'argent qu'il avait de côté pour payer les -intérêts à ses prêteurs! et savez-vous ce que -c'était, ces dix mille francs? c'était le fond de -son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il -arrivé là? et pourquoi n'avait-il pas vendu ses -biens? Je vas vous le dire: c'était de peur que -ça ne fasse jaser à Vendôme avant que monsieur -Prosper soit tout à fait établi!</p> - -<p>—Avant que Prosper soit tout à fait établi!…</p> - -<p>—C'est d'un bon père de famille, monsieur -Francis!</p> - -<p>—Mais, après?… après?… lorsque Prosper -eût été tout à fait établi?</p> - -<p>—Après? Mais ce pauvre monsieur comptait -que son fils serait en état de lui avancer à son -tour.</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Monsieur Prosper lui avait affirmé qu'il -se ferait dans les vingt mille avant un an au -bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent -mille!… Ajoutez à ça la dot de mademoiselle -Potu: tout s'arrange et finit bien, comme dans -les pièces de théâtre.</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Ça va donc être à moi, monsieur Francis, -de vous faire une petite question. Allons! Vous -qui connaissez monsieur Prosper à Paris, -c'est-il votre avis qu'il sera bientôt en état -d'aider son père?</p> - -<p>—… D'aider son père?</p> - -<p>—Voyons! c'est-il vrai qu'il y a à Paris des -positions qui rapportent des cent mille?</p> - -<p>—Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud.</p> - -<p>—Oui, mais là, selon vous, monsieur Prosper -est-il un homme à s'avancer à ces grades-là?</p> - -<p>—Tout est possible, madame Pacaud.</p> - -<p>—Oh! je vois bien, allez, que vous n'y -croyez point!</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>VI</h3> - -<p>Madame Pacaud faillit tomber du haut du -songe que Vendôme se faisait de Prosper. Plus -que l'accident de son vieux maître et sa ruine, -cette chute de rêve menaçait de la démoraliser.</p> - -<p>J'emmenai madame Pacaud déjeuner aux -<i>Girouettes</i>. Nous essayions de la distraire pour -qu'au moins elle mangeât.</p> - -<p>—Mon estomac est tordu comme un linge -à essorer, monsieur, madame; vous n'y feriez -pas passer un grain de millet à nourrir les -oiseaux.</p> - -<p>Elle était tiraillée par la crainte que mon peu -de confiance correspondît à la réalité, et par le -désir—plus fort que tout—que ses chimères -ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, -elle me boudait un peu, parce que j'avais -molesté ses chimères.</p> - -<p>—Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez -Prosper!</p> - -<p>—Ça ne se peut pas!</p> - -<p>—Alors, que monsieur Quinqueton lui-même -l'avertisse!</p> - -<p>—Il aimerait mieux se faire périr!</p> - -<p>—Donc, que Prosper reste dans l'ignorance.</p> - -<p>—Ça ne se peut pas non plus, s'il faut aider -à présent son père!</p> - -<p>—Avertissez Prosper.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Allez au diable, ma chère madame Pacaud!</p> - -<p>Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant -devoir intervenir.</p> - -<p>—Écoutez!</p> - -<p>D'un bond, elle fut debout.</p> - -<p>—Oh! tout beau!… tout beau!… Je n'ai -pas trouvé le moyen d'aplanir les difficultés. -J'examine simplement ce qu'il est en mon pouvoir -de faire; et ce que je pourrai, je le ferai. -Entendez-moi bien: il n'est pas admissible -que Prosper ne soit pas informé de la fâcheuse -santé de son père.</p> - -<p>—Mais, monsieur…</p> - -<p>—Cela est inadmissible, madame Pacaud. -Il faut que vous écriviez sur l'heure à Prosper -quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, -votre papa va bien pour le moment; mais -nous avons eu des inquiétudes pour sa santé -la semaine passée; vous devriez bien venir le -voir.»</p> - -<p>—Mais, monsieur!…</p> - -<p>—Il viendra. Pour éviter tout désordre, -taisez-vous sur les causes morales qui ont -altéré la santé de monsieur Quinqueton…</p> - -<p>—Monsieur Francis, laissez-moi parler!</p> - -<p>—Parlez, madame Pacaud.</p> - -<p>—Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi -c'est que je n'ai pas tout de suite envoyé une -dépêche à monsieur Prosper: je n'aurais pas pu -tenir ma langue de lui tout raconter.</p> - -<p>—Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la -dépêche et vous n'avez rien raconté.</p> - -<p>—Sans doute, monsieur Francis, mais quand -il arrivera…</p> - -<p>—Laissez-moi parler à mon tour: quand il -arrivera, je serai là, ou je serai sur le point -d'arriver par le premier train: vous pourrez -bien tenir votre langue une heure!