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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Vie d'un Simple - (Mémoires d'un Métayer) - -Author: Émile Guillaumin - -Release Date: November 5, 2020 [EBook #63646] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE *** - - - - -Produced by Frank van Drogen, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net - - - - - - - - - - - La - Vie d'un Simple - (Mémoires d'un Métayer) - - Ouvrage couronné par l'Académie française - - Par - Émile Guillaumin - - - Paris - Nelson, Éditeurs - 25, rue Denfert-Rochereau - - Londres, Édimbourg et New-York - - - - -IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE - -PRINTED IN GREAT BRITAIN - - - - -_L'auteur a cru devoir apporter quelques modifications de détail à cette -oeuvre de jeunesse. Il s'en excuse auprès des lecteurs anciens de la -«Vie d'un Simple» qui les jugeraient déplacées; il croit que beaucoup -les estimeront raisonnables; il espère que le livre en sera plus -apprécié des lecteurs nouveaux._ - -_L'auteur tient à déclarer d'autre part que ce récit n'est aucunement la -biographie d'un membre de sa famille, comme il est dit dans -l'introduction, d'ailleurs excellente, de M. Edward Garnett, en tête de -l'édition anglaise: «The Life of a Simple Man» (Selwyn et Blount, -London, 1919)._ - - - - -L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et -de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège. - -Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la -librairie) en février 1904. - - - - -_A LA MÉMOIRE DES PAYSANS D'HIER_ - -_et, en particulier,_ - -_A LA MÉMOIRE DES VIEILLARDS FAMILIERS DE MON ENFANCE_ - -_dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux s'amalgament à -mes premières impressions et observations_ - -_CE LIVRE EST DÉDIÉ_ - -_E. G._ - -_Février 1922._ - - - - -AUX LECTEURS - - -Le père Tiennon est mon voisin: c'est un bon vieux tout courbé par l'âge -qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier -de barbe claire très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord -du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d'un -blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours--sauf pendant les grosses -chaleurs--une blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de -cuir, un pantalon d'étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat -les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots -de hêtre cerclés d'un lien de tôle. - -Je rencontre souvent le père Tiennon dans le chemin de terre qui relie à -la route nationale la ferme où il vit et celle où j'habite, et à chaque -fois nous causons. Les vieillards aiment bien qu'on leur prête -attention; ils ont fréquemment de ce côté des déboires... Or, pour peu -que j'aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur -complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses -et il les raconte de façon pittoresque, risquant des opinions -personnelles parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi m'a-t-il -conté toute sa vie par tranches. Pauvre vie monotone de paysan, -semblable à beaucoup d'autres... Le père Tiennon a eu ses heures de -joie, ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des -éléments et des hommes, et aussi de l'intraitable fatalité; il lui est -arrivé d'être égoïste et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d'être -humain et bon,--ainsi qu'à vous, lecteurs, et qu'à moi-même... - -Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en -faire un livre les récits du père Tiennon?» Un beau jour, je lui ai fait -part de cette idée; il m'a répondu avec un sourire étonné: - ---A quoi ça t'avancera-t-il, mon pauvre garçon? - ---Mais à montrer aux Messieurs de Moulins, de Paris et d'ailleurs ce -qu'est au juste une vie de métayer:--ils ne le savent pas, allez!--et -puis à leur prouver que les paysans sont moins bêtes qu'ils croient: car -il y a dans votre façon de raconter une dose de cette «philosophie» dont -ils font grand cas. - ---Fais-le donc si ça t'amuse... Mais tu ne peux rapporter les choses -comme je les dis; je parle trop mal; les Messieurs de Paris ne -comprendraient pas... - ---C'est juste; je vais tâcher d'écrire de façon à ce qu'ils comprennent -sans trop d'effort, mais en respectant votre pensée--de telle sorte que -le récit soit bien de vous quand même. - ---Allons, c'est entendu: commence quand tu voudras. - -Le pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de conscience, -pour me rapporter des choses qu'il avait oubliées, ou bien d'autres -qu'il s'était juré de ne jamais dévoiler. - ---Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, -vois-tu, le bon et le mauvais. C'est une confession générale! - -Il a donc eu à coeur de me satisfaire. Et j'ai tenté d'en faire autant -pour lui. Peut-être ai-je mis quand même, de-ci, de-là, plus de moi -qu'il n'eût fallu... Cependant j'ai lu au père Tiennon les chapitres un -à un, procédant à mesure aux retouches qu'il m'indiquait, changeant le -sens des pensées que je n'avais pas bien saisies de prime abord. - -Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l'ensemble une nouvelle -lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie; -il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l'être aussi! - -ÉMILE GUILLAUMIN. - - - - -LA VIE D'UN SIMPLE - - - - -I - - -Je m'appelle Étienne Bertin, mais on m'a toujours nommé «Tiennon». -C'est dans une ferme de la commune d'Agonges, tout près de -Bourbon-l'Archambault, que j'ai vu le jour au mois de janvier 1823. Mon -père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné, -mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert et on -l'appelait «Bérot», car c'était la coutume, en ce temps-là, de déformer -tous les noms. - -Les deux frères ne s'entendaient pas très bien. L'oncle Toinot, soldat -sous Napoléon, avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec -les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Sensible aux -changements de température malgré les années écoulées, il s'arrêtait -souvent de travailler plusieurs jours durant. D'ailleurs, même en bonne -santé, il préférait aller aux foires, ou bien porter les socs au -maréchal, ou encore se promener dans les champs, son «gouyard» sur -l'épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de -s'atteler aux besognes suivies. Son séjour à l'armée le déportant du -travail, lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense. -Avec sa rasade d'eau-de-vie au réveil, sa pipe de terre toujours -allumée, ses frais d'auberge, il était de force à utiliser pour son seul -agrément tous les bénéfices de l'exploitation... - -Si je raconte ces choses, ce n'est pas que j'aie eu la connaissance de -les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter -bien souvent chez nous. - - * * * * * - -Décidé à la rupture, mon père prit en métayage à Meillers, sur la -lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier,--géré -par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet. - -A l'époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet -du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de -ménage. Ma grand'mère venant avec nous, cela compliquait encore les -choses. Ma tante chicanait sur son droit d'emporter ceci ou cela, lui -arrachait des mains draps et torchons. Mon père, d'un caractère très -calme, cherchait à éviter les disputes. Maman, au contraire, impétueuse -et vive, soutenait ma grand'mère sans cesse aux prises avec les autres. -Cela m'effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d'un -geste de menace--comme prêts à se frapper... - -Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d'un char -attelé de deux gros boeufs rouge foncé, de la race de Salers ou de -Mauriac, entre une cage à sécher les fromages, pour l'instant garnie de -poules, et une corbeille d'osier où s'empilait de la vaisselle. Les -chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux -de terre gluante se collaient aux roues qui, s'élevant un peu dans le -mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat. - -En traversant Bourbon, j'ouvris bien grands les yeux pour voir les -belles maisons de la ville, les hautes tours grises du vieux château. Et -je m'intéressai à la besogne d'une équipe d'ouvriers travaillant à -l'empierrage de la grand'route de Moulins qu'on était en train de -construire. Cela n'allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu'après un -moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je -m'endormis sans qu'on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé -par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque -fit se renverser la cage qui dégringola jusqu'à terre où, bien entendu, -je la suivis en vitesse... Les volailles se mirent à piailler et moi à -crier. Je n'avais aucun mal--la patouille, tapis doux et mol, ayant -amorti ma chute. Mais je fus long à consoler, paraît-il, à cause de la -surprise de ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire à pied le -reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de -mon frère Baptiste, qui était mon parrain. - -A l'arrivée, ma mère me fit étendre dans un coin de la chambre à four, -sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très -paisible cette fois, le vrai remède aux émotions de la route. - - * * * * * - -Longtemps après, ma soeur Catherine me vint quérir pour m'amener dans la -grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs, et -l'horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui -nous avaient déménagés, attablés là, s'entretenaient bruyamment, riaient -et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance; les verres, -choqués fort, tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la -blancheur de la nappe... - -On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la -brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses -genoux:--ainsi participai-je à la joie générale. - -Mais le lendemain, j'entendis maman dire à mon père, d'un ton navré, que -ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya: - ---Je crois bien... Heureusement que ce n'est pas une chose qu'on -recommence souvent. - -Ma mère conclut: - ---On serait vite épuisé, s'il fallait recommencer souvent... - - * * * * * - -J'approchais d'avoir cinq ans: ces quelques épisodes du déménagement -sont liés à mes plus vieux souvenirs. - - - - -II - - -Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore -des fouilles de l'araire où croissaient à profusion bruyères, genêts, -ronces et fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol -par endroits. Cette partie du domaine, dénommée la Breure[1], servait de -pâture aux brebis quasi toute l'année. Ma soeur Catherine était la -bergère et je l'accompagnais très souvent. Aussi, la Breure me fut-elle -bientôt familière. On y rencontrait toutes sortes de bêtes; les oiseaux -y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient -parfois des apparitions. C'est ainsi que j'aperçus un jour toute une -famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de notre -pâture:--des sangliers, au dire de ma soeur. Une autre fois, ce fut un -couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la -bouchure, comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et -ils détalèrent prestement. - - [1] Ce terme--déformation locale du mot «bruyère»--s'appliquait à la - plupart des terrains incultes. - -La forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de -l'hiver, disparut sans laisser de trace. La Catherine, seule ce jour-là, -ne s'était aperçue de rien. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt -mystérieux un loup. Ma soeur ne voulut plus aller seule à la Breure -parce qu'elle s'effrayait à l'idée de voir réapparaître le méchant -fauve. Je fus dès lors constamment avec elle, et je dois dire que nous -n'étions pas plus rassurés l'un que l'autre... Cependant nous n'eûmes -pas l'occasion de faire la différence entre un loup en chair et en os et -le monstre que nous imaginions... - -Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions détaler plusieurs -tous les jours. Souvent notre chien Médor se mettait à leur poursuite et -il lui arrivait parfois d'en saisir un. Mais il ne s'avisait pas de nous -le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d'un champ voisin, ou -dans le mystère du bois pour s'en repaître sans risque d'être dérangé; -il revenait ensuite tout penaud nous trouver, avec du poil et du sang -dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue ayant -l'air de demander pardon. - -Bien excusable, à vrai dire, le pauvre toutou, de se montrer vorace -quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant -on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne -soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement -de barboter dans l'auge contenant la pâtée des cochons,--pâtée toujours -fort peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à -leur intention une provision de ces acres petites pommes que produisent -les sauvageons des haies et qu'on appelle ici des _croyes_. - -On les jugeait d'ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, -au retour des champs, paraissait affamé, quand, à l'heure des repas, il -rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père questionnait -la Catherine: - ---_Ol a donc pas rata?_ - -Ce qui voulait dire: - ---Il n'a donc pas fait la chasse aux rats? - -Et sur la réponse négative de ma soeur: - ---_Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata..._ (C'est -un fainéant: s'il avait eu faim, il aurait bien raté.) - -Et il reprenait: - ---_Enfin dounnes-y une croye._ - -La Catherine, dans la chambre à four attenante à la maison, tirait d'une -vieille _boutasse_ poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes -recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s'en allait les -déchiqueter dans la cour, sur les plants de jonc où il avait coutume de -dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le -croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes. - - * * * * * - -Notre nourriture, à nous, n'était guère plus fameuse, à la vérité. Nous -mangions du pain de seigle moulu brut, du pain couleur de suie et -graveleux comme s'il eût contenu une bonne dose de gros sable de -rivière; on le tenait pour plus nourrissant avec toute l'écorce... - -La farine des quelques mesures de froment qu'on faisait moudre aussi -était réservée pour les pâtisseries _tourtons_ et galettes qu'on cuisait -avec le pain. Cependant on pétrissait d'habitude avec cette farine-là -une _ribate_ d'odeur agréable--mie blanche et croûte dorée--réservée -pour la soupe de ma petite soeur Marinette, et pour ma grand'mère les -jours où sa maladie d'estomac la faisait trop souffrir. Ma mère, -parfois, m'en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de -plaisir que j'eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal d'ailleurs -bien rare,--car la pauvre femme s'en montrait chiche de sa bonne miche -de froment! - -La soupe était notre pitance principale: soupe à l'oignon le matin et le -soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la -citrouille, avec gros comme rien de beurre. Avec cela des beignets -indigestes et pâteux d'où les dents s'arrachaient difficilement, des -pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l'eau, à peine -blanchis d'un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause -du _tourton_ et de la galette; mais ces hors-d'oeuvre duraient peu. -Quant au lard, on le réservait pour la saison d'été, pour les grandes -occasions... Ah! les bonnes choses n'abondaient guère! - - - - -III - - -Comme pâtre dans la Breure je commençai à me rendre utile. Le troisième -été d'après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé -ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée -jusqu'alors; elle lâcha les brebis pour les besognes d'intérieur et les -travaux des champs. J'avais sept ans; on me confia la garde du troupeau. - -Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros -de sommeil. - -Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait -de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées avec une ligne -de chênes têtards et d'ormeaux aux racines noires débordantes, à la -ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie -et un peu mystérieuse--si bien qu'une crainte mal définie m'étreignait -en la parcourant. Il m'arrivait d'appeler Médor, consciencieusement -occupé à harceler les brebis, pour l'obliger à marcher tout près de moi, -et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection. - -A la Breure, en présence du large horizon, je respirais plus à l'aise. -Vers le levant, vers le midi, la vue s'étendait par delà une vallée -fertile de grande importance jusqu'au coteau dénudé, au gazon roussi, -qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs cultivés se voyaient -au nord. Et au couchant régnait la forêt, peuplée là de grands sapins -aux troncs suintants de résine qui m'envoyaient leur senteur âcre. - -Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste--et magnifique par -beau temps à l'heure matinale où j'y arrivais. La rosée, sous la caresse -du soleil, diamantait les grands genêts, les fougères dentelées, les -bruyères grises, les touffes de pâquerettes blanches dédaignées des -brebis et masquait d'une buée uniforme l'herbe fine des clairières. -Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s'élevaient -sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le -concert enchanteur des aurores d'été. - -Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés et informes, jambes -nues jusqu'aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à -l'unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma -culotte, dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais le soleil avait vite -fait d'effacer les traces de cette aspersion. Je craignais davantage les -ronces rampant traîtreusement au bas du sol, sous le couvert des -bruyères; souvent j'étais arrêté, griffé cruellement par quelqu'une de -ces méchantes; j'avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, -soit vives, soit à demi guéries. - -J'apportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage -et je cassais la croûte assis sur une de ces pierres grises qui -montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit -agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s'approcher -pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit -l'habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d'autres encore--et -ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j'avais voulu -les croire... Sans compter que Médor, s'il n'était pas à la poursuite de -quelque gibier, venait aussi; même il bousculait les pauvres -agnelets--sans leur faire de mal, d'ailleurs--afin d'être seul à me -solliciter de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin de -tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de l'instant où il -s'écartait à leur recherche pour venir happer dans ma main leur part de -la distribution... - -Cela m'amusait, et beaucoup d'autres épisodes de moindre importance. Je -regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour -du terrain en suivant les bouchures pour trouver des nids; je saisissais -dans l'herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais -sans pitié; ou bien, plaçant sur ma main l'une de ces petites bestioles -au dos rouge tacheté de noir que les Messieurs nomment «les bêtes à bon -Dieu» et qu'on appelle ici des «marivoles», je lui chantais ce refrain -appris de la Catherine: - - Marivole, vole vole; - Ton mari est à l'école, - Qui t'achète une belle robe... - -Et c'était en effet pour la pauvrette le meilleur parti que de s'envoler -au plus vite; à demeurer, elle risquait fort d'être mise en piteux état. - -Tout de même je trouvais parfois le temps bien long! J'avais ordre de ne -rentrer qu'entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la -chaleur, se mettent à _groumer_, c'est-à-dire se tassent, tête baissée, -dans quelque coin ombreux. Rentrant trop tôt, j'étais grondé et même -battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une -taloche qu'une caresse. Je restais donc jusqu'au moment où l'ombre du -frêne, à droite de l'entrée, s'allongeant perpendiculairement sur la -claie m'annonçait huit heures. Mais attendre jusque-là--et, le soir, -attendre dans cette même solitude la nuit tombante, quel dur calvaire! -Des fois, pris de peur et de chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer -sans motif, longtemps... Un froufroutement subit dans le bois, la fuite -d'une souris dans l'herbe, un cri d'oiseau non entendu encore, il n'en -fallait pas davantage aux heures d'ennui pour me tirer des larmes. - - * * * * * - -Ma première grande terreur ne survint pourtant qu'après plusieurs -semaines. C'était au cours d'une chaude après-midi où des bourdonnements -endormeurs d'insectes bruissaient dans l'atmosphère lourde. Déambulant, -les yeux ensommeillés, j'aperçus soudain au bord du fossé qui longeait -le bois un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque -aussi long,--une couleuvre sans doute. Mais, n'ayant jamais vu que -quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères -comme de «mauvaises bêtes» particulièrement dangereuses, je me crus en -présence d'une énorme vipère noire. Je battis en retraite d'abord, puis -revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore: elle avait -disparu. - -Un quart d'heure après, ayant oublié déjà cet incident, j'étais assis à -quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de -genêt, quand je revis la vipère noire qui rampait dans les bruyères, -venant de mon côté très vite. Instinctivement, je me pris à courir dans -la direction des moutons. Hélas! j'avais compté sans les ronces -traînantes... Avant que j'aie parcouru vingt mètres, il s'en était -trouvé une pour m'entraver et me faire tomber. Affolé, sanglotant, -tremblant, je n'eus pas tout d'abord la force de bouger. Et voilà que je -sens un attouchement singulier sur mes jambes nues, et qu'au derrière de -la tête quelque chose de frais m'effleure... Je crus que la vipère -noire, m'ayant rejoint, s'étirait sur mon corps! Sous le coup de -l'angoisse immense, je me levai d'un bond. Il n'y avait autour de moi -nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus -pour m'affirmer leur sympathie: le bon Médor m'avait léché les jambes et -le petit agneau à tête noire avait posé son museau sur ma nuque. Je me -remis un peu de ma grosse émotion, mais rentrai tout de même à la nuit -tombante avec des traces de larmes, un visage encore convulsé par les -sanglots. Pour le coup, ma mère me coupa une tranche de la _ribate_ de -froment et me gratifia de quelques poires Saint-Jean qu'elle avait -trouvées sous le poirier de la chénevière. Je n'en eus pas moins une -nuit agitée avec délire et cauchemars--mes parents durent se lever à -plusieurs reprises pour me calmer. - -Le lendemain j'eus licence de longuement dormir;--comme les foins -étaient en passe d'être finis, ma grand'mère me remplaça auprès des -moutons. - - * * * * * - -Quelques jours après, le seigle mûr, il me fallut repartir--au-devant -d'une nouvelle frayeur peut-être plus vive encore. - -J'assemblais en bouquet des pâquerettes blanches et des bruyères roses, -quand un jappement avertisseur de Médor me fit lever la tête. Sortait du -bois et s'avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire portant -sur son épaule un tonnelet au bout d'un bâton. - -De par l'isolement de notre ferme, j'avais rarement l'occasion de voir -des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon de -Suippière, les Parnière de la Bourdrie, et, quelquefois, les Lafont de -l'Errain. En voyant venir ce grand noir qui n'était ni de Suippière, ni -de la Bourdrie, ni de l'Errain, je restai figé de stupeur. - -Il m'appela: - ---Petit! (il prononçait _pequi_). Eh, _pequi_, viens voir un peu là!... - -Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux -veillées d'hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me mets à courir du -côté de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours -vers la maison. Cependant l'homme à barbe noire de crier derrière moi: - ---Pourquoi te sauves-tu, _pequi_? Je ne veux pas te faire de mal. - -Il me suit toujours et, rien qu'en marchant de son pas naturel, il me -gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter en arrière un coup d'oeil -craintif je le vois qui approche. Et quand je débouche dans la cour il -est vraiment sur mes talons. N'importe, je me crois sauvé,--de par mon -refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clé... Trop las pour -courir encore, je me blottis dans l'embrasure, poussant des cris comme -si l'on m'égorgeait. L'homme des bois se fait très doux: - ---Pourquoi pleures-tu? Je ne suis pas méchant, va! Au contraire, j'aime -bien les _pequis_ enfants. - -Il me tapote les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu'il a -les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux limpides sous -d'épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début: - ---Je ne veux pas te faire de mal... - -Et me demande: - ---Où sont donc tes parents? - -Il n'a pas l'accent du pays; il prononce textuellement: «Où _chont_ donc -tes parents?» alors qu'un de par chez nous nous aurait dit: «_Là voù -donc qu'ô sont?..._» Ça me paraît bizarre. - -Je ne réponds pas, bien entendu; je continue à crier comme un sauvage, -étonné pourtant qu'au lieu de me saisir et de m'emporter il me parle -doucement avec des caresses. - -Arrive enfin ma grand'mère qui était allée conduire les vaches dans une -pâture éloignée; elle se hâte, inquiète de ces cris, et, pour la suivre, -ma petite soeur Marinette remue plus que de raison ses jambes trop -courtes. Alors, l'homme de s'avancer à sa rencontre, s'excusant de -m'avoir fait peur involontairement, donnant des explications. Il était -un scieur de long auvergnat en équipe dans la forêt. Leur chantier, -installé de la veille dans une vente assez rapprochée de notre Breure, -nous nous trouvions voisins et on l'avait délégué pour aller quérir de -l'eau. Ma grand'mère lui indiqua la fontaine, commune aux deux domaines -du Garibier et de Suippière, qui se trouvait dans le pré des Simon, au -delà de notre pré de la maison, ou _Chaumat_. Il alla sans tarder y -remplir son tonnelet, et au retour il remercia encore. Mais je refusai -de reprendre avec lui le chemin de la pâture. Même, ma grand'mère, pour -me décider à partir ensuite, dut m'accompagner jusqu'à moitié de la rue -creuse en me faisant constater que l'Auvergnat avait réellement disparu. - -Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le -lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de -frayeur, loin de chercher à m'esquiver, je soulevai mon vieux chapeau -pour le saluer. Alors il me donna quelques jolies branches de fraisier -garnies de petites fraises qu'il avait coupées dans le bois à mon -intention. Le jour d'après, quand je le vis apparaître avec son -tonnelet, je courus à sa rencontre et l'accompagnai au travers de la -Breure, puis dans la rue creuse, jusqu'à mi-chemin de chez nous. Et -pendant toute une semaine il en fut ainsi. - -Un matin, il me proposa de le suivre jusqu'à son chantier. Ma mère -m'avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des «mauvaises -bêtes» et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l'histoire de la -couleuvre. Néanmoins je consentis tout de suite, l'Auvergnat m'ayant -promis d'autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais -découper à l'aise des bonshommes, des boeufs, des chariots, des araires: -or, je passais à cela le meilleur de mon temps... - -Il nous fallut traverser d'abord la zone des sapins; le sol était jonché -de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes -de l'année précédente dont les écailles s'ouvraient, grimaçantes. Après, -ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille--quelques-uns -cerclés de rouge, marqués pour la mort. Puis vint un sous-bois assez -épais où la marche était difficile; pourtant, vu ma taille, je me -faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, -d'ailleurs, allait lentement. Mais une branche, qu'il avait écartée pour -le passage et qu'il lâcha trop vite, revint me fouetter le visage et me -fit grand mal. J'eus le courage de n'en rien laisser paraître. On a son -amour-propre en présence des étrangers! - -Pour arriver jusqu'au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois -hommes travaillaient là, au milieu d'un abatis de chênes géants. Ils -avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manoeuvraient de -leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, -et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme -s'étalait, maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs -trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve -de son couvercle, gisait à proximité de la «loge» faite de branches et -de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le soleil projetait sa -grande lumière sur cet espace soustrait au mystère environnant. Des -moucherons, que pourchassaient mésanges et hirondelles, s'y ébattaient -par essaims nombreux. - -Les travailleurs, interrompant l'équarrissage, me taquinèrent avec -amitié et s'installèrent pour manger, le bidon sur les genoux. L'un -d'eux, plantant dans la pâtée épaisse la cuiller qui n'oscilla pas, me -dit en riant: - ---_Choupe de chieur, tu vois, pequi? Cha tient au corps au moins, chette -choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous..._ - -Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon, le plus âgé, qui avait -un collier de barbe grise, souleva les copeaux et mit à découvert une -manière de plat, fermé par le dessus de la marmite, qui contenait un -gros morceau de lard rance dont il fit le partage. Ils engloutirent ce -lard, chacun taillant du couteau, à grosses bouchées, dans sa portion -étalée sur une tranche de pain; puis, à tour de rôle, ils se -rafraîchirent, maintenant à la force des bras le tonnelet au-dessus de -leur bouche--et l'on entendait l'eau glouglouter dans leur gorge. - -Là-dessus, le plus jeune, après s'être essuyé du revers de sa manche, -déclara d'un air convaincu: - ---Le roi Louis-Philippe n'a peut-être pas déjeuné aussi bien _comme -moi_... - -La veille au soir, une réparation d'outils l'ayant conduit à Bourbon, il -avait entendu parler d'une révolution à Paris:--l'ancien roi chassé ou -en fuite, remplacé par un autre qui s'appelait Louis-Philippe et qui -acceptait, à la place du drapeau blanc aux fleurs de lys, le drapeau aux -trois couleurs. - -Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait son opinion: - ---Puisqu'on a tant fait que de changer, c'est le _pequi_ Napoléon qu'on -aurait dû faire venir. - -Mais un autre de riposter, ironique: - ---Oui, pour qu'il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait -son père! - ---C'est une bonne République que j'aurais voulu, moi, reprit le -jeune,--une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois! - ---Allons voir aux fraises! me dit mon ami. - -Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus, -et je pus me régaler à profusion des petits fruits vermeils. J'aimais -mieux ça que d'entendre les autres parler du drapeau et du roi! - -Je restai encore après qu'ils eurent repris le travail, me roulant dans -l'amas de sciure, faisant une provision de copeaux de choix et -m'intéressant au mouvement de la grande scie que manoeuvraient le -vieillard napoléonien juché sur la bille et le jeune homme républicain -au-dessous. Enfin, timidement, je fis part de mon désir de m'en aller. - -Mon ami barbu me reconduisit jusqu'à la zone des sapins, et posa en me -quittant son museau rêche sur chacune de mes joues. - - * * * * * - -Sitôt parvenu à la lisière du bois, je cherchai des yeux le troupeau. -Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre -terrain, et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d'où je me -relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la -deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas. - -J'étais d'ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m'attendrir -sur moi-même. Je pris ma course au travers de la Breure, comptant les -découvrir en train de _groumer_ dans quelque coin,--mais rien! Alors, -suivant les bouchures, j'avisai vers le bas, du côté de la vallée, une -brèche accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première -coupe et qu'on laissait repousser pour la graine. Je m'y précipitai et -pus voir brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré -la chaleur. - -Et de crier Médor qui m'avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne -sais quelle piste:--pas de Médor! Et d'essayer tout seul de les -rassembler, de les pousser vers la haie:--j'y parvins après mille -peines; mais au lieu de s'engager dans la brèche, ils se glissèrent de -chaque côté, s'éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième, -une troisième tentative échouèrent de même. - -Désespéré, je m'en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du -secours. Ma grand'mère était seule, en train de dorloter ma petite soeur -Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Elle -commença par grogner de ce que j'amenais les moutons trop tard. Quand je -lui eus avoué, en sanglotant, qu'ils étaient dans le trèfle, elle leva -les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable: - ---_Ah! là, là, là! Voué-tu possib', mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!... O -vont tous gonfler!... O vont tous êt' pardus!... Qui que j'vons faire, -mon Dieu? Qui que j'vons dev'nir?..._ - -Elle traversa la cour, escalada le tertre qui dominait la grande mare -entourée de saules et se mit à brailler d'une voix déchirante: - ---Ah! Bérot!... Aaah! Bérot! - -Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aaah!» prolongé. -Ma grand'mère lui cria de venir bien vite, m'enjoignit d'attendre pour -lui donner des explications et se sauva par la rue creuse, en direction -de la Breure, portant la Marinette dans ses bras. - -Mon père arriva bientôt, tout essoufflé, tout retourné; et, renseigné, -il repartit en courant avec un juron de dépit. - -Je le suivis de loin, inquiet et pleurnichant. Les moutons sortis du -trèfle s'en venaient d'un air las, le ventre ballonné, la tête basse, -les oreilles pendantes. Derrière, ma grand'mère et mon père se -lamentaient de compagnie, disant qu'ils étaient tous gonflés, que pas un -n'en réchapperait. Ma grand'mère proposait d'aller chercher, à -Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui «savait la prière»; mon père -inclinait à demander au voisin Parnière, qui s'y entendait un peu, de -venir percer les plus malades. Il se tourmentait aussi de la nécessité -de faire prévenir à Bourbon M. Fauconnet, le maître. - -Depuis un moment déjà, je cheminais en silence à côté d'eux lorsqu'ils -s'avisèrent de me regarder. Le sang des égratignures du fossé, délayé -par les larmes, me faisait le visage souillé; et ma blouse et ma culotte -offraient de trop visibles accrocs. Ma grand'mère et mon père, se -méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j'étais cause de la -frasque du troupeau pour avoir le premier franchi la bouchure. Mais je -leur contai sans mentir l'emploi de ma matinée. Ma grand'mère, ne m'en -jugeant pas moins très coupable, engageait mon père à me corriger ferme. -Lui, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien... A la -maison pourtant, ma mère jugea nécessaire de m'administrer plusieurs -claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la -chènevière, dans un grand fossé bordé de pruniers, où je boudai et -pleurai tout mon soûl. Longtemps après, mon parrain me vint chercher -pour manger, affirmant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. Il me -dit que Parnière avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux -étaient déjà crevées. On comptait pouvoir sauver les autres. Une -troisième mourut cependant, et un petit par surcroît. - -De cette affaire, mon ami l'Auvergnat paya les pots cassés... Quand il -revint avec son tonnelet, ma grand'mère et maman se prirent à -l'invectiver, l'accusant d'être cause de ce grand malheur qui allait -nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l'eau à -notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s'excusa très -humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le -ciel à témoin de sa complète innocence--et s'éloigna, jugeant toute -explication inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes... Il alla -quérir l'eau, dorénavant, à la source de Fontibier, au delà de -Suippière, à trois bons quarts d'heure de son chantier. Je ne le revis -jamais plus. - -Les orages me causèrent aussi cet été-là des ennuis sérieux. J'avais -l'ordre de rentrer dès qu'il viendrait à tonner fort, parce qu'il est -mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, le temps s'assombrit un -matin du côté de Souvigny; bientôt des éclairs en zigzag coururent dans -ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la -maison. Près d'arriver, entendant moins le tonnerre, j'eus bien le -pressentiment d'une bêtise, mais non point le courage de retourner. -Maman me demande d'une voix dure pourquoi je reviens si tôt? Et, comme -je lui parle de l'orage, elle se met à hausser les épaules, disant que -je ne suis qu'un _bourri_ de ne pas savoir encore que les orages ne sont -jamais pour nous lorsqu'ils prennent naissance du côté du soleil levant. -Deux claques bien senties me font entrer dans la tête cette vérité -élémentaire... - -«Qui a été pris, se méfie...» Quand survint un autre orage, je jugeai -prudent de ne pas m'emballer, bien qu'il se fût formé sur Bourbon et -qu'il gagnât sur Saint-Aubin en redoublant de violence. Je partis -seulement quand commencèrent à tomber de grosses gouttes espacées. Dans -le chemin creux, la pluie augmenta soudain, creva en une averse de -déluge, avec accompagnement de grêlons. Les moutons, sous la tourmente, -refusaient d'avancer. Et moi, ruisselant, transpercé, meurtri, je -commençais à me désoler tout de bon... Mais j'aperçus venir mon père, un -vieux sac en pèlerine sur les épaules et s'abritant sous un grand -parapluie de toile bleue. Il me demanda si j'étais devenu fou pour ne -pas rentrer par un temps pareil, assurant qu'une telle sauce sur le -troupeau pourrait bien nous valoir encore des pertes... - -A la maison, ma mère, après qu'elle m'eut fait revêtir des habits secs, -me tarabusta de nouveau. - -Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas -venir quand il fallait, les ciels d'orage me semblèrent par la suite -doublement gros de menaces... - - - - -IV - - -Songeant qu'à sept ans m'advenaient ces aventures, comparant mon enfance -à celle des petits d'aujourd'hui qu'on dorlote et qu'on choie, et qu'on -n'oblige à aucun travail sérieux avant douze ou treize ans, je ne puis -m'empêcher de dire qu'ils ont joliment de la chance! En ai-je fait, moi, -des séances de plein air pendant qu'eux font leurs séances d'école! Du -temps que j'étais berger j'esquivais les très mauvais jours,--on -n'envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais à neuf ans -on me confia les cochons et, alors, qu'il pleuve ou vente, que le soleil -darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait -aller aux champs. Oh! ces factions d'hiver, alors que les haies -dépouillées ne donnent plus d'abri, que les doigts gourds et crevassés -font mal et que le froid, montant des pieds de marbre, vous étreint, -quoi qu'on fasse, en une progression méchante,--ces factions d'hiver, -quel mauvais souvenir j'en ai conservé! - -Il y avait toujours deux truies mères qu'on appelait les _vieilles -gamelles_, et des nourrains plus ou moins, selon les circonstances ou la -réussite des portées--une quinzaine en moyenne. Tout cela s'agitait, -grognait, fouillait le sol. Les truies étaient surtout difficiles à -garder lorsqu'elles avaient à l'étable des porcelets tout jeunes. Elles -perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il -fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les retenir une heure ou -deux. Au moins, dans ces moments-là, s'en allaient-elles tout droit vers -la maison! Mais non plus tard, quand les petits devenus forts les -suivaient... Maraudeuses à l'excès, elles arrivaient des fois à pénétrer -dans un champ de céréales où il n'était pas commode de les découvrir. Je -reçus encore de bonnes taloches les rares fois où je ne sus pas -préserver de leurs ravages les blés ou les orges. - -Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient dans un rayon de -plusieurs kilomètres tous les poiriers sauvageons grands producteurs: -impossible d'empêcher leur quotidienne promenade circulaire pour manger -les fruits tombés! En cette période d'arrière-saison, il fallait -cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non -encore arrachées! - -Parfois les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant sa -mère. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les -uns ici, les autres ailleurs; à de certains jours de guigne je ne -pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la -nuitée, repartir au diable à la recherche des manquants. - -J'avais aussi des embêtements quant à la tenue du domicile particulier -de ces messieurs. Ils logeaient, toujours à l'étroit, en des réduits -adossés au pignon de la maison, d'un nettoyage difficile à cause des -pavés disjoints. Ma grand'mère, qui avait la manie d'inspecter partout, -ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres à me -faire des observations. Il m'arriva d'être giflé pour avoir mis à des -gorets nouveau-nés de la paille trop raide. Il n'en fallait pas -davantage, au dire de mes parents, pour leur faire tomber la queue à -tous. - - * * * * * - -Ces petites misères ont suffi à rendre très légers mes regrets de ce -temps-là... - -Mais ce fut à une foire d'hiver, à Bourbon, où j'étais allé avec mon -père conduire une bande de nourrains, que m'advint le plus triste -épisode de ma carrière de porcher. - - - - -V - - -Mon parrain s'étant fait l'entorse, mon frère Louis devait le suppléer -pour le pansage; ma soeur Catherine, d'autre part, était très enrhumée. -C'est ainsi qu'on en arriva à me désigner pour cette foire--ce qui ne me -fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au -Garibier, je n'avais jamais revu cette ville de Bourbon dont il ne me -restait qu'un souvenir assez confus: c'était une fête que d'y retourner! - -Combien dur cependant de sortir du lit à trois heures! Ma mère m'attifa -tout sommeillant et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable -toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s'inclinait sur mon -épaule ou s'appuyait sur la table. - -Prévoyant qu'avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne -femme bourra mes poches d'un morceau de pain et de quelques pommes: - ---Pour quand tu auras faim, petit! - -Elle m'enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit -les épaules d'un vieux châle gris effrangé. - ---Ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil; tu vas -avoir bien froid, mon pauvre Tiennon! - -Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée; une douceur -attristée passait dans son regard et dans sa voix; j'eus conscience de -son amour de mère que sa dureté habituelle dissimulait trop. - -A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains -étonnés,--puis s'en retourna, nous ayant souhaité bonne vente... Et ce -fut pour mon père et moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le -long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus qui se passa, somme -toute, sans trop d'ennui ni de souffrance. - - * * * * * - -Un peu après sept heures, nous voici installés au champ de foire, en -bonne place, le long d'un mur. Mon père tire d'un petit sac de toile -bise, apporté exprès, des poignées de seigle, qu'il jette aux cochons -pour leur faire prendre patience. Bientôt, néanmoins, ils se mettent à -grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile -de les faire tenir en place... - -Moi aussi, j'ai bien froid! Succédant à l'activité de la marche, le -calme de ce foirail est vraiment cruel; les frissons me gagnent; mes -dents claquent; mes pieds s'engourdissent, si douloureux! Puis, j'ai -l'estomac qui crie famine. Mais mes pauvres mains sont tellement raidies -qu'il me faut les réchauffer à la chaleur de mon corps avant que de -pouvoir sortir de ma poche les provisions... - -Mon père a de la peine à s'en tirer, lui aussi. Il bat la semelle -constamment, se frotte les mains avec rage ou bien, avec de grands -mouvements de bras, fait le geste de s'étreindre. - -Cependant la foire allait son train, assez peu importante d'ailleurs, si -bien que les habitués disaient: «C'est une foire morte!» Autour de nous, -d'autres cochons--nourrains et petits laitons blancs--grognaient d'avoir -trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent Bilos» protégés par -leur graisse digéraient, affalés sur le sol durci, ou se levaient avec -une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour -les examiner. A l'autre extrémité de l'enclos, les moutons paraissaient -malheureux et malades sous le givre qui recouvrait leur toison. On ne -voyait pas les bovins assemblés dans une autre partie du champ de foire -qu'un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs -beuglements ennuyés et plaintifs. - -Les paysans, en sabots de bois, pantalons d'étoffe bleue, grosses -blouses et casquettes, grelottaient de compagnie et se livraient, comme -mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. En dehors de -ceux-là, quelques gros fermiers en peaux de chèvre et quelques marchands -en longs cabans gris ou bleus circulaient sans relâche, ayant hâte de -terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d'auberge -bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps, -étaient prudemment restés chez eux. - -M. Fauconnet, notre maître, apparaît par intermittence... C'est un homme -d'une quarantaine d'années, aux larges épaules, à la figure rasée, un -peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d'un sourire -bénin, sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît, son visage -se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd'hui à cause de la -nécessité de vendre à bas prix si l'on veut vendre. Il bougonne parce -que trois de nos cochons sont trop inférieurs, disant qu'on aurait mieux -fait de les laisser à la maison, que la bande se trouve dépareillée de -leur présence. - -J'ai toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me -propose bien d'aller faire une tournée en ville, mais je crains de -m'égarer--et tous ces gens inconnus qui circulent m'effraient un peu... - -Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposons à -repartir, lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie -d'un marchand très loquace; ils arrivent à s'entendre--sauf pourtant -pour les trois petits que le maître veut nous faire ramener pour qu'ils -«profitent» davantage, se souciant peu des peines qui en résulteront -pour nous. - -Deux grandes heures d'attente sur la route de Moulins où nous devons -opérer livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme, -malgré le froid moins rude en ce milieu du jour. Le moment venu, des -gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs -bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «rebuts». - -Après la solde des autres--en pièces d'or que mon père a la précaution -de faire sonner une à une sur la chaussée humide--nous retraversons la -ville, prenant à côté de la rivière de Burge une rue montueuse et -grossièrement pavée qui débouche dans le haut quartier, sur la place de -l'Église:--c'est de là que partait le chemin de Meillers. - - * * * * * - -Sur cette place de l'Église, au carrefour de la route d'Autry, mon père -me laisse seul pour aller remettre de suite, selon l'usage, à M. -Fauconnet l'argent de la vente. J'étais bien un peu inquiet de le voir -partir; mais il m'avait promis de n'être pas longtemps et de rapporter -du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait -demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu'il comptait rencontrer -chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval. - -Je jette aux trois gorets le grain qui reste au fond du sachet de toile. -Ils s'y intéressent peu et ne tardent pas à me causer du désagrément. -L'un se sauve dans le chemin de Meillers qu'il reconnaît sans nul doute, -tandis qu'un autre redescend en courant vers la ville. Fort à propos, un -homme qui s'en retournait de la foire me vient en aide pour les -rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Bientôt les -voici repris à courir de côté et d'autre en grognant, et j'ai mille -peines à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils sont sages, je -porte mes regards sur l'entrée de la ruelle par où mon père s'en est -allé, avec l'espoir toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus -en plus, l'ennui, le froid, la faim me torturent... - - * * * * * - -Il y avait longtemps, longtemps que j'étais là, quand j'entendis sonner -trois heures à l'horloge municipale--tour de la Sainte-Chapelle. Cette -tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges -de l'ancien château, patinées par les siècles, apparaissaient plus -sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la -grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse, -invisible presque, semblait anéantie par l'effet d'une mystérieuse -catastrophe. - -Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux -chargés de paillettes blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous -les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient -meurtri la glace terne, cadrait assez avec la tristesse générale. Au -fond l'église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la -prière et à l'espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit -château tout neuf flanqué de deux tours carrées prenait dans la -grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin -de Meillers, face à l'église, une belle maison à un étage montrait une -façade inquiétante de par l'assaut de vilains reptiles noirs--rosiers et -glycines--bien jolis sans doute à la belle saison. Des chaumières -basses accolées, et précédées d'une ligne uniforme d'étroits -jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de -pauvres:--journaliers, vieillards ou veuves,--moins une, vers le milieu, -dont le locataire était savetier, ainsi que l'attestait la grosse botte -suspendue au-dessus de la porte. Côté de la ville, la maison d'angle de -la rue pavée servait à la fois d'épicerie et d'auberge; des pains de -savon s'apercevaient derrière les vitres de l'imposte; une branche de -genévrier se balançait au mur. - -Comme l'église, toutes ces habitations restaient closes; elles -contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès -desquels les gens pouvaient se rire de l'hostilité du dehors. -L'hostilité du dehors, j'étais tout seul à en souffrir avec mes trois -cochons... - -Voici s'ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres -en sortent qui s'inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui -les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard -indifférent et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs,--le -presbytère sans doute. - -La porte d'une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme -ébouriffée paraît dans l'embrasure, jette dans son jardinet l'eau d'une -casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour -s'esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six -glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois -fois le nom d'André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et -tous les deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se -suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme -ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer -d'un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici -seul encore sur la place. - -De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s'en allaient marchant -vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s'en allaient aussi quelques -fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. -L'un d'eux, qui avait un gros cheval blanc, s'arrête en m'apercevant: - ---D'où donc es-tu, mon p'tit gas? - ---De Meillers, M'sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes. - ---Tu n'es pas le petit Bertin, du Garibier? - ---Si, M'sieu. - ---Et ton père n'est pas venu te rejoindre? - ---Non, M'sieu. - ---Voilà qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce, pardi!... -Eh bien, mon garçon, je devais te ramener; mais dans ces conditions, -rien à faire; tu ne peux pas laisser tes cochons... Donne-toi du -mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir! - -Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît -bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu'il m'a dit au -sujet de mon père: - ---_Voilà qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce..._ - -Cette chose, à laquelle je n'avais pas encore pensé, me semblait -maintenant très vraisemblable. Mon père, lorsqu'il allait à la messe, à -Meillers, rentrait d'habitude tout de suite après. Mais, les jours de -foire, il lui arrivait d'être moins sage et souvent j'étais couché avant -son retour. Au lendemain, maussade, ma mère le disputait, tout en le -plaignant d'avoir la tête trop faible, pas assez d'énergie pour résister -aux entraînements de hasard... - - * * * * * - -Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; -elle montait de la brume flottant au-dessus du sol et soudain épaissie. -Je tremble de froid, de faim et de peur. N'ayant rien mangé de la -journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des -grondements remuent mes entrailles; des voiles sombres me brouillent les -yeux; le faible poids de mon corps pèse lourdement sur mes jambes -molles. Un regret me vient de ne pas m'être plus tôt hasardé à partir -seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que -s'enténébrait la campagne, j'aurais préféré geler sur place que de me -mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment au fond du -fossé; j'en profite pour m'asseoir auprès d'eux, refoulant mon chagrin. - -Cinq heures: c'est la nuit tout à fait. Une voiture de bohémiens -s'éloigne de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent -le malheureux cheval qu'ils frappent à grand coups de bâton. Derrière, -trois adolescents aux loques dépenaillées baragouinent en une langue -inconnue. Cependant que de l'intérieur du véhicule s'élevaient des -lamentations, des cris d'enfants battus, des voix de mégères exaspérées. -J'avais entendu dire que ces gens à réputation équivoque volaient des -enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et -mon sang de se glacer davantage, et mon coeur de se mettre à battre plus -que de raison! Mais le groupe défila sans paraître me voir. - -Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d'amoureux qui -suivirent. Ils s'en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. -Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de -partir, vu l'heure tardive; les garçons les serraient par la taille en -une étreinte que le froid rendait bien excusable. - -Le sacristain sonna l'Angelus du soir. Le presbytère, les chaumines -ayant clos leurs volets ne laissaient entrevoir que de minces filets de -lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c'était -maintenant comme un vague crépuscule qui faisait mystérieux et bizarres -les objets environnants. Je souffrais moins, mais des voiles sombres -brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient -des sons de cloches, comme si l'Angelus eût sonné sans fin... - -Les cochons éveillés me donnaient à présent bien du mal à garder--et le -froid cependant me gagnait les os... - -Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville. - -L'un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son -bâton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se -bousculant; les deux derniers qui s'étaient attardés à allumer leurs -pipes gambadaient à dix mètres. Celui d'en avant chantait d'une voix -forte, brusque et saccadée, un refrain d'ivrogne: - - A boire, à boire, à boire, - Nous quitt'rons-nous sans boire? - -Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!» -formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des -gestes drôles: - - Les gas d'Bourbon sont pas si fous - De se quitter sans boire un coup! - -Ce dernier mot dégénérait au «bis» en un «Ouou» prolongé qui battait son -plein quand ils me dépassèrent--sans soupçonner ma présence dans l'ombre -noire du grand mur, au plus creux du fossé. - -Quel bon parfum de cuisine m'arrive du château, une délicieuse odeur de -viande en train de cuire dans le beurre grésillant! Cela réveille les -facultés de mon estomac vide. J'ai envie de franchir le mur, de crier, -de hurler ma misère et ma faim, de demander une toute petite part de ces -bonnes choses. Pour échapper à la tentation je me rapproche du -presbytère. Mais là aussi je perçois un bruit de cuillers et un parfum -de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui venu de l'orgueilleuse -bâtisse neuve, ne m'en paraît pas moins suave. Eh oui, partout dans les -maisons