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-The Project Gutenberg EBook of La Vie d'un Simple, by Émile Guillaumin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: La Vie d'un Simple
- (Mémoires d'un Métayer)
-
-Author: Émile Guillaumin
-
-Release Date: November 5, 2020 [EBook #63646]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE ***
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-
-Produced by Frank van Drogen, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
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- La
- Vie d'un Simple
- (Mémoires d'un Métayer)
-
- Ouvrage couronné par l'Académie française
-
- Par
- Émile Guillaumin
-
-
- Paris
- Nelson, Éditeurs
- 25, rue Denfert-Rochereau
-
- Londres, Édimbourg et New-York
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-
-
-IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
-
-PRINTED IN GREAT BRITAIN
-
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-
-_L'auteur a cru devoir apporter quelques modifications de détail à cette
-oeuvre de jeunesse. Il s'en excuse auprès des lecteurs anciens de la
-«Vie d'un Simple» qui les jugeraient déplacées; il croit que beaucoup
-les estimeront raisonnables; il espère que le livre en sera plus
-apprécié des lecteurs nouveaux._
-
-_L'auteur tient à déclarer d'autre part que ce récit n'est aucunement la
-biographie d'un membre de sa famille, comme il est dit dans
-l'introduction, d'ailleurs excellente, de M. Edward Garnett, en tête de
-l'édition anglaise: «The Life of a Simple Man» (Selwyn et Blount,
-London, 1919)._
-
-
-
-
-L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
-de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
-Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la
-librairie) en février 1904.
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-
-_A LA MÉMOIRE DES PAYSANS D'HIER_
-
-_et, en particulier,_
-
-_A LA MÉMOIRE DES VIEILLARDS FAMILIERS DE MON ENFANCE_
-
-_dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux s'amalgament à
-mes premières impressions et observations_
-
-_CE LIVRE EST DÉDIÉ_
-
-_E. G._
-
-_Février 1922._
-
-
-
-
-AUX LECTEURS
-
-
-Le père Tiennon est mon voisin: c'est un bon vieux tout courbé par l'âge
-qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier
-de barbe claire très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord
-du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d'un
-blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours--sauf pendant les grosses
-chaleurs--une blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de
-cuir, un pantalon d'étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat
-les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots
-de hêtre cerclés d'un lien de tôle.
-
-Je rencontre souvent le père Tiennon dans le chemin de terre qui relie à
-la route nationale la ferme où il vit et celle où j'habite, et à chaque
-fois nous causons. Les vieillards aiment bien qu'on leur prête
-attention; ils ont fréquemment de ce côté des déboires... Or, pour peu
-que j'aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur
-complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses
-et il les raconte de façon pittoresque, risquant des opinions
-personnelles parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi m'a-t-il
-conté toute sa vie par tranches. Pauvre vie monotone de paysan,
-semblable à beaucoup d'autres... Le père Tiennon a eu ses heures de
-joie, ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des
-éléments et des hommes, et aussi de l'intraitable fatalité; il lui est
-arrivé d'être égoïste et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d'être
-humain et bon,--ainsi qu'à vous, lecteurs, et qu'à moi-même...
-
-Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en
-faire un livre les récits du père Tiennon?» Un beau jour, je lui ai fait
-part de cette idée; il m'a répondu avec un sourire étonné:
-
---A quoi ça t'avancera-t-il, mon pauvre garçon?
-
---Mais à montrer aux Messieurs de Moulins, de Paris et d'ailleurs ce
-qu'est au juste une vie de métayer:--ils ne le savent pas, allez!--et
-puis à leur prouver que les paysans sont moins bêtes qu'ils croient: car
-il y a dans votre façon de raconter une dose de cette «philosophie» dont
-ils font grand cas.
-
---Fais-le donc si ça t'amuse... Mais tu ne peux rapporter les choses
-comme je les dis; je parle trop mal; les Messieurs de Paris ne
-comprendraient pas...
-
---C'est juste; je vais tâcher d'écrire de façon à ce qu'ils comprennent
-sans trop d'effort, mais en respectant votre pensée--de telle sorte que
-le récit soit bien de vous quand même.
-
---Allons, c'est entendu: commence quand tu voudras.
-
-Le pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de conscience,
-pour me rapporter des choses qu'il avait oubliées, ou bien d'autres
-qu'il s'était juré de ne jamais dévoiler.
-
---Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire,
-vois-tu, le bon et le mauvais. C'est une confession générale!
-
-Il a donc eu à coeur de me satisfaire. Et j'ai tenté d'en faire autant
-pour lui. Peut-être ai-je mis quand même, de-ci, de-là, plus de moi
-qu'il n'eût fallu... Cependant j'ai lu au père Tiennon les chapitres un
-à un, procédant à mesure aux retouches qu'il m'indiquait, changeant le
-sens des pensées que je n'avais pas bien saisies de prime abord.
-
-Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l'ensemble une nouvelle
-lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie;
-il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l'être aussi!
-
-ÉMILE GUILLAUMIN.
-
-
-
-
-LA VIE D'UN SIMPLE
-
-
-
-
-I
-
-
-Je m'appelle Étienne Bertin, mais on m'a toujours nommé «Tiennon».
-C'est dans une ferme de la commune d'Agonges, tout près de
-Bourbon-l'Archambault, que j'ai vu le jour au mois de janvier 1823. Mon
-père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné,
-mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert et on
-l'appelait «Bérot», car c'était la coutume, en ce temps-là, de déformer
-tous les noms.
-
-Les deux frères ne s'entendaient pas très bien. L'oncle Toinot, soldat
-sous Napoléon, avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec
-les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Sensible aux
-changements de température malgré les années écoulées, il s'arrêtait
-souvent de travailler plusieurs jours durant. D'ailleurs, même en bonne
-santé, il préférait aller aux foires, ou bien porter les socs au
-maréchal, ou encore se promener dans les champs, son «gouyard» sur
-l'épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de
-s'atteler aux besognes suivies. Son séjour à l'armée le déportant du
-travail, lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense.
-Avec sa rasade d'eau-de-vie au réveil, sa pipe de terre toujours
-allumée, ses frais d'auberge, il était de force à utiliser pour son seul
-agrément tous les bénéfices de l'exploitation...
-
-Si je raconte ces choses, ce n'est pas que j'aie eu la connaissance de
-les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter
-bien souvent chez nous.
-
- * * * * *
-
-Décidé à la rupture, mon père prit en métayage à Meillers, sur la
-lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier,--géré
-par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
-
-A l'époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet
-du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de
-ménage. Ma grand'mère venant avec nous, cela compliquait encore les
-choses. Ma tante chicanait sur son droit d'emporter ceci ou cela, lui
-arrachait des mains draps et torchons. Mon père, d'un caractère très
-calme, cherchait à éviter les disputes. Maman, au contraire, impétueuse
-et vive, soutenait ma grand'mère sans cesse aux prises avec les autres.
-Cela m'effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d'un
-geste de menace--comme prêts à se frapper...
-
-Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d'un char
-attelé de deux gros boeufs rouge foncé, de la race de Salers ou de
-Mauriac, entre une cage à sécher les fromages, pour l'instant garnie de
-poules, et une corbeille d'osier où s'empilait de la vaisselle. Les
-chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux
-de terre gluante se collaient aux roues qui, s'élevant un peu dans le
-mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat.
-
-En traversant Bourbon, j'ouvris bien grands les yeux pour voir les
-belles maisons de la ville, les hautes tours grises du vieux château. Et
-je m'intéressai à la besogne d'une équipe d'ouvriers travaillant à
-l'empierrage de la grand'route de Moulins qu'on était en train de
-construire. Cela n'allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu'après un
-moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je
-m'endormis sans qu'on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé
-par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque
-fit se renverser la cage qui dégringola jusqu'à terre où, bien entendu,
-je la suivis en vitesse... Les volailles se mirent à piailler et moi à
-crier. Je n'avais aucun mal--la patouille, tapis doux et mol, ayant
-amorti ma chute. Mais je fus long à consoler, paraît-il, à cause de la
-surprise de ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire à pied le
-reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de
-mon frère Baptiste, qui était mon parrain.
-
-A l'arrivée, ma mère me fit étendre dans un coin de la chambre à four,
-sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très
-paisible cette fois, le vrai remède aux émotions de la route.
-
- * * * * *
-
-Longtemps après, ma soeur Catherine me vint quérir pour m'amener dans la
-grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs, et
-l'horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui
-nous avaient déménagés, attablés là, s'entretenaient bruyamment, riaient
-et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance; les verres,
-choqués fort, tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la
-blancheur de la nappe...
-
-On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la
-brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses
-genoux:--ainsi participai-je à la joie générale.
-
-Mais le lendemain, j'entendis maman dire à mon père, d'un ton navré, que
-ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
-
---Je crois bien... Heureusement que ce n'est pas une chose qu'on
-recommence souvent.
-
-Ma mère conclut:
-
---On serait vite épuisé, s'il fallait recommencer souvent...
-
- * * * * *
-
-J'approchais d'avoir cinq ans: ces quelques épisodes du déménagement
-sont liés à mes plus vieux souvenirs.
-
-
-
-
-II
-
-
-Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore
-des fouilles de l'araire où croissaient à profusion bruyères, genêts,
-ronces et fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol
-par endroits. Cette partie du domaine, dénommée la Breure[1], servait de
-pâture aux brebis quasi toute l'année. Ma soeur Catherine était la
-bergère et je l'accompagnais très souvent. Aussi, la Breure me fut-elle
-bientôt familière. On y rencontrait toutes sortes de bêtes; les oiseaux
-y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient
-parfois des apparitions. C'est ainsi que j'aperçus un jour toute une
-famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de notre
-pâture:--des sangliers, au dire de ma soeur. Une autre fois, ce fut un
-couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la
-bouchure, comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et
-ils détalèrent prestement.
-
- [1] Ce terme--déformation locale du mot «bruyère»--s'appliquait à la
- plupart des terrains incultes.
-
-La forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de
-l'hiver, disparut sans laisser de trace. La Catherine, seule ce jour-là,
-ne s'était aperçue de rien. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt
-mystérieux un loup. Ma soeur ne voulut plus aller seule à la Breure
-parce qu'elle s'effrayait à l'idée de voir réapparaître le méchant
-fauve. Je fus dès lors constamment avec elle, et je dois dire que nous
-n'étions pas plus rassurés l'un que l'autre... Cependant nous n'eûmes
-pas l'occasion de faire la différence entre un loup en chair et en os et
-le monstre que nous imaginions...
-
-Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions détaler plusieurs
-tous les jours. Souvent notre chien Médor se mettait à leur poursuite et
-il lui arrivait parfois d'en saisir un. Mais il ne s'avisait pas de nous
-le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d'un champ voisin, ou
-dans le mystère du bois pour s'en repaître sans risque d'être dérangé;
-il revenait ensuite tout penaud nous trouver, avec du poil et du sang
-dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue ayant
-l'air de demander pardon.
-
-Bien excusable, à vrai dire, le pauvre toutou, de se montrer vorace
-quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant
-on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne
-soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement
-de barboter dans l'auge contenant la pâtée des cochons,--pâtée toujours
-fort peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à
-leur intention une provision de ces acres petites pommes que produisent
-les sauvageons des haies et qu'on appelle ici des _croyes_.
-
-On les jugeait d'ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor,
-au retour des champs, paraissait affamé, quand, à l'heure des repas, il
-rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père questionnait
-la Catherine:
-
---_Ol a donc pas rata?_
-
-Ce qui voulait dire:
-
---Il n'a donc pas fait la chasse aux rats?
-
-Et sur la réponse négative de ma soeur:
-
---_Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata..._ (C'est
-un fainéant: s'il avait eu faim, il aurait bien raté.)
-
-Et il reprenait:
-
---_Enfin dounnes-y une croye._
-
-La Catherine, dans la chambre à four attenante à la maison, tirait d'une
-vieille _boutasse_ poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes
-recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s'en allait les
-déchiqueter dans la cour, sur les plants de jonc où il avait coutume de
-dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le
-croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.
-
- * * * * *
-
-Notre nourriture, à nous, n'était guère plus fameuse, à la vérité. Nous
-mangions du pain de seigle moulu brut, du pain couleur de suie et
-graveleux comme s'il eût contenu une bonne dose de gros sable de
-rivière; on le tenait pour plus nourrissant avec toute l'écorce...
-
-La farine des quelques mesures de froment qu'on faisait moudre aussi
-était réservée pour les pâtisseries _tourtons_ et galettes qu'on cuisait
-avec le pain. Cependant on pétrissait d'habitude avec cette farine-là
-une _ribate_ d'odeur agréable--mie blanche et croûte dorée--réservée
-pour la soupe de ma petite soeur Marinette, et pour ma grand'mère les
-jours où sa maladie d'estomac la faisait trop souffrir. Ma mère,
-parfois, m'en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de
-plaisir que j'eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal d'ailleurs
-bien rare,--car la pauvre femme s'en montrait chiche de sa bonne miche
-de froment!
-
-La soupe était notre pitance principale: soupe à l'oignon le matin et le
-soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la
-citrouille, avec gros comme rien de beurre. Avec cela des beignets
-indigestes et pâteux d'où les dents s'arrachaient difficilement, des
-pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l'eau, à peine
-blanchis d'un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause
-du _tourton_ et de la galette; mais ces hors-d'oeuvre duraient peu.
-Quant au lard, on le réservait pour la saison d'été, pour les grandes
-occasions... Ah! les bonnes choses n'abondaient guère!
-
-
-
-
-III
-
-
-Comme pâtre dans la Breure je commençai à me rendre utile. Le troisième
-été d'après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé
-ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée
-jusqu'alors; elle lâcha les brebis pour les besognes d'intérieur et les
-travaux des champs. J'avais sept ans; on me confia la garde du troupeau.
-
-Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros
-de sommeil.
-
-Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait
-de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées avec une ligne
-de chênes têtards et d'ormeaux aux racines noires débordantes, à la
-ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie
-et un peu mystérieuse--si bien qu'une crainte mal définie m'étreignait
-en la parcourant. Il m'arrivait d'appeler Médor, consciencieusement
-occupé à harceler les brebis, pour l'obliger à marcher tout près de moi,
-et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection.
-
-A la Breure, en présence du large horizon, je respirais plus à l'aise.
-Vers le levant, vers le midi, la vue s'étendait par delà une vallée
-fertile de grande importance jusqu'au coteau dénudé, au gazon roussi,
-qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs cultivés se voyaient
-au nord. Et au couchant régnait la forêt, peuplée là de grands sapins
-aux troncs suintants de résine qui m'envoyaient leur senteur âcre.
-
-Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste--et magnifique par
-beau temps à l'heure matinale où j'y arrivais. La rosée, sous la caresse
-du soleil, diamantait les grands genêts, les fougères dentelées, les
-bruyères grises, les touffes de pâquerettes blanches dédaignées des
-brebis et masquait d'une buée uniforme l'herbe fine des clairières.
-Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s'élevaient
-sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le
-concert enchanteur des aurores d'été.
-
-Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés et informes, jambes
-nues jusqu'aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à
-l'unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma
-culotte, dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais le soleil avait vite
-fait d'effacer les traces de cette aspersion. Je craignais davantage les
-ronces rampant traîtreusement au bas du sol, sous le couvert des
-bruyères; souvent j'étais arrêté, griffé cruellement par quelqu'une de
-ces méchantes; j'avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres,
-soit vives, soit à demi guéries.
-
-J'apportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage
-et je cassais la croûte assis sur une de ces pierres grises qui
-montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit
-agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s'approcher
-pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit
-l'habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d'autres encore--et
-ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j'avais voulu
-les croire... Sans compter que Médor, s'il n'était pas à la poursuite de
-quelque gibier, venait aussi; même il bousculait les pauvres
-agnelets--sans leur faire de mal, d'ailleurs--afin d'être seul à me
-solliciter de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin de
-tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de l'instant où il
-s'écartait à leur recherche pour venir happer dans ma main leur part de
-la distribution...
-
-Cela m'amusait, et beaucoup d'autres épisodes de moindre importance. Je
-regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour
-du terrain en suivant les bouchures pour trouver des nids; je saisissais
-dans l'herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais
-sans pitié; ou bien, plaçant sur ma main l'une de ces petites bestioles
-au dos rouge tacheté de noir que les Messieurs nomment «les bêtes à bon
-Dieu» et qu'on appelle ici des «marivoles», je lui chantais ce refrain
-appris de la Catherine:
-
- Marivole, vole vole;
- Ton mari est à l'école,
- Qui t'achète une belle robe...
-
-Et c'était en effet pour la pauvrette le meilleur parti que de s'envoler
-au plus vite; à demeurer, elle risquait fort d'être mise en piteux état.
-
-Tout de même je trouvais parfois le temps bien long! J'avais ordre de ne
-rentrer qu'entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la
-chaleur, se mettent à _groumer_, c'est-à-dire se tassent, tête baissée,
-dans quelque coin ombreux. Rentrant trop tôt, j'étais grondé et même
-battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une
-taloche qu'une caresse. Je restais donc jusqu'au moment où l'ombre du
-frêne, à droite de l'entrée, s'allongeant perpendiculairement sur la
-claie m'annonçait huit heures. Mais attendre jusque-là--et, le soir,
-attendre dans cette même solitude la nuit tombante, quel dur calvaire!
-Des fois, pris de peur et de chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer
-sans motif, longtemps... Un froufroutement subit dans le bois, la fuite
-d'une souris dans l'herbe, un cri d'oiseau non entendu encore, il n'en
-fallait pas davantage aux heures d'ennui pour me tirer des larmes.
-
- * * * * *
-
-Ma première grande terreur ne survint pourtant qu'après plusieurs
-semaines. C'était au cours d'une chaude après-midi où des bourdonnements
-endormeurs d'insectes bruissaient dans l'atmosphère lourde. Déambulant,
-les yeux ensommeillés, j'aperçus soudain au bord du fossé qui longeait
-le bois un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque
-aussi long,--une couleuvre sans doute. Mais, n'ayant jamais vu que
-quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères
-comme de «mauvaises bêtes» particulièrement dangereuses, je me crus en
-présence d'une énorme vipère noire. Je battis en retraite d'abord, puis
-revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore: elle avait
-disparu.
-
-Un quart d'heure après, ayant oublié déjà cet incident, j'étais assis à
-quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de
-genêt, quand je revis la vipère noire qui rampait dans les bruyères,
-venant de mon côté très vite. Instinctivement, je me pris à courir dans
-la direction des moutons. Hélas! j'avais compté sans les ronces
-traînantes... Avant que j'aie parcouru vingt mètres, il s'en était
-trouvé une pour m'entraver et me faire tomber. Affolé, sanglotant,
-tremblant, je n'eus pas tout d'abord la force de bouger. Et voilà que je
-sens un attouchement singulier sur mes jambes nues, et qu'au derrière de
-la tête quelque chose de frais m'effleure... Je crus que la vipère
-noire, m'ayant rejoint, s'étirait sur mon corps! Sous le coup de
-l'angoisse immense, je me levai d'un bond. Il n'y avait autour de moi
-nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus
-pour m'affirmer leur sympathie: le bon Médor m'avait léché les jambes et
-le petit agneau à tête noire avait posé son museau sur ma nuque. Je me
-remis un peu de ma grosse émotion, mais rentrai tout de même à la nuit
-tombante avec des traces de larmes, un visage encore convulsé par les
-sanglots. Pour le coup, ma mère me coupa une tranche de la _ribate_ de
-froment et me gratifia de quelques poires Saint-Jean qu'elle avait
-trouvées sous le poirier de la chénevière. Je n'en eus pas moins une
-nuit agitée avec délire et cauchemars--mes parents durent se lever à
-plusieurs reprises pour me calmer.
-
-Le lendemain j'eus licence de longuement dormir;--comme les foins
-étaient en passe d'être finis, ma grand'mère me remplaça auprès des
-moutons.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours après, le seigle mûr, il me fallut repartir--au-devant
-d'une nouvelle frayeur peut-être plus vive encore.
-
-J'assemblais en bouquet des pâquerettes blanches et des bruyères roses,
-quand un jappement avertisseur de Médor me fit lever la tête. Sortait du
-bois et s'avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire portant
-sur son épaule un tonnelet au bout d'un bâton.
-
-De par l'isolement de notre ferme, j'avais rarement l'occasion de voir
-des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon de
-Suippière, les Parnière de la Bourdrie, et, quelquefois, les Lafont de
-l'Errain. En voyant venir ce grand noir qui n'était ni de Suippière, ni
-de la Bourdrie, ni de l'Errain, je restai figé de stupeur.
-
-Il m'appela:
-
---Petit! (il prononçait _pequi_). Eh, _pequi_, viens voir un peu là!...
-
-Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux
-veillées d'hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me mets à courir du
-côté de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours
-vers la maison. Cependant l'homme à barbe noire de crier derrière moi:
-
---Pourquoi te sauves-tu, _pequi_? Je ne veux pas te faire de mal.
-
-Il me suit toujours et, rien qu'en marchant de son pas naturel, il me
-gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter en arrière un coup d'oeil
-craintif je le vois qui approche. Et quand je débouche dans la cour il
-est vraiment sur mes talons. N'importe, je me crois sauvé,--de par mon
-refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clé... Trop las pour
-courir encore, je me blottis dans l'embrasure, poussant des cris comme
-si l'on m'égorgeait. L'homme des bois se fait très doux:
-
---Pourquoi pleures-tu? Je ne suis pas méchant, va! Au contraire, j'aime
-bien les _pequis_ enfants.
-
-Il me tapote les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu'il a
-les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux limpides sous
-d'épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:
-
---Je ne veux pas te faire de mal...
-
-Et me demande:
-
---Où sont donc tes parents?
-
-Il n'a pas l'accent du pays; il prononce textuellement: «Où _chont_ donc
-tes parents?» alors qu'un de par chez nous nous aurait dit: «_Là voù
-donc qu'ô sont?..._» Ça me paraît bizarre.
-
-Je ne réponds pas, bien entendu; je continue à crier comme un sauvage,
-étonné pourtant qu'au lieu de me saisir et de m'emporter il me parle
-doucement avec des caresses.
-
-Arrive enfin ma grand'mère qui était allée conduire les vaches dans une
-pâture éloignée; elle se hâte, inquiète de ces cris, et, pour la suivre,
-ma petite soeur Marinette remue plus que de raison ses jambes trop
-courtes. Alors, l'homme de s'avancer à sa rencontre, s'excusant de
-m'avoir fait peur involontairement, donnant des explications. Il était
-un scieur de long auvergnat en équipe dans la forêt. Leur chantier,
-installé de la veille dans une vente assez rapprochée de notre Breure,
-nous nous trouvions voisins et on l'avait délégué pour aller quérir de
-l'eau. Ma grand'mère lui indiqua la fontaine, commune aux deux domaines
-du Garibier et de Suippière, qui se trouvait dans le pré des Simon, au
-delà de notre pré de la maison, ou _Chaumat_. Il alla sans tarder y
-remplir son tonnelet, et au retour il remercia encore. Mais je refusai
-de reprendre avec lui le chemin de la pâture. Même, ma grand'mère, pour
-me décider à partir ensuite, dut m'accompagner jusqu'à moitié de la rue
-creuse en me faisant constater que l'Auvergnat avait réellement disparu.
-
-Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le
-lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de
-frayeur, loin de chercher à m'esquiver, je soulevai mon vieux chapeau
-pour le saluer. Alors il me donna quelques jolies branches de fraisier
-garnies de petites fraises qu'il avait coupées dans le bois à mon
-intention. Le jour d'après, quand je le vis apparaître avec son
-tonnelet, je courus à sa rencontre et l'accompagnai au travers de la
-Breure, puis dans la rue creuse, jusqu'à mi-chemin de chez nous. Et
-pendant toute une semaine il en fut ainsi.
-
-Un matin, il me proposa de le suivre jusqu'à son chantier. Ma mère
-m'avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des «mauvaises
-bêtes» et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l'histoire de la
-couleuvre. Néanmoins je consentis tout de suite, l'Auvergnat m'ayant
-promis d'autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais
-découper à l'aise des bonshommes, des boeufs, des chariots, des araires:
-or, je passais à cela le meilleur de mon temps...
-
-Il nous fallut traverser d'abord la zone des sapins; le sol était jonché
-de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes
-de l'année précédente dont les écailles s'ouvraient, grimaçantes. Après,
-ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille--quelques-uns
-cerclés de rouge, marqués pour la mort. Puis vint un sous-bois assez
-épais où la marche était difficile; pourtant, vu ma taille, je me
-faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui,
-d'ailleurs, allait lentement. Mais une branche, qu'il avait écartée pour
-le passage et qu'il lâcha trop vite, revint me fouetter le visage et me
-fit grand mal. J'eus le courage de n'en rien laisser paraître. On a son
-amour-propre en présence des étrangers!
-
-Pour arriver jusqu'au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois
-hommes travaillaient là, au milieu d'un abatis de chênes géants. Ils
-avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manoeuvraient de
-leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà,
-et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme
-s'étalait, maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs
-trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve
-de son couvercle, gisait à proximité de la «loge» faite de branches et
-de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le soleil projetait sa
-grande lumière sur cet espace soustrait au mystère environnant. Des
-moucherons, que pourchassaient mésanges et hirondelles, s'y ébattaient
-par essaims nombreux.
-
-Les travailleurs, interrompant l'équarrissage, me taquinèrent avec
-amitié et s'installèrent pour manger, le bidon sur les genoux. L'un
-d'eux, plantant dans la pâtée épaisse la cuiller qui n'oscilla pas, me
-dit en riant:
-
---_Choupe de chieur, tu vois, pequi? Cha tient au corps au moins, chette
-choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous..._
-
-Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon, le plus âgé, qui avait
-un collier de barbe grise, souleva les copeaux et mit à découvert une
-manière de plat, fermé par le dessus de la marmite, qui contenait un
-gros morceau de lard rance dont il fit le partage. Ils engloutirent ce
-lard, chacun taillant du couteau, à grosses bouchées, dans sa portion
-étalée sur une tranche de pain; puis, à tour de rôle, ils se
-rafraîchirent, maintenant à la force des bras le tonnelet au-dessus de
-leur bouche--et l'on entendait l'eau glouglouter dans leur gorge.
-
-Là-dessus, le plus jeune, après s'être essuyé du revers de sa manche,
-déclara d'un air convaincu:
-
---Le roi Louis-Philippe n'a peut-être pas déjeuné aussi bien _comme
-moi_...
-
-La veille au soir, une réparation d'outils l'ayant conduit à Bourbon, il
-avait entendu parler d'une révolution à Paris:--l'ancien roi chassé ou
-en fuite, remplacé par un autre qui s'appelait Louis-Philippe et qui
-acceptait, à la place du drapeau blanc aux fleurs de lys, le drapeau aux
-trois couleurs.
-
-Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait son opinion:
-
---Puisqu'on a tant fait que de changer, c'est le _pequi_ Napoléon qu'on
-aurait dû faire venir.
-
-Mais un autre de riposter, ironique:
-
---Oui, pour qu'il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait
-son père!
-
---C'est une bonne République que j'aurais voulu, moi, reprit le
-jeune,--une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois!
-
---Allons voir aux fraises! me dit mon ami.
-
-Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus,
-et je pus me régaler à profusion des petits fruits vermeils. J'aimais
-mieux ça que d'entendre les autres parler du drapeau et du roi!
-
-Je restai encore après qu'ils eurent repris le travail, me roulant dans
-l'amas de sciure, faisant une provision de copeaux de choix et
-m'intéressant au mouvement de la grande scie que manoeuvraient le
-vieillard napoléonien juché sur la bille et le jeune homme républicain
-au-dessous. Enfin, timidement, je fis part de mon désir de m'en aller.
-
-Mon ami barbu me reconduisit jusqu'à la zone des sapins, et posa en me
-quittant son museau rêche sur chacune de mes joues.
-
- * * * * *
-
-Sitôt parvenu à la lisière du bois, je cherchai des yeux le troupeau.
-Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre
-terrain, et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d'où je me
-relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la
-deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas.
-
-J'étais d'ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m'attendrir
-sur moi-même. Je pris ma course au travers de la Breure, comptant les
-découvrir en train de _groumer_ dans quelque coin,--mais rien! Alors,
-suivant les bouchures, j'avisai vers le bas, du côté de la vallée, une
-brèche accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première
-coupe et qu'on laissait repousser pour la graine. Je m'y précipitai et
-pus voir brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré
-la chaleur.
-
-Et de crier Médor qui m'avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne
-sais quelle piste:--pas de Médor! Et d'essayer tout seul de les
-rassembler, de les pousser vers la haie:--j'y parvins après mille
-peines; mais au lieu de s'engager dans la brèche, ils se glissèrent de
-chaque côté, s'éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième,
-une troisième tentative échouèrent de même.
-
-Désespéré, je m'en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du
-secours. Ma grand'mère était seule, en train de dorloter ma petite soeur
-Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Elle
-commença par grogner de ce que j'amenais les moutons trop tard. Quand je
-lui eus avoué, en sanglotant, qu'ils étaient dans le trèfle, elle leva
-les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:
-
---_Ah! là, là, là! Voué-tu possib', mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!... O
-vont tous gonfler!... O vont tous êt' pardus!... Qui que j'vons faire,
-mon Dieu? Qui que j'vons dev'nir?..._
-
-Elle traversa la cour, escalada le tertre qui dominait la grande mare
-entourée de saules et se mit à brailler d'une voix déchirante:
-
---Ah! Bérot!... Aaah! Bérot!
-
-Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aaah!» prolongé.
-Ma grand'mère lui cria de venir bien vite, m'enjoignit d'attendre pour
-lui donner des explications et se sauva par la rue creuse, en direction
-de la Breure, portant la Marinette dans ses bras.
-
-Mon père arriva bientôt, tout essoufflé, tout retourné; et, renseigné,
-il repartit en courant avec un juron de dépit.
-
-Je le suivis de loin, inquiet et pleurnichant. Les moutons sortis du
-trèfle s'en venaient d'un air las, le ventre ballonné, la tête basse,
-les oreilles pendantes. Derrière, ma grand'mère et mon père se
-lamentaient de compagnie, disant qu'ils étaient tous gonflés, que pas un
-n'en réchapperait. Ma grand'mère proposait d'aller chercher, à
-Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui «savait la prière»; mon père
-inclinait à demander au voisin Parnière, qui s'y entendait un peu, de
-venir percer les plus malades. Il se tourmentait aussi de la nécessité
-de faire prévenir à Bourbon M. Fauconnet, le maître.
-
-Depuis un moment déjà, je cheminais en silence à côté d'eux lorsqu'ils
-s'avisèrent de me regarder. Le sang des égratignures du fossé, délayé
-par les larmes, me faisait le visage souillé; et ma blouse et ma culotte
-offraient de trop visibles accrocs. Ma grand'mère et mon père, se
-méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j'étais cause de la
-frasque du troupeau pour avoir le premier franchi la bouchure. Mais je
-leur contai sans mentir l'emploi de ma matinée. Ma grand'mère, ne m'en
-jugeant pas moins très coupable, engageait mon père à me corriger ferme.
-Lui, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien... A la
-maison pourtant, ma mère jugea nécessaire de m'administrer plusieurs
-claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la
-chènevière, dans un grand fossé bordé de pruniers, où je boudai et
-pleurai tout mon soûl. Longtemps après, mon parrain me vint chercher
-pour manger, affirmant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. Il me
-dit que Parnière avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux
-étaient déjà crevées. On comptait pouvoir sauver les autres. Une
-troisième mourut cependant, et un petit par surcroît.
-
-De cette affaire, mon ami l'Auvergnat paya les pots cassés... Quand il
-revint avec son tonnelet, ma grand'mère et maman se prirent à
-l'invectiver, l'accusant d'être cause de ce grand malheur qui allait
-nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l'eau à
-notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s'excusa très
-humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le
-ciel à témoin de sa complète innocence--et s'éloigna, jugeant toute
-explication inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes... Il alla
-quérir l'eau, dorénavant, à la source de Fontibier, au delà de
-Suippière, à trois bons quarts d'heure de son chantier. Je ne le revis
-jamais plus.
-
-Les orages me causèrent aussi cet été-là des ennuis sérieux. J'avais
-l'ordre de rentrer dès qu'il viendrait à tonner fort, parce qu'il est
-mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, le temps s'assombrit un
-matin du côté de Souvigny; bientôt des éclairs en zigzag coururent dans
-ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la
-maison. Près d'arriver, entendant moins le tonnerre, j'eus bien le
-pressentiment d'une bêtise, mais non point le courage de retourner.
-Maman me demande d'une voix dure pourquoi je reviens si tôt? Et, comme
-je lui parle de l'orage, elle se met à hausser les épaules, disant que
-je ne suis qu'un _bourri_ de ne pas savoir encore que les orages ne sont
-jamais pour nous lorsqu'ils prennent naissance du côté du soleil levant.
-Deux claques bien senties me font entrer dans la tête cette vérité
-élémentaire...
-
-«Qui a été pris, se méfie...» Quand survint un autre orage, je jugeai
-prudent de ne pas m'emballer, bien qu'il se fût formé sur Bourbon et
-qu'il gagnât sur Saint-Aubin en redoublant de violence. Je partis
-seulement quand commencèrent à tomber de grosses gouttes espacées. Dans
-le chemin creux, la pluie augmenta soudain, creva en une averse de
-déluge, avec accompagnement de grêlons. Les moutons, sous la tourmente,
-refusaient d'avancer. Et moi, ruisselant, transpercé, meurtri, je
-commençais à me désoler tout de bon... Mais j'aperçus venir mon père, un
-vieux sac en pèlerine sur les épaules et s'abritant sous un grand
-parapluie de toile bleue. Il me demanda si j'étais devenu fou pour ne
-pas rentrer par un temps pareil, assurant qu'une telle sauce sur le
-troupeau pourrait bien nous valoir encore des pertes...
-
-A la maison, ma mère, après qu'elle m'eut fait revêtir des habits secs,
-me tarabusta de nouveau.
-
-Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas
-venir quand il fallait, les ciels d'orage me semblèrent par la suite
-doublement gros de menaces...
-
-
-
-
-IV
-
-
-Songeant qu'à sept ans m'advenaient ces aventures, comparant mon enfance
-à celle des petits d'aujourd'hui qu'on dorlote et qu'on choie, et qu'on
-n'oblige à aucun travail sérieux avant douze ou treize ans, je ne puis
-m'empêcher de dire qu'ils ont joliment de la chance! En ai-je fait, moi,
-des séances de plein air pendant qu'eux font leurs séances d'école! Du
-temps que j'étais berger j'esquivais les très mauvais jours,--on
-n'envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais à neuf ans
-on me confia les cochons et, alors, qu'il pleuve ou vente, que le soleil
-darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait
-aller aux champs. Oh! ces factions d'hiver, alors que les haies
-dépouillées ne donnent plus d'abri, que les doigts gourds et crevassés
-font mal et que le froid, montant des pieds de marbre, vous étreint,
-quoi qu'on fasse, en une progression méchante,--ces factions d'hiver,
-quel mauvais souvenir j'en ai conservé!
-
-Il y avait toujours deux truies mères qu'on appelait les _vieilles
-gamelles_, et des nourrains plus ou moins, selon les circonstances ou la
-réussite des portées--une quinzaine en moyenne. Tout cela s'agitait,
-grognait, fouillait le sol. Les truies étaient surtout difficiles à
-garder lorsqu'elles avaient à l'étable des porcelets tout jeunes. Elles
-perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il
-fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les retenir une heure ou
-deux. Au moins, dans ces moments-là, s'en allaient-elles tout droit vers
-la maison! Mais non plus tard, quand les petits devenus forts les
-suivaient... Maraudeuses à l'excès, elles arrivaient des fois à pénétrer
-dans un champ de céréales où il n'était pas commode de les découvrir. Je
-reçus encore de bonnes taloches les rares fois où je ne sus pas
-préserver de leurs ravages les blés ou les orges.
-
-Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient dans un rayon de
-plusieurs kilomètres tous les poiriers sauvageons grands producteurs:
-impossible d'empêcher leur quotidienne promenade circulaire pour manger
-les fruits tombés! En cette période d'arrière-saison, il fallait
-cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non
-encore arrachées!
-
-Parfois les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant sa
-mère. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les
-uns ici, les autres ailleurs; à de certains jours de guigne je ne
-pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la
-nuitée, repartir au diable à la recherche des manquants.
-
-J'avais aussi des embêtements quant à la tenue du domicile particulier
-de ces messieurs. Ils logeaient, toujours à l'étroit, en des réduits
-adossés au pignon de la maison, d'un nettoyage difficile à cause des
-pavés disjoints. Ma grand'mère, qui avait la manie d'inspecter partout,
-ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres à me
-faire des observations. Il m'arriva d'être giflé pour avoir mis à des
-gorets nouveau-nés de la paille trop raide. Il n'en fallait pas
-davantage, au dire de mes parents, pour leur faire tomber la queue à
-tous.
-
- * * * * *
-
-Ces petites misères ont suffi à rendre très légers mes regrets de ce
-temps-là...
-
-Mais ce fut à une foire d'hiver, à Bourbon, où j'étais allé avec mon
-père conduire une bande de nourrains, que m'advint le plus triste
-épisode de ma carrière de porcher.
-
-
-
-
-V
-
-
-Mon parrain s'étant fait l'entorse, mon frère Louis devait le suppléer
-pour le pansage; ma soeur Catherine, d'autre part, était très enrhumée.
-C'est ainsi qu'on en arriva à me désigner pour cette foire--ce qui ne me
-fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au
-Garibier, je n'avais jamais revu cette ville de Bourbon dont il ne me
-restait qu'un souvenir assez confus: c'était une fête que d'y retourner!
-
-Combien dur cependant de sortir du lit à trois heures! Ma mère m'attifa
-tout sommeillant et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable
-toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s'inclinait sur mon
-épaule ou s'appuyait sur la table.
-
-Prévoyant qu'avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne
-femme bourra mes poches d'un morceau de pain et de quelques pommes:
-
---Pour quand tu auras faim, petit!
-
-Elle m'enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit
-les épaules d'un vieux châle gris effrangé.
-
---Ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil; tu vas
-avoir bien froid, mon pauvre Tiennon!
-
-Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée; une douceur
-attristée passait dans son regard et dans sa voix; j'eus conscience de
-son amour de mère que sa dureté habituelle dissimulait trop.
-
-A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains
-étonnés,--puis s'en retourna, nous ayant souhaité bonne vente... Et ce
-fut pour mon père et moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le
-long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus qui se passa, somme
-toute, sans trop d'ennui ni de souffrance.
-
- * * * * *
-
-Un peu après sept heures, nous voici installés au champ de foire, en
-bonne place, le long d'un mur. Mon père tire d'un petit sac de toile
-bise, apporté exprès, des poignées de seigle, qu'il jette aux cochons
-pour leur faire prendre patience. Bientôt, néanmoins, ils se mettent à
-grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile
-de les faire tenir en place...
-
-Moi aussi, j'ai bien froid! Succédant à l'activité de la marche, le
-calme de ce foirail est vraiment cruel; les frissons me gagnent; mes
-dents claquent; mes pieds s'engourdissent, si douloureux! Puis, j'ai
-l'estomac qui crie famine. Mais mes pauvres mains sont tellement raidies
-qu'il me faut les réchauffer à la chaleur de mon corps avant que de
-pouvoir sortir de ma poche les provisions...
-
-Mon père a de la peine à s'en tirer, lui aussi. Il bat la semelle
-constamment, se frotte les mains avec rage ou bien, avec de grands
-mouvements de bras, fait le geste de s'étreindre.
-
-Cependant la foire allait son train, assez peu importante d'ailleurs, si
-bien que les habitués disaient: «C'est une foire morte!» Autour de nous,
-d'autres cochons--nourrains et petits laitons blancs--grognaient d'avoir
-trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent Bilos» protégés par
-leur graisse digéraient, affalés sur le sol durci, ou se levaient avec
-une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour
-les examiner. A l'autre extrémité de l'enclos, les moutons paraissaient
-malheureux et malades sous le givre qui recouvrait leur toison. On ne
-voyait pas les bovins assemblés dans une autre partie du champ de foire
-qu'un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs
-beuglements ennuyés et plaintifs.
-
-Les paysans, en sabots de bois, pantalons d'étoffe bleue, grosses
-blouses et casquettes, grelottaient de compagnie et se livraient, comme
-mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. En dehors de
-ceux-là, quelques gros fermiers en peaux de chèvre et quelques marchands
-en longs cabans gris ou bleus circulaient sans relâche, ayant hâte de
-terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d'auberge
-bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps,
-étaient prudemment restés chez eux.
-
-M. Fauconnet, notre maître, apparaît par intermittence... C'est un homme
-d'une quarantaine d'années, aux larges épaules, à la figure rasée, un
-peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d'un sourire
-bénin, sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît, son visage
-se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd'hui à cause de la
-nécessité de vendre à bas prix si l'on veut vendre. Il bougonne parce
-que trois de nos cochons sont trop inférieurs, disant qu'on aurait mieux
-fait de les laisser à la maison, que la bande se trouve dépareillée de
-leur présence.
-
-J'ai toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me
-propose bien d'aller faire une tournée en ville, mais je crains de
-m'égarer--et tous ces gens inconnus qui circulent m'effraient un peu...
-
-Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposons à
-repartir, lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie
-d'un marchand très loquace; ils arrivent à s'entendre--sauf pourtant
-pour les trois petits que le maître veut nous faire ramener pour qu'ils
-«profitent» davantage, se souciant peu des peines qui en résulteront
-pour nous.
-
-Deux grandes heures d'attente sur la route de Moulins où nous devons
-opérer livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme,
-malgré le froid moins rude en ce milieu du jour. Le moment venu, des
-gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs
-bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «rebuts».
-
-Après la solde des autres--en pièces d'or que mon père a la précaution
-de faire sonner une à une sur la chaussée humide--nous retraversons la
-ville, prenant à côté de la rivière de Burge une rue montueuse et
-grossièrement pavée qui débouche dans le haut quartier, sur la place de
-l'Église:--c'est de là que partait le chemin de Meillers.
-
- * * * * *
-
-Sur cette place de l'Église, au carrefour de la route d'Autry, mon père
-me laisse seul pour aller remettre de suite, selon l'usage, à M.
-Fauconnet l'argent de la vente. J'étais bien un peu inquiet de le voir
-partir; mais il m'avait promis de n'être pas longtemps et de rapporter
-du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait
-demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu'il comptait rencontrer
-chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval.
-
-Je jette aux trois gorets le grain qui reste au fond du sachet de toile.
-Ils s'y intéressent peu et ne tardent pas à me causer du désagrément.
-L'un se sauve dans le chemin de Meillers qu'il reconnaît sans nul doute,
-tandis qu'un autre redescend en courant vers la ville. Fort à propos, un
-homme qui s'en retournait de la foire me vient en aide pour les
-rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Bientôt les
-voici repris à courir de côté et d'autre en grognant, et j'ai mille
-peines à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils sont sages, je
-porte mes regards sur l'entrée de la ruelle par où mon père s'en est
-allé, avec l'espoir toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus
-en plus, l'ennui, le froid, la faim me torturent...
-
- * * * * *
-
-Il y avait longtemps, longtemps que j'étais là, quand j'entendis sonner
-trois heures à l'horloge municipale--tour de la Sainte-Chapelle. Cette
-tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges
-de l'ancien château, patinées par les siècles, apparaissaient plus
-sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la
-grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse,
-invisible presque, semblait anéantie par l'effet d'une mystérieuse
-catastrophe.
-
-Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux
-chargés de paillettes blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous
-les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient
-meurtri la glace terne, cadrait assez avec la tristesse générale. Au
-fond l'église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la
-prière et à l'espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit
-château tout neuf flanqué de deux tours carrées prenait dans la
-grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin
-de Meillers, face à l'église, une belle maison à un étage montrait une
-façade inquiétante de par l'assaut de vilains reptiles noirs--rosiers et
-glycines--bien jolis sans doute à la belle saison. Des chaumières
-basses accolées, et précédées d'une ligne uniforme d'étroits
-jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de
-pauvres:--journaliers, vieillards ou veuves,--moins une, vers le milieu,
-dont le locataire était savetier, ainsi que l'attestait la grosse botte
-suspendue au-dessus de la porte. Côté de la ville, la maison d'angle de
-la rue pavée servait à la fois d'épicerie et d'auberge; des pains de
-savon s'apercevaient derrière les vitres de l'imposte; une branche de
-genévrier se balançait au mur.
-
-Comme l'église, toutes ces habitations restaient closes; elles
-contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès
-desquels les gens pouvaient se rire de l'hostilité du dehors.
-L'hostilité du dehors, j'étais tout seul à en souffrir avec mes trois
-cochons...
-
-Voici s'ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres
-en sortent qui s'inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui
-les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard
-indifférent et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs,--le
-presbytère sans doute.
-
-La porte d'une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme
-ébouriffée paraît dans l'embrasure, jette dans son jardinet l'eau d'une
-casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour
-s'esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six
-glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois
-fois le nom d'André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et
-tous les deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se
-suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme
-ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer
-d'un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici
-seul encore sur la place.
-
-De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s'en allaient marchant
-vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s'en allaient aussi quelques
-fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez.
-L'un d'eux, qui avait un gros cheval blanc, s'arrête en m'apercevant:
-
---D'où donc es-tu, mon p'tit gas?
-
---De Meillers, M'sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
-
---Tu n'es pas le petit Bertin, du Garibier?
-
---Si, M'sieu.
-
---Et ton père n'est pas venu te rejoindre?
-
---Non, M'sieu.
-
---Voilà qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce, pardi!...
-Eh bien, mon garçon, je devais te ramener; mais dans ces conditions,
-rien à faire; tu ne peux pas laisser tes cochons... Donne-toi du
-mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!
-
-Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît
-bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu'il m'a dit au
-sujet de mon père:
-
---_Voilà qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce..._
-
-Cette chose, à laquelle je n'avais pas encore pensé, me semblait
-maintenant très vraisemblable. Mon père, lorsqu'il allait à la messe, à
-Meillers, rentrait d'habitude tout de suite après. Mais, les jours de
-foire, il lui arrivait d'être moins sage et souvent j'étais couché avant
-son retour. Au lendemain, maussade, ma mère le disputait, tout en le
-plaignant d'avoir la tête trop faible, pas assez d'énergie pour résister
-aux entraînements de hasard...
-
- * * * * *
-
-Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir;
-elle montait de la brume flottant au-dessus du sol et soudain épaissie.
-Je tremble de froid, de faim et de peur. N'ayant rien mangé de la
-journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des
-grondements remuent mes entrailles; des voiles sombres me brouillent les
-yeux; le faible poids de mon corps pèse lourdement sur mes jambes
-molles. Un regret me vient de ne pas m'être plus tôt hasardé à partir
-seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que
-s'enténébrait la campagne, j'aurais préféré geler sur place que de me
-mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment au fond du
-fossé; j'en profite pour m'asseoir auprès d'eux, refoulant mon chagrin.
-
-Cinq heures: c'est la nuit tout à fait. Une voiture de bohémiens
-s'éloigne de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent
-le malheureux cheval qu'ils frappent à grand coups de bâton. Derrière,
-trois adolescents aux loques dépenaillées baragouinent en une langue
-inconnue. Cependant que de l'intérieur du véhicule s'élevaient des
-lamentations, des cris d'enfants battus, des voix de mégères exaspérées.
-J'avais entendu dire que ces gens à réputation équivoque volaient des
-enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et
-mon sang de se glacer davantage, et mon coeur de se mettre à battre plus
-que de raison! Mais le groupe défila sans paraître me voir.
-
-Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d'amoureux qui
-suivirent. Ils s'en venaient sans doute de danser dans quelque auberge.
-Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de
-partir, vu l'heure tardive; les garçons les serraient par la taille en
-une étreinte que le froid rendait bien excusable.
-
-Le sacristain sonna l'Angelus du soir. Le presbytère, les chaumines
-ayant clos leurs volets ne laissaient entrevoir que de minces filets de
-lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c'était
-maintenant comme un vague crépuscule qui faisait mystérieux et bizarres
-les objets environnants. Je souffrais moins, mais des voiles sombres
-brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient
-des sons de cloches, comme si l'Angelus eût sonné sans fin...
-
-Les cochons éveillés me donnaient à présent bien du mal à garder--et le
-froid cependant me gagnait les os...
-
-Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville.
-
-L'un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son
-bâton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se
-bousculant; les deux derniers qui s'étaient attardés à allumer leurs
-pipes gambadaient à dix mètres. Celui d'en avant chantait d'une voix
-forte, brusque et saccadée, un refrain d'ivrogne:
-
- A boire, à boire, à boire,
- Nous quitt'rons-nous sans boire?
-
-Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!»
-formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des
-gestes drôles:
-
- Les gas d'Bourbon sont pas si fous
- De se quitter sans boire un coup!