</p> - -<p>—Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? -Vous ferez ça pour nous?</p> - -<p>—Vendôme est sur le chemin de Paris; -nous pensions quitter la campagne ces jours-ci, -et je serai heureux de revoir monsieur Quinqueton. -Mais ce n'est pas cela: il est indispensable -que quelqu'un ici surveille la vente -des vendanges et s'occupe de la vente des -terres; vous ne pouvez, madame Pacaud, -laisser plus longtemps seul monsieur Quinqueton; -vous retournerez à Vendôme et direz -à votre maître que je m'acquitterai du soin -de ses affaires du Saumurois, et que je lui -en rendrai compte avec toute la discrétion -que l'on ne serait peut-être pas en droit -d'attendre d'un homme d'affaires salarié. Ma -présence à Vendôme sera d'ailleurs moins -suspecte que toute autre. Quant à Prosper, -eh bien, nous déciderons avec monsieur -Quinqueton s'il convient ou non de lui -parler.</p> - -<p>—Je vas vous embrasser, monsieur Francis! -il le faut. Madame, bien sûr, n'en sera -point jalouse? Et dire que j'ai failli ne point -vous adresser la parole ce matin!… Ah mais! -c'est qu'un peu de plus, vous ne m'auriez pas -fait desserrer les dents!</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>VII</h3> - -<p>Une huitaine de jours après, je prenais -tristement le train pour Vendôme. Je n'avais -point de fort bonnes nouvelles à donner à monsieur -Quinqueton: les opérations de la vente -étaient déplorables; toutefois, j'avais obtenu de -quelques créanciers de surseoir à l'aliénation -d'une partie du domaine, ce qui permettrait au -propriétaire de s'en défaire plus avantageusement -à l'amiable; mais, tous comptes faits -approximativement, le prix total ne couvrirait -pas les sommes garanties par hypothèque. Ah! -s'il pouvait être temps encore de sauver les dix -mille francs confiés à Prosper!…</p> - -<p>Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de -la gare de Vendôme, d'apercevoir Prosper, -tout jovial, l'œil animé, la joue heureuse et -venant au-devant de moi les deux bras tendus! -N'avait-il pas encore vu l'état de son père? Il -en ignorait, en tout cas, la cause.</p> - -<p>—C'est gentil à toi, mon vieux, de venir voir -le papa dans son patelin!… c'est gentil!…</p> - -<p>—Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, -d'accourir au-devant de moi à la gare.</p> - -<p>—Tu serais arrivé une heure plus tôt, nos -trains se croisaient: j'ai eu tout juste le temps -d'embrasser mon père. Hein! quel coup!</p> - -<p>—Comment va-t-il?</p> - -<p>—Très bien! Il est sauvé. D'abord je lui ai -remonté le moral. Ne se faisait-il pas du mauvais -sang!…</p> - -<p>—C'est que, sans doute, il avait ses raisons…</p> - -<p>—Tu sais le mystère qu'il me tenait caché?</p> - -<p>—J'arrive du Saumurois… Mais toi, Prosper?…</p> - -<p>—Madame Pacaud m'a tout dit.</p> - -<p>—Ah! parfait.</p> - -<p>—J'ai failli le prendre de haut; non pour la -perte des vignobles, mais pour les cachotteries. -Mon pauvre bonhomme de père était tout -tremblant: «Mon garçon, j'attendais que tu -fusses de taille à faire fi de cent arpents de -vigne…» Alors j'ai dit: «Papa, vous avez bien -fait!»</p> - -<p>—En effet!… si tu es de taille!</p> - -<p>—Cette bêtise! Tu n'as donc pas vu le -lancement de l'<i>Intégral</i>?</p> - -<p>—Ah! c'est le fameux journal?</p> - -<p>—Affaire magnifique, mon ami!… dépasse -toutes prévisions!… Nous pouvons vivre deux -ans sans réaliser un rouge liard de bénéfices. -En attendant, nous pénétrons dans le plus petit -hameau; tu as dû voir notre feuille à la campagne; -à Vendôme, elle est entre toutes les -mains; je vais avoir l'honneur de te montrer -mon portrait sur les murs!… Que je te dise: -madame Pacaud, hier soir, à la brune, a lacéré -une affiche pour apporter triomphalement mon -effigie à la maison.</p> - -<p>—C'est la gloire.</p> - -<p>—Pour qui n'exagère pas, c'est l'aisance, -ou, si tu préfères, une prospérité honorable… -Ah! mon vieux Francis, tu n'as pas eu de nez.</p> - -<p>—Qui ça?… moi?…</p> - -<p>—Toi, malin! Est-ce que je ne t'ai pas mis -à même d'avoir part au magot? La confiance -t'a manqué: tant pis pour toi!… Oh! je ne -t'en veux pas; d'ailleurs, tu t'es montré avec -moi d'une correction dont je te saurai gré.</p> - -<p>—Dis-moi, Prosper, je vais te poser une -question peut-être indiscrète; mais je sais que -ton père t'a confié dernièrement une certaine -somme. L'as-tu tout entière employée?</p> - -<p>—Parbleu!</p> - -<p>—Aïe! aïe!</p> - -<p>—Qu'en veux-tu faire? En aurais-tu besoin -personnellement?… Tu peux parler, Francis.