chaudes, c'était le repas du soir... Ils dînaient, les bourgeois -et les prêtres, et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe, -pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l'estomac! - -Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan -attifé d'un châle gris qui gardait trois cochons rebutés;--un petit -paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n'avait -mangé dans toute la journée qu'un morceau de pain et trois pommes;--et -ce petit paysan, c'était moi! Ils m'avaient tous vu, ceux du château et -ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines, et leurs petits qui -étaient de mon âge; ils m'avaient tous vu, mais sans daigner me faire -l'aumône d'une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais -souffrir... Et pas un n'avait la pensée de venir voir si j'étais encore -là dans la nuit. - -Sept heures sonnent à la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups -de timbre frappant l'airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre -d'hiver, me semblent lugubres comme un glas... Accroupi dans le fossé, -je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m'envahir. Mes -sensations s'atténuent et ma pensée... Quelques souvenirs pourtant -hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y -compris le chien Médor, à la forêt, à la Breure,--aux lieux et aux êtres -qui ont tenu une place dans ma vie d'enfant et qu'il me semble avoir -quittés depuis si longtemps... Cela ne me donne ni regret ni -attendrissement; cela tient plutôt du rêve. Je ne suis pas bien certain -d'avoir vécu cette vie passée; j'ai la conviction que je ne la vivrai -plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour -résister à l'engourdissement final... - - * * * * * - -Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus. -M'étant frotté les yeux, je vis mon père qui arrivait, toussant, -crachant, marchant un peu de travers;--mais réellement c'était lui! -J'oubliai d'un coup, dans le grand bonheur de le retrouver, tout le long -martyre de cette journée et je fus me jeter dans ses bras. Il parut -d'abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint, et il -m'étreignit en un débordant enthousiasme d'amour paternel, selon -l'habitude chère aux ivrognes d'exagérer leurs impressions. Il pleura, -mon pauvre père, de m'avoir laissé si longtemps seul. Il voulait -absolument aller faire l'emplette de quelques provisions, mais je me -contentai du croûton de pain, reste de son déjeuner d'auberge, qu'il -retrouva au fond de sa poche. Puisqu'il était là, lui, mon protecteur et -mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher -jusque chez nous, l'estomac vide. - -Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient, et mon -père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Il avait à -fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Un moment il dut -s'arrêter, s'accoter, le front dans la main, à une clôture de pierres -sèches. Des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait -souffrir atrocement... Il finit par vomir et put repartir un peu -soulagé. - - * * * * * - -Onze heures passé quand nous fûmes rendus. J'entrai de suite à la -maison, laissant mon père s'occuper des cochons. - -Au coin de l'âtre où s'éteignaient les dernières braises, maman veillait -toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l'oreille aux -bruits du dehors, sentant grandir son inquiétude à mesure qu'avançait -l'heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et -quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre -et à me dorloter--en même temps qu'elle foudroyait de son plus mauvais -regard mon père qui venait d'entrer et qui se couchait sans un mot. Je -dînai d'un reste de soupe et d'un oeuf cuit sous la cendre. Ce régal me -réconforta, mais tout de même je ne pus guère dormir... Il me fallut -près d'une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume -gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à -maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations -normales. - - - - -VI - - -Vint le moment où je dus aller au catéchisme; ce fut mon premier contact -avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par -un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins à -peu près aussi sauvages que moi. Le seul Jules Vassenat, fils du -buraliste-aubergiste, semblait moins emprunté--qui allait apprendre à -lire à l'école de Noyant, le gros bourg voisin. - -Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y -avait une bonne lieue du Garibier à l'église, il me fallait partir aux -mois d'hiver avant qu'il fasse jour. Par les temps de gel je m'en tirais -bien, sauf qu'il m'arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux -et même de m'étaler... Mais par les temps humides la boue, pénétrant -dans mes sabots, crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait -très mal à l'aise pendant la séance. Sans compter que le curé se fâchait -de me voir si patouillé... D'un caractère très emportant il s'emballait -à fond quand nous n'étions pas sages, quand nous répondions de travers à -ses questions. - ---Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain! - -Et de nous donner sur la tête de grands coups du plat de son livre... - -Mais ses colères ne duraient pas; il en arrivait vite à nous dire des -_goguenettes_, ou anecdotes drôlatiques, et à rire avec nous. Il avait -même des attentions délicates comme de nous partager la brioche qu'il -avait eue en cadeau à l'occasion d'un mariage, de nous distribuer des -dragées au lendemain d'un baptême et de nous gratifier d'une orange -chacun le 31 décembre, en nous recommandant de ne pas aller l'embêter le -lendemain pour la «bonne année». Au demeurant un excellent homme, -familier avec tout le monde, jovial et sans malice--ayant son -franc-parler même avec les riches... Nullement un lèche-pieds, comme -j'en ai tant vu depuis... - - * * * * * - -Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais il -était souvent plus tard,--en raison de mes parties avec un camarade, -Jean Boulois, du Parizet, qui s'en venait un bout de chemin avec moi. - -Nous passions non loin du village sur la chaussée d'un grand étang, -juste à côté du moulin, et nous arrêtions à chaque fois pour voir -tourner la roue motrice, et ouïr le grincement des meules, le tic-tac du -mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec -leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient -de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l'absence -de routes. - -L'ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions -nouvelles. Il m'entraîna le long d'un ruisseau où croissaient des -arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous -servirent à faire des colliers. Il m'apprit à faire des pétards de -sureau et des _merlassières_ pour prendre les oiseaux en temps de neige. -Nous cherchâmes des prunelles qui sont mangeables une fois gelées. -Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps; je finis par ne plus -arriver qu'à onze heures au lieu de dix; et j'affirmais à maman que le -curé nous gardait de plus en plus tard. - ---Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s'impatientent -à l'étable; il y a deux heures qu'ils devraient être aux champs! - -Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien -longue séance de garde; la solitude me pesait plus qu'avant. - -Mais n'eus-je pas l'imprudence de ne rentrer qu'à midi certain jour? -Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant ma mère s'en fut -trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf -heures. Elle me tança d'importance, et je dus m'attendre dorénavant à -être _saboulé_ si je rentrais passé dix heures et quart! - - * * * * * - -Après la deuxième année de catéchisme, en mai 1835, le bon curé blanc me -fit faire la communion. Étant «camarade» avec mon ami Boulois, je fus -après la messe avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au -Parizet. La maison était bonne et le repas copieux: il y avait une soupe -au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute fraîche, et -de la galette et de la brioche; il y avait du vin--j'en bus bien un -verre entier--et du café, que je ne connaissais pas encore. J'abusai un -peu de toutes ces bonnes choses... Durant les vêpres, je me sentis -l'estomac lourd et, rentré chez nous, je souffris bien le soir et la -nuit... J'ai pu me convaincre souvent depuis que tout plaisir se -paie--d'une rançon parfois très amère. - - - - -VII - - -Il y eut au mois de novembre de cette même année la noce de mes deux -frères. - -Baptiste, l'aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. -Le cadet, Louis, en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mes -parents les avaient assurés à un marchand d'hommes avant le tirage au -sort. - -Le service, d'une durée de huit ans, semblait alors une épouvantable -calamité. Ma mère disait souvent, à propos de mes frères, qu'elle -préférerait les voir mourir que partir soldats. C'est que les partants, -assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur -garnison lointaine et ne reparaissaient qu'à l'expiration de leur congé, -après un nombre infini de déplacements et d'aventures... Or, dans nos -campagnes, on n'avait pas la moindre notion de l'extérieur. Au delà des -limites du canton, au delà des distances connues, c'étaient des pays -mystérieux qu'on imaginait pleins de dangers et peuplés de barbares. -Sans compter que subsistait le souvenir des grandes guerres de l'Empire, -où tant d'hommes étaient restés! - -En s'assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu -près--alors que, si l'on s'exposait à être pris, on ne s'en tirait pas à -moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d'économies, rognant -sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous -et petites pièces, était arrivée à rassembler les mille francs -nécessaires à l'assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont -elle se montrait heureuse et fière... - - * * * * * - -Mes frères épousaient les deux soeurs, les filles de Cognet, du Rondet. -Le Louis avait une autre bonne amie qu'il préférait à la Claudine -Cognet. Mais notre mère, dont il subissait l'influence, lui avait fait -entendre qu'étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère il -valait mieux qu'ils eussent les deux soeurs pour femmes: ce serait dans -la communauté une garantie de concorde. Et lui d'acquiescer, après un -temps d'hésitation--au grand désespoir de la pauvre délaissée... - -Comme j'étais trop jeune pour faire partie du cortège au titre de -«garçon» je demeurai au Garibier le jour de la noce, avec ma grand'mère -et la Marinette. Il me fallut même garder les cochons comme de coutume, -mais je les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le -remue-ménage général, on ne s'en apercevrait pas. - -Le dîner se préparait sous la direction d'une cuisinière de Bourbon -qu'aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon -de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus -dessous. On avait monté les lits au grenier. Deux grandes tables -improvisées avec des planches et des tréteaux occupaient deux côtés de -la pièce. Les volailles qu'on avait sacrifiées la veille et les -quartiers de viande amenés par un boucher de Bourbon mijotaient en -plusieurs terrines, cuisaient en une grande chaudière ou rôtissaient au -four. Je me régalai avec des abatis et de la brioche appétissante -fleurant le beurre frais. - -Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient bu et -dansé pendant cinq heures au bourg, chez Vassenat, l'aubergiste,--au -point de fatiguer les deux musiciens: un grand vieux très maigre qui -manoeuvrait avec conviction le tourniquet d'une vielle, et un joufflu au -nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin, pris -hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous -vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt. - -Les tables se trouvant être insuffisantes, on installa au coin de la -cheminée les gamins dont j'étais. Il y avait les deux plus jeunes -enfants de l'oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes -belles-soeurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le -Bastien et la Thérèse de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse, -j'admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux -blonds que n'emprisonnait pas son bonnet d'indienne. Mais je ne lui -faisais guère d'avances, cet envahissement d'étrangers me faisant plus -sauvage encore que de coutume. Mes compagnons n'étaient d'ailleurs pas -plus loquaces. Nous n'en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère -vint s'installer à notre groupe pour nous surveiller--avec grand'raison, -car nous nous serions certainement rendus malades. - -Aux grandes tables, par contre, les conversations allaient s'animant. -Tout le monde parlait fort, et plus fort que tous l'oncle Toinot qui -plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions--il s'agissait -d'un Russe «occis» par lui: - -«C'était peu avant la Bérésina, un jour qu'il faisait rudement froid, -sacré bon sang! Voilà qu'on nous envoie une vingtaine en reconnaissance -pour fouiller un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne -voyait rien; on ne s'attendait à rien--quand tout à coup, d'une espèce -de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu en voilà, qui nous -canardent en criant comme des sauvages et tâchent à nous cerner... Alors -nous faisons jouer la baïonnette--et pas pour de rire, je vous en -réponds! Le chef de ces salauds avait une sale tête; j'aurais bien voulu -lui mettre les tripes au vent... Mais comme je le _z'yeutais_, -j'aperçois un grand _gargan_ avec une barbe à poux, qui me guettait -aussi crosse levée... J'évite le choc par un saut de côté; je lui fiche -un coup de tête dans le ventre si violent qu'il chancelle et s'abat dans -la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser sa poitrine, il me fixe de -ses deux grands yeux blancs épouvantés que je n'oublierai jamais: - -«--_Francis bono!... Francis bono!..._ suppliait-il. - -«Ça voulait dire: «Bon Français!» Et le regard ajoutait: «Ne me tue -pas!» - -«Mais avec la misère qu'on avait par ce froid du diable et rien à -«bouffer» que des morceaux de cheval mort, tout crus, quand on en -pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n'eus qu'une pensée -féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler»... Tu ne m'aurais -pas ménagé, toi, si je ne t'avais pas vu à temps!» Et v'lan! ma -baïonnette le traverse comme un pain de beurre!» - -Un frisson d'horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse. -Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui -jouissait de son triomphe. Il but coup sur coup deux verres de vin et se -mit à chanter des chansons de l'armée très malhonnêtes qui faisaient -rougir les filles et nous intriguaient, nous, les enfants. Si bien que -ma grand'mère lui reprocha de n'être pas convenable. Mais il était trop -heureux d'accaparer l'attention pour tenir compte de ses avis. - - * * * * * - -La porte extérieure s'ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine -d'individus drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, -à gesticuler, à faire des contorsions et des grimaces. Ils avaient -d'énormes nez postiches dans des figures enfarinées, et des costumes -hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir -de charbon, s'étaient fait des moustaches et des rayures par tout le -visage. Cinquante bouches proférèrent la même exclamation: - ---Les masques!... Voilà les masques!... - -C'était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les -jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le -prétexte d'amuser les invités. - -Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu'ils -blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du -vin et de la brioche. Et, après qu'ils eurent bu et mangé, dans l'étroit -espace libre ils dansèrent avec des hurlements de sauvages, des -entrechats formidables. - -Mais les convives commençaient à s'ennuyer à table. Mon père alluma la -lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu'à -la grange où, vite, un bal s'improvisa. Dans un coin, sur un entassement -de bottes de paille, s'installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le -joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne, accrochée très haut, -donnait une clarté bien pauvre, et les danseurs, dans la demi-obscurité, -avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d'ailleurs: -masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s'agitaient en -cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de -gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les gamins, nous -courions de-ci, de-là, nous poursuivant, nous chamaillant. A un moment -où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent. - ---Il faut danser, les petits; c'est une bonne occasion pour apprendre. - -Et comme nous baissions la tête sans répondre, mon parrain reprit: - ---Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner... - -Il y mit de l'insistance, et malgré notre confusion il nous fallut -partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui -nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu'au bout -quand même. Et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs -danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la -Thérèse,--ce dont mon parrain nous taquina fort. Mais ce premier essai -m'avait donné de l'audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les -danses. - -La lanterne ayant usé son combustible s'éteignit soudain; dans la grange -enténébrée, ce furent des cris d'effroi et de gaieté, des bousculades et -des rires--coupés d'exclamations ironiques. - ---Baptiste, gare ta femme! - ---Louis, je te vole la Claudine! - ---Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils? - -La première surprise passée les chuchotements, les bruits d'embrassade -se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu'audacieux provoquaient -des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des -soupirs. - -Sur l'ordre des mariés, je fus à la maison quérir de la lumière. Les -vieux qui, depuis un moment avaient quitté le bal, y étaient attablés à -nouveau buvant, chantant, s'empiffrant de volaille rôtie. L'oncle -Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur. - -La grange éclairée à nouveau, le bal reprit pour se continuer jusqu'à -deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé plus tôt -pour gagner dans la nuit Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns -des convives éloignés reçurent aussi l'hospitalité chez les voisins. Les -autres demeurèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier,--où -chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère--les hommes -au fenil, où on avait disposé à leur intention des couvertures usagées, -des sacs. - - * * * * * - -Les jeunes garçons tinrent à rester debout par bravade. Après avoir bu -et mangé à satiété ils se répandirent dans la cour et firent mille -sottises--comme de démonter l'araire, de bousculer le char à boeufs dans -la mare, d'enlever des jougs les liens de cuir et de s'en servir pour -lier Médor sur la brouette qu'ils suspendirent aux branches hautes d'un -poirier. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se -lever pour le délivrer, non sans peine. Cependant que les héros -clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands -bâtons fourchus dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour, -rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée pour obtenir de -la «soupe frite». Tout cela entrait dans la tradition du moment, un peu -modifiée depuis quant aux détails,--le fond restant le même. - -Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, -et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des -emblèmes. Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder -les cochons comme si de rien n'était. - -Quand je revins, le déjeuner s'achevait dans une gaieté un peu factice. -La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. -Les plus enragés obtinrent cependant une nouvelle sauterie dans la -grange--courte et sans entrain, d'ailleurs. Et les invités se retirèrent -avant la nuit, emportant des restes de galette et de brioche offerts par -ma mère... - - * * * * * - -Il y eut bien du mal ensuite pour remettre toutes choses en place... - - - - -VIII - - -Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort, -surtout en femmes. Ma grand'mère, ma mère, la Catherine, mes deux -belles-soeurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il -y avait en plus ma petite soeur Marinette qui touchait à ses dix ans: -mais la pauvre gamine était innocente. On mettait cela sur le compte -d'une mauvaise fièvre qu'elle avait eue toute jeunette--à la suite de -quoi elle s'était élevée chétive et malingre, gênée dans son -développement, au physique aussi bien qu'au moral. Toujours est-il que -ses yeux, trop fixes, ne décelaient nulle lueur d'intelligence et -qu'elle avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle ne tenait -guère de conversation qu'avec Médor et les chats avec lesquels elle se -plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les -événements les plus graves ne l'émeuvaient point; mais elle riait -parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours -celle d'un enfant en bas âge... - - * * * * * - -Je commençais alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin -d'hiver et au commencement du printemps, alors qu'on labourait les -jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de boeufs ou -_boiron_. J'amenais d'ailleurs les cochons qui, s'occupant à chercher -les vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages. - -Nos quatre boeufs s'appelaient _Noiraud_, _Rougeaud_, _Blanchon_ et -_Mouton_. Les deux premiers appartenaient à cette race d'Auvergne dont -j'ai déjà parlé; il y en avait un couple au moins dans chaque ferme--les -boeufs blancs du pays n'étant pas assez robustes, disait-on, pour faire -tout le travail. Ils se comportaient bien, les _Maurias_, ayant la -robustesse et l'expérience de l'âge. Les blancs, jeunes encore, avaient -besoin d'être tenus de près... - -La marche était fatigante, sur cette terre remuée dont mes sabots -s'emplissaient vite. Quand je m'ennuyais trop à «toucher» je demandais à -mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l'araire. Mais, en -dépit de toute ma bonne volonté, le manque d'habitude, le manque de -force, ou bien un faux mouvement des boeufs, étaient cause que je -laissais quelquefois dévier l'outil. Alors mon parrain, assez emportant -et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, me -disant «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi; -mais il prétextait alors mon insuffisance à conduire et parfois me -giflait. Ainsi compris-je à ce moment pourquoi les faibles ont toujours -tort et qu'il est triste de travailler sous la direction des autres. - -Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de -l'attelée, supputant par comparaison au travail des jours précédents -quand viendrait l'heure de nous en aller... En arrivant à la bouchure où -s'ouvrait la barrière, ou claie du champ, j'épiais à la dérobée la -physionomie de l'aîné--presque toujours impénétrable; et je devais -retourner les boeufs, faire un long tour encore, au bout duquel -m'attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance -de mon espoir. D'ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour -partir qu'on appelât de la maison,--car il n'avait pas de montre, et par -les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne -accomplie ou le degré de faim qu'accusait son estomac. - -A cause de l'éloignement des villages, nous entendions même rarement la -sonnerie de l'Angelus de midi qui, se plaçant juste au milieu de la -tâche quotidienne, aurait pu nous donner une indication. - - * * * * * - -S'il faisait beau, les séances se passaient avec un moindre ennui; mais -aux mauvais jours, vraiment, ça n'en finissait plus... Il me souvient -d'une période où nous labourions dans notre champ des Châtaigniers, le -plus éloigné de la ferme. Le vent fort tirait de Souvigny, c'est-à-dire -du nord-est, et il passait des bourrasques, des averses froides, des -giboulées de grésil et même de neige. Ces fouaillées traversaient mes -vêtements, m'enveloppaient d'un suaire glacé; mes mains se teintaient de -violet... - -Un jour que nous étions douchés plus que de raison des frissons me -secouèrent qui n'étaient pas seulement dus au froid. J'avais le front -brûlant, l'estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me -plaignis à mon parrain, parlant de m'en aller. Mais il n'y voulut pas -consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un -instant dans le creux d'un vieux chêne, il prit la peine de m'examiner. -Me voyant soudain très pâle et soudain d'un pourpre de mauvais aloi: - ---Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre! - -Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j'eus de la peine à gagner -la maison. On me fit tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite -d'une bonne suée, j'avais par tout le corps une éruption de petits -boutons rouges. Il me souvient que ma mère me recommandait sans cesse de -rester bien couvert sous peine des pires catastrophes... - -Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole -passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des -oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les -cerisiers s'épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La -nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à -circuler, à vivre. - - * * * * * - -L'hiver d'après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les -cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à -participer au nettoyage des étables. - -Les années précédentes, allant aux champs dans la neige, j'enviais les -batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je -m'aperçus que ce n'était pas tout rose non plus, que, si l'on conservait -les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu'on avalait par -trop de poussière. - -Le battage, à cette époque où tout s'écossait au fléau, durait depuis la -Toussaint jusqu'au Carnaval, et même jusqu'à la Mi-Carême, sans -interruption presque,--sauf quelques journées chaque mois, «quand la -lune était bonne», pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans -la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se -reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une abondante récolte, -nous travaillions chaque soir jusqu'à dix heures à la lueur d'une -lanterne. Je ne connais pas de besogne plus énervante... Manoeuvrer le -fléau sans arrêt du même train régulier, pour conserver l'harmonie -obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d'une seconde pour se -moucher, pour enlever la poussière qui vous picote le visage et la -nuque--quand on est encore malhabile et non habitué à l'effort soutenu, -c'est à devenir enragé! Mais quel plaisir les jours où l'on vannait, -quand le gros tas de mélange gris, diminuant peu à peu, s'engouffrait en -entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains dans l'amas de -grain propre d'une belle couleur d'or... - - * * * * * - -Bien dures aussi les séances de nettoyage des étables, le samedi matin! -C'est avec le cadet que je faisais ce travail. Nous avions une grosse -civière, ou _bayard_ de chêne, que je trouvais déjà lourde sans qu'elle -fût chargée. Munis chacun d'un _bigot_[2], nous piquions avec force dans -la couche épaisse de fumier d'où montait une buée chaude, et nous -entassions des _bigochées_ monstres. Le Louis excitait mon amour-propre: - - [2] Fourche recourbée en forme de crochet. - ---Nous en mettons encore un peu, hein? C'est là que nous allons voir si -tu es un homme! - -Tenant à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement -tant et si bien qu'il m'en craquait dans les reins lorsqu'on -soulevait... Au bout d'un moment j'étais en nage et suffocant; les nerfs -fatigués, détendus, ne pouvaient plus serrer suffisamment les poignées -du _bayard_ qui, souvent, m'échappait dans le parcours de l'étable à la -_pelote_ de fumier de la cour. On avait beau se modérer ensuite: à tout -propos survenait un nouvel avatar... Alors mon père--ou mon parrain--de -venir me remplacer. Et je m'éclipsais mécontent, froissé, rageur. - - * * * * * - -J'ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. -Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire -aussi bien que les grands; mais on manque de force, d'adresse et -d'expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, -conséquence de leur âge; et l'on souffre de leurs railleries sans -indulgence. - - - - -IX - - -M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval -ou en voiture, selon l'état des chemins. L'une des femmes se précipitant -pour tenir sa monture; une autre appelant bien vite mon père qui -s'empressait d'accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les -récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications sur les affaires -du moment. - -M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. -Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu'à décoiffer ma -grand'mère qui portait ces chapeaux en trois parties--un cône et deux -volutes renversés--dits _chapeaux à la bourbonnaise_ que commençaient à -dédaigner les jeunes. - ---Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne -mine; tu vivras au moins jusqu'à quatre-vingt-dix ans! Avec ces -chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de -les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil. - -A ma mère il disait: - ---Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les -poulets ne manquent pas; j'en vois plein la cour. Surtout, ne leur fais -pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le -grain dans les champs... - -Il tapotait le ventre de mes belles-soeurs, leur demandant si _ça -n'allait pas venir_; et, à l'époque où elles étaient enceintes, il -constatait complaisamment que _ça viendrait bientôt_. Il prenait par le -menton ma soeur Catherine, disant qu'il la voulait engager comme bonne. - ---Et toi, brigand d'Auvergne, tu deviens aussi long qu'une grande -perche! me disait-il. - -Il m'appelait «brigand d'Auvergne» en souvenir du jour où j'avais laissé -pénétrer les moutons dans le trèfle pour m'être allé promener dans la -forêt avec le scieur de long auvergnat. - -Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes--pour -demander finalement une diminution de charges. A quoi il répondait: - ---Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot; tu ne viendras pas vieux, -mon ami! Une réduction... Mais tu n'y penses pas! Quand tu ne gagnes -rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, -est-ce que je t'augmente? - -Lorsqu'il s'agissait, à la Saint-Martin, de régler les comptes de -l'année, on s'efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des -bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il -était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de -faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme -bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mes parents et mes -frères s'escrimaient de compagnie: - ---A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs... - ---Ça fait cent soixante et un francs! disait le Louis, très habile. - -Ma mère ne s'en rapportait pas à lui du premier coup: - ---Tu dis cent soixante et un... Est-ce bien ça?... Voyons: sept fois -vingt-trois... prenons d'abord sept pièces de vingt francs qui font... -qui font... les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante francs; -il reste sept pièces de trois francs: vingt et un; cent quarante et -vingt et un font bien cent soixante et un. C'est juste. Après? - -Mon père ayant eu le temps de songer reprenait: - ---Nous en avons vendu d'autres le Mercredi des Cendres, au Montet. Il y -en avait cinq--des gros; nous les vendions trente-huit francs dix sous, -je crois bien. - -Alors on se remettait à décomposer: - ---Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces -de dix sous... - -Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu'on touchait au but il fallait -souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. On finissait -pourtant par se mettre d'accord--sans être bien certain, d'ailleurs, du -résultat admis. - -Cependant, M. Fauconnet, au jour du règlement, avait vite tranché la -question, lui. Il disait, son papier à la main: - ---Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, -Bérot... - -Les mauvaises années c'était une somme insignifiante; il y eut même -déficit à deux ou trois reprises. Jamais on ne touchait plus de deux ou -trois cents francs. - ---Mais, Monsieur, je pensais avoir davantage, se hasardait parfois mon -père. - ---Comment, davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? -S'il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te -vole pas. - -Et l'audacieux, très humblement: - ---Je ne veux pas dire ça, Monsieur Fauconnet, bien sûr que non! - ---A la bonne heure, parce que, tu sais, les _laboureux_ ne manquent pas: -après toi, un autre! - -Si la différence s'accusait trop considérable, Fauconnet avouait un -report au compte prochain des ventes du mois d'octobre. Cela lui -laissait pour l'année entière la jouissance de cet argent dont la moitié -nous revenait de plein droit, séance tenante. Mais, bien entendu, il -fallait accepter de bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant -qu'illégale, sous peine d'être mis à la porte... - - - - -X - - -L'argent, comme bien on pense, était rare à la maison et, jusqu'à -dix-sept ans, je n'eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans -ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies -d'entrer à l'auberge, de voir du nouveau. - -Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n'y avait que deux -garnitures d'habits propres pour nous quatre. Mes frères réservaient -pour les jours de fête, pour les cérémonies possibles, leurs habits de -noce:--cette garniture-là, utilisée toute la vie aux grandes occasions, -servait encore à l'homme pour sa toilette funèbre. Mon père et mon frère -Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant c'était notre -tour, à mon parrain et à moi. - -Or, mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille -chez Vassenat et ça m'ennuyait de n'avoir pas d'argent pour les -accompagner. Le second dimanche avant le Carnaval, qu'on appelait le -«dimanche des garçons», je me risquai à en demander. - ---Qu'en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu! gémit mon père. - -Ma mère, intervenant, jura qu'il n'y aurait plus moyen de suffire si je -voulais me mettre déjà à «manger de l'argent». Je finis pourtant par -obtenir quarante sous. - -Là-dessus, je pars la tête haute, content comme un roi, faisant bouffer -ma blouse avec orgueil. Après la messe j'aborde franchement Boulois, du -Parizet, et j'offre de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez -Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués. Nous nous trouvons -bientôt cinq ou six attablés ensemble. Et, non sans étonnement, -j'entends les autres rappeler d'anciennes débauches et passer une revue -des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants -ou ironiques. - -A la suite de la salle d'auberge, il y avait une salle de danse où -préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez -cassé avec sa musette. Je m'y rends avec les camarades. - -Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. -Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient des petits châles -gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le -dos. Leurs bonnets de lingerie blanche étaient recouverts de chapeaux de -paille ronds garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse -Parnière est là, belle _gasille_ de seize ans toujours blonde et -fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu'avec aucune autre, -je la demande pour danser; elle ne dit pas non. Je tiens ma place; je me -lance comme un ancien... - -Cela dure jusqu'au moment où s'esquivent les dernières filles. Alors -c'est déjà presque la nuit. Nous avons très faim; nous demandons du pain -et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout est -englouti... On s'offre le café, puis la goutte. Jamais je n'avais bu -autant... Je vois comme en un rêve l'agitation de la salle, les groupes -qui, autour des tables, lèvent leurs verres et _font du potin_. -Lorsqu'on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais -Boulois a la bonne idée de me saisir par le bras--et quand nous nous -quittons, à proximité du Parizet, je puis me tirer d'affaire seul, l'air -m'ayant remis d'aplomb... - -Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée, tout le -monde couché dès huit heures. - -Je bute dans un banc qui s'affale à grand bruit et me prends à -monologuer: - ---Eh bien, quoi, on dort déjà? C'est pas une vie! Pas sommeil, moi! - -Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis -s'éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-soeur Claudine: -je cherche à les embrasser. - ---Il est soûl! déclarent-elles de compagnie. - -La mère me prépare à manger en gémissant, parce que j'avais dépensé si -bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine -donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et, -tout en le berçant, chante pour l'apaiser: - - Dodo, le petit, dodo... - Le petit mignon voudrait bien dormir: - Son petit sommeil ne peut pas venir. - Dodo, le petit, dodo... - -Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma -belle-soeur, ni les cris de l'enfant, ne peuvent m'émouvoir. Je fais le -pantin plus que de raison; je tiens tout le monde éveillé pendant une -grande heure... Après quoi, m'étant couché, je dormis profondément -jusqu'au matin. - -Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste -mine et parce qu'il me fallut aller boire au fossé--tellement j'avais la -bouche chaude. - -Je n'eus pas l'occasion de recommencer de sitôt. A Pâques, on m'octroya -vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, -pour attraper une autre pièce de quarante sous. - - * * * * * - -Heureusement, on savait à cette époque s'amuser sans argent--en -organisant à la belle saison des bals champêtres, qu'on appelait les -«vijons» et, en hiver, des «veillées». - -Les vijons se tenaient le dimanche soir à quelque carrefour ombreux et -gazonné. Jeunes filles et jeunes garçons s'y rendaient en bande--et -aussi des gens mariés, des vieillards, des enfants. Si l'on pouvait -avoir un _berlironneur_ quelconque, on dansait jusqu'à satiété,--les -vieux même y allant de leur bourrée. A défaut de musiciens, les plus -dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et ça marchait tout de -même. - -Il y avait aussi la ressource des petits jeux. On formait en se tenant -la main un grand cercle au milieu duquel une victime aux yeux bandés -devait trouver qui lui faisait face, qui lui donnait une tape, ou autre -chose dans le même goût. On assemblait force gages, rachetés par des -«pénitences» plus ou moins baroques--et l'on riait bien. - -Les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins -s'adonnaient aux quilles ou aux «neuf trous» sur des pistes voisines. - -Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s'isoler... Avec tout ce -monde, la chose eût été remarquée et commentée sans bienveillance. Tout -se passait sagement à ces réunions de grand jour. - -Les veillées d'hiver donnaient souvent plus de liberté. On se réunissait -tel dimanche dans telle ferme et le dimanche suivant dans telle autre. -Et l'on dansait, et l'on jouait, et l'on riait--de même qu'aux vijons... -Au départ, après la poêlée de châtaignes offerte par ceux de la maison, -on avait parfois la chance de servir de guide, dans l'obscurité, à -l'élue de son coeur, ce qui était tout à fait charmant. - - * * * * * - -Ainsi m'arriva-t-il d'être le «conducteur» de Thérèse Parnière, la -voisine de la Bourdrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne -pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle. -Aux vijons et aux veillées, j'étais son danseur attitré et, par des -pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes -sentiments. Mais à nos rencontres, en dehors de ces réunions, je ne -trouvais rien à lui dire que des banalités sur la température et le -mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si mon coeur battait -vite! - -Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m'y étais rendu -seul de chez nous;--la Catherine, souffrante, n'avait pas voulu -m'accompagner et mes frères sortaient rarement depuis leur mariage. -Thérèse et son frère Bastien y représentaient la Bourdrie. Je prévoyais -qu'au moment de partir Bastien voudrait suivre la plus jeune des Lafond, -de l'Errain, sa bonne amie de longue date. Je lui dis en confidence -qu'il serait embarrassé à cause de sa soeur. - ---Eh bien, reconduis-la donc! s'empressa-t-il. - -Et moi d'avouer que j'en avais le très grand désir. Il répondit en -riant: - ---Tu n'as qu'à le lui proposer, badaud, elle sera bien contente. - -Ainsi encouragé, comme nous dansions une polka, je glissai en douce à la -Thérèse: - ---Me veux-tu pour compagnon, ce soir? - ---Mais avec plaisir. Autant toi qu'un autre... - -Selon l'usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les invités -sortirent ensemble, et, dans la cour, on se divisa par maisonnée ou par -groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, -s'éloignait de son frère, et nous pénétrâmes dans un grand champ qu'il -fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. Le vent -d'ouest soufflait fort. La bruine tombée dans le jour avait rendu le sol -glissant. Nous allions avec précaution, bras enlacés, et nous retenant -mutuellement quand nos sabots dérapaient. - -Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse -dit: - ---Ah! vrai, il fait aussi noir que dans le cul d'un four. On aurait -presque peur... - ---Oh bien, quand on est deux..., fis-je timidement. - -Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d'un geste brusque. - -Il me sembla que mon audace ne l'avait point trop surprise. Mais, comme -je tentais de l'immobiliser: - ---Finis donc, va, grand bête! dit-elle d'un ton plus condescendant que -fâché. - ---Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme -ça pour te proposer de devenir ton bon ami... - ---Tu en seras bien avancé... Tu ne veux pas te marier encore, je pense? - ---Peut-être sans bien tarder, va... - -Enserrant plus fort sa taille, pressant sa main davantage, d'un -mouvement brusque je l'obligeai quand même à faire halte. - ---Tu voudras, dis? - ---Quoi? - ---Te marier avec moi? - -Et sans lui donner le temps de me répondre, je l'embrassai de nouveau, -longuement, goulûment. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres... - -Elle avait renversé la tête d'un geste instinctif: je la sentis -tressaillir. - ---Finis, je t'en prie! reprit-elle d'une voix plus faible, quasi -suppliante. - -Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres se scellèrent en un -baiser délicieux. - -Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette ulula sans fin. -Nous repartîmes à pas plus vifs, troublés de cette première -manifestation d'amour et péniblement impressionnés par les cris de -mauvais augure de l'oiseau nocturne. - -La bruine s'était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la -cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de -cotonnade; et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son -contact glacé... - -Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver -l'échalier pour franchir la bouchure, à l'extrémité du champ. Je le -passai le premier, et, dans le pré en contre-bas où il donnait accès, je -reçus Thérèse dans mes bras, à proximité du pieu crochu qui servait -d'échelon pour monter ou descendre. Je pensais m'autoriser de ce service -pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n'eus -même pas le temps de l'embrasser. Tout au long du pré humide, nous -allâmes très sagement, presque silencieusement. Un bout de mauvais -chemin ensuite où il nous fallut passer à la file sur une rangée de -grosses pierres assez éloignées l'une de l'autre. Je voulus aller le -premier--malgré que le sentier ne me fût guère familier. Mais je manquai -l'une des pierres et plongeai dans la patouille jusqu'à mi-jambe. Je me -tirai de là tout penaud, le pantalon cuirassé, ruisselant, la jambe -transie--cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l'avaient -éclaboussée, riait de l'aventure. - -Dans la cour, nous nous rapprochâmes bien entendu. Je la pressai tout -contre moi en une étreinte passionnée et lui pris, sans qu'elle s'en -fâchât, un long baiser d'amant. - -Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. -Par cette nuit d'hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j'avais du ciel -bleu plein le coeur... - - * * * * * - -Thérèse fut donc dorénavant ma bonne amie attitrée. Je n'eus pas crainte -d'afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet -hiver-là, aux vijons de l'été suivant, non plus qu'au bal de l'auberge -Vassenat, les jours de fête. J'allais même la trouver dans les pâtures, -les dimanches où il n'y avait pas prétexte à rassemblement, et nous -passions de longues heures seul à seule, au long des grosses bouchures -parfumées et discrètes, complices des amoureux. Nos relations se -bornèrent pourtant à des mignardises innocentes, aux baisers et -effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la -timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d'aller -jusqu'à la consommation de l'amour. J'avais d'ailleurs l'intention bien -arrêtée d'en faire ma femme. - - - - -XI - - -M. Fauconnet, à la suite d'une scène violente avec mes parents leur -donna congé. - -Mon père proposait de vendre une truie avec ses petits parce qu'il n'y -avait guère de nourriture cette année-là. Le maître la voulait garder. - ---Nous achèterons du son, fit-il. - -Mot fatal! On avait cru s'apercevoir que le règlement de la dernière -Saint-Martin comportait aux dépenses beaucoup plus de son qu'il n'y en -avait eu d'acheté. Deux boeufs gras, vendus en dehors de la présence de -mon père, semblaient d'autre part d'un bon marché dérisoire. Ma mère -avait juré souvent que Fauconnet n'emporterait pas cela en terre. Elle -profita donc de ce qu'il parlait de son pour dire qu'il n'aurait pas à -porter aux dépenses celui qu'il se proposait d'acheter, attendu qu'il en -avait compté au moins mille livres de trop l'année précédente. - ---Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon -sa coutume. - -Alors mon père, sortant de sa passivité ordinaire, fut comme un mouton -enragé: - ---Eh bien oui, là, vous êtes un voleur! - -Et de parler des boeufs gras; et de citer d'autres choses plus anciennes -en s'efforçant à des preuves. - ---Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j'aurais -peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n'ai pas -le sou. Oui, vous êtes un voleur! - -Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage glabre eut des -plissements plus accentués. Furieux, il se prit à menacer: - ---Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais -vous attaquer pour injures et pour atteintes à l'honneur; vous ne savez -pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs... En attendant, Bérot, cherche -un autre domaine, vieux malin! - -Il sortit en vitesse, alla quérir lui-même son cheval à l'étable, cria -de nouveau en partant: - ---Avant peu vous saurez comment je m'appelle! Au revoir! - - * * * * * - -En osant cela, mes parents savaient aller au devant d'un congé certain: -cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais ils -s'effrayèrent de la menace d'un procès, et leurs appréhensions étaient -partagées par tous. Car, devant les juges, avec les meilleures raisons, -les malheureux se trouvent avoir tort. Le maître, nanti de papiers, -présenterait des comptes qui auraient l'air d'être justes. -Qu'importerait notre seule bonne foi maladroitement exprimée? Il aurait -gain de cause... - ---Mon Dieu! mon Dieu! les hommes de loi vont tout nous prendre, ils -feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments! gémissait ma -grand'mère dix fois par jour. - -Terreurs vaines cependant. Fauconnet se garda de porter plainte. Au -fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être -peur des juges! - -Il s'en tint à nous faire toutes les misères possibles, exigeant que les -conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous privant de la -pâture des trèfles, de façon qu'il nous fallut acheter du foin et que -notre cheptel se trouva quand même en mauvais état pour l'estimation de -Saint-Martin. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la -sortie d'une somme qu'il ne put fournir. Le maître, alors, de frapper -d'une saisie la récolte en terre qu'il garda toute--profitant seul par -ce moyen de notre travail de la dernière année... - - * * * * * - -Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les grandes écoles, -faire de l'aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un -officier; quand je le vis plus tard acheter, à Agonges, un château et -quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d'un gros propriétaire -terrien, je compris mieux encore combien l'épithète de «voleur» lui -avait été justement appliquée. - -Car il était d'origine très pauvre, fils d'un garde particulier et -petit-fils d'un métayer comme nous. - - - - -XII - - -Après bien des démarches, mon père finit par trouver un autre «endroit», -comme on dit. C'était à Saint-Menoux, à proximité du bourg, en direction -de Bourbon. Cette ferme, dénommée la Billette, venait d'être achetée par -un pharmacien de Moulins, M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds, -vint s'installer presque en même temps que nous dans la maison de -maître,--une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin -spacieux--qu'un mur séparait de notre cour. - -Sous bien des rapports nous étions mieux qu'au Garibier. Les bâtiments -n'étaient qu'à deux cents mètres de la grand'route que bordaient -plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, -des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas... -Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt -gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître. - - * * * * * - -M. Boutry n'était pas un méchant homme, et je mettrais ma main au feu -qu'avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux -et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle -de propriétaire-gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les -théories qu'il puisait dans les livres d'agriculture. Théories si -contraires aux habituelles façons de faire et souvent si absurdes que -nous lui éclations de rire au nez... D'ailleurs, par son physique même -et par ses gestes il prêtait à rire. Petit, vif et remuant, des lunettes -abritant ses yeux bouffis, crâne chauve et barbe rêche, il venait en -sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs. - ---Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle -façon!--Vous mettez trop peu de semence!--Il faut donner telle ration à -vos boeufs! - -Ainsi de tout. - -Je me rappelle d'un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi, -alors que nous retournions un vieux trèfle. Il pouvait être dix heures -du matin, au mois de mai; le soleil tapait dur. - ---Baptiste, Baptiste, fit M. Boutry très affairé, quand il fait chaud -comme cela ne gardez pas les boeufs trop longtemps, trois heures au -maximum. Si l'on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter -des accidents fort graves. J'ai lu cela hier dans un traité -d'agriculture très bien fait. - -Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d'apothicaire fine et -blanche. - ---Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse -écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue... Il -va falloir les dételer, Baptiste. - -Mon parrain haussa les épaules. - ---Nous n'en finirions pas de faire notre ouvrage, Monsieur, si nous ne -les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de -chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu'ils tirent la langue, -ce n'est qu'un mauvais moment à passer; nous aussi nous avons chaud! - ---Évitez d'exagérer; cela pourrait être dangereux, vous dis-je. - ---Nous les lâcherons à midi, soyez tranquille! fit l'aîné narquois. - ---Comme les autres jours! ajoutai-je malicieusement. - -M. Boutry partit très mécontent, comprenant qu'on se moquait... - -La politesse, la déférence nous faisaient plutôt défaut, comme on voit. -Pourtant, au Garibier, avant la rupture, chacun se montrait empressé à -l'égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois; -puis, connaissant la vie rurale, il faisait montre comme gérant de -capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que -Boutry, exprimant d'un air de prière les idées de ses livres, nous -semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là... - - * * * * * - -De par les conditions du bail, nous étions astreints pour le service -particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n'avait -pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa -voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin, -casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs, -que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l'accomplissement de -ces multiples corvées. Mais au lieu de cela, mon père, très incapable de -dissimuler, grognait à tous les ordres: - ---_Oh M'sieu, ça va t'y nous r'tarder! Tant d'travail que presse chez -nous!... J'aurions déjà peiné d'en voir le bout._ - -Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le -maître: - ---Mais il n'y en a pas pour longtemps, mes amis. C'est l'affaire d'un -tout petit moment... Vous m'aurez vite fait ça, mon brave Bérot. - ---_Pus longtemps qu'ou pensez, allez, M'sieu... C'est bien ennuyant, -j'vous en réponds!_ - -Lui, gêné de ces doléances, se faisait très humble pour venir nous -déranger--comme s'il eût demandé une faveur à des indifférents. - - * * * * * - -Mme Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d'être aussi -accommodante. D'un ton sec et dédaigneux elle disait à ma mère: - ---Jeannette, vous m'enverrez quelqu'un demain pour la lessive. - -Ou bien: - ---Je compte sur Catherine dimanche pour aider à la bonne; j'aurai du -monde. - -Cela n'admettait pas de réplique. - -Et méfiante à l'excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même -titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait -chez nous à l'heure des repas pour inspecter la table d'un regard -soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait là comme par hasard -au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne -contiennent des denrées soustraites à la communauté. L'enragée fureteuse -voulait connaître le «pourquoi» et le «comment» des moindres choses. - -Un soir, la Claudine, à propos de prunes soustraites au gros prunier du -bas de la cour, lui fit une réponse un peu vive: - ---Ma foi, Madame, j'ai autre chose à faire que de rester là pour les -garder. - -Un autre jour, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus, -probablement enlevés par la buse. - ---Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux. - ---Nous louerons une servante pour ça! répondit ma belle-soeur -ironiquement. - - * * * * * - -M. Boutry et sa femme avaient encore cette manie de nous donner à tout -propos des conseils d'hygiène. S'ils nous voyaient en sueur à la suite -d'un travail pénible: - ---Ne restez pas ainsi. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les -uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas. -Surtout, évitez les courants d'air! - -Excellents avis sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de -se changer et de se masser réciproquement à chaque fois qu'on est en -sueur. Et puis ces opérations seraient à recommencer trop souvent! - -Quand les gamins couraient dehors tête nue, nouvelle occasion -d'intervenir. - ---Mais faites donc attention! Ces enfants vont prendre mal! Ne les -laissez pas au soleil sans coiffure... - -Ils n'eussent pas voulu les voir sortir au crépuscule, ni par les temps -humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons--et tout à -l'avenant. Ce sont là prescriptions bonnes pour les enfants des -riches--qui s'en portent souvent plus mal--mais auxquelles les petits -des travailleurs n'ont point coutume d'être soumis. - -Quand quelqu'un, petit ou grand, souffrait de la moindre indisposition -il aurait fallu sans plus attendre lui faire avaler quelque drogue--ou -même aller quérir le médecin. - ---Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir! disait -mon père. C'est des bêtises, plus on s'en fourre dans le corps, plus mal -on se porte. Quant aux médecins, s'il fallait recourir à eux aussitôt -qu'on sent du mal ça coûterait cher. Et pour ce qu'ils y connaissent! On -voit bien que le bourgeois était pharmacien: ça s'accorde ensemble, les -marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde... - -Et ma mère, quand elle venait de subir un cours d'hygiène: - ---En voilà des embarras! Si on voulait les croire, il faudrait se -fourrer dans une boîte à coton! - - * * * * * - -Dès la première année, nos relations avec les maîtres n'allèrent donc -pas sans tiraillements. - -Pourtant, au point de vue des affaires, ça marchait bien. M. Boutry -laissait une grande liberté à mon père pour les ventes et les achats. A -la Saint-Martin il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit -de joindre les deux bouts,--en dépit de la saisie de notre part de -récolte au Garibier. - - - - -XIII - - -Les premiers mois de notre installation à la Billette j'étais resté -fidèle à Thérèse Parnière et, malgré la distance, j'allais la voir -presque tous les dimanches. - -Je prenais les coursières, cheminant par monts et par vaux, au travers -des cultures et des prés, suivant quelquefois un bout d'impossible «rue -creuse», empruntant même un coin de forêt. - -A vingt minutes à peu près de la Bourdrie, j'avais à franchir un grand -terrain vague, sourceux et spongieux, traversé d'un seul sentier potable -qui cotôyait vers le milieu une mare à l'eau verdâtre entourée d'ormeaux -têtards. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient à -la suite, en direction de la forêt toute proche. - -Certes, il n'était guère agréable de passer seul, la nuit, en cet -endroit--d'ailleurs appelé «le rendez-vous des sorciers». Le bruit du -vent dans les feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des hiboux -plus lugubres. - -Lors, m'en retournant de veiller chez ma belle par une nuit de fin -d'hiver, sans lune, je vis soudain surgir d'entre les arbres une forme -blanche qui se mit à faire des cabrioles... Une autre suivit, puis une -troisième... La terreur me faisait claquer les dents. Néanmoins -j'assurai dans ma main mon bon gourdin d'épine noire et continuai -d'avancer, bien résolu à en user contre les fantômes s'ils voulaient -m'embêter. - -Ayant sautillé quelques instants en silence, ils se campèrent tous de -front dans le sentier et se mirent à crier, à hurler sans fin, en -agitant leurs grands bras blancs. Quand je fus à cinq pas d'eux: - ---Attendez-moi, les gas! formulai-je, avec une énergie un peu forcée. - -Loin de se détourner, ils m'entourèrent en criant de plus belle, en -agitant plus fort leurs grands bras menaçants. D'un geste furieux, -désespéré, mon gourdin fendit l'air, s'abattit sur le travers d'un des -trois êtres qui s'affaissa avec un long cri plaintif,--très humain cette -fois. Cependant que les autres s'enfuyaient en vitesse. - ---Tu m'as tué, cochon, tu m'as tué! proféra le fantôme gémissant. - -Je déroulai les défroques dont s'était affublé le malheureux et reconnus -le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi -avec qui j'avais toujours eu de bons rapports. - ---C'est dans les reins, reprit-il. Tu m'as cassé les reins, je ne peux -pas me remuer. - -Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d'enfance -aussi. Je les appelai l'un après l'autre--en vain. Barret eut un spasme -et vomit du sang; je crus qu'il allait passer... J'avais bien envie de -le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non par vengeance, mais -par égoïsme et faute de savoir comment le secourir. Mais à la lueur -d'une allumette, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux -suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une pitié -infinie en même temps qu'un chagrin profond m'envahirent. Je descendis -jusqu'à l'extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l'un des -torchons qui avaient servi à sa toilette de fantôme; j'humectai son -front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il -parut se remettre un peu. - ---Reconduis-moi, je t'en prie, dit-il. Ne m'abandonne pas... - ---Tu n'aurais pourtant que ce que tu mérites! fis-je, d'un ton de -justicier. - ---Oh! Tiennon, tu t'es bien assez vengé... Je te jure que je n'avais pas -l'intention de te faire du mal. Je voulais seulement t'effrayer pour que -tu ne reviennes plus voir la Thérèse, que j'aimais à en perdre la -raison... Mais tu peux être tranquille, va: c'est toi qui l'auras; je -suis foutu! - -L'ayant rassuré de mon mieux, avec de grandes précautions je le mis sur -ses jambes. Appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais -le heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur. - ---Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin! dit-il en sanglotant. - -Nous avions bien fait dix mètres! - -Je l'établis à califourchon sur mon dos et marchai doucement, avec bien -des précautions pour me rendre compte où je posais les pieds. Mais les -secousses inévitables lui causaient des souffrances accrues et il -gémissait à fendre l'âme. Je continuais quand même, m'efforçant à -l'indifférence. - -Vint un moment où l'étreinte de ses bras parut mollir, où son corps pesa -davantage d'être inerte. Exténué pour mon compte je l'étendis sur le -sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le -creux d'un fossé et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien -dire. - -Je le repris comme la première fois et continuai d'avancer. Il eut des -hoquets qui pouvaient être d'agonie... Le sang venant de nouveau, je me -félicitai de ce que le linceul du fantôme martyr, passé en travers sur -mon cou, préservât mes effets. Anxieux, les nerfs tendus à l'extrême, je -marchais vite à présent malgré la charge lourde, et le noir, et les -obstacles du mauvais chemin,--sans plus m'affecter des gémissements du -malheureux. - -Après une grande heure je parvins à la cour de Fontivier et, tâchant -d'apaiser les chiens qui aboyaient avec fureur, je déposai le moribond -sous la petite fenêtre de la maison, étendu sur les défroques de sa -mascarade. - -Un grand coup de bâton dans la porte et je me sauvai par un sentier de -chèvre qui, en arrière des bâtiments, dévalait parmi les cultures. Les -chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais -je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le -silence de la nuit, les exclamations provoquées par la lugubre -découverte, je n'avais plus à craindre d'être rejoint. - - * * * * * - -Le pauvre Barret ne s'était pas trompé. Mon bâton d'épine avait dû lui -casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs -mois et, finalement, mourut... Jamais, au cours de sa lente agonie, il -ne consentit à s'expliquer sur le drame. Aux questions sur qui l'avait -frappé: - ---C'est quelqu'un qui en avait le droit; c'est bien fait pour moi! -répondait-il sans plus. - -Et il interdit à ses parents de porter plainte. Les deux comparses -s'abstinrent de confidences qui eussent provoqué l'aveu de leur triste -rôle. J'avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de -Barret, s'ils eurent des doutes, hésitèrent à les divulguer. La justice -ne fut pas informée, et après les mille suppositions du début, on ne -parla plus de cette affaire qui resta pour tout le monde mystérieuse et -inexplicable. - -Sans doute je n'avais rien à regretter... Mais c'est tout de même -ennuyeux de se dire qu'on a causé la mort d'un homme--fors le cas où -c'est une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d'avoir -tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette -triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais -il m'a longtemps harcelé, troublé... - -Après l'événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses -parents m'ayant mis en demeure de l'épouser tout de suite ou de ne plus -la fréquenter, je cessai mes visites. Et c'est bien ce qu'ils -espéraient. - -Six mois après, elle devint la femme de l'aîné des Simon, de l'un des -lâches qui accompagnaient le petit Barret au «rendez-vous des sorciers». -La noce eut lieu la semaine même où on l'enterra. La vie a de bien -cruelles ironies... - - - - -XIV - - -Il se passa chez nous, pendant notre seconde année de séjour à la -Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma -grand'mère et le départ de ma soeur Catherine. - -Ma grand'mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, elle fut -prise d'une attaque alors qu'elle gardait les oisons. Mon père la trouva -affalée au bord d'un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On -la transporta sur son lit d'où elle ne bougea plus. Elle articulait -obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et -se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il -fallait toujours quelqu'un à côté d'elle pour lui donner satisfaction -dans la mesure du possible, la faire manger ou boire lorsqu'elle en -avait envie et ainsi de suite. Vraisemblablement elle souffrait -beaucoup. Et nul mieux à espérer! - -Bien souvent j'entendais prononcer à ma mère ou à l'une de mes -belles-soeurs des phrases comme celle-ci: - ---Savoir si ça va durer longtemps? - -A quoi une autre répondait: - ---Ce n'est pas à souhaiter! - -Encore que je n'eusse pas, pour la vieille femme plutôt dure à mon -enfance, une affection bien profonde, j'étais quand même peiné de ces -dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je -portais machinalement mon regard sur son lit; une angoisse m'étreignait -de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou -bien remuant les lèvres pour des articulations informes, pénibles. -Souvent j'abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger -dehors, parce qu'en sa présence ça me devenait impossible. - -Je trouve qu'un des bons avantages des fortunés est d'avoir des -appartements de plusieurs pièces,--chaque ménage, sinon chaque personne, -ayant sa chambre propre, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent -être malades tranquillement. Tandis que, dans l'unique pièce des -maisonnées pauvres, c'est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun -s'étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire. - -C'est ainsi qu'à côté de ma grand'mère se mourant, mes petits neveux -clamaient leur joie d'être au monde, l'assommaient de leurs jeux -bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente -à l'agonie d'une vieille femme paralysée! - - * * * * * - -Elle passa fin octobre, à la suite d'une seconde attaque, après une -journée seulement de souffrances plus vives. - -Sitôt qu'elle fut morte, on arrêta l'horloge et on jeta dehors l'eau du -seau de la «bassie» où son âme avait dû se baigner avant que de s'élever -vers les régions célestes. - -Je fus vivement impressionné par ce premier deuil. Terreur de la mort -vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, -le dégoût... A plusieurs reprises, je contemplai longuement, dans sa -rigidité dernière, cette créature qui avait tenu une si grande place -dans le rayon familier de mon existence. - -Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la -maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit -dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de -mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, près du -bol d'eau bénite où trempait une branche de buis. On s'abstint pourtant -de faire l'attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s'en fut à -Agonges prévenir l'oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer -le décès à la mairie et s'entendre avec le curé pour l'heure de -l'enterrement. Je fus chargé, moi, de recruter des porteurs dans le -voisinage. - -Rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d'un araire -neuf, et il me fallut lui aider. La besogne terminée, il dit, l'air -satisfait: - ---Il y a assez longtemps qu'il était en chantier, cet _ariau_! J'avais -bien besoin d'une journée comme ça... - -Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s'attendrît -aisément quand on est jeune. Plus tard,--même à l'âge qu'avait alors mon -parrain,--je fus bien aussi pratique que lui. - - * * * * * - -Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre, dans l'épais -brouillard froid, le char à boeufs qui portait la bière. A l'entrée du -bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison. Il -fallut attendre là un grand quart d'heure. Le curé enfin venu récita -quelques prières--et l'on se mit en route vers l'église, la bière portée -maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu'ils passaient dans une -serviette suspendue à leur cou. - -De la même façon, après la cérémonie, on parvint au cimetière. Là, au -moment de l'aspersion finale, ma mère et mes belles-soeurs de pleurer, -de sangloter sans fin,--ce qui ne fut pas sans me causer une surprise -profonde étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la -disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne -survenaient que pour la forme, _parce qu'il était d'usage d'en faire -entendre à ce moment_. - -Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent mes yeux au moment de la -descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d'être -sincères. - -Quand tout fut terminé, les parents d'Agonges vinrent déjeuner chez -nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de -viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura -longtemps et, vers la fin, l'oncle Toinot redit une fois de plus dans -quelles conditions il avait tué son Russe! C'est que tous les -rassemblements se terminent à peu près de la même manière, qu'ils soient -motivés par un mariage, un baptême, un deuil ou par tel autre événement -de moindre importance. Pourvu qu'il y ait un repas avec de l'extra, un -repas donnant l'occasion de demeurer plusieurs heures à table, on en -arrive fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donne le beau -rôle et en tourne d'autres en ridicule, à raconter des histoires -comiques ou osées... Hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et -sottises! - -De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies. - - * * * * * - -Peu de temps après la mort de ma grand'mère ma soeur Catherine nous -quitta donc pour aller servir à Moulins chez une parente de Mme Boutry. - -La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, -elle avait plu tout de suite à la dame qui la demandait fréquemment pour -venir en aide à la bonne. Ma soeur prit goût à ce qu'elle faisait et -voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies -et soumises qu'il faut pour servir les riches; elle en vint même à -prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui -témoignaient de la bonté. - -Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, à ce moment au -service, à qui elle avait juré d'être fidèle. Depuis quatre ans déjà -elle tenait sa promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser... -Gaussin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le -cours du printemps, à la fin de l'été. La Catherine attendait avec -impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup -d'ennuis,--car elle ne savait à qui s'adresser pour les faire lire, ni -pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les -propriétaires, mis au fait de son roman, s'étaient chargés de tout. Et, -jugeant qu'elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette -pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se -trouvait dressé déjà. Ils pourraient, une fois mariés, se placer -ensemble et gagner beaucoup. - -La Catherine s'habitua peu à peu à cette idée qui, de prime abord, -l'avait effrayée par crainte de l'inconnu. Elle s'y habitua d'autant -mieux que les belles-soeurs lui reprochaient de délaisser le travail de -la ferme pour celui des maîtres. C'est ainsi qu'elle partit pour -Moulins, courant novembre--passant outre à l'opposition de nos parents, -mais approuvée par son fiancé enthousiaste. - - - - -XV - - -Le bourg de Saint-Menoux s'étendait en longueur, assez important, et -possédait une demi-douzaine d'auberges dont l'une avec billard et -l'autre avec jeu de quilles,--sans compter que l'on dansait à deux -endroits aux grands jours. - -Depuis ma rupture avec Thérèse je sortais assez régulièrement chaque -quinzaine, non sans demander à chaque fois une pièce de quarante sous à -mes parents... Ils ne me l'accordaient jamais sans me faire une morale -que j'écoutais tête basse, nerveux et agacé. Des fois ils ne me -donnaient que vingt sous, ou même rien du tout. Alors, furieux, je -parlais de les laisser en plan et d'aller me louer ailleurs... - -Nous étions cinq ou six de la classe prochaine à nous fréquenter et nous -avions pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou -de neuf trous. Il nous arrivait les jours de gain de boire force litres, -de rentrer tard et passablement éméchés. Dans ces moments nous n'étions -pas d'humeur accommodante--surtout à l'égard de «ceux du bourg». - -«Ceux du bourg», c'étaient les jeunes ouvriers des différents corps -d'état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre -eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient -dédaigneusement _les laboureux_ ou les _bounhoummes_. Nous les -dénommions, nous, _les faiseux d'embarras_, à cause de leur air de se -ficher du monde, parce qu'ils s'exprimaient en meilleur français et -sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur -auberge attitrée comme nous avions la nôtre, et on ne s'aventurait guère -les uns chez les autres sans qu'une dispute s'ensuivît. - -Ce dimanche de décembre, trois des gas du bourg ayant bu du vin blanc le -matin, se trouvèrent être déjà en train sitôt après la messe. Ils -vinrent pour jouer aux neuf trous. L'un de notre groupe dit: - ---Pas de bourgeois avec nous! - ---Soyez tranquilles, _bounhoummes_, nous avons de l'argent pour nos -mises! repartit l'un d'eux. - -Étant à jeun je me sentais un peu timide avec ces gas-là, qui, même sans -avoir bu, avaient plus de blague que nous. J'osai néanmoins: - ---Il ne faut pas que ça vous embête, les _bounhoummes_, les _laboureux_ -ont autant d'argent que vous pouvez en avoir. - -J'avais bien trente sous! - -L'un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, assez brutal et coléreux, -les cingla d'une apostrophe plus grossière. Ils ripostèrent. On en -arriva finalement à s'engueuler ferme de part et d'autre; et, comme nous -étions les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu. - -La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: -Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce... - -Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le diable nous tenta de -pénétrer dans l'auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du -billard. Sensation. Nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l'un de -ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, lança -d'une voix forte: - ---Les porchers ne sont pas admis ici! - ---Répète voir, feignant! répète voir que _j'sons_ des porchers! riposta -Aubert, roulant des yeux furieux. - ---Oui, oui, reprit l'autre, vous êtes des porchers! des _pantes_! des -tas de _sacrés bounhoummes_! - -Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, beugla: - ---Misère! ça sent la bouse de vache! - -Et un troisième: - ---Ce n'est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils -gardent une couche de bouse l'hiver pour se tenir chaud! - -La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous -entourer, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en -leur retournant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier -de sa force, rageait: - ---Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois -manqués, arsouilles! - -Le patron intervint, prêchant le calme, nous suppliant de sortir, nous, -campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire. - ---Pourquoi sortir? Nous avons le droit d'être là aussi bien qu'eux! - -Avec des ménagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu à -peu. Les autres intervinrent: - ---A la porte, les _bounhoummes_. A la porte! - -Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent... - ---Ah, c'est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir! - -Et d'asséner un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun -qui, dans le clan opposé, se démenait le plus. - -Alors la mêlée devint générale. Les coups de poing, les coups de pied -pleuvaient, en même temps que fusaient les injures. Et l'aubergiste par -une pression obstinée nous rapprochait du seuil, amis et ennemis... -Quand les derniers furent à proximité, il donna une poussée brusque, si -bien que deux ou trois dégringolèrent,--et ferma sa porte en vitesse. - -Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de neige, la lutte -continuait acharnée, furieuse. On entendait: - ---Tiens, attrape ça, _bounhoumme_! - ---V'là pour toi, bouif! - ---Cochon! il m'a cassé deux dents! - ---Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un maçon à qui je venais -d'appliquer un formidable «gnon». - -Aubert serrait à l'étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le -mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, -combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui, aveuglé -de rage et de colère, tira son couteau, en porta un coup sur la main de -l'un, laboura la joue de l'autre. Il y eut des cris de fureur: - ---Un _bounhoumme_ qui se sert de son couteau! - ---Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, les yeux hors de l'orbite, les dents -grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant,--si d'autres -ont envie d'en avoir autant, qu'ils s'approchent! - -Le garde champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes. - ---Voyez, il y en a un qui saigne comme un boeuf! - ---Tas de sauvages! Ils ont l'air fin de s'abîmer comme ça! - -Des hommes séparant ceux qui luttaient encore nous retinrent éloignés. -Car tellement nous étions furieux tous que nous continuions à nous -invectiver et cherchions derechef à nous précipiter les uns sur les -autres. Le garde champêtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna -les blessés. Nos antagonistes furent emmenés par leurs parents ou leurs -patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue -jeta, en s'éloignant: - ---On va laisser les _laboureux_ tranquilles; ils se battront ensemble -s'ils veulent. - ---Les _laboureux_ vous valent bien! hurla Aubert. - -Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste et quelques -voisins qui l'accompagnaient nous incitèrent à la modération. Je n'étais -moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je -dis: - ---C'est assez, Gustave, il vaut mieux s'en aller... - -Et nous partîmes, en effet, pas très loin d'ailleurs, car l'idée nous -vint de boire un café froid, histoire de se «calmer les sangs», comme on -dit... Quelques consommateurs qui se trouvaient là s'entretenaient de la -rixe: - ---Ils en sauront long! il y a des coups de couteau! - ---Ça sera peut-être de la prison! - ---Rien d'impossible. - -Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la -table, disant qu'il se foutait de la justice. - ---S'il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m'empêchera -pas de me battre encore quand on m'insultera. Ce que je ne veux pas, -c'est passer pour feignant, non, jamais! Les gas du bourg voulaient nous -flanquer une _trifouillée_:--eh bien, c'est eux qui la tiennent... Ils -ne pourront pas dire que les _laboureux_ sont des lâches! - -Et nous d'assurer avec lui que nous ne regrettions rien, que, -d'ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, -nous étions déjà très inquiets. - - * * * * * - -Le lendemain, les gendarmes de Souvigny poussèrent jusqu'à la Billette -pour m'interroger. Les apercevant, mes petits neveux, qui jouaient dans -la cour, se réfugièrent dans la grange où nous battions au fléau, se -blottirent derrière un tas de paille et n'en bougèrent plus. - -Mes parents ne furent qu'à demi surpris;--à cause de mes vêtements -souillés, de ma figure meurtrie, j'avais dû avouer ma participation à -une dispute. - -Les gendarmes m'ayant posé seulement quelques questions sommaires, me -convoquèrent à la mairie de Saint-Menoux pour deux heures de -l'après-midi. - -A l'heure et au lieu indiqués nous nous trouvâmes réunis tous, artisans -et campagnards. Le maréchal frappé par Aubert portait un bandeau sur la -joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des -«gnons», des bleus, des meurtrissures se voyaient encore sur tous les -visages comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices. - -Le maréchal des logis, chef de la brigade de Souvigny, menait l'enquête. -Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire lui -donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il nous interrogea -séparément en commençant par les blessés. Un gendarme crayonnait à -mesure les réponses. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous -regardions, amis et ennemis, sans haine, avec seulement le regret de -cette bêtise aux si vilaines suites... Gustave Aubert, questionné plus -longuement parce que seul à s'être servi d'un couteau, ne répondait que -par monosyllabes,--affalé, tremblant, pitoyable. Les plus malins -lorsqu'ils ont un verre dans le nez sont souvent les plus lâches, les -plus couards aux heures difficiles. - -Je dois dire que ceux du bourg s'en tirèrent mieux que nous à -l'interrogatoire--parce que moins impressionnés, s'exprimant avec plus -d'aisance. Et il en fut de même à l'audience la semaine suivante. Les -campagnards, habitués au travail solitaire en pleine nature, font -toujours piètre figure en présence des gens de loi et de tous les -«Messieurs» en général... - - * * * * * - -On peut croire qu'après cela j'eus de tristes jours à la maison, avec -des reproches à n'en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur -que j'allais causer. - ---Ce n'est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mère, tu -vas peut-être aller en prison! Tu seras «marqué sur le papier rouge»! -Quelle misère d'élever des enfants qui vous causent un tel mauvais sang! - -Mon père se lamentait presque autant; les autres témoignaient aussi de -l'inquiétude et, certes, je n'étais guère tranquille moi-même. - -Quand M. Boutry eut connaissance de l'aventure, il me fit souventes fois -la morale, disant que c'était indigne d'un siècle de civilisation que de -voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d'une même commune. - -Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire; -et, ne pouvant nous éviter la correctionnelle, il s'occupa de nous -chercher un avocat,--le même pour tous les belligérants. - ---Ce procès doit avoir pour conséquence une réconciliation générale et -durable. - -Il n'était guère prophète, ce bon M. Boutry! Soixante années ont passé -depuis lors et l'antagonisme, pour être moins violent, subsiste encore, -à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des -fermes. - - * * * * * - -Le jour de l'audience, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux -groupes,--ceux du bourg les premiers, nous ensuite,--à une demi-heure -d'intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le -pont de l'Allier. Je n'avais jamais vu que l'étroite Burge, de Bourbon, -les tout petits ruisseaux de nos prés, et ne croyais pas qu'il pût y -avoir des rivières aussi larges... Ceux de mes compagnons qui venaient -au chef-lieu pour la première fois partagèrent mon étonnement. - -En ville, nous allions lentement, regardant les magasins, en badauds qui -n'ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le ciel menaçait -encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J'avais -conscience que, pour les citadins, nous devions former un groupe -ridicule. En effet, les employés de bureau, les demoiselles de magasin -qui s'en allaient déjeuner nous jetaient des regards curieux, nuancés -d'ironie. - -Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je lui demandai -s'il connaissait l'endroit où l'on juge. - ---Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, c'est rue de Paris, un -grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes -encore loin; il vous faut aller d'abord jusqu'à la place d'Allier et là -vous demanderez à nouveau. - -Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d'Allier que nous -ne fûmes pas longtemps à trouver. Et là nous aperçûmes, en contemplation -devant l'étalage d'un bazar, nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. -Ma foi on était hors de son atmosphère habituelle, on n'était plus chez -soi; on n'était plus soi; la rancune s'en trouva tout de suite atténuée. -Ils se tournèrent de notre côté; nous échangeâmes des sourires. - ---Eh bien, on y va? - -Le petit cordonnier brun répondit: - ---Nous vous attendions... Seulement, on commençait à craindre que vous -n'ayez mangé le mot d'ordre. - -Et de nous diriger de compagnie vers le grand bâtiment de briques -rouges... - -On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie -de bancs, où il nous fallut attendre une bonne heure, sous la -surveillance de deux gendarmes, en compagnie de six roulants et de trois -braconniers. - -Notre tour vint enfin d'être appelés, après tous les autres, et nous -pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une -sorte d'estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient -assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ dominait la scène. L'homme -du milieu nous interrogea,--un gros rougeaud à figure rasée dont les -yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des -allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d'un ton si humble -qu'il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui -s'étaient tant cognés quinze jours auparavant... - -Après l'interrogatoire, un autre magistrat en robe, un jeune aux épais -favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de -celle des juges et un peu en avant, flétrit notre abominable conduite, -nous traita de brutes sanguinaires,--conseillant au tribunal de nous -appliquer toutes les rigueurs du Code. Mais ce fut, après, le tour de -notre avocat, un petit barbu qui avait l'air de se ficher du monde. Il -qualifia de «gaminerie sans conséquence» notre lutte épique, assura que -nous étions tous de braves et inoffensifs petits jeunes gens dont le -seul tort avait été de boire un verre de trop certain soir--et supplia -les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison. - -Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son -avis. Aubert, en raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq francs -d'amende; les autres s'en tirèrent avec seize francs. - -Ayant tous ensemble cassé la croûte dans un caboulot de la place du -Marché, nous reprîmes le chemin de Saint-Menoux. Cette étape du retour -se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds meurtris et que tout -le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant à deux -ou trois reprises de se payer nos têtes; mais ses amis n'eurent pas -l'air de le soutenir, et les rapports restèrent cordiaux entre les deux -groupes réunis. - -On fut heureux chez nous de ce que je m'en tirais sans prison; mais la -solde de l'amende et des frais parut énorme, et des échos reprocheurs me -blessèrent longtemps... - - * * * * * - -Le tirage au sort approchant, mes parents me prirent à part un beau jour -pour m'annoncer que je n'avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me -détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand'mère, -occasions de dépenses considérables; les sept enfants de mes frères -constituaient une lourde charge pour la maisonnée; la canaillerie de -Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de -grands frais d'auberge; enfin, ce maudit procès coûtait cher. Impossible -de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m'assurer au marchand -d'hommes, ou à la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux[3]. -Cette révélation m'abasourdit, car j'avais toujours espéré jouir du même -régime que mes frères. - - [3] Dans les gros villages les parents des conscrits versaient - préalablement une somme convenue, qui servait à acheter des - remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir. - ---Si la chance me favorise au tirage, je ne moisirai plus longtemps à la -maison! annonçai-je. - -Mes «vieux», comprenant que j'avais quelque droit d'être mécontent, ne -poussèrent pas plus avant... - -Mon numéro 68 me sauva,--le contingent arrêté à 59. Je passai encore à -la Billette le reste de l'hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva -l'époque de la Saint-Jean, j'annonçai de nouveau mon intention de me -placer ailleurs. - ---Pourquoi faire la mauvaise tête? Pourquoi t'en aller, Tiennon? fit ma -mère navrée. - ---Qu'irais-tu faire autre part, du moment qu'il y a ici de quoi -t'occuper? ajouta mon père. - ---C'est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous -vouliez me laisser partir soldat, répondis-je malignement. J'ai -travaillé pour rien durant toute ma jeunesse; il me faut songer à gagner -de l'argent. - -Ma mère reprit: - ---Ton entretien prélevé sur ton gage, tu n'auras guère de reste. Tu -n'auras pas autant pour t'amuser que nous te donnions ici. - -Tous me supplièrent de rester: mon parrain, mon frère Louis, mes -belles-soeurs, et jusqu'à cette pauvre innocente de Marinette qui -m'aimait beaucoup. Les petits même se cramponnaient à moi. - ---Tonton, t'en va pas, dis! - -J'avais la larme à l'oeil en dénouant l'étreinte de leurs menottes, mais -ma décision n'en fut pas ébranlée. - -D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard la situation imposait ma -sortie. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu'un seul groupe -communautaire. - - * * * * * - -J'allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi de froment sur mon -chapeau, et m'engageai à l'année dans un domaine d'Autry, à Fontbonnet, -pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C'était, à l'époque, le prix -des bons domestiques. - -Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma -faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému -de la tristesse de mes parents et de l'inconnu qui m'attendait... - - - - -XVI - - -Il est nécessaire de changer pour apprécier justement les bons côtés de -sa vie ancienne; dans la monotonie de l'existence journalière, les -meilleures choses semblent tellement naturelles qu'on ne conçoit pas -qu'elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu'on -s'imagine être moindres ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir -les avantages qu'on n'appréciait pas et il montre que les embêtements se -retrouvent partout, sous une forme ou sous une autre. - -Je fus à même de constater cela les premières semaines de mon séjour à -Fontbonnet, et il y eut des heures où je regrettai ma famille. Je finis -pourtant par m'habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en -raison de l'indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. -Mais n'ayant pas la ressource de demander de l'argent pour sortir, -j'abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour -inciter à la sagesse! - -J'employai mes dimanches d'été à flânocher dans la campagne et dans la -forêt,--car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y -avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le -père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J'eus l'occasion de -lui aider à couper de l'herbe pour ses vaches dans les clairières de la -forêt, à moissonner un carré de blé au bas de son jardin, à rentrer des -fagots et des bûches. Il avait toujours de quoi m'occuper quelques -heures chaque dimanche. Souvent, le travail fini, il offrait un verre de -vin et je restais avec lui une bonne partie de la journée. - -Le père Giraud avait un fils, soldat en Afrique, dont il me parlait -souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et une seconde fille -encore à la maison,--brune aux yeux sombres, au teint bistré, à l'air -froid et distant comme sa mère. J'étais peu familier avec les deux -femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait être d'une situation trop -supérieure à la mienne pour que je me permette de lever les yeux sur -elle. - - * * * * * - -Je témoignais de l'amitié par contre à la servante qui était avec moi à -Fontbonnet,--maigriote à l'air ingénu, nantie des plus belles dents du -monde et du sourire le plus enchanteur. Elle travaillait bien et n'avait -pas mauvais caractère. J'aurais peut-être pu prendre à son endroit des -idées pour le bon motif si elle eût été de famille honorable. Mais sa -mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants -et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu'aux oreilles -lorsqu'on faisait allusion à ses origines. - -Pour moi, domestique de par ma seule volonté, c'eût été déchoir que de -me marier avec une servante. Seules, les filles de métayers étaient de -mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une -bâtarde:--c'était à l'époque bien plus mal porté qu'à présent, et ma -mère aurait fait joli... - -Si donc je ne m'arrêtais pas à l'idée du mariage avec Suzanne, je rêvais -fort d'en faire ma maîtresse... - -A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j'avais fait de -bonnes parties l'année d'avant affirmaient mordre à volonté au fruit -défendu. Ils citaient même les filles qu'ils avaient eues--et, à -beaucoup de celles qu'ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu -sans confession tellement elles paraissaient réservées et sages. A -chaque fois qu'on revenait sur ce chapitre je m'efforçais de participer -à la conversation, du ton le plus enjoué, comme quelqu'un qui connaît ça -depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et -en posant au blasé on peut toujours faire illusion... Au résumé, j'étais -bien neuf et naïf encore, et j'avais un grand désir de ne l'être plus... - -Je m'efforçai donc d'amadouer Suzanne par des petits services d'ami, -comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs--et, à la -maison, d'aller à sa place quérir l'eau et le bois quand il m'était -possible. Elle ne tarda guère à répondre à ces attentions par un intérêt -croissant. Je ne «marquais» pas trop mal, d'ailleurs:--de taille -moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole assez facile... Ma foi, le -hasard nous ayant mis en présence un soir, à la brune, dans l'étable aux -vaches, je lui servis des douceurs et l'embrassai avec autant d'effusion -que la Thérèse, jadis... Elle en parut si heureuse que je crus la sentir -défaillir dans mes bras. Cependant le pas du maître circulant aux -alentours dénoua notre étreinte... - -Mais un dimanche que nous étions seuls à la maison, je me remis à lui -conter fleurette et, après des préambules peut-être trop courts, je -tentai de glisser ma main sous ses jupes... Surprise! je n'eus plus -devant moi qu'une petite bête furieuse. De toute la force de son bras -nerveux, deux fois de suite, elle me souffleta... Puis, s'étant mise en -défense derrière le dos d'une chaise, elle dit, la voix sifflante: - ---Salaud, va! C'est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous -amuser de moi... J'ai autant d'honneur que n'importe laquelle, vous le -saurez... Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je préviens tout -de suite la bourgeoise! - ---Méchante!... Méchante!... fis-je bêtement, non sans caresser d'un -geste machinal ma joue cuisante. - ---C'est bien de votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle, un peu -radoucie. Ça vous apprendra à me respecter! - -Je sortis assez penaud et n'essayai plus jamais de revenir à l'assaut de -cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d'ailleurs -combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer, pour -quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me -sentis coupable et méprisable, et m'efforçai de regagner la confiance de -Suzanne en continuant à me montrer prévenant, bon camarade, sans plus me -permettre la moindre privauté. Ce «vouloir» intime, autant que sa -riposte énergique, détermina ma nouvelle attitude. - - * * * * * - -A la ferme voisine de Giverny une autre servante déjà vieillotte, aux -allures indolentes et aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu -beaucoup d'aventures. De la Billette même, j'avais entendu parler de -cette Hélène facile. Ici c'était bien autre chose! Au travail, entre -hommes on s'entretenait tous les jours d'elle. On rapportait pour -s'égayer aux heures de fatigue toutes les histoires scabreuses qui -couraient sur son compte. - ---Elle n'en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et -celui qui ne peut pas... - -Je souhaitais fort la connaître mieux. - -Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint justement à -Fontbonnet pour réclamer trois taureaux depuis la veille échappés du -pâturage. Elle s'assit sans façon, causa de tout avec assurance et -répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses fils. Le hasard -voulut qu'elle sortît en même temps que moi et, dehors, seul à seule, je -lui servis quelques «bêtises» choisies parmi les plus raides que je -connusse. Ce dont elle ne fut pas troublée le moins du monde; je crois -bien qu'au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties. - -La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, -je m'en fus rôder le dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimulé -dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s'en -revenait de traire. Elle ressortit au bout d'un moment, ayant fait un -brin de toilette, pour détacher les vaches et les démarrer vers la -pâture. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n'étant plus en vue, je me -trouvai comme par hasard sur son passage. - ---Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l'air étonné. - ---Oui, je me promène pour ma santé. - ---Eh bien, si vous voulez venir m'aider à garder les vaches? - ---J'allais vous le proposer. - -Nous dévalâmes côte à côte par un chemin ombreux et solitaire jusqu'à un -pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver -seul avec cette dispensatrice d'amour je ruminais péniblement des -phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa -trique, gaie, très à l'aise, faisant tous les frais de la conversation. -Je fus ennuyé de découvrir à l'autre extrémité du pré une chaumière de -journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut -en avoir conscience, proposa: - ---Voulez-vous que nous allions au taillis, ramasser des noisettes? - ---Mais comment donc! - -Quand nous y eûmes pénétré, je devins entreprenant. Le bras passé autour -de la taille d'Hélène, je dis qu'il ferait bon se coucher au-dessous de -ces arceaux de verdure, sur le fin gazon. - ---Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici -pour me coucher. - -Après cette ironie, ayant par un demi-tour preste échappé à mon -étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher -les touffes de noisettes qu'elle glissait à mesure dans la poche de son -tablier. - -Cela m'étonnait qu'elle eût l'air de mettre des formes à une chose qui -devait lui sembler très banale et, perplexe, je repoussais l'instant -d'agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares elle -répondit: - ---Allons dans le fond, nous en trouverons davantage. - -Elle glissait au travers des branches avec une agilité surprenante, -étant donné ses formes lourdes; j'avais quelque peine à la suivre. Nous -marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en -deux le taillis, quand nous nous trouvâmes en présence d'un homme à -forte barbe noire, trapu, vigoureux, jeune encore. Elle ne parut pas -surprise. J'eus l'intuition d'être joué. L'homme dit, mi-sérieux, -mi-rieur: - ---Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, -Hélène? - -Je dus rougir autant que la Suzanne de chez nous; j'essayai néanmoins de -m'en tirer par une bravade. - ---A deux, on fait toujours mieux, dis-je. - ---Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec! - -Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant. - ---Tiens, attrape ça... tiens... Et puis ça encore... C'est pour -t'apprendre à venir rôder où tu n'as pas affaire, gamin!... - -Certes, en toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser -sans rien dire. Mais la surprise fut telle que, sans demander mon reste, -je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu'au bout du taillis par les -quolibets des deux autres. - -Et je jurai, mais trop tard, qu'on ne me reprendrait plus auprès des -jupes de la grosse Hélène. - - * * * * * - -Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose, -comme on voit, et je n'ai pas lieu d'en être bien fier. Mais ça ne m'a -pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de -parler d'un air entendu des bons tours de l'époque où j'étais garçon, -d'affirmer même: - ---Pour les femmes, grand Dieu! je n'avais que l'embarras du choix! - -Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité... - - - - -XVII - - -Pour la fête de Meillers, au printemps suivant, je fus voir mon camarade -de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frère étant mort, il -restait fils unique, et fier de sa belle situation,--car ses parents -avaient quelques avances. Tout en causant, comme je parlais du père -Giraud, le garde, il me demanda si je connaissais sa fille. Et de -m'avouer qu'un parent lui avait montré la Victoire pour l'assemblée de -Saint-Marc, à Souvigny, en lui disant qu'elle ferait bien son affaire. -Il me questionna sur son caractère, ses habitudes. Et, finalement, me -chargea de la pressentir pour savoir si elle consentirait à se marier -avec un garçon de la campagne. - ---Si elle a l'air de dire oui, tu lui parleras de moi! conclut-il. - - * * * * * - -Je réfléchis toute la semaine à cette mission délicate, ennuyeuse. Et -pour la remplir, je me rendis le dimanche suivant à la maison -forestière. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient allées à -la messe du matin et, sitôt leur rentrée, le père Giraud partit pour -celle de dix heures. Je sortis avec lui, faisant le simulacre de m'en -retourner à Fontbonnet, et m'efforçant à un air très naturel. Mais je -revins au moment propice, une heure plus tard. Victoire demeurait seule -à la maison, sa mère ayant conduit pâturer les vaches dans une clairière -lointaine. Tout de suite je lui confiai que j'avais désiré la voir en -dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui -plairait comme mari. - ---C'est un de mes amis qui aurait des vues sur vous... - ---Ah! c'est un de vos amis... - -Je crus discerner dans ces mots une nuance de -désappointement,--cependant qu'un regard profond de ses grands yeux -noirs me pénétrait jusqu'à l'âme. - ---Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître -je ne peux rien dire. - ---Il se fera connaître... Mais le métier ne vous déplairait pas trop? - ---Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi... - -Là-dessus silence embarrassé. Victoire, assise au coin de la cheminée, -tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. -J'étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la -porte d'entrée; et le crépitement des branches qui flambaient, le -tic-tac de l'horloge, le chant d'un grillon dans le mur, le gloussement -d'une poule au dehors prenaient une importance extraordinaire. Soudain -l'idée qui me tarabustait depuis un instant se traduisit en mots: - ---Eh bien, non! je ne veux pas mentir davantage... Ce n'est pas pour un -autre que je suis venu... Vous plairait-il, Victoire, de vous marier -avec moi? - -Ses yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la -pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré. - ---Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner de réponse -définitive sans parler à mes parents... Il doit y avoir bal dimanche à -Autry; je m'arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous -présenter ou non. - -Je balbutiai un «merci» et me retirai tout aussitôt sans même avoir la -pensée de me rapprocher d'elle, tellement j'étais troublé et tellement -son air froid et sérieux continuait à m'en imposer. - -Les jours d'après, je crus avoir rêvé... Était-il donc possible que -j'aie trahi ainsi la confiance de Boulois et demandé pour mon compte -cette Victoire, pour qui je ne ressentais nulle spéciale -attirance,--emballé simplement par sa situation de fille aisée? Que les -grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose!--à une -circonstance fortuite, à une disposition d'esprit passagère, à une -minute d'audace, à un moment d'inconscience! - -Victoire, qui avait de l'amour pour moi, dut bien manoeuvrer, car elle -m'assura le dimanche au bal que je pouvais espérer, malgré que ses -parents faisaient beaucoup d'objections. - -Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman me dirent tout net -leur contrariété de ce que je n'aie rien du tout. Eux donnaient à leur -fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs en -argent,--ce qui était beau pour l'époque. - ---Obtenez de votre père une somme égale; il vous doit bien cela, -puisqu'il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au -mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave -garçon. - -Cet accueil favorable des parents m'étonna presque autant que celui de -Victoire. J'en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat -d'Afrique, leur avait causé mille désagréments au cours d'une jeunesse -orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et -brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces -exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines. - -Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la -troisième année, je n'eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée. -Je fus donc agréé définitivement... On fit la noce à la Saint-Martin de -1845, deux mois avant mes vingt-trois ans. - -Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à -Fontbonnet où j'étais engagé pour une seconde année. Chaque soir, après -journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au -petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire -les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m'assurait les -bonnes grâces de tous. - -Victoire se montrait aimable; je n'avais ni responsabilité, ni -inquiétude; ce fut l'un des moments heureux de ma vie. - - - - -XVIII - - -Ce ne pouvait être là cependant qu'une situation provisoire. Nous étions -tous d'accord là-dessus et pour reconnaître qu'il convenait d'établir au -plus tôt notre «chez nous». - -Or, dans le courant de l'année, j'appris qu'une «locature» était vacante -à Bourbon, tout près de la ville, en bordure d'un vaste communal -granitique et dénudé qu'on appelait «les Craux». - -Je fus voir cette propriété qui me parut assez nous convenir et la louai -pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante, -juste un an après notre mariage. - -Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés! -L'achat de deux vaches de travail en usa la plus grande partie. Et, pour -nous munir d'une charrette, d'une herse, des objets de ménage -indispensables, d'une provision de combustible et de quelques mesures de -seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été -habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos -débuts pénibles. Au surplus, son caractère froid et concentré -l'empêchait de témoigner sa satisfaction, alors qu'elle savait bien -quand même faire valoir ses plaintes; j'eus souvent à lui dire qu'elle -était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle geignait: - ---Il me faudrait une deuxième marmite... J'aurais besoin de vaisselle... -Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages... - -On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, -se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je -faisais de mon mieux pour l'encourager, la réconforter. - -Nos tête-à-tête des veillées d'hiver surtout furent monotones. J'eus de -la peine à m'y faire, moi qui étais habitué à l'animation des maisonnées -nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m'évita le supplice de -l'ennui; je façonnai un araire, puis une échelle et une brouette, et -enfin plusieurs _pluches_ ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu'en -mars. - - * * * * * - -Au petit jour et le soir, vers quatre heures, Victoire s'en allait -vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu'à la -place de l'Église, au point même où j'avais tant souffert un jour de -foire étant gamin. Elle s'en allait ensuite de porte en porte, pour -servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant -pas mal de lait, elle approchait de faire trente sous par jour. Mais les -froids amenèrent une diminution sensible; elle n'arrivait plus à ses -vingt sous, bien qu'elle le vendît jusqu'à la dernière goutte, sans même -en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tournée, à cause -des doigts gourds et bleuis, cessait d'être amusante. - -Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et -les poches quasi-vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée à -la pente si raide--et le lait de même avait glissé de la cruche -renversée... Cet accident m'inquiéta par ses suites possibles:--elle en -était au septième mois de sa grossesse. Si bien que je pris la -résolution de faire moi-même la corvée. - -J'eus à essuyer les premiers jours force quolibets et railleries,--car -ce n'était pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Des fois, -le soir, les gamins me suivaient en bande: - ---V'là le marchand de lait!... V'là le marchand de lait!... Par ici, -Tiennon, par ici! - -Je préférais ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais -drôles--non plus que celles des grands, d'ailleurs. Après deux semaines -la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus -d'une fois de ce que j'étais le modèle des maris. - -Je m'intéressais chaque matin à l'éveil de la ville. A mon arrivée il -n'y avait d'activité apparente que dans les boutiques des maréchaux et -les fournils des boulangers. La plupart des commerçants dormaient encore -derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les -rentiers. Moi, qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par -l'action et l'air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux -devantures ou aux portes. Après un moment apparaissaient les ménagères, -boulottes ou trop maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins -tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les -coins,--toutes ridicules. Le négligé de leur costume accusait férocement -leurs déformations et leurs tares. Beaucoup venaient pieds nus dans des -pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la -chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des -serre-tête ignobles, des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un -bâillement: - ---Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon? - ---Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement. - ---Brrouou... Ce qu'il faisait bon au lit! - -Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la -ville, dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien -_mistifrisées_. - ---Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh -non! - -Vain serment, hélas! - -Sitôt rentré de ma tournée du matin, je réendossais mes effets de -travail, faisais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis, -ayant avalé une écuelle de soupe à l'oignon et des pommes de terre sous -la cendre, je m'en allais chez le père Viradon, un petit propriétaire -voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf -heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un mijotage de -citrouille ou de haricots; puis le pansage, la traite, la tournée en -ville et maintes autres petites besognes qui m'occupaient jusqu'à sept -heures; alors, je m'installais au coin du feu, à mes travaux -d'outillage,--m'efforçant de prouver à ma femme que nos affaires -marchaient bien, que nous n'aurions pas de peine à nous en tirer... - - * * * * * - -J'avais demandé à ma mère de venir en avril, au moment des couches de -Victoire. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte -à se dérober. La mère Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n'y -eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon -pour nous aider et nous conseiller un peu. Il me fallut soigner moi-même -la maman et le poupon, tout en m'occupant de toutes les besognes du -ménage et de l'extérieur. - -Or c'était le temps des labours, et de semer les pommes de terre, et de -mettre en ordre le jardin. On peut croire que je n'avais pas à rester -les deux pieds dans le même sabot! J'en vins à perdre, si l'on peut -dire, l'habitude de dormir--et ce n'est pas au cours de l'été que je pus -me rattraper! - -Car je fus travailler dans les fermes comme journalier. J'aurais bien eu -assez à faire chez nous, mais je craignais, ne gagnant rien au dehors, -de me trouver à court. - -Quand je rentrais, vers dix heures du soir, il m'arrivait souvent de me -remettre à l'oeuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin -Viradon m'avait conseillé de faire du jardinage parce que les légumes se -vendent toujours bien à Bourbon, au moment de la saison thermale, quand -la ville se peuple d'étrangers. Je restais donc souvent jusqu'à minuit à -sarcler, bêcher, arroser. A trois heures, je repartais au travail. -Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, mais elle put -vendre quelques têtes de salade, quelques paniers de haricots dont le -produit suffit aux besoins courants du ménage. - - * * * * * - -A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le -propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu'il -nous avait avancée. - - - - -XIX - - -Je manquais beaucoup d'expérience pour de certains travaux. C'est ainsi -qu'avant de me mettre à mon compte je n'avais jamais semé. L'emploi de -semeur dans les fermes était tenu d'ordinaire par le maître ou par son -fils aîné:--chez nous, mon parrain avait succédé à mon père depuis -quelques années. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les -rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le -semeur. Le bouvier ne s'occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait -guère labourer, ni soigner les boeufs. Et quand la séparation survient, -l'un et l'autre se trouvent embarrassés. - -Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte -en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l'occasion de voir -mon blé s'en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j'en souffris dans mon -amour-propre. - - * * * * * - -A dire vrai, les bons semeurs même n'obtinrent pas, cette année-là, de -brillants résultats. A la suite d'une période hivernale de gels -nocturnes et de soleils chauds, suivie d'un printemps humide, la récolte -de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le -double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut grande misère -pour les pauvres gens; et c'était bien pis encore dans les villes, à -Paris surtout. - -Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître d'école devenu agent -d'assurances,--notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal -et, à chaque fois qu'il se passait quelque chose d'important, il en -faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter. - -C'est ainsi que j'eus connaissance de la révolution de février 1848. -Cela me fit souvenir qu'au temps où j'étais pâtre dans la Breure du -Garibier, j'avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose -d'analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre -qui s'appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du -drapeau blanc. - -Étant allé le lendemain faire la tournée de lait, j'en parlai à M. -Perrier qui m'expliqua qu'on venait précisément de mettre à la porte ce -roi Louis-Philippe et que nous avions maintenant la République. Il -m'indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement. - -A la campagne, on ne s'inquiète guère de ces choses-là. Que ce soit -Pierre ou Paul qui soit en tête, on n'en a pas moins à faire face aux -mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce -changement de régime eut un certain retentissement. - -Tout de suite je sus gré à la République de supprimer l'impôt sur le -sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, et on le -ménageait presque autant que le beurre. Après, il ne se vendit plus que -deux sous. Quelle canaillerie, de laisser subsister un impôt énorme sur -une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le -riche, ne pouvait se passer! - -Le suffrage universel fut une autre innovation sans doute heureuse. Je -savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j'en -ai compris plus tard la raison. Mais, à ce moment, je ne trouvais pas -que le droit de vote fût une chose d'aussi grande importance que la -suppression de l'impôt sur le sel! - -Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. -Les céréales augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d'en -accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer, -dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau. A -tort ou à raison, je ne sais... - - * * * * * - -Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus -plusieurs papiers à cette occasion, et m'en fus trouver M. Perrier pour -me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de -justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d'écoles et de -routes, la diminution du temps de service, l'assistance aux infirmes et -aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie et -prospère dans l'ordre et la paix; ils conseillaient de se méfier des -utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table -rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J'étais -loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il -me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez -vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnes -idées pratiques. Je confiai à M. Perrier ma manière de voir et il -m'approuva en plein: - ---Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, il n'y a que les républicains -qui aient le désir de voir améliorer votre situation. Les autres sont de -gros bourgeois qui trouvent excellent l'ancien ordre de choses; ils ont -lieu d'être contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur -importe peu. - -J'en fus fortifié dans ma première impression. Mais l'avant-veille du -scrutin, pendant que j'étais au travail, le curé vint à la maison. -Citant à la bourgeoise plusieurs individus assez mal cotés qui criaient -bien fort: «Vive la République!» dans les rues de la ville les soirs de -beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et -conseilla de s'en défier: - ---Si ceux-là arrivent au pouvoir il n'y aura de sécurité pour personne; -ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la -sueur du front des autres. Il faut voter pour les conservateurs, -représentants de l'ordre et des bons principes! - -Je savais qu'effectivement les «pas grand'chose» de la ville affichaient -à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les -candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que -nous voyions ici. D'ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et -instruit, était républicain--ainsi que plusieurs autres bons vivants que -je connaissais. Et l'illustre Fauconnet menait campagne en faveur des -conservateurs. Je dis à ma femme: - ---Écoute, en fait que de bien, nous n'avons guère que nos deux -vaches;--crois-tu que quelqu'un songe à nous les enlever?... Et il n'y a -pas que des braves gens pour appuyer les favoris du curé:--Fauconnet, -qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi... - ---Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux soiffeurs et aux feignants qui -crient dans les rues? - ---Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa -taille! - -Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand tort aux «rouges». J'ai -remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont -les gens à réputation douteuse qui prétendent à les soutenir. Les -meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs -candidats en sont discrédités dans l'esprit de ceux qui, comme moi, -n'ont pas d'opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie à -l'égard des représentants de chaque tendance. - -Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires. On -est bien embêté, quand il s'agit de prendre une décision pour des choses -qui vous dépassent, d'être en butte ainsi aux suggestions des uns et des -autres... Le dimanche, je revins cependant à ma résolution première et -portai dans la «boîte» le bulletin de la liste républicaine. Ainsi -témoignai-je au gouvernement nouveau ma reconnaissance pour le sel à -deux sous! - - * * * * * - -Six mois plus tard, il y eut un autre vote pour nommer le président de -la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros -fermiers, régisseurs et curés se chargèrent d'affirmer partout l'unique -souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes, qu'on en -causait entre cultivateurs, le dimanche, après la messe. - ---Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé -ne se vendrait que vingt sous la mesure... - ---Le mien de même. C'est la pure vérité, il paraît... Les républicains -veulent que ceux des villes aient le pain pour rien. - ---Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr... - ---On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre... - -Ces bruits nous mettaient en défiance. Et, comme les camarades, je votai -pour Napoléon. - - - - -XX - - -Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de -quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et -Mme Boutry. Ils s'en étaient allés à l'autre extrémité de la commune de -Saint-Menoux, du côté de Montilly. - -Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de -janvier 1849, l'un de mes neveux me vint prévenir qu'il était gravement -malade. J'y fus le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, -avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues -creuses. - ---Mon pauvre garçon, je suis perdu! me dit-il. C'est égal, je suis bien -aise de t'avoir revu avant de mourir... - -Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j'eus de la peine à -m'empêcher de pleurer... - -Trois jours après, par une triste aube neigeuse, il rendit l'âme en -effet. - -Je le regrettai sincèrement; l'appréciant alors avec ma pleine raison je -voyais en lui un pauvre homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à -ses dépens: ses maîtres l'avaient grugé; sa femme l'avait malmené. Ses -rares moments de satisfaction étaient liés aux séances d'auberge trop -prolongées,--où il se mettait dans son tort! - -Ma soeur Catherine, mariée à Gaussin et placée à Paris avec son époux, -ne put assister à l'enterrement. - - * * * * * - -Une révolution dans la maisonnée fut la conséquence de ce deuil. Ma -mère, à couteaux tirés avec le Louis et sa femme, chercha à indisposer -mon parrain contre eux, dans le but de rendre inévitable la séparation -des deux ménages. Cependant les aînés, qui s'entendaient assez bien, -jugèrent meilleur de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient -pas élevés. Alors la mère, toujours méchante et butée, décida de partir -elle-même. Elle loua à l'entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route -d'Autry, une pauvre bicoque et y fut vivre selon la loi commune des -veuves sans ressources,--glanant et gagnant quelque argent à toutes -corvées désagréables et pénibles... Aussi longtemps qu'elle fut en état -de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les -quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune. - -La Marinette demeura au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu -par charité, mais aussi parce qu'elle leur rendait service. La pauvre -innocente avec son culte des bêtes s'acquittait très bien du rôle de -bergère, moins le dénombrement des moutons, à la rentrée, qui n'était -pas dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux champs. En -somme, elle gagnait à peu près sa vie et, ne quittant jamais la -métairie, elle coûtait peu comme entretien... - - - - -XXI - - -Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. -Heureusement, les affaires n'allaient pas trop mal. Le père Giraud était -remboursé, je payais régulièrement mon fermage et j'avais quelques -pièces de cent sous devant moi. Ce succès me donnait du contentement, -partant, du courage. Je continuais, dans la mesure du possible, d'aller -besogner hors de chez moi. J'avais trouvé pour la mauvaise saison un -emploi stable à la carrière du Pied de Fourche, derrière l'église, à -l'est de la ville; j'y cassais de la pierre pour le compte d'un -entrepreneur de routes. Engagé à la tâche, je venais à ma convenance, -après le pansage du matin et rentrais à temps pour celui du soir. - -Nous étions parfois jusqu'à vingt casseurs à la file, travaillant chacun -à l'abri d'une claie de paille, à genoux sur un tabouret de chiffons. -Notre chantier, à hauteur du vieux château dressé sur la colline d'en -face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au -milieu, dans la vallée étroite. Nos regards plongeaient sur les toits de -la grand'rue, où des cheminées de toutes formes se dressaient comme une -poussée de champignons, éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées -par le vent,--plus accentuées vers l'heure de midi. Cette grand'rue, de -là-haut, nous semblait un précipice et nous étions tentés de plaindre -ses habitants qui devaient manquer d'air. - -A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l'aise, de -nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la -forêt, nous méritions bien d'être plaints aussi, car c'est un travail -peu récréatif que de casser la pierre. Nos jambes, toujours inertes et -pliées, s'ankylosaient; nos mains s'écorchaient au contact des petits -manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait, et -l'ennui... - -Mon voisin de droite étant priseur me lançait souvent sa tabatière dans -laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de m'éclaircir -le cerveau... Mais à ce jeu, je pris goût au tabac et finis par me -procurer aussi une «queue-de-rat». La bourgeoise me disputait: - ---Sommes-nous riches au point qu'il soit nécessaire que tu te fourres de -l'argent dans le nez? Et puis, d'ailleurs, c'est dégoûtant... - -Mais ses observations furent impuissantes contre l'habitude déjà prise. - -Le travail à proximité de la ville m'entraînait à d'autres dépenses que -je lui cachais soigneusement. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me -fallait passer devant la porte de l'entrepreneur, tenancier d'un -caboulot tout près. Il m'appelait le matin: - ---Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver»!... - -«Tuer le ver», c'était boire une goutte d'eau-de-vie. Il offrait sa -tournée, je ne pouvais moins faire que d'offrir la mienne: au total deux -gouttes bues et quatre sous dépensés. - -Quand nous mangions, nouvelle attaque. Il se trouvait toujours quelqu'un -pour proposer: - ---Si l'on misait pour avoir un litre... Sacré bon sang que le pain est -dur! - -Trois sous chacun procuraient un litre à quatre. Ce verre de vin nous -donnait du coeur; mais trois sous ça se connaît sur une journée de -quinze à vingt sous! - -Les dimanches de paie, il fallait encore boire. Je n'avais pas le -courage de refuser dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire -remarquer. Mais ces dépenses anormales m'inquiétaient... - -Je compris alors que c'est une vraie calamité pour les ouvriers des -bourgs et des villes que d'avoir trop d'occasions. Quoique gagnant plus -que nous, ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à trouver -naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l'auberge,--ce qui -va loin, en fin de compte. Il faut les plaindre plus que les blâmer. Je -sentais qu'à leur place je n'eusse pas agi différemment. Mais je résolus -de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs. - - * * * * * - -C'est ainsi que, dans l'hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de -César[4], une portion d'un terrain broussailleux qu'on mettait en -culture. Dans cette campagne perdue, ma seule débauche était de puiser -quelquefois dans la tabatière... - - [4] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César, - dit-on, eut son camp, au moment de la conquête des Gaules, sur le - plateau où il est bâti. - -A ce chantier, un jour de mars au soleil déjà chaud, je mis au jour dans -des racines de genêts une vipère qui s'éveillait de sa léthargie -hivernale. Je n'avais plus, comme dans mon enfance, une crainte exagérée -des reptiles;--l'ayant regardée un instant s'agiter, je hélai M. -Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire -mettre en fagots des tas d'épines et de genévriers qu'il avait achetés -pour son four. - ---Venez voir une belle vipère, Monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié -désengourdie. - -Le boulanger s'approcha. - ---Diable, pas rien qu'à moitié; elle se tortille joliment... - -Après qu'il l'eut contemplée à loisir, il reprit, d'un ton mi-sérieux, -mi-narquois: - ---Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien; il vous la -paierait au moins cent sous. - ---Vous vous fichez de moi, Monsieur Raynaud? - ---Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s'en servent pour leurs -drogues et qu'ils achètent toutes celles qu'on leur porte. - -Je jetais des regards questionneurs sur le groupe des bûcherons, venus -voir aussi. - ---Monsieur Raynaud a raison, dit l'un; je crois bien en effet que ça -s'achète... - ---Moi, c'est la première fois que je l'entends dire, reprit un autre. - ---Moi aussi, appuyai-je. - ---Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui vivante et vous -verrez qu'il vous la paiera cent sous et peut-être plus. - ---C'est qu'elle n'est pas commode à porter vivante... - -Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon déjeuner de midi ou -«goûter» comme nous disons plutôt nous, paysans. - ---Mettez-la donc dans votre gamelle. - ---C'est une idée... Si j'étais certain de la vendre cent sous, je -l'emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve. - -Lors M. Raynaud d'affirmer une troisième fois: - ---Quand je vous dis que c'est la vérité! - -Il n'était pas encore l'heure du goûter; je mangeai cependant ma soupe, -sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l'aide d'un -bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai, non -sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son -couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant. - ---Mon vieux, vous paierez à boire! jeta en s'éloignant M. Raynaud, je -vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que -vous venez de ma part. - -Tout joyeux de l'aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu'à -l'ordinaire et, passant chez nous pour mettre des effets propres, je -contai l'aventure à ma femme. Mais elle, loin de s'en réjouir, se prit à -s'indigner de la belle manière: - ---Sors-moi bien vite ça de la maison! Une «mauvaise bête!» Si elle -allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles... - -Après un court silence: - ---On t'a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine -d'acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux -plus revoir celui-ci, tu m'entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en -ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas. - -A parler net, je commençais à craindre que la bourgeoise n'eût raison. -J'affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. -Et délibérément, je me rendis chez le pharmacien. - ---Bonsoir, Monsieur Bardet. - ---Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service? - ---Monsieur Bardet, on m'a dit que vous achetiez les vipères -vivantes,--c'est M. Raynaud, le boulanger, qui m'a dit ça,--j'en ai -trouvé une au _déchiffre_ et je vous l'apporte. - ---Mais oui, je les achète, M. Raynaud ne vous a pas menti. - -Il apporta un grand bocal bleu. - ---Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la quatrième. Et si vous en -trouvez d'autres, apportez-les-moi; je vous les prendrai toutes à cinq -sous la pièce. - -Je me sentis blêmir. - ---Combien, Monsieur Bardet? - ---Cinq sous. - ---M. Raynaud m'avait dit cent sous... - -Le pharmacien sourit dans sa barbe grise: - ---Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C'est cent -sous les vingt qu'il a voulu dire. - ---Je me suis laissé jouer... Il va me falloir un autre bidon; j'aurai de -la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l'avoir -apportée!... - -M. Bardet parut ému de me voir si dépité. - ---Qu'est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu'il ne faut pas tout -croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon... Tenez, je vais -vous donner une solution pour le désinfecter, une cuillerée de cette -poudre blanche que vous ferez dissoudre dans un litre d'eau bouillante. -Vous le nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en toute sécurité; -il sera aussi propre qu'avant. - -La poudre valait trois sous; j'eus dix centimes à empocher. Mais j'avais -compté sans la Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça -de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner le -soir chez le quincaillier où j'en achetai un du plus bas -prix:--vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l'ancien. - - * * * * * - -J'ai souvent fait rire les uns et les autres à mes dépens en racontant -cette aventure--que je me plus à agrémenter par la suite d'épisodes -imaginaires pour la rendre plus comique encore. Mais j'en gardai rancune -au boulanger Raynaud qui avait jugé bon, au surplus, de se payer à -nouveau ma tête quand nous nous rencontrâmes. - ---Eh bien, Bertin, cette vipère? - ---Eh bien, Monsieur Raynaud, je ne suis pas prêt de vous croire. Vous -êtes un rude menteur! - ---Quoi, le pharmacien n'en a pas voulu? - ---Si, seulement au lieu de cent sous, c'est cinq sous qu'il me l'a -payée. - ---Cinq sous... Eh bien, oui, c'est le prix que je vous avais indiqué; -vous aviez mal compris. - -Et il s'éloigna en riant. - - - - -XXII - - -De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient -et dont la figure glabre, à présent ridée et grimaçante, avait une -expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux allant à -Meillers il s'arrêtait des fois pour me parler--et, malgré mon vieux -levain de haine à son endroit, je faisais l'aimable... - -Si bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un -jour pour le remplacer. C'était après les moissons, en août;--point trop -pressé d'ouvrage je ne crus pas devoir me dérober. Quand on a besoin de -gagner sa vie il faut bien aller travailler là où l'on trouve, même chez -les employeurs que l'on a de bonnes raisons de mépriser! - -Lors je vis de près, dans l'intimité quotidienne, ce fermier enrichi,--à -la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui -grossier, maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec sa femme et -la servante. Il promenait son désoeuvrement de la cuisine à l'étable et -au jardin, l'allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant... J'ai pu me -rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l'oisiveté -n'est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux, -accablant, mais toujours intéressant,--sinon passionnant,--est encore -contre l'ennui le meilleur des dérivatifs. Le «patron», tel un fauve en -cage, s'ennuyait de façon atroce. Comme distraction, il se versait du -vin blanc ou de grandes rasades d'eau-de-vie... - -Il passait rarement sans sortir la journée entière. Une fois en selle ou -en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses -harnais brillants, il redevenait l'homme public,--Fauconnet, le fermier -riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands, -salué bas par les travailleurs. - -Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l'ouverture de la -chasse. Il avait le matin battu la campagne en compagnie de son fils -aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, et de quelques amis. Il -offrait à déjeuner à cette occasion. Ce fut une ripaille à tout casser, -une vraie débauche! J'étais chargé du service de la table que je fis -assez maladroitement, en novice que rien n'a préparé à ça: mais ma -maladresse même fut appréciée puisqu'elle prêta aux convives l'occasion -de rire. Or, toute occasion de rire était tenue pour précieuse... - -Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires -scabreuses, des récits d'orgie et d'amour de fraude. Ils raillaient la -bêtise et la soumission des métayers, et se flattaient de faire avaler -aux propriétaires des bourdes invraisemblables... Ils se considéraient -comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité de tout -le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces -rubicondes. - -Seul, le jeune docteur observait une certaine réserve. Ayant en ville, -près de la source chaude, son logement particulier, il fréquentait peu -la maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s'y montraient moins -encore. - ---Ils n'ont pas les habitudes du père; ce n'est plus le même genre, -m'avait dit la servante. - -J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes -supérieurs,--supérieurs à ce fermier campagnard qu'était leur père, et à -ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de voir et de -concevoir: chacun se croit très fort, sans imaginer qu'à côté on le -tient pour un imbécile... - - * * * * * - -Quand le domestique fut en état de reprendre son service je pouvais -encore disposer de quelques jours, et Fauconnet me conserva pour battre -à la machine dans ses domaines de Bourbon. C'était, dans la région, le -début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période -d'hésitation, venaient enfin d'adopter. Comme au temps du fléau, ils -fournissaient un tiers du personnel. Mais ils se libérèrent bientôt de -cette obligation trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la charge -de la main-d'oeuvre. - -On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. -Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de -ce monstre trop bruyant, aux mille complications de bielles, de volants -et de courroies. Mais on travaillait à une allure modérée, et -l'adaptation fut assez rapide. - -Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées--qui jamais ne -s'étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant l'habitude est prise; -elles achètent de grands paniers de viande qu'elles mettent en pot au -feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même -des poulets. Mais bien trop pauvres, les ménagères d'il y a cinquante -ans pour songer à de telles frairies! Cependant la cuisine ordinaire -leur semblait peu digne d'être servie à des étrangers... Les métayères -de Fauconnet durent s'entendre entre elles--et il advint ceci: - -A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du -gâteau non levé, ou _tourton_. Je me régalai de ces pâtisseries toutes -fraîches et plus beurrées qu'il n'est d'usage. Mais au goûter, il n'y -eut encore que de la galette et du _tourton_, et le soir de même. D'un -repas à l'autre je trouvais ça moins bon, et tous nous mangions avec un -moindre appétit. - -Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain, qu'on nous ferait de la -soupe, des haricots, quelque autre chose, quoi! Mais il fallut -déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au -four et je vis un nouveau stock de galettes et de _tourtons_ qu'on se -préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit rien -de plus. La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva que nous -prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d'altérer. Pour -mon compte je préférai m'abstenir à midi et partis le soir sans me -mettre à table. - -Changeant de ferme le jour d'après, nous espérions tous en la fin de -l'obsession. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi, avec -un simple accompagnement de brioche au lieu de _tourton_. C'en était -trop! Tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé,--du lait -n'importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table -avec sa terrine, non sans faire entendre qu'il lui semblait peu -honorable de nous servir ce lait--nourriture commune. Il eut un tel -succès pourtant qu'il en fallut trois terrines pour contenter tout le -monde. Mais cette femme n'en tira nulle leçon profitable; au repas -suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables -galettes et des inévitables _tourtons_. Alors, sentant que j'allais -tomber malade, je m'en fus dire à Fauconnet qu'il ne m'était pas -possible de suivre plus longtemps la machine. - - * * * * * - -Les aliments de chez nous, la soupe à l'oignon, le pain de seigle et le -fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure... - - - - -XXIII - - -Les coqs à l'engrais chantèrent un soir de décembre qu'il y avait de la -neige et qu'il gelait ferme. C'était en fin de veillée, vers neuf -heures; nous nous préparions à _user les draps_. - ---Qu'est-ce qu'ils veulent annoncer, ces sales bêtes? fit Victoire tout -de suite inquiète. - -Signe de malheur en effet que d'entendre chanter les coqs à partir du -coucher du soleil et jusqu'à minuit,--période du repos et du silence. - -Cette infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle -de la part de ces pauvres poulets à l'engrais qui, ne sortant jamais -d'un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais -nous étions troublés--pour avoir vu, enfants, se troubler nos proches en -pareille occurrence. D'ailleurs, dans le grand calme de la nuit d'hiver, -ces cocoricos avaient quelque chose de lugubre--d'autant plus qu'ils se -multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d'autres des -chaumières proches et des fermes lointaines. Ce fut pendant une -demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui -précèdent l'aube. - -La sérénade terminée, Victoire donna le sein à notre petit troisième qui -avait juste deux mois. Mais elle n'était guère rassurée et, bien que se -défendant d'avoir peur, elle tremblait encore quand elle se mit au lit. -Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil fiévreux et il fut décidé que les -malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt. - - * * * * * - -Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes sortes de malheurs nous -vinrent frapper. En prenant de l'âge, je me suis libéré d'une bonne -partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de -cela, j'ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le -coucher du soleil. - -J'avais, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La -meilleure de mes deux vaches s'étant détachée une nuit, avala goulûment -un gros tubercule et s'étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur -le dos, ballonnée, râlante. Un boucher, prévenu, m'en offrit trente -francs; je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l'hiver... - -Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit -Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette, une blouse. -Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au -surplus il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante -livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de -notre pauvre étranglée. - - * * * * * - -A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait -en ville et s'était mise à faire du beurre. Or, il n'y avait pas moyen -de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. -Nous passions des heures et des heures à la remuer dans la baratte ou -_beurrier_; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le -_batillon_: rien! Il m'arriva un soir de le manoeuvrer sans interruption -de six heures à minuit; je parvins à prendre une suée terrible, à -défoncer à demi la baratte, mais non à faire du beurre... - -Le père Viradon, le lendemain, m'assura que c'était un sort. Pareille -mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un _défaiseux de sorts_ -lui avait donné les conseils suivants: - -«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l'Église et -poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème; -tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de -minuit, en traînant au bout d'une corde de six pieds de long les chaînes -d'attache des vaches; au douzième tour, s'arrêter net, faire quatre fois -le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand -galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes. - -«Couper à chaque bête un bouquet de poils de l'oreille, un du garrot, un -de la queue, les tremper dans l'abreuvoir tous les jours de la semaine -sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques -et les faire brûler dans la cheminée sans être vu...» - ---J'ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le -_défaiseux_ a dû agir de son côté. - -Le fou rire me prit, malgré mes embêtements, en écoutant le bonhomme -raconter d'un air convaincu les détails bizarres de la cérémonie. Il me -semblait le voir dans la nuit tourner autour de son pot et entendre la -_fretintaille_ de ses chaînes! - -Le _défaiseux_ était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de -son talent, et le vieux voisin me conseillait d'avoir recours à lui. Je -n'en fis rien cependant, n'ayant pas foi en ces stupidités. - -Mais la bourgeoise alla conter nos peines au curé. Il vint le lendemain, -aspergea l'étable avec de l'eau bénite et nous dit de n'avoir nulle -crainte des sorciers. - ---Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise -qualité et à ce qu'elle est dans un état de gestation avancée; améliorez -sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de -farineux et vous verrez que ça ira mieux. - -Grâce à ces bons avis, il nous devint possible de faire du beurre qui -s'améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches -fraîches vélières furent pâturer sur les Craux. Si l'on se rendait bien -compte de tout on n'aurait pas souvent l'occasion de croire aux sorts. - - * * * * * - -Vers la fin de l'hiver nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette -fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un -rebouteux. - -Notre petit Charles fut pris soudain d'un mal de gorge à caractère -grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, -puis râlante. Victoire le porta d'abord à la sage-femme, puis au -médecin, et ça n'avait pas l'air d'aller mieux, au contraire. - -Or, il y avait sur le chemin d'Agonges un homme qui _barrait_ les maux -de gorge d'enfants; on venait le trouver de toutes les communes du -canton et même d'ailleurs; il sauvait, disait-on, les bébés désespérés -par les docteurs. Au cours d'une veillée, l'état du petit parut -tellement s'aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante. - -Sa mère l'emmitoufla dans un vieux châle au creux d'un oreiller et je le -pris ainsi sur mon bras; elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient -dans le silence nocturne sur les chemins durcis par le grand gel. Triste -promenade! - -Nous eûmes enfin la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui -vint ouvrir après un moment, en caleçon et bonnet de coton. C'était un -petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il -marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant; -il oignit son cou d'une sorte de pommade grise et lui souffla dans la -bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange. -J'étais impressionné; Victoire pleurait toujours silencieusement. Après -qu'il eut fini, l'homme nous rassura: - ---Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l'apporter, -vous savez... Dès qu'il sera débarrassé, pour hâter sa guérison, vous -irez faire brûler un cierge devant l'autel de la sainte Vierge. - -A notre demande de paiement, il répondit: - ---Je ne prends rien aux pauvres gens... Mais voici un tronc où chacun -met ce qu'il veut. - -Il désignait sur la cheminée une petite boîte carrée au couvercle percé -d'une fente; j'y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets -des deux aînés que nous avions laissés dormant dans la maison fermée. - -Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit -des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout -de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il n'y -paraissait plus. - - * * * * * - -Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni -dans l'autre, si cette guérison fut d'effet naturel ou si les simagrées -du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très -sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas encore aujourd'hui -d'avoir recours à ces guérisseurs campagnards pour se faire _barrer_ le -mal de dents, ou se faire _dire la prière_ à l'occasion d'une entorse ou -d'une foulure. Et d'aucuns prétendent qu'ils en ont du soulagement. - -Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester -perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se -moquent. J'en suis encore là. - - - - -XXIV - - -Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon -beau-père m'ayant tiré à part sur la place de la Mairie où je causais -avec d'autres, me proposa d'entrer comme métayer dans un domaine de -Franchesse, sa commune d'origine. Il connaissait particulièrement le -régisseur, un ami d'enfance. - -J'y songeais un peu, à prendre un domaine, ayant souvent réfléchi qu'en -restant là il me faudrait placer mes petits dès qu'ils seraient en âge -de pouvoir garder les bêtes,--éventualité malgré tout pénible. J'aurais -préféré attendre encore quelques années, mais il me parut sage de ne pas -manquer cette occasion. - - * * * * * - -Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc voir cette ferme, le père -Giraud et moi. Située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres -du chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie dépendait de la -propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», du nom d'un petit château -tout voisin qu'habitait ce Monsieur à la belle saison. - -La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le -Plat-Mizot, la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas,--une locature qui -s'appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du -château. - -M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une -grosse tête, encadrée d'un collier de barbe grisonnante; ses yeux -saillants hors de l'orbite, lui faisaient constamment l'air étonné; sa -lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents -avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit -visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu -confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre et dans -tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les -conditions. - -Deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se -contenterait de la moitié; les intérêts à cinq pour cent du reste -s'ajouteraient aux quatre cents francs de l'impôt colonique annuel; pour -l'amortissement, on retiendrait une part des bénéfices. J'aurais à faire -tous les charrois commandés pour le château ou la propriété; et ma femme -donnerait comme redevances six poulets, six chapons, vingt livres de -beurre,--les dindes et les oies étant à moitié selon la règle. Le maître -se réservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la -porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au -moins neuf mois d'avance. - -M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton de platitude exagérée, du -propriétaire, qu'il appelait M. de la Buffère, ou, plus communément, M. -Frédéric. - ---M. Frédéric ne veut pas que les métayers s'adressent directement à -lui; c'est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous -jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu'on soit très respectueux, non -seulement envers lui, mais aussi envers son personnel. C'est parce -qu'ils ont mal répondu à Mlle Julie, la cuisinière, qu'il m'a fait -donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas -qu'on touche au gibier; s'il prenait quelqu'un à tirer au fusil ou à -tendre des lacets, ce serait le départ certain. Lorsqu'il chasse, on -doit s'abstenir de le gêner--même si cela entraîne une suspension de -travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de -bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter Mlle Julie. - -Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il nous avoua que Mlle -Julie n'était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de -M. Frédéric,--d'ailleurs célibataire. Donc urgence à ménager cette -personne influente! - -Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Son régisseur, tout en le -disant très bon, le présentait comme un vrai potentat autoritaire et -capricieux en diable... Cela m'effrayait un peu. - -Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, à dessein surtout de -connaître l'opinion de la bourgeoise qui s'ingéniait à jouer -l'indifférence. - ---Fais comme tu voudras, moi ça m'est bien égal. - -Elle était très en colère d'être encore enceinte; ça la rendait -inabordable. Un jour, mon insistance lui arracha pourtant une manière -d'assentiment: - ---Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout... - ---Mais toi, te plaît-il que je le prenne? - ---Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs... - -Je l'aurais battue... - -Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable. - -Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Ma -belle-mère put heureusement nous venir en aide à cette occasion. -Victoire accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d'un petit -garçon qui n'avait pas vécu, se trouvait bien fatiguée, bien faible -encore,--dans les plus mauvaises conditions pour supporter les tracas -d'un déménagement. - - - - -XXV - - -Notre maison avait deux pièces d'égales dimensions qu'une porte -intérieure reliait: la cuisine et la chambre. L'une et l'autre ouvraient -de plein pied sur la cour par de grosses portes ogivales, noircies par -les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte -de béton avait été fait jadis, dégradé maintenant sous l'effet du -balayage; il n'en restait qu'une armée de cailloux pointus montrant leur -nez d'un bout à l'autre de la pièce. La chambre, moins favorisée, s'en -tenait au sol primitif, affaissé au milieu, bossue sous les meubles, -semé de mamelons et de trous. Le plafond appareillait l'appartement,--un -plancher bas, délabré, soutenu par de grosses solives très rapprochées, -et par une poutre énorme étayée d'un poteau vertical. Des grains de blé, -des grains d'avoine, s'échappant de la provision du grenier, passaient -fréquemment entre les planches disjointes, et les rats en faisaient des -réserves sur les poutres. Un jour avare pénétrait par d'étroites -fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, quand la température ne -permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine -à y voir en plein midi. - -Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses -besognes. Il y avait, à gauche de l'entrée, la maie à pétrir et, -au-dessus, le _tourtier_ avec ses arceaux de bois où l'on plaçait les -grosses miches de la fournée; il y avait, à droite, un coffre pour le -linge sale, un deuxième coffre, une vieille commode; au milieu trônait -la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d'occasion, -flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures -des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge à boîte rouge -entre deux lits: le nôtre, dans le coin le plus rapproché du foyer comme -il est d'usage, et, de l'autre côté, celui de la servante. A gauche, -dans le mur du pignon, la cheminée saillait large et haute avec, -au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre était moins -enfumée, plus propre mais pourrie d'humidité,--les solives couvertes de -moisissures blanches; ma femme y avait fait placer son armoire, le lit -des gamins et celui des domestiques. - - * * * * * - -La maison faisait face _aux neuf heures_, mais le soleil n'en éclairait -que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la -grange et des étables établies en avant, à une quinzaine de mètres tout -au plus. Dans l'intervalle, les égouts formaient une mare stagnante et -noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages -jusqu'aux gelées d'hiver. On plaçait à proximité le fumier des moutons -utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet -espace, une auge de bois longue et peu profonde pour le repas des -cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux -pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au -repos s'y voyaient souvent, et aussi de menus outils, des aiguillons et -des triques. - -La ferme étant située sur la partie montante du vallon, à bonne -altitude, nous avions du haut de l'escalier du grenier, au pignon droit -de la maison, une vue magnifique. Ce vallon, tel un amphithéâtre géant, -englobait une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et -d'Ygrande. Aux parties supérieures de ses ondulations s'étendaient comme -étoffes déroulées des champs verts, roux ou grisâtres; d'autres se -montraient à demi, juste de quoi se laisser deviner en guéret, en chaume -ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces -entièrement dissimulées dont on ne distinguait que les arbres espacés de -loin en loin dans les bouchures. A l'extrémité d'un grand pré tout en -longueur se haussait le losange mystérieux d'un taillis déjà vaste. Des -lignes de peupliers géants s'apercevaient en quelques endroits. Et, de -loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, -émergeaient les bâtiments écrasés d'une chaumière ou d'une ferme: -Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près; -la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas voisinant un peu plus -loin,--puis d'autres dont je savais les noms,--puis d'autres, très -éloignés, dont je ne savais rien,--et enfin, à l'autre extrémité du -vallon, le petit bourg de Saint-Aubin, tassement d'une vingtaine de -maisons. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre de -Gros-Bois; et, à de certains jours très clairs, au delà bien d'autres -vallons, bien d'autres villages, au delà de toutes distances connues, on -apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une -ligne de pics,--qu'on disait appartenir aux montagnes d'Auvergne. - -En arrière de notre maison, une vallée étroite aux prairies fertiles -précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, avec -son minuscule clocher carré. - - * * * * * - -Les premiers jours de notre installation, ces paysages m'apparurent par -bribes, ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor -hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou -pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil -avec les fioritures de leurs arbres-squelettes,--puis tout blancs sous -la neige, déguisés comme pour une mascarade. Je les vis s'éveiller -frissonnants aux brises attiédies d'avril, étaler peu à peu toutes leurs -magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. Je les vis au grand -soleil de l'été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans -les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu'un qui a bien -sommeil. Je les vis à l'époque où les feuilles prennent ces tons roux -qui sont pour elles le temps des cheveux blancs--précédant de peu de -jours leur contact avec la terre d'où tout vient et où tout retourne... -Je les vis s'éclairer gais et pimpants sous les aubes douces et -s'enténébrer lentement dans la pourpre des beaux soirs. Je les vis -enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux -des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je -pas dit: - -«Il y a des gens qui voyagent, qui s'en vont bien loin par ambition, -nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu'on les y -force; ils ont la faculté de s'extasier devant des paysages offrant tous -les contrastes. Mais combien d'autres ne voient jamais que les mêmes! -Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme -celui-ci,--et même dans une seule des ondulations, dans un seul des -replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi, -aimé, souffert, dans chacune des habitations qu'il m'est donné de voir -de mon grenier, ou dans celles qui les ont précédées sur l'étendue de -cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu'à l'un des points -où le ciel s'abaisse!» - -Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux -cantons de Souvigny et de Bourbon. J'en vins à trouver du charme aux -décors variés de mon paysage familier. J'éprouvais même une certaine -fierté d'avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les -habitants des parties basses. - - - - -XXVI - - -Vers l'époque de la Saint-Jean le propriétaire vint s'installer en son -castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa -première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour -le souper. M. Parent l'accompagnait. Je sortis du banc, me portai à leur -rencontre. M. Gorlier me toisa. - ---C'est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur. - ---Oui, Monsieur Frédéric, c'est lui. - ---Il est bien jeune... La femme? - ---C'est moi, Monsieur, s'empressa Victoire. - ---Ah!... Vous n'avez pas l'air très robuste? - ---C'est qu'elle a trois petits enfants! reprit M. Parent, d'une voix -craintive. - -M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous -questionna sur nos origines. Nous étions fort troublés l'un et l'autre -en présence de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant -rabattu les oreilles. Il s'en fâcha d'un ton amical. - ---N'ayez pas peur, diable, je ne mange personne... Parent m'a dit que -vous étiez animés d'excellentes intentions et que vous travailliez bien. -Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et -travailler, c'est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par -exemple, ne m'embêtez jamais pour les réparations; j'ai pour principe de -n'en pas faire... Et maintenant, bonsoir! Allez dormir, mes braves! - -Il parlait d'une voix lente en grasseyant un peu, avec un clignotement -de ses petits yeux gris; sa barbe, courte mais épaisse restait très -noire, comme la chevelure, bien qu'il eût dépassé la soixantaine;--j'ai -su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait! Physionomie -maussade et ennuyée malgré les apparences de bonne santé, les joues -roses et pleines d'homme bien nourri. Ceux qui ont joui de tous les -plaisirs ont rarement l'air heureux. - -M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit aux champs. -Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux, -puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d'ailleurs, il ne fut poli -comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde -et, comme il n'avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il -appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose». - ---Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous -prendrons prochainement deux des poulets de la redevance... - -Mlle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau -blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux -poulets-là, que ma femme engraissait à dessein depuis plusieurs -semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite. - ---Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent -parfaits; le coq surtout est vraiment superbe. - ---Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, «je voudrais bien que ce soit mon -ventre qui lui serve de cimetière». - -La grosse remarqua le mot. - ---Comment avez-vous dit? reprit-elle. - -Je craignis que cela ne lui ait déplu. - ---Allons, répétez, voyons! - ---Mademoiselle, j'ai dit qu'à ce coq-là «mon ventre servirait bien de -cimetière». C'est une blague du pays que j'ai citée en manière de -plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher; je sais bien que les -poulets ne sont pas faits pour moi... - -Mlle Julie partit d'un franc éclat de rire: - ---Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d'autres -qu'il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l'avais entendu. - -Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui me dit, à sa première -visite: - ---Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement -mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de -trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mlle Julie, -l'autre jour, à propos des coqs. - -Plusieurs fois en effet, dans le courant du mois d'août, il amena ces -deux Messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes, le soir, à l'heure de -la soupe, s'asseyaient perpendiculairement à la table et nous disaient à -chaque fois: - ---Causez, mes braves, ne faites pas attention à nous! - -Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils -nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la -chambre, avaient la ressource de s'esquiver sitôt le repas fini; moi, il -me fallait demeurer jusqu'à dix et quelquefois onze heures--et ma femme -et la servante aussi, par ricochet. Peu leur importait, à eux, de se -coucher tard, ils avaient la faculté de se lever de même! Mais que j'aie -dormi ou non il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, -comme de coutume. Et qu'avaient-ils à venir flânocher ainsi dans notre -maison--pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses naïves et -maladroites? Quand j'énonçais quelque formule particulièrement amusante, -M. Decaumont tirait son carnet. - ---Je note! je note! J'utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon -prochain roman! - -Je me hasardai à demander un jour à Mlle Julie pourquoi M. Decaumont -écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle -me dit que c'était un grand homme, un homme célèbre qui s'occupait à -faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à -figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient -sur les épaules! - ---Ah! c'est fait comme ça, un homme célèbre? m'étonnai-je en toute -simplicité. - -Et Mlle Julie riant de bon coeur: - ---Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses -capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou -que pour un savant; et il s'amuse de tout, ainsi qu'un enfant! - -Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d'agir de ce faiseur de -livres... Je lui en voulais d'inscrire mes réponses pour les publier, -pour que d'autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. -Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je -parlais comme on m'avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans -doute jusqu'à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science -des belles phrases. Moi, j'avais fait autre chose pendant ce temps-là. -Et, à l'heure actuelle, j'employais ailleurs et aussi utilement que lui -mes facultés,--car, de faire venir le pain, c'est bien aussi nécessaire -que d'écrire des livres, je suppose! Ah! si je l'avais vu à l'oeuvre -avec moi, l'homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois -bien qu'à mon tour j'aurais eu la place de rire! J'ai fait souvent ce -souhait d'avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail -des champs, tous les malins qui se fichent des paysans. - - - - -XXVII - - -Je n'étais pas le seul, d'ailleurs, à servir de cible aux risées du -maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait -pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud -incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande -bouche édentée qui s'ouvrait à tout propos pour un gros rire bruyant, et -avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d'un oeil quand on lui -parlait. De plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le coup» avec -une facilité étonnante. Enfin il avait encore cette particularité -d'aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un -autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une -énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se -régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d'heure, le bourgeois -le venait rejoindre. - ---As-tu bien mangé, Primaud? - ---Oh! oui, Monsieur Frédéric! - ---Mais un gros morceau reste encore sur le plat; il ne faut pas le -laisser, voyons... Tiens, je sais que tu es de force à l'engloutir. - -Et il le lui mettait sur son assiette. - ---C'est trop, Monsieur Frédéric, j'ai le ventre plein, je ne peux -plus... - ---Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est sans doute que tu as soif; -Julie, donne-lui donc un verre de vin. - -Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent, il -entrait à la maison ou venait me voir aux étables: - ---Tiennon, je viens encore de faire un bon repas. - ---Ah! tant mieux! répondais-je, c'est toujours ça d'attrapé... Je parie -que vous avez mangé du lard à volonté? - ---Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu -et qu'il m'en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous -comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a fait donner du -vin... - -Il faisait grand cas de cette attention délicate--sans l'idée jamais de -voir là quelque chose de blessant pour sa dignité d'homme. Peut-être -même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que -laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du -lard. Il rentrait chez lui enchanté. - - * * * * * - -Nous l'étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute, -Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui -tous renseignements sur les gens de ses domaines et sur les habitants de -la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet s'était fait nommer -empereur, deux hommes de Franchesse, classés comme «rouges», avaient été -expédiés à Cayenne sur l'initiative de notre maître, disait-on,--et à la -suite des bavardages inconscients du _mangeux_ de lard. Vraiment, le -bourgeois ne me semblait pas excusable d'employer de tels moyens pour se -renseigner, et d'user de son influence ensuite pour faire du mal aux -gens de son pays! - -Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je ne lui dis plus que -ce qu'il n'y avait nulle raison de tenir caché. - - * * * * * - -A cette époque déjà, on appelait Primaud «le _mangeux_ de lard». Il est -mort depuis longtemps; mais l'épithète lui a survécu, est devenue -légendaire. Si bien qu'à Franchesse, on dit encore à présent de -quelqu'un qui raffole du lard: «C'est un vrai Primaud!» - - - - -XXVIII - - -Je trouvais du charme à ma vie fatigante et laborieuse. Chef de ferme, -je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais -j'étais fier de m'asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche -dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque -repas; et fier aussi d'avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, -la place d'honneur! - -En été, présent dès le petit jour au travail, j'avais auparavant -distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons; -j'étais passé voir les boeufs au pâturage. - -Je prenais la tête de l'équipe et puis dire, sans me vanter, que les -autres n'avaient pas à s'amuser pour me suivre. - -Mon premier valet, un garçon de vingt ans passé nommé Auguste,--nous -disions Guste,--robuste, courageux, besognait aussi dur que moi. Le -second était un gamin d'une quinzaine d'années, mi-pâtre, -mi-travailleur. J'engageais en plus un journalier pour les foins et -moissons. Ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà -âgé, ayant l'expérience de l'ouvrage, mais très bavard et un peu -_tason_,--c'est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des -histoires à raconter et je crus m'apercevoir que, sous couleur de nous -intéresser, il cherchait à faire ralentir l'allure de la besogne, pour -prendre un peu de bon temps. - -Un jour, d'accord avec le Guste, je résolus d'aller plus vite encore que -de coutume, de façon à ce qu'il n'ait pas le loisir de parler. Quand -nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon dut avoir le -grand désir d'une trêve. - ---Si nous allions de ce train-là jusqu'à midi, fit-il, nous en -abatterions un sacré morceau! - ---Si le maître veut, nous allons essayer, dit le Guste. - -Et Forichon de reprendre: - ---Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça -trois jours de suite. Le grand Pierre allait en tête; il aiguise bien, -l'animal, et dame, il filait... Son beau-frère n'arrivait plus à le -suivre. Le grand s'étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se -fâcher,--prêts à se battre même. D'ailleurs ils s'en voulaient déjà -depuis longtemps. Moi, j'étais bien au courant des dessous de -l'affaire... - -Il croyait que pour en savoir davantage, j'allais m'appuyer un peu sur -le manche de mon «dard». Mais, sans lui prêter attention, je continuai à -faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et -moi, il se trouva un peu en retard. - ---Sacrée misère! fit-il, j'ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon -taillant. J'ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement -qu'on était obligé de battre les _dailles_ au premier déjeuner... - -Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l'écoutions plus, que -nous étions déjà loin. D'un andain à l'autre, son retard s'accusa. Il y -avait un passage d'herbe dure, où l'obligation d'aiguiser souvent -forçait à ralentir. Alors Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait -juste à la partie défavorable quand nous retrouvions, nous, l'herbe -tendre; nous filions vite pendant qu'il s'escrimait, impuissant à -conserver son gain de distance. - -La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans -préalablement s'être remis à niveau. Lorsqu'il nous rejoignit haletant, -ruisselant, la chemise détrempée, nous nous levions pour repartir. Alors -dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre -son andain en même temps que nous. Nous dûmes l'attendre pour qu'il -consentît à manger--bien que le Guste eût méchamment souhaité le -contraire... - -Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de -sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant -allusion à l'incident: - ---Ma _daille_ n'est pas de ces meilleures; si j'avais eu celle que j'ai -cassée il y a deux ans, vous ne m'auriez pas laissé, bien sûr! - - * * * * * - -Mais les choses n'allaient pas toujours de cette façon. Souventes fois, -je les sentais tous alliés, le Guste, Forichon, le gamin, la servante; -leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l'hostilité: j'étais -le maître ennemi... Les jours de grande chaleur surtout, après le repas -de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu -faire la sieste. J'étais exténué, accablé autant qu'eux; moi aussi, -j'aurais aimé me reposer! Mais je réagissais violemment et cherchais des -mots pour les entraîner: - ---Hardi! les gas! dépêchons-nous d'aller charger; le temps est à -l'orage; notre foin va mouiller... - -Ou bien je les prenais par l'amour-propre: - ---Nous allons pourtant finir les derniers. Ceux de Baluftière, ceux de -Praulière sont plus avancés que nous, et pour arriver en même temps que -ceux du Plat-Mizot, nous avons besoin d'en mettre... - -Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager de gros -blasphèmes: - ---Bon Dieu de bon Dieu! ce n'est quand même pas faisable de travailler -par des chaleurs pareilles; il n'y a pas d'animaux qui résisteraient... - -Forichon disait: - ---Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c'est pire -que là! - -Reprise l'oeuvre, je m'efforçais de les remonter en leur racontant -quelques bêtises,--des histoires salées dont rougissait la servante. Eux -de rire et d'en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le -travail se faisait... Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, -c'est encore le meilleur moyen d'obtenir beaucoup des autres. - -Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de foin ou de moisson, -par les après-midi torrides, d'apercevoir M. Frédéric et ses amis -installés dans un bosquet du parc, autour d'une petite table garnie de -boissons fraîches. - ---Ce qu'ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste -qui, en dehors de leur présence immédiate, n'avait nul respect. - -Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses que méprisait -mon silence. Même je m'efforçais de les calmer quand ils allaient trop -loin. Le pauvre _laboureux_, placé entre l'enclume et le marteau, doit -savoir être diplomate à l'occasion! - - * * * * * - -Se démener sans trêve de l'aube au soir, se hâter de finir un travail -pour en recommencer bien vite un autre qui est en retard, dormir cinq ou -six heures seulement d'un sommeil léger coupé d'inquiétudes, c'est un -régime qui n'engraisse pas, mais d'où l'ennui est banni. Ce régime était -le mien six mois chaque année. Car, après la rentrée des récoltes, -venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de -presse aussi--et, jusqu'aux environs de la Saint-Martin, je continuais à -me lever dès quatre heures. - -Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du -domaine sur la partie montante du vallon; dans nos champs en côte -l'argile rouge dominait, mêlé de pierres. Nos pauvres boeufs se levaient -bien à regret quand nous les allions quérir dans le Grand Pré, leur -pâture habituelle en septembre. Nous les trouvions presque toujours -couchés sous le même vieux chêne à la ramure étendue,--masses blanches -dans la grisaille de la petite aurore,--et il fallait leur donner de -grands coups d'aiguillon pour les mettre en mouvement. - ---Allez, allez, rossards! - -Ça les peinait beaucoup... Le pâturage possédait une bonne source, -l'ombre des bouchures était épaisse et fraîche--et l'herbe si tendre! Il -m'en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug, -les obliger à tirer, à plein effort, la charrue dans les guérets -montueux. J'éprouvais parfois le besoin de m'en excuser: - ---C'est embêtant bien sûr, mais puisqu'il le faut... Moi aussi, mes -vieux, je préférerais me reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc -de bon coeur! - - * * * * * - -Ils avaient, comme leur maître, du bon temps pendant les mois d'hiver. -Novembre venu, je ne me levais qu'à cinq heures; je me couchais à huit. - -Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. -A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il -convenait de le ménager, le fourrage, sans réduire trop la ration des -bêtes à l'engrais, des vaches fraîches vêlières, des génisses à vendre -au printemps, des boeufs de travail... Je me chargeais seul de la -distribution à toutes les bêtes et toisais souvent mon fenil, prenant -des points de repère, sacrifiant telle partie jusqu'à telle fin de mois. -Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une -bonne dose de paille, et encore je tremblais tout l'hiver, voyant comme -ça diminuait vite, de la crainte d'être à la misère en fin de saison... -C'est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage -pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l'année est bien compromis! - -Les jours de sortie, je m'abstenais le plus possible d'aller à -l'auberge, sachant qu'on court grand risque de se mettre en retard -lorsqu'on est pris à causer avec les autres. Et les souvenirs souvent -évoqués des faiblesses de mon père, de cette rixe de Saint-Menoux qui -m'avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte -salutaire. - -Ma seule passion était la prise. Il me fallait déjà, lors de notre -installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j'en -vins progressivement à monter jusqu'à dix sous. En labourant, quand -j'arrivais au bout d'une raie, le temps d'examiner le sillon nouveau -afin d'en voir les courbes, machinalement, je tirais ma tabatière;--en -fauchant, après chaque andain, crac, une prise;--en sarclant, quand je -m'arrêtais un instant pour souffler, ma main se glissait à la recherche -de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. -Longs et tristes jours que ceux où la provision s'épuisait! Il me -prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais -pas une bonne place... - -Mais la satisfaction intime liée à mon oeuvre était à coup sûr le -meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler les prés -reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance -des céréales, des pommes de terre; juger que les cochons profitaient, -que les moutons prenaient de l'embonpoint, que les vaches avaient de -bons veaux; voir les génisses se développer normalement, devenir belles; -conserver les boeufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir -bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d'eux -quand j'allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois -pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: -mon bonheur était là! Il ne faut pas croire que je visais uniquement le -résultat pratique, le bénéfice légitime qui m'en devait revenir: non! Il -y avait dans l'affaire une part d'orgueil désintéressé. - -Quand ceux de Baluftière, de Praulière ou du Plat-Mizot venaient veiller -chez nous, la visite aux étables s'imposait et je jouissais de me sentir -jalousé à cause du bon état de mon cheptel. - -De même aux foires, si des étrangers, remarquant mes bêtes parmi celles -des six domaines, m'en faisaient compliment. Je répondais aux éloges -avec une fausse modestie, de façon à me faire valoir davantage: - ---Ce n'est pas qu'ils ont eu trop de repos, mes pauvres boeufs; jusqu'à -la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est -difficile d'en faire moins: deux sacs de farine d'orge et trois cents -livres de tourteaux. - ---Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien! faisaient -les autres, incrédules. De fait, souvent, je mentais un peu... - - * * * * * - -Ainsi s'affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m'avait -rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en -présence de deux ou trois gros bonnets: - ---Le meilleur de mes _laboureux_, c'est Tiennon, de la Creuserie; il -fait bien valoir et, pour les bêtes, c'est un soigneur comme il y en a -peu... - -Hommage dont je n'étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au -cours des pansages surtout, faisait se précipiter sous ma blouse -graisseuse le tic-tac ému de mon coeur. L'impression des généraux qu'on -encense après une guerre heureuse n'est sans doute pas très différente. -Et ma satisfaction, après tout, n'était-elle pas aussi légitime que la -leur et moins propre à inspirer du remords ensuite--qui avait sa source -dans mon seul effort et non dans un sacrifice de vies humaines? - - * * * * * - -D'autres fois, durant les séances de travail aux champs, aux saisons -intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise, -caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de -lointain, des arômes d'infini, des souffles sains dispensateurs de -robustesse, je ressentais ce même sentiment d'orgueil satisfait -confinant au plein bonheur. Ce m'était une jouissance de vivre en -contact avec le sol, avec l'air et le vent; je plaignais les -boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs -d'une même pièce, et les ouvriers d'industrie emprisonnés dans des -ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la -terre. J'oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de -mon royaume et je trouvais la vie belle. - - - - -XXIX - - -Victoire souffrait souvent de l'estomac et aussi de névralgies très -douloureuses qui l'obligeaient à garder plusieurs jours de suite un -mouchoir en bandeau autour de la tête,--sous lequel s'amenuisait encore -son pauvre visage tiré, minci, vieilli, aux yeux toujours cernés. Cela -n'était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile. -Elle vivait dans un état d'agacement perpétuel, broyant du noir, -s'exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur -les ennuis en perspective. - ---Il va falloir du pain jeudi; le même jour nous aurons à battre le -beurre et à plumer les oies; jamais nous n'en pourrons voir le bout! - -Ou bien: - ---Il devient indispensable de faire la lessive; nous n'avons plus de -linge. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c'est -ennuyeux! - -Elle se lamentait de même si l'un des enfants souffrait, si les récoltes -s'annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin -manquait de légumes et si les vaches diminuaient de lait. Aux repas, -elle ne se mettait jamais à table--s'occupant à cuisiner, à surveiller, -à servir les petits. - ---Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je -parfois. - ---Oh! pour ce qu'il me faut! - -Elle se contentait d'avaler en circulant un peu de soupe claire. Par -comparaison j'avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où -«ça la tenait dans l'estomac», elle _levait les gognes_[5] tout à fait, -disant n'avoir envie de rien. Je l'engageais à se préparer un peu de -soupe meilleure, ou bien un oeuf à la coque. Mais elle prélevait -seulement une tasse de bouillon dans la soupière commune. - - [5] Expression bourbonnaise s'appliquant aux personnes tristes, - dégoûtées, malades. - -Encore que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, le -rôle de Victoire restait très chargé. Les enfants, la basse-cour, les -repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la -préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi fatiguer une -plus robuste qu'elle. Intelligente, elle savait tirer le meilleur parti -de toutes ses denrées vendues au marché de Bourbon chaque samedi. -Économe, elle rabrouait souvent la servante coupable de ménager trop peu -le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes la pauvre fille -n'avait pas toutes ses aises. - -Il arriva même que notre maison fût un peu décriée... On se plaignait de -mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée. -Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se -louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au prix fort. - -Les petits avaient rarement à souffrir de la mauvaise humeur de leur -mère. Parfois insupportables, ils achevaient, aux mauvais jours, de lui -casser la tête, mais elle ne les battait jamais. - -Pour mon compte, je n'avais guère le loisir de m'occuper d'eux; c'est à -peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter -sur mes genoux; mais je m'abstins toujours de les brutaliser. S'ils ne -furent pas, en raison de notre vie laborieuse, caressés, cajolés, -mignotés comme d'aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochés... Et je -crois qu'ils nous aimaient vraiment... - - * * * * * - -Quand quelques-uns de nos parents venaient nous faire visite, Victoire -s'efforçait à l'amabilité. En dehors de la fête patronale, le fait se -produisait assez peu,--car on ne considérait pas comme étranger le père -Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes -apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé; un -papier officiel venait de lui apprendre la mort de son fils, le soldat -d'Afrique, qu'une mauvaise fièvre avait tué, quelques mois avant -l'expiration de son deuxième congé,--c'est-à-dire de sa rentrée en -France avec une place. - -Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle -nous prier à leurs noces. On faisait à chaque fois, selon l'usage, -quelques préparatifs pour les recevoir. - -Au jour du mariage je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux. -Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il -m'arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de -chanter, de danser comme les jeunes! - - * * * * * - -Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire -un tour au pays après dix ans d'absence. Ils se présentèrent chez nous, -un soir, à l'improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. -J'eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau -qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses -beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d'autrefois. Leur -petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il n'eût -demandé qu'à prendre contact avec notre Jean, notre Charles et notre -Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers, -demeurèrent à l'écart, sournois et taciturnes. - -Je passai une bonne soirée à causer, à _jarjoter_ comme on dit, avec ma -soeur et mon beau-frère. On les retint à coucher, mais ils partirent -dans la journée du lendemain. N'ayant qu'un congé de quinze jours, et -tenant à voir les deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans -chaque maison. - -Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait épousé la -soeur aînée de Victoire. C'était un homme entre deux âges, assez -corpulent, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la voix rauque, -la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par -l'alcool,--et l'idée de la mort le hantait souvent. - ---Dans notre métier, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui -vivent jusqu'à cinquante. Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit -par la racine! - -Mais il tenait à jouir de son reste,--exigeant une bonne cuisine, de la -viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l'empêchait pas de dépenser -beaucoup hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la chopine ou -l'apéritif le soir--sans parler de grosses «bombes» les jours de paie, -les jours de fête. Aussi les ressources n'abondaient-elles jamais. Il y -avait des périodes où le boulanger, le boucher, l'épicier ne voulaient -plus rien donner à crédit; alors, il entrait dans des colères -épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus -vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l'âge, avait -une expression craintive et résignée qui faisait peine. Les enfants: de -petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux. - -Ma bourgeoise, à qui sa soeur avait fait souvent des confidences, -n'ignorait rien des dessous du ménage; elle mettait cependant les petits -plats dans les grands, se donnait tout le mal possible pour satisfaire -son beau-frère. Nous ne sympathisions guère. Il affectait de mépriser la -culture. J'ignorais tout des choses de son métier, et ses blagues à -l'emporte-pièce me déroutaient... D'où une gêne pesante--et mon grand -contentement de le voir s'en aller. - -Les jours suivants, la patronne se montrait plus grincheuse encore que -de coutume,--en rançon de ses efforts antérieurs d'amabilité. Nous -gagnions tous à ce que les visites soient rares. - - - - -XXX - - -C'est bon pour les riches, c'est bon pour ceux qui ont du temps à -perdre, de songer aux intrigues amoureuses. Avec une vie remplie comme -l'était la mienne le diable ne peut guère tenter! - -La chose arriva cependant la cinquième année de mon séjour à la -Creuserie,--tout à fait par hasard il est vrai. - -Ma femme, en raison de son état maladif, était bien détachée des -plaisirs d'amour. Je n'osais m'approcher d'elle, certain d'être mal -reçu. Et cela contribuait encore à refroidir nos relations. Néanmoins, -je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs. - -A la maison même, j'aurais pu sans doute trouver l'occasion avec nos -servantes, dont quelques-unes n'eussent pas été, je pense, aussi -farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais dans ces -conditions, l'histoire finit toujours par être découverte; il en résulte -des brouilles difficiles à raccommoder et c'est d'un exemple déplorable -pour les enfants. - - * * * * * - -Donc vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je -profitai de la période d'accalmie, entre foins et moisson, pour herser -nos guérets. J'étais, ce matin-là, dans un champ assez éloigné de chez -nous, à droite du chemin de Bourbon à Franchesse, à proximité de la -petite locature des Fouinats. - -Victoire m'ayant envoyé à déjeuner par la servante, j'arrêtai mes boeufs -à l'ombre d'un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j'apercevais -les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des -plantes vertes. Le locataire travaillait toujours au loin dans les -fermes; sa femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée -quelquefois; ils n'avaient pas d'enfants. - -Or, le soleil était chaud et la soupe un peu salée... Après avoir mangé, -la soif me prit et l'idée me vint, tout naturellement, d'aller demander -à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l'avoir entendu -appeler ses poules. Mes boeufs ruminaient tranquilles; je décrochai, par -mesure de prudence, la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai -vers la maison. - -La Marianne, vêtue seulement d'un jupon court et d'une chemise, -procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses -cheveux défaits, dans lesquels se jouait un rayon de soleil; ils me -semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d'une auréole, comme on -en voit aux saintes des images ou des vitraux. Sa figure, quoique brunie -par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et -pleines, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, -au-dessus de l'échancrure de la chemise. - -Je sentis dès l'abord courir une petite fièvre dans mon organisme. - ---Bonjour, Marianne; je vous dérange? fis-je en entrant. - -Elle tourna à demi la tête: - ---Ah, c'est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue... - ---Vous êtes chez vous: c'est bien le moins que vous ayez la liberté de -vous mettre à l'aise... Je venais vous demander à boire. - ---C'est bien facile. - -Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur -le dressoir un grand pichet de terre jaune qu'elle remplit au seau, -derrière la porte, et me le tendit. Je la dissuadai d'aller chercher un -verre, et bus à la régalade presque toute l'eau du pichet. - ---Vous aviez donc bien soif? dit la Marianne en souriant dans sa toison -défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez -vous. - ---C'est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez bien que le -changement... - -Elle comprit l'allusion: ses joues se colorèrent et son sourire se fit -moqueur. - ---Ça dépend... Il y a des choses qui ont toujours le même goût! -fit-elle. - ---Vous le savez par expérience? demandai-je malicieusement. - -Et comme elle ne s'éloignait pas, je plongeai l'une de mes mains dans le -flot d'or de ses cheveux dénoués, alors que l'autre allait se perdre -dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs! - -La Marianne n'eut aucune révolte; il me sembla même qu'elle provoquait -mes caresses. Et nous allâmes jusqu'au bout de la faute... - -Je sortis plutôt troublé, m'attendant presque au reproche ironique de la -nature entière. Mais le soleil brillait comme avant; mon guéret avait la -même teinte rougeâtre d'argile lavé; les cailles chantaient de même dans -les blés jaunissants; les hirondelles et les bergeronnettes voletaient -autour de moi comme si rien d'anormal ne s'était passé... Et rentrant à -la ferme, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les -façons d'être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des -domestiques,--non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans -l'après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l'acte -irrémédiable. - - * * * * * - -Mes relations avec cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois, -plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le -souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il -fallait donc que j'aie des motifs pour aller seul du côté des Fouinats, -soit à l'occasion d'un travail, soit pour visiter les bêtes au pâturage. -Il y avait des périodes où, les bons prétextes difficiles à trouver, je -restais plusieurs semaines sans la voir. - -Hélas! on a beau être prudent: à la campagne il faut peu de chose pour -provoquer des clabauderies... La Marianne ne me demandait jamais -d'argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement je lui -permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d'alentour, d'y -prendre de l'herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux -volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux -emblavures. Les domestiques, les voisins s'intriguèrent de cette -tolérance. Je dus être guetté; on s'aperçut que je faisais des haltes à -la maison;--et de jaser... - -M. Parent, l'année suivante, donna congé aux gens de la locature qui -s'en allèrent du côté de Limoise. Ainsi finirent nos amours--dont -Victoire ne sut jamais rien, j'imagine. - -Son père, par contre, m'avait fait un jour, confidentiellement, des -remontrances assez sévères, accueillies en toute humilité... - - - - -XXXI - - -Quelques-uns des progrès du siècle arrivaient jusqu'à nous, malgré que, -chacun dans leur sphère d'action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, -fissent tout leur possible pour se mettre en travers. - -Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg, les plus -huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi -quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout -les petits des métayers du maire. - -J'aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour être à même -ensuite de tenir nos comptes. M. Gorlier étant conseiller municipal et -ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu'il félicitait -le petit Jean sur sa bonne mine: - ---Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d'école. - -Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer -et répondit: - ---L'école! l'école!... Et pourquoi faire, sacre-bleu? Tu n'y es pas -allé, toi, à l'école; ça ne t'empêche pas de manger du pain! Mets donc -ton gamin de bonne heure au travail; il s'en portera mieux et toi aussi. - ---Pourtant, Monsieur Frédéric, ça lui rendrait service de savoir un peu -lire, écrire et compter. Pour qu'il soit moins bête que moi, je -tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant -l'hiver... - ---Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et -compter? L'instruction, c'est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. -Mais toi tu passes bien tes journées sans lire, n'est-ce pas? Tes -enfants feront de même, voilà tout... D'ailleurs, une année d'école -coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu -ne pourras guère te dispenser d'y envoyer les autres; il t'en faudra de -l'argent! - ---Monsieur Frédéric, vous pourriez peut-être m'obtenir une place -gratuite... - ---Une place gratuite! Le nombre en est très limité des places gratuites; -il y a toujours dix demandes pour chacune. N'y compte pas, Chose, n'y -compte pas... Et je te répète qu'il vaut mieux mettre ton gas à garder -les cochons que de l'envoyer à l'école. - -Le bourgeois bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient -de l'impatience. Comprenant qu'il avait des griefs contre l'instruction, -craignant de le mécontenter en insistant, je m'en tins à cette unique -tentative. Et mes enfants n'allèrent pas en classe. - -Pour la culture, je n'étais pas de ceux qui aiment à se lancer dans les -nouveautés, dans les frais, sans savoir ce que seront les résultats. -Mais pourquoi faire grise mine à ce que l'expérience démontre -avantageux? Dès mon entrée à la Creuserie, je m'étais muni de deux -bonnes charrues qui faisaient plus vite que l'araire du bien meilleur -travail et d'une herse aux dents de fer. J'aurais voulu décider le -régisseur à adopter la chaux, mais il reculait devant la dépense, à vrai -dire assez considérable. Sa grande préoccupation était de pouvoir verser -au propriétaire une somme au moins équivalente à celle de l'année -d'avant. C'est que M. Gorlier, quand il y avait baisse, savait fort bien -dire avec une moue de dépit: - ---Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer -l'impôt!... - -Et, un jour que le sous-ordre trembleur osait aborder cette question de -la chaux: - ---Si j'avais voulu m'occuper moi-même de mes biens, il est clair que je -ne vous aurais pas pris comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des -domaines tout ce qu'ils peuvent donner, de façon à ce que les bénéfices -aillent en augmentant. Ce n'est pas à moi à vous indiquer les moyens d'y -parvenir. - -M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à -faire de suite et le désir d'augmenter les rendements futurs. Mais la -crainte l'emportait et nous en restions là. - -Or, le propriétaire étant venu nous voir à la moisson me demanda si la -récolte s'annonçait bonne. - ---Ni bonne, ni mauvaise, Monsieur Frédéric, répondis-je; elle serait -certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux. - ---Ça donne de bons résultats, cette chaux? questionna-t-il d'un air -indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la -tête d'un gros chardon. - ---Oh! oui, Monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la -première année; les récoltes d'avoine et de trèfle qui viennent après le -blé sont bien meilleures,--et cela est bénéfice clair. Les avantages -ensuite continuent à se faire sentir assez longtemps. - -Il partit sans un mot; il s'en alla chez Primaud de Baluftière, chez -Moulin du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines. -L'unanimité des avis entraîna son adhésion--et des ordres en -conséquence. - -Trois jours après, M. Parent nous annonça qu'il s'entendait avec des -charretiers pour faire amener de la chaux dans nos guérets. - - * * * * * - -Par économie aussi, Victoire était opposée à toute réforme dans les -choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins -du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d'avec la -farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration, et il y en -avait même qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient du vrai -pain de bourgeois! De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu -d'ironie, prévoyant qu'ils couraient aux abîmes. - -Sans me risquer ainsi, tout en continuant à mettre dans chaque sac deux -mesures de froment et trois de seigle, j'aurais désiré faire sortir le -son. A chaque fois que j'envoyais du grain moudre, je reparlais de -l'affaire,--toujours désapprouvé par la bourgeoise: - ---Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n'est pas la peine -de les nourrir au pain blanc! - -En présence de ce parti pris obstiné, je m'avisai d'un stratagème. Le -meunier, de connivence avec moi, dit, en nous ramenant la provision, -qu'il en avait par mégarde retiré le son, ainsi qu'il faisait à présent, -pour presque tout le monde. Je le tançai d'un ton de mauvaise humeur, -l'invitant à faire attention à son ouvrage s'il tenait à nous conserver -comme clients. Mais nous avions de la farine pour un trimestre. Et -après, Victoire elle-même n'osa pas proposer de revenir en arrière. - -A partir de ce moment, nous eûmes toujours du bon pain,--d'autant -meilleur que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu'à -arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de -blé eut augmenté, du fait de l'adoption de la chaux. - -Beau jour vraiment que celui où je vis trôner sur la table la miche -réservée de mon enfance! Les jeunes d'aujourd'hui trouvent des fois -médiocre notre pain de bon froment pour peu qu'il soit un peu dur. Ah! -s'ils étaient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux -d'autrefois, ils apprendraient vite à l'apprécier! - - * * * * * - -Je cite comme caractéristiques ces trois faits d'entrave aux idées -nouvelles, mais il s'en produisit bien d'autres, de la part de M. -Gorlier au point de vue de l'amélioration générale, de la part de M. -Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour -celles de la cuisine. - - - - -XXXII - - -Il est des années de grand désastre qui jalonnent tristement la monotone -existence de l'homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861, pour ceux de -ma génération. Et, pour ce qui me concerne, cette année fut deux fois -maudite puisqu'il m'advint, en plus de ma part de la calamité -collective, une catastrophe particulière. - -Vers la fin du mois d'avril, deux jeunes taureaux enjugués pour la -première fois, dans une minute de malheur m'ayant renversé, me -piétinèrent. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans -compter les lésions et meurtrissures. - -Le docteur Fauconnet, qui me vint raccommoder, me banda la jambe avec -des _copes_ de bois, des bandes de toile et me condamna à l'immobilité -pendant quarante jours. - -Ce fut atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade; -j'étais moulu, brisé, car la fièvre s'en mêla les deux premières -semaines au point qu'on put craindre des complications internes. Tous -les bruits ménagers, le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis, -le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes, les conversations -même m'étaient insupportables. Aux mauvais jours, Victoire s'énervait, -pleurait. Le médecin, qu'elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne -venait qu'à son heure,--tard dans l'après-midi ou le lendemain. - -A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant -que d'être secouru. Et ce n'est pas l'un des moindres inconvénients de -la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout. - -D'autant moins exact, le docteur Fauconnet, que, féru de politique, il -passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait -une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de -Badinguet. C'est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon; les -soirs de beuverie, il s'en trouvait toujours quelques-uns pour aller -crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Et cela -consternait son vieux père retiré dans son château d'Agonges. - -Quand je fus plus tranquille et en état de causer, M. Fauconnet -m'entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l'impôt sur le -capital, la suppression des armées permanentes, l'instruction gratuite. -Il me parlait de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes -du coup d'État de 51. Puis, de larder d'épigrammes le maire et les -adjoints de Bourbon. Tous les maires sans doute font des bêtises, -pratiquent plus ou moins le favoritisme--et il n'est pas difficile à -quelqu'un d'un peu calé de leur faire de l'opposition. Mais bien que le -docteur eût l'air de parler raison, je ne savais trop s'il convenait de -le prendre au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même -en bourgeois... Certes, il eût plus fait pour le peuple en allant voir -ses malades régulièrement et en leur comptant ses visites moins cher -qu'en pérorant chaque jour au café! - -En tout cas, j'avais pour mon compte d'autres sujets d'intérêt que les -discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au début des grands -travaux, obligé de laisser tout diriger par les domestiques! Notre petit -Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore jouer au patron. J'étais -toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l'on -faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que -s'atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j'eus beau rager, -m'énerver, il me fallut bien attendre. - -Quelle joie presque enfantine à l'heure où, mon pansement défait, je pus -me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n'étais -pas du tout boiteux. De jour en jour, m'aidant d'une grosse canne de -chêne, je m'éloignai davantage de la maison et fus heureux, visitant nos -champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais: - ---Mon accident nous a coûté cher; mais, grâce à Dieu, l'année s'annonce -bonne; nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise -passe. - -Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, nous vint ravager de -façon atroce! On eut au plein de ce jour d'été une soudaine impression -de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les éclairs sans fin -zébraient tous les points de l'horizon, et, après chaque zig-zag de feu, -tonnait la foudre en crescendo. - -Et les grêlons de tomber, gros comme des oeufs de perdrix, puis comme -des oeufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis -la mitraille dégénéra en averse; notre maison fut inondée. Par toutes -les grandes pluies il entrait de l'eau sous la porte. Mais cette fois -elle dégoulinait du grenier par les interstices des planches; elle -tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l'armoire; elle -ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la -chambre, les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes -interrompirent leurs lamentations pour mettre des draps sur les -meubles--bien tard! - -Quelle triste promenade, quand on put s'aventurer dehors! Autour des -bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s'amoncelaient au long -des murs. Du côté de l'ouest surtout, de grandes brèches dans la toiture -laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient -brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l'effeuillement -prématuré des haies et des arbres. Les pétales d'églantine, les grappes -d'acacia s'amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et -menues branches. On trouvait en grand nombre des petits cadavres -d'oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n'avaient plus d'épis; -leurs tiges plus ou moins brisées s'inclinaient en des attitudes de -souffrance. Les foins englués de boue, aplatis comme avec des maillets, -étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur uniforme masse -vaseuse. Les trèfles, les pommes de terre montraient l'envers de leurs -feuilles criblées. Les légumes du jardin n'existaient plus... - -Le vallon entier avait pareillement souffert. - -Il n'y eut guère que les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette -catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, -pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries -épuisèrent d'un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n'étant -pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d'un propriétaire -dut avoir recours à l'ardoise. C'est ainsi que l'on voit encore, par-ci -par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l'autre côté -d'ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs -de la grande grêle de 61. - -Pour recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient -lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu'à l'ordinaire. Le -foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain -qu'on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire -de la mauvaise farine à cochons. - -Il fallut acheter du grain pour semer, du grain pour vivre, du fourrage -et de la paille. Mes quatre sous d'économie sautèrent cette année-là; je -fus même obligé de quémander une avance d'argent au régisseur pour payer -mes domestiques. - - - - -XXXIII - - -En raison du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa -tout l'automne et une partie de l'hiver à Franchesse. Il était d'une -humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la -peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur -blanc sale sur le cramoisi du visage. - -Il partit néanmoins courant janvier vers les pays de soleil. Et il y -mourut subitement d'une attaque d'apoplexie quinze jours après... On -prétendit que Mlle Julie s'était appropriée le magot du défunt. En tout -cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne -revint jamais plus. - - * * * * * - -La propriété échut à un neveu,--un certain M. Lavallée, officier -d'infanterie dans une ville du Nord qui, à la suite de cette aubaine, -donna sa démission pour venir au cours de l'été s'installer à la Buffère -avec sa famille. - -Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le -régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que -la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si -bien cirée qu'on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du -Plat-Mizot, fut près de s'étaler. Cela nous mit en joie,--seulement nous -n'osions éclater, de peur d'être inconvenants... Nous nous tenions -debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes réunies dans -ce salon. Il y avait des fauteuils et canapés garnis d'une étoffe crème -à fleurs bleues, avec franges. Le tapis recouvrant une petite table, -devant la cheminée, s'appareillait aux fauteuils et je vis, après un -moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues -semblables. Sur la cheminée en marbre rose une belle pendule jaune sous -globe et des flambeaux à six branches garnis de bougies roses se -répétaient, se prolongeaient à l'infini dans une grande glace à -l'encadrement voilé de gaze. De chaque côté, en des jardinières -s'adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles -vertes, semblables à celles qui croissaient aux abords de la source de -mon Grand Pré. Dans l'un des angles, sur une étagère en joli bois -découpé, s'accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes, -petits vases et photographies. L'unique meuble, en plus de la table, -était une sorte de gros coffre en bois rouge tirant sur le noir dont je -ne devinais pas l'usage:--un piano, me dit tout bas M. Parent. Cette -belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; aucun -objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au -béton dégradé, à notre chambre avec ses moisissures et ses trous, me -demandant s'il était juste que les uns soient si bien et les autres si -mal! - -Parut enfin M. Lavallée, quadragénaire plutôt petit, blond, mince et -très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs -bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la -porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent et Primaud, le -_mangeux_ de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s'assit en -face de nous, et après un temps d'observation, nous posa différentes -questions sur nos familles, nos terres, notre manière d'exploiter. Il se -dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu'il comptait sur -nous tous pour entrer dans ses vues. - ---Il faut que, dans quelques années, nous puissions briller dans les -concours! fit-il en terminant. - -M. Parent, très ému, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux, -approuvait en bredouillant. - -Le maître dut juger qu'il n'était pas homme à révolutionner la culture, -car il lui donna congé quelques jours après. - - * * * * * - -Le successeur, un jeune homme à figure fermée qui s'appelait M. Sébert, -avait fait des études dans une grande école d'agriculture. Il prit ses -fonctions à la Saint-Martin, à l'époque même où le propriétaire quittait -le château pour aller passer l'hiver à Paris. Après examen de mon -cheptel, il déclara du premier coup qu'il faudrait tout changer. - ---Soignez vos boeufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches -dès qu'elles auront leurs veaux; nous vendrons de même les génisses, les -moutons, les cochons--et nous achèterons d'autres bêtes, des bêtes de -race et sélectionnées... - -Dans les six domaines il dit la même chose. Nous eussions compris qu'il -sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu'il -voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais. - -Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les -routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous -allions jusqu'à Cérilly, jusqu'au Montet--à des vingt ou trente -kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses. Et le -travail des champs ne se faisait pas pendant qu'on voyageait ainsi! - -Cependant M. Sébert, quand il s'agissait d'acheter, ne taquinait guère: - ---Voici une bête convenable, disait-il, je veux l'avoir; les bonnes -bêtes ne sont jamais trop chères. - -Furieux contre cet original qui nous ruinait, nous disions entre -métayers: - ---Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l'argent -des autres! - -En avril, quand le propriétaire revint, tous les cheptels étaient -changés et n'en valaient pas mieux. - -A sa première visite M. Lavallée me demanda: - ---Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin? - ---Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter, -ça ne peut pas gagner. - ---Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels avec compétence. D'ici -deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix. - -Dans le temps que le propriétaire resta à la Buffère, M. Sébert se borna -à nous faire vendre les bêtes qui présentaient quelques défectuosités. -Mais après son départ recommença l'histoire de l'année précédente. Il -fallut de nouveau tout changer... - -Au printemps suivant, devant l'unanimité de nos plaintes, le bourgeois -comprit enfin que son régisseur l'avait roulé--qui, de par les -stipulations de leur contrat, devait toucher cinq pour cent sur les -ventes et autant sur les achats, en plus de son traitement fixe. Cette -clause expliquait son intérêt à vendre et acheter sans relâche. M. -Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing -portant engagement pour six années, il demanda une indemnité de trente -mille francs, pour transiger ensuite à vingt mille. Le malin avait -certainement économisé au cours de ses deux années de gérance une somme -au moins égale, sinon supérieure... - -Il s'en fut en Algérie, devint là-bas un gros propriétaire sans doute -très respecté,--comme doit l'être en tous pays le possesseur d'une -fortune honnêtement acquise! - -Cette expérience coûteuse eut l'avantage de dégoûter le maître de ses -projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le -Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui certifiâmes -d'ailleurs que les récompenses n'allaient pas toujours aux vrais -méritants et que, pour les lauréats même, le résultat se soldait en -tracas et en perte... Dès lors, M. Lavallée n'eut en vue que de tirer de -ses biens le plus d'argent possible. Il en garda personnellement la -direction et s'attacha, au titre de simple garde particulier chargé des -comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et -écrire. Nous eûmes, nous les métayers, une liberté plus grande, et les -choses n'en allèrent que mieux. - - - - -XXXIV - - -Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez -nous avec leur père, ou bien avec quelqu'un des domestiques. Ludovic -était de l'âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, -je fus étonné d'entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le -cocher employer vis-à-vis ces gamins les termes «Monsieur» et -«Mademoiselle». Je m'informai auprès du cocher qui m'assura ne pouvoir -se dispenser de leur parler ainsi--ajoutant au surplus qu'il en allait -de même à l'égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore au -berceau. Je racontai cela chez nous, disant qu'on devrait s'en souvenir -le cas échéant. Un bel éclat de rire accueillit la nouvelle: - ---A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle» c'est trop fort! -fit la servante. - -Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la -«Demoiselle». Accompagnant leur père, ils se tenaient à peu près -tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient déjà le diable à -quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu'ils eurent pris l'habitude de -venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout, -décrochaient avec des bâtons les paniers pendus aux solives, montaient -avec leurs souliers boueux sur les bancs, même sur la table cirée. -Dehors, ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur -mère, poursuivaient les canards jusqu'à les exténuer. Ils ouvrirent une -fois les cabanes à lapins, dont cinq ou six pensionnaires prirent la -clef des champs. Une autre fois, ils firent s'éparpiller les moutons -qu'on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers -des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des -prunes encore vertes, des poires inutilisables. La fillette en -particulier paraissait d'autant plus heureuse qu'elle nous voyait plus -consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation: - ---Mais voyons, Mam'selle Mathilde, vous faites du mal; ce n'est pas -gentil... - -Elle souriait malicieusement: - ---Ça m'amuse, moi, là... - -Et continuait de plus belle. - -Tout de suite ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit -Charles. - -Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des -camarades auxquels il fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui -semblait une corvée bien plus qu'un plaisir. - -N'eussent-ils pas voulu, d'ailleurs, le traiter en esclave au gré de -leur fantaisie? - -Ils l'emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait -de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser -l'un après l'autre, plus ou moins vite selon leur caprice, et aussi -longtemps qu'ils en eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son -tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, -riant bien fort de son effroi. Il leur criait de cesser d'une voix -suppliante;--mais eux de pousser plus vite encore et plus mal. Quand il -put descendre, chancelant et tremblant,--un peu _virou_, comme on -dit,--il fut obligé de s'asseoir sur le gazon pour ne pas tomber. - ---Ah! ce qu'il est poltron tout de même! firent les petits bourgeois, -enchantés. - -Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon coeur parfois, en -offrit à Charles: - ---Prends donc, ça te remettra... - -Mais sa soeur intervint: - ---Maman a défendu qu'on lui en donne... Tu sais bien qu'il n'est pas un -petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont -nous nous servons. - -Il me passa par tout l'être un malaise, un frémissement de colère et de -révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à l'égard -de la méchante fillette, mais contre sa mère qui lui inculquait ainsi le -mépris des travailleurs. Je me pris à détester ferme cette grande molle -aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées, -au dire des domestiques, à demi couchée sur un canapé, en longues -flâneries coupées de petites séances de piano. - ---Les «instruments» te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu -crèverais de misère avec toute ta fortune,--car de quelle besogne utile -es-tu capable? - -Une autre fois, les enfants s'amusaient à l'équipage,--Charles, faisant -naturellement le cheval, attaché par le haut des bras avec de longues -ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière, -cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet. - ---Hue! Hue donc! - -Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui -ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus -trotter. - ---Hue! Hue donc! Veux-tu courir!... - -Et Mathilde, comme il ne mettait nulle hâte à obéir, le cingla d'un coup -de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer -silencieusement, pour ne pas faire d'éclat à cause de la proximité du -château. Ludovic s'approcha, remué de ses larmes: - ---Elle t'a fait mal? - ---Oui, Monsieur Ludovic. - ---Ce n'est rien: il faut tamponner ça avec de l'eau fraîche. - -Il l'entraîna jusqu'à la cuisine où la bonne, avec une serviette -mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge et brûlant de sa -joue. - -La petite regardait, sans pitié: - ---C'est bien fait! il ne voulait pas courir, le cheval. - -Il se trouva que Mme Lavallée vint à ce moment donner des ordres pour le -dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha: - ---Mathilde, c'est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta soeur -d'agir ainsi. - -Et, s'adressant ensuite à Charles: - ---Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il -ne faut pas la contrarier. - -Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, -puis les renvoya tous les trois: - ---Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre! - - * * * * * - -A la suite de cette aventure, Charles évita le plus possible ses deux -tyrans. Il s'en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur -échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré humide, il s'était -amusé à faire une _grelottière_. C'est une sorte de petit panier ovale -qu'on tresse avec des joncs et dans lequel on glisse de menus cailloux -avant de le boucher tout à fait--qui, remués, font ensuite un vague -bruit de grelots. Le frère et la soeur étant allés relancer mon gamin -jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles -refusa de lui donner,--car il lui en voulait toujours du coup de fouet. -Et comme elle insistait, cherchant à le lui enlever, il la repoussa très -en colère: - ---Tu m'embêtes, à la fin, tu ne l'auras pas... Et je ne veux plus te -dire «Mademoiselle». Tu n'es qu'une _ch'tite méchante gatte_! - -Alors elle se mit à geindre: - ---Je le dirai à maman, oui! oui! oui!... Je lui dirai que tu m'as -frappée, que tu m'as injuriée, vilain paysan... Et vous quitterez la -ferme, tes parents et toi. - -Elle partit en bougonnant, furieuse de l'offense. - -Ludovic, au bord d'une mare voisine, s'occupait à lancer des pierres sur -les grenouilles qu'il apercevait hors de l'eau. Après que sa soeur se -fut éloignée, il revint auprès de Charles: - ---Tu sais qu'elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu -tort! - ---Ça m'est égal! Je ne peux plus la supporter. Je ne veux plus que vous -veniez me trouver ni l'un ni l'autre; vous me prenez pour votre chien! - -Là-dessus il rassembla les vaches et revint à la maison, le laissant à -ses grenouilles. - -M. Lavallée, le soir, nous parla sans acrimonie de l'incident,--Mathilde -n'ayant pas manqué de tout rapporter, selon sa promesse: - ---Décidément, nos enfants ne s'entendent pas... J'ai interdit aux miens -de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu'ils tiennent compte de -mes ordres. - -Au bout d'une semaine, il en fut comme auparavant et les mêmes ennuis -s'ensuivirent... - -Le départ des maîtres pour Paris ne tarda plus guère, heureusement. - -J'ai su plus tard par le jardinier, qui le tenait de la cuisinière, que -Mme Lavallée avait été très mécontente de l'affront fait à sa fille. -Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à -hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette -querelle d'enfants. - - * * * * * - -L'année d'après, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à -s'occuper régulièrement; ce me fut un prétexte pour dire aux petits -bourgeois qu'il n'avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus -éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient -continué à l'honorer sans aucun doute. - - - - -XXXV - - -Ma mère, vieillie et malheureuse, habitait toujours au bourg de -Saint-Menoux la même bicoque et, bien que toute courbée par l'âge, elle -continuait à faire des journées autant que le lui permettaient ses -rhumatismes. Mais depuis plusieurs années il lui devenait difficile, à -la mauvaise saison, de quitter le coin du feu. - -Aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, je lui portais -toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin. - -Lors de ma visite habituelle, à la fin de l'année 65, je la trouvai -alitée, la figure souffrante et changée. Son rhumatisme l'immobilisait -depuis des semaines et personne ne s'occupait d'elle en dehors d'une -autre vieille journalière, sa voisine, qui lui apportait ses provisions -et lui aidait à faire son lit. - ---Je vais pourtant finir là toute seule... On me trouvera morte un beau -matin! - -Alors elle se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis -contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux coeur aigri -s'épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites -ressources qu'elle avait apportées en quittant la communauté; elle -prétendait avoir été grugée par mes frères, à ce moment. Soupçon né sans -doute d'une suggestion de commère malveillante, grandi au cours de ses -longues réflexions solitaires, mué en certitude... Elle répétait à -satiété ces mots vengeurs: - ---Les garnements! la saleté! - -(La «saleté» c'était ma belle-soeur Claudine.) - -Ses longues mains sèches sorties des couvertures faisaient des gestes de -menace, et, parfois, elle se soulevait toute en une furieuse exaltation; -cette attitude, sa physionomie plus que jamais sombre et dure, l'envol -des mèches grises échappées du serre-tête noir lui donnaient un air de -sorcière lançant l'anathème. - -Je m'efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et -j'entrepris d'allumer du feu, car il faisait très froid. - ---Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu'il ne m'en reste plus -guère! me dit-elle alors. - -Chétive provision, en effet,--constituée de quelques morceaux épars au -coin de la cheminée, de deux ou trois brouettées de grosses bûches non -fendues entre l'armoire et le lit. Elle reprit: - ---Je l'ai tellement ménagé que j'ai laissé geler mes pommes de terre. -D'ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du -grenier. - -Les pommes de terre, en tas sous la maie, débordaient au travers de la -pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais les -autres n'avaient pas de mal, et je le dis à ma mère. - -Quand il y eut du feu, je lui aidai à se lever, à mettre la soupe en -train; puis je fendis le reste des grosses bûches et me procurai dans un -domaine voisin deux bottes de paille pour empêcher le froid de venir par -la trappe. - -En mangeant, la pauvre femme se montra d'un peu meilleure humeur; elle -me parla de la Catherine, sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à -l'époque de la Saint-Martin, l'argent de son loyer; qui lui avait -apporté lors de son voyage au pays toute une provision de bonnes choses: -du sucre, du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur. - ---Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit-elle, bien sûr -elle m'enverrait un colis de friandises. - -Incontinent, je fis écrire par le maître d'école une lettre à la -Catherine. Je commandai ensuite à un marchand une voiture de bois payée -d'avance. Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et sous -promesse de dédommagement régulier, je la chargeai de veiller sur ma -mère de façon suivie. - -A la réflexion, tout cela m'apparut encore insuffisant et je voulus voir -mes frères. - -Ils s'étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon parrain, qui habitait -Autry, vivotait péniblement, ayant eu des malheurs: pertes d'animaux, -maladies longues de deux de ses enfants. Le cadet Louis, à Montilly, -gagnait de l'argent; la Claudine s'en montrait fière et un peu -arrogante. - -J'allai donc le lendemain les relancer l'un après l'autre et leur -exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre -mère. Le cadet prit l'engagement de payer son pain. Mon parrain promit -de l'entretenir de légumes et d'envoyer sa plus jeune fille pour avoir -soin d'elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée. - - * * * * * - -Je rentrai à la Creuserie le troisième jour--content de moi. Grâce à mon -initiative la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois -années qui lui restaient à vivre. Et j'eus, de ce fait, la conscience -plus tranquille... - - - - -XXXVI - - -Nos enfants devenaient forts. Jean, l'aîné, avait du goût et du courage -au travail; il labourait bien et commençait à me suppléer pour les -pansages. Assez dépensier, par exemple! Rentrant souvent tard le -dimanche de Bourbon ou de Franchesse,--après avoir fait un bon repas -d'auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père -dans ma jeunesse ne l'auraient pas mené loin, lui, et il n'envisageait -guère l'idée de s'en contenter! Différence de temps; les affaires -allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé; -l'argent circulait davantage. On s'habillait avec plus de recherche. -Mais était-ce raisonnable de délaisser les simples amusements -d'autrefois: vijons, veillées, jeux avec des gages? L'auberge en venait -à être le cadre obligé de tous les plaisirs. - -Notre Jean, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide -avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et -point jolie,--figure hommasse, large bouche et dents cariées,--qui -s'appelait Amélie, nous disions «la Mélie». J'avais cru m'apercevoir que -cette Mélie, en dépit de son âge et de son physique désagréable, faisait -au garçon des yeux en coulisse, des yeux d'amoureuse. Cependant je ne le -croyais pas assez bête pour répondre à ces avances. - -Un soir d'hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble préparer -la pâtée des cochons dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la -grange. Après un moment, je voulus savoir s'ils ne profitaient pas de ce -tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la -porte, je traversai la cour et m'avançai tout doucement au long de la -grange jusqu'auprès du mur de branchage qui clôturait la cabane. La -lanterne éclairait faiblement l'intérieur, tout plein de la buée chaude -qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je -pus voir cependant mon imbécile de gas s'approcher de la servante, et -frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu'un instant: ils se -lâchèrent pour continuer la séance. Il alla quérir de l'eau à la mare -pendant qu'elle versait sur l'amas pâteux des pommes de terre une grande -vanette ou _paillasse_ de son et de farine; elle se mit ensuite à -démêler le tout avec l'eau qu'il apporta. Ceci terminé ils -s'étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu... Ça -n'alla pas plus loin. - -Quand je les vis décrocher la lanterne je m'esquivai rapidement, de -façon à être rentré avant eux. - -Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d'attraper le Jean dans la -grange et de lui passer une morale en règle. - ---Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir -honte!... Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi -tranquille! - -Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaçai la Mélie, toute -confuse, de la ficher à la porte sans explication, si jamais je -m'apercevais d'autre chose. - -La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs -micmacs. - - * * * * * - -Charles, au physique, me ressemblait, mais il tenait plutôt de sa mère -comme caractère. Un peu en dessous, comme on dit, ayant toujours l'air -d'avoir à se plaindre de son sort, de nous vouloir du mal à tous... A -l'aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un -prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. De même le -dimanche, pour partir à la messe. Et quand il nous arrivait, l'hiver, -d'aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot, -lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s'absenter seul le -lendemain. Il semblait heureux d'agir au rebours des autres. Et pas -obligeant pour deux sous! N'étant pas bouvier, il ne voulait en aucune -circonstance s'occuper du pansage. On le voyait souventes fois -disparaître juste à l'heure de donner aux bêtes, malgré qu'il sût bien -son frère parti et que j'étais seul pour tout faire. Cependant le -«mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur -aimable avec les voisins. - -Peut-être ses embêtements d'enfance avec les petits bourgeois -avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi -éprouvait-il un semblant de jalousie de la manière de suprématie -qu'assurait au Jean son rôle de bouvier? Car rien ne l'autorisait à nous -taxer d'injustice. Dès qu'il eut seize ans, je lui remis autant d'argent -qu'à l'aîné pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur achetait toujours -en même temps des effets pareils. - - * * * * * - -Clémentine, la cadette, se montrait d'autant plus aimable que l'on était -plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, -elle avait la manie de vouloir aller belle. Aucune idée à cette époque -du luxe d'à présent bien entendu, mais on s'éloignait déjà beaucoup de -la simplicité de ma jeunesse. C'était le règne des bonnets à dentelle -assez coûteux d'achat et d'entretien. Et les robes commençaient à se -compliquer. Voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, qui se -tenaient au courant des modes, imaginèrent de faire adopter à leurs -clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des -tonneaux! - -Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies, et celles de la -campagne de suivre le mouvement! Clémentine insistait pour en avoir une; -mais j'opposai comme sa mère un _veto_ énergique. - ---Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une -comédienne[6]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle! - - [6] Se dit communément dans le sens de bohémienne. - -En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au -coeur: cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre -refus, elle fit la moue pendant plusieurs semaines. - -Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée, -mais non de traîner la nuit aux fêtes,--même en compagnie de ses frères -ou de la servante. Victoire ayant eu la faiblesse cependant de -l'accompagner deux ou trois fois, le soir, la petite s'autorisait de ces -précédents:--lorsqu'il y avait quelque bal en perspective c'était, -quinze jours à l'avance, le même refrain: - ---Dis, maman, nous irons... Je t'en prie, ma petite mère! - ---Tu m'embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour. - -Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n'était pas disposée--et -l'enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand'peine. Le -lendemain, d'une humeur impossible, elle faisait sa besogne en -rechignant, sans souffler mot. J'ai souvenance d'une fournée de pain -gâchée à la suite d'une veillée dansante au Plat-Mizot où sa mère -n'avait pu la conduire en raison d'une crise de névralgie. Elle se -défendit de l'avoir fait exprès, mais la nervosité bougonne y fut -certainement pour quelque chose. - -Assez souvent, d'ailleurs, nous avions le contraste d'une Clémentine -laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d'apprentissage chez -une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains, -confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Avec cela, -empressée à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous -panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des -écorchures ou des coupures,--et quand, à la taille des bouchures nous -prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu'un -venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la -tisane, une infusion de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce. -Elle en usait fréquemment pour son compte aussi, n'étant pas d'un -tempérament robuste. Quand il nous fallait l'amener dans les champs, -l'été, bien qu'on s'efforçât à lui éviter les postes trop durs, elle -devenait maigre que c'en était pitié. - -A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions des bons jours nous -lui pardonnions tout. - - - - -XXXVII - - -Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu'on n'oublie -pas... - -La moisson s'était faite de bonne heure; nous étions en train de rentrer -nos dernières gerbes quand, vers dix heures du matin, le 20 juillet, M. -Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait -déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que -notre aîné serait appelé sans doute avant peu. - -Vrai, cette confidence me glaça! Le garçon, qui venait de finir ses -vingt-trois ans, était en promesse avec la fille de Mathonat, de -Praulière; on devait faire les «demandes» le premier dimanche d'août et -la noce en septembre. Aurait-on le toupet de nous l'arracher, malgré -l'argent que j'avais déboursé pour le sauver du service? - -Hélas! je sus bientôt à quoi m'en tenir... Cinq ou six jours plus tard -il recevait sa convocation et, le 30 juillet, il dut se mettre en route. - -J'ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée, dont -le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous -revois silencieux autour de la table, le Jean tout prêt pour le départ. -De sa visite à Praulière pour les adieux à sa promise, il était revenu -tout pâle et les yeux rouges. Pas de larmes pourtant: il essayait même -de manger, mais chaque bouchée paraissait lui déchirer la gorge. Et -personne ne montrait d'appétit. Sur la maie, Victoire et Clémentine -préparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques -victuailles. On entendait à chaque instant leurs soupirs profonds... - ---Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d'une voix étrange. Mais -pourras-tu les entrer dans tes souliers de soldat? - ---Oh! ils sont grands, les souliers qu'on donne, répondit-il avec -effort. - -Je regardais machinalement la salière de bois couleur jus de tabac -accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur -le couvercle. Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d'un -plat de grès contenant une omelette aux pommes de terre. Des souris -s'agitant sur la poutre firent choir du grain à demi moulu dont -l'omelette fut saupoudrée. Un chat miaula, quémandeur auquel le -domestique jeta à même le sol une cuillerée de soupe. De la cour le -coq,--un beau sultan couleur feu,--vola sur _l'entrousse_[7] fermée et, -caquetant et gloussant, fit mine de vouloir descendre à l'intérieur pour -ramasser les miettes. Clémentine le chassa plutôt brutalement. Victoire -reprit, de la même voix rauque et saccadée: - - [7] Petite barrière à claires-voies qui bouche jusqu'à mi-hauteur - l'embrasure des portes. - ---Je te mets un morceau de jambon, deux oeufs durs, quatre fromages de -chèvre... Pas de pain, tu en achèteras en route. - -De la tête il fit signe que oui; un grand silence pénible s'affirma... - -Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine et sa mère -s'accoudèrent sur la maie, la tête dans les mains, sans plus se retenir -de sangloter très fort. Nous restions à table, nous, les quatre hommes, -tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que -personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je préférai -brusquer les choses. Le Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou -six autres partants qu'il connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le -rendez-vous étant pour midi, je crus bon de lui dire: - ---Allons, va, mon garçon, il faut t'en aller; tu ferais attendre tes -compagnons... - ---En effet, l'heure approche! - -Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de -garder les moutons,--une petite de quinze ans que nous avions prise au -lieu et place de la Mélie; il l'embrassa. - ---Au revoir, Francine. - -Il embrassa de même en disant «au revoir» le domestique et son frère -Charles. Et ses yeux se gonflaient; et ses cils s'humectaient. - ---Au revoir, petite soeur! - ---Pas déjà! Je vais t'accompagner un bout de chemin... - -Les deux femmes s'accrochèrent à ses bras. Je marchais par derrière avec -le paquet. Un vent d'ouest assez fort soufflait, faisant se replier la -feuillée des chênes, se tordre dans le haut les grands peupliers; il -avait plu les jours précédents et, bien que le soleil se montrât, ce -n'était pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux -abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant -de blanc les haies vertes que l'éloignement rendait sombres. On voyait -dans les champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une -caille fit entendre quatre fois de suite son invite à la sagesse -créancière: «_Paie tes dettes_!» - -Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route et comme -nous arrivions à un tournant: - ---Allons, il nous faut le laisser aller! ordonnai-je d'un ton bref. - -On s'arrêta--et les femmes, à tour de rôle, d'étreindre le partant avec -des larmes, avec des cris. - ---Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t'emmener, les -scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais... - ---Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi -faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, -dis, mon Jean!... - -Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et j'étais -prêt d'en faire autant. Repoussant Victoire et Clémentine j'embrassai le -conscrit à mon tour. - ---Allons, mon gas, il te faut nous quitter! Espérons que ça ne sera pas -pour longtemps... - -Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, après un dernier -adieu de la main, il partit à grands pas sans retourner la tête. -Cependant que j'entraînais les femmes qui avaient des velléités de le -vouloir suivre. - ---Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait -Victoire obstinée. - -Elle fut trois jours sans presque rien manger; je craignais de la voir -tomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, -son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se -reprit à sourire. - - * * * * * - -On se remit donc au travail comme si de rien n'était: on leva les -avoines; les machines à battre sifflèrent et grincèrent; on commença les -fumures, les labours. Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet -de Jean lorsqu'il nous apprit qu'on l'envoyait en Algérie, «de l'autre -côté du grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une -autre lettre nous rassura un peu, dans laquelle il disait avoir fait une -bonne traversée, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici. - -M. Lavallée, reparti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, -repris son costume d'officier pour aller se battre. - - * * * * * - -Des événements de la guerre on ne savait pas grand'chose, sinon que -c'était loin d'aller bien pour la France. - -Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal, et nous allions -souvent le trouver pour avoir des nouvelles,--nous et beaucoup d'autres, -de tout un lointain voisinage. - -Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon -étant prisonnier, à la suite d'une grande bataille perdue, on avait -proclamé la République à Paris. Les jours suivants l'affaire eut son -contre-coup dans nos petits pays. A Franchesse, le maire était remplacé -par Henri Clostre, le marchand de nouveautés, un «rouge». A Bourbon, le -docteur Fauconnet ceignait cette écharpe convoitée depuis si -longtemps... - -Cependant les Prussiens s'avançaient sur Paris. Et l'on parlait d'une -levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans,--ce qui me touchait -beaucoup, Charles et le domestique se trouvant en passe d'être appelés. - -De fait, cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes, convoqués peu -après pour la visite, partirent dans les premiers jours d'octobre. - -Je demeurais seul avec les femmes! Tout seul dans une ferme de soixante -hectares--jusqu'au jour où je pus raccrocher le vieux Forichon, que -j'engageai ensuite de semaine en semaine jusqu'à la fin. Si bien qu'avec -l'aide de Clémentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs, -je pus tout de même faire mes emblavures. - -Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu -près. Partout l'on voyait les femmes s'employer, s'exténuer à des -travaux d'hommes. - - * * * * * - -A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait les grands -chefs vendus aux Prussiens et que l'un d'eux, nommé Bazaine, leur avait -livré une armée entière. - -Ils s'avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; ils se -répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça -successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri. Et sur leur passage -se multipliaient violences, incendies et pillages... Des bruits -alarmants faisaient croire à leur présence toute proche:--on les annonça -successivement à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui -contribuaient à grossir l'inquiétude anxieuse de tous... - -Des idées folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans -les fossés, les ravins, les chênes creux, leurs objets précieux; un -vieil avare dissimula son argent sous des tas de fumier, dans un de ses -champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous -un pont, toutes les jeunes filles du pays! - - * * * * * - -Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter -d'opposer une résistance aux envahisseurs. C'est ainsi qu'à Bourbon le -docteur Fauconnet réunit un stock d'anciens fusils et convoqua deux fois -chaque semaine, pour faire l'exercice, tous les hommes valides de -dix-huit à soixante ans. Un vieux rat de cave, ancien sergent d'active, -eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux -ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de -section ou d'escouade. - -Aux premières séances, il y eut bien une centaine de présents; on leur -apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s'en servir. -A l'issue de l'exercice, la petite troupe traversait la ville en bon -ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des -pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur -exultait; il offrit plusieurs fois du vin,--un litre pour trois,--et du -pain blanc. Mais n'eut-il pas l'idée saugrenue de faire installer à la -mairie une garde permanente de dix hommes? Le sergent Colardon, -menuisier, chef de poste, s'esquiva le premier au bout de trois heures -parce qu'on le vint chercher pour faire un cercueil. - ---Travail urgent! expliqua-t-il avec raison. - -Les autres ne tardèrent pas à faire de même, abandonnant la mairie. Le -docteur, blessé dans son amour-propre, demande au vieux capitaine de -punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme lui rit au nez, -avouant son impuissance, et le poste permanent ne fut pas renouvelé. - -A l'exercice les répondants se faisaient d'ailleurs de plus en plus -rares. De cinquante encore à la quatrième séance ils dégringolèrent à -huit la fois suivante. Au sixième rassemblement M. Fauconnet trouva le -capitaine tout seul... - -Telle fut l'histoire de la garde nationale de Bourbon--dont on s'amusa -longtemps par la suite. - - * * * * * - -A la terreur que causait la perspective de l'arrivée des Prussiens, -vinrent s'ajouter des fléaux malheureusement très réels. D'abord un -froid précoce, qui s'affirma de plus en plus rude. Puis survint une -épidémie de petite vérole qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de -Praulière, le mal sévit si violemment, qu'il causa la mort de Louise, la -fiancée de notre Jean. Sa jeune soeur, défigurée, pleura sa beauté -perdue, regrettant de n'être pas morte aussi. - -Dans le moment que les Mathonat étaient atteints, au point qu'il n'y -avait quasi personne en état de soigner les autres, Victoire et -Clémentine parlèrent d'aller leur faire visite et d'offrir leur -concours. Or, cette maladie passant pour très contagieuse, je ne tenais -pas du tout à les laisser partir... Un peu enrhumé je me prétendis -malade pour mon compte, faisant le _quetou_[8], ne mangeant pas, -simulant la fièvre. Je forçais la note hypocritement... Elles -s'apitoyèrent sur moi, ne se rendirent à Praulière qu'après la mort de -Louise, quand la maladie fut en décroissance. Et nous eûmes la chance de -rester indemnes. - - [8] Faire le _quetou_: être maussade et triste. - - * * * * * - -Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel -souvent se tavelait de rouge, ou bien, sur un côté de l'horizon, -s'empourprait en entier, au point qu'on l'eût dit voilé d'un suaire de -sang. Phénomènes atmosphériques auxquels on n'aurait nullement pris -garde en temps ordinaire,--mais qui en ces jours de deuil, de désastre -et de misère, achevaient de semer le trouble. Ce ciel rouge annonçait de -meurtrières batailles; le sang des morts et des blessés le teignait -ainsi... La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde -comme d'une chose très probable. - -D'ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé avivait ces pensées de -vengeance divine et d'horribles calamités; il se félicitait cet homme de -voir à ses paroissiennes des visages angoissés--et de ce qu'elles -avaient abandonné leurs trop belles toilettes des dernières années. - ---Votre orgueil a baissé! criait-il d'un air farouche, mais il baissera -encore plus; votre humiliation deviendra pire!... - -Et devant l'imminence de fléaux accrus tout le monde courbait la tête, -tristement. - - * * * * * - -De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. -L'aîné, sous le soleil d'Afrique, continuait à s'en tirer sans trop de -misères. Mais Charles, à l'armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait -beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour -faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à -semelles de carton. Dans la Côte-d'Or, ayant participé à un combat, il -faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où -l'hiver était encore plus rigoureux que chez nous. - -Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient -vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais lui, peu habile à l'écriture -manuscrite, avait souvent bien de la peine à la déchiffrer,--d'autant -plus que c'était généralement sur une feuille de papier froissée et -maculée qu'un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles -quelques lignes au crayon... Chacune de ces lettres témoignait des -circonstances où elle avait été faite, et du degré d'instruction de son -auteur. Il y en eut une longue certain jour pleine de détails si -navrants que nous pleurâmes tous. Plusieurs, oeuvres de mauvais -fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu'à des -insultes. - -Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant ses trop -nombreuses occupations, mais plutôt en raison de son manque d'habileté. -Clémentine s'en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de -l'épicière qui savait écrire. Un jour de semaine--car, le dimanche, les -clients de l'épicerie venaient en grand nombre pour le même motif -harceler cette jeune fille. - -L'ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu'on en fut gêné -plus qu'à l'ordinaire. - -A ce pénible hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec -l'Allemagne avait pris fin, mais on se battait entre Français: Paris en -révolte luttait contre l'armée. Pendant que la nature, magnifiquement, -s'épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours! - -Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par -milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des -dernières classes qu'on gardait pour leur temps de service,--et Charles -fut du nombre,--moins aussi, hélas! les morts trop nombreux et les -disparus dont on ne savait rien. - -Aucune nouvelle n'était parvenue depuis novembre d'un homme de -Saint-Plaisir que nous connaissions un peu, et le printemps ne le ramena -pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau. -Mais voilà qu'on lui dit, après, que des soldats de 70 arrivaient -encore,--des prisonniers condamnés pour tentative d'évasion que l'on -renvoyait seulement à l'expiration de leur peine. Alors cette pauvre -femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne -reparut pas. Mais une légende se forma tout de même à son sujet. Des -gens prétendirent l'avoir rencontré à Bourbon--et qu'il s'était -déterminé à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer de -difficultés à celle qui, l'ayant cru mort, se trouvait nantie d'un -nouveau mari... - - - - -XXXVIII - - -Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les -foins. Il me parut que son séjour en Algérie l'avait rendu un peu -sans-souci. Dans la crainte qu'il en eût trop de peine, on s'était -abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette -nouvelle, en arrivant, avec une belle indifférence: - ---Pauvre petite Louise, je ne m'attendais pas à ça! - -Il n'en perdit ni un repas ni une sortie. Et, moins d'un an après, pour -le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s'appelait -Rosalie. - -Deux mois plus tard, au temps de Pâques, ce fut le tour de Clémentine -qui s'unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d'une famille de -neuf. - - * * * * * - -Belle-fille et gendre vinrent tous deux s'installer à la Creuserie, ce -qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous -prenions d'habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et -quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais -longtemps sans anicroche. - -Rosalie, petite blonde sans beauté, le cou dans les épaules, la figure -pointillée de taches de rousseur, était une intrépide, énergique et -courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine, -naturellement moins robuste, eut tout de suite une grossesse pénible qui -la faisait langoureuse et sans appétit; elle se préparait quelques -petites douceurs, s'abstenait de laver. Et Rosalie de parler -ironiquement «des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans -l'eau fraîche, et qui sont obligées de soigner avec des chatteries leur -petite santé.» - -Pour les fournées, alternativement, l'une s'occupait de la pâte et -l'autre du four. Mais voilà que le pain ayant été mal réussi un jour que -Rosalie avait pétri, elle dit que c'était par la faute de Clémentine qui -avait allumé le four trop tard. A la suivante fournée, notre fille à son -tour se plaignit de ce que sa belle-soeur avait chauffé sans mesure,--ce -qui faisait le pain trop «surpris», trop brun. D'un commun accord elles -décidèrent que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre l'autre -en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie, plus forte, malgré que -Clémentine s'évertuât à un travail consciencieux. - - * * * * * - -Nous venions de nous procurer, avec l'assentiment du maître, une -bourrique et une petite voiture. Au mois d'août, l'inimitié s'accrut de -ce fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la -première de prendre l'attelage pour aller avec son mari à la fête -patronale d'Ygrande,--chez un oncle de Moulin. Mais voilà que le Jean et -sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à -Augy, où habitait un frère de Rosalie, et où c'était le même jour la -fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant à ma -fille qu'une malade, une «bonne à rien», n'avait pas besoin de se -promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, traita sa belle-soeur -de «sale bête!» Ça tournait à la vraie dispute et Victoire s'en -désolait. Mais je mis le holà, déclarant que Clémentine aurait -l'équipage puisqu'elle l'avait demandé la première. Furieuse de cette -décision, la bru me tourna les yeux plusieurs jours durant. - -Et les deux belles-soeurs dorénavant ne se parlèrent plus guère que pour -se ridiculiser l'une l'autre, se déchirer à qui mieux mieux... - - * * * * * - -D'autre part, Moulin se rendait peu sympathique, de par sa manie -d'émettre des avis sur toutes choses. N'allait-il pas jusqu'à me donner -des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour un des -bons soigneurs du pays! je me contins le plus possible, mais Jean ne -tarda guère à lui laisser entendre qu'il nous ennuyait. Il en résulta -une de ces tensions, si fréquentes dans les communautés, qui rendent -pénible l'intimité quotidienne. - - - - -XXXIX - - -Victoire n'avait jamais pu prendre son parti de l'absence de Charles. Il -suffisait pour la chagriner d'un retard de nouvelles, de ruminations sur -sa vie,--des gardes nocturnes par les nuits froides aux marches pénibles -sous le soleil d'été,--d'un rêve même plus ou moins saugrenu qui lui -faisait craindre les pires catastrophes... - -La libération approchait pourtant. Mais des manoeuvres d'armée, -tardives, la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La -nervosité de Victoire allait croissant à mesure que diminuait le nombre -des jours d'attente. Elle avait mis à l'engrais ses meilleurs poulets -dont elle voulait sacrifier un pour fêter le retour de l'enfant. Devant -la grange, une treille, par moi plantée au début de notre installation à -la Creuserie, était en plein rapport à cette époque et portait cette -année-là des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, la -bourgeoise songea: - ---Tiens, lui qui les aimait tant... Si j'essayais de les conserver -jusqu'à son retour!... - -Et de nous dire au repas qui suivit: - ---Vous savez, je défends qu'on touche aux raisins de devant la grange; -ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles! - -Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer -qu'avant l'arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute -détruits en entier. Victoire put constater par elle-même que le gendre -parlait d'or. Parce qu'ils étaient mieux exposés, plus sucrés que les -autres, frelons et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute la -journée, pompant le jus des plus belles graines. Des tiges restaient -presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, -et les seuls grains durs dédaignés. A ce jeu le pauvre militaire -risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. -L'amour maternel rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha dans -le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d'une vieille toile assez -usée pour ne pas empêcher la pénétration de l'air, assez résistante pour -arrêter les rapaces, elle confectionna des sachets garnis d'une coulisse -vers le haut, intriguant fort Clémentine et Rosalie, qui n'étaient pas -dans la confidence... Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa une -échelle au mur de la grange, grimpa jusqu'à hauteur des raisins et -enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs. - - * * * * * - -Vers le milieu d'octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du -bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa soeur. - ---Tiens, c'est des raisins que vous avez là dedans? s'exclama-t-elle en -levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les -conserver... Mais j'y songe: on m'a justement chargé d'en acheter pour -les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, Madame Bertin? - ---Non, ma fille, non! Quand même on m'en offrirait bien plus qu'ils ne -valent je ne les vendrais pas;--je les conserve pour mon Charles. - ---Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il -faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de -noce. - -Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s'en alla. - - * * * * * - -Quelques jours après, nous eûmes la visite d'une pauvre femme dont le -mari était souffrant. - ---Il se plaint du ventre; il est fiévreux et sans appétit, nous -expliqua-t-elle. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande qu'il -n'a pas mangé; les oeufs lui répugnent; il a seulement envie de raisins. -Je vous en achèterais bien quelques-uns... - -Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu'elle les lui donnait -pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore: - ---Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous... Mon Charles va rentrer du -régiment; je les lui conserve. - - * * * * * - -Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié Mlle Mathilde, étaient -demeurés à Paris jusqu'en août parce que M. Ludovic passait des examens. -Puis ils s'étaient rendus en Savoie, dans une station thermale dont les -eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et -d'engraisser le mari. Puis ils avaient séjourné chez des amis,--si bien -qu'ils ne vinrent à la Buffère que vers la mi-octobre. - -La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première -visite. Contre son habitude, Mme Lavallée accompagnait son mari. Ayant -épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante encore; -elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa -grosse personne:--on eût dit l'une des vieilles tours de Bourbon en -balade. Lui restait toujours vif, fluet, le visage anguleux accusant une -grande mobilité d'expression--et sa redingote dansait sur son dos. - -Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j'emmenai M. -Lavallée visiter les étables où s'imposaient de menues réparations. -Cependant que la dame, qui n'avait pas voulu s'asseoir à la maison, se -promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard -voulut qu'elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers -desquels transparaissaient les belles grappes. - ---Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu'ils -deviennent rares;--au château, nous n'en avons plus un seul... Ce sont -pourtant les fruits que je préfère... Mais pourquoi donc avez-vous pris -tant de précautions pour les garder jusqu'à présent? - -Alors ma femme, avec un sourire contraint: - ---Madame, c'était pour avoir le plaisir de vous les offrir! - ---Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter -dès ce soir. - -Et la pauvre de crier: - ---Rosalie, prenez vite l'échelle de la grange et le petit panier; vous -cueillerez ces raisins et vous les porterez à Madame. - - * * * * * - -Cependant, à la soupe du soir, notre bru revint sur l'incident: - ---Ce n'était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon -beau-frère n'en profitera guère... - -Pour une fois, Moulin fit chorus: - ---C'est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l'ancien temps! - -Je gardais le silence, trop pénétré moi-même de la justesse de ces -observations... Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques -de la bourgeoise à la petite Marthe Sivat et à la pauvre femme dont le -mari était malade: - ---Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles! - -Et il avait suffi d'un cri d'admiration de la dame pour qu'elle les lui -offrît, très humblement... - ---C'est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves. - -Victoire devait bien ressentir un peu de regret, un peu de remords de -son acte; mais elle éprouvait d'autre part une certaine satisfaction -d'avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l'avoir bien disposée en -notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui plût; et, sous le coup de -ses pensées multiples, elle répondit d'un ton conciliant: - ---Ne parlez donc plus de ça; ce n'est pas ma faute; il fallait bien que -je fasse plaisir à notre dame! - - - - -XL - - -Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n'étais guère plus riche -qu'au moment de mon installation; c'est tout juste si j'avais pu -rembourser les mille francs qu'il me restait devoir sur ma part de -cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle certains chanceux -avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent, l'année 61, -les canailleries de Sébert m'avaient fait des débuts trop difficiles. Et -au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de réussir, ç'avait -été ce nouveau désastre: la guerre! - -Ayant bénéficié depuis d'une série de bonnes récoltes, après la mort de -mes beaux-parents, en 1874, je me trouvai en possession de quatre mille -francs environ,--part d'héritage comprise. - -Je me souciais peu de garder cet argent dans l'armoire; d'abord, il n'y -faisait pas les petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, -l'été, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne -connaissant pour l'instant nul placement avantageux, j'en vins à songer -à M. Cerbony. - -M. Cerbony, le grand brasseur d'affaires de la région! Fermier de trois -domaines, marchand de grains, de vins, d'engrais et de graines il -cumulait tous les commerces ruraux. Un sympathique, jeune encore, de -mine souriante, d'abord facile. Au contraire de la plupart des fermiers -généraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout le monde de -vigoureuses poignées de mains, parlait patois avec nous autres les -paysans, offrait facilement une tournée, les jours de foire. Sa maison, -à un étage, avec balcons et arabesques, ses magasins bien conditionnés -attiraient l'attention. Il menait grand train, voyageait beaucoup, -passait pour très riche, et pour faire tout ce commerce par plaisir plus -que par nécessité. - -J'avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l'argent un peu comme un -banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature. -Ayant confiance en lui, je m'en fus le trouver un dimanche matin, après -la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d'avoine. -Le marché conclu j'abordai l'autre affaire: - ---Monsieur Cerbony, je dispose d'un peu d'argent que je voudrais placer; -voulez-vous le prendre? - ---Mais, sans doute... Quelle somme avez-vous? fit-il, la bouche en -coeur. - ---Dans les quatre mille francs, Monsieur. - ---C'est bien peu... Je pourrais occuper dix mille à la fin du mois. -Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre -plusieurs. - ---Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui... Si, pourtant: j'ai un -voisin qui doit avoir deux mille francs à peu près. - -C'était Dumont, de la Jarry d'en bas; il m'avait dit ça un jour que nous -coupions ensemble une bouchure mitoyenne. - ---Alors, c'est entendu; vous m'apporterez ces six mille francs à la fin -du mois; je m'arrangerai pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir, -vous êtes un client... Vous savez que je paie cinq comme tout le monde. -Au revoir! - -J'allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de -la combinaison; à mon grand étonnement, il ne se montra pas -enthousiaste. - ---Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c'est un homme qui fait beaucoup -d'affaires, mais il est étranger au pays et, en fin de compte, on ne -sait pas s'il est vraiment riche... Si ça tournait mal? - ---Mais, malheureux, il gagne de l'argent gros comme lui... Si j'avais -son gain d'une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes -jours. - ---Taratata... S'il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez -comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prêter mes deux mille -francs, mais à condition de n'avoir affaire qu'à vous; nous irons chez -le notaire qui fera un billet... Je ne vous demande que quatre francs -cinquante d'intérêts; Cerbony vous paiera cinq; vous aurez dix sous du -cent pour vos peines. - -Je fus sur le point, ma foi, de prendre l'argent de Dumont dans ces -conditions. Mais la bourgeoise et les garçons, moins aveuglés, m'en -dissuadèrent. - -A l'époque convenue, je portai donc mes quatre mille francs au brasseur -d'affaires, en m'excusant de ce que le voisin venait juste de prêter -son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion -manquée--ajoutai-je hypocritement. - -Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur: - ---Vous mériteriez que je vous envoie promener! Enfin, donnez tout de -même ce que vous avez; mais c'est bien pour vous faire plaisir... - -Il appuya sur ces mots, et son visage s'éclaira du cordial sourire -habituel pendant qu'il étalait mes pièces d'or et palpait mes billets. -J'étais content qu'il se montrât d'aussi bonne composition. Hélas! mon -enchantement dura peu... - - * * * * * - -Au 1er mars de l'année suivante, c'est-à-dire trois mois après, comme -nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la -route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à -Bourbon, s'arrêta pour nous causer: - ---Vous ne savez pas la nouvelle? - ---Et quoi donc? - ---Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays par pointe» il y a trois -jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de -colis. Depuis, lui n'avait cessé de faire des expéditions; les -domestiques n'y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et -le magasin aussi. Mardi, il s'est défilé de bonne heure et n'a pas -reparu. Et hier est arrivée une lettre de lui pour le maire annonçant -qu'il ne reviendrait plus--il est passé en Suisse! On dit que ça va être -un galimatias impossible; il devait à tout le monde! - -Sur le char où j'empilais toutes longues les branches des arbres -élagués, une sorte d'éblouissement me fit chanceler. Le Jean s'en -aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu'il s'efforçait de -dissimuler son trouble pour répondre au facteur. - -A Bourbon, où je me rendis le soir même, chacun me confirma le désastre. -Je m'abstins d'aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon -malheur, étant donné qu'il s'agissait d'argent placé en dehors de ses -offices. Mais je m'en fus trouver le greffier du juge de paix,--un homme -de bon conseil, bien connu des gens de la campagne--et lui exposai mon -affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il -déclara ne pouvoir m'être utile. - ---Il n'y a rien à faire pour le moment, voyez-vous; vous serez appelé -comme les autres créanciers; vous n'aurez qu'à donner vos pièces au -syndic. - -Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire: - ---Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à -la fois, mon Dieu, que c'est malheureux! - -Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n'y eut que Charles pour -se montrer philosophe, nous remonter. - ---Que voulez-vous, il n'y faut plus penser; c'est perdu et puis voilà... -Rien ne sera changé dans votre façon de vivre. - -J'avais d'autre part la consolation de savoir très nombreux les badauds -de mon espèce. Je me félicitais surtout d'avoir suivi les conseils de ma -femme quant à l'argent de Dumont. Car l'honnête Cerbony, par principe, -tirait le plus possible de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait -ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour -arriver à fournir au Monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses -économies et incapable de rembourser son prêteur, le vieillard, du -rocher où se dressent les tours du vieux château, se jeta une nuit dans -l'étang qui fait suite. Les laveuses au petit matin découvrirent son -cadavre que les remous avaient échoué sur la rive. - - * * * * * - -Il me fallut faire des démarches embêtantes, aller plusieurs fois à -Moulins, m'associer avec d'autres victimes pour consulter un avoué. -Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna cinq pour cent. -J'avais bien dépensé en déplacements et frais divers l'équivalent des -deux cents francs qui me revinrent. - - - - -XLI - - -Charles avait perdu au service ses façons bizarres; il était à présent -plutôt gentil et serviable, et il s'exprimait bien mieux que nous. Les -premiers temps, il riait même de ce que nous causions trop mal. - ---Au fond, c'est bête de parler ainsi. Dès qu'on est en présence -d'étrangers, on se trouve gêné; on se tait, ou l'on dit des bourdes qui -les font se ficher de nous... Je ne vois pas que ce soit une raison, -parce qu'on est paysan, de s'exprimer en dépit du bon sens... - -Alors, la Rosalie: - ---Ce serait drôle si nous nous mettions à causer comme la dame du -château... On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez -ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!» - ---Les seuls imbéciles diraient ça, et l'on devrait mépriser leurs -appréciations... Au fait, je ne demande pas qu'on adopte le genre de Mme -Lavallée; je voudrais seulement qu'on écorche moins les mots, qu'on ne -dise plus, par exemple, _ol_, pour il--_nout'_, pour notre--_soué_, pour -lui--_bounne_, pour bonne--_ch'tit_, pour chétif ou mauvais, et ainsi de -suite. - -Opinion sans doute fort raisonnable. Mais Charles, loin de nous habituer -à changer de langage, en arriva peu à peu, au contraire, à reprendre -quasi entièrement son parler d'autrefois. - -Il est difficile d'aller à rencontre des habitudes de son pays, de son -milieu; l'essayer est même s'exposer à de gros ennuis. - - - - -XLII - - -Mon gendre et mes deux garçons dans la force de l'âge, moi tenant encore -ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre -subsistait entre les jeunes ménages--et Moulin fut obligé de partir. -L'intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui -firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante. -Roubaud promit de l'employer au château, comme aide-jardinier et homme -de peine. - -Le premier hiver, Clémentine, qui s'ennuyait dans sa petite maison, -venait souvent passer l'après-midi chez nous, avec ses bébés, et -rapportait une bouteille de lait,--quelquefois même un panier garni de -fromages, de fruits, de galette. - -Mais elle se trouvait enceinte pour la troisième fois et, après ses -nouvelles couches, elle dut interrompre ses visites. Alors sa mère de -lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour Rosalie -intervint, disant qu'elle en avait assez de se tuer pour les autres, -qu'elle allait partir à son tour si l'on continuait ainsi. - ---Oh! ça ne va pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques -fromages, un peu de lait, fit Victoire, doucement. - -Mais l'autre riposta d'un ton aigre que c'était bien malheureux de voir -la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui -avaient la peine de les préparer. - ---Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte -sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux -bouts! - -Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute -occasion par la suite, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait -quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. -Nos enfants, gagés, n'avaient nulle part de maîtrise. Nous leur -reconnaissions volontiers pourtant un certain droit de contrôle et de -critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale; -ils collaboraient à une oeuvre qu'ils continueraient pour leur compte -plus tard. Les entendre grogner nous semblait pénible. - -Au reste, notre Charles ne se fâchait pas, lui; il approuvait même les -libéralités faites à sa soeur--peu à l'aise, chétive et découragée. Mais -l'aîné, stimulé par sa bourgeoise, appuyait ses observations. - -Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à -Clémentine--ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent -de lui porter, dissimulées sous ma blouse, quelque denrée ou quelque -victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. -Disposer des moindres choses en dehors d'elle n'allait jamais sans -difficultés. - - * * * * * - -Bientôt d'ailleurs, un événement de plus grande importance vint reléguer -au second plan ces misères de notre intérieur. - - - - -XLIII - - -Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et -beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus ménager mes peines que -s'il m'eût appartenu, ou que si j'eusse été assuré d'y passer toute ma -vie, j'avais épierré des pièces entières, défriché des coins -broussailleux, divisé des bouchures trop larges, creusé ou réparé des -abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du château ayant consenti à me -donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies -étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J'avais eu à -coeur aussi de rendre praticable le chemin qui nous reliait à la route. -Les champs venaient d'être chaulés pour la seconde fois et donnaient de -belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et -aux engrais; mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six -domaines. - -Et les affaires continuant de n'aller pas trop mal, j'espérais me voir -bientôt en possession d'une somme équivalente à celle que j'avais -perdue. - -Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire: - ---Le maître veut trois cents francs d'augmentation à partir de la -Saint-Martin prochaine. - -Cette nouvelle m'abasourdit... J'avais accepté sans trop récriminer dix -ans auparavant une première augmentation de deux cents francs, que -justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à -cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de -mon impôt colonique annuel,--c'est-à-dire que le maître, outre sa moitié -des produits, voulait encore neuf cents francs sur ma part, -indépendamment des redevances en nature. Les cours n'étaient pas -supérieurs à ceux de l'autre décade. Les bénéfices n'augmentaient qu'en -raison des frais faits en commun, et en proportion aussi de nos peines -et de nos sueurs. - -Je fis serment par Dieu et par le diable que je n'accepterais aucune -augmentation. - ---Réfléchissez, dit Roubaud, vous n'êtes pas tenu à donner aujourd'hui -une réponse définitive. - ---C'est tout réfléchi! repartis-je. - -Et je renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au -coeur! - -Pourtant, après en avoir délibéré avec ma femme et les garçons, j'offris -un appoint de cent francs. - -Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais -lui, bien loin de vouloir transiger, signifia un jour que ceux des -métayers qui n'avaient pas encore adhéré aux conditions nouvelles aient -à se placer ailleurs. C'était le congé définitif pour ceux du -Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous. - -Je n'aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des -dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me -rapporta de lui cette phrase: - ---Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent -trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin... - - - - -XLIV - - -Je fus comme brisé par une grande lassitude physique et morale. A tout -âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent -plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l'on est las de la vie -qu'on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus -amères... Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses -derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans mes -cheveux et ma barbe; je n'avais plus aux travaux pénibles la même -résistance. - -Ah! le coup était rude! J'avais passé dans cette ferme de la Creuserie -vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine -maturité, et l'opinion m'identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour -tous ceux qui me connaissaient bien, n'étais-je pas «Tiennon, de la -Creuserie»? et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous -mon nom semblait inséparable, par effet de l'accoutumance, de celui du -domaine. Et n'étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si -longtemps ma maison?--à cette grange où j'avais entassé une telle somme -de fourrage?--à ces étables où j'avais soigné tant d'animaux?--à ces -champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties -d'argile rouge, d'argile noire ou d'argile jaune, les parties -caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et -profonde?--à ces prés avec tant de fatigues vingt-cinq fois tondus?--à -ces bouchures, à ces arbres sous lesquels j'avais trouvé un abri par les -temps pluvieux, un coin d'ombre par les temps de chaleur? Oui, tous les -fibres de mon organisme tenaient à cette terre et à ce vieux logis, d'où -un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidité, parce qu'il -était le maître! - - * * * * * - -Des choses alors me passèrent par la tête dont je ne m'étais point -soucié jusque-là. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais -cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous--voués aux -travaux forcés perpétuels. - -Voici venir les premiers beaux jours. Vite, semons les avoines, hersons -les blés, labourons et bêchons! - -Avril survient et la douceur; les bourgeons s'ouvrent, les oiseaux -piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs.--Vite aux -emblavures d'orge, de pommes de terre, de betteraves, vite au jardin! - -Le «beau mois de mai» se montre souvent pluvieux et maussade, mais -les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure -agréable.--Mettons la charrue dans les jachères; nettoyons les fossés, -sarclons et binons! - -Juin, les haies piquées d'églantines, les acacias chargés de grappes -blanches au parfum prenant, des fleurs et des nids partout.--Le réveil à -trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil -qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu'à neuf ou dix -heures chaque soir, la fatigue se glissant comme un poison dans tous les -membres... - -Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur -les canapés moelleux des salons clos... Joie de l'ombre fraîche dans les -parcs touffus, dans les prés où pointent les regains.--En grande hâte, -achevons les foins, les céréales blondissent... Vite, coupons le seigle -et le dépiquons: sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous -appelle... Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! -Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou -d'arêtes-boeufs, dressons en moyettes, puis en meules les gerbes -lourdes... - -Août non moins brûlant, saison des vacances, saison du repos.--Les -avoines sont terminées ou vont l'être. Voici les batteuses en action. On -s'entr'aide entre voisins. C'est huit domaines que nous avons à battre. -Lorsqu'on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le -corps brisé, vite à l'oeuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de -fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons -symétriquement sur les voitures, pour le transport aux champs durant que -les chemins sont secs. - -Septembre: les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de -chasse.--Tous nos guérets à mettre à planches, nos pommes de terre à -arracher, la grande «tourmente» toujours... - -Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent, allongez-les... Une -heure le matin, une heure le soir, c'est autant de gagné. Activons les -semailles. Profitons du temps favorable:--les pluies peuvent survenir. -Hardi les gas! - -Ouf! voici novembre enfin. C'est l'hiver et le calme. Le calme, mais non -le repos. Il reste encore à retourner les chaumes, à mettre les prés en -ordre, à _râper_ et couper les bouchures. Voici d'ailleurs les animaux -tous à l'étable. Debout à cinq heures quand même! Allons dans la nuit au -pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs d'où nous -rentrons faits comme la terre, carapacés jusqu'aux cuisses. La veillée -convient très bien pour couper les racines des boeufs et moutons gras, -pour cuire les pommes de terre des cochons. Hardi les gas! ne restons -pas inactifs au coin du feu: le bois est humide, la cheminée fume, nous -serions capables de nous engourdir... - -La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C'est le -moment de préparer des claies neuves pour les champs, de confectionner -les râteaux à foin, d'emmancher les outils. On a mieux à faire l'été que -de s'amuser à ces babioles. - - * * * * * - -Eh! oui, c'est cela, l'année du cultivateur. A-t-il le droit de s'en -plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne -et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, -dans leurs usines ou ateliers, les artisans et citadins n'ont pas à -compter avec les éléments extérieurs,--ou seulement très peu. Pour nous, -c'est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous -contrarier. Voici venir la pluie--et la pluie ne s'arrête pas; les -terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l'herbe croît dans -les cultures qu'on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent -en retard et se font mal... Voici la sécheresse qui tient bon des -semaines ou des mois; toute végétation décline; il faut aller bien loin -pour abreuver les bêtes--et si l'on s'obstine à vouloir labourer, on -éreinte les boeufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de -casser la charrue... Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche -au temps des foins le programme de la journée... Voici un orage, et l'on -tremble de crainte... Voici la neige qui dure plusieurs semaines, -empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à -rattraper... Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le -jour, qui déracine les céréales d'hiver... Voici qu'il fait trop beau à -l'automne et que le gel ne vient pas supprimer les insectes qui font du -mal aux blés naissants;--mais il survient en mai, pour détériorer nos -jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes... Pour une -raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter. - -Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l'élevage; sept -vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu'approche pour chacune -l'époque du vêlage, il faut la veiller et, le moment venu, prendre soin -de la mère et du nouveau-né. Nous sommes de jour comme de nuit esclaves -de nos bêtes. - -Et sur ces bêtes s'abattent toutes sortes de maladies, la diarrhée sur -les veaux, la phtisie sur les moutons, la fièvre aphteuse sur le cheptel -entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son -mieux d'après sa propre expérience; on soigne ces animaux comme des -«chrétiens». Et, malgré tout, il en crève! - -A la foire où l'on vend, les prix sont en baisse comme par hasard--ou, -simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins! -Achète-t-on, au contraire?--le manque d'habitude fait qu'on paie au prix -fort et qu'on réussit mal... - -Fini le battage, parce qu'on est à court d'argent ou que le mauvais état -du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment -le petit lot de grain qu'on a en trop. Les propriétaires, les gros -fermiers attendent davantage et bénéficient souvent d'une plus-value -importante. - - * * * * * - -Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus d'habits crottés, -rapetassés, semés de poils de bêtes, dans les mêmes vieilles maisons -laides et sombres, avec leurs entours d'ornières, de patouille et de -fumier,--prisonniers dans le même cadre! - -Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés -ou plus plats; il y a des rivières bien plus larges que celle de -Moulins; il y a des montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne -verrons jamais rien! - -Et pas davantage nous ne connaîtrons les cités ni ne jouirons des -plaisirs qu'elles offrent. Ce n'est pas pour nous que leurs magasins se -mettent en frais d'étalage; le pain blanc à croûte dorée n'est pas pour -nous, ni les beaux quartiers de viande, ni les produits si appétissants -que les charcutiers savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni -les gâteaux tentateurs qui fleurent bon à la devanture des pâtissiers. - -Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:--nos produits de -la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux -autres le plaisir! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme -aussi ce qu'on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu'on -leur attrape un peu d'argent; assez cher ils nous comptent ce que nous -sommes forcés de leur demander: vêtements et chaussure, épicerie et -mercerie... - -Sans compter que le médecin nous compte cher ses visites:--nous sommes -si loin des centres!--comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses -prières,--et que le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous -soutire une pièce de vingt francs à propos de rien... - -Tous ces gens-là, mon Dieu, c'est peut-être leur droit; ils ont besoin -de gagner de l'argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont -nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants;--ils entendent -que leurs mérites les placent au-dessus de notre médiocrité! Le -percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus forts; c'est que -le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence -honorable, une existence d'hommes,--les producteurs restant seuls des -plébéiens, des croquants! - -Par là-dessus, nous avons trop souvent affaire à des maîtres qui nous -exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent, -à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si -nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des -crapules comme Cerbony qui se sauvent avec! - -N'empêche que nous sommes «très heureux...» M. Lavallée me disait un -jour qu'un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et -que nous devions nous en rapporter à lui! - - * * * * * - -Pendant des semaines et des mois, je fus hanté par ces pensées justes -peut-être, mais décourageantes. Il n'est pas bon de trop réfléchir à son -sort;--ça ne change rien et ça rend malheureux davantage. - - - - -XLV - - -Je traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin, M. Noris, pour son -domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares. - -M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs, s'intitulait -«agriculteur», c'est-à-dire qu'il gérait lui-même ses deux fermes. Il -habitait avec ses filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une -grande vieille maison très simple dont un rideau de lierre masquait -insuffisamment les lézardes des murs gris. Type de petit bourgeois -local, encroûté dans ses habitudes, féru de manies ennuyeuses et -avaricieux en diable. Il lésinait sur tout, préférait nous laisser -vendre les bêtes en mauvais état plutôt que de dépenser pour les mettre -en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler d'engrais. - ---Non, non, vous m'embêtez avec vos phosphates et vos nitrates, le -fumier doit suffire! - -Et il secouait sa tête blanche avec un geste de terreur. - -Rarement il se décidait à vendre la marchandise à la première foire. Il -ne voulait pas démordre de son estimation préalable, toujours trop -élevée. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après -à une seconde foire où c'était de même. A la troisième, on vendait, de -guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la première. - -M. Noris, d'autre part, se faisait tirer l'oreille pour les règlements -de fin d'année. Les comptes de sa deuxième ferme n'avaient pas été mis à -jour depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient de l'argent, il -leur remettait d'un ton rogue une somme toujours inférieure à celle -qu'ils demandaient... Une fois, mon prédécesseur à Clermoux ayant -insisté, sur le champ de foire de Bourbon, pour obtenir cent écus, ce -seigneur de village n'avait rien trouvé de mieux que de jeter, -d'éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous, -tout en marmottant de sa voix nasillarde: - ---Tiens, en voilà de l'argent! Tiens, en voilà! Ramasse... - -Et l'autre de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des -braves gens, à la grande joie des imbéciles. - -Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à la Saint-Martin, -régulièrement. Une idée de Charles me parut bonne à adopter. Je m'en fus -relancer le maître, chez lui, en temps utile. - ---Monsieur Noris, je viens pour compter, j'ai absolument besoin -d'argent. - ---Vous n'en avez guère à toucher, Bertin; les bénéfices n'ont pas été -forts, cette année. - ---Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, Monsieur. - -(Je savais qu'en réalité ça n'allait pas à la moitié!) - ---Jamais de la vie, jamais de la vie... - -Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre de comptes: - ---Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins. - -Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je finis par dire que -j'avais dû oublier un achat de moutons et j'insistai tout de même pour -avoir mon argent... Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent -francs. Je fus obligé de retenir le reste, au cours de l'hiver, sur une -vente de taureaux à moi soldée par le marchand: il fit la grimace, mais -n'osa s'en fâcher. - -Chaque année, par la suite, il fallut employer de nouvelles ruses pour -arriver à se faire payer. - -Nous avions une grosse jument baie pour le rapport. Ordinairement, la -poulinière de ferme sert pour aller aux foires et faire les courses; on -l'emploie aussi aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de -toute corvée. - ---Le travail déforme les juments, et leurs produits s'en ressentent, -disait M. Noris. - -Le vrai, c'est qu'il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté -d'aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait -superflu. - - * * * * * - -En dépit de son âge avancé, il gardait la passion de la chasse. Le -gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait les voir -détaler dans les sillons à l'approche de son grand lévrier, mais n'en -tuait pas beaucoup. Autour d'un bout de taillis enclavé dans nos -cultures, ces rongeurs pullulaient au point d'abîmer les -emblavures,--mais il était bien inutile de s'en plaindre. - -Les braconniers n'osaient guère s'aventurer par là, à cause du garde, un -sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il -suffisait qu'un étranger flâneur traversât, les mains dans les poches, -un coin de la propriété pour qu'il fût appréhendé par lui. Pas de procès -dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au -maître pour recevoir une semonce, et verser cent sous. S'il y avait -présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d'un -lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre -voisin Pinel, qui labourait de l'autre côté. Le brave Pinel m'a toujours -juré qu'il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il -n'en tendait jamais... - - * * * * * - -Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable -de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions -exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en -prison, aux travaux forcés, ou relégués dans des colonies lointaines. -Comme la destruction d'une nichée de lapereaux, d'un nid de perdrix, ou -bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient dans une -exaspération furieuse, le mot seul de «République» l'agitait de grands -frissons nerveux. Souvent, à Bourbon, des gamins, soudoyés par un -farceur, le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» et -chantant des couplets de la _Marseillaise_... - -A chaque fois il serrait les poings de rage impuissante, manquait en -devenir fou! - -En 1877, souffrant d'une bronchite qui avait failli l'emporter, on était -venu lui annoncer les résultats d'une élection favorable aux -républicains. Alors, soulevé sur sa couche, il avait exhalé dans un -murmure haletant, la haine profonde de son coeur: - ---Les brigands!... Il n'y a donc plus de place... à... à Cayenne!... - -Pour retomber ensuite sur l'oreiller, inerte, évanoui. - -Quatre ans plus tard, venant chez nous au cours d'une période -électorale, il avisa des programmes et des journaux envoyés par le -docteur Fauconnet, candidat républicain: - ---Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! -Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre -famille en les conservant. - -J'objectai que personne ne savait lire. - ---Leur présence seule est dangereuse! reprit-il. - -Et il les jeta lui-même dans la flamme du foyer. Puis, en se retirant: - ---Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, le -bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas! - -Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs étaient choisis en -dehors des «rouges». Et il nous obligeait aussi à ne pas fréquenter les -boutiques jugées par lui subversives. - -Il se vengeait à sa manière de la «sale République...» - - - - -XLVI - - -Les deux demoiselles veillaient spécialement à notre conduite -religieuse. Et il nous fut assez pénible de les satisfaire. Selon la -coutume de ma jeunesse, j'allais à la messe auparavant un dimanche sur -deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à -Franchesse, j'assistais à l'office--désapprouvant les «fortes têtes» qui -passent ce moment à l'auberge. - -Mais j'étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires -des curés! Leurs théories sur la confession, les jours maigres, l'Enfer -et le Paradis, je prenais ça pour des contes... Le vrai devoir de chacun -me semble tenir dans cette ligne de conduite très simple: bien -travailler, se comporter honnêtement, s'efforcer de ne chagriner -personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui -sont dans la misère ou dans la peine. En s'y conformant, je ne puis -croire qu'on ait quelque chose à craindre, ni là, ni ailleurs. J'avais -remarqué comme tout le monde qu'en l'attente de la «vie éternelle» dont -les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi -des plaisirs de la terre,--spécialement de la bonne cuisine et du bon -vin,--sans compter qu'ils passent pour bien aimer l'argent... - -Je me disais que, sur cette question du «devenir de l'âme», les plus -malins de la terre et le pape lui-même n'en devaient pas savoir plus -qu'un ignorant comme moi, attendu que personne n'est revenu de là-bas -pour dire comment les choses s'y passent. Je songeais donc rarement à la -mort--moins encore au «salut éternel»--et j'avais délaissé complètement -la confession depuis mon mariage. J'en connaissais plus d'un et plus -d'une que ça ne rendait pas meilleurs d'être fidèles à cette loi de -l'Église. La Victoire se confessait, la Rosalie aussi; elles agissaient -absolument le lendemain comme la veille--restant, l'une grincheuse et -désabusée, l'autre pétulante, hargneuse, autoritaire... - ---Alors, à quoi bon? me disais-je. - - * * * * * - -Je croyais fermement par exemple, à l'existence d'un Être suprême qui -dirige tout, règle le cours des saisons, nous envoie le soleil et la -pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, -n'est propice que si la température veut bien le favoriser, je -m'efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses -mains une bonne part de nos intérêts. Je ne manquais guère les -cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et je continuais -fidèlement les petites traditions pieuses de notre vie de campagne. -J'allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis, -et j'en mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes,--à -côté des petites croix d'osier qu'on fait bénir en mai, des aubépines -des Rogations et des bouquets où sont assemblées les trois variétés -d'herbe de Saint-Roch qui préservent les animaux des maladies. -J'assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de -la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le -préservateur de la grêle. J'aspergeais d'eau bénite les fenils vides -avant d'engranger les fourrages. En ouvrant l'entaille dans les champs -de blé, je formais une croix avec la première javelle. J'en traçais -d'autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque -miche de pain avant de l'entamer, et enfin sur le dos des vaches avec -leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir -allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon -chapeau devant les calvaires des routes. Et je marmonnais matin et soir -un bout de prière. - -Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne part d'habitude; ces -pratiques que j'avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais -je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un -vendredi soient des motifs à punition sans fin,--et il me semblait -excessif d'attribuer au curé dans la confession le pouvoir d'absoudre -tous les crimes! - - * * * * * - -Les garçons partageaient ma manière de voir. L'aîné allait à la messe -comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles, -depuis son retour du régiment, n'y allait guère qu'une fois par mois, et -encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l'obligation hebdomadaire! - -Le lundi gras, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la -visite de Mlles Yvonne et Valentine Noris. - ---Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier. - ---Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles; il a dû y assister là-bas. - ---Nous n'en croyons rien... Charles doit venir chaque dimanche à la -messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à -Bourbon ou ailleurs, s'il le juge à propos. Il ne saurait se soustraire -à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit -connue. Et s'il persistait à désobéir, nous vous en rendrions -responsables, vous, ses parents... - -Il fut forcé de s'exécuter, parbleu! Et même d'aller, comme moi, à -confesse au temps de Pâques. C'était l'unique moyen d'être tranquille; -car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et -leurs domestiques. - -Les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que -quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «_Bon Dieu!_» ou un -«_Tonnerre de Dieu!_» agrémenté de préambules divers. Je l'avais bien -engagé à perdre cette habitude ou à se retenir en présence des -mouchards. Dure contrainte! Il s'échappa un jour à lâcher un gros juron -que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans -tarder. - ---Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes -épouvantables; nous n'admettons pas cela chez nous! - -Elles allèrent jusqu'à me reprocher à moi-même de dire aussi de vilains -mots pour m'avoir ouï employer l'expression «_Tonnerre m'enlève!_» Ma -foi, je leur répondis carrément que ce terme m'était aussi nécessaire -que mes prises de tabac, que je ne pouvais promettre de l'éviter -toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment--comme à -Charles ses blasphèmes, d'ailleurs. - - * * * * * - -Eh bien, quoique fourrées sans cesse à l'église, au confessionnal, à la -table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles -ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies! - -L'hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la nuit craquer les arbres -torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se -réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient -capturer. Tous les matins on découvrait à proximité des bâtiments -quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides,--morts de froid. -Les corbeaux, croassant par bandes aux abords des fermes, se -hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur la _pelote_ de -fumier. On sentait une grande misère dans la nature. - -Comme aussi, hélas! chez tous les pauvres gens! Des journaliers en -chômage, parcourant la campagne pour grapiller du bois, eurent le tort -de s'attaquer à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches un gros -érable disparut ainsi. Les demoiselles Noris étant venues avec le garde -constater le larcin, il me fut donné d'entendre les objurgations -furieuses de Mlle Yvonne: - ---Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s'il vous arrive -d'apercevoir quelqu'un de ces misérables, n'hésitez pas: tirez-lui -dessus!... Vous en avez le droit. - -C'est que la charité de ces bigotes s'exerçait surtout en mesquines -vengeances et basses perfidies à l'égard de ceux qui n'avaient pas la -chance de leur plaire! - -Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine et aux -passants du vendredi un croûton sec,--les autres jours rien du tout... -C'est nous, métayers, qui les nourrissions, les traîneurs de bissacs! - -Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur -place au Paradis, à ces deux numéros-là! - - - - -XLVII - - -La femme de mon parrain étant morte, je dus recueillir ma soeur -Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder. - ---Tu ne l'as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c'est bien ton tour; -d'ailleurs, tu es le seul à pouvoir t'en charger. - -J'aurais pu lui objecter qu'il ne m'avait jamais offert de la prendre -alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre -des services. Mais je préférai consentir à l'arrangement sans -protestations inutiles. - -A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons différents, déclarèrent -que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à -nous charger encore de cette malheureuse innocente. Mais elles la -subirent d'assez bonne grâce lorsqu'elle fut là. Je n'eus pas admis -d'ailleurs qu'elles lui fissent des misères... - -Dénuée à présent de toute lueur de raison, la Marinette prononçait des -mots dépourvus de sens. Surtout elle poussait des lamentations -plaintives, prolongées qui effrayaient beaucoup les enfants et -contrariaient tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle riait, d'un -rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d'aucune façon,--pas -même comme autrefois pour la garde des bêtes. - -Sa présence chez nous fit sensation les premiers temps; on parla dans -tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, -qui criait souvent:--elle était le mystère, l'ulcère de notre maisonnée. - -Je ne regrettai jamais ma décision cependant. Il est des devoirs -élémentaires qu'il faut accepter, quelque pénibles qu'ils soient... Or, -mon parrain, assurant que j'étais le seul à pouvoir m'en charger, -n'exagérait pas. Bien que ma situation ne fût guère brillante j'avais -encore plus de ressources que mes deux aînés... - - * * * * * - -Baptiste, lui, n'avait jamais pu mettre quatre sous l'un devant l'autre. -Le mauvais domaine qu'il cultivait à Autry appartenait à des maîtres, -qui, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le mari, -faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses, -était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme, ayant pris en -main le gouvernement du ménage, lui faisait expier ses fautes passées... -Privé de tout argent de poche, le pauvre tuait ses heures, -lamentablement; on le voyait errer de la boutique du menuisier à celle -du maréchal, accoster les passants trop rares. Parfois, quelqu'un lui -disait d'un ton d'ironie, sachant bien qu'il n'avait pas le sou: - ---Payez-vous une chopine, Monsieur Gouin? - ---Impossible, il faut que je rentre; on m'attend... - ---Allons! venez tout de même--c'est moi qui la paie. - -Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevré chez lui de toute -satisfaction gourmande, il acceptait sans honte les libéralités -méprisantes des tâcherons aux mains calleuses... - -Mme Gouin--Agathe, ainsi que tout le monde la nommait -communément--lésinait sur les plus petites choses, sur l'éclairage et le -chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. Aux -repas, la même bouteille de vin figurait sur la table durant toute une -semaine. La servante partageait avec le chien la miche de troisième et -ne pouvait espérer se rattraper sur la pitance. Trois bonnes d'affilée -sortirent de la maison rongées d'anémie... - -Agathe aurait voulu continuer cependant à faire bonne figure parmi les -hobereaux du pays. Il lui arrivait d'offrir à dîner,--mais alors la -maison était sens dessus dessous pendant quinze jours. - -Et il y avait ensuite une période navrante,--où les maîtres eux-mêmes se -condamnaient à la soupe à l'oignon, au pain de troisième, où la -bouteille d'apparat ne se vidait que quand le vin était en état -d'accommoder la salade... - -Au cours d'une de ces mauvaises journées, M. Goudin étant allé chez mon -parrain à l'heure du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches -cuites--dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards -de convoitise. Il en mangea une demi-assiette. - -De leur ancienne splendeur, une voiture d'aspect passable encore leur -restait, une grande voiture à capote qu'ils appelaient la victoria. De -loin en loin, l'idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des -emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement de s'offrir le -luxe d'une promenade. Alors elle envoyait la bonne prévenir le métayer -qu'il eût à amener la vieille jument du domaine. A l'heure dite, -Baptiste, obligé au rôle de cocher, grimpait sur le siège... La -cocasserie de l'équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin. -Qu'on se figure cette vieille bête au poil rude, d'un blanc sale, -souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, -l'ancienne belle voiture;--ce vieux campagnard en blouse et sabots, -écrasé sur le siège, se servant du fouet comme d'un bâton; et, dans le -fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois -crève-la-faim! - -Les Gouin, disait-on, «collectionnaient dans leur grenier les peaux des -métayers qu'ils avaient écorchés». Rarement en effet les mêmes -demeuraient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à -l'ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore. - -Mon parrain, certes, n'était pas précisément sur le chemin de la -fortune. - - * * * * * - -Faire fortune, c'est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, -un moment, crut l'avoir réalisé... Deux ans après la guerre, se trouvant -à la tête d'une huitaine de mille francs, le diable l'avait tenté -d'acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s'installer -chez lui,--et de se monter d'un cheval, d'une voiture à ressorts, d'une -peau de chèvre,--et d'aller aux foires avec des allures de gros fermier! -Sans compter sa partie de _mouche_, à gros jeu, tous les dimanches, et -les bons repas avec des amis! On le nomma conseiller municipal et il en -fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait -de haut--comme gêné de s'entretenir avec moi. - -Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la -mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d'or au cou. -Elle se payait des douceurs, du café, du sucre par demi-pains. Victoire, -qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour: - ---La Claudine fait joliment la grosse madame... Savoir si ça tiendra -longtemps? - -Ça ne tint que cinq ou six ans. L'ancien propriétaire avait pris -hypothèque sur le bien pour l'argent non versé. Mon frère lui payait en -intérêts une somme égale à la valeur d'affermage. Il s'était endetté par -ailleurs, du fait de réparations aux bâtiments. Conscient d'être sur une -pente dangereuse, en fin de compte, il revendit son équipage, se remit à -travailler. Trop tard! Le vendeur, à qui étaient dues trois années -d'intérêts, reprit possession de son petit domaine en lui donnant juste -de quoi se liquider auprès des autres créanciers. - -Demeuré sans ressources à l'issue de cette aventure, le pauvre Louis en -fut réduit à se loger dans une chaumine, à travailler de côté et d'autre -comme journalier. Il mourut deux ans plus tard d'une congestion, un jour -de grand froid qu'il cassait de la pierre sur la route de Moulins. - -La Claudine, qui savait si bien faire la dame, dut se mettre à laver les -lessives,--même à recourir aux aumônes. Sa carrière s'acheva bien -tristement. - - - - -XLVIII - - -A Clermoux, à l'automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Gaussin -et de sa femme. Georges Gaussin, le fils de ma soeur Catherine, venait -de se marier et profitait de cette circonstance pour revoir sa famille -bourbonnaise;--il n'était pas revenu depuis l'époque où ses parents -l'avaient amené tout gamin. - -Parti au régiment comme volontaire d'un an à sa sortie des écoles, il -occupait depuis sa libération un emploi de comptable dans une grande -maison de commerce. On le disait fin comme l'ambre... - -Georges et sa femme décidèrent de s'installer chez nous durant leur -séjour,--une de mes nièces d'Autry leur ayant écrit que c'était moi qui -pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant -leur arrivée, Rosalie s'exclama: - ---Des Parisiens! Ce qu'ils vont en faire des embarras! Ça va parler -gras, mes amis... - -Et Victoire, très ennuyée, de se demander comment les coucher, comment -les nourrir... - -Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner à nos hôtes -le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit -Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie;--eux prendraient à la cuisine le -lit du pâtre qui consentit à s'accommoder d'un gîte au fenil, avec des -couvertures. - -Le jour venu, Charles attela à notre charrette, que nous conservions -toujours bien qu'elle nous fût inutile ici, la bourrique d'un voisin de -bon service, et se rendit à la rencontre des Gaussin qui devaient -débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins. - -Ils furent chez nous un peu avant la nuit. J'étais en train de conduire -les fumiers; d'une venelle perpendiculaire je débouchai avec un char -vide presque en face d'eux, dans le grand chemin, à deux cents mètres de -la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en -avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux -valises, un carton à chapeaux encombraient la voiture. - -Je criai «Holà oh!» à mes boeufs qui s'arrêtèrent. Charles me présenta: - ---C'est mon père. - -Les jeunes époux eurent une même exclamation: - ---Ah! c'est l'oncle! Bonsoir, mon oncle... - -Et se précipitèrent pour m'embrasser. - ---Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir! - ---Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce, répondis-je, un peu gêné. - -Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les boeufs je me laissais -embrasser: - ---Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir! m'excusai-je, -non sans confusion. - -En effet mon pantalon de coutil déchiré aux genoux, ma chemise de -cretonne à carreaux bleus, mon vieux feutre aux bords effrangés, mes -sabots usés, émoussés, où dansaient mes pieds nus, ne constituaient pas -un accoutrement bien convenable,--d'autant que tout cela se ressentait -plus ou moins du contact du fumier... Et j'avais encore ce vendredi ma -barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon -compte l'impression de cette petite Parisienne mignonne et bien -«pomponnée» dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher cela me -faisait l'effet d'une profanation. Elle portait une robe bleue très -simple, un grand chapeau de paille garni d'une touffe de pâquerettes, et -de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas. - ---Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce. - ---En effet, mon oncle. C'est qu'ils sont passablement cahoteux, vos -chemins; ils auraient grand besoin d'être aplanis. - -Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait l'expression un peu -trop sérieuse de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux -noirs trop profonds... - -Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure poupine -d'adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache -blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et -blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s'étalait -dans l'échancrure de son gilet, faisant valoir la blancheur du faux-col -rigide. - -Je hélai les boeufs pour les faire repartir et marchai à côté de Georges -qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses -parents,--toujours dans la même maison, au service d'une seule vieille -dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant -qu'elle leur en tiendrait compte sur son testament. - ---Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette? me dit -Georges, après un silence. - ---Oui, Mons... - -Je faillis bien dire «Monsieur»:--dame, il était mis comme un bourgeois, -le neveu! - ---Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos guérets pour labourer -bientôt. - ---Ah! oui, le fumier... Le fumier sorti des étables, produit de la -fiente et de la litière? - ---C'est cela même! répondis-je avec un sourire un peu moqueur. - -Cette observation me semblait bête. - -Alors la jeune femme de me questionner à son tour, si bien que je fus -amené à lui dire que c'était là où nous allions semer le blé que je -conduisais ce fumier. - ---Ah! l'horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l'on fait -le pain, il vient comme ça, dans le fumier? - ---Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus. - -Georges reprit: - ---Cela t'étonne, Berthe? La terre s'épuiserait, vois-tu, si l'on cessait -de lui fournir des matières fertilisantes. - ---Votre charrette est-elle douce, mon oncle? interrogea Berthe à -nouveau; celle du cousin ne l'est guère; je suis montée un peu sur la -route; j'ai eu mal au coeur d'avoir été trop secouée... - -Nous arrivions dans la cour. La Victoire, le Jean, sa femme et le petit -s'avancèrent à la rencontre des Parisiens: il y eut embrassade générale. -Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette à qui l'on avait fait -mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais -coeur, et reprit sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner -péniblement notre jolie nièce. - -La bourgeoise avait préparé à l'intention de nos hôtes une soupe au -lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti et une salade à -l'huile de noix. Pour eux seulement:--faire de l'extra pour tout le -monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans -la chambre. Mais Berthe s'en fâcha: - ---Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être -en famille! - -Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu'à huit heures passé, lorsqu'on -ne pouvait plus besogner dehors, la nuit tout à fait venue... - ---Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir -compagnie, vous et le petit cousin. - -Et de faire asseoir auprès d'elle le petit de Jean. - -Victoire me dit, voyant qu'ils y tenaient: - ---Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce. - -Je m'en fus donc changer de pantalon, de sabots, mettre une blouse -propre, et je pris place à côté d'eux. Ils déclarèrent excellente la -soupe au lait et se régalèrent des haricots fins et tendres auxquels -Victoire n'avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent pas -grand mal au poulet--plus commun pour eux, peut-être, que le lait et les -légumes frais. Je remarquai qu'ils semblaient aux petits soins l'un pour -l'autre. - ---Qu'en dis-tu, Georges?... N'est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout -propos. - -Et lui: - ---Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces -haricots... - -Nous avions, comme dessert, de grosses prunes noires. - ---C'est mauvais, ces fruits-là! N'en mange pas trop, petite... - -Un peu niaises à mon avis, ces façons de faire. A la campagne, si l'on -se parlait comme ça entre époux, tout le monde s'en amuserait. Au fond, -peut-être bien qu'on s'aime autant qu'eux, mais on ne se prodigue jamais -de mots tendres. - -Quand ma femme venait pour le service, Georges et Berthe lui -reprochaient encore doucement d'avoir préparé deux dîners et lui -défendaient de recommencer à l'avenir:--ça leur était bien égal de -manger un peu plus tard! - -Charles avait apporté de Bourbon, sur l'ordre de sa mère, une couronne -de pain blanc, notre pain de ménage, vieux de huit jours étant déjà dur; -ils eurent néanmoins la fantaisie d'en user. - ---Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle! disaient-ils. - -Et, de me demander ceci et cela, combien nous avions de moutons, combien -de vaches et comment on faisait pour traire. - ---J'irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous -levez de bon matin, à six heures? - ---Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous -travaillons. - ---Sitôt!... Ah! par exemple!... Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes -des paresseux; Georges entre à neuf heures au bureau; nous nous levons à -huit, jamais avant. Mais ici, nous serons debout à l'aube, vous -verrez... - -Le repas terminé, il nous fallut revenir à la salle commune où les -autres commençaient à manger. Après qu'ils eurent avalé la soupe, chacun -émietta selon la coutume un morceau de pain dans son assiette de terre -rouge et le trempa d'une grande louchée de lait écrémé. La Parisienne en -fut très étonnée: - ---Mais alors c'est une autre soupe... Vous mangez deux soupes à votre -dîner? - -Elle comprit à ce moment sans doute que ce second dîner n'avait guère -retardé la cuisinière... - -Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur -présence gênait les femmes pour la vaisselle. Les garçons s'étant joints -à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. Nuit plutôt -maussade; ciel sombre et brise trop fraîche; la lune en faucille -éclairait faiblement. Georges, ayant senti frissonner sa femme, répétait -à tout propos, bien qu'elle se défendît d'avoir froid: - ---Tu vas t'enrhumer, ma chérie, j'en suis sûr; il ne faut pas nous -attarder. - -Grâce à Charles, qui leur tenait tête à peu près, la conversation ne -languit pas; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant -ridicule de parler si mal à côté d'eux qui parlaient si bien,--et aussi -parce que je n'osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant -qu'elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la -campagne. - -Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le -bonsoir, la bourgeoise demanda aux jeunes gens ce qu'ils prenaient le -matin. - ---Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, nous mangerons la soupe -de tout le monde. - -Ils ne se doutaient pas de l'importance de notre premier déjeuner, le -repas de la potée au lard! - -Bien entendu, Victoire, sans tenir compte de leur avis, leur prépara du -café au lait. - -Mais ils redirent tellement le matin qu'ils entendaient manger avec nous -et comme nous au «goûter», qu'il fallut bien leur donner satisfaction. - -Pour la circonstance on se mit à table à midi, c'est-à-dire une grande -heure plus tôt qu'à l'ordinaire,--la jeune femme placée entre Charles et -moi, son mari en face. Il y avait un menu exceptionnel: du vin d'abord, -puis une juteuse omelette aux oeufs purs, des biftecks, du fromage à la -crème saupoudré de sucre--et les poires d'un espalier du jardin qu'on -aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon! -Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la -table: celui de l'autre extrémité n'étant qu'en apparence conforme au -nôtre--omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillés, fromage -peu crémeux et pas du tout sucré:--les seules poires étaient semblables, -mais la bourgeoise fit de vilains yeux au petit pâtre qui s'avisa d'en -prendre une. - ---Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à -mi-voix; les _bâtardes_ ne manquent pas, à cette saison... - -Alors, ceux de la maison comprirent le rôle somptuaire des belles -poires, et personne dorénavant ne s'avisa d'y toucher. - -Au repas du soir, on n'essaya même plus de sauver les apparences. Il y -avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume--et pour -les Parisiens un potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre -et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s'entendre à la -préparation de ces petits plats fins, aidait à Victoire et la -conseillait. - -Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans protestations d'être -mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable -de ce que nous vivions si mal,--encore que notre ordinaire fût meilleur -que de coutume. - ---Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié! avais-je -dit à ma femme. - -Comme à Paris, Georges et Berthe s'offraient la grasse matinée. On -fermait à leur intention les volets délabrés de la fenêtre, et ils ne se -dénichaient qu'entre sept et huit heures. - ---C'est le seul moment tranquille de la journée, affirmait Rosalie; on -ne les a pas sur le dos! - -Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, -avec des exclamations et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour -du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les oeufs frais pondus, -prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. -Elle allait même dans l'étable à vaches au moment de la traite, -n'esquivant qu'à grand'peine entre les pavés mal joints les trous pleins -de purin. Une fois, elle engagea dans le plus grand l'une de ses -pantoufles;--des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de -son peignoir clair; et dans la préoccupation de cet accident, elle -faillit être atteinte par le jet d'une vache qui fientait. Elle avait -peur des veaux, poussait des cris perçants lorsqu'on les détachait pour -aller têter. Par la suite elle hésita même à franchir le seuil de cet -endroit dangereux... A la maison, elle s'occupait à faire de la -tapisserie, de la dentelle,--très habile à ces petits travaux -d'agrément. - -Georges, après un baiser au front de sa femme, et un «Au revoir!» comme -pour une longue absence, nous rejoignait aux champs, et après quelques -tours à la charrue, s'en allait flânocher au bord des mares pour -capturer des grenouilles. En rentrant il ne manquait pas d'embrasser de -nouveau sa Berthe qui lui demandait, câline: - ---T'es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la -réussite, mon Geogeo. - -Elle vérifiait alors le petit sac en filet contenant ses -grenouilles--qu'il écorchait lui-même, personne ne voulant s'en occuper. - -Rosalie disait: - ---Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c'est -race de crapauds! - -Les appréciations de notre bru, ses mots dépourvus d'hypocrisie, -amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais la Marinette les importunait -avec son regard fixe, son rire stupide, sa mélopée plaintive, les gestes -de son poing maigre. - - * * * * * - -Le dimanche, Charles prit en location, à dessein de promener nos -Parisiens, le cheval et la voiture à ressorts de l'épicier du bourg. -Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir -Bourbon où ils s'attardèrent un peu. L'escalade des vieilles tours les -fatigua sans les amuser. Mais ils s'intéressèrent au moulin, au parc en -terrasse, à la fontaine d'eau chaude et à son grand bassin--où les -pauvres gens douloureux et infirmes venaient autrefois d'un lointain -rayon se baigner sans honte sous les regards de tous, la veille de la -Saint-Croix. Ils rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur -après-midi. - -Par contre la journée du mardi, pluvieuse, se traîna bien monotone. -Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des -lettres,--après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l'encre, car -nous n'en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cessé, il manifesta -l'intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y -avait trop d'eau et de boue pour qu'elle pût sortir avec ses bottines; -elle chaussa donc les sabots du dimanche de Rosalie; seulement les pieds -lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle -revint, craignant une entorse. Et tout le soir, nerveuse, elle ne -chercha pas à masquer son dépit. - -Ils demeurèrent jusqu'au samedi, huit jours pleins, assez satisfaits, je -crois. Ils appréciaient surtout notre lait, notre beurre, nos fromages -baignés de crème. Mais cela devait les ennuyer un peu de voir que l'on -se mettait en frais pour leur cuisine. Et, sans doute, nous -plaignaient-ils de travailler tant, d'avoir si peu d'agréments, d'être -si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs -illusions sur la campagne. - ---Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez -le temps long s'il vous fallait rester chez nous toujours? - ---C'est vrai, mon oncle; j'aurais de la peine à devenir fermière. Pour -que je me trouve vraiment bien, il me faudrait une maison confortable, -un jardin aux allées propres avec des fleurs et des ombrages, et puis un -cheval et une voiture pour me promener. - ---Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici quelques mois d'été, à -condition de disposer de mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir -les prés à ma guise, cultiver un jardin. - -Je songeai par devers moi: - ---Tous les gens des villes doivent être ainsi: ils ne voient de la -campagne que les agréments qu'elle peut donner; ils rêvent des prairies -et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des légumes et des -fruits,--mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. -Et nous sommes sans doute dans le même cas: quand nous parlons des -avantages de la ville et des plaisirs qu'elle offre, nous ne pensons pas -à l'existence de l'ouvrier qui vit au jour le jour d'un travail souvent -dur et ingrat... - - * * * * * - -Ces jeunes parents s'étaient montrés fort gentils, somme toute, mais -leur départ nous apporta quand même une impression de détente heureuse. -C'est que, outre le dérangement inévitable, la cohabitation avec des -gens différents de caractère et de moeurs provoque toujours une -contrainte pénible. Où il n'y a pas communion d'idées règne le malaise. - -Le pâtre fut seul à s'affliger du départ de nos hôtes. Je l'entendis qui -disait le soir à la servante: - ---J'aurais bien voulu qu'ils restent plus longtemps, les Parisiens, on -mangeait mieux... - - - - -XLIX - - -Nous avions grand souci de notre Clémentine souffrante et miséreuse. -Elle venait d'avoir un quatrième enfant, et Moulin s'étant brouillé avec -le jardinier du château manquait de travail. Aussi devaient-ils deux -sacs de blé à nos successeurs de la Creuserie et des tissus au marchand -du bourg,--sans parler de leur loyer. - -La pauvre fille n'allait même plus à la messe, à cause des enfants que -leur père ne voulait pas garder et parce qu'elle manquait d'effets -convenables. - -Mais le pis était son état de santé toujours plus inquiétant. L'une des -religieuses de Franchesse, qui s'entendait un peu aux maladies, la -disait atteinte d'anémie chronique: - ---Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin! - -Conseil d'une assez cruelle ironie, vu la situation du ménage! - ---Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout, -me dit Victoire en pleurant, un jour qu'elle rentrait de la voir, au -mois d'octobre 1880. - -A la Toussaint je me rendis à mon tour aux Fouinats. Quel serrement de -coeur devant l'impression de misère du logis--qui me rappelait l'aspect -de celui de ma mère, aux dernières années de sa vie! Clémentine, chétive -et sans vigueur, donnait à téter à son petit dernier qui s'acharnait -goulûment à tirer ses seins flasques. Elle sourit avec effort en me -voyant entrer. - -Misère de nous! Dans le temps que je lui demandais des nouvelles, le -souvenir me hantait d'une autre scène en cette même chaumière, un matin -que j'étais venu demander à boire à sa locataire d'alors... - ---Ça ne va pas trop bien, papa. Il me faudrait des bons soins que je ne -peux pas me donner. - -Je remarquais son souffle court, ses phrases terminées en une modulation -affaiblie, imperceptible presque, sa maigreur effrayante... Je la -réconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui -envoyer le médecin. Mais elle s'en défendit: - ---Mais non, mais non, papa. La soeur m'a déjà donné du fortifiant, c'est -tout ce qu'il faut... Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au -médecin. Et puis, c'est trop coûteux pour nous... - -C'est un raisonnement qu'on tient bien souvent dans nos pays. On se fait -de la tisane; on se traite soi-même. Le docteur n'est mandé que quand ça -paraît tout à fait grave. Et de voir passer son équipage dans nos vieux -chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort. - -Ainsi en fut-il, hélas! pour notre Clémentine. Peu de jours après ma -visite, elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s'en fut -quérir à Bourbon le docteur Picaud:--Fauconnet, conseiller général et -député, avait cessé d'exercer. M. Picaud la jugea très malade--une -jaunisse s'était greffée sur l'anémie--et donna l'ordre de lui enlever -tout de suite son bébé que recueillit une soeur de Moulin. L'un de ses -frères prit l'aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la -cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de -quatre ans. Rosalie comme toujours fit la grimace à l'arrivée de ces -enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute -dévouée. - -Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Elle dut bientôt se -rendre à l'évidence: aucun espoir à conserver! Le mal faisait d'un jour -à l'autre des progrès effrayants... - -Clémentine mourut à la fin novembre par un triste temps de givre et de -brouillard,--à trente et un ans! - - * * * * * - -Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu'au printemps le -mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris. - - - - -L - - -Depuis mon embauche lointaine chez son père, depuis surtout qu'il était -venu à la Creuserie pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet -m'avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l'époque -des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de -Noris» mûr pour le dépôt, assurait-il. - -M. Fauconnet avait le bras long--qu'il s'agisse d'obtenir une faveur, de -faire réformer un conscrit à la révision, ou d'intervenir dans les -affaires de justice. - -Aussi les quémandeurs, aux vacances, affluaient-ils au château -d'Agonges, qu'il habitait depuis la mort de son père. - -Enfin l'on devait à son influence la mise en train d'un petit chemin de -fer à voie étroite de Moulins à Cosne, qui desservait Bourbon et -Saint-Aubin. - -Mais l'ancien républicain intransigeant, si farouche dans son opposition -à l'Empire, était devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la -crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc. - -Or, M. Noris étant mort, ses filles s'empressèrent d'affermer les deux -domaines à un fermier général en vogue, qui nous donna congé. - -Nous décidâmes, la Victoire et moi, de nous retirer dans une quelconque -locature, laissant les deux garçons prendre une ferme à leur compte. - -Justement, une du docteur se trouvait disponible: je m'employai à la -leur faire donner. A des conditions d'ailleurs sévères,--car notre -député, si féru du bonheur du peuple, écorchait comme un vulgaire Gouin -les tenanciers de ses domaines. - -Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes! - -Pour moi je pus louer au Chat-huant ou «Chavant» de Saint-Aubin, un -petit bien à trois vaches, de la même grandeur à peu près que celui où -j'avais débuté jadis sur les Craux de Bourbon. Au prix fort; mais avec -les revenus de mes petites économies--placées par le notaire sur -hypothèque sérieuse--je comptais pouvoir joindre les deux bouts assez -tranquillement. - - - - -LI - - -Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de nous retrouver dans une -maison si étroite--et si peu de monde! Marguerite, la petite de la -pauvre Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous avions gardé -son frère Francis, qui commençait à aller en classe,--et aussi la -Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs. - -J'avais plus de loisirs et moins d'inquiétudes qu'à Clermoux, mais il -est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. Je dus me -remettre à toutes les grosses besognes dont les garçons me déchargeaient -quand nous étions ensemble. - -Et j'eus souvent des heures lourdes de découragement et d'ennui. La -bourgeoise aussi, d'ailleurs, toujours pareillement faiblarde et -geignante. - - * * * * * - -Cependant notre petit Francis, en dehors des heures de classe, nous -tenait bien compagnie. Son activité d'enfant, expansive et bruyante, -animait notre triste intérieur de vieux... - -Bon petit, au surplus: vif, remuant, éveillé, mais point coléreux, ni -têtu, ni désagréable. On le gâtait: pour lui la «soupe au chocolat», les -grandes tartines de beurre, les fruits--et toutes les indulgences. - -Souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m'en avoir -entendu raconter à sa soeur et à son cousin, et il voulait les connaître -aussi. - -Il s'agissait de ces vieux contes qu'on se transmet dans les fermes de -génération en génération: _la Montagne verte_, _le Chien blanc_, _le -Petit Poucet_, _le Sac d'or du Diable_, et aussi _la Bête à sept têtes_. -Je me faisais un peu prier par taquinerie, puis j'y allais de bonne -grâce: - -«Il était une fois une grosse _Bête à sept têtes_ qui voulait manger la -fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu'il donnerait sa -fille à qui tuerait la _Bête_,--mais personne n'osait tenter l'aventure. -Survint un jeune campagnard tout plein courageux qui, se portant -résolument dans la forêt, au devant de la _Bête à sept têtes_, réussit à -la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et s'en -retourne chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu'il avait -laissée très malade. - -Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la -_Bête_. Voyant que le bon jeune homme ne se rend pas tout de suite au -palais, il s'en vient couper les sept têtes qu'il porte au Roi, se -donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fait rendre de grands honneurs -et enjoint à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui -n'a pas confiance au méchant bûcheron, ajourne tant qu'elle peut la -cérémonie. Une dernière mise en demeure de son père la contraint -pourtant, la mort dans l'âme. - -«Au jour choisi, comme se formait le cortège, le bon jeune homme revint -de son village. Il fut étonné, pénétrant dans la capitale, de voir -s'élever partout des arcs de verdure, sans parler des guirlandes, -drapeaux et banderoles. Un enfant, qu'il questionna, lui apprit que la -ville était pavoisée en raison du mariage de la fille du Roi avec le -meurtrier de la _Bête à sept têtes_. Vite il court jusqu'au palais, se -présente au souverain près de qui se tenaient les fiancés, et dit en -désignant le bûcheron: - -«--Celui-ci est un menteur, c'est moi qui ai tué la _Bête_. - -«L'homme des bois le prit de haut, rappelant qu'il avait apporté les -sept têtes,--et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme. - -«Mais, lui, sans s'émouvoir: - -«--Il a pu, Sire, vous apporter les têtes, mais non pas les langues, car -les langues, les voici... - -«Déficelant un paquet qu'il portait à la main il en tire une espèce de -bocal où, dans l'alcool, mijotaient les sept langues. Et le Roi -d'envoyer quérir les têtes, de se convaincre que les langues manquaient -en effet, et que celles du bocal s'y adaptaient bien. Alors il fit -pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.» - -Francis était tout oreilles; après celui-là il en voulait un -autre,--jusqu'à épuisement de mon répertoire. Les monstres, les diables, -les fées défilaient à la douzaine, et aussi les princes et les -princesses de rêve,--les princesses aux robes couleur d'argent, couleur -d'or, et couleur d'azur, anciennes chambrières ou gardeuses de dindons! -Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir -d'abattre en une nuit toute une grande forêt et, le lendemain, d'édifier -un palais mirifique--grâce à quoi ils devenaient aussi des seigneurs de -haute puissance, des rois ou des princes. - -A la fin, le petit ne manquait pas de me demander plein d'explications -que je trouvais plutôt embarrassantes. Il avait l'air de croire à ces -bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque -épisode. J'aimais autant qu'il prît goût aux devinettes. - ---Voyons, petit, qu'est-ce qu'on jette blanc et qui retombe jaune? - -Il réfléchissait: - ---Peux pas trouver, grand-père... - ---C'est un oeuf, gros bête! - ---Ah! oui... Autre chose, je t'en prie... - ---Je veux bien... _Lattotétrouya_, qu'est-ce que ça veut dire? - -Silence embarrassé; j'étais obligé de lui expliquer en décomposant: - ---Latte ôtée, trou il y a... Ote une des lattes de _l'entrousse_, ça -fera bien un trou... Qu'est-ce qui marche sans faire ombre? - -De celle-là, il se souvenait: - ---Le son des cloches, grand-père. - ---Qu'est-ce qui fait chaque matin le tour de la maison et va ensuite se -cacher dans un petit coin? - ---C'est le balai. - ---Qu'est-ce qui a un oeil au bout de la queue? - ---La poêle à frire. - ---Qu'est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire? - ---La ronce. - ---Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges... - -Il ne me laissait pas achever: - ---Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches -rouges. - ---Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée, -quatre qui portent à déjeuner; et tout ça ne fait qu'une. C'est quoi? - -Nouveau silence. - ---Je ne sais pas, grand-père. - ---C'est une vache,--non pas une de celles du four, une vache pour de -vrai:--ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds -abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, -portent à déjeuner... Voilà... - ---Autre chose, grand-père. - ---_Grainsmouti? Habiscouti?--Grainsmoudra! Habiscoudra!