-
-Ce dernier mot dégénérait au «bis» en un «Ouou» prolongé qui battait son
-plein quand ils me dépassèrent--sans soupçonner ma présence dans l'ombre
-noire du grand mur, au plus creux du fossé.
-
-Quel bon parfum de cuisine m'arrive du château, une délicieuse odeur de
-viande en train de cuire dans le beurre grésillant! Cela réveille les
-facultés de mon estomac vide. J'ai envie de franchir le mur, de crier,
-de hurler ma misère et ma faim, de demander une toute petite part de ces
-bonnes choses. Pour échapper à la tentation je me rapproche du
-presbytère. Mais là aussi je perçois un bruit de cuillers et un parfum
-de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui venu de l'orgueilleuse
-bâtisse neuve, ne m'en paraît pas moins suave. Eh oui, partout dans les
-maisons chaudes, c'était le repas du soir... Ils dînaient, les bourgeois
-et les prêtres, et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe,
-pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l'estomac!
-
-Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan
-attifé d'un châle gris qui gardait trois cochons rebutés;--un petit
-paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n'avait
-mangé dans toute la journée qu'un morceau de pain et trois pommes;--et
-ce petit paysan, c'était moi! Ils m'avaient tous vu, ceux du château et
-ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines, et leurs petits qui
-étaient de mon âge; ils m'avaient tous vu, mais sans daigner me faire
-l'aumône d'une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais
-souffrir... Et pas un n'avait la pensée de venir voir si j'étais encore
-là dans la nuit.
-
-Sept heures sonnent à la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups
-de timbre frappant l'airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre
-d'hiver, me semblent lugubres comme un glas... Accroupi dans le fossé,
-je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m'envahir. Mes
-sensations s'atténuent et ma pensée... Quelques souvenirs pourtant
-hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y
-compris le chien Médor, à la forêt, à la Breure,--aux lieux et aux êtres
-qui ont tenu une place dans ma vie d'enfant et qu'il me semble avoir
-quittés depuis si longtemps... Cela ne me donne ni regret ni
-attendrissement; cela tient plutôt du rêve. Je ne suis pas bien certain
-d'avoir vécu cette vie passée; j'ai la conviction que je ne la vivrai
-plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour
-résister à l'engourdissement final...
-
- * * * * *
-
-Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus.
-M'étant frotté les yeux, je vis mon père qui arrivait, toussant,
-crachant, marchant un peu de travers;--mais réellement c'était lui!
-J'oubliai d'un coup, dans le grand bonheur de le retrouver, tout le long
-martyre de cette journée et je fus me jeter dans ses bras. Il parut
-d'abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint, et il
-m'étreignit en un débordant enthousiasme d'amour paternel, selon
-l'habitude chère aux ivrognes d'exagérer leurs impressions. Il pleura,
-mon pauvre père, de m'avoir laissé si longtemps seul. Il voulait
-absolument aller faire l'emplette de quelques provisions, mais je me
-contentai du croûton de pain, reste de son déjeuner d'auberge, qu'il
-retrouva au fond de sa poche. Puisqu'il était là, lui, mon protecteur et
-mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher
-jusque chez nous, l'estomac vide.
-
-Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient, et mon
-père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Il avait à
-fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Un moment il dut
-s'arrêter, s'accoter, le front dans la main, à une clôture de pierres
-sèches. Des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait
-souffrir atrocement... Il finit par vomir et put repartir un peu
-soulagé.
-
- * * * * *
-
-Onze heures passé quand nous fûmes rendus. J'entrai de suite à la
-maison, laissant mon père s'occuper des cochons.
-
-Au coin de l'âtre où s'éteignaient les dernières braises, maman veillait
-toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l'oreille aux
-bruits du dehors, sentant grandir son inquiétude à mesure qu'avançait
-l'heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et
-quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre
-et à me dorloter--en même temps qu'elle foudroyait de son plus mauvais
-regard mon père qui venait d'entrer et qui se couchait sans un mot. Je
-dînai d'un reste de soupe et d'un oeuf cuit sous la cendre. Ce régal me
-réconforta, mais tout de même je ne pus guère dormir... Il me fallut
-près d'une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume
-gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à
-maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations
-normales.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Vint le moment où je dus aller au catéchisme; ce fut mon premier contact
-avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par
-un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins à
-peu près aussi sauvages que moi. Le seul Jules Vassenat, fils du
-buraliste-aubergiste, semblait moins emprunté--qui allait apprendre à
-lire à l'école de Noyant, le gros bourg voisin.
-
-Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y
-avait une bonne lieue du Garibier à l'église, il me fallait partir aux
-mois d'hiver avant qu'il fasse jour. Par les temps de gel je m'en tirais
-bien, sauf qu'il m'arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux
-et même de m'étaler... Mais par les temps humides la boue, pénétrant
-dans mes sabots, crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait
-très mal à l'aise pendant la séance. Sans compter que le curé se fâchait
-de me voir si patouillé... D'un caractère très emportant il s'emballait
-à fond quand nous n'étions pas sages, quand nous répondions de travers à
-ses questions.
-
---Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!
-
-Et de nous donner sur la tête de grands coups du plat de son livre...
-
-Mais ses colères ne duraient pas; il en arrivait vite à nous dire des
-_goguenettes_, ou anecdotes drôlatiques, et à rire avec nous. Il avait
-même des attentions délicates comme de nous partager la brioche qu'il
-avait eue en cadeau à l'occasion d'un mariage, de nous distribuer des
-dragées au lendemain d'un baptême et de nous gratifier d'une orange
-chacun le 31 décembre, en nous recommandant de ne pas aller l'embêter le
-lendemain pour la «bonne année». Au demeurant un excellent homme,
-familier avec tout le monde, jovial et sans malice--ayant son
-franc-parler même avec les riches... Nullement un lèche-pieds, comme
-j'en ai tant vu depuis...
-
- * * * * *
-
-Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais il
-était souvent plus tard,--en raison de mes parties avec un camarade,
-Jean Boulois, du Parizet, qui s'en venait un bout de chemin avec moi.
-
-Nous passions non loin du village sur la chaussée d'un grand étang,
-juste à côté du moulin, et nous arrêtions à chaque fois pour voir
-tourner la roue motrice, et ouïr le grincement des meules, le tic-tac du
-mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec
-leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient
-de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l'absence
-de routes.
-
-L'ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions
-nouvelles. Il m'entraîna le long d'un ruisseau où croissaient des
-arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous
-servirent à faire des colliers. Il m'apprit à faire des pétards de
-sureau et des _merlassières_ pour prendre les oiseaux en temps de neige.
-Nous cherchâmes des prunelles qui sont mangeables une fois gelées.
-Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps; je finis par ne plus
-arriver qu'à onze heures au lieu de dix; et j'affirmais à maman que le
-curé nous gardait de plus en plus tard.
-
---Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s'impatientent
-à l'étable; il y a deux heures qu'ils devraient être aux champs!
-
-Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien
-longue séance de garde; la solitude me pesait plus qu'avant.
-
-Mais n'eus-je pas l'imprudence de ne rentrer qu'à midi certain jour?
-Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant ma mère s'en fut
-trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf
-heures. Elle me tança d'importance, et je dus m'attendre dorénavant à
-être _saboulé_ si je rentrais passé dix heures et quart!
-
- * * * * *
-
-Après la deuxième année de catéchisme, en mai 1835, le bon curé blanc me
-fit faire la communion. Étant «camarade» avec mon ami Boulois, je fus
-après la messe avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au
-Parizet. La maison était bonne et le repas copieux: il y avait une soupe
-au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute fraîche, et
-de la galette et de la brioche; il y avait du vin--j'en bus bien un
-verre entier--et du café, que je ne connaissais pas encore. J'abusai un
-peu de toutes ces bonnes choses... Durant les vêpres, je me sentis
-l'estomac lourd et, rentré chez nous, je souffris bien le soir et la
-nuit... J'ai pu me convaincre souvent depuis que tout plaisir se
-paie--d'une rançon parfois très amère.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Il y eut au mois de novembre de cette même année la noce de mes deux
-frères.
-
-Baptiste, l'aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans.
-Le cadet, Louis, en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mes
-parents les avaient assurés à un marchand d'hommes avant le tirage au
-sort.
-
-Le service, d'une durée de huit ans, semblait alors une épouvantable
-calamité. Ma mère disait souvent, à propos de mes frères, qu'elle
-préférerait les voir mourir que partir soldats. C'est que les partants,
-assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur
-garnison lointaine et ne reparaissaient qu'à l'expiration de leur congé,
-après un nombre infini de déplacements et d'aventures... Or, dans nos
-campagnes, on n'avait pas la moindre notion de l'extérieur. Au delà des
-limites du canton, au delà des distances connues, c'étaient des pays
-mystérieux qu'on imaginait pleins de dangers et peuplés de barbares.
-Sans compter que subsistait le souvenir des grandes guerres de l'Empire,
-où tant d'hommes étaient restés!
-
-En s'assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu
-près--alors que, si l'on s'exposait à être pris, on ne s'en tirait pas à
-moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d'économies, rognant
-sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous
-et petites pièces, était arrivée à rassembler les mille francs
-nécessaires à l'assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont
-elle se montrait heureuse et fière...
-
- * * * * *
-
-Mes frères épousaient les deux soeurs, les filles de Cognet, du Rondet.
-Le Louis avait une autre bonne amie qu'il préférait à la Claudine
-Cognet. Mais notre mère, dont il subissait l'influence, lui avait fait
-entendre qu'étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère il
-valait mieux qu'ils eussent les deux soeurs pour femmes: ce serait dans
-la communauté une garantie de concorde. Et lui d'acquiescer, après un
-temps d'hésitation--au grand désespoir de la pauvre délaissée...
-
-Comme j'étais trop jeune pour faire partie du cortège au titre de
-«garçon» je demeurai au Garibier le jour de la noce, avec ma grand'mère
-et la Marinette. Il me fallut même garder les cochons comme de coutume,
-mais je les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le
-remue-ménage général, on ne s'en apercevrait pas.
-
-Le dîner se préparait sous la direction d'une cuisinière de Bourbon
-qu'aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon
-de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus
-dessous. On avait monté les lits au grenier. Deux grandes tables
-improvisées avec des planches et des tréteaux occupaient deux côtés de
-la pièce. Les volailles qu'on avait sacrifiées la veille et les
-quartiers de viande amenés par un boucher de Bourbon mijotaient en
-plusieurs terrines, cuisaient en une grande chaudière ou rôtissaient au
-four. Je me régalai avec des abatis et de la brioche appétissante
-fleurant le beurre frais.
-
-Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient bu et
-dansé pendant cinq heures au bourg, chez Vassenat, l'aubergiste,--au
-point de fatiguer les deux musiciens: un grand vieux très maigre qui
-manoeuvrait avec conviction le tourniquet d'une vielle, et un joufflu au
-nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin, pris
-hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous
-vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt.
-
-Les tables se trouvant être insuffisantes, on installa au coin de la
-cheminée les gamins dont j'étais. Il y avait les deux plus jeunes
-enfants de l'oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes
-belles-soeurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le
-Bastien et la Thérèse de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse,
-j'admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux
-blonds que n'emprisonnait pas son bonnet d'indienne. Mais je ne lui
-faisais guère d'avances, cet envahissement d'étrangers me faisant plus
-sauvage encore que de coutume. Mes compagnons n'étaient d'ailleurs pas
-plus loquaces. Nous n'en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère
-vint s'installer à notre groupe pour nous surveiller--avec grand'raison,
-car nous nous serions certainement rendus malades.
-
-Aux grandes tables, par contre, les conversations allaient s'animant.
-Tout le monde parlait fort, et plus fort que tous l'oncle Toinot qui
-plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions--il s'agissait
-d'un Russe «occis» par lui:
-
-«C'était peu avant la Bérésina, un jour qu'il faisait rudement froid,
-sacré bon sang! Voilà qu'on nous envoie une vingtaine en reconnaissance
-pour fouiller un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne
-voyait rien; on ne s'attendait à rien--quand tout à coup, d'une espèce
-de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu en voilà, qui nous
-canardent en criant comme des sauvages et tâchent à nous cerner... Alors
-nous faisons jouer la baïonnette--et pas pour de rire, je vous en
-réponds! Le chef de ces salauds avait une sale tête; j'aurais bien voulu
-lui mettre les tripes au vent... Mais comme je le _z'yeutais_,
-j'aperçois un grand _gargan_ avec une barbe à poux, qui me guettait
-aussi crosse levée... J'évite le choc par un saut de côté; je lui fiche
-un coup de tête dans le ventre si violent qu'il chancelle et s'abat dans
-la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser sa poitrine, il me fixe de
-ses deux grands yeux blancs épouvantés que je n'oublierai jamais:
-
-«--_Francis bono!... Francis bono!..._ suppliait-il.
-
-«Ça voulait dire: «Bon Français!» Et le regard ajoutait: «Ne me tue
-pas!»
-
-«Mais avec la misère qu'on avait par ce froid du diable et rien à
-«bouffer» que des morceaux de cheval mort, tout crus, quand on en
-pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n'eus qu'une pensée
-féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler»... Tu ne m'aurais
-pas ménagé, toi, si je ne t'avais pas vu à temps!» Et v'lan! ma
-baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»
-
-Un frisson d'horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse.
-Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui
-jouissait de son triomphe. Il but coup sur coup deux verres de vin et se
-mit à chanter des chansons de l'armée très malhonnêtes qui faisaient
-rougir les filles et nous intriguaient, nous, les enfants. Si bien que
-ma grand'mère lui reprocha de n'être pas convenable. Mais il était trop
-heureux d'accaparer l'attention pour tenir compte de ses avis.
-
- * * * * *
-
-La porte extérieure s'ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine
-d'individus drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier,
-à gesticuler, à faire des contorsions et des grimaces. Ils avaient
-d'énormes nez postiches dans des figures enfarinées, et des costumes
-hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir
-de charbon, s'étaient fait des moustaches et des rayures par tout le
-visage. Cinquante bouches proférèrent la même exclamation:
-
---Les masques!... Voilà les masques!...
-
-C'était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les
-jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le
-prétexte d'amuser les invités.
-
-Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu'ils
-blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du
-vin et de la brioche. Et, après qu'ils eurent bu et mangé, dans l'étroit
-espace libre ils dansèrent avec des hurlements de sauvages, des
-entrechats formidables.
-
-Mais les convives commençaient à s'ennuyer à table. Mon père alluma la
-lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu'à
-la grange où, vite, un bal s'improvisa. Dans un coin, sur un entassement
-de bottes de paille, s'installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le
-joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne, accrochée très haut,
-donnait une clarté bien pauvre, et les danseurs, dans la demi-obscurité,
-avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d'ailleurs:
-masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s'agitaient en
-cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de
-gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les gamins, nous
-courions de-ci, de-là, nous poursuivant, nous chamaillant. A un moment
-où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.
-
---Il faut danser, les petits; c'est une bonne occasion pour apprendre.
-
-Et comme nous baissions la tête sans répondre, mon parrain reprit:
-
---Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner...
-
-Il y mit de l'insistance, et malgré notre confusion il nous fallut
-partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui
-nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu'au bout
-quand même. Et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs
-danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la
-Thérèse,--ce dont mon parrain nous taquina fort. Mais ce premier essai
-m'avait donné de l'audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les
-danses.
-
-La lanterne ayant usé son combustible s'éteignit soudain; dans la grange
-enténébrée, ce furent des cris d'effroi et de gaieté, des bousculades et
-des rires--coupés d'exclamations ironiques.
-
---Baptiste, gare ta femme!
-
---Louis, je te vole la Claudine!
-
---Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?
-
-La première surprise passée les chuchotements, les bruits d'embrassade
-se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu'audacieux provoquaient
-des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des
-soupirs.
-
-Sur l'ordre des mariés, je fus à la maison quérir de la lumière. Les
-vieux qui, depuis un moment avaient quitté le bal, y étaient attablés à
-nouveau buvant, chantant, s'empiffrant de volaille rôtie. L'oncle
-Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur.
-
-La grange éclairée à nouveau, le bal reprit pour se continuer jusqu'à
-deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé plus tôt
-pour gagner dans la nuit Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns
-des convives éloignés reçurent aussi l'hospitalité chez les voisins. Les
-autres demeurèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier,--où
-chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère--les hommes
-au fenil, où on avait disposé à leur intention des couvertures usagées,
-des sacs.
-
- * * * * *
-
-Les jeunes garçons tinrent à rester debout par bravade. Après avoir bu
-et mangé à satiété ils se répandirent dans la cour et firent mille
-sottises--comme de démonter l'araire, de bousculer le char à boeufs dans
-la mare, d'enlever des jougs les liens de cuir et de s'en servir pour
-lier Médor sur la brouette qu'ils suspendirent aux branches hautes d'un
-poirier. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se
-lever pour le délivrer, non sans peine. Cependant que les héros
-clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands
-bâtons fourchus dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour,
-rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée pour obtenir de
-la «soupe frite». Tout cela entrait dans la tradition du moment, un peu
-modifiée depuis quant aux détails,--le fond restant le même.
-
-Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés,
-et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des
-emblèmes. Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder
-les cochons comme si de rien n'était.
-
-Quand je revins, le déjeuner s'achevait dans une gaieté un peu factice.
-La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents.
-Les plus enragés obtinrent cependant une nouvelle sauterie dans la
-grange--courte et sans entrain, d'ailleurs. Et les invités se retirèrent
-avant la nuit, emportant des restes de galette et de brioche offerts par
-ma mère...
-
- * * * * *
-
-Il y eut bien du mal ensuite pour remettre toutes choses en place...
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort,
-surtout en femmes. Ma grand'mère, ma mère, la Catherine, mes deux
-belles-soeurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il
-y avait en plus ma petite soeur Marinette qui touchait à ses dix ans:
-mais la pauvre gamine était innocente. On mettait cela sur le compte
-d'une mauvaise fièvre qu'elle avait eue toute jeunette--à la suite de
-quoi elle s'était élevée chétive et malingre, gênée dans son
-développement, au physique aussi bien qu'au moral. Toujours est-il que
-ses yeux, trop fixes, ne décelaient nulle lueur d'intelligence et
-qu'elle avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle ne tenait
-guère de conversation qu'avec Médor et les chats avec lesquels elle se
-plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les
-événements les plus graves ne l'émeuvaient point; mais elle riait
-parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours
-celle d'un enfant en bas âge...
-
- * * * * *
-
-Je commençais alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin
-d'hiver et au commencement du printemps, alors qu'on labourait les
-jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de boeufs ou
-_boiron_. J'amenais d'ailleurs les cochons qui, s'occupant à chercher
-les vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages.
-
-Nos quatre boeufs s'appelaient _Noiraud_, _Rougeaud_, _Blanchon_ et
-_Mouton_. Les deux premiers appartenaient à cette race d'Auvergne dont
-j'ai déjà parlé; il y en avait un couple au moins dans chaque ferme--les
-boeufs blancs du pays n'étant pas assez robustes, disait-on, pour faire
-tout le travail. Ils se comportaient bien, les _Maurias_, ayant la
-robustesse et l'expérience de l'âge. Les blancs, jeunes encore, avaient
-besoin d'être tenus de près...
-
-La marche était fatigante, sur cette terre remuée dont mes sabots
-s'emplissaient vite. Quand je m'ennuyais trop à «toucher» je demandais à
-mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l'araire. Mais, en
-dépit de toute ma bonne volonté, le manque d'habitude, le manque de
-force, ou bien un faux mouvement des boeufs, étaient cause que je
-laissais quelquefois dévier l'outil. Alors mon parrain, assez emportant
-et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, me
-disant «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi;
-mais il prétextait alors mon insuffisance à conduire et parfois me
-giflait. Ainsi compris-je à ce moment pourquoi les faibles ont toujours
-tort et qu'il est triste de travailler sous la direction des autres.
-
-Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de
-l'attelée, supputant par comparaison au travail des jours précédents
-quand viendrait l'heure de nous en aller... En arrivant à la bouchure où
-s'ouvrait la barrière, ou claie du champ, j'épiais à la dérobée la
-physionomie de l'aîné--presque toujours impénétrable; et je devais
-retourner les boeufs, faire un long tour encore, au bout duquel
-m'attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance
-de mon espoir. D'ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour
-partir qu'on appelât de la maison,--car il n'avait pas de montre, et par
-les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne
-accomplie ou le degré de faim qu'accusait son estomac.
-
-A cause de l'éloignement des villages, nous entendions même rarement la
-sonnerie de l'Angelus de midi qui, se plaçant juste au milieu de la
-tâche quotidienne, aurait pu nous donner une indication.
-
- * * * * *
-
-S'il faisait beau, les séances se passaient avec un moindre ennui; mais
-aux mauvais jours, vraiment, ça n'en finissait plus... Il me souvient
-d'une période où nous labourions dans notre champ des Châtaigniers, le
-plus éloigné de la ferme. Le vent fort tirait de Souvigny, c'est-à-dire
-du nord-est, et il passait des bourrasques, des averses froides, des
-giboulées de grésil et même de neige. Ces fouaillées traversaient mes
-vêtements, m'enveloppaient d'un suaire glacé; mes mains se teintaient de
-violet...
-
-Un jour que nous étions douchés plus que de raison des frissons me
-secouèrent qui n'étaient pas seulement dus au froid. J'avais le front
-brûlant, l'estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me
-plaignis à mon parrain, parlant de m'en aller. Mais il n'y voulut pas
-consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un
-instant dans le creux d'un vieux chêne, il prit la peine de m'examiner.
-Me voyant soudain très pâle et soudain d'un pourpre de mauvais aloi:
-
---Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre!
-
-Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j'eus de la peine à gagner
-la maison. On me fit tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite
-d'une bonne suée, j'avais par tout le corps une éruption de petits
-boutons rouges. Il me souvient que ma mère me recommandait sans cesse de
-rester bien couvert sous peine des pires catastrophes...
-
-Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole
-passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des
-oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les
-cerisiers s'épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La
-nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à
-circuler, à vivre.
-
- * * * * *
-
-L'hiver d'après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les
-cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à
-participer au nettoyage des étables.
-
-Les années précédentes, allant aux champs dans la neige, j'enviais les
-batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je
-m'aperçus que ce n'était pas tout rose non plus, que, si l'on conservait
-les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu'on avalait par
-trop de poussière.
-
-Le battage, à cette époque où tout s'écossait au fléau, durait depuis la
-Toussaint jusqu'au Carnaval, et même jusqu'à la Mi-Carême, sans
-interruption presque,--sauf quelques journées chaque mois, «quand la
-lune était bonne», pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans
-la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se
-reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une abondante récolte,
-nous travaillions chaque soir jusqu'à dix heures à la lueur d'une
-lanterne. Je ne connais pas de besogne plus énervante... Manoeuvrer le
-fléau sans arrêt du même train régulier, pour conserver l'harmonie
-obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d'une seconde pour se
-moucher, pour enlever la poussière qui vous picote le visage et la
-nuque--quand on est encore malhabile et non habitué à l'effort soutenu,
-c'est à devenir enragé! Mais quel plaisir les jours où l'on vannait,
-quand le gros tas de mélange gris, diminuant peu à peu, s'engouffrait en
-entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains dans l'amas de
-grain propre d'une belle couleur d'or...
-
- * * * * *
-
-Bien dures aussi les séances de nettoyage des étables, le samedi matin!
-C'est avec le cadet que je faisais ce travail. Nous avions une grosse
-civière, ou _bayard_ de chêne, que je trouvais déjà lourde sans qu'elle
-fût chargée. Munis chacun d'un _bigot_[2], nous piquions avec force dans
-la couche épaisse de fumier d'où montait une buée chaude, et nous
-entassions des _bigochées_ monstres. Le Louis excitait mon amour-propre:
-
- [2] Fourche recourbée en forme de crochet.
-
---Nous en mettons encore un peu, hein? C'est là que nous allons voir si
-tu es un homme!
-
-Tenant à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement
-tant et si bien qu'il m'en craquait dans les reins lorsqu'on
-soulevait... Au bout d'un moment j'étais en nage et suffocant; les nerfs
-fatigués, détendus, ne pouvaient plus serrer suffisamment les poignées
-du _bayard_ qui, souvent, m'échappait dans le parcours de l'étable à la
-_pelote_ de fumier de la cour. On avait beau se modérer ensuite: à tout
-propos survenait un nouvel avatar... Alors mon père--ou mon parrain--de
-venir me remplacer. Et je m'éclipsais mécontent, froissé, rageur.
-
- * * * * *
-
-J'ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là.
-Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire
-aussi bien que les grands; mais on manque de force, d'adresse et
-d'expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité,
-conséquence de leur âge; et l'on souffre de leurs railleries sans
-indulgence.
-
-
-
-
-IX
-
-
-M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval
-ou en voiture, selon l'état des chemins. L'une des femmes se précipitant
-pour tenir sa monture; une autre appelant bien vite mon père qui
-s'empressait d'accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les
-récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications sur les affaires
-du moment.
-
-M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes.
-Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu'à décoiffer ma
-grand'mère qui portait ces chapeaux en trois parties--un cône et deux
-volutes renversés--dits _chapeaux à la bourbonnaise_ que commençaient à
-dédaigner les jeunes.
-
---Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne
-mine; tu vivras au moins jusqu'à quatre-vingt-dix ans! Avec ces
-chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de
-les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil.
-
-A ma mère il disait:
-
---Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les
-poulets ne manquent pas; j'en vois plein la cour. Surtout, ne leur fais
-pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le
-grain dans les champs...
-
-Il tapotait le ventre de mes belles-soeurs, leur demandant si _ça
-n'allait pas venir_; et, à l'époque où elles étaient enceintes, il
-constatait complaisamment que _ça viendrait bientôt_. Il prenait par le
-menton ma soeur Catherine, disant qu'il la voulait engager comme bonne.
-
---Et toi, brigand d'Auvergne, tu deviens aussi long qu'une grande
-perche! me disait-il.
-
-Il m'appelait «brigand d'Auvergne» en souvenir du jour où j'avais laissé
-pénétrer les moutons dans le trèfle pour m'être allé promener dans la
-forêt avec le scieur de long auvergnat.
-
-Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes--pour
-demander finalement une diminution de charges. A quoi il répondait:
-
---Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot; tu ne viendras pas vieux,
-mon ami! Une réduction... Mais tu n'y penses pas! Quand tu ne gagnes
-rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien,
-est-ce que je t'augmente?
-
-Lorsqu'il s'agissait, à la Saint-Martin, de régler les comptes de
-l'année, on s'efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des
-bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il
-était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de
-faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme
-bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mes parents et mes
-frères s'escrimaient de compagnie:
-
---A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs...
-
---Ça fait cent soixante et un francs! disait le Louis, très habile.
-
-Ma mère ne s'en rapportait pas à lui du premier coup:
-
---Tu dis cent soixante et un... Est-ce bien ça?... Voyons: sept fois
-vingt-trois... prenons d'abord sept pièces de vingt francs qui font...
-qui font... les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante francs;
-il reste sept pièces de trois francs: vingt et un; cent quarante et
-vingt et un font bien cent soixante et un. C'est juste. Après?
-
-Mon père ayant eu le temps de songer reprenait:
-
---Nous en avons vendu d'autres le Mercredi des Cendres, au Montet. Il y
-en avait cinq--des gros; nous les vendions trente-huit francs dix sous,
-je crois bien.
-
-Alors on se remettait à décomposer:
-
---Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces
-de dix sous...
-
-Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu'on touchait au but il fallait
-souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. On finissait
-pourtant par se mettre d'accord--sans être bien certain, d'ailleurs, du
-résultat admis.
-
-Cependant, M. Fauconnet, au jour du règlement, avait vite tranché la
-question, lui. Il disait, son papier à la main:
-
---Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant,
-Bérot...
-
-Les mauvaises années c'était une somme insignifiante; il y eut même
-déficit à deux ou trois reprises. Jamais on ne touchait plus de deux ou
-trois cents francs.
-
---Mais, Monsieur, je pensais avoir davantage, se hasardait parfois mon
-père.
-
---Comment, davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot?
-S'il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te
-vole pas.
-
-Et l'audacieux, très humblement:
-
---Je ne veux pas dire ça, Monsieur Fauconnet, bien sûr que non!
-
---A la bonne heure, parce que, tu sais, les _laboureux_ ne manquent pas:
-après toi, un autre!
-
-Si la différence s'accusait trop considérable, Fauconnet avouait un
-report au compte prochain des ventes du mois d'octobre. Cela lui
-laissait pour l'année entière la jouissance de cet argent dont la moitié
-nous revenait de plein droit, séance tenante. Mais, bien entendu, il
-fallait accepter de bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant
-qu'illégale, sous peine d'être mis à la porte...
-
-
-
-
-X
-
-
-L'argent, comme bien on pense, était rare à la maison et, jusqu'à
-dix-sept ans, je n'eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans
-ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies
-d'entrer à l'auberge, de voir du nouveau.
-
-Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n'y avait que deux
-garnitures d'habits propres pour nous quatre. Mes frères réservaient
-pour les jours de fête, pour les cérémonies possibles, leurs habits de
-noce:--cette garniture-là, utilisée toute la vie aux grandes occasions,
-servait encore à l'homme pour sa toilette funèbre. Mon père et mon frère
-Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant c'était notre
-tour, à mon parrain et à moi.
-
-Or, mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille
-chez Vassenat et ça m'ennuyait de n'avoir pas d'argent pour les
-accompagner. Le second dimanche avant le Carnaval, qu'on appelait le
-«dimanche des garçons», je me risquai à en demander.
-
---Qu'en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu! gémit mon père.
-
-Ma mère, intervenant, jura qu'il n'y aurait plus moyen de suffire si je
-voulais me mettre déjà à «manger de l'argent». Je finis pourtant par
-obtenir quarante sous.
-
-Là-dessus, je pars la tête haute, content comme un roi, faisant bouffer
-ma blouse avec orgueil. Après la messe j'aborde franchement Boulois, du
-Parizet, et j'offre de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez
-Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués. Nous nous trouvons
-bientôt cinq ou six attablés ensemble. Et, non sans étonnement,
-j'entends les autres rappeler d'anciennes débauches et passer une revue
-des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants
-ou ironiques.
-
-A la suite de la salle d'auberge, il y avait une salle de danse où
-préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez
-cassé avec sa musette. Je m'y rends avec les camarades.
-
-Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle.
-Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient des petits châles
-gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le
-dos. Leurs bonnets de lingerie blanche étaient recouverts de chapeaux de
-paille ronds garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse
-Parnière est là, belle _gasille_ de seize ans toujours blonde et
-fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu'avec aucune autre,
-je la demande pour danser; elle ne dit pas non. Je tiens ma place; je me
-lance comme un ancien...
-
-Cela dure jusqu'au moment où s'esquivent les dernières filles. Alors
-c'est déjà presque la nuit. Nous avons très faim; nous demandons du pain
-et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout est
-englouti... On s'offre le café, puis la goutte. Jamais je n'avais bu
-autant... Je vois comme en un rêve l'agitation de la salle, les groupes
-qui, autour des tables, lèvent leurs verres et _font du potin_.
-Lorsqu'on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais
-Boulois a la bonne idée de me saisir par le bras--et quand nous nous
-quittons, à proximité du Parizet, je puis me tirer d'affaire seul, l'air
-m'ayant remis d'aplomb...
-
-Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée, tout le
-monde couché dès huit heures.
-
-Je bute dans un banc qui s'affale à grand bruit et me prends à
-monologuer:
-
---Eh bien, quoi, on dort déjà? C'est pas une vie! Pas sommeil, moi!
-
-Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis
-s'éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-soeur Claudine:
-je cherche à les embrasser.
-
---Il est soûl! déclarent-elles de compagnie.
-
-La mère me prépare à manger en gémissant, parce que j'avais dépensé si
-bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine
-donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et,
-tout en le berçant, chante pour l'apaiser:
-
- Dodo, le petit, dodo...
- Le petit mignon voudrait bien dormir:
- Son petit sommeil ne peut pas venir.
- Dodo, le petit, dodo...
-
-Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma
-belle-soeur, ni les cris de l'enfant, ne peuvent m'émouvoir. Je fais le
-pantin plus que de raison; je tiens tout le monde éveillé pendant une
-grande heure... Après quoi, m'étant couché, je dormis profondément
-jusqu'au matin.
-
-Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste
-mine et parce qu'il me fallut aller boire au fossé--tellement j'avais la
-bouche chaude.
-
-Je n'eus pas l'occasion de recommencer de sitôt. A Pâques, on m'octroya
-vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin,
-pour attraper une autre pièce de quarante sous.
-
- * * * * *
-
-Heureusement, on savait à cette époque s'amuser sans argent--en
-organisant à la belle saison des bals champêtres, qu'on appelait les
-«vijons» et, en hiver, des «veillées».
-
-Les vijons se tenaient le dimanche soir à quelque carrefour ombreux et
-gazonné. Jeunes filles et jeunes garçons s'y rendaient en bande--et
-aussi des gens mariés, des vieillards, des enfants. Si l'on pouvait
-avoir un _berlironneur_ quelconque, on dansait jusqu'à satiété,--les
-vieux même y allant de leur bourrée. A défaut de musiciens, les plus
-dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et ça marchait tout de
-même.
-
-Il y avait aussi la ressource des petits jeux. On formait en se tenant
-la main un grand cercle au milieu duquel une victime aux yeux bandés
-devait trouver qui lui faisait face, qui lui donnait une tape, ou autre
-chose dans le même goût. On assemblait force gages, rachetés par des
-«pénitences» plus ou moins baroques--et l'on riait bien.
-
-Les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins
-s'adonnaient aux quilles ou aux «neuf trous» sur des pistes voisines.
-
-Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s'isoler... Avec tout ce
-monde, la chose eût été remarquée et commentée sans bienveillance. Tout
-se passait sagement à ces réunions de grand jour.
-
-Les veillées d'hiver donnaient souvent plus de liberté. On se réunissait
-tel dimanche dans telle ferme et le dimanche suivant dans telle autre.
-Et l'on dansait, et l'on jouait, et l'on riait--de même qu'aux vijons...
-Au départ, après la poêlée de châtaignes offerte par ceux de la maison,
-on avait parfois la chance de servir de guide, dans l'obscurité, à
-l'élue de son coeur, ce qui était tout à fait charmant.
-
- * * * * *
-
-Ainsi m'arriva-t-il d'être le «conducteur» de Thérèse Parnière, la
-voisine de la Bourdrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne
-pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle.
-Aux vijons et aux veillées, j'étais son danseur attitré et, par des
-pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes
-sentiments. Mais à nos rencontres, en dehors de ces réunions, je ne
-trouvais rien à lui dire que des banalités sur la température et le
-mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si mon coeur battait
-vite!
-
-Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m'y étais rendu
-seul de chez nous;--la Catherine, souffrante, n'avait pas voulu
-m'accompagner et mes frères sortaient rarement depuis leur mariage.
-Thérèse et son frère Bastien y représentaient la Bourdrie. Je prévoyais
-qu'au moment de partir Bastien voudrait suivre la plus jeune des Lafond,
-de l'Errain, sa bonne amie de longue date. Je lui dis en confidence
-qu'il serait embarrassé à cause de sa soeur.
-
---Eh bien, reconduis-la donc! s'empressa-t-il.
-
-Et moi d'avouer que j'en avais le très grand désir. Il répondit en
-riant:
-
---Tu n'as qu'à le lui proposer, badaud, elle sera bien contente.
-
-Ainsi encouragé, comme nous dansions une polka, je glissai en douce à la
-Thérèse:
-
---Me veux-tu pour compagnon, ce soir?
-
---Mais avec plaisir. Autant toi qu'un autre...
-
-Selon l'usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les invités
-sortirent ensemble, et, dans la cour, on se divisa par maisonnée ou par
-groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein,
-s'éloignait de son frère, et nous pénétrâmes dans un grand champ qu'il
-fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. Le vent
-d'ouest soufflait fort. La bruine tombée dans le jour avait rendu le sol
-glissant. Nous allions avec précaution, bras enlacés, et nous retenant
-mutuellement quand nos sabots dérapaient.
-
-Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse
-dit:
-
---Ah! vrai, il fait aussi noir que dans le cul d'un four. On aurait
-presque peur...
-
---Oh bien, quand on est deux..., fis-je timidement.
-
-Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d'un geste brusque.
-
-Il me sembla que mon audace ne l'avait point trop surprise. Mais, comme
-je tentais de l'immobiliser:
-
---Finis donc, va, grand bête! dit-elle d'un ton plus condescendant que
-fâché.
-
---Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme
-ça pour te proposer de devenir ton bon ami...
-
---Tu en seras bien avancé... Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
-
---Peut-être sans bien tarder, va...
-
-Enserrant plus fort sa taille, pressant sa main davantage, d'un
-mouvement brusque je l'obligeai quand même à faire halte.
-
---Tu voudras, dis?
-
---Quoi?
-
---Te marier avec moi?
-
-Et sans lui donner le temps de me répondre, je l'embrassai de nouveau,
-longuement, goulûment. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres...
-
-Elle avait renversé la tête d'un geste instinctif: je la sentis
-tressaillir.
-
---Finis, je t'en prie! reprit-elle d'une voix plus faible, quasi
-suppliante.
-
-Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres se scellèrent en un
-baiser délicieux.
-
-Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette ulula sans fin.
-Nous repartîmes à pas plus vifs, troublés de cette première
-manifestation d'amour et péniblement impressionnés par les cris de
-mauvais augure de l'oiseau nocturne.
-
-La bruine s'était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la
-cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de
-cotonnade; et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son
-contact glacé...
-
-Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver
-l'échalier pour franchir la bouchure, à l'extrémité du champ. Je le
-passai le premier, et, dans le pré en contre-bas où il donnait accès, je
-reçus Thérèse dans mes bras, à proximité du pieu crochu qui servait
-d'échelon pour monter ou descendre. Je pensais m'autoriser de ce service
-pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n'eus
-même pas le temps de l'embrasser. Tout au long du pré humide, nous
-allâmes très sagement, presque silencieusement. Un bout de mauvais
-chemin ensuite où il nous fallut passer à la file sur une rangée de
-grosses pierres assez éloignées l'une de l'autre. Je voulus aller le
-premier--malgré que le sentier ne me fût guère familier. Mais je manquai
-l'une des pierres et plongeai dans la patouille jusqu'à mi-jambe. Je me
-tirai de là tout penaud, le pantalon cuirassé, ruisselant, la jambe
-transie--cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l'avaient
-éclaboussée, riait de l'aventure.
-
-Dans la cour, nous nous rapprochâmes bien entendu. Je la pressai tout
-contre moi en une étreinte passionnée et lui pris, sans qu'elle s'en
-fâchât, un long baiser d'amant.
-
-Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait.
-Par cette nuit d'hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j'avais du ciel
-bleu plein le coeur...
-
- * * * * *
-
-Thérèse fut donc dorénavant ma bonne amie attitrée. Je n'eus pas crainte
-d'afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet
-hiver-là, aux vijons de l'été suivant, non plus qu'au bal de l'auberge
-Vassenat, les jours de fête. J'allais même la trouver dans les pâtures,
-les dimanches où il n'y avait pas prétexte à rassemblement, et nous
-passions de longues heures seul à seule, au long des grosses bouchures
-parfumées et discrètes, complices des amoureux. Nos relations se
-bornèrent pourtant à des mignardises innocentes, aux baisers et
-effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la
-timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d'aller
-jusqu'à la consommation de l'amour. J'avais d'ailleurs l'intention bien
-arrêtée d'en faire ma femme.
-
-
-
-
-XI
-
-
-M. Fauconnet, à la suite d'une scène violente avec mes parents leur
-donna congé.
-
-Mon père proposait de vendre une truie avec ses petits parce qu'il n'y
-avait guère de nourriture cette année-là. Le maître la voulait garder.
-
---Nous achèterons du son, fit-il.
-
-Mot fatal! On avait cru s'apercevoir que le règlement de la dernière
-Saint-Martin comportait aux dépenses beaucoup plus de son qu'il n'y en
-avait eu d'acheté. Deux boeufs gras, vendus en dehors de la présence de
-mon père, semblaient d'autre part d'un bon marché dérisoire. Ma mère
-avait juré souvent que Fauconnet n'emporterait pas cela en terre. Elle
-profita donc de ce qu'il parlait de son pour dire qu'il n'aurait pas à
-porter aux dépenses celui qu'il se proposait d'acheter, attendu qu'il en
-avait compté au moins mille livres de trop l'année précédente.
-
---Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon
-sa coutume.
-
-Alors mon père, sortant de sa passivité ordinaire, fut comme un mouton
-enragé:
-
---Eh bien oui, là, vous êtes un voleur!
-
-Et de parler des boeufs gras; et de citer d'autres choses plus anciennes
-en s'efforçant à des preuves.
-
---Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j'aurais
-peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n'ai pas
-le sou. Oui, vous êtes un voleur!
-
-Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage glabre eut des
-plissements plus accentués. Furieux, il se prit à menacer:
-
---Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais
-vous attaquer pour injures et pour atteintes à l'honneur; vous ne savez
-pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs... En attendant, Bérot, cherche
-un autre domaine, vieux malin!
-
-Il sortit en vitesse, alla quérir lui-même son cheval à l'étable, cria
-de nouveau en partant:
-
---Avant peu vous saurez comment je m'appelle! Au revoir!
-
- * * * * *
-
-En osant cela, mes parents savaient aller au devant d'un congé certain:
-cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais ils
-s'effrayèrent de la menace d'un procès, et leurs appréhensions étaient
-partagées par tous. Car, devant les juges, avec les meilleures raisons,
-les malheureux se trouvent avoir tort. Le maître, nanti de papiers,
-présenterait des comptes qui auraient l'air d'être justes.
-Qu'importerait notre seule bonne foi maladroitement exprimée? Il aurait
-gain de cause...
-
---Mon Dieu! mon Dieu! les hommes de loi vont tout nous prendre, ils
-feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments! gémissait ma
-grand'mère dix fois par jour.
-
-Terreurs vaines cependant. Fauconnet se garda de porter plainte. Au
-fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être
-peur des juges!
-
-Il s'en tint à nous faire toutes les misères possibles, exigeant que les
-conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous privant de la
-pâture des trèfles, de façon qu'il nous fallut acheter du foin et que
-notre cheptel se trouva quand même en mauvais état pour l'estimation de
-Saint-Martin. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la
-sortie d'une somme qu'il ne put fournir. Le maître, alors, de frapper
-d'une saisie la récolte en terre qu'il garda toute--profitant seul par
-ce moyen de notre travail de la dernière année...
-
- * * * * *
-
-Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les grandes écoles,
-faire de l'aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un
-officier; quand je le vis plus tard acheter, à Agonges, un château et
-quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d'un gros propriétaire
-terrien, je compris mieux encore combien l'épithète de «voleur» lui
-avait été justement appliquée.
-
-Car il était d'origine très pauvre, fils d'un garde particulier et
-petit-fils d'un métayer comme nous.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Après bien des démarches, mon père finit par trouver un autre «endroit»,
-comme on dit. C'était à Saint-Menoux, à proximité du bourg, en direction
-de Bourbon. Cette ferme, dénommée la Billette, venait d'être achetée par
-un pharmacien de Moulins, M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds,
-vint s'installer presque en même temps que nous dans la maison de
-maître,--une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin
-spacieux--qu'un mur séparait de notre cour.
-
-Sous bien des rapports nous étions mieux qu'au Garibier. Les bâtiments
-n'étaient qu'à deux cents mètres de la grand'route que bordaient
-plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons,
-des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas...
-Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt
-gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître.
-
- * * * * *
-
-M. Boutry n'était pas un méchant homme, et je mettrais ma main au feu
-qu'avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux
-et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle
-de propriétaire-gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les
-théories qu'il puisait dans les livres d'agriculture. Théories si
-contraires aux habituelles façons de faire et souvent si absurdes que
-nous lui éclations de rire au nez... D'ailleurs, par son physique même
-et par ses gestes il prêtait à rire. Petit, vif et remuant, des lunettes
-abritant ses yeux bouffis, crâne chauve et barbe rêche, il venait en
-sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs.
-
---Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle
-façon!--Vous mettez trop peu de semence!--Il faut donner telle ration à
-vos boeufs!
-
-Ainsi de tout.
-
-Je me rappelle d'un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi,
-alors que nous retournions un vieux trèfle. Il pouvait être dix heures
-du matin, au mois de mai; le soleil tapait dur.
-
---Baptiste, Baptiste, fit M. Boutry très affairé, quand il fait chaud
-comme cela ne gardez pas les boeufs trop longtemps, trois heures au
-maximum. Si l'on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter
-des accidents fort graves. J'ai lu cela hier dans un traité
-d'agriculture très bien fait.
-
-Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d'apothicaire fine et
-blanche.
-
---Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse
-écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue... Il
-va falloir les dételer, Baptiste.
-
-Mon parrain haussa les épaules.
-
---Nous n'en finirions pas de faire notre ouvrage, Monsieur, si nous ne
-les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de
-chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu'ils tirent la langue,
-ce n'est qu'un mauvais moment à passer; nous aussi nous avons chaud!
-
---Évitez d'exagérer; cela pourrait être dangereux, vous dis-je.
-
---Nous les lâcherons à midi, soyez tranquille! fit l'aîné narquois.
-
---Comme les autres jours! ajoutai-je malicieusement.
-
-M. Boutry partit très mécontent, comprenant qu'on se moquait...
-
-La politesse, la déférence nous faisaient plutôt défaut, comme on voit.
-Pourtant, au Garibier, avant la rupture, chacun se montrait empressé à
-l'égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois;
-puis, connaissant la vie rurale, il faisait montre comme gérant de
-capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que
-Boutry, exprimant d'un air de prière les idées de ses livres, nous
-semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là...
-
- * * * * *
-
-De par les conditions du bail, nous étions astreints pour le service
-particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n'avait
-pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa
-voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin,
-casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs,
-que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l'accomplissement de
-ces multiples corvées. Mais au lieu de cela, mon père, très incapable de
-dissimuler, grognait à tous les ordres:
-
---_Oh M'sieu, ça va t'y nous r'tarder! Tant d'travail que presse chez
-nous!... J'aurions déjà peiné d'en voir le bout._
-
-Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le
-maître:
-
---Mais il n'y en a pas pour longtemps, mes amis. C'est l'affaire d'un
-tout petit moment... Vous m'aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
-
---_Pus longtemps qu'ou pensez, allez, M'sieu... C'est bien ennuyant,
-j'vous en réponds!_
-
-Lui, gêné de ces doléances, se faisait très humble pour venir nous
-déranger--comme s'il eût demandé une faveur à des indifférents.
-
- * * * * *
-
-Mme Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d'être aussi
-accommodante. D'un ton sec et dédaigneux elle disait à ma mère:
-
---Jeannette, vous m'enverrez quelqu'un demain pour la lessive.
-
-Ou bien:
-
---Je compte sur Catherine dimanche pour aider à la bonne; j'aurai du
-monde.
-
-Cela n'admettait pas de réplique.
-
-Et méfiante à l'excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même
-titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait
-chez nous à l'heure des repas pour inspecter la table d'un regard
-soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait là comme par hasard
-au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne
-contiennent des denrées soustraites à la communauté. L'enragée fureteuse
-voulait connaître le «pourquoi» et le «comment» des moindres choses.
-
-Un soir, la Claudine, à propos de prunes soustraites au gros prunier du
-bas de la cour, lui fit une réponse un peu vive:
-
---Ma foi, Madame, j'ai autre chose à faire que de rester là pour les
-garder.
-
-Un autre jour, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus,
-probablement enlevés par la buse.
-
---Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
-
---Nous louerons une servante pour ça! répondit ma belle-soeur
-ironiquement.
-
- * * * * *
-
-M. Boutry et sa femme avaient encore cette manie de nous donner à tout
-propos des conseils d'hygiène. S'ils nous voyaient en sueur à la suite
-d'un travail pénible:
-
---Ne restez pas ainsi. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les
-uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas.
-Surtout, évitez les courants d'air!
-
-Excellents avis sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de
-se changer et de se masser réciproquement à chaque fois qu'on est en
-sueur. Et puis ces opérations seraient à recommencer trop souvent!
-
-Quand les gamins couraient dehors tête nue, nouvelle occasion
-d'intervenir.
-
---Mais faites donc attention! Ces enfants vont prendre mal! Ne les
-laissez pas au soleil sans coiffure...
-
-Ils n'eussent pas voulu les voir sortir au crépuscule, ni par les temps
-humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons--et tout à
-l'avenant. Ce sont là prescriptions bonnes pour les enfants des
-riches--qui s'en portent souvent plus mal--mais auxquelles les petits
-des travailleurs n'ont point coutume d'être soumis.
-
-Quand quelqu'un, petit ou grand, souffrait de la moindre indisposition
-il aurait fallu sans plus attendre lui faire avaler quelque drogue--ou
-même aller quérir le médecin.