</p> - -<p>—Il s'agit des créanciers de ton père… La -vente ne couvrira pas… Enfin, on calcule qu'il -restera bien sept à huit mille francs impayés.</p> - -<p>—Baste! je me mets dans la manche du -député de là-bas!… Comment s'appelle-t-il?… -Il n'y a qu'à ouvrir le Bottin… Et je fais fermer -la bouche à tous ces piaillards. Le journal, -vois-tu, est aujourd'hui la seule puissance. -Si mon bonhomme de père était plus ingambe -et plus jeune, et si des liens—dont j'aurai à -te faire part—ne nous retenaient à Vendôme, -je l'aurais, en quinze jours, fait nommer où il -m'eût plu.</p> - -<p>—Ta position au journal est solide, cela va -sans dire?</p> - -<p>—Je suis assis sur les dix mille francs de papa.</p> - -<p>—Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu -la fais valoir, j'espère?</p> - -<p>—Écoute, enfant: deux chroniques de tête, -par mois, signées Tristan de Mélisande, à -dix louis l'une: c'est déjà de quoi caler les -joues d'un être humain, même pubère? A -l'office des annonces, maintenant, et pour -débuter seulement—en six mois on estime que -le chiffre d'affaires centuplera—la ration -m'est doublée. Mais, que vois-je?… Ne te -pâmes-tu point? Ajoute qu'il ne m'est pas -interdit de faire passer au rez-de-chaussée un -feuilleton bâclé en douze nuits ou commandé -dans les prisons.</p> - -<p>—Le traitement d'un préfet.</p> - -<p>—De première classe.</p> - -<p>—… Mais, il est vrai, révocable…</p> - -<p>—J'ai un contrat en bonne forme. L'essentiel, -toutefois, dans nos boîtes, est, je l'avoue, -de s'imposer…</p> - -<p>—J'approuve ta prudence.</p> - -<p>En passant le long d'un grand mur bariolé -d'affiches, Prosper me dit:</p> - -<p>—Regarde.</p> - -<p>Et, de la canne, il m'indiquait un médaillon -entre vingt autres inégaux et agglomérés -comme les yeux d'un bouillon. Le médaillon, -de taille moyenne, contenait des traits que j'eus -du mal à reconnaître, mais une banderole portait -le nom de Tristan de Mélisande.</p> - -<p>—Tu vois, dit Prosper, je ne mens pas.</p> - -<p>Nous arrivâmes à la maison du juge de paix. -Madame Pacaud vint nous ouvrir. Elle semblait -fort tranquillisée; elle regardait Prosper -comme au temps où elle admirait son intrépidité; -par contre, il me parut qu'elle ne m'envisageait -pas d'un bon œil. Était-ce qu'elle -avait honte de n'avoir pu tenir sa langue?</p> - -<p>—Eh bien, madame Pacaud, comment cela -va-t-il?</p> - -<p>—Mais… tout va très bien! me dit-elle.</p> - -<p>Le ton m'en disait plus que n'eussent fait de -nombreuses paroles: elle me reprochait de ne -lui avoir point embelli la situation, lors de son -voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, -en moins d'une heure, avait retourné les -visages comme un gant et vaporisé dans la -maison l'optimisme et l'espérance.</p> - -<p>On me conduisit à M. Quinqueton, qui était -assis dans un fauteuil, un peu hébété par les -crises récentes, et comparable, si j'ose dire, -après extraction de son secret, à une récente -accouchée. Mais sa molle joue et sa paupière -pudique, froissées par le coup brutal, étaient -réanimées en dessous par un nouvel élixir.</p> - -<p>J'avais dessein de l'entretenir des opérations -effectuées, en partie par mes soins, dans le Saumurois; -mais, en vérité, il semblait assez peu -curieux de les connaître, en présumant le -résultat mauvais, tandis que, décidément, la -journée était à la détente et presque à la joie. -Je me fis l'effet d'un trouble-fête et me demandai, -un moment, pourquoi et comment j'étais -là. Boudé par madame Pacaud, qui m'avait -fait venir, porteur de faits précis qui jamais -n'agréèrent à M. Quinqueton, et continuant à -jouer vis-à-vis de Prosper le rôle ingrat de confident -sceptique: quel parti meilleur me restait-il -à adopter que celui de prendre le premier -train?</p> - -<p>J'avisai M. Quinqueton que, rassuré sur sa -santé, je ne comptais faire à Vendôme qu'un -court séjour. M. Quinqueton et Prosper eurent -un même sourire, ce sourire de complicité -heureuse des enfants qui cachent un petit cadeau -sous la serviette de leurs parents, le jour de -leur fête; et ils dodelinèrent de la tête: non, -non! on ne s'en va pas comme cela.</p> - -<p>M. Quinqueton m'attira à lui.</p> - -<p>—Vous ne vous en irez pas avant que nous -ne vous ayons fait faire la connaissance de -quelqu'un.</p> - -<p>Et Prosper eut un large rire.</p> - -<p>—Ah! ah! fis-je, il y a du mystère!</p> - -<p>—Il y a du mystère.</p> - -<p>Je dus me frotter les mains, simulant la -gaieté de celui à qui l'on en annonce une bien -bonne.