_ - ---Comprends pas... - ---C'est pourtant facile. Il s'agit d'un tailleur et d'un meunier qui se -sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si -son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui -demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s'empressent -de répondre, l'un que le grain se moudra, l'autre que l'habit se coudra. - -Quand Francis en vint à s'escrimer sur des problèmes, je l'intriguai -beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère. - ---Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant à côté -d'une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si -j'en avais autant, plus la moitié d'autant, plus le quart d'autant, plus -un, cela m'en ferait cent.» Combien en avait-elle? - -Il chercha longtemps, mais en vain; je fus obligé de lui dire le nombre -des moutons:--trente-six. - - * * * * * - -Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père -Bergeon. Ce père Bergeon, défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé -une solide réputation de farceur et de menteur. Et l'on citait encore -ses hâbleries de choix. - ---Allons, Francis, ouvre tes oreille... - -«Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il battit -le canton sans parvenir à retrouver la fugitive. Mais voilà que, rentré -chez lui, il crut percevoir des grognements du côté du jardin. Rien ne -se montrait cependant. Enfin, parcourant un carré de haricots où rampait -un plant de citrouille, il découvrit sa bête à l'intérieur d'un énorme -giraumon avec une nichée de huit petits cochons roses et blancs,--et il -y avait encore de la place de reste! - -«Un matin d'août, circulant dans son champ de pommes de terre, il avait -été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il crut -d'abord aux évolutions d'une bande de taupes. Mais point! Ces -soulèvements de terrain étaient simplement le fait des tubercules en -passe de grossir avec une rapidité phénoménale! - -«Plus extraordinaires encore les incidents de chasse. - -«Un jour d'hiver, ayant tiré des étourneaux sur un alisier, Bergeon en -avait tué tant et tant qu'il les rapportait à pleins sacs et qu'il en -tombait encore de l'arbre au bout d'une semaine! - -«Une autre fois, passant sur le bord d'un étang, il aperçut des canards -sauvages qui s'ébattaient tranquillement à la surface de l'eau calme. Il -eut l'idée--n'ayant pas son fusil--de leur lancer un bouchon attaché à -une longue ficelle, dont il retint l'autre extrémité. Les canards sont -voraces et digèrent vite:--l'un se précipite sur le bouchon qu'il avale, -et relâche par derrière cinq minutes après; un autre aussitôt -l'engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le -corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvent -empalés. Le malin n'eut qu'à les tirer hors de l'eau et à les emporter.» - -Cependant Francis finit par connaître aussi bien que moi toutes ces -balivernes, et je ne fus plus à même de l'intéresser. Lui, alors, se mit -à me parler de ses choses d'école, des rois et des reines, de Jeanne -d'Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres -et de massacres. Il égrenait comme un chapelet tous les événements des -siècles... Je n'étais plus d'âge à retenir ça; et quand il me demandait -ensuite l'époque d'un règne ou les exploits d'un grand homme, j'énonçais -des bourdes énormes, confondant des faits survenus à mille ans -d'intervalle! De même pour la géographie: je brouillais au hasard les -noms des pays, des fleuves, des départements et des villes--ce qui -l'amusait fort. - -J'étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche, -mais bien heureux pourtant qu'il eût du goût pour son travail de classe. -Quand j'allais aux foires de Bourbon, je ne manquais pas de rapporter un -journal qu'il lisait tout haut le soir--pour son plaisir et pour le -mien--malgré qu'il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions ni -l'un ni l'autre. Mais la Marinette interrompait assez souvent la lecture -par une crise de rire ou de lamentation, au grand désappointement du -petit... - -Plus tard, il acheta lui-même chaque dimanche, chez le -tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des -histoires et des gravures coloriées. On y voyait des têtes d'hommes -célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil, -des accidents et des crimes. Francis placarda sur les espaces libres de -la muraille celles de ces illustrations qu'il préférait. - - * * * * * - -C'était l'époque de ses débuts au travail manuel. Là je retrouvais ma -supériorité, et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider... - - - - -LII - - -Un dimanche, j'eus l'idée de me rendre à Meillers, de revoir cette ferme -du Garibier où je m'étais élevé, et que j'avais quittée depuis près de -cinquante ans. - -Le chemin d'arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à -senteur résineuse n'avait pas changé d'aspect. Dans la cour deux chiens -se précipitèrent en aboyant, ainsi que notre Médor autrefois quand -venaient des étrangers. L'ancienne grange, basse et comme écrasée, -n'existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts -murs bien crépis, des portes et fenêtres peintes en brun, et les tuiles -de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La -maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore -debout, telle quelle, non restaurée. - -Les fermiers généraux s'efforcent à obtenir des propriétaires un bon -logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement -des métayers leur importe peu. C'est dans l'ordre... - -A l'usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de très utile: -un puits tout près de la porte d'entrée. - -Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc dans la cour et la mare -entourée de saules était restée pareille, sauf l'avantage d'un glacis de -pierres en avant pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément. -Les saules vieillis laissaient échapper de leurs troncs branlants des -débris poussiéreux. Deux ou trois manquaient à l'appel... - -Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n'avais nul -motif d'aller jusqu'à la maison. Je ne fis donc que passer, en observant -à droite et à gauche ces lieux familiers, et m'éloignai par le chemin de -la Breure. - -C'était bien la même rue creuse, resserrée par endroits, encaissée entre -ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes -chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs -ramures touffues,--moins quelques-uns, coupés, dont les souches se -voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été -nivelées--d'ailleurs remplacées par d'autres. Maigre changement... - -Mais au bout je ne retrouvai plus ma Breure familière, défrichée, -transformée en culture honnête--où, seules, quelques pierres grises -continuant à montrer leur nez rappelaient l'ancien état de choses. Je -parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à -l'égratigner de loin en loin, du bout de mon bâton ou de la pointe de -mon sabot pour juger de sa nature, et s'il semblait être de bon rapport. -Par exemple, je reconnus l'horizon si souvent contemplé, la vallée -fertile et, au delà, le coteau dénudé que précédait la forêt de -Messarges. Et si nombreux me revenaient mes souvenirs de pâtre qu'un -instant j'oubliai le reste de mon existence pour me retrouver l'enfant -de jadis, vierge d'impressions, qu'un rien amusait ou chagrinait... - -Je parcourus une partie des champs du domaine que je retrouvai pareils, -à part beaucoup d'arbres abattus, quelques coins broussailleux -défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à côté de la fontaine où -nous prenions l'eau jadis, maintenant abandonnée; les boeufs au pâturage -y venant boire faisaient déraper dans son lit la terre des bords. Encore -un peu de temps et il n'y aurait plus là qu'un bourbier quelconque, -qu'on finirait par assainir avec un drainage. - -Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où -je venais autrefois cueillir des _janettes_ au printemps; le même filet -d'eau claire coulait au fond sur la même vase grise. - -Je suivis le chemin de Fontivier par où j'avais rapporté sur mon dos -Barret frappé à mort:--cette évocation m'attrista... - -En fin de compte, après une tournée de trois heures, je rejoignis par -Suippière la petite route de Meillers. - - * * * * * - -Passé le bourg, comme j'allais reprendre à la chaussée de l'étang, près -du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon -camarade Boulois, du Parizet, qui s'en revenait de la messe. Ce pauvre -Boulois m'en avait voulu ferme d'avoir abusé de sa confiance en épousant -Victoire qu'il convoitait. Ah! ses regards furibonds les jours de foire, -quand le hasard nous mettait en présence. Alors que moi, gêné un peu, je -cherchais à l'éviter... Cette rencontre inopinée nous stupéfia l'un et -l'autre. Boulois me regardait sans colère. - ---Tiens, te voilà par là! dit-il en s'arrêtant. - ---Oui, j'ai voulu revoir mon ancien pays. - ---Ah! - -Un instant d'hésitation sur l'attitude à prendre,--puis, il me tendit la -main: - ---Et comment ça va-t-il, mon vieux? - ---Ça va tout doucement, merci... Et toi-même? - ---Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent -mal que bien... Tiennon, reprit-il après un court silence, je te -pardonne la crasse que tu m'as faite. Il y a assez longtemps que je te -boude; nous pouvons bien redevenir amis... - ---C'était mal de ma part, je l'ai bien compris, va. Mais tu sais que je -n'avais aucune situation... - ---Oui, ce mariage t'a rendu un fier service; tu aurais peut-être été -obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n'est pas -gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je -n'ai pas eu à me plaindre. N'en parlons donc plus... - -Et nous voilà pris à causer, à passer en revue nos existences. Lui -n'avait jamais quitté le Parizet. A la mort de son père, la direction du -domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq -enfants, fait de sérieuses parties de cartes et bu quelques forts coups. -Le propriétaire, un de ces bons riches comme il s'en voit trop peu, -venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il -comptait vieillir et mourir,--son aîné, bien entendu, prenant la ferme à -son compte. - -Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au -bout d'un petit quart d'heure de conversation, nous nous trouvâmes pris -de court. Dans le gouffre du passé où s'accumulent sans relâche nos -sensations de l'heure présente, les plus récentes recouvrent -indéfiniment les autres qui, avec le temps, s'annihilent--et il est -difficile de retrouver quelque chose de net. - -Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de -briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois -contemplait l'étang vaste que la brise légère agitait de remous -paisibles et cependant cruels--puisqu'ils semblaient disséquer, -martyriser le soleil en train de s'y baigner... Tout à coup, rompant -notre commune rêverie: - ---Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi... - -Il insista si fort que je finis par accepter... - -Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n'y avait que les -femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur. - ---Bourgeoise, j'amène mon camarade de communion; c'est un peu grâce à -lui que je me suis marié avec toi, tu le sais; il faut lui en savoir -gré... Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire. - -C'était une grosse femme courte qu'un asthme gênait; elle eut un sourire -bonasse: - ---Je n'ai pas grand'chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que -nous avons mangé. - -Elle apporta un reste de soupe grasse tenue chaude sur la cendre du -foyer, cuisina des oeufs et tira du buffet un fromage de chèvre intact. -Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d'émotion -heureuse: - ---Mais bois donc... Prends donc à manger... T'en souviens-tu du temps où -nous allions au catéchisme? - -Notre repas se prolongea; il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. -Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous trouvions toujours -quoi dire... - -Pour lui faire plaisir je dus aller voir le jardin, puis les bêtes, si -bien que je ne partis qu'à la nuit. - -Chez nous, la Victoire, inquiète de ma longue absence, me fit une scène -en arrivant,--sans parvenir à me troubler. J'étais content de ma journée -et tout heureux de cette réconciliation. Puis, d'avoir bu un petit coup, -cela contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me -sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie. - -Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de -la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonçant le décès de ma -soeur Catherine. Elle était restée en fonctions jusqu'à la fin. Avant la -vieille maîtresse dont elle escomptait une part de succession, la mort -l'avait frappée... - - - - -LIII - - -Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait -juste au bout d'un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent -mètres de chez nous, notre chemin d'arrivée. Son établissement avait -donné lieu à des récriminations sans nombre. Des expropriés, bien -qu'ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le -grand dommage à eux causé. D'autres se plaignaient du tracé aux courbes -fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait -que l'entrepreneur, certain d'un joli bénéfice, avait fait augmenter à -dessein le nombre des kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres -Messieurs du Conseil Général s'étaient laissé rouler... Quand il y eut -des élections, leurs adversaires ne manquèrent pas de les attraper à ce -propos. A leur place ils n'auraient pu davantage prétendre à contenter -tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la -barque. - - * * * * * - -Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries auxquelles il avait -donné lieu, le chemin de fer marchait. Nous entendions chaque jour ses -sifflements et le fracas de son passage. Les premiers temps nous -craignions pour nos bêtes à cause de cette traversée du chemin,--sans -compter qu'au pâturage elles pouvaient s'aviser de franchir la palissade -et de descendre sur la voie. Nous pestions de compagnie contre ces -«inventions enragées» destinées à enlever toute tranquillité au pauvre -monde des campagnes. La bourgeoise, selon son habitude, exagérait dans -le mauvais sens, disant qu'on ne pourrait plus avoir de chèvres, de -cochons, ni de volailles. Par contraste je m'efforçais à l'optimisme. De -fait, nous n'eûmes jamais d'écrasés qu'un trio d'oisons nigauds... - -Mais c'est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle -tressaillait nerveusement au bruit, le fixait de ses yeux vides, lui -montrait le poing jusqu'à ce qu'il eût disparu,--précipitant son -monologue inepte. - -Il y avait souvent des trains de marchandises assez longs,--formés en -majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l'aller et de -charbon au retour. Mais bien plus encore s'allongeaient ces trains les -jours de foire à Cosne--et l'on apercevait par les vasistas des -portières les têtes inquiètes des bovins apeurés... Les trains réguliers -de voyageurs ne comprenaient d'habitude que deux ou trois voitures, -souvent même une seule. La petite machine au fourneau bas promenait avec -une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois sa longue -voiture brune... J'en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue -tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi -les autres, ceux à casquette dorée, tunique noire à boutons jaunes, qui -se tenaient d'habitude sur l'une des plates-formes. J'en vins à -connaître même une bonne partie des voyageurs,--au moins tous les -habitués, bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des -jours de foire on n'y voyait guère de paysans, ni d'ouvriers. Il faut -avoir pour se promener des loisirs et des moyens. - ---Ceux-là sont des malins, pensais-je, des gens qui s'arrangent à bien -passer leur temps aux dépens du travailleur et qui, par-dessus le -marché, se fichent de lui... - -Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant par la portière, -semblaient avoir au passage des sourires d'ironie à l'adresse du vieux -paysan laborieux que j'étais... - - - - -LIV - - -Quand expira, en 1890, mon bail de six années, j'hésitai beaucoup à le -renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. -La bourgeoise, bien qu'un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et -notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se -tirer d'affaire seul. Je me décidai cependant à un nouvel engagement -d'égale durée--à cause, surtout, de la Marinette. Pouvais-je la ramener -chez mes enfants, maintenant déshabitués de sa présence,--alors qu'elle -devenait de moins en moins supportable? Je formais des voeux pour que -nous lui survivions, Victoire et moi, afin qu'elle fût toujours assurée -du nécessaire et bien traitée. - - * * * * * - -Il n'en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre femme s'éteignit -brusquement l'été d'après,--et j'eus le grand chagrin de me dire que -c'était un peu par ma faute! - -Le voisin qui m'aidait habituellement à rentrer mes gerbes se trouva -être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne -s'en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous -avions lié la veille. Elle eut très chaud, puis grelotta sous l'averse -trop tôt survenue; la nuit elle se mit à vomir du sang; deux jours après -elle était morte... - - * * * * * - -Je dus prendre à gage pour les soins de mon intérieur une veuve âgée, -très sourde et guère entendue à la laiterie,--si bien qu'il me fallut -les premiers temps m'occuper toujours avec elle de la fabrication du -beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui -joua cent tours désagréables. Elle éteignait le feu, renversait la -marmite, dissimulait les objets usuels du ménage et riait de la voir -embarrassée... A tel point que la bonne femme fut en passe de nous -quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Je restai à la maison -plusieurs jours d'affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand -elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets -avec force, la subjuguant d'un regard dur. D'autre part, sachant qu'elle -aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la -servante de préparer souvent l'un ou l'autre de ces mets. Vaincue et -satisfaite, la Marinette cessa peu à peu ses tracasseries. - - * * * * * - -Mais il surgit de nouvelles inquiétudes. Pour donner à mes enfants «les -droits de leur mère» je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je -me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j'affrontai les -haussements d'épaules dédaigneux du premier clerc, un grand bellâtre -très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses -explications, avait toujours l'air de vouloir lâcher ce qu'il pensait si -fort: - ---Quel imbécile tout de même! - -Après que tout fut réglé il me resta deux mille francs. Longtemps je -conservai cette somme au fond du tiroir de l'armoire,--la clé du meuble -restant cachée dans un trou du mur de l'étable. Quand la servante -voulait ranger du linge, elle me la demandait d'un air maussade, en -m'accusant d'être méfiant... De guerre lasse, je portai mes deux mille -francs chez le banquier de Bourbon. - -Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre ces deux vieilles femmes -dont l'une était sourde et l'autre idiote. - -Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le -dimanche et ses visites me donnaient toujours du contentement. Mais -elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu'il grandit, car -il se mit à sortir davantage:--la compagnie des jeunes garçons de son -âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de -son triste entourage. - - * * * * * - -Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon -parrain, maintenant plus qu'octogénaire. Un chancre lui rongeait la -figure. Ç'avait été d'abord une démangeaison au côté gauche du nez, -passé du naturel au pourpre, puis au violâtre,--où une plaie s'était -formée ensuite. Son pauvre nez, sous le linge et l'étoupe, apparaissait -comme un étal de chair vive d'où suintait de l'eau rousse--et l'oeil -allait être pris... - -Le malheureux, torturé sans répit, avait de longues nuits d'insomnie. Et -il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. On -lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale rarement lavée; il -mangeait dans son coin; on ne permettait plus aux petits de l'approcher. - -La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son -pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait -assez haut pour qu'il entendît: - ---Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant! - -La gorge serrée, la voix sourde, à la fois rageuse et pleurarde, il me -rapportait cela. - ---J'ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, à -une poutre de la grange ou bien à me jeter à l'eau. Jusqu'ici j'ai eu le -courage, ou peut-être la lâcheté, de ne pas le faire. Mais je ne réponds -pas de l'avenir: la résignation a ses limites, misère de Dieu! - -Que dire pour le remonter? Le désespoir ancré dans son coeur n'était-il -pas aussi incurable que le chancre affreux qui lui rongeait la figure? - - - - -LV - - -Après un séjour de dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M. -Fauconnet, ne pouvant plus s'entendre avec lui. En vieillissant, le -docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n'était plus -député,--son républicanisme ayant paru trop déteint. Car l'ancien rouge -sang de boeuf tournait au rose pâle, outrant le goût de l'ordre et la -haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris. Le cri de «Vive la -Sociale!» le mettait dans une colère folle. - -La dernière année que mes garçons furent chez lui, ils eurent la machine -un jour de grande chaleur, si bien qu'un souffle de révolte passait sur -les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de -l'après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur -une meule lança pour le narguer un farouche «Vive la Sociale!» et -d'autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle, -avec l'intention de se fâcher. Mais voyant qu'ils étaient trop, que sa -puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa -colère, s'en fut trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer -ce cri. - -C'est ainsi qu'agissent tous les détenteurs d'autorité quand ils ne sont -plus les maîtres de la situation: ils se déchargent sur leurs inférieurs -qui n'en peuvent mais... - -Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur -malice. - -Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain il crut -pouvoir se permettre une facile revanche en n'offrant pas un malheureux -verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour -monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s'en allèrent fort -mécontents, non sans formuler des «Vive la Sociale!» très appuyés. - -Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude, avec des camarades. -Une heure durant, à bouche que veux-tu, ils proférèrent autour du -château le cri prohibé qu'ils faisaient alterner avec celui, plus -délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!» - - * * * * * - -Mes garçons se replacèrent sur le territoire de Bourbon, en direction de -Saint-Plaisir, au domaine de Puy-Brot. - -Le maître, un certain M. Duverdon, fermier général jeune encore et -entreprenant, passait pour très fort en affaires. A l'époque de la -Saint-Martin, on le demandait pour des expertises de cheptels dans un -rayon d'au moins six lieues. Il innovait en matière de bail: une clause -portant interdiction, sous peine d'une amende de cinquante francs, de -vendre soit du lait, soit du beurre,--les jeunes veaux devant bénéficier -de tout le lait des mères. Le reste était à l'avenant. Duverdon, -roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages par -eux conservés jusqu'alors. - ---Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour -qu'il m'annonça que le bail était signé. - ---Que veux-tu, si nous n'avions pas accepté, nous, dix autres étaient -prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de -trouver un autre domaine vacant... - - - - -LVI - - -En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé au bourg un peu tôt pour la -grand'messe, je me pris à causer sur la place avec le père Daumier, un -vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, -en leurs élégantes toilettes neuves. - -Je dis à Daumier: - ---Si elles revenaient, les femmes d'autrefois, celles qui sont mortes il -y a cinquante ans, croyez-vous qu'elles ne seraient pas étonnées de voir -ces toilettes-là? - ---Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin -suit à présent la mode de Paris! Mais qui sait si on ne reculera pas -après avoir tant avancé? - ---Oh! non allez! L'élan est donné, il se maintiendra quoi qu'il arrive; -les chapeaux «à la bourbonnaise», comme les bonnets à dentelle, ne se -reverront plus. - ---Savoir si c'est un bien? - ---Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce. - -Les cloches carillonnaient joyeusement l'appel à la messe. Belle fête -printanière en vérité: ciel clair, soleil rayonnant tempéré par des -souffles de brise fraîche... Des merles sifflaient gaiement tout près, -dans une grande prairie d'un vert tendre que les primevères nuançaient -de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place -laissaient éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des -cloches de Bourbon et des cloches d'Ygrande se mêlaient aux vibrations -grêles des nôtres. - -De grandes affiches vertes, jaunes et rouges tapissaient le mur de -l'église, le tronc des ormeaux,--séparées par des banderoles longues, -collées de biais: - ---Voyez, fit Daumier, voyez s'il y en a... Ceux qui savent lire ont de -quoi se distraire! C'est qu'on va voter pour les députés bientôt; il -paraît même qu'un des candidats va parler ici après la messe. - ---Ah! lequel donc? - ---C'est Renaud, le socialiste. - -Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit de ne pas compter sur -Renaud: un de ses amis parcourant en son nom les petites communes. - ---N'importe! Irons-nous l'entendre, Bertin? fit Daumier. - ---Ma foi, si vous voulez... - - * * * * * - -A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l'auberge où -l'orateur devait faire sa réunion. La salle s'emplit en dix minutes et -le bistro dut installer dehors des tables improvisées. Celui qu'on -attendait n'arriva guère avant deux heures. A son entrée tous les -regards convergèrent sur ce petit brun au teint maladif ainsi que sur -une bête curieuse. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite -derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations -persistantes. Ce fut d'abord pénible, il cherchait ses mots; puis il -prit de l'assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s'affermit. Il -peignit la misère des travailleurs à qui l'on ne sait que faire des -promesses; il attaqua les bourgeois, les curés--complices pour berner le -peuple. - -A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face -congestionnée: - ---C'est pas vrai; t'es un franc-maçon! A bas les francs-maçons! - -A chaque interruption de l'ivrogne, des rires éclataient au long des -tablées; les rumeurs se croisaient suivies d'un bourdonnement long à -s'éteindre: L'orateur, après un temps d'arrêt, s'efforçait à reconquérir -l'attention. Sa tirade finale, assez ampoulée, mais lancée avec force, -avec chaleur, ramena le silence complet. - ---Journaliers, métayers, petits fermiers, écrasés de travail et que tout -le monde gruge, quatre révolutions en moins d'un siècle ne vous ont pas -libérés:--vous restez ignorants, raillés, misérables. La vraie -révolution fera le peuple souverain. Travaillez sans relâche à la -mériter, mes amis! Cessez de vous faire, représenter par des bourgeois: -monarchistes ou républicains ils se chicanent pour la galerie, mais -s'entendent pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous avez assez -d'eux! Faites-vous représenter par un homme de votre classe: votez tous -pour le citoyen Renaud!--Puis voyez à vous entendre, à vous grouper pour -faire valoir vos droits! Ainsi vous serez forts et l'aube nouvelle -finira par luire... Un jour viendra où, cultivateurs, vous aurez vos -champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d'industrie -leurs usines. Alors il n'y aura plus d'intermédiaires parasites, plus de -maîtres ni de serfs--mais seulement la grande collectivité humaine -mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de -hâter la venue des temps nouveaux! - ---C'est un _partageux_! énonça à mi-voix un assistant à barbe blanche. - ---C'est un nommé Laronde, fit un autre; je connais son père qui est le -cousin de mon beau-frère; il est _laboureux_ à Couleuvre, son père; mais -lui l'a laissé, étant trop feignant sans doute pour travailler la -terre... - ---En tout cas, il a une bonne lame! - -Laronde ayant cessé de parler, épongeait son visage couvert de sueur. -Des jeunes gens l'applaudissaient, criant: «Vive la Sociale! A bas les -bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l'ivrogne -déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux -filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée -révolutionnaire. Daumier dit: - ---On ne devrait pas tolérer de tels discours; ça met la zizanie dans le -monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver. - ---Qu'en savez-vous, si ça n'arrivera pas? répondis-je. Pensez donc à -tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, à -tout le bien-être qu'il y a en plus maintenant... - ---On n'en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait -autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux. - ---Devenir vieux n'est pas tout; il faut accorder une part aux -satisfactions de l'existence, que diable! - -Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant. Et, -dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir, -il réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait parler dans le -cours de l'après-midi. - - * * * * * - -Après son départ on se reprit à discuter, les uns l'approuvant, les -autres le blâmant. - -Un maître-carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, -s'approcha: - ---Bien sûr, dit-il, on continuera vers le progrès, de par les -découvertes nouvelles qui faciliteront le travail. Mais de la science -seule, il faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle. -Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros -bourgeois qu'on dédaigne un peu dans les élections n'en conservent pas -moins toute leur influence, croyez-le bien... Quant à Renaud, à Laronde -et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la -place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. Au fond, il n'y a -de vrai sur ce chapitre que l'_ôte-toi de là que je m'y mette!_ - -Plusieurs approuvèrent bruyamment Mais un commerçant protesta--qui en -tenait pour M. Gouget, le député sortant: - ---Il ne faut rien exagérer... La politique a son importance. Ne -devons-nous pas à la République l'école gratuite et la diminution du -temps de service? S'il y avait une majorité de bons républicains comme -M. Gouget, nous aurions bientôt l'impôt sur le revenu, des retraites -pour les vieux travailleurs--et l'État romprait d'avec l'Église. Ce -programme, le programme de tous les bons républicains, M. Gouget l'a -toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance -sous prétexte qu'on ne voit jamais aboutir les réformes qu'il prône. -Comme s'il était seul! - -Et voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi! - ---Pour moi, il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et -des grugés... Il s'en trouvera toujours pour vivre du travail des -autres... Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des -ambitieux ou des farceurs. Mais, n'ayant rien à craindre puisque nos -rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer à voter pour -les «avancés»--quand ça ne serait que pour embêter les bourgeois qui -nous en ont tant fait! - -Alors le carrier: - ---Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez jouir de votre -locature sans payer de fermage... Oui, mais si l'on vous envoyait à tel -ou tel endroit (il me citait de mauvais petits biens fâcheusement -situés) qu'est-ce que vous diriez? Le partage n'est pas commode à faire, -allez! - ---On ne peut changer des choses qui ont toujours existé, dit le père -Daumier. - ---Non, je ne suis pas _partageux_! Mais je vois bien la commune -propriétaire de ses terrains au lieu et place de quelques Messieurs de -Paris ou d'ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions aux -paysans et emploirait les revenus en améliorations et embellissements -dont tout le monde profiterait. - -«Quant à votre objection, père Daumier, elle ne tient pas debout, vous -savez... Défunt ma grand'mère se rappelait du temps où les curés -passaient dans les champs pour la dîme, où les seigneurs avaient tous -les droits. Vous pouvez croire qu'à l'époque, pas mal de gens tenaient -pour impossible de voir supprimer ces choses-là. Et l'on s'est étonné -après coup qu'elles aient pu durer si longtemps! Pensez-vous qu'à -présent, si les fermiers généraux de notre centre, par exemple, venaient -à disparaître, nous ne pourrions plus vivre? Ça nous serait au contraire -un grand soulagement de n'avoir plus ces ventrus à nourrir sans rien -faire... - ---Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client -qui lui faisait signe. - ---Bravo! père Tiennon. Vive la Sociale! s'exclamèrent trois jeunes gens -qui m'avaient entendu. - -Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit -de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule. - ---Non, mes amis, non; il est temps que j'aille panser mes vaches. - -Daumier intervint: - ---Allons, buvons le café avec ces jeunes gas, vieux socio. - ---Merci! La tête me fait un peu mal; je dirais sans doute des «âneries». -C'est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au -revoir! - -Et leur ayant serré la main à tous je partis, laissant le père Daumier -qui prit sa «cuite». C'est la seule fois de ma vie qu'il m'arriva de -tant causer politique. - - * * * * * - -Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves -auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu'on -eut à subir cette année-là... Tout le printemps, tout l'été sans pluie; -un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu'en leurs racines; une -récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les pâtures -desséchées; les mares vidées; les animaux se vendant pour rien:--quelle -misère! Je fus obligé d'aller au bois râteler des feuilles sèches dont -j'amassai une provision pour la litière, et d'acheter des fourrages du -Midi qu'un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons. Je compris, -cette année-là, que le chemin de fer pouvait tout de même rendre des -services aux paysans! - - - - -LVII - - -Au cours de ces grandes chaleurs de 1893, la mort--qu'il avait tant -souhaitée--délivra enfin mon pauvre martyr de frère... - -En novembre de cette même année, ma vieille servante entra au service -d'un curé, espérant y être plus tranquille que chez nous. - -J'en engageai une autre, une grande bringue, bêbête et méchante, qui -ronchonnait à tout propos et bousculait ma soeur à la moindre frasque. -Plus tard, je découvris qu'elle prélevait la dîme sur la vente de mes -denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu'elle buvait à mes dépens des -tasses de café, des bols de vin sucré. Je la conservai quand même, -préférant tout supporter que de changer encore, et sachant que je -n'arriverais jamais à trouver la ménagère idéale. - - * * * * * - -Nous fûmes pris par la grippe, la Marinette et moi, au cours de l'hiver -tardif et rude de 1895;--Madeleine, la femme de Charles, dut venir de -Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse -innocente, d'ailleurs très affaiblie depuis un certain temps. Et, pour -moi aussi, je crus que ç'allait être la fin, tellement je me sentais -sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui -m'arrachait l'estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire, -après être resté traînard et courbaturé pendant plusieurs mois,--et ne -retrouvant plus qu'une petite part de la vigueur que j'avais conservée -jusque-là. - -Alors j'aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec -mes enfants. - - * * * * * - -Durant cette période, mes idées tournèrent souvent au lugubre. Je me -voyais rester là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis -au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux que j'avais connus -s'en étaient tous allés... Morte, ma grand'mère en châle brun et chapeau -bourbonnais.--Mort, l'oncle Toinot qui avait servi sous le grand -empereur et tué un Russe.--Morts, mon père et ma mère,--lui bon -et faible, elle souvent dure et mauvaise d'avoir été trop -malheureuse.--Morts, le père et la mère Giraud, mes beaux-parents, et -leur fils, le soldat d'Afrique, et leur gendre, le verrier, qui parlait -toujours de tirer le pissenlit par la racine...--Morts, mes deux frères -et mes deux soeurs.--Morte, la Victoire, bonne compagne de ma vie, dont -les défauts ne m'apparaissaient à la fin que très peu sensibles, -comme devaient lui apparaître les miens, sous l'effet de -l'accoutumance.--Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine.--Morte, -ma nièce Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d'une couche -pénible.--Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, -Lavallée, Noris.--Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, -y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent; ils -défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de -la journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais le jour, il me -semblait à de certains moments marcher entre une rangée de spectres... - -Et pourtant, pas plus qu'autrefois, l'idée de la mort ne m'effrayait -pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors -du décès de ma grand'mère! Mon serrement de coeur à l'entrée de la -grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante, -sincère, en entendant tomber les pelletées de terre sur le cercueil -descendu dans la fosse! J'avais trop vu de scènes semblables depuis; et -mon coeur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi -s'accroissait mon indifférence. Et pourtant mon tour approchait d'être -couché dans une caisse semblable qu'on descendrait aussi, avec des -câbles, au fond d'un trou béant--et sur laquelle on jetterait par -pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie -qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne me faisait pas -ému... - - * * * * * - -Je m'intéressais d'ailleurs à toutes les floraisons d'énergie épanouies -derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes -vieillissants de l'heure actuelle. Mes petits-fils représentaient -l'avenir; ils avaient l'air de croire que ça ne finirait jamais... -Pourtant, l'enfance, derrière eux, gazouillait, croissait... - - - - -LVIII - - -Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont -pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m'étonnent. -Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa -belle-soeur. L'harmonie règne dans la maisonnée et j'en suis bien aise. -Mais une séparation prochaine n'en est pas moins imminente; ils vont -être trop nombreux pour rester ensemble. - -C'est qu'il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de -Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s'est marié à la -Saint-Martin dernière. J'ai une petite-bru; j'aurai bientôt, je pense, -un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles qui sont d'âge à se -marier aussi. Il devient urgent que mes deux garçons aient chacun leur -ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d'ailleurs de placer le -sortant dans un autre de ses domaines. - - * * * * * - -Moi, je suis le vieux! - -Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent: - ---Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien... - -Et, pour les contenter, je casse du bois pour la cuisine, je donne à -manger aux lapins, je surveille les oies. - -En été, les jours de presse, mes garçons aussi me demandent souvent de -faire une chose ou l'autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les -moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans. -Je finis par où j'ai commencé:--la vieillesse et l'enfance ont des -analogies... - -Quand on fait les foins, je fane encore et je ratèle. Et lorsqu'on -charge, je prêche la prudence et les charrois moins gros; je donne des -conseils qu'on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le -tout pour le tout, faire les malins... Mais funeste à la témérité est -l'expérience que l'âge donne. Et je suis le vieux! - -Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j'ai les membres raidis; on -dirait que le sang n'y circule pas. L'hiver, Rosalie met chaque soir -dans mon lit une brique chaude enveloppée d'un chiffon,--faute de quoi -je ne pourrais ni me réchauffer, ni dormir. Je me courbe en arc de -cercle; je regarde la pointe de mes sabots; le sol, que j'ai tant remué, -me fascine à présent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire -qu'il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j'ai du -mal à me raser sans entailles; il m'arrive, quand je vais à la messe, de -ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien.--Jusqu'à mon -petit Francis que je ne remettais pas lorsqu'il est venu me voir au -retour du service!--Je suis dur d'oreilles en tout temps et très sourd -par périodes durant l'hiver. Lorsqu'on s'adresse à moi, il m'arrive de -mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à -mes dépens. Quand j'ai mangé, si je reste assis, je m'endors--et la -nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J'ai des -absences de mémoire impossibles; je conserve très bien le souvenir des -épisodes saillants de ma jeunesse, et les choses de la veille -m'échappent. Ma pensée, j'imagine, est à ce point fatiguée des -événements qui l'ont préoccupée pendant trois quarts de siècle qu'elle -n'a plus la force de se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que -j'aime trop parler de ces choses d'autrefois qui n'intéressent plus -personne, et que j'ai sur les nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela -me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je -lis souvent cette phrase du langage d'aujourd'hui: - ---Ce qu'il est «rasant» tout de même, le vieux... - -Oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne -grâce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos! - - * * * * * - -Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. Dans ma jeunesse, -tout le beau monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient -circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures -qui n'ont pas besoin de chevaux... Dans un de nos champs qui borde la -grand'route, j'ai gardé les cochons cet été. Souvent il m'arrivait -d'entendre dans le lointain un bruit criard, disgracieux, très vite -rapproché:--l'automobile passait avec ses voyageurs accoutrés en -sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, laissant derrière -elle un nuage de poussière et de fumée, une mauvaise odeur de pétrole... - -Un jour, la petite servante d'un domaine voisin conduisait son troupeau -de vaches dans une pâture dont les claies donnaient sur la route. Et -voilà que survint à grand train, du côté de Bourbon, l'une de ces -voitures devant laquelle se prirent à courir les bêtes. Le conducteur -ayant donné de la trompe les effraya davantage. Deux s'engagèrent dans -un chemin latéral à gauche; deux autres, franchissant la bouchure, -pénétrèrent dans un champ d'avoine, cependant que les trois dernières -continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre -gamine éplorée, qui me dit les apercevoir encore à l'extrémité d'une -longue côte, à deux kilomètres au moins, fuyant toujours dans les mêmes -conditions. Vite je l'envoyai prévenir ses maîtres. Un homme partit à la -recherche des trois vaches coureuses--qui revint longtemps après, n'en -ramenant que deux. L'autre était crevée de fatigue au bord d'un fossé; -il avait dû aller quérir un boucher d'Ygrande pour la faire enlever. - -Il me souvient d'avoir dit, en racontant la chose chez nous: - ---Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de -fer a sa route à lui et il ne passe qu'à de certaines heures; avec de la -prudence, on peut l'éviter. Mais ces automobiles sont de vrais -instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquiètent et -nous font du mal. - -Je dis cela, mais non sans penser, après coup, que je n'avais pas à me -mettre en peine de ces choses... Homme d'une autre époque, aïeul à tête -branlante, ce n'était pas à moi d'avoir une opinion. Les jeunes -s'habitueront au passage de ces véhicules nouveaux, mais ils en voudront -plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du -désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste, les -animaux eux-mêmes s'habitueront... - - * * * * * - -Moi, que m'importe! Je ne demande qu'une chose, c'est de rester jusqu'au -bout à peu près valide. Tant que je rendrai des services à mes enfants, -ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, je n'en -doute pas, si j'en arrive à n'être bon à rien. Mais j'appréhende de -devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l'inconscience, ou -encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée -me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet -encombrant qu'on voudrait bien voir disparaître... Que la mort -survienne, elle ne m'effraie pas! Je songe à elle sans amertume et sans -crainte. La mort! la mort! mais non l'horrible déchéance venant troubler -le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d'une -maisonnée. Qu'elle me frappe à l'oeuvre encore, afin qu'on puisse dire: - ---Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé, mais -point à charge. Jusqu'au bout il a travaillé. - -Mais je redoute comme oraison funèbre ceci: - ---Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! C'est un grand débarras pour -lui et un grand bonheur pour sa famille. - -De la vie, je n'ai plus rien à espérer, mais j'ai encore à craindre. Que -cette calamité dernière me soit évitée: c'est là mon unique souhait! - -Ygrande (Allier), 1901-1902. - - -FIN - - -IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE - -PRINTED IN GREAT BRITAIN - - - - -LES COLLECTIONS NELSON - -comprennent plus de 300 volumes des meilleurs auteurs français et -étrangers. - -TOUS LES GENRES LITTÉRAIRES Y SONT REPRÉSENTÉS - -Chaque volume contient de 280 à 575 pages. - -_Format commode._ - -_Impression en caractères très lisibles sur papier solide et durable._ - -_Élégante reliure toile._ - - - - -COLLECTION NELSON - -LISTE ALPHABÉTIQUE - - - ABOUT, EDMOND. - Le Nez d'un Notaire. - Les Mariages de Paris. - - ABRANTÈS, MADAME D'. - Mémoires (2 vol.). - - ACHARD, AMÉDÉE. - Belle-Rose. - Récits d'un Soldat. - - ACKER, PAUL. - Le Désir de vivre. - - ADAM, PAUL. - Stéphanie. - - AICARD, JEAN. - L'Illustre Maurin. - Maurin des Maures. - Notre-Dame-d'Amour. - - ANGELL, NORMAN. - La Grande Illusion. - - AUGIER, ÉMILE. - Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies. - - AVENEL, LE Vte G. D'. - Les Français de mon temps. - - BALZAC, HONORÉ DE. - Eugénie Grandet. - La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc. - Les Chouans. - - BARDOUX, A. - La Comtesse Pauline de Beaumont. - - BARRÈS, MAURICE. - Colette Baudoche. - Le Roman de l'Énergie Nationale: - * Les Déracinés. - ** L'Appel au Soldat. - *** Leurs Figures. - - BASHKIRTSEFF, MARIE. - Journal. - - BAZIN, RENÉ. - De toute son Âme. - Le Guide de l'Empereur. - Madame Corentine. - - BENTLEY, E. C. - L'Affaire Manderson. - - BERTRAND, LOUIS. - L'Invasion. - - BORDEAUX, HENRY. - La Croisée des Chemins. - La Robe de Laine. - L'Écran brisé. - Les Roquevillard. - Les Derniers Jours du Fort de Vaux. - Les Captifs délivrés. - - BOURGET, PAUL. - Le Disciple. - Voyageuses. - - BOYLESVE, RENÉ. - L'Enfant à la Balustrade. - - BRADA. - Retour du Flot. - - BRUNETIÈRE, FERDINAND - Honoré de Balzac. - - BUCHAN, JOHN. - Le Prophète au Manteau Vert. - - CAMPAN, MADAME. - Mémoires sur la Vie de Marie-Antoinette. - - CARO, MADAME E. - Amour de Jeune Fille. - - CHATEAUBRIAND. - Mémoires d'Outre-tombe. - - CHERBULIEZ, VICTOR. - L'Aventure de Ladislas Bolski. - Le Comte Kostia. - Miss Rovel. - - CHILDERS, ERSKINE. - L'Énigme des Sables. - - CLARETIE, JULES. - Noris. - Le Petit Jacques. - Les Huit Jours du Petit Marquis. - - CONSCIENCE, HENRI. - Le Gentilhomme pauvre. - - COULEVAIN, PIERRE DE. - Ève Victorieuse. - - CROCKETT, S. R. - La Capote lilas. - - DAUDET, ALPHONSE. - Contes du Lundi. - Lettres de mon Moulin. - Numa Roumestan. - - DICKENS, CHARLES. - Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.). - - DUMAS, ALEXANDRE. - La Tulipe noire. - Les Trois Mousquetaires (2 vol.). - Vingt Ans après (2 vol.). - Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.). - - DUMAS FILS, ALEX. - La Dame aux Camélias. - - FABRE, FERDINAND. - Monsieur Jean. - - FEUILLET, OCTAVE. - Histoire de Sibylle. - Un Mariage dans le Monde. - - FLAUBERT, GUSTAVE. - L'Éducation sentimentale. - Trois Contes. - - FRANCE, ANATOLE. - Jocaste et Le Chat maigre. - Pierre Nozière. - - St FRANÇOIS DE SALES. - Introduction à la Vie dévote - - FRAPIÉ, LÉON. - L'Écolière. - - FROMENTIN, EUGÈNE. - Dominique. - Les Maîtres d'Autrefois. - - GAUTIER, THÉOPHILE. - Le Capitaine Fracasse (2 vol.). - Le Roman de la Momie. - Un Trio de Romans. - - GONCOURT, EDMOND DE. - Les Frères Zemganno. - - GRÉVILLE, HENRY. - Suzanne Normis. - - GYP. - Bijou. - Le Mariage de Chiffon. - - HANOTAUX, GABRIEL. - La France en 1614. - - HAY, IAN. - Les Premiers Cent Mille. - - JEAN DE LA BRÈTE. - Mon Oncle et mon Curé. - - KARR, ALPHONSE. - Voyage autour de mon Jardin. - - KIPLING, RUDYARD. - Simples Contes des Collines. - - LABICHE, EUGÈNE. - Le Voyage de M. Perrichon, etc. - - LA BRUYÈRE, JEAN DE. - Caractères. - - LAMARTINE. - Geneviève. - - LANG, ANDREW. - La Pucelle de France. - - LE BRAZ, ANATOLE. - Pâques d'Islande. - - LEMAÎTRE, JULES. - Les Rois. - - LE ROY, EUGÈNE. - Jacquou le Croquant. - - LÉVY, ARTHUR. - Napoléon Intime. - Napoléon et la Paix. - - LOTI, PIERRE. - Figures et Choses qui passaient. - Jérusalem. - - LYTTON, BULWER. - Les Derniers Jours de Pompéi. - - MAETERLINCK, MAURICE. - Morceaux choisis. - - MASON, A. E. W. - L'Eau vive. - - MÉREJKOWSKY. - Le Roman de Léonard de Vinci. - - MÉRIMÉE, PROSPER. - Chronique du Règne de Charles IX. - - MERRIMAN, H. SETON. - La Simiacine. - Les Vautours. - - MICHELET, JULES. - La Convention. - Du 18 Brumaire à Waterloo. - - MIGNET. - La Révolution Française. (2 vol.) - - NOLHAC, PIERRE DE. - Marie-Antoinette Dauphine. - La Reine Marie-Antoinette. - - NOLLY, ÉMILE. - Hiên le Maboul. - - ORCZY, LA BARONNE. - Le Mouron Rouge. - - PÉLADAN. - Les Amants de Pise. - - POE, EDGAR ALLAN (trad. BAUDELAIRE). - Histoires Extraordinaires. - Nouvelles Histoires Extraordinaires. - - RENAN, ERNEST. - Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse. - Vie de Jésus. - - ROD, EDOUARD. - L'Ombre s'étend sur la Montagne. - - SAINT-PIERRE, B. DE. - Paul et Virginie. - - SAINT-SIMON. - La Cour de Louis XIV. - - SAND, GEORGE. - Jeanne. - Mauprat. - - SANDEAU, JULES. - Mademoiselle de La Seiglière. - - SARCEY, FRANCISQUE. - Le Siège de Paris. - - SCHULTZ, JEANNE. - Jean de Kerdren. - La Main de Ste-Modestine. - - SCOTT, SIR WALTER. - Ivanhoe. - - SÉGUR, Cte PH. DE. - Mémoires d'un Aide de Camp de Napoléon: De 1800 à 1812. - La Campagne de Russie. - Du Rhin à Fontainebleau. - - SÉGUR, LE MARQUIS DE. - Julie de Lespinasse. - - SIENKIEWICZ, HENRYK. - Quo Vadis? - - SOUVESTRE, ÉMILE. - Un Philosophe sous les toits. - - STENDHAL. - La Chartreuse de Parme. - - THEURIET, ANDRÉ. - La Chanoinesse. - - TILLIER, CLAUDE. - Mon Oncle Benjamin. - - TINAYRE, MARCELLE. - Hellé. - L'Ombre de l'Amour. - - TINSEAU, LÉON DE. - Un Nid dans les Ruines. - - TOLSTOÏ, LÉON. - Anna Karénine (2 vol.). - Hadji Mourad. - Le Faux Coupon. - Le Père Serge. - - TOURGUÉNEFF, IVAN. - Fumée. - Une Nichée de Gentilshommes. - - VANDAL, LE COMTE A. - L'Avènement de Bonaparte (2 vol.). - - VIGNY, ALFRED DE. - Cinq-Mars. - Servitude et Grandeur Militaires. - Poésies. - Stello. - Chatterton, etc. - Journal d'un Poète. - - VOGÜÉ, LE Vte E.-M. DE. - Jean d'Agrève. - Le Maître de la Mer. - Les Morts qui parlent. - Nouvelles Orientales. - - WENDELL, BARRETT. - La France d'Aujourd'hui. - - YVER, COLETTE. - Comment s'en vont les Reines. - - ZOLA, ÉMILE. - Le Rêve. - - ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS. - L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST. - - - - -Les Classiques français - -ÉDITION LUTETIA - - -DESCARTES.--Discours de la Méthode, Méditations métaphysiques, Traité -des Passions. Introduction par ÉMILE FAGUET (_de l'Académie française_). - -NODIER.--Jean Sbogar et autres Nouvelles. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -P.-L. COURIER.--Lettres et Pamphlets. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -MONTESQUIEU.--Lettres Persanes, Grandeur et Décadence des Romains. -Introduction par ÉMILE FAGUET. - -ANDRÉ CHÉNIER.--Poésies. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -LESAGE.--Gil Blas. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux volumes.) - -BEAUMARCHAIS.--Théâtre choisi. Introduction par ÉMILE FAGUET. - - Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro, La Mère coupable, - Mélanges, Vers et Chansons. - -AMYOT.--Les Vies des Hommes illustres de Plutarque. Introduction par -ÉMILE FAGUET. - - Tome Ier. Vies parallèles de Theseus et Romulus, Lycurgus et Numa - Pompilius, Solon et Publicola. Glossaire. - - Tome II. Vies parallèles de Themistocles et Furius Camillus, Pericles - et Fabius Maximus, Alcibiades et Coriolanus. Glossaire. - -RACINE.--Théâtre. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux volumes.) - - Tome Ier. La Thébaïde, Alexandre le Grand, Andromaque, Les Plaideurs, - Britannicus, Bérénice. - - Tome II. Bajazet, Mithridate, Iphigénie en Aulide, Phèdre, Esther, - Athalie. - -CORNEILLE.--Théâtre choisi. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux -volumes.) - - Tome Ier. La Galerie du Palais, La Place Royale, L'Illusion, Le Cid, - Horace, Cinna. - - Tome II. Polyeucte, Pompée, Le Menteur, Rodogune, Don Sanche d'Aragon, - Nicomède. - -LA FONTAINE.--Fables et Épîtres. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -MADAME DE LA FAYETTE.--La Princesse de Clèves. Introduction par l'Abbé -J. CALVET. - -CHATEAUBRIAND.--Atala, René, Le dernier Abencérage. Introduction par -ÉMILE FAGUET. - -PERRAULT, etc.--Choix de Contes de Fées. Introduction par Madame -FÉLIX-FAURE GOYAU. - -MADAME DE STAËL.--Corinne, ou l'Italie. Introduction par ÉMILE FAGUET. -(Deux volumes.) - -ROUSSEAU.--Émile, ou de l'Éducation. Introduction par ÉMILE FAGUET. -(Deux volumes.) - -PASCAL.--Pensées. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -MONTAIGNE.--Essais. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Trois volumes.) - -ALFRED DE MUSSET.--Poésies. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -MADAME DE SÉVIGNÉ.--Lettres choisies. Introduction par ÉMILE FAGUET. - - - - -OEUVRES COMPLÈTES - -DE - -VICTOR HUGO - - - 1-4. Les Misérables. Tomes I-IV. - 5. Les Contemplations. - 6. Napoléon-le-Petit. - 7. Ruy Blas, Les Burgraves. - 8. Han d'Islande. - 9, 10. Le Rhin. Tomes I, II. - 11-13. La Légende des Siècles. Tomes I-III. - 14. Marie Tudor. La Esmeralda, Angelo. - 15. Les Feuilles d'Automne, Les Chants du Crépuscule. - 16, 17. Notre-Dame de Paris. Tomes I, II. - 18. Dieu, La Fin de Satan. - 19. Le Roi s'amuse, Lucrèce Borgia. - 20. Histoire d'un Crime. - 21. L'Art d'être Grand-Père. - 22. Burg-Jargal, Le Dernier Jour d'un Condamné, Claude Gueux. - 23. Les Châtiments. - 24. France et Belgique, Alpes et Pyrénées. - 25, 26. L'Homme qui Rit. Tomes I, II. - 27. Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres. - 28. Théâtre en Liberté, Amy Robsart. - 29. Actes et Paroles, I. Avant l'Exil. - 30. Les Quatre Vents de l'Esprit. - 31. Actes et Paroles, II. Pendant l'Exil. - 32. Lettres à la Fiancée. - 33, 34. Actes et Paroles, III. Depuis l'Exil. - 35. Les Chansons des Rues et des Bois. - 36. Cromwell. - 37. Le Pape, La Pitié suprême, Religions et Religion, L'Âne. - 38. Quatrevingt-Treize. - 39, 40. Toute la Lyre. Tomes I, II. - 41. Torquemada, Les Jumeaux. - 42. William Shakespeare. - 43. Odes et Ballades, Les Orientales. - 44. Littérature et Philosophie mêlées, Paris. - 45, 46. Les Travailleurs de la Mer. Tomes I, II. - 47. L'Année terrible, Les Années funestes. - 48. Choses vues (les deux séries). - 49. Hernani, Marion de Lorme. - 50, 51. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Tomes I, II. - - - - -LES CLASSIQUES FRANÇAIS - -ÉDITION LUTETIA - -OEUVRES COMPLÈTES DE - -MOLIÈRE - -EN SIX VOLUMES ILLUSTRÉS - -Avec une Notice sur Molière et une introduction à chaque pièce par ÉMILE -FAGUET, de l'Académie française - - -Tome Ier: Notice sur Molière, La Jalousie du Barbouillé, Le Médecin -volant, L'Étourdi, Le Dépit amoureux, Les Précieuses ridicules, -Sganarelle, Don Garcie de Navarre. - -Tome II: L'École des Maris, Les Fâcheux, L'École des Femmes, La Critique -de l'École des Femmes, L'Impromptu de Versailles, Le Mariage forcé, Les -Plaisirs de l'Île enchantée, La Princesse d'Élide. - -Tome III: Le Tartuffe, Don Juan, L'Amour médecin, Le Misanthrope, Le -Médecin malgré lui. - -Tome IV: Mélicerte, Pastorale comique, Le Sicilien, Amphitryon, George -Dandin, L'Avare, Relation de la Fête de Versailles. - -Tome V: Monsieur de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques, Le Bourgeois -Gentilhomme, Psyché. - -Tome VI: Les Fourberies de Scapin, La Comtesse d'Escarbagnas, Les Femmes -savantes, Le Malade imaginaire, Poésies diverses, La Gloire du Dôme du -Val-de-Grâce. - - -NELSON, ÉDITEURS - -25, rue Denfert-Rochereau, Paris - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Vie d'un Simple, by Émile Guillaumin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE *** - -***** This file should be named 63646-8.txt or 63646-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/6/4/63646/ - -Produced by Frank van Drogen, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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