-
---Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir! disait
-mon père. C'est des bêtises, plus on s'en fourre dans le corps, plus mal
-on se porte. Quant aux médecins, s'il fallait recourir à eux aussitôt
-qu'on sent du mal ça coûterait cher. Et pour ce qu'ils y connaissent! On
-voit bien que le bourgeois était pharmacien: ça s'accorde ensemble, les
-marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde...
-
-Et ma mère, quand elle venait de subir un cours d'hygiène:
-
---En voilà des embarras! Si on voulait les croire, il faudrait se
-fourrer dans une boîte à coton!
-
- * * * * *
-
-Dès la première année, nos relations avec les maîtres n'allèrent donc
-pas sans tiraillements.
-
-Pourtant, au point de vue des affaires, ça marchait bien. M. Boutry
-laissait une grande liberté à mon père pour les ventes et les achats. A
-la Saint-Martin il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit
-de joindre les deux bouts,--en dépit de la saisie de notre part de
-récolte au Garibier.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Les premiers mois de notre installation à la Billette j'étais resté
-fidèle à Thérèse Parnière et, malgré la distance, j'allais la voir
-presque tous les dimanches.
-
-Je prenais les coursières, cheminant par monts et par vaux, au travers
-des cultures et des prés, suivant quelquefois un bout d'impossible «rue
-creuse», empruntant même un coin de forêt.
-
-A vingt minutes à peu près de la Bourdrie, j'avais à franchir un grand
-terrain vague, sourceux et spongieux, traversé d'un seul sentier potable
-qui cotôyait vers le milieu une mare à l'eau verdâtre entourée d'ormeaux
-têtards. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient à
-la suite, en direction de la forêt toute proche.
-
-Certes, il n'était guère agréable de passer seul, la nuit, en cet
-endroit--d'ailleurs appelé «le rendez-vous des sorciers». Le bruit du
-vent dans les feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des hiboux
-plus lugubres.
-
-Lors, m'en retournant de veiller chez ma belle par une nuit de fin
-d'hiver, sans lune, je vis soudain surgir d'entre les arbres une forme
-blanche qui se mit à faire des cabrioles... Une autre suivit, puis une
-troisième... La terreur me faisait claquer les dents. Néanmoins
-j'assurai dans ma main mon bon gourdin d'épine noire et continuai
-d'avancer, bien résolu à en user contre les fantômes s'ils voulaient
-m'embêter.
-
-Ayant sautillé quelques instants en silence, ils se campèrent tous de
-front dans le sentier et se mirent à crier, à hurler sans fin, en
-agitant leurs grands bras blancs. Quand je fus à cinq pas d'eux:
-
---Attendez-moi, les gas! formulai-je, avec une énergie un peu forcée.
-
-Loin de se détourner, ils m'entourèrent en criant de plus belle, en
-agitant plus fort leurs grands bras menaçants. D'un geste furieux,
-désespéré, mon gourdin fendit l'air, s'abattit sur le travers d'un des
-trois êtres qui s'affaissa avec un long cri plaintif,--très humain cette
-fois. Cependant que les autres s'enfuyaient en vitesse.
-
---Tu m'as tué, cochon, tu m'as tué! proféra le fantôme gémissant.
-
-Je déroulai les défroques dont s'était affublé le malheureux et reconnus
-le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi
-avec qui j'avais toujours eu de bons rapports.
-
---C'est dans les reins, reprit-il. Tu m'as cassé les reins, je ne peux
-pas me remuer.
-
-Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d'enfance
-aussi. Je les appelai l'un après l'autre--en vain. Barret eut un spasme
-et vomit du sang; je crus qu'il allait passer... J'avais bien envie de
-le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non par vengeance, mais
-par égoïsme et faute de savoir comment le secourir. Mais à la lueur
-d'une allumette, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux
-suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une pitié
-infinie en même temps qu'un chagrin profond m'envahirent. Je descendis
-jusqu'à l'extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l'un des
-torchons qui avaient servi à sa toilette de fantôme; j'humectai son
-front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il
-parut se remettre un peu.
-
---Reconduis-moi, je t'en prie, dit-il. Ne m'abandonne pas...
-
---Tu n'aurais pourtant que ce que tu mérites! fis-je, d'un ton de
-justicier.
-
---Oh! Tiennon, tu t'es bien assez vengé... Je te jure que je n'avais pas
-l'intention de te faire du mal. Je voulais seulement t'effrayer pour que
-tu ne reviennes plus voir la Thérèse, que j'aimais à en perdre la
-raison... Mais tu peux être tranquille, va: c'est toi qui l'auras; je
-suis foutu!
-
-L'ayant rassuré de mon mieux, avec de grandes précautions je le mis sur
-ses jambes. Appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais
-le heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
-
---Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin! dit-il en sanglotant.
-
-Nous avions bien fait dix mètres!
-
-Je l'établis à califourchon sur mon dos et marchai doucement, avec bien
-des précautions pour me rendre compte où je posais les pieds. Mais les
-secousses inévitables lui causaient des souffrances accrues et il
-gémissait à fendre l'âme. Je continuais quand même, m'efforçant à
-l'indifférence.
-
-Vint un moment où l'étreinte de ses bras parut mollir, où son corps pesa
-davantage d'être inerte. Exténué pour mon compte je l'étendis sur le
-sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le
-creux d'un fossé et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien
-dire.
-
-Je le repris comme la première fois et continuai d'avancer. Il eut des
-hoquets qui pouvaient être d'agonie... Le sang venant de nouveau, je me
-félicitai de ce que le linceul du fantôme martyr, passé en travers sur
-mon cou, préservât mes effets. Anxieux, les nerfs tendus à l'extrême, je
-marchais vite à présent malgré la charge lourde, et le noir, et les
-obstacles du mauvais chemin,--sans plus m'affecter des gémissements du
-malheureux.
-
-Après une grande heure je parvins à la cour de Fontivier et, tâchant
-d'apaiser les chiens qui aboyaient avec fureur, je déposai le moribond
-sous la petite fenêtre de la maison, étendu sur les défroques de sa
-mascarade.
-
-Un grand coup de bâton dans la porte et je me sauvai par un sentier de
-chèvre qui, en arrière des bâtiments, dévalait parmi les cultures. Les
-chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais
-je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le
-silence de la nuit, les exclamations provoquées par la lugubre
-découverte, je n'avais plus à craindre d'être rejoint.
-
- * * * * *
-
-Le pauvre Barret ne s'était pas trompé. Mon bâton d'épine avait dû lui
-casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs
-mois et, finalement, mourut... Jamais, au cours de sa lente agonie, il
-ne consentit à s'expliquer sur le drame. Aux questions sur qui l'avait
-frappé:
-
---C'est quelqu'un qui en avait le droit; c'est bien fait pour moi!
-répondait-il sans plus.
-
-Et il interdit à ses parents de porter plainte. Les deux comparses
-s'abstinrent de confidences qui eussent provoqué l'aveu de leur triste
-rôle. J'avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de
-Barret, s'ils eurent des doutes, hésitèrent à les divulguer. La justice
-ne fut pas informée, et après les mille suppositions du début, on ne
-parla plus de cette affaire qui resta pour tout le monde mystérieuse et
-inexplicable.
-
-Sans doute je n'avais rien à regretter... Mais c'est tout de même
-ennuyeux de se dire qu'on a causé la mort d'un homme--fors le cas où
-c'est une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d'avoir
-tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette
-triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais
-il m'a longtemps harcelé, troublé...
-
-Après l'événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses
-parents m'ayant mis en demeure de l'épouser tout de suite ou de ne plus
-la fréquenter, je cessai mes visites. Et c'est bien ce qu'ils
-espéraient.
-
-Six mois après, elle devint la femme de l'aîné des Simon, de l'un des
-lâches qui accompagnaient le petit Barret au «rendez-vous des sorciers».
-La noce eut lieu la semaine même où on l'enterra. La vie a de bien
-cruelles ironies...
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Il se passa chez nous, pendant notre seconde année de séjour à la
-Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma
-grand'mère et le départ de ma soeur Catherine.
-
-Ma grand'mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, elle fut
-prise d'une attaque alors qu'elle gardait les oisons. Mon père la trouva
-affalée au bord d'un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On
-la transporta sur son lit d'où elle ne bougea plus. Elle articulait
-obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et
-se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il
-fallait toujours quelqu'un à côté d'elle pour lui donner satisfaction
-dans la mesure du possible, la faire manger ou boire lorsqu'elle en
-avait envie et ainsi de suite. Vraisemblablement elle souffrait
-beaucoup. Et nul mieux à espérer!
-
-Bien souvent j'entendais prononcer à ma mère ou à l'une de mes
-belles-soeurs des phrases comme celle-ci:
-
---Savoir si ça va durer longtemps?
-
-A quoi une autre répondait:
-
---Ce n'est pas à souhaiter!
-
-Encore que je n'eusse pas, pour la vieille femme plutôt dure à mon
-enfance, une affection bien profonde, j'étais quand même peiné de ces
-dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je
-portais machinalement mon regard sur son lit; une angoisse m'étreignait
-de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou
-bien remuant les lèvres pour des articulations informes, pénibles.
-Souvent j'abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger
-dehors, parce qu'en sa présence ça me devenait impossible.
-
-Je trouve qu'un des bons avantages des fortunés est d'avoir des
-appartements de plusieurs pièces,--chaque ménage, sinon chaque personne,
-ayant sa chambre propre, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent
-être malades tranquillement. Tandis que, dans l'unique pièce des
-maisonnées pauvres, c'est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun
-s'étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
-
-C'est ainsi qu'à côté de ma grand'mère se mourant, mes petits neveux
-clamaient leur joie d'être au monde, l'assommaient de leurs jeux
-bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente
-à l'agonie d'une vieille femme paralysée!
-
- * * * * *
-
-Elle passa fin octobre, à la suite d'une seconde attaque, après une
-journée seulement de souffrances plus vives.
-
-Sitôt qu'elle fut morte, on arrêta l'horloge et on jeta dehors l'eau du
-seau de la «bassie» où son âme avait dû se baigner avant que de s'élever
-vers les régions célestes.
-
-Je fus vivement impressionné par ce premier deuil. Terreur de la mort
-vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié,
-le dégoût... A plusieurs reprises, je contemplai longuement, dans sa
-rigidité dernière, cette créature qui avait tenu une si grande place
-dans le rayon familier de mon existence.
-
-Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la
-maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit
-dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de
-mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, près du
-bol d'eau bénite où trempait une branche de buis. On s'abstint pourtant
-de faire l'attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s'en fut à
-Agonges prévenir l'oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer
-le décès à la mairie et s'entendre avec le curé pour l'heure de
-l'enterrement. Je fus chargé, moi, de recruter des porteurs dans le
-voisinage.
-
-Rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d'un araire
-neuf, et il me fallut lui aider. La besogne terminée, il dit, l'air
-satisfait:
-
---Il y a assez longtemps qu'il était en chantier, cet _ariau_! J'avais
-bien besoin d'une journée comme ça...
-
-Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s'attendrît
-aisément quand on est jeune. Plus tard,--même à l'âge qu'avait alors mon
-parrain,--je fus bien aussi pratique que lui.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre, dans l'épais
-brouillard froid, le char à boeufs qui portait la bière. A l'entrée du
-bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison. Il
-fallut attendre là un grand quart d'heure. Le curé enfin venu récita
-quelques prières--et l'on se mit en route vers l'église, la bière portée
-maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu'ils passaient dans une
-serviette suspendue à leur cou.
-
-De la même façon, après la cérémonie, on parvint au cimetière. Là, au
-moment de l'aspersion finale, ma mère et mes belles-soeurs de pleurer,
-de sangloter sans fin,--ce qui ne fut pas sans me causer une surprise
-profonde étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la
-disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne
-survenaient que pour la forme, _parce qu'il était d'usage d'en faire
-entendre à ce moment_.
-
-Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent mes yeux au moment de la
-descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d'être
-sincères.
-
-Quand tout fut terminé, les parents d'Agonges vinrent déjeuner chez
-nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de
-viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura
-longtemps et, vers la fin, l'oncle Toinot redit une fois de plus dans
-quelles conditions il avait tué son Russe! C'est que tous les
-rassemblements se terminent à peu près de la même manière, qu'ils soient
-motivés par un mariage, un baptême, un deuil ou par tel autre événement
-de moindre importance. Pourvu qu'il y ait un repas avec de l'extra, un
-repas donnant l'occasion de demeurer plusieurs heures à table, on en
-arrive fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donne le beau
-rôle et en tourne d'autres en ridicule, à raconter des histoires
-comiques ou osées... Hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et
-sottises!
-
-De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies.
-
- * * * * *
-
-Peu de temps après la mort de ma grand'mère ma soeur Catherine nous
-quitta donc pour aller servir à Moulins chez une parente de Mme Boutry.
-
-La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique,
-elle avait plu tout de suite à la dame qui la demandait fréquemment pour
-venir en aide à la bonne. Ma soeur prit goût à ce qu'elle faisait et
-voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies
-et soumises qu'il faut pour servir les riches; elle en vint même à
-prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui
-témoignaient de la bonté.
-
-Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, à ce moment au
-service, à qui elle avait juré d'être fidèle. Depuis quatre ans déjà
-elle tenait sa promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser...
-Gaussin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le
-cours du printemps, à la fin de l'été. La Catherine attendait avec
-impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup
-d'ennuis,--car elle ne savait à qui s'adresser pour les faire lire, ni
-pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les
-propriétaires, mis au fait de son roman, s'étaient chargés de tout. Et,
-jugeant qu'elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette
-pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se
-trouvait dressé déjà. Ils pourraient, une fois mariés, se placer
-ensemble et gagner beaucoup.
-
-La Catherine s'habitua peu à peu à cette idée qui, de prime abord,
-l'avait effrayée par crainte de l'inconnu. Elle s'y habitua d'autant
-mieux que les belles-soeurs lui reprochaient de délaisser le travail de
-la ferme pour celui des maîtres. C'est ainsi qu'elle partit pour
-Moulins, courant novembre--passant outre à l'opposition de nos parents,
-mais approuvée par son fiancé enthousiaste.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Le bourg de Saint-Menoux s'étendait en longueur, assez important, et
-possédait une demi-douzaine d'auberges dont l'une avec billard et
-l'autre avec jeu de quilles,--sans compter que l'on dansait à deux
-endroits aux grands jours.
-
-Depuis ma rupture avec Thérèse je sortais assez régulièrement chaque
-quinzaine, non sans demander à chaque fois une pièce de quarante sous à
-mes parents... Ils ne me l'accordaient jamais sans me faire une morale
-que j'écoutais tête basse, nerveux et agacé. Des fois ils ne me
-donnaient que vingt sous, ou même rien du tout. Alors, furieux, je
-parlais de les laisser en plan et d'aller me louer ailleurs...
-
-Nous étions cinq ou six de la classe prochaine à nous fréquenter et nous
-avions pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou
-de neuf trous. Il nous arrivait les jours de gain de boire force litres,
-de rentrer tard et passablement éméchés. Dans ces moments nous n'étions
-pas d'humeur accommodante--surtout à l'égard de «ceux du bourg».
-
-«Ceux du bourg», c'étaient les jeunes ouvriers des différents corps
-d'état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre
-eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient
-dédaigneusement _les laboureux_ ou les _bounhoummes_. Nous les
-dénommions, nous, _les faiseux d'embarras_, à cause de leur air de se
-ficher du monde, parce qu'ils s'exprimaient en meilleur français et
-sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur
-auberge attitrée comme nous avions la nôtre, et on ne s'aventurait guère
-les uns chez les autres sans qu'une dispute s'ensuivît.
-
-Ce dimanche de décembre, trois des gas du bourg ayant bu du vin blanc le
-matin, se trouvèrent être déjà en train sitôt après la messe. Ils
-vinrent pour jouer aux neuf trous. L'un de notre groupe dit:
-
---Pas de bourgeois avec nous!
-
---Soyez tranquilles, _bounhoummes_, nous avons de l'argent pour nos
-mises! repartit l'un d'eux.
-
-Étant à jeun je me sentais un peu timide avec ces gas-là, qui, même sans
-avoir bu, avaient plus de blague que nous. J'osai néanmoins:
-
---Il ne faut pas que ça vous embête, les _bounhoummes_, les _laboureux_
-ont autant d'argent que vous pouvez en avoir.
-
-J'avais bien trente sous!
-
-L'un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, assez brutal et coléreux,
-les cingla d'une apostrophe plus grossière. Ils ripostèrent. On en
-arriva finalement à s'engueuler ferme de part et d'autre; et, comme nous
-étions les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu.
-
-La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé:
-Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce...
-
-Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le diable nous tenta de
-pénétrer dans l'auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du
-billard. Sensation. Nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l'un de
-ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, lança
-d'une voix forte:
-
---Les porchers ne sont pas admis ici!
-
---Répète voir, feignant! répète voir que _j'sons_ des porchers! riposta
-Aubert, roulant des yeux furieux.
-
---Oui, oui, reprit l'autre, vous êtes des porchers! des _pantes_! des
-tas de _sacrés bounhoummes_!
-
-Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, beugla:
-
---Misère! ça sent la bouse de vache!
-
-Et un troisième:
-
---Ce n'est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils
-gardent une couche de bouse l'hiver pour se tenir chaud!
-
-La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous
-entourer, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en
-leur retournant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier
-de sa force, rageait:
-
---Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois
-manqués, arsouilles!
-
-Le patron intervint, prêchant le calme, nous suppliant de sortir, nous,
-campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.
-
---Pourquoi sortir? Nous avons le droit d'être là aussi bien qu'eux!
-
-Avec des ménagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu à
-peu. Les autres intervinrent:
-
---A la porte, les _bounhoummes_. A la porte!
-
-Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent...
-
---Ah, c'est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!
-
-Et d'asséner un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun
-qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.
-
-Alors la mêlée devint générale. Les coups de poing, les coups de pied
-pleuvaient, en même temps que fusaient les injures. Et l'aubergiste par
-une pression obstinée nous rapprochait du seuil, amis et ennemis...
-Quand les derniers furent à proximité, il donna une poussée brusque, si
-bien que deux ou trois dégringolèrent,--et ferma sa porte en vitesse.
-
-Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de neige, la lutte
-continuait acharnée, furieuse. On entendait:
-
---Tiens, attrape ça, _bounhoumme_!
-
---V'là pour toi, bouif!
-
---Cochon! il m'a cassé deux dents!
-
---Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un maçon à qui je venais
-d'appliquer un formidable «gnon».
-
-Aubert serrait à l'étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le
-mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et,
-combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui, aveuglé
-de rage et de colère, tira son couteau, en porta un coup sur la main de
-l'un, laboura la joue de l'autre. Il y eut des cris de fureur:
-
---Un _bounhoumme_ qui se sert de son couteau!
-
---Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, les yeux hors de l'orbite, les dents
-grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant,--si d'autres
-ont envie d'en avoir autant, qu'ils s'approchent!
-
-Le garde champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes.
-
---Voyez, il y en a un qui saigne comme un boeuf!
-
---Tas de sauvages! Ils ont l'air fin de s'abîmer comme ça!
-
-Des hommes séparant ceux qui luttaient encore nous retinrent éloignés.
-Car tellement nous étions furieux tous que nous continuions à nous
-invectiver et cherchions derechef à nous précipiter les uns sur les
-autres. Le garde champêtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna
-les blessés. Nos antagonistes furent emmenés par leurs parents ou leurs
-patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue
-jeta, en s'éloignant:
-
---On va laisser les _laboureux_ tranquilles; ils se battront ensemble
-s'ils veulent.
-
---Les _laboureux_ vous valent bien! hurla Aubert.
-
-Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste et quelques
-voisins qui l'accompagnaient nous incitèrent à la modération. Je n'étais
-moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je
-dis:
-
---C'est assez, Gustave, il vaut mieux s'en aller...
-
-Et nous partîmes, en effet, pas très loin d'ailleurs, car l'idée nous
-vint de boire un café froid, histoire de se «calmer les sangs», comme on
-dit... Quelques consommateurs qui se trouvaient là s'entretenaient de la
-rixe:
-
---Ils en sauront long! il y a des coups de couteau!
-
---Ça sera peut-être de la prison!
-
---Rien d'impossible.
-
-Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la
-table, disant qu'il se foutait de la justice.
-
---S'il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m'empêchera
-pas de me battre encore quand on m'insultera. Ce que je ne veux pas,
-c'est passer pour feignant, non, jamais! Les gas du bourg voulaient nous
-flanquer une _trifouillée_:--eh bien, c'est eux qui la tiennent... Ils
-ne pourront pas dire que les _laboureux_ sont des lâches!
-
-Et nous d'assurer avec lui que nous ne regrettions rien, que,
-d'ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond,
-nous étions déjà très inquiets.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, les gendarmes de Souvigny poussèrent jusqu'à la Billette
-pour m'interroger. Les apercevant, mes petits neveux, qui jouaient dans
-la cour, se réfugièrent dans la grange où nous battions au fléau, se
-blottirent derrière un tas de paille et n'en bougèrent plus.
-
-Mes parents ne furent qu'à demi surpris;--à cause de mes vêtements
-souillés, de ma figure meurtrie, j'avais dû avouer ma participation à
-une dispute.
-
-Les gendarmes m'ayant posé seulement quelques questions sommaires, me
-convoquèrent à la mairie de Saint-Menoux pour deux heures de
-l'après-midi.
-
-A l'heure et au lieu indiqués nous nous trouvâmes réunis tous, artisans
-et campagnards. Le maréchal frappé par Aubert portait un bandeau sur la
-joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des
-«gnons», des bleus, des meurtrissures se voyaient encore sur tous les
-visages comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices.
-
-Le maréchal des logis, chef de la brigade de Souvigny, menait l'enquête.
-Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire lui
-donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il nous interrogea
-séparément en commençant par les blessés. Un gendarme crayonnait à
-mesure les réponses. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous
-regardions, amis et ennemis, sans haine, avec seulement le regret de
-cette bêtise aux si vilaines suites... Gustave Aubert, questionné plus
-longuement parce que seul à s'être servi d'un couteau, ne répondait que
-par monosyllabes,--affalé, tremblant, pitoyable. Les plus malins
-lorsqu'ils ont un verre dans le nez sont souvent les plus lâches, les
-plus couards aux heures difficiles.
-
-Je dois dire que ceux du bourg s'en tirèrent mieux que nous à
-l'interrogatoire--parce que moins impressionnés, s'exprimant avec plus
-d'aisance. Et il en fut de même à l'audience la semaine suivante. Les
-campagnards, habitués au travail solitaire en pleine nature, font
-toujours piètre figure en présence des gens de loi et de tous les
-«Messieurs» en général...
-
- * * * * *
-
-On peut croire qu'après cela j'eus de tristes jours à la maison, avec
-des reproches à n'en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur
-que j'allais causer.
-
---Ce n'est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mère, tu
-vas peut-être aller en prison! Tu seras «marqué sur le papier rouge»!
-Quelle misère d'élever des enfants qui vous causent un tel mauvais sang!
-
-Mon père se lamentait presque autant; les autres témoignaient aussi de
-l'inquiétude et, certes, je n'étais guère tranquille moi-même.
-
-Quand M. Boutry eut connaissance de l'aventure, il me fit souventes fois
-la morale, disant que c'était indigne d'un siècle de civilisation que de
-voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d'une même commune.
-
-Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire;
-et, ne pouvant nous éviter la correctionnelle, il s'occupa de nous
-chercher un avocat,--le même pour tous les belligérants.
-
---Ce procès doit avoir pour conséquence une réconciliation générale et
-durable.
-
-Il n'était guère prophète, ce bon M. Boutry! Soixante années ont passé
-depuis lors et l'antagonisme, pour être moins violent, subsiste encore,
-à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des
-fermes.
-
- * * * * *
-
-Le jour de l'audience, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux
-groupes,--ceux du bourg les premiers, nous ensuite,--à une demi-heure
-d'intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le
-pont de l'Allier. Je n'avais jamais vu que l'étroite Burge, de Bourbon,
-les tout petits ruisseaux de nos prés, et ne croyais pas qu'il pût y
-avoir des rivières aussi larges... Ceux de mes compagnons qui venaient
-au chef-lieu pour la première fois partagèrent mon étonnement.
-
-En ville, nous allions lentement, regardant les magasins, en badauds qui
-n'ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le ciel menaçait
-encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J'avais
-conscience que, pour les citadins, nous devions former un groupe
-ridicule. En effet, les employés de bureau, les demoiselles de magasin
-qui s'en allaient déjeuner nous jetaient des regards curieux, nuancés
-d'ironie.
-
-Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je lui demandai
-s'il connaissait l'endroit où l'on juge.
-
---Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, c'est rue de Paris, un
-grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes
-encore loin; il vous faut aller d'abord jusqu'à la place d'Allier et là
-vous demanderez à nouveau.
-
-Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d'Allier que nous
-ne fûmes pas longtemps à trouver. Et là nous aperçûmes, en contemplation
-devant l'étalage d'un bazar, nos compatriotes ennemis, les gas du bourg.
-Ma foi on était hors de son atmosphère habituelle, on n'était plus chez
-soi; on n'était plus soi; la rancune s'en trouva tout de suite atténuée.
-Ils se tournèrent de notre côté; nous échangeâmes des sourires.
-
---Eh bien, on y va?
-
-Le petit cordonnier brun répondit:
-
---Nous vous attendions... Seulement, on commençait à craindre que vous
-n'ayez mangé le mot d'ordre.
-
-Et de nous diriger de compagnie vers le grand bâtiment de briques
-rouges...
-
-On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie
-de bancs, où il nous fallut attendre une bonne heure, sous la
-surveillance de deux gendarmes, en compagnie de six roulants et de trois
-braconniers.
-
-Notre tour vint enfin d'être appelés, après tous les autres, et nous
-pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une
-sorte d'estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient
-assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ dominait la scène. L'homme
-du milieu nous interrogea,--un gros rougeaud à figure rasée dont les
-yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des
-allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d'un ton si humble
-qu'il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui
-s'étaient tant cognés quinze jours auparavant...
-
-Après l'interrogatoire, un autre magistrat en robe, un jeune aux épais
-favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de
-celle des juges et un peu en avant, flétrit notre abominable conduite,
-nous traita de brutes sanguinaires,--conseillant au tribunal de nous
-appliquer toutes les rigueurs du Code. Mais ce fut, après, le tour de
-notre avocat, un petit barbu qui avait l'air de se ficher du monde. Il
-qualifia de «gaminerie sans conséquence» notre lutte épique, assura que
-nous étions tous de braves et inoffensifs petits jeunes gens dont le
-seul tort avait été de boire un verre de trop certain soir--et supplia
-les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison.
-
-Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son
-avis. Aubert, en raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq francs
-d'amende; les autres s'en tirèrent avec seize francs.
-
-Ayant tous ensemble cassé la croûte dans un caboulot de la place du
-Marché, nous reprîmes le chemin de Saint-Menoux. Cette étape du retour
-se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds meurtris et que tout
-le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant à deux
-ou trois reprises de se payer nos têtes; mais ses amis n'eurent pas
-l'air de le soutenir, et les rapports restèrent cordiaux entre les deux
-groupes réunis.
-
-On fut heureux chez nous de ce que je m'en tirais sans prison; mais la
-solde de l'amende et des frais parut énorme, et des échos reprocheurs me
-blessèrent longtemps...
-
- * * * * *
-
-Le tirage au sort approchant, mes parents me prirent à part un beau jour
-pour m'annoncer que je n'avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me
-détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand'mère,
-occasions de dépenses considérables; les sept enfants de mes frères
-constituaient une lourde charge pour la maisonnée; la canaillerie de
-Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de
-grands frais d'auberge; enfin, ce maudit procès coûtait cher. Impossible
-de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m'assurer au marchand
-d'hommes, ou à la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux[3].
-Cette révélation m'abasourdit, car j'avais toujours espéré jouir du même
-régime que mes frères.
-
- [3] Dans les gros villages les parents des conscrits versaient
- préalablement une somme convenue, qui servait à acheter des
- remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.
-
---Si la chance me favorise au tirage, je ne moisirai plus longtemps à la
-maison! annonçai-je.
-
-Mes «vieux», comprenant que j'avais quelque droit d'être mécontent, ne
-poussèrent pas plus avant...
-
-Mon numéro 68 me sauva,--le contingent arrêté à 59. Je passai encore à
-la Billette le reste de l'hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva
-l'époque de la Saint-Jean, j'annonçai de nouveau mon intention de me
-placer ailleurs.
-
---Pourquoi faire la mauvaise tête? Pourquoi t'en aller, Tiennon? fit ma
-mère navrée.
-
---Qu'irais-tu faire autre part, du moment qu'il y a ici de quoi
-t'occuper? ajouta mon père.
-
---C'est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous
-vouliez me laisser partir soldat, répondis-je malignement. J'ai
-travaillé pour rien durant toute ma jeunesse; il me faut songer à gagner
-de l'argent.
-
-Ma mère reprit:
-
---Ton entretien prélevé sur ton gage, tu n'auras guère de reste. Tu
-n'auras pas autant pour t'amuser que nous te donnions ici.
-
-Tous me supplièrent de rester: mon parrain, mon frère Louis, mes
-belles-soeurs, et jusqu'à cette pauvre innocente de Marinette qui
-m'aimait beaucoup. Les petits même se cramponnaient à moi.
-
---Tonton, t'en va pas, dis!
-
-J'avais la larme à l'oeil en dénouant l'étreinte de leurs menottes, mais
-ma décision n'en fut pas ébranlée.
-
-D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard la situation imposait ma
-sortie. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu'un seul groupe
-communautaire.
-
- * * * * *
-
-J'allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi de froment sur mon
-chapeau, et m'engageai à l'année dans un domaine d'Autry, à Fontbonnet,
-pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C'était, à l'époque, le prix
-des bons domestiques.
-
-Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma
-faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému
-de la tristesse de mes parents et de l'inconnu qui m'attendait...
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Il est nécessaire de changer pour apprécier justement les bons côtés de
-sa vie ancienne; dans la monotonie de l'existence journalière, les
-meilleures choses semblent tellement naturelles qu'on ne conçoit pas
-qu'elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu'on
-s'imagine être moindres ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir
-les avantages qu'on n'appréciait pas et il montre que les embêtements se
-retrouvent partout, sous une forme ou sous une autre.
-
-Je fus à même de constater cela les premières semaines de mon séjour à
-Fontbonnet, et il y eut des heures où je regrettai ma famille. Je finis
-pourtant par m'habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en
-raison de l'indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres.
-Mais n'ayant pas la ressource de demander de l'argent pour sortir,
-j'abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour
-inciter à la sagesse!
-
-J'employai mes dimanches d'été à flânocher dans la campagne et dans la
-forêt,--car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y
-avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le
-père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J'eus l'occasion de
-lui aider à couper de l'herbe pour ses vaches dans les clairières de la
-forêt, à moissonner un carré de blé au bas de son jardin, à rentrer des
-fagots et des bûches. Il avait toujours de quoi m'occuper quelques
-heures chaque dimanche. Souvent, le travail fini, il offrait un verre de
-vin et je restais avec lui une bonne partie de la journée.
-
-Le père Giraud avait un fils, soldat en Afrique, dont il me parlait
-souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et une seconde fille
-encore à la maison,--brune aux yeux sombres, au teint bistré, à l'air
-froid et distant comme sa mère. J'étais peu familier avec les deux
-femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait être d'une situation trop
-supérieure à la mienne pour que je me permette de lever les yeux sur
-elle.
-
- * * * * *
-
-Je témoignais de l'amitié par contre à la servante qui était avec moi à
-Fontbonnet,--maigriote à l'air ingénu, nantie des plus belles dents du
-monde et du sourire le plus enchanteur. Elle travaillait bien et n'avait
-pas mauvais caractère. J'aurais peut-être pu prendre à son endroit des
-idées pour le bon motif si elle eût été de famille honorable. Mais sa
-mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants
-et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu'aux oreilles
-lorsqu'on faisait allusion à ses origines.
-
-Pour moi, domestique de par ma seule volonté, c'eût été déchoir que de
-me marier avec une servante. Seules, les filles de métayers étaient de
-mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une
-bâtarde:--c'était à l'époque bien plus mal porté qu'à présent, et ma
-mère aurait fait joli...
-
-Si donc je ne m'arrêtais pas à l'idée du mariage avec Suzanne, je rêvais
-fort d'en faire ma maîtresse...
-
-A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j'avais fait de
-bonnes parties l'année d'avant affirmaient mordre à volonté au fruit
-défendu. Ils citaient même les filles qu'ils avaient eues--et, à
-beaucoup de celles qu'ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu
-sans confession tellement elles paraissaient réservées et sages. A
-chaque fois qu'on revenait sur ce chapitre je m'efforçais de participer
-à la conversation, du ton le plus enjoué, comme quelqu'un qui connaît ça
-depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et
-en posant au blasé on peut toujours faire illusion... Au résumé, j'étais
-bien neuf et naïf encore, et j'avais un grand désir de ne l'être plus...
-
-Je m'efforçai donc d'amadouer Suzanne par des petits services d'ami,
-comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs--et, à la
-maison, d'aller à sa place quérir l'eau et le bois quand il m'était
-possible. Elle ne tarda guère à répondre à ces attentions par un intérêt
-croissant. Je ne «marquais» pas trop mal, d'ailleurs:--de taille
-moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole assez facile... Ma foi, le
-hasard nous ayant mis en présence un soir, à la brune, dans l'étable aux
-vaches, je lui servis des douceurs et l'embrassai avec autant d'effusion
-que la Thérèse, jadis... Elle en parut si heureuse que je crus la sentir
-défaillir dans mes bras. Cependant le pas du maître circulant aux
-alentours dénoua notre étreinte...
-
-Mais un dimanche que nous étions seuls à la maison, je me remis à lui
-conter fleurette et, après des préambules peut-être trop courts, je
-tentai de glisser ma main sous ses jupes... Surprise! je n'eus plus
-devant moi qu'une petite bête furieuse. De toute la force de son bras
-nerveux, deux fois de suite, elle me souffleta... Puis, s'étant mise en
-défense derrière le dos d'une chaise, elle dit, la voix sifflante:
-
---Salaud, va! C'est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous
-amuser de moi... J'ai autant d'honneur que n'importe laquelle, vous le
-saurez... Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je préviens tout
-de suite la bourgeoise!
-
---Méchante!... Méchante!... fis-je bêtement, non sans caresser d'un
-geste machinal ma joue cuisante.
-
---C'est bien de votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle, un peu
-radoucie. Ça vous apprendra à me respecter!
-
-Je sortis assez penaud et n'essayai plus jamais de revenir à l'assaut de
-cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d'ailleurs
-combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer, pour
-quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me
-sentis coupable et méprisable, et m'efforçai de regagner la confiance de
-Suzanne en continuant à me montrer prévenant, bon camarade, sans plus me
-permettre la moindre privauté. Ce «vouloir» intime, autant que sa
-riposte énergique, détermina ma nouvelle attitude.
-
- * * * * *
-
-A la ferme voisine de Giverny une autre servante déjà vieillotte, aux
-allures indolentes et aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu
-beaucoup d'aventures. De la Billette même, j'avais entendu parler de
-cette Hélène facile. Ici c'était bien autre chose! Au travail, entre
-hommes on s'entretenait tous les jours d'elle. On rapportait pour
-s'égayer aux heures de fatigue toutes les histoires scabreuses qui
-couraient sur son compte.
-
---Elle n'en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et
-celui qui ne peut pas...
-
-Je souhaitais fort la connaître mieux.
-
-Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint justement à
-Fontbonnet pour réclamer trois taureaux depuis la veille échappés du
-pâturage. Elle s'assit sans façon, causa de tout avec assurance et
-répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses fils. Le hasard
-voulut qu'elle sortît en même temps que moi et, dehors, seul à seule, je
-lui servis quelques «bêtises» choisies parmi les plus raides que je
-connusse. Ce dont elle ne fut pas troublée le moins du monde; je crois
-bien qu'au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.
-
-La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant,
-je m'en fus rôder le dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimulé
-dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s'en
-revenait de traire. Elle ressortit au bout d'un moment, ayant fait un
-brin de toilette, pour détacher les vaches et les démarrer vers la
-pâture. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n'étant plus en vue, je me
-trouvai comme par hasard sur son passage.
-
---Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l'air étonné.
-
---Oui, je me promène pour ma santé.
-
---Eh bien, si vous voulez venir m'aider à garder les vaches?
-
---J'allais vous le proposer.
-
-Nous dévalâmes côte à côte par un chemin ombreux et solitaire jusqu'à un
-pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver
-seul avec cette dispensatrice d'amour je ruminais péniblement des
-phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa
-trique, gaie, très à l'aise, faisant tous les frais de la conversation.
-Je fus ennuyé de découvrir à l'autre extrémité du pré une chaumière de
-journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut
-en avoir conscience, proposa:
-
---Voulez-vous que nous allions au taillis, ramasser des noisettes?
-
---Mais comment donc!
-
-Quand nous y eûmes pénétré, je devins entreprenant. Le bras passé autour
-de la taille d'Hélène, je dis qu'il ferait bon se coucher au-dessous de
-ces arceaux de verdure, sur le fin gazon.
-
---Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici
-pour me coucher.
-
-Après cette ironie, ayant par un demi-tour preste échappé à mon
-étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher
-les touffes de noisettes qu'elle glissait à mesure dans la poche de son
-tablier.
-
-Cela m'étonnait qu'elle eût l'air de mettre des formes à une chose qui
-devait lui sembler très banale et, perplexe, je repoussais l'instant
-d'agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares elle
-répondit:
-
---Allons dans le fond, nous en trouverons davantage.
-
-Elle glissait au travers des branches avec une agilité surprenante,
-étant donné ses formes lourdes; j'avais quelque peine à la suivre. Nous
-marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en
-deux le taillis, quand nous nous trouvâmes en présence d'un homme à
-forte barbe noire, trapu, vigoureux, jeune encore. Elle ne parut pas
-surprise. J'eus l'intuition d'être joué. L'homme dit, mi-sérieux,
-mi-rieur:
-
---Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes,
-Hélène?
-
-Je dus rougir autant que la Suzanne de chez nous; j'essayai néanmoins de
-m'en tirer par une bravade.
-
---A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
-
---Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec!
-
-Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant.
-
---Tiens, attrape ça... tiens... Et puis ça encore... C'est pour
-t'apprendre à venir rôder où tu n'as pas affaire, gamin!...
-
-Certes, en toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser
-sans rien dire. Mais la surprise fut telle que, sans demander mon reste,
-je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu'au bout du taillis par les
-quolibets des deux autres.
-
-Et je jurai, mais trop tard, qu'on ne me reprendrait plus auprès des
-jupes de la grosse Hélène.
-
- * * * * *
-
-Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose,
-comme on voit, et je n'ai pas lieu d'en être bien fier. Mais ça ne m'a
-pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de
-parler d'un air entendu des bons tours de l'époque où j'étais garçon,
-d'affirmer même:
-
---Pour les femmes, grand Dieu! je n'avais que l'embarras du choix!
-
-Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité...
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Pour la fête de Meillers, au printemps suivant, je fus voir mon camarade
-de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frère étant mort, il
-restait fils unique, et fier de sa belle situation,--car ses parents
-avaient quelques avances. Tout en causant, comme je parlais du père
-Giraud, le garde, il me demanda si je connaissais sa fille. Et de
-m'avouer qu'un parent lui avait montré la Victoire pour l'assemblée de
-Saint-Marc, à Souvigny, en lui disant qu'elle ferait bien son affaire.
-Il me questionna sur son caractère, ses habitudes. Et, finalement, me
-chargea de la pressentir pour savoir si elle consentirait à se marier
-avec un garçon de la campagne.
-
---Si elle a l'air de dire oui, tu lui parleras de moi! conclut-il.
-
- * * * * *
-
-Je réfléchis toute la semaine à cette mission délicate, ennuyeuse. Et
-pour la remplir, je me rendis le dimanche suivant à la maison
-forestière. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient allées à
-la messe du matin et, sitôt leur rentrée, le père Giraud partit pour
-celle de dix heures. Je sortis avec lui, faisant le simulacre de m'en
-retourner à Fontbonnet, et m'efforçant à un air très naturel. Mais je
-revins au moment propice, une heure plus tard. Victoire demeurait seule
-à la maison, sa mère ayant conduit pâturer les vaches dans une clairière
-lointaine. Tout de suite je lui confiai que j'avais désiré la voir en
-dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui
-plairait comme mari.
-
---C'est un de mes amis qui aurait des vues sur vous...
-
---Ah! c'est un de vos amis...
-
-Je crus discerner dans ces mots une nuance de
-désappointement,--cependant qu'un regard profond de ses grands yeux
-noirs me pénétrait jusqu'à l'âme.
-
---Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître
-je ne peux rien dire.
-
---Il se fera connaître... Mais le métier ne vous déplairait pas trop?
-
---Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi...
-
-Là-dessus silence embarrassé. Victoire, assise au coin de la cheminée,
-tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose.
-J'étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la
-porte d'entrée; et le crépitement des branches qui flambaient, le
-tic-tac de l'horloge, le chant d'un grillon dans le mur, le gloussement
-d'une poule au dehors prenaient une importance extraordinaire. Soudain
-l'idée qui me tarabustait depuis un instant se traduisit en mots:
-
---Eh bien, non! je ne veux pas mentir davantage... Ce n'est pas pour un
-autre que je suis venu... Vous plairait-il, Victoire, de vous marier
-avec moi?
-
-Ses yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la
-pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré.
-
---Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner de réponse
-définitive sans parler à mes parents... Il doit y avoir bal dimanche à
-Autry; je m'arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous
-présenter ou non.
-
-Je balbutiai un «merci» et me retirai tout aussitôt sans même avoir la
-pensée de me rapprocher d'elle, tellement j'étais troublé et tellement
-son air froid et sérieux continuait à m'en imposer.
-
-Les jours d'après, je crus avoir rêvé... Était-il donc possible que
-j'aie trahi ainsi la confiance de Boulois et demandé pour mon compte
-cette Victoire, pour qui je ne ressentais nulle spéciale
-attirance,--emballé simplement par sa situation de fille aisée? Que les
-grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose!--à une
-circonstance fortuite, à une disposition d'esprit passagère, à une
-minute d'audace, à un moment d'inconscience!
-
-Victoire, qui avait de l'amour pour moi, dut bien manoeuvrer, car elle
-m'assura le dimanche au bal que je pouvais espérer, malgré que ses
-parents faisaient beaucoup d'objections.
-
-Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman me dirent tout net
-leur contrariété de ce que je n'aie rien du tout. Eux donnaient à leur
-fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs en
-argent,--ce qui était beau pour l'époque.
-
---Obtenez de votre père une somme égale; il vous doit bien cela,
-puisqu'il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au
-mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave
-garçon.
-
-Cet accueil favorable des parents m'étonna presque autant que celui de
-Victoire. J'en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat
-d'Afrique, leur avait causé mille désagréments au cours d'une jeunesse
-orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et
-brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces
-exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines.
-
-Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la
-troisième année, je n'eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée.
-Je fus donc agréé définitivement... On fit la noce à la Saint-Martin de
-1845, deux mois avant mes vingt-trois ans.
-
-Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à
-Fontbonnet où j'étais engagé pour une seconde année. Chaque soir, après
-journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au
-petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire
-les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m'assurait les
-bonnes grâces de tous.
-
-Victoire se montrait aimable; je n'avais ni responsabilité, ni
-inquiétude; ce fut l'un des moments heureux de ma vie.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Ce ne pouvait être là cependant qu'une situation provisoire. Nous étions
-tous d'accord là-dessus et pour reconnaître qu'il convenait d'établir au
-plus tôt notre «chez nous».
-
-Or, dans le courant de l'année, j'appris qu'une «locature» était vacante
-à Bourbon, tout près de la ville, en bordure d'un vaste communal
-granitique et dénudé qu'on appelait «les Craux».
-
-Je fus voir cette propriété qui me parut assez nous convenir et la louai
-pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante,
-juste un an après notre mariage.
-
-Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés!
-L'achat de deux vaches de travail en usa la plus grande partie. Et, pour
-nous munir d'une charrette, d'une herse, des objets de ménage
-indispensables, d'une provision de combustible et de quelques mesures de
-seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été
-habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos
-débuts pénibles. Au surplus, son caractère froid et concentré
-l'empêchait de témoigner sa satisfaction, alors qu'elle savait bien
-quand même faire valoir ses plaintes; j'eus souvent à lui dire qu'elle
-était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle geignait:
-
---Il me faudrait une deuxième marmite... J'aurais besoin de vaisselle...
-Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages...
-
-On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas,
-se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je
-faisais de mon mieux pour l'encourager, la réconforter.
-
-Nos tête-à-tête des veillées d'hiver surtout furent monotones. J'eus de
-la peine à m'y faire, moi qui étais habitué à l'animation des maisonnées
-nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m'évita le supplice de
-l'ennui; je façonnai un araire, puis une échelle et une brouette, et
-enfin plusieurs _pluches_ ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu'en
-mars.
-
- * * * * *
-
-Au petit jour et le soir, vers quatre heures, Victoire s'en allait
-vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu'à la
-place de l'Église, au point même où j'avais tant souffert un jour de
-foire étant gamin. Elle s'en allait ensuite de porte en porte, pour
-servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant
-pas mal de lait, elle approchait de faire trente sous par jour. Mais les
-froids amenèrent une diminution sensible; elle n'arrivait plus à ses
-vingt sous, bien qu'elle le vendît jusqu'à la dernière goutte, sans même
-en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tournée, à cause
-des doigts gourds et bleuis, cessait d'être amusante.
-
-Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et
-les poches quasi-vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée à
-la pente si raide--et le lait de même avait glissé de la cruche
-renversée... Cet accident m'inquiéta par ses suites possibles:--elle en
-était au septième mois de sa grossesse. Si bien que je pris la
-résolution de faire moi-même la corvée.
-
-J'eus à essuyer les premiers jours force quolibets et railleries,--car
-ce n'était pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Des fois,
-le soir, les gamins me suivaient en bande:
-
---V'là le marchand de lait!... V'là le marchand de lait!... Par ici,
-Tiennon, par ici!
-
-Je préférais ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais
-drôles--non plus que celles des grands, d'ailleurs. Après deux semaines
-la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus
-d'une fois de ce que j'étais le modèle des maris.
-
-Je m'intéressais chaque matin à l'éveil de la ville. A mon arrivée il
-n'y avait d'activité apparente que dans les boutiques des maréchaux et
-les fournils des boulangers. La plupart des commerçants dormaient encore
-derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les
-rentiers. Moi, qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par
-l'action et l'air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux
-devantures ou aux portes. Après un moment apparaissaient les ménagères,
-boulottes ou trop maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins
-tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les
-coins,--toutes ridicules. Le négligé de leur costume accusait férocement
-leurs déformations et leurs tares. Beaucoup venaient pieds nus dans des
-pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la
-chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des
-serre-tête ignobles, des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un
-bâillement:
-
---Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
-
---Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement.
-
---Brrouou... Ce qu'il faisait bon au lit!
-
-Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la
-ville, dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien
-_mistifrisées_.
-
---Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh
-non!
-
-Vain serment, hélas!
-
-Sitôt rentré de ma tournée du matin, je réendossais mes effets de
-travail, faisais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis,
-ayant avalé une écuelle de soupe à l'oignon et des pommes de terre sous
-la cendre, je m'en allais chez le père Viradon, un petit propriétaire
-voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf
-heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un mijotage de
-citrouille ou de haricots; puis le pansage, la traite, la tournée en
-ville et maintes autres petites besognes qui m'occupaient jusqu'à sept
-heures; alors, je m'installais au coin du feu, à mes travaux
-d'outillage,--m'efforçant de prouver à ma femme que nos affaires
-marchaient bien, que nous n'aurions pas de peine à nous en tirer...
-
- * * * * *
-
-J'avais demandé à ma mère de venir en avril, au moment des couches de
-Victoire. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte
-à se dérober. La mère Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n'y
-eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon
-pour nous aider et nous conseiller un peu. Il me fallut soigner moi-même
-la maman et le poupon, tout en m'occupant de toutes les besognes du
-ménage et de l'extérieur.
-
-Or c'était le temps des labours, et de semer les pommes de terre, et de
-mettre en ordre le jardin. On peut croire que je n'avais pas à rester
-les deux pieds dans le même sabot! J'en vins à perdre, si l'on peut
-dire, l'habitude de dormir--et ce n'est pas au cours de l'été que je pus
-me rattraper!
-
-Car je fus travailler dans les fermes comme journalier. J'aurais bien eu
-assez à faire chez nous, mais je craignais, ne gagnant rien au dehors,
-de me trouver à court.
-
-Quand je rentrais, vers dix heures du soir, il m'arrivait souvent de me
-remettre à l'oeuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin
-Viradon m'avait conseillé de faire du jardinage parce que les légumes se
-vendent toujours bien à Bourbon, au moment de la saison thermale, quand
-la ville se peuple d'étrangers. Je restais donc souvent jusqu'à minuit à
-sarcler, bêcher, arroser. A trois heures, je repartais au travail.
-Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, mais elle put
-vendre quelques têtes de salade, quelques paniers de haricots dont le
-produit suffit aux besoins courants du ménage.
-
- * * * * *
-
-A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le
-propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu'il
-nous avait avancée.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Je manquais beaucoup d'expérience pour de certains travaux. C'est ainsi
-qu'avant de me mettre à mon compte je n'avais jamais semé. L'emploi de
-semeur dans les fermes était tenu d'ordinaire par le maître ou par son
-fils aîné:--chez nous, mon parrain avait succédé à mon père depuis
-quelques années. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les
-rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le
-semeur. Le bouvier ne s'occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait
-guère labourer, ni soigner les boeufs. Et quand la séparation survient,
-l'un et l'autre se trouvent embarrassés.
-
-Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte
-en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l'occasion de voir
-mon blé s'en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j'en souffris dans mon
-amour-propre.
-
- * * * * *
-
-A dire vrai, les bons semeurs même n'obtinrent pas, cette année-là, de
-brillants résultats. A la suite d'une période hivernale de gels
-nocturnes et de soleils chauds, suivie d'un printemps humide, la récolte
-de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le
-double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut grande misère
-pour les pauvres gens; et c'était bien pis encore dans les villes, à
-Paris surtout.
-
-Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître d'école devenu agent
-d'assurances,--notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal
-et, à chaque fois qu'il se passait quelque chose d'important, il en
-faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter.
-
-C'est ainsi que j'eus connaissance de la révolution de février 1848.
-Cela me fit souvenir qu'au temps où j'étais pâtre dans la Breure du
-Garibier, j'avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose
-d'analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre
-qui s'appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du
-drapeau blanc.
-
-Étant allé le lendemain faire la tournée de lait, j'en parlai à M.
-Perrier qui m'expliqua qu'on venait précisément de mettre à la porte ce
-roi Louis-Philippe et que nous avions maintenant la République. Il
-m'indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement.
-
-A la campagne, on ne s'inquiète guère de ces choses-là. Que ce soit
-Pierre ou Paul qui soit en tête, on n'en a pas moins à faire face aux
-mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce
-changement de régime eut un certain retentissement.
-
-Tout de suite je sus gré à la République de supprimer l'impôt sur le
-sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, et on le
-ménageait presque autant que le beurre. Après, il ne se vendit plus que
-deux sous. Quelle canaillerie, de laisser subsister un impôt énorme sur
-une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le
-riche, ne pouvait se passer!
-
-Le suffrage universel fut une autre innovation sans doute heureuse. Je
-savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j'en
-ai compris plus tard la raison. Mais, à ce moment, je ne trouvais pas
-que le droit de vote fût une chose d'aussi grande importance que la
-suppression de l'impôt sur le sel!
-
-Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches.
-Les céréales augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d'en
-accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer,
-dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau. A
-tort ou à raison, je ne sais...
-
- * * * * *
-
-Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus
-plusieurs papiers à cette occasion, et m'en fus trouver M. Perrier pour
-me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de
-justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d'écoles et de
-routes, la diminution du temps de service, l'assistance aux infirmes et
-aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie et
-prospère dans l'ordre et la paix; ils conseillaient de se méfier des
-utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table
-rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J'étais
-loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il
-me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez
-vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnes
-idées pratiques. Je confiai à M. Perrier ma manière de voir et il
-m'approuva en plein:
-
---Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, il n'y a que les républicains
-qui aient le désir de voir améliorer votre situation. Les autres sont de
-gros bourgeois qui trouvent excellent l'ancien ordre de choses; ils ont
-lieu d'être contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur
-importe peu.
-
-J'en fus fortifié dans ma première impression. Mais l'avant-veille du
-scrutin, pendant que j'étais au travail, le curé vint à la maison.
-Citant à la bourgeoise plusieurs individus assez mal cotés qui criaient
-bien fort: «Vive la République!» dans les rues de la ville les soirs de
-beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et
-conseilla de s'en défier:
-
---Si ceux-là arrivent au pouvoir il n'y aura de sécurité pour personne;
-ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la
-sueur du front des autres. Il faut voter pour les conservateurs,
-représentants de l'ordre et des bons principes!
-
-Je savais qu'effectivement les «pas grand'chose» de la ville affichaient
-à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les
-candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que
-nous voyions ici. D'ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et
-instruit, était républicain--ainsi que plusieurs autres bons vivants que
-je connaissais. Et l'illustre Fauconnet menait campagne en faveur des
-conservateurs. Je dis à ma femme:
-
---Écoute, en fait que de bien, nous n'avons guère que nos deux
-vaches;--crois-tu que quelqu'un songe à nous les enlever?... Et il n'y a
-pas que des braves gens pour appuyer les favoris du curé:--Fauconnet,
-qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi...
-
---Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux soiffeurs et aux feignants qui
-crient dans les rues?
-
---Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa
-taille!
-
-Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand tort aux «rouges». J'ai
-remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont
-les gens à réputation douteuse qui prétendent à les soutenir. Les
-meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs
-candidats en sont discrédités dans l'esprit de ceux qui, comme moi,
-n'ont pas d'opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie à
-l'égard des représentants de chaque tendance.
-
-Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires. On
-est bien embêté, quand il s'agit de prendre une décision pour des choses
-qui vous dépassent, d'être en butte ainsi aux suggestions des uns et des
-autres... Le dimanche, je revins cependant à ma résolution première et
-portai dans la «boîte» le bulletin de la liste républicaine. Ainsi
-témoignai-je au gouvernement nouveau ma reconnaissance pour le sel à
-deux sous!
-
- * * * * *
-
-Six mois plus tard, il y eut un autre vote pour nommer le président de
-la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros
-fermiers, régisseurs et curés se chargèrent d'affirmer partout l'unique
-souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes, qu'on en
-causait entre cultivateurs, le dimanche, après la messe.
-
---Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé
-ne se vendrait que vingt sous la mesure...
-
---Le mien de même. C'est la pure vérité, il paraît... Les républicains
-veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
-
---Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr...
-
---On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre...
-
-Ces bruits nous mettaient en défiance. Et, comme les camarades, je votai
-pour Napoléon.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de
-quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et
-Mme Boutry. Ils s'en étaient allés à l'autre extrémité de la commune de
-Saint-Menoux, du côté de Montilly.
-
-Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de
-janvier 1849, l'un de mes neveux me vint prévenir qu'il était gravement
-malade. J'y fus le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu,
-avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues
-creuses.
-
---Mon pauvre garçon, je suis perdu! me dit-il. C'est égal, je suis bien
-aise de t'avoir revu avant de mourir...
-
-Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j'eus de la peine à
-m'empêcher de pleurer...
-
-Trois jours après, par une triste aube neigeuse, il rendit l'âme en
-effet.
-
-Je le regrettai sincèrement; l'appréciant alors avec ma pleine raison je
-voyais en lui un pauvre homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à
-ses dépens: ses maîtres l'avaient grugé; sa femme l'avait malmené. Ses
-rares moments de satisfaction étaient liés aux séances d'auberge trop
-prolongées,--où il se mettait dans son tort!
-
-Ma soeur Catherine, mariée à Gaussin et placée à Paris avec son époux,
-ne put assister à l'enterrement.
-
- * * * * *
-
-Une révolution dans la maisonnée fut la conséquence de ce deuil. Ma
-mère, à couteaux tirés avec le Louis et sa femme, chercha à indisposer
-mon parrain contre eux, dans le but de rendre inévitable la séparation
-des deux ménages. Cependant les aînés, qui s'entendaient assez bien,
-jugèrent meilleur de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient
-pas élevés. Alors la mère, toujours méchante et butée, décida de partir
-elle-même. Elle loua à l'entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route
-d'Autry, une pauvre bicoque et y fut vivre selon la loi commune des
-veuves sans ressources,--glanant et gagnant quelque argent à toutes
-corvées désagréables et pénibles... Aussi longtemps qu'elle fut en état
-de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les
-quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune.
-
-La Marinette demeura au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu
-par charité, mais aussi parce qu'elle leur rendait service. La pauvre
-innocente avec son culte des bêtes s'acquittait très bien du rôle de
-bergère, moins le dénombrement des moutons, à la rentrée, qui n'était
-pas dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux champs. En
-somme, elle gagnait à peu près sa vie et, ne quittant jamais la
-métairie, elle coûtait peu comme entretien...
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille.
-Heureusement, les affaires n'allaient pas trop mal. Le père Giraud était
-remboursé, je payais régulièrement mon fermage et j'avais quelques
-pièces de cent sous devant moi. Ce succès me donnait du contentement,
-partant, du courage. Je continuais, dans la mesure du possible, d'aller
-besogner hors de chez moi. J'avais trouvé pour la mauvaise saison un
-emploi stable à la carrière du Pied de Fourche, derrière l'église, à
-l'est de la ville; j'y cassais de la pierre pour le compte d'un
-entrepreneur de routes. Engagé à la tâche, je venais à ma convenance,
-après le pansage du matin et rentrais à temps pour celui du soir.
-
-Nous étions parfois jusqu'à vingt casseurs à la file, travaillant chacun
-à l'abri d'une claie de paille, à genoux sur un tabouret de chiffons.
-Notre chantier, à hauteur du vieux château dressé sur la colline d'en
-face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au
-milieu, dans la vallée étroite. Nos regards plongeaient sur les toits de
-la grand'rue, où des cheminées de toutes formes se dressaient comme une
-poussée de champignons, éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées
-par le vent,--plus accentuées vers l'heure de midi. Cette grand'rue, de
-là-haut, nous semblait un précipice et nous étions tentés de plaindre
-ses habitants qui devaient manquer d'air.
-
-A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l'aise, de
-nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la
-forêt, nous méritions bien d'être plaints aussi, car c'est un travail
-peu récréatif que de casser la pierre. Nos jambes, toujours inertes et
-pliées, s'ankylosaient; nos mains s'écorchaient au contact des petits
-manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait, et
-l'ennui...
-
-Mon voisin de droite étant priseur me lançait souvent sa tabatière dans
-laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de m'éclaircir
-le cerveau... Mais à ce jeu, je pris goût au tabac et finis par me
-procurer aussi une «queue-de-rat». La bourgeoise me disputait:
-
---Sommes-nous riches au point qu'il soit nécessaire que tu te fourres de
-l'argent dans le nez? Et puis, d'ailleurs, c'est dégoûtant...
-
-Mais ses observations furent impuissantes contre l'habitude déjà prise.
-
-Le travail à proximité de la ville m'entraînait à d'autres dépenses que
-je lui cachais soigneusement. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me
-fallait passer devant la porte de l'entrepreneur, tenancier d'un
-caboulot tout près. Il m'appelait le matin:
-
---Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver»!...
-
-«Tuer le ver», c'était boire une goutte d'eau-de-vie. Il offrait sa
-tournée, je ne pouvais moins faire que d'offrir la mienne: au total deux
-gouttes bues et quatre sous dépensés.
-
-Quand nous mangions, nouvelle attaque. Il se trouvait toujours quelqu'un
-pour proposer:
-
---Si l'on misait pour avoir un litre... Sacré bon sang que le pain est
-dur!
-
-Trois sous chacun procuraient un litre à quatre. Ce verre de vin nous
-donnait du coeur; mais trois sous ça se connaît sur une journée de
-quinze à vingt sous!
-
-Les dimanches de paie, il fallait encore boire. Je n'avais pas le
-courage de refuser dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire
-remarquer. Mais ces dépenses anormales m'inquiétaient...
-
-Je compris alors que c'est une vraie calamité pour les ouvriers des
-bourgs et des villes que d'avoir trop d'occasions. Quoique gagnant plus
-que nous, ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à trouver
-naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l'auberge,--ce qui
-va loin, en fin de compte. Il faut les plaindre plus que les blâmer. Je
-sentais qu'à leur place je n'eusse pas agi différemment. Mais je résolus
-de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.
-
- * * * * *
-
-C'est ainsi que, dans l'hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de
-César[4], une portion d'un terrain broussailleux qu'on mettait en
-culture. Dans cette campagne perdue, ma seule débauche était de puiser
-quelquefois dans la tabatière...
-
- [4] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César,
- dit-on, eut son camp, au moment de la conquête des Gaules, sur le
- plateau où il est bâti.
-
-A ce chantier, un jour de mars au soleil déjà chaud, je mis au jour dans
-des racines de genêts une vipère qui s'éveillait de sa léthargie
-hivernale. Je n'avais plus, comme dans mon enfance, une crainte exagérée
-des reptiles;--l'ayant regardée un instant s'agiter, je hélai M.
-Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire
-mettre en fagots des tas d'épines et de genévriers qu'il avait achetés
-pour son four.
-
---Venez voir une belle vipère, Monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié
-désengourdie.
-
-Le boulanger s'approcha.
-
---Diable, pas rien qu'à moitié; elle se tortille joliment...
-
-Après qu'il l'eut contemplée à loisir, il reprit, d'un ton mi-sérieux,
-mi-narquois:
-
---Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien; il vous la
-paierait au moins cent sous.
-
---Vous vous fichez de moi, Monsieur Raynaud?
-
---Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s'en servent pour leurs
-drogues et qu'ils achètent toutes celles qu'on leur porte.
-
-Je jetais des regards questionneurs sur le groupe des bûcherons, venus
-voir aussi.
-
---Monsieur Raynaud a raison, dit l'un; je crois bien en effet que ça
-s'achète...
-
---Moi, c'est la première fois que je l'entends dire, reprit un autre.
-
---Moi aussi, appuyai-je.
-
---Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui vivante et vous
-verrez qu'il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
-
---C'est qu'elle n'est pas commode à porter vivante...
-
-Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon déjeuner de midi ou
-«goûter» comme nous disons plutôt nous, paysans.
-
---Mettez-la donc dans votre gamelle.
-
---C'est une idée... Si j'étais certain de la vendre cent sous, je
-l'emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.
-
-Lors M. Raynaud d'affirmer une troisième fois:
-
---Quand je vous dis que c'est la vérité!
-
-Il n'était pas encore l'heure du goûter; je mangeai cependant ma soupe,
-sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l'aide d'un
-bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai, non
-sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son
-couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.
-
---Mon vieux, vous paierez à boire! jeta en s'éloignant M. Raynaud, je
-vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que
-vous venez de ma part.
-
-Tout joyeux de l'aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu'à
-l'ordinaire et, passant chez nous pour mettre des effets propres, je
-contai l'aventure à ma femme. Mais elle, loin de s'en réjouir, se prit à
-s'indigner de la belle manière:
-
---Sors-moi bien vite ça de la maison! Une «mauvaise bête!» Si elle
-allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles...
-
-Après un court silence:
-
---On t'a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine
-d'acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux
-plus revoir celui-ci, tu m'entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en
-ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas.
-
-A parler net, je commençais à craindre que la bourgeoise n'eût raison.
-J'affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pièce de cent sous.
-Et délibérément, je me rendis chez le pharmacien.
-
---Bonsoir, Monsieur Bardet.
-
---Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
-
---Monsieur Bardet, on m'a dit que vous achetiez les vipères
-vivantes,--c'est M. Raynaud, le boulanger, qui m'a dit ça,--j'en ai
-trouvé une au _déchiffre_ et je vous l'apporte.
-
---Mais oui, je les achète, M. Raynaud ne vous a pas menti.
-
-Il apporta un grand bocal bleu.
-
---Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la quatrième. Et si vous en
-trouvez d'autres, apportez-les-moi; je vous les prendrai toutes à cinq
-sous la pièce.
-
-Je me sentis blêmir.
-
---Combien, Monsieur Bardet?
-
---Cinq sous.
-
---M. Raynaud m'avait dit cent sous...
-
-Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
-
---Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C'est cent
-sous les vingt qu'il a voulu dire.
-
---Je me suis laissé jouer... Il va me falloir un autre bidon; j'aurai de
-la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l'avoir
-apportée!...
-
-M. Bardet parut ému de me voir si dépité.
-
---Qu'est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu'il ne faut pas tout
-croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon... Tenez, je vais
-vous donner une solution pour le désinfecter, une cuillerée de cette
-poudre blanche que vous ferez dissoudre dans un litre d'eau bouillante.
-Vous le nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en toute sécurité;
-il sera aussi propre qu'avant.
-
-La poudre valait trois sous; j'eus dix centimes à empocher. Mais j'avais
-compté sans la Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça
-de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner le
-soir chez le quincaillier où j'en achetai un du plus bas
-prix:--vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l'ancien.
-
- * * * * *
-
-J'ai souvent fait rire les uns et les autres à mes dépens en racontant
-cette aventure--que je me plus à agrémenter par la suite d'épisodes
-imaginaires pour la rendre plus comique encore. Mais j'en gardai rancune
-au boulanger Raynaud qui avait jugé bon, au surplus, de se payer à
-nouveau ma tête quand nous nous rencontrâmes.
-
---Eh bien, Bertin, cette vipère?
-
---Eh bien, Monsieur Raynaud, je ne suis pas prêt de vous croire. Vous
-êtes un rude menteur!
-
---Quoi, le pharmacien n'en a pas voulu?
-
---Si, seulement au lieu de cent sous, c'est cinq sous qu'il me l'a
-payée.
-
---Cinq sous... Eh bien, oui, c'est le prix que je vous avais indiqué;
-vous aviez mal compris.
-
-Et il s'éloigna en riant.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient
-et dont la figure glabre, à présent ridée et grimaçante, avait une
-expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux allant à
-Meillers il s'arrêtait des fois pour me parler--et, malgré mon vieux
-levain de haine à son endroit, je faisais l'aimable...
-
-Si bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un
-jour pour le remplacer. C'était après les moissons, en août;--point trop
-pressé d'ouvrage je ne crus pas devoir me dérober. Quand on a besoin de
-gagner sa vie il faut bien aller travailler là où l'on trouve, même chez
-les employeurs que l'on a de bonnes raisons de mépriser!
-
-Lors je vis de près, dans l'intimité quotidienne, ce fermier enrichi,--à
-la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui
-grossier, maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec sa femme et
-la servante. Il promenait son désoeuvrement de la cuisine à l'étable et
-au jardin, l'allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant... J'ai pu me
-rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l'oisiveté
-n'est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux,
-accablant, mais toujours intéressant,--sinon passionnant,--est encore
-contre l'ennui le meilleur des dérivatifs. Le «patron», tel un fauve en
-cage, s'ennuyait de façon atroce. Comme distraction, il se versait du
-vin blanc ou de grandes rasades d'eau-de-vie...
-
-Il passait rarement sans sortir la journée entière. Une fois en selle ou
-en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses
-harnais brillants, il redevenait l'homme public,--Fauconnet, le fermier
-riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands,
-salué bas par les travailleurs.
-
-Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l'ouverture de la
-chasse. Il avait le matin battu la campagne en compagnie de son fils
-aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, et de quelques amis. Il
-offrait à déjeuner à cette occasion. Ce fut une ripaille à tout casser,
-une vraie débauche! J'étais chargé du service de la table que je fis
-assez maladroitement, en novice que rien n'a préparé à ça: mais ma
-maladresse même fut appréciée puisqu'elle prêta aux convives l'occasion
-de rire. Or, toute occasion de rire était tenue pour précieuse...
-
-Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires
-scabreuses, des récits d'orgie et d'amour de fraude. Ils raillaient la
-bêtise et la soumission des métayers, et se flattaient de faire avaler
-aux propriétaires des bourdes invraisemblables... Ils se considéraient
-comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité de tout
-le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces
-rubicondes.
-
-Seul, le jeune docteur observait une certaine réserve. Ayant en ville,
-près de la source chaude, son logement particulier, il fréquentait peu
-la maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s'y montraient moins
-encore.
-
---Ils n'ont pas les habitudes du père; ce n'est plus le même genre,
-m'avait dit la servante.
-
-J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes
-supérieurs,--supérieurs à ce fermier campagnard qu'était leur père, et à
-ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de voir et de
-concevoir: chacun se croit très fort, sans imaginer qu'à côté on le
-tient pour un imbécile...
-
- * * * * *
-
-Quand le domestique fut en état de reprendre son service je pouvais
-encore disposer de quelques jours, et Fauconnet me conserva pour battre
-à la machine dans ses domaines de Bourbon. C'était, dans la région, le
-début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période
-d'hésitation, venaient enfin d'adopter. Comme au temps du fléau, ils
-fournissaient un tiers du personnel. Mais ils se libérèrent bientôt de
-cette obligation trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la charge
-de la main-d'oeuvre.
-
-On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir.
-Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de
-ce monstre trop bruyant, aux mille complications de bielles, de volants
-et de courroies. Mais on travaillait à une allure modérée, et
-l'adaptation fut assez rapide.
-
-Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées--qui jamais ne
-s'étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant l'habitude est prise;
-elles achètent de grands paniers de viande qu'elles mettent en pot au
-feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même
-des poulets. Mais bien trop pauvres, les ménagères d'il y a cinquante
-ans pour songer à de telles frairies! Cependant la cuisine ordinaire
-leur semblait peu digne d'être servie à des étrangers... Les métayères
-de Fauconnet durent s'entendre entre elles--et il advint ceci:
-
-A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du
-gâteau non levé, ou _tourton_. Je me régalai de ces pâtisseries toutes
-fraîches et plus beurrées qu'il n'est d'usage. Mais au goûter, il n'y
-eut encore que de la galette et du _tourton_, et le soir de même. D'un
-repas à l'autre je trouvais ça moins bon, et tous nous mangions avec un
-moindre appétit.
-
-Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain, qu'on nous ferait de la
-soupe, des haricots, quelque autre chose, quoi! Mais il fallut
-déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au
-four et je vis un nouveau stock de galettes et de _tourtons_ qu'on se
-préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit rien
-de plus. La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva que nous
-prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d'altérer. Pour
-mon compte je préférai m'abstenir à midi et partis le soir sans me
-mettre à table.
-
-Changeant de ferme le jour d'après, nous espérions tous en la fin de
-l'obsession. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi, avec
-un simple accompagnement de brioche au lieu de _tourton_. C'en était
-trop! Tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé,--du lait
-n'importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table
-avec sa terrine, non sans faire entendre qu'il lui semblait peu
-honorable de nous servir ce lait--nourriture commune. Il eut un tel
-succès pourtant qu'il en fallut trois terrines pour contenter tout le
-monde. Mais cette femme n'en tira nulle leçon profitable; au repas
-suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables
-galettes et des inévitables _tourtons_. Alors, sentant que j'allais
-tomber malade, je m'en fus dire à Fauconnet qu'il ne m'était pas
-possible de suivre plus longtemps la machine.
-
- * * * * *
-
-Les aliments de chez nous, la soupe à l'oignon, le pain de seigle et le
-fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure...
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Les coqs à l'engrais chantèrent un soir de décembre qu'il y avait de la
-neige et qu'il gelait ferme. C'était en fin de veillée, vers neuf
-heures; nous nous préparions à _user les draps_.
-
---Qu'est-ce qu'ils veulent annoncer, ces sales bêtes? fit Victoire tout
-de suite inquiète.
-
-Signe de malheur en effet que d'entendre chanter les coqs à partir du
-coucher du soleil et jusqu'à minuit,--période du repos et du silence.
-
-Cette infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle
-de la part de ces pauvres poulets à l'engrais qui, ne sortant jamais
-d'un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais
-nous étions troublés--pour avoir vu, enfants, se troubler nos proches en
-pareille occurrence. D'ailleurs, dans le grand calme de la nuit d'hiver,
-ces cocoricos avaient quelque chose de lugubre--d'autant plus qu'ils se
-multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d'autres des
-chaumières proches et des fermes lointaines. Ce fut pendant une
-demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui
-précèdent l'aube.
-
-La sérénade terminée, Victoire donna le sein à notre petit troisième qui
-avait juste deux mois. Mais elle n'était guère rassurée et, bien que se
-défendant d'avoir peur, elle tremblait encore quand elle se mit au lit.
-Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil fiévreux et il fut décidé que les
-malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.
-
- * * * * *
-
-Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes sortes de malheurs nous
-vinrent frapper. En prenant de l'âge, je me suis libéré d'une bonne
-partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de
-cela, j'ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le
-coucher du soleil.
-
-J'avais, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La
-meilleure de mes deux vaches s'étant détachée une nuit, avala goulûment
-un gros tubercule et s'étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur
-le dos, ballonnée, râlante. Un boucher, prévenu, m'en offrit trente
-francs; je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l'hiver...
-
-Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit
-Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette, une blouse.
-Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au
-surplus il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante
-livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de
-notre pauvre étranglée.
-
- * * * * *
-
-A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait
-en ville et s'était mise à faire du beurre. Or, il n'y avait pas moyen
-de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache.
-Nous passions des heures et des heures à la remuer dans la baratte ou
-_beurrier_; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le
-_batillon_: rien! Il m'arriva un soir de le manoeuvrer sans interruption
-de six heures à minuit; je parvins à prendre une suée terrible, à
-défoncer à demi la baratte, mais non à faire du beurre...
-
-Le père Viradon, le lendemain, m'assura que c'était un sort. Pareille
-mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un _défaiseux de sorts_
-lui avait donné les conseils suivants:
-
-«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l'Église et
-poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème;
-tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de
-minuit, en traînant au bout d'une corde de six pieds de long les chaînes
-d'attache des vaches; au douzième tour, s'arrêter net, faire quatre fois
-le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand
-galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
-
-«Couper à chaque bête un bouquet de poils de l'oreille, un du garrot, un
-de la queue, les tremper dans l'abreuvoir tous les jours de la semaine
-sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques
-et les faire brûler dans la cheminée sans être vu...»
-
---J'ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le
-_défaiseux_ a dû agir de son côté.
-
-Le fou rire me prit, malgré mes embêtements, en écoutant le bonhomme
-raconter d'un air convaincu les détails bizarres de la cérémonie. Il me
-semblait le voir dans la nuit tourner autour de son pot et entendre la
-_fretintaille_ de ses chaînes!
-
-Le _défaiseux_ était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de
-son talent, et le vieux voisin me conseillait d'avoir recours à lui. Je
-n'en fis rien cependant, n'ayant pas foi en ces stupidités.
-
-Mais la bourgeoise alla conter nos peines au curé. Il vint le lendemain,
-aspergea l'étable avec de l'eau bénite et nous dit de n'avoir nulle
-crainte des sorciers.
-
---Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise
-qualité et à ce qu'elle est dans un état de gestation avancée; améliorez
-sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de
-farineux et vous verrez que ça ira mieux.
-
-Grâce à ces bons avis, il nous devint possible de faire du beurre qui
-s'améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches
-fraîches vélières furent pâturer sur les Craux. Si l'on se rendait bien
-compte de tout on n'aurait pas souvent l'occasion de croire aux sorts.
-
- * * * * *
-
-Vers la fin de l'hiver nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette
-fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un
-rebouteux.
-
-Notre petit Charles fut pris soudain d'un mal de gorge à caractère
-grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque,
-puis râlante. Victoire le porta d'abord à la sage-femme, puis au
-médecin, et ça n'avait pas l'air d'aller mieux, au contraire.
-
-Or, il y avait sur le chemin d'Agonges un homme qui _barrait_ les maux
-de gorge d'enfants; on venait le trouver de toutes les communes du
-canton et même d'ailleurs; il sauvait, disait-on, les bébés désespérés
-par les docteurs. Au cours d'une veillée, l'état du petit parut
-tellement s'aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.
-
-Sa mère l'emmitoufla dans un vieux châle au creux d'un oreiller et je le
-pris ainsi sur mon bras; elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient
-dans le silence nocturne sur les chemins durcis par le grand gel. Triste
-promenade!
-
-Nous eûmes enfin la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui
-vint ouvrir après un moment, en caleçon et bonnet de coton. C'était un
-petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il
-marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant;
-il oignit son cou d'une sorte de pommade grise et lui souffla dans la
-bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange.
-J'étais impressionné; Victoire pleurait toujours silencieusement. Après
-qu'il eut fini, l'homme nous rassura:
-
---Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l'apporter,
-vous savez... Dès qu'il sera débarrassé, pour hâter sa guérison, vous
-irez faire brûler un cierge devant l'autel de la sainte Vierge.
-
-A notre demande de paiement, il répondit:
-
---Je ne prends rien aux pauvres gens... Mais voici un tronc où chacun
-met ce qu'il veut.
-
-Il désignait sur la cheminée une petite boîte carrée au couvercle percé
-d'une fente; j'y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets
-des deux aînés que nous avions laissés dormant dans la maison fermée.
-
-Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit
-des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout
-de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il n'y
-paraissait plus.
-
- * * * * *
-
-Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni
-dans l'autre, si cette guérison fut d'effet naturel ou si les simagrées
-du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très
-sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas encore aujourd'hui
-d'avoir recours à ces guérisseurs campagnards pour se faire _barrer_ le
-mal de dents, ou se faire _dire la prière_ à l'occasion d'une entorse ou
-d'une foulure. Et d'aucuns prétendent qu'ils en ont du soulagement.
-
-Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester
-perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se
-moquent. J'en suis encore là.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon
-beau-père m'ayant tiré à part sur la place de la Mairie où je causais
-avec d'autres, me proposa d'entrer comme métayer dans un domaine de
-Franchesse, sa commune d'origine. Il connaissait particulièrement le
-régisseur, un ami d'enfance.
-
-J'y songeais un peu, à prendre un domaine, ayant souvent réfléchi qu'en
-restant là il me faudrait placer mes petits dès qu'ils seraient en âge
-de pouvoir garder les bêtes,--éventualité malgré tout pénible. J'aurais
-préféré attendre encore quelques années, mais il me parut sage de ne pas
-manquer cette occasion.
-
- * * * * *
-
-Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc voir cette ferme, le père
-Giraud et moi. Située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres
-du chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie dépendait de la
-propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», du nom d'un petit château
-tout voisin qu'habitait ce Monsieur à la belle saison.
-
-La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le
-Plat-Mizot, la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas,--une locature qui
-s'appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du
-château.
-
-M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une
-grosse tête, encadrée d'un collier de barbe grisonnante; ses yeux
-saillants hors de l'orbite, lui faisaient constamment l'air étonné; sa
-lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents
-avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit
-visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu
-confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre et dans
-tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les
-conditions.
-
-Deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se
-contenterait de la moitié; les intérêts à cinq pour cent du reste
-s'ajouteraient aux quatre cents francs de l'impôt colonique annuel; pour
-l'amortissement, on retiendrait une part des bénéfices. J'aurais à faire
-tous les charrois commandés pour le château ou la propriété; et ma femme
-donnerait comme redevances six poulets, six chapons, vingt livres de
-beurre,--les dindes et les oies étant à moitié selon la règle. Le maître
-se réservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la
-porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au
-moins neuf mois d'avance.
-
-M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton de platitude exagérée, du
-propriétaire, qu'il appelait M. de la Buffère, ou, plus communément, M.
-Frédéric.
-
---M. Frédéric ne veut pas que les métayers s'adressent directement à
-lui; c'est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous
-jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu'on soit très respectueux, non
-seulement envers lui, mais aussi envers son personnel. C'est parce
-qu'ils ont mal répondu à Mlle Julie, la cuisinière, qu'il m'a fait
-donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas
-qu'on touche au gibier; s'il prenait quelqu'un à tirer au fusil ou à
-tendre des lacets, ce serait le départ certain. Lorsqu'il chasse, on
-doit s'abstenir de le gêner--même si cela entraîne une suspension de
-travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de
-bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter Mlle Julie.
-
-Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il nous avoua que Mlle
-Julie n'était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de
-M. Frédéric,--d'ailleurs célibataire. Donc urgence à ménager cette
-personne influente!
-
-Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Son régisseur, tout en le
-disant très bon, le présentait comme un vrai potentat autoritaire et
-capricieux en diable... Cela m'effrayait un peu.
-
-Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, à dessein surtout de
-connaître l'opinion de la bourgeoise qui s'ingéniait à jouer
-l'indifférence.
-
---Fais comme tu voudras, moi ça m'est bien égal.
-
-Elle était très en colère d'être encore enceinte; ça la rendait
-inabordable. Un jour, mon insistance lui arracha pourtant une manière
-d'assentiment:
-
---Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout...
-
---Mais toi, te plaît-il que je le prenne?
-
---Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs...
-
-Je l'aurais battue...
-
-Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable.
-
-Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Ma
-belle-mère put heureusement nous venir en aide à cette occasion.
-Victoire accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d'un petit
-garçon qui n'avait pas vécu, se trouvait bien fatiguée, bien faible
-encore,--dans les plus mauvaises conditions pour supporter les tracas
-d'un déménagement.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Notre maison avait deux pièces d'égales dimensions qu'une porte
-intérieure reliait: la cuisine et la chambre. L'une et l'autre ouvraient
-de plein pied sur la cour par de grosses portes ogivales, noircies par
-les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte
-de béton avait été fait jadis, dégradé maintenant sous l'effet du
-balayage; il n'en restait qu'une armée de cailloux pointus montrant leur
-nez d'un bout à l'autre de la pièce. La chambre, moins favorisée, s'en
-tenait au sol primitif, affaissé au milieu, bossue sous les meubles,
-semé de mamelons et de trous. Le plafond appareillait l'appartement,--un
-plancher bas, délabré, soutenu par de grosses solives très rapprochées,
-et par une poutre énorme étayée d'un poteau vertical. Des grains de blé,
-des grains d'avoine, s'échappant de la provision du grenier, passaient
-fréquemment entre les planches disjointes, et les rats en faisaient des
-réserves sur les poutres. Un jour avare pénétrait par d'étroites
-fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, quand la température ne
-permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine
-à y voir en plein midi.
-
-Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses
-besognes. Il y avait, à gauche de l'entrée, la maie à pétrir et,
-au-dessus, le _tourtier_ avec ses arceaux de bois où l'on plaçait les
-grosses miches de la fournée; il y avait, à droite, un coffre pour le
-linge sale, un deuxième coffre, une vieille commode; au milieu trônait
-la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d'occasion,
-flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures
-des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge à boîte rouge
-entre deux lits: le nôtre, dans le coin le plus rapproché du foyer comme
-il est d'usage, et, de l'autre côté, celui de la servante. A gauche,
-dans le mur du pignon, la cheminée saillait large et haute avec,
-au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre était moins
-enfumée, plus propre mais pourrie d'humidité,--les solives couvertes de
-moisissures blanches; ma femme y avait fait placer son armoire, le lit
-des gamins et celui des domestiques.
-
- * * * * *
-
-La maison faisait face _aux neuf heures_, mais le soleil n'en éclairait
-que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la
-grange et des étables établies en avant, à une quinzaine de mètres tout
-au plus. Dans l'intervalle, les égouts formaient une mare stagnante et
-noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages
-jusqu'aux gelées d'hiver. On plaçait à proximité le fumier des moutons
-utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet
-espace, une auge de bois longue et peu profonde pour le repas des
-cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux
-pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au
-repos s'y voyaient souvent, et aussi de menus outils, des aiguillons et
-des triques.
-
-La ferme étant située sur la partie montante du vallon, à bonne
-altitude, nous avions du haut de l'escalier du grenier, au pignon droit
-de la maison, une vue magnifique. Ce vallon, tel un amphithéâtre géant,
-englobait une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et
-d'Ygrande. Aux parties supérieures de ses ondulations s'étendaient comme
-étoffes déroulées des champs verts, roux ou grisâtres; d'autres se
-montraient à demi, juste de quoi se laisser deviner en guéret, en chaume
-ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces
-entièrement dissimulées dont on ne distinguait que les arbres espacés de
-loin en loin dans les bouchures. A l'extrémité d'un grand pré tout en
-longueur se haussait le losange mystérieux d'un taillis déjà vaste. Des
-lignes de peupliers géants s'apercevaient en quelques endroits. Et, de
-loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres,
-émergeaient les bâtiments écrasés d'une chaumière ou d'une ferme:
-Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près;
-la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas voisinant un peu plus
-loin,--puis d'autres dont je savais les noms,--puis d'autres, très
-éloignés, dont je ne savais rien,--et enfin, à l'autre extrémité du
-vallon, le petit bourg de Saint-Aubin, tassement d'une vingtaine de
-maisons. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre de
-Gros-Bois; et, à de certains jours très clairs, au delà bien d'autres
-vallons, bien d'autres villages, au delà de toutes distances connues, on
-apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une
-ligne de pics,--qu'on disait appartenir aux montagnes d'Auvergne.
-
-En arrière de notre maison, une vallée étroite aux prairies fertiles
-précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, avec
-son minuscule clocher carré.
-
- * * * * *
-
-Les premiers jours de notre installation, ces paysages m'apparurent par
-bribes, ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor
-hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou
-pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil
-avec les fioritures de leurs arbres-squelettes,--puis tout blancs sous
-la neige, déguisés comme pour une mascarade. Je les vis s'éveiller
-frissonnants aux brises attiédies d'avril, étaler peu à peu toutes leurs
-magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. Je les vis au grand
-soleil de l'été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans
-les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu'un qui a bien
-sommeil. Je les vis à l'époque où les feuilles prennent ces tons roux
-qui sont pour elles le temps des cheveux blancs--précédant de peu de
-jours leur contact avec la terre d'où tout vient et où tout retourne...
-Je les vis s'éclairer gais et pimpants sous les aubes douces et
-s'enténébrer lentement dans la pourpre des beaux soirs. Je les vis
-enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux
-des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je
-pas dit:
-
-«Il y a des gens qui voyagent, qui s'en vont bien loin par ambition,
-nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu'on les y
-force; ils ont la faculté de s'extasier devant des paysages offrant tous
-les contrastes. Mais combien d'autres ne voient jamais que les mêmes!
-Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme
-celui-ci,--et même dans une seule des ondulations, dans un seul des
-replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi,
-aimé, souffert, dans chacune des habitations qu'il m'est donné de voir
-de mon grenier, ou dans celles qui les ont précédées sur l'étendue de
-cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu'à l'un des points
-où le ciel s'abaisse!»
-
-Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux
-cantons de Souvigny et de Bourbon. J'en vins à trouver du charme aux
-décors variés de mon paysage familier. J'éprouvais même une certaine
-fierté d'avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les
-habitants des parties basses.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Vers l'époque de la Saint-Jean le propriétaire vint s'installer en son
-castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa
-première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour
-le souper. M. Parent l'accompagnait. Je sortis du banc, me portai à leur
-rencontre. M. Gorlier me toisa.
-
---C'est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
-
---Oui, Monsieur Frédéric, c'est lui.
-
---Il est bien jeune... La femme?
-
---C'est moi, Monsieur, s'empressa Victoire.
-
---Ah!... Vous n'avez pas l'air très robuste?
-
---C'est qu'elle a trois petits enfants! reprit M. Parent, d'une voix
-craintive.
-
-M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous
-questionna sur nos origines. Nous étions fort troublés l'un et l'autre
-en présence de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant
-rabattu les oreilles. Il s'en fâcha d'un ton amical.
-
---N'ayez pas peur, diable, je ne mange personne... Parent m'a dit que
-vous étiez animés d'excellentes intentions et que vous travailliez bien.
-Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et
-travailler, c'est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par
-exemple, ne m'embêtez jamais pour les réparations; j'ai pour principe de
-n'en pas faire... Et maintenant, bonsoir! Allez dormir, mes braves!
-
-Il parlait d'une voix lente en grasseyant un peu, avec un clignotement
-de ses petits yeux gris; sa barbe, courte mais épaisse restait très
-noire, comme la chevelure, bien qu'il eût dépassé la soixantaine;--j'ai
-su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait! Physionomie
-maussade et ennuyée malgré les apparences de bonne santé, les joues
-roses et pleines d'homme bien nourri. Ceux qui ont joui de tous les
-plaisirs ont rarement l'air heureux.
-
-M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit aux champs.
-Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux,
-puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d'ailleurs, il ne fut poli
-comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde
-et, comme il n'avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il
-appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose».
-
---Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous
-prendrons prochainement deux des poulets de la redevance...
-
-Mlle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau
-blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux
-poulets-là, que ma femme engraissait à dessein depuis plusieurs
-semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite.
-
---Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent
-parfaits; le coq surtout est vraiment superbe.
-
---Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, «je voudrais bien que ce soit mon
-ventre qui lui serve de cimetière».
-
-La grosse remarqua le mot.
-
---Comment avez-vous dit? reprit-elle.
-
-Je craignis que cela ne lui ait déplu.
-
---Allons, répétez, voyons!
-
---Mademoiselle, j'ai dit qu'à ce coq-là «mon ventre servirait bien de
-cimetière». C'est une blague du pays que j'ai citée en manière de
-plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher; je sais bien que les
-poulets ne sont pas faits pour moi...
-
-Mlle Julie partit d'un franc éclat de rire:
-
---Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d'autres
-qu'il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l'avais entendu.
-
-Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui me dit, à sa première
-visite:
-
---Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement
-mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de
-trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mlle Julie,
-l'autre jour, à propos des coqs.
-
-Plusieurs fois en effet, dans le courant du mois d'août, il amena ces
-deux Messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes, le soir, à l'heure de
-la soupe, s'asseyaient perpendiculairement à la table et nous disaient à
-chaque fois:
-
---Causez, mes braves, ne faites pas attention à nous!
-
-Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils
-nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la
-chambre, avaient la ressource de s'esquiver sitôt le repas fini; moi, il
-me fallait demeurer jusqu'à dix et quelquefois onze heures--et ma femme
-et la servante aussi, par ricochet. Peu leur importait, à eux, de se
-coucher tard, ils avaient la faculté de se lever de même! Mais que j'aie
-dormi ou non il me fallait être debout le lendemain à quatre heures,
-comme de coutume. Et qu'avaient-ils à venir flânocher ainsi dans notre
-maison--pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses naïves et
-maladroites? Quand j'énonçais quelque formule particulièrement amusante,
-M. Decaumont tirait son carnet.
-
---Je note! je note! J'utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon
-prochain roman!
-
-Je me hasardai à demander un jour à Mlle Julie pourquoi M. Decaumont
-écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle
-me dit que c'était un grand homme, un homme célèbre qui s'occupait à
-faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à
-figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient
-sur les épaules!
-
---Ah! c'est fait comme ça, un homme célèbre? m'étonnai-je en toute
-simplicité.
-
-Et Mlle Julie riant de bon coeur:
-
---Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses
-capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou
-que pour un savant; et il s'amuse de tout, ainsi qu'un enfant!
-
-Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d'agir de ce faiseur de
-livres... Je lui en voulais d'inscrire mes réponses pour les publier,
-pour que d'autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour.
-Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je
-parlais comme on m'avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans
-doute jusqu'à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science
-des belles phrases. Moi, j'avais fait autre chose pendant ce temps-là.
-Et, à l'heure actuelle, j'employais ailleurs et aussi utilement que lui
-mes facultés,--car, de faire venir le pain, c'est bien aussi nécessaire
-que d'écrire des livres, je suppose! Ah! si je l'avais vu à l'oeuvre
-avec moi, l'homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois
-bien qu'à mon tour j'aurais eu la place de rire! J'ai fait souvent ce
-souhait d'avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail
-des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Je n'étais pas le seul, d'ailleurs, à servir de cible aux risées du
-maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait
-pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud
-incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande
-bouche édentée qui s'ouvrait à tout propos pour un gros rire bruyant, et
-avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d'un oeil quand on lui
-parlait. De plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le coup» avec
-une facilité étonnante. Enfin il avait encore cette particularité
-d'aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un
-autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une
-énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se
-régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d'heure, le bourgeois
-le venait rejoindre.
-
---As-tu bien mangé, Primaud?
-
---Oh! oui, Monsieur Frédéric!
-
---Mais un gros morceau reste encore sur le plat; il ne faut pas le
-laisser, voyons... Tiens, je sais que tu es de force à l'engloutir.
-
-Et il le lui mettait sur son assiette.
-
---C'est trop, Monsieur Frédéric, j'ai le ventre plein, je ne peux
-plus...
-
---Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est sans doute que tu as soif;
-Julie, donne-lui donc un verre de vin.
-
-Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent, il
-entrait à la maison ou venait me voir aux étables:
-
---Tiennon, je viens encore de faire un bon repas.
-
---Ah! tant mieux! répondais-je, c'est toujours ça d'attrapé... Je parie
-que vous avez mangé du lard à volonté?
-
---Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu
-et qu'il m'en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous
-comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a fait donner du
-vin...
-
-Il faisait grand cas de cette attention délicate--sans l'idée jamais de
-voir là quelque chose de blessant pour sa dignité d'homme. Peut-être
-même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que
-laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du
-lard. Il rentrait chez lui enchanté.
-
- * * * * *
-
-Nous l'étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute,
-Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui
-tous renseignements sur les gens de ses domaines et sur les habitants de
-la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet s'était fait nommer
-empereur, deux hommes de Franchesse, classés comme «rouges», avaient été
-expédiés à Cayenne sur l'initiative de notre maître, disait-on,--et à la
-suite des bavardages inconscients du _mangeux_ de lard. Vraiment, le
-bourgeois ne me semblait pas excusable d'employer de tels moyens pour se
-renseigner, et d'user de son influence ensuite pour faire du mal aux
-gens de son pays!
-
-Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je ne lui dis plus que
-ce qu'il n'y avait nulle raison de tenir caché.
-
- * * * * *
-
-A cette époque déjà, on appelait Primaud «le _mangeux_ de lard». Il est
-mort depuis longtemps; mais l'épithète lui a survécu, est devenue
-légendaire. Si bien qu'à Franchesse, on dit encore à présent de
-quelqu'un qui raffole du lard: «C'est un vrai Primaud!»
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Je trouvais du charme à ma vie fatigante et laborieuse. Chef de ferme,
-je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais
-j'étais fier de m'asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche
-dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque
-repas; et fier aussi d'avoir, au cercle de la veillée, la place du coin,
-la place d'honneur!
-
-En été, présent dès le petit jour au travail, j'avais auparavant
-distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons;
-j'étais passé voir les boeufs au pâturage.
-
-Je prenais la tête de l'équipe et puis dire, sans me vanter, que les
-autres n'avaient pas à s'amuser pour me suivre.
-
-Mon premier valet, un garçon de vingt ans passé nommé Auguste,--nous
-disions Guste,--robuste, courageux, besognait aussi dur que moi. Le
-second était un gamin d'une quinzaine d'années, mi-pâtre,
-mi-travailleur. J'engageais en plus un journalier pour les foins et
-moissons. Ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà
-âgé, ayant l'expérience de l'ouvrage, mais très bavard et un peu
-_tason_,--c'est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des
-histoires à raconter et je crus m'apercevoir que, sous couleur de nous
-intéresser, il cherchait à faire ralentir l'allure de la besogne, pour
-prendre un peu de bon temps.
-
-Un jour, d'accord avec le Guste, je résolus d'aller plus vite encore que
-de coutume, de façon à ce qu'il n'ait pas le loisir de parler. Quand
-nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon dut avoir le
-grand désir d'une trêve.
-
---Si nous allions de ce train-là jusqu'à midi, fit-il, nous en
-abatterions un sacré morceau!
-
---Si le maître veut, nous allons essayer, dit le Guste.
-
-Et Forichon de reprendre:
-
---Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça
-trois jours de suite. Le grand Pierre allait en tête; il aiguise bien,
-l'animal, et dame, il filait... Son beau-frère n'arrivait plus à le
-suivre. Le grand s'étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se
-fâcher,--prêts à se battre même. D'ailleurs ils s'en voulaient déjà
-depuis longtemps. Moi, j'étais bien au courant des dessous de
-l'affaire...
-
-Il croyait que pour en savoir davantage, j'allais m'appuyer un peu sur
-le manche de mon «dard». Mais, sans lui prêter attention, je continuai à
-faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et
-moi, il se trouva un peu en retard.
-
---Sacrée misère! fit-il, j'ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon
-taillant. J'ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement
-qu'on était obligé de battre les _dailles_ au premier déjeuner...
-
-Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l'écoutions plus, que
-nous étions déjà loin. D'un andain à l'autre, son retard s'accusa. Il y
-avait un passage d'herbe dure, où l'obligation d'aiguiser souvent
-forçait à ralentir. Alors Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait
-juste à la partie défavorable quand nous retrouvions, nous, l'herbe
-tendre; nous filions vite pendant qu'il s'escrimait, impuissant à
-conserver son gain de distance.
-
-La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans
-préalablement s'être remis à niveau. Lorsqu'il nous rejoignit haletant,
-ruisselant, la chemise détrempée, nous nous levions pour repartir. Alors
-dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre
-son andain en même temps que nous. Nous dûmes l'attendre pour qu'il
-consentît à manger--bien que le Guste eût méchamment souhaité le
-contraire...
-
-Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de
-sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant
-allusion à l'incident:
-
---Ma _daille_ n'est pas de ces meilleures; si j'avais eu celle que j'ai
-cassée il y a deux ans, vous ne m'auriez pas laissé, bien sûr!