</p> - -<p>—Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, -on prétend qu'il n'y a point de bonheur qui -n'ait son revers; mais il est peut-être juste de -soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois -une certaine compensation. Pour ma part, -j'ai été secoué, ces derniers temps, comme on -ne secoue pas un vieux prunier… eh! eh! la -comparaison n'est pas mauvaise: il ne reste -pas un seul fruit à l'arbre. Si ce n'était que -moi, mon Dieu, à mon âge on n'a ni coquetterie -ni grand appétit; mais mon dénuement -n'est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis -vous le confier, caressait un joli projet de mariage.</p> - -<p>Je m'inclinai.</p> - -<p>—Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, -j'ai eu la bouche amère quand il m'a fallu avouer -au père de la jeune fille que mes propriétés du -Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions -testamentaires le poids d'un de mes cheveux -blancs… Entre nous, on peut confesser -sa faiblesse: j'aurais eu moins de dépit à voir -vendre, devant ma porte, ma paillasse et mon -bois de lit.</p> - -<p>On reconnaissait bien là le M. Quinqueton -«faraud» qui n'avait pas remis le pied dans -le Saumurois du jour où il y eût été exposé à -rencontrer un créancier.</p> - -<p>—Notez, dit-il, qu'aucune parole n'avait -encore été prononcée qui pût engager les deux -familles: chacun a sa fierté… Oh! oh! c'est -qu'il s'agit d'un contrat qui fera date dans -l'étude du notaire! L'avenir glorieux de Prosper, -voilà le coup de fouet que j'attendais pour -oser la demande officielle. Eh bien! mon cher -monsieur, vous ne croirez pas que c'est ma -fausse position, précisément, qui nous a fait -tomber la poire dans la main! Vous me direz -que c'est donc qu'elle était mûre. Ah mais! -c'est qu'elle aurait aussi bien pu blettir sur la -branche.—«Sacrédié, mon cher Quinqueton», -m'a dit le père de la jeune fille… Faut-il vous -le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise -de la voir entrer ici, car nous l'attendons. -C'est un homme carré en affaires et qui n'y va -pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton», -m'a dit monsieur…—Ah! le bout de la -langue me démange…—«voici cinq ans et -trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l'état -de votre fortune et que vous vous endettez pour -subvenir aux besoins de votre garnement de -fils». Il le savait, monsieur!… «Je n'attendais -que votre confidence», m'a dit monsieur… -mettons monsieur X… «pour vous parler à -cœur ouvert. Comment ai-je appris vos petites -misères? Par ma police, donc! Et pourquoi -est-ce que j'ai lancé ma police à vos trousses? -Tiens! à cause de l'intérêt que je vous porte, -sacrédié! et à cause d'un certain sentiment qui -unit nos enfants.»—«Oh! oh! lui ai-je fait, -c'est donc vrai, Potu, vous y pensez donc?…» -Tant pis! le nom m'a échappé!—«Si j'y -pense! et vous, vieux gredin?»—«Oh! moi… -Mais mes vignobles?…»—«Je donne deux -cent mille francs à ma fille, c'est-il assez pour -deux personnes?»—«Bonté du ciel!»—«Ne -me remerciez pas», me dit Potu, «ma -fille n'est pas taillée pour épouser un marquis»… -Attrape ça, Prosper! «D'ailleurs», -dit-il, «je suis moi-même plus autoritaire qu'un -sultan, et je veux me payer un gendre qui me -tienne dans le creux de la main.»</p> - -<p>—Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de -prendre un peu exactement mes mesures!</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous dites de tout cela? me -demanda M. Quinqueton.</p> - -<p>Je ne disais rien de tout cela.</p> - -<p>—Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, -que Francis va s'emballer!…</p> - -<p>M. Quinqueton reprit:</p> - -<p>—Que Potu vienne pour la première fois -faire allusion à un mariage entre nos enfants le -jour où je lui annonce mon infortune, ça, c'est -le fait d'un gentilhomme. Mais que ceci se produise -dans la semaine même où Prosper nous -arrive de Paris avec une situation qui lui permet -de demander, pour la première fois et le -front haut, la main d'une héritière, voilà ce -que j'appelle une rencontre providentielle.</p> - -<p>Madame Pacaud ouvrit la porte précipitamment -et nous lança:</p> - -<p>—Voilà monsieur Potu!</p> - -<p>Elle avait la figure épanouie, arrondie en -galette; elle avait du nom de M. Potu plein la -bouche.</p> - -<p>M. Quinqueton et son fils firent tous les -deux, de la main, ce geste qui semble élargir -l'espace devant un personnage important. -D'instinct, je les imitai. A nous trois, nous -étions la foule qui s'écarte devant les pas d'un -potentat.