-
- * * * * *
-
-Mais les choses n'allaient pas toujours de cette façon. Souventes fois,
-je les sentais tous alliés, le Guste, Forichon, le gamin, la servante;
-leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l'hostilité: j'étais
-le maître ennemi... Les jours de grande chaleur surtout, après le repas
-de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu
-faire la sieste. J'étais exténué, accablé autant qu'eux; moi aussi,
-j'aurais aimé me reposer! Mais je réagissais violemment et cherchais des
-mots pour les entraîner:
-
---Hardi! les gas! dépêchons-nous d'aller charger; le temps est à
-l'orage; notre foin va mouiller...
-
-Ou bien je les prenais par l'amour-propre:
-
---Nous allons pourtant finir les derniers. Ceux de Baluftière, ceux de
-Praulière sont plus avancés que nous, et pour arriver en même temps que
-ceux du Plat-Mizot, nous avons besoin d'en mettre...
-
-Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager de gros
-blasphèmes:
-
---Bon Dieu de bon Dieu! ce n'est quand même pas faisable de travailler
-par des chaleurs pareilles; il n'y a pas d'animaux qui résisteraient...
-
-Forichon disait:
-
---Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c'est pire
-que là!
-
-Reprise l'oeuvre, je m'efforçais de les remonter en leur racontant
-quelques bêtises,--des histoires salées dont rougissait la servante. Eux
-de rire et d'en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le
-travail se faisait... Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même,
-c'est encore le meilleur moyen d'obtenir beaucoup des autres.
-
-Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de foin ou de moisson,
-par les après-midi torrides, d'apercevoir M. Frédéric et ses amis
-installés dans un bosquet du parc, autour d'une petite table garnie de
-boissons fraîches.
-
---Ce qu'ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste
-qui, en dehors de leur présence immédiate, n'avait nul respect.
-
-Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses que méprisait
-mon silence. Même je m'efforçais de les calmer quand ils allaient trop
-loin. Le pauvre _laboureux_, placé entre l'enclume et le marteau, doit
-savoir être diplomate à l'occasion!
-
- * * * * *
-
-Se démener sans trêve de l'aube au soir, se hâter de finir un travail
-pour en recommencer bien vite un autre qui est en retard, dormir cinq ou
-six heures seulement d'un sommeil léger coupé d'inquiétudes, c'est un
-régime qui n'engraisse pas, mais d'où l'ennui est banni. Ce régime était
-le mien six mois chaque année. Car, après la rentrée des récoltes,
-venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de
-presse aussi--et, jusqu'aux environs de la Saint-Martin, je continuais à
-me lever dès quatre heures.
-
-Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du
-domaine sur la partie montante du vallon; dans nos champs en côte
-l'argile rouge dominait, mêlé de pierres. Nos pauvres boeufs se levaient
-bien à regret quand nous les allions quérir dans le Grand Pré, leur
-pâture habituelle en septembre. Nous les trouvions presque toujours
-couchés sous le même vieux chêne à la ramure étendue,--masses blanches
-dans la grisaille de la petite aurore,--et il fallait leur donner de
-grands coups d'aiguillon pour les mettre en mouvement.
-
---Allez, allez, rossards!
-
-Ça les peinait beaucoup... Le pâturage possédait une bonne source,
-l'ombre des bouchures était épaisse et fraîche--et l'herbe si tendre! Il
-m'en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug,
-les obliger à tirer, à plein effort, la charrue dans les guérets
-montueux. J'éprouvais parfois le besoin de m'en excuser:
-
---C'est embêtant bien sûr, mais puisqu'il le faut... Moi aussi, mes
-vieux, je préférerais me reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc
-de bon coeur!
-
- * * * * *
-
-Ils avaient, comme leur maître, du bon temps pendant les mois d'hiver.
-Novembre venu, je ne me levais qu'à cinq heures; je me couchais à huit.
-
-Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons.
-A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il
-convenait de le ménager, le fourrage, sans réduire trop la ration des
-bêtes à l'engrais, des vaches fraîches vêlières, des génisses à vendre
-au printemps, des boeufs de travail... Je me chargeais seul de la
-distribution à toutes les bêtes et toisais souvent mon fenil, prenant
-des points de repère, sacrifiant telle partie jusqu'à telle fin de mois.
-Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une
-bonne dose de paille, et encore je tremblais tout l'hiver, voyant comme
-ça diminuait vite, de la crainte d'être à la misère en fin de saison...
-C'est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage
-pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l'année est bien compromis!
-
-Les jours de sortie, je m'abstenais le plus possible d'aller à
-l'auberge, sachant qu'on court grand risque de se mettre en retard
-lorsqu'on est pris à causer avec les autres. Et les souvenirs souvent
-évoqués des faiblesses de mon père, de cette rixe de Saint-Menoux qui
-m'avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte
-salutaire.
-
-Ma seule passion était la prise. Il me fallait déjà, lors de notre
-installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j'en
-vins progressivement à monter jusqu'à dix sous. En labourant, quand
-j'arrivais au bout d'une raie, le temps d'examiner le sillon nouveau
-afin d'en voir les courbes, machinalement, je tirais ma tabatière;--en
-fauchant, après chaque andain, crac, une prise;--en sarclant, quand je
-m'arrêtais un instant pour souffler, ma main se glissait à la recherche
-de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose.
-Longs et tristes jours que ceux où la provision s'épuisait! Il me
-prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais
-pas une bonne place...
-
-Mais la satisfaction intime liée à mon oeuvre était à coup sûr le
-meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler les prés
-reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance
-des céréales, des pommes de terre; juger que les cochons profitaient,
-que les moutons prenaient de l'embonpoint, que les vaches avaient de
-bons veaux; voir les génisses se développer normalement, devenir belles;
-conserver les boeufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir
-bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d'eux
-quand j'allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois
-pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre:
-mon bonheur était là! Il ne faut pas croire que je visais uniquement le
-résultat pratique, le bénéfice légitime qui m'en devait revenir: non! Il
-y avait dans l'affaire une part d'orgueil désintéressé.
-
-Quand ceux de Baluftière, de Praulière ou du Plat-Mizot venaient veiller
-chez nous, la visite aux étables s'imposait et je jouissais de me sentir
-jalousé à cause du bon état de mon cheptel.
-
-De même aux foires, si des étrangers, remarquant mes bêtes parmi celles
-des six domaines, m'en faisaient compliment. Je répondais aux éloges
-avec une fausse modestie, de façon à me faire valoir davantage:
-
---Ce n'est pas qu'ils ont eu trop de repos, mes pauvres boeufs; jusqu'à
-la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est
-difficile d'en faire moins: deux sacs de farine d'orge et trois cents
-livres de tourteaux.
-
---Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien! faisaient
-les autres, incrédules. De fait, souvent, je mentais un peu...
-
- * * * * *
-
-Ainsi s'affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m'avait
-rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en
-présence de deux ou trois gros bonnets:
-
---Le meilleur de mes _laboureux_, c'est Tiennon, de la Creuserie; il
-fait bien valoir et, pour les bêtes, c'est un soigneur comme il y en a
-peu...
-
-Hommage dont je n'étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au
-cours des pansages surtout, faisait se précipiter sous ma blouse
-graisseuse le tic-tac ému de mon coeur. L'impression des généraux qu'on
-encense après une guerre heureuse n'est sans doute pas très différente.
-Et ma satisfaction, après tout, n'était-elle pas aussi légitime que la
-leur et moins propre à inspirer du remords ensuite--qui avait sa source
-dans mon seul effort et non dans un sacrifice de vies humaines?
-
- * * * * *
-
-D'autres fois, durant les séances de travail aux champs, aux saisons
-intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise,
-caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de
-lointain, des arômes d'infini, des souffles sains dispensateurs de
-robustesse, je ressentais ce même sentiment d'orgueil satisfait
-confinant au plein bonheur. Ce m'était une jouissance de vivre en
-contact avec le sol, avec l'air et le vent; je plaignais les
-boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs
-d'une même pièce, et les ouvriers d'industrie emprisonnés dans des
-ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la
-terre. J'oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de
-mon royaume et je trouvais la vie belle.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Victoire souffrait souvent de l'estomac et aussi de névralgies très
-douloureuses qui l'obligeaient à garder plusieurs jours de suite un
-mouchoir en bandeau autour de la tête,--sous lequel s'amenuisait encore
-son pauvre visage tiré, minci, vieilli, aux yeux toujours cernés. Cela
-n'était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile.
-Elle vivait dans un état d'agacement perpétuel, broyant du noir,
-s'exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur
-les ennuis en perspective.
-
---Il va falloir du pain jeudi; le même jour nous aurons à battre le
-beurre et à plumer les oies; jamais nous n'en pourrons voir le bout!
-
-Ou bien:
-
---Il devient indispensable de faire la lessive; nous n'avons plus de
-linge. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c'est
-ennuyeux!
-
-Elle se lamentait de même si l'un des enfants souffrait, si les récoltes
-s'annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin
-manquait de légumes et si les vaches diminuaient de lait. Aux repas,
-elle ne se mettait jamais à table--s'occupant à cuisiner, à surveiller,
-à servir les petits.
-
---Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je
-parfois.
-
---Oh! pour ce qu'il me faut!
-
-Elle se contentait d'avaler en circulant un peu de soupe claire. Par
-comparaison j'avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où
-«ça la tenait dans l'estomac», elle _levait les gognes_[5] tout à fait,
-disant n'avoir envie de rien. Je l'engageais à se préparer un peu de
-soupe meilleure, ou bien un oeuf à la coque. Mais elle prélevait
-seulement une tasse de bouillon dans la soupière commune.
-
- [5] Expression bourbonnaise s'appliquant aux personnes tristes,
- dégoûtées, malades.
-
-Encore que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, le
-rôle de Victoire restait très chargé. Les enfants, la basse-cour, les
-repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la
-préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi fatiguer une
-plus robuste qu'elle. Intelligente, elle savait tirer le meilleur parti
-de toutes ses denrées vendues au marché de Bourbon chaque samedi.
-Économe, elle rabrouait souvent la servante coupable de ménager trop peu
-le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes la pauvre fille
-n'avait pas toutes ses aises.
-
-Il arriva même que notre maison fût un peu décriée... On se plaignait de
-mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée.
-Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se
-louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au prix fort.
-
-Les petits avaient rarement à souffrir de la mauvaise humeur de leur
-mère. Parfois insupportables, ils achevaient, aux mauvais jours, de lui
-casser la tête, mais elle ne les battait jamais.
-
-Pour mon compte, je n'avais guère le loisir de m'occuper d'eux; c'est à
-peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter
-sur mes genoux; mais je m'abstins toujours de les brutaliser. S'ils ne
-furent pas, en raison de notre vie laborieuse, caressés, cajolés,
-mignotés comme d'aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochés... Et je
-crois qu'ils nous aimaient vraiment...
-
- * * * * *
-
-Quand quelques-uns de nos parents venaient nous faire visite, Victoire
-s'efforçait à l'amabilité. En dehors de la fête patronale, le fait se
-produisait assez peu,--car on ne considérait pas comme étranger le père
-Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes
-apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé; un
-papier officiel venait de lui apprendre la mort de son fils, le soldat
-d'Afrique, qu'une mauvaise fièvre avait tué, quelques mois avant
-l'expiration de son deuxième congé,--c'est-à-dire de sa rentrée en
-France avec une place.
-
-Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle
-nous prier à leurs noces. On faisait à chaque fois, selon l'usage,
-quelques préparatifs pour les recevoir.
-
-Au jour du mariage je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux.
-Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il
-m'arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de
-chanter, de danser comme les jeunes!
-
- * * * * *
-
-Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire
-un tour au pays après dix ans d'absence. Ils se présentèrent chez nous,
-un soir, à l'improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise.
-J'eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau
-qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses
-beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d'autrefois. Leur
-petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il n'eût
-demandé qu'à prendre contact avec notre Jean, notre Charles et notre
-Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers,
-demeurèrent à l'écart, sournois et taciturnes.
-
-Je passai une bonne soirée à causer, à _jarjoter_ comme on dit, avec ma
-soeur et mon beau-frère. On les retint à coucher, mais ils partirent
-dans la journée du lendemain. N'ayant qu'un congé de quinze jours, et
-tenant à voir les deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans
-chaque maison.
-
-Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait épousé la
-soeur aînée de Victoire. C'était un homme entre deux âges, assez
-corpulent, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la voix rauque,
-la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par
-l'alcool,--et l'idée de la mort le hantait souvent.
-
---Dans notre métier, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui
-vivent jusqu'à cinquante. Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit
-par la racine!
-
-Mais il tenait à jouir de son reste,--exigeant une bonne cuisine, de la
-viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l'empêchait pas de dépenser
-beaucoup hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la chopine ou
-l'apéritif le soir--sans parler de grosses «bombes» les jours de paie,
-les jours de fête. Aussi les ressources n'abondaient-elles jamais. Il y
-avait des périodes où le boulanger, le boucher, l'épicier ne voulaient
-plus rien donner à crédit; alors, il entrait dans des colères
-épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus
-vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l'âge, avait
-une expression craintive et résignée qui faisait peine. Les enfants: de
-petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
-
-Ma bourgeoise, à qui sa soeur avait fait souvent des confidences,
-n'ignorait rien des dessous du ménage; elle mettait cependant les petits
-plats dans les grands, se donnait tout le mal possible pour satisfaire
-son beau-frère. Nous ne sympathisions guère. Il affectait de mépriser la
-culture. J'ignorais tout des choses de son métier, et ses blagues à
-l'emporte-pièce me déroutaient... D'où une gêne pesante--et mon grand
-contentement de le voir s'en aller.
-
-Les jours suivants, la patronne se montrait plus grincheuse encore que
-de coutume,--en rançon de ses efforts antérieurs d'amabilité. Nous
-gagnions tous à ce que les visites soient rares.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-C'est bon pour les riches, c'est bon pour ceux qui ont du temps à
-perdre, de songer aux intrigues amoureuses. Avec une vie remplie comme
-l'était la mienne le diable ne peut guère tenter!
-
-La chose arriva cependant la cinquième année de mon séjour à la
-Creuserie,--tout à fait par hasard il est vrai.
-
-Ma femme, en raison de son état maladif, était bien détachée des
-plaisirs d'amour. Je n'osais m'approcher d'elle, certain d'être mal
-reçu. Et cela contribuait encore à refroidir nos relations. Néanmoins,
-je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
-
-A la maison même, j'aurais pu sans doute trouver l'occasion avec nos
-servantes, dont quelques-unes n'eussent pas été, je pense, aussi
-farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais dans ces
-conditions, l'histoire finit toujours par être découverte; il en résulte
-des brouilles difficiles à raccommoder et c'est d'un exemple déplorable
-pour les enfants.
-
- * * * * *
-
-Donc vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je
-profitai de la période d'accalmie, entre foins et moisson, pour herser
-nos guérets. J'étais, ce matin-là, dans un champ assez éloigné de chez
-nous, à droite du chemin de Bourbon à Franchesse, à proximité de la
-petite locature des Fouinats.
-
-Victoire m'ayant envoyé à déjeuner par la servante, j'arrêtai mes boeufs
-à l'ombre d'un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j'apercevais
-les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des
-plantes vertes. Le locataire travaillait toujours au loin dans les
-fermes; sa femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée
-quelquefois; ils n'avaient pas d'enfants.
-
-Or, le soleil était chaud et la soupe un peu salée... Après avoir mangé,
-la soif me prit et l'idée me vint, tout naturellement, d'aller demander
-à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l'avoir entendu
-appeler ses poules. Mes boeufs ruminaient tranquilles; je décrochai, par
-mesure de prudence, la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai
-vers la maison.
-
-La Marianne, vêtue seulement d'un jupon court et d'une chemise,
-procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses
-cheveux défaits, dans lesquels se jouait un rayon de soleil; ils me
-semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d'une auréole, comme on
-en voit aux saintes des images ou des vitraux. Sa figure, quoique brunie
-par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et
-pleines, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices,
-au-dessus de l'échancrure de la chemise.
-
-Je sentis dès l'abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
-
---Bonjour, Marianne; je vous dérange? fis-je en entrant.
-
-Elle tourna à demi la tête:
-
---Ah, c'est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue...
-
---Vous êtes chez vous: c'est bien le moins que vous ayez la liberté de
-vous mettre à l'aise... Je venais vous demander à boire.
-
---C'est bien facile.
-
-Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur
-le dressoir un grand pichet de terre jaune qu'elle remplit au seau,
-derrière la porte, et me le tendit. Je la dissuadai d'aller chercher un
-verre, et bus à la régalade presque toute l'eau du pichet.
-
---Vous aviez donc bien soif? dit la Marianne en souriant dans sa toison
-défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez
-vous.
-
---C'est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez bien que le
-changement...
-
-Elle comprit l'allusion: ses joues se colorèrent et son sourire se fit
-moqueur.
-
---Ça dépend... Il y a des choses qui ont toujours le même goût!
-fit-elle.
-
---Vous le savez par expérience? demandai-je malicieusement.
-
-Et comme elle ne s'éloignait pas, je plongeai l'une de mes mains dans le
-flot d'or de ses cheveux dénoués, alors que l'autre allait se perdre
-dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!
-
-La Marianne n'eut aucune révolte; il me sembla même qu'elle provoquait
-mes caresses. Et nous allâmes jusqu'au bout de la faute...
-
-Je sortis plutôt troublé, m'attendant presque au reproche ironique de la
-nature entière. Mais le soleil brillait comme avant; mon guéret avait la
-même teinte rougeâtre d'argile lavé; les cailles chantaient de même dans
-les blés jaunissants; les hirondelles et les bergeronnettes voletaient
-autour de moi comme si rien d'anormal ne s'était passé... Et rentrant à
-la ferme, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les
-façons d'être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des
-domestiques,--non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans
-l'après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l'acte
-irrémédiable.
-
- * * * * *
-
-Mes relations avec cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois,
-plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le
-souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il
-fallait donc que j'aie des motifs pour aller seul du côté des Fouinats,
-soit à l'occasion d'un travail, soit pour visiter les bêtes au pâturage.
-Il y avait des périodes où, les bons prétextes difficiles à trouver, je
-restais plusieurs semaines sans la voir.
-
-Hélas! on a beau être prudent: à la campagne il faut peu de chose pour
-provoquer des clabauderies... La Marianne ne me demandait jamais
-d'argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement je lui
-permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d'alentour, d'y
-prendre de l'herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux
-volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux
-emblavures. Les domestiques, les voisins s'intriguèrent de cette
-tolérance. Je dus être guetté; on s'aperçut que je faisais des haltes à
-la maison;--et de jaser...
-
-M. Parent, l'année suivante, donna congé aux gens de la locature qui
-s'en allèrent du côté de Limoise. Ainsi finirent nos amours--dont
-Victoire ne sut jamais rien, j'imagine.
-
-Son père, par contre, m'avait fait un jour, confidentiellement, des
-remontrances assez sévères, accueillies en toute humilité...
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Quelques-uns des progrès du siècle arrivaient jusqu'à nous, malgré que,
-chacun dans leur sphère d'action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme,
-fissent tout leur possible pour se mettre en travers.
-
-Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg, les plus
-huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi
-quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout
-les petits des métayers du maire.
-
-J'aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour être à même
-ensuite de tenir nos comptes. M. Gorlier étant conseiller municipal et
-ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu'il félicitait
-le petit Jean sur sa bonne mine:
-
---Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d'école.
-
-Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer
-et répondit:
-
---L'école! l'école!... Et pourquoi faire, sacre-bleu? Tu n'y es pas
-allé, toi, à l'école; ça ne t'empêche pas de manger du pain! Mets donc
-ton gamin de bonne heure au travail; il s'en portera mieux et toi aussi.
-
---Pourtant, Monsieur Frédéric, ça lui rendrait service de savoir un peu
-lire, écrire et compter. Pour qu'il soit moins bête que moi, je
-tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant
-l'hiver...
-
---Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et
-compter? L'instruction, c'est bon pour ceux qui ont du temps à perdre.
-Mais toi tu passes bien tes journées sans lire, n'est-ce pas? Tes
-enfants feront de même, voilà tout... D'ailleurs, une année d'école
-coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu
-ne pourras guère te dispenser d'y envoyer les autres; il t'en faudra de
-l'argent!
-
---Monsieur Frédéric, vous pourriez peut-être m'obtenir une place
-gratuite...
-
---Une place gratuite! Le nombre en est très limité des places gratuites;
-il y a toujours dix demandes pour chacune. N'y compte pas, Chose, n'y
-compte pas... Et je te répète qu'il vaut mieux mettre ton gas à garder
-les cochons que de l'envoyer à l'école.
-
-Le bourgeois bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient
-de l'impatience. Comprenant qu'il avait des griefs contre l'instruction,
-craignant de le mécontenter en insistant, je m'en tins à cette unique
-tentative. Et mes enfants n'allèrent pas en classe.
-
-Pour la culture, je n'étais pas de ceux qui aiment à se lancer dans les
-nouveautés, dans les frais, sans savoir ce que seront les résultats.
-Mais pourquoi faire grise mine à ce que l'expérience démontre
-avantageux? Dès mon entrée à la Creuserie, je m'étais muni de deux
-bonnes charrues qui faisaient plus vite que l'araire du bien meilleur
-travail et d'une herse aux dents de fer. J'aurais voulu décider le
-régisseur à adopter la chaux, mais il reculait devant la dépense, à vrai
-dire assez considérable. Sa grande préoccupation était de pouvoir verser
-au propriétaire une somme au moins équivalente à celle de l'année
-d'avant. C'est que M. Gorlier, quand il y avait baisse, savait fort bien
-dire avec une moue de dépit:
-
---Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer
-l'impôt!...
-
-Et, un jour que le sous-ordre trembleur osait aborder cette question de
-la chaux:
-
---Si j'avais voulu m'occuper moi-même de mes biens, il est clair que je
-ne vous aurais pas pris comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des
-domaines tout ce qu'ils peuvent donner, de façon à ce que les bénéfices
-aillent en augmentant. Ce n'est pas à moi à vous indiquer les moyens d'y
-parvenir.
-
-M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à
-faire de suite et le désir d'augmenter les rendements futurs. Mais la
-crainte l'emportait et nous en restions là.
-
-Or, le propriétaire étant venu nous voir à la moisson me demanda si la
-récolte s'annonçait bonne.
-
---Ni bonne, ni mauvaise, Monsieur Frédéric, répondis-je; elle serait
-certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux.
-
---Ça donne de bons résultats, cette chaux? questionna-t-il d'un air
-indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la
-tête d'un gros chardon.
-
---Oh! oui, Monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la
-première année; les récoltes d'avoine et de trèfle qui viennent après le
-blé sont bien meilleures,--et cela est bénéfice clair. Les avantages
-ensuite continuent à se faire sentir assez longtemps.
-
-Il partit sans un mot; il s'en alla chez Primaud de Baluftière, chez
-Moulin du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines.
-L'unanimité des avis entraîna son adhésion--et des ordres en
-conséquence.
-
-Trois jours après, M. Parent nous annonça qu'il s'entendait avec des
-charretiers pour faire amener de la chaux dans nos guérets.
-
- * * * * *
-
-Par économie aussi, Victoire était opposée à toute réforme dans les
-choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins
-du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d'avec la
-farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration, et il y en
-avait même qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient du vrai
-pain de bourgeois! De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu
-d'ironie, prévoyant qu'ils couraient aux abîmes.
-
-Sans me risquer ainsi, tout en continuant à mettre dans chaque sac deux
-mesures de froment et trois de seigle, j'aurais désiré faire sortir le
-son. A chaque fois que j'envoyais du grain moudre, je reparlais de
-l'affaire,--toujours désapprouvé par la bourgeoise:
-
---Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n'est pas la peine
-de les nourrir au pain blanc!
-
-En présence de ce parti pris obstiné, je m'avisai d'un stratagème. Le
-meunier, de connivence avec moi, dit, en nous ramenant la provision,
-qu'il en avait par mégarde retiré le son, ainsi qu'il faisait à présent,
-pour presque tout le monde. Je le tançai d'un ton de mauvaise humeur,
-l'invitant à faire attention à son ouvrage s'il tenait à nous conserver
-comme clients. Mais nous avions de la farine pour un trimestre. Et
-après, Victoire elle-même n'osa pas proposer de revenir en arrière.
-
-A partir de ce moment, nous eûmes toujours du bon pain,--d'autant
-meilleur que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu'à
-arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de
-blé eut augmenté, du fait de l'adoption de la chaux.
-
-Beau jour vraiment que celui où je vis trôner sur la table la miche
-réservée de mon enfance! Les jeunes d'aujourd'hui trouvent des fois
-médiocre notre pain de bon froment pour peu qu'il soit un peu dur. Ah!
-s'ils étaient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux
-d'autrefois, ils apprendraient vite à l'apprécier!
-
- * * * * *
-
-Je cite comme caractéristiques ces trois faits d'entrave aux idées
-nouvelles, mais il s'en produisit bien d'autres, de la part de M.
-Gorlier au point de vue de l'amélioration générale, de la part de M.
-Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour
-celles de la cuisine.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Il est des années de grand désastre qui jalonnent tristement la monotone
-existence de l'homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861, pour ceux de
-ma génération. Et, pour ce qui me concerne, cette année fut deux fois
-maudite puisqu'il m'advint, en plus de ma part de la calamité
-collective, une catastrophe particulière.
-
-Vers la fin du mois d'avril, deux jeunes taureaux enjugués pour la
-première fois, dans une minute de malheur m'ayant renversé, me
-piétinèrent. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans
-compter les lésions et meurtrissures.
-
-Le docteur Fauconnet, qui me vint raccommoder, me banda la jambe avec
-des _copes_ de bois, des bandes de toile et me condamna à l'immobilité
-pendant quarante jours.
-
-Ce fut atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade;
-j'étais moulu, brisé, car la fièvre s'en mêla les deux premières
-semaines au point qu'on put craindre des complications internes. Tous
-les bruits ménagers, le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis,
-le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes, les conversations
-même m'étaient insupportables. Aux mauvais jours, Victoire s'énervait,
-pleurait. Le médecin, qu'elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne
-venait qu'à son heure,--tard dans l'après-midi ou le lendemain.
-
-A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant
-que d'être secouru. Et ce n'est pas l'un des moindres inconvénients de
-la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout.
-
-D'autant moins exact, le docteur Fauconnet, que, féru de politique, il
-passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait
-une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de
-Badinguet. C'est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon; les
-soirs de beuverie, il s'en trouvait toujours quelques-uns pour aller
-crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Et cela
-consternait son vieux père retiré dans son château d'Agonges.
-
-Quand je fus plus tranquille et en état de causer, M. Fauconnet
-m'entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l'impôt sur le
-capital, la suppression des armées permanentes, l'instruction gratuite.
-Il me parlait de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes
-du coup d'État de 51. Puis, de larder d'épigrammes le maire et les
-adjoints de Bourbon. Tous les maires sans doute font des bêtises,
-pratiquent plus ou moins le favoritisme--et il n'est pas difficile à
-quelqu'un d'un peu calé de leur faire de l'opposition. Mais bien que le
-docteur eût l'air de parler raison, je ne savais trop s'il convenait de
-le prendre au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même
-en bourgeois... Certes, il eût plus fait pour le peuple en allant voir
-ses malades régulièrement et en leur comptant ses visites moins cher
-qu'en pérorant chaque jour au café!
-
-En tout cas, j'avais pour mon compte d'autres sujets d'intérêt que les
-discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au début des grands
-travaux, obligé de laisser tout diriger par les domestiques! Notre petit
-Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore jouer au patron. J'étais
-toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l'on
-faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que
-s'atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j'eus beau rager,
-m'énerver, il me fallut bien attendre.
-
-Quelle joie presque enfantine à l'heure où, mon pansement défait, je pus
-me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n'étais
-pas du tout boiteux. De jour en jour, m'aidant d'une grosse canne de
-chêne, je m'éloignai davantage de la maison et fus heureux, visitant nos
-champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais:
-
---Mon accident nous a coûté cher; mais, grâce à Dieu, l'année s'annonce
-bonne; nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise
-passe.
-
-Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, nous vint ravager de
-façon atroce! On eut au plein de ce jour d'été une soudaine impression
-de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les éclairs sans fin
-zébraient tous les points de l'horizon, et, après chaque zig-zag de feu,
-tonnait la foudre en crescendo.
-
-Et les grêlons de tomber, gros comme des oeufs de perdrix, puis comme
-des oeufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis
-la mitraille dégénéra en averse; notre maison fut inondée. Par toutes
-les grandes pluies il entrait de l'eau sous la porte. Mais cette fois
-elle dégoulinait du grenier par les interstices des planches; elle
-tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l'armoire; elle
-ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la
-chambre, les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes
-interrompirent leurs lamentations pour mettre des draps sur les
-meubles--bien tard!
-
-Quelle triste promenade, quand on put s'aventurer dehors! Autour des
-bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s'amoncelaient au long
-des murs. Du côté de l'ouest surtout, de grandes brèches dans la toiture
-laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient
-brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l'effeuillement
-prématuré des haies et des arbres. Les pétales d'églantine, les grappes
-d'acacia s'amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et
-menues branches. On trouvait en grand nombre des petits cadavres
-d'oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n'avaient plus d'épis;
-leurs tiges plus ou moins brisées s'inclinaient en des attitudes de
-souffrance. Les foins englués de boue, aplatis comme avec des maillets,
-étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur uniforme masse
-vaseuse. Les trèfles, les pommes de terre montraient l'envers de leurs
-feuilles criblées. Les légumes du jardin n'existaient plus...
-
-Le vallon entier avait pareillement souffert.
-
-Il n'y eut guère que les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette
-catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs,
-pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries
-épuisèrent d'un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n'étant
-pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d'un propriétaire
-dut avoir recours à l'ardoise. C'est ainsi que l'on voit encore, par-ci
-par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l'autre côté
-d'ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs
-de la grande grêle de 61.
-
-Pour recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient
-lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu'à l'ordinaire. Le
-foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain
-qu'on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire
-de la mauvaise farine à cochons.
-
-Il fallut acheter du grain pour semer, du grain pour vivre, du fourrage
-et de la paille. Mes quatre sous d'économie sautèrent cette année-là; je
-fus même obligé de quémander une avance d'argent au régisseur pour payer
-mes domestiques.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-En raison du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa
-tout l'automne et une partie de l'hiver à Franchesse. Il était d'une
-humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la
-peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur
-blanc sale sur le cramoisi du visage.
-
-Il partit néanmoins courant janvier vers les pays de soleil. Et il y
-mourut subitement d'une attaque d'apoplexie quinze jours après... On
-prétendit que Mlle Julie s'était appropriée le magot du défunt. En tout
-cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne
-revint jamais plus.
-
- * * * * *
-
-La propriété échut à un neveu,--un certain M. Lavallée, officier
-d'infanterie dans une ville du Nord qui, à la suite de cette aubaine,
-donna sa démission pour venir au cours de l'été s'installer à la Buffère
-avec sa famille.
-
-Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le
-régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que
-la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si
-bien cirée qu'on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du
-Plat-Mizot, fut près de s'étaler. Cela nous mit en joie,--seulement nous
-n'osions éclater, de peur d'être inconvenants... Nous nous tenions
-debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes réunies dans
-ce salon. Il y avait des fauteuils et canapés garnis d'une étoffe crème
-à fleurs bleues, avec franges. Le tapis recouvrant une petite table,
-devant la cheminée, s'appareillait aux fauteuils et je vis, après un
-moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues
-semblables. Sur la cheminée en marbre rose une belle pendule jaune sous
-globe et des flambeaux à six branches garnis de bougies roses se
-répétaient, se prolongeaient à l'infini dans une grande glace à
-l'encadrement voilé de gaze. De chaque côté, en des jardinières
-s'adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles
-vertes, semblables à celles qui croissaient aux abords de la source de
-mon Grand Pré. Dans l'un des angles, sur une étagère en joli bois
-découpé, s'accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes,
-petits vases et photographies. L'unique meuble, en plus de la table,
-était une sorte de gros coffre en bois rouge tirant sur le noir dont je
-ne devinais pas l'usage:--un piano, me dit tout bas M. Parent. Cette
-belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; aucun
-objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au
-béton dégradé, à notre chambre avec ses moisissures et ses trous, me
-demandant s'il était juste que les uns soient si bien et les autres si
-mal!
-
-Parut enfin M. Lavallée, quadragénaire plutôt petit, blond, mince et
-très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs
-bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la
-porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent et Primaud, le
-_mangeux_ de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s'assit en
-face de nous, et après un temps d'observation, nous posa différentes
-questions sur nos familles, nos terres, notre manière d'exploiter. Il se
-dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu'il comptait sur
-nous tous pour entrer dans ses vues.
-
---Il faut que, dans quelques années, nous puissions briller dans les
-concours! fit-il en terminant.
-
-M. Parent, très ému, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux,
-approuvait en bredouillant.
-
-Le maître dut juger qu'il n'était pas homme à révolutionner la culture,
-car il lui donna congé quelques jours après.
-
- * * * * *
-
-Le successeur, un jeune homme à figure fermée qui s'appelait M. Sébert,
-avait fait des études dans une grande école d'agriculture. Il prit ses
-fonctions à la Saint-Martin, à l'époque même où le propriétaire quittait
-le château pour aller passer l'hiver à Paris. Après examen de mon
-cheptel, il déclara du premier coup qu'il faudrait tout changer.
-
---Soignez vos boeufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches
-dès qu'elles auront leurs veaux; nous vendrons de même les génisses, les
-moutons, les cochons--et nous achèterons d'autres bêtes, des bêtes de
-race et sélectionnées...
-
-Dans les six domaines il dit la même chose. Nous eussions compris qu'il
-sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu'il
-voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.
-
-Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les
-routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous
-allions jusqu'à Cérilly, jusqu'au Montet--à des vingt ou trente
-kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses. Et le
-travail des champs ne se faisait pas pendant qu'on voyageait ainsi!
-
-Cependant M. Sébert, quand il s'agissait d'acheter, ne taquinait guère:
-
---Voici une bête convenable, disait-il, je veux l'avoir; les bonnes
-bêtes ne sont jamais trop chères.
-
-Furieux contre cet original qui nous ruinait, nous disions entre
-métayers:
-
---Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l'argent
-des autres!
-
-En avril, quand le propriétaire revint, tous les cheptels étaient
-changés et n'en valaient pas mieux.
-
-A sa première visite M. Lavallée me demanda:
-
---Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
-
---Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter,
-ça ne peut pas gagner.
-
---Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels avec compétence. D'ici
-deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.
-
-Dans le temps que le propriétaire resta à la Buffère, M. Sébert se borna
-à nous faire vendre les bêtes qui présentaient quelques défectuosités.
-Mais après son départ recommença l'histoire de l'année précédente. Il
-fallut de nouveau tout changer...
-
-Au printemps suivant, devant l'unanimité de nos plaintes, le bourgeois
-comprit enfin que son régisseur l'avait roulé--qui, de par les
-stipulations de leur contrat, devait toucher cinq pour cent sur les
-ventes et autant sur les achats, en plus de son traitement fixe. Cette
-clause expliquait son intérêt à vendre et acheter sans relâche. M.
-Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing
-portant engagement pour six années, il demanda une indemnité de trente
-mille francs, pour transiger ensuite à vingt mille. Le malin avait
-certainement économisé au cours de ses deux années de gérance une somme
-au moins égale, sinon supérieure...
-
-Il s'en fut en Algérie, devint là-bas un gros propriétaire sans doute
-très respecté,--comme doit l'être en tous pays le possesseur d'une
-fortune honnêtement acquise!
-
-Cette expérience coûteuse eut l'avantage de dégoûter le maître de ses
-projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le
-Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui certifiâmes
-d'ailleurs que les récompenses n'allaient pas toujours aux vrais
-méritants et que, pour les lauréats même, le résultat se soldait en
-tracas et en perte... Dès lors, M. Lavallée n'eut en vue que de tirer de
-ses biens le plus d'argent possible. Il en garda personnellement la
-direction et s'attacha, au titre de simple garde particulier chargé des
-comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et
-écrire. Nous eûmes, nous les métayers, une liberté plus grande, et les
-choses n'en allèrent que mieux.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez
-nous avec leur père, ou bien avec quelqu'un des domestiques. Ludovic
-était de l'âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or,
-je fus étonné d'entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le
-cocher employer vis-à-vis ces gamins les termes «Monsieur» et
-«Mademoiselle». Je m'informai auprès du cocher qui m'assura ne pouvoir
-se dispenser de leur parler ainsi--ajoutant au surplus qu'il en allait
-de même à l'égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore au
-berceau. Je racontai cela chez nous, disant qu'on devrait s'en souvenir
-le cas échéant. Un bel éclat de rire accueillit la nouvelle:
-
---A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle» c'est trop fort!
-fit la servante.
-
-Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la
-«Demoiselle». Accompagnant leur père, ils se tenaient à peu près
-tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient déjà le diable à
-quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu'ils eurent pris l'habitude de
-venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout,
-décrochaient avec des bâtons les paniers pendus aux solives, montaient
-avec leurs souliers boueux sur les bancs, même sur la table cirée.
-Dehors, ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur
-mère, poursuivaient les canards jusqu'à les exténuer. Ils ouvrirent une
-fois les cabanes à lapins, dont cinq ou six pensionnaires prirent la
-clef des champs. Une autre fois, ils firent s'éparpiller les moutons
-qu'on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers
-des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des
-prunes encore vertes, des poires inutilisables. La fillette en
-particulier paraissait d'autant plus heureuse qu'elle nous voyait plus
-consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation:
-
---Mais voyons, Mam'selle Mathilde, vous faites du mal; ce n'est pas
-gentil...
-
-Elle souriait malicieusement:
-
---Ça m'amuse, moi, là...
-
-Et continuait de plus belle.
-
-Tout de suite ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit
-Charles.
-
-Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des
-camarades auxquels il fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui
-semblait une corvée bien plus qu'un plaisir.
-
-N'eussent-ils pas voulu, d'ailleurs, le traiter en esclave au gré de
-leur fantaisie?
-
-Ils l'emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait
-de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser
-l'un après l'autre, plus ou moins vite selon leur caprice, et aussi
-longtemps qu'ils en eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son
-tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment,
-riant bien fort de son effroi. Il leur criait de cesser d'une voix
-suppliante;--mais eux de pousser plus vite encore et plus mal. Quand il
-put descendre, chancelant et tremblant,--un peu _virou_, comme on
-dit,--il fut obligé de s'asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
-
---Ah! ce qu'il est poltron tout de même! firent les petits bourgeois,
-enchantés.
-
-Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon coeur parfois, en
-offrit à Charles:
-
---Prends donc, ça te remettra...
-
-Mais sa soeur intervint:
-
---Maman a défendu qu'on lui en donne... Tu sais bien qu'il n'est pas un
-petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont
-nous nous servons.
-
-Il me passa par tout l'être un malaise, un frémissement de colère et de
-révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à l'égard
-de la méchante fillette, mais contre sa mère qui lui inculquait ainsi le
-mépris des travailleurs. Je me pris à détester ferme cette grande molle
-aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées,
-au dire des domestiques, à demi couchée sur un canapé, en longues
-flâneries coupées de petites séances de piano.
-
---Les «instruments» te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu
-crèverais de misère avec toute ta fortune,--car de quelle besogne utile
-es-tu capable?
-
-Une autre fois, les enfants s'amusaient à l'équipage,--Charles, faisant
-naturellement le cheval, attaché par le haut des bras avec de longues
-ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière,
-cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet.
-
---Hue! Hue donc!
-
-Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui
-ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus
-trotter.
-
---Hue! Hue donc! Veux-tu courir!...
-
-Et Mathilde, comme il ne mettait nulle hâte à obéir, le cingla d'un coup
-de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer
-silencieusement, pour ne pas faire d'éclat à cause de la proximité du
-château. Ludovic s'approcha, remué de ses larmes:
-
---Elle t'a fait mal?
-
---Oui, Monsieur Ludovic.
-
---Ce n'est rien: il faut tamponner ça avec de l'eau fraîche.
-
-Il l'entraîna jusqu'à la cuisine où la bonne, avec une serviette
-mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge et brûlant de sa
-joue.
-
-La petite regardait, sans pitié:
-
---C'est bien fait! il ne voulait pas courir, le cheval.
-
-Il se trouva que Mme Lavallée vint à ce moment donner des ordres pour le
-dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:
-
---Mathilde, c'est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta soeur
-d'agir ainsi.
-
-Et, s'adressant ensuite à Charles:
-
---Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il
-ne faut pas la contrarier.
-
-Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin,
-puis les renvoya tous les trois:
-
---Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre!
-
- * * * * *
-
-A la suite de cette aventure, Charles évita le plus possible ses deux
-tyrans. Il s'en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur
-échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré humide, il s'était
-amusé à faire une _grelottière_. C'est une sorte de petit panier ovale
-qu'on tresse avec des joncs et dans lequel on glisse de menus cailloux
-avant de le boucher tout à fait--qui, remués, font ensuite un vague
-bruit de grelots. Le frère et la soeur étant allés relancer mon gamin
-jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles
-refusa de lui donner,--car il lui en voulait toujours du coup de fouet.
-Et comme elle insistait, cherchant à le lui enlever, il la repoussa très
-en colère:
-
---Tu m'embêtes, à la fin, tu ne l'auras pas... Et je ne veux plus te
-dire «Mademoiselle». Tu n'es qu'une _ch'tite méchante gatte_!
-
-Alors elle se mit à geindre:
-
---Je le dirai à maman, oui! oui! oui!... Je lui dirai que tu m'as
-frappée, que tu m'as injuriée, vilain paysan... Et vous quitterez la
-ferme, tes parents et toi.
-
-Elle partit en bougonnant, furieuse de l'offense.
-
-Ludovic, au bord d'une mare voisine, s'occupait à lancer des pierres sur
-les grenouilles qu'il apercevait hors de l'eau. Après que sa soeur se
-fut éloignée, il revint auprès de Charles:
-
---Tu sais qu'elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu
-tort!
-
---Ça m'est égal! Je ne peux plus la supporter. Je ne veux plus que vous
-veniez me trouver ni l'un ni l'autre; vous me prenez pour votre chien!
-
-Là-dessus il rassembla les vaches et revint à la maison, le laissant à
-ses grenouilles.
-
-M. Lavallée, le soir, nous parla sans acrimonie de l'incident,--Mathilde
-n'ayant pas manqué de tout rapporter, selon sa promesse:
-
---Décidément, nos enfants ne s'entendent pas... J'ai interdit aux miens
-de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu'ils tiennent compte de
-mes ordres.
-
-Au bout d'une semaine, il en fut comme auparavant et les mêmes ennuis
-s'ensuivirent...
-
-Le départ des maîtres pour Paris ne tarda plus guère, heureusement.
-
-J'ai su plus tard par le jardinier, qui le tenait de la cuisinière, que
-Mme Lavallée avait été très mécontente de l'affront fait à sa fille.
-Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à
-hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette
-querelle d'enfants.
-
- * * * * *
-
-L'année d'après, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à
-s'occuper régulièrement; ce me fut un prétexte pour dire aux petits
-bourgeois qu'il n'avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus
-éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient
-continué à l'honorer sans aucun doute.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Ma mère, vieillie et malheureuse, habitait toujours au bourg de
-Saint-Menoux la même bicoque et, bien que toute courbée par l'âge, elle
-continuait à faire des journées autant que le lui permettaient ses
-rhumatismes. Mais depuis plusieurs années il lui devenait difficile, à
-la mauvaise saison, de quitter le coin du feu.
-
-Aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, je lui portais
-toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin.
-
-Lors de ma visite habituelle, à la fin de l'année 65, je la trouvai
-alitée, la figure souffrante et changée. Son rhumatisme l'immobilisait
-depuis des semaines et personne ne s'occupait d'elle en dehors d'une
-autre vieille journalière, sa voisine, qui lui apportait ses provisions
-et lui aidait à faire son lit.
-
---Je vais pourtant finir là toute seule... On me trouvera morte un beau
-matin!
-
-Alors elle se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis
-contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux coeur aigri
-s'épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites
-ressources qu'elle avait apportées en quittant la communauté; elle
-prétendait avoir été grugée par mes frères, à ce moment. Soupçon né sans
-doute d'une suggestion de commère malveillante, grandi au cours de ses
-longues réflexions solitaires, mué en certitude... Elle répétait à
-satiété ces mots vengeurs:
-
---Les garnements! la saleté!
-
-(La «saleté» c'était ma belle-soeur Claudine.)
-
-Ses longues mains sèches sorties des couvertures faisaient des gestes de
-menace, et, parfois, elle se soulevait toute en une furieuse exaltation;
-cette attitude, sa physionomie plus que jamais sombre et dure, l'envol
-des mèches grises échappées du serre-tête noir lui donnaient un air de
-sorcière lançant l'anathème.
-
-Je m'efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et
-j'entrepris d'allumer du feu, car il faisait très froid.
-
---Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu'il ne m'en reste plus
-guère! me dit-elle alors.
-
-Chétive provision, en effet,--constituée de quelques morceaux épars au
-coin de la cheminée, de deux ou trois brouettées de grosses bûches non
-fendues entre l'armoire et le lit. Elle reprit:
-
---Je l'ai tellement ménagé que j'ai laissé geler mes pommes de terre.
-D'ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du
-grenier.
-
-Les pommes de terre, en tas sous la maie, débordaient au travers de la
-pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais les
-autres n'avaient pas de mal, et je le dis à ma mère.
-
-Quand il y eut du feu, je lui aidai à se lever, à mettre la soupe en
-train; puis je fendis le reste des grosses bûches et me procurai dans un
-domaine voisin deux bottes de paille pour empêcher le froid de venir par
-la trappe.
-
-En mangeant, la pauvre femme se montra d'un peu meilleure humeur; elle
-me parla de la Catherine, sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à
-l'époque de la Saint-Martin, l'argent de son loyer; qui lui avait
-apporté lors de son voyage au pays toute une provision de bonnes choses:
-du sucre, du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur.
-
---Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit-elle, bien sûr
-elle m'enverrait un colis de friandises.
-
-Incontinent, je fis écrire par le maître d'école une lettre à la
-Catherine. Je commandai ensuite à un marchand une voiture de bois payée
-d'avance. Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et sous
-promesse de dédommagement régulier, je la chargeai de veiller sur ma
-mère de façon suivie.
-
-A la réflexion, tout cela m'apparut encore insuffisant et je voulus voir
-mes frères.
-
-Ils s'étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon parrain, qui habitait
-Autry, vivotait péniblement, ayant eu des malheurs: pertes d'animaux,
-maladies longues de deux de ses enfants. Le cadet Louis, à Montilly,
-gagnait de l'argent; la Claudine s'en montrait fière et un peu
-arrogante.
-
-J'allai donc le lendemain les relancer l'un après l'autre et leur
-exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre
-mère. Le cadet prit l'engagement de payer son pain. Mon parrain promit
-de l'entretenir de légumes et d'envoyer sa plus jeune fille pour avoir
-soin d'elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.
-
- * * * * *
-
-Je rentrai à la Creuserie le troisième jour--content de moi. Grâce à mon
-initiative la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois
-années qui lui restaient à vivre. Et j'eus, de ce fait, la conscience
-plus tranquille...
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Nos enfants devenaient forts. Jean, l'aîné, avait du goût et du courage
-au travail; il labourait bien et commençait à me suppléer pour les
-pansages. Assez dépensier, par exemple! Rentrant souvent tard le
-dimanche de Bourbon ou de Franchesse,--après avoir fait un bon repas
-d'auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père
-dans ma jeunesse ne l'auraient pas mené loin, lui, et il n'envisageait
-guère l'idée de s'en contenter! Différence de temps; les affaires
-allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé;
-l'argent circulait davantage. On s'habillait avec plus de recherche.
-Mais était-ce raisonnable de délaisser les simples amusements
-d'autrefois: vijons, veillées, jeux avec des gages? L'auberge en venait
-à être le cadre obligé de tous les plaisirs.
-
-Notre Jean, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide
-avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et
-point jolie,--figure hommasse, large bouche et dents cariées,--qui
-s'appelait Amélie, nous disions «la Mélie». J'avais cru m'apercevoir que
-cette Mélie, en dépit de son âge et de son physique désagréable, faisait
-au garçon des yeux en coulisse, des yeux d'amoureuse. Cependant je ne le
-croyais pas assez bête pour répondre à ces avances.
-
-Un soir d'hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble préparer
-la pâtée des cochons dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la
-grange. Après un moment, je voulus savoir s'ils ne profitaient pas de ce
-tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la
-porte, je traversai la cour et m'avançai tout doucement au long de la
-grange jusqu'auprès du mur de branchage qui clôturait la cabane. La
-lanterne éclairait faiblement l'intérieur, tout plein de la buée chaude
-qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je
-pus voir cependant mon imbécile de gas s'approcher de la servante, et
-frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu'un instant: ils se
-lâchèrent pour continuer la séance. Il alla quérir de l'eau à la mare
-pendant qu'elle versait sur l'amas pâteux des pommes de terre une grande
-vanette ou _paillasse_ de son et de farine; elle se mit ensuite à
-démêler le tout avec l'eau qu'il apporta. Ceci terminé ils
-s'étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu... Ça
-n'alla pas plus loin.
-
-Quand je les vis décrocher la lanterne je m'esquivai rapidement, de
-façon à être rentré avant eux.
-
-Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d'attraper le Jean dans la
-grange et de lui passer une morale en règle.
-
---Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir
-honte!... Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi
-tranquille!
-
-Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaçai la Mélie, toute
-confuse, de la ficher à la porte sans explication, si jamais je
-m'apercevais d'autre chose.
-
-La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs
-micmacs.
-
- * * * * *
-
-Charles, au physique, me ressemblait, mais il tenait plutôt de sa mère
-comme caractère. Un peu en dessous, comme on dit, ayant toujours l'air
-d'avoir à se plaindre de son sort, de nous vouloir du mal à tous... A
-l'aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un
-prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. De même le
-dimanche, pour partir à la messe. Et quand il nous arrivait, l'hiver,
-d'aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot,
-lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s'absenter seul le
-lendemain. Il semblait heureux d'agir au rebours des autres. Et pas
-obligeant pour deux sous! N'étant pas bouvier, il ne voulait en aucune
-circonstance s'occuper du pansage. On le voyait souventes fois
-disparaître juste à l'heure de donner aux bêtes, malgré qu'il sût bien
-son frère parti et que j'étais seul pour tout faire. Cependant le
-«mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur
-aimable avec les voisins.
-
-Peut-être ses embêtements d'enfance avec les petits bourgeois
-avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi
-éprouvait-il un semblant de jalousie de la manière de suprématie
-qu'assurait au Jean son rôle de bouvier? Car rien ne l'autorisait à nous
-taxer d'injustice. Dès qu'il eut seize ans, je lui remis autant d'argent
-qu'à l'aîné pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur achetait toujours
-en même temps des effets pareils.
-
- * * * * *
-
-Clémentine, la cadette, se montrait d'autant plus aimable que l'on était
-plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles,
-elle avait la manie de vouloir aller belle. Aucune idée à cette époque
-du luxe d'à présent bien entendu, mais on s'éloignait déjà beaucoup de
-la simplicité de ma jeunesse. C'était le règne des bonnets à dentelle
-assez coûteux d'achat et d'entretien. Et les robes commençaient à se
-compliquer. Voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, qui se
-tenaient au courant des modes, imaginèrent de faire adopter à leurs
-clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des
-tonneaux!
-
-Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies, et celles de la
-campagne de suivre le mouvement! Clémentine insistait pour en avoir une;
-mais j'opposai comme sa mère un _veto_ énergique.
-
---Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une
-comédienne[6]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!
-
- [6] Se dit communément dans le sens de bohémienne.
-
-En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au
-coeur: cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre
-refus, elle fit la moue pendant plusieurs semaines.
-
-Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée,
-mais non de traîner la nuit aux fêtes,--même en compagnie de ses frères
-ou de la servante. Victoire ayant eu la faiblesse cependant de
-l'accompagner deux ou trois fois, le soir, la petite s'autorisait de ces
-précédents:--lorsqu'il y avait quelque bal en perspective c'était,
-quinze jours à l'avance, le même refrain:
-
---Dis, maman, nous irons... Je t'en prie, ma petite mère!
-
---Tu m'embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.
-
-Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n'était pas disposée--et
-l'enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand'peine. Le
-lendemain, d'une humeur impossible, elle faisait sa besogne en
-rechignant, sans souffler mot. J'ai souvenance d'une fournée de pain
-gâchée à la suite d'une veillée dansante au Plat-Mizot où sa mère
-n'avait pu la conduire en raison d'une crise de névralgie. Elle se
-défendit de l'avoir fait exprès, mais la nervosité bougonne y fut
-certainement pour quelque chose.
-
-Assez souvent, d'ailleurs, nous avions le contraste d'une Clémentine
-laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d'apprentissage chez
-une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains,
-confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Avec cela,
-empressée à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous
-panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des
-écorchures ou des coupures,--et quand, à la taille des bouchures nous
-prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu'un
-venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la
-tisane, une infusion de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce.
-Elle en usait fréquemment pour son compte aussi, n'étant pas d'un
-tempérament robuste. Quand il nous fallait l'amener dans les champs,
-l'été, bien qu'on s'efforçât à lui éviter les postes trop durs, elle
-devenait maigre que c'en était pitié.
-
-A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions des bons jours nous
-lui pardonnions tout.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu'on n'oublie
-pas...
-
-La moisson s'était faite de bonne heure; nous étions en train de rentrer
-nos dernières gerbes quand, vers dix heures du matin, le 20 juillet, M.
-Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait
-déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que
-notre aîné serait appelé sans doute avant peu.
-
-Vrai, cette confidence me glaça! Le garçon, qui venait de finir ses
-vingt-trois ans, était en promesse avec la fille de Mathonat, de
-Praulière; on devait faire les «demandes» le premier dimanche d'août et
-la noce en septembre. Aurait-on le toupet de nous l'arracher, malgré
-l'argent que j'avais déboursé pour le sauver du service?
-
-Hélas! je sus bientôt à quoi m'en tenir... Cinq ou six jours plus tard
-il recevait sa convocation et, le 30 juillet, il dut se mettre en route.
-
-J'ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée, dont
-le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous
-revois silencieux autour de la table, le Jean tout prêt pour le départ.
-De sa visite à Praulière pour les adieux à sa promise, il était revenu
-tout pâle et les yeux rouges. Pas de larmes pourtant: il essayait même
-de manger, mais chaque bouchée paraissait lui déchirer la gorge. Et
-personne ne montrait d'appétit. Sur la maie, Victoire et Clémentine
-préparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques
-victuailles. On entendait à chaque instant leurs soupirs profonds...
-
---Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d'une voix étrange. Mais
-pourras-tu les entrer dans tes souliers de soldat?
-
---Oh! ils sont grands, les souliers qu'on donne, répondit-il avec
-effort.
-
-Je regardais machinalement la salière de bois couleur jus de tabac
-accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur
-le couvercle. Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d'un
-plat de grès contenant une omelette aux pommes de terre. Des souris
-s'agitant sur la poutre firent choir du grain à demi moulu dont
-l'omelette fut saupoudrée. Un chat miaula, quémandeur auquel le
-domestique jeta à même le sol une cuillerée de soupe. De la cour le
-coq,--un beau sultan couleur feu,--vola sur _l'entrousse_[7] fermée et,
-caquetant et gloussant, fit mine de vouloir descendre à l'intérieur pour
-ramasser les miettes. Clémentine le chassa plutôt brutalement. Victoire
-reprit, de la même voix rauque et saccadée:
-
- [7] Petite barrière à claires-voies qui bouche jusqu'à mi-hauteur
- l'embrasure des portes.
-
---Je te mets un morceau de jambon, deux oeufs durs, quatre fromages de
-chèvre... Pas de pain, tu en achèteras en route.
-
-De la tête il fit signe que oui; un grand silence pénible s'affirma...
-
-Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine et sa mère
-s'accoudèrent sur la maie, la tête dans les mains, sans plus se retenir
-de sangloter très fort. Nous restions à table, nous, les quatre hommes,
-tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que
-personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je préférai
-brusquer les choses. Le Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou
-six autres partants qu'il connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le
-rendez-vous étant pour midi, je crus bon de lui dire:
-
---Allons, va, mon garçon, il faut t'en aller; tu ferais attendre tes
-compagnons...
-
---En effet, l'heure approche!
-
-Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de
-garder les moutons,--une petite de quinze ans que nous avions prise au
-lieu et place de la Mélie; il l'embrassa.
-
---Au revoir, Francine.
-
-Il embrassa de même en disant «au revoir» le domestique et son frère
-Charles. Et ses yeux se gonflaient; et ses cils s'humectaient.
-
---Au revoir, petite soeur!
-
---Pas déjà! Je vais t'accompagner un bout de chemin...
-
-Les deux femmes s'accrochèrent à ses bras. Je marchais par derrière avec
-le paquet. Un vent d'ouest assez fort soufflait, faisant se replier la
-feuillée des chênes, se tordre dans le haut les grands peupliers; il
-avait plu les jours précédents et, bien que le soleil se montrât, ce
-n'était pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux
-abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant
-de blanc les haies vertes que l'éloignement rendait sombres. On voyait
-dans les champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une
-caille fit entendre quatre fois de suite son invite à la sagesse
-créancière: «_Paie tes dettes_!»
-
-Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route et comme
-nous arrivions à un tournant:
-
---Allons, il nous faut le laisser aller! ordonnai-je d'un ton bref.
-
-On s'arrêta--et les femmes, à tour de rôle, d'étreindre le partant avec
-des larmes, avec des cris.
-
---Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t'emmener, les
-scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais...
-
---Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi
-faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer,
-dis, mon Jean!...
-
-Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et j'étais
-prêt d'en faire autant. Repoussant Victoire et Clémentine j'embrassai le
-conscrit à mon tour.
-
---Allons, mon gas, il te faut nous quitter! Espérons que ça ne sera pas
-pour longtemps...
-
-Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, après un dernier
-adieu de la main, il partit à grands pas sans retourner la tête.
-Cependant que j'entraînais les femmes qui avaient des velléités de le
-vouloir suivre.
-
---Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait
-Victoire obstinée.
-
-Elle fut trois jours sans presque rien manger; je craignais de la voir
-tomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses,
-son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se
-reprit à sourire.
-
- * * * * *
-
-On se remit donc au travail comme si de rien n'était: on leva les
-avoines; les machines à battre sifflèrent et grincèrent; on commença les
-fumures, les labours. Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet
-de Jean lorsqu'il nous apprit qu'on l'envoyait en Algérie, «de l'autre
-côté du grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une
-autre lettre nous rassura un peu, dans laquelle il disait avoir fait une
-bonne traversée, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici.
-
-M. Lavallée, reparti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on,
-repris son costume d'officier pour aller se battre.
-
- * * * * *
-
-Des événements de la guerre on ne savait pas grand'chose, sinon que
-c'était loin d'aller bien pour la France.
-
-Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal, et nous allions
-souvent le trouver pour avoir des nouvelles,--nous et beaucoup d'autres,
-de tout un lointain voisinage.
-
-Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon
-étant prisonnier, à la suite d'une grande bataille perdue, on avait
-proclamé la République à Paris. Les jours suivants l'affaire eut son
-contre-coup dans nos petits pays. A Franchesse, le maire était remplacé
-par Henri Clostre, le marchand de nouveautés, un «rouge». A Bourbon, le
-docteur Fauconnet ceignait cette écharpe convoitée depuis si
-longtemps...
-
-Cependant les Prussiens s'avançaient sur Paris. Et l'on parlait d'une
-levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans,--ce qui me touchait
-beaucoup, Charles et le domestique se trouvant en passe d'être appelés.
-
-De fait, cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes, convoqués peu
-après pour la visite, partirent dans les premiers jours d'octobre.
-
-Je demeurais seul avec les femmes! Tout seul dans une ferme de soixante
-hectares--jusqu'au jour où je pus raccrocher le vieux Forichon, que
-j'engageai ensuite de semaine en semaine jusqu'à la fin. Si bien qu'avec
-l'aide de Clémentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs,
-je pus tout de même faire mes emblavures.
-
-Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu
-près. Partout l'on voyait les femmes s'employer, s'exténuer à des
-travaux d'hommes.
-
- * * * * *
-
-A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait les grands
-chefs vendus aux Prussiens et que l'un d'eux, nommé Bazaine, leur avait
-livré une armée entière.
-
-Ils s'avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; ils se
-répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça
-successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri. Et sur leur passage
-se multipliaient violences, incendies et pillages... Des bruits
-alarmants faisaient croire à leur présence toute proche:--on les annonça
-successivement à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui
-contribuaient à grossir l'inquiétude anxieuse de tous...
-
-Des idées folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans
-les fossés, les ravins, les chênes creux, leurs objets précieux; un
-vieil avare dissimula son argent sous des tas de fumier, dans un de ses
-champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous
-un pont, toutes les jeunes filles du pays!
-
- * * * * *
-
-Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter
-d'opposer une résistance aux envahisseurs. C'est ainsi qu'à Bourbon le
-docteur Fauconnet réunit un stock d'anciens fusils et convoqua deux fois
-chaque semaine, pour faire l'exercice, tous les hommes valides de
-dix-huit à soixante ans. Un vieux rat de cave, ancien sergent d'active,
-eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux
-ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de
-section ou d'escouade.
-
-Aux premières séances, il y eut bien une centaine de présents; on leur
-apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s'en servir.
-A l'issue de l'exercice, la petite troupe traversait la ville en bon
-ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des
-pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur
-exultait; il offrit plusieurs fois du vin,--un litre pour trois,--et du
-pain blanc. Mais n'eut-il pas l'idée saugrenue de faire installer à la
-mairie une garde permanente de dix hommes? Le sergent Colardon,
-menuisier, chef de poste, s'esquiva le premier au bout de trois heures
-parce qu'on le vint chercher pour faire un cercueil.
-
---Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.
-
-Les autres ne tardèrent pas à faire de même, abandonnant la mairie. Le
-docteur, blessé dans son amour-propre, demande au vieux capitaine de
-punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme lui rit au nez,
-avouant son impuissance, et le poste permanent ne fut pas renouvelé.
-
-A l'exercice les répondants se faisaient d'ailleurs de plus en plus
-rares. De cinquante encore à la quatrième séance ils dégringolèrent à
-huit la fois suivante. Au sixième rassemblement M. Fauconnet trouva le
-capitaine tout seul...
-
-Telle fut l'histoire de la garde nationale de Bourbon--dont on s'amusa
-longtemps par la suite.
-
- * * * * *
-
-A la terreur que causait la perspective de l'arrivée des Prussiens,
-vinrent s'ajouter des fléaux malheureusement très réels. D'abord un
-froid précoce, qui s'affirma de plus en plus rude. Puis survint une
-épidémie de petite vérole qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de
-Praulière, le mal sévit si violemment, qu'il causa la mort de Louise, la
-fiancée de notre Jean. Sa jeune soeur, défigurée, pleura sa beauté
-perdue, regrettant de n'être pas morte aussi.
-
-Dans le moment que les Mathonat étaient atteints, au point qu'il n'y
-avait quasi personne en état de soigner les autres, Victoire et
-Clémentine parlèrent d'aller leur faire visite et d'offrir leur
-concours. Or, cette maladie passant pour très contagieuse, je ne tenais
-pas du tout à les laisser partir... Un peu enrhumé je me prétendis
-malade pour mon compte, faisant le _quetou_[8], ne mangeant pas,
-simulant la fièvre. Je forçais la note hypocritement... Elles
-s'apitoyèrent sur moi, ne se rendirent à Praulière qu'après la mort de
-Louise, quand la maladie fut en décroissance. Et nous eûmes la chance de
-rester indemnes.
-
- [8] Faire le _quetou_: être maussade et triste.
-
- * * * * *
-
-Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel
-souvent se tavelait de rouge, ou bien, sur un côté de l'horizon,
-s'empourprait en entier, au point qu'on l'eût dit voilé d'un suaire de
-sang. Phénomènes atmosphériques auxquels on n'aurait nullement pris
-garde en temps ordinaire,--mais qui en ces jours de deuil, de désastre
-et de misère, achevaient de semer le trouble. Ce ciel rouge annonçait de
-meurtrières batailles; le sang des morts et des blessés le teignait
-ainsi... La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde
-comme d'une chose très probable.
-
-D'ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé avivait ces pensées de
-vengeance divine et d'horribles calamités; il se félicitait cet homme de
-voir à ses paroissiennes des visages angoissés--et de ce qu'elles
-avaient abandonné leurs trop belles toilettes des dernières années.
-
---Votre orgueil a baissé! criait-il d'un air farouche, mais il baissera
-encore plus; votre humiliation deviendra pire!...
-
-Et devant l'imminence de fléaux accrus tout le monde courbait la tête,
-tristement.
-
- * * * * *
-
-De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles.
-L'aîné, sous le soleil d'Afrique, continuait à s'en tirer sans trop de
-misères. Mais Charles, à l'armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait
-beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour
-faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à
-semelles de carton. Dans la Côte-d'Or, ayant participé à un combat, il
-faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où
-l'hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
-
-Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient
-vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais lui, peu habile à l'écriture
-manuscrite, avait souvent bien de la peine à la déchiffrer,--d'autant
-plus que c'était généralement sur une feuille de papier froissée et
-maculée qu'un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles
-quelques lignes au crayon... Chacune de ces lettres témoignait des
-circonstances où elle avait été faite, et du degré d'instruction de son
-auteur. Il y en eut une longue certain jour pleine de détails si
-navrants que nous pleurâmes tous. Plusieurs, oeuvres de mauvais
-fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu'à des
-insultes.
-
-Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant ses trop
-nombreuses occupations, mais plutôt en raison de son manque d'habileté.
-Clémentine s'en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de
-l'épicière qui savait écrire. Un jour de semaine--car, le dimanche, les
-clients de l'épicerie venaient en grand nombre pour le même motif
-harceler cette jeune fille.
-
-L'ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu'on en fut gêné
-plus qu'à l'ordinaire.
-
-A ce pénible hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec
-l'Allemagne avait pris fin, mais on se battait entre Français: Paris en
-révolte luttait contre l'armée. Pendant que la nature, magnifiquement,
-s'épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours!
-
-Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par
-milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des
-dernières classes qu'on gardait pour leur temps de service,--et Charles
-fut du nombre,--moins aussi, hélas! les morts trop nombreux et les
-disparus dont on ne savait rien.
-
-Aucune nouvelle n'était parvenue depuis novembre d'un homme de
-Saint-Plaisir que nous connaissions un peu, et le printemps ne le ramena
-pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau.
-Mais voilà qu'on lui dit, après, que des soldats de 70 arrivaient
-encore,--des prisonniers condamnés pour tentative d'évasion que l'on
-renvoyait seulement à l'expiration de leur peine. Alors cette pauvre
-femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne
-reparut pas. Mais une légende se forma tout de même à son sujet. Des
-gens prétendirent l'avoir rencontré à Bourbon--et qu'il s'était
-déterminé à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer de
-difficultés à celle qui, l'ayant cru mort, se trouvait nantie d'un
-nouveau mari...
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les
-foins. Il me parut que son séjour en Algérie l'avait rendu un peu
-sans-souci. Dans la crainte qu'il en eût trop de peine, on s'était
-abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette
-nouvelle, en arrivant, avec une belle indifférence:
-
---Pauvre petite Louise, je ne m'attendais pas à ça!
-
-Il n'en perdit ni un repas ni une sortie. Et, moins d'un an après, pour
-le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s'appelait
-Rosalie.
-
-Deux mois plus tard, au temps de Pâques, ce fut le tour de Clémentine
-qui s'unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d'une famille de
-neuf.
-
- * * * * *
-
-Belle-fille et gendre vinrent tous deux s'installer à la Creuserie, ce
-qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous
-prenions d'habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et
-quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais
-longtemps sans anicroche.
-
-Rosalie, petite blonde sans beauté, le cou dans les épaules, la figure
-pointillée de taches de rousseur, était une intrépide, énergique et
-courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine,
-naturellement moins robuste, eut tout de suite une grossesse pénible qui
-la faisait langoureuse et sans appétit; elle se préparait quelques
-petites douceurs, s'abstenait de laver. Et Rosalie de parler
-ironiquement «des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans
-l'eau fraîche, et qui sont obligées de soigner avec des chatteries leur
-petite santé.»
-
-Pour les fournées, alternativement, l'une s'occupait de la pâte et
-l'autre du four. Mais voilà que le pain ayant été mal réussi un jour que
-Rosalie avait pétri, elle dit que c'était par la faute de Clémentine qui
-avait allumé le four trop tard. A la suivante fournée, notre fille à son
-tour se plaignit de ce que sa belle-soeur avait chauffé sans mesure,--ce
-qui faisait le pain trop «surpris», trop brun. D'un commun accord elles
-décidèrent que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre l'autre
-en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie, plus forte, malgré que
-Clémentine s'évertuât à un travail consciencieux.
-
- * * * * *
-
-Nous venions de nous procurer, avec l'assentiment du maître, une
-bourrique et une petite voiture. Au mois d'août, l'inimitié s'accrut de
-ce fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la
-première de prendre l'attelage pour aller avec son mari à la fête
-patronale d'Ygrande,--chez un oncle de Moulin. Mais voilà que le Jean et
-sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à
-Augy, où habitait un frère de Rosalie, et où c'était le même jour la
-fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant à ma
-fille qu'une malade, une «bonne à rien», n'avait pas besoin de se
-promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, traita sa belle-soeur
-de «sale bête!» Ça tournait à la vraie dispute et Victoire s'en
-désolait. Mais je mis le holà, déclarant que Clémentine aurait
-l'équipage puisqu'elle l'avait demandé la première. Furieuse de cette
-décision, la bru me tourna les yeux plusieurs jours durant.
-
-Et les deux belles-soeurs dorénavant ne se parlèrent plus guère que pour
-se ridiculiser l'une l'autre, se déchirer à qui mieux mieux...
-
- * * * * *
-
-D'autre part, Moulin se rendait peu sympathique, de par sa manie
-d'émettre des avis sur toutes choses. N'allait-il pas jusqu'à me donner
-des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour un des
-bons soigneurs du pays! je me contins le plus possible, mais Jean ne
-tarda guère à lui laisser entendre qu'il nous ennuyait. Il en résulta
-une de ces tensions, si fréquentes dans les communautés, qui rendent
-pénible l'intimité quotidienne.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Victoire n'avait jamais pu prendre son parti de l'absence de Charles. Il
-suffisait pour la chagriner d'un retard de nouvelles, de ruminations sur
-sa vie,--des gardes nocturnes par les nuits froides aux marches pénibles
-sous le soleil d'été,--d'un rêve même plus ou moins saugrenu qui lui
-faisait craindre les pires catastrophes...
-
-La libération approchait pourtant. Mais des manoeuvres d'armée,
-tardives, la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La
-nervosité de Victoire allait croissant à mesure que diminuait le nombre
-des jours d'attente. Elle avait mis à l'engrais ses meilleurs poulets
-dont elle voulait sacrifier un pour fêter le retour de l'enfant. Devant
-la grange, une treille, par moi plantée au début de notre installation à
-la Creuserie, était en plein rapport à cette époque et portait cette
-année-là des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, la
-bourgeoise songea:
-
---Tiens, lui qui les aimait tant... Si j'essayais de les conserver
-jusqu'à son retour!...
-
-Et de nous dire au repas qui suivit:
-
---Vous savez, je défends qu'on touche aux raisins de devant la grange;
-ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles!
-
-Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer
-qu'avant l'arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute
-détruits en entier. Victoire put constater par elle-même que le gendre
-parlait d'or. Parce qu'ils étaient mieux exposés, plus sucrés que les
-autres, frelons et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute la
-journée, pompant le jus des plus belles graines. Des tiges restaient
-presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées,
-et les seuls grains durs dédaignés. A ce jeu le pauvre militaire
-risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée.
-L'amour maternel rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha dans
-le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d'une vieille toile assez
-usée pour ne pas empêcher la pénétration de l'air, assez résistante pour
-arrêter les rapaces, elle confectionna des sachets garnis d'une coulisse
-vers le haut, intriguant fort Clémentine et Rosalie, qui n'étaient pas
-dans la confidence... Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa une
-échelle au mur de la grange, grimpa jusqu'à hauteur des raisins et
-enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.
-
- * * * * *
-
-Vers le milieu d'octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du
-bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa soeur.
-
---Tiens, c'est des raisins que vous avez là dedans? s'exclama-t-elle en
-levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les
-conserver... Mais j'y songe: on m'a justement chargé d'en acheter pour
-les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, Madame Bertin?
-
---Non, ma fille, non! Quand même on m'en offrirait bien plus qu'ils ne
-valent je ne les vendrais pas;--je les conserve pour mon Charles.
-
---Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il
-faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de
-noce.
-
-Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s'en alla.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours après, nous eûmes la visite d'une pauvre femme dont le
-mari était souffrant.
-
---Il se plaint du ventre; il est fiévreux et sans appétit, nous
-expliqua-t-elle. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande qu'il
-n'a pas mangé; les oeufs lui répugnent; il a seulement envie de raisins.
-Je vous en achèterais bien quelques-uns...
-
-Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu'elle les lui donnait
-pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:
-
---Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous... Mon Charles va rentrer du
-régiment; je les lui conserve.
-
- * * * * *
-
-Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié Mlle Mathilde, étaient
-demeurés à Paris jusqu'en août parce que M. Ludovic passait des examens.
-Puis ils s'étaient rendus en Savoie, dans une station thermale dont les
-eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et
-d'engraisser le mari. Puis ils avaient séjourné chez des amis,--si bien
-qu'ils ne vinrent à la Buffère que vers la mi-octobre.
-
-La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première
-visite. Contre son habitude, Mme Lavallée accompagnait son mari. Ayant
-épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante encore;
-elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa
-grosse personne:--on eût dit l'une des vieilles tours de Bourbon en
-balade. Lui restait toujours vif, fluet, le visage anguleux accusant une
-grande mobilité d'expression--et sa redingote dansait sur son dos.
-
-Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j'emmenai M.
-Lavallée visiter les étables où s'imposaient de menues réparations.
-Cependant que la dame, qui n'avait pas voulu s'asseoir à la maison, se
-promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard
-voulut qu'elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers
-desquels transparaissaient les belles grappes.
-
---Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu'ils
-deviennent rares;--au château, nous n'en avons plus un seul... Ce sont
-pourtant les fruits que je préfère... Mais pourquoi donc avez-vous pris
-tant de précautions pour les garder jusqu'à présent?
-
-Alors ma femme, avec un sourire contraint:
-
---Madame, c'était pour avoir le plaisir de vous les offrir!
-
---Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter
-dès ce soir.
-
-Et la pauvre de crier:
-
---Rosalie, prenez vite l'échelle de la grange et le petit panier; vous
-cueillerez ces raisins et vous les porterez à Madame.
-
- * * * * *
-
-Cependant, à la soupe du soir, notre bru revint sur l'incident:
-
---Ce n'était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon
-beau-frère n'en profitera guère...
-
-Pour une fois, Moulin fit chorus:
-
---C'est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l'ancien temps!
-
-Je gardais le silence, trop pénétré moi-même de la justesse de ces
-observations... Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques
-de la bourgeoise à la petite Marthe Sivat et à la pauvre femme dont le
-mari était malade:
-
---Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles!
-
-Et il avait suffi d'un cri d'admiration de la dame pour qu'elle les lui
-offrît, très humblement...
-
---C'est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves.
-
-Victoire devait bien ressentir un peu de regret, un peu de remords de
-son acte; mais elle éprouvait d'autre part une certaine satisfaction
-d'avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l'avoir bien disposée en
-notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui plût; et, sous le coup de
-ses pensées multiples, elle répondit d'un ton conciliant:
-
---Ne parlez donc plus de ça; ce n'est pas ma faute; il fallait bien que
-je fasse plaisir à notre dame!
-
-
-
-
-XL
-
-
-Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n'étais guère plus riche
-qu'au moment de mon installation; c'est tout juste si j'avais pu
-rembourser les mille francs qu'il me restait devoir sur ma part de
-cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle certains chanceux
-avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent, l'année 61,
-les canailleries de Sébert m'avaient fait des débuts trop difficiles. Et
-au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de réussir, ç'avait
-été ce nouveau désastre: la guerre!
-
-Ayant bénéficié depuis d'une série de bonnes récoltes, après la mort de
-mes beaux-parents, en 1874, je me trouvai en possession de quatre mille
-francs environ,--part d'héritage comprise.
-
-Je me souciais peu de garder cet argent dans l'armoire; d'abord, il n'y
-faisait pas les petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent,
-l'été, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne
-connaissant pour l'instant nul placement avantageux, j'en vins à songer
-à M. Cerbony.
-
-M. Cerbony, le grand brasseur d'affaires de la région! Fermier de trois
-domaines, marchand de grains, de vins, d'engrais et de graines il
-cumulait tous les commerces ruraux. Un sympathique, jeune encore, de
-mine souriante, d'abord facile. Au contraire de la plupart des fermiers
-généraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout le monde de
-vigoureuses poignées de mains, parlait patois avec nous autres les
-paysans, offrait facilement une tournée, les jours de foire. Sa maison,
-à un étage, avec balcons et arabesques, ses magasins bien conditionnés
-attiraient l'attention. Il menait grand train, voyageait beaucoup,
-passait pour très riche, et pour faire tout ce commerce par plaisir plus
-que par nécessité.
-
-J'avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l'argent un peu comme un
-banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature.
-Ayant confiance en lui, je m'en fus le trouver un dimanche matin, après
-la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d'avoine.
-Le marché conclu j'abordai l'autre affaire:
-
---Monsieur Cerbony, je dispose d'un peu d'argent que je voudrais placer;
-voulez-vous le prendre?
-
---Mais, sans doute... Quelle somme avez-vous? fit-il, la bouche en
-coeur.
-
---Dans les quatre mille francs, Monsieur.
-
---C'est bien peu... Je pourrais occuper dix mille à la fin du mois.
-Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre
-plusieurs.
-
---Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui... Si, pourtant: j'ai un
-voisin qui doit avoir deux mille francs à peu près.
-
-C'était Dumont, de la Jarry d'en bas; il m'avait dit ça un jour que nous
-coupions ensemble une bouchure mitoyenne.
-
---Alors, c'est entendu; vous m'apporterez ces six mille francs à la fin
-du mois; je m'arrangerai pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir,
-vous êtes un client... Vous savez que je paie cinq comme tout le monde.
-Au revoir!
-
-J'allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de
-la combinaison; à mon grand étonnement, il ne se montra pas
-enthousiaste.
-
---Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c'est un homme qui fait beaucoup
-d'affaires, mais il est étranger au pays et, en fin de compte, on ne
-sait pas s'il est vraiment riche... Si ça tournait mal?
-
---Mais, malheureux, il gagne de l'argent gros comme lui... Si j'avais
-son gain d'une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes
-jours.
-
---Taratata... S'il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez
-comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prêter mes deux mille
-francs, mais à condition de n'avoir affaire qu'à vous; nous irons chez
-le notaire qui fera un billet... Je ne vous demande que quatre francs
-cinquante d'intérêts; Cerbony vous paiera cinq; vous aurez dix sous du
-cent pour vos peines.
-
-Je fus sur le point, ma foi, de prendre l'argent de Dumont dans ces
-conditions. Mais la bourgeoise et les garçons, moins aveuglés, m'en
-dissuadèrent.
-
-A l'époque convenue, je portai donc mes quatre mille francs au brasseur
-d'affaires, en m'excusant de ce que le voisin venait juste de prêter
-son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion
-manquée--ajoutai-je hypocritement.
-
-Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:
-
---Vous mériteriez que je vous envoie promener! Enfin, donnez tout de
-même ce que vous avez; mais c'est bien pour vous faire plaisir...
-
-Il appuya sur ces mots, et son visage s'éclaira du cordial sourire
-habituel pendant qu'il étalait mes pièces d'or et palpait mes billets.
-J'étais content qu'il se montrât d'aussi bonne composition. Hélas! mon
-enchantement dura peu...
-
- * * * * *
-
-Au 1er mars de l'année suivante, c'est-à-dire trois mois après, comme
-nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la
-route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à
-Bourbon, s'arrêta pour nous causer:
-
---Vous ne savez pas la nouvelle?
-
---Et quoi donc?
-
---Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays par pointe» il y a trois
-jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de
-colis. Depuis, lui n'avait cessé de faire des expéditions; les
-domestiques n'y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et
-le magasin aussi. Mardi, il s'est défilé de bonne heure et n'a pas
-reparu. Et hier est arrivée une lettre de lui pour le maire annonçant
-qu'il ne reviendrait plus--il est passé en Suisse! On dit que ça va être
-un galimatias impossible; il devait à tout le monde!
-
-Sur le char où j'empilais toutes longues les branches des arbres
-élagués, une sorte d'éblouissement me fit chanceler. Le Jean s'en
-aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu'il s'efforçait de
-dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
-
-A Bourbon, où je me rendis le soir même, chacun me confirma le désastre.
-Je m'abstins d'aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon
-malheur, étant donné qu'il s'agissait d'argent placé en dehors de ses
-offices. Mais je m'en fus trouver le greffier du juge de paix,--un homme
-de bon conseil, bien connu des gens de la campagne--et lui exposai mon
-affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il
-déclara ne pouvoir m'être utile.
-
---Il n'y a rien à faire pour le moment, voyez-vous; vous serez appelé
-comme les autres créanciers; vous n'aurez qu'à donner vos pièces au
-syndic.
-
-Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
-
---Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à
-la fois, mon Dieu, que c'est malheureux!
-
-Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n'y eut que Charles pour
-se montrer philosophe, nous remonter.
-
---Que voulez-vous, il n'y faut plus penser; c'est perdu et puis voilà...
-Rien ne sera changé dans votre façon de vivre.
-
-J'avais d'autre part la consolation de savoir très nombreux les badauds
-de mon espèce. Je me félicitais surtout d'avoir suivi les conseils de ma
-femme quant à l'argent de Dumont. Car l'honnête Cerbony, par principe,
-tirait le plus possible de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait
-ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour
-arriver à fournir au Monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses
-économies et incapable de rembourser son prêteur, le vieillard, du
-rocher où se dressent les tours du vieux château, se jeta une nuit dans
-l'étang qui fait suite. Les laveuses au petit matin découvrirent son
-cadavre que les remous avaient échoué sur la rive.
-
- * * * * *
-
-Il me fallut faire des démarches embêtantes, aller plusieurs fois à
-Moulins, m'associer avec d'autres victimes pour consulter un avoué.
-Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna cinq pour cent.
-J'avais bien dépensé en déplacements et frais divers l'équivalent des
-deux cents francs qui me revinrent.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-Charles avait perdu au service ses façons bizarres; il était à présent
-plutôt gentil et serviable, et il s'exprimait bien mieux que nous. Les
-premiers temps, il riait même de ce que nous causions trop mal.
-
---Au fond, c'est bête de parler ainsi. Dès qu'on est en présence
-d'étrangers, on se trouve gêné; on se tait, ou l'on dit des bourdes qui
-les font se ficher de nous... Je ne vois pas que ce soit une raison,
-parce qu'on est paysan, de s'exprimer en dépit du bon sens...
-
-Alors, la Rosalie:
-
---Ce serait drôle si nous nous mettions à causer comme la dame du
-château... On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez
-ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»
-
---Les seuls imbéciles diraient ça, et l'on devrait mépriser leurs
-appréciations... Au fait, je ne demande pas qu'on adopte le genre de Mme
-Lavallée; je voudrais seulement qu'on écorche moins les mots, qu'on ne
-dise plus, par exemple, _ol_, pour il--_nout'_, pour notre--_soué_, pour
-lui--_bounne_, pour bonne--_ch'tit_, pour chétif ou mauvais, et ainsi de
-suite.
-
-Opinion sans doute fort raisonnable. Mais Charles, loin de nous habituer
-à changer de langage, en arriva peu à peu, au contraire, à reprendre
-quasi entièrement son parler d'autrefois.
-
-Il est difficile d'aller à rencontre des habitudes de son pays, de son
-milieu; l'essayer est même s'exposer à de gros ennuis.
-
-
-
-
-XLII
-
-
-Mon gendre et mes deux garçons dans la force de l'âge, moi tenant encore
-ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre
-subsistait entre les jeunes ménages--et Moulin fut obligé de partir.
-L'intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui
-firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante.
-Roubaud promit de l'employer au château, comme aide-jardinier et homme
-de peine.
-
-Le premier hiver, Clémentine, qui s'ennuyait dans sa petite maison,
-venait souvent passer l'après-midi chez nous, avec ses bébés, et
-rapportait une bouteille de lait,--quelquefois même un panier garni de
-fromages, de fruits, de galette.
-
-Mais elle se trouvait enceinte pour la troisième fois et, après ses
-nouvelles couches, elle dut interrompre ses visites. Alors sa mère de
-lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour Rosalie
-intervint, disant qu'elle en avait assez de se tuer pour les autres,
-qu'elle allait partir à son tour si l'on continuait ainsi.
-
---Oh! ça ne va pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques
-fromages, un peu de lait, fit Victoire, doucement.
-
-Mais l'autre riposta d'un ton aigre que c'était bien malheureux de voir
-la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui
-avaient la peine de les préparer.
-
---Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte
-sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux
-bouts!
-
-Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute
-occasion par la suite, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait
-quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit.
-Nos enfants, gagés, n'avaient nulle part de maîtrise. Nous leur
-reconnaissions volontiers pourtant un certain droit de contrôle et de
-critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale;
-ils collaboraient à une oeuvre qu'ils continueraient pour leur compte
-plus tard. Les entendre grogner nous semblait pénible.
-
-Au reste, notre Charles ne se fâchait pas, lui; il approuvait même les
-libéralités faites à sa soeur--peu à l'aise, chétive et découragée. Mais
-l'aîné, stimulé par sa bourgeoise, appuyait ses observations.
-
-Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à
-Clémentine--ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent
-de lui porter, dissimulées sous ma blouse, quelque denrée ou quelque
-victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout.
-Disposer des moindres choses en dehors d'elle n'allait jamais sans
-difficultés.
-
- * * * * *
-
-Bientôt d'ailleurs, un événement de plus grande importance vint reléguer
-au second plan ces misères de notre intérieur.
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et
-beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus ménager mes peines que
-s'il m'eût appartenu, ou que si j'eusse été assuré d'y passer toute ma
-vie, j'avais épierré des pièces entières, défriché des coins
-broussailleux, divisé des bouchures trop larges, creusé ou réparé des
-abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du château ayant consenti à me
-donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies
-étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J'avais eu à
-coeur aussi de rendre praticable le chemin qui nous reliait à la route.
-Les champs venaient d'être chaulés pour la seconde fois et donnaient de
-belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et
-aux engrais; mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six
-domaines.
-
-Et les affaires continuant de n'aller pas trop mal, j'espérais me voir
-bientôt en possession d'une somme équivalente à celle que j'avais
-perdue.
-
-Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
-
---Le maître veut trois cents francs d'augmentation à partir de la
-Saint-Martin prochaine.
-
-Cette nouvelle m'abasourdit... J'avais accepté sans trop récriminer dix
-ans auparavant une première augmentation de deux cents francs, que
-justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à
-cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de
-mon impôt colonique annuel,--c'est-à-dire que le maître, outre sa moitié
-des produits, voulait encore neuf cents francs sur ma part,
-indépendamment des redevances en nature. Les cours n'étaient pas
-supérieurs à ceux de l'autre décade. Les bénéfices n'augmentaient qu'en
-raison des frais faits en commun, et en proportion aussi de nos peines
-et de nos sueurs.
-
-Je fis serment par Dieu et par le diable que je n'accepterais aucune
-augmentation.
-
---Réfléchissez, dit Roubaud, vous n'êtes pas tenu à donner aujourd'hui
-une réponse définitive.
-
---C'est tout réfléchi! repartis-je.
-
-Et je renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au
-coeur!
-
-Pourtant, après en avoir délibéré avec ma femme et les garçons, j'offris
-un appoint de cent francs.
-
-Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais
-lui, bien loin de vouloir transiger, signifia un jour que ceux des
-métayers qui n'avaient pas encore adhéré aux conditions nouvelles aient
-à se placer ailleurs. C'était le congé définitif pour ceux du
-Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.
-
-Je n'aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des
-dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me
-rapporta de lui cette phrase:
-
---Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent
-trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin...
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-Je fus comme brisé par une grande lassitude physique et morale. A tout
-âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent
-plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l'on est las de la vie
-qu'on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus
-amères... Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses
-derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans mes
-cheveux et ma barbe; je n'avais plus aux travaux pénibles la même
-résistance.
-
-Ah! le coup était rude! J'avais passé dans cette ferme de la Creuserie
-vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine
-maturité, et l'opinion m'identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour
-tous ceux qui me connaissaient bien, n'étais-je pas «Tiennon, de la
-Creuserie»? et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous
-mon nom semblait inséparable, par effet de l'accoutumance, de celui du
-domaine. Et n'étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si
-longtemps ma maison?--à cette grange où j'avais entassé une telle somme
-de fourrage?--à ces étables où j'avais soigné tant d'animaux?--à ces
-champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties
-d'argile rouge, d'argile noire ou d'argile jaune, les parties
-caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et
-profonde?--à ces prés avec tant de fatigues vingt-cinq fois tondus?--à
-ces bouchures, à ces arbres sous lesquels j'avais trouvé un abri par les
-temps pluvieux, un coin d'ombre par les temps de chaleur? Oui, tous les
-fibres de mon organisme tenaient à cette terre et à ce vieux logis, d'où
-un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidité, parce qu'il
-était le maître!
-
- * * * * *
-
-Des choses alors me passèrent par la tête dont je ne m'étais point
-soucié jusque-là. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais
-cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous--voués aux
-travaux forcés perpétuels.
-
-Voici venir les premiers beaux jours. Vite, semons les avoines, hersons
-les blés, labourons et bêchons!
-
-Avril survient et la douceur; les bourgeons s'ouvrent, les oiseaux
-piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs.--Vite aux
-emblavures d'orge, de pommes de terre, de betteraves, vite au jardin!
-
-Le «beau mois de mai» se montre souvent pluvieux et maussade, mais
-les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure
-agréable.--Mettons la charrue dans les jachères; nettoyons les fossés,
-sarclons et binons!
-
-Juin, les haies piquées d'églantines, les acacias chargés de grappes
-blanches au parfum prenant, des fleurs et des nids partout.--Le réveil à
-trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil
-qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu'à neuf ou dix
-heures chaque soir, la fatigue se glissant comme un poison dans tous les
-membres...
-
-Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur
-les canapés moelleux des salons clos... Joie de l'ombre fraîche dans les
-parcs touffus, dans les prés où pointent les regains.--En grande hâte,
-achevons les foins, les céréales blondissent... Vite, coupons le seigle
-et le dépiquons: sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous
-appelle... Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches!
-Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou
-d'arêtes-boeufs, dressons en moyettes, puis en meules les gerbes
-lourdes...
-
-Août non moins brûlant, saison des vacances, saison du repos.--Les
-avoines sont terminées ou vont l'être. Voici les batteuses en action. On
-s'entr'aide entre voisins. C'est huit domaines que nous avons à battre.
-Lorsqu'on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le
-corps brisé, vite à l'oeuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de
-fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons
-symétriquement sur les voitures, pour le transport aux champs durant que
-les chemins sont secs.
-
-Septembre: les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de
-chasse.--Tous nos guérets à mettre à planches, nos pommes de terre à
-arracher, la grande «tourmente» toujours...
-
-Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent, allongez-les... Une
-heure le matin, une heure le soir, c'est autant de gagné. Activons les
-semailles. Profitons du temps favorable:--les pluies peuvent survenir.
-Hardi les gas!
-
-Ouf! voici novembre enfin. C'est l'hiver et le calme. Le calme, mais non
-le repos. Il reste encore à retourner les chaumes, à mettre les prés en
-ordre, à _râper_ et couper les bouchures. Voici d'ailleurs les animaux
-tous à l'étable. Debout à cinq heures quand même! Allons dans la nuit au
-pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs d'où nous
-rentrons faits comme la terre, carapacés jusqu'aux cuisses. La veillée
-convient très bien pour couper les racines des boeufs et moutons gras,
-pour cuire les pommes de terre des cochons. Hardi les gas! ne restons
-pas inactifs au coin du feu: le bois est humide, la cheminée fume, nous
-serions capables de nous engourdir...
-
-La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C'est le
-moment de préparer des claies neuves pour les champs, de confectionner
-les râteaux à foin, d'emmancher les outils. On a mieux à faire l'été que
-de s'amuser à ces babioles.
-
- * * * * *
-
-Eh! oui, c'est cela, l'année du cultivateur. A-t-il le droit de s'en
-plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne
-et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques,
-dans leurs usines ou ateliers, les artisans et citadins n'ont pas à
-compter avec les éléments extérieurs,--ou seulement très peu. Pour nous,
-c'est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous
-contrarier. Voici venir la pluie--et la pluie ne s'arrête pas; les
-terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l'herbe croît dans
-les cultures qu'on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent
-en retard et se font mal... Voici la sécheresse qui tient bon des
-semaines ou des mois; toute végétation décline; il faut aller bien loin
-pour abreuver les bêtes--et si l'on s'obstine à vouloir labourer, on
-éreinte les boeufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de
-casser la charrue... Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche
-au temps des foins le programme de la journée... Voici un orage, et l'on
-tremble de crainte... Voici la neige qui dure plusieurs semaines,
-empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à
-rattraper... Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le
-jour, qui déracine les céréales d'hiver... Voici qu'il fait trop beau à
-l'automne et que le gel ne vient pas supprimer les insectes qui font du
-mal aux blés naissants;--mais il survient en mai, pour détériorer nos
-jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes... Pour une
-raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter.
-
-Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l'élevage; sept
-vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu'approche pour chacune
-l'époque du vêlage, il faut la veiller et, le moment venu, prendre soin
-de la mère et du nouveau-né. Nous sommes de jour comme de nuit esclaves
-de nos bêtes.
-
-Et sur ces bêtes s'abattent toutes sortes de maladies, la diarrhée sur
-les veaux, la phtisie sur les moutons, la fièvre aphteuse sur le cheptel
-entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son
-mieux d'après sa propre expérience; on soigne ces animaux comme des
-«chrétiens». Et, malgré tout, il en crève!
-
-A la foire où l'on vend, les prix sont en baisse comme par hasard--ou,
-simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins!
-Achète-t-on, au contraire?--le manque d'habitude fait qu'on paie au prix
-fort et qu'on réussit mal...
-
-Fini le battage, parce qu'on est à court d'argent ou que le mauvais état
-du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment
-le petit lot de grain qu'on a en trop. Les propriétaires, les gros
-fermiers attendent davantage et bénéficient souvent d'une plus-value
-importante.
-
- * * * * *
-
-Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus d'habits crottés,
-rapetassés, semés de poils de bêtes, dans les mêmes vieilles maisons
-laides et sombres, avec leurs entours d'ornières, de patouille et de
-fumier,--prisonniers dans le même cadre!
-
-Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés
-ou plus plats; il y a des rivières bien plus larges que celle de
-Moulins; il y a des montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne
-verrons jamais rien!
-
-Et pas davantage nous ne connaîtrons les cités ni ne jouirons des
-plaisirs qu'elles offrent. Ce n'est pas pour nous que leurs magasins se
-mettent en frais d'étalage; le pain blanc à croûte dorée n'est pas pour
-nous, ni les beaux quartiers de viande, ni les produits si appétissants
-que les charcutiers savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni
-les gâteaux tentateurs qui fleurent bon à la devanture des pâtissiers.
-
-Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:--nos produits de
-la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux
-autres le plaisir! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme
-aussi ce qu'on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu'on
-leur attrape un peu d'argent; assez cher ils nous comptent ce que nous
-sommes forcés de leur demander: vêtements et chaussure, épicerie et
-mercerie...
-
-Sans compter que le médecin nous compte cher ses visites:--nous sommes
-si loin des centres!--comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses
-prières,--et que le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous
-soutire une pièce de vingt francs à propos de rien...
-
-Tous ces gens-là, mon Dieu, c'est peut-être leur droit; ils ont besoin
-de gagner de l'argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont
-nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants;--ils entendent
-que leurs mérites les placent au-dessus de notre médiocrité! Le
-percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus forts; c'est que
-le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence
-honorable, une existence d'hommes,--les producteurs restant seuls des
-plébéiens, des croquants!
-
-Par là-dessus, nous avons trop souvent affaire à des maîtres qui nous
-exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent,
-à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si
-nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des
-crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!
-
-N'empêche que nous sommes «très heureux...» M. Lavallée me disait un
-jour qu'un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et
-que nous devions nous en rapporter à lui!
-
- * * * * *
-
-Pendant des semaines et des mois, je fus hanté par ces pensées justes
-peut-être, mais décourageantes. Il n'est pas bon de trop réfléchir à son
-sort;--ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.
-
-
-
-
-XLV
-
-
-Je traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin, M. Noris, pour son
-domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares.
-
-M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs, s'intitulait
-«agriculteur», c'est-à-dire qu'il gérait lui-même ses deux fermes. Il
-habitait avec ses filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une
-grande vieille maison très simple dont un rideau de lierre masquait
-insuffisamment les lézardes des murs gris. Type de petit bourgeois
-local, encroûté dans ses habitudes, féru de manies ennuyeuses et
-avaricieux en diable. Il lésinait sur tout, préférait nous laisser
-vendre les bêtes en mauvais état plutôt que de dépenser pour les mettre
-en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler d'engrais.