</p> - -<p>La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement -avec celle que venait de m'évoquer -le juge de paix; ou, du moins, si elle était -d'un homme, à n'en pas douter, «carré en -affaires», c'était un de ses angles tranchants -qu'il poussait brutalement dans le bel espace -élargi devant lui par nos bras accueillants, par -le retrait de nos corps, par nos bouches en -cœur.</p> - -<p>—Bonjour, Potu!</p> - -<p>—Bonjour, monsieur Potu!</p> - -<p>—Bonjour.</p> - -<p>A sa façon de dire «bonjour», on connaissait -que cet homme avait des chiens, qu'il -montait à cheval et qu'il aimait, le matin, faire -le tour de ses communs, la cravache à la main, -en se fouettant les mollets. Je jugeai décent de -me retirer. On me présenta; il ne me reconnut -pas.</p> - -<p>—Charmé, monsieur, dit-il. Vous n'êtes pas -de trop. Je regrette de ne pouvoir dire sur la -place publique ce que j'ai à dire.</p> - -<p>Il n'accepta point de siège. Il se promena -pesamment dans la pièce. Il avait le menton -rasé, le teint d'un fruit superbe qui garde, sous -la peau, des rayons de soleil, les moustaches -jaunies du fumeur, des favoris d'un blanc -immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets -d'acier.</p> - -<p>Il se tourna soudain vers Prosper et dit:</p> - -<p>—Mais vous êtes fou, mon garçon!</p> - -<p>Les Quinqueton s'affaissèrent. Une demi-minute -s'écoula. M. Potu dit:</p> - -<p>—Sacrédié!</p> - -<p>Puis on sentit qu'il allait parler; mais il préférait -encore recourir à son juron, qu'il répéta -avec des intonations énergiques signifiant sa -colère et le regret qu'il avait de ce qui arrivait.</p> - -<p>—Sacrédié de sacrédié de sacrédié!…</p> - -<p>C'était le mot qui ouvrait l'écluse; le flot -s'épancha.</p> - -<p>M. Potu croisa les bras et s'adressa à Prosper:</p> - -<p>—Alors, vous êtes sérieusement journaliste?</p> - -<p>Prosper tomba des nues, se releva, eut une -étincelle de révolte, voulut parler. On le -coupa.</p> - -<p>—Et vous étalez votre photographie sur les -murs, comme un barnum, un cabotin, une -chanteuse de beuglant?… Et vous croyez que -ça nous amuse, et que ça nous honore, hein? -et vous venez nous coller ça en face de ma -grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni -sortir de chez moi sans me heurter à ces vingt -faces patibulaires dont le tiers pour le moins a -passé devant le jury sous l'inculpation d'attentat -aux mœurs! Et vous allez nous servir tous -les quinze jours une tartine comme celle que -j'ai lue avant-hier dans un journal qu'un aboyeur -m'a mis de force dans la main, où vous refaites -le plan de l'Europe et celui de la société, où -vous traitez de Dieu, du Pape, de l'Enfant, de -la Femme, du Capital et du Salariat, avec l'assurance -d'un pilier de taverne et l'ignorance de -mon garçon d'écurie! Et vous êtes payé pour -ça!</p> - -<p>—Mais, monsieur!… fit Prosper.</p> - -<p>—Vous voudriez bien me le faire croire!</p> - -<p>—Je le prouverai.</p> - -<p>—Taisez-vous! Vous vous perdez corps et -biens. Est-ce que vous me prenez pour un jobard? -Est-ce que vous vous imaginez que j'ai -doublé la fortune de mon père en donnant dans -les panneaux? Est-ce que vous croyez que je -m'appelle Potu pour le plaisir de me laisser -tirer en bouteille?… Est-ce que vous croyez -que je m'intéresse à vous dans l'espoir de vous -voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne -farce! Oh, oh! si vous aviez su vous en rendre -capable!… Vous ne pouvez pas réussir dans le -journalisme, parce que là comme ailleurs, et -quoi qu'on dise, une certaine compétence est -nécessaire. Qu'avez-vous fait pour vous préparer -à parler au public, à le diriger, à l'instruire? -N'essayez pas de me donner le change: -vous n'avez rien fait, rien. Mais, mon fiston, -un maître d'école en sait plus que vous; et il ne -fait la classe qu'à des marmots. Vous n'avez -pas ouvert un livre; vous n'avez pas cherché à -fréquenter les hommes de valeur; vous n'avez -pas tenté un effort pour réfléchir… Taisez-vous! -Je vous connais, peut-être! Vous êtes un âne -bâté, un âne. Qu'est-ce que vous avez fait? -Vous avez attendu qu'il se trouve quelque part -une place vacante. Qu'est-ce que je dis? Vous -l'avez achetée, cette place, à beaux deniers -comptants, le fond du sac de votre malheureux -père. Vous l'avez payée le prix d'une charge -de greffier à la justice de paix! Voilà de quoi -vous vous enorgueillissez! Voilà de quoi vous -faites part aux trente-six mille communes de -France! Sabre de bois! Autrefois on publiait le -nom des hommes célèbres; aujourd'hui, on se -rend célèbre en publiant son portrait. Sacrédié -de sacrédié de sacrédié!