-
---Non, non, vous m'embêtez avec vos phosphates et vos nitrates, le
-fumier doit suffire!
-
-Et il secouait sa tête blanche avec un geste de terreur.
-
-Rarement il se décidait à vendre la marchandise à la première foire. Il
-ne voulait pas démordre de son estimation préalable, toujours trop
-élevée. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après
-à une seconde foire où c'était de même. A la troisième, on vendait, de
-guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la première.
-
-M. Noris, d'autre part, se faisait tirer l'oreille pour les règlements
-de fin d'année. Les comptes de sa deuxième ferme n'avaient pas été mis à
-jour depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient de l'argent, il
-leur remettait d'un ton rogue une somme toujours inférieure à celle
-qu'ils demandaient... Une fois, mon prédécesseur à Clermoux ayant
-insisté, sur le champ de foire de Bourbon, pour obtenir cent écus, ce
-seigneur de village n'avait rien trouvé de mieux que de jeter,
-d'éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous,
-tout en marmottant de sa voix nasillarde:
-
---Tiens, en voilà de l'argent! Tiens, en voilà! Ramasse...
-
-Et l'autre de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des
-braves gens, à la grande joie des imbéciles.
-
-Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à la Saint-Martin,
-régulièrement. Une idée de Charles me parut bonne à adopter. Je m'en fus
-relancer le maître, chez lui, en temps utile.
-
---Monsieur Noris, je viens pour compter, j'ai absolument besoin
-d'argent.
-
---Vous n'en avez guère à toucher, Bertin; les bénéfices n'ont pas été
-forts, cette année.
-
---Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, Monsieur.
-
-(Je savais qu'en réalité ça n'allait pas à la moitié!)
-
---Jamais de la vie, jamais de la vie...
-
-Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre de comptes:
-
---Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.
-
-Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je finis par dire que
-j'avais dû oublier un achat de moutons et j'insistai tout de même pour
-avoir mon argent... Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent
-francs. Je fus obligé de retenir le reste, au cours de l'hiver, sur une
-vente de taureaux à moi soldée par le marchand: il fit la grimace, mais
-n'osa s'en fâcher.
-
-Chaque année, par la suite, il fallut employer de nouvelles ruses pour
-arriver à se faire payer.
-
-Nous avions une grosse jument baie pour le rapport. Ordinairement, la
-poulinière de ferme sert pour aller aux foires et faire les courses; on
-l'emploie aussi aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de
-toute corvée.
-
---Le travail déforme les juments, et leurs produits s'en ressentent,
-disait M. Noris.
-
-Le vrai, c'est qu'il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté
-d'aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait
-superflu.
-
- * * * * *
-
-En dépit de son âge avancé, il gardait la passion de la chasse. Le
-gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait les voir
-détaler dans les sillons à l'approche de son grand lévrier, mais n'en
-tuait pas beaucoup. Autour d'un bout de taillis enclavé dans nos
-cultures, ces rongeurs pullulaient au point d'abîmer les
-emblavures,--mais il était bien inutile de s'en plaindre.
-
-Les braconniers n'osaient guère s'aventurer par là, à cause du garde, un
-sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il
-suffisait qu'un étranger flâneur traversât, les mains dans les poches,
-un coin de la propriété pour qu'il fût appréhendé par lui. Pas de procès
-dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au
-maître pour recevoir une semonce, et verser cent sous. S'il y avait
-présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d'un
-lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre
-voisin Pinel, qui labourait de l'autre côté. Le brave Pinel m'a toujours
-juré qu'il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il
-n'en tendait jamais...
-
- * * * * *
-
-Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable
-de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions
-exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en
-prison, aux travaux forcés, ou relégués dans des colonies lointaines.
-Comme la destruction d'une nichée de lapereaux, d'un nid de perdrix, ou
-bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient dans une
-exaspération furieuse, le mot seul de «République» l'agitait de grands
-frissons nerveux. Souvent, à Bourbon, des gamins, soudoyés par un
-farceur, le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» et
-chantant des couplets de la _Marseillaise_...
-
-A chaque fois il serrait les poings de rage impuissante, manquait en
-devenir fou!
-
-En 1877, souffrant d'une bronchite qui avait failli l'emporter, on était
-venu lui annoncer les résultats d'une élection favorable aux
-républicains. Alors, soulevé sur sa couche, il avait exhalé dans un
-murmure haletant, la haine profonde de son coeur:
-
---Les brigands!... Il n'y a donc plus de place... à... à Cayenne!...
-
-Pour retomber ensuite sur l'oreiller, inerte, évanoui.
-
-Quatre ans plus tard, venant chez nous au cours d'une période
-électorale, il avisa des programmes et des journaux envoyés par le
-docteur Fauconnet, candidat républicain:
-
---Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits!
-Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre
-famille en les conservant.
-
-J'objectai que personne ne savait lire.
-
---Leur présence seule est dangereuse! reprit-il.
-
-Et il les jeta lui-même dans la flamme du foyer. Puis, en se retirant:
-
---Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, le
-bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas!
-
-Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs étaient choisis en
-dehors des «rouges». Et il nous obligeait aussi à ne pas fréquenter les
-boutiques jugées par lui subversives.
-
-Il se vengeait à sa manière de la «sale République...»
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-Les deux demoiselles veillaient spécialement à notre conduite
-religieuse. Et il nous fut assez pénible de les satisfaire. Selon la
-coutume de ma jeunesse, j'allais à la messe auparavant un dimanche sur
-deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à
-Franchesse, j'assistais à l'office--désapprouvant les «fortes têtes» qui
-passent ce moment à l'auberge.
-
-Mais j'étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires
-des curés! Leurs théories sur la confession, les jours maigres, l'Enfer
-et le Paradis, je prenais ça pour des contes... Le vrai devoir de chacun
-me semble tenir dans cette ligne de conduite très simple: bien
-travailler, se comporter honnêtement, s'efforcer de ne chagriner
-personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui
-sont dans la misère ou dans la peine. En s'y conformant, je ne puis
-croire qu'on ait quelque chose à craindre, ni là, ni ailleurs. J'avais
-remarqué comme tout le monde qu'en l'attente de la «vie éternelle» dont
-les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi
-des plaisirs de la terre,--spécialement de la bonne cuisine et du bon
-vin,--sans compter qu'ils passent pour bien aimer l'argent...
-
-Je me disais que, sur cette question du «devenir de l'âme», les plus
-malins de la terre et le pape lui-même n'en devaient pas savoir plus
-qu'un ignorant comme moi, attendu que personne n'est revenu de là-bas
-pour dire comment les choses s'y passent. Je songeais donc rarement à la
-mort--moins encore au «salut éternel»--et j'avais délaissé complètement
-la confession depuis mon mariage. J'en connaissais plus d'un et plus
-d'une que ça ne rendait pas meilleurs d'être fidèles à cette loi de
-l'Église. La Victoire se confessait, la Rosalie aussi; elles agissaient
-absolument le lendemain comme la veille--restant, l'une grincheuse et
-désabusée, l'autre pétulante, hargneuse, autoritaire...
-
---Alors, à quoi bon? me disais-je.
-
- * * * * *
-
-Je croyais fermement par exemple, à l'existence d'un Être suprême qui
-dirige tout, règle le cours des saisons, nous envoie le soleil et la
-pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs,
-n'est propice que si la température veut bien le favoriser, je
-m'efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses
-mains une bonne part de nos intérêts. Je ne manquais guère les
-cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et je continuais
-fidèlement les petites traditions pieuses de notre vie de campagne.
-J'allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis,
-et j'en mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes,--à
-côté des petites croix d'osier qu'on fait bénir en mai, des aubépines
-des Rogations et des bouquets où sont assemblées les trois variétés
-d'herbe de Saint-Roch qui préservent les animaux des maladies.
-J'assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de
-la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le
-préservateur de la grêle. J'aspergeais d'eau bénite les fenils vides
-avant d'engranger les fourrages. En ouvrant l'entaille dans les champs
-de blé, je formais une croix avec la première javelle. J'en traçais
-d'autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque
-miche de pain avant de l'entamer, et enfin sur le dos des vaches avec
-leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir
-allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon
-chapeau devant les calvaires des routes. Et je marmonnais matin et soir
-un bout de prière.
-
-Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne part d'habitude; ces
-pratiques que j'avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais
-je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un
-vendredi soient des motifs à punition sans fin,--et il me semblait
-excessif d'attribuer au curé dans la confession le pouvoir d'absoudre
-tous les crimes!
-
- * * * * *
-
-Les garçons partageaient ma manière de voir. L'aîné allait à la messe
-comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles,
-depuis son retour du régiment, n'y allait guère qu'une fois par mois, et
-encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l'obligation hebdomadaire!
-
-Le lundi gras, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la
-visite de Mlles Yvonne et Valentine Noris.
-
---Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier.
-
---Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles; il a dû y assister là-bas.
-
---Nous n'en croyons rien... Charles doit venir chaque dimanche à la
-messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à
-Bourbon ou ailleurs, s'il le juge à propos. Il ne saurait se soustraire
-à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit
-connue. Et s'il persistait à désobéir, nous vous en rendrions
-responsables, vous, ses parents...
-
-Il fut forcé de s'exécuter, parbleu! Et même d'aller, comme moi, à
-confesse au temps de Pâques. C'était l'unique moyen d'être tranquille;
-car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et
-leurs domestiques.
-
-Les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que
-quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «_Bon Dieu!_» ou un
-«_Tonnerre de Dieu!_» agrémenté de préambules divers. Je l'avais bien
-engagé à perdre cette habitude ou à se retenir en présence des
-mouchards. Dure contrainte! Il s'échappa un jour à lâcher un gros juron
-que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans
-tarder.
-
---Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes
-épouvantables; nous n'admettons pas cela chez nous!
-
-Elles allèrent jusqu'à me reprocher à moi-même de dire aussi de vilains
-mots pour m'avoir ouï employer l'expression «_Tonnerre m'enlève!_» Ma
-foi, je leur répondis carrément que ce terme m'était aussi nécessaire
-que mes prises de tabac, que je ne pouvais promettre de l'éviter
-toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment--comme à
-Charles ses blasphèmes, d'ailleurs.
-
- * * * * *
-
-Eh bien, quoique fourrées sans cesse à l'église, au confessionnal, à la
-table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles
-ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies!
-
-L'hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la nuit craquer les arbres
-torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se
-réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient
-capturer. Tous les matins on découvrait à proximité des bâtiments
-quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides,--morts de froid.
-Les corbeaux, croassant par bandes aux abords des fermes, se
-hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur la _pelote_ de
-fumier. On sentait une grande misère dans la nature.
-
-Comme aussi, hélas! chez tous les pauvres gens! Des journaliers en
-chômage, parcourant la campagne pour grapiller du bois, eurent le tort
-de s'attaquer à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches un gros
-érable disparut ainsi. Les demoiselles Noris étant venues avec le garde
-constater le larcin, il me fut donné d'entendre les objurgations
-furieuses de Mlle Yvonne:
-
---Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s'il vous arrive
-d'apercevoir quelqu'un de ces misérables, n'hésitez pas: tirez-lui
-dessus!... Vous en avez le droit.
-
-C'est que la charité de ces bigotes s'exerçait surtout en mesquines
-vengeances et basses perfidies à l'égard de ceux qui n'avaient pas la
-chance de leur plaire!
-
-Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine et aux
-passants du vendredi un croûton sec,--les autres jours rien du tout...
-C'est nous, métayers, qui les nourrissions, les traîneurs de bissacs!
-
-Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur
-place au Paradis, à ces deux numéros-là!
-
-
-
-
-XLVII
-
-
-La femme de mon parrain étant morte, je dus recueillir ma soeur
-Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder.
-
---Tu ne l'as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c'est bien ton tour;
-d'ailleurs, tu es le seul à pouvoir t'en charger.
-
-J'aurais pu lui objecter qu'il ne m'avait jamais offert de la prendre
-alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre
-des services. Mais je préférai consentir à l'arrangement sans
-protestations inutiles.
-
-A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons différents, déclarèrent
-que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à
-nous charger encore de cette malheureuse innocente. Mais elles la
-subirent d'assez bonne grâce lorsqu'elle fut là. Je n'eus pas admis
-d'ailleurs qu'elles lui fissent des misères...
-
-Dénuée à présent de toute lueur de raison, la Marinette prononçait des
-mots dépourvus de sens. Surtout elle poussait des lamentations
-plaintives, prolongées qui effrayaient beaucoup les enfants et
-contrariaient tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle riait, d'un
-rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d'aucune façon,--pas
-même comme autrefois pour la garde des bêtes.
-
-Sa présence chez nous fit sensation les premiers temps; on parla dans
-tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais,
-qui criait souvent:--elle était le mystère, l'ulcère de notre maisonnée.
-
-Je ne regrettai jamais ma décision cependant. Il est des devoirs
-élémentaires qu'il faut accepter, quelque pénibles qu'ils soient... Or,
-mon parrain, assurant que j'étais le seul à pouvoir m'en charger,
-n'exagérait pas. Bien que ma situation ne fût guère brillante j'avais
-encore plus de ressources que mes deux aînés...
-
- * * * * *
-
-Baptiste, lui, n'avait jamais pu mettre quatre sous l'un devant l'autre.
-Le mauvais domaine qu'il cultivait à Autry appartenait à des maîtres,
-qui, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le mari,
-faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses,
-était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme, ayant pris en
-main le gouvernement du ménage, lui faisait expier ses fautes passées...
-Privé de tout argent de poche, le pauvre tuait ses heures,
-lamentablement; on le voyait errer de la boutique du menuisier à celle
-du maréchal, accoster les passants trop rares. Parfois, quelqu'un lui
-disait d'un ton d'ironie, sachant bien qu'il n'avait pas le sou:
-
---Payez-vous une chopine, Monsieur Gouin?
-
---Impossible, il faut que je rentre; on m'attend...
-
---Allons! venez tout de même--c'est moi qui la paie.
-
-Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevré chez lui de toute
-satisfaction gourmande, il acceptait sans honte les libéralités
-méprisantes des tâcherons aux mains calleuses...
-
-Mme Gouin--Agathe, ainsi que tout le monde la nommait
-communément--lésinait sur les plus petites choses, sur l'éclairage et le
-chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. Aux
-repas, la même bouteille de vin figurait sur la table durant toute une
-semaine. La servante partageait avec le chien la miche de troisième et
-ne pouvait espérer se rattraper sur la pitance. Trois bonnes d'affilée
-sortirent de la maison rongées d'anémie...
-
-Agathe aurait voulu continuer cependant à faire bonne figure parmi les
-hobereaux du pays. Il lui arrivait d'offrir à dîner,--mais alors la
-maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.
-
-Et il y avait ensuite une période navrante,--où les maîtres eux-mêmes se
-condamnaient à la soupe à l'oignon, au pain de troisième, où la
-bouteille d'apparat ne se vidait que quand le vin était en état
-d'accommoder la salade...
-
-Au cours d'une de ces mauvaises journées, M. Goudin étant allé chez mon
-parrain à l'heure du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches
-cuites--dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards
-de convoitise. Il en mangea une demi-assiette.
-
-De leur ancienne splendeur, une voiture d'aspect passable encore leur
-restait, une grande voiture à capote qu'ils appelaient la victoria. De
-loin en loin, l'idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des
-emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement de s'offrir le
-luxe d'une promenade. Alors elle envoyait la bonne prévenir le métayer
-qu'il eût à amener la vieille jument du domaine. A l'heure dite,
-Baptiste, obligé au rôle de cocher, grimpait sur le siège... La
-cocasserie de l'équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin.
-Qu'on se figure cette vieille bête au poil rude, d'un blanc sale,
-souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement,
-l'ancienne belle voiture;--ce vieux campagnard en blouse et sabots,
-écrasé sur le siège, se servant du fouet comme d'un bâton; et, dans le
-fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois
-crève-la-faim!
-
-Les Gouin, disait-on, «collectionnaient dans leur grenier les peaux des
-métayers qu'ils avaient écorchés». Rarement en effet les mêmes
-demeuraient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à
-l'ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore.
-
-Mon parrain, certes, n'était pas précisément sur le chemin de la
-fortune.
-
- * * * * *
-
-Faire fortune, c'est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis,
-un moment, crut l'avoir réalisé... Deux ans après la guerre, se trouvant
-à la tête d'une huitaine de mille francs, le diable l'avait tenté
-d'acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s'installer
-chez lui,--et de se monter d'un cheval, d'une voiture à ressorts, d'une
-peau de chèvre,--et d'aller aux foires avec des allures de gros fermier!
-Sans compter sa partie de _mouche_, à gros jeu, tous les dimanches, et
-les bons repas avec des amis! On le nomma conseiller municipal et il en
-fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait
-de haut--comme gêné de s'entretenir avec moi.
-
-Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la
-mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d'or au cou.
-Elle se payait des douceurs, du café, du sucre par demi-pains. Victoire,
-qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:
-
---La Claudine fait joliment la grosse madame... Savoir si ça tiendra
-longtemps?
-
-Ça ne tint que cinq ou six ans. L'ancien propriétaire avait pris
-hypothèque sur le bien pour l'argent non versé. Mon frère lui payait en
-intérêts une somme égale à la valeur d'affermage. Il s'était endetté par
-ailleurs, du fait de réparations aux bâtiments. Conscient d'être sur une
-pente dangereuse, en fin de compte, il revendit son équipage, se remit à
-travailler. Trop tard! Le vendeur, à qui étaient dues trois années
-d'intérêts, reprit possession de son petit domaine en lui donnant juste
-de quoi se liquider auprès des autres créanciers.
-
-Demeuré sans ressources à l'issue de cette aventure, le pauvre Louis en
-fut réduit à se loger dans une chaumine, à travailler de côté et d'autre
-comme journalier. Il mourut deux ans plus tard d'une congestion, un jour
-de grand froid qu'il cassait de la pierre sur la route de Moulins.
-
-La Claudine, qui savait si bien faire la dame, dut se mettre à laver les
-lessives,--même à recourir aux aumônes. Sa carrière s'acheva bien
-tristement.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-
-A Clermoux, à l'automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Gaussin
-et de sa femme. Georges Gaussin, le fils de ma soeur Catherine, venait
-de se marier et profitait de cette circonstance pour revoir sa famille
-bourbonnaise;--il n'était pas revenu depuis l'époque où ses parents
-l'avaient amené tout gamin.
-
-Parti au régiment comme volontaire d'un an à sa sortie des écoles, il
-occupait depuis sa libération un emploi de comptable dans une grande
-maison de commerce. On le disait fin comme l'ambre...
-
-Georges et sa femme décidèrent de s'installer chez nous durant leur
-séjour,--une de mes nièces d'Autry leur ayant écrit que c'était moi qui
-pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant
-leur arrivée, Rosalie s'exclama:
-
---Des Parisiens! Ce qu'ils vont en faire des embarras! Ça va parler
-gras, mes amis...
-
-Et Victoire, très ennuyée, de se demander comment les coucher, comment
-les nourrir...
-
-Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner à nos hôtes
-le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit
-Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie;--eux prendraient à la cuisine le
-lit du pâtre qui consentit à s'accommoder d'un gîte au fenil, avec des
-couvertures.
-
-Le jour venu, Charles attela à notre charrette, que nous conservions
-toujours bien qu'elle nous fût inutile ici, la bourrique d'un voisin de
-bon service, et se rendit à la rencontre des Gaussin qui devaient
-débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins.
-
-Ils furent chez nous un peu avant la nuit. J'étais en train de conduire
-les fumiers; d'une venelle perpendiculaire je débouchai avec un char
-vide presque en face d'eux, dans le grand chemin, à deux cents mètres de
-la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en
-avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux
-valises, un carton à chapeaux encombraient la voiture.
-
-Je criai «Holà oh!» à mes boeufs qui s'arrêtèrent. Charles me présenta:
-
---C'est mon père.
-
-Les jeunes époux eurent une même exclamation:
-
---Ah! c'est l'oncle! Bonsoir, mon oncle...
-
-Et se précipitèrent pour m'embrasser.
-
---Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir!
-
---Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce, répondis-je, un peu gêné.
-
-Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les boeufs je me laissais
-embrasser:
-
---Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir! m'excusai-je,
-non sans confusion.
-
-En effet mon pantalon de coutil déchiré aux genoux, ma chemise de
-cretonne à carreaux bleus, mon vieux feutre aux bords effrangés, mes
-sabots usés, émoussés, où dansaient mes pieds nus, ne constituaient pas
-un accoutrement bien convenable,--d'autant que tout cela se ressentait
-plus ou moins du contact du fumier... Et j'avais encore ce vendredi ma
-barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon
-compte l'impression de cette petite Parisienne mignonne et bien
-«pomponnée» dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher cela me
-faisait l'effet d'une profanation. Elle portait une robe bleue très
-simple, un grand chapeau de paille garni d'une touffe de pâquerettes, et
-de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.
-
---Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.
-
---En effet, mon oncle. C'est qu'ils sont passablement cahoteux, vos
-chemins; ils auraient grand besoin d'être aplanis.
-
-Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait l'expression un peu
-trop sérieuse de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux
-noirs trop profonds...
-
-Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure poupine
-d'adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache
-blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et
-blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s'étalait
-dans l'échancrure de son gilet, faisant valoir la blancheur du faux-col
-rigide.
-
-Je hélai les boeufs pour les faire repartir et marchai à côté de Georges
-qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses
-parents,--toujours dans la même maison, au service d'une seule vieille
-dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant
-qu'elle leur en tiendrait compte sur son testament.
-
---Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette? me dit
-Georges, après un silence.
-
---Oui, Mons...
-
-Je faillis bien dire «Monsieur»:--dame, il était mis comme un bourgeois,
-le neveu!
-
---Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos guérets pour labourer
-bientôt.
-
---Ah! oui, le fumier... Le fumier sorti des étables, produit de la
-fiente et de la litière?
-
---C'est cela même! répondis-je avec un sourire un peu moqueur.
-
-Cette observation me semblait bête.
-
-Alors la jeune femme de me questionner à son tour, si bien que je fus
-amené à lui dire que c'était là où nous allions semer le blé que je
-conduisais ce fumier.
-
---Ah! l'horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l'on fait
-le pain, il vient comme ça, dans le fumier?
-
---Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.
-
-Georges reprit:
-
---Cela t'étonne, Berthe? La terre s'épuiserait, vois-tu, si l'on cessait
-de lui fournir des matières fertilisantes.
-
---Votre charrette est-elle douce, mon oncle? interrogea Berthe à
-nouveau; celle du cousin ne l'est guère; je suis montée un peu sur la
-route; j'ai eu mal au coeur d'avoir été trop secouée...
-
-Nous arrivions dans la cour. La Victoire, le Jean, sa femme et le petit
-s'avancèrent à la rencontre des Parisiens: il y eut embrassade générale.
-Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette à qui l'on avait fait
-mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais
-coeur, et reprit sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner
-péniblement notre jolie nièce.
-
-La bourgeoise avait préparé à l'intention de nos hôtes une soupe au
-lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti et une salade à
-l'huile de noix. Pour eux seulement:--faire de l'extra pour tout le
-monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans
-la chambre. Mais Berthe s'en fâcha:
-
---Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être
-en famille!
-
-Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu'à huit heures passé, lorsqu'on
-ne pouvait plus besogner dehors, la nuit tout à fait venue...
-
---Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir
-compagnie, vous et le petit cousin.
-
-Et de faire asseoir auprès d'elle le petit de Jean.
-
-Victoire me dit, voyant qu'ils y tenaient:
-
---Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.
-
-Je m'en fus donc changer de pantalon, de sabots, mettre une blouse
-propre, et je pris place à côté d'eux. Ils déclarèrent excellente la
-soupe au lait et se régalèrent des haricots fins et tendres auxquels
-Victoire n'avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent pas
-grand mal au poulet--plus commun pour eux, peut-être, que le lait et les
-légumes frais. Je remarquai qu'ils semblaient aux petits soins l'un pour
-l'autre.
-
---Qu'en dis-tu, Georges?... N'est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout
-propos.
-
-Et lui:
-
---Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces
-haricots...
-
-Nous avions, comme dessert, de grosses prunes noires.
-
---C'est mauvais, ces fruits-là! N'en mange pas trop, petite...
-
-Un peu niaises à mon avis, ces façons de faire. A la campagne, si l'on
-se parlait comme ça entre époux, tout le monde s'en amuserait. Au fond,
-peut-être bien qu'on s'aime autant qu'eux, mais on ne se prodigue jamais
-de mots tendres.
-
-Quand ma femme venait pour le service, Georges et Berthe lui
-reprochaient encore doucement d'avoir préparé deux dîners et lui
-défendaient de recommencer à l'avenir:--ça leur était bien égal de
-manger un peu plus tard!
-
-Charles avait apporté de Bourbon, sur l'ordre de sa mère, une couronne
-de pain blanc, notre pain de ménage, vieux de huit jours étant déjà dur;
-ils eurent néanmoins la fantaisie d'en user.
-
---Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle! disaient-ils.
-
-Et, de me demander ceci et cela, combien nous avions de moutons, combien
-de vaches et comment on faisait pour traire.
-
---J'irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous
-levez de bon matin, à six heures?
-
---Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous
-travaillons.
-
---Sitôt!... Ah! par exemple!... Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes
-des paresseux; Georges entre à neuf heures au bureau; nous nous levons à
-huit, jamais avant. Mais ici, nous serons debout à l'aube, vous
-verrez...
-
-Le repas terminé, il nous fallut revenir à la salle commune où les
-autres commençaient à manger. Après qu'ils eurent avalé la soupe, chacun
-émietta selon la coutume un morceau de pain dans son assiette de terre
-rouge et le trempa d'une grande louchée de lait écrémé. La Parisienne en
-fut très étonnée:
-
---Mais alors c'est une autre soupe... Vous mangez deux soupes à votre
-dîner?
-
-Elle comprit à ce moment sans doute que ce second dîner n'avait guère
-retardé la cuisinière...
-
-Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur
-présence gênait les femmes pour la vaisselle. Les garçons s'étant joints
-à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. Nuit plutôt
-maussade; ciel sombre et brise trop fraîche; la lune en faucille
-éclairait faiblement. Georges, ayant senti frissonner sa femme, répétait
-à tout propos, bien qu'elle se défendît d'avoir froid:
-
---Tu vas t'enrhumer, ma chérie, j'en suis sûr; il ne faut pas nous
-attarder.
-
-Grâce à Charles, qui leur tenait tête à peu près, la conversation ne
-languit pas; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant
-ridicule de parler si mal à côté d'eux qui parlaient si bien,--et aussi
-parce que je n'osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant
-qu'elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la
-campagne.
-
-Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le
-bonsoir, la bourgeoise demanda aux jeunes gens ce qu'ils prenaient le
-matin.
-
---Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, nous mangerons la soupe
-de tout le monde.
-
-Ils ne se doutaient pas de l'importance de notre premier déjeuner, le
-repas de la potée au lard!
-
-Bien entendu, Victoire, sans tenir compte de leur avis, leur prépara du
-café au lait.
-
-Mais ils redirent tellement le matin qu'ils entendaient manger avec nous
-et comme nous au «goûter», qu'il fallut bien leur donner satisfaction.
-
-Pour la circonstance on se mit à table à midi, c'est-à-dire une grande
-heure plus tôt qu'à l'ordinaire,--la jeune femme placée entre Charles et
-moi, son mari en face. Il y avait un menu exceptionnel: du vin d'abord,
-puis une juteuse omelette aux oeufs purs, des biftecks, du fromage à la
-crème saupoudré de sucre--et les poires d'un espalier du jardin qu'on
-aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon!
-Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la
-table: celui de l'autre extrémité n'étant qu'en apparence conforme au
-nôtre--omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillés, fromage
-peu crémeux et pas du tout sucré:--les seules poires étaient semblables,
-mais la bourgeoise fit de vilains yeux au petit pâtre qui s'avisa d'en
-prendre une.
-
---Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à
-mi-voix; les _bâtardes_ ne manquent pas, à cette saison...
-
-Alors, ceux de la maison comprirent le rôle somptuaire des belles
-poires, et personne dorénavant ne s'avisa d'y toucher.
-
-Au repas du soir, on n'essaya même plus de sauver les apparences. Il y
-avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume--et pour
-les Parisiens un potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre
-et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s'entendre à la
-préparation de ces petits plats fins, aidait à Victoire et la
-conseillait.
-
-Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans protestations d'être
-mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable
-de ce que nous vivions si mal,--encore que notre ordinaire fût meilleur
-que de coutume.
-
---Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié! avais-je
-dit à ma femme.
-
-Comme à Paris, Georges et Berthe s'offraient la grasse matinée. On
-fermait à leur intention les volets délabrés de la fenêtre, et ils ne se
-dénichaient qu'entre sept et huit heures.
-
---C'est le seul moment tranquille de la journée, affirmait Rosalie; on
-ne les a pas sur le dos!
-
-Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là,
-avec des exclamations et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour
-du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les oeufs frais pondus,
-prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins.
-Elle allait même dans l'étable à vaches au moment de la traite,
-n'esquivant qu'à grand'peine entre les pavés mal joints les trous pleins
-de purin. Une fois, elle engagea dans le plus grand l'une de ses
-pantoufles;--des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de
-son peignoir clair; et dans la préoccupation de cet accident, elle
-faillit être atteinte par le jet d'une vache qui fientait. Elle avait
-peur des veaux, poussait des cris perçants lorsqu'on les détachait pour
-aller têter. Par la suite elle hésita même à franchir le seuil de cet
-endroit dangereux... A la maison, elle s'occupait à faire de la
-tapisserie, de la dentelle,--très habile à ces petits travaux
-d'agrément.
-
-Georges, après un baiser au front de sa femme, et un «Au revoir!» comme
-pour une longue absence, nous rejoignait aux champs, et après quelques
-tours à la charrue, s'en allait flânocher au bord des mares pour
-capturer des grenouilles. En rentrant il ne manquait pas d'embrasser de
-nouveau sa Berthe qui lui demandait, câline:
-
---T'es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la
-réussite, mon Geogeo.
-
-Elle vérifiait alors le petit sac en filet contenant ses
-grenouilles--qu'il écorchait lui-même, personne ne voulant s'en occuper.
-
-Rosalie disait:
-
---Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c'est
-race de crapauds!
-
-Les appréciations de notre bru, ses mots dépourvus d'hypocrisie,
-amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais la Marinette les importunait
-avec son regard fixe, son rire stupide, sa mélopée plaintive, les gestes
-de son poing maigre.
-
- * * * * *
-
-Le dimanche, Charles prit en location, à dessein de promener nos
-Parisiens, le cheval et la voiture à ressorts de l'épicier du bourg.
-Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir
-Bourbon où ils s'attardèrent un peu. L'escalade des vieilles tours les
-fatigua sans les amuser. Mais ils s'intéressèrent au moulin, au parc en
-terrasse, à la fontaine d'eau chaude et à son grand bassin--où les
-pauvres gens douloureux et infirmes venaient autrefois d'un lointain
-rayon se baigner sans honte sous les regards de tous, la veille de la
-Saint-Croix. Ils rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur
-après-midi.
-
-Par contre la journée du mardi, pluvieuse, se traîna bien monotone.
-Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des
-lettres,--après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l'encre, car
-nous n'en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cessé, il manifesta
-l'intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y
-avait trop d'eau et de boue pour qu'elle pût sortir avec ses bottines;
-elle chaussa donc les sabots du dimanche de Rosalie; seulement les pieds
-lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle
-revint, craignant une entorse. Et tout le soir, nerveuse, elle ne
-chercha pas à masquer son dépit.
-
-Ils demeurèrent jusqu'au samedi, huit jours pleins, assez satisfaits, je
-crois. Ils appréciaient surtout notre lait, notre beurre, nos fromages
-baignés de crème. Mais cela devait les ennuyer un peu de voir que l'on
-se mettait en frais pour leur cuisine. Et, sans doute, nous
-plaignaient-ils de travailler tant, d'avoir si peu d'agréments, d'être
-si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs
-illusions sur la campagne.
-
---Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez
-le temps long s'il vous fallait rester chez nous toujours?
-
---C'est vrai, mon oncle; j'aurais de la peine à devenir fermière. Pour
-que je me trouve vraiment bien, il me faudrait une maison confortable,
-un jardin aux allées propres avec des fleurs et des ombrages, et puis un
-cheval et une voiture pour me promener.
-
---Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici quelques mois d'été, à
-condition de disposer de mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir
-les prés à ma guise, cultiver un jardin.
-
-Je songeai par devers moi:
-
---Tous les gens des villes doivent être ainsi: ils ne voient de la
-campagne que les agréments qu'elle peut donner; ils rêvent des prairies
-et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des légumes et des
-fruits,--mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan.
-Et nous sommes sans doute dans le même cas: quand nous parlons des
-avantages de la ville et des plaisirs qu'elle offre, nous ne pensons pas
-à l'existence de l'ouvrier qui vit au jour le jour d'un travail souvent
-dur et ingrat...
-
- * * * * *
-
-Ces jeunes parents s'étaient montrés fort gentils, somme toute, mais
-leur départ nous apporta quand même une impression de détente heureuse.
-C'est que, outre le dérangement inévitable, la cohabitation avec des
-gens différents de caractère et de moeurs provoque toujours une
-contrainte pénible. Où il n'y a pas communion d'idées règne le malaise.
-
-Le pâtre fut seul à s'affliger du départ de nos hôtes. Je l'entendis qui
-disait le soir à la servante:
-
---J'aurais bien voulu qu'ils restent plus longtemps, les Parisiens, on
-mangeait mieux...
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-Nous avions grand souci de notre Clémentine souffrante et miséreuse.
-Elle venait d'avoir un quatrième enfant, et Moulin s'étant brouillé avec
-le jardinier du château manquait de travail. Aussi devaient-ils deux
-sacs de blé à nos successeurs de la Creuserie et des tissus au marchand
-du bourg,--sans parler de leur loyer.
-
-La pauvre fille n'allait même plus à la messe, à cause des enfants que
-leur père ne voulait pas garder et parce qu'elle manquait d'effets
-convenables.
-
-Mais le pis était son état de santé toujours plus inquiétant. L'une des
-religieuses de Franchesse, qui s'entendait un peu aux maladies, la
-disait atteinte d'anémie chronique:
-
---Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin!
-
-Conseil d'une assez cruelle ironie, vu la situation du ménage!
-
---Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout,
-me dit Victoire en pleurant, un jour qu'elle rentrait de la voir, au
-mois d'octobre 1880.
-
-A la Toussaint je me rendis à mon tour aux Fouinats. Quel serrement de
-coeur devant l'impression de misère du logis--qui me rappelait l'aspect
-de celui de ma mère, aux dernières années de sa vie! Clémentine, chétive
-et sans vigueur, donnait à téter à son petit dernier qui s'acharnait
-goulûment à tirer ses seins flasques. Elle sourit avec effort en me
-voyant entrer.
-
-Misère de nous! Dans le temps que je lui demandais des nouvelles, le
-souvenir me hantait d'une autre scène en cette même chaumière, un matin
-que j'étais venu demander à boire à sa locataire d'alors...
-
---Ça ne va pas trop bien, papa. Il me faudrait des bons soins que je ne
-peux pas me donner.
-
-Je remarquais son souffle court, ses phrases terminées en une modulation
-affaiblie, imperceptible presque, sa maigreur effrayante... Je la
-réconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui
-envoyer le médecin. Mais elle s'en défendit:
-
---Mais non, mais non, papa. La soeur m'a déjà donné du fortifiant, c'est
-tout ce qu'il faut... Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au
-médecin. Et puis, c'est trop coûteux pour nous...
-
-C'est un raisonnement qu'on tient bien souvent dans nos pays. On se fait
-de la tisane; on se traite soi-même. Le docteur n'est mandé que quand ça
-paraît tout à fait grave. Et de voir passer son équipage dans nos vieux
-chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort.
-
-Ainsi en fut-il, hélas! pour notre Clémentine. Peu de jours après ma
-visite, elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s'en fut
-quérir à Bourbon le docteur Picaud:--Fauconnet, conseiller général et
-député, avait cessé d'exercer. M. Picaud la jugea très malade--une
-jaunisse s'était greffée sur l'anémie--et donna l'ordre de lui enlever
-tout de suite son bébé que recueillit une soeur de Moulin. L'un de ses
-frères prit l'aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la
-cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de
-quatre ans. Rosalie comme toujours fit la grimace à l'arrivée de ces
-enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute
-dévouée.
-
-Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Elle dut bientôt se
-rendre à l'évidence: aucun espoir à conserver! Le mal faisait d'un jour
-à l'autre des progrès effrayants...
-
-Clémentine mourut à la fin novembre par un triste temps de givre et de
-brouillard,--à trente et un ans!
-
- * * * * *
-
-Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu'au printemps le
-mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.
-
-
-
-
-L
-
-
-Depuis mon embauche lointaine chez son père, depuis surtout qu'il était
-venu à la Creuserie pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet
-m'avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l'époque
-des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de
-Noris» mûr pour le dépôt, assurait-il.
-
-M. Fauconnet avait le bras long--qu'il s'agisse d'obtenir une faveur, de
-faire réformer un conscrit à la révision, ou d'intervenir dans les
-affaires de justice.
-
-Aussi les quémandeurs, aux vacances, affluaient-ils au château
-d'Agonges, qu'il habitait depuis la mort de son père.
-
-Enfin l'on devait à son influence la mise en train d'un petit chemin de
-fer à voie étroite de Moulins à Cosne, qui desservait Bourbon et
-Saint-Aubin.
-
-Mais l'ancien républicain intransigeant, si farouche dans son opposition
-à l'Empire, était devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la
-crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc.
-
-Or, M. Noris étant mort, ses filles s'empressèrent d'affermer les deux
-domaines à un fermier général en vogue, qui nous donna congé.
-
-Nous décidâmes, la Victoire et moi, de nous retirer dans une quelconque
-locature, laissant les deux garçons prendre une ferme à leur compte.
-
-Justement, une du docteur se trouvait disponible: je m'employai à la
-leur faire donner. A des conditions d'ailleurs sévères,--car notre
-député, si féru du bonheur du peuple, écorchait comme un vulgaire Gouin
-les tenanciers de ses domaines.
-
-Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes!
-
-Pour moi je pus louer au Chat-huant ou «Chavant» de Saint-Aubin, un
-petit bien à trois vaches, de la même grandeur à peu près que celui où
-j'avais débuté jadis sur les Craux de Bourbon. Au prix fort; mais avec
-les revenus de mes petites économies--placées par le notaire sur
-hypothèque sérieuse--je comptais pouvoir joindre les deux bouts assez
-tranquillement.
-
-
-
-
-LI
-
-
-Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de nous retrouver dans une
-maison si étroite--et si peu de monde! Marguerite, la petite de la
-pauvre Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous avions gardé
-son frère Francis, qui commençait à aller en classe,--et aussi la
-Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.
-
-J'avais plus de loisirs et moins d'inquiétudes qu'à Clermoux, mais il
-est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. Je dus me
-remettre à toutes les grosses besognes dont les garçons me déchargeaient
-quand nous étions ensemble.
-
-Et j'eus souvent des heures lourdes de découragement et d'ennui. La
-bourgeoise aussi, d'ailleurs, toujours pareillement faiblarde et
-geignante.
-
- * * * * *
-
-Cependant notre petit Francis, en dehors des heures de classe, nous
-tenait bien compagnie. Son activité d'enfant, expansive et bruyante,
-animait notre triste intérieur de vieux...
-
-Bon petit, au surplus: vif, remuant, éveillé, mais point coléreux, ni
-têtu, ni désagréable. On le gâtait: pour lui la «soupe au chocolat», les
-grandes tartines de beurre, les fruits--et toutes les indulgences.
-
-Souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m'en avoir
-entendu raconter à sa soeur et à son cousin, et il voulait les connaître
-aussi.
-
-Il s'agissait de ces vieux contes qu'on se transmet dans les fermes de
-génération en génération: _la Montagne verte_, _le Chien blanc_, _le
-Petit Poucet_, _le Sac d'or du Diable_, et aussi _la Bête à sept têtes_.
-Je me faisais un peu prier par taquinerie, puis j'y allais de bonne
-grâce:
-
-«Il était une fois une grosse _Bête à sept têtes_ qui voulait manger la
-fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu'il donnerait sa
-fille à qui tuerait la _Bête_,--mais personne n'osait tenter l'aventure.
-Survint un jeune campagnard tout plein courageux qui, se portant
-résolument dans la forêt, au devant de la _Bête à sept têtes_, réussit à
-la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et s'en
-retourne chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu'il avait
-laissée très malade.
-
-Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la
-_Bête_. Voyant que le bon jeune homme ne se rend pas tout de suite au
-palais, il s'en vient couper les sept têtes qu'il porte au Roi, se
-donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fait rendre de grands honneurs
-et enjoint à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui
-n'a pas confiance au méchant bûcheron, ajourne tant qu'elle peut la
-cérémonie. Une dernière mise en demeure de son père la contraint
-pourtant, la mort dans l'âme.
-
-«Au jour choisi, comme se formait le cortège, le bon jeune homme revint
-de son village. Il fut étonné, pénétrant dans la capitale, de voir
-s'élever partout des arcs de verdure, sans parler des guirlandes,
-drapeaux et banderoles. Un enfant, qu'il questionna, lui apprit que la
-ville était pavoisée en raison du mariage de la fille du Roi avec le
-meurtrier de la _Bête à sept têtes_. Vite il court jusqu'au palais, se
-présente au souverain près de qui se tenaient les fiancés, et dit en
-désignant le bûcheron:
-
-«--Celui-ci est un menteur, c'est moi qui ai tué la _Bête_.
-
-«L'homme des bois le prit de haut, rappelant qu'il avait apporté les
-sept têtes,--et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme.
-
-«Mais, lui, sans s'émouvoir:
-
-«--Il a pu, Sire, vous apporter les têtes, mais non pas les langues, car
-les langues, les voici...
-
-«Déficelant un paquet qu'il portait à la main il en tire une espèce de
-bocal où, dans l'alcool, mijotaient les sept langues. Et le Roi
-d'envoyer quérir les têtes, de se convaincre que les langues manquaient
-en effet, et que celles du bocal s'y adaptaient bien. Alors il fit
-pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»
-
-Francis était tout oreilles; après celui-là il en voulait un
-autre,--jusqu'à épuisement de mon répertoire. Les monstres, les diables,
-les fées défilaient à la douzaine, et aussi les princes et les
-princesses de rêve,--les princesses aux robes couleur d'argent, couleur
-d'or, et couleur d'azur, anciennes chambrières ou gardeuses de dindons!
-Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir
-d'abattre en une nuit toute une grande forêt et, le lendemain, d'édifier
-un palais mirifique--grâce à quoi ils devenaient aussi des seigneurs de
-haute puissance, des rois ou des princes.
-
-A la fin, le petit ne manquait pas de me demander plein d'explications
-que je trouvais plutôt embarrassantes. Il avait l'air de croire à ces
-bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque
-épisode. J'aimais autant qu'il prît goût aux devinettes.
-
---Voyons, petit, qu'est-ce qu'on jette blanc et qui retombe jaune?
-
-Il réfléchissait:
-
---Peux pas trouver, grand-père...
-
---C'est un oeuf, gros bête!
-
---Ah! oui... Autre chose, je t'en prie...
-
---Je veux bien... _Lattotétrouya_, qu'est-ce que ça veut dire?
-
-Silence embarrassé; j'étais obligé de lui expliquer en décomposant:
-
---Latte ôtée, trou il y a... Ote une des lattes de _l'entrousse_, ça
-fera bien un trou... Qu'est-ce qui marche sans faire ombre?
-
-De celle-là, il se souvenait:
-
---Le son des cloches, grand-père.
-
---Qu'est-ce qui fait chaque matin le tour de la maison et va ensuite se
-cacher dans un petit coin?
-
---C'est le balai.
-
---Qu'est-ce qui a un oeil au bout de la queue?
-
---La poêle à frire.
-
---Qu'est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?
-
---La ronce.
-
---Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges...
-
-Il ne me laissait pas achever:
-
---Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches
-rouges.
-
---Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée,
-quatre qui portent à déjeuner; et tout ça ne fait qu'une. C'est quoi?
-
-Nouveau silence.
-
---Je ne sais pas, grand-père.
-
---C'est une vache,--non pas une de celles du four, une vache pour de
-vrai:--ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds
-abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait,
-portent à déjeuner... Voilà...
-
---Autre chose, grand-père.
-
---_Grainsmouti? Habiscouti?--Grainsmoudra! Habiscoudra!_
-
---Comprends pas...
-
---C'est pourtant facile. Il s'agit d'un tailleur et d'un meunier qui se
-sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si
-son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui
-demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s'empressent
-de répondre, l'un que le grain se moudra, l'autre que l'habit se coudra.
-
-Quand Francis en vint à s'escrimer sur des problèmes, je l'intriguai
-beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère.
-
---Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant à côté
-d'une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si
-j'en avais autant, plus la moitié d'autant, plus le quart d'autant, plus
-un, cela m'en ferait cent.» Combien en avait-elle?
-
-Il chercha longtemps, mais en vain; je fus obligé de lui dire le nombre
-des moutons:--trente-six.
-
- * * * * *
-
-Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père
-Bergeon. Ce père Bergeon, défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé
-une solide réputation de farceur et de menteur. Et l'on citait encore
-ses hâbleries de choix.
-
---Allons, Francis, ouvre tes oreille...
-
-«Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il battit
-le canton sans parvenir à retrouver la fugitive. Mais voilà que, rentré
-chez lui, il crut percevoir des grognements du côté du jardin. Rien ne
-se montrait cependant. Enfin, parcourant un carré de haricots où rampait
-un plant de citrouille, il découvrit sa bête à l'intérieur d'un énorme
-giraumon avec une nichée de huit petits cochons roses et blancs,--et il
-y avait encore de la place de reste!
-
-«Un matin d'août, circulant dans son champ de pommes de terre, il avait
-été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il crut
-d'abord aux évolutions d'une bande de taupes. Mais point! Ces
-soulèvements de terrain étaient simplement le fait des tubercules en
-passe de grossir avec une rapidité phénoménale!
-
-«Plus extraordinaires encore les incidents de chasse.
-
-«Un jour d'hiver, ayant tiré des étourneaux sur un alisier, Bergeon en
-avait tué tant et tant qu'il les rapportait à pleins sacs et qu'il en
-tombait encore de l'arbre au bout d'une semaine!
-
-«Une autre fois, passant sur le bord d'un étang, il aperçut des canards
-sauvages qui s'ébattaient tranquillement à la surface de l'eau calme. Il
-eut l'idée--n'ayant pas son fusil--de leur lancer un bouchon attaché à
-une longue ficelle, dont il retint l'autre extrémité. Les canards sont
-voraces et digèrent vite:--l'un se précipite sur le bouchon qu'il avale,
-et relâche par derrière cinq minutes après; un autre aussitôt
-l'engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le
-corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvent
-empalés. Le malin n'eut qu'à les tirer hors de l'eau et à les emporter.»
-
-Cependant Francis finit par connaître aussi bien que moi toutes ces
-balivernes, et je ne fus plus à même de l'intéresser. Lui, alors, se mit
-à me parler de ses choses d'école, des rois et des reines, de Jeanne
-d'Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres
-et de massacres. Il égrenait comme un chapelet tous les événements des
-siècles... Je n'étais plus d'âge à retenir ça; et quand il me demandait
-ensuite l'époque d'un règne ou les exploits d'un grand homme, j'énonçais
-des bourdes énormes, confondant des faits survenus à mille ans
-d'intervalle! De même pour la géographie: je brouillais au hasard les
-noms des pays, des fleuves, des départements et des villes--ce qui
-l'amusait fort.
-
-J'étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche,
-mais bien heureux pourtant qu'il eût du goût pour son travail de classe.
-Quand j'allais aux foires de Bourbon, je ne manquais pas de rapporter un
-journal qu'il lisait tout haut le soir--pour son plaisir et pour le
-mien--malgré qu'il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions ni
-l'un ni l'autre. Mais la Marinette interrompait assez souvent la lecture
-par une crise de rire ou de lamentation, au grand désappointement du
-petit...
-
-Plus tard, il acheta lui-même chaque dimanche, chez le
-tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des
-histoires et des gravures coloriées. On y voyait des têtes d'hommes
-célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil,
-des accidents et des crimes. Francis placarda sur les espaces libres de
-la muraille celles de ces illustrations qu'il préférait.
-
- * * * * *
-
-C'était l'époque de ses débuts au travail manuel. Là je retrouvais ma
-supériorité, et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider...
-
-
-
-
-LII
-
-
-Un dimanche, j'eus l'idée de me rendre à Meillers, de revoir cette ferme
-du Garibier où je m'étais élevé, et que j'avais quittée depuis près de
-cinquante ans.
-
-Le chemin d'arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à
-senteur résineuse n'avait pas changé d'aspect. Dans la cour deux chiens
-se précipitèrent en aboyant, ainsi que notre Médor autrefois quand
-venaient des étrangers. L'ancienne grange, basse et comme écrasée,
-n'existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts
-murs bien crépis, des portes et fenêtres peintes en brun, et les tuiles
-de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La
-maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore
-debout, telle quelle, non restaurée.