</p> - -<p>Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups -inopinés du tonnerre, tantôt tendait le dos ou -bien était redressé par une dernière goutte de -sève orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient -parler dans les trop courts intervalles des -éclats de la foudre. Prosper était écorché dans -sa vanité, écartelé par l'envie de sauter à la -gorge de M. Potu et par le désir, ancien comme -une habitude, d'être un jour uni à mademoiselle -Potu.</p> - -<p>—Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez -pas continuer à ronger vos feuilles de -chou sans faire de bruit? Mais votre situation -était excellente, mon garçon! On vous passait -la littérature: d'abord personne ne sait ce que -c'est; et ça vous donne du luisant près des -dames! Enfin, ça n'est pas compromettant!…</p> - -<p>—Mais, manger, monsieur! parvint à faire -entendre Prosper.</p> - -<p>—Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon -pauvre Quinqueton! ce n'est pas moi qui le lui -fais dire: il ne mangeait pas! Et c'est pour lui -permettre pendant dix ans de ne pas manger -que vous avez mis au clou vos propriétés du -Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux -vaudrait, mon brave ami, leur couper les vivres -à quinze ans. Voilà un dadais qui ne fichait -rien, parce qu'il comptait sur son père; voilà -un bonhomme qui se ruinait en escomptant -l'avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié!</p> - -<p>—Potu! soupira le juge de paix, ratatiné -dans son fauteuil, ne croyez pas…</p> - -<p>—«Ne croyez pas!» Mais il y a beau temps -que je sais tout ça!… Oh! oh! ce n'est pas à -moi, Potu, que l'on fera prendre des vessies -pour des lanternes! Puisque je vous dis que la -situation était excellente!… Eh! pardieu! j'étais -là. J'avais tout prévu. Ça me faisait plaisir, à -moi, de voir se réaliser mes pronostics. Je vous -regardais vous enfoncer en buvant de l'eau; je -guettais le moment où vous toucheriez la vase. -Alors, un coup de filet; hop! Ma fille était de -connivence: à nous deux, nous opérions le -sauvetage. Bonne action. J'ai de la fortune et -j'aime à en user. Sacristi! que tout allait bien! -Nous avions quasiment pris date. Pan! Qu'est-ce -qui arrive? Ce cornichon-là qui, avant de sombrer, -s'avise de nous jeter pour dix mille francs -de poudre aux yeux! Ah! mais, c'est que je -n'y vois plus goutte! Tirez-vous de là-dedans, -mon bonhomme, comme vous pourrez. Je me -jette bien à la nage pour pêcher un malandrin -qui est en train de se noyer discrètement, proprement; -mais je ne sors pas de chez moi pour -voir un acrobate qui pique une tête de la -hauteur du clocher au beau milieu de la rivière, -au roulement du tambour, devant les populations -assemblées!</p> - -<p>—Je ne vous demande pas la charité, dit -Prosper; ni mon père ni moi ne vous avons -tendu la main.</p> - -<p>—Morveux! je vous empoigne par la peau -du dos comme un chien de cinq jours, aveugle, -qu'on a flanqué dans le canal, et vous criez!…</p> - -<p>—La plaisanterie n'est pas de mise. Vous -prétendez m'exécuter au yeux de mon père, et -chez nous; c'est une violation de domicile, un -assassinat moral!</p> - -<p>—A quinzaine la chronique, Tristan de Mélisande!…</p> - -<p>—J'appartiens à la presse, au public! Je ne -souffrirai pas!…</p> - -<p>Voici la vanité qui remontait à l'épiderme de -Prosper. Je jugeai que, pour plastronner devant -moi, il était fort capable de compromettre son -avenir et celui de son père. Soustrait aux -regards de la galerie, un homme a plus le souci -de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine, -où je trouvai madame Pacaud, qui m'accueillit -d'une manière maussade:</p> - -<p>—C'est de votre faute, aussi! me dit-elle.</p> - -<p>—S'il vous plaît?</p> - -<p>—Vous voyez tout en noir!… Je m'en suis -bien aperçue, dans le Saumurois. Un coup que -je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: «Tout -va se gâter.»</p> - -<p>—Oserai-je rappeler à votre bonne mémoire, -madame Pacaud, les raisons qui décidèrent mon -voyage à Vendôme, et qui ne sont pas de pur -agrément?</p> - -<p>—Je n'ai pas la malhonnêteté de vous reprocher -d'être venu à Vendôme; mais n'empêche -qu'avant que vous ayez été vous installer là-bas -tout ras les propriétés de monsieur, on a vécu ici -tranquille comme Baptiste…</p> - -<p>—Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame -Pacaud, que j'ai le mauvais œil?</p> - -<p>—Il y en a qui l'ont sans qu'on s'en doute.</p> - -<p>J'allai prendre l'air dans le petit jardin. -Presque rien n'y était changé. Le cours d'eau -qui avait porté nos bateaux sortait de sa voûte -obscure en brisant contre le grillage des brindilles -de paille. Le poirier avait disparu, mais -le banc de bois était là. Je m'y assis et regardai -l'eau. Quel miroir pour trente ans écoulés!</p> - -<p>«Seringapatam!…» J'entends encore Prosper -époumoné, piétinant, transpirant, et hurlant ce -nom sonore, tandis que madame Pacaud vient -lui éponger le front, tandis que son père, secrètement -ébloui, descend le pas de son cabinet, -et tandis que je suis à décharger prosaïquement -mes bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton, -et madame Pacaud ne croyaient-ils pas -qu'effectivement Prosper revenait du bout du -monde? Quant à Prosper lui-même, il n'en -doutait pas. Serait-ce donc, par hasard, une -force réelle que cette étrange faculté de produire -indéfiniment l'illusion? Ah! cependant, M. Potu -regimbait.</p> - -<p>La porte du cabinet de M. Quinqueton fut -ouverte et Prosper vint à moi. Je lui dis:</p> - -<p>—Je prends une part bien amicale, crois-moi, -au contretemps…</p> - -<p>Prosper sourit, se contentant de hausser une -épaule.</p> - -<p>—Je t'avais dit à Paris, Prosper: «Le père -Potu m'a l'air d'un bonhomme qui ne s'en laisse -pas conter.»</p> - -<p>—Qu'il ne s'en laisse pas conter, quand en -effet on lui en conte, soit; mais lorsque la réalité -sera là, il faudra bien qu'il la touche.</p> - -<p>—Après ce qu'il t'a dit, tu espérerais?…</p> - -<p>—Je n'espère pas: je suis certain. Quelle -tête tu as, mon bon Francis!</p> - -<p>J'allai prendre congé de M. Quinqueton. -Quatre mots de son fils avaient suffi à panser les -contusions reçues au cours de l'algarade Potu. -M. Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste -ciel de l'espérance. Barbiche à part et cheveux -blonds, il ressemblait étonnamment au portrait -du poète inspiré, jadis enclos dans un placard -aux confitures. Nous devisâmes un petit quart -d'heure. Quant à lui parler de ses affaires du -Saumurois, ce pourquoi j'étais venu, la seule -pensée, triste et mesquine, m'en parut ridicule, -tant elle était en désaccord avec la grandeur -des projets que roulaient ici les cervelles.</p> - -<p>Madame Pacaud, rassérénée aussi, me souhaita -bon voyage en passant. Et d'un œil malin -et satisfait:</p> - -<p>—Vous voyez bien! dit-elle.</p> - -<p>Prosper vint me reconduire à la gare. Au bas -de mon compartiment, il me dit, d'un ton -généreux:</p> - -<p>—Et s'il vous prend la fantaisie, à ta femme -ou à toi, d'avoir des places de théâtre, n'allez -pas vous gêner, au moins!…</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap small">LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES -CANARDS</td> <td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">LE GARDIEN DE CHANTIERS</td> <td class="num"><a href="#ch2">13</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">MESDAMES DESBLOUZE</td> <td class="num"><a href="#ch3">29</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">LA PAIX</td> <td class="num"><a href="#ch4">71</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">GRENOUILLEAU</td> <td class="num"><a href="#ch5">81</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">L'INDIVIDU</td> <td class="num"><a href="#ch6">93</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">CE BON MONSIEUR</td> <td class="num"><a href="#ch7">107</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">ROMANCE</td> <td class="num"><a href="#ch8">115</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">GOTHON</td> <td class="num"><a href="#ch9">123</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">L'ATTENTE</td> <td class="num"><a href="#ch10">133</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">LE CLIENT</td> <td class="num"><a href="#ch11">153</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">CE QUI NE SE PEUT PAS</td> <td class="num"><a href="#ch12">167</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">LE PAYSAGE ADMIRABLE</td> <td class="num"><a href="#ch13">179</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">L'ÉTOFFE A L'ENVERS OU L'INITIÉ</td> <td class="num"><a href="#ch14">191</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">LA CONVERSATION</td> <td class="num"><a href="#ch15">201</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">STANISLAS RONDACHE</td> <td class="num"><a href="#ch16">217</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">PATATRAS!