-
-Les fermiers généraux s'efforcent à obtenir des propriétaires un bon
-logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement
-des métayers leur importe peu. C'est dans l'ordre...
-
-A l'usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de très utile:
-un puits tout près de la porte d'entrée.
-
-Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc dans la cour et la mare
-entourée de saules était restée pareille, sauf l'avantage d'un glacis de
-pierres en avant pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément.
-Les saules vieillis laissaient échapper de leurs troncs branlants des
-débris poussiéreux. Deux ou trois manquaient à l'appel...
-
-Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n'avais nul
-motif d'aller jusqu'à la maison. Je ne fis donc que passer, en observant
-à droite et à gauche ces lieux familiers, et m'éloignai par le chemin de
-la Breure.
-
-C'était bien la même rue creuse, resserrée par endroits, encaissée entre
-ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes
-chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs
-ramures touffues,--moins quelques-uns, coupés, dont les souches se
-voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été
-nivelées--d'ailleurs remplacées par d'autres. Maigre changement...
-
-Mais au bout je ne retrouvai plus ma Breure familière, défrichée,
-transformée en culture honnête--où, seules, quelques pierres grises
-continuant à montrer leur nez rappelaient l'ancien état de choses. Je
-parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à
-l'égratigner de loin en loin, du bout de mon bâton ou de la pointe de
-mon sabot pour juger de sa nature, et s'il semblait être de bon rapport.
-Par exemple, je reconnus l'horizon si souvent contemplé, la vallée
-fertile et, au delà, le coteau dénudé que précédait la forêt de
-Messarges. Et si nombreux me revenaient mes souvenirs de pâtre qu'un
-instant j'oubliai le reste de mon existence pour me retrouver l'enfant
-de jadis, vierge d'impressions, qu'un rien amusait ou chagrinait...
-
-Je parcourus une partie des champs du domaine que je retrouvai pareils,
-à part beaucoup d'arbres abattus, quelques coins broussailleux
-défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à côté de la fontaine où
-nous prenions l'eau jadis, maintenant abandonnée; les boeufs au pâturage
-y venant boire faisaient déraper dans son lit la terre des bords. Encore
-un peu de temps et il n'y aurait plus là qu'un bourbier quelconque,
-qu'on finirait par assainir avec un drainage.
-
-Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où
-je venais autrefois cueillir des _janettes_ au printemps; le même filet
-d'eau claire coulait au fond sur la même vase grise.
-
-Je suivis le chemin de Fontivier par où j'avais rapporté sur mon dos
-Barret frappé à mort:--cette évocation m'attrista...
-
-En fin de compte, après une tournée de trois heures, je rejoignis par
-Suippière la petite route de Meillers.
-
- * * * * *
-
-Passé le bourg, comme j'allais reprendre à la chaussée de l'étang, près
-du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon
-camarade Boulois, du Parizet, qui s'en revenait de la messe. Ce pauvre
-Boulois m'en avait voulu ferme d'avoir abusé de sa confiance en épousant
-Victoire qu'il convoitait. Ah! ses regards furibonds les jours de foire,
-quand le hasard nous mettait en présence. Alors que moi, gêné un peu, je
-cherchais à l'éviter... Cette rencontre inopinée nous stupéfia l'un et
-l'autre. Boulois me regardait sans colère.
-
---Tiens, te voilà par là! dit-il en s'arrêtant.
-
---Oui, j'ai voulu revoir mon ancien pays.
-
---Ah!
-
-Un instant d'hésitation sur l'attitude à prendre,--puis, il me tendit la
-main:
-
---Et comment ça va-t-il, mon vieux?
-
---Ça va tout doucement, merci... Et toi-même?
-
---Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent
-mal que bien... Tiennon, reprit-il après un court silence, je te
-pardonne la crasse que tu m'as faite. Il y a assez longtemps que je te
-boude; nous pouvons bien redevenir amis...
-
---C'était mal de ma part, je l'ai bien compris, va. Mais tu sais que je
-n'avais aucune situation...
-
---Oui, ce mariage t'a rendu un fier service; tu aurais peut-être été
-obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n'est pas
-gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je
-n'ai pas eu à me plaindre. N'en parlons donc plus...
-
-Et nous voilà pris à causer, à passer en revue nos existences. Lui
-n'avait jamais quitté le Parizet. A la mort de son père, la direction du
-domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq
-enfants, fait de sérieuses parties de cartes et bu quelques forts coups.
-Le propriétaire, un de ces bons riches comme il s'en voit trop peu,
-venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il
-comptait vieillir et mourir,--son aîné, bien entendu, prenant la ferme à
-son compte.
-
-Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au
-bout d'un petit quart d'heure de conversation, nous nous trouvâmes pris
-de court. Dans le gouffre du passé où s'accumulent sans relâche nos
-sensations de l'heure présente, les plus récentes recouvrent
-indéfiniment les autres qui, avec le temps, s'annihilent--et il est
-difficile de retrouver quelque chose de net.
-
-Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de
-briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois
-contemplait l'étang vaste que la brise légère agitait de remous
-paisibles et cependant cruels--puisqu'ils semblaient disséquer,
-martyriser le soleil en train de s'y baigner... Tout à coup, rompant
-notre commune rêverie:
-
---Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi...
-
-Il insista si fort que je finis par accepter...
-
-Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n'y avait que les
-femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.
-
---Bourgeoise, j'amène mon camarade de communion; c'est un peu grâce à
-lui que je me suis marié avec toi, tu le sais; il faut lui en savoir
-gré... Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.
-
-C'était une grosse femme courte qu'un asthme gênait; elle eut un sourire
-bonasse:
-
---Je n'ai pas grand'chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que
-nous avons mangé.
-
-Elle apporta un reste de soupe grasse tenue chaude sur la cendre du
-foyer, cuisina des oeufs et tira du buffet un fromage de chèvre intact.
-Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d'émotion
-heureuse:
-
---Mais bois donc... Prends donc à manger... T'en souviens-tu du temps où
-nous allions au catéchisme?
-
-Notre repas se prolongea; il fallut goûter des liqueurs de trois sortes.
-Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous trouvions toujours
-quoi dire...
-
-Pour lui faire plaisir je dus aller voir le jardin, puis les bêtes, si
-bien que je ne partis qu'à la nuit.
-
-Chez nous, la Victoire, inquiète de ma longue absence, me fit une scène
-en arrivant,--sans parvenir à me troubler. J'étais content de ma journée
-et tout heureux de cette réconciliation. Puis, d'avoir bu un petit coup,
-cela contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me
-sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.
-
-Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de
-la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonçant le décès de ma
-soeur Catherine. Elle était restée en fonctions jusqu'à la fin. Avant la
-vieille maîtresse dont elle escomptait une part de succession, la mort
-l'avait frappée...
-
-
-
-
-LIII
-
-
-Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait
-juste au bout d'un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent
-mètres de chez nous, notre chemin d'arrivée. Son établissement avait
-donné lieu à des récriminations sans nombre. Des expropriés, bien
-qu'ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le
-grand dommage à eux causé. D'autres se plaignaient du tracé aux courbes
-fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait
-que l'entrepreneur, certain d'un joli bénéfice, avait fait augmenter à
-dessein le nombre des kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres
-Messieurs du Conseil Général s'étaient laissé rouler... Quand il y eut
-des élections, leurs adversaires ne manquèrent pas de les attraper à ce
-propos. A leur place ils n'auraient pu davantage prétendre à contenter
-tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la
-barque.
-
- * * * * *
-
-Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries auxquelles il avait
-donné lieu, le chemin de fer marchait. Nous entendions chaque jour ses
-sifflements et le fracas de son passage. Les premiers temps nous
-craignions pour nos bêtes à cause de cette traversée du chemin,--sans
-compter qu'au pâturage elles pouvaient s'aviser de franchir la palissade
-et de descendre sur la voie. Nous pestions de compagnie contre ces
-«inventions enragées» destinées à enlever toute tranquillité au pauvre
-monde des campagnes. La bourgeoise, selon son habitude, exagérait dans
-le mauvais sens, disant qu'on ne pourrait plus avoir de chèvres, de
-cochons, ni de volailles. Par contraste je m'efforçais à l'optimisme. De
-fait, nous n'eûmes jamais d'écrasés qu'un trio d'oisons nigauds...
-
-Mais c'est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle
-tressaillait nerveusement au bruit, le fixait de ses yeux vides, lui
-montrait le poing jusqu'à ce qu'il eût disparu,--précipitant son
-monologue inepte.
-
-Il y avait souvent des trains de marchandises assez longs,--formés en
-majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l'aller et de
-charbon au retour. Mais bien plus encore s'allongeaient ces trains les
-jours de foire à Cosne--et l'on apercevait par les vasistas des
-portières les têtes inquiètes des bovins apeurés... Les trains réguliers
-de voyageurs ne comprenaient d'habitude que deux ou trois voitures,
-souvent même une seule. La petite machine au fourneau bas promenait avec
-une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois sa longue
-voiture brune... J'en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue
-tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi
-les autres, ceux à casquette dorée, tunique noire à boutons jaunes, qui
-se tenaient d'habitude sur l'une des plates-formes. J'en vins à
-connaître même une bonne partie des voyageurs,--au moins tous les
-habitués, bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des
-jours de foire on n'y voyait guère de paysans, ni d'ouvriers. Il faut
-avoir pour se promener des loisirs et des moyens.
-
---Ceux-là sont des malins, pensais-je, des gens qui s'arrangent à bien
-passer leur temps aux dépens du travailleur et qui, par-dessus le
-marché, se fichent de lui...
-
-Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant par la portière,
-semblaient avoir au passage des sourires d'ironie à l'adresse du vieux
-paysan laborieux que j'étais...
-
-
-
-
-LIV
-
-
-Quand expira, en 1890, mon bail de six années, j'hésitai beaucoup à le
-renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids.
-La bourgeoise, bien qu'un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et
-notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se
-tirer d'affaire seul. Je me décidai cependant à un nouvel engagement
-d'égale durée--à cause, surtout, de la Marinette. Pouvais-je la ramener
-chez mes enfants, maintenant déshabitués de sa présence,--alors qu'elle
-devenait de moins en moins supportable? Je formais des voeux pour que
-nous lui survivions, Victoire et moi, afin qu'elle fût toujours assurée
-du nécessaire et bien traitée.
-
- * * * * *
-
-Il n'en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre femme s'éteignit
-brusquement l'été d'après,--et j'eus le grand chagrin de me dire que
-c'était un peu par ma faute!
-
-Le voisin qui m'aidait habituellement à rentrer mes gerbes se trouva
-être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne
-s'en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous
-avions lié la veille. Elle eut très chaud, puis grelotta sous l'averse
-trop tôt survenue; la nuit elle se mit à vomir du sang; deux jours après
-elle était morte...
-
- * * * * *
-
-Je dus prendre à gage pour les soins de mon intérieur une veuve âgée,
-très sourde et guère entendue à la laiterie,--si bien qu'il me fallut
-les premiers temps m'occuper toujours avec elle de la fabrication du
-beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui
-joua cent tours désagréables. Elle éteignait le feu, renversait la
-marmite, dissimulait les objets usuels du ménage et riait de la voir
-embarrassée... A tel point que la bonne femme fut en passe de nous
-quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Je restai à la maison
-plusieurs jours d'affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand
-elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets
-avec force, la subjuguant d'un regard dur. D'autre part, sachant qu'elle
-aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la
-servante de préparer souvent l'un ou l'autre de ces mets. Vaincue et
-satisfaite, la Marinette cessa peu à peu ses tracasseries.
-
- * * * * *
-
-Mais il surgit de nouvelles inquiétudes. Pour donner à mes enfants «les
-droits de leur mère» je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je
-me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j'affrontai les
-haussements d'épaules dédaigneux du premier clerc, un grand bellâtre
-très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses
-explications, avait toujours l'air de vouloir lâcher ce qu'il pensait si
-fort:
-
---Quel imbécile tout de même!
-
-Après que tout fut réglé il me resta deux mille francs. Longtemps je
-conservai cette somme au fond du tiroir de l'armoire,--la clé du meuble
-restant cachée dans un trou du mur de l'étable. Quand la servante
-voulait ranger du linge, elle me la demandait d'un air maussade, en
-m'accusant d'être méfiant... De guerre lasse, je portai mes deux mille
-francs chez le banquier de Bourbon.
-
-Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre ces deux vieilles femmes
-dont l'une était sourde et l'autre idiote.
-
-Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le
-dimanche et ses visites me donnaient toujours du contentement. Mais
-elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu'il grandit, car
-il se mit à sortir davantage:--la compagnie des jeunes garçons de son
-âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de
-son triste entourage.
-
- * * * * *
-
-Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon
-parrain, maintenant plus qu'octogénaire. Un chancre lui rongeait la
-figure. Ç'avait été d'abord une démangeaison au côté gauche du nez,
-passé du naturel au pourpre, puis au violâtre,--où une plaie s'était
-formée ensuite. Son pauvre nez, sous le linge et l'étoupe, apparaissait
-comme un étal de chair vive d'où suintait de l'eau rousse--et l'oeil
-allait être pris...
-
-Le malheureux, torturé sans répit, avait de longues nuits d'insomnie. Et
-il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. On
-lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale rarement lavée; il
-mangeait dans son coin; on ne permettait plus aux petits de l'approcher.
-
-La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son
-pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait
-assez haut pour qu'il entendît:
-
---Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!
-
-La gorge serrée, la voix sourde, à la fois rageuse et pleurarde, il me
-rapportait cela.
-
---J'ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, à
-une poutre de la grange ou bien à me jeter à l'eau. Jusqu'ici j'ai eu le
-courage, ou peut-être la lâcheté, de ne pas le faire. Mais je ne réponds
-pas de l'avenir: la résignation a ses limites, misère de Dieu!
-
-Que dire pour le remonter? Le désespoir ancré dans son coeur n'était-il
-pas aussi incurable que le chancre affreux qui lui rongeait la figure?
-
-
-
-
-LV
-
-
-Après un séjour de dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M.
-Fauconnet, ne pouvant plus s'entendre avec lui. En vieillissant, le
-docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n'était plus
-député,--son républicanisme ayant paru trop déteint. Car l'ancien rouge
-sang de boeuf tournait au rose pâle, outrant le goût de l'ordre et la
-haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris. Le cri de «Vive la
-Sociale!» le mettait dans une colère folle.
-
-La dernière année que mes garçons furent chez lui, ils eurent la machine
-un jour de grande chaleur, si bien qu'un souffle de révolte passait sur
-les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de
-l'après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur
-une meule lança pour le narguer un farouche «Vive la Sociale!» et
-d'autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle,
-avec l'intention de se fâcher. Mais voyant qu'ils étaient trop, que sa
-puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa
-colère, s'en fut trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer
-ce cri.
-
-C'est ainsi qu'agissent tous les détenteurs d'autorité quand ils ne sont
-plus les maîtres de la situation: ils se déchargent sur leurs inférieurs
-qui n'en peuvent mais...
-
-Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur
-malice.
-
-Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain il crut
-pouvoir se permettre une facile revanche en n'offrant pas un malheureux
-verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour
-monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s'en allèrent fort
-mécontents, non sans formuler des «Vive la Sociale!» très appuyés.
-
-Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude, avec des camarades.
-Une heure durant, à bouche que veux-tu, ils proférèrent autour du
-château le cri prohibé qu'ils faisaient alterner avec celui, plus
-délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»
-
- * * * * *
-
-Mes garçons se replacèrent sur le territoire de Bourbon, en direction de
-Saint-Plaisir, au domaine de Puy-Brot.
-
-Le maître, un certain M. Duverdon, fermier général jeune encore et
-entreprenant, passait pour très fort en affaires. A l'époque de la
-Saint-Martin, on le demandait pour des expertises de cheptels dans un
-rayon d'au moins six lieues. Il innovait en matière de bail: une clause
-portant interdiction, sous peine d'une amende de cinquante francs, de
-vendre soit du lait, soit du beurre,--les jeunes veaux devant bénéficier
-de tout le lait des mères. Le reste était à l'avenant. Duverdon,
-roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages par
-eux conservés jusqu'alors.
-
---Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour
-qu'il m'annonça que le bail était signé.
-
---Que veux-tu, si nous n'avions pas accepté, nous, dix autres étaient
-prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de
-trouver un autre domaine vacant...
-
-
-
-
-LVI
-
-
-En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé au bourg un peu tôt pour la
-grand'messe, je me pris à causer sur la place avec le père Daumier, un
-vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies,
-en leurs élégantes toilettes neuves.
-
-Je dis à Daumier:
-
---Si elles revenaient, les femmes d'autrefois, celles qui sont mortes il
-y a cinquante ans, croyez-vous qu'elles ne seraient pas étonnées de voir
-ces toilettes-là?
-
---Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin
-suit à présent la mode de Paris! Mais qui sait si on ne reculera pas
-après avoir tant avancé?
-
---Oh! non allez! L'élan est donné, il se maintiendra quoi qu'il arrive;
-les chapeaux «à la bourbonnaise», comme les bonnets à dentelle, ne se
-reverront plus.
-
---Savoir si c'est un bien?
-
---Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.
-
-Les cloches carillonnaient joyeusement l'appel à la messe. Belle fête
-printanière en vérité: ciel clair, soleil rayonnant tempéré par des
-souffles de brise fraîche... Des merles sifflaient gaiement tout près,
-dans une grande prairie d'un vert tendre que les primevères nuançaient
-de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place
-laissaient éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des
-cloches de Bourbon et des cloches d'Ygrande se mêlaient aux vibrations
-grêles des nôtres.
-
-De grandes affiches vertes, jaunes et rouges tapissaient le mur de
-l'église, le tronc des ormeaux,--séparées par des banderoles longues,
-collées de biais:
-
---Voyez, fit Daumier, voyez s'il y en a... Ceux qui savent lire ont de
-quoi se distraire! C'est qu'on va voter pour les députés bientôt; il
-paraît même qu'un des candidats va parler ici après la messe.
-
---Ah! lequel donc?
-
---C'est Renaud, le socialiste.
-
-Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit de ne pas compter sur
-Renaud: un de ses amis parcourant en son nom les petites communes.
-
---N'importe! Irons-nous l'entendre, Bertin? fit Daumier.
-
---Ma foi, si vous voulez...
-
- * * * * *
-
-A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l'auberge où
-l'orateur devait faire sa réunion. La salle s'emplit en dix minutes et
-le bistro dut installer dehors des tables improvisées. Celui qu'on
-attendait n'arriva guère avant deux heures. A son entrée tous les
-regards convergèrent sur ce petit brun au teint maladif ainsi que sur
-une bête curieuse. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite
-derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations
-persistantes. Ce fut d'abord pénible, il cherchait ses mots; puis il
-prit de l'assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s'affermit. Il
-peignit la misère des travailleurs à qui l'on ne sait que faire des
-promesses; il attaqua les bourgeois, les curés--complices pour berner le
-peuple.
-
-A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face
-congestionnée:
-
---C'est pas vrai; t'es un franc-maçon! A bas les francs-maçons!
-
-A chaque interruption de l'ivrogne, des rires éclataient au long des
-tablées; les rumeurs se croisaient suivies d'un bourdonnement long à
-s'éteindre: L'orateur, après un temps d'arrêt, s'efforçait à reconquérir
-l'attention. Sa tirade finale, assez ampoulée, mais lancée avec force,
-avec chaleur, ramena le silence complet.
-
---Journaliers, métayers, petits fermiers, écrasés de travail et que tout
-le monde gruge, quatre révolutions en moins d'un siècle ne vous ont pas
-libérés:--vous restez ignorants, raillés, misérables. La vraie
-révolution fera le peuple souverain. Travaillez sans relâche à la
-mériter, mes amis! Cessez de vous faire, représenter par des bourgeois:
-monarchistes ou républicains ils se chicanent pour la galerie, mais
-s'entendent pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous avez assez
-d'eux! Faites-vous représenter par un homme de votre classe: votez tous
-pour le citoyen Renaud!--Puis voyez à vous entendre, à vous grouper pour
-faire valoir vos droits! Ainsi vous serez forts et l'aube nouvelle
-finira par luire... Un jour viendra où, cultivateurs, vous aurez vos
-champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d'industrie
-leurs usines. Alors il n'y aura plus d'intermédiaires parasites, plus de
-maîtres ni de serfs--mais seulement la grande collectivité humaine
-mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de
-hâter la venue des temps nouveaux!
-
---C'est un _partageux_! énonça à mi-voix un assistant à barbe blanche.
-
---C'est un nommé Laronde, fit un autre; je connais son père qui est le
-cousin de mon beau-frère; il est _laboureux_ à Couleuvre, son père; mais
-lui l'a laissé, étant trop feignant sans doute pour travailler la
-terre...
-
---En tout cas, il a une bonne lame!
-
-Laronde ayant cessé de parler, épongeait son visage couvert de sueur.
-Des jeunes gens l'applaudissaient, criant: «Vive la Sociale! A bas les
-bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l'ivrogne
-déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux
-filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée
-révolutionnaire. Daumier dit:
-
---On ne devrait pas tolérer de tels discours; ça met la zizanie dans le
-monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.
-
---Qu'en savez-vous, si ça n'arrivera pas? répondis-je. Pensez donc à
-tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, à
-tout le bien-être qu'il y a en plus maintenant...
-
---On n'en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait
-autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.
-
---Devenir vieux n'est pas tout; il faut accorder une part aux
-satisfactions de l'existence, que diable!
-
-Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant. Et,
-dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir,
-il réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait parler dans le
-cours de l'après-midi.
-
- * * * * *
-
-Après son départ on se reprit à discuter, les uns l'approuvant, les
-autres le blâmant.
-
-Un maître-carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier,
-s'approcha:
-
---Bien sûr, dit-il, on continuera vers le progrès, de par les
-découvertes nouvelles qui faciliteront le travail. Mais de la science
-seule, il faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle.
-Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros
-bourgeois qu'on dédaigne un peu dans les élections n'en conservent pas
-moins toute leur influence, croyez-le bien... Quant à Renaud, à Laronde
-et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la
-place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. Au fond, il n'y a
-de vrai sur ce chapitre que l'_ôte-toi de là que je m'y mette!_
-
-Plusieurs approuvèrent bruyamment Mais un commerçant protesta--qui en
-tenait pour M. Gouget, le député sortant:
-
---Il ne faut rien exagérer... La politique a son importance. Ne
-devons-nous pas à la République l'école gratuite et la diminution du
-temps de service? S'il y avait une majorité de bons républicains comme
-M. Gouget, nous aurions bientôt l'impôt sur le revenu, des retraites
-pour les vieux travailleurs--et l'État romprait d'avec l'Église. Ce
-programme, le programme de tous les bons républicains, M. Gouget l'a
-toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance
-sous prétexte qu'on ne voit jamais aboutir les réformes qu'il prône.
-Comme s'il était seul!
-
-Et voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi!
-
---Pour moi, il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et
-des grugés... Il s'en trouvera toujours pour vivre du travail des
-autres... Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des
-ambitieux ou des farceurs. Mais, n'ayant rien à craindre puisque nos
-rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer à voter pour
-les «avancés»--quand ça ne serait que pour embêter les bourgeois qui
-nous en ont tant fait!
-
-Alors le carrier:
-
---Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez jouir de votre
-locature sans payer de fermage... Oui, mais si l'on vous envoyait à tel
-ou tel endroit (il me citait de mauvais petits biens fâcheusement
-situés) qu'est-ce que vous diriez? Le partage n'est pas commode à faire,
-allez!
-
---On ne peut changer des choses qui ont toujours existé, dit le père
-Daumier.
-
---Non, je ne suis pas _partageux_! Mais je vois bien la commune
-propriétaire de ses terrains au lieu et place de quelques Messieurs de
-Paris ou d'ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions aux
-paysans et emploirait les revenus en améliorations et embellissements
-dont tout le monde profiterait.
-
-«Quant à votre objection, père Daumier, elle ne tient pas debout, vous
-savez... Défunt ma grand'mère se rappelait du temps où les curés
-passaient dans les champs pour la dîme, où les seigneurs avaient tous
-les droits. Vous pouvez croire qu'à l'époque, pas mal de gens tenaient
-pour impossible de voir supprimer ces choses-là. Et l'on s'est étonné
-après coup qu'elles aient pu durer si longtemps! Pensez-vous qu'à
-présent, si les fermiers généraux de notre centre, par exemple, venaient
-à disparaître, nous ne pourrions plus vivre? Ça nous serait au contraire
-un grand soulagement de n'avoir plus ces ventrus à nourrir sans rien
-faire...
-
---Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client
-qui lui faisait signe.
-
---Bravo! père Tiennon. Vive la Sociale! s'exclamèrent trois jeunes gens
-qui m'avaient entendu.
-
-Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit
-de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule.
-
---Non, mes amis, non; il est temps que j'aille panser mes vaches.
-
-Daumier intervint:
-
---Allons, buvons le café avec ces jeunes gas, vieux socio.
-
---Merci! La tête me fait un peu mal; je dirais sans doute des «âneries».
-C'est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au
-revoir!
-
-Et leur ayant serré la main à tous je partis, laissant le père Daumier
-qui prit sa «cuite». C'est la seule fois de ma vie qu'il m'arriva de
-tant causer politique.
-
- * * * * *
-
-Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves
-auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu'on
-eut à subir cette année-là... Tout le printemps, tout l'été sans pluie;
-un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu'en leurs racines; une
-récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les pâtures
-desséchées; les mares vidées; les animaux se vendant pour rien:--quelle
-misère! Je fus obligé d'aller au bois râteler des feuilles sèches dont
-j'amassai une provision pour la litière, et d'acheter des fourrages du
-Midi qu'un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons. Je compris,
-cette année-là, que le chemin de fer pouvait tout de même rendre des
-services aux paysans!
-
-
-
-
-LVII
-
-
-Au cours de ces grandes chaleurs de 1893, la mort--qu'il avait tant
-souhaitée--délivra enfin mon pauvre martyr de frère...
-
-En novembre de cette même année, ma vieille servante entra au service
-d'un curé, espérant y être plus tranquille que chez nous.
-
-J'en engageai une autre, une grande bringue, bêbête et méchante, qui
-ronchonnait à tout propos et bousculait ma soeur à la moindre frasque.
-Plus tard, je découvris qu'elle prélevait la dîme sur la vente de mes
-denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu'elle buvait à mes dépens des
-tasses de café, des bols de vin sucré. Je la conservai quand même,
-préférant tout supporter que de changer encore, et sachant que je
-n'arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
-
- * * * * *
-
-Nous fûmes pris par la grippe, la Marinette et moi, au cours de l'hiver
-tardif et rude de 1895;--Madeleine, la femme de Charles, dut venir de
-Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse
-innocente, d'ailleurs très affaiblie depuis un certain temps. Et, pour
-moi aussi, je crus que ç'allait être la fin, tellement je me sentais
-sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui
-m'arrachait l'estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire,
-après être resté traînard et courbaturé pendant plusieurs mois,--et ne
-retrouvant plus qu'une petite part de la vigueur que j'avais conservée
-jusque-là.
-
-Alors j'aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec
-mes enfants.
-
- * * * * *
-
-Durant cette période, mes idées tournèrent souvent au lugubre. Je me
-voyais rester là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis
-au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux que j'avais connus
-s'en étaient tous allés... Morte, ma grand'mère en châle brun et chapeau
-bourbonnais.--Mort, l'oncle Toinot qui avait servi sous le grand
-empereur et tué un Russe.--Morts, mon père et ma mère,--lui bon
-et faible, elle souvent dure et mauvaise d'avoir été trop
-malheureuse.--Morts, le père et la mère Giraud, mes beaux-parents, et
-leur fils, le soldat d'Afrique, et leur gendre, le verrier, qui parlait
-toujours de tirer le pissenlit par la racine...--Morts, mes deux frères
-et mes deux soeurs.--Morte, la Victoire, bonne compagne de ma vie, dont
-les défauts ne m'apparaissaient à la fin que très peu sensibles,
-comme devaient lui apparaître les miens, sous l'effet de
-l'accoutumance.--Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine.--Morte,
-ma nièce Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d'une couche
-pénible.--Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent,
-Lavallée, Noris.--Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie,
-y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent; ils
-défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de
-la journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais le jour, il me
-semblait à de certains moments marcher entre une rangée de spectres...
-
-Et pourtant, pas plus qu'autrefois, l'idée de la mort ne m'effrayait
-pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors
-du décès de ma grand'mère! Mon serrement de coeur à l'entrée de la
-grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante,
-sincère, en entendant tomber les pelletées de terre sur le cercueil
-descendu dans la fosse! J'avais trop vu de scènes semblables depuis; et
-mon coeur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi
-s'accroissait mon indifférence. Et pourtant mon tour approchait d'être
-couché dans une caisse semblable qu'on descendrait aussi, avec des
-câbles, au fond d'un trou béant--et sur laquelle on jetterait par
-pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie
-qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne me faisait pas
-ému...
-
- * * * * *
-
-Je m'intéressais d'ailleurs à toutes les floraisons d'énergie épanouies
-derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes
-vieillissants de l'heure actuelle. Mes petits-fils représentaient
-l'avenir; ils avaient l'air de croire que ça ne finirait jamais...
-Pourtant, l'enfance, derrière eux, gazouillait, croissait...
-
-
-
-
-LVIII
-
-
-Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont
-pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m'étonnent.
-Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa
-belle-soeur. L'harmonie règne dans la maisonnée et j'en suis bien aise.
-Mais une séparation prochaine n'en est pas moins imminente; ils vont
-être trop nombreux pour rester ensemble.
-
-C'est qu'il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de
-Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s'est marié à la
-Saint-Martin dernière. J'ai une petite-bru; j'aurai bientôt, je pense,
-un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles qui sont d'âge à se
-marier aussi. Il devient urgent que mes deux garçons aient chacun leur
-ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d'ailleurs de placer le
-sortant dans un autre de ses domaines.
-
- * * * * *
-
-Moi, je suis le vieux!
-
-Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
-
---Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien...
-
-Et, pour les contenter, je casse du bois pour la cuisine, je donne à
-manger aux lapins, je surveille les oies.
-
-En été, les jours de presse, mes garçons aussi me demandent souvent de
-faire une chose ou l'autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les
-moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans.
-Je finis par où j'ai commencé:--la vieillesse et l'enfance ont des
-analogies...
-
-Quand on fait les foins, je fane encore et je ratèle. Et lorsqu'on
-charge, je prêche la prudence et les charrois moins gros; je donne des
-conseils qu'on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le
-tout pour le tout, faire les malins... Mais funeste à la témérité est
-l'expérience que l'âge donne. Et je suis le vieux!
-
-Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j'ai les membres raidis; on
-dirait que le sang n'y circule pas. L'hiver, Rosalie met chaque soir
-dans mon lit une brique chaude enveloppée d'un chiffon,--faute de quoi
-je ne pourrais ni me réchauffer, ni dormir. Je me courbe en arc de
-cercle; je regarde la pointe de mes sabots; le sol, que j'ai tant remué,
-me fascine à présent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire
-qu'il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j'ai du
-mal à me raser sans entailles; il m'arrive, quand je vais à la messe, de
-ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien.--Jusqu'à mon
-petit Francis que je ne remettais pas lorsqu'il est venu me voir au
-retour du service!--Je suis dur d'oreilles en tout temps et très sourd
-par périodes durant l'hiver. Lorsqu'on s'adresse à moi, il m'arrive de
-mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à
-mes dépens. Quand j'ai mangé, si je reste assis, je m'endors--et la
-nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J'ai des
-absences de mémoire impossibles; je conserve très bien le souvenir des
-épisodes saillants de ma jeunesse, et les choses de la veille
-m'échappent. Ma pensée, j'imagine, est à ce point fatiguée des
-événements qui l'ont préoccupée pendant trois quarts de siècle qu'elle
-n'a plus la force de se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que
-j'aime trop parler de ces choses d'autrefois qui n'intéressent plus
-personne, et que j'ai sur les nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela
-me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je
-lis souvent cette phrase du langage d'aujourd'hui:
-
---Ce qu'il est «rasant» tout de même, le vieux...
-
-Oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne
-grâce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos!
-
- * * * * *
-
-Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. Dans ma jeunesse,
-tout le beau monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient
-circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures
-qui n'ont pas besoin de chevaux... Dans un de nos champs qui borde la
-grand'route, j'ai gardé les cochons cet été. Souvent il m'arrivait
-d'entendre dans le lointain un bruit criard, disgracieux, très vite
-rapproché:--l'automobile passait avec ses voyageurs accoutrés en
-sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, laissant derrière
-elle un nuage de poussière et de fumée, une mauvaise odeur de pétrole...
-
-Un jour, la petite servante d'un domaine voisin conduisait son troupeau
-de vaches dans une pâture dont les claies donnaient sur la route. Et
-voilà que survint à grand train, du côté de Bourbon, l'une de ces
-voitures devant laquelle se prirent à courir les bêtes. Le conducteur
-ayant donné de la trompe les effraya davantage. Deux s'engagèrent dans
-un chemin latéral à gauche; deux autres, franchissant la bouchure,
-pénétrèrent dans un champ d'avoine, cependant que les trois dernières
-continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre
-gamine éplorée, qui me dit les apercevoir encore à l'extrémité d'une
-longue côte, à deux kilomètres au moins, fuyant toujours dans les mêmes
-conditions. Vite je l'envoyai prévenir ses maîtres. Un homme partit à la
-recherche des trois vaches coureuses--qui revint longtemps après, n'en
-ramenant que deux. L'autre était crevée de fatigue au bord d'un fossé;
-il avait dû aller quérir un boucher d'Ygrande pour la faire enlever.
-
-Il me souvient d'avoir dit, en racontant la chose chez nous:
-
---Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de
-fer a sa route à lui et il ne passe qu'à de certaines heures; avec de la
-prudence, on peut l'éviter. Mais ces automobiles sont de vrais
-instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquiètent et
-nous font du mal.
-
-Je dis cela, mais non sans penser, après coup, que je n'avais pas à me
-mettre en peine de ces choses... Homme d'une autre époque, aïeul à tête
-branlante, ce n'était pas à moi d'avoir une opinion. Les jeunes
-s'habitueront au passage de ces véhicules nouveaux, mais ils en voudront
-plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du
-désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste, les
-animaux eux-mêmes s'habitueront...
-
- * * * * *
-
-Moi, que m'importe! Je ne demande qu'une chose, c'est de rester jusqu'au
-bout à peu près valide. Tant que je rendrai des services à mes enfants,
-ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, je n'en
-doute pas, si j'en arrive à n'être bon à rien. Mais j'appréhende de
-devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l'inconscience, ou
-encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée
-me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet
-encombrant qu'on voudrait bien voir disparaître... Que la mort
-survienne, elle ne m'effraie pas! Je songe à elle sans amertume et sans
-crainte. La mort! la mort! mais non l'horrible déchéance venant troubler
-le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d'une
-maisonnée. Qu'elle me frappe à l'oeuvre encore, afin qu'on puisse dire:
-
---Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé, mais
-point à charge. Jusqu'au bout il a travaillé.
-
-Mais je redoute comme oraison funèbre ceci:
-
---Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! C'est un grand débarras pour
-lui et un grand bonheur pour sa famille.
-
-De la vie, je n'ai plus rien à espérer, mais j'ai encore à craindre. Que
-cette calamité dernière me soit évitée: c'est là mon unique souhait!
-
-Ygrande (Allier), 1901-1902.
-
-
-FIN
-
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-LISTE ALPHABÉTIQUE
-
-
- ABOUT, EDMOND.
- Le Nez d'un Notaire.
- Les Mariages de Paris.
-
- ABRANTÈS, MADAME D'.
- Mémoires (2 vol.).
-
- ACHARD, AMÉDÉE.
- Belle-Rose.
- Récits d'un Soldat.
-
- ACKER, PAUL.
- Le Désir de vivre.
-
- ADAM, PAUL.
- Stéphanie.
-
- AICARD, JEAN.
- L'Illustre Maurin.
- Maurin des Maures.
- Notre-Dame-d'Amour.
-
- ANGELL, NORMAN.
- La Grande Illusion.
-
- AUGIER, ÉMILE.
- Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies.
-
- AVENEL, LE Vte G. D'.
- Les Français de mon temps.
-
- BALZAC, HONORÉ DE.
- Eugénie Grandet.
- La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc.
- Les Chouans.
-
- BARDOUX, A.
- La Comtesse Pauline de Beaumont.
-
- BARRÈS, MAURICE.
- Colette Baudoche.
- Le Roman de l'Énergie Nationale:
- * Les Déracinés.
- ** L'Appel au Soldat.
- *** Leurs Figures.
-
- BASHKIRTSEFF, MARIE.
- Journal.
-
- BAZIN, RENÉ.
- De toute son Âme.
- Le Guide de l'Empereur.
- Madame Corentine.
-
- BENTLEY, E. C.
- L'Affaire Manderson.
-
- BERTRAND, LOUIS.
- L'Invasion.
-
- BORDEAUX, HENRY.
- La Croisée des Chemins.
- La Robe de Laine.
- L'Écran brisé.
- Les Roquevillard.
- Les Derniers Jours du Fort de Vaux.
- Les Captifs délivrés.
-
- BOURGET, PAUL.
- Le Disciple.
- Voyageuses.
-
- BOYLESVE, RENÉ.
- L'Enfant à la Balustrade.
-
- BRADA.
- Retour du Flot.
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- BRUNETIÈRE, FERDINAND
- Honoré de Balzac.
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- BUCHAN, JOHN.
- Le Prophète au Manteau Vert.
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- CAMPAN, MADAME.
- Mémoires sur la Vie de Marie-Antoinette.
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- CARO, MADAME E.
- Amour de Jeune Fille.
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- CHATEAUBRIAND.
- Mémoires d'Outre-tombe.
-
- CHERBULIEZ, VICTOR.
- L'Aventure de Ladislas Bolski.
- Le Comte Kostia.
- Miss Rovel.
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- CHILDERS, ERSKINE.
- L'Énigme des Sables.
-
- CLARETIE, JULES.
- Noris.
- Le Petit Jacques.
- Les Huit Jours du Petit Marquis.
-
- CONSCIENCE, HENRI.
- Le Gentilhomme pauvre.
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- COULEVAIN, PIERRE DE.
- Ève Victorieuse.
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- CROCKETT, S. R.
- La Capote lilas.
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- DAUDET, ALPHONSE.
- Contes du Lundi.
- Lettres de mon Moulin.
- Numa Roumestan.
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- DICKENS, CHARLES.
- Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.).
-
- DUMAS, ALEXANDRE.
- La Tulipe noire.
- Les Trois Mousquetaires (2 vol.).
- Vingt Ans après (2 vol.).
- Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.).
-
- DUMAS FILS, ALEX.
- La Dame aux Camélias.
-
- FABRE, FERDINAND.
- Monsieur Jean.
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- FEUILLET, OCTAVE.
- Histoire de Sibylle.
- Un Mariage dans le Monde.
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- FLAUBERT, GUSTAVE.
- L'Éducation sentimentale.
- Trois Contes.
-
- FRANCE, ANATOLE.
- Jocaste et Le Chat maigre.
- Pierre Nozière.
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- St FRANÇOIS DE SALES.
- Introduction à la Vie dévote
-
- FRAPIÉ, LÉON.
- L'Écolière.
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- FROMENTIN, EUGÈNE.
- Dominique.
- Les Maîtres d'Autrefois.
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- GAUTIER, THÉOPHILE.
- Le Capitaine Fracasse (2 vol.).
- Le Roman de la Momie.
- Un Trio de Romans.
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- GONCOURT, EDMOND DE.
- Les Frères Zemganno.
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- GRÉVILLE, HENRY.
- Suzanne Normis.
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- Bijou.
- Le Mariage de Chiffon.
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- HANOTAUX, GABRIEL.
- La France en 1614.
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- HAY, IAN.
- Les Premiers Cent Mille.
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- Mon Oncle et mon Curé.
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- KARR, ALPHONSE.
- Voyage autour de mon Jardin.
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- KIPLING, RUDYARD.
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- Caractères.
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- Chronique du Règne de Charles IX.
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- La Simiacine.
- Les Vautours.
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- MICHELET, JULES.
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- Du 18 Brumaire à Waterloo.
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- La Révolution Française. (2 vol.)
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- Marie-Antoinette Dauphine.
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- SANDEAU, JULES.
- Mademoiselle de La Seiglière.
-
- SARCEY, FRANCISQUE.
- Le Siège de Paris.
-
- SCHULTZ, JEANNE.
- Jean de Kerdren.
- La Main de Ste-Modestine.
-
- SCOTT, SIR WALTER.
- Ivanhoe.
-
- SÉGUR, Cte PH. DE.
- Mémoires d'un Aide de Camp de Napoléon: De 1800 à 1812.
- La Campagne de Russie.
- Du Rhin à Fontainebleau.
-
- SÉGUR, LE MARQUIS DE.
- Julie de Lespinasse.
-
- SIENKIEWICZ, HENRYK.
- Quo Vadis?
-
- SOUVESTRE, ÉMILE.
- Un Philosophe sous les toits.
-
- STENDHAL.
- La Chartreuse de Parme.
-
- THEURIET, ANDRÉ.
- La Chanoinesse.
-
- TILLIER, CLAUDE.
- Mon Oncle Benjamin.
-
- TINAYRE, MARCELLE.
- Hellé.
- L'Ombre de l'Amour.
-
- TINSEAU, LÉON DE.
- Un Nid dans les Ruines.
-
- TOLSTOÏ, LÉON.
- Anna Karénine (2 vol.).
- Hadji Mourad.
- Le Faux Coupon.
- Le Père Serge.
-
- TOURGUÉNEFF, IVAN.
- Fumée.
- Une Nichée de Gentilshommes.
-
- VANDAL, LE COMTE A.
- L'Avènement de Bonaparte (2 vol.).
-
- VIGNY, ALFRED DE.
- Cinq-Mars.
- Servitude et Grandeur Militaires.
- Poésies.
- Stello.
- Chatterton, etc.
- Journal d'un Poète.
-
- VOGÜÉ, LE Vte E.-M. DE.
- Jean d'Agrève.
- Le Maître de la Mer.
- Les Morts qui parlent.
- Nouvelles Orientales.
-
- WENDELL, BARRETT.
- La France d'Aujourd'hui.
-
- YVER, COLETTE.
- Comment s'en vont les Reines.
-
- ZOLA, ÉMILE.
- Le Rêve.
-
- ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS.
- L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST.
-
-
-
-
-Les Classiques français
-
-ÉDITION LUTETIA
-
-
-DESCARTES.--Discours de la Méthode, Méditations métaphysiques, Traité
-des Passions. Introduction par ÉMILE FAGUET (_de l'Académie française_).
-
-NODIER.--Jean Sbogar et autres Nouvelles. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-P.-L. COURIER.--Lettres et Pamphlets. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-MONTESQUIEU.--Lettres Persanes, Grandeur et Décadence des Romains.
-Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-ANDRÉ CHÉNIER.--Poésies. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-LESAGE.--Gil Blas. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux volumes.)
-
-BEAUMARCHAIS.--Théâtre choisi. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
- Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro, La Mère coupable,
- Mélanges, Vers et Chansons.
-
-AMYOT.--Les Vies des Hommes illustres de Plutarque. Introduction par
-ÉMILE FAGUET.
-
- Tome Ier. Vies parallèles de Theseus et Romulus, Lycurgus et Numa
- Pompilius, Solon et Publicola. Glossaire.
-
- Tome II. Vies parallèles de Themistocles et Furius Camillus, Pericles
- et Fabius Maximus, Alcibiades et Coriolanus. Glossaire.
-
-RACINE.--Théâtre. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux volumes.)
-
- Tome Ier. La Thébaïde, Alexandre le Grand, Andromaque, Les Plaideurs,
- Britannicus, Bérénice.
-
- Tome II. Bajazet, Mithridate, Iphigénie en Aulide, Phèdre, Esther,
- Athalie.
-
-CORNEILLE.--Théâtre choisi. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux
-volumes.)
-
- Tome Ier. La Galerie du Palais, La Place Royale, L'Illusion, Le Cid,
- Horace, Cinna.
-
- Tome II. Polyeucte, Pompée, Le Menteur, Rodogune, Don Sanche d'Aragon,
- Nicomède.
-
-LA FONTAINE.--Fables et Épîtres. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-MADAME DE LA FAYETTE.--La Princesse de Clèves. Introduction par l'Abbé
-J. CALVET.
-
-CHATEAUBRIAND.--Atala, René, Le dernier Abencérage. Introduction par
-ÉMILE FAGUET.
-
-PERRAULT, etc.--Choix de Contes de Fées. Introduction par Madame
-FÉLIX-FAURE GOYAU.
-
-MADAME DE STAËL.--Corinne, ou l'Italie. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-(Deux volumes.)
-
-ROUSSEAU.--Émile, ou de l'Éducation. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-(Deux volumes.)
-
-PASCAL.--Pensées. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-MONTAIGNE.--Essais. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Trois volumes.)
-
-ALFRED DE MUSSET.--Poésies. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-MADAME DE SÉVIGNÉ.--Lettres choisies. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-
-
-
-OEUVRES COMPLÈTES
-
-DE
-
-VICTOR HUGO
-
-
- 1-4. Les Misérables. Tomes I-IV.
- 5. Les Contemplations.
- 6. Napoléon-le-Petit.
- 7. Ruy Blas, Les Burgraves.
- 8. Han d'Islande.
- 9, 10. Le Rhin. Tomes I, II.
- 11-13. La Légende des Siècles. Tomes I-III.
- 14. Marie Tudor. La Esmeralda, Angelo.
- 15. Les Feuilles d'Automne, Les Chants du Crépuscule.
- 16, 17. Notre-Dame de Paris. Tomes I, II.
- 18. Dieu, La Fin de Satan.
- 19. Le Roi s'amuse, Lucrèce Borgia.
- 20. Histoire d'un Crime.
- 21. L'Art d'être Grand-Père.
- 22. Burg-Jargal, Le Dernier Jour d'un Condamné, Claude Gueux.
- 23. Les Châtiments.
- 24. France et Belgique, Alpes et Pyrénées.
- 25, 26. L'Homme qui Rit. Tomes I, II.
- 27. Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres.
- 28. Théâtre en Liberté, Amy Robsart.
- 29. Actes et Paroles, I. Avant l'Exil.
- 30. Les Quatre Vents de l'Esprit.
- 31. Actes et Paroles, II. Pendant l'Exil.
- 32. Lettres à la Fiancée.
- 33, 34. Actes et Paroles, III. Depuis l'Exil.
- 35. Les Chansons des Rues et des Bois.
- 36. Cromwell.
- 37. Le Pape, La Pitié suprême, Religions et Religion, L'Âne.
- 38. Quatrevingt-Treize.
- 39, 40. Toute la Lyre. Tomes I, II.
- 41. Torquemada, Les Jumeaux.
- 42. William Shakespeare.
- 43. Odes et Ballades, Les Orientales.
- 44. Littérature et Philosophie mêlées, Paris.
- 45, 46. Les Travailleurs de la Mer. Tomes I, II.
- 47. L'Année terrible, Les Années funestes.
- 48. Choses vues (les deux séries).
- 49. Hernani, Marion de Lorme.
- 50, 51. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Tomes I, II.
-
-
-
-
-LES CLASSIQUES FRANÇAIS
-
-ÉDITION LUTETIA
-
-OEUVRES COMPLÈTES DE
-
-MOLIÈRE
-
-EN SIX VOLUMES ILLUSTRÉS
-
-Avec une Notice sur Molière et une introduction à chaque pièce par ÉMILE
-FAGUET, de l'Académie française
-
-
-Tome Ier: Notice sur Molière, La Jalousie du Barbouillé, Le Médecin
-volant, L'Étourdi, Le Dépit amoureux, Les Précieuses ridicules,
-Sganarelle, Don Garcie de Navarre.
-
-Tome II: L'École des Maris, Les Fâcheux, L'École des Femmes, La Critique
-de l'École des Femmes, L'Impromptu de Versailles, Le Mariage forcé, Les
-Plaisirs de l'Île enchantée, La Princesse d'Élide.
-
-Tome III: Le Tartuffe, Don Juan, L'Amour médecin, Le Misanthrope, Le
-Médecin malgré lui.
-
-Tome IV: Mélicerte, Pastorale comique, Le Sicilien, Amphitryon, George
-Dandin, L'Avare, Relation de la Fête de Versailles.
-
-Tome V: Monsieur de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques, Le Bourgeois
-Gentilhomme, Psyché.
-
-Tome VI: Les Fourberies de Scapin, La Comtesse d'Escarbagnas, Les Femmes
-savantes, Le Malade imaginaire, Poésies diverses, La Gloire du Dôme du
-Val-de-Grâce.
-
-
-NELSON, ÉDITEURS
-
-25, rue Denfert-Rochereau, Paris
-
-
-
-
-
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