</td> <td class="num"><a href="#ch17">237</a></td></tr> -<tr><td class="drap small">LES QUINQUETON</td> <td class="num"><a href="#ch18">247</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—3560-8-13.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p> - -<p class="c">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</p> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <td class="small">Vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">GABRIELE D'ANNUNZIO</td></tr> -<tr><td class="drap">Francesca da Rimini</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">DOCTEUR BARTHEZ</td></tr> -<tr><td class="drap">La Famille Impériale à -St-Cloud et à Biarritz</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">RENÉ BAZIN</td></tr> -<tr><td class="drap">Nord-Sud</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">JEAN BERTHEROY</td></tr> -<tr><td class="drap">Les Tablettes d'Erinna -d'Agrigente</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">RENÉ BOYLESVE</td></tr> -<tr><td class="drap">Madeleine Jeune Femme</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">BARONNE A. DE BRIMONT</td></tr> -<tr><td class="drap">Tablettes de Cire</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">GÉNÉRAL BRUNEAU</td></tr> -<tr><td class="drap">En Colonne</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">GASTON CHÉRAU</td></tr> -<tr><td class="drap">L'Oiseau de Proie</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">HENRY DAGUERONES</td></tr> -<tr><td class="drap">Le Kilomètre 83</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">GASTON DESCHAMPS</td></tr> -<tr><td class="drap">A Constantinople</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">CHARLES ESQUIER</td></tr> -<tr><td class="drap">L'Entraîneuse</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">ANATOLE FRANCE</td></tr> -<tr><td class="drap">Les Dieux ont soif</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">FERNAND GAVARRY</td></tr> -<tr><td class="drap">L'Ultimatum</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">MAXIME GORKI</td></tr> -<tr><td class="drap">Une Tragique Enfance</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">PAUL LACOUR</td></tr> -<tr><td class="drap">Le Frelon</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">ÉTIENNE LAMY</td></tr> -<tr><td class="drap">Témoins de Jours passés -(2<sup>e</sup> série)</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">PIERRE LOTI</td></tr> -<tr><td class="drap">Turquie agonisante</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">KARIN MICHAELIS</td></tr> -<tr><td class="drap">La Jeune Madame Jonna</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">CHARLES NICOLLE</td></tr> -<tr><td class="drap">Le Pâtissier de Bellone</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">ÉMILE NOLLY</td></tr> -<tr><td class="drap">Gens de Guerre au Maroc</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">HENRI DE NOUSSANNE</td></tr> -<tr><td class="drap">L'Aéroplane sur la Cathédrale</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">JULES SAGERET</td></tr> -<tr><td class="drap">L'Amour menteur</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">MARCELLE TINAYRE</td></tr> -<tr><td class="drap">Madeleine au Miroir</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">LÉON DE TINSEAU</td></tr> -<tr><td class="drap">Le Duc Rollon</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">PIERRE DE TRÉVIÈRES</td></tr> -<tr><td class="drap">Le Fouet</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">PAULINE VALMY</td></tr> -<tr><td class="drap">La Chasse à l'Amour</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">JEAN-LOUIS VAUDOYER</td></tr> -<tr><td class="drap">Poésies</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">RENÉ WALTZ</td></tr> -<tr><td class="drap">Vers les Humbles</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">Mrs. WILFRID WARD</td></tr> -<tr><td class="drap">Les Mains pleines</td> <td class="num">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif">COLETTE YVER</td></tr> -<tr><td class="drap">Les Sables mouvants</td> <td class="num">1</td></tr> -</table> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La marchande de petits pains pour les -canards, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARCHANDE DE PETITS PAINS *** - -***** This file should be named 63647-h.htm or 63647-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/6/4/63647/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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